Diagramme de Lexis: Cohortisation et Trajectoires
Diagramme de Lexis: Cohortisation et Trajectoires
2.1. Introduction
Le deuxième chapitre portera sur ce diagramme. Dans un premier temps, nous en signalerons
les particularités au sein de la famille des diagrammes cartésiens (point 2.2). Ensuite, pour
rendre compte de ces spécificités, sa construction sera explicitée sur base graphique (point
2.3). Le point suivant servira à dégager les conditions mathématiques précises qui conduisent
à l’émergence d’une figure du type « diagramme de Lexis » et, en conséquence, à une
possible cohortisation de l’analyse des phénomènes en cause (point 2.4).
Son utilisation sera, dans un premier effort de généralisation, étendue à d’autres variables
temporelles que l’âge et le temps (comme, par exemple, la durée écoulée depuis le mariage ou
une migration) ainsi qu’à d’autres présentations (comme des diagrammes à plus de deux axes
et 3 variables) (point 2.5). Enfin, le dernier point abordera rapidement la question de
l’historique de l’élaboration du diagramme de Lexis (point 2.6).
Par rapport à l’objectif de ce travail, qui vise à voir s’il est possible d’exporter les méthodes
de l’analyse démographique classique à d’autres domaines, ce chapitre se révèlera en fait
crucial. En effet, après avoir identifié dans le premier chapitre ce qu’il y a à exporter dans
l’analyse démographique classique, ce chapitre permettra de mettre en évidence les conditions
que doivent remplir les observations pour donner lieu à ce transfert de méthodes.
60
50
40
TBN
30
20
10
0
0 2000 4000 6000 8000 10000 12000
PNB/Hab.
Dans certaines circonstances, des graphiques très proches de la figure 2.1 offrent en fait la
possibilité d’utiliser trois variables, sans que ce soit nécessairement exploité. Ainsi, la figure
2.2, illustrant la relation entre le TBN et le taux brut de mortalité (TBM) pour l’Afrique en
2002, peut se compléter par un réseau de diagonales correspondant à des lignes d’iso-taux de
croissance. L’échelle du TBN est également valable pour la troisième variable, le taux de
croissance (TC), qui correspond à la différence entre les deux taux bruts (TBN – TBM).
40
30
TBM
20
10
0
0 10 20 30 40 50 60
TBN et taux de croissance
La coordonnée taux de croissance peut s’utiliser en remplacement de l’une des deux autres
pour localiser une observation, tout comme la coordonnée moment de naissance peut se
substituer à l’âge ou au temps dans le diagramme de Lexis classique. Si la figure 2.2 remplit
bien la condition des trois variables représentées avec seulement deux axes, elle n’en devient
par pour autant un diagramme de Lexis ; en effet, les diagonales qui s’y dessinent ne sont
nullement des trajectoires forcées.
La Thaïlande peut très bien se trouver sur une diagonale d’iso-taux de croissance à un
moment donné, éventuellement y rester (ce qui se produit pratiquement entre les deux
derniers points à droite, ceux des années 1992 et 1996) ou la quitter, comme le montre le reste
de la trajectoire qui est largement transversale par rapport aux diagonales. Les diagonales de
cette figure n’ont donc rien de commun avec les lignes de vie du diagramme de Lexis
classique. Par ailleurs, aucun des deux autres réseaux de droites présents sur la figure ne
pourrait tenir ce rôle de trajectoires forcées. Ajoutons qu’aucun autre réseau, quel qu’il soit,
ne pourrait le faire.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 71
20
15
’96
TBM (en ‰)
’92
10
’62
0
10 15 20 25 30 35 40 45 50
TBN et croissance (en ‰)
En reprenant la figure 2.1, si la régression du TBN sur le PNB/H devait se révéler parfaite,
une oblique pourrait y apparaître avec une inclinaison en fonction de la pente de la droite de
régression. Toutes les unités d’observation y trouveraient place. S’agirait-il d’une oblique
comparable à une ligne de vie ? Non. En effet, loin de représenter une trajectoire forcée
individuelle, il s’agirait d’une trajectoire certes forcée, mais surtout collective ; une fois de
plus, sur cette base, il ne serait pas possible de constituer des cohortes et donc de cohortiser
l’étude d’un phénomène.
À notre sens, ce qui précède montre clairement que le diagramme de Lexis tire sa spécificité,
par rapport aux diagrammes cartésiens, de la possibilité d’utiliser trois coordonnées dans un
système à deux axes combinée avec la présence de trajectoires forcées individuelles. D’où
viennent ces caractéristiques du diagramme de Lexis classique ? Pour répondre à cette
question, nous allons expliquer, dans le point suivant, la construction d’un diagramme de
Lexis classique.
Historiquement, pour expliquer son diagramme, Lexis partait d’un diagramme à un axe pour
aboutir à la construction finale à deux axes (cf. point 2.6). À notre sens, il est plus logique de
partir d’un diagramme à trois axes, de réduire le nombre d’axes et d’aboutir à la
représentation en deux axes. C’est le chemin qui sera suivi dans ce point. Cette explication
graphique sera suivie, au point 2.4, d’une explication mathématique. Cette dernière pourrait
éventuellement suffire. Toutefois, nous avons préféré commencer par une réflexion graphique
qui a pour avantage de donner chair en quelque sorte au raisonnement mathématique qui
suivra. Cette présentation graphique sera par ailleurs bien utile pour certaines parties du point
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 72
2.5, notamment pour établir la distinction entre les diagrammes de Lexis à deux axes et trois
coordonnées et ceux comportant trois axes et six coordonnées.
La solution la plus immédiate pour représenter des données organisées selon un triple critère
de classement suppose de dessiner un diagramme à trois axes ; chacun de ces axes supportera
une des trois variables en jeu. Sur la figure 2.4.a, l’axe vertical concerne l’âge ; l’axe
horizontal à l’avant-plan, le temps et finalement l’axe horizontal fuyant vers l’arrière, le
moment de naissance.
Les unités sur les trois axes sont identiques : il s’agit à chaque fois d’années. Par ailleurs, les
échelles des axes du moment de naissance et du temps sont identiques : une succession
d’années. À la limite, si la croisée des axes correspond au point (0,0,0), les trois échelles
deviennent identiques. Habituellement, ce n’est pas le cas ; ainsi, si les données à représenter
proviennent d’une observation ayant débuté en 1980, la croisée des axes aurait pour
coordonnées (1980,0,1980), avec le premier 1980 pour le temps, le 0 pour l’âge et le second
1980 pour le moment de naissance (cf. figure 2.4.b). Il y aura donc un décalage de 1980 entre
les échelles du temps ou du moment de naissance et celle de l’âge.
Il est à noter que, dans les figures qui suivront, nous avons supprimé la parenthèse contenant
les coordonnées à la croisée des axes.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 73
Comme expliqué dans le premier chapitre, la ligne de vie d’un individu montre l’évolution de
son âge en fonction du temps. Supposons un individu né en t1 et mort en t2 à l’âge a. La
localisation de son point de naissance sur le diagramme en trois axes (soit N) se fera en
fonction des coordonnées suivantes (cf. figure 2.5) : t1 pour le temps ainsi que pour le
moment de naissance et 0 pour l’âge.
Figure 2.5. Localisation du point de naissance
Moment de naissance
Âge
N
t1
t1 Temps
Comme indiqué sur la figure 2.6, le point de décès (D) se localisera aussi en fonction de ses
trois coordonnées, à savoir : t2 pour la date ; t1 pour le moment de naissance (qui, bien
1
évidemment, pour un individu reste constant durant toute sa vie) et a pour l’âge . La ligne de
vie de cet individu relie les points de naissance et de décès selon une inclinaison à 45°, vu
l’identité des unités sur les trois axes. L’individu en cause ne pourra pas quitter cette droite,
qui représente donc pour lui une « trajectoire forcée ». C’est donc exclusivement sur cette
ligne de vie que se localiseront tous les évènements affectant cet individu.
Figure 2.6. Localisation du point de décès et de la ligne de vie
Moment de naissance
Âge
N
t1
t1 t2 Temps
1
Théoriquement t2 – t1 devrait être égal à a. Maintenir cette caractéristique compliquait de beaucoup la
perspective de certaines figures qui suivront. Nous avons donc opté pour une inégalité ne respectant pas la
relation mathématique au profit, nous l’espérons, de plus de confort dans certaines perspectives. Par ailleurs,
quand certains éléments des graphiques sont utilisés dans le texte, ils sont désignés par des caractères
italiques (a, t1, N…), même si sur les figures, ce n’est pas le cas ; nous espérons ainsi faciliter la lecture du
texte.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 74
En conséquence, les points de naissance des individus ne pourront que s’aligner le long d’une
droite sur le plan temps-moment de naissance d’équation T = M. En fait, il s’agit de la
bissectrice de l’angle formé par les axes du temps et du moment de naissance, soit la ligne
partant de la croisée des axes et aboutissant à p et comprenant le point N (cf. figure 2.7). Le
reste du plan temps-moment de naissance demeurera vierge de tout point de naissance.
Moment de naissance
Âge
p
a
N
t1
t1 t2 Temps
Une relation mathématique simple relie les trois variables temps, âge et moment de
naissance : A = T – M. Vu que ces trois variables s’expriment dans la même unité (l’année),
dans le graphique, les lignes de vie s’inclineront toutes de façon identique, dessinant un angle
de 45° par rapport au plan temps-moment de naissance. Ce parallélisme combiné avec
l’alignement des points de naissance sur la bissectrice fait en sorte que les lignes de vie
occupent uniquement un plan et négligent le reste du volume défini par les trois axes (cf.
figure 2.8). Ce plan N,D,P est lui-même incliné à 45° et recoupe le plan temps-moment de
naissance en suivant la bissectrice des points de naissance.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 75
Moment de naissance
Âge
p
a
N
t1
t1 t2 Temps
En définitive, même si trois variables interviennent pour localiser les observations, un plan
suffit pour représenter tout ce qui doit l’être. Dans ces conditions (qui seront affinées
ultérieurement), le diagramme en volume peut se résumer dans un diagramme en plan par
« réduction » d’un axe, tout en conservant la faculté de recourir au triple critère de classement
des évènements à localiser. C’est ce qui va être montré maintenant.
D’une manière générale, le passage d’un diagramme à trois axes à un diagramme à seulement
deux axes s’effectue en projetant les lignes de vie sur un des trois plans délimitant le volume
de la figure initiale. La variable dont l’axe disparaît ne disparaît pas elle-même. En fait elle va
« parasiter » un des deux axes restants, dans le sens où cet axe « hôte » supportera en fait deux
variables, la sienne et celle dont l’axe a disparu. Au lieu de se traduire dans le graphique par
une horizontale ou une verticale, comme c’est le cas habituellement dans un diagramme
cartésien, la variable parasite se matérialisera sur le plan par des obliques soit croissantes, soit
décroissantes.
