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Ce résumé décrit un document contenant un extrait littéraire en français. L'extrait est un prologue qui décrit une scène nocturne où le narrateur entend des pas et se fait attaquer. Le résumé ne contient aucun commentaire supplémentaire.

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Puisque mon cœur est mort

La collection l’Aube poche


est dirigée par Marion Hennebert
© Éditions de l’Aube, 2011
www.aube.lu.
ISBN 978-2-8159-0333-2
Maïssa Bey

Puisque mon cœur est mort

roman

éditions de l’aube
Du même auteur :
Au commencement était la mer, roman, Marsa, 1996 ; l’Aube
poche, 2003
Nouvelles d’Algérie, Grasset, 1998, grand prix de la Nouvelle de
la Société des gens de lettres, 1998 ; l’Aube poche, 2011
À contre silence, Paroles d’Aube, 1999
Cette fille-là, roman, l’Aube, 2001, l’Aube poche, 2005
Entendez-vous dans les montagnes…, récit,
l’Aube, 2002 ; l’Aube poche, 2005
Journal intime et politique, Algérie 40 ans après (avec Mohamed
Kacimi, Boualem Sansal, Nourredine Saadi, Leïla Sebbar), l’Aube et
Littera 05, 2003
Les Belles Étrangères. Treize écrivains algériens, l’Aube et
Barzakh, 2003
L’ombre d’un homme qui marchait au soleil, préface de Catherine
Camus, Chèvrefeuille étoilée, 2004
Sous le jasmin la nuit, nouvelles, l’Aube, 2004 ; l’Aube poche,
2006
Surtout ne te retourne pas, roman, l’Aube, 2005,
prix Cybèle 2005 ; l’Aube poche, 2006
Alger 1951 (avec Benjamin Stora, Malek Alloula ;
photos d’Étienne Sved), Le Bec en l’air, 2005
Sahara, mon amour (photos Ourida Nekkache), l’Aube, 2005
Bleu blanc vert, roman, l’Aube, 2006
Pierre Sang Papier ou Cendre, l’Aube, 2008 ;
l’Aube poche, 2009
L’une et l’autre, l’Aube, 2009
À celles que je ne pourrais toutes nommer ici.
« Et venant je me dirais à moi-même :
“et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous
croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas
un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car
un homme qui crie n’est pas un ours qui danse…” »
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal
« Car si je meurs
J’aurais honte des larmes de ma mère
Si un jour je reviens
Fais de moi un pendentif à tes cils
Recouvre mes os avec de l’herbe
Qui se sera purifiée à l’eau bénite de tes chevilles
Attache-moi avec une natte de tes cheveux
Avec un fil de la traîne de ta robe
Peut-être deviendrai-je un dieu
Oui un dieu
Si je parviens à toucher le fond de ton cœur. »
Mahmoud Darwich, Au dernier soir
sur cette terre (Traduction d’Elias Sanbar)
Prologue

J’entends, j’entends des pas.


La nuit est profonde et les rues désertes.
C’est à peine si, sur la masse sombre du ciel,
je peux distinguer la silhouette des bâtiments de la cité enveloppés
de nuit.
Le vent est frais. Il s’engouffre dans ma chemise. J’ai froid. Je
marche un peu plus vite, histoire de me réchauffer.
Plus que quelques mètres.
Deux rues me séparent de notre porte, deux rues me séparent de
celle qui m’attend.
La nuit frissonne sur ma peau.
Une ombre se détache de l’ombre.
J’entends, j’entends l’écho répercuté de nos pas.
La peur crève en pulsations fébriles dans ma poitrine.
La nuit se resserre. Elle entrave ma course.
Le silence s’exaspère et se craquèle en battements tout proches.
J’entends, j’entends un souffle, un halètement.
Une main se pose sur mon épaule.
La peur aiguise la nuit et trépide dans mon sang.
Au-dessus de mon visage, un visage d’ombre.
La nuit se condense dans ces yeux.
Il murmure à mon oreille.
Il dit, il dit la formule sacrificielle.
Seul s’inscrit en moi le nom de Dieu.
La nuit se fissure et s’émiette dans une seconde d’éternité.
Mon horizon se lacère et se diffracte dans l’éclat fulgurant de la
lame.
Ya M’ma, ya Yemma !
La lumière vacille et s’abat en pluie sur les carreaux disjoints des
trottoirs.
1. Photo I

Ce matin, j’ai vu le visage de ton assassin.


Je ne l’ai vu que quelques secondes.
À peine ai-je tenu entre les doigts la photo qu’on venait de
m’apporter, qu’elle m’a échappé. Elle a tournoyé lentement, presque
gracieusement, avant de tomber sur le sol, face contre terre. Et là,
sous mes yeux, comme transpercé d’un point ardent, un des coins
de la photo est devenu incandescent.
Était-ce la force de ma haine ? J’ai vu le papier noircir et se
racornir.
Il s’est formé très vite un petit tas de cendres à mes pieds.
Quelques particules de poussière grise.
2. Pleureuses

On a voulu bâillonner ma douleur. On a voulu me réduire au


silence. M’obliger à vivre ton départ sans bruit, sans éclat, à jouer
ma partition en sourdine. Et surtout, me suppliait-on, tu ne dois pas
proférer d’imprécations ! Pas non plus de démonstrations
intempestives en ces temps de suspicion et de menaces ! Tout
excès dans l’expression de la souffrance est scandaleux.
Il leur faut des silences et des prières. Des visages fermés, des
yeux baissés et des formules conventionnelles.
À toutes celles qui défilent devant vous et murmurent à vos
oreilles avec componction, « Que Dieu accroisse tes rétributions et
t’accorde l’endurance », ou bien encore, « Dieu fasse que ton amour
pour lui se transforme en patience », vous répétez cent fois, mille
fois : « Nos rétributions et les vôtres sont auprès de Dieu. » Qui m’a
soufflé cette réponse ? A-t-elle resurgi du fond de ma conscience,
parce que cent fois, mille fois entendue en de telles circonstances ?
Ai-je bredouillé ? Je croyais ne pas savoir ce que l’on est tenu de
dire en ces cas-là. Plus exactement, je n’ai jamais voulu le savoir.
J’ai dû hurler puisque l’on s’est précipité sur moi pour m’imposer
le silence.
Oui, m’ont manqué, ce premier soir sans toi, les chants funèbres,
les exhortations, les vociférations, les lacérations, les imprécations
et même, oui, même les incantations.
J’aurais voulu crier : Accourez ! Venez à moi pleureuses ! Que
déferlent sur moi, sur les rues de la ville, sur tout le pays et sur le
monde entier, les gémissements et les cris sauvages des
pleureuses ! Leurs inépuisables lamentations ! Je les aurais moi-
même payées pour que de leurs paroles maintes fois éprouvées
elles ébranlent les ténèbres qui désormais recouvrent le monde.
Qu’elles désaccordent les silences, qu’elles débusquent les
mensonges et forcent les consciences !
J’aurais voulu crier : Accourez ! Venez à moi pleureuses ! Ô vous
femmes qui savez mettre des mots sur toute douleur, même la plus
indicible, dites, dites l’indicible douleur d’une mère, de la même
façon que je vous ai entendues la dire un soir à une femme frappée
par le même malheur ! Venez, prenez place, entourez-moi et dites-
moi que je ne verrai jamais mon fils venir vers moi vêtu du burnous
blanc des mariés, faisant danser son cheval au son des tambours et
des crotales sous les youyous des femmes ! Que jamais je ne le
guiderai vers la chambre où l’attend l’épousée ruisselante de soie et
d’or ! Dites encore que les piliers de ma maison se sont effondrés,
que mon bâton de vieillesse s’est fendu, qu’il m’a été arraché sans
recours et qu’il ne me reste plus qu’à errer dans les couloirs de la
folie ! Dites que plus jamais personne n’ouvrira la porte sur ma
solitude ! Couvrez-vous la tête de cendres, lacérez-vous les joues,
frappez-vous la poitrine et les cuisses, modulez vos cris, lancez vos
chants à la face du ciel muet et réveillez ainsi, en chacune d’entre
nous, en chaque femme, en chaque mère, la stridence des douleurs
les plus anciennes, les plus secrètes, les plus enfouies !
On dit que les pleureuses sont des menteuses. Bekkayate
keddabate. On dit que l’âme d’un mort ne peut trouver le repos si les
siens tentent de la retenir par leurs plaintes. On nous dit que toute
lamentation est une hérésie, bid’aa. Un mot qui aujourd’hui imprime
sa force répressive sur chaque instant de notre vie.
Malgré tout, comme j’aurais aimé les voir pousser la porte,
m’entourer, s’asseoir, se presser autour de moi, ces femmes qui
savent donner voix à la souffrance des autres, en faire leur
souffrance, en aiguiser tout le tranchant, aller à la recherche du point
d’impact, y plonger à mains nues, à voix nue, à gorge déployée,
pour en faire jaillir le mal ! Peu m’importe qu’elles soient considérées
comme des menteuses, qu’elles soient comparées à des
aboyeuses, des chiennes hurlant à la mort ! Peu m’importe qu’elles
soient en mission commandée, et qu’en comédiennes confirmées,
elles jouent sur le registre de la souffrance de l’autre.
Peut-être, peut-être que grâce à ce chœur de femmes qui de
leurs chants fouaillent au plus profond de la blessure, tailladent à vif
dans la plaie, peut-être que ce cri, ce hurlement de bête blessée à
mort qui ne cesse de vibrer dans mon ventre et de se heurter aux
parois du silence aurait pu se frayer un chemin et fuser pour
bousculer l’ordre du temps, déranger les étoiles avant de se
fracasser contre l’indifférence du monde.
3. Écrire

Je me hasarde sur des ruines. Je trébuche sur des éboulements.


Avant toute autre chose, il faut que je te dise pourquoi, pourquoi
j’ai décidé de t’écrire tous les jours, tous les soirs qui me restent à
vivre.
Je t’écris depuis… depuis… je ne sais pas… Je ne veux pas
savoir, je ne veux pas de dates. Toute dimension du temps n’a plus
aucun sens pour toi, pour moi, pour tout ce qui nous relie désormais.
Quelle utilité pourrait bien avoir le décompte des jours, des mois,
des années ? Il me suffit d’enjamber les jours, de traverser les nuits
pour arriver jusqu’à toi. Que m’importe le rythme des saisons
puisque tu n’auras plus jamais froid, plus jamais chaud ! Je laisse
aux autres la fragilité des aubes, l’éclat meurtrier du soleil, la nacre
des ciels crépusculaires et les sombres abîmes de la nuit.
Mais rassure-toi, je n’écris pas pour me lamenter. Je n’écris pas
non plus pour m’accrocher aux ronces des souvenirs. Tout ce qui
était nous est encore. Après m’être dangereusement approchée du
vide, je veux donner forme à l’informe, par le truchement des mots.
Je t’écris parce que j’ai décidé de vivre. De partager avec toi chaque
instant de ma vie. Je t’écris pour défier l’absence et retenir ce qui en
moi demeure encore présent au monde.
Je sais, bien au-delà de l’intuition, bien au-delà d’une simple
conviction, je sais, et c’est un savoir qui prend racine dans les fibres
mêmes de mon être, je sais que tu m’écoutes. Que ces mots que je
trace sur un cahier – le même que celui sur lequel je prenais des
notes, couverture blanche, réglure Séyès – parviennent jusqu’à toi
avant même que les signes ne laissent leur empreinte d’encre sur la
page. Je sais que tu attends. Que tu m’entends.
Je vais essayer d’être plus directe : je ne me résous pas à la
solitude et au silence. Je veux juste prolonger les soirées que nous
passions assis dans le salon, dans la cuisine ou dans ma chambre.
Te retrouver chaque jour dans ces mêmes lieux. Continuer.
Poursuivre nos conversations.
Au sens premier du mot. C’est-à-dire, vivre avec toi. Reprendre le fil.
Te confier les plus intimes de mes pensées. Retisser avec toi la
trame des jours un instant rompue. Comme avant. Sur le même ton,
avec peut-être un peu plus de liberté puisqu’il me faudra imaginer
tes réparties, tes objections, tes sarcasmes, tes désaccords… ton
silence.
Tu dois trouver que mes propos sont bien décousus. Mais c’est
aussi pour cette raison que je t’écris. Pour tenter de rassembler les
fragments. Pour reconstituer tout ce qui en moi s’est désarticulé,
morcelé, bien plus encore, désagrégé. J’essaie, pour toi, de revenir.
De quitter les territoires sans fin de la détresse pour me remettre à
suivre le cours de la vie.
Pour tout te dire, je nage à contre-courant de la douleur qui a failli
m’emporter. C’est pour toi que j’essaie de revenir sur la rive. C’est
difficile. Les ressacs sont encore trop violents, trop souvent
imprévisibles.
4. Premier jour

Je vais commencer par te raconter comment s’est passé le


premier jour sans toi. Je ne veux pas, je ne peux pas te parler de
moi, te dire ce que j’ai fait ou dit lorsque j’ai ouvert la porte sur le
malheur. D’ailleurs je ne m’en souviens pas. Ces quelques heures
de ma vie, que nul adjectif ne peut qualifier, m’ont échappé. Elles
sont noyées dans un brouillard épais, impénétrable, où surnagent çà
et là des images, des sons associés à une sensation aiguë et
précise de discordance.
De là où j’étais assise, prostrée, encore assommée par le Valium
que l’on m’avait administré – une dose censée me neutraliser
pendant des heures, m’a-t-on avoué par la suite – et qui n’avait pas
vraiment produit l’effet escompté,
je voyais les femmes s’affairer dans la cuisine.
Il y avait là, accourues très vite, les voisines, les tantes, les
cousines, les amies. Prévenues par Amina qui, la première, a
entendu mes cris et ouvert sa porte. Actives, efficaces, elles ont très
vite essuyé leurs larmes et ne se sont pas répandues en vaines
lamentations.
Toutes ensemble, elles ont déplacé les meubles les plus
encombrants, les ont transportés chez Amina, qui a pris les choses
en main. Avant d’installer les matelas par terre et de dérouler les
tapis, elles ont lavé le sol et mis tous les bibelots hors de vue. C’était
un va-et-vient incessant. Une agitation surprenante aux yeux de
ceux pour qui le deuil est synonyme de recueillement.
Très tôt le matin, tout était prêt pour accueillir les visiteurs qui se
sont succédé. Les plateaux arrivaient et repartaient. Thé à la
menthe. Thermos pleins de café chaud, très fort, très sucré. Dattes.
Pain brioché pétri en toute hâte par les voisines. Et déjà, déjà, me
parvenaient les odeurs du couscous qu’elles préparaient pour le
repas. J’ai appris plus tard que tous les voisins s’étaient cotisés pour
offrir ce premier repas à ceux qui ne cessaient d’affluer.
Bruits de vaisselle dans la cuisine. Ma cuisine. Ma vaisselle. Je
mesurais à cet instant combien toute possession est dérisoire. Mais
je m’accrochais à tous ces bruits, à tous ces visages qui
m’entouraient. Je m’appliquais avec une obstination maniaque à
mettre des mots, des noms sur tout ce qui avait une apparence de
réalité. Je regardais autour de moi, cherchant en vain sur les murs
les traces du séisme qui venait d’ébranler ma vie. Des lézardes. Des
fissures, ou bien encore des crevasses profondes, prémices de
l’imminence d’un écroulement.
Pendant tout ce temps, sais-tu comment j’ai réussi à ne pas
sombrer ? Je peux l’expliquer à présent, à présent seulement. C’est
comme si je m’étais dédoublée. Une sensation que j’avais déjà
ressentie fugitivement, lors de moments exceptionnels de ma vie. Un
sentiment étrange d’irréalité. Un peu comme si j’assistais à une
pièce qui se donnait sans moi, où seul le décor m’était familier. Toute
personne entrant ici sans me connaître n’aurait vu en moi qu’une
observatrice calme et attentive. Ces préparatifs, ces allées et
venues, ces paroles, tout ce qui se passait ne me concernait pas
vraiment.
En même temps, quelque part en moi, dans un vide effrayant et
vertigineux, des fragments tournoyaient, se heurtaient et entraient en
collision avec une violence inouïe. Des fragments que je n’arrivais ni
à identifier ni à rassembler. Un peu comme ces images que l’on voit
à la télévision. Images saisies sur le vif, à l’instant même où se
produit le cataclysme : des paysages dévastés pendant le passage
d’un cyclone ou lors d’une explosion.
J’étais ces images.
J’étais ces paysages.
J’étais en état de déflagration. Une sorte de désagrégation de la
conscience avec, plus physique, une sensation d’oppression proche
de l’anoxie. Beaucoup d’ailleurs ont dû être étonnés, peut-être
même déconcertés de n’avoir face à eux que cette femme qui
semblait absente, sans doute abasourdie par la douleur. Le chagrin
d’une mère se doit d’être plus spectaculaire, à la mesure de la perte.
Un fils unique ! Et disparu dans de telles circonstances !
L’autre partie de moi se concentrait de toutes ses forces sur ces
bruits de vie, sur les paroles qui s’entrechoquaient, sur ce
mouvement. Je me souviens avoir pensé : elles sont chez moi. Chez
nous. Avec moi. Avec nous. Elles savent, elles, ce qu’il faut faire
dans de telles circonstances. Elles savent parler. Répondre.
Accueillir. Respecter le protocole. Depuis toujours, elles savent. Une
connaissance innée des gestes à accomplir. Des mots à prononcer.
Et leurs filles les regardent. Les écoutent. S’imprègnent de ce savoir
immémorial qu’à leur tour elles mettront en œuvre et transmettront.
Pourquoi, pourquoi n’ai-je pas leur force ? Leur capacité à
affronter les situations les plus difficiles. Leur sens de l’urgence et du
bien commun, que l’on pourrait nommer sagesse.
Je ne connais rien aux rituels. Je ne saurais pas dire ce qui se
fait, ce qui ne se fait pas. Jeune fille, je n’ai jamais voulu
accompagner quiconque aux enterrements ni aux visites de
condoléances.
Je me souviens même que, écrasée de chagrin, j’ai refusé
catégoriquement de prendre part aux préparatifs rituels lors des
obsèques de celle qui comptait le plus pour moi, ma mère. Et plus
tard, lorsque est venu le temps pour moi d’accomplir ces formalités
si éprouvantes auprès de parents ou d’amis, je me suis contentée
d’observer le déroulement des funérailles et n’ai jamais pu avoir de
réponses convaincantes à mes questions. Ainsi je n’ai jamais su
pourquoi, dans les maisons où séjourne la mort, tous les miroirs
doivent être recouverts de draps blancs. Pourquoi le blanc est la
couleur du deuil chez nous. Comment et selon quelles règles
immuables doit être accomplie la toilette funèbre. Pourquoi les
femmes n’ont pas le droit d’accompagner le défunt jusqu’au
cimetière.
Tout ce temps, je suis restée assise. Au moment
où les hommes sont entrés pour t’emmener, j’ai bien essayé de me
lever, de te suivre. Mais mes jambes se sont dérobées sous moi. Et
toutes les femmes ont fait rempart de leur corps pour m’en
empêcher.
Et puis, j’en ai honte mais je peux te le dire, à toi, t’avouer cette
mauvaise pensée. Une autre encore. Malgré cette sollicitude bien
réelle et ce dévouement destiné à partager, à alléger ma peine, j’en
étais consciente, je n’avais qu’une seule hâte : les voir partir.
Pendant qu’elles s’affairaient, qu’elles veillaient à tout, je ne cessais
de me dire : qu’elles partent ! Qu’elles rentrent chez elles ! Qu’elles
réajustent leurs voiles sur leurs cheveux et regagnent leur maison,
retrouvent
leur mari, leur cuisine, leur vie. Et surtout leurs enfants. J’avais hâte
de me retrouver seule avec toi.
5. Procès

Qui peut me dire aujourd’hui pourquoi toi ? Pourquoi on te


guettait ? Pourquoi il t’attendait ? Qui avait décidé du jour et de
l’heure ?
Dans mon esprit enfiévré, les hypothèses se succèdent à une
vitesse vertigineuse. Telles des particules affolées, elles s’attirent,
s’emboîtent, se repoussent pour de nouveau partir à l’assaut des
pentes accidentées de la bouche d’ombre et tenter de se hisser vers
la lumière.
J’essaie parfois de procéder par ordre. De ramener la corde à
moi. De toutes mes forces. De démonter pièce par pièce les
éléments dont je dispose. Ceux qui sont à portée d’entendement.
Je te livre ce soir les minutes d’une parodie du procès
qu’inlassablement je mets en scène.
Te voilà face à tes bourreaux. Je dis bien bourreaux et non pas
juges, puisque la sentence était déjà prononcée avant même que tu
ne comparaisses.
Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux.
Accusé, lève-toi !
Parlons de toi d’abord. Ensuite nous examinerons tes
antécédents familiaux.
Allons, jeune homme, présente-toi ! Dis-nous qui tu es.
Euh… j’ai vingt-quatre ans. Je suis étudiant en médecine. En
cinquième année. Je vis avec ma mère dans un appartement de la
cité…
Passe, passe ! Nous savons tout cela !
Mon père est décédé. Oui, oui, de mort naturelle. Des suites
d’une longue maladie, comme on dit. Il était cadre dans une société
nationale. Non, il ne vivait pas avec nous. Ce que j’aime ? Euh… ma
mère. La musique. Mes études.
Le football. Sortir avec les copains. Et… Oui, bien sûr, mon pays.
Non… enfin oui, de temps en temps, mais seulement un verre ou
deux, comme tout le monde, et jamais en public, comme tout le
monde… Non, non, je ne vais pas prier à la mosquée, mais… Mes
rapports avec la religion ? Très… très cordiaux…
Là, je dérape. Connaissant ton esprit frondeur, je… Attends, je
rectifie.
Non, excusez-moi… Oui, je voulais dire très fervents.
La vérité, rien que la vérité !
C’est… c’est-à-dire que… que je fais comme tout le monde. Je
jeûne, je fais l’aumône, je ne jure ni ne blasphème. Je crois avant
tout…
Assez ! Tu n’as pas cité une seule fois le nom de Dieu !
Passons aux antécédents familiaux. Parle-nous maintenant de ta
mère !
Ma mère ? Elle s’appelle Aïda. Elle aura bientôt quarante-huit
ans. Elle enseigne l’anglais à l’université. Non… elle ne porte pas le
voile. Pourquoi ? Elle dit… elle dit qu’elle a ses convictions, qu’elle
ne veut pas…
Continue ! Finis tes phrases !
Elle dit qu’elle ne veut pas que son comportement soit dicté par la
peur.
Mais encore ?
Qu’elle vit dans le respect des autres. Dans le respect des
traditions, et surtout… surtout…
Nous t’écoutons !
… que ses rapports avec Dieu ne concernent qu’elle.
C’est là que nous voulions en venir. Nous le savions. Elle l’a dit en
public, à l’université.
Oui, c’est vrai. C’est ce que j’ai répondu un jour, à bout de nerfs, à
un de mes étudiants.
Et cela parce qu’il refusait de s’asseoir en salle d’examen à côté
d’une de ses camarades, objectant
que la religion lui interdisait de se rapprocher d’une femme.
Que savez-vous de la religion ? ai-je rétorqué.
Avec une agressivité non dissimulée, il m’a retourné la question.
Et c’est alors que j’ai eu cette réponse.
Je sais bien que cela peut paraître mince pour une condamnation
à mort. Mais j’ai beau chercher, ce sont les seuls éléments que j’ai
en main. J’ai interrogé tous tes amis. Je les ai pressés de me révéler
quelque chose que je ne saurais pas. Ils m’ont assuré que tu n’avais
jamais eu un comportement ou des propos de nature à provoquer ou
à choquer les tenants d’un ordre nouveau.
Ô mon fils, pardonne-moi ! Pardonne-moi ! J’aurais dû me taire,
faire le dos rond, j’aurais dû penser à toi, à nous. Je me serais
même ensevelie sous des voiles épais et me serais prosternée des
heures durant si j’avais pu imaginer un seul instant que l’on pouvait
t’enlever à moi. Naïvement, je pensais être seule comptable de mes
actes et de mes prises de position. C’était mal les connaître. Je
savais, je savais pourtant que tout était prétexte pour la folie
meurtrière qui s’est emparée de ceux qui se sont arrogé le droit
d’exécuter des sentences divines fabriquées par des esprits
malades.
Je porte aujourd’hui le poids d’une double culpabilité : d’abord
n’avoir pas su te protéger, et surtout me dire que je suis peut-être à
l’origine de ta mort.
Et il me faut vivre avec ça.
Il n’y a eu ni procès, ni délibération, ni sentence. Tu n’as pas eu le
temps de prononcer un seul mot, et cela aussi je le sais.
Et puis, j’espère que tu n’es pas trop étonné si j’ai glissé que tu
aimais ta mère avant toute autre chose. C’est venu tout
naturellement sous ma plume.
6. Mots I

On me parle de réconciliation. On me parle de clémence. De


concorde. D’amnistie. De paix retrouvée, à défaut d’apaisement. À
défaut de justice et de vérité.
Alors je cherche.
Je cherche partout.
Dans la trace des sillons sanglants sur les joues des mères.
Dans leurs mains refermées sur l’absence.
Dans le regard des filles violentées.
Dans les gestes hésitants d’un père qui vacille faute de pouvoir
s’appuyer sur l’épaule d’un matin pour affronter le jour.
Je cherche comme on chercherait un brin d’espérance parmi les
herbes sauvages qui envahissent des cimetières.
Dans le désastre des nuits.
Dans les tressaillements des jours.
Dans les silences grevés de cris étouffés.
Dans les ruines calcinées qui parsèment nos campagnes.
Mais je n’entends que le bruit sec des armes que l’on recharge et
le crissement acide des couteaux qu’on aiguise.
7. Photo II

La photo. Oui, la photo ! Tu dois te demander pourquoi je n’ai plus


abordé le sujet avec toi. Pourquoi je te raconte tant de choses,
chaque soir, sans aller à l’essentiel. Tu dois attendre des
explications. Comment cette photo est-elle arrivée jusqu’à moi ?
Comment puis-je être aussi sûre qu’il s’agit bien de l’homme qui
t’attendait tapi dans l’ombre, un soir de mars ? Qui a bien pu
l’identifier comme tel ? Autant de questions auxquelles je répondrai
en temps voulu.
Pour l’instant, je préfère ne pas te donner de réponses avant
d’avoir des certitudes. Je n’en suis encore qu’au prologue. Tu sauras
tout très bientôt. Je l’espère. Non. Je le veux.
Je t’ai laissé sur une vision qui a dû te sembler bizarre. Mais je te
le jure, j’ai vu cette photo se consumer sous mes yeux.
Je sais maintenant que ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pris
conscience de ma haine. C’est en voyant ce visage souriant, et
seulement à ce moment-là, que j’ai pris ma décision et que m’est
apparu, avec une clarté aveuglante, ce qui me restait à faire.
Et puis, chose étrange, la photo a disparu. Plus aucune trace.
Celui qui me l’a apportée m’assure pourtant qu’il ne l’a pas reprise.
8. Les unes et les autres

