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Vatican II: Un Concile Contesté et ses Conséquences

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Jean sebastien Laurent
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LE PAPE DU CONCILE

PAR M. L'ABBÉ FRANCESCO RICOSSA

PRÉSENTATION ET RÉFLEXIONS DE L-H REMY

En croyant et faisant ce qui a toujours été cru et fait, on ne peut se tromper.

Ma bibliothèque contient un peu plus de 8 mètres de livres concernant le Concile et l’après-concile. En cinquante
ans, je les ai tous lus. A mon sens quatre livres priment : Le Rhin se jette dans le Tibre de Ralph Witlgen, Pierre
M’aimes-tu ? de l’abbé Leroux, L Eglise éclipsée des Amis du Christ-Roi et Iota Unum de Romano Amerio 1.
L’etude de M. l’abbé Ricossa est de la même importance. Elle représente un très gros travail. Rien
d’étonnant qu’il ait mis dix ans (1990 – 1999) pour écrire ces 23 chapitres. Par contre, on regrette qu’il n’ait pas
continué depuis 10 ans, car on attendait sa conclusion !

Le concile Vatican II, est certainement un des événements les plus graves de toute l’Histoire, plus important que
la Révolution dite française. Il a eu pour effet de remettre en question la Vérité, et pour conséquence de trans-
mettre, au monde contemporain et donc ! à un pouvoir occulte, la chaire de Vérité confiée à la sainte Eglise Catho-
lique. Il s’est ensuivi la mise en place d’une société multiraciale et religieuse en marche vers la République Univer-
selle et la Religion Universelle, dont on commence juste à découvrir les méfaits. Quand Dieu ne règne pas par les
bienfaits de Sa présence, Il règne par les méfaits de Son abscence (Cardinal Pie).

Revenons aux principes. Il faut toujours y revenir : ils nous permettent de ne pas errer sur le vrai, sur le faux,
sur le bien, sur le mal, sur l’ami, sur l’ennemi.
- Le premier : la sainte Eglise catholique est divine et ne peut ni se tromper, ni nous tromper. Elle est UNE, elle
ne peut pas changer.
- Un second : "Celui qui, même sur UN seul point, refuse son assentiment aux vérités divinement révélées, très
réellement ABDIQUE TOUT À FAIT LA FOI, puisqu'il refuse de se soumettre à Dieu en tant qu'Il est la souveraine
vérité et le motif propre de la foi". Léon XIII, Satis cognitum
- Un troisième : saint Paul, Galates, I, 8 : "mais quand nous-mêmes, quand un ange venu du ciel vous annoncerait
un autre évangile que celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ! "
- Et encore saint Paul, II Thimotée, IV, 1-4 : "Je t'adjure devant Dieu et le Christ Jésus, qui doit juger les vi-
vants et les morts, et par son apparition et par son règne : prêche la parole, insiste à temps et à contretemps,
reprends, censure, exhorte, avec une entière patience et souci d'instruction. Car un temps viendra où (les
hommes) ne supporteront pas la saine doctrine, mais au gré de leurs désirs se donneront une foule de maîtres,
l'oreille leur démangeant, et ils détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables".
- et pour finir : La Foi catholique est d’une nature telle qu’on ne peut rien lui ajouter, rien lui retrancher ; ou on
la possède tout entière, ou on ne la possède pas du tout. Telle est la foi catholique : quiconque n’y adhère pas
avec FERMETÉ ne pourrait être sauvé. Symbole de saint Athanase.

Soulignons (en pesant chacun des termes) l’un des trois SERMENTS faits par les Papes (dont Jean XXIII) lors
de leur couronnement :
"Je promets de ne rien diminuer ni changer de ce qui m'a été transmis par mes vénérables prédécesseurs.
Comme leur fidèle disciple et successeur, je m'engage à n'admettre aucune nouveauté, mais, au contraire, à vé-
nérer avec ferveur et à conserver de toutes mes forces le dépôt qui m'a été confié. En conséquence, qu'il
s'agisse de nous ou d'un autre, nous soumettons au plus sévère anathème quiconque aurait la présomption d'in-
troduire une nouveauté quelconque qui serait opposée à cette tradition évangélique ou à l'intégrité de la Foi et
de la Religion Catholique". Ainsi vécut l’Eglise pendant 1958 ans.

1
[Link] [Link]/documents/WILTGEN_Le-Rhin-se-Jette-dans-le-Tibre ;
[Link] [Link]/documents/abbe LEROUX Pierre-M [Link] ;
complétés par les documents : [Link] [Link]/documents/VAQUIE-Concile [Link] ;
[Link] [Link]/documents/JEAN XXIII et VATICAN II Sous feux Pentecote [Link] ;
[Link] [Link]/documents/Mgr_GAMBER-Reforme_liturgique.pdf ;
[Link] [Link]/documents/DORMANN-Etrange_theologie_JPII_esprit_Assise.pdf ;
[Link] [Link]/documents/MICHAEL_SIMON-Satan_dans_lEglise.pdf ;
[Link] [Link]/documents/RIEGNER-Ne_jamais_desesperer_ch4.pdf ;
[Link] [Link]/documents/AGNOLI-Maconnerie conquete [Link] ;
[Link] [Link]/documents/VACANT-Magistere ordinaire [Link] ;
[Link] [Link]/documents/[Link] [Link]
1
Et comment omettre la bulle à perpétuité, si actuelle avec les événements, faite par Paul IV, que j’incite le lec-
teur à relire : [Link] [Link]/documents/PAUL_IV-Cum_ex_Apostolatus.pdf

Forts de ces repères, il nous est impossible à la lecture de cette étude de M. l’abbé Ricossa, de ne pas voir
qu’avec Jean XXIII, nos ennemis ont réussi à imposer un pape à eux, - comme l’écrit l’abbé Ricossa page 70 - : "le
rêve de la révolution : AVOIR UN “PAPE” DE SON CÔTÉ ; c’était le rêve des maçons Nubius et Volpe au siècle pas-
sé ; c’était celui des modernistes, exprimé par le “Saint” de Fogazzaro. Ce rêve s’est réalisé avec Jean XXIII".

Comment est-ce arrivé ? M. l’abbé Ricossa, tout au long de son travail, cite dans la biographie du futur Jean
XXIII, les événements, les choix de l’abbé (sous saint Pie X), puis du Monseigneur (sous Pie XI) et enfin du Cardinal
Roncalli (sous Pie XII). L’homme vit comme il pense ; et en observant : dis-moi qui tu crosses ? je te dirai qui tu es,
on finit par savoir le fond de la vraie pensée d’un personnage même rusé : Roncalli s’opposera toujours à ceux qui,
comme saint Pie X et Pie XII, défendront la vérité. Il sera toujours ami des ennemis de saint Pie X et de Pie XII.
Je renvoie le lecteur directement aux textes de M. l’abbé Ricossa, (j’ai souligné en gras rouge), toutes les trahisons
en pensées et en actes de Roncalli. C’est indiscutable, cet antipape n’aura qu’un but : choisir et imposer ceux qui fu-
rent condamnés par ses prédécesseurs afin d’imposer ce qui avait été proscrit et détruire la sainte Eglise.
Comme le répète plusieurs fois M. l’abbé Ricossa ses actes n’étaient pas ceux d’un catholique, mais ceux d’un
franc-maçon. Roncalli n’était plus un catholique.
Or pour être le Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Pape de la SAINTE Eglise, il y a deux conditions :
a) être un homme ; b) être catholique.

La seconde condition n’étant pas respectée, JEAN XIII EST UN ANTI- PAPE ET SON CONCILE, UN CON-
CILIABULE. Ce conciliabule a mis en place une nouvelle église, l’église conciliaire, qui a ses papes, les papes conci-
liaires : Paul VI, Jean-Paul I, Jean-Paul II, Benoît XVI, tous faux papes, anti-papes.
Toute notre Foi le crie, tout depuis cinquante ans le prouve : Rome a perdu la Foi 1, la sainte Eglise est éclipsée 2.
Et TOUT ce qui vient de Rome depuis 50 ans est à rejeter, même les réformes liturgiques (comme les suivent la
Fraternité Saint-Pie-X, M. l’abbé Belmont, etc. ! ! !) : la sordide, l’infecte, la répugnante église conciliaire ne peut se
confondre avec la sainte Eglise Catholique. Voilà la seule conclusion catholique !

Pourquoi M. l’abbé Ricossa attend-il dix ans pour conclure ? Aurait-il une autre conclusion ? Certes il y a encore
beaucoup, beaucoup à écrire, ne serait-ce que sur le problème essentiel de l’invalide nouveau rituel des sacres qui
permit la destruction quasi complète du sacerdoce 3.
Mais aveuglé par la thèse de Cassisiacum 4, et son indocilité à la sainte Vierge Marie, qui dans le message de La
Salette, a tout expliqué ([Link] [Link]/documents/LHR-Eglise_EST_eclipsee.pdf), finira-t-il dans l’ambiguïté, dans
l’omission et voire : dans le mensonge ?
Il n’y a qu’une vérité. Craignons de manquer à LA VERITE. PRIONS POUR NOS PRÊTRES.

1
"L'Eglise Catholique est morte dès le premier jour du Concile Vatican II. Elle a fait place à l'église œcuménique. Elle ne devrait
plus s'appeler Catholique mais œcuménique" confidence de Jean Guitton, un expert en la matière, à sa secrétaire, Mlle Michèle
Reboul.
2
[Link] [Link]/documents/LHR-Eglise EST [Link] et [Link] [Link]/documents/LHR date de [Link]
3
Un ami, l’âme du travail de Rore sanctifica ([Link] démontre que le combat de la messe permit à
l’ennemi d’occulter ce qui aurait dû être le vrai combat.
Il a une excellente image : pendant qu’on luttait pour sauver la pomme (la sainte messe), l’ennemi abattait le pommier (le sacer-
doce). Il a fallu plus de trente cinq ans pour découvrir les dégâts, dégats malheureusement irréversibles.
Mais entre-temps, s’il y eut de bons combattants pour défendre la sainte messe, on éduqua une génération de sans-nerfs, et il
n’y a plus de combattants pour sauver le sacerdoce, même parmi ceux qui en ont la charge.
4
Qui n’est plus la thèse de Mgr Guérard des Lauriers. En juin 1985, à Lyon, je lui posai la question : quelle est la valeur des actes
d’un " pape materialiter", il me répondit : NULLE. J’ajoutai : donc la thèse s’éteint dans le temps. Il approuva. Et la thèse, - qui
n’était qu’une hypothèse -, réfutée depuis longtemps, est devenue obsolète : [Link] [Link]/documents/soda-13 Mgr-G-de-
[Link]. La thèse de Cassisiacum n’est plus celle de Mgr Guérard, mais celle de Verrua qui trahit Mgr Guérard, prétendant lui être
fidèle et le trahit encore plus en rejetant le message de La Salette : Mgr Guérard était un dévot fidèle de La Salette.
Pour M. l’abbé Ricossa, il semble que la valeur des actes d’un "pape materialiter" soit efficace, puisque la "thèse", cinquante ans
après est toujours d’actualité. Elle a même évolué puisque du "pape materialiter", elle passe à "l’église materialiter". Si la secte
conciliaire est matériellement l'Eglise Catholique. Alors ? nous, que sommes-nous ?
Mais ne découvrons-nous pas, page 14 de ce texte, que Mgr Duchesne fut un historien "materialiter" mais pas "formaliter" ! ! ! M.
l’abbé Ricossa est-il un homme "materialiter" ou "formaliter "? ? ? il semblerait que son intelligence ne soit que "materialiter" !
2
LE PAPE DU CONCILE
PAR M. L'ABBÉ FRANCESCO RICOSSA

PREMIÈRE PARTIE
Extrait de Sodalitium n° 22 de novembre-décembre 1990.

«Jean XXIII, le Pape du Concile» : c'est le titre d'une récente biographie d'Angelo Giuseppe Roncalli écrite par Peter
Hebblethwaite et éditée en Italie par Rusconi en 1989.
L'auteur est jeune (né en 1930) et défini comme «catholique et de formation jésuite». On omet de dire par une discré-
tion compréhensible, qu'il est non seulement de formation jésuite, mais qu'il était membre de cet ordre, jusqu'à ce qu'il
l'abandonnât, avec le sacerdoce, dans les années postconciliaires. Au fond, il est juste qu'un fruit typique de la «nouvelle
Pentecôte de l'Église», un parmi les milliers de prêtres qui ont trouvé dans le Concile l'occasion ou la ruine de leur sacer-
doce, écrive la biographie de celui qui voulut et commença Vatican II.
Toutefois, que le lecteur ne croie pas qu'il s'agisse d'un livre partisan. C'est au contraire une biographie, sinon offi-
cielle, du moins de caractère officieux. L'auteur, certes, a ses idées et ne les cache pas : il suffit de lire ce qu'il écrit sur
saint Pie X (qu'il appellera toujours et seulement Pie X). Toutefois, l'on n'a pas affaire à un progressiste en rupture avec
l'église conciliaire. Il souhaite la canonisation de J ean XXIII, préoccupation un peu dé suète pour les progressistes
d'avant-garde. Et surtout, derrière Hebblethwaite (ou à son côté) se trouve Mgr Loris Capovilla qui fut secrétaire de Ron-
calli à Venise et au Vatican et est actuellement «Evêque» et «Délégué Pontifical pour la Basilique de Lorette». L'auteur
écrit : «Je n'aurais jamais pu éc rire ce livre sans l'aide précieuse et attentive de Monseigneur Loris Capovilla qui s'est
chargé de contrôler l'édition française de mon ouvrage et m'a envoyé une soixantaine de pages chargées de notes, cor-
rections et additifs» (1). Capovilla travaille en tandem avec le petit neveu de Jean XXIII, Marco Roncalli, journaliste aux
mensuels des éditions Paoline. Ils ont publié en collaboration deux livres sur Angelo Roncalli, dont Marco a assuré l'édi-
tion italienne.
Je présente, quant à m oi, aux lecteurs de Sodalitium un résumé de l a biographie de J ean XXIII, en s oulignant les
étapes les plus importantes à la lumière de la crise ecclésiale actuelle. Jusqu'alors, il n'a pas manqué d'études historico-
critiques sur Montini et Wojtyla, mais il ne me semble pas que, parmi les catholiques fidèles à la tradition, il se soit dit
grand-chose sur Roncalli. J'espère contribuer à combler cette lacune qui me paraît grave.
Le soi-disant Patriarche de Constantinople, Athénagoras, (affilié à la Maçonnerie, selon la revue Chiesa Viva) (1 bis)
compara Jean XXIII à Jean-Baptiste, le précurseur du Messie. Et de fait, il remplit le rôle de «pape de transition», non
parce qu'il occupa pour un bref laps de temps la chaire de Pierre, mais parce qu'il prépara le passage des catholiques à
une nouvelle religion teilhardienne dont le Messie devait être son ami intime Montini.
Il sera facile au lecteur de constater que les affirmations de Hebblethwaite sont vérifiables et peuvent être confirmées,
d'ailleurs, par d'autres œuvres sur le même sujet.

NAISSANCE ET ENFANCE
Hebblethwaite écrit : «Jean XXIII attachait beaucoup d'importance aux dates, aux anniversaires. Jean entre dans l'his-
toire du salut en 1881. La même année naissent quatre autres enfants, dont les vies croiseront la sienne : Pierre Teilhard
de Chardin, jésuite, paléontologue, mystique ; Ernesto Buonaiuti, son compagnon de séminaire qui se verra exclure de
l'Église comme «moderniste» ; Alcide de Gasperi qui passera la Deuxième Guerre Mondiale dans le bibliothèque du Vati-
can, avant de prendre la direction des démocrates-chrétiens ; et Augustin Bea, jésuite lui aussi, qui deviendra le prési-
dent-fondateur du Secrétariat pour l'Unité des Chrétiens. Angelo Giuseppe Roncalli est un tard venu en cette année fé-
conde : il est né le 25 Novembre» (2).
Ce n'est certes pas la faute de Roncalli s'il est le contemporain de ces quatre personnages, mais H., nous le verrons,
ne lie pas leurs destinées par hasard.
Il naît dans une famille catholique et paysanne et son éducation revient avant tout à l'oncle Zaverio, coopérateur salé-
sien, qui «acclame Léon XIII comme le pape-roi» (H. p. 22), et il se forme sur les lectures ignatiennes du Père Du Pont (p.
19).
La spiritualité de Roncalli, toujours restée plutôt traditionnelle, est due, peut-être, à l'influence de la famille et du sémi-
naire de Bergame. Ceci donnera à Roncalli un aspect extérieur inégalablement conservateur. Mais, comme on le verra, il
s'agit d'un «conservateur en tout, sauf dans l'essentiel» (3).

BONOMELLI ET GUINDANI
La famille, de toute façon, ne formera pas pour longtemps le jeune Roncalli. En 1892, à onze ans, il entra au petit sé-
minaire de Bergame, et il continua son séminaire à Bergame jusqu'en 1901, date à laquelle l'évêque du lieu, Mgr Guin-
dani, pensa lui faire suivre et achever ses études ecclésiastiques à Rome.
C'est donc surtout à Bergame qu'il faut rechercher les premières influences qui marquèrent tellement le caractère de
Roncalli qu'il en ressortit beaucoup de contrastes avec la famille (H. pp. 42 et 46).
L'évêque de Bergame était donc à cette époque Mgr Camillo Guindani, «un leader en fait d'action sociale» (H. p. 30).
Guindani était «l'ancien élève et l'ami de l'évêque de Crémone, Jérémie Bonomelli, l'enfant terrible de l'épiscopat italien.
Un de ses pamphlets, «l'Italie et la réalité des choses», fut mis à l'Index en 1889. C'est un plaidoyer pour la réconciliation
entre la papauté et le nouvel État italien. Les conciliaristes estiment que le pape devrait sortir de sa nostalgie de l'ancien
régime, accepter la perte des États pontificaux comme une libération pour l'Église, et permettre aux catholiques de re-
trouver leur place dans la vie politique italienne» (4).

3
Hebblethwaite nous informe aussi du fait que «tout le clergé bergamasque n'est pas uni derrière son évêque Guinda-
ni» (ibidem).
Il n'y a pas à s'en étonner, si le maître de Guindani était Mgr Bonomelli (1831-1914) ! Evêque de Crémone de 1871
jusqu'à sa mort, Bonomelli abandonna l'intransigeance pour devenir «conciliariste» ; Poulat écrira de façon claire et nette :
«libéral» (5). Il est surtout célèbre pour sa position hostile au pouvoir temporel des Papes et favorable à la conciliation
avec l'État libéral. Il diffusait à c et effet des écrits anonymes, dont un f ut mis à l 'index, comme il a ét é dit, en 188 9.
L'évêque s'accusa et se soumit solennellement. Mais il s'agissait d'une s oumission purement extérieure : «Je me suis
soumis comme je le devais, mais la vérité est la vérité et se trouve au-dessus du P ape. Ah ! si l'on était jugé selon
l'Évangile, et si à Rome on s'était réglé sur la base de ce livre (à l'index, n.d.a.), l'Église catholique ne serait pas réduite à
l'état misérable dans lequel elle se trouve ! L'exagération de la nécessité du pouvoir temporel (il eut pour un moment une
ombre d'utilité) fut une erreur énorme et a conduit à la ruine du catholicisme en Italie».
Poulat commente : «La volonté de conciliation de B onomelli et de ses amis, leur refus de l'intransigeance dans ce
champ d'action, vient de la conviction qu'un autre cours de l'histoire était possible» (6). «Dans la première décennie des
mille neuf cents, quand sous Pie X la lutte politico-antireligieuse revêtit en Italie des aspects dangereux, Bonomelli crut
même devoir proposer la forme de séparation entre l'Église et l'État» (7).
Durant la crise du modernisme, le prélat déclara : «Dans mon séminaire, il n'y a pas l'ombre de modernisme, mais il y
a beaucoup de modernité» (8). Faut-il croire Mgr Bonomelli quand il exclut toute trace de modernisme de son séminaire ?
Un doute est plus que licite lorsqu'on sait que Bonomelli fut un ami intime de Fogazzaro, le romancier du modernisme,
qui lui tient compagnie dans les listes de l'Index des livres prohibés (9).
De même sur la théologie morale de Bonomelli, il y aurait de quoi rire : «Plus je vieillis, écrit-il, plus je pense et me
persuade que les théologiens ont accru énormément les péchés mortels, comme si l'enfer avec l'éternité de ses peines
était une bagatelle de rien. Elle ferait horreur, la loi humaine qui condamnerait à mort un homme pour une injure grave
faite à un homme, et il ne fera pas horreur, l'enseignement de ces théologiens, qui pour un jeûne violé, pour une Messe
de jour de fête non entendue etc. etc. condamnent à l'enfer un chrétien ? Certes, ce sont des péchés ; mais on se de-
mande s'il y a une proportion entre ces péchés et la peine épouvantable de l'enfer...» (10).
Ainsi fut Mgr Bonomelli : auteur d'opuscules anonymes contre l'enseignement de l 'Église, ami des modernistes,
prompt à se rétracter sur parole mais non avec sincérité, hostile à l'enseignement moral de l'Église (et pas seulement des
théologiens) qui lui fait horreur. Mgr Guindani fut son élève et ami.
Le jeune séminariste Roncalli était dans la mouvance de Mgr Guindani qui l'envoya à Rome poursuivre ses études et
viser ainsi plus haut. Le 4 Janvier 1901, Roncalli arrive à Rome et se rend directement au Séminaire Romain, Place Saint
Appolinaire.

DU SÉMINAIRE ROMAIN À L'ORDINATION (JANVIER 1901 - AOÛT 1904)


Roncalli arrive donc à Rome à l'âge de vingt ans, sur la fin du Pontificat de Léon XIII (+ 1903) et est ordonné prêtre au
début de celui de Saint Pie X. De ces trois années et demie une partie est consacrée au service militaire (1901-1902).
D'autre part, les connaissances faites au Séminaire Romain dirigeront la vie de Roncalli vers son destin. Il n'y a pas à
s'en étonner : dans les séminaires romains étudiait l'élite intellectuelle du clergé catholique à la veille de la crise moder-
niste.
C'est à Rome qu'il commence à fréquenter Mgr Radini Tedeschi (dont je parlerai plus loin), et c'est à Rome, «en Jan-
vier 1904» qu'il «assiste à une conférence de Marc Sangnier, fondateur du mouvement «Le Sillon», la Démocratie Chré-
tienne française. Sangnier sera condamné par Pie X» (11). Nous verrons sous peu quelle impression Sangnier provoqua
chez Roncalli. En ces années-là, il connaît personnellement et au séminaire même, les futurs principaux protagonistes de
la crise moderniste.
Un des professeurs de Roncalli fut Mgr Benigni (1862-1934), qui, sous le Pontificat de Saint Pie X, deviendra le fonda-
teur du Sodalitium Pianum, et l'adversaire le plus décidé des modernistes. Mais parmi ses confrères séminaristes, il ne
manque pas de personnages inquiétants : Buonaiuti (par la suite excommunié), Rossi (qui se fera protestant), Turchi (col-
laborateur de Buonaiuti).

DON ERNESTO
Quels furent les rapports entre Angelo Roncalli et Ernesto Buonaiuti ? De ce Buonaiuti qui «sera excommunié comme
«moderniste» (par Saint Pie X, n.d.a.) puis salué comme un «prophète» (du renouveau conciliaire inauguré par Jean
XXIII, n.d.a.)» ? (12).
«Une nouvelle génération d'intellectuels catholiques était en gestation. Au séminaire romain, le plus brillant était Er-
nesto Buonaiuti. Le hasard les réunit durant le premier semestre d'Angelo de Janvier à Juillet 1901. C'était la coutume de
tirer au sort les places à la chapelle ou au réfectoire, ainsi que ses compagnons de promenade. Buonaiuti tira Roncalli :
ils se promenèrent donc souvent ensemble à travers Rome (...).
(...) QUAND IL SERA PAPE, IL LUI ARRIVERA DE RECONNAITRE QU'IL A BEAU COUP APPRIS DE «DON ER-
NESTO» (ANDREOTTI, p. 66) ; (la déclaration : «J'ai appris beaucoup de don Ernesto» est de Max Ascoli). Mais en con-
fiant à Capovilla ses souvenirs de 1901-1904, il prétend «n'avoir jamais discuté avec lui de questions théologiques, bi-
bliques ou historiques et n'avoir jamais lu aucun de ses ouvrages qui circulaient sous le manteau» (Dodicesimo Anniver-
sario, p. 118).
On se demande de quoi ils pouvaient bien parler alors pendant leurs promenades : on imagine mal que Buonaiuti n'ait
pas abordé les questions qui le tenaient en haleine (13). (...) (Buonaiuti) rêvait d'un prêtre qui incarnerait «la tradition mis-
sionnaire de l'Église dans le monde moderne» et d'une Église qui fût «revivifiée continuellement par la libre circulation

4
des dons charismatiques» (14). Mais à s a façon plus conventionnelle, ANGELO PARTAGEAIT CETTE FAÇON DE
VOIR» (15).
Le 10 Août 1904, Mgr Ceppetelli ordonne prêtre don Angelo Roncalli, dans l'église de Sainte-Marie in Monte Santo, à
Rome. Qui connaît la cérémonie d'ordination sait que tout nouvel ordonné choisit un prêtre qui l'assiste durant la fonction
sacrée, appelé «prêtre assistant», il est quelque chose de semblable à un parrain et c'est normalement un ami de l'ordi-
nand. Puisque le vice-recteur déclina l'invitation, ce fut «Ernesto Buonaiuti, qui se retrouva à assister Don Nicolas Turchi,
à assister aussi don Angelo durant la cérémonie d'ordination» (16). Cela aura-t-il été un hasard ?
Qu'est ce que ce «beaucoup» que Roncalli admet avoir reçu de «don Ernesto» ?
Seulement peut-être l'amour de la critique que l'on suggérait d'aimer, en suivant «avec transport les derniers résultats
de ses découvertes», se mettant au courant «des nouveaux systèmes» sans s'étonner de rien, même si certaines de ses
conclusions devaient en ressortir un peu surprenantes ? (17) Peut-être seulement la «largeur de v ues» et la mentalité
conciliatrice que l'on admira chez le Cardinal Parocchi (+1903) (18).
Non, il y a bien plus, et nous pouvons l'entrevoir en parlant, comme promis, de Marc Sangnier.

«LE SOUVENIR LE PLUS VIF DE TOUTE MA JEUNESSE SACERDOTALE»


Le 25 Août 1910, saint Pie X déclara : «Tout membre du Sillon, comme tel, ne travaille que pour une secte», «le Sillon,
l'œil fixé sur une chimère, convoie le socialisme», est «un misérable affluent du grand mouvement d'apostasie organisé
pour établir partout une église universelle qui n'aura ni dogmes ni hiérarchie (...) et qui sous prétexte de liberté et de di-
gnité humaines, amènera dans le monde (...) le règne légal de la tromperie».
Que pense, par contre, Roncalli du Sillon ? (19) A la mort de Marc Sangnier, le nonce Roncalli écrivit à la veuve la
lettre suivante éloquente :
Paris, 6 Juin 1950
Madame,
J'ai entendu parler de Marc Sangnier pour la première fois à Rome vers 1903 ou 1904, à une réunion de la Jeunesse
Catholique.
LE POUVOIR FASCINANT DE SA PAR OLE, DE SON ESPRIT, M'AVAIT RAVI, ET JE CONSERVE DE SA PER-
SONNE ET DE SON ACTIVITE POLITIQUE ET SOCIALE LE SOUVENIR LE PLUS VIF DE TOUTE MA JEUNESSE
SACERDOTALE.
Sa noble et grande humilité dans l'acceptation, plus tard en 1910, de l'admonition pourtant très affectueuse et bienveil-
lante (SIC ! n.d.a.) du Saint Pape Pie X donne à mes yeux la mesure de sa vraie grandeur.
Les âmes capables de rester ainsi fidèles et respectueuses comme la sienne, à l'Évangile et à la Sainte Église, sont
faites pour les ascèses les plus hautes qui assurent ici-bas la gloire auprès des contemporains et de la postérité, à la-
quelle Marc Sangnier restera comme un enseignement et un encouragement.
A l'occasion de sa mort, mon esprit s'est trouvé très réconforté en constatant que les voix les plus autorisées à parler
au nom de la France officielle, se sont rencontrées, unanimes, pour draper Marc Sangnier comme d'un manteau d'hon-
neur, avec le Discours sur la Montagne. On ne pouvait rendre hommage et éloge plus éloquents à la mémoire de cet in-
signe Français chez lequel les contemporains ont su apprécier la clarté de l'âme profondément chrétienne et la noble sin-
cérité de cœur» (20).
Il nous faut conclure que «le souvenir le plus vif de toute la jeunesse sacerdotale de Roncalli, ce fut l'enseignement
d'une «secte» (...), misérable affluent du grand mouvement d'apostasie» (Saint Pie X).

SECRÉTAIRE DE RADINI TEDESCHI (1904-1914)


Revenons au mois d'août 1904. Roncalli est prêtre, S. Pie X est pape depuis un an. Hebblethwaite écrit :
En 1904, Pie X dissout l'Opera dei Congressi. Ce fut un rude coup pour le comte Giovanni Grossoli, son dernier prési-
dent, et le moment le plus dur dans la vie de son aumônier, Radini Tedeschi (voir Gabriele de Rosa, in «Linee», p. 50).
Angelo dira plus tard que ce fut «comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu». La doctrine sociale n'intéressait pas Pie
X et il n'avait que mépris pour la démocratie, chrétienne ou non (voir son encyclique Vehementer). L'Opera dei Congressi
était à s es yeux une ex pression sociale du « modernisme». Le p rincipal objectif de s on pontificat étant l'éradication du
«modernisme», l'Opera dei Congressi devait disparaître. Et avec elle devait s'en aller aussi Radini Tedeschi, un aut re
«homme de Léon XIII». L'évêque Guindani, de Bergame, était mort en octobre 1904. Radini Tedeschi fut nommé pour lui
succéder» (21).
Le nouvel Evêque de Bergame, «exilé» là selon Hebblethwaite (p. 61), prend alors pour secrétaire personnel don An-
gelo Roncalli, nomination qui «eut une influence profonde» sur lui de t elle sorte qu'il demeurera avec Radini Tedeschi
jusqu'à la mort de c e dernier, pour ensuite devenir son biographe et l'appeler toujours, avec fierté et affection «mon
Evêque» (22).
Qui est Mgr. Radini Tedeschi ? D'une noble famille de Plaisance, «Monseigneur Radini Tedeschi est un protégé de
Rampolla, qui l'a promu aumônier du Cercle de Marie Immaculée. Angelo est attiré naturellement par ce cercle dont Ra-
dini Tedeschi est l'âme et l'animateur : «II y avait ces longues soirées que passait en sa compagnie ce vaillant groupe de
romains (...) : nous conversions avec entrain et gaieté ou, plus souvent, étions occupés par la rude besogne qu'il nous
encourageait à entreprendre par la voix et par l'exemple, pour le succès de divers projets qu'il dirigeait avec tant de com-
pétence» (Radini, p. 18 )» (23).
Radini suit donc la ligne du Cardinal Secrétaire d'État de Léon XIII, Rampolla del Tindaro, le fauteur de la politique
dite du «r alliement» des catholiques français à l a république maçonnique. Suspecté lui-même d'être membre de la

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maçonnerie, il ne fut pas élu au Conclave de 1903, grâce au veto de François Joseph d'Autriche. Ce fut alors à saint Pie
X d'être élu et il nomma Merry del Val à la place de Radini Tedeschi comme secrétaire d'état.
Le gouvernement épiscopal de Radini Tedeschi commence alors, avec la collaboration de don A ngelo Roncalli qui
écrit : «Sa brûlante éloquence apostolique, sa détermination, ses innombrables projets et son extraordinaire activité per-
sonnelle ont pu donner à beaucoup l'impression, au début, qu'il avait en vue les changements les plus radicaux et qu'il
était mû PAR LE SEUL DESIR D'INNOVER» (Radini, p. 32)». Hebblethwaite commente : «Cette première impression
était-elle fausse ? Oui et non. Il (Roncalli) explique : II s'attachait moins à mener à bien les réformes qu'à maintenir les
glorieuses traditions de son diocèse et à les interpréter en harmonie avec les nouvelles conditions et les nouveaux be-
soins de l'époque» (Radini p. 32).
Telle sera également l'ambition de Roncalli lui-même quand il deviendra pape, plus de quarante ans plus tard, ce qu'il
exprimera dans des termes semblables : la revivification de la tradition par l'aggiornamento» (24).
L'évêque de Bergame mérita ensuite la renommée «d'évêque rouge», en appuyant la grève de la ligue des ouvriers à
Ranica, en Septembre 1909 (25) . Don Roncalli accourut soutenir son évêque, à l'aide d'un article qui parut sur la «Vita
diocesana» de novembre 1909, lequel parle d'une «préférence du Christ pour les déshérités, les faibles, les opprimés»
(ibid. p. 19). Il annonce ici l'un des thèmes majeurs de la «théologie de la libération» des années 70. Et il prévient l'objec-
tion selon laquelle le prêtre se doit d'être un ministre de la paix et de la réconciliation : oui mais pas à n'importe quel prix,
pas au prix de l'injustice» (26).
Le fait est que l'épisode de Ranica n'était pas un acte isolé de charité ou de justice de l'Evêque de Bergame ou de son
secrétaire, mais qu'il entrait dans une conception plus vaste, celle de ce qui est ainsi nommé «syndicalisme chrétien». En
1906, Radini «avait fondé l'Office du Travail qui fournissait des conseils aux syndicats de la région de Bergame» (...) et
«son siège était dans la Maison du Peuple (Casa del Popolo) où Don Roncalli donnait régulièrement des conférences sur
l'histoire de l'Église» (27). Saint Pie X, par contre, reconnut en ce syndicalisme naissant une grave contrefaçon des cor-
porations prérévolutionnaires louées par Léon XIII. Combattre le «syndicalisme chrétien» sera donc «l'ultime grande ba-
taille du pontificat (de saint Pie X), sans aucun doute l'une des plus importantes» (28), comme l'écrit Poulat. Elle fut en-
gagée, sous l'inspiration de saint Pie X, sur la Civiltà Cattolica, avec une série d'articles (des pères Monetti et Chiaudano)
publiés du 21 février au 3 oc tobre 1914 dans lesquels étaient condamnés le «syndicalisme chrétien» (instrument de la
lutte des classes), la «justice sociale» (qui confond charité et justice) et la «solidarité», qui loin d'être une vérité, est «un
cumul d'aberrations, tant il s'oppose, sur de nombreux points, à l'ordre naturel» (29). Ces articles préparaient la publica-
tion d'un Motu proprio de saint Pie X sur ce sujet, tandis qu' était publié un décret qui interdisait aux prêtres italiens de
s'inscrire aux syndicats, ou d'y demeurer, ou d'y prendre la parole, «de peu r qu'ils paraissent participer aux maux qui
souvent dérivent d'une telle institution» (Acta Apostoliæ Sedis, 6. VII. 1914, p. 349). Les articles provoquèrent la colère et
la crainte des cardinaux Maffi et Mercier, qui les attaquèrent. Mais saint Pie X fit savoir, dans une lettre à Toniolo, que
«L'article est digne d'approbation et les réprobations sont injustifiées». Au Père Chiaudano, il dit ensuite : «Ils vous font la
guerre, n'est-ce-pas ? Tenez ferme. Allez de l'avant, combattez le syndicalisme catholique. Beaucoup crient parce que
vous avez mis le doigt sur la plaie...» (28).
Toutefois Maffi et Mercier obtinrent le renvoi du Motu Proprio redouté ; quelques mois plus tard saint Pie X mourait.
Cet épisode que j'ai retenu comme intéressant, nous introduit à la question des amis de Radini Tedeschi, qui, en con-
séquence, l'étaient de Roncalli. De fait, il est bien vrai le proverbe qui déclare : «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu
es». Les amis de Mgr Radini sont Mgr Bonomelli (29), le cardinal Ferrari auquel je consacrerai un petit chapitre plus loin,
les cardinaux Maffi et Mercier, dont je dirai aussi quelque chose (30).
Hebblethwaite parlant de l'opposition que don Roncalli faisait à la politique antimoderniste de saint Pie X (dont je par-
lerai ensuite), affirme que le futur Jean XXIII «n'aurait pas pu s'exprimer, au risque d'encourir la censure romaine, s'il
n'avait eu des alliés. Son premier allié était son évêque, Radini Tedeschi. Mais Radini Tedeschi avait un l arge cercle
d'amis, dont le cardinal Désiré Mercier, de Malines - Bruxelles.
Celui-ci était venu à Bergame, le 4 mai 1906, et don Roncalli lui avait fait visiter la ville (Cronologia, p. 522). Après
avoir enseigné un thomisme revivifié à Louvain pendant près d'un quart de siècle, il avait été subitement promu primat de
la Belgique en 1906. Mercier était ouvert à ce que la pensée moderne lui offrait de meilleur, correspondait avec nombre
d'intellectuels un peu partout en Europe et apparaissait comme une «chambre de compensation» souterraine pour tous
ceux qui estimaient que l es seules condamnations n'étaient pas la meilleure réponse au modernisme. Une recherche
douteuse appelait une recherche plus sérieuse. Dans une note jointe à la version publiée de sa conférence sur Baronius,
don Roncalli cite un discours de Mercier qui confirme sa thèse. Il s'agit d'un extrait du discours «Sur le véritable esprit
chrétien» tenu à Louvain le 8 décembre 1907.
En 1908, Wilfrid Ward, l'un de ses correspondants, responsable de The Dublin Review, écrit au Duc de Norfolk : «(Le
Cardinal Mercier) estime la théologie romaine totalement impossible : toutefois, bien qu'il soit au mieux avec le pape, il ne
veut rien laisser transparaître de ce jugement» (Bishops and Writers, p. 58)» (30).
Mercier, semi-kantien en philosophie, père de l'œcuménisme, défini crûment par Mgr Benigni : «connu comme ayant
des liens avec tous les traîtres à l'Église» (31) - avait fait de son diocèse le refugium peccatorum de tous les prêtres en
difficulté pour modernisme (32). Ce qu'il pensait de saint Pie X transparaît clairement des paroles suivantes, exprimées à
l'occasion de la mort du Pape dans une lettre pastorale de 1915, où il parle «d'âmes blessées» et de «petites misères
humaines» auxquelles a c onduit son pontificat ; et il dénonce «ces chevaliers improvisés de l'orthodoxie» qui pensent
que «pour obéir plus humblement au Pape, il fallût braver l'autorité des évêques (...) Brochuriers ou journalistes sans
mandat, ils excommuniaient tous ceux qui ne passaient pas de bonne grâce sous les fourches caudines de l eur inté-
grisme. Le malaise commençait à travailler les âmes droites ; les consciences les plus honnêtes souffraient en silence»
(33).

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Après la mort de saint Pie X, Mercier, parvenu en possession des documents du Sodalitium Pianum existant en Bel-
gique, s'en servira pour faire des pressions auprès du nonce Cicognani en vue d'obtenir de Rome sa dissolution. Écrivant
à la Secrétairerie d'État, Mgr Gaetano affirme que «Son Éminence (le Cardinal Mercier) désapprouva vivement ce sys-
tème de dénonciations et déplora que le Saint Père Pie X ait pu soutenir un tel mouvement» (34). le Cardinal Mercier
n'attaque donc pas les seuls «chevaliers improvisés de l'orthodoxie» mais aussi saint Pie X qu'il sait pertinemment bien
avoir été avec eux.
Venons-en au Cardinal Maffi (1858-1931), Evêque de Pise. Il suffirait de dire brièvement qu'il fut le «Mercier italien»
(36) favorable, avec Rampolla, à la non-confessionnalité des syndicats chrétiens (36), en désaccord avec Pie X par son
soutien de la presse catholique dite de pénétration (37), combattant par contre la presse soutenue par saint Pie X (38),
appuyant avec Bonomelli la conciliation avec l'État libéral.
Lui aussi, inutile de le dire, n'agréait point la campagne antimoderniste de saint Pie X. Hebblethwaite écrit en effet : Un
des amis de Radini Tedeschi, le cardinal Maffi, de Pise, qui avait gardé le silence pendant deux ans, tenta d'élever des
protestations auprès de Pie X au sujet de la campagne antimoderniste. II écrit confidentiellement au Cardinal De Lai, le
31 Juillet 1912 : «Ils (la presse de droite) déplorent que le pape ne soit pas aimé et obéi, que la ferveur décline et que les
pèlerinages soient moins fréquentés, etc.. mais les responsables sont ceux qui cherchent à imposer l'amour à coups de
bâton, qui n'ont que méfiance pour l'enthousiasme sincère qu'ils soupçonnent d'imposture, qui s'attribuent le monopole
de l'orthodoxie, etc. mais assez» (Disquisitio, p. 96). (...).
«Le cardinal De Lai répondit qu'il ne la montrerait pas au pape pour ménager ses sentiments» (39).
Une autre fois, le Cardinal Merry del Val répliqua assez sèchement au Cardinal Maffi qui acclamait Pie X : «C'est bien
d'acclamer le Saint Père. Il serait beaucoup mieux de lui obéir, au moins à peu près» (40).
Si tels étaient les amis de Mgr Radini Tedeschi, on ne s'étonne pas que son biographe, don Angelo Giuseppe Roncalli
ait dû écrire : «Progressivement, à la suite de divers incidents, (Radini Tedeschi) en vint à soupçonner qu'il ne jouissait
plus, auprès du pape, de l'estime dont il avait été l'objet ces dernières années - il craignait dès lors que Rome accordât
davantage foi aux rapports des informateurs qu'aux siens propres, en ce qui concernait l'état et les conditions véritables
de son diocèse» (Radini, p. 152).
Roncalli fait allusion aux deux Visites Apostoliques que reçurent le séminaire de Bergame et les autres de Lombardie,
en 1908 et 1911, visites accompagnées de la destitution de professeurs philomodernistes, ce qui ne fait certes pas pen-
ser à une grande confiance de la part de Rome (41). Ce que pensait saint Pie X de la façon dont Radini gouvernait le
diocèse de B ergame transpire aussi à travers la «Disquisitio» (enquête faite pour sa béatification) comme le rapporte
Hebblethwaite : «Pie X dénigre L'Eco di Bergamo, feuille de choux dont il n'y a pas lieu d'être fier, et explique qu'en dépit
de toute l'estime qu'il porte au clergé de Bergame, il y a en l ui quantité de bois morts et l'histoire de Duchesne n'a été
aussi largement diffusée et appréciée dans aucun autre diocèse» (Disquisitio, pp. 112-13). Il s'en prend à l 'évêque de
Bergame à qui il reproche sa «modération» (42). Saint Pie X et Mgr Radini Tedeschi mourront à quelques jours d'inter-
valle, en 1914. Le Père Pitocchi, qui fut directeur spirituel du séminariste Roncalli, soutint «que don Roncalli souffrit da-
vantage de la mort de Radini Tedeschi que de celle de Pie X» (Hebblethwaite p. 93). Sans aucun doute !

LE CARDINAL FERRARI
Hebblethwaite poursuit : «Le fait est que beaucoup se réjouissaient de voir se terminer un pontificat qui s'était avéré
désastreux pour la vie intellectuelle dans l'Église. A un sénateur qui s'étonne des foules impressionnantes de fidèles ve-
nues rendre un dernier hommage à la dépouille de Pie X qui repose en grand apparat dans la basilique Saint-Pierre, le
cardinal Ferrari confie : «Oui, mais il devra rendre compte devant Dieu de la façon dont il a déçu ses évêques quand ils
étaient attaqués» (Disquisitio, p. 129) (43).
Cette belle épitaphe devant le cadavre de saint Pie X nous dévoile un côté bien peu «saint» du Cardinal Ferrari que
Karol Wojtyla a non validement proclamé Bienheureux en mai 1987. Dans le n° 14 de Sodalitium (septembre 1987) j'écri-
vais («Attention... aux béatifications») qu'il s'agissait davantage d'une «décanonisation» de saint Pie X que d'une béatifi-
cation de Ferrari. En réalité les deux choses sont corrélatives. Je n'avais pas dit toutefois que celui qui ouvrit le procès de
canonisation de Ferrari fut précisément Jean XXIII ; lisons ce qu'écrit à ce propos Hebblethwaite, dont la haine accoutu-
mée et offensante envers saint Pie X égale l'amour pour Jean XXIII :
Ferrari est archevêque depuis 1884. Il n'est pas à proprement parler son «directeur spirituel», mais Angelo le consulte
sur des décisions importantes. Ferrari n'est pas «moderniste» à la façon de Loisy, mais c'est un «conciliariste» en poli-
tique italienne, sous l'influence, notamment, d'Antonio Rosmini (dont l'ouvrage : Les cinq plaies de l'Église, d'abord mis à
l'Index, fut le bréviaire du catholicisme «libéral» italien). Il est convaincu que l'Église devrait s'adapter pour atteindre la
classe ouvrière déchristianisée et il encourage les théologiens, les clercs et les laïcs, à travailler à la réconciliation de la
foi et de la connaissance (cf. Carlo Snider, L'Episcopato del Cardinale Andrea Carlo Ferrari, vol. I, Neri Pozza, Vicenza
1981).
Roncalli partage toutes ces ambitions et restera fidèle à Ferrari ; le 10 févier 1963, en présence d'un grand nombre de
pèlerins de Lombardie, il signera le décret introduisant la cause de béatification du cardinal.
Mais en 1906, il était dangereux d'adhérer aux idées de Ferrari. Pie X ne l'aime pas, il met ses chiens de garde à ses
trousses et se permet de lourdes plaisanteries sur l'ennui de ses sermons. «Prêchez, prêchez sans arrêt et vous ne re-
marquerez même pas que vous ennuyez tout le monde à mourir» (Snider, p. 361).
Pie X, dans sa «simplicité paysanne», pouvait se montrer aussi rustre qu'injuste. L'historien jésuite Domenico Mon-
drone prétend qu'une étude plus approfondie des relations entre Pie X et Ferrari montrerait «jusqu'à quel point une cam-
pagne de calomnies bien orchestrée peut prendre possession de l'esprit d'un saint et affecter son jugement» (Civiltà Cat-
tolica, juillet 1981, p. 159 (44).