La projection peut se faire indifféremment sur l’un des trois plans du volume initial2. Les trois
diagrammes plans obtenus via cette opération de réduction seront dénommés selon le plan sur
lequel s’effectue la projection. Par ailleurs, N’ désignera le positionnement du point de
naissance N après projection et D’, celui du point de décès D. Enfin, chacune des
constructions obtenues sera illustrée par un graphique muet montrant la trame de droites
servant au repérage des observations.
2
En intervertissant les axes horizontaux et verticaux, ce sont en fait six versions du diagramme qui sont
disponibles. Nous avons décidé ici de n’aborder pour chaque plan de projection qu’une seule des deux
versions possibles.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 76
Sur la figure 2.9.a, la projection de la ligne de vie s’effectue perpendiculairement sur le plan
moment de naissance-âge. En conséquence (comme montré également sur la figure 2.9.b
illustrant le résultat de la projection), le point N’ se confondra avec t1, la coordonnée de la
naissance sur l’axe du moment de naissance, et D’ se déplacera à la verticale de N’, à hauteur
de a. Les lignes de vie apparaissent donc en position verticale. La coordonnée parasite est le
temps ; il s’établit sur l’axe du moment de naissance.
D’ D
p
a a D’
t1 et N’ N
Moment de naissance
t1 t2 Temps t1 et N’ et temps
Dans ce cas, la projection de la ligne de vie s’effectue perpendiculairement sur le plan temps-
moment de naissance (cf. figure 2.11.a). En conséquence, N et N’ se confondent ; pour sa part
D est projeté sur le plan temps-moment de naissance à hauteur de la coordonnée t1 sur l’axe
du moment de naissance et t2 sur l’axe du temps (cf. figure 2.11.b). Les lignes de vie
apparaissent donc en position horizontale. La coordonnée parasite est l’âge qui s’établit sur
l’axe du temps. La bissectrice comprenant tous les points de naissance apparaît sur le
graphique ; elle délimite les lignes de vie, si bien que sa gauche restera libre de toute
observation.
D p
p
a N et N’ D’
t1
N et N’ D’
t1
Temps Temps
t1 t2 t1 t2 et âge
1993
1992
1991
1990
0 1 2 3 4 et âge (parasite)
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 78
D’
D
Temps
a a D’
t2
t1 et n’
p
N
t1 Temps et
t1 et N’ t2 Moment de naissance
Moment de naissance
0 Temps (hôte)
et moment de naissance (parasite)
1990 1991 1992 1993
3
Cette figure 2.13 offre une autre perspective sur le volume initial. C’est maintenant le plan moment de
naissance-âge qui est à… l’avant-plan et plus le plan temps-âge. C’est pour des raisons de confort en
matière de perspective que ce choix a été posé.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 79
La réduction du nombre d’axes débouche donc sur trois versions concurrentes. Sur le plan
mathématique, elles sont strictement équivalentes, de même que sur le plan de l’efficacité :
toutes trois, elles autorisent la localisation univoque des observations en fonction de trois
coordonnées démographiques ; toutes trois montrent des trajectoires forcées que les individus
sous observation ne peuvent jamais quitter.
Sur le plan du détail, des différences se marquent entre les trois versions. Par exemple, dans la
première méthode et dans la troisième, les points N’ et D’ sont distincts des points N et D
alors que dans la deuxième N et N’ se confondent. Autre exemple, dans la deuxième méthode,
les analyses transversale et longitudinale s’opposent de manière plus radicale que dans les
deux autres : une analyse transversale s’y fera en suivant un couloir vertical et une
longitudinale, un couloir horizontal alors que dans les deux autres cas, des couloirs obliques
(croissants pour la troisième et décroissants pour la première) interviennent en concurrence
avec des couloirs verticaux.
Par ailleurs et plus important, lors de la projection sur le plan temps-âge, la ligne de vie
conserve sa longueur initiale du diagramme en trois axes ; par contre, dans les deux autres
versions, la longueur de la ligne de vie se modifie lors de la projection (longueur finale =
longueur initiale * cosinus 45°), et en conséquence, la ligne de vie projetée a la longueur
exacte de la vie de l’individu exprimée en unités figurant sur les axes : si un individu est mort
à 3 ans et qu’une année est représentée par un centimètre, sa vie sera représentée par un ligne
de 3 centimètres. Dans le cas de la projection temps-âge, la longueur sur le plan est
équivalente à la longueur initiale dans le volume, mais ne correspond pas à l’âge au décès
multiplié par la longueur d’une année : pour l’individu mort à 3 ans, la ligne de vie sur le plan
mesure dans ce cas 3 centimètres * (1/cosinus 45°), soit 4,24 centimètres.
Dans les deux premiers cas, il s’agit d’une projection de la ligne de vie avec transformation et
dans le troisième, d’une translation. On pourrait en conséquence différencier les appellations :
« durée de vie » pour les deux premières méthodes et « ligne de vie », pour la troisième.
Ces considérations ne permettent pas de dégager un critère pour privilégier une méthode
plutôt qu’une autre. Par contre, l’interprétation des obliques apparaissant dans les différentes
constructions nous paraît à même de guider le choix. Pour rappel, dans les trois méthodes, une
oblique s’interprète comme suit :
- évolution de l’âge en fonction du moment de naissance pour une date donnée, pour la
projection sur le plan moment de naissance-âge ;
- évolution du moment de naissance en fonction du temps pour un âge donné, pour la
projection sur le plan temps-moment de naissance ;
- évolution de l’âge en fonction du temps pour un moment de naissance donné, pour la
projection sur le plan temps-âge ;
Même si ces trois expressions sont strictement équivalentes sur le plan théorique, et s’il fallait
vraiment choisir une des versions, nous marquerions une préférence pour la troisième qui
nous paraît « plus naturelle », pour reprendre une expression de R. Pressat4. En définitive,
hors questions d’habitudes, il n’y a aucune raison de choisir une version plutôt qu’une autre.
Toutefois, c’est la troisième version qui semble bien être actuellement la plus utilisée, ce qui
n’empêche que certains recourent malgré tout préférentiellement à l’une des deux autres5.
4
Lettre à l’auteur, du 25 mars 1991.
5
À ce sujet, cf., par exemple, la publication suivante : W. Winkler (1969), pp. 90-91.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 80
Dans le point 2.3, l’élaboration du diagramme de Lexis vient d’être explicitée sur base de
graphiques. Afin de progresser en matière de généralisation de l’utilisation des outils de la
démographie, nous allons aborder cette question sur un plan purement mathématique. Comme
déjà signalé, le diagramme de Lexis présente la double caractéristique suivante :
- bien que comportant seulement deux axes, trois variables peuvent y être utilisées pour la
localisation des observations ;
- dans ce type de figure, chaque individu suit une trajectoire forcée dont il ne peut
s’écarter en aucun cas.
Quelles conditions mathématiques doivent remplir les variables en jeu pour faire émerger ces
deux caractéristiques ?
Pour opérer la réduction, une seule condition suffit, à savoir que les trois variables concernées
6
forment une combinaison linéaire du type :
z = (a*x) + (b*y)
Supposons que l’on décide de localiser les observations sur le plan xy, défini par les axes
dévolus à ces deux variables et donc de supprimer l’axe de la coordonnée z. Les coordonnées
en x et en y se conservent sans aucune transformation ; par ailleurs, l’information contenue
dans la coordonnée z est également conservée vu la relation entre les trois variables. Si les
6
En cas de relation de type multiplicatif, au lieu d’obliques, ce sont des hyperboles, avec comme asymptotes
les axes des variables conservées, qui traduiront les valeurs de la variable dont l’axe a disparu. Dans ce cas,
on ne peut obtenir une construction du type « diagramme de Lexis » (cf. annexe 2.1)
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 81
z = (a*x) + (b*y)
⇒ k = (a*x) + (b*y)
⇒ y =(k/b) – ((a/b)*x)
Une valeur particulière de la coordonnée z se traduira donc sur le plan xy par une droite de
pente (– a/b). La valeur de l’abscisse à l’origine de cette oblique se détermine en annulant y :
k = (a*x) + (b*y)
⇒ k = (a*x) + (b*0)
⇒ k = a*x
⇒ k/a = x
La valeur 2 de la coordonnée z se traduira donc par une oblique de pente croissante 2/3 sur le
plan xy. Par ailleurs, elle interceptera l’axe des abscisses à la valeur k/a, soit 2/0,5 = 4. La
figure 2.15 montre les obliques correspondant aux valeurs 1, 2 et 3 de la coordonnée z. Vu
l’existence de ces obliques, cette dernière coordonnée peut donc remplacer une des deux
autres pour localiser une observation sur le plan xy, et ce, sans perte d’information.
10
8
6
4
Y 2
0
-2
-4
-6
0 2 4 6 8 10 12 14 16 18
X
7
L’axe des abscisses de la figure 2.16.a comporte une double échelle : tout d’abord celle
indiquant les valeurs de la coordonnée x et ensuite celle dévolue à la coordonnée z, obtenue en
multipliant les valeurs x par 0,5.
z = (a*x) + (b*y)
⇒ k = (a*x) + (b*y)
⇒ x =(k/a) – ((b/a)*y)
k = (a*x) + (b*y)
⇒ k = (a*0) + (b*y)
⇒ k = b*y
⇒ k/b = y
Les obliques matérialisant les valeurs de z auront une pente de 1,5, soit l’inverse de la pente
obtenue précédemment. Par ailleurs, la deuxième échelle à faire figurer en parallèle à celle
des y pour repérer les valeurs de z se calculera en multipliant les valeurs de y par –0,75 (cf.
figure 2.16.b).
La situation qui vient d’être décrite est équivalente à la première ; la figure 2.15 illustre le
report de z aussi bien sur l’axe des x que sur celui des y. Toutefois, il nous a paru intéressant,
pour explorer les différentes possibilités de réduction, de toujours mettre l’axe hôte (qui
accueille la coordonnée parasite) en abscisse ; ainsi, sur la figure 2.16.b, l’axe y avec sa
double échelle est en abscisse.
Le tableau 2.1 synthétise les six possibilités de réduction, chacun des trois axes pouvant
alternativement se reporter sur l’un des deux axes restants. Pour rappel, l’axe hôte sera
toujours mis en abscisse, même si ce n’est pas à strictement parler indispensable. Le tableau
2.2 reprend les six possibilités de construction de diagramme à deux axes au départ des trois
variables utilisées dans le diagramme de Lexis classique, à savoir les variables temps, âge et
moment de naissance. Dans ce cas, les coefficients a et b de la combinaison linéaire valent 1
ou –1 :
Dans le tableau 2.2, la formule des abscisses à l’origine des obliques se définit en supposant
que l’intersection des axes a pour coordonnées l’origine (la valeur 0) des deux variables dont
les axes sont maintenus. Si ce n’est pas le cas, les formules doivent être modifiées pour tenir
compte de cette translation d’axe(s). Ainsi, dans le cas 2, l’intersection des axes se produit à
er
l’âge 0 et à la date du 1 janvier 1990 pour le temps. La formule pour trouver l’abscisse à
l’origine des obliques matérialisant le moment de naissance devient :
k = 1/1/90 – A
soit le temps à l’origine du graphique moins l’âge. L’échelle des moments de naissance est
donc décroissante de gauche à droite alors que celle des âges est, de manière habituelle,
croissante.
