Le Livre Des Mille Nuits Et Une Nuit, Tome 1: Anonyme
Le Livre Des Mille Nuits Et Une Nuit, Tome 1: Anonyme
Anonyme
1
LE LIVRE
DES
MILLE NUITS
ET UNE NUIT
TRADUCTION LITTÉRALE ET COMPLÈTE DU TEXTE ARABE
PAR LE DR J. C. MARDRUS
TOME PREMIER
2
PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, rue de Grenelle, 11
1918
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Dédicace de l’œuvre
NOTE DES ÉDITEURS
UN MOT DU TRADUCTEUR À SES AMIS
Dédicace du premier volume
INVOCATION LIMINAIRE
INTRODUCTION
LES CONTES
4
HISTOIRE DU PÊCHEUR AVEC L’ÉFRIT
HISTOIRE DU PRINCE ET DE LA
GOULE
et
5
HISTOIRE DE ZOBÉIDA
HISTOIRE D’AMINA
6
À LA MÉMOIRE
DU PENSEUR
STÉPHANE MALLARMÉ
Janvier 1899.
7
NOTE DES ÉDITEURS
ORIGINE ET DATE
8
Damas au Caire et de Baghdad au Maroc, se réfléchissait
enfin au miroir des MILLE NUITS ET UNE NUIT. Nous sommes
donc en présence non pas d’une œuvre consciente, d’une
œuvre d’art proprement dit, mais d’une œuvre dont la
formation lente est due à des conjonctures très diverses et
qui s’épanouit en plein folklore islamite. Œuvre arabe,
malgré le point de départ persan, et qui, traduite de l’arabe
en persan, turc, hindoustani, se répandit dans tout l’Orient.
Vouloir assigner à la forme comme définitive de telle de
ces histoires une origine, une date, en se fondant sur des
considérations linguistiques, est une entreprise décevante,
puisqu’il s’agit d’un livre qui n’a pas d’auteur et qui, copié
et recopié par des scribes enclins à faire intervenir leur
dialecte natal dans le dialecte des manuscrits d’après
lesquels ils opéraient, est le réceptacle confus de toutes les
formes de l’arabe. Par des considérations tirées
principalement de l’histoire comparée des civilisations, la
critique actuelle semble avoir imposé quelque chronologie à
cet amas de contes. Voici les résultats qu’elle propose :
Seraient, en majeure partie, du Xe siècle, ces treize contes,
qui se retrouvent dans tous les textes (au sens philologique
du mot) des ALF LAILAH OUA LAILAH, — savoir, les
Histoires : 1o du roi Schahriar et de son frère le roi
Schahzaman (soit l’Introduction) ; 2o du Marchand avec
l’Efrit ; 3o du Pêcheur avec l’Efrit ; 4o du Portefaix avec les
Jeunes Filles ; 5o de la Femme coupée, des Trois Pommes et
du Nègre Rihan ; 6o du Vizir Noureddine… ; 7o du Tailleur,
du Bossu… ; 8o de Nar Al-Din et Anis Al-Djalis ; 9o de
9
Ghamin ben Ayoub ; 10o d’Ali ben Bakkar et Shams Al-
Nahar ; 11o de Kamar Al-Zaman ; 12o du Cheval d’ébène ;
13o de Djoulnar, fils de la Mer. L’Histoire de Sindbad le
Marin et celle du Roi Djiliad seraient antérieures. — La
grande masse des contes se situeraient entre le Xe et le XVIe
siècles. L’Histoire de Kamar Al-Zaman II et celle de
Maarouf seraient du XVIe.
10
6o l’édition écourtée, revue et disloquée des pères
jésuites, à Beyrouth, quatre volumes ;
7o l’édition de Bombay, quatre volumes.
TRADUCTIONS FRANÇAISES
11
in-8o de « Contes inédits des Mille et une nuits », traduction
de traductions.
Les réimpressions de la version de Galland sont
nombreuses. La meilleure est celle du « Panthéon
Littéraire », avec notes de Loiseleur-Deslongchamps, un
volume in-8o, Paris, 1840. D’autres, celle de Caussin de
Perceval, neuf volumes in-8o, Paris, 1806, celle de
Destaings, avec préface de Charles Nodier, six volumes
in-8o, Paris, 1822, celle de Gauttier, sept volumes in-8o,
Paris, 1822, sont augmentées de quelques contes.
CETTE TRADUCTION
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Nuits deviennent de plus en plus courtes à mesure qu’elles
s’acheminent vers la mille et unième.
Notes
1. ↑ Les traductions anglaises de Payne et de Burton, intégrales elles aussi,
parurent en « éditions privées » (deux ou trois cents souscripteurs), et
sont aujourd’hui introuvables. Une deuxième édition de Burton fut, il est
vrai, livrée au public, mais expurgée.
2. ↑ Dans le MOUROUF AL DAHAB OUA MAADINE AL DJANHAR, de l’historien
arabe Aboul Hassan Ali Al-Massoudi.
3. ↑ Dans le KITAB AL FIHRIST (987), de Mohammad ben Is’hak Al-Nadim.
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UN MOT DU TRADUCTEUR
À
SES AMIS
14
J’OFFRE,
toutes nues, vierges,
intactes, naïves,
pour mes délices et le
plaisir de mes amis,
CES NUITS ARABES
vécues, rêvées et traduites sur
leur terre natale et sur l’eau.
15
Je les juge et les donne telles, en leur fraîcheur de chair
et de roche.
Car… une méthode, seule, existe, honnête et logique, de
traduction : la littéralité, impersonnelle, à peine atténuée
pour juste le rapide pli de paupière et savourer
longuement… Elle produit, suggestive, la plus grande
puissance littéraire. Elle fait le plaisir évocatoire. Elle
recrée en indiquant. Elle est le plus sûr garant de vérité.
Elle plonge, ferme, en sa nudité de pierre. Elle fleure
l’arome primitif et le cristallise. Elle dévide et délie… Elle
fixe.
Certes, si la littéralité enchaîne l’esprit divaguant et le
dompte, elle arrête l’infernale facilité de la plume. Je ne
m’en plaindrai pas. Car où trouver chez un traducteur le
génie simple, anonyme ! et libéré de la niaise manie de son
nom ?… Mais pour les difficultés du terroir originel, si
dures au professionnel en thème, elles ne sauraient, aux
doigts de l’amoureux de l’oriental babil, se concentrer en
plus de spires qu’il ne faut à la joie de les dénouer.
Quant à l’accueil… L’Occident maniéré, pâli dans
l’étouffoir des conventions verbales, peut-être simulera-t-il
l’ahurissement à l’audition du franc langage — gazouillant
et simple et sonore de tout le rire — de ces brunes filles
saines, natives des tentes abolies.
Or…
Elles n’y entendent point malice, les houris !
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Et les peuples primitifs, dit le Sage, appellent les choses
par leur nom, — et ne trouvent guère condamnable ce qui
est naturel, ni licencieuse l’expression du naturel.
(J’entends par peuples primitifs ceux sans encore nulle tare
en la chair ou l’esprit, et nés au monde sous le sourire de la
Beauté…)
D’ailleurs, il est totalement ignoré de la littérature
arabe, ce produit hideux de la vieillesse spirituelle :
l’intention pornographique. Les Arabes voient toute chose
sous l’aspect hilarant. Leur sens érotique ne mène qu’à la
gaîté. Et ils rient de tout cœur, là où le puritain palperait du
scandale.
Quiconque, artiste, a vagabondé et connu les voyages et
cultivé amoureusement les bancs ajourés des adorables
cafés populaires dans les vraies villes musulmanes et
arabes, le vieux Caire aux rues pleines d’ombre et si
fraîches, les souks de Damas, Sana du Yémen, Mascale ou
Baghdad ; dormi sur la natte immaculée du Bédouin de
Palmyre ; rompu le pain et goûté le sel fraternellement,
dans la gloire du désert, avec Ibn-Rachid somptueux, ce
type net de l’Arabe authentique ; savouré tout l’exquis
d’une causerie de simplicité antique avec le pur descendant
du Prophète, le chérif Hussein ben Ali ben Aouri, émir de la
Mecque Sainte, — a pu noter l’expression des physionomies
pittoresques réunies. Unique, un sentiment tient toute
l’assistance ; une hilarité folle. Elle flambe par saccades
vitales aux sorties les plus libres de l’héroïque conteur
public gesticulant, mimant, sautant et bondissant entre les
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spectateurs épanouis… Et la griserie vous saisit, suscitée
par les mots, par les sons, par la fumée ou l’aphrodisie de
l’air, par la subodeur discrète du haschich, don dernier
d’Allah !… Et l’on est navigateur aérien dans la nuit…
Là, on n’applaudit point : ce geste barbare,
inharmonique et féroce, ce vestige indéniable des races
caraïbes ancestrales dansant autour du poteau de couleurs,
et dont l’Europe a fait le symbole de l’horrible jouissance
bourgeoise tassée sous le gaz, est essentiellement inconnu.
L’Arabe — à une musique, notes de roseaux et de flûtes,
à une plainte de kânoun ou d’oûd, à un rythme de
darabouka profonde, à un chant de muezzin ou d’almée, à
un conte coloré, à un poème d’allitérations en cascades, à
une odeur subtile de jasmin, à une danse de fleur ou vol
d’oiseau, à la nudité d’ambre ou de perle d’une solide
courtisane onduleuse aux yeux étoilés — répond en
sourdine ou de toute la voix par un A — hah !… long,
savant, modulé, extatique, architectural.
C’est que : l’Arabe est un instinctif, mais affiné et exquis.
Il aime la ligne pure et la devine, irréalisée.
Mais… il étreint, sans paroles, infiniment…
Et maintenant,
Je puis promettre, sans crainte de mentir, que le rideau ne
se relèvera que sur la plus étonnante, la plus compliquée et
la plus splendide vision qu’ait jamais allumée, sur la neige
du papier, le fragile outil du conteur.
18
Dr J. C. MARDRUS.
19
CE PREMIER VOLUME
JE LE DÉDIE
À CAUSE D’E. T.
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CE QUE VEUT ALLAH !
AU NOM D’ALLAH
LE CLÉMENT, LE
MISÉRICORDIEUX !
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A EN EUX DE CHOSES EXTRAORDINAIRES ET DE MAXIMES.
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HISTOIRE DU ROI SCHAHRIAR
ET DE SON FRÈRE, LE ROI
SCHAHZAMAN
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ordonna à son vizir de partir, et de revenir avec lui. Le vizir
lui répondit : « J’écoute et j’obéis ! »
Puis il partit et arriva en toute sécurité par la grâce
d’Allah : il entra chez le frère, lui transmit la paix [4] et lui
apprit que le roi Schahriar désirait ardemment le voir, et que
le but de ce voyage était de l’inviter à aller visiter son frère.
Le roi Schahzaman lui répondit : « J’écoute et j’obéis ! »
Puis il fit faire ses préparatifs de départ et sortir ses tentes,
ses chameaux, ses mulets, ses serviteurs et ses auxiliaires.
Ensuite il éleva son propre vizir gouverneur du pays, et
sortit demandant les contrées de son frère.
Mais, vers le milieu de la nuit, il se rappela une chose
oubliée au palais, et revint et entra dans le palais. Et il
trouva son épouse étendue sur sa couche et accolée par un
esclave noir d’entre les esclaves. À cette vue, le monde
noircit sur son visage. Et il dit en son âme : « Si telle
aventure est survenue alors que je viens à peine de quitter
ma ville, quelle serait la conduite de cette débauchée si je
m’absentais quelque temps chez mon frère ? » Sur ce, il tira
son épée et, frappant les deux, les tua sur les tapis de la
couche. Puis il s’en retourna au moment même et à l’heure
même, et ordonna le départ du campement. Et il voyagea la
nuit jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la ville de son frère.
Alors se réjouit son frère de son approche, et sortit vers
lui et, en le recevant, lui souhaita la paix ; et il se réjouit à la
limite de la joie, et décora pour lui la ville, et se mit à lui
parler avec expansion. Mais le roi Schahzaman se souvenait
de l’aventure de son épouse, et un nuage de chagrin lui
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voilait la face ; et jaune était devenu son teint et faible son
corps. Aussi, lorsque le roi Schahriar le vit dans cet état, il
pensa en son âme que cela était dû à l’éloignement du roi
Schahzaman hors de son pays et de son royaume et, ne lui
demandant plus rien à ce sujet, il le laissa à sa voie. Mais,
un de ces jours, il lui dit : « Ô mon frère, je ne sais ! mais je
vois ton corps maigrir et ton teint jaunir ! Il répondit : « Ô
mon frère, j’ai en mon être intime une plaie vive. » Mais il
ne lui révéla pas ce qu’il avait vu faire à son épouse. Le roi
Schahriar lui dit : « Je désire fort que tu partes avec moi à la
chasse à pied et à courre, car peut-être ainsi se dilatera ta
poitrine. » Mais le roi Schahzaman ne voulut point
accepter ; et son frère partit seul à la chasse.
Or, il y avait, dans le palais du Roi, des fenêtres ayant
vue sur le jardin, et, comme le roi Schahzaman s’y était
accoudé pour regarder, la porte du palais s’ouvrit et en
sortirent vingt esclaves femmes et vingt esclaves hommes ;
et la femme du Roi, son frère, était au milieu d’eux qui se
promenait dans toute son éclatante beauté. Arrivés à un
bassin, ils se dévêtirent tous et se mêlèrent entre eux. Et
soudain la femme du Roi s’écria : « Ô Massaoud ! Ya
Massaoud ! » Et aussitôt accourut vers elle un solide nègre
noir qui l’accola ; et elle aussi l’accola. Alors le nègre la
renversa sur le dos et la chargea. À ce signal, tous les autres
esclaves hommes firent de même avec les femmes. Et tous
continuèrent longtemps ainsi et ne mirent fin à leurs baisers,
accolades, copulations et autres choses semblables qu’avec
l’approche du jour.
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À cette vue, le frère du Roi dit en son âme : « Par Allah !
ma calamité est bien plus légère que cette calamité-ci ! » Et
aussitôt il laissa s’évanouir son affliction et son chagrin, en
se disant : « En vérité, cela est plus énorme que tout ce qui
m’advint ! » Et, dès ce moment, il se reprit à boire et à
manger sans discontinuer.
Sur ces entrefaites le Roi, son frère, revint de voyage, et
tous deux se souhaitèrent mutuellement la paix. Puis le roi
Schahriar se mit à observer son frère le roi Schahzaman ; et
il vit que ses couleurs et son teint étaient revenus et que son
visage s’était revivifié ; que, de plus, il mangeait de toute
son âme après avoir été si longtemps modique de
nourriture. Et il s’en étonna et dit : « Ô mon frère, je te
voyais naguère jaune de teint et de visage, et maintenant
voici que les couleurs te sont revenues ! Raconte-moi donc
ton état. » Il lui répondit : « Je te mentionnerai la cause de
ma pâleur première ; mais dispense-moi de te narrer
pourquoi les couleurs me sont revenues ! » Le Roi lui dit :
« Raconte-moi donc premièrement, pour que je t’entende, la
cause de ton changement de teint et de ton
affaiblissement. » Il répondit : « Ô mon frère, sache que
lorsque tu as envoyé ton vizir vers moi requérir ma
présence entre tes mains, je fis mes préparatifs de départ, et
je sortis de ma ville. Mais ensuite je me rappelai le joyau
que je te destinais et que je t’ai donné au palais : aussi je
revins sur mes pas et je trouvai mon épouse couchée avec
un esclave noir endormis sur les tapis de mon lit ! Je les tuai
tous deux, et je vins vers toi, et j’étais bien torturé à la
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pensée de cette aventure ; et c’est là le motif de ma pâleur
première et de mon amaigrissement. Quant au retour de
mon teint, dispense-moi de te le mentionner ! »
Lorsque son frère entendit ces paroles, il lui dit : « Par
Allah ! je t’adjure de me raconter la cause du retour de ton
teint ! » Alors le roi Schahzaman lui répéta tout ce qu’il
avait vu. Et le roi Schahriar dit : « Il me faut avant tout voir
cela de mon propre œil ! » Son frère lui dit : « Alors fais
semblant de partir à la chasse à pied et à courre ; mais
cache-toi chez moi, et tu seras témoin du spectacle et tu le
vérifieras par la vue ! »
À l’heure même, le Roi fit proclamer le départ par le
crieur public ; et les soldats sortirent avec les tentes en
dehors de la ville ; et le Roi sortit aussi et s’établit sous les
tentes, et dit à ses jeunes esclaves : « Qu’il n’entre chez moi
personne ! » Ensuite il se déguisa et sortit en cachette et se
dirigea vers le palais, là où était son frère ; et, en arrivant, il
se mit à la fenêtre qui avait vue sur le jardin. Une heure
s’était à peine écoulée que les esclaves femmes, entourant
leur maîtresse, entrèrent ainsi que les esclaves hommes : et
ils firent tout ce qu’avait dit Schahzaman, et ils passèrent le
temps dans ces ébats jusqu’à l’asr [5].
Lorsque le roi Schahriar vit cet état de choses, sa raison
s’envola de sa tête ; et il dit à son frère Schahzaman :
« Allons-nous-en et partons voir l’état de notre destinée sur
le chemin d’Allah ; car nous ne devons avoir plus rien de
commun avec la royauté et cela jusqu’à ce que nous
puissions trouver quelqu’un qui ait éprouvé une aventure
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pareille à la nôtre : sinon notre mort serait, en vérité,
préférable à notre vie ! » À cela, son frère fit la réponse
qu’il fallait. Puis tous deux sortirent par une porte secrète
du palais. Et ils ne cessèrent de voyager jour et nuit jusqu’à
ce qu’ils fussent arrivés enfin à un arbre au milieu d’une
prairie solitaire, près de la mer salée. Dans cette prairie, il y
avait un œil d’eau douce [6] : ils burent à cet œil et s’assirent
se reposer.
Une heure s’était à peine écoulée de la journée que la mer
se mit à s’agiter, et, tout à coup, il en sortit une colonne de
fumée noire qui monta vers le ciel et se dirigea vers cette
prairie. À cette vue, ils furent effrayés et montèrent au plus
haut de l’arbre qui était haut, et se mirent à regarder ce que
pouvait bien être l’affaire. Or, voici que cette colonne se
changea en un genni [7] de haute taille, de forte carrure et de
large poitrine, et qui portait sur sa tête une caisse. Il mit
pied à terre et vint vers l’arbre sur lequel ils étaient et se tint
au-dessous. Il enleva alors le couvercle de la caisse et en
tira une grande boîte qu’il ouvrit, et aussitôt apparut une
jeune fille désirable, éclatante de beauté, lumineuse à l’égal
du soleil, — comme dit le poète :
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Que les voiles de son mystère se déchirent, et
aussitôt les créatures à ses pieds se prosternent
ravies :
Et devant les doux éclairs de son regard,
l’humidité des larmes passionnées mouille les
coins de toute paupière !
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leurs vêtements.
Souviens-toi avec respect des Paroles de
Youssouf. Et n’oublie point qu’Eblis fit expulser
Adam à cause de la Femme.
Cesse aussi ton blâme, ami. Il ne sert ! car
demain, chez celui que tu blâmes, à l’amour
simple succèdera la passion folle.
Et ne dis point : « Si je suis amoureux,
j’éviterai les folies des amoureux ! » Ne le dis
point. Ce serait un prodige unique, en vérité, de
voir un homme se tirer sain et sauf de la
séduction des femmes. »
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cessa d’agir de la sorte durant la longueur de trois années.
Aussi les humains furent dans les cris de douleur et le
tumulte de la terreur, et ils s’enfuirent avec ce qui leur
restait de filles. Et il ne resta dans la ville aucune fille en
état de servir à l’assaut du monteur.
Sur ces entrefaites, le Roi ordonna au vizir de lui amener
une jeune fille, comme d’habitude. Et le vizir sortit et
chercha, mais ne trouva point de fille ; et, tout triste, tout
affligé, il revint vers sa demeure, l’âme pleine de terreur à
cause du Roi.
Or, ce vizir avait lui-même deux filles pleines de beauté,
de charmes, d’éclat, de perfection, et d’un goût délicieux.
Le nom de l’aînée était Schahrazade [9], et le nom de la
petite était Doniazade [10]. L’aînée, Schahrazade, avait lu les
livres, les annales, les légendes des rois anciens et les
histoires des peuples passés. On dit aussi qu’elle possédait
mille livres d’histoires ayant trait aux peuples des âges
passés et aux rois de l’antiquité et aux poètes. Et elle était
fort éloquente et très agréable à écouter.
À la vue de son père, elle dit : « Pourquoi vous vois-je
ainsi changé, portant le fardeau des chagrins et des
afflictions ? Car sache, ô père, que le poète dit : « Ô toi qui
te chagrines, console-toi ! Rien ne saurait durer : toute joie
s’évanouit et tout chagrin s’oublie ! »
Lorsque le vizir entendit ces paroles, il raconta à sa fille
tout ce qui était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la
fin, concernant le Roi. Alors Schahrazade lui dit : « Par
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Allah ! ô père, marie-moi avec ce Roi, car, ou je vivrai, ou
je serai une rançon pour les filles des Mousslemine [11] et la
cause de leur délivrance d’entre les mains du Roi ! » Alors
il lui dit : « Par Allah sur toi ! ne t’expose pas ainsi au péril
jamais ! » Elle lui dit : « Il faut absolument faire cela ! »
Alors il dit : « Prends garde qu’il ne t’arrive ce qui arriva à
l’âne et au bœuf avec le maître du labour ! Écoute donc :
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manges l’orge bien criblée et tu es servi ! Et si, des fois
parmi les moments, ton maître te monte, il te ramène bien
vite ! Quant à moi, je ne sers qu’au labour et au travail du
moulin ! » Alors l’âne lui dit : « Lorsque tu sortiras au
champ et qu’on te mettra le joug sur le cou, jette-toi à terre
et ne te lève point, même si on te frappait ; et quand tu te
seras levé, vite recouche-toi pour la seconde fois. Et si alors
on te fait retourner à l’étable et qu’on te présente les fèves,
n’en mange point, tout comme si tu étais malade. Ainsi,
efforce-toi de ne pas manger ni boire durant un jour ou deux
ou trois. De cette façon-là, tu te reposeras de la fatigue et de
la peine ! »
Or, le commerçant était là, qui entendait leurs paroles.
Lorsque le meneur du bétail vint près du bœuf pour lui
donner le fourrage, il le vit manger très peu de chose ; et
quand, le matin, il le prit au labour, il le trouva malade.
Alors le commerçant dit au meneur du bétail : « Prends
l’âne et fais-le labourer à la place du bœuf durant toute la
journée ! » Et l’homme revint et prit l’âne à la place du
bœuf, et le fit labourer durant tout le jour.
Lorsque l’âne retourna à l’étable à la fin du jour, le bœuf
le remercia pour sa bienveillance et pour l’avoir laissé se
reposer de la fatigue durant ce jour.
Mais l’âne ne lui répondit aucune réponse, et se repentit
le plus fort repentir.
Le lendemain le semeur vint et prit l’âne et le fit labourer
jusqu’à la fin du jour. Et l’âne ne retourna que le cou
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écorché et exténué de fatigue. Et le bœuf, l’ayant vu dans
cet état, se mit à le remercier avec effusion et à le glorifier
de louanges. Alors l’âne lui dit : « J’étais bien tranquille
auparavant : or, rien ne me nuisit que mes bienfaits. » Puis
il ajouta : « Pourtant il faut que tu saches que je vais te
donner un bon conseil ; j’ai entendu notre maître qui disait :
« Si le bœuf ne se lève pas de sa place, il faut le donner à
l’égorgeur pour qu’il l’immole et qu’il fasse de sa peau un
cuir pour la table ! » Et moi j’ai bien peur pour toi, et je
t’avise du salut ! »
Lorsque le bœuf entendit les paroles de l’âne, il le
remercia et dit : « Demain j’irai librement avec eux vaquer
à mes occupations. » Là-dessus, il se mit à manger et avala
tout le fourrage et même il lécha le boisseau avec la langue.
Tout cela ! et leur maître écoutait leurs paroles.
Lorsque parut le jour, le commerçant sortit avec son
épouse vers l’habitation des bœufs et des vaches et tous
deux s’assirent. Alors le conducteur vint, et prit le bœuf et
sortit. À la vue de son maître, le bœuf se mit à agiter la
queue, à péter avec bruit et à galoper follement en tous sens.
Alors le commerçant fut pris d’un tel rire qu’il se renversa
sur le derrière. Alors son épouse lui dit : « De quelle chose
ris-tu ? » Il lui dit « D’une chose que j’ai vue et entendue, et
que je ne puis divulguer sans mourir. » Elle lui dit : « Il faut
absolument que tu me la racontes et que tu me dises la
raison de ton rire, même si tu devais en mourir ! » Il lui dit :
« Je ne puis te divulguer cela à cause de ma peur de la
mort. » Elle lui dit : « Mais alors tu ne ris que de moi ! »
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Puis elle ne cessa de se quereller avec lui et de le harceler
de paroles avec opiniâtreté, tant, qu’à la fin il fut dans une
grande perplexité. Alors il fit venir ses enfants en sa
présence, et envoya mander le kadi [12] et les témoins. Puis
il voulut faire son testament avant de révéler le secret à sa
femme et de mourir : car il aimait sa femme d’un amour
considérable, vu qu’elle était la fille de son oncle paternel et
la mère des enfants, et qu’il avait déjà vécu avec elle cent
vingt années de son âge. De plus, il envoya quérir tous les
parents de sa femme et les habitants du quartier, et il
raconta à tous son histoire et qu’à l’instant même où il dirait
son secret il mourrait ! Alors tous les gens qui étaient là
dirent à la femme : « Par Allah sur toi ! laisse de côté cette
affaire de peur que ne meure ton mari, le père de tes
enfants ! » Mais elle leur dit : « Je ne lui laisserai la paix
qu’il ne m’ait dit son secret, même dût-il en mourir ! »
Alors ils cessèrent de lui parler. Et le marchand se leva de
près d’eux et se dirigea du côté de l’étable, dans le jardin,
pour faire d’abord ses ablutions, et retourner ensuite dire
son secret et mourir.
Or, il avait un vaillant coq capable de satisfaire cinquante
poules, et il avait aussi un chien ; et il entendit le chien qui
appelait le coq et l’injuriait et lui disait : « N’as-tu pas honte
d’être joyeux alors que notre maître va mourir ! » Alors le
coq dit au chien : « Mais comment cela ? » Alors le chien
répéta l’histoire, et le coq lui dit : « Par Allah ! notre maître
est bien pauvre d’intelligence ! Moi, j’ai cinquante épouses,
et je sais me tirer d’affaire en contentant l’une et en
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grondant l’autre ! Et lui n’a qu’une seule épouse et il ne sait
ni le bon moyen ni la façon dont il faut la prendre ! Or, c’est
bien simple ! il n’a qu’à couper à son intention quelques
bonnes tiges de mûrier, et entrer brusquement dans son
appartement réservé et la frapper jusqu’à ce qu’elle meure
ou se repente : et elle ne recommencera plus à l’importuner
de questions sur quoi que ce soit ! » Il dit. Lorsque le
commerçant eut entendu les paroles du coq discourant avec
le chien, la lumière revint à sa raison et il résolut de battre
sa femme. »
Ici le vizir s’arrêta dans son récit et dit à sa fille
Schahrazade : « Il est possible que le Roi fasse de toi
comme a fait le commerçant de son épouse ! » Elle lui dit :
« Et que fit-il ? » Le vizir continua :
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Et tout le monde fut dans l’état le plus heureux et le plus
fortuné jusqu’à la mort. »
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Puis on se mit à causer.
Alors Doniazade dit à Schahrazade : « Par Allah sur toi !
ô ma sœur, raconte-nous un conte qui nous fasse passer la
nuit ! » Et Schahrazade lui répondit : « De tout cœur et
comme un devoir d’hommages dûs ! Si toutefois veut bien
me le permettre ce Roi bien élevé et doué de bonnes
manières ! » Lorsque le Roi entendit ces paroles, et comme
d’ailleurs il avait de l’insomnie, il ne fut pas fâché
d’entendre le conte de Schahrazade.
Notes
1. ↑ Le vague des noms propres et de la géographie, dans les MILLE NUITS ET
UNE NUIT est une chose admirable. Inutile donc d’approfondir.
2. ↑ Schahriar : le Maître de la Ville. Mot persan.
3. ↑ Schahzaman : le Maître du Siècle ou du Temps. Mot persan.
4. ↑ « Que la paix (ou le salut) soit avec toi ! » est le salut usité chez les
musulmans.
5. ↑ asr, partie du jour où le soleil commence à décliner.
6. ↑ C’est-à dire une source d’eau.
7. ↑ Genni. D’où le mot génie.
8. ↑ Éfrit : le rusé. Synonyme de genni.
9. ↑ Schahrazade : la Fille de la Cité.
10. ↑ Doniazade : la Fille du Monde.
11. ↑ Musulmans.
12. ↑ Le juge.
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ICI COMMENCENT
PREMIÈRE NUIT
Schahrazade dit :
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au loin les noyaux ; mais soudain apparut devant lui un
éfrit, grand de taille, qui, brandissant une épée, s’approcha
du marchand et s’écria : « Lève-toi, que je te tue comme tu
as tué mon enfant ! » Et le marchand lui dit : « Comment ai-
je tué ton enfant ? » Il lui dit : « Quand, les dattes mangées,
tu jetas les noyaux, les noyaux vinrent frapper mon fils à la
poitrine : alors c’en fut fait de lui et il mourut à l’heure
même. » Alors le marchand dit à l’éfrit : « Sache, ô grand
éfrit, que je suis un croyant, et que je ne saurais te mentir.
Or, j’ai beaucoup de richesses, et j’ai aussi des enfants et
une épouse ; de plus, j’ai chez moi des dépôts qui me furent
confiés. Permets-moi donc de m’en aller à ma maison, que
je puisse donner à qui de droit son droit : cela fait je
reviendrai vers toi. Ainsi tu as ma promesse et mon serment
que je retournerai ensuite près de toi. Et alors tu feras de
moi ce que tu voudras. Et Allah est garant de mes
paroles ! » Alors le genni eut confiance et laissa partir le
marchand.
Et le marchand revint dans son pays, se défit de toutes
ses attaches, et fit parvenir les droits à qui de droit. Puis il
révéla à son épouse et à ses enfants ce qui lui était arrivé : et
tous se mirent à pleurer, les parents, les femmes et les
enfants. Ensuite le commerçant fit son testament ; et il resta
avec les siens jusqu’à la fin de l’année ; après quoi il résolut
de repartir et, prenant son linceul sous son aisselle, il lit ses
adieux à ses proches, à ses voisins et à ses parents, et s’en
alla en dépit de son nez. Alors on se mit à se lamenter sur
lui et à pousser des cris de deuil.
41
Quant au commerçant, il continua à voyager, et il arriva
au jardin en question ; et ce jour-là était le premier jour de
la nouvelle année. Or, pendant qu’il était assis à pleurer sur
ce qui lui arrivait, voici qu’un vieux cheikh [1] se dirigea
vers lui en conduisant une gazelle enchaînée. Il salua le
marchand, lui souhaita une vie prospère et lui dit : « Quelle
est la cause de ton stationnement, tout seul, en cet endroit
qui est hanté par les genn ? [2] Alors le marchand lui raconta
ce qui lui était arrivé avec l’éfrit, et la cause de son
stationnement dans cet endroit. Et le cheikh, maître de la
gazelle, fut grandement étonné et dit : « Par Allah ! ô mon
frère, ta foi est une grande foi ! Et ton histoire est une
histoire si prodigieuse que, si elle était écrite avec l’aiguille
sur le coin intérieur de l’œil, elle serait une matière à
réflexion à qui réfléchit respectueusement ! » Puis il s’assit
à côté de lui et dit : « Par Allah ! ô mon frère, je ne cesserai
de rester près de toi tant que je n’aurai pas vu ce qui va
t’arriver avec l’éfrit. » Et il resta, en effet, et se mit à causer
avec lui, et le vit même s’évanouir de peur et de terreur, en
proie à une profonde affliction et à des pensées
tumultueuses. Et le maître de la gazelle continuait à rester
là, quand soudain arriva un second cheikh qui se dirigea
vers eux, en conduisant deux chiens lévriers de l’espèce des
chiens noirs. Il s’approcha, leur souhaita la paix et leur
demanda la cause de leur stationnement en cet endroit hanté
par les genn. Alors ils lui racontèrent l’histoire depuis le
commencement jusqu’à la fin. Mais à peine s’était-il assis,
qu’un troisième cheikh se dirigea vers eux en conduisant
42
une mule couleur d’étourneau. Il leur souhaita la paix et
leur demanda la cause de leur stationnement en cet endroit.
Et ils lui racontèrent l’histoire depuis le commencement
jusqu’à la fin. Mais il n’y a aucune utilité à la répéter.
Sur ces entrefaites, un tourbillon de poussière se leva et
une tempête souffla avec violence en s’approchant du
milieu de la prairie. Puis, la poussière s’étant dissipée, le
genni en question apparut, un glaive finement aiguisé à la
main ; et des étincelles jaillissaient de ses paupières. Il vint
à eux et, saisissant le marchand au milieu d’eux, il lui dit :
« Viens, que je te tue comme tu as tué mon enfant, le
souffle de ma vie et le feu de mon cœur ! » Alors le
marchand se mit à pleurer et à se lamenter ; et aussi les trois
cheikhs se mirent notoirement à pleurer, à gémir et à
sangloter.
Mais le premier cheikh, le maître de la gazelle, finit par
s’enhardir, et, embrassant la main du genni, il lui dit : « Ô
genni, ô le chef des rois des genn et leur couronne, si je te
raconte mon histoire avec cette gazelle, et que tu en sois
émerveillé, en récompense tu me feras grâce du tiers du
sang de ce marchand ! » Le genni dit : « Oui, certes,
vénérable cheikh ! Si tu me racontes l’histoire, et que je la
trouve extraordinaire, je t’accorderai en grâce le tiers de ce
sang ! »
43
Le premier cheikh dit :
« Sache, ô grand éfrit, que cette gazelle-ci était la fille de
mon oncle [3], et qu’elle était de ma chair et de mon sang. Je
l’épousai alors qu’elle était encore jeune et je vécus avec
elle près de trente ans. Mais Allah ne m’accordait d’elle
aucun enfant. Aussi je pris une concubine qui, avec la grâce
d’Allah, me donna un enfant mâle beau comme la lune à
son lever ; il avait des yeux magnifiques et des sourcils qui
se rejoignaient et des membres parfaits. Il grandit petit à
petit jusqu’à ce qu’il fût un garçon de quinze ans. À cette
époque je fus obligé de partir pour une ville éloignée, à
cause d’une grosse affaire de commerce.
Or, la fille de mon oncle, cette gazelle-ci, était initiée dès
son enfance à la sorcellerie et à l’art des enchantements. Par
sa science de la magie, elle métamorphosa mon fils en veau,
et l’esclave sa mère en vache ; puis elle les mit sous la
garde de notre berger.
Moi, après une longue durée de temps, je revins de
voyage. Je m’informai de mon fils et de sa mère, et la fille
de mon oncle me dit : « Ton esclave est morte ; et ton fils
s’est enfui et je ne sais où il est allé ! »
Alors, durant une année, je restai accablé sous l’affliction
de mon cœur et les pleurs de mes yeux.
Quand arriva la fête annuelle du Jour des Sacrifices,
j’envoyai dire au berger de me réserver une vache bien
grasse ; et il m’apporta une vache bien grasse — mais
44
c’était ma concubine ensorcelée par cette gazelle-ci ! —
Alors je relevai mes manches et les pans de ma robe et, le
couteau à la main, je me préparai à sacrifier la vache. Tout à
coup cette vache se mit à se lamenter et à pleurer des pleurs
abondants. Alors je m’arrêtai ; mais j’ordonnai au berger de
la sacrifier. Il le fit ; puis il l’écorcha. Mais nous ne
trouvâmes en elle ni graisse ni viande : simplement la peau
et les os. Je me repentis alors de l’avoir sacrifiée ; mais à
quoi me servait le repentir ? Puis je la donnai au berger et
lui dis : « Apporte-moi un veau bien gras. » Et il m’apporta
mon fils l’ensorcelé en veau.
Quand ce veau me vit, il coupa sa corde, courut à moi et
se roula à mes pieds ; et quels gémissements ! et quels
pleurs ! Alors j’eus pitié de lui, et je dis au berger :
« Apporte-moi une vache, et laisse celui-ci ! »
Puis le Roi et Schahrazade passèrent toute la nuit enlacés. Après quoi le Roi
sortit présider aux affaires de sa justice. Et il vit le vizir arriver avec, sous le
bras, le linceul destiné à sa fille Schahrazade qu’il croyait déjà morte. Mais le
Roi ne lui dit rien à ce sujet, et continua à rendre la justice et à nommer les uns
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aux emplois et à destituer les autres, et cela jusqu’à la fin de la journée. Et le
vizir fut dans la perplexité et à la limite de l’étonnement.
Quand le diwan [4] fut terminé, le roi Schahriar rentra dans son palais.
ET LORSQUE FUT
LA DEUXIÈME NUIT
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Le second jour, j’étais assis quand le berger vint à moi et
me dit : « Ô mon maître, je vais te dire une chose qui te
réjouira, et dont la bonne nouvelle me vaudra une
gratification. » Je lui répondis : « Certainement. » Il dit :
« Ô marchand illustre, j’ai ma fille qui est sorcière et a
appris la sorcellerie d’une vieille femme qui logeait chez
nous. Or, hier, quand tu m’eus donné le veau, j’entrai avec
lui chez ma fille. À peine l’eut-elle vu qu’elle se couvrit le
visage de son voile, et se mit à pleurer, et puis à rire.
Ensuite elle me dit : « Ô père, ma valeur est-elle descendue
si bas à tes yeux, que tu laisses ainsi pénétrer chez moi les
hommes étrangers ? » Je lui dis : « Mais où sont-ils, ces
hommes étrangers ? Et pourquoi as-tu pleuré et ensuite
ri ? » Elle me dit : « Ce veau, qui est avec toi, est le fils de
notre maître le marchand, mais il est ensorcelé. Et c’est sa
belle-mère qui l’a ainsi ensorcelé, lui, et sa mère avec lui.
Et c’est de sa mine de veau que je ne pus m’empêcher de
rire. Et si j’ai pleuré, c’est à cause de la mère du veau
sacrifiée par le père. » À ces paroles de ma fille, je fus
prodigieusement surpris, et j’attendis impatiemment le
retour du matin pour venir te mettre au courant. »
Lorsque, ô puissant genni, continua le cheikh, j’entendis
les paroles de ce berger, je sortis à la hâte avec lui, et je me
sentais ivre sans vin, par la quantité de joie et de félicité qui
m’advenait de revoir mon fils. Quand donc j’arrivai à la
maison du berger, la jeune fille me souhaita la bienvenue et
me baisa la main. Puis le veau vint à moi et se roula à mes
pieds. Alors je dis à la fille du berger : « Est-ce vrai, ce que
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tu racontes sur ce veau ? » Elle dit : « Oui, certes, mon
maître ! C’est ton fils, la flamme de ton cœur ! » Je lui dis :
« Ô gentille et secourable adolescente, si tu délivres mon
fils, je te donnerai tout ce que j’ai de bétail et de propriétés
sous la main de ton père ! » Elle sourit à mes paroles et me
dit : « Ô mon maître, je ne veux accepter la richesse qu’à
ces deux conditions : la première est que je me marierai
avec ton fils ! et la seconde est que tu me laisseras
ensorceler et emprisonner qui je veux ! Sans quoi je ne
réponds pas de l’efficacité de mon intervention contre les
perfidies de ta femme. »
Lorsque j’entendis, ô puissant genni, les paroles de la
fille du berger, je lui dis : « Soit ! et, par-dessus le marché,
tu auras les richesses qui se trouvent sous la main de ton
père ! Pour ce qui est de la fille de mon oncle, je te permets
de disposer de son sang ! »
Lorsqu’elle eut entendu mes paroles, elle prit un petit
bassin en cuivre, le remplit d’eau et prononça sur l’eau des
conjurations magiques ; puis elle en aspergea le veau, et lui
dit : « Si Allah t’a créé veau, reste veau sans changer de
forme ! Mais si tu es enchanté, reviens à ta première forme
créée, et cela avec la permission d’Allah Très-Haut ! »
Elle dit. Et aussitôt le veau se mit à s’agiter en se
secouant, et redevint un être humain. Alors je me jetai sur
lui en l’embrassant. Puis je lui dis : « Par Allah sur toi !
raconte-moi ce que la fille de mon oncle fit de toi et de ta
mère ! » Et il me raconta tout ce qui leur était arrivé. Je dis
48
alors : « Ô mon enfant, Allah Maître des Destinées te
réservait quelqu’un pour te sauver et sauver tes droits ! »
Après quoi, ô bon genni, je mariai mon fils avec la fille
du berger. Et elle, par sa science de la sorcellerie, ensorcela
la fille de mon oncle et la métamorphosa en cette gazelle-ci
que tu vois ! Et moi, comme je passais par cet endroit-ci, je
vis ces bonnes personnes assemblées, je leur demandai ce
qu’elles faisaient, et j’appris d’elles ce qui était arrivé à ce
marchand-ci, et je m’assis pour voir ce qui pouvait survenir.
— Et telle est mon histoire ! »
Alors le genni s’écria : « Cette histoire est assez
étonnante : aussi je t’accorde en grâce le tiers du sang
demandé. »
À ce moment s’avança le deuxième cheikh, le maître des
deux chiens lévriers, et dit :
50
mes frères, comptons ce que nous avons d’argent. » Nous
comptâmes et nous trouvâmes en tout six mille dinars. Je
leur dis alors : « Enfouissons-en la moitié sous terre, pour
pouvoir l’utiliser si un malheur nous atteignait. Et prenons
chacun mille dinars pour faire le commerce en petit. » Ils
répondirent : « Qu’Allah favorise l’idée ! » Alors je pris
l’argent, je le divisai en deux parties égales, j’enfouis trois
mille dinars, et, quant aux trois mille autres, je les distribuai
judicieusement à chacun de nous trois. Puis nous fîmes nos
emplettes de marchandises diverses, nous louâmes un
navire, nous y transportâmes tous nos effets, et nous
partîmes.
Le voyage dura un mois entier, au bout duquel nous
entrâmes dans une ville où nous vendîmes nos
marchandises ; et nous fîmes un bénéfice de dix dinars pour
chaque dinar ! Puis nous quittâmes cette ville.
Comme nous arrivions au bord de la mer, nous trouvâmes
une femme, vêtue d’habits vieux et usés, qui s’approcha de
moi, me baisa la main et me dit : « Ô mon maître, peux-tu
me secourir et me rendre service ? et je saurai bien, en
retour, reconnaître ton bienfait ! » Je lui dis : « Oui, certes !
je sais secourir et obliger ; mais ne te crois pas obligée de
m’en être reconnaissante. » Elle me répondit : « Ô mon
maître, alors marie-toi avec moi, et emmène-moi dans ton
pays, et je te vouerai mon âme ! Oblige-moi donc, car je
suis de celles qui savent le prix d’une obligation et d’un
bienfait. Et n’aie point honte de ma pauvre condition ! »
Lorsque j’entendis ces paroles, je fus pris pour elle d’une
51
cordiale pitié : car il n’y a rien qui ne se fasse avec la
volonté d’Allah, qui est puissant et grand ! Je l’emmenai
donc, je la vêtis de riches habits ; puis j’étendis pour elle,
dans le navire, de magnifiques tapis, et je lui fis un accueil
hospitalier et large, plein d’urbanité. Puis nous partîmes.
Et mon cœur l’aima d’un grand amour. Et depuis je ne la
délaissai ni jour ni nuit. Et moi seul, parmi mes frères, je
pouvais œuvrer avec elle. Aussi mes frères furent pleins de
jalousie ; et ils m’envièrent aussi pour ma richesse et la
belle qualité de mes marchandises ; et ils jetèrent avidement
leurs regards sur tout ce que je possédais, et ils concertèrent
ma mort et le rapt de mon argent : car le Cheitane [6] leur fit
voir leur action sous les plus belles couleurs.
Un jour que je dormais aux côtés de mon épouse, ils
vinrent à nous, et nous enlevèrent et nous jetèrent tous deux
à la mer ; et mon épouse se réveilla dans l’eau. Alors tout
d’un coup elle changea de forme et se mua en éfrita [7]. Elle
me prit alors sur ses épaules et me déposa dans une île. Puis
elle disparut pour toute la nuit, et revint vers le matin, et me
dit : « Ne me reconnais-tu pas ? Je suis ton épouse ! Je t’ai
enlevé, et t’ai sauvé de la mort, avec la permission d’Allah
le Très-Haut. Car, sache-le bien, je suis une gennia [8]. Et,
dès l’instant que je t’ai aperçu, mon cœur t’a aimé,
simplement parce qu’Allah l’a voulu et que je suis une
croyante en Allah et en son Prophète, qu’il [le Prophète]
soit béni et préservé par Allah ! Lorsque je suis venue à toi
dans la pauvre condition où j’étais, tu as bien voulu tout de
même te marier avec moi. Et alors, moi, en retour, je t’ai
52
sauvé de cette mort dans l’eau. Quant à tes frères, je suis
pleine de fureur contre eux, et certainement il faut que je les
tue ! »
À ces paroles, je fus fort stupéfait, et je la remerciai pour
son acte, et je lui dis : « Quant à la perte de mes frères,
vraiment il ne faut pas ! » Puis je lui racontai ce qui m’était
advenu avec eux depuis le commencement jusqu’à la fin.
Lorsqu’elle eut entendu mes paroles, elle dit : « Moi, cette
nuit, je m’envolerai vers eux et je ferai sombrer leur navire :
et ils périront ! » Je lui dis : « Par Allah sur toi ! ne le fais
point, car le Maître des Proverbes dit : Ô bienfaiteur d’un
homme indigne ! sache que le criminel est puni
suffisamment par son crime même ! Or, quoi qu’il en soit,
ils sont tout de même mes frères ! » Elle dit : « Il faut
absolument que je les tue ! » Et j’implorai vainement son
indulgence. Après quoi, elle me prit sur ses épaules, et
s’envola, et me déposa sur la terrasse de ma maison.
Alors j’ouvris les portes de ma maison. Puis je retirai les
trois mille dinars de leur cachette. Et j’ouvris ma boutique,
après avoir fait les visites nécessaires et les saluts d’usage ;
et je fis de nouvelles emplettes de marchandises.
Lorsque vint la nuit je fermai ma boutique, et, en entrant
dans ma maison, je trouvai ces deux chiens-ci attachés dans
un coin. Quand ils me virent, ils se levèrent et se mirent à
pleurer et à s’attacher à mes vêtements ; mais tout de suite
accourut mon épouse qui me dit : « Ce sont là tes frères. »
Je lui dis : « Mais qui a pu les mettre dans cet état ? » Elle
répondit : « Moi ! J’ai prié ma sœur, qui est bien plus versée
53
que moi dans les enchantements, et elle les mit dans cet
état, dont ils ne pourront sortir qu’au bout de dix années. »
C’est pourquoi, ô puissant genni, moi, je vins en cet
endroit-ci, car je me rends auprès de ma belle-sœur pour la
prier de les délivrer, puisque voici déjà les dix années
écoulées. À mon arrivée ici, je vis ce bon jeune homme,
j’appris son aventure, et ne voulus point bouger avant
d’avoir vu ce qui pouvait survenir entre toi et lui ! Et tel est
mon conte. »
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terminé mes affaires, je revins pendant la nuit auprès d’elle,
et je la trouvai couchée avec un esclave noir sur les tapis du
lit ; et tous deux étaient là qui causaient, et minaudaient, et
riaient, et s’embrassaient, et s’excitaient en folâtrant.
Aussitôt qu’elle me vit, elle se leva vite et se jeta sur moi en
tenant une cruche d’eau ; elle murmura quelques paroles sur
cette cruche, m’aspergea avec l’eau, et me dit : « Sors de ta
propre forme et deviens l’image d’un chien ! » Et
immédiatement je devins un chien ; et elle me chassa de ma
maison. Et je sortis, et depuis lors je ne cessai d’errer, et je
finis par arriver à la boutique d’un boucher. Je m’approchai
et me mis à manger des os. Lorsque le maître de la boutique
me vit, il me prit, et vint avec moi à sa demeure.
Lorsque la fille du boucher me vit, aussitôt elle se voila
le visage à cause de moi, et dit à son père : « Est-ce ainsi
que l’on fait ? Tu emmènes un homme et tu entres chez
nous avec lui ! » Son père dit : « Mais où est cet homme ? »
Elle répondit : « Ce chien est un homme. Et c’est une
femme qui l’a ensorcelé. Et moi je suis capable de le
délivrer. » À ces paroles, le père dit : « Par Allah sur toi ! ô
ma fille, délivre-le ! » Elle prit une cruche d’eau et, après
avoir murmuré sur cette eau quelques paroles, elle
m’aspergea avec quelques gouttes, et dit : « Sors de cette
forme-ci et reviens à ta forme première ! » Alors je revins à
ma forme première, et je baisai la main de la jeune fille, et
je dis : « Je désire maintenant que tu ensorcelles mon
épouse comme elle m’a ensorcelé. » Elle me donna alors un
peu d’eau et me dit : « Si tu trouves ton épouse endormie,
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arrose-la avec cette eau, et elle deviendra selon ton désir ! »
En effet, je la trouvai endormie, je l’aspergeai avec l’eau, et
je dis : « Sors de cette forme-ci et deviens l’image d’une
mule ! » Et à l’heure même elle devint mule.
Et c’est elle-même que tu vois là de ton propre œil, ô
sultan et chef des rois des genn ! »
— Là, Schahrazade vit apparaître le matin, et, discrète, elle cessa de parler,
sans profiter davantage de la permission. Alors sa sœur Doniazade lui dit : « Ô
ma sœur, que tes paroles sont douces, et gentilles, et savoureuses, et délicieuses
en leur fraîcheur ! » Schahrazade répondit : « Mais qu’est cela, comparé à ce
que je te raconterai la nuit prochaine, si je suis encore en vie, et si le Roi veut
bien me conserver ? » Et le Roi se dit : « Par Allah ! je ne la tuerai que lorsque
j’aurai entendu la suite de son récit, qui est étonnant ! »
Puis le Roi et Schahrazade passèrent cette nuit-là enlacés jusqu’au matin.
Après quoi, le Roi sortit vers la salle de sa justice. Et le vizir et les officiers
entrèrent, et le diwan fut plein de monde. Et le Roi jugea et nomma, et destitua,
et termina les affaires, et donna ses ordres, et cela jusqu’à la fin de la journée.
Puis le diwan fut levé, et le roi Schahriar rentra dans son palais.
56
ET LORSQUE FUT
LA TROISIÈME NUIT
— Mais, continua Schahrazade, cela n’est pas plus étonnant que l’histoire du
pêcheur.
Et Schahrazade dit :
Notes
1. ↑ Un respectable vieillard.
2. ↑ Pluriel de genni.
57
3. ↑ Par euphémisme, c’est ainsi que les Arabes appellent souvent leurs
femmes. On ne dit pas beau-père, mais oncle : donc la fille de mon oncle,
au lieu de ma femme.
4. ↑ La séance de justice. D’autres fois, ce mot désigne la salle même où se
tient la séance.
5. ↑ Le dinar, près de dix francs de notre monnaie.
6. ↑ Satan, le Malin.
7. ↑ Féminin d’éfrit. Diablesse.
8. ↑ Féminin de genni.
58
HISTOIRE DU PÊCHEUR AVEC
L’ÉFRIT
59
Ô plongeur ! tu roules dans les ténèbres de la
nuit et la perdition, aveuglément ! Va, cesse les
travaux pénibles ; car la Fortune n’aime pas le
mouvement !
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Misère ! est-ce ainsi, ô Fortune, qu’à l’ombre
tu relègues les sages pour laisser les sots
gouverner le monde ? …
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jamais plus je ne te désobéirai et ne me mutinerai contre tes
ordres ! » Alors le pêcheur lui dit : « Ô géant rebelle et
audacieux, tu oses dire que Soleïman est le prophète
d’Allah ! D’ailleurs Soleïman est mort depuis déjà mille
huit cents ans, et nous sommes à la fin des temps ! Quelle
est donc cette histoire ? Et que racontes-tu là ? Et quelle est
la cause de ton entrée dans ce vase ? » À ces paroles, le
genni dit au pêcheur : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah !