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En réalité l'hostilité du Cardinal Ferrari pour saint Pie X était celle de quelqu'un de surveillé face à son inquisiteur. Les
deux Visites Apostoliques aux séminaires de Lombardie visaient avant tout Ferrari (qui les appelait «vexations aposto-
liques») (45). On comprend qu'elles ne devaient pas lui plaire, en particulier celles d'un Cardinal Boggiani, compatriote et
admirateur de saint Pie V, l'unique Évêque, à ma connaissance, à avoir écrit une lettre pastorale contre don Sturzo. Les
rapports de Boggiani n'étaient pas favorables ; Hebblethwaite : «Pendant l'été 1911 les séminaires de Lombardie reçoi-
vent un autre visiteur Apostolique, Tommaso Boggiani O.P. ; il est à Bergame du 3 au 5 j uin. Nous ne savons rien du
contenu de son rapport secret. Mais son rapport sur Milan et le cardinal Ferrari fut publié en 1974. En voici un extrait :
«Pour ce qui est des idées modernistes, ou d'idées apparentées aux thèses modernistes, il est certain qu'elles sont assez
répandues dans le clergé, en particulier parmi les jeunes prêtres. Le cardinal ne peut pas ne pas en avoir connaissance,
mais il se montre trop tolérant».
Aussi a t-il accepté d'être le président honoraire d'un congrès des écoles secondaires qui doit se tenir en septembre à
Saronno, «en ce cinquantième anniversaire de notre épopée nationale, année si chère aux Italiens», comme le proclame
la lettre d'invitation» (46).
Les accusations de saint Pie X à l'égard de Ferrari étaient principalement les deux suivantes : attaquer la presse inté-
gralement catholique et favoriser la presse aconfessionnelle. «Mon journal [l'Unità Cattolica] était systématiquement
combattu par les archevêques de Pise [Maffi], Florence et plus encore Milan [Ferrari]. Et je prenais toutefois mes instruc-
tions directement auprès du Pape et les exécutais fidèlement, sacrifiant jusqu'à mes idées personnelles», témoigna don
Paolo de Töth en 1946 au procès de béatification de saint Pie X (47)
Le rapport Antonelli pour la Canonisation de Pie X, «adoptant, parce que c'était aussi la pensée de Pie X, la thèse des
intégristes que «les modernisants étaient dans un certain sens plus dangereux que l es modernistes, présentant les
mêmes erreurs sous une forme plus subtile et insidieuse» (Disquisitio, p. 136) et qu'à Milan, «si on enseigne la saine doc-
trine, IL Y AVAIT PAR CONTRE BEAUCOUP DE MODERNISME PRATIQUE» (lettre de saint Pie X à Ferrari, du 28. III.
1911. Disquisitio, p. 178), le rapport donc entachait l'honneur d'un diocèse, le plus grand d'Italie...».
Si Ferrari, Radini, Mercier, Roncalli, Maffi, Bonomelli, n'étaient pas modernistes (?), ils étaient cependant «moderni-
sants», plus dangereux que les modernistes eux-mêmes.
Ils combattaient, en paroles, le Modernisme, mais dans les faits ils voulaient éliminer les antimodernistes, comme le
prouve involontairement Hebblethwaite : «L'allié de don R oncalli à Milan, le cardinal Ferrari, dénonce, dans une lettre
pastorale de 1908, les «antimodernistes», tout aussi déplorables et tout aussi «modernes» (ce mot ayant désormais per-
du toute signification) que ceux qu'ils attaquent : «Dans certaines revues et journaux la mise en garde contre le Moder-
nisme ne va pas sans excès. Ces zélotes antimodernistes décèlent partout le Modernisme et s'arrangent même pour je-
ter la suspicion sur ceux qui en sont très éloignés» (49).
C'est de leur faute si le modernisme est rené de ses cendres et a triomphé, comme le craignait le grand Mgr. Benigni :
«Le Modernisme, enfin, a été vaincu par Pie X. Mais c'est le Modernisme organisé et doctrinal. Reste l'état d'âme moder-
niste, les modernisants que l'on ne vaincra qu'à force d'instruction théologique plus sérieuse, rappelant sans fin aux ca-
tholiques les vérités objectives qui sont les fondements mêmes de l'Église» (50).
Avec un modernisant (au moins) à Rome (Roncalli), comment s'étonner des lors du triomphe du modernisme ?
Dans le prochain numéro nous suivrons les vicissitudes de Roncalli sous le Modernisme. Le S aint Office s'occupa
aussi de lui...

NOTES
1. Peter Hebblethwaite. Jean XXIII, le Pape du [Link] italienne aux soins de Marco Roncalli. Ed. Rusconi Mi-
lano 1988, p.6. Pour l'Edition française Ed. du Centurion, 1988. Les références données infra sont celles de l'édition fran-
çaise.
1 bis. L'ìnscription d'Athénagoras à la Maçonnerie a été récemment confirmée par une personne qui devrait être com-
pétnente en la matière, le nouveau Grand Maître, Giuliano Di Bernardo : "Furent maçons, le primat de l'Eglise Anglicane
Fisher et le patriarche Athénagoras de l'Eglise Orthodoxe, avec lesquels le pape Jean XXIII eentrprit une ouverture de
diaalogue œcuménique dans un climat de c ompréhension fraternelle ". (Di Bernardo, Philosophie de la Maçonnerie -
Marsilio Editori, p. 146 ).
2. Le parallèle entere Jean XXIII et saint Jean-Baptiste a été repris par Karol Wojtyla : "Le Pape Jean a été un grand
don de Dieu à l'Eglise. Non seulement parce que, et ceci suffisait à rendre son souvenir imperissable, il a lié son nom à
l'évènement le plus grand et transformateur de notre siècle : la convocation du Concile Œcumenique Vatican II, par lui
pressenti, comme il eut à le confesser, comme sous une mystérieuse et irrésistible inspiration de l'Esprit-Saint (…). Il a
été un grand don de Dieu parce qu'il a rendu l'Eglise vivante, auprès de l'homme d'aujourd'hui. Il a été, comme le Bap-
tiste, un précurseur. Il a indiqué les voies du renouvellements dans le grand sillon de la tradition (…). Il a voulu " être voix"
(Jean I, 23) pour préparer au Christ un nouvel avent dans l'Eglise et dans le monde ". (Le [Link].1981- Enseignements de
Jean Paul II, vol. IV 2/1981, pp. 752-757 - cité par L. Capovilla, dans [Link]. Comment on s'est rejoint au Concile Vatican
II- Ed. Massimo Milano p. 25 ).
2. Hebblethwaite, [Link]., p. 13.
3. Hebblethwaite, [Link]., p. 425.
4. Hebblethwaite, [Link]., p. 31.
5. Emile Poulat. Catholicisme, démocratie et socialisme. Ed. Casterman 1977, p. 313.
6. Poulat, op. cit., p. 314 note 48.
7. Giovanni Galbiati, chapitre Bonomelli, sur l'Encyclopédie Treccani - vol. VII, p. 432.
8. Poulat, op. cit., p. 227 note 35; repris par le " Giornale d'Italia " du 7 Juin 1911.

8
9. Poulat, [Link]., p.317; Encyclopédi Treccani - vol. VII, p. 432.
10. Mgr. Geremia Bonomelli, Suivons la raison - L'Eglise- Conf. IX, en note.
11. Hebblethwaite, op. cit., p. 58.
12. Hebblethwaite, op. cit., p. 51.
13. Visiblement Hebblethwaite ne croit pas beaucoup à la sincérté de Roncalli à propos de l' "innocence" de ses rap-
ports avec Buonaiuti. Nous verrons, par la suite, d'autres cas où la " mémoire " de Roncalli fit défaut, fort opportunément.
14. Citations de P. Dreyfus - Jean XXIII, Fayard - Paris 1979, p.37.
15. Hebblethwaite, pp. 50 et 51. La citation d'Andreotti sur Roncalli et Buonaiuti est extraite du livre de Giulio Andreot-
ti : Achaque mort de Pape - Les Papes que j'ai connus - Rizzoli, Milano 1980, p.66.
16. Hebblethwaite, p.58, qui rapporte la notice de Loris Capovilla, Decimo Anniversario, Ed. Storia e Letteratura, 1973,
p. 118. Don Nicolas Turchi (1882-1958), traducteur de Duchesne pour l'Italien, a été identifié par Poulat comme le colla-
borateur de Buonaiuti dans l'opuscule anonyme de 1908 : " Lettres d'un prêtre moderniste " (cf. Poulat, Histoire, dogme et
critique dans la crise moderniste. Castermans 1979, 2°éd., p.68-669).
17. Cf. Jean XXIII, le journal de l'âme - Ed. Paoline, Milan 1989 - 18-XII-1903.
18. Journal de l'âme. 18-1-1903. Hebblethwaite, p.50
19. Entièrement republiée dans Sodalitium d'Août-Septembre-Octobre 1984, p.8-20. En lisant la condamnation du
Sillon, on croit lire celle de Vatican II !
20. In Itinéraires Nov.1980, n°247, pp. 152-153, qui le cite de: E. Pezet. Chrétiens au service de la cité, de Léon XIII
au Sillon et au M.R.P: - Ed. NEL 1965, ainsi que de la revue "L'Âme populaire" , année 60, n°571, p.61 Août-Septembre
1980.
21. H. p.61. Je laisse à l'auteur, ami de Mgr. Capovilla, la responsabilité de ses paroles acerbes contre saint Pie X.
Dire que " la doctrine sociale ne l'intéressait pas, " est manifestement faux. Quant à définir Radini Tedeschi " homme de
Léon XIII ( opposé ainsi à saint Pie X ), comment ne pas remarquer que les hommes parfaitement en accord avec Léon
XIII, tels que Mgr. Benigni, le seront aussi avec saint Pie X ? De Radini on devrait dire, toutefois, "homme de Rampolla",
comme nous le verrons.
22. Hebblethwaite, [Link]., p.63.
23. Hebblethwaite, [Link]., p.44, qui cite " Mgr. Giacomo Maria Radino Tedeschi, Evêque de Bergame ", d'Angelo Giu-
seppe Roncalli, Bergame 1916 reédition par Storia e Letteratura, Rome 1963.
24. Hebblethwaite, [Link]., p.65. L'auteur cite la biographie de Radini écrite par Roncalli.
25. La morale catholique ne condamne pas la grève dans tous les cas, et j'ignore si à Ranica en 1909 se trouvaient
réunis les conditions, pour en légitimer une. Il reste que ce fut souvent par le biais d'une action sociale mal entendue, que
l'on arrive à des positions socialistes.
26. Hebblethwaite, [Link]., p.78. Aujourd'hui on dirait : "Eglise des pauvres" et "option préférentielle pour les pauvres".
27. Hebblethwaite, [Link]., p.79, "Radini" op. cit., p.75.
28. Cf. Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral, Casterman 1969, pp.485-491.
29. Hebblethwaite, [Link]., p.77.
30. Sur l'amitié avec Maffi, cf. Hebblethwaite, [Link]., p.87. Pour celle avec Mercier, cf. Hebblethwaite, [Link]., p.76.
31. Poulat, Intégrisme…, p.330.
32. Ainsi, le Père Semeria. Poulat, Intégrisme…, p.252.
33. Hebblethwaite, [Link]., p.93, qui cite "Per Crucem ad Lucem. lettres Pastorales" par les soins du Cardinal Mercier,
Bloud & Gay, Paris. La lettre pastorale citée,en date du Carème de l'année 1915, et intitulée: "Pie X et Benoît XV", "est
un chef-d'œuvre de litotes qui, à lire entre les lignes, pour une bonne part Pie X" (Hebblethwaite, [Link]., p.564).
34. Poulat, Intégrisme…, pp. 604-605. Lettre du 7-XII-1921.
35. Poulat, Intégrisme…, p.330.
36. Poulat, Intégrisme…, p.407; cf. aussi pp.485-489.
37. Poulat. Intégrisme…, pp.414 et 433, cf. la Disquisitio pour la béatification de Pie X, Typ. polyglotte Vaticane, 1950,
pp.53-100.
38. Poulat, Intégrisme…, p.434.
39. Hebblethwaite, [Link]., p.87.
40. Poulat, Intégrisme…, p.521. Disquisitio, p.100.
41. Hebblethwaite, [Link]., p.77 et 83.
42. Hebblethwaite, p. 86. "L'eco di Bergamo" est un journal diocésain. Mgr. Duchesne, "bête noire de Pie X", avait fini
à l'Index. Dans cette question dont parle saint Pie X dans sa lettre du [Link].1911 à l'Evêque de Florence, se trouvait mê-
lé Roncalli, comme on le verra.
43. Hebblethwaite, p. 93.
44. Hebblethwaite, p. 67. Voir aussi Poulat. Intégrisme ..., p. 51 note 80. Roncalli dit de Ferrari qu'il fut "un EXEMPLE
AUQUEL IL EST CONVAINCU DE DEVOIR BEAUCOUP".
45. Hebblethwaite, p. 74.
46. Hebblethwaite, p. 83.
47. Poulat. Intégrisme ..., p. 434. Un bel article sur De Toth fut publié sur "Christianità", revue de l'Alleanza Cattolica,
avant que l' "entrisme" la fasse sortir de son orthodoxie...
48. Poulat. Intégrisme ..., p. 51.
49. Hebblethwaite, pp. 76-77.
50. Correspondance Romaine, [Link].1908, n° 314. Cité dans : Poulat, Catholicisme..., p. 254, note 68.

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SECONDE PARTIE
Extrait de Sodalitium n° 23 de décembre 1990

Dans la première partie nous avons suivi ensemble les étapes principales de la vie d'Angelo Giuseppe Roncalli, de-
puis la naissance (1881) jusqu'à 1914, année fondamentale à beaucoup d'égards : au mois d'août éclate la première
guerre mondiale, meurt Saint Pie X, le grand adversaire des modernistes, et meurt aussi l'Évêque de Bergame, moderni-
sant, dont Roncalli est le secrétaire et disciple.

UN SOLDAT BLESSÉ À LA GUERRE


Don Roncalli aussi fut appelé sous les drapeaux le 23 mai 1915, et affecté au service de santé à Bergame ; il quitta
l'armée «le 10 décembre 1918, bien que les papiers officiels le déclarant libéré des obligations militaires datent du 28 fé-
vrier et du 15 m ars 1919» (1). De la «grande guerre» (1915-18) don Roncalli sortit indemne. Il n'en fut pas ainsi d'une
autre «guerre», non matérielle mais spirituelle : celle que saint Pie X fit à l'hérésie moderniste tout au long de son pontifi-
cat, de 1903 à 1914. Dans cette «guerre» contre le modernisme et les modernistes (le Pape savait bien que les erreurs
n'existeraient pas s'il n'y avait pas d'errants pour les professer), Roncalli fut appréhendé par le Cardinal De Lai qui com-
mença, précisément en juin 1914, à suspecter l'orthodoxie du futur Jean XXIII, à tel point que ce dernier «peut faire pen-
ser à un soldat qui, sorti indemne d'une guerre longue et ardue, manque d'être blessé à la veille de l'armistice. La tem-
pête du modernisme est en effet tombée. Elle prend fin avec la mort de Pie X» (2) en août, précisément, de la même an-
née. Le successeur, Benoît XV, condamna certes le modernisme mais ne continua pas la poursuite des modernistes ; il
ne resta rien d'autre au zélé cardinal De Lai, qu'à remettre le «dossier Roncalli» dans un tiroir des archives vaticanes...

LE MODERNISME HIER ET AUJOURD'HUI


Pour le lecteur qui ne serait pas très au fait de l 'Histoire de l 'Église, je rapporte ce que dit une en cyclopédie quel-
conque (et tout à fait «laïque») sur le modernisme : «Mouvement de réforme se développant à la fin du XIXè siècle et au
début du X Xè, ayant comme objectif la conciliation du c hristianisme avec la pensée moderne (3). Il fut condamné par
l'Encyclique Pascendi de Pie X (1907) et combattu par l'intégrisme catholique (4). Les thèmes essentiels du modernisme
furent l'analyse critico-philologique de la Bible et l'étude de la théologie s'inspirant de la philosophie moderne (idéalisme,
néo-kantisme, irrationalisme) et de la méthode d'immanence de M. Blondel. Représentants de premier plan : A. Loisy, L.
Laberthonnière, E. Le Roy (dont le maître était le philosophe Bergson et son œuvre, l'Evolution Créatrice (écrite en 1907,
n.d.a.) en France ; G. Tyrrel en Angleterre ; E. Buonaiuti et R. Murri («père» de la Démocratie Chrétienne, n.d.a.) en Ita-
lie» (5).
Hormis Laberthonnière (qui a cependant peuplé l'index des livres prohibés avec toutes ses œuvres), tous furent ex-
communiés et il suffit de lire l'Encyclique Pascendi pour se convaincre que le modernisme fut vraiment «le rassemble-
ment de toutes les hérésies», avec la circonstance aggravante de la trahison : «Les artisans d'erreurs - écrit le Pape - il
n'y a pas à les chercher aujourd'hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent, et c'est un sujet d'appréhension et d'an-
goisse très vives, dans le sein même et au cœur de l'Église, d'autant plus redoutables qu'ils le sont moins ouvertement»
(6).
Certains, démasqués par saint Pie X, furent expulsés même visiblement des «veines mêmes et des entrailles» (6) de
l'Église où ils se cachaient ; d'autres, plus dissimulés ou encore plus hypocrites, y restèrent cachés attendant leur heure.
Selon Giulio Andreotti, l'erreur de Buonaiuti, ami de Roncalli et d'un parent d'Andreotti lui-même, Don Belvederi, FUT
DE N'AVOIR PAS SU ATTENDRE L'EVOLUTION DU TEMPS (Le Concile Vatican II), EN ROMPANT COMME IL LE FIT
AVEC L'ÉGLISE. Roncalli, par contre, qui de Buonaiuti avait appris beaucoup de choses», resta dans l'Église pour prépa-
rer «l'évolution des temps » (7).
«De l'Église du Syllabus (l'Église catholique, n.d.a.) à l'Église de Vatican II - écrit Émile Poulat - UNE TRANSFORMA-
TION CONSIDERABLE a travaillé le catholicisme ; et comme elle s'est ouverte avec le Concile, elle s'accélère sous nos
yeux. Certains s'en réjouissent, d'autres s'en effraient MAIS PERSONNE, MAINTENANT, NE LE CONTESTE PLUS » (8).
Encore très récemment l'Osservatore Romano lui-même, par exemple, rappelant le souvenir du Cardinal Bevilacqua,
ami intime de Montini, préparateur du Concile, de la réforme liturgique et de la liberté religieuse, n'a pas honte d'écrire
que «parmi les sources de pensée de l'inoubliable Oratorien il faut placer en premier lieu Bergson»... «un grand homme
en lequel Bevilacqua s'est pleinement reconnu» (9) (Le Roy a eu le même sort avec Jean Paul II) (10).
Dommage (pour eux) que l'Église ne soit pas d'accord : «La doctrine bergsonienne de la foi religieuse et du dogme est
en net contraste avec l'enseignement de l'Église catholique (V. Immanentisme). Certaines des œuvres principales du phi-
losophe (Essai... L'Évolution créatrice, Matière et mémoire) FURENT MISES A L'INDEX» (11).
Retournant à mon sujet de la vie de Roncalli (que l'on semblerait avoir abandonné) avant de poursuivre, je me dois de
parler de ses vicissitudes au temps du modernisme. Seulement alors nous pourrons comprendre ce qu'est «LE PAPE DE
L'AGGIORNAMENTO» qui nous a valu l'actuel triomphe du modernisme (12).

RONCALLI SUSPECT DE MODERNISME


La Bibliotheca Sanctorum résumant la situation du «serviteur de Dieu Jean XXIII» en 1914, écrit de lui : «injustement
soupçonné de modernisme» (13).
Soupçons, donc, il y eut. J'entends ici démontrer qu'ils ne furent pas injustifiés : c'est le but de cet article. Et je cher-
cherai à le prouver en faisant remarquer que :
1) étaient modernistes ou modernisants (14) ses «modèles» dans le sacerdoce ;
2) était suspect le diocèse de Bergame ;

10
3) était suspecte son animosité contre les antimodernistes. Trois exemples : a) Scotton, b) Mattiussi, c) saint Pie X.
4) il était suspect comme historien et professeur d'histoire ecclésiastique ;
5) sont suspectes, pour ses admirateurs eux-mêmes, ses déclarations d'antimodernisme ;
6) enfin, et cela confirme tous les soupçons, il y a l'activité subséquente de Roncalli, spécialement après l'élection au
Pontificat. C'est l'argument des prochains articles.

MODÈLES SUSPECTS
Cet argument a été développé dans la première partie (15) ; les amis de Roncalli, ses modèles figurent tous parmi les
modernisants, sinon parmi les modernistes : Buonaiuti, Sangnier, Radini Tedeschi, Ferrari, Bonomelli, Mercier (16)...
Dans les années qui vont de 1903 à 1 914 (pontificat de s aint Pie X), Roncalli est un t rès jeune prêtre (à partir de
1904) ; ne nous attendons donc pas de sa part à des actions de premier plan, particulièrement importantes, comme le
sont celles d'un homme mûr et de rang élevé, mais cherchons l'esprit du futur «bon Pape» dans ses modèles de jeu-
nesse sacerdotale.

DIOCÈSE SUSPECT
Don Roncalli fut le secrétaire et le disciple de l'Évêque de Bergame. Quelle renommée avait le diocèse ? Nous l'avons
déjà vu (Sodalitium n° 22, pp. 16 et 17).
Deux visites apostoliques (juin 1908 et juin 1911) convainquent l'Évêque d'avoir perdu l'estime de saint Pie X et d'être
suspect. Don Giuseppe Moioli, professeur d'Écriture Sainte (Nouveau Testament) au séminaire, est démis de ses fonc-
tions (17).
Le prédécesseur de R oncalli à l a chaire d'Histoire Ecclésiastique, don A ngelo Pedrinelli, lui aussi ancien élève du
Séminaire Romain, eut la même fin, «victime du climat intellectuel de droite (ou tout simplement catholique ! n.d.a.) qui
caractérise la fin du pontificat de Pie X» (18).
Bergame était, en 1906, l'une des cités italiennes les plus influencées par les écrits du moderniste Loisy (19) et du
modernisant Duchesne, au point de faire dire à saint Pie X que dans le clergé bergamasque il y avait «quantité de bois
mort et l'HISTOIRE de Duchesne n'a été aussi largement diffusée et appréciée dans aucun autre diocèse» (20).
Heureusement, tout le clergé bergamasque n'était pas ainsi ! Sa partie saine était précisément celle qui informait le
Saint Siège de l'avance du modernisme dans ce diocèse sous l'autorité de Radini, par exemple le chanoine don Giovanni
Mazzoleni, ami du Cardinal De Lai (21).
Le climat de fronde contre saint Pie X est ainsi dénoncé par don Mazzoleni (et pernicieusement résumé par Heb-
blethwaite) : «Les prêtres lisaient des journaux de «tendance moderniste». Il (Mazzoleni) avait entendu des remarques
déloyales comme : «La «Question Romaine» est définitivement dépassée». «Le Vatican ne fait qu'avancer en trébuchant,
sans savoir ce qu'il fait», et «Un autre pape n'agirait pas de la sorte» (Disquisitio p. 172)... Il rapporte aussi que certains
cherchent à excuser Pie X en insinuant que ses conseillers agissent sans qu'il engage son autorité : «Tout est de la faute
de Merry del Val», fait-on remarquer le plus communément, mais De Lai, le cardinal Vives y Tuto ou les «Jésuites» sont
aussi souvent évoqués à titre de boucs émissaires (ibid.)» (21).
Voilà donc ce qu'était l'esprit dans le séminaire où enseignait Roncalli : une hostilité diffuse à S. Pie X, qui nous per-
met de passer au troisième élément suspect.

ANIMOSITÉ SUSPECTE
Le «bon Pape», toute douceur envers les errants, ne l'était pas par contre envers les plus zélés défenseurs de l'ortho-
doxie. Et ceci, dès sa jeunesse sacerdotale.
Encore séminariste il se heurtait régulièrement au curé de Sotto il Monte, don Ignazio Valsecchi, que les éditeurs du
journal spirituel de Jean XXIII décrivent comme un «prêtre simple et modeste, mais batailleur» qui «eut de la préférence
pour les catholiques intransigeants qui soutenaient des positions radicales dans l'œuvre des congrès. Le clerc Roncalli
ne devait pas se trouver à son aise...» (22) Absolument pas ! «Pas possible ! - écrivait notre Roncalli le 27 juillet 1898 - je
ne veux jamais accepter de me taire, avec ce curé béni...» (22).
Devenu prêtre et secrétaire de l 'Évêque, ses antipathies «libérales» visèrent un peu pl us haut. J'en donne trois
exemples.
a) Les frères Scotton.
Les prélats Jacopo, Andréa et Gottardo Scotton, de Breganze, dirigeaient le périodique intégralement catholique La
Riscossa, qui était comme le journal officiel de la ligne Pro Pontifice et Ecclesia (23). Leur journal est encouragé ouver-
tement par saint Pie X (24). «Leur fière devise est FRANGAR, NON FLECTAR - se laisser briser plutôt que de f léchir
sous les vents du changement. Don Roncalli récuse cette attitude et change la devise en FLECTAR, NON FRANGAR,
(Je plie, mais je ne romps pas)» (24). Petit, cet épisode, mais combien significatif des tendances d'un homme !
b) Le Père Mattiussi.
Le Père Guido Mattiussi, Jésuite (1852-1925) fut un éminent philosophe et théologien thomiste.
Professeur à l'Université Pontificale Grégorienne, il fut choisi par saint Pie X pour répandre le thomisme parmi les Jé-
suites alors en grande partie disciples de Suarez, dans la conformité au Motu proprio Doctoris Angelici (29. VI. 1914), qui
prescrivait dans l'enseignement la doctrine de saint Thomas.
Puisqu'on se demandait alors quels étaient les points saillants et spécifiques de cette doctrine, saint Pie X confia au P.
Mattiussi la charge d'en établir une liste qui devint celle des «Vingt-quatre thèses de la philosophie de S. Thomas», ap-
prouvées par la Sacrée Congrégation des Études le 27 juillet 1914 (Denzinger-Schönmetzer 3601. 3624) et définies par
la même Congrégation comme «normes directives sûres» (7 mars 1916).

11
Le même Père Mattiussi en écrivit un commentaire en 1917, après avoir été l'auteur d'autres œuvres antimodernistes
telles que Le Venin Kantien (1907) et Le serment antimoderniste (1909).
Tant était grande l'estime de saint Pie X pour le P. Mattiussi que le Pape pense à lui pour assainir la Compagnie de
Jésus dont le Général, le Père Wernz, et son assistant (et futur général), le Père Ledochowski, étaient «indexés» parce
qu'ils protégeaient les jésuites modernisants - au point de vouloir destituer Wernz pour le remplacer par Mattiussi (25).
Malheureusement saint Pie X mourut (le même jour mourut Wernz) sans avoir pu mener à terme son projet.
Voilà ce qu'était le P. Mattiussi pour un Saint, le pape Pie X. Voyons maintenant qui il était pour le futur Jean ΧΧΙII.
Je cite amplement l'habituel Hebblethwaite auquel va la responsabilité de ce qu'il écrit à la louange de Roncalli et fai-
sant injure à Mattiussi : «Cet automne 1911, Don Roncalli fait directement l'expérience, à Bergame, de ce que s ignifie
réellement la campagne antimoderniste. Elle est moins agréable sur le seuil de sa propre porte que contemplée dans le
calme d'une retraite. La cause des ennuis fut un jésuite connu, le Père Guido Mattiussi, professeur de théologie à la Fa-
culté de Milan, qui était une épine dans le pied du Cardinal Ferrari. Il avait anticipé sur Pascendi avec un article publié en
1902-3. Il veneno Kantiano (voir Daly, p. 166), où il présentait le thomisme comme le seul véritable antidote au poison
d'Emmanuel Kant. Ses deux conférences au séminaire de Bergame semèrent la zizanie dans la ville et dans le diocèse.
La presse se fit l'écho des partisans et adversaires. Radini Tedeschi demanda à Don Roncalli un rapport privé (que l'on
trouvera dans Decimo anniversario, pp. 57-62). Son étude nous permettra de nuancer davantage notre compréhension
de l'attitude de Roncalli face au modernisme.
Il commence par dire : «le bon Père» (sans intention ironique) a fait une mauvaise impression dès le départ. II a fait
insulte à son auditoire en ne préparant pas ses conférences. Elles étaient si désordonnées qu'il ne se souvenait plus de
ce qu'il avait dit la fois précédente et qu'il fut même incapable de résumer sa première intervention, à la fin. Mattiussi se
fie manifestement à son don d'improvisation. Il avait rassemblé quelques idées dans le bref voyage en train de Milan à
Bergame. Pis encore, le ton cassant et polémique dont Mattiussi ne se départit pas était déplaisant. Il ne dit rien de positif
sur quiconque. Il s'est donné pour vocation de dénoncer la présence menaçante et voilée du modernisme. Le résultat est
une vision aigrie et déformante de la vie. «Il faut proclamer la vérité et toute la vérité, écrit Roncalli, mais je ne comprends
pas pourquoi elle devrait s'accompagner des éclairs et du t onnerre du S inaï plutôt que du c alme et de la sérénité qui
étaient ceux de Jésus au bord du lac ou sur la montagne». (Decimo anniversario, p. 58). Il admet que cela pourrait sim-
plement relever d'une différence de tempérament.
Toutefois, quelque effort qu'il fasse, «il ne pouvait entrer dans le système» de Mattiussi, «tant était violent le contraste
entre son caractère et le mien».
Mattiussi se montrait «trop absolu et trop unilatéral» dans ses jugements : il en résulta que les étudiants ne saisirent
pas comment les principes qu'il «exposait pouvaient s'accorder avec d'autres principes tout aussi vrais et de la plus haute
importance pour le catholicisme» (ibid. p. 59). La « chose catholique», Roncalli le sait, consiste à t enir ensemble «les
deux bouts de la chaîne» et à laisser place à une tension créative entre vérités complémentaires.
Pour illustrer les positions unilatérales de Mattiussi, il cite la façon dont il traite de l'acte de foi. Suivant en cela Billot
dans son De Ecclesia (celui-là même dont ses compagnons d'étude à Bergame avaient fait cadeau à Roncalli), Mattiussi
prétend que seules «les preuves extérieures» de la mission de Jésus - les miracles et l'accomplissement des prophéties
de l'Ancien Testament comptent réellement dans l'acte de f oi : «Les preuves internes» - les appels à l'expérience reli-
gieuse ou la prière - sont récusées comme «subjectives», elles ne peuvent que conduire à «l'immanentisme» tant redou-
té, dont se serait fait l'avocat Maurice Blondel, la bête noire de Mattiussi.
Cette façon de r endre compte de l 'acte de f oi a ét é qualifiée «d'apologétique du r obot» : «L'homme si les circons-
tances extérieures sont appropriées, est programmé pour croire» (Daly, p. 17). Le croyant devient une tabula rasa pas-
sive, inerte. Roncalli s'insurge contre cette façon de voir : «s'il faut éliminer de l'acte de foi tout ce que l'on appelle «expé-
rience», alors la théologie se réduit à une sorte de géométrie, la foi devient la conclusion d'une argumentation et le théo-
logien n'est plus qu'un logicien desséché. Ainsi sa «spiritualité» le sauve des excès unilatéraux des antimodernistes,
parce qu'elle lui enseigne à vérifier ses idées dans la prière. Il fallait du courage à un professeur d'un séminaire de pro-
vince, âgé de vingt-neuf ans seulement, pour prendre ainsi position, même dans une note strictement privée, contre des
théologiens de l'Establishment aussi puissants que Billot et Mattiussi. Voilà qui montre aussi que Roncalli avait une vision
claire des enjeux de la campagne antimoderniste. Il n'avait rien du théologien simplet que certains ont voulu imaginer.
Mais c'est dans sa façon de traiter les personnes que Mattiussi devenait vraiment déplaisant et injuste aux yeux de
Roncalli. Il dénonçait Duchesne, s'appesantissant sur les «erreurs de type Loisy que contient son œuvre et qui ont été
admises» (Decimo anniversario, p. 60).
Mattiussi était mieux informé que Roncalli sur Duchesne. Sa condamnation était imminente. Son Histoire de l'Église
primitive sera mise à l'index le 12 janvier 1912, quelques mois après. L'allusion de Mattiussi à «un élément du Kantisme
chez certain prélat» se voulait, à j uste titre, une r éférence au cardinal Mercier. Mais ses remarques les plus désobli-
geantes furent pour le Léon XIII des dernières années et pour «les jeunes de l a démocratie chrétienne». Celles-ci ne
pouvaient pas être bien reçues dans un diocèse qui avait été le plus socialement engagé de toute l'Italie. Roncalli conclut
son rapport en espérant que dans l'avenir Mattiussi adopterait un ton plus modéré, qu'il emploierait mieux ses dons qui
étaient réels et qu'ainsi il contribuerait «à la chère et noble cause, la préservation de la doctrine catholique de toute er-
reur», en accord avec l'esprit de Pie X (ibid. p. 61).
La vérité était toutefois que Mattiussi, loin de faire cavalier seul, était plus proche de l'esprit de Pie X, que Don Roncal-
li. Les espions de Bergame entreprirent de dénoncer non Mattiussi, mais l'accueil hostile qu'il avait rencontré. Un clerc
anonyme, connu par les initiales L.F, écrit au recteur du séminaire de B ergame que l es conférences de Mattiussi lui
avaient «ouvert les yeux». Elles avaient porté un coup décisif à Duchesne, aux 600 membres de l'association des prêtres
de Bergame (l'Unione) et aux «sympathisants modernistes» en général.

12
«J'ai compris maintenant, écrit L.F., combien l’intransigeance en matière de principes et d'orthodoxie est juste et né-
cessaire». Il conclut : «Nos “dilettanti” ne préparent-ils pas un nouveau drame ?». (Decimo anniversario, pp. 55-6).
Il entendait par là de nouvelles condamnations. Mais L.F. était un personnage mineur.
Plus sérieuse est la lettre de Mazzoleni à D e Lai, de l a Congrégation Consistoriale. Il rapporte que l e président de
L'Unione a élevé une «protestation véhémente» contre les conférence de M attiussi. De plus, L'Eco di Bergamo a écrit
que Mattiussi avait usé d'un «langage excessif en parlant de Léon XIII et de la Démocratie Chrétienne (Decimo anniver-
sario p. 56, lettre datée du 28 septembre 1911). L'article va jusqu'à dire que Mattiussi a fait «une impression sinistre» sur
les séminaristes. Notre homme de Bergame rapporte en outre que le recteur et les professeurs Roncalli et Biolghini utili-
sent l'Histoire ancienne de l'Église de Duchesne. La pourriture gagne. Les recherches dans une librairie de Bergame ré-
vèlent que 26 prêtres ont commandé le prochain volume de Duchesne qui doit paraître en traduction italienne. Le dernier
coup de Mazzoleni est pour dire que si l'influence de Duchesne est manifeste, «il sera très difficile d'arriver à la vérité»,
sans doute parce que ceux qui sont attaqués chercheront à étouffer l'affaire (Ibid. p. 57).
Le rapport de Roncalli est daté du 29 septembre 1911. L'affaire Mattiussi ne tarde pas à soulever des controverses
bien au-delà du diocèse de Bergame. L'Unità Cattolica de Florence attaque L'Eco di Bergamo et Bressan, le secrétaire
du pape, envoie une lettre de remerciement à son rédacteur en chef. Bressan écrit aussi à Mattiussi lui-même, le 7 oc-
tobre 1911 :
«Le Saint-Père a noté ce que vous avez dit dans votre lettre du 3 c ourant. Mais indépendamment même de cette
lettre, Sa Sainteté était parfaitement informée et approuve totalement ce que vous avez dit au séminaire de Bergame -
elle est très heureuse que vous ayez mis le doigt sur la plaie. Personne n'osera vous demander une rétraction, même
pas s'agissant de l’«opportunité» ou non de ce que vous avez dit. La vérité a le droit d'être prêchée toujours et en tout
lieu. Ceci vaut aussi pour les commentaires de L'Eco à propos de vos remarques sur la démocratie. Vous pouvez donc
être tranquille et rester assuré que tous, quand ils auront pris le temps d'y réfléchir, seront honteux de tout ce tapage et -
nous l'espérons - en tireront une leçon. Sa Sainteté vous bénit, etc.» (Utopia, pp. 409.10).
Pie X intervient lui-même le 10 décembre 1911, avec une lettre personnelle à l'archevêque de Florence, Mistrangelo.
Il lui écrit parce que L’Unità Cattolica, le journal préféré du pape, paraît dans son diocèse. Pie X dénigre L’Eco di Berga-
mo, feuille de chou dont il n'y a pas lieu d'être fier, et explique qu'en dépit de toute l'estime qu'il porte au clergé de Ber-
game, «il y a en lui quantité de bois mort et l'Histoire de Duchesne n'a été aussi largement diffusée et appréciée dans au-
cun autre diocèse». (Disquisitio, pp. 112.13 ). Il s'en prend à l'évêque de Bergame à qui il reproche sa «modération» (26).
c) Saint Pie X.
Si telle était l'adversité spontanée de don Roncalli envers les collaborateurs et les hommes de confiance de saint Pie
X, ne nous étonnons pas dès lors si envers ce dernier les sentiments ne seront pas bienveillants.
Les appréciations cependant, seront plus voilées. Bien plus, superficiellement don Roncalli ne peut dire que du bien
du Pape régnant, comme le Patriarche Roncalli, puis Jean XXIII, ne pourra que faire l'éloge du Bienheureux et ensuite du
Saint Pontife. Les critiques, il faut les lire entre les lignes, mal camouflées qu'elles sont sous des louanges conventionnel-
lement ecclésiastiques. A lire derrière les apparences, Giulio Andreotti nous y invite lui-même lorsqu'il raconte une entre-
vue qu'il eut avec Roncalli déjà Patriarche de Venise.
«Je m'en allai avec lui au patriarcat ; il voulut que, en attente du déjeuner, je m’arrêtasse un instant dans la chambre
qui avait été celle de Pie X et qu'il avait fait reconstituer avec le vieux mobilier du Pape Sarto. Constatant l'affection avec
laquelle lui, étiqueté par les soupçonneuses persécutions modernistes, s'exprimait en faveur de Pie X, je me permis de lui
demander une interprétation authentique.
Il me conseilla de me faire donner en lecture par la Congrégation des Rites les actes du procès canonique de béatifi-
cation dans lesquels on était allé certainement en profondeur sur le sujet. Ce que je fis quelques années après, me trou-
vant en face de documents de grand intérêt» (27).
Le lecteur non averti ne saisit pas l'accent malicieux contenu dans l'invitation, de Roncalli à Andreotti, à consulter les
actes du procès de canonisation (il s'agit de la célèbre Disquisitio) ; mais qui m'a lu patiemment jusqu'à présent, retrouve-
ra racontés dans la célèbre Disquisitio les faits que je viens de rapporter et l'hostilité qui existait entre saint Pie X et les
amis de Roncalli.
A bon entendeur, salut...
Plus explicite est, comme de coutume, Hebblethwaite. «Le 18 novembre 1908 il a l'occasion de rencontrer Pie X et
peut se rendre compte par lui-même à quel point la campagne antimoderniste obsède le pape. L'événement aurait dû
être une source de joie. Radini Tedeschi conduisait une délégation de Bergame pour congratuler Pie X à l'occasion du
cinquantième anniversaire de s on ordination sacerdotale. Don Roncalli portait le plateau contenant leurs offrandes :
25.100 lires en pièces d'or. Il n'oubliera jamais l'impression que le pape fit sur lui :
«Après les compliments d'usage, Pie X parla avec une telle angoisse des dangers de l'époque que nous vivions et
des pièges insidieux du Mauvais pour avoir raison de la foi authentique des catholiques, qu'il en oublia complètement de
nous remercier pour notre offrande. (Letture, pp. 272-273).
Quand Roncalli écrit ces mots il est pape et Pie X a ét é canonisé. Ses remarques sur l'ingratitude du pontife n'en
prennent que plus de poids : «Certainement saint, mais pas pleinement parfait en ce qu'il se laissait envahir par l'inquié-
tude et se montrait si angoissé (ibid.)» (28).
Roncalli comptait certainement saint Pie X parmi les «prophètes de malheur» qu'il dénonça dans son discours d'ou-
verture du Concile (29). On ne s'étonne pas dès lors que, comme j'en ai déjà traité, le P. Pitocchi alors directeur spirituel
de Roncalli ait rapporté que ce dernier «souffrit davantage de la mort de Radini Tedeschi que de celle de Pie X» (30),
morts à deux jours d'intervalle. Bien plus, dans son journal spirituel, le Journal de l'âme, Roncalli ne fait pas la plus petite
allusion à la mort du Pape Saint ! Le meilleur mépris est le silence...

13
HISTORIEN ET PROFESSEUR SUSPECT... ET SUSPECTÉ !
Au séminaire de Bergame, Don Roncalli fut professeur d'histoire ecclésiastique. «A la cour de Pie X, écrit avec acri-
monie Hebblethwaite, cette vision de l'histoire (par Roncalli) n'était toutefois pas à la mode, ni même comprise» (31).
Certes, ce n'était pas la préférence que Roncalli avait pour Baronius qui eût mécontenté saint Pie X, mais celle pour
Duchesne.
Mgr. Louis Duchesne (1843-1922) fut indubitablement, materialiter, un historien de valeur : Mgr. Benigni, historien
lui aussi et fondateur du Sodalitium pianum, que l'on ne peut soupçonner de sympathie pour le modernisme, le recon-
naissait volontiers.
Ce fut un grand historien, nous l'avons dit, mais seulement materialiter. Par contre il ne fut pas un grand historien ca-
tholique. Du véritable historien il lui manquait le formaliter, à savoir la vision surnaturelle et chrétienne de l'histoire (32)
unie à un esprit de respect pour la tradition ainsi que, salva veritate, pour les traditions ecclésiastiques (33).
Cet «esprit» s'emparait de l'historien, jusqu'à la négation des faits, comme il advint, par exemple, à propos des cé-
lèbres questions de «l'homicide rituel» dont Mgr. Benigni affirmait l'existence tandis qu'elle était violemment niée par Mgr.
Duchesne (34).
La carrière académico-ecclésiastique de Duchesne se poursuivit cependant à pleines voiles jusqu'à la publication de
son livre : Histoire ancienne de l'Église, qui se conclut par sa mise à l'Index.
«L'affaire Duchesne, par son Histoire ancienne de l'Église, est due à l'initiative du Cardinal De Lai (Révérend Alberto
Serafini, chanoine de Saint Pierre, in Romana Beatificationis et Canonizationis servi Dei Raphaelis Merry del Val, Typis
polyglottis vaticanis, 1957, p. 148).
Elle fut lancée, en août 1910, par une longue campagne de l'Unità Cattolica (Florence), sur l'instigation de saint Pie X
lui-même (...). Mgr Maccarrone confirme ces faits et impute au cardinal Billot «le rôle principal de dénonciateur» (35). Ce
furent donc un saint (Pie X) et un très grand théologien (le cardinal Billot) à qui il revient d'avoir démasqué Duchesne et
inspiré les condamnations portées par le Cardinal De Lai, à peine publiée l'édition italienne (traduite par les modernistes
Buonaiuti et Turchi) en 1911 (E. Poulat, Catholicisme…op. cit. pp. 219-220).
er
Cette édition fut immédiatement interdite dans les séminaires italiens, par une circulaire du Cardinal De Lai (1 sep-
tembre 1911) car sa lecture était jugée extrêmement dangereuse et même mortelle, soit à cause des réticences calcu-
lées et continues (...), particulièrement en ce qui concernait le surnaturel, soit pour la façon dont l'auteur parle des mar-
tyrs, des Pères de l'Église et des controverses dogmatiques (Acta Apostolicæ Sedis, 1911, pp. 568-569). Merry del Val
félicitera en octobre le directeur de la Civiltà Cattolica, au nom de Pie X, pour la critique qu'il avait faite de cette œuvre. Et
le 22 janvier 1912, les trois volumes publiés figurent au catalogue de l'Index sans distinction d'édition" (36). Duchesne se
soumit... à la manière de Bonomelli et de tant d'autres, c'est-à-dire seulement en paroles (37).
En réalité, tant avant qu'après les condamnations de 1911 et 1912, le Duchesne intime (et caché) était bien pire que
le Duchesne officiel... et démasqué. Déjà en 1889 lorsqu'il était Directeur de l'Ecole Française à Rome, dans une lettre du
2 mars adressée au meneur moderniste le Baron Von Hügel, Duchesne compare l'Église catholique à l'enfer dantesque
où se trouve écrit : «Abandonnez toute espérance ô vous qui entrez» (38). Si tels étaient ses sentiments avant la con-
damnation de 1911, imaginons-nous quels étaient les suivants !
Poulat nous en donne une illustration, par un florilège de lettres de Duchesne : «Vous n'imaginez pas à quel point les
têtes sont montées. L'ignis ardens (Pie X) est déchaîné. Les hypothèses les plus insensées sont les mieux fondées»
(6.9.1911). «Les exaltés triomphent et s'exaltent de plus en plus... Dieu sait comment cela finira. Peut-être avec un autre
pape, mais quand ?» (24.10.1911). «Le Pape est si retors, si habitué à entretenir les gens en sécurité jusqu'au moment
où il leur donnera le croc-en-jambe... Le cas, cela est sûr, est, depuis longtemps pathologique... Si cela continue, on finira
bien par s'en apercevoir. Il n'est pas naturel que l'Église soit indéfiniment sabotée par son chef» (6.1.1912).
«Le clergé italien et la curie elle-même ont de plus en plus l'air de croire qu'ils sont en présence d'une aventure, d'une
invasion du Vatican par une troupe d'irréguliers» (6.1.1914). Parlant de sa mise à l'Index, il utilise même le terme de «fê-
lure» (3.2.1914), qui est synonyme de schisme (39).
Et bien, le jeune Roncalli (29 ans), professeur d'histoire ecclésiastique, se rangea du côté de Duchesne ! Et ce, même
er
après la première condamnation de celui-ci le 1 septembre 1911 ! Alors qu'il était interdit dans les séminaires italiens,
Roncalli le fait utiliser par ses élèves ! Je rappelle les dates (à partir du livre d'Hebblethwaite) :
• 1er septembre 1911 : L'œuvre de Duchesne est prohibée dans les séminaires italiens.
• Automne 1911 Deux conférences du P. Mattiussi au séminaire de Bergame. Le Père attaque Duchesne. L'évêque
de Bergame demande à don Roncalli un rapport privé sur les conférences du P. Mattiussi.
• Septembre 1911 Article de Roncalli (non signé) sur La Vita Diocesana (Note sur Duchesne) et un autre article sur
L'Eco di Bergamo contre Mattiussi.
• 28 Septembre 1911 Don Mazzoleni écrit au cardinal De Lai que Roncalli utilisa l'Histoire ancienne de l'Église de Du-
chesne.
• 29 septembre 1911 Rapport privé de Roncalli à l'Évêque, déjà cité, dans lequel est attaqué Mattiussi et défendu Du-
chesne.
• 7 octobre et 10 décembre 1911 Saint Pie X prend le parti du P. Mattiussi contre L'Eco di Bergamo (ou contre don
Roncalli qui y avait écrit) et Duchesne.
Le cardinal De Lai profite alors d'une visite de don Roncalli à Rome, en compagnie du recteur et de l'économe du sé-
er
minaire, le 1 juin 1914, pour inviter verbalement Roncalli à la prudence dans l'enseignement. Le 2 juin Roncalli, «aba-
sourdi», écrit au Cardinal en protestant de sa fidélité. Hebblethwaite écrit là encore : Le 12 juin 1914, De Lai lui répondit

14
par une lettre apparemment amicale : «Je suis désolé que vous ayez été si troublé par la recommandation que je vous ai
faite. Il ne s'agissait pas d'un reproche, mais d'un avertissement salutaire».
Mais il révèle ensuite la véritable cause de son mécontentement : «Selon les informations qui me sont parvenues, je
sais que vous avez été un lecteur de Duchesne et d'autres auteurs sans retenue dans leurs critiques, et qu'en certaines
occasions vous vous êtes senti vous-même attiré par le courant de pensée qui tend à nier toute valeur à la tradition et
toute autorité au passé - ce courant est dangereux et il conduit à des conséquences fatales, etc.» (40).

