Fichir Article 804
Fichir Article 804
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© EDUCI 2015
RESUME
Les contingences de la modernité et la dynamique évolutive des sociétés contem-
poraines, laisse entrevoir la dégradation et même la disparition de plus en plus avérée
du patrimoine ancestral, soulevant ainsi une problématique de transmission génération-
nelle de cet héritage. La question de la sauvegarde et de l’exploitation durable de toute
la richesse de la biodiversité de certains sites naturels, des vestiges archéologiques
et de la mémoire collective que représente le patrimoine ancestral dans l’histoire évo-
lutive de l’humanité, impose alors une approche scientifique transdisciplinaire qui allie
sciences de l’homme et sciences de la nature. La paléoanthropologie apparait dans ce
cadre comme une science à caractère interdisciplinaire qui interroge le matériel fossile
pour comprendre l’histoire et la dynamique évolutive de l’espèce humaine avec son inte-
raction à son milieu et les mécanismes d’adaptations subséquentes au cours du temps.
Les îles Ehotilé de Côte d’ivoire constituent donc un site ancestral dont les caractéris-
tiques naturelles couplées aux vestiges archéologiques mis au jour par l’archéologue
français Jean Polet (1974) en font un site d’intérêt scientifique particulier. L’étude menée
se fonde sur des paramètres anthropologiques et écologiques pour procéder à une
analyse diachronique et systémique du rapport séculaire qu’entretiennent les peuples
riverains Ehotilé et Essouma avec ces îles, érigées désormais en parc national. Il en
résulte une coévolution dialectique de l’interaction des peuples avec le milieu naturel des
îles Ehotilé dont la richesse de la biodiversité et les sites archéologiques sont soumis
dorénavant, à une dégradation progressive. Nous proposons ainsi, un modèle d’exploi-
tation écomuséale avec une équipe de recherche interdisciplinaire pour un inventaire
systématique et actualisé des données, et une organisation écotouristique qui implique
davantage les peuples riverains dans la perspective d’un développement local.
Mots-clés : Approche anthropologique, écologie humaine, biodiversité, sites
archéologiques, îles Ehotilé
8 Yao Saturnin Davy AKAFFOU
ABSTRACT
The contingencies of the modernity and the evolutionary dynamics of the contem-
porary societies, lets glimpse the degradation and even the more and more known
disappearance of the ancestral heritage, so raising a problem of generational trans-
mission of this inheritance. The question of the protection and the sustainable exploita-
tion of all the wealth of the biodiversity of certain natural sites, archaeological remains
and the collective memory which represents the ancestral heritage in the evolutionary
history of the humanity impose then an interdisciplinary scientific approach which allies
human sciences and sciences of the nature. The paleoanthropology appears in this
frame as a science to interdisciplinary character which questions the fossil material
to understand the history and the evolutionary dynamics of the human race with its
interaction in its environment and the mechanisms of subsequent adaptations in time.
The island Ehotilé of Côte d’Ivoire thus constitutes an ancestral site the natural cha-
racteristics of which coupled with archaeological remains brought to light by the French
archaeologist Jean Polet ( 1974 ) make a site of particular scientific interest. The led
study bases itself on anthropological and ecological parameters to proceed to a dia-
chronic and systematic analysis of the secular relationship which maintains the water-
side people Ehotilé and Essouma with these islands, set up from now on as national
park. It results from it a dialectical coevolution of the interaction of the peoples with the
natural environment of the islands Ehotilé among which the wealth of the biodiversity
and the archeological sites are subjected from now on, in a progressive degradation.
We so propose, a model of ecomuseum exploitation with an interdisciplinary research
team for a systematic inventory and updated data, and an ecotourist organization
which involves more the waterside peoples with the prospect of a local development.