Laisse-moi t’annoncer une bonne nouvelle, ô pêcheur ! » Le
pêcheur dit : « Et que vas-tu m’annoncer ? » Il répondit :
« Ta mort ! Et à cette heure même, et de la plus terrible
façon ! » Le pêcheur répondit : « Tu mérites pour cette
nouvelle, ô lieutenant des afarit [3], que le ciel te retire sa
protection ! Et puisse-t-il t’éloigner de nous ! Pourquoi
donc veux-tu ma mort ? Et qu’ai-je fait pour mériter la
mort ? Je t’ai délivré du vase, je t’ai sauvé de ce long séjour
dans la mer et je t’ai ramené sur la terre ! » Alors l’éfrit dit :
« Pèse et choisis l’espèce de mort que tu préfères et la façon
dont tu aimes le mieux être tué ! » Le pêcheur dit : « Quel
est mon crime pour mériter une telle punition ? » L’éfrit
dit : « Écoute mon histoire, ô pêcheur. » Le pêcheur dit :
« Parle ! et abrège ton discours, car d’impatience mon âme
est sur le point de sortir de mon pied ! » L’éfrit dit :
63
conduisit entre les mains de Soleïman. Et mon nez en ce
moment-là devint bien humble. À ma vue, Soleïman fit sa
conjuration à Allah, et m’enjoignit d’embrasser sa religion
et d’entrer sous son obédience. Mais moi, je refusai. Alors il
fit apporter ce vase et m’y emprisonna. Puis il le scella avec
du plomb et y imprima le nom du Très-Haut. Puis il donna
ses ordres aux genn fidèles, qui m’enlevèrent sur leurs
épaules et me jetèrent au milieu de la mer. Je séjournai cent
ans au fond de l’eau, et je disais en mon cœur :
« J’enrichirai éternellement celui qui me délivrera ! » Mais
les cent années passèrent et personne ne me délivra. Quand
j’entrai dans la seconde période de cent années, je me dis :
« Je découvrirai et donnerai les trésors de la terre à celui qui
me délivrera ! » Mais personne ne me délivra. Et quatre
cents années s’écoulèrent, et je me dis : « J’accorderai trois
choses à celui qui me délivrera ! » Mais personne ne me
délivra ! Alors je me mis dans une effroyable colère, et je
dis en mon âme : « Maintenant je tuerai celui qui me
délivrera, mais je lui accorderai le choix de sa mort ! »
C’est alors que toi, ô pêcheur, tu vins me délivrer. Et je
t’accordai de choisir ton genre de mort !
À ces paroles de l’éfrit, le pêcheur dit : « Ô Allah ! quelle
chose prodigieuse ! Il a fallu que ce fût juste moi qui l’aie
délivré ! Ô éfrit, fais-moi grâce et Allah te le rendra ! Mais,
si tu me fais périr, Allah te suscitera quelqu’un pour te faire
périr à ton tour. » Alors l’éfrit lui dit : « Mais si je veux te
tuer, c’est justement parce que tu m’as délivré ! » Et le
pêcheur dit : « Ô cheikh des afarit, est-ce ainsi que tu me
64
rends le mal pour le bien ! Aussi le proverbe ne ment
point ! » Et le pêcheur récita des vers sur ce sujet :
65
pêcheur répondit : « En effet, je ne le croirai jamais, à
moins de te voir de mon propre œil entrer dans le vase ! »
ET LORSQUE FUT
LA QUATRIÈME NUIT
Elle dit :
66
mais il ne le put ; et il vit qu’il était emprisonné, avec, au-
dessus de lui, le sceau de Soleïman. Il comprit alors que le
pêcheur l’avait enfermé dans le cachot contre lequel ne
peuvent prévaloir ni les plus faibles ni les plus puissants
parmi les afarit ! Et, comprenant que le pêcheur le portait
du côté de la mer, il dit : « Non ! non ! » Et le pêcheur dit :
« Il faut ! oh ! il faut ! » Alors le genni commença à adoucir
ses termes ; il se soumit et dit : « Ô pêcheur, que vas-tu
faire de moi ? » Il dit : « Te jeter à la mer ! Car, si tu y as
séjourné mille huit cents ans, moi je vais t’y fixer jusqu’à
l’heure du jugement ! Car ne t’ai-je pas prié de me
conserver pour qu’Allah te conservât ? et de ne pas me tuer
pour qu’Allah ne te tuât point ? Or, tu as repoussé ma
prière, et tu as agi avec scélératesse ! Aussi Allah t’a livré
entre mes mains. Et je n’ai nul remords de te trahir ! » Alors
l’éfrit dit : « Ouvre-moi le vase et je te comblerai de
bienfaits ! » Il répondit : « Tu mens, ô maudit ! D’ailleurs,
entre toi et moi, il se passe exactement ce qui s’est passé
entre le vizir du roi Iounane et le médecin Rouiane ! »
67
Le pêcheur dit :
« Sache, ô toi l’éfrit, qu’il y avait, en l’antiquité du temps
et le passé de l’âge et du moment, dans la ville de Fars, au
pays des Roumann [4], un roi nommé Iounane. Il était riche
et puissant, maître d’armées, de forces considérables et
d’alliés de toutes les espèces d’hommes. Mais son corps
était affligé d’une lèpre dont avaient désespéré les médecins
et tes savants. Ni drogues, ni pilules, ni pommades ne
produisaient sur lui d’effet, et aucun des médecins ne
pouvait lui trouver un remède efficace. Or, un jour, un vieux
médecin renommé, appelé Rouiane, vint dans la ville du roi
Iounane. Il était versé dans les livres grecs, persans,
romains, arabes et syriens ; il avait étudié la médecine et
l’astronomie, dont il savait fort bien les principes et les
règles, et les bons et mauvais effets ; il possédait les vertus
des plantes et des herbes grasses et sèches, et leurs bons et
mauvais effets ; il avait enfin étudié la philosophie et toutes
les sciences médicales et d’autres sciences encore. Aussi,
lorsque le médecin fut entré dans la ville et y eut séjourné
quelques jours, il apprit l’histoire du roi et de la lèpre qui
affligeait son corps par la volonté d’Allah, et aussi
l’insuccès absolu des traitements de tous les médecins et
savants. À cette nouvelle, le médecin passa la nuit fort
préoccupé. Mais, quand il se réveilla le matin — et que
brilla la lumière du jour et que le soleil salua le monde, ce
magnifique décor du Très-Bon, — il s’habilla de ses plus
beaux vêtements, et entra chez le roi Iounane. Puis il baisa
la terre entre ses mains [5], et fit des vœux pour la durée
68
éternelle de sa puissance et des grâces d’Allah et de toutes
les meilleures choses. Ensuite il parla et lui apprit qui il
était, et dit : « J’ai appris le mal qui t’a frappé dans ton
corps ; et j’ai su que la plupart des médecins n’ont pu
trouver le moyen de l’enrayer. Or, moi, je vais te traiter, ô
roi, et je ne te ferai point boire de médicaments et je ne
t’enduirai pas de pommades ! » À ces paroles, le roi
Iounane s’étonna prodigieusement, et dit : « Comment
feras-tu ? Or, par Allah ! si tu me guéris, je t’enrichirai
jusqu’aux fils de tes fils, et je t’accorderai tous tes souhaits
et leur réalisation, et tu seras mon compagnon de boisson et
mon ami ! » Là-dessus le roi lui donna une belle robe et des
présents, et lui dit : « Vraiment, tu me guériras de cette
maladie sans médicaments ni pommades ? » Il répondit :
« Oui, certes ! Je te guérirai sans fatigue ni peines dans ton
corps. » Alors le roi s’étonna de la plus prodigieuse façon,
et lui dit : « Ô grand médecin, quel jour et quel moment
verra se réaliser ce que tu viens d’avancer ? Hâte-toi de le
faire, ô mon enfant ! » Il répondit : « J’écoute et j’obéis ! »
Alors il descendit de chez le roi, et loua une maison où il
mit ses livres, ses remèdes et ses plantes aromatiques. Puis
il fit des extraits de ses médicaments et de ses simples, en
confectionna un maillet court et recourbé dont il creusa
l’extrémité, et il y adapta une canne ; et il fit aussi une
boule le mieux qu’il put. Quand il eut terminé
complètement son travail, il monta chez le roi, le second
jour, entra chez lui, et baisa la terre entre ses mains. Puis il
69
lui prescrivit d’aller au meïdane [6] à cheval, et de jouer de
la boule et du maillet.
Le roi fut accompagné par ses émirs, ses chambellans,
ses vizirs et les chefs du royaume. À peine s’était-il rendu
au meïdane que le médecin Rouiane arriva et lui remit le
maillet, disant : « Prends ce maillet et empoigne-le de cette
façon-ci ; frappes-en le sol du meïdane et la balle, de toute
ta force. Et fais en sorte que tu arrives à transpirer de la
paume et de tout le corps. De cette façon le remède
pénétrera dans ta paume et circulera dans tout ton corps.
Lorsque tu auras transpiré et que le remède aura eu le temps
d’agir, retourne au palais, et va ensuite au hammam te
baigner. Et alors tu seras guéri. Et maintenant que la paix
soit avec toi ! »
Alors le roi Iounane prit le maillet du médecin et le saisit
à pleine main. De leur côté, des cavaliers choisis montèrent
à cheval et lui lancèrent la boule. Alors il se mit à galoper
derrière elle, à l’atteindre et à la frapper avec violence, en
tenant toujours à la main le maillet fortement serré. Et il ne
cessa de frapper la boule, jusqu’à ce qu’il eût bien transpiré
de la paume et de tout le corps. Aussi le remède pénétra par
la paume et circula dans tout le corps. Lorsque le médecin
Rouiane vit que le remède avait circulé dans le corps, il
ordonna au roi de retourner au palais et d’aller au hammam
prendre un bain immédiatement. Et le roi Iounane revint
aussitôt, et ordonna qu’on lui préparât le hammam. On le
lui prépara, et, à cet effet, les tapissiers se hâtèrent
activement et les esclaves se pressèrent avec émulation et
70
apprêtèrent le linge. Alors le roi entra au hammam et prit un
bain, puis se rhabilla à l’intérieur même du hammam, d’où
il sortit pour remonter à cheval et retourner au palais, y
dormir.
Voilà pour le roi Iounane. Quant au médecin Rouiane, il
revint se coucher à la maison, se réveilla le matin, monta
chez le roi, lui demanda la permission d’entrer, ce que le roi
lui permit, entra, baisa la terre entre ses mains et commença
par lui déclamer quelques strophes avec gravité :
Les vers récités, le roi se leva debout sur ses deux pieds,
et se jeta au cou du médecin avec affection. Puis il le fit
71
asseoir à côté de lui, et lui fit cadeau de magnifiques robes
d’honneur.
En effet, quand le roi était sorti du hammam, il avait
regardé son corps et n’y avait plus trouvé trace de lèpre ; et
sa peau était devenue pure comme l’argent vierge. Il s’était
réjoui alors de la plus excessive joie, et sa poitrine s’était
élargie et dilatée. Quand le matin s’était levé, le roi était
entré au diwan, et s’était assis sur son trône : et les
chambellans et les grands du royaume étaient entrés ; et
aussi le médecin Rouiane : c’est alors qu’à sa vue le roi
s’était levé avec empressement et l’avait fait asseoir à ses
côtés. Alors on leur servit à tous les deux les mets et les
aliments et les boissons durant toute la journée. À la tombée
de la nuit, le roi donna au médecin deux mille dinars, sans
compter les robes d’honneur et les présents, et lui donna son
propre coursier à monter. Et c’est ainsi que le médecin prit
congé et retourna à sa maison.
Quant au roi, il ne cessait d’admirer prodigieusement
l’art du médecin et de dire : « Il m’a traité par l’extérieur de
mon corps, sans m’enduire de pommade ! Or, par Allah !
c’est là une science sublime ! Il me faut donc combler cet
homme des bienfaits de ma générosité, et le prendre comme
compagnon et ami affectueux pour toujours ! » Et le roi
Iounane se coucha joyeux de toute sa joie en se voyant sain
de corps et délivré de sa maladie.
Quand donc le roi vint le matin et s’assit sur son trône,
les chefs de la nation se tinrent debout entre ses mains, et
les émirs et les vizirs s’assirent à sa droite et à sa gauche. Il
72
fit alors demander le médecin Rouiane qui vint et baisa la
terre entre ses mains. Alors le roi se leva pour lui, le fit
asseoir à ses côtés, mangea avec lui, lui souhaita une longue
vie et lui donna des robes d’honneur et d’autres choses
encore. Puis il ne cessa de s’entretenir avec lui qu’à
l’approche de la nuit ; et il lui fit donner, comme
rémunération, cinq robes d’honneur et mille dinars. Et c’est
ainsi que retourna le médecin à sa maison, en faisant des
vœux pour le roi.
Quand se leva le matin, le roi sortit et entra au diwan, et
fut entouré par les émirs, les vizirs et les chambellans Or,
parmi les vizirs, il y avait un vizir d’aspect repoussant, au
visage sinistre et de mauvais augure, terrible, sordidement
avare, envieux et pétri de jalousie et de haine. Lorsque ce
vizir vit le roi placer à ses côtés le médecin Rouiane et lui
accorder tous ses bienfaits, il en fut jaloux et résolut
secrètement sa perte, d’après le proverbe qui dit :
« L’envieux s’attaque à toute personne, l’oppression se tient
en embuscade dans le cœur de l’envieux : la force la révèle
et la faiblesse la tient latente. » Le vizir s’approcha alors du
roi Iounane, baisa la terre entre ses mains, et dit : « Ô roi du
siècle et du temps, toi qui enveloppas les humains de tes
bienfaits, tu as chez moi un conseil de prodigieuse
importance, et que je ne saurais te cacher sans être vraiment
un fils adultérin : si tu m’ordonnes de te le révéler, je te le
révélerai ! » Alors le roi, tout troublé par les paroles du
vizir, dit : « Et quel est ton conseil ? » Il répondit : « Ô roi
glorieux, les anciens ont dit : Celui qui ne regarde pas la fin
73
et les conséquences, n’aura pas la fortune comme amie, —
et je viens justement de voir le roi manquer de jugement, en
accordant ses bienfaits à son ennemi, à celui qui désire
l’anéantissement de son règne, en le comblant de faveurs,
en l’accablant de générosités. Or, moi, je suis, à cause de
cela, dans la plus grande crainte pour le roi ! » À ces
paroles, le roi fut extrêmement troublé, changea de couleur,
et dit : « Quel est celui que tu prétends être mon ennemi, et
qui aurait été comblé de mes faveurs ? » Il répondit : « Ô
roi, si tu es endormi, réveille-toi ! car je fais allusion au
médecin Rouiane ! » Le roi lui dit : « Celui-là est mon bon
ami, et il m’est le plus cher des hommes, car il m’a traité
avec une chose que j’ai tenue à la main, et m’a délivré de
ma maladie, qui avait désespéré les médecins ! Or, certes !
il n’y en a point comme lui en ce siècle, dans le monde
entier, en Occident comme en Orient ! Aussi, comment, toi,
oses-tu raconter ces choses sur lui ? Quant à moi, dès ce
jour je vais lui allouer des gages et des appointements, pour
qu’il ait par mois mille dinars ! D’ailleurs, même si je lui
donnais la moitié de mon royaume, ce serait peu de chose
pour lui ! Aussi je crois fort que tu ne dis tout cela que par
jalousie, comme il est raconté dans l’histoire, qui m’est
parvenue, du roi Sindabad ! »
74
encore en vie, et que le Roi veuille bien me conserver ! Alors le Roi dit en son
âme : « Par Allah ! je ne la tuerai point avant d’avoir entendu la suite de son
histoire, qui est une histoire merveilleuse, en vérité ! » Puis ils passèrent tous
deux la nuit, enlacés jusqu’au matin. Et le Roi sortit vers la salle de sa justice, et
le diwan fut rempli de monde. Et le Roi jugea et nomma aux emplois, et
destitua, et gouverna, et termina les affaires pendantes, et cela jusqu’à la fin de
la journée. Puis le diwan fut levé, et le Roi entra dans son palais. Quand
s’approcha la nuit il fit sa chose ordinaire avec Schahrazade, la fille du vizir.
QUAND FUT
LA CINQUIÈME NUIT
Schahrazade dit :
75
« On dit qu’il y avait un roi d’entre les rois de Fars qui
était grand amateur de divertissements, de promenades dans
les jardins et de toutes les espèces de chasse. Aussi il avait
un faucon qu’il avait lui-même élevé et qui ne le quittait ni
le jour ni la nuit : car, même durant la nuit, il le portait sur
son poing ; et, quand il allait à la chasse, il le prenait avec
lui, et il lui avait suspendu au cou un gobelet d’or où il le
faisait boire. Un jour qu’il était assis dans son palais,
soudain voici venir le wekil [7] chargé des oiseaux de
chasse, qui lui dit : « Ô roi des siècles, c’est juste l’époque
d’aller à la chasse ! » Alors le roi fit ses préparatifs de
départ, et prit le faucon sur sa main. Puis on partit et on
arriva dans un vallon où on dressa les filets de chasse. Et
tout à coup une gazelle tomba dans le filet. Alors le roi dit :
« Je tuerai celui à côté de qui passera la gazelle ! » Puis on
se mit à rétrécir le filet de chasse autour de la gazelle, qui
s’approcha alors du roi, se haussa sur ses pattes de derrière
et rapprocha de sa poitrine ses pattes de devant comme si
elle voulait baiser la terre devant le roi. Alors le roi fit
claquer ses mains l’une contre l’autre pour faire fuir la
gazelle, qui alors bondit et fila en passant au-dessus de sa
tête et s’enfonça dans le loin des terres. Alors le roi se
tourna vers les gardes et les vit qui clignaient de l’œil sur
lui. À cette vue, il dit au vizir : « Qu’ont-ils donc, ces
soldats, à se faire ainsi des signes ? » Il répondit : « Ils
disent que tu as juré de mettre à mort quiconque verra
passer la gazelle à son côté ! » Et le roi dit : « Par la vie de
ma tête ! il nous faut poursuivre cette gazelle et la
ramener ! » Puis le roi se mit à galoper sur les traces de la
76
gazelle ; et le faucon la frappait du bec sur les yeux, et
tellement qu’il l’aveugla, et lui donna le vertige. Alors le roi
prit son casse-tête, l’en frappa et la fit rouler ; puis il
descendit, l’égorgea, l’écorcha et en suspendit la dépouille à
l’arçon de la selle. — Or, il faisait chaud, et l’endroit était
désert, aride et sans eau. Aussi le roi eut soif et le cheval eut
soif. Et le roi se retourna et vit un arbre d’où coulait de
l’eau comme du beurre. Or, le roi avait sa main couverte
d’un gant de peau ; aussi prit-il le gobelet du cou du faucon,
le remplit de cette eau et le plaça devant l’oiseau ; mais
l’oiseau donna un cou de patte au gobelet et le renversa. Le
roi prit le gobelet une deuxième fois, le remplit, et, pensant
toujours que l’oiseau avait soif, le plaça devant lui ; mais le
faucon pour la seconde fois donna un coup de patte au
gobelet et le renversa. Et le roi se mit en colère contre le
faucon, et prit le gobelet une troisième fois, mais le présenta
au cheval : et le faucon renversa le gobelet de son aile.
Alors le roi dit : « Qu’Allah t’enfouisse, ô le plus néfaste
des oiseaux de mauvais augure ! Tu m’as empêché de boire,
tu t’en es privé toi-même et aussi tu en as privé le cheval. »
Puis il frappa le faucon avec son épée, et lui jeta à bas les
ailes. Alors le faucon se mit à lever la tête et à dire par
signes : « Regarde ce qu’il y a sur l’arbre ! » Et le roi leva
les yeux, et vit sur l’arbre un serpent ; et ce qui coulait était
son venin. Alors le roi se repentit d’avoir coupé les ailes au
faucon. Puis il se leva, remonta à cheval, partit en
emportant avec lui la gazelle, et arriva à son palais. Il jeta
alors la gazelle au cuisinier et lui dit : « Prends-la et
cuisine-la ! » Puis le roi s’assit sur son trône, ayant sur sa
77
main le faucon. Alors le faucon eut un hoquet et mourut. À
cette vue le roi poussa des cris de deuil et d’affliction pour
avoir tué le faucon qui l’avait sauvé de la perdition.
Et telle est l’histoire du roi Sindabad ! »
Quand le vizir eut entendu le récit du roi Iounane, il lui
dit : « Ô grand roi plein de dignité, quel mal ai-je commis
dont tu aurais vu de funestes effets ? Je n’agis ainsi avec toi
que par pitié pour toi. Et tu apprendras la vérité de mon
dire ! Si tu m’écoutes, tu es sauvé, sinon tu périras comme a
péri un vizir rusé qui avait trompé un fils de roi d’entre les
rois.
78
« La fille d’un roi d’entre les rois de l’Inde. Pendant que je
cheminais dans le désert avec la caravane, l’envie de dormir
me prit et je tombai de ma monture sans m’en apercevoir.
Et je me trouvai abandonnée toute seule et fort perplexe ! »
Quand le prince entendit ces paroles, il fut touché de
compassion et la porta sur le dos de sa monture et la mit en
croupe et partit. En passant dans une petite île déserte,
l’esclave lui dit : « Ô mon maître, je désirerais faire passer
une nécessité ! » Alors il la descendit dans l’îlot, et, voyant
qu’elle tardait trop et qu’elle était trop lente, il entra derrière
elle sans qu’elle s’en aperçût : or c’était une goule ! Et elle
disait à ses enfants : « Ô mes enfants, aujourd’hui je vous ai
amené un jeune garçon bien gras ! » Et ils lui dirent : « Oh !
porte-le-nous, ô notre mère, pour que nous le mangions
dans nos ventres ! » Lorsque le prince entendit leurs
paroles, il ne douta plus de sa mort, et ses muscles
frémirent, et il fut plein de terreur pour lui-même, et il
revint. Quand la goule sortit [de sa tanière] elle vit qu’il
avait peur comme un poltron et qu’il tremblait, et elle lui
dit : « Qu’as-tu à avoir peur ? » Il répondit : « J’ai un
ennemi dont j’ai peur. » Et la goule lui dit : « Toi, tu m’as
bien dit ceci : Je suis un prince… ? » Il répondit : « Oui, en
vérité. » Elle lui dit : « Alors pourquoi ne donnes-tu pas
quelque argent à ton ennemi pour le satisfaire ? » Il
répondit : « Oh ! il ne se satisfait pas avec l’argent, et il ne
se satisfait qu’avec l’âme ! Or, moi j’en ai bien peur, et je
suis un homme victime de l’injustice ! » Elle dit : « Si tu es
opprimé, comme tu le prétends, tu n’as qu’à demander
l’aide d’Allah contre ton ennemi ; et Il te sauvegardera de
79
ses maléfices et des maléfices de tous ceux dont tu as
peur ! » Alors le prince leva la tête vers le ciel, et dit : « Ô
Toi, qui réponds à l’opprimé s’il t’implore, et lui découvres
le mal, fais-moi triompher de mon ennemi, et éloigne-le de
moi, car tu as le pouvoir sur tout ce que tu désires ! » —
Lorsque la goule entendit cette prière, elle disparut. Et le
prince retourna auprès du roi, son père, et lui rapporta le
mauvais conseil du vizir ! Et le roi ordonna la mort du
vizir ! »
80
nuque, et tu arrêteras ainsi ses maléfices, et tu en seras
débarrassé, et tu seras tranquille. Trahis-le donc avant qu’il
ne te trahisse ! » Et le roi Iounane dit : « Tu dis vrai, ô
vizir ! » Puis le roi envoya mander le médecin qui se
présenta joyeux, ignorant ce qu’avait décidé le Clément. —
Le poète dit en vers :
81
— Ô toi, qui es dans la perplexité, remets tes
affaires entre les mains d’Allah, le seul Sage !
Et cela fait, ton cœur n’a plus rien à redouter
de la part des hommes.
Sache aussi que rien ne se fait par ta volonté,
mais par la volonté seule du Sage des Sages !
Ne désespère donc jamais, et oublie toutes
les tristesses et tous les soucis ! Ne sais-tu que
les soucis usent le cœur du plus ferme et du plus
fort ?
Laisse donc tout. Nos projets ne sont que
projets d’esclaves impuissants en face du seul
Ordonnateur ! Laisse-toi aller ! Et tu goûteras
la félicité durable.
82
médecin dit : « Conserve-moi, et Allah te conservera ! Et ne
me tue pas, sinon Allah te tuera ! »
83
Après cela, le porte-glaive s’avança, banda les yeux du
médecin, et, tirant son glaive, il dit au roi : « Avec ta
permission ! » Mais le médecin continuait à pleurer et à dire
au roi : « Conserve-moi, et Allah te conservera ; et ne me
tue pas, sinon Allah te tuera ! » Et il récita les vers du
poète :
84
de ce médecin : si je le conservais, je serais perdu sans
recours, car celui qui m’a libéré de la maladie en me faisant
tenir une chose à la main pourra bien me tuer en me
donnant quelque chose à sentir. Or, moi, j’ai bien peur qu’il
ne me tue pour toucher le prix convenu de ma mort, car
c’est probablement un espion qui n’est venu ici que pour
me tuer. Sa mort est donc nécessaire. Après quoi je serai
sans crainte pour moi-même ! » Alors le médecin dit :
« Conserve-moi pour qu’Allah te conserve, et ne me tue
pas, sinon Allah te tuera ! »
— Mais, ô toi l’éfrit ! lorsque le médecin s’assura que le
roi devait le tuer sans recours, il lui dit : « Ô roi ! si ma mort
est réellement nécessaire, accorde-moi un délai que je
descende à ma maison, pour me libérer de toutes choses et
recommander à mes parents et à mes voisins de se charger
de mon enterrement, et surtout pour donner en cadeau mes
livres de médecine. D’ailleurs, j’ai un livre qui est vraiment
l’extrait des extraits et le rare des rares, que je veux t’offrir
en présent pour que tu le conserves précieusement dans ton
armoire. » Alors le roi dit au médecin : « Et quel est ce
livre ? » Il répondit : « Il contient des choses inestimables,
et le moindre des secrets qu’il révèle est celui-ci : Si tu me
coupes la tête, ouvre le livre et compte trois feuilles en les
tournant ; lis ensuite trois lignes de la page de gauche, et
alors la tête coupée te parlera et te répondra à toutes les
questions que tu lui poseras ! » À ces paroles, le roi
s’émerveilla à la limite de l’émerveillement, et se trémoussa
de joie et d’émotion, et dit : « Ô médecin !… Même si je te
85
coupais la tête, tu parlerais ? » Il répondit : « Oui, en vérité,
ô roi ! c’est bien là, en effet, une chose prodigieuse. » Alors
le roi lui permit de s’en aller, mais entre des gardiens ; et le
médecin descendit à sa maison et termina ce jour-là ses
affaires, et le second jour aussi. Puis il remonta au diwan, et
aussi vinrent les émirs, les vizirs, les chambellans, les
nawabs [8] et tous les chefs du royaume, et le diwan devint
comme un jardin plein de fleurs. Alors le médecin entra au
diwan et se tint debout devant le roi, en tenant un livre très
vieux et une petite boîte à collyre contenant une poudre.
Puis il s’assit et dit : « Qu’on m’apporte un plateau ! » On
lui apporta un plateau ; il y versa la poudre et l’étendit à la
surface. Il dit alors : « Ô roi ! prends ce livre, mais ne t’en
sers pas avant de me couper la tête. Lorsque tu l’auras
coupée, pose-la sur ce plateau, et ordonne qu’on la presse
contre cette poudre pour étancher le sang ; puis tu ouvriras
le livre ! » Mais le roi, dans sa hâte, me l’écoutait déjà
plus : il prit le livre et l’ouvrit mais il trouva les feuilles
collées les unes aux autres. Alors il mit son doigt à la
bouche, le mouilla avec sa salive, et réussit à ouvrir la
première feuille. Et il fit le même manège pour la deuxième
et la troisième feuilles, et chaque fois les feuilles ne
s’ouvraient qu’avec grande difficulté. De cette manière, le
roi ouvrit six feuilles, essaya de lire, mais ne put y trouver
aucune espèce d’écriture. Et le roi dit : « Ô médecin, il n’y a
rien d’écrit ! » Le médecin répondit : « Tourne davantage de
la même manière ! » Et le roi continua à tourner davantage
les feuillets. Mais à peine quelques moments s’étaient-ils
écoulés, que le poison circula dans le système du roi, à
86
l’instant et à l’heure mêmes : car le livre était empoisonné.
Et alors le roi tomba en de terribles convulsions, et s’écria :
« Le poison circule ! » — Et là-dessus le médecin Rouiane
se mit à improviser des vers, disant :
87
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit luire le matin, et s’arrêta
discrètement. Et sa sœur Doniazade lui dit : « Que tes paroles sont
délicieuses ! » Elle répondit : « Mais qu’est cela comparé à ce que je vous
raconterai la nuit prochaine, si je suis encore en vie et que le Roi veuille me
conserver ! » Et ils passèrent cette nuit-là dans le bonheur complet et la félicité
jusqu’au matin. Puis le roi monta à son diwan. Et lorsqu’il eut levé le diwan, il
rentra dans son palais et se réunit avec les siens.
LORSQUE FUT
LA SIXIÈME NUIT
Schahrazade dit :
88
m’auras fait sortir, je te parlerai de leur cas ! » Le pêcheur
dit : « Oh, non ! il faut absolument que je te jette à la mer,
sans qu’il puisse te rester un moyen d’en sortir ! Lorsque je
t’implorais et que j’avais recours à toi, tu ne souhaitais que
ma mort sans que j’eusse commis ni une faute à ton égard
ni une bassesse quelconque ; et je ne t’ai fait que du bien,
car je t’ai libéré du cachot. Aussi lorsque tu t’es ainsi
comporté avec moi, j’ai compris que tu étais d’une race
mauvaise d’origine. Or, sache bien que je ne vais te jeter à
la mer que pour aviser de ton cas quiconque essayerait de te
retirer, et il te rejettera une seconde fois, et alors tu
séjourneras dans cette mer jusqu’à la fin des temps pour
goûter tous les genres de supplice ! » L’éfrit lui répondit :
« Relâche-moi, car c’est maintenant le moment de te
raconter l’histoire. D’ailleurs, je te promets de ne jamais
plus te faire de mal, et je te serai d’une grande utilité dans
une affaire qui t’enrichira pour toujours. » Alors le pêcheur
prit acte de cette promesse que, s’il le délivrait, l’éfrit ne lui
ferait jamais plus de mal, mais lui rendrait service. Puis
lorsqu’il se fut fermement assuré de sa foi et de sa
promesse, et qu’il lui eut fait prêter serment sur le nom
d’Allah Tout-Puissant, le pêcheur ouvrit le vase. Alors la
fumée se mit à monter jusqu’à ce qu’elle fût sortie
complètement ; et elle devint un éfrit épouvantable de
laideur quant à la figure. L’éfrit donna un coup de pied au
vase et le jeta dans la mer. Lorsque le pêcheur vit le vase
prendre le chemin de la mer, il fut certain indubitablement
de sa propre perdition, il urina dans ses vêtements, et dit :
« Ce n’est vraiment pas là un bon signe ! » Puis il essaya de
89
se raffermir le cœur, et dit : « Ô éfrit, Allah le Très-Haut a
dit : Il vous faut tenir le serment, car il vous en sera
demandé compte ! Or, toi, tu m’as promis et juré que tu ne
me trahiras pas. Si donc tu me trahis, Allah te punira, car Il
est jaloux ! et, s’il est patient, Il n’est pas oublieux ; et, moi,
je t’ai dit ce qu’a dit le médecin Rouiane au roi Iounane :
Conserve-moi et Allah te conservera ! » — À ces paroles,
l’éfrit se mit à rire, et marcha devant lui, et dit : « Ô
pêcheur, suis-moi ! » Et le pêcheur se mit à marcher
derrière sans trop croire à son salut, et ainsi ils sortirent
complètement de la ville et la perdirent de vue, et montèrent
sur une montagne, et descendirent dans une vaste solitude
au milieu de laquelle se trouvait un lac. Alors l’éfrit s’arrêta
et ordonna au pêcheur de jeter son filet et de pêcher ; et le
pêcheur regarda dans l’eau et vit des poissons blancs,
rouges, bleus et jaunes. À cette vue, le pêcheur
s’émerveilla ; puis il jeta son filet, et, l’ayant retiré, il y vit
quatre poissons, chaque poisson de couleur différente. À
cette vue, il se réjouit, et l’éfrit lui dit : « Entre avec ces
poissons chez le sultan et offre-les-lui, et il te donnera de
quoi t’enrichir. Et maintenant, par Allah ! veuille bien
agréer mes excuses, car maintenant j’ai oublié les bonnes
manières depuis le temps que je suis dans la mer, voici déjà
plus de mille huit cents ans, sans voir le monde à la surface
de la terre ! Quant à toi, tu viendras tous les jours pêcher ici,
mais rien qu’une fois ! Et maintenant, qu’Allah te tienne
sous sa protection ! » Sur ce, l’éfrit frappa de ses deux pieds
la terre, qui s’entrouvrit et l’engloutit.
90
Alors le pêcheur s’en retourna à la ville tout émerveillé
de ce qui lui était arrivé avec l’éfrit ; puis il prit les poissons
et les porta à sa maison ; ensuite, ayant pris un pot de terre
cuite, il le remplit d’eau et y plaça les poissons, qui se
mirent à frétiller dans l’eau contenue dans le pot. Puis,
ayant chargé le pot sur sa tête, il s’achemina vers le palais
du roi, comme le lui avait prescrit l’éfrit. Lorsque le
pêcheur monta chez le roi et lui offrit les poissons, le roi
s’émerveilla au comble de l’émerveillement à la vue de ces
poissons que lui offrait le pêcheur, car il n’en avait jamais
vu de sa vie de semblables en qualité et espèce, et il dit :
« Qu’on remette ces poissons à notre négresse la
cuisinière ! » Or, cette esclave lui avait été offerte en
cadeau, depuis seulement trois jours, par le roi des Roum, et
on n’avait pas encore eu le temps d’expérimenter sa cuisine.
Aussi le vizir lui ordonna-t-il de faire frire le poisson, lui
disant : « Ô bonne négresse, le roi me charge de te dire
ceci : Je ne te garde précisément comme un trésor, ô toi la
goutte de mon œil, que simplement pour le jour de
l’attaque ! [9] — Or, fais-nous voir aujourd’hui la preuve de
ton art en la cuisson, et la bonté de tes plats ; car le sultan
vient de recevoir un homme porteur de cadeaux ! » Ayant
dit cela, le vizir s’en retourna après avoir fait toutes ses
recommandations : et le roi lui ordonna de donner au
pêcheur quatre cents dinars. Le vizir les lui ayant donnés, le
pêcheur les mit dans le pan de sa robe, et revint à sa maison,
près de son épouse, tout content et joyeux. Puis il acheta à
ses enfants tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. — Et
voilà pour ce qui est du pêcheur !
91
Quant à ce qui est de la négresse, elle prit le poisson, le
nettoya, et le rangea dans la poêle ; puis elle le laissa bien
cuire sur un côté, et le tourna ensuite sur le second côté.
Mais tout d’un coup le mur de la cuisine s’entr’ouvrit, et
laissa entrer dans la cuisine une jeune fille à la taille
élancée, aux joues pleines et lisses, aux qualités parfaites,
aux paupières fardées de kohl noir, au visage gentil, au
corps gracieusement penché ; elle avait sur la tête une
écharpe de soie bleue, des boucles aux oreilles, des
bracelets aux poignets, et aux doigts des bagues avec de
précieuses pierreries ; et elle tenait à la main une baguette
en bambou. Elle s’approcha et, enfonçant la baguette dans
la poêle, elle dit : « Ô poisson, tiens-tu toujours ta
promesse ? » À cette vue, l’esclave s’évanouit ; et la jeune
fille répéta une seconde fois et une troisième fois sa
question. Alors tous les poissons levèrent la tête de
l’intérieur de la poêle et dirent :. « Oh, oui ! oh, oui ! » Puis
ils entonnèrent en chœur cette strophe :
93
mais si tu renies tes engagements, nous crierons
tant que tu nous en dédommageras !
LORSQUE FUT
LA SEPTIÈME NUIT
Elle dit :
95
étang situé entre quatre collines derrière la montagne qui
domine ta ville ! » Et le roi se tourna vers le pêcheur et lui
dit : « Combien faut-il de jours pour y arriver ? » Il
répondit : « Ô notre seigneur le sultan ! il faut seulement
une demi-heure ! » Et le sultan fut fort surpris et ordonna
aux gardes d’accompagner le pêcheur à l’instant même. Et
le pêcheur, fort contrarié, se mit à maudire secrètement
l’éfrit. Et le roi et tous partirent, et montèrent sur une
montagne, et descendirent dans une vaste solitude que
jamais de leur vie ils n’avaient vue auparavant. Et le sultan
et les soldats s’étonnaient de cette étendue déserte située
entre quatre montagnes, et de cet étang où se jouaient des
poissons de quatre différentes couleurs : rouge, blanc, jaune
et bleu. Et le roi s’arrêta et dit aux soldats et à tous ceux qui
étaient présents : « Y a-t-il quelqu’un d’entre vous qui ait
vu auparavant ce lac dans ce lieu ? » Ils répondirent tous :
« Oh, non ! » Et le roi dit : « Par Allah ! je ne rentrerai point
dans ma ville et ne m’asseoirai point sur le trône de mon
royaume avant de connaître la vérité sur ce lac et sur les
poissons qu’il contient ! » Et il ordonna aux soldats de
cerner ces montagnes ; et les soldats le firent. Alors le roi
appela son vizir. Ce vizir était un érudit, un homme sage,
éloquent, versé dans toutes les sciences. Lorsqu’il se
présenta entre les mains du roi, le roi lui dit : « J’ai
l’intention de faire une chose et vais d’abord te mettre au
courant : il m’est venu l’idée de m’isoler complètement
cette nuit, et de chercher seul l’explication du mystère de ce
lac et de ses poissons. Toi, donc, tu te tiendras à la porte de
ma tente et tu diras aux émirs, aux vizirs et aux
96
chambellans : « Le sultan est indisposé et m’a donné l’ordre
de ne laisser entrer personne chez lui ! » Et tu ne révèleras à
personne mon intention ! » De cette façon le vizir ne
pouvait guère désobéir. Alors le roi se déguisa, ceignit son
épée et se glissa loin de son entourage sans être vu. Et il se
mit à marcher toute la nuit jusqu’au matin sans arrêt,
jusqu’au moment où la chaleur, devenue trop forte, le força
à se reposer. Après quoi, il se remit à marcher durant tout le
reste de la journée et la deuxième nuit jusqu’au matin. Et
voici qu’il vit dans le lointain une chose noire ; il s’en
réjouit et se dit : « Il est probable que je vais trouver là
quelqu’un qui me racontera cette histoire du lac et de ses
poissons ! » En s’approchant de cette chose noire, il vit que
c’était un palais entièrement bâti avec des pierres noires,
consolidé par de larges lames de fer, et il vit que la porte
avait un battant ouvert et l’autre fermé. Alors il se réjouit et,
s’arrêtant à la porte, il frappa doucement ; mais, n’entendant
pas de réponse, il frappa une deuxième et une troisième
fois ; puis, n’entendant pas de réponse, il frappa une
quatrième fois, mais très violemment : et personne ne lui
répondait. Alors il se dit : « Il n’y a pas de doute, ce palais
est désert. » Alors, se donnant du courage, il pénétra par la
porte du palais et arriva à un corridor. Là, à haute voix il
dit : « Ô maîtres du palais, je suis un étranger, un passant du
chemin, et je vous demande un peu de provisions pour le
voyage ! » Puis il réitéra sa demande une deuxième et une
troisième fois ; mais n’entendant pas de réponse, il se
raffermit le cœur et se fortifia l’âme et pénétra par le
corridor jusqu’au milieu du palais. Et il n’y trouva
97
personne. Mais il vit que tout le palais était
somptueusement tendu de tapisseries, et qu’au milieu de la
cour intérieure il y avait un bassin surmonté de quatre lions
en or rouge et qui laissaient l’eau jaillir de leur gueule en
perles éclatantes et en pierreries ; tout autour il y avait de
nombreux oiseaux qui ne pouvaient s’envoler hors du
palais, empêchés par un large filet qui s’étendait au-dessus
du palais. Et le roi s’émerveilla de tout cela, mais il
s’affligea de ne pouvoir trouver personne qui pût lui révéler
enfin l’énigme du lac, des poissons, des montagnes et du
palais. Puis il s’assit entre deux portes en songeant
profondément. Mais tout à coup il entendit une plainte
faible qui venait comme d’un cœur triste, et il entendit une
voix douce qui chantonnait en sourdine ces vers :
98
Lorsque le roi entendit ces plaintes murmurées, il se leva
et se dirigea du côté d’où il les entendait venir. Il trouva une
porte sur laquelle un rideau retombait. Il leva ce rideau, et,
dans une grande salle, il vit un jeune homme assis sur un
grand lit élevé d’une coudée. Ce jeune homme était beau,
d’une taille pliante, doué d’un parler doux et éloquent ; son
front était comme une fleur, ses joues comme la rose ; et au
milieu de l’une des joues il y avait un grain de beauté
comme une goutte d’ambre noir. Et le poète dit :
100
demeura sous ma protection durant cinq années, jusqu’à ce
qu’elle allât un jour au hammam après avoir ordonné au
cuisinier de nous apprêter les mets pour le souper. Et moi
j’entrai dans ce palais et je m’endormis dans l’endroit
habituel où je m’endormais, et j’ordonnai à deux de mes
esclaves femmes de me faire de l’air avec un éventail. Alors
l’une se mit derrière ma tête et l’autre à mes pieds. Mais je
fus pris d’insomnie en songeant à l’absence de mon épouse
et aucun sommeil ne voulait de moi : car, si même mon œil
se fermait, mon âme restait en éveil ! Alors j’entendis
l’esclave qui était derrière ma tête dire à celle qui était à
mes pieds : « Ô Massaouda, combien notre maître a une
jeunesse infortunée ! Et quel dommage pour lui d’avoir
pour épouse notre maîtresse, cette perfide, cette
criminelle ! » Et l’autre répondit : « Qu’Allah maudisse les
femmes adultères ! Car cette fille adultérine pourrait-elle
jamais avoir quelqu’un d’aussi bon caractère que notre
maître, elle qui passe toutes ses nuits dans des lits variés ! »
Et l’esclave qui se tenait derrière la tête répondit :
« Vraiment notre maître doit être bien insouciant pour ne
point tenir compte des actes de cette femme ! » Et l’autre
dit : « Mais qu’avances-tu là ? Est-ce que notre maître peut
se douter de ce qu’elle fait ? Ou bien crois-tu qu’elle le
laisse agir en liberté ? Apprends donc que cette perfide
mêle toujours quelque chose à la coupe que boit chaque nuit
notre maître avant de s’endormir : elle y met du banj [10] ; et
il tombe dans le sommeil. En cet état il ne peut savoir ce qui
se passe, ni où elle va, ni ce qu’elle fait. Or, après lui avoir
fait boire le vin, elle s’habille et s’en va en le laissant seul,
101
et elle s’absente jusqu’à l’aurore. Quand elle revient, elle lui
brûle sous le nez quelque chose à sentir, et alors il se
réveille de son sommeil. »
Lorsque j’entendis, seigneur, les paroles des esclaves, la
lumière se changea à mes yeux en ténèbres. Et il me tardait
fort de voir s’approcher la nuit pour être de nouveau avec la
fille de mon oncle. Elle revint enfin du hammam. Alors
nous tendîmes la nappe et nous mangeâmes durant une
heure en nous servant mutuellement à boire comme
d’habitude. Après quoi je demandai le vin que je buvais
chaque nuit avant mon sommeil, et elle me tendit la coupe.
Alors je me gardai bien de la boire ; mais je fis semblant de
la porter à mes lèvres, comme à l’ordinaire ; et je la versai
rapidement dans le creux du haut de ma robe, et à l’heure
même et à l’instant même je m’étendis sur mon lit en
faisant semblant de dormir. Et elle dit alors : « Dors ! Et
puisses-tu ne te réveiller jamais plus ! Pour moi, par Allah !
je te déteste, et je déteste jusqu’à ton image ; et mon âme
est rassasiée de ta fréquentation ! » Puis elle se leva, mit ses
plus beaux vêtements, se parfuma, ceignit une épée, ouvrit
la porte du palais et sortit. Alors je me levai et la suivis
jusqu’à ce qu’elle fût sortie du palais. Et elle traversa tous
les souks de la ville, et enfin elle arriva aux portes de la
ville. Alors elle s’adressa aux portes dans une langue que je
ne compris point, et les verrous tombèrent et les portes
s’ouvrirent, et elle sortit. Et je me mis à marcher derrière
elle, sans qu’elle s’en aperçût, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée
aux collines formées par l’amoncellement des déchets et
102
une citadelle surmontée d’une coupole et bâtie en terre
cuite : elle entra par la porte, et, moi, je montai sur la
terrasse de la coupole et me mis à la surveiller de haut. Et
voici qu’elle entra chez un nègre noir. Ce nègre horrible
avait sa lèvre supérieure comme un couvercle de marmite et
sa lèvre inférieure comme la marmite elle-même, et ces
deux lèvres pendaient si bas qu’elles pouvaient trier les
cailloux d’avec le sable. Et il était pourri de maladies ; et il
était étendu sur un peu de paille de canne à sucre. À sa vue,
la fille de mon oncle baisa la terre entre ses mains ; et lui, il
releva la tête vers elle et lui dit : « Malheur à toi ! Pourquoi
as-tu tardé jusqu’à cette heure ? J’ai invité les nègres qui se
sont mis à boire les vins et se sont mêlés à leurs
amoureuses. Quant à moi, je n’ai point voulu boire, à cause
de toi. » Elle dit : « Ô mon maître et le chéri de mon cœur !
ne sais-tu pas que je suis mariée avec le fils de mon oncle ;
et que je déteste jusques à son image ; et que je me fais
horreur d’être avec lui ? D’ailleurs, n’eut été la crainte de te
voir toi-même lésé, j’aurais depuis longtemps ruiné la ville
de fond en comble et fait que seule la voix du hibou et du
corbeau eût été entendue ; et j’aurais transporté les pierres
des ruines derrière le mont Caucase ! » Le nègre répondit :
« Tu mens, ô débauchée ! Or, moi, je jure sur l’honneur, et
sur les qualités viriles des nègres, et sur notre supériorité
infinie d’hommes par rapport aux blancs, que si une autre
fois, à partir de ce jour, tu te mets ainsi en retard, je
répudierai ton amitié et je ne mettrai plus mon corps sur ton
corps ! Ô perfide traîtresse ! tu n’es ainsi en retard que
103
parce que tu rassasies ailleurs tes désirs de femelle, ô
pourriture, ô la plus infime des femmes blanches ! »
— Ainsi narra le prince en s’adressant au roi. Et il
continua :
« Lorsque j’entendis cette conversation et vis de mes
yeux ce qui s’ensuivit entre eux deux, le monde se changea
en ténèbres devant ma face, et je ne sus plus où je me
trouvais. Ensuite la fille de mon oncle se mit à pleurer et à
se lamenter humblement entre les mains du nègre, et à dire :
« Ô mon amant, ô fruit de mon cœur, il ne me reste que toi !
Si tu me chasses, alors malheur à moi ! Ô mon chéri, ô
lumière de mon œil ! » Et elle ne cessa de pleurer et de
l’implorer jusqu’à ce qu’il lui pardonnât. Elle fut alors toute
heureuse, se leva, se déshabilla de tous ses vêtements et de
son caleçon et resta toute nue. Puis elle dit : « Ô mon
maître, as-tu de quoi nourrir ton esclave ? » Et le nègre lui
répondit : « Enlève le couvercle de la marmite, et tu y
trouveras un ragoût fait avec des os de souris que tu
mangeras jusqu’à moudre les os ; puis prends ce pot que tu
vois et tu y trouveras de la bouza [11] que tu boiras ! » Et elle
se leva, et mangea, et but, et se lava les mains ; puis elle
revint et se coucha avec le nègre sur la paille de roseaux ;
et, toute nue, elle se blottit contre le nègre sous les loques
infectes.
Quand je vis toutes ces choses que faisait la fille de mon
oncle, je ne pus plus me posséder et je descendis du haut de
la coupole, et, me précipitant dans la salle, je pris l’épée que
portait la fille de mon oncle, résolu, à les tuer tous deux. Je
104
commençai par frapper le nègre, le premier, sur le cou, et je
crus qu’il avait trépassé. »
Schahrazade dit :
105
point de ce que je fais, car je viens d’apprendre que ma
mère est morte, que mon père a été tué dans la guerre
sainte, que l’un de mes frères est mort piqué par un
scorpion et que l’autre a été enterré vivant sous la chute
d’un édifice. J’ai donc le droit de pleurer et de m’affliger. »
À ces paroles je ne voulus faire semblant de rien, et je lui
dis : « Fais ce que tu crois nécessaire, car je ne te le défends
pas. » Et elle resta enfermée dans son deuil, ses pleurs et ses
accès de douleur folle durant une année entière, depuis le
commencement jusqu’à l’autre commencement. L’année
finie, elle me dit : « Je veux bâtir pour moi dans ton palais
un tombeau en forme de dôme, et je m’y isolerai dans la
solitude et les larmes, et je le nommerai la Maison des
Deuils ! » Je lui répondis : « Fais ce que tu crois le
nécessaire ! » Et elle se bâtit cette Maison des Deuils
surmontée d’une coupole, et contenant une tombe comme
une fosse. Puis elle y transporta et y plaça le nègre, qui
n’était pas mort, mais qui était devenu très malade et très
faible, et qui vraiment ne pouvait plus être d’aucune utilité à
la fille de mon oncle. Mais cela ne l’empêchait de boire tout
le temps du vin et de la bouza. Et depuis le jour de sa
blessure il ne pouvait plus parler, et il continuait à vivre, car
son terme n’était pas échu. Et elle, tous les jours, entrait
chez lui dans la coupole, à l’aube et à la nuit, et était prise
près de lui d’accès de pleurs et de folie ; et elle lui donnait à
boire des boissons et des choses bouillies. Et elle ne cessa
d’agir de la sorte, matin et soir, durant toute la seconde
année. Et moi, je patientai sur elle tout le temps ; mais un
jour, entrant chez elle à l’improviste, je la trouvai en train
106
de pleurer et de se frapper le visage et de dire ces vers d’une
voix triste :
107
un mouvement ; de la sorte, je ne suis ni un mort ni un
vivant. Après qu’elle m’eût mis dans cet état, elle ensorcela
les quatre îles de mon royaume et les changea en montagnes
avec le lac au milieu ; et elle changea mes sujets en
poissons. Mais ce n’est pas tout ! Chaque jour, elle me
torture et me fouette avec une lanière de cuir et me donne
cent coups jusqu’au sang. Et ensuite elle me met
directement sur la peau, en dessous de mes vêtements, une
robe en poil couvrant toute ma partie supérieure ! »
108
un mouvement pour me défendre contre elle. Puis, après
m’avoir ainsi châtié, elle s’en retourne auprès du nègre, lui
portant matin et soir des vins et des boissons bouillies. » Le
roi dit : « Par Allah ! ô brave jeune homme, il me faut te
rendre un mémorable service et un bienfait qui passera,
après moi, dans le domaine de l’histoire ! » Ensuite le roi
continua la conversation jusqu’à l’approche de la nuit. Puis
le roi se leva et attendit que vint l’heure nocturne des
sorciers. Alors il se déshabilla, ceignit son épée, et se
dirigea vers l’endroit où se trouvait le nègre. Là, il vit les
chandelles et les lampions suspendus ; il vit aussi l’encens,
les parfums et toutes les pommades. Puis il alla directement
au nègre, le frappa et le tua. Ensuite il le chargea sur son
dos et le jeta au fond d’un puits qui se trouvait dans le
palais. Puis il revint, et s’habilla avec les habits du nègre, et
se promena un instant sous la coupole en brandissant à la
main son glaive nu dans toute sa longueur.
Après une heure, vint la sorcière, la débauchée, auprès du
jeune homme. À peine entrée, elle déshabilla le fils de son
oncle et prit un fouet et l’en frappa. Alors il cria : « Aïe !
