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A Propos de Ce Livre

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LES

SAINTS DE L'ISLAM

LEGENDES HAGIOLOGIQUES & CROYANCES ALGÉRIENNES

PAR

Le Colonel C. TRUMELET
Officier de l'Instruction publique, membre de la Société des Gens de Lettres,
de la Société historique algérienne,
de la Société languedocienne de Géographie, etc.

LES SAINTS DU TELL

« Il n'y a pas jusqu'aux légendes qui


« ne puissent nous apprendre à connaître
« les mœurs des nations. >>
VOLTAIRE.

PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER & Cie , LIBRAIRES - ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
SHOWING
5.0 .

( 251) 1465)
LES

SAINTS DE L'ISLAM

LES SAINTS DU TELL


SOUS PRESSE

LES SAINTS DE L'ISLAM

LES SAINTS DU SAHRA

1. vol. in-12.

Lons-le-Saunier. Imp. J. Mayet et Cie, rue St-Désiré, 20. -6175-81.


574
LES

SAINTS DE L'ISLAM

LÉGENDES HAGIOLOGIQUES & CROYANCES ALGÉRIENNES

PAR

Le Colonel C. TRUMELET
Officier de l'Instruction publique, membre de la Société des Gens de Lettres ,
de la Société historique algérienne,
de la Société languedocienne de Géographie, etc.

LES SAINTS DU TELL

« Il n'y a pas jusqu'aux légendes qui


<< ne puissent nous apprendre à connaître
a les mœurs des nations. >>
VOLTAIRE .

PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER & Cie , LIBRAIRES - ÉDITEURS
35 , QUAI DES AUGUSTINS, 35

1881
Tous droits réservés.
LOAN STACK
BP64

A5T7

Au très élevé, très honorable, très considérable, très docte, très


juste, très respectable ;

A la seigneurie des hommes excellents ;

Au savant des choses du passé de l'Islam ;

A la mine des connaissances rares ;

A l'illustre et très glorieux parmi les hommes de guerre ;

A celui que Dieu a fait marcher dans la voie des brillantes


actions;

A celui dont le jugement est droit, la main sans cesse ouverte , et


dont le nom restera toujours célèbre ;

A celui qui possède les qualités les plus précieuses, et qui a


atteint par elles les degrés éminents ;

A celui qui est la gloire des hommes considérables ;

A celui qui a exercé, pendant de longues années, le commandement

sur les populations musulmanes de l'Afrique occidentale , ainsi que sur


celles,de l'Afrique septentrionale, populations diverses sur lesquelles

Dieu lui a toujours donné la victoire ;

Au chef très rare et très fortuné que Dieu a favorisé dans les
combats contre les barbares envahisseurs de son pays ;

673
Au Grand- Chancelier de l'Ordre national de la
Légion-d'Honneur,
Au Général de division FAIDHERBE.

Que Dieu l'augmente en gloire, le fortifie, le garde, et lui accorde

son secours tout puissant !

Qu'il prolonge son séjour en cette vie, et qu'il épuise sur lui les
trésors de ses bienfaits !

Qu'il lui donne son aide, et éternise sa mémoire et la trace de son


passage sur cette terre !

Et le salut complet, parfumé de musc et d'ambre, et l'hommage


respectueux de la part du très humble,

L'Écrivain de ce livre,

Colonel C. TRUMELET .

Valence, le 16 août 1880 .


INTRODUCTION

Ils ont conservé ce qu'ils ont trouvé dans


« l'Eglise ; ils ont enseigné ce qu'ils ont appris ;
ils ont laissé à leurs enfants ce qu'ils avaient
a reçu de leurs pères n
SAINT AUGUSTIN.

Nous avons pensé qu'il ne serait pas sans inté .


rêt, au point de vue de l'étude de l'Algérie , de
réunir et de publier les légendes que nous avons
recueillies nous-même, et celles que nous avons

empruntées à ceux des écrivains algériens qui


se sont occupés des choses de ce pays . En effet,
ce côté des mœurs indigènes n'avait point encore
été étudié comme il le mérite ; il y avait là une
riche et abondante mine à exploiter , et nous avons
entrepris d'en être le mineur . Les longues années
que nous avons passées au milieu des indigènes de
l'Algérie, les commandements que nous avons
exercés dans ce pays , un goût très prononcé pour le
merveilleux et pour les naïfs récits des enfants du
gourbi ou de la tente, nous avaient mis à même
de colliger de précieux documents , d'intéressants
1
II INTRODUCTION

renseignements sur le passé et le présent de ces


populations encore si peu connues , bien que ce
pendant nous les coudoyions depuis un demi
siècle , quand , bien entendu , leurs besoins les
amènent dans nos villes ou sur nos marchés.
Sans doute , ce n'est point chose facile de faire
parler les indigènes algériens , surtout lorsque le
sujet à traiter tient par quelque côté à leur reli
gion, à leurs croyances, à leurs saints, toutes
choses, pour eux , heuram ou sacrées , et qu'ils
croiraient profaner s'ils s'en entretenaient avec
un Chrétien . C'est surtout dans ce cas que l'A
rabe se rappelle le proverbe : « La langue est
souvent l'ennemie de la nuque . » Aussi ses lèvres
restent-elles closes hermétiquement à toute ques
tion ayant trait à un sujet religieux , et, particu
lièrement , nous le répétons , lorsque son interlo
cuteur n'est pas musulman .
X Pourtant, si l'indigène est interrogé par quel

qu'un qui appartienne au Makhzen (1), au com

(1) Le Makhzen (*) c'est le gouvernement, l'administration ; c'est


aussi l'ensemble des fonctionnaires, agents ou employés rétri
bués par l'Etat.

(*) Nous croyons devoir faire remarquer que, dans la langue arabe comme dans
celle des Latins, toutes les lettres se prononcent, qu'elles soient dans le cou 1
rant d'un mot ou à la fin. Nous ajouterons qu'en particulier les articulations M
et N, surtout à la fin des mots, n'ayant jamais, en arabe, le son nasal et sourd
que nous leur attribuons, seront toujours prononcées comme si elles étaient
suivies d'un e muet. Ainsi, les mots cham, dem, hamra, anseur, rahman'
i
INTRODUCTION III

mandement, il répondra ; mais il faudra lui ar


racher les paroles du ventre , et lui poser l'une
après l'autre, et catégoriquement , toutes les
questions sur lesquelles on voudra être renseigné.
Il ne faut pas du tout compter sur son aide, et
si , plus tard , vous lui reprochez de ne pas vous
avoir dit telle ou telle chose qui semblait découler
tout naturellement de la question , il vous répon
dra avec beaucoup de flegme : « Mais tu ne me
l'as pas demandé. Quelquefois , surtout lorsqu'il
s'agit d'un renseignement qui touche à quelque
point de croyance , certains indigènes feront les
esprits forts ; ils iront jusqu'à hasarder quelque
plaisanterie timide sur les choses réputées
sacrées, et ce n'est qu'après leur avoir reproché
sérieusement leur impiété , et les avoir convain
cus que vous-même êtes un parfait Croyant ,
qu'ils finiront par vous renseigner sur ce que
vous désirez savoir.
Et cela n'a rien qui doive nous surprendre ;
car, avant de répondre à la question la plus insi
gnifiante , l'Arabe, que la méfiance rend très ré
servé, et qui semble toujours craindre qu'on ne

makhzen, ain, se prononceront chame (ch comme dans chameau), dème,


hamera, ânnseur, rahmane, makhzène, aïne.
Nous ferons la même remarque pour les mots suivants, dont la consonne
finale se prononcera toujours ; ainsi, ouad, oulad, kader, mehadjer, kas, fares,
mat, ouldet, madjez, s'articuleront ouade, oulade, kadère, mehadjère, kace,
farèce, mate, ouldète, mâdjèze.
IV. INTRODUCTION

lui tende un piége , ne vous donnera jamais sa


réponse qu'après vous avoir fait répéter votre
demande. Il vous faut donc beaucoup d'adresse ,
et encore plus de patience, si vous voulez en
tirer quelque chose .
Il importe surtout de savoir bien manier la lan
gue arabe , si vous ne voulez vous exposer à vous
entendre jeter au nez cette réponse désobli

geante « Je ne comprends pas le français . »


Plus tard , quand l'indigène sait à qui il a affaire ,
il vous comprend toujours ; sa langue se dénoue,
et il vous en dira alors plus que vous n'en vou
drez connaître ou apprendre, surtout si vous lui
laissez prendre la direction de la conversation .
Mais, pour en arriver là , il faut, nous le répétons ,
que votre position d'administrateur ou de com
mandant militaire vous l'ait mis dans la main ;
il faul, en un mot, que , selon l'expression arabe,
il soit « sous votre étrier . »
A défaut d'histoire écrite, les indigènes algé M+

riens ont la tradition orale, laquelle se transmet


plus ou moins fidèlement de génération en géné
ration . Le fond est toujours vrai ; les détails seuls
se modifient ou s'altèrent selon le plus ou moins
d'imagination du conteur , ou de fidélité de sa mé
moire. Pourtant , nous devons reconnaître que la

légende, pour ce qui concerne leurs saints, s'est


INTRODUCTION

maintenue assez exacte dans les tribus , et que la


fiction même s'y est toujours montrée assez sobre
d'interpolations ou de falsifications . Ainsi , vingt
indigènes différents vous raconteront absolument
de la même manière la légende de leurs saints ,
et cela s'explique par ce fait que les descendants
du bienheureux ont, généralement , conservé , dans
leurs archives de famille , des manuscrits biogra
phiques relatifs à ceux de leurs vénérés ancêtres
qui ont joui d'une certaine célébrité . C'est de
cette façon que la légende a été fixée , et que , par
suite, elle ne court point le risque de se voir
sérieusement altérer .

L'hagiographie musulmane n'est pas sans pré


senter quelques points communs avec l'hagio
graphie chrétienne : un certain nombre de saints
se sont, en effet, rencontrés dans l'opération de
leurs miracles . Il nous serait difficile de dire de

quel côté, s'il y a eu plagiat , se trouve le pla


giaire ; ce n'est évidemment là qu'une question
de priorité ; mais les Arabes professent , en géné
ral, un tel laisser-aller en matière de chronologie,
qu'il n'est guère possible de fixer d'une manière
exacte - pour un grand nombre, du moins , --
l'époque de leur passage ici- bas . Quoi qu'il en
1 soit, il y a quelque chance pour trouver les cou
pables parmi les saints islamites , puisque les
VI INTRODUCTION

saints chrétiens sont de beaucoup leurs aînés


dans la voie thaumaturgique , et qu'il y avait
déjà six siècles que Jésus- Christ avait changé
l'eau en vin aux noces de Cana , quand Moham
med s'avisa de fendre la lune en deux , et de faire
descendre du ciel une table toute dressée pour
Ali et sa famille , qui mouraient de faim .
En écrivant la vie des saints islamites de l'Al
gérie , nous n'avons pas eu l'intention de refaire,
pour eux , ni la « Legenda aurea » de Giacomo de
Voraggio, cet évêque de Gênes qui vivait au
XIII ° siècle de notre ère , ni les Acta Sanctorum
des Bollandistes , œuvre immense qui , commencée
en 1643, n'est pas encore terminée , bien qu'elle
compte déjà une soixantaine de volumes . Non ,
nous serons beaucoup plus modestes : nous nous
bornerons simplement à écrire la vie et les actes
des principaux saints dont les précieux restes
reposent sur la partie de la terre africaine que
nous occupons . Nous laisserons de côté les saints
de réputation inférieure , et ceux dont les miracles
manqueront d'originalité ou d'intérêt . Nous en
ferons autant des Ouali (1) auxquels la légende
attribue des miracles qui ont été opérés par
d'autres bienheureux , ou plutôt nous restituerons

(1) Ouali, ami de Dieu , saint.


INTRODUCTION VII

le fait miraculeux au plus ancien des deux saints.


Nous chercherons à mettre la tradition d'accord
avec l'histoire, en tenant compte toutefois de la
tendance au métachronisme particulière aux in
digènes algériens, lesquels placent souvent les
événements ou les faits dans un temps antérieur
à celui où ils se sont passés . Ainsi , ils commen
cent souvent un récit par ce préambule : « Fi
"z-zman er-Roum (1) , ―― du temps des Roum . »
Ils désignent ainsi toute époque antérieure à l'in
vasion arabe, ou dont ils ne peuvent préciser la
date, même approximativement . Du reste, chez
eux , nous le répétons , la chronologie est d'une indé
pendance extrême ; ils n'en ont même aucune idée,
et cela est si vrai que, lorsqu'on leur demande leur
âge, ils vous répondent invariablement : « Je n'en
sais rien , » et d'un air qui semble dire : «< Mais

comment veux -tu que je sache cela ? » Le fait est


qu'on est si jeune à cette époque de la vie…………
Les saints dont nous raconterons les actes
datent , pour la plupart , des XV et XVI° siècles de
notre ère. Quelques- uns remontent plus haut ;

(1) Le mot Roum est une expression par laquelle les Barba
resques désignent dédaigneusement les Chrétiens. Autrefois,
elle s'appliquait aux peuples des empires romains d'Orient et
d'Occident, ainsi qu'aux Grecs du Bas-Empire . Le mot Roumi
signifie proprement un Grec, un Rouméliote, un Romain, mais ,
plus généralement, un Chrétien.
VIII INTRODUCTION

mais ils n'appartiennent pas à la catégorie des


missionnaires islamites qui, aux époques préci
tées, ont été chargés de koraniser ou de caté
chiser les populations montagnardes de l'Afrique
du Nord , et d'ouvrir à l'élément arabe un accès
dans les Kabilies entre le Marok et la Tunisie .

Les élus de Dieu dont nous allons parler sont


donc, pour la plupart , des saints de fraîche date ,
des saints tout modernes, puisque leur passage
sur la terre ne remonte, à quelques exceptions
près , qu'à trois ou quatre cents ans au plus ;
nous en comptons même qui sont nos contempo
rains ; car , chez les Musulmans algériens , la
puissance miraculeuse n'a point cessé encore de
se manifester parmi les élus de Dieu . Sans doute,
comme partout , elle a beaucoup perdu de son
intensité ; mais cela tient bien plutôt à cette sorte
d'abandon dans lequel le Tout- Puissant semble
laisser ses fidèles Croyants , qu'au manque de foi de
ses serviteurs . Il est indubitable que les miracles
sont plus rares qu'autrefois ; du reste, chez les
Chrétiens, on en disait déjà autant au IVe siècle
de notre ère , du temps de saint Jean - Chrysos
tôme, qui répondait à cela fort judicieusement :
« C'est, apparemment, qu'ils ne sont plus néces
saires. ›

Mais ce n'est pas là l'avis des Mahometans ,


: INTRODUCTION IX

lesquels, bien loin encore des principes de la


libre-pensée , ne demanderaient pas mieux que
le Très- Haut , par lui ou ses délégués , daignât
se manifester plus fréquemment . Il est vrai de
dire qu'ils s'expliquent très bien celte sorte de
délaissement du Dieu unique : ne sont-ils pas en
châtiment depuis qu'il a permis que les Chrétiens
occupent leur pays , la terre de l'Islam ? et , fran
chement, il faudrait avoir perdu la raison pour
supposer que , dans ces conditions , Dieu va choi
sir ce moment pour les combler de ses faveurs .
Aussi , attendent-ils résignés que le Seigneur leur
pardonne , et nous fasse repasser la mer . Mais ,
qu'on ne s'y trompe pas , leur foi n'est point
morte 'pour cela, et ils n'ont pas encore besoin
d'user du moyen qu'indiquait saint Grégoire-le
Grand pour la raviver : « Pour faire croître la
foi, disait ce souverain Pontife , il faut la nourrir
de miracles. Ce ne sont certainement pas les
Islamites qui auraient la témérité de se poser ,
comme J.-J. Rousseau , cette question impie et
injurieuse pour le Tout- Puissant : « Dieu peut-il
faire des miracles ? » « Par Dieu ! ne manque

raient-ils pas de répondre à l'homme de Genève ,


il est incontestable que celui qui peut faire peut
défaire . »

Quoiqu'il en soit , la foi musulmane est encore


1.
X INTRODUCTION

dans toute sa force parmi les enfants du Prophète ,


et si Dieu se fait de plus en plus rare, et cela à
leur grand regret , il n'en fait pas moins, de temps
à autre, sentir sa bienfaisante main par l'inter
médiaire des saints marabouts dont les restes
précieux reposent au milieu d'eux .
Mais, avant d'aller plus loin , disons ce qu'on
entend par l'expression marabout . Ce mot vient
du verbe arabe rabath , qui signifie attacher, lier,
retenir , emprisonner , et qui , à la 3º forme , fait mra
both, c'est-à-dire attaché, lié, retenu, emprisonné.
Le mot marabout a donc absolument le sens de

notre vocable religieux, lequel vient du verbe


latin religare, lier, attacher, d'où dérive religio,
qui se traduit par « ce qui attache ou retient
(au figuré), lien moral , obligation de conscience,
attachement au devoir, lien qui rattache l'homme
à la Divinité . Le marabout est donc l'homme

qui est lié, fixé, attaché aux choses divines ; il


est emprisonné - et il n'en doit jamais sortir -

dans la règle de conduite que lui trace le Livre


descendu du ciel ( le Korán) pour fixer définitive
ment les limites du licite et de l'illicite . Le ma

rabout c'est l'homme spécialement voué à l'ob


servance des préceptes du Koran ; c'est le con
servateur de la loi musulmane dans toute son

intégrité ; c'est enfin l'homme que la prière , les


INTRODUCTION XI

bonnes œuvres , la vie ascétique et contemplative


ont rapproché de la Divinité ; car la religion ma
hométane , qui a tout emprunté aux religions
juive et chrétienne, a eu aussi ses ascètes, ses
anachorètes , et , plus tard , ses moines ou céno
bites, et les austérités , les macérations , les mor
tifications de ses saints laissent bien loin der
rière elles celles auxquelles se soumettaient les
vieux prophètes d'Israël, lesquels , pour fuir la
société des hommes , se retiraient dans les monta
gnes et dans les déserts , et ces solitaires chrétiens ,
les Paul de Thèbes , les Antoine , les Palamon ,
les Pacôme , qui , dans les III , IV et V° siècles
de notre ère, peuplèrent la Thébaïde désertique .
Chez les Mahométans, la vie cénobitique date
des premières années de l'hégire, et du temps
même du prophète Mohammed. « Quelques habi
tants de Mekka et d'El- Medina (1) formèrent une
association et établirent entre eux la communauté

des biens ; ils s'acquittaient , en outre , tous les


jours, de certaines pratiques religieuses dans un
esprit de pénitence et de mortification . Pour se
distinguer des autres Mahométans , ils prennent
le nom de Soufi (2) , qu'ils empruntent au grossier

(1) M. Ch . Brosselard ,' « Les Khouan. »


(2) De souf, laine . Les Soufi sont des sectaires mystiques
adonnés à la vie contemplative, indifférents à la pratique exté
XII INTRODUCTION

vêtement de laine dont ils font vou de se cou

vrir par humilité . Bientôt, ils joignent à cette


première épithète celle de fakir, pauvre, pour
marquer qu'ils renoncent aux biens de ce monde ,
et qu'ils veulent vivre dans l'éloignement et la
privation de toute jouissance mondaine ; ils s'ab
sorbent enfin dans la prière, et dans la contem
plation intérieure de l'idéal divin .
<< La ferveur , le zèle religieux de ces premiers
cénobites fit bientôt grand bruit . A leur exemple ,
Abou-Bekr, beau-père de Mohammed , et le pre
mier des khalifes , et , dans le même temps , Ali
ben -Abou-Thaleb, cousin et gendre du Prophète,
établissent, sous les yeux même du fondateur de
l'Islam , deux congrégations monastiques, qui
adoptèrent pour statuts fondamentaux les règles
fixées par les Soufi. Abou- Bekr et Ali laissèrent ,
en mourant, à de pieux et vénérés Musulmans le
soin de continuer leur œuvre , et ils leur confiè
rent , sous le titre de khalifes ( 1), le pouvoir d'i
nitier les vrais Croyants aux règles de leur institut .
Ces confréries religieuses se multiplièrent rapi
dement .

rieure du culte, et faisant consister la perfection dans l'amour


de l'essence divine, et dans l'anéantissement de l'individualité
humaine en Dieu.
(1 ) Le mot khelifa signifie, proprement, qui remplace, qui est
à la place d'un autre, substitut, lieutenant, vicaire.
INTRODUCTION XII

<< Les chefs de ces congrégations prirent le titre


de chikh (1) , et leurs disciples le nom de de
roueuch (2), mot persan signifiant seuil de porte,
exprimant ainsi métaphoriquement les humbles
vertus que doivent posséder ces religieux . En effet ,
l'humilité, la retraite et le renoncement formèrent
le caractère distinctif et spécial de la règle im
posée aux khouan (frères) de ces sociétés reli
gieuses , lesquelles se sont maintenues , depuis des
siècles , dans tous les pays musulmans , avec cette
restriction cependant que , depuis longtemps déjà,
les Mahométans ont renoncé à la vie monastique ,
et que les frères des divers ordres religieux vi
vent aujourd'hui de la vie commune, et se con
forment plus ou moins aux pratiques ou obliga
lions que leur impose la règle de leur institut. »
Bien que les ordres religieux se rattachent par
---
plus d'un point au sujet que nous traitons , — ce
que c'est qu'un marabout , -notre intention n'est

cependant pas de faire l'histoire de ces confréries ,


dont les khouan ou frères de quelques-unes ont
joué un rôle si prépondérant depuis notre occupa
tion de l'Afrique algérienne ; ce serait refaire d'ail
leurs l'œuvre si complète , si savante et si conscien

(1) Vieillard, ancien, doyen, docteur, maître.


(2) On a dit que le deroueuch ou derouich devait posséder dix
qualités communes avec celles du chien .
XIV INTRODUCTION

cieuse de M. Brosselard (1 ), à laquelle nous


renvoyons le lecteur qui désirerait en savoir da
vantage sur cet intéressant sujet . Nous aurons d'ail
leurs à lui faire encore quelques emprunts. Du
reste, les instituts des six ordres religieux qui ont
des affiliés en Algérie ne différant guère entre
- ――
eux à l'exception de celui des Aïçaoua que
par leur diker , ou oraison particulière, il nous
suffira, pour donner une idée de la règle de vie
prescrite à leurs khouan , de dire quelques mots
de la constitution de l'une de ces confréries , les
quelles , en définitive , ressemblent beaucoup à
celles des Chrétiens ; elles ne s'en éloignent , en
effet, que par la vie et la discipline claustrales de
ces derniers .

« Les fondateurs des ordres religieux musul


mans ont assujetti leurs adeptes à l'observance
de certaines pratiques spirituelles et ascétiques
qui , en concentrant tout l'effort de l'imagination
sur l'accomplissement des mêmes actes souvent
répétés , les détachent insensiblement du monde
.
réel , les absorbent dans la contemplation d'un
idéal mystique, et les privent facilement de leur
libre arbitre et de l'usage de leur intelligence .
Ainsi préparés , les disciples deviennent , entre

(1) Les Khouan. De la Constitution des Ordres religieux mu


sulmans en Algérie.
INTRODUCTION TXV

les mains de leurs directeurs , de véritables ma


chines, -- perindè ac cadaver (1), selon la for
mule d'un ordre chrétien célèbre , ―――――― et les instru
ments toujours dociles de la volonté souveraine
de leurs chioukh (2), ou prieurs .

« Ces pratiques, dont l'observation rigoureuse


peut seule conduire le fakir à la perfection , et
dont tous les rituels des Khouan s'accordent à
préconiser l'importance , se classent dans l'ordre
suivant :

« 1° El-azlet ân en-nas, - le renoncement au


monde ;
« 2º El- kheloua, -- la retraite, ou la solitude ;
« 3° Es-sahar, - la veille ;
« 4° Es-siam, - le jeûne , ou l'abstinence ;
« 5° Ed-diker, - l'oraison continue ;

<< Et enfin l'obligation de se réunir à des jours


déterminés pour chanter en commun les louanges
de Dieu et de son Prophète , et pour célébrer les
mérites du fondateur de l'ordre .
« Le fakir fait vou d'humilité. En entrant

(1) Il est hors de doute que la formule « perinde ac cadaver » a


été empruntée, par le fondateur de l'ordre des Jésuites, à la
règle des Khouan ; elle n'en est , d'ailleurs, que la première
partie, les Chrétiens n'étant point dans l'usage de laver leurs
morts. Eu effet, la formule complète des Khouan est la suivante :
« Comme un cadavre entre les mains du laveur des morts. >>>
(2) Pluriel de chikh. C'est le titre qui est donné aux chefs des
confréries religieuses,
XVI INTRODUCTION

dans l'ordre , il se dira : « La retraite est le tom


beau de mon âme . » Il rompra dès lors avec ses
anciennes relations . Il déposera, pour ne plus
les reprendre , les habits somptueux . Il détournera
les regards des belles formes et des beaux vi
sages , parce que cette vue est comme un poison
brûlant , et qu'elle ressemble à une flèche empoi
sonnée qui donne la mort . Il fermera son cœur à
la concupiscence . Il se contentera d'une seule
femme , et ne la répudiera pas. Il vaudra mieux
pour lui qu'il reste toute sa vie célibataire ; car
c'est une véritable grandeur et une félicité réelle
que de fermer son cœur aux passions humaines .
Le renoncement aux jouissances et aux tentations
du monde est l'heureux effet de cette force mys

térieuse que donne la grâce de Dieu et de son


Prophète. »
Bien qu'il y ait peu de frères , si attachés qu'ils
soient à l'ordre auquel ils sont affiliés , qui se
conforment - surtout de nos jours - aux règles
sévères dont nous venons de parler, il s'en est
pourtant rencontré souvent , et dans tous les
temps, qui les ont exagérées . . Ces privilégiés de
la grâce étaient nécessairement reconnus par les
Musulmans pour des saints , pour de vrais élus de
Dieu . Ils devenaient dès lors l'objet du respect
de tous, et leur parole n'était plus autre chose que
INTRODUCTION XVII

la parole de Dieu lui-même, ou celle de son En


voyé, le prophète Mohammed . C'est à ces hommes
exceptionnellement doués d'une piété surnaturelle
que la vénération publique décernait le précieux
titre de marabouts , lequel , nous le répétons , si
gnifie « liés à la religion pår des vœux qui
excluent toute pensée, tout souvenir du monde. »
Il devient dès lors facile de s'expliquer le rôle
important dévolu à ces fakir parfaits, dans un
état social où le principe religieux domine les ins
titutions , aussi bien que les actes les plus vul
gaires de la vie . Pour tous les initiés , le marabout
est un frère , mais un frère privilégié , un frère
éclairé par les rayons d'en-haut , et à qui l'on doit
l'obéissance avec le respect qu'inspire la vertu . »
La pratique du sahar , ou de la veille , est celle
qui, dans tous les temps, a compté le moins d'ob
servateurs zélés ; si dévots qu'ils puissent être , il
est peu d'hommes , en effet, qui soient capables de
résister aux atteintes du sommeil, et de rester,
pendant les longues heures de la nuit , absorbés
dans la contemplation et la prière. Nous rencon
trerons pourtant , au cours de nos légendes , des
saints qui, en torturant leurs corps par une bar
barie fanatiquement ingénieuse , sont arrivés à
vaincre le sommeil . On n'a pas l'idée de ce que

peut l'esprit dans ces combats opiniâtres et ter


XVIII INTRODUCTION

ribles qu'il livre à la chair . Du reste , ces saints


étaient soutenus par ces paroles du Prophète :
« La prière est préférable au sommeil . >>
L'abstinence, ou le jeûne , est encore une des
pratiques qui, en épuisant le corps comme le fait
la veille prolongée, est également propre à pro
duire une grande surexcitation des facultés céré
brales . Les saints musulmans s'entretenaient dans
la faim en ployant leurs intestins , selon leur pit
toresque expression , et ils n'obéissaient aux criail

'leries de leur ventre que lorsqu'ils ne pouvaient


plus faire autrement, et encore était-ce en lui re
prochant son avidité et sa gloutonnerie . Il leur
semblait que les quelques aliments - et quels
aliments ? ―――― qu'ils accordaient à leur estomac

leur fermaient la porte du séjour des élus , où les


rivaient plus fortement à la terre ; car Moham
med a dit : « L'abstinence est comme la porte du
ciel . L'odeur qui s'exhale de la bouche de celui
qui jeûne est plus agréable à Dieu que le parfum
du musc et de l'ambre. »

Quant à la pratique du diker, ou oraison con


tinue , il n'est rien qui soit plus propre à tenir en
éveil, particulièrement chez les hommes portés
au mysticisme , ces sentiments d'exaltation reli
gieuse qui , par leurs excès , et surtout leur conti
nuité, ont infailliblement pour résultat l'affaiblis
INTRODUCTION XIX

sement cérébral de ceux qui se livrent éperdûment


à cette abrutissante pratique , laquelle met l'hom
me ainsi entraîné, et de la façon la plus absolue,
dans la main du chef de l'ordre . Le fondateur

de l'une des confréries les plus fameuses a défini


de la manière suivante la pratique du diker :
« C'est l'épée avec laquelle les frères repoussent
leurs ennemis , et se défendent contre les malheurs
qui les menacent . »>
Nous venons de montrer toute l'importance
qu'attachent les Musulmans à la pratique de la
prière ; il est vrai qu'entre autres avantages , elle
ouvre à celui qui prie avec ferveur les portes du
Paradis en effaçant ses péchés . Mais il est cer
tains Croyants qui, pour être bien assurés de ne
pas manquer le séjour céleste, thésaurisent les
indulgences ou bonnes actions en décuplant leur
chapelet , c'est-à-dire en récitant , dans leurs
prières quotidiennes , 10,500 invocations au lieu
des 1500 qui sont obligatoires . Au bout de quel
que temps de ce pieux exercice , le Croyant ne
tient plus à la terre que par un fil ; il en est ar
rivé à la phase des extases et des visions . Il est
admis dès lors à s'entretenir avec Dieu , qui , à
partir de ce moment , n'a plus de secrets pour lui ,
et lui délègue une partie de sa toute- puissance .
Le marabout qui a atteint à ce degré de perfec
XX INTRODUCTION

tion est dit ouali , ami de Dieu , saint , et il est


vénéré par les fidèles , lesquels , après sa mort , se
disent ses khoddam , ses serviteurs religieux. Dans
ces conditions , il est orthodoxe d'implorer son
intercession , par la prière , auprès de Dicu et de
son Prophète .
Du reste, depuis que Mohammed a clos la
série des prophètes , ainsi qu'il l'a dit lui- même :
« Je suis le sceau des prophètes, » Dieu ne se sert
plus que des ouali pour transmettre aux hommes
ses commandements ou ses avertissements . Ce
sont eux spécialement qui doivent annoncer aux
Croyants l'heure de la guerre sociale , et les dé
fendre contre les piéges que peuvent leur tendre
les Infidèles . Il va sans dire que l'ouali jouit du
don de prescience et de celui des miracles .
L'ensemble des pratiques imposées par la tra
dition aux membres de l'ordre de Moulaï (1 )
Thaïyeb, l'un de ceux qui ont le plus d'affiliés
en Algérie, ces pratiques , disons-nous , différant
quelque peu de celles que nous venons d'indiquer ,
nous croyons utile , pour l'intelligence de quel -

(1) Le mot moulaï, synonyme de sidi, signifie monseigneur,


mon maitre. Il est surtout employé dans l'ouest de l'Afrique
septentrionale. C'est, du reste, le titre donné aux empereurs de
Marok et aux princes de leur famille. On l'emploie également à
l'égard des saints marabouts de ce pays,
INTRODUCTION XXI

ques-unes de nos légendes, d'en faire connaître


le détail.
Ces pratiques sont également au nombre de
cinq :
1º Ed-diker, prière surérogatoire particulière
au marabout fondateur de l'ordre.

2º El-hadhra , la réunion des mokaddem (1)


sous la présidence du khalifa , ou grand- maître de
l'ordre .
3° El-djelala, réunion locale des frères de
l'ordre auprès de la koubba (2) d'un saint ayant
son tombeau dans le pays , ou dans un lieu sanc
tifié par un miracle .
4° Ez-ziara, visite faite dans un but de piété
par les frères à leur mokaddem.
5° El-hedia, présent fait à la caisse de l'ordre
par les khouan qui ont rompu les pratiques de
l'ordre, et qui demandent à y rentrer (3) .
Ainsi que nous venons de le démontrer, c'est
donc en Orient , la terre classique des rêveries
mystiques et des doctrines ascétiques , qu'il faut

(1 ) Le mokaddem est le représentant du khalifa, et le chef


d'une circonscription religieuse de l'ordre .
(2) Koubba, petite chapelle renfermant habituellement le tom
beau d'un marabout mort en odeur de sainteté. Quelquefois ce
monument n'est que commémoratif , et a été dédié à un saint
illustre pour rappeler sa station ou son séjour sur son empla
cement.
(3) Les Khouan, par M. Ch. Brosselard.

}
XXII INTRODUCTION

aller chercher le berceau des saints et des con


fréries religieuses de l'Islam , aussi bien que celui
des ascètes et des congrégations cénobitiques du
Christianisme. Nous ajouterons que c'est aux ins
titutions islamiques , lesquelles , nous l'avons dit,
naquirent au temps même de la plus grande fer
veur du Mahométisme, que les fondateurs des
ordres religieux d'aujourd'hui , si répandus en
Algérie et dans les pays voisins, le Marok et la
Tunisie , ont demandé leurs inspirations . C'est à
ces institutions , disons- nous , qu'ils ont emprunté
leurs doctrines , leurs règles , leurs statuts fonda
mentaux (1 ) .
Parmi les ordres religieux les plus répandus en
Algérie, deux sont de date déjà ancienne . Ainsi,
celui de sidi Abd -el- Kader -el- Djilani, - le plus

populaire des ordres ayant des affiliés dans la


partie nord de l'Afrique que nous occupons , -
a été fondé à Baghdad au XII siècle de notre
ère . Celui de Moulaï Thaïyeb, qui a eu pour fon
dateur Moulaï Idris-ben- Hacen , sultan du Marok,
remonte au VIII ° siècle de l'ère chrétienne ; mais

il n'a pris le nom de Moulaï Thaïyeb qu'au XVII®


siècle , lors de la création par ce cherif de la cé
lèbre Université de Dar- ed- Dahman , dans le

(1) Les Khouan, par M. Ch. Brosselard.


INTRODUCTION XXII

Sous marokain , établissement principal des Dje


lala régénérés .
Les autres sont de date bien plus récente , à
l'exception pourtant de l'ordre des Aïçaoua , qui a
été fondé à Meknès , il y a environ trois cents ans ,
L
par Sidi Mahammed-ben Aïça .
Les quatre autres datent du siècle dernier : ce
sont ceux de Sidi Mahammed -ben - Abd - er
L
Rahman - bou - Kobreïn , de Sidi Ahmed -ben -
Mohammed-et-Tidjani ou Tedjini , de Sidi Ioucef
el-Hamsali , et enfin l'ordre des Derkaoua .
Chacun de ces ordres , nous le répétons , relève
d'un supérieur général ou grand -maître , qui
prend le titre de khalifa . Il est choisi ordinaire
ment parmi les descendants du marabout fonda
teur de l'ordre, et il réside dans le lieu même où
l'ordre a pris naissance . Ce khalifa a sous son
autorité un nombre indéterminé de chikh, nommés
aussi mokaddem , dont chacun est chargé d'admi
nistrer une circonscription religieuse d'une im
portance variable. Le chikh , représentant im
médiat du khalifa , est souverain dans toute
l'étendue de son ressort spirituel . Il a sous ses
ordres un nekib , ou vicaire , qui a pour mission
de le suppléer lorsque quelque circonstance l'em
pêche de remplir les devoirs de sa charge . Enfin ,
sous les yeux de ce chef spirituel, se meuvent un
XXIV INTRODUCTION

certain nombre d'agents secondaires qui , sous


les dénominations de rekkas (messager ou cour
rier), állam (porte-drapeau), et chaouch, rem
plissent les fonctions subalternes de la con
frérie.
Nous ajouterons que les membres des associa
1
tions religieuses prennent entre eux le nom de
khouan, frères , ou , - mais moins ordinaire
ment, - celui de fokara (1) , pauvres . Les
khouan se reconnaissent entre eux à des signes
particuliers , à certains mots pris dans leurs ri
tuels , ainsi qu'à la forme ou à la composition de
leurs chapelets . Chaque ordre a, d'ailleurs , pour
signe de ralliement officiel et public, une bannière
composée uniformément des trois couleurs verte ,
jaune et rouge, emblêmes par excellence de l'Is
lam , et dont la disposition seule varie selon l'usage
adopté par chaque ordre en particulier .
Ainsi que nous le verrons plus loin , un grand
nombre de marabouts fondèrent, à diverses
époques , dans l'Afrique algérienne, des ordres
secondaires topiques, dont la plupart ne s'éten
dirent guère au-delà du territoire de la tribu où
repose leur dépouille mortelle . Cependant, quel
ques-unes de ces confréries , celle de Sidi Ech

(1) Pluriel de fakir.


INTRODUCTION XXV

Chikh entre autres , ont l'importance de celles


dont nous avons parlé plus haut, et comptent
de nombreux affiliés. L'organisation de ces con
grégations est calquée , à peu de chose près, sur
celle des ordres principaux . C'est ainsi qu'elles
ont leur mokaddem ou oukil (1) , lequel est éga
lement choisi de préférence dans les descen
dants du saint marabout. Parmi les pratiques
religieuses en usage dans les grandes confréries ,
elles ont la ziara , c'est-à-dire la visite au tom
beau du saint, et l'offrande au mokaddem . Les
plus importantes des confréries secondaires ont
aussi le diker, ou prière particulière au mara
bout fondateur de la congrégation . Pour les saints
de mince importance, la ziara ou pèlerinage
n'est autre chose que la fête patronale de la
tribu , laquelle se célèbre habituellement deux
fois par an, au printemps et en automne . Seu
lement, les frères qui habitent la circonscription
spirituelle de l'ouali sont désignés sous l'appel
lation de khoddam (serviteurs religieux) de tel
saint, dont le nom est toujours , d'ailleurs , précédé
du titre de sidi , monseigneur .

De tout temps, le Marok fut la terre classique


de l'Islam , et la province berbère de Sous et le

(1) Mandataire, représentant .


XXVI INTRODUCTION

pays de Draâ , au sud - ouest de cet empire , furent


toujours choisis par les savants docteurs de la
loi et les hommes d'étude et de piété pour y éta
blir leurs medraça ( 1 ) ou leurs zaouia (2) . Les
deux rives de l'ouad Draâ surtout sont semées ,
en chapelet, de ces sortes d'établissements . La
ville berbère de Taroudant, où Moulaï Thaïyeb
fonda le célèbre collége de Dar-ed - Dahman au
XVIIe siècle , était, il y a peu d'années encore , le
sanctuaire de l'Islam , le grand séminaire du
R'arb, de l'Ouest. On y formait des missionnaires
qu'on lançait, dès que leur éducation était ter
minée , sur les populations du Marok et de la
Régence d'Alger pour y faire des adeptes à l'ordre
de Moulaï Thaïyeb . Plus tard , lorsque la France
se fut substituée aux Turcs en Algérie , Taroudant
devint une officine d'agitateurs et de cherifs ,
qu'on jetait de temps à autre sur notre conquête
pour en soulever contre nous les populations in
digènes. Le fameux Bou-Mâza , entre autres , était
un des produits de la medraça de Taroudant, sa
ville natale .
Mais bien antérieurement à la fondation de

(1 ) Ecole supérieure , collége.


(2) Etablissement religieux où les docteurs de l'Islam ensei
gnent particulièrement la doctrine, la jurisprudence et la gram
maire. C'est aussi une hôtellerie où les voyageurs sont accueillis
et reçoivent l'hospitalité.
INTRODUCTION XXVII

Dar- ed- Dahman , il existait , au sud de cette


même province de Sous , et non loin de l'ouad
Draâ, dans une oasis nommée Saguiet- el-Hamra,
une zaouïa célèbre par la science de ses doc
teurs, et par les illustrations religieuses qui en
étaient sorties . Saguiet-el- Hamra était surtout
une école, une pépinière de saints . Comme, plus
tard , à Dar-ed- Dahman , on y formait des mis
sionnaires qui, rompus de bonne heure à la vie
d'ascète par la prière , les macérations , les morti
fications , s'en allaient, pleins de ferveur et de foi ,
conquérir à la religion mahométane , par la prédi
cation et l'exemple de toutes les vertus musul
manes , les populations berbères ou kabiles de
l'empire du Maghreb (Marok actuel) , lesquelles ,
bien qu'ayant accepté à diverses reprises la loi du
Prophète, n'en avaient cependant pris que ce qui
n'était pas trop en désaccord avec leurs croyances ,
leurs mœurs et leurs coutumes .
Mais nous étions en 1492 ; la chute de Granada
venait de marquer la fin de la domination des
Arabes en Espagne , laquelle avait duré près de
huit siècles, et sept ans après , en 1499 , Ferdi
nand-le-Catholique prononçait l'expulsion des In
fidèles qui refuseraient le baptême . Les Musul
mans de Valencia sont tolérés jusqu'en 1524 .
Enfin , en 1609 , date du dernier décret d'expul
XXVIII INTRODUCTION

sion , il ne restait plus sur la terre espagnole un


seul des 3,000,000 de Moros qui l'occupaient
encore au moment de la conquête de Granada ;
et c'était l'élite de la population de la péninsule,
tant sous le rapport des sciences que sous celui
de l'industrie et de l'agriculture .
Les Arabes avaient repassé la mer , et s'étaient
répandus , à la suite des différents décrets d'ex
pulsion , soit dans le Marok , soit , après la fonda
tion de la Régence d'Alger, dans les villes ou
dans les tribus du Beylik de l'Ouest . Les derniers
expulsés s'établirent surtout dans la partie du
littoral algérien comprise entre Oran et Alger .
Quelques noms de lieux rappellent encore les
points de débarquement ou de station des Mores
andalous sur le sol africain . C'est ainsi que nous
trouvons, à l'ouest d'Oran , le Ras el-Andlès , et
à l'est de ce cap , l'Outha el -Andlès, cap et plaine
des Andalous . Cherchel, Blida et Alger reçoi
vent également , dans le courant du XVIe siècle ,
des Mores-Andalous et des Tagarin , qui viennent
y chercher un refuge .
Dès la prise de Granada , en 1492 , un grand
nombre de Mores -Andalous avaient quitté l'Es
pagne, et s'étaient établis dans le Marok ; plusieurs
de ces réfugiés, de savants et pieux docteurs ,
avaient poussé jusqu'à l'ouad Draâ, et sollicité
INTRODUCTION XXIX

leur admission à la zaouïa de Saguiet-el-Hamra,


dans ce lieu d'étude et de prière où, dégoûtés
du monde et de ses misères , ils venaient cher
cher le calme et la sérénité de l'âme, et con

sacrer au service de Dieu ce qu'il lui plairait de


leur accorder encore de jours et d'énergie , pour
faire triompher sa cause dans les régions où ré
gnait l'ignorance ou l'impiété .
Mais si les zaouïa de l'âmalat de Sous étaient
aux mains des Djelala, c'est- à -dire des khouan de
l'ordre qui, plus tard , devait prendre le nom de
Moulaï Thaïyeb , il n'en était pas de même de la
célèbre Université religieuse de Saguiet- el
Hamra, à laquelle l'expulsion des Mores-Anda
lous venait de donner une force nouvelle par
l'admission de ce précieux élément de science
et de piété . En effet, les expulsés qui avaient
choisi pour retraite Saguiet- el-Hamra étaient , en
général, des hommes considérables dans les
sciences et dans les lettres , des docteurs de répu
tation ; tous étaient , en même temps , des gens de
prière et d'une ardente dévotion ; quelques-uns
même , affirmait- on , jouissaient du don de pres
cience et de celui des miracles : voués entière
ment à Dieu , et spiritualisés à ce point qu'ils
semblaient appartenir à un ordre d'êtres inter
médiaires placés entre l'homme et la Divinité
2.
XXX INTRODUCTION

ces saints marabouts faisaient l'édification des

anciens tholba (1 ) de la zaouïa , lesquels avaient


pour eux la plus respectueuse vénération .
Si les zaouïa du Sous et du Draâ apparle
naient aux Djelala , disions- nous plus haut , en
revanche , celle de Saguiet- el- Hamra était entiè
rement acquise à l'ordre de Sidi Abd -el- Kader
el-Djilani , le saint marabout de Baghdad , et ,
depuis longtemps déjà , les khouan de cette con
frérie avaient pu pénétrer dans les montagnes qui
limitent la province de Sous au nord et au sud .
Jusqu'ici , ils n'avaient pas dépassé cette zone , et ,
malgré l'ardeur et l'activité de leur propagande ,
leurs progrès étaient restés presque insensibles ;
il faut dire que , jaloux de leur indépendance , les
Berbers n'accueillaient qu'avec méfiance , répu
gnance même, l'élément arabe dans leurs monta
gnes , et puis ils préféraient beaucoup plus s'oc
cuper des intérêts de ce monde que de ceux de
l'autre , ceux -ci , pour ces grossiers montagnards ,
leur paraissant bien moins pressants que les pre
miers .
Mais les deux frères Aroudj et Kheïr-ed - Din
venaient de fonder la Régence d'Alger, et les

(1) Pluriel de thaleb, expression signifiant proprement « qui


cherche, poursuit un objet, un but. » Le mot thaleb est pris, le
plus souvent, dans le sens de lettrė, savant.
INTRODUCTION XXXI

Turcs allaient devenir les maîtres de toute la

partie de l'Afrique du Nord comprise entre la


Tunisie et le Marok. Or, les Djebalia (monta

gnards) de cette vaste contrée , qui , depuis l'in


vasion arabe , abandonnaient la religion de l'Is
lam avec la même facilité qu'ils semblaient l'ac
cepter, n'avaient jamais fait , en définitive, que
de piètres Musulmans ; ils admettaient la formule
des chehadtein, les deux témoignages : « Dieu
seul est Dieu , et Mohammed est l'Envoyé de
Dieu ; » mais c'était là tout ; de sorte que , dans
toutes les Kabilies , la foi , qui n'y avait jamais
été bien tenace , était, à cette époque, à toute ex
trémité, et c'était à ce point que ces grossiers
Berbers avaient oublié jusqu'à la formule de la
prière , et l'on prétendait qu'ils en avaient d'au
tant plus volontiers perdu l'habitude , qu'ils
se rappelaient vaguement que le Prophète exi
geait que chacune des cinq oraisons de la
journée fût toujours précédée d'une ablution , et
c'était précisément cette pratique , bien que l'eau
ne manquât pas , Dieu merci ! dans leurs monta
gnes, qui les indisposait contre la religion maho
métane . Ils voyaient enfin dans les ablutions une
superfluité gênante , et tout- à-fait contraire à leurs
principes en matière de propreté ; car, en défini
tive, se disaient-ils très judicieusement, on ne
XXXII INTRODUCTION

s'explique pas facilement pourquoi la prière man


querait d'efficacité parce qu'elle n'a pas été pré
cédée d'un nettoyage ou d'une purification .
Depuis longtemps , les Arabes brûlaient du
désir de prendre pied dans les Kabilies , dont
l'accès leur était à peu près absolument interdit ;
il ne fallait pas songer à user de force pour arri
ver au but cherché ; car, retranchés dans leurs
montagnes , les Kabils pouvaient y braver impu
nément, à cette époque, toutes les armées du
monde . Ce n'était pas à ces fiers montagnards
que les Arabes vainqueurs pouvaient poser ,
comme ils le faisaient avec les gens des plaines ,
leur impitoyable dilemme : « Devenez Musul
mans, ou soyez tributaires ! » C'était donc à une

autre tactique qu'il fallait avoir recours : une in


tervention individuelle et pacifique était seule
capable d'amener le résultat rêvé . C'était aux
marabouts de Saguiet-el -Hamra que devait re
venir tout l'honneur d'une pareille entreprise ;
les Mores - Andalous étaient , au reste , dans les
conditions les plus favorables pour mener à
bonne fin une œuvre qui exigeait de la science ,
de l'habileté , une foi ardente , la ferveur d'un
apôtre, la passion du prosélytisme, et un entraî
nement prononcé vers la vie ascétique .
Le chikh de Saguiet-el-Hamra réunit donc le
INTRODUCTION XXXIII

premier groupe de ceux des marabouts qu'il


avait désignés pour être lancés en qualité de
missionnaires sur les Kabilies , et leur donner ses
instructions : « Il y a urgence, leur dit-il , de
porter le flambeau de l'Islam dans ces régions
déshéritées des bienfaits de la religion et de ceux
de la prédication ; car ces malheureux Kabils ,
qui sont totalement dépourvus d'écoles , et qui
n'ont point le moindre chikh pour enseigner
à leurs enfants les pratiques de la morale et des
vertus musulmanes , ces infortunés Kabils , dis-je ,
vivent absolument comme des brutes , c'est-à
dire sans foi ni Dieu . Pour remédier à ce déplo
rable état de choses , j'ai résolu de faire appel à
votre zèle religieux et à vos lumières . Ne laissons
point croupir davantage ces pitoyables monta
gnards dans l'ignorance des sublimités de notre
religion ; allons souffler sur leur foi presque
éteinte pour en raviver les derniers tisons ; pur
geons ces anciens Chrétiens (1) de ce qui peut
leur rester de leurs vieilles erreurs ; faisons-leur
comprendre que, dans la religion de Notre Sei

(1) Les traces historiques de l'existence du christianisme chez


les Kabils algériens se conservent jusqu'au XIIIe siècle de notre
ère. L'Islam s'impose peu à peu parmi ces populations non
par la persécution ou la violence , comme on l'a répété tant de
fois , mais par l'attrait et la simplicité du nouveau culte, et
surtout par l'effet des séduisantes promesses de la vie
future ,

1
XXXIV INTRODUCTION

gneur Mohammed , - que Dieu répande sur lui la


--
grâce de sa miséricorde ! — la crasse n'est point ,
comme dans celle des Chrétiens , un mérite aux
yeux de Dieu (1) ! Votre tâche ,je ne veux pas
vous le dissimuler, sera hérissée de difficultés,
ajouta le directeur spirituel de la Zaouïa ; mais
votre zèle irrésistible , l'ardeur de votre foi , vous
feront, s'il plaît à Dieu ! triompher de tous les
obstacles . Allez , mes enfants ! et ramenez à Dieu
et à son Prophète ces malheureuses populations
qui croupissent dans les puanteurs immondes
de l'ignorance et de l'impiété . Allez, mes enfants ,
avec le salut ! et que Dieu vous accompagne et
vous accorde son soutien ! »
Les missionnaires partirent de Saguiet-el
Hamra par groupes de cinq ou six , et se disper
sèrent ensuite dans les montagnes qu'ils avaient
reçu la mission de koraniser ; ils se prolongè
rent ainsi dans l'Est par départs successifs jus
qu'à ce qu'ils eussent atteint le beylik de Constan
·
tine , dans lequel , du reste, ils ne pénétrèrent

(1) Dans leurs Actes des Saints, les Bollandistes font le plus
grand éloge d'une sainte, -- dont le nom nous échappe , - pour
être arrivée jusqu'à l'âge respectable de quatre-vingts ans sans
s'être jamais lavée.
Saint Labre, canonisé en 1859 , était aussi un modèle de mal
propreté. L'horreur de l'eau, d'ailleurs, est encore aujourd'hui
la marque caractéristique par laquelle se distinguent un grand
nombre de nos dévotes.
INTRODUCTION XXXV

que fort peu , cette partie de l'Afrique du Nord

étant catéchisée depuis longtemps déjà soit par des


marabouts venant de l'Egypte , soit par de saints
docteurs du R'arb (Marok) rentrant du pèleri
nage aux Villes saintes .

