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DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS

ALGÉRIENS DE LANGUE FRANÇAISE


DE 1990 À 2010
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS
ALGÉRIENS DE LANGUE FRANÇAISE
DE 1990 À 2010
(Parcours de lectures)

Sous la direction de Amina Azza Bekkat

Préface de Charles Bonn

CHIHAB EDITIONS
© Éditions Chihab, 2014.
ISBN : 978-9947-39-055-9
Dépôt légal : 5693/2013
AVANT-PROPOS

Si l’on parcourt les rues des villes en s’attardant aux devan-


tures des libraires, on ne peut que remarquer l’extraordinaire
efflorescence de la littérature en langue française de ces derniè-
res années. Des titres nouveaux paraissent, des maisons d’édition
se créent, des rencontres ont lieu dans les librairies ou dans les
enceintes des universités. Bien sûr, dans cette profusion de titres,
les écrivains les plus connus sont les plus recherchés, les plus ven-
dus et les plus cités. Les auteurs dits « classiques1 » parce que ce
sont les plus étudiés, les plus présents dans les médias prennent
la plus grande place. Rachid Boudjedra, Yasmina Khadra, Assia
Djebbar, Mohammed Dib ne sont plus à présenter. Et que dire de
Kateb Yacine dont la présence tutélaire marque toute la littérature
maghrébine ?
Mais dans l’ombre de ces grandes plumes, il y a une efferves-
cence de nouveaux écrivains. Certains sont à leur première œuvre
soit parce qu’ils sont jeunes encore, soit parce que la fin d’une acti-
vité professionnelle leur donne enfin le temps pour écrire et créer. Il
faut rétablir les vérités historiques, témoigner pour une nation meur-
trie par des années de terrorisme ou pour une catégorie de citoyens,
femmes en souffrance, jeunes en mal de vivre, dont la parole ne
nous parvient que de façon sporadique et étouffée et dont nous nous
désintéressons.
1. « Classique vient du latin classis (lui-même du latin calare, appeler convoquer) et renvoie
à la division du peuple romain en cinq classes dans lesquelles les citoyens étaient répartis
en fonction de leur fortune et donc de leur statut d’électeurs. C’est ainsi que l’adjectif
classicus dès l’époque romaine signifie de première classe. » In Dictionnaire des écrivains
francophones classiques, Paris, Honoré Champion, 2010, p.11. Notons que tous les membres
de ce projet ont participé à ce dictionnaire avec une ou plusieurs entrées.

7
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Notre projet veut donc mettre à la lumière ces nouveaux écri-


vains en quête de reconnaissance sans oublier les aînés qui sont déjà
connus. Notre première tâche a donc été de recenser les textes nou-
veaux ou moins récents en consultant les libraires et les maisons
d’édition en privilégiant la période allant de 1990 à 2010. Après ce
premier travail, il a fallu se répartir les lectures en attribuant aux
membres du projet les auteurs à traiter. Nous avons sollicité égale-
ment des chercheurs extérieurs en fonction de leur expérience et de
leurs travaux.
Dans la rédaction de ces notices, l’accent a été mis sur le style
et l’écriture des auteurs. Les écrivains algériens se caractérisent par
des façons de narrer et de composer qui constituent leur singularité.
Les membres du projet, enseignants et chercheurs, ont une grande
pratique des textes littéraires qu’ils enseignent à l’Université. Les
résumés des œuvres guideront le lecteur dans l’approche de l’œu-
vre et seront pour lui une incitation à la découverte. Une bibliogra-
phie aussi complète que possible accompagnera ces présentations.
Ces balises ponctueront notre itinéraire vers la lecture et l’étude des
textes. Car ce dictionnaire encyclopédique se veut aussi un instru-
ment de travail pour les enseignants et les étudiants. Dictionnaire,
car il recense les auteurs en donnant des indications biographiques
et bibliographiques mais aussi encyclopédique, car il introduit des
notions et des connaissances qui dépassent le projet d’un diction-
naire. Les articles varient en fonction de l’importance de la produc-
tion de l’auteur traité mais nous avons choisi de ne pas tronquer des
notices dont l’intérêt était manifeste car ils éclairaient des parcours
d’écrivains (et de critiques !) particulièrement intéressants.
Au terme de ce projet nous avons inventorié plus de 60 auteurs
mais la liste n’est pas exhaustive car en l’absence de références
complètes trouvées auprès des maisons d’édition, nous avons fonc-
tionné de façon un peu aléatoire, en cherchant dans les librairies et
en dépouillant les articles dans les journaux qui mentionnent et com-
mentent les parutions nouvelles. Certains titres ont dû être abandon-
nés car les textes restaient introuvables.

8
AVANT-PROPOS

Nul doute que ce dictionnaire, malgré toutes ses insuffisances,


saura répondre en partie à l’attente de ces amoureux de la littérature
qui restent au seuil de la découverte, en quête d’une introduction ou
d’une incitation à la lecture. Les parcours que nous leur proposons
les guident dans leur itinéraire sans les contraindre. Une interroga-
tion nous a préoccupés. Fallait-il introduire les auteurs qui vivent
et écrivent ailleurs lorsqu’ils sont d’origine algérienne ? Le débat
est ancien et les façons de le résoudre multiples. Là encore c’est la
renommée qui a fait la différence et nous avons décidé de garder
les plus connus car les lecteurs pourraient être interpellés par des
noms ou des œuvres et ce dictionnaire doit répondre à leurs atten-
tes. Les maisons d’édition, présentes au Salon du Livre d’Alger qui
rassemble chaque année des auteurs et des critiques venus de par-
tout, jouent un rôle important dans la diffusion et la visibilité de ces
œuvres.
Amina Azza Bekkat
Blida, Juin 2014.

9
INTRODUCTION

Ce dictionnaire répond à une nécessité. Car depuis ce qu’il est


convenu d’appeler les « années noires », la littérature algérienne
n’est plus la même, et ne se développe plus du tout dans la même
dynamique qu’avant. Cette période très difficile à laquelle elle a
survécu marque une rupture bien compréhensible. Mais elle s’ins-
talle aussi dans un contexte global plus complexe : celui de ce que
certains appellent la « postmodernité », et qui signe en tout cas la
fin de ce dialogue privilégié avec l’espace littéraire de l’ancien
colonisateur.
La période de l’émergence est bien close, et avec elle est close
également cette « scénographie » d’une affirmation identitaire de
groupe face à l’Autre et à son regard, qui caractérisait souvent les
périodes précédentes, dans lesquelles la singularité de l’écriture des
plus grands, comme Dib, Mammeri, Feraoun, Kateb, et plus tard
Boudjedra ou Farès, pour n’en citer que quelques-uns, servait para-
doxalement à conforter cette impression de groupe, à l’évidente
modernité de l’écriture, qui se dégageait de ces productions long-
temps inattendues.
A la subversion formelle de ces écritures de la modernité des
années soixante ou soixante-dix va donc succéder une littérature
du témoignage, déjà amorcée avant les « années noires », mais que
la situation d’urgence dans laquelle ces « années noires » précipi-
tent les créateurs va accélérer. Le réel est trop lourd pour permettre
l’écriture auto-réflexive de la modernité des années précédentes. Et
si ce « retour du référent » peut s’observer à la même époque dans
la plupart des littératures occidentales, il s’intensifie en Algérie du

11
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

fait du contexte tragique de ces années 90. Car dans la plupart des
textes des nouveaux écrivains que ces années voient surgir, et parmi
lesquels les œuvres de femmes sont de plus en plus nombreuses, la
mort est centrale et omniprésente. Construite autour du sacrifice, qui
est souvent celui-là même du narrateur, cette littérature est celle du
tragique, dont elle éclot comme cette « Rose d’abîme » qui donne
son titre à l’un de ses romans, dont d’autres s’appellent Les agneaux
du Seigneur ou A quoi rêvent les loups, cependant que la bouche
ouverte de l’enfant sacrifié du tableau du Caravage sur la couver-
ture du Jour dernier de Kacimi semble émettre ce cri aphone, cette
parole sans mots qui caractérisent le plus souvent ces textes.
Pourtant ce cri aphone n’est pas propre à cette jeune génération :
ces nouveaux écrivains ne rejoignent-ils pas là également, quel-
que part, cette « rive sauvage » sur laquelle se construisaient déjà
bien des textes de celui qui est à la fois l’un des plus anciens et le
plus actuel des écrivains algériens, Mohammed Dib ? Les derniè-
res œuvres de l’écrivain algérien le plus important, dès les débuts
et jusqu’à ces dernières années s’inscrivent en effet de plus en plus
dans ce face à face avec une horreur telle qu’elle enlève au langage
le pouvoir de signifier. C’est bien dans la faillite du sens liée à l’hor-
reur sans nom que résonnait déjà dans la nuit déserte le rire strident
de Hellé dans Cours sur la rive sauvage, cependant que la radica-
lisent des textes comme Le désert sans détour, Comme un bruit
d’abeilles ou Si diable veut.
Car si la rupture qu’instauraient les écritures de la modernité des
années cinquante jusqu’au début des années quatre-vingt produisait
une signification nouvelle, et souvent une identité en chantier, l’hor-
reur des années quatre-vingt-dix rend toute entreprise de lui trouver
un sens vaine. C’est peut-être la possibilité même de signifier qui
est morte ainsi, le 21 mai 1993, avec Tahar Djaout.
Avec la fin des années noires et le début du siècle suivant, cette
perte du sens collectif débouche ainsi tout naturellement sur la dis-
sémination postmoderne. Il n’est plus question de revenir à cette
« scénographie » d’affirmation collective qu’on connaissait avant.
La postmodernité est d’abord perte des dynamiques de groupes,

12
INTRODUCTION

comme des repères identitaires collectifs spatialisés. L’espace d’ori-


gine ne confère plus son identité à l’écriture, et ne rattache plus
l’écrivain à un groupe. La délocalisation de l’intrigue de ses romans
en Finlande, que Mohammed Dib avait commencée dès le début des
années quatre-vingt, est soudain acceptée et même revendiquée par
une critique qui semblait longtemps ne voir en lui que l’auteur de la
trilogie « Algérie » de ses débuts.
Et en même temps le champ éditorial se diversifie. En France
la littérature maghrébine n’est plus le privilège de quelques édi-
teurs « engagés », qui le sont de moins en moins, comme Le Seuil,
Julliard ou Denoël : tous les éditeurs proposent maintenant des écri-
vains maghrébins. Et surtout, alors même qu’elle délocalise ses
contenus, la nouvelle littérature algérienne se publie de plus en plus
en Algérie même, où les maisons d’édition se sont multipliées et
offrent des livres de grande qualité, non seulement matérielle mais
aussi littéraire, qualité à laquelle les éditions sous monopole d’Etat
de l’ère Boumédiène, malgré les moyens considérables dont elles
disposaient, ne nous avaient guère habitués. Non seulement ces
nouvelles maisons d’édition rachètent les droits de publication des
auteurs publiés jusque-là en France, pour les offrir au public à des
prix nettement moins élevés, mais elles publient également, en
nombre, de jeunes auteurs de grande qualité qui ne cherchent plus,
désormais, leur consécration en France, comme Mustapha Benfodil,
Kamel Daoud, Sadek Aïssat parmi bien d’autres, ce qui n’empê-
che pas, en même temps, les plus grandes maisons d’édition fran-
çaises comme Gallimard, de faire connaître des écrivains devenus
aussi célèbres que Boualem Sansal ou Salim Bachi, ou bien Maïssa
Bey ou Nina Bouraoui. En fait, on arrive ainsi de plus en plus à
une sorte d’ubiquité éditoriale : un même écrivain, et souvent une
même œuvre de cet écrivain, se trouve chez des éditeurs des deux
côtés de la Méditerranée, et même bien plus loin si l’on tient compte
de la multiplication des traductions. Or cette ubiquité éditoriale n’a
plus rien à voir avec le face-à-face dans lequel fonctionnait encore
la littérature algérienne entre les deux rives de la Méditerranée à la
fin des années quatre-vingts. En déplaçant sur la rive Sud le centre

13
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

de cette refondation tragique que furent les années noires, la dyna-


mique littéraire algérienne a peut-être mis fin à la dépendance par
rapport à l’ancien « centre » colonial que la théorie postcoloniale
s’obstine parfois encore à privilégier lorsqu’elle parle de « scéno-
graphie » dans la production littéraire des anciens colonisés.
De plus, cette fin d’une « scénographie » qui a pourtant bien
existé un temps assez long, est également la fin d’une bipolarisation
du champ littéraire algérien francophone. En témoigne par exemple
l’importance de moins en moins grande de la question du choix de
la langue dans les débats publics sur cette littérature. Tout comme
la variété grandissante des sujets souvent les plus inattendus pour
qui en serait resté au point de vue de la « lettre ouverte » à l’ancien
colonisateur qu’y voyait Jean Déjeux en s’appuyant sur Le Sommeil
du Juste de Mouloud Mammeri, et que le concept de « scénogra-
phie » de la théorie postcoloniale reprend en partie. La dissémina-
tion postmoderne dans laquelle nous nous trouvons, là encore dans
tout le monde littéraire occidental, mais que le traumatisme des
années noires et de l’impossibilité d’une signification qui les accom-
pagnait, a probablement précipitée en Algérie, amène maintenant à
lire les écrivains comme producteurs d’autant d’œuvres autonomes
les unes par rapport aux autres. Plus encore : chaque écrivain pro-
duit souvent des textes relativement différents les uns des autres :
qu’y a-t-il de commun par exemple chez Boualem Sansal entre « Le
serment des Barbares », Le Village de l’Allemand ou Rue Darwin ?
Tout au plus pourra-t-on dans cette production récente mais déloca-
lisée de ce fait retrouver des tendances, qui sont également percep-
tibles ailleurs qu’en Algérie ou qu’au Maghreb, comme celle vers
une grande diversité de sujets souvent sociaux, celle d’un retour de
l’Histoire, tant chez Anouar Benmalek que chez Maïssa Bey, et sur-
tout celle d’un développement de plus en plus visible de la dimen-
sion autobiographique, sous toutes ses variantes. Mais la diversité,
dans tous les cas, prime, et c’est celle-là aussi d’un réel qui investit
bien plus les textes que cette « scénographie » collective de la géné-
ration précédente.
Or, cette dissémination postmoderne rend également plus diffi-
cile la présentation didactique de ces nouvelles écritures. Qui peut

14
INTRODUCTION

encore ici parler d’« écoles », de « courants littéraires » ? Comment,


alors, synthétiser tout ceci ? Peut-être les critiques futurs y arrive-
ront-ils, lorsqu’ils auront un recul que nous n’avons pas encore,
privés que nous sommes, non seulement d’une perspective d’ensem-
ble, mais peut-être aussi d’une conceptualisation permettant de ren-
dre compte de cette dissémination. La production d’un dictionnaire
comme celui-ci est donc particulièrement bienvenue, parce qu’elle
permet de commencer par l’inventaire nécessaire avant d’aller plus
loin, et par mettre entre les mains des futurs chercheurs comme tout
simplement des amoureux de la littérature que nous sommes tous,
une « Archéologie du chaos (amoureux) », pour reprendre encore
une fois le titre de l’un des plus célèbres « romans » de toute cette
production répertoriée ici pour la première fois.
Charles Bonn
Juin 2014.

15
ACHERCHOUR, EL MAHDI (1973-)

El Mahdi Acherchour (Kabylie, 1973) est un poète qui offre au


roman algérien une nouveauté éclatante. En cherchant à décrire
le quotidien abrupt et aride des sans voix de villages utopiques et
légendaires – prenant décor dans une toponymie de la région kabyle
– l’auteur use d’une universalité transcendant la seule volonté de
dire le monde : il tend à dire le monde des oubliés. Œuvre pasto-
rale, l’écriture acherchourienne expose et représente dans l’aridité
ou l’inondation d’une terre, l’essoufflement d’un verbe exalté qui
cherche à exorciser la mémoire pesante d’une perte et le legs des
malédictions ancestrales. Tout en se jouant des légendes populai-
res, il ne s’agit pas pour l’auteur d’imiter ou de copier mais bien
de réinventer l’héritage pour mieux tendre à l’universel.
Roman-poème, l’œuvre d’El Mahdi Acherchour possède un lien
direct avec le genre poétique. Ses premiers textes : L’œil de l’égaré,
Marsa, 1997, un dialogue poétique avec Jamel-Eddine Bencheikh.
Expiatoire, sosie tragique, Marsa, 2001 et Chemin des choses noc-
turnes, Barzakh, 2003. Retour au tour manqué, Propos 2, 2003,
accompagné d’illustrations du peintre Martinez, exposent tous la
quête de sens poétique désirée par l’auteur entre la thématique de
l’égarement et de l’errance effacée.
Il quitte, cependant, la poésie pour le roman Lui, Le Livre,
Barzakh, 2005, en reprenant la légende de Zelgoum, il réfléchit l’art
romanesque dans un jeu de dédoublement et de reflet. Le lecteur ne
sait plus s’il lit un roman racontant une histoire ou s’il lit, regarde le
roman en train de se faire dans une autre légende et un autre mythe :
l’enfance prise au piège du culte poétique contre l’ardeur et les

19
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

heurts du roman. Roman-poème, Lui, le livre, est un récit transfor-


mant la fable du récit en une légendaire utopie.
Pays d’aucun mal (Aden, 2008) est le récit d’un retour au pays
natal où l’exilé Moh-Ammar Amnar est le spectre de sa propre perte,
le chapitre suivant devenant son nouveau legs dans le fond des puits
insondables d’un retour à la terre. Roman du jadis plutôt que du
passé, l’auteur cherche à purger dans un cathartique songe la réap-
parition spectrale d’un homme revenant doublement hanter le lieu
de son enfance, Tasta-Guilef, le village maudit par ses légendes.
Moineau (Aden, 2010), nominé pour le prix français Femina à
sa sortie, est une fresque pastorale mystérieuse suivant le récit d’un
homme dans un commissariat, les monologues d’une femme atten-
dant le retour de son mari alcoolique, et les mémoires cachées d’un
village du dessus, accroché aux cimes de la montagne, Tizinda. Du
récit des voix d’une femme abandonnée et reniée aux aveux d’un
crime passé, le roman emprunte le chemin des choses qui se taisent :
la honte, le crime et la malédiction englobés tous ensemble dans le
mythe et le conte. Multiplicité des voix et des lectures, Moineau est
un roman qui transcende la notion de polyphonie, il n’y a pas dif-
férentes voix ensemble mais un palimpseste de silence, comme ces
ombres quignardiennes qui, spectrales présences, obsèdent le roman
jusqu’à la perte de sens sans lui ôter son souffle.
Au passé et à l’ancien, l’auteur privilégie le jadis. En ne voulant
pas marquer une fin arbitraire à ce qui était et sans lui donner arbi-
traire origine, le jadis permet de dire l’hier qui se perpétue d’écho en
écho. Les romans d’El Mahdi Acherchour sont initiatiques et éso-
tériques au sens où ils appellent aux forces et voix occultes, trans-
cendant le silence narratif. Ce qui est tu s’impose dans le roman
acherchourien, ce qui est en silence tenu et en murmures gémissants
des ruines rocailleuses et fantomatiques ; car le silence est prélude
à la révélation des secrets ancestraux. La fresque campagnarde et
rocailleuse en triptyque propose une généalogie de la malédiction :
le nom et la voix sont transmission d’une perte.
La singularité de cet auteur tient dans la rupture avec la bina-
rité thématique : ville/ruralité, l’auteur transfigure un simple vil-

20
ACHERCHOUR, EL MAHDI

lage en royaume légendaire, dans ce jadis qui dure jusqu’aux


légendes partagées dans le mythe d’une Zelgoum désirée et fan-
tasmée. Nulle référence à un lieu pour le décrire, il n’y a qu’of-
frande de découverte et de perte totale : il ne faut pas chercher à
deviner dans cette œuvre, il faut laisser le cheminement d’un récit
de chapitre en chapitre, suivre l’errance du lecteur et transformer
un roman-poème en une acception claire d’une entrée dans le rêve.
L’œuvre d’El Mahdi Acherchour s’impose aujourd’hui comme la
plus poétique et la plus aboutie de sa génération. Elle saura mon-
trer à l’avenir l’importance de son auteur dans le champ littéraire
algérien et universel.
Lynda Nawel Tebbani

Œuvres
L’œil de l’égaré, Paris, Marsa, 1991.
Expiatoire, sosie tragique, Paris, Marsa, 2001.
Le chemin des choses nocturnes, Alger, Barzakh, 2003.
Retour au tour manqué, 7 images de Denis Martinez, Manosque,
Propos 2, Collection Petit à petit n° 6, 2003.
Lui, Le livre, Alger, Barzakh, 2005.
Pays d’aucun mal, Paris, Aden, 2008.
Moineau, Paris, Aden, 2010.

21
ADIMI, KAOUTHER (1986-)

Kaouther Adimi est née en 1986 à Alger. Après l’obtention d’une


licence en langue et littérature françaises à l’université d’Alger, elle
décide de poursuivre ses études à Paris où elle décrochera un master
de Lettres Modernes à la Sorbonne. Actuellement, elle prépare un
master de management international des ressources humaines.
Cette jeune écrivaine exprime très tôt sa vocation littéraire et se
fait remarquer grâce à ses nouvelles saluées par la critique. Le chu-
chotement des Anges et Pied de vierge notamment, seront distin-
guées par le Prix du jeune écrivain francophone de Muret à deux
reprises, respectivement en 2006 et en 2008. Sur la tête du Bon Dieu
obtiendra le Premier Prix du Festival international de la littérature et
du livre de jeunesse d’Alger en 2008.
Ces distinctions permettront à la jeune auteure de participer à des
ateliers d’écriture et de gagner en confiance. Forte de ces expérien-
ces, elle publie en 2010, auprès des éditions Barzakh, son premier
roman Des ballerines de Papicha. Réédité en 2011 chez Actes Sud
sous le titre L’envers des autres, l’œuvre reçoit le Prix littéraire de la
vocation. Ce premier roman, fidèle au goût de son auteure pour les
récits courts, donne la parole à un panel de personnages attachants
et profonds qui se côtoient et se racontent à la première personne
sans jamais vraiment se rencontrer.
Il y a là, entre autres, l’histoire d’une famille peu conventionnelle
dont les membres se débattent dans une société qui elle, privilé-
gie les convenances. Entre Adel jeune homme sensible et fragile,
tourmenté par les jeunes du voisinage à cause de son homosexua-
lité et sa sœur Yasmine étudiante d’une extrême beauté, mais totale-
ment blasée, portant un regard cynique sur son entourage, se profile

22
ADIMI, KAOUTHER

une vision très lucide du quotidien souvent morose qu’offre la ville


d’Alger à ses habitants. Il y a également la sœur aînée, Sarah, artiste
peintre, revenue vivre dans l’appartement familial avec son mari
Hamza ancien psychologue devenu fou et leur fille Mouna, la papi-
cha du titre, petite fille étrange, obsédée par les ballerines multico-
lores et rêvant d’un prince qui n’a rien de charmant. Sarah prend
elle aussi la parole et raconte ses frustrations, ses désillusions et son
incapacité à reprendre sa vie en main en quittant son mari définiti-
vement perdu dans les limbes de la folie. Pourtant, ce dernier aussi
s’exprime et revient sur son amour dévorant pour son épouse obnu-
bilée par son art. Sa prise de parole induit un renversement dérou-
tant qui suggère que la folie peut être relative.
Mais, c’est notamment à travers les propos de Yasmine que les
observations les plus cinglantes jaillissent. Cette dernière n’épargne
ni les jeunes hommes de son âge qui manquent de maturité ou de
radjla, ni les jeunes femmes qui sont souvent obsédées par la quête
du mari idéal, relayant en cela une certaine conception de la réus-
site sociale que leur dicte souvent leurs mères, gardiennes absolues
d’une morale désuète. La mère de Yasmine en est d’ailleurs un bon
exemple, celle-ci considère ses propres enfants comme des demeu-
rés inconscients car ils refusent de se conformer aux carcans de leur
société. Elle ne comprend pas, par exemple, pourquoi son aînée
s’obstine à peindre toute la journée au lieu de faire son ménage et
s’occuper de son mari.
D’autres personnages sont également esquissés dans ce récit
polyphonique, ainsi on découvre Nazim, étudiant en médecine
rêvant d’exil et vivotant grâce à un petit boulot de vendeur, et ses
copains de beuveries Kamel et Chakib. Ces jeunes hommes, rongés
par l’ennui et le manque de débouchés s’abîment dans la drogue et
passent la majorité de leurs nuits à discuter au pied de l’immeuble
de la famille de Yasmine et Adel, qui sont d’ailleurs souvent au cen-
tre de leurs conversations. Dans leurs propos transparait aussi leur
mal-être et la difficulté de se projeter dans l’avenir.
Ce petit roman dense et sombre, servi par une écriture élégante,
s’achève sur un épilogue laconique relatant le suicide d’un jeune

23
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

homme dont l’identité n’est pas dévoilée, mais, on peut supposer


qu’il s’agit d’Adel qui met fin à ses jours après avoir été agressé et
humilié par ses voisins, le trio Chakib, Kamel et Nazim. Ce suicide,
qui clôture le roman, pose avec encore plus d’acuité les questions
qui affleurent en filigrane tout au long du récit, des questions sur
l’avenir incertain d’une jeunesse frustrée, désœuvrée, désabusée et
qui par là même, risque de sombrer dans des échappatoires regretta-
bles. Le roman interroge également avec beaucoup de finesse l’évo-
lution lente et difficile de mœurs encore trop souvent enclines à la
condamnation hâtive.
Rim Mouloudj

Œuvre
Des ballerines de Papicha, Alger, Barzakh, 2010 ; réédité sous le
titre L’Envers des autres, Arles, Actes Sud, 2011.

24
ALLOULA, MALEK (1937-)

Malek Alloula, né à Oran le 13 novembre 1937, vit à Paris depuis


1967. Poète en premier lieu (Villes, 1967 ; Villes et autres lieux,
1979), il marque son époque par un essai remarquable, Le harem
colonial. Images d’un sous-érotisme (1981, réédité en 2001), dans
lequel il analyse les cartes postales coloniales dont il démonte les
présupposés idéologiques. La carte postale dans tout le Maghreb est
l’occasion pour la puissance coloniale d’instrumentaliser l’autoch-
tone, de l’exotiser et d’en faire ainsi le support de tous fantasmes,
permettant au colonisateur de marquer sa supériorité sur l’indi-
gène sur tous les plans – militaire, politique, économique, social et
sexuel. Privé de regard, le colonisé devient une surface à regarder et
à investir idéologiquement afin de conforter le bon droit socio-cul-
turel de l’occupant.
Rêveurs/sépultures suivi de L’exercice des sens (1982) ainsi que
Mesures du vent (1984) viennent enrichir une œuvre poétique rare,
mais d’une grande exigence. Le caractère que d’aucuns jugeront
hermétique de cette poésie s’associe pourtant à une dénonciation
sans concession des traditions sclérosantes d’une société tout juste
libérée, et à la croyance dans le changement apporté par les fem-
mes : « du rôle salutaire de nos femmes/ nul ne peut impunément
disconvenir/ et c’est depuis qu’à tous nos avant-postes/ veillent ces
couples qu’on nous envie ».
L’accès au corps (2005) puis Approchant du seuil ils dirent
(2010) renouvellent l’approche du poème et sa facture formelle. Les
festins de l’exil (2003) nous offrent une excursion dans une géo-
graphie culinaire propre à Oran et à l’Algérie plus généralement.

25
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Ce faisant, c’est tout une mémoire et des amitiés littéraires, telles


que celle de Kateb Yacine, qui se voient convoquées dans ce voyage
des sens.
Le recueil de nouvelles Le cri de Tarzan, la nuit, dans un village
oranais (2008) illustre particulièrement bien le statut d’écrivain
empêché, « empêtré », qu’Alloula incarne : sous la langue fran-
çaise court, sous-jacente, la langue maternelle, « langue fantôme »
qui doit céder la place, le devant de la scène à l’autre, la marâtre.
Mais le texte français fait entendre cette présence en creux de la lan-
gue arabe, la langue du cœur. La mémoire d’un Oran qui n’est plus,
d’une jeunesse enfuie mais riche de rencontres singulières, la ques-
tion linguistique lancinante, sont quelques-unes des thématiques de
ce recueil qui réussit à camper une atmosphère sans équivalent dans
la littérature algérienne. Gaston Miron et Maurice Blanchot pour-
raient être les mânes de cette écriture qui écrit en sens contraire de
ce qu’elle désire, et se tue à petit feu d’écrire.
La seule véritable tentative romanesque d’Alloula à ce jour pos-
sède ici encore un caractère original : à partir des photographies de
Pierre Clauss, pour lesquelles l’écrivain ne disposait d’aucune infor-
mation, un récit a vu le jour, inaugurant dans le parcours d’Alloula
ce qu’il est convenu d’appeler un photoroman. Paysages d’un retour
(2010), depuis la rencontre heureuse entre deux pratiques, opère un
recoupement : les décombres de la Chine contemporaine en pleine
transformation se superposent aux décombres d’une Algérie saignée
par une guerre qui la déleste de sa mémoire. L’imagination peut donc
être stimulée à partir de traces réelles, d’empreintes de la réalité. Ce
qui s’avère fascinant dans ce travail commun, c’est l’imbrication, le
relais entre le réel et la fiction, l’aptitude de la réalité à donner lieu
à de la fiction. Pierre Clauss explicite en fin d’ouvrage la démar-
che créatrice : « [Malek Alloula] s’est imprégné de l’atmosphère
pour construire une narration où je retrouve une partie de mon expé-
rience, qui se mêle à celle du personnage ; photographe errant parmi
les décombres d’un Shanghai en totale transformation. Ses mots
évoquent avec justesse le sentiment de vide et d’abandon transmis
par ces lieux transitoires ; ils interrogent notre capacité de mémoire

26
ALLOULA, MALEK

quand l’histoire de ces espaces s’efface. Ses mots nous rappellent la


précarité humaine face aux remaniements des territoires. »
Ce qui s’avère fascinant réside dans la mise en commun des
expériences : le photographe retrouve en partie son vécu dans les
mots qu’Alloua tire de ses clichés. Alloula, à travers ce goût pour
la contiguïté, le dialogue des arts, des pratiques, est celui qui attend
la rencontre, l’événement, l’imprévu depuis le caractère contingent
d’un projet. Le roman est ici déporté vers un ailleurs de lui-même,
et ouvre la voie à de multiples lectures. Malek Alloula est bien cet
écrivain intermittent, de l’intermittence, à l’école de Blanchot ou de
Miron, qui quête le moment propice à l’écriture, afin de dire que ça
écrit – malgré « le drame linguistique » qui habite le poète. C’est
une narration hospitalière, ouverte au tout-venant, qui accueille
en son sein les histoires, les trajets des autres. Le récit en devient
exemplaire. Dans les vestiges qui génèrent le désespoir, il faut trou-
ver le moyen de continuer, de sur-vivre. La littérature est alors ce
salut adressé à toute forme de vie, cette prolepse qui régénère une
mémoire en péril : « Je me voulais être une présence vivante dans
ces lieux de mort. Quelque chose viendra. »
Les lieux nous hantent, nous souffle Alloula, et ils exigent que
l’on se réconcilie avec eux. Ainsi, l’écrivain a vu dans les photogra-
phies de Clauss l’occasion de revenir sur ses propres points d’an-
crage et de se confronter à la catastrophe qu’il a intégrée à son corps
défendant : « Les photos de Pierre Clauss qu’il rencontre par le plus
grand des hasards, lui ont permis de revenir sur d’autres ruines –
celles, réelles, qu’il porte en lui. Il tente, ici, d’atténuer la douleur
dont elles sont le signe révélé. Sa fiction a alors recours à la seule
parabole qu’il puisse suggérer : elle parle d’un inlassable retour sur
les lieux. », est-il précisé dans la notice présentant l’écrivain.
Bien plus qu’un roman : une catharsis, une expérience thérapeu-
tique.
Hervé Sanson

Œuvres
Villes et autres lieux, poèmes, Paris, Bourgois, 1979 ; rééd. Barzakh,
Alger, 2008.

27
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Le Harem colonial, Images d’un sous-érotisme, essai, Paris,


Slatkine, 1981 ; 2e éd., Paris, Séguier, 2001.
Rêveurs/sépultures, poèmes, Paris, Sindbad, 1981 ; rééd. Barzakh,
Alger, 2008.
Mesures du vent, poèmes, Paris, Sindbad, 1982 ; réé[Link],
Alger, 2008.
Les Festins de l’exil, Paris, Françoise Truffaut, 2003.
L’Accès au corps, Bourg-en-Bresse, Horlieu, 2005.
Le cri de Tarzan, la nuit, dans un village oranais, Alger, Barzakh,
2008.
Approchant du seuil ils dirent, Paris, Al Manar, 2010.
Paysages d’un retour (avec Pierre Clauss), Paris, Thierry Magnier,
2010.

28
ASLAOUI HEMMADI, LEÏLA (1945-)

Leila Aslaoui Hemmadi est née en 1945 à Alger. Après une lon-
gue carrière dans la magistrature elle a été tour à tour ministre de la
Jeunesse et des Sports (1991-1992), puis ministre de la Solidarité
nationale d’avril 1994 jusqu’à sa démission en septembre de la
même année. Elle se bat aujourd’hui pour le respect des droits de la
femme en Algérie. A partir de son expérience personnelle et profes-
sionnelle et à travers les récits-témoignages de femmes, elle dépeint
un état de société et dénonce l’emprise de la tradition qui encou-
rage la marginalisation et l’asservissement des femmes dans son
pays. A travers ses essais, ses romans, ses nouvelles, le plus sou-
vent inspirés de faits réels, le tableau qu’elle brosse de la condi-
tion féminine en Algérie est peu reluisant. Ainsi Coupables paru en
2006 raconte le sort imposé à Chérifa, Safia et bien d’autres fem-
mes, victimes de la tradition, des tabous et des mentalités rétrogra-
des et qui sont de ce fait condamnées à être mineures à vie pour la
simple raison d’être nées filles. Son dernier roman Sans Voiles, sans
remord (2012) a été couronné du prix de l’Association des écrivains
de langue française (AELF) à Paris en mars 2013. C’est un écrit
où le témoignage, la fiction et l’histoire immédiate de l’Algérie des
années de sang et de terreur s’entremêlent pour essayer de compren-
dre comment la vie d’une femme ordinaire a basculé vers l’innom-
mable, et les raisons qui ont transformé son propre fils en assassin.
Leïla Aslaoui rapporte avoir recueilli ce témoignage bouleversant
lors d’une rencontre avec une femme voilée du jilbab et qui s’avère
être une ancienne camarade de lycée. Elle entreprend de l’utiliser
comme matériau de base pour rendre compte d’un parcours de vie
qui embrasse une période qui inclut à la fois la guerre d’Algérie, les

29
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

premières années de l’indépendance et la période actuelle de son


pays afin de comprendre l’histoire présente. Cette narration se pré-
sente en effet sous forme de roman à deux voix. Voix de l’auteure
tout d’abord qui s’éclipse ensuite pour laisser Bahidja, l’héroïne de
ce livre, parler, expliquer tout en essayant de comprendre l’origine
de la violence multiforme insidieuse ou brutale, exercée en perma-
nence contre son intégrité physique et morale et qu’elle a subie tout
au long de sa vie comme la plupart de ses semblables. Ce retour
vers le passé exhume la violence en germe dans les non-dits et les
béances de l’histoire récente de l’Algérie et permet à la narratrice de
donner quelques clés pour comprendre la violence actuelle. Ainsi à
travers l’écriture, Leila Aslaoui poursuit son combat pour un idéal
de justice et de droit entre les Hommes, convaincue que la libération
ne se fera que lorsque la femme sera reconnue comme citoyenne à
part entière. Elle crie haut et fort que la vie n’est pas soumission,
exhortant ainsi celles qui veulent bien l’entendre de poursuivre la
lutte. Elle a publié notamment des essais tels que Être juge (1984),
Dame Justice (1989) ; des nouvelles Dérives de justice (1990) ; des
romans : Lettres à Meriem (2010), Le cartable bleu (2011).
Zineb Slimani

Œuvres
Essai
Etre juge, Alger, Enal‚ 1984.
Dame justice, Alger, Enal‚ 1989.
Les années rouges, Alger, Casbah‚ 2000.
Nouvelles
Dérives de justice, Alger, Bouchène‚ 1990.
Survivre comme l´espoir, Constantine‚ Media-Plus‚ 1994.
Coupables, Paris‚ Buchet-Chastel‚ 2006.
Roman
Les Jumeaux de la nuit, Alger‚ Casbah‚ 2002.

30
ASLAOUI HEMMADI, LEÏLA

Ce ne sont que des hommes, Alger‚ Casbah‚ 2003.


Lettres à Neyla-Meriem, Alger, Dalimen, 2010.
Le cartable bleu, Alger, Dalimen, 2011.
Sans Voiles, sans remord, Alger, Dalimen, 2012.

31
AÏSSAT, SADEK (1953 – 2005)

Sadek Aïssat, né en 1953 à Réghaïa, est sans nul doute l’auteur


le plus discret et oublié de sa génération. Journaliste, sociologue de
formation, il travaille comme reporter à Algérie Actualités et écrit
ses chroniques « Café Mort » dans le quotidien Le Matin. En exil
dès 1991 – à cause des événements en Algérie –, il travaille pour la
librairie parisienne, Avicenne. Son exil précoce et sa mort prématu-
rée – il décède d’une crise cardiaque en 2005– l’ont comme mis à
l’écart de la littérature algérienne contemporaine, alors même que
ces textes font partie des plus poétiques et des plus aboutis.
Une écriture chaabi au sens littéral du terme, populaire et inti-
miste qui touche à l’âme même du souffle algérien, qu’il s’agisse de
décrire le désœuvrement de jeunes algérois ou la douleur suintante
d’un exilé en perte de repère. Sadek Aïssat explore dans son écriture
la musicalité mélancolique de l’être. D’une part par sa passion du
chaabi (musique populaire algérienne) et de l’autre pour mieux met-
tre en rythme le silence étouffé de l’exil. C’est pourquoi, l’isotopie
marine et temporelle est très importante dans son œuvre. On navi-
gue dans le fléau tourmenté d’un temps qui s’échappe, on échappe à
la houle du fardeau, on se noie dans la malédiction d’une généalogie
vouée au tumulte.
L’année des chiens est une chronique des années quatre-vingts
d’une gémellité et d’une différence qui impose le choix entre le
fatum ou la résignation d’une cité populaire algéroise. Ce roman pré-
sente le parcours de frères jumeaux semblables mais opposés dans
leurs parcours, l’un est mécanicien et l’autre se rêve philosophe.
Cette opposition permet à l’auteur de mettre en place la dichotomie
entre tradition et modernité afin de mieux mettre en exergue son

32
AÏSSAT, SADEK

obsession filiale de l’enfant, d’avant l’exil, d’avant la mort. Et sur-


tout de montrer le désarroi d’une jeunesse en quête de repère dans
une Algérie face aux prémisses des années de sang, mise en image
entre une mère perdue et folle suite à la disparition de son fils.
Ce roman est une élégie, un chant d’amertume conté par Djafar
Essadeq personnage truculent qui vient offrir une litanie solitaire et
mélancolique qui expose l’exil intérieur et intime comme prélude à
l’exil complet de l’adulte en errance et apatride.
La cité du précipice est avant tout un hommage au cinéaste
Mohamed Amzert qui s’est immolé par le feu en 1995 en laissant
un travail qu’il n’a pu finir – Boualem pas D’Chance – et qui sera
poursuivi et finalisé par Sadek Aïssat. Le roman d’un film inachevé
qui prend sous la plume d’Aïssat une double dimension, celle de
l’hommage et celle d’une revanche sur la fatalité. Fatum qui permet
dans cette suite mélodique, l’exaltation de l’inachevé à travers un
effet de conte fantastique, un recul et une mise en distance permet-
tant la description de vies minuscules, notamment celle de Boualem
Pas D’Chance qui vit sa vie en décalage et se regarde moins vivre
que pourrir dans une cité purgatoire dans laquelle le personnage se
meut entre angoisse existentielle et cauchemar à ciel ouvert.
Je fais comme fait dans la mer le nageur est peut-être l’un des
plus beaux romans de la littérature algérienne contemporaine.
D.Z, personnage central représente à la fois une métonymie de
l’Algérie et une métaphore de l’Algérien en exil. Dans ce roman, se
pose la fulgurance d’un souffle coupé de l’achèvement irrémédiable
d’un fatum éploré. Du chant d’une âme en plein istkhbar geignant
sa plainte élégiaque bien loin d’un temps proustien qui se retrouve
mais d’un temps qui se perd et se dénoue, se défait et se résout à dis-
paraître dans le bégaiement intranquille de la déroute, de la fuite et
finalement de l’exil. Le narrateur est un aède qui chante l’élégie de
l’impossible retour. Cependant, ce roman est aussi celui de l’altérité
comme différence, l’acceptation d’autrui comme double et alter-ego.
A travers la vie d’un exilé dans un foyer de la Sonacotra,
l’auteur explore dans une grande force poétique, les jeux entre exil,

33
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

émigration et échange à travers l’écriture d’un Moi narrateur entre


cahier, post-it et monologue. Ce roman est le soliloque de l’exil en
errance, l’exil mélodique en mode dhil du silence, la quête ontolo-
gique d’une exilité après avoir jeté son identité et trouvé sa liberté
dans la solitude.
Lynda Nawel Tebbani

Œuvres
L’année des chiens, Paris, Anne Carrière, 1996.
La cité du précipice, Paris, Anne Carrière, 1998.
Je fais comme fait dans la mer le nageur, Alger, Barzakh, 2002.
Sadek Aïssat trois romans, Alger, Barzakh, 2009.

34
AÏT SIDHOUM, SLIMANE (1964-)

Né en 1964 à Sidi Aïssa, Slimane Aït Sidhoum a longtemps été


enseignant de français au collège tout en poursuivant en parallèle
des activités journalistiques. Aujourd’hui, il vit en France où il a
repris ses études.
C’est à la suite d’un traumatisme qu’il a vécu que se déclenchera
chez lui le processus d’écriture donnant lieu en 2002 à la publica-
tion de son premier roman intitulé Les Trois doigts de la main. Ce
roman revient sur un attentat à la bombe dont l’auteur avait été l’une
des victimes. Toutefois, le caractère autobiographique de l’œuvre ne
l’empêche pas de maintenir une forme de neutralité et, le narrateur,
bien qu’il raconte son histoire à la première personne, garde tout
au long du récit une distance bienvenue avec les événements rela-
tés. Cette distance qui s’installe par le biais du recours à l’humour,
désamorce le tragique des situations et interdit à l’écrivain de s’api-
toyer sur son sort, même lorsqu’il se retrouve, à la suite de l’attentat,
balloté sur son lit d’hôpital en proie à l’indifférence d’un person-
nel soignant blasé et insensible aux appels de détresse des mala-
des impuissants. L’œuvre se fait ainsi catharsis pour son auteur, elle
dévoile et raconte l’événement comme pour panser ses blessures,
tout en évoquant d’autres meurtrissures, celles d’une Algérie gan-
grénée par l’incompétence et la violence d’un quotidien médiocre.
Ainsi, le récit se fait également satire sociopolitique sans se dépar-
tir de l’humour et de l’ironie qui le caractérisent et grâce auxquels
l’auteur parvient à déjouer le pathétique attendu du récit d’un trau-
matisme personnel.
En somme, Aït Sidhoum cherche à « dire la réalité d’une autre
façon, sans sombrer dans la banalité et la véhémence ». Comme

35
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

il l’affirme lui-même, son approche littéraire est faite « d’humour


et d’autodérision ». Il s’agit d’une approche créative de la réalité
qui s’éloigne de la dénonciation directe et de l’apitoiement que
l’on pourrait attendre, pour offrir au lecteur une réflexion subtile et
empreinte d’une subjectivité pondérée.
Son second roman intitulé La Faille se révèle quant à lui beau-
coup moins abouti, construit sur une trame peu structurée notam-
ment en ce qui concerne la temporalité interne du roman, il cherche
à dévoiler les dessous d’une bourgeoisie aux mœurs invraisembla-
blement dissolues et à l’appétit vorace, prête à s’enrichir même aux
dépens de victimes de catastrophes naturelles aussi effroyables que
le séisme de Boumerdes. Sur fond de détournement et d’escroque-
ries en tous genres l’œuvre témoigne ainsi de pratiques bien réel-
les dans l’Algérie des années 2000. Mais ce dévoilement ne suffit
pas à faire oublier aux lecteurs les failles internes d’une œuvre qui,
contrairement à la première, semble avoir privilégié la fonction de
témoignage au détriment du travail d’écriture.
Les Révoltes feutrées, dernier roman en date de Slimane
Aït Sidhoum, se présente sous la forme originale d’un récit poly-
phonique où la narration est assumée successivement par les diffé-
rents protagonistes. Se déroulant principalement durant la guerre de
libération et divulguant le quotidien difficile des Algériens dans les
montagnes kabyles, le récit met également en scène la curée suc-
cédant immédiatement à la proclamation de l’indépendance qui vit
les biens laissés vacants par l’occupant faire l’objet d’un véritable
dépeçage. Toutefois, ce roman recèle quelques faiblesses malgré
l’intérêt indéniable de l’intrigue qui revient sur des épisodes clé de
l’histoire de l’Algérie et de sa décolonisation. En effet, la trame du
récit peut sembler parfois déroutante. Ainsi, le personnage de Salem,
dont la mort après son enlèvement par les moudjahidines est un res-
sort central du roman et le prétexte aux réminiscences de la plupart
des protagonistes, ne réapparait jamais dans la diégèse, bien que la
narration laisse penser que ce dernier n’a finalement pas été exé-
cuté par les révolutionnaires et qu’il a plutôt embrassé leur cause.
Le mystère relatif à sa disparition peut laisser le lecteur perplexe.

36
AÏT SIDHOUM, SLIMANE

De même la structure temporelle du récit est quelque peu confuse


et les différentes analepses et prolepses sont assez mal maîtrisées.
L’aspect relativement manichéiste des personnages est également à
déplorer d’autant qu’ils véhiculent des discours et des observations
sur les mœurs et la mentalité kabyle pour le moins stéréotypés.
Enfin l’écriture figée, qui ne se nuance pas au gré des change-
ments de narrateurs dessert l’ensemble et décrédibilise le discours
dans ce roman. En effet, les différents narrateurs usent tous du
même français châtié employant même des locutions latines quel-
que soit leur condition ou leur niveau d’instruction. Dans ce sens il
nous semble qu’un travail plus attentif sur le discours des différents
narrateurs aurait sans doute apporté une plus grande authenticité et
davantage de crédibilité à ce roman pourtant prometteur.
L’œuvre romanesque de Slimane Aït Sidhoum qui se compose
des trois romans évoqués plus haut révèle la volonté de son auteur
de témoigner du fait social en Algérie. Si son premier ouvrage avait
réussi à concilier avec une certaine habileté les exigences du témoi-
gnage et le travail de l’écriture, les deux derniers, malgré un certain
potentiel, n’ont malheureusement pas la même maîtrise et laissent le
lecteur sur sa faim.
Rim Mouloudj

Œuvres
Les Trois doigts de la main, Alger, Chihab, 2002.
La Faille, Alger, Chihab, 2005.
Les Révoltes feutrées, Alger, Chihab, 2008.

37
AYYOUB, HABIB (1947-)

Ayyoub Habib, pseudonyme d’Abdelaziz Benmahdjoub, est né


le 15 Octobre 1947 à Tagdempt (Dellys). Le choix de ce surnom est
bien étudié car à travers lui Ayyoub veut mettre en évidence le mes-
sage qu’il désire transmettre par le biais de son écriture. En effet, ce
pseudonyme se présente en deux mots : Habib (qui veut dire ami) et
Ayyoub (le prophète le plus pauvre). En somme Habib Ayyoub veut
être « l’ami des pauvres » et se réclame d’une littérature faite pour
et par le peuple.
H. Ayyoub a entamé des études, inachevées, en sociologie puis
son ambition créative le pousse à s’inscrire à l’Institut National
Supérieur des Arts et du Spectacle de Bruxelles pour des études de
cinéma, TV et radio. De retour en Algérie, en 1976, il sera nommé
assistant-réalisateur à l’Office National du Commerce et de l’Indus-
trie Cinématographique. Après dix sept ans de carrière, deux courts
métrages et un long métrage, Ayyoub sera touché par le licencie-
ment collectif qui a affecté plusieurs entreprises nationales durant
les années 90. En effet, Habib Ayyoub va se retrouver au chômage
en 1996 et décide par nécessité de s’investir dans le monde jour-
nalistique. Ainsi, il sera correspondant de presse du quotidien Le
Jeune Indépendant en 2000 puis journaliste économique au Journal
Liberté à partir de 2002. Cette expérience dans le domaine de la
presse va favoriser l’émergence d’une nouvelle plume qui offre aux
lecteurs Le Gardien, un récit publié en 2001. Habib Ayyoub met en
scène un personnage qui fuit son passé pour reconstruire un pré-
sent honorable. Par ailleurs, ce récit remet en cause l’impunité dont
jouit une certaine catégorie de personnes de la société. D’ailleurs,
ce concept de l’impunité est clairement mis en évidence pour mon-

38
AYYOUB, HABIB

trer que le plus grand châtiment est la solitude dont souffre « le chef
Suprême ». Outre la griserie qui caractérise Le Gardien, l’espoir se
manifeste avec le réveil de l’enfant qui sommeillait dans le Ksar
tout au long du récit. Le Gardien est un hymne à la persévérance, à
l’espoir et à la symbolique du patrimoine national. D’ailleurs, l’es-
pace où se déroule le récit est un « Ksar », des ruines de villages qui
se situent près des Oasis au sud du pays.
En 2002, Habib Ayyoub offre à ses lecteurs C’était la guerre, un
recueil de six nouvelles qui évoque la mal vie des jeunes Algériens
qui ne peuvent qu’avoir recours à ce suicide indirect qu’est l’émi-
gration clandestine. À cette époque, l’écriture de l’urgence avait
fait ses preuves et nombreux sont les écrivains qui se sont inves-
tis dans la description de l’horreur et des massacres qui ont marqué
la décennie noire. Or, la préoccupation majeure de H. Ayyoub fut
tantôt la volonté de faire renaître l’Algérie de ses cendres, tantôt le
souci de renouveler la création littéraire pour donner lieu à une lit-
térature singulière et plurielle à la fois. En effet, elle est singulière
de par les thèmes qu’elle évoque et plurielle car elle tend vers l’uni-
versalité. Habib Ayyoub trace une quête existentielle par le biais de
ses écrits. Il a aussi habitué ses lecteurs à une publication annuelle
d’où la parution du roman Le Palestinien en 2003. Cette même
année, H. Ayyoub remporte le premier prix Mohammed Dib pour
son recueil C’était la guerre. En 2005, il publie Vie et mort d’un
citoyen provisoire, deuxième roman où il reprendra des thèmes de
l’actualité algérienne, à savoir la corruption, la misère, l’injustice et
le mythe de l’Australie qui hantait l’esprit de toute la jeunesse algé-
rienne. Deux années après, Ayyoub offre aux amateurs de littérature
un voyage en pleine Afrique subsaharienne par le biais du récit Le
Désert et après. Un récit qui n’a rien à envier aux différentes sonori-
tés qu’on retrouve chez l’écrivain congolais Emanuel Dongala ou le
djiboutien Abdourahman Waberi. L’écriture sur le modèle du conte
va caractériser ce récit de fiction et mettre en évidence tout un héri-
tage culturel qui s’avère différent et proche à la fois de la tradition
orale algérienne voire maghrébine.
En 2009, l’Algérien se trouve face à une crise existentielle
qu’Ayyoub va dépeindre à travers les sept nouvelles qui composent

39
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

L’Homme qui n’existait pas. Ce recueil traduit un univers absurde


et subversif où des personnages marginaux font l’éloge de la folie
dans une société sujette à la corruption et au népotisme. Cette même
communauté exhibe ses tares, justifiant ainsi la fuite des cerveaux et
l’émigration clandestine.
Alger nombril du monde, est le titre d’une contribution dans un
recueil de nouvelles collectif ; Alger quand la ville dort, publié en
2010.
En 2012, Habib Ayyoub publie Le remonteur d’horloge, un récit
satirique qui fait allusion à un thème non habituel à l’auteur mais
d’une réalité poignante. L’auteur met le lecteur en une sorte de face
à face avec le temps au sens large, voulant attirer l’attention sur
l’Histoire de l’Algérie colonisée et ses répercussions sur le présent.
Un thème qui nous rappelle la littérature maghrébine, voire africaine
d’après les indépendances. Ayyoub rappelle la déception des peuples
colonisés et leur révolte à travers le petit village Sidi Ben Tayeb,
métaphore de l’Algérie trompée par le soleil de l’indépendance.
Ayyoub s’est aventuré aussi dans l’écriture théâtrale avec Le dia-
ble m’en est témoin. Une pièce dramatique écrite en 2002 et mise en
scène par le dramaturge français Olivier Py en 2003 à Limoges.
Ainsi les huit ouvrages de Habib Ayyoub présentent plusieurs
points communs, entre autres le désert. Un espace favorable à tous
les tourments de la vie tel que l’errance, la solitude, la quête de soi
et de l’impossible. Tous ces maux sont dits avec des mots inspirés
de l’oralité algérienne qui se traduit par l’intrusion de l’arabe popu-
laire, des proverbes, de la musique algérienne traditionnelle et même
des interjections proprement algériennes.
Humour, dérision et subversion sont les mots clés de l’écriture
de Habib Ayyoub. Qu’on pourrait qualifier aussi par l’écriture « du
pas grand-chose et du presque rien » selon l’expression de Jacques
Poirier citée dans Le roman français au tournant du XXIe siècle.
Habib Ayyoub est un écrivain qui « évoque sur le mode du neutre
une réalité essentielle et reflète la pauvreté de l’existence ».
Soumeya Bouanane

40
AYYOUB, HABIB

Œuvres
Le Gardien, récit, Alger, Barzakh, 2001.
C’était la guerre, nouvelles, Alger, Barzakh, 2002.
Le Palestinien, roman, Alger, Barzakh, 2003.
Vie et mort d’un citoyen provisoire, roman, Alger, Barzakh, 2005.
Le désert et après, réédition du Gardien et une nouvelle de plus,
Alger, Barzakh, 2007.
L’Homme qui n’existait pas, nouvelles, Alger, Barzakh, 2009.
Alger nombril du monde, nouvelle dans le recueil collectif Alger
quand la ville dort, Alger, Barzakh, 2010.
Le remonteur d’horloge, récit, Alger, Barzakh, 2012.

41
BACHI, SALIM (1971-)

Salim Bachi est né en 1971 à Alger. Il a grandi et fait ses études à


Annaba où il obtiendra en 1994 une licence en lettres françaises. Par
la suite il poursuivra ses études littéraires en France où il s’installera
dès 1997. C’est durant cette période qu’il entreprendra la rédaction
de son premier roman Le Chien d’Ulysse paru en 2000.
Cette œuvre signera l’entrée remarquée de Salim Bachi en litté-
rature en obtenant le prix Goncourt du premier roman en 2001 ainsi
que le prix littéraire de la Vocation. Le Chien d’Ulysse parvient à
installer avec brio un univers où l’imaginaire et le mythe occupent
une place de choix. Le roman se déroule dans Cyrtha, ville imagi-
naire dans une Algérie bien réelle, qui tombe irrémédiablement dans
une violence absurde. Les évènements se déroulent le 29 juin 1996,
quatre ans jour pour jour après l’assassinat du président Mohamed
Boudiaf et tournent autour d’un groupe de jeunes dont on découvre
le quotidien obscurci par la montée de l’intégrisme. En fait, c’est
dans le récit halluciné d’une seule journée, ponctuée toutefois de
digressions au lyrisme délirant, que nous emporte Hocine, princi-
pal narrateur du roman. Hocine côtoie également des personnages
tels que Ali Khan son professeur de littérature à l’université et son
ami le journaliste Hamid Kaïm. Ces derniers reviennent à leur tour
sur leurs vingt ans déjà marqués par la brutalité et la répression de
la redoutable Police secrète. Ainsi, une sorte de cycle répétitif de la
violence semble peser sur Cyrtha dont les personnages ne peuvent
s’évader que par le biais de la rêverie et du voyage dans les paradis
purement artificiels que leur offrent le cannabis, la boisson et par-
fois l’amour. Le roman s’achève avec la fin de cette journée-périple,
lorsque Hocine, tentant de rentrer chez lui, est accueilli par les bal-

42
BACHI, SALIM

les de ses propres frères qui le prennent pour un terroriste, malgré


ses cris, seul son chien fidèle le reconnait.
La Kahéna, second roman de Salim Bachi décrochera le prix
Tropiques en 2004. L’œuvre replonge le lecteur dans un monde où
affleurent les mythes et la culture grecque mais aussi orientale à
travers des références sans cesse renouvelées. Ainsi, l’on croise à
nouveau le mythe de l’éternel voyageur que symbolise Ulysse ou
encore la figure de la conteuse inlassable, Shéhérazade. Mais, c’est
surtout la ville de Cyrtha qui ressurgit dans ce roman, car l’auteur a
conçu ses deux premières œuvres sous une forme de continuité dans
ce qui se présente comme le cycle de Cyrtha, plus tard complété par
un recueil de nouvelles. Il n’est donc pas surprenant de retrouver les
mêmes personnages. Ainsi, Hamid Kaïm qui raconte pendant trois
nuits son histoire à une jeune femme qui sera la narratrice du roman,
nous transporte aux premières années du vingtième siècle marquées
par le colonialisme et ses exactions. Le lecteur découvre également
les conditions de la naissance de la ville et son expansion à travers
le destin tumultueux d’un homme, Louis Bergagna. Ce personnage
autour duquel gravite une bonne partie du récit, incarne le colon
ambitieux, il bâtira une grande partie de la ville dont il sera le maire
et, pour emblème de sa réussite, il se fera construire sur les hauteurs
de Cyrtha une splendide villa qu’il baptisera, comme le lui suggérera
malicieusement un de ses ouvriers arabes La Kahéna. L’ignorance de
Louis ne lui permit pas d’entrevoir l’ironie et le symbole qu’incar-
nait le nom de la célèbre guerrière berbère. La demeure, par ce nom
et par son architecture polymorphe, reflétait pourtant la richesse de
la culture et de la mémoire de Cyrtha que son propriétaire, digne
représentant du système colonial, s’évertuait à gommer pour faci-
liter la réussite de la « mission civilisatrice ». Le récit se déroulera
ainsi sur plusieurs décennies, racontant l’ascension puis la mort de
Louis Bergagna, assassiné quelques mois avant l’indépendance du
pays, ce qui permettra de survoler toute cette période en évoquant
également la guerre d’Algérie. Mais le roman foisonnant et com-
plexe, raconte aussi l’histoire de Hamid Kaïm et de sa famille com-
plétant ainsi brillamment le premier opus et s’achevant sur le triste

43
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

constat de l’échec de la révolution qui mit en place un État unique-


ment préoccupé par la richesse d’une terre qui semble vouée à l’ex-
ploitation. Hamid Kaïm le comprend amèrement à la fin du roman,
lui dont le père fut torturé par l’armée française et qui se vit lui-
même torturé par la Police secrète de son propre pays en 1979. Il
écoutera pour finir, comme pour perpétuer cette boucle infernale,
le récit d’un jeune manifestant torturé et humilié au lendemain des
évènements d’octobre 1988.
L’univers foisonnant et riche que crée Salim Bachi avec ces deux
premiers romans réapparait dans son recueil de nouvelles Les douze
contes de minuit. On y retrouve des personnages déjà familiers qui
évoluent dans une Cyrtha marquée par la violence des années qua-
tre-vingt dix comme dans Le Chien d’Ulysse. L’auteur revient, à
travers une douzaine de petites nouvelles sombres et grinçantes,
sur cette page sombre de l’histoire du pays en gardant toutefois le
souci d’une esthétique particulière au centre de ses préoccupations.
L’auteur affirme d’ailleurs que c’est notamment le besoin de main-
tenir une marge entre la réalité prosaïque et son œuvre qui a motivé
sa création de la ville de Cyrtha qu’il considère comme « le filtre de
l’imaginaire et du mythe. »
La publication de Tuez-les tous marque ensuite un tournant dans
l’écriture de Salim Bachi. Avec ce roman, il délaisse l’atmosphère
particulière de Cyrtha pour entamer ce qu’il qualifie de cycle reli-
gieux. Le récit invente en effet les dernières heures d’un des ter-
roristes responsables des attentats du 11 septembre 2001. L’œuvre
dévoile la conscience et les interrogations qui hantent Seyf el Islam
(surnom de guerre du personnage) et donne quelques pistes suscepti-
bles d’éclairer le terrible parcours de son endoctrinement. Après une
scolarité brillante à Cyrtha, sa ville natale, et des études universitai-
res à Paris, c’est un échec amoureux qui le précipite dans la haine
et l’intégrisme. Le personnage était déjà fragilisé par la perte de son
père et la difficulté de se faire accepter dans la ville des « lumières
éteintes » où il lui fallait sans cesse subir le racisme et les contrô-
les de polices que l’on impose à ceux qui ne viennent pas de « la
bonne partie du monde ». Il ne supporta pas le refus de sa compa-

44
BACHI, SALIM

gne de porter leur enfant. Après l’avortement de cette dernière, vécu


comme une trahison, le personnage se rapprochera de l’Organisa-
tion qui cristallisera sa peine en une haine farouche de l’Occident
présenté comme le seul responsable de tous les maux du monde.
Ce parcours dans les méandres de l’esprit tourmenté d’un terroriste
qui se révèle dans son humanité monstrueuse n’est pas sans rappe-
ler celui que réalisera le romancier dans sa dernière œuvre en date
intitulée Moi, Khaled Kelkal. Ce court récit intense raconte la trajec-
toire presque banale de celui qui fut l’ennemi public numéro un en
France durant les années quatre-vingt-dix. Un enfant des cités fran-
çaises qui tombe dans la délinquance sans vraiment réfléchir, pour
gagner l’argent qui lui permettra de ressembler à ceux qui le rejet-
tent. C’est à la suite d’un séjour en prison qui faillit le pousser au
suicide que le jeune homme sans repères fait la connaissance des
terroristes qui le formeront à poser des bombes. Là aussi, c’est à une
immersion sans concession dans l’esprit d’un homme fanatisé que
nous invite l’auteur. Mais à travers ces récits haletants clairement
ancrés dans les enjeux idéologiques et politiques de notre époque,
c’est surtout une interrogation profonde et nécessaire sur la nature
humaine qui s’impose, et des questionnements relatifs à ce rejet de
l’autre qui caractérise encore nos sociétés et dont les conséquences
peuvent parfois s’avérer désastreuses.
C’est avec Le silence de Mahomet que Salim Bachi a signé l’œu-
vre la plus aboutie de son cycle religieux. Le roman, très bien docu-
menté, comme en attestent les remerciements de l’auteur ne se
présente toutefois pas comme un récit purement factuel de la vie du
prophète de l’Islam. Il s’agit bien d’une tentative d’appréhender et
de dévoiler, par la grâce des mots, la vie d’un homme figée par la
sacralisation comme le souligne Salim Bachi. Dans cette fiction, la
parole est cédée à ceux qui furent les êtres les plus proches de lui à
savoir Khadija, sa première épouse, son meilleur ami, le calife Abou
Bakr, un de ses généraux l’intrépide Khalid Ibn el Walid et enfin la
jeune Aïcha, son épouse préférée. La polyphonie des voix narrati-
ves offre une vision riche de la personnalité du prophète qui appa-
rait comme un homme extrêmement intelligent, fin stratège, chef

45
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

militaire redoutable et grand connaisseur des mœurs de son époque.


C’est bien un portrait du prophète en tant qu’homme de son temps
que nous offre ce roman servi par une langue pure et recherchée
mâtinée d’extraits de versets sacrés.
Amours et aventures de Sindbad le Marin s’inscrit pour sa part
dans la même veine que les premiers romans de Salim Bachi. Ce
récit plein de verve, recrée une autre ville imaginaire dans une
Algérie contemporaine, il s’agit de Carthago, appellation roma-
nesque d’Alger qui rappelle au lecteur les accents mythologiques
de la ville de ses premiers romans, Cyrtha. Mais si les héros mal-
heureux qui hantaient Cyrtha ne firent que des voyages imaginai-
res, Sindbad, le personnage de ce roman lui voyagera réellement
comme le suggère son nom évocateur. En quittant son pays comme
de nombreux jeunes hommes sur un radeau de fortune, il incarnera
une jeunesse prête à affronter tous les dangers pour changer d’ho-
rizon. L’exil volontaire de Sindbad, s’il est parfois synonyme de
peines, lui apportera aussi un enrichissement indéniable. Dans son
périple, il découvrira Paris, Rome, Alep ou encore Bagdad en quête
d’amour et de découvertes. Il sera un infatigable voyageur qui sem-
ble représenter l’écrivain lui-même, Sindbad séjournera d’ailleurs,
tout comme son créateur, dans la Villa Médicis où il croisera dans
ses songes les plus grands artistes du monde de Berlioz à Raphaël
en passant par Tennessee Williams. Ce véritable conte moderne cro-
que également avec beaucoup de malice et d’ironie les dirigeants
des pays que le héros traverse comme le Golem italien, ou le pré-
sident à vie de l’Algérie Chafouin Ier. Ce roman à l’écriture poéti-
que et délicieusement irrévérencieuse, exemplaire du style de Salim
Bachi, a fait partie de la sélection pour le prix Renaudot en 2010.
L’œuvre de Salim Bachi se présente comme un édifice imposant
toujours en évolution. Son écriture élégante et soignée transporte
les lecteurs dans un monde où les réalités cruelles de l’humanité
sont toujours présentées à travers le prisme du mythe et de l’imagi-
naire, filtres privilégiés d’un auteur bercé par ses lectures de l’Iliade
et l’Odyssée et des Mille et une nuits. Ces lectures sont autant de
références que l’auteur assume et cultive, elles permettent ainsi

46
BACHI, SALIM

de mieux comprendre ses récits qui mettent en place des structu-


res labyrinthiques et s’enchâssent admirablement, à l’image de son
premier cycle, impressionnant de maîtrise, qui cultive l’intertextua-
lité mais aussi l’autocitation renforçant l’impression de cohésion
que produit l’ensemble. Toutes ces particularités que les spécialis-
tes de la littérature n’ont pas manqué de relever témoignent d’une
véritable quête esthétique chez l’auteur qui privilégie avant tout son
art en usant de procédés scripturaires riches et créatifs. Le mélange
des genres, l’insertion de divers fragments de récits dans l’œuvre,
produisent notamment des effets de polyphonie narrative qui réaf-
firment la littérarité de l’œuvre de Salim Bachi et l’éloignent réso-
lument de toute forme de linéarité conventionnelle. En cela, il peut
être considéré comme le digne successeur des plus belles plumes de
la littérature algérienne dont il se réclame.
Rim Mouloudj

Œuvres
Le Chien d’Ulysse, roman, Paris, Gallimard,2001.
La Kahéna, roman, Paris, Gallimard, 2003. Prix Tropiques 2004.
Autoportrait avec Grenade, récit, Paris, du Rocher, 2005.
Tuez-les tous, roman, Paris, Gallimard, 2006.
Les douze contes de minuit, nouvelles, Paris, Gallimard, 2006.
Le silence de Mahomet, roman, Paris, Gallimard, 2008.
Amours et aventures de Sindbad le Marin, roman, Paris,
Gallimard, 2010.
Moi, Khaled Kelkal, roman, Paris, Grasset, 2012.

47
BAKHAÏ, FATEMA (1949-)

Fatéma Bakhaï est née à Oran, le 19 décembre 1949. A l’âge de


deux ans, elle quitte l’Algérie pour la France. Après l’indépendance,
sa famille rentre au pays où elle termine sa scolarité au lycée fran-
çais d’Oran. Après l’obtention de son baccalauréat, elle entreprend
des études de droit ; en parallèle, elle exerce la fonction d’ensei-
gnante de français. En 1975, elle est nommée magistrate à la cour
d’Oran ; en 1981, elle devient avocate. Douze ans plus tard, après la
publication des contes et d’essais célébrant essentiellement sa ville
natale tels que Oran et ses Hommes, Raconte-moi Oran et Oran face
à la mémoire, elle publiera le premier de ses romans.
La Scalera (1993), à travers le personnage Mimouna qui, sur un lit
d’hôpital, fait le bilan de ce qu’a été sa vie, ressuscitera le quartier épo-
nyme oranais où elle a vécu. Celui-ci représente, en temps de guerre,
un véritable microcosme où se côtoyaient sereinement Européens et
autochtones. Illustration parfaite de la femme victime de la société,
Mimouna en dit long sur la condition de ses comparses et comprend
que seule l’instruction qui lui a fait défaut aurait pu l’aider.
Un oued pour la mémoire (1995) se veut le mythe originel de la
ville d’Oran. Tout débute par le désir impérieux (et fou) d’une vieille
alsacienne de construire un immeuble sur le lit d’un oued asséché, et
ce, malgré les réticences de son architecte. Selon ce dernier, même
si un oued est asséché depuis longtemps, il représente néanmoins
une menace et demeure malgré son absence apparente, bien présent.
Cet oued, nous le comprendrons au fil de la lecture est la métaphore
de l’identité algérienne, mais aussi, d’une certaine manière, de son
principal protagoniste.

48
BAKHAÏ, FATEMA

Dounia (1996) situera son action de 1829 à 1833. L’auteure nous


plonge dans l’occupation ottomane à laquelle succède la colonisa-
tion française.
La femme du caïd (2003) situe son action dans le monde cam-
pagnard et se déroule entre les années 1900 et 1954. Talia dont la
mère, entièrement soumise, fut brisée par son époux, mais aussi
d’une certaine manière par la société qui impose et pérennise cette
attitude, va montrer comment l’instruction va aider, sinon caution-
ner, l’émancipation féminine
La dernière trilogie, Izuran, se démarque nettement des œuvres
précédentes, dans le sens où la narration ne gravitera plus autour
d’une figure centrale comme l’auteure nous y avait habitué ; mais
de plusieurs personnages et ce de générations en générations.
Cette saga, qui demanda six longues années de travail, fut initia-
lement pensée en trois parties, qui deviendront trois volumes. Izuran
se veut l’histoire de l’origine de la communauté berbère ; d’ailleurs
le titre signifie « racines », en langue tamazight. Le premier ouvrage
Izuran, au pays des hommes libres commence pendant la période
néolithique jusqu’à l’orée de la conquête musulmane ; le second
Izuran, les enfants d’Ayye ; enfin, le dernier volet Izuran, au pas de
la Sublime Porte clôt l’aventure à la veille du 27 avril 1837 jusqu’à
la veille de la prise d’Alger en 1830.
A la lecture de la production romanesque de Fatéma Bakhaï,
il parait plus qu’évident que la femme, l’identité algérienne et
l’Histoire nationale sont au centre de son œuvre. En effet, une cer-
taine unité transparait clairement et semble participer à un même
but : d’abord affirmer l’identité algérienne, mais dans le même
temps, témoigner de la condition et du statut précaire de la femme
dans la société algérienne ; et ce, à différentes périodes du passé
colonial de l’Algérie.
Cette volonté manifeste de la transmission de l’Histoire, de la
mémoire, est à l’origine d’une écriture quasi ethnographique qui
dépeint avec moult détails la vie au quotidien des personnages. Le
rendu final est une diégèse saisissante de réalisme.