Keywords: Anthropological approach, human ecology, biodiversity, archeological
sites, islands Ehotilé
INTRODUCTION
et qu’il influence dans une dynamique évolutive au cours de son histoire. Les
traces matérielles de ce vécu sont un héritage ancestral qu’il faut documenter
à travers les vestiges archéologiques, mais aussi, comprendre l’impact des
facteurs anthropiques sur les processus écologiques est indispensable. En
effet, les populations humaines influencent la terre, le climat, les plantes et
les espèces animales dans leur environnement immédiat, et ces éléments de
l’environnement ont réciproquement un impact sur les humains (Salzman et
Attwood, 1996). Cette question de l’interaction homme-environnement et de
ses effets pervers a toutefois permis une prise de conscience mondiale de
l’ampleur de l’impact de l’homme sur le milieu naturel qui a conduit au concept
de « protection intégrale » inspirant en 1872, la création du premier parc na-
tional ; le Yellowstone National Park aux Etats-unis. Cette initiative avait pour
but de contribuer à la conservation et la valorisation de la diversité biologique
ou biodiversité. L’émergence du concept de biodiversité est étroitement liée
à l’histoire mondiale de la protection de la nature. Les progrès des sciences
naturelles et les prémices de l’écologie modifient la perception de l’Homme du
monde vivant. La publication de L’origine des espèces de Charles Darwin en
1859 marque une avancée majeure en fournissant la première théorie scienti-
fique convaincante sur l’origine de la diversité du vivant. Fondatrice de la bio-
logie moderne, la théorie de l’évolution bouleverse la vision de l’Homme sur la
nature et sur lui-même. La biodiversité est définie comme la « variabilité des
organismes vivants de toute origine y comprit, entre autres, les écosystèmes
marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont
ils font partie : cela comprend la diversité au sein des espèces et entre es-
pèces ainsi que celle des écosystèmes. » (Nations Unies, 1993). L’Afrique
constitue l’un des continents dont la richesse de la biodiversité de certains
sites naturels est marquée par des écosystèmes spécifiques, de haute valeur
bioécologique et culturelle qui imposent des mesures urgentes de conserva-
tion au regard des menaces avérées de dégradation et disparition de ce patri-
moine. La Côte d’Ivoire s’est engagée depuis la conférence de Rio de Janeiro
sur la protection de l’environnement, dans l’établissement d’un réseau d’aires
protégées recouvrant toutes ses zones phytogéographiques du pays. Le but
de ce projet est de contribuer de façon durable, à la préservation et à la valo-
risation d’un échantillon représentatif de la diversité biologique nationale ainsi
qu’au maintien des processus écologiques (DPN, 2003). Il s’agit en définitive,
1 Site Ramsar site n°01584 du 18 octobre 2005 inscrit sur la liste du patrimoine mondial
2 Article 3 du décret n°74-179 du 25 avril 1974 relatif au parc national des îles Ehotilé
I- METHODOLOGIE
et les fragments de leur tuyau ; des restes de bouteilles de gin, une petite de
porte en fer et une cuillère en étain, la céramique provenant de la coquillière,
une sépulture contenant des squelettes dont certains portent des bracelets
en cuivre et en ivoire, trois pilotis avec de gros morceaux de bois horizontaux
(Sur l’île Assocomonobaha). Des ossements sans aucun agencement ana-
tomique et plusieurs objets ; haches polies, perles d’os et de coquillage, de
verre et des bracelets (sur l’île Nyamwan). La plupart des objets découverts
se trouvent présentement à l’Institut d’Histoire d’Art et d’Archéologie Africains
(I.H.A.A.A) de l’Université Félix Houphouët Boigny en Côte d’ivoire. La pros-
pection effectuée dans le cadre de cette étude révèle l’existence de tombes
sur l’île Nyamwan outre celles qui ont déjà fait l’objet de fouilles. Les difficultés
d’accès à cause de la broussaille et la densité de la végétation, ajoutée aux
interdits liés au caractère sacré, pittoresque et mystérieux de cet environne-
ment ne favorisent pas les recherches. Toutefois, le Dracaena fragrans, une
plante utilisée dans la tradition funéraire du peuple Ehotilé mise à l’extrémité
de chaque tombe, a été un élément d’identification de ces sepultures. Cette
plante aurait, selon les informations recueillies, des vertus mystiques de pro-
tection et serait un symbole de transmutation des défunts. Cette île apparait
comme un ancien cimetière qui offre de véritables perspectives de recherches
ostéoanthropologiques et d’archéologie funéraire. Sur les îles Assoco Mono-
baha et Balouaté, nous avons découvert des tessons de céramique et des
vestiges d’habitations de communautés humaines. Cette île, en effet, est la
plus étendue sur laquelle se trouvaient les villages des ancêtres des peuples
Ehotilé et Essouma. Histoire et légendes de ces peuples riverains y sont inti-
mement attachées. Un canon de « Louis XIV » enfoui dans la boue est aussi
présent sur cette île. Un autre canon du même genre se retrouve sur les rives
de la lagune Aby, notamment dans le village riverain dénommé Assomlan. Les
canons selon les recherches de Jean Polet, respectent les normes définies
par le règlement sur la police générale des arsenaux de la marine d’octobre
1674 et sont tout à fait semblables aux modèles produits vers 1680, dans les
forges françaises de Nivernais ou du Périgord. Ils proviendraient de l’un des
navires de la Compagnie de Guinée, à l’époque (Perrot, 2007).