UN ANTIMODERNISME SUSPECT.
«Roncalli ne trouve pas la réponse facile. Il fait plusieurs brouillons avec de nombreuses corrections - tous conservés.
Le 27 juin il poste enfin la lettre.
«Je ne crois pas que l'information vienne de quelqu'un qui me connaît», commence-t-il.
Il se dit prêt à récuser toutes les accusations sous la foi du serment. En particulier : «Je n'ai jamais lu plus de 15 à 20
pages - et même là, très rapidement, - du premier volume de l'Histoire ancienne de l'Église de Duchesne (2e édition) [Pa-
ris, 1906]. Je n'ai jamais vu les deux autres volumes. Je n'ai donc pas lu une seule ligne de l'Histoire de Duchesne tra-
duite par Turchi, que je n'ai jamais eue entre les mains, qui n'a jamais figuré dans ma bibliothèque. Je connais un peu le
prélat français, mais je n'ai jamais été de son côté, même quand il a introduit des corrections destinées à rassurer sur son
orthodoxie. Les idées de Turchi, dont j'ai été pendant quelques mois le condisciple au séminaire romain, me sont fami-
lières, mais il ne s'est jamais fié à moi. Je me souviens avoir plus d'une fois fait part à mes élèves séminaristes de mes
sentiments d'antipathie et de méfiance à son égard» (40).
Que penser de ces affirmations, avec serment (!), de Roncalli ? Son «hagiographe» lui-même, Hebblethwaite, est
obligé d'écrire : «(... ) Mais maintenant qu'il a le dos au mur, Roncalli efface ces souvenirs de sa mémoire» (40) ou... vul-
gairement parlant... raconte des sornettes !
L'affaire s'arrêta là. Don Roncalli était alors un petit poisson dans la mare magnum du modernisme, et la mort de saint
Pie X deux mois plus tard, mit fin à toute lutte Antimoderniste sérieuse. La Grande Guerre ensuite, avec ses calamités,
er
accélérera dans le sens maçonnique le cours de l'histoire, par l'écroulement de la monarchie catholique de Charles I et
la naissance de la Société des Nations (41), voulue par le président américain Wilson, et qui deviendra l'O.N.U., dont
Jean XXIII fera l'éloge dans Pacem in terris.

NOTES
1. Hebblethwaite. Jean XXIII, le Pape du Concile. Ed. du Centurion, 1988 ; pp. 96 et 107.
2. Hebblethwaite, op. cit, p. 91.
3. Cf. la proposition moderniste n. 65 (et dernière proposition) condamnée par le décret Lamentabili du 3 juillet 1907 :
"Le Catholicisme d'aujourd'hui ne pourra s'accorder avec la vraie science s'il ne se transforme en un christianisme adog-
matique, c'est-à-dire en un protestantisme latitudinariste et libéral" (DS.3465). Comparer avec l'erreur analogue catholico-
libérale condamnée par Pie IX dans le célèbre Syllabus, proposition 80 (et dernière proposition) : "Le Pontife romain peut
et doit parvenir à d es pactes et des conciliations avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne"
(DS.2980; 8 décembre 1864).
4. Sur l'Intégrisme et le Sodalitium Pianum, cf. les œuvres d'Emile Poulat : Intégrisme et catholicisme intégral, Cas-
terman 1969 - Catholicisme, démocratie et socialisme, Casterman 1977. Voir aussi Sodalitium n°4, août, septembre, oc-
tobre 1984, pp. 3.7.
5. La Nuova Enciclopedia Universale Garzanti, Milano 1982, article "modernisme", p.913.
6. S. Pie X, Encyclique Pascendi in "Ecrits doctrinaux" présentés par Jean Daujat. Ed. Téqui, Paris 1975.
7. G. Andreotti, A chaque mort de Pape, Biblioteca Universale, Rizzoli, Milano 1982, p.66. Ce passage de l'actuel chef
du gouvernement italien mérite d'être cité en entier : "Le soir précédent (précédant l'élection comme Pape du Patriarche
Roncalli, n.d.a), monseigneur Capovilla m'avait téléphoné, me disant que le Patriarche voulait me voir. Mon lien avec lui
faisait abstraction de la politique, dérivant de la vieille amitié entre Roncalli et don Giulio Belvederi, dont j'ai raconté les
péripéties auprès de la Sacrée Rote. Compagnons d'études au Latran, ils s'étaient rencontrés dans une commune voca-
tion pour les études bibliques selon des formules aujourd'hui couramment pratiquées, mais vues alors comme fortement
suspectes de modernisme, au poi nt qu'aussi bien à l'un qu'à l'autre ne fut pas confié cet enseignement pour lequel ils
étaient certainement préparés. De ce cénacle fit aussi partie Ernesto Buonaiuti, lequel ne sut toutefois pas attendre l'évo-
lution des temps et rompit bruyamment avec l'Eglise. Roncalli devenu Pape n'eut pas de difficultés à déclarer que de don
Ernesto il avait appris quantité de choses et qu'il priait toujours pour lui".
8. E. Poulat, Intégrisme…op. [Link].7-8.
9. M. Perini, Le Cardinal Giulio Bevilacqua : l'intelligence et le "style", in L'Osservatore Romano, 6 mai 1990, p.5
10. Bergson a été cité de façon élogieuse par Jean Paul II dans un discours aux membres du corps diplomatique au-
près du Saint-Siège, le 10 janvier 1987. Cf Sodalitium, n°14, p. 14, septembre 1987.
11. M. F. Scialla, terme "Bergson" dans Enciclopedia Cattolica, II col. 1387. Les livres de Bergson furent mis à l'Index
mais on ne put naturellement l'excommunier, vu qu'il n'était pas même baptisé. D'origine israélite, il se rapprocha du "ca-
tholicisme" (entendu dans un sens moderniste) mais refusa le baptême.
12. Encore une confirmation de la liaison modernisme Vatican II-Jean XXIII : parlant du moderniste anglais Tyrrell
(auquel l'Eglise refusa jusqu'à la sépulture ecclésiastique) et de la conception de la papauté, l'historien jésuite Sommavil-
la commente avec enthousiasme : "Comme précisément le fera, sur l'inspiration du Pape Jean, Vatican II". (G. Sommavil-
la, La Compagnia di Gesù, Rizzoli, Milano 1985, p.233).

15
13. Bibliotheca Sanctorum, premier appendice, Città Nuova Editrice 1987, terme "Jean XXIII" par G. Spinelli O.S.B.,
colonne 577.
14. Il nous faut le répéter. Cf Sodalitium n°22, p. 20, et note 50, p. [Link] autre disciple de saint Pie X, don Cavallanti,
écrivit : "Comme l'arianisme, le pélagianisme, le jansénisme, tout en s e dissolvant à l a suite des condamnations de
l'Eglise, laissèrent derrière eux un s illage d'erreurs, plus subtiles et moins apparentes, connues sous le nom de s emi-
arianisme, semi-pélagianisme et semi-jansénisme, ainsi en est-il aujourd'hui du modernisme qui, démasqué et frappé à
mort, laisse derrière lui en quittant le champ de bataille, d'autres erreurs qui se diffusent en masse comme des germes, et
ruinent ou m enacent de ruiner quantité de b ons catholiques (…) Je répète qu'il y a un semi-modernisme, lequel, s'il
n'est pas aussi vilain que son père, le modernisme, cloaque de toutes les hérésies, est cependant plus insidieux". (Confé-
rence du 16-11-1908 reproduite dans "La critique du libéralisme" I, (1908-1909) n°421-423, et citée dans "Histoire de
l'Eglise" dirigée par H. Jedin, Vol. IX, p. 563, éd. Jaca Book 1975).
15. Sodalitium n° 22, pp. 13-20.
16. George Tyrrell (1861-1909), ex-jésuite, "père" du modernisme anglais, soutenant la non étérnité de la damna-
tion (suivi en ceci par Rahner, Von Balthasar…et Wojtyla), suspens de ses fonctions sacerdotales, suspens a divinis et
écarté des sacrements même à l 'article de la mort, eut cependant du Cardinal Mercier l'invitation à être incardiné
dans son diocèse (Cf. Sommavilla, [Link].,p.233).
17. Hebblethwaite, [Link]. p.17.
18. E. Poulat, Catholicisme, démocratie et socialisme, Casterman 1977, p.346.
19. Lettre de Paul Sabatier à Alfred Loisy; cf. Hebblethwaite, [Link]. p.67.
20. Hebblethwaite, [Link]. p.86. J'ai déjà rapporté ces mots dans le n°22-p.19 du Bulletin. Repetita juvant.
21. Hebblethwaite, [Link], pp.77-78. Le Cardinal Raphael Merry del Val, serviteur de Dieu (1865-1930), espagnol, fut
secrétaire d'Etat sous saint Pie X (1903-1914) et par la suite responsable du Saint-Office et Camerlingue de l a Sainte
Eglise Romaine. Le Cardinal Gaetano De Lai (1853-1928), originaire de Vicence, créé Cardinal par saint Pie X (1907) et
secrétaire de la Consistoriale sous saint Pie X, Benoît XV et Pie XI. Il fut "vraiment l'homme fort du pontificat" de saint Pie
X (E. Poulat, Intégrisme…[Link], p.65) et le grand défenseur du Sodalitium Pianum de Mgr. Benigni.
Le Cardinal José Vives y Tuto (1854-1913), capucin espagnol, fut créé Cardinal par Léon XIII en 1899 et préfet de la
Congrégation des Religieux par saint Pie X en 1908. Lui aussi était "un des conseillers les plus écoutés de saint Pie X et
de Merry del Val (lui-même espagnol) : l'un des trois cardinaux, avec ce dernier et De Lai, en qui le Pape avait mis sa
confiance et qu'il consultait dans les cas difficiles, comme le témoignèrent au Procès de canonisation les cardinaux Sili et
Gasparri" (E. Poulat, Intégrisme…[Link]. p.587). Attaquer ces trois prélats était donc une façon indirecte mais réelle
d'attaquer le Pape lui-même.
22. Jean XXIII, Le journal de l'âme, éd. Storia e Letteratura, Roma 1967 5°éd., p.34; voir aussi les pp.43 et 46.
23. E. Poulat, Intégrisme…op. cit. pp. 174. 432. 602.
24. Hebblethwaite, op. cit. pp. 66-67. Cf. L.F. Capovilla, Jean XXIII, Quinze lectures, Rome 1970, p.397.
25. Cf : - Sommavilla S.J., op. cit. p.225 ; - Histoire de l'Eglise, dirigée par H. Jedin, éd. Jaca Book, Milano 1973, Vol.
IX p.576 ; - G. Cassiani Ingoni, Vie du [Link], Rome 1945, pp.71 et 73 ; - Disquisitio circa quasdam objec-
tiones…(procès de canonisation de saint Pie X) pp. 10-11.
26. Hebblethwaite, op. cit. pp.83-86 avec d'amples citations tirées de "Dixième anniversaire de la mort du Pape Jean"
par Louis F. Capovilla, éd. Storia e Letteratura, 1973. L'épisode se conclut ainsi : "Le Cardinal Ferrari s'arrange pour fair
partir le Père Mattiussi, S.J., de Milan. Le Vatican y voit une nouvelle preuve du manque d'orthodoxie de Ferrari. La ré-
compense de Mattiussi sera la chaire de Billot, à l'Université Grégorienne" (Hebblethwaite, op. cit, p.87).
27. G. Andreotti, op. cit. pp.64-70 : "soupçonneuses persécutions modernistes", l'auteur entend naturellement les
"persécutions" menées par saint Pie X contre les Modernitstes, auxquelles Roncalli échappa de très peu… Jean XXIII fut
impressionné par la lecture de la disquisitio en en faisant l'annotation sur sa copie personnelle qui est aujourd'hui proprié-
té de Giancarlo Zizola, un parmi tant de prêtres qui ont abandonné le Sacerdoce pour devenir vaticanistes ; il reçut
cette copie en don des mains de Mgr Capovilla, l'ex-secrétaire et confident de Jean XXIII : Cf. Hebblethwaite, op. cit. pp.
68.
28. Hebblethwaite, op. cit. p.78 - qui cite L. Capovilla, Jean XXIII, Quinze lectures, Rome 1970.
29. J'anticipe la citation de ce discours que j'aurai l'occasion de commenter, en invitant maintenant à le confronter à
une citation extraite de la première Encyclique de saint Pie X. Voici les textes : Jean XXIII : Allocution "Gaudet Mater Ec-
clesia" du 11 octobre 1962 : "Dans l'exercice quotidien de notre ministère pastoral il nous faut souvent entendre, à notre
grande tristesse, ceux qui bien qu'enflammés de zèle n'ont pas beaucoup de jugement ou de s ens de l'équilibre. Pour
eux le monde moderne n'est que trahison et ruines. Ils prétendent que cette époque est bien pire que les précédentes - et
l'histoire est pourtant la grande maîtresse de cette vie. Ils se conduisent comme si l'ère des précédents conciles œucu-
méniques avait vu le triomphe parfait de l'idée et de la cause chrétiennes et comme si la liberté religieuse n'avait jamais
été comprise dans le passé. Nous nous sentons obligé de dire notre désaccord avec ces prophètes de malheur qui ne
font qu'annoncer des catastrophes - comme si la fin du monde était imminente. Et pourtant aujourd'hui la Providence
nous guide vers un nouvel ordre des relations humaines qui, grâce à l'effort humain dont il dépasse toutefois largement
les espérances, nous vaudra la réalisation d'espérances encore plus grandes et dont nous n'osons même pas rêver ; de
cette façon, les oppositions humaines elles-mêmes peuvent conduire au bien même de l'Eglise".
Saint Pie X : Encyclique "E Supremi Apostolatus" du 4 oc tobre 1903 : En outre, et pour passer sous silence bien
d'autres raisons, nous éprouvions une sorte de terreur à considérer les conditions funestes de l'humanité à l'heure pré-
sente. Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille, en ce moment bien plus que par le passé, la société
humaine, et qui, s'aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu'aux moelles, l'entraîne à sa ruine ? Cette maladie, Vé-

16
nérables Frères , vous la connaissez, c'est, à l'égard de Dieu, l'abandon et l'apostasie ; et rien sans nul doute qui mène
plus sûrement à la ruine ? Selon cette parole du prophète : Voici que ceux qui s'éloignent de vous périront ([Link],26).
De nos jours, il n'est que trop vrai, les nations ont frémi et les peuples ont médité des projets insensés ([Link],1) contre
leur Créateur ; et presque commun est devenu ce cri de ses ennemis : Retirez-vous de nous ([Link],14). De là des ha-
bitudes de vie, tant privée que publique, où nul compte n'est tenu de sa souveraineté. Bien plus, il n'est effort ni artifice
que l'on ne mette en œuvre pour abolir entièrement son souvenir et jusqu'à présent sa notion.
Qui pèse ces choses a droit de craindre qu'une telle perversion des esprits ne soit le commencement des maux an-
noncés par la fin des temps, et , comme leur prise de contact avec la terre, et que véritablement le fils de perdition dont
parle l'Apôtre (II [Link],5) n'ait déjà fait son avènement parmi nous. Si grande est l'audace et si grande la rage avec
lesquelles on se rue partout à l'attaque de la religion, on bat en brêche les dogmes de la foi, on tend d'un effort obs-
tiné à anéantir tout rapport de l'homme avec la Divinité ! En revanche, et c'est là, au dire même de l'Apôtre (Sagesse
XI,24) le caractère propre de l'Antéchrist, l'homme qui, avec une témérité sans nom, a usurpé la place du Créateur en
s'élevant au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu. C'est à tel point que, impuissant à éteindre complètement en soi
la notion de Dieu, il secoue cependant le joug de sa majesté, et se dédie à lui-même le monde visible en guise de temple,
où il prétend recevoir les adorations de ses semblables. Il siège dans le temple de Dieu, où il se montre comme s'il était
Dieu lui-même II Thess. II,2)".
30. Hebblethwaite, op. cit. p.93.
31. Hebblethwaite, op. cit.p.72.
32. Cf. Don Prosper Guéranger, Le sens chrétien de l'histoire. Ed. Il Falco, Milano.
33. Pie IV Profession de Foi Tridentine :" très fermement j'admets et j'embrasse les traditions apostoliques et ecclésia-
tiques et les autres observances et constitutions de c ette même Eglise". Saint Pie X. Encyclique Pascend i: "Il y aura
toujours pour les catholiques l'autorité du second Synode de Nicée, lequel condamne ceux qui osent… suivant
les hérétiques scélérats, mépriser les traditions ecclésiastiques et inventer n'importe quelle nouveauté, ou pré-
méditer avec malice et astuce d'abattre quelque tradition légitime de l'Eglise catholique".
34. "L'assassinat d'un enfant de Kiev par un juif (en 1913) avait fait rebondir la polémique antisémite dans la presse
européenne. Crime rituel ou crime de droit commun ?…" (Poulat. Intégrisme…op. cit. pp. 362-364). En réalité il ne s'agit
pas d'antisémitisme ou de philosémitisme, mais de faits historiques qui, de par eux-mêmes ne devraient pas avoir d'idéo-
logies ! De plus, l'infaillibilité de l'Eglise y est indirectement engagée, à cause de la canonisation de quelques victimes de
ces homicides: Saint Siméon de Trente, saint Dominguito del Val, saint Richard de Pontoise, bienheureux Sébastien da
Porto Buffole etc. Voir aussi les articles de la Civiltà cattolica. Série XV, Vol V, fasc.1022 du 10-1-1893 et fasc. 1025 du
23-1-1893.
35. E. Poulat, Catholicisme…op. cit. p.247. Cf. M. Maccarrone, Mgr. Duchesne et son temps. Paris, de Boccard, et
Rome, Ecole Française, 1974, pp.401-494.
36. [Link]. Catholicisme…op. cit. pp.219-220.
37. Le premier point de cette question dans Sodalitium n°22-p.13.
38. E. Poulat. Catholicisme…op. cit. p.163.
39. E. Poulat. Intégrisme…op. cit. p.602 ; Lettre à Georges Goyau.
40. Hebblethwaite, op. cit. pp.89-90. Cf. pour la question : Mgr L. Capovilla. Dixième anniversaire de la mort du Pape
Jean. Ed. di Storia e Letteratura, 1973 - pp.65 et 62; voir aussi l'op. cit. de Mgr. Macarrone.
41. La stratégie maçonnique durant la guerre 14-18 pour la création de la Société des nations en vue d'un futur état
mondial est décrite par Léon de Poncins dans le livre : SDN, super-état maçonnique, Ed. Beauchesne. Paris 1936, qui
publie les documents du Congrès des Nations alliées et neutres du 28 au 30 juin 1917. En l'honneur de votre Cœur très
pur et en remerciement des grâces de la Très Auguste Trinité pour les excellentes prérogatives à Vous confiées, ô très
sainte Marie, je récite humblement trois JE VOUS SALUE MARIE, implorant de votre maternelle piété le bon conseil pour
accomplir la Volonté de Dieu et me mériter la grâce... si celle-ci est un moyen pour mon salut éternel. En Vous consa-
crant pleinement mon cœur, je me confie à Votre bon conseil et je Vous supplie de m'accorder votre très sainte bénédic-
tion.

17
TROISIÈME PARTIE : DE BERGAME À ROME (1914-1925)
Extrait de la revue Sodalitium n° 24 de mars-avril 1991

ATMOSPHÈRE VICIÉE À BERGAME


Le 10 décembre 1918, comme nous l'avons vu, le sergent Roncalli quittait l'uniforme et reprenait les vêtements de don
Roncalli.
Depuis 1914, cependant, beaucoup de choses avaient changé. Mgr Radini Tedeschi était mort (il avait écrit sa biogra-
phie en 1916), Roncalli retournait dans son diocèse, mais il n'était plus le secrétaire influent et omniprésent de l'évêque.
Déjà en 1914, Radini décédé, l'ex-secrétaire, inquiet de l a nouvelle situation avait interrompu la retraite prêchée par
l'évêque de Bobbio, Mgr Marelli, pour se précipiter à Milan et s'entretenir avec le Cardinal Ferrari de la "nouvelle situa-
tion" (1).
Le Cardinal le réconforta, nous ne s avons pas avec quels arguments ; assurément, pour tous les deux, la mort de
saint Pie X avait signifié la fin de toute préoccupation !
Ceci étant, le nouvel évêque de Bergame, précisément ce Mgr Luigi Maria Marelli, déplacé de Bobbio à Bergame en
1915, ne rassurait pas Roncalli. "Prélat très digne", certes, «mais avec une vision différente des hommes et des choses...
son attention était tournée davantage vers l'éducation chrétienne du peuple que vers les problèmes sociaux et les ques-
tions politiques» : ainsi nous le décrit un "hagiographe" de Jean XXIII (2). Don Roncalli «n'approuve pas sans réserves
son évêque. Luigi Marelli est bon et animé des meilleures intentions, mais "il ne comprend pas certaines situations et n'a
pas le courage de poser les actes qui lui feraient tant d'honneur ; il s'égare et renonce" (3). Ces réflexions datent de fé-
vrier 1919. Deux mois plus tard, Roncalli dit de Marelli qu' "il a peur" , qu'il "se méfie de toute nouveauté"» (4).
Et pourtant, le pauvre évêque lui laisse la chaire au séminaire (alors qu'en 1914 il hésitait), et le nomme directeur spiri-
tuel de ce même séminaire (9 juin 1919) malgré l'activité qu'il a déjà comme directeur du "Foyer de l'Étudiant". Mais celui
qui écrit «Les honneurs, les distinctions, même dans le monde ecclésiastique, sont vanitas vanitatum» (5) , et qui dit re-
noncer «au phantasme que mon amour-propre pourrait me présenter en fait d'honneurs, de postes etc…» (6) nous appa-
raît visiblement mal à l'aise de ne plus jouir du même prestige qu'auparavant, au point que les hagiographes de sa jeu-
nesse écrivent tout simplement qu'en cette période, il fut (le pauvre !) «mis à l'écart par le nouvel évêque» (7).
En somme, la ville de Bergame est devenue trop petite pour l'ambitieux ex-secrétaire de l'aristocrate Radini Tedeschi,
et son regard se tourne désormais vers Milan et Rome.

LE FOYER DE L'ÉTUDIANT
Si avec Mgr Marelli, il se sent mis à l'écart, il n'en est pas de même avec l'archevêque de Milan, Ferrari, dont il reçoit
conseils et encouragements.
La charge de directeur du «Foyer de l'Étudiant» ( Casa dello Studente ) à Bergame, le rapproche de la jeunesse au
moment où à Milan on pense créer une Université Catholique (février 1919) sur le modèle de Louvain. Le modèle d'école
qu'impose Roncalli est de t ype libéral, comme on peut le déduire des critiques qu'il adresse à l 'enseignement des jé-
suites : «Tout dans l'atmosphère me semble excessif et sombre. Le ton même des devoirs présentés par les étudiants
me semble exagérément agressif ; toujours le fouet à la main, toujours l'esprit d'Élie, très peu celui du Sacré-Cœur. Si
certains de nos adversaires avaient été présents, je doute fort qu'ils en soient sortis convaincus ou attirés vers nous. Voi-
là qui ne me paraît guère être la perfection» (8).
Ainsi, Élie n'est pas un Saint ? Sans doute n'était-il pas aux côtés de Jésus à la Transfiguration (Matt. XVII, 3 ; Mc. IX,
3 ; Lc. IX, 30) ? Et Saint Jean-Baptiste, précurseur du Seigneur, n'était donc pas un autre Élie (Matt. XVII, 11-13) ? Et le
Christ Lui-même n'usa-t-il pas en quelque sorte du fouet des paroles contre les pharisiens et d'un fouet de cordes contre
les marchands du temple ? Le Sacré-Cœur que présentait aux jeunes gens le Professeur Roncalli était en réalité une
image de lui-même, Roncalli : non un chrétien, mais un démocrate chrétien.

MEMBRE DU PARTI POPULAIRE ITALIEN ("PIPINO", I.E. MEMBRE DU PPI )


En effet, don R oncalli était de t oute évidence un pipino c'est-à-dire un s ympathisant du par ti populaire fondé par le
prêtre de Caltagirone, don Sturzo, dans l'immédiat après-guerre (1919) . Bien plus, écrit Hebblethwaite, il en fut «dès le
début un sympathisant enthousiaste» (9).
Sympathie «naturelle» parce que sa famille espérait y gagner avec la «réforme agraire» prônée par le nouveau parti
(10) chez lequel, à l'époque de sa première audience avec Benoît XV (novembre 1919), Roncalli vit «la revendication de
l'esprit chrétien dans la chose publique» (11). Popolare de la première heure (élections du 16/11/1919) notre Roncalli le
fut aussi de la dernière, recommandant, dans des lettres du 24 février et du 4 avril 1924, à sa famille le vote démocrate-
chrétien aux dernières élections (6/4/1924) permises par le gouvernement de Mussolini (12). Mais désormais le PPI, qui
avait pu voir le jour dans le climat du précédent pontificat (Benoît XV), n'avait plus d'avenir (pour le moment !) après que
don Sturzo eut été contraint de démissionner (1923) à l'époque où Pie XI préparait le concordat avec Mussolini.
Pour ne point ennuyer le lecteur, je le renvoie dans ce même Sodalitium, à l 'article dédié à Frassati ; nous y souli-
gnons plusieurs fois l'incompatibilité entre la doctrine catholique et la doctrine démocrate-chrétienne du parti de don Stur-
zo et de Gasperi, doctrine qui était contraire à celle du Motu Proprio Sin dalla Prima de saint Pie X (18/12/1903) et qui fut
aussitôt condamnée par l'élite de l'épiscopat italien (lettre pastorale de l'archevêque de Gênes, du 5/8/1920). Aussi bien
Gramsci que don Sturzo reconnaissaient en outre que la D.C. reprenait le programme du moderniste don Murri, excom-
munié par saint Pie X. L'attitude politique de Roncalli, par conséquent, ne fait que confirmer son philo-modernisme...
Mais il y a plus. Si le mouvement "populaire" de don Roncalli s'acheva en 1924, l'Église en subit encore aujourd'hui les
conséquences.

18
C'est en effet l'idée commune démocrate-chrétienne qui rapprochera, pour unir ensuite en une intime amitié, Roncalli
et Montini.
En 1924, «le Vatican abandonne les Popolari…. Roncalli rencontre pour la première fois Jean-Baptiste Montini, le fu-
tur Paul VI. Le père de J.B. Montini, Giorgio, était rédacteur en chef d'Il Cittadino di Brescia et député du PPI... Tout ce
milieu, plus cultivé et plus raffiné que tout ce que Roncalli avait pu connaître jusqu'alors, est massivement antifasciste.
Montini se sent des affinités avec Roncalli, va le voir et l'invite à parler à ses étudiants.
Ce fut leur premier vrai contact. Au cours des trente années suivantes, ils deviendront de bons amis» (13). Cette ami-
tié ouvrira à Montini, en 1963, la route de l'occupation du Siège Pontifical...

MARCHE SUR ROME


L'analyse des sympathies politiques de Roncalli de 1919 à 1924, nous a déjà préparés au changement de scénario ;
après Bergame, Rome. En effet, entre-temps, le 16 décembre 1920 très exactement, le Cardinal hollandais Van Rossum,
Préfet de la Congrégation de la Propaganda Fide (Missions), avait proposé don Roncalli à la présidence du Conseil cen-
tral de la Propaganda Fide pour l'Italie, avec comme objectif la réorganisation des œuvres missionnaires dans les dio-
cèses italiens. Roncalli demande conseil à son nouveau père spirituel, le Cardinal Ferrari, miné par le cancer. «La volon-
té de Dieu est plus que manifeste, le pape "rouge" (le Préfet de la Propaganda) est l'écho du pape "blanc" ; ceci vient de
Dieu...» (13).
La réponse de l'archevêque de Milan (qui n'émet plus, à l'égard des papes "blancs", "rouges" ou d'autres couleurs les
réserves rancunières qu'il montrait quelques années auparavant, sous un pape saint) incite Roncalli à partir pour Rome
où il débarque le 17 janvier de l'année suivante.
Il deviendra Président du Conseil central romain de la Pia Opera "Propaganda Fide" (12/11/1921), sera reçu une nou-
velle fois en audience par Benoît XV (28/3/1921) et nommé "Monsignore" (avril de la même année) . Il ne délaissera pas
complètement l'enseignement, donnant quelques cours de Patrologie au Latran.
A ce stade, le lecteur se demandera comment il est possible qu'un professeur de séminaire suspect de modernisme et
destiné à connaître la même fin que ses prédécesseurs en 1914 (à savoir être destitué de sa charge), se retrouve installé
à la Curie Romaine en 1921.
Certes il s'était fait connaître en organisant le Sixième Congrès Eucharistique National à Bergame en septembre 1920
et en se présentant à tout bout de champ comme l'héritier moral et spirituel du défunt Radini Tedeschi.
Mais justement, en 1914, c'était précisément sa collaboration avec Mgr Radini qui ne l ui attirait pas les sympathies
des collaborateurs de saint Pie X.
Mais, comme je l'ai écrit au début de cet article, depuis 1914, beaucoup de choses se trouvaient changées. Si à Ber-
game il n'y avait plus Radini, à Rome ne se trouvaient plus saint Pie X et son Secrétaire d'État Merry del Val, mais Benoît
XV et le Cardinal Gasparri.
Sans ce changement décisif, ni Roncalli de Bergame ni Montini de Brescia, n'auraient pu venir à Rome, presque en
même temps, pour s'infiltrer peu à peu dans les organes vitaux de l'Église.

MGR. DELLA CHIESA, FUTUR BENOÎT XV


Faisons le point.
Ordonné prêtre le 29 mai 1920, Jean-Baptiste Montini se rend à Rome où il est reçu en audience par Benoît XV. Il re-
tourne à Rome le 10 novembre de la même année afin d'y poursuivre des études universitaires et trouver bien vite une
place à occuper à la Curie (15). Le 16 décembre, Roncalli est nommé, comme nous l'avons vu, à la Propaganda Fide, et
arrive à Rome le 17 janvier. C'est à Rome que les deux âmes jumelles se rencontrent. Tous deux furent reçus en au-
dience par Benoît XV en 1920.
Or, notre habituel Hebblethwaite écrit : «Roncalli a eu des audiences avec tous les papes du XXè siècle. C'est Benoît
XV qu'il trouva le plus sympathique» (Hebblethwaite, op. cit. p. 114) . On ne pouvait en dire autant d'une rencontre adve-
nue dans le passé avec saint Pie X (17). Tâchons de découvrir les motifs de cette sympathie, après la précédente antipa-
thie.
Giacomo Della Chiesa, futur Benoît XV, naquit à Gênes de noble famille en 1854. Entré dans les Ordres Sacrés, il de-
vint de 1901 à 1907 le "collaborateur préféré" (18) du secrétaire d'État de Léon XIII, le Cardinal Rampolla del Tindaro,
dont j'ai déjà parlé dans la première partie (19), en rappelant que Mgr Radini Tedeschi était un "homme de R ampolla"
(20). Voici un premier point de contact, une ascendance spirituelle commune, entre Roncalli et Della Chiesa.
En 1907, saint Pie X le nomma évêque de Bologne pour succéder à un autre prélat philo-libéral, le Cardinal Svampa
(21). Sur la Chaire de Saint Pétronius, Mgr Della Chiesa suivit les traces de son prédécesseur dont les idées alimentèrent
une polémique avec la presse intégriste soutenue par saint Pie X. Si don De Töth attaquait l'évêque de Bologne (ainsi
que ceux de Pise, Milan, Bergame etc…) dans les colonnes de L'Unità Cattolicà (22), le Prélat répondait en se plaignant
au Vatican que «les Évêques et les meilleurs Prêtres ont une pénible impression en voyant les condamnations du Saint-
Siège arriver après les critiques et les censures de L'Unità Cattolicà» et il proposait ironiquement pour son directeur le
poste de "consulteur général de l'Index" (23). Mais, alors que saint Pie X reprochait à De Töth son manque de respect,
Mgr Della Chiesa ne voulut pas tirer leçon de cette identité de vues entre les intégristes et saint Pie X, et que lui-même
dénonçait.
On comprend dès lors comment, jusqu'à 1914, fut renvoyée son élévation au Cardinalat, qui pourtant était traditionnel-
lement accordée aux évêques de Bologne. Dans une note écrite en 1913, en vue d'un prochain conclave, Mgr Benigni
examinait les cardinaux de l'époque ainsi que vingt-cinq prélats candidats à la pourpre. Parmi eux, dix seront effective-
ment désignés l'année suivante. «Parmi les quatre noms écartés, on en note un : celui de Della Chiesa, archevêque de

19
Bologne depuis 1907, l'élu du conclave suivant. Qu'il fût pour les intégristes l'indésirable de la part duquel il y avait tout à
craindre, n'explique pas cette omission. Benigni devait avoir alors une bonne raison pour juger exclue à ce moment-là
l'élévation à la pourpre de celui qui était appelé : l'homme éliminé par Merry del Val (Lettre du Marquis Filippo Crispolti à
sa femme, Rome, 3 septembre 1914, dans : Vita Sociale, février 1967 p. 231)» (24). Cas analogue à celui de Montini qui,
évêque de M ilan, ne f ut pas créé Cardinal par Pie XII. Avec la différence que saint Pie X créa Della Chiesa Cardinal,
dans son dernier consistoire, le 25 mai 1914. L'allocution que tint saint Pie X à cette occasion est peut-être le texte le plus
percutant du Saint, au point d'avoir été défini comme son testament (25) : il mériterait d'être relu et republié. «J'ai parlé
clairement et, en épousant la cause des intégristes, j'ai expressément mis l'accent sur la foi intégrale» , dira Pie X au ba-
ron Von Pastor, reçu en audience privée le 30 mai. Et le lendemain, Pastor notera dans son journal : «L'allocution du 27
mai est un avertissement clair à tous les évêques qui se sont prononcés contre la tendance intégriste...» (25) , et nombre
d'entre eux, comme Della Chiesa, étaient présents, écoutant le Pape, sans docilité et avec impatience.
Le désir qu'avait la majorité du Sacré-Collège, de changer d'orientation, s'exprima avec un conclave où furent en lice
deux candidats de la même tendance, Maffi et Della Chiesa. Della Chiesa qui sortit vainqueur, prit le nom de Benoît, en
l'honneur du dernier évêque de Bologne élu Pape, et portant le même nom (l'hypothèse d'Hebblethwaite se référant au
"saint" de Fogazzaro qui s'appelait lui aussi Benoît, me semble exagérée) (26). Cette élection est définie par Hebbleth-
waite comme "une insulte à la mémoire de P ie X" (26). Si on ne peut parler d'insulte, certes il s'agit d'un changement
d'orientation important, tragique même avec le recul : «L'élection de Benoît XV - commentait favorablement un contem-
porain - a donné une nouvelle orientation à l'Église» (27).
Tant de faits petits et grands le confirment. Pour revenir à notre sujet, «l'élection de Benoît XV contribuera à consoler
Roncalli de la mort de Radini Tedeschi. Della Chiesa avait une grande estime pour Radini Tedeschi et l'avait jugé "digne
de devenir Pape"» (Hebblethwaite, op. cit. p. 94). Roncalli ne se trompait pas.
Avec sa première encyclique (Ad Beatissimi, 1/11/1914 ) le nouveau Pape condamne à son tour le modernisme, "son
esprit et ses tendances" tandis que, quoi qu'on en dise, il ne condamne et ne cite même pas l'intégrisme. Il va de soi que,
catholiques, nous adhérons pleinement au magistère de Benoît XV comme à celui de saint Pie X. Mais l'invitation à éviter
les discordes entre catholiques, et à ne pas ajouter d'autres dénominations à ce terme fut considéré implicitement comme
«l'acte de mort de c et intégrisme "turbulent"» (Cardinal Mercier) (29). D'un point de v ue de M agistère officiel, il s'agit
d'une calomnie ; pratiquement et historiquement, ce fut la vérité. Un mémoire contre l'intégrisme, écrit par Mgr Mignot,
évêque d'Albi en octobre 1914, trouve audience auprès du secrétariat d'État, autrement dit auprès du Cardinal Gasparri.
La chose témoigne en faveur de ce dernier, puisque Mignot était "l'Érasme du modernisme" et «soutint à la limite du pos-
sible ceux qui, comme Loisy, lui semblaient préparer l'avenir» (30). Comment donner crédit à une taupe du modernisme,
fut-il évêque ? En outre, Gasparri, suspect lui aussi de contacts maçonniques (31), manifesta son hostilité à saint Pie
X, non seulement en demandant et obtenant la dissolution du Sodalitium Pianum le 25 novembre 1921, mais en témoi-
gnant franchement contre lui (qui l'avait créé Cardinal) au procès de béatification de 1928 (32). La nomination de Gaspar-
ri (après Ferrata) au Secrétariat d'État en lieu et place de Merry del Val est donc un autre signe du nouveau climat sous
Benoît XV. De façon générale, les hommes loués par saint Pie X sont oubliés sous Benoît XV, et vice-versa. Voyons en
quelques exemples.
«Pie X n'avait pas hésité à supprimer la subvention accordée par Léon XIII à Bessarion, revue d'érudits d'inspiration
œcuménique, dirigée par Mgr. Niccolo Marini que Benoît XV fera Cardinal et préfet de la nouvelle Congrégation orien-
tale» (33).
La revue Roma qui défendait les idées intégristes en Hollande est supprimée (34). Plus grave encore : le père Anizan,
destitué par saint Pie X de son poste de supérieur général des frères de Saint Vincent de Paul, avait abandonné l'ordre
avec 250 confrères ; Benoît XV leur permit, en 1918, de fonder une nouvelle congrégation, les Fils de la Charité. Cet état
de choses est décrit de façon enthousiaste par un philo-moderniste (le père Genocchi) dans une lettre à un pr otestant
moderniste (Sabatier), datée du 28 décembre 1914 : «Nous voyons déjà quelques bons effets de la sagesse du nouveau
Pape, qui ne veut surtout rien conserver de cet aspect d'iconoclaste du précédent pontificat. On respire mieux : les intel-
lectuels se rendent compte déjà que leur titre d'intellectuels ne sera plus une mauvaise référence. Mgr Duchesne n'est
plus la bête noire de naguère. Don Lanzoni, notre hagiographe de Faenza, a été fait prélat. D'autres victimes du fana-
tisme et de l a folie (requiescant le Cardinal Vives et le père Pio de Langogne !) ont été réhabilitées ou vont l'être (...).
Voyez aussi les paroles charitables que le Pape a toujours pour les non-catholiques...» (35).
Voilà le climat de réhabilitation dont profite Roncalli lui-même ! Et puisqu'on a cité don Lanzoni, je rappelle qu'il fut le
négateur de l'authenticité johannique du quatrième Évangile et le démolisseur volontaire des traditions ecclésiastiques ;
tombé en disgrâce sous saint Pie X et fait "monseigneur" par son successeur, il reçut les louanges officielles de J ean
XXIII (Chirographe du 10/5/1963 sur l'œuvre et les mérites de don Francesco Lanzoni), lequel Jean XXIII confessa avoir
été son imitateur dans les études historiques.
«En confrontant le langage roncallien de 1963 avec celui de la Curie des années 1908-10, il est impossible ne pas
remarquer le contraste criant survenu en l'espace d'un demi-siècle. On est confronté à deux jugements diamétralement
opposés, issus du même sommet hiérarchique et sur la personne et sur l'activité scientifique de ce même don Lanzoni
même, lui que déjà Benoît XV avait inutilement tenté de réhabiliter, après la disparition de Pie X» (36).
Pour éclairer davantage le lecteur, précisons que par la suite, Lanzoni lui-même révéla dans son journal (noté en 1957)
avoir subi une crise, «laquelle consista dans la perte de Dieu, c'est-à-dire dans l'absence de foi pendant la période qui va
de 1896 à 1922» ! (37) Et durant cette période il écrivait sur des sujets de religion, inspirait Roncalli et devenait prélat...
La politique de Benoît XV fut prévoyante en ce qu'elle chercha la paix et tenta d'éviter l'écroulement complet de l'Em-
pire autrichien durant la première guerre mondiale, ce en quoi elle fut empêchée par la maçonnerie internationale. Elle fut
moins prévoyante d'avoir «vidé les coffres du Vatican, entre autres pour apporter une aide "humanitaire" à la Russie so-

20
viétique» (38). Quant à l'après-guerre, certains soutiennent que Benoît XV approuva la lettre pastorale contre le Partito
Popolare de don Sturzo (39) ; mais d'autres révèlent qu'il ne s'opposa pas à la naissance et l'existence d'un parti politique
fondé par des catholiques démocrates, chose qui aurait été impossible sous saint Pie X (40). Benoît XV meurt le 22 jan-
vier 1922 et «pour la première fois depuis 1870, les drapeaux des édifices gouvernementaux sont mis en berne» (41).
Pour conclure ce long mais, à mon avis, nécessaire excursus sur Della Chiesa, devenu par la suite Benoît XV, je veux
renouveler mon entière soumission à ce pape c atholique. J'ai mis en év idence ses défaillances humaines et des ten-
dances qui expliquent le changement opéré avec la mort de saint Pie X. Une chose est, en effet, l'immuable enseigne-
ment papal, et une autre, la ligne politique et pratique, sujette aux changements, des différents pontificats. Connaissant la
suite de l'Histoire contemporaine, nous pouvons dire avec certitude que, le Conclave de 1914, a ouvert (inconsciemment)
aux ennemis de l'Église, les portes, barricadées par le dernier Pape saint.

NOTES
1. Hebblethwaite, [Link] . p.95.
2. Paolo Tanzella s.c.j. Papa Giovanni, [Link] Andria, 1973, p.76.
3. Jean XXIII, Memorie e appunti 1919, in Humanitas n°6, juin 1973, p.432.
4. Hebblethwaite, op. cit . p.112.
5. Jean XXIII, Journal de l’âme, op. cit., année 1919.
6. Jean XXIII, Journal de l’âme, op. cit. 27/9 - 3/10/1914.
7. Giovanni Spinelli. Article : Jean XXIII, in Bibliotheca Sanctorum, Prima Appendice, Città editrice, Rome 1987, col.
577.
8. Jean XXIII, Memorie…[Link] . p.451.
9. Hebblethwaite, op. cit . p.132.
10. Hebblethwaite, op. cit . p.109.
11. Jean XXIII, Memorie…op. cit . p.470.
12. Jean XXIII, Lettres à la famille, aux soins d’Emmanuel et Marco Roncalli, éd. Rusconi Milan 1989.
12 bis. Pier Giorgio Frassati fut proclamé vénérable en oc tobre 1987 et bienheureux en m ai 1990 par Jean Paul II
après la "réintroduction" de sa cause faite en juin 1978 par Paul VI. Pourtant à ce sujet l’Eglise, en la personne de Pie XII,
s’est déjà prononcée : non seulement elle a décidé l’abandon du dossier en juin 1944 mais elle a encore émis un juge-
ment négatif décisif en janvier 1945. Ce dernier jugement fut porté principalement pour deux motifs : l’absence de vertus
héroïques et la présence de défauts incompatibles avec la sainteté, entre autres, le fait d’avoir été un pipino, un militant
du fameux P.P.I. dont la doctrine fut condamnée par saint Pie X en décembre 1903.
13. Hebblethwaite, [Link] , pp.128-9.
14. Hebblethwaite, [Link] . p.119.
15. Jean-Baptiste Montini Paul VI, Lettere a Casa (1915-1943), Ed. Rusconi Milano 1987 - pp.49,51,54.
16. Hebblethwaite, [Link] . p. 114.
17. Cf. Sodalitium n°23 - p.15.
18. Poulat, Intégrisme…[Link] . p.331.
19. Cf. Sodalitium n°22 - p.16.
20. Cf. Sodalitum n°22 – p.21 note21.
21. Le Cardinal Svampa était ami de l’historien moderniste Lanzoni, qui lui dédia un de ses ouvrages sur S. Petronio.
Le Cardinal Svampa étant décédé, le Cardinal Della Chiesa envoya pour ce même livre un télégramme de félicitations à
Lanzoni qui, à Rome, était au cœur du problème. Cf. Lorenzo Bedeschi, Lineamenti dell’Antimodernismo. Il caso Lanzoni,
Ed. Guanda. Parma 1970 - p.16.
22. Poulat, Intégrisme…op. cit. p.434.
23. Poulat, Intégrisme…op. cit. p.433.
24. Poulat, Intégrisme…op. cit. p.329-331.
25. Poulat, Intégrisme…op. cit. p.455-457.
26. Hebblethwaite, op. cit. p.93-94.
27. P. Imbart de la Tour, La Neutralité pontificale, Revue Bleue, 22 mai-5 juin 1915, pp. 197-203, in Poulat, op. cit. p.
546.
28. Hebblethwaite, op. cit. p.94.
29. Poulat, op. cit. p.600.
30. Poulat, op. cit. p.515-520.
31. G. Vannoni, Massoneria, Fascismo e Chiesa Cattolica, Ed. Laterza Bari 1979 – pp. 168–9.
32. Poulat, op. cit. p.521.
33. Poulat, op. cit. p 66.
34. Poulat, op. cit. p.247.
35. Poulat, op. cit. p.601.
36. Bedeschi, op. cit. pp.2-3.
37. Bedeschi, op. cit. p.125.
38. Hebblethwaite, op. cit. pp.106 et 123.
39. Innocenti, Dottrina Sociale della Chiesa - IIa parte, Istituto Padano di Arti Grafiche. Rovigo 1980 – p.155.
40. Hebblethwaite, op. cit. p.123.
41. Hebblethwaite, ibidem.

21
QUATRIÈME PARTIE : UN ŒCUMÉNISTE DANS LES BALKANS (1925-1939)
Extrait de la revue Sodalitium n° 25 de juin-juillet 1991.