49
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Bien que n’étant pas de formation historienne, Fatéma Bakhaï


parait se consacrer exclusivement au roman de type historique. Son
œuvre se veut combler un manque. « Je ne me prétends pas histo-
rienne. Je suis juste une algérienne qui s’intéresse à l’histoire de son
pays et qui veut partager ce qu’elle a appris » aime-t-elle à déclarer.
Des personnages et événements historiques, des dates clefs jalon-
nent de part en part son œuvre, ainsi l’Emir Abdelkader symbole et
initiateur de l’unité algérienne face à l’occupation apparaitra de façon
récurrente ; les beys et deys de la période ottomane, de Gaulle, etc.
Dans Izuran, elle ressuscite les grands noms de la période antique,
numide et romaine tels que Hamilcar Barca, Hannibal, Massinissa
et Jugurtha, entre autres.
Les textes de Fatéma Bakhaï sont aisés à lire, l’écriture y est
fluide, aérienne. Par ailleurs, la description, le souci du détail sont
érigés en dogme et ce, sans alourdir le texte qui demeure captivant.
Bien que relativement prolixe, Fatéma Bakhaï peut paraitre avoir
été boudée par la critique aussi bien nationale qu’internationale, tant
peu d’études ont porté sur son œuvre. Cette « mise à l’écart » peut
s’expliquer par l’originalité de sa démarche littéraire, le choix de sa
thématique à contre-courant de ce qui se produisait alors, en pleine
tragédie nationale.
Meriem Zeharaoui

Œuvres
La Scalera, roman, Paris, l’Harmattan, 1993.
Un oued pour la mémoire, roman, Paris, l’Harmattan, 1995.
Dounia, roman, Paris, l’Harmattan, 1996.
La femme du caïd, roman, Oran, Dar El-Gharb, 2003.
Izuran, au pays des hommes libres, roman, Oran, Dar El-Gharb,
2006.
Izuran, les enfants d’Ayye, roman, Oran, Dar El-Gharb, 2008.
Izuran III, au pas de la Sublime Porte, Oran, Dar El-Gharb,
2010

50
BALHI, MOHAMED (1951-)

Journaliste, grand reporter et écrivain, Mohamed Balhi est né en


1951 à Biskra. Sociologue de formation, il est l’auteur de Chroniques
infernales, Algérie 1990-1995 (Marinoor, Alger, 1998) et d’un essai
Tibhirine, l’enlèvement des moines (Dar El Farabi, Beyrouth, 2002),
d’un roman La Mort de l’entomologiste (Barzakh, Alger, 2007) et
de Biskra, miroir du désert (ANEP, Alger, 2011), un témoignage sur
sa ville natale agrémenté d’illustrations et de photos du patrimoine
de la région.
Son œuvre oscille entre réalisme et réflexion sociologique sur
fond d’événements marquant l’Histoire de l’Algérie. Ce qui nous
intéresse dans le présent article, c’est la trame romanesque élaborée
dans son seul et unique roman, La mort de l’entomologiste. C’est
un texte de fiction s’apparentant par bien des aspects à une ossa-
ture policière, à travers une intrigue se résumant à un suspense et
à une attente habilement mis en scène. Il s’ouvre sur la découverte
d’un cadavre dans une ferme de la verdoyante et généreuse Mitidja,
nous comprenons plus tard qu’il s’agit d’un entomologiste, Madjid,
le spécialiste des fourmis rouges embauché par Malek, agriculteur
et propriétaire de la ferme, et Fatima sa femme, artiste-peintre de
renommée nationale qui prend souvent une amie interprète comme
modèle avant de convier sa propre fille, Mouna l’étudiante en méde-
cine, à poser devant son pinceau et son chevalet.
A partir de ce moment, leur vie tout comme le récit, bascule dans
l’horreur et la crainte de l’inconnu caractérisant le quotidien des
Algériens à la fin des années quatre-vingts. Ainsi démarre ce roman
qui, au gré de sa progression, va nous plonger dans une société
vivant une métamorphose qu’elle n’a jamais désirée, assistant à la

51
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

descente aux enfers de sa progéniture qui glisse dans le chaos et


finit par infecter les sphères les plus reculées de la contrée pour les
années à venir.
La priorité littéraire pour Mohamed Balhi est la dénonciation
d’un système social injuste et d’une politique défaillante. Il serait
plus intéressant pour nous de lire ce roman selon les caractéristi-
ques du roman noir, ou hard-boiled (dur à cuire) dans sa version
nord-américaine, « roman d’intervention sociale » selon les termes
de Jean-Patrick Manchette. Le roman noir peut être défini comme
une forme d’autoscopie sociale, d’étude d’une société le plus sou-
vent en crise, d’où une recherche vériste nécessitée par un ancrage
référentiel particulièrement distinctif, notamment dans l’importance
accordée aux effets du réel, aux détails foisonnants et à la descrip-
tion minutieuse des scènes et des situations du récit. L’écrivain étant
journaliste, ce serait, à notre sens, une marque de fabrique définis-
sant son style scripturaire. Or, le roman noir se veut avant tout réa-
liste, porteur d’une vérité ; et cet important trait mimétique fait dire
à Natacha Levet que le roman noir se caractérise par une « esthéti-
que de la transparence ». En multipliant les effets de réel, en ancrant
les événements dans un contexte historique, social, politique, idéo-
logique très précis, le roman noir s’affiche comme une entreprise
sérieuse de témoignage et de démystification reposant sur une par-
faite connaissance des milieux décrits. Et c’est sans doute cet aspect
engagé qui a amené Mohamed Balhi vers le roman noir au moment
d’opter pour la fiction littéraire.
Les symptômes d’une Algérie en proie à l’extrémisme religieux
sont parfaitement explicites. A travers le personnage du prédicateur
véreux, prêchant le mal et initiant une vindicte contre l’artiste en
faisant circuler les rumeurs les plus folles sur ce qu’elle a de plus
intime et de plus précieux, à savoir sa vie de famille et sa liberté de
création, l’auteur préfigure les instigateurs du mal de l’Algérie de la
décennie noire.
L’adjudant-chef, représentant l’autorité du pays, reste impuis-
sant devant la montée de la criminalité dans le village. Ses allers
et venues entre la brigade de gendarmerie et la maison du couple

52
BALHI, MOHAMED

demeurent sans résultats apparents, traduisant son incapacité à exer-


cer son pouvoir face au malaise ambiant, et surtout, à résoudre les
mystères des disparitions et à venir à bout des escroqueries en tout
genre. Ali, l’homme à tout faire de la ferme, discret et silencieux,
sera habité, tout au long du récit, par la peur et l’appréhension de
chaque bruit de pas, chaque bruissement de feuillage. Simple villa-
geois aspirant à vivre décemment de son métier, sans être entrainé
par les vices de l’oisiveté et le chômage, il rencontrera par un hasard
malheureux les nouveaux bourreaux de la montagne. Il sera sommé
de leur fournir le gaz butane qu’il transportait à la ferme, payant
ainsi cher le prix de sa survie. Son sort sera inconnu des lecteurs, car
ayant tiré sur l’adjudant-chef venu inopinément à la ferme, il fuira
en courant, laissant tomber sa famille démunie.
Le critique d’art, journaliste et ami de Fatima, est un portrait
caricatural de l’écrivain. Tenace et obstiné, continuellement occupé
et éternellement en retard, ce personnage permet à l’écrivain de
décrire la population mondaine gravitant dans l’autre sphère de la
ville d’Alger. A travers ses multiples confidences à Fatima autour de
cafés sirotés à la terrasse de l’Aletti, le lecteur voit défiler les ambas-
sadeurs, leurs épouses et les riches collectionneurs des réceptions
auxquelles il est invité, ce qui permet à Mohamed Balhi d’étaler ses
connaissances sur le monde de l’art et ses ambitions sincères pour
une culture dépourvue de tout intérêt mercantile et définitivement
affranchie des patrons véreux. Les personnages du roman se croi-
sent, se confient les uns aux autres et finissent par se séduire dans
une alternance entre la ville et la ferme : espace urbain, mondain et
intellectuel représenté par Fatima l’artiste, son amie l’interprète et le
critique d’art, et espace rural, pauvre et travailleur, porté par Malek le
passionné de traditions, de terroir, son employé Ali, la victime idéale
qui sera, nous le devinons, entrainé finalement dans le tourbillon noir
du terrorisme. Ce panel de personnages donne de la matière au texte :
entre angoisse et interrogations, sa construction policière dénonce les
maux qui gangrènent le pays. Il s’agit, pour l’écrivain, de faire une
radioscopie de l’Algérie avant, ce qui sera appelé communément, la
décennie noire. L’enquête policière, avortée en fin de compte permet

53
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

à l’écrivain de brosser le tableau d’un univers empreint de violence


latente, signe de la déliquescence de la société minée par différents
cancers. En effet, l’abondance des détails véridiques dit la société
telle qu’elle est, avoue ses péchés qui se nichent dans les moindres
recoins de son territoire. Pour Mohamed Balhi, il est important de
les éclairer, au besoin d’une lumière semblant parfois particulière-
ment crue. La mort de l’entomologiste serait la mise en scène de la
propre impuissance de l’auteur face à la recrudescence des crimes en
Algérie, et par ricochet, celle de tout le peuple. Déçu par la doulou-
reuse tournure des événements, il n’a nullement le désir de boule-
verser l’ordre du monde, mais sa volonté d’instruire et de témoigner
demeure vivace. Son travail, lui le journaliste, serait de démontrer
la réalité algérienne sans fard ni artifices et amener les Algériens à
prendre conscience de la nécessité de transmuer la mentalité fataliste
désormais obsolète, en une vision progressiste et moderniste d’une
Algérie meilleure.
Sarah Kouider Rabah

Œuvres
Chroniques infernales, Algérie 1990-1995, Alger, Marinoor, 1998.
Tibirhine, l’enlèvement des moines, Beyrouth, Dar El Farabi, 2002.
La mort de l’entomologiste, Alger, Barzakh, 2007.
Biskra, miroir du désert, Alger, Anep, 2011.

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BELAMRI, RABAH (1946-1995)

Rabah Belamri (Bougaâ, 11 octobre 1946 – Paris, 28 septembre


1995) est un écrivain algérien révélé dans la décennie 1980 et brus-
quement disparu au milieu de la suivante, après une opération
chirurgicale de la jambe. Né dans un milieu très modeste, à Bougaâ
(ex-Lafayette, près de Sétif), ce lieu de mémoire constitue l’espace
référentiel d’une œuvre prolixe (une vingtaine de titres) reconnue et
saluée par la critique. L’entrée en littérature de Belamri à compter de
1980 atteste d’un authentique polygraphe alternant successivement
essais, récits, littérature orale, prose (romans et récits) et poésie.
Comme essayiste, Belamri débute avec la publication de sa
thèse de doctorat de troisième cycle portant sur L’œuvre de Louis
Bertrand, miroir de l’idéologie colonialiste (Alger, OPU, 1980). Il
y analyse progressivement comment le romancier français Louis
Bertrand (1866-1941) découvre lors de sa venue à Alger en 1891
une Afrique latine redevenue chrétienne et dont la fonction prin-
cipale est de justifier la colonisation. En 1980 également, Belamri
découvre l’œuvre du poète Jean Sénac auquel il consacre une étude,
Jean Sénac, entre désir et douleur (Alger, OPU, 1989). En sept cha-
pitres englobant les sept principaux recueils retenus, il insiste sur le
caractère autobiographique d’une œuvre gémellaire : d’une part, le
journal intime d’une âme charnelle ouverte à tout amour de l’Autre
et, d’autre part, le journal permanent d’un militant pour l’Algérie
algérienne, d’avant novembre 1954 jusqu’à sa fin tragique.
En parallèle à cette littérature savante, Belamri s’est également
intéressé à la littérature orale populaire, et notamment aux contes.
Intervenant en milieu scolaire pour les dire, remarquable récitant à
la manière des femmes sentencieuses qui les lui ont légués lors de

55
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

ses séjours réguliers en Algérie, il les a publiés (Paris, Publisud)


en trois volumes aux titres floraux ; Les Graines de la douleur et
La Rose rouge (1982) et L’Oiseau du grenadier (1986), auxquels
il convient d’ajouter une histoire connue, L’Ane de Djeha (Paris,
L’Harmattan, 1991).
Toutefois, ce qui distingue en littérature Belamri, c’est bien le
romancier puis le poète car, contrairement à ses nombreux pairs,
l’auteur a commencé à écrire et à publier de la prose et ensuite de
la poésie. Son œuvre en prose comprend chronologiquement six
volumes : Le Soleil sous le tamis (Paris, Publisud, 1982), Regard
blessé (1987), L’Asile de pierre (1989), Femmes sans visage (1992)
Mémoire en Archipel (1994) et Chroniques du temps de l’innocence
(1996), ces cinq ouvrages étant édités à Paris chez Gallimard.
La prose de Belamri est largement autobiographique et porte
essentiellement sur le pays de l’enfance. Le Soleil sous le tamis
(Paris, Publisud, 1982) est un récit de vie, le terme « roman » porté
sur la couverture s’avère impropre, selon le liminaire de l’auteur qui
affirme que c’est un témoignage de « la génération de ceux qui sont
nés entre 1940 et 1962 ». En un style simple et réaliste n’excluant
ni la sincérité faussement naïve ni un humour cocasse, l’histoire
racontée peut être effectivement celle « d’un enfant, une famille, un
village d’Algérie avant l’indépendance », comme l’indique le sous-
titre du livre. Elle est d’autant plus authentique que l’auteur porte
un regard sans complaisance sur une société traditionnelle du temps
de la colonisation, avec ses rites et coutumes, ses croyances et ses
superstitions, ses attitudes et comportements et surtout son lan-
gage (termes arabes familiers et expressions du francarabe qui sont
encore en usage) qui traduit au mieux la manière de vivre et d’agir
de l’Algérien de l’époque (et d’aujourd’hui). Elle pose enfin la pro-
blématique d’une identité plus que jamais actuelle en ces temps de
mondialisation / communautarisme : comment être soi en apprenant
la parole de l’autre, séduisante et motrice de l’Histoire ? Peut-être y
a-t-il une ébauche de réponse avec cette sentence du père à son fils :
« Heureux celui qui a appris la parole des roumis ; il jouira de deux
paradis : celui d’en haut et celui d’en bas ».

56
BELAMRI, RABAH

L’auteur poursuit l’itinéraire de sa vie avec Regard blessé (1987).


Il y raconte l’existence de Hassen, son alter-ego âgé de quinze ans,
qui, comme lui, devient non-voyant. Bien que datée (janvier-octobre
1962), l’histoire qui se réalise en parallèle avec l’Histoire (conden-
sée autour de la date du 19 mars 1962) n’obéit pas à une linéarité
temporelle car mémoire récente et vécu quotidien alternent, entre
guerre et paix. La guerre est vue et vécue du côté algérien par un
Hassen qui s’interroge dans quel camp se situe le combattant ou le
lâche. Le Cessez-le-feu est synonyme de paix et de santé car « tout
le monde guérira dans l’Algérie indépendante », y compris l’ado-
lescent qui commence à perdre la vue, « frappé par des djinns infi-
dèles », proclame sa mère, « un décollement de la rétine », proteste
son fils. Arrive l’indépendance qui apporte « des changements, des
audaces, des licences », mais aussi ses premiers excès et exactions.
A l’avant-scène Belamri nous évoque particulièrement le destin iné-
luctable de Hassen. Devant la médecine moderne des « roumis »
qui n’arrive pas à le guérir, sa mère utilise la « magie des guéris-
seurs », un « bâtonnet de sulfate de cuivre » qui finit par poser défi-
nitivement la nuit sur les paupières de l’adolescent en « une myriade
de points de lumière insaisissables ». Regard blessé dans sa chair
comme dans celle de son pays, Belamri a écrit un livre non dénué
de lucidité précise et de sensibilité frémissante qui atteint vraiment
le lecteur. D’où le succès dont il a bénéficié et qui n’a pas occulté le
reste des livres à venir.
Dans L’Asile de pierre (1989), Belamri poursuit sa quête de la
mémoire où, selon une permanente méthode maitrisée, destin indi-
viduel et cycle de l’Algérie s’intercèdent. Le livre s’ouvre sur l’er-
rance de Hamel, le bien nommé, venu rendre visite à sa folie, la
« roumia » Marie expirant dans un « palais de fous », un « asile
de pierre », sis près de la ville de Tif (Sétif ?), à proximité d’une
source rouge des Hauts-Plateaux de l’Est algérien. Elle est enter-
rée à la « prairie bleue », petit cimetière attenant à l’établissement
et où ira la rejoindre, durant la Nuit du Destin, le jeune homme dans
un « boraq » onirique. Entre ces deux termes du voyage, correspon-
dant aux deux chapitres intercalaires du livre, Hamel donne à lire
un manuscrit – un roman exploratoire au titre rilkien, « Le Livre des

57
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

yeux et de la mémoire ». Par cercles enchevêtrés, nous découvrons


les secrets de sa famille, de son père polygame maitre des djinns à
sa mère noire enfermée dans une pièce isolée, avec en transversal
l’identité de Hamel. Ces méandres de souvenirs entrelacés de contes
et légendes sont rythmées par la violence des grandes dates histo-
riques de l’Algérie : du 8 mai 1945 à des allusions à des person-
nalités algériennes des années 1960-1970 dont un poète assassiné,
pied-noir lui aussi, à travers lequel on reconnait aisément la figure
de Jean Sénac. On aboutit à un échec pluriel d’une fable personnelle
et politique : la femme reste toujours victime d’espaces clos, l’iden-
tité d’un village et d’une nation sont en train de naitre dans le men-
songe, l’amour impossible de Hamel pour Marie et son amitié pour
le poète ne survivent pas à leurs différences dans une Norme qui ne
pardonne pas les écarts.
Le troisième roman de Belamri, Femmes sans visage (1992), se
veut son livre de maitrise, en ce sens qu’il renvoie à toutes ses œuvres.
D’abord, nous retrouvons deux personnages issus de ses contes, Hab
Hab Roummane et sa voisine Had Ezzine dont la mère Fétim-Zohra
fait un rêve prémonitoire pour son fils, similaire à celui de Fatim-
Zohra de Regard blessé. Ensuite, sur le plan formel, l’écriture entre-
lace prose, poésie et légende contée, les trois formes d’expression
de Belamri dont chacune reçoit les résonances et les réverbérations
de l’autre. Enfin, le livre établit, au milieu d’un microcosme de fem-
mes, la vie de Hab Hab Roummane (enfance et adolescence dans la
guerre d’Algérie et après l’indépendance, période de prédilection de
l’auteur), en parcourant le « labyrinthe de la mémoire », la sienne
comme celle en rapport avec l’Histoire de l’Algérie.
A l’instar de ses quatre livres, Belamri a écrit des courts récits de
la même encre et source thématique. Le recueil Mémoire en archi-
pel (1990 et 1994) en comprend vingt-six centrés sur le monde de
l’enfance. Leur univers culturel reste profondément unitaire : d’une
part par un style d’écriture binaire renfermant plusieurs modèles
de transfert de la parole arabe rythmant la narration pour une plus
grande efficacité des récits, d’autre part par la recomposition de la
religion populaire qui stimule une relation particulière de l’homme
avec l’invisible.

58
BELAMRI, RABAH

Enfin, dans son dernier roman inachevé et paru à titre pos-


thume, Chronique du temps de l’innocence (1996), c’est de nou-
veau le retour à l’enfance. Dans un village des Hauts-Plateaux, entre
Sétif et la Kabylie, aux lendemains du Centenaire de la colonisa-
tion, se déroule la formation de Bard et sa sœur Boudour (âgés de
11 et 7 ans) connaissant l’opprobre et l’exclusion. Entre réalisme et
onirisme, avec un humour mêlé à une impitoyable ironie, Belamri
démontre que l’enfance n’est pas aussi magique tant l’âpreté et l’in-
tolérance des hommes sont innommables.
S’agissant de l’œuvre poétique de Belamri – et outre l’éditeur
d’art parisien Bernard-Gabriel Lafabrie qui a imprimé huit petits
recueils à tirage limité et accompagnés de peintures – elle comprend
quatre titres importants présentant une singulière unité scripturale
et thématique. Le premier recueil, Le Galet et l’hirondelle (Paris,
L’Harmattan, 1985) est dédié à « Jean Sénac au cœur ». L’ouvrage
se ressent du souffle du maitre qui est présent aussi bien dans des tex-
tes évocateurs de sa vie solaire et de son destin sanglant que par des
réminiscences typiques de sa poétique. Cependant, au-delà de cette
filiation déclarée, la poésie de Belamri se démarque en s’enracinant
davantage dans le terroir algérien soit par le biais d’un vocabulaire
approprié soit par l’intermédiaire de thèmes traités. Ceux-ci portent
sur l’histoire lyrique ou tragique du pays (avec des vers prémonitoi-
res) soit sur la femme (sa servilité est dénoncée comme son corps et
ses démembrements sont chantés pudiquement) soit encore sur l’en-
fance et la figure de la mère, soit enfin sur le départ vers l’ailleurs
(le rêve, la source, le voyage sans escale ni retour). Tous ces sujets
majeurs reviennent dans les recueils suivants. Dans L’Olivier boit
son ombre (Aix-en-Provence, Edisud, 1989), dont le titre est extrait
du précédent recueil, l’unité poétique de Belamri se renforce. Elle
est au préalable d’ordre formel : des symboles réapparaissent tandis
que des images rappellent un Sénac toujours présent. Elle est ensuite
plus intimiste et réduite à l’essentiel pour évoquer en multiples
variations les cicatrices chantées précédemment. Poèmes de matu-
rité, les Pierres d’équilibre (Chaillé sous les Ormes-Montréal, Le
dé bleu-Le Noroît,1993) est un recueil plus dépouillé et intériorisé,

59
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

s’ouvrant sur un hommage funèbre à Tahar Djaout (qui venait d’être


assassiné) et à d’autres disparus (Mouloud Mammeri et Jean Sénac),
la mort étant curieusement présente, par ailleurs. Tout en se renou-
velant, la poésie de l’auteur demeure celle de l’enfance meurtrie,
suivie du « livre de route » de l’exil. Des symboles reviennent,
d’autres apparaissent. Tout contribue pour un état serein du poète
dans son nœud de tensions contradictoires : « l’énigme est tou-
jours là / l’interrogation s’apaise : l’univers résume son équilibre ».
Enfin, Corps seul (Paris, Gallimard, 1998) est un ouvrage posthume
recueillant des textes de la période 1993-1994. Le poète hante de
nouveau ses territoires, dans le sillage d’Aragon et de Sénac encore
loué. La « courbe des mots » se déplace dans des petits villages de
France (dont Corseul), avec différents états de l’être correspondant
aux différentes étapes du jour en vue de percevoir la mère et la fem-
me-désir célébrée décemment dans l’intimité d’un quotidien.
Soucieux comme toujours d’harmoniser sa poétique jusqu’à
inclure des poèmes déjà publiés, Belamri fait réapparaitre des for-
mes, sujets et images d’un recueil à l’autre, mais aussi d’un roman
à l’autre. Aussi, une lecture parallèle des romans et des poèmes de
l’auteur est à entreprendre pour apprécier efficacement les plis et
replis thématiques d’une écriture réaliste et onirique, dense et fluide,
séduisante comme la magie des mythes et légendes algériennes qui
l’ont tant inspiré.
Hamid Nacer Khodja

Œuvres

Essais
L’œuvre de Louis Bertrand, miroir de l’idéologie colonialiste,
Alger, OPU, 1980.
Jean Sénac, entre désir et douleur, Alger, OPU, 1989.
Littérature orale
Les Graines de la douleur, Paris, Publisud, 1982, en français et
en arabe, préfacé par Youcef Nacib, Contes.

60
BELAMRI, RABAH

La Rose rouge, Paris, Publisud, 1982, en français et en arabe,


Contes.
L’Oiseau du grenadier, Paris, Flammarion, 1986, Contes.
Proverbes et dictons algériens, Paris, L’Harmattan, 1986, Recueil
bilingue français-arabe.
L’Ane de Djeha, Paris, L’Harmattan, 1991, Conte bilingue français-
arabe.

Poésie
Aux Editions d’art Bernard-Gabriel Lafabrie (Paris)
Sept poèmes (1983), Brûlante (1985, texte en français, en arabe
et en braille), Echo (1991), Pour Hallaj (1993), Dormants de
l’oubli (1994, en français et en arabe), Les chants du Marais
(1993), Soif (1995), Battement de l’espace (2000).
Chez d’autres éditeurs
Le Galet et l’hirondelle, Paris, L’Harmattan, 1985.
L’Olivier boit son ombre, Aix-en-Provence, Edisud, 1989.
Pierres d’équilibre, Chaillé sous les Ormes-Montréal, Le dé
bleu-Le Noroît, 1993 (Prix Claude Sernet).
Corps seul, Paris, Gallimard, 1998.
Prose
Le Soleil sous le tamis, récit, Paris, Publisud, 1982, Préface de
Jean Déjeux.
Regard blessé, roman, Paris, Gallimard, 1987. Prix France-
Culture 1987.
L’Asile de pierre, roman, Paris, Gallimard, 1989. Prix de l’ADELF
1990.
Mémoire en Archipel, récits, Paris, Hatier, 1990 et rééd. Paris,
Gallimard, 1994.
Femmes sans visage, roman, Paris, Gallimard, 1992. Prix Kateb
Yacine de la Fondation Noureddine Aba 1992.
Chroniques du temps de l’innocence, roman, Paris. Gallimard,
1996, avec une postface de René de Ceccaty.

61
BELASKRI, YAHIA (1952-)

Yahia Belaskri est né à Oran en 1952. Sociologue de formation, il


devient directeur des ressources humaines dans différentes sociétés
nationales avant de se tourner vers le journalisme. Il écrira notam-
ment pour l’Opinion et le Soir d’Algérie. Un an après les émeutes
d’octobre 1988, qu’il vit comme un « échec personnel », il quitte
l’Algérie pour s’installer en France. Il continuera d’y exercer sa
profession de journaliste d’abord comme correspondant au Soir
d’Algérie à Paris, puis à RFI.
Actuellement, il collabore à diverses revues littéraires, notam-
ment Les Lettres Françaises, la revue consacrée au théâtre Le
Tartuffe et Cultures Sud.
Il publie régulièrement de nombreux articles, essais, nouvelles
et participe aux travaux de recherches de la collection Mémoire de
la Méditerranée, s’intéressant tout particulièrement à l’histoire de
l’Algérie, de la France et des rapports ambigus que ces deux pays
entretiennent.
La venue à l’écriture proprement dite de Yahia Belaskri peut
paraitre tardive, même si le romanesque succède toutefois à un
autre travail de plume, le journalisme. Néanmoins, le talent est là,
indéniable.
Son premier roman, Un bus dans la ville, est du genre introspec-
tif, intimiste, centré sur un seul personnage. L’action se déroule dans
un bus crasseux, usé et poussif dans lequel le narrateur est assis. Il
contemple à travers les vitres sales la ville, sa ville, qu’il retrouve
après une longue absence. Cette dernière est dans un état de déli-
quescence totale, c’est une « ville malade de son avenir, oublieuse

62
BELASKRI, YAHIA

de son passé. Une ville de losers incapable de penser le présent.


Encore moins l’avenir ». Le ton est d’emblée annoncé : un univers
sombre se profile.
Le roman peut, dans un premier temps, déstabiliser le lecteur
d’une part par son absence d’intrigue (rien ne se passe concrète-
ment), mais aussi par la temporalité de la narration qui est loin d’être
linéaire. Le lecteur déambule, alors, avec le narrateur dans ce bus
pittoresque qui, au fur et à mesure de son avancée, va faire affleurer
les souvenirs du personnage. Une sorte de va-et-vient temporel s’ef-
fectuera sans nette démarcation indiquant le changement d’époque.
Le roman nous plonge, de but en blanc, dans le passé et le retour
au présent se fera de manière tout aussi brusque. La structure de ce
roman jouera donc, essentiellement, sur l’oscillation d’un présent
angoissant et un passé, non véritablement heureux, mais malgré tout
chargé de promesses ; des promesses qui, malheureusement ne se
concrétiseront pas, broyant ainsi les différents personnages qu’aura
côtoyés notre « héros ».
De plus, on remarque, dans ce roman, l’absence délibérée de cer-
tains détails référentiels pourtant importants : on ne sait pas avec
exactitude où se situe le roman ; seuls les noms des personnages
appartenant au terroir algérien nous permettent de nous situer quel-
que peu. De surcroit, très peu d’informations filtrent autour du per-
sonnage central, l’auteur ne lui attribue ni nom, ni âge, sa situation
présente nous est totalement inconnue. Cet anonymat, ainsi que
cette absence de références géographiques participerait à rendre
universelle cette aventure personnelle. Ce roman pourrait se présen-
ter comme de facture autofictionnelle tant le personnage-narrateur
et l’auteur présentent de nombreuses similitudes comme la passion
pour le théâtre, le brusque et peu commun décès de la figure pater-
nelle. L’écrivain et son personnage ont occupé le même emploi, à
savoir directeur de ressources humaines, enfin, et surtout, tous deux
partagent les mêmes idéaux humanistes.
D’une certaine manière, le bus peut également faire office de per-
sonnage majeur du roman. Il agit comme une sorte de lieu mémo-
riel : il révèle au personnage le nouveau visage de sa ville natale

63
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

tristement défigurée ; aussi, chacun de ses soubresauts est l’occa-


sion de plonger dans le passé. Dans le même temps, on peut voir
dans ce moyen de locomotion fatigué, usé jusqu’à l’échine ainsi
que dans sa trajectoire circulaire, l’incarnation de la désillusion et
de la déchéance d’un pays et, par extension, de la génération du
narrateur.
Un bus dans la ville peut se lire comme une chronique sociale,
dans la mesure où il représente un témoignage poignant et réaliste
d’une génération. Les « petites » histoires individuelles, reflètent en
réalité la « grande » Histoire d’un pays en proie perpétuellement à
la violence, d’abord coloniale, puis dictatoriale et enfin intégriste.
L’évocation et le prétexte du cercle amical – très important dans
le texte – du narrateur permet à Belaskri d’explorer les relations
humaines, en analysant avec beaucoup de finesse les sentiments
d’amour et d’amitié, aussi les sentiments d’échec et d’impuissance
qui s’emparent des ces différents protagonistes.
Le second roman, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut,
plante son décor dans les années 90, durant la « décennie noire ».
Le texte narre le destin croisé de différents protagonistes : Déhia et
Adel, les personnages centraux du roman ; ainsi que celui de Badil,
frère cadet d’Adel. Les deux premiers personnages sont un couple
qui tente de se reconstruire en Europe, et séjournent en vacances
dans un pays que l’on devine être l’Italie. Tous deux essaient de tour-
ner le dos à leur passé, aux drames qui se jouent dans le pays d’ori-
gine en proie à une corruption généralisée ainsi qu’à un intégrisme
religieux des plus violents. Ainsi, Déhia, jeune universitaire de lan-
gue française, voit sa vie basculer lorsqu’elle apprend l’assassinat
tragique et atroce de sa mère. L’horreur atteindra son paroxysme
lorsqu’elle apprendra que ce crime odieux fut perpétré par ses pro-
pres frères qui souhaitent lui réserver le même sort. Quelques jours
plus tard, son fiancé et collègue s’écroulera sous les coups de poi-
gnard assénés par un de ses étudiants devenu fanatique.
Sur les conseils de son père qui sombrera peu à peu dans la folie
face à tant d’horreur, elle fuira son pays pour la France où elle finira
par rencontrer Adel.

64
BELASKRI, YAHIA

Ce dernier, issu d’un milieu très modeste est parvenu, malgré la


corruption qui fait rage, à s’élever socialement et à conserver son
intégrité. Il s’engage sur les chemins de l’exil après la perte brutale
de sa fiancée, dans un attentat à la bombe, dans leur lieu de travail
commun. Physiquement indemne, il en sortira moralement cruelle-
ment atteint.
Enfin, l’émouvant personnage Badil est sans conteste plus com-
plexe que les deux précédents. Il fait figure de personnage récurrent
dans l’œuvre Belaskrienne, il s’agit du frère cadet du narrateur du
Bus. Badil apparait en total décalage par rapport aux autres person-
nages que sont Déhia et Adel. Sans instruction, désœuvré, ce jeune
homme fera de la prison. Malgré tous ses efforts pour s’en sortir, il
ne parvient pas à se tailler une place dans sa société, impitoyable et
en proie au népotisme. Incapable de restaurer sa dignité, il s’auto-
mutilera dans une scène d’une rare violence, à la limite de l’insou-
tenable. Il se coupera le pénis sur les marches du palais de justice,
au vu de tout le monde. D’une certaine manière, le personnage de
Badil est l’incarnation d’une importante partie de la jeunesse, peu
instruite, livrée à elle-même et sans perspective d’avenir. En dernier
recours, il décidera de partir sur une embarcation précaire, prenant
le risque de périr, tenter sa chance en Europe.
Ce second roman peut être lu comme une véritable tragédie, dans
le sens où, dès les premières pages, les différents personnages sem-
blent être frappés impitoyablement par la fatalité. Même si au départ
ils paraissent réussir tant bien que mal professionnellement et dans
leur vie de couple antérieure, l’auteur parvient néanmoins à nous
communiquer la fragilité de l’instant présent, nous faisant ressentir
avec acuité que tout peut basculer d’un moment à l’autre. Lorsque,
plus tard, ils tenteront de se reconstruire ailleurs, cette même fragi-
lité transparait en filigrane dans le récit. Le sentiment tragique se
confirmera à la fin du roman lors de la découverte du corps putréfié
de Badil.
Les deux textes de Belaskri peuvent paraitre courts, ils n’en
demeurent pas moins incroyablement denses et puissants, tant par le
sujet, mais surtout par le verbe pour le transcrire. En effet, l’écriture

65
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

et la langue qu’emploie Yahia Belaskri est très simple. Les phra-


ses sont généralement courtes. Cependant, rapidement, le lecteur se
laisse happer par son style fluide, vif et alerte ; une écriture épurée
presque dépouillée ; mais paradoxalement c’est cette apparente sim-
plicité qui fait toute la beauté et la puissance de ce texte. En effet, en
peu de mots, l’auteur parvient à retranscrire des scènes percutantes,
d’une insoutenable violence.
L’œuvre de Belaskri n’est toutefois pas homogène. Une évolu-
tion du style est perceptible.
Le premier roman de l’auteur, Un bus dans la ville, opte pour une
écriture séquentielle : de brèves séquences de la vie du personnage
nous sont données à lire. Avec son second opus, son style et d’une
certaine manière son écriture, même s’ils restent concis et intenses,
se font plus nerveux. Le style emphatique perçu dans le précédent
roman semble avoir disparu. Le sujet y est certainement pour beau-
coup. Ainsi, lorsque la tension dramatique s’accroit lors de certaines
séquences, l’auteur s’emploie à répéter un mot ou une expression,
lors d’un bref paragraphe, qui agissent alors comme une incanta-
tion, un chant hypnotique, qui parait resserrer le lecteur dans une
sorte d’étau… dont la sortie est difficile.
Ces deux premiers romans de Belaskri sont très agréables à lire.
Toutefois, lorsque le lecteur les achève, il ne peut que sortir boule-
versé de cette aventure livresque.
Meriem Zeharaoui

Œuvres

Nouvelles
Histoire fausse, nouvelle in Dernières nouvelles de la França-
frique, Vents d’ailleurs, octobre 2003.
La fenêtre bleue, nouvelle in Fenêtres sur Méditerranée, septem-
bre 2006.
Le Retour, nouvelle in Ancrage africain, Alger, Apic, 2009.
Blanc et Noir, nouvelle in Nouvelles d’Afrique, nouvelle de foot.
Enfant de la balle, Paris, J. C. Lattès, 2010.

66
BELASKRI, YAHIA

Romans
Le Bus dans la ville, Vents d’ailleurs, mars 2008 ; Alger, Apic,
2009.
Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, Vents d’ailleurs,
2010.

67
BELLOULA, NASSIRA (1961-)

Nassira Belloula est une journaliste, poète et écrivaine algérienne


née le 13 février 1961 à Batna dans les Aurès. Après avoir séjourné
à Alger, elle rejoint sa ville natale où elle poursuit ses études secon-
daires. Elle revient dans la capitale pour étudier à l’École Nationale
des Cadres de la Jeunesse. Eprise d’écriture, elle se lance en 1993
dans le journalisme. En 2010 elle quitte l’Algérie pour le Canada et
s’installe à Montréal.
Belloula avoue avoir été beaucoup influencée par Rimbaud.
Sa carrière littéraire commence en 1988, en publiant son premier
recueil de poèmes intitulé Les Portes du Soleil. Mais la poésie n’est
pas son seul domaine imaginaire de prédilection. Belloula a publié
quatre œuvres de fiction. D’abord en 2003, elle publie La Revanche
de May (roman) puis Rebelle en toute demeure (portant la mention
générique récits). Ensuite en 2008, elle fait paraitre Djemina (avec la
mention générique récits) concomitamment avec Visa pour la haine
(roman). Elle s’intéresse aussi à l’essai et publie, de 2000 à 2009,
quatre ouvrages critiques. Il s’agit sommairement dans Algérie, le
massacre des innocents (2000) de traiter du fléau terroriste san-
glant qui sévissait en Algérie. Cependant, dans Conversations à
Alger (2005), puis dans Les Belles Algériennes (2006) et enfin dans
Soixante ans d’écriture féminine en Algérie, Belloula traite des
belles lettres et des femmes de lettres algériennes. Le thème de la
féminité va accompagner la plume de Belloula tout au long de sa
production fictionnelle.
Dans La Revanche de May, Belloula met en scène le destin de
quatre femmes. D’abord, Nada qui s’est retrouvée enceinte, divor-
cée et recluse. Ensuite, la journaliste et « femme aussi » qui avoue

68
BELLOULA, NASSIRA

à quel point il était « terrible (…) d’assumer ces deux fonctions ».


Cette dernière met la main sur le manuscrit d’un vieil homme – où
sont consignées des vérités qu’elle ne tardera pas à élucider – qui
n’est autre que le fils de May (diminutif de Mayoufa), troisième
héroïne du récit. Et enfin, Rosa qui retrouve avec beaucoup d’émo-
tion son fils après de longues années de séparation.
Le thème de l’écriture chez Belloula dans La Revanche de May
est omniprésent, il semble être un personnage à part entière tant il est
immanent. Il se présente cependant dans une singulière discrétion.
L’écriture journalistique autour de laquelle est centré le roman, pour
mener à bien son analyse et son investigation, sert comme matériau
de base à son analyse des histoires romancées tirées du manuscrit
d’un vieil homme. Les deux formes scripturaires semblent se rappe-
ler en écho et permettent, de par cette alliance inattendue de traiter
avec force, en les jalonnant de part et d’autre, des fléaux sociaux qui
rendent la vie insupportable sous le joug de la tyrannie terroriste. La
dénonciation dont il est essentiellement question dans cet ouvrage se
fait par une énonciation oscillant entre un « je » et un « il », réverbé-
rant avec complémentarité des réalités différemment vécues.
Dans La Revanche de May comme dans Rebelle en toute
demeure, les personnages centraux sont tous épris d’écriture, on
pourrait même dire que c’est un thème constant, car là où on va, il y
a un personnage qui lit ou écrit des textes dont le contenu sera très
important dans l’évolution de la trame.
Rebelle en toute demeure semble être le roman le plus « noir »,
pour ainsi dire, de Belloula. On y assiste, au début, à une sorte de
portrait baignant de lumière innocente et infantile que ne tardera pas
à pervertir un noir sombre et morose. Les deux moments contrastent
fortement. Terreur, terrorisme, morts, viols, assassinats... rythment
crûment les lignes des récits qui prennent souvent des allures de
témoignages factuels. Plus on avance, plus la situation se dégrade,
si bien que l’épouvante des scènes se transmet dans une écriture au
ton quasi funéraire, que des actes de violence scandent inlassable-
ment. On sombre avec les protagonistes aux prises avec le terro-
risme aveugle dans « Le triangle de la mort formé par les villes de

69
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Sidi Moussa, Larbâa et Boufarik », une sorte de sombre couloir téné-


breux trilatéral, sans issue, qui n’en finit pas de révéler des détours
à chaque fois plus incisifs et éprouvants. La frayeur d’être égor-
gés poursuit les personnages jusque dans les profondeurs de leurs
rêves que la quiétude a déserté. Certains, pris dans un désespoir sans
fin en venaient même à supplier qu’on les tuât par balle. La réalité
amère déteint dans l’espace onirique. Les victimes rescapées de la
mort n’ont aucun issue, même pas imaginaire, susceptible de guérir
les plaies répétitives qu’ont subies leurs esprits ou, du moins, capa-
ble d’apaiser leur mémoire fragmentée et à jamais tatouée.
La femme dans ces deux romans de Belloula est seule pour faire
face à toutes ces injustices réductrices et étouffantes. Le personnage
féminin est affublé de cette mission libératrice ou du moins y contri-
bue autant que possible. Il s’agit de modèles féminins qui souffrent
et finissent par se libérer des amarres qui tenaillent le cœur et le
corps et qui happent l’esprit. Peu de solutions face à cette société qui
nous est donnée à lire dans ces textes, qui récidive, stigmatise, fait
la sourde oreille au moindre gémissement de la femme, et finit par
tourner le dos à la gent féminine. Face à cette équation déterministe,
il ne reste pour les personnages de Belloula que la fuite, le repli sur
soi, la réclusion, ou l’immigration, voire, en ultime remède possi-
ble, le déni total du corps, qui semble être dans ces textes la source
de leurs problèmes. A l’image de cette « femme sans nom et sans
identité, réduite à un simple sexe, lorgnée comme une convoitise »,
donnée en mariage, par le cousin de sa mère adoptive, à son insu,
et malgré son refus, au fils du coiffeur, Rachid, devenu « l’Emir
Osmane » promu alors à la tête d’une troupe de sanguinaires. Quand
vint la nuit de noces tant redoutée, elle fut prise, toute menue, par
son ravisseur assermenté agissant gauchement. Elle décrit en ces
termes son abandon de son propre domaine charnel : « Ecœurée,
je m’enfermais dans mes propres limites, mes propres dimensions,
tentant d’oublier ce corps, d’ignorer cette chair bafouée et ne pen-
ser qu’à survivre. Je me détachais de mon corps, de ce corps qui
ne m’appartenait plus et c’était mieux ainsi. » Devant la souillure
morale, le corps mue en carapace dont il convient de se débarras-
ser. La personne se retranche à même son esprit avec lequel elle se

70
BELLOULA, NASSIRA

confond désormais. L’enveloppe physique n’est plus reliée au psy-


chique qui la renie.
Avec Rebelle, la Revanche et Visa pour la haine on nous donne
à lire une sorte de trilogie féministe à l’algérienne, et ceci n’est
pas sans rappeler les trois volets composant Le Génie féminin de
Kristeva. Un génie, dans le cas de Belloula, au destin plutôt tragi-
que, malheureux, déployant tous les efforts pour changer le vécu, et
construire un meilleur lendemain.
Dans Visa pour la haine, Belloula transporte le terrorisme dans une
autre dimension, pour mieux l’y traiter. Avec des va-et-vient incessants
entre Bab El Oued et New York, en passant par Kandahar, Téhéran
(Iran) et Falloudjah (Iraq) elle resserre l’étau sur ce fléau planétaire.
L’histoire commence à Alger et se termine à New York, ou
ailleurs, et vice versa. Le personnage, Noun, au gré des réminiscen-
ces suscitées par certaines situations fait des « sauts » dans son vécu.
La mémoire, seule permet de dépasser le temps et de joindre des vil-
les que tout sépare. L’Algérie de la décennie noire est rappelée par
les attentats du 11 septembre. Les villes, en dépit de leur éloigne-
ment, semblent être jumelées. En elles se présentent au-delà de leur
dissemblance, les deux faces d’un même fléau qui les a pareille-
ment tourmentées, affublées de toutes les injures, et défigurées : le
terrorisme, ce sinistre planétaire. Excédant les frontières, faisant fi
des races, des nations, des pays, de la couleur de peau, le terrorisme
cherche à tuer l’humanité en l’homme et en la femme, de la même
façon. Belloula propose un destin féminin des plus particuliers. Elle
raconte l’histoire d’une femme qui, leurrée et aveuglée par la perte
de son bébé, s’enrôle dans un groupe terroriste en vue d’obtenir sa
revanche. Elle constate, chemin faisant, l’aberration des idéaux des
extrémistes qui l’entourent, et leur façon de traiter les femmes au
sein de leur secte, comme des marionnettes, ou comme des auto-
mates autodestructeurs. Plusieurs fois face à la mort, Noun raconte
la frayeur et l’horreur que la perte humaine peut susciter. Ce sont là
des thèmes assez ardus.
Le roman suivant se veut plus paisible, bien que soulevant des
nombreuses contradictions historiques, ce qui rend les figures mythi-
ques dont il traite tout à fait humaines.

71
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Dans Djemina, Belloula nous invite à revisiter la femme dans


l’histoire de l’Algérie. Souvent organisés chronologiquement, les
récits évoquent les grandes figures féminines dans les contradic-
tions qu’elles ont connues et face auxquelles elles ont le mérite
d’avoir triomphé. Il s’agit en majorité de récits des femmes par
la femme. Femme désirée, femme désirante, « femmes courages,
femmes souffrances, femmes partages… »… Femme algérienne
à travers l’histoire. Histoire de l’Algérie (depuis la Numidie) à
travers les parcours des femmes. La narratrice se met dans une
posture spécifique à l’image de ses « aïeules ; ces étonnantes nar-
ratrices, ces merveilleuses conteuses aux visages et aux mains
tatouées de symboles ancestraux (…) jambes pliées, comme [elle]
les [a] vues faire ». Ainsi défilent à la hâte, au gré des contes, la
belle de Tifelfel, Sophonisbe, Djemina la Kahina, Laalia, Nara…
Toutes sont là pour rappeler à l’Algérienne ses origines profondes.
Autant de figures féminines dont on devrait s’enorgueillir et dont
on a voulu taire la mémoire, en vain. A l’image de l’Algérienne
Colette Grégoire (dite Anna Greki) qui interrompt ses études supé-
rieures à Paris pour prendre part au combat pour la libération de
l’Algérie. Cette position courageuse a causé son emprisonnement,
ensuite son expulsion de l’Algérie, qu’elle n’a retrouvée qu’après
l’indépendance.
Le génie féminin de ce roman est d’autant plus exalté qu’il se
fait parfois à travers la figure de la prosopopée, procédé stylisti-
que qui permet de faire revivre au sein du récit les illustres figures
féminines algériennes, absentes ou disparues, en leur conférant la
parole. Cela permet de creuser dans les tréfonds de l’histoire pour
puiser dans des mythes immortels auxquels on donne une profon-
deur singulière.
Belloula brosse (excepté Djemina) des portraits aux nuances
assez sombres de la féminité vécue en Algérie moderne, comme une
tare sociétale que traîne le « Deuxième Sexe » (S. de Beauvoir) mal-
gré lui. Elle donne à lire une conception tragique, voire apocalypti-
que, où la problématique du corps de la femme, à la fois convoité et
méprisé, est érigée en obsession au sein de la trame des trois volets

72
BELLOULA, NASSIRA

narratifs. Les tares sociétales sont, semble-t-il, traitées avec une


sorte de manichéisme rigide, refusant toute nuance, qui montre au
lieu de suggérer, et qui dénonce au lieu de sous-entendre.
Hatem Amrani

Œuvres

Poésie
Les Portes du Soleil, Alger, Enal, 1988.
Romans et récits
Le Revanche de May, roman, Alger, Enag, 2003.
Rebelle en toute demeure, récit, Alger, Chihab, 2003.
Djemina, récit, Constantie, Média-plus, 2008.
Visa pour la haine, roman, Alger, Alpha, 2008.
Essais
Algérie, le massacre des innocents, Paris, Fayard, 2000.
Conversations à Alger, quinze auteurs se dévoilent, Alger, Chihab,
2005.
Les Belles Algériennes, confidences d’écrivaines, Constantine,
Média-plus, 2006.
Soixante ans d’écriture féminine en Algérie, Alger, Enag, Alger,
2009.
Ouvrages collectifs
Arbres Bleus, fantasmes naufragés, poésies, collectif, Sétif, Mille
feuilles, 2008.
Tamazgha francophone au Féminin, collectif sous la direction
de Boussad Berrichi, Paris, Séguier, collection « Littérature »,
2009.

73
BENCHEIKH, DJILALI (1945-)

Djilali Bencheikh est né à El Attaf en 1945 dans la plaine du


Chélif. Après des études primaires dans sa ville natale, il entame
son cursus secondaire au lycée d’El-Asnam ex Orléansville et
va le poursuivre au Lycée Bugeaud, aujourd’hui Lycée Emir
Abdelkader, à Alger, où il prépare ses deux baccalauréats. Il pour-
suit des études en sciences économiques à l’université d’Alger puis
à la Sorbonne à Paris et se tourne vers le journalisme et la vie asso-
ciative puis vers la littérature. Il a longtemps été chef d’édition à la
section française de Radio Orient à Paris où il anime aujourd’hui
encore une chronique quotidienne de littérature intitulée « Au fil
des pages ».
Il se consacre à l’écriture et publie en 1999, Mon frère ennemi,
une autofiction dont le cadre est le village natal situé dans la val-
lée du Chélif à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce premier
roman relate avec humour, les péripéties du jeune Salim, un enfant
dans l’Algérie coloniale, avec ses aspirations propres et ses désirs
inassouvis, sa faim et son regard curieux et étonné sur un monde
qui l’a marqué à tout jamais. Chronique tendre et subtile, parfois
cruelle, ce roman initiatique fait surgir une Algérie où se profi-
lent les rumeurs de la guerre qui commence. En 2000 il publie un
recueil de nouvelles, Voyage au bord de l’enfance puis en 2008 un
roman intitulé, Tes yeux bleus occupent mon esprit, qui est cou-
ronné par le prix Maghreb méditerranée décerné par l’ADELF
(association des écrivains de langue française).
Ce troisième ouvrage relate l’enfance et l’adolescence de Salim
Benouali, jeune élève particulièrement brillant qui vit dans un vil-
lage reculé d’Algérie alors que couve la guerre d’indépendance.

74
BENCHEIKH, DJILALI

L’auteur narre deux mondes qui se déchirent, son douar, sa ful-


gurante réussite scolaire et creuse le paradoxe colonial en repre-
nant à son compte un dilemme féraounien : la réussite scolaire
d’un indigène livré à la pauvreté, que l’auteur commente ainsi :
« ce Salim-là parle pour l’enfant que j’étais, il parle en fait pour
tous les gamins déshérités de la paysannerie algérienne des années
50 ».
Beyrouth Canicule, roman paru en 2010, met en scène Kamel,
un étudiant algérien idéaliste et bon vivant, à Paris dans les années
70 avec en arrière-plan le problème israélo- palestinien. Le héros,
solidaire de la cause palestinienne, accepte une mission secrète
au Liban. Ballotté au gré de rencontres déconcertantes ou d’en-
jeux politiques qui le dépassent, il se retrouve, plongé dans la tour-
mente d’un pays au bord de l’explosion. Ainsi fiction et réalité se
côtoient et se confondent-elles dans les tribulations d’un Algérien
à Beyrouth tout en éclairant les coulisses de l’Histoire récente.
Zineb Slimani

Œuvres

Romans
Mon frère ennemi, Paris, Séguier, 1999.
Voyage au bord de l’enfance, chroniques, Paris, Paris-Méditerranée,
2000.
Tes yeux bleus occupent mon esprit, Tunis, Elyzad, 2007, (poche
Elyzad 2010) [Prix Maghreb 2007 de l’Association des écrivains
de langue française (Adelf)].
Beyrouth Canicule, Tunis, Elyzad, 2010.
Nouvelles
Lella, in Ma mère, recueil dirigé par Leïla Sebbar, Chèvre-
feuille étoilée, 2008.
Julia des Sables, in Sortilèges sahariens, Chèvre-feuille étoilée,
2008.

75
BENCHEIKH, JAMEL-EDDINE (1930-2005)

Poète, essayiste, traducteur, Jamel-Eddine Bencheikh est issu


d’une famille de magistrats (Tlemcen) qui a choisi de vivre au
Maroc. Il naît donc à Casablanca en 1930 et fait ses études au
Maroc jusqu’au baccalauréat mais en revenant durant les vacances
à Tlemcen. Au moment d’entamer ses études supérieures, il s’ins-
crit en médecine à Lyon selon le vœu de son père, puis en droit à
Alger, se destinant sans doute à une carrière dans l’administration
coloniale. Mais il laisse ces cursus inachevés et choisit les études
d’arabe. Il les fait à Paris, de 1956 à 1962 jusqu’à l’agrégation. Au
moment de l’indépendance de l’Algérie, il décide de venir en famille
s’installer à Alger car il s’est marié entretemps et a une fille ; il aura
une autre union dans les années 70 et un fils.
A Alger, il pense d’abord à prendre un poste dans l’enseigne-
ment secondaire mais le doyen Bencheneb le fait venir à l’université
pour enseigner la littérature arabe médiévale. Sa présence au dépar-
tement d’arabe d’Alger n’est pas du goût de la plupart de ses collè-
gues qui le trouvent trop peu conforme à l’idée qu’ils se font de ce
cursus. Il quitte alors ce département pour créer, au sein du départe-
ment de français, la section de littérature comparée dont il assure les
cours et où il crée une revue, les Cahiers Algériens de Littérature
Comparée, de 1965 à 1968. Notons qu’avant son départ de Paris en
1962, R. Etiemble lui avait proposé un poste d’assistant dans l’uni-
versité française qu’il avait refusé pour cause de « retour » au pays.
Parallèlement à cette activité professionnelle qu’il mène avec passion
et ténacité, enseignant en particulier le « texte » de Louis Aragon
qui venait d’être édité, Le Fou d’Elsa – et qui est resté jusqu’au
terme de sa vie, une de ses références poétiques constantes –, il

76
BENCHEIKH, JAMEL-EDDINE

publie des chroniques littéraires et politiques (Révolution Africaine,


Jeune Afrique, Afrique Asie) rassemblées par ses soins, en partie, en
2001. Avec Jacqueline Lévi-Valensi, assistante en littérature fran-
çaise au même département, il mène une enquête sur la poésie algé-
rienne de langue française : ils publient tous deux une anthologie
sur la poésie algérienne depuis 1945, Diwan algérien, qui demeure
une référence pour la période mais qui n’a jamais été rééditée. Déçu
par ce qu’il croyait être un changement après le 19 juin 1965, se
sentant contraint et sans liberté dans l’ambiance du parti unique, il
quitte l’Algérie en 1968 et s’installe à Paris : il y est d’abord chargé
de recherches au CNRS (1969-1972), puis professeur de littéra-
ture arabe à Paris VIII, enfin à Paris IV-Sorbonne jusqu’en juin
1997, date de son départ en retraite. Il a été aussi, pendant de lon-
gues années, président du jury de l’Agrégation d’arabe. Diffuser un
enseignement d’extrême qualité de cette langue et de sa culture était
une de ses convictions. Il fait alors de fréquents séjours en Tunisie
et au Maroc et dans quelques pays arabes. Après avoir quitté Alger
en 1968, il n’y revient qu’en mars 1992 au Centre Culturel Français
pour deux conférences : l’une seul où il a redessiné son parcours,
ses convictions, ses apports, ses déceptions aussi. L’autre avec le
professeur André Mandouze sous la forme des dialogues qu’avait
instaurés alors le directeur du Centre, Alain Dromson.
J-E. Bencheikh est mort d’un cancer l’été 2005.
Si Bencheikh figure dans ce dictionnaire des Écrivains algé-
riens – 1990-2010, c’est parce qu’il a édité tardivement : son pre-
mier recueil poétique n’est publié qu’en 1981 au Maroc alors qu’il a
51 ans. Mais, à partir de cette date, et en alternance avec ses ouvra-
ges de critique littéraire et ses traductions de l’arabe, il a publié
très régulièrement des recueils poétiques qui s’accordent avec les
temps de ces années algériennes et, dès le début des années noires,
il a publié de nombreux textes de soutien aux démocrates algériens.
Brillantissime orateur et polémiste redoutable, c’est un poète discret
et peu célébré : ce n’est qu’en 2000 pour L’aveugle au visage de
grêle qu’il obtient le Prix Claude Sernet. Les Algériens amoureux
de la poésie et de la liberté connaissent pourtant son beau poème,
dédié à Tahar Dajout, dès juin 1993, « Attiser l’alarme ».

77
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

L’écriture poétique n’est pas son seul registre : il s’est aussi essayé
au roman avec Rose noire sans parfum, superbe roman autour d’un
fait historique ancien qu’il anime de toute la modernité de son écri-
ture. Il a aussi publié plusieurs nouvelles, maîtrisant parfaitement,
comme de nombreux poètes, l’écriture incisive et suggestive de ce
genre littéraire. Toujours au carrefour de la poésie et de la prose, il a
proposé, dès 1973 puis en 2000, deux contes-poèmes dont la lecture
attentive permet de saisir l’apaisement de l’exil et la recherche d’un
ancrage plus universel.
Mais avant même d’être connu comme écrivain, J-E. Bencheikh
a été connu comme transmetteur de la culture arabo-musulmane par
ses prestations professorales, ses conférences et ses lectures poéti-
ques qu’il affectionnait tout particulièrement. Essayiste de talent,
il a été également connu comme traducteur : il est surtout célèbre,
avec son ami André Miquel, pour ce qu’ils considèrent comme la
première traduction complète en français des célèbres contes des
Mille et une nuits, dans la prestigieuse collection de La Pléiade,
annoncée par quatre volumes en folio-Gallimard. Il a donné aussi
des traductions de poésie moderne arabe (R. El Daïf, A.M. Hegazi,
M. Darwish, Adonis, I. Makhlouf). Bencheikh a également toujours
affiché des fraternités poétiques fortes avec Jean Sénac, Jean-Claude
Xuereb et, bien entendu, avec Louis Aragon.
Si l’édition de traductions et d’essais est du domaine public,
l’écriture de création – essentiellement la poésie –, est un acte de
solitude. De 1969 à 1974 s’élaborent dans un double mouvement,
des poèmes – dont Le joueur de flûte, premier conte-poème – et sa
thèse (publiée désormais dans la collection Tel Gallimard), Poétique
arabe. Le second conte-poème en 2001, rejouera la joute entre le
poète et une partie de lui-même, dans un conflit des cultures, des
écritures et des langues d’un créateur bilingue. La plupart des créa-
tions de Bencheikh sont exemplaires de ce « double regard », ren-
dant à chacune de ses cultures, culture d’accueil et culture d’origine,
leur dû. Il en naît une harmonie textuelle qui rassemble poésie
moderne, oralité fondatrice et musique.
J-E Bencheikh réclame, dans ses poésies, un double héritage
culturel (français et arabo-musulman), intimidant parfois par la com-

78
BENCHEIKH, JAMEL-EDDINE

plexité des références littéraires et culturelles empruntées à la culture


arabo-musulmane la plus ancienne et à la culture poétique française
contemporaine, offrant ainsi un texte d’un accès exigeant ; il joue de
nombreuses gammes, dans ses différents recueils, sur la forme du
« verset », d’abord coranique pour lui mais aussi biblique, à l’instar
de Claudel, Saint-John Perse et d’autres. Il publie ainsi un très beau
poème pour Kateb Yacine, « Yâ-Sîn ». Il a voulu instaurer un dia-
logue avec les intellectuels arabes, pour une vraie connaissance de
leur patrimoine, et avec les intellectuels français pour une connais-
sance dépassant les clichés orientalistes. Le peu d’échos rencontrés
par son unique roman est symptomatique de la difficulté des publics
à entrer dans un univers qui interpelle pourtant sur le pouvoir, la spi-
ritualité, la rencontre violente et/ou harmonieuse des cultures en une
écriture lyrique et poétique d’une grande force et beauté. Ce double
mouvement, d’érudition – qui place les fruits d’une culture dans le
champ éditorial français –, et de création – qui approfondit la quête
de l’expression poétique au creux fécond d’une double culture et de
trois langues –, est la marque même de l’écriture de Bencheikh. Son
activité de traducteur œuvre dans le même sens : elle se situe dans
l’interstice d’une trompeuse convivialité entre Orient et Occident,
se donnant pour tâche d’en éclairer, de part et d’autre, les détours et
contours et d’en débusquer les clichés qui opacifient un accès véri-
table aux identités et aux altérités. Il est intéressant de noter dans
ce contexte qu’il définit sa propre appartenance comme langagière,
réfutant toute appartenance territoriale ou culturelle : « C’est le fran-
çais que j’habite, ce n’est pas la France. En France, je ne me sens
pas Français […] Je ne me sens pas Algérien, Marocain ou Français,
je me sens moi-même… à la fois composite et étonnamment homo-
gène, oui, très homogène et pas du tout à cheval ou un pied sur
l’autre » (entretien personnel inédit, août 1996).
Christiane Chaulet Achour

79
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres

Poésie
Le silence s’est déjà tu, Rabat, SMER, 1981.
L’Homme poème, Jean Sénac, Actes Sud, 1983.
Etats de l’aube, Rougerie, Mortemart, 1986.
Les Mémoires du sang, Rougerie, 1988.
Transparence à vif, Rougerie, 1990.
Alchimiques, Poëgram, 1991.
Déserts d’où je fus, Tétouan, 1994.
Lambeaux, Paris, 1995.
Parole montante, Tarabuste, Saint Benoit du Sault, 1997.
Cantate pour le pays des îles, Paris, Marsa, 1997, rééd. Alger,
2003.
L’Aveugle au visage de grêle, Jacques Brémond, 1999.
Séisme, dans Europe, n° spécial, L’Algérie – Mohammed Dib,
novembre 2003.
Depuis 2002, l’éditeur Tarabuste réédite ses œuvres complètes :
Poésie I, en 2002 et Poésie II, en 2003.
Roman et nouvelles
Rose noire sans parfum, Stock, Paris, 1999, roman [Traduit en
arabe, Damas, 1999].
« Tlemcen la haute » dans Une enfance algérienne, textes réunis
par Leïla Sebbar, Gallimard, 1997.
« La carte d’identité », Algérie Littérature/Action, Paris, n° 12-13,
juin-septembre 1997.
« Bistrot des brumes » Algériens au café, (Leïla Sebbar, coord.),
Paris, Al Manar, « Méditerranées », 2003, et Nouvelles d’Algérie
1974-2004, anthologie (C. Chaulet Achour, coord.).
Essais et traductions
Poétique arabe, précédée d’Essai sur un discours critique, 2e édi-
tion, Gallimard-Tel, 1989, (1ère édition, Anthropos, Paris, 1974.)

80
BENCHEIKH, JAMEL-EDDINE

Le Voyage nocturne de Mahomet, (Mi’râdj), Imprimerie Nationale,


Paris, 1988.
Les Mille et une nuits (4 tomes, Gallimard-Folio ; 3 tomes, La
Pléiade, 2005-2007).
Les Mille et Une Nuits ou la parole prisonnière, Gallimard,
Bibliothèque des idées, 1988.
Les Mille et un contes de la nuit, en collaboration avec André
Miquel et Caalude Brémond, Gallimard, Bibliothèque des idées
1991.
D’Arabie et d’Islam, entretien avec A. Miquel, Odile Jacob,
1992.
Jean Sénac, Clandestin des deux rives, avec C. Chaulet Achour,
Biarritz, Atlantica-Séguier, 1998.
Failles fertiles du poème, essais sur la création poétique,
Tarabuste, Saint Benoit du Sault, 1999.
Ecrits politiques (1963-2000), Biarritz, Atlantica-Séguier, 2001.
Articles et entretiens
« Moi immigré maghrébin amoureux de la France », Le Monde,
février 1990.
« Jamel-Eddine Bencheikh, « je suis un musulman athée... »,
propos recueillis par Hamid Barrada, Jeune Afrique Plus, n° 5,
mars-avril 1990, pp. 117 à 129.

81
BENFODIL, MUSTAPHA (1968-)

Mustapha Benfodil est un journaliste, écrivain, poète et drama-


turge né à Relizane en 1968. Après avoir entamé des études de mathé-
matiques, il se consacre au journalisme et à la littérature. En 1994 il
rédige son mémoire de licence sur Rachid Mimouni. Mais sa carrière
littéraire commence déjà en 1993 par la poésie. Il publie son premier
roman Zarta ! en 2000 aux éditions Barzakh. Il enchaine en 2003,
chez la même maison d’édition, avec un second roman Les bavar-
dages du Seul et remporte le Prix du meilleur roman du Festival du
roman algérien. Son dernier opus qui parait en 2007 aux éditions
Barzakh, s’intitule Archéologie du chaos [amoureux]. Benfodil a écrit
aussi plusieurs pièces de théâtre, dont certaines ont été mises en scène
en Algérie et dans d’autres pays.
Chacun de ces trois romans constitue un volet différent du monde
romanesque de Benfodil. Dans Zarta ! il met en scène un person-
nage nommé Z. (ou Zen), qui, après avoir écrit plusieurs chroni-
ques critiquant d’une façon acerbe les forces en présence dans le
pays, ce qui lui a valu beaucoup de problèmes, s’enrôle dans l’ar-
mée sur un coup de tête,« pour la culture générale » alors que le
pays traverse une période très douloureuse. Il découvre pêle-mêle
–tout comme Ferdinand Bardamu dans Voyage au bout de la nuit
de Louis-Ferdinand Céline – l’institution militaire mais ne peut
s’adapter à l’usage de sa hiérarchie, et rejette toute forme d’auto-
rité. Nous assistons dans ce roman « hybride » à une panoplie de
genres. Un style journalistique sur un ton mélangeant revendica-
tion et indignation, traverse l’essentiel de l’ouvrage. La touche théâ-
trale est très présente et cela rythme le texte et lui confère un aspect
« vivant ». Quelques poèmes parsèment cependant les chapitres de

82
BENFODIL, MUSTAPHA

ce roman. Benfodil écrit dans la langue de ses personnages qui, évo-


luant dans des contextes différents, utilisent des registres divers,
allant du populaire aux envolées lyriques, en empruntant souvent
à une certaine trivialité. D’ailleurs, dans la préface accordée par un
journaliste connu, Sid Ahmed Sémiane, ce dernier met en garde le
lecteur contre la « violence polyphonique des mots ». L’auteur inter-
vient dans le texte, d’abord en vertu d’une remarquable représenta-
tion de l’œuvre par elle-même, ensuite en s’adressant directement
au lecteur (ou à Shahrayar) et en remplaçant les notes d’édition
ou de l’auteur par notes de la narration (NDLN) ou alors notes de
Mustapha Benfodil (NDMB).
Le roman suivant, nettement plus volumineux et prolixe se pré-
sente selon les termes de l’auteur comme « une fresque baroque ».
Graphie normale et italique alternent avec des titres de sous-chapi-
tres tantôt en chiffres, tantôt en lettres uniques. De chapitre en cha-
pitre, les deux personnages, l’un, OBO (Ouali Ben Oualou), ancré
dans une Algérie contemporaine ; l’autre Le Patriarche, voyageant
allégrement dans l’Histoire, nous proposent leurs expériences res-
pectives. A travers les déplacements incessants de ces derniers, on a
l’occasion de visiter une Histoire partagée entre réalité et mythe. De
nombreux néologismes pigmentent les récits à graphies alternées.
OBO rappelle avec force Meursault de Camus. Ouali Ben Oualou
lit une encyclopédie de pure création EUREKA ou littéralement
l’« Encyclopédie Universelle des Réponses aux Kestions Absurdes »
(sic.). Cette référence imaginaire, « sa nonchalance et sa débilité »
naturelles l’aideront tout au long de son extraordinaire ascension
qui va le faire souverain, le roi OBO, le « sauveur ». Cependant,
sa forte ressemblance avec « le plus redoutable des têtes d’affi-
che du GIA » le mènera sans la manifestation d’aucune volonté à
« commande[r] une phalange d’extrémistes illuminés, sans jamais
avoir fait le métier d’émir », période durant laquelle il libère Sara la
jeune fille d’un général de l’emprise des sanguinaires. Voici l’occa-
sion pour l’auteur de traiter avec véhémence du terrorisme sauvage,
à partir de l’intérieur. Toutes les pratiques les plus insoutenables sont
abordées, avec crudité et cruauté. La légèreté et le langage « trans-
parent » de Benoualou contrastent très fortement avec l’animosité

83
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

et le discours odieux que pratiquaient les « Thanatonautes » (sic.).


L’analyse se fait au détail près, et la peinture réaliste mime avec brio
la situation cauchemardesque de cette sombre période de l’Histoire
de l’Algérie.
Avec Archéologie du chaos [amoureux], nous sommes en pré-
sence de l’après décennie noire. Le temps du désenchantement de
la jeunesse. De nouveaux thèmes nous sont donnés à lire. Amours
libertines, violences sexuelles, grossesses, avortements… achèvent
d’expliquer la symbolique du « chaos ».
Le personnage Yacine Nabolci est l’opposé d’Obo. Prétention,
arrogance, égoïsme, mépris, sadisme... font sa personnalité. Il
affirme être « beau comme le jour, horriblement intelligent, gentle-
man ». Il avoue souffrir d’une sorte de « syndrome de classe », qui
le motive ainsi que les membres de son « Commando Culturel »,
une sorte de mouvement anarchiste dont le manifeste aurait pu bien
être « Le manifeste des anartistes », à prendre leur revanche sur
le système. Comment s’y prendre? La « révolution » par la chair.
Charmer, séduire et « tomber » les filles des gros bonnets. Mais avec
le temps, les membres finissent par se lasser de cette révolte violente
et adoptent l’expression théâtrale. Leur devise imprégnée du célèbre
propos de Tahar Djaout, est Rêve ou C-crève. Les choses commen-
cent à rentrer dans l’ordre quand le roman vire au polar. Un évène-
ment tragique va bouleverser l’ordre narratif. On constate le décès
de Nabolci. L’identité de la victime se dédouble : Marwan / Yacine.
L’inspecteur Kamel découvre le manuscrit que tenait ce personnage,
qui n’est autre que la version écrite à la main du roman Archéologie.
L’occasion se fait pour ce roman de se contempler dans son propre
miroir.
L’auteur fait un usage assez développé de l’intertextualité, en plus
des citations épigraphes abondantes, des extraits allègrement parse-
més et signalés par des guillemets, références à l’appui. Benfodil
parodie jusqu’aux noms des auteurs qu’il aime. Ses personnages se
nomment désormais : Emile Yacine, Zaki Dostoïevski, Rafik Kafka,
Mouloud Darwish, Nazim Bukowski, Omar Rimbaud, Réda Char,
Léo Fêlé, …

84
BENFODIL, MUSTAPHA

Nous assistons au carnet de bord soigneusement daté d’un roman


en train de s’écrire. Le « récit spéculaire » (Dällenbach) prend tout
à fait place. L’écriture italique représente très souvent un métarécit :
c’est-à-dire un récit qui a pour objet un autre récit. A l’image d’une
« écriture à deux mains » (Khadda), enjouée et foisonnante, les deux
discours dans ce roman, présents aussi dans les bavardages, s’alter-
nent se relayent et se répondent en écho, si bien que le murmure du
premier devient la voix du second. Ce serait une forme de lecture
critique interne d’une partie du récit par une autre. C’est ainsi que
les écritures s’emboitent et brouillent les pistes.
La formation en mathématiques de Benfodil fait surface dans ce
roman « érudit ». L’auteur s’adresse directement au lecteur qu’il
tutoie ou vouvoie. Le jeu de mots et les néologismes, qui se trouvent
être des « constantes » de la cryptographie, rythment et scandent
l’écriture de Benfodil. Le projet romanesque de Nabolci se pré-
sente comme quête d’un roman nouveau, car « Ce qui manque, ce
sont de mauvais romans d’un genre tout à fait nouveau. Et cela, je
m’y attelle, je m’y attelle. Ma singulière médiocrité y pourvoira... »
affirmait Emile Yacine.
La tendance scripturaire subversive de Benfodil est principale-
ment teintée d’anarchisme, et cela convient au ton du désenchan-
tement, au chaos, à un moment de l’histoire de l’Algérie où on ne
savait plus où donner de la tête : les certitudes finissent par s’écraser
contre l’aberration quand le quotidien est forgé sous l’emprise de la
loi du Marteau et la violence des Enclumes.
Hatem Amrani

Œuvres

Romans
Zarta ! (Le Déserteur), Alger, Barzakh, 2000.
Les bavardages du Seul, Alger, Barzakh, 2003. Prix du meilleur
roman algérien au 1er festival du roman, Alger 2004.
Archéologie du chaos (amoureux), Alger, Barzakh, 2007.

85
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Théâtre
Zizi dans le métro, Premier Bocal algérois, 2001.
Ça va merder à l’Elysée, Bocal à trois, Paris-Alger-Tunis,
Gare-au-théâtre, 2002.
France 0 – Uruguay 0, Bocal varois, Gare-au-théâtre, 2002.
Papa, c’est quoi un faux barrage ?, Le Tigre, H, 2004.
L’Homme qui voulait changer le monde à huit heures moins le
quart, lecture théâtrale au Panta Théâtre de Caen 2005.
Clandestinopolis, L’Avant Scène Théâtre, collection « Quatre
Vents-Contemporain », janvier 2008. Extrait publié dans le
n° 162 de la revue Notre Librairie (juin-août 2006).
Eau Péa, pièce écrite pour la deuxième édition des Petites
Comédies de L’Ho, 2006.
Nouvelles
Paris-Alger, classe enfer, parue dans Les Belles étrangères/13 écri-
vains algériens, ouvrage collectif, L’Aube-Barzakh, Paris, 2003.
L’Homme qui voulait changer le monde à huit heures moins le
quart, nouvelle parue dans le numéro 18 de la revue « La Pensée
du midi », mai 2006.
Le Visiteur, publié dans le numéro de la revue « 9 de cœur » (ex
Dada), consacré à Alger.
La Solitude du Pantalon, un recueil de nouvelles en préparation.
Poésie
A la santé de la République, inédit, 1993, prix spécial du jury aux
Poésiades de la ville de Béjaïa, 1993.
Coktail Kafkaïne, Petite Anthologie Personnelle : 1992-2006,
inédit, 2006.
Je me suis roulé un juillet levantin, juillet 2006.
Autres
Les six derniers jours de Bagdad, SAEC Liberté-Casbah, 2003.
Dilem Président. Biographie d’un émeutier, sur la vie du carica-
turiste algérien Ali Dilem.