Même si la mention ne se retrouve que dans les cas 3 et 4, chacune des figures comporte une
partie « vide », dans le sens où aucune observation ne pourra s’y localiser, à moins de vouloir
utiliser des âges négatifs ! La valeur 0 pour la coordonnée âge marque donc la limite de cette
zone vide. Dans les cas 1 et 6, cette zone vide se situe sous l’axe horizontal, prolongé à droite
et à gauche8. Dans les cas 2 et 5, c’est toute la partie à gauche de l’axe vertical – prolongé haut
et bas – qui restera obligatoirement vierge de toute observation. Dans le cas 3, c’est la zone
sous la diagonale de l’âge 0 qui sera concernée ; et dans le 4, la partie au-dessus de cette ligne.
À chaque fois, bien sûr, cette limite diagonale peut se prolonger.
8
Ces prolongements indiqueraient simplement que les données s’étendraient à une gamme plus vaste de
temps et/ou de moment de naissance que la période reprise sur l’axe.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 84
Tableau 2.2. Les six possibilités avec les variables du diagramme de Lexis classique
Cas Ord. Abs. Axe sup- Équation de l’oblique pour la Pente Abscisses à l’origine
(1) (2) (3) primé (4) valeur k de l’axe supprimé (5) des obliques des obliques (6)
1 A T M k = (a*T) + (b*A) - (a /b) = -(1/(-1)) k = a*T = T
⇒ A = (k /b) - ((a/b)*T) =1
2 T A M k = (a*T) + (b*k) - (b /a) = -(-1/1) k = b*T = -A
⇒ T = (k/a) – ((b /a)*A) =1
3 T M A M = (a*T) + (b*k) (1/a) = (1/1) M = b*k
⇒ T = (M/a) – ((b /a)*k) =1 ⇒ k = M/b = -M
4 M T A M = (a*T) + (b*k) a =1 a*T = -b*k
⇒ k = (a/-b)*T
=T
5 M A T M = (a*k) + (b*A) b = -1 a*k = -b*A
⇒ k = (-b/a)*A
=A
6 A M T M = (a*k) + (b*A) 1/b = 1/-1 M = a*k
⇒ A = (M/b) – ((a /b)*k) = -1 ⇒ k = M/a
=M
(1) : équation générale : A = T - M, avec A, T et M désignant respectivement les variables âge, temps et
moment de naissance et avec a = 1 et b = -1 ;
(2) : cf. tableau précédent ; idem pour les autres remarques.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 85
Figure 2.17. Les six diagrammes de Lexis possibles (cas en référence au tableau 2.2)
Cas 1 Cas 2
A T
3 1/1/93
2 1/1/92
1 1/1/91
0 1/1/90
Cas 3 Cas 4
T M
1/1/92 1/1/92
Vide !
1/1/91 1/1/91
1/1/90 1/1/90
Vide !
1/1/89 1/1/89
1/1/89 1/1/90 1/1/91 1/1/92 M (hôte) 1/1/89 1/1/90 1/1/91 1/1/92 T (hôte)
0 -1 -2 -3 A (parasite) 0 1 2 3 A (parasite)
Cas 5 Cas 6
M A
1/1/92 3
1/1/91 2
1/1/90 1
1/1/89 0
Certaines des figures proposées peuvent sembler inutilement compliquées, par exemple celle
du cas 2 avec ses moments de naissance décroissants en regard des âges croissants, alors qu’il
suffirait de reporter les moments de naissance sur l’axe du temps pour éviter cette
présentation pour le moins inconfortable. En fait, une telle option nous ramènerait au cas 1,
moyennant une inversion des axes. Notre but étant ici d’explorer sur le plan théorique toutes
les possibilités disponibles, nous avons donc conservé des figures contre intuitives au risque
de proposer des solutions sans portée utilitaire évidente.
Les derniers commentaires du point précédent pourraient laisser accroire que la réduction du
nombre d’axes débouche immanquablement sur un diagramme ayant toutes les
caractéristiques d’un diagramme de Lexis classique. Il n’en est rien, comme l’a montré
l’exemple du diagramme mettant en relation le TBN et le TBM et où une troisième coordonnée
émergeait, à savoir le taux de croissance (cf. figure 2.2). Si ces trois variables respectent bien
la condition de la combinaison linéaire (TC = TBN – TBM), les obliques – ni aucun autre
réseau de droites – ne constituent pas des trajectoires forcées. En fait, pour obtenir une
trajectoire forcée, il faut, en plus de la combinaison linéaire, qu’une des trois variables reste
rigoureusement constante pour chaque individu sous observation, comme le fait le moment de
naissance. Pour montrer ce point, nous allons utiliser en concurrence les deux exemples
suivants :
- les variables temps, âge et moment de naissance avec suppression de l’axe du moment de
naissance ;
- les variables taux brut de natalité (TBN), taux brut de mortalité (TBM) et taux de
croissance naturelle (TC) avec suppression de l’axe de ce dernier.
Selon l’explication développée au point précédent, ces deux cas sont semblables : ils se
résument dans une relation du type z = x – y si z désigne successivement le moment de
naissance et le TC ; x, le temps et le TBN et y, l’âge et le TBM. La suppression de l’axe z
entraînera l’apparition d’obliques croissantes de pente unitaire sur le plan xy pour matérialiser
la coordonnée parasite (cf. figure 2.18).
Figure 2.18. Diagramme de Lexis classique et diagramme en taux
Âge TBM
« Iso-moment de naissance » « Iso-TC »
Temps et TBN
moment de naissance et TC
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 87
Cette apparente similitude cache en fait une différence fondamentale. Dans le diagramme de
Lexis, les obliques représentent des « trajectoires forcées », dans le sens où tout ce qui
concernera un individu est à localiser sur cette trajectoire ; à aucun moment, il ne pourra s’en
écarter. Mathématiquement, cette notion de trajectoire forcée se traduit comme suit :
Qu’en est-il des obliques du diagramme en taux ? La situation peut se décrire comme
suit :
- la coordonnée TBM se calcule selon la formule suivante : TBM = TBN – TC
- malgré cette relation, comme aucune des trois variables n’est constante pour une unité
d’observation, le TBM n’est pas une fonction linéaire des deux autres variables.
En conclusion, pour avoir un diagramme de Lexis, il faut trois variables reprises dans une
combinaison linéaire (ce qui assure la réduction du nombre d’axes) et qu’une des trois soit
constante pour une unité d’observation (ce qui assure la présence des trajectoires forcées). Les
caractéristiques précises des figures obtenues via la réduction du nombre d’axes et,
singulièrement, celles des obliques se modifieront selon la variable dont l’axe disparaît et
selon le signe et les valeurs des coefficients a et b affectant les variables dans la relation qui
les unit.
Nous avons montré que six diagrammes de Lexis pouvaient se déduire d’un jeu de trois
variables bénéficiant des caractéristiques voulues. Parmi ces six variantes, trois types
principaux se dégagent selon le plan sur lequel se projettent les lignes de vie. Toutes ces
versions s’équivalent dans le sens où elles permettent la localisation des observations avec la
même précision. Pour la suite de l’exposé, en cas de circonstances favorables à
l’établissement d’un diagramme de Lexis, nous nous contenterons d’en explorer une seule
version, les autres pouvant assez facilement s’en déduire. Par ailleurs, autant que possible, la
version retenue pour l’exposé sera celle qui se rapprochera le plus d’un diagramme de Lexis
classique, avec les variables jouant le rôle du temps, de l’âge et du moment de naissance se
positionnant sur les mêmes axes.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 88
Temps et Temps
moment du mariage et moment de la migration
9
Pour des exemples, cf. notamment C. Blayo (1991), R. Pressat (1973), G. Wunsch et M. Termote (1978) ou
C. Vandeschrick (1994).
10
Dans ce graphique et ceux qui suivent, nous avons opté pour la solution donnant le résultat le plus proche
possible du diagramme de Lexis classique, notamment dans le choix de la variable dont l’axe est supprimé
et dans celui de l’axe parasité. Par ailleurs, les coefficients a et b valant toujours l’unité, les obliques seront
toutes inclinées à 45° et par surcroît croissantes, vu les choix opérés.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 89
Les trois variables en jeu respectent bien les deux conditions émises pour avoir la possibilité
de construire un diagramme de Lexis. Tout d’abord, elles forment bien une combinaison
linéaire :
Par ailleurs, la coordonnée moment du mariage demeure effectivement invariante individu par
individu. Il en va de même pour les trois variables temps, durée écoulée depuis une migration
et moment de la migration. La figure 2.19.b pourrait donner lieu à un commentaire semblable
à celui qui vient d’être proposé pour la figure 2.19.a en remplaçant simplement durée du
mariage par durée écoulée depuis une migration ; moment du mariage par moment de la
migration et ligne de mariage par ligne de migration.
On l’aura compris, toute durée écoulée depuis un évènement quelconque peut suppléer l’âge.
Son emploi simultané avec le temps entraîne automatiquement l’apparition d’une troisième
coordonnée – le moment de l’évènement depuis lequel la durée se compte – dont la valeur
demeure constante individu par individu. De facto, ces trois variables respecteront les deux
conditions nécessaires à l’établissement d’un diagramme de Lexis (cf. figure 2.20)
Figure 2.20. Diagramme de Lexis général en cas d’une durée combinée avec le temps
Durée depuis un évènement
Trajectoire forcée
Temps (hôte)
et moment de l’évènement à l’origine de la durée (parasite)
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 90
Le temps-calendrier n’est, lui-même, rien d’autre qu’une durée et plus précisément, la durée
11
écoulée depuis la naissance de Jésus . Le temps-calendrier peut très bien être remplacé par
une autre durée, et ceci sans faire référence à d’autres calendriers (musulman ou copte, par
exemple). Ainsi, sur la figure 2.21.a, l’axe des ordonnées est dévolu à la durée de mariage et
celui des abscisses, à l’âge. Ce graphique comporte aussi une trajectoire forcée traduisant la
coordonnée âge au mariage pour un individu. Une cohorte regroupera ici l’ensemble des
individus qui se sont mariés au même âge révolu. Des données de fécondité, par exemple,
pourront être localisées sur une telle construction (cf. tableau 2.3 et figure 2.22).