A la mort de Benoît XV, Mgr. Roncalli se trouve donc à Rome en qualité de président national de l'Œuvre Pontificale
pour la Propagation de la Foi. L'élection de Pie XI, le 6 février 1922, ne causa aucun changement notable dans sa situa-
tion. Roncalli connaissait bien déjà Mgr. Achille Ratti bibliothécaire de l'Ambrosiana à Milan, à l'époque où Roncalli la fré-
quentait pour ses études d'histoire. Par ailleurs Pie XI se promettant d'amplifier et d'intensifier l'effort missionnaire, Mgr.
Roncalli occupe le poste idéal. Enfin le choix du Cardinal Gasparri (1) comme Secrétaire d'État est l'indice d'une continui-
té entre le pontificat de Benoît XV et celui de Pie XI. Le tournant politique lui-même, caractérisé par la démission forcée
de Don Sturzo (1923), préludant à la réconciliation avec l'État italien et à la “politique des concordats” voulue par Pie XI,
ne saurait nous tromper. Ce fut en effet au Cardinal Gasparri de donner en 1919 le feu vert à Don Sturzo, et ce fut le
même Cardinal Gasparri qui l'élimina en 1923 : «Ce n'est pas un revirement de position», explique Spadolini, «mais plutôt
une adaptation pragmatique et réaliste...» (2). Roncalli lui-même y trouvera son compte en devenant (contrairement à
Montini) un fervent partisan de la Conciliation (3) dans laquelle «il voyait la réalisation des rêves de ses conseillers : Giu-
seppe Toniolo, l'évêque Geremia Bonomelli et le Cardinal Ferrari» (4).
Les Cardinaux qui suivaient la ligne de conduite de saint Pie X et qui au conclave avaient attribué 17 suffrages à Mer-
ry del Val (d'autres avaient sans doute voté pour le pieux et très digne Cardinal La Fontaine, qui en obtint 23) eurent vite
fait de comprendre que le Cardinal Gasparri était l'ennemi à battre (5). Lorsqu'ils se rendirent compte que personne n'ob-
tiendrait les 36 votes nécessaires pour l'élection, les Cardinaux De Lai et Merry del Val auraient opté pour le Cardinal
Ratti à condition qu'il ne confirme pas Gasparri (lui-même candidat des “progressistes” avec 24 suffrages) dans ses fonc-
tions de Secrétaire d'État (6). Le futur Pie XI, selon ce qu'il rapporta lui-même à Gasparri, non seulement n'accepta pas,
mais déclara qu'il avait justement l'intention de le confirmer dans la charge. Le Cardinal De Lai n'eut plus qu'à espérer
qu'une intervention de l a Providence remédiât «au choix désastreux du Pontife (Pie XI) en r appelant à E lle le désigné
(Gasparri)» (7).
Dans ses mémoires Gasparri avait noté : «Les choses se sont passées quelque peu différemment, car le Saint Père
prit le Cardinal Gasparri comme son Secrétaire d'État, alors que la Divine Providence rappelait à Elle non pas le Secré-
taire, mais le Cardinal prophète (De Lai) et, peu après, le Cardinal Merry del Val, son associé» (p. 269). Spadolini com-
mente ainsi la chose : «Il y a ici toute la satisfaction de Gasparri pour avoir inséré dans le mémento (des morts) les deux
rivaux, pour les avoir, pratiquement, enterrés en même temps» (p. 275).
Le lecteur ne doit pas penser que no us nous égarons en r acontant les rivalités peu édi fiantes des Cardinaux : il
s'agissait ni plus ni moins d'arrêter ou non l'infiltration de l'ennemi dans l'Église, comme ne le démontre que trop bien ce
qui va suivre (8).
Pourtant, Roncalli n'était pas encore un protagoniste sur la scène de l'histoire, mais une simple comparse : il suivait
les événements plutôt qu'il ne les créait. Dans cette ambiance pratiquement inchangée, où Gasparri succédait à Gasparri,
il partageait son temps entre la Propagation de la Foi et le Latran lorsque, à l'improviste...

UNE NOMINATION IMPRÉVUE


«Le 3 mars 1925, à l'improviste, arrive la nomination à l'Archevêché titulaire d'Æropolis, avec la fonction de Visiteur
Apostolique en Bulgarie. Le 19 mars, en l'église de Saint Charles au Corso, Roncalli fut sacré par le Cardinal Tacci, se-
crétaire de la Congrégation pour l'Église Orientale, de laquelle dépendait le peu de catholiques se trouvant en Bulgarie»
(9). Le Cardinal Gasparri lui en avait déjà parlé le 17 février, en précisant que l'idée venait du même Cardinal Tacci, que
Pie XI l'approuvait chaleureusement et que si la nomination en Bulgarie constituait bien un “petit tour au Purgatoire”, il en
sortirait bientôt pour un siège plus confortable en Argentine, avec en plus tous les avantages provenant de sa nouvelle
qualité de membre du Corps Diplomatique du Vatican (10). Il va en fait rester au “Purgatoire” pendant dix ans, et ne verra
jamais l'Argentine.

PROMOVEATUR UT AMOVEATUR ?
Avant de poursuivre la narration, au moment où notre personnage entre en plein dans sa carrière, on doit se deman-
der : s'agit-il d'une promotion ou d'une punition ?
«Il est clair d'une part qu'il s'agit bien d'une promotion» (11) : il devient évêque, voire archevêque, et il entre en diplo-
matie. Mais la nomination est inattendue : Roncalli n'a jamais été diplomate et il n'a jamais dépendu des Églises Orien-
tales. Il doit s'éloigner de R ome. S'agirait-il d'un promoveatur ut amoveatur (l'aurait-on promu pour s'en débarrasser ?)
comme ce sera le cas plus tard pour Montini, transféré de Rome à Milan ?
Roncalli lui-même accueille la nomination avec consternation. Il avoue : après la rencontre avec Gasparri «pendant la
nuit j'ai versé maintes larmes» (12). La Bulgarie est éloignée et il n'y a que 62.000 catholiques... Malgré la promotion «on
ne peut donc pas entièrement éloigner la suspicion qu'il n'ait été victime d'un complot ou d'une quel conque manœuvre
secrète. Dom Lambert Beauduin O.S.B., l'un de ses meilleurs amis, qui deviendra professeur de théologie fondamen-
tale à l'Institut Saint Anselme de Rome, avait l'habitude de répéter que «Roncalli avait été levé de son enseignement au
Latran car suspect de modernisme» (M. Trevor, Pope John, Macmillan, Londres 1967, p. 132). Cette théorie a joui d'un
large crédit». (13). Hebblethwaite lui-même, qui nous fournit cette information ne la donne pas pour sûre : l'enseignement
au Latran n'ayant duré que peu de t emps et les temps ayant beaucoup changé depuis l'époque où le Cardinal De Lai
avait suspecté de modernisme don Roncalli, alors professeur au séminaire de Bergame. Il se peut que Dom Beauduin ait
confondu les deux périodes d'enseignement bien distinctes, comme il est tout aussi possible que “notre héros” ait récidivé.
Quoiqu'il en soit, «d'autres amis lui montrent leur soutien» en expliquant que «la mission de Roncalli en Bulgarie pouvait

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ainsi assurer un résultat très positif» (14) : un résultat œcuménique. Parmi ces “amis” se trouvait Montini qui non seule-
ment lui adressa une lettre de félicitations le 2 mars (15), mais qui eut même une conversation avec lui «la veille de son
départ de Rome pour Bergame» (16). Le caractère, le passé, les idées, les relations : tout prédisposait Roncalli à devenir
un œcuméniste ; il ne lui manquait que l'occasion de se manifester et un champ d'application : «à Sofia... continuellement
en contact avec le monde orthodoxe... “il découvrit” les premiers horizons de sa vocation œcuménique» (17).

DOM BEAUDUIN
Mgr. Roncalli quitte son pays natal le 23 avril 1925 et arrive à Sofia après deux jours de voyage sur l’ “Orient Express”.
Le 22 m ars 1925 déjà, son ami Dom Lambert Beauduin lui avait présenté «un confrère bénédictin, dom Constantin
Bosschaerts, qui le suivra à Sofia en t ant que s ecrétaire provisoire» (18) ; telle était l'amitié entre Dom Beauduin et le
nouveau Visiteur Apostolique. Cette amitié mérite d'être approfondie : «elle dura de 1924 jusqu'à la mort de Dom Beau-
duin en 1960, et exerça toujours un grande influence sur Roncalli» (18).
J'ai déjà parlé de Dom Beauduin dans mon article “L'hérésie anti-liturgique depuis les Jansénistes, jusqu'à Jean XXIII
(1668-1960)” : trois siècles de gestation des réformes conciliaires (Sodalitium n°11, pp.8-16). J'y reprenais en partie les
informations données par M. l'abbé Didier Bonneterre (18) dans son livre “Le mouvement liturgique” (Ed. Fideliter, 1980).
A son tour, il tenait ses informations sur Beauduin d'un ouvrage du P . Bouyer : “Dom Lambert Beauduin, un hom me
d'église” (Castermann 1964).
Beauduin naît en 1873 e n Belgique. Prêtre séculier à Liège, «il avait fait partie des Aumôniers du Travail, une com-
munauté de pères spirituels qui s'occupaient des ouvriers» (20). Entré chez les bénédictins du Mont César, il y prononça
les vœux de religion en 1907 et garda de son ancien ministère une vision plus activiste que contemplative de la liturgie
dont le but ne serait pas tant l'adoration de Dieu, mais bien plutôt l'instruction du peuple. Au cours du Congrès des asso-
ciations catholiques, il avait exposé ses principes lesquels, portés aux extrêmes conséquences, auraient conduit (et en
effet conduisirent) au néo-protestantisme liturgique de la “nouvelle messe”. A cette occasion, il avait été encouragé par le
Cardinal Mercier, celui-là même qui “jugeait impossible la théologie romaine” et que Mgr. Benigni stigmatisait avec raison
de cette façon : «il est bien connu comme étant lié à tous les traîtres de l'Église» (21). Je rappelle que Roncalli, dès 1906,
connaissait et estimait Mgr. Mercier. Beauduin et Roncalli vont ainsi bras dessus, bras dessous avant même de f aire
connaissance. Jusqu'à la première guerre mondiale, notre moine propage son principe fondamental, à savoir : «faire de
la liturgie avant tout un m oyen d'apostolat ; plier la liturgie aux exigences (?) de l 'apostolat. Là se trouve le point du
drame» (22). Mais on peut toujours faire pire. En 1915 les allemands envahissent la Belgique. «Homme de confiance du
Cardinal Mercier, dom Lambert Beauduin joue un rôle capital dans la résistance belge à l'envahisseur allemand. Non
seulement il rédige de sa propre main la célèbre lettre pastorale du Cardinal Mercier, mais il se charge aussi de sa diffu-
sion...» (23). Aloïs Simon fait remarquer que Mercier appelle les belges à une «union sacrée», à « une cohésion des
forces politiques, appartenant à toute idéologie, pour assurer la défense de la Patrie», et cela, «non seulement pendant la
durée du conflit ; il s'agissait bien de la vision sur la gestion de la société telle qu'elle aurait dû d'après lui se développer
au lendemain de la guerre» (24).
Le duo Mercier-Beauduin passe ensuite de l 'œcuménisme politique à l'œcuménisme religieux. Les péripéties de la
guerre obligent Beauduin «à se réfugier en Angleterre. Là, fait capital, il se lie d'amitié à bon nombre de personnalités de
l'anglicanisme» (23). La g uerre de 14 -18 une f ois terminée, Beauduin met à profit ses connaissances parmi les héré-
tiques. Entre 1921 et 1925 (les dates sont à remarquer : il devient l'ami de Roncalli en 1924), Dom Beauduin participe
aux “Conversations de Malines”, qui, bien qu'informelles, étaient de véritables rencontres œcuméniques entre le Cardinal
Mercier et Lord Halifax (appartenant à la haute église Anglicane). «Dom Beauduin, théologien du Cardinal Mercier, avait
préparé pour ces conversations un rapport sur «l'Église Anglicane unie mais non pas réabsorbée» où il révélait ses con-
ceptions plus que douteuses sur l'œcuménisme» (25). Le même Père Bouyer (un pasteur luthérien converti ( ?) par dom
Beauduin, dont il se considérait le fils et le disciple) (26) écrit que ce rapport “contenait de graves erreurs” : traiter l’
“église anglicane” de la même manière qu'un Patriarcat oriental, en en maintenant la liturgie et la discipline (protestantes)
et y absorber l'Église Catholique en Angleterre moyennant la destitution de ses évêques ! Les “Conversations de M a-
lines” furent interrompues en 1926 par une intervention de Pie XI, et les anglicans, qui s'en souvinrent toujours avec nos-
talgie, opposaient le duo belge et sa méthode œcuménique à c elle du Pape Ratti (27). Beauduin toutefois ne renonce
pas et, en 1925 (lorsque Roncalli va en Bulgarie), il s'engage dans le chemin de l'œcuménisme avec les “Orthodoxes”, en
fondant un “Monastère de l'Union” à Amay-sur-Meuse d'abord, et ensuite à Chevetogne, où les moines adoptèrent la li-
turgie orientale «pour que le Catholicisme ne pui sse plus être confondu avec le latinisme» (28). Parmi les moyens on
compte : « Attention portée sur le rapprochement entre les orthodoxes et les anglicans ; une large hospitalité accordée à
tous ceux qui, catholiques ou pas, s'intéressent à la question... Dom Beauduin en vient même à prendre en considération
la possibilité de nouveaux développements dans l'Église, même dans le domaine de l a doctrine, permettant aux non-
catholiques de mieux comprendre, et donc d'accepter plus facilement, la présentation officielle de sa doctrine ; présenta-
tion qui est indubitablement exacte en soi, mais qui pourrait encore être incomplète ou insuffisante» (Louis Bouyer. “Dom
Lambert Beauduin, un homme d’Église”. Castermann, 1964, pp. 133-5). Un bulletin du monastère répandait ces idées :
Irénikon. Roncalli en était lecteur passionné, comme le démontre Hebblethwaite : «La première lettre de Roncalli sur
l'œcuménisme cite justement Irénikon. Remarquable aussi le fait que cette lettre est adressée à u ne laïque, Adélaïde
Coari, et non pas à un confrère dans le sacerdoce. Roncalli s'intéresse passablement à ladite personne, au point d'en-
voyer une lettre de recommandation en sa faveur au Père Enrico Rosa, jésuite de la Civiltà Cattolica (“Gran Sacerdote”, p.
142). En présentant Mlle Coari à Rosa, il précise que la demoiselle s'occupe de la formation des instituteurs à Milan, qu'il
s'agit d'une de ces personnes qu'on ne peut pas facilement étiqueter en t elle ou telle autre organisation catholique et
qu'elle est enfin «une belle énergie qui se nourrit d'une piété très solide, de laquelle une direction sacerdotale intelligente

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et prudente saurait tirer le plus grand bien». Il ajoute ensuite que le pape Pie XI, qui en avait fait la connaissance à Milan,
«la connaît et - juxta modum - l'apprécie et l'encourage» (ibidem). Les réserves exprimées par le juxta modum (dans une
certaine limite) de Pie XI s'expliquent assurément par le fait que Mlle Coari s'intéresse à toute nouveauté - aux mouve-
ments des femmes, bibliques et œcuméniques - et encore plus par le fait qu'elle se préoccupe du sort d’Ernesto Buonaiu-
ti, ancien camarade de séminaire de Roncalli, maintenant trois fois excommunié.
Le 9 mai 1927 Roncalli écrit à Mlle Coari : «Je me réjouis beaucoup que vous vous intéressiez à l'union des Églises et
que, surtout, vous appréciiez l'esprit de charité qui anime le bulletin belge Irénikon (Roncalli écrit “Irenicon”). Nous parta-
geons donc les mêmes pensées. Sur ce point, à savoir, traiter avec les Orthodoxes, les catholiques ont encore à parcou-
rir un long chemin. Ils devraient sans doute se mettre à l'école de notre saint père Pie XI, qui insiste sur ce critère d'apos-
tolat. Ah, savoir comprendre et savoir compatir ! Quelle grande chose ! Il y a un mois, j'eus à Constantinople une entre-
vue intéressante avec le patriarche œcuménique Basile III, le successeur de Photius et de Michel Cérulaire. Oh comme
les temps ont changé ! Mais il est demandé à la charité des catholiques de faire approcher l'heure du retour des frères à
l'unité du bercail. Comprenez-vous ? A la charité : beaucoup plus qu'aux discussions scientifiques. A la charité expliquée
exactement, selon l'éloge de saint Paul (I Cor. 13, 4)» (“Douzième anniversaire”, p. 49).
Il faudra ensuite beaucoup de temps à Roncalli pour se débarrasser de cette idée de “retour”, jugée offensante par les
frères séparés. Il est maintenant important de chercher à comprendre ce que Roncalli veut dire par “primauté de la chari-
té”, là où on a souvent voulu voir une attitude anti-intellectuelle, méprisant la théologie. Beauduin avait développé l'idée
de la primauté de l a charité dans un numéro d'Irénikon (juin-juillet 1928, p. 226 ss.). Son article était un hommage au
Cardinal Mercier, l'un des “héros” de Roncalli. Pour Beauduin, Mercier avait découvert sa vocation œcuménique simple-
ment en réfléchissant sur ce que signifiait être un évêque catholique : il est avant tout le responsable de son diocèse,
mais il partage aussi, en tant que membre du collège épiscopal, la “charge de toutes les Églises”. Il ne peut donc pas
demeurer indifférent face au scandale suscité par les divisions des chrétiens. Sa préoccupation portait tout particulière-
ment sur l'Église orthodoxe, et il comprit bientôt qu'il aurait été inutile d'essayer de persuader les chrétiens orthodoxes
par des arguments apologétiques de type scolastique. Seule la “primauté de la charité” aurait consenti des progrès. «Ce
qu'il nous faut» - écrit Beauduin - «c'est une apologétique vivante qui ne demande pas d'autre miracle que l'amour».
«On ne peut pas dire - argue Beauduin - que Mercier ait été un anti-intellectuel. Bien au contraire, dans tous les sec-
teurs où il est intervenu, il a toujours souligné la nécessité d'une compétence professionnelle. Il était au courant de tout
ce qu'il y avait de m ieux dans la pensée moderne et il avait en horreur tout esprit de c locher» (ibidem, p. 229). L'in-
fluence de Mercier et de Beauduin se manifestera dans le pontificat de Roncalli. Dans les années 20 cette même
influence lui inspirait une approche de l'œcuménisme qui, à l'époque, n'allait pas tellement de soi au Vatican. L'œcu-
ménisme catholique fut pendant une cinquantaine d'années une s orte de c ourant souterrain. Roncalli lui témoignait sa
sympathie, car il correspondait entre autres à ses expériences en Orient (29).
Laissons à Hebblethwaite son enthousiasme pour la “primauté de la charité” qui n'a rien à voir avec la pensée de saint
Paul, pour qui la charité présuppose la foi droite, et qui en revanche a beaucoup d’affinités avec les idées d’une associa-
tion œcuméniste protestante qui, en 1925 justement, se dénommait “Life and Action” (Vie et Action) car elle recherchait
l'union non pas au plan de la doctrine comme “Faith and Order” (Foi et Discipline), l'autre branche du mouvement œcu-
méniste : mais bien au plan pratique de la “pseudo”charité.
Mgr. Roncalli, on l'a vu, se couvrait de l'autorité de Pie XI pour faire de la propagande à Irénikon, Dom Beauduin pour
en faire à l'œcuménisme... On est en 1927. Le 6 janvier 1928 l'Encyclique Mortalium Animos (dont on reparlera plus loin)
condamne l'œcuménisme. Dom Beauduin est contraint de donner sa démission de Prieur du Monastère d'Amay. En 1929
il est convoqué à Rome : «On laissa entendre à Dom Beauduin qu'il ferait mieux de ne plus avoir de rapports avec Amay
et de se retirer dans un monastère éloigné : ce fut l'exil à Encalcat» (30). L'intervention de Rome ne doit pas nous éton-
ner : les premiers fruits du “Monastère de l'Union” fondé par Beauduin s'étaient montrés : certains des moines catholiques
apostasièrent pour entrer parmi les “Orthodoxes”! (30)
Le Pape a parlé : la méthode de Beauduin est erronée. Roncalli, une fois monté au Siège de Pierre, dira : «La mé-
thode de Dom Lambert Beauduin est la bonne» (31). Beauduin, en 1958, le savait : «s'ils élisaient Roncalli (à la papauté ),
tout serait sauvé : il serait capable de convoquer un Concile et de consacrer l'œcuménisme...» (31).

L'ŒCUMÉNISME
Avant de voir le Visiteur Apostolique concrètement à l'ouvrage à Sofia, il nous faut brièvement expliquer en quoi con-
siste l'œcuménisme qu'il propageait et vivait. Aujourd'hui, tout le monde en a plus ou moins entendu parler, depuis que
“Vatican II” l'a consacré par son décret De Œcumenismo : Unitatis Redintegratio (20-11-1964). Mais l'œcuménisme n'est
pas né avec le Concile : le Concile n'a fait rien d'autre que de l'adopter. L'œcuménisme est né parmi les protestants, les-
quels ont ressenti la nécessité d'une certaine unité depuis l'effritement de leur “réforme” en quelques 800 “églises” diffé-
rentes. Un grand nombre de sectes protestantes s'allièrent ainsi, entre la fin du XIXè siècle et le commencement du XXè
siècle, en diverses “unions fédérales”, tandis que les “anglocatholiques” (anglicans de la Haute Église) théorisèrent une
Église à trois nefs : la catholique, l’anglicane et l'orthodoxe. Au XXè siècle, enfin, commencèrent de véritables confé-
rences œcuméniques, que l'on dénommait panchrétiennes : Edimbourg (1910), Stockholm (1925 : Vie et Action), Lau-
sanne (1927 : Foi et Discipline)... jusqu'à ce que les deux courants (Vie et Action, Foi et Discipline) fusionnent en 1947
pour former le Concile Mondial des Églises, ou C oncile Œcuménique d'Amsterdam, lequel fonda à son tour le célèbre
Conseil Œcuménique des Églises (COE) avec siège à Genève, auquel Paul VI rendit visite le 10 juin 1969. Si telle est
l'origine, quelle en sera la doctrine ? Je cède ici la parole au Père Jésuite Maurizio Gordillo qui, dans l'Enciclopedia Catto-
lica (“Cité du Vatican”, 1949) décrit l'œcuménisme protestant d'abord, sa version “catholique” ensuite.

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«Au sens propre - écrit le Père Gordillo - l'œcuménisme est la théorie la plus récente inventée par les mouvements in-
terconfessionnaux, plus particulièrement protestants, pour parvenir à l 'union des Églises Chrétiennes... L'œcuménisme
présuppose comme base propre l'égalité de toutes les Églises face à la question de l'union.
Et cela sous le triple aspect psychologique, historique et eschatologique :
a) psychologiquement toutes les Églises doivent se reconnaître comme étant également coupables de la séparation et,
au lieu de se rejeter la faute l'une sur l'autre, se demander réciproquement pardon ;
b) historiquement, depuis la séparation, aucune Église ne peut se considérer comme étant l'unique et totale Église du
Christ, mais seulement une partie de cette unique Église : par conséquent, aucune d'entre elles ne pourra s'arroger le
droit d'obliger les autres à revenir à elle, mais toutes doivent ressentir l'obligation de se réunir, afin de reconstituer l'Église
Une et Sainte fondée par le Sauveur ;
c) eschatologiquement l'Église future résultant de l'union ne pourra être identique à aucune des Églises qui existent
maintenant. La Sainte Église Œcuménique qui surgira de cette nouvelle Pentecôte dépassera de la même manière
chacune des confessions chrétiennes. On voit d'emblée que de telles théories sont contraires à la foi catholique». (P.
Maurizio Gordillo S.J., Enciclopedia Cattolica, rubrique : Ecumenismo, col.64-6, vol.V, Città del Vaticano 1949).
On voit aussi d'emblée que ces théories ont été reprises, avec de subtiles et prudentes nuances, par le “Concile Vati-
can II”.
Le Père Gordillo poursuit : «Pour les catholiques les voies de l'œcuménisme dans son sens primitif sont fermées, par-
ticulièrement depuis que le Pape Pie XI dans son Encyclique Mortalium Animos (6-1-1928) et Pie XII dans Orientalis Ec-
clesiæ (1944) ont rappelé la conception authentique de l'unité de l'Église, et ont tracé la méthode à suivre pour promou-
voir le retour des dissidents. Dans Orientalis Ecclesiæ, Pie XII écrit : “Une telle théorie qui ne pose comme fondement du
consensus unanime des fidèles que les points de doctrine sur lesquels toutes ou la plupart des communautés s'honorant
du nom de chrétiennes se trouvent d'accord, ne conduit pas au retour très désiré des fils errants à l'unité juste et sincère
en Jésus Christ, contrairement à cette autre, qui accueille toute vérité révélée par Dieu sans en excepter ou diminuer au-
cune ”.
On peut ajouter que le 5 juin 1948 la Sainte Congrégation du Saint Office, en rappelant les prescriptions canoniques
interdisant les réunions mixtes, affirme que de telles prescriptions “doivent surtout être observées lorsqu'il s'agit de ces
conventions qu'on appelle œcuméniques, auxquelles les catholiques, qu'ils soient laïques ou clercs, ne peuvent aucune-
ment prendre part sans avoir d'abord obtenu l'autorisation du S aint Siège”. Ces prescriptions ont été confirmées par l’
“Instruction du Saint Office” du 20 décembre 1949 concernant le “Mouvement œcuménique”. Certains catholiques toute-
fois, partisans du mouvement unioniste, favorisent l'œcuménisme, non pas entendu au sens protestant, mais comme une
tactique visant à rechercher les points de contact avec les chrétiens dissidents qui, selon certains, auraient des leçons à
donner aux catholiques. Tout cela semble pour le moins inopportun, car l'usage d'un terme impliquant dans le sens cou-
rant des théories anticatholiques, prête à confusion.
En 1934, le hiéromoine Alexis van der Menschbrugge, dans son article “Danger du formalisme” (Œcumenica, I, 1934,
p.312-28), et Oscar Bauhofer dans son livre “Einheit und Glauben” (Einsiedeln, 1935), montrent une propension ouverte
en faveur de l'œcuménisme. Y adhèrent l'Abbé P. Couturier par ses articles dans Revue Apologétique (1937) et le P.
M.J. Congar dans le livre publié à Paris en 1937 : “Chrétiens désunis. Principes d'un œcuménisme catholique”.
Une telle tentative est toutefois de nature à s oulever de gr aves réserves. Si pour les catholiques en ef fet l'œcumé-
nisme signifie ce que les dissidents entendirent en forgeant le mot, il comporte l'admission des Églises séparées et pro-
testantes dans le sein de la véritable Église, ainsi que l'affirmation que l'Église Catholique ne possède pas actuellement
en elle la plénitude essentielle. Le P. Congar peut difficilement se soustraire à la nécessité d'admettre au moins en partie
les postulats assignés à l'œcuménisme, à s avoir : non seulement que l es séparés individuellement de bonne foi sont
membres de la véritable et unique Église, mais aussi que leurs Églises sont en possession d'un tel nombre d'éléments de
la véritable Église, que les dissidents se sauvent dans leur Église. Par ce fait, ces dernières peuvent ne pas être considé-
rées comme étant entièrement séparées de l a seule Église fondée par Jésus Christ pour le salut des âmes. Quant à
l'Église Catholique, il est clair que tout en ne manquant de rien d'essentiel, un certain degré de perfection lui fait défaut.
On rétablit ainsi un certain équilibre et égalité : bien que de façon et à un degré différents, nous allons tous vers l'union
pour intégrer ce qui manque à chaque Église. Il faut bien avouer que même cet usage de l'œcuménisme a rencontré une
méfiance presque générale auprès des catholiques» (32).
Plus que de méfiance il faudrait parler de condamnation ! Comme Dom Beauduin, ainsi l'œcuméniste Père Congar
connut ses problèmes. Si l'Encyclique Mortalium Animos avait frappé Dom Beauduin sans le nommer, Humani Generis fit
de même contre le “faux irénisme” de Congar. «A ce moment là, il fut l'objet de diverses censures : interdiction de mettre
sur le marché sa traduction de “L'Unité dans l'Église” de Möhler ; arrêt de son enseignement au Saulchoir, suivi de la no-
mination en 1954 à Jérusalem et, un semestre plus tard, à Strasbourg ; résidence obligée à Cambridge en 1955, avec in-
terdiction de prêcher, de confesser et de rendre visite aux couvents dominicains anglais» (33). Et pourtant, qui ne
voit que les formules de l’“œcuménisme catholique” décrites par le P. Gordillo et condamnées par Pie XII sont celles-là
mêmes qu'a approuvées le “Concile Vatican II” ? (34). Comment s'en étonner, d'ailleurs, si Jean XXIII appela au Concile
en qualité d'expert justement Congar ? L'œcuménisme, condamné par l'Église dans sa doctrine et dans sa méthode
(réunions œcuméniques, c'est-à-dire interconfessionnelles), constitua au c ontraire l'activité principale de Mgr. Roncalli
dans les Balkans. Suivons ses traces...

L A BULGARIE ET L'ÉGLISE “ORTHODOXE”


Mgr. Roncalli, en ar rivant en Bulgarie, ne trouve pas une s ituation facile. Le Pays, jadis évangélisé par Rome, était
tombé sous l'influence des gréco-schismatiques et de l'Empire Byzantin d'abord, et sous la tyrannie turque ensuite. Les

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russes en firent une principauté tributaire des turcs mais régie par un prince chrétien (1878). En 1877 Ferdinand de Saxe
Cobourg et Gotha est élu Prince de Bulgarie. Ferdinand est catholique, élevé à Vienne, marié à une Bourbon-Parme :
son fils et héritier, Boris, naît en 1894 et est baptisé avec le rite catholique. Mais le Tzar de Russie, Nicolas II, menace
Ferdinand de ne pas le reconnaître s'il ne fait pas baptiser son fils Boris dans la “religion” orthodoxe. Ferdinand se rend
alors à Rome (1896) pour obtenir l'impossible autorisation du Pape (Léon XIII) à l'apostasie de son fils. L'audience avec
le Pape se termine de façon dramatique : Ferdinand (qui deviendra Roi en 1908) fera rebaptiser Boris dans l’ “orthodoxie”,
et sera excommunié par le Pape. La “raison d'État” imposait à Ferdinand d'éduquer son héritier au trône dans l’ “ortho-
doxie”, attendu que la presque totalité du pays suivait la dite religion (35).
Roncalli devint ainsi le premier diplomate (bien qu'officieux) du Saint-Siège auprès d'une cour apostate du c atholi-
cisme et d’un pays qui fait de sa propre église “orthodoxe” le ciment de l'unité nationale, vis à vis même de Constanti-
nople, de laquelle l'église bulgare avait fait schisme. Il est donc tout à fait compréhensible que dans de telles conditions
un diplomate doive nécessairement se mouvoir avec prudence et patience, mais il y a des limites à tout, limites que Ron-
calli dépassa. En guise d'exemple, on citera trois épisodes : a) Le mariage du Roi Boris. B) Le prosélytisme. c) Les se-
cours aux “orthodoxes”.
Ici, il est tout d'abord nécessaire que le lecteur ait des idées claires concernant l'Église dite “orthodoxe”, qui se sépara
e
de Rome sous le Patriarche Michel Cérulaire, en 1054, après un premier schisme provoqué au IX siècle par l'usurpateur
Photius. Beaucoup de catholiques en effet, même parmi les fidèles de la tradition hostiles par conséquent à l 'œcumé-
nisme envers les protestants, sont particulièrement condescendants à l 'égard des “orthodoxes”. Ils sont attirés par la
beauté de la liturgie, le culte commun de la Sainte Vierge, des Saints, des images, un certain traditionalisme “orthodoxe”,
la validité de leurs sacrements... Tous ces biens ne sont pourtant qu'un souvenir de leur ancienne union à l'unique Église
de Jésus Christ, l'Église Catholique ! Après la rupture définitive de 1054 (les unions réalisées par les Conciles de Lyon en
1274 et de F lorence en 1442 ne f urent malheureusement que passagères) les divergences disciplinaires, mais aussi
dogmatiques, ne firent que se multiplier, suite entre autres au parti pris antiromain des orientaux dissidents.
En 1895, le “Patriarche” de Constantinople faisait la liste de dix “erreurs latines” (c'est-à-dire catholiques) :
1) la procession du Saint Esprit du Père et du Fils (Filioque).
2) L'addition du Filioque dans le Symbole.
3) Le Baptême par aspersion ou par infusion.
4) Les azymes comme matière eucharistique.
5) L'Épiclèse ou invocation du Saint Esprit, considérée comme nécessaire par les “orthodoxes” pour opérer la consé-
cration au cours de la Messe.
6) La Communion sous une seule espèce.
7) Le Purgatoire,
8) Les Indulgences et la rétribution immédiate avant le Jugement Dernier.
9) Le Primat de Rome.
10) L'infaillibilité pontificale.
On pourrait ajouter, de notre côté la permission donnée par les “orthodoxes” au divorce. Le lecteur pourra facilement
constater que ces divergences ne sont pas seulement d'ordre disciplinaire (comme le seraient pour nous les points 2 et 6,
lesquels sont toutefois considérés comme doctrinaux par les “orthodoxes”) mais aussi et surtout dogmatique (particuliè-
rement les points 1, 7, 8, 9 et 10). Les “orthodoxes” ne sont donc pas seulement ( !) schismatiques, mais aussi héré-
tiques ; et si avant 1054, par opposition aux autres orientaux hérétiques (Nestoriens ou Monophysites), ils méritaient le
nom d'orthodoxes, ils ne peuvent plus s'honorer de ce nom qui n'appartient qu'aux catholiques (36). Ils ne sont en effet
pas orthodoxes (c'est-à-dire professant la vraie foi) mais hétérodoxes ; c'est donc à raison que, suivant en cela l'Encyclo-
pédie Catholique, nous écrivons, à leur égard, le mot orthodoxe avec des signes typographiques. Après cette indispen-
sable précision, suivons l’ “apprentissage œcuménique” de Mgr. Roncalli en Bulgarie, par lequel il apprendra «les règles
fondamentales de l'œcuménisme, très mal vu au Vatican», la première de ces règles étant celle qui «prévoit qu'il n'est
pas possible d'espérer entamer un dialogue avec des condamnations» (37).
a) Le mariage du Roi Boris.
Le Roi de Bulgarie, on l'a vu, était né catholique mais, dès l'âge de deux ans, avait été éduqué dans la religion “ortho-
doxe”. En 1930 on envisage le mariage du Roi, qui a alors trente cinq ans, avec Jeanne de Savoie, la fille de Victor Em-
manuel III. Les deux fiancés professant deux religions différentes, une di spense du S aint Siège était nécessaire pour
pouvoir célébrer les noces. Au représentant du Pape, notre Roncalli, revenait évidemment la charge de conduire les trac-
tations.
Le canon 1060 interdit en effet “très sévèrement” de tels mariages mixtes qui, de pl us, «s'ils constituent un d anger
pour la foi du conjoint catholique et des enfants, sont interdits par la loi divine elle-même». Un tel danger que le conjoint
catholique ou ses enfants perdent la foi pour embrasser la foi acatholique, peut être écarté en faisant promettre par écrit
à l'acatholique qu'il ne tentera pas de “convertir” le catholique et qu'il fera baptiser et éduquer dans l'Église Catholique
tous les enfants qui naîtront (can. 1061), en interdisant en outre que les noces soient célébrées ou répétées devant un
ministre acatholique (can. 1063) (38).
De Sofia parviennent les promesses, et le Vatican octroie la dispense pour le mariage royal qui est célébré à Assise le
25 octobre 1930 selon le rite catholique. L'illusion ne dure pas longtemps. Roncalli a à peine le temps de rentrer en Bul-
garie : le 31 du même mois le couple royal répète la cérémonie nuptiale à Sofia, selon le rite “orthodoxe”, encourant ainsi
l'excommunication latæ sententiæ (can 2319 § 1). Pie XI, tout comme Léon XIII par le passé, s'indigne : «La veille de
Noël, il dénonce le couple royal qui s'était d'abord engagé solennellement, et ensuite n'a pas tenu parole. (...) Roncalli,
Visiteur Apostolique à Sofia, a droit à sa part de reproches à cause des événements» (39). Hebblethwaite souligne la dif-

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férence entre les réactions de Pie XI et celles du futur Jean XXIII (évidemment à l'avantage de ce dernier) : «Le cancan
fait autour de ce mariage bulgare met en évidence les deux caractères diamétralement opposés de Roncalli et de Pie XI.
Tandis que l e pape donne libre cours à son indignation et dramatise la situation, son visiteur apostolique maintient un
calme parfait, tout en recherchant une solution diplomatique et en minimisant les dures déclarations du pontife» (39). En
réalité, Pie XI agit en homme de Foi qui voit un sacrement foulé aux pieds, l'Église injuriée et les âmes des enfants de la
Reine en danger ; Roncalli par contre agit en homme du monde, iréniste et œcuménique. Le Roi Boris est satisfait, et le
26 septembre 1931 il consent à accepter une représentation officielle du Saint-Siège, ce qui fait de Roncalli un Délégué
Apostolique. Mais «Pie XI reprend sa polémique contre le couple royal - je cite Hebblethwaite ! - au mois de m ars de
1933, à l'occasion de la naissance de la première fille de Boris et Jeanne» (39), qui fut baptisée selon le rite “orthodoxe” ;
le canon 2319 prévoit pour cela une autre excommunication (§3). Le Pape «dénonce de nouveau tous ceux qui ont violé
la sainteté du mariage catholique» (39), et Roncalli offre à la Reine «un magnifique missel, pour lui démontrer que l'irrita-
tion du pape ne la concerne pas» (39). Et l'excommunication ? Si la Reine subissait peut-être contre sa volonté, que dire
du Roi ? «En son cœur, Mgr. Roncalli ne se sentait pas de condamner entièrement le Roi Boris» ; depuis la toute pre-
mière rencontre (25- 4-1925), pas «un seul mot de l'incident entre le Tzar Ferdinand et Léon XIII, pas la moindre allusion
à la situation religieuse du Roi» (40). Pour «un lecteur expérimenté d'Irénikon» (39) comme l'était Roncalli, il était en effet
facile d'avoir «l'impression que Pie XI faisait la situation plus grave qu'elle ne l'était» et il était sans doute plus facile de
“verser” toujours et seulement «de l 'huile sur les blessures» (40). «A Rome», au c ontraire, on j ugeait Roncalli naïf,
homme inapte à la situation. On le jugea, on le dit à haute voix, quelqu'un même l'écrivit» (40). D'aucuns racontent même,
sans fondement paraît-il, qu'il y eut une audience de Pie XI au cours de laquelle Roncalli aurait dû rester à genoux pen-
dant trois bons quarts d'heures... (39). Mais le lecteur estimera peut-être que le diplomate devait faire contre mauvaise
fortune bon cœur face au Roi dont il était l'hôte ( soumis lui-même à la “raison d'État” ). Voyons alors le comportement de
Roncalli face à des personnages moins en vue...
b) Pas de “prosélytisme”.
Le Père Tanzella rapporte le cas du journaliste bulgare Etienne Karadgiov. “Orthodoxe”, il s'était présenté à Mgr. Ron-
calli pour être aidé à poursuivre ses études. Karadgiov nous dit : « II m'accueillit avec beaucoup de bonté, m'écouta at-
tentivement, et me dit : “très bien, mais on ne doit pas heurter la susceptibilité des orthodoxes. Ils ne doivent pas penser
que nous autres les catholiques nous venons ici dans le but de faire du prosélytisme, de vouloir attirer la jeunesse. Les
orthodoxes sont nos frères, et nous voulons vivre en harmonie avec eux. Nous nous trouvons dans ce pays pour montrer
notre amitié à ce peuple et l'aider. Si tu veux donc étudier en Italie, tu dois d'abord demander l'autorisation à l'Église or-
thodoxe à laquelle tu appartiens”. J'écrivis, et la réponse fut négative. Mgr. Roncalli jugea opportun de m'envoyer en Italie
par l'intermédiaire de l'œuvre Pro Oriente qu'il avait lui-même fondée avec Mgr. Francesco Galloni. L'œuvre avait pour
but de financer le séjour en Italie des jeunes catholiques bulgares désirant acquérir des diplômes en ce pays. Moi, j'étais
orthodoxe, et Mgr. Roncalli, qui de par sa position ne figurait pas comme fondateur de l'œuvre, fit pour moi une exception.
“Un jour viendra, où les diverses Églises seront unies ; ce n'est qu'en s'unissant pour combattre les maux du monde, me
dit-il, qu'elles pourront espérer gagner”.
J'ai ensuite étudié en Italie, où j'eus comme camarades d'études et d'internat les parlementaire Bettiol et Fanfani. Mgr.
Roncalli suivait de loin mes études, comme si j'avais été son propre fils. Lorsque je parvins à la dernière année, il m'écri-
vit : “Si tu reviens en Bulgarie avec le diplôme d'une université catholique, comment vas-tu faire pour trouver un emploi ?
Tes concitoyens sont presque tous orthodoxes, et ils ne vont pas avoir une grande sympathie pour toi. Je te conseille par
conséquent de te présenter dans une Université laïque”. II écrivit au Père Gemelli, recteur de l'Université catholique de
Milan, et je passai à Pavie où j'obtins le diplôme.
Entre-temps, j'avais décidé de devenir catholique. Je lui fis part de ma décision, et il me dit : “Mon fils, ne sois pas
pressé. Réfléchis. Tu auras toujours le temps de te convertir Nous ne sommes pas venus en Bulgarie pour faire du pro-
sélytisme”» (41).
Le Père Tanzella rapporte cet épisode comme s'il s'agissait de nouveaux fioretti de St. François. Des fioretti, certes,
mais au contraire, dans lesquels la dernière recommandation du Christ : « Allez, enseignez toutes les nations... » n'est
pas considérée comme valide. “Il y a toujours le temps” pour entrer dans l'Église, vivre en grâce de Dieu, quitter le
schisme et l'hérésie... car un s uccesseur des Apôtres n'est pas envoyé dans le monde “pour faire du prosélytisme”
( c'est-à-dire pour convertir ), mais pour laisser les âmes dans les ténèbres de l'erreur : voici le nouveau credo œcumé-
niste de Mgr. Roncalli.
c) Aidons les hérétiques “orthodoxes”.
Ouvrons le Bréviaire Romain au 4 mars, fête de saint Casimir Roi de Pologne, là où les lectures de matines nous ra-
content la vie du saint, et lisons : « II s'appliqua de toutes ses forces à promouvoir la Foi Catholique et abolir le schisme
des Rutènes ; pour cela, saint Casimir induisit son père à promulguer une loi interdisant aux schismatiques de construire
de nouvelles églises ou d e restaurer les anciennes ( églises ) délabrées» (42). Le s chisme des Rutènes n'était rien
d'autre que celui des soi-disant “orthodoxes”. Un chef d'État, un saint par dessus le marché, laisse leurs églises s'écrou-
ler. Un évêque, notre Roncalli, les fait reconstruire. Lisons encore ce qu'écrit l'admiratif P. Tanzella : après le tremblement
de terre de 1928, Roncalli « ... accourut parmi les victimes, s'engagea pour obtenir des secours immédiats, distribua l'ar-
gent qu'il avait sur lui, rendit visite aux blessés et apporta à chacun une parole de réconfort, avec la plus grande sollici-
tude, tant envers les catholiques qu'envers les orthodoxes. Son attitude fut encore plus remarquée et appréciée lorsque,
ayant réussi à obtenir une forte somme d'argent pour la reconstruction des églises détruites par le tremblement de terre, il
l'employa au profit tant des églises catholiques que des églises orthodoxes, comme si toutes avaient appartenu à sa juri-
diction. Quant à ceux qui la lui reprochaient, il avait coutume de répondre : “Toutes sont des maisons de Dieu. Les ortho-
doxes aussi sont nos frères”» (43). Roncalli fut l'objet de reproches, non tant pour avoir secouru des nécessiteux, même

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s'ils étaient “orthodoxes”, ce qui est conforme à l'Évangile, mais pour les avoir aidés en tant qu' “orthodoxes”, à recons-
truire leurs lieux de c ulte schismatique. N'importe quel manuel de Théologie morale préconciliaire aurait précisé que
l'évêque Roncalli, suite à une telle action, était tenu de se confesser avant de célébrer la Sainte Messe. Quant à nous,
puisque les comportements de saint Casimir et de Mgr. Roncalli sont incompatibles, nous attendons la “décanonisation”
(impossible) du premier, ou la condamnation (souhaitable) du second.

DANS L'ATTENTE D'UNE PROMOTION


Entre-temps, le séjour de Mgr. Roncalli dans le “purgatoire” bulgare se prolongeait un peu trop, même pour quelqu'un
de “très humble” comme lui, loin de tout “carriérisme” (?). Peu de temps après son arrivée (1926), il se plaint : «Voilà vingt
mois que je suis évêque. Comme prévu, mon ministère devait m'apporter des tribulations. Et pourtant - chose singulière -
ces tribulations ne me viennent pas des bulgares pour lesquels je travaille, mais des organes centraux de l'administration
ecclésiastique» (44). Trois ans plus tard, en 1929, Roncalli «traverse une crise qui lui cause diverses impressions : celle
d'avoir été oublié et abandonné, un sens de frustration face à ses plans pour l'Église bulgare, en fait irréalisables, et enfin
l'impression désagréable d'être parvenu à un point mort de sa carrière» (45).
En 1929 justement il espère une promotion à l'évêché de Milan, espoir vite déçu (Hebblethwaite [Link]., p. 148. Qui
cite d’autres lamentations de Roncalli dans son journal du 28 av ril au 4 m ai 1930). Après l'encyclique antiœcuménique
Mortalium Animos (1928) et les incidents dus au mariage du Roi (1930-33), Mgr. Roncalli n'est plus tout à fait à l'aise, et
tout le monde aurait préféré qu'il quitte la Bulgarie. La nouvelle nomination, cette promotion si inattendue, date du 24 no-
vembre 1934. Nommé en Grèce et Turquie, il partira le 4 janvier 1935.

DÉLÉGUÉ APOSTOLIQUE EN TURQUIE


En arrivant en Turquie, Mgr. Roncalli se trouve dans la délicate situation de représentant du Vatican auprès d'une na-
tion qui ne reconnaît aucune religion. L'ancienne Byzance, qui avait pris le nom de Constantinople en devenant la capi-
tale de l'Empire d'Orient, s'était séparée de l'unité de l'Église en 857 une première fois, et une deuxième fois, pratique-
ment définitive, en 1054. Elle fut conquise en 1453 par les Turcs, qui en firent la capitale de l'Empire Ottoman ; celui-ci ne
devait s'écrouler qu'à la suite de la défaite subie à la première guerre mondiale, faisant place à une République Turque
“nationaliste, populiste, laïque et révolutionnaire” (1923) dirigée par Mustafa Kemal, dit Ataturk (le père des Turcs). État
laïc par conséquent, dont la population à f orte majorité musulmane ne c omptait qu'une m inorité chrétienne, bien que
schismatique, où l es catholiques n'étaient que 35.000 environ. Le prédécesseur, Mgr. Margotti, «contrairement à Mgr.
Roncalli, n'était pas un homme capable d'avaler des couleuvres avec le sourire» (47), raison pour laquelle il s'était mis à
dos le monde entier, «le clergé comme le gouvernement d'Ataturk» (46). Certes, parfois c'est une preuve de vertu que
d'avaler des affronts avec le sourire, tout particulièrement pour les diplomates. Mais Roncalli le fit avec un tel zèle qu'il
dépassa comme d'habitude toute mesure.