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BENMALEK, ANOUAR (1956-)

Anouar Benmalek est un écrivain, poète et journaliste algérien


né le 11 janvier 1956 au Maroc, pays dont est originaire sa mère.
Après une formation scientifique couronnée par un Doctorat d’État
en probabilités et statistique, obtenu à l’université de Kiev, il ensei-
gnera les mathématiques pendant quelques années à l’Université
des sciences et des technologies de Bab-Ezzouar à Alger. En paral-
lèle il poursuivra avec régularité des activités de journaliste chroni-
queur dans la presse écrite. Sa carrière littéraire débutera au milieu
des années 1980 avec la publication d’un recueil de poèmes inti-
tulé Cortège d’impatiences (1984), puis d’un essai La Barbarie,
d’un recueil de nouvelles et du roman Ludmila (1986). Néanmoins,
les événements d’octobre 1988 l’éloigneront momentanément de
cette carrière littéraire à peine amorcée. Intellectuel engagé, il s’il-
lustrera en tant que membre fondateur du Comité algérien contre la
torture dont il sera le secrétaire général jusqu’en 1991. Ses prises de
positions contre les abus et la pratique de la torture s’exprimeront
particulièrement dans les chroniques qu’il publiera dans l’hebdoma-
daire Algérie-Actualité, rassemblées plus tard dans Chroniques de
l’Algérie amère.
Aujourd’hui installé en France où il enseigne également, sa
plume est désormais reconnue. Traduit en une dizaine de langues et
lauréat de nombreux prix littéraires, Anouar Benmalek est l’auteur
d’une œuvre poétique et romanesque imposante. Son écriture, dotée
d’un imaginaire puissant, se veut ouverte sur le monde. Il dit en
effet refuser qu’une « certaine fatalité génétique et géographique »
oriente « ethniquement » son travail d’écrivain. Par conséquent il
puise dans les bouleversements de l’Histoire mondiale récente ou

87
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

plus reculée, une source d’inspiration constante. D’où l’extraordi-


naire variété des lieux, des époques et des thématiques abordées. Le
premier roman qui lui ouvrira la voie du succès s’intitule Les Amants
désunis (1998). Il obtiendra notamment le prix Rachid Mimouni en
1999. Ce roman, qui revient sans concession sur la violence des
blessures de l’Algérie colonisée et l’horreur du terrorisme islamiste,
est nommément dédié à la grand-mère maternelle de l’auteur. Il
s’est par ailleurs largement inspiré du destin hors norme de celle-ci
pour la construction du personnage principal d’Anna, artiste de cir-
que suisse que les hasards de la vie conduiront à aimer puis à épou-
ser un Algérien pris dans la tourmente de la guerre de Libération. Il
s’agit donc aussi d’une histoire d’amour et d’une histoire de décou-
verte de l’autre. Un amour contraint par les soubresauts d’une actua-
lité tragiquement chaotique par-delà les années. Le roman inaugure
d’ailleurs une tendance assez récurrente chez l’auteur, celle d’une
certaine forme de démythification de l’Histoire.
L’Enfant du peuple ancien, le roman qui suivra, sera également un
succès primé et salué par la critique. L’auteur puise encore une fois
dans l’Histoire tumultueuse de l’Algérie, cette fois-ci en évoquant la
fin du XIXe siècle et l’insurrection des révoltés d’El Mokrani contre
l’occupant français à travers le personnage de Kader. Ce dernier
rencontrera suite à sa déportation en Nouvelle Calédonie Liselei,
jeune alsacienne mêlée malgré elle à la Commune de Paris et expul-
sée comme de nombreux Français sur les mêmes bateaux que les
insurgés algériens. Les deux personnages dont les visions vont se
confronter, s’opposer et s’enrichir mutuellement feront ensemble
la découverte du terrible drame des aborigènes de Tasmanie lors-
que dans leur fuite ils croiseront le chemin du jeune Tridarir, dernier
survivant de son peuple. Ce roman d’amour et d’aventures consti-
tue ainsi une plongée dans deux périodes de l’Histoire de deux pays
déjà intimement liés. Mais, et surtout, il peut se lire comme une
œuvre profondément humaniste où l’auteur témoigne de l’extermi-
nation souvent oubliée d’un peuple entier en menant une réflexion
approfondie sur la notion même de l’étranger et de l’autre.
Cette démarche scripturaire résolument ouverte sur le monde
trouvera une nouvelle expression dans le roman L’Amour loup

88
BENMALEK, ANOUAR

publié dans sa première version en 1994 chez l’Harmattan puis réé-


dité dans une version modifiée en 2002 chez Pauvert. Ce roman
prend pour trame initiale l’histoire d’un amour difficile, celui de
Chaïbane étudiant-ingénieur algérien, pour Nawal jeune étudiante
palestinienne en médecine. C’est durant leur formation à Moscou
que les deux personnages se lient pour aussitôt être séparés. Ils ver-
ront par la suite leurs destins ballotés par les affres des bouleverse-
ments qui secouent leurs pays respectifs. Lui de retour en Algérie
vivra les événements d’octobre 1988 et elle se retrouvera dans l’en-
fer des camps de refugiés palestiniens au Liban. Mais Chaïbane,
incapable de se résoudre à oublier Nawal, entamera une quête témé-
raire et passionnée qui le conduira en Syrie puis au Liban vers les
sinistres camps de réfugiés palestiniens. Au travers de cette quête,
l’auteur dévoile l’envers de cette fraternité de façade affichée par les
nations arabes et la difficulté même « d’être citoyen dans le monde
arabe ».
Ce jour viendra roman au ton original et futuriste, passe brillam-
ment de l’Algérie sanglante du terrorisme aux Etats-Unis du clo-
nage et de la biophysique. Le récit pose avec encore plus d’acuité
que les précédents romans de l’auteur, la question de l’absurdité de
la mort et de l’extrême faiblesse de l’homme. Benmalek y dépeint
un monde de plus en plus avide et y pose des questions profondes
d’éthique en soumettant ses personnages aux choix les plus difficiles
face à la perte des êtres chers. Ce faisant, il dévoile l’infinie impor-
tance de l’amour, seul rempart contre la déchéance de l’humanité.
Avec L’année de la putain, recueil de nouvelles publié en Algérie
sous le titre Le Poumon étoilé, s’illustre le talent de nouvelliste
de l’écrivain. À travers ces neufs récits courts, Benmalek parvient
à esquisser des tableaux variés et parfois cruels de la condition
humaine. De l’Algérie colonisée à l’Europe de la Seconde Guerre
mondiale, en passant par les quartiers pauvres de Djakarta, ces petits
romans nous donnent à voir un monde peuplé de personnages terri-
fiés et lâches, confrontés à la guerre, à l’intolérance et à la violence,
mais aussi courageux et forts dans leur poursuite du bonheur et leur
lutte pour la survie. Cette quête désespérée et hargneuse de la survie

89
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

dans un monde parfois extrêmement sombre et hostile à toute forme


de différence s’incarnera pleinement dans le roman Ô Maria (2006)
qui retrace le parcours du personnage du même nom. L’héroïne à
la singulière beauté et à l’identité double sera prête à tous les sacri-
fices et toutes les vilenies pour l’amour de son enfant. L’œuvre se
déroulant à l’époque de l’Andalousie musulmane est cependant loin
d’être un texte nostalgique sur la grandeur et l’éclat de cette der-
nière. En effet, en optant pour la période du XVIe siècle, Benmalek
relate plutôt la terrible fin de cet exemple de cohabitation et de civi-
lisation en revenant sur l’Inquisition et sur l’extrême violence faite
au Morisques désormais sommés de se convertir à la foi chrétienne.
L’auteur révèle ainsi un pan plus sombre et parfois méconnu de
cette grande histoire. Il décrit également avec un réalisme poignant
le déchirement de la déportation finale de ceux qui furent pour un
temps les maîtres de l’Espagne. Au-delà de la période évoquée, Ô
Maria peut se lire comme le livre d’une interrogation sur la notion
d’identité, et sur les dérives qui peuvent apparaître lorsqu’une
vision trop étroite de celle-ci s’impose. Benmalek affirme d’ailleurs
avec justesse que cette fondamentale interrogation sur l’identité fait
que son roman transcende l’époque qui l’a inspiré pour s’imposer
comme une œuvre profondément actuelle.
Avec Le Rapt Benmalek s’essaye à un genre nouveau. Ce récit
poignant, inspiré de faits réels, est ainsi bâti sur le modèle du thriller
et caractérisé par un suspense haletant. Mais au-delà de l’origina-
lité de la forme relativement novatrice au sein de la littérature algé-
rienne, le roman, fidèle aux thèmes de prédilection de Benmalek,
reprend des épisodes historiques cruciaux de l’Algérie du XXe siè-
cle. Evoquant les années 2000 encore marquées par le terrorisme,
l’auteur revient également sur les événements d’octobre 1988 et
notamment sur la violence de la répression et de la torture perpé-
trée à l’encontre des jeunes manifestants par les forces de l’Etat. La
guerre de Libération algérienne est également abordée sans conces-
sion. Benmalek dépeint les dérives des deux camps en présence à
travers les personnages de Mathieu, ancien soldat et tortionnaire
français, et celui de Tahar combattant du FLN ayant malgré lui par-
ticipé au massacre de Melouza. En mettant ainsi en scène des per-

90
BENMALEK, ANOUAR

sonnages d’horizons différents voire antagonistes, l’auteur parvient


à varier les points de vue narratifs, ce qui participe à une divulgation
protéiforme des réalités narrées. Le Rapt offre ainsi une vision lucide
du passé et du présent de l’Algérie démythifiant parfois une histoire
trop longtemps glorifiée, bien que l’auteur préfère parler de devoir
de « mémoire », et brossant le tableau d’une société actuelle trop
souvent pudibonde et intolérante. Néanmoins, le roman demeure
avant tout, comme toutes les œuvres de Benmalek, une histoire
d’amour et de personnages confrontés à l’impensable et contraints
de faire des choix souvent contraires à leurs principes. En cela Le
Rapt excelle à démontrer qu’en chaque être humain sommeille une
bête que les circonstances de la vie peuvent éveiller.
Tu ne mourras plus demain dernière publication d’Anouar
Benmalek est son ouvrage le plus intime. Dédiée à sa mère morte
récemment, l’auteur y dévoile une grande partie de son histoire per-
sonnelle et familiale livrant souvent des clés essentielles pour la
compréhension de son écriture. Dans le récit, l’auteur instaure une
sorte de dialogue entre lui-même et sa défunte mère qui semble avoir
pour finalité de contrer la mort brutale et définitive en couchant sur
le papier les souvenirs marquants sa vie et de celle de ses proches
afin qu’elle ne meure plus demain.
Anouar Benmalek s’est imposé au fil des ans comme un des
auteurs majeurs de notre époque. Son œuvre, résolument moderne
dans le travail de l’écriture, aborde avec lucidité des sujets souvent
inspirés par l’Histoire universelle qu’il explore sans relâche. Ainsi,
il accorde une attention particulière aux épisodes parfois oubliés ou
occultés tels l’extermination des Aborigènes de Tasmanie, la dépor-
tation des Morisques andalous, ou la tuerie de Melouza. Ces tra-
giques évènements qui jalonnent l’Histoire mondiale, servent ainsi
de point de départ à ses récits qui révèlent la terrible propension de
l’homme à rejeter l’autre dans sa différence, à instrumentaliser les
religions et les idéologies diverses au profit d’intérêts prosaïques, et
surtout, à oublier son passé s’exposant ainsi au risque de le répéter
indéfiniment. Autant de motifs qui hantent l’œuvre de Benmalek qui
semble envisager la littérature comme un moyen de conscientiser

91
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

son lecteur en offrant une vision plus ample et plus acerbe de la


réalité, loin des « idées toutes faites et des caricatures ». Toutefois,
l’intérêt indéniable d’Anouar Benmalek pour l’Histoire dans ses his-
toires, n’occulte jamais, comme il aime à le rappeler, l’importance
de la fiction et de l’imaginaire dans son écriture. Les thèmes, les
époques, et les lieux les plus variés passent ainsi au crible de la per-
ception sans complaisance de l’auteur qui tend, avant tout, à racon-
ter la vie dans sa beauté et dans sa laideur. À travers les âges et les
espaces évoqués, se dessinent ainsi les contours d’une œuvre parfois
sombre mais toujours profondément humaniste.
Rim Mouloudj

Œuvres
Cortèges d’impatience, Naaman, Québec, 1984.
La Barbarie, essai, Alger, Enal, 1986.
Rakesh, Vishnou et les autres, nouvelles, Alger, Enal, 1985.
Ludmila, roman, Alger, Enal, 1986.
Les amants désunis, roman, Paris, Calmann Lévy, 1998, (livre de
poche, 2000).
L’enfant du peuple ancien, roman, Pauvert, 2000.
L’amour Loup, roman, Pauvert, 2002.
Chroniques de l’Algérie amère, Pauvert, 2003 (Casbah 2011).
Ce jour viendra, roman, Pauvert, 2003 ; Livre de Poche 2005.
Ma planète me monte à la tête, poésie, Paris, Fayard, 2005.
L’année de la putain, nouvelles Alger, Fayard, 2006.
O Maria, roman, Alger, Fayard, 2006 ; Livre de Poche, 2008.
Vivre pour écrire, entretiens, Sédia, Alger 2007 ; Zellige, France
2009.
Le Rapt, roman, Paris, Fayard, 2009 ; Livre de Poche, 2011,
Alger, Sédia, 2011.
Tu ne mourras plus demain, récit, Casbah et Fayard 2011.

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BENMALEK, ANOUAR

Contribution à des ouvrages collectifs


Une journée d’été, Librio, 2000.
Étrange mon étranger, Seloncourt, 2001.
Ma langue est mon territoire, Eden, 2001.
Nouvelles d’aujourd’hui, Écoute, Spotlight Verlag, 2001.
Contre offensive, Pauvert, 2002.
Lettres de ruptures, Pocket, 2002.
Des nouvelles d’Algérie, Métailié, 2005.
Le Tour du Mont en 80 pages, Les Lettres européennes, 2005.
Nouvelles d’Algérie, Magellan, 2009.
Les Enfants de la balle, Lattès, 2010

93
BEY, MAÏSSA (1950-)

C’est sous le pseudonyme de Maïssa Bey – sur le choix duquel


elle s’est longuement expliquée – que Samia Benameur entre offi-
ciellement en écriture avec un premier roman Au commencement
était la mer paru en novembre 1996 dans la revue Algérie Littérature/
Action et dont le titre semble faire écho au roman du Colombien
Tomàs Gonzàles, Primero estaba el mar (publié pour la première
fois en 1983 et paru en français en 2010 sous le titre Au commence-
ment était la mer.)
Elle naît en 1950 à Ksar el Boukhari, sur les Hauts Plateaux
algériens, dans un milieu culturellement favorisé. Son père est ins-
tituteur : avec lui, elle apprend le français qui lui sera langue « pater-
nelle » puis langue de la création, et grâce à lui, enfant précoce, elle
apprend à lire à quatre ans mais en 1957 il est enlevé par les mili-
taires français, torturé puis exécuté : douloureux traumatisme dont
la petite fille ne guérira jamais tout à fait, qui hante l’œuvre entière
même si ce n’est qu’en 2002 qu’elle parviendra à mettre en mots
cette terrible souffrance dans Entendez-vous dans les montagnes.
La perte, l’absence du père déterminent même certaines préférences
littéraires : « Ce n’est que bien plus tard, note-t-elle dans un court
texte intitulé « Mes pairs » que je m’aperçus que mes personnages
préférés avaient tous, ou presque, quelque chose en commun. Ils
étaient sans père. Orphelins, bâtards, enfants abandonnés, et même
enfants posthumes, comme David Copperfield (…) » Personnages
de fiction mais aussi auteurs, et parmi ceux-ci, Camus, dont l’in-
fluence sur elle est si importante et auquel, en 2004, elle consacre
un essai : L’ombre d’un homme qui marche au soleil, réflexions sur
Albert Camus. « Peut-être que l’écriture n’est rien d’autre que cela,

94
BEY, MAÏSSA

une façon d’aller à la recherche du père perdu ou de recréer un père


absent (…) », se demande-t-elle à la fin de « Mes pairs ».
La lecture sera pour elle « un refuge contre la souffrance » et,
lectrice « boulimique », après des études secondaires au lycée
Fromentin, elle se dirige vers les lettres à l’université d’Alger puis
vers l’enseignement du français à Sidi Bel Abbès où elle vit et où
elle est, par la suite, conseillère pédagogique. Si elle est publiée
assez tard, l’écriture a toujours fait partie de sa vie, en étant long-
temps « la part secrète » et elle s’y est exercée très tôt et de façon
continue. Journaux, lettres, poèmes, tout est prétexte à goûter « le
plaisir des mots », à dire les révoltes toujours présentes mais aussi
« l’impuissance à transformer les choses », constantes toujours à
l’œuvre dans la vie comme dans la création de l’auteure à laquelle
s’impose très tôt la double nécessité d’écrire et de rompre les silen-
ces en particulier ceux dans lesquels sont enfermées les femmes.
Son activité au sein de l’association Paroles et Écriture qui a monté
une bibliothèque à Sidi Bel Abbès, s’inscrit dans la volonté qui l’ha-
bite de faire bouger les choses. Elle est également co-fondatrice
des éditions Chèvre-feuille étoilée où elle dirige la collection « Les
chants de Nidaba » et la revue Étoiles d’encre, revue de femmes en
Méditerranée.
Le contexte dans lequel s’élabore l’œuvre de Maïssa Bey et qui
la marque profondément est d’une extrême violence, qu’il s’agisse
de la conjoncture politique et sociale ou encore des catastrophes
naturelles qui frappent alors le pays. Ancrés dans ce réel, les romans
nous le donnent à voir tout en le transformant par l’écriture, lieu
d’un travail sans lequel il n’est pas d’œuvre littéraire.
Dans ce qu’on appellera la décennie 90, contexte marqué par la
plus aveugle et la plus brutale des violences, on assiste à une explo-
sion d’œuvres d’inégale valeur, toutes portées par l’urgence d’un dire,
certaines remarquables, pathétiques pour la plupart mais n’échappant
pas souvent au piège du témoignage auquel beaucoup se réduisent –
on a pu parler, à propos de ces œuvres, d’une écriture de l’urgence fai-
sant passer au second plan les exigences littéraires – mais dans lequel
ne tombe jamais Maïssa Bey.

95
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

L’œuvre qui se construit sous nos yeux, s’enrichit régulièrement


de nouveaux titres et on peut constater une certaine évolution avec
les derniers romans Pierre Sang Papier ou Cendre ou Bleu Blanc Vert
qui élargissent la thématique de l’œuvre en abordant l’histoire du pays
pour « éclairer l’histoire du présent » à la lumière du passé : lointain,
pour Pierre Sang Papier ou Cendre qui, comme une réponse à la pro-
mulgation en France de la loi sur les « bienfaits » de la colonisation
(2005), dresse à travers le regard d’un enfant un constat impitoyable
de cette colonisation ; plus proche, celui de la post – indépendance
avec Bleu Blanc Vert qui retrace le parcours de première génération
formée à l’école algérienne : le récit suit les deux personnages Lilas
et Ali qui formeront par la suite un couple, depuis l’école et l’enfance
jusqu’en 1992 quand l’emprise des islamistes sur la société se fait de
plus en plus ressentir et montre, explique l’auteure, « comment les
événements ont influé sur la vie des personnages ». Récit d’une dou-
ble désillusion, à propos du couple, et à propos du pays, le roman
s’achève cependant sur une note d’espoir.
L’exigence formelle est toujours très haute, et l’écriture cherche
à s’adapter à ce qu’elle rapporte : ainsi dans le premier roman, Au
commencement…, véritable tragédie méditerranéenne, elle joue sur
le contraste, dessine les contours d’un monde lumineux, solaire, en
accord avec la naissance de l’amour mais se transforme ensuite en
une écriture de l’obscurité qui accompagne la douleur de la jeune fille
et la dévastation de sa vie. Ailleurs, dans Corps indicible (Nouvelles
d’Algérie) la jeune fille confrontée à la difficulté de mettre des mots
sur l’horreur qu’elle a vécue, perd ses mots et l’écriture essaie d’épou-
ser au plus près ce qui se passe à l’intérieur du personnage et se fait
l’écho de son désarroi, la narratrice s’efforçant de faire coïncider le
plus justement possible les mots avec ce qu’ils ont à exprimer. On
pourrait multiplier les exemples du travail remarquable de l’écri-
ture utilisant les registres les plus variés, subvertissant la ponctuation
et insufflant à la phrase le rythme qui correspond à l’action narrée :
ainsi à propos de Cette fille-là, M. Bey déclare : « Dans mon écriture,
comme dans la vie, il y a des halètements, des brisures, des ruptu-
res dont certaines sont parfois inattendues et ne sont pas ‘‘classiques’’
pourrait-on dire. » Comment ne pas noter non plus le travail opéré par

96
BEY, MAÏSSA

l’écriture pour dire dans Pierre Sang Papier ou Cendre la violence de


la situation coloniale et son cortège d’horreur – enfumades, tortures,
massacres, napalm… – ou dans le dernier roman, Puisque mon cœur
est mort : l’écriture de la souffrance, à l’œuvre dans bien des textes de
Maïssa Bey, s’épand ici, tout au long du texte pour dire « l’indicible
douleur d’une mère ».
Ce travail sur l’écriture témoigne de l’importance qu’elle revêt
pour Maïssa Bey. Nécessité vitale, espace de liberté, rempart contre
la déraison, elle est aussi « mise en danger », non seulement à cause
de la subversion, de la transgression qu’implique la prise de parole
féminine dans un contexte d’extrême violence qui la rend périlleuse
mais aussi parce qu’elle expose en obligeant à une certaine mise
à nu qu’il faut du courage pour assumer. Ce courage de l’auteure,
elle le prête à ses personnages les plus forts, les plus attachants,
des femmes essentiellement. Ces femmes sont au centre de l’œu-
vre car l’engagement dont l’auteure se réclame est un engagement
« contre le silence trop longtemps imposé et qui continue d’être
imposé aux femmes » : l’auteure entend « donner une voix à celles
qu’on a toujours voulu réduire », à celles qu’on a exclues du « cer-
cle des parlants » en nourrissant la fiction de l’expérience multiple
des femmes qu’elle a rencontrées comme de ses propres expérien-
ces. Ces femmes de tous âges, prises dans une société, celle d’hier
et celle d’aujourd’hui, confrontées à la violence de l’Histoire, sont
souvent en révolte même si cette révolte ne trouve pas toujours à
s’exprimer. Même si on trouve dans les textes des exemples de fem-
mes conformes à ce qu’on voudrait qu’elles soient, elles sont sou-
vent « hors norme », parfois marginales et rejetées par la société
comme les nombreux personnages de Cette Fille-là dont se dégage
une immense souffrance. Le monde est dur aux femmes, tous les
textes le répètent à l’envi, à cause de leur condition même, des blo-
cages d’une société hostile et trop souvent intolérante, du poids de
l’Histoire, de la violence qui si souvent – et encore plus en temps de
guerre – s’exerce sur le corps des femmes, de l’enfermement sous
toutes ses formes : « il a mis des barreaux sur ses rêves et des bou-
lets à sa vie » peut-on lire dans la nouvelle « Quand il n’est pas là
elle danse », de l’incommunicabilité entre les hommes et les femmes

97
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

avec son corollaire, la quasi impossibilité d’un amour qui puisse


s’inscrire dans la durée.
Cependant la tonalité de l’œuvre n’est pas entièrement som-
bre ; elle peut en effet s’éclairer, même fugitivement grâce à la dou-
ceur des nuits, propice aux rêves des jeunes filles, à la splendeur
du monde, aux jeux moirés de la lumière sur la mer ou à un amour
un temps partagé. L’œuvre s’éclaire également de cette solidarité –
A. Djebbar parlait de « sororité » – qui se manifeste entre les fem-
mes : elle est présente dès le premier roman quand la jeune Nadia
affronte l’insupportable épreuve de l’avortement et que se met en
place pour l’aider, un réseau de solidarité féminine. Elle est pré-
sente également, à une échelle plus importante dans Surtout ne te
retourne pas : au cœur du désastre provoqué par le séisme, des fem-
mes, trouvant en elles « des forces insoupçonnées pour faire face au
malheur », prennent à bras le corps leur destin et celui des autres et
redonnent des couleurs à la vie dévastée.
Bouba Tabti Mohammedi

Œuvres
Au commencement était la mer, roman, Algérie Littérature/Action
n° 5, Marsa, 1996, de l’Aube, 2003.
Nouvelles d’Algérie, nouvelles, Paris, Grasset, 1998. Grand prix
de la nouvelle de la Société des gens de lettres.
À Contre-silence, entretien avec Martine Marzlof, Paroles d’Aube,
1999.
Cette fille-là, roman, de l’Aube, 2001, L’Aube poche, 2005. Prix
Marguerite Audoux.
Entendez-vous dans les montagnes…, récit, Barzakh, l’Aube, col-
lection Regards croisés/Barzakh, 2002, l’Aube poche 2005.
En tout bien tout honneur, in Les belles étrangères, Treize écri-
vains algériens, collectif, L’Aube/Barzakh, 2003.
Faut-il aller chercher des rêves ailleurs que dans la nuit ? in
Journal intime et poétique, Algérie 40 ans après, Littera 05,
l’Aube, 2003 (ouvrage collectif).

98
BEY, MAÏSSA

Sous le jasmin la nuit, nouvelles, Barzakh, l’Aube, 2004, l’Aube


poche, 2006.
L’ombre d’un homme qui marche au soleil, Réflexions sur Albert
Camus suivi de Femmes au bord de la vie, Chèvre-feuille étoilée,
Montpellier, 2004.
Surtout ne te retourne pas, roman, L’Aube, 2005, Prix Cybèle,
L’Aube poche 2006.
Sahara, mon amour, photographies d’Ourida Nekkache, précédé
de Terre inachevée jusqu’à la perfection, poèmes recueillis par
O. Nakkache, l’Aube, 2005.
Alger 1951, un pays dans l’attente avec [Link] et M. Alloula ;
photographies d’E. Sved, Le Bec en l’air, 2005.
Lalla in Des Nouvelles d’Algérie, 1974-2004, sélectionnées et
présentées par C. Chaulet-Achour, Métailié, 2005.
Bleu blanc vert, roman, l’Aube, 2006.
Pierre Sang Papier ou Cendre, roman, l’Aube, 2008 ; Barzakh,
2008, l’Aube poche 2009.
L’une et l’autre, l’Aube, 2009.
Puisque mon cœur est mort, roman, l’Aube, 2010. Prix Orange
du livre, 2010 ; prix de l’Afrique Méditerranée/Maghreb, 2010.
En septembre 2005, elle a reçu au Salon international du Livre,
le prix des Libraires Algériens décerné par l’ASLIA (Association
des libraires algériens)
Théâtre
Éclats de silence, adaptation de la nouvelle Quand il n’est pas là elle
dans, in Nouvelles d’Algérie, Compagnie « Théâtr’elles »,1999.
La plume et le couteau, adaptation de nouvelles du recueil
Nouvelles d’Algérie, compagnie l’Œil du tigre, mise en scène
de Jean Marie Lejude, présentée en lecture au 16e festival de
Francophonies en 1999.
Filles du silence, adaptation de Cette fille-là par Jocelyne
Carmichael, compagnie « Théâtr’elles », 2003.

99
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Chaque pas que fait le soleil, mise en scène par la Comédie de


Saint Étienne, 2006.
Entendez-vous dans les montagnes, adaptation et mise en scène
Jean Marie Lejude, compagnie l’Œil du tigre, 2007.
Tu vois c’que j’veux dire, mise en scène Jocelyne Carmichael,
compagnie « Théâtr’elles », 2008.
Madame Lafrance, adaptation de Pierre Sang Papier ou Cendre,
mise en scène Jean Marie Lejude, compagnie l’Œil du tigre,
2008.
Bleu blanc vert, adaptation Christophe Martin, mise en scène
Kheireddine Lardjam, compagnie El Ajouad, 2009.

100
BELKACEM BOUALEM, RAMY (1990-)

Ramy Belkacem Boualem, c’est le pseudonyme d’une jeune écri-


vaine qui s’appelle Rima. Née à Alger en 1990, refusant de dévoiler
sa véritable identité, cette auteure n’est connue que pour son uni-
que roman jusqu’à lors, intitulé, La chaîne étoilée – La formation.
Ce dernier est édité par Lazhari Labter éditions, en 2007. La verve
littéraire semble précocement manifestée chez cette auteure car, à
l’âge de quatorze ans, le manuscrit était déjà achevé. Ce n’est qu’à
la suite de la rencontre fortuite avec l’éditeur et après quelques cor-
rections que le texte voit enfin le jour. Poursuivant actuellement une
formation en marketing, Ramy préfère toujours l’abri pseudonymi-
que dont la composition n’est autre que les noms de ses grands-pères
respectifs, paternel et maternel.
Cet unique roman annonce un nouveau genre dans l’écriture
algérienne, celui du fantastique. Avec une imagination créative, le
récit est régi par une dynamique fictionnelle reliant le réel au mythi-
que, l’Histoire au merveilleux et le scientifique au superstitieux. Du
coup, le temps chevauche pertinemment ; le passé rejoint inlassa-
blement le présent et inversement. Au lieu des blocs descriptifs, ce
sont plutôt des séquences scéniques, où le dialogue prend la partie
dominante de la narration. Ce qui renforce le rythme aventurier et
démystifie progressivement les éléments surnaturels de l’intrigue.
Sur une toile partagée entre le réel et l’imaginaire, l’auteure
dresse un récit aux traits humanistes qui recèle, en marge du per-
pétuel combat entre le Bien et le Mal, une fine histoire d’amitié,
nourrie d’épreuves et de fidélité. Les personnages sont un groupe
de lycéens algériens ainsi que certaines figures de la mythologie
gréco-romaines. Ces personnages sont tous réunis pour reformer les

101
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

douze constellations du zodiaque en tant que « La chaîne étoilée ».


La mission de cette dernière est de s’opposer aux desseins destruc-
teurs du roi de Nar, Seth, le cadet de Fouad, roi de Shir et Osiris,
roi d’Aquilegia, afin de préserver la paix sur la Terre ainsi que
sur la planète Iléa. Émerveillés par l’extension mythique et magi-
que, les jeunes adolescents, pris par leur statut sauveteur, dépas-
sent leurs habituelles chicaneries et conjuguent leurs efforts dans la
lutte contre toutes les créatures maléfiques. Aux méandres des péri-
péties, ils réussissent, enfin, à s’accepter mutuellement et à former,
en dépit de leurs dissemblances, un infranchissable front de jeunes
« bons sorciers ».
En somme, l’auteure affiche, aux normes contemporaines, un
patchwork à oscillations interastrales. Entre la Terre et Iléa ou
Andromède, la passerelle est juste un livre qui agit tel que le miroir
d’Alice aux pays des merveilles. En une fraction de seconde, le
voyage ne s’accomplit ni dans le passé ni dans le futur, plutôt dans
une dimension parallèle. L’imaginaire est au voisinage. Lieu où l’en-
chantement est sans mesures pour le rêve, l’évasion et le fantasme.
Ramy B. B. y implante une population de personnages hétéroclite,
dont certains incarnent proprement des figures mythiques, d’autres,
par des artifices fantastiques, prolongent le réel dans le quasi sem-
piternel. Ce qui met en exergue le noyau humaniste de l’œuvre.
Un plexus qui interroge l’inconscient imaginaire par le biais d’une
reconstruction actualisée des puzzles légendaires. Qu’ils soient
culturels ou interculturels, ils appartiennent tous au patrimoine exis-
tentiel de la famille humaine.
En d’autres termes, on peut déduire que par-delà la trame évène-
mentielle, l’aventure fantastique du groupe d’adolescents exprime
un mal-être aussi personnel que social. Le cas que traduit, d’une
part, Sab l’héroïne, par sa nature relativement introvertie. D’autre
part, l’attitude que manifestent envers elle ses parents, ses sœurs,
son groupe d’amis ainsi que ses nouveaux amis sorciers. Cela évo-
que plutôt l’adolescence durant laquelle toute jeune personne est
sujette à un état de constructivisme. Lequel se manifeste du bout à
l’autre le long des épreuves et des dangers parcourus par cette bande
d’amis. Du coup, la portée initiatique du texte s’affiche en filigrane

102
BELKACEM BOUALEM, RAMY

tout au long de la narration. Ce que confirme ostensiblement son


explicit, acquiesçant que « … certaines qualités n’ont pas d’âge ».
Notons par ailleurs que le titre, La chaîne étoilée – La forma-
tion, de ce roman sous-entend la succession d’autres épisodes aven-
turiers pour cette organisation de défense planétaire. Cela se justifie
d’abord par le présent récit qui relate en effet la formation de cette
chaîne étoilée, pour ainsi dire, la rencontre des différents membres.
En plus, la présence du lumineux livre qui se trouvait à la bibliothè-
que des parents de Sab n’est pas encore expliquée. On ignore si le
journaliste et sa femme, l’architecte, sont au courant de cette dimen-
sion d’au-delà, surtout qu’ils défendaient catégoriquement à leurs
enfants de s’approcher du coin de la bibliothèque. A la fin, le lien
de parenté ancestrale entre Asclépios, le médecin légendaire et les
enfants de la famille, révélé à la dernière page ouvre un large pan
pour une nouvelle aventure plus intense.
Nagette Ouamane

Œuvre
La chaîne étoilée, La formation, roman, Alger, Lazhari Labter,
2007.

103
BOUABACI, AÏCHA (1945-)

Aïcha Bouabaci, originaire des Hauts-Plateaux, est née en Algérie


à Saïda le 11 mai 1945. Son père biologique, décédé six mois après
sa naissance, avait participé en tant que sous officier « indigène »
de l’armée française, à la libération de la France de l’occupation
allemande. A ce titre, il a été décoré plusieurs fois (croix de guerre,
médaille militaire…). Son père adoptif, déporté à Cayenne à tout
juste 17 ans, s’était engagé de toute son âme, à son retour au pays,
dans les événements tragiques de mai 1945 qui ont marqué particu-
lièrement les villes de Sétif, Guelma, Kherrata, dans l’est du pays. A
la naissance donc de l’auteure, trois pays se partageaient l’Histoire :
l’Algérie sa patrie, la France et l’Allemagne. Une Histoire de vio-
lences. Mais l’histoire de notre auteure n’a pas manqué pour autant
d’amour et de sérénité. Elle a eu l’immense privilège de naître dans
une communauté plurielle où se côtoyaient étroitement plusieurs
langues, l’arabe, le français et l’espagnol et même la langue germa-
nique du fait de la proximité des casernes de la légion étrangère.
Cet environnement culturel multiple devait favoriser très tôt chez
Aïcha Bouabaci, sa conviction de l’ouverture indispensable à l’autre.
Ces éléments biographiques révélés par l’auteure elle-même, sa sen-
sibilité de poète, sont le présage d’une quête vers la compréhension
des uns et des autres, des uns avec les autres, vers l’entente et vers
la paix.
La biographie de l’auteure nous révèle également, qu’elle a
très tôt bénéficié d’un enseignement primaire de qualité, dans une
école ouverte aux Français et aux « indigènes ». D’autre part, elle
nous apprend que son père s’étant illustré dans les combats a été
réformé par la suite. Pour cela elle fut déclarée pupille de la nation

104
BOUABACI, AÏCHA

par les services de la mairie sur proposition de sa directrice d’école.


Une autre fillette de son âge, une juive, bénéficia du même avan-
tage. Sans doute, nous dit-elle, devait-on prouver que tous étaient
Français dans cette France qui se relevait d’une guerre à laquelle
avaient participé tous ses « enfants ». Poursuivant son parcours, de
l’école primaire au collège, puis l’école normale, celle d’Oran et par
la suite celle d’Alger, Aïcha Bouabaci retourne dans sa ville natale
pour exercer la fonction de professeur de français. Elle a enseigné
le français à des enfants citadins au collège, mais aussi à des enfants
de la campagne dont le quotidien était totalement éloigné de la réa-
lité française. Mais ces enfants voulaient, comme elle en témoigne,
franchir les frontières de la connaissance et ne pas connaître une vie
semblable à celle de leurs parents. La langue française devait être
un acquis pour tous. L’école normale a été pour Aïcha Bouabaci une
source d’enrichissement exceptionnelle. Elle a raffermi sa vocation
précoce d’enseignante et lui a permis de prendre part valablement au
remplacement des enseignants français, partis massivement lors de
l’accession de l’Algérie à l’indépendance. Aïcha Bouabaci a égale-
ment suivi des études littéraires et des études de droit à l’université
d’Alger, puis des études de droit international (public et humani-
taire) aux Pays-Bas. Professeur de français puis cadre supérieur
dans une administration centrale en Algérie, elle a également ensei-
gné en Allemagne, à l’université de Heidelberg et Giessen, où elle
s’est attachée à faire connaître la littérature et la culture algériennes.
Ayant eu la chance d’appartenir à une grande famille cosmopolite
par le voisinage, la fréquentation des mêmes écoles, par les relations
professionnelles, Aïcha Bouabaci était très informée tant des tradi-
tions musulmanes célébrées toujours avec enthousiasme que des tra-
ditions chrétiennes et juives auxquelles elle était conviée.
De même, les langues d’expression et d’écriture ne lui posaient
pas de problèmes. L’arabe reste fondamentalement sa langue
d’amour et de connivence avec sa terre, avec les siens, ceux de cha-
que jour et ceux qui tissent des liens avec le savoir, la poésie, et
poursuivent le dialogue entrepris par les artisans de la splendeur
passée du monde islamique. Le français est aussi sa langue de com-
munication, de sa plume, de sa parole, la langue qui l’accompagne

105
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

depuis sa naissance. C’est sa langue de connivence avec des écri-


vains, des philosophes, des historiens, des artistes et des poètes
qu’elle aime. Le français représente son autre expression fondamen-
tale. Selon tout ce qui a été relevé ainsi d’essentiel dans cette bio-
graphie d’Aïcha Bouabaci, aucune frontière apparemment ne devait
entraver sa liberté, ni la priver de ses droits humains à l’échelle uni-
verselle. Car pour elle, le concept de culture recouvre la lumière,
l’ouverture indispensable à la réflexion pour comprendre celui qui
vous regarde en face, qui attend un geste : celui de reconnaissance
et de bienvenue. Pour elle, la culture, ce sont des portes ouvertes et
non des volets clos, fermés obstinément sur des histoires personnel-
les et un confort égoïste. La richesse des peuples réside pour elle
dans la rencontre et l’échange d’expériences, de savoirs, de créa-
tions aptes à la réunion et non aux déchirements, à l’entente et non
à l’explosion des armes. La culture contient les germes de la paix.
Les prémices de ces idéaux ont été forgés chez Aïcha Bouabaci dès
son enfance grâce à un père adoptif lui ayant appris l’honneur, la
justice, le courage, le don de soi, tout ce qui fait d’un individu un
homme libre. Grâce aussi à une mère n’ayant connu ni l’armée ni
la déportation, mais une vie antérieure très riche au milieu d’hom-
mes et de femmes de sa famille au caractère très trempé. Assoiffée
de découvertes, Aïcha Bouabaci a voyagé pendant sept ans durant
lesquels elle a découvert d’autres peuples, d’autres langues, d’autres
cultures. En septembre 1993, elle a dû quitter l’Algérie de nouveau
après une absence de sept ans. Mais son séjour en Allemagne n’a
pas été un choix personnel. Ce départ n’était plus le même que pour
les autres pays visités. Il coïncidait avec la tragédie qui avait agité
ses drapeaux, l’Algérie venait de se transformer en un vaste champ
clos de violence. Mais Aïcha Bouabaci n’est pas partie par peur ou
par égoïsme, elle est partie par devoir et pour revenir. Elle devait
suivre un conjoint dans le corps diplomatique.
Son séjour en Allemagne ne devait donc être qu’une escale pour
remplir une obligation. Mais le destin en a décidé autrement pour
notre auteure. Elle était venue en invitée de marque pour ce pays
d’accueil, elle est devenue après l’interruption brutale de la mission
de son conjoint, une ressortissante d’un autre pays, établie sur le

106
BOUABACI, AÏCHA

sol germanique, avec toutes les contraintes générées par ce statut


moins avantageux. Elle a enduré le calvaire, dû à des démarches
épuisantes et sans cesse renouvelées, des tracasseries insensées et
révoltantes en vue d’obtenir son visa de séjour puis ses renouvel-
lements répétés. Les démarches pour obtenir un emploi, n’ont pas
été non plus de tout repos. Ainsi, sa situation d’exilée l’a inspirée
et l’a transformée en écrivaine de l’exil : celui d’abord de l’âme,
puis celui de l’espace. Elle a écrit inlassablement, mais pour porter
la voix des autres surtout. Une des raisons pour lesquelles elle n’est
pas très visible. C’est aussi avec un énorme plaisir que l’on décou-
vre l’écriture de Aïcha Bouabaci. En effet, elle nous parle beaucoup,
dans un style qu’elle adapte aux objectifs assignés à son discours
C’est une écriture héroïque, frondeuse et courageuse quand elle
doit dénoncer et combattre le mal, tels le racisme, l’exclusion, la
xénophobie, l’égoïsme … Et pour cela, elle utilise à bon escient
l’ironie, la dérision, le sarcasme, l’indignation.
D’autre part, elle sait utiliser la forme narrative et la douceur du
style qui conviennent quand il s’agit de transmettre un enseigne-
ment ou une note d’espoir. Par exemple dans son très court roman
le désordre humain conté à mon petit-fils, elle passe par l’idée du
conte pour laisser son message de conscience à son petit-fils Yazid.
Aussi, après tant de rancœur et de colère contre les comportements
inhumains, contre l’Histoire, elle attire l’attention sur l’existence en
parallèle d’une humanité noble et douce qu’il ne faut pas oublier.
Pour conclure, nous dirons qu’Aïcha Bouabaci mérite bien
d’être découverte et honorée, non seulement pour son combat
humanitaire, mais aussi pour son discours littéraire enrichissant à
maints égards.
Farida Boussahoua Zitouni

Œuvres
L’aube est née sur nos lèvres, recueil de poèmes, Alger, Enal,
1985.
Peau d’exil, nouvelles, Alger, Enal, 1990.

107
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Le désordre humain conté à mon petit-fils, récit-témoignage,


Alger, Casbah, 2002.
La lumière du désert (recueil de poèmes français / allemands,
titre allemand : Wenn das licht der wiiste das wort des dichters
erhelit). Paris, Joseph Ouaknine, mai 2009.

108
BOUDJEDRA, RACHID (1941-)

Rachid Boudjedra, né dans les Aurès à Ain Beïda le 5 septem-


bre 1941, est considéré comme le doyen des lettres algériennes.
Maquisard à l’âge de 17 ans, partisan de la cause palestinienne,
ardent défenseur des femmes, il nourrit son œuvre de ses combats et
de ses engagements. Il bénéficie d’une solide éducation en français
et également en arabe. Cette double culture lui permettra d’être lui-
même son propre traducteur, tâche qu’il abandonnera par crainte de
réécrire ses propres livres. Cependant, cette double appartenance le
rendra plus libre à l’égard des deux expressions. Etudes de philoso-
phie, mémoire sur L.F. Céline et licence de mathématiques complè-
tent sa formation. Son œuvre très riche qui couvre maintenant une
quarantaine d’années manifeste une double constante : elle témoi-
gne des désordres et injustices de son époque avec courage et elle
privilégie le souvenir et la mémoire. Considéré dans les années 1970
comme « l’enfant terrible » de la littérature algérienne tant ses écrits
montrent de l’audace et explosent les tabous d’une société conser-
vatrice, il persiste en signant en 1992 un pamphlet virulent Fis de
la haine qui s’en prend sans détour aux terroristes et à leurs actes
odieux. En 1995, Lettres algériennes reprend aussi ce qui semble
un leit-motiv dans son œuvre, l’Histoire et sa face cachée. Témoin
attentif et toujours « indigné » de son temps, Rachid Boudjedra suit
les moindres évolutions de la société algérienne où il puise essen-
tiellement ses thèmes.
Les six premiers romans écrits en français ont été traduits en arabe
(Algérie, Tunisie, Liban) : La Répudiation (1969), L’Insolation
(1972), Topographie idéale pour une agression caractérisée (1975),
L’Escargot entêté (1977), les Mille et une années de la nostalgie

109
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

(1979), Le Vainqueur de coupe (1981). Les cinq romans suivants,


écrits en arabe sont traduits en français. Le Démantèlement (1982),
La Macération (1985), La Prise de Gibraltar (1987), La Pluie
(1987). Le Journal d’une femme insomniaque (1991) a fait l’objet
d’une adaptation théâtrale. L’attrait pour le désert se manifeste dans
Timimoun (1993) qui raconte une passion construite sur le souve-
nir et l’interdit dans un autocar qui circule vers le Sud alors que la
radio, par bribes, rapporte des échos des massacres commis dans
le Nord. Cet attrait pour les immensités du Sahara se manifeste à
nouveau dans un texte plus récent, Cinq fragments du désert (2001)
construits sur des vers de St John Perse et chantant sur un ton lyri-
que la beauté des dunes.
La vie à l’endroit (1997) traduit « l’urgence à écrire, un besoin
de hurler pour dire » l’horreur et la peur. Cette histoire nous entraîne
dans trois villes, Alger, Constantine et Bône (Annaba). Elle s’ouvre
par une nuit de liesse, le 26 mai 1995, nuit qui marque la victoire
d’un club de football, le CRB. La mascotte du club, Yamaha, un
nain au corps tout de guingois, au visage judéo-arabe avec des airs
aztèques, est abattu de deux balles dans la tête. Rac (Rachid ?) le
héros et sa compagne Flo sont unis par deux histoires familiales qui
se ressemblent, pères absents, mères dominées par des grands-mères
égoïstes et cruelles. On reconnait la trame psychanalytique constante
dans les romans de Boudjedra, nommée par lui-même « magma
familial ». Le cours du récit s’interrompt pour laisser place à des
fragments de textes historiques. La même démarche s’observe dans
le roman suivant : Fascination (2000). Ce livre nous entraîne dans
des endroits divers : Constantine, Tunis, quelque part en Algérie,
Moscou, Pékin, Hanoï, Barcelone, Paris. Entre tous ces lieux, le
souvenir vagabonde et le fantasme surgit qui réinvente les villes et
les espaces traversés. Le narrateur évoque le terme de paramnésie
pour décrire ces déferlements chaotiques de pans d’Histoire mêlés
de souvenirs personnels. Le roman suivant, Les Funérailles (2003)
s’inscrit au plus fort de la lutte antiterroriste, entre 1995 et 2000. Il
relate, fait nouveau, une relation heureuse, celle de deux policiers
qui traquent sans relâche les assassins de deux enfants. A travers
leurs journaux et leurs lettres, ils se révèlent l’un à l’autre. Hôtel

110
BOUDJEDRA, RACHID

Saint-Georges (2007) reprend à travers une série de personnages qui


prennent la parole successivement et offrent ainsi une vision « sté-
réoscopique » des événements, la guerre d’indépendance et les souf-
frances et absurdités des guerres. Les Figuiers de Barbarie (2010)
revient sur ce thème : deux cousins se retrouvent dans un aéroport
et le temps d’un voyage Alger-Constantine se laissent aller au flux
des souvenirs et des regrets aussi. L’histoire d’Omar, sa douleur et
son mal-être semblent se confondre avec l’Histoire de l’Algérie. Le
colonialisme, la guerre de Libération, Octobre 1988 et les souffran-
ces d’une enfance naufragée nourrissent la trame du récit.
Les textes de Boudjedra sont la mise en scène d’une passion de
créateur, celle de l’écriture. De roman en roman, il construit patiem-
ment une seule œuvre qui se continue et se tisse dans l’enchevê-
trement des intrigues qui ont toutes pour toile de fond : l’Algérie
et son Histoire. Des fragments sont repris avec des variantes pour
créer un flux continu que l’on peut suivre de roman en roman. Ce
mouvement que l’auteur appelle paramnésie lui permet d’explorer
avec conviction ses productions anciennes, qu’il reprend et modi-
fie comme si les textes les plus anciens affirmaient encore leur pré-
sence dans les productions les plus récentes. La recherche textuelle
va encore plus loin puisque, en lecteur avide et passionné, l’écri-
vain impose des extraits d’œuvres diverses présentées avec référen-
ces à l’appui qui entrent dans la trame de la narration sans la défaire,
en imposant des haltes où le sens loin de se perdre, s’organise et se
construit. Ecriture fragmentaire dont la portée se dilue et se retrouve
dans les digressions. Ces procédés revivifient la création littéraire et
l’ordonnent pour l’offrir au déchiffrement du lecteur.
Mais en observateur curieux et jamais complaisant de la réalité
algérienne, Boudjedra s’intéresse à d’autres formes d’art. Sa lon-
gue amitié avec Khadda, l’un des fondateurs de l’école du signe, le
rend sensible à la peinture et en 1996, il publie aux éditions Zulma
à Paris Peindre l’Orient. En 2007 les éditions Barzakh et Actes Sud
rééditent Cinq fragments du désert avec des illustrations de Rachid
Koraïchi, où le texte poétique entre en résonance avec les calligra-
phies du peintre.

111
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Rachid Boudjedra s’implique également dans le cinéma. Dès


1971, il publie chez Maspero un essai intitulé Naissance du cinéma
algérien. En outre, il a écrit les scénarios d’une dizaine de films. En
1980, Ali au pays des mirages d’Ahmed Rachedi obtient le Tanit
d’or au Festival de Carthage. Il est aussi le scénariste de Chronique
des années de braise de Lakhdar Hamina qui a obtenu la Palme
d’or au Festival de Cannes en 1975. Des chroniques dans les quo-
tidiens algériens, une présence constante dans les salons littéraires
et les universités font de lui un acteur engagé et toujours présent en
Algérie, soucieux de transmettre aux jeunes générations son idéal de
justice et de démocratie.
Amina Azza Bekkat

Œuvres
Pour ne plus rêver, poèmes, dessins de Mohammed Khadda,
Éditions Nationales Algériennes, 1965, SNED, 1981.
La Répudiation, Denoël (Lettres nouvelles), 1969, Gallimard
avec une couverture de Benanteur.
La Vie quotidienne en Algérie, Paris, Hachette, 1971.
Naissance du cinéma algérien, Paris, Maspero, 1971.
L’Insolation, Paris, Denoël, 1972 ; Gallimard Folio, 1987.
Journal Palestinien, Paris, Hachette, 1972.
L’Escargot entêté, Paris, Denoël, 1977.
Topographie idéale pour une agression caractérisée, Paris,
Denoël, 1975, Gallimard Folio, 1986.
Les 1001 Années de la nostalgie, Paris, Denoël, 1979, Gallimard
Folio, 1988.
Le Vainqueur de coupe, Paris, Denoël, 1981, Gallimard Folio,
1989.
Extinction de voix, poèmes, Alger, SNED, 1981.
Le Démantèlement, Paris, Denoël, 1982.
La Macération, Paris, Denoël, 1984.

112
BOUDJEDRA, RACHID

Greffe, poèmes, Paris, Denoël, 1984.


La Pluie, Paris, Denoël, 1987.
La Prise de Gibraltar, Paris, Denoël, 1987.
Le Désordre des choses, Paris, Denoël, 1991. Traduction en fran-
çais par Antoine Moussali en collaboration avec l’auteur de la
version originale en arabe, Faoudha al achia (Bouchène, 1990).
Fis de la haine, Paris, Denoël, 1992 ; Gallimard Folio, 1994.
Timimoun, Paris, Denoël, 1994 ; Gallimard Folio, 1985.
Mines de rien, théâtre, Paris, Denoël, 1995.
Lettres algériennes, Paris, Grasset, 1995 ; Le Livre de Poche, 1997.
Peindre l’Orient, Paris, Zulma, 1996.
La Vie à l’endroit, Paris, Grasset, 1997 ; Le Livre de poche 1999.
Fascination, Paris, Grasset, 2000 ; Le Livre de poche 2002.
Cinq Fragments du désert, Alger, Barzakh, 2001 ; de l’Aube, 2002.
Le Directeur des promenades, Paris, du Rocher, 2002.
Les Funérailles, Paris, Grasset, 2003.
Hôtel Saint Georges, Oran, Dar El-Gharb, 2007.
Les Figuiers de Barbarie, Paris, Grasset, 2010, Barzakh, Alger,
2011.

113
BOURAOUI, NINA (1967-)

Nina Bouraoui – Bouraoui signifiant « fils/fille d’un raconteur »


ou encore « celui qui raconte » en arabe –, de son véritable nom
Yasmina Bouraoui, est née à Rennes, en France en juillet 1967, de
père algérien et de mère française. Elle a vécu en Algérie, à Alger,
jusqu’à ses quatorze ans. Elle est décrite comme une enfant sau-
vage et peu bavarde. Elle développe très tôt une relation étroite
avec son père et devient « un garçon manqué » (ce qu’elle décrira
dans l’autofiction du même nom). Lorsqu’elle a 14 ans, Nina part
avec sa famille passer des vacances en France. Le retour en Algérie
étant ensuite impossible, la famille s’installera d’abord à Zurich, en
Suisse, puis à Paris, en France, en passant par la Bretagne et Abu
Dhabi. Elle partage aujourd’hui son temps entre la France et la
Suisse. Son univers de création prend racine dans un phénomène de
mixité, d’hybridité, d’entre-deux, considéré comme la caractéristi-
que commune de toute expression migrante, frontalière.
Très jeune, Nina Bouraoui apprécie le pouvoir de l’écriture qui
sera à partir de ce moment son refuge. Elle trouve un exutoire,
une échappatoire, un moyen de s’exprimer, d’être elle-même dans
l’écriture d’une première nouvelle à l’âge de 9 ans. Le déracine-
ment imprévu à l’âge de 14 ans, un vrai déchirement pour la jeune
fille, devient en quelque sorte une renaissance pour elle puisqu’elle
découvre un nouvel environnement où elle apprend à vivre libre-
ment son homosexualité. Elle décide de devenir écrivain et publie
son premier texte en 1991, La Voyeuse interdite. Bouraoui a pro-
duit, depuis lors, une douzaine de textes littéraires chez Gallimard,
Fayard et Stock. Ses textes sont pour la plupart des récits autofic-
tionnels écrits à la première personne. L’écriture autofictionnelle

114
BOURAOUI, NINA

qui se caractérise par la destitution du sujet, l’incertitude identitaire,


la dé-subjectivation, la transformation de la vie en fiction, le doute,
l’hésitation de l’identification de l’auteur, du narrateur et du person-
nage principal (c’est lui − ou plutôt c’est elle puisque mon étude se
consacre aux femmes −, ce n’est pas elle, elle n’est ni elle-même
ni tout à fait une autre), la prédominance des marqueurs de la fic-
tionnalité (dédoublement de l’instance narrative, le je dépourvu de
tout sens référentiel, l’ambiguïté générique, l’anti-représentation du
réel, le processus de dépersonnalisation, l’exhibitionnisme psycho-
logique) est celle qu’a choisie Nina Bouraoui. Le lecteur de l’œu-
vre bouraouine est invité à effectuer une lecture référentielle du fait
des ressemblances entre l’œuvre et la vie de l’auteur. Sous forme
de témoignage, l’auteure décrit un réel empreint de subjectivité et
esquisse le portrait de la société algérienne, de la condition de la
femme et du rôle de la mémoire dans toute construction identitaire
et littéraire.
La romancière et autofictionnaire franco-algérienne Nina
Bouraoui appartient, de par sa naissance en France de père algé-
rien et de mère française, mais surtout de par ses thématiques et
son choix du français comme langue d’écriture, à la littérature beur.
De La voyeuse interdite à la trilogie Poing mort, Le Bal des murè-
nes et L’Age blessé (qui se distinguent par l’évacuation du thème
de l’Algérie coloniale et postcoloniale pour établir un espace-
temps « indéfini » et une thématique du corps, de la douleur et de la
mémoire) mais surtout dans les autofictions plus récentes, telles que
Appelez-moi par mon prénom, une tendance à se détacher de l’or-
bite maghrébine se fait jour. Par exemple, déjà dans Garçon man-
qué, la narratrice révèle son prénom en entier, Yasmina, vers la fin
du récit. Ce prénom est le prénom réel de l’auteure Nina Bouraoui.
Cette seule instance d’intrusion permet donc au lecteur d’assimiler
le personnage principal, la narratrice et l’écrivaine.
D’entrée de jeu dans Nos Baisers sont des adieux, Nina Bouraoui
donne le ton, par le biais d’un incipit largement explicite : « Le désir
n’est pas isolé. Il est multiple et secret. Il est par les autres et pour
les autres ». Le désir, il ne sera dans cette autofiction question que

115
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

de ça, ou presque. Il s’agit en effet d’une succession de chapitres


très courts, ex abrupto, où l’écrivaine raconte ses histoires d’amour,
ou plutôt la charge sexuelle de différents épisodes de sa vie, avec,
intercalés ici et là, des descriptions d’œuvres d’art. L’écriture de
Bouraoui ébranle de façon répétitive la ligne de démarcation entre
les faits et la fiction en présentant un récit poétisé des expériences
de son personnage féminin principal ce qui rapprocherait son écri-
ture de celle d’Assia Djebar. La critique littéraire a souvent souligné
le caractère militant des textes de Bouraoui, l’écriture étant pour elle
une véritable arme. Par exemple, Voyeuse interdite offre des images
de défi et de controverse du rôle de la féminité au sein de la culture
islamique algérienne.
L’auteure, dans sa tentative de s’approprier des morceaux du réel,
utilise, d’un côté, le visuel, et de l’autre, des techniques qui, une fois
l’extérieur absorbé par le regard, se concentrent sur le vocabulaire.
Ce sont pour elle les mots qui doivent enjoliver, fortifier, déformer
ou même détruire la réalité. Bouraoui, dont le style consiste sou-
vent en un monologue intérieur, fait de courts chapitres, ni datés, ni
linéaires, ni clairement référentiels – un style autofictionnel donc
– « tord le cou » au langage, elle le soumet à une sorte de violence
en embrouillant ses usages ordinaires et en sollicitant la connivence
et la participation du lecteur. Le style fragmentaire, lacunaire est
en quelque sorte l’image de sa quête identitaire et de son identité
sexuelle et culturelle.
Dans Appelez-moi par mon prénom, Nina Bouraoui a tissé une
série de métaphores qui toutes pourraient aussi définir son avant-
dernier roman, Nos Baisers sont des adieux : les mots comme des
« missives », l’écriture comme désir et digression, dérive, occupa-
tion (à la fois invasion et quotidien), les mots de l’amour en tant que
« confession », l’œuvre comme un « édifice » qui s’élève de texte
en texte, chacun venant voiler l’autre, lui donner une compréhen-
sion nouvelle et la création d’une tonalité qui ne soit ni celle des
« regrets » ni celle des « souvenirs » mais celle d’une présence, à
Soi, à l’Autre, de façon spatiale et temporelle.
La thématique bouraouine peut être divisée en deux grandes
parties. Dans la première partie, l’enfance (un espace intimement

116
BOURAOUI, NINA

connecté à la sauvagerie, la violence et l’abus d’un côté, et à la sen-


sualité, l’amour et le bonheur, de l’autre), l’Algérie et la société
algérienne sont omniprésentes de sa première publication au Jour
du séisme, alors que la seconde partie, celle où l’amour saphique
devient central, commence à partir de La vie heureuse. C’est surtout
dans cette deuxième partie thématique que la narration prend l’ap-
parence d’un journal intime tenu irrégulièrement et sans mention de
date. Evidemment, les faits sont filtrés par la mémoire de la narra-
trice qui n’en retient parfois qu’une impression subjective, malgré
ses efforts pour les fixer immédiatement. En particulier dans L’Âge
blessé, les mémoires enfantines sont multiples, elles nourrissent, ali-
mentent et donnent de l’énergie à la partie fictionnelle de la narra-
trice qui se meurt. L’histoire, qui n’est plus une force qui étouffe, est
annihilée par la présence écrasante des souvenirs qui brisent les illu-
sions culturelles de clarté et de continuité. Ces souvenirs interrom-
pent sans cesse la progression de la fiction narrative par des images
incongrues teintées de violence et de peur. La chaleur d’une enfance
sécurisée que la narratrice adulte essaie de trouver dans ses souve-
nirs est transformée en une quête frénétique d’expériences boule-
versantes à la base de la condition d’exil ressentie par la narratrice.
A partir des années 2000, l’écriture de Bouraoui s’est transfor-
mée. Partant d’une thématique du misérable du début de sa car-
rière littéraire, en passant par les thèmes de l’enfance et de l’identité
nationale du milieu, ses intérêts se sont alors tournés vers le désir et
la fluidité sexuelle. La Vie Heureuse marque le tournant : dès lors
elle explore la sexualité lesbienne dans ses textes. Dans cette auto-
fiction, Bouraoui abandonne son Algérie natale pour raconter l’his-
toire amoureuse vécue en Suisse entre elle-même et Diane. L’attrait
irrésistible du corps des femmes est ici parfois vécu comme un
immense bonheur immédiatement brisé, comme les poupées que
torturait l’héroïne de Poing mort. Les expressions du désir lesbien
seront ensuite développées dans son roman-style journal intime
intitulé Poupée Bella. Mes Mauvaises Pensées est un monologue
intérieur où l’auteure confesse ses pensées et désirs réprimés et
inconscients. La narratrice est une jeune femme qui se penche sur sa
vie chez sa psychologue. Très vite, elle prend conscience de l’instant

117
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

de l’enfance où tout a basculé. S’ouvrant par une confession parti-


culière où la narratrice avoue ses mauvaises pensées, le côté psy-
chanalytique de ce récit est omniprésent. L’endroit de prédilection
décrit dans cette autofiction est le bureau d’une clinique où a lieu
la rencontre entre une patiente et sa thérapeute, destinataire interne
et premier de ce récit. Avant les hommes (2007) prend en considé-
ration la jeunesse, l’identification et la sexualité. Dans les textes les
plus récents, Appelez-moi par mon prénom et Nos Baisers sont des
adieux, Bouraoui propose d’autres méditations de la subjectivité, du
désir, de l’écriture et de la réalité.
La cure psychanalytique que Bouraoui a entreprise à partir de
2001 a influencé son travail littéraire. Dans la plupart des textes bou-
raouins, les narrations se présentent comme une réaction vis-à-vis
de la douleur et de l’incompréhension. Souvent aussi les narratrices
choisissent le monde des hallucinations masochistes, incestueuses,
et de l’imaginaire pour fuir l’absurdité de la réalité qu’elles subis-
sent. Comme souvent utilisée par la génération « des enfants ter-
ribles » de la littérature maghrébine, la technique qui consiste à
donner la parole contestataire au fou se retrouve chez Bouraoui. Il
est clair que la question de la nature de son identité, en tant qu’écri-
vaine et en tant que femme, est un thème majeur dans son écriture.
Elle vit sa double ethnicité franco-algérienne non pas simplement
comme une richesse créative mais aussi en tant que violence, et elle
exprime sa subjectivité à travers ses récits. L’influence intertextuelle
d’Hervé Guibert est notable, ainsi est celle de Marguerite Duras,
Leïla Sebbar, Rachid Boudjedra, Annie Ernaux, David Lynch,
Eileen Gray et Violette Leduc. En plus, les procédés d’autocitations
constituent l’une des particularités de l’écriture de Nina Bouraoui.
L’auteure reprend des bribes de son texte dans un même roman ou
d’un roman à l’autre. Une intertextualité interne, une intratextualité,
délimite, en filigranes, l’intégralité du discours littéraire bouraouin.
Bouraoui déploie une galerie de portraits morcelés, à l’image des
photographies déchirées par la narratrice, et dont on arriverait fina-
lement à recoller les morceaux : portrait de la mère et de la fille
en couple fusionnel, portrait du père en miroir de soi, portrait des

118
BOURAOUI, NINA

grands-parents en étrangers. Autant d’instantanés par lesquels la


narratrice entreprend patiemment de défaire les nœuds de son écri-
ture et de son être, elle qui cherche, dans sa réalité réelle-fictive, à
marquer des ressemblances, à tracer des lignées, à relever des paren-
tés, à réparer les liens d’une famille dont chaque éclat constitue un
pan de son identité fragmentée. Refusant de raconter sa vie selon le
modèle linéaire et chronologique d’un sujet hégémonique et omnis-
cient, Nina Bouraoui s’est toujours employée à mettre à la fois du
désordre dans un texte censé être linéaire, et du « brouillard » autour
de sa vie au moyen de polyphonies textuelles, de matériaux hété-
rogènes et protéiformes – le tout agrémenté d’un humour souvent
jubilatoire.
Karen Ferreira-Meyers

Œuvres (choix)
La voyeuse interdite, Paris, Gallimard, 1991. Prix du Livre Inter.
Poing mort, Paris, Gallimard, 1992.
Le bal des murènes, Paris, Fayard, 1996.
L’âge blessé, Paris, Fayard, 1998.
Le jour du séisme, Paris, Stock, 1999.
Garçon manqué, Paris, Stock, 2000.
La vie heureuse, Paris, Stock, 2002.
Poupée Bella, Paris, Stock, 2004.
Un texte dans Dix ans sous la Bleue, collectif, 2004.
Plus loin le désert, nouvelle, in le recueil Vers de nouveaux hori-
zons, Folio et le magazine Senso, 2005.
Mes mauvaises pensées, Paris : Stock, 2005. Prix Renaudot.
Avant les hommes, Paris, Stock, 2007.
Appelez-moi par mon prénom, Paris, Stock, 2008.
Nos baisers sont des adieux, Paris, Stock, 2010.
Sauvage, Paris, Stock, 2011.

119
DJABALI, HAWA (1949-)

Auteure discrète, assez peu médiatisée, Hawa Djabali n’en est


pas moins une des plus grandes romancières algériennes même si
son œuvre romanesque est relativement restreinte. Née à Créteil en
1949, elle vient en Algérie en 1963. Le passage d’un pays à un autre
se fait sans grand heurt car elle semble n’avoir jamais été vraiment
coupée de l’Algérie, ayant « vécu (son) enfance l’oreille tendue vers
le poste radio pour suivre les nouvelles en Algérie ».
En Algérie, elle évolue entre Alger et Lakhdaria où, raconte-t-elle,
les femmes ont voulu faire d’elle une « vraie femme », avec « des
pieds qui tiennent les cailloux et des mains qui tiennent la braise »,
compétences qui seront celles de plusieurs de ses personnages les
plus attachants. À Alger, c’est le conservatoire qu’elle finit à dix
huit ans. Elle mène alors « une vie multiple » comme elle le raconte
dans un entretien avec C. Achour dans Algérie Littérature/Action
(Novembre/décembre 1997) : « étudier, me perfectionner côté théâ-
tre et apprendre l’écriture théâtrale, cette observation minutieuse du
patrimoine culturel paysan que je commence à suivre à Lakhdaria
puis dans plusieurs villes du Nord et du Sud. »
Elle entre, en 1965, à la Chaine III de la radio algérienne, où elle
lit et interprète des textes, où elle anime des émissions traitant aussi
bien des problèmes des travailleuses, que du conte, de littérature,
d’éducation ou des femmes combattantes en Algérie. Par la suite,
elle produit ses propres émissions. Elle dit de cette période qu’elle
fut « dense et de lutte constante » et commente : « dense, parce qu’à
la Chaine III les expériences, les enquêtes, les mises en forme, tout
était permis et c’était passionnant. De lutte, parce que chaque inter-
view de Kateb Yacine, ou autre homme de culture mal rangé, rece-

120
DJABALI, HAWA

vait soit une interdiction de passage, soit un PV et une punition si


le forfait était déjà commis. » (Entretien accordé au journal Liberté
10 octobre 2011) Puis, sous prétexte qu’elle « prêtait le flanc aux
intégristes », on lui enlève ses émissions jusqu’à son départ en 1989.
Elle vit à Constantine entre 1973 et 1978 où elle assure des bénévo-
lats de formation pour des troupes de théâtre amateur.
L’écriture est très tôt présente dans sa vie ; dès l’école primaire,
elle lance un journal de classe dont elle s’attribue la rubrique cinéma.
Elle écrit abondamment et jette ce qu’elle écrit – « c’était pour
apprendre » explique-t-elle – en particulier des pièces qui ne seront
jamais jouées « parce que trop osées, trop violentes, trop revendi-
catives, trop…tout ! » Elle a aussi écrit pour la presse, durant une
vingtaine d’années, des billets, des interviews, des articles culturels
ou sociaux. Elle a écrit également des livres pour enfants.
Depuis 1989, elle s’occupe avec l’Irakien Ali Khedher du Centre
culturel arabe de Bruxelles qui se présente comme « organisme
essentiellement culturel, laïque, indépendant de tous pouvoirs (…)
accueillant les représentants de tous les rites, de toutes les religions
et de tous les courants philosophiques se mouvant dans le respect
absolu de l’être humain et de ses droits. »
Elle a élaboré une œuvre théâtrale forte, engagée au plus beau
sens du terme, ouverte sur le monde, en prise sur la culture arabe.
Marquée par Rilke, elle lui rend hommage en 1988, avec Orphée,
notes de voyage où, dit-elle, « je joue sur cinq continents, cinq
religions, cinq sens, cinq organes, cette main ouverte qui fait par-
tie de nos symboles… » (entretien cité). En collaboration avec Ali
Khedher, elle écrit Sa Naqba Imourou ou celui qui a vu et touché
le fond des choses (publié en 1995) à partir de traductions arabes
de tablettes akkadiennes et mésopotamiennes, Le Zajel maure du
désir, en 1998, hommage à Aragon, poète qu’elle aime et admire
depuis toujours, écrit pour « triompher de la folie et du désespoir. »
En 1997, elle publie Cinq mille ans de la vie d’une femme dont le
personnage Hajera, l’Agar de la Bible, « parle au présent de la lon-
gue expérience féminine de celles qui sont noires, arabes, berbères,
soumises aux religions et aux pouvoirs » comme elle explique dans

121
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

son entretien avec C. Achour. Elle est également l’interprète de ces


pièces.
En 2000, elle écrit Le Huitième voyage de Sindabad de la mer et
en 2010, elle écrit et met en scène La Palestinienne, ainsi présentée :
« En scène il y a une conteuse et une comédienne. La conteuse narre
l’histoire de Meriem à deux mille ans de nous et la comédienne joue
l’histoire de Meriem de nos jours […] nous jouons aujourd’hui le
sort de la Meriem qui vivra dans deux mille ans, le sort de toutes les
Meriem, génération après génération, qui ne nous pardonneront pas
de nous être tus. »
Du côté du roman, Agave est publié en 1983. Dans ce roman, né
à Constantine, comme le souligne l’auteure, le personnage de Farida
est constitué de « treize femmes différentes […] fréquentées depuis
des années ou rencontrées brièvement au hammam, à l’hôpital » et
celui du « Il » est également le résultat d’un croisement « des hom-
mes mis en fiche, des confidences d’hommes de l’Est ». Mal publié,
il la laisse insatisfaite malgré les qualités indéniables du roman qui
raconte, souvent du point de vue de « Il » l’évolution d’un couple de
jeunes gens. Elle, Farida, entretient avec sa famille une relation dif-
ficile dans un milieu préoccupé des apparences, fondé sur le men-
songe, hypocrite et vouant un culte à l’argent. Ses études puis son
travail la libèrent en la rattachant au monde réel : dans son cabinet
de gynécologue elle est confrontée à la souffrance et à la grande
misère des femmes
Lui, est à l’opposé du monde sans valeurs dans lequel évolue,
contre son gré, Farida. Ingénieur agronome, il est fortement atta-
ché à la terre et la ville lui parait un espace frelaté. De malentendu
en malentendu, leur relation se défait. « Il » décide de partir et elle,
de comprendre ce qui leur est arrivé. Alors entrent dans leur vie
un personnage et un lieu dont la fonction fondamentale sera de les
aider à naitre à un autre monde, à d’autres rapports débarrassés des
contraintes, des tabous, des privilèges. Le lieu, c’est la montagne
verte sur lequel règne Aïcha. Le conte, comme le jardin et l’argile
sont les motifs constitutifs du personnage comme ils seront ceux de
Hannana et de grand-mère Nedjma dans Glaise rouge et de certains

122
DJABALI, HAWA

personnages de Noirs jasmins. Aïcha représente l’équilibre entre la


tradition et la modernité et le lieu qu’elle occupe est celui de l’ami-
tié, de la tendresse, de la solidarité où « deux femmes se reconnais-
sent camarades de vie et de peine. »
Ce beau roman qui montre la difficulté pour un homme et une
femme qui s’aiment de vivre harmonieusement dans une société qui
ne rend pas aisée la formation d’un couple véritable, n’en est pas
pour autant un roman de l’échec. Au contraire, il est tout frémissant
de l’espoir qu’hommes et femmes, s’ils sont suffisamment atten-
tifs l’un à l’autre, peuvent briser la clôture dans laquelle on les a
enfermés.
Paru en 1998, Glaise rouge confirme avec éclat les talents de
romancière de l’auteure. Le sous-titre : Boléro pour un pays meur-
tri, dans sa double charge poétique et référentielle donne une indi-
cation sur ce roman dont l’auteure déclare qu’elle a voulu qu’il ait
« le rythme, l’enroulement du boléro » et qui est à la fois en prise
sur les événements dans lesquels il est ancré et le lieu d’une écriture
éblouissante. Le récit s’attache à décrire le parcours d’une jeune
fille que sa grand-mère est venue chercher à Alger pour l’emme-
ner avec elle sur la montagne où elle vit, espace qui tenait déjà une
place importante dans Agave où les personnages se reconstruisent
et qui est ici espace fondamental tant par la place qu’elle occupe en
texte que par les valeurs qui lui sont attachées. Le roman se déroule
sur une année, de fin septembre à août, permettant à la Jeune Fille
(elle ne sera jamais désignée autrement), d’évoluer, le roman se fai-
sant roman d’apprentissage, et à l’auteure de décrire la montagne
sous les multiples facettes que lui dessinent les différentes saisons.
Là se construit « une autre façon de vivre » : la narratrice invente
un mode de vie où se mêlent l’utopie et l’observation attentive, émue,
du vécu des femmes, de leurs gestes ; au cœur de cette montagne,
deux femmes, grand-mère Nedjma et Hannana au beau nom de ten-
dresse, liées à la Jeune Fille, l’une par les liens du sang, l’autre par
un « désir de fille » auquel répond le « désir de mère » de la Jeune
Fille. Les deux se définissent par le rapport qu’elles entretiennent
avec la terre, pays qu’elles habitent intensément, matière qu’elles

123
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

travaillent de leurs mains, glaise rouge ou jardins, transmettant à la


Jeune Fille les gestes anciens menacés, qui les font vivre en harmo-
nie avec le monde. Esprits libres, elles disent non aux contraintes
quelles qu’elles soient et contribuent à la libération de la Jeune Fille
qui recueillera leur héritage : à la mort des deux femmes, elle « se
découvrit les mains de Nedjma » et, à l’instar de Hannana, cherche
« une terre possible, un lieu où créer des jardins. »
L’art des jardins, thème essentiel du texte, déjà fortement pré-
sent dans Agave avec le don qu’a Aïcha de créer de la beauté et
qui va se retrouver dans le dernier roman, Noirs jasmins, témoigne
de la créativité féminine et du travail d’une écriture « inspirée » car
il s’y déploie ce que P. Hamon appelle un « luxe textuel » créant
chez le lecteur un « effet de sidération. » La qualité de l’écriture se
manifeste aussi dans l’élaboration d’une structure particulière avec
la reprise régulière d’éléments semblables ou de même nature qui
donne son rythme au roman dont l’auteure a voulu qu’il ait « l’en-
roulement du boléro. » Outre la richesse d’une palette descriptive
quasiment inouïe dans la littérature algérienne, l’originalité réside
également dans l’art du conte omniprésent dans l’ensemble de l’œu-
vre, contes insérés sans hiatus dans le corps des textes, relayant
l’utopie dans la mise en œuvre d’un monde simplement humain.
La violence extrême à l’œuvre dans le texte, écho douloureux de
celle qui sévit alors dans le pays, ne parvient pas à tuer complète-
ment l’espoir. En effet, malgré le désastre, émerge cette idée-force
qui sera également le leitmotiv du dernier roman : « Quand tout va
mal chez nous, les femmes se lèvent et tiennent le combat. »
Noirs jasmins paraît quinze ans après Glaise rouge. C’est, là
encore un très beau, très fort roman, parabole au centre de laquelle
se trouve l’Algérie, constituée de « tous ces personnages, de ces
femmes qui, chacune, est l’Algérie d’une certaine façon » comme
elle le déclare à El Watan (02/07/20013). L’argument en est le sui-
vant : en octobre 2001, une bombe est désamorcée dans un grand
magasin parisien. Quatre femmes, quatre Algériennes qui se trou-
vaient sur place vont être suspectées, arrêtées, interrogées et empri-
sonnées avant d’être libérées sans la moindre excuse. L’enquête

124
DJABALI, HAWA

close mais non aboutie, la narratrice, elle-même écrivaine, après


avoir écouté les enregistrements des interrogatoires des quatre fem-
mes et repris les fiches de renseignements que lui confie l’officier
qui a mené l’enquête, décide de s’ « infiltrer dans leurs vies, une
par une » et trouve là le point de départ de sa propre enquête : « Un
nouveau projet de roman était né. »
Le titre frappe par un double contraste, l’un interne, qui oppose
les termes qui le constituent et l’autre, externe, oppose ce titre aux
deux précédents, Agave et Glaise rouge, tous deux connotés plu-
tôt positivement. À l’intérieur même du texte, le titre du roman
qu’écrit la narratrice, Les Matins de jasmin, corrige, rééquilibre en
quelque sorte la dysphorie de l’oxymore noirs/jasmins. Dans l’en-
tretien accordé à El Watan, H. Djabali souligne un aspect apparem-
ment occulté par les lecteurs : « On ne voit pas dans le livre cette
belle galerie d’hommes. Tous ces hommes tendres, attentifs, le lec-
teur ne les a pas vus. Pour moi, le roman, celui qui est cité dans
l’ouvrage, c’est Les Matins de jasmin. » Le jasmin qui fait partie
des deux titres joue en texte un rôle très important par le nombre
de ses occurrences et par sa distribution car, en dehors du fait qu’il
est présent dans les jardins décrits qui ressemblent à ceux qu’in-
vente Hannana, il signale les moments forts, douloureux ou heureux
de la vie de ces femmes. Son retour régulier qui ponctue le récit,
contribue à donner son rythme au roman dont la structure est très
travaillée avec, en particulier, le retour des personnages et les éclai-
rages qu’en donnent les interrogatoires, les rencontres de la narra-
trice avec chacune d’elles, leurs propos quand elles se dévoilent en
partie devant elle, les commentaires de la narratrice et leurs rapports
entre elles quand la narratrice les met en contact, dessinent des por-
traits des quatre personnages, Djazaïr, Samira, Mouna et Khouloud,
d’une infinie richesse.
L’auteure souligne l’importance pour son écriture de la construc-
tion du conte arabe – on peut en voir l’impact dans les deux romans
précédents – qui trouve sa place dans ce roman dans lequel sont
insérés des contes dont la fonction n’est pas que décorative mais qui
sont toujours un supplément de sens et où se retrouve dans certains
épisodes reliés à Khouloud, l’atmosphère des Mille et une nuits.