Les trois variables en jeu respectent bien les deux conditions émises pour avoir la possibilité
de construire un diagramme de Lexis. Tout d’abord, elles se réunissent bien dans une
combinaison linéaire :
durée du mariage = âge – âge au moment du mariage
- l’axe des abscisses reçoit à la fois l’âge de la mère (coordonnée hôte) et l’âge de la mère à
la naissance de son premier enfant (coordonnée parasite) ;
- la coordonnée parasite se traduit par des obliques qui sont en fait des trajectoires forcées ;
11
Même si ce point est sans incidence par rapport au sujet de la thèse, notons qu’il est historiquement établi
qu’une erreur a été commise à propos de l’estimation de la date de naissance de Jésus. Selon certains, il
serait en fait né quatre ans avant le début de l’ère… chrétienne. À ce sujet, cf. par exemple le site
[Link]
12
Cet exemple est repris de la publication suivante : C. Blayo (1991), p. 1382.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 91
- l’axe des ordonnées reçoit les durées écoulées depuis la naissance du premier enfant ;
- une cohorte rassemble l’ensemble des femmes ayant eu un premier enfant à un âge révolu
identique ;
- les trois variables en jeu respectent les conditions d’élaboration d’un diagramme de Lexis
(combinaison linéaire et invariance de l’une d’entre elles).
En conclusion, toute une série de durées peuvent jouer le rôle que le temps tient dans le
diagramme de Lexis classique. La figure 2.24, à la fin du point suivant, montre un diagramme
de Lexis à portée générale dans le sens où il indique clairement que le temps et l’âge de la
construction classique peuvent se remplacer par d’autres durées.
Pour ce faire, différentes notions se révèleront fort utiles. Dans un premier temps, nous allons
en préciser la définition et surtout en illustrer l’usage au moyen de deux exemples, à savoir,
d’abord, celui du diagramme de Lexis classique avec le temps, le moment de naissance et
l’âge et, ensuite, un autre où l’âge de la mère, l’âge de la mère à la naissance de son premier
enfant et la durée écoulée depuis la première naissance se substituent respectivement aux trois
variables du premier exemple.
13
Pour un exposé fouillé de la généralisation de la notion de cohorte, cf. la publication suivante : C. Blayo
(1991). On pourra aussi consulter C. Vandeschrick (1994).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 92
Dans nos exemples, l’évènement-origine est donc soit la naissance des individus, soit le fait
pour les femmes d’avoir eu une première naissance (cf. tableau 2.4). Par ailleurs, pour entrer
dans une cohorte précise, les individus doivent avoir subi cet évènement-origine soit pendant
une année donnée, soit à un âge révolu donné. Le point initial de ces deux durées de référence
diffère : le début de l’ère chrétienne d’un côté, la naissance des mères de l’autre. Enfin, l’âge
du premier exemple cède le relais à la durée écoulée depuis la première naissance dans le
second en tant que durée écoulée depuis l’évènement-origine.
Tableau 2.3. Les notions utilisées et leur application aux deux exemples
Notion Symbole Premier exemple Deuxième exemple
Durée de référence (variable en dr le temps l’âge de la mère
abscisse)
Point initial de la durée de pi le début de l’ère chrétienne la naissance des mères
référence
Évènement-origine (fondateur de eo la naissance des individus la naissance d’un premier
la cohorte) sous observation enfant
Durée écoulée depuis deo l’âge la durée écoulée depuis la
l’évènement-origine (variable en première naissance
ordonnée)
Durée de référence à l’évène- dreo le moment de naissance des l’âge de la mère à sa
ment-origine (coordonnée individus sous observation première naissance
parasite sur l’axe des abscisses)
Dans le premier exemple, une cohorte regroupe l’ensemble des individus nés la même année
et dans le second, celui des femmes ayant eu une première naissance au même âge révolu.
Comme le montre la figure 2.23, une cohorte est délimitée par deux trajectoires forcées, c’est-
à-dire par deux obliques matérialisant la coordonnée invariante individu par individu. Dans le
premier exemple, la cohorte correspondant à une année donnée est limitée par les lignes de
vie de deux individus nés respectivement en début et en fin de l’année concernée ; dans le
second, la cohorte correspondant à un âge révolu donné est limitée par les trajectoires forcées
de deux femmes ayant eu une naissance aux âges exacts encadrant l’âge révolu concerné.
14
Nous aurions préféré utiliser les expressions « évènement-origine » pour désigner le point initial et
« évènement commun » pour désigner l’évènement-origine. En effet, le point initial correspond à un
évènement à partir duquel la durée de référence est comptée ; c’est bien l’origine de cette dernière.
L’évènement-origine désigne l’évènement que des individus doivent avoir connu à la même durée pour
entrer dans une même cohorte ; c’est donc bien un évènement qui leur est commun. Toutefois, vu que le
vocable « évènement-origine » est couramment employé en démographie pour désigner l’évènement qui fait
entrer un individu dans une cohorte, nous lui avons conservé ce rôle et opté pour « point initial » pour
désigner l’origine de la durée de référence.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 93
Cohorte Cohorte
Un même évènement peut aussi bien jouer le rôle de point initial que celui d’évènement-
origine, comme ce sera souligné dans les deux exemples de cohortes qui vont suivre :
- ensemble des individus qui ont divorcé durant la troisième année après une migration
(l'évènement-origine étant le divorce et une migration constituant le point initial de la
durée de référence) ;
- ensemble des individus qui ont migré durant la deuxième année après un divorce
(l'évènement-origine étant, cette fois, la migration et un divorce constituant le point initial
de la durée de référence).
En théorie, pour définir complètement une cohorte, il faudrait toujours recourir à l'expression
15
cohorte d’évènement-origine eo de durée de référence dr . Dans la pratique, comme la durée
de référence correspond souvent au temps-calendrier, la mention la concernant est en règle
générale purement et simplement omise. Une cohorte sera définie uniquement via le critère
d'évènement : « cohorte de eo ». On parlera donc de cohorte de naissance, de mariage, de
migration, de divorce, étant sous-entendu qu'il s'agit de cohorte de calendrier en termes de
durée de référence. Pour les plus courantes, les cohortes de naissance, les démographes
recourent à un seul mot : génération. On applaudira au passage le sens de la concision des
démographes : « cohorte de naissance de calendrier » se traduit par le raccourci
« génération » !
D’une manière générale, comment représenter sur un diagramme de Lexis une cohorte de eo
de dr ? La solution la plus simple, car produisant un diagramme facile à mettre en parallèle
avec un diagramme de Lexis classique, consiste à mettre la durée de référence en abscisse en
tant que coordonnée hôte, en remplacement du temps (cf. figure 2.24) ; le moment de cette
durée de référence qui a vu les individus subir l’évènement-origine en tant que coordonnée
parasite (en remplacement du moment de naissance) et la durée écoulée depuis l’évènement-
origine en ordonnée (en remplacement de l’âge).
Des coordonnées ainsi définies ne pourront que respecter les conditions d’établissement d’un
diagramme de Lexis :
Sur un tel graphique, des trajectoires forcées (sous forme d’obliques croissantes inclinées à
45°) apparaîtront pour matérialiser la coordonnée invariante (cf. figure 2.24). Finalement, une
cohorte rassemblera tous les individus ayant subi l’évènement-origine eo durant la même
15
C. Blayo désigne par « variable » la durée écoulée depuis l’évènement-origine ; par ailleurs notre durée de
référence ne trouve pas de correspondant car toujours équivalente dans ses exemples au temps-calendrier
(cf. : C. Blayo (1991), pp. 1394-1399). Il est à noter que cette dernière publication ne poursuit pas le même
objectif que la nôtre.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 95
durée révolue de référence dr ; sur le diagramme, elle sera délimitée par les deux trajectoires
forcées encadrant la durée révolue concernée (cf. figure 2.24).
Tous les diagrammes de Lexis proposés jusqu’ici comptent deux axes tout en permettant
d’utiliser trois coordonnées pour la localisation des observations. Est-il possible d’envisager
l’élaboration de constructions à plus de deux axes et trois variables qui conserveraient les
caractéristiques d’un diagramme de Lexis, dont la présence de trajectoires forcées ? La
16
réponse à cette question est résolument affirmative . Par ailleurs, bien que, sur un plan
purement théorique, le nombre d’axes – égal ou supérieur à deux – peut être quelconque, nous
restreindrons l’exposé qui va suivre au seul cas des graphiques à trois axes étant donné que,
sur le plan pratique de la représentation, une telle limitation s’impose tout naturellement,
La figure 2.25.a représente un système à trois axes : le temps, l’âge et la durée écoulée depuis
le mariage. C’est par facilité que nous avons décidé d’attribuer les axes à des durées de
référence, selon la nomenclature adoptée précédemment ; le choix aurait très bien pu se porter
sur des variables à valeur constante individu par individu (comme le moment de naissance, le
moment du mariage ou l’âge au moment du mariage) sans modifier la suite du raisonnement,
sauf dans le détail de sa présentation, qui en deviendrait en outre un peu moins aisée, du
moins à notre avis.
a+b E
a b
M
N
T
T+a
Temps T+a+b Temps
16
Keiding signale que Lexis a introduit, dès 1875, ce type de construction pour représenter des populations
touchées par plusieurs changements d’état successifs, comme, par exemple, le mariage et le divorce (cf. N.
Keiding (1990), p. 490). Il ne s’agissait donc pas de multiplier les coordonnées servant au repérage des
observations comme ci-après, mais simplement de scinder en tronçons les lignes de vie, chaque tronçon
correspondant à des états précis. Plus récemment, Wunsch a proposé des figures en volume allant
exactement dans le sens de ce qui sera explicité ci-après (cf. G. Wunsch (1968), pp. 408-409). Tous les
essais de Wunsch à ce sujet n’ont pas été publiés (cf. C. Vandeschrick (1994), p. 304).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 96
La figure 2.25.B montre la ligne de vie d’une femme née au temps T ; mariée au temps T+a,
soit à l’âge a et ayant subi un évènement quelconque E au temps T+a+b, soit à l’âge a+b et à
17
une durée du mariage b . La ligne de vie NME est en fait brisée en deux : avant le mariage, la
durée du mariage vaut continuellement 0 et donc cette partie de la ligne de vie reste sur le
plan temps-âge (segment NM). Après le mariage, la troisième coordonnée devient pleinement
active et croîtra au même rythme que les deux autres ; en conséquence, la ligne de vie va
progressivement pénétrer à l’intérieur du volume défini par les trois axes (segment ME).
En fait, une construction de ce type permettra de localiser des observations en fonction de six
coordonnées. Tout d’abord, les trois premières sont simplement les variables figurant sur les
axes. Par ailleurs, pour se localiser sur le plan temps-âge (en fait un diagramme de Lexis
classique), la coordonnée du moment de naissance pourrait suppléer le temps ou l’âge. Cette
coordonnée, parasite sur l’axe du temps, peut se déduire des deux autres : le moment de
naissance se calcule en retirant l’âge du temps.