La méfiance particulière aux peuples des mon


tagnes , si jaloux de leur indépendance , ne per
mettait point aux marabouts missionnaires de se
présenter aux Kabils autrement que sous les
dehors du fakir ou du deroueuch . Aussi , est- ce
sous les haillons , et le bâton de voyage à la
main, qu'ils parcouraient les tribus , implorant çà
et là de ce qui appartient à Dieu (1 ) , et semant
sa parole sur leur passage. Arrivés sur le terri
toire qui leur avait été désigné, ils s'y choisis
saient une retraite sur le point le plus sauvage et
le moins fréquenté du pays , et y établissaient
leur kheloua (ermitage) soit dans une grotte , soiť
dans quelque anfractuosité de rocher, et s'y li
vraient à la prière et aux pratiques les plus rigou
reuses de l'existence ascétique . Ils pourvoyaient
aux exigences de la vie comme ils le pouvaient ;
le plus souvent, Dieu lui-même voulait bien se
charger de ce soin , déléguant pour ce service

(1) Mohammed a dit : « La terre appartient à Dieu, et il en


donne la possession à qui il lui plaît. Par extension , ce qu'elle
renferme lui appartient également .
XXXVI INTRODUCTION

soit un de ses anges, soit un animal quelconque ,


quadrupède ou oiseau .
La retraite du saint ne restait pas longtemps

ignorée ; les bergers ne tardaient pas à la décou


vrir, et l'on pense bien que la trouvaille des
gardeurs de chèvres n'était pas longtemps un
secret pour la tribu . On respectait d'abord , par
une sorte de discrétion , le désir de solitude qui
paraissait être dans les intentions de l'étranger ;
mais, peu à peu, après avoir rôdé autour de sa
kheloua , les Kabils , dont la curiosité était à bout
de patience , s'approchaient timidement de la
retraite du saint homme, qu'ils trouvaient tou
jours en prières , ou sous l'influence d'un état
extatique qui semblait le détacher entièrement
des choses de la terre , et ne point lui permettre
de s'apercevoir même de ce qui se passait autour
de lui.
Ce spiritualisme était tellement loin de la ma
térialité kabile , que les gens du pays ne savaient
que penser d'un homme que jamais on ne voyait
ni dormir, ni boire , ni manger , ni satisfaire aux
actes et obligations qui sont imposés aux hommes
ordinaires. Il y avait là, pour eux , un mystère
impénétrable, et que , pourtant , ils auraient bien
voulu approfondir. En rappelant les souvenirs
que leur avait laissés la tradition , il leur semblait
INTRODUCTION XXXVII

bien que cet étranger devait être un homme de


Dieu , un homme pouvant jouir de quelque in
fluence dans ses conseils . Or, s'il en était ainsi ,
la présence d'un tel ami de Dieu devait être tout
naturellement on ne peut plus favorable pour la
tribu : c'était la bénédiction répandue sur le
pays ; car le Tout- Puissant n'avait rien à refu

ser, pensaient-ils , à un homme qui passait tout


son temps à s'entretenir avec lui . On l'avait , en
effet, surpris plus d'une fois conversant à haute
voix avec un être invisible, vis - à-vis duquel il
semblait être sur le pied de la plus parfaite
intimité.
Peu à peu les Kabils s'enhardissaient , et ils en
arrivaient à entrer en relations avec le saint
1
homme. Ils avaient bientôt reconnu qu'il était
d'une essence supérieure à la leur : ses conseils ,
son éloquente et ardente parole, l'étrangeté de
son existence , quelques faits qu'ils ne s'expli
quaient pas, et qui leur semblaient des miracles ,
la prévision de quelques phénomènes physiques
qui se réalisaient exactement , et qui leur faisait
croire à sa prescience , quelques procédés agri
coles rapportés d'Espagne , et qui doublaient leurs
récoltes ; toutes ces choses, disons - nous , met
taient bientôt ces grossiers montagnards dans la
main du saint , et les disposaient admirablement à
XXXVIII INTRODUCTION

recevoir ses leçons . Il n'en voulait pas davan


tage .
Au bout de quelque temps , la kheloua du
saint anachorěte ne désemplissait plus : c'était à
qui lui apporterait en cadeau des bernous de fine
laine , la chair de ses plus grasses brebis , les
plus beaux fruits de ses jardins , le lait le plus pur
de ses vaches et de ses chèvres ; tous voulaient
concourir à la construction d'un gourbi d'habi
tation tout-à-fait digne de lui ; la djemâa (1) par
lait mème, dans le but de retenir le saint sur son
territoire, de lui faire élever, aux frais de la
tribu , une maison en boue et en bouse de vache
pareille , de tous points, à celle de l'amin el- ou
mena (2) , le chef de la tribu . Mais le saint , qui a
fait vœu de pauvreté, dit-il , repousse tous ces
présents. Qu'en ferait-il , en effet , puisque Dieu
- que son saint nom soit glorifié ! ― pourvoit
à ses besoins .
Emerveillés d'un tel désintéressement , et cer
tains que la résolution du saint marabout est iné
branlable, ils n'en insistaient que davantage pour
lui faire accepter leurs offrandes . Enfin , la glace

(1) Sorte d'assemblée municipale .


f (2) L'amin est le chef d'une dechera (village). L'amin el-ou
mena, amin des amin, élu par l'assemblée de ces derniers , est le
président, le chef de la tribu .
INTRODUCTION XXXIX

était rompue entre le marabout et les gens de la


tribu chaque jour, on accourait entendre ses
leçons , écouter ses conseils ; tous , hommes et
femmes , venaient l'entretenir de leurs affaires
particulières, et solliciter son intercession auprès
du Dieu unique, dont ils commençaient déjà à
avoir quelque idée . Les hommes lui demandaient
des remèdes pour leurs troupeaux frappés d'é
pizooties , ou des talismans pour se garantir contre
le mauvais œil ; ce qu'ils désireraient par-dessus
tout, ce serait une doua (médecine) pour relever
leurs facultés génitales depuis longtemps en
baisse, infirmité qui leur enlève tout espoir d'a
voir un fils, cette fraîcheur de l'œil . Quant aux
femmes, l'une c'est sa stérilité persistante qui
fait son désespoir. Le saint ne pourrait- il pas
leur donner la fécondité qu'elles réclament , et
qui leur permettrait de marcher le front haut,
et de ne plus ètre un objet de mépris pour leurs
maris ; une mère vient solliciter l'intervention
du saint anachorète pour qu'il lui conserve ses
enfants qui , tous , meurent en bas- âge . La séche
resse, les saule relles , les épidémies amènent
encore à la kheloua du marabout de nombreux
visiteurs . Le saint homme promet à tous de s'oc
cuper de leurs affaires ; mais ils ne pouvaient

1 compter voir leurs vœux exaucés qu'aulant


XL INTRODUCTION

qu'eux-mêmes s'occuperaient de leurs devoirs


envers Dieu ; « car le Seigneur , ajoute- t-il , ne
saurait jeter un regard favorable sur des gens
qui sont aussi malpropres au physique qu'au
moral. »

Bientôt la réputation du saint homme fran


chissait les limites de la tribu ; on accourait des
fractions voisines soit pour le consulter , soit pour
entendre ses précieuses leçons . Pour être bien
certains de ne pas en perdre un mot , les jeunes
tholba (aspirants à la science) , qui , parfois ,
habitaient loin de la kheloua du savant et saint
marabout, s'établissaient à proximité de son er
mitage soit sous la tente, soit sous des gourbis
en branchages qu'ils se contruisaient . Cette po
pulation , qui augmentait chaque jour , finissait
par former un douar ( 1 ) ou une dechera (2) de
jeunes gens avides de s'instruire dans les sciences
et dans les préceptes du Livre . Du reste , le saint
docteur ne se lassait pas de leur répéter cette
maxime de l'imam Djelal-ed - Din-es - Soyouthi :
<< Recherchez la science, fut -ce même en Chine ;
car la recherche de la science est une obligation
imposée à tout musulman . »

(1 ) Réunion de tentes établies sur une ligne circulaire .


(2) Village kabil.

1
INTRODUCTION XLI

Mais cette population d'étudiants , qui s'accrois


sait sans cesse , ne pouvait passer l'hiver , tou ·
jours très rigoureux dans les montagnes, sous
les frêles abris qu'ils s'étaient bâtis , et , d'un
autre côté, il leur en coûtait beaucoup de rester
privés pendant deux mois entiers des incompa
rables leçons que leur donnait si volontiers le
savant et saint marabout ; il fallait trouver une
solution qui satisfit tout le monde . On ne la
cherchait jamais bien longtemps ; car il n'y
avait pas trente -six moyens de la résoudre : c'é
tait tout simplement de construire une zaouïa (1)
avec ses accessoires assez vaste pour ré
pondre à l'objet qu'on se proposait. Mais la
grosse question était toujours celle des frais
qu'allait entraîner une pareille construction ; car
on avait à cœur d'élever un monument qui fût
digne du saint homme qui devait l'habiter . Quoi
qu'il parût avoir renoncé aux biens de ce monde ,
on espérait qu'en lui faisant un peu violence, on
le déciderait à abandonner sa kheloua , dans
laquelle il était loin d'avoir toutes ses aises . Il y
avait encore une chose qui embarrassait la
tribu et les disciples du saint marabout : c'est
que les maçons qu'on avait sous la main

(1) Voir plus haut la note relative à la zaouïa.


XLII INTRODUCTION

étaient tout-à-fait insuffisants pour mener à


bonne fin une œuvre pareille , laquelle réclamait
tout au moins le concours des architectes de

Figuig (1 ), qui , à cette époque, jouissaient déjà


d'une réputation de constructeurs qui s'étendait
fort avant dans l'est de l'Afrique du Nord .
Après d'interminables discussions au sein de
la djemâa (assemblée municipale) , la tribu où s'é
tait établi le saint finissait par comprendre qu'elle
avait tout intérêt à ce qu'il se fixât définitivement
sur son territoire , où il avait apporté avec lui la
bénédiction de Dieu , et elle se résignait, en sou
pirant, à déterrer quelques -uns des vieux pots
où elle enfouissait ses rares trésors , et à se coti
ser pour faire la somme qui devait compléter
celle qu'avaient promise de verser les tholba qui
suivaient les leçons du savant et révéré mara
bout, lequel , après s'être fait longtemps prier,
finissait toujours par consentir à abandonner son
ermitage pour habiter , contrairement à son vou
de pauvreté, un somptueux édifice où il devait,
nécessairement, être détourné de la règle austère
qu'il s'était tracée et imposée pour l'amour de
Dieu . Il insistait sur l'importance du sacrifice
qu'il faisait à la tribu : « Mais , ajoutait- il pour
paraître se mettre d'accord avec sa conscience ,

(1) Oasis du sud marokain.


INTRODUCTION XLII

c'est encore servir la cause de Dieu que de faire


entendre sa parole à des gens qui , jusqu'à pré
sent, n'avaient joui que d'une manière des plus
imparfaites de cet inappréciable bienfait . »
Enfin , le zaouïa se construisait ; le saint se
laissait arracher de sa kheloua, et venait s'éta
blir dans les appartements qui lui étaient destinés,
et qu'on avait préalablement garnis de tapis
moelleux et du mobilier nécessaire. A partir de ce
moment , l'établissement fonctionnait ; le nombre
des étudiants allait croissant ; les tribus voisines
y envoyaient leurs jeunes gens ; la zaouïa deve
nait célèbre, et les savants docteurs , les flam
beaux de l'Islam qui passaient à proximité de
l'établissement , ne manquaient jamais de le vi
siter, et de s'y arrêter pendant quelques jours
pour entendre la parole du maître et profiter de
ses doctes leçons . Quelques - uns de ces eulama
(savants), et des plus illustres , venaient même
d'Egypte et de Tunisie pour se livrer, avec le
chikh de la zaouïa , à des entretiens religieux , ou
pour élucider quelque point nébuleux de la doc
trine ou de la loi .

Quelques miracles opérés opportunément ache


vaient d'établir la réputation de sainteté du sa
vant marabout : il était désormais et incontesta
blement pour tous un quali Allah , un ami , un
XLIV INTRODUCTION

élu de Dieu . Les gens de la tribu n'hésitaient


plus dès lors à reconnaître que, décidément , ils
avaient fait une bonne affaire en déterminant le
saint à se fixer parmi eux , et que le Dieu unique
-
- dont il leur parlait si souvent les avait sin
gulièrement favorisés en leur envoyant un homme
jouissant auprès de lui d'une considération si
évidente ; car, enfin , depuis son arrivée dans le
pays , tout leur réussissait à merveille : ainsi , les
femmes étaient devenues on ne peut plus fécondes ,
surtout à partir du moment où les jeunes tholba
étaient venus s'établir auprès du saint ; les va
ches étaient méconnaissables tant elles avaient

pris de graisse et d'embonpoint ; les troupeaux de


chèvres s'étaient multipliés d'une façon extraor
dinaire ; la terre rendait au centuple ; la paix ré
gnait entre eux et les tribus voisines ; jamais , en
un mot , ils n'avaient été favorisés à ce degré de
félicités sans mélange . Il était clair que ce bien
être dont ils jouissaient ne pouvait être attribué
qu'à l'intervention du saint en leur faveur auprès
de Dieu . Aussi, les tribus voisines les jalousaient 1
elles singulièrement, et c'était à ce point , qu'à di
verses reprises, elles avaient tenté de détourner
le saint marabout à leur profit ; mais , heureuse
ment, il avait toujours résisté aux offres les plus
séduisantes qu'elles avaient eu l'audacieuse té
INTRODUCTION XLV

mérité de lui faire . Cependant, dans la crainte


qu'il ne finît par céder, et pour le fixer d'une
manière définitive sur leur territoire , les notables
de la tribu lui offraient des terres qu'ils lui don
naient en toute propriété ; ils y ajoutaient du
grain pour les ensemencer , et des bœufs pour
les labourer ; or , le saint , qui , décidément , avait
tout-à-fait renoncé à son vœu de pauvreté, accep

tait tous ces dons, qu'il complétait habituelle


ment par le choix de trois ou quatre des plus
belles filles de la tribu , que les pères lui offraient
d'ailleurs avec enthousiasme , et sans en exiger de
dot, trop heureux d'avoir pour gendre un saint
de cette importance .
Le vénéré marabout faisait souche dans le
pays, et il devenait ainsi le père d'une famille
religieuse arabe qui s'augmentait d'autant plus
rapidement, qu'elle ne partageait jamais la misère
de la tribu , et que son rôle , dans les luttes inces
santes de fraction à fraction , n'avait rien de mili
tant , puisqu'il se bornait à séparer les combattants
et à les réconcilier . Donc , point de causes de dé
chet parmi les descendants du saint. Avec le
temps , cette descendance, toujours parfaitement
traitée par la tribu , qui l'arrondit en terre au fur
et à mesure qu'elle se multiplie , finit par com- -
poser une fraction religieuse plus forte , plus
3.
XLVI INTRODUCTION

compacte, plus grasse, plus riche , plus influente


que les fractions laïques de la tribu , et cette
kharrouba (1 ), d'origine arabe , restera soudée à
la tribu kabile , dont elle fera définitivement par
tic , et cette tribu lui sera d'autant plus indisso
lublement attachée , que le saint fondateur de la
fraction maraboule est devenu le patron de la
kabila (2 ) , tout en restant son intercesseur auprès
de Dieu, et que sa dépouille mortelle repose sous
une koubba (3) , qui est devenue un centre religieux
où se réunissent plusieurs fois chaque année les
khoddam du saint, et où viennent en pèlerinage ,
pour y brûler les sept parfums , les fidèles des
deux sexes qui ont quelque faveur à solliciter de
l'élu de Dieu .
C'est de cette façon , à quelques exccptions près,
que l'élément arabe s'introduisit et prit pied dans
les Kabiliès ; c'est par l'entremise pacifique des
marabouts qu'il est parvenu à former , dans la
plupart des tribus montagnardes, une fraction
religieuse qui y exerce une influence d'autant
plus prépondérante qu'elle se présente avec le

(1) Fraction de tribu chez les Kabils .


(2) Kabila , tribu . C'est le pluriel de ce mot (kbaïl) qui a été
choisi pour désigner les populations berbères habitant les mon
tagnes entre Alger et Constantine. On en a fait l'adjectif ethnique
kbaïli, Kabil. (A. CHERBONNEAU) .
(3) Chapelle funéraire ou commémorative.
INTRODUCTION XLVII

caractère théocratique, lequel se fortifiera encore


du don des miracles dont jouiront quelques- uns
des descendants'du saint, don que l'ouali lui -même,
bon jusque dans le séjour des bienheureux , n'en
conserve pas moins pour prouver de temps à
autre à ses serviteurs religieux qu'il continue à
les couvrir de sa puissante protection .
Les marabouts de Saguiet-el - Hamra continuè
rent leur mission dans les Kabilies et dans les
ksour (1 ) du Sahra algérien , -
— lesquels sont habi
tés par des populations d'origine berbère , - pen
dant les XVIe et XVIIe siècles de notre ère leur

but était surtout de prendre pied dans ces tribus


kabiles comme l'avaient fait leurs devanciers , et
d'y recruter des adeptes à l'ordre de Sidi Abd - el
Kader -el- Djilani , l'illustre marabout de Baghdad .
Aussi , la plupart des sommets des montagnes
sont-ils couronnés de koubba dédiées à ce saint
personnage, qui a été surnommé le Sultan des
Justes . Comme ceux qui les y avaient précé
dés, les missionnaires pénétrèrent dans les tribus
montagnardes en s'y présentant sous les humbles
dehors du fakir ou du deroueuch , et ils parvin
rent à se maintenir dans le pays, et à y faire sou
che par des procédés identiques à ceux qui avaient
si bien réussi aux premiers marabouts .
(1) Pluriel de ksar, village, bourgade dans le Sahra . ·
XLVIII INTRODUCTION

Comme nous l'avons dit plus haut , quelques


uns des saints algériens, -nous désignons ainsi
ceux qui ont leurs tombeaux dans la région afri
caine que nous occupons , ――――― sont venus de l'E
gypte, ou des pays musulmans situés à l'est de
nos possessions africaines. Il en est aussi , —- mais
en très petit nombre, ― qui sont nés sur la
terre algérienne ; il est vrai qu'ainsi que l'a dit
Sidna Aïça , Notre- Seigneur Jésus - Christ : —
« Nul n'est prophète dans son pays. »
Malgré l'état de subalternisation qui a été fait
aux femmes par le Koran, on ne rencontre pas
moins un certain nombre de tombeaux de saintes
maraboutes dans les montagnes de l'Afrique du
Nord , particulièrement dans celles de l'est de ce
pays . Contrairement à ce qui se passe pour les
hommes, ces saintes femmes sont toutes d'origine
berbère ; il est vrai de dire que les femmes kabiles
jouissent d'une bien plus grande liberté que
les femmes arabes , et qu'elles occupent dans
la société une place bien autrement relevée, plus
digne , plus honorable que celle qui a été accordée
par ses maîtres à la femme arabe, et mieux
d'accord avec celle qui a été donnée à la com
pagne de l'homme par le Créateur d'abord , et,
plus tard , par le fils de Marie . Aussi, nous le
répétons , les femmes kabiles peuvent- elles aspirer
INTRODUCTION XLIX

aux honneurs et au pouvoir surnaturel attachés


à l'état de sainteté . Nous en verrons plusieurs

exemples au cours de nos légendes .


Bien que la continence chez la femme kabile.
ne soit pas une vertu cotée bien haut, on ren
contre pourtant, dans les montagnes de l'est, des
monuments funéraires élevés à des saintes à qui
l'on a donné la qualification de Vierges . On voit
à Tunis le tombeau d'une de ces saintes qui
aurait défendu sa virginité en changeant en
femme un téméraire qui avait essayé de la lui
ravir.

Mais, nous le répétons , ce sont là des excep


tions , et ni la virginité , ni la continence ne sont
d'une nécessité absolue pour arriver à la béatifi
cation . Pour les Musulmans , ce sont là des verlus
négatives qu'ils n'apprécient que médiocrement .
Les marabouts ont toujours joué un grand
rôle en pays kabil : mêlés à tous les actes de la
vie publique , revêtus d'un pouvoir d'autant plus
considérable et moins contesté qu'il émane di
rectement de Dieu , leur action s'est fait fréquem
ment sentir , surtout dans le sens conciliateur ,
lorsque, autrefois, les tribus kabiles en venaient
aux mains pour des intérêts le plus souvent in
signifiants . Ainsi , eux seuls avaient le droit et
l'autorité suffisante soit pour rétablir la paix , soit
INTRODUCTION

pour signer une trève de plus ou de moins de


durée ; c'étaient eux qui , il y a peu de temps en
core (1 ) , lors des élections des chefs kabils , pro
posaient aux populations ceux qui leur parais
saient les plus dignes ; ce sont eux aussi qui, dans
les circonstances graves , décident en dernier
ressort sur le parti à prendre . Les marabouts
exerçaient également leur pouvoir sur les mar
chés , ces lieux de désordre flétris par Moham
med , qui a dit : « Blâme le marché ; car c'est
l'arène de Satan . » Ils les avaient déclarés in vio
lables , et ils n'y toléraient ni arrestations , ni
vengeances particulières , ni représailles , sachant
à quel point l'ordre et la paix sont nécessaires
aux transactions commerciales . Enfin , les mara
bouts étaient et sont encore l'objet de la vénéra
tion publique à eux les honneurs , la déférence ,
les priviléges . Comme dans tous les pays où pré
domine l'influence théocratique , les marabouts
vivent sur le peuple et par le peuple on va au
devant de tous leurs besoins ; on prévient leurs
désirs ; ils reçoivent de toutes mains , même lors
qu'ils jouissent d'une grande fortune : « L'offrande
du pauvre , disent-ils , est aussi agréable à Dieu
que celle du riche . » C'est ainsi qu'on leur apporte
l'eau , le bois , la nourriture , qu'on les comble de
(1) Avant la formidable insurrection indigène de 1871 .
INTRODUCTION LI

présents en nature et en argent ; on fait des


touiza (1) à leur profit . Nous ajouterons que
l'ânaïa (2) d'un marabout est sans limites, c'est-à
dire que le sauf- conduit qu'il a accordé conserve
sa valeur protectrice même en des lieux où son
nom est inconnu .
Nous n'insisterons pas davantage sur l'influence
extraordinaire et le pouvoir dont jouissent les
marabouts dans les Kabilies ; nous dirons cepen
dant qu'à l'exemple de nos évêques du moyen
âge, ils firent souvent entendre de dures vérités
aux puissants , aux beys et aux pachas , lesquels
les ménageaient fort, et les comblaient de ca
deaux , parce qu'ils étaient les intermédiaires
obligés entre eux et les Kabils , dans les monta
gnes desquels ils ne se hasardaient pas souvent ;
ces grands usaient du même moyen de séduction
à l'égard des marabouts lorsqu'ils avaient à se
faire pardonner quelque offense, ou quelque acte
d'injustice exercé envers la tribu à laquelle ils
appartenaient , ou contraire aux intérêts de la
cause que défendaient ces hommes de Dieu .

Il est inutile d'ajouter que la somme d'influence

(1) La touiza est une corvée de labour faite gratuitement au


profit d'une institution ou d'un individu.
(2) Le mot ânaïa signifie protection, sauvegarde, sauf-conduit.
Les Kabils ont le plus grand respect pour l'ànaïa délivré par un
des leurs .
LII INTRODUCTION

ou de considération dont jouissent les marabouts


se mesure à leur valeur morale et à leurs vertus ,
ainsi qu'à la situation qu'ils occupent auprès de
Dieu . Les mieux partagés sous ce rapport sont

regardés comme des saints vivants placés entre


les hommes et les anges , de précieux vases d'é
lection ayant le privilége de voir Dieu face à face
dans leurs extases, et de recevoir dircclement ses
communications et ses avertissements .

La qualité de marabout est héréditaire et indé


lébile , et se transmet de père en fils ; mais l'in
fluence religieuse qui y est attachée doit s'acheter
à chaque génération par les mêmes vertus et la
même piété, sinon la considération et le prestige
s'effacent et disparaissent jusqu'à ce qu'un autre
descendant du saint se soit révélé avec tous les

signes par lesquels se distinguent des autres mor


tels les élus de Dieu . D'après le Djamâ , le carac
tère d'ouali (saint) se révèle d'ailleurs par le don
de prescience el celui des miracles . Ce n'est donc

que le titre de marabout qui est héréditaire ;


quant au caractère , il ne saurait l'être , et si l'on
révère les fils des descendants des marabouts ,
c'est seulement en, souvenir de ceux de leur fa
mille qui ont mérité cette qualification .
Les marabouls composent donc une sorte de
noblesse religieuse héréditaire comme la noblesse
INTRODUCTION LIII

d'origine. Pourtant, nous devons dire que la vé


ritable noblesse religieuse chez les Mahométans
est formée des cherif( 1 ) , titre qui , du reste , dé .
signe spécialement les Musulmans qui se pré
tendent de la descendance du Prophète par
Fathima-Zohra , sa fille chérie , laquelle épousa
Aliben-Abou-Thaleb . Tous les chorfa rattachent
leur filiation à Edris-ben - Abd- Allah , qui fut sul
tan du Maghreb au VIII° siècle de notre ère , et
qui est arrière - petit-fils de ce même Ali , le
gendre de Mohammed . Edris est donc l'ancêtre
commun que revendiquent non- seulement ceux
qui se disent chorfa , mais encore celui de toutes
les tribus de l'Ouest qui prennent ce titre si re
cherché des Arabes, et dont ils ont tant abusé.
Or, comme la plupart des ouali dont nous nous
sommes fait l'hagiographe étaient de provenance
maghrebite, il s'ensuit qu'un grand nombre
d'entre eux appartenaient à la noblesse religieuse
par le double droit que leur donnaient leur qualité
de marabout et leur origine cherifienne .
Si de saints marabouts sont parvenus , par leur
influence , à arrêter l'effusion du sang en récon
ciliant des tribus ennemies, d'autres , au contraire ,
se sont jetés dans la mêlée avec une fougue , une

(1) Le mot cherif (au pluriel chorfa) signifie noble. Cherif en


Niceb, à la lettre , noble de race, descendant du Prophète.
LIV INTRODUCTION

ardeur extrêmes, et s'il y eut des saints de paix


et de conciliation , il y en eut aussi de guerre et
d'agitation . Très souvent, particulièrement dans
le Sahra, la foi militante intervint dans les luttes
de tribu à tribu , et les lames de ces terribles ma
rabouts s'abreuvèrent de sang à s'en soûler . Sou
vent ils roulèrent la meule du trépas sur la tête
de leurs adversaires, et en firent un grand car
nage . Il fallait les voir, lorsque leurs partisans
faiblissaient ou lâchaient pied en face de l'en
nemi , se précipiter au devant des fuyards l'œil
en feu , l'écume à la bouche , et leur criant comme
le Prophète au combat du mont Ohod : « Où al
lez-vous donc , ô Musulmans ? Ne savez -vous pas
que le paradis est devant vous , et l'enfer der
rière ? » Sous le coup de fouet de cette menace,
les chefs entraînaient leurs soldats dans une

mêlée furieuse , et pleins d'un saint délire et d'une


véhémence irrésistible, ils renversaient tous les
obstacles que leur opposaient leurs adversaires .
Plus tard , au beau temps des luttes avec leur
ennemi dix fois séculaire , l'Espagnol , on vit les
marabouts , sans autre arme que leur ardente pa
role, entraîner leurs guerriers contre les masses
épaisses des Infidèles , et les lancer , tête baissée ,
comme des béliers de fer, au milieu des rangs
serrés des Chrétiens , en jetant leur terrible cri
INTRODUCTION LV

de guerre et de foi : « Allah akbar ! » — Dieu est


le plus grand ! - Animés d'une sainte ardeur, les
Musulmans se ruaient, ivres de sang et de fana
tisme , sur les murailles de fer que leur oppo
saient les Chrétiens ; car ils savaient que le Pro
phète a dit : « On n'évite pas sa destinée ;
d'ailleurs , on ne meurt pas pour la foi , puisque
c'est vivre de l'éternité que de périr pour elle .
Souvent ils pavèrent de leurs cadavres le champ
de la lutte ; mais l'ivresse de la bataille ne leur
avait pas permis de sentir le goût de la mort .
Plus d'une fois aussi , depuis la conquête, les
marabouts nous suscitèrent de sérieux embarras ,
et sans parler de l'émir Abd - el-Kader et de ses
lieutenants , qui , pour la plupart , étaient mara
bouts , il n'est guère de levées de boucliers soit
dans les Kabilies , soit dans le Sahra , qui n'aient
eu des marabouts pour instigateurs ou pour chefs .
Si Mohammed a été -- comme il le dit lui

même - le sceau , le dernier des prophètes , il


n'en est point de même des marabouts ; nous
voulons dire qu'il est encore permis de prétendre
à ce titre, à cette qualité indépendamment de
toute origine ; en un mot , on peut devenir mara
bout, bien que n'appartenant pas à la descen .
dance de ces saints vénérés . Mais il faut , si l'on
veut être reconnu pour tel , que la volonté divine
LVI INTRODUCTION -

se soit clairement et authentiquement déclarée ,


c'est-à-dire que le candidat à la sainteté ait
donné des preuves qu'il jouit du don de pres
cience et du pouvoir de faire des miracles . C'est
ainsi que nous comptons un certain nombre de
thaumaturges de date récente .
Il n'est peut- être pas inutile de faire remar
quer ici que les marabouts n'appartiennent pas à

la hiérarchie cléricale , laquelle, d'ailleurs , n'est


pas admise par la religion mahométane ; ils ne
doivent exclusivement leur qualité qu'à leur ré
putation de sainteté ou à leur naissance. Du reste ,
les ministres du culte musulman n'ont point le
caractère sacerdotal de ceux de la plupart des
autres cultes ; ils ne sont même revêtus d'aucune
marque particulière qui les distingue spirituelle
ment de la foule . En un mot , ce sont bien moins
des prêtres que des fonctionnaires que nomme et
révoque d'ailleurs le pouvoir temporel . Cependant ,
comme ils appartiennent généralement au corps
des eulama (savants) , ils portent ordinairement
la rezza, cc turban blanc plissé qui distingue les
docteurs de la loi . Le culte mahométan n'a donc

point de clergé proprement dit ( 1) .


Nous avons dit plus haut que l'Islam avait eu ,
(1) Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Cet ouvrage est
l'un des meilleurs qui aient été publiés sur l'histoire 'de l'Al
gérie. Nous lui avons fait quelques emprunts.
INTRODUCTION LVII

comme la religion chrétienne, ses cénobites , ses


ascèles, ses anachorètes , ses religieux itinérants ,
ses gyrovagues, ses reclus , ses gnostiques , ses
mystiques , ses quiétistes ; nous ajouterons que
ces derniers n'ont rien à envier aux nôtres sous

le rapport de la tendresse et de la passion , et


que sainte Thérèse , Fénelon et madame Guyon
ne sont point allés plus loin qu'eux sur cette
pente glissante et quelque peu aventureuse ;
mais il est vrai de dire que , pour des Musulmans ,
cela était sans le moindre danger. Du reste ,
toutes ces doctrines qui ont pour principe le re
pos de l'âme et du corps et la contemplation sont
d'origine orientale en effet , les Hésychiastes ,
ces mystiques bizarres qui pensaient que , pour
s'élever à la science des choses divines , il fallait
passer son temps dans la contemplation de son
nombril , étaient des moines du mont Athos . De
tout temps, d'ailleurs , le quiétisme a séduit des
âmes tendres , exaltées, vivement éprises de la
perfection . Quant un gnosticisme islamique , cette
sorte de syncrétisme mystique , où l'on trouve
confondus avec les principes du christianisme
quelques dogmes du platonisme et de la philoso
phie orientale, celui de l'hérésiarque Valentin,
l'auteur des Eons , ou des trente éssences divines
éternelles , est loin d'atteindre aux folies intellec
LVIII INTRODUCTION

tuelles , au dévergondage de l'esprit qui distinguent


la gnose des philosophes mystiques musulmans.
Il est certain que jamais délire d'une imagination
brillante , mais désordonnée et sans règle , n'a été
poussé plus loin . Chose singulière , c'est l'Egypte ,
la terre classique du mysticisme, qui , depuis les
temps les plus reculés , semble avoir eu le mono
pole de la production de ces fous sublimes , de
ces illuminés enfiévrés, de ces prodigieux extati
ques qui semblaient avoir perdu toute relation
avec la terre, et qui , sous le prétexte d'apporter
la lumière dans les religions juive , chrétienne et
musulmane, et d'en épurer, d'en affiner les dog
mes, les troublaient , au contraire , jusque dans
leurs bases fondamentales . L'Islam a eu ses se

cousses comme les religions dont il est issu ;


mais grâce à la matérialité de ses doctrines , les
ébranlements dont nous parlons n'ont pas eu les
périlleux résultats dont le christianisme , si spiri
tualiste , eut tant à souffrir dans les premiers
siècles de sa fondation .
Nous l'avons dit, les miracles opérés par les
saints islamites présentent, pour un certain nom
bre, quelque similitude avec ceux attribués aux
saints du christianisme . Nous devons reconnaître

pourtant tout d'abord que , chez les premiers , le


but ou la cause de l'action déterminante du mi
INTRODUCTION LIX

racle se ressent très sensiblement de la matéria

lité du mahométisme, et puis l'intérêt particulier


du saint y prime trop fréquemment celui de la
divinité qui lui a délégué une partie de sa puis
sance ; en un mot , le saint islamite opère trop
souvent pour son propre compte , et au profit de
ses passions . Mais il paraît que cette façon d'agir
est acceptée par le Dieu unique ; car il n'y a pas
d'exemple qu'il ait enlevé son pouvoir miraculeux
à celui qui en abusait d'une façon si indélicate.
Nos thaumaturges islamites opèrent le prodige
et le miracle, le prodige , qui , comme nous le
savons, est un phénomène éclatant sortant du
cours ordinaire des choses, tandis que le miracle
est un événement extraordinaire au-dessus des
forces de la nature et contraire à ses lois . Donc ,
le prodige surpasse les idées communes , tandis
que le miracle excède l'intelligence humaine. Les
prodiges et les miracles attribués aux saints de
l'Islam varient d'intensité selon la portion d'in
fluence dont jouit l'ouali auprès de Dieu . Ainsi ,
quelques saints ont la spécialité des choses de la
vie courante , ordinaire , et n'ont pas le pouvoir
de modifier les lois de la nature ou d'en sus

pendre l'effet ceux-ci , par exemple , possèdent


la faculté de rendre les femmes fécondes , de res
tituer aux hommes affaiblis les forces généra
LX INTRODUCTION

trices qu'ils ont perdues . Ces saints d'ordre infé


rieur peuvent promettre de la pluie , guérir, sans
remèdes , les maladies ou infirmités , arrèter subite
ment une épizootie , dompter d'un signe des ani
maux féroces , faits extraordinaires , nous le recon
naissons , mais qui pourtant ne sont point en
opposition ou en contradiction avec les lois phy
siques , ni absolument contraires au cours normal
des choses ; tandis que les grands saints arrêteront
facilement le soleil , ressusciteront un mort , ren
dront la vue à un aveugle de naissance, se déferont
de leurs ennemis rien qu'en laissant tomber à terre
les grains de leur chapelet , rendront la mer fu
rieuse en la frappant d'un bâton , feront trembler
la terre sur ses bases, lui ordonneront de s'en
tr'ouvrir pour engloutir des gens qui leur son désa
gréables, fendront des montagnes en deux , ou les
feront s'écrouler avec fracas , changeront la direc
tion des rivières et feront remonter les eaux vers

leur source , échapperont aux gens qui les pour


suivent en s'enfonçant dans les profondeurs du sol,
y cloueront des cavaliers avec leurs montures , vi
vront sans boire ni manger, ou se feront nourrir
par des animaux qui pourvoiront à leurs besoins ;
ils métamorphoseront des hommes en femmes, et
leur rendront leur sexe quand ils le jugeront à
´propos ; ils marcheront sur les eaux et voleront
INTRODUCTION LXI

dans les airs ; ils disposeront enfin d'une grande


partie de la toute-puissance de Dieu , dont ils
seront les principaux délégués ici- bas .
Nous n'avons point à affirmer ici le plus ou le
moins d'authenticité des miracles attribués aux
saints de l'Islam , bien qu'en résumé , nous
n'ayons pas plus de raisons pour douter des faits
miraculeux opérés par ces ouali que de ceux qui
ont eu pour auteurs les saints du christianisme.
Ce que nous pouvons certifier, c'est que les Mu
sulmans ont une foi entière , absolue, indestruc
tible dans leurs légendes sacrées ; nous ajouterons
mème qu'il leur viendrait d'autant moins à l'idée
d'en douter , que la plupart de ces miracles ou
faits surnaturels ont laissé des traces ineffaçables
sur le sol . « Du reste, a dit un saint évèque , il
est aussi aisé d'acquérir, par le témoignage des
hommes, la certitude morale des faits surnatu
rels , que celle des faits ordinaires de la nature . »
A ceux qui niaient la possibilité des miracles , le
même prélat répondait par cet argument aussi
péremptoire que décisif : « Puisque les miracles
sont un effet de la toute- puissance divine , il est
certain dès lors qu'ils sont possibles. » Quant à
leur nécessité, elle n'est pas plus niable que leur

L authenticité ; ils constituent, en effet , selon l'opi


nion des docteurs chrétiens et islamites, un des
LXII INTRODUCTION

moyens les plus propres à instruire l'homme des


vérités de la religion . Ce sont comme des coups
d'autorité capables de réveiller l'attention des
hommes, généralement peu frappés des mer
veilles de la nature . Et ils étaient d'autant plus
indispensables au temps de la mission des saints
marabouts dans les Kabilies , qu'ils avaient af
faire à une population grossière , sans religion ,
d'une moralité douteuse, n'ayant du Dieu unique
qu'une idée des plus vagues, population aussi
crasseuse au moral qu'elle l'était au physique ,
sordidement intéressée, et à laquelle il ne man
quait que le veau d'or pour en avoir le culte .
Il est clair que la situation n'a pas beaucoup
varié, et que, depuis longtemps déjà , les Kabils ont
oublié les précieuses leçons que sont venus leur
apporter autrefois les saints marabouts de Sa
guiet-el - Hamra ; jamais , d'ailleurs , ils n'ont fait
grand accueil aux préceptes religieux que ren
ferment le Koran ; quant à la partie jurispruden
tielle du Livre, ils l'ont trouvée probablement
trop compliquée pour eux ; car ils n'ont jamais
fait usage que de leurs Kanoun (1) , ou code par
(1 ) Les Kanoun (canons) sont les lois particulières à chaque
tribu kabile. La dissémination de la population berbère dans
toute l'étendue de l'Afrique septentrionale, et la différence
de langage ne lui ont jamais permis d'avoir un ensemble de lois
homogènes et applicables à toutes les parties éparses de la Ber
bérie. Chaque tribu , chaque village même a ses lois particulières.
INTRODUCTION LXIII

ticulier, dont les prescriptions ne dérivent ni du


Koran, ni des commentaires sacrés , mais bien
d'usages antérieurs qui se sont maintenus tradi
tionnellement à travers les siècles, à travers
même les changements de religion , et c'est pré
cisément cet éloignement des idées religieuses du
peuple arabe qui rend difficile à expliquer l'in
fluence immense dont jouissent les marabouts au
milieu de cette société kabile qui , pourtant , s'est
toujours montrée si réfractaire aux pratiques et
aux prescriptions de l'Islam .
Pour faciliter l'intelligence de ce livre, nous
avons cru devoir donner à cette introduction un

développement inusité ; mais le sujet traité est si


nouveau , et , en même temps , si peu connu ,
qu'il nous a paru indispensable de faire la lu
mière devant le lecteur avant de le laisser s'en
gager dans les profondeurs de l'œuvre . A présent
qu'il est fixé sur la valeur relative des saints
personnages qui composent notre galerie de
thaumaturges de l'Islam , il ne lui reste plus qu'à
nous suivre dans notre pieux pèlerinage aux
tombeaux de ces vénérés élus de Dieu .
Valence , le 16 septembre 1880 .
AVANT - PROPOS

On m'avait signalé , à mon arrivée à Blida en


1856 , le vieux marabout Mohammed-ben - El- Aabed
comme un conteur émérite , surtout comme un
maître en hagiographie musulmane . Appartenant
lui-même à la noblesse religieuse, il avait fait , me
disait- on , de la vie des saints de l'Islam une étude
toute spéciale ; aussi , aucun détail des actes des
thaumaturges mahomélans ne lui était- il inconnu .
Très amateur moi-même de la légende et de la tradi
tion arabes , je m'empressai de me faire mettre en
relation avec lui . Je lui fus présenté au café du Ha
kem , où il s'arrêtait volontiers quand il venait à
Blida ; car il était des Oulad Sidi -Ahmed - el- Kbir ,
et, par suite , il habitait la dechera (village) des
descendants de son saint ancêtre , laquelle est
située dans la vallée qui porte son nom .
Je dois déclarer que l'accueil que me fit Si
Mohammed fut un peu froid ; comme tous les Ara
bes , il ne se livrait pas facilement, et il tâtait le
terrain avec soin avant de s'y engager ; il voulait
4.
LXVI AVANT-PROPOS

toujours, en un mot, savoir à qui il avait affaire


avant de donner la liberté à sa langue . J'eus toutes
les peines du monde à le décider à me suivre dans
la voie que je désirais lui faire prendre , c'est-à
dire celle des questions religieuses ou tenant à la
religion . Quand j'entamais ce chapitre, il sem
blait me dire : Quel intérêt ces choses peuvent
elles avoir pour toi , un Chrétien ?... D'ailleurs ,
tu n'y crois pas, et c'est pour t'en moquer et pour
en rire peut-être que tu parais si curieux
de les connaître . » Et ce n'est que lorsqu'il

fut bien convaincu que j'étais moi - même un


Croyant, et que j'avais le respect de toutes les
croyances , qu'il n'hésita plus à verser dans mon
oreille tous les trésors de sa science hagiogra
phique et thaumaturgique.
Mon service m'ayant appelé dans la tribu des
Bni- Salah , à laquelle appartient la fraction des
Oulad Sidi-Ahmed -el-Kbir , je pus voir fré
quemment Mohammed , que j'allais visiter dans
son haouch (maison de campagne), et qui , à son
tour , venait causer avec moi sous ma tente . J'en
profitai pour recueillir de sa bouche tous les faits ,
légendes , etc. , qui ont eu pour théâtre les environs
de Blida d'abord , et le Sahra algérien . Il va sans
dire que j'en enrichis avec avidité mes notes et
mes souvenirs , me promettant de ne pas les laisser
AVANT-PROPOS LXVII

tomber dans l'oubli, et me réservant de les com


――
muniquer un jour ou l'autre à mes contem
porains .
Je viens aujourd'hui tenir ma promesse , et, par
la même occasion , m'acquitter de la dette que j'ai
contractée, un peu trop légèrement peut-être . Au
reste , on appréciera .
Mais je veux donner au lecteur une idéc de la
façon dont Si Mohammed entendait les choses de
la religion , et du degré de sa croyance aux fails
miraculeux rapportés par la légende ou conservés
par la tradition .