125
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Ce roman se présente à la fois comme une enquête policière dans


la mesure où on finit par comprendre ce qui s’est passé mais aussi
psychologique dans la mesure où le mystère qui entoure chacune
des femmes se lève progressivement, faisant découvrir l’extrême
complexité de leurs parcours, de leur caractère.
Il est un chant à la gloire des femmes, lieu de la plus grande des
tendresses vis-à-vis des femmes de son pays : « ce ne sont pas des
personnes normales, ce sont des Algériennes […] Elles savent le
prix d’une vie, elles savent qu’on peut grandir, changer. Elles sont
solidaires. Elles sont courageuses et généreuses au-delà de tout ce
que vous pouvez concevoir. »
Il est aussi une réflexion poussée sur l’écriture et le rôle de la fic-
tion, sur le vraisemblable et la réalité – « j’ai sacrifié le vraisembla-
ble à la réalité, écrit la narratrice, et […] j’ignore si l’on saura me le
pardonner » –, sur la nécessité de l’écriture comme résistance. Il est
aussi le lieu où se donne à voir une idéologie explicite, assumée :
la narratrice se définit par rapport aux bouleversements du siècle et
prend position sur la destruction de la Palestine, la corruption des
régimes inféodés aux États-Unis, la main mise sur les richesses du
monde arabe et son effondrement. L’incipit, d’une sombre beauté,
est à cet égard, significatif : « Damas, grise et terrible, Amman riche
et désolée, Marrakech qui tombe en morceaux dans le puits sec des
oublis ancestraux, Alger dont il ne reste rien qu’un peu de chaux sur
des blessures vives, Tunis qui s’anonyme, Le Caire qui perd le souf-
fle, Baghdad, pillée, menée à la guerre civile : un demi-siècle, sans
un frisson, a vidé le passé du monde. »
Face au désastre et aux destructions, se dessine un idéal qui passe
par la redéfinition des rapports entre les êtres, entre les Etats, par la
mise au monde d’un monde nouveau, plus juste, où l’éducation joue-
rait son rôle fondamental, où l’accès à l’art et la beauté ne seraient
plus un privilège. Utopie? Sans doute mais de celles qui aident à
rester debout, à vivre, tout comme l’éclat des jardins où fleurissent
les jasmins.
Bouba Tabti Mohammedi

126
DJABALI, HAWA

Œuvres
Agave, Alger/Paris, Publisud, 1983.
Scénario de Houria, film de Sid Ali Mazif, 1995.
Glaise rouge, Boléro pour un pays meurtri, Paris, Marsa, 1998.
Noirs jasmins, Paris, de la Différence, 2013.
Œuvres théâtrales : La dernière des iles, Sa naqba imourou,
Orphée, notes de voyage, Cinq mille ans de la vie d’une femme,
Le Zajel maure du désir, Le huitième voyage de Sindabad de la
mer, La Palestinienne : Espace Libre, 2013.
Poèmes de soie et de crin, suivi de Nouvelles de la Méditerranée,
Espace Libre, 2013.

127
DJAOUT, TAHAR (1954-1993)

Né un 11 janvier 1954, Tahar Djaout meurt assassiné le 21 mai


1993. Les balles « écrabouillent » le crâne mais n’atteignent pas sa
pensée consignée dans ses écrits qui le maintiennent vivant parmi
nous. Le poète, l’esthète, le romancier, le journaliste nous interpelle
et nous, nous témoignons.
Nous dirons d’abord que sa « jeunesse éternelle » est le contre-
point de la mort qu’il ne perd jamais de vue. C’est qu’elle est une
présence éprouvée : « douce familiarité avec la mort ; mort cyclique
et fatale comme le blé, le laurier amer et le raisin sucré. » (Les cher-
cheurs d’os). Parce qu’il en est ainsi, le goût de la vie redouble d’in-
tensité jusqu’à toucher aux horizons de la plénitude.
L’amour de la vie chez Tahar Djaout revêt un sens tragique, inti-
mement lié par ailleurs au rêve qui anime l’engagement et impulse
le combat contre la mort aux multiples visages. Ainsi se tisse comme
une relation dialectique entre le réel souvent agressif et le rêve qui
tente de le rendre inoffensif. Là réside le travail de l’écrivain. Sur
les traces de Rimbaud, la langue est réinventée. S’instaure la parole
neuve, née aussi de la cassure et de la fragmentation. C’est par rap-
port à cette conception de l’écriture et du langage qu’il dévoile son
sens de la ‘’révolution’’ et de ‘’l’engagement’’ : « L’idée de révolu-
tion devient chez l’écrivain (et chez les artistes en général) une sonde
qui palpe l’être profond et libère les forces qui y sont encloses. Mais
l’imprégnation de ces forces à la conscience, ne peut se réaliser sans
l’élaboration de formes de plus en plus précises. Chaque énergie qui
fuse pour prendre forme, exige la rigueur d’un contenant neuf et
solide, d’un langage renouvelé et fortifié. » (Algérie Actualité, N°8,
14 Nov 1984. Algérie Actualité, N° 961, 15 Mars 1984).

128
DJAOUT, TAHAR

Forgeron de cette écriture révolutionnaire qui se pare aussi


de l’humour et de l’ironie décapante, Djaout revisite l’histoire
et la mémoire du Maghreb – ‘’Nuit du Nom’’ – dans son roman
L’Invention du désert, où se réactive l’unité duelle de la vie et de la
mort, le tandem mythique de l’œuvre entière.
Le narrateur voyageur, entreprend d’écrire l’épisode médiéval
du Maghreb, épisode égaré, oublié et dont la quête ressemble fort
à une utopie. Mais n’est-ce pas là une façon d’apprivoiser l’idée de
la mort sinon de l’assumer dans un mouvement de recouvrement de
l’état originel, lieu nécessairement à réinventer sur la page blanche.
Il fallait rencontrer la mort, se fondre en elle, pour pouvoir espérer
une renaissance. En même temps que le texte creuse son sens mor-
tifère, la mort est appréhendée dans sa substantialité pour devenir
‘’mort heureuse’’, jouissance dans la fixité.
Le roman raconte un état de consomption tout à la fois cos-
mogonique et mnésique, de consumation de l’Histoire à la faveur
d’une régénérescence à conquérir par la puissance créatrice. C’est
là que réside la tension du texte, le balancement entre vie et mort,
pour répondre à la question existentielle telle que l’entend Djaout :
« L’identité n’est pas donnée. N’est pas façonnée par le passé. Elle
est une création continuelle. »
Tout commence par la métaphore inaugurale du désert suggérant
à la fois le vide et la plénitude. Le travail de l’écriture va constam-
ment jouer dans le « ressac entre vie et mort ».
Le roman tente de répondre à l’énigme du nom en exil. Le motif
du voyage s’inscrit alors comme recherche du territoire à habiter,
recherche du lieu d’inscription du nom par la plongée dans les ergs
car « rien n’est compréhensible dans ce pays sans les plus lointaines
densités des sables. » ([Link]. Cité P.132).
Si le texte se prête volontiers aux marques du récit de voyage
où domine aussi la fonction référentielle, il demeure un récit de
l’imaginaire construisant la désertification. La métaphore du désert
déployant sa capacité d’effacement renvoie l’image du sujet orphe-
lin d’histoire, de culture, de spiritualité. Assèchement jusqu’à
devenir pierre parmi les pierres. Le voyage voulu comme épreuve

129
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

initiatique, quête ontologique, invention de la patrie, s’est trans-


formé en entreprise archéologique : visitation de la mort, unique
consentement du désert en sa « tragédie de fossoyeur. »
En contrepoint il y a la remontée du « fleuve de l’enfance », seul
lieu où peut se réaliser la présence à soi et au monde. Lieu de pureté
éphémère qui se ravive et se consume dans l’écriture. Le souvenir et
la lettre qui l’inscrit s’avèrent les seuls refuges vrais et pourtant fal-
lacieux que procure le poète.
Du Poème Paludien à L’invention du désert l’espace temporel est
celui de la gestation et de la maturation de la fiction romanesque. Le
poème Paludien en est la matrice. On comprend mieux la présence,
le souffle et l’éclosion poétiques qui habitent le roman. Le poète est
au cœur de l’écriture romanesque.
La navigation entre vie et mort commence dès, L’exproprié
(1981) dont la version définitive est celle éditée par François Majault
en 1991.
Ce roman enchevêtre toutes les formes génériques en une facture
résolument carnavalesque. Déflagration de l’écriture comme néces-
sité esthétique de la représentation d’une certaine mort de soi. Où se
niche alors le souffle de vie ? Dans les mots de la dérision, dans la
posture du narrateur iconoclaste, dans celle du poète, l’insurgé irré-
ductible pour qui « le bannissement est encore un refuge ».
Dès lors, le projet d’écriture se développe dans les narrations
loufoques du rejet des bannières intellectuelles, la désarticulation
du carcan de la pensée unique, la dé-momification de la parole
univoque.
Dans « La Nuit Définitive », corps et être se fissurent. Adviennent
les mots-fêlure et « l’indicible poème Berbère âpre à taillader la
gorge. »
Le principe esthétique de la fragmentation est ici la caractéristi-
que dominante de la poétique du texte dans son ensemble, lui-même
conçu en « coffret gigogne ». Texte à tiroirs où s’enchevêtrent sen-
sations et souvenirs de l’expropriation généralisée soumise à la déri-
sion iconoclaste et subversive, libératrice de vérité.

130
DJAOUT, TAHAR

L’exproprié se dit résolument « déterreur de l’histoire insoumise


et de ses squelettes irascibles ». Le narrateur-auteur annonce aussi
par là le titre de son autre roman, Les Chercheurs d’os (1984).
Si le titre annonce quelque aventure macabre au goût fantasti-
que ou burlesque, dans le prolongement de l’histoire carnavalesque
de L’Exproprié, le lecteur aura vite fait de se rendre compte que
la narration est d’une autre facture. La précédente « clownerie ver-
bale » cède le pas à une écriture assagie, moins heurtée, quoique
non dépourvue de piques. Histoire linéaire, offrant une succession
de tableaux et scènes de genre propres à la contrée kabyle.
Le référent historico-mémoriel – ici sous forme de contexte de
la guerre de libération et ses lendemains – est, comme à l’accou-
tumée, l’élément déclencheur du thème obsessionnel du voyage.
Partir à la recherche des ossements du frère martyr enseveli en quel-
que lieu inconnu du champ d’honneur, les déterrer, les ramener au
village natal pour leur offrir une digne sépulture. Ce prétexte à l’ac-
tion dramatique s’avère être plutôt un repère, une balise guidant le
déploiement du texte narratif en ses multiples ramifications : repré-
sentations socio-ethnographiques, fragments historiques et médita-
tion philosophique : « la vie et la mort qui se donnent la main dans
l’absolu ». Cela même qui fait la densité du roman, lui conférant la
force d’une parabole de la condition humaine déchue, tandis que la
quête initiale se mue en rapt. Les chercheurs d’os se disent désor-
mais « voleurs d’os », mettant au jour la vanité de leur entreprise :
« Je suis certain que le plus mort d’entre nous n’est pas le squelette
de mon frère… ». A rebours du voyage, la conscience de la mort
équivaut à une leçon de vie.
Pour exhumer cette vérité existentielle, il fallait savoir qu’elle était
déjà inscrite dans ce village natal plombé par la pesanteur des archaïs-
mes désuets : Saints tutélaires désormais factices, Djemaa fantoche,
existence précaire, habitants réduits à des hères faméliques voués tour
à tour au froid et à la canicule et retranchés dans leur insularité géo-
graphique et linguistique. C’était au temps de la colonisation.
Nombreux sont les passages où le réalisme des descriptions
socio-historiques désignerait l’option esthétique la plus à même à

131
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

entrer en concordance avec la valeur testimoniale et donc dénoncia-


trice des récits.
L’intention ne varie pas lorsqu’il faut dire les travers de la post
indépendance, inscrits dans les comportements sociaux et institu-
tionnels d’une population qui a été maintenue en marge de la civi-
lisation et de la modernité. Aussi le règne de la ruralité vient-il
télescoper celui de la citadinité induisant des descriptions carnava-
lesques suscitant le rire de la bonhommie tout autant que celui grin-
çant de la dérision.
De la colonisation barbare à la révolution maintenant dévoyée, le
cercle se referme sur le banquet macabre de l’Histoire.
Ce texte, d’un réalisme à la fois grave et ubuesque, peut s’enten-
dre comme un prélude au futur roman publié en 1991, Les Vigiles,
et dans lequel l’écrivain s’adonne à l’autopsie d’une société déna-
turée, dépravée, déshumanisée, atteinte de corruption matérielle et
surtout intellectuelle, guidée par le seul souci œsophagique, dédai-
gneuse de l’intelligence et du savoir mis sous scellés, livrée au
népotisme, gavée de discours lénifiants relayés par les médias, coin-
cée dans le rigorisme religieux et le nationalisme opportuniste, per-
pétuant le déni des femmes et évoluant dans une « cité adipeuse,
essoufflée, accablée de multiples abcès et menacée à chaque instant
d’infarctus ». Tous les maux se conjuguent pour signifier un peuple
à la mort programmée. Cet état des lieux conduit le lecteur, familier
de cette société, au demeurant non nommée – à éprouver la véra-
cité de la narration et à se demander s’il s’agit d’un roman social ou
d’un reportage sous forme romancée ? Quelle est la part de la fic-
tion, quelle est celle de la réalité tangible ?
Il y a lieu de convenir que le travail fictionnel porte assurément
sur la création des personnages, leur statut, leur épaisseur psycho-
logique, alors que l’intrigue en ses différentes situations et actions
relève du vraisemblable pour ne pas dire de la vérité tant le contenu
narratif peut recevoir l’adhésion de ces récepteurs, témoins directs.
L’histoire narrée ne fait que conforter un déjà vu, un déjà entendu,
un déjà vécu. Derrière le narrateur, fidèle à son talent de dénoncia-
tion se profile le journaliste enquêteur, le reporter qui fondera l’heb-
domadaire Ruptures.

132
DJAOUT, TAHAR

De fait, l’auteur a mené de front littérature et journalisme. Souvent


l’un et l’autre se confondent. La confrontation de certains passages
romanesques avec des articles journalistiques montre que la fiction se
nourrit, parfois de très prés, des textes journalistiques principalement
lorsqu’il s’agit des représentations sociales, représentations spatiales
de la ville, des lieux de l’enfance et des descriptions de l’avifaune.
Cette intimité entre l’écrivain et le journaliste a fait l’objet d’une
nouvelle Le Reporter (in Les Rets de l’oiseleur). Elle débute par un
sous-titre, Le journaliste pense. Elle se termine par : « Le journaliste
dit : Je laisse l’émotion refroidir, j’enjambe les cadavres et les rires,
et ma ligne tressée d’oripeaux est comme une zébrure indélébile qui
dit le corps et le pal ». Propos relevant entièrement du registre poéti-
que et métaphorique. Entre l’ouverture et la clausule, le texte où une
double typographie, le romain et l’italique pour désigner les deux
postures de l’écrivant, met en scène un narrateur–reporter tiraillé
entre sa mission journalistique et sa veine littéraire.
Le journalisme d’opinion, celui notamment de Ruptures, inscrit
son empreinte particulièrement dans Le Dernier Été de la raison,
roman posthume, publié en 1999,« un récit plus directement inspiré
par l’actualité » note l’éditeur. En effet, qui a vécu la période du ter-
rorisme de « la décennie noire » ne peut que le confirmer. Tous les
faits racontés sont la terrible et effroyable réalité des années qua-
tre-vingt-dix. En ce sens, Le Dernier Été de la raison est le déve-
loppement tragique, jusqu’à l’insoutenable, du récit des Vigiles. De
ce point de vue, l’un et l’autre roman ont partie liée avec le roman
historique.
Il est pénible et éprouvant de revenir sur le contenu du Dernier
Été de la raison qui donne à voir la régression abyssale de l’esprit et
de l’intelligence. Et pourtant, le plaisir du texte est là, il grandit de
ligne en ligne. De l’écriture infiniment poétique, riche en métapho-
res, concise et mesurée, souple, parfois aérienne, enveloppée d’un
ton chaud et langoureux, surgit la beauté. Elle est ici une partition
du « chant du cygne », la transcription d’un poème sorti des pro-
fondeurs de l’âme de ce libraire, Boualem Yekker, le héros, réfu-
gié à l’intérieur de lui-même et qui se contente de rêver à défaut de

133
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

pouvoir vivre. Sinon vivre sa mort dans l’acceptation ; « (…) Cette


ville choyée et suppliciée lui a souvent fait penser à la jouissance et
à la mort, à la jouissance dans la mort. » L’écriture de l’horreur s’est
transfigurée en chant douloureux de la nostalgie : « Remplacer l’his-
toire naine qui claudique dans ses petits souliers par le mythe gran-
diloquent qui gonfle les ailes du monde d’un souffle de poésie. »
Telle est la mission du poète dans la cité et que Tahar Djaout
accomplit depuis son entrée en littérature, que ce soit dans ses
romans ou dans ses recueils de poésies : Solstice barbelé (1975),
L’Arche à vau-l’eau (1978), Insulaire (1980), L’Oiseau miné-
ral (1982), Pérennes. Dans chacune de ses expériences poétiques,
Djaout accomplit la mission dévolue au poète, « s’assumant dans
toutes les intempéries de l’exigence et de l’écartèlement » avec
« son entêtement à conjurer la blessure par la parole. »
Pour dire la blessure et la dissiper dans le souffle d’espoir, le
poète appelle en scène son double fraternel. Ce frère est le porte-
voix du (des) poète (s) maudit (s), interdit (s) de parole, exilés. Il
est son (leur) substitut pour dénoncer la chape de censure. Ce frère
pleinement exposé entre dans la fonction du ‘’fou’’ en littérature. Il
est le masque clownesque qui révèle, qui lève l’interdit, qui libère et
qui fait naître l’espoir.
La singularité de la poésie de Tahar Djaout est d’être un perma-
nent combat, « armé de la seule clarté du langage », qui s’écrit pour
vaincre toutes les adversités. Cette énergie pérenne dit son appétit
de bonheur à vivre qui se nomme Soleil et Mer mais aussi Oiseau,
celui là qui gagne assurément le rang du mythique pour être dédié à
Han Meilin (L’Oiseau minéral).
L’oasis que recherche le poète est à trouver dans le champ cultu-
rel où se côtoient toutes les sensibilités créatives. Dans son métier
de journaliste, en critique averti, Djaout a communiqué à ses lec-
teurs l’art de la dramaturgie, l’émotion musicale, la portée de l’ex-
pression cinématographique. Mais son rapport à l’art pictural reste
le plus fort.
Connivence de la poésie et de la peinture. Tahar Djaout fut le
compagnon fidèle du groupe Aouchem animé par Denis Martinez.

134
DJAOUT, TAHAR

Il est au rendez-vous de toutes les expositions, se sentant partie pre-


nante de ce que délivrent le graphisme et la palette de couleurs qui
exhument les signes originels, « signes d’une écriture détournée qui
quitte la feuille pour habiter les talismans, se couler dans les flexu-
res d’une généalogie mouvementée, suivre le cours des rides et des
fleuves immémoriaux. »
Des poèmes de Djaout, Bouche d’incendie, Les Rets de l’oise-
leur, sont respectivement illustrés par Martinez qui offre « une pein-
ture pour vivre » et Salah Slama. Compagnonnage avec Issiakhem
et surtout Khadda, qui tient en estime la poésie de Djaout. Le dia-
logue s’installe entre eux : l’oiseau –totem de Djaout- est au cen-
tre de nombreuses encres de Khadda qui retiendra à son tour le titre
L’Oiseau minéral pour une de ses œuvres, alors que Djaout repère
l’olivier de Khadda et en fait un poème :
« (…) Quand le bleu et l’ocre / confrontent leurs ossatures / Quand
Khadda grave l’essor / Dans l’exiguïté d’une cicatrice / l’arbre enjambe
les silences / Et gonfle ses ramures d’invectives. »
Entre le poète et les peintres de sa génération, l’enfance est en
partage : Djaout « ne possède nul sanctuaire hors l’enfance qui (le)
harcèle ». De son jumeau par la peinture, Tibouchi, il dira qu’il
« recherche (…) le vert paradis de ceux pour qui l’âge adulte (celui
de l’homme et du monde) est une irrémédiable défaite. »
Si Tahar Djaout a voyagé dans son territoire intérieur à travers
ses œuvres poétiques et romanesques, dans la littérature du pays, la
maghrébine et l’universelle, si son journalisme est le catalogue de
ses escales en peinture, musique, cinéma et marginalement le théâ-
tre, c’est bien pour capter plus largement et plus en profondeur la
culture originelle, jusque dans la zébrure de ses signes, tenter de lui
restituer un visage dans lequel se reconnaitront les siens et l’offrir
au monde. C’est par sensibilité, goût et détermination qu’il s’engage
dans ce grand Œuvre où il s’est voulu chercheur d’os, parce qu’il est
fondamentalement chercheur d’eau.
Afifa Bererhi

135
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres

Poésie
Solstice barbelé (dessins de Denis Martinez), Sherbrooke,
Québec, Naaman, 1975 ; rééd. 1983.
L’Arche à vau-l’eau : poèmes 1971-1973, Paris, Saint-Germain-
des Prés, « Chemins profonds », 1978.
Insulaire & cie, Sigean, L’Orycte, 1980.
L’Oiseau minéral, Sigean, L’Orycte, 1981.
L’Étreinte du sablier, Oran, CRIDSSH, Écrivains algériens au
présent n° 6, 1983 ; rééd. (préface A. Djeghloul), Oran, Dar el
Gharb, 2004.
Pérennes (Encres Hamid Tibouchi), Pantin, Le Temps des ceri-
ses, 1996.
Romans
L’Exproprié, Alger, SNED, 1981 ; rééd. F. Majault / Arcantère,
1991 ; Alger, Enag, 2002 ; en allemand (trad. H. Folk), Brême,
Manholt, 1995.
Les Chercheurs d’os, Paris, Le Seuil, « Méditerranée », 1984 ;
rééd. Points roman, 2001 ; en allemand (trad. H.L. Teweleit),
Ostberlin, Aufbau-Verlag, « Neue texte », 1988 et rééd. Mainz,
Donata Kinzelbach, 1995.
Les Rets de l’oiseleur (nouvelles), Alger, Enal, 1984 : rééd. Alger,
Enag, 2002.
L’Invention du désert, Paris, Le Seuil, 1987 ; en italien (trad.
A.-M. Mangia, préf. A. Bererhi), Lecce, Argo.
Les Vigiles, roman, Paris/Alger, Le Seuil/Bouchène,
« Méditerranée », 1991. (Prix Méditerranée) ; rééd. « Points
Seuil » n° 171, 1995 et 1999 ; en allemand (trad. J. Beer), Wien/
Bozen, Folio-Verlag, « Transfer Europa », 1998 ; en anglais :
Saint Paul (Minnesota), Ruminator Books, 2002. Adaptation
cinématographique de Kamel Dehane, Les Suspects, 115 mn,
Belg. / Fr. / Alg., 2003.

136
DJAOUT, TAHAR

Le Dernier été de la raison, Paris, Le Seuil, 1999 ; en anglais (trad.


M. de Jager ; préf. Wole Soyinka), Saint Paul (MN), Ruminator
Books, 2001, 2003 ; rééd. (introd. Alek Baylee Toumi), Lincoln
(NE), University of Nebraska Press, 2007 ; en néerlandais (trad.
H. Van der Kooy), Amsterdam, Van Gennep, 2008.
Essais et articles
Les Mots migrateurs : une anthologie poétique algérienne, Alger,
OPU, « Classiques maghrébins », 1984.
La Kabylie (photographies Ali Marok ; préface Mohammed Dib ;
avec le concours de Farida Aït Ferroukh), Alger/Paris, AdDiwan/
Paris-Méditerranée, 1997.
Fragments d’itinéraire journalistique, mai 1986 – mars 1987
(préface A. Djeghloul), Oran, Dar el Gharb, 2004.
Ruptures, janvier-mai 1993, n° 1-22 (passim). T. Djaout a publié
de très nombreux articles dans différents journaux et revues : El
Watan, Algérie Littérature/Action, Algérie Actualité, etc.

137
DJEBAR, ASSIA (1936-)

L’œuvre d’Assia Djebar, un écrivain mondialement célèbre,


se situe dans le contexte de ses racines en Algérie. La lignée de
la famille de l’écrivain et l’histoire de son pays natal s’entrecroi-
sent. De sa famille maternelle, elle compte comme aïeux le calife
de l’émir Abdelkader et aussi Malek Sahraoui El Berkani, le caïd
des Beni Menacer, qui avait dirigé en 1871 une rébellion contre l’ar-
mée française coloniale où il a été tué au combat. L’écrivain est née
Fatima-Zohra Imalayène le 4 août 1936 à Cherchell, de son père,
Tahar Imalayène, issu de l’École normale musulmane d’instituteurs
de Bouzaréah, originaire de Gouraya, et de sa mère, Bahia Sahraoui
de la famille des Berkani, issue de la tribu des Beni Menacer du
Dahra. Ses études, depuis l’école primaire française à Mouzaïa dans
la Mitidja, à sa propédeutique à l’Université d’Alger suivies de cel-
les à l’École Normale Supérieure de Sèvres à Paris, ont formé son
écriture. Elle les a poursuivies à Tunis et à Paris, sous la direction de
Charles-André Julien.
Par la suite elle y a joint les carrières de journaliste (pour El
Moudjahid pendant la guerre, Journal d’une maquisarde, reprise
dans El Djeich), de critique cinématographique dans la presse algé-
rienne, de cinéaste (La Nouba des femmes du mont Chenoua et aussi
La Zerda et les chants de l’oubli, un film réalisé à partir d’archi-
ves historiques). Elle a joint les carrières de traductrice et de fonc-
tionnaire en France au Centre culturel algérien ainsi qu’au Fonds
d’action sociale. Elle s’est dévouée à l’écriture et au professorat,
celui-ci dans le cadre de ses nominations à la faculté de lettres de
Rabat (1959-1962), à la faculté d’Alger (1962-1965, 1974-1980),
à l’Université d’État de la Louisiane à Bâton Rouge aux États-Unis

138
DJEBAR, ASSIA

(1995-2001) et par la suite à l’Université de New York. En 2005


Assia Djebar, le nom de plume de Fatima-Zohra Imalayène depuis
1957 et la parution de son premier roman, La Soif, a été élue membre
de l’Académie française, la cinquième femme à recevoir cet honneur
depuis le début de l’Académie et le premier membre élu d’origine
maghrébine. Membre de l’Académie française, romancière, poète,
dramaturge, cinéaste, pour de nombreux lecteurs et lectrices, Assia
Djebar est le plus grand écrivain maghrébin d’expression française.
Elle est l’auteur depuis 1990 d’une dizaine de nouveaux ouvrages
d’une écriture de plus en plus puissante et émouvante.
Son roman Loin de Médine (1991) reprend l’histoire du septième
siècle de l’ère chrétienne par le récit des destinées des femmes « loin
de Médine », soit géographiquement, soit symboliquement, musul-
manes et non-musulmanes, afin d’enrichir la mémoire collective de
la tradition orale. En évoquant la prise des territoires au sud d’Alger
par l’armée coloniale française entre 1830 et 1860, Vaste est la pri-
son (1995), le troisième volet du Quatuor d’Alger, prolonge le pano-
rama mi-historique, mi-autobiographique esquissé dans L’amour, la
fantasia (1985) et Ombre sultane (1987), les deux volets précédents.
La structure polyphonique évoque des « effacements », celui de la
perte de toute connaissance de l’écriture libyque ainsi que celui du
silence imposé à la femme.
À partir de sa mémoire immédiate de la mort d’amis proches et
de connaissances plus lointaines, dans Le Blanc de l’Algérie (1995),
l’auteur formule une lamentation pour l’Algérie qui fait le deuil des
écrivains disparus, « cette mort inachevée ». La structure musicale
de la litanie rejette avec force une telle association entre la mort et
l’écriture dans la longue procession de morts dont certaines étaient
naturelles ou accidentelles, mais non pas les attentats visant une
trop longue liste de victimes francophones, intellectuels et écri-
vains, journalistes, dramaturges, poètes, professeurs, parmi les hom-
mes et les femmes les plus doués de l’Algérie. « Écrire en Algérie,
serait-ce cette mort inachevée qui devient carrefour houleux : fran-
ges du désert qui remonte, caravane égarée dans un présent mouvant
qui aveugle ? » (p. 263). L’auteur conclut en souhaitant de toutes ses

139
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

forces un avenir meilleur : « Dans la brillance de ce désert-là, dans


le retrait de l’écriture en quête d’une langue hors les langues, en
s’appliquant à effacer ardemment en soi toutes les fureurs de l’auto-
dévoration collective, retrouver un “dedans de la parole” qui, seul,
demeure notre patrie féconde » (p. 275-276). L’ouvrage Oran, lan-
gue morte présente sous forme de nouvelles les récits de « la nuit
algérienne » de certaines femmes « victimes pour leur savoir, leur
métier ou pour leur solidarité » (p. 371). Ces nouvelles sont situées
dans le contexte de la décennie quatre-vingt-dix qui fait remonter
la mémoire de l’auteur à la guerre d’indépendance pour présenter
les femmes algériennes, leur courage face à la menace et la force de
leur résistance.
Strasbourg, une ville frontière à plusieurs langues et à la mémoire
plurielle, sert d’arrière-plan dans Les Nuits de Strasbourg (1997), un
ouvrage romanesque qui change de ton, représentant à la fin de cette
année le tournant dans la trajectoire de la guerre civile. Le roman
évoque les amitiés et les amours entre les citoyennes et les citoyens
de plusieurs nations et de plusieurs cultures, l’amitié entre Thelja et
son amie d’enfance, une algérienne juive, et l’amour entre Thelja
et François, dans le contexte de l’espoir du renouveau de la paix
en Algérie. Les atrocités de l’année de la parution de ce roman ont
tellement écœuré le monde que le projet de société des islamistes
radicaux n’était plus perçu comme viable par la grande majorité
des Algériens. Dans le cadre de l’élection d’Abdelaziz Bouteflika
en 1999, l’essai Ces voix qui m’assiègent (1999) développe une
réflexion sur les liens de l’auteur à la langue et à l’écriture, aux lan-
gues berbères de ses origines, aux dialectes et aux accents de l’arabe,
avec les rapports sociaux qui en découlent et le lien de cet auteur
au français, la langue de son écriture. L’écriture est une nécessité,
le moyen de poursuivre la quête identitaire qui est la sienne et, en
remontant l’histoire de l’Algérie, collective aussi. Le roman suivant,
La femme sans sépulture (2002), présente Zoulikha, une héroïne
de la Guerre d’indépendance. En dépit des grands risques, cette
femme, « la mère du maquis », portait régulièrement des vêtements
et des vivres aux militants du FLN montés au maquis. Au bout de
deux années de va-et-vient entre la ville de Césarée (actuellement

140
DJEBAR, ASSIA

Cherchell, la ville natale de l’auteur) et les hauteurs où se trouvaient


les maquisards, Zoulikha a été capturée par des militaires coloniaux
et portée disparue. Zoulikha dont la générosité et le courage ont été
à l’origine de la création d’un mythe symbolise aussi toutes celles
qui ont combattu dans l’ombre.
Contrairement à l’habitude de l’auteur de narrer un récit en pre-
nant le point de vue d’une femme, le roman La disparition de la lan-
gue française (2003) prend celui d’un homme, Berkane, un Algérien
immigré en France vingt ans auparavant. À la retraite, l’exilé
retourne à son pays natal, mais à un moment fatal, en automne 1991.
Berkane est pris au piège par les événements politiques, trente ans
après son arrestation par des officiers français qui l’avaient détenu,
interrogé puis après un certain nombre de mois, libéré. En 1993, il
part pour le maquis afin de revisiter le même camp d’internement et
de reconstituer ses souvenirs troublants de cet épisode. Aucune nou-
velle n’est plus reçue de lui. Le trou de sa disparition, évoqué par ses
lettres et ses cahiers, est suggéré par la réaction de son frère venu
de France pour faire une enquête sur son absence ainsi que par celle
de Marilise, la femme allemande qu’il avait aimée. Les narrateurs
multiples recherchent l’explication des causes de sa disparition. Le
roman-choc évoque la disparition au cours d’une décennie de guerre
civile de celles et de ceux dont on recherche toujours la trace.
« Écrire tantôt avec des larmes (de rage, de défaite, de sel, de stu-
peur…), tantôt pour capter un rythme », ainsi Assia Djebar résume-
t-elle en 2007 plus de cinquante ans d’écriture (Nulle part dans la
maison de mon père, p. 393). Elle écrit non pas comme simple pas-
se-temps, ni pour tisser des fils entre plusieurs peuples, citadin et
nomade, algérien et français, qui se sont rencontrés et se sont fait
des amitiés. Le roman Nulle part dans la maison de mon père lance
un regard nostalgique en arrière et un autre en avant vers l’avenir
dans l’espoir d’un renouvellement des rapports de paix et d’amitié.
Deborah Hess

Œuvres
La Soif, roman, Paris, Julliard, 1957.

141
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Les Impatients, roman, Paris, Julliard, 1958.


Les Enfants du nouveau monde, roman, Paris, Julliard, 1962.
Les Alouettes naïves, roman, Paris, Julliard, 1967.
Poèmes pour l’Algérie heureuse, Alger, SNED, 1968.
Rouge l’aube, pièce en quatre actes et dix tableaux, avec Walid
Garn, Alger, SNED, 1969.
La Nouba des femmes du mont Chenoua, film, 1978 – Prix de la
critique internationale, Biennale de Venise, 1979.
La Zerda ou les chants de l’oubli, film, 1982.
Femmes d’Alger dans leur appartement, nouvelles, des femmes,
1980 ; 2e édition, Paris, Albin Michel, 2002.
L’Amour, la fantasia, roman, Paris, Jean-Claude Lattès, 1985.
Ombre sultane, roman, Paris, Jean-Claude Lattès, 1987.
Loin de Médine, roman, Paris, Albin Michel, 1991; Chronique
d’un été algérien : ici et là-bas, texte, Assia Djebar, photogra-
phies, Hugues Wurstemberger, John Viak, Claudine Doury,
Patrick Zachmann, Paris, Plume, 1993.
Vaste est la prison, roman, Paris, Albin Michel, 1995.
Le Blanc de l’Algérie, récit, Paris, Albin Michel, 1995.
Oran, langue morte, nouvelles, Arles, Actes Sud, 1997.
Les Nuits de Strasbourg, roman, Arles, Actes Sud, 1997.
Ces Voix qui m’assiègent… en marge de ma francophonie, essai,
Paris, Albin Michel, 1999.
La Femme sans sépulture, roman, Paris, Albin Michel, 2002.
La Disparition de la langue française, roman, Paris, Albin
Michel, 2003.
Nulle part dans la maison de mon père, roman, Paris, Librairie
Arthème Fayard, 2007.
Honneurs et Prix
Prix de la Critique internationale à la Biennale de Venise pour La
Nouba des Femmes du Mont Chenoua (1979).

142
DJEBAR, ASSIA

Literaturpreis des ökumenischen Zentrums pour Ombre sultane


(Francfort, 1989).
Prix Maurice Maeterlinck (Bruxelles, 1995).
International Neustadt Literary Prize (États-Unis, 1996).
Prix Marguerite Yourcenar (Boston, 1997).
Prix International de Palmi (Italie, 1998).
Élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature
françaises de Belgique (1999).
Grand Prix de la Francophonie (Prix de l’Académie française,
1999).
Prix de la paix des libraires allemands (Francfort, 2000).
Prix international Pablo Neruda (2005).
Chevalier de la Légion d’honneur, Commandeur des Arts et des
Lettres (France).
Docteur honoris causa des universités de Vienne (Autriche) de
Concordia (Montréal) et d’Osnabrück (Allemagne). Élue mem-
bre de l’Académie française (2005).

143
DJEBEL, MOURAD (1967-)

Mourad Djebel, né à Annaba en 1967, est l’un des auteurs les plus
doués de sa génération. Après des études en urbanisme à l’Université
Mentouri de Constantine, il effectue un long périple en Afrique et
se pose, définitivement, en France – qui deviendra sa terre d’écri-
ture. De l’Algérie, il garde une mémoire inépuisable, une inspiration
éclatante et d’où surgira l’essentiel de son imagination.
Auteur francophone, il utilise la langue tel un orfèvre dans un
travail précis de prosodie dans son œuvre romanesque. La particu-
larité de son écriture tient à sa rare présence dans les catalogues et
anthologies de littérature algérienne contemporaine.
Son œuvre réfléchit les arcanes du souvenir comme fondement
de l’individu et de la création même. Inscrite dans la période de
la décennie noire, elle expose un nouveau regard qui s’éloigne du
trauma et du pathos pour mieux exorciser une douleur infiltrée dans
la prose : il ne s’agit plus de dire l’événement de la douleur et de
l’horreur mais de montrer comment son souvenir expose l’homme
à son inutile et illusoire échappatoire ; qu’il soit fait d’exil, d’écri-
ture ou d’ivresse : on ne peut oublier. Alors, à défaut d’un silence
vain, Mourad Djebel impose « qu’il n’est pas question d’oubli », il
se joue de la mémoire et lui préfère la « remémoire ». Depuis son
premier roman Les Sens interdits (La Différence, 2001) jusque dans
Les Contes des Trois rives (Actes Sud, 2011), l’auteur poursuit sa
quête du temps pris dans une triple dimension : l’enfermement, le
legs et le nécessaire lien.
Les Sens interdits (2001) sont l’errance d’un homme depuis
la vieille ville de Constantine, où les cartomanciennes ont extrait
Maroued de son cocon morbide et funèbre à la soirée en Afrique

144
DJEBEL, MOURAD

de l’Ouest. Le roman est le récit d’une mémoire répétée jusqu’à la


transe, cristallisée autour d’images traumatiques : l’agression de
Yamina, l’assassinat de Larbi et Nabile dans la ville de Constantine
depuis les émeutes de 1986 à l’explosion du Fis en 1991. Même sen-
sation de vertige à sortir et expulser ce que le silence a posé strate
par strate au fond d’une mémoire qui, se répétant et se tendant tel un
arc de plus en plus ployé, se remémore et se souvient encore, image
réimprimée et palimpseste. Maroued se dédouble pour mieux expul-
ser ce qui l’habite, ceux qui l’habitent : spectre, mort et sang. Sang
virginal de Yasmina sur la dune, sang sacrificiel de Larbi et Nabil,
spectre de ces amis qu’il continue d’accompagner dans les marches
nocturnes et ecmnésiques de la remémoire sur les pont Sidi M’cid
et Sidi Rached. Suspens d’une mémoire traumatique et pathétique.
La répétition n’est pas effet de style mais procédé poétique, l’ex-
tase de la mémoire qui répète, reprend en écho tout en accélérant le
rythme. C’est pourquoi, l’auteur continue de lier cette transe au coït,
la mémoire donnant des coups au récit comme Maroued transperce
Yasmina sur la dune.
Cherchant à former un véritable cycle d’écriture, Mourad Djebel
poursuit dans Les cinq et une nuits de Shahrazède (2005) une nou-
velle forme d’héritage en réinventant les Mille et une nuits et le
soufisme arabe pour mieux transcrire la généalogie culturelle de
l’Algérie à travers la figure d’une femme conteuse – cette nouvelle
Loundja, cette autre Sharazède – et de sa suiveuse, sa fille.
Un homme retrouve dans le visage d’une jeune lycéenne, cliente
de sa librairie à Annaba, la fille de son ancienne amante qui s’est sui-
cidée. De café en discussion, il décide de lui faire don de son legs,
les nuits de Shahrazède pour transformer le suicide de son ancienne
amante en offrande pour sa suivante. Quittant les émeutes intégris-
tes, ce roman expose la transformation du trauma ankylosé. Cirta
devenu gangrène et tumeur alimentant le rat, figure du mal-être et
du malaise. La transe n’a pas suffi, et au lieu de se morfondre dans
le cocon de la vieille casbah de Constantine le trauma devenu étince-
lante douleur s’expose au dedans de Shahrayar, cet autre Maroued,
sous l’image d’un rat. Telle la taupe de Mohammed Dib dans Qui se

145
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

souvient de la mer ? le rat dévore, grignote et troue l’intime, le secret


et l’intérieur des strates. Cependant, bien que la taupe soit métaphore
de la lutte algérienne, le rat est métonymie de sa défaite, d’une autre
lutte qui sous la plume djebelienne ne mène à aucune victoire si ce
n’est au triomphe de l’angoisse et du deuil impossible.
Suivent Les Paludiques qui, malgré une publication postérieure
aux romans, demeurent l’inscription première de l’écriture poé-
tique de l’auteur. L’intertextualité s’explique par les enjeux topi-
ques, sémantiques et isotopiques. Les Paludiques, à l’égal du recueil
Soliloque de Kateb Yacine dans l’inscription thématique et poétique
à l’égard de Nedjma, demeure l’acte de naissance de l’esthétique
djebelienne. Dans une stratégie d’écriture de reflets et d’inversion,
ce recueil de poèmes tend à transcrire l’éclatement de l’homme face
à l’horreur. Je éclaté, déformé, en errance plutôt qu’en exil sur le
chemin de ses pas ludiques comme pour mieux déjouer le rat qui
le dévore. Ludiques saisons de l’amour en pleine orgie funèbre, le
poème djebelien se décompose dans une construction tranchée par
les voix/es d’une mémoire en attente, d’une œuvre à venir...
L’œuvre de Mourad Djebel est une réflexion sur l’art romanes-
que détonante et exaltante, elle offre au roman algérien une approche
qui impose un nouveau regard sur cette poétique de la remémoire
qui expose un monde que les personnages ne cessent de se ressasser.
L’auteur lui-même cherche à transcrire dans une prose brisée, tra-
vaillée, ruinée le vestige du passé comme atlal magnifique ; l’écri-
ture djebelienne transcende la monstruosité de l’événement en une
extatique poétique du temps. Une écriture que l’on doit compter à
présent comme fondamentale dans l’ébauche d’une histoire litté-
raire algérienne contemporaine.
Lynda Nawel Tebbani

Œuvres
Les Sens Interdits, roman, Paris, de La Différence, 2001.
Les Cinq et Une Nuit de Shahrazède, roman, Paris, de La Différence,
2005.

146
DJEBEL, MOURAD

Les Paludiques, poésie, Paris, de La Différence, 2006.


Statufiction, texte en prose poétique dans un ouvrage collectif.
Petites Agonies urbaines, autour des photographies de Michel
Denancé, Le bec en l’air, mai 2006.
Qui se souvient du vieil homme, nouvelle en postface de la réé-
dition de la trilogie algérienne de Mohammed Dib La Grande
Maison, L’Incendie, Le Métier à Tisser, en un seul volume, Alger,
Barzakh, 2006.

147
DJEMAÏ, ABDELKADER (1948-)

Abdelkader Djemaï est né à Oran, de parents analphabètes,


dans une famille nombreuse, d’origine modeste. C’est à la biblio-
thèque de son école qu’il découvrit à l’âge de dix ans un livre de
la Bibliothèque verte qui lui donna le goût de la lecture et l’envie
d’écrire. Il y découvrit aussi « les trésors des dictionnaires qu’il
continue d’ouvrir avec gourmandise. » Il écrivit ses premiers tex-
tes littéraires et collabora, en 1966-67 au journal La République
d’Oran dont il rejoignit la rédaction en 1970 après avoir enseigné
deux ans dans une école primaire. Il exerça le métier de journaliste
jusqu’en 1993. Son premier roman Saison de pierres parut en 1986
en Algérie (SNED) suivi, en 1991, par Mémoires de Nègre (ENAL).
En 1993, il quitta l’Algérie pour Paris où se déroule sa carrière lit-
téraire. Auteurs de nombreux romans, récits, dont plusieurs en col-
laboration avec des photographes (Philippe Dupuich, Jean-André
Bertozzi, Philippe Lafond). Plusieurs de ses romans ont été récom-
pensés par un prix littéraire.
Il a également publié de nombreux textes et nouvelles dans
des revues en Algérie, en France et à l’étranger ainsi que dans des
recueils collectifs. Plusieurs de ses romans ont été adaptés pour le
théâtre (Un Été de cendres, 31, rue de l’Aigle sous le titre L’Affaire
RD, Gare du Nord sous celui de Bonbon, Bartolo et Zalamite,) ou
donnés en lecture-spectacle (Été de cendres en 1995 au festival
d’Avignon avec Catherine Hiegel, Matisse à Tanger, adaptée de
Zohra sur la terrasse. Elles ont donné lieu à des retransmissions
radiophoniques en France et à l’étranger). Il est l’auteur de cinq piè-
ces radiophoniques diffusées dans l’émission « Les Petits polars de
Sophie » sur France Bleu. Il est aussi l’auteur de pièces en arabe

148
DJEMAÏ, ABDELKADER

dialectal comme Hab el Moulouk Fi tarikh el Harb, montée par le


Théâtre Régional d’Oran.
Il anime régulièrement des ateliers d’écriture, en France et à
l’étranger, dans différents établissements scolaires, dans des média-
thèques et en milieu carcéral, ateliers qui ont donné naissance à une
cinquantaine d’ouvrages. Il participe à des rencontres et animations
dans les instituts et les alliances françaises à l’étranger et donne des
conférences sur Albert Camus et l’Algérie, Louis Guilloux, la litté-
rature maghrébine et Max-Pol Fouchet.
Il est membre de plusieurs jurys littéraires (Prix Tropiques, Prix
Prométhée de la nouvelle, Prix du Jeune Ecrivain, Président du
Prix Amerigo Vespucci). Il est Chevalier des Arts et Lettres, ancien
membre du Comité et de la Commission francophonie à la Société
des Gens de Lettres et président de l’Association des Amis de Max-
Pol Fouchet.
Il considère que l’écriture est « un métier artisanal, il s’agit
d’aller à l’essentiel, en tentant de proposer aux lecteurs des tex-
tes clairs, limpides et efficaces. » Pour lui, « un écrivain n’est pas
un poisson qui vit dans un joli aquarium plein de couleurs et de
plantes artificielles et à qui on jette des graines, c’est un poisson de
rivière, d’oued, de fleuve, de mer et qui va chercher sa nourriture
dans la réalité sociale, dans le quotidien des rues, des personnes,
des familles. Il doit aussi se nourrir de l’Histoire en interrogeant les
mémoires. »
Ses romans sont courts, structurés comme des tragédies ; ils se
préoccupent de l’homme au moment où sa vie bascule, où l’Histoire
bascule. Djemaï ne recherche pas le spectaculaire. Il ancre ses
romans dans une matérialité banale ou une banalité matérielle qui
ne leur enlève pourtant pas une grande profondeur et une grande
humanité.
Ses premiers romans publiés en France, Un Eté de cendres (1995),
Sable rouge (1996) et 31, rue de l’Aigle (1998) sont ancrés dans
l’histoire contemporaine violente de l’Algérie. Cependant, il s’éloi-
gne volontairement d’une écriture idéologique, d’une dénonciation
politique. Il se méfie « des phrases lyriques truffées de principes

149
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

ronflants et de grands sentiments. Des phrases en toc, vieillottes, rin-


gardes, appartenant à la bimbeloterie du révolutionnaire intransi-
geant et chimiquement pur. » Ces romans ne sont pas exempts d’une
certaine véhémence, d’une certaine violence – Sable rouge évoque
toutes les violences de la deuxième moitié du vingtième siècle – guer-
res coloniale, intérieure plus un tremblement de terre. Mais l’ironie et
un sens de la dérision lui permettent de ne pas sombrer dans le déses-
poir qu’une répétition de l’Histoire pourrait induire.
Ses premiers romans font une large place à la métafiction, au tra-
vail d’une écriture qui se cherche encore. Dans Mémoires de nègre
(1999), il tourne en dérision « la plume facile, voire aventureuse »
en enchaînant les figures de style dans un déferlement baroque tota-
lement jouissif, très éloigné du style de ses romans suivants. Très
rapidement, dès 31, rue de l’Aigle, il établit un véritable manifeste
littéraire qui préside à l’ensemble de son œuvre : « je m’intéresse à
tout ce qui fait la matière, la trame, la fibre, les faiblesses, les failles
des individus. » Le rédacteur du rapport de 31, rue de l’Aigle com-
mence par dénoncer « les arabesques, les fioritures, les redondan-
ces. Je lutte depuis toujours contre le sombre, l’obscur, le confus
et l’équivoque » et « les excès qui nuisent à [la] crédibilité », pour
ensuite définir son propre style « précis, clair, efficace. » où « cha-
que détail aura son importance, chaque mot sera pesé. » Ce « goût
prononcé pour le détail, la précision » est, en effet, une des spécifi-
cités des textes courts et concis de Djemaï.
Camping (2002) est une charnière dans son œuvre avec l’intro-
duction du thème de l’entre-deux, avec des personnages dont les
racines sont d’un côté de la Méditerranée alors qu’ils vivent en
France – tous ses romans disent d’ailleurs l’imbrication des deux
pays et de l’histoire. Cependant, ce n’est pas tant l’exil géographi-
que ou linguistique qui l’intéresse que l’exil intérieur ou l’errance
de ses personnages. A cet effet, les lieux de passage ou les moyens
de transports sont une des métaphores du voyage intérieur de ses
personnages.
La banalité de leur vie est rendue par un style simple, jamais
simpliste, minimaliste, dépouillé qui colle au dépouillement de la

150
DJEMAÏ, ABDELKADER

vie de ces personnages au moment où leur vie bascule. Leur ins-


cription physique dans l’espace, en particulier l’espace urbain, leur
donne une matérialité soulignée par un souci du détail qui ancre ses
récits dans des lieux qu’on croit pouvoir identifier et dans une épo-
que précise grâce à l’évocation d’objets, de marques, de films, sans
pour autant ôter à ses histoires leur dimension universelle. Cultiver
la banalité lui permet de d’aller au cœur de l’intime, de faire surgir
l’essentiel du drame de ses personnages. Il s’emploie à construire
« un monde palpable dont tu ne pourrais saisir l’infinité, mais qui
serait plein d’histoires de tous les jours, bonnes ou mauvaises, tris-
tes ou heureuses, sages ou violentes. » Aussi bien dans Camping
que dans Gare du Nord (2003) Le nez sur la vitre (2004) ou encore
Un moment d’oubli (2009) – roman qu’il a voulu franco-français
– il cultive l’art de la chute. En cela, malgré l’origine modeste des
personnages, on serait tenté de parler de tragédie puisqu’il s’agit
d’espoirs, de vies, brutalement interrompus par un enchaînement de
faits et d’événements extérieurs aux personnages, des personnages
fragiles, enfants, vieillards, souvent analphabètes, pour mieux mon-
trer leur peu de prise sur le monde. Il campe ses personnages avec
tendresse ou humour. Mettre en scène des personnages d’enfants
ou d’analphabètes, lui permet également une certaine candeur pour
interroger la société dans laquelle il les situe et aborder les grands
faits de société, tels que le tourisme de masse, la migration esti-
vale des immigrés, la solitude des travailleurs immigrés retraités, la
délinquance, sans se lancer dans un plaidoyer idéologique. En pas-
sant de la focalisation interne à la focalisation externe, voire au récit
à la deuxième personne, il multiplie les angles d’approche. Ainsi le
‘tu’ d’Un moment d’oubli représente clairement la rupture à l’inté-
rieur du personnage même.
Avec Zohra sur la terrasse Matisse à Tanger (2010), La Dernière
nuit de l’Emir (2012) et Une ville en temps de guerre (2013), Djemaï
entre dans une nouvelle phase, déjà présente de manière impli-
cite dans ses précédents romans. Il passe de l’histoire individuelle
à l’Histoire. Une des dernières phrases de Mémoires d’un nègre
montrait déjà ce désir : « Voilà à peu près la petite histoire de mon

151
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

immeuble, de la mienne, et celle avec un grand et majestueux H. »


En comparant Sable rouge à Une ville en temps de guerre qui, tous
deux traitent de la guerre d’indépendance, on comprend l’évolution
de Djemaï : un même thème, un même point de vue – celui d’un
enfant – mais dans le second, la part d’espace textuel consacré à la
guerre et à la violence, est nettement moindre. Si l’Histoire importe,
c’est l’homme qui est central.
Plus que les événements eux-mêmes, c’est leur représentation lit-
téraire qui intéresse l’auteur. Ses récits historiques empruntent à ses
romans leur brièveté, leur technique incisive. A une approche histo-
rique linéaire et factuelle, il préfère une série de vignettes, de brefs
tableaux, empreints de poésie, qui retracent les épisodes impor-
tants. Dans ces trois récits comme dans ses romans, il suggère, sans
démontrer, avec une grande efficacité poétique, les souffrances des
habitants d’un pays ou d’une ville déchirée. Depuis Camus à Oran
(1995), on sait son attachement pour sa ville d’Oran qu’il n’a de
cesse de recréer, la plupart du temps sans la nommer, pour ses lec-
teurs. Celui-ci s’exprime dans des images physiques : « avant que le
barbelé n’écorche à vif la chair de la ville ou ces soirs-là, la ville se
parfumait au plastic ou encore Oran […] avait maintenant les yeux
battus, la mine triste et les joues blêmes. » La ville est personnifiée,
ce qui fait écho à la souffrance de ses habitants au corps déchiré par
des actes de barbarie aveugle. La ville n’est pas une entité abstraite,
ce qui donne une dimension véritablement humaine, charnelle, aux
drames successifs, dimension que les récits historiques classiques ne
font qu’effleurer en les situant au niveau des nations. Ailleurs, l’éco-
nomie et l’absence d’emphase propres à son style sont en parfaite
adéquation avec la grandeur épique et la simplicité fondamentale de
l’Emir Abdelkader. L’absence de linéarité lui permet de recréer un
monde perdu, peuplé d’odeurs, de goûts que son écriture sensuelle
met en valeur.
Djemaï s’applique aussi à replacer les événements dans une his-
toire plus vaste. Par exemple, dans La dernière nuit de l’Emir, il situe
la conquête de l’Algérie et ses acteurs dans un contexte historique
plus vaste – en montrant comment certains acteurs sont liés (effec-

152
DJEMAÏ, ABDELKADER

tivement ou affectivement) à d’autres entreprises coloniales. Il en


va de même pour la ville d’Oran toujours placée dans un cadre his-
torique qui dépasse ses confins et celles de l’Algérie. L’interaction
entre l’Algérie et la France est elle-même replacée dans un contexte
qui englobe le monde entier.
Cependant, ses récits historiques, comme ses romans, sont ancrés,
de manière plus ou moins explicite, dans son autobiographie. Son
attachement à ses racines, à sa famille, transparaît dans l’évocation
de son grand-père dans Zohra sur la terrasse. L’Histoire ne doit
jamais oublier qu’elle est faite par et pour l’homme.
Jacqueline Jondot

Œuvres
Un Eté de cendres, récit, Paris, Michalon, 1995. Prix Tropiques
et prix Découverte-Albert Camus.
Camus à Oran, récit, Paris, Michalon, 1996.
Sable rouge, roman, Paris, Michalon, 1996.
31, rue de l’Aigle, récit, Paris, Michalon, 1998.
Mémoires de nègre, roman, Paris, Michalon, 1999.
Dites-leur de me laisser passer et autres nouvelles, Paris, Michalon,
2000.
Camping, roman, Paris, Le Seuil, 2002. Prix Amerigo Vespucci.
Gare du Nord, roman, Paris, Le Seuil, 2003.
Nos quartiers d’été, récit, Cognac, Le Temps qu’il fait, 2004.
Le Nez sur la vitre, roman, Paris, Le Seuil, 2005. Prix de la
Ville d’Ambronay, prix Stendhal des Lycéens, Prix littéraire de
l’Afrique méditerranéenne/Maghreb.
Le Caire qui bat, récit, Paris, Michalon, 2006.
Pain, Adour et Fantaisie, chroniques, Pantin, Le Castor Astral,
2006.
La Maison qui passait par là, récit, Nancy, La Dragonne, 2006.
Un Taxi vers la mer, récit, Paris, Thierry Magnier, 2007.

153
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Un Moment d’oubli, roman, Paris, Le Seuil, 2009.


Zohra sur la terrasse Matisse à Tanger, récit, Paris, Le Seuil, 2010.
La Dernière nuit de l’Emir, récit, Paris, Le Seuil, 2012.
Impressions d’Algérie, récit de voyage, Paris, La Martinière, 2012.
Une ville en temps de guerre, récit, Paris, Le Seuil, 2013.

154
DIB, MOHAMMED (1920-2003)

Dib est sans conteste une des plus grandes figures de la littéra-
ture mondiale contemporaine et un précurseur majeur de la littéra-
ture algérienne de langue française. Né en 1920 à Tlemcen, il se met
à écrire, à la fin des années 1940 et son talent, tout de suite reconnu,
l’impose comme une figure de l’intelligentsia algérienne moderne
ainsi qu’une des consciences vives de l’Algérie en lutte pour son
indépendance.
Auteur particulièrement prolifique, il produira, sa vie durant,
avec une régularité exemplaire et une exigence esthétique intran-
sigeante, arpentant avec aisance les genres littéraires : roman, poé-
sie, nouvelle ou conte. En fait la frontière entre les genres est labile
sous sa plume et les diverses formes, après s’être interpénétrées et
fécondées, vont progressivement converger pour donner lieu à une
forme inédite qui les intègre harmonieusement. En même temps
qu’il brasse tous les codes, il poursuit une quête du sens à résonance
mystique, qui ne contredit en rien son agnosticisme déclaré..
Traduit dans une vingtaine de langues, Dib visite différents pays,
élargissant sa connaissance des cultures et confortant son huma-
nisme universaliste. Il séjourne notamment aux Etats-Unis et en
Finlande où il s’attarde volontiers, succombant à la fascination des
pays nordiques, à leur géographie et à leur mythologie. Il y situera
un important cycle romanesque qui lui offre l’opportunité d’une pro-
fonde réflexion anthropologique sur l’incontournable et difficile dia-
logue/confrontation des cultures. Il s’éteint le 2 mai 2003, à la Selle
Saint Cloud dans la région parisienne où il s’était établi en 1963,
après son départ d’Algérie en 1959 et quelques années de pérégri-
nation. Il laisse une œuvre considérable dont de larges pans sont

155
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

encore inexplorés ainsi que des inédits, dont un livre prêt Laëzza qui
sera publié post-mortem.
A travers cette œuvre, Mohammed Dib manifeste une sensibilité
et un imaginaire pétris, à la fois, d’une culture arabo-musulmane que
l’exil a singulièrement réactivée et d’une culture européenne pro-
fondément assimilée, acquise par sa formation scolaire et enrichie
continûment par ses lectures, sa vie parisienne, ses voyages. Cette
double généalogie, parfaitement intégrée, le place aux avant-postes
de la lame de fond de brassage culturel qui spécifie la mondialisation
dans ses manifestations culturelles les plus réussies. Pour autant, il
ne s’est jamais posé en penseur du métissage comme les écrivains
antillais Aimé Césaire, par exemple, et autres Chamoiseau. En fait
il travaille, en solitaire (et peut-être à son insu), par sa quête d’une
forme littéraire propre, à une redéfinition de l’universel. D’autant
que son travail a été porté depuis ses débuts par une attention par-
ticulière aux pulsations des enjeux sociaux, religieux et civilisa-
tionnels qui transforment imperceptiblement la configuration des
sociétés et, plus particulièrement le visage du pays de son enfance et
de sa construction identitaire.
Homme d’une discrétion qui flirte avec le goût du secret, écri-
vain radicalement solitaire qui cultive une modestie fortement mati-
née d’orgueil ; il crée un univers fascinant, réputé difficile d’accès
mais dont le prétendu hermétisme n’est que le lot d’une extrême
richesse culturelle et d’une superbe élégance du style. Partant, son
univers récuse toute lecture paresseuse.
Cette apparente difficulté s’est accrue quand l’auteur, en pleine
possession de ses moyens, s’est dégagé de toute injonction politi-
que ou éditoriale, de tout horizon d’attente propre à la sphère de la
francophonie, de toute contrainte générique héritée d’une histoire
littéraire occidentale. Alors l’artiste – dégagé du tropisme du diktat
européocentriste – s’affirme souverainement, dans toute sa liberté et
toute son historicité.
Dès les années 1960, l’espace algérien qui lui fournit le cadre géo-
graphique et sociologique réaliste de ses premiers romans, s’estompe
au profit d’un univers plus étrange, dessiné par une esthétique plus

156
DIB, MOHAMMED

impressionniste, qui convoque le fantastique et l’allégorique comme


composants privilégiés de la production du sens. Dès lors l’œuvre,
tout en restant ancrée dans l’histoire et dans le substrat humain algé-
riens, s’émancipe des contraintes d’une parole-réponse, impulsée
par le discours colonial, pour emprunter les chemins imprévisibles
de l’errance physique, de la spéculation intellectuelle et morale, de
la quête de l’amour et d’une forme esthétique coalescente à ses aspi-
rations profondes.
Ce faisant, Dib, après avoir renversé la problématique du Même
et de l’Autre et instauré l’autochtone comme sujet de la parole, se
donne pour mission d’exhumer les dalles écrites ensevelies par les
aléas d’une histoire séculaire et de tracer son sillon singulier dans le
silex d’un projet universaliste à multiples entrées. Dès lors, l’écri-
ture dépassant le souci d’enregistrement et de dénonciation d’un
réel inique, s’affiche comme action qui découvre le monde et soi-
même en les écrivant.
Déjà, dans la trilogie Algérie, le travail de l’écriture, en permet-
tant l’émergence d’une revendication nationaliste, amorçait une pre-
mière définition de soi. Inhérente à cette définition, la reconnaissance
de l’altérité affleure, à la fois sous les traits de l’Etranger conquérant
et sous le voile symbolique qui obère l’image de la femme. De fait,
dans l’imaginaire du jeune héros, l’apparition du cheval de la liberté
se superpose à la découverte de la nudité de Zhor, sa camarade de
jeu. Dès lors, quête de soi et connaissance de l’autre se trouvent
esthétiquement enlacées. Et ce n’est pas un hasard si Qui se souvient
de la mer qui consacre l’émancipation de l’auteur des contraintes du
code réaliste, est centré sur l’épopée d’une héroïne qui se construit
comme sujet de son destin par la lutte contre l’oppression étrangère,
sous le regard dubitatif/admiratif d’un époux englué dans ses inter-
rogations sur un monde en profond bouleversement. Et l’errance du
narrateur dans la ville agressive/agressée, à la recherche d’une issue,
figure l’itinéraire tortueux et risqué de la quête de soi et de l’Autre ;
non seulement désir de percer le secret de sa femme qu’il avoue
ne pas connaître, mais volonté de déchiffrer le langage obscur des
envahisseurs autant que les bégaiements des habitants hébétés de la

157
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

ville assiégée. Prise de conscience existentielle et politique conco-


mitante d’une quête esthétique qui précise son orientation.
Aussi est-ce à partir de ce roman fantastique que l’auteur conduit
une entreprise de récupération du temps perdu autant que de pros-
pection du temps à venir, ouvrant son texte aux multiples possibles
et le nourrissant à la pensée soufie dont on sait à quel point elle
repose sur une vision du monde complexe, constituée de plusieurs
strates hiérarchisées d’explication.
L’attention à la chose mystique et ésotérique va désormais hanter
l’œuvre dibienne. Elle constitue dans le triptyque consacré à l’Algé-
rie nouvellement indépendante (la Danse du Roi, Dieu en Barbarie
et Le Maître de chasse) le thème majeur qui structure les diverses
quêtes. Support de la méditation par laquelle Rodwan reconstitue
son être menacé de séparatisme autistique, ce thème se développe
dans Dieu en Barbarie et le Maître de chasse où la spécificité des
campagnards – garants de l’authenticité populaire – est posée par
Hakim Madjar comme contre-projet de « l’assimilation » par la
civilisation technologique postulée par le haut fonctionnaire Kamal
Waëd. Ce faisant, l’écrivain réalise une cristallisation particulière
des données du réel qui rend dérisoire une conformité scrupuleuse
faisant de l’œuvre un simple corrélat de la société. Alors, les person-
nages deviennent des supports de problématiques symboliques et de
convergence des rencontres culturelles, s’émancipant des contrain-
tes du reflet spéculaire et permettant une réflexion sur le monde et
ses métamorphoses. Ainsi, les romans dibiens n’ambitionnent plus
de poser un sens plein, mais invitent à une lecture active et plurivo-
que, suscitant quelque désarroi de la part des lecteurs.
Dans un second temps, l’auteur s’étant définitivement installé à
l’étranger, y transporte ses personnages. Habel, héros du roman épo-
nyme, et premier exilé de l’univers dibien explore le nouveau monde
comme on déchiffre un texte ésotérique. Dans cet univers, comme
dans le soufisme, l’amour – relation privilégiée du Même à l’Autre
– sauve du non-sens et le récit s’achève sur le « miracle bleu » d’un
ciel, « reflet de lui-même, des anges et des bienheureux ». Ainsi, les
hommes-rois qui se donnaient le spectacle de leur propre déchéance

158
DIB, MOHAMMED

sur la scène des premiers romans de la période postcoloniale, par-


viennent-ils à mettre à distance la désespérante condition humaine.
En même temps se réalise un approfondissement de l’expérience des
limites, la solitude gagne en intensité, le désespoir en acuité, la psy-
ché en complexité. Une investigation de plus en plus exigeante, par-
court la courbe qui va du délire de Hamid Saraj de la trilogie Algérie
sous l’effet de la torture (délire maintenu dans les limites d’une cau-
salité évidente) au repliement autistique de Rodwan et à l’enferme-
ment dans la folie de Habel ou du narrateur des Terrasses d’Orsol.
Par ailleurs, l’itinéraire quasi initiatique qui caractérise les par-
cours des héros dibiens signale la complémentarité de l’élucidation
de soi en tant qu’individu et de l’intégration dans une communauté,
conditions primordiales de la constitution de l’identité. Et l’exil per-
met d’interroger les autres marques de l’extranéité/étrangeté.
Deux domaines seront désormais privilégiés : celui du mysti-
cisme et celui de l’émancipation féminine qui indexent l’œuvre
dibienne, de plus en plus détachée du référent algérien (cadre géo-
sociologique) aux évolutions et conflits idéologiques de l’Algérie
indépendante. Un mysticisme où l’on repère aussi bien les traces
de l’Ismaélisme que de la Kabbale, mais qui se laisse aussi appré-
hender via une grille de lecture psychanalytique.
L’écriture se fragmente dans les derniers textes et l’écrivain
renoue directement ou non avec les nouvelles de ses débuts. Ces
courts récits en étroite intertextualité avec ses romans instaurent
un réseau dense d’appels et d’échos qui donnent son unité à l’œu-
vre. Les poèmes expriment comme il le dit lui-même « le latent du
roman ». Ils s’insèrent alors dans la trame romanesque et remontent
dans les récits prosaïques comme si le lecteur surprenait le retour
du refoulé. Ce monde tumultueux et bruissant impose une vision du
monde en perpétuel devenir, soumis aux interrogations d’une créa-
tion exigeante et d’un art consommé.
Naget Khadda

159
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres
La Grande Maison, roman, Paris, Le Seuil, 1952, Points Seuil.
Prix Fénéon, 1953.
L’Incendie, roman, Le Seuil, 1954, Points Seuil.
Au café, nouvelles, Paris, Gallimard, 1955 ; Sindbad, 1984.
Le Métier à tisser, roman, Paris, Le Seuil, 1957, Points Seuil.
Un Été africain, roman, Paris, Le Seuil, 1959.
Baba Fekrane, contes pour enfants, Paris, La Farandole, 1959.
Ombre gaurdienne, poèmes, Paris, Gallimard, 1960 ; Sindbad,
1981 ; La Différence, 2003.
Qui se souvient de la mer, roman, Paris, Le Seuil, 1962, Points
Seuil, La Différence, collection « Minos », 2007.
Cours sur la rive sauvage, roman, Paris, Le Seuil, 1964.
Le Talisman, nouvelles, Paris, Le Seuil, 1966.
La Danse du roi, roman, Paris, Le Seuil, 1968.
Dieu en barbarie, roman, Paris, Le Seuil, 1970.
Formulaires, poèmes, Paris, Le Seuil, 1970.
Le Maître de chasse, roman, Paris, Le Seuil, 1973, Points Seuil.
L’Histoire du chat qui boude, contes pour enfants, Paris, La
Farandole, (1974, pour le texte) et Albin Michel Jeunesse, (2003,
illustré par Christophe Merlin).
Omneros, poèmes, Paris, Le Seuil, 1975.
Habel, roman, Paris, Le Seuil, 1977, réédition avec une préface
de Habib Tengour, collection Lire et Relire, de la Différence,
2012.
Feu beau feu, poèmes, Paris, Le Seuil, 1979.
Mille hourras pour une gueuse, théâtre, Paris, Le Seuil, 1980.
Les Terrasses d’Orsol, roman, Sindbad, 1985 ; Paris, La Différence,
collection « Minos », 2002.
O vive, poèmes, Sindbad, 1987.
Le Sommeil d’Ève, roman, Sindbad, 1989 ; Paris, La Différence,
collection « Minos », 2003.

160
DIB, MOHAMMED

Neiges de marbre, roman, Sindbad, 1990; Paris, La Différence,


collection « Minos », 2003.
Le Désert sans détour, roman, Sindbad, 1992, Paris, La Différence,
collection « Minos », 2006.
L’Infante maure, Paris, roman, Albin Michel, 1994.
Tlemcen ou les Lieux de l’écriture, textes et photos avec Philippe
Bordas, La Revue noire, 1994.
La Nuit sauvage, nouvelles, Paris, Albin Michel, 1995.
L’Aube Ismaël, récit poétique, Paris, Tassili, 1996.
Si Diable veut, roman, Paris, Albin Michel, 1998.
L’Arbre à dires, nouvelles, Paris, Albin Michel, 1998.
L’Enfant jazz, poèmes, Paris, La Différence, 1998.
Le Cœur insulaire, poèmes, Paris, La Différence, prix des
Découvreurs 2000.
Comme un bruit d’abeilles, Paris, Albin Michel, 2001.
L’Hippopotame qui se croyait vilain, conte, Paris, Albin Michel
Jeunesse, 2001.
L.A. Trip, roman en vers, Paris, La Différence, 2003.
Simorgh, nouvelles, essai, Paris, Albin Michel, 2003.
Laëzza, nouvelles, essai, Paris, Albin Michel, 2006.
Poésies, Paris, « Œuvres complètes », La Différence, 2007.