J’ai reçu beaucoup de visites, tu dois t’en douter. Des femmes,


exclusivement. Et parmi elles, certaines que je n’avais jamais
rencontrées auparavant.
Depuis que tu es parti, et pendant sept jours, notre porte est
restée ouverte toute la journée, jusque très tard dans la nuit. Ainsi
que le veut la coutume. Les portes ne se referment pas sur le
malheur. Un rideau a été placé à l’entrée pour dérober aux regards
des voisins le va-et-vient des femmes dans le couloir.
Les hommes de la famille, eux, sont restés au bas de l’immeuble,
sous une tente spécialement installée pour les abriter. Ce n’est pas
moi qui m’en suis occupée, bien sûr. Mais tout cela,
tu le sais : il y a eu tellement de disparitions autour de nous ces
dernières années !
Je veux surtout te raconter tout ce que j’ai vécu. Te décrire
justement ces femmes. Et ce que j’ai ressenti en les voyant autour
de moi. Tu me permettras de te faire part de mes mauvaises
pensées ? Je crois bien que la souffrance aiguise les sentiments, et
pas seulement les plus charitables ! Du moins c’est ainsi que
j’explique les réactions inhabituelles que j’ai en face de personnes
que j’aurais eu peur, il y a peu, de choquer par quelque parole ou
geste déplacés. Comme sous l’effet d’une violente poussée, quelque
chose en moi s’est rompu, mettant à nu des facettes non exposées
au jour jusque-là. À toi je peux donc dire qu’il m’arrive à présent, et
assez souvent, d’avoir des pensées… allons, on va dire odieuses,
au regard des nombreuses manifestations de sympathie. Tu jugeras
par toi-même.
Je commence par celles que j’appellerai les voyeuses. Celles qui
sont venues par l’odeur du sang alléchées. Attirées comme des
vautours par l’intrusion de la mort. Fascinées par le spectacle de la
douleur de l’autre. Celles-là,
je les reconnais tout de suite. D’abord parce que, dès l’entrée, elles
demandent où est la principale concernée, c’est-à-dire moi, ce qui
veut bien dire qu’elles ne me connaissent pas. Je les reconnais
aussi à leur regard fureteur. À leur manière de rechercher sur mon
visage une trace visible de désespoir. Aux formules de compassion
toutes faites qu’elles répètent mécaniquement, le visage impassible
et les yeux secs. À leurs questions insistantes sur les circonstances
de ta disparition. Elles veulent tout savoir. La main en éventail sur la
bouche, elles interrogent les proches sur mes réactions lorsqu’on est
venu m’annoncer la nouvelle. Il faut voir leur façon de se rapprocher,
se poussant les unes les autres, tout en reptations subtiles, pour
capter tout ce qui se dit. Leur façon de demander des précisions et
de se saisir du moindre détail qui pourrait nourrir leur curiosité
morbide. Après s’être copieusement sustentées, elles rajustent leur
voile, se dirigent vers la sortie, non sans m’exhorter à la patience et
à la résignation face au destin implacable.
Le jour même ou le lendemain, elles iront ailleurs, sans doute dans
d’autres maisons où l’on pleure un disparu ; telles des colporteuses
de malheur, elles raconteront à d’autres, en insistant sur les détails
les plus sordides, ce qu’elles ont vu, ce qu’elles ont entendu.
Il y a celles que le spectacle de la douleur d’une autre replonge
immédiatement dans une douleur ancienne, jamais vraiment
cicatrisée.
Et bien souvent, c’est l’occasion pour elles de pleurer à nouveau
leurs morts : époux, parents, frère ou sœur, enfants…
Immédiatement reconnaissables à la démesure de leur chagrin.
Éplorées, inconsolables, elles s’effondrent dès l’entrée et se traînent
jusqu’à moi, m’enlacent et me recouvrent de leurs lamentations. Je
dois
t’avouer que moi-même, je me suis laissé convaincre par l’indéniable
compassion de ces sœurs en détresse.
Il y a aussi des mères qui s’identifient à moi. Celles qui, tout
comme moi il y a peu, ont un sursaut du cœur dès qu’on évoque
devant elles la mort d’un enfant. Qui imaginent, au moment précis où
elles me voient, qu’elles pourraient un jour, à leur tour, être touchées
par un malheur semblable à celui qui m’a frappée. Et que cette seule
pensée déchaîne, déchire. Bouleversées, affolées, terrassées, oui
terrassées à la seule idée que semblable malheur pourrait un jour
venir frapper à leur porte, elles poussent, en franchissant
le seuil, de grands cris très vite étouffés par d’autres femmes qui les
réprimandent et les rappellent à l’ordre.
Ces autres femmes, je les appellerai les gardiennes de la foi. Ce
sont celles qui, parce qu’elles ont appris quelques versets du Coran
et entendu quelques prêches à la mosquée ou à la télévision,
veulent diriger les opérations. Elles savent tout ce qu’il faut faire et
ne pas faire. Surtout, disent-elles, ne pas crier. Ne pas se lamenter.
Cris et lamentations des proches retiendraient ici-bas l’âme du
défunt, le tourmenteraient et l’empêcheraient de quitter sereinement
ce monde. Il faut invoquer Dieu, solliciter inlassablement Sa
miséricorde, et seulement cela. Ce sont elles aussi qui guident les
rites funéraires et qui…
Mais assez ! Je ne veux pas parler de tout cela.
Tous tes copains étaient là. Ils m’ont entourée. Ils t’ont
accompagné. Ils sont revenus chaque jour. Nous avons parlé de toi.
Karim et Hakim étaient effondrés.
J’ai gardé en moi leurs paroles. J’ai recueilli aussi leurs silences.
9. Larmes

Les larmes font écran entre moi et les autres.


Les larmes déforment la vision, et, derrière la vitre de la fenêtre
où je me tiens, à jamais privée d’attente, les lendemains
s’enchevêtrent dans le désordre des jours.
Les larmes diluent toute couleur et désormais les aubes se noient
dans le lavis d’un temps immobile, opaque.
Les larmes grossissent les détails les plus infimes.
Perception accrue, comme aiguisée au fil de la douleur, des
spectacles les plus ordinaires,
les plus banals, ceux qui passent inaperçus de tous : la main d’un
enfant serrant celle de sa mère. Les bras d’un enfant passés autour
du cou de sa mère. L’ombre d’un sourire sur le visage d’une mère
contemplant son enfant.
Débris d’images. Tessons.
Les larmes font perdre toute consistance au réel. Elles altèrent la
perception de mon propre corps. Jusqu’à l’extrême bord du vertige.
Et puis, comme un écho, cette phrase d’Aimé Césaire : « … Ce
bruit de larmes qui tâtonne vers l’aile immense des paupières. »
Chaque soir j’avance à tâtons sur la page pour tracer le chemin
qui me mène à toi.
10. Sad and worried

Un jour, en guise d’exercice de lexique, j’ai distribué à mes


étudiants une feuille sur laquelle figuraient des dessins. Des visages
censés représenter, de façon caricaturale, des émotions diverses.
L’équivalent de ce qu’on appelle aujourd’hui des smileys. Le but de
l’exercice était de leur faire trouver des adjectifs tels que : Happy.
Angry. Astonished. Sad. Nasty. Joyful. Worried. Etc.
Je m’en suis souvenue, un peu bizarrement j’en conviens, lorsque
ce matin, j’ai surpris mon reflet dans un miroir. Je me suis
immobilisée et j’ai immédiatement traduit ce que j’y voyais : sad and
worried. Triste et soucieuse. Une bouche tombante, profondément
marquée de part et d’autre par deux sillons de formation récente.
Ou du moins que je n’avais pas remarqués avant ce jour. Des joues
aux maxillaires si saillants qu’ils forment presqu’un angle à
l’intersection avec les oreilles. Des yeux éteints, marqués eux aussi
de griffures multiples. Une ride verticale, pareille à une cicatrice
labourant le front. Des cheveux ternes, à peine coiffés et parcourus
de fils argentés bien plus nombreux que dans mon souvenir. En
continuant mon inspection, j’ai remarqué qu’ils étaient entièrement
blancs sur les tempes.
J’ai mis un moment à réaliser que ce visage qui me regardait avec
ces yeux creux, vides d’expression, était bien le mien, et non pas
celui de ma mère, juste avant sa mort. La ressemblance était si
troublante que j’ai fermé les yeux, espérant les rouvrir sur un autre
spectacle. Las ! C’était bien moi, cette femme vidée de sa
substance.
Ainsi le délabrement dont j’avais cherché, dans ma déraison, les
traces matérielles sur les murs de la maison, s’était bien produit. Les
failles, les lézardes existent réellement. Du bout des doigts, j’en ai
suivi le parcours.
C’est donc dans mon corps qu’avait eu lieu l’effondrement.
Outrages de la douleur et non du temps, les stigmates sont là.
Visibles. Palpables.
C’est alors seulement que j’ai réalisé que j’avais oublié les gestes
quotidiens. Oui, oublié tout geste qui consiste à « soigner » son
apparence. Sauf ceux qui répondent aux besoins les plus
élémentaires du corps. Et ce, sans penser un seul instant que je me
conformais aux prescriptions.
Il est dit que les femmes en deuil ne doivent ni se teindre les
cheveux, ni se mettre du henné aux mains, ni s’épiler les sourcils, ni
porter de bijoux ou quelconque parure ; ni même, pendant une
période fixée par une tradition obscure, se laver, du moins aller au
hammam. Certains vont même jusqu’à dire qu’elles ne peuvent
changer de vêtements que lorsque les visites de condoléances
prennent fin, c’est-à-dire au bout de sept jours.
Par contre, je ne sais pas s’il est prévu des dispositions
spécifiques pour les hommes.
Mais a-t-on vraiment besoin de fixer un règlement ? A-t-on besoin
de dicter aux personnes confrontées à la mort de l’un des leurs un
comportement qui prouverait aux yeux du monde l’étendue et
l’intensité d’un chagrin ? D’en fixer la durée ?
Je me suis très vite détournée du miroir. J’ai imaginé à cet instant
ton regard sur moi, et, j’en viens maintenant là où je voulais en venir,
je me suis dit : Quand il reviendra, il ne me reconnaîtra pas.
Et c’est le « quand » qui m’a fait sursauter, comme sous l’effet
d’une décharge.
J’aurais dû, en toute logique, penser : « S’il pouvait me voir, il ne
me reconnaîtrait pas. » Pourquoi ai-je substitué le futur au
conditionnel ? Quelque chose en moi continue donc à croire, à
espérer. Contre toute attente. En niant l’évidence. Quelque chose de
plus fort que ma raison s’obstine à errer dans un espace où présent
passé futur s’entrechoquent, s’entremêlent pour tisser la trame d’un
possible totalement insensé.
Un possible entrevu comme un mirage où tournoient indéfiniment
des étoiles mortes et dont cependant la lumière n’en finit pas de
vibrer.
Avant de venir te retrouver ce soir, j’ai tenté de réparer, autant que
je le pouvais, de la douleur les irréparables outrages. J’ai même mis
quelques gouttes de ton eau de toilette au creux de mon poignet.
11. Folie

Le mot n’est jamais prononcé devant moi, jamais.


Mais il plane dans les regards, s’insinue dans les gestes,
transparaît dans la sollicitude appuyée qu’on me manifeste et que
l’on me dispense avec une générosité inépuisable, semble-t-il, se
glisse dans les coups d’œil navrés ou inquiets qu’on échange,
rythme les hochements de tête, affleure parfois dans les paroles et
se décline dans les objurgations, les mêmes que celles que l’on
pourrait adresser à un enfant récalcitrant.
Tu devrais te reposer. Tu devrais essayer
de dormir. Mange, il faut manger ! Tu devrais te montrer plus
patiente. Tu devrais avoir plus de courage. Tu devrais prier. Tu
devrais te soumettre au décret divin. T’en remettre à la volonté de
Dieu qui t’a envoyé cette épreuve pour mesurer ta foi. Il est dit que
nous devons accepter le destin.
Elles se penchent sur moi, insistent. Je me détourne. Elles tentent
d’intercepter mon regard, comme pour me tenir en joue. Certaines
vont même jusqu’à me prendre dans leurs bras en une accolade
furtive.
Je ne réponds pas. Jamais. Je me dégage doucement mais
fermement de leur étreinte.
Il ne manque plus que le geste qui explicite tout : l’index vissé sur
la tempe. Oui, se disent-elles, elle a perdu la raison. Folle. Oui, elle
est folle. Folle de chagrin. Folle de douleur.
Le premier soir, ta tante Halima, l’illuminée, la commère émérite
comme tu l’appelles, celle qui s’est découvert une mission sacrée et
verse dans un prosélytisme acharné depuis son premier pèlerinage
à La Mecque, s’est accroupie en face de moi, et, à haute et
intelligible voix, pour que personne ne perde une seule de ses
paroles et que toutes prennent acte de son indiscutable autorité en
matière de religion, a posé sa main sur mon épaule et m’a dit – je te
répète ses mots dans leur intégralité : Sais-tu que c’est faire preuve
d’impiété que de se comporter comme tu le fais ? Sois raisonnable ;
ton comportement en ces jours de deuil est une grave atteinte aux
préceptes de notre religion. Ressaisis-toi et redis-toi ces paroles
d’Abou Horeira, le compagnon de notre prophète bien-aimé, qui
exhortait les affligés par ces paroles si sages, si sensées : « Les
croyants qui savent se résigner quand Dieu aura fait mourir l’être
qu’ils affectionnaient le plus en ce monde, n’auront aucune autre
récompense que le Paradis. »
J’ai beaucoup réfléchi à tout cela. Il faut donc, pour être assuré de
la miséricorde divine, quelles que soient les actions passées et à
venir, avoir l’opportunité de vivre une très grande douleur ! Comme
si cette souffrance, la plus terrible, la plus intolérable qui puisse se
concevoir, cette épreuve qui pourrait faire vaciller les croyants les
plus armés, les plus fervents, n’aurait d’autre consolation pour le
souffrant ou la souffrante que l’assurance d’être exonéré de tout
péché. Le revers de la médaille, si je puis dire sans blasphémer.
C’est pourquoi, si j’ai bien compris les propos de ta tante, toute
remise en cause de l’inéluctable, toute manifestation de révolte face
à l’inacceptable sont considérées comme des offenses perpétrées
contre Dieu par des esprits malades.
Seule la folie peut tout excuser.
Alors oui, je suis folle. Au point de dire que si l’on m’avait laissé le
choix, si je pouvais croire un seul instant qu’une renonciation lucide
et consentie te permettrait de revenir, je renoncerais à tout, et même
au paradis. Très peu pour moi, la sanctification par la douleur !
Je blasphème ? Peut-être, mais je persiste : j’aurais volontiers laissé
à d’autres l’auréole de mater dolorosa.
Ainsi, si l’on en croit ces sages paroles, pour prix d’une douleur
incommensurable, les portes du paradis s’ouvrent très largement
devant toutes les mères en deuil d’un enfant. Il ne reste plus qu’à
espérer qu’elles y retrouveront celui ou celle qu’elles pleurent.
12. Lui I

Vivant. Il est là. Quelque part, au détour d’un chemin bordé de


pierres vives, croupissant dans l’ombre d’un terrain creux ou caché
dans l’enchevêtrement d’un buisson de ronces, ou bien encore
cloîtré dans une pièce sombre aux murs crasseux.
Un jour, il sera face à moi. Fatalement. Parce que je le veux.
Même si je connais maintenant le nom de celui qui m’a
dépossédé de toi, de ta voix, de ton souffle, de ton odeur, je ne sais
rien de lui. Pas encore. Et je ne veux pas le nommer. Je sais
seulement qu’il ne venait pas de loin.
Toi tu le connais, forcément. Tu reconnaîtrais son visage même si
tu ne l’as vu que furtivement, même s’il n’est pour toi qu’une ombre
surgie des ténèbres.
Peut-être même était-il si près de toi que tu as dû remarquer
quelque détail qui m’a échappé sur la photo.
Tu as sans doute entendu sa voix, perçu son souffle, respiré son
odeur.
Et ses mains. Oui, ses mains sur toi.
Lui, quelque part dans l’écho répercuté des pas qui ont résonné à
tes oreilles.
Lui, vivant aujourd’hui. Oui, vivant.
Sur la photo, le visage offert au soleil, il avait, au coin des lèvres,
un léger sourire.
Ce visage est gravé en moi, même si je ne l’ai vu que quelques
secondes.
13. Noir

Écoute, écoute, là, pour moi, pour nous ce soir ces mots d’un
poète que j’aime, Jacques Roubaud. Cela s’intitule Quelque chose
noir.
« Quand la mort sera finie je serai mort
Où es-tu ?
Qui ?
Sous la lampe entourée de noir
Je te dispose
Du noir tombe
Sous les angles
Comme une poussière. »
C’est seulement à ces moments-là, quand, au hasard de mes
lectures des mots surgissent du creux des ténèbres et viennent à ma
rencontre, c’est seulement en ces instants que je ne me sens plus
seule.
14. Elle I

Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Pourquoi ne m’as-tu jamais parlé


d’elle ? Tu n’as jamais prononcé son nom devant moi. Pas même la
plus petite allusion. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle entre dans ma vie
juste le jour où tu n’étais plus là ?
Depuis un long moment, elle est debout, appuyée contre le
chambranle de la porte de la pièce où je me trouve, notre salon.
Comme si elle ne voulait pas passer le seuil.
C’est lorsque j’ai relevé la tête, je ne sais plus pourquoi – sans
doute attirée par l’immobilité parfaite d’un corps que l’on aurait dit
sculpté dans un bloc de silence – que mon regard s’est posé sur
elle.
Elle ne me regarde pas. Elle ne regarde personne. Les yeux
baissés, le visage figé, elle paraît absente à tout ce qui se passe
autour d’elle, autour de nous. Sur ses joues, de fines traînées
scintillantes, ruisselantes, une coulée ininterrompue de larmes
qu’elle ne songe même pas à essuyer. Des larmes qui se rejoignent
à l’extrémité du menton et viennent s’écraser sur le devant de sa
robe.
Fascinée, je l’ai observée longtemps. Et long-
temps je n’ai vu d’autre mouvement que les
battements de cils qui accompagnaient ces larmes silencieuses. En
tombant sur sa robe, les larmes faisaient comme une auréole un peu
plus foncée sur le tissu. En fait, je crois bien ce n’était pas une robe.
C’était plutôt un gilet, ou un pull. Je me souviens maintenant avoir
noté, sans aller plus loin, qu’elle portait un jean et des tennis. Une
tenue inhabituelle pour la circonstance. Déplacée, diront certains.
C’est sans doute pourquoi ce détail s’est logé dans ma mémoire. Et
puis, j’ai déjà dû te l’expliquer, ce jour-là, mon esprit totalement
désorienté tentait désespérément de s’attacher aux détails les plus
infimes pour ne pas sombrer.
Je n’ai pas pu me lever. Je n’ai pas pu aller vers elle, lui
demander qui elle était. Et surtout pourquoi elle était là, totalement
indifférente aux regards multiples et pour certains pleins de curiosité,
convergeant vers elle. Ce n’était ni une de nos proches, ni une fille
du village.
Que signifiaient ces larmes qui coulaient sur son visage, sans
discontinuer, comme si elles prenaient leur source dans un chagrin
sans recours ?
Plus tard, bien des jours plus tard, on m’a dit que tout le monde
s’était interrogé sur sa présence. Qui était cette jeune fille ? Était-ce
l’une de mes étudiantes ? Une de tes camarades de cours ?
Pourquoi était-elle venue jusque-là, jusqu’à chez nous ? Qu’est-ce
qui pouvait expliquer l’intensité de cette peine à la fois si visible et si
discrète ?
Les supputations ont circulé dans toutes les pièces de la maison,
et même au-delà je suppose, dans les rues et les cafés du village.
Elle n’a répondu aux questions qu’on n’a pas manqué de lui poser
– tu connais tes tantes et tes cousines ! – que par un hochement de
tête de nature à décourager toute approche.
Elle est partie comme elle était venue, sans saluer personne.
Et maintenant, je veux savoir qui elle est.
Je veux la retrouver, lui parler. Je sais qu’elle était là pour toi. Rien
d’autre ne peut expliquer sa présence ni ses larmes.
C’est sans doute pour te dire un dernier adieu qu’elle a eu la force
d’affronter tous ces regards sur elle, l’étrangère, l’inconnue.
Une jeune fille inconnue pleure un jeune homme disparu
tragiquement. Ravi prématurément à l’affection des siens, à la fleur
de l’âge, ainsi que le soulignent très souvent, trop souvent, dans les
rubriques nécrologiques publiées dans nos journaux, des parents
éplorés qui ne reculent devant aucun pléonasme, comme pour
appuyer là où cela fait le plus mal.
Ce pourrait être le début d’un roman. Ou la fin. La fin tragique
d’un beau roman d’amour. Ah ! je te vois ricaner, je t’entends me dire
oui, ça y est, tu démarres sur les chapeaux de roues, et comme
toujours tu exagères, tu interprètes… Bon, je corrige, je vais dire une
belle histoire, ça te va ? Donc, laisse-moi continuer : comment
expliquer sa présence autrement que par les liens qui vous
unissent ? Un attachement profond ? Une grande amitié, qui aurait
pu un jour… qui sait ? Allez, allez, j’arrête, mais tu permettras que je
me pose des questions sur ce qui pouvait motiver une douleur si
manifeste.
Et surtout, je voulais te dire qu’elle était là.
J’essaie de reconstituer, en rassemblant mes souvenirs, les traits
de son visage, la couleur de ses cheveux, les contours de sa
silhouette ; mais comment aurais-je pu retenir tous ces détails ?
Quel poids pouvaient-ils peser en ces instants ? Comment ma
mémoire aurait-elle pu être impressionnée par une autre image que
celle de ton corps drapé de blanc en ces instants où l’on venait de
t’arracher à moi, où tu venais de quitter la maison, de quitter
physiquement ma vie ?
15. Visite I

Noria vient de partir.


Quand j’ai vu que c’était elle, j’ai hésité avant d’ouvrir la porte.
Mais tu la connais. Elle a insisté. Comme à son habitude. Pendant
que je la
retenais sur le seuil, bien décidée à ne pas la laisser aller plus loin,
son regard passait au-dessus
de moi pour faire une inspection des lieux.
Je suis venue pour te demander…
Elle a hésité, consciente que j’étais sur la défensive. Je ne l’ai
jamais aimée. Je n’ai jamais aimé sa façon de déchirer à belles
dents tout son entourage. Toi-même, tu l’appelais el m’kass, les
ciseaux…
Comment est-ce possible ? Recevoir une cousine sans l’inviter à
entrer ! J’entends déjà les commentaires de la famille. Elle est
vraiment malade ! C’est bien ce qu’on vous disait. Elle a
complètement pété les plombs.
Mais attends, attends la suite !
Je sais qu’en parlant de moi, on hésite entre deux adjectifs.
Meskina ou Mahboula. La pauvre ou la folle. Tout compte fait, je
préfère le second ; je ne veux pas être l’objet de leur pitié.
Elle a repris :
Je suis venue pour te demander… de penser à moi… enfin, à
nous. Si jamais tu te… tu te… sépares de ses affaires.
À l’expression de son visage, à la rougeur subite qui lui est
montée aux joues, j’ai compris qu’elle avait pensé « Si tu te
débarrasses de … ». Elle a réussi in extremis à retenir le mot. C’est
qu’on se méfie, maintenant ! Je suis devenue imprévisible.
Qu’ai-je fait, d’après toi ? Que lui ai-je dit ?
Ce que j’aurais dû répondre ?
Mais oui, bien sûr… je t’appellerai quand… ou je te les porterai
moi-même quand j’aurai fait le tri.
Eh bien, rien, je n’ai rien dit de tout cela. J’ai simplement refermé
la porte sur elle, sur ses mots. Sans la claquer. Sans lui répondre.
Quand j’ai réussi à calmer la colère froide qui me faisait trembler,
je suis allée dans ta chambre. J’ai ouvert ton armoire. J’ai sorti tous
tes pulls, tes tee-shirts, tes chemises. J’ai tout jeté par terre, au
milieu de la pièce. Et là je me suis écroulée, roulée en boule, le nez
enfoui dans ton odeur.
16. Détresses

Lorsque j’étais adolescente, en proie aux doutes existentiels qui


torturent l’esprit à cet âge, je m’exerçais à être malheureuse. Ou
plutôt à faire semblant de l’être. Drôle d’idée, non ? En fait, le but de
la manœuvre était d’attirer l’attention sur moi. De mesurer la
capacité des miens à compatir à une détresse que j’étais la seule,
bien évidemment, à savoir totalement fictive.
Sans raison particulière, je m’installais sur une chaise ou dans un
fauteuil, de préférence dans un endroit passant de la maison comme
la véranda ou la salle de séjour, et, bien entendu, aux heures
d’affluence.
Je prenais alors une attitude longuement étudiée devant un miroir.
Une attitude censée suggérer à tous mon état assurément pitoyable
de fille écrasée de tourments. Je me figeais, telle une statue. Vivante
figure de la déploration, j’attendais. J’attendais qu’on me remarque,
qu’on vienne à moi, qu’on tente de percer le secret de ce malheur
qui me plongeait dans un silence inquiétant, et surtout inhabituel,
pour quelqu’un comme moi, forte déjà d’une solide réputation de
boute-en-train. J’avais tellement besoin d’être rassurée, de me sentir
indispensable !
Le plus inquiétant était de constater que, le plus souvent, ma
posture d’affligée n’éveillait aucune curiosité, ne suscitait aucune
question de la part de ceux qui prétendaient apprécier ma présence,
ou plus exactement m’aimer.
Il arrivait bien sûr que ma mère, sans trop insister, tente un
« Qu’est-ce que tu fais là ? » ou bien encore « Tu n’as vraiment rien
d’autre à faire ? ». Mais le plus souvent, elle s’éloignait sans
attendre de réponse.
Au bout de quelques minutes – le record officiellement établi
s’élève à deux heures et quinze minutes –, tout engourdie, avec une
sensation désagréable de fourmillements dans les mains et les
pieds, je me redressais, submergée de désespoir. Pour de vrai, cette
fois-ci. Il fallait me rendre à l’évidence. Personne ne se souciait de
mon existence. Personne ne m’aimait vraiment. Ou du moins, on ne
s’intéressait à moi que lorsque j’imposais ma présence. J’en avais la
preuve irréfutable. Et j’en tirais des conclusions péremptoires et
définitives sur le caractère éminemment égoïste, superficiel,
intéressé, hypocrite, en un mot sur l’insensibilité flagrante de la
nature humaine.
Tu dois te demander pourquoi je reviens sur ces élucubrations
d’adolescente en mal d’amour, sur des épisodes que moi-même
j’avais oubliés depuis longtemps.
C’est tout simplement parce qu’il m’arrive à présent de m’installer
dans le fauteuil que nous nous disputions toi et moi dès la fin du
dîner – finis nos désaccords et nos habitudes complices !
Aujourd’hui, assise dans le noir face à la télé, les mains posées sur
le ventre, je me balance.
Un mouvement irrésistible, incontrôlable. Je me balance d’avant en
arrière, comme si je voulais bercer ma douleur. Totalement
imperméable aux images et aux sons déversés par le poste allumé,
je me laisse couler dans un univers où temps et espace
indifférenciés ne sont plus qu’un magma informe et compact qui peu
à peu m’absorbe toute. Je n’attends rien. Je ne pense à rien. Toute
conscience suspendue, je flotte dans ce lieu intermédiaire où plus
rien ne pèse. Toute perception extérieure s’abolit. Un état proche de
la catalepsie ou de la transe. Et lorsque j’émerge, je ne ressens ni
engourdissement ni fourmillements.
Il faut croire que c’est moi qui suis devenue totalement insensible.
17. Nuit I

La nuit enfante la solitude.