“UN TYPIQUE HOMME D'AFFAIRES LOMBARD”


Aussitôt se présenta la première occasion de rendre heureux les ennemis de l'Église avec son sourire à toute épreuve.
La laïcisation proclamée par Ataturk comprenait entre autres l'habillement : après avoir occidentalisé les turcs, il fallait
maintenant laïciser les religieux. «Les habits et les signes distinctifs religieux sont abolis par une loi entrant en vigueur le
13 juin 1935» (49). L'intention profanatrice, au delà de la coupe des habits, était évidente. «Certains instituts de sœurs
exprimèrent leur deuil au cours de cérémonies réparatrices, fermèrent ensuite face au scandale et quittèrent la Turquie.
Les prêtres âgés firent d'ardentes prédications contre le honteux empiétement de l'État laïc et persécuteur. Le patriarche
orthodoxe menaça de se retirer dans un exil dédaigneux, enfermé dans son palais» (50).
Et notre Évêque ? «Roncalli ne fait pas une tragédie de la nouvelle loi» (49) et commente : «Quelle importance que
nous portions la soutane ou des pantalons lorsque nous proclamons la parole de Dieu» (49). Et voilà l'affront avalé. Mais
voilà aussi la joie excessive que Roncalli éprouve à avaler des affronts : le jour même de l'entrée en vigueur de la loi, il
ordonne aux prêtres de se réunir à l'église. «A la fin des offices l'on put assister à la plus étrange procession de la vie du
pape Jean. Le délégué apostolique, et à la suite des prêtres âgés bien embarrassés ainsi que tout le clergé quittèrent
l'église en habit civil.
Monseigneur garda pour lui le col blanc, en tant que chef et représentant de l'Église catholique en Turquie. Les chefs
étaient en effet exemptés de la loi générale, mais Mgr. Roncalli s'en tint à cet unique signe distinctif, afin d'encourager
ses prêtres au sacrifice et obliger les religieuses à revêtir l'habit de la charité du Christ au lieu de leur habit monastique.
Chrétiens et musulmans, deux rangées de peuple, assistèrent à l'extraordinaire procession, désarmés par le sourire
du Délégué Apostolique qui avançait avec désinvolture, comme s'il avait toujours porté la veste et les pantalons. Parmi
les premiers du défilé se trouvait le secrétaire de Mgr. Roncalli, don Angelo dell'Acqua, futur Cardinal. Don Angelo avait
déjà reçu la nouvelle de son transfert à Rome et aurait ainsi pu s'abstenir de la manifestation et quitter le pays avant la
fête historique, avant que le décret n'entre en vigueur. Mais le délégué ne le voulut pas ainsi. Son Éminence pensait que
cela aurait pu froisser le gouvernement turc. Il voulut donc que je reste et que je me fasse confectionner un habit civil
comme tous les autres prêtres. Un matin il me fit envoyer un tailleur qui prit mes mesures et choisit lui-même l'étoffe : la
meilleure. Je n'ai jamais possédé un habit de tant de prix, si beau et robuste. J'en fis présent à mon père qui le porta
pendant de nombreuses années, et il semblait toujours neuf» (50).
Ce fut ainsi que, sans aucune nécessité, car la loi elle-même l'en exemptait, Mgr. Roncalli se fit immortaliser par le
photographe « habillé de façon sobre, avec l'air d'un typique homme d'affaires lombard» (49).

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TANRE MUBAREK OLSUN
Hebblethwaite poursuit sa narration : «au commencement de 1936 R oncalli décide d'introduire quelques paroles
turques dans la liturgie. A partir du 12 janvier 1936 les “louanges divines” (Dieu soit béni, béni soit son saint nom... etc.)
dans la cathédrale du Saint Esprit doivent être proclamées en turc. La même chose est recommandée aux autres églises.
Il s'agit d'un changement minime, qui témoigne toutefois de son désir que l'Église soit présente au milieu du peuple turc.
Pourtant, comme le démontrera son pontificat, tout changement initial peut avoir une importance dépassant amplement
ses effets immédiats (comme par exemple le fait d'ajouter le nom de saint Joseph dans le canon de la Messe signifiera
que son texte n'est ni immuable ni intouchable). En 1936, de t els “changements” ne s ont pas appréciés par tout le
monde : “Lorsqu'on récita Tanre Mubarek olsun (Dieu soit béni), beaucoup de personnes, mécontentes, abandonnèrent
l'église (...) ; moi (au contraire), je suis satisfait. Dimanche on a eu l'Évangile en turc en présence de l'ambassadeur de
France ; aujourd'hui les litanies en turc en pr ésence de l'ambassadeur d'Italie (...). L'Église Catholique respecte tout le
monde. Le délégué apostolique est un évêque pour tout le monde, et cherche à être fidèle à l'Évangile, qui ne reconnaît
aucun monopole national, qui n'est pas fossilisé, et qui regarde vers le futur” (Trevor, p. 169).
D'après lui, ces innovations linguistiques sont un moyen pour rendre l'Église plus authentiquement “catholique”. Mais
à Rome il est dénoncé justement pour cela. Au cours de sa retraite au mois d'octobre 1936 il écrit : “Je ne mérite rien, et
ne souffre d'aucune impatience. Mais je souffre beaucoup de constater la distance entre ma façon de voir la situation sur
place, et certaines formes d'appréciation des mêmes choses à Rome : c'est ma seule vraie croix” (GdA, 13-16.10. 1936)»
(51).
En réalité j'ai de la peine à voir dans quelle mesure l'Évangile, le Pater et les “louanges divines” en turc auraient pu at-
tirer les catholiques qui, n'étant pas des musulmans, n'étaient ni de souche ni de langue turque : les plaintes ne se firent
en effet pas attendre. Avec l'innovation on ne cherchait donc pas l'approbation des fidèles, mais celle du gouvernement.
Le P. Tanzella écrit justement que «l'acceptation de l'habit civil et l'introduction de la langue nationale dans les églises ca-
tholiques attirèrent sur le Délégué Apostolique la sympathie du gouvernement. Même si son titre n'était pas officiellement
reconnu (...) sa personne était connue et l'homme était estimé tant par le gouvernement que par le président Ataturk lui-
même» (52).

LA LAÏCITÉ DE L'ÉTAT
La liturgie en turc lui ouvrit en effet les portes du gouvernement et l'année suivante «...il fut reçu par le sous-secrétaire
aux affaires étrangères Numan Rifat Menemengioglu (4 janvier). Le c olloque nous est rapporté comme suit : “Je me
trouve à Ankara pour mon ministère - nous dit Mgr. Roncalli - et suis heureux de pouvoir manifester mon hommage aux
autorités de la Turquie”. “Moi aussi je suis heureux de c ette rencontre - réplique Menemengioglu - heureux de pouvoir
faire votre connaissance. Je peux vous dire que le gouvernement turc éprouve le plus profond respect pour vous et pour
l'illustre tradition que vous représentez”. “Je vous remercie, - ajoute Mgr. Roncalli - et j'espère que les autorités turques
pourront à leur tour constater la sincérité des catholiques dans leur respect des lois du Pays, même si parfois elles leur
déplaisent. L'habit que j e porte en e st une pr euve. L'Église se félicite du pr ogrès de l a Turquie et de t rouver dans sa
constitution certains des principes fondamentaux du christianisme, même si l'esprit areligieux qui les anime, la trouve évi-
demment en désaccord”. “Nous vous garantissons la plus ample liberté de ministère - reprend le Sous-secrétaire - en tout
ce qui ne contredit pas nos lois ou ne s'y oppose. Nous n'aimons pas nous servir de titres qui impliqueraient de quelque
manière que ce soit la reconnaissance d'une quelconque activité religieuse, bien que le respect pour une telle activité soit
absolu. La laïcité de l'État est notre principe fondamental : la garantie de notre liberté”. “L'Église se gardera bien de dimi-
nuer ou mettre en discussion une telle laïcité, conclut Mgr. Roncalli. Je suis optimiste. En toute chose, je cherche à déve-
lopper plutôt ce qui unit que ce qui divise. Étant d'accord sur les principes naturels, nous pouvons faire un bout de chemin
ensemble. Il vaut mieux avoir confiance. Pour ma part, j'ai déjà introduit la langue turque dans l'Église...” Cette conversa-
tion tranquille, exprimée en un subtil langage diplomatique, éveille la sympathie réciproque des deux interlocuteurs, qui
se retrouveront tous les deux à Paris, l'un en qualité de nonce, l'autre comme ambassadeur. A Paris, les deux pourront
s'exprimer plus librement, et se manifester ces sentiments qu'à Ankara ils avaient dû taire ou sous-entendre.
Le colloque d'Ankara est important, car on y discerne déjà le signe des temps nouveaux que Jean XXIII proclamera
depuis la Chaire de Pierre et que le Concile Œcuménique Vatican II proclamera dans sa constitution sur l'Église face au
monde» (53).
“La laïcité de l'État est l'un de nos principes fondamentaux”. A ces mots, Roncalli répond que “l'Église se gardera bien
de diminuer ou de mettre en discussion une telle laïcité” ! Ce sont des paroles très graves, que la diplomatie elle-même
ne peut justifier dans la bouche de celui qui représentait le Pontife Pie XI, lequel avait solennellement enseigné que «la
peste qui infecte la société, (...) la peste de notre temps, c'est le laïcisme, ses erreurs et ses attentats impies» ( Ency-
clique Quas Primas sur la Royauté sociale de Jésus-Christ, 11-12-1925). Face à de telles affirmations on peut légiti-
mement se demander si en 1937 Mgr. Roncalli était encore catholique.

DU VERNIS SUR LE DOGME...


...certes pas pour le faire resplendir davantage, mais pour l'effacer. Que le lecteur ne soit pas étonné si nous attri-
buons un tel geste à Mgr. Roncalli : celui qui envoie aux oubliettes les encycliques du Pape (Mortalium Animos contre
l'œcuménisme, Quas primas contre le laïcisme) ne se fait pas de scrupules. Le geste “prophétique” (mais de faux pro-
phète) fut fait sur l'ordre même du Délégué Apostolique. Tout le monde sait que nous les catholiques, contrairement aux
“orthodoxes”, nous croyons que dans la Sainte Trinité le Saint Esprit procède du Père et du Fils, et non du Père seul (Qui
ex Patre Filioque procedit). Combien de fois ne l'avons nous pas chanté à la Messe, dans le Credo, ou au Salut du Très
Saint Sacrement, dans le Tantum Ergo (procedenti ab Utroque). A Lyon, à l'occasion du Concile d'union avec les orien-

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taux, les Pères firent même chanter trois fois le Filioque dans le Credo ! Le P. Spinelli écrit qu'au contraire... «la vocation
pastorale et œcuménique de Roncalli se manifestait de plus en plus par des gestes particulièrement significatifs, tel l'ef-
facement du Filioque qui avait été écrit à gr andes lettres sur la façade de la délégation apostolique, en signe de polé-
mique ouverte avec les orthodoxes» (54).
Les ratures œcuméniques se poursuivront avec le Concile.

RENCONTRES ŒCUMÉNIQUES
«En outre, (...) il rencontre certaines personnalités haut-placées dans la hiérarchie orthodoxe, ouvrant ainsi la voie à
ces contacts fraternels entre l'Orient et l'Occident (non ! Entre hérétiques et catholiques ! N.d.a.), qui constitueront la prin-
cipale préoccupation de son pontificat» (54). «Il fut même le premier dignitaire de l'Église Catholique à visiter le célèbre
monastère orthodoxe du Mont Athos en Grèce. Cette visite fut tout autre chose aussi qu'une simple visite touristique. Ses
yeux regardaient déjà la diversité des Églises chrétiennes dans une perspective œcuménique» (Tanzella 52). Les ren-
contres avec les membres de la hiérarchie “orthodoxe”, déjà commencées en Bulgarie, se multiplient : le 25 mars 1927 il
a une entrevue avec le “patriarche” œcuménique Basile III, en 1936 «il est présent aux funérailles du patriarche œcumé-
nique Photius II, et présente ses congratulations à son successeur Benjamin I» (51), le 27 mai 1939 il se rend au Fanar
(le siège du “patriarche” à Constantinople) auprès du même Benjamin I, et les deux se donnent un “chaleureuse” acco-
lade. «Dans la tradition orthodoxe, le “baiser de paix”, l'accolade, a une v aleur hautement symbolique. Après une si
longue période d'inimitié, le “baiser de paix” entre Benjamin I et le représentant du Pape, Roncalli, préfigure l'accolade
qu'échangèrent en janvier 1964 à Jérusalem les Patriarches frères, Aténagoras et Paul VI (...). Cet heureux résultat - évi-
demment, je cite Hebblethwaite - est représentatif des conséquences de la méthode œcuménique de Roncalli, telle
qu'elle a été décrite par le révérend Austin Oakley, représentant personnel de l'archevêque de Cantorbéry (en réalité, non
pas évêque, mais laïc protestant ! N.d.a.) auprès du patriarche œcuménique, le premier anglican qu'il lui fut donné de
connaître. Roncalli pense aux longues échéances. On ne peut espérer abattre les murs élevés entre les chrétiens par
leurs divisions (sic !), mais, affirme Roncalli, “je cherche à enl ever quelques briques par ci par là”. Il applique ainsi, et
dans le même contexte, la maxime gutta cavat lapidem, la goutte d'eau c reuse le rocher» (cf. M. Trevor, Pope John.
Macmillan, Londres, 1967, p. 177) (55).
Peu de temps auparavant, le 10 février 1939, Pie XI était décédé. «Le Délégué Apostolique célébra les obsèques à Is-
tanbul, ne réservant au rite latin que les cinq dernières absoutes solennelles au cercueil, et représentant ainsi le Pape
disparu comme si celui-ci avait lui aussi été œcuméniste» (53).
Outre la Turquie, Roncalli devait aussi s'occuper de la Grèce, pays à la sévère législation anticatholique voulue par le
clergé “orthodoxe” : interdiction de “prosélytisme”, interdiction de résidence pour les prêtres étrangers, obligation de célé-
brer les mariages mixtes devant un ministre “orthodoxe”... La venue en Grèce de Roncalli, qui devait préparer un “modus
vivendi” avec le gouvernement, irrita l'antipapisme des grecs, lesquels «sollicitèrent une rencontre avec les anglicans de
Londres ; (...) de ces réunions d'Athènes sortit la reconnaissance de la validité des Ordres Sacrés de l'église Anglicane,
contre laquelle Léon XIII s'était déjà prononcé.
Tant les Anglicans que les Orthodoxes s'attendaient à une réaction négative du Délégué, ne serait-ce qu'à travers un
rappel de la sentence du grand pape Léon» (56). Ils n'avaient pas tenu compte de l'extraordinaire capacité d'avaler les
couleuvres que possédait Roncalli ! «Monseigneur (Roncalli), qui n'intervenait pas officiellement dans la question des ma-
riages mixtes, si ce n'est pour nuancer les positions belliqueuses de certains (catholiques. N.d.a.) criant à l'empiétement
de l'État et à la persécution, ne fut pas pris au dépourvu. Il dit : ”je ne me plains pas du fait que les frères séparés aient
fait le premier pas vers l'unité”.
Londres anglicane et Athènes orthodoxe se regardèrent étonnées. Décidément : le Délégué de Rome les dépassait»
(Tanzella 56). Pas de doute, il les dépassait vraiment, vu que les seules interventions du représentant du pape étaient di-
rigées contre les catholiques qui protestaient, et non pas contre les hérétiques qui persécutaient et faisaient alliance. Le
silence de Roncalli servit-il au moins à obtenir le fameux “modus vivendi” avec le gouvernement, qui aurait allégé la per-
sécution ? Que nenni ! Le P. Tanzella lui-même, quelques lignes plus loin, rapporte que le «modus vivendi, déjà prêt à
Rome, resta à Rome» (56).
Le travail commencé en 1935 échoua ainsi en 1939. Mais les couleuvres avalées par Roncalli auront servi à quelque
chose : en réussissant à faire parvenir au chef gréco-orthodoxe Damaskinos, à travers le Vatican, des aides humanitaires
destinées aux populations affamées par la guerre, Roncalli mérita d'ajouter le dur athénien à sa collection de barbus or-
thodoxes “chaleureusement embrassés” (1941) ! (57)

L A QUESTION ROSE-CROIX
La deuxième guerre mondiale avait éclaté en septembre 1939. Dans un autre épisode nous suivrons l'œuvre de Ron-
calli au cours de la guerre, œuvre qui eut pour théâtre en grande partie encore Istanbul (jusqu'au 24 décembre 1944).
Mais auparavant, par souci d'exactitude, il nous faut encore mentionner l'initiation présumée de Mgr. Roncalli à la so-
ciété secrète des Rose-Croix, initiation qui aurait paraît-il justement eu l ieu pendant son séjour en Turquie. Voici ce
qu'en dit un auteur catholique particulièrement bien informé sur la Franc-maçonnerie, Giovanni Vannoni, commentant le
fait que “avant le nouveau courant instauré sous Jean XXIII” “l'attitude antimaçonnique” était “une habitude bien enraci-
née dans le monde catholique”. Giovanni Vannoni écrit donc : «Sur Angelo Roncalli, cf. Pier Carpi, “Les prophéties du
Pape Jean. L'histoire de l'humanité entre 1935 et 2033”, Rome, 1976. L'auteur, qui s'était déjà fait connaître par une bio-
graphie sur Cagliostro (éd. Meb) et une enquête sur “Les Marchands de l 'occulte” (éd. Armenia), soutient en c e livre
qu'en 1935, étant Délégué Apostolique en Turquie, Roncalli avait été initié dans une société secrète dont il ne mentionne
pas le nom. L'auteur toutefois décrit la cérémonie d'initiation (p. 53 s s.), qui laisse supposer qu'il s'agit d'une franc-

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maçonnerie templariste, du type de celle qu'a étudiée Le Forestier. En faisant son entrée dans l'ordre, Roncalli aurait
pris le nom de Johannes, le même qu'il prendra pour son pontificat. La source de Pier Carpi serait une personne âgée af-
filiée aux Rose Croix (“Les Prophéties...” , cit. p. 35). L'auteur rapporte aussi que Roncalli aurait participé à une séance
quelques semaines après son initiation, toujours en Turquie, dans un temple de l 'Ordre (...)». Pendant cette réunion,
Roncalli aurait fait des prophéties. «Une partie de ces prétendues prophéties a été publiée dans le livre, qui se veut une
apologie catholique de l'exotérisme johannique (cf. à ce propos : “Lettres inédites de Stanislas de Guaïté”, cit. p. 126/9) et
du pape Jean XXIII lui-même. L'authenticité de l'ensemble est plus que douteuse, bien que le cas soit d'après nous digne
d'être mentionné» (58).
Je partage le jugement de M. Vannoni. L'authenticité est très douteuse, et nombre de traditionalistes ne devraient pas
se fier au seul témoignage de Pier Carpi. Car il n'y a que sa parole pour attester l'initiation. Parole de franc-maçon, certes
(59), mais toutes les informations sur la Franc-maçonnerie et sur ses membres ne sont pas à prendre comme des vérités
indiscutables, comme nous avons eu l 'occasion de r appeler dans un article sur le Cardinal Liénart (Sodalitium, édition
française, n° 19, pp. 32-33). Ne soyons pas étonnés, par exemple, si un franc-maçon nous dit qu'un tel l'est aussi quand
il ne l'est pas, ou que tel autre n'est pas franc-maçon alors qu'il l'est, ou que tel autre encore est franc-maçon et qu'il l'est
vraiment... en ajoutant toute sorte de détails faux ou grotesques pour laisser entendre qu'il ne l'est pas ! Voici ce qu'af-
firme Nina Berberova sur la sincérité des francs-maçons : «Remarquons également que les francs-maçons eux-mêmes,
dans leur transmission orale du passé, dans leur correspondance avec les “profanes”, et tout particulièrement dans les
rares et peu convaincants : “mémoriaux” rédigés souvent négligemment et parfois beaucoup d'années après les faits, ont
recouru en des cas exceptionnels à leur droit de faire usage du “mensonge préservateur”, qui les dispense du secret (pri-
vilège accordé à tout franc-maçon à partir du troisième degré) et qui lui permet de nier, contre toute évidence, un fait réel.
Nous en arrivons donc à la déduction suivante qui est indiscutable : l’avantage du témoignage indirect - mieux encore
s'il s'agit de plusieurs témoignages sur celui des Frères eux-mêmes, qui jouissent du privilège propre de toute société se-
crète, c'est-à-dire celui de nier ce qui fut, en d'autres termes, celui du mensonge légalisé» (60). De plus, le seul témoin,
Pier Carpi justement, offre à ses lecteurs un curriculum vitae à laisser perplexe : «collaborateur de Oggi (hebdomadaire il-
lustré), Il Giorno (quotidien à scandales), Annabella (hebdomadaire féminin), Giallo Mondadori (romans noirs), Il Corriere
dei Piccoli (bandes dessinées), et d'autres magazines étrangers. Il est en plus directeur éditorial de la maison Sansoni ;
éditeur et directeur de l'édition italienne de Crepy et Horror (bandes dessinées d'épouvante), l'unique revue de l'insolite,
et plusieurs séries de livres humoristiques, fantastiques et autres bandes dessinées. Parmi ses livres : “Magia” ; “Noël
noir” ; “Le Magicien” ; “Le mystère de Sherlock Holmes” ; “La mort facile” ; “Le nouveau Satyricon” ; “Quelqu'un l'a-t-il
vu ?” ; “Le Journal de Pupa” ; “Les Sociétés secrètes...” Il est considéré comme l'un des principaux experts d'histoire et
philosophie des religions, d'ésotérisme et mystériosophie. Il prépare un roman, “Les Fils du Serpent”, une analyse ésoté-
rique de l 'Évangile et une biographie de Raspoutine, qu'il tentera de r éhabiliter, ainsi qu'il l'a fait ces dernières années
avec le comte Cagliostro. Il est républicain» ! (61).
On se demande à ce point à quel genre littéraire appartiennent les “révélations” de Pier Carpi sur Jean XXIII : l'histoire,
les bandes dessinées, le roman noir ou l'épouvante !
Et alors, pourquoi suivre Vannoni et donner une i nformation si peu f ondée ? Parce que d'autres arguments, bien
plus sérieux, permettent d'établir peut-être pas une initiation, mais certainement une collusion entre Roncalli et
la Franc-maçonnerie. On en reparlera...

NOTES
1. Sur les agissements du Cardinal Gasparri sous Benoît XV, cf. Sodalitium, n. 24 p. 11,13, note 31. Quant aux rap-
ports de Gasparri avec la Franc-maçonnerie, on pourra compléter ce qu’on a déjà dit par une allusion peut-être voilée de
G. Spadolini dans “Le Cardinal Gasparri et la question romaine” (avec des extraits des mémoires inédites). Le Monnier,
Florence, 1972, p.54.
2. Spadolini, op. cit. pp. 51-4. L’auteur fait remarquer (p. 51) que la “confessionnalité” du parti démocrate-chrétien de
don Sturzo était “inconcevable à l’époque du pape Sarto”.
3. Notre jugement sur la conciliation entre l’État et l’Église en 1929 a été donné dans un article de don Curzio Nitoglia
“Le pouvoir temporel des Papes et les concordats de 1929 et de 1984”, Sodalitium n°19, éd. Italienne, pp.19-23. On lira
avec intérêt mais avec précaution l’ouvrage de Vannoni “Massoneria, Fascismo e Chiesa Cattolica”, Laterza, 1979, où la
question est traitée au chapitre IX.
4. Hebblethwaite, “Jean XXIII, Le pape du Concile”, Ed. Le Centurion. 1988, p.153.
5. Hebblethwaite op. cit. p.124. Les notices sont tirées du journal du Cardinal Gustavo Piffl, evêque de Vienne.
6. Hebblethwaite op. cit. p.124-5. Spadolini op. cit. pp.249-75.
7. Spadolini op. cit. p. 275 – (7*) p. 269 – (7**) p. 275.
8. Certains aspects historiquement négatifs du pont ificat sont en effet à at tribuer au Cardinal Gasparri, tels la con-
damnation de l’Action Française (“condamnable mais non à condamner”, selon saint Pie X, pour ne pas favoriser les ca-
tholiques démocratiques), l’approbation des Associations Diocésaines en France (pour remédier, selon l’expession de
Gasparri, à “la plus grave erreur” de saint Pie X, à savoir : “la condamnation des Associations Cultuelles” qui avait amené
à la rupture avec le gouvernement), l’abandon des “Cristeros” entre les mains du gouvernement maçonnique mexicain,
nonobstant le massacre prévisible et advenu de ces défenseurs de la Foi…cf. Spadolini, op. cit. pp. 10-1.
9. Giovanni Spinelli, Rubrique : “Giovanni XXIII”, in Bibliotheca Sanctorum, Prima appendice, Città Nuova Ed, Roma
1987, col.578.
10. Hebblethwaite op. cit. pp.132-3.
11. Hebblethwaite op. cit. p.134.

31
12. Hebblethwaite op. cit. p.133. “Cinquantesimo anniversario”, L. Capovilla, Ed. Storia e Letteratura, Roma 1987, p.
33.
13. Hebblethwaite op. cit. p.135.
14. Hebblethwaite op. cit. p.136.
15. Isitituto Paolo VI. “Giovanni e Paolo. Due Papi. Saggio di corrispondenza (1925-62)” aux soins de L. Capovilla, Ed
Studium 1982, pp. 25-7.
16. Hebblethwaite op. cit. p.136. A Fappani-Molinari, “Lettre de Montini, 9 avril 1925. Le jeune Montini”, Marietti Turin
1979.
17. Spinelli op. cit. col.578.
18. Hebblethwaite op. cit. pp.135-6.
19. Le livre de l’abbé Bonneterre réunit les articles qu’il publia enre 1978 et 1979 dans la revue de la Fraternité Saint
Pie X Fideliter. Il est très intéressant lorsqu’il parle des précurseurs de ce “mouvement liturgique” qui déboucha sur la ré-
forme liturgique de Vatican II; les principes exposés sont bons, même si les conclusions sont réticentes pour cause d’ “or-
thodoxie” lefebvrienne ( ar ex. concernant les réformes de Jean XXIII). Le succès de cette première œuvre obnubila-t-il
l’auteur ? Quoiqu’il en soit, une deuxième série d’articles sur saint Pie X (“Hommage à Saint Pie X”. Fideliter n° 21-5, mai
1981-février 1982) fut désastreuse pour la réputation du Pape en question, et n’est intéressante que pour vérifier jusqu’à
quel point le libéralisme et le progressisme s’étaient infiltrés dans la Fraternité. Aucune réédition n’a heureusement réuni
en un seul volume ces articles contre le catholicisme intégral et les collaborateurs de saint Pie X.
20. “Histoire de l’Église” dirigée par Hubert Jedin. Jaca Book, 1880, vol. X/I –p.237.
21. Sodalitium n°22, pp.16-7, voir aussi n°23, p18, note 16.
22. Bonneterre op. cit. dans le texte, p. 34.
23. Bonneterre op. cit. p.36.
24. Aloïs Simon, “L’influence de l’Église sur la vie politique dans l’entre deux-guerres”. Dans Res Publica, revue de
l’Institut Belge de Sciences Politiques, vol. IV, 1962-4 – pp.387 ss. Cité par P. [Link] dans “Actualité de Morta-
lium Animos”, dans Didasco ( périodique bimestriel antilibéral ), n°51, janv./fév. 1989–p.4-5.
25. Cf. (23).
26. Bonneterre op. cit p.38.
27. Bonneterre op. cit p.85.
28. Déclaration des “évêques” anglicans à la conférence de Lambeth (1930) : « Depuis la mort du Cardinal Mercier,
les Conversations sont interdites, et il est fait interdiction aux catholiques romains de prendre part à une quelconque con-
férence sur l’unité. Le comité se déclare convaincu de la valeur de telles conversations conduites avec franchise et re-
grette qu’à cause de l’intervention du Pape toute rencontre de ce genre soit désormais interdite et que les catholiques
romains se soient vus interdire la participation aux discussions. Ce regret… est partagé par de nombreux membres de
l’Église romaine. Ils regrettent pareillement que dans l’encyclique (Mortalium Animos de 1929) soit proposée la méthode
de l’absorption complète, excluant celle présentée par les Conversations (de Malines) comme, par exemple, dans…
“L’Église anglicane unie mais pas absorbée”». Cité par Sonya A. Quitslund : “Beauduin. A prophet vindicated”. New York,
1973-p.76 ; et par Didasco, op. cit. p.2.
29. Louis Bouyer. “Dom Lambert Beauduin, un homme d’Église”. Castermann, 1964-pp.133-5.
30. Hebblethwaite op. cit pp.142-3.
31. Bonneterre, op. cit p.41. Remarquons que Mercier était mort en 1926. Bonneterre l’appelle “protecteur sans doute
inconscient de Dom Beauduin”. On a vu au contraire combien il était conscient de ce qu’il faisait !
32. Bouyer op. cit. pp.135-6 et 180-1.
33. P. Maurizio Gordillo S.J., Enciclopedia Cattolica, rubrique : Ecumenismo, col. 64-6, vol. V, Città del Vaticano 1949.
34. “Deux modernistes témoins de leur temps : le Père Yves Congar et le Père Chenu” dans Fort dans la Foi n°53
avril 1978-p.287.
35. Cf. l’idée de “communion imparfaite” (Unitatis Redintegratio, n°3) entre l’Église Catholique et les sectes non catho-
liques, ainsi que l’affirmation que ces dernières sont aussi des moyens de “salut” (ibidem, n°3).
36. D’autres princes catholiques ont apostasié pour une couronne terrestre et passagère. Citons par exemple : la Mai-
son de Bavière pour le trône grec, celle de H ohenzolern-Sigmaringen pour le trône roumain, celle de S axe, justement
pour le trône bulgare. Aucune d’entre elles ne règne actuellement. S’ils avaient suivi le conseil que Léon XIII avait donné
à Ferdinand de Bulgarie, c’est-à-dire d’abdiquer plutôt que de faire “une offense à l’Église, si scandaleuse de la part d’un
prince catholique” (cf. Enciclopedia Treccani, t. XV-p.5 ), ils auraient au moins sauvé la couronne éternelle dans le Ciel.
Signalons que Paul VI non seulement n’a pas excommunié Henri de L aborde de M onpezat, qui se fit luthérien pour
épouser la future reine du Danemark, mais qu’il le reçut avec toutes les honneurs en au dience privée. Puissance de
“Vatican II”, qui transforme tous les maux en biens et les biens en maux…
37. Dans le canon de la Messe, en effet, l’on prie “pro Ecclesia tua Sancta Catholica… una cum famulo tuo Papa nos-
tro N., et Antistite nostro N., et omnibus orthodoxis atque catholicæ et apostolicæ fidei cultoribus”. Signalons en passant
l’incohérence (et pire) qui consiste à nommer des personnages qui profèrent habituellement l’hérésie, et qui pour cela ne
peuvent pas posséder l’Autorité, in primis parmi les “orthodoxes qui professent la foi catholique et apostolique”…
38. Hebblethwaite op. cit. p.142.
39. Le “Concile Vatican II” et la législation post-conciliaire ont entièrement démoli la législation catholique du mariage
mixte, en substituant à la “très sévère interdiction” du can. 1060 un encouragement de Jean Paul II à de telles unions.
Pour lui, les familles à religion mixte “doivent accomplir la tâche difficile de devenir artisanes d’unité” (16-06-1985) et
“d’affirmer la dimension œcuménique que possède nécessairement la famille” (06-12-1981) (cf. G. Celier : “La dimension

32
œcuménique de la réforme liturgique”. Fideliter, 1987-pp.71-80 ). Et même si le nouveau code s’arrête à mi-chemin (“ca-
nons” 1124-9) les conférences épiscopales d’un grand nombre de pays, avec l’autorisation du canon 1126, contredisent
le droit divin lui-même en prévoyant l’éducation non catholique des enfants (cf. G. Celier, op. cit. pp.78-80, où il est ques-
tion des Conférences Episcopales du Congo et de l’Allemagne).
40. Hebblethwaite op. cit. pp.158-60.
41. Padre Paolo Tanzella s.c.j. “Papa Giovanni”. Ed. Dehoniane, Andria 1973 – pp.108,115.
42. Cf. (39).
43. Cf. (40).
44. Cf. (39).
45. Padre Tanzella, op. cit p.116.
46. Breviarium Romanum, lectio V, ad Matutinum. Evidemment, dans sa réforme liturgique, que la Fraternité de Mgr.
Lefebvre a adoptée, Jean XXIII a s upprimé l’éloge ecclésiastique à s aint Casimir, directement opposé à la “liberté reli-
gieuse”.
47. Padre Tanzella op. cit. p.117.
48. Giovanni XXIII, “Il giornale dell’anima”.Ed. Storia e Letteratura, Roma 1967-p.231.
49. Hebblethwaite op. cit. p.148. Qui cite d’autres lamentations de Roncalli dans son journal du 28 avril au 4 mai 1930.
50. Hebblethwaite op. cit. p.135.
51. Padre Tanzella op. cit. p.125.
52. Hebblethwaite op. cit. p.161.
53. Hebblethwaite op. cit. pp.166-7.
54. Padre Tanzella op. cit. pp.126-7.
55. Cf. (53).
56. Cf. (54).
57. Cf. (53).
58. Hebbelthwaite op. cit. p.171.
59. Padre Tanzella op. cit. p.128.
60. Padre Tanzella op. cit. pp.132-3.
61. Spinelli op. cit. col.579.
62. Cf. (59).
63. Cf. (58).
64. Hebblethwaite [Link]. p. 181.
65. Cf. (60).
66. Padre Tanzella op. cit. pp.138-9.
67. Padre Tanzella op. cit. pp.143-5.
68. G. Vannoni op. cit. pp.170, 185-6.
69. Son nom apparaît dans la célèbre Loge P2 (cf. Emilio Innocenti. “Inimica Vis”. Chez l’auteur, Rome, 1990, p. 34).
Les “Edizioni Mediterranee” qui ont publié le livre intitulé “Les Prophéties du pape Jean” sont d’ailleurs aussi proches de
la Franc-maçonnerie.
è
70. Nina Berberova “Les Francs-maçons russes du XX siècle”, Les éditions noir sur blanc. Aetes Sud, 1990, pp.10-1.
Traduction de l’original en russe de 1986.
71. Curriculum extrait de la couverture du livre de Victor Emmanuel de Savoie. “Io, Vittorio Emanuele, principe in esi-
lio”. Mémoires éditées par Pier Carpi. Éd. Meb., Turin, 1973. Amis de jadis (ils ont écrit un livre en collaboration), Pier
Carpi et le prince Victor Emmanuel se sont disputés récemment (si mes souvenirs sont bons). Victor Emmanuel lui-même
est d’ailleurs proche de Giordano Gamberini, ancien Grand Maître de la Maçonnerie, comme l’a indiqué le quotidien mi-
lanais “Il Giornale”.

33
CINQUIÈME PARTIE : DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE À LA NOMINATION À PARIS (1939-1944)
Extrait de Sodalitium n° 26 de décembre 1991.

Dix février 1939 : mort de Pie XI ; le 2 mars Pie XII est élu, le 2 septembre l'Allemagne envahit la Pologne de l'ouest
tandis que Staline l'occupe à l'est. Pour défendre l'indépendance polonaise l'Angleterre et la France déclarent la guerre à
l'Allemagne : ainsi commence la IIè guerre mondiale. Lorsqu'elle se terminera en 1945, la Pologne se retrouvera en partie
annexée, en partie contrôlée par l'Union Soviétique par l'intermédiaire du parti communiste au pouvoir. La grande guerre
annoncée à Fatima en 1917 aura pour résultat le plus tangible la diffusion des "erreurs de la Russie" (encore Fatima)
dans le monde divisé, à Yalta, entre les USA et l'URSS.
Des territoires sous la juridiction du Délégué Apostolique Mgr Roncalli, l'un, la Grèce, est envahi en 1941 par les ar-
mées de l'Axe, l'autre, la Turquie, reste neutre. "Istamboul et Ankara deviennent les repères de l'espionnage internatio-
nal" (1), comme dans tout pays neutre en temps de guerre ; la position de Mgr Roncalli prend donc de l'importance : le
voici représentant du Saint Siège au centre d'une intense activité diplomatique.
C'est encore l'occasion pour Roncalli de manifester son caractère irénique et œcuménique, désireux qu'il est de con-
tenter tout le monde.

MONTINI ET RONCALLI
Sur ce point les événements de la seconde guerre mondiale mettent en évidence une différence entre les deux grands
amis (2) Montini et Roncalli.
Du Vatican Mgr Montini a une ligne politique précise qu'il cherche à faire approuver par Pie XII. Fils d'un député du
Partito Popolare (démocrate-chrétien), traducteur et diffuseur, en Italie, des œuvres de Maritain qui annoncent avec joie
la fin de l'ancienne Chrétienté et la naissance d'une nouvelle "Chrétienté" pluraliste, libérale et humaniste, Mgr. Montini
est clairement hostile au Concordat, qu'il considère comme un compromis avec le Fascisme ; il voit dans les événements
de la guerre l'occasion de réaliser ses idéaux. Déjà en 1942, par exemple, les deux prosecrétaires d'état, Tardini et Mon-
tini, auront des avis différents à l'occasion d'une défaite italienne : Tardini jugera "barbare et inique" la reddition incondi-
tionnelle imposée par l'ennemi ; au contraire, Montini et De Gasperi (caché au Vatican) soutiendront la reddition incondi-
tionnelle qui signifierait pour l'Italie "n'avoir pas d'autre solution que de se débarrasser de Mussolini, d'abandonner l'Axe
et de miser sur une victoire des alliés" (3).
En cette même période, Roncalli, quant à lui, traite avec le Baron Von Lersner pour mettre au point un plan de paix
excluant la reddition inconditionnelle non seulement de l 'Italie mais aussi de l'Allemagne (4) ; Roncalli, par ailleurs,
semble avoir oublié ses sympathies pour les grévistes ou pour la Démocratie chrétienne. L'Italie de Mussolini “en tant que
pays organisé et respectueux de la religion est encore celui où l'on est le mieux” (lettre à sa famille, 22/04/1939). “Il faut
être reconnaissant à Mussolini [pour le Concordat]” (lettre à sa famille 25/12/1939). Il écrit carrément : “le Général Pétain
l'a bien dit hier. Une des causes de l a défaite française a ét é la jouissance sans frein des biens de la terre après la
grande guerre. Les Allemands, au contraire, ont commencé par s'imposer restrictions et sacrifices, aussi se sont-ils trou-
vés prêts et forts. C'est, sous une autre forme, la parabole des vierges sages et des vierges folles” (lettre à s a famille
21/6/1940) (5).
Il serait vain de chercher des phrases semblables sous la plume de l'idéologue Montini, même en la période de plus
grand consensus entre le peuple et le régime ; quant à devenir ami de l'ambassadeur allemand Von Papen comme le fit
Roncalli, Montini, tout diplomate de carrière qu'il était, n'y aurait pas mieux réussi.
Pourtant lorsqu'en 1943 “le scénario projeté par De Gasperi et Montini se déroula, [Roncalli] ...ne versera aucune
larme sur Mussolini et acceptera sans problème le gouvernement Badoglio"(6).

LE CARACTÈRE DE RONCALLI
On peut donc conclure que, tandis que la politique de Montini est motivée par de profondes convictions intellectuelles,
celle de Roncalli est plutôt le résultat d'impulsions caractérielles. Hostile par indolence, tempérament, par ses idées, à un
catholicisme intransigeant (7) il cherche à éviter le dur "oui, oui, non, non" des oppositions de parti ; il préfère s'accorder
le plus souvent sur la longueur d'ondes de l'interlocuteur, qu'il s'agisse d'un individu isolé (pourvu que non intégriste !), ou
du monde moderne en général. Ainsi, lorsque le monde des années 60 se fera de plus en plus laïciste et progressiste,
Roncalli ira au-devant par désir de plaire et par affinité élective (mais davantage par désir de plaire). Montini lui aussi par
désir de plaire et affinité élective (mais plutôt par affinité élective).
Cette façon d'aller à la rencontre du monde sera présentée comme une pratique de la charité, de l'humilité, de l'art
pastoral du "Bon Pape", et sans doute est-ce ainsi que ce dernier se le présentait à lui-même (8). Mais, étant données les
conséquences et les erreurs doctrinales impliquées par ce comportement systématique, [étant donnée peut-être aussi
une certaine ambition qui filtre à travers les écrits roncalliens sous les continuelles professions d'humilité (9)], on peut y
entrevoir plutôt un effet "du désir d'être loué...et de la crainte d'être injurié". Prions d'en être libérés (10).
Bien sûr ces opinions, les miennes, sur le for interne de Jean XXIII sont plus contestables, je m'en rends compte, que
les faits externes exposés ci-dessus ; il me paraissait cependant intéressant et utile d'en parler, notre but étant de cher-
cher à mieux comprendre notre personnage et son comportement.

LA RENCONTRE AVEC LES JUIFS


Etant donné le rôle qu'aura Jean XXIII dans le dialogue avec le communisme et le judaïsme, il n'est pas sans intérêt
de parler des premières rencontres de Roncalli avec ces deux réalités.

34
L'avance progressive des troupes allemandes mit en fuite, en effet, un grand nombre de Juifs ; le chemin de la Pales-
tine passait par la Turquie, pays neutre. Déjà en 1940 Roncalli avait aidé un groupe de ces fugitifs venus de Pologne (11).
En décembre 1941 “le navire Struma quitta le port roumain de Constance...avec une cargaison humaine de 769 réfugiés
Juifs” (12) mais il sauta sur une mine. Mgr Roncalli commente : “Nous sommes devant un des plus grands mystères de
l'histoire de l 'humanité. Pauvres enfants d'Israël. J'entends continuellement leurs gémissements autour de moi. Je les
plains et fais de mon mieux pour les aider. Ils sont parents et concitoyens de Jésus” (12). Mgr Roncalli certes n'est pas le
seul clerc catholique à avoir compassion des Juifs en fuite et à leur apporter une aide efficace, mais, comme je l'ai déjà
dit, “les Juifs voulant fuir l'Europe occupée par les nazis doivent nécessairement traverser les Balkans et passer par Is-
tamboul” (12).
Dans cette œuvre de sauvetage, Mgr Roncalli collabora avec le roi Boris de Bulgarie, allié de l'Allemagne (13), et avec
l'Ambassadeur allemand Von Papen, celui-là même qui fut sauvé de la condamnation à mort par le témoignage de Ron-
calli au procès de Nuremberg. Ensemble, Von Papen et Roncalli auraient aidé “24 000 Juifs, leur fournissant vêtements,
argent et papiers d'identité” (14).
Au-delà de l'œuvre caritative y eut-il une implication doctrinale ou politique chez Roncalli ? Il serait intéressant, pour
répondre à cette question, de mieux étudier sa pensée sur l'émigration juive en Palestine et ses rapports avec les asso-
ciations juives.

LE SIONISME
La question de l'immigration des Juifs en P alestine est incompréhensible en dehors du Sionisme. Si le but du S io-
nisme est de “reconstituer en P alestine un ét at juif” (15), c'est alors l'aspiration commune du j udaïsme dès la fin du
royaume d'Israël : “exilé par la force de sa propre terre, le peuple lui resta fidèle à travers toutes les dispersions et ne
cessa jamais de prier d'y retourner et d'y rétablir sa propre liberté politique” (16). Les Juifs, interprétant faussement les
Ecritures, pensaient que là était le but du Messie : restaurer le Royaume d'Israël et lui soumettre le monde entier. Cette
attitude des Juifs est décrite dans les Evangiles. Après la multiplication des pains, la foule veut faire de Jésus son roi
(Jean VI, 14) ; Jésus refuse (Jean VI, 15) connaissant bien leur fausse interprétation qui transparaîtra à travers leurs ac-
cusations lorsqu'ils le livreront à Pilate (Mc XXXIII, 2). Les Apôtres eux-mêmes, au début, eurent de la peine à se défaire
de cette conception (Actes I, 6) (17). Les Juifs par contre ne s'en sont jamais départis, attendant un Roi Messie restaura-
teur de l'Etat d'Israël. Cependant, tandis que les Juifs "orthodoxes" attendent encore aujourd'hui le Messie à venir, beau-
coup d'autres Juifs l'identifient au peuple Juif même, et voient dans l'actuel Etat d'Israël, laïque et socialiste, la réalisation
de l'ancien rêve de leurs pères. Et là nous rejoignons le sionisme politique moderne.
Parmi les précurseurs modernes du Sionisme, Elia Artom signale les "Amis de Sion", Edmond Rothschild, “quelques
écrivains parmi lesquels Moses Hess (1812-1875) qui s'inspira du risorgimento italien, et enfin Léo Pinsker (1821-1894) ;
ceux-ci visèrent à faire renaître le sentiment national des Juifs et à les persuader de la nécessité de reprendre une vie
propre sur leur propre terre” (18). Au lecteur qui connait la vie de Karl Marx, le nom de Moses Hess aura sauté aux yeux :
le précurseur du Sionisme avec son livre “Rome et Jérusalem, la dernière question nationale” (1862) (19) est ce même
Moses Hess qui fit engager Marx au Rheinische Zeitung comme rédacteur en chef (1842) ; qui le retrouva ensuite à Paris
au périodique de M. Börnstein "Vorwärts" avec Bakounine, Engels et Heine (1844) ; c'est enfin ce même Moses Hess qui
dans cette revue "Vorwärts" (en avant) rédige le "Catéchisme des communistes" qui servira de base à Engels pour son
livre "Principes du communisme" et à Marx lui-même pour son célèbre "Manifeste" (1848) (20).
De toutes façons si les premiers établissements juifs en Palestine, déjà en 1882 (colonisation sporadique) (21) sont
dus à Pinsker et aux "Amis de Sion", le véritable fondateur du Sionisme moderne est cependant Théodore Herzl (1860-
1904),ce juif hongrois qui, suite à l'affaire Dreyfus, théorisa la reconstruction d'un état juif en Palestine ou en Argentine
dans son livre "Der Juden staat" (1895). En août 1897 l e premier congrès mondial sioniste de B âle rédige un " Pro-
gramme" qui prévoit la création de ce futur état dans la seule Palestine. Le mouvement sioniste donne naissance à di-
verses associations qui visent à en réaliser les plans. Telles sont : l'organisation sioniste (1897), la Jewish Colonial Trust
(1899), banque dont le siège est à Londres, le Fond Perpétuel pour Israël ou Queren Quayyemet (1901), le Jewish Terri-
torial Organisation (J.T.O.) (1905), l'Université juive de Jérusalem (1918-25), la Jewish Agency (1922), le Fond de Cons-
truction ou Queren ha-yesod (1920) [d'après l'Encyclopédie catholique le Queren Quayyemet ou "Corne de la résurrec-
tion" et le Queren ha-yesod ou "Corne de la fondation" étaient deux branches de l'Agence juive, ayant pour tâche l'une de
pourvoir en territoires, l'autre de les distribuer aux colons].
Les colons pratiquaient la méthode collectiviste des kibboutzim, “très voisins des Kolkhozes soviétiques” (21). Cette
ressemblance entre le modèle soviétique et le modèle sioniste n'est pas fortuite. «A qui la mémoire historique fait défaut,
je rappelle qu'Israël est né socialiste. L'URSS, le marxisme-léninisme...ont été une c omposante fondamentale dans la
formation d'Israël. Son fondateur Ben Gourion se rendra de Palestine à Moscou en 1921 ; il en reviendra frappé par le
“génie charismatique de Lénine”» (21 bis).
Cependant, à son arrivée en Palestine, Ben Gourion se heurte à une difficulté : les arabes. Malgré les colonisations
entreprisent dès 1882, en Palestine “la population était en 1919, dans sa presque totalité, d'origine arabe” (22). Ce qui
n'empêcha pas le ministre anglais des affaires étrangères Lord Balfour d'écrire, le 2 novembre 1917, au président de la
fédération sioniste anglaise Lionel Rotschild : “Le gouvernement de sa majesté voit d'un œil favorable l'établissement en
Palestine d'un Foyer national (National Home) pour le peuple judaïque ; il mettra tout en œuvre pour en faciliter l'exécu-
tion”. C'est la célèbre "Déclaration Balfour" acceptée par les autres pays belligérants, confirmée à la conférence de San-
Remo (24/4/1920), incluse dans le traité de paix avec la Turquie (Sèvres,10/8/1920) et introduite enfin par la Société des
Nations dans le texte du mandat sur la Palestine confié à l a Grande Bretagne (1922) avec la nomination comme haut
commissaire du juif Sir Samuel.

