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L'énigme Haïtienne.: Échec de L'état Moderne en Haïti

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Sauveur Pierre ÉTIENNE

Professeur, Faculté des sciences humaines


Université d’État d’Haïti

2007

L’énigme haïtienne.
Échec de l’état moderne en Haïti

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES


CHICOUTIMI, QUÉBEC
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Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 4

Cette édition électronique a été réalisée avec le concours de Pierre Patenaude, bé-
névole, professeur de français à la retraite et écrivain, Lac-Saint-Jean, Québec.
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Courriel : [email protected]

à partir du texte de :

Sauveur Pierre ÉTIENNE

L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti.

Montréal : Mémoire d’encrier et Les Presses de l’Université de


Montréal, 2007, 360 pp.

[Autorisation formelle accordée le 3 septembre 2019 par le directeur général


des Presses de l’Université de Montréal, M. Patrick Poirier, de diffuser ce livre en
accès libre dans Les Classiques des sciences sociales.]

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Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word


2008 pour Macintosh.

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Édition numérique réalisée le 22 octobre 2020 à Chicoutimi, Québec.


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 5

Sauveur Pierre ÉTIENNE


Professeur, Faculté des sciences humaines
Université d’État d’Haïti

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti..

Montréal : Mémoire d’encrier et Les Presses de l’Université de Mont-


réal, 2007, 360 pp.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 6

Sauveur Pierre ÉTIENNE

L’énigme haïtienne
Échec de l’État moderne en Haïti

Préface de Laënnec Hurbon

Mémoire d’encrier

Les Presses de l'Université de Montréal


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 7

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Quatrième de couverture

Retour à la table des matières

À la chute de la dictature des Duvalier, tous les espoirs étaient per-


mis : élections démocratiques, assainissement et modernisation de
l’administration publique, rationalisation de la gestion du pouvoir et
renforcement des structures économique et sociale. Mais l’instabilité
politique chronique, le marasme économique, l’anarchie et le chaos
généralisé ont conduit à l’effondrement de l’État dans ce pays, qui est
pourtant la première république noire au monde.
En parcourant de façon originale l’histoire d’Haïti, de la colonisa-
tion à nos jours, d’un point de vue sociopolitique, Sauveur Pierre
Étienne explique les sources de sa non-évolution vers l’État moderne,
de son sous-développement et de la succession de régimes dictato-
riaux. Cet ouvrage, remarquable état des lieux de la société haïtienne,
permet de comprendre les élites politiques, l’État et les rapports trans-
nationaux de pouvoir (gestion de conflits, amalgame races/classes, re-
lations entre Mulâtres et Noirs, etc.), enfin la dégradation des relations
entre l’État et la société, relations qui ont fait échec à la construction
d’un État moderne en Haïti.

Sauveur Pierre Étienne, après des études de doctorat en science


politique à l’Université de Montréal, est actuellement chercheur post-
doctoral au laboratoire Genèse et transformation des mondes sociaux
de l’EHESS-CNRS, en France. Il est l’auteur de Haïti : misère de la
démocratie (1999, L’Harmattan) et de Haïti  : l’invasion des ONG
(1997, CIDIHCA).
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 8

Note pour la version numérique : La numérotation entre crochets []


correspond à la pagination, en début de page, de l'édition d'origine nu-
mérisée. JMT.

Par exemple, [1] correspond au début de la page 1 de l’édition papier


numérisée.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 9

[4]

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Étienne, Sauveur Pierre


L’énigme haïtienne : à l’épreuve de la sociologie historique : 1697-
2004
Comprend des réf. bibliogr.

ISBN 978-2-7606-2032-2 (PUM)


ISBN 978-2-923153-64-3 (Mémoire d’encrier)

1. Haïti – Politique et gouvernement. 2. Haïti – Histoire. 3. Crises


(Sciences sociales) – Haïti.
4. Leadership politique – Haïti. I. Titre.
F1921.E84 2007 972.94’o3 C2006-942366-0

Dépôt légal : 1er trimestre 2007


Bibliothèque et Archives nationales du Québec
© Les Presses de l’Université de Montréal, 2007
© Mémoire d’encrier, 2007

Les Presses de l’Université de Montréal remercient de leur soutien fi-


nancier le ministère du Patrimoine canadien, le Conseil des Arts du
Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du
Québec (SODEC).

Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la Fédération cana-


dienne des sciences humaines de concert avec le Programme d’aide à
l’édition savante, dont les fonds proviennent du Conseil de recherches
en sciences humaines du Canada.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 10

[5]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Liste des sigles

Retour à la table des matières

ANDP Alliance nationale pour la démocratie et le progrès


CARICOM Communauté caribéenne
CASEC Conseils d’administration des sections communales
CD Convergence démocratique
CEB Communautés ecclésiales de base
CELAM Conseil épiscopal latino-américain
CENUCED Conférence des Nations Unies pour le commerce et le dévelop-
pement
CEP Conseil électoral provisoire
CIA Central Intelligence Agency
CNG Conseil national de gouvernement
CONACOM Congrès national des mouvements démocratiques
CSP Comité de salut public
DEA Drug Enforcement Administration
EC Espace de concertation
ENAOL Entreprise nationale des oléagineux
FADH Forces armées d’Haïti FL : Famille Lavalas
FNCD Front national pour le changement et la démocratie
FRAPH Front pour l’avancement et le progrès d’Haïti
GPI Groupe parlementaire indépendant
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 11

IC Initiative citoyenne
[6]
ICG International crisis group
IFES International Foundation for Electoral System
KID Konvansyon inite demokratik (Convention de l’unité démocra-
tique)
MIDH Mouvement pour l’instauration de la démocratie en Haïti
MINUSTAH Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti
MNP-28 Mouvement national patriotique
MOP Mouvement ouvrier paysan
MOP Mouvement d’organisation du pays
OEA Organisation des États américains
ONG Organisations non gouvernementales
ONU Organisation des Nations Unies
OPL Organisation politique Lavalas
OPL Organisation du peuple en lutte
PANPRA Parti national progressiste révolutionnaire haïtien
PLB Parti louvri baryè
PNH Police nationale d’Haïti
PPL Plate-forme politique Lavalas
SHADA Société haïtiano-américaine de développement agricole
SIDA Syndrome immunodéficitaire acquis
SIN Service d’intelligence nationale
UE Union européenne
UNAM Université nationale autonome du Mexique
URSS Union des républiques socialistes soviétiques
VSN Volontaires de la sécurité nationale
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 12

[329]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Table des matières


Quatrième de couverture
Liste des sigles [5]
Remerciements [9]
Préface [11]
Introduction [19]

PREMIÈRE PARTIE
Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique globale de l’Occident [45]

Chapitre 1. Configuration sociale et économique, État et rapports transnationaux


de pouvoir à Saint-Domingue [49]

Saint-Domingue : une création de ('expansionnisme européen et des rivalités


entre les puissances occidentales [50]
Capitalisme et esclavage à Saint-Domingue [52]
Classes sociales et fractions de classes dans la colonie la plus prospère de
l'époque [60]
L'État et l'application du Pacte colonial à Saint-Domingue/Haïti [65]

Chapitre 2. Élites politiques et sociogenèse de l’État haïtien : la dynamique ex-


terne et interne (1789-1803) [75]

L'effondrement progressif de l'État colonial français à Saint-Domingue [76]


La sociogenèse de l'État haïtien [86]
Échec des projets louverturien et napoléonien : la naissance de l'État postcolo-
nial haïtien [96]
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 13

[358]

DEUXIÈME PARTIE
Les élites politiques et la construction de l'État haïtien :
contraintes internes et externes [107]

Chapitre 3. Les élites politiques et le processus de consolidation de l’État haïtien


(1804-1858) [109]

Le caractère original et marginal de l'État haïtien [110]


L'alternance des processus centripète et centrifuge [116]
Le processus de consolidation de l’État haïtien : la cristallisation des ten-
dances lourdes [120]
Réunification du territoire national et unification de l’île : renforcement de la
souveraineté interne [121]

Chapitre 4. Les élites politiques et la phase de désintégration de l’État haïtien


(1859-1915) [133]

La fragilisation du monopole de la contrainte physique légitime [134]


L'illusion du monopole de la fiscalité [138]
La fragilisation du monopole fiscal de l'État par le néopatrimonialisme [139]
La lente et sûre agonie de l’État haïtien [143]

Chapitre 5. L’occupation américaine comme conséquence de l’effondrement de


l’État haïtien (1915-1934) [157]

L'intervention militaire et l'occupation américaines d'Haïti (1915-1934) : la


dynamique interne et externe [158]
La construction d'un État à l'allure moderne mais faible [164]
Un État sans souveraineté [168]
La modernisation économique et les changements sociaux consécutifs [171]
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 14

TROISIÈME PARTIE
Échec de l’occupation américaine, crise sociétale
et réponses des élites politiques [185]

Chapitre 6. La crise de 1946 : résurgence de l’État néopatrimonial haïtien et dys-


fonctionnement total des institutions de l’État post-occupation [189]

Le contenu idéologique de la crise [190]


Une crise multidimensionnelle [195]
Le dysfonctionnement des institutions de l’État post-occupation [205]
[359]
Chapitre 7. De la résurgence de l'État néopatrimonial haïtien à l’instauration de
l’État néosultaniste duvaliérien [221]

Genèse de l’État néosultaniste duvaliérien [222]


La mise en place des structures de l’État néosultaniste duvaliérien [228]
L'impossible modernisation des structures de l’État néosultaniste duvaliérien
[238]
La crise de l’État néosultaniste duvaliérien [243]

Chapitre 8. La crise de 1991-1994 ou l’effondrement de l’État haïtien [269]

Le processus de transformation et de décomposition de l’État post-duvaliérien


[270]
L’effondrement de l’État haïtien [277]
La nouvelle conjoncture de crises [286]
L'essoufflement de la démocratie encadrée [288]
Les élections de l'année 2000 : la présidence de Jean-Bertrand Aristide ou le
nouvel effondrement de l’État haïtien [294]

Conclusion [319]
Chronologie [333]
Bibliographie [343]
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 15

[7]

À la mémoire de Michélia Louissaint


(Tailla), ma grand-mère maternelle, d’Altagrâce
Jean-Pierre (Tagot), ma mère, et d’Édith
Étienne, ma sœur.

À Garaudy et Shakwana, mon fils et ma


fille.

[8]
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 16

[9]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

REMERCIEMENTS

Retour à la table des matières

Le défi de soumettre l’énigme haïtienne à l’épreuve de la sociolo-


gie historique a été relevé grâce à la perspicacité et à la longue expé-
rience dans le domaine de la politique comparée de Jane Jenson, qui a
accepté de consentir les sacrifices nécessaires pour lire et relire les
différents chapitres du livre. Nous tenons à lui exprimer notre pro-
fonde gratitude. Tous nos remerciements à Laënnec Hurbon, pour ses
remarques et surtout pour la préface du livre. Nos remerciements vont
aussi à Laurent McFalls et à Mamoudou Gazibo qui ont contribué à
l’amélioration du livre. Nous ne saurions, bien sûr, oublier les re-
marques judicieuses et les suggestions pertinentes de la directrice, des
professeurs invités et des camarades de la Chaire et du Laboratoire de
recherche du Canada en citoyenneté et gouvernance. Qu’ils trouvent
ici l’expression de nos sincères remerciements.
Sans le dévouement et l’amitié de Nicole Nancy Édouard, il nous
aurait été impossible de trouver et de faire venir d’Haïti les livres et
documents indispensables à la réalisation de notre travail de re-
cherche. Nous aimerions lui faire savoir à quel point nous lui en sa-
vons gré. Tous nos remerciements également à Mathess Fleur-Aimé,
qui nous a offert son concours inestimable dans le travail de correc-
tion du texte, tant sur le plan de la forme que du fond. Nous lui en
sommes très reconnaissant. Jean Florival, stylisticien et grammairien à
lunettes, nous a aidé à dépouiller le texte des interférences linguis-
tiques, à l’aérer et à le polir. Nous ne pouvons que lui dire un grand
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 17

[10] merci, tout en reconnaissant que nous ne pourrons jamais honorer


notre dette pour l’excellente qualité du travail accompli. Comment, en
outre, ne pas témoigner notre gratitude à Sylvie Paquerot et à Michel
Hector ? Leurs commentaires et suggestions ont considérablement
amélioré la version définitive du texte. Notre reconnaissance s’étend
évidemment à Theodor Tudoroiu, pour ses remarques très perti-
nentes : sa curiosité et son intérêt pour la mégalomanie des dictateurs
les plus célèbres nous ont porté à consulter des ouvrages qui auraient
échappé à nos investigations.
Nous exprimons aussi notre gratitude à William Toussaint, qui a
bien voulu mettre à notre disposition son expertise en informatique,
tout au long de la rédaction du livre. Nos remerciements s’adressent
aussi à Alex Étienne, dont la vaste culture et le sens des nuances et de
la précision nous ont permis d’éviter bien des chausse-trapes de l’his-
toriographie haïtienne.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 18

[11]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Préface

Retour à la table des matières

Depuis 1986, date de la chute de la dictature des Duvalier, cher-


cheurs et observateurs de l’évolution politique d’Haïti ne cessent de
s’interroger sur les sources de l’échec haïtien. Deux interventions
étrangères en dix ans, trois en moins d’un siècle quand on pense à
l’occupation américaine de 1915 à 1934. Quant à la dernière interven-
tion de 2004, elle prétend devoir durer une décennie tant le pays aurait
du mal à se relever par lui-même. Il y a donc bien une énigme haï-
tienne, pendant que les études approfondies sont rares, et que la curio-
sité est faible, surtout du côté de ceux qui sont chargés de porter des
remèdes, ou en tout cas, qui se sont placés au chevet du malade. On se
contente de cris et de regrets, et en règle générale d’une approche su-
perficielle des problèmes-clés du pays. Dans cet ouvrage, Sauveur
Pierre Étienne tente avec hardiesse d’aborder de front le problème de
l’État comme l’une des fenêtres principales par lesquelles l’on pour-
rait approcher l’énigme haïtienne.
De l’État en effet, on a beaucoup parlé de tous les côtés, dans les
milieux des institutions internationales comme des élites politiques.
Mais l’on cherche encore en vain une étude approfondie de la réalité
de l’État sous le concept-écran et passe-partout de bonne gouver-
nance. Sauveur Pierre Étienne n’a pas cherché cependant à faire des
concessions à l’actualité qui réclame des solutions urgentes, et sans
tomber dans des perspectives abstraites, il a fait appel à la fois à l’his-
toire, à la science politique et [12] à la sociologie pour entreprendre
son étude de l’État sur la longue durée : quatre siècles, de 1697 à
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 19

2004, afin de scruter en profondeur la nature de l’État haïtien qui reste


opaque à tant d’observateurs extérieurs comme aux décideurs natio-
naux et internationaux.
L’ouvrage développe l’hypothèse audacieuse et originale de la
non-émergence de l’État moderne en Haïti comme source du sous-dé-
veloppement et des dictatures récurrentes que le pays a connues.
L’analyse est conduite avec rigueur et se situe dans le cadre d’une so-
ciologie historique avec une méthodologie qui n’est pas pressée de
fournir des recettes, mais qui prend le temps de penser ses ressources
théoriques et de reprendre avec respect et d’un point de vue critique
les apports des autres chercheurs haïtiens et étrangers qui se sont pen-
chés sur l’énigme haïtienne. En se mettant spécialement sur les traces
de Max Weber qui voyait dans la naissance de l’État moderne en Oc-
cident le résultat d’un processus historique complexe, Sauveur Pierre
Étienne se propose de découvrir la spécificité de l’État haïtien. Pour
cela, il articule les conflits internes à la société haïtienne aux conflits
externes (comme les guerres interétatiques des puissances occiden-
tales) à partir d’une approche comparative pour produire une explica-
tion des rapports existant entre État et société en Haïti. Sur cette base,
il procède à l’examen du rôle des élites politiques dans la construction
de l’État, donc des luttes pour le pouvoir sans jamais dissocier ce rôle
des rapports transnationaux de pouvoir.
L’ouvrage se déploie en trois grandes parties. La première porte
sur la période esclavagiste ; phase importante dans le développement
du capitalisme et des puissances occidentales et en même temps ma-
trice des pratiques de pouvoir instaurées dans la société.
La deuxième partie couvre la période de l’indépendance (1804)
jusqu’à l’occupation américaine (1915-1934) et est étudiée sous
l’angle du concept de sociogenèse de l’État haïtien (concept emprunté
à Norbert Elias) pour rendre compte de la configuration actuelle de
l’État haïtien, marqué par les pratiques du régionalisme et du milita-
risme, ou encore dépourvu de légitimité et qui ignore le principe de ci-
toyenneté. Là encore, l’analyse ne perd pas de vue le cadre des
contraintes externes qui pèsent sur les élites politiques et dont le paie-
ment d’une indemnité à la France de 150 millions de francs à partir de
1825 représente un élément déterminant pour un étranglement finan-
cier du pays.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 20

[13]
La troisième partie est consacrée aux conséquences de l’occupation
américaine qui parvient à orienter le pays en fonction des intérêts stra-
tégiques des États-Unis tout en produisant un État dominé par l’auto-
cratisme et une gendarmerie à visée essentiellement répressive.
Ce travail est une relecture de toute l’histoire d’Haïti autour de la
question centrale de l’État. Sauveur Pierre Étienne reste fidèle de bout
en bout à son sujet et à sa ligne théorique, alors qu’il aborde un pro-
blème particulièrement complexe et une histoire tumultueuse dans la-
quelle on voit défiler un nombre étonnant de gouvernements, de
constitutions et de révoltes, et où les grandes puissances européennes
tout d’abord puis les États-Unis sont clairement impliqués. L’évolu-
tion politique récente, de 1986 à nos jours, est analysée rigoureuse-
ment en fonction des mêmes hypothèses théoriques appliquées pour le
XIXe siècle, comme si depuis les origines, les difficultés d’émergence
d’un véritable État moderne en Haïti sont patentes et paraissent ins-
crites dans le mode de formation de la nation haïtienne. Avec rigueur,
Sauveur Pierre Étienne s’attache à expliquer les concepts qu’il utilise,
et il fait également preuve d’une grande maîtrise des théories en
science politique comme en sociologie. L’État moderne suppose selon
lui, et à la suite de Max Weber, « une rationalisation de la domination
politique, grâce à l’institutionnalisation de la participation des ci-
toyens à la gestion de la chose publique », alors que la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen est vite oubliée par les élites au pou-
voir, de l’indépendance à nos jours. Sauveur Pierre Étienne conclut
que l’État haïtien ne peut être appréhendé qu’à travers le concept
d’État néopatrimonial non seulement à cause de l’absence totale de ra-
tionalisation objective dans son système administratif, mais aussi
parce qu’en aucun cas on ne voit cet État disposer de pratiques mono-
polistiques dans la fiscalité et dans la contrainte physique légitime.
L’arbitraire pur, le pouvoir absolu personnel et l’absence de référence
à la tradition sont ses marques principales. Le régime des Duvalier
(1957-1986) est cependant analysé à l’aide du concept d’État néosul-
taniste, mais il constitue un « cas limite par rapport aux dictatures tra-
ditionnelles et à l’État néopatrimonial que le pays a toujours connus »,
les Duvalier ayant exercé un « pouvoir personnel sans bornes » qui
aboutit à accroître encore plus les difficultés d’émergence d’un État
moderne.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 21

La démonstration nous conduit peu à peu à découvrir aujourd’hui


un État en décomposition et en effondrement, avec la crise provoquée
par le [14] dernier régime, de 1994 à 2004, connu sous le nom de pou-
voir Lavalas de Jean-Bertrand Aristide, un pouvoir qui pendant treize
ans a été « un saut dans la barbarie », mais dont ne semblent pas se
rendre compte les puissances internationales, ou plus exactement dont
elles ont été en toute rigueur complices. C’est cette nouvelle catas-
trophe qui donne lieu encore une fois à une occupation militaire du
pays.
Nous sommes finalement en présence d’une thèse menée avec ri-
gueur, grâce à une documentation abondante et une analyse théorique
qui jamais ne faiblit tout en restant collée aux données empiriques.
Cet ouvrage sera d’un grand apport à la science politique comme à la
sociologie. Tant d’interrogations et d’inquiétudes subsistent aujour-
d’hui sur l’évolution politique chaotique d’Haïti que la recherche
scientifique sur l’État haïtien est d’une grande nécessité pour éclairer
les élites haïtiennes autant que la communauté internationale face au
défi que représente la construction d’un véritable État moderne en
Haïti, c’est-à-dire d’un État démocratique de droit qui reconnaisse les
individus comme des citoyens à part entière. L’ouvrage est loin ce-
pendant de consacrer la thèse interventionniste du Chilien Juan Ga-
briel Valdés, chef politique de la Mission des Nations Unies pour la
stabilisation en Haïti (Minustah), qui, sous prétexte de 1’ingouverna-
bilité du pays, propose pour solution une colonisation nouvelle ma-
nière. Une colonisation qui, à vrai dire, s’avance masquée avec une
complaisance insidieuse pour les gangs armés des bidonvilles, quand
elle ne se nourrit pas des principes qui ont fait la fortune des dictatures
de Duvalier et d Aristide, à savoir la réactivation du schéma simpliste
d’opposition Noirs/Mulâtres, comme si tous les maux du pays étaient
produits et maintenus par un groupe de « mulâtres » et de « bour-
geois », comme si surtout ladite communauté internationale, elle, pou-
vait être soudain prise d un amour sans bornes pour les (pauvres)
Noirs d’Haïti.
Sans aucun doute, on aurait souhaité que cet ouvrage s’attache da-
vantage aux pistes de sortie pour Haïti dans le cadre du processus ac-
tuel de mondialisation, et qu’il porte une plus grande attention à la
complexité de la sortie de l’esclavage et à l’impact de la révolution
haïtienne dans le monde, ainsi qu’aux luttes menées par plusieurs
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 22

membres des élites intellectuelles et politiques contre les dictatures et


qui ont payé « le prix du sang 1 », comme l’ont montré récemment
Jean-Claude Bajeux et Bernard Diderich dans l’examen des causes de
la longue durée du régime des Duvalier. Mais [15] c’est peut-être trop
demander à ce travail qui est déjà d’une grande ampleur et qui a le
mérite d’aborder le problème de la nature du pouvoir en Haïti autre-
ment que d’un point de vue purement national. Il devient ainsi de plus
en plus clair que le pays n’accédera pas à un régime démocratique
sans une prise en compte radicale de la question centrale des fonde-
ments de l’État en Haïti. Ce nouvel ouvrage de Sauveur Pierre Étienne
est une invitation pressante à repenser les paradigmes auxquels on
était jusqu’ici attaché dans les approches de la réalité politique d’Haïti
et de son sous-développement.

LAËNNEC HURBON
Directeur de recherche au CNRS

[16]

1
Le prix du sang. La résistance du peuple haïtien à la tyrannie, tome I, Fran-
çois Duvalier (1957-1971), titre de l’ouvrage publié en 2005 par Bernard
Diderich, traduit de l’anglais et préfacé par Jean-Claude Bajeux, Éditions du
CEDH (Centre œcuménique des droits humains), Port-au-Prince.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 23

[17]

L’histoire, pour paraphraser Georges Clemen-


ceau, est une discipline trop importante pour la
laisser aux historiens.
DANKWART A. RUSTOW

...le danger de l’Indépendance nationale obte-


nue par la guerre, et malheureusement il n’y a que
cette seule manière de l’obtenir dignement, c’est
que les héros de cette guerre deviennent nécessai-
rement, après le triomphe, les représentants effec-
tifs du pouvoir, ayant en mains la force militaire,
instrument de coercition en même temps que de
défense.
ANTÉNOR FIRMIN
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 24

[18]

Haïti
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 25

[19]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Introduction

Retour à la table des matières

Toute l’histoire d’Haïti est une succession de dictatures stables, de


périodes de grande instabilité, de moments d’équilibre précaire, de
conjonctures de crise et de situations de crise larvée comme celle que
la population haïtienne vient de vivre de 1996 à 2004. Dans le cadre
d’un système politique non démocratique, comme c’est le cas en Haï-
ti, la crise, le coup d’État ou l’assassinat, par exemple, est un méca-
nisme d’alternance politique. Ainsi, après deux siècles d’indépen-
dance, des troupes étrangères interviennent en Haïti pour la troisième
fois, et pour la deuxième fois en l’espace de 10 ans. Il ne fait donc au-
cun doute qu’il s’agit d’un pays naufragé, d’un État effondré. En un
mot, ce pays symbolise l’échec.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. L’alliance entre l’État ab-
solutiste et la bourgeoisie française avait permis à la métropole de do-
ter Saint-Domingue, en moins d’un siècle, d’une organisation poli-
tique, économique et sociale faisant de la partie occidentale de l’île la
colonie la plus prospère au XVIIIe siècle. En effet, avec la signature
du traité de Ryswick, en 1697, entre l’Espagne et la France, Saint-Do-
mingue allait connaître un développement prodigieux. À la faveur de
cette situation de paix relative, les tentatives des représentants du roi
de France pour transformer les aventuriers français en agriculteurs
paisibles allaient pouvoir se concrétiser et la rationalisation de l’ex-
ploitation de la colonie allait atteindre son point culminant.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 26

[20]
Immense paradoxe qui a été l’objet de nombreuses analyses. Mais
celles-ci nous laissent insatisfait. Le souci de n’écrire ni un livre de
plus ni un livre de trop nous a conduit à formuler la question sui-
vante : qu’est-ce qui explique la non-émergence de l’État moderne en
Haïti ? Cette interrogation cruciale est à l’origine de cette recherche.
Nous entendons nous atteler à la difficile tâche d’expliquer, sur une
longue perspective historique (1697-2004), l’échec de la construction
de l’État moderne en Haïti.

Que nous enseigne l’histoire à ce sujet ?

La Révolution haïtienne ayant conduit à la proclamation de l’indé-


pendance du pays le 1er janvier 1804 émane de l’activation et de l’ag-
gravation des contradictions sociopolitiques inhérentes à la société co-
loniale esclavagiste de Saint-Domingue, par la Révolution française et
les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Angleterre pour le contrôle
de la partie occidentale de File. L’invasion de Saint-Domingue par
l’Espagne et l’Angleterre, respectivement en 1792 et 1793, est l’ex-
pression des tensions, pressions et agressions caractérisant les rapports
transnationaux de pouvoir constitués par le système d’États concur-
rentiel et le système capitaliste en expansion.
De plus, si la Révolution industrielle et les luttes anti-esclavagistes
ont mis fin à la traite des Noirs et remplacé l’esclavage par la main-
d’œuvre libre, la Révolution haïtienne, en revanche, a substitué le se-
mi-servage à l’esclavage au service du capitalisme. Dans le cadre du
capitalisme marchand, l’économie de plantations, à la base de l’indus-
trie sucrière grâce aux investissements massifs de capitaux en prove-
nance de la métropole française, avait fait de Saint-Domingue la plus
riche de toutes les colonies du Nouveau Monde. La rupture violente
avec la métropole a eu pour conséquence la fuite des capitaux, du sa-
voir-faire et la destruction de la base productive du pays.
L’absence de solution de rechange à l’économie de plantations et
la position de l’État haïtien dans le système international ont engendré
le marasme économique avec pour corollaires des crises sociopoli-
tiques aiguës. Jointes à l’ambition des généraux, celles-ci ont affecté
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 27

le processus de construction du nouvel État. Cette crise structurelle est


à l’origine du processus de régression systématique ayant donné nais-
sance à un État faible, foncièrement répressif, éclaté en unités régiona-
lisées et très peu institutionnalisé, jusqu’à l’occupation américaine de
1915.
[21]
Les Américains ont effectivement changé la donne. Mais avec la
fin de l’occupation en 1934, les structures de l’État centralisateur
qu’ils ont légué n’ont pas tardé à entrer en crise. Le populisme noi-
riste, sous toutes ses formes et dans toutes ses versions, a progressive-
ment détruit toutes les institutions mises en place par l’occupant, qui
pouvaient offrir à l’État haïtien l’apparence d’un État moderne. Dans
cette optique, l’État duvaliérien représente à la fois un saut qualitatif
et quantitatif, un véritable cas limite. Sous le régime des Duvalier, la
violence et la corruption avaient atteint des sommets dépassant leurs
seuils traditionnels. Et la fusion totale entre le président à vie, le ré-
gime et l’État a complètement débordé le cadre général des régimes
autoritaires, militaires et civils, et de l’État néopatrimonial d’avant et
d’après l’occupation américaine d’Haïti.
Ainsi, 200 ans après la proclamation de son indépendance, Haïti
est non seulement le pays le moins avancé (PMA) de l’hémisphère
américain, mais devient aussi une pourvoyeuse de main-d’œuvre à
bon marché et une nuisance pour la République dominicaine, ses voi-
sins de la Caraïbe et les États-Unis d’Amérique, en raison de l’émigra-
tion massive vers ces pays. Depuis le mois de février 2004, même
ceux qui avaient encore des doutes ont dû se rendre à l’évidence que
l’État fictif haïtien s’est effondré pour la deuxième fois en l’espace de
10 ans, mettant en lumière la non-émergence de l’État moderne en
Haïti. L’absence d’autonomie et d’institutionnalisation explique en
grande partie l’incapacité de cet État, tout au long de sa trajectoire his-
torique, à faire face aux tensions et conflits internes entre les classes
sociales et aux problèmes créés par l’environnement international et
régional. Il s’agit d’un Léviathan boiteux 2, incapable de trouver ou
d’extraire les ressources indispensables à son autonomisation et à son
institutionnalisation.
2
Voir CALLAGHY, Thomas M., « The State as Lame Leviathan : The Patri-
monial Administrative State in Africa », dans ERGAS, Zaki (dir.), African
State in Transition, Basingstoke, Palgrave/MacMillan, 1987, p. 87-116.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 28

Les analyses des autres chercheurs

La crise structurelle biséculaire, avec ses soubresauts conjonctu-


rels, a toujours constitué l’objet de prédilection des chercheurs haï-
tiens et étrangers des différentes branches des sciences sociales, qui
ont travaillé sur Haïti. Certains d’entre eux ont expliqué la trajectoire
historique du pays sur la base d’une définition du mode de production,
des rapports étroits et contradictoires, de caractère interne ou externe,
qui gouvernent les phénomènes de distribution, d’exploitation et de
paupérisation 3. Dans cette [22] même veine, d’autres ont cherché à
caractériser la formation sociale haïtienne 4 ou à expliquer le sous-dé-
veloppement du pays dans une perspective dépendantiste 5. En dépit
de leur importance du point de vue d’une vision systématique de l’his-
toire du pays, ces travaux comportent certaines faiblesses limitant, à
notre avis, leur pouvoir explicatif : d’abord, la vision sociale et écono-
mique de leurs auteurs est tributaire du matérialisme historique et de
ses limites. En outre, ces analyses ont été fortement influencées par le
Manifeste du Parti d’entente populaire d’Haïti 6 et la première version
de l’école de la dépendance 7. Les faiblesses de ces approches sont
connues 8.

3
Voir PIERRE-CHARLES, Gérard, L’économie haïtienne et sa voie de dé-
veloppement, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1993 (1965,1967), p. 4-5.
4
DOUBOUT, Jean-Jacques (HECTOR, Michel), Haïti : féodalisme ou capi-
talisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d'Haïti depuis l’indé-
pendance. Texte polycopié, Port-au-Prince, 1973.
5
LUC, Jean (MONTAS, Yves), Structures économiques et lutte nationale
populaire en Haïti, Montréal, Nouvelle Optique, 1976 ; JOACHIM, Benoît
B., Les racines du sous-développement en Haïti, Port-au-Prince, Henri Des-
champs, 1979.
6
ALEXIS, Jacques Stephen et al., Manifeste du Parti d’entente populaire
(PEP). Programme de la Nouvelle Indépendance, Port-au-Prince, Texte po-
lycopié, 1959.
7
Voir CARDOSO, F. H. et FALETTO, E., Dépendance et développement en
Amérique latine, tr. fr., Paris, PUF, 1978 (1969).
8
Voir ZAPATA, Francisco, Ideología y política en América Latina, Mexico,
Jornada 115, El Colegio de México, 1990 ; BADIE, Bertrand, L’État impor-
té, Paris, Fayard, 1992.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 29

Toujours dans une perspective historique, des auteurs se sont inté-


ressés plus spécifiquement à l’État, prenant ainsi le contre-pied du ré-
ductionnisme économique. L’économiste suédois Mats Lundahl a fait
de la critique du rôle de l’État l’axe de son analyse globale de la crise
structurelle que connaît Haïti 9. À notre avis, cette façon de poser le
problème ne constitue pas une clef de compréhension satisfaisante de
l’énigme haïtienne. De son côté, l’anthropologue Michel-Rolph
Trouillot, considérant le duvaliérisme comme une « réponse équi-
voque et criminelle » à une crise multidimensionnelle, a soutenu la
thèse que l’État duvaliérien peut se reproduire avec ou sans Duvalier,
dans la mesure où la crise structurelle dont il résulte n’est pas elle-
même résolue 10. Cette approche structurelle s’avère doublement limi-
tée du fait qu’elle ne prend en compte ni la spécificité du politique ni
l’autonomie relative de l’État. En outre, elle n’accorde aucune signifi-
cation dans l’analyse aux acteurs sociopolitiques et aux leaders, mas-
quant du même coup les responsabilités des élites politiques dans
l’échec de la construction de l’État moderne en Haïti.
La lutte pour le pouvoir a aussi retenu l’attention des auteurs haï-
tiens. Certaines études inscrites dans cette perspective présentent une
vision de l’histoire d’Haïti comme une simple opposition entre Noirs
et Mulâtres, réduisant la lutte pour le pouvoir entre l’élite mulâtre et
l’élite noire à une simple question de couleur 11. D’autres études
consacrées à ce phénomène ont mis en évidence, sur une longue pers-
pective historique, le développement de la lutte opposant les fractions
des classes dominantes entre elles et celles-ci aux classes dominées.
En soulignant le fossé séparant les textes de loi et les pratiques poli-
tiques, elles ont montré que le sort du citoyen et le fonctionnement du
régime politique reposent essentiellement sur les rapports de force et
se règlent sur la volonté du tyran qui a réussi à s’imposer. [23] Claude
Moïse, par exemple, accorde une très grande visibilité aux acteurs,
mais on ne trouve dans ses travaux aucun effort théorique visant à pré-
senter, de façon systématique, les articulations entre acteurs et struc-
9
LUNDAHL, Mats, Peasants and Poverty : A Study of Haiti, Londres,
Croom Helm, New York, St. Martin’s Press, 1979 ; The Haitian Economy  :
Man, Land, and Markets, New York, St. Martin’s Press, 1983
10
TROUILLOT, Michel-Rolph, Les racines historiques de l’État duvaliérien,
Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1986, p. 11.
11
MANIGAT, Leslie F., Ethnicité, nationalisme et politique : le cas d’Haïti,
New York, Connaissance d’Haïti, 1975.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 30

ture et entre niveaux interne et externe 12, c’est-à-dire à intégrer le cas


particulier que représente Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique
globale de l’Occident.
Le facteur culturel n’a pas été non plus négligé par les analystes.
Pour faire ressortir les causes internes ayant véhiculé au cours des
siècles un imaginaire difficile à transformer, certains se sont référés à
la matrice africaine 13, à la matrice coloniale 14, à l’oppression cultu-
relle 15, comme facteurs explicatifs du drame haïtien. Pour d’autres,
c’est toute l’histoire économique et politique du pays qui est détermi-
née par les conditions de développement de la vie rurale 16 et le dua-
lisme ville-campagne 17. Il s’agit là de perspectives monocausales, ré-
ductionnistes, qui, en plus du déterminisme socioculturel dont elles
sont imprégnées, n’offrent que peu de valeur explicative.

12
MOÏSE, Claude, Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti, tomes I et II,
Montréal, CIDIHCA, 1988 et 1990.
13
PIERRE, Luc-Joseph, Haïti  : les origines du chaos, Port-au-Prince, Henri
Deschamps, 1997.
14
HURBON, Laënnec, Le barbare imaginaire, Port-au-Prince, Henri Des-
champs, 1987.
15
CASIMIR, Jean, La culture opprimée, tr. fr., Port-au-Prince, Imprimerie
Lakay, 2001 (1981).
16
BASTIEN, Rémy, Le paysan haïtien et sa famille, tr. fr., Paris, A C C T/
Karthala, 1986 (1951) ; MORAL, Paul, Le paysan haïtien, Paris, Maison-
neuve & Larose, 1961.
17
BARTHÉLEMY, Gérard, Le pays en dehors. Essai sur l’univers rural haï-
tien, Port-au-Prince, Henri Deschamps/CIDIHCA, 1989.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 31

Une approche novatrice dotée


d’un plus grand pouvoir explicatif

Devant ces multiples lectures, éclairantes à certains égards, mais à


notre avis partielles, nous croyons que la mise en relation des va-
riables élites politiques, État et rapports transnationaux de pouvoir, sur
une longue perspective historique, devrait nous permettre d’expliquer
la non-émergence de l’État moderne en Haïti. Il nous faut donc procé-
der à une relecture de l’État haïtien, à la fois dans sa dynamique in-
terne et à travers les rapports transnationaux de pouvoir constitués par
le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion.
Nous souhaitons en effet montrer, au fil de ces pages, que la non-
émergence de l’État moderne en Haïti résulte des décisions prises par
les élites politiques, dans un cadre contraignant, sur les plans interne
et externe. Ces décisions, jointes aux contingences de l’histoire et aux
conséquences non recherchées, ont contribué à transformer le contexte
social et économique interne. Là se situe l’origine de la crise structu-
relle biséculaire qui secoue le pays.
Une approche monocausale conduirait à expliquer l’échec de la
construction de l’État moderne en Haïti en fonction des élites poli-
tiques, de l’État ou, en privilégiant les facteurs externes, des rapports
transnationaux de pouvoir. Ce serait là une explication partielle
comme tant d’autres, car aucune de ces variables à elle seule ne per-
met d’appréhender ce phénomène [24] dans toute dans sa complexité.
Seule la mise en relation de ces trois variables, sur une longue pers-
pective historique, peut nous offrir une vision globale et systématique.
Ce livre se propose donc de mettre en évidence les rapports d’in-
terdépendances entre politique, économie et société sur les plans in-
terne et externe. En d’autres termes, nous voulons montrer comment
certaines décisions politiques, prises dans un cadre contraignant et
jointes aux contingences de l’histoire et aux conséquences non recher-
chées, ont contribué à transformer le contexte social et économique
interne, la nature des rapports avec le système d’États concurrentiel et
le système capitaliste en expansion, pour donner lieu à cette construc-
tion bancale qu’on appelle l’État haïtien.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 32

Même s’il s’agit d’une étude de cas, celle-ci suppose une compa-
raison dans le temps et se situe au cœur des débats relevant de la so-
ciologie historique comparative, mettant en relief les relations com-
plexes et dynamiques entre l’État moderne et le capitalisme. Cette
perspective analytique nous permettra de saisir la dynamique et la
complexité des transformations sociales et politiques ainsi que l’arti-
culation du politique et du social, du global et du local.
La sociologie historique comparative se divise en trois grands cou-
rants : la théorie des systèmes-monde, la perspective interprétative-
historique et l’école causale-analytique. Il convient de souligner l’in-
fluence des travaux de Karl Marx, de Max Weber, d’Otto Hintze et de
Fernand Braudel sur les tenants de la sociologie historique compara-
tive 18.
En fonction de sa conception de l’économie-monde, Immanuel
Wallerstein explique l’évolution historique des pays selon la localisa-
tion des régions dans lesquelles ils sont situés : soit au « cœur », à la
« périphérie » ou à la « semi-périphérie » du système-monde 19. Le ré-
ductionnisme économique de son approche ne laisse toutefois pas de
place à l’action des individus. Pour cette raison, la perspective des
systèmes-monde ne sera pas prise en compte dans le cadre de ce tra-
vail. En revanche, l’approche interprétative-historique, en mettant
l’accent sur le cas particulier en soi et en considérant sa dimension de
totalité, sa complexité, son développement historique et son contexte
social, permet de mieux cerner sa « singularité historique 20 ». Cette
variante de la sociologie historique comparative s’avère donc d’un
grand apport ici, d’autant plus qu’elle utilise la multicausalité. Enfin,
plus ambitieux que leurs collègues de l’approche précédente, les

18
Voir KALBERG, Stephen, La sociologie historique comparative de Max
Weber, tr. fr., Paris, La Découverte/MAUSS, 2002 (1994), p. 35.
19
WALLERSTEIN, Immanuel, The Modern World System : Capitalist Agri-
culture and the Origins of the European World Economy in the 16th Century,
New York, Academic Press, 1974, p. 8, 346-357.
20
Les comparaisons pratiquées par Bendix, selon Tilly, ont pour objectif d’in-
dividualiser le cas envisagé, de le rendre plus « visible » et de respecter sa
singularité historique. Voir TILLY, Charles, Big Structures, Large Pro-
cesses, Huge Comparisons, New York, Russell Sage Foundation, 1984, p.
82. Voir aussi BENDIX, Reinhard, King or People : Power and the Man-
date to Rule, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1978,
p.5.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 33

adeptes de l’école causale-analytique [25] cherchent, à l’aide des mé-


thodes de « différence » ou « d’accord » de John Stuart Mill 21, ou
d’une combinaison des deux, à déterminer les causes probables par
des comparaisons contrôlées et à formuler des Conclusions de nature
théorique 22. Sans nourrir, pour notre part, de telles ambitions, cette va-
riante de la sociologie historique comparative, en raison de l’impor-
tance qu’elle accorde à la temporalité et aux facteurs transnationaux,
nous aidera à mettre en évidence l’articulation des dimensions interne
et externe.
Cependant, comme l’ont relevé certains auteurs, ces trois variantes
de la sociologie historique comparative n’explicitent jamais les méca-
nismes qui relient l’action et la structure. Ces analyses n’accordent au-
cun rôle à la dimension de la signification de l’action sociale ni à son
intensité variable 23. Dans l’ensemble, ces travaux montrent les rela-
tions d’interdépendances entre sphère politique et sphère économique,
entre État et capitalisme, entre structures sociale et économique et ins-
titutions politiques. Ainsi que l’a fait remarquer Ira Katznelson, ils
s’intéressent aux macroprocessus historiques, à l’analyse des struc-
tures et de leur agencement, dont la dynamique explique la transfor-
mation, qui constitue elle-même une nouvelle configuration du pro-
cessus en cours 24. Si le pouvoir explicatif de cette approche est indé-
niable, de notre point de vue, la faiblesse de cette perspective analy-
tique réside dans le fait qu’elle assigne un rôle réduit aux acteurs so-
ciaux et politiques, aux élites politiques et aux leaders dans la
construction de l’État moderne 25.
21
MILL, John Stuart, Philosophy of Scientific Method, New York, Hafner,
1950 (1843).
22
SKOCPOL, Theda et SOMERS, Margaret, « The Uses of Comparative His-
tory in Macrosocial Inquiry », dans SKOCPOL, Theda, Social Revolutions
in the Modern World, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 79.
23
KALBERG, Stephen, op. cit., p. 40-41.
24
« [...] the most significant processes shaping human identifies, interests, and
interactions are such large-scale features of modernity as capitalist develop-
ment, market rationality, state-building, secularization, political and scienti-
fic révolution [...] » Voir KATZNELSON, Ira, « Structure and Configura-
tion in Comparative Politics », dans LICHBACH, M. I. et ZUCKERMAN,
A. S., Comparative Politics. Rationality, Culture, and Structure, Cambridge
University Press, 2000, p. 83.
25
Voir KATZNELSON, Ira, « Periodization and Preferences. Reflections on
Purposive Action in Comparative Historical Social Science », dans MAHO-
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 34

Tout en restant modeste, nous pouvons donc nous revendiquer


d’une sociologie historique corrigée, tentant de prendre en compte à la
fois les niveaux micro, méso et macro. La principale contribution de
ce livre, au point de vue analytique, réside en effet dans l’intégration
des courants de l’analyse historique comparative que sont la perspec-
tive interprétative-historique et l’école causale-analytique, l’articula-
tion du résultat de cette combinaison avec la sociologie historique de
Max Weber, dans le but d’insérer le cas particulier que représente
Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique globale de l’Occident, dé-
montrant ainsi que seule l’imbrication des niveaux micro, méso et ma-
cro, sur une longue perspective historique prenant en compte la dyna-
mique interne et externe, permet de dégager une vision intégrale et
systématique.
Les variables élites politiques, États et rapports transnationaux de
pouvoir correspondront respectivement aux trois niveaux pertinents
d’intelligibilité susceptibles de nous permettre d’appréhender notre
objet d’étude [26] dans sa complexité : le niveau micro, c’est-à-dire
l’action des élites politiques dans leurs luttes pour la conquête, l’exer-
cice et la conservation du pouvoir ; le niveau méso, se rapportant à
l’appareil étatique dans sa gestion des tensions, conflits et crises in-
ternes et ses réactions aux pressions et agressions externes ; le niveau
macro, qui se réfère au système d’États concurrentiel et à la dyna-
mique du capitalisme mondial.
Cette façon de poser le problème nous oblige à construire un ou-
tillage méthodologique complexe. Ainsi, il nous faut intégrer, d’une
part, le structuralisme wébérien, qui met l’accent à la fois sur les
contraintes et les opportunités qu’offre le cadre dans lequel évoluent
les acteurs, et, d’autre part, ce que nous appelons le « décisionnisme
conséquentialiste ». Ce dernier implique une vision non déterministe
de l’histoire qui s’énonce comme suit : les contraintes naturelles et
celles que leurs relations avec leurs semblables leur imposent obligent
les êtres humains à prendre des décisions – les non-décisions sont aus-
si des décisions en ce sens – qui entraînent des conséquences, dési-
rables ou non recherchées. Celles-ci se transforment à leur tour en
contraintes auxquelles les êtres humains doivent se conformer ou dont
NEY, James et RUESCHEMEYER, Dietrich (dir.), Comparative Historical
Analysis in the Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press,
2003, p. 271.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 35

ils doivent se défaire. Ainsi, « l’Histoire de l’Humanité », c’est cette


éternité en mouvement dont la dynamique s’explique par les décisions
que l’être humain prend, ou ne prend pas, les conséquences qui en dé-
coulent et les luttes qu’il mène pour échapper à ces contraintes engen-
drées par lesdites conséquences. Ce sont ces décisions ou non-déci-
sions qui nous expliquent pourquoi l’histoire d’un pays en particulier
est ce qu’elle est et nous permettent de comprendre qu’elle aurait pu
être différente. En d’autres termes, l’histoire n’est pas nécessairement
une lutte devant déboucher sur l’anéantissement d’un groupe, d’un
secteur ou d’une classe. Elle peut être aussi et surtout, et tel a été et est
souvent le cas, la manifestation de relations sociopolitiques dyna-
miques impliquant la coopération, la coexistence, le compromis et le
consensus, qui n’exclut nullement les transactions, les marchandages,
les pressions, les menaces de recours et le recours effectif à la vio-
lence et aux représailles et leur mise à exécution.
L’articulation de ces deux éléments du dispositif méthodologique
nous permettra de comprendre comment certaines décisions politiques
ont constitué un obstacle majeur au développement du capitalisme en
Haïti, tout en limitant les possibilités d’extraction des ressources in-
dispensables à l’élargissement de la base bureaucratique de l’État dont
dépend le processus [27] de différenciation, d’institutionnalisation et
d’autonomisation. Par ailleurs, des données statistiques sur l’évolution
des flux d’investissements de capitaux dans l’industrie sucrière dans
certains pays de la région et l’émigration haïtienne vers ces États cari-
béens nous aideront à faire ressortir les relations d’interdépendances
complexes et dynamiques entre sphères politique, économique et so-
ciale et nous offriront, par voie de conséquence, une vision plus pré-
cise de notre objet d’étude.
Nous analyserons donc le contexte social et économique dans le-
quel émergent et évoluent les élites politiques sous un angle sociolo-
gique, alors que l’insertion de l’économie haïtienne dans l’économie
capitaliste mondiale ainsi que la position de l’État haïtien dans le sys-
tème d’États concurrentiel seront étudiées dans une perspective histo-
rique.
En choisissant comme variables les élites politiques, l’État et les
rapports transnationaux de pouvoir, nous avons opté, implicitement,
pour des présupposés théoriques qu’il convient aussi d’expliciter afin
d’élucider les concepts fondamentaux et de préciser le sens dans le-
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 36

quel ils seront utilisés dans les différentes parties de ce livre. Cela
suppose une révision de la' théorie de l’État, une clarification de la no-
tion de rapports transnationaux de pouvoir ainsi que des considéra-
tions sur la théorie des élites et sur le concept de « classes sociales ».