Là, près de moi, s’affairent les ombres insatiables qui bientôt
prendront possession des lieux. Une présence tout en frôlements
furtifs, en chuchotements indistincts. À peine ai-je les yeux fermés
que, penchées au-dessus du lit, elles éloignent le sommeil avec
leurs doigts griffus.
Au rythme de mes peurs, elles dansent autour de moi une
sarabande infernale, puis se
rapprochent et de leur souffle puissant et fétide ravivent la braise.
Elles convoquent une à une les images les plus terribles, les plus
atroces. Sur fond de paysages tout entiers maculés de sang, de
ciels souillés de fange, surgissent des mains tendues en vaines
supplications, des chairs broyées, meurtries. Elles font résonner à
mes oreilles les cris qu’aujourd’hui plus personne n’entend, et dont
la stridence m’entraîne jusqu’aux portes de la folie.
Au bout, tout au bout de la nuit, les yeux cernés de néant, je
m’assoupis enfin. Brefs, trop brefs instants d’oubli. Mais bientôt la
première entame du jour me délivrera de toute espérance.
La solitude est mon seul horizon.
18. Remords

J’aurais dû, comme toute mère digne de ce titre, c’est-à-dire


dotée d’un instinct maternel surdéveloppé et soucieuse avant tout de
protéger son petit, j’aurais dû te mettre en garde, comme lorsque tu
étais enfant. Moi, la mère-qui-élève-seule-son-enfant, j’aurais dû te
répéter toutes les recommandations que répètent chaque instant de
chaque jour les mères, encore et encore, au risque de te lasser, de
te « gonfler » comme on dit dans votre langage – mais quel risque
dérisoire !
J’ai toujours tourné en dérision ces mères exagérément
anxieuses, excessivement protectrices. Je n’ai jamais accroché de
talismans à ton cou. Je n’ai jamais fait sept fois le tour de ta tête,
une poignée de sel dans la main, en prononçant les paroles rituelles.
Je n’ai pas pensé à éloigner de toi le mauvais œil et les sortilèges en
prononçant à la face des envieux et des malveillants, des formules
conjuratoires, ces mots que disent toutes les mères : Cinq dans l’œil
de Satan ! J’aurais dû les murmurer à ton oreille chaque soir, les
crier au besoin, assez fort pour qu’ils t’atteignent, pour qu’ils te
retiennent chaque fois que tu sortais, chaque fois que tu venais me
trouver dans la cuisine et me lançais un « je sors ! » avant de
claquer la porte.
Et chaque fois, moi, la mère, ô mère insensée !, je ne me
retournais même pas, je ne te demandais même pas où tu allais ni à
quelle heure tu rentrerais. Je continuais à lire, à corriger des copies
ou préparer des cours, à éplucher des oignons, à regarder la
télévision, à discuter au téléphone… Et je crois qu’il m’arrivait, oui, il
m’arrivait de me mettre au lit certains soirs, et même de m’assoupir
avant de sursauter en entendant le tintement des clefs, puis tes pas
dans le couloir, rassurée par ces seuls bruits de ton retour, assurée
de ta présence.
Parce que tu rentrais, chaque soir.
Que puis-je dire pour ma décharge ? Que je voulais préserver ta
liberté ? Que je comptais sur ta prudence, ou plus naïvement sur la
chance ? Que mon instinct de mère était défaillant ? Cela suffirait-il à
atténuer ce sentiment de culpabilité qui me déchire ?
Oh l’inconscience ! ou plutôt l’excès de confiance, malgré tout,
malgré tout ce qui se passait, et si près, si près de nous parfois.
Je te croyais, je nous croyais invulnérables.
19. Visite II

Depuis que tu n’es plus là, je sors chaque matin. Rassure-toi, je


ne vais pas errer dans les rues. J’ai un but. Je vais te retrouver.
M’asseoir quelques instants auprès de toi.
C’est une sensation étrange – étrange parce que nouvelle – qui
m’accompagne au moment où je referme la porte derrière moi, que
je descends les escaliers déserts et me retrouve seule devant la
porte de l’immeuble encore endormi.
À peine ai-je dépassé les derniers bâtiments de la cité que, très
vite, portée par le vent, l’odeur de la mer me surprend, plus forte,
comme exaltée par la nuit et les ténèbres.
J’ai l’impression, en traversant le village silencieux, de découvrir
un tout autre monde. Le petit
matin habille les rues d’une quiétude encore brumeuse. L’on sent
cependant la clarté toute proche, tapie derrière les cités en
construction qui poussent au flanc du village.
Les premières lumières s’allument aux fenêtres. Des odeurs
subreptices de café rôdent autour des maisons. Les chats qui n’ont
pas fini d’éventrer les sacs poubelles déposés devant les portes
interrompent un instant leur fouille. Nullement intimidés, ils me fixent
de leurs yeux luisants avant de se remettre à chercher, parmi les
détritus qui jonchent les trottoirs, des restes de nourriture qui leur
permettraient de suppléer à l’indifférence des hommes et à l’hostilité
déclarée des enfants du village.
Au coin d’une rue, parfois surgit un chien famélique à la recherche
de sa meute. Les premières fois, je m’immobilisais. Lui aussi.
Commençait alors un face à face que je n’osais interrompre. Nous
nous dévisagions. Longtemps. Lequel de nous deux avait le plus
peur ? Je ne sais pas. J’avais le cœur qui battait un peu plus vite.
Un peu plus fort. Tu connais ma peur irraisonnée de ces bêtes
imprévisibles ! Parfois, c’est le chien qui se détournait le premier.
D’autres fois,
rassurée par son expression pacifique, je tentais un pas de côté. S’il
ne réagissait pas, je décrivais une grande courbe pour le contourner,
prudemment, lentement. Jusqu’au jour où… j’ai tapé du pied très fort
sur le trottoir. Le bruit a retenti comme une détonation. Le chien a
détalé à fond de train. Et depuis, plus aucun chien ne s’approche de
moi ! À croire qu’ils se sont passé le mot. Pas plus difficile que ça…
Maigre victoire, je sais, mais maintenant, je n’ai plus peur des
chiens. Je n’ai plus peur de sortir. Qu’en dis-tu ?
Les passants, très rares à cette heure, semblent tous être
pressés. L’écho de leurs pas résonne dans le silence encore
souverain dans les rues. La plupart ne me regardent pas. C’est à
peine si certains osent un coup d’œil dans ma direction. Il est sans
doute encore trop tôt pour croiser des créatures malfaisantes. Ou
trop tard, parce que c’est au plus profond de la nuit que se
déchaînent les instincts démoniaques.
Le village finit là où commence le cimetière. Il me faut marcher
longtemps, et lorsque j’atteins les dernières maisons, les premiers
rayons du soleil font monter un poudroiement diaphane au-dessus
des terrains vagues tout proches.
Je m’arrête parfois, parce que je ne suis pas habituée à ce
spectacle.
Tu sais pourtant que je n’aime pas me lever tôt. Mais tu sais
aussi, forcément, combien j’ai hâte de te retrouver. De me
rapprocher de toi. D’être seule avec toi avant que les lieux où tu
reposes ne soient envahis par d’autres visiteuses. Et aussi par des
intrus.
Dire qu’un cimetière est d’abord un lieu de repos surprendrait les
habitués des lieux. Les abords immédiats sont aujourd’hui investis
dès les premières heures du jour, encombrés de dizaines d’étals
disposés de part et d’autre du chemin de terre bossué qui mène
jusqu’à l’entrée. C’est là que se tient un souk animé, bruyant,
odorant, bigarré et surtout très fréquenté.
Chaque jour, mais surtout le vendredi, jour d’affluence des
visiteuses, des jeunes et des moins jeunes, chômeurs pour la
plupart, s’improvisent vendeurs d’articles en tous genres : tissus,
vêtements et chaussures made in China, colifichets, vaisselle bon
marché, ustensiles en plastique coloré, cigarettes de contrebande,
confiserie d’aspect douteux, téléphones portables volés, produits
cosmétiques de contrefaçon, épices, fruits et légumes, pièces
détachées d’occasion. Ces articles sont exposés, offerts à tous
vents, à la poussière et aux mouches. Tout s’achète, tout se vend.
Beaucoup de femmes, toutes catégories sociales confondues,
djellaba et tête recouverte d’un foulard – laissez-passer de rigueur –
viennent ici faire leurs courses.
L’on se hèle, l’on fait l’article, l’on plaisante, l’on se lance
discrètement des regards aguicheurs, l’on marchande, l’on se
détourne, l’on revient, l’on sort à regret le porte-monnaie blotti entre
les seins en prenant soin de le remettre très vite dans sa cachette,
hors d’atteinte des pickpockets qui rôdent dans l’espoir de profiter de
la cohue pour bien commencer leur journée.
Lors de mes premières visites, j’ai été choquée par tout ce remue-
ménage. Comment pouvait-on tolérer cette présence intrusive et
discordante des vivants dans des lieux où silence et recueillement
sont de mise ? Ces bruits, ces cris, ces apostrophes et ces palabres
entre vendeurs et chalands, ces enfants qui se poursuivent dans les
allées et sautent par-dessus les tombes ! L’indécence de ces
manifestations a profondément heurté ce qui en moi subsiste de
conformisme. J’ai encore du mal à me faire à l’idée que les temps
ont changé.
Il m’a fallu du temps pour admettre que tout au contraire ces
turbulences, cette vitalité, si résolument tournées vers la négation de
la mort, ou du moins de la désolation censée escorter le sommeil dit
éternel, pouvaient résonner comme le rappel d’un ailleurs,
accessible par cela même.
Je me dis, mais je me trompe peut-être, que ces courses, ce
tapage, toute cette perturbation dont les échos te parviennent sans
doute adoucis, atténués par la distance qui te sépare de ce monde,
ne te dérangent pas. Tu n’as jamais aimé le silence.
Ce soir, sur ton bureau, trois coquelicots se balancent sur leur
tige. Je les ai cueillis sur le chemin du retour. Sais-tu comment les
poètes appellent ces fleurs ? Les blessures de l’aimé.
20. Lettre

Quelques semaines après que tu m’as quitté, j’ai reçu un courrier


signé très officiellement par le chef de département de la faculté de
Lettres et de Langues étrangères. Autrement dit, une lettre émanant
de mon supérieur hiérarchique.
J’ai un peu hésité avant de l’ouvrir.
À vrai dire, j’étais surtout interloquée. Que me voulait-il ? Sans
avoir vraiment oublié la fac, les collègues et mes étudiants, je
m’étais cependant totalement détachée de ce monde-là, comme de
mes obligations. C’était le monde d’avant.
Je me suis alors souvenue que Hakim m’avait dit que tous,
collègues et étudiants, étaient accourus dès qu’ils avaient appris la
nouvelle. Aucun d’entre eux n’a osé venir me voir ce jour-là.
Ce sont les hommes de la famille, oncles, cousins et neveux, qui ont
reçu leurs condoléances, en bas de l’immeuble. Beaucoup d’entre
eux t’ont accompagné jusqu’au bout, m’a-t-on dit.
C’était une lettre très courtoise, dans laquelle le chef de
département me présentait ses condoléances attristées et m’assurait
en même temps de ses meilleurs sentiments. Accompagnés
toutefois d’une mise en demeure signée du doyen.
J’ai donc appris que j’étais mise en demeure de reprendre mes
fonctions, sous peine d’être définitivement exclue des rangs de
l’enseignement supérieur. Avec les sanctions matérielles prévues
dans ces cas-là.
Dernier avertissement avant mise à exécution. Sans état d’âme.
C’est alors que s’est imposé à moi le mot que je cherchais depuis
quelques jours : incommunicable. La souffrance est
incommunicable. Personne ne peut mesurer la profondeur du
gouffre qui me sépare aujourd’hui de celle que j’étais aux yeux de
tous – et que je pourrais décrire ainsi : une femme peu liante mais
consciencieuse, attentive aux autres, cordiale, parfois même
enjouée, sans toutefois se départir de la réserve liée à son statut de
femme divorcée.
Ce n’était donc pas la première mise en demeure, puisqu’on me
signalait que plusieurs avis avaient déjà été envoyés. Mais c’était la
première lettre que j’ouvrais depuis ton départ. Le courrier arrivé les
jours précédents était posé sur le bureau, près de ton ordinateur.
Si je n’avais pas été aussi déterminée, la solution la plus
raisonnable aurait été d’obtempérer. D’autant plus que tout le monde
me pressait de reprendre le travail. Je t’avoue que j’ai songé un
instant, afin de régulariser ma situation – réflexe de fonctionnaire – à
obtenir un délai en
demandant à un médecin un certificat médical attestant de… je ne
sais pas trop… de ma fragilité ? De mon inaptitude à retrouver le
cours normal de la vie ?
Je pense qu’aucun médecin n’aurait de difficulté à trouver un nom
scientifique pour désigner
cette pathologie : dépression, neurasthénie, peut-être même
névrose traumatique, ou que sais-je encore !
Aller voir un médecin ? Lui exposer mes troubles, mes
obsessions, mes angoisses ? Il ne m’apprendrait rien que je ne
sache déjà. Je sais exactement ce dont je souffre. C’est un mal
irréversible, incurable. Aucun remède ne peut venir à bout de
l’absence. Cela se saurait.
Je suis alors demandé comment font les femmes qui travaillent
lorsqu’elles perdent leur époux. Et je ne parle pas des contraintes
financières ! Comment font-elles, puisqu’elles sont censées
respecter le précepte religieux qui leur interdit de sortir de chez elles
– en dehors des visites au cimetière – pendant la période de retrait
qu’on appelle ‘idda, fixée à quatre mois et dix jours ? Comment font-
elles puisqu’elles sont censées reprendre le travail au bout des cinq
jours de deuil accordés par une administration qui n’a pas pris en
compte cette obligation ? Pas même le temps de recevoir les
condoléances !
Je ne pense pas que les lois ancestrales aient prévu que les
femmes iraient un jour (« Que ce jour soit maudit ! » clament
certains aujourd’hui) jusqu’à occuper des espaces publics : les rues,
les bureaux, les salles de classe, les laboratoires, les chantiers, les
magasins, les usines… et plus encore, suprême hérésie, qu’elles
seraient amenées à côtoyer des hommes ! Alors, comment faire
pour concilier les obligations professionnelles
et les obligations religieuses ? J’avoue que je ne me suis jamais
vraiment posé la question.
Mais je m’égare ! En l’occurrence, il s’agit de moi, il s’agit de ma
vie sans toi.
Il faudrait donc que tout reprenne comme avant. Que je règle mon
réveil à l’heure prescrite. Que je me lève le matin. Que je m’habille.
Que je soigne mon apparence pour tenter de ressembler à celle que
j’étais avant. Que je franchisse des seuils et traverse des couloirs.
Que je serre des mains. Que j’affronte les regards. Et tout ce qui se
cache derrière ces regards, derrière les silences et les mots.
Au fur et à mesure que se déroulait un scénario dont j’affinais les
détails comme pour prendre la mesure de ma détermination, pour
me tester en quelque sorte, je sentais monter en moi un sentiment
que j’ai eu tout d’abord du mal à identifier. Une sorte de… j’ai du mal
à écrire ce mot tant il me semble inconvenant ici et maintenant, mais
je n’en trouve pas d’autre. Oserais-je dire une exaltation ? Une
exaltation qui prenait sa source dans les replis les plus
obscurs de mon enfance. Oui, en même temps que se dénouaient
les derniers liens, j’étais envahie par une vibration presque
jubilatoire.
Et cette phrase, surgie des tréfonds de la conscience, battant en
moi un peu comme ces refrains agaçants captés au détour d’une
chanson, et qui vous harcèlent tout au long du jour : je suis à présent
maîtresse de mon destin.
Nul besoin de répondre à mon supérieur. Nul besoin de justifier
une absence excusable, certes, mais qui restera non excusée. J’ai
déchiré la lettre.
21. Odeurs de vie

Les moments les plus difficiles, le sais-tu ?, sont ceux que je


passe dans la cuisine. Je ne parle pas des quelques minutes qui me
sont nécessaires à présent pour préparer un repas. Je parle des
moments où je dois affronter la solitude. Manger seule.
Préparer mon repas ne me demande que quelques minutes. Le
tout est d’y penser, de faire l’effort de me lever, de passer en revue
non pas mes envies, mais ce dont je dispose à la maison pour me
nourrir. Des pâtes. Des conserves. Des sachets de soupe le plus
souvent. Plus rarement, quelques légumes ou des fruits achetés à
quelque marchand ambulant croisé sur mon passage quand je
reviens de la plage ou du cimetière. Parfois je charge Hakim de me
faire quelques courses. Plutôt, c’est lui qui insiste.
Il arrive même que j’oublie l’heure des repas. Jusqu’au moment
où je suis prise de crampes.
Toute envie de manger, toute sensation de faim ont disparu. Ni
faim ni soif. Ne subsistent que les besoins vitaux qui de temps en
temps me rappellent à l’ordre.
Je dois très souvent me raisonner pour aller jusqu’à la cuisine. Il
faut que je garde toutes mes forces intactes, ce qui est absolument
indispensable si je veux mener à bien mon entreprise. C’est le seul
argument qui puisse me convaincre de faire l’effort de me lever.
Il n’y a plus d’odeurs de vie dans la maison puisque tu n’es plus là
pour les sentir, les deviner. Comme lorsque tu rentrais le soir et dès
l’entrée, me criais :
Qu’est-ce qu’on mange ? Attends, ne me dis pas ! Laisse-moi
trouver !
Et tu trouvais toujours ! Ce n’était pas trop difficile. L’appartement
est si petit qu’il s’imprègne, malgré tous mes efforts pour l’aérer, de
tout ce qui mijote dans la cuisine. Odeurs de gâteau au chocolat –
oh ! Cette expression de joie sur ton visage lorsque tu rentrais de
l’école ! – odeur de friture, parfum des ragoûts de viande que tu
avais en horreur. Et qui maintenant me dégoûtent, moi aussi.
Au fait, as-tu remarqué que j’ai fini par ne plus préparer que les
plats que tu aimais ? C’était plus simple.
Mes préparations culinaires sont maintenant rudimentaires,
expéditives.
Si tu savais comme c’est difficile de se déshabituer des gestes
quotidiens ! Les premiers temps, machinalement, je sortais du
placard deux assiettes et deux verres que je posais sur la table
avant de réaliser ce que je faisais. Je ne te cache pas que j’ai été
tentée plusieurs fois de les y laisser, de mettre le couvert pour toi,
comme le faisait chaque jour une femme dont le fils et le mari ont été
assassinés dans l’enceinte de l’école des Beaux-Arts, à Alger.
Lorsqu’on m’a raconté cette histoire, je me souviens avoir pensé
qu’elle avait certainement perdu la raison. Et c’est sans doute parce
qu’elle avait perdu tous ses repères qu’elle s’est tuée peu après,
dans un accident de voiture.
On m’a aussi rapporté l’histoire de cette mère qui continue à
préparer et à compléter avec une constance inébranlable le
trousseau de sa fille morte dans un attentat et qui, lorsqu’elle reçoit
des amis, les emmène dans sa chambre, ouvre l’armoire et leur
montre les draps, les serviettes et les nappes qu’elle vient d’acheter.
La folie est là, toute proche. Les digues sont sur le point de céder.
Une assiette. Une seule. Un verre. Un seul. Il faut que je répète.
Que j’apprenne par cœur cette soustraction : deux moins un égal un.
Une assiette. Une seule. Un verre. Un seul.
Un.
Un.
Un.
Un.
Un.
22. Pulsations

La douleur dérange. Ou plutôt, c’est le spectacle de la douleur qui


dérange, indispose et parfois même exaspère. Pourtant, là, il n’y a
pas de signes extérieurs de souffrance. Pas de lésions visibles. Pas
d’ecchymoses violacées sur la peau. Pas de plaies, pas de sang,
pas de pustules. Pas non plus de risques de contamination.
D’abord, on compatit, on console, on accompagne, on est de tout
cœur avec ; mais passé un certain délai, considéré comme
raisonnable, on ne comprend pas, on ne comprend plus.
Le temps, vois-tu, le temps grand guérisseur de toutes les
blessures doit faire son œuvre. Mais la douleur, cette douleur-là,
annule le temps.
Le point de rupture se produit à l’instant où les messagers du
malheur viennent te porter la nouvelle funeste. Ou, plus exactement,
au moment où les mots atteignent la conscience, sont saisis,
assimilés, traduits en images et acquièrent une réalité, d’abord niée
de tout son être.
C’est alors seulement que la douleur prend possession du corps.
D’abord elle s’étend et déploie ses tentacules. Elle coule dans le
sang comme de la lave en fusion. Mais l’on ne saurait dire si elle est
glacée ou brûlante. Ensuite, après avoir accompli son œuvre de
dévastation, elle se tient immobile, là où, implacables, les pensées
et les images mènent sarabande infernale, tournant toutes autour du
même point. Autour de l’écharde plantée au centre de soi.
Alors commence la solitude. Celle que j’appelais de tous mes
vœux juste après ton départ. Les visites s’espacent. L’on redoute
d’avoir à entendre ou à subir les jérémiades et les ressassements de
ceux qui restent fermés, réfractaires à toute objurgation. Et peut-être
encore plus de se retrouver face à celle qui s’est murée dans le
silence.
C’est sans doute pourquoi, depuis quelque temps, le téléphone ne
sonne presque plus.
De rares appels, motivés par une réelle sollicitude, je le sais. Mais
souvent, au bout du fil, des voix embarrassées trébuchent sur le « ça
va ? », pataugent dans le silence qui accueille cette question, puis
se lancent : « si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas, tu
peux m’appeler. »
Et l’on ne manque pas de prodiguer les conseils d’usage :
pourquoi ne pas reprendre le travail ? Cela t’occuperait, et puis tu
verrais des gens, tu pourrais…
L’on hésite, l’on cherche ses mots. L’on n’ose plus prononcer celui
qui pourrait déclencher une réaction prévisible maintenant : oublier.
C’est moi qui écourte. Très poliment. Je sais, je sais. Merci. Merci
beaucoup. Au revoir. À bientôt.
La solution donc, serait de faire diversion.
Du verbe « divertir ». C’est-à-dire, détourner l’attention par une
occupation de nature à faire… oublier ! Mais comment, comment
faire diversion quand tout me ramène à l’intolérable réalité ?
Parce qu’elle est toujours là, la bête, toujours à l’affût. Elle ne me
laisse aucun répit. Elle s’éveille à tout moment. Je peux maintenant
prévoir et suivre son parcours. Au commencement, un léger remous,
un affleurement qui peu à peu devient houle. Une houle venue de
l’intérieur. Ensuite une secousse, un tremblement de tout le corps
avant que survienne ce que j’appelle la montée de douleur. Diffuse
d’abord, elle irradie, rayonne en flèches acérées puis se fragmente,
cogne en saccades dans le ventre, les seins, atteint les épaules, les
bras, le creux des bras où persiste l’empreinte de ton corps.
Précisément là où battent les veines, là où s’obstine la vie. Elle
déferle en vagues brûlantes, salées. Oh ce goût de larmes dans mes
yeux secs !
Il me faut vivre seule ton irrémédiable absence.
23. Hakim I