Aïe ! ça suffit ! mon malheur est déjà assez terrible ! Oh !
aie pitié de moi ! » Elle répondit : « Et toi, as-tu eu pitié de
moi ? M’as-tu conservé mon amant ? Non ! Eh bien,
attends ! » Alors elle lui mit l’habit de poil de chèvre, et
plaça les autres vêtements en dessus. Après quoi, elle
descendit auprès du nègre, lui portant la coupe de vin et le
bol des plantes bouillies. Et elle entra sous la coupole, et
pleura et se lamenta en criant : « Ouh ! ouh ! » et dit : « Ô
109
mon maître, parle-moi ! Ô mon maître, cause avec moi ! »
Puis elle récita ces vers douloureusement :
110
répondre. » Elle dit : « Alors, puisque tu l’ordonnes, je le
délivrerai de l’état où il se trouve ! » Et le roi lui dit :
« Oui ! délivre-le et rends-nous la tranquillité ! » Elle dit :
« J’entends et j’obéis ! » Puis elle se leva et sortit de la
coupole. Entrée au palais, elle prit un bol de cuivre rempli
d’eau et prononça dessus des paroles magiques. Et l’eau se
mit à bouillir comme l’eau bout dans la marmite. Alors elle
en aspergea le jeune homme et dit : « Par la force des
paroles prononcées, je te somme de sortir de cette forme
pour reprendre ta forme première ! » Et le jeune homme se
secoua et se leva debout sur ses pieds, et se réjouit de sa
délivrance, et s’écria : « J’atteste qu’il n’y a d’autre Dieu
qu’Allah, et Mohammad est le prophète d’Allah ! Que la
bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui ! » Puis elle lui
dit : « Va-t’en et ne reviens plus ici, sinon je te tuerai ! » Et
elle lui cria à la face. Alors il s’en alla d’entre ses mains. Et
elle retourna à la coupole et descendit et dit : « Ô mon
maître, lève-toi, que je te voie ! » Et lui, très faible, dit :
« Oh ! tu n’as encore rien fait ! Tu ne m’as rendu qu’une
partie de ma tranquillité, mais tu n’as pas supprimé la cause
principale de mon trouble ! » Et elle dit : « Ô mon chéri,
mais quelle est cette cause principale ? » Il dit : « Les
poissons du lac, qui ne sont autre chose que les habitants de
l’ancienne ville et des quatre îles d’autrefois, ne cessent,
tous les minuits, de lever la tête hors de l’eau et de faire des
imprécations contre moi et toi. Et tel est le motif qui
m’empêche de reprendre mes forces. À toi donc de les
délivrer ! Et alors tu pourras venir me prendre par la main et
m’aider à me lever, car certainement je serai revenu à la
111
santé ! » Lorsqu’elle entendit les paroles du roi, qu’elle
croyait être le nègre, elle lui dit, toute joyeuse : « Ô mon
maître, ta volonté je la mets sur ma tête et dans mon œil ! »
Et ayant dit : « Au nom l’Allah ! » elle se leva toute
heureuse et se mit à courir et, arrivée au lac, elle prit un peu
d’eau et…
LORSQUE FUT
LA NEUVIÈME NUIT
Elle dit :
113
an. Ils se mirent donc en marche, ayant avec eux cinquante
mamalik [12] chargés de cadeaux à offrir. Et ils ne cessèrent
de voyager nuit et jour durant une année entière jusqu’à ce
qu’ils fussent proches de la ville du sultan. Alors le vizir
sortit avec les soldats à la rencontre du sultan, après avoir
désespéré de le retrouver. Et les soldats s’approchèrent et
baisèrent la terre entre ses mains, et lui souhaitèrent la
bienvenue. Alors il entra dans le palais et s’assit sur le
trône. Puis il appela le vizir près de lui et le mit au courant
de tout ce qui était arrivé. Lorsque le vizir apprit l’histoire
du jeune homme, il lui fit des compliments sur sa délivrance
et son salut.
114
émirs. Alors le vizir lui baisa les deux mains, et sortit pour
le départ. Et le sultan et le jeune homme continuèrent à
habiter ensemble. — Quant au pêcheur, devenu trésorier-
caissier en chef, il s’enrichit beaucoup et devint l’homme le
plus riche de son temps. Et ses deux filles étaient les
épouses des rois. Et c’est dans cet état qu’ils moururent !
— Mais, continua Schahrazade, ne croyez pas que cette histoire soit plus
merveilleuse que celle du Portefaix.
Notes
1. ↑ Salomon, fils de David. Les Arabes le considèrent comme le maître des
génies bienfaisants et malfaisants.
2. ↑ Souk, marché.
3. ↑ Afarit est le pluriel d’éfrit.
4. ↑ Les Romains de Byzance et, par extension, tous les chrétiens et
spécialement les Grecs.
5. ↑ Baisa la terre entre les mains du roi : c’est-à-dire s’inclina jusqu’à terre
et baisa la terre devant le roi.
6. ↑ Place consacrée aux jeux.
7. ↑ Intendant.
8. ↑ Les lieutenants du roi ou ses représentants.
9. ↑ C’est-à-dire pour les grands jours.
10. ↑ Bang ou banj signifie ordinairement chez les Arabes anciens l’extrait
de jusquiame ou même tout soporifique à base d’une cannabis
quelconque.
11. ↑ Boisson fermentée très appréciée des nègres.
12. ↑ Mamalik, pluriel de mamelouk, esclave.
115
HISTOIRE DU PORTEFAIX AVEC
LES JEUNES FILLES
118
de ma vie je n’ai eu un jour plus béni que ce jour-ci ! »
Alors cette jeune portière, tout en restant à l’intérieur, dit
à sa sœur la pourvoyeuse et au portefaix : « Entrez ! Et que
l’accueil ici vous soit large et bon ! »
Alors ils entrèrent et finirent par arriver dans une salle
spacieuse donnant sur la cour centrale, toute ornée de
brocarts de soie et d’or, et pleine de meubles bien exécutés
et incrustés de parcelles d’or, et aussi de vases et de sièges
sculptés, et de rideaux et de garde-robes soigneusement
fermés. Au milieu de la salle, il y avait un lit de marbre
incrusté de perles éclatantes et de pierreries ; au-dessus de
ce lit était tendue une moustiquaire de satin rouge, et sur le
lit il y avait une jeune fille merveilleuse, avec des yeux
babyloniens, une taille droite comme la lettre aleph, et un
visage si beau qu’il remplissait de confusion le soleil
lumineux. Elle était comme une d’entre les brillantes
étoiles, et vraiment comme une noble femme d’Arabie,
d’après le dire du poète :
119
et les habits qui te cachent ne sont qu’un délice
de plus !
120
peut être votre vie, puisque vous habitez seules et que vous
n’avez ici aucun homme qui vous tienne compagnie
humaine. Ne savez-vous pas qu’un minaret n’est vraiment
bien qu’à la condition d’être l’un des quatre minarets de la
mosquée ? Or, ô mes maîtresses, vous n’êtes que trois et il
vous manque un quatrième ! Or, vous savez que le bonheur
des femmes ne devient parfait qu’avec les hommes ! Et,
comme dit le poète, un accord ne saurait être harmonieux à
moins de quatre instruments réunis : une harpe, un luth, une
cithare et un flageolet ! Or, ô mes maîtresses, vous n’êtes
que trois, et il vous manque le quatrième instrument, le
flageolet, qui serait un homme sage, plein de cœur et
d’intelligence, artiste habile et sachant garder un secret ! »
Et les jeunes filles lui dirent : « Mais, ô portefaix, ne sais-
tu pas que nous sommes vierges ? Aussi avons-nous bien
peur de nous confier à un indiscret. Et nous avons lu les
poètes qui disent : Méfie-toi de toute confidence, car un
secret révélé est aussitôt perdu ! »
À ces paroles, le portefaix s’écria : « Je le jure sur votre
vie, ô mes maîtresses ! Je suis un homme sage, sûr et fidèle,
qui a lu les livres et étudié les annales ! Je ne raconte que
des choses agréables, et je garde soigneusement, sans en
parler, toutes les choses tristes. En toute occasion j’agis
d’après le dire du poète :
122
que tu seras sur notre tête et dans notre œil ! » Aussitôt la
pourvoyeuse se leva et se serra la taille. Puis elle rangea les
flacons, clarifia le vin en le décantant, prépara la place de
réunion tout près de la pièce d’eau, et apporta en leur
présence tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. Puis elle
offrit le vin, et tout le monde s’assit ; et le portefaix, au
milieu d’elles, s’imaginait qu’il rêvait dans le sommeil.
Alors la pourvoyeuse offrit le flacon de vin : et on
remplit la coupe et on la but, et une deuxième fois, et une
troisième fois. Puis la pourvoyeuse la remplit de nouveau et
la présenta à ses sœurs, puis au portefaix. Et le portefaix dit
quelques vers :
123
À ta porte, un esclave de tes yeux est debout,
le moindre de tes esclaves peut-être !
Mais il connaît sa maîtresse ! Il est au
courant de sa générosité et de ses bienfaits. Et
surtout il sait les remercîments qui lui sont dus.
124
Alors l’adolescente prit du portefaix la coupe, la porta à
ses lèvres, puis alla s’asseoir auprès de sa sœur. Et tous se
mirent à danser, à chanter et à jouer avec les fleurs
exquises ; et pendant tout ce temps le portefaix les prenait
dans ses bras et les embrassait ; et l’une lui disait des
plaisanteries, et l’autre l’attirait à elle, et la troisième le
frappait avec des fleurs. Et ils continuèrent à boire jusqu’à
ce que le ferment eût joué dans leur raison. Lorsque le vin
régna tout à fait, la jeune portière se leva, se dépouilla de
tous ses vêtements et devint toute nue. Puis elle jeta son
âme [4] dans la pièce d’eau et se mit à jouer avec l’eau ; puis
elle prit l’eau dans sa bouche et en aspergea avec bruit le
portefaix. Ensuite elle se lava tous les membres et fit courir
l’eau entre ses jeunes cuisses. Puis elle sortit de l’eau et se
jeta dans le sein du portefaix en s’étendant sur le dos et lui
dit en faisant signe vers la chose située entre ses cuisses :
« Ô mon chéri, sais-tu le nom de ça ? » Et le portefaix
répondit « Ha ! Ha ! d’ordinaire ça s’appelle la maison de la
miséricorde ! » Alors elle s’écria : « Youh ! Youh ! N’as-tu
pas honte ? » Et elle le prit par le cou et se mit à frapper
dessus. Alors il dit : « Non ! Non ! ça s’appelle une
vulve ! » Mais elle dit : « Autre chose ! » Et le portefaix
dit : « Alors c’est ton morceau de derrière ! » Et elle
répliqua : « Autre chose ! » Alors il dit : « C’est ton
frelon ! » Elle se mit, à ces paroles, à le frapper si fort sur le
cou qu’elle usa la peau. Alors il lui dit : « Dis-moi donc son
nom ! » Et elle répondit : « Le basilic des ponts ! » Alors le
125
portefaix s’écria : « Enfin ! la louange soit à Allah pour ton
salut, ô mon basilic des ponts ! »
Après cela on fit circuler la coupe et la soucoupe. Puis la
seconde jeune fille ôta ses vêtements et se jeta dans la pièce
d’eau : elle fit comme sa sœur, puis sortit et alla se jeter
dans le giron du portefaix. Là, faisant signe du doigt vers
ses cuisses et la chose située entre ses cuisses, elle dit au
portefaix : « Ô lumière de mon œil ! quel est le nom de
ça ? » Il répondit : « Ta fissure ! » Elle s’écria : « Oh ! les
paroles abominables de ce garçon-là ! » Et elle le frappa et
le souffleta si fort que toute la salle en retentit. Et il dit :
« Alors c’est le basilic des ponts ! » Elle répondit : « Non !
Non ! » et se remit à le frapper sur le cou. Alors il lui
demanda : « Mais quel est son nom ? » Elle répondit : « Le
sésame décortiqué ! »
La troisième jeune fille alors se leva, se déshabilla et
descendit dans le bassin où elle fit comme ses deux sœurs ;
puis elle remit ses vêtements et alla s’étendre sur les jambes
du portefaix, et lui dit : « Devine son nom ! » en lui faisant
signe vers ses parties délicates. Alors il se mit à lui dire :
« Il s’appelle comme ceci, il s’appelle comme cela ! » et
finit par lui demander, pour qu’elle cessât de le frapper :
« Alors dis-moi son nom ! » Elle répondit : « Le khân [5] de
Aby-Mansour ! »
Alors le portefaix se leva, ôta ses vêtements et descendit
dans la pièce d’eau : et son glaive nageait à la surface de
l’eau ! Il se lava tout le corps comme les jeunes filles
s’étaient lavées ; puis il sortit du bassin et se jeta dans le
126
giron de la portière et allongea ses deux pieds dans celui de
la pourvoyeuse. Puis, d’un signe montrant son mâle, il dit à
la maîtresse du logis : « Ô ma souveraine, quel est son
nom ? » À ces paroles elles furent toutes les trois prises
d’un tel rire qu’elles se renversèrent sur leur derrière, et
s’écrièrent : « Ton zebb ! » Il dit : « Mais non ! » et prit de
chacune d’elles une morsure. Elles dirent alors : « Ton
outil ! » Il répondit : « Que non ! » et prit de chacune un
pincement de sein. Et elles, étonnées, lui dirent : « Mais
c’est bien ton outil, il est ardent ! c’est bien ton zebb, il est
mouvementé ! » Et le portefaix chaque fois hochait la tête,
puis les embrassait, les mordait, les pinçait et les serrait
dans ses bras ; et elles riaient extrêmement. Elles finirent
par lui demander : « Dis-nous donc son nom ! » Alors le
portefaix réfléchit un instant, regarda entre ses cuisses,
cligna de l’œil, et dit : « Ô mes maîtresses, voici les paroles
que vient de me dire cet enfant qui est mon zebb :
« Mon nom est : le mulet puissant et non-châtré, qui
broute et paît le basilic des ponts, se délecte à se rationner
au sésame décortiqué, et se loge à l’auberge de mon père
Mansour ! »
À ces paroles, elles se mirent à rire tellement qu’elles se
renversèrent sur leur derrière. Puis on recommença à boire
dans la même coupe jusqu’à l’approche de la nuit. Alors
elles dirent au portefaix : « Maintenant tourne ton visage et
va-t’en en nous faisant voir la largeur de tes épaules ! »
Mais le portefaix s’écria : « Par Allah ! il est plus aisé à
mon âme de sortir de mon corps qu’à moi de quitter votre
127
maison, ô mes maîtresses ! Joignons cette nuit avec le jour
qui vient de s’écouler, et demain chacun pourra s’en aller
voir l’état de sa destinée sur le chemin d’Allah ! » Alors la
jeune pourvoyeuse intervint et dit : « Par ma vie ! ô mes
sœurs, invitons-le à passer la nuit chez nous : nous rirons
beaucoup de lui, car c’est un mauvais sujet sans pudeur, et
d’ailleurs tout plein de gentillesse ! » Alors elles dirent au
portefaix : « Eh bien ! tu pourras loger, cette nuit, chez
nous, à la condition d’entrer sous notre gouverne et de ne
nous demander aucune explication sur ce que tu verras ou
sur le motif de quoi que ce soit ! » Alors il dit : « Oui,
certes ! ô mes maîtresses ! » Et elles lui dirent : « Lève-toi
alors et lis ce qui est inscrit sur la porte ! » Et il se leva et
trouva sur la porte ces paroles écrites avec la peinture d’or :
128
Doniazade lui dit : « Ô ma sœur, achève le récit ! » Et Schahrazade
répondit : « Amicalement et comme un devoir de générosité ! » Et elle
continua :
129
choses qui ne vous agréeront pas ! » Et la jeune fille courut
toute joyeuse à la porte et revint en amenant les trois
borgnes : et, en effet, ils avaient la barbe rasée, et, de plus,
ils avaient des moustaches tordues et retroussées et tout en
eux indiquait qu’ils appartenaient à la confrérie des
mendiants appelés saâlik [7]. À peine entrés, ils souhaitèrent
la paix à l’assistance en se reculant tour à tour. À leur vue,
les jeunes filles se tinrent debout et les invitèrent à s’asseoir.
Une fois assis, les trois hommes regardèrent le portefaix qui
était en pleine ivresse et, quand ils l’eurent bien observé, ils
supposèrent qu’il appartenait à leur confrérie et se dirent :
« Oh ! mais c’est aussi un saâlouk comme nous ! il va donc
pouvoir nous tenir compagnie amicalement ! » Mais le
portefaix, qui avait entendu leur réflexion, se leva tout d’un
coup, et leur fit de gros yeux et mit ses yeux de travers et
leur dit : « Allez ! Allez ! restez donc tranquilles, car je n’ai
que faire de vos bonnes grâces ! Et commencez par
observer ce qui est écrit là, sur la porte ! » À ces paroles, les
jeunes filles éclatèrent de rire et se dirent : « Nous allons
bien nous amuser des saâlik et du portefaix ! » Puis elles
offrirent à manger aux saâlik, qui mangèrent bien ! Puis la
portière leur offrit à boire, et les saâlik se mirent à boire
tour à tour et à se passer fréquemment la coupe des mains
de la jeune portière. Lorsque la coupe fut en pleine
circulation, le portefaix leur dit : « Hohé ! nos frères ! Avez-
vous dans vos sacs quelque bonne histoire ou quelque
aventure merveilleuse qui puisse nous amuser ? » À ces
paroles ils furent fortement stimulés et chauffés, et
demandèrent qu’on leur apportât les instruments de plaisir.
130
Alors la portière leur apporta aussitôt un tambour de
Mossoul garni de grelots, un luth d’Irak et un flageolet de
Perse. Et les trois saâlik se tinrent debout : l’un prit le
tambour à grelots, le second prit le luth et le troisième le
flageolet. Et tous les trois commencèrent à jouer, et les
jeunes filles les accompagnaient en chantant ; quant au
portefaix, il se démenait de plaisir et disait : « Ha ! ya
Allah ! » tant il était émerveillé de la voix magnifique et
harmonieuse des exécutants.
Sur ces entrefaites on entendit de nouveau frapper à la
porte. Et la portière se leva pour voir qui il y avait à la
porte.
131
gardons-nous d’entrer de peur qu’il ne nous en arrive
quelque mauvais tour. » Mais le khalifat dit : « Il faut
absolument que nous entrions. Et je veux que tu trouves un
expédient qui nous permette d’entrer et de les surprendre. »
Et Giafar, à cet ordre, répondit : « J’écoute et j’obéis. »
Alors Giafar s’avança et frappa à la porte. Et c’est en ce
moment que la portière vint ouvrir.
La jeune portière ouvrit donc la porte, et Giafar lui dit :
« Ô ma maîtresse ! nous sommes des marchands de
Tabariat [9]. Il y a dix jours déjà que nous sommes venus à
Baghdad avec de la marchandise, et nous logeons dans le
khân des marchands. Aussi l’un des marchands du khân
nous avait cette nuit invités chez lui et nous avait offert le
repas. Après le repas, qui dura une heure et où il nous avait
fait bien manger et bien boire, il nous laissa libres de nous
en aller. Nous sortîmes donc ; mais il faisait nuit et nous
étions des étrangers : aussi nous perdîmes le chemin du
khân où nous logions. Et maintenant nous nous adressons
avec ferveur à votre générosité pour que vous nous
permettiez d’entrer et de passer la nuit chez vous. Et Allah
vous tiendra compte de cette bonne œuvre ! »
Alors la portière les regarda et trouva qu’ils avaient bien
la mine de marchands et aussi l’aspect fort respectable.
Alors elle alla trouver ses deux compagnes et leur demanda
leur avis. Elles lui dirent : « Fais-les entrer ! » Alors elle
revint leur ouvrir la porte ; et ils lui demandèrent :
« Pouvons-nous entrer, avec votre permission ? » Elle dit :
« Entrez ! » Alors le khalifat et Giafar et Massrour
132
entrèrent, et, à leur vue, les jeunes filles se tinrent debout et
se mirent à leur service et leur dirent : « Soyez les
bienvenus, et que l’accueil ici vous soit large et amical !
Prenez vos aises, ô nos convives ! Mais nous avons à vous
poser une condition : « Ne parlez pas de ce qui ne vous
concerne point, sinon vous entendrez des choses qui ne vous
agréeront pas ! » Ils répondirent : « Oui, certes ! » Et ils
s’assirent, et ils furent invités à boire et à faire circuler entre
eux la coupe. Puis le khalifat regarda les trois saâlik et vit
qu’ils étaient borgnes de l’œil gauche, et il s’en étonna fort.
Il regarda ensuite les jeunes filles et vit toute leur beauté et
leurs grâces, et il fut fort perplexe et surpris. Mais les jeunes
filles continuèrent à s’entretenir avec les convives et à les
inviter à boire avec eux ; puis elles présentèrent un vin
exquis au khalifat ; mais il refusa en disant : « Je suis un
bon hadj ! [10] » Alors la portière se leva et plaça devant lui
une petite table incrustée finement, sur laquelle elle mit une
tasse en porcelaine de Chine : elle versa dans la tasse de
l’eau de source qu’elle rafraîchit avec un morceau de neige,
et mélangea le tout avec du sucre et de l’eau de roses, puis
le présenta, au khalifat. Il l’accepta et remercia beaucoup la
jeune fille, et se dit en lui-même : « Il faut que demain je la
récompense pour son action et tout le bien qu’elle fait ! »
Les jeunes filles continuèrent à remplir leurs devoirs
d’hospitalité et à servir à boire. Mais, lorsque le vin
produisit ses effets, la maîtresse de la maison se leva, leur
demanda encore leurs ordres, puis elle prit la pourvoyeuse
par la main et lui dit : « Ô ma sœur, lève-toi, que nous
133
accomplissions nos devoirs ! » Elle lui répliqua : « À tes
ordres ! » Alors la portière se leva, dit aux saâlik de se lever
du milieu de la salle et de se ranger contre les portes, enleva
tout ce qu’il y avait au milieu de la salle et la nettoya. Quant
aux deux autres jeunes filles, elles appelèrent le portefaix et
lui dirent : « Allah ! que ton amitié est peu efficace !
Voyons ! tu n’es point un étranger ici, tu es de la maison ! »
Alors le portefaix se leva, releva les pans de sa robe, se
serra la taille, et dit : « Ordonnez et j’obéis ! » Et elles lui
dirent : « Attends à ta place ! » Après quelques instants, la
pourvoyeuse lui dit : « Suis-moi et viens m’aider ! » Et il la
suivit hors de la salle, et il vit deux chiennes de l’espèce des
chiens noirs, et qui avaient des chaînes passées autour du
cou. Le portefaix les prit et les conduisit au milieu de la
salle. Alors la maîtresse du logis s’approcha, releva ses
manches, prit un fouet et dit au portefaix : « Amène ici
l’une des chiennes ! » Et il entraîna une des chiennes en la
tirant par sa chaîne et la fit s’approcher et la chienne se mit
à pleurer et à lever la tête vers la jeune fille. Mais la jeune
fille, sans en tenir compte, lui tomba dessus en la frappant
avec le fouet sur la tête, et la chienne criait et pleurait ; et la
jeune fille ne cessa de la frapper que lorsque ses bras furent
las. Alors elle jeta le fouet de sa main, et prit la chienne
dans ses bras, la serra contre sa poitrine, essuya ses larmes,
et lui embrassa la tête en la tenant entre ses deux mains.
Puis elle dit au portefaix : « Remmène-là, et amène-moi la
seconde ! » Et le portefaix fit s’approcher la chienne : et la
jeune fille la traita comme elle avait traité la première.
134
Alors le khalifat sentit son cœur se remplir de pitié et sa
poitrine se rétrécir de tristesse, et il cligna de l’œil à Giafar
pour lui signifier d’interroger la jeune fille à ce sujet. Mais
Giafar lui répondit par signes qu’il était préférable de se
taire.
Ensuite la maîtresse du logis se tourna vers ses sœurs et
leur dit : « Allons ! faisons ce que nous avons l’habitude de
faire. » Elles répondirent : « Nous obéissons. » Alors la
maîtresse du logis monta sur son lit de marbre lamé d’or et
d’argent et dit à la portière et à la pourvoyeuse : « Faites-
nous voir maintenant ce que vous savez. » Alors la portière
se leva et monta sur le lit à côté de sa sœur, et la
pourvoyeuse sortit, alla dans son appartement et en rapporta
un sac de satin entouré de franges en soie verte ; elle
s’arrêta devant les jeunes filles, ouvrit le sac et en tira un
luth. Elle le tendit à la portière qui l’accorda et, le pinçant,
chanta des strophes sur l’amour et ses tristesses :
135
marchent dans la voie droite et sûre ? Dis-nous
qui a pu ainsi t’égarer. »
Je leur dis : « Ce n’est point moi, mais elle
qui vous éclairera ! Moi, je vous répondrai
toujours que mon sang, tout mon sang, lui
appartient. Je vous répondrai toujours que je
préfère de beaucoup le répandre pour elle que
le garder en moi dans sa lourdeur !
J’ai choisi une femme pour, en elle, mettre
mes pensées, mes pensées qui reflètent son
image même ! Aussi, si je chassais cette image,
je mettrais le feu à mes entrailles, le feu
dévorateur.
Vous m’excuseriez en la voyant ! Car Allah
lui-même a orfévré ce bijou, avec la liqueur de
vie ; et, avec ce qui est resté de cette liqueur, il
a formé la grenade et les perles ! »
Ils me dirent : « Trouves-tu vraiment, ô naïf,
dans ton objet aimé, autre chose que des
plaintes, des pleurs, des peines et de rares
plaisirs ?
Ne sais-tu qu’en te regardant dans l’eau
limpide, tu ne verrais plus que l’ombre de toi-
même ! Tu bois à une source où l’on est
rassasié avant d’avoir pu la goûter
seulement. »
136
Je leur répondis : « Ne croyez point que c’est
en la buvant que l’ivresse m’a tenu, mais c’est
en la regardant seulement ! Et cela seul a
chassé à jamais le sommeil de mes yeux !
Et ce ne sont point les choses passées qui
m’ont ainsi consumé, mais seulement son passé
à elle ! Et ce ne sont point les choses aimées
dont je me suis séparé qui m’ont mis dans cet
état, mais seulement sa séparation d’avec moi.
Et maintenant, tourner mes regards vers une
autre, le pourrais-je ? moi, dont toute l’âme est
attachée à son corps parfumé, aux parfumé
d’ambre et de musc de son corps ! »
137
femme ? Quant à moi, je ne puis plus garder le silence, et je
n’aurai de repos que je n’aie découvert la vérité sur tout
cela et aussi sur l’incident des deux chiennes ! » Et Giafar
répondit : « Ô seigneur et maître, rappelle-toi la condition
imposée : — Ne parle point de ce qui te concerne pas, sinon
tu entendras des choses qui ne t’agréeront point ! »
Sur ces entrefaites, la pourvoyeuse se leva et prit le luth :
elle l’appuya sur son sein arrondi, le pinça du bout des
doigts et chanta :
138
Dis ! as-tu, du moins, gardé en toi une trace
de notre amour passé, une petite trace gui
durerait en dépit du temps ?
Ou as-tu oublié, grâce à l’absence, la cause
qui a épuisé toutes mes forces, et, par toi, m’a
mis dans cet état de maigreur et de faiblesse ?
Si donc l’exil doit ainsi être mon partage, je
demanderai un jour compte à Dieu, notre
Seigneur, de toutes mes souffrances !
139
Si le destin perfide devait toujours favoriser
les hommes amoureux, les pauvres femmes ne
trouveraient plus un seul jour pour faire leurs
reproches aux amants infidèles !
Mais moi, hélas ! à qui dois-je me plaindre
pour me décharger un peu de mes malheurs, de
mes malheurs par ta main, ô meurtrier de ce
cœur !… Hélas ! hélas ! quelle déception
n’attend-elle pas le plaignant qui aurait perdu
la preuve écrite de sa créance ou d’une dette
payée ! …
Et la tristesse de mon cœur endolori ne fait
qu’augmenter de la folie de ton désir ! Je te
désire ! Tu m’as promis ! Mais où es-tu ?
Ô frères, musulmans ! je vous laisse le soin
de me venger de l’infidèle ! Qu’il éprouve
d’égales souffrances ! Qu’à peine son œil va-t-
il se fermer pour le repos, qu’aussitôt
l’insomnie le rouvre largement !
Il m’a fait atteindre, par l’amour, aux pires
humiliations ! Aussi je souhaite qu’un autre, à
ma place, éprouve les plus grandes
satisfactions, à ses dépens !
C’est moi jusqu’ici qui me suis dépensé pour
son amour ! Mais c’est à lui, demain, à lui qui
me blâme, de souffrir !
140
Alors de nouveau la portière tomba évanouie, et son
corps mis à nu parut tout couvert de l’empreinte des fouets
et des verges.
À cette vue les trois saâlik se dirent les uns aux autres :
« Comme il aurait mieux valu pour nous ne pas entrer dans
cette maison, même au risque de passer toute la nuit
couchés sur les tas de terre, car ce spectacle vient de nous
chagriner à nous démolir l’épine dorsale ! » Alors le
khalifat se tourna vers eux et leur dit : « Et pourquoi
cela ? » Ils répondirent : « C’est que nous sommes si
intimement préoccupés de ce qui vient de se passer ! »
Alors le khalifat leur demanda : « Alors, vous autres, n’êtes-
vous donc pas de la maison ? » Ils répondirent : « Mais
non ! Aussi pensons-nous que cette maison appartient à cet
homme qui est là à côté de toi ! » Alors le portefaix s’écria :
« Ha ! par Allah ! c’est pour la première fois, cette nuit
même, que je suis entré dans cette demeure ! Comme il
aurait été préférable pour moi d’avoir couché sur les
monceaux de terre des décombres plutôt que dans cette
maison ! »
Alors tous se concertèrent et dirent : « Nous sommes ici
sept hommes, et elles ne sont en tout que trois femmes, pas
une de plus ! Demandons-leur l’explication de cet état de
choses. Si elles ne veulent pas nous répondre de bonne
grâce, elles nous répondront de force ! » Et là-dessus tous
tombèrent d’accord, excepté Giafar qui dit : « Trouvez-vous
que ce soit là une idée juste et honnête ? Songez que nous
sommes leurs hôtes, et qu’elles nous ont fait leurs
141
conditions que nous devons suivre avec droiture ! D’ailleurs
voici la nuit qui va finir, et chacun de nous va s’en aller voir
l’état de sa destinée sur le chemin d’Allah ! » Puis il cligna
de l’œil au khalifat et, le prenant à part, lui dit : « Nous
n’avons plus qu’une heure à passer ici. Et je te promets que
demain je les amènerai entre tes mains, et nous leur
demanderons leur histoire ! » Mais le khalifat refusa et dit :
« Je n’ai plus la patience d’attendre jusqu’à demain ! » Puis
comme ils continuaient leur dialogue en disant : comme
ceci et comme cela ! ils finirent tout de même par se
demander : « Mais qui d’entre nous leur posera la
question ? » Et quelques-uns opinèrent que cela revenait au
portefaix.
Sur ces entrefaites, les jeunes filles leur demandèrent :
« Ô bonnes gens, de quoi parlez-vous ? » Alors le portefaix
se leva, se tint devant la maîtresse de la maison et lui dit ;
« Ô ma souveraine, je te demande et te conjure au nom
d’Allah, de la part de tous ces convives, de nous dire
l’histoire de ces deux chiennes, et pourquoi tu les as ainsi
châtiées pour ensuite pleurer sur elles et les embrasser ! Et
dis-nous aussi, pour que nous l’entendions, la cause de
l’empreinte des coups de fouet et de verges sur le corps de
ta sœur ! Et telle est notre demande ! Et maintenant que la
paix soit avec toi ! »
Alors la maîtresse de la maison demanda à tous ceux qui
étaient réunis : « Est-ce vrai ce que le portefaix dit en votre
nom ? » Et tous, à l’exception de Giafar, répondirent :
« Oui, c’est vrai ! » Et Giafar ne dit pas un mot.
142
Alors la jeune fille, en entendant leur réponse, dit : « Par
Allah ! ô nos hôtes, voici que vous venez de commettre à
notre égard la pire des offenses et la plus criminelle ! Or,
précédemment, nous vous avions posé la condition que si
quelqu’un parlait de ce qui ne le regardait pas, il entendrait
des choses qui ne lui agréeraient point ! Et ne vous a-t-il pas
suffi d’être entrés dans notre maison et d’avoir mangé de
nos provisions ? Mais ce n’est point de votre faute, mais de
la faute de notre sœur qui vous a amenés chez nous ! »
À ces paroles, elle retroussa ses manches sur ses
poignets, frappa le sol trois fois de son pied et s’écria :
« Hé ! Accourez vite ! » Et aussitôt s’ouvrit la porte d’une
des garde-robes sur lesquelles étaient abaissés les rideaux,
et en sortirent sept nègres solides brandissant à la main des
glaives aiguisés. Et elle leur dit : « Attachez les bras de ces
gens à langue trop longue, et liez-les les uns aux autres ! »
Et les nègres exécutèrent l’ordre, et dirent : « Ô notre
maîtresse, ô fleur cachée loin du regard des hommes, nous
permets-tu de leur trancher la tête ? » Elle répondit :
« Patientez encore une heure sur eux ! car je veux, avant de
leur couper le cou, les interroger pour savoir qui ils sont ! »
Alors le portefaix s’écria : « Par Allah ! ô ma maîtresse,
ne me tue pas pour le crime fait par d’autres ! Eux tous ici
ont failli et commis un vrai crime, mais pas moi ! Oh, par
Allah ! quelle nuit heureuse et agréable nous aurions passée
si nous avions été indemnes de la vue de ces saâlik de
malheur ! car ces saâlik de mauvais augure mettraient en
143
ruine, par leur seule présence, la ville la plus florissante rien
qu’en y entrant ! » Et là-dessus il récita une strophe :
Elle dit :
144
raconter, car vous n’avez plus qu’une heure à vivre !
D’ailleurs, si je patiente ainsi, c’est que vous êtes de
pauvres gens ; car si vous étiez parmi les plus considérés ou
les plus grands de votre tribu, ou si vous étiez des
gouvernants, il est certain que je vous aurais expédiés plus
vite encore pour vous punir ! »
Alors le khalifat dit à Giafar : « Malheur à nous, ô
Giafar ! Révèle-lui qui nous sommes, sinon elle va nous
tuer ! » Et Giafar répondit : « Nous n’avons que ce que nous
avons mérité ! » Mais le khalifat lui dit : « Il ne faut pas
faire de plaisanterie au moment où il faut être sérieux, car
chaque chose a son temps ! »
Alors la jeune fille s’approcha des saâlik et leur dit :
« Êtes-vous frères ? » Ils lui répondirent : « Non, par
Allah ! Nous ne sommes que les plus pauvres des pauvres,
et nous vivons de notre métier en posant des ventouses et en
faisant des scarifications ! » Alors elle s’adressa à chacun
d’eux et lui demanda : « Es-tu né borgne ? » Il répondit :
« Non, par Allah ! mais l’histoire de la perte de mon œil est
une histoire tellement étonnante que, si elle était écrite avec
l’aiguille sur le coin de l’œil, elle serait une leçon à qui la
lirait avec respect ! » Et le second et le troisième lui firent la
même réponse. Puis tous ensemble lui dirent : « Chacun de
nous est d’un pays différent et nos histoires sont étonnantes
et nos aventures prodigieusement étranges ! » Alors la jeune
fille se tourna vers eux et leur dit : « Que chacun de vous
raconte son histoire et la cause de sa venue à notre maison.
145
Et ensuite que chacun de vous porte la main à son front
pour nous remercier et qu’il s’en aille à sa destinée ! »
Alors le premier qui s’avança fut le portefaix, qui dit :
« Ô ma maîtresse, moi, de mon état d’homme, je suis
portefaix, rien de plus ! La pourvoyeuse que voici me fit
porter une charge et vint ici avec moi. Et il m’est arrivé
avec vous autres ce que vous savez fort bien, et que je ne
veux pas répéter ici, vous comprenez pourquoi. Et telle est
toute mon histoire, car je n’ajouterai pas un mot de plus. Et
je vous souhaite la paix ! »
Alors la jeune fille lui dit : « Allons ! porte un peu la
main à ta tête pour voir si elle est bien à sa place, lisse tes
cheveux et va-t’en ! » Mais le portefaix dit : « Non, par
Allah ! je ne m’en irai que lorsque j’aurai entendu le récit
de mes compagnons que voici. »
Alors le premier saâlouk d’entre les saâlik s’avança pour
raconter son histoire, et dit :
Notes
1. ↑ Nousrani, c’est-à-dire nazaréen. C’est le nom que les musulmans
donnent aux chrétiens.
2. ↑ Artal, pluriel de ratl, poids variant, selon les contrées, entre deux et
douze onces.
3. ↑ Dans le texte original : « mon ami ». Les poètes arabes emploient
presque toujours, par euphémisme, le genre masculin pour parler de leurs
amoureuses.
4. ↑ En arabe on emploie ce mot d’âme pour les mots lui-même, soi-même,
eux-mêmes, etc.
5. ↑ Khân, auberge.
146
6. ↑ Ahjam, pluriel de Ajami. Ce mot désigne tous les peuples partant une
langue étrangère à l’arabe, et particulièrement les Persans et, en général,
tous ceux qui parlent mal l’arabe. Mais le plus souvent on ne se sert de ce
mot que pour désigner les Persans.
7. ↑ Les Persans les appellent des kalendars ou calenders. Le mot saâlouk
donne au pluriel saâlik.
8. ↑ Al-Barmaki ou le Barmécide.
9. ↑ Tibériade.
10. ↑ Hadj, pèlerin de la Mecque.
147
HISTOIRE DU PREMIER SAÂLOUK
148
parée, toute parfumée délicieusement, vêtue de vêtements
somptueux qui devaient coûter un prix fort considérable. Et
il se tourna vers moi, avec la femme derrière lui, et me dit :
« Prends cette femme, et précède-moi vers l’endroit que je
vais t’indiquer. (Et il m’indiqua l’endroit en me le spécifiant
de telle sorte que je le compris bien.) Et là tu trouveras telle
tombe au milieu des autres tombes, et tu m’y attendras ! »
Et je ne pus lui refuser cela, ni me récuser devant cette
demande, à cause du serment que j’avais juré avec ma main
droite ! Et je pris la femme et je m’en allai et j’entrai sous le
dôme de la tombe avec elle, et nous nous assîmes à attendre
le fils de mon oncle que nous vîmes bientôt arriver portant
avec lui une tasse remplie d’eau, un sac contenant du plâtre
et une hachette. Il déposa tout cela, ne garda avec lui que la
hachette, et alla vers la pierre de la tombe sous le dôme ; il
enleva les pierres une à une et les rangea de côté ; puis,
avec cette hachette, il se mit à creuser la terre jusqu’à ce
qu’il eût mis à découvert un couvercle grand comme une
petite porte ; il l’ouvrit et au-dessous apparut un escalier
voûté. Alors il se tourna vers la femme et lui dit en lui
faisant signe : « Allons ! tu n’as qu’à choisir ! » Et la
femme tout de suite descendit l’escalier et disparut. Alors il
se tourna vers moi et me dit : « Ô fils de mon oncle ! je te
prie de compléter le service que tu viens de me rendre.
Lorsque je serai descendu là-dedans, tu refermeras le
couvercle et tu le recouvriras de terre comme il était
auparavant. Et ainsi tu compléteras le service rendu. Quant
à ce plâtre qui est dans le sac, et quant à cette eau qui est
dans la tasse, tu les mélangeras bien ; puis tu remettras les
149
pierres comme avant, et avec ce mélange tu plâtreras les
pierres à leurs jointures comme avant, et tu feras en sorte
que nul ne puisse deviner et dire : « Voici une fosse fraîche
dont le plâtrage est récent, mais les pierres vieilles ! » Car, ô
fils de mon oncle, voici une année entière que j’y travaille,
et il n’y a qu’Allah qui le sache ! Et telle est ma prière ! »
Puis il ajouta : « Et maintenant puisse Allah ne pas trop
m’accabler de tristesse pour ton absence loin de moi, ô le
fils de mon oncle ! » Puis il descendit l’escalier et s’enfonça
dans la tombe. Quand il eut disparu à mes regards, je me
levai, je refermai le couvercle, et je fis comme il m’avait
ordonné de faire, de sorte que la tombe redevint comme elle
était.
Je revins alors au palais de mon oncle, ; mais mon oncle
était à la chasse à pied et à courre ; et alors je m’en allai me
coucher cette nuit-là. Puis, quand vint le matin, je me mis à
réfléchir sur toutes ces choses de la nuit dernière, et sur tout
ce qui était survenu entre moi et le fils de mon oncle ; et je
me repentis de l’action que j’avais faite. Mais le repentir ne
sert jamais ! Alors je retournai vers les tombes, et je
cherchai la tombe en question, sans pouvoir arriver à la
reconnaître. Et je continuai mes recherches jusqu’à
l’approche de la nuit sans pouvoir en retrouver le chemin.
Je retournai alors au palais, et je ne pus ni boire ni manger,
et toutes mes idées travaillaient au sujet du fils de mon
oncle, et je ne pus tout de même découvrir quoi que ce soit !
Alors je m’affligeai d’une affliction considérable, et je
passai toute ma nuit fort affligé jusqu’au matin. Je revins
150
alors une seconde fois au cimetière en pensant à tout ce
qu’avait fait le fils de mon oncle, et je me repentis fort de
l’avoir écouté ; puis je me remis à chercher la tombe au
milieu de toutes les autres tombes, sans pouvoir la
découvrir. Je continuai ainsi mes recherches durant sept
jours, et je ne trouvai point le vrai chemin. Alors mes soucis
et les mauvaises suggestions augmentèrent tellement que je
fus sur le point de devenir fou.
Pour trouver un remède et un repos à mes chagrins, je
songeai au voyage et je partis pour retourner chez mon père.
Au moment même où j’arrivais aux portes de la ville de
mon père, une troupe d’hommes surgit, se jeta sur moi et
me lia les bras. Alors je fus complètement stupéfait de cette
action, vu que j’étais le fils du sultan de la ville, et que
ceux-là étaient les serviteurs de mon père et aussi mes
jeunes esclaves. Et j’eus une peur considérable, et je me dis
en moi-même : « Qui sait ce qui a pu arriver à mon père ! »
Alors je me mis à questionner à ce sujet ceux qui m’avaient
lié les bras ; et ils ne me rendirent aucune réponse. Mais,
peu d’instants après, l’un d’eux, qui était un de mes jeunes
esclaves, me dit : « La destinée du temps s’est montrée
agressive à l’égard de ton père. Les soldats l’ont trahi et le
vizir l’a fait mettre à mort. Quant à nous, nous étions en
embuscade pour attendre ta chute entre nos mains. »
Là-dessus, ils m’enlevèrent, et moi je n’appartenais
vraiment plus à ce monde, tant ces nouvelles entendues
m’avaient consterné, tant la mort de mon père m’avait saisi
de douleur. Et ils me traînèrent soumis entre les mains du
151
vizir qui avait tué mon père. Or, entre ce vizir et moi, il y
avait une vieille inimitié. Le motif de cette inimitié, c’est
que j’étais très enflammé pour le tir à l’arbalète. Or, il y eut
cette coïncidence qu’un jour d’entre les jours, où j’étais sur
la terrasse du palais de mon père, un grand oiseau descendit
sur la terrasse du palais du vizir, alors que le vizir s’y
trouvait : je voulus atteindre l’oiseau avec l’arbalète, mais
l’arbalète manqua l’oiseau et atteignit l’œil du vizir et
l’abîma avec la volonté et le jugement écrit d’Allah !
Comme dit le poète :
152
Quand donc, les bras liés, je fus amené devant lui, il
ordonna de me couper le cou ! Alors je lui dis : « Vas-tu me
tuer sans un crime de moi ? » Il répondit : « Et quel crime
plus considérable que celui-ci ? » Et il me fit signe vers son
œil perdu. Alors je lui dis : « Je fis cela par mégarde. »
Mais il me répondit : « Si, toi, tu le fis par mégarde, moi, je
le ferai d’une façon préméditée ! » Puis il s’écria : « Qu’on
l’amène entre mes mains ! » Et on m’amena entre ses
mains.
Alors il allongea la main et enfonça son doigt dans mon
œil gauche, et me l’abîma complètement.
Et c’est depuis ce temps-là que je suis borgne, comme
vous le voyez tous.
Après cela, le vizir me fit lier et mettre dans une caisse.
Puis il dit au porte-glaive : « Je te confie celui-ci. Sors ton
sabre du fourreau. Et emmène-le d’ici. Prends-le en dehors
de la ville, tue-le, et laisse-le là manger par les bêtes
fauves. »
Alors le porte-glaive m’emmena et s’en alla jusqu’à ce
qu’il sortit de la ville. Il me tira alors de la caisse, lié des
mains et enchaîné des pieds, et voulut me bander les yeux
avant de me mettra à mort. Alors je me mis à pleurer et à
réciter ces strophes :
153
ennemis : et tu as été toi-même le fer de lance,
le fer aigu, qui transperce !
Pour moi, quand la puissance était mon lot,
ma main droite, qui devait punir, s’abstenait, en
passant l’arme à ma main gauche impuissante.
Ainsi j’agissais.
Épargnez-moi donc, de grâce, les reproches
cruels et les blâmes, et laissez mes ennemis
seulement me lancer les flèches de douleur !
À ma pauvre âme éprouvée par les tortures
ennemies, accordez le don du silence, et ne la
comprimez pas par la dureté des paroles et leur
poids !
— J’ai pris mes amis pour me servir de
solides cuirasses ! Ils le furent ! Mais contre
moi, entre les mains de mes ennemis !
Je les ai pris pour me servir de flèches
meurtrières ! Ils le furent ! Mais dans mon
cœur !
J’ai cultivé des cœurs avec ferveur pour les
rendre fidèles. Ils furent fidèles ! Mais en
d’autres amours !
Je les ai soignés avec toute ma ferveur pour
qu’ils soient constants ! Ils furent constants !
Mais dans la trahison !
154
Lorsque le porte-glaive entendit mes vers, il se rappela
alors qu’il avait été le porte-glaive de mon père et que je
l’avais moi-même comblé de bienfaits, et il me dit :
« Comment allais-je te tuer ? Et je suis ton esclave
soumis ! » Puis il me dit : « Bondis ! Tu as la vie sauve ! Et
ne reviens plus dans cette contrée, car tu périrais et tu me
ferais périr avec toi ; comme dit le poète :
155
Quand il eut fini ces vers, je lui embrassai les mains. Et
je ne crus vraiment à mon salut qu’en me voyant déjà au
loin envolé.
Par la suite, je me consolai de la perte de mon œil en
songeant à ma délivrance de la mort. Et je continuai à
voyager, et j’arrivai à la ville de mon oncle. J’entrai donc
chez lui, et je lui appris ce qui était arrivé à mon père et ce
qui m’était arrivé, à moi, pour perdre ainsi mon œil. Alors il
se mit à pleurer beaucoup de pleurs, et s’écria : « Ô fils de
mon frère ! tu viens d’ajouter une affliction à mes
afflictions et une douleur à mes douleurs. Car je dois
t’apprendre, que le fils de ton pauvre oncle qui est devant
toi s’est perdu depuis des jours et des jours, et je ne sais ce
qui lui est arrivé, et personne ne peut me dire où il est ! »
Puis il se mit à pleurer tellement qu’il s’évanouit. Lorsqu’il
revint à lui, il me dit : « Ô mon enfant ! je me suis affligé
une affliction considérable pour le fils de ton oncle, moi ton
oncle ! Et toi, tu viens d’ajouter une peine à mes peines, en
me racontant ce qui t’es arrivé et ce qui est arrivé à ton
père ! Mais pour toi, ô mon enfant, il vaut encore mieux
avoir perdu l’œil que la vie ! »
À ces paroles, je ne pus plus me taire sur ce qui était
arrivé au fils de mon oncle, son enfant à lui. Je lui révélai
donc, toute la vérité. À mes paroles, mon oncle se réjouit à
la limite de la joie, vraiment il se réjouit fort à mes paroles
sur son fils. Et il me dit : « Oh ! fais-moi vite voir cette
tombe. » Et je lui répondis : « Par Allah ! ô mon oncle, je ne
156
sais son emplacement. Car je suis allé bien des fois la
rechercher, sans pouvoir en trouver l’emplacement ! »
Alors, moi et mon oncle, nous allâmes au cimetière, et,
cette fois, en regardant à droite et en regardant à gauche, je
finis par reconnaître la tombe. Alors, moi et mon oncle,
nous fûmes à la limite de la joie, et nous entrâmes sous le
dôme ; nous enlevâmes la terre et puis le couvercle ; et, moi
et mon oncle, nous descendîmes cinquante marches
d’escalier. Lorsque nous arrivâmes au bout de l’escalier,
nous vîmes une fumée monter vers nous, qui nous aveugla.
Mais aussitôt mon oncle prononça la Parole qui enlève toute
crainte à qui la prononce, celle-ci : « Il n’y a de pouvoir et
de force qu’en Allah le Très-Haut, le Tout-Puissant ! »
Alors nous marchâmes, et nous arrivâmes dans une
grande salle remplie de farine, de grains de toutes les
espèces, de mets de toutes sortes, et de bien d’autres choses
aussi. Et nous vîmes, au milieu de la salle, un rideau abaissé
sur un lit. Alors mon oncle regarda à l’intérieur du lit, et
trouva et reconnut son fils, qui était là aux bras de la femme
qui était descendue avec lui ; mais tous deux étaient
devenus du charbon noir, absolument comme s’ils avaient
été jetés dans une fosse de feu !
À cette vue, mon oncle cracha au visage de son fils et
s’écria : « Tu le mérites bien, ô scélérat ! Ceci c’est le
supplice de ce bas monde, mais il te reste encore le supplice
de l’autre monde, qui est plus terrible et plus durable ! » Et
ce disant, mon oncle après avoir craché à la figure de son
157
fils, se déchaussa de sa babouche, et de la semelle il le
frappa à la face.
Elle dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que le saâlouk dit à la jeune fille, pendant
que toute l’assemblée, ainsi que le khalifat et Giafar, écoutait le récit :
158
« Ô fils de mon frère ! sache que cet enfant, qui est le
mien, dès son enfance s’enflamma d’amour pour sa propre
sœur. Et, moi, toujours je l’éloignais d’elle, et je me disais
en moi-même : « Sois tranquille ! ils sont encore trop
jeunes ! » Mais pas du tout ! À peine étaient-ils devenus
pubères, qu’entre eux survint la mauvaise action, et je
l’appris ! Mais, vraiment, je ne le crus pas tout à fait !
Pourtant je le réprimandai une réprimande terrible, et je lui
dis : « Prends bien garde à ces actions scélérates, que nul
n’a faites avant toi et que nul ne fera après toi ! Sinon, nous
serons, parmi les rois, dans la honte et l’ignominie jusqu’à
la mort ! Et les courriers à cheval propageront nos histoires
dans le monde entier ! Garde-toi donc bien de ces actes,
sinon je te maudirai et je te tuerai ! » Puis je pris soin de le
séparer d’elle, et de la séparer de lui. Mais il faut croire que
cette scélérate l’aimait d’un amour considérable ! Car le
Cheitan consolida son œuvre en eux !
Quand donc mon fils vit que je l’avais séparé de sa sœur,
il dut alors faire cette place qui est sous terre, sans rien dire
à personne. Et, comme tu le vois, il y transporta des mets, et
tout cela ! Et il profita de mon absence, quand j’étais à la
chasse, pour venir ici avec sa sœur !
C’est alors que la justice du Très-Haut et Très-Glorieux
fut émue ! Et elle les brûla tous les deux ici-même ! Mais le
supplice du monde futur est encore plus terrible et plus
durable ! »
159
Et là-dessus mon oncle se mit à pleurer, et moi aussi avec
lui. Puis il me dit : « Désormais tu seras mon enfant à la
place de l’autre ! »
Alors, moi, pendant une heure, je me mis à méditer sur
les affaires de ce monde d’ici-bas, et, entre autres choses, à
la mort de mon père par ordre du vizir, à son trône usurpé, à
mon œil abîmé que vous voyez, vous tous ! et à tout ce qui
était arrivé au fils de mon oncle en fait de choses étranges ;
et je ne pus m’empêcher de pleurer !
Après cela, nous sortîmes de la tombe ; et nous
refermâmes le couvercle ; puis nous le couvrîmes de terre et
nous mîmes la tombe dans l’état où elle était auparavant ; et
ensuite nous retournâmes à notre demeure.
À peine y étions-nous arrivés et assis, que nous
entendîmes des sons d’instruments de guerre, de tambours
et de trompettes, et nous vîmes courir des guerriers : et
toute la ville fut pleine de rumeurs, de bruit et de la
poussière soulevée par les sabots des chevaux. Et vraiment
notre esprit devint fort perplexe de ne pouvoir arriver à
connaître la cause de tout cela. Enfin le roi, mon oncle, finit
par en demander la raison, et on lui répondit : « Ton frère a
été tué par son vizir, qui s’est hâté de rassembler tous les
soldats et toutes les troupes et de venir ici au plus vite, pour
prendre subitement la ville d’assaut ! Mais les habitants de
la ville ont vu qu’ils ne pouvaient lui résister : aussi lui ont-
ils livré la ville à discrétion ! »
À ces paroles, moi, je me dis en moi-même : « Sûrement,
il me tuerait si je tombais entre ses mains ! » Et, de
160
nouveau, les chagrins et les soucis s’amoncelèrent en mon
âme, et je me remis à me remémorer tristement tous les
malheurs survenus à mon père à ma mère. Et je ne savais
plus que faire. D’un autre côté, si je venais à me montrer,
les habitants de la ville et les soldats de mon père me
reconnaîtraient, et chercheraient à me tuer et à me perdre !
Et je ne trouvai guère d’autre expédient que celui de me
raser la barbe. Aussi je me rasai la barbe, je me déguisai
sous d’autres habits et je quittai la ville. Et je me mis en
marche vers cette ville de Baghdad, où j’espérais arriver en
sécurité et trouver quelqu’un qui me fît parvenir jusqu’au
palais de l’émir des Croyants, le khalifat du Maître des
Univers, Haroun Al-Rachid, à qui je voulais raconter mon
histoire et mes aventures.