De quel État s’agit-il ?

La théorie de l’État, telle quelle se présente dans les travaux de so-


ciologie historique comparative, renvoie à l’État moderne. Elle im-
plique l’autonomie de cette macrostructure et la pluralité des trajec-
toires historiques expliquant les variantes d’État qu’on peut observer
sur un même continent et d’un continent à un autre. Mais l’État mo-
derne, caractérisé par son degré d’institutionnalisation très élevé, n’a
pas toujours existé en Occident. Il a succédé à l’État absolutiste, plus
centralisé et moins institutionnalisé qui, lui-même, a été précédé par
l’État féodal, décentralisé et très peu institutionnalisé 26. Cependant,
lorsque les caractéristiques de la « domination traditionnelle » (patri-
moniale) et de la « domination légale- rationnelle » s’interpénètrent et
se retrouvent à la fois chez un seul et même État, faisant de lui un cas
hybride, on parle de patrimonialisme bureaucratique, de bureaucratie
patrimoniale, de fonctionnariat patrimonial 27 ou de néopatrimonia-
lisme 28.
[28]
La conception durkheimienne de l’État, même si elle a exercé une
influence considérable dans le structuro-fonctionnalisme qui a profon-
dément imprégné un courant important de la science politique nord-
américaine, ne nous intéresse pas dans le cadre de ce travail. Cette vi-
sion de l’État comme émanation des sociétés modernes, complexes,
dynamiques et hautement différenciées correspond à une institution
26
Voir GAZIBO, Mamoudou et JENSON, Jane, La politique comparée : fon-
dements, enjeux et approches théoriques, Montréal, Les Presses de l’Univer-
sité de Montréal, 2004, p. 88-91.
27
WEBER, Max, Économie et société, t. I, tr. fr., Paris, Pocket, 1995 (1922),
p. 304 et 345-349.
28
EINSENSTADT, S. N., Revolution and the Transformation of Societies  : A
Comparative Study of Civilizations, New York, The Free Press, 1978,
p. 276.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 37

qui ne possède pas une logique de fonctionnement ni une autonomie


qui lui soient propres 29. Cette remarque est aussi valable pour la théo-
rie de l’État de Marx 30, mais seulement partiellement, car ses notions
d’autonomie relative de l’État et de pluralité des trajectoires histo-
riques 31 ont inspiré Max Weber et Otto Hintze dont les travaux consti-
tuent les fondements de la sociologie historique de l’État.
En effet, Max Weber mettra en lumière les rapports complexes de
l’État avec le capitalisme, le développement de la bureaucratie et la
fin du patrimonialisme. Pour lui, c’est cette dynamique qui a permis à
la structure étatique de se différencier et de pouvoir poursuivre ses
fins spécifiques, selon sa logique propre. Pour Max Weber :
[...] il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté hu-
maine qui, dans les limites d’un territoire déterminé – la notion de terri-
toire étant une de ses caractéristiques –, revendique avec succès pour son
propre compte le monopole de la violence physique légitime. Ce qui est en
effet le propre de notre époque, c’est quelle n’accorde à tous les autres
groupements, ou aux individus, le droit de faire appel à la violence que
dans la mesure où l’État le tolère : celui-ci passe donc pour l’unique
source du « droit » à la violence 32.
Se référant à l’émergence de cette forme de domination que repré-
sente l’État moderne, à sa différenciation, sa centralisation et son de-
gré d’institutionnalisation très élevé, Otto Hintze affirme pour sa part :
« L’apparition de l’État moderne n’est au fond rien d’autre que le pro-
cessus d’étatisation [d’une] organisation sociale féodale 33. » Complé-
tant la vision wébérienne de l’État, il estime que « l’organisation
réelle de l’État » est avant tout conditionnée par deux phénomènes :

29
DURKHEIM, Émile, De la division du travail social, Paris, PUF, 1969
(1893), p. 201.
30
Voir MARX, Karl et ENGELS, Friedrich, Manifeste du parti communiste,
tr. fr., Paris, Flammarion, 1998 (1848), p. 76. Voir aussi MARX, Karl, In-
troduction à la critique de l’économie politique, tr. fr., Paris, Éditions so-
ciales, 1957 (1859), p. 4.
31
Voir MARX, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, tr. fr., Paris, Mes-
sidor/Éditions sociales, coll. « Essentiel », 1984 (1852), p. 124-125 ; Cri-
tique des programmes socialistes de Gotha et d’Erfurt, Spartacus, 1948
(1875-1891), p. 35.
32
WEBER, Max, « Le métier et la vocation d’homme politique », dans Le sa-
vant et le politique, tr. fr., Paris, 10/18, Plon, 2002 (1919), p. 125.
33
HINTZE, Otto, Féodalité, capitalisme et État moderne, tr. fr., Paris, MSH,
1991, p. 308.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 38

« D’abord la structure des classes sociales, puis l’ordonnance externe


des États, c’est-à-dire la position qu’ils occupent l’un par rapport à
l’autre ainsi que leur position absolue dans le monde 34. » De son côté,
Norbert Elias assume la vision wébérienne de l’État en faisant du
double monopole de la violence physique légitime et de la fiscalité, la
caractéristique de l’État moderne 35.
[29]
Charles Tilly, quant à lui, fait du contrôle de la population vivant
sur un territoire bien délimité, de l’autonomie, de la centralisation et
de la coordination de ses unités, les principales caractéristiques de
l’État moderne 36. Les idées d’autonomie et de monopole de la
contrainte physique se retrouvent aussi chez Theda Skocpol dont la vi-
sion de l’État se rapproche davantage de celle de Max Weber et d’Ot-
to Hintze. Elle conçoit « les États comme des organes administratifs et
coercitifs potentiellement indépendants des intérêts et des structures
socio-économiques (encore que bien sûr conditionnés par celles-
ci) 37 ». Elle précise que « l’État est une macrostructure qui renvoie
plutôt à un ensemble d’organes administratifs, policiers et militaires,
coiffés et plus ou moins bien coordonnés par un pouvoir exécutif.
Tout État extrait d’abord et fondamentalement des ressources de la so-
ciété et les affecte à la création et à l’entretien d’appareils coercitifs et
administratifs 38. »
Un certain nombre de caractéristiques essentielles de l’État mo-
derne, tels l’autonomie relative et le monopole de la contrainte phy-
sique et de la fiscalité, se retrouvent donc chez les auteurs considérés
comme des classiques et des incontournables dans la sociologie histo-
rique comparative. Situant notre étude dans cette perspective analy-
tique, nous utiliserons donc ici le concept « État » dans le sens sui-
vant : nous entendons par État moderne cette mégaorganisation ou
34
HINTZE, Otto, « Economics and Politics in the Age of Modern Capita-
lism », dans GILBERT, Félix (dir.), The Historical Essays of Otto Hintze,
New York, Oxford University Press, 1975, p. 183.
35
ELIAS, Norbert, La dynamique de l’Occident, tr. fr., Paris, Pocket, coll.
« Agora », 2003 (1969), p. 26.
36
TILLY, Charles (dir.), The Formation of National States in Western Eu-
rope, Princeton, Princeton University Press, 1975, p. 70.
37
SKOCPOL, Theda, États et révolutions sociales, tr. fr., Paris, Fayard, 1985
(1979), p. 34.
38
Ibid., p. 54.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 39

macrostructure, relativement autonome et détenant sur un territoire


donné le double monopole de la contrainte physique et de la fiscalité,
qui peut prendre et, en fait, qui prend des décisions affectant, de façon
positive ou négative, sur les plans interne et externe, les comporte-
ments des individus, des groupes, des institutions ou organisations,
plus ou moins aussi autonomes qu’elle, dans un cadre d’interdépen-
dances complexes et dynamiques. Les réactions des autres entités par
rapport aux décisions (ou aux non-décisions) de l’État peuvent varier
de la « servitude volontaire » au refus, en passant par la collaboration
ou coopération timide ou active, à la résistance passive ou active pou-
vant prendre le caractère de conflit ouvert impliquant toutes les
formes de violence, dont la guerre constitue la phase ultime et l’ex-
pression la plus achevée.
Cette définition de l’État représente un idéal-type à la Weber, en ce
sens qu’elle renvoie à l’État moderne en tant que produit d’un proces-
sus sociohistorique complexe qui s’est développé en Europe occiden-
tale. Donc, elle constitue un modèle, un instrument pouvant nous aider
à comprendre les spécificités de chaque État. Ainsi, la détention du
double monopole de [30] la violence physique et de la fiscalité faisant
de l’État une sphère autonome à côté d’autres sphères, peut varier
d’une région à une autre, d’un pays à un autre. C’est le cas des « Lé-
viathans boiteux » de nombreux pays du globe et tout particulièrement
du « Léviathan haïtien 39 ».
L’idée d’autonomie relative véhiculée par Karl Marx répond à la
disqualification préalable de la notion d’autonomie complète de l’État.
Cette macrostructure est insérée dans un réseau complexe d’interrela-
tions où interviennent les groupes d’intérêts, les groupes de pression
dont les initiatives sont contraignantes pour l’action étatique. En
outre, le développement social et économique et les pesanteurs histo-
riques influent sur la structure et le fonctionnement de l’État.

39
Le budget de l’État haïtien, pour l’année 1998, divisé en budget de fonc-
tionnement et budget d’investissement, représente l’équivalent de
350 000 000 $ US. Soixante pour cent du budget de fonctionnement et
quatre-vingts pour cent du budget d’investissement proviennent de l’aide in-
ternationale. Donc, il s’agit d’un État qui n’a pas les moyens de sa politique,
si jamais il en a une. Voir ÉTIENNE, Sauveur Pierre, Haïti : misère de la
démocratie, Port-au-Prince/Paris, CRESFED/L’Harmattan, 1999, p. 239.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 40

Mais si nous avançons l’échec de la construction de l’État moderne


en Haïti, nous devons aussi identifier et caractériser le type d’État qui
a existé et existe encore dans ce pays. La sociologie de la domination
de Max Weber fournit des pistes intéressantes à cet égard. La non-ins-
titutionnalisation du pouvoir en Haïti, c’est-à-dire sa personnalisation,
implique l’absence de véritable distinction entre le domaine privé et le
domaine public, qui caractérise la notion de patrimonialisme 40. Chez
Weber, la domination patrimoniale repose sur un pouvoir personnel
qui s’appuie sur un mélange de tradition et d’arbitraire 41.
Vu le caractère hybride du système politique haïtien, l’État, dans le
cadre de ce travail, sera donc considéré comme un État néopatrimo-
nial 42, car « le néopatrimonialisme correspond à cette situation hy-
bride dans laquelle la logique patrimoniale se combine et se mélange
avec d’autres logiques 43 », comme cela peut être observé dans de
nombreux pays africains. Cependant, pour caractériser l’État duvalié-
rien, nous aurons recours à un autre concept de Max Weber : celui de
sultanisme qui constitue une variante, version extrême, du patrimonia-
lisme. À ce sujet, Max Weber écrit :

On appellera domination patrimoniale, toute domination orientée prin-


cipalement dans le sens de la tradition, mais exercée en vertu d’un droit
personnel absolu ; sultanique, une domination patrimoniale qui, dans la
manière dont elle est administrée, se meut principalement dans la sphère
de l’arbitraire non liée à la tradition. La distinction est très fluide. Ces
deux types de domination se séparent l’un de l’autre, et de la même façon
le sultanisme du patriarcalisme primaire, de par l’existence de la direction
administrative personnelle.

40
WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 308.
41
BENDIX, Reinhard, Max Weber : An Intellectual Portrait, Garden City,
New York, Double Day Anchor Books, 1962, p. 340.
42
La notion de néopatrimonialisme est liée à l’extraversion et à la modernisa-
tion. Les sociétés néopatrimoniales ont ressenti l’impact de la modernité et
elles ont été incorporées dans les systèmes internationaux modernes, poli-
tique, économique et culturel : c’est ce qui les différencie en premier lieu
des sociétés patrimoniales traditionnelles. Voir EISENSTADT, S. N., Revo-
lution and the Transformation of Societies : A Comparative Study of Civili-
zations, op. cit., p. 276.
43
Voir MÉDARD, Jean-François, « L’État néo-patrimonial en Afrique
noire », dans MÉDARD, Jean-François (dir.), États d’Afrique noire : for-
mation, mécanismes et crise, Paris, KARTHALA, 1991, p. 334.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 41

[31]
La forme sultanique du patrimonialisme est parfois en apparence – en
réalité, jamais de manière effective – totalement indépendante de la tradi-
tion. Elle n’est pas rationalisée de manière objective ; au contraire, seule la
sphère de l’arbitraire et de la grâce s’y est développée à l’extrême. Elle se
différencie par là de toutes les formes de domination rationnelle 44.

Les sociologues et les politologues ont surtout retenu de Max We-


ber les concepts de patrimonialisme et de néopatrimonialisme. Mais
en 1975, le politologue espagnol Juan J. Linz, dans son étude compa-
rative des régimes non démocratiques, a ressuscité le concept wébé-
rien de sultanisme pour construire sa typologie des régimes autori-
taires et établir de façon systématique les différences entre régimes to-
talitaires et régimes autoritaires 45. De son côté, Samuel P. Huntington
a repris le concept de sultanisme qu’il applique en ces termes : « Cer-
taines dictatures personnalistes, comme celles de Marcos et Ceauses-
cu, ou celles de Somoza, Duvalier, Mobutu et le Shah, illustrent bien
le modèle wébérien de régimes sultanistes, caractérisés par le favori-
tisme, le népotisme, le copinage et la corruption 46. » À la conférence
organisée en 1990 par H. E. Chehabi et Juan J. Linz qui a conduit à la
publication de l’ouvrage Sultanistic Regimes en 1998, David Nicholls
avait souligné à l’attention des participants que le concept wébérien de
sultanisme est un sous-type de la domination traditionnelle et que les
études de cas qui les intéressaient étaient caractérisées par le déclin ou
le développement incomplet de la domination légale-rationnelle mo-
derne et non par la disparition des vestiges de la domination tradition-
nelle. En ce sens, avait-il fait remarquer, le sultanisme serait une va-
riante du patrimonialisme et le néo- sultanisme dériverait du néopatri-
44
Voir WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 308-309.
45
Voir LINZ, Juan J., « Totalitarian and Authoritarian Régimes », dans
GREENTEIN, Fred I. et POLSBY, Nelson W. (dir.), Macropolitical Theo-
ry, Handbook of Political Science, vol. III, Reading, MA, Addison-Wesley,
1975. Pour une mise à jour de la classification des régimes non démocra-
tiques, voir LINZ, Juan J. et STEPAN, Alfred, Problems of Democratic
Transition and Consolidation : Southern Europe, South America, and Post-
Communist Europe, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996,
chap. 3 et 4.
46
Voir HUNTINGTON, Samuel P., The Third Wave : Democratization in the
Late Twentieth Century, Norman, University of Oklahoma Press, 1991,
p. 111.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 42

monialisme, et l’utilisation du concept de néosultanisme leur aurait


permis de ne pas trop se démarquer de la logique et des catégories de
la sociologie wébérienne 47.
Étant donné l’influence de la sociologie wébérienne sur notre tra-
vail de recherche, bien que la suggestion de David Nicholls n’ait pas
été retenue par ses collègues, nous l’avons adoptée parce qu’elle nous
permet de passer de l’État néopatrimonial haïtien d’avant l’occupation
américaine à l’État néo-sultaniste duvaliérien. Par ailleurs, comme les
États sont intégrés dans un système d’États concurrentiel dont l’articu-
lation au système capitaliste en expansion constitue les rapports trans-
nationaux de pouvoir, il nous revient maintenant de clarifier ce
concept.
[32]

Les rapports transnationaux de pouvoir

Parler des rapports transnationaux de pouvoir nous place au cœur


des débats qui ont agité ce sous-champ de la science politique que l’on
appelle les relations internationales. Ces débats, suscités par les insuf-
fisances des approches dominantes et leur incapacité à rendre compte
des rapports croissants d’interdépendances complexes et dynamiques
entre les États-nations, ont favorisé l’émergence de nouvelles ap-
proches en théorie des relations internationales, dont la présentation et
l’analyse dépassent largement le cadre de la présente étude.
Qu’il suffise de relever que, dès 1977, Robert Keohane et Joseph
S. Nye Jr. ont souligné le fait que les États sont en situation d’interdé-
pendances complexes 48. Cette nouvelle approche a eu un impact
concret, contribuant à la création et au développement de nouveaux
domaines d’études en relations internationales : l’interdépendance et
l’économie politique internationale. Cette dernière met en évidence
l’importance centrale des rapports réciproques entre le système écono-
mique mondial et le système interétatique. Comme l’a fait remarquer
47
Voir à ce sujet CHEHABI, H. E. et LINZ, Juan J., Sultanistic Regimes, Bal-
timore/ Londres, The Johns Hopkins University Press, 1998, p. 5-6.
48
KEOHANE, R. O. et NYE, J. S. Jr., Power and Interdependence. World
Politics in transition, Boston, Little Brown & Co, 1977.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 43

Susan Strange, les États contrôlent la production et la distribution de


richesses entre leurs ressortissants, et les marchés, la distribution de
pouvoir et de richesses entre les États 49.
Déjà après la Seconde Guerre mondiale, les néomarxistes de
l’école de la dépendance avaient souligné le fait que la structure de
pouvoir en Amérique latine est étroitement liée aux fluctuations des
relations qu’entretiennent les pays de la région avec le marché interna-
tional. Dans cette optique, la dépendance résulterait de la forme que
prennent les alliances de classe dans les formations sociales latino-
américaines, en fonction des rapports que les élites locales entre-
tiennent avec celles des pays développés. Donc, selon les théoriciens
de l’école de la dépendance, dans le cadre des rapports de subordina-
tion et d’exploitation entre les pays de la périphérie et ceux du centre,
les leaders et acteurs nationaux élaborent leurs projets politiques et
économiques en tenant compte de la dynamique globale de l’écono-
mie capitaliste mondiale et des intérêts de l’impérialisme 50. Face aux
critiques dont furent l’objet les travaux des tenants de l’école de la dé-
pendance et dans le but de combler les lacunes de leur modèle,
d’autres néomarxistes, notamment en théories des relations internatio-
nales, comme Johan Galtung 51 et Immanuel Wallerstein 52 ont élaboré
respectivement la théorie structurelle de l’impérialisme et la théorie
du système-monde.
[33]
Les apports et éclairages de ces écoles et théories ont été vite saisis
par d’autres chercheurs, notamment dans certains travaux de sociolo-
gie historique comparative. Ainsi, Theda Skocpol a souligné l’in-
49
STRANGE, Susan, States and Markets. An Introduction to International
Political Economy, Londres, Pinter, 1988, p. 24-25. Voir aussi STORY, Jo-
nathan, « Le système mondial de Susan Strange », Politique étrangère, n° 2,
2001, p. 445.
50
Parmi les tenants de l’école de la dépendance, nous pouvons citer Celso
Furtado, Fernando Henrique Cardoso, Enzo Faletto, Osvaldo Sunkel, Pablo
Gonzáles Casanova, Rodolfo Stavenhagen, René Villarreal, André Gunder
Frank, Ruy Mauro Marini, Samir Amin, etc.
51
GALTUNG, Johan, « A Structural Theory of Imperialism », Journal of
Peace Research, n° 8, 1971, p. 81-94.
52
WALLERSTEIN, Immanuel, The Modern World System : Capitalist Agri-
culture and the Origins of the European World Economy in the 16th Century,
op. cit.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 44

fluence des relations transnationales dans toutes les crises sociales ré-
volutionnaires, tant sur la forme des luttes que sur leur issue. À son
avis, il existe un lien de dépendance étroit entre les causes et les réali-
sations des révolutions modernes et l’inégale diffusion dans le monde
du développement économique capitaliste et la formation des États-
nations 53.
Les grandes explorations, les conquêtes, les guerres, le pillage, la
mise en valeur des colonies par des investissements massifs de capi-
taux et de technologie, l’extermination des populations autochtones, le
trafic des esclaves, le développement du commerce et de l’industrie
assuraient l’expansionnisme européen et le partage du monde par une
minorité d’États occidentaux. En ce sens, Saint-Domingue/Haïti est
une création de l’expansionnisme européen et l’aboutissement des ri-
valités entre les puissances occidentales dans la course à la conquête
et au partage du monde. Comme la Caraïbe s’était transformée en
champ de bataille européen, la balkanisation 54 de la région résulta des
rivalités interétatiques. Celles-ci opposaient non seulement les États
européens, mais aussi les capitalismes nationaux. Donc, la prospérité
prodigieuse de Saint-Domingue/Haïti, sa structure de classes, la socio-
genèse de l’État haïtien et sa naissance en 1804, pour être intelligibles,
doivent s’inscrire dans la dynamique globale de l’Occident, c’est-à-
dire dans le cadre du système européen émergent, avec ses corol-
laires : le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en ex-
pansion.
Dans ce livre, la notion de rapports transnationaux de pouvoir ren-
voie au système d’États concurrentiel et au système capitaliste mon-
dial tels qu’ils ont émergé aux XVIe et XVIIe siècles en Europe occi-
dentale. Cette dynamique globale ayant conduit parallèlement au dé-
veloppement de la science et de la technique, de l’État moderne, du
capitalisme et des conquêtes coloniales, rend les frontières poreuses et
les États de plus en plus interdépendants. Mais si l’articulation des
plans interne/externe et la position ou le poids de chaque État dans le
système mondial est une donnée importante, elle ne suffit pas pour
comprendre sa trajectoire historique. Elle doit être complétée par

53
SKOCPOL, Theda, État et révolutions sociales, op. cit., p. 40.
54
Ce concept renvoie à sa division en colonies espagnoles, françaises, an-
glaises, etc.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 45

l’analyse de l’action des élites en général et surtout des élites poli-


tiques.
[34]

Élites et classes sociales

La théorie des élites, dans toutes ses variantes, pose comme postu-
lat de base que dans toute société il y a une distribution inégale des
ressources et que c’est toujours la minorité qui en bénéficie 55, en rai-
son de sa supériorité ou de sa capacité d’organisation. La systématisa-
tion de cette théorie revient à Gaetano Mosca 56, Vilfredo Pareto 57 et
Roberto Michels 58. Ils ont eu le mérite de souligner, respectivement,
la force de la minorité organisée, la concurrence entre les élites poli-
tiques, c’est-à-dire la lutte pour la conquête du pouvoir, et la « loi
d’airain de l’oligarchie ».
Max Weber complétera leur apport théorique et empirique en met-
tant en évidence l’articulation entre élites politiques et État. Il donne
une définition de la politique qui la lie au phénomène de pouvoir qui,
à son tour, renvoie à la direction ou au contrôle de l’État par un
groupe restreint. Il entend par politique « l’ensemble des efforts que
l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influencer la répartition
du pouvoir, soit entre les États, soit entre les divers groupes à l’inté-
rieur d’un même État 59 ». Ces efforts impliquent l’idée de répartition
55
À ce sujet, Alexis de Tocqueville écrit : « Il existe parmi les hommes, dans
quelque société qu’ils vivent, et indépendamment des lois qu’ils se sont
faites, une certaine quantité de biens réels ou conventionnels qui, de leur na-
ture, ne peuvent être la propriété que du petit nombre. À leur tête je placerai
la naissance, la richesse et le savoir ; on ne saurait concevoir un état social
quelconque où tous les citoyens fussent nobles, éclairés et riches. » Voir
TOCQUEVILLE, Alexis de, L’ancien régime et la révolution, Paris, Flam-
marion, 1988 (1856), p. 58.
56
MOSCA, Gaetano, Elementi di scienza politica, 5e éd., Bari, Gius Laterza,
1953 (1896).
57
PARETO, Vilfredo, Les systèmes socialistes, 1902, repris dans Traité de
sociologie générale, Genève, Droz, 1968.
58
MICHELS, Roberto, Les partis politiques, Paris, Flammarion, 1971 (1914).
59
WEBER, Max, « Le métier et la vocation d’homme politique », dans Le sa-
vant et le politique, op. cit., p. 125.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 46

inégale du pouvoir et la lutte entre les divers groupes dans le but de le


conquérir et de le conserver. Max Weber pose les mêmes problèmes
de la formation, de la circulation des élites et de la constitution des
oligarchies que Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Roberto Michels.
À son avis,

[t]oute lutte ou concurrence qui se déroule de façon typique ou en masse


conduit malgré tout à la longue, en dépit des accidents ou fatalités prépon-
dérantes, si nombreux soient-ils, à une « sélection » de ceux qui possèdent
à un degré plus élevé les qualités personnelles qui sont en moyenne impor-
tantes pour assurer le triomphe au cours de la lutte 60.

Max Weber parle même de « sélection sociale » pour montrer que


ce phénomène s’observe dans toutes les sociétés et sur le plan de tous
les types de rapports sociaux. En ce sens, fait-il remarquer, « la sélec-
tion est “éternelle”, parce qu’on ne peut imaginer aucun moyen sus-
ceptible de la supprimer totalement 61 ».
La littérature relevant de la théorie des élites est très abondante et
on y trouve des concepts plus ou moins équivalents, utilisés souvent
indifféremment, mais qui, pourtant, comportent des nuances dont on
ne saurait faire abstraction dans le cadre d’un travail scientifique. La
contribution la [35] plus intéressante à cet égard est celle de Raymond
Aron, un adepte de la théorie élitiste. Pour lui, le mot élite, au fond, ne
sert à rien d’autre qu’à rappeler la loi d’airain de l’oligarchie 62, l’in-
égalité des dons et des succès (sans que les succès soient toujours pro-
portionnels aux dons) 63. Le terme de classe politique devrait être ré-
servé à la minorité beaucoup plus étroite, qui exerce effectivement les
fonctions politiques de gouvernement 64. Et la notion de classe diri-
geante se situerait entre l’élite et la classe politique : elle couvre ceux
des privilégiés qui, sans exercer de fonctions proprement politiques,
ne peuvent pas ne pas exercer de l’influence sur ceux qui gouvernent
et ceux qui obéissent, soit en raison de l’autorité morale qu’ils dé-

60
WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 75.
61
Ibid., p. 76.
62
Voir MICHELS, Roberto, op. cit., p. 299.
63
ARON, Raymond, « Classe sociale, classe politique, classe dirigeante »,
Archives européennes de sociologie, vol. 1, 1960, p. 268.
64
Ibid., p. 267.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 47

tiennent, soit à cause de la puissance économique ou financière qu’ils


possèdent 65. Les catégories dirigeantes, fait-il remarquer, renvoient
aux « principaux groupes qui exercent les fonctions de commande-
ment 66 ». D’après lui, les notions de « catégories dirigeantes » et
d’« élites », au pluriel, sont synonymes 67.
La lutte entre les élites pour la conquête et l’exercice du pouvoir
étatique impliquent souvent des alliances et des transactions de nature
multidimensionnelle. Par une approche sociologique, Raymond Bou-
don et François Bourricaud soulignent que :

[d]ans les sociétés industrielles comme dans les autres types de sociétés,
les modalités de recrutement des élites, les profils, les ressources dont il
faut disposer pour avoir des chances d’accéder aux élites, la fragmentation
ou l’homogénéité des élites dépendent de la « structure sociale » et aussi
d’éléments conjoncturels. Selon le contexte international, les élites des so-
ciétés industrielles paraissent se cristalliser sous la forme d’un complexe
militaro-industriel, d’un complexe économico-industriel ou, si la conjonc-
ture est aux « crises de civilisation », d’un complexe intellectuello-poli-
tique 68.

Cette idée d’alliances ou de coalitions entre certains pôles des dif-


férentes élites, liées à la configuration sociopolitique et économique
d’un pays donné et à une conjoncture donnée de son histoire, se re-
trouve également chez Dankwart A. Rustow pour qui l’émergence de
la démocratie résulte des conflits entre anciennes et nouvelles élites.
Celles-ci représentent les groupes sociaux qui se sont enrichis et qui
ont pu avoir un poids politique 69. De l’avis de l’auteur, le conflit a des
vertus démocratiques qui lui sont inhérentes, puisqu’il amène les pro-
tagonistes, par l’intermédiaire de leurs élites, à négocier, lorsqu’il de-
vient évident pour tous qu’aucun groupe n’arrivera à triompher 70.
65
Ibid.
66
ARON, Raymond, La lutte des classes : nouvelles leçons sur les sociétés in-
dustrielles, Paris, Gallimard, 1964, p. 164.
67
Ibid., p. 267.
68
BOUDON, R. et BOURRICAUD, F., Dictionnaire critique de la sociolo-
gie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2000 (1982), p. 231-232.
69
RUSTOW, Dankwart A., « Transition to Democracy : Toward a Dynamic
Model », Comparative Politics, vol. 2, n° 3, 1970, p. 337-363.
70
Ibid., p. 361.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 48

[36]
Il n’est ni possible, ni nécessaire d’ailleurs, de faire ici une syn-
thèse exhaustive de la littérature très abondante sur la théorie des
élites 71. Étant donné qu’il s’agit d’un concept polysémique, il importe
plutôt de préciser que, dans le cadre de ce travail, il sera utilisé dans
son acception wébérienne et s’écrira toujours au pluriel. La notion de
« sélection sociale » de Max Weber sera d’un grand apport, puis-
qu’elle permet de prendre en compte le contexte d’émergence des
élites politiques, c’est-à-dire la structure sociale et économique, et les
qualités individuelles des acteurs et des leaders politiques. Ce dernier
aspect est d’autant plus important que le manque d’institutionnalisa-
tion du pouvoir, sa personnalisation, fait des notions d’homme fort, de
personnage charismatique ou de tyran sanguinaire, des catégories ré-
currentes dans les travaux de sociologie politique relatifs à l’histoire
mouvementée d’Haïti au cours des deux derniers siècles.
La perspective wébérienne nous permet de comprendre que les
élites politiques « ne planent pas dans les airs 72 ». Elles proviennent
de certaines familles, de certains groupes, de certaines catégories ou
de certaines classes sociales et de certaines institutions. Elles pos-
sèdent, en général, soit le capital politique, soit la richesse, soit le sa-
voir, tout au moins apparemment, que leur confère leur milieu de pro-
venance. Bien entendu, certains individus exceptionnellement doués
peuvent avoir une origine sociale très humble, provenir de milieux
obscurs, et accéder tout de même aux plus hautes fonctions de l’État.
Il convient d’ailleurs de souligner que ces caractéristiques capital
politique, richesse, savoir sont rarement réunies chez un même indivi-
du ; qu’un seul et même personnage réunisse deux de ces trois fac-
teurs est un fait très rare, et la réunion des trois tient du prodige. Mais
même dans ce cas de figure, le succès n’est pas complètement assuré.

71
Pour une synthèse des travaux les plus importants consacrés aux élites poli-
tiques, on peut voir ALBERTONI, Ettore A., Doctrine de la classe politique
et théories des élites, tr. fr., Paris, Librairies méridiens, 1987 et ETZIONI-
HALEVY, E., « Elites : Sociological Aspects », dans SMELSER, N. J. et
BALTES, P. B. (dir.), International Encyclopedia of the Social & Behavio-
ral Sciences, Amsterdam, Elsevier, 2001.
72
Nous parodions ici Karl Marx qui écrit : « Cependant, le pouvoir d’État ne
plane pas dans les airs. » Voir MARX, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bona-
parte, op. cit., p. 188.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 49

Non seulement d’autres facteurs comme le charisme, dans son sens


wébérien 73, et la virtù, dans son sens machiavélien 74, mais aussi les
contingences de l’histoire et les conséquences non recherchées entrent
en jeu. Par exemple, en 1957, l’industriel et sénateur haïtien Louis Dé-
joie, malgré sa compétence professionnelle, sa richesse, son capital
politique, son statut social hautement prestigieux et ses liens très
étroits avec les milieux d’affaires américains, a connu un cuisant
échec politique face à François Duvalier, un médecin de campagne
qui bénéficiait du soutien d’un secteur de l’establishment aux États-
Unis d’Amérique et d’une large frange des officiers noirs de l’armée
d’Haïti.
[37]
Comme il sera toujours question pour nous d’élites politiques, ce
concept désignera les élites qui ont le contrôle effectif de l’appareil
d’État et celles qui se trouvent dans l’opposition, c’est-à-dire celles
qui s’organisent pour déloger les actuels occupants et s’emparer des
leviers du pouvoir et de la machine étatique. Leurs modes d’accès au
pouvoir politique nous intéressent de façon particulière, afin de mettre
en lumière les relations entre les mécanismes de circulation des élites
politiques, la nature du pouvoir et le type d’État qui a prédominé en
Haïti. Mais si les élites politiques ont toujours joué un rôle important
dans la construction et la destruction de l’État, on admettra aussi que
l’organisation de celui-ci est conditionnée par la structure des classes
sociales.
De ce fait, à côté du concept d’élites politiques, celui de classes so-
ciales, tout en étant l’objet d’une utilisation très restreinte et très pru-
dente, fera son apparition dès le premier chapitre du livre, du fait que
la colonie française de Saint-Domingue, à la veille de 1789, était une
société complexe qui pouvait être analysée en fonction de la division
du travail et de la spécialisation des tâches. Elle était distincte des so-
ciétés tribales, antiques et esclavagistes 75. En tant que centre de déve-
loppement agrocommercial le plus important du Nouveau Monde, re-
lié aux secteurs financiers européens les plus dynamiques et qui utili-
73
WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 320-322.
74
MACHIAVEL, Nicolas, Le Prince et autres textes, tr. fr., Paris, Gallimard,
coll. « Folio classique », 2004, p. 139.
75
FOSSAERT, Robert, La société. Les classes sociales , t. IV, Paris, Éditions
du Seuil, 1980, p. 109.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 50

sait les techniques les plus avancées du capitalisme moderne, la struc-


ture de classes de la colonie pourrait être analysée dans une perspec-
tive marxiste, c’est-à-dire en fonction des relations des diverses caté-
gories sociales à la propriété des moyens de production ou à la posses-
sion du capital. Mais le double clivage classes-races en fait une socié-
té d’une complexité telle que des historiens, des sociologues et des po-
litologues chevronnés, marxistes et non marxistes, parviennent très
difficilement à cerner cette réalité sans tomber dans la caricature, le
réductionnisme ou l’amalgame classes-races.
C’est pourquoi, pour des raisons d’ordre analytique, nous avons
choisi la conception wébérienne des classes sociales, du fait qu’elle
complète la vision des classes sociales de Marx en y ajoutant la notion
de groupes de prestige (ordres [Stände])  76. Il convient aussi de
prendre en compte, outre les groupes de prestige, la notion de pouvoir.
Ainsi, notre analyse de la structure sociale de Saint-Domingue, dans
l’objectif de contourner le piège classes-races, sera axée sur une
conceptualisation des classes sociales comme « des catégories sociales
construites sur la base de la distribution de [38] pouvoirs découlant,
directement ou indirectement, de la propriété et de la possession du
capital 77 », et des distinctions liées au prestige.
Si la Révolution française et la guerre internationale entre la
France, l’Espagne et l’Angleterre constituaient les principaux facteurs
de la dynamique externe à la base de la sociogenèse de l’État haïtien,
la structure des classes sociales et la lutte des fractions de classes et
des classes représentaient les catalyseurs de la dynamique interne, tout
aussi importante que l’externe, dont l’articulation rythmait le double
processus de décomposition de l’État colonial français et d’émergence
de l’État haïtien. Ainsi, la nature de la rupture avec la métropole et la
guerre sociale et raciale ont bouleversé la structure sociale et écono-
mique de Saint-Domingue/Haïti et rendu difficile, voire impossible,
76
« On pourrait dire également, en simplifiant à l’excès, que les classes (so-
ciales) se particularisent par leur rapport à la production et à l’acquisition
des biens ; tandis que les groupes de prestige se distinguent selon les prin-
cipes de leur consommation des biens qui transpirent à travers les formes
spécifiques du style de vie. » Voir WEBER, Max, Économie et société,
op.  cit., p. 397.
77
Voir CLEMENT, Wallace et MYLES, John, Relations of Ruling. Class and
Gender in Postindustrial Societies, Montréal/Kingston, McGill-Queen’s
University Press, 1994, p. 32.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 51

l’intégration de l’État postcolonial de facto haïtien dans le système


d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion, au lende-
main de 1804. Le manque de ressources humaines et économiques, la
prédominance des liens tribaux, l’hostilité des puissances colonialistes
et esclavagistes, joints à sa malformation congénitale, ont ensuite
contribué à l’isolement du nouvel État et au renforcement des obs-
tacles à l’émergence de l’État moderne en Haïti.
La trajectoire historique de n’importe quel État s’explique en fonc-
tion des tensions, conflits et crises internes, de leur articulation par
rapport aux pressions et agressions externes inhérentes au système
d’États concurrentiel, et de l’insertion de ce « tout » complexe et dy-
namique dans l’économie capitaliste mondiale. À côté des problèmes
de pluralité de temporalités, temps local-temps national et temps ré-
gional-temps mondial, des contingences de l’histoire et des consé-
quences non recherchées, c’est-à-dire les effets pervers, les résultats
non voulus, non désirés et même diamétralement opposés aux inten-
tions des acteurs, les réponses que les élites politiques ont données à
ces contraintes, sur les plans interne et externe, expliquent en grande
partie le succès ou l’échec de chaque État. Sur la base de la stratégie
méthodologique et de la perspective analytique que nous avons choi-
sies, de la grille d’analyse et du cadre théorique et conceptuel que
nous avons établis, nous estimons que la mise en relation des variables
élites politiques, État et rapports transnationaux de pouvoir nous per-
mettra d’expliquer l’échec de la construction de l’État moderne en
Haïti.
Pour en faciliter la compréhension et en clarifier la trame, nous
avons divisé cette étude en trois parties. La première porte sur la colo-
nie française [39] de Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique globale
de l’Occident et présente, à travers ses deux chapitres, la configuration
sociale et économique, l’État et les rapports transnationaux de pouvoir
à Saint-Domingue (1697-1789), les élites politiques, la sociogenèse de
l’État haïtien (1789-1803), dans sa dynamique externe et interne.
La deuxième partie se centre sur les élites politiques et la construc-
tion de l’État haïtien à la lumière des contraintes internes et externes.
Ses trois chapitres sont consacrés aux élites politiques et aux proces-
sus de consolidation de l’État haïtien (1804-1858), aux élites poli-
tiques et à la phase de désintégration de l’État (1859-1915) et à l’oc-
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 52

cupation américaine comme conséquence de l’effondrement de l’État


haïtien (1915-1934).
La troisième et dernière partie, enfin, analyse l’échec de l’occupa-
tion américaine, la crise sociétale et les réponses des élites politiques.
Les trois chapitres qui s’y retrouvent portent respectivement sur la
crise de 1946, la résurgence de l’État néopatrimonial haïtien et le dys-
fonctionnement total des institutions de l’État post-occupation ; la ré-
surgence de l’État néopatrimonial haïtien et l’instauration de l’État
néosultaniste duvaliérien ; et la crise de 1991-1994 ou l’effondrement
de l’État haïtien.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 53

Au fil de ces chapitres, nous chercherons à interpréter l’évolution


du temps haïtien par rapport au temps mondial et à dégager les élé-
ments qui se sont combinés pour consolider l’État néopatrimonial et
faire échec à la construction de l’État moderne en Haïti, deux siècles
après la proclamation de son indépendance.

NOTES

Pour faciliter la consultation des notes en fin de textes, nous les


avons toutes converties, dans cette édition numérique des Classiques
des sciences sociales, en notes de bas de page. JMT.