Un jour, je lui faisais remarquer que la foi aux


saints allait diminuant d'intensité de l'ouest à l'est,
c'est-à-dire du Marok à la Tunisie, et j'ajoutais qu'il
m'était on ne peut plus facile de faire la preuve
de ce que j'avançais en parcourant une carte de
l'Algérie, que je lui mettais en même temps sous
les yeux . En effet , le Marok, -
— le pays de l'Islam
par excellence, - est littéralement constellé de

koubba (1), lesquelles y sont élevées par groupes de


trois ou quatre à la fois sur un même point , et la
proportion va très sensiblement en décroissant au
fur et à mesure qu'on s'avance de l'ouest à l'est ,
c'est-à-dire en passant par les provinces d'Oran ,

(1) Petit monument de forme cubique surmonté d'une coupole


élevé en l'honneur ou sur le tombeau d'un saint marabout.
LXVIII AVANT-PROPOS

d'Alger, de Constantine, et par la Régence de


Tunis .

Si Mohammed ne put contester l'exactitude de


mon observation : « Je ne nie pas , dit-il , que le
R'arb (Ouest) ne soit le foyer de l'Islam , que la foi
de ses gens ne soit plus vive que celle des popula
tions du Cheurg (est) ; mais , par Dieu ! quoiqu'on
en dise , Blida , avant votre venue dans le pays ,
était aussi une ville de piété et de prière : on y crai
gnait Dieu , et l'on observait ses commandements ;
les minarets de ses quatre mosquées , et les dômes
de ses onze mesdjed ( 1) attestaient assez, par leur
éclatante blancheur , que les Blidiens ne négli
geaient point les choses du ciel autant qu'on les
en a accusés . Blida, la ville de mon saint ancêtre ,
l'illustre Sidi Ahmed -el-Kbir , a toujours vénéré
les envoyés qui lui apportaient la parole de Dieu ,
et, si tu en veux la preuve , regarde autour de toi :
la plaine et la montagne , encore parsemées - bien
que vous ayez beaucoup détruit - de tombeaux
renfermant les précieux restes de ceux de ces élus ,
de cos amis de Dieu qui ont voulu poser ici le
terme de leur existence terrestre , disent éloquem

(1 ) Le mesdjed est le lieu où l'on se prosterne pour prier Dien.


On appelle ainsi une petite mosquée affectée à la prière de tous
les jours. La prière du vendredi se fait dans le djamâ, qui est le
lieu de l'assemblée, de la réunion des fidèles le jour consacré.
AVANT-PROPOS LXIX

ment pourtant que tu n'es pas dans le pays de


l'impiété . Je veux d'ailleurs, pour donner plus
d'intérêt à la ziara (1) que tu te proposes de faire
aux tombes bénies de nos marabouts révérés , t'en
dire les glorieuses légendes , afin de te démontrer
que les Musulmans seuls sont dans la voie de la
vérité ; car , s'il en était autrement , Dieu ne se
serait point dessaisi d'une portion de sa puissance
en faveur de leurs saints, et tous ont joui du pré
cieux don des miracles . Mais c'est par des preuves
irrécusables que je veux - s'il plaît à Dieu ! -

chasser le doute de ton esprit , et y faire la lu


mière . >>

C'est ainsi que le marabout Si Mohammed


ben-El-Aabed me préparait à entendre les mer
veilleuses légendes dont il allait livrer le secret à
ma curiosité .
Je les redirai dans l'ordre cù il me les a ra

contées , en commençant mon pèlerinage aux tom


beaux des saints par ceux qui s'élèvent dans le voi
sinage de Blida .

(1) Visite, pèlerinage au tombeau d'un saint marabout .


LES

SAINTS DE L'ISLAM

Légendes hagiologiques et Croyances algériennes

Sidi Yâkoub- ech- Cherif

Il existe, à quelques centaines de mètres à l'ouest


de la ville de Blida , un groupe de vieux oliviers que
les Français - on ne sait trop pourquoi ont sur
nommé le Bois sacré . Est - ce par réminiscence du
lieu où Jésus but le calice d'amertume ? Est- ce parce
qu'il renferme une koubba ou chapelle dans laquelle
repose du sommeil éternel un saint et vénéré mara
bout? Est-ce enfin parce que ce bois d'oliviers fut arrosé
jadis de sang français ? Nous pencherions volontiers
pour la deuxième de ces hypothèses . Tout ce que nous
pouvons dire, c'est que les Arabes désignent ce point
par le nom de « Ez- Zenboudj (1) Sidi Yâkoub, »
les « Oliviers de Sidi Yakoub . »

(1) Oliviers sauvages . Les oliviers greffés se disent zitoun , en


sous-entendant le mot chedjera (arbre) . C'est donc l'arbre de
l'olive.
2 LES SAINTS DE L'ISLAM

Ce bois d'oliviers, qui fut d'abord un cimetière


arabe, puis qui devint un marché et un lieu de bivouac
pour les troupes de passage à Blida, fut , plus tard,
converti en jardin public .
Ces arbres, qui sont aujourd'hui clair-semés, mar
quent un âge considérable et de grandes souffrances ;
avec leurs troncs noués, déprimés , contournés, tordus ,
qui s'accrochent, qui se cramponnent au sol par de
vigoureuses racines pareilles à des serres d'un oiseau
gigantesque, ces patriarches de la végétation sem
blent avoir été plantés par Dieu lui-même au troisième
jour de la Genèse ; on les dirait appartenir au temps
de ces espèces phénoménales que Dieu , menacé dans
son empire, se repentit bientôt d'avoir créées si fortes
et si orgueilleuses , et qu'il détruisit, en bouleversant
son œuvre par d'épouvantables cataclysmes, pour les
refaire dans des proportions plus faibles et plus mo
destes .
Quelques -uns de ces échappés aux déluges n'ont
plus que la peau et les os, et paraissent ne rester
debout que par un prodige d'équilibre ; ils portent ,
pour la plupart, les nodosités , les gibbosités , les ver
rues, ces difformités de toutes les vieillesses, et les
traces ineffaçables de la guerre . Les uns montrent or
gueilleusement leurs membres amputės ; les autres ,
leurs troncs troués , mâchonnés par les projectiles ,
déchiquetés par la hache de nos soldats , ou brûlés au
cœur pour les besoins du bivouac .
On ne peut se lasser d'admirer ces vieux zenboudj :
voyez, en effet, leur écorce squammeuse comme la
carapace du dragon de l'Apocalypse, ces nervures
qui, partant de leur pied , s'élancent gracieuses et
déliées comme les colonnettes qui soutiennent on
ne sait par quel prodige les voûtes de nos vieilles
cathédrales . Quelques- uns de ces végétaux-masto
*
1. - SIDI YAKOUB-ECH- CHERIF 3

dontes, aux racines avachies , ramassées , emmêlées,


semblent un paquet de reptiles , ou les entrailles d'un
animal éventré .
Il paraît bien difficile aujourd'hui de retrouver la
trace du cimetière arabe, du marché ' et du bivouac
d'autrefois au milieu de cette luxuriante végétation
d'hier, avec ces corbeilles de fleurs, avec ces eaux
qui s'enroulent au pied des arbres comme des khal
khal (1) d'argent à la jambe d'une Moresque, avec ces
poissons dorés qui mendient effrontément quelques
miettes de pain aux promeneurs . Au lieu de toutes ces
fleurs qui composent l'enivrante parfumerie de Dieu, le
sol était, autrefois , hérissé de pierres sépulcrales mar
quant la dernière demeure des serviteurs religieux du
saint marabout, leur intercesseur auprès du Dieu uni
que. « Vous, les Chrétiens , me répétait souvent Si Mo
hammed-ben-El-Aabed , vous ne respectez rien vous
avez fait une promenade , un lieu public du champ où re
posaient de leur dernier sommeil les khoddam (2) de
Sidi Yakoub-ech-Cherif! Vous avez dispersé leurs osse
ments et jeté leur poussière aux quatre vents de laterre!
Vous avez renversé , brisé, détruit les chouahed (3) qui
se dressaient sur les tombes pour témoigner, encore
qu'il n'est pas d'autre divinité que Dieu , et que
Sidna Mohammed est l'envoyé de Dieu ! ... Qu'avez
vous fait des restes venérés des Croyants qui atten
daient, couchés auprès de leur intercesseur , le jour
où le Tout- Puissant redressera les ossements et les

(1) Anneaux de jambes que portent les femmes arabes au- des
sus de la cheville du pied .
(2) Serviteurs. On désigne ainsi les indigènes dont le saint to
pique est le patron.
(3) Ce sont les pierres qu'on dresse sur les tombes àla tête est
aux pieds du mort, et qui contiennent souvent la formule de
l'Islam , et quelquefois le nom du décédé .
5
LES SAINTS DE L'ISLAM

recouvrira de leur chair ? Que sont devenus ces sque


lettes blanchis qui croyaient pouvoir attendre, dans la
paix et dans le repos , le jour de la résurrection ? Et si
la koubba de Sidi Yâkoub a obtenu grâce devant vous,
je ne veux point vous en savoir gré ; car aucun outil
n'ayant pu mordre la pierre de son tombeau , force
vous a été de renoncer à cette dévastation impie . »
La koubba du Bois - Sacré, qui s'élève blanche et
élégante au milieu des vieux oliviers , renferme donc
les restes mortels de Sidi Yâkoub- ech - Cherif (1) , le
noble, le pieux , le savant , la lumière de l'Islam . Si
nous demandons à l'oukil (2) à quelle époque vivait
ce grand saint, il nous répondra invariablement : « De
mande leur âge à ces oliviers . »
Il n'est point de peuple qui commette l'anachro
nisme avec un plus candide aplomb que le peuple
arabe ou kabil . Mais, grâce à la science de Si Mo
hammed-ben-El -Aabed en chronologie, j'avais pu être
fixé sur ce point, et placer le passage du saint sur le
lieu où devait, quelque temps après, s'élever son
tombeau, vers l'an 927 de l'hégire , ou 1521 de l'ère
chrétienne .
Comme la plupart des illustrations religieuses de
l'Afrique septentrionale , Sidi Yakoub - ech - Cherif
était né en Espagne . Le premier décret d'expulsion
des Mores andalous l'avait obligé , en 1499, de quitter
Korthoba (Cordoue) , sa ville natale, et de repasser
la mer. Il s'était retiré à Meurrakech (Marok) , où il
achevait sa vie entre l'étude et la prière .

(1) Cherif, c'est-à-dire descendant du Prophète par sa fille


Fathma-Zohra . Les Cheurfa composent la noblesse religieuse chez
les Arabes.
(2 L'oukil c'est le mandataire , l'administrateur, le chargé des
intérêts d'un autre . L'oukil d'une koubba est une sorte de sa
cristain chargé des détails de cette chapelle funéraire.
I. - SIDI YAKOUB-ECH- CHERIF 5

Depuis bien longtemps , Sidi Yakoub brûlait du


pieux désir d'aller visiter les Villes Saintes , car il
savait que Dieu a dit : « Accomplissez le pèlerinage
de Mekka et la visite des lieux saints . » Déjà fort
avancé en âge, et craignant que la mort ne vint le
frapper avant d'avoir satisfait à cette obligation reli
gieuse, il ne voulut pas différer plus longtemps la
réalisation de ce saint devoir.
On allait entrer en choual, le premier des trois mois
sacrés (1) dans lesquels doit être accompli el-heudjdj
(le pèlerinage) ; Sidi Yakoub fit ses préparatifs de
voyage, et, suivi de nombreux serviteurs , il quitta
Meurrakech (Marok), et se dirigea vers le Cheurg
(est).
Après quinze jours de marche, le saint marabout
avait atteint l'ouad ech- Cheffa (Chiffa) , qu'il coupait
à son débouché dans la Mtidja , et il remontait la rive
droite d'un cours d'eau qui descendait de l'est sur un lit
de cailloux . Cette rivière est celle qui, plus tard , prit
le nom de Sidi - Ahmed - el - Kbir . Il était l'heure de la
prière de l'âceur (trois heures de l'après - midi) ; Sidi
Yakoub se décida à poser son camp sur la rive droite
de cet ouad, à quelque distance du point où il sort de
la gorge qui le verse dans la plaine.
S'il faut en croire la tradition , cette rive et l'empla
cement qu'occupe Blida aujourd'hui n'avaient point
alors cette riche végétation qui, de nos jours, fait à
la ville une si gracieuse ceinture ; ce n'était qu'une
vaste prairie où paissaient les troupeaux des tribus
voisines .
Sidi Yâkoub fit dresser ses tentes en rond sur ce
tapis de verdure qu'émaillaient les fleurs des champs ,

(1) Le pèlerinage à Mekka doit être accompli dans les trois


mois de choual, dou-' l-kâda, dou- 'l-hadjdja.
6 LES SAINTS DE L'ISLAM

écrin de la terre ; ses chevaux mis au piquet, et ses


chameaux entravés de manière à ne leur laisser l'u
sage que de trois jambes, pouvaient brouter autour
d'eux une herbe fine comme le duvet de la lèvre d'un
adolescent.
Le lieu plût à Sidi Yâkoub, et il se promit de re
-
venir y camper, si Dieu lui faisait la grâce de lui ac
corder le retour des Villes Saintes .
Sidi Yakoub et ses compagnons étaient arrivés
heureusement à Mekka : après y avoir accompli tou
tes les pieuses cérémonies du pèlerinage , c'est- à-dire
fait sept fois le tour de la Kâba, la station au mont
Arafat, et les promenades entre les collines Safa et
Meroua ; après avoir bu de l'eau du puits de Zemzem,
et lancé sept cailloux dans le lieu où le diable fut la
pidé par Abraham, qu'il avait voulu tenter, les pieux
pèlerins avaient repris, purifiés, le chemin du R'arb
(Ouest).
Sidi Yacoub n'avait point oublié son campement
sur les bords de l'ouad er-Roumman ; aussi, lorsqu'il
n'en fut plus qu'à une petite distance, avait- il or
donné à quelques-uns de ses serviteurs de prendre
les devants pour y aller de nouveau dresser ses tentes .
Les serviteurs exécutèrent la volonté du maître ; mais
ils cherchèrent en vain l'emplacement de leur ancien
campement : il n'y avait plus trace de la prairie dont
le saint homme avait gardé un si agréable souvenir .
Sidi Yakoub arriva bientôt avec le reste de sa suite .
Les serviteurs qu'il avait envoyés en avant ne lais
saient pas d'ètre un peu confus de l'insuccès de leur
mission ; ce fut bien pire encore quand ils virent Sidi
Yakoub mettre tranquillement pied à terre, et ordon
ner à ceux qui le suivaient d'en faire autant . - « Par
Dieu ! ô monseigneur ! se hâta de dire l'un de ses
serviteurs, ce ne peut être ici que nous avons posé
I. SIDI YAKOUB-ECH - CHERIF 7

nos tentes ; car le sol était nu , et aujourd'hui il est


couvert d'une forêt d'oliviers . A moins que je ne sois
le jouet des djenoun (démons) , je ne puis croire ce
pendant que ces arbres n'existent que dans mon ima
gination . >>
Un sourire de béatitude raviva la figure du saint ,
qui affirma que c'était pourtant bien là qu'ils avaient
campé. - « On ne peut s'y tromper, ajouta-t - il , car
les piquets de nos tentes sont encore fichés en terre ,
et disposés dans l'ordre où vous les aviez placés . »
— « Que Dieu m'aveugle , ô monseigneur , si je vois
autre chose que des arbres à l'endroit que tu indi
ques . »
- << Dieu qu'il soit exalté ! -- peut ce qu'il veut, re
prit le saint homme : ces oliviers sont les piquets de
nos tentes , que le Tout- Puissant à transformés en ar
bres , pour que les fidèles Croyants pussent trouver
sous leur feuillage un abri contre l'ardeur du soleil .
Certes, Dieu est grand et généreux ! et c'est par ses si
gnes qu'il se manifeste ! Heureux ceux qui les com
prennent ! >>
Les gens de Sidi Yakoub, après avoir reconnu que
les oliviers, par leur disposition , marquaient exacte
ment l'emplacement qu'avaient occupé leurs tentes ,
ne doutèrent pas que ce miracle ne fût dû à l'influence
du saint homme qu'ils avaient accompagné dans sa
visite aux Villes Saintes et respectées, Mekka et El
Mdina, → que Dieu les garde !
Sidi Yakoub, qui était aussi chargé d'ans que rem
pli de vertus, comprit que ce signe par lequel Dieu se
manifestait était un avertissement, et que le Maître
des Mondes ne tarderait pas à l'appeler à lui . Le soir
de ce jour, il assembla ses gens dans sa tente , et leur
dit qu'il était évident pour lui que Dieu avait marqué
sous ces oliviers le terme de son voyage ici - bas :
8 LES SAINTS DE L'ISLAM

« Je sens la vie m'échapper, ajouta - t-il ; je lais


serai mon corps loin des tombeaux de mes saints an
cêtres ; Dieu le veut ainsi, et ses desseins sont im
pénétrables . Quant à vous, ô mes enfants ! retournez
vers notre R'arb chéri , et dites à notre seigneur , notre
sultan, notre maître, le prince des Croyants , l'ombre
de Dieu sur la terre, le chef de la troupe victorieuse,
le bouclier de la religion , dites -lui que ma dépouille
mortelle repose ici , mais que mon esprit a pris avec
vous le chemin de l'Occident . » Et il les congédia en
les bénissant .
Ils se retirèrent dans leurs tentes en fondant en
larmes ; car ils ne doutaient pas de la prescience du
saint. Ils se consolèrent cependant en pensant qu'ils
auraient un protecteur de plus auprès du Tout-Puis
sant, ce qui, dans les cieux comme sur la terre , n'est
nullement à dédaigner .
Dieu avait depuis longtemps déjà allumé ses
mondes, que le sommeil n'avait pu encore appesantir
la paupière des serviteurs de Sidi Yâkoub. Vers le
milieu de la nuit, la tente du saint marabout parut
tout-à-coup resplendissante de lumière, tandis que
les ténèbres devenaient plus épaisses autour d'elle .
Les disciples du saint se hâtèrent de quitter leurs
nattes , ne doutant pas qu'ils allaient être témoins
d'un nouveau miracle : en effet un chemin lumineux ,
qui semblait un rayon détaché du soleil, s'étendait
comme uu tapis de la tente de Sidi Yâkoub au lit de
la rivière ; le saint homme le remontait lentement ; il
glissait plutôt qu'il ne marchait. Bien que les berges en
fussent, comme elles le sont encore aujourd'hui , hautes
et escarpées , il n'avait point paru s'en inquiéter, et il
les avait descendues avec une sérénité qui arracha de
la bouche de ses serviteurs d'ardentes louanges adres
sées au Dieu unique. Sidi-Yâkoub s'arrêta au milieu
I. ― SIDI YAKOUB-ECH- CHERIF 9

du torrent, et y fit ses ablutions . Un autre point lu


mineux apparaissait en même temps à l'endroit où
le cours d'eau débouche de la gorge, et suivait le lit de
l'ouad c'était comme une grosse étoile qui jetait
des rayons jusque dans les ravins qui débouchent
dans la rivière . On put bientôt reconnaître, à l'éclat
de cette lueur, le pâle et austère visage de Sidi
Ahmed-el - Kbir , saint marabout qui avait sa kheloua
(solitude, retraite) au fond de la gorge qui, depuis,
a pris son nom . Lorsqu'il fut à hauteur de Sidi
Yakoub, qui avait cessé ses ablutions , il lui baisa si
lencieusement l'épaule . Ils conversèrent pendant
quelques instants ; leurs voix arrivaient jusqu'aux
serviteurs de Sidi Yâkoub comme le doux murmure
de la nesma (zéphir) dans les cordes d'un rbab
(espèce de lyre) . Une hama (hibou) passa rapidement
au-dessus des saints personnages en jetant un cri
aigu que les échos de la montagne répétèrent trois
fois . Soudain, les lueurs s'éteignirent, et tout rentra
dans l'obscurité .
Les gens de Sidi Yâkoub comprirent que ce pro
dige cachait un mystère dont ils n'osèrent pas cher
cher immédiatement l'explication . Ils craignaient
aussi d'avoir été le jouet d'une illusion ; ils résolu
rent, néanmoins , d'attendre en priant le retour du
jour pour éloigner l'esprit du mal qui avait interrompu
si brusquement la conversation des deux saints ; car ,
pour eux, le hibou qui venait de fendre l'air comme
une flèche ne pouvait être autre chose qu'un djenn
(démon, génie) de la pire espèce .
Le lendemain , au fedjeur (point du jour) , dès que
l'aurore eut effacé les étoiles, ils pénétrèrent respec
tueusement dans la tente de Sidi Yâkoub : le saint
homme était dans l'attitude de la prière, c'est- à-dire
prosterné le front sur le sol et les mains étendues de
10 LES SAINTS DE L'ISLAM

chaque côté de la tête . Ils attendirent qu'il se relevȧt


pour le saluer de leur « es- salam álik, ia sidi! > » --
que le salut (de Dieu) soit sur toi , ó monseigneur ! --
Mais sa prière se prolongeant au -delà du temps or
dinaire de la prosternation, ils s'approchèrent du
saint, et ils reconnurent qu'il avait cessé de vivre .
Le reste de chaleur que conservait son corps prouvait
que sa mort avait dù coïncider avec le passage du
hibou dans la rivière .
Après avoir versé d'abondantes larmes, les gens
de Sidi Yâkoub s'apprêtèrent à lui rendre les der
niers devoirs : ils le déshabillèrent et l'étendirent sur
une natte ; puis l'un d'eux le lava avec de l'eau froide
au moyen d'un linge qu'il passa sept fois sur tout le
corps du saint ; après la dernière lotion , il l'aromatisa
avec du camphre , le revêtit d'une chemise , lui enve
loppa la tète d'un turban , et le recouvrit d'un kfen
(suaire). Ainsi que l'avait désiré le saint marabout,
une fosse fut creusée à l'endroit même où était
dressée sa tente ; on l'y déposa sur le côté droit ,
la tête tournée du côté de la Kibla (1 ) . De larges
pierres plates recouvrirent ensuite le corps du saint ;
puis l'un de ses serviteurs jeta trois poignées de terre
dans la fosse, que les autres se hâtèrent de combler
avec leurs mains . On plaça deux mchahad à la tète
et aux pieds du mort, et des djenabiat (2) sur les
flancs . Cette tombe n'était que provisoire ; les servi
teurs de Sidi Yakoub se proposaient de lui faire éle
ver une koubba digne de lui ; l'un d'eux devait ra

( 1 ) La Kibla est la direction de la prière ; c'est le point vers


lequel tout musulman doit se tourner pour prier. Cette direc
tion est celle de la Kâba, temple situé à Mekka.
(2) Les djenabiat (de djenb, flanc, côté) sont les larges pierres
qu'on place le long des grands côtés des tombes pour en main
tenir les terres, 1
I. SIDI YAKOUB-ECH- CHERIF 11

mener de Figuig des maçons ayant la spécialité de


ces constructions . Mais qu'on juge de la surprise des
gens du saint ! Le lendemain matin , au moment où ils
se disposaient à reprendre le chemin du R'arb , ils
virent avec admiration que, pendant la nuit, Dieu
avait chargé ses génies de cette pieuse mission : en
effet, une élégante koubba (celle que nous voyons
aujourd'hui) recouvrait les restes vénérés de Sidi
Yakoub- ech-Cherif. Ses serviteurs louèrent Dieu , qui
venait encore de se manifester d'une manière si mer
veilleuse, et ils répandirent dans les tribus des envi
rons la nouvelle de ces prodiges . Tout le Tithri l'ap
prit comme par enchantement, et le bruit en courut
avec la rapidité de l'éclair jusqu'à Blad Bni- Mez
r'enna (1 ) . Le Cheurg (est) et le R'arb (ouest) en eurent
si promptement connaissance , qu'il est à croire que
Dieu y avait envoyé ses messagers . De tous les
points du pays on vint en pèlerinage au tombeau du
saint, et , dans toutes les tribus, un grand nombre de
pieux Musulmans se déclarèrent ses khoddam (servi
teurs religieux).
Depuis cette époque, ce zèle ne s'est pas ralenti, et ,
tous les samedis , dès le fedjeur, la foule des fidèles
venus en ziara encombre les abords de la koubba où
reposent les restes mortels du saint .
S'il faut en croire la tradition, Sidi Yakoub - ech
Cherif aurait été le chikh (maître) de l'illustre Sidi
Ahmed - el-Kbir, dont nous parlerons plus loin ;
aussi , plein de respect et de vénération pour son an
cien maitre, Sidi Ahmed aurait- il dit à ses derniers.

(1) Blad Bni-Mezr'enna (pays des Bni-Mezr'enna) , dénomination


par laquelle les indigènes de l'intérieur et les poëtes arabes dé
signaient souvent la ville d'Alger, laquelle aurait été construite
sur l'emplacement d'une tribu de marabouts nommés les Bni
Mezr'enna ,
5.
12 LES SAINTS DE L'ISLAM

moments : « Que celui qui veut que sa ziara soit


agréable à Dieu visite Sidi Yâkoub avant moi . » Nous
ajouterons que les vrais Croyants se conforment
scrupuleusement à cette recommandation de Sidi
Ahmed .
C'est aujourd'hui samedi ; suivons les zaïrin ( visi
teurs, pèlerins) qui , déjà , se glissent dans les méan
dres du jardin aboutissant au tombeau du saint . Dès
la veille, à l'heure de l'âceur ( trois heures de l'après
midi) , le vieil oukil a ouvert la porte de la koubba ,
et son premier soin a été d'allumer dans un nafeukh
(réchaud) en terre , à l'aide d'un lambeau de mrououha
(éventail) , le charbon sur lequel il a été jeté à profu
sion le djaoui (benjoin) et l'euoud- el - kmari (bois
odoriférant d'Asie) . L'oukil prétend que l'odeur de
ces précieux parfums dispose le saint à écouter
plus favorablement les prières de ses khoddam , et à
les transmettre à qui de droit avec plus d'insistance .
On comprend dès lors les prodigalités de ce sacris
tain, et l'excès que , tous les huit jours , il fait de ces
aromates.
Approchons-nous, et furetons de l'œil dans le sanc
tuaire, puisqu'il n'est pas permis aux Infidèles d'y
pénétrer l'oukil, qui, sans doute, n'appartient pas
au culte de Vesta , a laissé éteindre le feu sacré qu'il
avait allumé la veille, sans trop se préoccuper des
conséquences qu'auraient entraînées jadis cette cou
pable négligence ; il rallume ses charbons avec le
calme d'un oukil qui n'a rien à se reprocher, et il y
jette les parfums : une colonne de fumée s'en échappe,
et va s'épanouir en palmier dans la concavité de la
coupole. Après ce coup d'encensoir, l'oukil se retire
et va s'étendre sur un fragment de natte au pied d'un
olivier .
L'intérieur de la koubba de Sidi Yâkoub n'est rien
I. SIDI YAKOUB-ECH - CHERIF 13

moins que somptueux : les offrandes des fidèles ne


seraient-elles point en rapport avec leurs demandes ,
ou bien l'oukil ( que Dieu nous pardonne cette hypo
thèse ! ) ne donnerait- il pas scrupuleusement aux
dons des Croyants leur pieuse destination ? En pays
musulman, il y a tant de gens qui vivent grassement
de leur saint, que notre supposition n'aurait rien
d'exorbitant ; dans tous les cas, ce n'est pas en faveur
de son tailleur que l'oukil de Sidi Yâkoub dissipe les
fonds que lui confient les fidèles ; car ce respectable
sacristain est médiocrement vêtu ; peut-être n'est - il
misérable qu'à la surface !
Des haçaïr (nattes de jonc) , dentelées et frangées
par l'usage comme les bernous d'un Derkaouï , pa
raissent avoir la prétention de dissimuler les inéga
lités du sol de la koubba, et de le rendre plus moel
leux aux genoux des Croyants ; des msabih (lampes)
en fer-blanc , et des chema (cierges) de toutes les di
mensions, cerclés de papier doré, sont suspendus le
long des murs du saint lieu , dont la nudité est dissi
mulée par de petits drapeaux de mnououeur ( indienne,
toile fleurie).
Le tombeau de Sidi Yâkoub est surmonté d'une
sorte de tabout (châsse) recouvert de soie verte et
rouge, et bordé de bandes d'indienne bleue ; il pré
sente la forme d'une kbiba (petite koubba) terminée
par un heulal (croissant) doré . Aujourd'hui , jour de
ziara (visite), quatre snadjeuk (drapeaux) aux cou
leurs rouges, jaunes et bleues flanquent les angles du
tombeau ; ces drapeaux , aussi bien que ceux qui ta
pissent les murailles de la koubba, sont des oudadi
(ex-voto) provenant de fidèles ayant eu beaucoup à
demander au saint, ou considérablement à se faire
pardonner.
La chapelle s'encombre ; les derniers venus atten
14 LES SAINTS DE L'ISLAM

dent leur tour assis sur des dkaken (bancs en maçon


nerie) construits de chaque côté de la porte ; un cha
pelet de Croyants entoure le tombeau ; il sont là dans
toutes les humbles attitudes de la prière . Les femmes
sont en majorité enveloppées dans leurs haïk, et
affaissées sur leurs talons , elles rappellent les saintes
femmes au sépulcre du Christ . Un deroueuch (1), en
roulé dans ses bernous rapiécés , dort couché en tra
vers sur le tombeau de Sidi Yâkoub : il en attend,
sans doute, des révélations .
Une mère, accroupie sur la natte, présente au saint
un enfant chétif et rabougri, en marmottant une de
mande de santé et de force pour ce pauvre avorton
qui est tout son espoir . Un mehrouch (déguenillė) ,
prosterné la face contre terre, se maintient indéfini
ment dans cette posture : il attend , évidemment, que
le saint daigne lui faire connaitre au juste le jour et
l'heure où les Chrétiens -- que Dieu les extermine !
- seront jetés à la mer . On l'a prédit tant de fois , et
la prédiction s'est si peu réalisée jusqu'à présent, que
les prophètes en sont sensiblement tombés dans le
discrédit. Il serait temps que le saint, qui est du pays
où doit poindre le moula saa (maître de l'heure) , et
qui, indubitablement, a de grandes chances pour être
bien informé , s'expliquât catégoriquement sur le mo
ment de l'apparition de ce messie.
Vous verrez que le saint fera encore la sourde
oreille, et qu'il ne répondra que trop vaguement à
l'interrogation du déguenillé . Tout porte à croire , du
reste, que Sidi Yakoub manque de renseignements
précis sur l'époque où se produira cet événement si
impatiemment attendu par tout bon Musulman . Nous

(1) Deroueuch (derviche) , homme détaché des choses de ce mon


de, et ayant fait vœu de pauvreté.
1. SIDI YAKOUB -ECH - CHERIF 15

pouvons donc encore respirer, et il nous semble que


nous aurions tort de nous presser de faire nos malles .
Deux ou trois oulad el - blaça (1 ) ―――――― enfants de la
place, -- assis à la manière arabe , et manquant com
plétement de cette pieuse attitude que réclame tout
saint lieu, s'occupent de tout autre chose que de
prières : l'un fait sa toilette en se passant les doigts
des mains dans ceux des pieds ; un autre détresse
les franges d'or du drapeau qui est devant lui , et
paraît être à la recherche du meilleur moyen de se
procurer, comme talisman, bien entendu , quelques
fragments de cette précieuse ouâda (ex - voto) . Es
pérons que ses efforts seront couronnés de succès .
Après un séjour plus ou moins long sur le tombeau
du saint, les fidèles se retirent en jetant à l'oukil ou
à l'oukila, sa femme , quelques pièces de monnaie pour
l'entretien de la koubba . Nous devons dire cependant
que quelques pèlerins négligent complétement ce
pieux détail ; mais l'oukil n'y prend pas trop garde .
On ne trouve pas , du reste , chez les employés du
culte musulman cette àpre cupidité qu'on remarque
ailleurs ; chez eux , pas de ces hommes - troncs qui ,
dans nos temples , prélèvent sur la bourse des fidèles ,
sous le prétexte de besoins plus ou moins sérieux , des
sommes qui, répétées , finissent par faire à ces para
sites d'assez jolis revenus .
Les zaïrin continuent d'arriver ici , c'est un vieil
lard perclus qui rampe jusqu'au tombeau du saint :
il lui demande d'ètre son intercesseur auprès du Tout
Puissant pour qu'il lui rende les forces de sa jeunesse ,
perdues dans les débauches sans doute ; là, c'est une

(1) C'est ainsi qu'on désigne les enfants indigènes qui exer
cent toutes les petites professions de la rue sans en avoir au
cune.
16 LES SAINTS DE L'ISLAM

femme qui se traîne péniblement, les pieds nus, dans


l'une des allées qui débouchent sur la koubba . Que
demande-t - elle ? Que Dieu la rende féconde peut-être?
C'est bien tard ; mais il n'est rien d'impossible à Dieu .
Et cette autre zaïra qui, se trouvant, probablement,
dans sa période d'impureté , se tient en dehors de la
chapelle, le visage tourné dans la direction de la Ki
bla, les mains jointes et ouvertes comme un livre ?...
Sa demande paraît urgente, à en juger par la volubi
lité qu'elle met dans le débit de sa pieuse requète .
Elle est jeune encore : c'est , sans doute , la partialité
de son mari dans la distribution des faveurs conju
gales qui l'amène aux pieds du saint : elle désire
que cette irrégulière situation soit au plus tôt mo
difiée , et, pour mettre Sidi Yakoub dans ses intérêts ,
elle jette deux sous à son oukila .
Les saints portiques s'encombrent de plus en plus ;
les Croyants se bousculent pieusement pour arriver
plus vite au tombeau de l'illustre marabout . En pays
arabe, la galanterie n'est que très imparfaitement
pratiquée, et les femmes auront leur tour (1 ) quand
les hommes qui viennent d'envahir la sainte de
meure n'auront plus rien à demander à Sidi Yakoub .
Que peuvent désirer ces deux femmes qui pénè
trent sur les terres du saint en riant, et en fouillant
les massifs du seul œil dont elles se servent habituel
lement dehors ? Est-ce bien à l'élu de Dieu qu'elles
en veulent ? et leur pieuse démarche auprès de son
tombeau ne cacherait- elle pas plutôt quelque es
capade dangereuse pour le front de leurs maris ? En

(1) Dans les fêtes ou réunions, les femmes arabes sont tou
jours séparées des hommes, et ce n'est qu'accidentellement, ou
lorsqu'elles sont classées dans la catégorie des adjaïz (vieilles
femmes) qu'on les rencontre mêlées aux hommes .
I. SIDI YAKOUB-ECH - CHERIF 17

effet, les deux zaïrat longent la koubba sans s'y ar


rèter, et le Hasard, qu'on traite d'aveugle, mais qui
n'est que myope , les fait se rencontrer nez à nez avec
deux pèlerins qui paraissent avoir beaucoup plus à
demander à la créature qu'au Créateur . Des mères ,
portant amarrés sur leur dos des enfants souffreteux ,
viennent implorer le saint pour qu'il fasse rentrer
dans ces pauvres petits corps la vie qui s'en échappe.
Les visiteurs vraiment pieux ont quitté leurs sba
both ou leurs chbarel (1) à l'entrée du jardin ; quel
ques-uns les tiennent à la main ; d'autres, dont la
chaussure ne présente rien de tentant à la cupidité
des larrons , l'ont laissée à hauteur des premiers oli
viers. Il faut dire que le plus ou moins de chemin
parcouru sans souliers n'est pas indifférent pour ob
tenir l'intercession du saint, et les Croyants savent
parfaitement que Sidi Yâkoub tient exactement compte
aux va- nu- pieds du trajet fait dans telle ou telle
condition . Il est bien entendu que les faveurs de l'in
tercesseur ne sont acquises qu'aux Musulmans qui ,
habituellement, marchent les pieds chaussés .
Dans quelques heures, Sidi Yakoub aura reçu la
visite de la plupart de ses khoddam qui habitent
Blida ou les environs ; le sanctuaire redeviendra si
lencieux , et l'oukil, après avoir classé ses ex - voto et
compté l'argent provenant de la générosité des fi
dėles (2) , donnera un coup de balai dans la chapelle ,
et il en fermera la porte jusqu'au vendredi suivant.

(1) Sbaboth, souliers d'hommes , et chbarel , souliers de femmes .


(2) Les kbub des marabouts qui n'ont pas de descendants sont,
ordinairement, entretenues aux frais de l'Etat : dans ce cas , les
oukla versent entre les mains de nos fonctionnaires les sommes
provenant de la générosité des fidèles , et reçoivent une rémuné
ration qui , généralement, est fixée à 30 francs par an pour
Youkil, et à 15 franes pour l'aukila .
18 LES SAINTS DE L'ISLAM

Les Croyants, remis à huitaine, rentreront soulagés


dans leurs demeures , ou se dirigeront, en remontant
la rivière, vers le kbeur (tombeau) de Sidi Ahmed-el
Kbir .
S'il faut s'en rapporter à Si Mohamined - ben- El
Aabed, les oliviers qui entourent le tombeau du saint,
auraient été condamnés , au commencement de notre
occupation de Blida , à tomber sous la hache de nos
soldats . « Après s'ètre attaqués inutilement, nous
disait-il , à la koubba, les Nsara (Chrétiens) , sous le
pauvre prétexte que les zenboudj favorisaient l'ap
proche des Kabils, voulurent abattre ces vénérables
contemporains du saint marabout ; mais , cette fois
encore, il furent obligés de reconnaitre leur impuis
sance et de s'avouer vaincus . Quand Dieu le veut, il
ne ménage pas ses prodiges ..... Tu vas en juger . »
Quand les Français eurent décidé l'occupation
de Blida, il songèrent à l'entourer de murs pour s'y
renfermer ; la ville s'élevait alors blanche et coquette
au milieu d'une forêt d'orangers , qui l'enveloppait de
toutes parts comme un turban vert cerclant la tête
d'un cherif.
« La nouvelle muraille pénétra brutalement en ser
pentant au travers de nos jardins . Lorsqu'elle fut
achevée, le commandant de la ville ___________ c'était le dje
ninar Doufifi (le général Duvivier) - trouva que
Blida étouffait dans sa robe de verdure ; il lui fit don
ner de l'air en prescrivant de détruire impitoyable
ment tout arbre qui serait en dedans des limites qu'il
avait fixées . La scie et la hache eurent bientôt raison
de nos pauvres orangers, et, au bout de quelques
jours, Blida paraissait une pestiférée dont on n'ose
approcher dans la crainte de la contagion . Ce ne fut
pas encore assez : Doufifi ordonna de faire des trouées
pour relier la ville aux camps extérieurs , particuliè
I. SIDI YAKOUB - ECH - CHERIF 19

rement avec celui que nous nommions Mehallet - el


Kbira. Le chemin par lequel on communiquait avec
ce camp passait tout près des Zenboudj de Sidi Yá
koub, qu'il laissait à gauche . Il arriva, dit-on , — Dieu
seul sait la vérité, - qu'un jour, des troupes sorties
de Blida par Bab - el-Kbour furent attaquées par des
Kabils qui s'étaient embusqués dans les oliviers . Cette
attaque servit de prétexte pour décider la destruction
de ces zenboudj . Cent zouaves, armés de haches , con
duits par Doufifi lui - même , se dirigèrent joyeux et en
chantant vers les arbres de Sidi Yakoub ; chacun de
ces kouffar (infidèles) choisit sa victime, et s'apprêta ,
heureux de détruire, à frapper ces respectables té
moins du passage du saint - que Dieu soit satis
fait de lui ! — sur la terre . Cent haches menaçantes
allaient s'abattre en sifflant sur ces vieux troncs ridés
et crevassés par le temps ; rien ne paraissait pouvoir
les sauver de la destruction, et quelques khoddam de
Sidi Yakoub , qui avaient suivi les zouaves à distance ,
pleuraient et priaient tout en espérant cependant
qu'il ne laisserait pas se consommer un pareil sacri
lége. A l'approche des dévastateurs , le saint tressail
lit en effet dans son tombeau , et , bien que le temps
fût extrêmement calme , un frisson sinistre courut
dans les feuilles frémissantes des zenboudj , comme
si elles eussent été soumises au souffle d'un vent vio
lent du R'arb (ouest) . Les zouaves ne parurent pas
prendre garde à ce prodige qui, sans doute , ne fut
sensible que pour les Croyants . Il devenait dès lors
évident que l'intervention divine se manifestait.
Aussi, quand chacun des zouaves , brandissant sa
hache dans les airs, allait l'abaisser pour frapper, une
hache, qui paraissait être l'ombre de la sienne, et
que tenait une main invisible, s'élevait menaçante
au-dessus de la tête de chacun de ces impies en sui
vant opiniâtrement tous ses mouvements .
20 LES SAINTS DE L'ISLAM

« Les zouaves de ce temps , assez incrédules et peu


faciles à intimider, cherchèrent à plaisanter sur cette
karama (miracle), et ils s'apprêtèrent, en jurant, à
mener à bonne fin leur œuvre de destruction ; mais la
merveilleuse hache persistait si impitoyablement à
imiter les mouvements de la leur, qu'ils durent re
noncer à cette dangereuse besogne . Doufifi , pour qui
les haches enchantées étaient invisibles , ne compre
nant pas que ses ordres restassent inexécutés , se mit
à reprocher aux zouaves ce qu'il appelait, je crois , leur
indiscipline. Ces soldats lui ayant expliqué la cause
de leur inaction , il pensa qu'ils voulaient se moquer
de lui ; il en fut très irrité , et , pour leur prouver , d'ail
leurs , son peu de foi dans les sortilèges et les mi
racles, il s'empara furieux d'une hache tombée des
mains d'un zouave : l'air gémit terrifié sous le brutal
élan qu'imprima Doufifi à son terrible chakour (hache) ,
et un éclair livide raya l'espace en suivant la courbe
décrite par le tranchant du redoutable instrument .
C'en était fait du vieil olivier ; mais Dieu ―――― qu'il soit
exalté ! -- ne permit point que le djeninar (général)
fût plus puissant que ses soldats : une hache étince
lante s'éleva en même temps que la sienne menaçant
de s'abattre sur sa tête. Doufifi n'insista pas . Or,
comme, bien que Chrétien , c'était un homme sage, il
reconnut qu'il y avait là quelque chose de surnaturel,
et que ces arbres étaient sous la protection d'un pou
voir supérieur au sien . Il donna donc l'ordre de les
respecter . Il se vengea, pourtant, de cet échec en
faisant couper un grand nombre d'orangers et de
figuiers qui ne firent aucune difficulté pour se laisser
abattre . Il est vrai que ce n'était pas Sidi Yâkoub qui`
les avait plantés .
<< La main protectrice du saint s'étendit toujours
visiblement sur les lieux où il repose et sur ses ser
1. SIDI YAKOUB-ECH- CHERIF 21

viteurs . Je veux t'en donner encore une preuve .