Je finis par arriver en sécurité dans cette ville de
Baghdad, cette nuit même. Et je ne sus où aller ni où venir,
et je devins fort perplexe. Mais tout à coup je me trouvai
face à face avec ce saâlouk-ci. Alors je lui souhaitai la paix
et lui dis : « Je suis étranger. » Il me répondit : « Je suis
étranger, moi aussi. » Nous causions amicalement, quand
nous vîmes arriver vers nous ce saâlouk-là, notre troisième
compagnon. Il nous souhaita la paix et nous dit : « Je suis
étranger. » Nous lui répondîmes : « Nous sommes étrangers,
nous aussi. » Alors nous marchâmes ensemble jusqu’à ce
que les ténèbres nous eussent surpris. Alors la destinée nous
conduisit heureusement jusqu’ici, auprès de vous, nos
maîtresses !
161
Et telle est la cause de ma barbe rasée et de mon œil
abîmé ! »
Notes
1. ↑ C’est-à-dire : fais le geste de saluer, en portant la main à la tête. C’est
une des façons de faire le salut oriental.
162
HISTOIRE DU DEUXIÈME SAÂLOUK
164
Le matin, je sortis de la grotte, et je continuai à marcher
jusqu’à ce que je fusse arrivé à une ville splendide et
prospère, au climat si merveilleux que l’hiver n’avait sur
elle aucune prise et que le printemps la couvrait toujours de
ses roses. Aussi je me réjouis fort de ma venue en cette
ville, surtout dans l’état de fatigue où je me trouvais,
accablé que j’étais par la marche et la fuite. Et vraiment
j’étais dans un état triste de pâleur. Et j’étais bien changé.
Dans cette ville, je ne savais où me diriger, quand,
passant à côté d’un tailleur qui cousait dans sa boutique,
j’allai à lui et je lui souhaitai la paix ! Il me rendit mon
souhait de paix, et m’invita cordialement à m’asseoir, et
m’embrassa, et m’interrogea avec bonté sur la cause qui
m’éloignait de mon pays. Alors je lui racontai tout ce qui
m’était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la fin.
Alors il fut très affligé pour moi, et me dit : « Ô tendre
jeune homme, il ne faut rien dire de toute cette histoire à qui
que ce soit ! Car j’ai bien peur pour toi du roi de cette ville :
c’est le plus grand ennemi de ton père, et il a une ancienne
vengeance à tirer de lui ! »
Après cela, il me prépara à manger et à boire ; et moi, je
mangeai et je bus, et lui aussi avec moi. Et nous passâmes
la nuit à causer ; et il me donna une place dans un coin de sa
boutique, où je m’étendis, et lui aussi, pour dormir. Ensuite
il m’apporta tout ce dont je pouvais avoir besoin, un
matelas et une couverture.
Je demeurai de la sorte chez lui pendant trois jours, après
lesquels il me demanda : « Sais-tu un métier qui puisse te
165
faire gagner ta vie ? » Et je lui répondis : « Certes ! je suis
un savant versé dans la jurisprudence, maître passé dans les
sciences ; je sais lire et je sais compter ! » Mais il me
répliqua : « Mon ami, tout ça, ce n’est pas un métier ! Ou
plutôt c’est un métier, si tu veux (car il me voyait fort
navré), mais il n’est guère achalandé sur le marché de notre
ville ! Ici, dans notre ville, personne ne sait ni étudier, ni
écrire, ni lire, ni compter. Mais, simplement, on sait gagner
sa vie. » Alors je fus fort contrit, et je ne pus que lui
répéter : « En vérité, par Allah ! je ne sais rien faire que ce
que je viens de t’énumérer ! » Et il me dit : « Alors, mon
garçon, serre ta taille ! Et prends une hache et une corde, et
va abattre des bûches dans la campagne, jusqu’à ce
qu’Allah veuille t’accorder un meilleur sort ! Et surtout, ne
révèle à personne ta condition, car on te tuerait ! » À ces
paroles, il alla m’acheter une hache et une corde, et
m’envoya abattre du bois avec les autres bûcherons, après
qu’il eut pris soin de me bien recommander à eux.
Je sortis alors avec les bûcherons et me mis à bûcher.
Puis je mis ma charge de bois sur ma tête, je la portai en
ville et la vendis pour un demi-dinar. J’achetai de quoi
manger pour un peu de petite monnaie, et je gardai
soigneusement le restant de la monnaie. Et ainsi, pendant
toute une année, je continuai à travailler, et j’allai chaque
jour faire visite à mon ami le tailleur, dans sa boutique, où
je me reposais au frais, en me croisant les jambes dans mon
coin.
166
Un jour, selon mon habitude, j’étais allé faire du bois à la
campagne, et, en y arrivant, je trouvai une forêt touffue où
il y avait beaucoup de bûches à faire. Je choisis alors un
arbre qui était desséché, et me mis à enlever la terre tout
autour de ses racines ; mais, comme j’y travaillais, la hache
tout à coup fut prise dans un anneau de cuivre. Alors je
retirai la terre tout autour, et je trouvai un couvercle de bois
où était attaché l’anneau de cuivre. Et je l’enlevai. Et je
découvris, au-dessous, un escalier. Je descendis jusqu’au
bas de l’escalier et je trouvai une porte. J’entrai par la porte
et je trouvai une magnifique salle d’un palais merveilleux et
bien bâti. Et je trouvai à l’intérieur une adolescente
admirable à l’égal de la plus belle des perles. Et telle, en
vérité, que sa vue effaçait du cœur tout souci, toute
affliction et tout malheur. Je la regardai, et aussitôt je
m’inclinai dans l’adoration du Créateur qui lui avait
dispensé tant de perfections et cette beauté.
Alors elle me regarda et me dit : « Es-tu un être humain
ou un genni ? » Je lui répondis : « Un être humain. » Et elle
me dit : « Mais, alors, qui a pu te conduire en ce lieu où je
me trouve depuis vingt ans sans avoir jamais vu un être
humain ? » À ces paroles, que je trouvai pleines de délices
et de douceur, je lui dis : « Ô ma maîtresse, c’est Allah qui
m’a conduit à ta demeure, pour qu’enfin soient oubliées
toutes mes peines et mes douleurs. » Et je lui racontai tout
ce qui m’était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la
fin. Et cela lui fit pour moi beaucoup de peine vraiment, car
167
elle pleura et me dit : « Moi aussi, je vais te raconter mon
histoire :
« Sache donc que je suis la fille du roi Aknamus, le
dernier roi de l’Inde, maître de l’Île d’Ébène. Il m’avait
marié avec le fils de mon oncle. Mais, la nuit même de mes
noces, avant que j’eusse perdu ma virginité, un éfrit
m’enleva, qui s’appelait Georgirus, fils de Rajmus, fils
d’Éblis lui-même ! Il m’emporta et s’envola et me déposa
en cet endroit-ci, où il transporta tout ce que je pouvais
désirer en fait de confitures et de sucreries, de robes,
d’étoffes précieuses, de meubles, de vivres et de boissons.
Depuis ce temps-là, il vient me voir tous les dix jours, et
couche une nuit avec moi, ici même, et s’en va le matin. Il
me prévint aussi que, si j’avais besoin de lui pendant les dix
jours réguliers qu’il passait loin de moi, je n’avais, fît-il
jour ou fît-il nuit, qu’à toucher de la main ces deux lignes
qui sont là écrites, sous la coupole de cette salle. Et, en
effet, depuis lors, sitôt que je touche cette inscription, je le
vois apparaître. Cette fois-ci, il y a déjà quatre jours qu’il
n’est venu, et il lui reste encore six jours à être absent.
Aussi pourrais-tu, toi, rester chez moi cinq jours, pour t’en
aller ensuite un jour avant son arrivée. »
Et je répondis : « Certes ! je le peux. » Alors elle fut très
joyeuse ; elle se leva toute droite, me prit la main, me fit
passer à travers une porte à arceaux, et me conduisit
finalement à un hammam gentil et agréable et plein d’une
douce atmosphère. Alors, tout de suite, je me déshabillai, et
elle aussi se déshabilla toute nue ; et tous deux nous
168
entrâmes dans le bain. Après le bain, nous nous assîmes sur
l’estrade du hammam, elle à côté de moi, et elle se mit à
m’offrir à boire du sirop au musc et elle mit devant moi des
pâtisseries délicieuses. Puis nous continuâmes à causer
gentiment et à manger de tout cela qui était le bien de
l’éfrit, son ravisseur.
Ensuite elle me dit : « Pour ce soir tu vas dormir et te
bien reposer de tes fatigues, pour être ensuite bien dispos. »
Et moi, ô ma maîtresse, je voulus bien dormir, après
l’avoir beaucoup remerciée. Et j’oubliai, en vérité, tous mes
soucis !
À mon réveil, je la trouvai assise à côté de moi, et elle me
massait agréablement les membres et les pieds. Alors
j’invoquai Allah pour appeler sur elle toutes les
bénédictions, et nous nous assîmes à causer pendant une
heure, et elle me dit des choses fort gentilles. Elle me dit :
« Par Allah ! auparavant, toute seule dans ce palais
souterrain, j’avais bien de la tristesse et je sentais ma
poitrine se rétrécir, car je ne trouvais personne avec qui
causer, et cela pendant vingt ans ! Mais la louange à Allah !
Qu’Il soit glorifié pour t’avoir ainsi conduit près de moi ! »
Puis, de sa voix douce, elle me chanta cette stance :
Si de ta venue
Nous avions été d’avance prévenues,
Pour tapis à tes pieds nous aurions étendu
Le pur sang de nos cœurs et le noir velours de nos
169
yeux !
Nous aurions étendu la fraîcheur de nos joues
Et la jeune chair de nos cuisses soyeuses
Pour la couche, ô voyageur de la nuit !
Car ta place est au-dessus de nos paupières !
170
À ces paroles, et pour me calmer, elle se mit à me réciter
ces vers :
ET LORSQUE FUT
LA TREIZIÈME NUIT
Elle dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que le deuxième saâlouk, continua ainsi son
récit à la jeune maîtresse de la maison :
171
me perds ! Pourtant songe, toi, à te sauver, et sors par le
même endroit d’où tu es venu ! »
Alors, moi, je me précipitai dans l’escalier. Mais
malheureusement, à cause de la violence de ma terreur,
j’oubliai en bas mes sandales et ma hache. Aussi, comme à
peine j’avais grimpé quelques marches de l’escalier, je me
retournai un peu pour jeter un dernier coup d’œil à mes
sandales et à ma hache ; mais je vis la terre s’entr’ouvrir et
en sortir un grand éfrit, horriblement hideux, qui dit à la
femme : « Pourquoi cette terrible secousse dont tu viens de
m’épouvanter ? Quel malheur t’arrive-t-il donc ? » Elle
répondit : « Aucun malheur, en vérité, si ce n’est que tout à
l’heure je sentais ma poitrine se rétrécir de ma solitude, et je
me levais pour aller boire quelque boisson rafraîchissante
qui fît se dilater ma poitrine, et, comme je me levais trop
brusquement pour le faire, je glissai et tombai contre la
coupole. » Mais l’éfrit lui dit : « Ô l’effrontée libertine !
comme tu sais mentir ! » Puis il se mit à regarder dans le
palais, à droite, à gauche, et il finit par trouver mes sandales
et ma hache. Alors il s’écria : « Hein ! que signifient ces
ustensiles-là ? Dis ! D’où te viennent ces objets d’êtres
humains ? » Elle répondit : « Tu viens à l’instant de me les
montrer ! Je ne les ai jamais auparavant aperçus !
Probablement ils étaient accrochés derrière ton dos, et tu les
auras toi-même apportés ici. » Alors le genni, au comble de
la fureur, s’écria : « Quelles paroles absurdes, louches et
détournées ! Elles ne sauraient avoir de prise sur moi, ô
débauchée ! »
172
À ces paroles, il la mit toute nue, la mit en croix entre
quatre pieux fichés en terre, et, l’ayant mise à la torture, il
commença à la questionner sur ce qui était arrivé. Mais,
moi, je ne pus tolérer cela davantage ni entendre ses pleurs ;
et je montai vite l’escalier en tremblant de terreur ; et, arrivé
enfin au dehors, je replaçai le couvercle comme il était, et je
le dérobai aux regards en le recouvrant de terre. Et je me
repentis de mon action à la limite du repentir. Et je me mis à
penser à l’adolescente, à sa beauté, et aux tortures que lui
infligeait ce maudit-là, alors qu’elle était avec lui depuis
déjà vingt ans. Et surtout je fus bien peiné à la pensée qu’il
la torturait à cause de moi. Et, en ce moment, je me remis à
penser aussi à mon père et à son royaume et à la misérable
condition de bûcheron où j’étais, et, tout en pleurant, je
récitai un vers sur ce triste sujet.
Après quoi, je continuai à marcher jusqu’à ce que je fusse
arrivé chez mon camarade le tailleur. Et je le trouvai qui, à
cause de mon absence, était assis comme s’il eût été sur le
feu dans une poêle à frire. Et il était là qui m’attendait avec
impatience. Et il me dit : « Hier, ne te voyant pas arriver
comme à l’ordinaire, je passai la nuit avec mon cœur chez
toi ! Et j’avais peur pour toi d’une bête fauve ou de quelque
autre chose semblable dans la forêt. Mais que la louange
soit à Allah pour ton salut ! » Alors, moi, je le remerciai
pour sa bonté, j’entrai dans la boutique et m’assis dans mon
coin ; et je me mis à penser à ce qui m’était arrivé, et à me
blâmer moi-même pour le coup de pied que j’avais donné à
la coupole. Tout à coup, mon bon ami le tailleur entra et me
173
dit : « Il y a, à la porte de la boutique, une personne, une
sorte de Persan, qui te demande et qui a avec lui ta hache et
tes sandales. Il les avait portées chez tous les tailleurs de la
rue en leur disant : « Je sortis à l’aube pour aller à la prière
du matin à l’appel du muezzin, et je trouvai sur ma route
ces objets-là sans arriver à savoir à qui ils pouvaient
appartenir. Dites-moi donc, vous autres, quel en est le
propriétaire ! » Alors les tailleurs de notre rue qui te
connaissent, en voyant la hache et les sandales, surent qu’ils
t’appartenaient et donnèrent avec empressement ton adresse
à ce Persan. Et il est là, qui t’attend à la porte de la
boutique. Sors donc, et remercie-le pour sa peine, et prends
ta hache et tes sandales. » Mais moi, à ces paroles, je sentis
mon teint jaunir et tout mon corps s’affaisser de terreur. Et,
pendant que j’étais dans cette prostration, tout d’un coup, la
terre, devant mon coin, s’entr’ouvrit, et le Persan en
question en sortit. C’était l’éfrit ! Il avait, pendant ce temps-
là, mis sa jeune femme à la torture, et quelle torture ! Mais
elle ne lui avait rien avoué. Alors il avait pris la hache et les
sandales, et lui avait dit : « Je vais te prouver que je suis
toujours Georgirus, de la postérité d’Eblis ! Et tu verras si je
puis ou non t’amener ici le propriétaire de cette hache et de
ces sandales ! »
C’est alors qu’il était venu employer cette ruse, dont j’ai
parlé, auprès des tailleurs.
Il entra donc brusquement chez moi, de dessous terre, et
aussitôt, sans perdre un instant, il m’enleva ! Il s’envola et
s’éleva dans les airs ; puis il descendit et s’enfonça dans la
174
terre ! Quant à moi, je perdis toute connaissance. C’est alors
qu’il entra avec moi dans le palais souterrain où j’avais
goûté la volupté. Et je vis l’adolescente toute nue, et le sang
qui coulait de ses flancs ! Alors mes yeux furent mouillés
de larmes. Mais l’éfrit se dirigea vers elle et, l’empoignant,
lui dit : « Ô débauchée ! le voici, ton amant ! » Alors
l’adolescente me regarda et dit : « Je ne le connais point. Et
je ne l’ai jamais vu qu’en ce moment-ci seulement. » Et
l’éfrit lui dit : « Comment ? Voici devant toi le corps même
du délit et tu n’avoues pas ! » Alors elle dit : « Je ne le
connais pas. Et de ma vie je ne l’ai vu. Et il ne me convient
pas de mentir à la face d’Allah ! » Alors l’éfrit lui dit : « Si
vraiment tu ne le connais point, prends ce sabre et coupe-lui
la tête ! » Alors elle prit le sabre, vint à moi et s’arrêta en
face de moi. Alors, moi, jaune de terreur, je lui fis un signe
négatif avec mes sourcils (pour la prier d’avoir pitié) et mes
larmes coulaient le long de mes joues. Alors elle aussi me
cligna de l’œil ; mais elle dit à haute voix : « C’est toi qui es
la cause de tous nos malheurs ! » Alors, moi, de nouveau je
lui fis signe avec mes sourcils, et de ma langue je lui dis des
vers à double sens (que l’éfrit ne pouvait bien
comprendre) :
175
parlaient assez de ma flamme !
Les paupières, en clignant, nous expriment
tout sentiment ; et nul besoin, pour l’intelligent,
de l’usage de ses doigts.
Nos sourcils nous tiennent lieu de toutes les
autres choses. Silence donc ! et laissons la
parole seulement à l’amour.
176
Et alors, ô ma maîtresse, ce maudit prit le sabre, en
frappa la main de l’adolescente et la coupa ; puis il en
frappa l’autre main et la coupa de même ; puis il coupa son
pied droit ; puis il coupa son pied gauche. Et ainsi, avec
quatre coups, il coupa les quatre membres. Et, moi, je
regardais cela de mes yeux et je pensais mourir
certainement.
À ce moment, la jeune femme me regarda à la dérobée et
me cligna de l’œil. Mais, hélas ! l’éfrit vit ce clignement
d’œil, et il s’écria : « Ô fille de putain ! tu viens de
commettre un adultère avec ton œil ! » Et alors il la frappa
au cou avec le sabre, et lui coupa la tête. Ensuite il se tourna
vers moi et me dit : « Sache, ô toi l’être humain, que, dans
notre loi à nous, les genni, il nous est permis, et il nous est
même licite et recommandable, de tuer l’épouse adultère !
Sache donc que cette adolescente, je l’ai enlevée la nuit de
ses noces, quand elle n’avait encore que douze ans, et avant
qu’aucun autre eût couché avec elle ou l’eût connue ! Je l’ai
portée ici, et je venais la voir un jour sur dix, pour passer la
nuit avec elle, et je copulais avec elle sous l’aspect d’un
Persan ! Mais du jour que j’ai constaté qu’elle me trompait,
je l’ai tuée ! D’ailleurs elle ne m’a trompée qu’avec son œil
seulement, l’œil qu’elle a cligné en te regardant. Quant à
toi, comme je n’ai pu constater que tu eusses forniqué avec
elle pour l’aider à me tromper, je ne te tuerai pas. Mais, tout
de même, je veux, pour que tu ne puisses pas rire sur mon
dos, te faire quelque mal qui t’enlève ta superbe ! Mais je te
177
laisse choisir la variété que tu préfères parmi tous les
maux. »
Alors, moi, ô ma maîtresse, je fus réjoui à la limite de la
réjouissance en me voyant échapper à la mort. Et cela
m’encouragea à abuser de la grâce. Et je lui dis : « Je ne
sais vraiment que choisir au milieu de tous les maux ! Je
préfère aucun ! » Alors l’éfrit courroucé frappa le sol du
pied et s’écria : « Je te dis de choisir ! Ainsi, choisis sous
quelle image tu préfères que je t’ensorcelle ! Préfères-tu
l’image d’un âne ? Non ! L’image d’un chien ? L’image
d’un mulet ? L’image d’un corbeau ? Ou bien l’image d’un
singe ? » Alors je lui répondis, toujours en abusant, car
j’avais l’espoir d’une grâce complète : « Par Allah ! ô mon
maître Georgirus, de la postérité du puissant Eblis ! si tu me
fais grâce, Allah te fera grâce ! car il te saura gré du pardon
accordé à un homme bon Mouslem, qui ne t’a jamais fait de
tort ! » Et je continuai à l’implorer à la limite de la prière,
en me tenant humblement debout entre ses mains, et je lui
dis : « Tu me condamnes injustement ! » Alors il me
répondit : « Assez de paroles comme cela, sinon la mort !
N’abuse donc pas de ma bonté, car il me faut absolument
t’ensorceler ! »
À ces paroles, il m’enleva, fendit la coupole et la terre
au-dessus de nous, et s’envola avec moi dans les airs, et si
haut que je ne voyais plus la terre que sous l’aspect d’une
écuelle d’eau. Alors il descendit sur le sommet d’une
montagne et m’y déposa ; il prit un peu de terre dans sa
main, grommela quelque chose dessus en grognant comme
178
ça : « Hum ! hum ! hum ! », prononça quelques paroles,
puis jeta cette terre sur moi en s’écriant : « Sors de ta
forme-ci et prends la forme d’un singe ! » Et, à l’instant
même, ô ma maîtresse, je devins un singe, et quel singe !
Vieux d’au moins cent ans et assez laid ! Alors, moi, quand
je me vis sous cet aspect, je fus d’abord mécontent et me
mis à sauter et je sautais, en vérité ! Puis, comme cela ne
me servait de rien, je me mis à pleurer sur moi-même et sur
mon moi passé. Et l’éfrit riait d’une façon épouvantable,
puis il disparut.
Alors je me mis à réfléchir sur les injustices du sort, et
j’appris, à mes dépens, qu’en vérité le sort ne dépend point
de la créature.
Après cela, je me mis à dégringoler du sommet de la
montagne jusqu’au bas tout à fait. Et je me mis à voyager,
en dormant la nuit dans les arbres, et cela durant un mois,
jusqu’à ce que je fusse arrivé sur le rivage de la mer salée.
Je m’arrêtai là près d’une heure, et je finis par voir au
milieu de la mer un navire que le vent favorable poussait
vers le rivage, de mon côté. Alors, moi, je me cachai
derrière un rocher et j’attendis. Quand je vis les hommes
arriver et aller et venir, moi, je m’enhardis et je finis par
sauter au milieu du navire. Alors l’un des hommes s’écria :
« Chassez vite cet être de mauvais augure ! » Et un autre
s’écria : « Non ! tuons-le ! » Et un troisième s’écria :
« Oui ! tuons-le avec ce sabre ! » Alors, moi, je me mis à
pleurer et j’arrêtai de ma patte le bout du sabre, et mes
larmes coulaient abondamment.
179
Alors le capitaine eut pitié de moi, et leur dit : « Ô
marchands, ce singe vient de m’implorer, et j’écoute sa
prière ; il est sous ma protection ! Que personne ne l’arrête
et ne le chasse ou l’incommode ! » Puis le capitaine se mit à
m’appeler et à me dire des paroles agréables et bonnes ; et
moi je comprenais toutes ses paroles. Aussi il me prit
comme serviteur ; et moi je lui faisais toutes ses affaires et
je le servais dans le navire.
Le vent nous fut favorable pendant cinquante jours, et
nous atterrîmes à une ville énorme et si pleine d’habitants
qu’Allah seul peut en compter le nombre !
À notre arrivée, nous vîmes s’avancer vers notre navire
des mamalik qui étaient envoyés par le roi de la ville. Ils
s’approchèrent et souhaitèrent la bienvenue aux marchands,
et leur dirent : « Notre roi vous fait des compliments pour
votre bonne arrivée, et il nous charge de vous communiquer
ce rouleau de parchemin, et il dit : Que chacun de vous y
écrive une ligne de sa belle écriture ! »
Alors, moi, toujours sous mon aspect de singe, je me
levai et brusquement je saisis de leurs mains le rouleau de
parchemin, et je sautai avec un peu plus loin. Alors ils
eurent peur de me voir le déchirer et le jeter à l’eau. Et ils
m’appelèrent avec des cris, et voulurent me tuer. Alors je
leur fis signe que je savais et voulais écrire ! Et le capitaine
leur dit : « Laissez-le écrire ! Si nous le voyons griffonner,
nous l’empêcherons de continuer ; mais si, en vérité, il
savait la belle écriture, je l’adopterais pour mon fils ! Car je
n’ai jamais vu un singe plus intelligent. »
180
Alors, moi, je pris le calam, je l’appuyai sur le tampon de
l’encrier, en étendant bien l’encre sur les deux faces du
calam, et je commençai à écrire.
J’écrivis ainsi quatre strophes improvisées, chacune
d’une écriture différente et selon un style différent : la
première strophe d’après le mode Rikaa ; la seconde sur le
mode Rihani ; la troisième sur le mode Çoulci ; et la
quatrième selon le mode Mouchik :
182
revête, et faites-le monter sur la plus belle de mes mules, et
portez-le en triomphe aux sons des instruments, et amenez-
le entre mes mains ! »
À ces paroles, tous se mirent à sourire. Et le roi, qui s’en
aperçut, fut très fâché et s’écria : « Comment ! je vous
donne un ordre, et vous riez de moi ! » Et ils répondirent :
« Ô roi du siècle, nous prendrions bien garde de rire de tes
paroles ! mais nous devons te dire que celui qui a écrit cette
écriture si belle n’est point un fils d’Adam, mais un singe
qui appartient au capitaine du navire ! » Alors le roi fut
prodigieusement étonné de leurs paroles, puis il se convulsa
d’aise et d’hilarité, et s’écria : « Je désire acheter ce
singe ! » Là-dessus, il ordonna à toutes les personnes de sa
cour d’aller au navire recevoir le singe et de prendre avec
eux la mule et la robe d’honneur, et leur dit : « Il faut
absolument que vous le revêtiez de cette robe d’honneur,
que vous le fassiez monter sur la mule et que vous
l’ameniez ici ! »
Alors tous vinrent au navire et m’achetèrent très cher au
capitaine, qui ne voulait pas d’abord ! Puis, moi, je fis signe
au capitaine pour lui dire que j’étais très affligé de le
quitter. Puis, eux, m’emmenèrent, m’habillèrent avec la
robe d’honneur, me firent monter sur la mule, et nous
partîmes tous au son des instruments harmonieux de cette
ville ; et tous les habitants et toutes les créatures humaines
de la ville furent dans la stupéfaction et se mirent à regarder
avec un intérêt énorme ce spectacle étonnant et prodigieux.
183
Lorsqu’on m’eut amené devant le roi et que je le vis, je
baisai la terre entre ses mains à trois reprises et puis je restai
immobile. Alors le roi m’invita à m’asseoir, et, moi, je me
mis à genoux. Alors tous les assistants furent émerveillés,
de ma bonne éducation et de ma politesse admirable ; mais
c’est encore le roi qui fut dans le plus grand
émerveillement. Et aussitôt que je me fus mis ainsi à
genoux, le roi ordonna à tout le monde de s’en aller, et tout
le monde s’en alla. Il ne resta dans la salle que le roi,
l’eunuque en chef, et un jeune esclave favori, et moi, ô ma
maîtresse !
Alors le roi ordonna qu’on apportât de quoi manger. Et
on apporta une nappe sur laquelle se trouvaient tous les
mets qu’une âme peut souhaiter et désirer, et toutes les
choses qui font les délices des yeux. Et le roi me fit signe de
manger. Alors je me levai et je baisai la terre entre ses
mains à sept reprises différentes, et je m’assis très poliment,
et je me mis à manger en me rappelant toute mon éducation
passée.
Lorsqu’on leva la nappe, je me levai, moi aussi, pour
aller me laver les mains ; puis je revins, après m’être lavé
les mains, et je pris l’encrier, le calam et une feuille de
parchemin, et j’écrivis deux strophes sur l’excellence des
pâtisseries arabes :
185
rangeai le jeu et je me mis à jouer avec le roi. Et par deux
fois je le vainquis ! Alors le roi ne sut plus que penser, et sa
raison fut dans la perplexité, et il dit : « Si c’était un fils
d’Adam, il aurait surpassé tous les vivants de son siècle ! »
Alors le roi dit à l’eunuque : « Va chez ta jeune maîtresse
ma fille, et dis-lui : « Viens vite, ô ma maîtresse, chez le
roi ! » car je veux que ma fille puisse jouir de ce spectacle
et voir ce singe merveilleux ! »
Alors l’eunuque s’en alla, et il revint bientôt avec sa
jeune maîtresse, la fille du roi, qui, à peine m’eut-elle
aperçu, se couvrit le visage de son voile et dit : « Ô mon
père, comment as-tu pu te résoudre à m’envoyer chercher
pour me faire apercevoir par les hommes étrangers ? » Et le
roi lui dit : « Ô ma fille, il n’y a ici chez moi que mon jeune
esclave, cet enfant que tu vois, et l’eunuque qui t’a élevé, et
ce singe, et moi ton père ! De qui donc ici te couvres-tu le
visage ? » Alors la jeune fille répondit : « Sache, ô mon
père, que ce singe est le fils d’un roi ! Le roi, son père,
s’appelle Aymarus, et il est le maître d’un pays de
l’intérieur lointain. Ce singe est simplement ensorcelé ; et
c’est l’éfrit Georgirus, de la postérité d’Eblis, qui l’a
ensorcelé, après avoir tué sa propre épouse la fille du roi
Aknamus, maître de l’Île d’Ebène. Ce singe, que tu crois un
vrai singe, est donc un homme, mais savant, instruit et fort
sage ! »
À ces paroles, le roi s’étonna beaucoup, me regarda, et
me dit : « Est-ce vrai, ce que dit de toi ma fille ? » Alors je
répondis avec la tête : « Oui ! c’est vrai ! » et je me mis à
186
pleurer. Alors le roi demanda à sa fille : « Mais d’où as-tu
appris à discerner s’il est ensorcelé ? » Elle répondit : « Ô
mon père, quand j’étais petite, la vieille femme qui était
chez ma mère était une vieille sorcière pleine d’artifices et
fort versée dans la magie. C’est elle qui m’enseigna l’art de
la sorcellerie. Et, depuis, je l’approfondis encore davantage,
je m’y perfectionnai et j’appris ainsi près de cent soixante-
dix articles de magie ; et le plus insignifiant d’entre ces
articles me rendrait capable de transporter ton palais en
entier avec toutes ses pierres, et toute la ville derrière le
Mont Caucase, de transformer toute cette contrée en un
miroir de mer et de changer tous les habitants en
poissons ! »
Alors son père s’écria : « Par la vérité du nom d’Allah
sur toi ! ô ma fille, délivre alors ce jeune homme, pour que
je puisse en faire mon vizir ! Comment ! tu possèdes un
talent aussi considérable et je l’ignore ? Oh ! délivre-le pour
que vite j’en fasse mon vizir, car ce doit être un jeune
homme gentil et plein d’intelligence ! »
Et la jeune fille répondit : « De tout cœur amical et
généreux, comme hommages dus ! »
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit s’approcher le matin, et
s’arrêta discrètement.
Elle dit :
187
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que le deuxième saâlouk dit à la maîtresse
de la maison :
188
marmonna dessus des paroles magiques, et aussitôt le
cheveu devint un sabre finement aiguisé. Alors elle saisit le
sabre, en frappa violemment le lion, et le coupa en deux
moitiés. Mais tout de suite la tête coupée du lion devint un
scorpion qui rampa vers le talon de la jeune fille pour le
mordre ; mais aussitôt la jeune fille se changea en un
serpent gigantesque qui se précipita sur le maudit scorpion,
image de l’éfrit, et tous deux engagèrent une bataille serrée.
Mais le scorpion tout à coup se changea en un vautour, et
aussitôt le serpent devint un aigle qui fondit sur le vautour
et se mit à sa poursuite ; il allait l’atteindre, au bout d’une
heure de poursuite, quand soudain le vautour se changea en
un chat noir, et aussitôt la jeune fille devint un loup : alors,
au milieu du palais, le chat et le loup se battirent et se
livrèrent une bataille terrible ; et le chat, se voyant vaincu,
se changea encore et devint une grosse grenade, rouge et
très grosse. Et cette grenade se laissa tomber au fond du
bassin qui était dans la cour ; mais le loup se jeta dans le
bassin et allait la saisir, quand la grenade s’éleva dans l’air.
Mais, comme elle était trop grosse, elle tomba lourdement
sur le marbre et elle se fendit : alors tous les grains
s’effritèrent un à un, et couvrirent tout le sol de la cour.
Alors le loup se changea en un coq qui se mit à les ramasser
du bec et à les avaler un à un, et il ne restait plus qu’un seul
grain, que le coq allait aussi avaler, quand tout à coup ce
grain tomba du bec du coq, car ainsi le voulaient la fatalité
et le destin, et alla se loger dans un interstice, près du
bassin, et de telle sorte que le coq ne sut plus où. Alors le
coq se mit à crier et à battre des ailes et à nous faire signe
189
du bec ; mais nous ne comprenions point son langage ni ce
qu’il nous disait. Alors il jeta un cri si terrible, vers nous qui
ne le comprenions pas, qu’il nous sembla que le palais
s’était effondré sur nous. Puis le coq se mit à tournoyer au
milieu de la cour et à chercher le grain jusqu’à ce qu’il l’eût
trouvé dans le trou du bassin, et il se précipita dessus pour
le becqueter, quand soudain le grain tomba dans l’eau, au
milieu du bassin, et se changea en un poisson qui s’enfonça
dans l’eau. Alors le coq se changea en une baleine
monstrueuse qui sauta dans l’eau et s’y enfonça à la
poursuite du poisson et disparut à nos regards pendant une
heure de temps. Au bout de ce temps, nous entendîmes de
hauts cris et nous tremblâmes de peur. Et aussitôt nous
vîmes apparaître l’éfrit sous sa forme hideuse d’éfrit, mais
il était tout en feu comme un charbon ardent, et de sa
bouche sortait la flamme, et de ses yeux et de ses narines
sortaient la flamme et la fumée ; et derrière lui apparut la
jeune fille, sous sa forme de fille du roi, mais elle était toute
en feu, comme un métal en fusion, et elle se mit à la
poursuite de l’éfrit qui arrivait déjà sur nous ! Alors tous
nous eûmes une peur terrible d’être brûlés vifs et de perdre
la vie, et nous allions nous précipiter tous dans l’eau, quand
l’éfrit nous arrêta soudain par un cri épouvantable et sauta
sur nous au milieu de la salle qui donnait sur la cour, et
souffla du feu sur nos visages ! Mais la jeune fille l’atteignit
et souffla du feu sur son visage aussi. Mais tout cela fit que
le feu nous atteignit, nous aussi, venant d’elle et de lui ;
mais son feu à elle ne nous fit aucun mal, mais son feu à lui
au contraire ! Ainsi une étincelle m’atteignit, moi, à mon
190
œil gauche de singe et me l’abîma sans retour ! Et une
étincelle atteignit le roi au visage et lui en brûla toute la
moitié inférieure, y compris la barbe et la bouche, et lui fit
tomber toutes les dents inférieures. Et une étincelle atteignit
l’eunuque à la poitrine, et il prit entièrement feu et brûla et
mourut à l’instant et à l’heure mêmes !
Pendant ce temps, la jeune fille poursuivait toujours
l’éfrit et lui soufflait du feu. Mais tout à coup nous
entendîmes une voix qui disait : « Allah est le seul grand !
Allah est le seul puissant ! Il écrase, domine et délaisse le
renégat qui renie la foi de Mohammad, maître des
hommes ! » Or, cette voix était celle de la fille du roi, qui
nous fit signe du doigt et nous montra l’éfrit, qui,
entièrement brûlé, était devenu un amas de cendres. Puis
elle vint à nous et nous dit : « Vite ! apportez-moi une tasse
d’eau ! » On la lui apporta. Alors elle prononça dessus des
paroles incompréhensibles, puis m’aspergea avec l’eau et
me dit : « Sois délivré, au nom et par la vérité du seul Vrai !
Et, par la vérité du nom d’Allah le Tout-Puissant, reviens à
ta première image ! »
Alors je devins un être humain, comme par le passé, mais
je restai borgne ! Alors la jeune fille, en manière de
consolation, me dit : « Le feu est redevenu feu, mon pauvre
enfant ! » Et elle dit la même chose à son père, qui avait la
barbe brûlée et les dents tombées ! Puis elle dit : « Quant à
moi, ô père, je dois fatalement mourir, car cette mort m’a
été écrite ! Pour ce qui est de l’éfrit, je n’aurais pas eu tant
de peine à l’anéantir s’il avait été un simple être humain ; je
191
l’aurais tué dès la première fois ! Mais ce qui me fatigua et
me donna de la peine, c’est l’éparpillement des grains de la
grenade, car le grain que je n’avais pas pu d’abord
becqueter était justement le grain principal, qui contenait, à
lui seul, l’âme du genni ! Ah ! si j’avais pu l’attraper, ce
grain, cet éfrit aurait été anéanti à l’instant même. Mais,
hélas ! je ne l’avais pas vu. Car c’était la fatalité du destin !
Et c’est ainsi que j’ai été obligée de lui livrer tant de
terribles batailles sous terre, dans l’air et dans l’eau ; et,
chaque fois qu’il ouvrait une porte de salut, je lui ouvrais
une porte de perdition, jusqu’à ce qu’il ouvrît enfin la
terrible porte du feu ! Or, quand la porte du feu est une fois
ouverte, on doit mourir ! Mais le destin me permit tout de
même de brûler l’éfrit avant d’être brûlée moi-même !
Mais, avant de le tuer, je voulus le décider à embrasser
notre foi, qui est la sainte religion des Islams ; mais il
refusa, et je le brûlai ! Et moi, à mon tour, je vais mourir !
Et Allah tiendra ma place auprès de vous autres et vous
consolera ! »
À ces paroles, elle se mit à implorer le feu jusqu’au
moment où, enfin, des étincelles noires jaillirent et
montèrent vers sa poitrine et son visage. Et lorsque le feu
atteignit son visage, elle pleura, puis elle dit : « Je témoigne
qu’il n’y a point d’autre Dieu qu’Allah ! Et je témoigne que
Mohammad est l’apôtre d’Allah ! »
À peine ces paroles prononcées, nous la vîmes devenir un
amas de cendres, tout à côté de l’amas de l’éfrit.
192
Alors nous fûmes pour elle dans l’affliction. Et moi,
j’eusse souhaité être à sa place, plutôt que de voir sous
l’aspect d’un amas de cendres cette figure radieuse de jadis,
cette jeune fille qui m’avait rendu un tel bienfait ! Mais il
n’y a rien à répliquer à l’ordre d’Allah.
Lorsque le roi vit sa fille devenir un amas de cendres, il
s’arracha ce qui lui restait de barbe, et se frappa les joues, et
déchira ses vêtements. Et je fis de même. Et tous deux nous
pleurâmes sur elle. Ensuite vinrent les chambellans et les
chefs du gouvernement, et ils trouvèrent le sultan dans un
état d’anéantissement, assis à pleurer à côté de deux amas
de cendres. Ils furent fort surpris, et se mirent à tourner
autour du roi sans oser lui parler, et cela pendant une heure.
Alors le roi revint un peu à lui et leur raconta ce qui était
arrivé à sa fille avec l’éfrit. Et ils s’écrièrent : « Allah !
Allah ! quel grand malheur ! quelle calamité ! »
Ensuite vinrent toutes les femmes du palais avec leurs
esclaves femmes ; et, pendant sept jours entiers, on fit
toutes les cérémonies des condoléances et du deuil.
Puis le roi ordonna la construction d’une grande coupole
pour les cendres de sa fille, et la fit terminer en grande hâte,
et y fit allumer les chandelles et les lanternes jour et nuit.
Quant aux cendres de l’éfrit, on les dispersa dans l’air sous
la malédiction d’Allah.
Mais le sultan, après toutes ces peines, fit une maladie
telle qu’il faillit en mourir. Cette maladie dura un mois
entier. Et, quand les forces lui furent un peu revenues, il me
fit appeler, et me dit : « Ô jeune homme, nous tous ici,
193
avant ton arrivée, nous vivions notre vie dans le plus parfait
bonheur, à l’abri des méfaits du sort ! Et il a fallu ta venue
chez nous pour nous attirer toutes les afflictions. Puissions-
nous ne t’avoir jamais vu, ni toi ni ta face de mauvais
augure, ta face de malheur qui nous jeta dans cet état de
désolation ! Car, premièrement, tu as été la cause de la perte
de ma fille, qui, certes, valait plus de cent hommes ! Et,
deuxièmement, à cause de toi, il m’est arrivé, en fait de
brûlure, ce que tu sais ! et mes dents sont perdues et les
autres abîmées ! Et, troisièmement, mon pauvre eunuque, ce
bon serviteur qui avait élevé ma fille, a été tué aussi ! Mais
ce n’est point de ta faute, et maintenant ta main ne peut y
porter remède : et tout cela nous est arrivé, à nous et à toi,
par l’ordre d’Allah ! D’ailleurs, Allah soit loué qui a permis
à ma fille de te délivrer, toi, en se perdant elle-même ! C’est
le destin ! Sors donc, mon enfant, de ce pays ! Car ce qui
nous est déjà arrivé à cause de toi nous suffit. Mais tout cela
fut décrété par Allah. Sors donc et va en paix ! »
Alors moi, ô ma maîtresse, je sortis de chez le roi, ne
croyant pas tout à fait à mon salut. Et je ne sus où aller. Et
je me rappelai, dans mon cœur, ce qui m’était arrivé, depuis
le commencement jusqu’à la fin : comment les brigands du
désert m’avaient laissé sain et sauf, mon voyage pendant un
mois et mes fatigues, mon entrée dans la ville en étranger,
et ma rencontre avec le tailleur, ma rencontre et mon
intimité si délicieuse avec l’adolescente de dessous terre,
ma délivrance d’entre les mains de l’éfrit qui voulait
d’abord me massacrer, et enfin tout depuis le
194
commencement jusqu’à la fin, y compris mon changement
en singe devenu le domestique du capitaine marin, mon
achat par le roi pour un prix fort cher, à cause de ma belle
écriture, ma délivrance, enfin tout ! Même et surtout, hélas !
le dernier incident qui occasionna la perte de mon œil. Mais
je remerciai Allah en disant : « Mieux vaut la perte de mon
œil que de ma vie ! » Après cela, et avant de quitter la ville,
j’allai au hammam prendre un bain. C’est là que je me suis
rasé la barbe, ô ma maîtresse, pour pouvoir voyager en
sécurité dans cet état de saâlouk ! Et, depuis, je ne cessai
chaque jour de pleurer et de penser à tous les malheurs que
j’avais endurés et surtout à la perte de mon œil gauche. Et,
chaque fois que j’y pense, les larmes me viennent à l’œil
droit et m’empêchent de voir, mais ne m’empêcheront
jamais de penser à ces vers du poète :
195
Ma mystérieuse bien-aimée connaît tous les
secrets de mon lit. Nul secret, fût-il le secret des
secrets, ne saurait lui être caché.
Quant à celui qui dit qu’il y a des délices en
ce monde, répondez-lui qu’il goûtera bientôt
des jours plus amers que le suc de la myrrhe !
196
Alors la jeune maîtresse, de la maison dit à ce deuxième
saâlouk : « Ton histoire est vraiment extraordinaire ! Aussi,
allons ! lisse un peu tes cheveux sur ta tête et va-t’en voir
l’état de ton chemin sur la voie d’Allah ! »
Mais il répondit : « En vérité, je ne sortirai d’ici que je
n’aie entendu le récit de mon troisième compagnon ! »
Alors le troisième saâlouk s’avança et dit :
Notes
1. ↑ Sorte de pâtisserie faite avec des filets très fins de vermicelle.
197
HISTOIRE DU TROISIÈME SAÂLOUK
199
du côté de cette montagne, et notre navire sera mis en
pièces, car tous les clous du navire s’envoleront, attirés par
la montagne d’aimant, et se colleront sur ses flancs ; car
Allah Très-Haut doua d’une vertu secrète cette montagne
d’aimant qui, ainsi, attire à elle toute chose en fer ! Aussi tu
ne peux t’imaginer la quantité énorme de choses en fer qui
se sont accumulées, suspendues à cette montagne, depuis le
temps que les navires sont attirés à elle de force ! Allah seul
en connaît la quantité. De plus, on voit luire, de la mer, au
sommet de cette montagne, un dôme en cuivre jaune
soutenu par dix colonnes ; et sur ce dôme il y a un cavalier
sur un cheval de cuivre ; et à la main de ce cavalier il y a
une lance de cuivre ; et sur la poitrine de ce cavalier il y a,
suspendue, une plaque de plomb gravée entièrement de
noms inconnus et talismaniques ! Or, sache, ô roi, que tant
que ce cavalier sera sur ce cheval, tous les navires qui
passeront au-dessous seront mis en pièces, et tous les
passagers seront perdus à jamais, et tous les fers des navires
iront se coller contre la montagne ! Il n’y aura donc point de
salut possible avant que ce cavalier ne soit précipité à bas
de ce cheval ! »
À ces paroles, ô ma maîtresse, le capitaine se mit à
pleurer des pleurs abondants, et nous fûmes certains de
notre perte sans recours, et chacun de nous fit ses adieux à
ses amis.
Et, en effet, à peine le matin venu, nous fûmes tout
proches de cette montagne aux roches noires d’aimant, et
les eaux nous entraînèrent de force de son côté. Puis, quand
200
nos dix navires arrivèrent au bas de la montagne, tout d’un
coup les clous des navires se mirent à s’envoler par milliers,
avec tous les fers, et allèrent se coller sur la montagne ; et
nos navires s’entr’ouvrirent, et nous fûmes tous précipités à
la mer.
Alors, toute la journée, nous fûmes en la puissance de la
mer, et nous fûmes les uns noyés et les autres sauvés, mais
la plus grande partie fut noyée ; et ceux qui furent sauvés ne
purent jamais ni se connaître ni se retrouver, car les vagues
terribles et les vents contraires les dispersèrent de tous
côtés.
Quant à moi, ô ma maîtresse, Allah Très-Haut m’a sauvé
pour me réserver d’autres peines, de grandes souffrances et
de grands malheurs. Je pus m’accrocher à une planche
d’entre les planches, et les vagues et le vent me jetèrent sur
la côte, au pied de cette montagne d’aimant !
Alors je trouvai un chemin qui conduisait jusqu’au
sommet de la montagne, et qui était construit en forme
d’escaliers taillés dans la roche. Et tout de suite j’invoquai
le nom d’Allah Très-Haut, et…
ET LORSQUE FUT
LA QUINZIÈME NUIT
201
Elle dit :
203
deux jours, pendant trois jours, et ainsi de suite jusqu’à la
fin du dixième jour. Et alors je vis apparaître, au loin, des
îles : c’était le salut ! Alors je me réjouis au comble de la
joie et, à cause de la plénitude de mon émotion et de ma
gratitude pour le Très-Haut, je nommai le nom d’Allah et le
glorifiai et je dis : « Allahou akbar ! Allahou akbar ! » [1]
Mais, à peine avais-je prononcé ces mots sacrés, que
l’homme de cuivre me saisit et me lança de la barque dans
la mer, puis il s’enfonça au loin et disparut.
Comme je savais nager, je me mis à nager durant le jour
entier jusqu’à la nuit, tellement que mes bras furent
exténués, et mes épaules fatiguées, et que j’étais anéanti !
Alors, voyant la mort s’approcher, je fis mon acte de foi et
me préparai à mourir. Mais, à l’instant même, une vague,
plus énorme que toutes les vagues de la mer, accourut de
loin comme une citadelle gigantesque et m’enleva et me
lança si fort et si loin que je me trouvai du coup sur le
rivage d’une des îles que j’avais vues. Ainsi Allah l’avait
voulu.
Alors je montai sur le rivage, et je me mis à exprimer
l’eau de mes habits ; et j’étendis mes habits par terre pour
les faire sécher ; et je m’endormis pour toute la nuit. À mon
réveil, je m’habillai de mes habits devenus secs, et je me
levai pour voir où me diriger. Et je trouvai, devant moi, une
petite vallée fertile ; j’y pénétrai et je la parcourus en tous
sens, puis je fis le tour entier de la place où je me trouvais,
et je vis que j’étais dans une petite île, entourée qu’elle était
par la mer. Alors je me dis en moi-même : « Quelle
204
calamité ! chaque fois que je suis délivré d’un malheur, je
retombe dans un autre pire ! » Pendant que j’étais ainsi
enfoncé dans de tristes pensées, qui me faisaient désirer la
mort avec ferveur, je vis s’approcher sur la mer une barque
contenant des gens. Alors, de crainte qu’il ne m’arrivât
encore quelque accident fâcheux, je me levai et je grimpai
sur un arbre et j’attendis en regardant. Je vis la barque
atterrir et en sortir dix esclaves qui tenaient chacun une
pelle ; ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils fussent au milieu de
l’îlot, et, là, ils se mirent à creuser la terre, et finirent par
mettre à découvert un couvercle qu’ils enlevèrent, et
ouvrirent une porte qui se trouvait au-dessous. Cela fait, ils
s’en revinrent vers la barque, et en tirèrent une grande
quantité d’objets qu’ils chargèrent sur leurs épaules : du
pain, de la farine, du miel, du beurre, des moutons, des sacs
remplis, et beaucoup d’autres choses, et toutes les choses
que l’habitant d’une maison peut souhaiter ; et les esclaves
continuèrent à aller et venir de la porte du souterrain à la
barque et de la barque au couvercle jusqu’à ce qu’ils
eussent complètement vidé la barque des gros objets ; alors
ils en tirèrent des habits somptueux et des robes
magnifiques qu’ils mirent sur leurs bras ; et alors je vis
sortir de la barque, au milieu des esclaves, un vénérable
vieillard, très âgé, cassé par les ans et amaigri par les
vicissitudes du temps, et tellement qu’il en était devenu une
apparence d’homme. Ce vieillard tenait par la main un
jeune garçon d’une beauté affolante, moulé en vérité dans le
moule de la perfection, aussi délicat qu’une branche tendre
et pliante, aussi adorable que la beauté pure, digne de servir
205
comme le modèle et l’exemple d’un corps parfait, enfin au
charme si ensorceleur qu’il m’ensorcela le cœur et fit frémir
toute la pulpe de ma chair ! Ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils
fussent arrivés à la porte, et descendirent, et disparurent à
mes yeux ; mais, après quelques instants, tous remontèrent,
excepté le jeune garçon ; ils retournèrent, vers la barque, y
descendirent et s’éloignèrent sur la mer.
Quand je les vis disparaître tout à fait, je me levai et
descendis de l’arbre et courus vers l’endroit qu’ils avaient
recouvert de terre. Je me mis à enlever de nouveau la terre
et à travailler jusqu’à ce que j’eusse mis à découvert le
couvercle ; je vis que ce couvercle était en bois de la
grosseur d’une meule de moulin ; je l’enlevai tout de même,
avec l’aide d’Allah, et je vis, en dessous, un escalier voûté ;
je descendis dans cet escalier de pierre, quoique je fusse fort
étonné, et je finis par arriver au bas. Au bas, je trouvai une
salle spacieuse, tendue de tapis d’une grande valeur et
d’étoffes de soie et de velours, et, sur un divan bas, entre
des chandelles allumées et des vases pleins de fleurs et des
pots remplis de fruits et d’autres remplis de douceurs, le
jeune garçon était assis et se faisait de l’air avec un éventail.
À ma vue, il fut pris d’une grande frayeur, mais, avec ma
voix la plus harmonieuse, je lui dis : « Que la paix soit avec
toi ! » Et il me répondit alors, rassuré : « Et sur toi la paix,
et la miséricorde d’Allah et ses bénédictions ! » Et je lui
dis : « Ô mon seigneur, que la tranquillité soit ton partage !