[40] [41] [42] [43] [44]


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 54

[45]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Première partie
SAINT-DOMINIQUE/HAÏTI
DANS LA DYNAMIQUE GLOBALE
DE L’OCCIDENT

Retour à la table des matières


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 55

[45]

La grille d’analyse que nous avons choisie, tout en reconnaissant à


l’État une autonomie relative et sa propre logique de fonctionnement,
n’adhère pas à la thèse du primat de cette macrostructure, puisque
nous soutenons que seule la mise en relation des variables élites poli-
tiques, État et rapports transnationaux de pouvoir, sur une longue
perspective historique (1697-2004), permet d’expliquer l’échec de la
construction de l’État moderne en Haïti.
Dans cette optique, nous emprunterons le concept de sociogenèse à
Norbert Elias qui, à travers le jeu des structures et de leur agencement,
laisse se profiler sous nos yeux la configuration des divers pans
constitutifs de la civilisation occidentale. Ce processus séquentiel met
en évidence la double dynamique de la monopolisation de la
contrainte et de la fiscalité, expliquant le passage du féodalisme, ca-
ractérisé par la concurrence libre des unités territoriales, à l’absolu-
tisme monarchique. La centralisation ou concentration des moyens
militaires et fiscaux ou, en d’autres termes, le monopole des moyens
militaires et de la fiscalité, caractéristique de l’État moderne, conduit à
l’intériorisation des contraintes externes par les individus, et celles-ci
se transforment au bout du compte en autocontraintes. L’auteur se
base sur ces considérations pour offrir une explication globale de
l’avènement des différentes sociétés modernes, dont les variantes
s’expliquent par la superficie et la diversité des pays 78. Dans le cadre
du présent [46] ouvrage, le concept sociogenèse sera utilisé dans le
même sens et se référera toujours à la dynamique sociopolitique ayant
conduit à l’effondrement de l’ordre colonial esclavagiste et à la nais-
sance de l’État postcolonial haïtien (1789-1804).
Cette démarche renvoie à la caractérisation de l’évolution politique
et de l’évolution économique de l’Occident ayant conduit à l’émer-
78
Voir ELIAS, Norbert, La dynamique de l’Occident, tr. fr., Paris, Pocket,
coll. « Agora », 2003 (1969), p. 5.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 56

gence du système européen aux XVe et XVIe siècles. Ce système, dont


les deux éléments constitutifs sont le système d’États concurrentiel en
gestation et le système capitaliste en expansion, implique la rivalité
entre les États et la concurrence entre les capitalismes nationaux, dans
le cadre de l’expansionnisme européen, pour la conquête du monde et
le partage des marchés. La naissance et l’évolution politique, écono-
mique et sociale de Saint-Domingue/Haïti, l’activation et l’aggrava-
tion des contradictions sociopolitiques inhérentes à la société colo-
niale esclavagiste de Saint-Domingue par la Révolution française et la
rivalité entre la France, l’Espagne et l’Angleterre pour le contrôle de
la partie occidentale de l’île, s’inscrivaient dans cette dynamique
ayant grandement influencé le contexte social et économique interne
affectant à son tour la sociogenèse de l’État haïtien. Donc, la construc-
tion de l’État haïtien se situe dans la dynamique globale de l’Occident
et c’est dans cette perspective que nous devons analyser l’action des
élites politiques, c’est-à-dire les décisions qu’elles prennent ou
qu’elles ne prennent pas, en fonction des contraintes qu’impliquent les
contextes dans lesquels elles évoluent, mais aussi des opportunités que
ceux-ci offrent aux leaders et aux acteurs sociopolitiques.
Contrairement aux idées très défavorables diffusées sur le Moyen
Âge, qui le présentaient comme une période d’arriération et d’ar-
chaïsme, de stagnation et d’immobilisme, certains auteurs se sont
évertués, de façon systématique, à donner une autre version des faits
historiques. En effet, avec l’invention ou le perfectionnement de cer-
taines techniques comme l’imprimerie, la poudre à canon, la boussole,
la mécanisation ou l’utilisation de l’énergie inanimée (la technologie
des moulins à eau et à vent), l’Europe de cette époque est considérée,
de plus en plus, comme l’une des sociétés les plus ingénieuses de
l’histoire de l’humanité 79. Les progrès de la technoscience et le pro-
cessus de différenciation et de rationalisation des sphères religieuse,
politique, scientifique, économique et culturelle avaient créé une nou-
velle [47] dynamique en Occident, ayant favorisé l’émergence de
l’État-nation, du capitalisme, et du même coup la fin du féodalisme.
Cette dynamique globale de l’Occident, amorcée aux XVe et XVIe
siècles, impliquait la mise en place du système interétatique et du sys-
tème capitaliste en expansion. L’alliance entre les États-nations et
79
WHITE, Lynn, Jr., « Technology and Invention in the Middle Ages », Spe-
culum, n° 15, 1940, p. 141-159.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 57

leurs bourgeoisies respectives, la rivalité entre les États pour la supré-


matie militaire et la répartition du pouvoir et la concurrence entre les
capitalismes nationaux pour le contrôle et la distribution de richesses,
avec la bénédiction de la « Très Sainte » Église catholique romaine et
le zèle que seule la foi chrétienne pouvait procurer, allaient transfor-
mer la face du monde. Ainsi, les grandes explorations, les conquêtes,
les guerres, le pillage, la mise en valeur des colonies par des investis-
sements massifs de capitaux et de technologie, le trafic des esclaves,
le développement du commerce et de l’industrie assuraient l’expan-
sionnisme européen et le partage du monde par une poignée de puis-
sances occidentales 80.
La « découverte » du Nouveau Monde, les ressources minières
dont regorgeait le sous-sol et la fertilité du sol faisaient de ce conti-
nent le champ de bataille de prédilection des puissances colonialistes.
Mais le cœur des conflits était les Antilles, « le lieu où toutes les
guerres devaient commencer et se terminer 81 ». C’est dans ce contexte
que l’Espagne céda à la France, par le traité de Ryswick, en 1697, la
partie occidentale de sa colonie d’Hispaniola, « la plus belle et la plus
fertile partie des Antilles et peut-être du monde 82 », qui porta d’abord
le nom de Saint-Domingue avant de devenir Haïti le 1er janvier 1804.
Le chapitre 1 de la première partie du livre porte sur la configura-
tion sociale et économique, l’État et les rapports transnationaux de
pouvoir à Saint-Domingue/Haïti ; les élites politiques, la sociogenèse
de l’État haïtien ainsi que la dynamique externe/interne sont l’objet du
chapitre 2.

NOTES

80
Parlant des grandes découvertes de cette période, Adam Smith écrit : « [u]n
des principaux effets de ces découvertes a été d’élever le système mercantile
à un degré de splendeur et de gloire auquel il ne serait jamais arrivé sans
elles. » Voir SMITH, Adam, Recherches sur la nature et les causes de la ri-
chesse des nations, t. II, tr. fr., Paris, Flammarion, 1991 (1776), p. 241.
81
WILLIAMS, Eric, De Christophe Colomb à Fidel Castro. L’histoire des
Caraïbes (1492- 1969), tr. fr., Paris, Présence africaine, 1975 (1970), p. 91.
82
Ibid., p. 83.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 58

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[48]
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 59

[49]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 1
Configuration sociale et économique,
État et rapports transnationaux
de pouvoir à Saint-Domingue

Retour à la table des matières

L’arrivée de l’expédition espagnole aux Antilles, le 12 octobre


1492, marqua le début de l’aventure coloniale européenne en Amé-
rique. Seul l’établissement des Portugais au Brésil, au XVI e siècle
(1500), empêcha de considérer les terres du Nouveau Monde comme
le monopole exclusif de l’Espagne durant tout ce siècle. Les récits de
voyage des conquistadors faisant état de richesses fabuleuses décou-
vertes dans le nouveau continent et l’exploitation des mines d’or
contribuaient au rayonnement de l’Espagne. La fortune colossale
amassée dans les colonies au nom des souverains espagnols soulevait
les convoitises des monarques d’Angleterre, de France et, par la suite,
de Hollande. La flotte espagnole résista pendant longtemps aux actes
de banditisme des États européens rivaux qui, par l’intermédiaire de la
piraterie maritime, faisaient tout pour s’emparer des cargaisons d’or
transportées par les galions 83. La destruction de l’invincible Armada
83
La piraterie maritime à cette époque était l’apanage des corsaires. En effet,
la France, l’Angleterre, la Hollande, etc., aux XVI e et XVIIe siècles, dans le
cadre des rivalités intercolonialistes, se comportant en véritables États-ban-
dits sur le plan externe, délivraient des lettres de course aux flibustiers, ar-
maient des bandits notoires, des repris de justice, des tueurs professionnels,
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 60

en 1588, par Francis Drake, marqua la suprématie de la puissance bri-


tannique et amorça du même coup le déclin de l’Espagne. Les poli-
tiques coloniales anglaise, française et hollandaise contribuèrent à
l’essor du commerce, à l’intensification des guerres et des conquêtes,
à la systématisation du pillage, à l’organisation du trafic des esclaves
et à l’exploitation capitaliste des colonies du Nouveau Monde. C’est
dans cette mouvance que se situe le développement prodigieux de la
colonie française de Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle.
[50]

Saint-Domingue :
une création de l’expansionnisme européen
et des rivalités entre les puissances occidentales

Il est très difficile de comprendre l’évolution politique, écono-


mique et sociale de Saint-Domingue sans situer sa colonisation dans le
cadre des tensions, pressions et agressions caractérisant les rapports
transnationaux de pouvoir constitués par le système d’États concur-
rentiel et le système capitaliste en expansion. En d’autres termes, la
colonie française de Saint-Domingue est l’une des illustrations des
transformations technoscientifiques, politiques, économiques et so-
ciales à l’origine du système européen en gestation et qui permirent à
l’Europe de se lancer à la conquête et au partage du monde.

pour arriver à obtenir leur part du butin que constituaient les richesses du
Nouveau Monde.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 61

La révolution militaire 84 et la guerre 85 sont, parmi d’autres fac-


teurs, à la base du processus de centralisation 86 et d’institutionnalisa-
tion ayant conduit à l’émergence de l’État absolutiste en Europe, dont
la souveraineté interne et externe 87 constitue l’une des principales ca-
ractéristiques. Avec les avancées de la technoscience 88, « des mo-
narques avides de grandeurs et de richesses, des États luttant pour la
suprématie, des marchands et des banquiers encouragés à s’enri-
chir 89 », l’Europe se lança à la conquête et au partage du monde. Si
l’Espagne et le Portugal furent les deux premiers pays occidentaux à
84
« The “military révolution” or “military modernization” refers to the pro-
cess whereby small, decentralized, self-equipped feudal hosts were replaced
hy increasirigly large, centrally financed and supplied armies that equipped
themselves with ever more sophisticated and expensive weaponry. The ex-
pense of the military revolution led to financial and constitutional strain, as
parsimonious and parochial estates refused to approve requisites taxes. »
Voir DOWNING, Brian M., The Military Revolution and Political Change,
Princeton, Princeton University Press, 1992, p. 10.
85
Dans Contrainte et capital dans la formation de l’Europe (990-1990), Tilly
place carrément l’organisation de la contrainte et la préparation de la guerre
au centre de son analyse où il montre que la structure de l’État apparaît es-
sentiellement comme un produit secondaire des efforts des gouvernants pour
acquérir les moyens de la guerre et il insiste sur le fait que les relations entre
les États, spécialement dans la guerre et la préparation de la guerre, ont af-
fecté fortement le processus entier de la formation de l’État. Voir TILLY,
Charles, Contrainte et capital dans la formation de l’Europe (990-1990), tr.
fr., Paris, Aubier, 1992 (1990), p. 38.
86
De l’avis de Perry Anderson, le développement des canons en bronze moulé
fit pour la première fois de la poudre l’arme décisive des guerres, rendant
anachroniques les forteresses des barons. Voir ANDERSON, Perry, L’État
absolutiste  : ses origines et ses voies, T.I, tr. fr., Paris, Maspero, 1978
(1976), p. 22.
87
La souveraineté interne et externe implique le double monopole de la
contrainte et de la fiscalité, pour reprendre l’expression de Norbert Elias.
Voir ELIAS, Norbert, La dynamique de l’Occident, op. cit., p. 25.
88
« Il est intéressant de constater qu’en effet, de 1450 à 1500, années qui
virent à l’ouest les premiers prodromes des monarchies absolues unifiées, la
longue crise de l’économie féodale fut surmontée grâce à une réorganisation
des facteurs de production où pour la première fois des découvertes techno-
logiques spécifiquement urbaines jouèrent un rôle primordial. » Voir AN-
DERSON, Perry, L’État absolutiste : ses origines et ses voies, op. cit., p.
22.
89
BEAUD, Michel, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, 5e éd., Paris,
Seuil, 2000 (1981), p. 28-29
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 62

entreprendre des voyages d’explorations et de conquêtes, ce fut celle-


là qui parvint à bâtir un immense empire colonial et à en tirer des ri-
chesses colossales grâce à l’exploitation des métaux précieux, notam-
ment à Hispaniola, au Pérou et au Mexique, par le travail forcé des au-
tochtones et, surtout, des Noirs importés d’Afrique.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 63

L'origine du processus de balkanisation


de la Caraïbe

Le long processus de balkanisation de la Caraïbe s’inscrit dans le


cadre des rivalités qui opposaient les monarchies absolutistes émer-
gentes en Europe occidentale vers la fin du Moyen Âge. L’or, le sucre
et les esclaves, trois éléments ayant fait de la Caraïbe une source
considérable de richesses et de pouvoir pour l’Espagne, attisèrent les
convoitises des États rivaux de ce pays et transformèrent du même
coup les Antilles en prolongement du champ de bataille que consti-
tuait alors l’Europe. Mais l’objectif principal des guerres et des al-
liances pour faire la guerre dans la Caraïbe, c’était le partage du
monde, le pillage des richesses, la constitution d’empires coloniaux,
base du développement du commerce et de l’agro-industrie comme
[51] principe d’accumulation dans cette phase de l’essor du capita-
lisme marchand sur le vieux continent.
Les deux premiers protagonistes dans cette course furent l’Espagne
et le Portugal, deux pays catholiques. Le pape de l’époque devint tout
naturellement l’arbitre de leurs conflits. Deux bulles papales, ayant
établi la ligne imaginaire du partage du monde entre les deux pays,
n’arrivèrent cependant pas à les satisfaire 90. Par des négociations di-
rectes, les deux puissances coloniales conclurent, le 7 juin 1494, le
traité de Tordesillas qui plaçait la ligne de démarcation à 370 lieues à
l’ouest des îles du Cap-Vert, faisant ainsi du Brésil une colonie portu-
gaise 91. Mais ni l’autorité morale du pape ni le traité de Tordesillas
n’affaiblirent les visées expansionnistes des jeunes États et des nou-
veaux États européens.
Le 5 mars 1496, Henry VII d’Angleterre autorisa John Cabot à en-
treprendre un voyage de découverte. Cette initiative marquait le début
de l’aventure coloniale britannique dans le Nouveau Monde et, notam-
ment, dans la Caraïbe. Le roi de France, François Ier, exprima alors de
façon très claire les ambitions de son pays : « Le soleil brille pour moi
comme pour tous les autres. Qu’on me montre la clause du testament
d’Adam qui m’exclut du partage du monde ! Dieu n’a pas créé ces

90
WILLIAMS, Eric, De Christophe Colomb à Fidel Castro, op. cit., p. 72-73.
91
Ibid.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 64

terres pour les seuls Espagnols 92. » Ainsi, l’Angleterre, la France et,


par la suite, la Hollande 93 allaient recourir à la piraterie, à la flibuste,
dans un premier temps, et à la guerre ouverte, un peu plus tard, en vue
de recueillir leur part de l’héritage paternel que constituait le monde
non européen : l’Amérique et surtout la Caraïbe.

La Caraïbe comme champ de bataille européen

Malgré les actes de piraterie et les activités de contrebande 94, dont


l’intensité avait considérablement augmenté à la suite de la destruction
de l’invincible Armada par la flotte anglaise en 1588, la balkanisation
de la Caraïbe commença effectivement le 28 janvier 1624. Avec l’arrivée
du capitaine anglais Thomas Warner à Saint-Christophe (aujourd’hui
Saint-Kitts), la région échappait progressivement au contrôle exclusif
de l’Espagne : les Anglais, les Français, les Hollandais, les Danois, les
Suédois et, longtemps après, les Américains, allaient coloniser de
nombreuses îles de la Caraïbe.
Après avoir conquis la Barbade, Saint-Christophe, Nevis et Sainte-
Croix, les Anglais s’y adonnèrent à la culture de la canne à sucre, du
tabac [52] et du maïs. Ainsi, l’économie de plantations allait consti-
tuer l’axe principal de la politique coloniale britannique dans la ré-
gion. À partir de cette base, et forte de sa puissance navale, l’Angle-
terre allait étendre sa domination sur une grande partie de la Caraïbe.
Mais les Anglais étaient suivis de près par les Français et les Hollan-
dais. Les premiers s’installèrent progressivement, entre 1625 et 1635,
dans la partie occidentale d’Hispaniola, à l’île de la Tortue, qui lui est
adjacente, en Guadeloupe, en Martinique, à Saint-Christophe et à
Saint-Martin. Pendant ce temps, les Hollandais s’emparèrent de Cura-
çao, d’Aruba et de Bonaire, ainsi que de Saint-Eustache 95.
92
Ibid., p. 73-74.
93
Les Pays-Bas, appelés improprement, traditionnellement, Hollande, sont
devenus indépendants en 1580. Le nom traditionnel de Hollande sera
conservé dans le cadre de ce travail pour désigner ce pays
94
Certains historiens estiment qu’en 1623 quelque 800 navires hollandais
opéraient dans la Caraïbe. Voir BOSCH, Juan, De Cristóbal Colón a Fidel
Castro. El Caribe, frontera impérial, 11e éd., Saint-Domingue, Editorial
Corripio, 2000 (1970), p. 198.
95
BOSCH, Juan, ibid., p. 199-203.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 65

En fonction de l’évolution de la situation en Europe, c’est-à-dire


des alliances, des guerres et des accords de paix entre les États absolu-
tistes, adversaires d’hier pouvaient devenir alliés d’aujourd’hui, et
vice-versa. Anglais et Français pouvaient cohabiter à l’île de la Tortue
et à Saint-Christophe, Français et Hollandais à Saint-Martin, même
s’il pouvait arriver qu’un allié en chassât un autre, comme cela s’était
passé entre Français et Anglais à l’île de la Tortue en 1641 96. Tout au
long des XVIIe et XVIIIe siècles, les guerres constantes entre les États
européens affectent la Caraïbe et provoquent son morcellement. Les
accords de paix entre les belligérants eurent eux aussi des répercus-
sions dans la région. C’est ainsi que l’Espagne, par le traité de Rys-
wick, en 1697, reconnut l’autorité de la France sur la partie occiden-
tale d’Hispaniola, que les Français appelaient Saint-Domingue et qui
allait connaître une étonnante prospérité à la veille de la Révolution de
1789.

Capitalisme et esclavage à Saint-Domingue

Grâce à la fertilité du sol, aux investissements massifs de capitaux,


aux moyens de production résultant des avancées de la technoscience
et à l’intensification de la traite des Noirs, Saint-Domingue allait
connaître un développement prodigieux 97. L’explication du « miracle
économique » de la colonie française résultant uniquement des
muscles des esclaves est à la fois partielle et partiale. C’est le binôme
capitalisme-esclavage ou, en d’autres termes, l’exploitation capitaliste
de la main-d’œuvre noire à la base du volume de production impres-
sionnant qui fait de ce territoire exigu 98 la colonie la plus prospère du
monde.
96
Les Anglais y avaient été chassés par les Français. Voir DORSAINVIL,
Justin Chrysostome, Manuel d’histoire d’Haïti, Port-au-Prince, Henri Des-
champs, Édition post 1957 (1924), p. 32.
97
À ce sujet, Adam Smith écrit : « Elle [Saint-Domingue] est maintenant la
plus importante des colonies à sucre des Indes occidentales, et l’on assure
que son produit excède celui de toutes les colonies à sucre de l’Angleterre,
prises ensemble. » Voir SMITH, Adam, Recherches sur la nature et les
causes de la richesse des nations, t. II, tr. fr., Paris, Flammarion, 1991
(1776), p. 180.
98
La partie occidentale représente le tiers de l’île, soit 27 750 km2.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 66

En effet, la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle marquèrent


le passage du Moyen Âge aux Temps modernes, du féodalisme au ca-
pitalisme. Après plus d’un siècle de domination coloniale et esclava-
giste en [53] Amérique, qui lui avait permis de s’enrichir considéra-
blement, l’Espagne allait être supplantée par des pays tels que la Hol-
lande, l’Angleterre et la France. Cela s’expliquait par les moyens mili-
taires de ces États, leur puissance navale et la capacité énorme de leur
flotte marchande. Toutefois, cette explication reste partielle. Pour la
compléter, il convient de souligner le fait que la féodalité militaire,
qui restait encore le caractère dominant de la société espagnole, et la
faiblesse de la bourgeoisie ne favorisaient pas l’émergence et le déve-
loppement du capitalisme dans ce pays.
Dans des États comme la Hollande, l’Angleterre et la France, on
assistait au phénomène contraire : l’accumulation de capitaux, le dé-
veloppement de l’organisation sociale, le renforcement de la centrali-
sation étatique, la consolidation des institutions militaires et l’élargis-
sement des marchés de consommateurs de produits tropicaux 99. En
outre, l’alliance entre l’État et la bourgeoisie allait renforcer ces deux
secteurs, promouvoir le capitalisme marchand, dont la traite des Noirs
et l’exploitation coloniale étaient deux des principaux piliers. Il man-
quait donc à l’Espagne une bourgeoisie capable d’organiser la produc-
tion et la distribution de biens de consommation, qui possédait des ca-
pitaux à investir et qui savait comment les investir rationnellement,
c’est-à-dire selon la logique capitaliste 100.
Dès sa formation, le capitalisme est national et mondial, concur-
rentiel et monopoliste, libéral et lié à l’État 101. En France, le couple ab-
solutisme-mercantilisme apparaissait plus nettement encore, en ce
sens qu’il correspondait à l’alliance entre une bourgeoisie encore
faible et un monarque dont l’absolutisme allait s’accomplir pleine-
ment avec Louis XIV. Cette alliance s’expliquait par la puissance de
la noblesse et la volonté du pouvoir étatique de réprimer les révoltes
contre la misère 102. Ainsi, le mercantilisme français bénéficia de la
protection de l’absolutisme monarchique qui apporta son soutien total
au développement de la production manufacturière et du commerce
99
BOSCH, Juan, op. cit., p. 27.
100
Ibid., p. 22.
101
BEAUD, Michel, op. cit., p. 65.
102
Ibid., p. 55.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 67

mondial. C’est dans ce contexte que se situait et qu’il faut comprendre


la colonisation française de Saint-Domingue.

Le développement prodigieux
de Saint-Domingue

Avec la signature du traité de Ryswick en 1697, entre l’Espagne et


la France, Saint-Domingue allait connaître un développement extraor-
dinaire. À la faveur de cette situation de paix relative, les tentatives
des représentants du roi de France pour transformer les aventuriers
français en agriculteurs [54] paisibles 103 allaient pouvoir se concrétiser
et la rationalisation de l’exploitation de la colonie allait atteindre son
apogée.
L’exploitation capitaliste de la colonie française de Saint-Do-
mingue remontait à 1664, date à laquelle l’État français confia à une
firme commerciale la gestion de cette colonie. De 1664 à 1724, Saint-
Domingue fut remise, successivement, à la Compagnie des Indes occi-
dentales, à la Compagnie de Saint-Domingue et à la Nouvelle Compa-
gnie des Indes 104. Le développement agro-industriel de la colonie dé-
pendait de ces compagnies. C’est à travers elles que s’effectuait le fi-
nancement des plantations. En principe, la compagnie s’organisait des
capitaux de diverses sources 105. En tant que société commerciale à mo-
nopole, ses fonds comprenaient les apports du roi, de la reine mère, de
la reine et du dauphin de France, du prince de Condé et du prince de
Conti, du Parlement, de la Cour des aides, de la Cour des comptes des

103
De 1665 jusqu’à la fin du XVII e siècle, des représentants successifs du roi
de France, tels que Bertrand d’Ogeron, de Pouansey, Du Casse, etc., avaient
essayé, sans succès, d’organiser la colonie et de fixer les habitants au sol en
vue de promouvoir l’agriculture. Voir DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 35-
36.
104
Pour le sociologue Jean Casimir, une compagnie commerciale est une orga-
nisation à laquelle l’État afferme une colonie. Elle devient responsable de
l’économie et du peuplement du territoire. Voir CASIMIR, Jean, La culture
opprimée, tr. fr., Port-au-Prince, Imprimerie Lakay, 2001 (1981), p. 19.
105
BRUTUS, Edner, Révolution dans Saint-Domingue, t. I, Bruxelles, Éditions
du Panthéon, s. d., p. 121.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 68

villes de Lyon, Rouen, Bordeaux, Tours, Nantes, Saint-Malo, Gre-


noble et Dijon 106.
Au début du XVIIIe siècle, la consolidation de la bourgeoisie fran-
çaise, en tant que nouvelle classe dominante, se précisait de plus en
plus et son influence se faisait sentir sérieusement à Saint-Domingue.
Elle se manifestait, à côté de celle de l’État, à travers le ministère de la
Marine, par le financement des initiatives des armateurs négriers, des
planteurs et des négociants, qui accéléraient le rythme du développe-
ment de la colonie. Après la paix d’Utrecht de 1713, la population de
la colonie allait s’accroître de façon vertigineuse : des gens de toutes
les catégories sociales, y compris des plus hautes sphères de la no-
blesse, allaient débarquer dans la colonie dans le but d’y faire for-
tune 107. L’année 1724 marqua la fin des monopoles des compagnies
commerciales et ouvrit la voie aux investissements massifs de capi-
taux à Saint-Domingue. Les plantations allaient se multiplier ; la colo-
nie s’engageait dans la voie de l’industrialisation qui annonçait sa
prospérité inouïe.

106
CASIMIR, Jean, op. cit., p. 21.
107
Ibid., p. 30.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 69

La colonie la plus prospère du monde

L’économie de plantations exige des capitaux et une main-d’œuvre


abondante. La bourgeoisie française et le commerce triangulaire 108 en
fournissaient tant à la colonie que Saint-Domingue devint à la veille
de 1789 la colonie la plus riche du monde. D’après le recensement de
1788, cette année-là la colonie comptait 431 sucreries, 3 551 indigote-
ries, six tanneries, [55] 192 fabriques de tafia, 54 cacaotières, 370
fours à chaux, 29 poteries, 36 briqueteries, sans oublier les indispen-
sables moulins, dont 520 à eau et 1 639 à bêtes. Un ensemble formant
un capital qui oscillait entre deux et trois milliards de francs 109. Le ni-
veau de développement agro-industriel de la colonie sautait aux yeux
quand on observait les activités des navires marchands dans ses ports :
678 bateaux français, dont 98 négriers, d’une capacité de 230 000 ton-
neaux, 763 bâtiments américains et autres, faisant 56 000 tonneaux ;
45 autres navires français effectuant le commerce étranger, jaugeant
3 500 tonneaux, et 259 bâtiments espagnols d’une capacité de 15 500
tonneaux, soit une circulation ininterrompue de 1745 bâtiments de
toutes catégories 110.

108
L'expression commerce triangulaire évoquait le commerce tricontinental
entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. En fait, l'Europe était le point de dé-
part et le point d'arrivée. Les bateaux laissaient les ports du vieux continent
avec leurs cargaisons d'articles manufacturés en direction de l'Afrique, plus
précisément vers la côte de la Guinée. Là, les capitaines des navires euro-
péens échangeaient une partie de leurs produits contre des Noirs, qu'ils chas-
saient également ou qu'ils acquéraient des roitelets ou des chefs de tribus.
Ensuite, ils laissaient le continent africain avec leurs nouvelles cargaisons
composées de Noirs et de l'autre partie des objets manufacturés, pour se diri-
ger vers l'Amérique, notamment vers la Caraïbe. Et dans les ports des divers
pays du Nouveau Monde, ils échangeaient le contenu de leurs bateaux
contre des peaux et des produits tropicaux avant de repartir pour l'Europe.
109
Étant donné que les Noirs, réduits en esclavage et qui étaient plus de
500 000, étaient considérés comme des biens meubles, c'est-à-dire des objets
de valeur comme les autres, on pourrait estimer à quatre et six milliards de
francs le capital investi à Saint-Domingue. Voir PLUCHON, Pierre, Tous-
saint Louverture: un révolutionnaire d'Ancien Régime, Paris, Fayard, 1989,
p. 16.
110
Ibid., p. 16-17.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 70

Saint-Domingue étant le plus grand producteur de sucre mondial,


avec ses 80 000 tonnes l’an et ses 40 000 tonnes de café, ses exporta-
tions étaient de loin supérieures à la vente des vins, eaux-de-vie et
marchandises manufacturées de la métropole et constituaient le mo-
bile de l’agriculture et de l’industrie française, depuis la fin du règne
de Louis XIV jusqu’au moment de la Révolution française 111. On
comprend facilement pourquoi le marquis Gouy d’Arcy et quelques
grands planteurs locaux, ayant voulu obtenir une représentation aux
États généraux de 1789, écrivaient, dans une lettre en date du 31 mai
1788 adressée au roi Louis XVI : « L’île trône aux côtés de la France
comme un second royaume 112. »
Si la colonie devint un « eldorado agrocommercial 113 » convoité
par l’Angleterre et l’Espagne, si aucune possession du Nouveau
Monde, pas même le Mexique, le Pérou ou le Brésil, qui regorgeaient
pourtant de métaux précieux, ne pouvait se comparer avec la colonie
française de Saint-Domingue, si certains auteurs n’hésitent pas à affir-
mer que « d’une certaine manière, l’Inde est au Royaume-Uni ce que
Saint-Domingue est à la France 114 », il ne fait aucun doute que la ferti-
lité du sol, les capitaux massifs, la technologie, le savoir-faire et la ra-
tionalité du capitalisme mercantile se trouvaient à la base de cette pro-
ductivité, de ce développement prodigieux. Mais comment expliquer
le faible coût de production qui permit aux produits tropicaux de
Saint-Domingue d’envahir les marchés européens et américains ?
Quel fut, à cet égard, l’apport des quelque 500 000 esclaves noirs, en
ce qui a trait au savoir-faire et à la force musculaire, au miracle écono-
mique de cet « eldorado construit sur un volcan 115 » ?
[56]

111
Ibid., p. 17.
112
Cité dans PLUCHON, Pierre, ibid., p. 16.
113
Ibid.
114
Ibid.
115
Parlant de Saint-Domingue, Pierre Pluchon affirme qu'à la fin du siècle des
Lumières, la «perle des Antilles [...] brille des mille feux d'un eldorado de
légende». Pour sa part, l'historien Benoît B. Joachim, en référence à la situa-
tion de cette colonie à la même époque, écrit : « eldorado ou volcan? » En
fait, c'était les deux à la fois, c'est-à-dire un eldorado construit sur un volcan.
Voir PLUCHON, Pierre, ibid., p. 9 ; JOACHIM, Benoît B., Les racines du
sous-développement en Haïti, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1979,
p. 15.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 71

L’esclavage des Noirs


au service du développement capitaliste

L’esclavage, en tant qu’institution économique très importante,


était connu depuis la plus haute Antiquité. Il avait été le fondement de
l’économie grecque et se trouvait à la base de l’édification de l’Em-
pire romain 116. Déjà au VIIe siècle, les Arabes pratiquaient la traite des
Noirs africains et l’industrie sucrière arabe reposait sur une main-
d’œuvre venue pour l’essentiel de l’Afrique orientale 117. Les Maures
avaient introduit l’esclavage des Noirs en Espagne longtemps avant la
découverte du Nouveau Monde. La présence d’esclaves noirs à Hispa-
niola remonte à 1502, avec l’arrivée de Nicolas Ovando dans la colo-
nie 118. Si les Portugais 119 et les Espagnols avaient appris des Arabes
l’utilisation de la main-d’œuvre noire, l’exploitation capitaliste de
l’esclavage des Noirs fut l’œuvre du moine dominicain Barthélemy de
Las Casas.
En effet, dans le but d’empêcher la décimation totale des Indiens
d’Hispaniola, il proposa, en 1511, au roi Charles Quint de rapporter
l’édit ayant prohibé l’introduction des Noirs à Hispaniola. Pour parve-
nir à convaincre le souverain espagnol, il utilisa un argument massue :
« Comme le travail d’un seul Noir vaut celui de quatre Indiens, on de-
vrait encourager le transport des Noirs de Guinée à Hispaniola 120. » Ce
fut le point de départ de la rationalisation de l’esclavage et de l’exploi-
tation capitaliste de la traite des Noirs 121. Il convient de souligner que,
si la traite des Noirs commencée vers 1450 avait été surtout un mono-
pole portugais, elle devint à la fin du XVII e siècle une compétition in-
ternationale ouverte à tous. Mais les plus grands trafiquants d’esclaves
116
WILLIAMS, Eric, Capitalisme et esclavage, tr. fr., Paris, Présence afri-
caine, 1975 (1970), p. 16.
117
LANDES, David S., Richesse et pauvreté des nations, tr. fr., Paris, Albin
Michel, 2000 (1998), p. 104.
118
BOSCH, Juan, op. cit., p. 128.
119
Les Portugais s'adonnaient aux pratiques de l'esclavage aux îles du Cap-
Vert longtemps avant l'arrivée de Colomb dans le Nouveau Monde. Voir
LANDES, David S., op. cit., p. 105.
120
WILLIAMS, Eric, De Christophe Colomb à Fidel Castro, op. cit., p. 39.
121
Ibid.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 72

noirs dans le Nouveau Monde restent et demeurent les Anglais, res-


ponsables à eux seuls de près de la moitié des déportations. Après eux,
vinrent les Portugais, suivis des Français et des Hollandais 122.

Débats statistiques, spéculations et polémiques

Les auteurs ne s’entendent pas sur le nombre de personnes impli-


quées dans ce qu’on considère comme l’un des plus grands mouve-
ments de transfert de populations d’un continent à un autre. David S.
Landes fait remarquer, peut-être avec raison, que les estimations n’ont
cessé d’augmenter au cours des années afin d’aggraver le crime, mais
qu’il est raisonnable de parler de quelque 10 000 000 d’individus sur
une période de trois siècles. Et l’auteur de souligner qu’il ne s’agit là
que des survivants d’un commerce meurtrier. [57] Se référant à un
éminent spécialiste de la question 123, Landes affirme que la piste entre
le lieu de la capture et celui de la vente était jonchée des ossements et
des fers de ceux qui succombaient en chemin, ce qui représentait jus-
qu’à la moitié du nombre des captifs 124. Un autre auteur estime que
dans ce grand débat, qui divise les spécialistes de l’étude de la traite
d’esclaves sur la quantité totale de ce monstrueux transfert de popula-
tion, les évaluations vont de 15 000 000 à 50 000 000 d’Africains
transportés de force au Nouveau Monde 125. Si l’on considère les
20 000 000 selon les analyses de Landes et les 50 000 000 rapportés
par Manigat, c’est-à-dire les deux extrêmes, et étant donné que de
l’Afrique à l’Amérique la traversée était plus longue et beaucoup plus
meurtrière, il ne serait pas exagéré de situer le nombre d’Africains
touchés par la traite à environ 30 000 000 à 35 000 000 d’individus.
Au-delà des batailles de chiffres, en ce qui a trait à la contribution
de l’esclavage à la phase mercantile du capitalisme, ceux qui se sont
penchés sur la question, auteurs, documents et revues, sont unanimes

122
Voir BASTIDE, Roger, Les Amériques noires, 2e éd., Paris, Payot, 1974,
p. 11-12.
123
MILLER, Joseph C, Way of Death : Merchant Capitalism and the Angolan
Slave Trade (1730-1830), Madison, University of Wisconsin Press, 1988.
124
LANDES, David S., op. cit., p. 162.
125
MANIGAT, Leslie F., Éventail d'histoire vivante d'Haïti, t. I, Port-au-
Prince, Coll. du CHUDAC, Média-Texte, 2001, p. 67.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 73

à reconnaître qu’il fut le fondement même de l’économie de planta-


tions. De l’avis d’Adam Smith, les profits d’une plantation de sucre
d’une quelconque colonie britannique des Antilles étaient générale-
ment plus élevés que ceux réalisés par toute autre espèce de culture
connue en Europe ou en Amérique 126. Pour Postlethwayt, les esclaves
constituaient le soutien fondamental des colonies, et le travail de ces
hommes de valeur faisait bénéficier la Grande-Bretagne de l’ensemble
des produits des plantations. La conclusion est peut-être caricaturale,
mais très imagée : « L’Empire britannique était une magnifique super-
structure de commerce américain et de puissance navale sur une fon-
dation africaine 127. » Dans ce débat, Weber soutint que la fin de la
forme capitaliste de l’exploitation coloniale coïncida avec l’abolition
de l’esclavage 128.
Les désaccords se manifestent surtout sur le plan de l’apport de
l’esclavage à l’avènement du capitalisme industriel. En référence au
commerce triangulaire, Eric Williams estime que « c’est aux bénéfices
de ce commerce que s’alimenta un des principaux courants de cette
accumulation du capital qui finança plus tard en Angleterre la Révolu-
tion industrielle 129 ». De son côté, Joseph E. Inikori affirme que le sys-
tème atlantique fondé sur l’esclavage a fourni à l’Angleterre des pos-
sibilités de division du travail et de transformation des structures éco-
nomiques et sociales 130. Et Max Weber, pour sa part, reconnaît que
l’esclavage fut essentiel pour l’accumulation [58] en Europe, mais
qu’il contribua très peu au déploiement de l’organisation capitaliste et
de la forme d’exploitation industrielle lucrative 131. Soutenant la posi-
126
Voir SMITH, Adam, Recherches sur la nature et les causes de la richesse
des nations, t. I, op. cit., p. 234-236.
127
POSTLETHWAYT, Malachy, The African Trade, the Great Pillar and
Support of the British Plantation Trade in North America, Londres, 1745, p.
4, 6, cité dans WILLIAMS, Eric, Capitalisme et esclavage, op. cit., p. 74-75.
128
WEBER, Max, Histoire économique : esquisse d’une histoire universelle
de l’économie et de la société, tr. fr., Paris, Gallimard, 1991, p. 319.
129
WILLIAMS, Eric, Capitalisme et esclavage, op. cit., p. 74.
130
Voir INIKORI, Joseph E., Africans and the Industrial Revolution in En-
gland : A Study in International Trade and Economic Development, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 2002.
131
« Entre les XVIe et XVIIe siècles, autant l’esclavage fut essentiel pour l’ac-
cumulation des richesses en Europe, autant il fut peu significatif pour l’orga-
nisation économique européenne. Il renfloua un grand nombre de rentiers,
mais ne contribua que dans une très faible proportion au déploiement de
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 74

tion de Weber, Landes formule le problème en des termes provoca-


teurs : sans le système atlantique

la Révolution industrielle aurait-elle eu lieu... ? La réponse, selon moi, est


clairement oui. Les changements cruciaux dans les domaines de l’énergie
(charbon et machine à vapeur) et de la métallurgie (fonte au coke) ne
durent pour l’essentiel rien au système atlantique, pas plus d’ailleurs que
la tentative initiale de mécanisation de la filature de la laine 132.

À notre avis, la seule façon de réconcilier ces deux points de vue,


c’est de considérer le capitalisme, l’esclavage et le commerce mondial
comme un ensemble d’éléments s’inscrivant dans la dynamique glo-
bale de l’Occident. En outre, on admettra que l’esclavage en Amé-
rique était un phénomène qui affectait toutes les races et toutes les
couleurs. Les Rouges, les Blancs, les Jaunes et les Noirs en furent vic-
times. C’est la rationalité capitaliste, en termes de rendement, de pro-
ductivité, qui explique que les Noirs l’avaient été sur une plus grande
échelle. En fait, il correspondait à une phase ou à un stade du dévelop-
pement du capitalisme. Et si l’esclavage était essentiel au développe-
ment du capitalisme marchand aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,
c’est le capitalisme industriel qui a été à la base de son abolition au
xixe siècle. En ce sens, le pouvoir de « destruction créatrice » du capi-
talisme est indéniable 133.

L'esclavage et la prospérité
de Saint-Domingue

l’organisation capitaliste et de la forme de l’exploitation industrielle lucra-


tive. » Voir WEBER, Max, op. cit., p. 321.
132
LANDES, David S., op. cit., p. 167-168.
133
Soulignant l’importance de la « destruction créatrice » qui s’enracine dans
les dynamiques d’innovation, Schumpeter écrit : « [L]’impulsion fondamen-
tale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée
par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de pro-
duction et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organi-
sation industrielle, tous éléments créés par l’initiative capitaliste. Ce proces-
sus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capita-
lisme. » Voir SCHUMPETER, Joseph, Capitalisme, socialisme et démocra-
tie, tr. fr., Paris, Payot, 1984 (1942), p. 116-117
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 75

L’esclavage à Hispaniola concernait d’abord les Indiens, c’est-à-


dire les autochtones. En l’espace d’un quart de siècle, les Taïnos, Ci-
boneys et autres Arrawaks, qui formaient la population de l’île, esti-
mée à 1 000 000 d’habitants 134, furent presque entièrement décimés
par la rigueur de l’esclavage, la dureté du travail des mines et les actes
d’atrocité auxquels les soumettaient les conquistadors, sans compter
les nouvelles maladies avec lesquelles ils étaient en contact. Comme
nous l’avons déjà mentionné, dès 1502, les Espagnols avaient com-
mencé à transporter à Hispaniola des Noirs que les colons, par la suite,
accusèrent de pousser les Indiens à la révolte. Leur « importation » fut
donc suspendue, puis reprise en 1517, avec l’autorisation de Charles
Quint. Mais les mines d’or s’épuisant, les Espagnols allaient, progres-
sivement, partir pour Cuba, le Mexique, le Pérou, l’Argentine et le
Chili.
[59]
Profitant de l’état d’abandon d’Hispaniola, les Français allaient
s’établir à l’île de la Tortue et sur la côte nord-ouest pour finir par
s’emparer de la partie occidentale qu’ils baptisèrent Saint-Domingue.
Ils se divisaient en deux groupes : les flibustiers et les boucaniers. Les
premiers s’adonnaient à la piraterie et les seconds à la chasse. Les
deux groupes formaient des associations appelées matelotages qui leur
permettaient d’échanger les produits de la chasse et des butins tels
qu’esclaves (Amérindiens, Noirs ou Blancs), armes et munitions, etc.
Les efforts d’organisation de la colonie, entamés dès 1665, allaient
commencer à se concrétiser en 1697, avec la signature du traité de
Ryswick entre l’Espagne et la France. Ainsi, le XVIII siècle allait être e

celui de la prospérité de Saint-Domingue. La fertilité du sol, les inves-


tissements de capitaux, la technologie et la rationalité capitaliste ex-
pliquent dans une large mesure le rythme et l’ampleur du développe-
ment agrocommercial de Saint-Domingue. Mais la traite des Noirs et
la main-d’œuvre des esclaves noirs forment une composante indispen-
sable pour comprendre et expliquer 1’évolution de la colonie et le dé-
veloppement de l’économie de plantations.