35
A la fin de la première guerre mondiale, avec la destruction de l'Empire Ottoman (qui étendait jusqu'alors sa domina-
tion sur la Palestine), la maçonnique Société des Nations confiait donc à l'Angleterre la tâche de rendre possible la créa-
tion du futur Etat d'Israël. A l'opposition politique et militaire des arabes, riposta une “petite mais puissante armée clan-
destine, dite Haghanah” (23).
“Le conflit entre les promesses faites aux Juifs et les revendications des populations d'origine arabe résidant en Pales-
tine ne fut pas sans créer des problèmes à la domination britannique” (22). Coincés entre deux feux (arabes et juifs) les
anglais se débrouillèrent comme ils purent, surtout lorsque les persécutions nazies eurent augmenté la force des reven-
dications juives. Pousser les anglais et l'ONU à prendre une décision, c'est ce à quoi pensa le groupe "Lehi", «plus connu
sous l'appellation de bande Stern : organisation armée qui se rendit responsable d'actes de terrorisme sanguinaires. A la
tête de ce Stern fut placé le jeune Yitzhak [Yezernitski, l'actuel Shamir, premier ministre israélien n.d.r.]. “Entre autres ex-
ploits célèbres revendiqués par l'organisation” (24), notons : l'assassinat au Caire de Lord Moyne que Churchill avait
nommé haut commissaire britannique pour le Moyen Orient, l'attentat à l'hôtel King David de Jérusalem qui fit 91 morts,
l'assassinat du médiateur de l'ONU Folke Bernadotte». Lorsque prit fin “le 14 mai 1948 le mandat du Royaume Uni en
Palestine... les leaders juifs proclamèrent immédiatement l'Etat d'Israël” (22). L'URSS fut la première nation à le recon-
naître (21 bis).
er
Dans son journal intime, à la clôture du 1 congrès sioniste de Bâle, Théodore Herzl écrivit : «“A Bâle j'ai fondé l'état
juif. Si aujourd'hui je le disais à haute voix, ce ne seraient partout qu'éclats de rire. D'ici à cinq ans peut-être, en tout cas
d'ici à cinquante ans, tout le monde comprendra”. A l'échéance exacte des 50 ans naîtra l'Etat d'Israël» (21).

L'EGLISE ET LE SIONISME
Herzl ne m anqua pas de demander aux gouvernants d'alors de s outenir sa cause, entre autres à Lé on XIII. Deux
autres sources juives nous mentionnent ensuite une entrevue avec saint Pie X (élu en 1903, alors que Herzl mourut en
1904). Nous avons déjà publié à ce sujet le témoignage de l'écrivain André Chouraqui (26). Je puis citer maintenant un
autre témoignage, celui de Gabriel Levi, professeur titulaire à "La Sapienza", université de Rome : “La naissance du Sio-
nisme politique (tout laïque qu'il ait été) fut mal acceptée sur le plan strictement religieux par l'Eglise. En réponse au plai-
doyer de Théodore Herzl pour la cause sioniste, le Pape Pie X déclara explicitement qu'après avoir refusé le Christ et
perdu ensuite le Temple et l'Etat pour cette faute, les Juifs ne pouvaient compter sur l'Eglise pour revendiquer le droit à
une renaissance politique” (27). Comme nous le verrons lorsque nous reviendrons à Roncalli, l'Eglise s'opposa comme
elle put à la colonisation juive de la Palestine imposée par les Anglais.
Lorsque la Palestine fut arrachée aux Turcs, Benoit XV commenta : “En outre lorsque les chrétiens ont repris posses-
sion des Lieux Saints, de tout notre cœur nous nous sommes unis à l'exultation générale des bons ; mais notre joie n'était
pas exempte de crainte ; crainte exprimée dans l'Allocution consistoriale que nous avons citée, crainte que, suite à un
évènement si magnifique et heureux, les Israélites ne se trouvent en Palestine dans une position prépondérante et privi-
légiée. Si nous en jugeons par l'état actuel des choses, hélas, ce que nous craignions s'est vérifié. On remarque en effet
que non seulement la condition des chrétiens en Palestine ne s'est pas améliorée, mais qu'elle a même empiré : la nou-
velle organisation civile établie là-bas tend - sinon dans les intentions de ceux qui l'ont promue, du moins certainement
dans les faits - à chasser la chrétienté des positions qu'elle a jusqu'alors occupées, pour lui substituer les Juifs” (Alloc.
"Ricorderete certamente" au consistoire du 13/6/1921) (28).
Une fois l'Etat d'Israël devenu réalité, “le Pape Pie XII, préoccupé du sort des lieux saints...a énoncé clairement son
er
anxiété... dans trois lettres encycliques (du 1 mai 1948, du 24 octobre 1948, du 15 avril 1949) et dans l'"Exhortation" du
8 novembre 1949. Malgré les assurances réitérées des Juifs et des Arabes de vouloir respecter les Sanctuaires véné-
rables, les profanations, les destructions et les menaces dont ils ont été l'objet durant et après le conflit [arabo-israélien
de 1948 n.d.r.] montrent à quel point sont fondées les préoccupations du Pape” (23). Ces paroles rapportées par l'Ency-
clopédie catholique décrivent la situation courant 1953. Aujourd'hui ce ne sont plus les seuls Sanctuaires à être menacés,
mais la présence chrétienne elle-même en Israël et au Moyen-Orient (29). Ce long excursus nous a éloignés, il est vrai,
de notre sujet, mais maintenant que nous y revenons, il va nous permettre une meilleure compréhension.

RONCALLI, LA PALESTINE ET LES ORGANISATIONS SIONISTES


La Jewish Agency (Agence juive), organisation sioniste dont nous avons déjà parlé, avait des bureaux à I stamboul
(30) ; elle prit contact avec Roncalli. “Chaim Barlas, de l'Agence juive de Jérusalem, rencontre Roncalli le 22 janvier 1943.
C'est la première d'une longue série d'entrevues qui eurent pour point culminant, l'année suivante, la visite du grand rab-
bin de Jérusalem, Isaac Herzog” (30). Toujours en janvier 1943 Chaim Barlas demande à Roncalli son intervention au-
près du Vatican afin d'obtenir de celui-ci une aide à l'émigration en Palestine et une déclaration publique dans ce sens.
Roncalli intercède, mais de la Secrétairerie d'Etat le Cardinal Maglione déclare y trouver des difficultés "insurmontables".
Le Cardinal «ne voit manifestement pas d'un bon œil “le transfert des Juifs en Palestine, problème inséparable de celui
des Lieux Saints à la liberté desquels le Saint Siège est si vivement attaché” ...Le 14 mai 1943 le même Maglione écrit à
Mgr William Godfrey, délégué apostolique à Londres, pour l'informer que “les catholiques seraient blessés dans leur sen-
timent religieux et craindraient à juste titre pour leurs droits si la Palestine venait à appartenir exclusivement aux Juifs”»
(30).
La réponse du Cardinal Maglione, qui n'est pourtant que “ la position ferme et longuement réfléchie du Vatican”, est
qualifiée “de décevante, pompeuse, déconcertante... absurde" par le même Hebblethwaite, hagiographe de J ean XXIII
(30). Il ne comprend pas, ne veut pas comprendre, qu'aider l'innocent persécuté est une chose, qu'il soit catholique ou juif,
mais qu'il en est une autre d'épouser la cause sioniste ; cette cause est en effet inacceptable pour l'Eglise du fait de ses
origines ; nous l'avons vu plus haut. “Roncalli n'est pas homme à faire sienne une indifférence qui témoigne d'aussi peu

36
de solidarité” poursuit Hebblethwaite (30) ; il signe de nombreux visas de transit pour la Palestine, ce pour quoi Chaim
Barlas le remercie le 22 mai 1943 (30). «En février 1944, il [Roncalli] rencontre deux fois Isaac Herzog, le grand rabbin de
Jérusalem afin de parler du sort de 55.000 Juifs de la Transtyrie, région sous administration roumaine et constituée des
territoires soustraits à l'Union Soviétique en 1941... Cette fois Roncalli réussit à déplacer les montagnes au point de rece-
voir un témoignage de gratitude de la part du rabbin Herzog (31)... qui envoie “les bénédictions de Jérusalem et de Sion”
à Roncalli et à Ryan [son secrétaire n.d.r.]. Roncalli est profondément ému. Le 23 mars 1944 il peut écrire à Chaim Bar-
las que tous les problèmes soulevés ont été pris en considération par le Saint Siège et il conclut ainsi sa lettre : “Que
Dieu soit avec vous et vous apporte grâce et prospérité. Je suis toujours à v otre service et à c elui de tous les frères
d'Israël”. (Actes et documents...Vol. 10 p. 188).
Il fera écho à ces paroles le 17 octobre 1960, lorsqu'il recevra en audience 130 juifs d'Amérique sous la conduite du
rabbin Herbert Friedman...“Il y a bien sûr une différence [dit Jean XXIII] entre ceux qui ne reconnaissent que l'Ancien Tes-
tament et ceux qui y ajoutent le Nouveau, dans lequel ils voient leur loi et leur guide suprême. Mais cette différence
n'abolit pas la fraternité d'une origine commune. Nous sommes tous fils du même Père. Nous venons du Père et au Père
nous devons retourner” (Righi. “Le Pape Jean sur les rives du Bosphore”. Ed. Messaggero. Padoue 1971, avec une pré-
face de L. Capovilla p. 197)» (32).
Ces paroles de Jean XXIII sont extrêmement graves. Première duperie : la différence entre chrétiens et juifs consiste-
rait dans le fait que les premiers ajoutent le Nouveau Testament à l'Ancien. Erreur par omission étant donné que les juifs,
à leur tour, ajoutent à l'Ancien Testament le Talmud, allant jusqu'à le préférer à la loi de Dieu (33). Seconde tromperie : la
différence en question (rien moins que de reconnaître ou de r efuser le Christ et Sa divinité) ne s uffirait pas à ann uler
“l'unité radicale d'origine [nous venons du Père], de destin et d'insertion dans le même plan divin [et au Père nous devons
retourner]” des hommes de toutes les religions, pour reprendre les mots même de Jean-Paul II (34). Chrétiens et Juifs se-
raient-ils fils du même Père ? Au sens impropre en tant que créatures de Dieu, oui. Au sens propre dans la mesure où il
s'ensuivrait pour les uns et les autres l'adoption comme fils de Dieu, non, non et encore non ! La Foi en Dieu le Père ne
peut subsister sans la Foi en Dieu le Fils : “Si Dieu était votre Père - dit Jésus à celui qui s'écarte de Lui par cette petite
différence consistant à ne pas accepter le Nouveau Testament - vous M'aimeriez aussi, car Je procède et Je viens du
Père... Vous avez pour père le diable, et vous voulez satisfaire les désirs de votre père... Celui qui est de Dieu écoute la
parole de Dieu, voilà pourquoi vous ne l'écoutez pas : parce que vous n'êtes pas de Dieu” (Jean, VIII, 33-47). “Et non po-
test solvi scriptura !”

NICOLA IVANOV
Les contacts pris par Mgr. Roncalli avec les représentants soviétiques en 1943-44 sont de peu de poids comparés à
ceux pris avec les associations juives (et même avec l'Ambassade allemande). Ces entrevues avec le Consul général à
Istamboul d'abord, puis avec l'Ambassadeur à Ankara, visaient à échanger des prisonniers de guerre.
L'Ambassadeur allemand auprès du Saint Siège prévint qu'on n' obtiendrait rien des soviétiques : “Le régime sovié-
tique ne s'intéresse pas au sort de ses prisonniers de guerre, les considérant comme des traîtres” (36). C'était parfaite-
ment vrai, et après 3 mois de pourparlers, on obtint seulement un bon "niet", avec la promesse - relatée par Roncalli - de
respecter la liberté de conscience en Russie (37). Selon Hebblethwaite toutefois, la rencontre ne fut pas vaine : Roncalli
“a appris à parler aussi aux Russes et il a trouvé parmi eux des personnes sympathiques...” (38). Mais les suites étaient
encore à venir.

DEUX HOMÉLIES SUR LA FRATERNITÉ


Cathédrale d'Istamboul, début de la guerre ; Mgr Roncalli prie ainsi : “Nous nous adressons à Vous, Seigneur, pour
tous ceux qui vivent sous ce ciel, quelle que soit la race à laquelle ils appartiennent, puisque nous sommes tous frères
sans distinction de religion, de loi, de coutumes, de traditions ou de classe sociale” (1). Pentecôte 1944, quelques
mois avant son départ pour Istamboul, dans une autre homélie, Roncalli fait ses adieux tandis que la guerre arrive à sa
fin. «Embrassant du regard l'assemblée bariolée, et composite qui remplit la Cathédrale, Roncalli poursuit et insiste :
nous pouvons tous trouver les meilleures raisons pour souligner les différences de race, de culture, de religion ou d'édu-
cation. Les catholiques, en particulier, aiment se distinguer des "autres" : “frères orthodoxes, protestants, juifs, musul-
mans, croyants ou non c royants des autres religions”. Cette liste reflète très bien la réalité à Istamboul. Donc : “Chers
frères, chers enfants, je dois vous dire qu'à la lumière de l'Evangile et du principe catholique, cette logique est fausse. Jé-
sus est venu abattre ces barrières ; il est mort afin de proclamer la fraternité universelle ; le point central de son ensei-
gnement est la charité, c'est-à-dire l'amour qui lie tous les hommes à Lui-même en tant que premier frère et qui Le lie
avec nous au Père” (Righi, p. 259)» (39).
Un fil unique relie l'homélie de 1940 à celle de 1944 et au discours au rabbin Friedman de 1960, discours déjà cité et
commenté. “Abattre les barrières” (“abattre les bastions” dirait Von Balthazar) : c'est ce que fait le Christ lorsqu'il détruit
les fausses religions pour en convertir les membres à la Sienne propre. Mais l'homélie de Roncalli présume les barrières
confessionnelles encore existantes dépassées "par l'amour". “L'amour” (qu'on suppose ici sans la Foi, puisqu'il est parlé
de "croyants" [et même de non croyants] de toutes sortes) unirait tous les hommes au Christ, premier frère, et au Père.
Comme nous l'avons vu, cela est faux. Pour être fils adoptif du Père et frère de Jésus-Christ il faut et la Foi et la Grâce
sanctifiante. Un "non croyant" n'a ni l'une ni l'autre ; les membres des religions non catholiques non plus (sauf cas d'igno-
rance invincible connue seulement de Dieu et que l'on ne peut présumer).
La “fraternité universelle entre les hommes” est seulement potentielle ; pour Roncalli elle existerait déjà en acte. L'ho-
mélie «plus "visionnaire" ou "utopique" prononcée par Roncalli à Istamboul» (Hebblethwaite) (39) ne fait pas une des-
cription catholique mais maçonnique de la fraternité, fraternité sans “distinction de religion”.

37
Le 6 décembre 1944 Mgr. Roncalli est nommé nonce en France. Nous nous posons la question une fois de plus : Mgr.
Roncalli était-il (encore) catholique à cette date ?

APPENDICE
Dans le numéro précédent, à l'occasion de la période "bulgare" de la vie de Mgr. Roncalli, j'ai parlé de son ami Stefa-
no Karadgiov, dont il retardait la conversion au catholicisme afin de ne pas faire de prosélytisme et de ne pas nuire ainsi
à l'œcuménisme (n° 25 p. 16-17). Plus tard le même Karadgiov a donné ce témoignage : “J'ai connu des prêtres catho-
liques qui se refusaient à entrer dans une église orthodoxe même en tant que touristes. Mgr. Roncalli, au contraire, parti-
cipait toujours aux offices orthodoxes, suscitant en quelques catholiques étonnement et perplexité. Jamais il ne manquait
aux grandes cérémonies qui se célébraient dans la principale église orthodoxe de Sofia. Il se mettait dans un coin et sui-
vait dévotement les rites. Les chants orthodoxes surtout lui plaisaient” (Renzo Allegri. “Il Papa che ha cambiato il mondo.
Testimonianze sulla vita privata di Giovanni XXIII”. Luigi Reverdito Editeur. Gardolo di Trento.1988 p. 66). "Etonnement et
perplexité" c'est peu dire puisqu'il est statué par le Code de droit canonv : “Il n'est pas licite aux fidèles d'assister ou
de prendre part activement de quelque façon que ce soit, aux offices des non-catholiques” (can. 1258. §1).
“Celui qui spontanément ou sciemment favorise l'hérésie de quelque façon que ce soit, ou assiste aux offices
des hérétiques [communicat in divinis] à l'encontre de ce qui est prescrit au canon 1258, est suspect d'hérésie”
(can. 2316). Un Délégué apostolique suspect d'hérésie : il y a de quoi laisser perplexe un catholique !

NOTES
1. Padre Tanzella. “Papa Giovanni”, edizioni Dehoniane,1973 p. 140.
2. Sur leur amitié, voir Sodalitium n° 24 p.15.
3. Hebblethwaite p. 197.
4. Hebblethwaite p. 195-196.
5. Citées par Hebblethwaite p. 181-184-188.
6. Hebblethwaite p. 214
7. Voir Sodalitium n° 24 p. 15.
8. “Mon caractère, enclin à la condescendance plutôt qu'à la critique et au jugement téméraire, à prendre immédiate-
ment le bon côté des personnes et des choses... est assez fréquemment pour moi l'occasion de me trouver dans une si-
tuation d'opposition affligeante avec le milieu qui m'entoure. Toute forme de méfiance... toute rupture... sont pour moi
cause de tristesse et d'intime souffrance”. Giornale dell'Anima p. 304-306.
9. Par exemple: “Les murmures ne manquent pas autour de moi : ad majora ad majora” (Diario 12-18 nov. 1939 G.d.A.
è
5 ed. 1967 p. 259). “J'ai trouvé un accueil extrêmement bienveillant et encourageant à Rome, auprès du Saint Père, de
la Secrétairerie d'Etat et de la Congrégation orientale ” (ibidem p. 263). “Je laisse à tous la surabondance de la fourberie
et de ladite adresse diplomatique et je continue à me contenter de ma bonhomie et de ma simplicité de sentiment, de pa-
role, de manière d'agir” (Diario 8-13 déc 1947 p. 302). “Quelques-uns suivent ma pauvre personne avec admiration, avec
sympathie; mais, grâce à Dieu, je rougis de moi-même, de mes insuffisances... Depuis longtemps, et sans aucune lassi-
tude je fais profession de simplicité...”(ibidem 6-9 avr. 1950 p. 309). “Etre simple, sans prétention aucune, ne me coûte
rien” (ibidem 6-12 avr. 1952 p. 312). “Me maintenir humble et modeste ne me coûte pas grand-chose et correspond à
mon tempérament natif” (ibidem 15-21 mai 1953 p. 315). “La conviction se répand que j'aurai été un Pape de transition
provisoire. Me voici au contraire à la veille déjà de ma quatrième année de pontificat, et j'entrevois un solide programme
à réaliser à la face du monde entier qui regarde et attend” (ibidem 10 août 1961 p. 333)...
10. Extrait des "Litanies de l'humilité" que récitait quotidiennement le Cardinal Merry del Val.
11. Hebblethwaite p. 192.
12. Hebblethwaite p. 210.
13. Hebblethwaite p. 212.
14. Hebblethwaite p. 210.
15. La Nuova Enciclopedia Universale Garzanti 1982-1985 p. 1302 rubrique Sionisme.
16. Déclaration d'indépendance de l 'Etat d'Israël 15/05/1948. Dans “Quello che c'è da s apere prima di giudicare
Israele. Passato e futuro” Furio Colombo. La Biblioteca di Europeo. Supplément à Europeo n° 13, mars 1991, Rizzoli Pe-
riodici, p. 19.
17. L'erreur de cette idée ne consiste pas à affirmer que Jésus est le roi temporel d'Israël et du monde entier (cf. So-
dalitium n° 21 p. 41), ce qui est vrai; elle consiste à croire qu'il aurait voulu exercer personnellement et avec des moyens
humains cette royauté (secondaire par rapport à la royauté spirituelle) dont la fin serait en outre la domination des Juifs
sur les autres peuples.
18. Enc. Treccani, vol. 31 p. 864 rubrique Sionismo. L'Encyclopédie Treccani date de 1936, pourtant l'auteur de cette
rubrique, Artom, est favorable au sionisme...
19. Nuova Enciclopedia Universale Garzanti, cit. p. 672, rubrique Hess Moses.
20. Jacques Bordiot. “Le pouvoir occulte fourrier du communisme”. Ed. de C hiré, Diffusion de l a Pensée française,
1976 p.119-131.
21. Enc. catholique vol. XI, col. 714-715, rubrique Sionisme.
21 bis. Igor Man, “Quell'Amarcord a Gerusalemme tra spettri del passato e del futuro”, sur "La Stampa", 12/5/1991.
Pour les rapports entre Sionisme et psychanalyse freudienne, voir l'article de Paul Johnson dans "Il Giornale", 15/4/1991,
p. 5.

38
22. Furio Colombo (rédacteur) “Quello che c'è da sapere prima de giudicare Israele. Passato e futuro”. Op. cit. p. 38-
39.
23. Enc. catholique, cit., col. 716. Des troupes de juifs palestiniens (la légion juive en 1917) combattirent aux côtés
des Anglais tant dans la première que dans la seconde guerre mondiale. Le 28 mai 1945 ce fut la brigade palestinienne
des Juifs russes, "Juda la vindicative", qui livra aux soviétiques, dans le village de Judensburg les prisonniers de l'Armée
cosaque arrêtés par les Anglais (cette armée cosaque, commandée par le Général Krasnoff était anti-communiste). Il est
facile d'imaginer ce qu'il advint des cosaques et de leurs familles tombés entre les mains de Staline...(cfr. “L'armata co-
sacca tradita. E Londra li consegno al boia”. John Bookmaker dans la "Gazzetta Ticinese 5/3/1991 p.14-15. Recension
du livre de Pier Arrigo Carnier. “L'Armata cosacca in Italia”, 1944-45, Ed. Mursia).
24. Mario Barone: «Yitzhak, "l'irriducibile"». Gazzetta Ticinese 15/3/1991 p. 9.
25. Joseph Colombo, rubrique: Herzl Théodore, dans l' "Encyclopédie Treccani", vol. XVIII, p. 483.
26. Sodalitium n° 24 p.13. En dépit des fautes d'impression habituelles, le texte est lisible!
27. Article sur "Repubblica" du 19/2/1991, repris par Furio Colombo dans "Quello che c'è da sapere..." op. cit. p.120. A
propos de l'attitude de Vatican II, Levi écrit : “L'Eglise [conciliaire n.d.r.] a dû faire un effort titanesque pour changer une
théorie vieille de plusieurs siècles [vingt, pour être précis!] mais, quoiqu'avec certaines hésitations, ELLE L'A FAIT” (ibi-
dem).
28. M. Invernizzi e O. Sanguinetti, rédacteurs : “I Papi del nostro secolo”, I parte, p. 53, Italia Libri 1991.
29. Cf., par ex., "Il Sabato", n° 13 du 30/3/1991, p. 36-40.
30. Hebblethwaite, p. 210-212. Les citations des documents officiels sont tirées de “Actes et Documents du S aint-
Siège” Libreria Ed. Vaticana, 11 volumes.
31. Le rabbin Herzog écrivit entre autres (lettre du 28/02/1944): “Vous vous placez dans la tradition si profondément
humanitaire du Saint-Siège et vous partagez les nobles sentiments de son cœur. Le p euple d'Israël n'oubliera jamais
l'aide apportée à ses malheureux frères et sœurs par le Saint-Siège et par ses plus hauts représentants en cette triste
époque de notre histoire”. (Actes et Documents, vol. 10 p. 161). A confronter avec la déclaration du rabbin Hertzberg déjà
rapportée dans notre précédent numéro : “Aucune association juive n'est disposée à pardonner l'Holocauste à l'Eglise ;
cela parait clair” (La Stampa 12/02/1991 et F. Colombo, op. cit., p.125). De Herzog à Hertzberg, voilà achevée "l'éternelle
gratitude" envers le Saint-Siège ! !
32. Hebblethwaite op. cit. p. 216-217.
33. Cf. Isaïe XXIX, 13 ; Mathieu XV, 1-14. Dr A. Cohen. “Il Talmud”. Ed. Laterza 1935 réimprimé en 1939 p.186, Abbé
Auguste Rohling. “Le Juif Talmudiste”. Réimprimé en 1888 par l'Abbé Maximilien de Lamarque.
34. Discours à la Curie Romaine sur la rencontre d'Assise 22-/12/1986 cf. Sodalitium n° 15 p. 6.
35. Il existe en effet une lettre de Mgr Roncalli, datée du 4 septembre 1943 et envoyée au Secrétaire d'Etat le Cardinal
Maglione, dans laquelle les positions décrites par Hebblethwaite et rapportées par moi s'inversent : c'est alors le Saint-
Siège qui favorise l'embarquement pour la Palestine des juifs italiens fugitifs, et c'est Mgr Roncalli qui proteste en écri-
vant : “Je le confesse, une chose suscite en mon esprit une certaine perplexité : à savoir que le Saint-Siège lui-même
achemine les Juifs vers la Palestine, les faisant sortir d'Italie ; ce qui revient en quelque sorte à participer à la reconstruc-
tion du royaume juif. Que ce soit leurs compatriotes et amis politiques qui le fassent, cela se comprend. Mais il ne me pa-
rait pas de bon goût que la charité simple et sublime du Saint-Siège puisse ainsi laisser croire, même si ce n'est qu'une
apparence, qu'elle coopère, au moins initialement et indirectement, à la réalisation du rêve messianique. Mais peut-être
n'est-ce là qu'un scrupule personnel qu'il suffit d'avoir confessé pour le voir se dissiper, tant il est certain que la recons-
truction du royaume de Juda et d'Israël n'est qu'une utopie” (Actes et Documents, 9, p. 469).
A part les maigres dons prophétiques de Mgr Roncalli (il manque cinq années pour que se réalise “l'utopie”) ce texte
réaffirme clairement l'objection fondamentale - théologique - à l'état d'Israël ; en cela, ces paroles de Mgr Roncalli, aux-
quelles je ne peux que souscrire, se rapprochent davantage de celles de saint Pie X que de celles de Pie XII, plus voilées.
Comment alors les concilier avec ce qui a été dit auparavant ? “La pratique de Roncalli est certainement meilleure [pour
Hebblethwaite, pire pour nous n.d.a.] que sa théologie” (Hebblethwaite p. 216). Et en dépit de ce qu'il a écrit “il continue à
aider les Juifs à partir pour la Palestine” (ibidem) et il continue à utiliser les certificats d'émigration délivrés par l'Agence
juive de P alestine (ibidem, p. 275-277). Par pure charité, dirait-on, à l a lumière de l a lettre à l a Secrétairerie d'Etat du
4/09/1943. Par un es prit moins orthodoxe de s ervice vis à v is des "frères d'Israël", selon la lettre à l 'Agence juive du
23/03/1944. Peut-on conjecturer une évolution, en quelques mois, de la pensée roncallienne? Deus scit.
36) Hebblethwaite op. cit. p. 208.
37) Hebblethwaite op. cit. p. 208.
38) Hebblethwaite op. cit. p. 209.
39) Hebblethwaite op. cit. p. 221.

39
SIXIÈME PARTIE : NONCE À PARIS (1944-1953) ; LA POLITIQUE.
Extrait de Sodalitium n° 27 de mars 1992.

Le 5 décembre 1944 Mgr. Roncalli recevait un télégramme chiffré signé Tardini (Secrétaire de la Sacrée Congrégation
pour les Affaires Ecclésiastiques extraordinaires) le nommant nonce en France. Roncalli en fut “surpris et effrayé” (1) ; il
ne fut pas le seul ! La nomination était inattendue et transférait notre personnage de l'obscure Turquie à la prestigieuse
ville de Paris, dans l'une des six ou sept nonciatures assurant à leur titulaire, à la fin du mandat, le titre de cardinal et lui
ouvrant par conséquent la voie menant à la papauté (2).

LE MALAISE DE MGR. FIETTA


En effet, et ce n'était pas la première fois, Roncalli montait en grade par le fait de circonstances rocambolesques.
Le 14 juin 1940 les allemands entraient à Paris. Le 9 juillet “dans la grande salle du Casino (de Vichy) se réunirent en-
viron les deux tiers des sénateurs et des députés français”. La motion Laval, donnant pleins pouvoirs au Maréchal Pétain
pour promulguer une nouvelle constitution, fut approuvée à 569 voix contre 80. “A dater de ce jour, de jure et de facto, le
maréchal Pétain devenait Chef d'Etat. A Vichy se trouvaient les représentants de nombreux pays, parmi lesquels l'am-
bassadeur américain, l'ambassadeur soviétique et le nonce, Mgr. Valerio Valeri” (3). Mais en 1944 le cours de la guerre
change : le 6 juin les Alliés débarquent en Normandie, le 25 août ils entrent à Paris, et le lendemain le Général de Gaulle
“descend les Champs Elysées à la tête de ses troupes et se rend à la Cathédrale Notre-Dame pour un Magnificat d'action
de grâces pour la libération de Paris” (4). De Gaulle se trouve ainsi à la tête d'un gouvernement de coalition comprenant
les communistes et les “héritiers de la tradition chrétienne-démocrate de Marc Sangnier [condamné en son temps par
saint Pie X, n.d.a.], Bidault et Schumann” (4) ; en un mot, les hommes de la Résistance.
Suspecté d'avoir “collaboré avec les Allemands” par le seul fait d'avoir reconnu le gouvernement Pétain, le clergé ne
pouvait échapper au climat de l'épuration : “les ministres communistes du cabinet De Gaulle déclarèrent que la moitié au
moins des 87 Evêques diocésains de France avaient été pétinistes, et en prirent prétexte pour les éloigner” (5). A l'épura-
tion de l'épiscopat français (7), et plus encore que les communistes, étaient intéressés “les catholiques de la résistance”,
autrement dit les démocrates-chrétiens “sillonistes” du MRP, et à leur tête Bidault, le ministre des Affaires Etrangères, qui
“avait souvent fait l'éloge des communistes maquisards”(6). A cet effet un pr emier pas était à f ranchir : le rappel du
Nonce, Valerio Valeri, antérieurement accrédité auprès du go uvernement de V ichy. A noter que dan s le même temps
l'ambassadeur soviétique auprès de ce même gouvernement de Vichy était, lui, accrédité sans difficultés par le nouveau
gouvernement gaulliste… (4)
Déjà le 30 juin 1944, De Gaulle avait été reçu en audience par Pie XII, mais en novembre le Vatican n'avait toujours
pas reconnu le nouveau gouvernement (4) et se refusait à rappeler Valeri et à nommer un nouveau Nonce. Mais le 20
décembre la situation se précipite : De Gaulle signe, à Moscou, un traité de paix vicennal avec les russes (8).
“La fin de l 'année approche et la tradition veut que l e nonce, à t itre de doy en du c orps diplomatique, présente les
vœux de Nouvel An au chef de l'Etat. En l'absence du nonce, cet honneur échoit au plus âgé des ambassadeurs pré-
sents, en l'occurrence l'ambassadeur russe” Bogomilov. “Pour éviter un contretemps, Pie XII décide de céder et de nom-
mer rapidement un nonce” (4).

Le choix se porte sur l'archevêque Joseph Fietta, nonce en Argentine, averti par télégramme le 2 décembre. “La no-
er
mination était assujettie à la possibilité de gagner Paris avant le 1 janvier 1945, de sorte que le message puisse être
prononcé devant De Gaulle”. Mais Fietta, malade de cœur, ne pouvait prendre l'avion ; contraint à voyager par bateau, il
serait arrivé trop tard. Le 4 déc embre, par télégramme, Mgr. Fietta répondait devoir renoncer à la charge pour des rai-
sons de santé (9). C'est ainsi qu'après Valeri et Fietta, Pie XII nomma Mgr. Roncalli, comme “bouche trou” (10), ce 5 dé-
cembre 1944. “C'est par cette nomination que Pie XII ouvrit à Roncalli la voie vers le seuil pontifical” (9). Le cœur de Mgr.
Fietta nous a vraiment joué un drôle de tour… !

“UNE VIEILLE BADERNE”


“A Rome, on ne sait pas grand'chose de lui. Un prélat de la Curie répondait à un journaliste lui demandant ce qu'il sa-
vait de Roncalli : C'est une vieille baderne”(10). Pour Tardini, bras droit de Pie XII et supérieur de Roncalli, ce dernier est
un “bon gros” un “bavard, un indiscret” (11). Lorsque Roncalli arriva à Rome, “Tardini, son supérieur immédiat ne perdit
pas de temps en compliments, ni n'accepta aucun remerciement, déclarant que lui-même n'était pour rien dans cette no-
mination due à l'intervention directe du Pape” (12). Pie XII reçut Roncalli cinq minutes en audience.
“Il est difficile de deviner les pensées secrètes de Pie XII, d'expliquer le choix de Roncalli - écrit Wynn - Il n'agit certai-
nement pas sur le conseil de ses collaborateurs de la Secrétairerie d'Etat. Bien peu de choses, dans le passé de Roncalli
à Instambul, le montrait apte à assumer une charge de cette importance. On a émis l'hypothèse que Pie XII, furibond, au-
rait voulu punir De Gaulle en lui envoyant comme nonce un diplomate de seconde classe” (2). Mon avis néanmoins con-
corde avec celui d'Hebblethwaite qui ne retient pas cette hypothèse ; il commente : “Pie XII n'était pas irresponsable” (10).
Mais il intervenait directement se réservant l'exclusivité des questions importantes et attendant avant toute chose de ses
subordonnés une fidèle exécution de ses ordres. “Il disait volontiers : je ne veux pas des collaborateurs mais des exécu-
tants” (13). De ce point de vue les plus ou moins grandes aptitudes diplomatiques de Roncalli étaient secondaires. Hélas,
Pie XII ne se rendit pas compte que Roncalli était tout autre chose que l'ingénu bon gros qu'il laissait paraître extérieure-
ment et pour lequel on le prenait à Rome.

40
LE DISCOURS DE NOUVEL AN
Nommé officiellement le 23 décembre, le nouveau Nonce arrive à Paris le 30 du même mois, juste à temps pour pré-
senter les lettres de créance et prononcer le discours : “Messieurs, Président, (…) grâce à votre clairvoyance politique et
à votre énergie, ce Pays a recouvré la liberté et la foi en ses destinées…” (19).
Le discours a satisfait de Gaulle et n'a pas heurté l'ambassadeur soviétique. En effet “Roncalli murmure des excuses
à Alexander Bogomilov et fait en sorte que son premier échange de civilités diplomatiques soit pour l'ambassade russe”
(14).

MIEUX VAUT UN COMMUNISTE QU'UN CATHOLIQUE FANATIQUE


Bogomilov, quoiqu'on en pense, était le représentant de S taline ; Roncalli en devint ami, comme l'attestent, entre
autres Renzo Allegri (15) et Alden Hatch lequel commente : «Ceci montre qu'en ce temps-là déjà il cherchait “ce qui unit
plutôt que ce qui divise”» (16).
Telle était sa spiritualité : «Lorsqu'il discutait de religion - écrit Allegri - il parlait plus volontiers du paradis que de l'en-
fer, et voyait en Dieu un père plutôt qu'un juge (…). Même la foi était pour lui un joug suave à proposer avec amour, plu-
tôt qu'une idée à enfoncer à coups de marteau dans la tête des pervers. Il n'hésita pas un jour à déclarer publiquement :
“Souvent je me trouve plus à mon aise avec un athée ou un communiste qu'avec certains catholiques fanatiques”». En
bon catholique libéral, il aimait tout le monde, spécialement les ennemis de Dieu, à l'exception des catholiques,
ses frères.

LES EVÊQUES ÉPURÉS


Le premier problème à résoudre pour le nouveau nonce était celui des Evêques qui, tout comme l'URSS, les USA et
le Saint-Siège, avaient reconnu le gouvernement Pétain. Les communistes prétendaient en dépo ser 43, le démocrate
chrétien Bidault, se contentait dans sa bonté de 33 ( 17). En compensation (sic) il présentait également une l iste de
prêtres de la résistance, six évêques et 22 prêtres à promouvoir ad majora. Telle était la situation en juillet 1944, avant
l'arrivée de Roncalli.
Les biographes exaltent d'un commun accord les capacités extraordinaires de notre héros qui, selon eux aurait tem-
porisé dix mois pour obtenir finalement que, de 33, le nombre des évêques considérés comme compromis soit réduit à 3.
On cite la boutade triomphante de Roncalli : “A ce trente nous sommes parvenus à ôter le zéro” (18).
Hebblethwaite est plus objectif et mieux informé : «la légende attribue généralement ce succès à l'habilité tactique de
Roncalli, qui s'entend à faire traîner les choses. Mais (…) quand il arriva en France en juin 1945, De Gaulle lui déclara
qu'il se contenterait de “quatre ou cinq”. Quoiqu'il en soit, ce ne fut pas Roncalli le principal personnage dans cette af-
faire» (19) ; soit qu'il n'ait pas été tenu en grand estime par Pie XII, aux dires de son interlocuteur gouvernemental, La-
treille, soit parce que, presque immédiatement, le 23 janvier 1945, Maritain fut nommé ambassadeur de France au Vati-
can. Tardini n'apprécia pas l'arrivée au Vatican du philosophe “des droits de l'homme” qu'avaient précédé de très mau-
vais rapports des nonces du Chili et d'Argentine. Mais Roncalli insista en sa faveur. Dès lors “la question des Evêques
'collaborateurs'” lui échappe “en grande partie, et ce - ironie du sort - parce qu'il a réussi à faire accepter Maritain comme
ambassadeur auprès du Saint-Siège. De Gaulle et Bidault traitent directement avec le Saint-Siège - en fait avec Tardini -
par l'intermédiaire de Maritain” (19).
Pour l'histoire, le 27 juillet 1945 sept prélats doivent donner leur démission : trois Evêques, un auxiliaire, et trois vi-
caires apostoliques ; puis, au C onsistoire de 1946, trois Evêques résidents, Saliège, Petit de Juleville et Roques, sont
créés Cardinaux.
Avec le recul, on peut regretter que l'épuration ait été si réduite : en effet dans la liste des Evêques sauvés in extremis
nous retrouvons l'élite du progressisme et du néo-modernisme, avec les Cardinaux Suhard, Liénart et Feltin dont l'Eglise
se serait bien passée.

LA GRENOUILLE
C'est le nom d'un célèbre restaurant parisien. Son propriétaire, un certain Roger, (“le meilleur cuisinier de tout Paris”)
(20) avait été au service du nonce Mgr. Roncalli.
Nonobstant le procès de béatification “ouvert” par Paul VI, notre héros fut toujours un peu gourmand. Tout petit, tandis
que la famille réunie au grand complet disait le rosaire, il se glissa un jour en catimini dans la chambre de sa mère pour
chiper les figues qui y étaient cachées. Interrogé, il nia le forfait, mais l'indigestion et …ses conséquences, le trahirent
(21). Histoires d'enfants, me direz-vous.
Mais devenu grand, il ne changea guère, si ce n'est qu'à sa table il y avait mieux que des figues sèches. A l'école de
Mgr. Radini-Tedeschi, fin gourmet, le jeune Roncalli ne tarda pas à devenir lui-même une bonne fourchette et bien plus
tard, une fois nonce à Paris, il devint l'un des diplomates les plus appréciés de la capitale française, en partie grâce à son
enthousiasme pour les réunions conviviales et pour les excellents plats servis à sa table” (22). Nous tenons d'un diplo-
mate qui le connut à Paris, qu'il laissait une forte impression de mondanité, et un souvenir déplaisant : mais ces choses
ne s'écrivent pas dans les livres.
Toutefois ce n'est pas tant ce qui était servi à sa table qui nous intéresse mais plutôt les hôtes habituels de Roncalli.

ENCORE ET TOUJOURS LES DÉMOCRATES-CHRÉTIENS


Comme chacun sait, là où il y a possibilité de faire bonne chair, on rencontre toujours les démocrates-chrétiens.
Ne nous étonnons donc pas de retrouver parmi les commensaux les plus assidus de Roncalli, des hommes du MRP
(mouvement républicain populaire), la DC française, dont Bidault et Schumann (23). Un peu comme en Italie la DC est

41
l'héritière du Partito Popolare (PPI), le MRP l'était du PDP (Parti démocrate populaire) d'avant-guerre, dont étaient déjà
membres Bidault et Schumann (24). Ce PDP héritier des idées de Lamennais, avait été fondé par Marc Sangnier, prési-
dent d'honneur du MRP, après sa condamnation solennelle par saint Pie X (25).
Le Nonce Roncalli, qui préfère un athée communiste à un catholique fanatique, ne risque donc pas, en rencontrant
Bidault, de f réquenter un c atholique fanatique tel qu'il les réprouve. Mais un am i des athées communistes, oui ! Nous
avons vu plus haut Bidault faire l'éloge des partisans communistes et exiger la destitution des Evêques : lorsqu'à De
Gaulle il en fallait quatre ou cinq, au "catholique" qu'était Bidault il en fallait douze (26). Remarquons en passant que son
collègue italien, le démocrate-chrétien "Servant de Dieu" Alcide De Gasperi ne faisait pas mieux lorsqu'il proclamait le
“génie de Joseph Staline”, quand il trouvait “quelque chose d'immensément sympathique, quelque chose d'immensément
suggestif dans cette tendance universaliste du c ommunisme russe” et lorsqu'il comparait Marx rien moins qu'à Notre-
Seigneur Jésus-Christ : “un autre prolétaire, lui aussi, comme Marx, qui, voici deux mille ans, fonda l'Internationale basée
sur l'égalité, sur la fraternité universelle, sur la paternité de Dieu” (27).
Mais, encore une fois, nous devons nous interroger : lorsque Angelo Giuseppe Roncalli dégustait les bons petits plats
du chef Roger en compagnie des démocrates chrétiens français, était-ce comme se doit de le faire un diplomate qui a
des relations avec tout le monde ou bien comme un ami avec ses compagnons de route ? Aucun doute n'est permis.
Roncalli lui-même, écrit de Paris le 6 j uin 1950 à p ropos du pat riarche des démocrates chrétiens Marc Sangnier : “Je
conserve de sa personne et de son activité politique et sociale le souvenir le plus vif de toute ma jeunesse sacerdotale”
(28). Action politique et sociale qui, pour l'Eglise, n'était qu'un “misérable affluent du grand mouvement d'apostasie” (saint
Pie X).

AJOUTONS UN COUVERT À LA TABLE…


Plus d'un, même. Il faut faire de la place aux autres amis de Mgr. Roncalli. Je ne parle pas des autres représentants
du progressisme “catholique”, comme l'historien Daniel Rops, ou les écrivains Claudel et Mauriac (ce dernier protesta vi-
vement lorsque le Saint-Office mit à l'Index les œuvres de Gide en 1951) (29). Tous amis et commensaux de Roncalli, ils
peuvent cependant figurer dans la catégorie précédente. En fait, le Nonce ne manque pas d'amis même hors du monde
"catholique". Commençons par les hommes politiques.
Un de ses commensaux est Léon Blum (1872-1950), le juif socialiste qui, en 1934, avait fait l'alliance entre socialistes
et communistes, parvenus au pouvoir en 1936 sous le nom de Front Populaire (30).
Plus encore qu'un commensal est son ami Vincent Auriol (1884-1966), ministre des finances du p remier gouverne-
ment du Front Populaire, premier président de la Quatrième République (1947-1954), "athée et socialiste” (31). L'amitié
entre le président Auriol et le futur Jean XXIII a beaucoup de points communs avec l'amitié plus récente entre Jean-Paul
II et Sandro Pertini, lui aussi président, mais surtout ouvertement athée et socialiste (32). Le fait que Roncalli et Vincent
Auriol se soient retrouvés à Venise pour une rencontre dépourvue désormais de motifs professionnels, confirme leur ami-
tié.
Venons-en pour finir au “grand ami de Mgr. Roncalli” (33) qui n'est autre qu'Edouard Herriot (1872-1957) ; ancien
maire de Lyon, ancien Président du Conseil (1924-25, 1932) et du Parti Radical-Socialiste (1919-1957). Ce dernier s'était
toujours montré “anticlérical notoire” (34) qui “pousse à ses ultimes conséquences le principe de laïcité de l'Etat” (35). A
è
ce grand prêtre du laïcisme maçonnique de la 3 république, Roncalli dit un jour : “Il n'y a rien qui nous divise si ce n'est
les opinions politiques. Ne vous semble-t-il pas, qu'en somme, ce sont des choses peu importantes ?” (36). La politique
de Herriot (comme celle d'Auriol) consistait encore à nier la royauté sociale du Christ et les droits de l'Eglise et impliquait
l'athéisme d'état. En somme… choses de peu d'importance pour un homme comme Roncalli, habitué à considérer da-
vantage ce qui unit que ce qui divise.
Rien d'étonnant à ce que, face à un adversaire aussi condescendant, Herriot ait déclaré : “Si tous les Evêques étaient
comme Roncalli, jamais il n'y aurait eu d'anticléricalisme en France” (34). Evidemment, la guerre se termine dès que l'un
des partis accepte la reddition inconditionnelle !
Roncalli se félicita un jour de n'avoir aucun ennemi, mais seulement des amis dans le monde politique français (37). Il
ne se rendait pas compte qu'il avait réussi là où, par la force des choses, Notre Seigneur n'avait pas réussi (Jo. XVII, 14),
non plus que saint Paul [“Si je voulais plaire aux hommes je ne serais pas serviteur du Christ” (Gal. I, 10) non plus que
tous les bons chrétiens (“S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi” (Jo. XV, 20)].