• Dieu, quelquefois , nous rendait invisibles aux
yeux des Chrétiens , ou les frappait d'aveuglement .
C'était un samedi : un détachement de zouaves bi
vouaquait sous les zenboudj pour observer les Bni
Salah qui , chaque nuit, descendaient de leurs monta
gnes pour rôder autour des postes français . On ne
pouvait approcher du bois d'oliviers sans risquer d'en
tendre aussitôt siffler à ses oreilles les balles que ne
manquaient jamais d'envoyer les sentinelles . J'avais
juré de faire ma ziara au tombeau de Sidi Yâkoub ;
je sentais bien que cette pieuse visite n'était pas sans
danger ; mais je savais aussi que Dieu peut tout, et
que Sidi Yakoub veillerait sur son serviteur .
« Je sortis de ma demeure , située dans les jardins
de Blida, avant l'heure de la prière du fedjeur (point
du jour) , et je me dirigeai , en suivant le sentier que
vous avez conservé ( 1 ) , vers la koubba du saint . Avant
de pénétrer dans les zenboudj, je récitai le diker (2)
de Sidi Yakoub, et je m'enfonçai dans le massif. Un
feu de bivouac jetait ses dernières lueurs et teintait
en rouge les murs de la koubba . Quelques hommes,
accroupis autour du foyer, riaient comme rient les
Français, et sans songer que la mort était à deux
pas, peut- être , sous la forme d'un de nos Kabils . Je
passai à le heurter auprès d'un factionnaire dont un
arbre m'avait dérobé la présence : je me crus perdu, et
il me semblait déjà entendre le cri sec d'un fusil qu'on
arme . Il n'en était rien ; la sentinelle ne m'avait pas
aperçu, sans doute ; car elle ne répondit à notre ren

(1 ) C'est le sentier qui, de l'abreuvoir de la porte de la Cita


delle , conduit au jardin public.
(2) Diker (mention, souvenir) , prière surérogatoire particu
lière à un saint marabout.
22 LES SAINTS DE L'ISLAM

contre que par un grognement que je compris devoir


ètre un juron au ton énergique dont il fut articulé le
Zouave avait certainement cru s'être heurté à l'arbre .
Il y avait là un prodige manifeste . Je continuai mon
chemin en croisant plusieurs autres sentinelles qui
ne me virent pas davantage, bien qu'elles parussent
regarder de mon côté . Une sueur froide perlait sur
mon front ; je l'avoue, mon invisibilité me faisait
peur . Au moment où je passais près du feu , un jet de
flamme vint m'éclairer tout entier, et, cependant , au
cun des hommes de garde ne m'aperçut . Je me préci
pitai dans la koubba , et, me prosternant sur sa tombe
vénérée, je remerciai Sidi Yakoub de la protection
évidente dont il me couvrait ; je le priai aussi de rete
nir dans mon cerveau mon esprit qui semblait vouloir
s'envoler.
« Je sortis et traversai une seconde fois les gardes
et les sentinelles sans qu'elles fissent attention à moi .
Quand je fus hors des zenboudj, la peur me prit de
nouveau, et je me mis à courir comme un medjnoun
(possédé) tourmenté du démon . J'étais obsédé par une
crainte vague d'ètre invisible pour ma famille comme
je l'avais été pour vos soldats , et mon esprit ne reprit
sa place que lorsqu'un de mes cousins , Ali-ben- Ioucef,
qui allait en ziara au tombeau de Sidi Ahmed - el
Kbir, me cria : ―――― «< Où cours - tu donc ainsi , ô Mos
thafa ? .... Ne reconnais - tu donc plus le fils de ton
oncle ? » Je l'accompagnai dans son pèlerinage à Sidi
Ahmed, et quand , rentrant chez moi, mes enfants
vinrent me saluer, je louai Dieu du fond de mon
cœur .
« Quelques jours après, continua le Blidi, vers mi
nuit, et par un ciel noir d'orage, un zouave indigène
qui avait été mis en faction non loin de la koubba de
Sidi Yâkoub, se précipitait vers le feu du bivouac sans
I. - SIDI YAKOUB - ECH - CHERIF 23

fusil , sans chachia (calotte arabe), l'œil hagard, les


vètements en désordre comme à la suite d'une lutte ,
la gueththaïa (1) flottant sur ses épaules . Interrogé
sur la cause de sa terreur, il répondit qu'une rouha
nïa (revenant), sortie de la koubba de Sidi Yâkoub,
avait cherché à l'envelopper dans un immense kfen
(linceul) blanc, en lui reprochant de servir les Chré
tiens . C'est en s'efforçant de se débarrasser de ce
suaire, dont il sentait déjà le froid sur son corps, qu'il
avait perdu son fusil et sa chachia . Ce malheureux ,
qu'on nommait Mohammed- ben- Merouan , mourut
dans la matinée du même jour sans avoir pu recou
vrer sa raison .
« Je pourrais, ajouta Si Mohammed -ben - El- Aabed ,
te citer mille exemples où l'intervention du saint s'est
fait plus ou moins directement et aussi visiblement
sentir. >>>

-scoo

II

Sidi Mahammed-el- R'eribi

Si nous nous engageons , par le chemin de Trab-el


Ahmeur, dans la montagne de la tribu kabile des
Bni-Salah, hauteurs auxquelles est adossée la ville
de Blida, nous aurons à notre gauche les cinq têtes
de l'ouad Hamlelli , pareilles à une main gigantesque

(1) La gueththaïa est la touffe de cheveux laissée sur le som


met de la tête rasée des Arabes.
24 LES SAINTS DE L'ISLAM

imprimant ses larges doigts sur le versant oriental


comme pour en prendre possession . Sur notre droite,
de nombreuses tètes de ravins s'épanouissant en
éventail comme une feuille de palmier - nain, vont se
souder à l'ouad Bou - Arfa, dépression considérable
ravinant profondément le massif, du sud au nord, par
une coupure qui s'évase au fur et à mesure qu'elle
approche de l'ouad Sidi-El-Kbir . Des nérions en fleurs
balancent leurs panaches roses dans le lit du cours
d'eau ; des groupes d'habitations sont assis sur la
lèvre du ravin ; des haies de figuiers de Barbarie et
d'agaves américaines présentant de tous côtés, comme
la couronne du Christ, leurs pointes et leurs épines
menaçantes, gardent les gourbis (1) avec une sévé
rité qui, en présence de la pauvreté des édifices, peut,
tout au moins, paraître exagérée .
Sur notre gauche , les ravins de Ben - Meriem, d’I
guenan et de Bou-Baïn versent les eaux de la crête ,
que nous apercevons, dans le Sidi - El - Kbir, lequel
roule au-dessous de nous dans les roches brisées qui
encombrent son lit. A droite, les pentes sont taillées
en gradins gigantesques formant une succession de
plateaux qui s'épanouissent vers le mème cours
d'eau en passant par le pays des Sâouda .
Une élégante koubba est assise au loin sur un
de ces degrés au-dessus du torrent ; sa blancheur
irréprochable tranche crûment sur la végétation
qui l'entoure ; mais l'harmonie des couleurs est
un détail dont les vrais Croyants font peu de cas .
L'important, pour eux, c'est que leur saint soit bien

(1) Cabanes en branchages maçonnées soit avec de la boue,


soit avec de la bouse de vache, et servant d'habitations aux
Kabils.
11. - SIDI MAHAMMED-EL-R'ERIBI 25

logé, et que son mokaddem (1) n'ait aucun reproche à


leur adresser touchant le blanchiment de la demeure
de son ouali (2), opération obligatoire au moins une
fois l'an.
S'il faut juger de l'importance du saint d'après la
somptuosité du monument qui lui est consacré , celui
qui repose dans la chapelle dont nous parlons doit
ètre un bien grand saint ; il faut, en outre , que son
influence auprès de Dieu soit bien et dûment cons
tatée, et qu'elle ne fasse pas l'ombre d'un doute dans
l'esprit de ses serviteurs religieux . Il en est partout
ainsi en pays kabil, où l'on marchande beaucoup,
même lorsqu'il s'agit des intérêts sacrés de son saint .
Un berger kabil, à qui nous nous adressons , nous
apprend que cette blanche koubba renferme la dé
pouille mortelle de celui qui fut, sur la terre, monsei
gneur Mahammed - el - R'eribi .
Or, ce renseignement étant d'accord avec celui que
nous avait donné Si Mohammed - ben - El- Aabed , nous
allons raconter, d'après lui , la légende de ce grand
saint.
Un jour, ― c'était du temps où le Saoudi Moham
med -ben-Aïed était chikh ech - chioukh , ― un de
roueuch (3) parut tout - à- coup dans le pays des
Saouda (4) . Quel était son nom ? d'où venait-il ? où
allait - il ? Personne ne put d'abord le savoir ; car il
ne s'arrêtait qu'aux heures de la prière , et ne répon
dait à ceux qui lui offraient l'hospitalité que par la
formule optative : « Irahmkoum Allah , » - -que Dieu

(1) Administrateur d'une mosquée , d'une chapelle funéraire ,


chef de corporation religieuse, d'un ordre religieux.
(2) Ami de Dieu , saint.
(3) Derviche. Les derviches sont des fanatiques déguenillés
semblables aux fakir du Levant.
(4) Fraction des Bni-Salah.
26 LES SAINTS DE L'ISLAM

vous fasse miséricorde ! — Pendant longtemps , bien


que les Sâouda laissassent les portes de leurs mai
sons ouvertes dans le but d'engager le saint homme
à y venir passer la nuit et à y apporter la bénédiction ,
aucun d'eux ne put jouir de la faveur que tous dési
raient si ardemment . Dès que le soleil disparaissait
à l'horizon , le saint, en quelque lieu qu'il se trouvât,
semblait s'effacer et se fondre dans les dernières
clartés de l'astre, dont il paraissait être une émana
tion . Le lendemain, au point du jour, le deroueuch
reprenait sa forme matérielle au lieu même où il l'a
vait quittée la veille .
Le bruit de ce prodige se répandit bientôt dans
tout le Tithri et dans la Mtidja ; de nombreux visi
teurs accoururent de tous les points de l'outhen (dis
trict) dans l'espoir de baiser le pan du bernous du
saint, et d'obtenir, par cette pieuse démonstration ,
soit un remède à leurs maux , soit, par son interces
sion, des facilités pour être admis dans El-Djenna (le
Paradis) .
Les Saouda, qui étaient très fiers qu'un saint aussi
remarquable eût daigné s'abattre sur leur pays , cher
chaient, pour lui donner encore plus d'importance, à
insinuer que le deroueuch pourrait bien être l'ange
Djebril (Gabriel) lui-même, attendu , assuraient - ils ,
qu'une femme dont l'enfant venait de mourir ayant
eu, par inspiration sans doute, l'idée de poser le cada
vre de son fils sur la trace laissée dans la poussière
par le pied du saint, l'enfant avait été soudain rappelé
à la vie . Or , on savait que la poussière foulée par
Djebril avait seule la propriété de donner ou de rendre
la vie aux choses inanimées . Les Saouda, pour aug
menter le poids de cette opinion , ajoutaient que, sur le
chemin parcouru par le saint depuis son arrivée dans
le pays, l'herbe flétrie se relevait et reverdissait comme
II. SIDI MAHAMMED- EL-R'ERIBI 27

si elle recevait, chaque nuit, la rosée du ciel . Chose


merveilleuse, qui venait encore ajouter à l'étrangeté
du fait, c'est qu'on n'avait jamais vu le saint s'occuper
de sa nourriture : un chacal , disait- on , - et c'était
probable, -se chargeait de cette pieuse corvée , et,
chaque jour, le deroueuch trouvait sur son passage
les fruits et les légumes dont il se nourrissait .
Depuis une année environ que le saint était chez
les Saouda , chaque jour avait été marqué par un nou
veau miracle, et Dieu avait jeté ses biens à pleines
mains sur le pays . Les tribus voisines , celle des Ouzra
entre autres, jalouses du bonheur de cette fraction
des Bni - Salah, avaient résolu de faire des démarches
perfides auprès de celui auquel ils l'attribuaient . Une
députation, composée des hommes les plus influents
de ces Ouzra, fut chargée de se rendre clandestine
ment chez les Saouda, et de se mettre à la recherche
du saint pour lui faire connaître le vœu de leur tribu . On
avait prévu le cas d'un refus de la part du deroueuch,
et les députés s'étaient munis de présents qu'ils de
vaient lui offrir pour tâcher de vaincre sa résistance .
Cette pensée impie devait tourner à leur confusion .
Ils arrivèrent sur l'ouad Bou - Arfa quelques minutes
avant l'heure de la prière du maghreb (1) : sachant
que le saint disparaissait avec l'astre du jour, ils déses
péraient de le rencontrer ce soir -là, et ils se dispo
saient déjà à dresser leurs tentes sur les bords de la
rivière, quand ils virent arriver, du côté de l'ouest, et
se diriger vers eux un homme autour de la tête duquel
les rayons du soleil formaient un nimbe éblouissant
de lumière . Comprenant qu'ils étaient en présence du
saint , les députés firent quelques pas pour s'appro
cher de lui ; mais à peine avaient- ils touché deux

(1) Coucher du soleil.


8
28 LES SAINTS De l'islam

mots à l'ouali de l'objet de leur mission , et étalé vani


teusement à ses pieds les présents par lesquels ils
comptaient le séduire , que l'auréole qui illuminait sa
tête s'effaçait soudainement, en même temps que le so
leil disparaissait derrière le djebel Chennoua : le saint
n'était plus dès lors qu'un simple mortel .
Troublés par le prodige dont ils venaient d'ètre
témoins , les députés lui demandèrent timidement , et
en balbutiant, s'il n'était pas l'homme ou plutôt le
saint puissant qu'ils cherchaient . « Je ne suis, leur
répondit-il, qu'un pauvre deroueuch détaché des
choses de ce monde , et ne vivant que de ce qui appar
tient à Dieu - qu'il soit exalté ! - C'est par moquerie,
sans doute, que vous me parlez de puissance ; ai-je
une suite, des gardes ? et mes bernous rapiécés, mes
pieds sans chaussure sont- ils les signes auxquels on
reconnait l'homme puissant ? Vous vous trompez cer
tainement ; portez donc vos présents à d'autres ; je ne
puis être celui que vous cherchez . »
- Vous êtes pourtant bien, reprit l'un des députés
des Ouzra, l'homme par l'intercession duquel Dieu
comble de ses biens les Sâouda, qui en sont indignes .
Nous sommes , nous, c'était absolument faux , -
au contraire, des gens pieux , craignant Dieu , et cepen
dant , chez nous, la terre est ingrate, les troupeaux
dépérissent , et les glands ont manqué cette année . »
- « Je vous le répète, je ne suis qu'un pauvre
fakir (1) n'ayant pour tout bien que mon eukkaza (2)
de voyage . Je vais où Dieu me mène, et si , aujourd'hui ,
je suis chez les Saouda , c'est que Dieu l'a voulu
ainsi . »

(1) Fakir signifie pauvre, mais plus particulièrement pauvre


devant Dieu.
(2) Long bâton pour s'appuyer terminé par un bout ferré.
II. SIDI MAHAMM - E - R'ERIBI 29
ED L
1
Le deroueuch poursuivit son chemin, laissant les
députés tout désappointés de leur insuccès . Ils ramas
sèrent néanmoins leurs présents , et reprirent la route
de leurs villages . Ils avaient compris que la protec
tion de Dieu s'obtient bien plutôt par de bonnes œuvres
que par des présents .
Dès le même soir, le deroueuch, qui avait dépouillé
son caractère de sainteté , vint réclamer l'hospitalité
dans un des villages des Saouda . Il apprit à son hôte
qu'il se nommait Mahammed , et qu'il était des R'erib ,
tribu qui avait ses dechour (villages) auprès de Médéa ,
ce qui lui avait valu le surnom d'El-R'eribi . Bien qu'il
parut avoir renoncé à faire des miracles , les Saouda
qui, en résumé , n'étaient ni aussi ingrats, ni aussi
impies que les députés des tribus voisines avaient
bien voulu l'insinuer, choyèrent le saint avec un em
pressement qui n'était peut-être pas, il faut l'avouer,
sans arrière- pensée, mais qui , enfin , prouvait qu'ils
savaient reconnaître tout le bien que Sidi Mahammed
avait répandu sur leur pays . Le saint en fut sans doute
touché ; car il déclara aux Saouda que leur pays serait
désormais son pays, et que leur tribu serait, à l'avenir,
sa tribu . Heureux de cette détermination du saint, les
Saouda lui construisirent sans délai un spacieux
gourbi, et lui donnèrent un terrain et un feurd (bœuf)
pour le labourer.
Sidi Mahammed, qui semblait vouloir décidément
se rattacher à la terre, épousa une Saoudia, qui, mal
gré ses douze ans d'âge, n'avait pourtant encore sur
l'homme que des notions vagues et incomplètes ;
aussi, la citait- on comme une rareté dans tout le pays
des Bni - Salah . Dieu , qui , raisonnablement , ne pou
vait manquer de bénir cette union, donna un fils ,
cette fraîcheur de l'œil, à Sidi Mahammed qui , mal
gré son grand âge, n'en parut cependant nulle
30 LES SAINTS DE L'ISLAM

ment surpris . Il est vrai qu'il était très bien conservé .


Soit que le bonheur dont semblait jouir Sidi El
R'eribi ne fût qu'à la surface, soit qu'il eût reçu
une nouvelle mission d'en-haut, il n'en est pas moins
vrai que , reprenant son bâton de voyage et son ber
nous de deroueuch, il disparut tout-à- coup , aban
donnant sa femme, son enfant et son bœuf. On
apprit, quelque temps après son départ, qu'il était à
Machti, dans une kheloua (solitude) de la tribu des
R'erib, où il passait ses journées en prières . Les R'e
rib, enchantés d'avoir remis la main sur un saint
originaire de leur tribu , cherchèrent à l'y retenir en
lui offrant un terrain considérable et une paire de
boeufs ; mais ses aspirations le rappelant, sans doute ,
vers les Saouda , il rejeta les offres des R'erib, et re
prit le chemin de sa tribu d'adoption . Sur leurs pres
santes sollicitations , il avait consenti à s'arrêter quel
que temps chez les Bni - Msâoud : il les édifia par sa
piété et les émerveilla par ses nombreuses karama
(miracles) . Sa réputation grandit bientôt parmi les
tribus kabiles de la contrée, et de nombreux péle
rins, qui se déclarèrent ses khoddam (serviteurs re
ligieux) , vinrent le visiter dans sa retraite des Bni
Msâoud et lui demander son diker (1) , qui n'était
autre que celui de Sidi Abd - el - Kader - el - Djilani, à
l'ordre duquel il appartenait .
Sentant sa fin approcher, Sidi Mahammed - El- R'e
ribi pria les Bni - Msaoud de le faire transporter chez

(1) Diker (souvenir), prière particulière à un saint marabout,


et que récitent les fidèles qui se déclarent ses serviteurs reli
gieux. Nous dirons que cette expression ne s'emploie guère que
lorsqu'il s'agit de la prière particulière aux chefs d'ordres religieux.
Dans ce cas, cette oraison est, pour ainsi dire , le mot de passe
par lequel se reconnaissent les khouan ou frères de l'ordre.
II. SIDI MAHAMMED- EL-R'ERIBI 31

les Saouda, où il avait laissé sa famille, et où il dési


rait que son corps reposât après sa mort .
Le départ était fixé pour le lendemain à l'heure du
fedjeur (point du jour) . Quand les Bni - Msâoud, qui
s'étaient disputé la pieuse corvée de conduire le saint
homme chez les Saouda, se présentèrent à l'ouver
ture de la grotte qui lui servait de kheloua , ils furent
tout surpris d'y trouver une mule blanche comme
Doldol , la monture du Prophète . Voyant cette mule
sans gardien, les khoddam du saint crurent qu'elle ap
partenait à quelque zaïr (pèlerin) en visite auprès de
Sidi Mahammed . Ils entrèrent dans la grotte ; l'ouali
y était seul : étendu sur sa natte de jonc, il semblait
dormir profondément. Les Bni -Msâoud se consultė
rent du regard pour savoir s'ils devaient le réveiller.
Au même instant, le premier rayon du soleil , pénétrant
dans la kheloua , vint darder son faisceau lumineux
sur le visage du marabout et l'éclairer les Bni
Msâoud reconnurent aussitôt que Sidi El-R'eribi avait
cessé de vivre . Ils voulurent néanmoins remplir ses
dernières volontés, et transporter sa dépouille mor
telle chez les Sâouda . Ils s'apprêtaient à charger le
précieux fardeau sur leurs épaules , quand la mule
blanche vint s'accroupir à l'entrée de la grotte et en
barrer le passage . Les Bni- Msâoud comprirent de
suite que cette monture , qui n'appartenait pas à la
tribu , avait dû , nécessairement, ètre envoyée par
Dieu pour le transport du saint à destination , et ils
n'hésitèrent pas à placer le corps de Sidi Mahammed
sur le dos de l'animal . La mule se releva aussitôt
d'elle-mème et prit, sans tâtonner, la direction du
nord : elle arriva le même jour, à l'heure de la prière
du dhohor (1), à Tadjenanet, où elle s'arrêta .

(1) Une heure après midi. C'est le milieu du jour.


6.
32 LES SAINTS DE L'ISLAM

Le corps de Sidi El-R'eribi fut remis aux Saouda,


qui l'enterrèrent à l'endroit qu'il avait désigné.
Quelque temps après, une élégante koubba , témoi
gnage de la piété et de la reconnaissance des Saouda,
s'élevait sur le tombeau du saint marabout .
Depuis cette époque , Sidi Mahammed - El- R'eribi n'a
pas cessé de faire valoir auprès de Dieu la prière de
ses khoddam, qui, comptant un peu trop sur la po
sition de leur saint dans les conseils du Très- Haut,
pêchent avec un laisser-aller qui, infailliblement, fi
nira par lasser la patience de leur intercesseur .
Chaque année, les gens de Tadjenanet et les Bni
Msaoud, chez lesquels est mort le saint, se rendent
en ziara sur son tombeau . Ce pèlerinage, sorte de fête
patronale, est l'occasion d'un festin pantagruélique
dans lequel les khoddam de Sidi El-R'eribi , qui ne
mangent sérieusement que ce jour - là, absorbent avec
une voracité toute kabile des monceaux de kousksou
et un grand nombre de moutons rôtis entiers . On au
rait réellement tort de leur en faire un reproche, at
tendu qu'ils ont tout le reste de l'année pour pra
tiquer la sobriété .
III

Sidi Abd-er- Rahman-et-Tâalbi

A quelque distance de la koubba de Sidi Maham


med-El - R'eribi , on remarque sur les flancs d'un pic
un vaste espace à peu près circulaire où la végéta
tion, très rabougrie d'ailleurs , ne ressemble en aucune
façon à celle qui est en dehors du périmètre de cet
espace , lequel forme une sorte de tonsure du sol , une
tache livide tranchant brutalement avec la couleur
franchement verte de sa limite extérieure.
Le pays des Bni - Salah s'amaigrit d'ailleurs, et se
bouleverse très sensiblement à mesure qu'on s'élève
dans la montagne , et les soulèvements rocheux y sont
tellement disloqués, qu'il semble qu'un coup de vent
suffirait pour amener leur écroulement .
A quelle époque remonte donc l'effrayante révolu
tion géologique qui a ainsi ébranlé ces masses gi
gantesques menaçant encore le ciel ? Est-ce ici que
les Titans voulurent tenter leur ridicule escalade ?
Est- ce là que les impies constructeurs de la tour de
la Confusion se dirent dans leur insolente audace :
<< Allons, courage ! bâtissons une ville et une tour
dont la tête touchera le ciel ! » Il semble, à l'aspect
de ces soulèvements inachevés, que le Créateur, qui,
sans doute , eut, à un moment donné, l'intention de
renverser la terre sens dessus dessous , ait éprouvé
du regret de détruire son œuvre , et qu'il se soit ar
34 LES SAINTS DE L'ISLAM

rèté sans se donner la peine de remettre les choses


à leur place. Espérons pourtant que ce fâcheux ou
bli n'aura pas d'inconvénients , de quelque temps du
moins, puisque M. Elie de Beaumont assigne à la
croûte solide de notre globe, en dépit de la Genèse,
l'âge aussi respectable que rassurant de quatre- vingt
dix - huit millions d'années . Tout porte donc à croire
que le bouleversement en question n'est pas d'hier,
et rien ne nous empèche de nous bercer de cette illu
sion que la machine terrestre durera bien encore au
tant que nous .
En présence de ce tohu-bohu géologique, nous
sommes tenté de croire , avec les Bni - Salah , que c'est
bien là que Sidi Abd - er-Rahman - et - Tâalbi a opéré
le bouleversant miracle que lui attribue la tradi
tion .
En 1516, un an après que le roi d'Alger , Selim
Eutmi , eût été étranglé à Bab - Azzoun par l'ordre
du corsaire Baba -Aroudj (1 ) , qu'il avait appelé à son
aide pour chasser les Espagnols du Peñon d'Alger,
Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi , chef des Taalba, tribu
puissante de la Mtidja, résolut, un jour, de se mettre
en route pour aller faire une tournée pastorale chez
ses serviteurs religieux . Sa réputation de sainteté ,
appuyée sur de nombreux miracles et sur une multi
tude de bonnes œuvres , s'étendait d'ailleurs depuis
El-Djezaïr - Bni- Mezr'enna (2) jusqu'au fond du Tithri .

(1 ) Nous en avons fait Barbe-Rousse d'après les Espagnols , qui


le nommaient Barba-Roja. Nous ferons remarquer en passant
que les Espagnols il faut leur rendre cette justice ont tou
jours été nos maîtres dans l'art d'estropier les noms arabes et
de les défigurer. Etait-ce de leur part un parti pris parce qu'il
s'agissait des Infidèles ?
(2) Les îles des Bni-Mezr'enna. C'est ainsi qu'à cette époque,
les corsaires désignaient Alger,
III. - SIDI ABD- ER- RAHMAN- ET-TAALBI 35

Baba - Aroudj lui - même, qui , malgré ses talents en


piraterie , n'en était pas moins un sacripant considé
rable, n'avait pas dédaigné, pour donner une sorte
de sanction religieuse à sa constitution gouvernemen
tale, d'en attribuer l'idée première à Sidi Abd- er- Rah
man. L'heureux forban avait su également exploiter
avec une certaine habileté la popularité de ce saint
au profit de son institution de l'Oudjak. Nous rappor
tons ce fait pour prouver qu'au temporel comme au
spirituel, Sidi Abd - er-Rahman était un homme d'une
certaine importance .
Quoiqu'il fût bien en cour , Sidi Abd-er-Rahman n'en
montrait cependant pas plus de fierté pour cela, et
il ne faisaitjamais parade de sa haute situation dans
les conseils du frère de Kheir - ed-Din ( 1 ) . A l'exception
de ce rayonnement , qui est spécial aux saints chez les
Musulmans, et qui est le signe de leur mission sur
la terre, signe qui , d'ailleurs , n'est perceptible que pour
les vrais Croyants , Sidi Et - Taalbi ne se révélait aux
yeux de ses contemporains par aucune marque qui
lui fût particulière ; il affectait même, tellement il
était humble, de porter des bernous d'une blancheur
plus que douteuse pour qu'on ne pût le distinguer de
ses serviteurs religieux . « Je ne veux humilier per
sonne, disait- il souvent avec bonté ; quant à moi , je
――
me trouve toujours assez propre devant Dieu , que
son saint nom soit glorifié ! »
Un jour, au lever du soleil, Sidi Abd-er-Rahman
quitta seul ses campements des Táalba et se dirigea
vers le sud ; son intention, nous l'avons dit , était
d'aller visiter les Bni-Salah, les Bni - Msâoud et les
Ouzra, tribus kabiles dont le zèle religieux - qui

(1) Quelques historiens ont, avec une candide impudeur, fait


de Kheir-ed-Din Chérédin, voire même Hariadan,
36 LES SAINTS DE L'ISLAM

n'avait jamais été excessif, ― laissait infiniment à


1
désirer . Une des fractions des Bni-Salah particuliè
rement, celle des Targaoua, passait pour ne pas plus
s'occuper du Dieu unique que s'il n'eût jamais existé .
Sidi Abd-er-Rahman avait donc résolu de commen
cer sa pieuse mission par la visite de ces infidèles .
A l'heure de la prière du dhohor (1), il traversait
l'ouad Er-Roumman (2), après avoir laissé à sa gauche
les prairies sur lesquelles devait bientôt s'élever El
Blida , et il se dirigeait, en passant par le pays des
Hamlelli, vers les hauteurs où étaient situés les vil
lages des Targaoua .
Le saint arrivait au pied du mamelon de Kerrou
chet-el-Firan, quand son attention fut attirée par une
musique qui dévidait en spirale ses mélodieuses
roulades dans les airs . Les éclats de rire , les cris
joyeux se mélaient, sans souci de l'accord , aux gais
accents du djouak (3) et de la raïtha (4) . « C'est une
noce, pensa le saint, et il continua son chemin .
Sidi Abd - er-Rahman fut bientôt sur le territoire de
la fraction qui se réjouissait si bruyamment . C'était
précisément celle des Targaoua qui , sans le moindre
prétexte, festoyait ainsi au lieu de se livrer aux tra
vaux des champs ou à la prière . Tout entiers à leur
joie insensée, les Targaoua ne prirent pas garde au
saint qui était au milieu d'eux ; les malheureux , par
suite de leur irréligion , avaient perdu cette faculté
de reconnaître à première vue un élu de Dieu ; ils
étaient, en un mot, devenus complétement insensi
bles à l'action de ce rayonnement dont nous parlions

(1) Vers une heure de l'après- midi .


(2) Cette rivière est celle qui prit plus tard le nom de Sidi
Ahmed-el-Kbir .
(3) Petitefflùte en roseau.
(4) Espèce de clarinette ayant le son nasillard de la musette.
III. G SIDI ABD -ER -RAHMAN -ET-TAALBI 37

tout à l'heure . Il faut bien le dire, Sidi Abd - er- Rah


man en fut piqué ; car, malgré sa simplicité et son
mépris des choses de ce monde, il ne pardonnait pas
à ses serviteurs religieux cette sorte de négation
de son pouvoir surnaturel . Tranchons le mot , il aimait,
à produire son effet .
Ne voulant cependant pas troubler la joie des Tar
gaoua, et sentant d'ailleurs que ce n'était pas le mo
ment de placer sa morale, le saint homme s'assit au
pied d'un mur et attendit, en égrenant son chapelet,
la fin de cette fète intempestive .
Quelques étoiles étaient déjà venues regarder cu
rieusement par les trous du rideau du ciel si le soleil
était couché , et s'il était temps de faire leur entrée en
scène, et cependant les danses continuaient toujours .
Grisés d'huile et bourrés de glands , les Targaoua fi
nirent par perdre le sentiment de leur dignité, et par
se mettre à danser eux -mêmes autour des jarres vides .
Leurs femines, surexcitées par le divin jus de l'olive,
avaient banni toute pudeur, ce parfum de la femme
kabile, et leurs linges haillonnés et fripés ayant rompu
les fers qui les retenaient aux épaules de ces houris
oléagineuses, ces vêtements sordides, disons - nous ,
vagabondaient bien loin des charmes qu'ils avaient
mission de dérober aux regards des mortels du sexe
opposé .
Malgré les séductions de ce spectacle, le saint ne
broncha pas ; cependant l'égrenage de son chapelet
devint convulsif : c'était évidemment la crainte de
succomber à la tentation qui amenait chez le mara
bout cette accélération fébrile du débit des quatre
vingt-dix-neuf attributs de Dieu , épithètes préserva
tives qu'il se hâtait de placer entre lui et ces filles du
péché.
Les Targaoua finirent cependant par apercevoir
38 LES SAINTS De l'islam

l'étranger qui assistait à leur fête sans y prendre part .


Cinq ou six d'entre eux s'approchèrent du saint en
chancelant , les lèvres dégouttantes d'huile , et, sans
égards pour l'homme qu'ils eussent dù respecter tant
à cause de sa barbe blanche que parce qu'il était leur
hôte, ils l'invitèrent, en bredouillant, à se mèler à
leurs danses . Le saint s'en défendit doucement en
leur faisant remarquer que ce genre de distraction
n'était ni de son age, ni de son sexe . Les Targaoua ,
qui sentaient un reproche sanglant dans la dernière
partie de la réponse du saint, s'emportèrent comme
des gens qui sont dans leur tort, et ils insistèrent obs
tinément pour qu'il dansât (1 ) .
Tous les Targaoua, hommes et femmes, accouru
rent au bruit de cette altercation , et s'étant informés
de la cause qui l'avait produite , ils entourèrent le
vieillard et voulurent exiger, à leur tour, qu'il se mê
låt à leurs danses . Un Targaoui , plus ivre que les au
tres, alla mêmejusqu'à soulever brutalement de terre
le saint homme, et à le pousser au milieu du cercle
que ces insensés formaient autour de lui . A cet ou
trage , Sidi Abd-er- Rhaman se releva de toute sa haute
taille ; ses yeux , plus brillants que la planète Ez - Zohra
(Vénus), qui paraissait dans l'occident, jetèrent des
éclairs ; le long bâton sur lequel le saint s'appuyait
devint éclatant de lumière, et de sourds grondements
souterrains se firent entendre au loin . Mais toutes
ces choses merveilleuses parurent aux Kabils des il
lusions produites par l'état de surexcitation dans le
quel ils se trouvaient, et ils n'en tinrent aucun compte.
La musique jetait toujours ses notes flûtées aux

(1) L'Arabe qui danserait se croirait et serait en effet désho


noré. Cet exercice violent et incompatible avec la dignité de
l'homme, est exclusivement laissé aux femmes dont c'est le mé
tier.
III. - SIDI ABD-ER-RAHMAN - ET - TAALBI 39

vents de la montagne ; seulement - chose étrange !


- son rhythme s'était mélancolisé sans que les musi
ciens semblassent s'en douter, et, bien que la mesure
fût vive et joyeuse, les instruments ne rendaient ce
pendant que des soupirs tristes comme une plainte .
Entraînant à sa suite toute cette cohue hurlante,
le saint la porta vers les musiciens ; puis montant
sur un tertre qui se trouvait à quelques pas de là , il
s'écria d'une voix dominant le tumulte : « Ecoutez ,
ô Targaoua ! si je ne puis danser comme vous le vou
lez, je puis au moins chanter ! Allons , les djouaouok,
les r'ouaith, les dfouf(1 ) , cessez votre plainte et sui
vez ma voix ! »
Les roulements souterrains paraissaient se rappro
cher; c'était comme le bruit lointain de la foudre, et
pourtant jamais le ciel n'avait paru si splendidement
étoilé, jamais la voûte céleste n'avait été si ruisse
lante de pierreries divines, si éblouissante de subli
mes clartés . Il y avait là un mystère qui commençait
à donner à réfléchir aux Targaoua, et le tumulte
s'était éteint dans un bégaiement tremblotant mêlé
d'ivresse et de peur .
Le saint entama d'une voix formidable le chant
qu'il avait promis ; les grondements souterrains sem
blaient soutenir cette puissante psalmodie, et les ins
truments de musique ne grinçaient plus que des notes
discordantes ; les étoiles pâlirent et parurent s'étein
dre dans le ciel ; les Targaoua clouaient des regards
épouvantés sur le saint qui chantait :

(1) Petites flûtes en roseau, clarinettes à sons de cornemuse


tambours de basque.

j
40 LES SAINTS DE L'ISLAM

« Ana lahi mâ ilahi , •


<< Ou houma lahiïn mâ et-tlahi.
<< Eglebhoum ïa ilahi ! »>
<< Pendant que je m'occupe de Dieu,
Eux passent leur temps en plaisirs frivoles :
a Engloutis-les, ò mon Dieu! »

Le saint avait à peine terminé sa prière , que la


terre, puissamment ébranlée, chancela sous les pieds
des Targaoua, et se renversa comme un esquif battu
par une lame furieuse .
Toute la fraction des Targaoua, bètes et gens, avait
été engloutie .
Si, le soir, par un temps calme, vous mettez l'o
reille sur le sol à l'endroit où fut cette fraction de
tribu, vous entendrez encore , dans les entrailles de
la terre, les coqs chanter, les ànes braire , les tam
bours résonner, et comme des voix humaines dont le
rire ressemble à des gémissements .
On remarque encore , sur la surface du territoire
qu'occupaient les Targaoua, une différence de végé
tation très appréciable avec celle du terrain qui était
en dehors du périmètre de la fraction maudite ; le sol
y est également d'une nuance cadavéreuse, parti
cularités que les Bni- Salah attribuent au renverse
ment sens-dessus - dessous de la portion du territoire
sur laquelle étaient établies ces victimes de la ven
geance du saint, portion qui n'aurait pas encore repris
sa position normale . Cela jure, en effet, comme une
pièce jaune cousue sur un bernous noir .

accons
IV

Sidi Mahammed.

Continuant notre pèlerinage , nous atteignons à la


région des cèdres . Devant nous, sur la pente de droite
de l'ouad El - Berr'out, une blanche koubba montre
son dôme élégant au milieu d'un massif de cèdres
verts c'est la demeure dernière de quelque saint
homme qui a dû marquer son passage sur cette terre
par une respectable collection de bonnes œuvres , et
par des miracles prouvant péremptoirement que Dieu
s'était dessaisi à son profit d'une portion de sa toute
puissance . Il faut bien qu'il en soit ainsi ; car les
Amchach (1) n'ont jamais passé pour des Croyants
irréprochables et zélés . Ecoutons ce qu'ils racontent
- d'accord avec Si Mohammed -ben - El- Aabed - du
vertueux marabout qu'ils ont canonisé en lui élevant
une koubba sur leur territoire .
I1 y a longtemps de cela, un pieux deroueuch,
venant du R'arb (2) , se présentait chez les Amchach et
leur demandait l'hospitalité . Comme la plupart des vė
ritables draoucha, Sidi Mahammed (c'était son nom)
était vétu le nom est peut - être impropre d'un

(1) Fraction des Bui- Salah .


(2) Nous répétons que les Arabes entendent généralement par
le mot R'arb (Occident) l'empire de Marok.
42 LES SAINTS DE L'ISLAM

bernous dont les différentes parties ne paraissaient


tenir l'une à l'autre que par une sorte de prodige .
Depuis de longues années déjà, la trame et la chaine
primitives avaient été remplacées par des moyens ar
tificiels qui attestaient chez le saint des connais
sances profondes dans l'art du ravaudage . Les pudi
ques Musulmanes de la fraction des Amchach ne
pouvaient se défendre d'une certaine frayeur quand
Sidi Mahammed levait les bras vers le ciel pour atti
rer sur elles sa bénédiction ; car alors l'extrême ten
sion à laquelle étaient soumis les fils du probléma
tique bernous paraissait rendre une catastrophe im
minente ; en effet, une seule maille rompue devait
amener infailliblement la désorganisation du fantas
tique tissu , et, conséquemment, la chute de l'unique
vètement du saint, lequel poussait l'austérité jusqu'à
considérer l'âbaïa ( espèce de chemise) comme une
superfluité . C'est là ce que redoutaient les chastes
Kabiles, bien qu'après tout, un deroueuch ne fût pas
pour elles un homme dans toute l'acception du mot.
Quant à Sidi Mahammed, il était trop détaché des
choses de la terre pour se préoccuper de ces détails ,
et il se trouvait suffisamment vêtu devant Dieu , qui
n'aime pas le luxe, bien que pourtant il l'ait inventé .
Mainte et mainte fois, les Croyants, pour se défaire
de quelques gros péchés, offrirent à Sidi Mahammed
de le rhabiller à neuf ; mais le saint homme ne voulut
jamais jouir des priviléges de sa profession, et il re
fusa toujours obstinément de quitter ce bernous, au
quel il semblait tenir beaucoup plus fortement que ce
vêtement ne tenait réellement à lui . Il faut dire que
Sidi Mahammed n'avait jamais eu d'autre vêtement
que cette toile d'araignée dont il se croyait couvert.
La tenacité du saint s'expliquerait dès lors par la
force de l'habitude.
IV. SIDI MAHAMMED 43

Les Amchach n'avaient pas tardé à reconnaître que


monseigneur Mahammed possédait à un degré supé
rieur les signes caractéristiques qui distinguent les
élus de Dieu il ne faisait rien comme les autres
mortels ; ses actions étaient en contradiction cons
tante avec les lois naturelles , auxquelles, d'ailleurs , il
ne paraissait pas soumis : ne vivant que de nuages ;
ne dormant que perché sur la branche d'une meddada
(cèdre) ; ne buvant que les diamants déposés par la
rosée du matin dans le calice des fleurs , Sidi Ma
hammed était évidemment d'une essence particulière ,
attendu que ce régime par trop spiritualisé eût été
bien certainement insuffisant pour un simple Amcha
chi , et cela d'autant mieux , qu'en absorbant quelques
figues ou glands de plus que leurs voisins , les hommes
de cette fraction se sont fait, par suite de cet excès ,
une réputation de gourmandise qui nous paraît, du
reste, parfaitement justifiée .
La renommée de Sidi Mahammed eut bientôt fait
le tour de l'outhen d'Alger et de Tithri ; aussi , le
chemin du perchoir du saint homme fut- il bientôt
plus fréquenté que celui de Blida à Blad Bni- Mez
r'enna (Alger) . Voulait- on du beau temps, de la
pluie, de la fertilité, on n'avait qu'à s'adresser à
Sidi Mahammed , qui , parfois , faisait bien un peu at
tendre son monde, mais qui, au bout du compte , fi
nissait toujours par fournir l'objet demandé , à moins
pourtant que la conscience du solliciteur ne fût bour
relée de péchés par trop prononcés .
Bien que Sidi Mahammed ne vécût que de l'air du
temps, ses consultations n'étaient cependant pas gra
tuites, et ses intercessions se payaient même assez
cher . Gardons -nous pourtant d'accuser le saint de
cupidité ; car, le but de cette perception était, au con
traire, tout moral . Il savait que les Kabils aiment
44 LES SAINTS DE L'ISLAM

passionnément l'argent, et que leur en extraire était


pour eux la plus sévère des peines ; or, dans la pen
sée du saint, cette extraction métallique devait avoir
pour résultat d'amender ses khoddam en cotant son
absolution à un prix excessif. La tradition se tait
sur l'emploi que Sidi Mahammed faisait de ses ri
chesses ; on croit encore chez les Amchach qu'il les a
enfouies au pied du cèdre qui lui servait de résidence .
Quelques kouffar (impies), à différentes époques,
essayèrent bien , par pure curiosité, de s'en assurer ;
mais ils payèrent toujours cher leurs cupides et inu
tiles tentatives .
Sidi Mahammed , que son existence toute spirituelle
avait fort amaigri , s'éteignit comme une lampe qui
manque d'huile par une nuit noire, les Amchach
furent réveillés par les chacals, qui glapissaient leurs
notes les plus lamentables dans la direction de la
meddada du saint . Ces animaux paraissaient sinom
breux et leurs cris étaient si persistants, que les Am
chach ne doutèrent pas qu'il ne se passat de ce côté
quelque chose d'extraordinaire . Comme il pouvait
s'agir d'une incursion de quelque tribu voisine sur
leur territoire, les Amchach s'armèrent soit de fusils ,
soit de kzazel (massues), pour repousser, au besoin ,
une agression, et se dirigérent du côté d'où venait le
bruit.
Arrivés au- dessus des pentes qui dominent la rive
droite de l'ouad El - Berr'out, ils aperçurent, dans la
direction du cèdre de Sidi Mahammed, une sorte de
lueur phosphorescente qui jetait autour d'elle des re
flets bleuâtres et tremblotants . Les Amchach recon
nurent bientôt que cette clarté prenait son foyer dans
une excavation creusée au pied de ce cèdre ; mais
leur étonnement fut surtout à son comble quand ,
s'étant approchés de cette fosse, ils y virent étendu
IV. - SIDI MAHAMMED 45

et rayonnant de lumière le saint protecteur de leur


pays . Qui est-ce qui avait creusé cette fosse ? Ce tra
vail ne paraissait pas être l'œuvre des hommes : de
nombreuses traces de griffes rendaient admissible
l'hypothèse émise par quelques anciens des Amchach
qui attribuaient cette opération aux chacals eux
mêmes . Comme , en résumé, rien n'est impossible à
Dieu, et qu'en outre , il n'est rien de plus commode
qu'une opinion toute faite, celle des anciens a pré
valu jusqu'aujourd'hui.
Les Amchach se mirent en devoir d'achever les fu
nérailles de Sidi Mahammed . Aux premières poi
gnées de terre jetées sur le corps du saint , un immense
gapissement poussé par tous les chacals de la
montagne se répercuta de vallée en vallée jusque dans
le pays des Ouzra ; les feuilles des arbres frissonnè
rent en bruissant un long gémissement qui courut
s'éteindre dans le sud ; le cèdre qu'habitait le saint
homme s'inclina par trois fois sur sa fosse comme
pour le saluer avant que son corps n'appartint défini
tivement à la terre . Au même moment, la pâle lu
mière qui illuminait le corps de Sidi Mahammed s'é
teignait tout- à- coup, et les Amchach étaient enve
loppés d'un manteau de ténèbres épaisses. Attérés
par ces prodiges, ils remirent au jour la pieuse mission
dont ils s'étaient chargés , et passèrent le reste de la
nuit à demander au saint sa puissante intercession,
lui promettant, pour le mettre dans leurs intérêts,
sans doute, de faire élever , dès le lendemain, sur
son tombeau une koubba tout- à-fait digne de lui .
Cette promesse apaisa sans doute Sidi Mahammed ;
car, ayant repris dès lefedjeur le travail qu'ils avaient
laissé inachevé, les Amchach purent le terminer
sans difficulté . Ce même jour, comme ils l'avaient
promis au saint, ils firent commencer, auprès de la
46 LES SAINTS DE L'ISLAM

meddada sacrée , la koubba qu'on y voit encore au


jourd'hui .
Sidi Mahammed , que les Bni - Salah désignent habi
tuellement sous le nom de Baba Mahammed , n'en con
tinua pas moins , après sa mort, la protection qu'il leur
avait accordée pendant sa vie. De nombreux miracles
vinrent souvent attester que le saint, satisfait de ses
khoddam , ne lėsinait pas lorsqu'il s'agissait d'em
ployer, en leur faveur, son crédit auprès duTrès - Haut .
Nous ajouterons que cette disposition propice de Baba
Mahammed à l'égard des Bni - Salah leur fit tou
jours beaucoup d'envieux dans les tribus voisines ,
notamment chez les Bni -Msâoud et les Ouzra, dont
les saints topiques sont loin d'avoir la mème in
fluence que Sidi Mahammed auprès du Dieu unique .
Malgré sa qualité de saint et sa haute position
dans le séjour des élus, Sidi Baba -Mahammed ne
paraît cependant pas entièrement exempt de certains
petits travers particuliers à l'humanité : tolérant jus
qu'à l'excès pour ses khoddam, même lorsqu'ils ont
à se reprocher des fautes démesurées , il se montre im
pitoyable à ceux qui touchent à la meddada sur
laquelle il perchait pendant sa vie . Nous allons le dé
montrer .
Un jour, un malheureux Msâoudi a besoin d'un
gounthas (1) pour soutenir le toit de son gourbi ; muni
de sa taguelzimt ( 2) , il s'en va rôdant dans la mon
tagne à la recherche d'un cèdre réunissant les condi
tions de force et de longueur que doit présenter un
gounthas. Le Msaoudi, très difficile en matière de
poutres, était déjà au bout de sa journée et son choix
ne s'était pas encore fixé. Il marchait toujours , dé

(1) Poutre de faitage.