De tous ces éléments observés, on peut donc retenir que les îles Ehotilé
constituent un important réservoir de la biodiversité et de vestiges archéolo-
giques qui sont d’ailleurs un énorme atout pour le parc avec lequel les peuples
Les populations riveraines entretiennent avec les îles, un lien séculaire qui
donne lieu à un système conflictuel d’appropriation patrimoniale entre peuple
Ehotilé et Essouma. Ce lien séculaire est perceptible à travers l’histoire de
ces peuples, matérialisée par la présence de vestiges archéologiques sur les
îles et dans sa zone périphérique. L’histoire des peuples riverains aux îles
est en grande partie, abordée par l’historienne Claude Hélène Perrot (2008).
En effet, vers le début du XVIe siècle, un peu plus tôt que les autres peuples
Akan, les Ehotilé, en provenance de l’actuel Ghana, s’installent sur les îles
émergeant à l’embouchure de la lagune Aby. Cette antériorité par rapport aux
autres peuples de la région (Essouma, N’zima et surtout Sanwi) est affirmée
à travers un mythe d’origine bien connu qui situe leur origine dans les pro-
fondeurs de la lagune Aby. Selon la tradition orale, rapportée par Assohoun
et al. (1983), le peuple Ehotilé est issu de deux villages autrefois implantés
dans les profondeurs de la lagune Aby : Ambodji et N’Bette dirigés respecti-
vement par N’djowapou et Ketcha N’djouma. Ces deux chefs conviennent, un
jour, d’abandonner la vie sous l’eau pour créer un village sur la terre ferme.
A leur émersion, les deux peuples fusionnent pour former un unique village,
dirigé de façon consensuelle par N’djowapou, le plus ancien des deux chefs.
Ce gros village nommé Monobaha (qui signifie grand village) s’étend sur les
îles Balouaté, Assoco, Elouamin et Méa (actuelles îles du Parc). Les sources
écrites datant du règne de Louis XIV, présentent ces îles qui ferment la lagune
au Sud comme l’ancien habitat des Ehotilé (Assohoun et al, 1983). Après
leur installation, les Ehotilé, exclusivement pêcheurs, accueillent, successi-
vement, les Efié puis, les Issynois (Essouma). Les Issynois, agriculteurs, font
d’Assoko, leur capitale qui devient un important centre d’échanges commer-
ciaux entre peuples d’économies complémentaires (sel du littoral contre l’or
venu des zones forestières plus au nord-est) et avec les marchands euro-
péens (Perrot, 1982 ; Niangoran-Bouah, 1984). Dans la première décennie
du XVIIe siècle, des guerriers Anyi (Sanwi) dans leur conquête de la bordure
occidentale de la lagune attaquent Monobaha, en 1725 et soumettent les
Ehotilé qui fuient leur territoire. Mais au début des années soixante, suite
à une tentative de sécession, le peuple Sanwi dominateur des Ehotilé est
sévèrement réprimé par le nouvel Etat indépendant de Côte d’Ivoire. Cette
position de faiblesse des Sanwi profite aux Ehotilé qui peuvent alors retrouver
une certaine liberté et se réorganiser. Cette renaissance passa, comme le
souligne Perrot, par un contact direct, immédiat avec les ancêtres, à travers
un pèlerinage effectué sur les îles, notamment à Monobaha pour y faire des
sacrifices avec des Komian (féticheurs, guérisseurs) et autres sacrificateurs,
interprètes privilégiés des ancêtres et des Boson (génies, esprits). Ce pèleri-
nage a permis de sceller l’unité du peuple Ehotilé et de consolider ses liens de
fraternité. Suite à cet acte majeur, les Ehotilé installent un ménage sur Mono-
baha, qui aura pour mission de veiller à l’intégrité des vestiges, mais aussi, de
protéger les ressources naturelles des îles. Pour pérenniser la conservation
de ces sites, les Chefs de lignage et de villages, aidés de leurs cadres, enta-
ment, en 1968, la démarche devant aboutir au classement de six îles en Parc
National. Le 14 janvier 1972, dans le cadre de ce processus de classement,
une mission d’évaluation de la Direction des Parcs Nationaux est organisée.