Les variables des deux autres plans peuvent aussi se combiner pareillement pour faire émerger
une autre coordonnée du même type : premièrement, en retirant la durée du mariage du temps,
on obtient la date du mariage ; en la retirant de l’âge, l’âge au mariage. Vu la nature des
équations générant ces nouvelles variables, elles se traduiront chacune par des obliques
croissantes sur le plan des deux variables les ayant engendrées.
Figure 2.25. Diagramme à trois axes et coordonnées parasites
Âge (hôte) et âge au
mariage (parasite)
Durée du mariage
Comme indiqué sur la figure 2.26, les moments de naissance et de mariage parasiteront de
conserve l’axe du temps et l’âge au mariage, celui de l’âge18. Par ailleurs, ces trois nouvelles
coordonnées présentent toutes la caractéristique d’être invariantes individu par individu19. En
définitive, les six coordonnées20 disponibles pour repérer un évènement sont le temps, l’âge, la
17
Si cet évènement n’est pas le décès, le segment pourra se prolonger au-delà du point E.
18
Les coordonnées parasites pourraient se reporter sur l’axe de l’autre variable ayant permis son calcul, mais
cela aurait entraîné l’apparition d’échelles différentes à faire figurer sous les axes, ce que nous avons voulu
éviter.
19
C’est parce que les axes ont été a priori attribués aux durées de référence que les trois variables parasites
présentent cette caractéristique d’invariance ; tout autre choix initial pour les axes ferait apparaître des
variables en variation continue individu par individu.
20
D’une manière générale, pour autant que les n variables figurant sur les axes aient les caractéristiques
voulues (possibilité de se combiner deux à deux dans une relation additive pour faire émerger une variable
supplémentaire) et si n est égal ou supérieur à 2, le nombre de coordonnées effectivement utilisables en plus
de celles figurant sur les axes correspond au nombre de combinaisons de deux éléments à choisir parmi n :
- si n = 2 (cas classique), une variable supplémentaire : (2!/(2!0!)) ;
- si n = 3, trois variables supplémentaires : (3!/(2!1!)) ;
- si n = 4, six variables supplémentaires : (4!/(2!2!)).
G. Wunsch ((1968), p. 409) a procédé à des calculs de ce type, mais en les faisant porter sur le nombre de
plans nécessaires en fonction du nombre d’évènements-origines.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 97
La figure 2.27 est constituée d’un extrait de la figure 2.25 ; seule la partie de la ligne de vie
postérieure au mariage a été prise en compte, soit le segment ME. Le moment du mariage y
est désigné par TM (et non plus T+a) ; le moment de l’évènement E, par TE (et non plus
T+a+b) ; les âges au mariage et à l’évènement E, respectivement par AM et AE (et non plus a
et a+b) ; finalement, la durée du mariage à l’évènement par DME (et non plus b). Le trait qui
unit les points M (le mariage) et E (un évènement quelconque) représente une trajectoire
forcée : tout ce qui affectera l’individu en cause entre les moments du mariage (TM) et de
l’évènement (TE) devra se localiser sur cette oblique21. Si sur le diagramme de Lexis classique
à deux axes, la ligne de vie est déterminée sur base du seul point de naissance, dans un
diagramme à trois axes comme celui de la figure 2.27, la position exacte de la ligne de
mariage – et singulièrement son point initial – dépend en plus de la date du mariage : que
celui-ci soit plus précoce ou plus tardif et la trajectoire forcée de la vie maritale occupera une
position respectivement plus basse ou plus haute, plus à gauche ou plus à droite dans le
volume. Il n’empêche que toutes ces trajectoires seront parallèles comme les lignes de vie
dans un diagramme de Lexis classique.
Figure 2.26. Localisation d’une ligne de mariage sur un diagramme à trois axes
E
Âge (hôte) et âge au
mariage (parasite) Durée du mariage
AE
DME
AM M
21
Par rapport aux figures précédentes, on n’a pris en compte que la partie de la ligne de vie après le mariage,
c’est-à-dire celle où toutes les coordonnées sont actives.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 98
Âge Âge
DM DM
AR
A
T Temps T Temps
Si, dans le diagramme de Lexis classique, les ensembles d’évènements occupent toujours des
surfaces, ils occupent toujours des volumes dans le diagramme à trois axes, car ils se
définissent toujours à l’aide de trois coordonnées non ponctuelles. Ainsi, le cube de la figure
2.29.a regroupe les évènements s’étant produits durant l’année T pour des individus d’âge
révolu AR et de durée révolue de mariage DMR.
Ces évènements concernent deux cohortes de mariage d’âge : le prisme de la figure 2.29.b
localise le sous-ensemble des évènements s’étant produits pour des individus mariés à l’âge
révolu ARM (avec ARM = AR-DMR)22 ; le deuxième sous-ensemble (non représenté) concerne
pour sa part des individus mariés à l’âge révolu ARM-1 (en supposant donc que AR, T et DMR
représentent chacun un an).
22
Les âges au mariage supposés par ce graphique suggèrent une nuptialité pour le moins précoce. C’était
indispensable pour pouvoir exécuter ces figures sans translation d’axes !
99
Figure a Figure b
Âge Âge
AR AR
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation
(* : ARM = AR-DMR)
T Temps T Temps
Figure c Figure d
Âge
Âge
Durée du mariage
Durée du mariage
AR
AR
DMR
DMR
TM = T-DMR T Temps
TN = T-AR-1 T Temps
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 100
Au départ d’un diagramme à trois axes, on pourrait aussi identifier des parallélépipèdes
23
rectangles et autres formes définis au moyen d’une, deux ou trois coordonnées invariantes
individu par individu. À titre indicatif (et sans chercher à illustrer tous les cas de figures
envisageables…), la figure 2.30 propose le parallélépipède regroupant les évènements s’étant
produits pour la génération T-AR-1, à l’age révolu AR et pour une durée de mariage DMR. Ces
évènements se sont produits durant deux années successives T-1 et T.
Âge
AR DMR
T-AR-1 T Temps
Les graphiques à trois axes du point précédent pourraient se réduire en diagrammes en plan
par projection. Toutefois, au contraire de ce qui avait été constaté pour l’élaboration du
diagramme de Lexis classique au départ du volume (point 2.4), l’opération de réduction
s’accompagnera ici de la perte d’une part de l’information initiale contenue sur le diagramme
à trois axes24.
23
L’annexe 2.2 reprend l’exercice perspectif si les trois coordonnées invariantes devaient intervenir sous
forme unitaire.
24
À ce sujet, cf. G. Wunsch (1968), pp. 408-409.
25
Comme nous l’avons déjà précisé, la ligne de vie – que l’on pourrait aussi dénommer ligne d’âge, ce qui
serait plus approprié, vu ce qui va suivre – pourrait se prolonger au-delà de la mort. De même, la durée
écoulée depuis le mariage peut très bien se prolonger au-delà d’une éventuelle rupture d’union ; la durée
écoulée après le mariage continue d’augmenter, même après la fin de l’union. Dans ce cas, il faudrait sans
doute donner un autre nom à la trajectoire : ligne de durée écoulée depuis le mariage en remplacement de
ligne de mariage. Il est à noter que cette ligne montre aussi l’évolution de l’âge ou du temps !
101
Figure a Figure b
Âge
Âge
Durée du mariage
Durée du mariage Durée du mariage
a+b E E
a+b
b a b
a E’
b
M
M E’
N N
M’
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation
T M’
T T+a
T+a Temps T+a T+a+b Temps
T+a+b
T+a+b Temps
Figure 2.30. Diagramme à trois axes et projection
Figure c Figure d
Âge E’
Durée du mariage Âge
Durée du mariage Âge
Durée du mariage
a+b E E’
a+b E a+b
E’
M’ E’
a b
a b a
b M & M’
M M & M’ N & N’
N N & N’
T T+a Temps
T+a+b
T M’ T
T+a T+a
Temps
T+a+b Temps a a+b Âge T+a+b
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 102
La projection de la trajectoire pourra s’exécuter sur les deux autres plans (cf. figure 2.31.c et
d). À chaque fois, un diagramme de Lexis à deux axes apparaîtra ; à chaque fois,
l’information indiquée initialement par l’axe supprimé disparaît. La projection sur un plan
26
peut aussi concerner des ensembles d’évènements ou d’individus. Ainsi, sur la figure 2.32, le
cube contenant les évènements survenus durant l’année T pour des individus d’âge révolu AR
et pour une durée de mariage DMR est projeté sur le plan temps-âge, autrement dit sur un
diagramme de Lexis classique. Comme il sied sur ce type de figure, les évènements d’une
année et d’un âge révolu s’y localisent dans un carré, mais sans plus aucune possibilité de
distinction à propos de la durée du mariage.
Figure 2.31. Projection d’un volume sur un des plans d’un diagramme à trois axes
Durée du mariage
Âge
AR DMR
T Temps
Ce type de projection pourra se faire au départ de circonstances différentes (sur un des deux
autres plans ; au départ de prismes, de parallélépipèdes…), mais toujours avec la perte d’une
partie de l’information initiale. Cette perte d’information souligne une différence
fondamentale entre la réduction du nombre d’axes telle qu’opérée ici par rapport à celle
utilisée lors de l’élaboration du diagramme de Lexis classique. D’où vient cette différence ?
Dans le cas du diagramme de Lexis classique, les trois variables du volume initial (temps, âge
et moment de naissance) formaient une combinaison linéaire ; par contre, dans le cas qui nous
occupe maintenant, il n’en va plus de même : le temps, l’âge et la durée de mariage ne
peuvent se combiner dans une relation de ce type. Cette différence se reflète dans la
distribution des trajectoires forcées : au contraire du diagramme de Lexis classique où les
lignes de vie n’occupaient qu’un plan dans le volume initial, dans le cas de la figure 2.32, les
trajectoires forcées peuvent se localiser n’importe où dans le volume27, ce qui empêche de
réduire le volume à un plan sans perte d’information. La condition de combinaison linéaire
n’étant pas remplie, la réduction d’axe ne pourra s’opérer, du moins sans perte d’information.
diagramme, optons pour celle où le temps, l’âge et la durée du mariage occupent les trois axes Figure a Figure b
22
22
21
21
Figure 2.32. Diagramme à plus de deux axes et sous-cohortes
20
20
4 4
3 3
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation
19
19
2 2
1 1
18
18
Temps Temps
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996
Figure c Figure d
4
21
3
20
3
19
1
18
Temps Temps
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 104
Dans un tel volume, les avortements survenus pour des femmes s’étant mariées à 18 ans
révolus occupent une tranche oblique (cf. figure 2.33.a). À l’intérieur de cette tranche, on peut
isoler la zone dévolue aux seules femmes s’étant mariées à 18 ans révolus durant l’année
1992, soit la promotion d’âge 18 ans révolus de l’année 1992 (cf. figure 2.33.b). Cette zone se
termine en biseau car les observations y présentées ne dépassent pas l’âge de 22 ans exacts.