J’ai appelé Hakim ce matin. Appel de détresse, lui ai-je dit, sans
plus d’explications. Il est venu tout de suite. Je n’en attendais pas
moins de lui. J’ai bien compris que, par fidélité pour toi, il considère
avoir maintenant une responsabilité morale vis-à-vis de moi. Depuis
que tu es parti, il vient assez souvent me voir, et il est l’un des seuls
à me téléphoner régulièrement pour me demander si je n’ai besoin
de rien.
Toutes les fois que j’ouvre la porte et que je le vois face à moi,
dans la semi-obscurité du palier, j’ai le cœur qui s’emballe. La même
silhouette. La même stature. La même façon de se tenir, la tête un
peu penchée sur le côté. De dos, la ressemblance est encore plus
frappante : vos cheveux coupés ras, votre démarche, et jusqu’à la
similitude de vos vêtements font qu’on pourrait très facilement vous
prendre pour des frères. C’est d’ailleurs un peu ce que vous étiez
l’un pour l’autre. Inséparables, disait-on de vous.
Il est temps que tu saches comment les choses se sont passées.
Je peux à présent te révéler que c’est lui qui m’a apporté la photo.
La photo de ton assassin. Sur ma demande. Je voulais, je voulais
mettre un visage sur celui qui t’a ôté à moi. Tout cela parce qu’un
soir, Hakim avait laissé échapper, sans doute pour m’aider à
reprendre pied, que ton assassin avait été identifié. Formellement
désigné par un repenti qui l’avait « donné », comme on dit dans le
jargon policier.
En tant que commissaire de police, son père a pu avoir accès au
dossier relatif à ton exécution.
C’était bien lui qui t’attendait lorsque tu es sorti de chez Karim.
Hakim m’a même confié que de sérieux indices permettaient de
penser que tu n’étais pas le seul visé, et que tu n’étais pas sa
première victime.
En fait, je te rassure tout de suite, ce n’était pas vraiment un appel
de détresse. Mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour lui faire
une demande qui aurait pu de prime abord lui sembler pour le moins
surprenante.
J’ai commencé par lui dire, très simplement, que je vivais dans la
peur. Une peur qui me tient éveillée la nuit, aux aguets, à l’écoute du
moindre bruit. Je lui ai longuement parlé de mon isolement, de mes
craintes de me voir agressée à mon tour. Qui sait si ce n’était pas
moi qu’on voulait atteindre ? J’ai longuement insisté sur les regards
et les comportements menaçants que j’aurais surpris sur mon
passage dans les rues du village, dans notre cité, et même, oui,
même dans l’immeuble. Il fallait que je sois convaincante. Et je sais
l’être quand je poursuis un objectif.
Il faut reconnaître que je n’ai pas eu grand mal à le convaincre.
Ce que je lui exposais, cette appréhension qu’il n’avait aucun mal
à déceler dans ma voix, dans mes gestes, cette femme fragile et
désorientée qui se tordait les mains en parlant, tout cela
correspondait exactement à l’idée qu’il se fait de ma situation et de
mes sentiments actuels. J’ai pu le constater à ses réactions.
Exactement celles que je prévoyais. Il a tout de suite vu que je
faisais appel à l’instinct protecteur qui existe en chaque homme. Il
m’a spontanément proposé de venir passer quelques jours chez lui.
Sa mère serait très heureuse de me recevoir, m’a-t-il assuré. Je l’ai
remercié, les larmes aux yeux, mais j’ai refusé.
Ce ne serait qu’une solution temporaire, ai-je ajouté. Et après ?
Ensemble, nous avons envisagé toutes les possibilités de me mettre
à l’abri du danger. Un déménagement. Une installation provisoire
chez l’un ou l’autre des membres de ma famille, ou chez l’une de
mes amies. Propositions que j’ai très vite écartées, en lui démontrant
que cela ne ferait que déplacer le problème. Je ne serais pas plus
en sécurité là-bas, si l’on cherche vraiment à m’atteindre.
Si seulement je pouvais me défendre, ai-je soupiré. Si j’en avais
les moyens !
C’est alors qu’il a eu une idée. Une proposition qu’il devait
auparavant soumettre à son père. Il m’a confié ce que je savais déjà.
Certaines personnes ayant reçu des lettres de menaces ou ayant fait
l’objet de tentatives d’assassinat avaient pu, sur autorisation
spéciale, se voir attribuer une arme. Un revolver, plus exactement.
Cela n’a rien à voir, a-t-il précisé, avec les armes distribuées aux
gardes communaux chargés d’assurer la sécurité dans les villages
isolés, après les nombreux massacres des populations. Ce ne serait
pas trop difficile à obtenir dans mon cas. Et puis, il pourrait plaider
ma cause auprès de son père, qui me connaît bien.
C’est donc lui qui va s’occuper de tout. D’abord, il doit se
renseigner sur les conditions et les modalités. Il a même ajouté qu’il
se sentirait rassuré de me savoir armée. Le reste ? Rien de plus
simple : je n’aurais plus qu’à aller prendre quelques cours de tir dans
les locaux de la police.
Ainsi… j’hésite à continuer… Je suis sûre que tu as compris… et
que tu n’approuves pas du tout la façon dont je me suis comportée
avec ton meilleur ami. Mais il le fallait. Si je lui avais demandé une
arme de but en blanc, il aurait sans doute refusé. Par peur de
l’usage que je pourrais en faire.
De toute façon, je suis certaine de ne jamais m’en servir, ai-je
conclu, pour le rassurer tout à fait.
Dans quelques jours, je serai prête. Enfin.
24. Rêve

J’étais dans une cité ancienne. Je marchais au milieu de vestiges


à moitié enfouis dans le sable. Était-ce Tombouctou, la cité aux trois
cent trente-trois saints ? Était-ce Thèbes, la cité aux cent portes ?
Ou encore Memphis, la cité des sanctuaires ? Nul indice pour guider
mes pas.
J’étais Aïda, esclave ou princesse, peu m’importait en cet instant.
J’étais portée par la légende jusque dans le souvenir des hommes.
J’avançais sur une allée pavée de dalles, bordée de colonnes de
marbre blanc strié de coulures rouges. Des colonnes si hautes que
j’avais l’impression qu’elles étaient fichées dans le ciel.
Pendant que s’élevait le chœur triomphal, estompant le récitatif
d’ouverture de cet opéra que tu détestes tant, tu me répétais cette
phrase : « Il n’est pour nous nul espoir en ce monde. » C’est ce que
me soufflait le vent, une brise légère qui soulevait mes voiles.
Dans la splendeur lumineuse de cette nuit, les étoiles tombent en
pluie sur ton visage que je tiens entre mes mains.
25. Quarantième jour

Que te dire, que te raconter ? Que chaque jour meurent des


innocents ? Que d’autres mères sont confrontées à une douleur
semblable à la mienne ? Que les échos de leurs cris parviennent
jusqu’à nous sans réussir à ébranler le silence et l’indifférence de
ceux qui n’ont pas été touchés dans leur chair ? Tu le sais, de là où
tu es.
Alors quoi ? Te dire que tous les jours se ressemblent ? Qu’en
dehors de mes visites quotidiennes au cimetière, il se passe rien ?
Que j’ai beau, avec une obsession maniaque, traquer le moindre
grain de poussière dans la maison, frotter avec un acharnement
méticuleux les murs, les sols, les sanitaires, jusqu’à m’user les
mains, je ne suis jamais tout à fait sûre d’effacer les traces du
malheur ? Que je m’acharne à ranger, à classer ce qui est déjà
rangé et classé et que nul ne dérange, puisque tu n’es plus là ? Te
dire que c’est cela qui précisément me manque : le désordre que tu
laissais derrière toi, les traces visibles de ta présence.
Puisque j’en suis à revenir sur ce que tu n’as pas vu, sur ce que
j’ai dû vivre sans toi, je vais te raconter ce qui s’est passé le
quarantième jour. Tu ne peux imaginer le nombre de personnes qui
n’ont cessé de me rappeler qu’il faut le consacrer à la remémoration,
mais surtout à l’adieu. Un adieu définitif, m’expliquaient-ils
patiemment, comme on tente de convaincre un enfant du bien-fondé
d’une obligation à laquelle il se dérobe. C’est, me disait-on,
seulement ce jour-là que l’âme se détache du corps pour rejoindre
sa demeure éternelle. C’est pourquoi, insistaient-ils, il est prescrit
d’attendre jusque-là pour construire la tombe. Un peu comme si tout
espoir – mais lequel ? – devait être irrévocablement enseveli sous la
pierre, le ciment, la mosaïque ou le marbre.
À l’approche de cette date fatidique, les appels téléphoniques
affluaient de partout. Je ne sais toujours pas qui a donné l’alerte.
Mais je soupçonne assez fortement ta tante Halima. Elle a été la
première à m’appeler. Cela lui ressemble bien de tenir les comptes.
J’ai d’abord été surprise lorsqu’elle m’a rappelé que quarante
jours s’étaient déjà écoulés. Quarante jours sans toi ! Puis elle m’a
sommée, sur un ton assez péremptoire et sur fond de citations
coraniques, de ne pas me soustraire à mes obligations.
Les sonneries se succédaient. Les premières fois, je répondais.
Mais très vite, j’ai fini par ne plus décrocher.
On attendait.
Tous attendaient de moi que je me comporte comme l’on doit se
comporter en pareilles circonstances. Je devais accomplir mon
devoir de mère. Plus précisément de mère en deuil.
On avait pu à la rigueur pardonner mon égarement, ma déraison, les
tout premiers jours. Mais là, on m’a clairement fait comprendre que
si l’on pouvait accepter la révolte de la douleur à vif, celle qui fait
perdre toute retenue, tout discernement, l’on ne pouvait tout de
même pas admettre que cela puisse m’aveugler au point de mettre à
mal toutes les traditions.
Que leur répondre ? Que le temps n’existe pas ? Que sous le
sceau de la souffrance, le temps est scellé ?
Pour eux, il y a le troisième jour. Dit « jour de la séparation ». Puis
le septième. Et enfin le quarantième. Et après ? Plus rien ?
Comment leur expliquer que j’ai eu, un soir de mars, la sensation
d’avoir été engloutie dans une faille, une fissure du temps, et que
depuis, pour moi, aucun instant ne se détache plus de l’autre ?
Ils insistent, et, exemples à l’appui, me rappellent que je ne suis
pas la première. Que je ne suis pas la seule. Et que je dois me plier
aux convenances.
Tu le sais bien, toi, que jusque-là, je me suis toujours pliée aux
convenances.
Comme si c’était l’un des nombreux commandements
imprescriptibles inscrits sur les tablettes de ma destinée, j’ai vécu
avec la crainte de me démarquer, de me distinguer du troupeau. Je
crois vraiment avoir toujours fait ce que l’on attendait de moi. J’ai
grandi dans la peur du regard de l’autre, du jugement de l’autre. Mon
divorce est l’unique ruade, l’incartade que beaucoup de mes proches
ne m’ont toujours pas
pardonnée. Dans notre société, dans notre famille surtout, il est
impensable qu’une femme puisse revendiquer, dans son couple, l’un
des droits les plus élémentaires : le droit au respect. Mais il me faut
reconnaître amèrement que c’est en même temps cet écart, ce désir
de me libérer de l’emprise d’un homme, qui m’a paradoxalement
privée de toute liberté. Je n’avais pas alors mesuré jusqu’à quel
point.
Il faut que je te fasse la liste de tout ce qu’on m’enjoignait de faire
ce fameux jour. Ce qui est conforme à l’usage. D’abord convoquer
toutes les femmes, voisines, amies et proches, pour préparer un
couscous. Faire égorger (oh, ce mot !) un mouton. Ou deux. Ouvrir
ma porte, bien entendu, et recevoir, avec empressement, avec
gratitude, toutes les personnes désireuses de se rassembler autour
de moi pour m’aider à accepter enfin l’inéluctable, et à passer ce
cap. Femmes et hommes dans des pièces séparées. Faire venir,
pour animer la soirée, des tolba, récitants rémunérés pour le tawjid,
la lecture solennelle du Coran. Ou pour les implorations. Les
écouter. Écouter le bruit des conversations autour de moi. Répondre,
avoir la force de répondre aux formules de circonstance sur un ton
pénétré, par d’autres formules tout aussi usuelles. Hocher
gravement la tête. Leur donner l’illusion que ces paroles lénifiantes
m’apportent du réconfort et adoucissent ma peine.
Cela, j’aurais pu le faire. Si facilement, si naturellement que je
n’aurais même pas eu
l’impression de mentir, de jouer le rôle qu’on m’assignait. Je n’ai
même fait que ça toute ma vie. Me couler dans le moule. Sourire
quand j’avais envie de pleurer, me taire quand j’avais envie de crier.
Mais c’était un autre temps.
Le temps où le soleil éclairait encore le monde.
Maintenant, je ne veux plus, je ne veux plus faire semblant. Pour
quel enjeu ? Je ne tiens ni à leur estime ni à leur approbation. Que
m’importent l’opprobre, l’exclusion ? Je n’ai plus rien à perdre
puisque j’ai tout perdu. Puisque mon cœur est mort.
Tu comprends maintenant pourquoi je veux rester seule ? Avec
toi.
Tu es là, près de moi. Cela me suffit. Tu écoutes.
Tu subis mes épanchements comme tu devais subir mes
jérémiades, il n’y a pas si longtemps.
Mais, j’y pense à l’instant : peut-être aurais-tu voulu que tout se
passe comme je viens de te le décrire ? Peut-être aurais-tu été gêné
de ce comportement assez radical auquel tu n’es pas habitué ?
Pourquoi ne me suis-je pas posé la question ? Sans doute parce
que je te connais bien. Parce que tu m’as toujours reproché mes
tergiversations, mon manque d’initiative, mon caractère timoré. C’est
toi qui me pressais de sortir de mon trou, de rencontrer des amis, de
répondre aux invitations, d’aller plus souvent à Alger, de voyager. Et
rien ne t’énervait plus que mes objections, que tu tournais en alibis
commodes pour me dérober à toute sollicitation.
Ne t’en fais pas ! Malgré tout ce que j’en dis, il me reste un fond
de conservatisme. Des résidus seulement. On ne se défait pas aussi
simplement de toute une éducation basée sur la sauvegarde des
apparences, la fausseté et le mensonge. Tu me
découvres ? Et encore, tu ne sais pas tout ! Tu vas découvrir une
autre femme qui ressemble si peu à celle que tu as toujours connue
– et supportée, avec une patience parfois mise à l’épreuve, je dois le
reconnaître – que tu vas aller de surprise en surprise. Dois-je
t’expliquer les causes de ce changement ? Dois-je t’expliquer quand
et pourquoi les barrières se sont effondrées ?
Alors, pour aller jusqu’au bout de mes résolutions et être pour la
première fois en accord avec moi-même, le soir du quarantième jour,
j’ai appelé tes copains. Il y avait chez nous, ce soir-là, tous ceux qui
t’ont connu, aimé et pleuré : Walid, Nouri, Salim, Karim, et Hakim
bien sûr.
Pendant toute la soirée, nous avons commémoré ta présence,
c’est-à-dire que nous nous sommes souvenus ensemble de ce que
tu étais pour nous.
Ils ont d’abord, pour toi, récité la sourate de la Fatiha, et t’ont
dédié la dernière prière du jour.
Puis nous avons partagé les pizzas qu’ils avaient ramenées.
Comme quand vous vous retrouviez ici, dans ta chambre, et que,
couchée dans mon lit, j’entendais vos rires, vos discussions
passionnées.
Nous avons écouté de la musique. En sourdine, par peur de
choquer les voisins. La musique que tu aimais. Les Pink Floyd.
Prince. Bob Marley. Freddy Mercury. Sting. Et puis Radiohead.
Particulièrement, cette chanson : Creep. Oui, souviens-toi, cette
chanson que tu passais sur ta chaîne hi-fi si souvent, et à plein son.
Si souvent que j’ai fini par en retenir les paroles.
Je les ai traduites à tes copains.
Leur émotion m’a fait, pour la première fois, prendre conscience
de leur sens. Cela peut te paraître incroyable, mais c’est vraiment ce
qui s’est passé.
« When you were here before
I couldn’t look you in the eye
You’re just like an angel
Your skin makes me cry
You float like a feather in a beautiful word. »
Comment moi, la prof d’anglais, ai-je pu t’aider à comprendre et à
traduire ces paroles sans y voir un signe ?
« Tu flottes comme une plume dans un monde merveilleux… »
C’est ce qu’ils disent, ce qu’ils chantent…, ce que tu écoutais
avant. Quand tu étais là.
26. Le père

J’essaie parfois d’imaginer comment ton père aurait reçu la


nouvelle. Sa première réaction. J’ai beau avoir vécu plusieurs
années avec lui, je n’en ai aucune idée.
Des larmes ? Un cri ? Un silence hébété ?
Tu vois, j’en reste aux conjectures. Une chose est sûre : je
n’imagine même pas qu’il aurait pu éclater en sanglots. Il est vrai
que l’on dit chez nous qu’un homme, ça ne pleure pas. On le répète
aux petits garçons enclins à la sensiblerie, qualité éminemment
féminine. Pourtant, des hommes, j’en ai vu pleurer, ces dernières
années ! J’ai vu, aux informations télévisées, des pères, des frères,
des époux écrasés de douleur se jeter, pour une dernière étreinte,
sur la fosse où l’on venait d’ensevelir un fils, une fille, une femme ou
une sœur. Toi-même, quand tu as appris la mort de la sœur de Farid
dans l’attentat à la bombe à la fac centrale d’Alger…
Ton père, je ne l’ai jamais vu pleurer. Pas même au moment où on
lui a appris la mort de sa mère. J’étais là, près de lui. Il est resté
silencieux, impassible. Figé. Trop affecté pour réagir ? Peut-être…
Comment manifestait-il son chagrin ? Impos-sible de déceler sur
son visage la moindre trace d’émotion. Était-il vraiment touché ? Je
ne sais pas. Je ne l’ai jamais su. Je sais seulement qu’il était dans le
déni le plus véhément de ce qui pouvait faire obstacle à sa volonté
de tout contrôler.
Je peux te dire par contre comment il manifestait ses colères.
D’abord par un emportement démesuré, une perte totale de maîtrise
de soi.
Sa voix prenait alors des intonations cassantes, et ses gestes se
chargeaient d’une agressivité très vite intolérable. Une agressivité
qu’il dirigeait vers tout ce qui se trouvait autour de lui : êtres et
objets.
Puis, pris dans les rets de son impuissance à changer le monde
et les êtres autour de lui, il se réfugiait dans le mutisme le plus
hermétique. Dans le repli. En élevant autour de lui des murs, que
dis-je, des murailles, des remparts. Et il parvenait ainsi à se mettre
hors de portée. Hors de portée du malheur ? J’en doute.
Si seulement c’était possible, j’aurais édifié autour de nous des
forteresses aux multiples enceintes, hérissées d’épieux si longs et si
acérés que même les anges annonciateurs de désastres s’y seraient
pris les ailes et s’en seraient détournés.
Mais il t’aimait. À sa façon à lui. Je tiens à te le rappeler. C’est ce
qui m’a retenue auprès de lui aussi longtemps. Et si notre séparation
t’a fait souffrir, pardonne-moi, je te le demande aujourd’hui.
Aujourd’hui seulement. Tu n’en as jamais rien montré, et nous n’en
avons jamais parlé. Je voulais te protéger. Tu étais encore si jeune,
si vulnérable lorsque je l’ai quitté ! J’ai tenté de répondre aux
questions que tu me posais. Mais comme on répond à un enfant, je
veux dire en édulcorant, en tentant d’évacuer toute rancœur pour
préserver les liens.
Je me disais : plus tard, plus tard il comprendra. Comment expliquer
à un fils les manquements du père ? J’aurais dû peut-être…
C’est de lui sans doute que tu tiens ton goût pour l’isolement, ta
tendance à taire ce qui te fait mal, à garder secrètes tes émotions.
J’ai fini par l’accepter.
Sais-tu que je ne peux m’empêcher de penser que s’il avait été là,
il aurait peut-être pu empêcher… oui, tu vois, si le nez de Cléopâtre
avait été plus court… Mais surtout je n’arrête pas de me dire qu’il a
de la chance, lui. Personne n’est venu frapper à sa porte pour lui
annoncer la nouvelle la plus terrible qu’un père ou une mère peuvent
entendre.
Oui, il a de la chance puisqu’il est mort avant toi. Je l’envierais
presque pour ça.
27. Reconstitution

Ce matin, au réveil, avant même d’ouvrir les yeux, une bouffée


d’angoisse. Douloureuse. Fulgurante. Pareille à une décharge
électrique. Il y avait comme un brouillage sur la bande son du film
que je me repasse tous les jours. J’avais les images, mais je n’avais
plus les mots. Tes mots, oui, tes mots. Les derniers mots que tu as
prononcés. Ce que nous nous sommes dit avant que tu t’en ailles,
ce soir-là.
Les yeux toujours fermés, je déroule la bobine. Commence alors
la reconstitution. Séquence par séquence.
Jour de mars particulièrement sombre et froid. Début de soirée.
Début d’une soirée ordinaire.
Je suis dans ma chambre. Assise sur le rebord du lit, je plie les
vêtements lavés la veille et que je viens de décrocher des cordes
d’étendage au balcon. Je me laisse cerner par la pénombre, sans
me résoudre à me lever pour allumer la lumière. Oui, c’est ça. Je plie
le linge. Je pense avec déplaisir à la corvée de repassage qui
m’attend. Aux paquets de copies que je n’ai pas encore corrigées.
Les deux piles devront patienter jusqu’au moment où je serai dans
de meilleures dispositions.
Tu es dans la salle de bains. Tu viens de prendre une douche. De
là où je suis, sans même voir ce que tu fais, sans même savoir si tu
peux m’entendre, machinalement, j’égrène à voix haute les
recommandations d’usage. Propos sempiternels des mères. Ne
mets pas de l’eau partout ! Mets ton linge sale dans la corbeille ! Ne
jette pas tes serviettes par terre ! Éteins la lumière ! Et bien d’autres
phrases du même acabit. Je crois bien que, comme ma mère,
comme toutes les mères, j’ai fait mien un répertoire de formules
impérissables et longuement éprouvées : les unes pour l’usage de la
salle de bains, les autres pour ta chambre, et d’autres encore pour la
cuisine.
Tu ne me réponds pas. Comme d’habitude. Tu passes devant la
porte en sifflotant. Ta seule parade à mes jérémiades. Puis tu
reviens sur tes pas. Tu t’arrêtes. En fait, tu ne portes qu’une serviette
nouée autour de la taille. Je crie : va t’habiller ! Tu vas attraper froid !
Tu dis : Pourquoi tu es plongée dans le noir ? Tu appuies sur
l’interrupteur sans attendre ma réponse.
Tu es maintenant dans ta chambre. Tu t’habilles. Tu prends ton
temps. Le temps que j’envisage sérieusement d’entreprendre le
repassage. Sans me mettre à l’ouvrage cependant. Rien ne presse.
Et puis, je dois m’occuper du dîner. Menu : soupe de lentilles et
salade de tomates.
Le téléphone sonne. Je ne bouge pas. C’est toi qui vas répondre.
Je t’entends parler. J’entends aussi la porte de ta chambre se
refermer. Je me laisse gagner par une douce apathie, une indolence
inhabituelle. La fatigue de la journée, sans doute. Plus de deux
heures de trajet pour aller à la fac, à cause des embouteillages.
Autant pour en revenir. Quatre heures de cours en amphi. Deux cent
trois étudiants à affronter. Le mercredi est ma journée la plus
chargée. C’est pour cela que je n’ai pas trop insisté lorsque tu as
refusé de m’accompagner chez ta tante qui reçoit ce soir la famille
du prétendant tant convoité de sa douce fille ! Il faut dire que je
n’avais pas trop envie, moi non plus, de subir le cérémonial d’usage.
Nous sommes donc mercredi. Demain, jeudi. Premier jour du
week-end. Qu’avons-nous prévu ? Tu iras probablement à Alger
avec tes copains, puisque tu n’as pas cours. Pas de garde à l’hôpital
non plus, jusqu’à la semaine prochaine, tu me l’as dit ce matin. Et
moi ? Journée de ménage, probablement. Ensuite, farniente.
Jusqu’au soir. Lorsque tu rentreras, nous regarderons un film. Tu as
fait provision de cassettes vidéo hier soir. Comme d’habitude, on
tirera au sort : Sueurs froides d’Hitchcock en V.O. sous-titrée contre
Casino de Scorsese.
Il est maintenant dix-sept heures quinze, m’indique le réveil
lumineux posé près du lit.
Tu vas sortir. Rejoindre tes copains qui t’attendent en bas de
l’immeuble. Je sais que vous n’irez pas loin. Peut-être prendre un
verre et écouter de la musique chez Karim. Votre rendez-vous
quotidien. De toute façon, vous n’avez rien d’autre à faire. Ni
cinéma, ni salle de jeux, ni concert. Toutes ces choses-là
appartiennent
à un passé révolu, et ne sont plus qu’un lointain souvenir qui
parasite de temps à autre la mémoire des personnes de ma
génération. Depuis quelques années, ce n’est plus tout à fait le
couvre-feu, mais ça y ressemble.
Karim n’habite pas très loin. Tu seras rentré à huit heures. Au plus
tard huit heures et demie. Je n’ai même pas besoin de te le rappeler.
Et avant de sortir… que m’as-tu dit avant de sortir ? Peut-être,
peut-être : bon, j’y vais !
Ou bien : je sors ! Comme d’habitude. Mais il me semble, il me
semble qu’il y avait autre chose.
Je reviens en arrière.
Tu es habillé maintenant. Tu repasses devant la porte de la
chambre. Tu t’arrêtes. Tu me regardes sans rien dire. Est-ce une
impression ? Tu as l’air un peu contrarié. Malgré l’envie que j’en ai,
je ne cherche pas à en connaître la raison : tu as horreur de ça. Tu
te diriges vers la cuisine. Ah oui ! C’est ça ! tu me demandes s’il y a
encore du café.
Il est un peu tard pour prendre un café, tu ne crois pas ?
Mal à la tête, me réponds-tu.
La cafetière électrique est encore allumée.
Tu as oublié d’éteindre la cafetière, cries-tu.
Tu te sers.
Tu laisses ta tasse à moitié pleine sur la table. Sans la rincer,
comme d’habitude. Tu ne t’attardes pas.
Je ne te suis pas dans la cuisine. Non, je ne te suis pas.
Et je ne dis rien. Pas même le « couvre-toi bien avant de sortir ! »
que je te dispense à profusion en cette saison. D’autant plus que le
ciel est chargé de nuages menaçants aujourd’hui.
Absorbée dans mes pensées, c’est à peine si j’entends la porte se
refermer derrière toi.
Séquence suivante.
Je suis dans la cuisine. La radio est allumée. Ma compagne de
toujours. Premières notes du Boléro de Ravel jouées au saxophone.
Je ne connaissais pas. Je préfère la version plus classique :
trompettes, violons, tambours, me dis-je machinalement tout en
continuant à couper les tomates en rondelles. J’augmente le volume
cependant. Des images surgissent. Mais quel était donc ce film ? Ce
corps dressé, à demi nu. Bras tendus. Le ballet final. La table rouge.
Ah, oui ! Claude Lelouch, Les uns et les autres.
Est-ce l’effet de la musique ? De cette musique ? Ce thème
obsédant et plaintif. Les percussions. Le crescendo… Je me sens
brusquement oppressée.
Il est maintenant neuf heures.
Tu n’es toujours pas là.
J’attends.
La table est mise dans la cuisine.
La soupe de lentilles est prête. Les tomates baignent dans l’huile
d’olive.
Je passe dans le salon. Tes CD traînent un peu partout. Le
désordre habituel. Je ramasse deux pulls roulés en boule sur le
canapé. Je vais les poser dans ta chambre, sur la commode. Tiens !
Tu as oublié d’éteindre la lumière ! Une manie chez toi. Tu n’aimes
pas l’obscurité. Depuis tout petit. Il fallait allumer une veilleuse
auprès du lit. Mais tu n’as jamais pu mettre de mots sur tes peurs.
Je vais à la fenêtre.
La rue est déserte. Peu éclairée. La clarté diffuse projetée par les
lampadaires vacillants sur leurs poteaux ébranlés par les jeux
violents des enfants de la cité, dessine des ombres étranges,
presque inquiétantes, sur les façades des immeubles voisins. On
dirait que toute vie s’est retirée derrière les barreaux dressés aux
fenêtres et les portes blindées. Le vent harcèle des sachets de
plastique qui volent en tous sens et s’acharne sur les volets mal
refermés. Des claquements secs ponctuent le silence.
Il est dix heures.
Je guette tes pas derrière la porte.
Ce n’est pas la première fois que tu oublies de me prévenir. Il y a
deux mois déjà, tu as préféré dormir chez Karim plutôt que de
traverser le quartier passé minuit. Je t’ai attendu toute la nuit. Je
n’insiste pas trop ! Tu sais bien ce que j’ai vécu cette nuit-là. Lorsque
tu es rentré au matin et que tu as vu dans quel état j’étais, tu m’as
juré que cela ne se reproduirait pas.
Tu ne peux pas, tu ne peux pas ne pas tenir une promesse.
Tu m’as peut-être dit que tu ne rentrerais pas tôt. Mais comme
j’étais plongée dans mes pensées, je n’ai rien entendu. Oui, c’est
sans doute ça.
J’aurais dû me lever, t’accompagner jusqu’à la porte. Te poser des
questions.
Il est onze heures.
J’ai réussi à corriger vingt-huit copies.
Si je téléphonais à Hakim ? Il est certainement avec toi. Mais il est
peut-être trop tard. Je réveillerais ses parents. Aujourd’hui plus que
jamais, personne n’aime recevoir de coup de téléphone tard dans la
nuit. Moi-même je serais absolument terrifiée si notre téléphone
venait à sonner à cette heure-ci.
C’est à onze heures et vingt minutes que j’ai entendu des pas
précipités dans la cage d’escalier.
J’ai regardé l’heure avant de me lever.
À onze heures vingt, on est venu frapper à ma porte.
Voilà. Le mot FIN vient d’apparaître sur l’écran.
Je peux maintenant ouvrir les yeux
Ah, j’oubliais ! Tes chemises, je les ai repassées quand tout le
monde est parti. Elles sont rangées dans ton armoire.
Et puis, j’ai aussi rangé mon répertoire de phrases, inutiles à
présent.
28. Inventaire