Tel que je suis, je suis pourtant un fils de roi, et roi moi-
même ! Allah m’a conduit vers toi pour que je te délivre de
206
ce lieu souterrain où j’ai vu des gens te faire descendre pour
te faire mourir. Et je viens te délivrer. Et tu seras mon ami,
car déjà ta vue seulement m’a ravi la raison ! »
Alors le jeune garçon sourit à mes paroles, avec un
sourire de ses lèvres, et m’invita à aller m’asseoir à côté de
lui sur le divan, et me dit : « Ô seigneur, je ne suis point en
cet endroit pour mourir, mais pour éviter la mort. Sache que
je suis le fils d’un très grand joaillier connu, dans le monde
entier, pour ses richesses et la quantité de ses trésors ; et sa
réputation s’est étendue dans toutes les contrées, par les
caravanes qu’il envoyait au loin vendre les pierreries aux
rois et aux émirs de la terre. À ma naissance sur le tard de
sa vie, mon père fut avisé, par les maîtres de la divination,
que ce fils devait mourir avant son père et sa mère ; et mon
père, ce jour-là, malgré la joie de ma naissance et la félicité
de ma mère, qui m’avait mis au monde après les neuf mois
du terme par la volonté d’Allah, fut dans un chagrin
considérable, surtout quand les savants, qui avaient lu mon
sort dans les astres, lui eurent dit : « Ce fils sera tué par un
roi, fils d’un roi nommé Kassib, et cela quarante jours après
que ce roi aura jeté dans la mer le cavalier de cuivre de la
montagne magnétique ! » Et mon père, le joaillier, fut dans
l’affliction. Mais il prit soin de moi, et m’éleva avec
beaucoup d’attention jusqu’à ce que j’eusse atteint quinze
ans d’âge. Et c’est alors que mon père apprit que le cavalier
avait été jeté à la mer, et il se mit à pleurer et à s’affliger
tant, et ma mère avec lui, qu’il changea de teint, maigrit de
corps et fut tel qu’un très vieux homme cassé par les ans et
207
les malheurs. C’est alors qu’il m’amena dans cette demeure
sous terre, dans cette île où, depuis ma naissance, il avait
fait travailler les hommes, pour me soustraire aux
recherches du roi qui devait me tuer à l’âge de quinze ans,
après avoir renversé le cavalier de cuivre. Et mon père et
moi nous fûmes certains que le fils de Kassib ne pourrait
pas venir me trouver dans cette île inconnue. Et telle est la
cause de mon séjour en cet endroit. »
Alors, moi, je pensai en mon âme : « Comment les
hommes qui lisent dans les astres peuvent-ils se tromper
autant que cela ! Car par Allah ! ce jeune garçon est la
flamme de mon cœur, et, pour le tuer, il faut que je me tue
moi-même ! » Puis je lui dis : « Ô mon enfant, Allah Tout-
Puissant ne voudra jamais qu’une fleur comme toi soit
coupée ! Et moi, je suis ici pour te défendre et je resterai
avec toi toute ma vie ! » Alors il me répondit : « Mon père
viendra de nouveau me prendre à la fin du quarantième
jour, car, après ce temps, il n’y aura plus de danger. » Et je
lui dis : « Par Allah ! ô mon enfant, je resterai avec toi ces
quarante jours, et, après, je dirai à ton père de te laisser
venir avec moi dans mon royaume où tu seras mon ami et
l’héritier de mon trône ! »
Alors le jeune garçon, fils du joaillier, me remercia avec
des paroles gentilles, et je remarquai combien il était plein
de politesse, et combien il avait d’inclination pour moi, et
moi pour lui. Et nous nous mîmes à causer amicalement, et
à manger de toutes les choses délicieuses de ses provisions,
qui pouvaient suffire pendant un an à cent invités. Et, après
208
avoir mangé, je constatai combien mon cœur était ravi par
les charmes de ce jeune garçon. Et alors nous nous
étendîmes et nous nous couchâmes pour toute la nuit. À
l’approche du matin, je me réveillai, et je me lavai, et je
portai au jeune garçon le bassin de cuivre rempli d’eau
parfumée, et il se lava ; et, moi, je préparai la nourriture, et
nous mangeâmes ensemble ; et puis nous nous mîmes à
causer, puis à jouer ensemble des jeux et à rire jusqu’au
soir ; alors nous étendîmes la nappe et nous mangeâmes un
mouton farci d’amandes, de raisins secs, de noix muscades,
de clous de girofle et de poivre, et nous bûmes de l’eau
douce et fraîche, et nous mangeâmes des pastèques, des
melons, des gâteaux au miel et au beurre, d’une pâtisserie
aussi douce et légère qu’une chevelure et où le beurre
n’était pas épargné, ni le miel, ni les amandes, ni la
cannelle. Et alors, comme la nuit précédente, nous nous
couchâmes, et je constatai combien nous étions devenus
amis ! Et nous restâmes ainsi dans les plaisirs et la
tranquillité jusqu’au quarantième jour.
Alors, comme c’était le dernier jour, et que le joaillier
devait venir, le jeune garçon voulut prendre un grand bain,
et je chauffai l’eau dans le grand chaudron, j’allumai le
bois, puis je versai l’eau chaude dans le grand baquet de
cuivre, j’ajoutai de l’eau froide pour la rendre douce et
agréable, et le jeune garçon se mit dedans, et je le lavai
moi-même, et je le frottai, et je le massai, et je le parfumai,
puis je le transportai dans le lit, et je le couvris de la
couverture, et je lui entourai la tête d’une étoffe de soie
209
brodée d’argent, et je lui donnai à boire un sorbet délicieux,
et il dormit.
Quand il se fut réveillé, il voulut manger, et je choisis la
plus belle des pastèques et la plus grosse, je la mis sur un
plateau, je plaçai le plateau sur le tapis, et je montai sur le
lit pour prendre le grand couteau qui était suspendu au mur
au-dessus de la tête du jeune garçon, et le jeune garçon,
pour s’amuser, tout à coup me chatouilla la jambe, et je fus
tellement sensible que je tombai sur lui malgré moi, et le
couteau que j’avais pris s’enfonça dans son cœur, et il
expira à l’instant même.
À cette vue, ô ma maîtresse, je me frappai la figure et je
poussai des cris et des gémissements, et je me déchirai les
vêtements, et je me jetai sur le sol dans le désespoir et les
pleurs. Mais mon jeune ami était mort, et sa destinée s’était
accomplie, pour ne pas faire mentir les paroles des
astrologues. Mais je levai mes regards et mes mains vers le
Très-Haut et je dis : « Ô Maître de l’Univers, si j’ai commis
un crime, je suis prêt à être châtié par la justice ! » Et, en ce
moment, j’étais plein de courage en face de la mort. Mais, ô
ma maîtresse, notre souhait n’est jamais exaucé ni pour le
mal ni pour le bien !
Aussi je ne pus supporter davantage la vue de cet endroit,
et, comme je savais que le père, le joaillier, devait venir à la
fin du quarantième jour, je montai l’escalier, je sortis, et je
fermai le couvercle, et le couvris de terre, comme avant.
Quand je fus dehors, je me dis : « Il faut absolument que
je regarde ce qui va arriver ; mais il faut que je me cache,
210
sinon je serai massacré par les dix esclaves qui me tueront
de la pire mort ! » Et alors je montai sur un grand arbre, qui
était près de la place du couvercle, et je m’assis et je
regardai. Une heure après, je vis sur la mer apparaître la
barque avec le vieillard et les esclaves ; ils descendirent
tous à terre et arrivèrent en toute hâte sous l’arbre, mais ils
virent la terre toute fraîche encore, et ils furent dans une
grande crainte, et le vieillard sentit son âme s’en aller, mais
les esclaves creusèrent la terre, ouvrirent la terre et tous
descendirent. Alors le vieillard se mit à appeler son fils par
son nom, d’une voix haute, et le jeune garçon ne répondit
pas, et ils se mirent à chercher partout, et ils le trouvèrent le
cœur percé, étendu sur le lit.
À cette vue, le vieillard sentit son âme s’en aller, et
s’évanouit, et les esclaves se mirent à se lamenter et à
s’affliger, puis ils portèrent, sur leurs épaules, le vieillard en
dehors de l’escalier, puis le jeune garçon mort, et ils
creusèrent la terre et ensevelirent le jeune garçon dans le
linceul. Puis ils transportèrent le vieillard dans la barque, et
toute les richesses qui étaient restées et toutes les
provisions, et ils disparurent au loin sur la mer.
Alors, moi, dans un état malheureux, je descendis de
l’arbre, et je pensai à ce malheur, et je pleurai beaucoup, et
me mis à marcher dans la petite île pendant tout le jour et
toute la nuit, dans la désolation. Et je ne cessais de rester
ainsi, quand enfin je remarquai que la mer diminuait
d’instant en instant, et s’éloignait, et laissait à sec tout
l’endroit situé entre l’île et la terre en face. Alors je
211
remerciai Allah, qui voulait enfin me délivrer de la vue de
cette île maudite, et j’arrivai de l’autre côté, sur le sable ;
puis je montai sur la terre ferme, et me mis à marcher, en
invoquant le nom d’Allah. Et ainsi jusqu’à l’heure du
coucher du soleil. Et, soudain, je vis au loin apparaître un
grand feu rouge ; et je me dirigeai vers ce feu rouge où je
pensais trouver des êtres humains en train de cuire un
mouton ; mais, quand je fus plus près, je vis que ce feu
rouge était un grand palais en cuivre jaune que le soleil
brûlait de la sorte, à son coucher.
Alors je fus à la limite de l’étonnement, à la vue de cet
imposant palais tout en cuivre jaune, et je regardais la
solidité de sa construction, quand soudain je vis sortir, par
la grande porte du palais, dix jeunes hommes d’une taille
merveilleuse et d’une figure qui louait le Créateur qui
l’avait faite si belle ; mais je vis que ces dix jeunes hommes
étaient tous borgnes de l’œil gauche, excepté un vieillard
vénérable et imposant, qui était le onzième.
À cette vue, je me dis : « Par Allah ! quelle coïncidence
étrange ! Comment dix borgnes ont-ils pu faire pour avoir,
chacun, l’œil gauche ainsi abîmé, ensemble ? » Pendant que
j’étais enfoncé dans ces pensées, les dix jeunes hommes
s’approchèrent et me dirent : « Que la paix soit sur toi ! » Et
je leur rendis leur souhait de paix, et je leur racontai mon
histoire, depuis le commencement jusqu’à la fin ; et je
trouve inutile de la répéter, devant toi, une seconde fois, ô
ma maîtresse.
212
À mes paroles, ils furent au comble de l’étonnement et
me dirent : « Ô seigneur, entre dans cette demeure, et que
l’accueil ici te soit large et généreux ! » J’entrai, et eux avec
moi, et nous traversâmes des salles nombreuses et toutes
tendues d’étoffes de satin, et enfin nous arrivâmes dans la
dernière salle, spacieuse, plus belle que toutes les autres ; au
milieu de cette grande salle, il y avait dix tapis étendus sur
des matelas ; et, au milieu de ces dix couches magnifiques,
il y avait un onzième tapis, sans matelas, mais aussi beau
que les dix autres. Alors le vieillard s’assit sur ce onzième
tapis, et les dix jeunes hommes chacun sur le sien, et ils me
dirent : « Assieds-toi, seigneur, vers le haut de la salle, et ne
nous demande rien sur quoi que ce soit de ce que tu verras
ici ! »
Alors, après quelques instants, le vieillard se leva, sortit,
et revint plusieurs fois en apportant des mets et des
boissons, et tous mangèrent et burent, et moi avec eux.
Après cela, le vieillard ramassa tout ce qui restait, et
revint s’asseoir. Alors les jeunes gens lui dirent :
« Comment peux-tu t’asseoir avant de nous apporter de
quoi remplir nos devoirs ! » Et le vieillard, sans parler, se
leva et sortit dix fois, et rentra chaque fois avec, sur la tête,
un bassin recouvert d’une étoffe en satin et, à la main, une
lanterne, et il déposait chaque bassin et chaque lanterne
devant chacun des jeunes hommes. Mais il ne me donna
rien à moi, et je fus dans une grande contrariété. Mais,
lorsque ils eurent enlevé l’étoffe, je vis que chaque bassin
contenait de la cendre et de la poudre de charbon et du kohl.
213
Puis ils prirent la cendre et la jetèrent sur leur tête, le
charbon, sur leur visage, et le kohl, sur leur œil droit ; et ils
se mirent à se lamenter et à pleurer et à dire : « Nous
n’avons que ce que nous avons mérité par nos méfaits et
nos fautes ! » Et ils ne cessèrent de la sorte qu’avec
l’approche du jour. Alors ils se lavèrent dans d’autres
bassins apportés par le vieillard, et mirent de nouvelles
robes, et ils devinrent comme avant.
Lorsque je vis tout cela, ô ma maîtresse, je fus dans
l’étonnement le plus considérable ; mais je n’osai rien
demander, à cause de l’ordre imposé. Et, la nuit suivante, ils
firent comme la première, et la troisième nuit, et la
quatrième. Alors, moi, je ne pus retenir plus longtemps ma
langue, et je m’écriai : « Ô mes seigneurs, je vous prie de
m’éclairer sur le motif de votre œil gauche abîmé, et de la
cendre, du charbon et du kohl que vous mettez sur votre
tête, car, par Allah ! je préfère même la mort à cette
perplexité où vous m’avez jeté ! » Alors ils s’écrièrent : « Ô
malheureux, que demandes-tu ? C’est ta perte ! » Je
répondis : « Je préfère ma perte à cette perplexité ! » Alors
ils me dirent : « Crains pour ton œil gauche ! » Et je dis :
« Je n’ai pas besoin de mon œil gauche si je dois rester dans
la perplexité ! » Alors ils me dirent : « Que ton destin
s’accomplisse ! Il va t’arriver ce qui nous est arrivé, mais ne
te plains pas, car ce sera ta faute ! Et, d’ailleurs, après la
perte de ton œil, tu ne pourras pas revenir ici, car nous
sommes déjà dix, et il n’y a point de place pour un
onzième ! »
214
À ces paroles, le vieillard apporta un mouton vivant
qu’on égorgea, qu’on écorcha, et dont on nettoya la peau.
Puis ils me dirent : « Tu vas être cousu dans cette peau de
mouton, et tu seras exposé sur la terrasse de ce palais en
cuivre. Alors le grand vautour nommé Rokh, qui est capable
d’enlever un éléphant, te prendra pour un vrai mouton, et
fondra sur toi et t’enlèvera jusqu’aux nuages, puis te
déposera sur le sommet d’une haute montagne inaccessible
aux êtres humains, pour te dévorer dans son gosier ! Mais
alors, toi, avec ce couteau que nous te donnons, tu fendras
la peau du mouton et tu sortiras tout entier ; alors le terrible
Rokh, qui ne mange pas les hommes, ne te mangera pas et
disparaîtra à ta vue ! Alors, toi, tu marcheras jusqu’à ce que
tu atteignes un palais dix fois plus grand que notre palais, et
mille fois plus magnifique. Ce palais est tout lamé de lames
d’or, et toutes ses murailles sont incrustées de grosses
pierreries et surtout d’émeraudes et de perles. Alors tu
entreras par la porte ouverte, comme nous entrâmes nous
mêmes, et tu verras ce que tu verras ! Quant à nous, nous y
avons laissé notre œil gauche, et nous supportons encore la
punition méritée, et nous l’expions en faisant chaque nuit ce
que tu nous as vu faire. Telle est notre histoire, en résumé,
car, en détail, elle remplirait les feuilles d’un gros livre
carré ! Quant à toi, que maintenant ta destinée
s’accomplisse ! »
À ces paroles, comme je tenais à ma résolution, ils me
donnèrent le couteau, me cousirent dans la peau du mouton,
et m’exposèrent sur la terrasse du palais, et s’éloignèrent.
215
Et, soudain, je me sentis enlever par le terrible oiseau Rokh,
qui s’envola ; et, aussitôt que je me sentis déposer à terre
sur le sommet de la montagne, je fendis, avec le couteau, la
peau du mouton, et je sortis en entier en criant : « Kesch !
Kesch ! » pour chasser le terrible Rokh qui s’envola
lourdement, et je vis que c’était un grand oiseau blanc, aussi
gros que dix éléphants et aussi grand que vingt chameaux !
Alors je me mis à marcher, et à me hâter, tant j’étais sur
le feu de l’impatience, et, au milieu du jour, j’arrivai au
palais. À la vue de ce palais, malgré la description des dix
jeunes hommes, je fus émerveillé à la limite de
l’émerveillement, car il était bien plus magnifique que les
paroles. La grande porte d’or, par laquelle j’entrai dans le
palais, était entourée par quatre-vingt-dix-neuf portes en
bois d’aloès et en bois de sandal, et les portes des salles
étaient en ébène incrusté d’or et de diamants ; et toutes ces
portes conduisaient à des salles et à des jardins où je vis
toutes les richesses accumulées de la terre et de la mer.
Dans la première salle où j’entrai, je me trouvai
immédiatement au milieu de quarante adolescentes, qui
étaient si merveilleuses de beauté que l’esprit ne pouvait se
retrouver au milieu d’elles ni les yeux se reposer de
préférence sur l’une, et je fus si plein d’admiration que je
m’arrêtai en sentant ma tête tourner.
Alors toutes ensemble se levèrent à ma vue, et, d’une
voix agréable, elles me dirent : « Que notre maison soit ta
maison, ô notre convive, et que ta place soit sur nos têtes et
dans nos yeux ! » Et elles m’invitèrent à m’asseoir, et me
216
placèrent sur une estrade, et s’assirent toutes au-dessous de
moi, sur les tapis, et me dirent : « Ô notre seigneur, nous
sommes tes esclaves et ta chose, et tu es notre maître et la
couronne sur nos têtes ! »
Puis toutes se mirent à me servir : l’une apporta l’eau
chaude et les étoffes, et me lava les pieds ; l’autre me versa
sur les mains de l’eau parfumée contenue dans une aiguière
d’or ; la troisième m’habilla d’une robe toute en soie avec
une ceinture brodée de fils d’or et d’argent ; la quatrième
me présenta une coupe pleine d’une boisson délicieuse et
parfumée aux fleurs ; et celle-ci me regardait, et celle-là me
souriait, et l’une me clignait de l’œil, et l’autre me récitait
des vers, et celle-là s’étirait les bras devant moi, et l’autre
tordait devant moi sa taille sur ses cuisses, et l’une disait :
« ah ! » et l’autre : « ouh ! » et celle-ci me disait : « ô toi
mon œil ! » et celle-là : « ô toi mon âme ! » et l’autre :
« mes entrailles ! » et une autre : « mon foie ! » et une : « ô
flamme de mon cœur ! »
Puis toutes s’approchèrent de moi, et se mirent à me
masser et à me caresser, et me dirent : « Ô notre convive,
raconte-nous ton histoire, car nous sommes ici seules,
depuis longtemps, sans un homme, et notre bonheur est
maintenant complet ! » Alors, moi, je devins plus calme et
je leur racontai une partie de mon histoire seulement, et cela
jusqu’à l’approche de la nuit.
Alors on apporta les chandelles par quantité prodigieuse,
et la salle fut éclairée comme par le soleil le plus éclatant.
Puis on tendit la nappe et on servit les mets les plus exquis
217
et les boissons les plus enivrantes, et on joua des
instruments de plaisir et on chanta de la voix la plus
enchanteresse, et quelques-unes se mirent à danser, pendant
que je continuais à manger.
Après toutes ces réjouissances, elles me dirent : « Ô mon
chéri, c’est maintenant le temps du plaisir solide et du lit ;
choisis, d’entre nous, celle de ton choix, et sois sans crainte
de nous offenser, car chacune de nous aura son tour pendant
une nuit, nous les quarante sœurs ; et, après, chacune à son
tour recommencera à jouer avec toi dans le lit, toutes les
nuits. »
Alors, moi, ô ma maîtresse, je ne sus laquelle des sœurs
je devais choisir, car toutes étaient aussi désirables. Alors je
fermai les yeux, je tendis les bras et saisis l’une, et j’ouvris
les yeux ; mais je les refermai vite, à cause de
l’éblouissement de sa beauté. Elle me tendit alors la main et
me conduisit dans son lit. Et je passai toute la nuit avec elle.
Je la chargeai quarante fois une charge de chargeur ! et elle
aussi ! et elle me disait chaque fois : « Youh ! ô mon œil !
Youh ! ô mon âme ! » Et elle me caressait, et je la mordais,
et elle me pinçait, et de la sorte toute la nuit.
Et je continuai de la sorte, ô ma maîtresse, chaque nuit
avec l’une des sœurs, et chaque nuit beaucoup d’assauts, de
part et d’autre ! Et cela pendant une année entière, dans la
dilatation et l’épanouissement. Et, après chaque nuit, au
matin, l’adolescente de la nuit prochaine venait à moi, et me
conduisait au hammam, et me lavait tout le corps, et me
218
massait énergiquement, et me parfumait avec tous les
parfums qu’Allah accorde à ses serviteurs.
Et nous arrivâmes ainsi jusqu’à la fin de l’année. Le
matin du dernier jour, je vis toutes les adolescentes accourir
vers mon lit, et elles pleuraient beaucoup et se dénouaient
les cheveux d’affliction et se lamentaient, puis elles me
dirent : « Sache, ô lumière de nos yeux, que nous devons te
quitter, comme nous avons quitté les autres avant toi, car tu
dois savoir que tu n’es pas le premier, et qu’avant toi
beaucoup de chargeurs nous ont montées, comme toi, et
nous le firent, comme toi ! Seulement, toi, tu es, en vérité,
le sauteur le plus riche en sauts et en mesure de large et de
long ! Et aussi tu es certes le plus libertin et le plus gentil de
tous. C’est pour ces motifs que nous ne pourrons jamais
vivre sans toi. » Et je leur dis : « Mais dites-moi pourquoi
vous devez me quitter. Car, moi non plus, je ne veux pas
perdre la joie de ma vie en vous ! » Elles me répondirent :
« Sache que nous sommes toutes les filles d’un roi, mais de
mères différentes. Depuis notre puberté, nous vivons dans
ce palais, et, chaque année, Allah conduit sur notre chemin
un chargeur qui nous satisfait, et nous aussi de même !
Mais, chaque année, nous devons nous absenter durant
quarante jours, pour aller voir notre père et nos mères. Et,
aujourd’hui, c’est le jour ! » Alors je dis : « Mais, ô
délicieuses, je resterai dans la maison à louer Allah jusqu’à
votre retour ! » Elles me répondirent : « Que ton désir
s’accomplisse ! Voici toutes les clefs du palais, qui ouvrent
sur toutes les portes. Ce palais est ta demeure, et tu en es le
219
maître. Mais prends bien garde d’ouvrir la porte de cuivre
qui est au fond du jardin, sinon tu ne pourras plus nous
revoir et il t’arrivera fatalement un grand malheur. Prends
donc bien garde d’ouvrir la porte de cuivre ! »
À ces paroles, toutes vinrent m’accoler et m’embrasser
l’une après l’autre, en pleurant et en me disant : « Qu’Allah
soit avec toi ! » Et elles me regardèrent en pleurant, et elles
partirent.
Alors moi, ô ma maîtresse, je sortis de la salle en tenant
les clefs à la main, et je commençai à visiter ce palais, que
jusqu’à ce jour-là je n’avais pas eu le temps de voir,
tellement mon corps et mon âme avaient été enchaînés dans
le lit aux bras de ces adolescentes. Et je me mis, avec la
première clef, à ouvrir la première porte.
Lorsque j’ouvris la première porte, je vis un grand jardin
tout rempli d’arbres à fruits, tellement grands et tellement
beaux que, de ma vie, je n’en avais vu de semblables dans
le monde entier ; des eaux dans de petits canaux arrosaient
tous les arbres et si bien que les fruits de ces arbres étaient
d’une grosseur et d’une beauté merveilleuses. Je mangeai
de ces fruits, spécialement des bananes, des dattes longues
comme les doigts d’une noble Arabe, des grenades, des
pommes et des pêches. Lorsque j’eus fini de manger, je
remerciai Allah de ses dons, et j’ouvris la deuxième porte
avec la deuxième clef.
Lorsque j’ouvris cette porte, mes yeux et mon nez furent
charmés par les fleurs qui remplissaient un grand jardin
arrosé par de petits ruisseaux. Il y avait, dans ce jardin,
220
toutes les fleurs qui poussent dans les jardins des émirs de
la terre : des jasmins, des narcisses, des roses, des violettes,
des jacinthes, des anémones, des œillets, des tulipes, des
renoncules et toutes les fleurs de tous les temps. Quand
j’eus fini de sentir toutes les fleurs, je cueillis un jasmin et
je l’enfonçai dans mon nez et je l’y laissai, pour le respirer,
et je remerciai Allah Très-Haut pour ses bontés.
J’ouvris ensuite la troisième porte, et mes oreilles furent
charmées par les voix des oiseaux de toutes les couleurs et
de toutes les espèces de la terre. Ces oiseaux étaient tous
dans une grande cage faite avec des baguettes en bois
d’aloès et de sandal ; l’eau à boire de ces oiseaux était
contenue dans de petites soucoupes en jade et en jaspe fin et
coloré ; les grains étaient contenus dans de petites tasses en
or ; le sol était balayé et arrosé ; et les oiseaux bénissaient le
Créateur. J’écoutais les voix de ces oiseaux, quand la nuit
s’approcha ; et je me retirai ce jour-là.
Mais le lendemain, je sortis en hâte et j’ouvris la
quatrième porte, avec la quatrième clef. Et alors, ô ma
maîtresse, je vis des choses que même en songe un être
humain ne pourrait jamais voir. Au milieu d’une grande
cour, je vis une coupole d’une construction merveilleuse :
cette coupole avait des escaliers en porphyre qui montaient
pour arriver à quarante portes en bois d’ébène incrustées
d’or et d’argent ; ces portes, dont les battants étaient
ouverts, laissaient voir chacune une salle spacieuse ; chaque
salle contenait un trésor différent, et chaque trésor valait
plus que mon royaume tout entier. Je vis que la première
221
salle était remplie de grands monceaux alignés de grosses
perles et de petites perles, mais les plus grosses étaient plus
nombreuses que les petites, et chacune était aussi grosse
qu’un œuf de colombe et aussi brillante que la lune dans
tout son éclat. Mais la seconde salle surpassait la première
en richesse : elle était remplie, jusqu’au haut, de diamants,
de rubis rouges, et de rubis bleus [2] et d’escarboucles. Dans
la troisième, il y avait seulement des émeraudes ; dans la
quatrième, des morceaux d’or naturel ; dans la cinquième,
des dinars d’or de toute la terre ; dans la sixième, de
l’argent vierge ; dans la septième, des dinars d’argent de
toute la terre. Mais les autres salles étaient remplies de
toutes les pierreries du sein de la terre et des mers, de
topazes, de turquoises, d’hyacinthes, de pierres de l’Yémen,
de cornalines de toutes les couleurs, de vases de jade, de
colliers, de bracelets, de ceintures, de tous les joyaux
employés à la cour des émirs et des rois.
Et moi, ô ma maîtresse, je levai mes mains et mes regards
et je remerciai Allah Très-Haut pour ses bienfaits. Et je
continuai ainsi, chaque jour, à ouvrir une ou deux ou trois
portes, jusqu’au quarantième jour, et mon émerveillement
augmentait chaque jour, et il ne me restait plus que la
dernière clef, qui était la clef de la porte en cuivre. Et je
pensai aux quarante adolescentes, et je fus dans la plus
grande félicité en pensant à elles, et à la douceur de leurs
manières, et à la fraîcheur de leur chair, et à la dureté de
leurs cuisses, et à l’étroitesse de leurs vulves, et à la rondeur
et au volume de leurs derrières, et à leurs cris quand elles
222
me disaient : « Youh ! ô mon œil ! Youh ! ô ma flamme ! »
Et je m’écriai : « Par Allah ! notre nuit va être une nuit
bénie, une nuit de blancheur ! »
Mais le Maudit me faisait sentir la clef de cette porte de
cuivre, et elle me tenta énormément, et la tentation fut plus
forte que moi, et j’ouvris la porte de cuivre. Mais mes yeux
ne virent rien, et mon nez seul sentit une odeur très forte et
très hostile à mes sens, et je m’évanouis à l’instant et à
l’heure mêmes, et je tombai en deçà de la porte, qui se
referma. Lorsque je me réveillai, je persistai dans cette
résolution inspirée par le Cheitan, et j’ouvris la porte de
nouveau, et j’attendis que l’odeur devînt moins forte.
Alors j’entrai, et je trouvai une salle spacieuse, toute
jonchée de safran, et illuminée avec des chandelles
parfumées à l’ambre gris et à l’encens et par des lampes
magnifiques en or et en argent contenant des huiles
aromatiques qui rendaient en brûlant bette odeur forte. Et,
entre les flambeaux d’or et les lampes d’or, je vis un
merveilleux cheval noir qui avait une étoilé blanche sur le
front ; et son pied gauche et sa main droite étaient tachetés
de blanc à leurs extrémités ; sa selle était en brocart et sa
bride était une chaîne d’or ; son auge était pleine de grains
de sésame et d’orge bien criblé ; son abreuvoir contenait de
l’eau fraîche parfumée à l’eau de roses. Et moi, ô ma
maîtresse, comme ma grande passion était les beaux
chevaux et que j’étais le cavalier le plus illustre de mon
royaume, je pensai que ce cheval me conviendrait fort ; et je
le pris par la bride et je l’amenai dans le jardin, et je montai
223
dessus ; mais il ne bougea pas. Alors je le frappai au cou
avec la chaîne d’or. Et aussitôt, ô ma maîtresse, le cheval
étendit deux grandes ailes noires que je n’avais pas vues
jusqu’à cet instant, cria d’une façon épouvantable, frappa
trois fois le sol avec son sabot, et s’envola avec moi dans
les airs.
Alors, ô ma maîtresse, la terre tourna devant mes yeux ;
mais je serrai mes cuisses et je me tins comme un bon
cavalier, et, enfin, le cheval descendit et s’arrêta sur la
terrasse du palais en cuivre rouge où j’avais trouvé les dix
jeunes hommes borgnes. Et alors il se cabra si terriblement
et se secoua si vite qu’il me renversa, et il s’approcha de
moi, et abaissa son aile vers mon visage, et enfonça le bout
de son aile dans mon œil gauche, et me l’abîma
irrémédiablement. Puis il s’envola dans les airs et disparut.
Et moi, je mis ma main sur mon œil perdu, et je marchai
de long en large sur la terrasse en me lamentant et en
secouant ma main de douleur ! Et tout à coup, je vis
apparaître les dix jeunes hommes qui, en me voyant, me
dirent : « Tu n’as pas voulu nous écouter ! Et voilà le fruit
de ta funeste résolution. Et nous ne pouvons te recevoir au
milieu de nous, car nous sommes déjà dix. Mais, en suivant
telle et telle route, tu arriveras dans la ville de Baghdad
chez l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid, dont la
renommée est arrivée jusqu’à nous, et ta destinée sera entre
ses mains ! »
Et je partis, et je voyageai jour et nuit, après avoir rasé
ma barbe et pris ces habits de saâlouk, pour n’avoir pas à
224
supporter d’autres malheurs, et je ne cessai de marcher
jusqu’à ce que je fusse arrivé dans cette demeure de paix,
Baghdad, et je trouvai ces deux borgnes-ci, et je les saluai et
leur dis : « Je suis un étranger. » Et ils me répondirent :
« Nous aussi, nous sommes étrangers. » Et c’est ainsi que
nous arrivâmes tous trois dans cette maison bénie, ô ma
maîtresse !
Et telle est la cause de mon œil perdu et de ma barbe
rasée ! »
225
Et tous sortirent et arrivèrent dans la rue. Alors le khalifat
dit aux saâlik : « Compagnons, où allez-vous ainsi ? » Ils
répondirent : « Nous ne savons où nous devons aller. » Et le
khalifat leur dit : « Venez passer la nuit chez nous. » Et il dit
à Giafar : « Prends-les chez toi et amène-les-moi demain, et
nous verrons ce qu’il y aura à faire. » Et Giafar ne manqua
pas d’exécuter les ordres du khalifat.
Alors le khalifat monta dans son palais, et il ne put goûter
aucun sommeil cette nuit-là. Puis, le matin, il se réveilla, et
il s’assit sur le trône du royaume ; et fit entrer tous les chefs
de son empire. Puis, après que tous les chefs de l’empire
furent partis, il se tourna vers Giafar et lui dit : « Amène-
moi ici les trois jeunes filles et les deux chiennes et les trois
saâlik. Et Giafar partit aussitôt et les amena tous entre les
mains du khalifat ; et les jeunes filles se couvrirent de leurs
voiles et se tinrent devant le khalifat. Alors Giafar leur dit :
« Nous vous tenons quittes, parce que, sans nous connaître,
vous nous avez pardonné et que vous nous avez fait du
bien. Et voici que maintenant vous êtes entre les mains du
cinquième des descendants d’Abbas, le khalifat Haroun Al-
Rachid ! Il faut donc que vous ne lui racontiez que la
vérité. »
226
avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, elle serait
une leçon à qui la lirait avec respect ! »
Elle dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que l’aînée des jeunes filles s’avança entre
les mains de l’émir des Croyants et raconta ainsi cette histoire :
Notes
1. ↑ Formule usitée pour glorifier Dieu : « Dieu est tout-puissant ! »
2. ↑ C’est-à-dire de saphirs.
227
HISTOIRE DE ZOBÉIDA
LA PREMIÈRE ADOLESCENTE
229
rare en ce temps-ci ! Et n’avez-vous pas déjà essayé du
mariage ? Et oubliez-vous ce que vous y avez trouvé ? »
Mais elles n’écoutèrent pas mes paroles, et voulurent,
tout de même, se marier sans mon consentement. Alors je
les mariai de mon propre argent et je leur fis le trousseau
nécessaire. Puis elles s’en allèrent avec leurs maris.
Mais il y avait à peine quelque temps qu’elles étaient
parties, que leurs maris se jouèrent d’elles, et leur prirent
tout ce que je leur avais donné, et partirent en les
abandonnant. Alors elles revinrent chez moi, toutes nues. Et
elles me firent beaucoup d’excuses et me dirent : « Ne nous
blâme pas, ô sœur ! Tu es, il est vrai, la plus petite en âge
d’entre nous, mais la plus parfaite en raison. Nous te
promettons, d’ailleurs, de ne jamais plus dire même le mot
mariage. » Alors je leur dis : « Que l’accueil chez moi vous
soit hospitalier, ô mes sœurs ! Je n’ai personne de plus cher
que vous deux ! » Et je les embrassai, et je les comblai
encore davantage de générosité.
Nous demeurâmes en cet état une année entière, après
laquelle je songeai à charger un navire de marchandises et
partir faire le commerce à Bassra [2]. Et, en effet, je préparai
un navire, et je le chargeai de marchandises et d’emplettes
et de tout ce qui pouvait m’être nécessaire durant le voyage
du navire, et je dis à mes sœurs : « Ô mes sœurs, préférez-
vous demeurer dans ma maison pendant tout le temps que
durera mon voyage jusqu’à mon retour, ou bien aimez-vous
mieux partir avec moi ? » Et elles me répondirent : « Nous
230
partirons avec toi, car nous ne pourrons jamais supporter
ton absence ! » Alors je les pris avec moi et nous partîmes.
Mais, avant mon départ, j’avais pris soin de diviser mon
argent en deux parties : j’en pris avec moi la moitié, et je
cachai la seconde moitié, en me disant : « Il est possible
qu’il arrive malheur au navire et que nous ayons la vie
sauve. Dans ce cas, à notre retour, si nous revenons jamais,
nous trouverons là quelque chose qui nous sera utile. »
Nous ne cessâmes de voyager jour et nuit ; mais, par
malheur, le capitaine perdit la route. Le courant nous
entraîna vers la mer extérieure, et nous entrâmes dans une
mer toute autre que celle vers laquelle nous nous dirigions.
Et un vent très fort nous poussait, qui ne cessa de dix jours.
Alors, dans le lointain, nous aperçûmes vaguement une
ville, et nous demandâmes au capitaine : « Quel est le nom
de cette ville sur laquelle nous nous dirigeons ? » Il
répondit : « Par Allah ! je ne sais point. Je ne l’ai jamais
vue, et de ma vie je ne suis entré dans cette mer. Mais enfin,
l’important, c’est que nous sommes heureusement hors de
danger. Aussi il ne vous reste plus qu’à entrer dans cette
ville, et à étaler vos marchandises. Et si vous pouvez les
vendre, je vous conseille de les vendre. »
Une heure après, il revint vers nous et nous dit : « Hâtez-
vous de sortir vers la ville, et de voir les merveilles d’Allah
dans sa création ! Et invoquez son saint nom, pour qu’il
vous garde des malheurs ! »
Alors nous allâmes vers la ville, et, à peine y étions nous
arrivés, que nous fûmes dans la plus grande stupéfaction :
231
nous vîmes que tous les habitants de cette ville étaient
métamorphosés en pierres noires. Mais les habitants
seulement étaient pétrifiés ; car, dans tous les souks et dans
toutes les rues des marchands, nous trouvâmes les
marchandises telles quelles, et toutes les choses en or et en
argent telles quelles. À cette vue, nous fûmes très contents
et nous nous dîmes : « Il est certain que la cause de tout cela
doit être une chose étonnante. » Alors nous nous séparâmes,
et chacun alla de son côté dans les rues de la ville, et chacun
se mit à travailler et à ramasser pour son compte tout ce
qu’il pouvait porter en or, en argent et en étoffes précieuses.
Quant à moi, je montai à la citadelle, et je trouvai qu’elle
contenait le palais du roi. J’entrai dans le palais par un
grand portail en or massif, et je soulevai le grand rideau de
velours, et je vis que tous les meubles à l’intérieur et tous
les objets étaient en or et en argent. Et dans la cour et dans
toutes les salles, les gardes et les chambellans étaient
debout ou assis, mais, tous pétrifiés et comme vivants. Et
dans la dernière salle, remplie de chambellans, de
lieutenants et de vizirs, je vis le roi assis sur son trône,
pétrifié, habillé de vêtements si somptueux et si riches que
c’était à en perdre la raison, et il était entouré de cinquante
mamalik vêtus de robes, de soie et tenant à la main leurs
épées nues. Le trône du roi était incrusté de perles et de
pierreries, et chaque perle brillait comme une étoile. Et, en
vérité, je faillis en devenir folle.
Mais je continuai à marcher, et j’arrivai dans la salle du
harem, et je la trouvai encore plus merveilleuse, et tout,
232
jusqu’aux treillis des fenêtres, était en or ; les murs étaient
recouverts de tentures en soie ; sur les portes et les fenêtres,
il y avait des rideaux en velours et en satin. Et je vis enfin,
au milieu des femmes pétrifiées, la reine elle-même, vêtue
d’une robe semée de perles nobles, et ayant sur la tête une
couronne enrichie de toutes les espèces de pierres fines, et
au cou des colliers et des réseaux d’or admirablement
ciselés ; mais elle aussi était pétrifiée en pierre noire.
De là, je continuai à marcher, et je trouvai une porte
ouverte, dont les deux battants étaient en argent vierge, et à
l’intérieur je vis un escalier en porphyre composé de sept
marches ; je montai cet escalier, et, en arrivant au haut, je
trouvai une grande salle toute en marbre blanc, recouverte
de tapis tissés d’or ; et au milieu de cette salle, entre de
grands flambeaux d’or, je vis une estrade d’or parsemée
d’émeraudes et de turquoises, et sur cette estrade il y avait
un lit d’albâtre incrusté de perles et de pierreries et étoffé
d’étoffes précieuses et de broderies. Et je vis, dans le fond,
une lumière qui brillait ; je m’approchai et je trouvai que
cette lumière était un brillant aussi gros qu’un œuf
d’autruche, posé sur un tabouret, et dont les facettes
lançaient cette lumière : ce brillant était la perfection même
et sa lumière seule éclairait toute la salle.
Pourtant il y avait aussi les flambeaux allumés, mais ils
avaient honte devant ce diamant. Et, moi, je me dis : « Si
ces flambeaux sont allumés, c’est que quelqu’un les a
allumés. »
233
Alors je continuai à marcher et j’entrai dans d’autres
salles, et partout je m’émerveillai, et partout je tâchai de
découvrir un être vivant. Et je fus si occupée que je
m’oubliai moi-même, et mon voyage, et mon navire, et mes
sœurs. Et j’étais encore dans cet émerveillement quand vint
la nuit ; alors je voulus sortir du palais, mais je m’égarai, je
ne retrouvai plus le chemin, et je finis par arriver dans la
salle où il y avait le lit d’albâtre et le brillant et les
flambeaux d’or allumés. Alors je m’assis sur le lit, je me
couvris à demi de la couverture de satin bleu brodée
d’argent et de perles, je pris le saint livre, notre Koran, et,
dans ce livre, qui était écrit d’une écriture magnifique en
caractères d’or avec du rouge et des enluminures de toutes
les couleurs, je me mis à lire quelques versets pour me
sanctifier et remercier Allah et me réprimander, et je
méditai les paroles du Prophète, qu’Allah bénisse ! puis je
m’étendis pour dormir et j’essayai de dormir ; mais je ne le
pus. Et l’insomnie me tint éveillée jusqu’au milieu de la
nuit.
À ce moment, j’entendis une voix qui récitait Al-Koran,
une voix agréable et douce et sympathique. Alors, je me
levai en hâte, et je me dirigeai du côté de le voix qui
récitait. Et je finis par arriver à une chambre dont la porte
était ouverte : j’entrai doucement par la porte, en posant au
dehors le flambeau qui m’éclairait dans mes recherches, et
je regardai l’endroit et je vis que c’était un sanctuaire ; il
était éclairé par des lampes en verre vert suspendues ; et au
milieu il y avait un tapis de prière étendu du côté de
234
l’Orient, et sur ce tapis était assis un jeune homme d’aspect
très beau qui lisait Al-Koran attentivement et à voix haute,
avec beaucoup de rythme. Et je fus dans le plus grand
étonnement, et je me demandai comment ce jeune homme
pouvait, seul, avoir échappé au sort de toute la ville. Alors
je m’avançai et je me tournai vers lui et lui fis mon souhait
de paix ; et il tourna vers moi ses regards et me rendit le
souhait de paix. Alors je lui dis : « Je te conjure, par la
vérité sainte des versets que tu récites du livre d’Allah, de
répondre à ma question ! »
Alors il sourit avec tranquillité et douceur, et me dit :
« Révèle-moi d’abord, toi la première, ô femme, la cause de
ton entrée en cet oratoire, et, à mon tour, je répondrai à la
question que tu me fais. » Alors je lui racontai mon histoire,
qui l’étonna beaucoup, et je lui demandai alors quelle était
cette situation extraordinaire de la ville. Et il me dit :
« Attends un peu ! » Alors il ferma le livre sacré et le fit
entrer dans un sac en satin ; et il me dit, de m’asseoir à côté
de lui. Je m’assis et je le regardai alors attentivement, et je
vis qu’il était comme la pleine lune, parfait de qualités, tout
plein de sympathie, admirable d’aspect, fin et proportionné
de taille ; ses joues étaient comme le cristal, sa figure, de la
couleur des dattes fraîches, comme si c’était lui que visait le
poète en ces strophes :
235
« C’est Zohal [3] lui-même, qui donna à cet
astre cette noire chevelure éployée, qu’on
prendrait pour une comète !
Et quant à l’incarnat de ses joues, c’est
Mirrikh [4] qui prit soin de l’étendre ! Et quant
aux rayons perçants de ses yeux, ce sont les
flèches mêmes de l’Archer aux sept étoiles !
Mais c’est Houtared [5] qui lui fit don de cette
merveilleuse sagacité, tandis que c’est
Abylssouha qui mit en lui cette valeur d’or ! »
Aussi l’observateur des astres ne sut plus que
penser et fut dans la perplexité. C’est alors que
l’astre s’inclina vers lui et sourit !
236
prêtaient serment sur le feu et la lumière, sur l’ombre et la
chaleur, et sur les astres tourneurs !
« Pendant longtemps, mon père n’eut point d’enfants ; et
ce n’est qu’à la fin de sa vie que je naquis comme le fils de
sa vieillesse. Et mon père m’éleva avec beaucoup de soin ;
cependant je grandissais : c’est alors que je fus élu pour la
vraie félicité.
« En effet, nous avions chez nous, au palais, une vieille
femme très avancée en âge, musulmane, une croyante en
Allah et en son Envoyé. Elle y croyait en cachette, et
extérieurement elle faisait semblant d’être d’accord avec
mes parents. Et mon père avait en elle une très grande
confiance, pour ce qu’il voyait en elle de fidélité et de
chasteté. Il était pour elle très généreux et il la comblait de
sa générosité. Et il croyait fermement qu’elle était de sa foi
et de sa religion.
« Aussi, comme je grandissais, il me confia à elle et lui
dit : « Prends-le et élève-le bien ; et enseigne-lui les lois de
notre religion ; et donne-lui une excellente éducation ; et
sers-le bien en en prenant beaucoup de soin ! »
« Et la vieille me prit ; mais elle m’enseigna la religion
des Islams, depuis les devoirs de la purification et les
devoirs des ablutions jusqu’aux saintes formules de la
prière. Et elle m’enseigna et m’expliqua Al-Koran dans la
langue du Prophète. Et lorsqu’elle eut complètement
terminé mon instruction, elle me dit. « Ô mon enfant, il faut
que tu caches cela soigneusement devant ton père, et que tu
en gardes absolument le secret, sinon il te tuerait ! »
237
« Et moi, en effet, je gardai le secret. Et il n’y avait pas
longtemps que mon instruction était achevée, quand la
sainte vieille mourut, en me faisant ses dernières
recommandations. Et je continuai à être en secret un
croyant en Allah et en son Prophète. Mais les habitants de
la ville ne faisaient que s’endurcir dans leur incrédulité, leur
rebellion et leurs ténèbres. Mais un jour qu’ils continuaient
à être comme ils étaient, une voix haute de muezzin
invisible se fit entendre ; et elle dit d’un ton aussi haut que
le tonnerre et qui parvint aussi bien aux oreilles du proche
qu’à celles de l’éloigné : « Ô vous autres, habitants de la
ville, renoncez à l’adoration du feu et de Nardoun, et adorez
le Roi Unique et Puissant !
« À cette voix, il y eut une grande terreur dans le cœur
des habitants, qui s’assemblèrent chez mon père, le roi de la
ville, et lui demandèrent : « Quelle est cette voix terrifiante
que nous venons d’entendre ? Nous sommes encore tout
terrifiés de ce holà ! » Mon père leur dit : « Ne soyez point
terrifiés de cette voix, et n’en soyez pas épouvantés. Et
croyez fermement à vos anciennes croyances. »
« Et alors leur cœur se pencha volontiers vers les paroles
de mon père ; et ils ne cessèrent point d’être attachés
fermement et enclins à l’adoration du feu. Et ils restèrent
dans leur état d’erreur aveugle durant encore une année,
jusqu’à l’époque anniversaire du jour où ils avaient entendu
la première voix ! Et alors, pour la seconde fois, la voix se
fit entendre, puis une deuxième fois, et une troisième fois,
et cela une fois chaque année, durant trois années de suite.
238
Mais ils ne cessèrent pas d’être assidus à observer leurs
pratiques erronées. Et c’est alors qu’un matin, à l’aube, le
malheur et la malédiction s’abattirent sur eux du ciel, et ils
furent pétrifiés en pierres noires, eux et leurs chevaux et
leurs mulets et leurs chameaux et leurs bestiaux ! Et de tous
les habitants, moi seul je fus quitte de ce malheur. Car
j’étais le seul croyant.
« Et c’est depuis ce jour-là que je me tiens ici dans la
prière, le jeûne et la récitation d’Al-Koran.
« Mais, ô dame pleine d’honneur et de perfections, je suis
bien las de la solitude où je me trouve, sans avoir auprès de
moi personne qui me tienne compagnie humaine ! »
À ces paroles, je lui dis :
« Ô jeune homme plein de qualités, peux-tu venir avec
moi dans la ville de Baghdad ? Là, tu trouveras des savants
et de vénérables cheikhs versés dans les lois et la religion.
Et, en leur compagnie, tu augmenteras encore en science et
en connaissance du droit divin. Et moi, bien que je sois une
personne de marque, je serai ton esclave et ta chose ! Je
suis, en effet, la maîtresse de mes gens, et j’ai sous mes
ordres des hommes, des serviteurs et des jeunes garçons ! Et
ici j’ai avec moi un navire chargé entièrement de
marchandises. Mais le destin nous jeta sur cette côte, et
nous fit connaître cette ville, et nous causa cette aventure.
Et le sort a voulu ainsi nous réunir ! »
Puis je ne cessai de lui inspirer le désir du départ avec
moi, jusqu’à ce qu’il m’eût répondu par l’affirmative. »
239
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et,
discrète selon son habitude, s’arrêta dans son récit.
Elle dit :
241
Nous continuâmes ainsi à naviguer avec un vent
favorable, et nous sortîmes de la mer de l’Épouvante et
nous entrâmes dans la mer de la Sécurité. Dans cette mer,
nous naviguâmes encore pendant quelques jours, et alors
nous fûmes tout proches de la ville de Bassra, et nous
vîmes, dans le loin, apparaître ses bâtisses. Mais, comme la
nuit approchait, nous nous arrêtâmes ; et bientôt tous nous
dormîmes.
Mais, pendant notre sommeil, mes deux sœurs se
levèrent, et m’enlevèrent, moi et le jeune garçon, avec nos
matelas et tout, et nous jetèrent à la mer. Pour le jeune
homme, comme il ne savait pas nager, il se noya ; car il
était écrit par Allah qu’il serait du nombre des martyrs.
Quant à moi, j’étais écrite parmi ceux qui devaient avoir la
vie sauve. Aussi, lorsque je tombai à la mer, Allah me
gratifia d’un morceau de bois sur lequel je me mis à cheval,
et avec lequel je fus emportée par les vagues et jetée sur le
rivage d’une île pas trop éloignée. Là, je fis sécher mes
habits, je passai toute la nuit, et le matin je me réveillai et je
cherchai une route. Et je trouvai une route sur laquelle il y
avait des traces de pas d’êtres humains fils d’Adam ! Cette
route commençait au rivage et s’enfonçait dans l’île. Alors,
moi, après avoir mis mes vêtements devenus secs, je suivis
cette route, et je ne cessai de marcher jusqu’à ce que je
fusse sur le rivage opposé de l’île, en face de la terre ferme
où j’aperçus au loin la ville de Bassra. Et soudain je vis une
couleuvre qui courait vers moi, et immédiatement derrière
elle courait un gros et grand serpent qui voulait la tuer.
242
Cette couleuvre était tellement lasse et fatiguée de sa course
que sa langue pendait hors de sa bouche ! Alors, moi, je fus
prise de pitié pour elle, et je saisis une grosse pierre et je la
lançai à la tête du serpent, que j’écrasai et que je tuai à
l’instant même. Mais aussitôt la couleuvre déploya deux
ailes et s’envola dans l’air et disparut. Et je fus au comble
de la surprise.
Mais, comme j’étais accablée de fatigue, je m’assis à
cette place, puis je m’étendis et je dormis encore pendant
une heure de temps. Et, à mon réveil, je trouvai, assise à
mes pieds, une jolie négresse qui me massait les pieds et me
caressait. Alors, moi, je retirai vivement mes pieds et j’eus
une grande honte, car je ne savais pas ce que la jolie
négresse voulait de moi ! Et je lui dis : « Qui es-tu et que
désires-tu ? » Et elle me répondit : « Je me suis hâtée de
venir auprès de toi qui m’as rendu ce grand service en tuant
mon ennemi. Car je suis la couleuvre que tu as sauvée du
serpent. Et je suis une gennia. Et ce serpent aussi était un
genni. Mais il était mon ennemi, et il voulait me violer et
me tuer. Et c’est toi seule qui m’as délivrée de ses mains.
Alors, moi, à peine délivrée, je m’envolai avec le vent, et je
me dirigeai en hâte vers le navire d’où t’avaient précipitée
tes deux sœurs. J’ensorcelai tes deux sœurs sous la forme de
deux chiennes noires ; et je te les apporte. » Et alors je vis
les deux chiennes attachées à un arbre derrière moi. Puis la
gennia continua : « Ensuite, je transportai dans ta maison de
Baghdad toutes les richesses qui étaient dans le navire, et je
243
le coulai. Quant au jeune homme, il s’est noyé ; et je ne puis
rien contre la mort. Car Allah seul est Tout-Puissant ! »
À ces mots, elle me prit dans ses bras, détacha les deux
chiennes, mes sœurs, et les enleva aussi, et nous transporta
toutes, en s’envolant, et nous déposa saines et sauves sur la
terrasse de ma maison à Baghdad, ici-même !
Et je visitai ma maison, et j’y trouvai, rangés en bon
ordre, toutes les richesses et tous les objets qui étaient dans
le navire. Et aucune chose n’était perdue ni endommagée.
Puis la gennia me dit : « Je t’adjure, par l’inscription
sainte du sceau de Soleïman, de frapper chacune de ces
deux chiennes, tous les jours, trois cents coups de fouet. Si
tu oublies un seul jour d’exécuter cet ordre, j’accourrai et je
te changerai, toi aussi, en la même forme ! »
Et moi, je fus bien obligée de lui répondre : « J’écoute et
j’obéis ! »
Et c’est depuis ce temps-là, ô prince des Croyants, que je
me mis à les fouetter, pour ensuite avoir pitié d’elles et les
embrasser !
Et telle est mon histoire !
Mais voici ma sœur Amina, ô prince des Croyants, qui te
racontera son histoire qui est encore bien plus étonnante que
la mienne. »
244
sa curiosité. Aussi il se tourna vers la jeune Amina, qui lui
avait ouvert la porte la nuit précédente, et lui demanda :
« Mais toi, ô gracieuse, quel est donc le motif de ces traces
de coups qui sont sur ton corps ? »
Notes
1. ↑ C’est le « c’était écrit ».
2. ↑ Bassora.
3. ↑ Zohal est le nom de la planète Saturne.
4. ↑ Mirrikh, c’est la planète Mars.
5. ↑ Houtared, c’est Mercure.
245
HISTOIRE D’AMINA
LA DEUXIÈME ADOLESCENTE
246
Cette vieille de mauvais augure ! Si Eblis la
voyait, elle lui enseignerait toutes les fraudes,
même sans parler, rien que par son silence !
Elle pourrait débrouiller mille mulets têtus qui
se seraient embrouillés dans une toile
d’araignée, et elle ne déchirerait pas la toile
d’araignée ! Elle sait jeter le mauvais sort et
commettre toutes les horreurs : elle a chatouillé
le cul d’une petite fille, elle a copulé avec une
adolescente, elle a forniqué avec une femme
mûre, et elle a allumé une vieille femme en
l’excitant !