(2) Hachette-piochette, en langue kabile.
IV. ――― SIDI MAHAMMED 47

daignant tel ou tel cèdre soit parce qu'il ne le trou


vait pas suffisamment droit, soit parce qu'il n'avait pas
la perfection qu'en exigeait le Msâoudi . Quelques ins
tants avant l'heure du moghreb (coucher du soleil) ,
il arrivait sur la rive droite de l'ouad El - Berr'out :
parcourant du regard les cèdres qui se dressent sur
les pentes de cette rivière, il remarqua bientôt un de
ces arbres qui, s'élançant du milieu d'un groupe, dé
passait ses congénères de toute la tête.
― << Par Dieu ! se dit le Msaoudi , voilà bien le cèdre
qu'il me faut . » Et il marcha sur la meddada convoi
tée , qu'il atteignait quelques minutes après . C'était,
en effet, un arbre superbe, et qui certainement n'eut
pas été déplacé parmi les cèdres du Liban qui ser
virent à la construction du temple de Salomon . Le
Msaoudi , bien qu'il reconnût que cette meddada fùt
celle de Sidi Mahammed , et qu'il sút la haute impor
tance qu'attachaient les Amchach à sa conservation ,
n'en persista pas moins à la faire tomber sous sa co
gnée . Il faut dire que cet homme était un impie qui
traitait fort légèrement les croyances de ses coreli
gionnaires .
Le soleil, en ce moment, entouré de gros nuages ,
se noyait dans un bain de sang ; disparu à moitié
derrière les collines du Sahel, il paraissait se cram -
ponner à la ligne de l'horizon pour retarder sa chute
dans la mer ; mais il glissait, glissait toujours . Pen
dant les quelques instants de cet effort suprême , le
ciel et la terre s'empourprèrent de reflets sinistres .
Le Msȧoudi , après s'être assuré qu'il n'était vu de
personne, brandit sa cognée, qui s'abattit en sifflant
sur la meddada . Chose étrange ! l'entaille parut
sanglante, et un long gémissement sortit du tombeau
de Sidi Mahammed . Le Msâoudi ne s'arrêta pas à ces
prodiges , qui lui semblèrent produits par l'effet d'une
7.
48 LES SAINTS DE L'ISLAM

illusion, et il continua son œuvre de des truction . Au


dernier coup de hache, l'homme et l'arbre tombaient.
sur le sol, l'homme, - qui s'était abattu les deux
jambes , — pour ne plus se relever . Il avait reçu le
prix de son impiété .
Le lendemain, un berger des Amchach , qui paissait
ses chèvres sur les bords de l'ouad El- Berr'out, aper
çut le cadavre -- le tronc plutôt du Msaoudi , lequel
tenait encore sa hache à la main ; le corps était déjà
tout décomposé . La meddada gisait sanglante au pied
de la koubba du saint ; mais deux rejets plus vigou
reux chacun que l'arbre lui-même s'étaient élevés
pendant la nuit sur le tronc coupé du cèdre sacré .
Les Bni - Salah accoururent en foule pour admirer ce
prodige, qui augmenta encore parmi eux la vénéra
tion dont jouissait déjà leur saint. Quant au Msâoudi ,
on laissa aux hyènes et aux chacals le soin de ses
funérailles . Ces carnivores avaient, sans doute ,
déjà soupé de ses jambes ; car on ne put parvenir à
en découvrir la moindre trace .
Ce terrible exemple ne corrigea point autant qu'on
eut pu l'espérer les impies des tribus voisines, et le
saint eut à sévir contre eux plusieurs fois encore :
un jour, c'est un homme des R'ellaï qui s'abat la jambe
du coup de hache qu'il destinait à l'arbre de Sidi Ma
hammed . Une autre fois, c'est un Ouzri qui , dans les
mèmes circonstances, se fait sauter le poignet gau
che . A force de punir, le saint finit cependant par
dégoûter les incrédules de cette sorte de sacrilege ;
aussi , depuis l'accident de l'homme des Ouzra, la
meddada sacrée ne fut- elle l'objet d'aucune autre ten
tative criminelle .
Dans la saison d'été , les tribus voisines du tom
beau de Sidi Baba Mahammed font, annuellement,
IV. SIDI MAH 49
AMM
ED

auprès de sa koubba, un immense thâam (1 ) au pro


fit des pauvres, et un peu au leur : un grand nombre
de bouaqueul (pots de terre) et de guedour (marmites
en terre) , éventrés pour la plupart , jonchent la koubba
et ses abords ; ces débris , ces vases cassés , qui pro
viennent du festin donné en l'honneur du saint, ten
draient à prouver des habitudes désastreuses de vi
veurs chez les mendiants kabils . Nous avons souvent
remarqué, en effet, qu'ils brisent volontiers , après le
repas, la vaisselle qui ne leur appartient pas.

accou

Sidi Salem.

A quelque distance au-dessus du cèdre de Sidi


Mahammed, on découvre deux rochers bizarres sail
lant du sol pareils à des molaires d'une mâchoire gi
gantesque . Ces pierres , en suspension sur les pentes
de l'ouad Tizza, paraissent être tombées du ciel . Quel
ques Croyants des Bni-Salah leur donnent une ori
gine moins élevée : d'après eux, ces rochers , qui ap
partenaient jadis à la crète dominant l'ouad Tizza ,

(1) Le thâam, c'est la nourriture, la pitance, un mets, une


chose que l'on mange habituellement. En Algérie , le mot thâam
est souvent employé pour désigner le kousksou,
50 LES SAINTS DE L'ISLAM

et qui sont désignés dans le pays sous le nom de Ha


---
djeur es-Serrafin, - Pierres des Changeurs , au
raient été déplacés dans les circonstances suivantes .
Un jour, un deroueuch, venant on ne sait d'où , ar
rivait chez les Bni - Salah avec l'intention évidente
on le sut plus tard - d'exploiter leur crédulité et de
vivre grassement à leurs dépens . La foule, dont l'es
prit est partout si mobile, se laissa prendre aux pieu
ses simagrées de ce deroueuch, qui prétendait avoir
le don des miracles . Aussi , la kheloua (solitude )
qu'il avait choisie ne désemplissait- elle pas de fidè
les qui, pour se mettre dans la manche du prétendu
saint homme, encombraient sa demeure de leurs of
frandes de ziara (visite).
Cette désertion de ses khoddam ne faisait pas pré
cisément l'affaire de Sidi Salem, le saint marabout de
Tizza, et la nouvelle direction qu'avaient prises les
offrandes ne le satisfaisait que médiocrement. Il ré
solut d'en ramener le courant de son côté . Sidi Salem ,
avec ce flair particulier aux hommes de Dieu chez les
Musulmans, avait bien vite reconnu que ce deroueuch
qui le frustrait ainsi ne devait être qu'un hypocrite ,
un faux marabout, et puis , en résumé, il n'avait en
core donné aucune preuve de ce don des miracles dont
il parlaitsi haut et dont il ajournait toujours les effets .
Dire cela aux Bni-Salah , pensait judicieusement Sidi
Salem, c'est leur faire croire à de l'envie de ma part.
Il est préférable d'appeler à la lutte le prétendu de
roueuch, et de le confondre en présence de mes khod
dam égarés .
C'est le parti auquel s'arrête le saint homme. Il se
rend, sous prétexte de ziara, à la kheloua du de
roueuch : la foule , comme il l'avait prévu , se pressait ,
se bousculait autour de l'intrus pour baiser le pan de
son bernous rapiécé . Sidi Salem se présente calme
V. - SIDI SALEM 51

et digne au milieu de ces insensés qui, honteux de l'a


bandon dans lequel ils ont laissé le pieux marabout,
courbent la tête sous la sévérité de son regard, et s'é
cartent respectueusement pour lui livrer passage. Le
deroueuch , surpris de ce reflux dont il ne se rend pas
compte, s'avance sur le seuil de son gourbi où Sidi
Salem venait déjà de mettre le pied . A la vue du saint
homme, sur le visage duquel il a reconnu , sans doute,
le caractère évident de la mission divine, le deroueuch
se trouble : « Qui es - tu ?……
.. Que me veux-tu ?….. » de
mande-t-il à Sidi Salem en balbutiant . ―――― « Je suis
Salem , le serviteur de Dieu ! Je suis celui qui viens
démasquer l'imposteur aux yeux de tous ! ... Es - tu
prêt à donner enfin des preuves de la puissance dont
tu parles tant ?.... »
Le deroueuch, interdit d'abord , ne savait que ré
pondre. Les Bni- Salah commençaient déjà à se re
garder et à se demander si , réellement, ils n'avaient
eu affaire qu'à un imposteur . Le terrain devenait
glissant pour le faux marabout ; il le sentit , et cher
cha à reprendre une assurance qui n'était déjà plus
dans son attitude . Un faux- fuyant ne lui était plus
possible ; un ajournement était une reculade . A l'aide
de quelques pratiques de seuheur (magie) qu'il avait
rapportées d'un voyage dans le Beurr - Maceur (terre
d'Egypte) , il espéra pourtant pouvoir se tirer conve
nablement de la fausse situation dans laquelle le
mettait Sidi Salem. Il accepta donc la lutte .
Le gourbi de l'imposteur était dressé à l'endroit
même où l'on voit aujourd'hui les Hadjeur es - Serrafin .
Sidi Salem , qui paraissait sur de son affaire, et qui ,
de plus, ne voulait pas indisposer la foule contre lui
en la fatiguant par une marche toujours pénible dans
la montagne, décida qu'il opérerait sur le lieu mème
où il se trouvait . Les Bni- Salah qui , il faut leur ren
52 LES SAINTS DE L'ISLAM

dre cette justice, penchaient intérieurement pour


leur vieux marabout, attendaient avec anxiété le ré
sultat de cette lutte surnaturelle entre deux puis
sances rivales .
Sidi Salem invita le deroueuch à commencer ses
opérations : celui - ci s'en excusa vivement en disant
d'un ton où il voulait mettre de l'ironie qu'il se croyait
indigne d'une priorité que ses vertus, son grand age ,
son ardente piété donnaient tout naturellement à
Sidi Salem . Le saint de Tizza n'insista pas . Il se
prosterna le front contre terre pour prier Dieu de se
manifester en sa faveur et de confondre l'imposture.
Pendant cette prière , le deroueuch était visiblement
mal à son aise ; il sentait que sa puissance , qui venait
de Satan , devait infailliblement fléchir devant celle
qui vient de Dieu . Cependant, persuadé que le pro
dige qu'allait accomplir Sidi Salem devait rentrer
dans la catégorie des eudjoubat (choses surprenantes)
qu'exécutaient ordinairement les marabouts, il n'avait
pas perdu tout espoir de lutter avantageusement avec
son saint adversaire .
Sidi Salem s'étant relevé , se tourna vers la foule
échelonnée sur les pentes de l'ouad Tizza, et s'écria :
« O Musulmans ! écoutez ! Le sort des enbia (pro
<< phètes) et des rouçoul (apôtres) a été , dans tous
« les temps, d'ètre méconnus de ceux auxquels ils
<< étaient chargés de porter les avertissements de
<< Dieu Houd , Salah , Choâïb furent tour à tour
« maltraités et chassés par les Adites, les Temou
<< dites, les Madianites , peuples que Dieu a détruits
« dans sa colère . Moi , Salem, serviteur du Miséri
« cordieux , je ne viens pas me plaindre que vous
« m'ayez délaissé , abandonné pour suivre un étran
« ger qui vous mange, et aux prières duquel Dieu
fait, bien certainement, la sourde oreille . Le Très
V. SIDI SALEM 53

- qu'il soit exalté - va d'ailleurs prononcer


« Haut !
<< entre moi et lui , et vous pourrez juger, ô Musul
< mans ! puisqu'il vous faut des preuves , de quel
«< côté sont la vraie puissance et la vérité ! »
Pendant cette allocution , le faux marabout per
dait de plus en plus de . son assurance ; Sidi Salem ,
qui s'en aperçut, ne voulut pas lui donner le temps.
de la reprendre , et se håta de s'écrier, en montrant
aux Bni- Salah les hauteurs rocheuses qui dominent
l'ouad Tizza :
- « Vous voyez au sommet de cette crète, ô Musul
<< mans ! ces sept rochers que Dieu y a plantés ? Eh
<< bien ! à ma voix , ils vont quitter leur place et se
« précipiter dans la vallée ! Rangez-vous donc pour
<«< leur livrer passage ! »
Bien qu'ils accordassent à Sidi Salem le don des
miracles, les Bni - Salah parurent néanmoins stupé
faits de l'audace du saint homme, qui n'avait encore
rien fait de pareil . Quelques - uns de ses anciens ser
viteurs religieux qui, au fond, avaient conservé pour
lui une profonde vénération , parurent craindre qu'il
ne se fut un peu trop avancé, et que les rochers ne
restassent obstinément à leur place . Ils se rangèrent
cependant de manière à laisser libre un espace suffi
sant pour le passage de ces rochers , au cas où ils
obéiraient réellement au commandement de Sidi Sa
lem ; puis tous attendirent silencieux et pleins d'anxié
té le prodige annoncé .
Après s'être recueilli un instant encore , Sidi Salem,
se tournant vers les rochers , leur cria d'une voix
tonnante : « O rochers ! au nom du Dieu unique , ac
courez à moi ! » O miracle ! à peine le saint avait - il
prononcé ces paroles que les rochers parurent cher
cher, comme un homme pris au piége, à dégager leur
pied de l'alvéole de pierre dans laquelle chacun d'eux
54 LES SAINTS DE L'ISLAM

était enchâssé ; puis ils se lancèrent, se suivant de


près, dans la direction où le saint marabout les at
tendait . L'admiration était sur tous les visages , ex
cepté pourtant sur celui du deroueuch , au front du
quel perlaient de grosses gouttes de sueur. Les ro
chers se mirent à bondir d'obstacle en obstacle sur
la déclivité de la montagne ; c'était une course effré
née, enragée, vertigineuse. Faisant voler en éclats ,
brisant, broyant , réduisant en poudre tout ce qu'ils
rencontraient sur leur passage, les sept rochers rou
laient au milieu des étincelles qu'ils arrachaient au
flanc de la montagne : un grondement sourd , terrible
comme le bruit de la foudre, accompagnait leur chute ;
la terre en était ébranlée et semblait chanceler sur
sa base. Le premier rocher vint fondre en sifflant sur
le gourbi du deroueuch, et continua sa course, en
bondissant et en fracassant les arbres sur son trajet,
jusque dans l'ouad Sidi - El-Kbir, où les Bni - Salah le
montrent encore aujourd'hui .
Sidi Salem ordonna successivement à cinq de ces
rochers de s'arrêter à ses pieds : suspendant soudain
leur allure impétueuse , ils vinrent, en effet, se coucher
aux pieds du saint comme des chiens soumis . Le septiè
me rocher, monstrueusement énorme , descendait par
bonds en tournoyant sur lui-même ; un dernier obs
tacle, qui le fit ricocher et dévier de sa route, le lança
dans la direction du deroueuch, qu'il écrasa à n'en
pas laisser trace , puis il s'arrêta court .
Les Bni-Salah prétendirent , avec beaucoup d'à
propos, que cet accident venait très opportunément
tirer le faux marabout d'embarras .
La démonstration était évidente ; aussi , ayant re
connu qu'ils avaient fait fausse route, et que Sidi Sa
lem était loin de manquer de crédit auprès du Tout
Puissant, les Bni-Salah s'empressèrent- ils de se jeter
V. - SIDI SALEM 55

aux genoux du saint et de lui faire amende honorable .


Sidi Salem, qui , en somme, était très bon , leur acc or
da généreusement leur pardon, en les engageant pa
ternellement toutefois à ne plus confondre désormais
l'erreur avec la vérité .
Depuis ce prodigieux événement jusqu'à la mort
de Sidi Salem , sa kheloua ne désemplit ni jour ni
nuit de fidèles qui venaient le supplier d'accepter
leurs offrandes , et d'intercéder en leur faveur auprès
du Dieu unique, avec lequel il paraissait être au mieux .
Les Hadjeur es - Serrafin ont une assez mauvaise
réputation pendant longtemps , elles servirent, dit
on, d'embuscade aux coupeurs de route , qui y atten
daient les passants et les détroussaient, particuliè
rement quand ces derniers revenaient du marché de
Blida avec leur mkrouça (1) garnie de quelques bou
djhou . Pendant de longues années, les voyageurs
firent un détour pour éviter ce passage dangereux .
La dénomination de Pierres des Changeurs n'a peut
ètre été donnée à ce lieu que par antithèse, en ce
sens que les voleurs y échangeaient volontiers l'ar
gent des voyageurs contre des coups de bâton .

(1) Mkrouça, loupe faite dans le haïk pour servir de bourse .


C'est un porte-monnaie dans le genre de celui que font nos
paysans avec leur mouchoir de poche .

eas
VI

Les Porcs -épics et le Roi David.

Puisque nous sommes dans le pays des dhorban


(porcs-épics), de ces fameux archers qui en auraient
revendu aux plus adroits Crétois, au temps où ces
insulaires savaient se servir de l'arc , racontons ce
qui se passa entre eux et le roi David .
Les Arabes ne tarissent pas d'éloges, non - seule
ment sur la merveilleuse habileté avec laquelle le
dhorban envoyait une flèche à destination , mais
encore sur le rare talent qu'il déployait dans la fa
brication de ce même engin de guerre ; car, avant de
marcher à quatre pattes et d'ètre réduit à la triste
condition de bète où nous le voyons aujourd'hui , le
dhorban faisait partie de la grande famille humaine ;
sa rouh (1) , en un mot, habitait un corps d'homme .
Ne plaignons pas trop cependant le porc - épic de la I
rétrogradation de son âme ; il avait mérité son sort
en trahissant son sultan et sa patrie .
Le roi Daoud (David) , à qui Dieu avait donné la
puissance de rendre les métaux souples et ductiles
entre ses mains comme de la cire, montrait un goût
très prononcé pour tout ce qui tient à la noble pro
fession du fer ; il venait même d'inventer les cottes

(1) Ame, esprit,

I

VI. dvd LES PORCS -ÉPICS ET LE ROI DAVID 57

de mailles , qu'il avait substituées aux incommodes


cuirasses. et aux plaques de fer dont se couvraient
alors les guerriers . Enfermé dans son palais, où il
avait réuni les plus habiles armuriers de ses Etats ,
il cherchait le moyen de rendre les flèches inėmous
sables sur les plus épaisses cuirasses . Les armuriers
finirent par découvrir , un jour, ce secret auquel le
sultan semblait attacher tant d'importance . Daoud
était alors absent ; ils s'empressèrent, à son retour,
de lui apprendre la nouvelle du succès qu'ils avaient
obtenu . Heureux d'une découverte qui , suivant ses
calculs , devait lui donner un avantage immense sur
ses ennemis, Daoud , après avoir promis une riche
récompense à ses armuriers , leur fit jurer de ne point
divulguer un secret auquel étaient attachées la gran
deur et la gloire de son royaume .
- « Que Dieu change notre poil et nos cheveux en
flèches, s'écrièrent les armuriers avec chaleur, si nous
ne gardons scrupuleusement le secret que tu nous
demandes ! »
Soit que Daoud eût oublié la récompense qu'il avait
promise à ses armuriers, soit que la cupidité leur
eut soufflé à l'oreille un mauvais conseil, il n'en est
pas moins vrai qu'ils vendirent leur secret aux enne
mis de leur souverain , et qu'ils allèrent mème jusqu'à
fournir à l'un d'eux des flèches qu'ils avaient em
poisonnées . Or, ce honteux marché se consommait
précisément à l'époque où son plus redoutable adver
saire, le roi Adraazar, menaçait David de fondre sur
son royaume avec des armées nombreuses.
Le crime des armuriers arriva, on ne sait trop
comment, à la connaissance de Daoud ; furieux d'une
trahison aussi révoltante, et se rappelant leur ser
ment, il demanda à Dieu , séance tenante , que ces
perfides armuriers fussent changés en porcs - épics ,
58 LES SAINTS DE L'ISLAM

Le Tout- Puissant, qui n'avait rien à refuser à David,


et qui, déjà, à sa prière, avait métamorphosé en
singes les Juifs de la ville d'Aïla, sur les bords de la
1 mer Rouge, pour avoir transgressé le sabbat, le Dieu
d'Israël, disons-nous, accorda sans difficulté la de
mande du chef de son peuple . Le corps des traîtres
se couvrit aussitôt d'une forêt de piquants qui rappe
laient leur ancienne profession , et ils se mirent à
s'enfuir précipitamment à quatre pattes dans des an
fractuosités de rochers qui, depuis lors , ont toujours
servi d'habitations à leur espèce .
Le porc-épic n'a conservé de sa forme primitive
que l'oreille et la main , qui sont celles de l'homme ;
la plainte de cet ex - armurier, quand il est blessé,
rappelle aussi celle des enfants d'Adam .
Il est remarquable que , dans la tradition, dans les
souvenirs de tous les peuples , on retrouve des idées
de métempsychose ou de transmigration des âmes . A
chaque pas, chez les Arabes , nous mettons la main
sur quelques lambeaux des systèmes de Pythagore
ou des doctrines de Manès, et les transformations,
les rétrogradations dans la série graduelle des ètres
se retrouvent fréquemment dans les contes orientaux .
Il est d'ailleurs une croyance généralement admise
par les Arabes , c'est que certains animaux ont pri
mitivement appartenu à notre espèce . En expiation
de fautes graves commises durant leur vie humaine,
leurs âmes auraient été condamnées à habiter des
corps d'espèces inférieures . Ainsi , nous venons de le
voir , les armuriers de David ont été métamorphosés
en porcs -épics pour crime de trahison . Mohammed
nous apprend, dans son Koran , que les Juifs d'Aïla ,
comme nous le disons plus haut, ont été changés
en singes pour transgression du sabbat , et que
les méchants parmi les Israélites le furent en porcs
VI. LES PORCS - ÉPICS ET LE ROI DAVID 59

par Jésus . Pour les Kabils , les singes ne sont


autre chose que des marabouts punis pour leur ir
réligion et pour avoir gaspillé le bien de Dieu ; les
chacals, qui étaient cordonniers , ont vendu de
mauvaise marchandise ; les tortues ont été égale
ment des tailleurs indélicats qui prélevaient illéga
lement du drap sur la pièce fournie par le client .
Aussi , les écailles de diverses couleurs dont est formée
leur carapace, ne seraient- elles autre chose que la re
présentation des morceaux d'étoffes que ces anciens
tailleurs auraient dérobés à leur clientèle .
Heureusement, et cela est consolant, l'état de ces
infortunés métamorphosés ne serait que transitoire , et,
tôt ou tard, ils reprendraient leur forme humaine . Le
mahométisme a au moins cela de bon , c'est qu'il n'ad
met pas la doctrine aussi injuste que désespérante de
l'éternité des peines ou des supplices, et si le Dieu de
Mohammed dit aux réprouvés : « Vous demeurerezdans
le feu tant que dureront les cieux et la terre , » il a
soin d'ouvrir la porte de l'espérance à ces malheu
reux damnés en ajoutant : « A moins qu'il ne me
plaise autrement . >>
VII

Le Chacal et le Hérisson.

Les Arabes, qui donnent au chacal le surnom de


Ben- Youcef, le gratifient de toutes les finesses que
les fabulistes attribuent au renard , la plus spirituelle
des bêtes ... après l'homme.
Cependant, d'après les Kabils, l'inici (hérisson)
l'emporterait de beaucoup sur l'ouchchen (chacal ) en
matière de ruse et de fourberie , et, pour le prou
ver , un Kabil nous racontait la fable suivante, qu'il
regardait comme paroles de Koran, bien qu'elle nous
parût sensiblement imitée de celle de Lokman in
titulée « Et-Tâleb ou el - Atrous » (le Renard et le
Bouc) .
Depuis longtemps réduit à ne vivre que de racines
coriaces et sans la moindre succulence, un hérisson
résolut, un jour, de modifier ce maigre régime, et de
goûter un peu aux biens dont Dieu comblait l'homme
avec tant de générosité .
Le hérisson avait remarqué non loin de sa demeure
un silo renfermant du blé dont les grains dorés lui
mettaient l'eau à la bouche. Il avait souvent songé à
y aller faire ripaille ; mais l'exécution de ce projet
présentait quelques difficultés qu'il eut le bon esprit
de prévoir et de peser avant de s'engager dans cette
hasardeuse opération . Ayant ruminé son plan, il se
mit, vers la chute du jour, à la recherche d'un cha
VII. - LE CHACAL ET LE HÉRISSON 61

cal qu'il avait quelquefois rencontré dans le monde ,


et avec lequel il avait eu l'occasion de traiter de l'in
téressante question des subsistances . Le hérisson
savait que ce chacal professait sur cette matière les
opinions les plus avancées, et qu'il lui serait facile de
l'entraîner dans l'expédition projetée .
Il y avait à peine une demi -heure que le hérisson
marchait, quand son attention fut attirée par une
altercation assez vive entre un chien et un chacal ;
le hérisson crut reconnaître son ami dans l'un des
deux interlocuteurs : c'était non- seulement sa voix
glapissante, mais encore l'exagération de principes
dont il le savait imbu . Le chacal reprochait, en effet ,
au chien son manque de dignité et sa position humi
liante auprès de l'homme , qui le méprisait, qui le
battait même . Sans doute , cette situation lui donnait
le droit de fouiller les fumiers pour y chercher sa
nourriture ; mais cette faveur était, selon le chacal ,
trop chèrement achetée par la bassesse de la condi
tion du chien . Il préférait , lui , ouchchen, avoir ses
repas un peu moins assurés et garder son indépen
dance.
On pouvait voir , au ton du chacal et à l'ampleur de
ses coups de gueule, qu'il discutait sur un thème qui
lui était familier, et qu'il avait le beau rôle . Le chien ,
au contraire, ne répliquait que timidement et comme
quelqu'un qui n'est pas parfaitement sûr de son
affaire . N'ayant , probablement, que de faibles argu
ments à faire valoir , il finit par traiter le chacal de
maraudeur et de voleur de nuit, injure que celui - ci
ne laissa pas tomber dans l'eau , et qu'il releva vic
torieusement en jetant au chien la sanglante épithète
d'esclave .
La querelle menaçait de dégénérer en combat, et
les deux orateurs, qui s'étaient insensiblement rap
62 LES SAINTS DE L'ISLAM

prochés, allaient inévitablement en venir aux pattes


et aux dents, quand le hérisson , qui s'était avancé
jusqu'au chacal , conseilla à ce dernier de ne répondre
que par le mépris le plus écrasant à un si vil adver
saire . Le chacal, qui avait encore des arguments ex·
trêmement mordants à lancer au chien , ne se rendit
pas immédiatement au conseil du hérisson , qu'il avait
reconnu ; mais ce dernier lui ayant glissé dans le
tuyau de l'oreille qu'il avait un secret de la plus haute
importance à lui communiquer, le chacal consentit à
entendre le hérisson et à le suivre .
Le chacal était précisément dans les meilleures
dispositions pour apprécier toute la valeur de la
confidence qu'allait lui faire le hérisson : revenu
bredouille de la chasse de la journée, la faim ne pou
vait lui souffler que de médiocres inspirations . Aussi,
s'empressa -t- il d'accepter la proposition que lui fit le
hérisson d'aller festoyer, et de s'en donner par-dessus
les oreilles dans le silo qu'avait remarqué son piquant
et rusé compagnon .
Les voilà donc partis patte dessus patte dessous ,
et devisant en chemin sur l'égoïsme des fellahin
(cultivateurs) et sur la dureté des temps . Nos deux
amis arrivèrent bientôt sur la methmoura (silo) cher
chée. Après avoir d'un coup d'œil exploré l'horizon
pour s'assurer que le silo n'était pas gardé, le cha
cal s'y précipita, sans plus de réflexion , la tète la
première ; le hérisson , moins bien partagé que le
chacal sous le rapport de l'appareil locomotif, se pe
lotonna en boule et se laissa rouler dans l'excava
tion .
Nos deux maraudeurs , sans prendre seulement le
temps de dire leur Bism Allah (1) , se vautrèrent
(1) Au nom de Dieu . C'est le commencement d'une prière qui a
quelque analogie avec notre Benedicite.
VII. - LE CHACAL ET LE HÉRISSON 63

dans le bien de Dieu avec une volupté qu'avait ai


guisée une longue convoitise et de fréquentes absti
nences ; les bouchées succédaient aux bouchées avec
une rapidité extraordinaire . Ce n'était plus la satisfac
tion de la faim ; c'était de la goinfrerie parfaitement
caractérisée . Au bout d'un quart d'heure , les estomacs
des deux gloutons étaient pleins à déborder , et les in
grats paraissaient tout disposés à injurier Dieu qui,
d'après eux , aurait pu les leur donner plus vastes .
Cédant aux conséquences de ce thâam (pitance)
exagéré, nos repus s'assoupirent ; le sommeil du cha
cal , dont la conscience était aussi chargée que l'es
tomac, fut troublée par d'horribles cauchemars : il
lui semblait que, surpris par lesfellahin , ces derniers
l'enterraient vivant . Il se réveilla en sursaut sous
l'influence de cette désagréable impression , et raconta
son rève au hérisson , qui se moqua assez spirituelle
ment de ce que le chacal regardait comme un fal
douni (mauvais présage).
L'ouchchen ayant, par hasard, levé les yeux vers
l'orifice du silo, s'aperçut avec effroi que le jour avait
déjà sérieusement commencé à passer sa manche sur
le ciel pour en effacer les étoiles ; il songea que son
rève pourrait très bien se réaliser s'il s'attardait dans
le silo ; car les thammarin (1) pouvaient arriver d'un
moment à l'autre . Il communiqua ses craintes au
hérisson, qui n'en parut pas ému, mais qui cependant
comprit qu'il était temps de fuir. C'était précisément
là que gisait la difficulté ; car il était beaucoup plus
facile d'entrer dans la methmoura que d'en sortir .
Ben-Youcef, qui avait à sauvegarder sa réputation
de bète d'esprit et de ressources , ne voulut pas, vis
à - vis du hérisson , avoir l'air de s'être engagé étour

(1) Ensileurs, gardiens de silos.


8
64 LES SAINTS DE L'ISLAM

diment dans cette entreprise sans en avoir calculé ›


toutes les conséquences ; aussi , interrogé par l'inici
sur les moyens de sortir de ce mauvais pas , il lui
répondit avec assez d'assurance, bien qu'il mourut de
peur , qu'il savait deux cents manières de gagner l'o
rifice du silo. - « Tu es bien heureux, répliqua le
hérisson ; moi , je n'en connais qu'une, et je vais, si
tu le veux , te l'enseigner. Baisse la tète , et tu verras . »
Ben-Youcef, sans défiance, met sa tête entre ses
pattes de devant ; le hérisson lui saute prestement sur
le dos et le mord vigoureusement à la nuque . Par
l'effet de la violence de la douleur, le chacal redresse
la tête avec un énergique mouvement de détente et
projette le hérisson dehors .
L'inici voulut un peu s'amuser de la fâcheuse si
tuation de son complice resté tout confus dans le silo ,
et lui donner une leçon de modestie : « Tu le vois , ô
<< Ben- Youcef ! une bonne manière de se tirer d'un
<< péril vaut mieux que deux cents mauvaises , et,
<< entre nous, avec toutes tes ressources, tu es pour
<< tant bien forcé d'avouer que tu es plus embarrassė
a que moi. Cependant, pour te prouver que je ne suis
<< pas une mauvaise bète , je vais t'indiquer un moyen
« de sortir de là . Ecoute bien et n'en perds pas un
« mot . Les thammarin ne vont pas tarder à venir
<< chercher du blé . Dès que tu les verras descendre
<< dans le silo , tu feras le mort ; il est plus que certain
<< que ces ensileurs, ne soupçonnant pas ta ruse, te
«< croiront réellement mort, et te jetteront hors de
« la methmoura . »
Les choses se passèrent exactement comme l'avait
prévu le hérisson. Les thammarin, après avoir re
tourné dans tous les sens l'infortuné Ben-Youcef,
qui , en ce moment , était plus mort que vif , le
crurent en effet trépassé. Après avoir discuté pendant
VII. LE CHACAL ET LE HÉRISSGN 65

quelques instants ― qui parurent des siècles à Ben


Youcef― sur les causes qui avaient amené sa fin pré
maturée, ils décidèrent à l'unanimité qu'il avait suc
combé aux suites d'une indigestion de leur blé, cir
constance aggravante qui les empêcha de le plaindre ,
et qui modifia fort à son désavantage les termes de son
oraison funèbre . Enfin , un des ensileurs prit le cha -
cal par les pattes de derrière et le lança par-dessus
les bords du silo . Ben - Youcef ne se le fit pas dire
deux fois pour décamper : en trois bonds, il avait
atteint une broussaille dans laquelle il s'enfonça , se
promettant in petto de peser mûrement , à l'avenir ,
toute affaire avant de s'y engager .
Dans la fable arabe, Ben- Youcef est cependant
plus souvent dupeur que dupé , et il n'est pas rare de
le voir s'attaquer à plus fort que lui , au lion , par
exemple, le sultan des forts . Il est vrai qu'il n'y a
pas là un bien grand mérite, puisque Dieu , par suite
de son amour pour l'équilibre , a généralement refusé
l'intelligence ou l'esprit à la force physique ; ce qui
fait que Ben-Youcef, bien qu'il n'ait ni les griffes , ni
les machoires des lions ou des panthères , se joue
cependant de ces puissants animaux avec cet art
parfait qu'emploie la faible femme pour mener
l'homme par le bout du nez, et pour jouer avec lui
comme le fait le chat avec la souris .
VIII

Le Djenn (1 ) de Tala-Yzid .

A peu de distance et au sud des Hadjeur es- Serra


fin , nous rencontrons la belle source de Tizza , qui
est connue dans le pays des Bni - Salah sous le nom
kabil de Tala - Yzid (la fontaine d'Yzid) . Cette source ,
qui a sa légende, est pour les enfants de Salah un
objet de crainte, de respect et de vénération ,
Nous allons en dire la cause .
La croyance à l'existence de races intermédiaires
entre Dieu et les hommes paraît presque aussi an
cienne que le monde ; malgré leur orgueil, les hu
mains , formés originairement de terre à potier, n'ont
pourtant jamais osé se placer immédiatement après
le Créateur sur l'échelle hiérarchique des êtres créés ;
ils ont, instinctivement et par une sorte de pudeur ,
imaginé des ordres reliant à Dieu les espèces les
plus infimes de la création , espèces s'élevant jusqu'à
lui par une progression ascendante de perfection .
Suivant les croyances des peuples sémitiques ,
Dieu aurait d'abord créé les anges ; plus tard , vou
lant compléter son œuvre créatrice, il aurait rassem
blé ces premiers éléments de la chaine des ètres
animés, et leur aurait fait cette confidence : « Je vais

(1) Génie, l'Esprit malin, démon.


VIII. LE DJENN DE TALA- YZID 67

créer l'homme d'argile ; quand je lui aurai fait la


forme parfaite, et que j'aurai jeté en lui une partie
de mon esprit, vous vous prosternerez devant lui . »
Les angesse prosternèrent, en effet, devant l'homme,
à l'exception pourtant d'Iblis, qui n'était point de
ceux qui s'inclinèrent .
Dieu lui dit : « Qu'est- ce qui t'empêche de t'incli
ner devant l'homme quand je te l'ordonne ? »
Et Iblis ― mettant déjà en avant la ridicule pré
tention de l'aristocratie de la matière répondit :
« Parce que je vaux mieux que lui ; tu m'as créé de
feu, et lui tu l'as créé de limon . »
<< Sors d'ici ! lui dit le Seigneur ; il ne te sied
point de t'enfler d'orgueil dans ces lieux . Sors d'ici !
Tu seras au nombre des méprisables. >
- Donne-moi du répit jusqu'au jour où les hom
mes seront ressuscités . »
- Tu l'as, reprit le Seigneur .
-
« Et parce que tu m'as égaré, reprit Iblis, je
« guetterai les hommes dans ton sentier droit, puis
« je les assaillirai par devant et par derrière ; je me
< présenterai à leur droite et à leur gauche , et, cer
« tes, tu en trouveras bien peu qui te seront recon
<< naissants . »
- « Sors d'ici, lui dit le Seigneur, couvert d'op
probre et repoussé au loin ; je remplirai l'enfer de
«< toi et de tous ceux qui te suivront (1 ) » .
<<
Par son orgueil , Iblis venait donc de perdre sa
qualité et son titre d'ange , et de rétrograder d'un cran
sur l'échelle de la création ; il fondait une race nouvelle
et devenait le père des génies (djenoun) . S'il perdait
à cette rétrogradation l'avantage de l'impeccabilité,

(1 ) Le Koran, sourate VII , versets 10 et suivants ; sourate XV,


versets 21 et suivants .
8.
68 LES SAINTS DE L'ISLAM

il y gagnait, en compensation , la faculté de la repro


'duction que n'ont point les anges ; il est vrai que cette
propriété le rendait passible , lui et ses descendants,
des châtiments de la vie future . Il s'en consola ,
sans doute, en pensant qu'on ne peut avoir tous les
avantages à la fois .
Après la scène céleste que nous venons de rap
porter, Iblis prit le titre de Cheïthan (1 ) , et se mit
en devoir de commencer sa misérable besogne de
tentation et de séduction dont il avait menacé l'espèce
humaine .
Nous ne savons que trop combien Iblis réussit
dans ses traîtresses opérations, et avec quelle déplo
rable facilité la première femme mordit et fit mordre
à son trop candide époux au fruit que lui présenta le
tentateur.
L'ange Iblis, que sa rébellion venait de faire chas
ser du ciel, et qui s'était posé si carrément comme
le tentateur , l'ennemi déclaré des hommes , devint la
tige, nous l'avons dit, d'un ordre particulier qu'on
appela la race des génies , création nouvelle qui prit
rang entre les anges et les hommes, et qui , par la
nature de son origine, devait fatalement représenter
le principe du mal .
Nous voyons que, dans le culte des peuples sémiti
ques, l'apparition des génies est contemporaine de la
chute de l'ange et de l'homme ; cependant nous pen
sons, avec quelques orientalistes, que cette manifes
tation de la descendance d'Iblis n'a point pris son ori
gine chez les enfants de Sem, et qu'elle appartient
plutôt aux mythes perses et indiens (div , deva ) ; cette
croyance aux génies n'aurait fait invasion que plus
tard dans les cultes des peuples sémitiques .

(1) Dont nous avons fait Satan.


VIII. LE DJENN DE TALA-YZID 69

Quoi qu'il en soit , les génies n'en tiennent pas


moins une place importante dans le Koran et dans les
contes orientaux .
Les génies sont divisés en sept légions ayant cha
cune leur chef, qui lui - même est subordonné à un
ange. Cette habile combinaison , qui est d'institution
divine, permet le maintien , dans cette vie , de l'équi
libre entre le bien et le mal.
Ces chefs des sept légions sont :
1° Iblis, ou Cheïthan ;
2º Mourra -ben - El- Harets ;
3º Bel-Ahmar ;
4° Borkan-el- Ihoudi ;
5° Chamharouch- eth- Thaïyar ;
6° Bel-Abiadh ;
7° Mimoun - el-Ghammam .
La légion d'Iblis est la première en importance et
en puissance, tandis que celle de Mimoun - el -Gham
mam est la dernière .
Chacun des jours de la semaine est consacré à l'un
des chefs de légion le lundi à Iblis , le mardi à
Mourra-ben- El - Harets , le mercredi à Bel - Ahmar, le
jeudi à Borkan-el-Ihoudi , le vendredi à Chamharouch
eth-Thaïyar, le samedi à Bel-Abiadh, le dimanche à
Mimoun -el - Ghammam.
Les sept chefs de légion sont regardés comme sul
tans, chefs souverains . Pourtant, leur souveraineté
est subordonnée, nous le répétons, à celle des anges,
dont ils sont les très humbles serviteurs .
Nous ajouterons que les génies sont musulmans,
absolument comme de simples mortels , que les quatre
premières légions appartiennent aux sectes ortho
doxes, et les trois autres aux sectes hétérodoxes ou
dissidentes, comme, par exemple, celles des Ouahabi
tes, des Mzabites, etc. , parmi les hommes .
70 LES SAINTS DE L'ISLAM

Les sept anges qui commandent aux sept chefs de


légion des génies sont :
1º Djebraïl (l'ange Gabriel) , qui commande à Iblis .
2º Mikiail (l'ange Michel) , qui commande à Mourra
ben -El-Harets ;
3º Serafail (l'ange Séraphin) , qui commande à Bel
Ahmar ;
4º Israfaïí, qui commande à Borkan-el - Ihoudi ;
5º Kesfail, qui commande à Chamharouch - eth
Thaïyar ;
6° Anyaïl , qui commande à Bel-Abiadh ;
7° Arkiaïl, qui commande à Mimoun - el- Gham
mam .
Les formules au moyen desquelles les anges com
mandent aux génies se trouvent contenues, pour les
sept chefs de légion, dans le 1er chapitre du Koran ,
lequel est appelé El- Fatiha (1) , parce que c'est celui
qui ouvre le Livre . Ces formules correspondent à
chacun des sept versets qui composent la sourate
initiale .
Le numéro d'ordre du verset correspond à l'impor
tance du rang que ce chef de légion occupe, de 1 à 7,
dans la hiérarchie djennienne, c'est- à-dire que le
premier verset s'applique à Iblis , le deuxième à
Mourra - ben-El - Harets , etc.
Les sept versets de la Fatiha sont les suivants :
1. Louange à Dieu , maitre de l'Univers !
« 2. Le Clément, le Miséricordieux !
3. Souverain au jour de la rétribution ;
<< 4. C'est toi que nous adorons , c'est toi dont nous
implorons le secours ;
« 5. Dirige-nous dans le sentier droit,

(1) L'ouverture, le commencement, l'introduction, l'exorde.


VIII. LE DJENN DE TALA-YZID 71

« 6. Dans le sentier de ceux que tu as comblés de


tes bienfaits ;
<< 7. Non pas de ceux qui ont encouru ta colère , ni
de ceux qui s'égarent . »
Comme les djenoun , les mlaïka sont hiérarchisés .
Leur importance graduelle sur l'échelle angélique se
mesure au nombre de leurs ailes : « Gloire à Dieu
qui emploie pour messagers les anges à deux , trois
et quatre paires d'ailes ! Il ajoute à la création autant
qu'il veut (1). »
Le fait est que cela lui est on ne peut plus facile .
Nous croyons pourtant que le nombre maximum
de ces moyens de locomotion, ou marques distinc
tives , ne dépasse pas trois cents paires ; car, selon
les commentateurs , c'est celui que portait l'ange
Djebraïl (Gabriel ) quand il apparut à Mohammed dans
la nuit de son voyage à travers les sept cieux , et
nous savons que l'ange Gabriel commande à Iblis , le
chef de la première légion des génies .
Les anges sont divisés en ordres ou classes : les
Chérubins sont les anges de l'ordre le plus élevé ; ils
ont d'ailleurs été créés les premiers . Ils sont incon
testablement d'une race supérieure .
Les anges ont aussi des fonctions spéciales : ainsi ,
Djebraïl est chargé des grandes et délicates missions .
C'est lui qui apportait la révélation à Mohammed .
Mikaïl préside à la pluie.
Serafail embouchera, au jour du jugement dernier ,
la terrible trompette au son tremblant et assourdis
sant.
Israfaïl préside à la mort .
Nakir et Monkir recueillent le souffle, l'âme, à
l'heure de la mort.