134
JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 9.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 76

L’importation des Noirs


à Saint-Domingue

Si pendant une longue période, comme ce fut le cas pour les colo-
nies anglaises, le système de main-d’œuvre blanche, de domestiques
engagés, de forçats et de déportés fut en vigueur à Saint-Domingue,
avec la prise en charge effective de la colonie par la métropole et, sur-
tout, l’extension de la culture de la canne à sucre, le système esclava-
giste ne concernait plus que les Noirs 135. À mesure que l’industrie su-
crière devenait une entreprise de grand capital, elle dépendait de plus
en plus étroitement de la main-d’œuvre noire 136. En 1716, on importait
4 000 esclaves noirs. Au fur et à mesure que les plantations se multi-
pliaient, le nombre d’esclaves importés annuellement augmentait.
Entre 1750 et 1786, 30 000 esclaves arrivaient à Saint-Domingue
chaque année. Le plafond était atteint en 1787, lorsque le chiffre d’ar-
rivées atteignit 40 000 137.
La traite des Noirs faisait partie du système atlantique, c’est-à-dire
qu’elle était un élément d’un complexe beaucoup plus vaste : le com-
merce triangulaire, le commerce tricontinental, le commerce mondial.
Saint-Domingue était inscrite dans cette dynamique globale qui impli-
quait des mouvements de fonds impressionnants dans lesquels les in-
vestisseurs [60] cherchaient, selon la logique capitaliste, à minimiser
les pertes et à maximiser les profits. Les investissements dans l’achat
d’esclaves dans la colonie française étaient si lucratifs qu’ils représen-
taient, en 1788, 59 000 000 de francs, tandis que les exportations fran-
çaises dans l’Antille ne s’élevaient qu’à 54 000 000 de francs 138.
135
Si, dans un premier temps, la métropole, pour faire face à la croissance dé-
mographique, au chômage, lutter contre le banditisme et contribuer au peu-
plement de la colonie, encourageait et forçait même les gens à émigrer vers
Saint-Domingue, par la suite, les possibilités d’émigration étaient devenues
de plus en plus difficiles. Il fallait éviter le morcellement des terres, car les
« engagés ou 36 mois », à la fin de leurs contrats, exigeaient un lopin de
terre qu’ils devaient mettre en valeur pour leur propre compte. Or, la culture
de la canne, pour être rentable, devait s’effectuer sur de vastes étendues de
terre.
136
WILLIAMS, Eric, De Christophe Colomb à Fidel Castro, op. cit., p. 108.
137
FOUCHARD, Jean, Les marrons de la liberté, Paris, Éditions de l’École,
1972, p. 109.
138
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 15.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 77

Si les planteurs investissaient autant de capitaux dans la main-


d’œuvre noire, c’est qu’elle rapportait des bénéfices et ces bénéfices
étaient observables à la fois dans la productivité et dans le volume de
production. Elle était indispensable au fonctionnement de l’économie
de plantations, comme l’abolition de l’esclavage devait le prouver par
la suite. Ainsi, la traite était le centre du commerce triangulaire. Et
comme toutes les colonies britanniques réunies ne valaient pas Saint-
Domingue, elle était donc le centre du système colonial et du mercan-
tilisme, et la main-d’œuvre noire était le moteur de l’industrie sucrière
à Saint-Domingue. Avec ses plus de 500 000 esclaves, la colonie était
le premier producteur mondial de sucre. Si l’action des techniques
progressistes du capitalisme en avait fait un pays en avance sur la
France, encore paralysée par l’archaïsme 139, cela signifie que la divi-
sion du travail existait et le processus de différenciation structurelle
était très avancé. Ce sont les contradictions de classes et de races qui
imprimaient à Saint-Domingue l’image d’un eldorado construit sur un
volcan. Quand, sous l’influence des idées de la Révolution de 1789,
les élites de cette société, dont les fondements étaient minés par des
contradictions de classes et de races, commencèrent à revendiquer
leurs droits sociaux et politiques et que l’esclavage dut être aboli, ce
fut aussi la fin de la prospérité, du miracle économique et du capita-
lisme à Saint-Domingue.

139
Ibid., p. 16.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 78

Classes sociales et fractions de classes


dans la colonie la plus prospère de l’époque

Les problèmes de classes à Saint-Domingue étaient greffés sur des


problèmes de races. Cela aggravait les contradictions de classes et li-
mitait les possibilités d’alliance entre les fractions d’une même classe.
En outre, les classes sociales et les fractions de classes constituaient
les « porteurs sociaux » ou « couches porteuses 140 » des idées de la
Révolution française qui contribuaient à exacerber les tensions socio-
politiques et la lutte des classes dans la colonie. Les élites politiques
allaient profiter de ce contexte explosif. Elles y puiseront les justifica-
tions idéologiques nécessaires à la [61] lutte pour la conquête du pou-
voir. Celle-ci constituait l’aspect fondamental du processus impliquant
l’effondrement de l’État métropolitain et la sociogenèse de l’État haï-
tien. Comme on a pu le constater précédemment, la colonie française
de Saint-Domingue, à la veille de 1789, était une société complexe qui
peut être analysée en fonction de la division du travail et de la spécia-
lisation des tâches, si l’on accepte de faire l’effort intellectuel néces-
saire en vue d’éviter l’amalgame classes-races.

L’amalgame classes-races

L’amalgame classes-races est un phénomène typiquement haïtien


qui remonte à la période coloniale et qui est véhiculé dans la société à
travers les manuels d’histoire et les discours de certains tenants de
l’École ethnologique haïtienne, adeptes de la « négritude » ou du
« noirisme ». Cette conception des classes sociales frise l’absurde, car
elle définit l’appartenance à une classe non pas en fonction de la com-
munauté d’intérêts déterminant des positions politico-idéologiques
communes, du statut social de l’individu, de la fonction qu’il occupe
ou de son niveau de vie, mais surtout au regard de sa couleur ou de sa
race. Certains historiens n’ont pas hésité à parler, à l’époque colo-
niale, de la classe des Blancs, de celle des affranchis (gens de couleur)
140
Ces concepts sont utilisés par Max Weber dans sa Sociologie des religions,
texte traduit partiellement en français. Voir KALBERG, Stephen, La socio-
logie historique comparative de Max Weber, op. cit., p. 236.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 79

et de celle des esclaves 141. Selon d’autres, le système social de Saint-


Domingue avait une structure hautement hiérarchisée :

Entre les Blancs, juchés au sommet de la pyramide ethnosociale, et les


nègres casés tout au bas de cette pyramide comme esclaves, s’était assez
vite développée la catégorie sociale intermédiaire des affranchis, consti-
tuée par presque tous les mulâtres ou sang-mêlé, et un petit nombre de
noirs libres 142.

L’amalgame classes-races laisse l’impression que chacune de ces


catégories sociales avait les mêmes intérêts. Mais on sait qu’il existait
à Saint-Domingue des Blancs propriétaires et des Blancs non proprié-
taires, couramment appelés petits-Blancs ou Blancs manants. Ces der-
niers étaient des artisans dont les intérêts étaient différents de ceux des
grands propriétaires blancs. Ceux-ci les méprisaient et les considé-
raient comme des fauteurs de troubles voulant créer un chambarde-
ment dans la colonie afin de se substituer à eux. Il en était de même de
la catégorie des affranchis dont les principaux leaders, notamment
Vincent Ogé, avaient tout fait pour créer une alliance entre proprié-
taires blancs et affranchis, dans le but évident de faire échec aux « me-
nées subversives » des non-propriétaires blancs et [62] mulâtres, et,
surtout, de maintenir les esclaves – principaux artisans de l’étonnante
prospérité qu’avait connue Saint-Domingue à la veille de 1789 – dans
une situation de soumission totale. Cette mise au point étant faite, il
nous revient maintenant de présenter une nouvelle lecture de la confi-
guration sociale de Saint-Domingue qui tienne compte de ces nuances.

141
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 42.
142
MANIGAT, Leslie F., op. cit., p. 63
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 80

Configuration sociale de Saint-Domingue


à la veille de 1789

À la veille de 1789, on pouvait relever à Saint-Domingue trois


grandes classes sociales : la classe supérieure, la classe moyenne et la
classe des esclaves. Chacune d’elles était composée de plusieurs frac-
tions de classes, que nous appellerons, dans le cadre de ce travail,
couches sociales 143. Pour démêler cet écheveau, il importe de les ana-
lyser une à une.

La classe supérieure

Celle-ci regroupe les négociants et les procureurs-commerçants, les


armateurs, les planteurs blancs, l’élite de la bureaucratie militaro-ad-
ministrative, les gens de profession libérale et les propriétaires affran-
chis. Il s’agit bien là des fractions ou couches d’une même classe dé-
chirée par des contradictions insurmontables. La fraction des négo-
ciants représentait, n’en déplaise à certains historiens 144, les vrais pri-
vilégiés de l’économie de plantations. Ceci s’explique par le fait que
l’établissement des premières plantations d’envergure était dû à des
investissements de capitaux commerciaux. Et les colons résidents
étaient surtout des nobles de province appauvris, qui ne pouvaient dis-
poser de tels moyens financiers. Donc, il fallait l’association d’un
planteur et d’un négociant pour s’adonner à la culture de la canne. En
général, cette association se faisait au détriment du planteur. C’est ce
qui explique les difficultés auxquelles faisaient face les planteurs, sou-
vent endettés, et se trouvant au bord de la faillite 145. En outre, les
grands planteurs absentéistes avaient tendance à choisir leurs commis-
sionnaires parmi les commerçants des ports. Les procureurs-commer-

143
Cette façon de procéder vise essentiellement à nous permettre de ne pas
trop nous distancer des catégories de la sociologie wébérienne. Voir WE-
BER, Max, Économie et société, op. cit., p. 391-400.
144
Certains historiens, comme Leslie F. Manigat, considèrent les planteurs
blancs comme « les véritables meneurs du jeu dans ce système social planto-
cratique ». Voir MANIGAT, Leslie F., op. cit., p. 58.
145
CASIMIR, Jean, op. cit., p. 31.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 81

çants prêtaient donc leurs services à diverses plantations 146. Ils s’occu-


paient fondamentalement du budget de la plantation, de l’achat de ma-
tériaux et d’esclaves, de la vente ou du troc des produits des planta-
tions 147.
Les armateurs, hautement impliqués dans le commerce triangu-
laire, constituaient une autre fraction de la classe supérieure qui béné-
ficiait de la prospérité de Saint-Domingue. À l’instar des négociants,
ils étaient liés aux [63] hautes sphères des finances européennes. Ils ti-
raient profit de tout : traite des Noirs, transport d’articles manufactu-
rés et de produits tropicaux, contrebande, etc. Les planteurs blancs re-
présentaient la troisième couche de la classe supérieure. Ils étaient di-
visés en deux groupes : les planteurs absentéistes et les planteurs rési-
dents. Les premiers provenaient surtout des hautes sphères de la no-
blesse. Comme ils jouissaient d’un degré de fortune très élevé, ils
pouvaient s’offrir le luxe de vivre dans la métropole et de confier la
gestion de leurs habitations à des procureurs-négociants. L’autre
groupe était constitué de planteurs considérés pratiquement comme les
fermiers des négociants et des armateurs qui leur prêtaient de l’argent
à des taux usuraires.
L’élite de la bureaucratie militaro-administrative et les gens de
professions libérales, en principe, n’étaient pas propriétaires. Ces deux
fractions de la classe supérieure étaient surtout des groupes de pres-
tige, pour utiliser un langage wébérien. En d’autres termes, ils jouis-
saient respectivement du prestige attaché à leur statut de fonctionnaire
de l’État et à la noblesse de leur profession. Mais à côté d’eux, on
trouvait les planteurs affranchis établis dans les régions montagneuses
et qui s’adonnaient surtout à la culture du café. Cette couche de la
classe supérieure était propriétaire du tiers des terres et du quart des
esclaves à Saint-Domingue. Certains des planteurs affranchis étaient
très cultivés et avaient fait leurs études en France. Mais en dépit de
leur degré de fortune et d’instruction très élevé, ils n’étaient pas consi-
dérés comme les égaux des membres des autres fractions de la classe
supérieure. Si ceux-ci, du fait d’êtres des Blancs, étaient tous sujets de
droit à part entière, ceux-là jouissaient de « prérogatives limitées par
les lois, les règlements et les mœurs qui sanctionnaient l’impureté de
146
LEPKOWSKI, Tadeusz, Haïti, t. I, La Havane, Casa de las Américas, 1968,
p. 53.
147
CASIMIR, Jean, op. cit.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 82

leur sang 148 ». Cela nous donne une idée des contradictions qui déchi-
raient les différentes couches de la classe supérieure à la veille de
1789.

La classe moyenne

Cette classe était composée de deux fractions de classe : les petits-


Blancs et les affranchis non propriétaires (mulâtres et noirs). Les pe-
tits-Blancs étaient en général d’anciens « engagés 149 » ou des Blancs
arrivés tard dans la colonie et qui, de ce fait, n’avaient pu acquérir des
terres. Cette couche de la classe moyenne était constituée d’artisans,
de petits fonctionnaires, d’employés des grandes plantations et d’ou-
vriers. Dans l’autre fraction [64] de cette classe, figuraient les affran-
chis non propriétaires, c’est-à-dire des Mulâtres et des Noirs libres 150.
Ils partageaient pratiquement la même situation sociale et économique
que les petits-Blancs. Mais le fait d’être des non-Blancs les exposait à
toutes sortes d’insultes de la part de leurs frères de classe. En fait, les
préjugés de races et de classes constituaient une véritable spirale dans
la société de Saint-Domingue : les Blancs de la classe supérieure mé-
prisaient les propriétaires affranchis et les petits-Blancs ; les petits-
Blancs n’avaient aucun respect pour les planteurs affranchis et les af-
franchis de la classe moyenne. Donc, les contradictions de classes
étaient greffées sur des problèmes de races. Mais cette classe
moyenne, comme toutes les classes moyennes, pouvait déverser sur la
classe des esclaves ses aigreurs et les sentiments de rage quelle éprou-
vait contre le mauvais sort qui lui était fait.

148
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 10.
149
Les engagés étaient des Blancs si pauvres qu’ils se voyaient dans l’obliga-
tion, pour payer leur voyage et venir tenter leur chance à Saint-Domingue,
de vendre leur liberté pour trois ans au capitaine du navire qui les transpor-
tait. Celui-ci, à son tour, les revendait aux aventuriers français déjà établis
dans la colonie. D’où leur nom d’engagés ou 36 mois. Cet esclavage tempo-
raire une fois terminé, ils recouvraient leur liberté. Voir DORSAINVIL, J.
C., op. cit., p. 34-35.
150
Ces Noirs libres – on en comptait plusieurs milliers dans la colonie – étaient
surtout d’anciens esclaves de métier ou à talent qui avaient pu amasser assez
d’argent pour acheter leur liberté ou qui l’avaient obtenue grâce à la généro-
sité de leurs maîtres.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 83

La classe des esclaves

Les esclaves étaient des non-possédants. Ils n’avaient pas la pro-


priété de leur propre personne. D’ailleurs, ils n’étaient même pas
considérés comme des êtres humains. Ils étaient les choses de leurs
maîtres, des biens meubles, très précieux surtout lorsqu’ils acceptaient
leur condition d’esclave et restaient complètement soumis. Ils étaient
l’objet de châtiments de toutes sortes. Leur maître avait sur eux, léga-
lement, droit de vie et de mort.
Les esclaves ne formaient pas une classe homogène non plus. Il y
avait parmi eux des esclaves domestiques et des « nègres » à talent qui
étaient des privilégiés comparativement à la masse des autres es-
claves. « Ils se donnaient des airs importants et affichaient un certain
complexe de supériorité vis-à-vis de leurs frères de servitude astreints
aux travaux des champs 151. » Une autre ligne de clivage traversait
cette classe : celle qui séparait les « nègres créoles » des « nègres bos-
sales » 152. Les conditions de vie des esclaves étaient si pénibles qu’ils
arrivaient difficilement à vivre pendant longtemps dans l’enfer de
Saint-Domingue. Les plus courageux fuyaient le système en se réfu-
giant dans des mornes d’accès difficile. Ainsi, de nouveaux arrivants
venaient constamment combler le manque de main-d’œuvre provoqué
par le « marronnage » et le taux de mortalité élevé qu’on enregistrait
au sein de cette classe.
Selon certains historiens, on pouvait dénombrer à Saint-Domingue,
à la veille de 1789, plus de 500 000 Noirs, 30 000 Blancs et de 30 000
à [65] 600 000 gens de couleur 153. Pour maintenir un si grand nombre
d’esclaves dans ces conditions inhumaines, gérer les contradictions in-
traclassistes et interclassistes, faire fonctionner ce système d’exploita-
tion capitaliste à plein rendement, avec un niveau de productivité et un
volume de production prodigieux, il fallait, en plus des investisse-
ments massifs de capitaux, d’une technologie de pointe, d’un savoir-
faire impeccable et de la rationalité capitaliste, un degré d’organisa-
151
MANIGAT, Leslie F., op. cit., p. 69.
152
On appelait esclaves créoles ceux qui étaient nés dans la colonie, et nègres
bossales ceux qui venaient directement d’Afrique.
153
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 9-10.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 84

tion étatique qu’on trouvait à l’époque uniquement en Europe occi-


dentale. De même que Saint-Domingue était une création de l’expan-
sionnisme européen et des rivalités entre les puissances occidentales
dans la course à la conquête et au partage du monde, l’État colonial
français de Saint-Domingue était un prolongement de l’absolutisme
monarchique dont la politique coloniale consistait à organiser la colo-
nie par et pour la métropole.

L’État et l'application du Pacte colonial


à Saint-Domingue/Haïti

On sait que les aventuriers français furent à l’origine de la


conquête de Saint-Domingue, que les activités de piraterie auxquelles
ils s’adonnaient et leur établissement dans la partie occidentale de l’île
constituent les fondements mêmes de la colonisation française. Mais
l’organisation politico-administrative de la colonie, la mise en place
des structures sur lesquelles l’agro-industrie allait se développer, l’éta-
blissement d’un cadre approprié aux investissements massifs de capi-
taux et à l’exploitation capitaliste de la colonie furent l’œuvre de
l’État absolutiste métropolitain. C’était aussi grâce à la définition et
l’application de la politique coloniale par l’État que la prospérité lé-
gendaire de Saint-Domingue parvenait à assurer le rayonnement éco-
nomique de la France. Toutefois, cette politique coloniale constituait
une arme à double tranchant : source du conflit permanent entre plan-
teurs autonomistes et représentants du pouvoir métropolitain, elle fut
ainsi le point de départ du processus qui conduisit au démantèlement
de l’appareil étatique français à Saint-Domingue et à la sociogenèse
de l’État haïtien.
À la fin du XVIIe siècle, notamment avec le traité de Ryswick de
1697 qui fixa les frontières entre la partie orientale et la partie occi-
dentale de l’île, c’est-à-dire entre Santo Domingo, colonie espagnole,
et Saint-Domingue, possession française, l’État absolutiste métropoli-
tain entreprit d’organiser sa colonie. Il nomma ses propres agents qu’il
parachuta à Saint-Domingue : [66] le gouverneur général, l’intendant
des finances et les officiers royaux. La colonie était divisée en trois
provinces : le Nord, l’Ouest et le Sud, et les provinces subdivisées en
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 85

quartiers et en paroisses. Le gouverneur général provenait toujours de


la haute noblesse de France. Nommé par le roi pour trois ans, il était
chargé de l’organisation militaire de la colonie. À ce titre, il dirigeait
une structure hautement hiérarchisée qui devait garantir la sûreté inté-
rieure et extérieure de Saint-Domingue. Du gouverneur général dé-
pendaient les trois gouverneurs particuliers qui le représentaient dans
chacune des trois provinces. Sous le contrôle direct des gouverneurs
particuliers se trouvaient les lieutenants du roi à la direction des villes,
suivis des lieutenants de quartiers et des majors de paroisses. En tant
que représentant du roi, le gouverneur général détenait l’autorité su-
prême dans la colonie. Les chefs militaires, qui étaient ses subordon-
nés, exerçaient un pouvoir quasi absolu dans les limites de leur juri-
diction. L’armée fut composée, pendant longtemps, de 5 000 soldats
européens répartis dans les différentes garnisons, avec une forte
concentration au Cap-Français et à Port-au-Prince. Au besoin, on la
renforçait par les milices des quartiers 154. Il est évident que l’ombre du
militarisme de l’absolutisme monarchique français planait sur Saint-
Domingue.
La centralisation militaire renvoie au monopole de la violence plus
ou moins légitime qui est l’une des caractéristiques de l’État absolu-
tiste. La centralisation administrative, son corollaire, se réfère au mo-
nopole de la fiscalité. Ces deux monopoles sont étroitement liés : l’un
ne va pas sans l’autre 155. Donc, à l’image de la métropole, la centrali-
sation administrative était à l’honneur dans la colonie. Ainsi, l’inten-
dant des finances, nommé pour trois ans lui aussi, était chargé de la
mise en place et du fonctionnement de l’administration civile. Les fi-
nances, la justice, les hôpitaux et l’entretien matériel de l’armée rele-
vaient de sa compétence. Dans le domaine des finances, travaillaient
sous sa direction des administrateurs provinciaux, des ordonnateurs du
roi, des receveurs d’octroi, des syndics de paroisses. L’appareil judi-
ciaire était composé de deux conseils supérieurs qui avaient respecti-
vement pour siège le Cap-Français et Port-au-Prince. On retrouvait
une sénéchaussée dans chaque ville importante. Sur le plan sanitaire,
des hôpitaux furent créés dans le Nord (Cap-Français), l’Ouest (Port-
au-Prince) et dans le Sud (les Cayes) 156.

154
Voir DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 36-37.
155
Voir ELIAS, Norbert, op. cit., p. 25.
156
Voir DORSAINVIL, J. C., op. cit., p 38-40.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 86

[67]
Avec cette double structure, véritable bureaucratie militaro-admi-
nistrative, la colonie était mise en coupe réglée par la métropole. La
monarchie absolue française avait pris en main les destinées de Saint-
Domingue. Elle s’était arrogé le droit et le pouvoir de concéder des
terres à des colons, à ses propres agents, à ses courtisans et à ses al-
liés. Et son alliance avec la bourgeoisie française allait transformer le
visage de Saint-Domingue et lui imprimer l’image de la « Perle des
Antilles ». La division en classes et fragments de classes dominantes
dans la colonie est une réponse aux initiatives de la bourgeoisie mé-
tropolitaine et une adaptation à ses victoires politiques. L’État et le
ministère de la Marine, les armateurs négriers, les industriels, les né-
gociants et « tous ceux qui avaient des créances à Saint-Domingue 157 »
opérèrent dans un circuit qui dépassait la colonie, l’entraînait et déter-
minait le rythme de progrès des colons 158. Ainsi, l’État absolutiste
français et la bourgeoisie française étaient les principaux bénéficiaires
de la prospérité de la colonie. Mais quels furent les mécanismes qui
permirent à l’État et à la bourgeoisie de tirer autant de profits de la
mise en valeur de la colonie ?

Le système de l'Exclusif ou Pacte colonial

Le système de l’Exclusif ou Pacte colonial définit les relations


entre la métropole française et ses colonies. Selon le Pacte colonial,
« les colonies sont créées par et pour la métropole, et non l’inverse ».
Cette formule résumait l’essence de la politique coloniale française
définie par le ministre Colbert ; d’où la notion de « colbertisme »,
l’équivalent du système de l’Exclusif ou Pacte colonial. En vertu du
Pacte colonial, la monarchie éliminait la liberté de commerce. Et le
commerce exclusif avec la France plaçait la colonie dans une situation
de dépendance totale vis-à-vis de la mère patrie : et pour la vente de
ses denrées tropicales, et pour son approvisionnement en articles ma-
nufacturés et en main-d’œuvre noire. Ainsi, les produits européens se
vendaient à des prix exorbitants sur le marché colonial : farines, vins,
ferrements, et esclaves africains. En revanche, les denrées tropicales
157
BRUTUS, Edner, op. cit., p. 257.
158
CASIMIR, Jean, op. cit., p. 30.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 87

s’achetaient à très bas prix : sucre, café, indigo, coton. Dans une telle
situation, la colonie ne faisait qu’enrichir les grands ports français :
Bordeaux, Nantes, Marseille, Le Havre, en leur vendant ses précieuses
denrées tropicales et en achetant les produits de leur arrière-pays 159.
[68]
Les rapports de domination et d’exploitation entre Saint-Domingue
et la France plaçaient les planteurs blancs au bord de la faillite. Cer-
tains d’entre eux étaient totalement ruinés. Pour essayer de remonter
le courant, ils empruntaient aux armateurs et aux négociants qui
jouaient aussi le rôle de banquiers. Ils s’étaient endettés à un point tel
que, dans les années 1780, certains d’entre eux devaient la presque to-
talité de leurs récoltes aux bailleurs de fonds. On comprend pourquoi
certains historiens voient en eux les fermiers de leurs bailleurs de
fonds 160. Mais les planteurs blancs n’avaient jamais accepté le sort qui
leur était fait. En maintes occasions, ils avaient revendiqué la liberté
de commerce qui leur aurait permis d’alléger le fardeau de l’Exclusif
et de pouvoir réaliser des bénéfices substantiels. Bien avant l’indépen-
dance des 13 colonies américaines, ils avaient recouru, en 1722, 1765
et 1769, à la sédition pour manifester leur volonté de s’autogouver-
ner 161.

L’aggravation de la situation dans la colonie


par les rapports transnationaux de pouvoir

La conquête de Saint-Domingue et l’évolution de cette colonie


française s’inscrivaient dans la dynamique de l’émergence du système
interétatique et du système capitaliste en expansion. L’alliance entre
les jeunes États et leurs bourgeoisies nationales créait des capitalismes
nationaux agressifs. La lutte pour la suprématie entre les monarques,
la course à la conquête et au partage du monde avaient transformé
l’Europe et les régions convoitées par les puissances européennes en
champs de bataille. Les guerres franco-espagnoles, anglo-espagnoles,
anglo-françaises, anglo-hollandaises, hispano-hollandaises et franco-

159
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 9.
160
JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 12.
161
Ibid., p. 11.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 88

hollandaises, avaient leurs répercussions en Amérique en général, et


dans la Caraïbe en particulier. Ces guerres expliquent le partage
d’Hispaniola entre l’Espagne et la France, l’appui de la France et de
l’Espagne aux Américains lors de la guerre d’indépendance de ce pays
contre l’Angleterre, ainsi que les agressions et tentatives de conquête
des Espagnols et des Anglais dont Saint-Domingue fut 1’objet tout au
long du XVIIIe siècle.
Mais la guerre ne fut pas le sport préféré des monarques européens.
On ne doit jamais oublier que « les affaires de l’État et du capitalisme
sont inextricablement liées, qu’elles ne sont que les deux faces ou as-
pects d’un même développement historique 162 ». Les guerres entre les
capitalismes [69] nationaux étaient tout aussi intenses et tout aussi dé-
vastatrices que les guerres entre les États. Elles visaient la ruine éco-
nomique des colonies des États et des capitalismes rivaux. Le com-
merce de contrebande, appelé aussi interlope, pratiqué à Saint-Do-
mingue par les Hollandais, les Anglais et les Espagnols, s’il apportait
une bouffée d’oxygène aux planteurs, affectait sérieusement les inté-
rêts de la monarchie et de la bourgeoisie françaises. En d’autres
termes, le trafic illicite était profitable aux autres États-nations euro-
péens et américains.
Pour contrer cet acte d’agression, la bureaucratie militaro-adminis-
trative de Saint-Domingue réagissait avec sévérité contre les colons
qui osaient violer le principe sacro-saint du Pacte colonial. Les deux
piliers de la politique coloniale française à Saint-Domingue, le gou-
verneur général et l’intendant des finances, ne se faisaient jamais prier
pour prendre des mesures drastiques dans leurs domaines respectifs.
Le premier, en véritable despote militaire, entouré d’officiers arro-
gants, asservissait les petits-Blancs et les libres au service de la milice
et exerçait une surveillance « odieuse » sur toute la colonie. Quant au
second, surtout depuis l’arrivée de Barbé de Marbois en 1785, il se
comportait en tyran fiscal, qui fouillait les registres, vérifiait les recen-
162
Au sujet des relations entre l’État moderne et le capitalisme, l’historien alle-
mand Otto Hintze écrit : « Le capitalisme n’a pas davantage conduit à l’État
moderne que l’État moderne n’a conduit au capitalisme. On dira plutôt : les
affaires de l’État et du capitalisme sont inextricablement liées [...] elles ne
sont que les deux faces ou aspects d’un même développement historique. »
Voir HINTZE, Otto, « Economics and Politics in the Age of Modern Capita-
lism », dans GILBERT, Félix (dir.), The Historical Essays of Otto Hintze,
op. cit., p. 183.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 89

sements, redressait les comptes, infligeait des amendes 163. Cette atti-


tude des hauts fonctionnaires de la bureaucratie militaro-administra-
tive ne faisait qu’envenimer les rapports déjà tendus entre la colonie et
la métropole, tout en renforçant les velléités autonomistes de certaines
fractions de la classe possédante. On se trouvait déjà à la veille de
1789 : la France et l’Europe avançaient à grands pas vers l’événement
du siècle des Lumières qui allait bouleverser le panorama sociopoli-
tique et marquer la conscience universelle : la première révolution dé-
mocratique bourgeoise.
Trois siècles après l’arrivée des conquistadors, l’expansionnisme
européen avait changé la face de l’Amérique : explorations,
conquêtes, pillages, actes de piraterie, exterminations d’autochtones,
guerres, balkanisation de la Caraïbe, esclavage des Noirs et Révolu-
tion américaine. Les « civilisés » avaient tout apporté aux « bar-
bares » : la chrétienté, la science et la technique, l’État absolutiste,
l’exploitation capitaliste des ressources naturelles et humaines. De ce
processus global naquit Saint-Domingue : cette « île légendaire », la
« perle des Antilles », colonie la plus prospère de l’époque. Des
conflits intraclassistes et interclassistes greffés sur des problèmes de
races, des antagonismes entre possédants et non-possédants, entre
libres et [70] non-libres, entre autonomistes et partisans du système de
l’Exclusif, laissaient prévoir des jours sombres pour la colonie.
Mais
[l]a lutte séculaire entre les classes se résout en dernière analyse au niveau
politique et non au niveau économique ou culturel d’une société. En
d’autres termes, c’est la construction et la destruction des États qui dé-
cident des changements fondamentaux dans les rapports de production,
tant que les classes sociales subsistent 164.

L’Europe qui se trouvait à l’origine de la dynamique globale dans


laquelle s’inscrivait Saint-Domingue, et la France qui y avait organisé
le « miracle économique » que sa colonie symbolisait, allaient offrir le
« moment politique » aux « jacobins blancs, mulâtres et noirs » de
Saint-Domingue. Les « conditions adéquates » étaient donc réunies.

163
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 33-34.
164
ANDERSON, Perry, op. cit., p. 11-12.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 90

NOTES

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des sciences sociales, en notes de bas de page. JMT.

[71] [72] [73] [74]


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 91

[75]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 2
Élites politiques
et sociogenèse de l’État haïtien :
la dynamique externe et interne
(1789-1803)

Retour à la table des matières

Ce chapitre, tout en soulignant le rôle primordial des élites poli-


tiques, vise à expliquer la construction externe et interne de l’État haï-
tien. Il s’agira pour nous de montrer comment la Révolution française
et les guerres européennes, deux événements externes, ont contribué à
accélérer le processus interne et ont créé à Saint-Domingue les condi-
tions favorables à la manifestation et à l’exacerbation des conflits so-
ciopolitiques entre les élites locales. Cette dynamique externe et in-
terne se trouve à la base de l’effondrement de l’État colonial français
et de la sociogenèse de l’État haïtien. L’État louverturien 165 constitue
un facteur indispensable pour expliquer non seulement les relations
entre l’État colonial français et l’État postcolonial haïtien de 1804,
mais aussi pour situer et comprendre la transplantation, la perversion

165
L’État louverturien renvoie à la structure militaro-administrative mise en
place par Toussaint Louverture, dans le cadre de la Constitution de 1801,
après avoir monopolisé le pouvoir à Saint-Domingue et annexé la partie
orientale de l’île.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 92

et la dégénérescence du modèle d’État européen dans l’Haïti postcolo-


niale, de même que la non-émergence de l’État moderne dans ce pays.
Il s’agit d’un processus complexe constitué d’un ensemble d’évé-
nements se produisant des deux côtés de l’Atlantique et mettant en
évidence les rapports entre la Révolution française, les guerres euro-
péennes et le déclin irréversible de la colonie la plus prospère du
monde. Comme « la guerre a fait l’État, l’État a fait la guerre 166 »,
c’est-à-dire la guerre est à la base de la construction et de la destruc-
tion des États ; la guerre civile, le chaos et l’anarchie ainsi que l’inva-
sion de Saint-Domingue par l’Espagne et l’Angleterre signifiaient
donc l’effondrement progressif de l’État colonial français et la mise en
place de l’État haïtien. Dans cette dynamique externe [76] et interne
se situaient l’échec du projet louverturien et celui de Bonaparte, qui
conduisirent à l’émergence de 1’État postcolonial haïtien de 1804.

L'effondrement progressif de l’État colonial français


à Saint-Domingue

La grande commotion qui bouleversa le paysage sociopolitique


français en 1789 eut des répercussions profondes non seulement en
Europe, mais aussi dans la Caraïbe et, surtout, dans la colonie fran-
çaise de Saint-Domingue. Les idéaux de la Révolution française al-
laient trouver dans les couches supérieures de la société coloniale es-
clavagiste de Saint-Domingue les « porteurs sociaux » décidés à les
utiliser en vue d atteindre leurs propres objectifs. Dans un premier
temps, à la suite de la convocation des États généraux en France, le 8
août 1788, l’élite des planteurs blancs, dans sa lutte contre l’applica-
tion du Pacte colonial, devait déclencher les hostilités entre « pom-
pons rouges » et « pompons blancs », c’est-à-dire entre autonomistes
et royalistes. Par la suite, avec l’entrée des petits-Blancs et des affran-
chis 167 sur la scène politique de Saint-Domingue, consécutive à la Dé-
166
TILLY, Charles, « Réfactions on the History of European State Making »,
dans TILLY, Charles (dir.), The Formation of National State in Western Eu-
rope, op. cit., p. 42.
167
Les affranchis étaient surtout des Mulâtres, c’est-à-dire fils d’hommes
blancs et de femmes noires. On comptait parmi eux un certain nombre de
Noirs libres. On trouvait à Saint-Domingue des affranchis propriétaires et
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 93

claration des droits de l’homme et du citoyen, le 26 août 1789, ce fut


la guerre civile. L’irruption des esclaves à leur tour, le 22 août 1791,
provoqua le chaos et l’anarchie. Comme prolongement de la guerre
franco-britannique, déclarée le 10 février 1793, et la guerre franco-es-
pagnole, déclenchée le 7 mars de la même année, Saint-Domingue de-
vint un enjeu de la guerre internationale, ce qui augmenta du même
coup la complexité d’une situation déjà difficile.

Autonomistes et royalistes
face à la Révolution française

Grâce à des mouvements de sédition, les planteurs blancs étaient


parvenus à arracher dans le passé certaines concessions des autorités
métropolitaines. Ainsi, ils avaient obtenu, dans un premier temps, la
suppression des compagnies à monopole en 1734. En outre, l’inter-
lope et l’ouverture, le 30 août 1784, des trois ports francs du Cap, de
Port-au-Prince et des Cayes, assouplirent considérablement la dureté
du système de l’Exclusif 168. Mais ils n’attendaient que le moment op-
portun pour exiger l’abolition pure et simple du Pacte colonial qu’ils
considéraient comme un fardeau insupportable. À leur avis, la Révo-
lution de 1789 leur offrait cette occasion tant rêvée de se représenter
et de défendre leurs propres intérêts à la tribune de l’Assemblée natio-
nale constituante française.
[77]
Ayant pour boussole l’exemple des 13 colonies américaines qui
venaient de proclamer leur indépendance face à leur ancienne métro-
pole, les planteurs blancs entendaient profiter du processus de démo-
cratisation du système politique métropolitain en vue de matérialiser
leurs visées autonomistes. Dans le but de manifester leur soutien inté-
ressé à la Révolution française, qu’ils comptaient utiliser comme
tremplin afin d’atteindre leur objectif, ils arborèrent une cocarde
rouge ; d’où leur nom de « pompons rouges ». À leur avis, Saint-Do-
des affranchis non propriétaires. Les affranchis propriétaires possédaient le
tiers des terres et le quart des esclaves dans la colonie et, en ce sens, consti-
tuaient une fraction importante de la classe supérieure. Voir DORSAINVIL,
J. C., op. cit., p. 43-45.
168
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 33.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 94

mingue, située à 2 000 lieues de la métropole et dont la richesse repo-


sait sur l’esclavage, n’avait rien de commun avec la France. Elle de-
vait bénéficier d’un régime d’autonomie qui lui assurât l’administra-
tion de ses affaires, dans le cadre de lois particulières 169. Cette vision
des rapports entre la colonie et sa métropole orienta toutes les déci-
sions politiques prises par l’élite des planteurs blancs.
Si la Révolution française trouvait des alliés conditionnels chez les
planteurs blancs, elle avait aussi des adversaires farouches et puis-
sants : l’élite de la bureaucratie militaro-administrative au service de
l’absolutisme monarchique métropolitain, ainsi que les petits-Blancs
propriétaires, commerçants et artisans. Les représentants de l’autorité
du roi dans la colonie, les serviteurs de l’État, à savoir les fonction-
naires, constituaient le symbole par excellence de la contre-révolution.
Pour bien montrer leur opposition aux menées autonomistes des plan-
teurs blancs, ils arborèrent une cocarde blanche ; d’où leur nom de
« pompons blancs ». Ils utilisèrent tous les moyens de contrainte à
leur disposition pour venir à bout des manœuvres politiques visant à
affaiblir l’autorité du roi dans la colonie. L’affrontement entre autono-
mistes et royalistes créa une dynamique où la politique se concevait
essentiellement comme des rapports de force et où la logique de
guerre imprégnait toutes les actions, démarches, décisions politiques
des élites, des leaders et des acteurs sociopolitiques à Saint-Do-
mingue.

La tentative de coup d’État des planteurs blancs

À l’initiative des colons absentéistes résidant en France, un avis du


Conseil d’État métropolitain en date du 26 septembre 1789 autorisa la
réunion d’une assemblée coloniale à Saint-Domingue. Se basant sur
cet avis, les trois assemblées provinciales du Nord, de l’Ouest et du
Sud, en dehors de toutes normes juridiques coloniales, organisèrent
des élections générales. [78] Ainsi, de façon irrégulière, fut mise sur
pied l’assemblée coloniale qui se réunit à Saint-Marc. Grâce au sou-
tien du député Antoine Barnave, porte-parole de la bourgeoisie libé-
rale et l’un des plus brillants orateurs de l’Assemblée nationale consti-
tuante française, la Loi du 8 mars 1790 accorda aux assemblées lo-
169
Ibid., p. 34.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 95

cales la prérogative de proposer une constitution coloniale. Ces re-


belles qui avaient baptisé leur institution législative du titre pompeux
d’« Assemblée Générale de la Partie Française de Saint-Domingue »,
connue dans l’histoire d’Haïti sous le nom d’Assemblée de Saint-
Marc, voyaient dans cette loi la consécration de leurs prétentions lé-
gislatives.
Pour donner des fondements constitutionnels à leur tentative de
coup d’État, les parlementaires de Saint-Marc élaborèrent une Consti-
tution stipulant en son article premier : « Le pouvoir législatif, compé-
tent pour aménager le régime intérieur de l’île, réside dans l’Assem-
blée générale 170. » Les parlementaires de Saint-Marc estimèrent que
l’application des Droits de l’homme aux Antilles, vu le passé spéci-
fique de l’île, l’éloignement de la mère patrie, la différence de climat,
de population et de mœurs, renverserait le système colonial. Selon la
prescription de la Constitution de Saint-Domingue, la colonie et la
métropole n’entretenaient plus de rapports hiérarchisés, mais des rela-
tions contractuelles. Comme si elle voulait signifier sa puissance sou-
veraine aux divers secteurs constitutifs de la société de Saint-Do-
mingue et à l’élite de la bureaucratie militaro-administrative représen-
tant le pouvoir métropolitain, l’Assemblée de Saint-Marc interdit les
affranchissements, décréta la liberté de commerce, s’attribua le pou-
voir administratif et licencia les troupes.
Face à ce coup de force des parlementaires saint-marcois, la réac-
tion des autres secteurs ne se fit pas attendre. L’Assemblée provin-
ciale du Nord condamna les « bases constitutionnelles » et leurs au-
teurs. Celle du Sud lui emboîta le pas. Sous la pression des Blancs
hostiles à l’Assemblée de Saint-Marc, le gouverneur général de Pei-
nier se décida à montrer aux parlementaires putschistes que l’État co-
lonial n’était pas une fiction. Le colonel Vincent, commandant du
Nord, reçut l’ordre de marcher sur Saint-Marc. Le colonel Mauduit,
commandant de l’Ouest, fit de même. Pris entre l’enclume et le mar-
teau, les législateurs rebelles lancèrent un appel désespéré à l’insurrec-
tion qui laissa indifférente la population 171. Le 8 août 1790, les 85 dé-
putés les plus combatifs des 212 parlementaires séditieux [79] s’em-
barquèrent pour la France sur le vaisseau du roi Le Léopard  172. Ce fut
170
Ibid., p. 47.
171
Ibid., p. 48.
172
BOSCH, Juan, op. cit., p. 364.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 96

la dissolution de l’Assemblée de Saint-Marc qui consacra l’échec de


sa tentative de coup d’État contre les autorités coloniales.