249
se marier avec toi en cette année-ci bénie par Allah et par
son Envoyé. Et il n’y a point de honte à faire les choses
licites ! »
Lorsque j’entendis ses paroles, et que je me vis connue et
estimée dans cette demeure, je dis à l’adolescente :
« J’écoute et j’obéis ! » Alors elle fut remplie de joie, et elle
frappa ses mains l’une contre l’autre. À ce signal, une porte
s’ouvrit, et un jeune homme comme la lune entra ; d’après
le dire du poète :
250
Alors le jeune homme s’approcha de moi et me dit :
« Que notre nuit soit une nuit bénie ! » Puis il dit : « Ô ma
maîtresse, je voudrais bien te poser une condition ! » Je lui
dis : « Ô mon maître, parle ! Quelle est cette condition ? »
Alors il se leva, apporta le Livre Sacré, et me dit : « Tu vas
me jurer sur Al-Koran, que jamais tu ne choisiras un autre
que moi, et que tu n’auras jamais d’inclination pour un
autre ! » Et moi, je lui prêtai serment pour cette condition.
Alors il se réjouit extrêmement et me jeta ses bras autour du
cou, et je sentis son amour me pénétrer jusqu’à mes
entrailles et jusqu’à la masse de mon cœur !
Ensuite les esclaves nous préparèrent la nappe, et nous
mangeâmes et nous bûmes jusqu’à satiété. Puis, la nuit
venue, il me prit et s’étendit avec moi sur le lit ; et nous
passâmes toute la nuit en accolades aux bras l’un de l’autre,
jusqu’au matin.
Nous restâmes en cet état durant un mois, dans la félicité
et la joie. À la fin de ce mois, je demandai à mon époux la
permission d’aller au souk pour acheter quelques étoiles. Il
m’accorda cette permission. Alors je mis mes habits et
j’emmenai avec moi la vieille femme, qui, depuis, était
restée à la maison, et je descendis au souk. Je m’arrêtai à la
boutique d’un jeune marchand de soieries que la vieille me
recommandait beaucoup pour la qualité de ses étoffes, et
qu’elle connaissait depuis longtemps, me disait-elle. Puis
elle ajouta : « C’est un jeune garçon qui, à la mort de son
père, hérita de beaucoup d’argent et de richesses ! » Puis, se
tournant vers le marchand, elle lui dit : « Fais voir ce que tu
251
as de mieux et de plus cher, parmi toutes les étoffes, car
c’est pour cette belle adolescente ! » Et il dit : « J’écoute et
j’obéis ! » Puis la vieille, pendant que le jeune marchand
était occupé à nous déployer les étoffes, continua à me faire
son éloge et à me faire remarquer ses qualités ; et, moi, je
lui répondis : « Je n’ai que faire de ces qualités et des éloges
que tu m’en fais ! car notre but est d’acheter de lui ce dont
nous avons besoin, puis de retourner à notre demeure. »
Lorsque nous eûmes choisi l’étoffe voulue, nous offrîmes
au marchand l’argent du prix. Mais il refusa de toucher
l’argent, et nous dit : « Pour aujourd’hui je n’accepte de
vous autres aucun argent ; ceci est un cadeau pour le plaisir
et l’honneur que vous me faites de venir à ma boutique ! »
Alors, moi, je dis à la vieille : « S’il ne veut pas accepter
l’argent, rends-lui son étoffe ! » Alors il s’écria : « Par
Allah ! je ne prendrai rien de vous autres ! Tout cela est un
cadeau de moi. Maintenant, en retour, accorde-moi, ô belle
adolescente, un seul baiser, un seul ! Je considère ce baiser
comme de plus haut prix que toutes les marchandises
réunies dans ma boutique ! » Et la vieille lui dit en riant :
« Ô beau jeune homme, tu es bien fou de considérer ce
baiser comme une chose aussi inestimable ! » Puis elle me
dit : « Ô ma fille, tu viens d’entendre ce que dit ce jeune
marchand ! Sois tranquille, rien de fâcheux ne saurait
t’arriver pour un petit baiser qu’il prendrait de toi, et toi, en
retour, tu pourrais choisir et prendre selon ton désir parmi
toutes ces étoffes précieuses ! » Alors je répondis : « Ne
sais-tu pas que je suis liée par le serment ? » Et elle
252
répliqua : « Laisse-le t’embrasser, mais, toi, ne parle pas et
ne fais pas de mouvement : de la sorte tu n’auras rien à te
reprocher. Et, de plus, tu reprendras cet argent, qui est le
tien, et les étoffes aussi. » Enfin, cette vieille continua de la
sorte à m’embellir cet acte et je dus consentir à faire entrer
ma tête dans le sac et à accepter cette offre. Pour cela, je me
couvris les yeux, et j’étendis le pan de mon voile afin que
les passants ne vissent pas la chose. Et, alors, le jeune
homme passa sa tête sous mon voile, approcha sa bouche de
ma joue et m’embrassa. Mais, en même temps, il me mordit
à la joue et une morsure si terrible qu’il me coupa la chair !
Et je m’évanouis de douleur et d’émotion.
Quand je revins à moi, je me trouvai étendue sur les
genoux de la vieille, qui avait l’air d’être fort affligée pour
moi. Quant à la boutique, elle était fermée et le jeune
marchand avait disparu. Alors, la vieille me dit : « Qu’Allah
soit loué de nous avoir épargné un malheur pire ! » Puis elle
me dit : « Maintenant, il nous faut retourner à la maison.
Mais, toi, tu feras semblant d’être indisposée, et moi, je
t’apporterai un remède que tu appliqueras sur la morsure, et
tu guériras à l’instant. » Alors je ne tardai pas à me lever, et,
toute à mes pensées et à ma terreur des conséquences, je me
mis à marcher jusqu’à ce que je fusse à la maison ; et ma
terreur augmentait à mesure que je m’approchais. En y
arrivant, j’entrai dans ma chambre et je fis semblant d’être
malade.
Sur ces entrefaites, mon époux entra et, tout préoccupé,
me dit : « Ô ma maîtresse, quel malheur t’est-il arrivé
253
durant ta sortie ? » Je lui répondis : « Ce n’est rien. Je suis
bien portante. » Alors il me regarda avec attention et me
dit : « Mais qu’est-ce que cette blessure qui est sur ta joue,
juste à l’endroit le plus doux et le plus fin ? » Alors je lui
dis : « Lorsque, avec ta permission, je suis sortie
aujourd’hui pour acheter ces étoffes, un chameau, qu’était
chargé de bûches de bois, m’a serrée dans la rue
encombrée, et m’a déchiré mon voile et m’a blessée à la
joue comme tu vois. Oh ! ces rues étroites de Baghdad ! »
Alors il fut plein de colère et me dit : « Dès demain, je vais
aller chez le gouverneur et porter plainte contre les
chameliers et les bûcherons, et le gouverneur les fera tous
pendre jusqu’au dernier ! » Alors, moi, pleine de
compassion, je lui dis : « Par Allah sur toi ! ne te charge pas
des péchés d’autrui ! D’ailleurs, c’est de ma faute à moi
seule, car je suis montée sur un âne qui se mit à ruer et à
galoper, et je suis tombée par terre, et par hasard un
morceau de bois s’est trouvé là qui m’a écorché la figure et
m’a blessée ainsi à la joue ! » Alors il s’écria : « Demain, je
vais monter chez Giafar Al-Barmaki, et je lui raconterai
cette histoire, et il tuera tous les âniers de cette ville ! »
Alors je m’écriai : « Tu vas donc tuer tout le monde à cause
de moi ? Sache donc que cela m’est simplement arrivé par
la volonté d’Allah et par le Destin qu’il commande ! » À
ces paroles, mon époux ne put plus contenir sa fureur, et
s’écria : « Ô perfide ! assez de mensonges ! Tu vas endurer
la punition de ton crime ! » Et il me traita avec les paroles
des plus dures, et frappa le sol du pied, et cria d’une voix
forte en appelant : alors la porte s’ouvrit et sept nègres
254
terribles entrèrent, qui m’arrachèrent de mon lit et me
jetèrent au milieu de la cour de la maison. Alors mon époux
ordonna à l’un des nègres de me tenir par les épaules et de
s’asseoir sur moi ; et il ordonna à un autre nègre de
s’asseoir sur mes genoux et de me tenir les pieds. Alors un
troisième nègre vint, qui tenait un glaive à la main, et dit :
« Ô mon maître, je vais la frapper du glaive et je la couperai
en deux parties ! » Et un autre nègre ajouta : « Et chacun de
nous coupera un gros morceau de sa chair, et le jettera en
pâture aux poissons dans le fleuve de la Dejla [2] ! Car telle
doit être la punition de toute personne qui trahit le serment
et l’amitié ! » Et, pour appuyer son dire, il récita ces vers :
255
ma tête vers le ciel, je l’abaissai vers moi-même et je me
mis à me considérer et à réfléchir sur l’état misérable et
ignominieux où je me trouvais, et les larmes me vinrent et
je pleurai, et je récitai ces strophes :
256
Et, ayant terminé ces vers, je pleurai encore. Lorsqu’il
entendit mes vers et vit mes larmes, mon époux fut encore
plus furieux et plus excité, et il me dit ces stances :
257
pouvaient à peine supporter le poids de la
chemise fine, ou un poids plus léger même !
Et pourtant ce n’est point de ma mort que je
m’étonne, mais je m’étonne simplement de voir
mon corps, après la rupture, continuer à te
désirer !
258
Et lorsqu’il eut achevé ces vers, il héla le nègre et lui dit :
« Coupe-la en deux moitiés ! Elle ne nous est plus rien ! »
Lorsque le nègre s’avança vers moi, je fus certaine de ma
mort et je désespérai de ma vie, et je ne pensai plus qu’à
confier mon sort à Allah Très-Haut. Et, au moment même,
je vis entrer la vieille femme qui se jeta aux pieds du jeune
homme, et se mit à les embrasser, et lui dit : « Ô mon
enfant, je te conjure, moi ta nourrice, au nom des soins que
je t’ai donnés, de pardonner à cette adolescente, car elle n’a
pas commis une faute qui mérite un tel châtiment !
D’ailleurs, tu es encore jeune, et je crains que sa
malédiction ne retombe sur toi ! » Puis la vieille se mit à
pleurer, et à continuer à le presser de prières pour le
convaincre jusqu’à ce qu’il lui eût dit : « Eh bien, à cause
de toi, je lui fais grâce ! Mais il me faut tout de même lui
faire une marque qui apparaisse sur elle durant le reste de sa
vie ! »
À ces mots, il donna des ordres aux nègres qui, aussitôt,
me dépouillèrent de mes vêtements, et m’exposèrent ainsi
toute nue. Alors il prit lui-même un rameau flexible de
coignassier, et me tomba dessus, et se mit à en fustiger tout
mon corps, et spécialement mon dos, ma poitrine et mes
flancs, et tellement et si fort et si furieusement que je perdis
connaissance, après avoir perdu tout espoir de survivre à de
tels coups. Il cessa alors de me frapper, et s’en alla, en me
laissant étendue sur le sol et en ordonnant aux esclaves de
m’abandonner en cet état jusqu’à la nuit, pour, ensuite, à la
faveur de l’obscurité, me transporter à mon ancienne
259
maison et me jeter là comme une chose inerte. Et les
esclaves firent ainsi, et me jetèrent dans mon ancienne
maison, selon l’ordre de leur maître.
Quand je revins à moi, je restai longtemps sans pouvoir
bouger à cause de mes meurtrissures ; puis je me traitai
avec divers médicaments, et peu à peu je finis par guérir ;
mais les traces des coups et les cicatrices restèrent sur mes
membres et sur ma chair, comme si j’avais été frappée par
des lanières et des fouets ! Et vous avez tous vu ces traces.
Lorsque, au bout de quatre mois de traitement, je finis
par guérir, je voulus aller jeter un coup d’œil du côté du
palais où j’avais subi cette violence ; mais il était ruiné
entièrement, lui, et aussi toute la rue où il était, depuis un
bout jusqu’à l’autre ; et à la place de toutes ces merveilles,
il n’y avait plus que des monceaux d’ordures accumulées
par les déchets de la ville. Et, malgré toutes mes recherches,
je ne pus arriver à avoir des nouvelles de mon époux.
C’est alors que je revins auprès de ma plus jeune sœur
Fahima, qui était toujours une jeune fille vierge ; et toutes
deux nous allâmes faire visite à notre sœur du même père,
notre sœur Zobéida, celle-là même qui t’a raconté son
histoire avec ses deux sœurs changées en chiennes. Et elle
me raconta son histoire, et je lui racontai mon histoire, mais
après les salutations d’usage ! Et alors ma sœur Zobéida me
dit : « Ô ma sœur, nul en ce monde n’est exempt des
malheurs du sort ! Mais, grâce à Allah ! nous sommes
encore toutes deux en vie ! Restons donc désormais
260
ensemble. Et surtout que jamais plus le mot mariage ne soit
cité, et il nous faut même en perdre le souvenir ! »
Et aussi notre jeune sœur Fahima resta avec nous. Et
c’est elle qui remplit à la maison l’office de pourvoyeuse,
qui descend au souk faire le marché tous les jours et nous
acheter toutes les choses nécessaires ; moi, je suis chargée
spécialement d’ouvrir la porte à ceux qui frappent et de
recevoir nos invités ; quant à notre grande sœur Zobéida,
c’est elle qui range les choses de la maison.
Et nous ne cessâmes de vivre ainsi très heureuses, sans
hommes, jusqu’au jour où notre sœur Fahima nous amena
le portefaix chargé d’une grande quantité de choses et que
nous l’invitâmes à se reposer chez nous un instant. Et c’est
alors qu’entrèrent les trois saâlik qui nous racontèrent leurs
histoires ; et ensuite vous autres, sous l’aspect de trois
marchands. Et tu sais ce qui est arrivé, et comment nous
avons été amenées entre tes mains, ô prince des Croyants !
Et telle est mon histoire ! »
261
Schahrazade continua en ces termes :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, qu’au récit de ces deux
histoires des adolescentes Zobéida et Amina, qui étaient là
avec leur jeune sœur Fahima et les deux chiennes noires et
les trois saâlik, le khalifat Haroun Al-Rachid fut
extrêmement émerveillé, et ordonna que ces deux histoires,
ainsi que celles des trois saâlik, fussent écrites par les
scribes des bureaux, avec une très belle écriture bien
soignée, et qu’ensuite les manuscrits fussent déposés dans
ses archives.
Ensuite il dit à l’adolescente Zobéida : « Et maintenant, ô
dame pleine de noblesse, n’as-tu plus eu des nouvelles de
l’éfrita qui a ensorcelé tes deux sœurs sous l’image de ces
deux chiennes-ci ? » Et Zobéida répondit : « Émir des
Croyants, je pourrais le savoir, car elle m’a donné une
mèche de ses cheveux et m’a dit : « Lorsque tu auras besoin
de moi, tu n’auras qu’à brûler un de ces cheveux, et aussitôt
je t’apparaîtrai, en quelque endroit éloigné que je puisse
être, même si j’étais derrière le Mont-Caucase ! » Alors le
khalifat lui dit : « Oh ! apporte-moi ces cheveux ! » Et
Zobéida lui remit la mèche ; et le khalifat en prit un cheveu
et le brûla. Et à peine fut sentie l’odeur du cheveu brûlé,
qu’il y eut un tremblement dans tout le palais, et une forte
secousse ; et tout à coup la gennia apparut sous la forme
d’une jeune fille richement habillée. Comme elle était
musulmane, elle ne manqua pas de dire au khalifat : « Que
la paix soit avec toi, ô vicaire d’Allah ! » Et le khalifat lui
répondit : « Et que sur toi descendent la paix, la miséricorde
262
d’Allah et ses bénédictions ! » Alors elle lui dit : « Sache, ô
prince des Croyants, que cette adolescente, qui vient de me
faire apparaître sur ton désir, m’a rendu un grand service et
a semé en moi des grains qui ont germé ! Aussi, quoi que je
fasse pour elle, je ne pourrai jamais reconnaître
suffisamment le bien qu’elle m’a fait. Quant à ses sœurs, je
les ai changées en chiennes ; et si je ne les ai point fait
mourir, c’est simplement pour ne pas occasionner à leur
sœur un trop grand chagrin. Maintenant, si, toi, ô prince des
Croyants, tu désires leur délivrance, je les délivrerai par
égard pour toi et pour leur sœur ! Et, d’ailleurs, je n’oublie
point que je suis musulmane ! » Alors il lui dit : « Certes !
je désire que tu les délivres ! Après cela, nous examinerons
le cas de la jeune femme au corps meurtri de coups ; et si
vraiment je constatais la vérité de son récit, je prendrais sa
défense et je la vengerais de celui qui l’aurait ainsi
injustement punie ! » Alors l’éfrita dit : « Émir des
Croyants, moi, dans un instant, je t’indiquerai celui qui a
ainsi traité la jeune Amina et l’a opprimée et lui a pris ses
richesses ! Car sache bien qu’il t’est le plus proche parmi
les humains ! »
Puis l’éfrita prit une tasse d’eau, et fit sur elle des
conjurations ; puis elle en aspergea les deux chiennes et leur
dit : « Revenez vite à votre ancienne forme humaine ! » Et,
à l’heure même, les deux chiennes devinrent deux
adolescentes belles à faire honneur à qui les a créées !
Puis la gennia se tourna du côté du khalifat et dit :
« L’auteur de tout ce mauvais traitement contre la jeune
263
Amina est ton propre fils El-Amin ! » Et elle lui raconta
l’histoire, que le khalifat put ainsi contrôler par la bouche
d’une seconde personne non point humaine, mais gennia !
Alors le khalifat fut très étonné, mais conclut :
« Louanges à Allah pour la délivrance de ces deux chiennes
par mon entremise ! » Puis il fit venir son fils El-Amin en
sa présence, et lui demanda des explications ; et El-Amin
lui répondit en lui racontant la vérité. Alors le khalifat fit
assembler les kadis et les témoins, dans la même salle où
étaient les trois saâlik, fils de rois, et les trois adolescentes
avec leurs deux sœurs qui avaient été ensorcelées.
Et alors, par les kadis et les témoins, il remaria son fils
El-Amin avec la jeune Amina ; il maria la jeune Zobéida
avec le premier saâlouk, fils de roi ; il maria les deux autres
jeunes femmes avec les deux autres saâlik, fils de rois ; et,
lui-même, fit faire son contrat de mariage avec la plus jeune
des cinq sœurs, la vierge Fahima, la pourvoyeuse agréable
et douce !
Et il fit bâtir un palais pour chaque couple, et donna à
tous de grandes richesses pour qu’ils pussent vivre heureux.
Et lui-même, à peine la nuit venue, se hâta d’aller s’étendre
entre les bras de la jeune Fahima, avec laquelle il passa fort
agréablement cette nuit-là !
264
Notes
1. ↑ Marhaba ! Ahlan ! oua sahlan ! et Anastina ! Souhaits de bienvenue,
intraduisibles mot à mot. Que l’accueil soit cordial, amical et facile !
2. ↑ Le Tigre.
265
HISTOIRE DE LA FEMME COUPÉE,
DES TROIS POMMES ET DU NÈGRE
RIHAN
Schahrazade dit :
268
À cette vue, le khalifat laissa couler les larmes sur ses
joues ; puis il se tourna, plein de fureur, vers Giafar et
s’écria : « Ò chien de vizir ! voici que maintenant, sous mon
règne, les assassinats se commettent et les victimes sont
noyées ! Et leur sang retombera sur moi au jour du
jugement, et sera lourdement attaché sur ma conscience !
Or, par Allah ! il faut que j’use de représailles envers
l’assassin et que je le tue. Et quant à toi, ô Giafar, je jure par
la vérité de ma descendance directe des khalifes Bani-
Abbas, que, si tu n’amènes en ma présence l’assassin de
cette femme que je veux venger, je te ferai crucifier sur la
porte de mon palais, toi et quarante des Baramka [1] tes
cousins ! » Et le khalifat était plein de colère ; et Giafar lui
dit : « Accorde-moi un délai de trois jours ! » Il répondit :
« Je te l’accorde. »
Alors Giafar sortit du palais, et, plein d’affliction, il
marcha par la ville et se dit en lui-même : « Comment
pourrai-je jamais connaître celui qui a tué cette jeune
femme, et où le trouver pour l’amener devant le khalifat ?
D’un autre côté, si je lui amenais un autre que l’assassin
pour que cet autre meure à sa place, cette action pèserait sur
ma conscience. Aussi je ne sais plus que faire. » Et Giafar
arriva ainsi à sa maison et y resta durant les trois jours du
délai, au désespoir. Et le quatrième jour, le khalifat l’envoya
demander. Et lorsqu’il se présenta entre ses mains, le
khalifat lui demanda : « Où est le massacreur de la jeune
femme ? » Giafar répondit : « Puis-je deviner l’invisible et
le caché, pour connaître l’assassin au milieu de toute une
269
ville ? » Alors le khalifat devint très furieux, et ordonna le
crucifiement de Giafar sur la porte du palais, et ordonna aux
crieurs publics de crier la chose par toute la ville et les
environs en disant :
« Quiconque désire assister au spectacle du crucifiement
de Giafar Al-Barmaki, vizir du khalifat, et au crucifiement
de quarante d’entre les Baramka, ses parents, sur la porte du
palais, n’a qu’à sortir pour assister à ce spectacle ! »
Et tous les habitants de Baghdad sortirent de toutes les
rues pour assister au crucifiement de Giafar et de ses
cousins ; mais personne n’en savait la cause ; et tout le
monde était désolé et se lamentait, car Giafar et tous les
Baramka étaient aimés pour leurs bienfaits et leur
générosité.
Lorsque le bois du supplice fut dressé, on plaça les
condamnés au-dessous, et on attendit la permission du
khalifat pour l’exécution. Tout à coup, pendant que tous les
habitants pleuraient, un beau jeune homme, très proprement
habillé, fendit la foule avec rapidité et arriva entre les mains
de Giafar et lui dit : « Que la délivrance te soit donnée, ô le
maître et le plus grand des grands seigneurs, ô toi l’asile des
pauvres gens ! Car c’est moi qui ai tué la femme coupée en
morceaux et qui l’ai mise dans la caisse que vous avez
pêchée dans le Tigre ! Tue-moi donc en retour, et use de
représailles envers moi ! »
Lorsque Giafar entendit les paroles du jeune homme, il se
réjouit fort pour lui-même, mais il s’attrista beaucoup pour
le jeune homme. Il se mit donc à lui demander des
270
explications plus détaillées, quand soudain un vénérable
vieillard écarta la foule et s’avança vivement du côté de
Giafar et du jeune homme, les salua et leur dit : « Ô vizir,
n’ajoute point foi aux paroles de ce jeune homme, car il n’y
a point d’autre assassin de la jeune femme que moi seul ! Et
c’est de moi seul que tu dois la venger ! » Mais le jeune
homme dit : « Ô vizir, ce vieux cheikh radote et ne sait ce
qu’il dit. Je te répète que c’est moi qui l’ai tuée ! C’est donc
moi seul qui dois être puni de la même manière ! » Alors le
cheikh dit : « Ô mon enfant ! tu es encore jeune, et tu dois
aimer la vie ! Mais moi, je suis vieux, et je me suis rassasié
de ce monde. Et je servirai de rançon pour toi, pour le vizir
et ses cousins. Je te répète donc que c’est moi l’assassin. Et
c’est envers moi qu’on doit user de représailles. »
Alors Giafar, avec l’assentiment du chef des gardes,
emmena le jeune homme et le vieillard et monta avec eux
chez le khalifat. Et il dit : « Émir des Croyants, voici devant
toi l’assassin de la jeune femme ! » Et le khalifat demanda :
« Où est-il ? « Giafar dit : « Ce jeune homme prétend et
affirme qu’il est, lui-même, le meurtrier ; mais ce vieillard
dément la chose et affirme à son tour qu’il est, lui-même, le
meurtrier. » Alors le khalifat regarda le cheikh et le jeune
homme et leur dit : « Qui de vous deux a tué la jeune
femme ? » Le jeune homme répondit : « C’est moi ! » et le
cheikh dit : « Non ! c’est moi seul ! » Alors le khalifat, sans
en demander davantage, dit à Giafar : « Prends les deux et
crucifie-les ! » Mais Giafar répliqua : « S’il n’y a qu’un seul
meurtrier, la punition du second serait une grande
271
injustice ! » Alors le jeune homme s’écria : « Je jure, par
Celui qui a élevé les cieux à la hauteur où ils sont et a
étendu la terre à la profondeur où elle est, que c’est moi seul
qui ai tué la jeune femme ! Et en voici les preuves ! » Et
alors le jeune homme décrivit la trouvaille faite et connue
seulement du khalifat, de Giafar et de Massrour. Aussi le
khalifat fut convaincu de la culpabilité du jeune homme et
fut dans le plus extrême étonnement, et il dit au jeune
homme : « Mais pourquoi ce meurtre ? Pourquoi cet aveu
de ta part sans y être forcé par les coups de bâton ? Et
comment se fait-il que tu demandes ainsi à être puni en
retour ? » Alors le jeune homme dit :
272
Et je lui dis : « Et quelle est cette envie ? » Elle me dit :
« J’ai envie d’une pomme pour la sentir et y mordre une
morsure. » Et moi, immédiatement je m’en allai en ville
pour acheter la pomme, dût-elle être au prix d’un dinar
d’or ! Et je cherchai chez tous les fruitiers ; mais ils
n’avaient point de pommes ! Et je m’en retournai tout triste
à la maison, et je n’osai point voir mon épouse, et je passai
toute la nuit à penser au moyen de trouver une pomme. Le
lendemain, à l’aube, je sortis de ma maison et me dirigeai
vers les jardins et me mis à les visiter un par un, arbre par
arbre, sans résultat. Mais sur mon chemin je rencontrai un
gardien de jardin, un homme âgé, et je me renseignai auprès
de lui sur les pommes. Il me dit : « Mon enfant, c’est une
chose fort rare à trouver, pour la simple raison qu’elle ne se
trouve nulle part, si ce n’est à Bassra, dans le verger du
commandeur des Croyants. Mais, là aussi, il est bien
difficile d’en avoir, car le gardien réserve les pommes
soigneusement pour l’usage du khalifat. »
« Alors, moi, je m’en retournai auprès de mon épouse, et
je lui racontai la chose ; mais l’amour que j’avais pour elle
me porta à me préparer tout de suite pour le voyage. Et je
partis, et je mis quinze jours entiers, nuit et jour, pour aller à
Bassra et en revenir ; mais le sort me favorisa, et je revins
auprès de mon épouse, porteur de trois pommes achetées au
gardien du verger de Bassra pour la somme de trois dinars.
« J’entrai donc fort joyeux et j’offris les trois pommes à
mon épouse ; mais elle, à leur vue, ne montra guère de
marques de contentement, et les jeta négligemment à côté
273
d’elle. Je vis pourtant que, pendant mon absence, la fièvre
avait repris mon épouse, et très violemment, et continuait à
la tenir ; et mon épouse resta encore malade dix jours
pendant lesquels je ne la quittai pas un instant. Mais, grâce
à Allah, au bout de ce temps elle recouvra la santé ; et je
pus alors sortir et aller à ma boutique ; et je me remis à
vendre et à acheter.
« Or, pendant que j’étais ainsi assis dans ma boutique,
vers midi, je vis passer devant moi un nègre qui tenait à la
main une pomme avec laquelle il jouait. Alors je lui dis :
« Hé ! mon ami, où as-tu pu prendre cette pomme, dis-moi,
pour que j’aille moi aussi en acheter de semblables ? » À
mes paroles, le nègre se mit à rire et dit : « Je l’ai prise de
mon amoureuse ! Comme j’étais allé la voir, et qu’il y avait
déjà un certain temps que je ne l’avais vue, je l’ai trouvée
indisposée, et à côté d’elle il y avait trois pommes ; et,
comme je la questionnais, elle me dit : « Imagine-toi, ô mon
chéri, que ce triste cornu de mari que j’ai est parti
expressément à Bassra pour me les acheter, et il les acheta
pour trois dinars d’or ! » Puis elle me donna cette pomme
que j’ai à la main ! »
« À ces paroles du nègre, ô prince des Croyants, mes
yeux virent le monde en noir ; et je fermai aussitôt ma
boutique, et je revins à la maison après avoir, en route,
perdu toute ma raison par la force explosive de ma fureur.
Et je regardai sur le lit, et je ne trouvai point, en effet, la
troisième pomme. Et je dis alors à mon épouse : « Mais où
est la troisième pomme ? » Elle me répondit : « Je ne sais
274
point, et je n’en ai aucune connaissance. » De la sorte je
vérifiai les paroles du nègre. Alors je me précipitai sur elle,
un couteau à la main, je mis mes genoux sur son ventre et je
la hachai à coups de couteau ; je lui coupai ainsi la tête et
les membres, puis je mis le tout dans la couffe, en toute
hâte, puis je la couvris avec le voile et le tapis et la mis dans
la caisse, que je clouai. Je chargeai la caisse sur ma mule et
j’allai tout de suite la jeter dans le Tigre, et cela de mes
propres mains !
« Ainsi donc, ô commandeur des Croyants, je vous
supplie de hâter ma mort en punition de mon crime, que
j’expierai de la sorte, car j’ai bien peur d’en rendre compte
au jour de la Résurrection !
« Je la jetai donc dans le Tigre, sans être vu de personne,
et je revins à la maison. Et je trouvai mon fils aîné qui
pleurait ; et, quoique je fusse certain qu’il ignorait la mort
de sa mère, je lui demandai pourtant : « Pourquoi pleures-
tu ? » Il me répondit : « C’est parce que j’avais pris une des
pommes qu’avait ma mère, et que, comme j’étais descendu
dans la rue pour jouer avec mes frères, j’ai vu un grand
nègre qui passa près de moi et m’arracha la pomme des
mains et me dit : « D’où est venue cette pomme ? » Je lui
répondis : « Elle m’est venue de mon père, qui était parti et
l’avait rapportée à ma mère avec deux autres semblables
achetées à Bassra pour trois dinars. » Malgré mes paroles,
le nègre ne me rendit pas la pomme, il me frappa et s’en
alla avec ! Et moi, maintenant j’ai peur que ma mère ne me
frappe à cause de la pomme ! »
275
« À ces paroles de l’enfant, je compris que le nègre avait
émis des propos mensongers sur le compte de la fille de
mon beau-père et qu’ainsi je l’avais injustement tuée !
« Alors je me mis à verser d’abondantes larmes, puis je
vis arriver mon beau-père, ce vénérable cheikh qui est ici
avec moi. Et je lui racontai la triste histoire. Alors il s’assit
à côté de moi et se mit à pleurer. Et nous ne cessâmes de
pleurer tous deux jusqu’à minuit. Et nous fîmes durer les
cérémonies funèbres durant cinq jours. Et, d’ailleurs,
jusqu’aujourd’hui nous continuâmes à nous lamenter sur
cette mort.
« Je te conjure donc, ô prince des Croyants, par la
mémoire sacrée de tes ancêtres, de hâter mon supplice et
d’user envers moi de représailles pour venger ce meurtre ! »
Elle dit :
276
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que le khalifat jura qu’il
ne tuerait que le nègre, vu que le jeune homme était
excusable. Puis le khalifat se tourna vers Giafar et lui dit :
« Amène en ma présence ce nègre perfide qui a été la cause
de cette affaire ! Et si tu ne peux me le trouver, je te ferai
mourir à sa place ! »
Et Giafar sortit en pleurant, et en se disant : « D’où vais-
je pouvoir l’amener en sa présence ? De même que c’est par
hasard qu’une cruche qui tombe ne se casse pas, de même,
moi, c’est par hasard que j’ai échappé à la mort la première
fois. Mais maintenant ?… Pourtant, Celui qui a voulu me
sauver la première fois, s’il le veut me sauvera encore la
seconde fois ! Quant à moi, par Allah ! je vais m’enfermer
dans ma maison, sans bouger, ces trois jours de délai. Car à
quoi bon faire des recherches vaines ? Et je me fie à la
volonté du Juste Très-Haut ! »
Et, en effet, Giafar ne bougea pas de sa maison durant les
trois jours du délai. Et, le quatrième jour, il fit venir le kadi,
et fit son testament devant lui ; et il fit ses adieux à ses
enfants en pleurant. Puis vint l’envoyé du khalifat qui lui dit
que le khalifat était toujours disposé à le tuer si le nègre
n’était pas trouvé. Et Giafar pleura encore davantage, et ses
enfants pleurèrent avec lui. Puis il prit la plus jeune de ses
filles pour l’embrasser une dernière fois, vu qu’il l’aimait
plus que tous ses enfants ; et il la serra contre sa poitrine, et
versa d’abondantes larmes en pensant qu’il était obligé de
l’abandonner. Mais soudain, comme il la pressait contre lui,
277
il sentit quelque chose de rond dans la poche de la fillette, et
il lui dit : « Qu’as-tu dans ta poche ? »
Elle répondit : « Ô mon père, une pomme ! C’est notre
nègre Rihan [2] qui me l’a donnée. Et je l’ai depuis quatre
jours avec moi. Mais je ne pus l’avoir qu’après avoir donné
deux dinars à Rihan. »
À ces mots de nègre et de pomme, Giafar eut une grande
émotion de joie, et s’écria : « Ô Libérateur ! » Puis il
ordonna qu’on fit venir Rihan le nègre. Et Rihan vint, et
Giafar lui demanda : « D’où cette pomme ? » Il répondit :
« Ô mon maître, il y a cinq jours, en marchant à travers la
ville, j’entrai dans une ruelle, et je vis des enfants jouer et,
parmi eux, il y en avait un qui tenait cette pomme ; je la lui
ravis, et je le frappai ; alors il pleura et me dit : « Elle est à
ma mère. Et ma mère est malade. Elle avait eu envie d’une
pomme, et mon père était parti la lui chercher à Bassra,
avec deux autres pommes, au prix de trois dinars d’or. Et,
moi, je pris l’une pour en jouer. » Puis il se mit à pleurer.
Mais moi, sans tenir compte de ses pleurs, je vins à la
maison avec cette pomme et je la donnai pour deux dinars à
ma maîtresse ta petite ! »
À ce récit, Giafar fut dans le plus grand étonnement de
voir survenir tous ces troubles et la mort de la jeune femme
par la faute de son nègre Rihan. Aussi ordonna-t-il qu’il fût
jeté tout de suite au cachot. Puis il se réjouit d’avoir ainsi
échappé lui-même à une mort certaine, et il récita ces deux
vers :
278
Si tes malheurs ne sont dus qu’à ton esclave,
comment ne songes-tu point à te débarrasser de
cet esclave ?
Ne sais-tu que les esclaves pullulent, mais
que ton âme est une et ne peut être
remplacée !…
Notes
1. ↑ Les Barmécides, noble famille arabe.
2. ↑ Rihan, signifie myrthe et aussi toute plante odoriférante.
279
HISTOIRE DU VIZIR NOUREDDINE,
DE SON FRÈRE LE VIZIR
CHAMSEDDINE ET
DE HASSAN BADREDDINE
281
alors que penses-tu demander à mon fils comme dot pour
lui donner ta fille ? » Et Chamseddine dit : « Je prendrai de
ton fils, comme prix de ma fille, trois mille dinars d’or, trois
vergers et trois villages des meilleurs en Égypte. Et
vraiment cela sera bien peu de chose en compensation de
ma fille. Et si le jeune homme, ton fils, ne voulait pas
accepter ce contrat, rien ne serait fait entre nous. » À ces
paroles, Noureddine répondit : « Tu n’y songes pas ! Quelle
est, en vérité, cette dot que tu veux demander à mon fils ?
Oublies-tu que nous sommes deux frères, et que nous
sommes, même, deux vizirs en un seul ? Au lieu de cette
demande, tu devrais offrir à mon fils ta fille en présent, sans
songer à lui réclamer une dot quelconque. D’ailleurs, ne
sais-tu pas que le mâle vaut toujours plus que la femelle ?
Or, mon fils est un mâle, et tu me réclames une dot que ta
fille devrait elle-même apporter ! Tu fais comme ce
marchand qui, ne voulant pas céder sa marchandise,
commence, pour rebuter le client, par hausser au quadruple
le prix du beurre ! » Alors Chamseddine lui dit : « Je vois
bien que tu t’imagines vraiment que ton fils est plus noble
que ma fille. Or, cela me prouve que tu manques tout à fait
de raison et de bon sens, et surtout de gratitude. Car, du
moment que tu parles du vizirat, oublies-tu que c’est à moi
seul que tu dois tes hautes fonctions, et, si je t’ai associé à
moi, c’est simplement par pitié pour toi et pour que tu
puisses m’aider dans mes travaux. Mais, soit ! tu peux dire
ce que bon te semble ! Mais, moi, du moment que tu parles
de la sorte, je ne veux plus marier ma fille à ton fils, même
au poids de l’or ! » À ces paroles, Noureddine fut très peiné
282
et dit : « Moi non plus, je ne veux plus marier mon fils à ta
fille ! » Et Chamseddine répondit : « Oui ! C’est bien fini !
Et maintenant, comme demain je dois partir avec le sultan,
je n’aurai pas le temps de te faire sentir toute
l’inconvenance de tes paroles. Mais après, tu verras ! À
mon retour, si Allah le veut, il arrivera ce qui arrivera ! »
Alors Noureddine s’éloigna, fort affligé de toute cette
scène, et s’en alla dormir seul, tout à ses tristes pensées.
Le lendemain matin, le sultan, accompagné du vizir
Chamseddine, sortit pour faire son voyage, et se dirigea du
côté du Nil, qu’il traversa en barque pour arriver à
Guésirah ; et de là il s’en alla du côté des Pyramides.
Quant à Noureddine, après avoir passé cette nuit-là en
fort méchante humeur, à cause du procédé de son frère, il se
leva de bon matin, fit ses ablutions et dit la première prière
du matin ; puis il se dirigea vers son armoire, où il prit une
besace qu’il remplit d’or, tout en continuant à penser aux
paroles méprisantes de son frère à son égard, et à
l’humiliation subie ; et il se rappela alors ces strophes, qu’il
récita :
283
Dans les demeures stables et civilisées, il n’y
a point de ferveur, il n’y a point d’amitié !
Crois-moi ! fuis ta patrie ! déracine-toi du sol
de ta patrie ! et enfonce-toi dans les pays
étrangers !
Écoute ! j’ai remarqué que l’eau qui stagne
se pourrit ! Elle pourrait tout de même guérir
de sa pourriture en se remettant à courir ! Mais
autrement elle est incurable !
J’ai observé aussi la lune dans son plein, et
j’ai appris le nombre de ses yeux, de ses yeux
de lumière ! Mais si je ne m’étais donné la
peine de faire le tour de ses révolutions dans
l’espace, aurais-je connu les yeux de chaque
quartier, les yeux qui me regardaient ?
Et le lion ? Aurais-je pu chasser le lion à
courre si je n’étais sorti de la forêt touffue ?…
Et la flèche ? Serait-elle meurtrière, la flèche, si
elle ne s’était détachée avec force de l’arc
bandé ?
Et l’or ou l’argent ? Ne seraient-ils point
comme une vile poussière, si l’on ne les tirait de
leurs gisements ? Et quant au luth harmonieux,
tu le sais ! Il ne serait qu’une bûche de bois, si
l’ouvrier ne l’avait déraciné de la terre pour le
façonner !
284
Expatrie-toi donc et tu seras aux sommets !
Mais si tu restes attaché à ton sol, jamais tu ne
pourras parvenir aux hauteurs !
286
Le portier du khân prit donc la mule par la bride et se mit
à la faire marcher. Or, il y eut cette coïncidence que, juste à
ce moment-là, le vizir de Bassra était assis devant la fenêtre
de son palais et regardait dans la rue. Il aperçut donc la
belle mule, et vit son magnifique harnachement de grande
valeur, et pensa que cette mule devait nécessairement
appartenir à quelque vizir d’entre les vizirs étrangers, ou
même à quelque roi d’entre les rois. Il se mit donc à la
regarder, et fut dans une grande perplexité ; puis il donna
ordre à un de ses jeunes esclaves de lui amener tout de suite
le portier qui conduisait la mule. Et l’enfant courut chercher
le portier et l’amena devant le vizir. Alors le portier
s’avança et embrassa la terre entre les mains du vizir, qui
était un vieillard très âgé et très respectable. Et le vizir dit
au portier : « Quel est le maître de cette mule, et quelle est
sa condition ? » Le portier répondit : « Ô mon seigneur, le
maître de cette mule est un tout jeune homme fort beau, en
vérité, plein de séduction, richement habillé comme un fils
de quelque grand marchand ; et toute sa mine impose le
respect et l’admiration. »
À ces paroles du portier, le vizir se leva sur ses pieds, et
monta à cheval, et alla en toute hâte au khân, et entra dans
la cour. À la vue du vizir, Noureddine se leva sur ses pieds
et courut à sa rencontre, et l’aida à descendre de cheval.
Alors le vizir lui fit le salut d’usage, et Noureddine le lui
rendit et le reçut très cordialement ; et le vizir s’assit à côté
de lui et lui dit : « Mon enfant, d’où viens-tu et pourquoi es-
tu à Bassra ? » Et Noureddine lui dit : « Mon seigneur, je
287
viens du Caire, qui est ma ville et où je suis né. Mon père
était le vizir du sultan d’Égypte, mais il est mort pour aller
en la miséricorde d’Allah ! » Puis Noureddine raconta au
vizir l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin. Et il
ajouta : « Mais j’ai bien pris la ferme résolution de ne
jamais plus retourner en Égypte, que je n’aie d’abord
voyagé partout et visité toutes les villes et toutes les
contrées ! »
Aux paroles de Noureddine, le vizir dit : « Mon enfant,
ne suis pas ces funestes idées du voyage continuel, car elles
te conduiraient à ta perte. Le voyage, sais-tu, dans les pays
étrangers, c’est la ruine et la fin des fins ! Écoute mes
conseils, mon enfant, car je crains beaucoup pour toi les
accidents de la vie et du temps ! »
Puis le vizir ordonna aux esclaves de desseller la mule et
desserrer les tapis et les soies ; et il emmena Noureddine
avec lui à la maison, et lui donna une chambre, et le laissa
se reposer, après lui avoir donné tout ce qui pouvait lui être
nécessaire.
Noureddine resta ainsi quelque temps chez le vizir ; et le
vizir le voyait tous les jours et le comblait de prévenances et
de faveurs. Et il finit par aimer énormément Noureddine, et
tellement qu’un jour il lui dit : « Mon enfant, je me fais bien
vieux, et je n’ai pas eu d’enfant mâle. Mais Allah m’a
accordé une fille qui, en vérité, t’égale en beauté et en
perfections ; et, jusqu’à présent, j’ai refusé tous ceux qui me
la demandaient en mariage. Mais maintenant, toi, je t’aime
d’un si grand amour de cœur, que je viens te demander si tu
288
veux consentir à accepter chez toi ma fille comme une
esclave à ton service ! Car je souhaite fort que tu deviennes
l’époux de ma fille. Si tu veux bien accepter, je monterai
tout de suite chez le sultan, et je lui dirai que tu es mon
neveu, nouvellement arrivé d’Égypte, et que tu viens à
Bassra expressément pour me demander ma fille en
mariage. Et le sultan, à cause de moi, te prendra à ma place
comme vizir. Car je deviens fort vieux, et le repos m’est
devenu nécessaire. Et ce sera avec un grand plaisir que je
réintégrerai ma maison, pour ne plus la quitter. »
À cette proposition du vizir, Noureddine se tut et baissa
les yeux ; puis il dit : « J’écoute et j’obéis ! »
Alors le vizir fut au comble de la joie, et immédiatement
il ordonna aux esclaves de préparer le festin, d’orner et
d’illuminer la salle de réception, la plus grande, celle
réservée spécialement aux plus grands parmi les émirs.
Puis il réunit tous ses amis, et invita tous les grands du
royaume et tous les grands marchands de Bassra ; et tous
vinrent se présenter entre ses mains. Alors le vizir, pour leur
expliquer le choix qu’il avait fait de Noureddine en le
préférant à tous les autres, leur dit : « J’avais un frère qui
était vizir à la cour d’Égypte, et Allah l’avait favorisé de
deux fils comme il m’a, moi, vous le savez, favorisé d’une
fille. Or, mon frère, avant sa mort, m’avait bien
recommandé de marier ma fille à l’un de ses enfants, et je le
lui avais promis. Or, justement, voici devant vous ce jeune
homme qui est l’un des deux fils de mon frère le vizir. Et il
est venu ici dans ce but. Et moi, je désire beaucoup écrire
289
son contrat avec ma fille, et qu’il vienne habiter avec elle
chez moi. »
Alors tous répondirent : « Oui, certainement ! Ce que tu
fais est sur nos têtes ! »
Et alors tous les invités prirent part au grand festin,
burent toutes sortes de vins et mangèrent d’une quantité
prodigieuse de pâtisseries et de confitures ; puis, après avoir
aspergé les salles avec l’eau de roses, selon la coutume, ils
prirent congé du vizir et de Noureddine.
Alors le vizir ordonna à ses jeunes esclaves d’emmener
Noureddine au hammam et de lui faire prendre un bain
excellent. Et le vizir lui donna une des plus belles robes de
ses propres robes ; puis il lui envoya les serviettes, les
bassins de cuivre pour le bain, les brûle-parfums et toutes
les autres choses nécessaires. Et Noureddine prit le bain, et
sortit du hammam après avoir revêtu la belle robe neuve, et
il devint aussi beau que la pleine lune dans la plus belle des
nuits. Puis Noureddine enfourcha sa mule couleur
d’étourneau, et alla au palais du vizir, en passant par les
rues où toute la population l’admira et s’exclama sur sa
beauté et sur l’œuvre d’Allah. Il descendit de sa mule, et
entra chez le vizir, et lui baisa la main. Alors le vizir…
290
MAIS LORSQUE FUT
LA VINGTIÈME NUIT
Schahrazade continua :
291
Alors Chamseddine fut fort peiné de l’absence de son
frère, et sa peine devint de jour en jour plus forte, et il finit
par ressentir la plus extrême affliction. Et il pensa :
« Certainement, il n’y a d’autre cause de ce départ que les
paroles dures que je lui ai dites la veille de mon voyage
avec le sultan. Et c’est probablement ce qui l’a poussé à me
fuir. Aussi me faut-il réparer mes torts envers ce bon frère,
et envoyer à sa recherche. »
Et Chamseddine monta immédiatement chez le sultan, et
le mit au courant de la situation. Et le sultan fit écrire des
plis cachetés de son sceau, et les envoya, par les courriers à
cheval, dans toutes les directions, à tous ses lieutenants dans
toutes les contrées, en leur disant, dans ces plis, que
Noureddine avait disparu et qu’il fallait le chercher partout.
Mais, quelque temps après, tous les courriers revinrent,
sans résultat, car pas un n’était allé à Bassra, où était
Noureddine. Alors Chamseddine se lamenta à la limite des
lamentations et se dit : « Tout cela est de ma faute ! Et cela
n’est arrivé qu’à cause de mon peu de discernement et de
tact ! »
Mais, comme toute chose a une fin, Chamseddine se
consola à la fin, et après quelque temps il se fiança avec la
fille d’un des gros marchands du Caire, et fit son contrat de
mariage avec cette jeune fille, et se maria avec elle. Et il
arriva ce qui arriva !
Or, il y eut cette coïncidence que la nuit même de la
pénétration de Chamseddine dans la chambre nuptiale était
justement celle de la pénétration de Noureddine, à Bassra,
292
dans la chambre de sa femme, la fille du vizir. Mais c’est
Allah qui permit cette coïncidence du mariage des deux
frères la même nuit, pour bien faire voir qu’il est le maître
de la destinée de ses créatures !
De plus, tout se passa comme l’avaient combiné les deux
frères avant leur querelle, à savoir que les deux épouses
furent engrossées la même nuit, et accouchèrent le même
jour, à la même heure : la femme de Chamseddine, vizir
d’Égypte, accoucha d’une fille qui n’avait pas sa seconde
en beauté dans toute l’Égypte ; et la femme de Noureddine,
à Bassra, mit au monde un fils qui n’avait pas son second en
beauté dans le monde entier de son temps ! Comme dit le
poète :
293
répondrait : « Comme lui ? en vérité, jamais ! »
295
belle qu’il put trouver, et d’une mule de ses propres écuries,
et lui désigna ses gardes et ses chambellans.
Noureddine baisa alors la main du sultan, et sortit avec
son beau-père, et tous deux revinrent à leur maison au
comble de la joie, et allèrent embrasser le nouveau-né
Hassan Badreddine et dirent : « La venue au monde de cet
enfant nous a porté bonheur ! »
Le lendemain, Noureddine alla au palais pour remplir ses
nouvelles fonctions, et, en arrivant, il baisa la terre entre les
mains du sultan et il récita ces deux strophes :
296
Quant à Noureddine il continua à s’acquitter à merveille
de ses hautes fonctions ; mais cela ne lui fit pas oublier
l’éducation de son fils Hassan Badreddine, malgré toutes les
affaires du royaume. Car Noureddine, de jour en jour,
devenait plus puissant et plus en faveur auprès du sultan,
qui lui fit augmenter le nombre de ses chambellans, de ses
serviteurs, de ses gardes et de ses coureurs. Et Noureddine
devint si riche que cela lui permit de faire le commerce en
grand, comme d’armer lui-même des navires de commerce
qui allaient dans le monde entier, de construire des maisons
de rapport, de bâtir des moulins et des roues à faire monter
l’eau, de planter de magnifiques jardins et vergers. Et tout
cela jusqu’à ce que son fils Hassan Badreddine eût atteint
l’âge de quatre ans.
À ce moment, le vieux vizir, beau-père de Noureddine,
vint à mourir ; et Noureddine lui fit un enterrement
solennel ; et lui et tous les grands du royaume suivirent
l’enterrement.
Et c’est alors que Noureddine se voua entièrement à
l’éducation de son fils. Il le confia au savant le plus versé
dans les lois religieuses et civiles. Ce savant vénérable vint
tous les jours donner des leçons de lecture à domicile au
jeune Hassan Badreddine ; et peu à peu, au fur et à mesure,
il l’initia à la connaissance d’Al-Koran, que le jeune Hassan
finit par apprendre entièrement par cœur ; après cela le
vieux savant, pendant des années et des années, continua à
enseigner à son élève toutes les connaissances utiles. Et
297
Hassan ne cessa de croître en beauté, en grâce et en
perfection, comme dit le poète :
300
qui demeure dans notre maison ; et salue-le de ma part en
lui transmettant la paix, et dis-lui que je suis mort, affligé de
mourir à l’étranger, loin de lui, et qu’avant de mourir je
n’avais d’autre désir que de le voir ! Voilà, mon fils Hassan,
les conseils que je voulais te donner. Je te conjure donc de
ne pas les oublier ! »
Alors Hassan Badreddine plia soigneusement le papier,
après l’avoir sablé et séché et scellé avec le sceau de son
père le vizir ; puis il le mit dans la doublure de son turban,
entre l’étoffe et le bonnet, et le cousit ; mais, pour le
préserver de l’humidité, il prit bien soin, avant de le coudre,
de le bien envelopper d’un morceau de toile cirée.
Cela fait, il ne songea plus qu’à pleurer en baisant la
main de son père Noureddine, et en s’affligeant à cette
pensée qu’il devait rester seul, tout jeune encore, et être
privé de la vue de son père : Et Noureddine ne cessa de
faire ses recommandations à son fils Hassan Badreddine
jusqu’à ce qu’il rendît l’âme.
Alors Hassan Badreddine fut dans un grand deuil et le
sultan aussi, ainsi que tous les émirs, et les grands et les
petits. Puis on l’enterra selon son rang.
Quant à Hassan Badreddine, il fit durer deux mois les
cérémonies du deuil ; et, pendant tout ce temps, il ne quitta
pas un seul instant sa maison ; et oublia même de monter au
palais, et d’aller voir le sultan selon sa coutume.
Le sultan, ne comprenant pas que l’affliction seule
retenait le beau Hassan loin de lui, pensa que Hassan le
301
délaissait et l’évitait. Aussi il fut fort irrité, et au lieu de
nommer Hassan comme vizir successeur de son père
Noureddine, il nomma à cette charge un autre, et prit en
amitié un autre jeune chambellan.
Non content de cela, le sultan fit plus. Il ordonna de
sceller et de confisquer tous ses biens, toutes ses maisons et
toutes ses propriétés ; puis il ordonna qu’on se saisît de
Hassan Badreddine lui-même, et qu’on le lui amenât
enchaîné. Et aussitôt le nouveau vizir prit avec lui quelques-
uns d’entre les chambellans et se dirigea du côté de la
maison du jeune Hassan, qui ne se doutait pas du malheur
qui le menaçait.
Or, il y avait, parmi les jeunes esclaves du palais, un
jeune mamelouk qui aimait beaucoup Hassan Badreddine.