UN MAÇON À LA NONCIATURE
Faites place, il y a d'autres convives…
Yves Marie Antoine Marsaudon, né en 1899, neveu de Mgr. Le Cam qui fut collaborateur du Cardinal Rampolla, ra-
conte avoir été pris sur les genoux par le Pape Léon XIII (38) lorsqu'il avait quatre ans. Devenu grand ( !) il ne quitta pas
les milieux catholiques : en 1946 il fut nommé Ministre Plénipotentiaire du Souverain Ordre de Malte à Paris.
Laissons Marsaudon raconter lui-même : “Ce fut au cours de l'année 1947 que nous eûmes le très grand honneur
d'être présenté à Mgr. Roncalli” qui était, depuis peu, également à Paris (30).
Personne n'ignore que l'Ordre de Malte dépend du Saint-Siège ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le représentant
de l'un rende visite à l'autre. Mais… le Baron Marsaudon était aussi… de longue date (1926) frère maçon de la Grande
è
Loge de France, et depuis 1932 Maître Vénérable du 33 degré de la Loge "La République" !
Marsaudon poursuit : “L'accueil du Nonce Apostolique, qui n'ignorait rien de not re appartenance à l a Franc-
maçonnerie, fut empreint de la plus grande affabilité” (40). Et cette première visite du vénérable ne fut pas la dernière.
“Au cours de nos nombreux entretiens, d'abord pendant les réceptions annuelles de la Nonciature, lors de l'anniversaire
du couronnement du Pape Régnant, puis à notre Résidence de Bellevue, le 24 juin fête de Saint Jean, patron de l'Ordre

42
Souverain, à s es déjeuners intimes, enfin et surtout dans le silence de s on Cabinet, il nous fut donné d'avoir, avec le
Nonce, des entretiens de plus en plus vivants, car ils débordèrent rapidement le cadre de l'Ordre Souverain” (41).
Et de quoi parlaient le Vénérable Marsaudon et l'Excellentissime Roncalli ?
“Des problèmes de l'Ordre” de Malte, suscités par le Cardinal Canali qui voulait le purger des maçons qui s'y étaient
infiltrés. Mais également «de nos modestes conceptions des rapports entre l'Eglise et la Franc-maçonnerie, en plein évo-
lution depuis déjà 10 ans. Puis des problèmes spirituels proprement dits ; enfin nous fûmes amenés à parler du rappro-
chement entre les différentes Eglises chrétiennes.
Une fois accordée, nous n'oserons pas dire son amitié, disons plutôt sa protection, sa compréhension, le Nonce ne
nous les retira jamais. Nous pûmes ainsi aborder des questions assez délicates touchant à c ertaines disciplines Ro-
maines [lesquelles ?] et même au dogme ; non pas aux définitions adoptées une fois pour toute par les premiers Conciles
et même - de ce point de vue son silence était voulu - depuis Vatican I, pour ce qui concernait en particulier l'infaillibilité
pontificale, mais à celles “qu'il sentait dans l'air”.
C'est ainsi qu'un jour nous lui posâmes hardiment la question qui nous brûlait les lèvres et dont nous sentions toute
l'importance du point de vue des possibilités œcuméniques : “Excellence, que faut-il penser des bruits qui courent relati-
vement à la promulgation d'un nouveau dogme Marial ?”
Encouragé par son mutisme et son air interrogateur, nous poursuivîmes : “Oui, l'Assomption de l a Sainte Vierge !”
Nous avons pris note avec précision de la réponse qu'il nous fit :
“Mon petit Marsaudon, revenez toujours aux sources lorsque vous avez la moindre préoccupation, le plus léger doute.
Que voyons-nous dans l'Evangile ? La Mère de Jésus passe, presque inaperçue, pas toujours bien traitée par son Fils.
Rappelez-vous : “Qui est ma Mère et qui sont mes Frères… ?” puis étendant la main sur les disciples, Il dit : “Voici ma
Mère et mes Frères, car quiconque fait la volonté de mon Père, qui est dans les Cieux, est mon frère, ou ma sœur, ou ma
mère…” et la dure réponse aux Noces de C ana : “Femme, qu'attends-tu de moi ?…” “Puis c'est la Mère douloureuse,
mais très humaine, au pied de la Croix…”.
Subitement, mais à Rome on l'avait deviné déjà, le dogme sur l'Assomption fut promulgué par Pie XII» (41). Ils ne par-
leront plus de l'Assomption. Non pas que Roncalli ne fut dévot de la Sainte Vierge, précise Marsaudon, mais «sa pru-
dence était grande devant tante nouveauté dogmatique. Il pensait perpétuellement “aux autres” et à l 'effet que pouvait
produire sur les chrétiens séparés telle ou telle innovation» (41).
Donc aux dires de Marsaudon, Mgr. Roncalli était opposé à la définition du dogme de l'Assomption pour des motifs
œcuméniques. La véracité des assertions du Grand Maître est confirmée par un épisode analogue sur lequel nous re-
viendrons. Par une lettre datée de 1964, Roncalli, alors Patriarche de Venise, refusera de souscrire à une pétition en fa-
veur de l'institution de la fête de Marie Reine ; il alléguera les mêmes motifs que ceux, précédemment exposés à Mar-
saudon, et qui lui avaient fait prendre position contre la promulgation du dogme de l'Assomption (42).

JE T'EN PRIE, RESTE MAÇON !


Les rapports Marsaudon (∴) - Roncalli (∴ ?) se poursuivirent à Venise (où Marsaudon fut reçu évidemment “avec la
plus grande bonté”) (43) puis à Rome.
Une autre déclaration de Marsaudon est rapportée dans deux livres, l'un de Leone Braschi (44) et l'autre du P adre
Rosario Esposito (45) ; je la transcris mot à mot. Esposito écrit : «En date du 25 septembre 1964 le journal Juvénal pu-
bliait le texte d'une interview de Jean André Faucher avec le baron Yves Marsaudon, auteur de nombreuses œuvres sur
la Franc-Maçonnerie. Il [Marsaudon] avait occupé longtemps la charge de ministre de l 'Ordre Souverain militaire de
Malte ; il avait été également ministre d'Etat du Conseil Suprême de Rite Ecossais pour la France. Le texte de l'interview
a été republié par Marsaudon lui-même dans le volume intitulé “De l'initiation maçonnique à l'orthodoxie chrétienne” (Pa-
ris, Dervy, 1965, pp. 135-136). Il nous parait opportun de reprendre les passages les plus importants, et les plus propres
à éclairer la pensée du pape Jean, tant à l'époque où il était nonce à Paris que lorsqu'il eut accédé à la Chaire de Pierre :
- J.A.F. : Vous avez bien connu le Pape Jean ?
- Marsaudon : J'étais très lié avec Mgr. Roncalli, Nonce apostolique à Paris. Il m'a reçu plusieurs fois à la Nonciature,
et, en diverses occasions, il est venu à mon domicile de Bellevue, en Seine-et-Oise. Lorsque j'ai été nommé Ministre de
l'Ordre de Malte, j'ai exprimé au Nonce les perplexités étant donné mon appartenance à la Franc-Maçonnerie. Mgr. Ron-
calli m'a conseillé formellement de rester dans la Maçonnerie.
- J.A.F. : L'avez-vous revu après son accession à la tiare ?
- Marsaudon : Oui, il m'a reçu à Castelgandolfo en ma qualité de Ministre émérite de l'Ordre de Malte, et il m'a donné
sa bénédiction, me renouvelant ses encouragements pour une œuvre de rapprochement entre les Eglises, et même
entre l'Eglise et la Franc-maçonnerie traditionnelle (c'est-à-dire : régulière).
- J.A.F. : Dans quel esprit a-t-il suivi les deux premières sessions du Concile ?
- Marsaudon : Avec beaucoup d'espoir et beaucoup de conviction. Les confidences que j'avais reçues du bon Pape
Jean ne me permettaient pas de mettre en doute sa sincérité. En fait la seconde session du Concile s'est terminée dans
un esprit profondément œcuménique. L'espoir fut immense au s ein de l 'univers catholique. Mis à par t quelques phari-
siens inabordables, les croyants manifestaient une joie immense» (45).
Nous pourrions citer encore longuement Marsaudon. Mais pour quoi faire ? Ce que nous avons dit jusqu'ici se passe
de tout autre commentaire. Ou bien Marsaudon a menti (mais personne à ma connaissance ne l'a jamais désavoué), ou
bien Mgr. Roncalli, nonce apostolique à Paris était, volens nolens, un traître à l'Eglise, partisan qu'il était de cette maçon-
nerie foudroyée par l'excommunication papale et mise par Léon XIII au nombre de ces “sectes réprouvées qui font si évi-
demment revivre… l'esprit de r évolte, l'incorrigible perfidie et la ruse du démon” (Encyclique Humanum Genus
[Link].1884).

43
LE DISCOURS À L'UNESCO
Mais le sujet n'est pas épuisé. Personne n'ignore (voir pour mémoire le Père Esposito) (46) l'ascendance maçonnique
de la S.D.N. devenue par la suite l'ONU (Organisation des Nations Unies) dont l'UNESCO (Organisation éducative, scien-
tifique et culturelle) est une branche. Roncalli, nommé observateur officiel du Vatican à l'UNESCO en 1951, y prend la
parole le 11 juillet de cette même année. L'UNESCO, à son avis, “est un grand feu étincelant dont les flammes ne ces-
sent de s'étendre, allumant les enthousiasmes… pour la justice, la liberté et la paix chez tous les peuples de la terre sans
distinction de r ace, de langue et de religion” (47). Puis, à l'occasion d'une messe pour les catholiques employés à
l'UNESCO, il expose “les règles fondamentales du dialogue avec les non-croyants et les croyants des autres religions…”
(47).

ENCORE LES JUIFS


Nous en parlons ici en raison de la parenté entre les deux sujets… Mars 1950 : aux Algériens (alors français) Roncalli
«parle encore des Juifs comme des “fils de la promesse” (Rom. IX, 8)» (…) «Le fondement d'un dialogue théologique sé-
rieux est la contemplation du peuple d'Israël “à la lumière d'Abraham, le grand patriarche de tous les croyants”» (48).
Roncalli oublie (?) que l es Juifs d'aujourd'hui ne sont pas croyants, mais incrédules, et ne sont plus héritiers de la
promesse.
Par contre, pour lui, non seulement le refus du Christ n'a pas d'incidence sur l'élection des Juifs, mais, de surcroît, ces
derniers feraient partie du Corps Mystique du Christ (qui est l'Eglise !). Voici, en effet, ce que rapporte Wynn : Roncalli “se
trouva face à toute l'horreur de l'Holocauste, quand, à Paris, où il était Nonce apostolique, il assista à la projection d'un
film qui montrait les amoncellements de cadavres de Juifs à Buchenwald et à Auschwitz. Il pleura à cet atroce spectacle
et s'écria : Comment est-ce possible ? Le corps mystique du Christ ! Comment est-ce possible ? Le Corps mystique du
Crist !”.
Ces années-là l'encyclique Mystici Corporis de Pie XII rappelait que l e Corps Mystique du C hrist se confond avec
l'(unique) Eglise catholique… On comprend dès lors non seulement l'intérêt porté par Roncalli aux œuvres de Simone
Weil mais son admiration pour celle où l'écrivain juive, après avoir expliqué comment elle croit à l'Evangile, affirme qu'il
est nécessaire de rester sur le seuil de l'Eglise sans y entrer (48). Pas de problème : Simone Weil est déjà dans l'Eglise…
sans le savoir… sans le vouloir non plus.

UNE PREMIÈRE RÉFLEXION


Arrêtons-nous un instant. Nous avons suivi Angelo Roncalli jusqu'ici : jeune prêtre modernisant en Italie, pionnier de
l'œcuménisme dans les Balkans, compagnon de route des politiciens de gauche en France, mais, surtout, inquiétant per-
sonnage lié par un double fil à la Maçonnerie…
Après les relations politiques du N once à P aris, il nous reste à voir ses relations plus strictement ecclésiastiques.
Quelles relations il eut avec la hiérarchie gallicane ; quelles positions il adopta face au phénomène des prêtres ouvriers ;
comment il réagit à l'excommunication des communistes ; enfin, comment se comporta Angelo Giuseppe Roncalli, dans
la patrie de la théologie progressiste, de la "nouvelle théologie".
Cela nous le verrons ensemble, en ac compagnant notre personnage jusqu'à son accession au C ardinalat, puis au
siège patriarcal de Venise.

NOTES
1. “Giovanni XXIII. Quindici Letture”, di Loris F. Capovilla. Ed. Storia e Letteratura. Roma 1970 p. 287.
2. WILTON WYNN. “Custodi del Regno”, Ed. it. Frassinelli 1989, p.19.
3. GLOMEY BOLTON. “Il Papa”. Ed Longanesi 1970, p. 224-225.
4. HEBBLETHWAITE. “Jean XXIII, le Pape du Concile”. Ed. Centurion 1988 p. 224-225.
5. BOLTON, op. cit. p. 228.
6. BOLTON, op. cit. p. 229.
7. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 231.
8. BOLTON, op. cit. p.227.
9. WYNN, op. cit. p. 18-19.
10. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 225.
11. WYNN, op. cit.p.17.
12. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 225 qui cite G. NICOLINI “Il Cardinale Domenico Tardini”, Messaggero, Padova
1980 p. 183.
13. “Souvenirs d'un nonce” de Angelo Giuseppe Roncalli. Ed. Storia e Letteratura. Roma 1963, pp. 5-6. Voir égale-
ment HEBBLETHWAITE p. 227. ALDEN HATCH. “Giovanni XXIII”, Ed. it. Mursia 1967 pp. 123-24. A. LAZZARINI. “Jean
XXIII”. Mulhouse 1959 pp. 92-93. Remarquons tout de même que Roncalli lut un texte préparé par Valeri!
14. HEBBLETHWAITE op. cit. p. 227.
15. RENZO ALLEGRI. “Il Papa che ha cambiato il mondo”. Ed. Reverdito. Bolzano 1988, p. 99.
16. HATCH, op. cit. p. 133.
17. LAZZARINI op. cit. p.94.
18. ALLEGRI op. cit. p. 98.
19. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 235.
20. HATCH, op. cit. p. 127.

44
21. ALLEGRI, op. cit. p. 22-24.
22. WYNN, op. cit. p. 47.
23. LAZZARINI, op. cit. p. 99.
24. NIELS ARBL. “I Democristiani nel mondo”. Paoline 1990. En ce qui concerne la descendance du MRP, de L a-
mennais (condamné par Grégoire XVI) à Sangnier (condamné par saint Pie X) voyez les pages 75-80. Sur le MRP pp.
157-167. De nos jours les héritiers de Sangnier en France forment le CDS (Centre des démocrates socialistes) nouveau
sigle du MRP.
25. Lettre Apost. “Notre charge apostolique”, du 25 août 1910. Texte reproduit intégralement dans Sodalitium ed. ita-
lienne, n. 4, p. 8.
26. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 230. Sur l'intransigeance de Bidault voir également: ANDREOTTI, "A ogni morte di
papa”, Rizzoli 1982 p. 67.
27. Cf. Lettre de Giovanni Mensi de Münich, publiée dans "Il Giornale" du 28 août 1991 p. 23. Le texte est extrait de :
A. DE GASPERI, “Discorsi politici”, présentés par T. Bozza. Cinque Lune 1969 pp.1-20. Le discours du futur Bienheureux
Alcide fut prononcé à Rome le 23 juillet 1944.
28. Je ne reprends pas ici le texte intégral de la lettre déjà reproduite dans Sodalitium n. 22 p. 16.
29. HEBBLETHWAITE, op. cit. pp. 244-250. ALDEN HATCH, op. cit. p.128.
30. BOLTON, op. cit. p. 240.
31. ALLEGRI, op. cit. p. 101.
32. Cf. Sodalitium ed. ital. n. 22 p. 24.
33. HATCH, op. cit. p.128.
34. ALLEGRI, op. cit. p.100.
35. Enciclopedia Treccani, vol. XVIII p. 476. Herriot voulut par exemple, la pleine application des lois sur l'expulsion de
toutes les congrégations religieuses, lois qui commencaient à être appliquées avec trop de relâchement.
36. LAZZARINI, op. cit. p. 108. ALLEGRI, p. 100 confond ici Herriot avec Auriol.
37. LAZZARINI, op. cit. p. 99.
38. YVES MARSAUDON. “L'œcuménisme vu par un Franc-maçon de Tradition”. Ed. Vitiano, Paris 1964 p.53.
39. MARSAUDON, op. cit. p. 43.
40. MARSAUDON, op. cit. p. 44.
41. MARSAUDON, op. cit. pp.45-46.
42. HEBBLETHWAITE, op. cit. pp. 276-277.
43. MARSAUDON, op. cit. p. 47.
44. LEONE BRASCHI. “La Massoneria e la Chiesa Cattolica”. Nardini ed. 1984 p. 80.
45. ROSARIO F. ESPOSITO. “Le grandi concordanze tra Chiesa e Massoneria”. Nardini ed. 1987 pp. 390-391.
46) ESPOSITO, op. cit. pp.169-221. Voir également: LEON DE PONCINS. “S.D.N., Super-Etat maçonnique”, Beau-
chesne Paris 1936.
47. HATCH, op. cit. pp. 132-133. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 258.
48. HEBBLETHWAITE, op. cit. p. 258.

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SEPTIÈME PARTIE : NONCE À PARIS (1944-1953) ; LA RELIGION.
Extrait de Sodalitium n° 28 de mai-juin 1992.

Peter Hebblethwaite, l'auteur de “Jean XXIII. Le Pape du Concile”, se trouvait lui aussi en France, pendant les années
50, ces années décisives qui ont préparé Vatican II. Voici comment, jeune étudiant jésuite, il décrit l'atmosphère qui ré-
gnait alors au séminaire de Chantilly, et l'opinion que les séminaristes avaient du Nonce, Angelo Giuseppe Roncalli, éga-
lement à Paris ces années là : «Nous autres jeunes étions assez rigoristes et ouvriéristes (…). Nous pensions au con-
traste entre la richesse de la nonciature et la pauvreté du curé de Creil qui avait peine à se nourrir et vivait dans un taudis.
Tout ce qui venait du S aint-Siège - définition de l 'Assomption, interdiction des prêtres-ouvriers, Humani Generis et les
sanctions contre des théologiens (dont mes professeurs) qu'elle avait entraînées - montrait, à notre avis, que l'Eglise de
France n'avait rien à attendre de Rome, si ce n'est des entraves. Aussi son représentant en France ne suscitait-il qu'indif-
férence, méfiance ou raillerie de la part de tous ceux que j'estimais. D'où l'article courageux de Robert Rouquette dans
Etudes après la mort du pape Jean : “Le mystère Roncalli” (…). Il disait carrément qu'à Paris on n'avait rien soupçonné
des qualités de ce Roncalli, qualités dont il allait faire preuve comme Pape. Pour certains Français, l'élection de Roncalli
fut une gr ande déception ; on lui aurait évidemment préféré de loin Jean Baptiste Montini qui n'était pas cardinal à
l'époque et ne pouvait donc être un candidat sérieux en 1958» (1).
Cette citation en dit long sur l'état d'esprit non seulement des séminaristes, mais également de leurs professeurs dans
la France de cette époque.
Elle ne nous aide cependant pas à comprendre qui était réellement ce Mgr. Roncalli, Nonce du Pape dans un pays en
révolte religieuse contre Rome. La haine envers le Saint-Siège aveuglait à c e point les progressistes français qu'ils ne
voyaient en Roncalli rien d'autre que le représentant du Pape haï et craint qu'était Pie XII. Comme nous l'avons montré
dans le numéro précédent, les francs-maçons, par contre, avaient reconnu leur homme en l a personne du N once. Le
montreur en sait plus long que ses marionnettes…
Avec l'esprit d'escalier, cherchons à découvrir en Roncalli ce mystère (d'iniquité) voilé aux yeux des jésuites de Chan-
tilly.

LES VIEUX AMIS


Si, aux yeux des Français, la charge pontificale de Roncalli le mettait dans le camp de l'ennemi et en masquait la véri-
table personnalité, pour un vieil ami il en allait tout autrement. Nous faisons allusion à cet ami de longue date, le moine
œcuméniste Dom Lambert Beauduin, dont nous avons déjà beaucoup parlé (2). Ils se connaissaient depuis longtemps,
depuis la lointaine année 1924 ! Avec une certaine malice le vieux Dom Beauduin ira jusqu'à se vanter de connaître, lui,
le “mystère Roncalli”. A la mort de Pie XII, en 1958, il confiera : “S'ils élisaient Roncalli, tout serait sauvé ; il serait capable
de convoquer un Concile et de consacrer l'œcuménisme”.
Après un silence, le moine belge poursuivait : “J'ai confiance, nous avons notre chance ; les Cardinaux, pour la plupart
ne savent pas ce qu'ils ont à faire. Ils sont capables de voter pour lui” (3). Si pour certains, des Cardinaux même, le mo-
dernisme de Jean XXIII fut une surprise, il n'en était pas ainsi pour qui le connaissait bien comme Beauduin.
Le fait d'avoir fait carrière, tandis que lui Beauduin était tombé en disgrâce, n'avait pas changé Roncalli. Cela ne faisait
aucun doute.
Beaudouin s'en rendit bien compte lorsqu'il lui rendit visite à Paris.
Le Père Bouyer écrit : «Quand Mgr Roncalli avait été bombardé Nonce à Paris, d'une façon passablement inattendue,
(Dom Beauduin) était allé lui rendre visite, non sans se demander si Joseph (Roncalli), l'anneau au doigt et sa robe pur-
purine sur le dos, pourrait encore reconnaître son frère humilié. Il ne resta pas longtemps sur ce doute. A peine sa carte
était-elle passée qu'il entendit de l'antichambre la voix bien connue : “Lamberto ! ...Venga ! Venga !” Un instant plus tard,
il expérimentait une de ces chaleureuses embrassades qui deviendraient célèbres. Et avant de savoir ce qui lui arrivait il
entendait le Nonce lui dire : “Tiens ! Assieds-toi là et raconte-nous tes aventures”. Poussé amicalement, il gravissait à re-
culons un degré et se trouvait installé sur le siège particulièrement auguste. Son interlocuteur ayant pris place sur une
chaise en face de lui, et riant à perdre haleine, il (Dom Beauduin) commençait donc le récit de ses tribulations romaines...
en réalisant peu à peu qu'il le faisait du haut du trône papal qui décore obligatoirement la demeure de tous les légats... Ils
n'imaginaient pas alors ce que cette situation bouffonne pourrait prendre, après coup, de symbolique» (3).
En effet, durant le concile, ce même Jean XXIII descendra du trône papal pour y faire monter tous ces théolo-
giens condamnés par son prédécesseur. Le trône papal occupé par une personne désapprouvée par les Papes (en
l'occurrence par Pie XI) : Voilà qui est vraiment symbolique de nos jours, il faut le reconnaître !

REQUIEM POUR UN VIEIL AMI


Mais si l'œcuméniste Dom Beauduin était un vieil ami, que dire du chef, défroqué et excommunié, des modernistes,
Ernesto Buonaiuti l'ancien compagnon de séminaire qui l'avait assisté à s a première messe (4) : un très vieil ami. Au
cours d'une première maladie le Cardinal Gasparri avait donné à Buonaiuti une absolution hâtive, sans aucune rétracta-
tion préalable du malade, provoquant la juste indignation du Saint-Office. Mais le 26 avril 1946, alors que Roncalli est à
Paris, Buonaiuti meurt en Italie sans sacrements ni repentir. Quelles furent les réactions de son ami le Cardinal ? Il relève
la minute précise du déc ès, le désir qu'aurait exprimé le mourant de f aire ouvrir les fenêtres pour écouter le son des
cloches de Pâques ; puis il commente, avec des mots “compatissants, affectueux même” : «Il est donc mort à soixante-
cinq ans ; sine luce et sine cruce. Ses admirateurs ont écrit de lui qu'il a été un esprit profondément et intensément reli-
gieux, attaché au christianisme par toutes les fibres de son être, lié par des liens infrangibles à l'Eglise catholique qu'il
aime. Naturellement il n'y a pas eu de prêtre pour bénir son corps ; et aucune église ne l'a accueilli pour ses funérailles. Il

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a écrit dans son testament spirituel, entre le 18 et le 19 mars 1946 : “J'ai commis des erreurs. Mais je ne puis rien trouver
dans la substance de mon enseignement qu'il me faille rétracter ou désavouer”. Dominus parcat illi» (5).
Et Hebblethwaite commente : «Jean a toujours donné à Buonaiuti son titre sacerdotal : il reste Don Ernesto. Des his-
toriens catholiques réécrivent déjà l'histoire du modernisme et il est déjà possible de présenter Buonaiuti comme un “pro-
phète du renouveau” (voir Bedeschi Lorenzo, Buonaiuti, Il Concordato e la Chiesa, 1970). Jean aurait bien accueilli cette
façon de voir. Ses derniers mots sur Buonaiuti sont une absolution». Certes, pas une condamnation.

LE PROGRESSISME CATHOLIQUE, MODERNISME REBATTU


Si Buonaiuti est mort, le modernisme ne l'est pas pour autant. Saint Pie X l'avait condamné avec l'Encyclique Pascen-
di ; il avait tenté d'en débusquer les fauteurs qui cachaient hypocritement leur adhésion à l'hérésie. Car le modernisme
est une hérésie qui veut ronger l'Eglise de l'intérieur.
La mort de saint Pie X (1914) et la première guerre mondiale avaient détourné l'attention d'un ennemi qui fut considé-
ré un peu rapidement comme mort et enterré. En fait, entre les deux guerres, le modernisme et ses fauteurs plus ou
moins conscients, relèvent prudemment la tête.
L'objectif reste le même : “moderniser l'Eglise, la mettre à jour, l'adapter au progrès et à la civilisation moderne” (80è
proposition condamnée par le Syllabus de Pie IX. Denz. S. 2980).
Ne pouvant se présenter ouvertement comme tels, les modernistes mirent au second plan les questions dogmatiques,
et tentèrent de faire passer leurs idées au moyen de la pastorale. L'homme moderne est loin de l'Eglise. Il faut sauver les
âmes. Pour les sauver, il faut donc convertir l'Eglise au monde moderne.
Divers “mouvements” sont ainsi créés et s'infiltrent (dans l'Eglise) : le mouvement liturgique, le mouvement biblique, le
mouvement œcuménique... Dans le domaine social l'avancée progressive du marxisme, victorieux entre les deux guerres
mondiales, crée un climat propice à la naissance du mouvement des prêtres-ouvriers. Les animateurs de ces mouve-
ments suivent une tactique prudente pour changer l'Eglise.
Ils demandent de petites réformes pastorales “pour le bien des fidèles”. D'autres réformes suivront évidemment et ain-
si de suite... Ils ne le demandent pas directement. Ils font appel aux épiscopats les plus progressistes pour faire le siège
de Rome, pour la harceler de demandes, lui arracher des concessions.
Le désordre causé par la guerre, par toute guerre et par la seconde guerre mondiale en par ticulier, favorisait leurs
plans. Après, rien ne serait plus comme avant.
L'aide désirée pour la réalisation progressive de leurs rêves, les progressistes la trouvèrent dans l'épiscopat français,
et plus spécialement en la personne du Cardinal Emmanuel Célestin Suhard.

LE CARDINAL SUHARD
Il figurait sur la liste des évêques à éliminer ; et pourtant il sera le chef de file du progressisme épiscopal. Transféré du
siège épiscopal de Lisieux au siège archiépiscopal de Paris, le Cardinal, sans être “Primat des Gaules”, gouverne toute-
fois le diocèse le plus important de France. Dans la même capitale, en ces années-là, réside le nonce Roncalli. Dans le
domaine liturgique, Suhard est le porte parole du C.P.L. (Commission de pastorale liturgique) qui demande la messe
vespérale, l'usage de la langue vernaculaire dans l'administration des Sacrements, la réforme de la loi du jeûne eucharis-
tique. Pour le moment... (6).
Dans le domaine exégétique, le Cardinal Suhard sollicite ce que les historiens ont appelé la “suppression de l'opposi-
tion à la méthode historique dans la science biblique” (7) ; il obtiendra la réponse de la Commission biblique le 16 janvier
1948 (Denz. S. 3862-3864). Son intention est d'abattre les obstacles posés par les décrets de la Commission Biblique du-
rant la période antimoderniste (1905-1909 ; Denz. S. 3373, 3394 ss., 3512 ss.).
Dans le domaine social, c'est le Cardinal Suhard en personne qui a approuvé, protégé et patronné le mouvement des
prêtres-ouvriers dont nous parlerons avec plus de détails un peu plus loin.
Alors que, dans cette “nouvelle théologie” qui fait justement fureur à Lyon et à Paris, Pie XII voit la renaissance du
modernisme, le Cardinal Suhard écrit une lettre pastorale (“Essor ou déclin de l'Eglise”) pour dénoncer le péril... de l'inté-
grisme ! Ce mouvement pour la défense de l'intégrité de la Foi promu, béni, protégé et financé par saint Pie X, objet de
l'éloge des évêques de Côme (Archi) et d'Arezzo (Volpi) dans leurs lettres pastorales, mouvement haï par les moder-
nistes de toutes origines et désormais dissout avec la mort du saint Pape... ce mouvement est mis par le Cardinal Suhard
sur le même plan que le modernisme, “réunion de toutes les hérésies”, pour être ensuite dénoncé comme le danger prin-
cipal de notre époque !
Evidemment la lettre ne plut pas à Pie XII (8) : c'était “le manifeste de la nouvelle Eglise qui émerge”... (9).
La dernière lettre pastorale de S uhard, “Le prêtre dans la cité”, publiée un m ois avant sa mort survenue le 30 m ai
1949, est en quelque sorte “son testament” : “c'est un véritable travail de renoncement intellectuel, qu'appelle la christia-
nisation de ce monde nouveau. Il nous faudra longtemps, peut-être, pour nous déshabituer, de c ertaines méthodes de
“chrétienté médiévale” (10). Courage, cher Cardinal, c'est maintenant chose faite. Vous étiez vraiment un prophète de la
“nouvelle Eglise qui émerge”.

RONCALLI ET SUHARD
Après tout ce qui a ét é dit sur Suhard, c'est à bon d roit qu'Hebblethwaite considère comme important d'étudier les
rapports entre lui et Roncalli.
Hebblethwaite donne deux versions : celle de Mgr. Capovilla, futur secrétaire de Roncalli à Venise et au Vatican, et
celle du journaliste jésuite Robert Rouquette.*

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Pour le premier, “les relations entre le cardinal Suhard et le représentant du Pape ont toujours été cordiales et ai-
mantes”. Pour Rouquette “le Cardinal Suhard le craignait : il sortait sombre et inquiet de ses entretiens avec le Nonce”
(11). A nous, Mgr Capovilla parait plus fiable que le Père Rouquette. Mais, en admettant même que le jésuite ait eu rai-
son, cette crainte serait à attribuer au “complexe anti-romain” de Suhard : Roncalli, bon gré mal gré, représentait Rome et
c'est à lui que revenait d'annoncer au prélat parisien ce qu'Hebblethwaite appelle les “mauvaises nouvelles” (11), autre-
ment dit les réprimandes papales. Quoiqu'il en soit, lorsqu'en 1949 Suhard meurt, Roncalli n'en hérite pas seulement un
rochet ; “Qu'a-t-il hérité d'autre ?” se demande Hebblethwaite, et il répond : on peut dire que Suhard résume en sa per-
sonne l'état d'esprit du catholicisme français à cette époque. Il est ouvert au monde moderne, prêt à se laisser interpeller
par lui. Il croit en la nécessité d'un dialogue entre les communistes et les autres hommes de bonne volonté. Il sait que ce
dialogue ne pourra pas s'entamer à coups d'anathèmes. Il veut un renouveau de l'Eglise à tous les niveaux, un laïcat re-
vivifié, actif, et un sacerdoce adapté à la vie industrielle moderne. Tous ces facteurs influenceront Roncalli... Mais on re-
trouvera maintes institutions de Suhard dans le pontificat du pape Jean” (12).
De cette symbiose Roncalli-Suhard, Roncalli lui-même se porte garant et témoigne : “Presque cinq ans de contacts
spirituels ont scellé une fraternité de sentiments qu'aucune ombre, pas même la plus légère, ne vint jamais troubler. Je le
comprenais et il me comprenait” (lettre à Mgr Pierre Brot, évêque auxiliaire du cardinal Suhard) (10).

LES PRÊTRES-OUVRIERS
Cette totale syntonie de sentiments reconnue par Roncalli lui-même, n'est pas exclue de ce qui fut l'œuvre principale
du Cardinal : le mouvement des prêtres-ouvriers.
Mgr Suhard, Evêque de Bayeux (1928) constate que dans les grandes usines de Caen “le Christ est inconnu” (13).
Lorsqu'en 1948, il vient fêter à Paris son 50è anniversaire de sacerdoce, son impression est la même en ce qui concerne
la capitale : “Quand je parcours les banlieues aux usines mortes, ou les rues illuminées du centre, quand je vois cette
foule, tour à tour raffinée et misérable, mon cœur se serre jusqu'à la douleur” (14). Sans doute, depuis la Révolution, la
France (et le reste du monde) ne cesse de se déchristianiser. C'est un fait établi, il saute aux yeux : selon l'expression de
Pie XII, le monde moderne est “hors du bercail du Christ” (Encyclique Humani Generis). En 1929 déjà, Suhard en conclut
que la France ainsi que les anciens pays catholiques sont “territoire de mission” (13). On perçoit là déjà une exagération,
un rigorisme qui n'est pas étranger au progressisme ; la France était encore, malgré tout, un pays de baptisés. Si on con-
sidère le phénomène de déchristianisation, non pas à travers les jugements de l'Eglise mais à travers ceux des socio-
logues alors en vogue, comme Le Bras (15), l'analyse devient d'autant plus périlleuse. Des ouvrages tels que ceux de
l'Abbé Boulard (Problèmes missionnaires de la France rurale) ou de l'Abbé Godin (France, pays de mission ?) suivent la
même ligne sociologique (15). Pendant la guerre Henri Godin (classe 1906) et Yvan Daniel adressèrent au Cardinal Su-
hard un rapport pour exposer leurs thèses. Thèses tout à fait concordantes avec celles de Suhard lui-même.
La “déchristianisation” analysée d'un point de v ue sociologique (de façon purement naturelle) et exagérée pour les
besoins de l a cause, devenait comme toujours entre leurs mains, un pi c pour abattre des murs... entre l'Eglise et le
Monde.
Von Balthasar voulait “abattre les bastions” ; à Istambul, Roncalli vit l'Esprit faire tomber les barrières...(16).
Il ne faut donc pas s'étonner que l'Abbé Godin ait, lui aussi, décidé d'“abattre la barrière” (17) que l'éducation reçue au
séminaire avait mise entre lui et les autres.
L'Eglise était devenue la maîtresse de la culture et de l a respectabilité ; et selon Godin, la culture élevait entre les
hommes des barrières encore plus hautes que les diversités de conditions sociales” (17). Bref, une sorte de don Milani
français.
Abattre les murs est aussi le passe-temps du Cardinal Suhard : le thème de ses méditations, dit-il en 1948, est tou-
jours le même : “Il y a un mur qui sépare l'Eglise de la masse. Ce mur, il faut l'abattre à tout prix...” (14). La guerre offre
une occasion propice pour se mettre à l'ouvrage. C'est le Père Loew (nom à ne pas oublier...), dominicain, qui donne
l'exemple en 1941 en devenant docker à Marseille (15). Un an plus tard 25 prêtres nommés par Suhard sur le conseil du
Père Jean-Marie Leblond, partent travailler en A llemagne dans le “Service de Travail Obligatoire” (STO). “Ce sont les
premiers prêtres-ouvriers” (16). Ils ont une f oi “amonica” car il leur faut improviser des liturgies dans les lieux les plus
inappropriés” ; “le latin et les rites antiques ne parlent pas aux ouvriers” (18) pensent-ils. Revenant des camps de prison-
niers ou de la “résistance” ils ont le “complexe du rescapé” qui ne veut pas retrouver la normalité du service paroissial. Ne
craignez rien. Mgr Suhard tient toutes prêtes pour eux et la “Mission de France” (1941) et la “Mission de Paris” (1943) où
les prêtres, “pionniers d'avant-garde” (14) comme les définit Suhard lui-même, se sentent “suhardiens” (12). Mais si le
Cardinal voulait “sauver les âmes de Paris” (14) l'effet n'est pas tel qu'il l'espérait.
Les prêtres-ouvriers, pour mieux convertir les communistes sans doute, se font arrêter par la police durant les mani-
festations du parti (19) et un de leurs représentants, l'abbé Boulier en fait de belles. A la “Conférence sur la paix” organi-
sée à Varsovie par les communistes (notoirement pacifistes) de l'invincible Staline l'imprudent abbé prend la parole et dit :
“Si l'on nous demandait à nous qui sommes engagés dans le combat pour la paix, qui est communiste parmi vous ? nous
répondrions : tous” (11). Nous sommes en novembre 1948 ! “A Varsovie la salle croule sous les applaudissements. Le
plafond faillit aussi s'écrouler sur Suhard à Paris” (11).

RONCALLI AU SECOURS DE SUHARD


Revenons maintenant à notre sujet : l'attitude de Mgr Roncalli à l'égard du Cardinal Suhard, de ses méthodes pasto-
rales, et plus spécialement du mouvement des prêtres-ouvriers.
Partons d'un cas significatif, celui justement de l'abbé Boulier.

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“Rome - écrit Hebblethwaite - attend de Suhard qu'il fasse quelque chose” (11) ; le Cardinal est mis au pied du mur :
ou désavouer, ou être considéré comme responsable...
«Le 5 février 1949, le Cardinal Suhard publie une déclaration solennelle dans laquelle il dénonce “la collaboration ha-
bituelle et étroite avec le communisme”» (11). Une collaboration à titre exceptionnelle est donc possible... or Pie XI a dé-
claré que “le communisme est intrinsèquement pervers et qu'aucune collaboration avec lui ne saurait être permise” [En-
cyclique Divini Redemptoris, 1937]. Aussi, le 5 mars 1949, l'Osservatore Romano précise qu' «il ne faut pas éviter seule-
ment “la collaboration habituelle et étroite”. La plus grande vigilance est requise même dans les petites actions où il y a
quelque risque d'erreur» (11).
C'est alors qu'entre en scène notre Roncalli : «(il) intervient si bien par l'intermédiaire de Montini, que l'Osservatore
Romano du 31 mars 1949 publie un article faisant l'éloge de la Mission de Paris et du Cardinal Suhard “qui en assume
toute la responsabilité”. Même s'il y a changement de sujet on peut y voir une sorte d'apologie. C'est en “plaçant” des ar-
ticles dans l'Osservatore Romano que les membres de la Curie se livrent bataille entre eux» (20) ; Mgr. Ottaviani et le
Saint-Office d'un côté, Mgr. Montini de l'autre (21) : les deux partis (orthodoxe et hétérodoxe) qui s'affronteront au Concile
sont dès lors en place.
Où vont les sympathies de Mgr Roncalli ? Cet épisode nous le révèle. “Il admirait la façon dont la hiérarchie française,
en particulier les archevêques de Paris, avaient organisé progressivement les diverses activités catholiques” (22), écrit
Bolton. Il approuve “l'expérience des prêtres-ouvriers” (23) écrit Wynn. “Selon Hatch, “il avait une grande sympathie pour
les prêtres-ouvriers” (24).
A Rome on voyait les choses autrement : en 1951 il fut enjoint au Cardinal Suhard d'interrompre le recrutement (ils
étaient déjà environ quatre-vingt-dix) et en 1953 le successeur de Roncalli, Marella, les fit rappeler à l'ordre par leurs su-
périeurs. Plus de quarante refusèrent. Entretemps, durant cette expérience d'une dizaine d'année, “nombreux furent ceux
qui se laissèrent gagner à la théorie de la lutte de classes tandis que d'autres ne surent pas sauvegarder intacte leur vie
sacerdotale et leur célibat” (15).

L'EXCOMMUNICATION DES COMMUNISTES


Nous l'avons déjà dit, le Cardinal Suhard meurt le 30 mai 1949. Un mois plus tard, le 30 juin, Pie XII signe un décret
du Saint-Office qui : “frappera la France de consternation et paraîtra désavouer toute la mission de Suhard” (25). L'ex-
communication vise les communistes athées, mais la condamnation papale s'étend aussi à qui favorise “en quelque ma-
nière” le parti communiste.
Que fait le Nonce ? Mgr Roncalli disparait : «Il choisit ce moment pour faire une longue tournée en province, laissant à
d'autres le soin d'interpréter le décret... Pie XII se plaindra plus tard de son absence de Paris en ces instants critiques. Il
dira à Mgr. Marella, son successeur à la nonciature : “Surtout ne faîtes pas comme votre prédécesseur qui n'était jamais
là”» (Max Bergerre, Quattro Papi e un giornalista, Paoline 1978 p. 70). Pendant cette absence diplomatique de Roncalli,
les quatre cardinaux français expliquent patiemment ce que ne signifie pas le décret du Saint-Office : “... Il faut bien que
l'on sache qu'il y a dans la notion même de capitalisme (...) un matérialisme rejeté par l'enseignement chrétien (...). Nous
comprenons bien la souffrance qu'ont pu ressentir les travailleurs devant la condamnation du communisme. Nous savons
qu'ils voyaient surtout, en lui, un parti agissant et résolu à supprimer les injustices sociales dont ils souffrent et à donner
aux ouvriers leur place d'hommes libres, dans la profession comme dans la cité. Aussi sommes-nous très émus de leur
peine et avons-nous à cœur de leur ôter la douloureuse impression que l'Eglise resterait insensible à leurs angoisses et à
leurs aspirations” (25). Voilà qui revient à dire avec l'abbé Boulier : “Qui parmi nous sont communistes ? Tous !”

LES SUCCESSEURS DE SUHARD


“Mais il (Roncalli) ne néglige pas son travail pendant ses pérégrinations. Il ne quittera pas la France avant d'avoir
trouvé un successeur au cardinal Suhard” (25). Il s'agit de Mgr. Feltin ; nommé en août 1949, Feltin est “président de Pax
Christi, le mouvement catholique de la paix” (25) alias instrument efficace du communisme. Hebblethwaite nous certifie
qu'il inspirera à Jean XXIII la “Pacem in terris”.

LA CONDAMNATION DE LA “NOUVELLE THÉOLOGIE”


Ainsi, tandis qu'à Paris on continue à pencher pour les nouveautés, à Rome, on continue à pencher pour la tradition.
L'exhortation apostolique Menti nostræ sur la sanctification de la vie sacerdotale condamne chez de nombreux prêtres
“une certaine avidité de nouveauté qui va se répandant d'une façon toujours plus grave et inquiétante” (26). A Menti nos-
træ fait suite l'Encyclique Humani generis ; “visant certaines opinions erronées qui menacent de bouleverser les fonde-
ments de la doctrine catholique” ([Link].1950). Toutes ces opinions erronées nous les retrouverons dans Vatican II. Ce
qui ne doit pas nous étonner puisque leurs adeptes seront appelés par Jean XXIII à par ticiper en tant qu'“experts” au
Concile même !
Les mêmes personnes, Danielou, De Lubac, Von Balthasar, les mêmes doctrines sont tour à tour condamnées
par Pie XII, réhabilitées par Jean XXIII, exaltées par Paul VI et Jean-Paul II (avec l'appui du Sacré-Collège).
Sans les nommer l'Encyclique condamne “Le Père De Lubac et sa bande” (c'est l'expression même de Von Balthasar :
“Nous formions une bande”) (27).
Les jésuites De Lubac, Rondet, Bouillard, les dominicains Chenu et Congar, perdent leur poste. Derrière eux se profile
l'ombre de Theilhard de Chardin. Leurs erreurs ont déjà fait l'objet d'un certain nombre d'articles dans ‘Sodalitium’ ; aussi
éviterons-nous d'en parler ici (28). Revenons donc à Roncalli : comment réagit-il ?

49
UN TROU DE SIX MOIS
Que fait Roncalli ? Il est désormais expert : «le 21 août, 10 jours après la publication d'Humani Generis, il quitte Paris
pour l'Italie d'où il ne reviendra qu'à la mi-octobre. De retour à Paris, il garde un silence inexplicable : il y a un trou de six
mois dans ses mémoires, de juillet à décembre 1950» (29).
Pour combler ce trou, voici un témoignage significatif, celui du Père De Lubac : “le nouveau Pape (Jean XXIII)... avait
été mécontent de ce qui s'était passé au temps d'Humani Generis (30). La suite le confirmera. Par ailleurs, le concept de
“signes du temps” que Jean XXIII fera sien, ne serait-il pas pris au Père Congar, un des théologiens condamnés ? (31)
Mais, pour le moment, il “ne peut pas grand chose pour les théologiens censurés, sinon leur conseiller la patience, le-
ver les bras au ciel et hausser les épaules” (32). Comme aux temps du modernisme l'important est de se cacher et d'at-
tendre des temps meilleurs. Viendra le jour de la revanche.

LES DERNIÈRES ANNÉES (1951-1952)


«Pendant la dernière période de sa mission en France, en 1951-1952, estimant les catholiques français querelleurs et
ergoteurs [il s'agit des “intégristes” évidemment ! n.d.a.], Roncalli consacre plus de temps à ceux qui se situent “hors” de
l'Eglise. N'ayant pas à se soucier des oukases de Rome, [c'est un moderniste qui écrit en la personne d'Hebblethwaite !
n.d.a.] ils sont mieux placés pour apprécier ses qualités de cœur et sa compréhension. Le président Vincent Auriol, mi-
nistre des finances dans le gouvernement du Front Populaire [c'est-à-dire socio-communiste ! n.d.a.] en 1936, le trouve
sympathique» [évidemment ! n.d.a.] (32).

LE DÉPART
Entre-temps, le Patriarche de V enise Carlo Agostini, tombe malade, et l'on craint pour sa vie. Montini écrit alors à
Roncalli, le 14 novembre 1952, pour lui demander s'il serait disposé à le remplacer, dans l'éventualité de sa mort immi-
nente. Les nouvelles se succèdent ; un autre télégramme de M ontini annonce la décision de Pie XII de c réer Roncalli
Cardinal au Consistoire du 12 janvier 1953. Un cardinal ne reste pas à la nonciature : il ira donc à Venise ou à la Curie.
Une autre nouvelle parvient ce jour-là à Roncalli : sa sœur Ancilla se meurt. Nous verrons par la suite quelle épreuve a
représenté pour lui cet événement. Après une visite à sa sœur, il revient à Paris. Son élévation à la pourpre cardinalice
est désormais officielle. A l'archevêque de Paris Mgr. Feltin, qui va devenir cardinal en même temps que lui, il exprime sa
crainte d'être nommé à la Curie romaine. Il n'a jamais aimé la Curie romaine et il le montrera. Le Patriarche de Venise
meurt sur ces entrefaites, le 28 décembre ; Roncalli le remplacera. “Il échappe de justesse à la Curie” (330).