Cette mission reconnaît les principaux attraits d’ordre « historique, religieux et
archéologique » des îles Ehotilé et propose leur classement, en « Parc Natio-
nal Historique ». Ainsi par décret n°74-179 du 25 avril 1974, ces îles sont clas-
sées en parc national sous l’appellation de « Parc National des îles Ehotilé »
(PNIE). Le but du classement est de protéger et de conserver un site archéo-
logique dans un intérêt scientifique et éducatif au profit, à l’avantage et pour
la récréation du public (article 2 du décret n°74-179 du 25 avril 1974). Des
fouilles archéologiques sont alors organisées par le professeur Jean Polet de
l’Institut d’Histoire, d’Art et Archéologie Africains (IHAAA) de l’Université d’Abi-
djan. De 1974 à 1984, le parc est alors géré comme site archéologique par
la Direction des affaires culturelles et touristiques du Ministère de l’Education
Nationale (article3 du décret n°74-179 du 25 avril 1974). Ce n’est qu’à partir
de 1986, que les îles furent considérées effectivement comme parc national.
Leur gestion est alors confiée à la Direction des parcs nationaux puis à la
Direction de la Protection de la Nature (DPN) jusqu’à la création de la Cellule
d’Aménagement du Parc National des îles Ehotilé (CAPNIE) en 1994. Avec
nuent d’entreprendre sur cette aire protégée. En effet, les Ehotilé sont un
peuple foncièrement attachés à l’adoration de sites sacrés. Les îles du parc et
sa zone périphérique seraient habitées par des génies protecteurs (Bosson)
qui constituent pour ce peuple, des puissances mystiques qui inspirent et ali-
mentent les pratiques magiques et naturo thérapeutiques des féticheurs, des
guérisseurs (Komian). Mais les tendances actuelles relatives à la gestion du
parc laisse entrevoir une coévolution dialectique des systèmes de représen-
tations et pratiques culturelles des peuples avec le milieu naturel ancien des
îles Ehotilé dont la richesse de la biodiversité et les sites archéologiques sont
soumis dorénavant, à une dégradation progressive
la mangrove du parc surtout par les pêcheurs pour fixer leurs filets dans l’eau
ou pour faire des pièges. Pour des besoins d’alimentation ou de pratiques
naturothérapeutiques, le parc se présente pour les Komian (guérisseur) et
même pour les populations riveraines en général, comme un réservoir de
ravitaillement en diverses espèces végétales. Aujourd’hui, le caractère sacré
qui induit des systèmes d’interdits traditionnels freinant l’accès à certaines
zones des îles du parc semble avoir quelque peu reculé. La quasi-totalité des
îles du parc est objet de visites clandestines et de pillages de leurs ressources
naturelles et archéologiques. Des individus s’adonnent à des fouilles sur des
sites abritant des vestiges archéologiques, à la recherche d’objets précieux.
Dans cette aventure, certains jeunes riverains parmi lesquels sont indexés
des éléments des équipes villageoises de surveillance du parc, s’érigent en
« guides touristiques informels » pour accompagner ces aventuriers en quête
de trésor. Cela donne lieu à des profanations de sites sacrés que l’on observe
à travers des traces de fouilles d’anciennes tombes sur les îles. Les difficultés
socioéconomiques des populations riveraines constituent un facteur explicatif
de cette attitude. Ces difficultés s’expriment en termes de besoins liés à la
garantie de moyens de subsistance face à la pression démographique et à
la raréfaction des ressources. Aussi, les nécessités de subsistance se pré-
sentent-elles comme une obligation pour les populations riveraines de trouver
réponse à leurs besoins primaires vitaux à partir de ce que leur offre la nature.
Du coup, les îles du parc deviennent une cible pour les populations. Pourtant,
ce sont les populations riveraines elles-mêmes qui ont sollicité le classement
des îles en aires protégées en vue de la protection de leur patrimoine cultu-
rel. Leur lien historique avec ce milieu naturel et les vestiges archéologiques
présents dans le parc avaient justifié cette attitude. Cela dit, ces populations
riveraines savent bien que les îles du parc sont érigées en parc national et
donc il leur est défendu d’y entreprendre des activités, de nature à nuire aux
ressources naturelles et porter atteinte au patrimoine archéologique. Mais
aujourd’hui, la réalité du terrain est telle que ces populations qui partagent
leur vécu quotidien avec le parc sont tentées et même amenées à outrepas-
ser ce périmètre de protection du parc. L’arrivée de populations allogènes
pêcheurs de profession, entraine une forte exploitation des ressources halieu-
tiques due à la concurrence de commercialisation et la lutte pour le profit. Les
populations reconnaissent qu’il n’y a plus assez de poissons comme pouvait
CONCLUSION
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