(1) Le Koran, sourate XXXV,


72 LES SAINTS DE L'ISLAM

Malek préside aux supplices, aux tourments des


réprouvé .
D'autres, au nombre de huit, portent le trône du
Dieu unique .
Dix-neuf, enfin, sont les gardiens de l'Enfer .
Allant au-devant des plaisanteries que ne pouvait
manquer de provoquer la bizarrerie de ce nombre 19,
Mohammed dit : « Nous n'avons énoncé leur nombre
< que pour en faire un sujet d'épreuve pour les infi
« dėles . Dieu a des serviteurs, des anges innom
« brables ; mais ce nombre 19 n'a été énoncé que
« pour provoquer les incrédules au persifflage. »
Le fait est que 19 donne à réfléchir .
Les génies étant dans une position hiérarchique
supérieure à celle de l'homme, leur puissance est, né
cessairement, en rapport avec leur altitude sur l'é
chelle de la création ; aussi , les lois naturelles qui
régissent notre pauvre petite planète ne paraissent
elles pas établies pour eux ; il est certain qu'ils ne
s'en occupent que médiocrement, et qu'au besoin, ils
ne se gênent pas le moins du monde pour en sus
pendre l'effet .
Outre leur profession particulière, qui consiste à
jouer de mauvais tours aux humains , les génies ont
encore des spécialités : les uns sont messagers ou
gardiens de trésors ; les autres sont architectes ou
chercheurs de perles ; certains d'entre eux sont sta
tuaires ou chaudronniers ; quelques - uns font le vi
lain métier de rôder autour du premier ciel pour tá
cher de se faufiler jusqu'au septième, et d'y surpren
dre les secrets de la divine assemblée . Nous devons
déclarer que cette dernière mission n'est pas sans
danger ; car le Dieu unique, en prévision de cette in
discrétion des génies , a pris , ainsi qu'il le déclare, des
précautions pour la déjouer : « Nous avons, dit-il, or
VIII. - LE DJENN DE TALA - YZID 73

<<né le ciel le plus proche de la terre (1 ) d'un orne


<<ment d'étoiles . Elles servent aussi de garde contre
<<tout démon rebelle, afin que ces démons ne vien
< nent pas écouter ce qui se passe dans l'assemblée
<<sublime ; car ils y sont assaillis de tous côtés, re
• poussés et livrés à un supplice permanent . Celui
«<qui s'approcherait jusqu'à saisir quelques paroles
à la dérobée est atteint d'un dard flamboyant (2) . »
<<
Ainsi, selon Mohammed, les étoiles filantes ne sont
autre chose que les projectiles que lancent contre ces
indiscrets génies les anges de garde dans les postes
du premier ciel .
Le sévère châtiment infligé à ces trop curieux dje
noun ne les corrige cependant pas : estropiés et mis
hors de service par les projectiles célestes , et ne
pouvant plus opérer dans les airs, leur résidence ha
bituelle, ces invalides de l'espèce ne veulent pas pour
cela mentir à leur origine, et fausser la promesse
d'Iblis de faire le plus de mal possible aux hommes
jusqu'au jour de la résurrection . Tombés sur la terre,
ils se traînent comme ils peuvent dans le voisinage
des fontaines , des portes, des puisards, des tas d'or
dures, des fumiers , dans tous les lieux les plus fré
quentés enfin , soit pour y faire trébucher la vertu ,
soit pour y souffler quelques mauvais conseils .
Il est, fort heureusement, un moyen de se dérober
à la fatale influence de ces ètres malfaisants , de se
prémunir contre les maux de l'âme et du corps, et
contre les tentations auxquelles ils cherchent à nous

(1) Selon la cosmogonie de Mahomet, qui paraît empruntée


au système de Ptolémée , il y a sept cieux qui forment des cer
cles concentriques. C'est au-dessus de ces cieux qu'est le trone
de la majesté divine (el-Arch).
(2) Le Koran, sourate XXXVII, versets 6 et suivants ; sourate
LXVII, verset 5.
74. LES . SAINTS DE L'ISLAM

faire succomber : c'est la formule : « Dieu nous garde


de Satan le lapidé ! » qui doit être récitée lorsqu'on
passe à proximité des lieux qu'ont choisis pour rési
dence les génies frappés par les dards flamboyants.
Malgré leur supériorité sur l'homme, les génies
peuvent cependant lui être soumis . Ainsi , Dieu les
avait mis aux ordres du roi Salomon , qui les gouver
nait à l'aide d'un anneau talismanique , emblème de
son pouvoir sur eux . Désirait - il, par exemple, le mer
veilleux trône de la reine de Sába ? Salomon n'avait
qu'à dire aux siens : « O seigneurs ! qui d'entre vous
« m'apportera le trône de la reine Balkis avant que
ses sujets viennent eux - mêmes s'abandonnant à
« la volonté de Dieu ? » La réponse ne se faisait pas
attendre : ―――― « Ce sera moi , répondait Ifrit, un des
« génies ; je te l'apporterai avant que tu te sois levé
<< de ta place . Je suis assez fort pour cela et fidèle . »
Un autre génie, celui qui avait la science du Livre,
renchérissant sur Ifrit, disait : -- « Je te l'apporterai
<< avant que tu aies cligné de l'œil droit ( 1 ) » .
Nous avons dit plus haut que les génies exerçaient,
au profit de Salomon, les professions d'architectes , de
statuaires , de chaudronniers et de chercheurs de per
les . Voici en quels termes le Prophète nous fait cette
révélation : « Les génies travaillaient sous les yeux
« de Salomon par la permission du Seigneur , et qui
« conque, parmi eux, s'écartait des ordres de Dieu,
<< était livré au supplice du brasier ardent. Ils exé
<< cutaient pour Salomon tous les travaux qu'il vou
<< lait, des palais, des statues, des plateaux larges
<< comme des bassins, des chaudrons solidement
« étayés (2) . » Dieu ajoute plus loin : « Et parmi les

(1) Le Koran, sourate XXVII , versets 38 et suivants .


(2) Le Koran, sourate XXXIV, verset 12.
VIII. - LE DJENN DE TALA - YZID 75

« génies, nous lui en soumimes qui plongeaient pour


« lui pêcher des perles, et qui exécutaient d'autres
<< ordres encore (1). »
Si Dieu a mis les génies à la disposition de quel
ques - uns de ses préférés , il a permis, en revanche ,
la possession de certains hommes à ces êtres mal
faisants ; dans ce cas , le djenn s'empare du corps du
malheureux , suspend les fonctions de son intelligence ,
et ouvre la cage où est enfermé son esprit, lequel se
hate de s'envoler. L'infortuné medjnoun (possédé) est
dès lors considéré et traité comme un enfant dont la
raison n'est pas mûre , et qui n'a pas la conscience
de ses actes .
D'un autre côté , on trouve des hommes qui , bien
que nés dans les conditions ordinaires des simples
mortels, n'en sont pas moins parvenus , à force d'é
tudes et de patientes recherches, à surprendre le se
cret de certains génies ; il en est mème qui ont pu se
rendre maîtres de ces êtres créés d'un feu subtil , les
tenir en leur puissance , et les dominer d'une façon
absolue .
Cette influence sur les génies a deux sources dis
tinctes elle vient de Dieu ou de Satan. Dans le pre
mier cas, l'homme peut accomplir des prodiges comme
le firent Moïse , Aaron , Salomon , les prophètes et
les envoyés ; dans le second cas , l'homme n'est plus
qu'un magicien ou un sorcier comme ceux qui'opérè
rent devant Pharaon , et qui furent si facilement bat
tus par Moïse, ou comme ces sahharin dont toute la
science consiste dans la lecture des ktoub el - âzaïm
(grimoires), et dans certaines opérations magiques
ayant pour but le triomphe d'intérêts matériels ou de
vanités terrestres . Le véritable thaumaturge, celui

(1) Le Koran, sourate XXI, verset 82.


76 LES SAINTS DE L'ISLAM

qui a le don des miracles, n'opère, au contraire, qu'en


vue de faire triompher la cause de Dieu .
Nous aurons l'occasion , dans le cours de notre li
vre, de comparer et de juger ces deux sortes de pou
voirs.
L'Orient fut de tout temps le domaine du savoir
occulte et des mystérieuses pratiques qui frappent
l'imagination des peuples ; c'est , en effet, le pays des
Hermès, des Zoroastre , des Pythagore, des Salomon,
des Apollonius de Thyane et de tant d'autres qui fu
rent, dans l'antiquité, le flambeau des connaissan
ces merveilleuses et des sciences occultes . Les Egyp
tiens et les Arabes surtout cultivèrent ces sciences
avec succès, et les Safor, les Ostanès, les Cléopâtre,
les Zozime , les Djeber, les Abou- Ali - Hoceïn-ben- Sina,
les Adafer, les Khalid et les Aristès se firent un
nom parmi les plus célèbres écrivains hermétiques .
Aujourd'hui, c'est au Marok, qui, d'ailleurs , est
de temps immémorial la terre classique des sorciers,
que se sont réfugiés les derniers représentants du
magisme, et ce n'est plus que parmi les Moghrebins
et les Juifs de l'Orient qu'on retrouve trace des scien
ces occultes et des pratiques mystérieuses de la Kab
bale ; aussi, est-ce toujours aux magiciens du R'arb
que s'adressent les Arabes ou les Kabils lorsqu'ils
ont à fouiller dans le livre de l'avenir, ou à pénétrer
les choses cachées .
Les Arabes n'ont jamais douté de l'influence des
sorciers marokains sur les génies , et ils savent que
ces êtres surnaturels ont des intuitions particulières
pour la découverte des trésors ; or, il n'est point une
caverne, point une fontaine, point un lac qui ne ren
ferme d'immenses richesses, voire même en argent
monnayé, ce qui permet de les mettre plus facilement
en circulation .
VIII. LE DJENN DE TALA-YZID 77

La digression qui précède était utile pour l'intelli


gence de ce qui va suivre .
Au temps des Romains (1), parut à Alger un Ma
rokain célèbre dans tout le R'arb (2) par la remar
quable étendue de ses connaissances en magie , et par
l'influence qu'il exerçait sur les djenoun (génies) : il
avait la clef des choses cachées , et il savait ce qui
est sur la terre et au fond des mers . L'avenir parais
sait être dans sa main , et il y lisait aussi couramment
que s'il eût regardé par - dessus l'épaule de l'ange
chargé de la tenue de la Table conservée (3) , c'est- à
dire du Livre des arrêts éternels où se trouve inscrit
tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera .
Quelques Croyants prétendent que ce Mr'arbi avait
dû, nécessairement, monter au-dessus des sept
cieux , et y feuilleter le Livre évident pour être aussi

(1) Pour les Arabes illettrés , nous l'avons déjà fait remarquer,
tous les faits merveilleux qui sont supposés avoir eu pour théâ
tre l'Afrique septentrionale se seraient invariablement passés du
temps des Roum , c'est-à-dire pendant la période de l'occupation
romaine. Nous ajouterons qu'à l'exemple de leur Prophète, les
Arabes s'abandonnent avec infiniment de candeur à l'usage des
anachronismes les plus extravagants , et que , pour eux, tout est
de mille ans ou d'hier . Ils semble qu'ils mettent les hommes
et les faits de tous les âges dans le même panier , et qu'ils les
en tirent au hasard pour composer leurs étonnants récits.
(2) Par le R'arb on entend surtout le Marok.
(3) El-Louh el-mhafoudh (la Planche, la Table conservée) , qui est
aussi appelé le Livre evident, est placé au septième ciel. Il est
aussi long que le ciel et la terre, et aussi large que l'orient et
l'occident. Un ange est chargé d'y écrire en caractères ineffaça
bles nos actions de chaque jour, et les décisions que Dieu a prises
dans la nuit d'El-Kadr, où les affaires de l'univers sont fixées
et résolues pour toute l'année. La plume dont se sert le céleste
comptable est d'une longueur telle , qu'un cavalier courant à
toute bride pourrait à peine la parcourir en cinq cents ans .
8883
78 LES SAINTS DE L'ISLAM

bien informé des choses de l'avenir ; cependant, nous


devons dire que cette opinion était difficile à soutenir,
et que ceux qui l'émettaient ne la défendaient que fai
blement, et comme des gens qui ne sont pas bien sûrs
de leur fait ; car la vigilance des anges gardant le pre
mier ciel est tellement sévère , que, franchement, il n'é
tait guère admissible qu'elle eût pu être trompée . Sans
doute, on ne le niait pas , il y avait eu des exemples du
fait allégué; ainsi il est incontestable que Sidi El-Akahl,
des Oulad-Khelouf, a joui de l'insigne faveur d'ètre
autorisé à prendre des notes dans le Livre des arrèts
éternels ; mais Sidi El - Akahl était un saint, tandis
que le Mr'arbi passait pour tenir bien plutôt de Chei
than que de Dieu le pouvoir surnaturel qu'il possé
dait, et cette appréciation se rapprochait d'autant plus
de la vérité, que sa puissance ne s'exerçait jamais,
disait- on, qu'en vue de la satisfaction d'intérêts ma
tériels et tout- à-fait terrestres , et qu'en un mot, ses
opérations magiques tenaient beaucoup plus de la
goétie que de la théurgie .
Quoi qu'il en soit, le Mr'arbi était maître en toutes
sciences occultés : il savait la nécromancie, qui con
siste à évoquer les morts ; la lithomancie, qui est la
divination par les pierres ; la bélomancie, qui est la
divination par les flèches ; la gyromancie, divination
par les cercles ; la pyromancie, divination par le feu ;
la géomancie , qui est la divination par des points tra
cés au hasard sur la terre ; la rhabdomancie , qui est
la divination par les baguettes ; l'onéiromancie, qui
est la divination par les songes ; de plus, il possédait
à fond la science des tableaux talismaniques , et il
avait, dans ses voyages , été initié aux mystérieuses
pratiques des brahmanes de l'Inde, et à celles des ma
ges de la Perse et des gymnosophistes de l'Egypte. Ce
Mr'arbi était, en un mot, un homme particulièrement
VII. -- LE DJENN DE TALA-YZID 79

complet en matière de magie et dans l'art de travail


ler les génies .
Aussi sa présence à Alger n'avait - elle pas manqué
d'y produire une certaine sensation.
Il faut dire qu'il n'y était pas inconnu, et qu'il avait
déjà opéré non loin d'El- Djezaïr et dans le Tithri :
ainsi , c'est lui qui avait vidé le Kebr er-Roumiïa (1)
— qui n'était autre chose que la tirelire des rois de la
Mauritanie césarienne - de ses trésors d'or et d'argent
et de ses bijoux précieux , opération fort remarquable
qu'on a attribuée , sans preuves , à un Hadjouthi qui
aurait eu la révélation , par un magicien espagnol , des
richesses immenses que renfermait ce précieux tom
beau.
Tout s'explique dès lors, et il n'y a plus lieu de s'é
tonner que le canon de Salah -Raïs en 960 de l'hégire , et
les magiciens de Baba - Mahammed , en 1180 et en 1199
de la même ère, n'aient pu tirer de la royale cachette
que des moustiques qui, si l'on en croit la tradition ,
auraient été particulièrement désagréables aux fouil
leurs de ces deux pachas.
C'est encore notre Mr'arbi qui , par ses conjurations ,
avait fait sortir de l'Aïn - Takbou (2), fontaine située
à l'est de Médéa , les sept gigantesques jarres pleines
d'or qu'y gardait un génie que cet enchanteur avait
eu, préalablement , la précaution de changer en un ro
cher que l'on y voit encore aujourd'hui .

(1 ) Tombeau de la Roumie, monument situé entre Cherchel et


Alger, et qu'on a reconnu, à la suite des fouilles de 1865-1866,
être le tombeau destiné à la sépulture de Juba II , roi des Mauri
tanies.
(2) L'Aïn-Takbou, que nous avons appelée « la Belle Fontaine, »
est située à deux kilomètres de Médéa, sur la route de Bou- R'ar
(Boghar). On y montre, au-dessus de la source principale, le
rocher que la tradition prétend être le génie pétrifié par le ma
gicien marokain,
80 LES SAINTS DE L'ISLAM

Ces deux opérations suffisaient pour prouver que


le Mr'arbi n'était pas le premier venu .
Donc, son apparition dans le pays des Bni - Mez
r'enna (1 ) avait bien certainement une cause ; or, per
sonne n'ayant osé la lui demander, il en résultait qu'on
en était réduit aux conjectures, et, Dieu merci ! les
suppositions ne manquèrent pas . Selon toutes les
probabilités, le Mr'arbi venait encore dépouiller le
pays de quelques-uns de ses trésors ; mais son pouvoir
surnaturel était trop bien établi et reconnu pour qu'on
eût la témérité de le prier d'aller opérer ailleurs. On
sut plus tard que le but du voyage du magicien était,
en effet, de se rendre maitre d'un trésor dont sa science
lui avait révélé l'existence , richesses qui ne lui appar
tenaient pas plus que celles du Kebr er-Roumiïa et de
l'Aïn - Takbou . Nous verrons plus loin ce qu'il advint
de cette nouvelle tentative .
De temps immémorial, il existait cette croyance
dans la Mtidja et le Tithri que la source de Tizza, qui
coule chez les Bni - Salah , renfermait d'immenses tré
sors ; mais on savait aussi que ces richesses étaient
confiées à la garde d'un génie qui , sous la forme ma
térielle d'un nègre monstrueux , habitait l'intérieur du
rocher d'où sourdait la source .
Plus d'un Salhi , en passant devant la fontaine de
Tizza avait cherché, en appliquant l'œil aux inters
tices du rocher, à apercevoir le trésor qui y était ren
fermé ; mais cette curiosité n'avait jamais été satis
faite , et les ais disjoints de la demeure du génie
n'avaient laissé voir aux cupides Bni - Salah que d'é
paisses et noires ténèbres .
Plusieurs fois aussi, n'ayant pas de sorciers chez
eux , les Bni- Salah avaient fait appel à quelques Maro

(1) Nom de la tribu qui, autrefois , habitait le territoire d'Alger,


VIII. ―― LE DJENN DE TALA⚫YZID 81

kains de passage qui se flattaient d'être de première


force en magie ; mais, malgré les conjurations et les
enchantements de ces sorciers et de notables quantités
de djaoui (benjoin) brûlées sous le nez du génie , qui
passait cependant pour être fou de cet aromate , le
rocher resta imperturbablement à sa place , et le gar
dien des trésors s'obstina dans un mutisme méprisant
et fort désobligeant pour les conjurateurs .
Ce qu'il importait de savoir, c'était le nom du génie
et le mot de passe auquel il reconnaissait un puis
sant ; il fallait, en un mot , trouver le « Sésame, ouvre
toi ! » des quarante voleurs que vola si merveilleu
sement Baba-Ali . Or , jusqu'à présent, aucun des
magiciens d'occasion employés par les Bni - Salah
n'avait approché de ce résultat.
C'était précisément le trésor de la source de Tizza
- ne le cachons pas plus longtemps - qui avait
amené à Alger le puissant magicien marokain . Soit
qu'il doutât de son pouvoir sur le génie de cette fon
taine, soit qu'il ne voulût pas s'exposer, en cas de
non -réussite, au ridicule dont furent frappés les sor .
ciers ses compatriotes qui avaient opéré avant lui ,
tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il préféra con
fier cette mission à un autre, se bornant, pour son
compte, à lui fournir les moyens à employer pour
arriver à ses fins .
Il fallait au Mr'arbi, pour tenter l'opération, un
homme qui fût en même temps crédule , misérable et
cupide : le Kabil remplissait parfaitement ces trois
conditions ; il importait, de plus , qu'il fût des Bni
Salah, parce que les naturels du pays ne doutaient pas
que leur fontaine ne renfermât d'incalculables trésors . •
Le Mr'arbi se mit donc en quête de l'homme qu'il lui
fallait. A cette époque, les Bni - Salah fréquentaient
volontiers les marchés d'Alger, où ils apportaient soit
82 LES SAINTS DE L'ISLAM

des matières tinctoriales, soit des glands , soit du


charbon. C'est aussi là que le Mr'arbi dirigea ses re
cherches .
Dès le premier marché, notre magicien avait mis la
main sur un Kabil réunissant la quadruple condition
du programme : c'était un marchand de glands . Assis
contre un mur, les genoux relevés jusqu'au menton ,
il exhibait aux yeux des gourmands, entre deux
longues jambes marbrées de crasse, un tsaïlous (1)
mystérieusement entr'ouvert qui pouvait bien contenir
pour deux riala-draham (2) de marchandise . De temps
en temps , comme un avare se baignant dans son or ,
il plongeait voluptueusement son bras jusqu'au coude
dans les entrailles de ce trésor, et il faisait miroiter
aux yeux des connaisseurs les reflets d'acajou de ses
bellouth . Malgré cette coquetterie de marchand de
glands , le Salhi n'avait pas encore vendu pour la va
leur d'une mouzouna ( 3) , et pourtant il était déjà huit
heures du matin . Fallait - il attribuer ce déplorable
état de choses à la misère des temps , ou à la qualité
-
des produits mis en vente par le Salhi ? Dieu qu'il
soit glorifié ! le sait mieux que nous .
Le Mr'arbi qui , avec son flair de sorcier, avait re
connu un Salhi sous cette chachia vernissée d'huile
et de crasse, sous ce bernous sordidement terreux ,
comprit de suite tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette situation commerciale du Kabil . Le sorcier avait
également remarqué que le Salhi était chaussé de
bou - r'eurrous (4), et il en avait conclu qu'il devait

. (1) Sac fait de la peau d'un chevreau ; c'est le mzoued arabe .


(2) Le rial-draham valait 0 fr. 62 centimes de notre monnaie .
(3) La mouzouna valait 0 fr. 075 m/m de notre monnaie .
(4) Chaussure primitive faite d'un morceau de la peau d'un
bœuf, et maintenue au pied au moyen de cordes de palmier nain.
Espèces de sandales en cuir cru,
VIII. ―― LE DJENN DE TALA- YZID 83

avoir un penchant très développé pour le luxe et le


bien-être, et que, conséquemment, il était nécessai
rement accessible à toute proposition ayant pour fin
de le mettre à même de satisfaire ses goûts ruineux .
Le Mr'arbi, qui était déjà sûr de son homme, finit
par s'en approcher après avoir décrit autour de lui,
à l'exemple des oiseaux de proie, une spirale qui l'a
mena précisément en face du tsailous du Salhi.
Notre marchand, qui ne sentait pas un acheteur
dans l'homme qui s'était arrêté devant les produits de
la kerroucha (chêne) , ne chercha pas à l'éblouir en
renouvelant sa fouille dans les entrailles de son tsaï
lous pour lui prouver que le fond valait le dessus ; il
affecta même de ne pas le voir . En effet, il n'y avait
pas à s'y tromper, et le Salhi savait d'expérience
qu'un homme vêtu de bernous d'une laine aussi fine
et d'un cafetan aussi neuf, devait fort mépriser le
fruit du chène, que Dieu a créé exclusivement pour
les pauvres, et pour le représentant pachyderme du
sensualisme grossier chez les animaux .
Le Mr'arbi fut donc obligé d'entamer la conversa
tion .
- « Par Dieu ! ò homme , le temps a marché, et
pourtant ton mzoued est encore joufflu comme la lune
dans sa quatorzième nuit. >>
- « Dieu l'a voulu ainsi, apparemment, » répondit
le Salhi sans lever les yeux sur son interlocuteur .
- « Que Sidi Abd - Allah me crève les deux yeux
si j'ai jamais vu des glands aussi beaux que ceux que
renferme ton mzoued ! L'or n'est pas plus brillant, et
les yeux des houris , j'en suis certain , n'ont pas plus
d'éclat. >>
- << Par Sidi Ahmed - el - Kbir, reprit vivement le
Salhi , qui n'était point insensible à l'éloge que le
Mrʼarbi faisait de sa marchandise, la vérité est avec
9.
84 LES SAINTS DE L'ISLAM

toi, ô sidi, et je puis affirmer qu'on n'en trouverait


pas de meilleurs dans toute la forêt des Bni- Salah ! »
-- « Certes, il faut que les Bni - Mezr'enna
aient été
frappés d'aveuglement pour passer indifférents de
vant de pareils glands ! » ajouta le Mr'arbi.
« C'est trop beau , en effet, pour ces fils de chiens,
qui préfèrent se bourrer de fèves jusqu'au cou, con
tinua le Salhi en s'exaspérant visiblement. Que Dieu
me laisse affamé si je reviens parmi ces Juifs fils de
Juifs, grossiers qui semblent mépriser les plus suc
culentes bellouth qui aient jamais paru sur leur mar
ché ! »
- Par Dieu ! je ne puis que t'approuver, Ô ó homme ;
car ces fils du péché ne méritent certes pas que tu
marches pendant huit heures pour leur apporter des
fruits dignes de la bouche du Prophète, ― que le
salut soit sur lui et sur ses compagnons ! »
- « Que Dieu me punisse dans le tombeau si je
fais autrement que je viens de te le dire , reprit le Salhi,
qui marchait de plus en plus vers l'exaspération , dus
sé-je en être réduit à ne plus voir de ma vie un boudjhou
dans ma mkrouça (1 ) ! Par Dieu ! je le ferai ainsi que
je le dis . >>
――― « Cette détermination me démontre , ô Salhi,
que la dignité est avec toi, continua le Mr'arbi, et
pour t'en prouver ma satisfaction , ――――――- cette vertu est
si rare aujourd'hui chez les Arabes , - — je veux non
seulement t'acheter ton mzoued de bellouth au prix
que tu m'en demanderas, mais encore ... »
— « Par Dieu ! ò sidi, tu veux te moquer de moi, re
prit le Salhi partagé entre la crainte et l'espoir ; car
enfin tu ne me connais pas, et c'est la première fois
que je te vois dans ce pays maudit. »
(1) Loupe que font les Arabes sur le côté gauche de leur haïk
pour y renfermer leur argent.
VIII. LE DJENN DE TALA-YZID 85

―――― « Que Dieu m'empèche


de témoigner si ce que
je te dis n'est pas l'exacte vérité !... Je ne veux pas te
cacher combien m'ont intéressé ta précaire situation ,
et la calme résignation avec laquelle tu sais suppor
ter la mauvaise fortune . Aussi , dès l'abord , ai - je
songé à te tirer de là , et à te donner plus de richesses
que ton imagination n'a jamais pu en rêver. Mais ,
pour cela, tu auras à suivre mes conseils et mes ins
tructions . >>
―――――― « Parle, ô monseigneur, s'empressa de s'écrier
le Kabil en se levant précipitamment, et en fermant
son tsaïlous comme un homme tout disposé à renon
cer au commerce ; parle, commande avec la prunelle
de ton ceil seulement, et ce signe sera un ordre pour
moi ! Par Dieu, le Maître des mondes ! tu n'auras pas
un serviteur plus docile, plus soumis que moi ! Parle,
ô sultan magnifique ! ô le soutien du pauvre ! ô le su
blime ! ô l'élevé ! et aucune de tes paroles chéries ne
tombera en dehors de mon oreille ! »
- « C'est bien ! je vois que je ne m'étais pas trompé ,
reprit le Mr'arbi , et que tu n'es pas de ces niais qui
hésitent lorsqu'il s'agit de les faire maîtres d'un tré
sor . Par la vertu de Dieu ! je jure que tu trouveras le
profit dans la mission que je vais te confier ! ... Ecoute
moi ..... Tu es des Bni- Salah ?... »
«< En effet, je suis Salhi , répliqua le Kabil stupé
fait de la pénétration du Mr'arbi ; mais, ô monsei
gneur ! comment sais - tu ?... »
- << Je sais aussi qu'on te nomme Ameur- ou
Kaci , que tu n'as qu'une mouzouna dans ta mkrouça ,
que tu comptais sur les riala - draham que devait te
rapporter la vente de tes bellouth pour payer une dette
que tu as contractée envers le Saoudi Sâïd-ou - Sâïd ,
lequel t'en a déjà demandé le montant par trois fois ;
je sais que la misère te poursuit, que le malheur est
86 LES SAINTS DE L'ISLAM

entré chez toi, et que rien ne fait supposer que cette


situation puisse être modifiée dans un avenir pro
chain . »
- « Par la vérité de celui qui ne dort ni ne rêve !
s'écria le Salhi au comble de l'étonnement, tout ce
que tu me dis là, ô monseigneur, est de la dernière
exactitude . Je vois que tu n'ignores rien des choses
apparentes ou cachées . Parle donc, et je t'obéirai
comme le plus zélé de tes serviteurs zélés . »
« Tu es donc des Bni-Salah .... »
--
— « Qui, monseigneur, je te l'ai déjà dit, et tu as
probablement deviné aussi que j'appartiens à la frac
tion des Sâouda , » répondit Ameur - ou - Kaci .
- « Tu connais alors la fontaine de Tizza ? »
« Par Dieu ! les Sâouda se désaltèrent à ses eaux
limpides . >>

« Tu n'ignores pas , sans doute , que cette source
renferme d'immenses trésors ? » continua le magicien .
- < Mon grand père l'a dit à mon père et mon père
me l'a dit . D
- << Et moi la science me l'a affirmé ; mais cette ré
vélation serait absolument sans valeur si, par mes en
chantements, je n'étais parvenu à connaître le nom du
génie à qui est confiée la garde de ces trésors, et le
moyen de le soumetre à ma puissance. Ecoute donc,
ô Salhi , et que mes paroles te pénètrent comme le clou
chassé par le marteau pénètre le bois. >>
――― « J'écoute, ô monseigneur , » reprit le Kabil en
prêtant toute son attention.
-
— « Je t'ai déjà dit, ô Ameur, que j'ai tout pouvoir
sur le génie de la source, et, conséquemment, la dis
position, quand je le voudrai , des richesses sur les
quelles il veille ; seulement, cette puissance , je ne
puis l'exercer que par intermédiaire, et cet intermé
diaire doit indispensablement être un homme des
VIII. LE DJENN DE TALA - YZID 87

Bni- Salah , Je t'ai donc choisi pour être cet homme,


d'abord parce que ta situation m'a intéressé , puis
parce que tu es, j'en suis sûr , un maître du cœur ,
parce qu'enfin tu me parais digne à tous égards de
cette importante mission et des biens qu'elle te rap
portera infailliblement, in cha Allah ( 1 ) ! Cette affaire
ne présentera d'ailleurs aucun danger si tu suis exac
tement les instructions que je te donnerai . Je ne
mets d'autre condition à l'immense service que je te
rends que celle du partage des richesses dont tu de
viendras le possesseur . Consens-tu toujours , ô Ameur,
å me servir ? »
-
<< Certes , j'y consens, ô monseigneur ! et j'ac
cepte avec reconnaissance tes généreuses conditions !
Je suis trop las de ma position pour hésiter un seul
instant. Parle, ô monseigneur, et par le Dieu unique !
je jure de suivre fidèlement toutes tes instructions . »
- « C'est bien écoute - moi donc attentivement,
dit le magicien au Salhi en tirant de sa guelmouna (2)
un petit pain et un concombre . Tu vas prendre cette
khebiza (petit pain) et cette khiara (concombre) , et tu
te rendras de suite à la source de Tizza . Je te recom
mande surtout de ne point toucher en route à ces ali
ments ; car le pain renferme un narcotique puissant
destiné à endormir le génie de la fontaine . Si tu ou -
bliais cette recommandation , tu aurais certainement
à t'en repentir. Ce pain et ce concombre sont l'imara (3)
qui doit te faire reconnaître par le génie, et lui donner
la preuve de la puissance que je te délégue . Lorsque
tu seras arrivé à la source, tu crieras par trois fois :

• (1) S'il plaît à Dieu !


(2) Capuchon du bernous .
(3) L'imara est une preuve , un signe de reconnaissance con
venu.
88 LES SAINTS DE L'ISLAM

« Ia Yzid !» - - c'est le nom du génie . 7 Au troisième


appel, une voix pareille à une détonation souterraine
te demandera de l'intérieur du rocher : « Quach el
imara » (quel est le signe ?) Tu répondras sans hési
ter : « Khebiza oua khiara » (un petit pain et un con
combre) . Le rocher s'entr'ouvrira avec fracas , et le
génie de la source en sortira. Bien que ce djenn soit
affreusement laid , aie bien soin de ne pas témoigner
de frayeur à son apparition ; car , je te le répète, tu n'as
rien à redouter. Tu lui présenteras l'imara, qu'il s'em
pressera de dévorer : un sommeil de plomb s'emparera
aussitôt de lui , et te laissera tout le temps de pénétrer
à ton aise dans le trésor que garde ce génie depuis
près de quatre mille ans . Tu trouveras broutant au
tour de la source trente mulets tout harnachés, qui te
serviront au transport des richesses que tant de siè
cles ont accumulées dans ce rocher. Tu dirigeras
quinze de ces bêtes de somme sur ton habitation des
Saouda ; j'attendrai les quinze autres dans l'ouad Er
Roumman (1 ) , où je serai ce soir à l'heure de l'eu
cha (2). Surtout, n'oublie pas ce détail ; car, en quel
que lieu que tu sois, tu paierais de ta vie ton ingrate
infidélité . ‫ע‬
- « Par Sidi Abd- el- Kader - el- Djilani ! je ferai comme
tu me l'as ordonné et comme je te l'ai promis, » répon
dit le Salhi , qui commençait pourtant à ètre un peu
ébranlé .
Le Mr'arbi remit au Salhi le pain et le concombre .
Ameur s'apprêtait à reprendre la route des Bni- Salah,
lorsque le magicien lui glissa un solthani (3) d'or dans
la main en lui disant : « Voici le prix de ton mzoued

(1 ) Rivière, qui plus tard , prit le nom de Sidi -Ahmed -el- Kbir.
(2) Une heure après le coucher du soleil.
(3) La valeur du solthani était de 9 francs environ.
VIII. LE DJENN DE TALA-YZID 89

de bellouth; songe que, cette nuit, tu seras plus riche


que le sultan de Baghdad. »
On devine sans peine l'effet que dut produire ce
solthani sur l'esprit du Salhi , qui , bien certainement,
n'avait jamais vu d'or que dans ses rêves ; de même
que l'acier arrache l'éclair au silex , pareillement la
vue de cet or alluma dans les yeux du Kabil une lueur
chargée d'une forte dose de cupidité . Il était dès lors
tout au magicien .
Après avoir soigneusement serré son solthani dans
sa mkrouça, et renfermé le petit pain et le concombre
dans sa guelmouna, Ameur-ou - Kaci reçut du Maro
kain ses dernières instructions et ses souhaits de réus
site, et reprit le chemin de sa tribu .
Or, au temps des Roum comme aujourd'hui , on
comptait entre la ville des Bni-Mezr'enna et la source
de Tizza onze ou douze farsekh (1) environ , ce qui
faisait, pour un Kabil, quelque chose comme huit ou
neuf heures de marche ; le Salhi pouvait donc facile
ment arriver à destination pour le moment convenu .
C'était vraiment merveilleux que la façon dont il
escaladait les pentes du Sahel ; Ameur-ou - Kaci avait
bien réellement alors toutes les allures d'un homme
qui marche à la fortune . Soit qu'il fût pressé d'arriver ,
soit que ses préoccupations l'empêchassent de voir en
dehors de lui , le fait est qu'il ne répondait à aucun
des es-selam âlikoum ! » que lui adressaient les
gens de sa connaissance qui le croisaient en chemin .
Il était évident que l'objet de sa mission l'absorbait
énormément : ce n'était pas, en effet, une petite affaire
que d'aller affronter un génie , et déranger de son ro
cher une créature malfaisante qui avait là quatre
mille ans de résidence . Sans doute, le Salhi avait

(1) Le farsekh (parasange) était de 5 kilomètres environ.


90 LES SAINTS DE L'ISLAM

pleine confiance en son magicien , surtout depuis que


ce dernier lui avait si généreusement mis un solthani
dans la main ; mais il est bien permis, néanmoins,
de montrer quelque émotion lorsqu'on va s'attaquer
à un être surnaturel .
Les passants remarquèrent aussi que le Salhi par
lait seul tout en marchant ; il répétait, sans doute, la
formule de l'évocation pour ne pas l'oublier ; car tout
était là .
A hauteur d'un bois de palmiers voisin du point où ,
quelques siècles plus tard , devait s'élever Douéra, le
Salhi , malgré son agitation , se rappela pourtant qu'il
ne s'était rien mis sous la dent depuis la veille au
soir. Or, il n'était pas loin de la prière du dhohor (1);
il songea donc à s'arrêter quelques instants à l'ombre
des palmiers pour donner satisfaction aux exigences,
criantes de son estomac . Justement, une jolie source
bavardait dans la verdure d'où , comme ces djennïat
(fées ) qui, au temps d'el-djahiliia (2), attiraient les
voyageurs par leur chant ; elle semblait convier le
Salhi à venir se désaltérer à ses eaux . Le Kabil se
laissa donc entrainer; seulement, nous devons dire
que le caquetage de la source et le charme du lieu ne
furent pour rien absolument dans la détermination
d'Ameur- ou-Kaci .
Le Salhi s'assit à l'ombre des palmiers , et il se dis
posa à mettre son couvert, c'est-à- dire à extraire ses
provisions de bouche de son garde -manger, et à les
étaler sur le pan de son bernous, qui remplissait ha
bituellement le double office de table et de nappe .
Mais , ô déception cruelle le Kabil reconnaît avec

(1) Une heure après midi , du plutôt le milieu du jour.


(2) Le temps de l'idolâtrie : c'est ainsi que les Arabes désignent
le temps qui a précédé la prédication du Koran ..
VIII. LE DJENN DE TALA -YZID 91

stupeur que sa guelmouna ne renfermait absolument


que le petit pain et le concombre destinés au génie de
la source de Tizza. L'infortuné Ameur avait totale
ment oublié , en remettant son mzoued au Mr'arbi ,
d'en tirer la ration de glands qu'il prélevait ordinaire
ment pour ses besoins particuliers ; de sorte que le
malheureux , qui avait encore au moins cinq heures
de marche à faire pour arriver à la source de Tizza ,
était menacé de mourir de fain avant de toucher au
but .
Les gens qui se flattent de connaître les Kabils vont
crier à l'invraisemblance : un Kabil , nous diront-ils,
ne saurait mourir de faim , attendu que, pour ces mon
tagnards , toute herbe , toute racine , toute plante est
comestible . Nous ne voulons pas le nier ; mais nous
maintenons néanmoins l'opinion que nous avons avan
cée, et nous dirons , pour l'appuyer , que les Kabils ,
du temps des Roum, étaient bien plus difficiles que
ceux d'aujourd'hui en matière d'alimentation . Nous
voulons d'ailleurs aller au-devant de toutes les objec
tions : on nous dira encore que le Salhi n'était pas si
loin du pays des Bni - Khelil , et qu'il pouvait fort bien
pousser jusqu'aux tentes de cette tribu pour y récla
mer de ce qui appartient à Dieu.
D'abord, les Bni- Salah ont toujours été un peu en
délicatesse avec les gens de la plaine ; ensuite - on
ne l'a pas oublié - le Salhi Ameur avait un solthani
d'or dans sa mkrouça , et ce n'est pas avec une pa
reille fortune qu'il eût voulu s'aventurer sous la tente
d'un Khelili . La réputation de ces gens de la plaine
s'est beaucoup améliorée ; mais, au temps des Roum,
il faut bien le dire , ils ne passaient pas , généralement ,
pour professer un très profond respect à l'endroit du
bien d'autrui . N'eût été cette considération , qui avait ,'
on l'avouera, une certaine valeur, le Salhi n'eût pas
92 LES SAINTS DE L'ISLAM

songé davantage à leur demander le repas de l'hospi


talité ; car il savait de reste que l'Arabe ne donne qu'à
celui qui peut rendre, et que les Bni- Khelil particuliè
rement répétaient souvent cette formule qui s'éloigne
si sensiblement de celle du généreux : « Rien pour
rien . Les Bni- Khelil n'ignoraient pas non plus, et
ils y trouvaient une sorte de justification de leur la
drerie, que, si Dieu a dit dans la sourate XVII du
Livre « Ne lie pas ta main à ton cou , » il y a ajouté
ce tempérament : « Et ne l'ouvre pas non plus entiè
rement de peur que tu ne deviennes pauvre . » Le Salhi
- et nous insistons sur ce point- était donc sérieu
sement menacé de mourir d'inanition , ou tout au
moins de manquer des forces nécessaires pour arri
ver à Tizza, et il tenait infiniment, on le conçoit, à ne
pas faire attendre le magicien .
La situation du Kabil était pleine de perplexité .
Comment faire ? Il y avait bien là le petit pain et le
concombre du Mr'arbi ; mais il n'y fallait pas songer ;
ces aliments étaient destinés au djenn de la source ;
c'était, de plus , l'imara qui devait donner à Ameur
toute puissance sur le gardien des trésors de Tizza .
Et puis le Salhi se rappelait que le Mr'arbi avait dit
que ce pain renfermait un narcotique très énergique
qui devait plonger le génie dans un profond sommeil .
<< Il ne faut donc pas penser à mordre dans ce pain,
se disait le Salhi . Par Dieu ! c'est grand dommage, »
ajoutait-il mentalement en tournant la khebiza entre
ses mains . Et il pesait ce pain, le soupesait, le flai
rait, le couvait des yeux et du nez ; il en aspirait vo
luptueusement l'appétissant arome . Il est vrai que sa
croûte avait la nuance paille des joues des houris , et
les grains d'anis dont elle était piquetée semblaient les
chamat (1 ) qui allument le visage de ces filles du para
(1) Grains de beauté,
VIII. LE DJENN DE TALA - YZID 93

dis. Pour expliquer cette violence des désirs du Salhi,


nous dirons qu'il ne mangeait guère de pain à discré
tion que le jour de l'ouâda du saint patron de sa frac
tion de tribu , c'est - à - dire une fois par an.
Les eaux de la source semblaient rire de la situation
critique du Salhi , et se moquerde sa timidité à l'endroit.
du petit pain et du concombre. « Peut-être ce narcoti
que dont m'a parlé le Marokain n'a-t-il d'action que sur
les djenoun , se disait Ameur ; il se pourrait bien aussi
que le magicien , en insistant sur les propriétés sopo
rifiques de ces aliments, n'eût eu d'autre but que
celui de m'empêcher d'y goûter. Ces sorciers sont si
rusés ! » Telles étaient les hypothèses que suggéraient
au Kabil Ameur son estomac vide et sa gourmandise ,
symptômes fâcheux qui annonçaient que sa chute
était prochaine .
Le Salhi se mit, en effet, à recommencer ses cajo
leries envers le délicieux petit pain , qu'il continuait de
dévorer des yeux ; la source redoublait en mème
temps ses ricanements : elle le faisait avec une telle
intensité, et ses éclats de rire paraissaient tant appar
tenir à des voix humaines , que le Kabil se retourna
pour s'assurer si réellement il était bien seul . Néan
moins, la solution se faisait toujours attendre, et il
devenait urgent que le Salhi se décidât à prendre un
parti . Il y avait évidemment lutte dans son esprit ; il
aurait voulu présenter intacte son imara au génie,
et, d'un autre côté, il brûlait d'envie de mordre au
petit pain . Il aurait fallu trouver un moyen terme
qui satisfit le plus possible à cette combinaison .
Après avoir réfléchi pendant quelques instants,
Ameur crut avoir mis la main sur la solution . « Par
Dieu ! s'écria - t- il , j'avais bien tort de me creuser le cer
veau; il n'est rien de si simple que de contenter mon es
tomac sans faire trop de tort au génie : le pain est rond,
94 LES SAINTS DE L'ISLAM

j'en mangerai les bords jusqu'à une distance raison


nable de la circonférence, en observant toutefois de
lui laisser sa forme, et ce sera bien le diable si le gé
nie, qui ne doit avoir qu'une bien faible idée de l'as
pect que doit présenter, de nos jours, un pain auquel
on n'a pas touché, puisque ce fils d'Iblis n'est pas
sorti de son rocher depuis près de quatre mille ans ;
je manquerais complétement de chance, dis-je, si ce
djenn grossier s'apercevait que j'ai mordu à son pain .
J'en ferai autant du concombre , genre d'aliment qui
doit lui être aussi peu familier que le pain . »
Et l'ingénieux et indélicat Salhi n'hésita plus , et
mordit à belles dents dans le gâteau , tout en cher
chant à lui conserver sa forme primitive ; il grignota
le concombre avec les mêmes précautions . Ameur
ou-Kaci approchait avec une effrayante rapidité du
centre de la khebiza et de l'axe de la khiara, et il était
bien loin encore d'être rassasié . Cependant, il sentait
qu'il était temps de s'arrêter s'il voulait avoir quel
que chose à offrir au djenn . Il acheva donc tant bien
que mal de parer les bords dentelés du pain , en fai
sant tomber les saillants accusateurs de son larcin ;
le concombre reçut, à son tour, la perfection de formes
qu'affecte généralement cette élégante cucurbitacée.
Il est clair qu'aux yeux d'un connaisseur, il eût été
difficile de dissimuler la fraude ; mais, nous l'avons
dit, le Salhi comptait sur l'ignorance du génie en ma
tière d'aliments terrestres, et c'est précisément ce qui
l'avait déterminé à la perpétration de son indélica
tesse.
Quant aux effets narcotiques dont lui avait parlé le
magicien, il n'en était pas question . L'influence de
l'agent soporifique ne devait donc, évidemment,
s'exercer que sur le djenn de la source . Et le Salhi
fut enchanté de cette découverte .
VIII. LE DJENN DE TALA-YZID 95

Après avoir replacé les restes de l'imara dans son


capuchon, et bu dans le creux de ses mains une forte
lampée d'eau, Ameur -ou - Kaci se remit en route, et
hâta le pas pour regagner le temps qu'il avait consa
cré à son déjeuner.
Pourtant, nous devons le dire, sa conscience parais .
sait plus chargée que son estomac, et il perdait de
son assurance à mesure qu'il approchait du but . Déjà
les montagnes se développaient devant lui dans leur
robe d'azur ; elles semblaient la bordure plus foncée
de la voûte qui coiffe notre globe . Grâce à la limpi
dité de l'air , le Salhi pouvait déjà déchiffrer au flanc
de son pays les rivières, les ravins, les dépressions,
les crevasses, tous ces mystérieux hieroglyphes que
les eaux ont burinés sur ce grand livre qu'on appelle
la Terre.
Ameur- ou-Kaci , avec sa vue perçante, découvrait
très bien , à droite du mamelon de Kerrouchet-el
Firan, et au-dessus du contre- fort de Djama-ed-Draȧ,
les hauteurs rocheuses d'où s'échappent les eaux de
la source de Tizza.
L'incertitude du résultat de l'opération qu'il allait
tenter, et de l'accueil que lui ferait le génie s'il s'aper
cevait que sa portion avait été rognée ; d'un autre
côté, la perspective du changement qu'allaient appor
ter, dans sa situation financière les richesses immen
ses dont il se flattait de devenir l'heureux possesseur,
tout cela ne laissait pas que de produire chez le Kabil
une certaine émotion à laquelle , d'ailleurs, il ne cher
chait pas à se soustraire . Il supputait, tout en mar
chant, les améliorations que la fortune allait intro
duire dans son existence : d'abord , il se promettait de
manger du pain tous les jours ; ensuite, il comptait
faire bâtir une maison en vraie maçonnerie avec un
toit recouvert en tuiles, luxe inconnu jusqu'alors
96 LES SAINTS DE L'ISLAM

dans les Bni - Salah ; il projetait aussi de renouveler


son bernous, vètement commencé par son grand
père, et qui, aujourd'hui , ne remplissait plus que très
imparfaitement sa principale fonction , celle de couvrir
son propriétaire ; puis , l'ambition lui grimpant à la
tête , il cherchait le moyen de monter rapidement aux
fonctions publiques ; tranchons le mot, il convoitait
le chikhat de sa ferka (fraction de tribu) . La place
n'était pas vacante ; mais, en ce temps - là, l'argent
était un levier puissamment commode pour soulever
et renverser les fonctionnaires qui n'en avaient pas .
Cet espoir d'arriver au pouvoir n'avait donc rien
d'exagéré . Une fois en possession de la fonction de
chikh, Ameur - ou - Kaci devenait dès lors un homme
considérable , et rien ne s'opposait plus à ce qu'il
achetât la perle de la fraction des Tazerdjount, la
belle Nila, qu'il s'était promis d'aimer si, un jour, il
arrivait à posséder un champ et une paire de bœufs ;
car le Salhi savait déjà , - bien que Toussenel ne l'eût
dit que beaucoup plus tard, - que l'amour est une
passion de luxe, et que les pauvres n'ont pas plus
le moyen d'aimer que de manger des truffes à tous
les repas .
Tout en faisant ses petits projets, le Salhi arriva
sans y penser sur les bords de l'ouad Er-Roumman (1) ;
il était à peu près l'heure de la prière du moghreb (2) ;
Ameur franchit aussitôt cet ouad, lequel , à cette
époque, n'était qu'un ravin rugueux , puisque Sidi
Ahmed -el-Kbir n'y avait pas encore amené l'eau, et
il escalada les pentes des Bni - Chebla par lesquelles
il devait arriver à la source de Tizza .