Faire la liste de tout ce que je ne t’ai pas donné, de tout ce que je


ne n’ai pas pu ou voulu te donner.
À dix ans, tu voulais un chien. J’ai refusé très fermement. Dans un
appartement, un chien ? Ah, non ! C’est sale, ça perd ses poils, ça
laisse des traces partout. Et même si… je suis sûre que tu ne t’en
occuperas pas ! Et puis j’ai peur des chiens. Depuis que je me suis
retrouvée face à face avec un chien qui s’était introduit dans notre
maison. J’avais six ans. Mais tu as dû l’entendre mille fois, cette
histoire… Que veux-tu, à force de silence, je radote. Il arrive même
que je me surprenne à parler toute seule.
À quinze ans, tu rêvais d’une chaîne hi-fi, comme celle que
venaient de recevoir tes cousins. Trop chère. On n’a pas les
moyens. Contente-toi de ton poste-cassette ! J’ai tenu bon malgré
tes récriminations, tes allusions – qui me faisaient mal – à ce que tu
aurais sûrement pu obtenir de ton père s’il avait été là.
À seize ans, des Nike. Oui, c’est comme ça que tu disais, des
Nike, des vrais, pas des imitations. J’ai failli m’étrangler quand j’ai vu
les prix affichés dans les magasins ! Des chaussures qui coûtent
l’équivalent du loyer mensuel que je paie pour notre appartement.
On est restés fâchés un bon moment ! Tu t’en souviens ?
À dix-huit ans, pour le bac, tu avais trouvé toi-même le cadeau
idéal : une mobylette. Une occase, maman ! Une très bonne
occase ! C’est celle d’un copain, il me la cède pour presque rien !
Non ? J’en étais sûr ! Alors… une voiture, avais-tu proposé
ironiquement pour couper court à mes objections. C’est moins
dangereux, avais-tu ajouté. Ou bien une guitare ! J’en ai vu une
dans un magasin à Alger, pas trop chère…
Tu l’as eue, ta guitare ! Tu as même appris à en jouer, tout seul.
Elle m’a coûté à peine un peu moins cher que la mobylette. Mais
c’était bien moins dangereux. La seule idée que tu aurais pu avoir un
accident dont j’aurais été indirectement responsable m’était
insupportable.
La guitare est là, dans ta chambre. Elle est déposée sur ton lit. Je
la dépoussière chaque jour. Parfois, sous mes doigts malhabiles,
des sons disgracieux et plaintifs s’en échappent.
Un peu comme des gémissements.
Mais à présent, qui pourra me dire si je t’ai donné assez de
mercis, assez de je t’aime ?
29. Sangs

La vue du sang ne me fait plus peur. Et mieux encore : voir couler


le sang ne suscite en moi plus aucune réaction. Étrange, non ? Tu te
souviens comme j’étais terrorisée toutes les fois que je me blessais,
mais aussi toutes les fois où tu revenais à la maison les genoux
éraflés, l’arcade sourcilière ou toute autre partie de ton corps
entaillée, ensanglantée après une chute ou une bagarre ? Je devais
serrer les dents et m’efforcer de garder les yeux ouverts pour
nettoyer la plaie, poser un pansement. Tu sais aussi que je ne
pouvais pas supporter l’odeur de l’hôpital, et que, si je devais m’y
rendre pour une raison impérieuse, je m’y évanouissais. Je ne te l’ai
jamais dit, mais lorsque tu as entamé tes études de médecine,
j’appréhendais que tu aies les mêmes phobies que moi.
Pour ce qui me concerne, l’explication, du moins celle qui me
semble être la plus plausible, est simple : peur de la douleur. Pas
seulement de la mienne, mais de celle des autres aussi. Et là, un
psy pourrait glisser, d’un air entendu : Sans doute également
quelque traumatisme vécu dans l’enfance…
Eh bien, toutes ces peurs ridicules, j’en conviens aujourd’hui, ont
disparu. Je le constate chaque jour. J’en ai la preuve et j’en suis tout
étonnée moi-même !
Je vais te raconter comment je m’en suis aperçue. Ce matin, en
faisant la vaisselle, je me suis blessée avec un couteau. Une entaille
assez profonde, qui m’aurait fait hurler il y a peu. Et… j’ai regardé le
sang qui s’écoulait de la blessure sans même réagir. Avec, je dirais
même, une certaine curiosité, une fascination étrange. Et figure-toi
que je me répétais avec une délectation puérile qui me faisait sourire
intérieurement : même pas peur ! Même pas mal !
J’ai relevé la main et laissé le sang s’écouler goutte à goutte sur
le carrelage blanc de la cuisine.
Du sang bien rouge, qui très vite virait au noir. Une flaque sombre,
étoilée, qui s’élargissait, jusqu’au moment où le flux s’est arrêté. Je
ne pensais à rien. Je me concentrais de toutes mes forces sur la
tache, sans pouvoir en détacher mon regard.
Par association d’idées sans doute, m’est revenue à cet instant
l’image de mon père égorgeant le mouton, le jour de l’Aïd. Le
crissement menaçant du couteau qu’il aiguisait longuement sur la
pierre, sous nos yeux d’enfant à la fois fascinés et terrifiés. Le geste
assuré de sa main qui ne tremblait pas. La mare de sang vite noyée
sous un puissant jet d’eau. Les soubresauts de la bête. Tout de suite
après, le dépeçage et l’entrée en scène des femmes chargées des
corvées qui leur étaient réservées. Dans la cuisine, l’odeur si
caractéristique de laine brûlée, définitivement associée à ce jour de
fête.
Nous étions tous tenus d’assister à la mise à mort. Il était
impensable que l’un de nous manifeste le désir de se soustraire à ce
spectacle, je ne sais toujours pas pourquoi.
Je crois ne t’avoir jamais rapporté ce que je n’ai appris que vers
seize ou dix-sept ans. Le choix de mon prénom a été déterminé par
les hasards de notre calendrier religieux. C’est parce que ma mère a
accouché le jour de l’Aïd el Kebir, jour du sacrifice propitiatoire
d’Ibrahim, que l’on m’a appelée Aïda.
Je suis donc née sous le signe du sacrifice.
Le sacrifice de ce que l’on peut avoir de plus cher au monde : un fils.
Je ne veux pas penser, je ne veux pas penser que c’est un nom
prédestiné.
30. Elles

Tu connais, pour l’avoir beaucoup entendu autour de nous ces


dernières années, ce vieil adage, bien de chez nous, qui pourrait se
traduire ainsi : « Ne peut ressentir la brûlure de la braise que celui
qui l’a subie lui-même. » C’est ce que me disent certaines femmes
que je rencontre quand je me hasarde de temps en temps dans les
rues du village pour faire quelques courses ; mais surtout celles qui,
comme moi, viennent passer une partie de leurs journées auprès de
la sépulture d’un proche au cimetière.
Pour la plupart, ce sont des femmes que je ne connais pas. Des
femmes qui, ayant appris ce qui nous était arrivé, viennent me
trouver lorsque je suis auprès de toi.
Elles ont toujours quelque chose à partager : du pain, du café,
des dattes ou des figues qu’elles distribuent généreusement en
faisant le tour des visiteuses. Offrandes que l’on ne peut pas refuser.
Un jour, l’une d’entre elles a même coupé une branche du
géranium qu’elle avait planté sur la tombe de sa fille – dix-sept ans,
enlevée, violée puis jetée dans un ravin où elle a été retrouvée
plusieurs jours après – et me l’a apportée pour que je la repique sur
ta tombe encore nue.
Les fleurs pointent déjà. Elles seront blanches, avec un fin liseré
rouge.
Bien sûr, je savais, comme tout le monde, que beaucoup de
familles avaient été prises dans le déferlement furieux et sanglant de
l’histoire. Que, tout comme moi, d’autres femmes « pleuraient des
larmes de poison et de sang », pour rester dans le registre des
métaphores que nous affectionnons tant.
Il y a celles qui ont perdu leurs fils, leur frère, leur père ou leur
mari. Celles qui ont vu leur fils ou leur fille emmenés sous leurs
yeux, et, ne les ayant jamais vu revenir, s’obstinent à croire, contre
toute attente, qu’elles auront un jour le droit de donner à
« l’absente » ou à « l’absent » – c’est ainsi qu’elles les désignent –
une sépulture décente, simplement décente, sur laquelle elles
pourront se recueillir.
Elles hantent quotidiennement les cimetières, dans l’espoir de
rencontrer des personnes qui pourraient comprendre leur détresse.
Elles s’assoient auprès de moi, me prennent la main, et dans un
souffle, dans un murmure, ravivent la braise qui ne cesse de
rougeoyer dans leurs yeux meurtris.
Nous commençons à nous connaître, à nous apprécier. Nous
nous embrassons quand nous nous retrouvons. Nous nous
asseyons à l’ombre du figuier, tout près de là où tu reposes. Je les
écoute. J’écoute leurs plaintes, leur histoire. Des récits qu’elles ont
dû répéter des dizaines de fois, comme pour les expurger de leur
véhémence.
Certaines, bien plus démunies que moi, font preuve d’un courage
et d’une dignité remarquables. Éprouvées mais aussi aguerries par
la misère, accoutumées à l’injustice et aux épreuves, elles puisent
cependant dans leur bon sens inné, dans leur capacité
fondamentale de compatir, la force d’affronter les situations les plus
extrêmes. Une extraordinaire capacité de résistance au
malheur. De leurs mots simples, parfois simplistes mais sincères,
pleins d’humanité, elles détissent les rets d’un destin qui ne les a
pas épargnées.
J’ai un peu honte à présent de n’avoir pas, moi aussi, pris le
temps d’aller chez celles qui étaient proches de chez nous au
moment où elles avaient besoin d’être entourées, ni même de
m’intéresser vraiment à ce qui se passait autour de moi quand j’en
avais encore la force, en ces jours où le village bruissait de
nouvelles toutes plus terribles les unes que les autres.
Comme tout le monde, je savais.
À la fac, dans la salle des profs, chaque matin les nouvelles du
jour précédent étaient rapportées. Les massacres, les attentats, les
têtes coupées, les enlèvements, une litanie de l’horreur qui se
déclinait dans les couloirs entre deux cours, deux réunions, deux
portes.
J’écoutais, je compatissais. En silence, bien sûr.
Comment faire autrement ? Que faire d’autre ? La peur était là,
mais aussi la révolte, la colère, la haine. Ajouté à cela, un sentiment
d’impuissance si vif qu’il rongeait et corrodait nos jours. Avec, en
contrepoint, une question lancinante : comment en sommes-nous
arrivés là ?
Pour être tout à fait sincère, il faut que je te parle aussi du
soulagement lâche, égoïste, inavouable, qui m’envahissait lorsque
j’apprenais que le malheur était passé près de nous, très près
parfois, mais qu’il ne s’était pas arrêté à notre porte.
Jamais, jamais, pas un seul instant je n’ai imaginé qu’un matin
des collègues parleraient de moi, de nous, entre deux portes, deux
cours, deux réunions. Cela n’arrive qu’aux autres, c’est bien connu.
31. Haine

Depuis que j’ai vu en photo, en photo seulement, le visage de


celui qui a accompli sur toi l’innommable, l’irréparable, une seule
expression me trotte dans la tête. Celle qu’on entend un peu trop
souvent et un peu partout en ce moment : j’ai la haine.
Oui, j’ai la haine. C’est, depuis que tu n’es plus là, mon seul avoir,
mon seul bien.
À présent, c’est la haine qui me tient debout. Qui m’a redonné, au
moment où je m’y attendais le moins, le goût de l’attente. Et, je dirais
même plus, peut-être aussi celui de l’espoir.
Je la porte en moi, cette haine, si forte, si présente qu’il me
semble pouvoir la toucher, là, juste là, dans mon ventre. Cela fait
comme une boule qui parfois remonte à la gorge. Une boule plus
dure qu’une pierre, froide et si compacte qu’il m’est impossible d’en
ignorer la présence.
Je me sens forte maintenant. Mais aussi étrangement sereine. Tu
dois le savoir.
Je me sens prête à affronter tous ceux qui viendraient me parler
de réconciliation et de pardon sans justice.
Ceux qui, la main sur le cœur, la voix tremblante d’émotion, le
regard noyé de larmes, viendraient me suggérer d’oublier, de tirer un
trait sur mon histoire pour que l’Histoire puisse s’écrire. Sans toi.
Ceux qui au nom de la Vérité Absolue et donc Irréfutable
détiennent les Réponses Souveraines et donc Irréfutables.
Ceux qui dénient aux autres jusqu’au droit de poser des
questions.
Ceux qui me parlent de pardon, au mieux de stratégie de
compromis. Et plus encore, sans doute pour m’appâter, de
rédemption par le pardon.
Ceux dont je suis aujourd’hui séparée par une distance
irréductible.
Ceux qui, toute honte bue, invoquent « le contexte de l’époque ».
Ceux qui martèlent qu’en dehors de toute autre considération, la
raison d’État, l’intérêt supérieur de la nation doivent prévaloir.
Ceux qui m’assurent que rien d’irrémédiable ne s’est passé, rien,
si ce n’est un soubresaut de l’Histoire de ce pays déjà si maltraité
par la tragédie coloniale. Que ce que l’on appelle aujourd’hui
« tragédie nationale » n’a été qu’un mauvais rêve dont nous devons
très vite, et tous ensemble, pour le bien commun, effacer les traces.
Entre eux et moi, il y a un gouffre dans lequel se répercutent en
échos lancinants les voix des suppliants, les appels des suppliciés.
Eux ne les entendent pas.
Ceux-là préfèrent ignorer que pour moi – mais pas seulement – le
cauchemar commence au moment précis où j’ouvre les yeux sur la
lumière du jour. De chaque jour.
32. Partir

Cet après-midi, quand je me suis assise sur le sable face à la


mer, j’ai entendu du bruit derrière moi. Je me suis retournée. Un
groupe d’enfants se tenait à bonne distance. Ils me regardaient. Puis
ils se sont assis, toujours à bonne distance, sans cesser de
m’observer. Je les guettais du coin de l’œil. Ils s’amusaient à jeter
des pierres dans l’eau et à dessiner des figures sur le sable avec
des petits bouts de bois. Ils ne parlaient pas très fort. Je ne
distinguais pas ce qu’ils se disaient.
L’un d’eux s’est levé. Avec un bâton, il faisait de grands moulinets
dans l’air. Il s’est peu à peu rapproché, comme porté par son élan.
Puis il s’est planté devant moi. Ce devait être le plus audacieux de
la bande. Douze ou treize ans. Une tignasse décolorée, brûlée par le
soleil, et des yeux immenses, très clairs, comme ceux de beaucoup
d’enfants de la région, qui, selon la légende, seraient les lointains
descendants d’une religieuse hollandaise, passagère d’un bateau
échoué à quelques dizaines de kilomètres de là, au début du dix-
neuvième siècle.
La tête un peu penchée, il m’examinait franchement.
Puis, faisant passer son bâton d’une main à l’autre, il m’a
demandé : Qu’est-ce que tu viens faire là, tous les jours ?
J’ai d’abord répondu par un sourire. Je n’avais pas trop envie de
parler.
Il s’est alors accroupi devant moi.
Tu sais, on te voit ! Tu viens tous les jours. Tu attends quelque
chose ? Quelqu’un ?
Pas la moindre trace d’insolence dans sa voix. Juste de la
curiosité. Le désir d’en savoir plus sur cette femme toujours vêtue
d’un imperméable bleu marine, un foulard blanc autour du cou, et qui
vient chaque jour marcher sur la plage, ramasser des pierres, et
s’asseoir face à la mer. Pour rien. Pour regarder les vagues.
Ainsi, mon comportement intrigue même les enfants !
Euh… j’attends… non, je regarde passer le temps.
Il n’a pas semblé étonné par ma réponse. Il a
continué.
Tu habites là-bas, c’est ça ? Il pointait son bâton en direction du
village, de l’autre côté de la crique.
Oui… un peu plus loin.
Nous, on est d’ici. Il désignait des petites maisons qu’on aurait dit
construites à même la roche, à toiture de tuiles rouges colmatées de
feuilles de plastique noir, aux murs rongés d’humidité, mal protégées
par des portes vermoulues et branlantes. Des maisons qu’autrefois
on appelait cabanons, uniquement réservés aux estivants.
Aujourd’hui vétustes, insalubres et cependant occupés toute l’année.
Souvent surpeuplés.
Tu as des enfants ?
Oui.
La réponse a fusé. Avant même que je ne me rende compte que
je ne pouvais pas dire cela. Que je ne pouvais plus le dire. C’était la
première fois que l’on me posait la question depuis que tu n’es plus
là.
J’ai repris :
Euh… non. Un fils… mais il est parti.
Il est resté un moment silencieux.
Tu sais où il est ?
J’ai secoué la tête. Non, je ne savais pas où…
Moi aussi, a-t-il dit brusquement, moi aussi je vais partir. Dès que
je serai un peu plus grand…
Il s’est détourné, le regard perdu vers l’horizon.
Mon frère… il est là-bas. Enfin… on ne sait pas. Il est parti, lui
aussi. Dans une grande barque. Un Zodiac.
Dans une barque ? Et… il est arrivé ?
Personne ne sait. On n’a pas de nouvelles. Depuis…
Il a réfléchi quelques secondes.
… depuis trois ans.
Je n’ai pas voulu à ce moment-là rectifier ce que je venais de dire.
Lui expliquer que, non… ce n’était pas vraiment ça… Non. Je ne
pouvais pas prononcer le mot juste. Lui dire : j’avais un fils et il est…
il est mort. Parce que je refusais, je refuse ce qu’il y a d’irrémédiable,
de définitif dans ce mot.
Et… et ta mère ? ai-je demandé.
Ma mère, elle est comme toi. Elle attend. Mais elle attend dans la
maison ; elle sort pas, elle !
Il s’est interrompu un instant.
Mais je suis sûr qu’elle sait. Dans son cœur, elle sait, mais en
même temps elle veut pas savoir. Elle veut pas « couper » l’espoir.
Dis-moi, toi, tu crois que ton fils reviendra, ou tu sais ?
Je sais, ai-je répondu lentement, calmement, je sais qu’il ne
reviendra pas.
Pendant que nous parlions, les autres enfants nous avaient
rejoints. Ils étaient assis autour de nous. Ils écoutaient sans dire un
mot.
Et tu crois qu’elle te laissera partir ? ai-je fini par demander.
Il a haussé les épaules, éludant la réponse ou pour me signifier
que cela allait de soi. D’un mouvement du menton, il a désigné ses
camarades.
On veut tous partir. Demande-leur !
La plupart hochaient la tête en signe d’approbation.
Oui, cela semblait aller de soi. Ils voulaient tous partir. Où ? Ils ne
savaient sans doute ni où ni s’ils arriveraient à destination. Mais ils
savaient déjà comment et pourquoi. Quel autre choix ont-ils ?
Et les mères attendraient. Et les mères espéreraient. Jusqu’au
jour maudit où l’on viendrait leur demander d’aller reconnaître le
corps de leur enfant rejeté par les vagues sur un rivage étranger et
rapatrié sur une terre qui ne sait pas retenir ses enfants.
Je me suis relevée pour partir. Aussitôt les enfants se sont
égaillés. Ils se sont mis à courir, à se bousculer en poussant de
grands cris.
J’étais presque arrivée sur la plate-forme de ciment qui surplombe
la plage quand j’ai entendu une course derrière moi.
Dis, il s’appelle comment ton fils ?
L’enfant était debout, à quelques mètres de moi. Il attendait la
réponse.
Il s’appelle Nadir.
Les mains en porte-voix, il a crié :
Moi, c’est Sofiane !
Puis il est reparti en courant rejoindre ses camarades.
C’était, je crois, la première fois que je prononçais ton nom à voix
haute depuis ton départ. Mais j’ai surtout noté qu’il avait employé le
présent pour me poser sa question.
33. Toi I

Je viens de me réveiller. C’est ta voix qui m’a tirée du sommeil.


Tu étais là, près de moi. Penché sur moi, tu me secouais et me
disais, doucement, sans colère, sans aucune trace de reproche dans
la voix :
Où étais-tu ?
Dès que je me suis redressée, tu as disparu.
Où étais-tu ?
Trois mots suspendus dans un cercle de feu. Celui que je n’ai pas
traversé. Que j’aurais dû traverser pour te rejoindre. Pour être là,
debout, dressée à tes côtés. Pour tendre la main et détourner la
lame.
Je n’étais pas là.
Qui donc a inventé ce prétendu sixième sens qui préviendrait les
mères, même à grande distance, de tout danger pouvant menacer
leur enfant ? À moins que je n’aie été une mère indigne ? Mais cela,
toi seul pourrais le dire.
Rien, je n’ai rien vu venir. Ni pressentiment funeste, ni rêve
prémonitoire, ni signe prédictif. Rien qui puisse me permettre de
percer les ténèbres du temps. À moins que je n’aie pas su
interpréter les présages ?
Je n’étais pas là. Tu étais seul. As-tu crié mon nom ? Yemma, ya
M’ma ! Avant de mourir, les hommes, dit-on, appellent celle qui leur
a donné la vie. À l’instant même où ils retournent au néant.
De quelles profondeurs a surgi cette expression, mordre le
couteau ? Tout à coup, je me suis revue le jour de ta circoncision.
Ce jour-là, les femmes présentes pour les préparatifs de la fête
m’ont placé un couteau entre les dents. Elles m’ont demandé de
mordre dans la lame. Elles m’ont expliqué que cela m’aiderait à
résister à l’envie de crier au moment où, dans la pièce voisine,
l’infirmier, assisté de tes oncles qui te maintenaient, te tranchait le
prépuce et consacrait ainsi ta virilité.
Je n’ai pas crié ce jour-là.
Mais en entendant ton hurlement, j’ai mordu si fort le couteau que
je me suis coupé, oh, très légèrement, le bout de la langue. Juste
assez pour avoir un goût de sang dans la bouche.
Surtout, surtout ne pas crier. Pas ici. Pas maintenant.
Ce goût âcre, tout au fond de la gorge.
Je me suis levée.
Dans la cuisine, sans allumer la lumière, j’ai ouvert un tiroir. J’ai
cherché un couteau. Je l’ai serré très fort entre mes dents.
Puis je suis revenue dans ma chambre.
Maintenant je t’écris. Je te raconte ce que tu sais déjà, puisque
que tu es dans tout ce que je fais, dans tout ce que je vis.
Tu es dans le geste de ma main qui sur la page trace les lettres,
s’applique sur les courbes mais parfois dérape, comme si elle
heurtait brusquement quelque ressaut. Ensemble nous allons au-
delà des marges. À tâtons, je déroule le fil. Pour te rejoindre. Mais
aussi pour ne pas laisser jaillir le cri.
34. Repentir

Sais-tu quels sont les termes le plus souvent employés pour


désigner les bourreaux ? Parce que, tu t’en doutes, il a fallu trouver
une terminologie en accord avec les objectifs de communication des
partisans d’une réconciliation franche et massive.
Ceux qui, protégés par les nouvelles lois leur garantissant
l’impunité, ont quitté les maquis pour réintégrer la vie « normale »
sont, dans le langage courant aujourd’hui, des repentis. Mieux
encore, pour mettre l’accent sur les raisons qui ont fait d’eux des
victimes – oui, ce sont des victimes du système, et là aussi, quel mot
commode pour nommer les dérives de l’histoire ! –, nous dit-on, ils
sont volontiers présentés comme des égarés.
Le tout est de savoir comment et pourquoi ils se sont égarés. Ce
qui a bien pu créer les circonstances propices à cet égarement. Et
peut-être qui les a égarés, en toute conscience. Qui les a détournés
et leur a indiqué le chemin à suivre.
Attends, je vais consulter un dictionnaire. Égarer : 1 : fourvoyer,
perdre. 2 : mettre hors du droit chemin, détourner, écarter de la
vérité ou du bien ; s’écarter des voies de la morale, de la raison.
Synonymes : divaguer, déraisonner, délirer. Laquelle de ces
définitions s’applique le mieux, dans ce cas ? Toutes, me semble-t-il,
toutes à la fois.
Si l’on s’en tient à la définition la plus courante, les jeunes
exécutants – parce qu’ils sont jeunes, en majorité –, qu’il faut bien
distinguer des têtes pensantes, ne seraient en quelque sorte que
des Petits Poucets rejetés par leurs parents pour cause de misère,
d’incapacité à les élever dans un environnement de nature à
favoriser leur épanouissement.
Égarés donc, vulnérables, livrés à l’angoisse des ténèbres, ils
auraient trouvé refuge auprès de la tribu des Ogres, dévoreurs
d’enfants et amateurs de chair fraîche, qui les auraient initiés à leurs
pratiques. Et qui, pour les apprivoiser, pour les appâter, auraient fait
miroiter sous leurs yeux innocents la plus belle, la plus convoitée
des récompenses : un accès direct au paradis, et en première
classe !
J’ose la comparaison. Cela peut te surprendre, mais tu me
permettras d’avoir, moi aussi, des égarements puérils. J’essaie,
j’essaie désespérément de comprendre. Et puis, tout petit, tu aimais
ce conte. Surtout la fin de l’histoire, quand le Petit Poucet et ses
frères retrouvent enfin leurs parents.
Sinon, on pourrait arguer que quelque traumatisme, individuel ou
collectif, vécu dans leur enfance ou plus tard, leur aurait fait perdre
toute raison, tout sens moral. Il ne resterait plus aux psychologues,
psychanalystes, psychiatres et autres spécialistes du comportement
humain qu’à se pencher sur leur cas pour établir enfin l’étiologie de
la folie meurtrière qui s’est emparée d’eux. À condition qu’ils
veuillent bien se laisser examiner, c’est-à-dire qu’ils soient amenés à
accepter l’idée qu’une réparation est nécessaire. Aussi bien pour
eux que pour les victimes. Cela leur permettrait peut-être de
recouvrer leur humanité. Je ne parle pas d’expiation, non.
Il n’en n’a jamais été question. Je parle tout simplement de
réparation psychique.
Encore faudrait-il qu’ils puissent prendre conscience de leur
culpabilité ! Comment le pourraient-ils quand on leur a certifié que
tuer un mécréant n’est pas tuer ? Que c’est simplement combattre le
mal en accomplissant un acte voulu et récompensé par Dieu, un
acte qui permet de gravir les premières marches menant à Son
Royaume.
Tu es peut-être surpris de ma véhémence. Chez nous, tout se
dissimule derrière les voiles épais du silence. Plus encore, dans
l’enfouissement. Nous vivons dans le culte du caché, dieu aux pieds
d’argile.
Chez nous, pas de Commissions comme en Afrique du Sud. Chez
nous, la réconciliation se passe très bien de la justice. Pas de
confrontations, ni de débats publics.
Pas non plus de tribunaux populaires, comme ceux qu’au Rwanda
on appelle les gaçaça. Nous avions bien, dans les villages, les
assemblées des sages, les djemaa, qui, dans des temps pas très
éloignés, étaient chargés de trancher lors des litiges. Mais qui donc
aurait l’idée saugrenue d’y faire appel ?
Tu vois, je me suis documentée. Toutes mes lectures sont à
présent orientées vers le même but : interroger l’histoire et
rechercher dans les livres ce qui pourrait m’apporter la certitude que
je ne me fourvoie pas.
C’est sans doute pourquoi ces lignes de John Milton m’ont sauté
aux yeux alors que je relisais Paradise Lost : « For never can true
reconcilement grow / Where wounds of deadly hate have pierced so
deep. »
« Jamais une vraie réconciliation ne peut naître / Là où les
blessures d’une mortelle haine ont pénétré si profondément. »
Ce sont des paroles qui me confortent dans l’idée que j’ai choisi la
meilleure des solutions.
De plus, je dois t’avouer que, depuis que tu n’es plus là, c’est moi
qui me sens, dans toutes les acceptions du terme, totalement,
définitivement égarée.
35. Elle II