161
DJIGOUADI, ROSHD (1966-)
Ecrivain, journaliste et réalisateur, Roshd Djigouadi fait partie de
la génération de l’indépendance. Né le 26 octobre 1966 à Khemis
Miliana, il vit entre Alger, Paris et Strasbourg. Son œuvre littéraire
et cinématographique puise ses sujets dans l’actualité algérienne. En
littérature, il est l’auteur de deux romans.
Le premier roman s’intitule Il aura pitié de nous. Il a été publié
aux éditions Chihab en 2004. C’est à partir de l’au-delà que son pro-
tagoniste, Adel, conte les péripéties de son existence qui s’est ache-
vée dans une tombe anonyme sans croix dans un cimetière chrétien
d’Espagne. Adel est un Algérois qui porte les aspirations et les
déceptions de tous ses concitoyens. Il caresse de plus en plus ardem-
ment le rêve de rejoindre l’Eden européen en atteignant la rive nord
de la méditerranée.
Avant que le roman ne s’embarque sur le périple de la mort, il
rend compte du quotidien de milliers de jeunes Algériens alourdi de
misères et de frustrations, et qui fait d’eux de forts adeptes de l’émi-
gration vers l’Europe quels qu’en soient la voie et les moyens.
Adel ne travaille pas. Il est hittiste, pour reprendre le terme popu-
laire qui a fortement marqué le parler algérien durant la période où
le chômage a sévi durement. Il rase les murs à longueur de jour-
née et le soir il dort dans la salle de bain de la maison parentale, un
appartement situé dans un des quartiers populaires d’Alger, et où
s’entassent les nombreux membres de la famille.
Cette existence alourdie de cassures est pourtant adoucie par le
fantasme dont Sabéha, la fille des voisins, est l’actrice principale.
Adel l’aime et rêve de l’épouser, mais dans l’absence des moyens, il
se contente de rêver. Mais ce fantasme ne peut survivre longtemps

162
DJIGOUADI, ROSHD

dans cette société de ravisseurs de rêves : Sabéha est mariée de force


à un émir terroriste.
Là, le roman marque une pause, brève mais dure et parlante,
devant l’horreur de la machine intégriste. Sabéha tente de s’enfuir
du maquis mais les terroristes qui forment le groupe de son mari la
rattrapent. L’Emir lui taillade alors le visage pour qu’elle ne puisse
plus plaire à un autre homme et qu’elle ne songe plus à s’évader. Au
bout du désespoir, elle appelle son bien-aimé, lui raconte son mal-
heur à la recherche de réconfort. Adel, effaré, ne trouve pas les mots
qu’il faut pour la réconforter. Doublement accablée, elle se donne la
mort, embarquant le jeune algérois dans une double culpabilité : ne
pas avoir pu la protéger les deux fois où elle a eu besoin de lui.
Après la mort de Sabéha, Adel est déterminé à partir. Et comme
ses longues files à la recherche de visas n’aboutissent pas, il décide
de rejoindre les milliers de jeunes Harragas qui risquent leurs vies
afin de réaliser le rêve de rejoindre l’Europe.
« Voir l’Europe et mourir » disait Omarou, le compagnon d’in-
fortune de Adel. C’est un jeune malien transitant en Algérie afin
d’atteindre l’Europe où il veut réaliser son rêve de devenir grand
écrivain. Son vœu se réalise, et à la lettre. Les deux jeunes gens
s’embarquent vers la côte espagnole avec, pourtant, une petite hési-
tation. Et s’il leur arrivait malheur ? Dieu aura pitié d’eux contrai-
rement aux gens d’ici-bas, d’où le titre du roman. L’embarcation de
la mort atteint presque sa destination. Les voyageurs entendent les
bruits de l’Espagne et perçoivent même ses lumières, mais comme
l’avait souhaité Omarou, ils voient l’Europe et meurent, rejoignant
les milliers d’Africains qui, tentant de fuir leur réalité souffrante,
finissent engloutis par les eaux de la méditerranée.
Sur un ton pathétique éloquent, ce premier roman de Roshd
Djigouadi atteint le lecteur au plus profond de son âme. Concerné
directement ou pas par la destinée des harragas, il ne pourra rester
indifférent devant cette condition humaine. Les mots utilisés, char-
gés parfois de hargne et de dédain, presque insolents, traduisent le
désarroi de toute une génération abusée dont les aspirations ont été
prises en otage par un système pourri. Ce lexique participe, en plus
de la trame, à renforcer l’attitude condamnatrice que tout lecteur
éprouvera certainement face à ce texte.

163
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Le second roman de Djigouadi s’intitule, lui, Nuit Blanche.


Il a été publié aux éditions Apic en 2007 et adopte, différemment
du premier, une trame plutôt policière. Inspiré de la même actua-
lité cauchemardesque de l’Algérie et traduisant le même mal être,
il met en scène un jeune algérois, Aïssa, habitant un quartier de la
banlieue d’Alger, Baraki, et qui par un concours de circonstances,
se trouve embarqué dans le monde crapuleux des affaires. Par le
biais de Selwa, une prostituée dont il s’amourache et qu’il veut arra-
cher à sa condition, il fait la connaissance de Lazreg, un affairiste
louche, antiquaire, importateur de produits de grande consomma-
tion dont du lait périmé pour enfants. Aïssa tue Lazreg, non pas pour
toutes les horreurs qu’il perpètre à l’égard de la société, car là il a su
même devenir son collaborateur. Le crime est plutôt commis après
une sorte de sursaut de conscience : Aïssa ne supporte pas d’enten-
dre Lazreg blasphémer et rire de Dieu. Il l’élimine.
Dans ce second roman de Djigouadi se lisent mieux les dons de
cinéaste de l’auteur. Un gros plan sur le crime qui ouvre le roman, une
longue nuit blanche d’interrogatoire font remonter le lecteur en une
sorte de flash-back vers les véritables maux qui rongent la société.
Les bas-fonds miséreux dans lesquels des individus intègres sont
poussés de force dans le monde mafieux des affaires où la fin justifie
les moyens et où tous les moyens sont bons pour faire fortune.
Si l’auteur croit que le rôle de la littérature est d’exorciser la
société des démons qui la hantent, c’est exactement ce que l’on res-
sent à la lecture de son œuvre romanesque. La qualité littéraire des
romans, a-t-on l’impression, s’incline par moments devant la volonté
de mettre à nu le quotidien cru de la société et la volonté d’en témoi-
gner et de le condamner. Ceci n’exclut cependant pas la présence de
passages forts à l’esthétique remarquable qui prouvent sans contes-
tation le talent d’écrivain de Roshd Djigouadi.
Leïla Bouzenada

Œuvres
Il aura pitié de nous, roman, Alger, Chihab, 2004.
Nuit Blanche, roman, Alger, Apic, 2007.

164
FARÈS, NABILE (1940-)

L’œuvre de Nabile Farès s’ouvre en 1970 avec Yahia pas de


chance, et semble se boucler de nos jours avec la réédition du même
texte, sous-titré Un jeune homme de Kabylie, mais le changement
d’éditeur, des éditions du Seuil à Achab (Tizi-Ouzou), marque qu’il
s’agit bien là non pas d’une répétition à l’identique, mais de la
prise en compte du changement historique et de ses effets symboli-
ques. Farès en effet ne cesse d’interroger les drames qui ponctuent
l’histoire de l’Algérie, depuis la guerre d’Indépendance jusqu’à la
« décennie noire », en passant par les exils et errances entre pays
géographiques et culturels. Mais si le motif de la guerre irrigue l’en-
semble des écrits de Farès, c’est aussi pour interroger l’Algérie
d’aujourd’hui.
Fils d’Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire
algérien de 1962, Nabile Farès est né en 1940 à Collo (Petite
Kabylie), où son père exerçait comme premier notaire musulman en
Algérie. Lycéen à Alger, il participe aux grèves étudiantes de 1956,
puis poursuit ses études en France où la présence de la guerre ne
cesse de se faire sentir par les disparitions de parents proches : son
oncle maternel Saddek, son oncle paternel Yahia Farès, enlevés et
exécutés, un autre oncle incarcéré au pénitencier de Berraouaghia.
(Ce même pénitencier reprendra du service après l’Indépendance et
accueillera notamment les initiateurs de la première Ligue des droits
de l’Homme algérienne, en 1985, ce que Farès évoque dans Le vil-
lage du pénitencier, paru dans le Monde en août 1985.) Ces dispa-
ritions marquent l’adolescent et feront retour dans son œuvre, dès
Yahia pas de chance qu’il commence à écrire en 1960 : la figure
d’oncle Saddek, tutélaire et guerrière, celle de tante Aloula, passeuse

165
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

de l’oralité et du chant, ne suffisent pas à protéger l’enfant des ter-


reurs et de la violence qui cernent le village, « dans l’enfer des bêtes
et la nuit des ogres. »
En Sorbonne, le jeune étudiant rencontre Pierre Kaufmann qu’il
définit comme « son maître en philosophie et psychanalyse », mais
il interrompt ses études pour cause de guerre. Après l’Indépendance,
il reprend ses études en philosophie et anthropologie, et soutient en
1971 une thèse « Signification de l’ogresse dans les contes berbè-
res » sous la direction de Germaine Tillion et de Pierre Kaufmann,
thèse qu’il remanie et publie plus tard sous le titre L’Ogresse dans la
littérature orale berbère. La même année, il publie Le Chant d’Akli,
recueil de poèmes où « l’antique princesse » Kahéna, l’héroïne ber-
bère de la résistance à l’envahisseur arabe et les animaux légendai-
res (le hérisson, le rouge-gorge) font contrepoint à la violence du
monde.
De 1971 à 1977, il vit en Espagne où il écrit Le Champ des oli-
viers et Mémoire de l’absent, publiés aux éditions du Seuil : c’est
l’époque où Le Seuil soutient de façon significative les littératures
en langue française du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne.
L’Espagne donne à Farès une distance à la fois par rapport à la
France et au pays natal, un lieu stratégique d’où regarder l’Algérie,
comme il l’écrit ironiquement, « trembl (er) à la pensée de deve-
nir une nouvelle marchande de breloques, ou une puissance sous-
impérialiste à pétulance arabique » (Un passager de l’Occident). Il
y écrit également Escuchando tu historia, en français et en espa-
gnol, qui met en scène le drame du peuple sahraoui, et Le Miroir
de Cordoue : ce texte évoque à nouveau l’enfance dans la guerre,
mais aussi l’extraordinaire brassage de langues et de cultures qu’a
connu l’Espagne d’avant la Reconquista, modèle peut-être en par-
tie imaginaire de coexistence pacifique et de métissage : « histoire
au singulier, histoires diverses, kabyles, arabes, françaises, algérien-
nes, autres, espagnoles, juives, musulmanes, chrétiennes, mêlent
ainsi leurs destinées, parentés, présents, passés, au gré de pages
qui racontent et interrogent un pays proche, lointain, en son espé-
rance, ses malheurs, violences, incongruités, arbitraires, intoléran-
ces, générosités, devenir. »

166
FARÈS, NABILE

Même après avoir quitté l’Espagne, l’écrivain maintient dans son


œuvre une présence de la langue espagnole, entre autres par des poè-
mes en épigraphe (Pablo Neruda, une copla flamenca) et sa scansion
intériorisée influence certainement l’écriture.
Invité à l’Université d’Aix-Marseille où plusieurs cours et sémi-
naires lui avaient déjà été consacrés, il découvre la situation des
enfants d’immigrés algériens dans les cités de Marseille et d’Aix.
C’est le début d’un long travail qui a plusieurs incidences sur sa
réflexion et son écriture. Et tout d’abord du côté du théâtre, un
genre qu’il n’avait pas encore abordé, mais qui se laissait déjà devi-
ner en filigrane dans ses précédents romans (dialogues de Terre et
Crépuscule dans Un passager de l’Occident, insertions de Tirso de
Molina dans Le Champ des oliviers, présence de nombreuses mar-
ques d’oralité dans tous les textes). Il crée avec quelques jeunes
comédiens issus de l’immigration le Théâtre de la Porte d’Aix, du
nom d’un quartier populaire de Marseille où vivent nombre d’immi-
grés. Il écrit pour eux plusieurs pièces : Dialogue d’immigrés juste
avant de partir, devenu Dialogues d’immigrés en France, loin-
tainement inspiré des Dialogues d’émigrés de Brecht, Histoire de
Malika et de quelques autres, Complainte des enfants du XXè siècle,
Ma résidence (commande du MRAP), Textes écrits contre un pays
défunt. Le Théâtre de la Porte d’Aix fait des interventions multi-
ples (Marseille, Aix, Dreux, Nantes) pour faire émerger, puis accep-
ter cette « deuxième génération » née en France. Et c’est à partir de
cette question de l’étranger, de l’immigré, des violences et refus qui
s’exercent à leur encontre que Farès en vient à s’intéresser à la psy-
chanalyse « comme terre d’accueil symbolique à travers dépasse-
ment de langue et origine, histoire et identité primaire reçues. » C’est
aussi pendant cette période qu’il élabore des textes importants mais
aujourd’hui introuvables, comme L’Exil et le désarroi (Maspero) et
L’État perdu (Actes Sud), textes à la frontière de l’essai, du poème
et du récit de vie, mettant en jeu les questions d’identité.
L’identité est en effet au cœur de l’œuvre, mais il faut l’enten-
dre en un sens bien particulier. Farès, à la fois comme anthropo-
logue et comme poète, s’est très tôt intéressé aux contes berbères,
aux légendes, aux chants populaires : dès Yahia pas de chance, tante

167
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Aloula par le chant, oncle Saddek par la récitation des histoires, font
lien avec une tradition orale toujours vivante. La thèse sur l’Ogresse
poursuit sur un mode scientifique ce que Le Chant d’Akli ou « Le
carnet d’Ali-Saïd » (Un passager de l’Occident) modulent en poé-
sie : et dans les romans eux-mêmes se multiplient les insertions de
contes ou de chants, voire les insertions de dessins ou de signes
berbères (Mémoire de l’absent, L’État perdu). La parole originelle
a d’abord été un refuge contre la domination étrangère : « [Jidda]
jetait au loin l’impossible existence coloniale, m’enfonçait dans les
replis de ses croyances et maîtrises, me parlait, et m’initiait au lan-
gage autre. » (Mémoire de l’absent).
Après l’Indépendance, la recherche change de forme mais non de
sens. L’exil et le désarroi décrit les grandes espérances nées en 1962,
et les déceptions qui s’ensuivent. « Le pays allait vers de nouvelles
effervescences de vies et d’événements. Frontières fermées. Rues
et visages amaigris – en tremblements – mutisme et arrestations. »
Les véritables changements révolutionnaires n’ont pas eu lieu, et la
multiplicité linguistique et culturelle de « ce pays qui est le nôtre »
n’est pas reconnue. Or, si Farès recherche l’origine, c’est bien du
côté du multiple et non pas de l’Un. Être « toujours suspecté d’ap-
partenir à la catégorie du sous-être », pour reprendre l’expression
d’Abdelwahab Meddeb, oblige à chercher à panser /penser ses bles-
sures, non du côté d’une origine fossilisée par le rite et le dogme, de
la conservation du groupe social, mais du côté d’une culture vivante.
« Non pas/ au rite/ ou/ par/ la pierre/ mais par/ le dire/ ouvrant/ le
monde. » (Le Chant d’Akli). Or, souligne Farès, le multiple fait peur
à la plupart des institutions, des gouvernements : « Qu’importe vos
Indépendances, puisque vous rejetterez le multiple. […] Le vrai
monde est plusieurs. C’est ainsi qu’est le vrai monde. L’autre. Celui
de votre guerre. N’est pas le vrai monde. » (Mémoire de l’absent).
Avec La Mort de Salah Baye / ou la vie obscure d’un maghrébin,
son roman le plus frontalement engagé, Farès se démarque nettement
des composants autobiographiques qui caractérisaient ses premières
œuvres. Cela par son sujet (la réforme agraire, les bouleversements
dans les rapports de propriété au lendemain de l’Indépendance) et
par son narrateur (un journaliste qui enquêtait sur des sujets inter-

168
FARÈS, NABILE

dits par le pouvoir, enlevé, torturé on ne sait trop par qui, promis à
une mort « obscure » comme la vie de Salah et de ses compagnons.)
Un narrateur analogue se retrouve dans Il était une fois, l’Algérie,
dont l’indication générique (« Conte roman fantastique ») ne doit
pas égarer le lecteur : malgré ce titre de conte de fées, c’est une his-
toire terrifiante qui nous est contée par plusieurs narrateurs, l’his-
toire de Selma, une jeune femme, qui enseignait le français, enlevée
et sans doute tuée au cours de la « décennie noire ». Le récit de la
guerre d’Indépendance est donc bien clos à un premier niveau, mais
n’en finit pas de finir avec les séquelles de l’histoire coloniale et
post-coloniale.
La prégnance de ces thèmes ne doit pas néanmoins orienter la lec-
ture de façon exclusive : si Farès est bien un écrivain engagé, c’est
aussi et peut-être surtout un poète. « Que nous importait alors cette
mémoire des morts. Nous franchissions, d’opacité rêveuse, l’attente
de leurs disparitions… » (Le Champ des Oliviers) Ses dialogues
avec des dessinateurs (Françoise Martinelli pour Escuchando tu his-
toria, Kamel Khélif pour Les exilées et La petite Arabe qui aimait
la chaise de Van Gogh, Kamel Yahiaoui pour Le Voyage des exils)
manifestent à l’évidence une attention au monde qui n’en trahit pas
la beauté. Dans Un passager de l’Occident, le narrateur, Algérien,
rencontre un jeune Pied-Noir qui lui dit « On est du même pays. » Et
l’Algérien de s’interroger : « Je pensais alors que “du même pays”
voulait dire splendeur côtière, immensité des paysages, couleur de
terre forte, et il m’apparut que toutes les explications des déchire-
ments et désastres et luttes historiques de l’Algérie avaient été gre-
vées d’un grand oubli. » C’est cet oubli que l’œuvre veut réparer, en
tenant d’un même mouvement le déchirement et la beauté.
Farès aujourd’hui, après avoir enseigné la littérature française à
Alger (1981-1985), la littérature comparée à Grenoble (1985-2004),
la psychanalyse et l’anthropologie à Angers (depuis 1986) exerce
comme psychanalyste à Paris. Confier son dernier livre à un éditeur
de Tizi-Ouzou est un geste décidé, qui signe l’œuvre.
Anne Roche

169
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres
Yahia, pas de chance, Le Seuil, 1970.
Le Chant d’Akli, P.-J. Osvald, 1971 ; L’Harmattan, 1981.
Un passager de l’Occident, Le Seuil, 1971.
Le Champ des oliviers, Le Seuil, 1972.
Mémoire de l’absent, Le Seuil, 1974.
L’Exil et le désarroi, François Maspero, 1976.
Escuchando tu historia / Chants d’histoires et de vie pour des
roses des sables, (texte bilingue), dessins de Françoise Martinelli,
L’Harmattan, 1978.
La Mort de Salah Baye ou la vie obscure d’un Maghrébin,
L’Harmattan, 1980.
L’État perdu, Actes Sud, 1982.
L’Exil au féminin : poème d’Orient et d’Occident, L’Harmattan,
1986.
L’Ogresse dans la littérature orale berbère, Karthala, 1994.
Le Miroir de Cordoue, L’Harmattan, 1994.
Le Voyage des exils, dessins de Kamel Yahiaoui, La Salamandre,
1996.
Les Exilées, histoires, dessins de Kamel Khélif, Amok, 2001.
La Petite Arabe qui aimait la chaise de Van Gogh, dessins de
Kamel Khélif, Amok, 2002.
Yahia pas de chance, un jeune homme de Kabylie (réédition),
Tizi-Ouzou, Achab, 2009.
Il était une fois l’Algérie, Tizi-Ouzou, Achab, 2011.

170
FERHI, DJAMEL (1965-)

Djamel Ferhi est journaliste. Il est né à Staoueli en 1965. Le


Bunker ou le requérant d’asile est son premier roman. Il avoue
volontiers que ses tiroirs sont pleins de textes qu’il a écrits mais ce
sont les éditions Chihab qui lui ont donné sa première chance.
C’est une histoire authentique vécue par un journaliste algérien,
Nazim Gaya qui quitte l’Algérie, légalement (contrairement aux
harragas) et qui arrive en Suisse où il demande l’asile. En atten-
dant une régularisation qui tarde, il séjourne dans des centres dont
le plus important est celui de la ville d’Aarau. C’est le bunker du
titre. Ce terme rappelle les constructions faites par l’Allemagne
nazie pour protéger ses soldats embusqués, principalement sur les
côtes. Constructions en béton à demi enfouies sous terre, ces cen-
tres sont pour le moins peu accueillants et pourtant leurs occupants,
contraints d’y rester, s’adaptent à ce mode de vie en tentant de survi-
vre du mieux qu’ils peuvent, en enfreignant parfois les lois du pays.
Ce récit est surtout intéressant par la forme adoptée. La narration
est ponctuée d’e-mails qui représentent cette expression moderne
adoptée par beaucoup. L’auteur a voulu être fidèle à cette façon
d’écrire qui est en fait le quotidien de beaucoup de jeunes et de ceux
qui en quête d’un ailleurs, entretiennent des relations virtuelles avec
des jeunes femmes d’Europe. Les mails s’échelonnent de mars 2009
à juillet 2009 échangés entre Michèle Marchand et Nazim Gaya qui
ne souhaite plus la revoir et démystifie totalement leur relation et
le séjour en Suisse dans le dernier échange : Oui ce que nous avons
vécu est laid. Ce qu’il nous arrivait de faire est laid aussi.
En même temps, le livre qu’écrit sans relâche le narrateur est
en quelque sorte le récit de ce qu’il a vécu en Suisse en tant que

171
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

requérant d’asile. Echos qui se créent des mails au récit premier et


au roman qui s’écrit. Il décide de rentrer à Alger le 29 janvier 2004,
rompant brusquement avec cette vie qu’il refuse. Et une fois de plus,
l’avion qui le conduit à Alger est en retard.
Amina Azza Bekkat

Œuvre
Ferhi, Djamel, Le Bunker ou le requérant d’asile en Suisse, roman,
Alger, Chihab, 2011

172
GASSOUMA, JAOUDET (1966-)

Jaoudet Mohamed Tarek Gassouma est né le 19 juillet 1966 dans


la ville de Bourgoin-Jallieu dans l’Isère (France). À l’image des
adorateurs du livre dont la passion se manifeste à un âge très jeune,
J. Gassouma a eu une enfance marquée par les récits d’aventures,
les légendes et les histoires populaires. Ainsi Jack London et Jules
Vernes figurent parmi ses écrivains favoris. Par ailleurs, on constate
que la jeunesse de Jaoudet se caractérisera par une diversité de lec-
tures sans égale à travers les trois littératures : française, anglaise et
américaine. Cette variété de lecture a fait germer d’abord la graine
de l’artiste et ensuite celle de l’écrivain. En effet, Jaoudet s’inscrit à
l’Ecole Supérieure des Beaux Arts et n’en sortira qu’avec un magis-
tère soutenu en 2005 en art et communication.
Jaoudet Gassouma commence sa vie professionnelle en se lançant
dans la carrière artistique comme critique d’art dans la presse natio-
nale. Il a été aussi chef décorateur sur plusieurs films, entre autres :
Ben-Boulaïd d’Ahmed Rachedi et Mascarades de Lyes Salem.
Aussi il a plusieurs contributions dans les guides touristiques et
les livres artistiques. Une écriture qui va faire murir l’idée d’inscrire
son nom dans le panorama des écrivains algériens.
C’est en 2004 que Zorna! premier roman de Jaoudet Gassouma
sera publié. Ce roman sera nominé pour le prix du Festival du
roman algérien en 2004 et primé par le prix Apulée de Madaure
en février 2005. En somme ce roman oscille entre l’originalité de
l’écriture et l’aspect originel qui tire ses racines du passé proche de
la société algérienne. D’ailleurs, dès le titre se dégage la volonté
de rendre hommage au patrimoine algérien. En effet, Zorna ! que
l’auteur a choisi pour sa musicalité et son rapprochement avec le

173
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

prénom de sa mère (Zohra) ; est un mot auquel on pourrait donner


deux sens : le premier artistique car il fait allusion au genre musi-
cal algérien, omniprésent dans les fêtes. Quant au deuxième sens il
nous met en relation directe avec la langue arabe dans laquelle ce
terme prend le sens de « rendre visite ». Zorna, est donc une invi-
tation à revisiter Alger la blanche à travers un vocabulaire qui dis-
parait au fur à mesure et que l’auteur a tenté de pérenniser par le
biais des noms des personnages, des objets ou des lieux (Sousta,
zorna, gherbels...).
Par ailleurs, ce roman donne l’impression d’une toile en frag-
ments ; ainsi il met en scène les maux de la jeunesse algérienne dans
une société qui se meurt en usant d’humour et parfois du ludique.
Jaoudet Gassouma met l’accent sur l’amour non partagé qui conduit
vers une fin tragique. Zorna ! ou l’histoire de la femme convoi-
tée éveille chez le lecteur des réminiscences du texte katébien. Ce
roman demeurera l’unique production romanesque de J. Gassouma
jusqu’en 2008, année de publication de Tsériel ou les yeux de feu,
son deuxième roman. Ce dernier porte un titre qui s’enracine dans
l’héritage culturel algérien. En effet, ce titre s’inspire du conte popu-
laire qui figure dans Le grain magique, recueil de contes rassemblés
par l’écrivaine et poétesse algérienne Marguerite Taous Amrouche.
On constate que ce deuxième roman s’est écrit dans le même style
que le premier, mais cette fois-ci, en faisant des va-et-vient entre la
mythologie algérienne, voire maghrébine et la mythologie grecque.
Ce roman est un espace où se mêlent l’ironie, l’humour, le tragique
et le mythe. J. Gassouma est un écrivain dont le souci est l’aventure
de l’écriture. Autrement dit, il fait partie de ceux qui participent à
l’évolution du roman algérien et à la préservation du patrimoine. Il
est d’ailleurs important de souligner que certains mots du langage
populaire qui figurent dans le roman sont en voie de disparition à
force de ne pas être entendus et dits.
Jaoudet Gassouma, publiera prochainement un troisième roman
qui s’intitulera Un scorpion sur la route. Sans omettre de mention-
ner les deux autres livres à paraitre dans le domaine de l’art.

174
GASSOUMA, JAOUDET

Jaoudet Gassouma offre aux lecteurs un univers fantasmagorique


peint avec l’encre du tragique et les couleurs du ludique.
Soumeya Bouanane

Œuvres
L’Artisanat algérien, Alger, Anep, 1998.
Zorna !, roman, Alger, Chihab, 2004.
Tsériel ou les yeux de feu, roman, Alger, Alpha, 2008.
Kabylie, au delà des montagnes… des hommes, Alger, Al Diwan,
2009.

175
GHEBALOU, YAMILÉ (1956-)

Professeure universitaire et enseignante au département de fran-


çais à la faculté d’Alger. Poétesse et auteure de recueils de nouvelles
et de poésies depuis 2005 et lauréate du prix Tahar Djaout en 2011
pour son premier roman Liban. Elle est née à Cherchell en 1956 et a
grandi à Alger où elle a poursuivi ses études.
En 2005, les éditions Dahleb publient son premier recueil de
poésies, Kawn dont la traduction approximative donnerait « Le fait
d’être ». Un véritable hymne à la vertu du chant, où les arbres, le
vent et la lumière ont « valeur d’alphabet ».
Connue sous sa plume de poétesse, elle surprend, deux ans plus
tard, en 2007, ses lecteurs par un recueil de onze nouvelles, Grenade,
paru aux éditions Chihab et nominé en deuxième position pour le
prix Mohamed Dib. Dans ce recueil chargé de parfums, l’auteure
s’attarde particulièrement sur les fleurs : lys, jasmin, glycines… Si
présentes et si bien décrites qu’on peut sentir leur parfum « à vue de
nez ». A travers chacune des nouvelles, toutes empreintes de poé-
sie et de lyrisme, l’auteure fera parler des personnages énigmati-
ques, dotés d’une intériorité profondément marquée. Son désir de
renouveler l’écriture algérienne, considérée comme fortement char-
gée d’Histoire, va la pousser à fouiller l’ « intériorité inaccessible »
des hommes et des femmes. Néanmoins, si la solitude des personna-
ges de ce recueil est très présente, elle n’empêche pas l’auteure de
raviver l’espoir des lecteurs à travers la beauté d’un regard, la blan-
cheur d’un lys ou la flamboyance d’une rose : « Cher rosier, encore
un peu de ta lumière et de tes fulgurances dans ce jardin vidé de ses
invités : tous ces hommes, courageux, austères, intelligents qui par-
tent aujourd’hui et ces femmes belles, fières et indépendantes qui

176
GHEBALOU, YAMILÉ

savaient les écouter et les aimer, tu ne peux les remplacer mais tu


en es une survivance et ils reviendront un jour de leurs pays pour te
célébrer, s’aimer et se rencontrer sous tes tonnelles pour épeler le
désir de vivre et de renouveler. » (Grenade).
Après les fragrances florales, la poétesse revient en 2008, avec
un nouveau recueil de poésie, teinté des différentes tonalités du
bleu, Demeures du bleu, paru aux éditions Hibr. La poétesse, affec-
tée par une sorte de rêverie spatiale, semble transcender sa réalité
pour passer de l’autre côté du miroir, du conscient à l’inconscient.
En 2009, après la poésie et la nouvelle, naît le premier roman de
Yamilé Ghebalou, paru aux éditions Chihab, sous le titre de Liban.
L’auteure recourt à sa sensibilité poétique et/ou politique pour pein-
dre sur une toile sanglante, en arrière-plan, une Algérie contempo-
raine, déchirée par la violence et, au premier plan, un Liban divisé
par la guerre civile. Kamal Joumblatt, leader politique libanais, fon-
dateur du Parti socialiste progressiste est assassiné en 1977. Cette
figure historique sera présente dans le roman, sous le nom de Kamal,
dont Omar, personnage central du roman, d’origine algérienne, est
garde du corps.
Omar a fui la violence en Algérie, après l’assassinat de son père.
Déraciné, il va errer de violence en violence, de douleur en douleur.
Ainsi, après avoir perdu son père biologique, il va perdre son père
spirituel, Kamal, qu’il s’en voudra de n’avoir pas su protéger au
moment de son assassinat. Sa rencontre avec Kamal a révolutionné
son esprit, lui qui ne connaissait que le langage des armes et de la
violence, sentira se réveiller en lui son humanité, sa spiritualité. Il
se remettra en question, doutera. La perte de Kamal l’aurait perdu
s’il n’avait fait la connaissance d’Esmet Nour, la fille franco-algé-
rienne de Schéhadé, dont il assurera la protection. Esmet-Nour dont
le double prénom signifie « Privation ou Pudeur ou Chasteté » et
« Lumière » apportera à Omar la lumière qu’il recherchait constam-
ment. Elle lui donnera une raison d’être ou de ne plus être, car au
terme d’une mission qui a réussi à délivrer quelques enfants, il est
pris dans une embuscade. Esmet Nour et les enfants s’en sortent et
Omar est mortellement blessé. Il sera ainsi délivré de son errance et
aura trouvé un sens à sa vie (ou à sa mort).

177
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Soucieuse du moindre détail, l’auteure décrit chacun des person-


nages avec une minutie digne de l’écriture cinématographique ; le
lecteur arrive même à se représenter les personnages et à les maté-
rialiser ; il va même jusqu’à vivre leur histoire ou à revivre sa pro-
pre histoire à travers la leur, car Liban ne raconte pas l’histoire
d’un pays, mais de deux : le Liban et l’Algérie. A travers ce roman,
Ghebalou transcende l’espace et le temps car l’histoire du Liban des
années soixante-dix, explique-t-elle, annonce ce qui s’est passé en
Algérie dans les années quatre-vingt-dix. Difficile de trouver le ton
pour parler de l’Algérie sans cette « distance géographique » et sans
le recours aux « symboles », précise-t-elle. (Rencontre à la libraire
internationale Chihab, 11 janvier 2011).
Ce roman a valu à son auteure le prix Tahar Djaout, en juin 2011.
En 2011, Yamilé Ghebalou signe chez Hibr, un nouveau recueil
de nouvelles, intitulé Libres circulations des imaginaires. Neuf nou-
velles qui pour l’auteure, « tentent de montrer la diversité des per-
ceptions et des mondes intérieurs qui animent chacun de nous. »
L’auteure et ses personnages sont entre la conscience et la veille, ils
circulent dans une sorte de barzakh, qui les condamne à l’errance et
les livre à une quête permanente de repères.
Samia Benbrahim

Œuvres
Kawn, poésie, calligraphie de Tahar Haraoui, Alger, Dahlab, 2005.
Grenade, nouvelles, Chihab, Alger, 2007.
Demeure du bleu, poésie, dessins de Karim Sergoua, Alger, Hibr,
2008.
L’anniversaire, (nouvelles), avec les auteurs : Chawki Amari ;
Khaled Bouali ; Kamel Daoud ; Rachid Mokhtari ; Hamid Skif ;
Abdourahman A. Waberi, Alger, Chihab, Alger, 2009.
Liban, roman, Chihab, Alger, 2009. Prix Tahar Djaout en 2011.
Présence, poésies, Alger, Hibr, 2011.
Libres circulations des imaginaires, nouvelles, Alger, Hibr, 2011.

178
GRINE, HAMID (1954-)

Hamid Grine est un journaliste, essayiste et écrivain né en 1954 à


Biskra. Sa carrière littéraire commence avec la publication en 1986
d’un essai sportif auquel succèdent six autres essais à travers les-
quels il traite de divers sujets dont la politique et la philosophie. Il
s’intéresse aussi au portrait et publie en 2004 Comme des ombres
furtives. Son premier roman voit le jour en 2006 avec la publication
de La dernière prière.
Le personnage central de La dernière prière se nomme Hawas
Hawate. C’est un journaliste qui, imbu de sa propre personne,
découvre la montée alarmante de l’intégrisme. Il assiste à une
étrange marche où l’on voit des hommes habillés à l’afghane et des
femmes couvertes de la tête aux pieds déclamer de violents slogans.
Les marcheurs se divisent en trois parties représentées par trois cou-
leurs : le vert, le noir et le jaune. La scène l’intrigue tout autant que
ces couleurs dont il décide à tout prix de découvrir la symbolique.
Il tente d’élucider cette énigme quand une manifestante en vert sort
des rangs, l’appelle par son nom, pour lui donner rendez-vous le
jour suivant. Frivole comme il est, Hawas ne se retient plus d’im-
patience de rencontrer cette dame toute couverte à la voix familière
mais qu’il n’arrive pas à reconnaitre. Toutes les idées traversent
son esprit. La trame romanesque met cet épisode en suspens pour
faire un état des lieux, à travers la psychologie de Hawas. Evolution
sociale, situation politique, position du journalisme, rapports hom-
me-femme… La lecture de l’actualité, basée sur des interrogations
profondes, tend vers un certain pessimisme et la narration laisse
transparaitre par moments des visions stéréotypées et de la rudesse
dans son traitement de l’image de l’Algérien.

179
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Ce n’est qu’à sa rencontre avec la grand chef du mouvement


intégriste, survenue suite à une série d’évènements prêtant au fabu-
leux, que Hawas découvre l’identité de celle qui l’avait interpellé :
ce n’est que son ex-femme Hawa (Eve), jadis animée par des idéaux
socialistes, voire marxistes, enrôlée dans l’armée du Grand Cheikh
voulant s’introniser guide suprême, qui en a fait l’une de ses indé-
nombrables femmes. Le débat est fructueux dans le sens où le per-
sonnage central et le lecteur par ricochet peut désormais mesurer
l’étendue de la gravité de la situation algérienne.
Dans l’opus suivant, le ton change. Maamar, diplômé de philoso-
phie et Jade, sa femme, sociologue de formation traversent ensemble
l’intrigue de La nuit du henné. Jeune marié, Maamar vient d’acqué-
rir, après une très longue attente, un logement dont son collègue
lui dit qu’il serait hanté. Superstitieux depuis son enfance, Maamar
se laisse posséder par la frayeur de cet appartement qui va jusqu’à
l’empêcher de consommer son mariage. Le couple à la limite de la
panique décide alors de séjourner une semaine dans un hôtel à Sidi
Fredj pour s’en éloigner. Après une nuit agitée par des rêves saugre-
nus, Jade découvre sur ses mains du henné. La surprise est totale et
déconcertante pour le couple. D’où vient ce henné ? C’est ce que
les jeunes mariés vont à tout prix vouloir résoudre. Ils mettent dans
la confidence la réceptionniste de l’hôtel, et celle-ci leur explique
que le henné est le signe manifeste qu’un ange veut prendre pos-
session de Jade. Pour confirmer ses propos, elle leur conseille les
services d’un voyant illuminé, un Taleb du nom de Hadj Guereche.
L’office du visionnaire est assailli par une clientèle aussi nombreuse
que diverse. Des politiques très connus, dit-on, obéissent avec défé-
rence aux ordres du Taleb. Le mage, que le couple revoit à plusieurs
reprises, confirme la thèse angélique, ce qui rend Maamar fou de
jalousie. Le prétexte est mis en place pour interroger toutes les pra-
tiques sociales et les croyances ayant trait au mariage. Le couple, en
désespoir de cause, sans aucune interprétation rationnelle, se laisse
convaincre par les explications les plus sordides et obéit à la lettre à
des recommandations saugrenues. Philosophie et sociologie se reti-
rent pour laisser place à des pratiques farfelues. Quelle ne fut pas la
surprise de Maamar quand sa femme lui expliqua que c’est l’effet

180
GRINE, HAMID

de l’ambre solaire qui, selon la notice, laisse des traces dermiques,


qu’elle a même retrouvées sur ses pieds. Le couple souffle à peine
de soulagement quand Maamar découvre sur ses propres mains
un henné encore plus foncé que celui sur les mains de sa femme.
Serait-il en possession angélique ? Oui, selon le Taleb, qu’ils ont
revu moyennant des sommes exorbitantes, le signe est une signa-
ture d’origine mâle. Le personnage principal est au bord de la folie,
quand, après l’avoir fait longuement languir, sa femme lui expli-
que qu’elle lui a enduit les mains de cette même lotion de bron-
zage alors qu’il dormait du sommeil du juste. Les épreuves absurdes
qu’a vécues ce couple montrent à quel point les personnes mariées
peuvent se découvrir mutuellement avec le temps, et que si le cou-
ple ouvre la porte aux interprétations abracadabrantes il peut aller si
loin qu’il se perdra dans les méandres du charlatanisme.
Avec Le café de Gide, on change complètement d’atmosphère.
Azzouz, le personnage principal de ce roman flash-back, respon-
sable du foncier et écrivain établi à Alger, revient à sa ville natale
Biskra pour récupérer tout un pan de la mémoire de la ville qu’avait
habitée Gide avec sa compagne. Il décide de vivre cette aventure
lorsque son ami d’enfance l’informe que le défunt père de ce der-
nier, qui a été un ami proche à Gide, a laissé un manuscrit inédit sur
cet auteur. La tentation fut si forte pour Azzouz, qui s’interrogeait
incessamment sur la prétendue pédophilie de cet auteur, qu’il entre-
prit vite de mener sa propre enquête. Une fois sur place, les lieux
de l’enfance provoquent en ce personnage une nostalgie démesu-
rée. Les grands repères qu’il avait jadis connus ont disparu, ou sont
devenus vétustes. La ville est revisitée à travers ses différents monu-
ments symboliques et sites historiques depuis un temps très reculé,
en passant par la période coloniale. La narration fait par ailleurs des
détours par l’école coloniale avec un épisode qui rappelle fortement
« Chute d’un ange » du jeune lycéen Mustapha avec Mme Dubac
dans Nedjma de Kateb Yacine. Le contraste semble fort entre le
passé et le présent pour ce personnage qui n’éprouve plus le même
attachement qu’il avait pour sa ville natale qui lui semble désormais
métamorphosée. L’univers sombre de la vie d’André Gide pousse le
personnage à marcher sur les pas de l’auteur de Symphonie pasto-
rale afin de reconstituer sa vie.

181
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Dans Il ne fera pas long feu, on peut facilement reconnaitre la for-


mule d’éphémérité détournée erronément par la négative. Pourtant
Hassoud Terfas s’obstine à la faire paraitre en Une de son propre
journal L’Espoir. Les ordres qu’il a reçus de la part de Si Messaoud,
président de la SAT (Société Algérienne des Tubes) exigent de lui
de constituer de toutes pièces un scandale sordide qui fera tomber
à coup sûr le chef du gouvernement Zerbit. Le « red’chef » tente
d’assagir en vain son patron auquel on a même demandé de signer
l’article de son propre nom pour faire plus crédible. Hassoud pense
que « les gens d’en haut » veulent écarter le premier ministre, qui
« ne fera pas long feu » et qu’il aspire à remplacer. Ce qui le motive
grandement, ce sont les cent milliards que le patron de la SAT lui a
promis dès la parution de ce billet, et il se demande déjà ce qu’il en
fera une fois encaissés. Hassoud a déjà oublié qu’il avait poussé le
patron d’une huilerie au suicide après avoir détruit sa vie en faisant
paraitre un article le rendant coupable d’actes abjects. Il se trouve
que cet homme n’est autre que le demi-frère Si Messaoud qui ne l’a
poussé à publier l’article contre le chef du gouvernement que pour
venger son frangin suicidé. A la parution de l’article, Hassoud est
introduit devant un juge intransigeant qui le fait écoper, pour d’in-
nombrables motifs, de nombreuses années de prison. « Exit » le
poste rêvé de premier ministre, adieu les cents milliards : Hassoud
est le dindon de la farce, qui plus est, s’est vu pousser « des cor-
nes dans le dos ». La fin malheureuse de cette histoire, qui met à
nu tout le mécanisme journalistique, a une tendance moralisatrice.
Nous avons la nette impression qu’il s’agit du roman le plus politisé
de Hamid Grine.
Changement de la scène romanesque dans Un parfum d’absin-
the. Le dernier roman de Hamid Grine nous propose un incipit qui
met d’emblée le lecteur sur les pas d’un auteur prix Nobel de la lit-
térature. « Mon père est mort … » rappelle les propos de Meursault
sur sa mère dès la première ligne de L’Etranger. Ce roman dont le
titre s’inspire d’un passage de Noces, offre par moment des atmos-
phères tout à fait camusiennes, où le soleil culmine à son zénith, le
ciel est vêtu d’un bleu pur, et dans lesquelles la nature semble bai-
gner d’harmonie. Cependant, l’oncle du personnage central, Nabil

182
GRINE, HAMID

Benkamoun, lui apprend, au décès de son père qu’il serait le fils


illégitime d’un autre homme ; un grand écrivain français d’Algérie.
Nabil refuse d’y croire mais le bleu de ses yeux, couleur absente
dans sa famille, l’intrigue et le pousse à chercher des réponses à
ses questions. Serait-il vraiment le fils d’Albert Camus qui avait la
même couleur d’yeux ? Seule une enquête poussée peut répondre
à cette question. Le roman se veut une profonde interrogation sur
certaines positions de Camus, notamment concernant la dichotomie
mère/justice, ainsi que l’engagement dans le combat de libération
des auteurs algériens eux-mêmes. Les personnages de ce roman,
partagés sur Camus, semblent s’accorder pour donner raison à la
thèse du compromis : « pour ou contre Camus, mais jamais sans
lui » (Achour, Ch. : 1985). La fin de ce roman en-quête, nous
apprend que le père du personnage est bien celui qu’il avait toujours
connu. Même s’ils ne partagent pas la même apparence physique, ce
dernier est fier que son père ait été très engagé, au détriment de sa
vie, dans le combat pour la libération de l’Algérie.
Dans le recueil de nouvelles Une vie sur la pointe des pieds,
Hamid Grine affute son style et parvient à condenser l’essence
des vies complexes de plusieurs personnages aux destins souvent
malheureux, qui vivent, à défaut d’une vie paisible et tranquille, sur
la pointe des pieds.
Dans la production romanesque assez abondante de Hamid Grine,
nous pouvons reconnaitre l’image omniprésente du personnage
central masculin, donjuanesque et/ou machiste. Le mécanisme
de fiction se base dans certains cas sur des coïncidences internes
dans la construction structurale du récit. Le sacré et le profane se
chevauchent souvent, et les personnages incarnent des rôles aussi
divers que centraux permettant une lecture-chronique de la situation
politique de l’Algérie, et assurant une satire sociale ainsi qu’une
peinture des mœurs assez crues.

Hatem Amrani

183
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres

Essais
Lakhdar Belloumi, Un footballeur algérien, essai, Enal, Alger,
1986.
Onze champions dans un miroir, Enal, Alger, 1988.
L’Almanach des sports collectifs algériens, Anep, Alger, 1990.
L’Entente, la légende du second souffle, Dahleb, Alger, 1990.
L’Algérie en coupe d’Afrique, (co-auteur), Anep, Alger, 1990.
Ombres et lumières de la boxe en Algérie, Cnides, Alger, 1999.
L’Almanach des sports individuels algériens, Cnides, Alger, 1999.
Comme des ombres furtives, Casbah, Alger, 2004.
Chronique d’une élection pas comme les autres, Alpha, Alger, 2004.
Cueille le jour avant la nuit, Alpha, Alger, 2005.
Romans et nouvelles
La dernière prière, Alpha, Alger, 2006.
La nuit du henné, Alpha, Alger, 2007.
Le café de Gide, Alpha, Alger, 2008.
Il ne fera pas long feu, Alpha, Alger, 2009. Prix des libraires
algériens.
Un parfum d’absinthe, Alpha, Alger, 2010.
Une vie sur la pointe des pieds, Alpha, Alger, 2011.
Camus dans le narguilé, Après la lune, Paris, 2011 (réédition).

184
HADJADJ, SOFIANE (1970-)

Sofiane Hadjadj est né en 1970 à Alger mais ses études corani-


ques et secondaires se feront à Tunis. En 1989, il obtient son bac-
calauréat à Alger et décide de s’inscrire à l’Ecole d’architecture de
Tolbiac. Son attrait pour la langue le pousse à préparer une maitrise
en Lettres et Civilisation arabes à Paris IV (Sorbonne). De retour à
Alger, il pense à un moyen de contribuer à la promotion de la lit-
térature en Algérie et crée une maison d’édition nommée Barzakh.
Un projet qui se fera en partenariat avec Selma Hellal et qui verra le
jour au mois d’avril de l’an 2000.
Il poursuit parallèlement une carrière d’écrivain qui débute
en 2001 avec la publication du recueil intitulé La Loi. Ce dernier
comporte cinq nouvelles à travers lesquelles Hadjadj laisse voir la
volonté de dire l’Algérie de la décennie noire avec des mots inspirés
de la littérature universelle et des pensées qui reflètent le désarroi
de ses compatriotes. Ainsi, La Loi est un recueil de nouvelles dans
lequel Sofiane Hadjadj met l’accent sur l’injustice vécue dans un
pays pris en otage par la violence et le fanatisme. Mais cela n’empê-
che pas l’espoir d’un avenir meilleur.
Après cette première publication, Sofiane Hadjadj participe au
recueil collectif intitulé Les Belles étrangères – 13 écrivains algé-
riens et paru en 2003 avec la nouvelle Un matin clair… Durant
cette même année, il écrit Ce n’est pas moi, le premier récit de sa
carrière littéraire. Une œuvre qui non seulement se fait une place sur
la scène littéraire par la richesse sémantique de son titre mais aussi
par l’intertextualité qu’il met en évidence. Ce n’est pas moi, c’est
aussi le titre d’une comédie française produite en 1941, réalisée par
Jacques de Baroncelli, d’après l’histoire de Michel Arnaud. Cette

185
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

similitude dans le titre est forcément un pur hasard mais ceci n’ex-
clut guère la large portée que peut avoir l’œuvre de Sofiane Hadjadj
dans le domaine de la recherche pluridisciplinaire. Une œuvre qui
pousse le lecteur à s’interroger sur l’objectif de l’écrivain, qui sou-
vent d’ailleurs passe inaperçu ou voilé par la trame que S. Hadjadj
met en scène pour exprimer ses pensées.
Une année après cette publication Sofiane Hadjadj participe à
la coordination éditoriale de l’ouvrage Territoire Méditerranée :
ce livre aura pour mission de favoriser le dialogue interculturel en
Méditerranée.
Par ailleurs, son talent va se manifester aussi par le biais de sa col-
laboration à Zawaya, une revue de langue arabe, éditée à Beyrouth.
Pris par le monde de l’édition et par le souci de faire connai-
tre les instigateurs du nouveau souffle de la littérature algérienne ;
Sofiane Hadjadj, l’écrivain, ne va réapparaitre qu’en 2007 avec la
publication de son roman Un si parfait jardin. Une œuvre qu’il réa-
lisera avec le photographe d’origine française Michel Denancé. Ce
roman composé de quatre chapitres, est une visite guidée à travers
les belles images qui représentent l’une des richesses de l’Algérie, à
savoir Le Jardin d’essai. En effet, chaque partie contient des clichés
très représentatifs de la beauté du jardin ; ce bien national qu’on a su
préserver durant plus d’un siècle. A travers ce récit, Sofiane Hadjadj
met en évidence plusieurs maux de l’Algérie et plusieurs intrigues
en même temps : le retour de l’enfant prodigue, l’errance de presque
tous les personnages, le malaise de l’intellectuel en Algérie et la dif-
ficulté d’assumer le passé proche d’un pays en souffrance.
Ainsi, Nagham, le paysagiste retourne au pays après dix ans d’ab-
sence, autrement dit, après la décennie noire, afin d’estimer l’impor-
tance des dommages causés par le tremblement de terre au Jardin
d’essai. Ceci laisse croire que l’auteur a employé la métaphore du
Jardin d’essai pour désigner l’Algérie, cette terre fertile qui a été la
convoitise de plusieurs pays dans le monde. Quant au tremblement
de terre, il représente tous les évènements qui se sont déroulés en
Algérie à compter du 5 octobre 1988.

186
HADJADJ, SOFIANE

En somme ce roman représente un va-et-vient entre le rêve et la


réalité ; deux mondes parallèles qui se rejoignent dans les photos
prises par Michel Denancé et le texte écrit par Sofiane Hadjadj.
L’éditeur, le chroniqueur, l’écrivain a aussi été acteur durant
vingt-quatre minutes. Sofiane Hadjadj a participé en 2006 à un court
métrage réalisé par Karim Moussaoui, intitulé Ce qu’on doit faire.
L’œuvre de Sofiane Hadjadj est une invitation à la quête de soi,
à l’errance, à la découverte de la culture arabo-musulmane et algé-
rienne. Deux récits, plusieurs nouvelles et quelques chroniques
littéraires (publiées entre 2004 et 2008) donnent un aperçu sur le
multiculturalisme de l’auteur. Ce dernier rend hommage au soufisme
(en citant le poète Ibn Arabi), à la littérature, à la femme ; offrant
ainsi aux lecteurs une vision qui pousse chaque individu à se faire
sa propre opinion de l’existence. Cependant, il arrive que le lecteur,
confronté à une écriture élaborée, chargée de références nombreu-
ses, trouve quelque difficulté à se retrouver dans un univers, lourd
d’implicites et difficile à cerner. Une ambigüité qui est en train de
devenir l’un des critères de la littérature algérienne actuelle.
Soumeya Bouanane

Œuvres
La Loi, nouvelles, Alger, Barzakh, 2001.
Un matin clair in Les Belles étrangères ; 13 écrivains algériens,
France, L’Aube, 2003.
Ce n’est pas moi, récit, Alger, Barzakh, 2003.
En pure perte in Des nouvelles d’Algérie, France, Métailié,
2005.
Un si parfait jardin, récit, Marseille, Le Bec en l’air, 2007.
(Photographies réalisées par Michel Denancé).
Le Tournevis américain in Aller à la bibliothèque, Paris,
Association Bibliothèques Seine Saint-Denis, 2009.

187
HADJEBI, DJILALI (1947-)
De son vrai nom, Djilali Hadjil, il est né le 3 juillet 1947 à Baraki.
(banlieue d’Alger). Il entreprit des études technico-commerciales à
Alger centre pour pouvoir travailler et aider sa famille. Mais son
ambition grandissante le pousse d’abord à faire des études en scien-
ces financières et ensuite en droit.
En 1967, Hadjebi Djilali quitte le scoutisme pour s’engager dans
l’Armée Nationale Populaire comme aviateur, entamant ainsi une
carrière militaire qui durera quarante ans (jusqu’à sa retraite). Cette
carrière prenante ne lui fera pas négliger pour autant ses passions tel-
les que le cinéma et la littérature. Bien au contraire, Hadjebi Djilali
va s’introduire dans le monde de l’écriture à travers des nouvelles
qu’il publiera dans les rubriques culturelles des journaux nationaux.
Parmi lesquelles ont peut citer Welgo ou l’esprit du scoutisme, une
nouvelle où il évoque sa participation à la rencontre des scouts du
monde qui s’est tenue en 1963 en Grèce. Avoir 20 ans à Alger est
une autre nouvelle, publiée en 2011, qui retrace le parcours univer-
sitaire de l’auteur. Quant à la nouvelle Le retour de l’enfant prodige,
elle évoque des évènements personnels et réels qui se sont déroulés
en août 1962. Par le biais de chaque texte Hadjebi dévoile une par-
tie de sa vie. En ce sens on peut classer ses écrits dans le genre auto-
biographique mais aussi dans l’écriture réaliste qui tend à décrire
les évènements tels quels, sans émettre la volonté d’un quelconque
message implicite.
La passion cinématographique de l’écrivain, nouvelliste et
essayiste Djilali Hadjebi prend forme à travers Crise de scénarios,
dites-vous? Il s’agit d’un texte publié en 2008 dans le quotidien
algérien El Watan, dans lequel il émet son point de vue et ses criti-
ques concernant la qualité des scénarios des feuilletons algériens.

188
HADJEBI, DJILALI

Il est important de dire que Djilali Hadjebi a commencé sa car-


rière d’écrivain en 1997 avec la publication du scénario Le bombar-
dement de Sakiet Sidi-Youcef préfacé par Rédha Malek. Un scénario
qui met en avant un évènement important de l’Histoire algérienne,
à savoir le bombardement de Sakiet Sidi Youcef. Une tragédie qui a
eu lieu le 8 février 1958 et que se partagent les deux peuples algérien
et tunisien. Ainsi Hadjebi Djilali a voulu retracer chaque évènement
de l’Algérie colonisée pour que les jeunes générations n’oublient
pas leur Histoire. L’auteur n’accorde pas beaucoup d’importance au
genre choisi pour dire l’Algérie et se dire. D’ailleurs, son but majeur
est de transcrire l’Histoire du pays pour préserver la mémoire du
peuple. En 1998, Hadjil écrit Chroniques des Déracinés de la
Mitidja, comme toile de fond il choisit l’histoire d’un jeune couple
lié par des sentiments intenses, souvent refoulés à cause du regard
négatif que porte la société sur ce type de relations. L’espace où se
déroulent les évènements est la Mitidja, précisément le village de
Tablat. Chaque écrit de Hadjil est une escale dans l’une des régions
de la Mitidja. Sans doute est-ce devenue un critère de l’écriture de
l’auteur qui privilégie l’espace parfois au détriment de la structure
narrative. En 2010, le colonel maintenant retraité ; le pseudonyme
Hadjil cède sa place à Djilali Hadjebi, le vrai nom de l’auteur, avec
lequel il va signer Djamila ou le temps des sarments… Il s’agit d’un
roman qui donne l’impression d’être la somme de toutes les expé-
riences de l’auteur mais aussi celle des évènements ayant marqué
l’Histoire de l’Algérie. Hadjebi Djilali rend hommage à l’Algérie
à travers ses femmes représentées par le personnage symbolique de
Djamila. Qu’elle soit représentative de l’Algérie, des femmes qui
ont participé au combat pour l’indépendance ou de celles qui se sont
battues contre l’ignorance et l’analphabétisme, Djamila nous fait
penser à Nedjma ; personnage principal du roman de l’écrivain algé-
rien Kateb Yacine. Tandis que Djamila rappelle la Mitidja, Nedjma
n’est autre que l’Algérie.
On constate aussi que Djilali Hadjebi, ne peut s’empêcher de
rendre hommage à son village, Baraki, et ceci à travers la descrip-
tion de ses rues, sa tradition orale et à l’héritage culturel comme
l’art culinaire. Hadjebi ne manque pas aussi d’emprunter des mots

189
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

à la langue populaire algérienne. D’autre part, on ne pourrait lire ce


roman sans se rendre compte que Djamila partage les passions de
l’auteur à savoir le cinéma et la littérature. Djamila ou le temps des
sarments… est un roman qui se termine sur les évènements prémi-
ces de la décennie noire.
En 2011, Hadjebi Djilali est primé par le Centre des Arts et de la
Culture de la wilaya d’Alger pour sa nouvelle Les petits grapilleurs.
Une nouvelle qui s’inspire de l’un des chapitres du roman Djamila
ou le temps des sarments… On se trouve donc face à une intertextua-
lité feinte par l’auteur. Ce dernier justifie ceci par le fait de vouloir
faire lire son roman par un large public.
Au terme de notre présentation, on voit bien que l’expression
“biofiction” (fiction littéraire de forme biographique), empruntée à
l’écrivain et critique français Alain Buisine, désigne le mieux l’écri-
ture de Hadjebi Djilali.
Soumeya Bouanane
Œuvres
Le bombardement de Sakiet Sidi-Youcef, scénario, Alger, Dahleb,
1997.
Chroniques des déracinés de la Mitidja, roman, Alger, Presses
d’Alger, 1998.
Djamila ou le temps des sarments..., roman, Paris, Edilivre, 2010.

190
HAIDAR, SARAH (1987-)

Sarah Haidar est une jeune écrivaine et journaliste algérienne née


à Alger en 1987. En plus de ses écrits journalistiques dans plusieurs
journaux algériens (dont la Dépêche de Kabylie, Algérie News,
Le Temps d’Algérie), elle est l’auteure de trois romans en langue
arabe : Zanadeka (Apostats) paru aux éditions Al Ikhtilaf en 2005,
Louab al mihbara (La bave de l’encrier) publié chez Dar El Arabia
lil Ouloum en 2006 et Chahkat Al Faras (Le soupir de la jument)
paru chez le même éditeur en 2007. Le premier a été couronné par
le prix Apulée de Madaure de la bibliothèque nationale d’Algérie en
2005.
En 2013 parait aux éditions Apic son premier ouvrage écrit en
langue française. Il s’intitule Virgules en trombe et porte, sur sa pre-
mière de couverture une notification qui ne peut laisser le lecteur
indifférent : cette œuvre est un “presque roman”.
Cette précision singulière prépare le lecteur d’emblée à la décou-
verte d’un texte atypique. Une atypie justifiée d’abord par une
volonté de subvertir les genres (qu’est-ce qu’un presque roman ?) et
suggérée également par le sens que laisse transparaître le titre, suffi-
samment métaphorique, donné à l’ouvrage. Des virgules qui sont en
trombe sont censées échapper à l’intention et la convention scriptu-
rales pour embarquer l’écriture dans un élan libre et lui accorder un
nouveau souffle, offrir une écriture libérée de ces signes de ponc-
tuation susceptibles d’altérer son rythme, d’essayer de le contenir.
C’est du moins ce que laissent entendre les éléments paratextuels de
l’ouvrage.
Le corps du texte confirme en effet cette idée de départ. Le lec-
teur de cette œuvre est rapidement confronté à un texte qui ne laisse

191
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

nullement transparaître les indices d’une écriture féminine, une


œuvre asexuée débarrassée de toutes les contraintes. L’absence
d’une trame au sens classique du terme, d’une intrigue, d’une narra-
tion rangée rend l’histoire difficile, sinon impossible à rapporter de
façon linéaire, et par là-même impossible à reconstituer sans qu’on
porte atteinte à son unité. Une multitude d’histoires n’ayant ni début
ni fin font tournoyer le lecteur de façon vertigineuse à l’intérieur
d’un texte construit autour d’une trame circulaire.
Virgules en trombe met en scène une panoplie de personnages-
narrateurs à qui le lecteur est confronté au fur et à mesure qu’il en
feuillette les pages, des personnages étranges, atypiques à l’image
de l’écriture, qui dévoilent des existences et des destinées singuliè-
res presqu’embarrassantes.
Comme fil conducteur se trouve une journaliste-écrivaine (s’agit-il
de l’auteure elle-même ?) pocharde, anti-conventionnelle, asociale et
douloureusement habitée par un mythe du texte absolu présenté impli-
citement comme concurrent du Texte sacré à grands coups de formu-
les blasphématoires, une journaliste-écrivaine aux mœurs débridées
qui noie sa vie dans l’alcool. Elle parvient difficilement à subvenir
à ses besoins d’alcoolisme exigeant par son revenu modeste ; et les
verres de whisky dans lesquels elle immerge son malaise lui devien-
nent trop coûteux. Dès que l’occasion s’offre à elle pour gagner un
peu plus d’argent, elle saute dessus, même s’il s’agit de vendre ses
mots.
Elle reçoit en effet l’offre de servir de « nègre » à un nouvel
écrivain, de lui écrire son roman contre une rétribution alléchante
qu’elle accepte sans aucune résistance.
Vendre sa littérature se lit dans le texte comme une sorte de pros-
titution. L’écrivaine vend son texte comme elle vendrait son corps.
Et au fur et à mesure de cette littérature qu’elle cède se font connaî-
tre d’autres personnages tout aussi difficiles à catégoriser les uns que
les autres, qui se font sentir parfois comme de simples voix qui se
relaient et s’entrecroisent : celle d’un pédophile qui dévore ses victi-
mes après leur avoir fait subir les pires tortures, et qui peut être perçu
comme une condamnation de la violence intégriste dans sa forme la

192
GRINE, HAMID

plus odieuse : le sacrifice des enfants. Seulement, le paradoxe c’est


que ce tueur, violeur qui l’accueille dans son antre représente en quel-
que sorte un ange du Mal susceptible de comprendre le désespoir
dans lequel se débat la narratrice et l’idéal qui l’habite. Et le texte sug-
gère qu’ils se sauvent (pourraient se sauver) mutuellement. A cette
voix s’ajoute celle d’une avocate qui voit se secouer tout ce qu’elle a
cru être vrai, celle d’un journaliste embarqué dans la recherche mala-
dive d’une problématique reconnaissance, autant d’existences dispa-
rates créées par l’écriture, et qui ne sont réunies que par un seul détail.
Toutes ayant fait, comme l’écrivaine qui les conte, l’expérience mor-
tifère de la littérature, offrent un discours à plusieurs voix sur l’écri-
ture, ses aléas, ses exigences, ses violences et ses silences.
Loin donc de pouvoir être rangé en une catégorie littéraire claire ou
de renfermer une progression cohérente, Virgules en trombe se lira plu-
tôt comme une réflexion sur l’écriture, sur la création littéraire. Dans
une écriture où la volonté de subvertir la langue est manifeste, l’ouvrage
s’offre au lecteur comme un libre-dire exprimé dans une langue souvent
violente. Il prend parfois la forme d’une esquisse de roman, d’autres
fois celle d’un manifeste, ou encore d’un texte philosophique qui pré-
sente sans y répondre un questionnement sur l’acte d’écrire, sur la litté-
rature et son rôle, sur l’esthétique scripturale, sur la problématique des
genres. La volonté de briser les tabous, littéraires ou autres, est tangi-
ble le long de l’œuvre, agrémentée çà et là de clins d’œil littéraires et
artistiques.
Virgules en trombe a été distingué par le Prix de l’escale littéraire
l’année même de sa parution.
Leïla Bouzenada

Œuvre
Virgules en trombe, roman, Alger, Apic, 2013.

193
KACIMI EL HASSANI, MOHAMED (1955-)

Ecrivain, journaliste, chroniqueur, acteur de la vie culturelle,


Mohamed Kacimi-El Hassani est né en 1955 à El Hamel, ville
sainte des Hauts Plateaux d’Algérie dans une famille de théologiens.
Tout en suivant un enseignement coranique, M. Kacimi est inscrit à
l’école française. Jusqu’à la fin de son adolescence, sa famille se
déplace beaucoup d’Adrar à Alger.
Adolescent, il découvre Rimbaud et les surréalistes. Après des
études de lettres françaises à l’Université d’Alger, Mohamed Kacimi
quitte l’Algérie en 1981 pour s’installer à Paris. Là, il rencontre les
poètes Bernard Noël et Eugène Guillevic avec lesquels il publie plu-
sieurs traductions (Parole du Qarmate, de Chawki, traduction avec
Guillevic, Arfuyen, 1988 et Ababyl, de Chawki, traduction avec
Bernard Noël, PAP 1993). En 1994, il publie une anthologie de la
poésie yéménite, Mémoire verticale (Aires, 1994). Il vit aujourd’hui
à Paris.
Le fil rouge de la narration
Mais c’est dès 1987 qu’il a édité à L’Harmattan, son premier
roman, Le Mouchoir (non sans parenté avec L’Escargot entêté de
Boudjedra de 1977). Dix ans de gestion « socialiste » du pays sont
passées et le jeune auteur exerce tout son talent d’ironie et de sar-
casme contre les malversations au sein de l’administration au rythme
d’une semaine sans vendredi, de son premier jour, le samedi à son
dernier jour, le jeudi.
Il poursuit en publiant deux essais avec Chantal Dagron : en
1990, Arabe vous avez dit arabe ? qui rassemble des textes d’écri-
vains ou de personnalités d’Occident sur le monde arabe et l’islam

194
KACIMI EL HASSANI, MOHAMED

depuis Eschyle jusqu’au général de Gaulle, et en 1992, un essai sur


l’imaginaire religieux du désert, Naissance du désert. En 1991, au
premier jour de la guerre du Golfe, il est envoyé spécial à la Mecque
par le journal Actuel. Il est alors, avec le poète irakien Chawki, l’un
des initiateurs du projet de la Maison Rimbaud à Aden et effectue de
nombreux séjours au Yémen auquel il consacre un reportage dans
Le Monde et collabore régulièrement à France Culture.
Huit ans après son premier roman, il publie Le Jour dernier,
son second roman : « l’homme est peintre, exilé. Il a fui son désert
natal, Madian, une enfance écrasée par l’omniprésence de Dieu,
la crainte du Jour dernier, puis, plus tard, l’horreur des massacres
perpétrés au nom du Miséricordieux. » Comme pour son premier
roman, M. Kacimi privilégie la focalisation sur un personnage aux
prises avec les disfonctionnements de sa société. D’autres narrations
sont publiées dans des collectifs. En 1993, Une odeur de sainteté,
récit sur son enfance dans Enfances d’ailleurs, ouvrage publié chez
Belfond par Nancy Huston et Leïla Sebbar. En 1997, A la claire
indépendance dans Une Enfance algérienne, collectif dirigé par
Leïla Sebbar (Gallimard, « Haute enfance »), où il donne un récit
très drôle des espoirs déçus de jeunes enfants le jour de l’indépen-
dance. Notons qu’il a participé à de nombreuses animations sur
divers sujets avec Leïla Sebbar dans des bibliothèques. Enfin, en
2003, « L’Année de l’Algérie en France » où il est particulièrement
actif (voir ses adaptations théâtrales et son documentaire sur les écri-
vains algériens), il participe au collectif de cinq écrivains, Journal
intime et politique, Algérie, 40 ans après (l’Aube et Littera 05) avec
Maïssa Bey, Nourredine Saadi, Boualem Sansal et Leïla Sebbar ; sa
contribution porte le titre de Quais de Seine et du Nil.
Le succès de la pièce avec Darina al-Joundi à Avignon, l’incite
à l’écriture à deux voix d’une fiction qui signe son retour à la nar-
ration en 2008, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter. Ce
récit est élogieusement présenté par Robert Solé dans Le Monde
des livres, le 11 janvier 2008, « une fiction vraie à quatre mains » :
« “Ce n’est qu’après avoir été internée au Liban, dans un asile, que
j’ai réussi à ébaucher une première version de mon récit”, explique

195
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Darina al-Joundi. […] L’épisode suivant est raconté par Mohamed


Kacimi : “En juin 2006, dans un théâtre parisien, une jeune femme
habillée en noir s’approche de moi et me remet un manuscrit, sans
un mot. C’était une lettre ouverte à son père, qui suggérait beau-
coup de choses mais disait très peu. Parce que la confession est
impossible dans la culture arabe, où le je n’a pas sa place... J’ai
demandé à Darina al-Joundi si elle était prête à crever l’abcès.
Elle a joué le jeu, se mettant à nu avec une capacité de dévoile-
ment et d’impudeur assez rares. Il fallait rendre ce récit moins per-
sonnel, y injecter de la fiction et de l’humour.” […] Pour écrire
ce roman d’une vie, la comédienne a repris ses souvenirs année
par année. “J’étais debout, je parlais, tantôt en français, tantôt en
arabe. Mohamed, assis devant son ordinateur, écrivait. On discu-
tait ensuite de son texte...” Kacimi précise de son côté : “Dans la
littérature arabe, même les choses les plus dures, les plus osées,
sont dites avec des métaphores. J’ai cherché, au contraire, à épurer
le récit au maximum.” […] Dans ce livre impudique et saisissant,
où personne n’est épargné, elle arrache sans ménagement le vernis
moderne de la société libanaise, au fond très archaïque. L’écriture
lui a fait atteindre une certaine sérénité : “Grâce aux mots, dit-elle,
je transforme le malheur en bonheur.” »
L’Orient après l’amour est publié également en 2008 chez Actes
Sud. Cette fois, M. Kacimi livre son parcours de vie, de son départ
de l’Algérie à son installation à Paris et à ses nombreux périples en
Orient : « Un éloge de la liberté de pensée, d’imaginer et de créer
qui ne renie pas la religion du père et le legs des ancêtres. “Il faut
chercher le bonheur jusque dans la catastrophe” lui confiait son
grand-père. C’est avec beaucoup d’amour et d’humour que Kacimi
se montre fidèle à ce bel héritage. »
La passion du théâtre
C’est sous l’impulsion d’Ariane Mnouchkine qui met en espace
à Avignon, en 1997, Le vin, le vent, la vie, joute poétique, que
M. Kacimi se lance dans l’aventure théâtrale qu’il n’a plus quittée
depuis. La même année, Langue de Dieu est lu par Marcel Maréchal
au Théâtre du Rond-Point.