L'affaiblissement de l’État colonial français


par la guerre civile

La lutte des planteurs affranchis pour la jouissance de leurs droits


civils et politiques, le refus des planteurs blancs de leur reconnaître
ces droits et la politique ambiguë de la métropole à ce sujet, créèrent
une situation de guerre civile qui mit à rude épreuve l’appareil répres-
sif de l’État colonial français. En dépit des positions diamétralement
opposées par rapport à la nature des relations entre Saint-Domingue et
la métropole, tous les Blancs de la colonie s’étaient mis d’accord sur
deux points fondamentaux : la non-reconnaissance des droits de ci-
toyenneté aux affranchis et le maintien de l’esclavage des Noirs. Si les
planteurs affranchis partageaient avec les Blancs le principe du main-
tien de l’esclavage, cela ne diminua en rien leur ardeur combative en
ce qui a trait à la lutte pour la reconnaissance de leurs droits de ci-
toyenneté à part entière.
Pour mieux défendre leurs droits, les affranchis qui vivaient à Paris
fondèrent la Société des Amis des Noirs qui jouit d’un grand prestige
auprès de l’aile la plus libérale de la bourgeoisie française. En 1789,
lorsque la révolution éclata en France, les liens d’amitié qui unissaient
certains dirigeants révolutionnaires métropolitains et les représentants
des affranchis de Saint-Domingue étaient tels que ceux-ci n’hésitèrent
pas à offrir à ceux-là la somme de 6 000 000 de livres tournois en vue
d’aider le nouveau gouvernement à payer la dette publique, l’un des
facteurs ayant déclenché la révolution 173. De ce fait, les représentants
des affranchis dans la métropole pouvaient influer sur certaines déci-
sions des législateurs français relatives à la colonie.
Ainsi, aucun acte législatif métropolitain ayant trait à la colonie
française de Saint-Domingue n’abolissait la prescription du Code noir
selon laquelle les affranchis jouissaient des mêmes droits que les

173
MOYA PONS, Frank, « La independencia de Haiti y Santo Domingo »,
dans BETHELL, Leslie (dir.), Historia de América Latina, t. V, tr. esp., Bar-
celone, Cambridge University Press/Editorial Critica, 1991 (1985), p. 125.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 97

Blancs. Mais cela n’empêcha pas les colons blancs de les écarter des
élections qui devaient conduire à la formation de l’Assemblée de
Saint-Marc. Les affranchis observaient les manœuvres politiques des
planteurs blancs autonomistes. Pendant ce temps, leurs leaders à Paris
multipliaient les démarches auprès des législateurs français afin d’ob-
tenir l’Instruction du [80] 28 mars aménageant l’exécution du Décret
du 8 mars. Elle arriva dans la colonie trois mois après la promulgation
de la Charte insulaire, soit le 1 er juin 2790, et reconnut l’égalité des
droits civils et politiques entre tous les libres propriétaires ou payant
une contribution annuelle 174. Les Mulâtres étaient prêts à défendre
leurs droits par tous les moyens. Saint-Domingue était en ébullition et
le spectre de la guerre civile se profilait à l’horizon.
Si la réponse militaire des royalistes, qui bénéficiaient de l’appui
des gens de couleur, aux autonomistes fit avorter la tentative de coup
d’État des parlementaires de Saint-Marc, elle ne résolut pas pour au-
tant le problème des affranchis. Vincent Ogé, l’un des leaders des pro-
priétaires affranchis, après de brillantes interventions au Club Massiac
en France pour essayer de faire entendre raison aux colons blancs et
justifier la nécessité d’une alliance entre propriétaires blancs et pro-
priétaires mulâtres en vue de consolider l’ordre colonial esclavagiste
et étouffer dans l’œuf l’inévitable soulèvement des esclaves, comprit
que les problèmes politiques de cette nature ne pouvaient pas être ré-
solus par la force de la raison. Dès lors, il opta pour la raison de la
force. Il débarqua clandestinement à Saint-Domingue, au début du
mois d’octobre 1790, dans la province du Nord. Avec son ami Jean-
Baptiste Chavannes, il organisa un soulèvement contre les planteurs
blancs. Vaincus par ces derniers et livrés aux autorités de Saint-Do-
mingue par les autorités de la partie orientale de l’île, ils connurent le
supplice de la roue et plusieurs de leurs compagnons de lutte furent
exécutés le 25 février 1791 175.
La défaite militaire des affranchis du Nord annonça la généralisa-
tion de la guerre civile entre Blancs et gens de couleur. La répression

174
Elle stipulait : « Toutes les personnes âgées de vingt-cinq ans accomplis,
propriétaires d’immeubles, ou à défaut d’une telle propriété, domiciliées
dans la paroisse depuis deux ans et payant une contribution, se réuniront
pour former l’Assemblée paroissiale. » Voir PLUCHON, Pierre, op. cit.,
p. 47-48.
175
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 61.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 98

impitoyable et généralisée dont furent victimes les Mulâtres du Nord


provoqua la colère et l’indignation des affranchis de l’Ouest et du
Sud. Alors, Port-au-Prince et ses zones avoisinantes, transformées en
un vaste champ de bataille et ravagées par des incendies, furent le
théâtre d’affrontements violents entre Blancs et affranchis. Mais la
guerre civile dans l’Ouest fit un saut qualitatif : ce furent des chefs
militaires aguerris qui dirigèrent les opérations dans les deux camps.
Beauvais, qui avait pris part à la guerre d’indépendance des États-
Unis d’Amérique, fut nommé commandant de la troupe des affran-
chis. Il choisit pour premier lieutenant Lambert, un Noir de la Marti-
nique, qui avait combattu à ses côtés à Savannah 176.
[81]
Tirant les leçons de la défaite des affranchis du Nord, les affranchis
de l’Ouest, contrairement à Ogé qui avait rejeté la suggestion de son
ami Chavannes de soulever les ateliers d’esclaves, s’étaient fait aider
par 300 esclaves baptisés « les Suisses ». L’expérience militaire des
chefs affranchis et l’ardeur combative des esclaves leur assurèrent la
victoire. Les Blancs durent se résigner, par le concordat de Damiens
signé le 24 septembre 1791, à reconnaître aux affranchis la jouissance
de leurs droits civils et politiques. La paix fut brève : le 21 novembre,
les Blancs violèrent le traité de paix. Les affranchis du Sud volèrent
au secours de leurs congénères de l’Ouest. Port-au-Prince fut encer-
clée et incendiée : sur 30 îlets que comprenait la ville, 27 disparurent
dans les flammes 177.

176
Ibid., p. 62.
177
Ibid., p. 64.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 99

L’amplification du chaos et de l'anarchie


par le soulèvement général des esclaves

La démission, puis le départ pour la France du gouverneur de Pei-


nier 178, le 7 novembre 1790, et son remplacement par Blanchelande,
dont le parti pris pour la cause des Blancs diminuait l’autorité de
l’État dans la colonie, allaient créer un climat de terreur favorable au
chaos, à l’anarchie et à la guerre civile 179. L’arrivée à Port-au-Prince
de deux bataillons des régiments d’Artois et de Normandie, en renfort
aux troupes françaises, dont l’esprit d’indiscipline était légendaire,
fragilisait davantage une situation déjà précaire. Ils débarquèrent le 2
mars 1791. La population et les troupes casernées commencèrent aus-
sitôt à s’agiter. Pris de panique, le gouverneur Blanchelande se réfugia
au Cap-Français, le colonel Mauduit fut tué et son cadavre traîné à tra-
vers les rues de Port-au-Prince, avant d’être mutilé, le 4 mars, par une
foule assoiffée de vengeance 180. Tel fut le prélude à la guerre civile qui
mit aux prises les Blancs et les affranchis de l’Ouest.
Ce climat d’agitation permanente, de chaos, d’anarchie et de
guerre civile ne devait pas laisser insensible la masse des esclaves
noirs. L’élite de la classe des esclaves, c’est-à-dire la minorité consti-
tuée essentiellement d’esclaves domestiques et d’esclaves à talent, en
contact direct avec les couches supérieures de la colonie, devait suivre
leur exemple et accorder à la violence et à la guerre toute l’importance
quelles méritaient. Le travail de conscientisation et de conditionne-
ment psychologique étant réalisé, la fureur des esclaves se déchaîna
sur « la partie du Nord, première productrice de sucre blanc et de café
de Saint-Domingue 181 ». Des milliers de caféteries, [82]

178
Il dut donner sa démission sous la pression des Blancs qui lui reprochaient
sa complaisance à l’endroit des Mulâtres, pour avoir manifesté son opposi-
tion à l’exécution d’Ogé, de Chavannes et de leurs compagnons de lutte. Le
général de Blanchelande, son lieutenant et successeur, allait laisser la terreur
des Blancs s’abattre sur les gens de couleur qui, légitime défense obligeait,
répondaient à la terreur par la terreur. Dès lors, l’État colonial ne disposait
plus du monopole de la violence physique.
179
BOSCH, Juan, op. cit., p. 366.
180
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 57.
181
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 14.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 100

200 usines sucrières - le quart de l’industrie sucrière de la colonie –


avaient été détruites. Mille Blancs et plus de 10 000 esclaves avaient
péri dans des affrontements d’une extrême violence 182. La reprise de la
lutte par les esclaves au mois de janvier 1792 amplifia le chaos et
l’anarchie dans cette province.
Les échos de la révolte des esclaves du Nord se firent entendre
dans l’Ouest et le Sud du pays. Les esclaves de ces deux provinces ra-
vagèrent à leur tour les plantations de canne à sucre, les caféteries et
les installations manufacturières, saccagèrent les villes avant de se ré-
fugier dans les hauteurs, d’où ils continuaient à lancer des opérations
de ravitaillement et de harcèlement contre leurs anciens maîtres. Les
contradictions de classes et de races, le chaos, l’anarchie et la guerre
civile avaient transformé Saint-Domingue en un immense champ de
bataille. Et ce fut sur les ruines fumantes de la perle des Antilles que
la première commission civile envoyée par la métropole pour rétablir
la paix allait débarquer au Cap-Français le 22 novembre 1791.

Les tentatives de rétablissement


de l’autorité de l’État à Saint-Domingue

Vu l’importance de Saint-Domingue pour la bourgeoisie française


et le rayonnement économique de la métropole, la France révolution-
naire avait décidé de prendre les dispositions nécessaires pour mettre
fin à l’anarchie et à la guerre civile dans la colonie. Aussi confia-t-elle
aux membres de la première commission civile la mission d’y rétablir
l’ordre, indispensable au relèvement de la production des denrées tro-
picales qui représentaient les deux tiers de son commerce extérieur.
Mais la mission de cette commission civile était vouée à l’échec, du
fait qu’elle n’avait pas pris en compte la complexité de la situation à
Saint-Domingue et l’affaiblissement considérable des structures de
l’État colonial.
D’une part, l’intransigeance des Blancs, qui se manifestait à travers
les décisions provocatrices de l’Assemblée coloniale, compliquait la
tâche des commissaires et, d’autre part, les décrets contradictoires de
l’Assemblée nationale constituante en France, relatifs à Saint-Do-
182
BOSCH, Juan, op. cit., p. 372.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 101

mingue, ne faisaient que torpiller les décisions prises dans la colonie


par les agents métropolitains. Essoufflés, les leaders des esclaves du
Nord, Jean-François, Biassou Georges, etc., montrèrent des disposi-
tions très conciliantes aux propositions des commissaires : ils
n’avaient réclamé qu’une cinquantaine de [83] libertés pour faire re-
tourner tous les esclaves aux ateliers. Mais la morgue et la mauvaise
foi de l’Assemblée coloniale firent tout échouer 183. La violation du
concordat de Damiens par les Blancs de l’Ouest, la reprise de la
guerre entre Blancs et affranchis et le siège de Port-au-Prince par les
affranchis de l’Ouest et du Sud, consacrèrent l’échec de la première
commission civile.
Ayant tiré les leçons de cet échec et consciente des troubles provo-
qués dans la colonie par le décret du 4 avril 1792, favorable aux gens
de couleur, l’Assemblée législative française nomma une deuxième
commission civile, accompagnée d’un corps expéditionnaire de 6 000
soldats. Si l’arrivée des commissaires au Cap-Français, le 17 sep-
tembre 1792, créa chez les affranchis l’espoir de voir enfin la mise en
application du décret du 4 avril, elle suscita en revanche l’inquiétude
et l’hostilité des Blancs. En affirmant qu’il ne reconnaissait que deux
classes d’hommes dans la colonie : les libres et les esclaves, le com-
missaire Sonthonax avait défini la nouvelle politique de la France ré-
volutionnaire par rapport à Saint-Domingue. Elle reposait sur l’al-
liance des Blancs et des affranchis en vue de garantir le maintien des
Noirs en esclavage et le retour de la prospérité dans la colonie 184.
Cette politique de la métropole fut jugée inacceptable par les
Blancs. Face à leur attitude hostile, les commissaires qui disposaient
des moyens nécessaires pour accomplir leur mission proclamèrent la
dissolution de toutes les assemblées des Blancs. Ces derniers réagirent
en faisant pression sur le gouverneur Esparbès afin qu’il usât de son
autorité sur les troupes pour déporter les commissaires en France.
Sonthonax alla au-devant des événements en destituant le gouverneur
qui fut immédiatement embarqué pour la France. Et comme tous les
soldats venus de France, même ceux du corps expéditionnaire, avaient
manifesté leur sympathie pour les Blancs, Sonthonax créa, pour

183
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 70.
184
Voir PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 78-80.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 102

contrebalancer leur force, la Légion de l’égalité du Nord, composée


uniquement d’affranchis 185.
Les décisions des commissaires dans le Nord soulevèrent le mé-
contentement des Blancs de l’Ouest. Avec le marquis de Borel, ancien
membre de l’Assemblée coloniale, ils se révoltèrent et décidèrent
d’organiser des élections en vue de constituer une troisième assemblée
coloniale 186. Le gouverneur Lasalle dut se réfugier à Saint-Marc pour
échapper à la colère des Blancs contre les représentants du pouvoir
métropolitain. Appuyés par les affranchis de l’Ouest, les commissaires
attaquèrent par mer et par terre les [84] insurgés qui s’enfuirent à Jac-
mel, ville du Sud-Est, d’où ils partirent pour la Jamaïque. Le recrute-
ment de gens de couleur pour la création d’une légion de l’égalité
dans l’Ouest permit l’application du décret du 4 avril 1792. Acculés,
les Blancs se décidèrent à jouer le tout pour le tout. L’arrivée du géné-
ral Galbaud comme successeur d’Esparbès leur offrit l’occasion de se
venger des membres de la deuxième commission civile. Mais c’était
sans compter avec la sagacité et la détermination de Sonthonax.
Face à la sympathie ouvertement affichée par Galbaud à l’endroit
des Blancs, ce qui encourageait leur hostilité vis-à-vis des commis-
saires, Sonthonax opposa la rigueur de la loi. Il démontra à Galbaud,
texte à l’appui, que sa qualité de propriétaire à Saint-Domingue invali-
dait légalement sa nomination comme gouverneur. Pour anticiper la
révolte des Blancs du Nord, il donna l’ordre d’embarquer Galbaud à
bord de la gabare La Normandie, en partance pour la France. Mais les
200 Blancs qui s’y trouvaient et qui allaient être déportés par les com-
missaires, en raison de leur hostilité aux gens de couleur, gagnèrent le
gouverneur destitué à leur cause. Deux mille passagers et membres
d’équipage des bateaux français qui formaient un convoi afin de se
protéger contre la flotte anglaise, débarquèrent dans la ville et se lan-
cèrent à l’assaut de la résidence des commissaires. Après une résis-
tance acharnée offerte par quelques centaines de soldats et d’affran-
chis les 20 et 21 juin 1793, ceux qui assuraient la défense des commis-

185
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 74.
186
La seconde Assemblée coloniale de Saint-Domingue fut censurée par l’As-
semblée législative française qui soumit, le 4 avril 1792, à la sanction du roi,
un décret aussi favorable aux affranchis que celui du 15 mai 1791. Voir
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 70-71.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 103

saires succombèrent, le 22 juin, sous le poids du nombre des partisans


de Galbaud qui s’étaient emparés de l’arsenal de la ville.
Pendant que les insurgés savouraient leur victoire, le gouverneur
rebelle donna l’ordre de procéder à l’arrestation des commissaires qui
s’étaient réfugiés au Haut-du-Cap. Face à la faiblesse manifeste des
affranchis, Sonthonax lança un appel aux Noirs révoltés, en leur pro-
mettant, s’ils s’engageaient dans l’armée de la République, la liberté
et tous les droits liés au statut de citoyens français 187. L’ardeur comba-
tive et la supériorité numérique des esclaves assurèrent la victoire des
commissaires. Effrayés par la terreur, le pillage et l’incendie de la
ville du Cap-Français, 10 000 colons partirent avec Galbaud pour les
États-Unis 188. Ce fut la fin de l’hégémonie des Blancs dans la colonie.
La dynamique interne de Saint-Domingue fragilisait les structures de
l’État colonial français. La guerre internationale consolidait sa lente
agonie.
[85]

La consécration de l’effondrement
de l’État colonial français à Saint-Domingue
par la guerre internationale

La politique des Girondins qui dominaient l’Assemblée législative,


laquelle avait succédé à l’Assemblée nationale constituante en France,
consistait à forcer le roi à déclarer la guerre à l’Autriche et à rompre le
pacte familial avec l’Espagne. Aussi, la France déclara-t-elle la guerre
à l’Autriche en avril 1792. Neuf jours après l’exécution du roi, le
1er février 1793, la Convention déclara la guerre à la Grande-Bretagne
et la Hollande ; le 7 mars, la guerre éclata également entre la France et
l’Espagne. Comme la Caraïbe était le prolongement de l’Europe, toute
la région allait elle aussi se transformer en champ de bataille. Hispa-
niola devenait tout naturellement le théâtre principal de ces affronte-
ments.
La partie orientale de l’île, Santo Domingo, se transforma en lieu
de refuge pour les chefs de la révolte des esclaves de la province du
187
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 81.
188
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 76.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 104

Nord 189. Ils reçurent asile et protection de la part des autorités de la co-


lonie espagnole qui les utilisaient dans l’objectif de s’emparer de la
partie occidentale que l’Espagne avait cédée, contre son gré, à la
France par le traité de Ryswick en 1697. Jean-François, Biassou
Georges et Toussaint Louverture devinrent des généraux espagnols. À
ce titre, ils participaient, à côté des milices de Santo Domingo, aux at-
taques contre la colonie française. Ils parvinrent à conquérir certaines
parties du territoire de Saint-Domingue pour le compte du roi d’Es-
pagne : Vallières, le Trou, le Fort-Dauphin, la Grande Rivière du
Nord, Ouanaminthe, Marmelade, Ennery, Plaisance, les Gonaïves,
Limbé, le Borgne 190.
Mécontents de la politique coloniale de la France révolutionnaire
qui, par les décrets du 15 mai 1791 et du 4 avril 1792, avait reconnu
aux gens de couleur l’égalité des droits civils et politiques avec les
Blancs, ces derniers n’hésitèrent pas à faire appel à l’Angleterre. Ils
sollicitèrent en maintes occasions des autorités de la Jamaïque l’envoi
de troupes pour les aider contre les Noirs et pour renforcer leur posi-
tion face aux Mulâtres 191. Leurs appels répétés trouvèrent écho chez
les autorités anglaises lorsque la guerre éclata en Europe entre la
France et la Grande-Bretagne. Celle-ci occupa successivement
presque toutes les villes côtières de Saint-Domingue : Jérémie, le 20
septembre ; le Môle Saint-Nicolas, le 22 septembre ; Saint-Marc, le 18
décembre ; l’Arcahaie, le 24 du même mois 192. Même Port-au-Prince
finit par tomber sous le contrôle des Anglais.
[86]
La guerre civile, le chaos et l’anarchie conduisirent à l’affaiblisse-
ment et à la lente agonie de l’État colonial français. Les efforts des
membres de la deuxième commission civile pour rétablir l’autorité de
l’État et la paix furent sabotés par l’intransigeance des Blancs. Face à
l’impuissance des affranchis, Sonthonax dut faire appel aux esclaves.
L’affaire Galbaud mit fin à l’hégémonie des Blancs à Saint-Domingue
et la proclamation de la liberté générale des esclaves, le 29 août 1793,
bouleversa la configuration sociopolitique de la colonie. La guerre in-
ternationale conduisit à la partition de Saint-Domingue et consacra du
189
BOSCH, Juan, op. cit., p. 379.
190
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 78.
191
MOYA PONS, Frank, art. cit., p.127.
192
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 77.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 105

même coup l’effondrement de l’État colonial français 193. Mais ce pro-


cessus allait en mettre en branle un autre : la sociogenèse de l’État
haïtien.

La sociogenèse de l’État haïtien

La nouvelle configuration sociale, fruit du processus de « sélection


sociale 194 », caractérisée par l’élimination des Blancs en tant que force
sociale sur l’échiquier politique à Saint-Domingue, mit face à face an-
ciens libres et nouveaux libres, c’est-à-dire les Mulâtres et les Noirs.
Cette situation de polarisation créa des tensions entre les deux groupes
en présence, lesquelles tensions allaient être exploitées par les élites
politico-militaires pour partir à la conquête du pouvoir et satisfaire
leurs ambitions personnelles, au nom de leur base sociopolitique res-
pective. Cette nouvelle dynamique est inséparable du mouvement cen-
tripète 195 de reconstitution des structures de l’État à Saint-Domingue.
Ce fut le processus d’émergence d’un nouvel État, que nous appelons
la sociogenèse de l’État haïtien. Cette nouvelle phase fut dominée par
la personnalité, le talent militaire, la perspicacité et l’habileté politique
d’un ancien esclave noir : Toussaint Louverture.

193
Au sujet de la désintégration systématique des structures de l’État colonial
français à cette époque, l’historien Pierre Pluchon écrit : « En un mot, la
puissance française est neutralisée par l’intégration politique et économique
des Noirs et des Mulâtres et par les effets de la guerre internationale : elle
est frappée à mort, elle ne subsiste plus qu’à titre de simulacre. » Voir PLU-
CHON, Pierre, op. cit., p. 166.
194
WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 76.
195
Voir ELIAS, Norbert, La dynamique de l’Occident, op. cit., p. 9-11.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 106

Les élites politico-militaires de Saint-Domingue


et la dynamique externe et interne

Les anciens libres semblaient très bien placés pour combler le vide
laissé par les départs successifs et massifs des Blancs de la colonie.
L’élite mulâtre détenait des postes-clefs dans ce qui restait de la struc-
ture militaire de l’État colonial français en complète déliquescence.
Les généraux mulâtres André Rigaud, dans le Sud, et Jean-Louis Vil-
latte, dans le Nord, occupaient donc le sommet de la hiérarchie mili-
taire à côté d’autres généraux français envoyés par la métropole. Mais
contrairement à ces derniers, ils [87] pouvaient compter sur une base
sociopolitique réelle: les anciens libres. Cette position leur offrait du
même coup la possibilité d’exercer une véritable mainmise sur les ha-
bitations abandonnées par les anciens propriétaires blancs. Mais la
proclamation de la liberté des esclaves par Sonthonax, dans le Nord,
le 29 août 1793, point de départ de l’escalade de la liberté 196, mit en
selle le groupe des nouveaux libres et fragilisa en même temps la posi-
tion hégémonique des anciens libres.
Certes, le poids du nombre était un facteur favorable, mais il ne fut
pas suffisant pour permettre aux nouveaux libres de passer du stade
d’objet à celui d’acteur ou sujet de l’histoire. La faiblesse numérique
des gens de couleur, certaines contingences historiques et le flair poli-
tique d’un ancien esclave devenu général espagnol, représentaient as-
surément pour eux un atout majeur dans la dynamique externe et in-
terne de construction de l’État haïtien. Et s’il est vrai que les bandes
d’esclaves révoltés harcelaient les autorités coloniales françaises, éro-
daient la structure militaire déjà affaiblie et parvenaient même à réta-
blir in extremis le pouvoir des membres de la deuxième commission
civile, après la sévère défaite qu’ils subirent face à l’insurrection diri-
gée par le gouverneur Galbaud, elles ne constituaient pas une véritable
force militaire. Leurs chefs n’avaient ni la formation militaire, ni l’as-
cendance ou le charisme pour mettre en place une organisation guer-

196
Un mois après, soit le 21 septembre, le commissaire Polvérel en fit autant
dans l’Ouest et le Sud. Considérant la portée politique de l’affranchissement
général des esclaves, Juan Bosch écrit : « L’escalade des forces réaction-
naires internes et externes eut comme conséquence l’escalade de la liberté. »
Voir BOSCH, Juan, op. cit., p. 388.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 107

rière et militaire dotée d’une structure hiérarchisée, et inculquer la dis-


cipline, l’esprit de corps et la cohésion indispensables à la transforma-
tion des bandes de marrons, de révoltés, en une armée imprégnée de la
logique de la guerre moderne, des principes de la rationalité mili-
taire 197.
L’élite politico-militaire noire qui pouvait jouer ce rôle se trouvait
au service de l’Espagne. Ces généraux noirs avaient conquis une
bonne partie du territoire de Saint-Domingue au profit du roi d’Es-
pagne. Mais l’un d’eux faisait montre d’une capacité militaire excep-
tionnelle qui, jointe à son talent politique, allait faire de lui «le pre-
mier des Noirs» et l’une des plus grandes figures de l’histoire améri-
caine 198. Tout en guerroyant à l’européenne 199 contre la France, à la
tête de sa petite armée de quelque 4 000 soldats 200, Toussaint Louver-
ture suivait attentivement l’évolution de la situation à Saint-Domingue
et celle des révolutionnaires français. Si l’affranchissement général
des esclaves et sa ratification par la Convention nationale française le
5 février 1794 ne furent pas, comme l’affirment certains historiens 201,
à l’origine de sa décision d’abandonner le camp espagnol [88] pour
passer sous les drapeaux de la République française, il sut comprendre
à temps que ces événements créaient les conditions adéquates pour
son ascension politique. Il s’agissait là d’une décision politique cru-
ciale qui allait réorienter le cours des événements à Saint-Domingue
en ouvrant la voie à l’émergence de l’État haïtien.

197
À ce sujet, l’historien allemand Otto Hintze écrit : « Dans ce domaine, les
Suisses ont été les maîtres de toutes les nations; et le secret de leurs succès
contre les cavaleries, autrichienne au XIVe siècle, bourguignonne au XVe,
vient de ce qu’ils ont su former un corps tactique, c’est-à-dire déplacer et
utiliser de grandes masses d’hommes à des fins guerrières, selon un plan et
une volonté uniques. » Voir HINTZE, Otto, Féodalité, capitalisme et État
moderne, op. cit., p. 69.
198
BOSCH, Juan, op. cit., p. 391.
199
Nous faisons référence à l’organisation guerrière et militaire liée à la tac-
tique suisse qui s’imposa en Europe, qui mit fin au système féodal et qui fit
du fantassin, et non plus du chevalier, l’élément décisif de la guerre mo-
derne. Voir HINTZE, Otto, op. cit., p. 70.
200
MOYA PONS, Frank, op. cit., p. 127.
201
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 107.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 108

La survie de l’État colonial français


comme fondement de la sociogenèse de l’État haïtien

Au moment du passage de Toussaint Louverture du camp espagnol


au camp français, l’État colonial français n’avait plus qu’une présence
symbolique à Saint-Domingue. Au cours de cette période, d’autres gé-
néraux et d’autres puissances se partageaient le contrôle du terri-
toire 202. Cette absence de monopole de la contrainte correspondant à
un mouvement centrifuge 203 exprimant la situation de délabrement de
l’État de Saint-Domingue a porté certains historiens à parler de « féo-
dalités militaires » dans la colonie française à cette époque 204. Le re-
tour de Toussaint apporta une bouffée d’oxygène et du sang neuf à la
structure militaire française. Il créa en même temps une nouvelle dy-
namique centripète et l’armée louverturienne constitua le socle sur le-
quel allait s’édifier le nouvel État.
Toussaint Louverture ne mit pas seulement une armée aguerrie au
service de la République française. Il fit aussi entrer en sa possession
toutes les parties du territoire qu’il contrôlait au nom du roi d’Es-
pagne. Grâce à son armée, la France reconquérait sans cesse les villes
qui lui avaient été enlevées. Et comme la guerre franco-espagnole se
livrait à la fois en Europe et dans la Caraïbe, la défaite de l’Espagne
sur le vieux continent allait avoir des répercussions à Hispaniola. Ain-
si, par le traité de Bâle, signé le 22 juillet 1795, qui mit fin à la guerre
entre les deux pays européens qui se partageaient l’île, l’Espagne céda
à la France la partie orientale d’Hispaniola. Donc, la position de l’État
colonial français dans le Nord se consolida, d’autant plus que Santo
Domingo était elle aussi devenue une possession française.
Cette dynamique centripète était une arme à double tranchant. Ap-
paremment, elle renforçait l’État colonial français ; mais, au fond, elle
mettait en branle le processus de construction de l’État haïtien. En
202
HECTOR, Michel, « Classes, État et Nation dans la période de transition
1793-1820 », dans HECTOR, Michel (dir.), La Révolution française et Haï-
ti, t. I, Port-au-Prince, Société haïtienne d’histoire et de géographie/Henri
Deschamps, 1995, p. 118.
203
ELIAS, Norbert, op. cit., p. 7.
204
AMBROISE, J. J. D. et RAMEAU, M., La Révolution de Saint-Domingue,
Cours d’histoire d’Haïti, ronéo, p. 228, cité dans HECTOR, Michel, op. cit.,
p. 118.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 109

d’autres termes, elle représentait la sociogenèse de l’État haïtien. En


fait, le contexte international fournissait à la fois des contraintes et des
opportunités que les [89] élites politico-militaires des anciens libres et
des nouveaux libres allaient exploiter : une révolution politique était
en marche à Saint-Domingue. En raison du blocus anglais, la métro-
pole pouvait difficilement envoyer des renforts aux troupes euro-
péennes. Donc, elles disparaissaient progressivement au profit du mo-
nopole militaire des Noirs et des Mulâtres 205. Coincés entre les Mu-
lâtres qui contrôlaient le Sud, les Noirs qui avaient le monopole mili-
taire dans le Nord et le Nord-Ouest, et la force d’occupation anglaise
qui dominait toutes les régions côtières, les représentants du pouvoir
métropolitain choisirent de miser sur Toussaint Louverture. En agis-
sant de la sorte, au lieu de s’offrir une réelle marge de manœuvre, ils
placèrent le général noir au centre de la dynamique de monopolisa-
tion.

Le processus de monopolisation

Les vagues successives d’émigration des Blancs laissèrent un vide


immédiatement comblé par les Mulâtres et les Noirs. Le monopole
militaire des anciens et des nouveaux libres entraînait du même coup
le monopole économique. En effet, la séquestration des biens des émi-
grés et l’affermage des habitations assuraient aux leaders des gens de
couleur et des nouveaux libres les ressources indispensables au renfor-
cement de leurs structures militaires respectives. Ces structures mili-
taires à leur tour garantissaient aux leaders mulâtres et noirs le mono-
pole économique dans leurs fiefs respectifs. Aussi, le processus de
monopolisation mit-il aux prises Toussaint Louverture, le chef des
Noirs, les Anglais, qui contrôlaient toutes les villes côtières, André
Rigaud, le chef des Mulâtres, et les représentants successifs de la mé-
tropole française.
Cette « lutte pour l’hégémonie 206 » impliquait la guerre, la diplo-
matie, la ruse et la détermination de la part des compétiteurs en pré-
sence. André Rigaud balaya l’autorité métropolitaine dans le Sud et
Toussaint Louverture fit de même dans l’Ouest et le Nord. Les An-
205
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 167.
206
Voir ELIAS, Norbert, op. cit., p. 81.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 110

glais s’imposèrent dans le Sud-Ouest et le Nord-Ouest, en contrôlant


d’une façon générale les villes côtières. Dans ces « combats élimina-
toires 207 », dont le but est « le monopole de domination 208 », les repré-
sentants du pouvoir métropolitain demeurèrent un compétiteur insi-
gnifiant pendant toute la durée de la guerre franco-anglaise, c’est-à-
dire jusqu’à la fin de l’année 1801 209. Comme au terme de ce proces-
sus Toussaint Louverture devint le détenteur des monopoles de
contrainte et de fiscalité, donc, « le maître central de l’État [90] nais-
sant 210 », il nous est beaucoup plus commode de le placer au centre de
cette dynamique de monopolisation qui déboucha sur la mise en place
de l’État louverturien.

Toussaint Louverture
et le pouvoir métropolitain

Le général noir se servit du pouvoir métropolitain comme tremplin


pour construire son propre édifice étatique. Il employa parfois la ruse,
en faisant preuve d’une souplesse et d’une soumission totale aux re-
présentants de la République, dont il chercha à défendre et à consoli-
der l’autorité contestée et menacée par certains officiers mulâtres. Il
joua souvent à l’idiot, en faisant semblant de placer sa totale confiance
en un représentant de l’autorité française à Saint-Domingue, dans le
but de s’en débarrasser. Aussi fit-il nommer certains représentants du
pouvoir métropolitains députés, parce qu’il les considérait comme les
seuls vraiment dignes et aptes à défendre les intérêts des Noirs et de
Saint-Domingue en France. Cette façon de procéder l’aida à écarter
tous ceux qui représentaient un obstacle à son ambition de devenir le
détenteur de l’autorité suprême de l’île entière. Il souleva la popula-
tion contre ceux qui ne se prêtaient pas à ce jeu et n’hésitait pas à jeter
en prison les plus récalcitrants.

207
Ibid., p. 16.
208
Ibid., p. 38.
209
Le rapport de force était si défavorable aux représentants de la République
française que Pluchon parle de « L’image vide du pouvoir blanc ». Voir
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 168.
210
ELIAS, Norbert, op. cit., p. 43.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 111

Profitant de son rang dans l’armée de Saint-Domingue et de son in-


fluence sur les nouveaux libres, Toussaint Louverture donna l’ordre à
l’un de ses lieutenants, Henry Christophe, membre du Collège électo-
ral, de faire élire députés le gouverneur Laveaux et le commissaire
Sonthonax 211. Contrairement aux autres députés, Sonthonax, ayant
compris le petit jeu du général, refusa de partir. Sans tenir compte du
fait qu’il venait d’être nommé général en chef par ce dernier 212, sur re-
commandation du gouverneur Laveaux, le 19 août 1797, Toussaint
Louverture, accompagné de nombreux membres de son état-major, se
rendit à la résidence du commissaire pour lui apporter une lettre lui
faisant injonction de se rendre en France afin de remplir son mandat
de député de Saint-Domingue. Face aux hésitations de Sonthonax, il
fit une démonstration militaire et mobilisa la population de la ville du
Cap-Français. Pris de panique, le 24 août, l’un des plus hauts repré-
sentants du pouvoir métropolitain s’embarquait pour la France 213.
Pour freiner l’ambition du général noir, le Directoire nomma un
nouvel agent à Saint-Domingue en la personne du général Hédouville.
Sa mission consistait en particulier à assurer la tranquillité intérieure
et [91] extérieure, nommer aux emplois publics, faire exécuter rigou-
reusement la Loi contre les émigrés 214. L’arrivée au Cap-Français, le
20 avril 1798, de ce représentant de la République aux pouvoirs éten-
dus, déplut à Toussaint Louverture. Il ne tarda pas à s’en débarrasser
huit mois plus tard, car sa présence dans la colonie constituait un obs-
tacle au dessein du chef noir. Il fomenta une mutinerie du 5 e régiment
211
Il était à l’époque général de division à l’instar de Laveaux.
212
Le 8 mai 1797, Sonthonax, en tant qu’agent du Directoire, informa Tous-
saint Louverture de son élévation en ces termes; «Un des principaux objets
que la Commission a eu en vue en vous nommant général en chef a été de
faire réunir en un seul centre tous les rayons du régime militaire et le but se-
rait manqué si nous laissions quelques rayons divergents.» Voir PLUCHON,
Pierre, op. cit., p. 173. Les deux hommes étaient parfaitement sur la même
longueur d’onde. L’unique aspect non élucidé de cette affaire hautement po-
litique était le suivant: lequel des deux devait avoir le contrôle de ce centre
du pouvoir étatique. Mais dans cette colonie française ravagée de façon per-
manente par la guerre civile et la guerre internationale, la puissance et la
violence constituaient l’essence même du pouvoir. Il fut impossible que
l’autorité civile l’emportât sur l’autorité militaire. Sonthonax l’apprit à ses
dépens.
213
DORSAINVIL, J. C. op, cit., p. 91-92
214
Ibid., p. 94.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 112

colonial, composé uniquement d’indigènes, suivie de la révolte des


cultivateurs du Nord contre l’agent du Directoire. Toussaint Louver-
ture entra au Cap à la tête de 14 000 soldats et exigea le départ immé-
diat d’Hédouville pour la France. Pour éviter le pillage de la ville, Hé-
douville s’embarqua pour la France le 23 octobre 1798, en compagnie
d’autres représentants du pouvoir métropolitain 215. Effrayés, 2 000 sol-
dats, fonctionnaires et planteurs blancs durent également quitter la co-
lonie.
Roume, le successeur d’Hédouville, allait subir toutes les vexations
et humiliations imaginables de la part de Toussaint Louverture qui,
pourtant, était censé être son second. Malgré sa volonté de ne pas se
comporter en chef, mais en collaborateur, Toussaint Louverture n’hé-
sita pas à procéder à son arrestation et à l’emprisonner 216. Il le fit libé-
rer trois mois plus tard, puis l’embarqua pour la France. Ainsi,
l’homme fort de Saint-Domingue humilia et écarta successivement
tous les émissaires de la République. La France napoléonienne sem-
blait perdre définitivement le contrôle de son ancienne colonie.

Toussaint Louverture
et les forces d’occupation anglaises

Réagissant à la proclamation de la liberté générale des esclaves par


les membres de la deuxième commission civile, de nombreux proprié-
taires blancs et affranchis de la colonie avaient entrepris des dé-
marches en vue de bénéficier d’une protection étrangère. Comme
l’Espagne se servait de généraux noirs, anciens esclaves, pour envahir
et conquérir plusieurs villes dans le Nord de la colonie, ils se tour-
nèrent vers l’Angleterre qui, dès la fin du mois de septembre 1793, al-
lait répondre à leurs appels et mettre en œuvre les accords signés avec
eux. Ainsi, presque toutes les villes côtières furent livrées aux Anglais
par ceux qui avaient sollicité leur appui.
Le talent militaire de Toussaint Louverture se révéla non seule-
ment face aux Espagnols, mais aussi, et surtout, face aux Anglais. Il
freina la progression de ces derniers et les délogea dans plusieurs

215
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 238.
216
Ibid., p. 317.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 113

villes du pays. [92] Alexandre Pétion, un colonel mulâtre, harcela


constamment les Britanniques qui occupaient la ville de Port-au-
Prince. Mais l’Angleterre, forte de sa puissance navale, envoyait régu-
lièrement des renforts à Saint-Domingue. Durant les cinq années de
leur présence, les affrontements avec les troupes louverturiennes et les
rigueurs du climat tropical coûtèrent la vie à 12 700 soldats britan-
niques 217.
Le Royaume-Uni décida alors de négocier en vue de l’évacuation
de Saint-Domingue. Le 31 août 1798, le général anglais et Toussaint
Louverture se rencontrèrent à la Pointe-Bourgeoise et signèrent un ac-
cord secret garantissant les intérêts commerciaux britanniques et un
pacte de non-agression relatif à la Jamaïque et à Saint-Domingue 218.
Le général noir n’eut qu’à se débarrasser du général Rigaud, leader
des anciens libres, pour détenir le monopole du pouvoir étatique dans
l’ancienne colonie française.

Toussaint Louverture et les anciens libres

La lutte pour le monopole des moyens de contrainte et d’extraction


des ressources entre les leaders des anciens libres et des nouveaux
libres s’engagea très tôt dans la colonie. Le général Jean-Louis Vil-
latte, un officier mulâtre qui commandait la région du Cap-Français et
qui avait résisté aux assauts des troupes espagnoles pendant deux ans,
permit aux anciens libres de s’emparer des biens vacants. Lorsque le
gouverneur Laveaux, son supérieur hiérarchique, et son ordonnateur
des finances, Perroux, tentèrent d’appliquer la loi et de recouvrer ainsi
les biens du domaine public, ils se heurtèrent à l’opposition du com-
mandant mulâtre et de ses partisans. On les jeta en prison et la munici-
palité du Cap, qui avait destitué le gouverneur, n’hésita pas à le rem-
placer à ce poste par Jean-Louis Villatte. Toussaint Louverture trouva
là l’occasion idéale de se débarrasser de son rival mulâtre dans le
Nord : il marcha sur la ville à la tête de ses troupes et libéra le repré-
sentant du pouvoir métropolitain. Il devint du même coup l’adjoint de
Laveaux 219.
217
Ibid., p. 514.
218
Ibid., p. 221.
219
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 88.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 114

Après l’évacuation de Saint-Domingue par les Anglais, le seul obs-


tacle à la toute-puissance de Toussaint Louverture était le général An-
dré Rigaud, un mulâtre, qui commandait la province du Sud. Rigaud
fit tout son possible pour éviter l’affrontement, mais l’astucieux Tous-
saint Louverture parvint à inciter les troupes noires en garnison à Co-
rail, dans le Sud-Ouest, à se soulever. L’insurrection fut matée dans le
sang : une quarantaine de [93] soldats noirs furent tués 220. Toussaint
Louverture exploita à fond cet incident et se posa en défenseur des
masses noires contre la barbarie des Mulâtres. La colonie entra en ef-
fervescence. Les gens de couleur se retranchèrent derrière André Ri-
gaud et les Noirs derrière Toussaint Louverture. Celui-ci, après une
série d’incidents violents entre Noirs et Mulâtres dans plusieurs villes
du pays, décréta la mobilisation de ses troupes, mais laissa à Rigaud le
soin de déclencher les hostilités. Le sudiste tomba dans le piège et le
général noir lança un manifeste, le 23 août 1799, pour dénoncer la ré-
bellion de Rigaud.
La guerre du Sud éclata entre Noirs et Mulâtres. Elle mit aux prises
les 46 560 soldats de Toussaint Louverture et les 15 000 hommes de
troupe de Rigaud. Ce conflit, qui dura une année, créa le contexte in-
terne favorable à la mise en place des structures de l’État louverturien,
dont la souveraineté externe était garantie par la flotte britannique.

Un État bancal et fragile

La guerre du Sud étant terminée et l’agent du Directoire incarcéré,


Toussaint Louverture, sans consulter les autorités métropolitaines, dé-
cida d’annexer la partie orientale de l’île. Dans les premiers jours de
janvier 1801, à la tête d’une armée de 25 000 soldats, il envahit Santo
Domingo : une promenade militaire de quelques jours. Le 22 janvier,
les autorités espagnoles capitulèrent, et le 27 du même mois, lui re-
mirent les clefs de la capitale. Le général noir devint donc le chef in-
contesté de l’île d’Haïti tout entière. Le 12 février 1801, il fit part de
l’unification de l’île à Bonaparte. Il allait immédiatement créer le
cadre institutionnel conforme à sa vision de l’exercice du pouvoir, de
l’organisation militaire, économique et administrative du nouvel État.

220
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 266.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 115

L’organisation politico-militaire
de l'État louverturien

La Constitution élaborée par l’Assemblée centrale de Saint-Do-


mingue (composée de trois Mulâtres et de sept Blancs 221), approuvée
le 3 juillet par le général en chef et promulguée le 8 juillet 1801, éta-
blit le fondement juridique du nouvel État, son caractère militariste et
centralisateur. Elle consacra aussi l’omnipotence de Toussaint Lou-
verture 222. Avec cette Constitution, le désordre, l’anarchie téléguidée
par les différents protagonistes et la guerre civile, firent place au des-
potisme militaire.
[94]
Toussaint Louverture était le produit de la société coloniale escla-
vagiste de Saint-Domingue. Ses modèle et cadre de référence poli-
tique furent la bureaucratie militaro-administrative de l’ancienne colo-
nie et l’absolutisme monarchique français quoiqu’il en eût des idées
vagues. Ainsi, le régime politique défini par la Constitution de 1801
lui fut taillé sur mesure. Il reposait sur le pouvoir personnel absolu
d’un général placé au-dessus des lois et des institutions de l’État. La
Constitution le nomma gouverneur à vie avec le droit de désigner son
successeur. Cette disposition constitutionnelle fut présentée comme un
hommage de la colonie reconnaissante à l’œuvre salvatrice du général
en chef de l’armée de Saint-Domingue, et cette prérogative ne concer-
nait pas ses successeurs 223.
La Constitution consacra aussi la militarisation du régime louvertu-
rien, par le droit de regard et d’intervention accordé aux généraux
dans le processus de nomination du gouverneur et par la délégation de
pouvoir et de responsabilités qui leur fut attribuée dans l’exercice des
fonctions de surveillance et de police générale des habitations 224. À la
tête des six départements subdivisés en arrondissements et en pa-
roisses, on retrouvait les généraux et leurs subordonnés. Le despo-
221
Voir MOÏSE, Claude, Le projet national de Toussaint Louverture et la
Constitution de 1801, Montréal, CIDIHCA, 2001, p. 31.
222
Ibid., p. 28.
223
Ibid., p. 48.
224
Ibid., p. 50.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 116

tisme militaire imprégna tout le régime, du sommet de l’État aux


échelons inférieurs. Le caractère dictatorial et militariste de l’État lou-
verturien imprima une trajectoire à l’État postcolonial haïtien, et in-
flua sur l’évolution du système politique du pays pendant les deux
siècles suivant son accession à l’indépendance 225. Mais la possibilité
de survie et de consolidation de l’État louverturien dépendait de sa ca-
pacité à garantir la souveraineté interne et externe du pays, c’est-à-
dire à assurer l’ordre et la sécurité sur le plan national et à protéger ses
frontières ou à faire la guerre contre les envahisseurs. Tout État, pour
remplir ces deux fonctions, extrait d’abord des ressources de la société
et les affecte à la création et à l’entretien d’appareils coercitifs et ad-
ministratifs 226.