La figure 2.33.c montre, pour sa part, la zone de la tranche initiale dévolue à tous les
évènements s’étant produits durant la seule année 1994 ; ces données concernent les
promotions d’âge 18 ans révolus de différentes années. Ces deux dernières figures permettent
d’opposer les optiques transversale et longitudinale : les données de la première déboucheront
sur une analyse longitudinale et celles de la seconde, sur une analyse transversale.
En fait, cette situation d’analyse peut se représenter d’une manière plus simple après
réduction d’axes, après suppression de celui de l’âge. La figure 2.33.d a été obtenue par
projection sur le plan temps-durée du mariage, projection déjà suggérée sur les figures
précédentes. La promotion d’âge 18 ans révolus de 1992 y occupe un couloir oblique, selon
une perspective longitudinale et l’année 1994, un couloir vertical selon une perspective
transversale.
Dans le cas présent, la réduction d’axes s’opère sans perte d’information car, dès le départ, la
variable dont l’axe va disparaître a été en partie neutralisée : ne sont prises en considération
que les seules femmes s’étant mariées à 18 ans ; celles qui se sont mariées plus ou moins
jeunes restent exclues de la tranche initiale. En conséquence, un indice synthétique mesuré
dans la cohorte de la figure 2.33.d quantifiera l’activité du phénomène le long de la promotion
d’âge 18 ans révolus en 1992 ; de même, celui qui le serait dans le couloir vertical, la
quantifierait pour l’année 1994, en recoupant les promotions d’âge 18 ans révolus de
différentes années.
Prétendre que la réduction d’axes s’opère sans perte d’information, c’est trop dire, sauf si la
précision à propos des générations est sans importance. En effet, les femmes de la promotion
d’âge 18 ans révolus de 1992 relèvent de deux générations, celles de 1973 et de 1974. Cette
distinction pourrait être maintenue à conditions de multiplier les axes et donc les niveaux de
sous-cohortes.
Dans son article, Blayo propose à titre d’exemple une analyse portant sur les naissances
légitimes de rang 2 parmi les femmes nées en 1960, mariées en 1980 et ayant eu une première
naissance en 198229. Pour illustrer ces données, il faudrait imaginer un diagramme à quatre
axes pour figurer le temps, l’âge, la durée du mariage et la durée écoulée depuis la première
naissance. En fixant la génération, la promotion de mariage et l’année de la première nais-
sance, les observations pourraient se projeter sur un diagramme de Lexis classique temps-âge.
Ces deux exemples montrent, à notre avis, le caractère relativement inopérant des diagrammes
de Lexis à plus de deux axes qui, soit restent difficiles à lire (alors que la vocation du
diagramme de Lexis est de faciliter la compréhension de l’agencement des données !), soit se
révèlent purement et simplement impossibles à représenter. La solution consiste à revenir à un
diagramme à deux axes en fixant la valeur de certaines coordonnées.
Techniquement réalisable en cas de trois axes, ce type de construction peut se révéler utile
pour bien montrer, par exemple, que les femmes mariées à un âge révolu durant une année
29
Cf. tableau 2, dans C. Blayo (1991), p. 1384. Il est à noter que, dans son exemple, Blayo ne retient que les
naissances féminines et les femmes analphabètes. Ces deux caractéristiques « qualitatives » sont hors de
propos dans notre cas ; elles ont été abandonnées pour la suite de l’exposé.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 105
appartiennent à deux générations ou que les mariages d’une génération à un âge révolu
s’étalent sur deux générations, mais il s’agit là de considérations par ailleurs bien établies sur
la base de simples diagrammes à deux axes…
Les « crayons de Lexis » ou « Lexis pencils »30 se localisent le plus souvent31 dans des
diagrammes de Lexis à trois axes (cf. figure 2.34). L’axe Z supporte la date du mariage ; l’axe
vertical, la durée du mariage et l’axe en arrière plan l’âge. Les lignes de mariage s’y
représentent non pas par de simples lignes, mais par des crayons dont chacune des trois faces
visibles montre, par un système de couleurs32, le statut par rapport à l’emploi de la femme et
de l’homme formant le couple concerné ainsi que l’âge de l’enfant le plus jeune au sein de la
famille. Et c’est bien l’objectif de ce type de figuration : « a way of visualizing a moderate
number of individual time changes in a number of categorical variables »33.
Cette figure représente des lignes de mariage. En quoi diffère-t-elle de la figure 2.27
(indépendamment du fait que, d’un côté, les lignes sont nombreuses et, de l’autre, il n’y en a
qu’une seule) ? Sur la figure 2.34, toutes les trajectoires commencent sur le plan horizontal et
30
À ce sujet, cf. notamment B. Francis et J. Pritchard (1997, a) ou B. Francis et J. Pritchard (1997, b). Il est à
noter que les crayons de Lexis s’utilisent éventuellement sur des diagrammes à deux axes. Par ailleurs, il
existe un logiciel pour dessiner les crayons de Lexis, « Lexis plot » (adresse web : [Link]
.uk/alcd/visual/lexis_plot.html ).
31
Parfois sur des diagrammes à deux axes (cf. [Link]
32
Initialement, sur la page web, les faces du crayon sont colorées et non en grisés, ce qui rend la figure plus
attractive, si pas plus lisible.
33
B. Francis et J. Pritchard (1997, a).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 106
non pas à des hauteurs différentes. En fait, il suffirait de déposer le volume de la figure 2.27
sur le plan temps-âge et de l’orienter adéquatement pour obtenir le même effet.
Plus significatif comme différence : dans la figure 2.34, les trajectoires montent parallèlement
au plan âge-durée de mariage alors que dans la figure 2.27, elles ne sont parallèles à aucun
des plans définissant le volume initial. Il aurait suffi que, pour l’axe, Z on opte pour le temps
et non pour la date de mariage pour que les deux figures ne s’opposent pas sur ce point. La
coordonnée figurant sur l’axe Z de la figure 2.34 est invariante individu par individu, ce qui
force les trajectoires à suivre une orientation parallèle au plan formé par les deux autres axes,
alors que dans la figure 2.27, les trois coordonnées invariantes parasitent des axes et se
traduisent donc par des obliques.
Bref, les crayons de Lexis sont bien un exemple d’application où un diagramme de Lexis à
trois axes peut intervenir.
Que le diagramme soit en plan ou en volume ne change rien à ce propos comme le suggère, à
notre avis, la figure 2.34 : comment arriver à lire, comprendre ou organiser les observations
sur ce diagramme où la trame disparaît derrière les crayons de Lexis et où des observations en
dissimulent d’autres35, et ce malgré l’apport de la couleur sur le diagramme original ?
34
W. Lexis (1880), p. 301. Si nous sommes d’accord avec les considérations de Lexis pour utiliser
concrètement son diagramme sans y dessiner les lignes de vie ou les points mortuaires, par contre on ne peut
considérer qu’il s’agisse d’un point assurant la prétendue supériorité de sa construction par rapport à
d’autres, comme celle de Becker (qui sera présentée dans le point 2.6), qui en fait présentent toutes les
qualités de la sienne.
35
À ce sujet, il faut signaler la possibilité parfois offerte de faire pivoter le diagramme de Lexis, comme
indiqué sur le site web « [Link] » via l’option : « Animated gif file as an
alternative for browsers which cannot view VRML files ». Cette possibilité est éventuellement intéressante
à certains égards, mais pour autant que les observations restent peu nombreuses. Le facteur limitatif du
nombre reste donc d’actualité.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 107
Tant que le diagramme de Lexis reste à deux axes, son usage demeure aisé. Par contre, dès
e
que la perspective dans la 3 dimension devient nécessaire pour la représentation d’un
troisième axe, il devient nettement moins convivial. Ainsi, les figures 2.29 ou 2.31
demanderont une attention des plus soutenues pour apprécier correctement la nature de
l’information représentée. À notre sens, l’élaboration de diagramme à plus de deux axes est
une voie sans grand intérêt : autant le diagramme en deux axes aide l’utilisateur, autant
l’apparition d’un troisième axe en annule la plupart des bienfaits. Pour la suite de l’exposé,
nous nous en tiendrons donc aux diagrammes à deux axes.
2.6.1. Introduction
Le premier point abordera donc la façon dont Lexis expliquait sa version du diagramme ainsi
que d’autres, notamment celle de Becker (point 2.6.2). Le point suivant traitera de la question
de la paternité du diagramme et remettra en cause l’appellation du diagramme tant il semble
évident que Lexis ne peut en revendiquer l’invention (point 2.6.3).
Pour expliquer sa construction37, Lexis part d’une figure ne comportant qu’un seul axe
représentant le temps (cf. figure 2.35.a). Sur cet axe, prennent place les points de naissance
(soit respectivement pour trois individus, a, b et c) et de décès (soit respectivement A, B et
C) ; l’espace entre les points de naissance et de décès pour un individu figure sa durée de vie.
Si les observations se multiplient, le graphique devient rapidement inutilisable par profusion
de points. Il fallait donc « employer une méthode quelconque pour séparer les lignes de vie
superposées dans l’axe »38.
36
Nous avons publié trois textes sur le sujet (C. Vandeschrick (1992, 1994 et 2001). Nous ne reprendrons ici
que quelques éléments de ces publications, tout en ajoutant quelques compléments d’information. Par
ailleurs, on trouvera un bon résumé en langue russe de l’histoire du diagramme dans la publication suivante :
Grande Encyclopédie Soviétique (éditeur) (1994), notamment aux pages 440-441.
37
Lexis a présenté pour la première fois sa figure dans une publication en allemand (W. Lexis (1875)). Par
confort linguistique, nous nous référerons toutefois préférentiellement à une publication en français parue 5
ans après (W. Lexis (1880)).
38
W. Lexis (1880), p. 299.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 108
Une première solution consiste à déplacer verticalement les durées de vie en laissant entre
39
chacune un espace constant, ce qui conduit à la figure de Knapp . Cette figure marque un
progrès, mais souffre aussi d’un grave défaut : les âges et les générations ne peuvent s’y
représenter de façon systématique ; l’importance graphique d’une génération est fonction du
nombre d’individus qui la composent et un âge se représente par une ligne brisée et non par
une simple oblique inclinée à 45° (cf. figure 2.35.b).
c’ C’
b’ B’
a’ A’
a b c B A C Temps a b c B A C Temps
Becker reprit cette idée, mais en respectant, pour le déplacement vertical des lignes de vie,
l’écart horizontal entre les points de naissance des différents individus (cf. figure 2.36.b)40. Il
obtient ainsi un diagramme en temps et moment de naissance tel que défini au point [Link].
Ce diagramme a toutes les qualités voulues, avec notamment la représentation systématique
du temps, de l’âge et du moment de naissance.
c’ C’
b’ B’
a’ A’
a b c B A C Temps a b c B A C Temps
Lexis repart toujours de la figure à un seul axe, mais il fait subir une rotation de 90°41 aux
durées de vie (cf. figure 2.37.b) ; celles-ci se retrouvent donc en position verticale. Son
procédé débouche sur le diagramme en moment de naissance et âge (cf. point [Link]).