196
KACIMI EL HASSANI, MOHAMED

Toutes les pièces écrites depuis cette date n’ont pas toutes été
éditées. On peut citer : 1998 – Rien ne vaut le réel contre l’inquié-
tude, mise en espace de Stanislas Nordey, Saint-Denis – 1999 –
Encore, mise en espace de Laurence Février, Etoile du Nord – 2001
– Beyrouth Illuminations, mise en espace de l’auteur, maison Jean-
Vilar, Avignon ; et Embouteillage, mise en scène d’Anne-Laure
Liégeois, Avignon – 2003- A cœur ouvert, mise en scène de Marie-
Christine Orry, Théâtre de Sartrouville ; et Babel-Taxi, mise en
scène par Alain Timar, création au Clarence Brown Theatre, Etats
Unis, en Avignon et en 2009, avec une mise en scène de Tiziana
Bergamaschi, Filodramatici, Milan – 2007- Nuits à Bagdad, mise
en scène au théâtre d’Antony – 2008 – Qu’elle aille au diable Meryl
Streep, mise en scène de Nidal al Ashkar, théâtre du Rond Point –
2010 – Que dire en faisant l’amour ? mise en scène de Jean-François
Prévand, Festival de Blaye ; et La reine de Saba, mise en scène de
Marja Njakenen, Helsinki, – 2011 – Épître aux Corinthiens, produc-
tion italienne, mise en scène de Fabrizio Parenti, Piccolo théâtre,
Milan – 2012 – C’est comment le bout du Monde, mise en scène de
Juliette Heynman, France Culture ; et Babylone City, mise en scène
de Marjorie Naccache, Studio théâtre de Stains.
On voit déjà combien son théâtre se joue dans des lieux très divers
et connaît des traductions en plusieurs langues. Voyons l’argument
d’une des pièces que M. Kacimi considère lui-même comme ina-
chevée mais dont le propos est suffisamment éloquent pour permet-
tre de mieux approcher son travail théâtral. Ce sont Nuits à Bagdad,
écrit en 2007 : « A quoi pense-t-on quand on parle du Moyen-Orient
aujourd’hui ? A Shéhérazade et aux contes des Mille et une nuits
? Aux multiples conflits qui y sévissent et notamment à la guerre
qui fait rage en Irak ? A ce qui nous sépare, ici en Occident, du
monde arabe, à ce qui nous relie à lui ? Nuits à Bagdad va naître
de la confrontation de ces questions et d’une relecture des Mille et
une nuits. A la lumière de la guerre actuelle en Irak, la figure de
Shéhérazade apparaît soudainement, au-delà des clichés folklori-
ques, comme l’incarnation même de celle qui fait acte de résistance
par la parole. Dans l’urgence de retarder la sentence de mort qui
plane sur sa tête, elle doit raconter pour ne pas mourir. Est-ce si

197
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

différent de celles et ceux aujourd’hui qui, pour préserver leur par-


celle d’humanité, continuent sous les bombes à témoigner ? »
Sa création théâtrale se caractérise aussi par des pièces très
connues et éditées :
En 1999, 1962, évocation de l’antériorité algérienne. La pièce,
publiée chez Actes Sud, est mise en scène par Valérie Grail à
Limoges en 1999, au Théâtre du Soleil en 2001. Elle obtient le
prix Lugano du Théâtre. La version anglaise est mise en scène par
Françoise Kourilsky, Ubu Theater, New York. Elle est rejouée au
Festival d’Avignon 2010 et elle est coup de cœur d’Arte :
« Le port de Marseille aujourd’hui. Nadia attend un bateau et
retrouve Gharib. Ils évoquent leur enfance commune à El Hamel,
village aride perdu dans la steppe algérienne ; enfance heureuse ber-
cée par l’attente émerveillée de “l’indépendance”. Mais à la place de
la fête attendue, le jeune Gharib croule sous le poids de l’arme trans-
mise par son père, Nadia s’ensanglante les mains à hisser le drapeau
algérien et le vieil instituteur en blouse grise a troqué sa règle en
bois contre une règle en fer. Quand ils fuguent vers la mer, ils sont
rattrapés et corrigés. Quand ils veulent s’aimer, ils sont enfermés
et Gharib s’exile. Aujourd’hui, Gharib vit à Marseille et voit Nadia
partir pour son pays, l’Algérie. […] C’est un chant à l’innocence et
à la poésie de l’enfance, ignorante des péripéties politiques, et à la
soif de liberté et d’amour de l’adolescence, qui se heurte à des prin-
cipes et à un intégrisme naissant insupportables. »
En 2001, La Confession d’Abraham, théâtre papier, mise en
scène d’Alain Lecuq (mise en scène de Michel Cochet, Théâtre du
Rond-Point en 2002 et par Moni Ovadia, Piccolo théâtre, Milan
2009) : « Et si comme le lui avait prédit la Bible, Abraham dispo-
sait de l’éternité pour compter et veiller sur sa progéniture jusqu’au
jour où elle deviendra plus nombreuse que les étoiles du ciel ? Je le
vois aujourd’hui debout à Hébron, dans le caveau des Patriarches
que se partagent une synagogue, une chapelle et une mosquée. Il
lit les lettres que lui envoient ses enfants des quatre coins du globe,
prêtant oreille à tout ce qui vit à travers le monde, l’humanité qu’il a
engendrée, en même temps qu’il revient sur sa vie. Il nous raconte,

198
KACIMI EL HASSANI, MOHAMED

à nous ses enfants, comment il a découvert Dieu, comment il a


inventé l’exil en quittant Ur, combien il a rêvé de terres promises
et connu de désillusions, ses descentes en Egypte et ses errances
dans le désert, son attente angoissée d’un enfant et ses recherches
d’amour, ses efforts pour sauver Sodome et Gomorrhe de l’anéan-
tissement, la naissance d’Ismaël et celle d’Isaac. Il revient sur l’épi-
sode du sacrifice et nous confie comment il a failli tuer son fils pour
ne pas décevoir Dieu. »
En 2003, lors de l’année de l’Algérie en France : M. Kacimi
adapte Nedjma de Kateb Yacine, avec une mise en scène de Ziani-
Chérif Ayad au Vieux-Colombier ; et Présences de Kateb Yacine
(adaptation de textes et d’entretiens de Kateb Yacine) dans une mise
en scène de Marcel Bozonnet à Comédie-Française.
En 2008, Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, mise en
scène à Maison des Métallos et au festival d’Avignon, pièce qui pré-
cède l’édition du récit évoqué plus haut.
En 2009, Terre sainte, pièce traduite en plusieurs langues et jouée
à Londres, Milan, Hambourg, Palerme, New York, Rio De Janeiro,
Paris, Stockholm, Vienne, Luxembourg. « Des rencontres troublan-
tes entre l’occupant et l’occupé dans l’univers carcéral de Terre
sainte, révèlent la tragédie progressive d’un monde envahi par l’in-
tégrisme, avec une peur généralisée qui s’étend au-delà de l’Algérie,
vers le Liban, Israël, et les territoires palestiniens. » (Janice Gross)
Un acteur culturel
En même temps qu’il écrit des récits et qu’il produit des tex-
tes pour le théâtre, l’écrivain a une activité d’écriture pour le grand
public et particulièrement pour le public jeunesse. Ainsi, il a édité
plusieurs ouvrages depuis 2001 : Il était une fois le Monde, (illustra-
trice, Isabelle Malmezat, Dapper, 2001) – Du Maroc à La mer Rouge
et Le Moyen-Orient (Sélection du Reader’s, 2001) – Le Monde
arabe, (encyclopédie jeunesse, Milan 2001) – Le Secret de la reine
de Saba, (illustrateur Alex Godard, album à partir de 8 ans, 2006) –
Bouqala. Chants de femmes d’Alger, (illustrateur Rachid Koraïchi,

199
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Albulm à partir de 8 ans, Milan, 2006) – Vivre à Alger, (Gallimard


jeunesse, 2008) – Cléopâtre Reine d’Egypte, (Milan 2010).
Il anime parallèlement des ateliers d’écriture en France et
à l’étranger : dans différents théâtres et universités dont Paris
Nanterre, Paris 8, Grinell College, USA ; Universités de Toronto, de
Montréal, de Londres, de Bir Zeït, et de Naplouse. Il a dirigé un
chantier d’écriture à Ramallah avec le KVS et la Fondation Qattan.
Il est président de l’association Ecritures Vagabondes et membre
des EAT (Ecrivains Associés du Théâtre).
Il a également travaillé avec la télévision dans le domaine cultu-
rel : Ecrivains d’Algérie, Métropolis ARTE, 2003, Prix du Sénat
– L’Emir Abdelkader guerrier ou mystique, les films d’Ici, TV5,
2002 – Vivre et écrire au Liban, Métropolis, 2008. Il a aussi parti-
cipé à plusieurs documentaires et émissions de télévision, BBC 2,
TV Hollande, Arte, FR3, TV5, TV NIL, L’Histoire, etc.
M. Kacimi a reçu de nombreuses distinctions pour sa création :
Chevalier des arts et des lettres – Lauréat Beaumarchais 1997, pro-
gramme « En quête d’auteurs » – Premier prix du festival Lugano
du théâtre pour 1962, édition 2002 – Lauréat des missions Stendhal
2004 et 2012 – Prix SACD de la Francophonie, 2005 – Deuxième
prix du festival international de théâtre libre à Minsk, Biélorussie,
2007 – Mention spéciale pour Terre Sainte du jury du grand prix de
littérature dramatique, 2008 – Prix de la littérature Armorice 2009
pour L’Orient après l’amour.
Le 20 avril 2013, il signait dans El Watan, une chronique accom-
pagnée d’une photo, sur son aïeule, Lalla Zineb de la Zaouia
d’El Hamel, pour raconter qui elle fut et ce que fut son action ; cette
Lalla Zineb que l’on trouve au détour des confidences d’Isabelle
Eberhardt qui lui rendit visite à Bou-Saada.
Mohamed Kacimi est un écrivain et un acteur culturel tout à fait
singulier et atypique dans le paysage littéraire algéro-français. Ses
centres d’intérêt sont profondément ancrés dans un héritage familial,
vécu avec fierté et distance critique. Son bilinguisme et son intérêt
très vivace et actuel pour les pays du Proche-Orient font aussi la
singularité de ses positionnements et de ses créations et l’intérêt de

200
KACIMI EL HASSANI, MOHAMED

ce qu’il écrit sur le monde arabe. Il est regrettable qu’il ne soit pas
mieux connu et plus étudié.
Christiane Chaulet Achour

Œuvres
Le Mouchoir, roman, Paris, L’Harmattan, 1987, rééd., Alger,
Barzakh, 2013.
Arabe ? vous avez dit Arabe ? avec Chantal Dagron, essai et flo-
rilège, Paris, Balland, 1990.
Naissance du désert, imaginaire du désert, avec Chantal Dagron,
essai, Paris, Balland, 1992.
Le Jour dernier, roman, paris, Stock, 1995.
1962, théâtre, Arles, Actes Sud-Papiers, 1998.
Le secret de la reine de Saba, récit jeunesse, Dapper jeunesse,
1999.
La confession d’Abraham, théâtre, Paris, Gallimard, 2000, en
folio, 2012.
Babel Taxi, théâtre, Lansman, 2005.
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, avec Darina
al-Joundi, récit, Arles, Actes Sud, 2008.
Terre Sainte, théâtre, l’Avant-Scène, 2008.
Beyrouth XXIe siècle, essai, Pensée du Midi, Actes-Sud, 2008.
Belles étrangères Liban, recueil, Paris, Verticales, 2010.
L’Orient après l’amour, récit autobiographique, Arles, Actes Sud,
2009.

201
KHADRA, YASMINA (1955-)

De son vrai nom Mohammed Moulessehoul, Yasmina Khadra


est probablement l’écrivain algérien le plus connu et le plus lu. Il
est traduit dans 42 pays et chacune de ses publications est attendue
d’autant qu’il se renouvelle à la fois par les thèmes choisis et par
l’écriture. Il est né le 10 janvier 1955 à Kenadsa d’un père infirmier
et d’une mère nomade. Comme il l’écrit lui-même il appartient à la
Tribu des Doui Menia, une race de poètes gnomiques, cavaliers émé-
rites et amants fabuleux qui maniaient le verbe et le sabre comme on
fait un enfant. Ses premiers textes ont paru sous son vrai nom en
Algérie mais c’est à partir de 1997 qu’il adopte ces deux prénoms
féminins (en hommage aux femmes algériennes et plus particulière-
ment à son épouse explique-t-il) pour dissimuler son identité et être
publié à l’étranger. Deux ouvrages autobiographiques L’Ecrivain
(2001) et L’Imposture des mots (2002) nous permettent de suivre
son parcours de jeune militaire et d’écrivain reconnu aux prises avec
la langue et aussi les maisons d’édition.
La couverture de L’Ecrivain représente un jeune enfant vêtu de
la tenue militaire des cadets. L’auteur, dont on vient de découvrir la
véritable identité, ressent le besoin de s’expliquer et de s’interro-
ger sur l’origine de sa vocation. Entré à 9 ans à l’école des cadets de
Tlemcen, il a ressenti toute sa vie l’irrépressible besoin d’écrire, grif-
fonnant pendant les temps de repos sur des cahiers d’écolier. Il com-
mença à se réfugier dans les livres, ce qui est compréhensible pour
un enfant abandonné par son père et vivant dans l’espace carcéral
languide des cadets de la Révolution. Et puis les mots surgissent
qui s’écrivent en phrases et se cachent, malgré la baguette mena-
çante du maître, dans les recoins de la planche de l’école coranique.

202
KHADRA, YASMINA

Je devinais que je portais en moi un don du ciel. Et la révélation,


C’était cela le don du ciel : le verbe. J’étais né pour écrire. Plus tard
à Koléa, les cadets rivaliseront dans l’étude. Ils étaient de grands lec-
teurs dans les deux langues. La lecture était notre principale forme
d’évasion avoue-t-il dans l’Ecrivain. Après la lecture de Steinbeck,
il ressent l’envie d’écrire.
Après chaque lecture, je traversais un moment extatique comme
si je ruminais une nourriture céleste. J’étais dans les nuages. A mon
tour je me préparais à accoucher d’un texte. (…) Qu’une feuille
vierge se déshabillât sous me yeux et plus rien ne me dissuadait de
la posséder.
Après sa vocation décrite dans l’Ecrivain, ce sont principalement
les déboires de l’édition qui sont évoqués dans L’Imposture des
mots : L’attente pendant huit ans de la publication du premier recueil
de nouvelles à l’Enal (maison d’édition étatique), puis le départ
pour le Mexique et enfin le retour à Paris. Invité sur les plateaux de
télévision, interviewé dans des journaux connus, Yasmina Khadra
ne veut pas condamner l’armée algérienne qui n’est pas, comme il
l’écrit dans une lettre qu’il rédige à l’intention des journaux : « un
ramassis de barbares et d’assassins ». Après bien des hésitations, le
journal Le Monde acceptera de la publier. Mais cette prise de posi-
tion causera bien des malentendus. A travers ce parcours difficile
décrit dans l’Imposture ce sont ses auteurs de prédilection, Kateb,
Nietsche, Nazim Hikmet, Malek Haddad… et les personnages, le
nain Zane, Salah l’Indochine, Zarathoustra, le commissaire Llob qui
entretiennent avec lui un dialogue et lui permettent de s’expliquer.
Ce monde foisonnant et complexe nourri de nombreuses lectures est
le vivier de sa production. Les dernières pages marquent la réconci-
liation de l’écrivain avec son passé de militaire et sa fidélité retrou-
vée à son institution. Ces deux textes autobiographiques publiés à
un an d’intervalle, permettent aux lecteurs de situer l’écrivain et de
résoudre la dualité de son personnage qui a suscité nombre de com-
mentaires et de critiques. Il reviendra à une confession intime dans
une brève nouvelle La rose de Blida (2005) où il narre avec une cer-
taine impudeur selon certains critiques, un amour d’adolescent.

203
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Depuis les débuts de son œuvre, Yasmina Khadra marque une


certaine prédilection pour les récits construits comme des intrigues
policières. Le personnage central est l’inspecteur Llob héros tour-
menté et représentant l’Algérien révolté qui n’a pas les moyens de
sa révolte comme l’auteur l’avoue dans plusieurs interviews. Il res-
semble à ces personnages de romans américains que l’écrivain lit
avec assiduité. Enfin en 1990, sous le nom de Commissaire Llob
il publie Le Dingue au bistouri où le lecteur est vraiment pris d’un
bout à l’autre. S’il y a le masque du nom il y a aussi la plume. Et
quelle plume ! Enfin on sort des conventions et des précautions :
critique de la société pourrie, style enfiévré, argot savoureux, clins
d’œil par-ci par-là. Du sang il y en a autant qu’on en veut avec ce
dingue qui étripe ici et là. De la tendresse aussi. Pour la première
fois, voilà donc un « polar » à la hauteur. La pudibonderie et la res-
pectabilité hypocrite y volent en éclats.” (Beate Bechter)
Les critiques soulignent surtout le style du livre comme l’enraci-
nement de l’œuvre dans la quotidienneté algérienne et les allusions
concrètes à la réalité extralittéraire qui caractérisent Le Dingue au
bistouri. Le deuxième roman policier de Commissaire Llob, La
Foire des enfoirés, paraît en 1993 en Algérie. L’incertitude plane
toujours sur la personne qui se cache derrière le pseudonyme, et la
question se pose de savoir si c’est une femme qui élève sa voix criti-
que. Mais ce qui est certain, c’est que le lecteur se trouve de nouveau
devant un ouvrage plein d’allusions critiques à propos de la situation
actuelle en Algérie, d’un pays qui est confronté à deux forces oppo-
sées : la tradition arabe et les mœurs européennes. L’année 1997
marque un tournant dans le développement du roman policier algé-
rien : Morituri, le troisième roman de la série autour du Commissaire
Llob, paraît en avril, et pour la première fois dans l’histoire du genre
en Algérie, ce roman n’est pas publié en Algérie mais en France. En
outre, l’auteur « avoue » son sexe et publie malgré tout son œuvre
sous le pseudonyme féminin de Yasmina Khadra. Quelques mois
plus tard, en septembre 1997, suit, à Paris, la publication de Double
Blanc, puis en 1998 celle de L’Automne des chimères, les quatrième
et cinquième romans de la série qui paraîtront aussi en France. En
1997, le roman policier algérien va s’adresser à un public plus large,

204
KHADRA, YASMINA

celui des pays européens Il ne se mesure pas seulement à un public


beaucoup plus vaste et aux nouveaux critiques, mais il entre aussi
en concurrence avec des romans policiers européens et américains
dont il reprend certains clichés. De même, Yasmina Khadra réussit
à créer, avec le personnage du Commissaire Llob, un enquêteur qui
n’a rien de commun avec les héros et les surhommes, mais qui se
présente comme un homme tout à fait normal, ancré dans la quoti-
dienneté algérienne et la réalité du pays. Il n’échappe pas cependant
aux stéréotypes car les séries américaines et les films du même genre
sont peuplés de ces héros en marge, décalés, détruits par l’alcool et
les désillusions et qui se reprennent pour résoudre une affaire. Ce
décalage permet une critique acerbe de la société. Dans La part du
mort, roman boudé par la critique, Khadra revient au personnage
du commissaire Llob. Dans une ville endormie, le peuple entretenu
dans son farniente, vaque paisiblement à ses occupations. Les jours
se succèdent sans grand changement. Le commissaire Llob et Lino,
son adjoint, vont s’employer à résoudre une affaire compliquée. Le
souvenir des jours passés, les saisons bleues, rend le commissaire
encore plus amer. Les quelques lignes en italiques qui achèvent le
récit et l’ancrent dans une réalité cruelle annoncent les évènements
du 5 octobre 1988 et prédisent la décennie noire, l’une des plus
effroyables guerres civiles que le bassin méditerranéen ait connues.
Il va revenir sur cette période dans les textes suivants. C’est avec
beaucoup de réalisme qu’il va l’évoquer dans A quoi rêvent les
loups (1999) et Les Agneaux du Seigneur (1998). Un lecteur attentif
ne manquera pas d’être influencé par le renouveau des métaphores
qui décrivent cet univers du Mal avec beaucoup d’intensité. Puis,
dans son exploration du monde (et pour répondre sans doute à une
certaine demande éditoriale) Yasmina Khadra va se tourner vers
d’autres pays à l’actualité brûlante dans les œuvres qui suivent : Les
Hirondelles de Kaboul (2002) qui raconte l’histoire de deux couples
d’Afghans sous le règne des Talibans, L’Attentat (2005) où Amine,
médecin arabe apparemment intégré dans la société israélienne
découvre que sa femme est la kamikaze qui s’est faite exploser et
Les Sirènes de Baghdad (2006). Cette trilogie explore les méfaits
du terrorisme dans les pays les plus marqués. L’auteur revient à

205
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

l’Algérie avec Ce que le jour doit à la nuit, récit un peu invraisem-


blable qui narre la destinée de Younès fils d’une famille complète-
ment démunie qui est élevé par son oncle pharmacien et grandit au
milieu des Européens. La description de la société et les interdits qui
sanctionnent les rapprochements entre les communautés sont évo-
qués avec un certain parti pris. Dans le texte suivant, selon la tra-
dition de renouvellement de l’auteur, nous entrons dans un univers
différent, non dépourvu de tendresse. Entre une décharge publique
et la mer, hors du temps et de toute géographie, L’Olympe des infor-
tunes est un terrain vague peuplé de vagabonds et de laissés-pour-
compte ayant choisi de tourner le dos à la société. Ach le Borgne,
Junior le Simplet, Mama la Fantomatique, le Pacha, sa cour de soû-
lards et bien d’autres rebuts de la société trouvent dans ce lieu un
refuge et un semblant de tendresse et de fraternité. L’oxymore du
titre évoque l’univers du romancier égyptien Cossery et son œuvre
la plus connue Mendiants et orgueilleux. Passé un peu inaperçu lors
de sa parution, ce roman inégal recèle cependant des pages émou-
vantes de sensibilité et mériterait plus d’attention.
Passant à une tout autre actualité, l’auteur s’intéresse ensuite
à l’Afrique. Yasmina Khadra est toujours à l’écoute attentive du
bruissement du monde qui est secoué par les enlèvements d’Euro-
péens au large de la Somalie. L’Equation africaine, roman de bonne
volonté, inverse les stéréotypes de la colonisation. Le ravisseur Joma
Baba-Sy se révèle être un poète à l’art subtil qui fait l’admiration de
tous ses lecteurs. Il (Le Français) n’arrive pas à croire qu’une masse
de fureur et de bestialité comme Joma puisse nourrir en elle tant de
sensibilité. Les Européens sont coincés entre leurs peines de cœur
et leurs espoirs déçus alors que les Africains décrits dans le texte
poursuivent de plus grands desseins de liberté. Le contraste entre les
personnages traduit bien les positions de l’auteur. Puis en 2012 Les
Chants cannibales, recueil de 12 nouvelles, traduisent selon l’écri-
vain lui-même la palette de son écriture qui change en fonction des
atmosphères et des rythmes.
Le style de Yasmina Khadra est surprenant. Les métapho-
res créées volontiers sur des termes triviaux et argotiques dans les

206
KHADRA, YASMINA

romans de la souffrance et du désespoir, peuvent se faire légères


et poétiques lorsqu’elles évoquent des atmosphères heureuses. Ce
recueil nous donne un éventail de toutes ces possibilités que l’auteur
explore sans se lasser.
Une production régulière et renouvelée est sans doute la marque
la plus tangible de cet écrivain au talent reconnu de tous qui a des
qualités certaines de conteur. On ne peut que se laisser prendre aux
histoires qu’il nous conte sans se lasser.
Amina Azza Bekkat

Œuvres
Amen, à compte d’auteur, Paris,1984.
Houria, Alger, Enal,1984.
La Fille du pont, Alger, Enal, 1985.
El Kahira – cellule de la mort, Alger, Enal, 1986.
De l’autre côté de la ville, Paris, L’Harmattan, 1988.
Le Privilège du phénix, Alger, Enal, 1989.
Le Dingue au bistouri, Alger, Laphomic, 1990, et Paris,
Flammarion, 1999 ; J’ai lu, 2001. Adapté en BD par Mohamed
Bouslah, Alger, Lazhari Labter, 2009.
La Foire des enfoirés, Alger, Laphomic, 1993.
Morituri, Paris, Baleine, 1997 ; Folio policier, 2002. Adapté au
cinéma par Okacha Touita, 2007.
L’Automne des chimères, Paris, Baleine, 1998 ; Folio policier, 2001.
Double blanc, Paris, Baleine, 1998 ; Folio policier, 2000.
À quoi rêvent les loups, Paris, Julliard, 1999 ; Pocket, 2000.
Les Agneaux du Seigneur, Paris, Julliard, 1998 ; Pocket, 1999.
L’Écrivain, Paris, Julliard, 2001 ; Pocket, 2003.
L’Imposture des mots, 2002, Julliard ; Pocket, 2004.
Les Hirondelles de Kaboul, Paris, Julliard, 2002 ; Pocket ; 2004 ;
France Loisirs, 2003. Adapté au théâtre en France, en Turquie, au
Brésil, en Équateur.

207
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Cousine K, Paris, Julliard, 2003 ; Pocket, 2004.


La Part du mort, Paris, Julliard, 2004 ; Folio policier, 2005.
La Rose de Blida, Paris, Après La lune, 2005 ; Alger, Sedia, 2007.
L’Attentat, Paris, Julliard, 2005 ; Pocket, 2006 ; France Loisirs,
2006 ; Alger, Sedia, 2006. Adapté au cinéma par Zied Douéri,
2012), (Adapté en BD chez Glenat 2012). Les Sirènes de Bagdad,
Paris, Julliard, 2006 ; Pocket, 2007 ; France Loisirs, 2007 ; Alger,
Sedia, 2006.
Le Quatuor algérien : Morituri, Double blanc, L’Automne des
chimères, La Part du mort, Paris, Gallimard, Folio policier, 2008.
Ce que le jour doit à la nuit, Paris, Julliard, 2008 ; Pocket, 2009 ;
France Loisirs, 2009 ; Alger, Sedia, 2008. Adapté au cinéma par
Alexandre Arcady, 2012.
La Longue Nuit d’un repenti, Paris, du Moteur, 2010, ouvrage
collectif avec Nicolas d’Estienne d’Orves, Sophie Adriansen,
Mercedes Deambrosis, David Foenkinos.
L’Olympe des infortunes, Paris, Julliard, 2010 ; Pocket, 2011 ;
Constantine Media Plus, 2010.
Œuvres, Tome 1, Paris, Julliard, 2011.
L’Équation africaine, Paris, Julliard, 2011 ; Constantine, Média-
Plus, 2011.
Les Chants cannibales, Alger, Casbah, 2012.
Algérie, Michel Lafont (Beau-Livre en collaboration avec le pho-
tographe Reza), 2012.
Les anges meurent de nos blessures, Paris, Julliard, 2013 ;
Constantine, Media Plus, 2013.

208
KHELLADI, AÏSSA (1953-)

Né le 22 avril 1953 à Aïn-Bessem (Bouira), Aïssa Khelladi entame


en 1989 une carrière journalistique et littéraire des plus méritoires.
Sur le plan journalistique, et attentif aux réalités politiques de
l’Algérie post-octobre 1988, Khelladi écrit dans diverses publica-
tions de la presse indépendante qui venait de naitre (circulaire du 19
mars 1990 du chef du gouvernement Mouloud Hamrouche et loi du
3 avril 1990 sur l’information). Il participe au lancement du Nouvel
Hebdo en août 1990, cofonde L’Hebdo libéré en avril 1991 après
l’interdiction du précédent et collabore à plusieurs journaux dont
l’hebdomadaire Ruptures lancé en janvier 1993. Il y publie notam-
ment des articles sur la culture, la société et la politique à forte
connotation sécuritaire qui lui valent de sérieux démêlés aussi bien
avec les institutions publiques qu’avec les islamistes. A son actif lit-
téraire, il publie deux titres à Alger aux Editions Alpha. Ce sont res-
pectivement Les Islamistes algériens face au pouvoir (1992), une
analyse personnelle et fort documentée – en dépit de quelques réser-
ves mineures – sur le couple islam-politique, et un roman, Le Viol
(1994), passé inaperçu bien que contenant des promesses puisqu’il
s’agit de la première ébauche de Rose d’abîme (1998). De ces deux
exercices de vérité injustement boudés en leur temps, l’auteur a
gardé une place prépondérante à la réflexion dans l’écriture minu-
tieuse d’une œuvre à venir.
Exilé à Paris en 1994, Khelladi republie son essai politique, revu et
actualisé (L’Harmattan, 1995) sous un pseudonyme qu’il affectionne,
Amine Touati. Sans moyen financier ni expérience acquise, il se lance
dans une aventure éditoriale exceptionnelle qui fait aujourd’hui date,
la création de la maison d’édition Marsa et la direction de la revue

209
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Algérie Littérature / Action (n° 1, mai 1996) qui en est issue. S’il
s’autoédite dans sa revue (nouvelles, analyses, comptes-rendus et
même un roman), Khelladi publie aussi coup sur coup deux romans
aux éditions du Seuil (Paris), le consacrant comme authentique écri-
vain au point d’obtenir des voix aux prix Goncourt et Renaudot. Le
premier est la réédition, un chapitre en moins, de Peurs et menson-
ges (novembre 1997), préalablement édité dans le numéro inaugural
d’Algérie Littérature /Action sous le surnom d’Amine Touati et pour
lequel Marie Virolle a conçu l’expression « écriture d‘urgence », à
l’origine peut-être de la périodisation dite « littérature d’urgence »,
avec la fortune que l’on sait. Amine Touati-Aïssa Khelladi y déve-
loppe un récit proche de l’enquête-reportage en mettant en scène
un journaliste, Samir Kalder, condamné à mort par un imam (Le
Tueur), traqué, y compris par le peuple (Les voisins), puis finale-
ment jugé (Le juge), soient les trois chapitres du livre correspondant
aux trois composantes de la société algérienne à un moment précis.
Il est évident que Peurs et mensonges est largement autobiographi-
que tant les clefs et indices qu’il renferme correspondent largement
à l’activité-vie de Khelladi. Il trouve une suite formelle, assurant
l’indispensable unité caractéristique de toute grande œuvre, dans le
second roman de l’auteur, Rose d’abîme (mars 1998). Nous retrou-
vons, en effet, un certain Amine, journaliste avec qui Khelladi par-
tage profession et prénom de son sobriquet. Ce personnage est de
surcroît un narrateur en train d’écrire un roman qui se déroule sous
nos yeux de lecteur et intitulé Peurs. C’est bien la peur protéiforme
qui plane dans Rose d’abîme : peur du présent dominé par un passé
plus ou moins douteux et occulté car en rapport avec la Guerre de
Libération, matrice essentielle de l’Algérie d’aujourd’hui ; peur du
réel devenu inintelligible de par la folie apocalyptique des hommes
qui ont tué ou volé jusqu’aux rêves et espérances les plus élémentai-
res des vivants. Entre passé et présent, ce roman présente à son tour
une fiction à peine transposée non seulement parce que la réalité et
ses horreurs sont largement dépassées, mais aussi du fait de l’auteur
qui multiplie clins d’œil évidents ou symboliques dans une géogra-
phie précise des lieux (qui sont autant d’espaces quadrillés repré-
sentatifs d’une parole) et répertoire référentiel (pensées obsédantes,

210
KHELLADI, AÏSSA

formules rituelles, onomastiques) que l’on peut décoder sans effort.


Plus qu’à répondre à la réalité, cette fiction s’autorise donc à dire
la vérité d’un pays à travers l’existence de personnes qui vont être
malmenées par la fatalité, alors que chacune d’elle projetait de for-
ger son destin autour de la rousse Warda, championne d’athlétisme
ne disposant que de ce palliatif pour conjurer son sort de femme.
Khelladi dresse sans concession un portrait de l’Algérien, don-
nant ainsi sa réponse à de multiples questionnements conceptuels
disséminés le long de son livre. De ce réquisitoire, on ne sort pas
indemne car c’est le procès d’une époque arrogante devenue apeu-
rée et inquiète.
Le troisième roman, Spoliation (Paris, Algérie Littérature / Action,
n° 24-25, octobre-novembre 1998), est en fait le premier puisque
écrit en 1981-1982 et resté inédit jusqu’à sa reprise en 1998. Il s’ins-
pire d’une histoire véridique racontée à Khelladi par un quinqua-
génaire célibataire, ancien combattant de la guerre d’indépendance.
Cet homme habitait un appartement d’un immeuble colonial et son
voisin, boulanger et père de plusieurs filles, avait détruit un mur
mitoyen et s’était accaparé d’une de ses pièces.
Le roman commence par la question ‘’Tu délires ?’’ et tente de
réunir des éléments de réponse et d’identité par le biais de narrateurs
ayant vécu une ‘’histoire compliquée’’. Entre réalisme et délire, à
travers choses vécues dépourvues de toute emphase et choses fan-
tasmées, le personnage principal répond à de multiples questions
dans lesquelles l’auteur et le narrateur interviennent, se croisent
ou se superposent. De là, Khelladi invite à une sérieuse réflexion
morale et philosophique sur la domination. Apparemment complexe
et déroutante, cette fiction aux résonances très crédibles est habile-
ment maîtrisée grâce à une écriture précise et méthodique bien sti-
mulante pour l’esprit. Khelladi s’illustre ainsi dans un genre peu
usité en littérature algérienne : la fable moderne.
En définitive, il est difficile de résumer les romans de Khelladi
tant ses histoires, entre autobiographie partiellement fausse et autofic-
tion réellement vraie, sont aussi foisonnantes que compactes, d’autant
qu’elles sont savamment architecturées dans leur composition

211
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

comme dans leur recherche d’écriture. Sur le plan formel, les récits
sont constitués de trois parties d’une thèse (prologue, démonstra-
tion, épilogue), la démonstration, greffée de faits-événements sans
continuité narrative, entrecoupés ou alternés de mini séquences spé-
cifiques lesquelles constituent des ramifications thématiques ou de
destinées gravitant autour des personnages principaux. Cette structu-
ration de type labyrinthique est encore accentuée par un va-et-vient
incessant de personnages qui apparaissent, disparaissent, reviennent,
s’entrecroisent, s’enchevêtrent, s’affrontent et s’enlisent, se décou-
vrant ainsi pour mieux connaître – non sans ambigüité parfois – les
désordres et les dérives du réel. Sur le plan de l’écriture, Khelladi
offre un travail sur la langue qui se réfère aux capacités linguistiques
des écrivains algériens, confrontés depuis toujours à un environne-
ment sociolinguistique original. C’est ainsi qu’il y a insertion dans
les récits de nombreuses formules et expressions traduites de l’arabe
parlé ou transcrites directement en « français » sans leurs équiva-
lents en cette langue. Le sabir ou le francarabe a sa place également
alors que le langage de certains personnages ressemble au français
des conversations courantes. Tout ce discours éclaté est rendu dans
un style qui se situe, lui aussi, à plusieurs niveaux. Pour dénoncer
la schizophrénie, le terrorisme ou la torture, le romancier use d’une
écriture toute de violence contre un système totalitaire positionné au
niveau des luttes idéologiques : la langue se tord de douleurs (phra-
ses hachées, passage du coq à l’âne, irrespect de la syntaxe et de
la ponctuation), tâtonne, bégaie, cherche ses mots. Pour analyser la
désintégration d’un être, d’une société, d’un monde, l’auteur trouve
une manière d’écrire juste : la subtilité côtoie le pointillisme pour
appuyer un débat sur fond de kaléidoscope des êtres et des foules,
d’une part, le lyrisme et le raffinement donnent aux sentiments et
aux aspirations des personnes une dimension poétique sans les pri-
ver de leur vérité, d’autre part. Dans cette double optique, l’écrivain
va jusqu’à procéder à des changements typographiques (utilisation
de l’italique) en vue de mieux greffer, dans l’homogénéité des récits,
les réflexions, commentaires, hypothèses, monologues, méandres
de la mémoire et non-dits des personnages qui, pour diverses rai-
sons, ne peuvent ou ne savent communiquer. Toutes ces formes et

212
KHELLADI, AÏSSA

méthodes sont ramenées en une remarquable unité de ton qu’appuie


Mohamed Dib, lequel a écrit, à propos de Peurs et Mensonges mais
on peut élargir son propos aux autres romans de Khelladi : ‘’Une
œuvre qui fera date dans la littérature algérienne qu’elle secouera
au plus profond’’.
La quatrième œuvre de Khelladi est Le paradis des fausses espé-
rances (Paris, Marsa, 2000), une pièce de théâtre qui oscille entre
le tragique et l’humour, ce dernier étant depuis longtemps exutoire
du premier jusqu’à l’autodérision. A l’avant-scène, nous sommes en
présence de personnages qui changent de visage et d’identité, avec
des rebondissements vaudevillesques, des coups de feu, des morts
qui ressuscitent, des cadavres dans les placards. Le fil conducteur
de cette tragédie-bouffe : un écrivain traqué et cloîtré vit une his-
toire d’amour avec une femme (plus ou moins réelle, plus ou moins
fantasmée), liée avec un militaire haut gradé et avec un islamiste
radical. Cela se passe pendant la “décennie noire”. A l’arrière-fond,
peut-être pourrions-nous l’analyser comme une fantaisie sombre sur
“qui est qui?” ou une forme d’allégorie littéraire sur la peur et le
mensonge, deux thèmes chers à Khelladi.
En 1999, Khelladi retourne en Algérie et se consacre à ses
métiers d’éditeur, d’écrivain et de journaliste. En tant qu’éditeur,
il lance trois initiatives de Marsa (Paris) jumelée avec sa consœur
Marsa-Alger pendant dix ans : la publication et l’impression d’Al-
gérie Littérature / Action-Alger, une collection de poche (vingt
titres parus) et, enfin, la traduction de romans en arabe (cinq tex-
tes publiés). En tant qu’écrivain, Khelladi édite un savoureux récit
d’enfance, En souvenir de soi (Alger, Marsa, 2009), soit un gar-
çon en guerre d’Algérie où la violence côtoie le merveilleux invisi-
ble autant que terrifiant. Il ne publie guère que des essais politiques
connaissant une diffusion limitée en librairie. En qualité de journa-
liste, il est actuellement directeur des quotidiens Les Débats et Le
Jour d’Algérie.
Hamid Nacer Khodja

213
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres

Littérature
Le Viol, roman, Alger, Alpha, 1994.
Peurs et mensonges, roman, Paris, Algérie Littérature / Action
(Marsa), n° 1, mai 1996, sous le pseudonyme d’Amine Touati.
Rééd., Paris, du Seuil, 1997, sous le nom d’Aïssa Khelladi.
Rose d’abîme, roman, Paris, du Seuil, 1998.
Spoliation, roman, Paris, Algérie Littérature / Action (Marsa),
n° 24-25, octobre-novembre 1998.
Le Paradis des fausses espérances, théâtre, Alger-Paris, Marsa,
2000. Rééd., Nouveau Théâtre algérien, Alger-Paris, Marsa,
2002.
En souvenir de soi, récit d’enfance, Alger, Marsa, 2009.
Essais
Les Islamistes algériens face au pouvoir, Alger, Alpha, 1992.
Algérie : Les Islamistes à l’assaut du pouvoir, Paris, L’Harmattan,
1995, sous le pseudonyme d’Amine Touati. Réédition, Le FIS à
l’assaut du pouvoir, Alger, Marsa, 2002, sous le nom d’Aïssa
Khelladi.
Bouteflika, un homme et… ses rivaux, Alger, Marsa, 2003.
Démocratie à l’Algérienne, Alger, Marsa, 2004.
Sociétés arabes, idéologies, intellectuels, En quête d’alternative,
Alger, Marsa, 2009.

214
LAREDJ, WACINY (1954-)

Il est né le 8 août 1954 à Sidi Boudjenane, Msirda, un village


près de Tlemcen. Issu d’une famille traditionnelle, il a fait ses
premiers pas vers l’instruction à l’école coranique. Waciny a été
élevé par sa grand-mère paternelle, après le décès de son père, car
sa mère a été contrainte de travailler pour subvenir aux besoins
de sa famille. Il fait ses études supérieures à Damas où il passe
dix années de sa vie. En 1980, il publie Chronique d’une dou-
leur, son premier roman écrit en langue arabe et publié dans la
ville de ses premières lueurs de liberté : Damas. Waciny réussit
à mettre en évidence son talent et ses ambitions et se fait publier
ainsi en 1981 dans la capitale libanaise. En effet, l’expression de
la douleur et de la révolte semble être partie intégrante du début de
la carrière de Waciny. Le bruit des Bottes paru aussi sous le titre
Tawk el yassamine (Collier de Jasmin) sont deux titres qui révè-
lent des connotations différentes. Le premier fait allusion à un cri
contre l’oppression et la dictature dont souffraient certains pays
africains. Quant à l’autre, il révèle une nostalgie extrême de toute
une civilisation arabo-andalouse où le jasmin est symbole de quié-
tude, de bonheur et de rite traditionnel qu’on retrouve jusqu’à nos
jours dans les maisons de la Casbah. Sans doute l’écrivain évoque
“le café de l’après -midi” qui ne pouvait être pris sans l’odeur du
jasmin qui embaumait la demeure ; symbole de la chaleur fami-
liale dont il était nostalgique. On ne peut qu’être surpris de la
différence entre le titre original et celui de la version en arabe.
En 1982, Waciny résidant toujours à Damas, publie La geste de
Lakhdar Hamrouche et en 1983 il offre aux lecteurs arabophones
Fleurs d’amandiers, un roman qui sera traduit en langue française

215
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

en 2001. Ce roman s’annonce comme un ouvrage historique car le


récit s’appuie sur la Geste des Beni Hilal. Il s’agit d’une tribu arabe
qui émigre en Afrique vers le XIe siècle ou le XIIe siècle et s’in-
cruste dans le Maghreb, l’Espagne et diverses régions de l’Afrique.
Ainsi Waciny Laredj s’inspire de leur nomadisme et de la légende
construite autour des tribus hilaliennes pour écrire Fleurs d’aman-
diers. Le personnage principal Salah Benameur dit le “Zoufri” ou
le nomade, retrace la geste hilalienne par le biais de laquelle il
met en évidence les aléas du quotidien de la société algérienne des
années quatre-vingts. Il va sans dire que dans l’Algérie profonde,
il ya des bourgades loin de toute civilisation et opprimées par la
force de la nature et la pauvreté. Cette évidence est transformée
en un conte raconté par Waciny Laredj. Ce roman rend hommage
à l’Histoire du Maghreb et à l’héritage culturel algérien par la pré-
sence fréquente de certaines chansons du patrimoine. En 1985,
Waciny Laredj décide de rentrer en Algérie où il entame sa carrière
d’enseignant universitaire à la Faculté d’Alger. Cette même année
il publie au Liban Les rêves de Meriem la candide. Un roman où
l’humour et la dérision sont au rendez-vous et une nouvelle forme
d’écriture, mise en évidence. De même, l’intertextualité, comme
technique de rédaction littéraire, est exprimée par le biais du per-
sonnage de Don Quichotte à travers lequel Waciny Laredj rend
hommage à toute la civilisation arabo-andalouse. Après Les rêves
de Meriem la candide, Waciny se consacrera à la publication d’œu-
vres critiques dans le but de montrer que le roman algérien est en
train de se libérer de l’écriture académique pour laisser place à
la liberté du genre et de la forme. En 1990, l’Algérie entame la
période la plus sombre et la plus douloureuse de son Histoire. Une
blessure qui sera exprimée par Waciny dans L’absent‚ témoin des
cités bleues. En 1993, Waciny publie deux romans l’un à Damas :
La 1007e nuit‚ Raml al Maya, roman que l’auteur voulait proche
des Mille et une nuit par les techniques narratives, la trame et la
structure du récit, et l’autre au Liban : La maitresse des lieux. Ce
dernier n’est autre que le compte rendu d’une tragédie vécue par
l’une des jeunes femmes algériennes, Miryam, danseuse de bal-
let, qui sera victime d’un grave accident lors des évènements

216
LAREDJ, WACINY

du 5 octobre 1988. Ce roman témoignera du passage entre deux


Algéries : celle d’avant la décennie noire et celle d’après. Miryam
est le symbole de l’art qui se meurt et des rêves qu’on détruit. Un
roman qui sera redouté par les maisons d’éditions qui refuseront
de le publier en version originale (en langue arabe) en 1993 ou
plus tard en version traduite (en langue française) en 2001 sous
le titre Les ailes de la reine. Un récit que Waciny Laredj quali-
fie ainsi : « La métaphore d’un si beau pays poussé vers toutes
les dérives ». En 1994, Waciny Laredj menacé de mort, quitte
l’Algérie pour aller s’installer en France. Il occupera le poste d’en-
seignant de lettres modernes à l’université Paris III. En 1996, soit
une année après la publication Des ailes de la reine, Laredj écrit
La gardienne des ombres. On remarque que contrairement à l’ha-
bitude de l’auteur, ce roman paraitra d’abord en langue française
et ensuite il sera traduit en langue arabe. La gardienne des ombres
est un récit presque surréaliste car il nous donne à lire les pérégri-
nations de Don Quichotte, qui n’est pas un personnage romanes-
que mais un descendant de Cervantès. Don Quichotte, journaliste
de profession, dépeint une Algérie en souffrance. La production
livresque de Laredj est fortement inspirée de Cervantès et de son
personnage mythique Don Quichotte. D’ailleurs, Le ravin de la
femme sauvage, relate l’histoire de Cervantès et de son aventure
comme prisonnier en Algérie. Ce roman mêle le réel à la fiction
pour donner lieu à une séquence historique qui nous fait visiter le
passé et le présent à la fois.
Après avoir publié Mémoire d’eau et Le miroir des aveugles,
Laredj investit toutes les données du nouveau roman (la structure
labyrinthique, l’intertextualité,...) pour écrire Les balcons de la mer
du nord. Un roman dont les mots clés sont l’exil, l’errance, la dou-
leur, la fuite. Cette métaphore filée de la quête de soi montre que
l’exil ou l’éloignement ne guérit pas les maux dont souffre l’exilé
mais plutôt qu’il s’enracine davantage dans les souvenirs du passé
et les trépas de la mémoire. Un thème qui occupera aussi L’impasse
des invalides, roman publié en 2005 et qui met en évidence une
Algérie fatiguée par tant de souffrances et de massacres. Un pays en

217
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

proie à la mort qui cherche une petite lueur d’espoir pour sortir des
années de braise.
Waciny Laredj publie un deuxième roman vers la fin de l’an-
née 2005 dont le titre est Le livre de l’Emir. Un roman qui sera consi-
déré comme un chef d’œuvre de la littérature arabe mais aussi une
œuvre historique non négligeable dans la littérature francophone.
En effet, ce roman rend hommage à l’Emir Abdelkader en saluant
le guerrier, le premier chef d’Etat, l’Homme noble et ouvert mais
aussi celui dont le comportement et la pensée appelaient à l’inter-
culturalité. Ce roman montre comment le choc des civilisations se
transforme en dialogue positif et fructueux. Un roman qu’on peut
considérer comme moderne de par tous les critères qu’on remar-
que dans le texte : la mise en abyme, le recours au conte, le dédou-
blement de narrateurs et l’intertextualité qui représente un élément
important dans l’écriture de Waciny Laredj en arabe et en français.
Le livre de l’Emir est un roman qui a eu un impact positif sur la
carrière de l’auteur et les trois romans qui vont suivre seront écrits
dans le même style, s’inspireront de l’Histoire du Maghreb et don-
neront à lire le passé à travers les acteurs du présent. Ainsi Les
fantômes de Jérusalem, Sur les traces de Cervantès et La maison
andalouse représentent d’autres pages de l’Histoire à feuilleter avec
attention pour comprendre le présent des peuples.
Waciny Laredj est un écrivain qui « s’enracine dans le patrimoine
pour mieux le déraciner » tout en s’inspirant de deux œuvres mai-
tresses que véhicule toute sa carrière d’écrivain et de critique litté-
raire : Les mille et une nuit et Don Quichotte.
Sans doute, notre dictionnaire porte sur les œuvres francopho-
nes, mais on ne peut omettre de présenter les romans de Waciny
Laredj car chaque traduction vers la langue française est un autre
roman. D’ailleurs, on peut constater que souvent l’œuvre maitresse
et sa traduction portent deux titres différents qui évoquent des thè-
mes distincts.
Après la lecture de l’œuvre de Laredj, on déduit qu’il aspire à un
roman bilingue : un roman francophone avec des assonances ara-
bophones ou un roman arabophone avec un accent francophone.

218
LAREDJ, WACINY

Autrement dit, la langue chez Waciny, on le sait, n’est qu’un outil


d’expression et un moyen de communication. On remarque aussi
qu’il a réussi à faire lire l’arabe dialectal algérien dans le monde
arabe et à dépasser la suprématie que peut avoir une langue par rap-
port à une autre.
Soumeya Bouanane

Œuvres
Chronique d’une douleur, roman, Alger, SNED‚ 1980.
Le bruit des bottes, roman, Beyrouth, Dar El-Hadata‚ 1981.
La geste de Lakhdar Hamrouche, roman, Damas, Dar-Jarmak‚ 1982.
Les rêves de Meriem la candide, roman, Beyrouth, Dar El-Hadata‚
1985.
La tendance réaliste dans le roman algérien, critique, Damas, de
l’Union des Ecrivains Arabes‚ 1985.
Les tendances du roman de langue arabe en Algérie, critique,
Alger, Enal‚ 1986.
L’absent‚ témoin des cités bleues, roman, Damas, de l’Union des
Ecrivains Arabes‚ 1990.
La 1007e nuit‚ Raml al Maya, roman, Damas, Enal‚ 1993.
La maîtresse des lieux, roman, Beyrouth, Al-Jamal‚ 1993.
Traduction en langue française, Les ailes de la reine, Alger,
Alpha, 2011.
La gardienne des ombres, roman, Paris, Marsa‚ 1996.
Le Ravin de la Femme Sauvage, roman, Alger, Enag‚ 1997.
Mémoire d’eau, roman, Allemagne, Al-Jamal‚ 1997.
Le miroir des aveugles, roman, Lyon, Golias‚ 1998.
Kabylie : la lumière des sens, essai, Lyon, Golias‚ 1998.
Fleurs d’amandier, roman, Arles, Sindbad‚ Actes Sud‚ 2001.
Les Balcons de la mer du nord, roman, Alger, Espace Libre‚ 2001.
Paroles d’Algériens, document, Paris, ARTE/Le Serpent à Plumes‚
2003.

219
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

L’impasse des invalides, biographie, Bruxelles, Aden‚ 2003.


Le Livre de l’Emir, roman historique, Arles, Actes Sud‚ 2006.
Sur les traces de Cervantès à Alger, Alger, Alpha, 2008.
La maison andalouse, roman, Beyrouth, Al- Jamal, 2010.
Les Fantômes de Jérusalem, roman, Beyrouth, Dar El Adab,
2008. (Traduction en langue française, Actes Sud, 2012).
Prix littéraires et distinctions
Prix National du roman algérien pour le roman Les Balcons de la
mer du nord, en 2001.
Prix International du roman à Qatar pour le roman L’Orient des
chimères en 2005.
Prix des Libraires Algériens pour le roman Le Livre de l’Emir en
2006.
Le Grand Prix de la littérature arabe Cheikh Zayed pour Le livre
de L’Emir en 2007.
Le Prix du livre d’Or, Alger, Sila, en 2008.

220
LASSEL, ADRIANA (1935-)

Née le 12 octobre 1935 à Santiago du Chili, elle vit en Algérie.


Professeur d’université à la retraite depuis 1999, elle se consacre à
l’écriture. Lorsqu’on l’interroge sur son appartenance, sa réponse
correspond à cette vie d’engagement et de voyages : « Mon iden-
tité culturelle et historique correspond à mes racines (…) Mais je
me sens aussi algérienne ; dans cette terre mes racines ont poussé ;
et pour une grande part, ce que je suis aujourd’hui, je l’ai acquis
en Algérie. » (Le féminin des écrivaines, Cergy-Pontoise, 2010).
Elle continue pourtant à rédiger en espagnol, langue avec laquelle
elle entretient, selon ses propres termes, une relation d’amour. Et elle
ajoute avec une pointe d’humour : « lorsque je me présente chez un
éditeur, je me présente avec un texte traduit, c’est comme si je por-
tais un voile sur la tête. » (Ibid.)
L’auteur cède à l’attrait qu’elle ressent depuis son plus jeune âge
pour l’Histoire en écrivant un roman, Lucas le Morisque, qui se
déroule aux XVIe et XVIIe siècles dans un large cadre géographi-
que depuis l’Espagne (à l’époque de l’expulsion des Morisques), la
France, l’empire ottoman, jusqu’à l’Amérique espagnole. L’origine
du récit est un manuscrit retrouvé dans une malle après le décès
d’une vieille tante. Ainsi commence l’histoire de Lucas, le fonda-
teur tolédan de la famille. Les premiers chapitres décrivent la vie
difficile des Morisques contraints de dissimuler leur attachement à
leur religion, l’Islam. Lucas est un migrant qui appartient à deux
cultures, deux religions, jusqu’à ses 25 ans où il assume son hispa-
nité chrétienne. Il émigre vers le continent américain (las Indias)
comme un clandestin et y fonde une famille. A la fin de ses jours, il
écrit son histoire et lègue son manuscrit à Juan, son fils. Les deux

221
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

derniers chapitres se rapportent à des descendants qui ont eu en


charge le manuscrit : un jésuite du XVIIe siècle et un chercheur d’or
en Californie, au XIXe siècle. Ce dernier s’établit au Chili et c’est
là que les pages jaunies de ce manuscrit sont enfin exhumées par
un lointain descendant de Lucas le Morisque espagnol, confirmant
ainsi le sous-titre du roman, ou le destin d’un manuscrit retrouvé.
Le monde à vol d’oiseau est un recueil de nouvelles écrites pen-
dant différentes périodes de la vie de l’auteur, ce qui explique le
titre. Du Chili en 1960 à Alger en 1998 en passant par Montréal. La
dernière nouvelle, presque un roman, Tu n’iras plus à Tiout tient
particulièrement à cœur à l’écrivaine. C’est l’histoire d’un retour.
Une française née en Algérie avant l’indépendance décide de reve-
nir y enseigner avec son mari. Elle meurt, assassinée par des terro-
ristes. Cette histoire a été inspirée par une rencontre et un fait réel.
Le roman Un parfum de vie raconte l’histoire d’un profes-
seur algérien à la retraite qui se consacre à l’étude des Hispano-
musulmans ou Morisques. Il consulte des textes dits aljamiados.
Cette idée de recherche de l’histoire lui vient par hasard en décou-
vrant l’existence d’un personnage morisque dans un document. Il se
rend à Blida à la recherche des descendants de cet homme et c’est
dans cette ville qu’il retrouve son amour de jeunesse. Comme dans
beaucoup de romans algériens, la vie du héros se confond avec la
quête historique. A la fin les deux personnages, vieillis, se retrou-
vent enfin.
La dernière œuvre de Adriana Lassel, écrite aussi en espagnol et
traduite pour cette publication, marque l’intérêt constant de l’auteure
pour un écrivain étudié pendant une trentaine d’années dans le cadre
de ses cours et de ses recherches, comme elle le dit elle-même dans
la préface : Cervantès. Elle a eu l’envie, dit-elle, de raconter l’exis-
tence de ce captif célèbre pendant les cinq ans de son séjour à Alger
en mêlant fiction et réalité historique. Les documents historiques
ne nous disent rien de la vie intime de Cervantès : amours, amitiés,
conversations privées… Il fallait reconstituer tous ces aspects, en
tenant compte des documents attestés et des limites imposées par
l’œuvre elle-même. Tentatives d’évasion, séjour dans la grotte,

222
LASSEL, ADRIANA

rencontres diverses transforment le jeune homme. Les pérégrina-


tions dans la ville d’Alger du XVIe siècle avec des noms connus
(le tout agrémenté de reproductions) laissent entrevoir ce que pou-
vait être la vie à cette époque, pour les esclaves mais aussi pour les
autres habitants, Morisques, Juifs, Turcs car la narration s’appuie
sur une solide documentation. En s’intéressant à la vie de ce captif
célèbre, Adriana Lassel nous retrace aussi un pan de l’Histoire de la
ville d’Alger et de ses habitants.
Amina Azza Bekkat

Œuvres
Le pavillon de l’oiseau jaune, Paris, Edit de la pensée universelle,
1984.
Le sang, l’âme et l’espoir, roman, Alger, Enap, 1985.
La ville perdue, roman, Alger, Enap, 1988.
Images d’Amérique, essai, Alger, Enap, 1994.
Tu n’iras plus à Tiout et autres récits, Blida, du Tell, 2004.
Lucas le morisque ou le destin d’un manuscrit retrouvé, roman,
Blida, du Tell, 2007.
Le monde à vol d’oiseau, nouvelles, Alger, Thala, 2009.
Un parfum de vie, roman, Alger, Thala, 2010.
Cinq années avec Cervantès, roman, Dalimen, Alger, 2012.

223
MAGANI, MOHAMED (1948-)

Mohamed Magani, est né le 16 décembre 1948 à El Attaf, village


situé dans la wilaya de Aïn Defla. Après des études de psychologie
et de sociologie à l’université d’Alger puis à l’université de Londres,
il enseigne de 1985 à 1995 au Centre national pour la formation des
enseignants et à l’université d’Alger. De 1995 à 1999, il est écri-
vain en résidence à Berlin à l’initiative du Parlement International
des Écrivains et du DAAD Arnold-Zweig Stipendium. Fondateur et
Président du Pen Club Algérie en 2003, il est élu en 2010 au Comité
Exécutif du Pen International (Association mondiale des Écrivains).
Il a été également membre du Comité International d’Orientation,
FESMAN III, (Festival Mondial des Arts Nègres, Dakar) en 2006.
Auteur de plusieurs romans, écrivant aussi bien en français qu’en
anglais, il a publié des nouvelles en anglais, An Icelandic dream,
Please Pardon our appearance, et son premier roman intitulé La
Faille du ciel a été récompensé par le Grand prix littéraire interna-
tional de la ville d’Alger.
La région du Chélif est la source première de son inspiration. Ses
trois premiers romans ont, en effet, pour unité de lieu la région du
Chélif. Région présente dès La Faille du ciel, roman de dénoncia-
tion de veine réaliste, mais nettement plus présente dans Esthétique
de boucher et Le Refuge des ruines. Quant à Scènes de pêche en
Algérie : Nouvelles d’un immeuble réhabilité, il a essentiellement
pour cadre l’oued Chélif et intègre des éléments autobiographiques.
Comme son titre l’indique, c’est un roman composé de nouvelles
brèves. D’après l’auteur cette « architecture lui a été suggérée par
les séismes successifs qu’a connu la plaine du Chélif ».

224
MAGANI, MOHAMED

Pour Mohammed Magani, le séisme est devenu le moteur de


son écriture. Après La Faille du ciel, son second roman intitulé
Esthétique de boucher donne l’impression d’abandonner la méta-
phore du tremblement de terre mais il conserve une bonne part
d’une identité et d’une histoire tellurique au travers de ses lieux, en
l’occurrence un rayon de trente kilomètres incluant les villes et les
environs d’El Asnam, dont le nom évoque d’emblée les trois séis-
mes majeurs qui ont ébranlé la région, en 1934, 1954 et en 1980.
La particularité de ce roman est en effet l’espace mis en scène, une
grotte. Les personnages d’Esthétique de boucher cherchent refuge
dans les entrailles d’une montagne, pour refaire le monde, mener
une vie souterraine et libertaire, à l’aune de l’écrit et du sexe libre.
« Dans cette existence intra muros la montagne leur procure le seul
habitat véritablement antisismique, l’abri contre le brouhaha et les
bouleversements du monde extérieur », précise l’auteur.
Dans son troisième roman, Le Refuge des ruines, les lieux du
récit se situent une fois encore à El Asnam, la ville meurtrie encore
par un tremblement de terre d’une rare violence. L’un des person-
nages nourrit le rêve d’écrire, un jour, un roman instable au-delà du
possible, « qu’on aurait dit écrit par un sismographe. » Ce même
personnage, lui l’émigré de longue date, conserve au fond de son
cœur l’image d’un vieil homme que la faille sismique de 1980 a
approché comme la mort et embrassé l’humble demeure en pisé et
au toit de chaume, vieillard qui ne peut se résoudre à habiter loin
des abords immédiats de la profonde fracture de la terre. Il refuse de
se fixer ailleurs, non par bravade, mais par simple souci de léguer à
son fils unique quelque chose de sa longue traversée de la vie, fut-ce
un fragment de faille, souvenir impérissable à ses yeux. Mohammed
Magani explique ainsi le choix de cette thématique sismique : « Ces
trois romans racontent le séisme ici et là, en font référence à des
degrés et niveaux divers : ils le convoquent pour historiciser faits
et événement, rappeler sa permanence dans la région, l’associer
à d’autres calamités naturelles ou désastres de main d’homme en
vue de montrer la fragilité de la condition humaine ont en recours
comme métaphore de la démolition (ou auto démolition) psycho-
logique et matérielle. La contribution ultime et décisive du séisme

225
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

entraîne un franc tremblement de la forme, déstructuration et préca-


rité absolues d’un roman encore à voir le jour. »
C’est pourquoi son dernier livre intitulé Scènes de pêche en
Algérie, est une œuvre qui se distingue par son architecture, car
c’est en réalité un roman composé de nouvelles. « Exercice diffi-
cile, infiniment plus difficile que d’intégrer des nouvelles dans mes
romans (déjà tenté dans d’autres romans). Hélas, cette architecture
m’a été suggérée par les séismes successifs qu’a connus la plaine du
Cheliff. », précise encore cet écrivain. Une guerre se meurt (2004),
dit encore l’impossibilité d’érection de toute architecture d’un bâti
sur un sol rempli de charniers humains. La Fenêtre rouge est son
dernier roman. Il a également publié une étude sur Ibn Khaldoun,
Histoire et sociologie chez Ibn Khaldoun, et une autre étude intitu-
lée Enseignement primaire, où en sommes-nous ?
Zineb Slimani

Œuvres

Romans
La Faille du ciel, roman, Alger, Enal, Paris, Publisud, 1983.
Grand Prix Littéraire International de la Ville d’Alger.
Esthétique du boucher, Alger, Enap/Enal, 1990.
Un Temps berlinois, Paris, Publisud, 2001.
Le Refuge des ruines, Alger, Barzakh, 2002.
Une Guerre se meurt, Alger, Casbah, 2004.
La Fenêtre rouge, Alger, Casbah, 2009.
Nouvelles
Scène de pêche en Algérie, Oran, Dar El Gharb, 2006.
An Icelandic dream, Alger, Ijtihad/Epigraphe, 1993.
Please pardon our appearance ..., Londres, The Tufnell Press, 1995.
Essais
Histoire et sociologie chez Ibn Khaldoun, Alger, OPU, 1994.
Enseignement primaire, où en sommes-nous? Alger, Ijtihad, 1995.

226
MALEK, ALI (1968-)
Ali Malek est un romancier algérien, né en 1968 en Kabylie. Son
œuvre compte plusieurs textes publiés aux éditions Barzakh, un
récit, des nouvelles et des romans dont la trame se situe essentielle-
ment en Algérie, traumatisée par les blessures de la décennie noire,
entre les villages kabyles et la capitale, Alger.
Les Yeux ouverts est son premier et unique récit à ce jour, édité en
2000, suivra le recueil de nouvelles Bleu mon père, vert mon mari
en 2002. L’auteur puise son inspiration dans sa culture natale, en
choisissant des thèmes qui interpellent à la fois la conscience collec-
tive tout en dénonçant les avatars de la société moderne.
Les personnages qui habitent ces quatre nouvelles, intitulées dans
l’ordre : La mort a les yeux verts, Bleu mon père, vert mon mari,
Le facteur oublie de sonner et Du couscous ‘aux yeux bleus’ sont
pour la plupart de facture réaliste, permettant de la sorte aux lecteurs
de repenser des questions fondamentales sur les comportements
humains : les affres de la guerre civile, le chômage, la pauvreté,
l’oisiveté et les frustrations sexuelles occupent principalement leurs
pensées secrètes, racontées dans un style épuré privilégiant souvent
la technique du monologue intérieur.
Ali Malek peint des villages où se côtoient l’ennui et le vice,
il dessine des destins perdus et des âmes errantes dont les routes
s’entrecroisent dans un espace hermétique, comme d’interminables
lignes en spirale.
Nous retrouverons dans Les chemins qui remontent, roman publié
en 2003, les mêmes poncifs narratifs. Toutefois, ce qui attire l’at-
tention de prime abord, c’est le titre choisi pour ce roman qui rap-
pelle indéniablement celui de Mouloud Feraoun, Les chemins qui

227
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

montent (1957), une intertextualité assumée par Ali Malek, d’autant


plus qu’il a déjà rendu hommage à son aîné dans ses précédents
textes, en choisissant parfois dans la narration des débuts de pas-
sages inspirés de quelques extraits de l’œuvre feraounienne. Les
deux écrivains algériens ont, notamment dans ces deux textes, une
certaine prédilection pour des thématiques telles que l’immigration
en France, la vie de famille au sein des villages reclus de Kabylie,
la place des femmes, l’écartèlement entre la tradition désuète et la
modernité menaçante, mais surtout l’adultère.
Comme dans le récit de Feraoun, il s’agit d’une histoire d’amour
illégitime entre Saïd, chauffeur de taxi, célibataire endurci vivant
toujours chez ses parents, et Chabha, malheureusement mariée à un
émigré au grand dam de son amoureux. Cependant, après quelques
furtives étreintes, cette dernière finit par le négliger pour continuer
à mener sa vie, imbriquée de coutumes castratrices et alourdie par
le poids des contraintes familiales. Entre l’alcool et les bouffées de
shit, Saïd tente désespérément de l’oublier. Le narrateur brosse le
portrait des solidarités mais surtout des rivalités conflictuelles entre
les familles du village, avec une conscience acérée de ces tristes
réalités, il réserve une place importante aux jeunes désœuvrés qu’il
représente tantôt avec commisération, tantôt avec attendrissement.
Ils sont à la fois pathétiques à cause du drame de la misère vécu au
quotidien, mais en même temps touchants d’humanisme et de déses-
pérance. Pour eux, la vie au village, pénible et léthargique, n’est
plus propice à l’espoir. Avec un regard critique, Ali Malek évoque
les problèmes qui gangrènent l’Algérie profonde.
Une terre bénie de Dieu, publié aux éditions Non lieu en 2006,
est une fiction qui met en scène le même archétype de personna-
ges se débattant dans un climat étouffant et castrateur, où se pro-
filent irrémédiablement les tares et les meurtrissures de la société
algérienne. A l’orée de la décade traumatisante, El Hadj le guerrier,
Fatima l’enseignante, Hocine le fonctionnaire sont sur le point de
connaitre les derniers instants d’une époque bénie, où les traditions,
bien que « archaïques » selon la description, semblent accommoder
ces villageois.

228
MALEK, ALI

L’aspect tragi-comique parfois de la narration colore presque tous


les romans de Ali Malek. Le chien de Titanic (2006) ne déroge pas à
cette règle. C’est toujours la vie inerte au village, appelé Titanic, qui
ponctue les agissements des personnages, jusqu’au jour où le chien
du gendarme est tué au milieu de la nuit. Tout s’articulera désormais
autour de cet événement, en apparence anodin, mais qui augure de
la suite dramatique dans laquelle sera plongée l’Algérie pendant les
années du terrorisme. Comme dans une tragédie, l’histoire com-
mence par une présentation des personnages et de leurs fonctions
dans le texte, sauf que le meurtre du canidé va provoquer le cour-
roux de son maitre, comme un rebondissement dans le récit : face à
la vie monotone du village, les forces obscures entrainent le destin
des habitants sur une pente qui préparera le drame final. Le rebon-
dissement est annoncé dès le début comme une entrée in medias res,
et qui finit par précipiter la fin.
Une année sans guerre (2009) est aussi un roman sur la guerre
civile. Au lendemain des années quatre-vingt-dix et après l’accal-
mie apportée par la Concorde Civile, le fils Ouara, ancien terro-
riste, revient au village natal, ce qui bouleverse sensiblement la vie
au village. N’osant se montrer en public, il devient l’obsession de
tous ceux qui l’ont connu, surtout Omar dont le père a été tué lors
de cette même guerre. Le déshonneur semble être le fil conducteur
de la narration : d’un côté Ouara le repenti dont le passé infamant
ne permet pas encore un retour à la vie « normale », et de l’autre,
Omar qui hésite à venger le sang du père et qui subit le poids et la
conscience de tout le village. Dans cette atmosphère oppressante, le
narrateur dévoile, à travers de petites scènes de vie, le dilemme de
ces Algériens tiraillés entre la banalité de leur existence et leur désir
de s’en défaire. Ce roman est, par essence, un roman populaire d’où
émerge incontestablement un héros qui n’a jamais aspiré à le deve-
nir. Comme dans un roman d’apprentissage, Omar découvre les dif-
férents aspects de la vie entre la mort, le sens des responsabilités et
la place de l’autre.
Avec un sens aiguisé du détail, la description chez Ali Malek
conduit l’évolution de ces différentes histoires : elles sont peuplées

229
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

par des personnages dont les actes parfois inconscients, car guidés
par la seule dictée des frustrations sociales, forcent les événements
enchevêtrés à l’Histoire du pays. L’espace est le même dans presque
toute l’œuvre de cet écrivain, le trauma demeure celui de la décen-
nie noire et les personnages se succèdent et se ressemblent à quel-
ques différences près.
Nous pouvons dire que l’œuvre de Ali Malek est caractérisée par
les mêmes constantes narratives, ayant en toile de fond cette ana-
lyse affûtée de la société dont il est issu, une société, en perpétuelle
mutation, propice à une introspection franche et lucide.
Sarah Kouider Rabah

Œuvres
Les Yeux ouverts, récit, Alger, Barzakh, 2000.
Bleu mon père, vert mon mari, nouvelles, Alger, Barzakh, 2002.
Les chemins qui remontent, roman, Alger, Barzakh, 2003.
Une Terre bénie de Dieu, roman, Alger, Barzakh, 2006.
Le chien de Titanic, roman, Alger, Barzakh, 2006.
Une année sans guerre, roman, Alger, Barzakh, 2009.

230
MATI, DJAMEL (1952-)

Djamel Mati est né le 26 avril 1952 à Alger. Les prémices de


sa création littéraire sont liés aux quelques histoires qu’il écrivait
durant son enfance et aux nouvelles rédigées dès l’adolescence.
Par ailleurs, son parcours universitaire, à savoir des études à l’ins-
titut hydrométéorologique de formation et de recherche d’Oran en
vue de l’obtention d’un ingéniorat d’état en géophysique, ne révèle
guère l’émergence d’une carrière littéraire. Une fois diplômé du
dit institut, Djamel Mati rejoint en 1976 l’équipe de l’Institut de
Météorologie et de physique du Globe d’Alger (actuellement le
CRAAG). Jusqu’à cette date aucune tentative de création littéraire.
Ainsi D. Mati avoue dans un entretien accordé à Caya Makhélé,
journaliste et écrivain congolais, que sa première publication Le
bug de L’an 2000 est un écrit scientifique, dépourvu de toute créa-
tion littéraire. Cet essai publié en 2000 représente une contribu-
tion à l’inquiétude internationale qui a bouleversé le monde lors
du passage de l’an 1999 à l’an 2000. Par le biais de cet ouvrage,
Djamel Mati voulait informer le public algérien et l’impliquer dans
le monde de l’informatique. En effet, ce domaine n’était pas très
exploré mais Le bug de l’an 2000 a répondu aux questions passi-
bles d’être posées par les lecteurs qui méconnaissaient les inters-
tices de l’informatique. En 2003, Djamel Mati fait son entrée dans
le monde littéraire avec [Link]. Ce roman sera publié par
les éditions Marsa auxquelles l’épouse de l’écrivain avait envoyé
le manuscrit à l’insu de son mari. Ce roman dessine le désarroi des
intellectuels dans l’Algérie des années 1990. D’ailleurs, l’auteur
s’implique dans le texte à travers le personnage principal qui porte
ses initiales (Dj. M). Aussi usant de langage informatique, de jeux

231
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

de mots et du ludique, Djamel Mati tourne en dérision les maux


des Algériens. De ce fait, les mots clés de ce roman sont autofic-
tion, ironie et la quête de soi qui se manifeste par le biais de la
double errance : mentale et physique souvent exprimée à travers la
métaphore filée du désert et du chanvre indien.
Djamel Mati offre aux lecteurs des romans qui les incitent à
réfléchir sur les séquelles de la décennie noire. Cette réflexion va
le pousser à écrire Fada. Fatras de mots en 2004 ; un roman dans
lequel résonne En attendant Godot, pièce théâtrale de l’écrivain
irlandais d’expression française Samuel Beckett. Une intertextua-
lité assez frappante qui se manifeste par les nombreux passages du
roman cité mettant en scène des personnages aliénés semblables à
ceux qu’on rencontre chez Beckett. Par ailleurs, Fada, Fatras de
mots met en évidence l’absurdité du monde et le malaise des écri-
vains. En 2005, Djamel Mati publie Aigre-doux qui sera considéré
comme la suite de [Link]. Ce troisième roman illustre le style
de Mati et montre les caractéristiques de son écriture qui se base
essentiellement sur l’intertextualité implicite. En effet, la personni-
fication des objets telle qu’elle se présente dans le roman rappelle
le style de l’écrivain et critique français Pierre Gamarra. Ce der-
nier use d’une écriture oblique pour décrire les situations les plus
inexprimables comme l’absurdité de l’existence. De plus, le monde
décrit est fantasmagorique : un métissage entre le fantastique, le
magique, le surréalisme et le réel. En 2007, Mati invite les lecteurs
à faire un voyage initiatique avec On dirait le sud. Ce roman sera
considéré comme le troisième pan de sa trilogie « Les élucubrations
d’un esprit tourmenté ». Un roman qui se présente comme un conte
des Mille et une nuits où la réflexion du lecteur fait un va-et-vient
entre le réalisme merveilleux, la magie, le réel, l’héritage ancestral
et la sagesse. Tant d’éléments en fragments pour former deux récits
qui se déroulent en parallèle.
Il est important de souligner que les héros de cette trilogie se
caractérisent presque tous par un comportement schizophrène d’où
l’errance qui détermine leur destinée. Par là même on constate que
les trois personnages principaux de la trilogie consomment des

232
MATI, DJAMEL

stupéfiants qui les maintiennent dans un état de délire et d’incons-


cience à travers lequel se déploie la folie de l’écriture.
En 2009, Djamel Mati tente de faire une étude sur le comporte-
ment et l’évolution des êtres humains dans un roman intitulé L.S.D.
Un récit fantastique dont les personnages principaux sont Lucy
(considérée comme la première femme de l’humanité) et le petit fils
de Darwin. Un roman qui se veut hymne à la sagesse et au respect
de l’altérité.
On peut souligner que presque toute l’œuvre de Dj. Mati se carac-
térise par « l’esthétique de la banalité ». Cette technique empruntée
à l’art photographique, permet de s’interroger sur l’existence.
Djamel Mati ne cesse d’attirer notre attention par un mouvement
sinusoïdal entre réalité et fiction qui marque sa création littéraire.
Une création qui nous laisse prétendre à un « nouveau nouveau
roman algérien ».
Soumeya Bouanane

Œuvres
Le bug de l’an 2000 ou la première problématique du troisième
millénaire, essai, OPU, Alger, 1999.
[Link], les élucubrations d’un esprit tourmenté, roman,
Marsa, Alger, 2003.
Fada, Fatras de maux, roman, Apic, Alger, 2004.
Aigre-doux, les élucubrations d’un esprit tourmenté, roman,
Apic, Alger, 2005.
On dirait le sud, les élucubrations d’un esprit tourmenté, roman,
Apic, Alger, 2007.
L.S.D, roman, Alpha, Alger, 2009.