(1) Nous avons dit plus haut que c'était le nom que portait
l'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir dans l'antiquité .
(2) Heure du coucher du soleil.
VIII. LE DJENN DE TALA - YZID 97

Nous ne cacherons pas à ceux que cela peut inté


resser que, plus Ameur approchait du but, plus son
cœur heurtait fortement aux parois de sa poitrine .
Etait-ce l'effet de l'émotion ou celui de l'ascension ?...
La postérité court grand risque de l'ignorer à tout
jamais.
Quelques instants avant la prière de l'eucha (1 ) , le
Salhi arrivait à la fontaine de Tizza . La nuit était
close ; mais jamais la voûte du ciel, percée en écu
moire, n'avait laissé passer par les trous du crible
sublime autant de ces splendides clartés qui sont les
reflets du trône de la majesté divine ; c'était une de
ces nuits d'été doucement éclairées par des myriades
de diamants immergés dans l'azur ; c'était presque le
jour, mais un jour de velours et sans les éblouissants
et énervants rayons d'un soleil de feu ; nuit calme
particulièrement propice à l'audition des musiques de
la nature : au loin, les sifflements des torrents courant
dans les rochers, et les mugissements des cascades
glissant le long des flancs décharnés des montagnes ;
plus près , les bruissements amenés par le souffle de
l'air dans le feuillage des chênes et dans les branches
des cèdres ; puis les voix , les cris , les râles, les bruits
des nocturnes volant à leurs sombres amours , ou
cherchant leurs proies parmi les diurnes endormis .
La fontaine de Tizza versait avec une mélancolique
monotonie ses eaux sur ses eaux : pailletée de mil
liers d'étoiles qui s'y miraient, sa nappe de cristal
reppelait cette aigrette semée de pierres précieuses
qui éclaire le front pâle des sultanes . Le rocher, vêtu
de lierre et de plantes aromatiques, tachait le ciel de
sa masse roussâtre sombre comme un nuage renfer
mant la foudre . Trente mulets , noirs comme Ifrit, paîs

(1) Une heure et demie après le coucher du soleil.


98 LES SAINTS DE L'ISLAM

saient l'air, sans doute, autour de la source ; car ils


broutaient dans le vide : c'étaient ceux qu'avait pro
mis le magicien au Salhi pour le transport du trésor
de la fontaine. Ces animaux, obéissant probablement
au signal d'un esprit invisible, vinrent se former en
deux groupes de chaque côté de la source .
Le Salhi, nous le répétons , avait considérablement
perdu de son assurance depuis qu'il touchait au but ;
les paroles du magicien lui revenaient obstinément
à l'esprit : « Tu n'as rien à redouter si tu suis exacte
ment mes instructions . « Or, ces instructions , il ne les
avait pas oubliées , et il se proposait bien de les suivre
à la lettre jusqu'au bout ; seulement, la question du
pain et du concombre entamės ne laissait pas que de
le tracasser sérieusement . Mais la soif des richesses
faisant taire ses appréhensions , il s'apprêta à évo
quer le génie de la source .
Il tira préalablement de sa guelmouna le petit pain
et le concombre ; ces aliments - il n'y avait pas à se
le dissimuler - avaient sensiblement diminué de vo
lume . Le Salhi remarqua avec stupeur qu'il s'était
laissé entraîner plus loin qu'il ne l'eût désiré dans
l'infidélité qu'il se reprochait ; mais le mal était
fait, et il était sans remède . Quant à la forme des
objets composant l'imara, il n'y avait trop rien à dire ;
le frottement dans le capuchon , pendant la marche,
en avait arrondi la dentelure, et il eût fallu une grande
habitude du maniement de ces comestibles pour s'a
percevoir, pendant la nuit surtout, qu'ils avaient été
quelque peu modifiés . Et Ameur - ou-Kaci en fut tran
quillisé.
Ayant ramassé tout ce qu'il avait d'énergie et de cou
rage, il cria : « Ia Yzid ! » L'écho , bondissant de piton
en piton, répondit seul à cette évocation ; cependant
le Salhi sentit sous ses pieds une sorte d'ébranlement
VIII. LE DJENN DE TALA-YZİD €99

du sol, en même temps qu'il entendit un craquement


souterrain pareil à celui que produirait la détente des
muscles d'un géant qui s'étire en sortant d'un pro
fond sommeil . A la deuxième évocation , les mêmes
phénomènes se renouvelèrent, mais avec plus d'in
tensité, et le rocher reçut une secousse qui disloqua
sensiblement ses assises . L'eau s'échappa aussitôt
par les nouvelles fissures que venait de déterminer
cette commotion.
Une sueur froide perlait au front du Salhi ; la peur
lui avait fait monter le cœur à la gorge, et il étouffait.
Il songea bien à dire le Bism Allah ( 1) pour éloigner
l'esprit du mal ; mais il comprit que Dieu n'avait rien
à voir dans cette affaire, et que le genre d'opération
auquel il se livrait était d'un ressort plus diabolique
que divin ; aussi n'en fit-il rien . Après s'être un peu
rasséréné, et avoir remis son cœur à sa place en trem
pant ses lèvres dans les eaux de la source, Ameur- ou
Kaci lança sa troisième évocation . Soudain , une voix
qui n'avait rien des notes de la voix humaine roula sour
dement dans les entrailles de la terre : c'était comme
le grondement d'une tempête souterraine hurlant dans
des tubes métalliques ; néanmoins , les articulations
en étaient nettes et distinctes, et le Salhi comprit par
faitement que la question du génie était celle - ci :
« Quach el-imara (quel est le signe ?) » Tout se pas
sait donc absolument comme l'avait prédit le magi
cien ; dès lors, il était hors de doute que le Mr'arbi
avait tout pouvoir sur le djenn .
Le moment suprême était arrivé. Ameur sentait que

(1 ) Commencement de l'invocation « Bism Allah er-Rahman


er-Rahim, » (Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux !)
que doivent réciter les Musulmans avant de commencer toute
action de la vie, même la plus insignifiante . Cette prière possède
aussi la vertu de chasser les démons.
10
100 LES SAINTS DE L'ISLAM

la fortune était là, et avec elle le bien-être, les hon .


neurs et le bonheur, ou, tout au moins , la satisfaction
de tous ses goûts, de tous ses désirs , de tous ses ca
prices des viandes succulentes au lieu des glands
et des figues qui composaient exclusivement sa nour
riture ; des bernous de fine laine remplaceraient
ses bernous élimés et frangés par un trop long
usage ; il se promettait, lui qui, par un excès de
misère, n'avait pu trouver où placer son cœur et
sa main, il se promettait, disons - nous, de se donner
le luxe de quatre femmes, ce qui est le complet ma
trimonial légal ; peut- être même le dépasserait-il,
suivant en cela l'exemple du Prophète Mohammed -
que la bénédiction et le salut soient sur lui ! — qui
avait, sans le moindre scrupule , transgressé cette
loi dont il était l'auteur en portant à quinze l'effec
tif de ses épouses légitimes . Enfin, le Salhi faisait
mentalement mille projets plus ou moins extrava
gants ; malheureusement, leur but était exclusive
ment la satisfaction des intérêts charnels .
Toutes ces pensées lui avaient traversé l'esprit en
bien moins de temps, naturellement, que nous avons
mis à les dire : c'était comme une sorte de panorama
chargé de sensualités qui se déroulait rapide sous le
feu de ses passions avortées on non satisfaites . Trois
mots encore, et ses rêves devenaient des réalités .
Nous avons laissé le Salhi sur ce point d'interro
gation du djenn : « Quel est le signe ? » pour donner
une idée de la nature des pensées qui l'assaillaient
à cette heure solennelle . La cupidité l'emportant défi
nitivement sur la crainte, il répondit : « Khebiza oua
khiara ! » (un petit pain et un concombre !)
Aussitôt la terre trembla et parut chanceler comme
un homme ivre ; la roche se disloqua par l'effet d'une
épouvantable trépidation intérieure ; les eaux de la
VIII. -- LE DJENN DE TALA - YZID 101

source, éperdues et folles, s'enfuirent à tort et à tra


vers dans des directions bizarres ; les schistes com
posant la roche glissèrent les uns sur les autres comme
les tiroirs d'un meuble, et se séparèrent à droite et
à gauche en formant une ouverture qui , d'abord,
n'était figurée que par une ligne de feu , pareille à celle
que laisse échapper la lumière à travers des ais dis
joints, et qui alla s'élargissant de toute l'étendue du
rocher. Cette ouverture , à mesure qu'elle se déve
loppait, livrait passage à une clarté intense, plutôt
phosphorescente que métallique . Le Salhi reconnut,
non sans un certain effroi, que cette lueur étrange
affectait une forme humaine, mais d'un modèle extra
ordinairement exagéré . Au bout de quelques instants,
le Kabil était fixé ce personnage lumineux était
bien décidément le génie de la source . Cette particu
larité de la nature du djenn , qui , d'après le magicien ,
devait être un nègre, déroutait un peu le Salhi ; mais
il se fit ce raisonnement qui prouvait que la frayeur
ne lui ôtait cependant pas tout son bon sens . Il expli
quait, par le proverbe suivant, qui avait cours à cette
époque, la différence entre la réalité et le programme
magique : « De l'argent et de la résine il reste toujours
quelque chose aux doigts de ceux qui les manient. >>
-
« De même, se disait - il , qu'il reste toujours aux
mains des mekkacin ( 1 ) quelque chose de l'argent
qu'ils perçoivent pour le Baïlek, de même ce djenn a
dú s'argenter par suite d'un contact prolongé avec le
trésor dont la garde lui a été confiée . »
Quand l'ouverture fut assez large pour lui livrer
passage, le djenn sortit du rocher, et se dirigea sans
trop tâtonner vers le Salhi , bien que celui-ci eût cher
ché à se dissimuler derrière un pan de rocher dès

(1) Collecteurs d'impôts et des droits sur les marchés .


102 LES SAINTS DE L'ISLAM

qu'il avait vu le génie se mettre en mouvement . Chose


étrange le djenn s'était éteint sous l'influence de
l'atmosphère terrestre, et le Salhi reconnut avec une
certaine satisfaction que l'opinion qu'il avait émise
au sujet de l'éclat du génie était parfaitement admis
sible. Dépouillé de son rayonnement, le génie n'était
plus que l'affreux nègre que lui avait dépeint le ma
gicien marokain.
Bien qu'il fut d'une espèce supérieure à celle de
l'homme, il était pourtant bien difficile de trouver un
être créé plus remarquablement laid et plus difforme
que ce djenn aussi large que haut ; une chevelure
pareille à une forêt où aurait passé l'incendie ; des
cavités oculaires remplies par des charbons incan
descents ; une bouche armée de deux rangées de lar
ges et longues dents courant d'une oreille à l'autre ;
des bras trapus comme le tronc d'un chêne plusieurs
fois séculaire , et terminés par des mains pareilles
à des gueçâat (1 ) ; tout cela n'avait rien de particu
lièrement rassurant pour le Salhi ; aussi ne saurait
on lui faire un crime d'avoir cherché à se cacher lors
de la mise en mouvement de ce monstre .
Une chose qui émerveilla Ameur, bien qu'il eût eu à
peine le temps de l'examiner, ce fut l'aspect que pré
senta l'intérieur du rocher quand le djenn en eut dés
obstrué l'entrée pour aller à lui . Toutes les richesses
de la terre paraissaient avoir été enfouies dans cet
antre depuis le commencement du monde ; ce djenn
était évidemment le trésorier du Dieu unique. C'était
là, bien sûr, pensa le Kabil, que la divinité versait
l'impôt religieux qu'on perçoit en son nom sur la terre.
Des monceaux d'or et d'argent monnayés, depuis le
dinar jusqu'au douro bou - medfâ, noyaient des amas

(1) Larges plats creusés dans une rondelle d'arbre.


VIII. - LE DJENN DE TALA- YZID 103

prodigieux de toutes les pierres précieuses, lesquelles,


en jouant avec leurs feux , donnaient à la source les
éclatantes clartés d'une fournaise : les diamants blancs
de neige brillaient comme des étoiles sur l'azur des
saphirs ; la verte émeraude jetait des éclairs de jalou
sie à la chrysolithe, qui les renvoyait à la tourmaline
parce qu'elle emprunte leur couleur ; le rouge rubis
allumait effrontément le teint laiteux de l'opale ; l'a
méthyste et l'hyacinthe s'étaient unies au grenat pour
éclairer la jaune topaze, et la perle , en butte aux sé
ductions de ses lumineux amants , s'irisait et tres
saillait de pudeur sous leurs ardentes œillades . C'é
tait un spectacle merveilleusement splendide, et bien
capable de donner des éblouissements à un Kabil ;
aussi le Salhi , pris d'un accès d'impatiente cupidité ,
eut-il un instant la velléité de se précipiter sur ces
trésors, et de fourrer quelques poignées de valeurs
monnayées dans son capuchon ; mais il y avait en
core une formalité à remplir, et c'était dans son ac
complissement que, peut- être, il allait trouver la
pierre d'achoppement. En effet, si le grossier djenn
s'apercevait de l'entamure faite à l'imara , tout pou
vait être perdu . C'est un peu dans cette pensée que le
rusé Kabil était allé se blottir dans un coin inacces
sible aux rayons projetés par les pierres précieuses
en dehors de la source ; il comptait, enfin, sur l'obs
curité pour dissimuler la preuve de son larcin .
Bien que le Mr'arbi eut particulièrement recom
mandé au Kabil Ameur- ou- Kaci de remettre sans hé
siter l'imara au djenn de la source, le Salhi , qui se
sentait coupable, ne put cependant se défendre d'un
certain tremblement nerveux en lui présentant le pe
tit pain et le concombre . Le génie s'empara brusque
ment de ces aliments, et les porta à sa bouche avec
une gloutonnerie parfaitement pardonnable chez un
10 .
104 LES SAINTS DE L'ISLAM

djenn qui n'avait pas mangé depuis quatre mille ans ;


mais, à peine avait- il fait la première entaille dans
le petit pain et le concombre, qu'il les jeta violem
ment à terre, en accompagnant cette action d'une
épouvantable grimace exprimant tout à la fois le mé
pris et le dégoût . Ces aliments infectaient évidem
ment le mortel, et, spécialement, cette odeur particu
lière aux Kabils de ce temps , et dont ceux de nos
jours n'ont pu parvenir encore à se défaire entière
ment . Le charme avait alors perdu de sa vertu effi
cace, et l'affaire était tout à fait manquée . Furieux
d'avoir été dérangé pour rien, exaspéré qu'un simple
mortel eût eu la témérité de lui présenter une imara
altérée , le génie, qui , en résumé, n'était pas fâché,
en sa qualité de descendant d'Iblis , de trouver l'oc
casion de rosser un représentant de l'espèce si infé
rieure des enfants d'Adam, le djenn, disons - nous ,
tomba à bras raccourci sur l'infortuné Salhi , et le
laissa pour mort sur la place .
Le lendemain, au fedjeur (point du jour) , deux Ka
bils des Sâouda qui se rendaient au marché de l'Ar
baa heurtérent du pied , près de la fontaine de Tizza ,
le corps d'un homme qui, les vêtements en désordre
et tachés de sang, paraissait avoir cessé de vivre :
ils reconnurent avec effroi que le mortel ainsi mal
traité était leur voisin, le Sâoudi Ameur - ou - Kaci . Ils
remarquèrent auprès de lui un petit pain et un con
combre entamés par des mâchoires qui ne parais
saient pas appartenir à l'espèce humaine. Les deux
Saouda s'apprêtaient à enlever l'infortuné Salhi pour
le transporter dans sa demeure, lorsqu'ils s'aperçu
rent qu'il n'était qu'évanoui . Deux ou trois aspersions
d'eau puisée dans leurs mains à la fontaine de Tizza
le rappelaient tout-à-fait à la vie ; mais lorsqu'ils vou
lurent lui demander des renseignements sur l'attentat
VIII. LE DJENN DE TALA -YZID 105

dont il paraissait avoir été victime, il ne leur répondit


que par des paroles incohérentes, parmi lesquelles re
venait sans cesse le nom d'Yzid , nom qu'il répétait
avec effroi en montrant la fontaine de Tizza . Le mal
heureux -- il n'y avait pas à en douter — avait
perdu la raison . On ne put jamais tirer rien autre
chose de l'infortuné Salhi qui , jusqu'à sa mort , erra
dans les tribus voisines des Bni - Salah en répétant à
chaque instant : « Ia Yzid ! Ia Yzid ! »
Quant à la fontaine de Tizza, tout y avait repris sa
place, et rien, si ce n'est une désagrégation très sen
sible des schistes composant le rocher, ne rappelait
l'événement extraordinaire dont elle avait été le
théâtre .
Les Bni - Salah attribuèrent à un tremblement de
terre cette dislocation qu'on y remarque encore au
jourd'hui, et cette opinion prit une consistance d'autant
plus intense, que plusieurs de ces Kabils prétendaient
en avoir ressenti les secousses dans la terrible nuit
qui fut si fatale au Salhi Ameur - ou - Kaci .
Depuis cet événement, et pour rappeler l'évocation
que ne cessait de répéter le malheureux Ameur - ou
Kaci, la source de Tizza ne fut plus désignée que par
le nom de Tala- Yzid, la fontaine d'Yzid .

scooa
IX

Sidi Ahmed-ou-Ahmed.

On remarque, à quelques pas du village de Tizza,


une construction isolée qu'ombrage de ses vigou
reuses branches un noyer gigantesque c'est le
sthah (1) sous lequel repose la dépouille mortelle de
Sidi Ahmed -ou(2)-Ahmed , marabout vénéré qui, il y
a longtemps de cela, avait quitté le R'arb , le pays de
l'Islam par excellence , pour venir catéchiser les Bni
Salah, et les remettre dans la voie du Dieu unique ,
dont ils s'étaient sensiblement écartés .
Le saint homme était mort à la peine sans avoir
eu la satisfaction de pouvoir constater la moindre
amélioration dans la conduite religieuse de ces pé
cheurs endurcis . Ainsi , malgré les recommandations
les plus pressantes, les plus ressassées, Sidi Ahmed

(1 ) Dans les Kabilies, les chapelles funéraires dédiées aux ma


rabouts morts en odeur de sainteté, ou renfermant leur dépouille
mortelle sont généralement sans dôme : ce sont de simples
gourbis en maçonnerie grossière , couverts en dis . Dans les Bni
Salah, quelques-unes de ces chapelles ont une terrasse en pisé
qui les fait désigner sous la dénomination de sthah (terrasse).
(2) En langue kabile , ou signifie fils . Ahmed-ou-Ahmed se tra
duira donc par Ahmed fils d'Ahmed. Plusieurs saints marabouts,
bien que d'origine arabe, ont berbérisé leurs noms , ou plutòt
ce sont les Kabils eux-mêmes qui s'en sont chargés, dans le but
de faire acte de propriété sur leurs saints .
IX. SIDI AHMED -OU-AHMED 107

ou-Ahmed les avait toujours trouvés obstinément


réfractaires à la pratique des ablutions, bien que
pourtant elles fussent d'institution divine, et cette in
fraction se présentait avec un caractère de gravité
d'autant plus sérieux , que ce mépris des Bni - Salah
à l'endroit des prescriptions dictées par Dieu à son
Prophète , ― que la bénédiction et le salut soient sur
lui ! prouvait surabondamment qu'ils ne priaient
pas, puisque tout vrai Musulman doit faire précéder
de l'ablution chacune des cinq prières du jour.
Les Bni - Salah cherchaient , pour s'excuser, à insi
nuer que Sidi Ahmed-ou - Ahmed n'était pas non plus
première propreté , et qu'il ne prêchait pas pré
cisément d'exemple . C'était là une pitoyable raison ,
et qui montrait visiblement toute l'étendue de leur
irréligion ; car, enfin , Sidi Ahmed était un saint, et
les saints musulmans , qui ne sont envoyés sur cette.
terre que pour y accomplir une mission d'en- haut,
n'ont jamais été tenus - notez que les Bni - Salah
ne l'ignoraient pas de s'occuper de ces détails
terrestres qui sont d'obligation pour les simples mor
tels . Donc, leur excuse était sans valeur .
Quoiqu'il en soit, les Bni-Salah n'en firent pas
moins de somptueuses funérailles à Sidi Ahmed-ou
Ahmed, d'autant plus - ils n'osaient pas l'avouer
- qu'ils n'étaient point du tout fachés d'être débar
rassés d'un homme qui parvenait presque à les faire.
rougir sous leur crasse . Et puis il faut dire que, bien
qu'ils fussent de médiocres Croyants, les Bni- Salah
voulaient pourtant, dans le doute , se mettre en règle
avec l'inconnu , et s'assurer, à tout hasard, le passage
du Sirath (1) sans accident .

(1) Le Sirath est le pont miraculeux suspendu au-dessus de


l'Enfer, et sur lequel doivent passer tous les hommes au jour
108 LES SAINTS DE L'ISLAM

Quelques jours après, les Sâouda , fraction des Bni


Salah où l'esprit de Sidi Ahmed - ou-Ahmed se désha
billa de son corps , firent élever sur le tombeau du
saint une magnifique chapelle en pierres sèches que,
tous les ans, ils blanchissent pieusement à la chaux.
Nous ne savons pas si monseigneur Ahmed - ou
Ahmed avait le don des miracles ; en tout cas , il ne
paraît pas en avoir abusé : c'était un saint modeste,
se contentant de peu , et n'eût été sa manie de prêcher
la pratique des ablutions, les Bni-Salah l'eussent cer
tainement préféré à tout autre, attendu qu'il était
difficile d'avoir un saint à meilleur marché, et, chez
les Kabils , ce détail est considérablement apprécié .
Quant au noyer qui ombrage le tombeau de Sidi
Ahmed - ou-Ahmed, on le dit contemporain du saint :
ce serait ce vénéré marabout qui , la veille de sa mort,
aurait enterré une noix lui restant de son dernier
souper pendant la nuit du jour où le corps du saint
avait été rendu à la terre, cette noix serait devenue
l'arbre vigoureux qu'on remarque encore aujourd'hui .
Il n'y avait plus dès lors à en douter, Sidi Ahmed-ou
Ahmed était bien réellement un saint ; car le Dieu
unique - qu'il soit glorifié ! — ne se serait pas ma
nifesté ainsi pour le premier venu . Cette considéra
tion ne fut certainement pas étrangère à la détermi
nation que prirent presque spontanément les Sâouda
d'élever un sthah à cet ouali.

du jugement dernier. Ce pont est , suivant la tradition , aussi


étroit que le tranchant du sabre le mieux affilé,, aussi mince
qu'un cheveu. Les méchants tomberont dans l'abîme ; les bons
seuls parviendront à l'extrémité du pont, qui aboutit à l'entrée
du Paradis.
Sidi Ikhlef.

Si, des hauteurs de Tala- Yzid , on suit de l'œil le


cours de l'ouad Tizza qui , devenu l'ouad Er-Rabtha ,
se jette brusquement dans le nord-ouest, on découvre
inévitablement, sur la rive droite de ce torrent et à
mi-chemin de son parcours, une construction blanchie
à la chaux que recouvre un toit de tuiles roussâtres .
Des broussailles de fernan ( chènes-liéges) gesticu
lent d'une manière grotesque autour de l'édifice ,
comme si elles avaient pour mission de chercher à
dérider le sombre maître de cette demeure. Ce serait
peine perdue ; car, depuis bien longtemps , la bouche
de l'habitant de cette chaumière ne s'ouvre plus au
rire ; depuis bien longtemps, les vers ont fait chère
lie de ses yeux et vidé ses orbites ; depuis bien long
temps enfin, Nakir et Mounkir, les anges de la mort,
ont remis à Dieu le souffle qui animait ce corps . Di
sons-le donc, cette construction est un tombeau , et ce
tombeau renferme les restes de celui, qui, pendant sa
vie, se nommait Sidi Ikhlef.
Un soir, les Sâouda virent arriver du côté de l'ouest,
un homme qu'ils prirent d'abord pour un vieillard
tant sa démarche était lente et mal assurée , tant sa
taille était fléchie et courbée . Quelques jeunes gens
- la jeunesse a le cœur
bon - se levèrent pour aller
au-devant de cet étranger, ―― car ce devait être un
110 LES SAINTS De l'islam

étranger , -et lui offrir l'hospitalité . Deux ou trois


vieillards, -· la vieillesse a le cœur sec, - redoutant ,
sans doute, la perturbation qu'allait jeter dans leur
budget domestique l'arrivée de cet homme que, d'a
près son allure et la modestie de son train, ils soup
çonnaient fort d'être de ceux qui vivent de ce qui
appartient à Dieu , c'est- à-dire d'aumônes, ces vieil
lards glandivores, disons-nous , cherchèrent à arrêter
dans leur généreux élan les jeunes gens qui avaient
témoigné l'intention d'aller au - devant de l'étranger ;
malheureusement, ils y réussirent ; car on répétait
tant aux jeunes Sâouda que la sagesse est exclusi
vement l'apanage des vieux , qu'ils avaient fini par
ne plus tenir aucun compte des inspirations de leurs
cœurs ; de sorte que personne ne se dérangea, et qu'on
laissa le pauvre étranger se traîner comme il put jus
qu'aux premiers gourbis contre lesquels les Saouda
étaient nonchalamment adossés.
Lorsque l'étranger ne fut plus qu'à quelques pas
des Saouda, ceux - ci reconnurent que ce n'était pas
un vieillard, comme son allure le leur avait fait sup
poser d'abord : son austère visage marquait quarante
cinq ans environ ; c'était donc à la fatigue seule qu'il
convenait d'attribuer la lenteur et l'apparente diffi
culté de sa démarche . En effet, la poussière des che
mins recouvrait d'une couche épaisse ses jambes
sèches et nerveuses, le long desquelles la sueur avait
tracé des sillons et des zébrures , et les semelles de
ses bou- r'eurrous , amincies outre mesure par l'usage,
présentaient des solutions de continuité qui mettaient
les pieds de l'étranger en relation directe avec le sol .
L'étranger s'arrêta en face des Saouda accroupis ,
et, s'appuyant sur son long bâton ferré, il leur donna
le salut d'un ton sec qui témoignait que leur conduite
à son égard l'avait sensiblement froissé . Les Saouda
X. - SİDİ IKHLEF 111

sentirent le reproche, et rendirent en balbutiant son


salut à l'étranger . Voulant, sans doute, que la leçon
fût complète, ce dernier, relevant sa haute taille , s'é
cria : « O Sâouda ! Dieu - qu'il soit glorifié ! - a
dit Rends à tes proches ce qui leur est dû , ainsi
qu'au pauvre et au voyageur (1) . » Pris en flagrant
délit d'inhospitalité et d'avarice, les Saouda rougirent
jusqu'aux oreilles, et ces paroles du Livre que leur
rappelait le voyageur les mit tout à fait mal à leur
aise. Ils se hâtèrent donc de se lever en marmottaut
quelques excuses qu'il parut accepter. Il faut dire
qu'à la citation d'un passage du Livre, les Saouda •
avaient, dans ce voyageur, flairé un marabout, et ils
savaient par expérience qu'il pouvait y avoir quelque
danger à se brouiller avec un homme qui correspon
dait directement avec Dieu .
Bien leur en prit, en effet, de faire amende hono
rable ; car le voyageur n'était rien moins que l'illustre
Sidi Ikhlef, marabout vénéré dans l'outhen (district)
d'Oran, et particulièrement aux environs de Mâs
keur (2), où il avait une kheloua (3) . Une grande piété
et quelques miracles lui avaient déjà fait une assez
belle réputation, et il comptait un grand nombre de
khoddam (serviteurs religieux ) chez les Hachem
R'eris . Parti de Saguiet - el-Hamra, dans le Sud maro.
kain, pour aller prècher aux gens de l'Est la foi mu
sulmane, il s'était arrêté d'abord dans le pays de ces
Hachem, qu'il n'avait pas tardé à remettre dans une
voie passable . Sa présence n'étant plus indispensable

(1) Le Koran, sourate XVII , verset 28.


(2) Nous en avons fait Mascara. Le mot Måskeur , nom de
lieu, signifie camp : il vient d'âskeur, corps de troupes.
(3) Kheloua, solitude, lieu solitaire où se retiraient autrefois
les saints marabouts pour y prier et y vivre de la vie anacho.
rétique .
11
112 LES SAINTS DE L'ISLAM

chez les gens de la plaine de R'eris, le saint marabout


avait résolu de continuer sa tournée religieuse , et il
s'était dirigé sans tâtonner vers le pays des Bni
Salah, lesquels passaient alors dans la province du
R'arb pour de très médiocres Croyants . Sidi Ikhlef,
disons-nous , n'avait donc pas hésité , vu l'urgence , à
prendre son bâton de voyage, et à se mettre en route
pour accomplir sa pieuse mission .
Dès que les Saouda eurent appris à quel person
nage ils avaient affaire, ce fut parmi les jeunes gens
et les vieillards à qui lui offrirait l'hospitalité , et met
trait à la disposition du marabout ce qu'il possédait
des biens périssables de ce monde. Il est superflu de
faire remarquer que cet acte de générosité, si rare chez
les Kabils, cachait une arrière-pensée , et que, s'ils
comblaient ainsi leur hôte, ils comptaient bien que ce
n'était qu'à titre de prêt . De tous les sermons que leur
avaient faits les prédécesseurs de Sidi Ikhlef, ils ne
se rappelaient guère que ce précepte fourré quelque
part dans le Livre par le Prophète : « Si vous faites à
Dieu un prêt généreux, il vous paiera le double . »
Seulement, ces ignorants et grossiers montagnards
prenaient cette promesse à la lettre, et ils en atten
daient l'effet dans ce monde ; autrement, ils se fus
sent montrés moins enthousiastes dans leurs offres
au saint homme.
Sidi Ikhlef, qui connaissait la ladrerie kabile , et
qui savait la valeur des protestations des Saouda,
s'établit, pour ne déranger personne, dans un gourbi
abandonné qui se trouvait à l'entrée du village . Cette
habitation n'était pas précisément somptueuse : d'a
bord, les murs chevauchaient horriblement et avec
un mépris intense de l'aplomb ; le temps en avait
percé les fenètres d'un coup du manche de sa faux ;
les pierres, lasses, sans doute, de se supporter, cher
X. SIDI IKHLEF 113

chaient à se soustraire à cette obligation , tantôt en


saillant en dehors, tantôt en fuyant en dedans ; de ce
manque d'harmonie et de cette égolste façon d'es
quiver un devoir, naissait un péril imminent pour le
téméraire qui eût osé demander asile à ces murs bi
zarrement équilibrés ; le toit , dévasté et chauve de
son dis ( 1) , donnait de nombreuses vues sur le ciel , et
permettait l'entrée du gourbi , avec une remarquable
impartialité, au soleil et à la pluic ; la porte, rapiécée
comme le bernous d'un deroueuch, avait rompu ses
gonds de corde de palmier nain en folâtrant, bien sûr ,
avec quelque brutal vent du sud , et gisait en travers
du seuil du gourbi.
Les Saouda reconnurent que cet établissement n'é
tait pas suffisamment habitable, mème pour un saint,
et ils s'occupèrent, dès le lendemain, de le rendre
digne de Sidi Ikhlef en réduisant, d'abord , au strict
nécessaire le nombre des ouvertures accidentelles ,
en remédiant tant bien que mal à la calvitie de la toi
ture par quelques bottes de dis jetées au hasard sur
les poutrelles pourries qui en formaient le squelette,
en remettant la porte sur ses jambes, et en prévenant
son vagabondage par des attaches opiniâtres . Quant
au redressement des murs, c'était une opération trop
délicate pour que les Sâouda osassent la tenter ; ils
laissèrent ce soin à Sidi Ikhlef, qui, pensèrent-ils , de
vait avoir probablement le don des miracles .
Il s'agissait ensuite de mettre l'intérieur de l'habi
tation du saint marabout en harmonie avec l'exté
rieur ; les Saouda, qui, aux yeux des autres fractions
des Bni- Salah, passaient pour bien faire les choses,

(1)Le dis (arundo festucoides) est une grande graminée d'Afrique


très commune dans les montagnes du Tell , et dont le chaume
est utilisé comme fourrage. Les Kabils en couvrent aussi leurs
gourbis.
114 LES SAINTS DE L'ISLAM

et qui se piquaient de justifier cette opinion , ne vou


lurent pas lésiner en cette circonstance : ils meuble
rent donc le gourbi de Sidi Ikhlef d'une hacira (natte
de jonc) démaillée, et d'une boukala (vase de terre)
amputée de son anse.
Bien que Sidi Ikhlef fût fort détaché des choses de
ce monde, il ne put cependant réprimer une légère
grimace en présence de la mesquinerie de son ameu
blement. Cette marque de mécontentement n'avait
point échappé aux Saouda ; mais leur sordidité étant
de beaucoup supérieure à leur amour-propre , ils
étaient bien décidés à ne rien ajouter à l'installation
du saint .
Sidi Ikhlef vit dès lors à qui il avait affaire , et le
texte de ses sermons et de ses admonestations était
tout trouvé .
Le saint homme ne tarda pas à s'apercevoir que la
remise des Sâouda dans le sentier de Dieu n'était
pas une petite affaire, et que l'intensité de leur en
durcissement exigerait plus de temps qu'il ne l'avait
supposé d'abord pour les amener à résipiscence . Pour
prouver aux Saouda qu'il avait à cœur de mener à
bonne fin l'œuvre qu'il avait commencée , et que son
intention de les convertir était aussi tenace que leur
penchant à l'irréligion , Sidi Ikhlef résolut de se fixer.
sur le territoire des Bni- Salah et de s'y marier.
Comme son cœur n'était pour rien absolument dans
cette détermination , et que, d'ailleurs , il n'avait pas
de quoi payer le sdak (1 ) , il s'en rapporta entière
ment aux Sâouda pour le choix de la femme qu'ils
jugeraient digne de partager sa couche .

(I) Sdak, dot faite à la femme qu'on épouse, ou plutôt dona


tion que l'on fait ou assure aux parents dont on recherche la
fille en mariage.
X. - SIDI IKHLEF 115

Eh bien ! les Saouda qui , dans cette circonstance ,


pouvaient chercher à se relever un peu dans l'estime
du saint homme , perdirent encore , par leur cupidité,
cette occasion de se réhabiliter à ses yeux aucun
père ne voulant donner sa fille pour rien , il fallut bien
avoir recours à la bonne volonté d'une femme de qua
lité inférieure et de mœurs dépourvues de limpidité .
Sidi Ikhlef accepta la femme comme il avait accepté
le gourbi, c'est- à- dire avec une grimace, et il vit bien
que les Saouda n'avaient fait aucun progrès dans la
voie de la générosité .
Le saint marabout, qui était doué d'un grand fonds
de patience, ne désespéra cependant pas compléte
ment de sa pieuse mission , bien qu'il sût de reste que
le sort des cent vingt-trois mille six cent quatre-vingt
dix -sept prophètes et des trois cent-treize envoyés
qui parurent sur la terre depuis la création du monde
jusqu'à Mohammed , eût été invariablement de rester
méconnus et inécoutés .
Sidi Ikhlef, nous l'avons dit, avait le don des mi
racles, et, s'il l'eût voulu , rien ne lui était plus facile,
pour arriver au but qu'il se proposait, que de frapper
l'imagination de ces grossiers Kabils par quelque
prodige il ne lui aurait pas coûté beaucoup, par
exemple, de ressusciter un mort ou deux , en sup
posant que les Sâouda aient valu la peine d'ètre res
suscités, ―――――― ou de contrarier la marche de la lune ,
ou de la fendre en deux avec son doigt , comme l'avait
déjà fait le Prophète Mohammed ―――――― que la bénédic
tion et le salut soient sur lui ! - Mais alors il n'y
avait plus aucune espèce de mérite de la part des
Saouda à croire à l'apostolat de Sidi Ikhlef. Ce que
ce saint voulait, c'était l'affirmation de sa mission et
de sa qualité d'envoyé de Dieu par le fait seul de sa
piété, et de l'accord qu'il avait la prétention de mettre
116 LES SAINTS DE L'ISLAM

entre ses actions et les préceptes religieux qu'il prê


chait. Disons le mot, Sidi Ikhlef voulait être deviné,
ou cru sur parole .
Le saint marabout ne tarda pas à reconnaître qu'il
s'était bercé d'un fol espoir, et qu'il fallait à ces rus
tres autre chose que l'exemple et la pratique de
presque toutes les vertus, pour arriver à modifier
leurs mauvais penchants et leurs croyances erronées .
Dans le principe , les Sâouda avaient mis un cer
tain empressement à faire leur ziara (visite) à Sidi
Ikhlef, et à lui apporter leurs maigres offrandes ; ils
regardaient alors sa présence dans le pays comme une
bénédiction , et ils en attendaient, il faut bien le dire,
quelques bons miracles en leur faveur , une récolte
d'oliviers ou de glands prodigieusement abondante,
par exemple, la guérison des stérilités tenaces, ou
le don d'une postérité nombreuse à des gens qui
avaient des raisons majeures pour n'y plus trop comp
ter. Mais lorsqu'ils virent que le saint se bornait à
leur précher, et cela jusqu'au rabâchage, une mo
rale dont la pratique ne pouvait rien leur rapporter,
leurs visites à Sidi Ikhlef devinrent de plus en plus
rares, et leurs offrandes se réduisirent petit à petit à
des vœux . « Fais engraisser ton chien , il te man
gera, répétaient - ils grossièrement pour s'excuser à
leurs propres yeux de leur lésinerie envers le saint
marabout . Persuadés d'ailleurs qu'il avait perdu son
pouvoir thaumaturgique, les Saouda ne voulurent
plus le traiter désormais que comme un simple mor
tel .
Sidi Ikhlef gémissait bien plus de l'impiété des
Saouda que de l'indifférence qu'ils affectaient à son
égard ; cependant, intérieurement, il éprouvait un
certain dépit de voir que tous les efforts qu'il avait
tentés pour faire de ces Kabils des Musulmans à peu
X. SIDI IKHLEF 117

près passables étaient restés complétement infruc


tueux . Chez Sidi Ikhlef, l'homme reprenait, évidem
ment, dans cette circonstance , le dessus sur le saint ;
la matière dominait l'esprit , et la bête saisissait les
rènes du gouvernement intime de l'envoyé du Dieu
unique . Tout cela prouvait que , même pour un saint,
il est extrêmement pénible de prêcher dans le dé
sert.
Néanmoins , Sidi Ikhlef voulut, avant de prendre
un parti extrême, attendre encore quelque temps ; il
lui en coûtait, disons -le , d'échouer chez les Saouda
quand, dans le district de Måskeur, il avait ramené
à la foi musulmane des populations réputées impies
à un degré bien autrement caractérisé que ne l'étaient
ces Saouda . Mais les heures , les jours et les mois
s'amoncelèrent les uns sur les autres sans que ses ser
mons eussent produit chez ces montagnards d'autre
résultat qu'un agacement général qu'ils ne cherchaient
même plus à dissimuler ; ils avaient tout - à-fait mis
la parole du saint derrière leurs oreilles. Ainsi , ils af
fectaient de bâiller tout haut quand Sidi Ikhlef qui,
quelquefois , parvenait à mettre la main sur un certain
nombre d'auditeurs , entamait quelque pieuse exhor
tation ; or, on sait combien le baillement est conta
gieux ; on s'imagine dès lors le concert discordant
que devait produire cette convulsive dislocation de
mâchoires , et ce qu'il fallait de patience au saint
pour rester calme devant cette désobligeante manifes
tation .
Sidi Ikhlef vit bien qu'il perdait son temps , et qu'il
fallait renoncer à la conversion des Sâouda ; aussi ,
comprenant parfaitement qu'il leur pesait sur la
prunelle , n'hésita-t-il plus à reprendre son bernous de
deroueuch et son bâton de voyage . Un soir, il quitta
sa femme et ses enfants --- il avait des enfants
118 LES SAINTS DE L'ISLAM

sans les avoir mis au courant de ses projets , et, pen


dant fort longtemps, on ne sut ce qu'il était devenu .
On pensa qu'il s'était retiré chez les Ouzra, tribu
montagnarde qni marchait assez volontiers à côté du
sentier de Dieu ; mais on ne savait rien de précis à
ce sujet. A ceux qui leur en demandaient des nou
velles , les Saouda répondaient invariablement : « Il
est entre l'oreille et les yeux de la terre ! » Ils vou
laient dire par là qu'on ne savait ce qu'il était devenu ,
et qu'ils ne s'en préoccupaient que médiocrement .
On assure d'ailleurs qu'ils furent enchantés d'être
débarrassés d'un homme qui s'obstinait, malgré ses
insuccès dans cette direction, à leur prêcher une
morale qu'on ne pouvait certainement pas appeler
austère, mais qui , néanmoins , leur était extrêmement
désagréable .
On s'habitua peu à peu à l'absence de Sidi Ikhlef;
au bout de quelques mois , il n'en était plus question .
Un jour, les Saouda donnaient une fête sur l'ouad
Er- Rabtha ; ils mangeaient comme des gens à qui
cela n'arrive guère d'une manière sérieuse qu'une
fois l'an ; leurs estomacs étaient à bout de capacité,
une noisette les eût fait déborder ; - mais leur
envie d'absorber n'était pas éteinte . L'homme est bon
quand il a l'estomac garni , et ce détail n'avait pas
échappé à un gaillard de haute taille qui semblait
guetter, caché dans les nérions qui jalonnent l'ouad,
le moment de s'approcher des Sâouda qui festinaient .
L'instant était probablement opportun ; car, sortant
tout à coup de sa cachette , cet homme se dirigea droit
sur le groupe principal des repus . Quand il en fut
près , il s'arrêta et leur jeta ce souhait : « Que Dieu
vous rassasie ! » Au lieu de le lui rendre par cet autre
souhait : « Que Dieu accorde sa miséricorde aux au
teurs de tes jours ! » les Saouda ne répondirent que
X. → SIDI İKHLEF 119

par une sorte de grognement ; ils firent en même


temps quelques efforts pour se lever, ce qui prouvait
que l'arrivant était un personnage d'une certaine qua
lité; mais on sentait que, dans ce moment de digestion ,
tout dérangement devait leur être pénible . L'étranger
le comprit sans doute aussi ; car il les engagea avec
bonté à rester assis, ce qu'ils firent, du reste, sans
insister outre mesure pour se mettre dans la verticale .
Il restait encore du kousksou dans les plats ; cha
cun y avait fait devant soi une vaste excavation ;
mais le milieu était resté à peu près intact . Les Saouda ,
malgré leur goinfrerie, s'étaient cependant rappelé
cette prescription de la civilité musulmane : « Lors
que la nourriture est servie , prenez autour du plat et
laissez-en le milieu ; car la bénédiction du ciel y des
cendra. D Ils firent signe à l'étranger de s'asseoir, et
l'un des anciens des Sâouda l'invita , non sans regret
de ne pouvoir en faire autant, à prendre sa part du
festin . Le nouveau venu ne se fit pas prier longtemps :
s'armant de l'une des cuillers qui étaient fichées dans
le plat, il entama vigoureusement la base de la pyra
mide de la gueçâa (1) . Quelque minutes après , la bé
nédiction du ciel eût été fort embarrassée pour sa
voir où se caser dans ce plat dont on voyait déjà le
fond .
Les Saouda mesuraient de l'oeil les effets de la dé
sastreuse absorption de l'invité ; ils suivaient pleins
d'anxiété les mouvements de va-et - vient de sa cuil
ler, et il fallait qu'il fût réellement un personnage
considérable, et qu'ils le connussent particulièrement,
pour le laisser continuer une manoeuvre qui , visible
ment, leur était des plus pénibles .