39
G. Knapp (1868), p. 27.
40
K. Becker (1874), p. 77.
41
Lexis a hésité à propos de l’angle de rotation (cf. W. Lexis (1880), p. 300). Il a aussi proposé un angle de
60° qui donnait un diagramme triangulaire ; selon Lexis ((1875, pp. 13-14), cette méthode offrait l’avantage
de déboucher sur des triangles élémentaires équilatéraux et non isocèles. N. Ryder a aussi proposé une telle
représentation triangulaire (à ce dernier sujet, cf. G. Caselli et E. Lombardo (1990), pp. 407-408).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 109
A’
C’
B’
a b c B A C Temps a b c B A C Temps
On ne peut suivre Lexis sur ce point : la construction de Becker a exactement les mêmes
qualités et offre les mêmes possibilités que la sienne43 ; la seule différence vient des variables
privilégiées et de la variable parasite (l’âge chez Becker ou le temps chez Lexis). Pour le
reste, tout ce que la version de Lexis permet de faire, celle de Becker le permet tout autant,
moyennant quelques petites adaptations. Ainsi, sur le schéma de Becker, on peut se contenter
de localiser les points mortuaires qui à eux seuls déterminent les durées de vie, même si
celles-ci se retrouvent en position horizontale ; le caractère non indispensable du dessin
effectif des lignes de vie sur le diagramme ne peut être considéré comme une exclusivité de la
version de Lexis !
Par ailleurs, selon sa méthode d’explication, Lexis n’est pas en mesure de faire émerger la
troisième forme du diagramme (le diagramme en temps et âge ; cf. point [Link]), qui a
pourtant été proposée par Brasche plusieurs années auparavant44. En effet, par simple
déplacement ou rotation de la durée de vie depuis l’axe horizontal, il n’est pas possible
d’aboutir à cette dernière construction, où la ligne figurant la vie d’un individu est plus longue
que l’espace entre sa date de naissance et sa date de décès sur l’axe du temps, ce que Lexis
préférait sans doute éviter.
42
W. Lexis (1880), p. 301.
43
Pour une comparaison des constructions de Lexis et Becker, cf. notamment G. Barsy (1958).
44
O. Brasche (1870). Bien plus que Lexis, cet auteur doit être considéré comme un précurseur en matière de
diagramme de Lexis (cf. point suivant).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 110
[Link]. La controverse
À notre avis, le diagramme de Lexis ne porte pas le nom de son inventeur. Notre intérêt pour
cette question de la paternité du diagramme trouve son origine dans une curieuse note d’une
publication de Lexis, à propos de son livre de 1875 :
« Le titre porte selon l’usage de librairie la date de 1875, quoique l’ouvrage eût
déjà paru en 1874, et l’impression avait déjà commencé pendant l’été en même
temps que paraissait le travail de Becker, dont le mien est entièrement
indépendant. Une thèse doctorale de Verwey, en langue hollandaise, traitant du
même sujet et de l’application du même principe parut peu de temps après, mais
n’avait pas de rapport avec mon travail. L’article de Verwey a été publié en
anglais dans le ‘Journal of the Statistical Society’, Londres, décembre 1875. On
doit encore mentionner la construction stéréométrique de Zeuner (Abhandlungen
zur math. Statistik, Leipzig. 1869) qui correspond au modèle, construit
dernièrement par l’ordre de la Direction de la statistique italienne et qui a été
décrit par L. Perozzo dans un intéressant article des ‘Annali di Statistica.’ »45
Dans cette note, Lexis semble sur la défensive. Ainsi, il insiste sur la date de publication de
son livre officiellement paru en 1875, mais dont il soutient que l’impression était déjà
terminée en 1874 et indépendamment d’un ouvrage de Becker paru en… 1874. À propos de
Verwey46, il évoque une thèse en néerlandais défendue en 1874, mais il cite un article en
anglais paru en décembre 1875, soit un an après la thèse. Enfin, à propos de Zeuner, Lexis ne
signale nullement l’éventuelle filiation de la figure de cet auteur avec la sienne propre, alors
qu’elle s’impose et que l’ouvrage de Zeuner date de 1869.
C’est sur la base de ce document de 1869 que, en 1886, Zeuner conteste ouvertement la
paternité du diagramme que Lexis revendique. Voici deux citations pour le moins explicites :
45
W. Lexis (1880), pp. 298-299.
46
Le nom de cet auteur peut prendre une autre graphie : Verweij ; nous avons opté pour la graphie la plus
souvent rencontrée, même si elle ne semble pas la plus authentique.
47
G. Zeuner (1886), p. 6.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 111
« C’est de manière tout à fait injustifiée que Zeuner (dont j’ai par ailleurs présenté
les écrits dans mon livre de 1875 en page 33, et aussi dans le texte en français de
cet essai) prétend dans un travail ultérieur (…) que ma construction a été reprise
de la base de sa présentation stéréométrique. Je suis parti d’une toute autre
conception, et, si en faisant cela, c’est la même forme de réseau que dans le plan
de base de Zeuner qui en résulte, le contenu de celle-ci est cependant pensé
différemment »51.
La différence de conception dont question repose sur le fait qu’il représente des densités de
décédés contre des densités de vivants pour Zeuner. Ce dernier et Lexis semblent donc bien
inconciliables !
Pour trancher la question de la paternité du diagramme, nous allons établir un historique aussi
précis que possible des différentes étapes en ayant jalonné la mise au point. Pour entrer dans
la course à la paternité, un auteur se doit d’avoir proposé un diagramme comportant deux
axes, mais permettant le repérage systématique des trois variables âge, temps et moment de
naissance et, en sus, avoir intégré – éventuellement sans les dessiner – la notion de trajectoires
forcées à travers les lignes de vie. Avoir complété la figure en y ajoutant les réseaux de
droites représente un plus appréciable car facilitant de beaucoup l’utilisation effective de
l’outil. Par ailleurs, il est utile de rappeler ici que le diagramme de Lexis se décline en fait en
trois versions équivalentes, se distinguant simplement selon le choix des variables privilégiées
ou parasite (cf. point 2.3.4).
48
G. Zeuner (1886), p. 8.
49
G. Zeuner (1886), p. 11.
50
W. Lexis (1903).
51
W. Lexis (1903), pp. 3-4.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 112
a. Zeuner
C’est en 1869 que Zeuner édite son diagramme (cf. figure 2.38). Cette figure mérite le
qualificatif de « stéréométrique » dans le sens où elle représente non seulement les trois
coordonnées, mais aussi en plus les effectifs qui prennent place sur l’axe vertical Z. Le plan
horizontal formant la base du volume se délimite par les axes du moment de naissance (OY)
et de l’âge (OX) ; il s’agit indubitablement d’un diagramme en moment de naissance et âge, à
l’exacte image de ce que Lexis a proposé. Zeuner ne fait pas apparaître les lignes de vie dont
il n’a pas besoin vu le caractère stéréométrique de son diagramme. Il parle par contre
d’obliques décroissantes permettant de localiser un effectif au moment précis d’un
recensement, par exemple.
Si Zeuner a bien utilisé comme base de sa figure une des versions du diagramme, par contre,
il n’a pas ajouté de façon systématique les réseaux de droites pour en faciliter l’utilisation, ce
qui s’explique une fois de plus par sa volonté de proposer une représentation stéréométrique.
b. Brasche
Brasche publie en 1870, soit un an après Zeuner, un essai sur le calcul de la table de mortalité.
Pour sa démonstration, il se sert d’un diagramme en temps et âge (cf. figure 39). Cette figure
comporte bien les réseaux de droites et suppose la présence sous-jacente des lignes de vie
pour son emploi. Il l’utilise pour répartir les décès en fonction de l’année de survenance, de
l’âge des décédés ainsi que de l’année de naissance. Il désigne les triangles élémentaires par
des lettres. C’est à l’aide des effectifs de décédés ainsi localisés qu’il reconstitue le mouve-
ment de la population ou qu’il établit ses formules pour le calcul des probabilités de mourir.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 113
:
Source : O. Brasche (1870), hors texte.
Dès 1870, la version la plus utilisée actuellement du diagramme de Lexis (après sa remise au
goût du jour par Pressat dans les années ’50) est donc au point et son concepteur l’utilise de
façon tout à fait moderne. On ne peut que regretter son laconisme à propos de l’élaboration du
diagramme :
« Pour une démonstration plus précise de cette proposition de même que des
explications qui vont suivre, on a esquissé sur une table lithographique la
présentation schématique du mouvement de la population. Si on se représente le
schéma étendu de manière quelconque dans la direction du temps (vers le haut et
vers le bas) et le nombre des colonnes des classes d'âge des personnes décédées
continuées jusqu'à la plus haute classe d'âge possible, si d'autre part, on tient de
plus compte du fait que la grandeur relative des différents champs est sans
importance, le contenu de ce qui suit devrait rendre toute explication
supplémentaire du schéma inutile »52.
Il est bien dommage que Brasche n’ait pas été plus explicite à propos de sa réflexion
graphique. Par ailleurs, il ne signale aucune filiation pour sa construction. Il laisse le lecteur
complètement sur sa faim à ce sujet, alors qu’il est le premier, à notre connaissance, à
proposer un diagramme en plan ayant toutes les qualités voulues ! Ce défaut d’explication a
sans doute pesé lourd dans le manque de reconnaissance dont sa réflexion en matière de
représentation graphique a souffert, notamment de la part de Lexis. Il est aussi par ailleurs
possible que l’essai de Brasche ait été desservi par certaines méthodes qu’il a utilisées,
notamment pour corriger les problèmes au niveau des données.
c. Becker
En 1874, dans un ouvrage une fois de plus consacré à la mortalité, Becker propose aussi une
figure pour représenter les données. Tant les lignes de vie que les réseaux de droites se
retrouvent dans les figures de Becker. Au contraire de Brasche, Becker agrémente le
graphique de commentaires assez complets permettant d’en comprendre le fonctionnement, et
notamment la logique suivie pour établir les lignes de vie.
52
O. Brasche (1870), p. 20 (note de bas de page numéro 3, se référant à la page 4 du texte).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 114
Comme le montre cet extrait, Becker a reconnu l’importance des lignes de vie pour
comprendre le fonctionnement de sa figure, mais aussi leur aspect superfétatoire quand il
s’agit d’expliciter la logique d’un calcul : seule compte la forme contenant les évènements
concernés.
d. Verwey
En décembre 1874, Verwey défend une thèse où il abordera également la question de la table
de mortalité. Lui aussi, il introduit une figure pour expliciter les méthodes qu’il décrit ; il
s’agit d’un diagramme en plan avec les axes dévolus au moment de naissance et à l’âge (cf.
figure 2.41). Il utilise les lignes de vie ainsi que les réseaux de droites pour délimiter les
ensembles de vivants ou de décédés intervenant dans ses calculs.