233
MERAHI, YOUCEF (1951-)

Youcef Mérahi est né le 11 janvier 1951 à Tizi Ouzou. Enfance et


scolarité dans sa ville natale, jeunesse et études supérieures à Alger
où il obtint le diplôme de l’Ecole Nationale d’Administration. Ces
deux espaces d’énonciation dominent aussi bien sa vie profession-
nelle que sa production d’auteur polygraphe. Son œuvre peut se sub-
diviser en deux cycles : 1982-2008 et à compter de 2008, tous deux
habités par la poésie.
L’itinéraire poétique de Merahi est entamé sous le signe de
L’absurde et le quotidien (1982), un recueil de vingt-huit poèmes
ronéotypés de manière très artisanale. Ces textes titrés, redistribués
et augmentés, sont repris une décennie plus tard dans deux jolies
plaquettes : Du rêve à l’éphémère de l’éphémère au rêve et Le che-
min de ma route (1992), soit trente-neuf et trente-cinq poèmes. Le
poète se lamente ou crie son mal de vivre dans une quotidienneté
aussi insupportable qu’incertaine tant le non-sens domine toute rela-
tion, y compris amoureuse (avec parfois un discret érotisme), sujet
suprême chez Merahi. Pour conjurer son sort de « paria » dans la
Cité, le créateur rend hommage à d’illustres aînés qui ont été le fer-
ment de sa vie (Djamel Amrani, Bachir Hadj Ali, Mouloud Feraoun,
Jean Sénac) ou fait appel à l’amitié de ses compagnons d’infor-
tune, les jeunes poètes de l’époque (Kamel Bencheikh, Abdelmadjid
Kaouah). Mais « les mots ne mènent à rien », ce ne sont que des
Cris en papier (1994), un ensemble de cinquante-quatre poèmes.
Nous y retrouvons les mêmes hantises-préoccupations et les mêmes
dédicataires, auxquels sont joints le critique littéraire Jean Déjeux
(1921-1993), qui venait de mourir, et un double hommage appuyé
à Tahar Djaout (1954-1973) qui venait d’être assassiné. En cette

234
MERAHI, YOUCEF

année 1993, le suicide qui guettait le poète reste mineur par rap-
port aux circonstances du dehors où la mort triomphe. Les travers
d’une société, sinon d’un peuple, sont dénoncés : le cauchemar est
là que ne peut résoudre ni l’énigme des origines ni un départ retardé
vers ailleurs. Merahi devient diariste en entamant de 1993 à 1996
son Journal d’un kabyle (1998), relatant un quotidien-malheur dans
sa longue volonté funèbre, lequel renfermera l’objet d’une création
romanesque à même de dicter plus efficacement l’innommable.
De plus en plus solitaire, le poète est en quête de vie, d’une hypo-
thétique Ile-Espérance (2001), un recueil de quarante-deux poè-
mes imprimés en italiques, ce qui les rend plus gracieux. Merahi y
poursuit sa condition de vouloir-être où se succèdent vainement uto-
pies et désillusions. Les 101 nuits de Layla (2004) est un recueil de
101 quatrains dédiés à « A la mémoire de Ahmed Azeggagh (1942-
2003) », mort l’année de leur composition. C’est une sorte de soli-
loque autour d’une passion amoureuse célèbre du passé qui pourrait
être revécue aujourd’hui autour du verbe aimer. Carnet de nuit
(2007) se veut un long poème, véritable voyage au bout de la noir-
ceur où jaillit le pourquoi d’une interrogation : la poésie ou l’amour
est-il dialogue ou confrontation jusqu’à l’aube ?
A compter de 2006, le poète déplace son territoire d’attache à Oran,
glorifiant une ville-plaisir conjuguée avec une femme-désir. Oran,
échelle 31 (2006 et 2011) comprend trente et un tercets et quatrains
dont deux hommages à Jean Sénac alias Yahia El Ouahrani (Jean
d’Oran). Quant A rebours d’Oran (2009) et Moi, Oran, Suivi de qua-
tre parenthèses (2013), ce ne sont pas moins de trente et un et vingt-
huit poèmes qui questionnent si l’amour, apanage de la jeunesse,
pourrait-il être vécu (et non plus rêvé) à « l’automne des âges ».
Mais si l’œuvre de Youcef Merahi reste dominée par la poésie,
elle comprend également des essais. Le premier d’entre eux porte sur
Tahar Djaout ou les raisons du cri (1998). Après un état des lieux
peu reluisant de la poésie algérienne, il dresse un cahier de doléan-
ces permettant une sortie de crise. Il étudie ensuite les quatre recueils
de Djaout dans lesquels il dégage une récurrente « gouaille », dans
une splendeur d’images greffées avec l’ampleur (ou la concision)

235
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

de vers bien concrets. Il leur intègre L’Exproprié, considéré par


lui comme un long poème en prose alors que l’ouvrage – présenté
« roman » par les éditeurs – se dilue entre différents genres plus ou
moins transgressés. Avec des mots simples, Merahi réussit à enle-
ver les oripeaux d’un texte apparemment hermétique et nous éclaire
sur une parabole ayant trait à l’arbitraire du pouvoir, sujet récurrent
chez Djaout.
Le second essai de Merahi porte sur la Littérature algérienne,
ce lieu de péril (2005). Il s’agit d’un recueil d’articles militants
jusqu’à l’édition car qui mieux qu’un poète pour parler des poètes.
Amateur de dialogues, Merahi journaliste a également réalisé deux
séries d’entretiens avec deux écrivains algériens, Anouar Benmalek
et Yasmina Khadra, dans deux petites plaquettes sobres et pédago-
giques quant aux questions sous-jacentes que l’on se pose sur tout
auteur : comment écrire ? Pourquoi ? A qui ? Quelle est la réception
de l’œuvre ? etc.
Par ailleurs, l’auteur a publié, de 2006 à 2013, en français et en
tamazight (kabyle), pas moins de cinq ouvrages abondamment illus-
trés sur sa région et sa ville natale.
A compter de 2008, Merahi entame une création romanesque
audacieuse dans laquelle le premier titre n’a rien de commun avec la
trilogie qui le suit. Post-Scriptum (2008) est, en effet, un roman épis-
tolaire reprenant un mythe célèbre de l’amour arabe, celui de Kays
et Leïla. L’auteur tente d’explorer si ce couple fictionnel du passé
pouvait avoir un rapport avec le réel d’aujourd’hui. En d’autres
termes, peut-on aimer de la même manière à travers les âges ?
Alternant interrogation et réponse, dans une prose poétique menant
de découvertes en surprises, les deux correspondants-narrateurs ten-
dent d’entrer en contact et échouent. Il semble que Merahi ait entre-
pris – le premier – le roman par lettres, un sous-genre inconnu en
littérature algérienne. On ne saurait donc s’étonner que son livre soit
passé injustement sous silence par la réception-critique et le lecto-
rat local.
Aussi, l’écrivain conçoit-il un projet littéraire de retour au réa-
lisme, voire à l’hyperréalisme, dans une écriture romanesque

236
MERAHI, YOUCEF

conventionnelle et non plus expérimentale. Une trilogie est née


donc et a pour matrice essentielle l’Algérie dans un contexte précis,
la « décennie noire ». Importance de l’intrigue nécessitant les tech-
niques traditionnelles de narration (multiplication de personnages,
portraits, descriptions, dialogues, atmosphères), usage de nombreux
registres de langue dont l’intégration de l’algérien tel qu’on le parle
(une mixture de francarabe, d’arabe populaire et de kabyle), telle est
la nouvelle démarche romanesque de Merahi.
Dans Je brûlerai la mer (2009), le romancier ne s’attache pas
à montrer le drame des « harragas » (« brûleurs » de frontières,
c’est-à-dire émigrés clandestins), ainsi que le laisserait suggérer le
titre, bien qu’une pérégrination légale y figure. C’est une description
rapide mais dense de la vie quotidienne des Algéries et des Algériens
de 1962 à 1992, avec une radioscopie très précise de cette dernière
année. A travers le personnage central de Amar Boum’Bara, un enfant
souffre-douleur entré par effraction dans le monde adulte et devenu
un père absent, l’histoire se situe principalement dans un quartier
d’Alger, Belcourt. Autour de ce microcosme vivent et s’agitent des
hommes et des femmes mêlant dans un même esprit une Algérie mul-
tiple en train de se (dé) faire autour de Boum’Bara, de sa famille et de
ses amis aux noms aussi significatifs que le sien (Akli Z’Yeux bleus,
Mezmize). Dans un enchevêtrement subtil de vingt-huit chapitres,
titrés comme « à l’ancienne », alternant passé et présent, dialogues et
descriptions réalistes, humour et gravité, rires et émotions, emphase
et parler populaire, nous assistons à la dégradation d’un tissus urbain
et de son corps social. Le pays a évalué dans les mensonges et les
erreurs, « sur une tartufferie historique », et l’Algérien devient le
quémandeur permanent d’un Etat-Providence tout en le maudissant.
Tout concourt à la dissolution d’une société doublée d’une dégrada-
tion de l’homme sous les coups de boutoir d’une planification des
esprits, avec pour corollaires l’incivisme, l’individualisme, le népo-
tisme, la violence, le terrorisme, la peur, la mort. Dans la tradition
du roman d’analyse, Merahi arrive à diagnostiquer les réalités d’une
Algérie multiple et donc ingérable mais où tout demeure possible,
à l’instar des imprévisibles Algériens. « L’Algérien et son indépen-
dance : ils ne se sont jamais compris », conclut-il, à juste titre.

237
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Dans Et l’ombre assassine la lumière (2010), l’auteur continue à


représenter le malheur de l’Algérie-Algérien. Sur le plan formel, ce
roman comprend deux parties distinctes aux chapitres quasi-égaux
(9 et 10), chacune relatant la destinée de deux personnages qui ne
se rencontrent qu’à la fin, dans un destin sanglant. La première par-
tie narre l’itinéraire de Boussad, professeur de littérature comparée à
l’université de Tizi Ouzou, venant d’apprendre l’assassinat de Tahar
Djaout (1993). Blasphémant sur un système qui a autorisé l’abomi-
nable, il est condamné par les « ovnis, zombis » que sont les « fous
de Dieu ». Commence pour lui une descente aux enfers hallucinante,
à travers trois pôles concourant pour l’arpenter : Tizi Ouzou, Alger
et Oran. Détresse, déchéance et finalement amnésie engendrées par
la violence idéologique des puissances de l’ombre, Boussad devient
SNP (Sans Nom Patronymique) et SDF (Sans Domicile Fixe). Après
une décennie, grâce à une furtive femme salvatrice (thème habituel
chez Merahi), il rentre en vain à Tizi Ouzou où l’attend une mort
décrétée par « fetwa ». Dans la seconde partie, le devenir de toute la
famille Monn se destructure de part Farid, lycéen préparant son bac-
calauréat en « Fouroulou en puissance ». Du fait de sa misère maté-
rielle qui a pourtant soudé sa fratrie, il est inexorablement « pris en
charge » (titre de trois chapitres) par Cheikh Saber qui le métamor-
phose en émir de la maison, puis en tueur croisant Boussad à la fin
du roman. En des phrases tantôt courtes et morcelées, tantôt amples
et nerveuses, entre récit et reportage, roman et romance, monolo-
gues intérieurs et réflexions d’auteur, Merahi observe et transcrit une
société semblable et différente assumant tacitement et impitoyable-
ment la fragilité de la vie. La fiction comme capacité d’instruction de
l’échec, et notamment de la culture-civilisation, telle est la légitimité
de la littérature chez Merahi qui estime que « Le savoir est le début de
la folie ».
Dans La Pétaudière (2011), Merahi élabore un travail sur la
mémoire d’un lieu, sa Kabylie natale. Il retourne au monde rural de
son enfance qui n’est plus enchanteur mais quotidiennement tragi-
que. Avant d’aborder l’objet même de son histoire, l’auteur effec-
tue une longue digression sur l’histoire géohumaine de la Kabylie,
des origines jusqu’au milieu de la guerre d’indépendance qui voit

238
MERAHI, YOUCEF

la naissance de Itij N’Mouh, à l’instant où meurt son père Mouh


N’Mouh tué par l’armée française lors d’un regroupement du vil-
lage. La démonstration est claire : l’Algérien kabyle a toujours été
guidé par le fameux « nif », aujourd’hui contre la fatalité intégriste
qu’illustre le présent roman. Ce faisant, quarante ans plus tard, Itij
devient architecte et candidat au poste de président de l’APC de la
Commune de At Wadhou, face à Lamgillette, surnom d’un chef de
gang local. Tous veulent accaparer le pouvoir local, le premier pour
bâtir et servir ses concitoyens, le second pour se servir et honorer
ses commanditaires, bourgeoisie locale et chefs terroristes. Ces der-
niers finissent par assassiner sauvagement le naïf architecte, né et
mort dans la douleur, et à faire élire son rival. Merahi a puisé son
sujet dans les élections d’une petite commune de Kabylie qu’il a eu
à gérer en tant que haut fonctionnaire. Ce capital-expérience s’est
révélé très appréciable pour démontrer implacablement les mécanis-
mes et jeux d’influence électorale, et notamment la collusion entre
la mafia et le terrorisme que l’administration connait et combat diffi-
cilement. Comme dans les deux fictions antérieures vraisemblables
d’une cruelle réalité, on pourrait reconnaitre que l’histoire indivi-
duelle de Boum’Bara, Boussad ou Itij se conjugue avec les voies
d’une destinée commune et que le roman comme outil d’investi-
gation du réel renvoie véritablement à une leçon d’Histoire. Après
avoir été longtemps un poète accompli aux multiples plaquettes,
puis un essayiste consciencieux non dénué d’intérêt, Youcef Merahi
conforte en définitive son statut de romancier.
Hamid Nacer Khodja

Œuvres

Essais
Tahar Djaout ou les raisons du cri, étude et choix de textes, Tizi
Ouzou, TOP, 1998.
Mots-dire, anthologie de poésies kabyles, Alger, Anep, 2003.
Littérature algérienne, ce lieu de péril, recueil d’articles, Alger, à
compte d’auteur, 2005.

239
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Anouar Benmalek, Vivre pour écrire, entretien, Alger, Sedia, 2007.


Qui êtes-vous, Monsieur Khadra, entretien, Alger, Sedia, 2007.
Tahar Djaout, premiers pas journalistiques, recueil d’articles de
Djaout, Alger, Alpha, 2010.
Tahar Djaout, L’hommage de ses pairs, recueil d’écrits sur
Djaout, Alger, Hibr, 2012.
Poésie
L’absurde et le quotidien, Oran, Université d’Oran-CRIDSSH,
ronéotypé, 1982.
Du rêve à l’éphémère, de l’éphémère au rêve, Drâa Ben Khedda,
Aurassi, 1992.
Le chemin de ma route, Drâa Ben Khedda, Aurassi, 1992.
Cris en papier, Drâa Ben Khedda, Aurassi, 1994.
Ile-Espérance, Tizi Ouzou, Akili, sd (2001).
Les 101 nuits de Layla, Tizi-Ouzou, Bellassel, 2004.
Oran, échelle 31, Alger, Idéal Graphics, 2006. Préface d’Amin
Zaoui. En français et édition bilingue français-tamazight, illustra-
tions de Fariza Hellou. Rééd. (en français) : Alger, Alpha, 2011,
illustrations de Denis Martinez.
Carnet de nuit, Alger, Casbah, 2007. Illustrations de Nordine
Chegrane
A rebours d’Oran, Alger, Apic, 2009. Illustrations de Halima
Lamine.
Moi, Oran, Suivi de quatre parenthèses, Alger, L. de Minuit,
2013. Présentation de Hamid Nacer-Khodja. Illustrations de
Mustapha Dali.
Prose
Journal d’un Kabyle, Alger, Akili, 2000.
Post-Scriptum, roman, Alger, Casbah, 2008.
Je brûlerai la mer, roman, Alger, Casbah, 2009.
Et l’ombre assassine la lumière, roman, Alger, Casbah, 2010.
La Pétaudière, roman, Alger, Casbah, 2011.

240
MERAHI, YOUCEF

Autres
Ephéméride de Kabylie, Alger, Ministère de la Culture – Haut
Commissariat à l’Amazighité, 2006.
Digest de Kabylie, Alger, Alpha, 2007.
Almanach de Tizi Ouzou, Alger, Alpha-ONDA, 2010.
Agenda de Tizi Ouzou, Alger, Alpha, 2012.
Kabylie,Tamurt-iw, Alger, Dalimen, 2013.

241
MILI, BADR’EDDINE (1944-)

Arrivé tardivement à l’écriture, Mili est né à Constantine en 1944.


Il a occupé des fonctions importantes avant de se retirer en 1999 et
de se consacrer à la création littéraire.
La Brèche et le rempart est son premier roman (2009). Il se situe
à Aouinet El Foul, littéralement la petite fontaine des fèves. Après
quelques indications sur l’Histoire de la ville de Constantine et le
sort malheureux des habitants qui pour échapper aux Français, se
jetèrent dans les gorges du Rhummel, l’auteur évoque le souvenir
de cette place de la brèche où affluaient aux jours de marché tous
les paysans des environs venus proposer leurs productions. Il y avait
aussi les gouals, les montreurs de singes, les marchands d’herbe et
tout un petit monde coloré qui vivait en marge du quartier occupé
par les Européens. Ce quartier est doublement emblématique car il
a servi de passage au général Lamoricière dans sa conquête de la
ville en 1837 et c’est de là aussi que Zighout Youcef le 20 août 1955
lança son attaque contre la garnison française. Le quartier fut la base
centrale de la bataille de Constantine entre 1957 et 1960.
Mustapha, surnommé affectueusement par sa mère Zouaki,
Stopha, devait y voir le jour dans la famille Hamadène. Raconter
l’enfance de son héros donne à l’auteur l’occasion de décrire les cou-
tumes de la ville et de ses habitants. Le récit est émaillé de place en
place de mots arabes traduits pour rendre une spécificité proprement
constantinoise. On sent une certaine nostalgie et un regard attendri
vers ces jours de l’enfance heureuse et couvée et sans doute quel-
ques éléments autobiographiques se mêlent aux évocations histori-
ques. Le jeune garçon grandit dans l’atmosphère chaleureuse de Dar
Errih. Depuis 1945 la révolte organisée creusait son lit, en sourdine

242
MILI, BADR’EDDINE

dans le glacier plus que centenaire de la colonisation (124). La


guerre de Libération trouble le calme précaire du quartier entière-
ment tourné vers l’Indépendance. Les menus faits du quotidien ainsi
que les bouleversements de la vie de l’écolier, du lycéen et de l’étu-
diant qui part vers l’Europe rythment le texte qui se lit aisément et
avec intérêt. Le père et la mère sont les pivots du récit. Le père mili-
tant du PPA, est proche des Ulémas. La mère, personnage central
du récit, attachante et vivante, transmet à son fils son amour pour
le théâtre le malouf, la musique d’orient. La seconde partie nous
contera la suite de l’aventure.
Dans Les Miroirs aux alouettes (Chihab 2011), le héros, Stopha,
est désormais à Alger. Etudiant en sciences politiques, il ne revient à
Dar Errih que pour les deuils qui marquent la fin d’une époque heu-
reuse. Comme le titre l’indique, le sujet central du récit est la désil-
lusion des élites face au pouvoir. Leurs tentatives pour s’insérer dans
le jeu politique seront vouées à l’échec. Dans son troisième récit
Les Passions maudites (non encore publié) qui couvre la période de
1980 à nos jours, l’auteur poursuit la saga de cette famille à la fois
singulière et semblable à tant d’autres, prise dans les bouleverse-
ments de l’Histoire de l’Algérie, dans un style attachant.
Amina Azza Bekkat

Œuvres
La Brèche et le rempart, roman, Alger, Chihab, 2009.
Les Miroirs aux alouettes, roman, Alger, Chihab, 2011.
Les Passions maudites roman, à paraître.

243
MIMOUNI, RACHID (1945-1995)

Rachid Mimouni est né le 20 novembre 1945 à Boudouaou


(Alama), à 30 kilomètres à l’est d’Alger, dans une famille de pay-
sans pauvres. Il passe son enfance dans son village natal. Ses étu-
des secondaires et supérieures se déroulent respectivement à Rouiba
et à Alger. En 1968, il obtient une licence en sciences. Après quel-
ques années de travail comme assistant de recherche à l’Institut
national de la production et du développement industriel d’Alger,
il part à Montréal poursuivre des études post-universitaires en ges-
tion des entreprises. Il enseigne la gestion à l’Institut de recherche
puis l’économie à l’Université d’Alger pendant 17 ans. Membre du
Conseil National de la Culture, Rachid Mimouni est aussi président
de l’Avance sur recettes, président de la Fondation Kateb Yacine,
vice-président d’Amnistie Internationale et membre fondateur de la
Ligue des droits de l’Homme en Algérie.
Décrit comme le digne successeur de Kateb Yacine, chef de
file de la littérature algérienne contemporaine, Mimouni a inscrit
la trace du terroir dans toute son empreinte d’écriture en révélant
une nouvelle dynamique du texte maghrébin moderne. Loin des
appareils politiques ou de leurs soutiens, il s’engage inéluctable-
ment dans la voie de la dénonciation des problèmes et des abus que
connaît l’Algérie depuis son indépendance et apporte, au début des
années quatre-vingts, un nouveau souffle contestataire à la création
romanesque algérienne. Son œuvre, marquée par le désenchante-
ment, la désillusion et l’amertume constitue un témoignage soutenu
sur ce pays ravagé par l’incurie de ses dirigeants. En fait, à travers
ses écrits, Mimouni fait de la littérature une critique rigoureuse de
la révolution algérienne sans complaisance aucune, dénonçant la

244
MIMOUNI, RACHID

violence des idéologues et des technocrates. Passionné de vérité, il


s’interroge sur le destin de son pays et compte parmi les premiers à
porter un regard acerbe, lucide et prémonitoire sur l’Algérie après
l’Indépendance.
Son œuvre entamée en 1978 – date de la publication de son pre-
mier roman – reste fidèle à un seul but et une seule inspiration.
Rachid Mimouni ne se complaît pas dans une critique stérile mais
il lance le cri d’alarme de quelqu’un qui se sent interpellé par sa
société. Publié à la SNED, Le Printemps n’en sera que plus beau est
un texte écrit au sortir de l’adolescence et dont le manuscrit « dor-
mait » depuis de nombreuses années dans les tiroirs de la principale
maison d’édition algérienne. C’est le seul roman dans l’œuvre de
Mimouni qui fait de la guerre sa thématique dominante et tente une
réflexion sur l’identité nationale. Une multitude d’histoires s’en-
trecroisent et s’accompagnent de fréquents retours en arrière sur
l’enfance ou l’adolescence de l’un ou l’autre des protagonistes. Ce
roman ne fut pas une révélation, il passe presque inaperçu de la cri-
tique. Pourtant ce premier écrit de Mimouni est dense. Monologues,
questionnements et poésie parsèment cette œuvre qui oscille entre
forme romanesque et forme théâtralisée, en même temps qu’elle
reflète l’influence de Kateb Yacine sur son écriture et les motifs
abordés dans une économie textuelle, un minimum de langage qui
vise à traduire un maximum d’événements narratifs. Par ce procédé,
sans forcer le texte, l’aventure de l’écriture explore le sujet en impri-
mant un mouvement à la trame qui, ce faisant, réussit à en cerner les
contours.
Le deuxième roman, Une paix à vivre, paraît en troisième posi-
tion. En effet, écrit au début des années 1970 et déposé à la SNED,
il ne sera publié qu’en 1983, un an après Le Fleuve détourné lequel,
sorti en France, connaissait un grand succès. Non seulement le
manuscrit a séjourné onze ans dans les tiroirs de l’organisme d’État
qui monopolise l’édition, mais il a largement été amputé par l’édi-
teur. Aux dires de l’auteur, Une paix à vivre a été trop « castré ».
Ce roman n’est pas un roman sur la guerre, mais sur les premiè-
res années de l’Indépendance. L’espace y est très circonscrit : c’est

245
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

celui de l’École normale de Bouzaréah. Une paix à vivre est une


chronique de vie d’adolescents au début de l’Algérie naissante ;
une Algérie meurtrie par la guerre qui vient de s’achever. La fiction
est centrée sur une micro-société à travers laquelle on entrevoit un
pays qui dessine à grands traits son avenir. Dans ce projet de recréa-
tion d’un nouveau monde, Rachid Mimouni raconte la confronta-
tion d’un groupe de normaliens avec les premiers linéaments d’une
société algérienne traversée par les contradictions d’un pays en
pleine mutation.
Comme Le Printemps n’en sera que plus beau, ce roman reflète
les multiples déchirures et les espoirs déçus de tout un peuple dans
un pays né d’un destin particulier relevant de circonstances tragi-
ques de l’Histoire et qui a du mal à se construire. Avec lui, le projet
de l’écrivain confirme le choix d’une littérature de la transgression.
Il reste que les deux premiers écrits de Mimouni demeurent « des
romans de jeunesse dont il dit lui-même qu’ils avaient été l’objet
d’une obligation de censure à laquelle il avait sacrifié. Ils sont assez
conformes à ce qu’on attend d’un jeune homme qui cherche à se
faire éditer en Algérie ». Mais même expurgée, cette production
donne un aperçu éloquent de l’évolution de Rachid Mimouni qui
expose sa différence dans l’écriture et offre aux lecteurs, à sa propre
société et au monde le début d’une trajectoire visionnaire. Le style
allègre et la plume caustique, voire incisive, annoncent la voie d’un
écrivain engagé en devenir, un grand écrivain.
La renommée de Rachid Mimouni s’est manifestée après la paru-
tion de son troisième roman à Paris. Le premier était pratiquement
passé inaperçu, sauf dans les milieux universitaires. Avec Le Fleuve
détourné, l’auteur obtient une grande notoriété. Son écriture exi-
geante démarre sur un nouveau souffle. Menée comme un damier
sur une finalité temporelle, elle est construite en un double espace :
présent⁄micro-société-passé⁄macro-société de l’Algérie. Au niveau de
la thématique toutefois, ce qui était un genre dans les deux premiers
romans s’amplifie. Sans se cacher hypocritement sous le boisseau de
la fiction, Mimouni fait le procès cocasse et corrosif de la société de
la post-indépendance. Dans ce roman, la guerre est la référence des

246
MIMOUNI, RACHID

personnages. Mais la préoccupation majeure est celle d’une criti-


que de la confiscation de la Révolution algérienne. Rachid Mimouni
qui a cru dans les promesses de la révolution comme tant de milliers
d’Algériens, relate dans ce roman sa déception et son amertume, à
travers un homme qui, après des années de combat, revient dans son
village pour reprendre sa place parmi les siens. Mais ce revenant
dérange. Porté mort « pour la patrie », son nom figure sur le monu-
ment aux héros de la guerre de libération. Inconnu parmi les siens,
traité d’étranger et rejeté partout, il se heurte à l’indifférence d’une
administration qui cultive l’indolence, l’incohérence et l’incompé-
tence. Il constate que sa femme ne se soucie pas de voir revenir offi-
ciellement ce gêneur. Pour tous, il n’est qu’un revenant qui n’aurait
pas dû revenir.
À travers le récit qu’il développe sur deux rives, d’une part en
s’exprimant en paraboles, d’autre part en se référant à l’absur-
dité d’une histoire, Rachid Mimouni analyse la situation politique
et sociale de son pays après l’indépendance. Son univers souligne
tous les aspects négatifs de la vie quotidienne en Algérie. L’auteur
se place du côté des opprimés pour exprimer leurs souffrances, leur
désir inassouvi de liberté. Il affirme un tempérament de moraliste et
de conteur acerbe. Son roman est d’une dénonciation sans fard. Il
est imprégné d’amertume, de colère et de transparence, autour de la
question incontournable de la révolution confisquée et de l’identité
bafouée. Il tranche véritablement avec les deux précédents et pré-
sage d’une maîtrise d’écriture certaine.
Avec Tombéza, paru en 1984, Rachid Mimouni continue la dénon-
ciation du malaise de son pays et va jusqu’au bout, plus loin que
dans Le Fleuve détourné, comme aucun écrivain algérien ne l’avait
encore fait. Ce roman de contestation est un terrible réquisitoire dans
lequel l’écrivain avance une parole percutante et acerbe pour rendre
compte des maux qui affligent la société algérienne dans laquelle
il vit. C’est toute la toile sociale de l’Algérie qui se tisse sous les
yeux du lecteur montrant les tares, les injustices et les monstruosi-
tés de ce pays en devenir. Tombéza est une autopsie d’une société en
mal d’être, un pays en déréliction où les hommes, en plein désarroi,

247
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

s’interrogent sur le bien et le mal et sur cette force de perversion qui


pourrit leur être et leur monde.
À sa parution en 1989, L’Honneur de la tribu reçoit un accueil
enthousiaste, favorable et exceptionnel. Fortement salué par la criti-
que, ce roman confirme Mimouni comme « l’un des plus forts tem-
péraments de la littérature francophone ». En effet, dans une écriture
rigoureuse et luxuriante, Mimouni raconte le traumatisme d’une
étrange tribu perdue dans une région austère et désolée de l’Algérie,
porteuse d’histoires et de l’Histoire. Les habitants, dont les ancê-
tres se sont réfugiés là depuis que l’envahisseur les a chassés de leur
verte vallée, y bâtirent entre désert et montagne un village auquel ils
donnèrent le nom arabe d’olivier : Zitouna. Avec Le Fleuve détourné
et Tombéza, ce roman constitue la fin d’une trilogie de la désillu-
sion, de la déception et de la rancœur qui ont suivi l’indépendance
de l’Algérie. L’auteur recourt au conte et à la fable pour donner une
voix prodigieuse à la culture algérienne et pour raconter son pays
avec ses problèmes, ses contradictions et ses espérances. En fait,
tout en continuant de regarder l’Algérie profonde, son passé et son
présent, ses difficultés, ses erreurs et ses espoirs, Mimouni pose le
problème des valeurs morales et humaines dans un monde en com-
plète évolution. Pourtant, entre mythe et réalité, l’écrivain tisse une
toile ténue qui mêle les souvenirs et les restitue en suivant les méan-
dres d’une mémoire incertaine et fragile. L’Honneur de la tribu est
une fable triste et bouleversante. Mais c’est surtout un roman grave
au regard critique et exigeant sur la mémoire et le mépris ; mémoire
de l’Algérie profonde émergeant tout d’un coup au grand jour grâce
à un vieux Cheikh qui exhume l’histoire de son peuple afin de la
sauver de l’oubli. Devant son récit lumineux d’où percent la misère,
la peur et l’absurdité, l’auteur écoute et enregistre. Témoin passif, il
ne juge pas, n’offre non plus aucune issue péremptoire. Sa pudeur
fait sa force : celle d’un homme blessé qui crie sa douleur et qui,
comme tout Algérien, pose des questions à une société soucieuse
d’intégrer à la quête de son avenir la connaissance de ses origines.
Rachid Mimouni poursuit son œuvre de dénonciation de la déli-
quescence des valeurs et des institutions d’une société gangrénée

248
MIMOUNI, RACHID

par de multiples maux en réalisant La Ceinture de l’ogresse. Les


sept nouvelles de ce recueil présentent les thèmes chers à l’écrivain
qui ont déjà fourni la matière de ses précédents romans. L’ancrage
spatio-temporel et thématique est d’actualité : une préoccupation
socio-idéologique continuelle dans un espace diégétique qui prend
racine dans le réel donnant divers éclairages sur le quotidien algé-
rien actuel. Mimouni met en scène des personnages qui se heurtent
à l’irresponsabilité des fonctionnaires et affrontent les abus du pou-
voir et des autorités, la bureaucratie bête et méchante, les carcans
divers et l’absurdité du temps. L’échec, le désemparement et la perte
absolue sont au bout de leurs itinéraires dans une société chaoti-
que, réglée par une toute puissante machine idéologique et admi-
nistrative, qui vise à tout moment à écraser leur individualité. Dans
ce recueil, le contexte social et politique est regardé avec acuité et
perspicacité. Tous les registres du pays y passent : la société civile,
la morale collective, les croyances religieuses, l’invasion technolo-
gique et les rapports litigieux, conflictuels entre les générations. Le
beau rêve de la révolution n’est plus qu’un discours vide et répétitif
que personne n’écoute dans ce pays sclérosé où les séquelles de la
guerre sont encore omniprésentes.
La trame narrative d’Une peine à vivre est basée sur l’histoire
d’un dictateur qui fait sa propre autopsie quelques minutes avant de
mourir. Face au peloton d’exécution, les minutes s’étendent sur plus
de deux cents pages et racontent les misères et la grandeur, l’irré-
sistible ascension et la chute non moins vertigineuse de celui qu’on
appelle le Maréchalissime. Avec ce roman, l’auteur s’aventure du
côté du pouvoir, un thème de prédilection chez lui. Il enrichit, à
son tour, cette galerie de portraits de généralissimes violents et tor-
tionnaires cruels qui ne manquent pas dans la littérature du monde.
Rachid Mimouni convie le lecteur à lire le récit dans une linéarité
construite de manière quatriptique : l’enfance miséreuse, l’appren-
tissage du métier, le pouvoir et ses maux et la quête de l’amour.
Quatre étapes fondamentales auxquelles correspondent quatre
modes différents de l’appréhension de la mémoire qui évoque la vie
d’un tyran gouvernée par le mépris, le goût de la terreur ainsi que la
volupté du mal.

249
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

La montée de l’intégrisme et l’instauration de l’état d’urgence


qui a suivi, ont suscité des réactions dans la classe politique algé-
rienne, mais aussi dans les milieux intellectuels. En l’espace de quel-
ques semaines, deux des écrivains algériens les plus connus, Rachid
Boudjedra et Rachid Mimouni proposent des ouvrages qui tran-
chent avec leur production habituelle et traitent de cette plaie por-
tée par le corps social algérien : l’intégrisme. Leurs textes leur ont
valu bien sûr, d’être condamnés à mort par les intégristes. Rachid
Mimouni a eu plus de chance que Rachid Boudjedra dont l’ouvrage
Le FIS de la haine (1992) a été interdit de diffusion sur le territoire
national. De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier
(1992) de Mimouni a été mis sur le marché algérien. La publication
de cet ouvrage a valu aussi à son éditeur privé algérois une agres-
sion caractérisée du FIS. En choisissant le pamphlet, Mimouni cra-
che sa rage devant les échecs successifs de son pays qui ont ouvert
une voie royale au fascisme vert. Il crie sa colère et son indigna-
tion devant la méconnaissance, l’inculture profonde de ces thurifé-
raires d’un retour à un Islam pur et dur. Par cet écrit, rédigé en état
d’urgence, qui pose des problèmes terribles sur l’impasse que vit
l’Algérie, Mimouni affiche son courage en tant qu’écrivain engagé.
Malgré la série d’assassinats, dans un climat dépourvu de protection
policière et la psychose de la terreur qu’ils engendrent, malgré la
« peur au ventre », malgré enfin le spectacle quotidien de l’horreur
et de la barbarie, Mimouni refuse de céder aux menaces des intégris-
tes. Avec les mots, il livre une lutte anti-intégrisme et prend publi-
quement position « pour fustiger le fondamentalisme musulman ».
La production romanesque des dernières années de Rachid
Mimouni, de plus en plus branchée sur l’actualité, reflète une écri-
ture de l’urgence qui s’apparente à la dénonciation, au cri de cœur,
voire au manifeste comme c’est le cas pour son dernier roman La
Malédiction. Par cet écrit, Mimouni refuse le fatalisme et va beau-
coup plus loin que le pamphlet qu’il ne peut s’empêcher d’écrire
pour dénoncer la dérive totalitaire de son pays. À bien des égards,
cette œuvre de démythification est celle d’un écrivain engagé contre
les signes avant-coureurs d’une réalité aussi horrible qu’absurde. Au
niveau de l’information, en particulier, le roman est riche en détails

250
MIMOUNI, RACHID

permettant au lecteur de mieux cerner ce que peut être la vie quoti-


dienne dans le contexte socio-politique de l’Algérie d’aujourd’hui.
La Malédiction est une transposition de la réalité algérienne dans le
roman et la partie illustrative de l’écrit pamphlétaire de Mimouni sur
la question intégriste. Il condamne le fanatisme religieux qui n’est
que la plaie d’un mal profond, celui de l’identité algérienne perdue
et de l’unité d’un pays déchiré par une véritable crise de civilisation.
Tout au long des pages de ce roman du désespoir se pose un regard
sans concession sur l’Algérie actuelle au miroir des vieux et des jeu-
nes, des femmes et des hommes actifs ou désœuvrés, révoltés ou
déçus, vivant au quotidien de la violence qui les oppose aux dicta-
teurs multiples.
Paru après sa mort, Chroniques de Tanger est un ouvrage pos-
thume constitué de la cinquantaine de chroniques régulièrement don-
nées par Mimouni sur la Radio Medi 1. Durant son exil marocain,
il raconte l’Algérie meurtrie et d’une voix sûre, chaque semaine, il
passe en revue les grands et les petits événements. Et si plusieurs
chroniques font en passant, allusion à la déchirure que vit le monde
arabe et islamique, une grande partie est réservée aux problèmes de
l’Algérie et à cette atmosphère de peur et de terreur qui règne dans
tout le pays. Presque partout la réaction de l’auteur est vue comme
une forme de protestation. D’une chronique à l’autre surgit l’in-
quiétude, l’amertume et le désenchantement total. Sachant que son
silence entraînerait le pouvoir des « Barbus », Mimouni poursuit
son engagement. Il dénonce sans vergogne le régime intégriste qui
ravage l’Algérie et qui cherche à imposer à tous un nouvel ordre. Ses
chroniques montrent sa stoïque résistance contre l’abus du pouvoir
totalitaire et sa remarquable recherche de la tolérance, le partage et
l’amour d’autrui. L’humanisme qui a guidé ses pas dans le champ
littéraire souligne son courage incroyable en tant qu’écrivain qui a
choisi, depuis son début romanesque jusqu’à la fin de ses jours, de
parler contre la peur, contre l’ignorance et contre le silence.
Nadjib Redouane

251
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Œuvres
Le Printemps n’en sera que plus beau, roman, Sned, Alger, 1978 ;
rééd., Enal, Alger, 1988 ; rééd., EDDIF, Casablanca, 1990 ; rééd.,
Stock, Paris, 1995 ; rééd., Pocket, Paris, 1997.
Une paix à vire, roman, Enal, Alger, 1983 ; rééd., Stock, Paris,
1991 ; rééd., Pocket, Paris, 1993 ; rééd., Enal, Alger, 1994 ; rééd.,
Stock, Paris, 1995.
Le Fleuve détourné, roman, Robert Laffont, Paris, 1982 ; réédi.,
Laphomic, Alger, 1985 ; rééd., Pocket, Paris, 1991.
Tombéza, roman, Robert Laffont, Paris, 1984 ; rééd., Laphomic,
Alger, 1990 ; rééd., Pocket, Paris, 1996.
L’Honneur de la tribu, roman, Robert Laffont, Paris, 1989 ; rééd.,
Laphomic, Alger, 1990 ; rééd., LGF, Paris, 1991.
La Ceinture de l’ogresse, nouvelles, Seghers, Paris, 1990 ;
Laphomic, Alger, 1990 ; rééd., Le Fennec, Casablanca, 1990.
Une peine à vivre, roman, Stock, Paris, 1991 ; rééd., Le Grand
Livre du mois, 1991 ; rééd., Pocket, Paris, 1993.
De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, essai,
Belfond-Le Pré aux Clercs, Paris, 1992 ; rééd., CERES, Tunis,
1992 ; rééd., Pocket, Paris, 1993 ; rééd., Rahma, Alger, 1993.
La Malédiction, roman, Stock, Paris, 1993 ; rééd., Pocket, Paris,
1995.
Chroniques de Tanger, Paris, Stock, 1995.

252
MOKEDDEM, MALIKA (1949-)

Romancière et médecin néphrologue. Née le 5 octobre 1949 à


Kénadsa, dans l’ouest du désert algérien, elle est l’aînée de dix frè-
res et sœurs. Son père, nomade sur les Hauts Plateaux, se sédentarise
par contrainte socio-économique. Il trouve à s’employer comme jar-
dinier, puis comme gardien aux Houillères du Sud Oranais. Elle suit
l’école primaire à Kénadsa puis ses études secondaires au lycée de
Béchar, à vingt kilomètres du village natal, seule fille de sa classe.
Se sentant différente, elle se réfugie très tôt dans les livres. Le bac-
calauréat obtenu, elle s’inscrit en médecine à Oran : elle pense y
trouver une liberté qu’elle n’a jamais connue mais très vite, les
pesanteurs de la société et la frilosité de ses ami (e) s l’insupportent
et elle quitte le pays à l’automne 1977, achevant ses études de méde-
cine à Paris. En janvier 1979, elle s’installe à Montpellier, entamant
une spécialisation en néphrologie. Cette spécialisation obtenue, elle
interrompt ses activités professionnelles, en 1985, pour se consa-
crer à l’écriture. Elle reprend l’exercice de la médecine générale, en
1989 après l’écriture de son premier roman, Les Hommes qui mar-
chent, en cabinet privé, dans le quartier « immigré » de Montpellier :
« avec la médecine, dit-elle, je garde un pied dans la réalité ». Ce
roman, publié chez Ramsay en 1990, obtient en France, le prix Littré
et le prix collectif du Festival du Premier roman à Chambéry ; et, en
Algérie, le prix de la Fondation Nourredine Aba. Double reconnais-
sance sur une rive et l’autre de la Méditerranée.
En mars 1992, le deuxième roman, Le Siècle des sauterelles est
publié également chez Ramsay par Régine Desforges. Il reçoit le
prix Afrique-Méditerranée-Maghreb de l’A.D.E.L.F, association
des écrivains de langue française, en novembre de la même année.

253
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

En 1993, elle publie son troisième roman, L’Interdite, cette fois chez
Grasset ; il obtient une mention spéciale du Jury du Prix Femina
1993. En 1995 parait son quatrième roman, Des rêves et des assas-
sins qui prend racine dans une histoire racontée par une de ses
patientes.
En 1997, enfin, c’est une nouvelle édition, réécrite du premier
ouvrage, Les Hommes qui marchent, qui paraît chez Grasset. D’une
version à l’autre, on remarque concentration et épuration ; cette
seconde édition est celle qui fait autorité aujourd’hui.
Comme de nombreux intellectuels algériens, Malika Mokeddem
a subi les menaces intégristes, d’autant que son cabinet était parti-
culièrement accessible et donc peu sûr. Elle doit le fermer un cer-
tain temps. Cette séquence se prolongeant, elle redonnera à sa vie de
médecin un nouveau tournant en revenant à la néphrologie en 1995,
d’abord dans une clinique d’Albi puis à Perpignan où elle exerce
toujours. Elle n’en continue pas moins d’habiter sa maison sur les
hauts de Montpellier, maison méditerranéenne qui constitue son
cadre et son univers. Elle y exerce une hospitalité généreuse. Elle
participe à de nombreuses rencontres littéraires, salons du livre et
émissions radiophoniques et télévisées et n’hésite jamais à rencon-
trer ses lecteurs et à prendre position sur des événements et faits de
société. Elle a fait plusieurs voyages en Algérie pour faire connaî-
tre ses romans mais aussi à titre personnel. Les éditions Sédia ont
publié en Algérie, peu de temps après la publication en France, Mes
Hommes.
En 1998, elle publie La Nuit de la lézarde, roman à la fois de la
souffrance et de l’apaisement où Nour, femme insolite et solitaire,
en attente d’amour, cohabite dans un ksar déserté avec Sassi l’aveu-
gle. C’est l’occasion, pour Malika Mokeddem, de mettre à distance
l’histoire immédiate qui ne parvient que comme une rumeur loin-
taine dans ce coin du sud du pays, pour laisser s’enfler la houle
silencieuse et forte de la mémoire d’une origine et d’une liberté.
En 2001, Malika Mokeddem s’essaie à publier chez un autre
grand éditeur français, Le Seuil. Elle fait paraître N’Zid, roman où
elle déporte son lecteur vers un autre espace que le désert, celui de

254
MOKEDDEM, MALIKA

la Méditerranée. Beaucoup moins apaisé que le précédent, c’est le


roman du retour de mémoire heurté et violent à l’image du corps
abîmé de la narratrice, Nora, qui ne sait plus qui elle est ni d’où
elle vient. Sixième roman de l’écrivaine, il est alors le dernier d’une
série de fictions autobiographiques ou nourries d’éléments du vécu,
mais forgées à partir de personnages inventés ou recomposés. Les
trois récits qui suivent sont ouvertement autobiographiques. En 2003
paraît La Transe des insoumis qui remet sur le métier des séquences
de vie déjà racontées dans Les Hommes qui marchent ou dans des
textes plus courts d’articles ou d’entretiens. La perspective change
fondamentalement puisque cette fois, l’écrivaine parle en son propre
nom, sans le masque de la fiction. Ce récit a été couronné, l’année
de son édition, par le Prix, « côté femme ». En 2005, Mes Hommes,
poursuit un projet semblable. Si dans La Transe, le « lieu » d’obser-
vation était le lit (ou la couche) à partir duquel la narratrice autobio-
graphe se remémorait des moments importants de sa vie, dans Mes
hommes, le lieu comme son nom l’indique, est « l’homme » : Malika
sélectionne les hommes qu’elle estime avoir marqué durablement et
se mesure à eux avec lucidité et non sans provocation. Le troisième
récit autobiographique, en 2008, Je dois tout à ton oubli, poursuit
dans cette logique thématique et séquentielle et non dans celle des
fictions, narrative et événementielle et privilégie la figure mater-
nelle. Il introduit un autre regard sur le réel. Malika Mokeddem est
revenue au roman en 2011 avec La Désirante qui renoue, en partie,
avec l’atmosphère de N’Zid.
De 1991 à 2011, ce sont donc dix romans que l’écrivaine a offert
à son public, fidèle et souvent passionné car la romancière algé-
rienne a, à la fois, un public de lecteurs et un public d’universitai-
res. Son œuvre, loin d’être achevée, fait l’objet d’études, mémoires
et thèses. Elle est traduite dans de nombreuses langues et éditée en
livre de poche, ce qui en facilite la diffusion.
Dès 1991, elle était très claire sur la question linguistique. Ainsi,
elle déclarait dans un colloque à Montpellier : « Ma langue mater-
nelle est l’arabe algérien. Sous la colonisation, l’arabe n’était pas du
tout enseigné à l’école primaire et si peu au secondaire. Le français

255
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

fut donc ma première langue écrite. Je n’ai eu accès à l’arabe écrit


qu’au lycée après l’indépendance de l’Algérie. Hélas la majorité des
enseignants d’arabe (venus d’Egypte pour la plupart) eurent pour
priorité l’islamisation plutôt que l’arabisation. De sorte qu’ils nous
abreuvèrent surtout de Coran et de hadith islamiques et ne s’atta-
chèrent guère à nous ouvrir aux richesses de cette langue. Et pour
ma génération qui maniait déjà correctement le français et y trou-
vait matière à réflexion et à épanouissement, leurs vues souvent étri-
quées, l’aspect répétitif et sclérosant de leur méthode, contribuèrent
à nous détourner de leur enseignement.
Le français est donc ma principale langue écrite. Une langue que
je vénère, à laquelle je dois tout. Lettre après lettre, mot après mot,
elle s’est dévoilée à moi, m’a emportée avec elle sur les chemins du
savoir et de la curiosité. Et, de la joie de la découverte au plaisir de
l’effort récompensé, du vent de ses mots dans ma tête à l’oasis de sa
poésie, elle s’est faite ma complice, mon amie. »
Si l’on en adopte une appréciation très panoramique de son
œuvre, on peut regrouper ces romans par couple ou par triade : les
deux premiers, Les Hommes qui marchent et Le Siècle des saute-
relles, sont les romans d’une conteuse d’aujourd’hui qui sait faire
exploser les codes du genre tout en affirmant une double filiation,
à la grand-mère Zohra et à la vagabonde Isabelle Eberhardt. Ces
romans racontent, hors de la morale commune et des idées reçues,
une période historique précédant l’indépendance du pays, en
embrassant une partie du XIXe et du XXe siècle, dans le Sud du pays
et entre Maroc et Algérie. Sont venus ensuite, en échos bouleversés
des années 1993 et suivantes, deux romans de colère et de dénoncia-
tion, L’Interdite et Des rêves et des assassins, avec, en leur centre,
le destin d’une femme prise entre l’Algérie du désert ou de l’Oranie
et Montpellier ; d’une femme aussi en mal de filiation. Deux his-
toires singulières mais liées par le ton, par le rythme, par la rage. Il
n’est pas indifférent que le premier soit dédié à Tahar Djaout et le
second à Abdelkader Alloula.
Les cinquième et sixième romans, La Nuit de la lézarde et N’Zid,
ne gardent l’Histoire immédiate et violente de l’Algérie qu’en fond

256
MOKEDDEM, MALIKA

sourd et prégnant mais s’organisent loin de son Nord ou des ses


rives. Une femme d’une quarantaine d’années y expérimente les
défis et les gains de la liberté et de la solitude. Peut-être peut-on
penser qu’ils forment trilogie avec le dernier roman.
Ce premier cycle romanesque de six romans achevé, Malika
Mokeddem a publié une trilogie autobiographique : La Transe des
insoumis, Mes Hommes et Je dois tout à ton oubli. Cette phase de
parole sans le détour de la fiction lui a été nécessaire pour revenir au
roman avec La Désirante.
Comme l’écrit très justement Zoubida Belaghoueg, en 2009 :
« Même si les intrigues diffèrent d’un roman à un autre, deux aspects
essentiels se partagent l’espace textuel : l’autobiographie et la créa-
tion, c’est-à-dire, l’écriture et la peinture. Comme tous les roman-
ciers, Mokeddem parle d’elle, des bribes de sa vie sont parsemées
çà et là, parallèlement aux raisons qu’elle en donne quant à sa venue
à l’écriture et à sa passion pour la création. Histoire de ma vie, aurait
été un titre très juste pour l’ensemble de son œuvre, une vraie fres-
que. L’auteure réussit à nous donner à lire un demi siècle de son
existence à travers huit récits successifs, où il est question de sa vie
propre, de sa passion pour la culture orale, et de tout ce qui l’a ame-
née à l’écriture dans la langue française : “Quatre années de travail
acharné pour mon premier livre Les Hommes qui marchent. Quatre
années à ausculter l’enfance et l’adolescence. Dans un texte de ce
temps là j’écris : “Ils se sont bousculés, les mots du silence, les mots
de toutes les absences (…). Ecrire, écrire et la giration des mots
évente les tourments. L’écriture est le nomadisme de mon esprit sur
le désert des manques sur les pistes sans issue de la nostalgie”. » (La
Transe des insoumis, p. 84).
Christiane Chaulet Achour

Œuvres
Les Hommes qui marchent, Grasset, 1997, 1re éd., Ramsay, 1990,
rééd., Tunis, Cérès, 1997, rééd., France-Loisirs, 1998, rééd. Livre
de poche, 1998.

257
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Le Siècle des sauterelles, Paris, Ramsay, 1992, rééd., Livre de


poche, 1994.
L’Interdite, Grasset, 1993, rééd. France-Loisirs, 1994, rééd. Livre
de poche, 1995.
Des rêves et des assassins, Paris, Grasset, 1995, rééd., France-
Loisirs, 1996, rééd., Livre de poche, 1997.
La Nuit de la lézarde, Paris, Grasset, 1998, rééd., France-Loisirs,
1999, rééd., Livre de poche, 1999.
N’Zid, Paris, Le Seuil, 2001.
La Transe des insoumis, Paris, Grasset, 2003, rééd., Livre de
poche, 2005.
Mes Hommes, Paris, Grasset, 2005.
Je dois tout à ton oubli, Paris, Grasset, 2008.
La Désirante, Paris, Grasset, 2011.

258
M’RABET, FADÉLA (1936-)

Fadéla M’Rabet est née en 1936 à Skikda. Docteur en biologie,


animatrice de radio, écrivaine depuis 1965. Enseignante et roman-
cière, Fadéla M’Rabet a beaucoup contribué au combat pour la
reconnaissance des droits des femmes algériennes. Son œuvre se
nourrit de son engagement social et politique, elle est truffée d’ana-
lyses et de références à toutes les formes d’assujettissement dont la
femme est souvent l’objet. De ce problème sociologique se construit
son œuvre romanesque. A travers ses écrits transparait toute la dou-
leur des femmes mais surtout son vécu, son intimité et ses convic-
tions. Fadéla M’Rabet, tantôt essayiste, tantôt autobiographe, se
distingue par des thèmes majeurs qui reviennent dans son œuvre
comme une litanie. Sous le sceau autobiographique se déroulent ses
impressions et sentiments vis-à-vis de l’Histoire de l’Algérie ou des
questions d’actualité. Dans son écriture, sont évoqués ses observa-
tions, ses souvenirs et sa vision du monde. Tout passe au crible :
la politique algérienne, le combat des femmes, l’engagement natio-
nal et le quotidien de ceux qu’elle rencontre lors de ses multiples
voyages.
Après la censure de ses deux premiers ouvrages La Femme algé-
rienne (1965) et Les Algériennes (1967), où elle évoque avec sincé-
rité et courage le mal-être de la femme algérienne soumise au joug
paternel, social et religieux, elle quitta le pays en 1971 avec son
mari, Maurice Tarik Maschino, fervent militant de l’indépendance
de l’Algérie.
Exilée en France pendant longtemps, elle reviendra en Algérie de
façon officielle en 2003 sous l’invitation de la Ministre de la Culture.
La même année, parait son récit Une enfance singulière, roman

259
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

autobiographique dans lequel elle raconte son enfance à Skikda


au sein d’une famille traditionnaliste mais non moins moderne par
l’éducation qu’elle offre à ses enfants. Baignant dans une culture
à la fois arabo-musulmane et française, elle grandira sous l’ombre
de « Djedda », sa grand-mère, figure emblématique de la force du
caractère au féminin.
En 2005, elle publie Une femme d’ici et d’ailleurs, un texte aux
confluents des mythes et des rythmes de ses voyages entre l’Afrique
et l’Europe. Fadéla M’Rabet nous livre dans cet ouvrage sa vision
du présent de son pays natal, avec une pointe d’espoir et de nostal-
gie, sans omettre de critiquer l’action des organisations officielles
des femmes en Algérie, dénonçant le désintérêt de leurs dirigeantes
pour les problèmes des femmes au quotidien.
Dans Le chat aux yeux d’or, Une illusion algérienne, édité en
2006, elle revient encore une fois sur son enfance. Mais ce canevas
autobiographique n’est qu’un prétexte pour apporter ses impressions
et ses commentaires politiques sur l’actualité. En effet, la narration
rejoint le titre du roman, car le (s) chat (s) ici est le fil conducteur
des souvenirs de l’écrivaine. Entre une grand-mère mythifiée et ses
chats de gouttière tendres et cajoleurs, elle relate la vie d’antan avec
langueur et regret. Toutefois, le discours du roman se donne à lire
comme un texte de colère et de révolte en abordant des questions
chères à Fadéla M’Rabet, ceux à propos de la femme et de sa sou-
mission. Elle revient sur l’Algérie des années quatre-vingts-dix où
l’intégrisme religieux a été la raison pour laquelle la femme a été
plus opprimée, encore bafouée dans ses droits les plus élémentaires.
Le muezzin aux yeux bleus parait en 2008. Dédié à « Baba » ; son
père, présenté par l’auteure comme un homme pieux, maitrisant par-
faitement le français et l’arabe littéraire. Figure protectrice et tuteur
compréhensif, il est le gardien du temple des traditions avec une
ouverture exemplaire pour la modernité. Ce roman apparait comme
un texte sincère où l’écrivaine confie sans détours les constituantes
de son identité. A la lisière de la langue française, aux abords de l’is-
lam et de ses prorogatifs culturels, elle inscrit son récit dans cette
dualité culturelle où elle avoue sa passion pour la liberté offerte par

260
M’RABET, FADÉLA

la langue de l’autre, ainsi que l’autorité prodiguée par la religion de


ses aïeuls.
Dans Alger, un théâtre de revenants publié en 2009, il s’agit de la
question de la représentation. Représentation de soi, représentation
de l’autre et représentations communes et singulières de la politique,
du monde tout simplement. L’Algérie est au cœur de ses préoccupa-
tions, sa jeunesse égarée et ses institutions fondamentales. Un texte
duquel émerge l’espoir d’un avenir meilleur, selon Fadéla M’Rabet.
Eternelle voyageuse, elle renoue avec le style descriptif dans
Le café de l’Imam, en 2011. Un récit où son expérience de journa-
liste est conjuguée à ses émotions de femme, gouteuse d’art et de
saveurs d’ici et d’ailleurs. Paris, Vienne, Strasbourg, Samarkande,
Constantine, Meknès, Tlemcen, Boukhara ou Alger, les modes de
vie dans ces villes, les rapports entre ses habitants, les actions poli-
tiques qui y sont entreprises sont traités de façon minutieuse et
documentaire, mais avec un ton où les impressions personnelles de
l’auteure sont de mise. Les abus de pouvoir, les corruptions et les
oppressions dont sont sujettes les femmes dans ces villes émaillent
le texte sous le sceau de l’écriture des mémoires.
Fadéla M’Rabet étonne par la pertinence de ses observations et
l’émotion de ses confessions. Elle reste un témoin indéniable de
l’Histoire de l’Algérie et des Algériennes.
Sarah Kouider Rabah

Œuvres
La Femme algérienne, Paris, Maspero, 1965.
Les Algériennes, Paris, Maspero, 1967.
L’Algérie des illusions, avec Maurice T. Maschino, Paris, Laffont,
1972.
Une enfance singulière, Paris, Balland, 2003 ; Alger, Anep, 2004 ;
Paris, Riveneuve, 2008.
Une femme d’ici et d’ailleurs, Paris, de L’Aube, 2005.
Le chat aux yeux d’or, une illusion algérienne, Paris, des fem-
mes, Antoinette Fouque, 2006.

261
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Le Muezzin aux yeux bleus, Paris, Riveneuve, 2008.


Alger, un théâtre de revenants, Paris, Riveneuve, 2009 ; Alger,
Dalimen, 2010.
Le café de l’Imam, Paris, Riveneuve, 2011 ; Alger, Dalimen, 2011.

262
MOKHTARI, RACHID (1950-)

Dans son premier roman publié en 2004, Mokhtari nous invite


à découvrir un modèle romanesque pour le moins déconcertant.
Réparti en huit « beuveries », Elégie du froid privilégie la forme
éclatée et prend source dans une pluralité générique. Il est diffi-
cile d’en dégager la structure tant l’ouvrage est bâti sur d’inces-
sants recommencements. La narration y est nommément rejetée au
profit d’envolées lyriques. Les protagonistes conteurs, peu nom-
breux (principalement deux, voire trois : les pistes sont sciemment
brouillées) s’échangent souvent des missives en feignant de narrer.
L’on a droit assez régulièrement à de brillantes lectures et des com-
mentaires pertinents de textes universels. Cioran, Gide, Faulkner
mais aussi Cohen, Boudjedra et d’autres ont été conviés dans les
interstices du récit.
L’instance narratrice, multiple, prend indistinctement la parole
tantôt en “je” tantôt en “il/elle”, si bien que la syntaxe glisse parmi
ces pronoms dans la dis-continuité d’une même phrase. Les trames
sont diverses et se relayent avec alternance.
Le narrateur principal qui se déplace dans les bars d’Alger
dépeint sur des feuilles les portraits des personnages sous l’effet
de l’alcool. Une frange spécifique de cette société éthylique l’inté-
resse particulièrement : les filles de joie. Leur description, dont on
revendique l’objectivité, tient une large part du roman. Cette confi-
guration renforce le ton mélancolique auquel la froideur évènemen-
tielle achève de donner une profondeur élégiaque. Car tout ceci se
présente sur une trame doublement tragique : d’abord la guerre du
Vietnam à laquelle a participé le père du narrateur, décédé sur le

263
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

champ de bataille en Algérie, d’où l’élégie ; ensuite les années san-


guinaires de la ténébreuse décennie.
Après un carnage terroriste perpétré dans un village de l’ouest du
pays : Boukadir, les rues baignent dans le sang. Des poules, habi-
tuées à se nourrir à cet endroit, n’avaient de choix que de becque-
ter dans le liquide écarlate de leurs propres éleveurs qui couvrait les
lieux. Le roman, de bout en bout, rappelle cet épisode de nombreu-
ses fois. On évoque sous forme d’intrigue l’épisode des « poules au
bec ensanglanté » sans jamais en présenter le dénouement. Le récit
s’inscrit dès lors dans une tendance vers l’étrange. Mêler de la sorte
l’innocence des poules à la cruauté du terrorisme en souligne plus
clairement l’atrocité.
Mokhtari, dans ce roman entreprend une sorte d’autocritique du
roman. Un roman contestataire des canons romanesques construit
principalement sur la prétérition (évoquer effectivement ce que l’on
prétend ne pas dire). Le narrateur tente même d’aller « au-delà de
la syntaxe régulière (…) dans le sens de la démesure du verbe, de
l’inconscience d’écriture qui, à force d’être apprivoisée, coule d’el-
le-même, une sorte d’auto-écriture, pourquoi pas » se demande un
narrateur.
Imaqar paru en 2007 est le second volet de ce qui apparait être
une trilogie savamment codée. L’on brouille les pistes du temps qui
s’entremêlent, tout en parsemant des indices dans chaque roman afin
d’éveiller la curiosité du lecteur des autres romans. On nous propose
dans ce volet en flashback une histoire saccadée non sans aventures
dédaléennes.
La fille d’un colon vigneron commence à peine à s’occuper de
la gestion du domaine de son père qu’elle fait la connaissance d’un
jeune Algérien ayant travaillé dans leurs champs d’Imaqar. Une rela-
tion s’établit dans l’ombre et aboutit à une grossesse qu’il faut à tout
prix dissimuler. Le jeune couple se réfugie en France pour mettre au
monde leur enfant...
Un éclair projette la narration neuf décennies plus tard. Une
ambulance contenant un étrange cercueil est diligentée vers le

264
MOKHTARI, RACHID

village calme et paisible d’Imaqar. L’unique indice ayant accompa-


gné le « colis » contribue à embrouiller les esprits. Le nom du richis-
sime défunt, qui avait pour seule volonté d’être enterré à Imaqar,
serait Gérard Saïd. Algérien ou Français ? Les habitants du village
refusent de l’inhumer dans la sainte terre nourrie jadis du sang de
leurs ancêtres révolutionnaires. Le Vieux, personnage sage et rési-
gné, accuse réception de ce « colis » et appose sa signature au grand
dam de la population qui y voit un mauvais présage, une profanation
voire une traîtrise. Les crapauds amassés en milliers aux pourtours
du village menacent de sévir. Le lien est vite établi.
Le Vieux réceptionneur se donne pour mission téméraire d’en-
registrer le défunt à l’état civil avant de l’enterrer dignement, en
humain. Il doit affronter les méandres de l’administration qui
n’ayant pas d’intérêt dans cette entreprise l’empêche de s’accom-
plir. Quand l’origine algérienne du défunt est établie, toute la popu-
lation le revendique haut et fort. Une très forte pression est exercée
sur les commis locaux, si bien que, les billets d’un quotidien algé-
rien aidant, l’affaire prend des proportions nationales. Les villa-
geois ont enfin gain de cause et le mystère est enfin dévoilé : le nom
Gérard Saïd n’était autre qu’une « confusion phonétique » de Djeraï
Saïd, l’enfant du couple fugitif (évoqué plus haut) qui est né, il y a
très longtemps, en France.
Dans Imaqar, une nouvelle approche narrative nous est propo-
sée. Dans sa quête du vraisemblable, le roman offre un réel discur-
sif tendant vers d’éventuels possibles. Les frontières entre éthique et
esthétique sont donc déplacées le temps de la lecture. Ainsi dans un
dialogue, l’on sait ce qu’un personnage aurait pu (dû) dire, mais n’a
pas dit effectivement. Et si ces paroles avaient été dites quand même,
quelles en auraient été les conséquences… Un monde romanesque
quasi tolstoïen s’offre à nous dont les évènements se démultiplient
tout autant que les personnages. Le journal marque sa présence par
des billets datés et différenciés typographiquement mettant lyrique-
ment en relief les différents récits. On ne peut s’empêcher de penser
à Camus, si l’on compare l’invasion des rats à la mare de crapauds.
L’on peut aussi pressentir la présence des illustres Mimouni, Djaout,

265
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Boudjedra et Kateb qui ont le mérite d’avoir été les premiers à trai-
ter à leurs façons de certains thèmes (injustices de l’administra-
tion, la quête des origines, les relations amoureuses impossibles ou
interdites, le hiatus tradition/modernité, rupture liberté individuelle/
contraintes sociales…), développés dans le roman de Mokhtari.
Le combat du petit village d’Imaqar mobilisé pour faire pression
et dicter sa propre loi à l’administration opportuniste est d’une pro-
fonde symbolique. On assiste dans ce roman à un printemps révo-
lutionnaire d’Imaqar en plein automne, qui, de plus, s’est réalisé un
premier novembre.
L’Amante, paru en 2009, reprend l’aspect éclaté (des thèmes, de
la prise de parole, et des agents de fiction) du premier roman, mais
met encore plus l’accent sur la narration qui n’est plus refusée. A
cet égard, l’on adopte essentiellement un récit en prosopopée (tech-
nique narrative permettant de donner parole à des êtres inanimés,
des morts ou des absents) pour invoquer la mémoire généalogique
contée par un grand-père décédé à son petit-fils curieux de l’origine
de sa venue au monde.
Si Mohand Saïd Azraraq revient en Algérie après des décennies
de travail dans les fourneaux des forges françaises, dont la chaleur
insupportable a causé sa cécité. Son fils Omar entreprit de construire
une maison à deux étages, pour les vieux jours de son père, mais les
villageois de Tamazirt Lâalalen l’en empêchèrent. La construction
n’était pas encore achevée quand le père décéda. Choqué par cette
disparition, Omar partit en France où il s’enrôla dans le 7° RTA
(Régiment des Tirailleurs Algériens) qui opérait à Diên Bien Phu,
en ayant laissé derrière lui une femme, Aldjia, qui portait son fils
et une voisine amante, Zaïna. Quand la Révolution se déclencha en
Algérie, on le somma de faire son choix. Pour retrouver son amante,
il déserta son régiment, et, muni d’une expérience militaire et d’une
grande connaissance du terrain de son village natal, il fut accueilli
au maquis en héros. Mais certaines personnes doutaient de son inté-
grité et le mirent à l’essai. Il eut pour mission d’éliminer un com-
merçant algérien, qui, par avidité mercantile, avait trahi la Cause.
Ce commerçant n’était autre que le père de sa voisine adorée.

266
MOKHTARI, RACHID

Un dilemme cornélien s’installa et Omar fit montre de son allé-


geance à la Révolution. Il fut donc poursuivi par l’armée française
qui parvint à le tuer. Et il ne connut pas son fils Hachimi qui grandit
et quêta des informations auprès de son grand-père. C’est alors que
ce dernier lui fit le récit légendaire du célèbre Omar qui mourut sur
le champ de bataille à Imaqar.
On peut constater certaines discontinuités dans ce roman qui réu-
nit les quatre générations intervenues dans les deux autres volets.
Ces derniers prennent à leur tour essence dans cet ouvrage. Les récits
se commentent mutuellement de sorte qu’un personnage reprend
les paroles d’un autre afin de les conforter, les infirmer ou les pro-
longer par d’autres informations. Le métarécit sert ici à combler un
vide nécessaire provoqué à la fois par la rupture du temps et par la
prosopopée. Il permet ainsi de rapprocher une parole du monde des
vivants à celle qui vient d’outre-tombe.
Les dialogues, par moments, abandonnent la typologie ordinaire.
Les actes de paroles s’entremêlent tous dans l’unité d’un seul para-
graphe avec un unique alinéa.
Si l’on considère bien les trois romans, l’on peut dire qu’il s’agit
d’une trilogie rétrospective. Le dernier roman (L’Amante, 2009)
évoque les histoires qui ont été introduites dans le premier roman
(Elégie du froid, 2004) et le second roman (Imaqar, 2007). L’ordre
des publications est inverse de la chronologie des événements déve-
loppés dans chaque roman. L’auteur explore dans chacun des tex-
tes de nouvelles voies scripturaires et l’on ne peut que difficilement
trouver un modèle ou une norme qui réunirait les trois ouvrages.
Hatem Amrani

Œuvres

Essais et biographies
Matoub Lounes, biographie, Alger, Le Matin, 1999.
La chanson de l’exil, les voix natales 1939-1969, essai, Alger,
Casbah, 2002.

267
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Cheikh el Hasnaoui, la voix de l’exil, essai, Alger, Chihab, 2002.


La graphie de l’Horreur, essai, Alger, Chihab, 2003.
Slimane Azem, Allaoua Zerrouki chantent Si Muhand U M’hand,
essai, Alger, Apic, 2005.
Le nouveau souffle du roman algérien, essai, Alger, Chihab, 2006.
Tahar Djaout, un écrivain pérenne, essai, Alger, Chihab, 2010.
Romans
Elégie du froid, Alger, Chihab, 2004.
Imaqar, Alger, Chihab, 2007.
L’amante, Alger, Chihab, 2009.
Mauvais sang, Alger, Chihab, 2012.

268
SAADI, NOURREDINE (1944-)

Nourredine Saadi est né et a grandi à Constantine. Il fera ses étu-


des à Alger où il deviendra professeur de droit. En 1994, il quitte
l’Algérie et s’installe à Douai dans le nord de la France où il ensei-
gne à l’université d’Artois. Ecrivain régulier et polyvalent, son
œuvre regorge de genres et de thèmes aussi différents les uns que les
autres. Il est l’auteur de romans, dont deux ont été primés, de nou-
velles, de biographies et d’articles qui lui ont valu la reconnaissance
de la critique. Ses deux premiers essais, l’un édité au Maroc en
1991, l’autre à Paris en 1996 sont en étroite relation avec son statut
d’homme de droit. Le premier a été préfacé par Fatima Mernissi et
a pour titre ; Femmes et lois en Algérie, alors que le deuxième a été
écrit conjointement par Nadir Marouf sous le titre Norme, Sexualité,
Reproduction.
Nourredine Saadi est considéré comme l’un de ces nouveaux
écrivains algériens abordant dans leurs œuvres des thématiques liées
au chaos social dans une esthétique originale à la culture hybride et
composite. Son écriture se distingue par une réflexion continuelle
autour de la mémoire collective et individuelle. Une mémoire écra-
sée par le poids des souvenirs en rapport avec des événements qui
ont secoué la société contemporaine. Chargée de sens, cette dernière
traduit à la fois des interrogations sur l’identité sociale de l’Algérie
en général, et de l’Algérien en particulier. D’ailleurs les deux pre-
miers romans de cet auteur décrivent une fiction littéraire explorant
indéfiniment un labyrinthe mémoriel sans issue, une sorte d’allégo-
rie de l’Histoire collective qui n’a pas encore livré tous ses secrets.
Dans Dieu-le-fit, publié en 1996 et pour lequel Nourredine Saadi
a obtenu le prix Kateb Yacine, il s’agit d’un récit empreint de douleur

269
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

et de défaitisme de quelques habitants d’un bidonville, ayant pour


nom Dieu-le-fit, détruit après une décision « gouvernementale »
pour assainir l’une des villes de ce pays appelé « la Wallachye »,
une contrée imaginaire mais qui ressemble étrangement à l’Algérie
meurtrie des années quatre-vingt-dix. En effet, les personnages de
ce roman, chassés et arrachés à leur seul lieu d’enracinement, vont
devoir revenir à leurs douars d’origine, sans pour autant connai-
tre leur histoire ancestrale. Commence alors une longue errance et
une déportation massive conduite par un caporal vraisemblablement
dévoué, dont le zèle n’est qu’une marque de soif d’autorité. Ces
hommes et ces femmes, porteurs de souvenirs, de coutumes et de
traditions vont encore une fois subir un sort regrettable. D’ailleurs,
se soumettre à « ce qui vient d’en haut » est devenu le mot d’ordre
quotidien de ce peuple ayant abdiqué toute velléité de révolte. Ce
qui est la métaphore même d’une plèbe vivant dans une absurdité
absolue et qui fait de l’incohérence sociale une règle de vie.
Ce roman de la souvenance a été suivi, en 1999, par deux ouvra-
ges rendant hommage à des artistes que l’auteur considère comme
des idoles. Le premier est consacré à l’un des chantres de la chan-
son engagée, une biographie on ne peut plus sincère et poignante
de l’artiste kabyle disparu tragiquement : Matoub Lounès, et qu’il a
titrée, Matoub Lounès, mon frère, écrit en collaboration avec Malika
Matoub, la sœur du chanteur adulé. Et le second, en collaboration
avec Jean-Louis Pradel, pour un peintre aux multiples facettes,
Rachid Koraichi. Ce texte où pointent inexorablement admiration et
respect aura pour titre : Koraichi, portrait de l’artiste à deux voix.
Dans son deuxième roman, intitulé La Maison de lumière édité
en 2000, Nourredine Saadi décrit l’univers magique d’une mai-
son mauresque : Miramar, baignant dans un soleil éblouissant fai-
sant face à une Méditerranée constamment bleue. En racontant
l’histoire de cette maison, l’auteur expose l’Histoire de l’Algérie
depuis l’ère ottomane jusqu’à nos jours. Édifiée d’abord pour le
vizir du dey d’Alger, elle tombera dans la déshérence à l’indépen-
dance après avoir été occupée par les militaires et ensuite par un
marchand juif pendant la colonisation. Les Aït Ouakli, narrateurs et

270
SAADI, NOURREDINE

gardiens de ce temple intergénérationnel, érigeront le passé de cette


demeure mythique en fresque intemporelle et saisissante d’Alger la
Blanche. Entre symbolisme et réalité, les blessures liées aux diffé-
rentes conquêtes et les bonheurs fugaces que connaitra l’Algérie, le
roman se présente comme un récit fictionnel mais non moins réa-
liste, soutenu par un travail historique singulier afin d’exorciser les
meurtrissures du passé.
Trois ans après, l’auteur récidive dans le genre biographique, avec
un récit sur la vie de Denis Martinez : Denis Martinez, peintre algé-
rien. La même année donc, paraît Journal intime et politique, Algérie
40 ans après, des chroniques publiées avec Leïla Sebbar, Mohamed
Kacimi et Boualem Sansal, un collectif d’écrivains sollicités dans le
but de revoir l’Histoire de l’Algérie quarante ans après.
La Nuit des origines, roman publié en 2005 et honoré par le prix
Beur FM, explore, encore une fois, les méandres de l’Histoire algé-
rienne. A travers l’histoire de Abla, personnage féminin au passé
tortueux, c’est toute la culture de l’auteur qui sera au centre de l’ins-
piration de ce roman. « Réfugiée mentale » comme elle aime à se
définir, Abla, architecte constantinoise poussée à l’exil parisien à
cause de ce qui se passait dans son pays natal durant la décennie
noire, sera la projection d’une Mme Bovary, d’une Anna Karénine
et d’une Shahrazade contant mille et une histoires sous le prénom de
Abla, la bien-aimée de Antar Ibn Chadded. Le roman se lit comme
une histoire d’amour entre cette dernière et Ali-Alain, enfant de la
DASS ayant Constantine comme origine lointaine. Abla le rencon-
trera dans une boutique d’antiquaire à Saint-Ouen, où elle est venue
trouver un éventuel acquéreur pour le vieux manuscrit de son aïeul
Si El-Kbir Belhamlaoui, datant du XIe siècle musulman (XVIIe siè-
cle). En arabe, langue du manuscrit – l’élément mystique du récit
– on désigne par un même mot écriture et destinée. Or, le destin de
Abla, ponctué par des absences sporadiques et une amnésie épisodi-
que, sera tumultueux et la conduira, finalement, à la perdition et au
suicide.
Continuant de brosser le portrait de l’Algérie à travers ses per-
sonnages, Nourredine Saadi exprime les tourments de l’identité

271
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

algérienne aux multiples références culturelles. Avec une aisance et


une connaissance du sujet incontestables, son imagination fait voya-
ger le lecteur des dédales du métro parisien à la nuit orientale, lieu
de toutes les mystifications. Un récit réel en perpétuelle réinvention,
nuancé d’humour et d’allégories, La Nuit des origines est une fiction
particulièrement documentée sur l’Histoire de l’Algérie coloniale et
ses troubles actuels, des thèmes déjà exploités dans ses précédents
ouvrages.
Le dernier ouvrage de Nourredine Saadi est un recueil de nouvel-
les édité en 2008. Intitulé Il n’y a pas d’os dans la langue et composé
de treize récits, qui sont chapeautés par un autre texte fonctionnant
comme un prologue. Le narrateur, se présentant dans ce préambule,
érige des ponts entre l’Algérie des origines, le Maghreb fantasmé
et la France, terre d’exil. Fasciné par l’architecture, l’auteur se fait
l’historien de lieux cosmopolites, d’identités au brassage intercultu-
rel indéniable afin d’appréhender la grande Histoire. L’enfance, la
figure du père, le voyage, l’exil et la mémoire composite sont autant
de problématiques qui habitent cette mosaïque en prose poétique.
Dans notre article, nous avons axé particulièrement notre réflexion
autour de l’œuvre romanesque de l’écrivain. Les autres ouvrages,
biographies, essais ou les différentes contributions de Nourredine
Saadi, sont consacrés à des personnalités artistiques algériennes ou
à des questions sociales, à savoir l’Histoire, la religion, le sexe voire
même la femme, sujets qui demeurent pour l’auteur d’incontesta-
bles sources d’inspiration.
Sarah Kouider Rabah

Œuvres
Femmes et lois en Algérie, essai, Casablanca, Le Fennec, 1991.
Norme, Sexualité, Reproduction, essai, en collaboration avec
Nadir Marouf, Paris, L’Harmattan, 1996.
Dieu-le-fit, roman, Paris, Albin Michel, 1996.
Matoub Lounès, mon frère, biographie, en collaboration avec
Malika Matoub, Paris, Albin Michel, 1999.

