«
Lilas, viens ranger la vaisselle ! »
« Lilas, va chercher le sel ! »
« Lilas, viens mettre la table ! »
« Lilas, reviens sur terre ! »
Il faut que j’obéisse, parce que je suis une fille. Je ne comprends pas ma mère : d’un côté, comme toutes les autres
femmes de l’immeuble, elle se plaint d’être toujours au service des autres, d’abord de son père et de ses frères, puis
de son mari, et maintenant de ses fils. De l’autre, elle veut que je sois comme elle. Mais moi, je ne veux pas être la
fille qui se tait quand on lui dit ce qu’elle doit faire ! Qui se tait et qui obéit. Eux ne pensent qu’à mon bonheur, c’est
ce qu’ils disent. Bien sûr, je suis la petite dernière, la seule fille et j’ai quinze ans, mais ils n’ont pas compris que je ne
suis plus une fillette. Je ne veux pas d’un bonheur qui devrait se satisfaire des désirs des autres. Alors je me suis fixé
un but : réussir, pour ne pas avoir à dépendre des autres, être libre et indépendante. Et le président, notre ancien
président, a promis aux femmes qu’un jour elles seraient les égales des hommes, mais il n’a pas dit quand. Il y a
même un des responsables du Parti qui a dit : « les hommes ont leurs règles, et les femmes aussi ». « Très juste »,
ont relevé les journalistes qui ont rapporté cette phrase. C’était dans un discours et il paraît que personne n’a souri.
D’ailleurs, on ne rit pas beaucoup depuis quelque temps. C’est le même responsable qui a dit : « avant nous étions
au bord d’un gouffre et maintenant, grâce à Dieu, nous avons fait un pas en avant ». Ce pas en avant, nous l’avons
fait le 19 juin. À la radio et dans les journaux, on a dit que c’était un « redressement révolutionnaire ». Mon oncle dit
que c’est un coup d’État. C’est ce jour-là que le président Ben Bella a été mis en prison, parce que ce n’était pas un
bon président. C’est ce qu’on nous a dit, après. Pourtant tout le monde avait voté pour lui. Il a été remplacé par un
Conseil de la Révolution avec à sa tête un raïs qui n’a pas l’air de rire très souvent, mais c’est un héros de la
Révolution, il a promis de redresser le pays qui allait à la dérive.
Maïssa Bey , « Au commencement était la mer »
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L’Amour d’une maman
J'étais élève de 4ème au collège et ma mère avait à l'hôtel Negresco une de ses “vitrines” de couloir où
elle exposait les articles que les magasins de luxe lui concédaient : chaque écharpe, chaque ceinture vendue
lui rapportait une petite commission.
Depuis 13 ans déjà, seule sans mari, elle luttait ainsi courageusement, afin de gagner chaque mois ce
qu'il nous fallait pour vivre pour payer le beurre, mes souliers, le loyer, les vêtements le bifteck de midi ;
ce bifteck quelle plaçait chaque jour devant moi dans l'assiette…
A midi, je revenais du collège, je m’attablais devant le plat. Ma mère me regardait manger avec un air
apaisé*. Elle refusait d’y toucher elle-même et m’assurait qu’elle n’aimait que les légumes et que la viande
et les graisses lui étaient strictement défendues.
Un jour quittant la table, j'allais à la cuisine boire un verre d'eau.
Ma mère était assise sur un tabouret. Elle tenait sur ses genoux la poêle* sous sa serviette ; Je sus
soudain toute la vérité sur les motifs de son régime végétarien*.
Je demeurais là un moment, immobile, pétrifié, regardant avec horreur la poêle mal cachée sous la
serviette et le sourire inquiet de ma mère, puis j’éclatais en sanglot et m’enfuis.
J’étais en train de pleurer lorsque je vis ma mère apparaitre … Elle vient s’asseoir à côté de moi.
D’après R. Gary, « La promesse de l’aube. »
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Apaisé* : calme et content / La poêle* : la casserole / régime végétarien* : à base de plantes et de légumes
Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) s’est dit « choqué et bouleversé » par le
tragique naufrage d’une embarcation de migrants et de réfugiés, qui a chaviré au large de Calais entre
la France et l'Angleterre, mercredi, faisant au moins 27 morts.
« Ce drame, survenu entre la France et l’Angleterre, a coûté la vie à de nombreuses personnes alors
qu’elles tentaient la dangereuse traversée de la Manche », a indiqué dans un communiqué l’Agence de
l’ONU pour les réfugiés (HCR), saluant les « efforts de recherche et de sauvetage déployés pour sauver des
vies en mer, sous la coordination des autorités maritimes ».
Parmi les personnes qui se trouvent à Calais et dans la région, nombreuses sont celles qui viennent de
régions affectées par des conflits où elles sont victimes de persécution, selon l’agence onusienne.
« Il est urgent d’agir », a fait valoir le HCR, relevant que « jamais autant de personnes n’ont tenté de
franchir la Manche, une des voies maritimes les plus dangereuses ».
Pour éviter de nouveaux drames, le HCR estime qu’il est important de continuer les efforts de
sensibilisation auprès des populations en transit sur les risques que posent les traversées maritimes.
Il s’agit aussi de « lutter contre les fausses informations et l’exploitation par les passeurs qui profitent de la
détresse d’enfants, de femmes et d’hommes sur les routes de l’exil ».
Afin de protéger les personnes tentant cette périlleuse traversée, le HCR soutient que le développement
de voies légales et sûres est crucial, notamment pour permettre la réunification familiale.
« Seuls les efforts coordonnés et solidaires de tous les acteurs concernés permettront de prévenir de
nouvelles tragédies », a conclu l’agence onusienne.
ONU Info , le 25 novembre 2021
[Link]
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D’une oasis à un bidonville
À la mi-septembre, j’entre en classe de fin d’études orientées (FEO) à l’école Jules Ferry à Nanterre
(France), sur les hauteurs près de la place de la Boule.
Pour moi, toutes les écoles se ressemblent. Hélas, cette année scolaire sera la plus pénible de toute ma
scolarité. Du seul fait que j’habite un bidonville, mes camarades vont avoir un
comportement d’exclusion à mon égard. C’est vraiment triste pour des garçons de quatorze ans. Je ne leur
en veux pas, ils ont été éduqués ainsi. Je me retrouve avec des élèves qui viennent de tous les horizons..
Comme jusque-là je n’ai jamais souffert ouvertement du fait que j’habite le bidonville, j’essaie tout
naturellement de m’intégrer à mes camarades.
En toute liberté et sans complexe, je leur parle de chez moi. Aussitôt, ils me rejettent, ils me mettent
au piquet de la vie, ils me considèrent comme un être inférieur à eux, ils m’insultent et me lancent des
injures. Leur camaraderie m’est refusée parce que j’habite une baraque. Je suis la risée à longueur de
journées et m’efforce de me dominer pour ne pas répondre à leurs provocations. J’ai tort d’avance. Ma
différence me condamne sans appel.
Certains sont prêts à me sauter dessus les poings fermés. Je ne veux pas leur donner l’occasion de se
défouler. Je tente d’éviter leurs provocations. Souvent, en sortant de classe, l’un d’eux me bouscule en
disant : « Va-t’en, sale bicot, tu pues !! ». À plusieurs reprises, j’ai essayé de m’intégrer en m’asseyant près
d’eux pour tenter de faire changer leur comportement à mon égard. Régulièrement, ils me virent en me
disant : « Rentre chez toi, sale bicot ! »
Brahim BENAÏCHA, « Vivre au Paradis. »
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Bidonville : Cité, quartier -/ Bicot : Habitant du Grand Maghreb.