Aussi, à cette nouvelle, le jeune mamelouk courut très vite
et arriva près du jeune Hassan qu’il trouva fort triste, la tête
penchée, le cœur endolori, et pensant toujours à son père
défunt. Il lui apprit, alors ce qui allait lui arriver. Et Hassan
lui demanda : « Mais ai-je encore au moins le temps de
prendre de quoi subsister dans ma fuite à l’étranger ? » Et le
jeune mamelouk lui répondit : « Le temps presse. Aussi ne
songe qu’à te sauver avant tout. »
À ces paroles, le jeune Hassan, habillé tel qu’il était, et
sans rien prendre avec lui, sortit en toute hâte, après avoir
relevé les pans de sa robe au-dessus de sa tête pour qu’on
ne le reconnût pas. Et il se mit à marcher jusqu’à ce qu’il
fût hors de la ville.
302
Quant aux habitants de Bassra, à la nouvelle de
l’arrestation projetée du jeune Hassan Badreddine, fils du
défunt Noureddine le vizir, de la confiscation de ses biens et
de sa mort probable, ils furent tous dans la plus grande
affliction et se mirent à dire : « Ô quel dommage pour sa
beauté et pour sa charmante personne ! » Et, en traversant
les rues sans être reconnu, le jeune Hassan entendit ces
regrets et ces exclamations. Mais il se hâta encore
davantage et continua à marcher encore plus vite jusqu’à ce
que le sort et la destinée fissent que justement il passât à
côté du cimetière où était la turbeh [5] de son père. Alors il
entra dans le cimetière, et se dirigea entre les tombes, et
parvint à la turbeh de son père. Alors seulement il abaissa
sa robe, dont il s’était couvert la tête, et entra sous le dôme
de la turbeh et résolut d’y passer la nuit.
Or, pendant qu’il était la assis en proie à ses pensées, il
vit venir à lui un Juif de Bassra, qui était un marchand fort
connu de toute la ville. Ce marchand juif revenait d’un
village voisin et regagnait la ville. En passant auprès de la
turbeh de Noureddine, il regarda à l’intérieur et vit le jeune
Hassan Badreddine, qu’il reconnut aussitôt. Alors il entra,
s’approcha de lui respectueusement et lui dit : « Mon
seigneur, oh ! comme tu as la mine défaite et changée, toi si
beau ! Un malheur nouveau te serait-il arrivé en plus de la
mort de ton père le vizir Noureddine que je respectais et qui
m’aimait aussi et m’estimait. Mais qu’Allah l’ait en sa
sainte miséricorde ! » Mais le jeune Hassan Badreddine ne
voulut pas lui dire le motif exact de son changement de
303
mine, et lui répondit : « Comme j’étais endormi, cette
après-midi, dans mon lit, à la maison, soudain, dans mon
sommeil, je vis mon défunt père m’apparaître et me
reprocher sévèrement mon peu d’empressement à visiter sa
turbeh. Alors, moi, plein de terreur et de regrets, je me
réveillai en sursaut et, tout bouleversé, j’accourus ici en
toute hâte. Et tu me vois encore sous cette impression
pénible. »
Alors le Juif lui dit : « Mon seigneur, il y a déjà quelque
temps que je devais aller te voir pour te parler d’une
affaire ; mais le sort aujourd’hui me favorise, puisque je te
rencontre. Sache donc, mon jeune seigneur, que le vizir ton
père, avec qui j’étais en affaires, avait envoyé au loin des
navires qui maintenant reviennent chargés de marchandises
en son nom. Si donc tu voulais me céder le chargement de
ces navires, je t’offrirais mille dinars pour chaque
chargement, et je te les paierais au comptant, sur l’heure. »
Et le Juif tira de sa robe une bourse remplie d’or, compta
mille dinars, et les offrit aussitôt au jeune Hassan, qui ne
manqua pas d’accepter cette offre, voulue par Allah pour le
tirer de l’état de dénûment où il était. Puis le Juif ajouta :
« Maintenant, mon seigneur, écris-moi ce papier pour le
reçu et appose dessus ton sceau ! » Alors Hassan
Badreddine prit le papier que lui tendait le Juif, et le roseau
aussi, trempa le roseau dans l’écritoire de cuivre et écrivit
ceci sur le papier :
« J’atteste que celui qui a écrit ce papier est Hassan
Badreddine, fils du vizir Noureddine le défunt — qu’Allah
304
l’ait en sa miséricorde ! — et qu’il a vendu au Juif tel, fils
de tel, marchand à Bassra, le chargement du premier navire
qui arrivera à Bassra, navire faisant partie des navires ayant
appartenu à son père Noureddine ; et ce, pour la somme de
mille dinars, sans plus. » Puis il scella de son sceau le bas
de la feuille et la remit au Juif, qui s’en alla après l’avoir
salué avec respect.
Alors Hassan se prit à pleurer en pensant à son défunt
père et à sa position passée et à son sort présent. Mais,
comme il faisait déjà nuit, pendant qu’il était ainsi étendu
sur la tombe de son père le sommeil lui vint, et il s’endormit
dans la turbeh. Et il resta ainsi endormi jusqu’au lever de la
lune ; à ce moment, sa tête ayant roulé de dessus la pierre
de la tombe, il fut obligé de se tourner tout entier et de se
coucher sur le dos : de la sorte, son visage se trouva en
plein éclairé par la lune, et brilla ainsi de toute sa beauté.
Or, ce cimetière était un lieu hanté par les genn de la
bonne espèce, des genn musulmans, des croyants. Et, par
hasard aussi, une charmante gennia prenait l’air à cette
heure, sous les rayons de la lune, et, dans sa promenade,
passa à côté de Hassan endormi, et le vit, et remarqua sa
beauté et ses belles proportions, et elle fut fort émerveillée
et dit : « Gloire à Allah ! oh, le beau garçon ! En vérité, je
suis amoureuse de ses beaux yeux, car je les devine d’un
noir ! et d’un blanc !… » Puis elle se dit : « En attendant
qu’il se réveille, je vais un peu m’envoler pour continuer
ma promenade en l’air. » Et elle prit son vol, et monta très
haut pour prendre le frais ; là-haut, dans sa course, elle fut
305
charmée de rencontrer en chemin un de ses camarades, un
genni mâle, un croyant aussi. Elle le salua gentiment et il lui
rendit le salut avec déférence. Alors elle lui dit : « D’où
viens-tu, compagnon ? » Il lui répondit : « Du Caire. » Elle
lui dit : « Les bons croyants du Caire vont-ils bien ? » Il lui
répondit : « Grâce à Allah, ils vont bien. » Alors elle lui
dit : « Veux-tu, compagnon, venir avec moi pour admirer la
beauté d’un jeune homme qui est endormi dans le cimetière
de Bassra ? » Le genni lui dit : « À tes ordres ! » Alors ils se
prirent la main et descendirent ensemble au cimetière et
s’arrêtèrent devant le jeune Hassan endormi. Et la gennia
dit au genni, en lui clignant de l’œil : « Hein ! n’avais-je pas
raison ? » Et le genni, étourdi par la merveilleuse beauté de
Hassan Badreddine, s’écria : « Allah ! Allah ! il n’a pas son
pareil ; il est créé pour mettre en combustion toutes les
vulves. » Puis il réfléchit un instant et ajouta : « Pourtant,
ma sœur, je dois te dire que j’ai vu quelqu’un qu’on peut
comparer à ce charmant jeune garçon. » Et la gennia
s’écria : « Pas possible ! » Le genni dit : « Par Allah ! j’ai
vu ! et c’est sous le climat d’Égypte, au Caire ! et c’est la
fille du vizir Chamseddine ! » La gennia lui dit : « Mais je
ne la connais pas ! » Le genni dit : « Écoute. Voici son
histoire :
« Le vizir Chamseddine, son père, est dans le malheur à
cause d’elle. En effet, le sultan d’Égypte, ayant entendu
parler par ses femmes de la beauté extraordinaire de la fille
du vizir, la demanda en mariage au vizir. Mais le vizir
Chamseddine, qui avait résolu autre chose pour sa fille, fut
306
dans une grande perplexité, et dit au sultan : « Ô mon
suzerain et maître, aie la bonté d’agréer mes excuses les
plus humbles et de me pardonner dans cette affaire. Car tu
sais l’histoire de mon pauvre frère Noureddine qui était ton
vizir avec moi. Tu sais qu’il est parti un jour et que nous
n’en avons plus entendu parler. Et ce fut, en vérité, pour un
motif pas sérieux du tout ! » Et il raconta au sultan le motif
en détails. Puis il ajouta : « Aussi, par la suite, je jurai
devant Allah, le jour de la naissance de ma fille, que, quoi
qu’il pût arriver, je ne la marierais qu’au fils de mon frère
Noureddine. Et il y a déjà de cela dix-huit ans. Mais,
heureusement, j’ai appris, il y a quelques jours seulement,
que mon frère Noureddine s’était marié avec la fille du vizir
de Bassra, et qu’il avait eu d’elle un fils. Aussi ma fille à
moi, qui est née de mes œuvres avec sa mère, est destinée et
écrite au nom de son cousin, le fils de mon frère
Noureddine ! Quant à toi, ô mon seigneur et suzerain, tu
peux avoir n’importe quelle jeune fille ! L’Égypte en est
remplie ! Et il y en a qui sont des morceaux dignes des
rois ! »
« Mais, à ces paroles, le sultan fut dans une grande
fureur, et s’écria : « Comment, misérable vizir ! je voulais
te faire l’honneur d’épouser ta fille, et de descendre jusqu’à
toi, et toi, tu oses, sous un prétexte bien stupide et bien
froid, me la refuser ! Soit ! Mais, par ma tête ! je vais te
forcer à la donner en mariage, en dépit de ton nez, au plus
misérable de mes gens ! Or, le sultan avait un petit
palefrenier contrefait et bossu, avec une bosse par devant et
307
une bosse par derrière. Le sultan le fit venir sur l’heure, fit
écrire son contrat de mariage avec la fille du vizir
Chamseddine, malgré les supplications du père ; puis il
ordonna au petit bossu de coucher la nuit même avec la
jeune fille. De plus, le sultan ordonna que l’on fît une
grande noce en musique.
« Quant à moi, ma sœur, sur ces entrefaites, je les laissai
ainsi, au moment où les jeunes esclaves du palais
entouraient le petit bossu, et lui décochaient des
plaisanteries égyptiennes très drôles, et tenaient déjà,
chacun à la main, les chandelles de la noce allumées pour
accompagner le marié. Quant au marié, je le laissai en train
de prendre son bain au hammam, au milieu des railleries et
des rires des jeunes esclaves qui disaient : « Pour nous,
nous préférerions tenir l’outil d’un âne pelé que le zebb
piteux de ce bossu ! » Et, en effet, ma sœur, il est bien laid,
ce bossu, et fort dégoûtant. » Et le genni, à ce souvenir,
cracha par terre en faisant une horrible grimace. Puis il
ajouta : « Quant à la jeune fille, c’est la plus belle créature
que j’aie vue dans ma vie. Je t’assure qu’elle est encore plus
belle que cet adolescent. Elle s’appelle d’ailleurs Sett El-
Hosn [6], et elle l’est ! Je l’ai laissée qui pleurait amèrement,
loin de son père auquel on a défendu d’assister à la fête.
Elle est toute seule, dans la fête, au milieu des joueurs
d’instruments, des danseuses et des chanteuses ; le
misérable palefrenier sortira bientôt du hammam ; on
n’attend plus que cela pour commencer la fête ! »
308
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin, et,
discrète, remit son récit au lendemain.
ET LORSQUE FUT
LA VINGT-UNIÈME NUIT
Schahrazade dit :
310
ou plutôt tu marcheras aux côtés du bossu, qui est un
nouveau marié, et tu entreras avec lui dans ce palais, et,
arrivé dans la grande salle de réunion, tu te mettras à droite
du bossu nouveau marié, comme si tu étais de la maison. Et
alors, chaque fois que tu verras arriver en face de vous
autres un joueur d’instrument ou une danseuse ou une
chanteuse, tu plongeras ta main dans ta poche que, par mes
soins, tu trouveras toujours pleine d’or ; et tu prendras l’or à
grandes poignées, sans hésiter, et tu le jetteras
négligemment à tous ceux-là ! Et n’aie aucune crainte de
voir l’or s’épuiser : je m’en charge ! Tu donneras donc une
poignée d’or à tous ceux qui t’approcheront. Et prends un
air sûr de toi, et ne crains rien ! Et fie-toi à Allah qui t’a
créé si beau, et à moi aussi qui t’aime ! D’ailleurs, tout ce
qui t’arrive là t’arrive par la volonté et la puissance d’Allah
Très-Haut ! » À ces paroles, le genni disparut.
Alors Hassan Badreddine, de Bassra, à ces paroles de
l’éfrit, se dit en lui-même : « Que peut bien signifier tout
cela ? Et de quel service à me rendre a-t-il voulu parler, cet
étonnant éfrit ? » Mais, sans s’arrêter davantage à
s’interroger, il marcha, et ralluma sa chandelle, qui s’était
éteinte, à la chandelle de l’un des invités, et arriva au
hammam juste au moment où le bossu, qui avait fini de
prendre son bain, en sortait à cheval et habillé tout de neuf.
Alors Hassan Badreddine, de Bassra, se mêla à la foule,
et manœuvra si bien qu’il arriva en tête du cortège, aux
côtés du bossu. C’est alors que toute la beauté de Hassan
parut dans son merveilleux éclat. D’ailleurs, Hassan était
311
toujours habillé de ses habits somptueux de Bassra : sur la
tête, il avait comme coiffure un tarbouche entouré d’un
magnifique turban de soie, tout brodé or et argent, et roulé à
la mode de Bassra ; et il avait un manteau tissé avec la soie
entremêlée de fils d’or. Et cela ne faisait que rehausser son
air imposant et sa beauté.
Chaque fois donc qu’une chanteuse ou une danseuse se
détachait du groupe des joueurs d’instruments, durant la
marche du cortège, et s’approchait de lui, en face du bossu,
aussitôt Hassan Badreddine plongeait la main dans sa poche
et, la retirant pleine d’or, il jetait cet or par grosses poignées
tout autour de lui, et il en mettait aussi de grosses poignées
dans le petit tambour à grelots de la jeune danseuse ou de la
jeune chanteuse, et le leur remplissait chaque fois ; et cela
avec une façon et une grâce sans pareilles.
Aussi toutes ces femmes, ainsi que toute la foule, étaient
dans la plus grande admiration, et, de plus, tous étaient ravis
de sa beauté et de ses charmes.
Le cortège finit par arriver au palais. Là, les chambellans
écartèrent la foule, et ne laissèrent entrer que les joueurs
d’instruments et la troupe des danseuses et des chanteuses,
derrière le bossu. Et personne autre.
Alors les chanteuses et les danseuses, à l’unanimité,
interpellèrent les chambellans et leur dirent : « Par Allah !
vous avez raison d’empêcher les hommes d’entrer avec
nous dans le harem, pour assister à l’habillement de la
nouvelle mariée ! Mais nous refusons absolument, nous
aussi, d’entrer, si vous ne faites entrer avec nous ce jeune
312
homme qui nous a comblées de ses bienfaits ! Et nous
refusons de faire fête à la mariée, à moins que ce ne soit en
présence de ce jeune homme, notre ami ! »
Et, de force, les femmes s’emparèrent du jeune Hassan,
et l’emmenèrent avec elles dans le harem, au milieu de la
grande salle de réunion. Il était ainsi le seul homme, avec le
petit palefrenier bossu, au milieu du harem, en dépit du nez
du bossu qui ne put empêcher la chose. Dans la salle de
réunion étaient assemblées toutes les dames, épouses des
émirs, des vizirs et des chambellans du palais. Toutes ces
dames s’alignèrent sur deux rangs, en tenant chacune une
grande chandelle ; et toutes avaient le visage couvert de leur
voilette de soie blanche, à cause de la présence des deux
hommes. Et Hassan et le bossu nouveau marié passèrent
entre les deux files et allèrent s’asseoir sur une estrade
élevée, en traversant ces deux rangs de femmes qui
s’étendaient depuis la salle de réunion jusqu’à la chambre
nuptiale, d’où devait bientôt sortir la nouvelle mariée pour
la noce.
À la vue de Badreddine Hassan, de sa beauté, de ses
charmes, de son visage lumineux comme le croissant
nouveau de la lune, les femmes, d’émotion, s’arrêtèrent de
respirer, et sentirent leur raison s’envoler. Et chacune
d’elles brûlait de pouvoir enlacer cet adolescent
merveilleux, et se jeter dans son giron, et y rester attachée
durant une année, ou un mois, ou tout au moins une heure,
seulement le temps d’être chargée une fois, et de le sentir en
elle !
313
À un moment donné, toutes ces femmes, à la fois, ne
purent plus tenir davantage, et découvrirent leur visage en
enlevant leur voile ! Et elles se montrèrent sans retenue,
oubliant la présence du bossu ! Et elles se mirent toutes à
s’approcher de Hassan Badreddine pour l’admirer de plus
près, et pour lui dire une parole ou deux d’amour ou tout au
moins pour lui faire un signe de l’œil qui pût lui faire voir
combien elles le désiraient. D’ailleurs, les danseuses et les
chanteuses renchérissaient encore là-dessus en racontant la
générosité de Hassan, et en encourageant ces dames à le
servir du mieux. Et les dames se disaient : « Allah ! Allah !
voilà un jeune homme ! Celui-là, oui ! peut dormir avec
Sett El-Hosn ! Ils sont faits l’un pour l’autre ! Mais ce
maudit bossu, qu’Allah le confonde ! »
Pendant que les dames, dans la salle, continuaient à louer
Hassan et à faire des imprécations contre le bossu, soudain
les joueuses d’instruments frappèrent sur leurs instruments,
la porte de la chambre nuptiale s’ouvrit, et la nouvelle
mariée, Sett El-Hosn, entourée des ensuques et des
suivantes, fit son entrée dans la salle de réception.
Sett El-Hosn, la fille du vizir Chamseddine, entra au
milieu des femmes, et elle brillait comme une houria, et les
autres, à côté d’elle, n’étaient que des astres pour lui faire
cortège, comme les étoiles entourent la lune sortant de
dessous un nuage ! Elle était parfumée à l’ambre, au musc
et à la rose ; elle s’était peignée, et sa chevelure brillait sous
la soie qui la recouvrait ; ses épaules se dessinaient
admirables sous les habits somptueux qui les recouvraient.
314
Elle était, en effet, royalement vêtue ; entre autres choses,
sur elle, elle avait une robe toute brodée d’or rouge, et, sur
l’étoffe, étaient dessinées des figures de bêtes et d’oiseaux ;
mais ce n’était là que la robe extérieure ; car pour les autres
robes d’en dessous, Allah seul serait capable de les
connaître et de les estimer à leur valeur ! Au cou, elle avait
un collier qui pouvait valoir qui sait combien de milliers de
dinars ! Chaque pierrerie qui le composait était si rare que
nul homme, simple vivant, fût-il le roi en personne, n’en
avait vu de semblables.
En un mot, Sett El-Hosn, la nouvelle mariée, était aussi
belle que, durant sa quatorzième nuit, l’est la pleine lune !
Quant à Hassan Badreddine, de Bassra, il était toujours
assis, faisant l’admiration de tout le groupe des dames.
Aussi ce fut de son côté que se dirigea la nouvelle mariée.
Elle s’approcha de l’estrade en imprimant à son corps des
mouvements fort gracieux, de droite et de gauche. Alors,
aussitôt, se leva le palefrenier bossu et se précipita pour
l’embrasser. Mais elle le repoussa avec horreur, et se
retourna lestement, et, d’un mouvement, se plaça devant le
beau Hassan. Et dire que c’était son cousin, et qu’elle ne le
savait pas, ni lui non plus !
À la vue de cette scène, toutes les femmes présentes se
mirent à rire, surtout quand la jeune mariée s’arrêta devant
le beau Hassan, pour lequel elle fut à l’instant consumée
d’ardeur, et s’écria en levant les mains au ciel :
« Allahoumma ! fais que ce beau garçon devienne mon
époux ! Et débarrasse-moi de ce palefrenier bossu ! »
315
Alors Hassan Badreddine, selon l’avis du genni, plongea
la main dans sa poche et la retira pleine d’or, et jeta l’or par
poignées aux suivantes de Sett El-Hosn et aux danseurs et
aux chanteuses, qui s’écrièrent : « Ah ! puisses-tu posséder,
toi, la mariée ! » Et Badreddine sourit gentiment à ce
souhait et à leurs compliments.
Quant au bossu, durant toute cette scène, il était délaissé
avec mépris, et il siégeait tout seul, aussi laid qu’un singe.
Et toutes les personnes qui s’approchaient par hasard de lui,
en passant près de lui, éteignaient leur chandelle pour se
moquer de lui. Et il resta ainsi tout le temps à se morfondre
et à se faire du mauvais sang en son âme. Et toutes les
femmes ricanaient en le regardant, et lui décochaient des
plaisanteries salées. L’une lui disait : « Singe ! tu pourras te
masturber à sec et copuler avec l’air ! » L’autre lui disait :
« Vois ! tu es à peine aussi gros que le zebb de notre beau
maître ! Et tes deux bosses sont juste la mesure de ses
œufs ! » Une troisième disait : « S’il te donnait un coup
avec son zebb, il t’enverrait à l’écurie sur ton derrière ! » Et
tout le monde riait.
Quant à la nouvelle mariée, sept fois de suite, et chaque
fois vêtue d’une façon différente, elle fit le tour de la salle,
suivie de toutes les dames ; et elle s’arrêtait, après chaque
tour, devant Hassan Badreddine El-Bassraoui. Et chaque
robe nouvelle était de beaucoup plus belle que la
précédente, et chaque parure dépassait infiniment les autres
parures. Et tout le temps, pendant que la nouvelle mariée
s’avançait ainsi lentement et pas à pas, les joueuses
316
d’instruments faisaient merveille, et les chanteuses disaient
les chansons les plus éperdument amoureuses et excitantes,
et les danseuses, en s’accompagnant de leur petit tambour à
grelots, dansaient comme des oiseaux ! Et, chaque fois,
Hassan Badreddine El-Bassraoui ne manquait pas de jeter
l’or par poignées en le répandant par toute la salle ; et toutes
les femmes se précipitaient dessus pour avoir quelque chose
à toucher de la main de l’adolescent. Il y en eut même qui
profitèrent de l’hilarité et de l’excitation générales, du son
des instruments et de la griserie du chant, pour simuler,
étendues l’une sur l’autre par terre, une copulation, en
regardant Hassan assis et souriant ! Et le bossu regardait
tout cela fort désolé. Et sa désolation augmentait chaque
fois qu’il voyait l’une des femmes se tourner vers Hassan,
et, de la main étendue et abaissée brusquement, l’inviter,
par signe, vers sa vulve ; ou une autre agiter son doigt du
milieu, en clignant de l’œil ; ou une autre, en agitant ses
hanches et en se tordant, faire claquer sa main droite
ouverte sur sa main gauche fermée ; ou une autre, avec un
geste encore plus lubrique, se taper sur les fesses et dire au
bossu « Tu en mordras au temps des abricots ! » Et tout le
monde de rire.
À la fin du septième tour, la noce était finie, car elle avait
duré une bonne partie de la nuit. Aussi les joueuses
d’instruments cessèrent de pincer leurs instruments, les
danseuses et les chanteuses s’arrêtèrent, et, avec toutes les
dames, elles passèrent devant Hassan, soit en lui baisant les
mains, soit en lui touchant le pan de la robe ; et tout le
317
monde sortit en regardant une dernière fois Hassan comme
pour lui dire de rester là. Et, en effet, il ne resta plus dans la
salle que Hassan, le bossu et la nouvelle mariée avec ses
suivantes. Alors les suivantes conduisirent l’épouse dans la
chambre de déshabillage, la déshabillèrent de ses robes une
à une, et en disant chaque fois : « Au nom d’Allah ! » pour
conjurer le mauvais œil. Puis elles partirent en la laissant
seule avec sa vieille nourrice, qui, avant de la conduire dans
la chambre nuptiale, devait attendre que le nouveau marié,
le bossu, y arrivât le premier.
Le bossu se leva donc de l’estrade, et, voyant Hassan
toujours assis, lui dit sur un ton très sec : « En vérité,
seigneur, tu nous as grandement honorés de ta présence et
tu nous as comblés de tes bienfaits cette nuit. Mais
maintenant attends-tu, pour t’en aller d’ici, que l’on te
chasse ? » Alors Hassan, qui, en somme, ne savait au juste
ce qu’il devait faire, répondit en se levant : « Au nom
d’Allah ! » et il se leva et sortit. Mais à peine était-il hors de
la porte de la salle qu’il vit le genni apparaître et lui dire :
« Où vas-tu ainsi, Badreddine ? Arrête-toi et écoute-moi
bien et suis mes instructions. Le bossu vient d’aller au
cabinet d’aisances ; et moi, je m’en charge ! Toi, en
attendant, va de ce pas dans la chambre nuptiale, et quand
tu verras entrer la nouvelle mariée, tu lui diras : « C’est moi
qui suis ton vrai mari ! Le sultan, ton père, n’usa de ce
stratagème que par crainte pour toi du mauvais œil des gens
envieux ! Quant au palefrenier, c’est le plus misérable de
nos palefreniers ; et, pour le dédommager, on lui prépare à
318
l’écurie un bon pot de lait caillé pour qu’il s’en rafraîchisse
à notre santé ! » Puis tu la prendras, sans crainte, et, sans
hésiter, tu lui enlèveras son voile, et tu lui feras ce que tu lui
feras ! » Puis le genni disparut.
Le bossu arriva, en effet, au cabinet d’aisances, pour se
décharger avant d’arriver chez la nouvelle mariée, et
s’accroupit sur le marbre, et commença ! Mais aussitôt le
genni prit la forme d’un gros rat et sortit du trou du cabinet
d’aisances, et fit entendre des cris de rat : « Zik ! zik ! » Et
le palefrenier frappa des mains pour le faire fuir, et lui dit :
« Hesch ! hesch ! » Aussitôt le rat se mit à grossir et devint
un gros chat, aux yeux terriblement brillants, qui se mit à
miauler de travers. Puis, comme le bossu continuait à faire
ses besoins, le chat se mit à grossir et devint un gros chien
qui aboya : « Haou ! haou ! » Alors le bossu commença à
s’effrayer et lui cria : « Va-t’en, vilain ! » Alors le chien
grossit et s’enfla et devint un âne, qui se mit à braire à la
figure du bossu : « Hâk ! hi hâk ! » et aussi à péter avec un
bruit terrible. Alors le bossu fut plein de terreur, sentit tout
son ventre se fondre en diarrhée, et eut à peine la force de
crier : « À mon secours, habitants de la maison ! » Alors, de
crainte qu’il ne s’échappât de là, l’âne grossit encore et
devint un buffle monstrueux, qui obstrua complètement la
porte du cabinet d’aisances, et ce buffle, cette fois, parla
avec la voix des hommes, et dit : « Malheur à toi, bossu de
mon cul ! ô le plus infect des palefreniers ! » À ces paroles,
le bossu sentit le froid de la mort l’envahir il glissa avec sa
diarrhée sur les carreaux, par terre, à moitié habillé, et ses
319
mâchoires claquèrent l’une sur l’autre, et finirent par se
souder d’épouvante ! Alors le buffle lui cria : « Bossu de
bitume ! n’as-tu pu trouver une autre femme à charger de
ton ignoble outil, que ma maîtresse ? » Et le palefrenier,
plein d’épouvante, ne put articuler un mot. Et le genni lui
dit : « Réponds-moi, ou je te ferai mordre tes excréments ! »
Alors le bossu, à cette effroyable menace, put dire : « Par
Allah ! ce n’est point de ma faute ! On m’y a forcé ! Et
d’ailleurs, ô souverain puissant des buffles, je ne pouvais
point deviner que la jeune fille eût un amant parmi les
buffles ! Mais, je le jure, je m’en répons et j’en demande
pardon à Allah et à toi ! » Alors le genni lui dit : « Tu vas
me jurer par Allah que tu vas obéir à mes ordres ! » Et le
bossu se hâta de prêter serment. Alors le genni lui dit : « Tu
vas rester ici toute la nuit jusqu’au lever du soleil ! Et alors
seulement tu pourras t’en aller ! Mais tu ne diras pas un mot
à personne de tout cela, sinon je te casserai la tête en mille
morceaux ! Et jamais plus ne remets les pieds du côté de ce
palais, dans le harem ! Sinon, je te le répète, je t’écraserai la
tête et je t’enfouirai dans la fosse des excréments ! » Puis il
ajouta : « Maintenant je vais te mettre dans une position
dont je te défends de bouger jusqu’à l’aube ! » Alors le
buffle saisit avec ses dents le palefrenier par les pieds et
l’enfonça, la tête la première, au fond du trou béant de la
fosse du cabinet d’aisances, et lui laissa seulement les pieds
hors du trou. Et il lui répéta : « Et surtout prends bien garde
de bouger ! » Puis il disparut.
Voilà pour le bossu !
320
Quant à Hassan Badreddine El-Bassraoui, il laissa le
bossu et l’éfrit aux prises, et il pénétra dans les
appartements privés, et de là dans la chambre nuptiale, où il
s’assit tout au fond. Et à peine était-il là que la nouvelle
mariée entra, soutenue par sa vieille nourrice qui s’arrêta à
la porte en laissant Sett El-Hosn entrer seule. Et, sans
distinguer qui était assis au fond, la vieille, croyant parler
au bossu, lui dit : « Lève-toi, vaillant héros, prends ton
épouse, et agis brillamment ! Et maintenant, mes enfants,
qu’Allah soit avec vous ! » Puis elle se retira.
Alors l’épousée, Sett El-Hosn, le cœur bien faible,
s’avança en se disant en elle-même : « Non ! plutôt rendre
l’âme que de me livrer à cet immonde palefrenier bossu ! »
Mais à peine eut-elle fait quelques pas qu’elle reconnut le
merveilleux Badreddine ! Alors elle poussa un cri de
félicité, et dit : « Ô mon chéri ! que tu es gentil de
m’attendre pendant tout ce temps ! Tu es seul ? Quel
bonheur ! Je t’avouerai que j’avais d’abord pensé, en te
voyant assis, dans la salle de réunion, côte à côte avec le
vilain bossu, que tous deux vous vous étiez associés sur
moi ! » Badreddine répondit : « Ô ma maîtresse, que dis-tu
là ? Comment veux-tu que ce bossu puisse te toucher ? Et
comment pourrait-il être mon associé sur toi ? » Sett El-
Hosn répondit : « Mais enfin qui de vous deux est mon
mari, toi ou lui ? » Badreddine répondit : « C’est moi,
maîtresse ! Toute cette farce du bossu n’a été montée que
pour nous faire rire ; et aussi pour t’éviter le mauvais œil,
car toutes les femmes du palais ont entendu parler de ta
321
beauté unique ; et ton père a loué ce bossu pour qu’il servît
de repoussoir au mauvais œil ; ton père l’a gratifié de dix
dinars ; et maintenant, d’ailleurs, le bossu est à l’écurie en
train d’avaler, à notre santé, un pot de lait caillé frais ! »
À ces paroles de Badreddine, Sett El-Hosn fut au comble
du plaisir ; elle se prit à sourire gentiment et à rire plus
gentiment encore ; puis, soudain, ne pouvant plus se retenir,
elle s’écria : « Par Allah ! mon chéri, prends-moi ! prends-
moi ! Serre-moi ! Fixe-moi sur ton giron ! » Et, comme Sett
El-Hosn avait enlevé ses habits d’en dessous, elle se trouva
être toute nue sous sa robe. Aussi, en disant ces paroles :
« Fixe-moi sur ton giron ! » elle souleva légèrement sa robe
à la hauteur de sa vulve et dévoila ainsi dans toute leur
magnificence ses cuisses et son cul de jasmin. À cette vue
et à l’aspect des détails de cette chair de houria, Badreddine
sentit le désir faire le tour de son corps et soulever l’enfant
endormi ! Et aussitôt il se leva avec hâte, se déshabilla et se
défit de ses vastes culottes à plis innombrables ; il enleva la
bourse contenant les mille dinars que lui avait donnés le juif
de Bassra, et la mit sur le divan, au dessous des culottes ;
puis il enleva son turban si beau et le mit sur une chaise et
se couvrit d’un léger turban de nuit qu’on avait mis là pour
le bossu ; et il ne resta vêtu que de la fine chemise en
mousseline de soie brodée d’or et de l’ample caleçon en
soie bleue, attaché à la taille avec un cordon à glands d’or.
Badreddine défit les cordons et s’élança sur Sett El-Hosn
qui lui tendait tout son corps ; et ils s’enlacèrent ; et
Badreddine enleva Sett El-Hosn et la renversa sur la
322
couche, et fondit sur elle ! Il s’accroupit les jambes
écartées, et saisit les cuisses de Sett El-Hosn et les attira à
lui en les écartant. Et alors il pointa le bélier, qui était tout
prêt, dans la direction du fort, et poussa ce vaillant bélier en
l’enfonçant dans la brèche : et aussitôt la brèche céda. Et
Badreddine exulta en constatant que la perle était
imperforée, et que nul bélier avant le sien ne l’avait
pénétrée ni même touchée du bout du nez ! Et il vérifia
aussi que ce derrière de bénédiction n’avait jamais été
chargé sous l’assaut d’un monteur !
Aussi, au comble de la jouissance, il lui ravit cette
virginité, et se délecta tout à son aise au goût de cette
jeunesse. Et, clou sur clou, le bélier fonctionna quinze fois
de suite, à entrer et à sortir, sans interruption ; et il ne s’en
trouva pas mal du tout.
Aussi, dès cet instant, sans aucun doute Sett El-Hosn fut
engrossée, comme tu le verras dans la suite, ô émir des
Croyants.
Comme Badreddine finissait d’enfoncer les quinze
poteaux, il se dit : « C’est probablement assez, pour
l’instant. » Et alors il s’étendit à côté de Sett El-Hosn, lui
mit la main doucement sous la tête et Sett El-Hosn
également l’entoura de ses bras ; et tous deux s’enlacèrent
étroitement et, avant de s’endormir, se récitèrent ces
strophes admirables :
323
Ne crains point ! Et que ta lance pénètre
l’objet de ton amour ! Et néglige les conseils de
l’envieux ; car ce n’est point ton envieux qui
servira ton amour !
Songe ! le Clément n’a point créé un
spectacle plus beau que celui de deux amants
enlacés sur leur couche !
Regarde-les ! les voici collés l’un sur l’autre,
couverts de bénédictions ! Leurs mains et leurs
bras leur servent d’oreillers !
Lorsque le monde voit deux cœurs liés par
l’ardente passion, il essaie de les frapper avec
le fer froid !
Mais toi, passe outre ! Toutes les fois que ta
destinée met une beauté sur ta route, c’est elle
qu’il faut aimer ; c’est avec elle qu’il faut vivre,
uniquement !
324
je l’avais pris, au cimetière de Bassra, dans la turbeh de son
père Noureddine ! Et fais vite, et moi, je t’y aiderai, car
voici le matin qui va paraître ; et il ne faut pas, vraiment ! »
Alors l’éfrita souleva le jeune Hassan endormi, le chargea
sur ses épaules, habillé tel qu’il était avec la chemise
seulement, car le caleçon n’avait pu tenir au milieu de ses
ébats, et elle s’envola avec lui, suivie de près par l’éfrit. À
un moment donné, dans cette course à travers l’air, l’éfrit
eut des idées lubriques sur l’éfrita, et voulut la violer ainsi
chargée du beau Hassan ; et l’éfrita se serait bien laissé faire
par l’éfrit ; mais elle eut peur pour Hassan. D’ailleurs, Allah
intervint heureusement, et envoya contre l’éfrit des anges
qui lancèrent sur lui une colonne de feu qui le brûla. Et
l’éfrita et Hassan furent ainsi délivrés du terrible éfrit qui
les aurait peut-être abîmés : car l’éfrit est terrible en
copulation ! Alors l’éfrita descendit à terre, à l’endroit
même où avait été précipité l’éfrit avec lequel elle aurait
bien copulé, sans la présence de Hassan pour lequel elle
craignait beaucoup.
Or, il était écrit de par le Destin que l’endroit où l’éfrita
déposerait le jeune Hassan Badreddine, en n’osant plus le
porter plus loin à elle seule, serait tout près de la ville de
Damas, dans le pays de Scham [7]. Alors l’éfrita porta
Hassan tout près de l’une des portes de la ville, le déposa
doucement à terre, et s’envola.
Au lever du jour, on ouvrit les portes de la ville, et les
gens, en sortant, furent bien étonnés de voir ce merveilleux
adolescent endormi, habillé seulement d’une chemise,
325
portant sur la tête, au lieu d’un turban, un bonnet de nuit, et,
de plus, sans caleçon ! Et ils se dirent : « C’est étonnant ce
qu’il a dû veiller, pour maintenant être enfoncé dans un si
profond sommeil ! » Mais d’autres dirent : « Allah ! Allah !
le bel adolescent ! Heureuse et pleine de chance la femme
qui a couché avec lui ! Mais pourquoi est-il ainsi tout nu ? »
D’autres répondirent : « Probablement le pauvre jeune
homme aura passé au cabaret plus de temps qu’il ne fallait !
Et il a bu plus que sa capacité ! Et en rentrant, le soir, il a dû
trouver les portes de la ville fermées, et il s’est décidé à
dormir par terre ! »
Or, pendant qu’ils s’entretenaient ainsi, la brise du matin
se leva et vint caresser le beau Hassan et souleva sa
chemise : on vit alors apparaître un ventre, un ombilic, des
cuisses et des jambes, le tout comme le cristal ! un zebb et
des œufs fort bien proportionnés. Et cette vue émerveilla
tous les gens qui admiraient tout cela.
À ce moment, Badreddine se réveilla et se vit étendu près
de cette porte inconnue et entouré par tous ces gens ; aussi
fut-il fort surpris et s’écria : « Où suis-je, bonnes gens ?
Dites-le moi, je vous prie ! Et pourquoi m’entourez-vous
ainsi ? Qu’y a-t-il donc ! » Ils répondirent : « Pour nous,
nous nous sommes arrêtés pour te regarder, simplement
pour le plaisir ! Mais, pour toi, ne sais-tu pas que tu es à la
porte de Damas ? Où donc as-tu pu passer la nuit pour être
ainsi tout nu ? » Hassan répondit : « Par Allah ! bonnes
gens, que me dites-vous ? Moi, j’ai passé la nuit au Caire.
Et vous dites que je suis à Damas ? » Alors tous furent dans
326
la plus grande hilarité, et l’un d’eux dit : « Ô le grand
mangeur de haschich ! » Et d’autres dirent : « Mais
sûrement tu es fou ! Quel dommage qu’un si merveilleux
adolescent soit fou ! » Et d’autres dirent : « Mais enfin
quelle est cette étrange histoire que tu nous racontes là ? »
Alors Hassan Badreddine dit : « Par Allah ! bonnes gens, je
ne mens jamais ! Je vous assure donc, et je vous répète,
qu’hier j’ai passé la nuit au Caire, et avant-hier à Bassra, ma
ville ! » À ces paroles, l’un s’écria : « Quelle chose
étonnante ! » Un autre : « C’est un fou ! » Et quelques-uns
se mirent à se ployer de rire et à frapper leurs mains l’une
contre l’autre. Et d’autres dirent : « En vérité, n’est-ce point
dommage que cet admirable adolescent ait perdu ainsi la
raison ! Mais aussi quel fou incomparable ! » Et un autre
plus sage, lui dit : « Mon fils reprends un peu tes sens. Et ne
dis pas de pareilles sottises. » Alors Hassan dit : « Je sais ce
que je dis. Et, de plus, apprenez que durant cette nuit d’hier,
au Caire, j’ai passé de fort agréables moments comme
nouveau marié ! » Alors tous furent de plus en plus
persuadés de sa folie ; et l’un d’eux en riant s’écria : « Vous
voyez bien que le pauvre jeune homme s’est marié en rêve !
Était-ce bon, le mariage en rêve ? Combien de fois ? Était-
ce une houria ou une putain ? » Mais Badreddine
commença à être fort contrarié, et leur dit : « Eh bien, oui !
c’était une houria ! Et je n’ai point copulé en rêve, mais
quinze fois entre ses cuisses ; et j’ai pris la place d’un infect
bossu, et j’ai même mis le bonnet de nuit qui lui était
destiné, et que voici ! » Puis il réfléchit un instant et
s’écria : « Mais, par Allah ! braves gens, où est mon turban,
327
où est mon caleçon, où sont ma robe et mes culottes ? Et
surtout où est ma bourse ? »
Et Hassan se leva, et chercha autour de lui ses habits. Et
tout le monde alors se mit à cligner de l’œil et à se faire
signe que l’adolescent était absolument fou.
Alors le pauvre Hassan se décida à entrer en ville dans
son accoutrement, et il fut bien obligé de traverser les rues
et les souks, au milieu d’un grand cortège d’enfants et de
personnes qui criaient : « C’est un fou ! c’est un fou ! » et le
pauvre Hassan ne savait plus que devenir, quand Allah eut
peur que ce beau garçon ne fût violenté, et il le fit passer à
côté de la boutique d’un pâtissier qui venait justement
d’ouvrir sa boutique. Et Hassan se précipita dans la
boutique, s’y réfugia ; et comme ce pâtissier était un solide
gaillard dont les exploits étaient fort réputés en ville, tout le
monde eut peur et se retira, laissant Hassan tranquille.
Lorsque le pâtissier, qui s’appelait El-Hadj Abdallah, vit
le jeune Hassan Badreddine, il put l’examiner à son aise, et
il s’émerveilla à l’aspect de sa beauté, de ses charmes et de
ses dons naturels ; et à l’instant même l’amour emplit son
cœur, et il dit au jeune Hassan : « Ô jeune garçon gentil,
dis-moi, d’où viens-tu ? et sois sans crainte ; raconte-moi
ton histoire, car je t’aime déjà plus que mon âme ! » Alors
Hassan raconta toute son histoire au pâtissier Hadj
Abdallah, et cela depuis le commencement jusqu’à la fin.
Le pâtissier fut extrêmement émerveillé, et dit à Hassan :
« Mon jeune seigneur Badreddine, cette histoire est, en
vérité, fort surprenante, et ton récit est extraordinaire. Mais,
328
ô mon enfant, je te conseille de n’en plus parler à personne,
car c’est dangereux de faire des confidences. Et je t’offre
ma boutique, et tu demeureras avec moi, et cela jusqu’à ce
qu’Allah daigne finir les disgrâces dont tu es affligé.
D’ailleurs, moi, je n’ai point d’enfants, et tu me rendrais
fort heureux si tu voulais m’accepter comme père ! Et moi
je t’adopterai pour mon fils ! » Alors Hassan Badreddine lui
répondit : « Brave oncle ! qu’il soit fait selon ton désir ! »
Aussitôt le pâtissier alla au souk, et acheta des habits
somptueux dont il revint le vêtir. Puis il l’emmena chez le
kadi, et, devant témoins, il adopta Hassan Badreddine pour
son fils.
Et Hassan resta dans la boutique du pâtissier, comme son
fils ; et c’est lui qui touchait l’argent des clients, et qui leur
vendait les pâtisseries, les pots de confitures, les porcelaines
remplies de crème et toutes les douceurs réputées dans
Damas ; et il apprit en peu de temps l’art de la pâtisserie,
pour lequel il avait un penchant tout particulier, à cause des
leçons que lui avait données sa mère, la femme du vizir
Noureddine de Bassra, qui préparait les pâtisseries et les
confitures devant lui pendant son enfance.
Et la beauté de Hassan, le beau jeune homme de Bassra,
le fils adoptif du pâtissier, fut connue de toute la ville de
Damas ; et la boutique du pâtissier El-Hadj Abdallah devint
la boutique la plus achalandée de toutes les boutiques des
pâtissiers de Damas.
Voilà pour Hassan Badreddine !
329
Mais, pour ce qui est de la nouvelle mariée Sett El-Hosn,
la fille du vizir Chamseddine du Caire, voici !
Lorsque Sett El-Hosn se réveilla, le matin de cette
première nuit de noces, elle ne trouva pas le beau Hassan à
côté d’elle. Aussi elle s’imagina que Hassan était allé au
cabinet d’aisances ! Et elle se mit à attendre son retour.
Sur ces entrefaites, le vizir Chamseddine, son père, vint
la trouver pour prendre de ses nouvelles. Et il était fort
anxieux. Et il était fort révolté en son âme de l’injustice du
sultan qui l’avait obligé à marier ainsi la belle Sett El-Hosn,
sa fille, avec le palefrenier bossu. Et, avant d’entrer chez sa
fille, le vizir s’était dit : « Certainement, je tuerai ma fille si
je sais qu’elle s’est livrée à cet immonde bossu ! »
Il frappa donc à la porte de la chambre nuptiale, et
appela : « Sett El-Hosn ! » Elle répondit de l’intérieur :
« Oui, mon père, je cours t’ouvrir ! » Et elle se leva à la
hâte, et courut ouvrir à son père. Et elle était encore
devenue plus belle que d’habitude, et son visage était
comme éclairé, et son âme toute réjouie d’avoir senti les
étreintes merveilleuses de ce beau cerf ! Aussi elle arriva
toute coquette devant son père, et s’inclina et embrassa ses
mains. Mais son père, à cette vue de sa fille réjouie au lieu
d’être affligée de son union avec le bossu, s’écria « Ah !
fille éhontée ! Comment oses-tu paraître devant moi avec
cette figure réjouie après avoir couché avec cet infect
palefrenier bossu ? » À ces paroles Sett El-Hosn se prit à
sourire d’un air entendu, et dit : « Par Allah ! ô père, la
plaisanterie a assez duré ! C’est déjà pour moi fort suffisant
330
d’avoir été la risée de tous les invités qui me plaisantaient
sur mon prétendu époux, ce bossu qui ne vaut même pas la
rognure d’ongle de mon bel amoureux, mon vrai mari de
cette nuit ! Oh ! cette nuit ! comme elle a été pleine de
délices pour moi aux côtés de mon bien-aimé ! Cesse donc
cette plaisanterie, mon père, et ne me parle plus de ce
bossu ! » À ces paroles de sa fille, le vizir fut plein de
courroux, et ses yeux devinrent bleus de fureur, et il
s’écria : « Malheur ! Que dis-tu là ? Comment ! le bossu n’a
pas couché avec toi dans cette chambre ? » Elle répondit :
« Par Allah sur toi, ô père ! assez me citer le nom de ce
bossu ! Qu’Allah le confonde, lui et son père et sa mère et
toute sa famille ! Tu sais bien que je connais maintenant la
supercherie que tu as faite pour que j’évite le mauvais
œil ! » Et elle donna tous les détails des noces et de la nuit à
son père. Et elle ajouta : « Oh ! comme j’étais bien,
enfoncée dans le giron de mon bien-aimé mari, le bel
adolescent aux manières raffinées, aux splendides yeux
noirs, aux sourcils arqués ! »
À ces paroles, le vizir s’écria : « Ma fille, es-tu donc
folle ? Que dis-tu ? Et où est-il ce jeune homme que tu
nommes ton mari ? » Sett El-Hosn répondit : « Il est allé au
cabinet d’aisances ! » Alors le vizir, fort inquiet, se
précipita au dehors et courut vers le cabinet d’aisances. Et il
y trouva le bossu les pieds en l’air et la tête enfoncée
profondément dans le trou du cabinet, et immobile ! Et le
vizir, extrêmement stupéfait, s’écria : « Que vois-je ? n’est-
ce point toi, bossu ? » Et il répéta sa question à haute voix.
331
Mais le bossu ne répondit point, car, toujours terrifié, il
s’imagina que c’était le genni qui lui parlait…
Elle dit :
332
mon malheur ; tu m’as donné en mariage l’amante des
buffles, des ânes et des éfrits ! Maudit sois-tu, toi et ta fille
et tous les malfaiteurs ! » Alors le vizir lui dit : « Fou !
allons, sors d’ici, que je puisse entendre un peu ce que tu
racontes ! » Mais le bossu répondit : « Je suis peut-être fou,
mais je ne serai pas assez insensé pour m’en aller d’ici sans
la permission du terrible éfrit ! Car il m’a bien défendu de
sortir du trou avant le lever du soleil. Va-t’en donc et laisse-
moi en paix ici ! Mais, dis-moi avant, est-ce que le soleil va
tarder encore à se lever, ou non ? » Et le vizir, de plus en
plus perplexe, répondit : « Mais qu’est-ce donc que cet éfrit
dont tu parles ? » Alors le bossu lui raconta l’histoire, son
arrivée au cabinet d’aisances où satisfaire ses besoins avant
d’entrer chez la nouvelle mariée, l’apparition de l’éfrit sous
diverses formes, rat, chat, chien, âne et buffle, et enfin la
défense faite et le traitement subi. Puis le bossu se mit à
gémir.
Alors le vizir s’approcha du bossu, le saisit par les pieds,
et le tira hors du trou. Et le bossu, la figure toute barbouillée
et jaune et misérable, cria à la figure du vizir : « Maudit
sois-tu, toi et ta fille, l’amante des buffles ! » Et, de crainte
de voir apparaître de nouveau l’éfrit, le terrifié bossu se mit
à courir de toutes ses forces, en hurlant et en n’osant pas se
retourner. Et il arriva au palais, et monta chez le sultan, et
lui raconta son aventure avec l’éfrit.
Quant au vizir Chamseddine, il revint comme fou chez sa
fille Sett El-Hosn, et lui dit : « Ma fille, je sens ma raison
s’envoler ! Éclaire-moi sur cette aventure ! » Alors Sett El-
333
Hosn dit : « Sache donc, mon père, que le jeune homme
charmant qui eut l’honneur de la noce pendant toute la nuit,
a couché avec moi et a joui de ma virginité ; et sûrement je
ferai un enfant. Et, pour te donner une preuve de ce que je
t’affirme, voici son turban sur la chaise, ses culottes sur le
divan, et son caleçon dans mon lit. De plus, tu trouveras
dans ses culottes une chose qu’il y a cachée et que je n’ai pu
deviner. » À ces paroles, le vizir se dirigea vers la chaise, et
prit le turban et l’examina et le retourna dans tous les sens,
puis s’écria : « Mais c’est là un turban comme celui des
vizirs de Bassra et de Mossoul ! » Puis il déroula l’étoffe, et
trouva sur le bonnet un pli cousu, qu’il se hâta de prendre ;
il examina ensuite les culottes et les souleva et y trouva la
bourse de mille dinars que le Juif avait donnée à Hassan
Badreddine. Dans cette bourse, il y avait en outre un petit
papier sur lequel ces mots étaient écrits de la main du Juif :
« J’affirme, moi tel, commerçant à Bassra, avoir livré cette
somme de mille dinars, de gré à gré, au seigneur Hassan
Badreddine, fils du vizir Noureddine qu’Allah ait en grâce !
pour le chargement du premier navire qui aura abordé à
Bassra ! » À la lecture de ce papier, le vizir Chamseddine
jeta un grand cri et tomba évanoui. Quand il revint à lui, il
se hâta d’ouvrir le pli trouvé dans le turban, et
immédiatement il reconnut l’écriture de son frère
Noureddine. Et alors il se mit à pleurer et à se lamenter en
disant : « Ah ! mon pauvre frère, mon pauvre frère ! »
Lorsqu’il se fut un peu calmé, il dit : « Allah est tout
puissant ! » Puis il dit à sa fille : « Ma fille, sais-tu le nom
334
de celui auquel tu t’es donnée cette nuit ? C’est mon neveu,
le fils de ton oncle Noureddine, c’est Hassan Badreddine !
Et ces mille dinars, c’est ta dot ! Qu’Allah soit loué ! » Puis
il récita ces deux strophes :
335
Quant au vizir Chamseddine, il revint à la maison près de
sa fille, et se mit à attendre le retour de son neveu, le jeune
Hassan Badreddine. Mais il finit par constater que Hassan
avait disparu, sans arriver à en comprendre la cause, et il se
dit : « Par Allah ! quelle aventure extraordinaire est cette
aventure ! En vérité, on n’en a jamais vu de pareille !… »
Elle dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que Giafar Al-Barmaki, vizir du roi Haroun
Al-Rachid, continua ainsi l’histoire au khalifat :
336
« Telle armoire est située en tel endroit ; tel rideau est en tel
endroit » ; et ainsi de suite… Quant il eut fini, il cacheta le
papier après l’avoir lu à sa fille Sett El-Hosn, et le serra
soigneusement dans la caisse à papiers. Après cela, il
ramassa le turban, le bonnet, les culottes, la robe et la
bourse, et en fit un paquet qu’il enferma avec beaucoup de
soin.
Quant à Sett El-Hosn, la fille du vizir, elle devint grosse
en effet, à la suite de sa première nuit de noces ; et, au bout
de neuf mois pleins, elle accoucha à terme d’un fils comme
la lune, qui ressemblait à son père en tous points, aussi
beau ! aussi gentil ! aussi parfait ! À sa naissance, les
femmes le nettoyèrent et lui noircirent les yeux avec du
kohl ; puis on lui coupa le cordon, et on le confia aux
bonnes et à la nourrice. Et, à cause de sa beauté
surprenante, on le nomma Agib [8].