La base économique de l’État louverturien

Toussaint Louverture avait compris la situation de délabrement de


Saint-Domingue et l’impérieuse nécessité pour lui d’augmenter le vo-
lume de production et le niveau de productivité du nouvel État qu’il
dirigeait. Ainsi, il voulait restaurer l’économie de plantations dans
toute sa splendeur d’avant la période d’anarchie, de chaos, de guerres
civiles et internationale. À cette fin, il n’hésita pas à militariser l’agri-
culture, à remplacer l’esclavage par le [95] servage, voire le travail
forcé. Le règlement de culture du 12 octobre 1800, inséré dans la
Constitution de 1801, en est un exemple flagrant. Fermiers ou proprié-
taires, les généraux de Toussaint Louverture géraient de grandes ex-
ploitations 227. Le corps militaire, présent partout sur le territoire, pesait
sur les cultivateurs comme une horde despotique et parasitaire 228.
En 1795, la colonie produisit moins de 2 % du sucre produit en
1789, moins de 3 % du café et moins de 1 % du coton 229. Les mé-
thodes sévères utilisées sous le régime louverturien avaient permis
225
Parlant de la nature fondamentalement répressive du régime louverturien, le
général Leclerc écrit : « Jamais à Constantinople les têtes n’ont sauté avec
autant de facilité, et les coups de bâton distribués avec plus de générosité
qu’à Saint-Domingue sous le gouvernement de Toussaint et de ses adhé-
rents. » Voir PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 504.
226
SKOCPOL, Theda, États et révolutions sociales, op. cit., p. 54.
227
MOÏSE, Claude, op. cit., p. 50.
228
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 441.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 117

d’obtenir des résultats mitigés, une croissance timide de l’économie


de plantations. La production du sucre brut atteignit, en 1800-1801,
19,8 % de la récolte de 1788 ; celle du café remonta à plus de 50% 230.
Le manque de capitaux, la disparition des cadres compétents, la des-
truction des matériels techniques et la disparition du bétail limitèrent
ses efforts notamment dans le domaine de la production du sucre,
mais ne les annihilèrent pas, comme l’affirme Pierre Pluchon 231. Ce-
lui-ci reconnaît d’ailleurs qu’en 1799-1800, Saint-Domingue exportait
des denrées de l’ordre de 40 000 000 de francs, ce qui représentait le
cinquième des exportations de 1789 qui avaient atteint le chiffre de
200 000 000 232. En outre, ces chiffres doivent être situés dans leur
contexte. On était en pleine période de la guerre civile du Sud et de
l’annexion de la partie orientale de l’île. Il est d’ailleurs très difficile
d’évaluer sérieusement les résultats de la politique économique sur
une si courte période de temps, moins d’une année, et dans une
conjoncture très défavorable.
À côté du rétablissement de l’économie de plantations, l’accès au
marché international représentait l’autre axe de la politique écono-
mique de l’État louverturien. Cet aspect de la réalité, lié à la dyna-
mique du système capitaliste en expansion, et la protection de ses
frontières, dans le cadre du système d’États concurrentiel, consti-
tuaient l’essence de sa diplomatie. Les accords conclus avec les repré-
sentants britannique et américain, le général Maitland et le consul gé-
néral Stevens, devaient garantir des rapports commerciaux mutuelle-
ment avantageux. Ainsi, Toussaint Louverture put, à la fin de l’année
1800, acheter aux États-Unis 30 000 fusils, 175 000 barils de poudre,
une grande quantité de sabres, de pistolets, d’équipements de cavale-
rie 233.
En dépit de tous les efforts de Toussaint Louverture, l’État qu’il di-
rigeait était à la fois bancal et fragile. Bancal : en raison des faibles
moyens dont il disposait pour bâtir une armée suffisamment nom-
229
MANIGAT, Sabine, « Les fondements sociaux de l’État louverturien »,
dans HECTOR, Michel (dir.), La Révolution française et Haïti, t. I, op. cit.,
p. 131.
230
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 406.
231
Ibid., p. 407.
232
Ibid., p. 417.
233
DORSINVILLE, Roger, Toussaint Louverture ou la vocation de la liberté,
Montréal, CIDIHCA, 1987, p. 194-197.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 118

breuse, bien entraînée [96] et équipée d’un armement sophistiqué afin


de pouvoir se mesurer, tôt ou tard, à un adversaire de la taille et de la
trempe de Napoléon Bonaparte. Fragile : la protection de ses fron-
tières était assurée par la flotte britannique. La survie de l’État louver-
turien était liée au prolongement indéfini de la guerre franco-anglaise.
Dès les préliminaires de Londres, le 18 octobre 1801, ouvrant la voie
à la paix entre la France et l’Angleterre, consacrée par le traité
d’Amiens du 27 mars 1802, Bonaparte avait commencé à s’atteler à la
délicate affaire de Saint-Domingue 234. La dure épreuve de force allait
s’engager entre « le Premier des Noirs » et « le Premier des Blancs ».

Échec des projets louverturien et napoléonien :


la naissance de l’État postcolonial haïtien

L’État louverturien reposait sur l’existence apparente de l’État co-


lonial français. Cela impliquait la rupture des relations de domination
et d’exploitation entre l’ancienne colonie et 1’ancienne métropole, et
l’établissement de rapports établis sur une nouvelle base, entre les
deux États. Entre l’indépendance totale vis-à-vis de la France et une
large autonomie « sous le triple protectorat de la France, de l’Angle-
terre et des États-Unis 235 », Toussaint Louverture « inventa une forme
constitutionnelle nouvelle qui n’est ni l’État fédéré, ni l’État confédé-
ré, mais l’État associé 236 ». La Constitution de 1801 édifia l’architec-
ture du nouvel État et définit la nature de ses liens avec la France.
Cette Constitution n était que la formalisation des transformations po-
litiques, sociales et économiques immanentes au processus de mono-
polisation. En ce sens, le projet louverturien visa la consolidation de
ce résultat. Il peut se résumer de la façon suivante, pouvoir hégémo-
nique de la nouvelle élite politico-militaire personnifiée par Toussaint
234
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 446.
235
Selon l’historien Rayford Logan, le président Jefferson déclara au diplo-
mate français qui venait l’aviser des préparatifs de l’expédition de son gou-
vernement contre Toussaint Louverture, qu’il aurait mieux convenu de
« gouverner une Saint-Domingue indépendante, sous le triple Protectorat de
la France, de l’Angleterre et des U. S. A. ». Voir LOGAN, Rayford W., The
Diplomatie Relations of the United States with Haiti, 1776-1891, Chapell
Hill, University of North Carolina, 1941, p. 120-121
236
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 380.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 119

Louverture ; liberté générale ; développement économique. La milita-


risation de l’agriculture, le retour et l’accueil des émigrés blancs, l’al-
liance avec l’Angleterre, le renforcement des rapports commerciaux
avec les États-Unis et « la tutelle de la République, symbolique aux
yeux des nations blanches, mais nominale et n’ouvrant aucun droit
d’intervention, à l’égard du gouvernement de la perle des Antilles 237 »,
allaient dans le sens de la matérialisation du projet louverturien.
Saint-Domingue constituait le pivot du projet du premier consul de
bâtir un empire français d’Amérique. Avec cette île au centre, la Loui-
siane au nord, la Guyane au sud, la Martinique et la Guadeloupe à
[97] l’est, l’hégémonie britannique allait être sérieusement menacée et
la « francisation du golfe du Mexique » devait se matérialiser 238.
L’établissement de l’État louverturien constitua un sérieux revers pour
Bonaparte qui comptait établir à la « Grande île le Grand Quartier gé-
néral de ses conquêtes américaines 239 ». Offensé par l’insubordination
et l’arrogance de Toussaint Louverture, l’orgueilleux Napoléon Bona-
parte choisit d’abord de faire échec au projet louverturien en réalisant
une promenade militaire à Saint-Domingue comme première phase de
son rêve colonial américain. Mais le sort des deux enfants terribles de
la Révolution française était lié : Toussaint rejoignit Napoléon en
France ; l’Amérique demeura aux Anglais et aux Américains ; l’État
postcolonial haïtien succéda à l’État louverturien 240.

L’effondrement de l’État louverturien

237
Ibid., p. 199.
238
Ibid., p. 447.
239
Ibid.
240
À Sainte-Hélène, s’entretenant avec O’Meara, Napoléon déclara : « Une
des plus grandes folies que j’aie faites a été d’envoyer cette armée à Saint-
Domingue. J’aurais dû ôter pour toujours la possibilité d’y parvenir. Je com-
mis une grande erreur, une grande faute en ne déclarant pas Saint-Domingue
libre, en ne reconnaissant pas le gouvernement des hommes de couleur ; et
en ne leur ayant pas envoyé, avant la paix d’Amiens, quelques officiers fran-
çais pour les aider. Si je l’eusse fait, j’aurais agi d’une manière plus
conforme aux principes de ma politique. Je vous aurais causé un tort incal-
culable. Je vous enlevais [sic] la Jamaïque ainsi que vos autres colonies suc-
cessivement. L’indépendance de Saint-Domingue une fois reconnue, je
n’aurais pu y envoyer une armée pendant la paix. » Cité dans PLUCHON,
Pierre, ibid., p. 448.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 120

Divisée en plusieurs escadres parties du Havre, de Flessingue,


Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort, Cadix et Toulon, la plus grande
expédition coloniale française fit voile vers la Caraïbe. Les 86 bateaux
de guerre composant la flotte dirigée par l’amiral Villaret-Joyeuse et
transportant les 22 000 soldats se regroupèrent au cap de Samana le
29 janvier 1802 241. L’exécution du plan d’invasion de l’île d’Haïti
commença immédiatement. Le capitaine général Leclerc, beau-frère
de Bonaparte, concentra ses forces sur Santo Domingo, Port-au-
Prince, Fort-Liberté et le Cap-Français. Les troupes de Leclerc encer-
clèrent celles de Toussaint Louverture, qui offrirent une résistance hé-
roïque, sans pouvoir toutefois contenir les avancées de l’armée fran-
çaise.
Le plan de défense élaboré par Toussaint Louverture en fonction
des renseignements obtenus de colons et tirés de certains journaux an-
glais consistait à incendier les villes attaquées et sur le point d’être
prises par l’ennemi. Les grandes plantations des plaines devaient
connaître le même sort. Le Cap-Français, Port-de-Paix, Saint-Marc et
les Gonaïves disparurent dans les flammes 242. En quelques jours,
Toussaint Louverture avait perdu le contrôle de tous les grands ports
de la colonie. Coupée des sources d’approvisionnement et perdant le
contrôle du territoire, l’armée régulière de Toussaint Louverture
n’existait plus à la fin du mois de mars : soit en l’espace de deux
mois 243. Réfugié sur des pics difficilement accessibles, avec quelques
lieutenants, il tenta d’organiser une guérilla, mais elle ne devait pas
apporter grand-chose et ne pouvait pas durer longtemps 244. À la fin du
241
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 108.
242
Ibid., p. 109
243
Ibid., p. 116.
244
Les instructions que Toussaint Louverture donna à Jean-Jacques Dessalines
en février 1802 laissent entendre clairement qu’il ne disposait pas des
moyens militaires nécessaires pour affronter les troupes napoléoniennes :
« N’oubliez pas qu’en attendant la saison des pluies qui doit nous débarras-
ser de nos ennemis, nous n’avons pour ressources que la destruction et le
feu. Songez qu’il ne faut pas que la terre baignée de nos sueurs puisse four-
nir à nos ennemis le moindre aliment. Carabinez [sic] les chemins, faites je-
ter des cadavres et des chevaux dans toutes les sources, faites tout anéantir
et tout brûler, pour que ceux qui viennent nous remettre en esclavage ren-
contrent toujours devant leurs yeux l’image de l’enfer qu’ils méritent. » Cité
dans JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 45
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 121

[98] mois d’avril, Toussaint Louverture entra en pourparlers avec Le-


clerc et lui envoya sa lettre de capitulation 245.
Comment expliquer l’effondrement aussi rapide de l’État louvertu-
rien ? La nature profondément répressive de son régime ne lui permet-
tait pas de bénéficier d’un fort soutien populaire. Dans l’État louvertu-
rien, comme le nota le jeune officier Norvins, « les esclaves [...]
n’avaient fait que changer de nom sous la dictature de Toussaint : il
les avait appelés cultivateurs, mais il les avait enrôlés, attachés à la
glèbe, sous peine de mort s’ils désertaient leurs ateliers 246 ». Les
conditions de travail odieuses avaient provoqué la révolte des cultiva-
teurs du Nord et Toussaint Louverture avait utilisé la violence extrême
et réprimé dans le sang ce mouvement. Le général Moyse, son propre
neveu, favorable à une amélioration de leur sort, avait été exécuté. Le
renforcement des mesures de sécurité et le caporalisme agraire avaient
conduit à l’instauration d’un véritable État policier à Saint-Do-
mingue 247. Donc, à la veille de l’arrivée du corps expéditionnaire,
Toussaint Louverture était complètement coupé de la masse des culti-
vateurs. En outre, avec la signature du traité ayant mis fin à la guerre
franco-britannique, la protection de la flotte anglaise dont il bénéfi-
ciait n’était plus garantie. Il en était de même de ses rapports commer-
ciaux avec les États-Unis. On comprend alors pourquoi l’État bancal
et fragile de Louverture s’effondra comme un château de cartes.

L’enlisement du corps expéditionnaire

L’armée louverturienne étant vaincue, il revenait à Leclerc de


mettre en œuvre le programme conçu par Bonaparte pour gérer la si-
tuation post-louverturienne : la déportation des principaux chefs indi-
gènes, le licenciement des troupes coloniales, le désarmement des
cultivateurs, le rétablissement de l’esclavage 248. Les deux principaux
généraux mulâtre et noir, André Rigaud, puis Toussaint Louverture,
furent effectivement déportés 249. Les autres chefs noirs et mulâtres
245
PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 493-494.
246
Ibid., p. 392.
247
MOÏSE, Claude, op. cit., p. 74.
248
Voir DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 117.
249
BOSCH, Juan, op. cit., p. 425.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 122

avaient été utilisés, avec leurs troupes, comme instruments de mise en


application des instructions du premier consul. Mais la politique de
désarmement général des cultivateurs et la peur et la haine de l’escla-
vage les portèrent à se réfugier dans les hauteurs pour aller grossir les
bandes d’insurgés.
À cette nouvelle phase de la campagne de l’armée française, la
stratégie militaire classique européenne ne convenait plus, car la
guerre de position [99] avait fait place à une véritable guérilla. L’en-
nemi était à la fois partout et nulle part. Mais l’ennemi le plus redou-
table pour les Français, c’était la fièvre jaune qui faisait dans leurs
rangs beaucoup plus de ravages que les affrontements avec les mouve-
ments de guérilla. Dans des conditions aussi difficiles et périlleuses, la
stratégie de l’état-major français consistait à équiper les officiers noirs
et mulâtres et à les lancer aux trousses des bandes armées. Plus le
temps passait, plus la victoire des troupes européennes s’avérait dou-
teuse : l’enlisement du corps expéditionnaire napoléonien devint in-
surmontable.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 123

La création de l'État postcolonial haïtien


par la guerre

Les ravages causés par la fièvre jaune dans les rangs des troupes
françaises 250 et l’extension de la guerre de guérilla portèrent Leclerc à
recourir à la terreur : fusillades, pendaisons et noyades n’épargnaient
ni les guérilleros, ni les officiers mulâtres et noirs au service de l’état-
major français. Comme les décisions politiques ne produisent pas né-
cessairement les résultats escomptés 251, au lieu d’engendrer la peur, la
terreur fit naître le courage, l’intrépidité et la rage de vaincre chez les
officiers mulâtres et noirs qui abandonnèrent l’armée française pour
doter le mouvement insurrectionnel d’une direction unifiée et combi-
ner la stratégie de la guerre de guérilla et celle de la guerre de posi-
tion.
Le 2 novembre 1802, Leclerc fut emporté par la fièvre jaune. Do-
natien Rochambeau, le plus ancien général divisionnaire, lui succéda à
la tête du corps expéditionnaire. Sa politique de systématisation et de
généralisation de la terreur transforma le binôme armée-peuple,
peuple-armée, du côté des indigènes, en une équation difficile à ré-
soudre pour l’armée française. En mai 1803, la guerre éclata de nou-
veau entre la France et l’Angleterre et eut immédiatement des réper-
cussions dans la Caraïbe. Coupées de la France par la flotte britan-
250
Sur les 50 000 soldats français morts, au moins 30 000 ont succombé à la
fièvre jaune et, plus généralement, à une affection tropicale. À cette héca-
tombe, il faut ajouter les marins civils et militaires, emportés brutalement,
les colons assassinés ou tués au combat : au moins 20 000 hommes. Et si
l’on veut faire une évaluation globale des pertes européennes, il convient de
ne pas oublier les 12 700 Anglais, décédés pendant l’occupation. Au total,
les Blancs auraient sacrifié plus de 80 000 des leurs à Saint-Domingue. En-
fin la guerre avec les seuls Européens aurait tué 40 000 Noirs et Mulâtres...
Voir PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 514.
251
À ce sujet Weber affirme : « Il est une chose incontestable, et c’est même
un fait fondamental de l’histoire, mais auquel nous ne rendons pas justice
aujourd’hui : le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’in-
tention primitive de l’acteur. On peut même affirmer qu’en règle générale il
n’y répond jamais et que très souvent le rapport entre le résultat final et l’in-
tention originelle est tout simplement paradoxal. » Voir WEBER, Max, « Le
métier et la vocation d’homme politique », dans Le savant et le politique,
op. cit., p. 199.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 124

nique, n’ayant reçu ni renforts ni approvisionnements, attaquées de


toutes parts par les troupes indigènes sous le commandement de Des-
salines, les troupes de Rochambeau capitulèrent le 18 novembre 1803,
après la terrible bataille de Vertières, près du Cap-Français 252. Ainsi
naquit, le 1er janvier 1804, l’État postcolonial haïtien.
Le processus de monopolisation à Saint-Domingue, que nous appe-
lons la sociogenèse de l’État haïtien, culmina dans l’édification de
l’État louverturien. Au départ, il n’y avait aucun projet précis de
construction d’un État [100] dans la partie occidentale de l’île. L’acti-
vation et l’aggravation des contradictions sociales à Saint-Domingue
découlant de la Révolution française, et les décisions prises par les
élites politico-militaires dans la colonie, créèrent une dynamique qui
échappait à leur contrôle.
Saint-Domingue n’était pas la France, les Mulâtres et les Noirs
n’avaient rien à voir avec la noblesse et la bourgeoisie françaises et,
naturellement, Toussaint Louverture ne pouvait pas être Louis XIV.
Ainsi, à l’État absolutiste métropolitain correspondait l’État bancal et
fragile louverturien, à l’absolutisme monarchique, le despotisme mili-
taire de Saint-Domingue, à la Révolution française, la Révolution haï-
tienne. Mais la politique française postlouverturienne à Saint-Do-
mingue conduisit à l’émergence d’une véritable armée populaire de li-
bération nationale. La reprise de la guerre franco-britannique et l’hos-
tilité des Anglais 253 et des Américains 254 au projet colonial napoléo-
252
Voir DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 126-135.
253
Barbé de Marbois, ministre du Trésor de Napoléon et son représentant à la
vente de la Louisiane, rapporte ces paroles du consul à vie : « Les Anglais
ont répondu avec dédain à mes offres de paix, ils ont protégé les Nègres re-
belles de Saint-Domingue et ils leur ont donné des armes. Je transformerai
cette île en un vaste camp militaire où je disposerai d’une armée toujours
prête à porter la guerre à leurs colonies. » Voir BARBÉ DE MARBOIS, F.,
The History of Louisiana, Bâton Rouge, Louisiana State University, 1977, p.
169-170, cité dans HERNÁNDEZ, Dolores G., « Le projet colonial français
du XVIIIe siècle en Amérique et la Révolution d’indépendance d’Haïti »,
dans HECTOR, Michel (dir.), op. cit., t. II, p. 15.
254
Ce projet ne plaisait guère aux Américains, car il représentait une menace
pour leur commerce. Le développement de la Louisiane constituait un frein
à leur plan d’extension vers l’Ouest, un obstacle majeur à la réalisation du
« destin manifeste » (Manifest Destiny). D’un autre côté, l’Angleterre n’ac-
ceptait pas la rivalité de la France dans ce monde colonial des Amériques ;
elle était prête à tout pour faire avorter ce projet. Son rôle dans la guerre
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 125

nien en Amérique créèrent les conditions externes de la victoire des


troupes indigènes sur le corps expéditionnaire français à Saint-Do-
mingue 255. La guerre, dans sa dynamique externe et interne, explique à
la fois l’instauration de l’État louverturien et la création de l’État post-
colonial haïtien. Mais la guerre a toujours été l’apanage des élites po-
litiques (politico-militaires) et les décisions prises par elles, dans un
cadre contraignant, sont à l’origine de la construction et de la destruc-
tion des États.

NOTES

Pour faciliter la consultation des notes en fin de textes, nous les


avons toutes converties, dans cette édition numérique des Classiques
des sciences sociales, en notes de bas de page. JMT.

[101] [102] [103] [104] [105] [106]

d’indépendance d’Haïti était lié à cet objectif. Voir HERNÁNDEZ, Dolores


G., art. cit., p. 15.
255
L’Angleterre semblait, à l’origine, avoir envisagé l’indépendance de Saint-
Domingue sous l’autorité de Toussaint Louverture. Elle paraissait avoir re-
noncé à ce projet sur les instances des Américains qui craignaient que
l’exemple d’une république d’anciens esclaves ne poussât les Noirs des
États du Sud à l’insurrection. Voir PLUCHON, Pierre, op. cit., p. 298-299.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 126

[107]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.

Deuxième partie
LES ÉLITES POLITIQUES
ET LA CONSTRUCTION
DE L’ÉTAT HAÏTIEN :
CONTRAINTES
INTERNES ET EXTERNES

Retour à la table des matières


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 127

[107]

Conformément à notre grille d’analyse, nous nous efforcerons de


mettre en évidence, à travers les différents chapitres de cette deuxième
partie, les relations entre élites politiques, État et rapports transnatio-
naux de pouvoir en Haïti. Ceci implique une mise en perspective de
l’évolution des rapports entre politique, économie et société, sur les
plans interne et externe. En d’autres termes, il s’agira essentiellement
d’étudier les décisions prises par les élites politiques locales et qui ont
influencé le processus de construction de l’État haïtien. Outre les
contraintes internes constituées par la situation politique, économique
et sociale du pays, nous tiendrons compte de l’influence des
contraintes externes représentées par le système international, c’est-à-
dire l’évolution du système d’États concurrentiel et du système capita-
liste en expansion. Comme nous l’enseigne la flexibilité du structura-
lisme wébérien, les contextes interne et externe offrent des
contraintes, mais aussi des opportunités qui, jointes aux contingences
historiques, permettent d’éliminer toute vision fataliste, tout en tenant
compte des lames de fond, des tendances lourdes conditionnant, sans
pour autant les déterminer, les décisions des élites politiques.
Comme nous l’avons vu, la victoire des troupes indigènes sur le
corps expéditionnaire de Napoléon Bonaparte consacra non seulement
la destruction de l’État colonial français à Saint-Domingue, mais aus-
si, et surtout, la naissance de l’État haïtien. Première révolte victo-
rieuse d’esclaves [108] de l’histoire de l’humanité, première répu-
blique noire du monde et second État indépendant du Nouveau
Monde, l’épopée de 1804 avait de quoi griser les Haïtiens. Mais la Ré-
volution haïtienne fut aussi, et demeure encore, la révolution la plus
complexe des Temps modernes 256. En effet, le long processus (1789-
1803) ayant conduit à la proclamation de l’indépendance du pays avait

256
BOSCH, Juan, op. cit., p. 377.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 128

bouleversé profondément la configuration politique, économique et


sociale, et c’est sur les cendres de Saint-Domingue que les élites poli-
tiques haïtiennes allaient construire le nouvel État. La fuite des capi-
taux, de la technologie et du savoir-faire, due à la guerre et à ses
conséquences, l’isolement d’Haïti, l’hostilité des grandes puissances
colonialistes et esclavagistes de l’époque, l’impréparation des élites
politiques et l’étroitesse de leur base de recrutement, constituaient au-
tant d’obstacles à la construction de l’État moderne en Haïti.
À côté du contexte socioculturel interne et du contexte internatio-
nal très défavorables, l’ambition des généraux et certaines décisions
maladroites des élites politiques locales ont imprimé à l’État haïtien
une trajectoire ayant très fortement marqué son caractère d’État préda-
teur, très faible et foncièrement répressif 257. Le contenu de cette partie
porte sur les débuts difficiles dé l’État, ses phases de consolidation et
de désintégration tout au long du XIX e siècle, et son effondrement du-
rant la deuxième décennie du XXe siècle. Ainsi, les élites politiques et
le processus de consolidation de l’État haïtien sont l’objet du chapitre
3 ; les élites politiques et la phase de désintégration de l’État haïtien
constituent le chapitre 4 ; enfin, le chapitre 5 de cette partie est consa-
cré à l’occupation américaine comme conséquence de l’effondrement
de l’État haïtien.

NOTES

Pour faciliter la consultation des notes en fin de textes, nous les


avons toutes converties, dans cette édition numérique des Classiques
des sciences sociales, en notes de bas de page. JMT.

257
Voir CORTEN, André, L’État faible. Haïti, République dominicaine, Mont-
réal, CIDIHCA1989 ; LUNDAHL, Mats, Politics or Markets ? Essays on
Haitian Under-development, Londres/New York, Routledge, 1992.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 129

[109]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 3
Les élites politique
et le processus de consolidation
de l’État haïtien (1804-1858)

Retour à la table des matières

Les élites politiques chargées d’assumer la direction des affaires de


l’État au lendemain de 1804 étaient constituées essentiellement des
généraux-propriétaires qui venaient de triompher de l’armée expédi-
tionnaire de Napoléon Bonaparte. Le modèle d’État qu’ils avaient en
tête, c’était l’État louverturien, qui fut lui-même une caricature de
l’État colonial français et dont l’arrivée des troupes napoléoniennes
avait consacré l’effondrement total. Ils ne pouvaient que reprendre
l’expérience louverturienne de transplantation et de réadaptation du
modèle d’État européen dans un contexte social, économique, poli-
tique et culturel nettement différent. Cette nouvelle dynamique impli-
quait la construction de la machine étatique, c’est-à-dire la création
d’une bureaucratie politico-administrative. Mais la hiérarchie militaire
qui détenait le contrôle du pouvoir étatique, composée en grande par-
tie d’officiers ignares ou dotés d’une formation plus que douteuse 258,
258
Le général André Vernet, ministre des Finances, se tenait aux Gonaïves.
L’administration générale de l’État d’Haïti était centralisée dans ses bu-
reaux. C’était un vieillard plein de zèle, mais d’une profonde ignorance. Il
ne savait ni lire ni écrire ; il ne signait que son nom. Vastey, le chef de ses
bureaux, homme de talents, mais profondément corrompu et méchant, avait
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 130

devait s’appuyer sur les détenteurs d’un autre type de pouvoir : le sa-
voir, pour mener à bien son entreprise. Ces « occidentalisés » étaient
les véritables serviteurs de l’État : ils avaient le monopole de la ges-
tion de la chose publique, de la conception et de la mise en œuvre de
la politique étrangère du nouvel État.
Les conditions d’accession d’Haïti à l’indépendance avaient créé,
sur le plan interne, des problèmes d’une très grande complexité et, sur
le plan externe, un contexte d’isolement et d’hostilité qui ne facili-
taient pas son [110] insertion dans le système d’États concurrentiel,
tout en structurant des rapports d’un genre nouveau entre le jeune État
et le système capitaliste en expansion. C’est dans cette situation extrê-
mement difficile et avec très peu de ressources que les élites poli-
tiques devaient se lancer dans l’entreprise de construction et de conso-
lidation de l’État.

Le caractère original et marginal


de l’État haïtien

Le caractère sui generis de l’État haïtien lui permet d échapper aux


typologies les plus pertinentes. En effet, l’État postcolonial haïtien
diffère complètement de l’État-puissance (Machtstaat), souverain
dans le cadre du système des États européens ; de l’État commercial
(Handelsstaat), relativement clos, correspondant à la forme écono-
mique et sociale du capitalisme bourgeois ; de l’État libéral, fondé sur
le droit, et la constitution, et orienté vers la liberté personnelle de l’in-
dividu ; et de l’État national, qui reprend et exacerbe toutes les ten-
dances précédentes, et qui est orienté vers la démocratie 259. Il s’écarte
aussi de la typologie élaborée par Giddens qui distingue l’État d’ori-
toute sa confiance et faisait tout le travail de son département. Il profitait le
plus souvent de l’ignorance du ministre des Finances pour lui faire signer
des actes contraires aux intérêts du fisc, mais avantageux à ceux qui trai-
taient avec l’État. Il en retirait d’énormes bénéfices par les nombreuses gra-
tifications qu’il recevait. Voir MADIOU, Thomas, Histoire d’Haïti, t. III,
Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1989, p. 202-203.
259
Pour Hintze, ces « quatre abstractions différentes, se recouvrant et se com-
plétant particulièrement, comme dans une quadrichromie, constituent l’idéal
type de l’État moderne tel qu’il s’est constitué depuis le Moyen Âge ». Voir
HINTZE, Otto, Féodalité, capitalisme et État moderne, op. cit., p. 310.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 131

gine classique ; l’État d’origine coloniale ; l’État postcolonial ; et


l’État modernisateur 260. Du fait qu’il précède chronologiquement les
États d’Amérique latine, l’État haïtien s’éloigne également de la typo-
logie de Thomas 261. D’où vient ce caractère original et marginal de
l’État haïtien ?

Un contexte social, économique et culturel interne


très peu favorable à l’implantation
du modèle d’État européen

La configuration sociale, économique et culturelle d’Haïti, au len-


demain de 1804, se transforma radicalement par rapport à ce quelle
était pendant la période coloniale esclavagiste. Le long processus
ayant conduit à la proclamation de l’indépendance du pays, 1789-
1803, impliquait : une lutte entre Blancs et Mulâtres ; une guerre so-
ciale et raciale entre maîtres et esclaves, entre Noirs, Blancs et Mu-
lâtres ; une guerre entre les habitants de Saint-Domingue contre les
envahisseurs espagnols et anglais ; et, finalement, une guerre d’indé-
pendance, celle d’une colonie contre une métropole, c’est-à-dire des
Haïtiens contre les Français, aggravée par son double caractère de
guerre sociale et raciale 262. La violence, l’anarchie, le chaos, la guerre
civile et la guerre internationale avaient provoqué des vagues succes-
sives de départ massif des Blancs, de certains Mulâtres et d’esclaves à
talent pour [111] Cuba et la Louisiane. Ainsi, quatre vagues de réfu-
giés et les ravages de la guerre avaient bouleversé la structure sociale

260
GIDDENS, Anthony, The Nation-State and Violence, Berkeley, University
of California Press, 1985, p. 269.
261
L’économiste guyanais Clive Y. Thomas met l’accent sur l’impact du
temps social dans la différence entre les États périphériques qui obtinrent
leur indépendance au XIXe siècle et ceux qui l’obtinrent au lendemain de la
Deuxième Guerre mondiale. Voir THOMAS, Clive Y., The Rise of the Au-
thoritarian State in Peripheral Societies, New York/Londres, Monthly Re-
view, 1984.
262
BOSCH, Juan, op. cit., p. 377.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 132

et économique de Saint-Domingue 263, comme l’illustre le tableau sui-


vant :

TABLEAU 3.1.
CHRONOLOGIE DES VAGUES DE RÉFUGIÉS

1. 1790-1792 : les premiers réfugiés. Ils avaient dû laisser la colonie, à la


suite de la dissolution de l'Assemblée de Saint-Marc.

2. 1792-1795 : l'émigration d'honneur. Il s'agissait en l'occurrence de roya-


listes partisans de l'appel à l'Espagnol et pour qui l’île de Cuba était
moins un refuge qu'une base de repli pour l’« émigration d'honneur »
dans sa version antillaise.

3. 1795-1800 : l'émigration utile. Pendant cette période, des Blancs et des


Mulâtres, avec leurs capitaux, leurs techniciens et leurs esclaves à talent,
allaient contribuer au développement agricole et commercial de Cuba.

4. 1802-1804 : le grand exode. Cette dernière vague de départ massif corres-


pondait à l'arrivée des troupes napoléoniennes et la victoire finale de l'ar-
mée indigène sur le corps expéditionnaire français.

Si l’apport des 20 000 à 30 000 personnes ayant fui Saint-Do-


mingue au profit de Cuba, en termes de capitaux et de techniciens
qualifiés, allait contribuer à faire de cette île le premier producteur
mondial de sucre de 1840 à 1883 264, ce fut d’abord aux dépens d’Haïti.
Le massacre des Français ordonné par Dessalines en 1804 265 acheva le
processus d’élimination de l’élément blanc de la société haïtienne.
Une minorité de Mulâtres, très peu éduqués, et une majorité de Noirs,
anciens esclaves et analphabètes, à quelques exceptions près, compo-
saient la société haïtienne postcoloniale. L’absence d’investissements
massifs de capitaux, de technologie et de techniciens, jointe au refus
263
Voir YACOU, Alain, « La présence française dans la partie occidentale de
l’île de Cuba au lendemain de la Révolution de Saint-Domingue », dans Re-
vue française d’Histoire d’outre-mer : explorations, colonisations, indépen-
dances, Paris, Société française d’Histoire d’outre-mer, 1988, p. 150-153.
264
MORENO FRAGINALS, Manuel, « Economias y sociedades de planta-
ciones en el Caribe espanol, 1860-1930 » dans BETHELL, Leslie (dir.),
Historia de America Latina, t. VII, op. cit., p. 175.
265
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 141.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 133

des Haïtiens de travailler, comme par le passé, sur les plantations,


conduisirent rapidement à l’abandon de la culture de la canne à sucre
au profit de celle du café et à une baisse considérable de la production
globale du pays durant la période nationale par rapport à l’époque co-
loniale 266, comme l’exprime le tableau suivant 267 :
[112]

TABLEAU 3.2.
BAISSE DE LA PRODUCTION GLOBALE DU PAYS
DURANT LA PÉRIODE NATIONALE

Produits (livres) 1789 1801 1820


Sucre raffiné 47 576 531 16 540 787
Sucre brut 93 500 500 18 500 000 2 500 000
Café 76 000 000 43 000 000 35 100 000

L’aspect culturel constituait aussi un handicap majeur à l’implanta-


tion du modèle d’État européen, en ce sens que les liens tribaux d’ori-
gine africaine ne favorisaient pas l’intégration des masses noires dans
un État national. Au moment de l’indépendance d’Haïti, les Noirs qui
représentaient la plus grande partie de la population étaient, on l’a vu,
divisés en « Bossales » et en « Créoles ». Dans les deux cas, ils cher-
chaient à reconstituer leurs groupes primaires en s’associant aux per-
sonnes ayant des antécédents linguistiques ou tribaux similaires 268.
Donc, il était très difficile pour une société anti-esclavagiste, antira-
ciste et antiplantationnaire, chapeautée d’un État anticolonial, d’être
de coupe occidentale 269. En outre, la conception wébérienne de la bu-
266
Vers 1820, le commerce extérieur d’Haïti n’atteignait pas 100 000 000 de
francs. Voir JOACHIM, Benoît B., op. cit., pp. 56-57.
267
LATORTUE, François, Le droit du travail en Haïti, Port-au-Prince, Les
Presses Libres, 1961, p. 36, cité dans PIERRE-CHARLES, Gérard, L’éco-
nomie haïtienne et sa voie de développement, tr. fr., Port-au-Prince, Henri
Deschamps, 1993 (1965), p. 29.
268
MOYA PONS, Frank, « La independencia de Haití y Santo Domingo »
op. cit., p. 133.
269
HECTOR, Michel et CASIMIR, Jean, « Le long XIXe siècle haïtien », dans
Revue de la Société haïtienne d’histoire et de géographie, n° 216, Port-au-
Prince, octobre 2003- mars 2004, p. 36.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 134

reaucratie aurait été impossible à faire prévaloir en Haïti en 1804, car


une administration composée de professionnels employés à plein
temps, salariés, organisés de façon hiérarchique, régie par des procé-
dures régulières et munie d’un système d’archivage formalisé, reste et
demeure l’apanage des sociétés modernes.
L’implantation et l’adaptation du modèle d’État occidental dans
une société d’analphabètes se révélèrent impossibles. L’État postcolo-
nial haïtien n’avait aucune reconnaissance internationale et, de ce fait,
n’entretenait pas de relations formelles avec le Vatican. Or, même en
Europe, les premiers bureaucrates furent les serviteurs de l’Église 270.
En outre, le type de colonisation qu’avait pratiqué la France à Saint-
Domingue, contrairement à l’Espagne et l’Angleterre, la nature de la
rupture avec la métropole et le caractère insolite que lui conféra le
temps où elle s’était produite, ne léguèrent aucune structure étatique
coloniale sur laquelle aurait pu se greffer l’appareil d’État postcolo-
nial 271. Ce fut sur les ruines de Saint-Domingue, dans un vide institu-
tionnel total, dans un milieu socioculturel inapproprié et dans un envi-
ronnement international complètement hostile que les élites politiques
devaient jeter les bases de l’État haïtien 272.
[113]

270
REINHARD, Wolfgang, « Élites du pouvoir, serviteurs de l’État, classes di-
rigeantes et croissances du pouvoir d’État », dans REINHARD, Wolfgang
(dir.), Les élites du pouvoir et la construction de l’État en Europe, Paris,
PUF, 1996, p. 17.
271
L’ancienne métropole ne légua aucun système d’éducation et de santé pu-
bliques, aucun système judiciaire, aucune tradition législative, ni aucun sys-
tème d’urbanisme à la manière des villes de l’Amérique latine. Voir HEC-
TOR, Michel et CASIMIR, Jean, op. cit., p. 39.
272
À ce sujet, Alix Mathon et Alain Turnier écrivent : « Il faut constituer un
corps politique : les Pouvoirs Exécutif, Législatif et Judiciaire devaient être
dotés d’un personnel : Président, ministres, députés, sénateurs, juges, etc. Il
faudra monter une administration publique, entretenir une armée, des fonc-
tionnaires. Seront créés des Sections rurales, des communes, des Arrondis-
sements. Après avoir puisé, autant que cela se pouvait, dans le maigre réser-
voir des « sachant lire » pour pourvoir ces postes de titulaires, que restait-il
de cadres disponibles pour un corps de santé et un personnel enseignant ? »
Voir MATHON, Alix et TURNIER, Alain, Haïti, un cas. La société des
Baïonnettes, un regard nouveau, Port-au-Prince, Le Natal, 1985, p. 22.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 135

Le nouvel État
face au système international émergent

L’État postcolonial haïtien ne bénéficiait donc d’aucune forme de


légalité, de légitimité sur le plan international. Son existence même
était incompatible avec le bon fonctionnement du système internatio-
nal émergent, dont les deux composantes sont le système d’États
concurrentiel et le système capitaliste en expansion. Au moment de la
proclamation de l’indépendance d’Haïti, la colonisation et l’esclavage
étaient des éléments essentiels de ce système. Même si la Révolution
industrielle allait faciliter la transition de l’esclavage à la main-
d’œuvre libre durant la deuxième moitié du XIXe siècle, il a fallu at-
tendre la deuxième moitié du XXe siècle pour assister à la fin du sys-
tème colonial dans le monde. L’État haïtien et la société haïtienne ne
pouvaient donc ne pas chercher à normaliser leurs rapports avec le
système international, même si ces rapports devaient influencer l’évo-
lution de l’organisation étatique, sociale et économique du pays 273.
Si, dans les expériences américaine et latino-américaine, respecti-
vement antérieure et postérieure à celle d’Haïti, les guerres révolution-
naires n’avaient pas eu de connotation raciale et les liens familiaux et
culturels avec leur métropole avaient facilité l’intégration dans le sys-
tème international 274, hostilité et exclusion caractérisaient la nature des
rapports entre l’État haïtien et les pays européens et nord-américains.
La volonté d’isoler, de mettre en quarantaine et d’ostraciser le nouvel
État était plus que manifeste. Reconquérir le jeune État ou le « laisser

273
Ce phénomène est mis en évidence par Hintze lorsqu’il écrit : « Cependant,
dans toute 1’histoire mondiale, jamais aucun peuple, jamais aucune organi-
sation étatique et sociale n’a existé de façon isolée et autonome. L’organisa-
tion intérieure reste toujours largement déterminée par les conditions de vie
extérieures données par l’environnement mondial. » Voir HINTZE, Otto,
op. cit., p. 308
274
« Si acharnées quelles fussent, les guerres révolutionnaires étaient tout de
même rassurantes : elles restaient des guerres entre parents. Le lien familial
assurait que, une fois passée une certaine période d’acrimonie, des liens
culturels, et parfois politiques et économiques, étroits seraient renoués entre
les anciennes métropoles et les nouvelles nations. » Voir ANDERSON, Be-
nedict, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationa-
lisme, tr. fr., Paris, La Découverte, 1996 (1983).
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 136

cuire dans son jus 275 » : ces deux formules orientaient toute la poli-
tique étrangère de la France par rapport à Haïti. La deuxième était la
moins coûteuse et il semblait y avoir un consensus autour d’elle entre
les grandes puissances de l’époque. La contribution d’Haïti, par le
soutien moral, logistique, financier et l’envoi de combattants, à la li-
bération de nombreux pays latino-américains, irritait les puissances
colonialistes et esclavagistes et renforçait leur hostilité à son égard.
Comme ce fut le cas pour les États-Unis d’Amérique lors de la pro-
clamation de leur indépendance, les grandes puissances n’avaient pas
tardé à reconnaître les pays d’Amérique latine qui s’étaient débarras-
sés du joug colonial de l’Espagne, plus d’une décennie après Haïti.
Dès 1822, les États-Unis avaient reconnu formellement l’indépen-
dance des pays latino-américains. La doctrine de Monroe, formulée en
1823, ne faisait [114] que renforcer leur politique étrangère à l’endroit
de ces pays. L’Angleterre avait même participé à la guerre d’indépen-
dance de certains pays de la région. En janvier 1825, le Conseil des
ministres britannique décida de reconnaître officiellement les États de
l’Amérique hispanique 276. L’attitude de la France ne fut pas différente
de celle des États-Unis et de l’Angleterre. En 1825 seulement, moyen-
nant l’acceptation du paiement d’une indemnité de 150 000 000 de
francs, la France accepta de reconnaître l’indépendance de son an-
cienne colonie. Elle ne le fit officiellement qu’en 1838. En 1860 le
Vatican finit par reconnaître l’État haïtien, par la signature d’un
concordat entre les deux gouvernements. La reconnaissance améri-
caine ne vint qu’en 1862 277.
275
Cette expression est de Charles Maurice de Talleyrand-Périgord qui fut mi-
nistre des Affaires étrangères de France, de 1797 à 1807. Au lendemain de
la proclamation de 1’indépendance d Haïti en 1804, il avait écrit aux diri-
geants de tous les pays européens et des États-Unis d’Amérique pour leur
demander de ne pas reconnaître le nouvel État que venaient de fonder les
nègres rebelles de Saint-Domingue, de les « laisser cuire dans leur jus ».
276
Voir JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 78.
277
En acceptant l’Ordonnance de 1825, les élites politiques haïtiennes avaient
fourni aux États-Unis d’Amérique le prétexte nécessaire pour expliquer leur
refus de reconnaître l’indépendance de l’ancienne colonie française. À ce
sujet, le président John Adams devait déclarer le 6 décembre 1825 : « On
trouve de nouvelles raisons contre la reconnaissance de la République
d’Haïti dans ce qui s’est passé dernièrement, quand ce peuple a accepté de la
France une souveraineté nominale, accordée par un prince étranger, sous des
conditions parfaitement convenables à un état de vasselage colonial, et ne
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 137

Les rapports qu’entretenaient les États colonialistes et esclava-


gistes avec Haïti étaient essentiellement de type commercial. En dépit
de son isolement diplomatique, en 1821, les commerçants américains
fournissaient près de 45 % des importations haïtiennes. L’Angleterre
suivait avec 30 % ; la France venait en troisième position avec
21 % 278. Même au temps de l’imposition drastique du blocus commer-
cial par Napoléon Bonaparte, les États-Unis d’Amérique avaient
continué à commercer avec Haïti sur des navires battant pavillon an-
glais. La rupture violente avec la métropole et la nature anti-esclava-
giste et anticolonialiste de la Révolution haïtienne créaient un climat
d’isolement et d’hostilité complètement défavorable à l’intégration du
nouvel État dans le système international émergent du XIX e siècle. Et
la nature de ses rapports avec le système d’États concurrentiel et le
système capitaliste en expansion influençait les élites politiques lo-
cales, dont certaines décisions maladroites constituaient un obstacle à
la construction de l’État moderne en Haïti.