Assia. Oui, Assia. Ce nom ne te dit rien ? Allons, allons, fais un


effort ! N’as-tu pas croisé un jour sur ta route quelqu’un qui porte ce
prénom ? Faut-il te donner des indices ? Cheveux bruns, mi-longs,
qui retombent en boucles mousseuses sur les épaules. Teint mat.
Front haut. Joues rondes qui, lorsque, très timidement, très rarement
elle sourit, brident ses yeux sombres bordés de cils très fournis. Et
une douceur remarquable dans le regard.
Tu ne vois toujours pas ? Je continue ?
Elle est belle, c’est indéniable. Pas très grande, mais tout entière
dans la grâce d’une silhouette harmonieuse, avec une sorte
d’élégance naturelle dans les gestes. Je choisis mes mots avec soin,
pour que tu comprennes que j’ai été immédiatement conquise. Mais
tu sais qu’il ne pouvait pas en être autrement !
Je l’ai reconnue tout de suite. C’est elle qui est venue vers moi et
m’a tendu la main. Un geste inhabituel et presque déplacé dans le
lieu où nous étions. Ici les femmes s’embrassent, même si elles ne
se connaissent pas.
Avant de s’asseoir près de moi, elle m’a simplement dit : je suis
Assia, une amie de votre fils.
J’ai gardé sa main dans la mienne un peu plus longtemps que
nécessaire.
Ce n’était pas la première fois qu’elle venait se recueillir près de
toi, m’a-t-elle dit tout d’abord. Mais pas aux mêmes moments que
moi.
J’ai du mal, ce soir encore, à décrire les sentiments qui se
bousculaient en moi pendant que je la regardais. J’ai dû la dévisager
avec une avidité et une intensité gênantes, parce qu’elle a rougi et
baissé les yeux.
C’est elle. C’est cette jeune fille qui est venue te dire un dernier
adieu le jour où tu es parti, et dont je t’ai décrit le comportement
étrange. Bouleversante dans sa détresse silencieuse. Je me suis
soudain souvenue que tout le monde s’interrogeait à son sujet.
Je t’ai dit, je crois, que je l’aurais reconnue entre mille. J’ai bien
essayé par la suite de savoir qui elle était, mais tes amis sont restés
très discrets.
Les mots ne sont pas venus tout de suite.
D’un geste machinal, elle caressait l’un des galets que j’ai
déposés sur ta tombe, les yeux perdus dans la contemplation des
ombres furtives et mouvantes que faisaient sur l’allée les branches
d’un figuier transpercé de soleil.
Je ne te l’ai pas dit, mais il m’arrive maintenant, en revenant du
cimetière, de faire un détour par la plage pour y ramasser des
galets. Des pierres que je choisis soigneusement. De préférence des
galets noirs, striés de veinules blanches, profondément incrustées.
J’aime leur douceur arrondie, propice justement aux caresses.
J’aime aussi l’idée qu’ils portent la mémoire de leurs errances, l’idée
qu’ils résistent au temps. Et rien ne m’a plus émue que le geste
d’une des femmes que je rencontre ici. Il y a quelques jours, elle est
venue en déposer deux. Deux très belles pierres. Elle m’a
simplement dit qu’elle les avait ramassées pour toi. En fait, je ne sais
pas si tu t’en souviens, je t’ai un jour demandé de recouvrir ma
tombe de galets.
Assia et moi avons parlé. Je n’ai pas posé de questions, malgré
l’envie que j’en avais. Et surtout, je n’ai pas posé la question qui me
brûlait les lèvres. Inutile de te préciser laquelle.
Pendant qu’elle parlait, tout en observant à la dérobée son profil
qui se découpait nettement sur un ciel dégagé de tout nuage, je ne
cessais de me demander pourquoi tu ne m’avais jamais parlé d’elle.
Pourquoi tu ne me l’as jamais présentée. Peut-être en avais-tu
l’intention…
Vingt ans. Étudiante. Troisième année de médecine. Parents
enseignants, eux aussi. Elle habite à S., finalement pas très loin de
chez nous. Vous vous êtes rencontrés à l’hôpital pendant ton stage
de pédiatrie, juste trois mois avant, avant que…
Tu vois, je sais presque tout. Tu l’as raccompagnée de
nombreuses fois jusque chez elle après les cours. Vous preniez le
bus ensemble, et tu veillais à ce qu’elle soit bien arrivée avant de
reprendre un autre bus pour rentrer chez nous. Ce qui explique tes
retards ces derniers temps. Peut-être aussi les longs moments que
tu passais à rêvasser, penché sur tes cours.
Qu’y a-t-il eu réellement entre vous ? J’ai essayé d’interpréter ses
paroles. Quand elle disait : on s’entendait très bien, je traduisais :
nous nous aimions. Quand elle évoquait tes qualités – je cite dans le
désordre : sens de l’humour, gentillesse, prévenance, discrétion –, je
pensais : tu as enfin trouvé celle que tu cherchais. Quand elle m’a
révélé que tu avais rencontré ses parents, qu’ils t’appréciaient
beaucoup, j’en ai tout naturellement conclu que vous aviez fait des
projets. C’est ce que je voulais entendre.
Ce que je voulais savoir.
Il était encore trop tôt pour que tu me parles d’elle, c’est ça ? Tu
voulais attendre d’être sûr de vos sentiments, n’est-ce pas ? C’est ce
que je veux croire. Mais je reconnais aussi ton goût pour le secret,
ce trait de caractère que tu tiens de ton père. Peu importe ! Il me
suffit de savoir que tu as aimé. Que tu as connu, même fugitivement,
ces instants délicieux et fulgurants qui peuvent transfigurer les jours.
J’en suis sûre aujourd’hui.
J’aurais voulu la prendre dans mes bras un instant, dans une
étreinte maternelle. La toucher. Respirer son odeur. Comme tu as dû
le faire.
Je n’ai pas osé.
Je l’ai, tout comme toi, raccompagnée jusqu’à l’arrêt du bus. J’ai
attendu avec elle. Pour prolonger cette sensation étrange qui
m’envahissait toutes les fois que je la regardais, que je prononçais
son nom. J’essayais d’imaginer les inflexions de ta voix quand tu lui
parlais. La lumière dans ton regard quand tu le posais sur elle. Ton
impatience et ta douceur. Tous ces aspects de toi que je ne connais
pas. Des aspects que nulle mère ne peut connaître.
Sur le chemin du retour, le ciel, les rues du village, les visages
des passants, tout me paraissait plus lumineux, plus léger.
Ah oui ! Il faut que je te prévienne ! Avant de la quitter, je lui ai
proposé de venir un jour à la maison. Tes livres de médecine et tes
cours pourraient lui servir. Un prétexte, dis-tu ? Tu as sans doute
raison. Je me suis dit qu’elle aimerait peut-être voir ta chambre, les
lieux où tu as grandi. Et puis, et puis, je te le confesse d’une toute
petite voix, elle pourrait me tenir compagnie. Nous pourrions parler
de toi.
Cela n’a peut-être plus rien à voir, mais après tout n’est-ce pas toi
qui me disais, lorsque je te décrivais l’une ou l’autre des filles de
mes amies ou l’une de mes étudiantes, en m’attardant –
lourdement ! soulignais-tu – sur leurs qualités physiques et
morales : « Les voies des mères sont impénétrables » ?
36. Haines

Je sais maintenant qu’il faut haïr pour vouloir tuer.


Il faut vraiment haïr quelqu’un du plus profond de son être pour
envisager sa suppression. Pour en imaginer, avec une délectation
froide et totalement raisonnée, le lieu, le jour et les circonstances.
Pour vivre dans l’espérance d’un futur proche où la seule foi qui
vous porte est tout entière attachée à l’acte qui consiste à supprimer
l’objet de cette haine.
Adviendra alors la délivrance.
Alors seulement disparaîtront ces élancements au cœur qui à
chaque instant me coupent le souffle.
Alors seulement se dissiperont les ombres qui chaque soir
surgissent du cœur de la nuit. C’est cela : il s’agit d’aller au-delà des
frontières de l’irrémédiable. Et d’en revenir. Enfin apaisée.
Est-ce que tu as bien compris maintenant combien j’ai changé ?
J’ose affirmer à présent qu’en me privant de mon statut de mère,
on m’a, dans le même temps, délivrée de toutes mes peurs, de
toutes mes inhibitions. Rien de pire ne peut plus m’arriver.
Moi qui n’ai jamais supporté d’être confrontée au spectacle de la
violence – pas même au cinéma ! – je suis désormais persuadée
qu’il n’est nulle jouissance comparable à celle qui vous saisit à ces
moments-là. Moments où, anticipant le geste, imaginant les détails
de la scène, l’on se voit debout, tenant en joue celui par qui le
malheur est arrivé, et qui n’est plus, face à vous, qu’un pantin
agenouillé, abasourdi, terrorisé, gémissant, appelant, pleurant,
suppliant peut-être. Se dire que cet être-là, que tous vos rêves vous
ont cent fois, mille fois, présenté comme un monstre redoutable, cet
être-là, à qui vous déniez jusqu’à l’appartenance au genre humain,
le voici enfin à votre merci.
Il faut haïr pour tuer, disais-je. Il est néanmoins une question que
je me pose très souvent : qu’est-ce qui peut expliquer la haine
dévastatrice des massacreurs d’hommes, de femmes et d’enfants ?
Qu’est-ce qui a pu transformer des centaines de jeunes gens – et
moins jeunes – en bourreaux s’acharnant sur des victimes dont, le
plus souvent, ils ignoraient tout et qu’on leur avait désigné tout
simplement comme mécréants, et donc indignes de toute
miséricorde ?
L’on peut brandir devant moi tous les épouvantails disséqués,
décortiqués par les spécialistes à longueur d’analyses toutes aussi
savantes les unes que les autres : l’intolérance, l’extrémisme
religieux, l’endoctrinement, le culte de la violence soigneusement
entretenu par une lecture orientée de l’histoire, l’effet
d’entraînement, la fragilité intellectuelle et toutes sortes de
déviances ! Selon moi, il est une explication qui préexiste et prime
sur toutes les autres : la haine de soi. Sans nul doute. Bien plus forte
que la conscience de l’humain en soi. Une détestation irrationnelle si
profonde, nourrie de tant de rejets et si violente que pour se
préserver, il faut, et c’est une nécessité vitale, la retourner contre
l’autre : celui qui n’est pas comme nous et qu’on nous désigne
comme autre. Celui qui, par exemple, ne s’habille pas comme nous.
Qui ne parle pas la même langue que nous. Celui dont le mode de
vie diffère tellement du nôtre que la distance paraît insurmontable,
même s’il prie le même Dieu. Celui dont le regard qu’il pose sur
nous, nous renvoie une image dans laquelle nous ne voulons pas
nous reconnaître.
J’ai bien peur de t’ennuyer avec toutes mes questions, mes
hypothèses, mes affirmations. Mais dis-toi ou laisse-moi te dire que
j’ai besoin de creuser pour écarter les ténèbres, pour tenter
d’avancer. Et puis, je n’ai plus personne à qui parler.
Il ne me reste plus que quelques jours avant d’interrompre ce
dialogue avec toi. Un dialogue ? Ceux qui pourraient lire ces lignes
sursauteraient à la lecture de ce mot. Ne m’a-t-on pas déjà fait
comprendre que j’étais folle ?
Mais tu sais, toi qui reçois ces mots. Je veux m’emplir de la
certitude que tu es là, quelque part en moi. Comme aux temps où je
te portais, où jour après jour je te façonnais et que tu frémissais
dans mes entrailles.
37. Mots II

Dans mon carnet, je note, j’accueille en moi ces mots de William


Styron : « Despair beyond despair. » « Une désespérance au-delà
de la désespérance. »
38. Odeur de poudre

As-tu jamais tenu un pistolet entre les mains ? As-tu jamais


ressenti cette sensation très particulière, faite à la fois de peur et de
toute-puissance ? Ce poids au creux de la main. Le contact du métal
froid qui se réchauffe lentement.
J’essaie de me persuader que c’est une présence rassurante. Et
puis, il y a tous ces mots auxquels il faut que je m’habitue : là, la
crosse. Ici, le chargeur. Le chien. La détente. Le calibre. Le
percuteur. Toute une batterie de mots que je connais certes, mais
que je n’ai jamais eu l’occasion d’employer ou d’écrire. Des mots de
roman policier.
Ce qui surprend, quand on tire les premières fois, c’est tout
d’abord le recul de l’arme. Bien plus que le bruit de la détonation,
atténué par le casque. Il y a aussi l’odeur. Si caractéristique.
Mélange de poudre et de fumée. Une odeur tenace, qui imprègne
longtemps les mains et les vêtements.
Quand je dis pistolet, on me reprend. On me dit : c’est un revolver.
Et on ajoute : automatique. Je ne sais toujours pas quelle est la
différence. C’est sans doute une question de génération. C’est un
Beretta. Calibre 9 millimètres. Voilà pour les détails techniques.
Serais-tu fier de savoir que ta mère semble assez douée ? C’est
du moins ce qu’on m’a dit après la première séance de tir à laquelle
m’a emmenée Hakim. Je me suis exercée pendant une demi-heure
sous les yeux de policiers assez amusés par ce petit bout de femme
visiblement terrorisée par le simple fait de tenir une arme dans la
main. Et surtout, surmontant mal sa répugnance.
Pendant que je rechargeais mon arme en suivant les instructions,
que je visais le centre de la cible tout en écoutant les explications
qu’on me donnait sur la manière de tenir cet engin de mort dans la
main, de maîtriser mes gestes, je ne cessais de me répéter un titre
de film, un James Bond, je crois : Tuer n’est pas jouer.
Non, la mort n’est pas un jeu ! Et l’arme que j’ai dans la main n’est
pas factice.
Ce soir, je suis assise à mon bureau. Le pistolet – non, le revolver
– est posé là, près de moi. Près du cahier où je trace ces lignes. Sa
présence sombre et silencieuse me fascine. Il n’est pas chargé.
Je sais, je sais : tu imagines mal ta pauvre vieille mère en
vengeresse impitoyable lancée dans une traque sans merci.
J’entends presque ton rire, tes moqueries.
Je peux simplement rétorquer que moi non plus je n’aurais jamais
imaginé qu’on te ramènerait à moi le corps déjà enveloppé d’un
linceul, et qu’on m’empêcherait de découvrir ton visage de peur que
je n’y visse la trace de tes stigmates.
« Nothing will come of nothing. » C’est ce que le roi Lear répond à
Cordelia dans la pièce de Shakespeare.
39. Nuit II

Nuit. Une fois de plus, je suis dans ta chambre envahie par la


pleine lune.
Toute une nuit, cernée de solitude.
Assise par terre. Comme toi. Dans la même position. Dos au mur,
genoux remontés, un coussin contre le ventre. Tout près des
enceintes de ta chaîne hi-fi. Celle que tu as achetée il y a seulement
quelques mois.
Tu t’es toujours amusé de mon incapacité à faire fonctionner les
appareils électroniques. Définitivement réfractaire au progrès, te
moquais-tu ! Ce à quoi je te répondais invariablement : puisque tu es
là, pourquoi me compliquer la vie ?
À force de tâtonnements et d’obstination, j’ai appris à m’en servir.
Toute la nuit, tour à tour, j’ai écouté la Neuvième Valse de Chopin,
dite Valse de l’adieu, et Eric Clapton. Piano et guitare.
Eric Clapton. Le phrasé incomparable de sa guitare acoustique.
Sa ballade, Tears in Heaven. Dédiée à son fils disparu
prématurément.
Des paroles qui me hantent tout le jour, que je me surprends à
fredonner sans même y penser.
« Would you know my name, if I saw you in
heaven ?
I must be strong and carry on…
Would you hold my hand, if I saw you in heaven ?
I’ll find my way through night and day… »
… « Je dois être fort et continuer à avancer…
À travers la nuit, à travers le jour, je trouverai ma route. »
Je traduis pour toi, le réfractaire aux langues étrangères. Là, tu
vois, je te renvoie la balle !
Son fils n’avait pas cinq ans quand il a basculé par-dessus un
balcon. Un accident. Une tragédie.
Tu aurais fêté ton vingt-cinquième anniversaire ce soir, sept
novembre. Nous l’aurions fêté. C’est la seule date qui,
mystérieusement, s’est dégagée de la gangue qui enserre le cours
du temps.
Toute une nuit à remonter le fleuve. À affronter des eaux en
tumulte.
Toute une nuit à revivre, seconde par seconde, notre première
nuit.
L’instant de la première séparation. Douleur et plénitude.
Ton premier cri.
La soie de ta peau contre la mienne. Enfin.
Ton regard rivé sur le mien.
Ta main refermée autour de mon doigt.
Ton nom pour la première fois sur mes lèvres.
40. Kheïra

J’avance, j’avance.
C’est Kheïra qui me sert de pion.
Je ne t’ai pas encore parlé de Kheïra ? C’est vrai, tu ne peux pas
savoir qui elle est. Lorsque tu étais là, je ne la connaissais pas et,
sans le moindre doute, sa route n’aurait jamais croisé la mienne si le
malheur ne nous avait pas rapprochées.
Elle est de celles que je retrouve maintenant presque chaque jour
au cimetière. Les habituées. Celles qui ne rateraient pour rien au
monde l’unique sortie du jour. Un peu comme celles que l’on appelle
« les Folles de la place de Mai » en Argentine. Je ne sais pas si tu
as entendu parler de ces mères qui, depuis plus de vingt ans, se
retrouvent chaque jeudi pour tourner autour d’une place de Buenos-
Aires dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, à « contre-
temps » pourrait-on dire. Inlassablement, elles réclament des
nouvelles de leurs enfants disparus. Avec un entêtement courageux,
elles refusent d’abdiquer devant la loi du silence. Elles exigent que
lumière soit faite et que justice soit rendue. Un peu comme chez
nous, où, depuis quelques années, des mères de disparus tiennent
des sit-in à Alger pour réclamer, elles aussi, des nouvelles des leurs.
Rien ne peut étouffer l’exigence de vérité et de justice qui bat dans
le cœur des mères que l’on a privées de leur enfant.
Nous, nous ne défilons pas.
Nous nous contentons de rester assises, d’évoquer ceux qui nous
manquent et d’essayer de trouver un réconfort mutuel dans la
présence des unes et des autres.
C’est Kheïra qui, la première, m’a avoué que toutes les femmes
avaient longtemps hésité avant de m’aborder, intimidées ou plutôt
rebutées par mon silence et mon désir perceptible d’isolement, mais
aussi par mon apparence physique. Tu comprends, je dénote un peu
ici. Je suis, en dehors de certaines jeunes filles encore exemptées
pour l’instant, la seule femme à ne pas porter de djellaba et à oser
sortir de chez moi la tête découverte. Ce qui, en ces temps, pourrait
presque être assimilé à une provocation – en ces lieux surtout.
Avant de t’expliquer quel rôle joue Kheïra dans notre histoire, il
faut d’abord que je te fasse son portrait.
Imagine une matrone, dans ce que le mot a le plus de
méditerranéen. On croirait d’ailleurs que ce terme a été inventé pour
elle. Une femme tout en débordements, en excès, en rondeurs
volubiles. Une femme qu’on ne peut imaginer autrement qu’avec une
nichée d’enfants dans les jupes, distribuant indistinctement taloches
et baisers. Généreuse, oui, c’est l’adjectif qui convient le mieux pour
la décrire. Généreuses, ses hanches qui, lorsqu’elle marche,
évoquent irrésistiblement le roulis d’un bateau pneumatique balancé
par une mer houleuse. Généreux, son rire sonore qui dans ces lieux
doit provoquer des frémissements jusqu’à l’intérieur des sépultures.
Généreuse, sa poitrine, véritable fourre-tout, d’où elle extrait
indifféremment mouchoirs, clés, porte-monnaie, documents
administratifs, friandises pour les enfants, et qui lui sert même, dit-
elle, à garder au chaud les biberons. Il est difficile de deviner son
âge. Impossible de le lire sur son visage rond, à peine marqué d’un
petit réseau de rides expressives au coin des yeux, dont on ne
saurait dire si elles sont dues au temps.
Il faut voir avec quelle véhémence elle gesticule et apostrophe
son époux pour lui raconter ses démêlés avec une administration qui
la promène de bureau en bureau, exigeant sans cesse de nouveaux
papiers avant de lui accorder sa pension de veuve. Son mari est
mort depuis près d’un an, et cela ne l’empêche pas de le prendre à
témoin de tout ce qui lui arrive.
Je n’ai pas pu m’empêcher de me dire, quand je l’ai vue
s’adresser ainsi à lui, que c’est un peu ce que je fais avec toi.
Simplement, le ton et la méthode diffèrent.
Maintenant, nous nous connaissons bien. Je n’ignore rien de ses
déboires avec ses employeurs, de ses conflits insolubles avec ses
beaux-frères qui, parce qu’elle n’a que des filles, revendiquent leur
part d’héritage. Un bien maigre héritage. Deux pièces délabrées
dans une maison commune, un haouch non loin de là.
Voilà, voilà… j’en reviens à l’essentiel.
C’est à elle, qui connaît presque toutes les familles du village et
des alentours puisqu’elle va faire des ménages dans plusieurs
maisons, que j’ai posé la question.
Connais-tu la famille R. ?
Le nom a eu du mal à franchir mes lèvres. En parlant, j’ai
détourné la tête. Je ne voulais pas qu’elle devine l’importance que
j’accordais à sa réponse.
Oh mon Dieu ! tu les connais ? m’a-t-elle répondu en se frappant
les cuisses, geste qui à lui seul exprimait sa stupéfaction et
présageait de ce qui allait suivre.
Est-ce vraiment ce que l’on peut appeler le hasard ? Hasard ou
destin ? Qui a mis cette femme sur ma route ? N’est-ce pas une
raison supplémentaire, s’il en fallait une, de me conforter dans l’idée
que tout doit être accompli ? Qui pourrait maintenant m’empêcher de
mener à bien mon entreprise ?
Pour tout te dire, pendant quelques instants j’ai eu la sensation
bizarre d’entrer dans une autre dimension. Dans l’un de ces mondes
virtuels où il suffit d’exprimer une pensée pour voir aussitôt se
dresser devant soi l’objet même de cette pensée. Je sais bien que
dans les villages, même s’il y a beaucoup de nouveaux arrivants ces
dernières années, tout le monde se connaît, mais là… Ce n’était
sans doute qu’une coïncidence ; des familles qui portent ce nom, il
doit y en avoir beaucoup dans les environs ! Non, non, me disais-je,
ce n’est pas possible ! De telles coïncidences n’arrivent que dans les
films ou dans les romans !
J’étais donc assise près de toi, face à une femme qui connaît la
famille de ton assassin.
Cela me semblait tellement extraordinaire qu’au début je n’arrivais
pas à saisir ses paroles. Seuls les noms de lieux se détachaient,
comme si mon esprit désorienté avait besoin de se raccrocher à des
repères identifiables, connus. Elle prononçait le nom du village, là,
tout près de chez nous. Et puis le mot, oui, le mot « djebel ». Elle
parlait des fils « montés » au maquis. Trois fils.
Maintenant que je reviens sur ce qui s’est passé en moi en ces
instants, je crois pouvoir dire que je n’étais pas encore tout à fait
prête.
Si mon objectif était fixé, les moyens de l’atteindre étaient encore
très confus. Je n’avais pas vraiment mis au point de véritable
stratégie. C’est pour cela que mon esprit avait du mal à accepter
l’idée que j’étais, sans vraiment l’avoir cherché, tout près du but.
Tu l’as compris maintenant : j’ai décidé d’aller à la recherche de
ton assassin, sans pour autant envisager clairement de quelle façon
j’allais m’y prendre. Mon imagination brodait des motifs autour de
mon désir de vengeance, mais cela n’allait pas plus loin. Oui, bien
sûr… le pistolet. C’était la première étape. Indispensable pour me
sentir plus forte. Pour donner corps à mon projet. Irréalisable sans la
collaboration de Hakim, selon moi.
Kheïra continuait à parler.
L’un des fils, me confiait-elle, était un émir. Disparu au maquis.
C’est du moins ce qui se disait au village. Toute une famille
d’intégristes. La sœur de Kheïra était mariée à l’un de leurs cousins,
qui, a-t-elle précisé tout de suite, comme pour disculper les siens de
toute accointance avec les réprouvés, n’avait rien à voir avec tout
ça, bien sûr.
Puis, en regardant autour d’elle, comme si elle avait peur qu’on la
surprenne à prononcer quelque parole délictueuse, elle s’est
rapprochée et a murmuré ces mots à mon oreille : ils sont revenus.
Ils sont revenus ? Ils ? Mais qui ?
Les frères. Les deux frères. Ils sont chez eux. Amnistiés.
Plus exactement, elle a dit : on leur a pardonné.
À ces mots, un vide nauséeux m’a broyé l’estomac. Une
sensation d’écœurement ou de vertige a brouillé un instant le visage
tout proche de celle qui me faisait ces révélations.
Autour de nous, le paysage se dilata dans une immense
contraction. Comme pour expulser quelque monstrueuse réalité, ou
plutôt pour l’engloutir dans le monde souterrain où grouillent les
aberrations et les avatars de l’histoire, un monde d’où elle n’aurait
jamais dû s’échapper.
Kheïra s’est brusquement interrompue. Elle
s’est penchée sur moi et a posé son bras sur le mien.
Tu te sens bien ? m’a-t-elle demandé sur un ton inquiet
Ce n’est rien. Le soleil… la chaleur…
Prestement, elle a extrait du sac en plastique qui ne la quitte
jamais une bouteille enveloppée d’une étoffe mouillée comme on le
faisait autrefois
chez nous pour en conserver la fraîcheur, me suis-je souvenue à cet
instant, je ne sais plus par quel réflexe. Encore une fois le besoin de
me raccrocher à des détails insignifiants.
Tiens, bois ! Elle est aromatisée. Avec de l’eau de fleur
d’oranger… à cause de la Javel qu’ils mettent dans l’eau, m’a-t-elle
prévenue.
Lorsque nous nous sommes quittées, j’ai eu brusquement une
impression étrange. Comme si quelque chose ou quelqu’un venait
de déchirer le voile qui enveloppait le monde. Sur les talus en
bordure du chemin, les taches rouges des coquelicots, l’orange
éclatant des soucis, le soleil des narcisses et des jonquilles au milieu
des herbes sauvages me sautèrent aux yeux ; tout comme
m’assaillait l’odeur des jasmins buissonnants, débordant par-dessus
les murs décrépits des maisons maintenant séculaires qui bordent la
rue principale. Et je suis rentrée chez nous avec le goût persistant
de fleur d’oranger sur mes lèvres.
Oui, vraiment, tout était plus clair. Évident.
Je crois bien que j’étais, toutes proportions gardées, dans le
même état d’esprit qu’un coureur de marathon porté par l’unique
espoir de ne pas s’effondrer avant la ligne d’arrivée et qui, après
avoir parcouru plus de quarante kilomètres dans la souffrance,
s’entend annoncer qu’il aborde enfin le dernier tour de piste.
41. Figure libre