Lorsque l’admirable Agib eut atteint, jour par jour, mois
par mois, année par année, l’âge de sept ans, le vizir
Chamseddine, son aïeul, l’envoya à l’école d’un maître fort
réputé, et le recommanda beaucoup à ce maître d’école. Et
Agib, tous les jours, accompagné de l’esclave noir Saïd, le
bon eunuque de son père, allait à l’école, pour revenir à
midi et le soir à la maison. Et il alla ainsi à l’école durant
cinq ans, jusqu’à ce qu’il eût ainsi atteint l’âge de douze
ans. Mais, pendant ce temps, Agib s’était rendu
insupportable aux autres enfants de l’école ; il les battait et
les injuriait et leur disait : « Qui de vous est comme moi ?
Je suis le fils du vizir d’Égypte ! » À la fin, les enfants se
337
réunirent, et allèrent porter plainte au maître d’école contre
les mauvais procédés d’Agib. Alors le maître d’école, qui
voyait que les exhortations au fils du vizir étaient vaines et
qui, à cause de son père le vizir, ne voulait pas lui-même le
renvoyer, dit aux enfants : « Je vais vous enseigner une
chose que vous lui direz, et qui l’empêchera dorénavant de
revenir à l’école. Demain donc, pendant le temps du jeu,
réunissez-vous tous autour d’Agib et dites-vous les uns aux
autres : « Par Allah ! nous allons jouer à un jeu fort
intéressant ! Mais nul ne pourra prendre part à ce jeu qu’à la
condition de dire à haute voix son nom et le nom de son
père et de sa mère ! Car celui qui ne pourra pas dire le nom
de son père et de sa mère sera considéré comme un fils
adultérin et ne pourra jouer avec nous ! »
Aussi, le matin, à l’arrivée d’Agib à l’école, les enfants
se réunirent autour de lui, se concertèrent entre eux, et l’un
d’eux s’écria : « Ah, vraiment oui ! c’est un jeu
merveilleux ! Mais nul ne pourra jouer à ce jeu qu’à la
condition de dire son nom et le nom de son père et de sa
mère ! Allons ! chacun à son tour ! » Et il leur cligna de
l’œil.
Alors un des enfants s’avança et dit : « Moi, je m’appelle
Nabih ! Ma mère s’appelle Nabiha ! Et mon père s’appelle
Izeddine ! » Puis un autre s’avança et dit : « Moi, je
m’appelle Naguib ! Ma mère s’appelle Gamila ! Et mon
père s’appelle Mustapha ! » Puis le troisième et le
quatrième et d’autres aussi dirent de la même manière.
Quand vint le tour d’Agib, Agib très fier dit : « Moi, je suis
338
Agib ! Ma mère est Sett El-Hosn ! Et mon père est
Chamseddine, vizir d’Égypte ! »
Alors les enfants s’écrièrent tous : « Non, par Allah ! le
vizir n’est point ton père ! » Et Agib furieux s’écria :
« Qu’Allah vous confonde ! Le vizir est mon père, en
vérité ! » Mais les enfants se mirent à ricaner et à frapper
des mains, et lui tournèrent le dos en lui criant : « Va-t’en !
tu ne connais pas le nom de ton père ! Chamseddine n’est
point ton père ! C’est ton grand-père, le père de ta mère ! Tu
ne joueras pas avec nous ! » Et les enfants se débandèrent
en éclatant de rire.
Alors Agib sentit sa poitrine se rétrécir, et fut étranglé par
les sanglots ! Mais aussitôt le maître d’école s’approcha de
lui et lui dit : « Comment, Agib, ne sais-tu pas encore que le
vizir n’est point ton père, mais ton grand-père, le père de ta
mère Sett El-Hosn ! Quant à ton père, ni toi, ni nous, ni
personne ne le connaît. Car le sultan avait marié Sett El-
Hosn au palefrenier bossu ; mais le palefrenier ne put
coucher avec Sett El-Hosn, et il a raconté par toute la ville
que, la nuit de ses noces, les genn l’avaient enfermé, lui
palefrenier, pour coucher, eux, avec Sett El-Hosn. Et il a
raconté aussi des histoires étonnantes de buffles et d’ânes et
de chiens et autres êtres semblables. Ainsi donc, Agib, nul
ne connaît le nom de ton père ! Sois donc humble devant
Allah et tes camarades qui te considèrent comme un fils
adultérin. D’ailleurs, Agib, tu es absolument dans la même
situation qu’un enfant vendu sur le marché qui ne
connaîtrait point son père. Encore une fois, sache que le
339
vizir Chamseddine est ton grand-père seulement, et que ton
père est inconnu. Sois donc modeste dorénavant. »
À ce discours du maître d’école, le petit Agib s’enfuit en
courant chez sa mère Sett El-Hosn, et il était tellement
étranglé par les pleurs qu’il ne put d’abord rien articuler.
Alors sa mère se mit à le consoler, et, le voyant tellement
ému, son cœur fondit de pitié, et elle lui dit : « Mon enfant,
dis à ta mère la cause de ce chagrin ! » et elle l’embrassa et
le caressa. Alors le petit Agib lui dit : « Dis-moi, ma mère,
quel est mon père ? » Et Sett El-Hosn fort étonnée lui dit :
« Mais c’est le vizir ! » Et Agib lui répondit en pleurant :
« Oh, non ! il n’est pas mon père ! Ne me cache pas la
vérité ! Le vizir est ton père, à toi ! Mais il n’est pas mon
père ! Non, non ! Dis-moi la vérité ou je vais tout de suite
me tuer avec ce poignard-ci ! » Et le petit Agib répéta à sa
mère les paroles du maître d’école.
Alors, au souvenir de son cousin et mari, la belle Sett El-
Hosn se mit à se rappeler sa première nuit de noces et toute
la beauté et tous les charmes du merveilleux Hassan
Badreddine El-Bassri ! Et, à ce souvenir, elle pleura
d’émotion, et soupira ces strophes :
340
Il me quitta, et avec lui mon bonheur me
quitta, et il me ravit le repos ! Et depuis lors
j’ai perdu tout repos !
Il me quitta, et les larmes de mes yeux
pleurent son absence ; elles coulent et leurs
ruisseaux rempliraient les mers ;
Qu’un jour puisse se passer sans que mon
désir ne me reporte vers lui, sans que mon cœur
ne palpite de la douleur de son absence,
Aussitôt son image se lève devant moi, se
lève devant mon âme, et je redouble d’amour,
de désirs et de souvenirs !
Oh ! c’est toujours lui dont l’image aimée se
présente la première à mes yeux dès la première
heure du jour ! Et c’est toujours ainsi, car je
n’ai point d’autre pensée, ni d’autres amours !
341
enfin au petit Agib, et, à tous ces souvenirs réunis, il ne put
s’empêcher de pleurer lui aussi. Et, désespéré, il monta chez
le sultan, lui raconta toute l’histoire, lui dit que cette
situation ne pouvait plus durer pour son nom et le nom de
ses enfants, et lui demanda la permission de partir vers les
pays du Levant pour atteindre la ville de Bassra où il
comptait retrouver son neveu Hassan Badreddine. Puis il
demanda également au sultan de lui écrire des décrets qu’il
prendrait avec lui et qui lui permettraient, dans tous les pays
où il irait, de faire les recherches nécessaires pour retrouver
et ramener son neveu. Puis il se mit à pleurer amèrement. Et
le sultan eut le cœur touché, et lui écrivit les décrets
nécessaires pour tous les pays et toutes les provinces. Alors
le vizir fut fort réjoui, et fit beaucoup de remerciements au
sultan et aussi beaucoup de vœux pour sa grandeur, et se
prosterna en baisant la terre entre ses mains ; puis il prit
congé et sortit. Et, à l’heure même, il fit les préparatifs
nécessaires pour le départ ; puis il emmena sa fille Soit El-
Hosn et le petit Agib, et partit.
Ils marchèrent le premier jour, puis le deuxième jour et le
troisième jour et ainsi de suite, dans la direction de Damas,
et enfin ils arrivèrent avec sécurité à Damas. Et ils
s’arrêtèrent tout près des portes, au Midan de Hasba, et ils y
dressèrent leurs tentes pour se reposer deux jours avant de
continuer leur route. Et ils trouvèrent que Damas était une
ville admirable, pleine d’arbres et d’eaux courantes, et
qu’elle était bien la ville chantée par le poète :
342
À Damas, j’ai passé un jour et une nuit.
Damas ! Son créateur a juré que jamais plus il
ne pourrait faire œuvre pareille !
La nuit couvre Damas de ses ailes,
amoureusement. Et le matin étend sur elle
l’ombrage des arbres touffus.
La rosée sur les branches de ses arbres n’est
point rosée, mais perles, perles neigeant au gré
de la brise qui les secoue !
Là, dans ses bosquets, c’est la nature qui fait
tout : l’oiseau fait sa lecture matinale ; l’eau
vive, c’est la page blanche ouverte ; la brise
répond et écrit sous la dictée de l’oiseau, et les
blancs nuages font pleuvoir leurs gouttes pour
l’écriture !
343
les habitants de Damas et voulait avec ce fouet les
empêcher de s’approcher du joli Agib, son maître. Et, en
effet, il ne se trompait pas ; car, à peine eurent-ils vu le bel
Agib, les habitants de Damas remarquèrent combien il était
gracieux et charmant, et qu’il était plus doux que la brise du
Nord, plus délicieux au goût que l’eau fraîche au palais de
l’altéré, plus exquis que la santé au convalescent ; et
aussitôt tous les gens de la rue et des maisons et des
boutiques se mirent à courir derrière Agib et l’eunuque, et à
suivre Agib tout le temps sans le quitter, malgré le grand
fouet de l’eunuque ; et d’autres couraient encore plus vite,
dépassaient Agib, et s’asseyaient par terre sur son passage
pour le contempler mieux et plus longuement. Enfin, par la
volonté du Destin, Agib et l’eunuque arrivèrent devant une
boutique de pâtissier, et, pour échapper à cette foule
indiscrète, ils s’arrêtèrent.
Or, cette boutique était justement celle de Hassan
Badreddine, père d’Agib. Le vieux pâtissier, le père adoptif
de Hassan, était mort, et Hassan avait hérité de la boutique.
Donc, ce jour-là, Hassan était en train de préparer un
délicieux plat avec des graines de grenade et d’autres
choses sucrées et savoureuses. Aussi, lorsqu’il vit Agib et
l’esclave s’arrêter, Hassan fut charmé par la beauté du petit
Agib, et non seulement charmé, mais ému d’une façon
divine et toute cordiale et tout à fait extraordinaire, et il
s’écria plein d’amour : « Ô mon jeune seigneur, toi qui
viens de conquérir mon cœur et qui règnes déjà sur mon
être intime, toi vers lequel je me sens tout attiré du fond de
344
mes entrailles, peux-tu me faire l’honneur d’entrer dans ma
boutique ? peux-tu me faire ce plaisir de goûter à mes
douceurs, simplement par compassion ! » Et à ces paroles,
Hassan, malgré lui, eut les yeux remplis de larmes, et il
pleura beaucoup au souvenir qui lui revenait en même
temps de sa situation passée et de son sort présent.
Lorsque Agib entendit les paroles de son père, il eut aussi
le cœur tout attendri, et il se tourna vers l’esclave et lui dit :
« Saïd ! ce pâtissier vient de m’attendrir le cœur. Je
m’imagine qu’il doit avoir quitté au loin un enfant à lui, et
que, moi, je lui rappelle cet enfant. Entrons donc chez lui
pour lui faire plaisir et goûtons de ce qu’il veut nous offrir.
Et, si nous compatissons ainsi à sa peine, il est probable
qu’Allah aura pitié de nous et nous fera réussir à notre tour
dans nos recherches pour mon père ! »
Aux paroles d’Agib, l’eunuque Saïd se récria : « Par
Allah ! ô mon maître, il ne faut vraiment pas ! oh ! pas du
tout ! Il ne sied point au fils d’un vizir d’entrer dans la
boutique d’un pâtissier dans le souk et surtout de manger,
comme ça, publiquement ! Ah ! non ! Toutefois, si c’est par
crainte de ces vauriens et de ces gens qui te suivent que tu
veux entrer dans cette boutique, je saurai bien les éloigner
et te défendre contre eux avec ce bon fouet ! Quant à entrer
dans la boutique, non, vraiment, jamais ! »
Aux paroles de l’eunuque, le pâtissier Hassan Badreddine
fut très affecté, et il se tourna vers l’eunuque avec les yeux
pleins de larmes et les joues inondées, et lui dit : « Ô
grand ! pourquoi ne veux-tu point compatir et me faire ce
345
plaisir d’entrer dans ma boutique ? Ô toi qui es noir comme
la châtaigne, mais blanc intérieurement comme elle ! ô toi
qu’ont louangé tous nos poètes par des vers admirables, je
puis te révéler le secret de devenir aussi blanc au dehors que
tu l’es au dedans ! » Alors le brave eunuque se mit à rire
beaucoup et s’écria : « Vraiment ? Vraiment ? Tu le peux ?
Et comment donc ? Par Allah ! hâte-toi de me le dire ! »
Aussitôt Hassan Badreddine lui récita d’admirables vers à
la louange des eunuques :
346
amandes décortiquées, et parfumés délicieusement et juste à
point ; puis il leur présenta le bol sur le plus somptueux de
ses plateaux de cuivre repoussé et ciselé. Et, les voyant en
manger avec des signes de satisfaction, il fut très flatté et
très content, et leur dit : « Vraiment, quel honneur pour
moi ! Et quelle bonne fortune ! Et puisse cela vous être
agréable et de délicieuse digestion ! »
Alors le petit Agib, après les premières bouchées, ne
manqua pas d’inviter le pâtissier à s’asseoir en lui disant :
« Tu peux rester avec nous et manger avec nous ! Et Allah
ainsi nous récompensera en nous faisant réussir dans nos
recherches ! » Alors Hassan Badreddine lui dit :
« Comment, mon enfant ! Toi, si jeune et déjà éprouvé par
la perte de quelqu’un de cher ? » Et Agib répondit : « Mais
oui, brave homme, mon cœur est déjà éprouvé et brûlé par
l’absence d’un être cher ! Et cet être si cher n’est autre que
mon propre père. Et mon grand-père et moi, nous sommes
sortis de notre pays pour aller à sa recherche en battant
toutes les contrées. » Puis le petit Agib se mit à pleurer à ce
souvenir, et Badreddine aussi ne put s’empêcher de prendre
part à ces pleurs, et il pleura. Et l’eunuque lui-même
hochait la tête avec beaucoup d’assentiment. Mais tout cela
ne les empêcha de faire honneur au délicieux bol de
grenades parfumées et apprêtées avec tant d’art. Et ils
mangèrent jusqu’à satiété, tant c’était exquis.
Mais, comme le temps pressait, Hassan ne put en savoir
plus long ; et l’eunuque emmena Agib et s’en alla pour
rejoindre les tentes du vizir.
347
À peine Agib parti, Badreddine sentit son âme s’en aller
avec lui, et, ne pouvant résister au désir de le suivre, ferma
vite sa boutique et, sans soupçonner aucunement que le
petit Agib fût son fils, il sortit et hâta le pas en les suivant et
les atteignit avant qu’ils n’eussent franchi la grande porte de
Damas.
Alors l’eunuque s’aperçut que le pâtissier les avait suivis,
et il se retourna et dit : « Pourquoi nous suis-tu, pâtissier ? »
Et Badreddine répondit : « Simplement parce que j’ai une
petite affaire à régler en dehors de la ville, et j’ai voulu me
joindre à vous deux pour faire route commune, et m’en
retourner ensuite. D’ailleurs, votre départ m’a arraché l’âme
du corps ! »
À ces paroles, l’eunuque fut très en colère, et s’écria :
« En vérité, ce bol nous coûte fort cher ! Quel bol de
malheur ! Ce pâtissier va maintenant nous faire tourner
notre digestion ! Le voilà maintenant qui se met à nos
trousses d’un endroit à l’autre ! » Alors Agib se retourna et
vit le pâtissier, et il devint fort rouge et balbutia : « Saïd,
laisse-le ! Le chemin d’Allah est libre pour tous les
musulmans ! » Puis il ajouta : « Mais s’il continue à nous
suivre jusqu’aux tentes, nous saurons alors que vraiment
c’est moi qu’il est en train de suivre, et nous ne manquerons
pas de le chasser ! » Puis Agib baissa la tête et continua sa
route, et l’eunuque derrière lui à quelques pas.
Quant à Hassan, il continua à les suivre jusqu’au Midan
de Hasba, là où étaient dressées les tentes. Alors Agib et
l’eunuque se retournèrent et le virent à quelques pas
348
derrière eux. Aussi Agib, cette fois, se fâcha et craignit fort
que l’eunuque n’allât raconter tout au grand-père : qu’Agib
était entré dans la boutique d’un pâtissier et que le pâtissier
avait ensuite suivi Agib ! À cette idée qui le terrifia, il prit
une pierre, regarda Hassan qui était debout, immobile dans
une contemplation et dont les yeux avaient une lueur
étrange ; et Agib, pensant que cette flamme des yeux du
pâtissier était une flamme équivoque, fut encore bien plus
furieux, et, de toutes ses forces, il lança la pierre sur lui, et
l’atteignit gravement au front ; puis Agib et l’eunuque se
hâtèrent vers les tentes. Quant à Hassan Badreddine, il
tomba à terre, évanoui, et eut la figure toute couverte de
sang. Mais heureusement il ne tarda pas à revenir à lui-
même, et il étancha son sang, et, déchirant un lambeau de
l’étoffe de son turban, il se banda le front. Puis il se mit à se
réprimander et se dit : « En vérité, c’est bien de ma faute !
J’ai agi d’une façon inconsidérée en fermant ma boutique,
et d’une façon incorrecte en suivant ce bel enfant et lui
donnant ainsi à penser que je le suivais pour des motifs
équivoques ! » Puis il soupira : « Allah karim » [10] et s’en
retourna en ville, rouvrit sa boutique et se remit à faire des
pâtisseries comme avant et à les vendre, tout en pensant
avec douleur à sa pauvre mère à Bassra qui lui avait donné,
tout enfant, les premières leçons en l’art du pâtissier ; et il
pleura, et, pour se consoler, il se récita cette strophe :
349
point le Sort qui te rendra jamais justice.
350
Aussitôt Chamseddine courut vers la demeure de son
défunt frère Noureddine, après s’en être fait donner
l’adresse et la direction, et ne tarda pas bien-tôt à y arriver,
tout en pensant, en route, à son frère Noureddine mort loin
de lui dans la tristesse de ne l’avoir pu embrasser ! Et il
pleura, et il se récita ces deux strophes :
351
dentée du désir, me travaille ! Et jamais je ne
calme mes douleurs !
Ô mon doux ami, n’allonge point davantage
l’absence dure ! Mon cœur est en morceaux,
coupé en morceaux par la douleur de
l’absence !
Quel jour béni, quel jour incomparable ne
serait point celui où nous pourrions enfin nous
réunir !
Mais ne va point croire que ton absence m’a
occupé l’esprit de l’amour d’un autre ! Car
mon cœur n’est pas assez large pour contenir
un second amour !
352
douloureuse récitait ces vers :
353
Par Allah ! comble de dons celui qui vient de
m’annoncer cette nouvelle heureuse, car il m’a
annoncé la nouvelle la plus heureuse et la
meilleure de celles entendues !
Et s’il veut accepter et se contenter de
cadeaux, je lui ferai cadeau d’un cœur déchiré
par les adieux !
354
avoir le temps d’acheter des cadeaux et des présents dignes
d’être offerts au sultan d’Égypte. »
Aussi, pendant que le vizir était tout entier pris par les
riches marchands venus sous les tentes offrir leurs
marchandises, Agib dit à l’eunuque : « Baba Saïd, j’ai bien
envie d’aller me distraire. Allons-nous-en au souk de
Damas, pour nous mettre au courant des nouvelles et aussi
pour savoir un peu ce qui a pu advenir au pâtissier dont
nous avions mangé les douceurs et dont, en retour, nous
avions fendu la tête avec un coup de pierre, alors que nous
n’avions eu qu’à nous louer de son hospitalité. En vérité,
nous lui avons rendu le mal pour le bien ! » Et l’eunuque
répondit : « J’écoute et j’obéis ! »
Alors Agib et l’ennuque sortirent des tentes, car Agib
agissait ainsi sous une impulsion aveugle suscitée par
l’amour filial inconscient. Arrivés en ville, ils ne cessèrent
de marcher dans les souks jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à
la boutique du pâtissier. C’était l’heure où les croyants se
rendaient à la mosquée des Bani-Ommiah pour la prière de
l’asr.
Juste à ce moment, Hassan Badreddine était dans sa
boutique occupé à confectionner le même délicieux plat que
l’autre fois : grains de grenade aux amandes, sucre et
parfums à point ! Aussi Agib put bien observer le pâtissier,
et il vit sur son front la trace du coup de pierre qu’il lui
avait porté. Alors son cœur en fut encore plus attendri, et il
dit : « Que la paix soit avec toi ! ô pâtissier tel ! C’est
l’intérêt que je te porte qui me pousse à venir prendre de tes
355
nouvelles. Ne me reconnais-tu pas ? » À peine Hassan l’eut-
il vu qu’il sentit ses entrailles se bouleverser, son cœur
battre à coups désordonnés, et sa tête se pencher vers le sol
comme pour tomber, et sa langue se coller à son palais sans
pouvoir articuler un mot. Enfin il put relever la tête vers
l’enfant, et tout humilié, tout soumis, il lui récita ces
strophes :
356
maintenant, je n’entrerai et ne mangerai chez toi que tu ne
m’aies prêté serment de ne point sortir derrière nous ni de
nous suivre. Sinon, jamais plus nous ne reviendrons ici : car
sache bien que nous allons passer toute une semaine à
Damas, le temps que mon grand-père puisse acheter des
cadeaux pour le sultan ! » Alors Badreddine s’écria : « J’en
fais le serment devant vous deux ! » Alors Agib et
l’eunuque entrèrent, et tout de suite Badreddine leur offrit
une porcelaine remplie de la délicieuse spécialité aux grains
de grenade. Et Agib lui dit : « Viens manger avec nous. Et
de la sorte peut-être qu’Allah nous fera réussir dans nos
recherches ! » Et Hassan en fut fort heureux, et s’assit en
face d’eux. Mais, durant tout le temps, il ne put s’empêcher
de contempler Agib ; et il le regardait d’une façon si
extraordinaire et si persistante qu’Agib, gêné, lui dit :
« Allah ! quel amoureux importun et gênant et lourd tu es,
bon homme ! Je te l’avais déjà reproché ! Cesse enfin de me
contempler de la sorte et de dévorer ainsi ma figure avec tes
yeux ! » À ces paroles Badreddine répondit par ces
strophes :
357
Je t’ai voué un culte sans paroles, je t’ai
voué, ô vase d’élection, un signe immortel et
des vœux qui ne font qu’augmenter et embellir !
Et maintenant, tout entier je fonds en
brûlant ! Ton visage, c’est mon paradis ! Sûr !
je vais mourir de ma soif ardente ! Et pourtant,
ô toi, tes lèvres pourraient me désaltérer, et me
rafraîchir de leur miel !
358
repassa à Agib, qui but et la repassa à l’eunuque, et ainsi de
suite jusqu’à ce qu’ils se fussent bien rempli le ventre et
qu’ils fussent rassasiés comme jamais ils ne l’avaient été de
leur vie. Après quoi, ils remercièrent le pâtissier et se
retirèrent ce soir-là au plus vite, pour arriver aux tentes
avant le coucher du soleil.
Arrivés aux tentes, Agib se hâta d’aller baiser la main à
sa grand’mère et à sa mère Sett El-Hosn. Et la grand’mère
l’embrassa et se rappela son fils Badreddine, et soupira
beaucoup et pleura beaucoup. Après quoi elle récita ces
deux strophes :
359
avait donné les premières notions à Badreddine, son fils,
encore enfant, à Bassra.
Elle dit aussi à l’esclave : « Tu peux manger avec ton
maître Agib ! » Mais l’eunuque en lui-même fit la grimace
et se dit : « Par Allah ! je n’ai vraiment plus d’appétit ! Je
ne pourrai pas avaler une bouchée ! » Il s’assit pourtant à
côté d’Agib.
Quant à Agib, lui aussi il s’assit, mais il avait également
le ventre tout bourré des choses qu’il avait mangées et bues
chez le pâtissier. Il prit pourtant une bouchée et la goûta.
Mais il ne put, en vérité, l’avaler tant il était bourré. Et,
d’ailleurs, il trouva que ça manquait un peu de sucre. Cela
n’était pas vrai. Il était tout simplement rassasié. Aussi,
faisant une grimace, il dit à sa grand’mère : « Ça n’est
vraiment pas bon, grand’mère ! » Alors la grand’mère fut
suffoquée de dépit et s’écria : « Comment, mon enfant,
oses-tu prétendre que ma cuisine ne soit pas bonne ! Ne
sais-tu point qu’il n’y a pas dans le monde entier quelqu’un
qui sache comme moi faire la cuisine, les pâtisseries et les
douceurs, si ce n’est peut-être ton père Hassan Badreddine,
qui d’ailleurs l’a appris de moi ? » Mais Agib répondit :
« Par Allah ! grand’mère, ton plat n’a pas le fini désirable.
Il manque un peu de sucre. Et puis ça n’est pas ça. Si tu
savais ! Nous venons, je te l’avoue, de faire la
connaissance, dans le souk (mais ne le dis pas à grand-père
et à ma mère) d’un pâtissier qui nous a offert de ce même
plat. Mais… Rien qu’à son fumet on sentait le cœur se
dilater de plaisir ! Et quant à son goût, c’était si délicieux
360
qu’il aurait mis en appétit même l’âme d’un individu atteint
d’indigestion ! Et quant à ta préparation, en vérité, on ne
saurait la comparer à l’autre ni de près ni de loin, et en
aucune façon, vraiment, grand’mère ! »
À ces paroles, grand’mère fut dans une colère
considérable, et jeta un regard de travers sur l’eunuque et
lui dit…
Alors sa sœur, la jeune Doniazade, lui dit : « Ô ma sœur, que tes paroles sont
douces et agréables, et que ce conte est délicieux et charmant ! »
Et Schahrazade lui sourit et dit : « Oui, ma sœur, mais qu’est cela comparé à
ce que je vous raconterai à tous deux la nuit prochaine, si je suis encore en vie,
par la grâce d’Allah et le bon plaisir du Roi ! »
Et le Roi dit en son âme : « Par Allah ! je ne la tuerai point avant d’avoir
entendu la suite de son histoire, qui est une histoire merveilleuse et étonnante
extrêmement, en vérité ! »
Alors le roi Schahriar sortit vers la salle de sa justice ; et le diwan fut rempli
de la foule des vizirs, des chambellans, des gardes et des gens du palais. Et le
Roi jugea, et nomma aux emplois, et destitua, et gouverna, et termina les
affaires pendantes, et cela jusqu’à la fin de la journée.
Puis le diwan fut levé, et le Roi rentra dans le palais. Et, quand vint la nuit, il
alla trouver Schahzarade, la fille du vizir, et ne manqua pas de faire sa chose
361
ordinaire avec elle.
ET C’ÉTAIT
LA VINGT-QUATRIÈME NUIT
Et Schahrazade sourit à sa sœur et lui dit : « Oui, certes ! c’est de tout cœur
et de la meilleure volonté que j’achèverai le récit, mais pas avant que ce Roi
bien élevé ne me le permette ! »
Alors le Roi, qui attendait la fin avec un grand désir, dit à Schahrazade : « Tu
peux parler. »
Et Schahrazade dit :
363
Alors Saïd, quoique gonflé à la suite de sa séance chez
Badreddine, voulut bien se soumettre à l’épreuve, et il
s’assit devant le bol aux grains de grenade et se mit en
devoir de commencer ; mais il fut obligé de s’arrêter à la
première bouchée, tant il était rempli jusqu’au gosier. Et il
rejeta la bouchée qu’il avait déjà prise. Mais il se hâta de
dire que, la veille, il avait tellement mangé, sous la tente,
avec les autres esclaves, qu’il en avait attrapé une
indigestion. Mais le vizir comprit tout de suite que
l’eunuque était entré réellement, ce jour même, chez le
pâtissier. Il le fit alors étendre par terre par les esclaves, et il
lui tomba dessus à coups redoublés et de toute sa force.
Alors l’eunuque, roué de coups, finit par demander grâce,
tout en continuant à crier : « Ô mon maître, c’est hier que
j’ai attrapé une indigestion ! » Comme le vizir était fatigué
à force de frapper, il s’arrêta et dit à Saïd : « Voyons ! avoue
la vérité ! » Alors l’eunuque se décida et dit : « Eh bien,
oui ! seigneur, cela est vrai ! Nous sommes entrés chez un
pâtissier dans le souk ! Et son plat était si délicieux que, de
ma vie, je n’ai goûté quelque chose d’aussi bon ! Mais aussi
quel malheur d’avoir goûté maintenant à ce détestable et
horrible plat-ci ! Allah ! que ceci est mauvais ! »
Alors le vizir se mit à rire beaucoup ; mais la grand’mère
ne put plus se contenir de dépit, et mortifiée jusqu’au sang,
elle s’écria : « Ah ! menteur ! je te défie bien de nous
apporter du plat de ton pâtissier ! c’est de ton invention tout
ça ! Oui, je te permets d’aller nous chercher une porcelaine
contenant de cette même composition ! Et d’ailleurs, si tu
364
l’apportais, cela nous servirait du moins à faire la
comparaison entre son travail et le mien ! Mon beau-frère
sera juge ! » Et l’eunuque répondit : « Oui, certainement ! »
Alors la grand’mère lui donna de la monnaie d’un demi-
dinar et un bol de porcelaine vide.
L’eunuque sortit alors et finit par arriver à la boutique et
dit au pâtissier : « Voici ! nous venons de faire un pari sur
ton plat avec les gens de la maison qui, eux aussi, ont
préparé un plat de grains de grenade. Donne-m’en donc
pour un demi-dinar. Et surtout soigne-le bien et mets-y tout
ton art. Sans cela, je vais encore manger de la bastonnade
comme tout à l’heure ! Je t’assure que je suis encore tout
fourbu ! » Alors Hassan Badreddine se mit à rire et dit :
« Sois sans crainte ! Car ce plat que je vais te donner, il n’y
a pas dans le monde une autre personne qui sache réussir le
pareil, si ce n’est ma mère ! Et ma mère est maintenant dans
des pays si éloignés… ! »
Puis Badreddine remplit la porcelaine de l’esclave avec
très grand soin, et termina sa préparation en y ajoutant
encore un peu de musc et d’eau de roses. Et l’eunuque prit
la porcelaine et s’en revint rapidement vers les tentes. Alors
la grand’mère d’Agib la prit et se hâta d’en goûter le
contenu pour se rendre compte de son degré de saveur et de
bonté. Mais à peine l’eut-elle porté à ses lèvres qu’elle jeta
un grand cri et tomba à la renverse… Elle avait deviné la
main de son fils Hassan.
Alors le vizir, ainsi que tout le monde, fut dans la
stupeur, et on se hâta de jeter de l’eau de roses au visage de
365
la grand’mère qui, au bout d’une heure, finit par revenir à
elle. Et elle dit : « Allah ! l’auteur de ce plat à la grenade ne
peut être que mon fils Hassan Badreddine, et pas un autre !
J’en suis sûre ! Il y a que moi seule qui sache l’apprêter de
cette façon, et c’est moi qui l’ai appris à Hassan ! »
À ces paroles, le vizir fut au comble de la joie et de
l’impatience de revoir son neveu et s’écria : « Allah va
enfin permettre notre réunion ! » Et aussitôt il fit venir ses
serviteurs, réfléchit un instant, combina un projet, et leur
dit : « Que vingt hommes d’entre vous autres aillent aussitôt
à la boutique du pâtissier Hassan, connu dans le souk sous
le nom de Hassan El-Bassri, et qu’ils ruinent cette boutique
de fond en comble ! Quant au pâtissier, qu’on lui attache les
bras avec la toile de son turban, et qu’on me l’amène ici de
force, mais en prenant bien garde de lui faire le moindre
mal. Allez ! »
Quant au vizir, il monta immédiatement à cheval, après
s’être muni des lettres écrites par le sultan d’Égypte, et se
rendit à la maison du gouvernement, le Dâr El-Salam, chez
le lieutenant-gouverneur qui représentait à Damas le sultan
d’Égypte, son maître ! Arrivé à Dâr El-Salam le vizir
communiqua les lettres du sultan au lieutenant-gouverneur,
qui aussitôt s’inclina et les embrassa avec respect et les
porta à sa tête avec vénération. Puis il s’adressa au vizir et
lui dit : « Ordonne ! de qui veux-tu te saisir ? » Il répondit :
« C’est simplement d’un pâtissier du souk ! » Et le
gouverneur dit : « Rien n’est plus facile ! » Et il ordonna à
ses gardes d’aller prêter main forte aux gens du vizir. Le
366
vizir prit alors congé du lieutenant-gouverneur, et revint
sous les tentes.
Quant à Hassan Badreddine, il vit arriver à lui tous ces
gens armés de bâtons, de pioches et de haches, qui
envahirent sa boutique, et mirent tout en pièces, et
renversèrent par terre toutes les pâtisseries et les sucreries,
et démolirent toute la boutique ; puis ils se saisirent de
l’effaré Hassan, et le ligotèrent avec la toile de son turban,
sans prononcer un mot. Et l’effaré Hassan pensait :
« Allah ! ce doit être le plat de grenades qui est la cause de
tout cela ! Qui sait ce qu’ils ont pu y trouver ! »
On finit donc par emmener Hassan sous les tentes, devant
le vizir. Et Hassan Badreddine pleura beaucoup et s’écria :
« Seigneur ! quel crime ai-je pu commettre ? » Le vizir lui
demanda : « C’est bien toi qui as apprêté ce plat de
grenades ? » Il répondit : « Oui, mon seigneur ! Auriez-
vous trouvé dans ce plat quelque chose qui dût me faire
trancher la tête, par hasard ? » Et le vizir répondit avec
sévérité : « Te trancher la tête ? Mais ce serait le châtiment
le plus doux ! Attends-toi à bien pis ! Tu vas voir ! »
Or, le vizir avait dit aux deux dames de le laisser agir à sa
guise ; car il ne voulait leur rendre compte de ses recherches
que seulement à son arrivée au Caire.
Il appela donc ses jeunes esclaves et leur dit : « Faites
venir ici un de nos chameliers. Et apportez aussi une grande
caisse en bois. » Et les esclaves obéirent à l’instant. Puis,
sur l’ordre du vizir, ils s’emparèrent du terrifié Hassan et le
firent entrer dans la caisse, et refermèrent soigneusement le
367
couvercle. Puis ils le chargèrent sur le chameau, et on leva
le camp, et on se mit en route.
On se mit à marcher jusqu’à la nuit. Alors on s’arrêta
pour prendre quelque nourriture ; et on fit sortir un moment
Hassan de la caisse ; on lui donna aussi à manger, et on le
réintégra dans la caisse. Et on continua la route. Et de temps
en temps on s’arrêtait, et on faisait sortir Hassan pour
l’enfermer de nouveau, après un nouvel interrogatoire du
vizir qui lui demandait chaque fois : « C’est bien toi qui as
apprêté le plat de grenades ? » Et l’effaré Hassan répondait
invariablement : « Oui, seigneur ! » Et le vizir s’écriait :
« Liez cet homme et remettez-le dans sa caisse ! »
On continua à voyager de la sorte jusqu’à ce qu’on
arrivât au Caire. Mais, avant d’entrer en ville, on s’arrêta
dans le faubourg de Zaïdaniah, et le vizir fit de nouveau
sortir Hassan de la caisse, et le fit traîner devant lui. Et alors
il dit : « Qu’on m’amène vite un charpentier ! » Et le
charpentier vint, et le vizir lui dit : « Prends la mesure en
long et en large de cet homme, et dresse tout de suite un
poteau à sa taille, et adapte ce poteau à un chariot traîné par
une paire de buffles ! » Et Hassan épouvanté s’écria :
« Seigneur ! Que vas-tu faire de moi ? » Et il répondit : « Te
clouer au pilori, et te faire ainsi entrer en ville pour être en
spectacle à tous les habitants ! » Et Hassan s’écria : « Mais
quel est le crime qui mérite une telle punition ? » Alors le
vizir Chamseddine lui dit : « Pour la négligence que tu as
apportée dans la préparation du plat de grenades ! Tu n’y as
pas mis assez de condiments ni assez de parfums ! » À ces
368
mots Hassan Badreddine se frappa les joues et s’écria : « Ya
Allah ! et c’est là mon crime ? Et c’est pour cela que tu
m’as fait subir ce long supplice du voyage, et que tu ne
m’as donné à manger qu’une fois par jour, et que
maintenant tu veux me clouer sur le poteau ? » Et le vizir,
fort gravement, répondit : « Mais certainement, c’est à
cause du manque d’assaisonnement ! Mais oui ! »
Alors Hassan Badreddine fut à la limite de la
stupéfaction, et leva les mains vers le ciel, et se mit à
réfléchir profondément ! Et le vizir lui dit : « À quoi
penses-tu ? » Il répondit : « Oh ! pas à grand chose !
Simplement aux imbéciles dont tu es certes le chef ! Car, si
tu n’étais pas le premier des imbéciles, tu ne me traiterais
pas de la sorte pour une pincée d’aromates en moins dans
un plat de grenades ! » Et le vizir lui dit : « Mais faut-il
encore que je t’apprenne à ne plus récidiver ! Or, pour cela,
il n’y avait que ce moyen-là ! » Et Hassan Badreddine lui
dit : « En tout cas tes agissements à mon égard sont un
crime bien plus considérable ! Et tu devrais te châtier toi-
même le premier ! » Alors le vizir lui répondit : « Il n’y a
pas à dire, c’est la croix qu’il te faut ! »
Pendant cette conversation, le charpentier, à côté d’eux,
continuait à confectionner le bois du supplice et de temps
en temps coulait sur Hassan un regard à la dérobée, comme
pour lui dire : « Hou ! tu ne l’as pas volé ! »
Sur ces entrefaites, la nuit tomba. Alors on se saisit de
Hassan et on lui fit réintégrer sa caisse. Et le vizir lui cria :
« C’est pour demain, ton crucifiement ! » Puis il attendit
369
quelques heures, jusqu’à ce que Hassan se fût endormi dans
la caisse. Alors il fit charger la caisse à dos de chameau, et
donna l’ordre du départ, et on marcha jusqu’à ce qu’on
arrivât enfin à la maison, au Caire !
Et ce ne fut qu’alors seulement que le vizir voulut
révéler, la chose à sa fille et à sa belle-sœur. Il dit en effet à
sa fille Sett El-Hosn : « Louange à Allah qui nous a permis
enfin, ô ma fille, de retrouver ton cousin Hassan
Badreddine ! Il est là ! Lève-toi, ma fille et sois heureuse !
Et prends bien soin de replacer les meubles et les tapis de la
maison et de ta chambre nuptiale exactement dans le même
état où ils se trouvaient la première nuit de tes noces ! » Et
aussitôt Sett El-Hosn, quoique au comble de l’émotion et de
la félicité, donna les ordres nécessaires aux servantes, qui se
levèrent aussitôt et se mirent à l’œuvre et allumèrent les
flambeaux. Et le vizir leur dit : « Je vais aider votre
souvenir ! » Et il ouvrit son armoire et en tira le papier sur
lequel il avait la liste des meubles et de tous les objets avec
leurs places respectives. Et il leur lut lentement cette liste,
et veilla à ce que chaque chose fût remise à sa place
première. Et les choses furent si bien faites, que
l’observateur le plus attentif se serait cru en train d’assister
encore à la nuit de noces de Sett El-Hosn avec le bossu
palefrenier.
Ensuite, le vizir plaça, de sa propre main, à leur place
occupée jadis, les habits de Badreddine : son turban sur la
chaise, son caleçon de nuit dans le lit en désordre, ses
culottes et son manteau sur le divan, avec ; au-dessous
370
d’eux, la bourse contenant les mille dinars et l’étiquette du
Juif, et il ne manqua de recoudre le pli de toile cirée entre le
bonnet et la toile du turban.
Puis il dit à sa fille de s’habiller de la même façon que la
première nuit, d’entrer dans la chambre nuptiale et de se
préparer à recevoir son cousin et époux Hassan Badreddine,
et, quand il serait entré, de lui dire : « Oh ! comme tu as
tardé au cabinet d’aisances ! Par Allah ! si tu es indisposé,
pourquoi ne le dis-tu pas ? Ne suis-je pas ta chose et ton
esclave ? » Il lui recommanda aussi, quoique Sett El-Hosn
n’eût guère besoin de cette recommandation, d’être fort
gentille pour son cousin et de lui faire passer la nuit le plus
agréablement possible, sans oublier la causerie et les beaux
vers des poètes.
Puis le vizir marqua la date de ce jour heureux. Et il se
dirigea du côté de la chambre où se trouvait la caisse où
logeait Hassan ligoté. Il l’en fit extraire pendant son
sommeil, délia ses jambes, qui étaient attachées, le
déshabilla et lui mit seulement une chemise fine et un
bonnet sur la tête, tout comme la nuit des noces. Cela fait, le
vizir s’esquiva promptement, en ouvrant les portes qui
conduisaient à la chambre nuptiale, et laissa Hassan se
réveiller tout seul.
Et Hassan se réveilla bientôt et, tout ahuri de se trouver
ainsi presque nu dans ce corridor merveilleusement éclairé
et qui ne lui semblait pas inconnu, se dit en lui-même :
« Voyons, mon garçon ! es-tu dans le plus profond des
songes ou à l’état de veille ? »
371
Après les premiers moments de stupéfaction, il se
hasarda à se lever et à faire quelques pas hors du corridor
par l’une des portes qui s’y ouvraient. Et aussitôt il cessa de
respirer : il venait de reconnaître exactement la salle où
s’était passée la fameuse fête en son honneur et au
détriment du bossu, et, par la porte ouverte donnant sur la
chambre nuptiale, tout au fond, il vit sur la chaise son
turban, et sur le divan ses culottes et ses habits. Alors la
sueur lui vint au front, et il l’essuya avec la main. Et il se
dit : « Lah ! Lah ! suis-je éveillé ? suis-je endormi ? Tsoh !
Tsoh ! Suis-je fou ? » Il se mit pourtant à s’avancer, mais en
avançant d’un pied et en reculant de l’autre, sans oser
davantage et en essuyant toujours son front humide de sueur
froide. Puis enfin il s’écria : « Mais, par Allah ! il n’y a plus
de doute, c’est bien ça, mon garçon ! Ce n’est point un
rêve ! Et tu étais, tu as raison, bien enfermé et ligoté dans
une caisse ! Non, ce n’est point un rêve ! » Et, en disant
cela, il était arrivé à la porte de la chambre nuptiale, et
prudemment il y hasarda la tête.
Et aussitôt, de l’intérieur de la moustiquaire de soie bleue
et fine, Sett El-Hosn, étendue dans toute sa beauté nue,
souleva gentiment le rebord de la moustiquaire et lui dit :
« Ô mon maître chéri ! que tu as tardé dans ce cabinet
d’aisances ! Oh ! viens vite ! viens ! »
À ces paroles, le pauvre Hassan se mit à rire aux éclats
comme un mangeur de haschich ou un fumeur d’opium et
se mit à hurler : « Hou ! Hi ! hou ! quel rêve étonnant ! quel
rêve incohérent ! » Puis il continua à s’avancer, comme s’il
372
marchait sur des serpents, avec d’infinies précautions, en
relevant les pans de sa chemise d’une main et en tâtant l’air
de l’autre main, comme un aveugle ou un ivrogne.
Puis, n’en pouvant plus d’émotion, il s’assit sur le tapis et
se mit à penser profondément, en faisant avec les mains des
signes fous de stupéfaction. Pourtant il voyait là, devant lui,
ses culottes telles qu’elles étaient, bouffantes et avec des
plis bien réguliers, son turban de Bassra, sa pelisse et, au-
dessous, les cordons de la bourse, qui pendaient !
Et, de nouveau, Sett El-Hosn parla de l’intérieur du lit et
lui dit : « Qu’as-tu donc, mon chéri ? Je te vois fort
perplexe et un peu tremblant. Ah ! tu n’étais pas ainsi au
commencement ! Est-ce que, par hasard… ? »
Alors Badreddine, tout en restant assis et en se tenant le
front à deux mains, se mit à ouvrir et à fermer la bouche
dans un mouvement de rire fou, et put enfin dire : « Ha !
ha ! tu dis que je n’étais pas ainsi au commencement ! Quel
commencement ? Et quelle nuit ? Par Allah ! mais il y a des
années et des années que je suis absent ! Ha ! ha ! »
Alors Sett El-Hosn lui dit : « Ô mon chéri, calme-toi ! par
le nom d’Allah sur toi et tout autour de toi ! calme-toi ! Je
parle de cette nuit-ci que tu viens de passer dans mes bras,
de celle-ci même où le bélier est entré puissamment quinze
fois dans ma brèche ! Mon chéri ! Tu es simplement sorti
pour aller au cabinet d’aisances pour faire quelque chose. Et
tu as tardé là près d’une heure ! Oh ! je vois que tu dois être
indisposé ! Viens donc, que je te réchauffe, viens, mon ami,
viens, mon cœur, mes yeux ! »
373
Mais Badreddine continua à rire comme un fou, puis il
dit : « Peut-être dis-tu vrai ! Pourtant… ! j’ai donc dû
certainement m’endormir au cabinet d’aisances, et là, tout
tranquillement, faire un songe fort désagréable ! » Puis il
ajouta : « Oh oui ! fort désagréable ! Imagine-toi que j’ai
rêvé que j’étais quelque chose comme cuisinier ou pâtissier
dans une ville nommée Damas, en Syrie, très loin ! Oui ! et
que j’y ai passé dix ans dans ce métier ! J’ai rêvé aussi d’un
jeune garçon, un fils de noble assurément, accompagné
d’un eunuque ! Et il m’est arrivé avec eux telle et telle
aventure… » Et le pauvre Hassan, sentant la sueur mouiller
son front, l’essuya, mais, dans ce mouvement, il sentit la
trace de la pierre qui l’avait blessé, et il sauta en criant :
« Mais non ! Voici la trace d’un coup de pierre asséné par
cet enfant ! Il n’y a pas à dire, cela est bien violent ! » Puis
il réfléchit un instant et ajouta : « Ou plutôt non ! C’est bien
un rêve en effet ! Ce coup est peut-être un coup que j’ai
reçu tout à l’heure de toi, Sett El-Hosn, dans nos ébats ! »
Puis il dit : « Je te continue mon songe. Dans cette ville de
Damas, j’arrivai, je ne sais comment, un matin, là, comme
tu me vois, en chemise seulement et en bonnet blanc ! Le
bonnet du bossu ! Et les habitants ! je ne sais trop ce qu’ils
me voulaient ! J’héritai, comme ça, de la boutique d’un
pâtissier, un vieux brave homme !… Mais oui ! mais oui !
ce n’est point un songe ! J’ai fait un plat de grains de
grenade qui, paraît-il, ne contenait pas suffisamment
d’aromates !… Et alors !… Voyons !… Ai-je bien rêvé tout
cela ? Et n’est-ce point la réalité ?… »
374
Alors Sett El-Hosn s’écria : « Mon chéri, vraiment quel
songe extraordinaire tu as fait ! De grâce, dis-le-moi en
entier ! »
Et Hassan Badreddine, tout en s’interrompant pour
s’exclamer, raconta à Sett El-Hosn toute l’histoire, songe ou
réalité, depuis le commencement jusqu’à la fin. Puis il
ajouta : « Et dire que j’ai failli être crucifié ! Et je l’aurais
déjà été, si, heureusement, le rêve ne s’était dissipé à temps.
Allah ! je suis encore tout en sueur de cette caisse !
Et Sett El-Hosn lui demanda : « Mais pourquoi voulait-
on te crucifier ? » Il répondit : « Mais toujours à cause du
peu d’aromates dans le plat des grains de grenade ! Oui ! le
pilori terrible était là qui m’attendait avec le chariot traîné
par une paire de buffles du Nil ! Mais enfin, grâce à Allah,
tout cela n’était qu’un rêve, car vraiment la perte de ma
boutique de pâtisserie, ruinée de fond en comble, comme
ça, m’aurait causé énormément de peine ! »
Alors Sett El-Hosn, n’en pouvant plus, s’élança du lit, et
vint se jeter au cou de Hassan Badreddine et le pressa
contre sa poitrine en l’embrassant et le dévorant de baisers.
Et lui, n’osait pas bouger. Et tout à coup il s’écria : « Non !
non ! tout cela n’est point un rêve ! Allah ! où suis-je ? où
est la vérité ? »
Et le pauvre Hassan, transporté doucement au lit aux bras
de Sett El-Hosn, s’étendit épuisé et tomba dans un lourd
sommeil, veillé par Sett El-Hosn, qui l’entendait murmurer,
dans le sommeil, tantôt ces mots : « C’est un rêve ! » tantôt
ces mots : « Non ! c’est la réalité ! »
375
Avec le matin, le calme revint dans les esprits de Hassan
Badreddine qui, en se réveillant, se retrouva dans les bras
de Sett El-Hosn et vit devant lui, debout au pied du lit, son
oncle le vizir Chamseddine, qui aussitôt lui souhaita la paix.
Et Badreddine lui dit : « Mais n’est-ce point toi-même, par
Allah ! qui m’avais fait lier les bras et qui avais fait ruiner
ma boutique ? Et tout cela à cause de la petite quantité
d’aromates dans le plat de grains de grenade ? »
Alors le vizir Chamseddine, n’ayant plus aucune raison
de se taire, dit :
« Ô mon enfant, voici la vérité ! Tu es Hassan
Badreddine, mon neveu, le fils de mon défunt frère
Noureddine, le vizir de Bassra ! Et moi, je ne t’ai fait
souffrir tout ce traitement que pour avoir une preuve de plus
de ton identité et m’assurer que c’est bien toi qui es entré
dans le lit de ma fille, la première nuit de ses noces. Et cette
preuve, je l’ai eue en te voyant reconnaître (car j’étais caché
derrière toi) la maison et les meubles, puis ton turban, tes
culottes et ta bourse, et surtout l’étiquette de la bourse et le
pli cacheté du turban qui contient les instructions de ton
père Noureddine. Tu m’excuseras donc, mon enfant ! car je
n’avais que ce moyen en mains pour te reconnaître, moi qui
ne t’avais jamais vu auparavant, puisque tu es né à Bassra !
Ah ! mon enfant ! tout cela est dû à un petit malentendu,
survenu tout à fait dans le commencement entre ton père,
qui est mon frère Noureddine, et moi, ton oncle ! »
Et le vizir lui raconta toute l’histoire, puis il lui dit : « Ô
mon enfant ! quant à ta mère je l’ai amenée de Bassra, et tu
376
vas la voir, ainsi que ton fils Agib, le fruit de ta première
nuit de noces avec sa mère ! » Et le vizir courut les
chercher.
Et le premier qui arriva fut Agib, qui, cette fois, se jeta au
cou de son père, sans le craindre comme il craignait le
pâtissier amoureux ; et Badreddine, dans sa joie, récita ces
vers :
377
À peine avait-il fini de les réciter, que la grand-mère
d’Agib, sa mère à lui Badreddine, arriva en sanglotant et se
jeta dans ses bras presque évanouie de joie.
Et, après de grands épanchements, dans les larmes de la
joie, ils se racontèrent mutuellement leur histoires et leurs
peines et toutes leurs souffrances.
Puis tous remercièrent Allah pour les avoir enfin tous
réunis sains et saufs, et recommencèrent à vivre dans la
félicité et dans un bonheur parfait et dans les pures délices,
et cela jusqu’à la fin de leurs jours qui furent très
nombreux, et en laissant de nombreux enfants tous aussi
beaux que la lune et les étoiles. »
378
lui fit don d’une des plus jolies vierges, comme concubine,
lui fit de somptueux émoluments, et l’attacha à lui comme
son ami intime et son compagnon de table. Puis il ordonna
aux écrivains du palais d’écrire cette merveilleuse histoire
avec leur plus belle écriture, et de l’enfermer soigneusement
dans l’armoire des papiers pour servir de leçon aux enfants
de leurs enfants.
Notes
1. ↑ Mesr ou Massr est le nom que les Arabes donnent aussi bien à l’Égypte
qu’à la ville du Caire (Al-Kahirat).
2. ↑ Chamseddine : Soleil de la Religion. Noureddine : Lumière de la
Religion.
3. ↑ Hassan : le Beau ; Badreddine : la Pleine Lune de la Religion.
4. ↑ Même poème que celui de la page 206. Ce poème commence par : « Le
liseur des astres observait dans la nuit ! »
5. ↑ Tombe.
6. ↑ La Souveraine de Beauté.
379
7. ↑ Scham : la Syrie ; et se dit aussi pour la ville de Damas.
8. ↑ C’est-à-dire : Merveilleux.
9. ↑ Les Bani-Ommiah ou Ommiades, dynastie de khalifes, à Damas.
10. ↑ Dieu est généreux !
380
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