UN DÎNER, UN SECRÉTAIRE, UNE BARRETTE


Notre Roncalli ne peut filer à l'anglaise, s'esquiver sans adieux officiels. Suivons-le toujours.
Proclamé Cardinal au Consistoire du 12 janvier, le Cardinal Roncalli aurait dû recevoir la Barrette cardinalice à Rome.
Un ancien privilège attribuait aux Rois de France l'honneur de l'imposer au nonce élu Cardinal au nom du Pape. Les pré-
sidents de la république, rien moins que catholiques, “considéraient cette cérémonie comme une affaire de l'Eglise ne les
concernant pas ; ils s'en étaient donc abstenus” mis à part les cas des Cardinaux Maglioni et Cerretti (34).
Après la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, survenue sous le Pontificat de saint Pie X, les temps n'étaient certes pas
favorables à de semblables cérémonies. Mais nous l'avons déjà vu, Roncalli n'était pas un cardinal comme les autres !
“Ce fut Vincent Auriol, le président en personne [socialiste athée] qui sollicita cette faveur. Mgr. Roncalli en fut enchanté”
(34). L'imposition eut lieu le 15 janvier. A l'occasion des allocutions officielles Roncalli évoqua un épisode analogue : en
1893 le président Carnot avait assisté son très cher Mgr. Radini-Tedeschi (35). Pour sa part, Auriol en profita pour faire
de la propagande en faveur de la république (maçonnique) française : “vos expériences passées - dit-il au néo cardinal -
vous avaient permis d'apprécier l'action de l a France dans le monde et vous avaient disposé, de longue date, à com-
prendre les grandes traditions de tolérance et de justice qui ont toujours été l'honneur de notre nation et qui devaient unir,
après la solennelle exhortation de Léon XIII, toutes les familles spirituelles françaises autour de la République” (36). Em-
brassades, applaudissements, Légion d'Honneur... Auriol demeura l'ami de Roncalli ; il lui rendit même visite plus tard à
Venise, alors qu'aucune charge publique ne l'y obligeait plus (34). A la Nonciature arrivait le 3 février une délégation du
diocèse de Venise, le Vicaire Capitulaire Mgr. Erminio Macacek en tête. Celui-ci “était accompagné d'un jeune prêtre ;
sec, pâle de visage, mais deux yeux intelligents, c'était don Loris Capovilla” (Tanzella, Papa Giovanni. Dehoniane 1983, p.
194). Le Père Tanzella que nous citons ici omet de mentionner une dernière caractéristique de don Lor is : gauchisant.
Roncalli le remarque et il en fera son secrétaire à Venise et au Vatican. Tous deux étaient faits pour s'entendre. Enfin le 5
février 1953, c'est le déjeuner d'adieux aux amis politiques. Roncalli invite le Président de l 'Assemblée Nationale,
Edouard Herriot (37) ; le Président de l'Union Nationale, Gaston Monnerville ; le Président du Conseil, René Mayer, ainsi
que ses prédécesseurs : Bidault, Covin, Pléven, Edgard Faure, André Marie, Robert Schuman, Pinay, Fourcade. “L'at-
mosphère y fut merveilleusement cordiale, détendue” (38). A la fin du repas, c'est Herriot en personne qui prit la parole,
pour les dernières congratulations. «Le Paris-Presse commentait : “Le Cardinal Roncalli laisse derrière lui en France
quantité d'amis et pas un seul ennemi”» (38). Pour ce qui est des ennemis, nous l'avons déjà dit, Roncalli a fait mieux
que le Christ qui en avait beaucoup.

L'OPINION D'UN COLLÈGUE


Il s'agit de Carl J. Burckhardt (39) dont voici le curriculum : professeur d'histoire à l'Université de Zurich et à celle de
Genève, spécialiste de Voltaire et de Goethe, diplomate, commissaire de la Société des Nations en Pologne (1937), Pré-
sident du Comité international de la Croix-Rouge (1944), ambassadeur helvétique à Paris (1945-1949). C'est là qu'il fit la
connaissance du Nonce apostolique, Mgr. Angelo Roncalli, futur Jean XXIII. Lorsque son collègue diplomate fut élu au

50
Pontificat Suprême en 1958, Burckhardt écrivit à son ami Max Rycher : «Je porte un grand intérêt au Pape. Tout au long
de mon séjour à Paris, j'ai eu avec lui de nombreux contacts personnels, et je l'aimais vraiment beaucoup. Il circulait de-ci
de-là comme un jeune fonctionnaire d'ambassade, on le rencontrait partout, à commencer par le salon M.R.P. [ parti dé-
mocrate chrétien français, n.d.r.] de la surprenante madame Abrami (...). Il a une vaste expérience du monde, il aurait pu
faire un excellent chef d'industrie, de la tête aux pieds ; il est ce paysan de Bergame, bien intentionné mais rusé. Sa dé-
votion est solide mais concise, selon son style. Il me semble cependant que son bon sens - précis à court terme, mais
plutôt vague à long terme - l'empêche de reconnaître la valeur de certains mystères qui transcendent le temps et sont
spécifiquement catholiques. L'aptitude à croire aux miracles, le respect du Sacré, ne sont pas son fait. C'est un déiste et
un rationaliste, avec la meilleure tendance à se mettre au service de la justice sociale. Il y adjoint une facilité à tendre lar-
gement la main à tous ceux qui, quoique de camps totalement opposés, sont animés des mêmes forces (...). Il est bon,
ouvert, plein d'humour, très éloigné du chrétien moyen-âgeux ; après être passé par les “philosophes” français, il est par-
venu aux mêmes conclusions que les Réformateurs, la passion métaphysique en m oins. Il changera beaucoup de
choses ; après lui, l'Eglise ne sera plus la même» (40). Tel est celui qui part pour Venise. J'oubliais : comme l'autre
ami et collègue de Mgr. Roncalli, le Baron Marsaudon, l'ambassadeur helvétique était lui aussi haut gradé de la Franc-
Maçonnerie (Didasco, mai-juin 1981, n. 25, pp. 15-17). Un beau trio, il n'y a pas à dire !

APPENDICE
Dans le précédent numéro j'ai parlé de l'étrange amitié entre Edouard Herriot et Mgr. Roncalli dont, aux dires d'An-
dreotti, Herriot faisait les “louanges” (Andreotti, A ogni morte di papa. Rizzoli 1982, pp. 67-68). Il est possible de trouver
de plus amples informations dans deux œuvres de Léon de Poncins : “Les Forces Secrètes de la Révolution”, Bossard
1928 et “Christianisme et F∴M∴”, D.P.F. 1975. Léon de Poncins écrit : “Cette immixtion de la Franc-maçonnerie dans les
choses du Parlement et sa domination sur le grand nombre des députés et des sénateurs s'est affirmée plus fortement
que jamais lors du ministère Herriot, à la suite des élections de 1924” (Forces Secrètes, pp. 69).
«En 1924, les élections législatives amenèrent la victoire du Cartel des Gauches et Herriot prit le pouvoir. Voici ce que
le Convent du G rand Orient de 1924 di sait à s on sujet : “Avant de commencer les travaux, voulez-vous me permettre
d'envoyer le salut de la F∴M∴ au grand citoyen Herriot qui, quoique n'étant pas F∴M∴, traduit si bien dans la pratique
notre pensée maçonnique”. Son gouvernement décréta une série de lois socialisantes, préfiguration des lois du front po-
pulaire de Léon Blum. Or, peu après, les éditions Spes publièrent sous la signature fictive d'A. G. Michel un livre qui mon-
trait, preuves documentaires à l 'appui, que l a plupart des lois instaurées par le ministère Herriot avaient été préalable-
ment élaborées dans les loges maçonniques» (Christianisme… p. 93).
Suit, dans les deux ouvrages cités, la liste des 14 lois du gouvernement Herriot, approuvées quelques mois seulement
après que leur proposition ait été décidée dans les réunions maçonniques. Pour ne pas alourdir mon article j'en citerai
seulement quelques unes : la décision de s upprimer l'Ambassade du V atican (Bulletin officiel de l a Grande Loge de
France, janvier 1923, p. 39 ; réalisation, le 24 octobre 1924), l'application des lois contre les congrégations religieuses,
l'introduction du régime laïque en Alsace-Lorraine, le monopole de l'enseignement, la reprise des relations avec les So-
viets.
Tel est, parmi tous les hommes politiques français, le préféré de Mgr. Roncalli. Cette amitié était d'ailleurs tout à fait
réciproque.
Avec Roncalli, le trio Roncalli-Marsaudon-Burckhardt devient quartette. Un quartette de Vénérables personnages…

NOTES
1. Hebblethwaite, Jean XXIII, le Pape du Concile. Ed. Le Centurion 1988, pp. 5.6.
2. Sodalitium n° 25, pp. 10-11.
3. Dans D. Bonneterre, Le mouvement liturgique. Fideliter 1980, pp. 112-113. Extrait de L. Bouyer, Dom Lambert
Beauduin, un homme d'Eglise. Castermann 1964, pp. 180-181.
4. Sodalitium n°22 p. 15
5. Hebblethwaite, Jean XXIII, le Pape du Concile. Ed. Le Centurion 1987, p. 522.
6. Bonneterre, Le mouvement liturgique op. cit. pp. 73-74.
7. Storia della Chiesa dirigée par H. Jedin. Jaca Book 1975, vol. X/1, pp. 221-225.
8. Cfr Bonneterre, Saint Pie X et l'intégrisme, dans Fideliter n° 24, p. 62 (Très mauvais article, comme nous l'avons
déjà exposé dans Sodalitium n° 25, p. 23 note 19).
9. Hebblethwaite, op. cit. p. 246.
10. Cité par Hebblethwaite, p. 250.
11. Cité par Hebblethwaite, p. 248.
12. Cité par Hebblethwaite, p. 251.
13. Cité par Hebblethwaite, p. 240.
14. Cité par Hebblethwaite, p. 249.
15. Jedin, op. cit., vol. X/2, pp. 555-556.
16. Hebblethwaite, p. 221.
17. Glorney Bolton, Il Papa. Longanesi 1970, pp. 233-234.
18. Hebblethwaite, p. 241.
19. Bolton, op. cit. p. 238.
20. Hebblethwaite, p. 249.

51
21. Cfr. Hebblethwaite, p. 242. En 1947 Ottaviani envoya à Suhard un questionnaire sur les prêtres-ouvriers, mettant
en évidence les problèmes et les dangers de l'expérience sus-dite.
22. Bolton, op. cit., p. 237.
23. Wilton Wynn, Custodi del Regno. Frassinelli 1989, p. 50.
24. Alden Hatch, Giovanni XXIII. Mursia 1964, p. 132.
25. Hebblethwaite, pp. 252-253.
26. Hebblethwaite, p. 254.
27. Renato Farina, Padre De Lubac e la sua banda. Dans “Il Sabato” n. 37, 14 septembre 1991, p. 82.
28. Sur la “Nouvelle théologie” on peut lire dans Sodalitium les articles de :
- Don Ricossa, Vie et pensée de Wojtyla dans Sodalitium n. 19 pp. 20-27.
- Don Nitoglia, Le Magistère du Concile Vatican II, n. 20 pp. 18-25.
- Don Nitoglia, Teilhard de Chardin, n. 27 pp. 3-12.
- Don Nitoglia, Henri de Lubac, dans ce même numéro de Sodalitium pp. 7 - 14.
On trouve en outre une description de la pensée des nouveaux théologiens dans l'œuvre d'Hebblethwaite, dont cette
série d'articles est une recension, p. 255. Le résumé qu'en fait par ailleurs Jedin dans “Storia della Chiesa” est court mais
intéressant (vol. X/1, pp. 206-207): il y met en r elief le néo-origénisme des “nouveaux théologiens”. Reste toujours va-
lable également la critique faite par le Cardinal Siri dans “Gethsémani. Réflexions sur le mouvement théologique contem-
porain”. Fraternité de la Très Sainte Vierge Marie, Rome 1980.
29. Hebblethwaite, p. 256.
30. Cfr. ce même Sodalitium p. 15.
31. Hebblethwaite, p. 256.
33 Hebblethwaite, p. 260.
34. Tanzella, Papa Giovanni. Dehoniane 1983, p. 194.
35. Tanzella, op. cit., p. 196. Sur Mgr. Radini voir Sodalitium n. 22 pp. 16-17).
36. Hebblethwaite, p. 261.
37. Sur Herriot voir Sodalitium n. 27, p.16 ainsi que l'appendice à cet article.
38. Tanzella, op. cit., pp. 199-200.
39. Didasco, mai-juin 1981, n. 25, pp. 15-17.
40. Tiré de Brief Wechsel zwiscen Max Rycher und Carl, J. Burckhardt 1970. Cité dans Einsicht, avril 1981, p. 303.

52
HUITIÈME PARTIE : PATRIARCHE DE VENISE (1953-1958) ; LA PENSÉE RELIGIEUSE
Extrait de Sodalitium n° 29 de octobre 1992.

“Le 23 février [1953] le Cardinal Roncalli quitta Paris pour Rome où en présence du Sénateur Einaudi, Président de la
République, il prêta serment de respecter la Constitution, serment qu'exige le gouvernement italien de tout prélat entrant
en possession d'un diocèse national” (1). Puis, le 26 février, il eut “un entretien prolongé avec Mgr. Montini auquel” il re-
mit “un billet pour le Pape trop malade alors pour le recevoir” (2). Et c'est précisément à cause de cette maladie de Pie
XII que Roncalli ne reçut pas le chapeau de cardinal en cette occasion, mais seulement au mois d'octobre suivant, en
même temps que le titre cardinalice de Sainte Prisque sur l'Aventin. Il passa ensuite à Bergame, Sotto il Monte et Praglia,
avant de faire son entrée solennelle dans le diocèse vénitien le 15 mars.

UN DISCOURS PROGRAMMÉ
Ce jour-là à la Basilique de San Marco l'homélie du Patriarche ne fut guère un discours de circonstance. Le thème :
l'homme, le prêtre. Roncalli se présente lui-même “humblement” : “…j'ai été doté d'une bonne santé physique et de suffi-
samment de bon sens pour saisir les choses rapidement et clairement ; je suis aussi naturellement porté à aimer les gens,
ce qui me fait être fidèle à la loi de l'Evangile et respectueux de mes propres droits et de ceux des autres. Voilà qui me
préserve de faire du mal à quiconque et qui m'encourage à faire du bien à tous [remarquons-le : c'est à cause de l'amour
des hommes qu'il se dit fidèle à l'Evangile et non le contraire, comme il serait normal, n.d.a.]. Je suis issu d'une famille
modeste et j'ai grandi dans une pauvreté satisfaite et bénie, une pauvreté qui a peu de besoins, qui nous éduque aux
plus hautes vertus et nous prépare à la grande aventure de la vie” (3).
Après cette “humble” présentation Angelo Giuseppe Roncalli expose aux vénitiens ce qui deviendra son “slogan” favo-
ri, la substance de son expérience passée, le principe informateur de ses actes à venir : “La Providence - dit-il - m'a enle-
vé à mon village natal et m'a conduit sur les routes de l'orient et de l'occident. Elle m'a permis d'approcher des gens de
religions et d'idéologies différentes, et d'étudier des problèmes sociaux graves et menaçants. Mais la Providence m'a
aussi permis de garder un jugement équilibré et serein. Tout en restant ferme en ce qui concerne les principes du credo
catholique et de la morale, j'ai toujours été plus soucieux de ce qui unit que de ce qui sépare et conduit à des différences.
A bon entendeur, salut : le nouveau Patriarche sera un œcuméniste au sens où nous l'a expliqué le Baron de Mar-
saudon (4).

CE QUI UNIT ET NON CE QUI DIVISE


En 1937 déjà, rappelons-le, Mgr. Roncalli aurait employé cette expression avec le représentant du gouvernement turc,
Numan Rifat Menengioglu : “Je suis optimiste. En toute chose je cherche davantage à développer ce qui unit que ce qui
divise” (5). Il s'agit donc pour Mgr. Roncalli d'une phrase emblématique, d'un principe instigateur.
L'expression roncallienne, comme d'autres analogues, fera fortune, deviendra proverbiale. Dans sa première ency-
clique Ecclesiam suam, encyclique consacrée au dialogue, Paul VI écrira : “c'est volontiers que nou s faisons nôtre le
principe de mettre tout d'abord en évidence ce qui est commun, avant de considérer ce qui divise” (6). Ce “principe” fi-
gurera jusques et y compris dans la règle du Séminaire Saint Pie X d'Ecône, rédigée par Mgr. Lefebvre (7).
Pourquoi s'en soucier d'ailleurs ? Ne s'agit-il pas là d'une innocente règle de bonne convivialité, de courtoisie, d'affabi-
lité, de charité ?
Telle n'est pas l'opinion de l'Eglise. Ouvrons les Actes du Siège Apostolique (42 [1950] 142-147) et lisons l'instruction
du Saint-Office sur le mouvement œcuménique (8) du 20-22 décembre 1949 : “Ils [les Evêques] veilleront également à ce
que sous le faux prétexte selon lequel il faut considérer davantage ce qui unit que ce qui sépare, on ne favorise pas un
dangereux indifférentisme”. Le contexte est le même : les relations œcuméniques. Les mots sont les mêmes : ce qui unit
plus que ce qui divise. Le jugement est opposé : la sentence roncallienne qui pour Paul VI est un “principe”, est pour le
Saint-Office un “faux prétexte”. Et le Cardinal Roncalli se dit “toujours soucieux” de soutenir un principe que le Saint-
Office, à pei ne plus de t rois ans auparavant, avait condamné comme “faux prétexte” pour favoriser l'indifférence reli-
gieuse !
Le motif intrinsèque de la condamnation du principe roncallien est vite expliqué. Ce principe s'applique “à des gens de
religions et d'idéologies différentes”. Religions différentes : infidèles, hérétiques, schismatiques. Idéologies différentes :
donc athées ou agnostiques, francs-maçons, communistes etc.
Conviendrait-il donc, avec ces derniers, de considérer plutôt ce qui unit que ce qui divise ? Qu'est-ce qui nous sé-
pare ? La Foi. Qu'est-ce qui nous unit ? Des motifs purement naturels. De simples valeurs naturelles seraient à
prendre davantage en considération que les surnaturelles ? Voilà qui est aberrant. Poussé à ses extrêmes conséquences,
le principe roncallien s'avère évidemment erroné. En effet toutes les créatures ont quelque chose qui les unit ; avec le
diable même nous avons par exemple un poi nt commun (nous sommes des créatures de Dieu) et quelque chose qui
nous sépare et suscite des contrastes (le fait qu'il soit, lui, ennemi de D ieu). Des deux facteurs, lequel est le plus à
prendre en considération ? C'est à bon droit par conséquent que le Saint-Office qualifie de “faux prétexte” le principe sou-
tenu par Roncalli. On pourra objecter que ce dernier précise : “abstraction faite de la fermeté des principes du credo ca-
tholique et de la morale”. Mais cette clause, dont il n'est plus question ensuite, n'enlève rien à la gravité de l'affirmation.
Qu'est-ce qui divise en effet, si ce n'est justement les principes du credo catholique et de la morale.
Soit l'on maintient la “fermeté des principes du Credo catholique”, et ce qui divise a plus d'importance alors que ce qui
unit : voilà le principe roncallien réduit à néant.
Soit, à l'inverse, le principe roncallien est valide, “la fermeté des principes du credo et de la morale catholique” n'est
pas sauve, parce qu'elle passe au second plan…

53
Cette clause jouait donc un rôle analogue à celle utilisée par Vatican II pour promulguer la liberté religieuse :
tout en déclarant ne rien changer à la doctrine traditionnelle, Vatican II la bouleverse au contraire radicalement.
Dans les deux cas il s'agit de dorer la pilule pour la mieux faire déglutir.
Il est à noter enfin qu'hormis dans le système maçonnique, il y a incompatibilité des deux propositions : maintien de la
“fermeté des principes du Credo catholique” et principe appliqué à des non catholiques de “regarder plutôt ce qui unit que
ce qui divise”.
En effet comme l'écrit le Grand Maître Di Bernardo, le fondement de ce système est la tolérance. Celle-ci «consiste
en “une attitude qui, tout en r epoussant par principe un m ode de pensée considéré comme erroné [pour Roncalli, le
“maintien ferme des principes du C redo catholique” n.d.a.] le laisse subsister par respect envers la liberté des autres
[pour Roncalli toujours, le principe de “considérer davantage ce qui unit”, n.d.a.]» (9).
Le franc-maçon “n'est pas indifférent aux autres modes de pensées ; la franc-maçonnerie n'est pas tout et le contraire
de tout” mais elle est “par nature, non exclusiviste ou pluraliste” (10). En ce sens, le discours du Cardinal Roncalli peut
être qualifié de “maçonnique” quoiqu'il en soit de la présumée initiation dans les loges du cardinal en question.

LES PÉCHÉS DE L'EGLISE


Ouvert aux “autres” (autres religions, autres idéologies) le Patriarche le fut en matière de religion et de politique ; de
religion, avec l'œcuménisme ; de politique, avec “l'ouverture à gauche”. L'action politique du Cardinal devant faire l'objet
du prochain article, nous dédions celui-ci à l'action œcuménique.
Ce n'est pas une n ouveauté : œcuméniste, Roncalli l'était déjà de longue date (années vingt). Venise, “Porte de
l'Orient”, est pour lui le prétexte à de multiples déclarations œcuméniques ; à vrai dire, des Croisades à la bataille de Lé-
pante, l'histoire de la Serenissima n'est guère œcuménique… Mais ce ne sont pas là des thèmes qui passionnent Ron-
calli ; son programme est tout autre.
«Roncalli souhaite que “ce splendide mouvement vers l'unité chrétienne” ait la place qui lui revient dans l'enseigne-
ment, dans la prédication et dans la catéchèse catholique. Il reprend à cette fin une idée qui lui a été inspirée par dom
Lambert Beauduin en 1926 (11). Beauduin propose la création d'un mouvement œcuménique organisé dans l'Eglise, à
l'image de la Propaganda Fide, la congrégation romaine missionnaire. Ceci implique de travailler à deux niveaux : sensi-
biliser les catholiques aux problèmes par un mouvement à large assise dans les églises locales : et, grâce à un office ro-
main au sein de la Curie, coordonner et conserver la cause œcuménique à l'ordre du jour des préoccupations romaines.
C'est , en germe, l'idée du Secrétariat pour l'unité chrétienne» (13).
Ses idées furent exposées dans de nombreuses conférences.
A l'occasion de la semaine de prières pour l'union des chrétiens (18, 20, 23 janvier) Roncalli parla sur le thème sui-
vant : “L'Eglise catholique et les chrétiens séparés de l'Orient” (14).
Durant ces conférences, à la salle de San Basso à Venise, «comme toujours, il mit l'accent “sur ce qui unit plutôt que
sur ce qui divise”. Et ses vues larges provoquèrent un malaise dans l'auditoire. Mais il insista : “La route de l'union des
différentes Eglises est la charité, si peu observée de part et d'autre”».
«Il poursuivit en revenant sur la nécessité d'étudier la véritable pensée chrétienne dans laquelle on trouverait tant de
points de contact. Le dernier soir il conclut avec le cri d'allégresse de Joseph revoyant ses frères qui l'avaient trahi : “Je
suis Joseph, votre frère !” - et il ajouta - “Mon cœur est assez grand pour désirer réunir en un seul embrassement tous les
hommes du monde”. On dit qu'à ces mots la salle demeura figée dans le silence» (15). C'est que les gens n'avaient pas
encore subit trente années de révolution conciliaire.
Trois ans plus tard, le 18 s eptembre 1957, “Roncalli est invité à donner une conférence pour la septième semaine
d'étude de l'Orient chrétien, qui se tient à Palerme, en Sicile” (1692).
Dans le diocèse du Cardinal Ruffini, fidèle à la Tradition, il ne lui fut pas possible de s'afficher comme à Venise. Ce-
pendant il ne parvint pas à retenir quelque chose de malsonnant : “La responsabilité de la rupture incombe-t-elle toute
entière à nos frères séparés ? Elle leur incombe en partie, mais elle est aussi en grande partie la nôtre” (13). La nôtre,
autrement dit celle de l'Eglise Catholique et de son Pape d'alors, saint Léon IX. Or la thèse qui rend les arbitraires du
Pape responsables du schisme fut condamnée par Pie IX (Lettre Apostolique Ad Apostolicæ, 22-8-1851 ; Syllabus 8-12-
1864, prop. 38, DS 2938).
C'est donc Roncalli qui inaugura l'usage inouï de demander pardon pour les erreurs présumées de l'Eglise (celles du
passé, évidemment) usage qui avec Vatican II et le post-concile, deviendra règle quotidienne. A quel ennemi de l'Eglise
n'a-t-on demandé pardon ? A les écouter, il semblerait que toute l'histoire de l'Eglise n'ait été qu'une suite d'erreurs et
d'injustices incompatibles avec sa sainteté et son indéfectibilité. Bien entendu, les erreurs sont toutes du côté de l'Eglise
du passé pour laquelle Roncalli et successeurs récitent le “mea culpa” en frappant la poitrine des autres (16).
Les fautes du passé étant donc rejetées par lui essentiellement sur l'Eglise (“in gran parte”) et non sur les schisma-
tiques, Roncalli put, “dans la renaissance moderne des études patristiques” (14292) indiquer la voie de la réconciliation
future. Le l ecteur sait déjà de quel le renaissance il s'agit : celle de l'école de De Lubac qui se servit de l a patristique
comme d'un prétexte pour “sauter le désert de la scholastique” (17), selon le mythe du retour aux sources propre à tous
les hérétiques.

DE MARIA SATIS
“L'amour” illimité et un peu mièvre de notre Patriarche pour les “frères séparés” et pour “tous les hommes du monde”,
s'attiédit quelque peu lorsqu'il s'agit de la Sainte Vierge. C'est que, à trop louer la Mère de Dieu, on pourrait compromettre
l'œcuménisme !

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Nous avons déjà vu la perplexité de Roncalli lors de la proclamation du dogme de l'Assomption (1950) ; il était à ce
moment à Paris (18). Aujourd'hui Roncalli récidive. Voici ce qu'écrit le moderniste Hebblethwaite : «Comme nombre de
mariologues sous le Pontificat de P ie XII, il n'est toutefois pas d'avis qu'il ne saurait y avoir d'excès dans les bonnes
choses et que “de Maria numquam satis” “l'on ne peut trop honorer Marie”. On lui cherche des titres nouveaux, extrava-
gants». Roncalli refuse poliment de signer une pétition pour l'institution d'une nouvelle fête, celle de la Regalitas Mariæ, la
Royauté de Marie : «Au Secrétariat du pieux mouvement international "Pro Regalitate Mariæ" […]. Je vous prie de par-
donner mon silence qui traduit mon indécision jusqu'à ce jour et ma crainte qu'une telle fête puisse porter un grave préju-
dice à l'action apostolique déjà entreprise en vue de refaire l'unité de l'Eglise catholique dans le monde. Jésus, agonisant,
a dit à Jean : “Voici ta mère”. Voilà qui suffit à la foi et à la liturgie […]. Tout le reste est sans doute, et même sûrement,
édifiant et émouvant pour bien des âmes dévotes et pieuses : mais pour beaucoup d'autres, bien plus nombreuses, et
même bien disposées envers l'Eglise catholique, c'est un sujet d'irritation et - selon une expression moderne - un contre-
témoignage […]. Je me contente donc de di re : Salve Regina mater misericordiæ» (Alberigo, p. 489, lettre datée du
22.4.1954, reprise dans ‘Gran Sacerdote’, pp. 178-179).
«Il ajoute cependant prudemment que si “l'autorité suprême de l'Eglise” devait décider d'instituer une telle fête il serait
parmi les premiers à la célébrer. Voilà qui est “judicieux” puisque six mois plus tard paraît l'encyclique Ad Cœli Reginam,
instituant la fête de la royauté de Marie, fixée au 30 mai. Mais on se souviendra de l'objection de principe de Roncalli. Il
est plutôt exceptionnel de voir un prélat italien s'opposer à une nouvelle fête mariale pour des raisons œcuméniques. La
mariologie roncallienne a des limites et le terrain est préparé pour la saine et sobre mariologie du Concile» (20).
De Maria satis : de Marie on n'a que trop parlé…, telle est la “saine et sobre mariologie du Concile”.

JE SERAIS DEMEURÉ UN BON MUSULMAN


S'il en était ainsi de l'œcuménisme de Roncalli dans la vie publique, qu'en était-il dans sa vie privée ? En public “il sait
bien mettre du vin nouveau dans de vieilles bouteilles” (13), mais en privé, avec les domestiques sans doute, était-il en-
core plus explicite. En effet… lorsque le Patriarche de Venise se rendit à Rome pour le Conclave, seuls son secrétaire
(Mgr. Capovilla) et Guido Gussso, son valet de chambre, l'accompagnaient (21).
Interviewé par Renzo Allegri, Guido Gusso déclara : «J'ai reçu une éducation traditionnelle catholique rigide. On en-
seignait alors que c'était pécher que de parler avec un protestant ou un juif. Même si cela fait sourire, c'était à l'époque
important, grave. Il ne fallait avoir aucun contact avec “ces infidèles”. Lorsque je me rendis compte que le cardinal rece-
vait à sa table protestants, juifs, musulmans, sans aucune distinction, je m'en émerveillai. Il s'en rendit compte et, souriant,
m'expliqua que tous les hommes sont fils de Dieu, indépendamment de la religion qu'ils professent ; que l'essentiel est
d'être honnête et fidèle à sa propre conscience et par conséquent à sa propre foi».
«A Venise, par contre d'autres personnes étaient scandalisées et critiquaient l'œuvre du cardinal. Il en souffrait mais il
ne modifia jamais son comportement. Un jour, comme pour justifier sa conduite, il dit : “si j'étais né musulman, je crois
que je serais toujours demeuré un bon musulman, fidèle à ma religion”» (22).
Si Guido Gusso ne ment pas, Angelo Roncalli professait ouvertement l'hérésie de l'indifférentisme religieux et, ce
qui n'est pas moins grave, faisait perdre la Foi aux âmes simples.

LES CHRÉTIENS ANONYMES


La vision œcuménique du patriarche ne se limitait donc pas aux “orthodoxes” ou aux protestants : pour lui le musul-
man tout comme le chrétien, est agréable à Dieu. Mais il y a plus. Nous savons que le jésuite Karl Rahner théorisa “un
christianisme anonyme” autrement dit pour les individus que l'on n'appelle pas chrétiens, qui ne c roient pas au C hrist,
mais qui seraient tout de même “chrétiens”. Ecoutons parler Mgr. Roncalli à l'hôtel de ville de Venise lors de sa première
entrevue avec le conseil municipal : “Je suis heureux de me retrouver parmi des gens actifs, car celui-là seul qui œuvre
pour une bonne cause est un authentique chrétien. La seule façon d'être chrétien est d'être bon. Voilà pourquoi je suis
heureux d'être ici, même s'il y en a par mi vous qui ne se disent pas chrétiens, mais qui peuvent être reconnus comme
tels en raison de leurs bonnes actions” (23).
Est donc chrétien celui qui fait de bonnes actions (même s'il ne croit pas). N'est pas chrétien celui qui n'est pas bon
(même s'il est baptisé et croyant). Le christianisme, dans la pensée roncallienne, est ainsi réduit à une simple éthique na-
turelle ; les bonnes œuvres naturelles sont confondues avec les bonnes œuvres surnaturelles ; la Foi devient superflue.
Hebblethwaite jubile et commente : «Ainsi Roncalli n'a rien à apprendre au sujet de ces “chrétiens anonymes”, comme
les appellera plus tard Karl Rahner : tout acte bon relève de la grâce du Christ, même s'Il n'est pas explicitement reconnu
comme tel. En pratique cela implique le respect à l'égard de tous ceux qui sont engagés dans l'action politique» (Nous
avons déjà parlé de De Gasperi dans Sodalitium n° 27, p. 15).
Ces derniers mots d'Hebblethwaite se réfèrent aux politiciens du groupe laïque et davantage encore du groupe mar-
xiste. En effet, ne l'oublions pas, ce sont eux les “chrétiens anonymes” auxquels s'adresse Roncalli, lorsqu'il parle au
conseil municipal de Venise, conglomérat de tous les partis.
Avec cette considération nous introduisons le sujet du prochain numéro : l'action politique en faveur “de l'ouverture à
gauche” menée à Venise par Mgr. Roncalli, en syntonie avec Mgr. Montini, principal fauteur de cette ouverture, d'abord
au Vatican puis à Milan.

NOTES
è
1. Alden Hatch, Giovanni XXIII, 2 éd. it. Mursia Milano, p. 143.
2. Hebblethwaite, Jean XXIII, le Pape du Concile. Ed. Le Centurion 1988, p. 262.

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3. Hebblethwaite, op. cit., p. 264-265, qui extrait la citation des “Scritti e Discorsi del Cardinal Angelo Roncalli”, Ed.
Paoline, Roma 1959-1963, pp. 207-210.
4. Yves Marsaudon, L'Œcuménisme vu par un Franc-Maçon de Tradition, éd. Vitiano Paris 1965, cfr. Sodalitium n° 27
p. 16-18.
5. Paolo Tanzella s.c.j. Papa Giovanni, Ed. Dehoniane Andria, 1973, p. 132.
6. Par exemple : “Je suis votre frère Joseph”, “Aggiornamento”, “les hommes de bonne volonté” (pour désigner les
athées), “l'Eglise n'est pas un musée”, “les signes des temps”, etc.
7. 6 août 1964, dans “Tutte le encicliche dei Sommi Pontefici”, ed. Dall'Oglio, p. 1718.
8.“Ils considèreront toujours plus ce qui les unit que ce qui les sépare”. Réglement des Séminaires Saint Pie X. Di-
rectoire n° 10, p. 4.
9. Il est à remarquer que l'Instruction du Saint Office “De motione œcumenica” de 1949 est considérée comme “un
premier encouragement, réservé et prudent, en faveur de la recherche de l'unité des chrétiens (…) en dépit de ses ré-
serves, ce texte avait semblé positif au Père Congar” (Jean Chelini, L'Eglise sous Pie XII, Fayard 1989, vol. II, p. 106).
La chose parut d'autant plus surprenante qu'un document du Saint-Office de l'année précédente se montrait bien plus
sévère sur cette question. “L'adoucissement”, intervenu moins d'un an plus tard, est attribué à l'influence du Père Agosti-
no Bea s.j. arrivé entre-temps au Saint-Office (cfr. Stjepan Schmid, Agostino Bea, il cardinale del'unità, Città Nuova 1987,
p. 252).
Evidemment, l'instruction du Saint-Office fait partie du magistère de P ie XII ; elle est par conséquent conforme à la
saine doctrine. La preuve en est la condamnation du “faux prétexte” roncallien!
10. Cfr. La filosofia della massoneria, don Curzio Nitoglia, dans Sodalitium n° 25, pp. 3-8.
11. A l'heure actuelle, les gens sont presque tous francs-maçons sans le savoir, puisqu'ils considèrent
comme évidents les principes de tolérance et de pluralisme, autrefois apanage des loges.
12. Sur Beauduin voir : Sodalitium n° 25, pp. 10-14; et n° 28, p. 21.
13. Hebblethwaite, op. cit., p. 293.
14. Hebblethwaite, op. cit., p. 292.
15. Tanzella, op. cit., p. 213. Hatch, op. cit., p. 163.
16. Hebblethwaite, op. cit., p. 292.
17. Affirmation de Peter Hentici, de l'Université Grégorienne, citée par Claudio Altarocca dans “Un teologo innammo-
rato. Balthasar e la mistica Adrienne”, dans ‘La Stampa’, 20/10/1991, p. 18.
18. Sur l'aversion qu'éprouvent les hérétiques pour la théologie et la philosophie scholastique, cfr. Pie IX, ‘Syllabus’
8/12/1864, prop. 13. Saint Pie X, Encyclique Pascendi 8/9/1907. Pie XII, Encyclique Humani Generis 12/8/1950, DS 3894.
19. Sodalitium, n° 27, p. 17.
20. Hebblethwaite, op. cit., p.277.
21. Hebblethwaite, op. cit., p. 300.
22. Allegri, Il Papa che ha cambiato il mondo, Reverdito éditeur 1988, p. 120. Pas toujours, mais s'il y a danger pour
la Foi, “c'est péché de parler avec un protestant ou un juif”. Il suffit pour s'en rendre compte, de lire l'Apôtre saint
Jean : “Si quelqu'un vient à vous et n'apporte pas cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison, et ne le saluez
point. Car celui qui le salue participe à ses œuvres mauvaises” (II Jean 10 et 11).
23. Hebblethwaite, op. cit., p. 271.
24. Nous avons déjà parlé de De Gasperi dans Sodalitium n° 27, p. 15.

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NEUVIÈME PARTIE : PATRIARCHE DE VENISE (1953-1958) ; L'ACTION POLITIQUE
Extrait de Sodalitium n° 32 de mai 1993.

En 1925, à peine consacré évêque, Roncalli avait quitté l'Italie. Depuis, et jusqu'à ce qu'il soit appelé à Venise par le
Saint-Siège en 1953, tout son ministère s'était déroulé à l'étranger (Bulgarie, Grèce, Turquie, France). Que de change-
ments en Italie durant ce laps de temps ! Lors de son départ, Victor-Emmanuel régnait, Benito Mussolini était au gouver-
nement. A son retour, Roncalli trouve un pays vaincu, transformé en république (1946), doté d'une nouvelle constitution
(1948), gouverné par une démocratie parlementaire que dom inent les partis politiques. Mais, pour le lecteur étranger,
peut-être aussi pour quelques lecteurs italiens, il convient d'illustrer la situation politique qui s'était créée en Italie entre
l'après-guerre et 1953.

LA QUESTION DÉMOCRATE-CHRÉTIENNE
En Italie comme ailleurs, la fin de la seconde guerre mondiale voit le triomphe de la coalition antifasciste regroupée
pour former chez nous le C.L.N. (comité de libération nationale). Mais les partis qui constituent ce front sont multiples et,
très vite, des hostilités surgissent entre eux. Le C.L.N. comprend trois blocs distincts : les catholiques libéraux, héritiers
du Partito Populare de don Sturzo et de De Gasperi, les partis laïques, et les partis socio-communistes de Nenni et To-
gliatti.
Voyons d'un peu plus près les deux blocs non catholiques.
D'un côté nous avons le bloc marxiste alliant communistes et socialistes (ces derniers affaiblis par la scission sociale-
démocrate). Appuyés par les soviétiques, majoritaires dans plusieurs régions italiennes, ils visent la conquête pacifique
ou violente du pouvoir (mais ils sont cependant retenus par les accords de Yalta...).
D'autre part, nous avons le front laïciste, minoritaire, qui bénéficie de solides appuis économiques. Il est représenté
par le parti libéral (plutôt conservateur, héritier lointain de Cavour) et par le parti républicain (plutôt progressiste, continua-
teur des thèses de Mazzini). Ces deux partis, surtout le républicain, sont anticléricaux et proches de la franc-maçonnerie.
Le lien entre marxistes et laïcistes est assuré par le "parti d'action" qui se dit libéral et socialiste. Composé essentiel-
lement d'intellectuels d'élite qui se proclament “conscience laïque” de la nation, il se dissout rapidement en tant que parti
tout en conservant cependant une grande influence culturelle “jacobine”.
Telles sont les forces politiques non catholiques sorties victorieuses depuis la fin de la guerre, tandis que les vaincues
sont regroupées à droite dans le Mouvement Social ou dans les divers partis monarchistes (de tendance libérale). Face à
ce regroupement, comment organiser les catholiques ? Là est le problème que dut affronter Pie XII. Les solutions choi-
sies devaient résoudre plusieurs dilemmes :
a) fallait-il, oui ou non, légitimer derechef la Démocratie Chrétienne (D.C.), renée des cendres du Partito Populare que
Pie XI avait abandonné à lui-même durant le fascisme ?
b) en cas de réponse positive à ce premier point, fallait-il favoriser l'unité politique des catholiques autour de la D.C.,
ou plutôt autoriser l'existence de plusieurs partis catholiques ?
c) si l'on misait tout sur la D.C., pouvait-on permettre (et comment ?) une alliance avec les partis laïcistes ou avec les
partis marxistes ?
Nous savons ce qu'il advint de fait. C'est la D.C. qui fut soutenue, on favorisa l'unité politique autour d'elle et on dut
supporter qu'elle gouverne avec les partis laïques, tout en interdisant par l'excommunication de 1949 toute ouverture vers
les marxistes. Ces choix furent reprochés à Pie XII par maints critiques acerbes, à l'esprit d'escalier et faisant abstraction
des circonstances de l'époque. Mais le Pape ne pouvait agir sans tenir compte de la réalité qui s'imposait à lui à ce mo-
ment-là, conditionnant les choix. Comme le souligne Jean Chelini (1), historien du pontificat de Pacelli, Pie XII, contraire-
ment à Montini, n'est pas un démocrate-chrétien. Il n'a pas pour but d'agir “en faveur d'un courant politique qui aurait ga-
gné son adhésion, mais dans l'intérêt de l'Eglise en Italie, pour la sauvegarde de ses droits, la préservation des valeurs
chrétiennes traditionnelles du peuple italien garanties depuis 1929 par le Concordat. De tempérament monarchiste et au-
toritaire, Pie XII n'est pas tiraillé entre la défense de la royauté (libérale, n.d.r.) et l'avènement de la République ; il est plu-
tôt soucieux de rechercher le régime et la force politique capables de préserver le Concordat et les droits de l 'Eglise ;
d'écraser la montée du parti communiste italien en particulier, et de la gauche anticléricale en général” (2). Quoiqu'il en
soit des radio-messages de 1942 et de 1944 sur la Démocratie, Pie XII n'aurait pas dédaigné, pour succéder au fascisme
vaincu, un “Etat Catholique autoritaire, sur le modèle de ceux de l'Autriche de Mgr Seipel et de Dollfuss ou bien de l'Esta-
do Novo salazarien, capables à la fois de créer un nouvel ordre fondé sur la justice et de combattre le communisme, mais
assez éloigné de l'idéal et de la tradition démocrate-chrétienne et populaire” (3). Le concordat stipulé avec l'Espagne du
général Franco en 1953 montrera qu'en d'autres circonstances le choix de Pie XII aurait été bien différent de celui qu'il
dut faire en Italie (4). Mais très vite, dès 1943, les événements rendirent cette solution irréalisable. Tandis que les struc-
tures de l'Etat se désagrègent (monarchie, armée...) les hommes de la résistance (C.L.N.) prennent le pouvoir. Et, dans
le milieu catholique, ils sont tous démocrates-chrétiens.
Après les élections décisives de 1946 et de 1948 il ne peut rester à Pie XII qu'un objectif : empêcher la montée au pou-
voir des socialistes et des communistes ; comme il s'agit d'élections, la chose ne peut se faire qu'au moyen d'un Parti. Or,
dans le camp catholique, seuls les démocrates-chrétiens ont la mentalité et la tradition de parti. Aussi Mgr Montini eut-il
beau jeu de faire prévaloir dans le choix de Pie XII l'unique parti “des catholiques” (la D.C.) ; ce choix s'opposait à une
autre tendance de la Curie, représentée par Mgr Tardini et Mgr Ottaviani, partisans de diviser politiquement les catho-
liques afin de se réserver, dans l'alternative, une solution de droite (5). Hélas, la crainte d'une victoire électorale socio-
communiste contraint l'Eglise à appuyer la D.C., moyen le plus efficace pour barrer la route aux marxistes. Cependant,
souligne Chelini, “la sympathie de Pie XII pour le mouvement démocrate-chrétien n'est que très limitée ; ce sont les évé-
nements et les nécessités du temps qui l'ont conduit à lui apporter son appui, avec cependant la crainte que le parti ne
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soit pas capable d'endiguer la progression marxiste. Très vite il (Pie XII) s'est heurté à De Gasperi qui...jugeait indispen-
sable l'existence d'un grand parti démocrate-chrétien, non confessionnel et indépendant de l'Eglise” (6). Pie XII en arriva
au point de refuser “de recevoir De Gasperi qui avait demandé une audience à l'occasion du 30è anniversaire de son ma-
riage et des vœux perpétuels de sa fille Lucia qui s'était faite religieuse. Ils ne devaient d'ailleurs plus jamais se revoir...”
(6). “Même lorsque de Gasperi eut quitté le pouvoir (1953, n.d.r.), les relations ne s'améliorèrent pas sensiblement. Pie
XII réagit mal au discours que De Gasperi prononça le 20 mars 1954 devant le Conseil National de la D.C.” (6). En cette
occasion De Gasperi confirma que la D.C. n'était pas «“un parti confessionnel, émanation de l'autorité ecclésiale” ; il rap-
pelait son souci constant d'associer au gouvernement des forces d'inspiration autre, seul moyen de consolider la démo-
cratie italienne naissante ; il soulignait que “le croyant agit en tant que citoyen dans l'esprit et dans la lettre de la constitu-
tion ; qu'il engage lui-même, sa catégorie, sa classe (sociale), son parti et non l'Eglise”. Pour finir, De Gasperi redéfinis-
sait clairement le rôle des Comités Civiques qui, “malgré leur travail efficace et méritoire de mobilisation, n'ont jamais pré-
tendu à des fonctions de représentation ou de responsabilité politique”. Le Pape, très inquiet, ordonna à la Civiltà Cattoli-
ca d'écrire un article contre De Gasperi, précisant ce qui, à son avis, était la véritable doctrine de l'Eglise. L'article parut
en effet le 3 avril ; mais au lieu d'attaquer directement De Gasperi il s'en prenait à Missiroli, défendant le droit des Comi-
tés Civiques et même des paroisses à faire de la politique, tout en reconnaissant par ailleurs l'autonomie du parti d'inspi-
ration chrétienne. Toutefois, dans la conclusion, l'auteur, le P. Antonio Messineo, critiquait explicitement De Gasperi
d'avoir, dans son discours, souligné davantage l'autonomie du parti que son inspiration chrétienne ; de n'avoir pas rappe-
lé que l'autonomie politique trouve sa limite dans la nécessité d'obéir au magistère ecclésiastique en ce qui regarde les
principes moraux et sociaux devant inspirer l'action politique du catholique. Le Pape, qui avait corrigé personnellement
l'article, n'accepta qu'à contrecœur le ton choisi par l'auteur, ton à son avis trop bienveillant envers le président du Parti»
(8).
En résumé (9) :
1) Alors que Montini et De Gasperi voulaient l'unité politique des catholiques autour de la D.C. pour des motifs idéa-
listes, Pie XII l'accepta seulement pour conjurer le péril communiste.
2) Pie XII accorda toutefois son appui à la D.C., considérant cela comme une dure nécessité dont il se serait volon-
tiers passée.
3) L'affrontement avec De Gasperi “était inévitable” (10).
En effet De Gasperi et les démocrates-chrétiens étaient pour la laïcité de l'état, l'autonomie politique des catholiques
vis à v is de l 'Eglise, la collaboration de principe avec les forces d'inspiration non chrétienne (laïques et mêmes mar-
xistes) ; ils se refusaient par contre à toute collaboration avec la droite, même d'un point de vue purement tactique et an-
ticommuniste.
Tandis que pour l'homme d'état trentin (de la ville de Trente) la collaboration avec les forces laïques était essentielle à
la construction du nouvel Etat, le Saint-Siège répétait qu'une “alliance avec les partis anticléricaux était inadmissible, et
que la Démocratie Chrétienne serait considérée comme un parti philo-ennemi si elle continuait dans cette voie”. (11)
4) Si Pie XII maintint tout de même un rapport avec la D.C., ce fut bien à contrecœur et il n'est pas exclu qu'à partir de
1952 surtout, il n'ait pas cherché une autre alternative.
Cette longue introduction m'a semblé nécessaire pour mieux situer le climat politique où va se trouver plongé le Pa-
triarche Roncalli de retour en Italie en 1953.

PROGRESSISTE OU CONSERVATEUR ?
Nous l'avons vu : à la différence de Mgr Montini, fils d'un journaliste et député du Partito Populare, la politique n'était
pas le pain quotidien de Mgr Roncalli.
Cependant, le Patriarche était profondément, viscéralement hostile à l'intégrisme, c'est-à-dire à une vision inté-
gralement catholique de la société. Et c'est plutôt du côté du “Sillon”, démocrate et progressiste, condamné par saint
Pie X, qu'allaient ses sympathies. Peut-on dire alors qu'il était “progressiste” ? Fondamentalement, Roncalli était un histo-