laissant de l’indépendance que le nom. » Cité dans ÉTIENNE, Eddy V., La


vraie dimension de la politique extérieure des premiers gouvernements
d’Haïti (1804-1843), Sherbrooke, Éditions Naaman, 1982, p. 144. Pour la
reconnaissance d’Haïti par les États-Unis d Amérique, voir CORADIN, Jean
D., Histoire diplomatique d’Haïti 1843-1870. Une gestion difficile de l’in-
dépendance, t. II, Port-au-Prince, Éditions des Antilles, 1993, p. 234.
278
JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 56.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 138

Les élites politiques


et la dure épreuve de l’exercice du pouvoir étatique

L’indépendance une fois proclamée, il revenait aux élites poli-


tiques d’exercer le pouvoir d’État. Mais l’exercice du pouvoir impli-
quait d’abord son organisation. Les militaires étant les vrais détenteurs
de ce pouvoir, le commandant en chef de l’armée victorieuse, le géné-
ral Jean-Jacques Dessalines, était tout naturellement désigné pour de-
venir le chef de l’État. Mais les généraux et leurs serviteurs, c’est-à-
dire le petit nombre de « sachant lire » et d’analphabètes fonctionnels
dont ils pouvaient disposer du savoir et du [115] savoir-faire,
n’avaient en tête que l’image de l’État colonial français et celle de
l’État, à la fois bancal et fragile, mis en place par Toussaint Louver-
ture. Ainsi, « la tradition de toutes les générations mortes allait peser
comme un cauchemar sur le cerveau des vivants 279 ».
Le 1er janvier 1804, les lieutenants de Dessalines le proclamèrent
gouverneur général à vie de l’île d’Haïti, jurèrent d’obéir aveuglément
aux lois émanées de son autorité, et lui donnèrent le droit de faire la
paix et la guerre, et de nommer son successeur 280. L’organisation mili-
taro-administrative coloniale était conservée, avec le découpage du
territoire en six divisions ayant chacune à sa tête un général. Le ré-
gime militaire ne pouvait se passer du service de ceux qui avaient eu
une certaine expérience dans la gestion de la chose publique. Ils al-
laient devenir de grands commis de l’État, en forgeant de toutes pièces
l’administration publique haïtienne, avec les moyens du bord, en en-
cadrant des jeunes qui devaient acquérir sur le tas la formation tech-
279
«Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre
mouvement, ni dans des conditions choisies par eux seuls, mais bien dans
les conditions qu’ils trouvent directement et qui leur sont données et trans-
mises. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauche-
mar sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se
transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau,
c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils appellent
craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils leur empruntent
leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour jouer une nouvelle
scène de l’Histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage
d’emprunt. » Voir MARX, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte,
op.  cit., p. 69-70.
280
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 138.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 139

nique leur permettant de remplir leur tâche de bureaucrates, de servi-


teurs de l’État. Ces « technocrates » et « techniciens » constituaient,
pour reprendre l’expression de Bourdieu, une véritable « noblesse
d’État 281 ». Si de 1804 à 1915 les militaires dominaient la scène poli-
tique en Haïti, avec leur cohorte de coups d’État et de tentatives de
coups d’État 282, les grands commis de l’État, en revanche, monopoli-
saient l’administration publique, avec des records de longévité 283.
Les élites politiques finirent par réaliser que le titre de gouverneur
général évoquait les rapports de dépendance entre Haïti et la France et
constituait même une insulte à la geste de 1804. Mais là encore, le
modèle pour les élites restait et demeurait la « France éternelle ». Il
fallut l’établissement de l’empire en France et le sacre de Napoléon
Bonaparte, le 18 mai 1804, pour que Dessalines se fît couronner em-
pereur à son tour, le 6 octobre 1804, sous le nom de Jacques Ier. La
Constitution de mai 1805 légalisa le régime politique, définit les rap-
ports entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, formalisa l’ad-

281
BOURDIEU, Pierre, La noblesse d'État, Paris, Minuit, 1989.
282
Des 26 chefs d’État que connut le pays de 1804 à 1915, 25 d’entre eux
étaient des généraux. Voir HECTOR Michel et CASIMIR, Jean, op. cit.,
p. 54.
283
Joseph Balthazar Inginac a servi l’État de 1804 à 1843. Chargé de la comp-
tabilité de l’État sous Dessalines, chef principal des bureaux de la Secrétai-
rerie d’État dont le domaine de compétence comprenait les finances, la
guerre, la marine, la justice et les relations extérieures, secrétaire particulier
du président Alexandre Pétion, secrétaire général sous ce dernier et durant le
long règne de 25 ans du président Jean-Pierre Boyer, il a survécu à tous les
gouvernements et a été à la fois le cerveau et le bras droit de Dessalines, de
Pétion et de Boyer. On comprend pourquoi certains historiens estiment qu’il
fut ce qu’on pourrait appeler un «homme-institution», ou encore «Monsieur
Service Public». Voir MANIGAT, Leslie, Éventail d’histoire vivante d’Haï-
ti, tome I, op. cit., 2001, p. 187-198. Jean Paul entra dans l’administration
publique en 1815, à l’âge de 15 ans, grâce à Inginac, qui le prit en charge et
l’accompagna pendant plus d’un quart de siècle. Il gravit tous les échelons
jusqu’à celui de président du Conseil des Secrétaires d’État, en 1867: véri-
table record de longévité politico-administraive. Voir MANIGAT, Leslie,
Éventail d’histoire vivante d’Haïti, tome II, Port-au-Prince, Collection du
CHUDAC, Média-Texte, 2002, p. 195-223. À la fin du XIXe siècle, Anténor
Firmin et Frédéric Marcelin s’étaient révélés les dignes successeurs des
deux premiers. Voir HECTOR, Michel et CASIMIR, Jean, ibid., p. 61.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 140

ministration publique et consacra le militarisme et l’omnipotence de


Dessalines 284.
Les premiers actes posés par les dirigeants haïtiens étaient marqués
par une haine viscérale contre les Français et la crainte de l’envoi
d’une nouvelle expédition en vue de reconquérir l’ancienne colonie.
Ainsi s’expliquent le massacre des Français qui se trouvaient en Haïti
et l’affectation des maigres ressources du pays à l’érection de forts
surplombant les villes [116] côtières. La campagne de l’Est visait sur-
tout à chasser les troupes françaises de l’autre partie de l’île. L’armée
avait la mission sacro-sainte de garantir la souveraineté interne et ex-
terne de l’État. Cette lourde responsabilité impliquait un effectif de
90 000 hommes dont 30 000 militaires de métier et 60 000 suscep-
tibles d’être mobilisés en cas de guerre. Pour trouver les ressources
nécessaires à cette entreprise, il fallait recouvrer les domaines de
l’État, en vérifiant les titres de propriété, organiser la production, pré-
lever l’impôt, assurer une gestion saine, en luttant contre la corruption
et la gabegie administrative. Tout cela impliquait des mesures draco-
niennes, des décisions courageuses, voire périlleuses, car elles pou-
vaient ébranler les fondements de l’État par l’éclatement des conflits
entre les élites, qui laissaient apparaître au grand jour l’opposition des
intérêts et des visions, ainsi que des ambitions de pouvoir difficiles à
contenir.

L’alternance des processus centripète et centrifuge

L’État colonial français portait la marque de l’absolutisme monar-


chique, de son caractère centralisateur. Cette bureaucratie militaro-ad-
ministrative avait créé le cadre approprié à l’exploitation capitaliste de
la colonie de Saint-Domingue. Les investissements massifs de capi-
taux 285, la technologie, le savoir-faire et l’esclavage au service du ca-
pitalisme étaient les éléments essentiels de ce système qui avait fait de
284
MOÏSE, Claude, Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti, tome I, Mont-
réal, CIDIHCA, 1988, p. 32.
285
La ville de Bordeaux à elle seule avait investi un milliard de francs à Saint-
Domingue. Voir JAMES, C. L. R., Les Jacobins noirs. Toussaint Louver-
ture et la Révolution de Saint-Domingue, tr. fr., 7e éd., Paris, Gallimard,
1949 (1938), p. 36.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 141

Saint-Domingue la colonie la plus prospère du monde. Sur la base de


ce modèle, les élites politiques, au lendemain de 1804, allaient tenter
d’instaurer un État centralisateur et de conserver le maintien de la
grande propriété pour la production des denrées destinées à l’exporta-
tion. Mais ce processus centripète comportait en lui-même son
contraire : le processus centrifuge. En effet, les faiblesses intrinsèques
de l’État postcolonial haïtien, son caractère original et marginal limi-
taient sa capacité d’occuper, de contrôler et d’organiser son espace
territorial. En outre, le conflit entre les élites politiques pour la
conquête, l’exercice et la conservation du pouvoir, la réaction des
cultivateurs à des méthodes et des conditions de travail qui leur rappe-
laient la période coloniale esclavagiste, allaient créer des rapports pro-
blématiques entre État et société. La substitution de la dynamique cen-
trifuge au processus centripète éphémère et la résurgence du processus
de centralisation constituent les principaux éléments du second point
de ce chapitre.
[117]

Conflits d'intérêts ou divergences de vues :


des rapports problématiques entre État et société

Comme l’ont fait observer certains auteurs travaillant sur les rap-
ports entre État et société en Afrique, au lendemain de 1804, l’État
n’était pas seulement le gestionnaire d’un ordre économique et social,
mais aussi, et surtout, son créateur 286. Et s’agissant d’un État rentier
agraire, il lui revenait d’établir le régime foncier en statuant sur les
propriétés ayant appartenu aux anciens colons et le mode d’exploita-
tion susceptible de lui permettre d’extraire les ressources indispen-
sables à son fonctionnement. Autour de cette question cruciale, il y
eut à la fois conflits d’intérêts et divergences de vues au sommet de
l’État. Si les anciens libres, au nom d’une filiation douteuse, voulaient
s’emparer des biens des anciens colons, pour Dessalines ces biens ap-
partenaient à tous les Haïtiens. Comme tous les Haïtiens devaient en
jouir équitablement et comme seul l’État pouvait garantir cette jouis-
286
BAGOYO, Shaka, «L’État au Mali: représentation, autonomie et mode de
fonctionnement», dans TERRAY, Emmanuel (dir.), L’État contemporain en
Afrique, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 115.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 142

sance équitable, toutes les propriétés vacantes faisaient partie automa-


tiquement du domaine public. Donc, leur mise en valeur, c’est-à-dire
le système de production et de distribution, était assurée par l’État.
Ainsi, l’État devint le « lieu primordial d’engendrement de l’inégali-
té 287 », en ce sens que « c’est effectivement la relation à l’État qui, au
premier chef, confère aux acteurs la capacité de s’enrichir et de domi-
ner le champ social 288 ». L’État postcolonial haïtien se trouvait à la
base du processus de stratification sociale en Haïti et c’est l’interac-
tion entre la construction de l’État et la formation des classes so-
ciales 289 qui permet une meilleure compréhension des rapports entre
État et société et de la lutte acharnée que se sont livrée les élites poli-
tiques pendant deux siècles pour la conquête, l’exercice et la conser-
vation du pouvoir politique.
Comme l’État ne disposait pas des capitaux nécessaires à la mise
en valeur de ses biens domaniaux, il utilisa l’affermage aux enchères
pour s’assurer la rente foncière. Mais l’Empereur avait le privilège
d’attribuer les grandes habitations aux généraux, aux colonels et aux
fonctionnaires civils les plus importants. Il était fait obligation aux
propriétaires et aux fermiers de fournir à l’État le quart de la récolte, à
titre d’impôt territorial. Le deuxième quart des produits du sol reve-
nait aux cultivateurs, comme salaires ; le troisième était attribué au
propriétaire ; et le dernier à l’exploiteur ou au gérant 290. Par une dispo-
sition constitutionnelle, l’État interdisait [118] aux étrangers (Blancs)
le droit de propriété en Haïti 291, mais leur reconnaissait celui d’être né-
gociants-consignataires. À ce titre, ils monopolisaient les circuits du
commerce import-export. Ainsi se constitua, progressivement, une
« bourgeoisie compradore », installée dans les principales villes por-
287
BAYART, Jean-François, L’État en Afrique, la politique du ventre, Paris,
Fayard, 1989, p. 87.
288
Ibid., p. 119.
289
Voir KASFIR, Nelson (dir.), « Class and State Formation in Africa », Jour-
nal of Commonwealth and Comparative Studies, vol. 21, no. 3, 1983.
290
DORSAINVIL, J. C., op. cit., pp. 148-149.
291
L’article 12 de la déclaration préliminaire de la Constitution de 1805 stipu-
lait : « Aucun Blanc, quelle que soit sa nationalité, ne mettra le pied sur ce
territoire à titre de maître et de propriétaire, et ne pourra à l’avenir y acquérir
aucune propriété. » Cette clause fut dans toutes les Constitutions haïtiennes,
jusqu’à l’occupation américaine en 1915, à l’exception de celles de Chris-
tophe (1807 et 1811) avec plus ou moins de nuances. Voir MOÏSE, Claude,
op. cit., p. 32.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 143

tuaires du pays, notamment à Port-au-Prince, couramment appelée le


« bord de mer » dans le langage haïtien. La fraction des généraux-pro-
priétaires et des fonctionnaires civils latifundistes, la bourgeoisie com-
pradore, les spéculateurs et la masse des paysans demi-serfs ou petits
propriétaires représentaient la configuration politique, économique et
sociale de l’Haïti indépendante. L’émergence du système d’inégalité,
de domination et, aussi, d’exploitation, était donc étroitement liée à
l’émergence de l’État 292.
Entre les anciens libres qui se croyaient les vrais propriétaires des
biens des anciens colons – Dessalines pour qui l’État était l’unique
propriétaire de ces domaines – et la masse des nouveaux libres qui
voulaient accéder à la propriété – ce qui supposait la parcellarisation
de la terre et le développement de l’agriculture de subsistance au dé-
triment des denrées d’exportation –, la question agraire se trouvait au
centre des commotions sociopolitiques qui allaient secouer le système
politique haïtien tout au long du XIXe siècle, jusqu’à l’effondrement
de l’État au début du XXe siècle. Ces conflits d’intérêts ou ces diver-
gences de vues rendaient les rapports problématiques entre État et so-
ciété et ont été, à côté de l’ambition des généraux-propriétaires, à
l’origine de la fin prématurée de l’expérience de l’État centralisateur
dessalinien.

292
MÉDARD, Jean-François, « L’État néo-patrimonial en Afrique noire »,
dans MÉDARD, Jean-François (dir.), États d’Afrique noire : formation, mé-
canismes et crise, op. cit., p. 334-345.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 144

La succession de la dynamique centrifuge


au processus centripète éphémère

La dynamique centripète fut mise en branle dès la proclamation de


l’indépendance du pays. L’article 12 de l’acte par lequel les généraux
nommèrent Dessalines gouverneur général à vie d’Haïti laissait trans-
pirer la nature militariste du régime et le caractère centralisateur de
l’État 293. L’instauration du modèle de l’empire ne faisait que renforcer
la monopolisation des moyens de contrainte et de la fiscalité. Ce pro-
cessus politique centripète était accompagné par des décisions rele-
vant du dirigisme économique, et l’intervention de l’État dans les acti-
vités économiques et commerciales affectait les intérêts des couches
privilégiées. L’annulation par décret des baux à ferme des habitations,
la vérification des titres de propriété, la [119] politique de mise en va-
leur et de gestion des domaines publics sous l’empire dessalinien,
étaient jugées inacceptables par les propriétaires anciens libres de
l’Ouest et du Sud. Si la lutte contre la fraude et la gabegie administra-
tive représentait une menace pour certains secteurs très puissants de
l’oligarchie, la militarisation de l’agriculture et la sévérité des règle-
ments de culture allaient soulever aussi le mécontentement des tra-
vailleurs. Il était formellement interdit aux anciens esclaves d’aban-
donner les plantations sans une autorisation du gouvernement 294. Cette
mesure était très impopulaire, du fait qu’elle ne permettait pas aux
paysans de faire la différence entre leur nouvelle situation et celle
qu’ils avaient vécue durant la période coloniale esclavagiste. Certains
généraux-propriétaires et des fonctionnaires civils latifundistes al-
laient profiter de ce climat de mécontentement généralisé pour se dé-
barrasser du « tyran ». Le 17 octobre 1806, Dessalines fut assassiné.
Ce fut aussi la fin du processus centripète éphémère et le début de la
dynamique centrifuge.

293
Les généraux, commandant les arrondissements, ne pourront prendre aucun
arrêté ni faire aucune ordonnance, relatifs à la culture et aux autres branches
du service, qu’après avoir pris des ordres du général commandant du dépar-
tement, ou du général de division ; et ceux-ci ne pourront faire ni proclama-
tion, ni arrêté, tant que ces actes ne soient revêtus de la sanction du gouver-
neur général. » Voir MOÏSE, Claude, op. cit., p. 31.
294
MOYA PONS, Frank, op. cit., p. 133.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 145

Le manifeste de l’insurrection laissait entendre que les conspira-


teurs voulaient lutter contre l’« oppression » et la « tyrannie » de
l’empereur 295. Mais la lutte pour la succession, qui mit aux prises an-
ciens et nouveaux libres, montrait clairement que les vrais motifs des
insurgés étaient la conquête du pouvoir politique garantissant la main-
mise sur les biens publics 296. L’impossibilité de concilier les intérêts et
les projets des élites politiques luttant pour l’hégémonie provoqua la
guerre civile, et la scission. Le territoire national déjà exigu (27 750
km2) fut divisé en quatre États : l’État du Nord avec le roi Henry
Christophe (1807-1820), celui de l’Ouest avec le président Alexandre
Pétion (1807-1818), l’État éphémère du Sud avec le président André
Rigaud, et celui de la « Grande-Anse » (Sud-Ouest) 297 sous le contrôle
de Jean-Baptiste Goman (1807-1820). Durant cette longue période
(1807-1820), le pays se transforma en un véritable volcan en éruption
avec d’interminables guerres entre les États rivaux.
Le schéma bipolaire créé par l’existence des deux principaux États
rivaux, celui du Nord et celui de l’Ouest et du Sud, semble être la ré-
surgence de la partition du pays en deux grandes régions, Nord et Sud,
pendant la période coloniale 298, et qui avait débouché sur la guerre ci-
vile du Sud entre Toussaint Louverture et André Rigaud. L’État du
Nord paraissait beaucoup plus stable et plus viable que celui de
l’Ouest et du Sud. En effet, la victoire des troupes indigènes sur le
corps expéditionnaire français [120] s’accompagnait de l’élimination
des « bandes de marrons » dirigées par les Africains. Alors que dans
l’État de l’Ouest et du Sud, qui abritait des plantations plus modestes,
295
« Une Constitution faite par ordre de l’Empereur, uniquement pour satis-
faire à ses vues, dictée par les caprices et l’ignorance, rédigée par ses secré-
taires et publiée au nom des généraux de l’Armée, qui non seulement n’ont
jamais approuvé ni signé cet acte informe et ridicule, mais encore n’en
eurent connaissance que lorsqu’elle fut rendue publique et promulguée [...] :
aucune loi protectrice ne garantissait le peuple contre la barbarie du souve-
rain [...] » Voir « Résistance à l’oppression », dans PRADINES, Linstant de,
Recueil des lois et actes du gouvernement d’Haïti, t. I, 1804-1808, 2e éd.,
Paris, A. Durand-Pédonne-Lauriel, 1886, p. 158.
296
Voir PRICE-MARS, Jean, De la préhistoire de l’Afrique à l’histoire d’Haï-
ti, Port-au-Prince, Imprimerie de l’État, 1962, p. 167.
297
Il convient de souligner que la Grande-Anse (Sud-Ouest) qui échappait au
contrôle des autorités de l’Ouest et du Sud était beaucoup plus un territoire
autonome qu’un véritable État.
298
Voir HECTOR, Michel et CASIMIR, Jean, op. cit., p. 42-43.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 146

les transformations de la société étaient plus marquées par la présence


de ces « bandes ». La force politique des couches paysannes proches
des Africains y était mieux structurée et ces dernières imposaient plus
aisément leur type d’implantation villageoise et d’aménagement du
territoire 299.
La question agraire se trouvait à l’origine de l’assassinat de Dessa-
lines et de la mise en branle de la dynamique centrifuge. Plus que le
type de régime politique, royauté dans le Nord et république dans
l’Ouest et le Sud, la politique agraire servait davantage à différencier
les deux États. Dans l’État du Nord, les généraux et autres officiers
supérieurs qui devinrent fermiers ou administrateurs des plantations
étaient tenus de les faire fructifier, d’octroyer un quart de la récolte à
l’État, un autre quart à titre de salaires aux travailleurs, et d’en conser-
ver la moitié. En revanche, dans l’Ouest et le Sud, les domaines pu-
blics étaient privatisés et exploités par des travailleurs libres, sans la
surveillance des inspecteurs. En outre, le morcellement des terres dans
l’Ouest et le Sud faisait diminuer la production des denrées d’exporta-
tion, car la petite propriété favorisait une agriculture familiale de sub-
sistance. En maintenant le régime des grandes propriétés et le semi-
servage, Christophe avait construit un État fort et prospère. Tandis que
Pétion, en créant une paysannerie libre et en morcelant la terre, avait
contribué à l’affaiblissement de son État 300. Mais l’année 1820 allait
marquer le retour du processus centripète.

Le processus de consolidation de l’État haïtien :


la cristallisation des tendances lourdes

Comme stratégie de lutte contre le mouvement insurrectionnel de


Goman dans la Grande-Anse (Sud-Ouest, 1807-1820), Pétion utilisa,
face à l’incapacité militaire de son régime, la distribution de terre aux
paysans de la région. Ce procédé finit par mettre à nu les faiblesses de
son État. Ce fut pourtant cet État qui allait être le centre de la résur-
gence du processus de centralisation. Certains événements devaient y
suppléer et permettre l’intégration de l’État du Sud dans celui de

299
Ibid., p. 40.
300
MOYA PONS, Frank, op. cit., p. 135.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 147

l’Ouest, ainsi que la pacification de la Grande-Anse 301. En effet, à la


mort du président André Rigaud survenue le 18 septembre 1811, le
général Borgella lui succéda à la tête de [121] l’État du Sud. Le nou-
veau chef d’État dut reconnaître l’autorité de Pétion et la fusion des
deux États se produisit en mars 1812. Le décès de Pétion à son tour, le
29 mars 1818, permit l’accession de Jean-Pierre Boyer à la présidence
de la République de l’Ouest et du Sud. Celui-ci, bénéficiant des résul-
tats à moyen terme de la politique de distribution de terre de Pétion,
qui avait contribué à diminuer l’influence de Goman sur les paysans,
utilisa les moyens militaires nécessaires en vue de pacifier la Grande-
Anse. En juin 1820, le mouvement insurrectionnel de Goman, qui
avait défié l’État de l’Ouest et du Sud pendant 13 ans, fut complète-
ment anéanti. Une fois de plus, certaines contingences, jointes à la
promptitude de Boyer, aidèrent à la réunification du territoire natio-
nal : la phase de consolidation de l’État haïtien semblait s’amorcer
pour de bon.
L’effondrement de l’État du Sud et la pacification de la Grande-
Anse mirent fin à la dynamique centrifuge dans l’Ouest et le Sud. Des
événements fortuits, dont la mort de Christophe dans le Nord, et l’in-
tervention prompte du président Boyer, conduisirent au rétablissement
de l’État unitaire en Haïti, le 26 octobre 1820. Des contingences histo-
riques et la réaction rapide des autorités haïtiennes facilitèrent aussi
l’annexion de la République dominicaine. Avec la mer pour frontière,
le processus de consolidation de l’État haïtien se renforça. Mais l’ac-
ceptation de l’Ordonnance de Charles X, roi de France, en 1825, par
le président Boyer, tout en écartant le danger hypothétique de la re-
conquête d’Haïti par l’ancienne métropole, mina les bases de la sou-
veraineté interne du pays et réduisit considérablement la possibilité
d’émergence de l’État moderne. La réunification du territoire national
et l’unification de l’île, la consolidation apparente de la souveraineté
externe au détriment de la souveraineté interne et le caractère préda-
teur, faible et foncièrement répressif de l’État haïtien, constituent la
structure du troisième point de ce chapitre et nous permettent d’obser-
301
À ce sujet, Norbert Elias écrit : « Dans ces « combats éliminatoires », la
victoire, l’expansion ou l’agrandissement de tel territoire dépendent sans
doute dans une certaine mesure des capacités individuelles des concurrents
et d’autres « hasards », telles que la mort tardive de tel homme ou l’absence
d’héritiers mâles dans telle dynastie. » Voir ELIAS, Norbert, La dynamique
de l’Occident, op. cit., p. 16.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 148

ver les tendances lourdes qui vont influencer à court, à moyen et à


long terme, l’évolution politique, économique et sociale d’Haïti.

Réunification du territoire national et unification de l’île :


renforcement de la souveraineté interne

La réintégration du Sud et de la Grande-Anse (Sud-Ouest) dans


l’État de l’Ouest remit en branle le processus politique centripète.
L’effondrement de l’État du Nord et l’annexion de la République do-
minicaine complétèrent [122] le cycle. Le 15 août 1820, le roi Hen-
ry Ier tomba en syncope dans l’église de Limonade 302. Cet homme, qui
dirigea d’une main de fer l’État du Nord pendant 14 ans, n’était plus
que l’ombre de lui-même. La terreur qu’il inspira et qui fit régner une
grande stabilité dans son royaume se dissipa rapidement et les géné-
raux-nobles n’hésitaient plus à conspirer ouvertement contre lui. La
garnison de Saint-Marc se souleva et le général Jean-Claude fut tué
par les mutins. Pour faire face à l’expédition punitive de Christophe,
ceux-ci lancèrent un appel au président Boyer qui ne se fit pas prier
pour voler à leur secours. Les troupes du Nord se rebellèrent à leur
tour et retournèrent leurs fusils contre le roi. Conscient de son impuis-
sance physique et se sentant trahi même par sa garde d’honneur, Hen-
ry Ier se tua d’une balle au cœur, le 8 octobre 1820 303. Ayant rencontré
très peu de résistance de la part des généraux du Nord qui s’apprê-
taient à s emparer du pouvoir, mais qui n’avaient pas le soutien popu-
laire nécessaire pour faire face aux troupes de l’Ouest, Boyer entra au
Cap-Henry le 26 du même mois. La capitale de l’ancien royaume re-
prit le même jour son ancien nom de Cap-Haïtien et Boyer devint du
même coup le président légitime et constitutionnel de l’État d’Haïti.
L’application de la Constitution de 1816 304 à toute la partie occiden-
tale de l’île consacra la réunification du territoire national.
Par ailleurs, l’accession de nombreux pays latino-américains à l’in-
dépendance comme conséquence des victoires remportées par les
troupes de Simon Bolivar sur les Espagnols raviva l’enthousiasme des
302
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 184.
303
MOÏSE, Claude, op. cit., p. 66.
304
La Charte au terme de laquelle Alexandre devint président à vie de la Répu-
blique de l’Ouest et du Sud en 1816. Voir MOÏSE, Claude, op. cit., p. 58.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 149

élites politiques de la partie orientale de l’île. La volonté de se débar-


rasser du joug colonial espagnol se manifesta par deux mouvements
parallèles en 1820 et 1821. L’un visait la fusion avec la République
d’Haïti et l’autre l’indépendance et l’union de la République domini-
caine comme État membre de la confédération de la Grande-Colom-
bie, sous la direction de Simon Bolivar 305. La réunification du terri-
toire national en 1820 créa les conditions internes permettant à l’État
haïtien de mobiliser les ressources nécessaires à l’annexion du pays
voisin. En janvier 1822, le Sénat haïtien autorisa le président Boyer à
réaliser l’unité de l’île afin d’éviter que la République dominicaine ne
tombe sous la domination d’un autre pays, ce qui aurait constitué une
menace très sérieuse pour la souveraineté d’Haïti. Le 9 février 1822,
Boyer entra à la tête de ses troupes à Santo Domingo où il fut reçu par
les autorités civiles et ecclésiastiques qui lui remirent les clefs de la
ville. L’unification de l’île acheva de renforcer la souveraineté interne
d Haïti et consacra l’apogée du [123] processus centripète. L’État haï-
tien avait à ce moment-là la mer pour frontière. Il lui restait à conqué-
rir la reconnaissance internationale garantissant son insertion dans le
système d’États concurrentiel et consolidant du même coup sa souve-
raineté externe. C’était l’objectif immédiat du président Boyer qui
jouissait d’un immense prestige aux yeux des élites politiques haï-
tiennes et qui fut l’idole des masses paysannes et urbaines du pays.

305
MOYA PONS, Frank, op. cit., p. 137.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 150

Consolidation apparente de la souveraineté externe


au détriment de la souveraineté interne

L’image de la colonie la plus prospère du monde, de joyau de


l’empire colonial des Bourbons, persistait dans l’imaginaire des élites
politiques françaises et les anciens colons ne rêvaient que de la recon-
quête de Saint-Domingue-Haïti. Dès le rétablissement de la royauté en
France, Louis XVIII se pencha sur le dossier de l’ancienne colonie
française. Mais les premières démarches furent vaines.
La mort de Pétion, l’avènement de Boyer à la présidence de la Ré-
publique de l’Ouest et du Sud ainsi que le suicide de Christophe facili-
tèrent la reprise des pourparlers franco-haïtiens. Après la pacification
de la Grande-Anse, la réunification du territoire national et l’unifica-
tion de l’île, les négociations entre le successeur de Louis XVIII, son
frère Charles X, et le président Boyer, permirent la conclusion d’un
accord : l’acceptation, en 1825, de l’Ordonnance de Charles X par
Boyer. Cette décision impliquait la réduction de moitié des droits de
douane, à l’entrée et à la sortie, sur les marchandises transportées par
les navires français et le paiement à la France d’une indemnité de
150 000 000 de francs par Haïti, en guise de dédommagements aux
anciens colons et comme condition pour la reconnaissance officielle
de l’indépendance du pays 306. La mise en œuvre dudit accord conduisit
Haïti à une véritable impasse : au lieu d’épargner ses maigres res-
sources pour pouvoir les investir dans les systèmes éducatif et sani-
taire, dans les travaux d’infrastructures indispensables au bien-être

306
L’article premier de l’Ordonnance stipulait : « Les ports de la partie fran-
çaise de Saint-Domingue seront ouverts au commerce de toutes les nations.
Les droits perçus dans ces ports, soit sur les navires, soit sur les marchan-
dises, tant à l’entrée qu’à la sortie, seront égaux et uniformes pour tous les
pavillons, excepté le pavillon français, en faveur duquel ces droits seront ré-
duits de moitié. » L’article 2 spécifiait : « Les habitants actuels de la partie
française de Saint-Domingue verseront à la caisse fédérale des dépôts et
consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier
échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de
francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une in-
demnité. » Voir DORSAINVIL, J. ., op. cit., p. 349.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 151

collectif, le pays dut les consacrer au paiement d’une dette que lui va-
lut la maladresse d’un de ses dirigeants les plus rétrogrades 307.
En effet, pour payer la première tranche de 30 000 000 de francs,
Jean-Pierre Boyer dut contracter auprès de la Banque Gandolphe &
Cie l’équivalent de cette somme à un taux de 6% l’an. La banque fran-
çaise ayant au préalable prélevé ses intérêts ainsi que les frais de ges-
tion, le gouvernement [124] haïtien ne reçut en fin de compte que
24 000 000 de francs qui constituèrent, avec la balance de l’indemnité,
« ce que l’historiographie haïtienne appelle la double dette, qui donna
naissance à la perpétuelle dette extérieure 308 ». Pour compléter cette
somme et verser la première tranche de 30 000 000 aux autorités fran-
çaises, le gouvernement Boyer mit à sec le Trésor public. En outre,
l’État haïtien dut faire face au service (capital et intérêts) de la dette
contractée auprès de la banque française. Cette situation porta Boyer à
prendre une série de décisions qui eurent des conséquences politiques,
économiques et sociales désastreuses pour l’avenir du pays : émission
de papier-monnaie, ne correspondant nullement au volume de produc-
tion, qui conduisit le pays à une situation d’inflation et de marasme
économique ; taxe sur les produits d’exportation ; et, surtout, promul-
gation du Code rural de 1826, rétablissant et systématisant la militari-
sation des travaux agricoles. Ces décisions donnèrent lieu à une vague
de mécontentement populaire, de troubles sociopolitiques et de prises
d’armes qui devaient saper les bases du régime de Boyer.
Devant l’incapacité du gouvernement haïtien à honorer ses engage-
ments financiers et à verser les tranches subséquentes, les autorités
françaises prirent la décision de diminuer de moitié la balance des
120 000 000 de francs, ce qui ramena la dette extérieure à 90 000 000
de francs en 1838 309. Malgré les difficultés de toutes sortes, les respon-
sables haïtiens, grâce aux sacrifices imposés aux masses populaires et
aux cultivateurs en particulier, et en contractant d’autres dettes, ver-
307
L’historien Benoît B. Joachim écrit à ce sujet : « En tout cas, à la fin des 25
ans de règne de cet homme qui osa fermer l’Université de Santo Domingo et
voulut limiter l’instruction publique “aux enfants des citoyens tant civils que
militaires qui auront rendu des services à la Patrie”, moins de 3 000 enfants
sur une population de plus de 700 000 habitants suivaient un enseignement
dans 14 écoles publiques. » Voir JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 104.
308
PIERRE-CHARLES, Gérard, L’économie haïtienne et sa voie de dévelop-
pement, op. cit., p. 134
309
Ibid., p. 135.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 152

sèrent dans la seconde moitié du XIXe siècle 76 000 000 de francs à la


France. Ainsi, en 1875, la dette extérieure haïtienne était estimée à
13 750 000 de francs 310.
Malgré tous les sacrifices consentis par le président Boyer, la
France ne reconnut l’indépendance d’Haïti qu’en 1838. Si cette recon-
naissance tardive écarta la menace très peu probable d’une interven-
tion militaire française dans le but de reconquérir Saint-Domingue-
Haïti, elle n’offrit qu’une consolidation apparente de la souveraineté
externe du pays au détriment de sa souveraineté interne. Les mesures
prises par Boyer en vue de faire face à la situation de banqueroute
dans laquelle il plaça le pays soulevèrent la colère des masses pay-
sannes qui ne voyaient pas la différence entre son régime et celui de
l’esclavage. Les conditions de vie des masses urbaines avaient empiré.
Les Dominicains rechignaient à contribuer au paiement d’une dette
qui ne concernait que la partie occidentale de l’île. La politique [125]
et la législation haïtiennes sur la tenure des terres, de même que la ré-
organisation de l’agriculture, renforcèrent l’hostilité des habitants de
la partie orientale de l’île. La crise politique, économique et sociale
qui secoua le pays fut exploitée par les opposants au régime boyériste
des deux côtés de la frontière. Elle conduisit au renversement de son
gouvernement en 1843 et à une situation d’instabilité permanente
entre 1843 et 1848. Les élites politiques dominicaines en profitèrent
pour proclamer l’indépendance de leur pays en 1844. L’Ordonnance
de 1825 livra le pays au capital étranger, affaiblit considérablement
l’État haïtien et influença les rapports entre État et société jusqu’à
l’occupation américaine de 1915.

310
BONHOMME, Ernest, « Cours d'administration financière ». Faculté de
droit de Port-au-Prince, pp. 5-6, cité dans PIERRE-CHARLES, Gérard,
L’économie haïtienne et sa voie de développement, op. cit., p. 135.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 153

Un État prédateur,
faible et foncièrement répressif

En appliquant dans l’ancien royaume du Nord la politique agraire


en vigueur dans l’Ouest et le Sud, Boyer étendit la coexistence du se-
mi-servage et de la petite propriété paysanne à l’ensemble du territoire
national, entraînant du même coup l’extension des cultures destinées à
la consommation locale, au détriment des denrées d’exportation 311
L’économie haïtienne reposa alors essentiellement sur la culture et
l’exportation du café. Les recettes douanières constituaient la princi-
pale source de devises assurant les dépenses de l’État pour son fonc-
tionnement, ses réalisations et le remboursement de ses dettes privée
et publique. Pour survivre, l’État devait augmenter considérablement
l’impôt sur le café en douane. Apparemment, c’est le négociant expor-
tateur qui faisait les frais de cette politique fiscale. En fait, ce dernier
établissait des mécanismes lui permettant de prélever le droit de
douane sur le spéculateur qui en faisait porter le fardeau au paysan.
Celui-ci dépensait jusqu’à 40 % de son revenu au maintien d’un État
sur lequel il n’exerçait aucun contrôle et qui n’avait non plus aucun
compte à lui rendre 312. Le droit à l’importation était aussi un autre
moyen dont disposait l’État haïtien pour extraire des ressources aussi
bien des couches urbaines que paysannes, car les importateurs transfé-
raient les taxes perçues par l’État aux consommateurs. Il s’agissait
bien d’un État prédateur exploitant excessivement une paysannerie
pauvre pratiquant une agriculture de subsistance 313. En outre, c’était
un État faible.
La faiblesse de l’État haïtien se manifestait dans son incapacité à
défendre sa souveraineté interne et externe. Et comme cet État préda-
teur faible ne disposait pas des ressources lui permettant de réaliser de
grands [126] travaux publics qui lui auraient conféré une certaine légi-
timité l’habilitant à assurer une certaine cohésion sociale, il faisait
311
JOACHIM, Benoît B., op. cit., p. 56.
312
TANZI, Vito, « Export Taxation in Developing Countries : Taxation of
Coffee in Haiti », Social and Economic Studies, n° 25, p. 66-76-, cité dans
TROUILLOT, Michel- Rolph, op. cit., p. 67.
313
Voir TROUILLOT, Michel-Rolph, Haiti, State against Nation : The Ori-
gins and Legacy of Duvalierism, New York, New York University Press,
1990.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 154

constamment face à des troubles sociopolitiques aigus. La longue


crise de 1843-1848 mit à nu les faiblesses de l’État haïtien.
Non seulement le pays connut six gouvernements en six ans, mais,
entre 1844 et 1855, l’État militariste haïtien, à trois reprises, tenta vai-
nement d’envahir la République dominicaine et de l’annexer. Si « la
guerre est le grand moteur de toute la machinerie politique de l’État
moderne 314 », c’est qu’elle permet de mesurer sa force et sa puissance.
On doit dès lors reconnaître que l’État haïtien n’était pas un État mo-
derne et, surtout, qu’il ne possédait pas les moyens militaires de sa po-
litique vis-à-vis du pays voisin. Cette armée, qui n’avait plus de struc-
ture centralisée, perdait progressivement son caractère d’armée de mé-
tier 315. De plus en plus nombreuse, elle s’était transformée en sinécure
et en instrument politique absolument inutile à la protection du
pays 316. Et quand l’État d’un pays de près de 1 000 000 d’habitants se
révèle incapable d’empêcher sa partition, face à une population de
150 000 habitants, il devient tout simplement insignifiant.
Un État prédateur et faible, ne jouissant d’aucune légitimité et fai-
sant face à une crise économique ébranlant ses assises, ne pouvait être
que foncièrement répressif. La gravité de la situation exigeait 1’inter-
vention urgente des détenteurs du pouvoir étatique en vue de juguler
la crise. La politique agraire de Pétion, suivie à la lettre par Boyer, qui
consistait à distribuer les terres et plantations disponibles aux officiers
de l’armée, selon leur rang, aux soldats et aux paysans, avait grande-
ment contribué au renforcement de leur régime par rapport à l’État du
Nord. Mais elle avait aussi entraîné la baisse du volume de production
des denrées d’exportation par rapport aux années antérieures. Donc, il
revenait aux autorités de l’État de prendre des mesures appropriées
pour inverser cette tendance.
Pour ce faire, Boyer présenta au Sénat un ensemble de lois desti-
nées à réorganiser l’agriculture du pays sur la base du travail obliga-
toire des paysans sur les plantations et à punir ceux qui tenteraient
d’échapper à cette mesure. L’application du code rural de 1826, visant
à atteindre des niveaux de productivité correspondant à ceux obtenus
sous le régime de Dessalines, exigeait la présence de soldats sur les
plantations et la chasse aux paysans qui tentaient de se réfugier dans
314
HINTZE, Otto, op. cit, p. 314.
315
HECTOR, Michel et CASIMIR, Jean, op. cit., p. 53.
316
TROUILLOT, Michel-Rolph, op. cit., p. 71.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 155

les mornes. Ces mesures [127] répressives approfondirent le fossé


entre l’État et la société, et provoquèrent la colère des paysans. En
quatre occasions, soit en 1843, 1844, 1846 et 1848, les cultivateurs du
Sud, appelés « Piquets » à cause des piques en bois dont ils étaient ar-
més, se soulevèrent et s’opposèrent farouchement aux troupes gouver-
nementales mobilisées pour les combattre 317.
La défaite du corps expéditionnaire français et la proclamation de
l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804, consacrèrent donc la nais-
sance de l’État postcolonial haïtien. Résultat contraire aux intentions
originelles des acteurs sociopolitiques, pur produit des contingences
de l’histoire, cette réalité nouvelle plaça les élites politiques locales
devant un fait accompli : l’impérieuse nécessité de construire l’État
haïtien et de faire face aux contraintes internes et externes qu’impli-
quait une telle entreprise. Ce défi fut d’autant plus difficile à relever
que la rupture violente avec la métropole créa un vide institutionnel
total et un climat d’isolement et d’hostilité complètement défavorable
à l’intégration du nouvel État dans le système international émergent
du XIXe siècle. L’absence de capitaux, de technologie et du savoir-
faire rendait la tâche d’une complexité déconcertante.
Il revenait aux élites politiques haïtiennes d’implanter et d’adapter
le modèle d’État européen dans un contexte économique et sociocul-
turel interne très peu favorable.
Dans la société d’analphabètes de 1804, dominée par la persistance
des liens tribaux d’origine africaine, les généraux qui occupaient les
sommets de l’État durent utiliser les services du petit nombre de « sa-
chant lire » et des analphabètes fonctionnels pour construire une admi-
nistration publique embryonnaire, organiser l’agriculture, concevoir et
mettre en œuvre une politique étrangère garantissant le fonctionne-
ment et la survie de l’État haïtien. Hésitations, tâtonnements, mimé-
tisme et erreurs imprégnaient les premières décisions des autorités éta-
tiques. Les conflits politiques, liés à de puissants intérêts ou des diver-
gences de vues, conduisirent à l’alternance des processus centripète et
centrifuge. La réunification du territoire national et l’unification de
l’île mirent en branle le processus de consolidation de l’État haïtien.
Mais l’acceptation de l’Ordonnance de 1825 par le président Jean-
Pierre Boyer réorienta cette nouvelle dynamique qui laissait déjà se

317
HECTOR, Michel et CASIMIR, Jean, op. cit., p. 45.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 156

profiler les tendances lourdes d’un État prédateur, faible et foncière-


ment répressif, dont la phase de désintégration s’annonça dès 1859.

[128]

NOTES

Pour faciliter la consultation des notes en fin de textes, nous les


avons toutes converties, dans cette édition numérique des Classiques
des sciences sociales, en notes de bas de page. JMT.