(1) Vaste plat creusé dans une rondelle d'arbre, de frêne par
ticulièrement.
11 ,
120 LES SAINTS DE L'ISLAM

L'invité, en effet, n'était pas le premier venu, et


les Sâouda avaient eu plusieurs fois l'occasion de
juger de son pouvoir surnaturel : leur hôte n'était
rien moins que le marabout Ben- Rkhiça, de la tribu
des Soumata . Nous devons dire, dans l'intérêt de la
vérité, que la qualité de marabout lui était contestée
par quelques hommes pieux , qui prétendaient que sa
puissance tenait bien plus de la goétie que de la
théurgie, c'est-à - dire qu'elle venait bien plutôt du
diable que de Dieu. D'abord , il était originaire du
R'arb , le pays de la magie , et il avait parcouru
l'Egypte, dont il avait visité les plus célèbres écoles .
On avait remarqué, de plus, que sa puissance ne
s'exerçait jamais en vue du triomphe de la cause de
Dieu ou de son Prophète . Mais comme sa morale n'é
tait pas gênante, les Soumata- qui ne passaient que
pour de médiocres Croyants - l'avaient accepté à
l'exclusion d'autres marabouts plus authentiques
peut-être, mais aussi bien plus désagréables et incom
modes. Il faut dire aussi que Ben - Rkhiça était très
redouté, et qu'il n'était pas toujours prudent de s'ex
poser aux effets de son pouvoir , qu'il lui vînt de Dieu
ou de Satan le lapidé .
La démarche de Ben- Rkhiça vers les Saouda n'é
tait pas absolument désintéressée : il avait appris
la disparition de Sidi Ikhlef ; il savait qu'on était sans
nouvelles de ce saint marabout, et que personne chez
les Saouda n'en était mort de chagrin ; le moment.
était donc opportun , selon lui , pour chercher à s'éta
blir dans leur riche pays et à y vivre à leurs dépens .
La crainte que son pouvoir surnaturel inspirait à ces
djebalya (montagnards) devait considérablement
faciliter la solution de cette affaire, surtout que Sidi
Ikhlefn'était pas là pour contrarier ses projets . L'im
portant, pour le marabout des Soumata , c'était de
X. - SIDI IKHLEF 121

prendre pied chez les Saouda : son habileté et le temps.


devaient faire le reste.
Nous ne savons si c'est à l'avidité ou au désir de
faire honneur à ses hôtes qu'il convient d'attribuer
l'énergie avec laquelle Ben-Rkhiça absorbait le kous
ksou des Sâouda ; tout ce que nous pouvons dire,
c'est qu'il leur parut plus affamé que la chienne de
l'avaricieuse Haoumal qui , de faim, se rongeait la
queue . Mais une chose adoucissait leurs regrets :
c'est la persuasion dans laquelle ils étaient que, par
l'effet de sa puissance , Ben - Rkhiça était capable de
les indemniser au centuple de ce qu'il leur avait
mangé. On citait de lui plusieurs miracles qui ne
laissaient aucun doute à ce sujet : ainsi , maintes et
maintes fois , il avait, affirmait - on, changé des pierres
en pain, du sable en kousksou, des rochers en mou
tons, des cônes de pins en figues , du cuivre en or,
des glands amers en glands doux . Il faut ajouter que
ces transmutations pouvaient s'opérer dans le sens
opposé quand Ben - Rkhiça avait à se venger de quel
que injure, ou de quelque oubli à son égard des lois
de l'hospitalité. Bien que marabout, il était, disons-le,
irascible au dernier des points . Du reste, les Saouda
savaient parfaitement tout cela, et leur avarice s'en
était sensiblement détendue .
Ce détail n'avait pas échappé au marabout Ben
Rkhiça, qui connaissait les Kabils sur le bout de son
doigt ; aussi , crut- il le moment opportun pour lancer
sa demande . Après avoir bu une forte gorgée d'eau à la
tasse commune , et reçu par la formule « Sahha (1 ) ! »
les souhaits de santé de ses hôtes ; après avoir tė
moigné par une retentissante teugriâa (2) de la satis

I (1) Sahha, santé . On sous-entend : Dieu te donne .


(2) Emission sonore, par la bouche, de gaz provenant de l'es
122 LES SAINTS DE L'ISLAM

faction de son estomac , et en avoir remercié Dieu


par un « el-hamdou lillah (1 ) » d'actions de grâces,
auquel les Saouda répondirent par un « Allah iâthik
sahha (2) ! » Ben-Rkhiça prit la parole en ces termes :
« O Saouda, ce n'est pas à vous qu'il est besoin de
rappeler que le Prophète sur lui la bénédiction et
le salut ! ― a dit « Tout Musulman qui habillera un
Musulman dépourvu de vêtements sera vêtu par
Dieu, dans l'autre monde, des habits verts du para
dis, et qu'il a ajouté : « Dieu ― qu'il soit exalté !
nourrira des aliments réservés aux élus le Musulman
qui aura apaisé la faim d'un Musulman . » Il est évi
dent que vous n'ignorez pas davantage que le Pro
phète a dit encore : « A celui qui sera généreux , Dieu
donnera vingt grâces, » et qu'il a répété souvent :
« Soyez généreux envers votre hôte ; car il vient
chez vous avec son bien en entrant, il vous apporte
une bénédiction ; en sortant, il emporte vos péchés . »
Bien qu'ils reconnussent qu'il était superflu de leur
remémorer tout cela, les Saouda n'en firent pas moins
la grimace ; ils sentaient vaguement, par l'exorde de
Ben- Rkhiça , qu'ils étaient menacés d'une demande
dont l'importance devait être, natureilement, propor
tionnée aux formes flatteuses par lesquelles il formu
lait sa requête .
Ben- Rkhiça, qui avait vu la grimace , comprit que
les compliments seraient insuffisants, et qu'il fallait
s'adresser directement à la vanité de ces pingres .

tomac. Chez les Espagnols et chez les Arabes , ce bruit n'est point
une grossièreté ; c'est, au contraire , le remerciement de l'invité
à Dieu et à son hôte de lui avoir donné assez de bien pour en
remplir son ventre.
(1) La louange à Dieu ! formule analogue à la prière appelée
« les Grâces, » que nous faisons après le repas.
(2) Que Dieu te donne la santé !
X. - SIDI IKHLEF 123

<< Tout le monde sait dans l'outhen d'Alger et dans le


Tithri, ô Sâouda , que vous n'êtes pas de ceux dont on
dit : « Ce sont des avares sordides capables de teter
les femelles de leurs troupeaux, et de tirer les restes
des mets d'entre leurs dents ! » On n'a jamais dit
d'aucun de vous , ô hommes généreux ! « Son rocher
a fini par laisser tomber quelques gouttes. » Vous
n'êtes point de ceux , en un mot, qui feraient frire leur
poisson au feu d'un incendie . »
――― << Chez lui est la vérité ! » se dirent les Saouda
en se regardant d'un air qui signifiait : « Tout ce qu'il
dit là est pourtant l'exacte vérité ! »
Ben-Rkhiça vit bien qu'il avait touché la corde
sensible des Saouda en les louant d'une vertu qui leur
était totalement étrangère ; aussi renchérit- il encore
sur son thème en leur disant : « Il ne faut pas pour
tant, ó Saouda, que votre générosité aille jusqu'à la
prodigalité, et vous n'êtes pas loin de toucher à cet
excès ! Rappelez -vous donc que, si Dieu a dit : « Ne
te lie pas la main au cou , » il a ajouté : « Et ne l'ou
vre pas non plus entièrement de peur que tu ne
deviennes pauvre . »
Il est clair que Ben - Rkhiça connaissait le proverbe
suivant : « Baise le chien sur la bouche jusqu'à ce
que tu en aies obtenu ce que tu veux . »
Il n'en fallait pas tant pour convaincre les Saouda
qu'ils étaient la prodigalité même ; du reste, il s'en dou
taient déjà un peu : « Par la vérité de Dieu ! s'écria
un vieux Saoudi à chachia vernissée de crasse et à
bernous effiloché, Ben-Rkhiça a raison ; notre pro
digalité est notoire dans toutes les tribus de l'outhen
et au delà , et ce n'est vraiment pas sans cause que
nos sordides voisins , les Mouzaïa , nous jettent con
tinuellement ce reproche à la tète . Néanmoins , il
vaut mieux être taxé de prodigalité que d'avarice ; on
124 LES SAINTS DE L'ISLAM

se rapproche bien plus de Dieu -— qu'il soit exalté !


dont le plus bel attribut est, sans contredit, la géné
rosité .
-
« Par ma nuque ! ô Bel- Kacem , tu parles comme le
Livre, reprit Ben - Rkhiça, qui connaissait l'influence
du Saoudi sur les gens de sa fraction , et ce n'est pas
sans raison que tu es estimé dans toute la tribu des
Bni -Salah pour ta haute sagesse, tes vertus et la sû
reté de tes jugements . »
Bel-Kacem savoura à petites gorgées ce compli
ment de Ben- Rkhiça ; il était dès lors tout entier au
marabout des Soumata .
- « Aussi, continua Ben- Rkhiça , mon plus vif dé
sir est-il de vivre au milieu de vous, ô Sâouda ! et
cela parce que vous êtes des gens de bien , des gens
craignant suffisamment le Dieu unique, et marchant
ȧ peu de chose près dans son sentier . »
-
<< Tout notre pays est à toi , ô Ben - Rkhiça ! et
nous sommes tes serviteurs , s'écria Bel- Kacem em
porté par l'enthousiasme ; nous n'avons que toi et
Dieu, et ta présence parmi nous c'est la bénédiction
de Dieu ! >>
« Par Dieu ! ô Bel- Kacem ! tu as dit la vérité ! »
s'écrièrent les Saouda .
- << Surveillez vos cœurs , ô Sâouda ! Vous le voyez ,
reprit habilement Ben -Rkhiça , vous retombez encore
dans la faute qu'on vous reproche avec tant d'àcreté ,
la prodigalité . Vous êtes des incorrigibles , et je vois
que j'aurai fort à faire pour vous ramener dans les
bornes d'une raisonnable générosité . Ce que je vous
demande, continua humblement Ben -Rkhiça, c'est un
coin de terre pour y jeter quelques poignées d'orge,
de quoi suffire à ma nourriture . Je ne suis pas , ô mes
enfants de ces marabouts qui , bien que voués à la
vie ascétique, n'en recherchent pas moins ici -bas,
X. - SIDI IKHLEF 125

sur cette mère de la puanteur , la terre, toutes les


jouissances qui nous sont promises dans l'autre vie .
Peu pour moi , ô Sâouda ! et beaucoup pour vous . Con
sentez - vous à me compter parmi les vôtres ? »
La position était conquise . Le peu pour moi et
beaucoup pour vous de Ben- Rkhiça avait produit un
effet prodigieux sur les Saouda : la cupidité allumait
des éclairs dans leurs yeux verts , et ils ne se sentaient
plus d'aise d'avoir mis , cette fois , la main sur un ma
rabout qui leur promettait plus de biens que de ser
mons. Ils furent pris d'un accès de générosité, et Bel
Kacem, l'orateur de la fraction, s'empressa de répon
dre avec des larmes dans la voix et dans les yeux :
« O monseigneur ! je te l'ai déjà dit au nom de tous,
nous sommes tes serviteurs, et tout notre pays est
dans tes mains . Nos jardins , nos forêts de chênes
liéges, nos sources, nos rivières sont à toi , » ajouta
le Saoudi, convaincu , du reste, que Ben - Rkhiça ne
le prendrait pas au mot .
Bien que les Saouda partageassent cette même con .
viction, ils commençaient à trouver cependant que
Bel - Kacem allait un peu trop loin , et que, du mo
ment que Ben- Rkhiça ne demandait qu'un lopin de
terre pour y semer quelques jointées d'orge, il était
fort inutile de lui offrir toutes les richesses du pays ;
ils étaient d'avis qu'il ne faut jamais jouer avec l'hy
perbole, surtout lorsqu'il s'agit de gens dont on n'est
pas parfaitement sûr .
Bel- Kacem avait bien remarqué la grimace désap
probative de ses contribules ; mais il était orateur,
avons-nous dit, et l'occasion de parler devant la foule
était trop belle pour la laisser échapper . Entraîné mal
gré lui sur les pentes glissantes de l'exagération, il
continuait : « Oui , monseigneur, je te le répète au nom
des Saouda , tout notre pays est à toi, et, pour te prou
126 LES SAINTS DE L'ISLAM

ver notre ardent désir de te retenir au milieu de


nous, nous voulons , et dès demain, te bâtir, sur le
point que tu choisiras, une maison digne de toi et de
ta situation auprès du Dieu unique. Accepte, ô mon
seigneur l'offre de tes serviteurs , ou, par Sidi Abd
el -Kader ! ―― que Dieu soit satisfait de lui ! ―――― nous
en mourrons de désespoir. »
Ben- Rkhiça qui , sans doute, ne voulait pas la mort
des Saouda, se laissa faire violence, et accepta une
offre qui lui était faite d'une façon si pressante ; il
savait, du reste, qu'il ne fallait pas laisser passer la
nuit sur l'accès de générosité de ces Kabils .
- << Puisque vous le voulez absolument, ô Sâouda,
répondit le marabout, j'accepte, non pas votre pays
tout entier, mais un petit coin de terre sur le point
même où vous me l'offrez si généreusement, et, bien
que je fusse venu dans votre pays pour y vivre dans
la solitude, - car Notre Seigneur Mohammed a dit :
<< La vie retirée est déjà un acte de piété, » - je
consens pourtant à ce que vous me båtissiez , non
pas une maison, mais un simple gourbi où je puisse
m'abriter contre la rigueur de vos hivers . Donc, point
de folies, point de prodigalités, ô mes enfants ! un
simple gourbi, et rien de plus . »
Pendant que se passait cette scène, les autres grou
pes des Saouda s'étaient rapprochés du groupe prin
cipal au milieu duquel s'était placé Ben - Rkhiça , dẹ
sorte que toute la fraction était au courant de la ques
tion, et pouvait prendre part à la discussion à laquelle
allait, nécessairement, donner lieu la proposition qu'a
vait émise Bel-Kacem au sujet de la donation à faire
en faveur du marabout des Soumata ; car, à cette
époque , c'est -à- dire , il y a trois siècles et demi, les
kanoun (chartes , règles) des Kabils et leur état poli
tique étaient déjà, si l'on en croit quelques écrivains
X. - SIDI IKHLEF 127

français, bien supérieurs aux constitutions tant van


tées qui, beaucoup plus tard, réglèrent, en Angleterre,
en Amérique et en France, les droits et les devoirs des
citoyens . D'après les mêmes écrivains , il serait ex
trêmement difficile de voir fonctionner le suffrage
universel avec plus de grâce et d'aisance que dans les
Kabilies, abstraction faite, bien entendu , des coups
de bâton qui pleuvent sur les minorités ; mais il n'y a
pas grand mal à cela ; car toujours les minorités
sont factieuses ( 1 ) . En effet, si toute puissance, toute
force vient de Dieu, toute impuissance, toute faiblesse
doit naturellement venir du côté opposé, du diable
apparemment .
Le marabout, qui sentait que la discussion allait
commencer, se retira discrètement pour ne pas avoir
l'air d'influencer l'assemblée . Bel-Kacem formula sa
proposition : il s'agissait d'abord de spécifier l'étendue
du terrain à donner en toute propriété à Ben- Rkhiça .
On fut bientôt d'accord sur ce point en promettant
une compensation au propriétaire dudit terrain .
L'assemblée , bien que chaude encore de générosité ,
ne fut pas aussi coulante sur la question de la mai
son qu'on devait bâtir pour le marabout : les uns
les vieux ― voulaient qu'on se contentât - puisque
le saint homme s'en contentait lui- même - d'un
-
simple gourbi de branchages ; les autres les jeu
nes — prétendaient qu'un saint n'est jamais trop bien
logé, et ils penchaient pour une maison en pisé . Le
parti des généreux allait succomber quand Bel- Kacem
rappela aux anciens ces paroles du Prophète : « La

(1) Nous ferons remarquer que ces légendes on été recueillies


avant 1870. Depuis l'insurrection kabile de 1871 , le suffrage uni
versel a été enlevé aux rebelles, du moins dans un grand nom
bre de circonscriptions du territoire de commandement,
128 LES SAINTS DE L'ISLAM

générosité est un arbre planté dans le ciel par Dieu,


le Maitre des mondes ; ses branches atteignent la
terre, et celui qui traite bien ses hôtes, qui se ré
jouit d'eux et leur montre un bon visage montera
par elles en paradis . L'avarice, au contraire , est un
arbre planté dans l'enfer par le démon, et dont les
branches sont étendues sur la terre ; qui veut y cueil
lir des fruits est enlacé par elles et attiré dans le
feu. >>
Cette citation donna beaucoup à réfléchir aux an
ciens . Bel -Kacem profita habilement de l'ébranlement
qu'il avait produit dans l'esprit des vieillards pour
les rallier, par un autre extrait du Livre, au parti de
la maison en pisė .
Pendant qu'on y était, on décida que cette habita
tion serait élevée sur le terrain dont on avait fait don
à Ben - Rkhiça, et que les maçons - tout le monde
l'est un peu dans les Kabilies ― se mettraient à l'œu
vre dès le lendemain .
Cette décision, qui fut immédiatement communi
quée à Ben- Rkhiça, remplit son cœur de la joie la
plus vive .
Il y avait à peine trois ou quatre jours que les ma
çons étaient à la besogne, quand on apprit tout-à-coup
le retour de Sidi Ikhlef. Cette nouvelle déconcerta un
peu les Saouda ; ils sentaient parfaitement que leur
conduite et leur indifférence à l'endroit du saint homme
n'étaient pas faciles à justifier ; puis leur avarice
avait repris le dessus, et ils en étaient à regretter
leur prodigalité envers Ben - Rkhiça , surtout quand
ils la comparaient à la sordidité avec laquelle ils
avaient traité Sidi Ikhlef.
Ils ne voulaient pas trop se l'avouer ; mais leur es
prit était tourmenté, et l'on aurait dit que le remords.
allait s'emparer de leurs âmes ,
X. SIDI IKHLEF 129

Malgré le pouvoir surnaturel qu'on lui attribuait ,


Ben- Rkhiça ne paraissait pas plus enchanté que sa
clientèle du retour inattendu de Sidi Ikhlef ; ce saint
homme n'avait point , il est vrai , fait de miracles chez
les Sâouda ; mais on savait pourtant, par des gens
qui avaient voyagé dans le R'arb , qu'il avait joui jadis
de ce précieux don . Dieu le lui avait- il ôté, ou bien le
saint avait- il cru inutile de contrarier les lois de la
nature pour obtenir ce mince résultat de convertir une
poignée de montagnards ? On ne savait rien de positif
à cet égard . Quoiqu'il en soit, Ben- Rkhiça sentait
bien que, par l'essence de sa puissance , Sidi Ikhlef
devait être plus fort que lui ; c'était, dans tous les
cas, un concurrent gênant et même redoutable pour
le marabout des Soumata, en ce sens surtout qu'il
pouvait compromettre l'œuvre qu'il avait si habilement
entamée, et faire avorter des projets qui ne deman
daient plus qu'à mûrir. Bref, Ben- Rkhiça n'était pas
tranquille .
Sidi Ikhlef avait reparu chez les Sâouda ; mais ses
yeux , comme ceux du prophète Jacob, étaient deve
nus bleus à force de pleurer : le saint marabout était
aveugle . A quelle cause fallait- il attribuer l'infirmité
dont avait été frappé Sidi Ikhlef ? Etait- ce à l'in
différence en matière de religion des Kabils chez les
quels il avait porté la parole divine ? Etait- ce à la noire
ingratitude des Saouda envers lui ? Sans vouloir pour
tant l'affirmer, nous dirons qu'il devait y avoir un
peu de tout cela dans le fleuve de larmes qu'avait
versées le saint homme .
Sans doute pour faire honte aux Sâouda et les je
ter sous la griffe du remords, Sidi Ikhlef affectait,
depuis son retour, de ne se revêtir que d'un bernous
ravaudė en mosaïque, et dont les pièces, bizarrement
disposées, étaient toutes placardées à côté de la bles
130 LES SAINTS DE L'ISLAM

sure qu'elles avaient la mission de cicatriser . Le saint


portait bien sous cette loque une espèce de gandoura
de nuance fauve ; seulement , le derrière de cet effet ,
considéré, sans doute , comme une superfluité , avait
servi à réparer, bien que très imparfaitement pour
tant, le devant fort compromis de l'indispensable vė
tement ; mais nous l'avons dit, Sidi Ikhlef était un
saint, et, même dans ce monde, les élus musulmans
sont considérés comme dépourvus de sexe .
Depuis son arrivée , Sidi Ikhlef avait à peine ouvert
la bouche ; c'était au point que, même sa femme
et ses enfants , ne savaient absolument rien ni du
lieu où il avait passé le temps de son absence, ni
des causes qui avaient amené sa cécité . A chacune
-
des questions que lui faisait sa femme, la femme
est curieuse , - il répondait invariablement : « Reub
bi ! » mon Dieu ( 1 ) ! Cette explication paraissait,
sans doute, insuffisante à la femme de Sidi Ikhlef;
car, à chaque instant, elle répétait sa question , et
toujours - il faut le dire - avec le même succès. Le
nègre qu'avait ramené le saint, et qui lui servait de
guide, était aussi impénétrable que son maître . Ce
qu'il y a de certain , c'est que le pieux marabout avait
dù énormément prier ; car on remarquait à ses ge
noux des callosités qui attestaient, comme celles qui
se voyaient aux rotules de Hoceïn - ben -Ali dou

(1) Quand les Arabes ne veulent pas répondre , ou lorsqu'ils


veulent dégager leur responsabilité d'un fait ou d'une action
quelconque , et la repasser à Dieu, ils disent, en levant les épau
les ; Reubbi! » — mon Dieu ! -tour elliptique qu'on peut traduire
par : « Je n'y suis pour rien ; c'est Dieu qui l'a voulu ; Dieu l'a
décidé ainsi . » Ils sous-entendent le participe passé mektoub,
(c'était) écrit,
X. -- SIDI IKHLEF 131

et- tefnat (1 ) , l'excès continu des génuflexions .


Pendant les premiers jours de sa réapparition , les
Saouda avaient évité de passer devant le gourbi du
saint ; bien qu'il fût aveugle, il leur semblait pourtant
que Sidi Ikhlef pouvait les voir, et ils faisaient un
détour pour l'éviter ; cependant peu à peu ils s'enhar
dirent et s'approchèrent de sa demeure. Néanmoins,
ils n'étaient que médiocrement rassurés quand les
grands yeux blanc-laiteux du marabout étaient ren
contrés par les leurs . Plusieurs Sâouda , des plus
compromis dans l'affaire de Ben- Rkhiça, avaient été
pris de frayeur en passant devant le saint, et s'étaient
enfuis comme s'ils avaient eu Iblis à leurs trousses :
ils prétendaient avoir vu les yeux du saint, toujours
fixés sur le soleil, s'allumer soudainement et lancer
des traits enflammés dans leur direction . Voyez un
peu ce que c'est pourtant qu'une conscience bourrelée
et manquant de tranquillité !
Depuis son retour, Sidi Ikhlef passait son temps
assis sur une pierre près de son gourbi ; son nègre
-on prétendit plus tard que c'était l'ange Djebril
lui-même ---- s'était donné la pénible mission de dé
barrasser le saint, temporairement, bien entendu, de
ces insectes aptères et parasites qui vivent sur la sur
face cutanée du chef- d'œuvre du Créateur, l'homme .
La besogne de Salem c'était le nom du nègre -
n'était pas précisément une sinécure ; il mettait d'ail
leurs dans ses recherches une conscience dont le
saint pourtant ne paraissait pas toujours lui tenir
assez compte ; mais Salem n'en continuait pas moins,
avec une abnégation admirable, la poursuite de ces
buveurs de sang. Du reste, le procédé d'extraction
qu'employait le nègre lui assurait le même travail

(1) Celui qui a des callosités aux genoux.


132 LES SAINTS DE L'ISLAM

pour le lendemain ; il savait que Dieu a dit : « Tu ne


tueras pas (1 ), » et, conformément à ce commande
ment, il se contentait d'expulser l'attachant parasite
du point où il opérait. Or, comme Sidi Ikhlef occu
pait tous les jours la même place, l'incorrigible in
secte ne tardait pas à regagner la position d'où il
avait été si brutalement délogé.
Le gourbi de Sidi Ikhlef n'était guère qu'à quelques
centaines de pas de la maison qu'on construisait pour
Ben-Rkhiça, et les maçons étaient obligés, à moins
de faire un long détour, de passer devant la demeure
du saint pour se rendre à leur travail . Ces allées et
ces venues, ces bruits insolites éveillèrent l'attention
de Sidi Ikhlef, qui, un jour, finit par demander à Sa
lem ce que cela signifiait. Le nègre lui répondit que
les Sâouda construisaient une maison superbe sur les
bords de l'ouad Er-Rabtha, « maison qui , évidem

(1) Les Arabes et les Kabils ne tuent pas les insectes parasites
ou autres ; ils se bornent, quand ils les gênent par trop, à leur
infliger la peine de l'ostracisme particulier. Nous devons dire
que cette peine n'est jamais de longue durée ; car l'insecte cou
pable trouve bientôt à se rapatrier dans les bernous d'un com
patissant.
On raconte , à ce propos, qu'un jour, le khalife Omar -ben-El
Khoththab, cousin au troisième degré de Mahomet, ayant trouvé
un scorpion sur le tapis qui lui servait de couche , fut pris de
scrupule relativement à son droit de tuer une créature de Dieu .
Dans le doute, et pour se mettre d'accord avec sa conscience, il
alla consulter le Prophète, son parent, à qui il exposa son cas.
Après avoir réfléchi pendant quelques instants, Mahomet lui ré
pondit qu'il ne pouvait s'arroger le droit de destruction qu'à la
troisième désobéissance de l'insecte, c'est-à-dire après les trois
sommations d'avoir à se retirer. On comprend combien cette loi
protectrice des insectes suceurs a dû sauver de délinquants ; et
c'est précisément la difficulté de les reconnaître qui fait que
l'Arabe, dans la crainte de livrer au supplice un non sommé, pré
fère lui infliger seulement la peine du bannissement.
X. - SİDİ IKHLEF 133

ment, ajouta Salem, doit servir de demeure à un grand


de la terre ; car il n'en est ni de mieux bàtie , ni de
plus spacieuse dans toute la montagne des Bni
Salah . »
Cette réponse donna à réfléchir à Sidi Ikhlef; il est
inutile de cacher qu'il entra dans la pensée du saint
que les Saouda, revenant à des sentiments meilleurs,
voulaient lui faire une surprise, et que le splendide
édifice qu'ils construisaient lui était destiné . Il voulut
en avoir le cœur net : décidé dès lors à rompre le si
lence, il se promit d'interroger les maçons quand , le
lendemain, ils se rendraient sur leurs chantiers .
Sidi Ikhlef était, en effet, assis sur sa pierre quand
passèrent les Saouda chargés de poutrelles devant
servir de toiture à la maison : « O Sâouda ! leur cria
le saint marabout, où allez - vous donc ainsi tous les
jours de si bonne heure ? Nous ne sommes pas à l'é
poque où les travaux agricoles appellent avant le
jour le fellah dans son champ . >
Stupéfaits de cette interpellation du saint qu'ils
croyaient aussi muet qu'il était aveugle, les Sâouda
auraient bien voulu laisser sans réponse l'interroga
tion de Sidi Ikhlef, et cela d'autant mieux qu'ils n'a
vaient rien de particulièrement agréable à lui ré
pondre ; mais la question était trop nettement posée,
et il n'était possible de s'y dérober que par la fuite ou
par une irrévérence . Il faut l'avouer, malgré leurs
mauvais procédés envers le saint marabout , les
Sâouda lui avaient cependant conservé une certaine
vénération , un certain respect dont ils ne se ren
daient pas parfaitement compte, mais qui, néanmoins ,
les rivait malgré eux à son influence . Leur première
pensée ― c'était bien naturel ―― fut de se tirer de lå
par un mensonge : « Il est aveugle , se dirent - ils ; si
nous le trompions ? » Mais il était une chose qui les

1
134 LES SAINTS DE L'ISLAM

gènait fort : Sidi Ikhlef, qui , autrefois, avait joui du


don des miracles, pouvait parfaitement, bien qu'il
n'en fit pas usage, le posséder encore aujourd'hui ;
or , il paraissait assez difficile d'en conter à un saint
qui, à défaut des yeux du corps, devait indubitable
ment voir très clair avec les yeux de l'esprit . Le plus
sage était donc véritablement de renoncer au men
songe, et c'est ce que firent les Sâouda .
- « Tu nous demandes où nous allons ainsi , ô mon
seigneur répondirent-ils en balbutiant ; mais nous al
lons achever la maison que nous bâtissons pour Sidi
Ben-Rkhiça. »
Les illusions de Sidi Ikhlef tombèrent immédiate
ment comme la grèle ; le saint se contint cependant ;
mais il souffrit considérablement de se voir préférer
Ben-Rkhiça, Ben- Rkhiça qu'il savait une puissance
d'en-bas, une puissance ténébreuse . Il en conclut que
les Saouda ne valaient pas mieux qu'autrefois ,
S'efforçant cependant de jeter la glace de la raison
sur sa colère qui montait, Sidi Ikhlef reprit : « Par
Dieu ! ô Sâouda, c'est là une action d'autant plus mé
ritoire, que la générosité n'est pas précisément votre
qualité dominante. » Sidi Ikhlef avait évidemment
tort, dans cette circonstance, de montrer du dépit .
Nous savons bien qu'il en coûte toujours de voir ses
illusions détruites ; mais, alors, ce n'est pas la peine
d'ètre un saint si l'on ne sait pas plus qu'un simple
mortel mettre un frein à ses petites passions .
Le sarcasme jeté par Sidi Ikhlef à la face des
Saouda avait porté en plein ; on pense combien il dut,
en effet , leur être pénible - à eux qui se croyaient
la générosité mème - de descendre des hauteurs où
les avait juchés Ben - Rkhiça . Ils ne surent que
dire .
Sidi Ikhlef jouissait évidemment de leur confusion ;
X. SIDI ikhlef 135

bien qu'il fût aveugle, il avait compris à leur silence


qu'ils devaient être fort embarrassés . Le saint homme
profita impitoyablement de cette situation et conti
nua son persiflage . « Ah ! cette construction , qu'on
dit si somptueuse, est pour Ben-Rkhiça ? ..... Mais
savez -vous, ô Sâouda , que , pendant mon absence,
vous avez considérablement progressé dans la voie
du bien ! Par Sidi Abd - el - Kader ! je ne vous recon
nais plus, et il faut que Ben - Rkhiça soit doué d'une
éloquence singulièrement persuasive pour avoir pu
vous amener à lui édifier une maison digne d'un sul
tan, quand, pour moi , vous n'aviez qu'un gourbi ruiné
et tout à fait inhabitable. Par la vérité de Dieu ! je
vous en félicite, » ajouta ironiquement le saint.
Ce reproche cloua les Sâouda au sol .
- « Il faut que ce ...... Ben-Rkhiça vous ait promis
bien des félicités en ce monde, continua le saint sur
le même ton, pour être parvenu à vous faire ouvrir
vos mains cadenassées comme le coffre d'un Juif? »
Décidément, le saint allait trop loin.
- « Qu'espérez-vous donc, & impies fils d'impies,
de ce si puissant Ben-Rkhiça que vous comblez de
tant de biens ? ... Parlez- donc , répondez- donc , ô
Saouda, si vos langues ne sont pas clouées à vos
palais ….. »
Ils ne savaient trop que répondre . L'un d'eux se
risqua pourtant à lui dire tout en balbutiant : « Cinq
fois par jour, Ben-Rkhiça supplie le Dieu unique, ...
celui dont tu nous as tant parlé …………. »
➖➖ << Et si inutilement, » murmura tristement le
saint.
- « Pour qu'il nous emplisse de bien jusque-là,
fit le Saoudi en portant la main à son cou .
« Je ne doute pas, reprit avec ironie Sidi Ikhlef,
que la prière de Ben-Rkhiça ne soit entendue du Très
12
136 LES SAINTS DE L'ISLAM

Haut - qu'il soit glorifié ! - et que vous ne vous em


plissiez de ces biens que vous aimez par-dessus tout ;
mais, par celui qui a mêlé les âmes aux corps ! s'é
cria le saint marabout d'une voix tonnante et irritée ,
je vous le jure, ô Sâouda ! vous ne tarderez pas à ètre
vidés comme une outre bue par le soleil ! >>
Après avoir dit ces paroles , qui attérèrent les
Saouda, au point qu'ils en laissèrent tomber les pou
trelles qu'ils portaient sur leurs épaules, Sidi Ikhlef
chercha le bras de son nègre Salem et rentra dans
son gourbi .
Il était évident que la patience du saint était à bout,
et qu'il allait enfin attester sa mission par des faits
propres à frapper l'esprit de ces grossiers monta
gnards ; il allait leur montrer de quel côté était la vé
rité, et dans quelle direction était l'erreur ; il se propo
sait de leur prouver qu'il n'était pas si facile que vou
lait bien le dire Ben-Rkhiça de gagner sa place dans le
séjour des élus , et que la porte n'en était qu'entre-bâil
lée pour les heureux de ce monde ; il voulait leur dé
montrer que le firdous (paradis) dont il leur avait
tant parlé n'était et ne pouvait être qu'une compen
sation pauvres et malheureux en ce monde, il est à
vous ; fortunés et heureux dans cette vie, beaucoup
de chances de trébucher en franchissant le Sirath , ce
pont jeté sur les abîmes de l'enfer. Enfin, puisqu'il
fallait aux Saouda un peu plus que l'exemple d'une
grande quantité de vertus pour les amener à mar
cher dans le sentier de Dieu , Sidi Ikhlef se décidait
donc à faire usage du précieux don des miracles qu'il
possédait, parti extrême auquel il s'était promis de
ne recourir que dans le cas où les moyens de persua
sion eussent été insuffisants . Comme il lui était par
faitement démontré qu'il n'y avait rien à faire aujour
d'hui pour sauver cette fraction impie des Bni - Salah,
X. -- SIDI IKHLEF 137

le saint reconnut qu'elle était maudite de Dieu, et qu'à


lui il ne restait plus qu'à frapper.
Pour que la leçon fût complète et la punition exem
plaire , Sidi Ikhlef résolut de convoquer la tribu tout en
tière sur le lieu où il se proposait d'opérer : il assigna
aux fractions, comme point de réunion pour le len
demain, les hauteurs qui enveloppaient la maison de
Ben- Rkhiça . L'heure était celle de la prière du mo
ghreb (1). Le saint avait, en même temps, envoyé son
nègre Salem sommer le marabout des Soumata de se
trouver au rendez-vous qu'il venait de fixer .
Sidi Ikhlef tenait donc sa vengeance, ou plutôt la
vengeance de Dieu, puisqu'il était son envoyé .
Le lendemain , dès l'heure de la prière du fedjeur (2),
Sidi Ikhlef, qui avait passé la nuit en prières , éveilla
son nègre Salem , qui était couché à ses pieds sur une
mauvaise natte, et lui donna la mission suivante :
« Ecoute bien , ô Salem, ce que je vais te dire, et suis
de point en point mes instructions : Avant que le
Tout- Puissant ― qu'il soit exalté ! - eût mis un
lambeau de la nuit sur mes yeux, je me suis reposé
bien souvent au pied d'un énorme chène - liége (3) , qui
me prêtait son ombre et m'abritait contre la chaleur du
jour . Cet arbre, que tu reconnaîtras facilement à ses
dimensions extraordinaires , se dresse sur le chemin
de Boudraren , à la tête de la Châbet- el - Mkhachef.
Après avoir prié, tu enlèveras avec le plus grand soin ,
de crainte de la briser, l'écorce qui enveloppe son
tronc, et tu me l'apporteras. Aux gens qui, sur ta

(1) L'heure du coucher du soleil.


(2) La pointe du jour.
(3) Ce chêne-liége, dont les Sâouda ont fait un mkam, est
encore aujourd'hui l'objet des pieuses visites des gens de cette
fraction,
138 LES SAINTS DE L'ISLAM

route, te demanderaient l'usage que tu veux faire de


cette écorce de liége , tu te borneras à répondre :
« Dieu là- dessus en sait plus long que moi, et ils
n'insisteront pas. »
Salem , qui avait facilement trouvé le chêne-liége
qui lui avait été désigné, exécuta ponctuellement les
ordres de son maître. L'écorce en était , en effet, de
dimensions peu communes ; elle eut pu facilement
renfermer, et sans qu'il s'y trouvât trop gêné, le géant
Djalouth (Goliath), que tua le roi psalmiste Daoud
(David) . Le nègre avait apporté tant de soin à en dés
habiller l'arbre, que cette écorce ne portait pas trace
de la moindre déchirure ; il est vrai que Salem n’a
vait point oublié de prier avant de commencer l'opé
ration de la décortication . Tout est d'ailleurs facile
quand on a Dieu pour auxiliaire .
Sidi Ikhlef voulut s'assurer par lui - même - les
aveugles sont défiants - que ses instructions avaient
été bien remplies, et que l'écorce était bien telle
qu'il la désirait ; à cet effet, il la parcourut des mains
dans toutes ses parties : un sourire de satisfaction
vint un moment allumer ses prunelles éteintes . Après
une courte prière qu'on devinait au mouvement de
ses lèvres, le saint mouilla son doigt de salive, et le
passa sur les lèvres de la section qu'il avait fallu pra
tiquer dans le sens de la longueur de l'écorce pour la
séparer de l'arbre ; puis ayant, par une pression , rap
proché les deux bords de la coupure longitudinale , ils
adhérèrent l'un à l'autre comme s'ils n'eussent jamais
été séparés .
Salem n'en pouvait croire ses yeux, et quand le
saint lui eut remis le cylindre entre les mains , il le
retourna dans tous les sens pour tâcher, évidemment,
de découvrir le procédé qu'avait employé Sidi Ikh
lef pour réunir les deux parties de l'écorce, et en
x. SIDI IKHLEF 139

faire un tube aussi parfait. Salem, qui n'avait pas la


moindre aptitude pour résoudre les problèmes, pré
féra ne pas chercher plus longtemps ; il trouvait, en
effet, plus commode d'avoir la foi , et de ranger tout
simplement ce fait si extraordinaire dans la catégorie
des miracles .
Quelques instants avant l'heure de la prière du
moghreb, Sidi Ikhlef sortait de son gourbi pour se
rendre au lieu qu'il avait assigné comme point de
réunion à la tribu des Bni - Salah ; Salem le précé
dait et le guidait à l'aide d'un bâton que le saint et
lui tenaient chacun par un bout ; le nègre portait
en même temps le tube de liège sur son épaule gau
che.
La tribu tout entière avait répondu à l'appel de
Sidi Ikhlef ; elle avait compris qu'il allait se passer
de merveilleuses et étranges choses, et que la lutte
- lutte de puissance ―――― ne pouvait manquer de s'en
gager entre les deux marabouts . Que ce soit donc
l'effet de la crainte ou celui de la curiosité , il n'en est
pas moins vrai que personne n'avait voulu manquer
au rendez-vous. Toutes les hauteurs qui enserrent
l'ouad Er- Rabtha étaient couvertes de foules étagées ,
que leurs bernous terreux faisaient se confondre avec
les rochers. Les spectateurs s'étaient généralement
tenus à une certaine distance de la maison de Ben
Rkhiça, à l'exception de quelques groupes qui discu
taient bruyamment .
Quand parut le saint marabout marchant lentement
et tenant, selon l'habitude des aveugles, la tête haute
et dirigée vers la lumière , les Bni- Salah furent tout
cou vers lui (1 ) , et un long susurrement, pareil à la

(1) Idiotisme arabe signifiant qu'ils allongèrent le cou pour le


voir,
12 .
140 LES SAINTS DE L'ISLAM

stridulation que ferait entendre une nuée de saute


relles, surgit de la foule et la parcourut ; par contre,
les groupes qui discutaient se turent et se tournèrent
du côté par où venait le saint.
Le tube que portait Salem sur son épaule ne lais
sait pas que de piquer la curiosité des Bni-Salah :
<«< De quelle manière, pensaient- ils , une écorce de
chêne- liége peut-elle servir à la démonstration de la
puissance de Dieu ? » Les ignorants ! ils ne savaient
même pas que tout, dans la nature , peut faire la preuve
du pouvoir divin .
A l'arrivée de Sidi Ikhlef près de la maison de Ben
Rkhiça, les groupes , au milieu desquels on remar
quait à sa haute taille le marabout des Soumata , se
reculèrent de quelques pas.
Bien que Ben-Rkhiça ne désespérât pas absolu
ment, à l'aide de quelques pratiques de magie qui lui
avaient été enseignées dans les écoles d'Egypte et de
l'Inde, de se tirer assez convenablement de la sca
breuse situation dans laquelle le mettait la provocation
de Sidi Ikhlef, il n'était pas cependant complètement
rassuré sur les suites de la lutte qu'allait indubita
blement lui proposer le saint marabout . Il est vrai
qu'on citait des cas où, dans ses querelles avec Dieu,
Satan ne s'en était pas trop mal tiré . Ben-Rkhiça se
rappelait particulièrement l'histoire du Ferȧoun (Pha
raon) d'Egypte avec le prophète Mouça (Moïse) ;
« O Moïse ! (1) lui dit le Pharaon , es - tu venu pour
nous chasser de notre pays par tes enchantements ? »
<< Nous t'en ferons voir de pareils . Donne- nous un
rendez-vous , nous n'y manquerons pas ; toi non
plus, tu n'y manqueras pas. Que tout soit égal . »

(1) Le Koran, sourate XX, versets 59 et suivants .


- SIDI IKHLEF 141

<< Moïse répondit : « Je vous donne rendez - vous au


jour des fètes ; que le peuple soit rassemblé en plein
jour . >>
« Pharaon se retira ; il prépara ses artifices et vint
au jour fixé .
<< Moïse leur dit alors (aux magiciens) : « Malheur
à vous ! Gardez-vous d'inventer des mensonges sur
le compte de Dieu ;
« Car il vous atteindrait de son châtiment .
Ceux qui inventaient des mensonges ont péri . »
6
« Les magiciens se concertèrent et se parlèrent en
secret.
« Ces deux hommes (Moïse et son frère Aaron) ,
dirent-ils , sont des magiciens . »
— « Réunissez , dit Moïse, vos artifices , puis venez
vous ranger en ordre . Heureux celui qui aura aujour
d'hui le dessus ! »
- « O Moïse ! dirent-ils, est - ce toi qui jetteras ta
baguette le premier, ou bien nous ? »
« Il répondit : Jetez les premiers . » Et voici que
tout d'un coup leurs cordes et leurs baguettes lui pa
rurent courir par l'effet de leurs enchantements .
<< Moïse conçut une frayeur secrète en lui-même .
« Nous lui dîmes (Dieu) : » Ne crains rien ; car tu
es le plus fort .
<< Jette ce que tu tiens dans ta main droite (la ba
guette) ; elle dévorera ce qu'ils ont imaginé ; ce qu'ils
ont imaginé n'est qu'un artifice de magicien , et le
magicien n'est pas heureux quand il vient subir
l'examen . >»
< Moïse, pensait Ben- Rkhiça, eut évidemment le
dessus dans la lutte avec les magiciens ; mais tout
cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il était plus sa
vant qu'eux dans les sciences occultes . Or, pourquoi
ne triompherais-je pas d'Ikhlef? »
142 LES SAINTS DE L'ISLAM

Ce raisonnement péchait énormément par la base ;


car il est hors de doute que , si Moïse battit les magi
ciens, c'est que Dieu était avec lui . On voit par là que
Ben- Rkhiça cherchait à se tromper lui- même, et à
se bercer d'un espoir qui, chez lui, manquait de soli
ditė. Du reste, il est probable que , sans la honte qu'il
redoutait, il eût volontiers fait défaut à l'appel de Sidi
Ikhlef.
L'attitude de Ben -Rkhiça tranchait considérable
ment avec celle du saint marabout : tandis que le vi
sage de celui-ci respirait le calme le plus parfait, et
que le souffle de la familiarité divine paraissait ètre
descendu sur sa tête, la haine la plus intense se li
sait, au contraire , sur les traits de celui -là, et la veine
de la colère se dressait sanglante entre ses yeux . Il
était facile de voir que les passions qui, en ce moment ,
agitaient Ben- Rkhiça provenaient de source impure ,
et que Satan ne devait pas être étranger à leur mani
festation .
Soit que Sidi Ikhlef devinåt par intuition la pré
sence de Ben-Rkhiça dans l'un des groupes qui avoi
sinaient sa maison , soit que Salem la lui eût apprise
par un signe quelconque du bâton qui établissait entre
eux une communication directe , il n'en est pas moins
vrai que le saint s'était arrêté précisément à hauteur
de son adversaire .
Après avo