Et si j’osais ? Si j’osais laisser aller ma plume sur la page, sans la


retenir, sans me retenir par peur de te faire mal ? Te dire enfin le
fond de ma pensée ? Il est tellement douloureux de plonger en soi-
même. De soulever une à une les couches protectrices, enkystées
dans le carcan inquisitorial des préjugés et des interdits. Mais en
même temps j’ai peur de ne pas savoir exprimer ce que je ressens.
Tout est encore si confus, si nouveau pour moi.
Laisse-moi tout d’abord revenir à l’état de dévastation dans lequel
ton départ m’a plongée. Ta disparition m’a fait l’effet d’être réduite en
cendres. Et maintenant ?
Tu dois avoir lu quelque part l’histoire de cet animal fabuleux
qu’on appelle le Phénix.
Un oiseau qui, selon la légende, est dans l’incapacité de se
reproduire. C’est pourquoi, lorsqu’il sent que sa vie arrive à son
terme, il construit un nid, y met le feu et s’y laisse consumer. Puis il
renaît de ses cendres.
Je n’ai pas allumé de feu. Mais j’étais bien près de me consumer
sur le bûcher qu’on avait dressé et allumé pour moi. Rien ne
m’enlèvera de la tête qu’à travers toi, c’est moi qu’on voulait
atteindre. Rien ne pourra me dissuader que tu es mort par ma faute.
Personne n’ignore plus maintenant que les assassins de l’ombre
n’ont qu’un seul objectif : frapper là où cela fait le plus mal.
Comment ai-je réussi à supporter la douleur d’une telle brûlure, à
ne pas me laisser totalement dévorer par les flammes ? En allant
vers toi. En te retrouvant chaque soir. Mais aussi en me retrouvant.
Et cette incursion que je faisais, que je fais dans un territoire jusque-
là préservé de toutes fouilles archéologiques, a ramené à la surface
des choses profondément enfouies. Des mots, plutôt, tels que
frustrations, rancœurs, renoncement, lâchetés, compromissions,
mensonges…
Avec, en prime, le souvenir très précis de situations vécues où je
m’acharnais à vouloir convaincre mon entourage de ma parfaite
soumission aux lois du groupe.
Tous ces détours, toutes ces précautions pour te dire que je ne
peux que constater que ton absence a fait voler en éclats mes
appréhensions, mes inhibitions, et qu’elle m’a déliée de tout ce qui
me ligotait.
Je pourrais te raconter un certain nombre d’anecdotes qui chaque
jour me confrontent à cette nouvelle réalité. Ainsi mes promenades
solitaires sur la plage. Il aurait été inconcevable, il y a peu, que j’aille
me promener seule dans un lieu pourtant ouvert à tous, que je me
laisse frôler par les vagues, pieds nus – suprême inconvenance – et
que j’y passe de longues heures à regarder la mer. Portée par le
ressac. Sans autre désir que celui d’abolir le temps.
C’est pourtant ce que je fais maintenant, de plus en plus souvent,
sans me soucier des regards, des commentaires et des silences qui
se font à ma vue. Parce qu’il y a plus d’apitoiement que de
réprobation dans les regards consternés qu’on lance sur mon
passage. Parfois même des moqueries… Oh, rassure-toi, rien de
très désobligeant ! Je n’en suis pas encore à me faire poursuivre par
des enfants déchaînés, excités par la vue d’un pauvre hère un peu
dérangé qu’ils couvrent de quolibets. Ces gamins qui jettent des
pierres sur les jeunes filles effrontées qui se hasardent dans les rues
trop court vêtues, enfreignant ainsi l’ordre moral que, dûment
endoctrinés, ils ont pour mission de préserver.
C’est un peu comme si mon statut de mère- inconsolable-de-la-
perte-de-son-fils-tragiquement-disparu avait tissé autour de moi une
enveloppe à la fois isolante et protectrice.
Ton absence a aboli tous les interdits. D’abord ceux que je me
suis toujours efforcée d’accepter, ou plus exactement de considérer
comme acceptables. Personne ne peut prétendre le contraire. Moi,
femme sans homme, sans mari ou tuteur légal, ni père – pour cause
de décès prématuré – ni frère, j’ai toujours fait miennes les règles en
vigueur dans notre entourage. Avec une seule obsession : me faire
accepter par tous comme une des leurs. Lorsque je repense à ce
temps-là, il me vient une image : celle d’une femme qui ne sortirait
jamais sans un écriteau sur lequel serait écrit en toutes lettres : je
suis une femme respectable. Donc consensuelle. Même si les aléas
de la vie, autrement dit le mektoub, m’ont amenée à transgresser
l’un des commandements les plus imprescriptibles : tu vivras
toujours sous la protection et l’autorité d’un homme !
Je savais bien que je m’étais rendue coupable d’une
transgression de taille aux yeux de nos censeurs en me séparant de
ton père. De plus, j’avais acquis ainsi une autonomie suspecte, une
vie indépendante dont les signes extérieurs étaient tangibles : un
appartement, un travail.
Il est vrai que j’avais aussi un homme dans ma vie : toi. Tu as
toujours été, pour les autres, une circonstance atténuante dans les
procès qui m’étaient faits à ce moment-là. Oui, disait-on, je n’étais
pas vraiment une femme seule, puisque j’élevais un enfant. Un
enfant mâle qui très vite allait, devait acquérir le statut de chef de
famille. Ce qui ne veut pas dire que je n’étais pas placée sous
surveillance. Une surveillance discrète, mais bien présente. Nous en
avons souvent parlé, et tu me disais toujours que j’exagérais, que
j’étais gravement atteinte d’un complexe de persécution,
que je devais me soigner… Ne serais-tu pas un peu parano ?
raillais-tu. Tu t’en souviens ?
Il n’empêche que toi, très tôt conscient de ton statut d’homme,
donc non concerné par les interdits et les codes de préservation de
l’honneur – affaires de femmes, exclusivement –, tu ne pouvais pas
remarquer les regards suspicieux, les portes entrouvertes sur mon
passage, les questions perfides et les visites intempestives des
voisines sous un prétexte quelconque, les arrivées inopinées de mes
neveux, beaux-frères, cousins et oncles. Et leurs phrases : je
passais par là.
Je voulais prendre de tes nouvelles. J’avais besoin de. Je me suis
souvenu de. Des prétextes par pelletées, des explications
verbeuses, souvent embarrassées. Une tactique bien rodée pour
surprendre, prendre au piège. Et faire ensuite un rapport
circonstancié à qui de droit, c’est-à-dire à tous ceux qui se
considèrent comme les gardiens de l’ordre moral, qu’ils soient de
notre famille ou pas.
Ce que je risquais, dis-tu ? Une mise à l’index ? La
désapprobation de tous ? Et seulement cela ? C’est méconnaître la
force du groupe.
Je tenais plus que tout à l’image que je voulais donner de moi. Il y
allait de ma réputation. De mon honneur. Du tien, aussi. Toutes mes
forces étaient tendues vers un objectif, et un seul : obtenir et garder
la considération de tous. Imposer cette image de femme vertueuse,
qui avait certes une vie libre, mais qui faisait incontestablement bon
usage de cette liberté. Tout est dans l’adverbe
« incontestablement ». Chacun pouvait témoigner que je rentrais
toujours seule, avant la nuit, et que je ne recevais aucun homme
chez nous. Hormis tes amis et en ta présence, bien sûr ! L’une de
mes collègues qui habite dans une cité populaire n’a-t-elle pas dû
affronter la cohorte de ses voisins déchaînés qui la menaçaient de
signaler son comportement de débauchée à la police, sous prétexte
qu’elle recevait chez elle des couples amis ?
C’est qu’ils sont de plus en plus nombreux, les garde-chiourmes,
en ces temps où les forces de la régression sont à l’œuvre. Et il ne
faut pas se leurrer. Ce sont souvent les femmes, oui, celles qu’il
m’arrive de désigner comme mes sœurs en détresse, qui,
aujourd’hui, je ne saurais vraiment expliquer pourquoi, s’inventent de
nouveaux combats, de nouvelles causes, dans le déni le plus
véhément et le plus farouche des combats féministes de leurs
aînées. J’exagère encore ? Comme j’aimerais !
Toute ma vie pourrait se résumer dans l’effort qu’il me fallait faire
pour jouer sans fausse note mon rôle, celui que m’assignaient ma
naissance, mon statut de femme, mais aussi mes choix.
Un effort dont je n’étais pas vraiment consciente. Quelle énergie ai-
je dépensé pour ajuster mon sourire, mesurer mes paroles, surveiller
mes gestes et mes réactions ! Tiens, rappelle-toi : c’est bien toi qui
allais m’acheter des cigarettes lorsque j’avais, de temps en temps,
envie de fumer ! Une habitude prise lorsque j’étais étudiante à
l’université. Mais aussi une pratique associée, dans les
représentations mentales, aux femmes de mauvaise vie. Impensable
de le faire moi-même ! Sauf à Alger, où je ne risquais pas d’être
reconnue. Et comme il me fallait aérer l’appartement et me rincer
très vite la bouche si l’on venait à sonner à la porte alors que je
fumais ! Tu t’es bien souvent moqué de mes frayeurs ! Depuis que tu
n’es plus là, je n’ai plus jamais touché à une cigarette. Je n’y ai
même pas songé.
Je relis ces lignes et… je te livre ma première impression : on
dirait que je viens de me livrer à une plaidoirie passionnée ! Je suis
là, à insister, argumenter et illustrer ma démonstration à l’aide
d’exemples pour te convaincre. Je crois bien que je veux surtout me
convaincre moi-même.
En outre, je me trouve assez vindicative !
Un peu comme si j’avais en face de moi un procureur devant lequel
je dois me disculper.
Je m’en voudrais presque de te prendre à témoin de mes tentatives
d’introspection aux accents prétendument révolutionnaires. Mais je
n’effacerai pas une seule ligne.
Mais peut-être contemples-tu, de là où tu es, avec étonnement
mais aussi avec fierté, cette femme qui ponctue ses révoltes
d’autant de points d’exclamation ! C’est peut-être l’élan qu’impulse
l’écriture et la force que donne cet élan. Il est vrai que ces lettres que
je t’adresse et dont je sais bien qu’elles ne te parviendront jamais
me donnent, pour la première fois, l’occasion de me livrer à cet
exercice en figure libre.
42. Elle III

Assia est venue.


Tout à l’heure, Assia était chez nous.
Je lui ai fait visiter l’appartement. Dans ta chambre, elle a hésité
avant de s’asseoir sur ton lit, à côté de moi. Puis elle m’a suivie dans
la cuisine, refusant d’aller au salon comme je le lui proposais. Nous
avons pris le café ensemble. Elle s’est assise à ta place.
Je peux te le dire maintenant : pendant tout le temps que nous
étions ensemble, je ne cessais de me demander pourquoi tu ne
voulais pas que j’apprenne votre relation. Et je t’en ai voulu, une fois
de plus. Je t’en en ai voulu de n’avoir jamais prononcé son nom
devant moi. De ne m’avoir pas fait suffisamment confiance pour me
la présenter.
Je sais. Je sais. Tu ne voulais pas que je puisse penser que
c’était elle. Que tu avais enfin trouvé une fille digne de toi. Ou peut-
être que je l’accueille avec méfiance, comme toutes les mères pour
qui rien n’est assez bien, rien n’est assez beau pour leur fils. Que je
veuille tout savoir à son sujet ; que je lui pose les questions
auxquelles tu ne voulais pas donner de réponses. Que je cherche,
sans en avoir l’air, à savoir ce qui vous liait. En un mot, que je
m’immisce dans ta vie !
Tu as été, bien sûr, l’unique objet de notre discussion. J’écoutais
avec une attention affamée ce qu’elle disait. Ce qu’elle disait de
vous. Et c’est alors que je me suis aperçue que je ne connaissais
pas grand-chose de toi. De ta vie.
De ton intimité. Rien de plus que ce qu’une mère doit savoir de son
fils : ses habitudes alimentaires
– il aime il aime pas – ses copains, du moins ceux qu’il veut bien lui
présenter, quelques-uns de ses projets, ses goûts – la musique, les
films policiers, le foot –, ses résultats scolaires et universitaires, et…
et rien d’autre. Rien de ses émois, de ses histoires d’amour, de ses
chagrins, de ses élans.
Bien sûr, nous nous parlions, nous riions, nous nous racontions
des anecdotes – moi, ce qui se passait à la fac avec mes étudiants
ou dans la famille, toi, ce que tu faisais à l’hôpital et ce qui se disait
dans les cafés. La vie courante, rien d’autre.
Mais une mère n’a pas à savoir ces choses-là. Pas chez nous.
Pas plus qu’un fils n’a besoin de tout connaître de sa mère. T’es-tu
jamais demandé si je pouvais avoir des désirs autres que ceux que
j’exprimais ?
Je te rassure tout de suite. Assia ne m’a rien confié qui puisse te
trahir. Néanmoins, je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer devant elle
ce qui aurait pu être. Elle a simplement baissé les yeux.
Après son départ, je suis revenue dans ta chambre. Et pour la
première fois depuis que tu n’es plus là, j’ai ouvert tes tiroirs. J’ai
fouillé, mais je n’ai rien trouvé de ce que je cherchais. Rien qu’une
lettre, enfouie sous des cahiers. Une lettre inachevée, écrite de ton
écriture appliquée d’écolier, et qui commençait par : « Ma très chère
maman… »
Je n’ai pas pu aller plus loin.
43. Mots III

Je glane çà et là des fragments de détresse.


Ils sont là, mes compagnons de toujours. Les livres. Et dans les
livres, je cherche exclusivement les mots qui font écho à ma douleur.
Je les appelle à mon secours.
Les auteurs disent, et leurs mots me portent, me donnent la main
pour avancer, pas à pas, sur les décombres.
Pour toi, pour nous, ceci, de Françoise Hàn, dans un texte écrit
sur le thème des fascismes :
« Comment avons-nous laissé le meurtre s’établir à demeure,
disjoindre les mâchoires, hurler ses ordres, ébouler le langage, que
l’écriture en soit remuement de ruines, pelletage de gravats,
alignements de blocs méconnaissables, lumière tombant droit sur
des monceaux de cadavres, ils noircissent mais ne se changent pas
en terre, ils gardent leurs angles, leurs os saillants, ils sont la falaise
sans pardon sur laquelle rien ne peut s’inscrire qui ne tombe en
cendres. »
44. Guerres

Sais-tu ce qui me fait le plus mal ? C’est, tu ne m’en voudras pas


si je te le dis aussi abruptement, c’est de penser que tu fais partie de
ceux dont l’histoire ne retiendra pas le nom. Et mieux encore, de
ceux qu’elle se hâte d’oublier.
Pour tout autre que moi, tu ne seras jamais qu’un être venu sur
terre par accident, c’est-à-dire par le fait d’un épisode non essentiel.
Non essentiel pour ceux qui t’ont ôté la vie, mais aussi pour ceux qui
aujourd’hui s’empressent de tourner cette page.
Si cela avait été une guerre, une vraie guerre, avec des
affrontements que l’on pourrait qualifier de « réguliers », contre des
ennemis visibles, identifiés, identifiables, j’aurais été à présent, sans
que cela n’atténue en rien ma douleur ni ma révolte, la mère d’un
héros tombé au champ d’honneur. Avec les gratifications et les
hommages que cela suppose. Tu aurais versé ton sang du fait d’un
engagement pour une cause – forcément juste. Tu aurais eu droit
aux honneurs, à la reconnaissance éternelle, aux commémorations
émues, aux gerbes de fleurs, aux discours dithyrambiques, et tout le
tintouin. Lors des fêtes nationales, ton nom, inscrit au préalable en
lettres d’or sur une plaque de marbre, aurait été cité en exemple aux
générations futures.
Allons, allons, retentissez fanfares ! Plus haut ! Plus fort ! Faites
résonner trompettes et cymbales ! Saluez la cohorte invisible des
sans-nom, des sans-visage, des morts-pour-rien ! Une fois, une
seule fois, faites que le silence qui recouvre leurs sépultures soit un
instant, un seul instant ébranlé ! Remplissez de musique ce blanc de
l’histoire !
45. Hakim II

Ainsi, j’étais la seule à ne pas savoir ce qui se murmurait dans


tout le village. Sans doute parce qu’on voulait m’éviter un autre choc,
ou parer à d’autres manifestations intempestives. Ou bien encore
m’épargner une révolte. Une révolte bien inutile puisque tout est
consommé.
J’avais bien surpris – je m’en suis souvenue au moment où j’ai
appris la vérité – des regards gênés et des chuchotements. Plus
particulièrement quand, devant ceux qui ont continué à venir me voir,
je m’interrogeais tout haut sur les circonstances de ton exécution.
Mais je pensais qu’ils étaient provoqués par mon comportement, par
mes excès sans doute assez pénibles à supporter, et non par ce qui
n’était rien d’autre qu’une conjuration du silence.
Comment te l’annoncer ? Les mots me fuient. Je commence donc
par ceux qui arrivent en vrac, dans le désordre. Stupeur. Incrédulité.
Désespoir.
Là, à l’heure présente, alors que je trace ces mots sur la page,
dans ce face-à-face avec toi qui m’est plus que jamais
indispensable, je suis apaisée. Ou plus justement, en paix avec moi-
même. Car jamais plus je ne connaîtrai l’apaisement.
Il m’a fallu attendre pour démêler mes sentiments. Pour venir à
toi. J’ai hésité, me disant stupidement : il ne doit pas savoir, il ne faut
pas qu’il le sache. Comme si je voulais encore te protéger, comme si
j’avais encore le pouvoir de te mettre hors de portée de toute
atteinte, t’éviter – quelle dérision, quelle folie ! – une nouvelle
souffrance.
Le mieux encore est que je te raconte comment les choses se
sont passées. Comment m’a été révélé ce que tous s’ingéniaient à
me cacher.
Je t’ai déjà dit que Hakim venait très souvent me voir. Je t’ai déjà
dit à quel point j’appréciais sa sollicitude discrète, et bien plus
efficace que celle de tes cousins et oncles. Tu sais aussi qu’il ne
peut rien me refuser et qu’il m’a procuré – très difficilement, il me l’a
avoué – le revolver censé calmer mes peurs.
J’avais bien remarqué que depuis quelque temps il semblait gêné,
qu’il évitait mon regard quand j’évoquais ton souvenir. Par contre, je
ne crois pas t’avoir rapporté que très souvent je l’ai rencontré au
cimetière, debout devant ta sépulture, et qu’il m’est même arrivé, un
jour, de le surprendre en pleurs, te suppliant de lui accorder ton
pardon. C’est moi qui ai dû alors le prendre dans mes bras pour le
consoler.
Ce jour-là, il ne m’a rien dit.
Hier soir, alors que je m’apprêtais à dîner, on a sonné à la porte.
Toujours le même sursaut du cœur, tu dois t’en douter. J’ai jeté un
coup d’œil sur l’horloge ; il était huit heures. Qui pouvait bien venir
me voir à cette heure ?
J’ai reconnu sa silhouette en regardant par l’œil-de-bœuf.
Étonnée, d’abord. Il n’est pas dans ses habitudes de venir chez nous
sans s’annoncer. De plus, pourquoi à cette heure ?
À l’expression de son visage, j’ai tout de suite compris qu’il n’était
pas venu seulement passer quelques instants avec moi, comme il le
fait
souvent. Il est resté debout sur le seuil de la porte, comme s’il
hésitait à entrer.
Au bout d’un moment qui m’a semblé très long, surmontant son
désarroi visible, il m’a suivie enfin dans la cuisine. Sans dire un mot,
il s’est assis, et se prenant la tête entre les mains, il s’est mis à
sangloter. Jamais, non jamais je n’aurais imaginé qu’après tant de
temps sa blessure restait aussi vive. C’est la seule pensée qui me
traversa l’esprit. À moins… à moins, me disais-je en tentant de
trouver les mots pour lui poser les questions qui me venaient aux
lèvres, à moins que la blessure ait été ravivée par… mais par quoi ?
Que se passait-t-il ? Toutes sortes de suppositions me vinrent à
l’esprit. Son père ? Mais non, il m’aurait appelée, j’aurais accouru !
Un proche ? Un de vos amis ? Mais, oui, ce devait être ça, il n’avait
pas voulu me l’annoncer par téléphone. Un accident ? Un… un
attentat ?
Il secouait la tête, pour infirmer toutes les propositions que je
faisais à voix haute.
Je me suis assise auprès de lui, lui ai ôté les mains du visage et
les ai prises dans les miennes.
C’est moi… c’est moi…
La voix hachée de gros sanglots, il ne pouvait rien dire de plus.
J’insistai.
Il a pu enfin se délivrer.
Il a respiré plusieurs fois, profondément, et a prononcé ces
paroles :
C’est moi qu’ils attendaient. C’est moi qu’ils voulaient…
À ces mots, sa voix s’est brisée de nouveau. Je me suis dressée,
comme pour le mettre à distance. Comme pour l’obliger à se taire.
Je ne voulais pas comprendre. Je ne voulais pas entendre ce qu’il
avait à me dire.
Il a enfin planté son regard dans le mien.
Ce soir-là, c’est moi qu’ils attendaient. On le
sait. Ils voulaient m’abattre. Abattre le fils du commissaire.
Il a répété plusieurs fois : le fils du commissaire.
Comme s’il s’agissait d’un autre que lui.
Puis il a continué, très vite. Les mots longtemps contenus se
bousculaient pour sortir.
Ils l’ont pris pour moi. Ils me suivaient depuis plusieurs jours. Je
n’étais pas avec lui… je n’étais pas là… il faisait nuit… et c’est lui
qui…
Ma première réaction a été physique. Inattendue. J’ai été saisie
d’un violent hoquet. Tout mon corps était secoué par des
tressautements incoercibles, très rapprochés. Presque douloureux.
Comme si je voulais expulser un corps étranger avalé par
inadvertance. J’ai eu un instant la sensation que les mots ricochaient
sur mon corps, sur ma peau, sur ma poitrine, avec la force et la
violence d’un orage de grêlons.
Il répétait les mêmes mots. Je n’étais pas là… C’est lui qui…
Brusquement, il s’est tu. Puis il s’est levé.
Nous étions face à face.
Un verre d’eau, ai-je pu articuler entre deux soubresauts. Juste un
verre d’eau !
De la main, je lui désignai la bouteille sur la table.
Il s’est précipité. M’a servie.
Nous nous sommes regardés. Il paraissait épuisé. Vidé. J’ai posé
le verre et l’ai pris dans mes bras.
À mon oreille, il bredouillait un mot que j’ai eu du mal à saisir. Il
disait : pardon.
J’ai posé la main sur ses lèvres pour l’arrêter.
Aucun autre mot n’a été prononcé.
Lorsque j’ai refermé la porte derrière lui, je me suis laissé glisser
contre le battant. Mes jambes ne me portaient plus.
Je suis restée là, longtemps je suppose. Prostrée. La tête vide de
toute pensée.
J’avais froid. Très froid. De grands frissons me parcouraient et j’ai
dû rassembler mes forces pour me relever, gagner ma chambre et
me réfugier dans mon lit.
Toute la nuit j’ai eu très froid.
Recroquevillée tout au fond du lit, il m’a fallu des heures pour
ordonner des pensées fuyantes, insaisissables, qui se dérobaient,
s’éparpillaient, voletaient en tous sens quand je voulais les relier les
unes aux autres. Ce n’est qu’au point du jour que j’ai réussi à
retrouver le fil.
J’ai commencé par chasser tous les « si ».
Du style : si seulement tu n’étais pas allé chez Karim, si tu avais pu
savoir que ton ami était menacé, s’il y avait eu un peu plus de
lumière dans les rues… et d’autres billevesées du même acabit.
Une fois le ménage fait, il m’a fallu examiner, avec le plus
d’honnêteté possible, ce que cela voulait dire pour nous, pour lui.
Mais aussi pour toi, au nom des liens qui vous unissaient.
Il s’agit de Hakim, ton ami. Ton ami le plus proche. Celui qui,
depuis que vous étiez petits, partageait avec toi le sel et le miel,
selon l’expression consacrée. Celui qui, sans savoir qu’il aurait dû
être à ta place, supportait déjà si mal ton absence. Et qui va devoir
maintenant vivre avec le poids de cette culpabilité, alors qu’il n’a
rien, absolument rien à se reprocher. Comment et pourquoi aurais-je
pu lui en vouloir ? C’était une tragique méprise. Voilà tout. Quoi
d’étonnant qu’en pleine nuit, ils t’aient pris pour lui ? Vous vous
ressemblez tellement ! C’est ce que je me dis chaque fois que je le
vois.
Contrairement à ce que j’ai pu penser sous le choc de sa
confession, rien ne pourra entamer mon désir de te venger, mon
exigence de justice. Cet élément nouveau, s’il éclaire les causes de
ta mort, ne change cependant rien au geste qui a été accompli, ni à
l’incommensurable portée de ce geste. Cela ne change rien à ma
réalité présente. Ni à mes projets. Je suis résolue.
Je me suis levée très tôt. Je crois même que je n’ai pas dormi.
Dans la matinée, j’ai appelé Hakim. Je crois qu’il attendait mon
coup de téléphone. J’ai essayé de trouver les mots qui pourraient le
soulager.
Il m’a raconté plus calmement ce qui s’est passé ce soir-là. Et qu’il
savait depuis quelques semaines déjà. J’ai alors appris qu’ayant été
retenu par un imprévu familial, il ne vous avait pas rejoint chez
Karim. Là où vous vous retrouviez presque chaque soir. Ceux qui
avaient l’intention de l’abattre connaissaient les lieux qu’il
fréquentait, les heures auxquelles il sortait.
En un mot, ses habitudes. C’est le b.a.ba de toute action terroriste,
a-t-il ajouté. Ne rien ignorer des faits et gestes de la victime
désignée. C’est pourquoi ils l’ont guetté cette nuit-là, comptant
profiter de l’obscurité complice. Pourquoi cette nuit-là plutôt qu’une
autre ? Il n’avait pas de réponse à cette question.
Il n’y avait pas, il n’y aura jamais de réponse à cette question.
Je ne sais pas si j’ai réussi à le réconforter, à alléger le poids de
sa peine. Je l’espère. J’ai dû déployer bon nombre d’arguments pour
le persuader qu’il n’avait aucune raison de se sentir coupable. Il le
fallait. Il ne faut pas que d’autres vies soient gâchées. Le mal fait est
suffisamment grand.
Un peu plus tard, il est venu me chercher et nous sommes allés
au cimetière.
Sur ta tombe, très solennellement, il a fait le serment de ne jamais
permettre à quiconque de me faire du mal, et d’être toujours à mes
côtés.
46. Lui II