Verwey reconnaît avoir pris connaissance du livre de Becker, mais à un moment où sa thèse
était déjà achevée, selon ses dires. S’il cite Knapp, Zeuner et Becker, il ne mentionne pas
Lexis, même en décembre 1875 quand il publie un article en anglais sur le sujet de sa thèse.
53
D'après la terminologie de Knapp, qui est acceptée ici.
54
K. Becker (1874), p. 15.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 115
e. Lexis
C’est en 1875, selon la date d’édition figurant sur le livre, que Lexis décrit pour la première
55
fois le graphique qui portera son nom . Diagramme en moment de naissance et âge, c’est
l’exacte réplique de celui de Verwey avec notamment les réseaux de droites pour faciliter la
localisation d’observations (cf. figure 2.42). C’est à propos de ce livre que Lexis débat de la
véritable date de publication dans son article de 1880 en insistant sur le fait que l’ouvrage
était déjà paru en 1874 (cf. supra).
55
W. Lexis (1875).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 116
Un diagramme de Lexis ne compte que deux axes, mais permet de recourir à trois
56
coordonnées . À notre connaissance, Zeuner fut le premier en 1869 à avoir proposé une
solution satisfaisante à ce sujet avec son diagramme en moment de naissance et âge. Brasche
le suit de près dans cette voie en publiant en 1870 un diagramme avec des axes dévolus cette
fois au temps et à l’âge. Becker, enfin, propose en 1874, la troisième version du diagramme,
en privilégiant le temps et le moment de naissance.
En 1874/75, Verwey et Lexis reviennent sur la solution de Zeuner, mais en supprimant l’axe
des effectifs ; ils sont donc les premiers à proposer un graphique purement en plan avec le
moment de naissance et l’âge comme variables privilégiées. Il est bien difficile de départager
ces deux auteurs en termes d’antériorité. La thèse de Verwey porte le millésime de 1874 et le
livre de Lexis, celui 1875. Lexis a insisté sur le fait que son livre avait déjà paru en 1874 ; vu
la date de la préface, on peut préciser que la parution ne peut remonter avant octobre 187457.
La thèse de Verwey parut, selon les dires de Lexis, peu de temps après son ouvrage. À ce
sujet, on peut se demander pourquoi Lexis cite à chaque fois les références de l’article en
anglais paru en décembre 1875 quand il évoque cette thèse en néerlandais défendue en
décembre 1874 ! Quoi qu’il en soit, Lexis signale lui-même que la thèse n’a pas de rapport
avec son travail, ce qui en toute logique devrait l’empêcher de tout revendiquer pour lui seul.
En prenant le critère des deux axes pour trois coordonnées, au pire Verwey et Lexis
disparaissent du palmarès, si Zeuner est maintenu dans ses droits malgré le troisième axe et au
mieux, si Zeuner est éliminé, se retrouvent à la troisième place derrière Brasche et Becker. Si
le critère des réseaux de droites se surimpose au premier, Zeuner disparaît ; Brasche se classe
en tête, suivi de Becker et finalement du tandem Verwey et Lexis.
Il est assez remarquable de constater que la version utilisée le plus souvent actuellement, du
moins dans le monde francophone, a été mise au point la première et est restée quasi ignorée
pendant plus de 75 ans avant d’être « ressuscitée » par Pressat dans les années ’50.
Il est piquant de constater que, en définitive, celui qui a laissé son nom au diagramme ne peut
nullement prétendre à sa paternité ; s’il a inventé quelque chose, c’est simplement la version
qui est apparue la dernière. De plus, il doit partager cette invention avec un concurrent,
Verwey. Ce n’est pas tout : la version de Lexis s’inscrit dans le droit chemin du travail de
Zeuner, paru en 1869, ce que Lexis a toujours refusé d’admettre, malgré l’argumentation
avancée par Zeuner. D’une manière générale, on peut avoir l’impression que Lexis n’a pas
toujours bien saisi tous les tenants et aboutissants du graphique :
- de la version de Brasche, il prétend qu’il s’agit d’une ébauche58 alors qu’elle constitue une
version complète et, qui plus est, utilisée très adroitement en respectant des principes
d’utilisation qu’il énonce notamment en 1880 : « Il n’est d’ailleurs pas absolument
56
Pour cette partie, nous nous inspirons largement d’une publication antérieure : C. Vandeschrick (2001)
57
À la fin de la préface, se trouve la mention « Dorpat, im October 1874 » (cf. W. Lexis (1875), p. iv).
58
Cf. W. Lexis (1903), p. 3.
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 117
nécessaire que ces points soient dessinés ou que leur densité plus ou moins grande soit
représentée graphiquement ; la chose principale est toujours le réseau de lignes entre
59
lesquelles on se figure mentalement les points mortuaires » ; c’est exactement la façon
dont Brasche utilise son diagramme, et ce, cinq bonnes années avant Lexis !
- de la version de Becker, il ne comprend pas qu’elle présente les mêmes qualités que la
sienne (cf. point 2.6.2) ;
- au départ de sa propre version, il lui est arrivé de produire des commentaires étonnants60.
Un diagramme, pour être utile, doit nous aider à localiser aisément les données ; il faut
reconnaître que la construction de Zeuner ne peut se prévaloir de simplicité vu le recours à la
troisième dimension. De ce point de vue de la simplicité, Brasche devance Lexis de 4 ou 5
ans, ce que ce dernier, pour rappel, n’a jamais véritablement compris ou admis !
Malgré cela, c'est bien l'appellation « diagramme de Lexis » qui s'est imposée et de manière
solide, même si, selon les sources, l'accord sur le rôle prépondérant de Lexis n'est pas total.
Ainsi, par exemple, Seligman écrit à propos de Lexis62 : « Special mention must be made of...
a new method of graphic treatment of mortality, first broached in his Einleitung in die Theorie
des Bevölkerungsstatistik (Strasbourg 1875) and developed in later publications ». De même
Petersen et Petersen considèrent Lexis comme l'initiateur63 : « Lexis diagram, first developed
by the German statistician Wilhem Lexis, has become a widely used tool in demography ». J.
et M. Dupâquier accordent aussi une primauté à Lexis. Après avoir parlé de la construction de
Becker, ils écrivent64 : « A la fin de la même année (bien que le titre porte la date de 1875), le
mathématicien allemand W. Lexis propose une solution beaucoup plus complète, qui va
permettre de résoudre tous les problèmes de passage de l'analyse transversale à l'analyse
longitudinale et réciproquement ».
59
Cf. W. Lexis (1880), p. 301.
60
Cf. C. Vandeschrick (1992), pp. 1256-1260.
61
Cf. W. Lexis (1903), p. 4.
62
E. Seligman (Editor in chief) (1963), pp. 426-427.
63
W. et R. Petersen (1986), p. 523. Le suite du commentaire décrit la version temps – âge, sans signaler qu’il
ne s'agit pas de celle utilisée par Lexis.
64
J. et M. Dupâquier (1985), p. 386. Pour rappel, notons que la construction de Becker est aussi performante
que celle de Lexis ; elle permet tout autant de résoudre le passage de l'analyse transversale à l'analyse
longitudinale et de façon peut-être encore plus suggestive : à l’horizontalité du longitudinal s’oppose la
verticalité du transversal !
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 118
L'apport de certains des auteurs cités dans l'historique de l'élaboration du diagramme est plus
ou moins régulièrement reconnu (Knapp, Zeuner, Becker et bien évidemment Lexis) ; par
contre d'autres restent largement inconnus (Verwey ou surtout Brasche). Par ailleurs, le rôle
de Lexis dans cette saga diffère nettement selon les sources : seul initiateur selon les uns,
continuateur selon les autres. Mais dès lors, pourquoi donc l'appellation « diagramme de
Lexis » s’est-elle imposée ? Indépendamment du fait que sa version a été régulièrement
utilisée jusqu’à ce que Pressat repropose celle de Brasche et du fait que Pressat n’a nullement
cherché à changer d’appellation, plusieurs hypothèses peuvent être, à notre avis, avancées :
- Lexis a longtemps travaillé sur ce diagramme ; sur une période de 30 ans, il a publié
différents écrits où le diagramme occupe une place plus ou moins importante. Par ailleurs,
Lexis ne s'est pas contenté d'établir un graphique ; il en a aussi proposé différents modes
d'utilisation, comme par exemple la figuration des nombres d'évènements différents par
des cercles de différentes couleurs68. A ce sujet, la question est de savoir si des
développements de ce genre étaient utiles. A notre avis, non. L'utilisateur moderne s'en est
d’ailleurs éloigné !
- Lexis semble avoir été un scientifique considérable en son temps, sans doute plus
considérable que certains des autres chercheurs cités dans l'historique. Par ailleurs, son
activité a largement dépassé le cadre de la dynamique des populations ;
- Lexis a aussi publié en français, langue importante en matière de statistique au dix-
neuvième siècle, ce qui lui a donné une envergure internationale reconnue.
Le diagramme est mal nommé, mais son appellation perdurera sans doute. Dommage pour
Brasche et Zeuner et tant mieux pour Lexis !
65
H. Westergaard (1932), pp. 222-223.
66
G. Caselli et E. Lombardo (1990), pp. 402-403.
67
Grande Encyclopédie Soviétique (éditeur) (1994), pp. 21, 93, 439-441.
68
À ce sujet, cf. I. Esenwein-Rothe (1992).
Chapitre 2. Le diagramme de Lexis et les conditions de la cohortisation 119
- bien que ne comportant que deux axes, il permet d’utiliser trois variables pour y localiser
des observations ;
- l’utilisation du diagramme de Lexis suppose la présence de trajectoires forcées, dans le
sens où une unité d’observation ne peut quitter celle qui lui est dévolue.
Pour que ces deux caractéristiques émergent d’un diagramme, deux conditions doivent être
remplies :
- la relation dans une combinaison linéaire des trois variables en jeu, condition nécessaire
pour se contenter de deux axes ;
- pour chaque individu, l’invariance de l’une des trois variables, ce qui entraîne l’apparition
des trajectoires forcées.
Les trois variables âge, temps et moment de naissance satisfont bien les deux conditions :
- elles se combinent dans la relation suivante :
âge = temps - moment de naissance ;
- pour un individu, le moment de naissance est invariant.
Ces trois variables peuvent donc servir à confectionner un diagramme de Lexis ; par
extension, si des observations se classent en les utilisant comme système de référence, le
phénomène en cause pourra s’étudier en suivant les méthodes de la cohortisation.
Sur un plan plutôt technique, il nous a semblé opportun d’envisager à la fois des diagrammes
de Lexis à plus de deux axes et les « Lexis pencils ». À nos yeux, ces deux voies d’utilisation
ne présentent que peu d’intérêt ; en effet, elles supposent l’abandon de l’une des qualités
remarquables du diagramme de Lexis : sa capacité à représenter visuellement de façon simple
les données. L’intrusion d’une troisième dimension est en rupture avec ce principe de
simplicité.