[129] [130] [131] [132]


Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 157

[133]

L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 4
Les élites politiques
et la phase de désintégration
de l’État haïtien (1859-1915)

Retour à la table des matières

Pour des raisons autres que celles évoquées par Michel Hector et
Jean Casimir 318, nous identifions la fin du processus de consolidation
de l’État haïtien à la chute de l’empire de Faustin Soulouque, Faus-
tin Ier, en janvier 1859, et le début de sa phase de désintégration à
l’avènement au pouvoir du général Guillaume Fabre Nicolas Geffrard,
son successeur, le 13 du même mois. La conclusion d’une trêve de
cinq ans avec les autorités dominicaines était le signe évident de l’im-
puissance de l’État haïtien à pouvoir reconquérir cette partie de l’île :
sa souveraineté interne était gravement affectée. En renonçant à l’in-
dépendance de son pays au profit du protectorat espagnol, le 18 mars
318
Ces auteurs affirment : « Les dirigeants du XIXe siècle se divisent en deux
grandes promotions : la première est née avant 1804 et la seconde voit le
jour entre 1804 et la signature du Concordat avec le Vatican en 1860. Les
neuf pionniers gouvernent jusqu’à la chute de Faustin I er, le plus jeune de la
promotion. En 1804, le futur empereur a 22 ans. Son éducation et celle de
ses aînés se fait durant le régime colonial. La seconde promotion, 17 chefs
d’État en tout, accède au pouvoir après 1859 et y demeure jusqu’en 1915.
Elle est née et éduquée durant la période d’ostracisme du pays. Toute in-
fluence étrangère affectant son éducation de base passe par un filtrage plus
serré de la communauté haïtienne... »
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 158

1861, le général Santana, président de la République dominicaine, qui


devint capitaine général, permit l’établissement d’une puissance étran-
gère dans l’autre partie de l’île. La présence de l’Espagne mit en péril
la souveraineté externe d’Haïti. En outre, c’est sous le gouvernement
de Geffrard que l’alliance entre les factions des élites politiques, les
commerçants consignataires et certaines missions diplomatiques, mit
fin ouvertement à l’illusion de la souveraineté interne et externe de
l’État haïtien, notamment avec la participation directe d’une puissance
étrangère dans un conflit armé sur le territoire haïtien. Dès lors, les
monopoles de la contrainte physique légitime et de la fiscalité étaient
sérieusement affectés : la contrebande, la corruption généralisée, les
crises économiques, [134] financières et monétaires, les insurrections
et les guerres civiles conduisirent à la désintégration systématique et
complète de l’État haïtien.
Malgré un certain effort de normalisation et d’institutionnalisation
de la vie politique, dans le cadre d’un bipartisme classique (Parti libé-
ral et Parti national), entre 1870 et 1879, les positionnements poli-
tiques étaient conditionnés par des facteurs liés à la couleur, la région
et les loyautés et antipathies personnelles et familiales 319. Cette carac-
téristique du bipartisme de l’époque ne favorisa aucunement la possi-
bilité pour les élites politiques de rééditer l’exploit de faire front com-
mun devant des menaces extrêmes, comme en 1802, pour conjurer le
rétablissement de l’esclavage et de la domination coloniale française ;
en 1844, face à la subversion paysanne ; en 1867, pour freiner la dé-
rive populiste de Salnave 320. La fragilisation du monopole de la
contrainte physique légitime, l’illusion du monopole de la fiscalité et
la lente et sûre agonie de l’État haïtien constituent la structure de ce
chapitre dont l’objectif est de nous aider à visualiser l’articulation des
décisions et des mécanismes structurels ayant conduit à l’effondre-
ment de l’État haïtien en 1915.

319
Voir NICHOLLS, David, « Haití, c. 1870-1930 », dans BETHELL, Leslie
(dir.), Historia de América Latina, op. cit., t. IX, p. 278.
320
Voir MOÏSE, Claude, op. cit., p. 268.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 159

La fragilisation du monopole
de la contrainte physique légitime

Durant le long règne de Jean-Pierre Boyer, 1818-1843, l’exercice


du monopole de la contrainte physique légitime avait une certaine réa-
lité. Les révoltes des paysans du Sud, les Piquets, en 1843, 1844, 1846
et 1848, lors de la crise de 1843-1848 suivant ce long règne, mirent en
évidence la fragilité de ce contrôle de l’espace territorial. Pour pacifier
le Sud et le Nord du pays et terroriser les habitants de la capitale, Port-
au-Prince, afin de faire taire toute velléité d’insurrection et de coup
d’État, le gouvernement sanguinaire de Faustin Soulouque, qui accéda
au pouvoir en 1847 321, consacra 65  du budget national à l’organisa-
tion de la répression 322. Sous le gouvernement de Geffrard, 1859-
1867, qui dut faire face à 13 insurrections armées 323, dont certaines
d’une très grande ampleur, la fragilisation du monopole de la
contrainte physique légitime se précisa davantage, pour atteindre son
acmé sous la présidence de Sylvain Salnave, dont les trois années de
règne furent trois ans de guerre civile (1867-1869), qui conduisirent à
la partition du pays en trois États. Ce processus de fragilisation allait
se poursuivre tout au long du XIXe siècle pour déboucher sur une si-
tuation d’instabilité chronique qui devait préluder à l’effondrement de
l’État haïtien en 1915. Les difficultés [135] que le pouvoir central
éprouvait à occuper, à contrôler et à organiser son espace territorial
étaient l’expression de l’impuissance de l’État dont les deux corol-
laires furent le régionalisme et le militarisme.
321
Le général Faustin Soulouque fut président du 1er mars 1847 au 25 août
1849. Avec la promulgation d’une nouvelle Constitution le 20 septembre
1849, il devint empereur d’Haïti, sous le titre de Faustin I er, jusqu’en janvier
1859.
322
Voir WEINSTEIN, Brian et SEGAL, Aaron, Haiti : Political Failures,
Cultural Successes, New York, Praeger, 1984, p. 41.
323
À ce sujet, l’historien Claude Moïse écrit : « En tout et pour tout, treize af-
faires de conspirations, de soulèvements, d’insurrections à l’origine des-
quelles se retrouvent entremêlés les mobiles les plus divers relevant de riva-
lités de clan, d’ambitions individuelles, de régionalisme exacerbé, de mé-
contentement paysan. Plus significatives les unes que les autres, elles
mettent en scène des groupes sociaux et politiques importants dans les
grands centres traditionnels de batailles politiques. Voir MOÏSE, Claude,
Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti, t. I, op. cit., p. 145.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 160

Le régionalisme et le militarisme
comme facteurs de désintégration de l’État

Le régionalisme et le militarisme représentaient des séquelles de


l’État colonial français, qui avaient modelé l’État louverturien et qui
influaient considérablement sur l’organisation politico-administrative
de l’État postcolonial haïtien. Les notables régionaux et les comman-
dants d’arrondissements exercèrent une influence considérable sur le
pouvoir central de 1804 à 1915. Grands propriétaires terriens, les gé-
néraux et commandants d’arrondissements parvenaient à tisser de so-
lides réseaux de relations sociopolitiques dans leurs fiefs respectifs.
L’absence d’un réseau routier national rendait difficile le travail de
contrôle et de coordination sur les différentes régions du pays. L’en-
clavement de celles-ci facilitait une certaine mainmise des généraux
sur l’administration publique régionale. Ainsi, les commandants d’ar-
rondissements parvenaient à se constituer des pouvoirs régionaux qua-
si autonomes du pouvoir central. Ces potentats militaires profitaient
généralement des situations de tensions sociales, de crises écono-
miques et financières et de troubles politiques, pour marcher sur la ca-
pitale à la tête de leurs troupes et s’emparer du pouvoir.
Pour bien faire ressortir l’influence du régionalisme et du milita-
risme sur le pouvoir central, il convient de souligner que, jusqu’en
1913, tous les chefs d’État haïtiens étaient des généraux. Et sur les 26
chefs d’État qui dirigèrent le pays de 1804 à 1915, seulement 2 étaient
originaires de Port-au-Prince 324. Le régionalisme et le militarisme ont
augmenté l’intensité et l’âpreté des luttes politiques dans le pays,
créant ainsi une situation d’instabilité permanente, très néfaste au dé-
veloppement social et économique. En rendant le pouvoir central
constamment chancelant, ils faisaient de la violence le seul et unique
moyen de conquête, d’exercice et de conservation du pouvoir, rendant
de ce fait insignifiantes les notions de légalité, de constitutionnalité et
de légitimité. Le triomphe de la force, l’absence de consensus, de
compromis sur le plan des élites politiques, contribuèrent à la mise en
place d’un régime politique très peu favorable à la survie de l’État haï-
tien et encore moins à l’émergence d’un État moderne.
324
Voir HECTOR, Michel et CASIMIR, Jean, op. cit., p. 55.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 161

[136]

Un régime politique générateur de crises,


d’insurrections et de guerres civiles

Le régionalisme, le militarisme, l’autoritarisme, le paternalisme et


le néo-patrimonialisme s’étaient révélés les principaux traits caracté-
ristiques du régime politique haïtien au XIX e siècle 325. Dans le cadre
de ce régime autocratique, les institutions de l’État avaient une exis-
tence purement fictive et n’étaient que l’expression de la volonté du
général-président, dont le pouvoir reposait sur l’armée, c’est-à-dire la
loyauté des généraux des différentes régions du pays, des comman-
dants d’arrondissements ou des forces paramilitaires.
L’idée de légitimité, fondée sur la rationalisation de la domination
politique, grâce à l’institutionnalisation de la participation des ci-
toyens à la gestion de la chose publique, était étrangère au régime po-
litique haïtien. D’autant que le colonialisme interne pratiqué par les
élites a terni la portée de l’universalisation de la Déclaration des droits
de l’homme et du citoyen par la Révolution haïtienne. On peut facile-
ment comprendre que la forme primitive de conquête, d’exercice et de
conservation du pouvoir, ait prévalu à cette époque. L’alternance poli-
tique se faisait par le coup d’État, voire l’assassinat. Comme le ma-
rasme économique et la crise financière engendraient une situation de
tensions sociopolitiques explosive, les généraux et leurs alliés en pro-
fitaient pour donner libre cours à leur ambition de pouvoir. En ce sens,
le phénomène appelé « crise » faisait partie des mécanismes d’alter-
nance politique, car, en général, la crise précédait ou suivait le coup
325
En Haïti, presque tous les chefs d’État ont cherché à projeter l’image du
bon père de famille qui connaît et protège les intérêts de ses enfants. Ainsi,
ils ont toujours voulu diriger le pays comme leur maisonnée. Parmi les plus
célèbres, on peut citer « Papa Toussaint » (Toussaint Louverture), « Papa
Dessalines » (Jean-Jacques Dessalines), « Papa Bon Cœur » (Alexandre Pé-
tion), « Papa Da » (Davilmar Théodore), « Papa Vincent » (Sténio Vincent),
« Papa Doc » (Dr François Duvalier), « Baby Doc » (Jean-Claude Duvalier).
Le poids des traditions a même porté un paysan du Nord-Est, à la fin du XX e
siècle, à appeler le président René Garcia Préval, le prédécesseur de Jean-
Bertrand Aristide, papa. Visiblement embarrassé en présence des journa-
listes, il a demandé au paysan de le considérer comme son frère.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 162

d’État ou l’assassinat. Elle constituait donc un élément récurrent, do-


minant, central de la phase de désintégration de l’État haïtien. Ainsi,
dictatures, jacqueries, insurrections, ingouvernabilité, instabilité, anar-
chie et guerres civiles, sont autant de catégories qui exprimaient des
conjonctures antérieures ou postérieures à une crise. Même les pé-
riodes de relative stabilité peuvent être qualifiées de périodes
d’« équilibre instable 326 », puisque la période qui s’écoulait entre deux
crises était seulement le laps de temps nécessaire à l’éclatement de
l’autre.
Si de 1804 à 1845 on avait enregistré 29 insurrections dans le
pays 327, à la veille de l’occupation américaine on en comptait près
d’une centaine 328. Comme l’esprit et les méthodes autoritaires propres
au régime militaire imprégnaient le pouvoir d’État et rendaient à la
fois problématiques et [137] confus les rapports État-société, le milita-
risme haïtien allait épouser des « formes constitutionnelles et parle-
mentaires 329 ». Ainsi, un général ou commandant d’arrondissement
laissait le Sud ou le Nord, à la tête de ses troupes, et entrait à Port-au-
Prince. La garde prétorienne offrant très peu de résistance, on enregis-
trait très peu de morts. Le président s’enfuyait et le général rebelle se
faisait proclamer président par le Parlement. Comme l’institution mili-
taire haïtienne n’était pas une armée professionnelle, bien équipée,
bien entraînée et disposant d’une chaîne de commandement, ses seg-
ments régionaux non interconnectés pouvaient facilement être instru-
mentalisés par certains généraux 330. D’où l’institutionnalisation du
« brigandage politique » faisant de la souveraineté interne et externe
de l’État haïtien une notion vide de sens.

326
MANIGAT, Leslie F., La crise haïtienne contemporaine, Port-au-Prince,
Éditions des Antilles, 1995, p. 33.
327
MAGLOIRE, Auguste, Les insurrections, Port-au-Prince, Le Matin, 1910,
p. 408-412.
328
MOÏSE, Claude, op. cit., p. 258.
329
LÉGITIME, François Denis, L’armée d’Haïti, sa nécessité, son rôle, Port-
au-Prince, Éditions Lumières, 2002 (1879), p. 73.
330
Comme le fit remarquer Spencer Saint-John, « une grande partie des reve-
nus publics sert à l’entretien d’une armée nominalement nombreuse, mais
qui, en réalité, n’est qu’une populace, la plus indisciplinée qui ait jamais été
rassemblée sous les armes ». Voir SAINT-JOHN, Spencer, Haïti, ou la Ré-
publique noire, tr. fr., Paris, Plon, 1886, p. 267.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 163

La souveraineté interne et externe


de l’État mise à rude épreuve

Outre la trêve signée avec les Dominicains et la perte de l’indépen-


dance de ce pays au profit de l’Espagne, la souveraineté interne et ex-
terne de l’État haïtien sera mise à rude épreuve sous la présidence de
Geffrard (1859-1867). Les décisions irresponsables des élites poli-
tiques allaient ainsi accélérer la phase de désintégration de l’État et
enfoncer le pays dans la dynamique de l’entonnoir. L’incident Rubal-
cava 331 montra clairement que l’État ne pouvait pas faire face à une
agression externe d’envergure, car il ne disposait pas des moyens mi-
litaires adéquats et ne pouvait non plus compter sur la protection
d’une puissance alliée. Cet incident fut une insulte personnelle pour le
chef de l’État et une humiliation pour le pays. Il encouragera les sec-
teurs rivaux des élites politiques dans leur volonté de renverser par les
armes le pouvoir établi. L’insurrection de Sylvain Salnave, de mai à
novembre 1865, dans le Nord, mit en évidence les rivalités régionales,
la collusion des intérêts de certains secteurs et les alliances qui de-
vaient faire de la souveraineté de l’État haïtien une pure fiction.
En effet, les factions politiques qui s’affrontèrent dans le nord du
pays bénéficièrent de l’appui des grandes puissances qui intervenaient
dans les luttes pour la prépondérance politique, commerciale et finan-
cière en Haïti. Ainsi, face à la détermination de Sylvain Salnave et de
Demesvar Delorme, leaders des insurgés soutenus par les Américains,
le gouvernement Geffrard ne put triompher que grâce à l’intervention
directe et [138] décisive de l’Angleterre. Les croiseurs anglais Bull-
Dog, à bord duquel se trouvait personnellement le consul anglais
Spencer Saint-John, et Galatea bombardèrent le 9 novembre 1865 la
ville du Cap-Haïtien, attaquée par terre par le président Geffrard à la
tête de ses troupes 332. Sylvain Salnave, Demesvar Delorme et leurs

331
Pour protester contre 1’appui du gouvernement de Geffrard aux insurgés
dominicains contre le général Santana, l’amiral espagnol Rubalcava se pré-
senta dans la rade de Port-au-Prince, le 6 juillet 1861, à la tête d’une flotte
imposante et exigea des autorités haïtiennes une indemnité de 200 000
piastres et un salut de 21 coups de canon. L’intervention du corps diploma-
tique permit de réduire de moitié cette somme, et le salut fut rendu. Voir
DORSAINVIL, J. C., op. cit., p. 232.
332
DORSAINVIL, J. C., ibid., p. 241.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 164

partisans eurent la vie sauve grâce à l’asile que leur offrit le navire de
guerre américain USS DeSoto, qui était dans la rade 333. Telle était la
toile de fond de l’engrenage dans lequel se débattaient les factions po-
litiques.
Les intérêts des commerçants-consignataires européens, leurs ré-
clamations pour être dédommagés au cours des guerres civiles et les
démonstrations de force navale de leur pays d’origine, avaient porté
certains dirigeants à rechercher le soutien actif des États-Unis d’Amé-
rique 334. En fait, pour ces commerçants, les émeutes populaires, les in-
cendies, les insurrections et les guerres civiles étaient très lucratifs.
C’est pourquoi ils les finançaient 335. Dans la guerre civile de 1888-
1889, la France était ouvertement en faveur du général Légitime, tan-
dis que les États-Unis d’Amérique soutenaient fermement le général
Hyppolite au Cap-Haïtien 336. Élites politiques, commerçants-consigna-
taires, représentants du corps diplomatique, puissances étrangères, les
activités auxquelles s’adonnaient ces flibustiers d’un genre nouveau
ruinaient le monopole de la contrainte physique légitime de l’État haï-
tien, ainsi que son monopole fiscal.

L’illusion du monopole de la fiscalité

Le monopole de la contrainte physique légitime et celui de la fisca-


lité sont étroitement liés. Le renforcement de l’un entraîne nécessaire-

333
PÉAN, Leslie J.-R., L’économie politique de la corruption (De Saint-Do-
mingue à Haïti 1791-1870), Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 2000, p. 359.
334
NICHOLLS, David, Haiti in the Caribbean Context, New York, St. Mar-
tin’s Press, 1985, pp. 108-109.
335
Comme le souligne Benoît B. Joachim, « Pour les “affaires” de guerre ci-
vile ou d’insurrection, des négociants s’érigeaient en bailleurs de fonds et
fournitures (armes, munitions, vêtements, “ration”...) tant du gouvernement
que des conspirateurs. Ils prêtaient ou vendaient à crédit aux mécontents
pour prendre les armes et faire une “révolution”, et au gouvernement pour
combattre la levée de boucliers, avec la ferme assurance d’encaisser leur ar-
gent avec de gros profits quel que soit le parti qui triomphe. » Voir JOA-
CHIM, Benoît B., Les racines du sous-développement en Haïti, op. cit., p.
155.
336
Voir MANIGAT, Leslie F., Éventail d’histoire vivante d’Haïti, t. II, op. cit.,
p. 119.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 165

ment la consolidation de l’autre. Et évidemment, la fragilisation du


premier rend inévitable l’affaiblissement du second. En Haïti, le ré-
gionalisme, le militarisme et l’autocratisme avaient contribué à
l’émergence d’un régime politique générateur de crises et de guerres
civiles. Cette situation d’instabilité chronique et d’ingouvernabilité
était très peu favorable à l’exercice effectif de la souveraineté interne
et externe de l’État. La réalité fictive du monopole de la fiscalité de
l’État haïtien peut être observée à travers la fragilisation de celui-ci
par le néopatrimonialisme, l’anémie de l’État par la contrebande et la
décomposition de l’État par la corruption généralisée, qui forment les
principaux éléments du second point de ce chapitre.
[139]

La fragilisation du monopole fiscal de l’État


par le néopatrimonialisme

La personnalisation du pouvoir reposant sur un mélange de tradi-


tion et d’arbitraire, lesquels, se combinant à leur tour à une logique lé-
gale-rationnelle qui est un attribut de l’État moderne, nous a porté à
qualifier l’État haïtien, dans l’introduction du livre, d’État néopatri-
monial. Déjà sous le régime militaire de Toussaint Louverture, la dis-
tinction entre domaine privé et domaine public était très floue, très
confuse. Toussaint Louverture ne respectait pas le principe de sépara-
tion entre le Trésor public et sa fortune personnelle 337. Cette façon de
concevoir et de gérer la chose publique était d’autant plus pernicieuse
pour le monopole fiscal de l’État qu’elle était moins une anomalie
qu’une réelle technique de gouvernement 338. Cet héritage allait être re-
cueilli, si bien sauvegardé et transmis de génération en génération
337
Selon Jacques Périès, un receveur général des contributions à Saint-Do-
mingue, les représentations et valeurs dominantes à l’apogée du pouvoir de
Toussaint Louverture en 1800 étaient celles de la spoliation, de la concus-
sion et de la corruption. Toussaint laissait son entourage orchestrer un grand
désordre financier. Il ne faisait pas d’ailleurs de différence entre les deniers
de l’État et sa fortune privée. De faux budgets étaient présentés avec des dé-
penses fictives dépassant de plus de 50 % les recettes, la différence allant
grossir sa fortune personnelle. Voir DEBIEN, Gabriel et PLUCHON, Pierre,
« Les lettres de Périès », dans Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de
Géographie, vol. 44, n° 150, Port-au-Prince, mars 1986.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 166

qu’il constitue l’un des principaux piliers du régime politique haï-


tien 339. Dessalines 340, Pétion 341, Christophe 342, Boyer 343, Soulouque 344,
les principaux chefs d’État de la période de construction et de consoli-
dation de l’État haïtien avaient suivi la voie tracée par Toussaint Lou-
verture, que l’empereur Faustin Ier avait transformée en autoroute de la
corruption généralisée.
Geffrard, le premier chef d’État de la période initiale de ce que
nous appelons la phase de décomposition de l’État haïtien, n’était pas
338
À ce sujet Pierre Pluchon écrit : « Le désordre financier et fiscal n’est pas
qu’une maladie de l’administration du général, il est aussi une technique de
gouvernement : il l’aide à économiser et à entasser des fonds dans une caisse
masquée par un impénétrable rideau de fumée. Cette méthode, irrationnelle
pour un bon gestionnaire, ne manque pas de pertinence pour un politique. »
Voir PLUCHON, Pierre, Toussaint Louverture, op. cit., p. 416.
339
À ce sujet Thomas Madiou écrit : « Sous Toussaint Louverture, les caisses
de l’État étaient celles du gouverneur ; sous Dessalines, elles étaient deve-
nues celles de l’empereur. Tant est funeste le mauvais exemple donné par un
prédécesseur ! » Voir MADIOU, Thomas, Histoire d’Haïti, t. III, op. cit.,
p. 228.
340
« Autocrate et engagé dans des pratiques individuelles d’utilisation de la
caisse publique comme sa cassette personnelle, Dessalines servira
d’exemple aux membres de son gouvernement qui, en l’absence de contre-
pouvoirs, sombreront dans la débauche administrative et la concussion. »
Voir PÉAN, Leslie J.-R., L’économie politique de la corruption, op. cit.,
p. 124.
341
Sous son régime, le gaspillage des deniers de l’État, le vol, la concussion
étaient érigés en principe. Voir TROUILLOT, Hénock, « La république de
Pétion et le peuple haïtien », dans Revue de la Société Haïtienne d'Histoire,
de Géographie et de Géologie, n° 107, Port-au-Prince, janvier-avril 1960,
p. 36.
342
En référence aux 234 000 000 de francs qu’aurait laissés Christophe à sa
mort et ses nombreuses plantations et maisons, Benoît B. Joachim écrit :
« Trésor royal, ou trésor du roi ? Question sans grande importance ; à ce ni-
veau, la confusion de la caisse privée et de la caisse publique est totale, le
pouvoir personnel est financier autant que politique. » Voir JOACHIM, Be-
noît B., op. cit., p. 158.
343
L’absence de distinction entre domaine privé et domaine public avait porté
le président Boyer, le successeur du roi Christophe, à hériter personnelle-
ment de certaines des plantations qu’il avait laissées, parmi lesquelles les
« Délices de la Reine ». Voir JOACHIM, Benoît B., ibid.
344
Soulouque considérait le Trésor public comme son patrimoine privé et, à ce
titre, il le gérait en tant que tel. Alexandre Delva, un de ses anciens mi-
nistres, ne faisait que le confirmer lorsqu’il avoua : « Je ne nie point avoir
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 167

différent de ses prédécesseurs. Au contraire, il a poussé la logique


néopatrimoniale à son ultime conséquence, en achetant son cham-
pagne sur le budget de l’hôpital et en imputant les dépenses de la bou-
cherie sur celui de la garde privée 345. Dans un tel contexte, la notion de
monopole fiscal de l’État n’avait aucun sens, mais cette constatation
avait aussi des implications dramatiques pour l’institution étatique. Où
l’État devait-il trouver les ressources indispensables à son fonctionne-
ment et à la réalisation de travaux publics lui assurant une certaine lé-
gitimité ? Avec la crise financière de 1867, Geffrard ne pouvait plus
payer les Tirailleurs, sa garde privée, qui se révoltèrent contre lui. Ce
fut le début de la chute de son régime qui plongea le pays dans la
guerre civile de 1867-1869 : prélude aux crises économiques, finan-
cières et politiques qui allaient bouleverser Haïti jusqu’à l’occupation
américaine. Mais le néopatrimonialisme impliquait également la
contrebande qui était tout aussi néfaste à l’État.

reçu de grandes faveurs de l’ex-empereur : qu’y aurait-il là d’étonnant, lors-


qu’il a fait la fortune de beaucoup de gens... » Voir DOUBOUT, Jean-
Jacques (HECTOR, Michel), Haïti : féodalisme ou capitalisme ? Essai sur
l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance, op. cit.,
p. 14.
345
SAINT-JOHN, Spencer, op. cit., p. 170.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 168

[140]

Un État anémié par la contrebande

La pratique systématique de la contrebande avait diminué considé-


rablement les recettes publiques. Celles-ci provenaient essentiellement
des droits de douane à l’importation et à l’exportation établis et préle-
vés par l’État haïtien. Déjà, sous le régime de Dessalines, les ports ou-
verts au commerce extérieur avaient contribué à l’enrichissement illi-
cite des généraux, des serviteurs de l’État et des commerçants consi-
gnataires. Ainsi, la contrebande allait s’institutionnaliser en dévelop-
pant des liens de complicité étroits entre les commandants militaires,
les administrateurs des finances publiques et les marchands. La
contrebande était devenue un véritable État dans l’État, car les fonc-
tionnaires imprudents qui avaient tenté de s’y opposer étaient dénon-
cés par les contrebandiers et sanctionnés par leurs supérieurs hiérar-
chiques. L’ampleur et la gravité des pratiques de contrebande et l’im-
puissance de l’État à les combattre avaient attiré l’attention de nom-
breux témoins de l’époque 346.
S’il est très difficile d’évaluer le montant des pertes que les activi-
tés de contrebande faisaient subir à l’État, certaines affirmations d’ob-
servateurs avisés en donnent une idée. D’après la correspondance des
consuls français de l’époque, « cette contrebande, dans laquelle les ca-
pitaines français étaient passés maîtres, était tantôt du quart, tantôt du
tiers, et même de la moitié des importations officiellement enregis-
trées 347 ». Durant le processus de construction et de consolidation de
346
En référence à ce mal congénital de l’État haïtien, l’historien Thomas Ma-
diou fit observer : « Dans la plupart des ports ouverts au grand commerce,
les négociants étrangers, en corrompant les agents de douane, faisaient dé-
barquer par contrebande la plus grande partie des marchandises qu'ils impor-
taient. Ils exportaient les denrées par le même moyen. Ils faisaient de ra-
pides fortunes et suscitaient toutes sortes d'embarras à ceux des agents du
gouvernement qui refusaient de transiger avec eux. Ces derniers étaient sans
cesse en lutte avec la corruption que les étrangers répandaient de toutes
parts, et succombaient quelquefois sous leurs attaques réitérées par de
fausses dénonciations. » Voir MADIOU, Thomas, ibid., pp. 318-319.
347
Cité dans JOACHIM, Benoît B., « Commerce et décolonisation, l'expé-
rience franco-haïtienne au XIXe siècle », dans Annales, 27e année, n° 6, Pa-
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 169

l’État haïtien, et au cours de sa phase de désintégration, l’alliance


entre les élites politiques et les commerçants étrangers avaient trans-
formé Haïti en « République des contrebandiers ». Comme dans tout
État néopatrimonial, les textes de loi interdisant la contrebande exis-
taient, mais ne pouvaient pas être appliqués. Les armateurs et les com-
merçants-consignataires trouvaient toujours les moyens de contourner
ces lois prohibitives grâce à la complicité des autorités militaires en
place dans les villes portuaires. Les commandants d’arrondissements
et les directeurs de bureaux de douane complices et bénéficiaires de ce
manque à gagner pour l’État s’arrangeaient pour n’enregistrer qu’une
partie de ces opérations, quand ils ne faisaient pas tout bonnement dis-
paraître les pièces justificatives. Mais le pire, c’est que « les chefs
d’État envoyaient à la tête des administrations des douanes les favoris
qu’ils voulaient enrichir ; les employés n’ignoraient pas les destinées
des nombreuses fournitures à l’État qu’ils voyaient passer sous leur
nez 348 ».
[141]
La complicité irresponsable des dirigeants haïtiens n’empêchait
pas les observateurs étrangers avisés de comprendre la profondeur du
mal qui rongeait l’État. Déjà, en 1828, le consul britannique Macken-
zie avait fait remarquer qu’il n’existait pas de pays où la contrebande
s’étalait aussi effrontément qu’en Haïti. Dix ans plus tard, en 1838, le
plénipotentiaire français, Emmanuel de Las Cases, reconnaissait que
la contrebande était depuis plusieurs années un des principaux obs-
tacles à la prospérité financière du jeune État 349. Comme s’il s’agissait
d’une compétition où les concurrents chercheraient à battre leurs
propres records et ceux des autres, les contrebandiers, militaires, ser-
viteurs de l’État, armateurs et commerçants-consignataires étrangers,
s’appliquaient à faire de la contrebande la norme régissant le com-
merce import-export en Haïti. La croissance continue des pratiques
liées à la contrebande avait provoqué une hémorragie chronique qui
devait tout simplement déboucher, à la longue, sur l’anémie irrémé-
diable de l’État haïtien auquel la corruption devait donner le coup de
grâce.

ris, novembre-décembre 1972, p. 1511.


348
Ibid.
349
Voir JOACHIM, Benoît B., Les racines du sous-développement en Haïti,
op. cit., pp. 152-153.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 170

La corruption généralisée
comme facteur de décomposition de l’État

En matière de corruption, les militaires, serviteurs de l’État et com-


merçants étrangers ne faisaient que suivre le comportement des chefs
d’État haïtiens. Ceux-ci prônaient la corruption non seulement par leur
conception des biens publics qu’ils utilisaient comme leurs fortunes
personnelles, mais aussi, et surtout, ils la théorisaient par des formules
imagées et élégantes. « Plumez la poule, mais prenez garde qu’elle ne
crie 350 », disait Dessalines ; « Voler l’État, ce n’est pas voler » ou
« Tous les hommes sont voleurs ! », s’exclamait Pétion quand certains
de ses conseillers lui faisaient remarquer la gravité de la situation de
corruption qui régnait dans l’administration publique. Sous la prési-
dence de ce dernier, « la contrefaçon se faisait sur une grande échelle,
on comptait des faux-monnayeurs dans toutes les classes de la société.
Tous les orfèvres fabriquaient les “d’Haïti” 351. » D’ailleurs, le chef des
faussaires n’était nul autre que le général Jean-Pierre Boyer qui devint
plus tard président, de 1818 à 1843 352.
De Dessalines à Boyer, à l’exception du royaume de Christophe où
ces pratiques étaient sévèrement réprimées, la corruption constituait
l’orientation globale de la politique des dirigeants haïtiens. Force est
de constater avec Thomas Madiou que « dans les administrations en
général, on mettait [142] sans pudeur en pratique le pillage, le vol, la
fourberie et la contrebande. Chacun s'efforçait de faire fortune, par
n'importe quel moyen 353. » Mais c'est surtout sous le gouvernement de
Soulouque que s'établit la corruption systématique de l'appareil d'État
par les grands commerçants. Les concussions, les malversations, les
déprédations au profit des grands fonctionnaires et des gros négo-
ciants devinrent des éléments coutumiers de la vie politique du
pays 354. En effet, l'empereur Faustin Ier s'était fait lui-même commer-
çant importateur. Jouissant de la franchise douanière, il importait tous
350
Voir MADIOU, Thomas, ibid., p. 228.
351
Les « d'Haïti » étaient les pièces de monnaie de l'époque. Voir BONNET,
Edmond, Souvenirs historiques de Guy Joseph Bonnet, Paris, Auguste Du-
rand, 1864, p. 256.
352
Voir PÉAN, Leslie J.-R., op. cit., p. 186.
353
MADIOU, Thomas, op. cit., p. 205.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 171

les uniformes et équipements pour l'armée et les revendait quatre fois


plus cher à l'État 355. La corruption généralisée sous son gouvernement,
le caractère répressif de son régime, la profonde ignorance et l'origine
obscure de l'empereur lui-même et de ceux qui composaient sa cour,
avaient, jusqu'en Europe, défrayé la chronique 356. Considérant l'in-
fluence du régime de Soulouque sur ses successeurs et l'ampleur de la
corruption sous les différents gouvernements durant la phase de désin-
tégration de l'État haïtien, Péan fit remarquer que «[l]e régime de Sou-
louque sera un banc d'essai pour les bacchanales financières qui au-
ront lieu à la fin du XIXe siècle 357 ».
Comme ce fut le cas pour la contrebande, les commerçants étran-
gers étaient les alliés naturels des élites politiques haïtiennes dans leur
entreprise de dépeçage de l'État. Les pratiques de la surfacturation as-
suraient l'enrichissement illicite des hommes politiques et des com-
merçants étrangers. Les commandes de fournitures, placées à des prix
fictifs exorbitants, payables en bons de Trésor, constituaient une
forme courante de pillage de la caisse publique, de connivence avec
des politiciens et fonctionnaires corrompus 358. Tout le monde se ruait
sur le Trésor, faisait remarquer le capitaine de vaisseau Lartigue, qui
354
Voir DOUBOUT, Jean-Jacques (HECTOR, Michel), Haïti : féodalisme ou
capitalisme? Essai sur la formation sociale d'Haïti depuis l'indépendance,
op. cit., p. 14.
355
HEINL, Robert Debs Jr. et HEINL, Nancy Gordon, Written in Blood: The
Story of the Haitian People, 1492-1971, Boston, Houghton Mifflin Compa-
ny, 1978, p. 208.
356
Se référant à la corruption et la terreur que fit régner Soulouque en Haïti et
comparant les dignitaires de Louis Bonaparte aux membres de la noblesse
soulouquoise, Marx affirma : « À la cour, dans les ministères, à la tête de
l'administration et de l'armée, se presse une foule de gaillards, dont on ne
peut dire du meilleur qu'on ne sait d'où il vient, toute une bohème bruyante,
mal famée, pillarde, qui rampe dans ses habits galonnés avec la même digni-
té grotesque que les grands dignitaires de Soulouque.» Voir MARX, Karl,
Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 200. Le président Jean-
Pierre Boyer, en désignant du doigt Soulouque, qui était un officier de sa
garde, aurait déclaré : « Tout homme en Haïti peut devenir président de la
République, même ce stupide Noir-là. » Et Soulouque aurait répondu : « S'il
vous plaît, Monsieur le Président, ne vous moquez pas de moi. » Cité dans
PAQUIN, Lyonel, Les Haïtiens: politique de classe et de couleur, Port-au-
Prince, Le Natal, 1988 (1983), p. 40.
357
PÉAN, Leslie J.-R., op. cit., p. 318.
358
Voir JOACHIM, Benoît B., op. cit., pp. 149-150.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 172

ajouta: « On criait il y a un an que les Ministres et les administrateurs


recevaient de 15 à 25 % de remise sur les achats faits par l'État. Au-
jourd'hui ces remises s'élèvent à 100 % et ces affaires se traitent publi-
quement 359. » Mais si les commerçants étrangers s'associaient aux diri-
geants haïtiens pour piller les caisses publiques, ils avaient aussi leur
propre stratégie, la diplomatie de la canonnière aidant, pour ruiner le
Trésor public. Un commerçant étranger confia au Français Molinari :
«L'incendie est devenu un moyen idéal pour liquider des stocks... avec
400 % de profits 360. » Dans ces conditions, la corruption ne constituait
pas seulement un obstacle à la prospérité d'Haïti, mais aussi, et sur-
tout, une menace pour sa survie et un catalyseur activant sa décompo-
sition.
[143]

La lente et sûre agonie de l’État haïtien

La souveraineté interne et externe de l’État haïtien fut mise à rude


épreuve sous le gouvernement de Geffrard, sous lequel se consolida la
mainmise des négociants-consignataires étrangers, couramment appe-
lés le « bord de mer », sur les finances nationales. Sa fin tumultueuse
ouvrit la voie à la profonde crise de 1867-1869 où la lutte pour le pou-
voir, sur fond de régionalisme exacerbé, de conflit de classes et
d’émeutes populaires, se manifesta à travers une violente et dévasta-
trice guerre civile. Celle-ci consacra la scission du pays en trois États :
celui de l’Ouest, celui du Sud et celui du Nord, avec respectivement
pour capitale Port-au-Prince, les Cayes et Saint-Marc. Ces trois an-
nées de guerre civile introduisirent de nouvelles donnes dans la dyna-
mique politique haïtienne : la naissance de la première expérience his-
torique d’osmose entre une mobilisation populaire urbaine et un lea-
der charismatique porteur des aspirations au changement de secteurs
défavorisés 361 ; une extrême polarisation des forces politiques aboutis-

359
Cité dans JOACHIM, Benoît B., ibid., p. 150.
360
Cité dans MANIGAT, Leslie, Éventail d'histoire vivante d'Haïti, t. II,
op.  cit., p. 189.
361
HECTOR, Michel, Crises et mouvements populaires en Haïti, Montréal,
CIDIHCA, 2000, p. 8.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 173

sant à une véritable « guerre de situations sociales 362 » ; la résurgence


du mouvement paysan dans le Sud, avec les Piquets ; et l’entrée en
scène des paysans du Nord : les « Cacos 363 ». Les crises économiques
et financières, les emprunts internes et surtout externes, la corruption
généralisée et les guerres civiles, ne firent qu’aggraver la situation.
Les élites politiques haïtiennes ne pouvant trouver le consensus indis-
pensable pour tenter de résoudre cette équation d’une complexité dé-
concertante, impuissantes, assistèrent à la lente et sûre agonie de l’État
pendant les trois dernières décennies du XIXe siècle et le début du
XXe siècle.

Un État moribond

L’absence d’une armée professionnelle était le signe le plus


évident de la désagrégation des structures de l’État. L’armée d’Haïti,
même durant la première moitié du XIXe siècle, était déjà une pièce de
musée. Sa dilution dans la population civile confortait la position des
caciques militaires dans les régions semi-autonomes qu’ils contrô-
laient. L’affaissement de l’économie, la crise financière et l’érosion
monétaire résultant de l’inflation, créaient une situation d’agitation
permanente chez les masses populaires urbaines. À quoi se greffaient
le mécontentement dans les zones rurales, la recrudescence des ré-
voltes paysannes et l’aggravation des conflits au sein [144] des élites
politiques. Avec d’innombrables sans-emploi dans les villes, des petits
paysans et paysans sans terre acculés à la misère dans les campagnes,
et des potentats militaires, les prises d’armes, les insurrections et la

362
GEORGES ADAM, André, Une crise haïtienne, 1867-1869. Sylvain Sal-
nave, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1982, p. 140.
363
La situation fut d'autant plus complexe que les diverses factions des élites
politiques qui se guerroyaient recherchaient activement le soutien et la pro-
tection des puissances étrangères en échange d’avantages aliénant la souve-
raineté nationale. Outre l’implication des dirigeants politiques dominicains
dans la crise haïtienne, on vit également s’affronter paysans contre paysans,
populations pauvres des villes contre habitants mobilisés des campagnes. Si
l’État n’est pas mort, il est moribond. Pour l’entrecroisement des conflits
haïtiens et dominicains à cette époque et la politique de division pratiquée
par les factions haïtiennes vis-à-vis des couches populaires urbaines et des
masses paysannes, voir HECTOR, Michel, op. cit., pp. 77-78 et 80-81.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 174

guerre civile allaient achever de ruiner le pays et de mettre à nu l’im-


puissance de l’État. Ce militarisme à outrance et cette prolifération de
guerres civiles permirent aux trafiquants étrangers de tous poils de
réaliser de « bonnes affaires » en vendant des armes et des munitions
aux chefs de guerre qui n’avaient pour tout projet politique que le sys-
tème « ôte-toi de là que je m’y mette ». Et comme ces commerçants
vendaient parfois à crédit, le succès de ces aventures militaires leur
garantissait des privilèges illimités au détriment des intérêts du pays.
À ce sujet, le bilan de la guerre civile de 1867-1869, tel qu’il est établi
par Louis Joseph Janvier, est éminemment édifiant :

Que de ruines accumulées en 18 mois... Les palais édifiés avec la


sueur du peuple, brûlés. L’épargne nationale, fruit de 50 années de labeur
et de travaux patients, dilapidée : les plus riches convertis en misérables.
La dette nationale augmentée, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Le champ
envahissant la ville, le paysan armé contre les gens de la ville. Au moins
cent millions de dépenses en plus des pertes matérielles de tout type qui
peuvent s’évaluer à 200 000 000 364.

En outre, la guerre civile de la bourgeoisie libérale contre le gou-


vernement de Salomon (1883-1884) causa des dégâts de l’ordre de
800 000 000 à 900 000 000 de piastres 365. À la suite de la guerre civile
de 1888-1889, l’État fut réduit à sa plus simple expression en ce qui a
trait au monopole de la contrainte physique légitime. Les satrapes mi-
litaires jouissant d’une autonomie relative et du soutien de troupes ir-
régulières composées de paysans, les Piquets dans le Sud et les Cacos
dans le Nord, pesaient de plus en plus lourdement sur le choix du titu-
laire de ce qu’on considérait encore comme le pouvoir central. L’af-
faire Mérisier Jeannis, à elle seule, explique la phase de décomposi-
tion avancée dans laquelle se trouvait l’État haïtien.
Ce hougan, prêtre de la religion vaudou, contrôlait la région mon-
tagneuse surplombant la ville de Jacmel, au sud-est du pays, depuis
cinq ans. En 1896, à la tête d’une quarantaine d’hommes, il envahit la
ville. Le commandant militaire de la région, au lieu de se battre, se ca-

364
JANVIER, Louis Joseph, Haïti et ses visiteurs, Paris, Flammarion, 1882,
p. 489.
365
ANVIER, Louis Joseph, Les affaires d’Haïti, Paris, Flammarion, 1883-
1884, p. 260.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 175

cha, permettant ainsi à Mérisier Jeannis et à ses hommes de s’adonner


au pillage et de libérer les prisonniers 366. Le président de la Répu-
blique dut se déplacer personnellement pour aller rétablir l’ordre à
Jacmel et punir les coupables. [145] À 200 mètres du Palais national,
il tomba de son cheval, victime d’un arrêt du cœur 367. La mort subite
du président augmenta la croyance populaire dans le pouvoir surnatu-
rel de Jeannis, qui s’empara une nouvelle fois de la ville de Jacmel.
Dépassé par les événements, le successeur d’Hyppolite nomma Jean-
nis commandant de la région 368.
Vers la fin du xixe siècle, le patrimoine foncier de l’État haïtien
avait été estimé à 2 millions de carreaux de terre. Mais il était dans
l’impossibilité de faire valoir ses droits sur ses propriétés et encore
moins de les occuper 369. Cet État qui ne pouvait même pas se protéger
contre les abus de ses propres sujets, et encore moins faire régner
l’ordre et assurer la défense de son territoire, était tout simplement un
État moribond et il revenait à l’histoire, au moment opportun, de se
charger de ses funérailles.

366
NICHOLLS, David, op. cit., p. 278.
367
DORSAINVIL, J., op. cit., p. 274-275.
368
NICHOLLS, David, ibidem. Voir aussi TURNIER, Alain, Avec Mérisier
Jeannis, une tranche de vie jacmélienne et nationale, Port-au-Prince, Le Na-
tal, 1982.
369
Voir DOUBOUT, Jean-Jacques (HECTOR, Michel), Haïti : féodalisme ou
capitalisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti, depuis
l’indépendance, op. cit., p. 15.
Sauveur Pierre ÉTIENNE, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti. (2007) 176

L'annonce de la banqueroute de l'État

L’économie haïtienne reposait essentiellement sur l’exportation du


café et, dans une moindre mesure, des bois de teinture, du cacao et du
coton. La production caféière allait crescendo. En dépit de sa très forte
consommation locale, on assista à l’augmentation de son volume
d’exportation : 1860, 60 000 000 de livres ; 1863, 71 000 000 de
livres ; 1875, 72 000 000 de livres ; 1890, 79 000 000 de livres. Les
bois de teinture passa