J’imaginais un tout autre monde. Un lieu qui ne serait accessible


que par des chemins de terre et de pierre, des sentes et des ravines.
J’imaginais trouver une maison d’aspect misérable, à l’écart du
village. Entourée, pourquoi pas, de haies de cactus, avec, pour
compléter le tableau, quelques poules picorant devant la porte,
surveillées par un chien efflanqué. Un peu comme celles qu’on peut
voir encore à la périphérie des villages. Masures à moitié délabrées,
faites d’une à deux pièces au sol en terre battue, vestiges d’un
temps où les familles des tâcherons étaient parquées hors de la vue
des maîtres.
J’avais même imaginé que la scène finale – celle que je me joue
presque tous les soirs – aurait lieu aux abords de cette maison, sur
un terrain vague empierré, jonché de détritus, bordé par quelques
buissons épineux. Sans doute parce que le mot « vengeance » est
pour moi associé à des images bien précises de hors-la-loi et de
justiciers s’affrontant dans un duel au suspense soigneusement
réglé. Réminiscence inconsciente des westerns dont je faisais
grande consommation lorsque j’étais adolescente.
Je dois te sembler bien puérile. Mais, contrairement à ce que tu
pourrais croire, c’est parce que je suis aujourd’hui capable de me
laisser aller à de telles digressions, parce qu’elles surgissent
spontanément sous ma plume et que je n’hésite plus à t’en faire
part, que je sais que j’ai retrouvé le chemin qui me mènera à toi. Et
que rien ne pourra entamer ma détermination à le parcourir jusqu’au
bout. Pour rester dans la veine des westerns ou des romans
policiers, je peux même te dire que j’ai la conviction que je ne
fléchirai pas face à l’homme que je recherche.
Nous sommes arrivées devant la porte de l’immeuble. Je n’ai pas
voulu aller plus loin.
Kheïra m’a montré un balcon du doigt.
Au deuxième étage. Du linge accroché aux cordes. Une parabole.
Quelques bidons en plastique entreposés au milieu d’un fouillis
d’objets hétéroclites. Un balcon semblable à tous les autres.
C’est là.
Un appartement ordinaire dans un immeuble ordinaire. La cité
elle-même ne se distingue pas trop de la nôtre. Architecture sans
style, sans caractère, sans souci d’esthétique, comme toutes les
constructions récentes.
Je n’ai pas eu de mal à convaincre Kheïra de m’aider à trouver le
lieu où vit la famille de ton assassin. Il m’a suffit de lui confier une
partie de la vérité. De lui dire que je voulais simplement savoir qui il
était, d’où il venait. Qu’il me fallait absolument mettre un visage sur
cet homme. Son entregent a fait le reste.
Depuis notre conversation au cimetière, nous nous sommes
revues plusieurs fois. Au cimetière, mais aussi chez nous. Parce que
je lui ai demandé de venir de temps en temps à la maison pour
m’aider à faire le ménage. Un prétexte, tu l’auras compris, mais pas
seulement. D’ailleurs, elle me l’avait proposé elle-même.
Je n’aurais jamais pensé, il y seulement quelques mois ou
quelques semaines, ouvrir ma porte à quiconque en dehors des
quelques familiers qui continuent à me rendre visite, et pour tout
dire, encore moins à quelqu’un d’aussi exubérant qu’elle. Toute
intrusion m’est insupportable, tu le sais bien. Je n’avais qu’une seule
envie : rester seule avec toi dans ce lieu où tout me parle de ta
présence.
Sa présence, justement. Dès que je lui ouvre la porte, j’ai
l’impression qu’avec elle s’engouffre un vent venu du sud. Chaud,
chaleureux et insinuant. Je veux dire par là qu’elle prend possession
des lieux tout naturellement, comme si elle y avait ses habitudes. Le
plus étonnant, c’est que j’ai eu moi-même cette sensation. J’ai
même trouvé tout à fait normal qu’elle rentre dans ta chambre,
examine les lieux et décrète qu’il fallait aérer, ouvrir les volets pour
chasser l’odeur des larmes. C’est son expression.
C’est la première fois depuis que tu n’es plus là que je peux parler
de toi avec autant de simplicité, de naturel. Que je pleure, aussi,
sans que mes larmes aient cette saveur amère qui déteint sur toute
chose.
Sais-tu ce qui me surprend le plus ? Le fait qu’elle ne se plaint
jamais. En dehors des diatribes très colorées qu’elle adresse à son
mari au cimetière, elle affronte tout ce qui la touche avec une sorte
de détachement qui m’apparaît à moi incompréhensible. C’est autre
chose que du fatalisme ou de la résignation. Une sagesse plutôt,
une philosophie de la vie nourrie de tant de confrontations avec la
misère, l’injustice, la méchanceté, la bêtise humaine, qu’elle lui sert
de bouclier contre tous les maux. Il faut la voir pester contre le
laisser-aller des voisins, contre les saletés qui s’accumulent dans les
escaliers, contre l’insolence des gamins prompts à lancer des
plaisanteries sur son passage, sans jamais se départir de sa bonne
humeur. Un véritable tour de force ! J’ai beaucoup à apprendre
d’elle.
Tu ne seras pas étonné si je te dis que j’ai décidé de la garder ici.
Oh non ! pas avec moi, pas tout de suite ! J’ai simplement décidé de
lui laisser les clés de l’appartement pour qu’elle l’occupe avec ses
filles, quand je n’y serai plus. Quand tout sera accompli. J’y ai
longuement réfléchi, et je crois bien que c’est la meilleure décision.
Lorsque l’heure sera venue – et elle est proche, très proche – je lui
demanderai de rester là. Je ne sais pas encore ce que j’inventerai.
Un voyage peut-être, ou une visite à des parents lointains. Je
préparerai au besoin une valise alibi. Pour qu’elle n’ait pas de doutes
sur la destination.
Je sais que tu m’approuves. Tu m’approuverais encore bien plus
si comme moi tu avais vu les lieux où elle vit. Je l’ai raccompagnée
un jour chez elle, et quand je suis entrée dans la cour commune, j’ai
eu l’impression de basculer tout à coup dans un autre monde. Un
monde parallèle dont nous ignorons tout du haut de nos balcons
d’immeubles, et surtout du haut de notre volonté de l’ignorer. Cela
pourrait ressembler un peu à ce que je t’ai décrit plus haut, sauf que
c’est une maison qui est occupée par quatre familles qui se
partagent un espace réduit, au confort rudimentaire, sans eau
courante, sans gaz de ville, sans évier ni lavabo. Pas de cuisine, pas
de salle de bains, un seul cabinet de toilette pour plus de vingt
personnes. Et malgré tout, une propreté scrupuleuse à l’intérieur des
pièces.
Il ne me reste plus qu’a rassembler tes affaires. Cela n’éveillera
pas les soupçons de Kheïra qui me l’a suggéré elle-même, pour
conjurer l’absence, m’a-t-elle dit. Je lui demanderai de distribuer tes
vêtements, encore rangés dans ton armoire, à ceux de ses proches
qui en ont vraiment besoin. Ensuite j’appellerai Assia pour lui
remettre tes cours et tes livres. Je lui en ai déjà parlé. Et je lui
laisserai aussi une enveloppe contenant la somme nécessaire pour
le paiement du loyer. Un an d’avance. Une partie de mes
économies. Je préfère que ce soit elle qui s’en occupe. Cela
donnera un peu de marge à Kheïra.
Comme tu le vois, j’ai tout prévu. J’ai même chargé Hakim de
vendre la voiture, prétextant que je n’en avais pas vraiment besoin,
puisque je ne sors plus. J’ai poussé la précaution jusqu’à lui raconter
que j’avais fait une demande de mise en disponibilité d’une année
auprès de l’administration universitaire, pour le rassurer sur mon
aptitude à envisager l’avenir. Je lui laisserai des instructions dans
une autre enveloppe que je remettrai à Kheïra. Comme elle ne sait
pas lire, il y a peu de chances qu’elle puisse en prendre
connaissance avant que tout soit consommé.
J’espère n’avoir rien oublié. Depuis des jours et des jours,
j’examine point par point tout ce qu’il me reste à faire. Ah, oui ! Ta
guitare. J’ai du mal à m’en séparer… mais il le faut. C’est le seul
objet qui me semble porter encore l’empreinte de tes doigts. Mais
oui… bien sûr, bien sûr !
Tu n’as même pas besoin de me souffler la réponse. Qui mieux que
Hakim en prendrait soin ? Même s’il ne sait pas en jouer.
47. Mektoub

Il était dit que… il était écrit que…


Combien de fois, après ta disparition, n’ai-je pas entendu ces
mots qui me donnaient envie de hurler ! Et qui me donnent toujours
envie de hurler.
Je retranscris ce soir pour toi ce verset que l’on n’a cessé de
répéter autour de moi les jours qui ont suivi ta disparition : « Nul
malheur n’atteint la terre ni les êtres qui ne soit enregistré dans un
livre, avant que Nous ne l’ayons créé. Et cela,
certes, est facile pour Allah. » Peut-être le connais-tu déjà. Peut-être
l’avais-tu appris par cœur en cours d’éducation islamique, à l’école
ou au lycée.
Voilà donc comment se définit le destin. Inexorable. Impitoyable.
Tout est écrit.
Ce soir-là, ton destin a pris les traits d’un homme embusqué dans
l’ombre. Il s’est tout entier cristallisé dans la lame qu’il tenait à la
main.
Tout, tout ce que tu as fait, tout ce que nous avons vécu, construit,
voulu, espéré, projeté, tout ce que nous avons cru pouvoir faire
ensemble, ne pouvait avoir d’autre issue.
Je m’arrête là.
Toute révolte serait impie.
Il est des histoires heureuses. Celles qui justement servent à
démontrer l’inéluctabilité du destin qui ne frappe que lorsque l’heure
est venue. Jamais avant. Nous en avons tous quelques-unes en
réserve. Je pense plus particulièrement aux récits que monte en
épingle la presse à sensation, après un accident d’avion.
Connaissez-vous l’histoire extraordinaire de monsieur X ?
Incroyable ! Il devait prendre le vol pour Paris à dix-huit heures
trente. Il s’est arraché trop tard des bras de sa belle. Son taxi a été
pris dans les embouteillages et monsieur X, dont, en outre, la valise
s’est malencontreusement
ouverte dans le hall de l’aéroport, est arrivé une minute, vous
entendez bien, une minute après la clôture de l’enregistrement !
Malgré son insistance, l’hôtesse n’a rien voulu savoir ! Il a dû
reporter son vol au lendemain. Il était furieux ! Jusqu’à ce que, de
retour chez lui, il apprenne en allumant distraitement sa télévision
que l’avion qu’il aurait dû prendre – il avait réservé sa place deux
mois avant – s’était crashé, pour des raisons encore inconnues,
quelques minutes avant l’atterrissage. Aucun survivant.
Eh bien voilà ! La conclusion s’impose d’elle-même. Son heure
n’était pas venue. Ou bien
encore : le sort en avait voulu autrement. Expressions courantes
dans ce genre de circonstances. Il était écrit que tout concourrait à
contrarier son projet. Les adieux à la femme aimée, encore un
baiser, un dernier, un seul… le trafic routier, l’incident de la valise.
On peut y ajouter la fermeté de l’hôtesse qui ne s’était pas laissée
amadouer. Trois, non, quatre faits ou incidents bien réels qui l’ont
détourné du chemin qu’il voulait prendre. Qui sont venus s’ajouter
les uns aux autres dans un enchaînement voulu par le destin.
Ton histoire peut se lire exactement de la même façon. Seule
l’issue diffère. Oui, là est toute la différence.
La vie, la mort, tiennent à un enchaînement de faits dont on
s’aperçoit plus tard, trop tard, qu’ils sont réglés pour
l’accomplissement du destin. Ou plus justement la coalition funeste
du destin et du hasard. Celle qui donne naissance à la tragédie.
Lentement, calmement, je vais remonter le temps. Je peux le faire
à présent, puisque je dispose de tous les éléments. Oui, tous. Tu
vois ce que je veux dire ?
Flash-back.
Ce mercredi de mars aurait dû être un beau jour pour toi. Je n’ose
pas écrire un jour exceptionnel…
Oui, un beau jour. Un aboutissement… voilà encore un mot que je
n’aurais pas dû employer. Mais je ne retire rien.
N’avais-tu pas rendez-vous ? Un rendez-vous important ? Très
important pour toi. Pour vous. Pour vous deux, Assia et toi.
Comment je le sais ? Attends. Chaque chose en son temps.
Jusqu’ici, je savais seulement que tu avais reçu, avant de sortir,
un coup de téléphone. Qu’après avoir raccroché, tu avais l’air
contrarié. Rien d’autre. Sauf, oui, sauf qu’auparavant tu avais mis un
soin particulier à t’habiller après ta douche.
Assia m’a appris tout à l’heure que c’était votre premier rendez-
vous. Tu devais aller la chercher à l’hôpital et l’emmener au
restaurant. Ce devait être votre première sortie. Elle avait tout
organisé sans rien dire à ses parents, avec la complicité de son
frère. C’est bien ça ? Et… son frère a été retenu au dernier moment.
Votre rendez-vous est tombé à l’eau. Elle t’a appelé à la maison pour
te prévenir. C’était elle.
Ensuite : nous devions aller chez ta tante. Tu t’en souviens ? Tu
avais décliné l’invitation sans me dire pour quelle raison. Je n’avais
pas insisté.
Dernier point, le plus déterminant : Hakim devait être avec vous
chez Karim. Or, ce jour-là, ses parents avaient besoin de lui. Donc il
n’est pas venu. Résultat : ceux qui l’attendaient t’ont pris pour lui.
Est-ce tout ? Il y a peut-être d’autres choses que j’ignore. Par
exemple, une garde à l’hôpital que tu aurais reportée. Pour être avec
Assia.
Faut-il tout additionner ? Et par la même occasion, calculer les
probabilités pour que… Non, il n’y a rien de scientifique dans tout
cela !
On pourrait ainsi disséquer chaque événement. En se servant des
mots spécialement créés pour cela. Contretemps. Report.
Empêchement. Imprévu. Un tas de mots qui tous ont à voir avec le
hasard.
On pourrait ajouter la conjonction des astres. Jupiter, maître du
ciel, en opposition avec Saturne ou avec Neptune, et que sais-je
encore…
C’est suffisant. Cela a suffi. Un enchaînement inexorable de faits
apparemment sans lien entre eux. Une série de hasards ? Un
concours malheureux de circonstances ?
Oui, bien sûr, comme beaucoup de victimes innocentes, tu aurais
pu te trouver à proximité d’une voiture piégée. Dans un lieu où une
bombe avait été déposée. Tu aurais échappé à la mort. Sans doute,
puisque la date limite, fixée par avance, n’était pas encore atteinte.
Contrairement aux dizaines de victimes de ces attentats. Ce n’était
pas inscrit dans ta destinée.
Cela me rappelle tous les accidents que tu as eus. Tes chutes, tes
blessures, mais aussi tes maladies. Quand je pense au nombre de
fois où j’ai tremblé inutilement pour toi !
J’ai mal. J’ai mal à la tête. J’ai mal partout. Comme après un effort
physique exténuant.
Dans l’après-midi, Assia et moi avons passé plusieurs heures sur
la plage. Nous avons marché. Nous avons parlé. Longuement. Très
souvent
émues aux larmes par l’évocation de ce que tu étais pour chacune
de nous. Et c’est aujourd’hui seulement qu’elle m’a confié ce qui la
tourmente depuis ce soir-là. La façon dont s’est achevée votre
histoire avant même d’avoir vraiment commencé. Je la regardais,
l’écoutais, sans cesser de me dire que cela aurait pu être une belle
romance. Exactement comme celle que j’ai imaginée la première fois
que je l’ai vue. Je le pressentais.
Je lui ai répété presque mot pour mot ce que j’ai déjà dit à Hakim.
Que ce n’était pas de sa faute. Qu’elle n’était en rien responsable.
Que cela aurait pu se passer un autre jour, dans d’autres
circonstances… Mais rien ne peut atténuer son chagrin, son
remords, ses regrets aussi.
Il faut tout de même que je te l’avoue : je n’ai pas eu le courage
hypocrite de la consoler avec les belles paroles que tout autre que
moi lui aurait dites : qu’elle était jeune et belle, qu’elle avait toute la
vie devant elle et qu’elle finirait sans doute par rencontrer quelqu’un
d’autre. Non, je n’ai pas pu. J’aime l’idée que tu sois vivant dans son
souvenir. Je me sens moins seule. Je ne sais plus qui a dit que les
morts ne disparaissent jamais tout à fait tant qu’ils restent présents
dans le souvenir de ceux qui les ont aimés.
Tous trois, nous nous sentons responsables de ce qui t’est arrivé.
Responsables mais aussi coupables. De quelle faute ? Sans doute
de n’avoir pas su déchiffrer les arcanes du destin. Et rien ne pourra
nous persuader du contraire. Assia pour votre rendez-vous raté,
même si elle n’y était pour rien. Hakim qui aurait dû se trouver à ta
place. Moi parce que je n’ai pas su te protéger, te mettre en garde,
te retenir. Ou simplement sortir pour aller te chercher.
Oui, tous trois devons vivre avec ça.
Les vrais coupables, eux, ont été absous. Ils ont repris le cours
ordinaire de la vie. Oui, la vie. Sans remords et sans regrets.
48. Toi II

Je voudrais que cette dernière soirée nous soit douce. Douce et


sereine, comme lorsque penchée sur ton berceau, je te regardais
dormir, pendant des heures, sans jamais me rassasier du miracle de
ta présence.
C’est de cela que je veux me souvenir. Et rien que de cela.
Tout est silence. Les bruits du jour se sont peu à peu éteints.
J’aime par-dessus tout ces moments où l’on se prend à croire que la
fureur du monde s’est provisoirement assoupie. Une trêve dans
l’incessant combat pour la vie.
Je suis assise au milieu du salon, sur le tapis. Comme avant,
lorsque tu éparpillais tes jouets devant moi, sur ce même tapis, pour
m’inviter à jouer avec toi.
J’ai étalé des photos tout autour de moi. C’est la première fois que
je les sors du tiroir où je les avais rangées. Je n’ai jamais eu besoin
de les regarder pour avoir présents en moi tous les moments de ta
vie. Mais ce soir je cherche sur tous tes visages la trace de ce qui fut
vraiment, et je n’ai plus peur du temps.
Il me semble que j’entends ton souffle.
Le bruit de tes pas. Des accords de guitare, là, tout
près de moi. Ta voix un instant perdue dans la rumeur du monde ne
cesse de bruisser en moi.
C’est peut-être la douceur de cette nuit unique qui a ouvert dans
ma mémoire une brèche par où s’engouffrent des images, des
odeurs et des sons si familiers, si précis, qu’il me semble, les yeux
fermés, pouvoir en retrouver toute la substance. Et je laisse monter
en moi cette tranquille certitude : tu ne m’as pas quittée. Tu ne m’as
jamais quittée.
Je referme ces pages, pleine de la conviction que tu m’as suivie,
que tu m’as écoutée, et surtout, surtout, que tu seras à mes côtés
demain.
49. Après

Après… après… je ne me souviens plus très bien… j’ai dû


marcher. J’ai dû marcher longtemps. Je sentais le grésillement du
soleil sur ma peau. Semblable à des milliers de piqures d’insectes
minuscules et invisibles.
Je me rappelle seulement que je marchais au milieu des vagues.
Je ne sentais ni la morsure du vent ni le tranchant des rochers sous
mes pieds nus.
Il y avait cette rumeur. Une rumeur profonde qui ne venait pas de
la mer. C’était une rumeur sourde, à l’intérieur de moi, ponctuée de
battements désordonnés. C’est la rumeur de mon sang, ai-je pensé
au bout d’un instant.
Après… après… je me suis assise contre un rocher. Je me
souviens avoir longtemps regardé toutes les épaves rejetées par les
vagues et qui jonchaient le sable autour de moi. Des morceaux de
bois flotté pareils à des créatures monstrueuses. Des racines
enchevêtrées. Des bouts de plastique colorés, rongés par la mer.
Des monceaux d’algues verdâtres qui laissaient échapper de
grosses bulles, comme si elles grouillaient de vers.
J’ai porté les mains à mon visage. Oh ! Cette odeur de poudre et
de fumée.
Après… après… mes pas m’ont menée jusque-là. Jusqu’à toi. Tu
es là. Là-bas, tout au bout de l’horizon.
C’est toi que j’entends. C’est toi qui m’appelles.
J’écris. J’écris encore.
Tout. Tu dois tout savoir.
Écoute jusqu’au bout ce que j’ai à te dire.
Regarde cette main qui trace ces mots sur la plage. Cette main
qui tremble. Cette main qui a tué.
Je l’ai retrouvé. J’ai retrouvé ton assassin.
Il est face à moi.
Après… Après…
50. Fin

Il est là. Il est face à moi. Je le vois enfin. Rien ne peut détourner
mon regard de ce visage.
Je me remplis de lui. Enfin.
Son regard.
Sur ses lèvres, l’ébauche d’un sourire confiant. De quoi, de qui
pourrait-il avoir peur ?
Le soleil tremble sur son visage. Comme sur la photo.
Il me regarde. J’avance vers lui. Il me regarde. Regard tranquille.
Rempli de certitudes. Je ne suis rien. Rien d’autre qu’une femme
debout, face à lui.
De lui à moi, un fil tendu. J’aiguise ma haine sur ce fil. J’avance
sur ce fil.
Plus que quelques pas.
Il se détourne.
Je l’appelle. Je le nomme. Je crie son nom : Rachid !
Il s’arrête brusquement.
Soudain… il voit. Il voit ce que je tiens dans la main.
Il voit, il voit l’ombre de la mort. Elle le recouvre.
Il a les yeux fixés sur cet œil sombre, cet œil unique braqué sur
lui. Ce troisième œil. Il lève les mains. Il me parle. Je ne l’entends
pas.
J’avance.
Il crie. Yemma, Ya m’ma !
Après… Après…
Hakim a mis la main sur mon épaule. Et j’ai eu si peur ! Oh oui, si
peur !
Je le jure, je le jure devant Dieu, je ne l’ai pas vu venir. Je n’ai rien
entendu.
Qui lui a dit ?
Je ne le saurai jamais.
Épilogue

J’entends. J’entends le bruit de leurs pas.


Ils viennent. Ils arrivent.
Ils sont là, juste derrière moi.
Mais ils ne peuvent plus rien. Ils ne peuvent plus rien pour moi.
Ils ne peuvent plus rien contre moi. Contre nous.
Prends-moi la main ! Cours… cours…
Je veux, je veux en cet instant prononcer ton nom. Nadir seul ton
nom en moi.
Je veux crier. Mais le vent emporte ma voix.
J’entends, j’entends leur souffle.
Je n’ai pas peur, le sais-tu ? Je n’ai pas peur.
Ils sont là. Tout près de nous.
Cours… cours… ne t’arrête pas !
Tu es… Tué. J’ai tué.
Non !
Il criait, il criait. Non ! Non ! Ne fais pas ça !
C’était lui. J’ai entendu son cri.
C’est Hakim qui a détourné mon arme.
Pourquoi, ô mon Dieu, pourquoi ?
Le vent a emporté ses paroles.
Le vent a emporté mon cri.
Sa main sur mon épaule.
Je me suis retournée.
J’ai hurlé. Au moment où le coup est parti.
J’ai hurlé.
Hakim !
C’est lui, c’est lui qui a détourné ma main.
Oh, son visage ! Sa main, sa main qui s’accrochait à la mienne.
Là, sous mes yeux… Son corps qui s’effondre.
Ya M’ma ! Ya Yemma !
Mes mains, mes mains tachées de son sang.
Tu es… Tué. C’est moi. C’est moi qui l’ai tué.
Ils sont là…
J’entends, j’entends le bruit de leurs pas.
La version papier de ce livre a été achevée d’imprimer à Barcelone
en mai 2011 par

pour le compte des éditions de l’Aube


Editions de l'Aube.
rue Amédée-Giniès,
F-84240 La Tour d’Aigues http://www.aube.lu.

Pour toute remarque ou suggestion,


merci de nous écrire à l'adresse suivante :
[email protected].

Numéro d’édition : 250


Dépôt légal : juin 2011

Dépôt légal, janvier 2011 pour la version papier, juin 2011 pour la
version ePub.
La version ePub de ce livre a été préparée par Lekti.

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