272
SAADI, NOURREDINE

Koraïchi, portrait de l’artiste à deux voix, en collaboration avec


Jean-Louis Pradel, Arles, Actes Sud, 1999.
La Maison de lumière, roman, Paris, Albin Michel, 2000.
Denis Martinez, peintre algérien, Manosque/Alger, Le Bec en
l’air/Barzakh, 2003.
Journal intime et politique, Algérie 40 ans après, Collectif,
Mohamed Kacimi, Boualem Sansal, Leïla Sebbar, Paris, de
l’Aube et Littera 05, 2003.
La Nuit des origines, roman, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2005.
Il n’y a pas d’os dans la langue, La Tour d’Aigues/Alger, L’Aube/
Barzakh, 2008.

273
SANSAL, BOUALEM (1949-)

Boualem Sansal est né en 1949 dans le village de Teniet-el-Haad


dans la commune de Tissemsilt. Ce grand écrivain est entré dans le
monde de la littérature très tardivement. Il a d’abord été, successive-
ment, enseignant universitaire, consultant, chef d’entreprise et haut
fonctionnaire au ministère de l’Industrie algérien.
C’est sous l’impulsion de son ami Rachid Mimouni qu’il se décide
à prendre la plume. Son premier roman, Le Serment des barbares
est, dès sa sortie, salué par la critique et lui vaut le prix du Premier
Roman et le prix des Tropiques. Appartenant au genre du polar poli-
tique, ce texte relate les aventures de Larbi, un vieux flic intègre
sur le point de prendre sa retraite, à qui l’on demande de mener
une enquête sur le meurtre d’un pauvre inconnu. L’enterrement de
ce quidam s’effectue le même jour que celui d’un notable, plutôt
véreux, mort dans des circonstances louches. Les investigations de
Larbi le mèneront dans les méandres de la société algérienne. Assez
rapidement, il peut sembler que l’auteur se désintéresse de la fiction
narrée au profit d’une mise à nu du dysfonctionnement général dont
souffre l’Algérie. La linéarité du récit est désarticulée par quelques
digressions qui quelquefois entravent la lecture. L’enquête devient
alors une sorte de prétexte pour raconter l’Algérie, son Histoire offi-
cielle et officieuse, son drame et ses malheurs. Son récit devient
alors un réquisitoire féroce contre le système politique établi en
Algérie. Selon le roman, le pourrissement de la situation socio-éco-
nomique du pays est directement imputé aux « revanchards » sorte
de faction rivale du FLN écrasée lors de la guerre d’indépendance,
qui, pour accéder au pouvoir, va mettre sur pied différents fléaux
tels l’islamisme et la corruption. A cette construction complexe avec

274
SENSAL, BOUALEM

laquelle jongle l’auteur, s’ajoute une qualité d’écriture qui ne se


démentira pas au fil des romans qui vont suivre. L’auteur manipule
avec brio une langue qu’il rend forte, brutale, percutante mais aussi
poignante. Le style ne peut laisser insensible son lecteur
L’enfant fou de l’arbre creux, son deuxième roman publié en
2000, est inscrit dans la même lignée que le précédent, où l’Algérie,
et plus précisément le drame algérien est scrupuleusement détaillé,
disséqué. Le récit se déploie dans le bagne de Lambèse où un
Algérien, Farid, ayant participé aux exactions commises par les inté-
gristes et un Français, Pierre, qui, en enquêtant sur ses origines va
découvrir des vérités dangereuses et dérangeantes liées à la guerre
de libération, vont dans un face à face – pour le moins forcé – s’en-
tretenir sur la question algérienne. De manière incongrue, sous leurs
yeux, au milieu de la cour du centre pénitencier, se trouve un enfant
enchainé à un arbre, qui brise l’atmosphère du bagne par ses cris
et ses pleurs. Cet enfant peut être perçu, de manière allégorique,
comme la représentation de l’Algérie, maintenue en détention par
ceux qui la gouvernent. Même si peu d’événements et de péripéties
jalonnent le roman, l’intrigue est parfaitement menée et l’intérêt ne
décroît pas, malgré un style foisonnant qui tend parfois à rendre la
lecture de certains passages un peu laborieuse.
Toujours dans cette même veine contestatrice et dénonciatrice du
système algérien, l’auteur publie Dis-moi le paradis en 2003. Ce
roman a pour cadre un bar, le Bar de l’Amitié, au sein duquel les per-
sonnages font et défont l’Histoire de leur pays. Parmi les habitués de
ce lieu, se trouve une figure assez emblématique, celle de l’écrivain,
sorte de double fictionnel de l’auteur qui, dans une sorte de mise en
abyme, entreprend d’écrire les histoires qui lui sont racontées pour
en faire un livre. Si le récit se déroule dans ce bar, la narration, elle,
emprunte et traverse, grâce aux récits des habitués, divers lieu mais
surtout différentes époques. Le roman se présente alors comme une
succession de récits enchâssés faisant de cette œuvre, un roman émi-
nemment polyphonique.
En 2005, paraît Harraga. Ce roman tranche quelque peu avec les
textes qui l’ont précédé, dans la mesure où d’une part la narration est

275
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

intégralement prise en charge par un personnage féminin, Lamia ;


d’autre part, l’auteur va s’intéresser à un fléau d’actualité : l’émi-
gration clandestine. Ce roman peut se lire comme un long monolo-
gue, parfois laborieux, qui en dit long sur la situation de la femme
évoluant dans une société pour le moins phallocrate. Pour ne pas
subir le joug masculin, Lamia va décider de ne pas se marier. Elle
s’étiole jusqu’à l’arrivée impromptue de Cherifa, une sorte de Lolita
de 16 ans, enceinte, à l’antipode de la narratrice. Elle débarque sur
les conseils du frère de Lamia qui a quitté sa sœur, et probablement
son pays, pour tenter sa chance ailleurs clandestinement comme le
stipule le titre. Il s’agit là, malgré quelques longueurs, d’un roman
profond et dense. L’écriture y est précise et détaillée.
Le village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller, paru en
2008, est un roman poignant qui narre la tragique histoire de deux
frères Algériens qui découvrent que leur père a été un officier nazi
SS qui, après la Seconde Guerre mondiale a fui d’abord en Egypte
pour se retrouver dans les camps de l’ALN en tant qu’instructeur en
armement.
Ce roman a la particularité d’être rédigé sous forme d’une combi-
naison de journaux intimes celui de Rachel, et de son frère Malrich.
Ce dernier se verra attribuer le journal de son frère, décédé après
avoir mené une enquête sur le passé déroutant de son père. L’atrocité
des révélations va le conduire au suicide. Au niveau du roman, les
deux personnages vont prendre en charge, en alternance, la narra-
tion du récit. L’entrelacement au niveau du roman des deux voix,
fort discordantes, du fait des différences inhérentes à chacun des frè-
res (idéologie, vision du monde, instruction) mais aussi de la tem-
poralité déstructurée ne va nullement entraver la lecture du roman.
Bien au contraire, grâce à ce jeu stylistique, à cette pluralité de voix,
Sansal nous offre une vision plurielle et donc plus vraisemblable du
monde, et démontre par l’occasion son immense talent.
Si Rachel l’intellectuel de la fratrie va crier sa douleur et sa
rage, sa haine du nazisme et son désarroi face à l’héritage pater-
nel ; Malrich, jeune banlieusard désœuvré, va plutôt murir face aux
douloureuses épreuves qui s’imposent à lui. Il fera également une

276
SENSAL, BOUALEM

comparaison entre les officiers SS et les islamistes qu’il côtoie au


quotidien dans sa cité et ceux qui tentent de prendre le pouvoir dans
son pays originel. Ce parallèle entre le nazisme et l’islamisme inté-
griste, deux mouvements, qui selon Sansal, partagent la même vision
totalitaire mais également destructrice, fera couler beaucoup d’encre.
L’écriture de ce roman, particulièrement agréable à lire, est splen-
dide, vivante et touchante, dosant savamment richesse et simplicité.
Le style, malgré sa fluidité, y est percutant et alerte.
Enfin, Rue Darwin, est le dernier roman en date de Sansal, et sans
aucun doute le plus personnel. L’auteur s’est inspiré de son propre
vécu pour écrire le roman. Ainsi dans un registre intimiste, ce texte
suit les pas de son unique narrateur Yaz. Le roman de cette famille
hors normes, qui s’étale sur près de cinquante ans, narre les péré-
grinations d’un personnage en quête de sa véritable identité. Ces
recherches débutent à la rue Darwin, sorte de lieu mémoriel, dans
lequel Yaz tente de percer le secret de sa naissance. Cette recherche
le conduira sur des chemins tortueux où selon l’habitude de l’auteur,
histoire et Histoire se confondent, se répondent.
Pendant sa carrière Boualem Sansal a reçu de nombreuses dis-
tinctions, et non des moindres. Outre celles précédemment citées, il
reçoit en 2011 le prestigieux Prix de la paix des libraires allemands
que seuls deux auteurs francophones ont reçu, à savoir Assia Djebbar
et Jorge Semprun. En 2012, il obtient, malgré une vive polémique,
le prix du Roman Arabe. Enfin, en 2013, l’Académie Française lui
décerne le Grand Prix de la Francophonie.
A travers son œuvre, Sansal offre une vision personnelle du
drame algérien. En véritable auteur réaliste, il décortique le présent
de sa société mais également son passé, n’épargnant rien, divulguant
tout, et ce, sans concession.
On perçoit aisément dans l’écriture sansalienne une nette évolution
stylistique. Le style des premiers romans est radicalement différent
des derniers. Dans les deux premiers opus de Boualem Sansal, le style
emphatique, la langue « imposante » utilisés par l’auteur peuvent
entrainer une sensation de lourdeur. La longueur des phrases entrave
quelque peu la lecture de ces romans. Toutefois, à partir de Dis-moi

277
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

le paradis, le style de l’écrivain va comme gagner en fluidité, sans


perdre de sa force percutante, oscillant inlassablement entre la drôle-
rie – voire le grotesque – et le ton tragique le plus cinglant.
Même si, d’une manière générale, l’œuvre de Boualem Sansal
demeure éminemment politique, son aventure scripturaire ne se fait
pas au détriment de la langue, de la littérarité ; ce qui contribue à
faire de lui un écrivain de premier ordre.
Meriem Zeharaoui

Œuvres

Romans
Le Serment des barbares, Paris, Gallimard, 1999. Prix du pre-
mier roman 1999, prix Tropiques 1999.
L’Enfant fou de l’arbre creux, Paris, Gallimard, 2000. Prix
Michel Dard 2001.
Dis-moi le paradis, Paris, Gallimard, 2003.
Harraga, Paris, Gallimard, 2005.
Le Village de l’allemand ou Le journal des frères Schiller,
Paris, Gallimard, 2008. Grand prix RTL-Lire 2008, Grand prix
de la Francophonie 2008, Prix Nessim Habif (Académie royale
de langue et de littérature françaises de Belgique), prix Louis
Guilloux.
Rue Darwin, Paris, Gallimard, 2011.
Nouvelles
La voix, Gallimard/Le Monde, 2001.
La Femme sans nom, Littera et l’Aube 2004.
La vérité est dans nos amours perdues, in Des nouvelles
d’Algérie, éd Métailié, 2005.
Homme simple cherche événement heureux, Le Monde, 2005.
Tous les bonheurs ne valent pas le déplacement, Magazine des
Beaux-arts, 2005.

278
SENSAL, BOUALEM

La terrible nouvelle, Le Monde. 2006


Ma mère, Collectif, Chèvrefeuille, 2008.
Rendez-vous à Clichy-sous-bois, Collectif, 2008.
Essais
Poste restante : Alger, lettre de colère et d’espoir à mes compa-
triotes, Paris, Gallimard, 2006.
Petit éloge de la mémoire. Quatre mille et une années de nostal-
gie, Paris, Gallimard, 2007.

279
SARI, MOHAMMED (1958-)

Né à Cherchell en 1958, professeur à l’Université d’Alger,


Mohammed Sari possède une double culture qui lui permet d’écrire
en arabe et en français et également de traduire des auteurs algériens
connus comme Mohammed Dib, Boualem Sansal, Yasmina Khadra,
Malika Mokaddem et aussi des œuvres de la littérature universelle
comme St Exupéry. Ce va et vient constant entre les deux langues
lui permet d’être un acteur reconnu de la vie culturelle. A partir de
2000, il s’essaie au roman et aux nouvelles en français. Il avoue
mener de front l’écriture de deux livres, l’un en arabe et l’autre en
français et explorer ces deux univers grâce à la pratique quotidienne
des œuvres. Le roman Le Labyrinthe publié d’abord dans la revue
Algérie Littérature /Action (et traduit de l’arabe avec la collabora-
tion de Marie Virolle) en France lui a permis d’avoir une certaine
renommée. Bien que le sujet ne soit pas original puisqu’il décrit la
trajectoire d’un terroriste perdu dans le dédale de ses appréhensions
et de ses hésitations, le style de l’auteur « accroche » le lecteur.
Amina Azza Bekkat

Œuvres

Romans en langue arabe (traduits en français par l’auteur)


Sur les montagnes du Dahra, Alger, revue AMEL, 1983 ; rééd.
Enal, 1988.
Essaïr (Le quatrième pavillon de l’enfer), Alger, Laphomic, 1986.
La carte magique, Damas, Maison de l’union des écrivains
Arabes, 1997.

280
SARI, MOHAMMED

El Warram (La tumeur), Alger, El Ikhtilaf, 2002.


El Reith (Grandes pluies), Alger, Barzakh, 2007.
El Kilaâ Elmoutaakila (Les Citadelles érodées), Alger, Barzakh,
2013.
Roman en français
Le labyrinthe, Paris, Marsa, 2000 ; Alger, de poche, 2001.
Le Naufrage, nouvelles, Alger, Alpha. 2010.
Pluies d’or, (à paraître).

281
SEBBAR, LEÏLA (1941-)

Leïla Sebbar, romancière et nouvelliste, née en 1941 à Aflou en


Algérie, est fille d’un père algérien et d’une mère française, tous les
deux instituteurs. Cette donnée biographique constituera plus tard le
ferment de sa vocation littéraire et structurera sa production. Après
une année en Hypokhâgne au lycée Bugeaud d’Alger (actuellement
Emir Abdelkader), Leïla Sebbar quitte définitivement l’Algérie pour
la France en 1961 où elle poursuit ses études supérieures en lettres
à l’Université d’Aix-en-Provence. Elle s’installe à Paris en 1963
où elle réside encore aujourd’hui. Elle ne retournera en Algérie que
pour de courts séjours ponctuels.
Cofondatrice d’Histoires d’Elles, revue indépendante à destina-
tion des femmes qui fonctionnera entre 1976 et 1980, Leïla Sebbar
collabore en même temps à la revue Sorcières, fondée en 1976 par
Xavière Gauthier. Elle contribue également aux revues Sans fron-
tières où elle tient une rubrique « Mémoire de l’immigration »,
La Quinzaine littéraire, Le magazine littéraire, Les moments lit-
téraires, Etoiles d’encre, Tumulte, Revue des deux mondes, Lieux
d’être… Elle écrit aussi pour la revue Les Temps Modernes où elle
publie notamment Paris. Géographie de l’exil (1980). Ses nouvelles
paraissent dans des ouvrages collectifs et elle collabore également à
des émissions de Radio-France (1984-1999).
Ses premières publications se situent à la croisée d’enquêtes
de terrain et d’essais, comme On tue les petites filles (1978) ou Le
pédophile et la maman (1980). En 1982, elle publie Shérazade,
17 ans, brune, frisée, les yeux verts, premier roman d’une trilogie de
Shérazade (Les Carnets de Shérazade, 1985 ; Le Fou de Shérazade,
1990) consacré à une jeune fille fugueuse, avatar de la deuxième

282
SEBBAR, LEÏLA

ou la troisième génération d’immigrés maghrébins en France, dite


« beur ». Ce roman lui assure un premier succès littéraire. S’ensuit
Le Chinois vert d’Afrique (1984) dont le titre même introduit déjà un
signifiant de métissage. Cet ouvrage confirme les thèmes de prédi-
lections de l’auteur : ici une poétique de l’errance urbaine d’un jeune
Mohamed d’origine algérienne tente de répondre à la condition post-
coloniale de ces « enfants sauvages » en quête de la mémoire et de
l’identité. C’est au questionnement de la « francité » que l’écrivain
s’adonne dans ce texte. Son roman J. H. cherche âme sœur (1987)
met en scène, quant à lui, l’univers précaire de deux chômeurs à la
recherche de leur destin.
Cette première période littéraire (années 1980) est caractérisée par
une dialectique de « croisement ». Leïla Sebbar, se définissant elle-
même comme une « croisée », met alors en exergue une identité plu-
rielle au croisement de deux pays, deux cultures, deux histoires. Un
échange épistolaire avec Nancy Huston, intitulé Lettres parisiennes.
Autopsie de l’exil (1985) dévoile lui aussi des schèmes d’écriture
construits autour de cette notion. Elle en parle en ces termes : « je suis
une croisée qui cherche une filiation et qui écrit dans une lignée, tou-
jours la même, reliée à l’histoire, à la mémoire, à l’identité, à la tradi-
tion et à la transmission » (Lettres parisiennes, p. 138).
Ici se dessine une autre constante de l’œuvre de Leïla Sebbar : la
mémoire et l’oubli, la transmission et l’identité, composantes intrin-
sèques de l’exil. L’auteure y revient notamment dans une série de
nouvelles : La négresse et l’enfant (1990), La jeune fille au balcon
(1995), Le baiser (1997), Les soldats (1999). Ces textes explorent sin-
gulièrement la condition des exilés de tous horizons, des minorités
malmenées en France, des dominés, des femmes. Leurs destins, leurs
désirs et amours, leurs chagrins et malheurs éclatent également dans
le recueil de nouvelles Sept filles (2004) ou le roman Les femmes au
bain (2006). Des deux côtés de la Méditerranée, elles transgressent les
interdits, elles résistent, résilientes… L’auteur poursuivra cette poéti-
que féminine dans Le peintre et son modèle (2007).
Dans son roman, Le silence des rives (1993), Leïla Sebbar scrute
le thème obsessionnel de l’exil, lequel se lit, au fur et à mesure du

283
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

déploiement du texte, comme une métaphore. Ici, un Algérien immi-


gré en France retourne par le biais de la mémoire dans son pays
natal. Suspendu entre « des rives », le héros se fait allégorie de tous
les marginaux et anonymes de la collectivité nationale en France.
Leïla Sebbar, comme grand nombre d’écrivains postcoloniaux,
s’empare dans ses romans de l’Histoire : ce travail de mémoire mais
aussi de témoignage tient une place importante notamment dans
La Seine était rouge (1999), roman qui revient sur la manifestation
pacifique d’Algériens organisée à Paris par la Fédération de France
du FLN, le 17 octobre 1961, au cours de laquelle les manifestants
ont été massacrés par la police française. Les trois protagonistes du
roman, nés après la guerre d’Algérie, contribuent dans leur quête de
témoignages à sortir cet évènement de l’oubli et complètent ainsi la
mémoire collective.
Par ailleurs, le recueil de nouvelles Louisa (2007) met en scène,
à travers le personnage au nom éponyme du titre, l’histoire croisée
entre la Corse et l’Algérie, à partir de l’épisode d’insurgés kabyles
déportés en Corse en 1870. Cette même histoire sera rééditée dans
un autre ensemble de nouvelles Ecrivain public (2012) aux côtés
d’autres histoires : celle d’Isabelle Eberhardt à Marseille, celle de
Khadija à Tunis, celle enfin de Zizou à Alger. Bref, l’auteur explore
encore une fois ses thèmes de prédilection : exil subi ou volontaire,
recherche de liberté, départs et retours, quête d’Algérie désirée et
perdue, mémoire enfouie et « occultée ». Son roman Mon cher fils
(2009) reviendra, quant à lui, sur les silences de l’Histoire, à travers
un monologue d’un père ouvrier chez Renault retournant en Algérie
pour sa retraite. Histoire de famille, histoire d’exil…
À partir de 1993, Leïla Sebbar va diriger des « autobiographies
collectives », ouvrages qui explorent l’enfance et l’histoire colo-
niale ou postcoloniale dont Une enfance d’ailleurs, codirigé avec
Nancy Huston (1993), Une enfance algérienne (1997), Une enfance
outremer (2001), C’était leur France. En Algérie, avant l’indépen-
dance (2007) ou encore Une enfance juive en Méditerranée musul-
mane (2012).

284
SEBBAR, LEÏLA

Au-delà du référent historique, le projet littéraire de Leïla Sebbar


s’enracine dans le politique. Son recueil de nouvelles, Le ravin
de la femme sauvage (2007), fait écho à deux ouvrages : celui de
l’écrivain algérien Waciny Laredj dans un roman publié en 1997,
qui porte le même titre et Les rêveries de la femme sauvage (2000)
d’Hélène Cixous. Ce dernier narre des histoires de personnes déchi-
rées évoluant dans le silence et la mélancolie, dans les guerres et les
conflits. S’y entremêlent, dans l’intime et le politique, soldats bos-
niaques, femmes africaines ou vieillards palestiniens. Dans L’habit
vert (2006), l’écrivain raconte des histoires « ordinaires », histoires
de ceux qui témoignent encore aujourd’hui de liens de subordina-
tions coloniaux dans l’univers désormais postcolonial, des histoires
d’exilés de nulle part…
Exilée de sa terre natale, Leïla Sebbar est aussi une exilée de la
langue de son père : l’arabe. En effet, son éducation se fait dès les
débuts en français, langue que ses parents utilisent également dans
l’intimité familiale. Le père, maître d’école, a laissé ses enfants
« enfermés dans la citadelle » de la langue de la mère, « la langue
unique, la belle langue de France ». Leïla Sebbar va donc explorer le
labyrinthe de ses origines, de cette langue « perdue » qui est celle de
la terre de son père. Elle dévoile son rapport à cette langue paternelle
singulièrement dans Je ne parle pas la langue de mon père (2005)
et L’arabe comme un chant secret (2007). Ce dernier titre réunit des
textes que l’écrivain a publiés sur cette question depuis une tren-
taine d’année. Car au-delà de la question de la langue, se joue ici
le rapport à son pays natal. Séparée d’Algérie, l’auteur « trace [ses]
routes algériennes dans la France » (p. 68). C’est dans cette appro-
priation de l’Algérie natale que Leïla Sebbar publiera ses récits Mes
Algéries en France (2004) et Journal de mes Algéries en France
(2005), pêle-mêle de portraits, reportages, fictions, photos, dessins.
Toujours dans cette quête de ses « routes algériennes », Leïla Sebbar
publie Voyage en Algéries autour de ma chambre (2008), un abécé-
daire autobiographique et intime : « Tous ceux-là qui habitent ma
chambre de France colonisée par mes Algéries et un Orient imagi-
naire […]. De la maison natale à la maison d’exil. Sans nostalgie ».

285
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Leïla Sebbar a également écrit des textes qui dialoguent, dans


des albums, avec des photographies, dont Génération métisse
(1988), Femmes des Hauts-Plateaux. Algérie 1960 (1990) ou
Femmes d’Afrique du Nord. Cartes postales (1885-1930) (2002).
Compagnonnage iconographique qui a également trouvé son issue
dans la coopération de l’auteur avec le peintre Sébastien Pignon qui
a illustré plusieurs recueils de ses nouvelles.
Leïla Sebbar est aussi auteure de pièces de théâtre dont Les yeux
de ma mère (1992), Au frère bien-aimé (1995) et Rue des Iris (1996).
Elle a également rédigé des ouvrages pour la jeunesse dont Ismaël
dans la jungle des villes (1986), J’étais enfant en Algérie : juin 1962
(1997) ou Lorient-Québec (1995). Roman, récit, nouvelle, théâtre ou
conte… Toutes ces formes littéraires sont riches d’un style singulier
et tendre, d’un phrasé ciselé et précis, au rythme parfois chantant.
Elles s’inscrivent dans un seul projet d’écriture, dans des narrations
animées par la dialectique du croisement, de l’exil et de la mémoire,
toujours dans une perspective où s’entremêlent le politique et l’in-
time, singulièrement au regard de la condition des femmes des deux
« rives ».
Ewa Tartakowsky

Œuvres

Romans et récits
On tue les petites filles, Paris, Stock, 1978, trad. en italien par
B. Nativi et F. Moccagatta, Milan, Emme Edizioni, 1979, Trad.
en allemand par H. Koletzky, Wiesbaden, Anke Schäfer, 1980.
Le Pédophile et la maman, Paris, Stock, 1980.
Fatima ou les Algériennes au square, Paris, Stock, 1981, rééd.
Tunis, Elyzad, 2010.
Shérazade, 17 ans, brune, frisée, les yeux verts, Paris,
Stock, 1982, rééd., Paris, Stock, 1984 ; Paris, Stock, 1995 ;
Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2010, trad. en anglais par
D. S. Blair, Londres, Quarter Books, 1991.

286
SEBBAR, LEÏLA

Le Chinois vert d’Afrique, Paris, Stock, 1984, rééd. Paris, Eden,


2002, trad. en néerlandais par T. Boot, Amsterdam, Van Gennep,
1988.
Parle, mon fils, parle à ta mère, Paris, Stock, 1984, rééd. Paris,
T. Magnier, 2005, trad. en néerlandais par L. Kools, Rotterdam,
Hiwar, 1986.
Les Carnets de Shérazade, Paris, Stock, 1985.
J. H. cherche âme sœur, Paris, Stock, 1987.
Le Fou de Shérazade, Paris, Stock, 1990.
Le Silence des rives, Paris, Stock, 1993, trad. en anglais par
M. Mortimer, Lincoln, University of Nebraska Press, 2000. Prix
Kateb Yacine.
La Seine était rouge, Paris, T. Magnier, 1999, réed. Arles, Actes
Sud, 2009. Trad. en anglais par M. Mortimer, Bloomington,
Indiana UniversityPress, 2008.
Marguerite, Paris, Eden, 2002, rééd. Paris, Acted Sud, 2007.
Je ne parle pas la langue de mon père, Paris, Julliard, 2003, trad.
en hébreu par D. Shorer, Tel Aviv, Pandora Box, 2005.
Mes Algéries en France, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour,
2004.
Journal de mes Algéries en France, Saint-Pourçain-sur-Sioule,
Bleu autour, 2005.
Zizou l’Algérien, Alger, Anep, 2005.
Métro. Instantanés, Monaco, du Rocher, 2006.
Les femmes au bain, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour,
2006, rééd. Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2008.
L’arabe comme un chant secret, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu
autour, 2007, rééd. Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2010.
Voyage en Algéries autour de ma chambre, Saint-Pourçain-sur-
Sioule, Bleu autour, 2008.
La confession d’un fou, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour,
2011.

287
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Mon cher fils, Tunis, Elyzad, 2009, rééd, Tunis, Elyzad, 2012.
Nouvelles
La négresse à l’enfant, Paris, Syros-Alternatives, 1990.
La jeune fille au balcon, Paris, Seuil, 1996, rééd., Paris, Seuil,
2001, trad. en italien par P. Baruchello, Milan, Mondadori edi-
tore, 1999, trad. en allemand par S. Köppen, Berlin-Munich,
Altberliner, 1997, trad. en catalan par J. Samere, Barcelone,
Cruïlla, 2000. Prix Lecture Jeune 1997.
Soldats, Paris, Paris, Seuil, 1999, rééd. Paris, Seuil, 2004.
Sept filles, Paris, T. Magnier, 2003, Prix littéraire de la franco-
phonie de Minsk 2004.
Isabelle l’Algérien, Neuilly-sur-Seine, al Manar, 2005.
L’habit vert, Paris, T. Magnier, 2006.
Le ravin de la femme sauvage, Paris, T. Magnier, 2007.
Le Vagabond, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2007.
Le peintre et son modèle, Casablanca, al Manar, 2007.
Louisa, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2007.
La Blanche et la Noire, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour,
2008.
Noyant d’Allier, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2008.
Une femme à sa fenêtre, Neuilly-sur-Seine, al Manar, 2010.
Ecrivain public, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2012.
Ouvrages pour la jeunesse
Ismaël dans la jungle des villes, Montrouge, Bayard, 1986, rééd.,
Montréal, Trécarré, 1997.
Le Baiser, Paris, Hachette jeunesse, 1997.
J’étais enfant en Algérie : juin 1962, Paris, du Sorbier, 1997.
Lorient-Québec, Paris, Gamma jeunesse, 1991, rééd., Lasalle-
Paris, Hurubise-Gamma jeunesse, 1995.

288
SEBBAR, LEÏLA

Ouvrages à quatre mains


Lettres parisiennes. Autopsie de l’exil, avec Nancy Huston, Paris,
Barrault, 1985, rééd., Paris, J’ai lu, 1999.
Alfou, djebel amour, avec Jean-Claude Gueneau et Nora Aceval,
Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2010.

289
SKIF, HAMID (1951-2011)

De son vrai nom Mohamed Benmebkhout, il est né à Oran en 1951.


Il y poursuit ses études en 1968 et intègre un groupe théâtral mythi-
que, « le Théâtre de la Mer » qui, en se délocalisant sur Alger, devien-
dra « l’action culturelle des travailleurs » dans lequel Kateb Yacine
fera ses débuts en tant que dramaturge de langue arabe dialectale.
En 1971, il parvient à une plus grande notoriété grâce à Jean
Sénac qui publie ses poèmes dans sa célèbre Anthologie de la jeune
poésie algérienne de langue française. Il animera en 1972 les soi-
rées poétiques du « Mouggar ».
Sa carrière journalistique fut des plus mouvementées : il a d’abord
participé, à Alger, à la rédaction de l’hebdomadaire Révolution
Africaine puis, de retour à Oran, travaillera comme journaliste au
quotidien La République. Il est arrêté en 1973 pour la publication
d’un reportage jugé subversif ; il est alors muté en 1974 à Alger
par mesure disciplinaire. Il rejoint alors l’Oncic (Office National
du Commerce et de l´Industrie Cinématographique) qu’il quitte en
1975 pour le siège de l’agence Algérie Presse Service à Ouargla. Il
est nommé responsable de l´APS à Oran en 1978. En 1984, il s’ins-
talle à Tipaza et fonde l´hebdomadaire économique Perspectives,
qui, une fois de plus, se heurte au gouvernement en place. En 1992
il participe à la création de l´Association des Journalistes Algériens
qui se distingue notamment par sa lutte contre l’intégrisme.
Echappant de peu à deux tentatives d’assassinat par le GIA, il se
verra contraint de quitter l’Algérie en 1997 et de s’installer en « tran-
sit temporaire » à Hambourg en Allemagne où il reçoit une bourse
du Pen Club allemand dans le cadre du programme « Écrivains
en exil ». C’est d’ailleurs en exil qu’il publiera l’essentiel de sa

290
SKIF, HAMID

production. Il animera diverses conférences et lectures sur la culture


algérienne et universelle dans plusieurs pays. Il recevra le prix
Literatur Im Exil qui consacre le meilleur écrivain étranger résidant
en Allemagne.
Il s’éteindra en exil, en Allemagne, à Hambourg en avril 2011
des suites d’une longue maladie.
Son premier roman La princesse et le clown, publié en 1999, narre
l’aventure d’un personnage s’autoproclamant « apprenti narrateur »
qui trouve un manuscrit ayant appartenu à un certain K. Lazzir,
décédé prématurément et dans des conditions plutôt louches.
La particularité de ce texte tient en la profusion de voix qu’il
recèle : celle de l’ « apprenti- narrateur » ayant fait la découverte du
manuscrit ; celle de l’auteur du dit manuscrit et enfin celle d’un per-
sonnage inventé par l’apprenti-narrateur, le clown Zembreto, qui va
à son tour déléguer la parole à d’autres personnages.
Monsieur le Président, publié en 2002, est un court roman épis-
tolaire. Le narrateur est un certain H.B. qui réclame au président
– destinataire de ses lettres – le paiement de sa retraite d’institu-
teur. Indépendamment de ses soucis personnels, ces quelques qua-
rante lettres se veulent être un prétexte pour évoquer les soucis de
l’ensemble du pays. Aussi sur un ton faussement naïf, le narrateur
se laissera aller à des conseils sur la gestion du pays. La lecture de
ce texte laisse une grande amertume néanmoins atténuée par un
humour caustique et corrosif.
Enfin la Géographie du danger, ultime ouvrage de notre auteur
raconte la dramatique condition de vie d’un clandestin en Europe.
Le narrateur est contraint de vivre enfermé dans une chambre de
bonne à cause des contrôles d’identité qui ne cessent de s’intensifier.
Son existence passe inaperçue. Tel un fantôme, il se voit dans l’obli-
gation de se nier. A ce titre, la narration est essentiellement prise en
charge par ce personnage qui demeure, le long du texte, anonyme.
Cette absence d’identité peut s’expliquer par le fait de vouloir ren-
dre universelle cette expérience singulière, mais aussi de montrer
l’envers du décor de l’épopée européenne qui n’hésite pas à nier et
gommer l’existence des clandestins. Le seul contact qu’entretient le

291
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

narrateur avec l’Europe se résume aux rarissimes sorties qu’il s’ac-


corde mais surtout par la contemplation, par une lucarne, des habi-
tants de l’immeuble qui lui fait face.
Le huis clos forcé dans lequel se trouve le narrateur va favori-
ser un travail d’introspection. Le personnage fera, bien malgré lui,
défiler les personnages qui ont hanté son passé. Le texte se don-
nera alors à lire comme un va-et-vient temporel qui oscillera entre
un passé houleux et un présent désenchanté. A cette structure com-
plexe s’ajoute la présence d’une forte polyphonie. Celle-ci semble
porter le thème de la clandestinité avec d’abord la voix du narrateur
lui-même pendant sa traversée et pendant son exil, mais aussi celle
du passeur, celle du policier qui l’a poussé au départ. D’autres voix
peuplent aussi le roman, celles des origines et celles que le person-
nage invente pour contrer et peupler sa solitude.
Si les romans de Skif sont courts, ils n’en demeurent pas moins
profonds et denses. Le sort des marginaux, des laissés-pour-compte,
les inégalités sociales sont au cœur de la création de Hamid Skif qui
déclarait lors d’une interview « Je voulais devenir avocat. Je le suis
devenu sans robe et sans tribunal ».
Il est considéré par la critique internationale comme « l’une des
grandes voix de la littérature maghrébine », toutefois, il demeure
relativement méconnu du grand public. L’une des raisons les plus
plausibles de cette injuste méconnaissance est le choix de l’auteur
pour un éditeur électronique (00h00 édition). Rares sont donc, les
ouvrages disponibles.
Meriem Zeharaoui

Œuvres

Poésie
Poèmes d’El Asnam et d’autres lieux, Alger, Enal, 1986.
Poèmes de l’adieu, Marseille, Autre Temps, 1997.
La Rouille sur les paupières, « [Link] », 2000.
Le Serment du scorpion, Saint-Marcellin, Outre-Part, 2000.

292
SKIF, HAMID

Les Exilés du matin, Heidelberg, Zeno, Alger, Apic, 2006.


Nouvelles
Nouvelles de la maison du silence, Alger, Enal, 1986.
Citrouille fêlée, « [Link] », 1998.
Romans
La Princesse et le clown, « [Link] », 1999.
Monsieur le président, « [Link] », Dar El Hikma, Alger, 2002.
La Géographie du danger, Paris, Naïve ; Alger, Apic, 2006.

293
SOUIDI, DJAMEL (1944-2011)

C’est dans le roman historique que Djamel Souidi parvient à


réconcilier sa formation d’historien et sa passion pour la littéra-
ture. Né à Blida en 1944, il fait d’abord des études d’informati-
que qui lui permettent, à partir de 1966, de diriger plusieurs centres
de calcul à Alger. A 38 ans, pris d’une passion pour l’Histoire, il
quitte l’Algérie, s’installe en France où il entreprend une forma-
tion d’historien, abandonnant ainsi une longue carrière en informa-
tique. Quelques années plus tard, il décroche un doctorat en Histoire
médiévale du Maghreb puis retourne en Algérie où il est appelé à
diriger des travaux à Achir, site historique fondé au Xe siècle, situé à
proximité de l’actuel Aïn Boucif (Médéa), et qui a constitué la pre-
mière capitale des Hammadites.
C’est lors de ces fouilles effectuées dans les années 1990 que naî-
tra son talent de romancier historique. Convaincu qu’il y a un ver-
rouillage de l’Histoire dans notre pays dû, selon lui, non pas à une
dominance idéologique particulière mais à une méconnaissance des
choses, un verrouillage qui a dépourvu les personnages historiques
de leur épaisseur humaine et leur véracité historique, selon ses pro-
pres termes, il décide de pallier ce manque en ayant recours à la lit-
térature, et consacre ses romans à la période médiévale qui, pour lui,
demeure méconnue. Les premiers royaumes berbères constituent
ainsi l’ancrage historique de la totalité de son œuvre romanesque.
Ses narrateurs constituent des personnages exclusivement imagi-
naires proches de la sphère dirigeante sans en être partie prenante.
Cette position leur permet un regard à la fois sur le quotidien poli-
tique du pouvoir, fait de conquêtes, de conflits, d’argent, de guerres
et de complots, et sur la petite existence anonyme animée d’amour,

294
SOUIDI, DJAMEL

de traditions, de déceptions, de joie et de tristesse, d’où l’intérêt à la


fois historique et documentaire de son œuvre.
Son premier roman s’intitule Amastan Sanhadji, un prince dans
le Maghreb de l’an mil. Il parait d’abord chez l’Harmattan puis il
est réédité par les éditions Casbah. Situé au Maghreb de l’an mil,
il raconte la naissance, l’effervescence puis la déchéance de la
dynastie des Zirides, les Sanhadja, à travers le règne de trois figu-
res historiques : Ziri Ibn Menad, le fondateur, son fils Bologhine, le
conquérant puis son petit-fils Habous, le gouverneur. Sous la forme
d’un journal intime, c’est Amastan, guerrier sanhadji, pure création
de l’auteur, qui rapporte les faits historiques.
Postés à l’est du Maghreb, les Sanhadja sont les ennemis classi-
ques des Zanata qui, eux, occupent l’ouest. Le roman les représente
comme des alliés d’ennemis irréductibles, animés par des disparités
relatives à la religion ainsi qu’aux fondements-mêmes de la légiti-
mité politique. Leur histoire est fortement secouée par la violence
qui mènera tout naturellement à la perte de l’unité territoriale à l’in-
térieur-même des dynasties, affaiblies par les conflits intérieurs et
extérieurs récurrents. La position d’Amastan, ami et confident de
Habous l’héritier puis le roi, accorde de la crédibilité à sa voix nar-
rative, installant ainsi une sorte de contrat de vérité entre lui et le
lecteur sans que pour autant le roman ne sombre dans la rigidité
du précis d’Histoire. C’est d’ailleurs par le biais des personnages
de femmes que le roman acquiert le caractère d’une fresque formi-
dable décrivant les mœurs de l’époque. Les descriptions abondent,
détaillées et soigneusement insérées à la trame narrative. Description
d’habits, de bâtisses, d’intérieurs, description de rituels relatifs aux
fêtes, aux funérailles, aux victoires. Les histoires d’amour, multiples
elles aussi ainsi que celles de la perte d’êtres chers, revêtissent les
personnages de toute leur épaisseur humaine sans pour autant alté-
rer leur authenticité historique.
A ce roman succède un tome II, intitulé cette fois Amastan
Sanhadji, le serment de fidélité. Faisant presque dans la continuité,
ce volume fait entendre la voix d’Amastan de l’intérieur d’une grotte
où, affaibli par l’écoulement des années mais aussi et surtout par

295
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

les querelles que nourrissent les rancœurs intestines, il raconte en


une sorte d’analepse ses exploits à la tête d’une cavalerie invincible,
ainsi que la mise en place d’un service de renseignement efficace
qui couvrira tout le Maghreb. Sur un ton nostalgique amer, emprunt
de mélancolie, Amastan clôture le roman par une sorte d’enseigne-
ment qui résume, penserait-on, la finalité de l’œuvre : « Alors j’ai
scellé de mon sceau ce parchemin (…) afin que chacun sache ce qui
fut accompli et que la mémoire ne s’égare pas, comme s’égare l’en-
fant à qui nul n’a montré le chemin ! »
Yamzal Al-Zanati, Tlemcen au temps des Zayyanides est l’inti-
tulé de son dernier roman. Se situant aussi dans l’ère médiévale, il
couvre le Maghreb du XIIIe siècle. La parole y est léguée au person-
nage éponyme, Yamzal, chef militaire et descendant de l’aristocratie
Zayyanide qui a raconté son existence sur un parchemin qu’il a pris
le soin d’enfouir dans un sac en cuir pour le dissimuler aux profon-
deurs de la kheïma familiale. Trente ans après la mort de Yamzal,
son fils décide de se pencher sur le manuscrit pour nous en faire la
lecture.
A l’instar d’Amastan, Yamzal dispose d’un emplacement favora-
ble, à cheval à la fois sur les champs officiel et populaire. Son manus-
crit dépeint Tlemcen durant les Almoravides et les Almohades. A la
chute de ces derniers, Yaghmurassan Ibn Zayan, l’aguellid, proclame
la dynastie des Zayyanides vers 1239. Quelques années auparavant
Tunis s’était déclarée sous les Hafsides, Fès sous les Marinides. Les
trois dynasties opèrent une trêve et unifient leurs rangs afin de com-
battre l’occupation. Englobant ainsi toutes les contrées de l’actuel
Maghreb, ce roman, en plus de constituer un panorama historique
riche et fiable de cette ère, recèle le rêve de l’unité territoriale du
Maghreb, menacé alors par les rois chrétiens d’Espagne, mais aussi
et surtout par les intrigues de palais.
En plus de son œuvre romanesque, Djamel Souidi est aussi
l’écrivain d’un dictionnaire des Grands Personnages de l’Histoire
ancienne de l’Algérie qui regroupe tous les personnages nés,
morts ou ayant vécu en Algérie avant 1830, à travers des portraits
qui reconstituent leurs vies et résument leurs pensées. Il est aussi

296
SOUIDI, DJAMEL

l’auteur des textes qui accompagnent les photos de Yann Arthus-


Bertrand dans L’Algérie vue du ciel, entre autres articles visant tou-
jours à éclaircir une partie de notre Histoire ancienne.
Djamel Souidi meurt à Paris le 19 février 2011.
Leïla Bouzenada

Œuvres
Amastan Sanhadji, un prince dans le Maghreb de l’an mil, roman,
Paris, L’Harmattan, 2000 ; Alger, Casbah, 2002.
Amastan Sanhadji, le serment de fidélité, roman, Blida, du Tell,
2004.
Grands Personnages de l’Histoire ancienne de l’Algérie, diction-
naire, Blida, du Tell, 2005.
Yamzal Al Zanati, Tlemcen au temps des Zayyanides, roman,
Blida, du Tell, 2009.

297
TADJER, AKLI (1954-)

Fils d’émigrés, Akli Tadjer naît à Paris en 1954. Il grandit dans


la banlieue parisienne. Son père est arrivé en France en 1939 en tant
que militaire pendant la deuxième guerre mondiale. Tadjer recon-
naît en lui deux identités qui cohabitent avec harmonie. Pendant
toute son enfance, il est passionné de lecture et apprécie tout par-
ticulièrement les romans d’Hervé Bazin. Il suit les cours de l’école
de journalisme de la rue du Louvre et écrit des scenarios pour la
télévision. Il adapte les romans de Simenon. C’est en 1984, après
un périple en Algérie où il a pris des notes qu’il décide d’écrire
un roman, Les ANI du Tassili qui paraît au Seuil et obtient le prix
Georges Brassens en 1985. C’est le début de sa carrière de roman-
cier. Mais comme ce roman est adapté à la télévision, tout naturel-
lement il revient à l’écriture de textes pour le petit écran. Ce n’est
qu’en 2000 qu’il publie son deuxième roman Courage et patience
chez Lattès. Puis ce sera Porteur de cartable en 2002 et Alphonse
en 2005 toujours chez le même éditeur. Suivront Bel Avenir, prix du
roman populiste et Il était une fois peut-être pas en 2008. Ses deux
dernières œuvres romanesques Western (2009) et La meilleure façon
de s’aimer (2012) changent de style.
Le dernier plus intimiste raconte une histoire d’amour maternel
entre un fils qui s’accroche à la vie, une mère qui se meurt sur un
lit d’hôpital et la vision fugace et obsédante d’une fillette en robe
jaune dont l’identité ne sera révélée qu’à la fin du récit. Ce texte
variant les points de vue nous permet une multiplicité d’histoires
prises en charge par les deux narrateurs, la mère et le fils, dont les

298
TADJER, AKLI

récits croisés racontent une vie triste et sans espoir et l’attente d’une
rencontre que seule la mort de la mère réalisera.
Amina Azza Bekkat

Œuvres
Les ANI du Tassili, roman, Paris, Seuil, 1985. Prix Georges
Brassens 1985.
Courage et patience, roman, Paris, J.C. Lattès, 2000.
Le porteur de cartable, roman, Paris, J.C. Lattès, 2002.
Alphonse, roman, Paris, J.C. Lattès, 2005.
Bel Avenir, roman, Paris, Flammarion, 2006. Prix du roman
populiste.
Il était une fois… peut-être pas, roman, Paris, J.C. Lattès, 2008 ;
Alger, Apic, 2010. Prix aufé[Link]. Prix des lecteurs du Var.
Western, roman, Paris, J.C. Lattès, 2009.
La meilleure façon de s’aimer, roman, Paris, Flammarion 2012 ;
Alger, Apic.

299
TAOUCHE, TARIK (1979-)

Tarik Taouche est né en 1979 à Bab El Oued (Alger). Biologiste


de formation, il a reçu le premier prix pour le concours de la nouvelle
Arts et Cultures, en 2006. Schyzos, petites histoires des gens lambda
(Chihab, 2010) est son premier recueil de nouvelles. Composé de
sept récits brefs qui mettent en scène les hommes et femmes du
quotidien, le recueil se nourrit d’une atmosphère désenchantée qui
conduit comme le titre l’indique au dédoublement. L’inspiration est
morbide. Les espoirs ne sont que des leurres. La mort est omnipré-
sente, dans le corps détruit par la maladie ou les villes livrées à la
folie meurtrière des hommes. La lecture nous laisse un goût amer.
Amina Azza Bekkat

Œuvre
Schyzos, petites histoires de gens lambda, nouvelles, Alger,
Chihab, 2010.

300
TENGOUR, HABIB (1947-)

Habib Tengour l’a maintes fois répété : à l’instar d’un de ses maî-
tres, Mohammed Dib, il se reconnaît avant tout comme un poète. Et
c’est bien le travail sur la prosodie de la phrase, son rythme, la pesée
de ses vocables, qui meut l’écriture de Tengour. Son œuvre en prose
ne déroge pas à cette éthique : Le Vieux de la montagne (1983) ou
Sultan Galiev. La rupture des stocks (1985) sont davantage poèmes
en prose que fictions proprement dites.
Tengour, né à Mostaganem, en Oranie, arrive en France en 1959,
suivant son père, militant anticolonialiste, alors en butte aux per-
sécutions policières des autorités coloniales. La découverte des
romantiques allemands, du surréalisme, des classiques du XVIIe siè-
cle, des poètes « maudits », va orienter les premiers essais d’écri-
ture du jeune Tengour. Parallèlement, son appréciation de la poésie
anté-islamique et sa connaissance de la culture populaire algérienne
nourrissent sa sensibilité d’écrivain en herbe. C’est à cette double
source que l’écriture tengourienne se ressourcera continûment : la
double culture de l’auteur se renforce d’une double pratique, celle
du poète et celle de l’anthropologue. L’une des singularités de l’écri-
vain Tengour réside en effet dans l’insertion des légendes populaires
algériennes ou des mythes hagiographiques sur lesquels il travaille
en tant qu’anthropologue dans ses récits, insertion nécessitant une
transposition ; ainsi met-il en scène dans une de ses dernières fic-
tions le mythe du Mahdi dans l’Algérie ottomane du XVIe siècle
(Le Maître de l’heure, 2008). Dans ce même récit, l’Islam popu-
laire est retranscrit dans ses différentes nuances et sa sagesse spiri-
tuelle, ainsi que le traduisent plusieurs nouvelles du recueil Gens de
Mosta (1997). L’œuvre narrative de Tengour, de façon plus générale,

301
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

interroge le mythe et sa rémanence, la portée qu’il peut imprimer au


présent, ainsi que le mythe des Haschichins dans la Perse du XIIe siè-
cle, transposé dans Le Vieux de la montagne, l’illustre. Le matériau
historique et notamment l’histoire non officielle, celle des sans voix
ou occultés, fonde l’autre point d’intérêt de l’écrivain : ainsi le Tatar
communiste Sultan Galièv, qui cherchait à concilier nationalisme et
Islam avec la doctrine marxiste, a-t-il fait l’objet d’un récit qui visait
à retranscrire la singularité absolue de ce parcours.
Ainsi, l’œuvre de Habib Tengour est une œuvre qui atteste de
sa double culture et qui refuse les modalités d’une écriture « exo-
tique » s’adressant exclusivement à un lectorat français et qui tra-
duirait systématiquement les termes ou expressions de la culture
d’origine. À ce titre, lorsque l’auteur inscrit dans son texte français
certains vers de la poésie arabe anté-islamique (dans une graphie
latine) sans en livrer la traduction, il s’agit selon l’écrivain de met-
tre un place un climax, de souligner la musicalité de ces vers. Le
sens est alors secondaire ; en revanche, lorsqu’un verset d’une sou-
rate du Coran est inséré, Tengour en donne aussitôt la signification,
car celle-ci entretient des liens avec la compréhension de l’intrigue.
Langue arabe et langue française entretiennent donc des relations,
parfois antagoniques, mais dans leur entrelacs, leurs échos récipro-
ques, font fructifier le réseau sémantique.
La culture antique fournit également à Tengour ses paramè-
tres fondamentaux : ainsi de la figure d’Ulysse qui parcourt le fil
de l’œuvre, tant poétique proprement dite qu’en prose (L’Arc et la
cicatrice, 2006 ; Tapapakitaques, la poésie-île, 1976 ; L’Épreuve
de l’Arc, 1990), incarnant selon l’écrivain les motifs de l’exil et de
la non-reconnaissance par les siens. Cette réflexion sur l’exil et ses
effets parfois délétères est déclinée selon d’autres modes, d’autres
angles de vue : ainsi Tengour publie-t-il en 2004, en collabora-
tion avec le photographe Olivier de Sépibus, Retraite. Cet ouvrage
associe photographies de vieux migrants et de leurs lieux de vie
et long poème en prose plaçant en vis-à-vis texte français et texte
arabe. L’exil est ainsi rejoué dans la langue même, prêtant à l’œu-
vre une multiplicité de lectures. Retraite constitue donc un exemple

302
TENGOUR, HABIB

de création interdisciplinaire, d’échanges avec d’autres pratiques,


d’autres arts. Beau fraisier (2008), poème accompagné des aquarel-
les de Pascale Bougeault, fournit un autre exemple de l’ouverture du
poète aux autres modes de création.
Tengour défend l’autonomie de la création littéraire, mais ne
croit pas pour autant à une littérature détachée de tout référent
socio-politique. Ce qu’il nomme la « commande intérieure » résulte
de l’heureuse rencontre entre les attentes du créateur et les attentes
du lectorat, du public. Le traitement de l’actualité ou d’événements
historiques doit passer par le filtre de la transposition fictionnelle,
par le tamis de la perception poétique. Le recueil de nouvelles Gens
de Mosta témoigne de cette défiance vis-à-vis de l’écriture circons-
tancielle, et au-delà de l’hommage rendu à une ville, Mostaganem
(en hommage à Dubliners de Joyce), rend compte de certaines situa-
tions, certains moments précis de l’histoire algérienne, tels que la
guerre des Sables avec le Maroc en 1963, les émeutes d’octobre
1988, la répression d’octobre 1961 à Paris, ou bien encore l’émer-
gence du phénomène intégriste. Son roman Le Poisson de Moïse
(2001) – seule véritable tentative romanesque à ce jour – se veut
une réflexion sur l’idéologie intégriste et sa mécanique implaca-
ble broyant des destins singuliers depuis le questionnement de telle
parabole du texte sacré : la psychologie de ses personnages importe
ici à l’écrivain, et non une dénonciation convenue du fondamenta-
lisme par le biais de la fiction. Comprendre, et non justifier, a orienté
la démarche de Tengour.
Mais l’apport le plus remarquable dans l’œuvre tengourienne est,
sans nul doute, le travail sur le vers auquel s’adonne le poète depuis
ses débuts. Tengour éprouve véritablement ses poèmes. Les publiant
d’abord en revue, parfois dans plusieurs versions successives, il peut
entériner leur état définitif des années après lors de la publication en
volume. C’est ainsi à un travail d’équilibriste de la langue que le
lecteur est confronté (Gravité de l’ange, 2004) ; le dernier recueil
poétique de Tengour paru à ce jour (L’Ancêtre cinéphile, 2010) est
le fruit d’une longue maturation qui s’étend sur quelque vingt-cinq
ans. Tant le découpage des vers, fruit d’une proximité avec l’art

303
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

cinématographique, que les différentes vitesses que l’auteur ins-


taure, ou les états de corps traduits par la « respiration » du poème,
l’agencement de ses segments, témoignent d’un souci de l’expres-
sion juste, du mot juste, d’un poids approprié du mot. Les différents
thèmes de l’œuvre sont ici synthétisés de manière magistrale : l’in-
fluence du cinéma, la transmission du grand-père à son petit-fils,
le père emprisonné pour son engagement nationaliste, l’exil d’Al-
gérie en France, l’apprentissage du français de France, l’aura des
maîtres de l’école républicaine, la culture du pays natal qui conti-
nue d’habiter l’enfant sont autant de thématiques traitées livre après
livre par Tengour, que le poète articule ici afin de capitaliser son
expérience, rendre hommage aux ancêtres (le grand-père évidem-
ment, mais aussi Kateb Yacine ou Rimbaud) et faire lien selon une
filiation poétique.
Le dernier titre de Tengour, Dans le soulèvement. Algérie et
retours (2012), recueil de textes courts, livre au lecteur une idée de
la multiplicité des centres d’intérêt de l’écrivain. Qu’il s’agisse de la
dénonciation du fondamentalisme, de la reconnaissance d’une fra-
ternité en poésie par le biais d’hommages rendus à ses pairs, de la
place du poète dans la cité, du rapport du poète à la ‘Umma et à
l’Islam en général, l’écrivain se tient bien au point médian, tâchant
de concilier tradition et modernité, et de s’ouvrir à l’universalité tout
en ne cédant en rien sur ses paramètres d’appartenance. Il réaffirme,
une fois de plus, la fonction du poète, si noble dans sa vanité même :
« Les poètes tentent d’arracher des livres au temps pour s’inscrire
au présent dans l’éternité. ».
Hervé Sanson

Œuvres
Tapapakitaques, la poésie-île, Paris, J.P. Oswald, 1976.
Le Vieux de la montagne, Paris, Sindbad, 1983 ; La Différence
« Minos », 2008.
L’Arc et la cicatrice, Alger, Enal, 1983 ; Paris, La Différence
« clepsydre », 2006.

304
TENGOUR, HABIB

Sultan Galièv ou La rupture des stocks, Paris, Sindbad, 1985.


L’Épreuve de l’Arc, Paris, Sindbad, 1990.
Gens de Mosta, Paris, Actes Sud/Sindbad, 1997.
Gravité de l’ange, Paris, La Différence « clepsydre », 2004.
Retraite (avec Olivier de Sépibus), Manosque, Le Bec en l’air, 2004.
Le Maître de l’heure, Paris, La Différence, 2008.
Le Poisson de Moïse, Paris, Paris-Méditerranée, 2001.
Beau fraisier (avec Pascale Bougeault), Paris, L’Amandier
« accents graves, accents aigus », 2008.
L’Ancêtre cinéphile, Paris, La Différence « clepsydre », 2010.
Dans le soulèvement. Algérie et retours, Paris, La Différence, 2012.
La trace et l’écho, une écriture en chemin (entretiens avec Hervé
Sanson), Blida, du Tell, 2012.

305
ZAOUI, AMIN (1956-)

Romancier, nouvelliste, essayiste et journaliste algérien bilingue,


Amin Zaoui est né dans les environs de Tlemcen, le 25 novembre
1956. Docteur d’Etat en littératures maghrébines comparées (1988),
il enseigne la littérature maghrébine des deux langues à l’univer-
sité d’Oran et occupe plusieurs fonctions officielles dont celle de
directeur général du palais des Arts et de la Culture d’Oran. En
1995, menacé de mort par des groupes extrémistes, ayant échappé
auparavant à un attentat à la voiture piégée, il quitte l’Algérie et
s’installe en France où il est accueilli en résidence par le Parlement
International des écrivains de Caen, dirigé alors par Salman Rushdi.
Il enseigne à Paris VIII et assure des conférences dans plusieurs uni-
versités en Europe et ailleurs, notamment en Grande Bretagne, en
Tunisie et en Jordanie. Son exil durera cinq années durant lesquelles
ses premières œuvres écrites en français verront la lumière.
D’abord Sommeil de Mimosa suivi de Sonate de loups, une sorte
de diptyque réunissant deux longs récits marqués par l’enfermement
dû à l’omniprésence de la mort. Les deux textes offrent en effet deux
formes de révolte contre le quotidien macabre des années sombres
de 1990 en Algérie. Prenant pour décor la ville d’Alger sous l’hor-
reur, le premier récit, complètement écrit à la première personne
comme pour accentuer la sensation de claustration, met en scène
un homme, Mehdi, dont le contact avec la mort est quotidien du fait
de sa promotion à la tête du service communal des funérailles. Sa
révolte, il la fait dans la transgression des convenances, sous un ton
vindicatif fortement imprégné d’érotisme. Sexualité, masturbation
et insatiabilité féminine hantent ses fantasmes qui se projettent dans
les corps féminins des voisines, et qui poussent jusqu’à l’impudence

306
ZAOUI, AMIN

son pari de liberté contre le fanatisme religieux : « C’est dans cette


petite mosquée déserte que je commençais mes premières pratiques
de masturbation ». (p.51)
Le second récit, plus long, tourne autour d’un journaliste dont la
femme a été assassinée par les fanatiques. Voyant défiler au quo-
tidien des cortèges funéraires, il s’adonne à une autre forme de
révolte. Un questionnement sur la légitimité de la mort l’amène
tout naturellement à s’interroger : « Oh Allah ... Vous êtes absent
ou quelqu’un vous a assassiné » (p.120). Le cloisonnement de l’es-
pace, Oran, qui vit sous le rythme des sonates de loups qui ne sont
autres que les appels à la prière lancés des hauts des minarets, rap-
pelle Oran de La Peste camusienne où le fanatisme religieux s’est
substitué à la maladie.
De son exil date aussi La Soumission qui, paru une année plus
tard, diffère de l’œuvre précédente par son écriture et ses théma-
tiques. On y remarque d’ailleurs l’éloignement de l’auteur de
l’Algérie sanglante des années 1990. Son écriture se libère du
contexte de l’horreur pour aller puiser de la matière dans les pro-
fondeurs de la société algérienne. Ouvert par un Kane yamakane, il
était une fois, le roman laisse insinuer un début naïf, voire enfantin,
digne du conte, qui ne tardera cependant pas à être démenti par les
soubresauts de l’histoire d’une famille qui descendrait du prophète,
et dont le quotidien est secoué par les affres de la soumission. Un
huis clos étouffant, une langue âpre fortement travaillée, partent sur
les pas d’un enfant pour pénétrer toutes les violences. La maladie,
la guerre, mais aussi et surtout le désir sauvage, débordant, qui ne
reconnait aucune borne : désir incestueux du père pour la fille, du
frère pour la sœur, désir adultère de la vivante pour le mort, dans un
vocabulaire cru qui violente, en une sorte de tragédie classique, la
morale, et profane le sacré.
Cette violence atteint son paroxysme dans La razzia, roman à
l’ironie poignante, qui assimile l’Algérie à un grand bordel. Son
narrateur, chercheur et biographe de Dieu (sic), ivre jusqu’à la nau-
sée, se souvient. Il étale l’histoire récente sur trois phases de bor-
del : le bordel gai d’avant l’indépendance, la nationalisation du

307
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

bordel d’après l’indépendance et enfin l’islamisation contemporaine


du bordel. Chanceux fils de chanceuse (Messaoud Ben Messaouda,
s’appelle le narrateur), contraint de quitter l’Algérie de la peur tout
comme l’auteur, tout comme Bakh dans Sonate de loup), le person-
nage incarne l’identité en lambeaux du déraciné, de l’exproprié dont
l’esprit tergiverse entre amour, haine et désespoir : « Au nom de la
révolution socialiste, au nom de la patrie indépendante et libre des
Roumis, (…) nous annonçons, pour vous, jeunes appelés (…) que
l’entrée au bordel Lac-Duc, rebaptisé bordel national J.B.K., est
gratuite, pour toute la journée, jusqu’à minuit heure locale ! Cette
grande journée de la nationalisation du bordel ressemble à celle de
la nationalisation des hydrocarbures. »
De retour en Algérie en 2000, Amin Zaoui est nommé direc-
teur de la Bibliothèque nationale d’Algérie en 2002. Durant les six
années que durera son activité à la tête de cette institution, cette
dernière connait une période prospère, très riche en manifestations
culturelles et artistiques. Seulement, le programme qu’il a déployé,
trop ouvert aux cultures d’ailleurs, jugé choquant par d’autres ins-
titutions étatiques, précipitera son limogeage en octobre 2008.
Depuis, il se consacre exclusivement à l’écriture. Son œuvre roma-
nesque d’après l’exil opère une sorte de rupture avec les textes qui
s’engagent crûment dans le contexte algérien de la décennie noire.
Haras de femmes et Les gens du parfum renouent en effet avec La
Soumission dans ce sens qu’ils offrent une critique virulente de la
société sclérosée sous le poids de la tradition et de la religion.
Haras de Femmes supporterait d’ailleurs difficilement le qualifi-
catif de roman du fait de la multiplicité des récits, voire des contes
et paraboles qu’il recèle, et qui sont souvent puisés de la poésie, de
l’imaginaire arabe. Rythmé d’ailleurs par une expression qui revient
comme un refrain, « Ainsi donc c’était cela… et ce qui devait arri-
ver arriva », le décor n’y est autre que le désert du sud de l’Arabie.
Dans la « Mecque des Touareg » où a été implantée la vraie pierre
noire sainte, les chefs de la tribu, caïds despotes, prêchent une nou-
velle religion, la religion du vagin centre de la vie (…) producteur
de la vie (…) producteur de la sédition (…) producteur et essence

308
ZAOUI, AMIN

du plaisir (…) moteur de toute musique (…) source du sang et du


son. De Balkiss à Hager, autant de prénoms féminins empruntés aux
Textes, la naissance de la femme dans ce roman est malédiction, son
existence est soumission. Elle y est représentée comme un être infé-
rieur qui tire vers le bas, vers l’Enfer dont l’homme doit s’éloigner
en fuyant dans le désert, métaphore du manque, de la privation qui
ne fait qu’accroître le désir, l’enflammer jusqu’à la prosternation, de
la tombée du jour jusqu’au lever du soleil, devant le vagin.
De la tribu à la famille, Les gens du parfum présente, sur le
rythme de la prolepse, un point de vue renouvelé, provocant et pro-
vocateur, sur les rapports à l’intérieur de la famille de la religion du
Livre. Au-delà de l’étau familial, de la sexualité obsédante et obses-
sionnelle qui anime les souvenirs de Hazar, jeune ingénieur revenu
se prosterner sur la tombe de son père, au-delà de la profanation du
sacré symbolisé par le cimetière dans lequel le narrateur s’adonne à
l’acte sexuel, au-delà des soumissions et animosités qui pèsent sur
le féminin, l’existence de Sara, la belle-mère juive, mais aussi et
surtout de Aya, la demi-sœur frappée de malédiction car de mère
juive, séquestrée pour avoir été violée par Hazar des années aupa-
ravant, et qui n’existe que dans le souvenir ou à travers les cris de
démence qui se dégagent de son enfermement.
A partir de Festin de mensonges et La chambre de la vierge
impure, l’écriture de Zaoui tombe carrément dans l’affabulation,
devient délirante, sans pour autant rompre avec les thèmes de pré-
dilection de ses œuvres antérieures. Le délire nait en effet de la
promiscuité étouffante entre l’histoire personnelle des personna-
ges, animée par le désir charnel à la limite de l’obsession, l’autorité
patriarcale, la soumission, l’hypocrisie religieuse d’un côté, et de
l’autre l’histoire collective de l’Algérie des putschs, des trahisons et
de la descente aux enfers. Le délire est d’autant plus grand que les
personnages dont l’esprit tergiverse entre la famille et la collecti-
vité disent puis démentent, se dédoublent, affabulent, sombrent dans
d’interminables mythes et légendes qui débouchent sur des récits
interminables. Leur emboîtement rappelle souvent la structure des
contes orientaux.

309
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Festin de mensonges, incrusté dans un douar perdu de l’ouest,


dans l’oranais dans les années 1960, se boucle sur une leçon d’his-
toire. Un constat que fait Koceila, le narrateur, un enfant qui aime
faire l’amour aux femmes mûres : « Les révolutionnaires du Tiers-
Monde n’ont pas de mémoire quand ils sont vaincus » (p.197), met-
tant ainsi la lumière sur l’histoire que l’on occulte souvent quand
elle appartient aux perdants.
La chambre de la vierge impure dont la narration est quadrillée
par deux dates-symboles, le 5 octobre 1988 et le 11 septembre 2001
laisse transparaître davantage cette écriture délirante. Ailane, son
narrateur et personnage principal hallucine à travers un va-et-vient
incessant entre sa famille et le camp d’entraînement terroriste dans
lequel il se s’est retrouvé, par hasard. Le voyage, omniprésent dans
le roman, se fait aussi délire. Partir, comme son père, sur les traces
des manuscrits, partir sur les traces de sa tante maternelle, sur les
pas de Kamel Atatürk, multiplier les récits de voyage, les motifs de
départ, puis les démentir afin de raconter davantage. Echapper au
cloisonnement du camp, microcosme de l’Algérie meurtrie, le sur-
passer dans et par un autre espace, l’espace du délire rêvé, métapho-
rique et, à la limite, mythique.
L’évasion se fait aussi par le biais du livre, sacré ou profane, qui
est souvent motif de départ. Du Coran que l’on traduit au berbère afin
de faire oublier La Moqqadima, et que l’on offre à la femme aimée
dont la demeure devient alors un lieu de pèlerinage, aux contes et
légendes puisés dans la littérature arabe, en passant par les figures de
Sénac, d’Othello et d’Ibn Khaldun. Une sorte de déambulation à tra-
vers les Textes, les livres et les figures qui mène tout naturellement
à une cohabitation des contradictions. Désir et Coran, vin et prière
se conjuguent en une sorte de démence qui laisse jaillir une écriture
délirante, une écriture souffrante qui, reposant sur des mensonges qui
reconstituent la réalité, est semblable à une résistance. Notons égale-
ment qu’en plus de la littérature, Amin Zaoui écrit auss dans la presse.
Deux chroniqes de l’auteur, l’une en arabe, l’autre en français, parais-
sent chaque semaine dans des quotidiens algériens.
Leïla Bouzenada

310
ZAOUI, AMIN

Œuvres

En français
Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups, roman, Paris, Le
Serpent à plumes, 1997.
Fatwa pour Schéhérazade et autres récits de la censure ordi-
naire, essai collectif, L’Art des livres, Jean-Pierre Huguet édi-
teur, 1997.
La Soumission, roman, Paris, Le Serpent à Plumes, 1998 ; 2e édi-
tion, Alger, Marsa, 2001, Prix Fnac Attention talent, Prix des
lycéens France.
La Razzia, roman, Paris, Le Serpent à Plumes, 1999.
Histoire de lecture, essai collectif, Paris, Ministère de la Culture,
1999.
L’Empire de la peur, essai, Jean-Pierre Huguet, 2000.
Haras de femmes, roman, Paris, Le Serpent à Plumes, 2001.
Les Gens du parfum, roman, Paris, Le Serpent à Plumes, 2003.
La Culture du sang, essai, Paris, Le Serpent à Plumes, 2003.
Festin de mensonges, roman, Paris, Fayard, 2007.
La Chambre de la vierge impure, roman, Paris, Fayard, 2009.
En arabe
Le Hennissement du corps, roman, Al Wathba, 1985.
Introduction théorique à l’histoire de la culture et des intellec-
tuels au Maghreb, Alger, OPU, 1994.
Le Frisson, roman, Beyrouth, Kounouz Adabiya, 1999.
L’Odeur de la femelle, roman, Dar Kanaân, 2002.
Se réveille la soie, roman, Oran, Dar-El-Gharb, 2002.
Le Retour de l’intelligentsia, Damas, Naya, 2007.
Le Huitième Ciel, roman, Le Caire, Madbouli, 2008.
La Voie de Satan, roman, Beyrouth, Dar Arabiyya Lil Ouloume ;
Alger, El Ikhtilaf, 2009.
L’Intellectuel maghrébin : pouvoir – femme et l’autre, Alger, Radjai,
2009.

311
ZEHAR, HACÈNE FAROUK (1939-2002)

Il est né à Ksar-el-Bokhari en 1939. Il quitte l’Algérie pour


l’Europe en 1957 après la grève des étudiants. Après des études en
Suisse, il exerce différents métiers ; journaliste, inspecteur d’assu-
rances, barman, porteur à la gare de Lausanne. Il voyage dans toute
l’Europe sans beaucoup d’argent. Travaille à la radio et dans le jour-
nalisme. Il meurt en France en 2002, ignoré de tous.
Les éditions Barzakh mettent à la disposition des lecteurs algé-
riens ce roman étonnant, sans doute en partie autobiographique,
passé inaperçu lors de sa parution en France en 1979, comme il est
écrit en quatrième de couverture. Le ton de la narration et ce long
monologue désespéré détonnent quelque peu dans le paysage litté-
raire du pays. Le personnage principal, narrateur sincère et jamais
complaisant, relate sans détours les tribulations de son existence
vouée à l’alcool et aux rencontres de passage. Tout effort pour s’en
sortir et se plier au schéma d’une vie « ordinaire » est vain comme
l’indiquent ces quelques lignes qui semblent être son credo :
Et moi j’ai le bonheur personnel d’être en balade, ici pour le
moment, ailleurs demain. (94)
A mesure que nous avançons dans le texte et que le narrateur se
heurte aux échecs, l’angoisse se fait palpable alors que rien (famille
restée au pays, compagne fidèle, fils retrouvé) ne peut donner un
sens aux jours qui se succèdent :
Je vais sans envie d’un endroit à l’autre portant une angoisse
que je ne cherche pas à m’expliquer. (153)
On pense bien sûr à Jack Kerouac et au Rouleau, à Miller, à
Burroughs, et pourquoi pas Bukowski dans cette quête de l’alcool

312
ZEHAR, HACÈNE FAROUK

et ce chemin vers la folie. Bien que le parcours de Salem semble


se limiter à quelques cafés parisiens malgré quelques évocations du
pays d’origine, ce monologue ininterrompu est parcouru de rémi-
niscences littéraires où Kateb Yacine tient le premier rang. Le bout
du chemin, c’est un asile psychiatrique dans un château, espoir illu-
soire de rédemption.
Amina Azza Bekkat

Œuvres
Peloton de tête, nouvelles, Paris, Julliard, 1966.
Miroir d’un fou, roman, Paris, Fayard 1979 ; Alger, Barzakh,
2009.

313
ONT CONTRIBUÉ
À CE DICTIONNAIRE

Amrani, Hatem
Maître-assistant au département de français de l’université Saad
Dahleb de Blida. Il est titulaire d’un magistère en littérature africaine.
Jeune chercheur, il prépare une thèse de doctorat sur les romans
d’Alain Mabanckou et de Dany Laferrière. Amrani Hatem s’inté-
resse à toutes les littératures francophones et à leurs spécificités.
Azza Bekkat, Amina
Professeure de littératures francophones à l’université Saad
Dahleb, à Blida. Elle figure parmi les chercheurs pionniers en
Algérie, qui ont consacré la plus grande part de leurs recherches aux
littératures d’Afrique.
Amina Bekkat a participé et co-dirigé plusieurs colloques, sémi-
naires et conférences dédiés aux littératures d’Afrique. Elle a aussi
pris part et dirigé des ouvrages collectifs, des revues et autres. Citons
quelques titres de ces derniers :
Lire l’Afrique. Anthologie (2010) ; Regard sur les littératu-
res d’Afrique (2007) ; Sortir du postcolonial, Actes du colloque de
Tamanrasset (2007) ; Edward Saïd. Variations sur un poème (2006) ;
Clefs pour la lecture des récits -avec Christiane Achour- (2004).
Benbrahim, Samia
Maitre assistante à l’université Saad Dahleb de Blida, titulaire
d’un magistère en didactique de français langue étrangère. Elle est

315
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

doctorante en sociocritique et s’intéresse aux activités culturelles.


Samia Benbrahim a été membre de jury au concours « Contes et
légendes du Sud » dans le cadre du Festival International des Arts
de l’Ahaggar en 2012, elle a animé plusieurs ateliers de commu-
nications écrite et orale en entreprise. Elle a également pris part à
l’atelier de lecture scénique organisé par l’Institut Français (en par-
tenariat avec l’université de Blida) en mars 2013.
Bererhi, Afifa
Professeure en langue et littérature françaises à l’université d’Alger.
Les littératures maghrébines et leur évolution représentent l’objet de
ses travaux de recherches. Elle a dirigé pendant une dizaine d’années
une équipe de recherche sur l’analyse du discours appliquée au texte
maghrébin (ADISEM). Afifa Bererhi a aussi été chef de département
de Français à l’université d’Alger et elle a eu le mérite de lancer et de
coordonner la formation doctorale algéro-française.
La majorité de ses activités scientifiques favorisent l’intercultu-
rel et l’autobiographie, on citera les exemples les plus marquants de
sa carrière, à savoir : Co-auteur de plusieurs ouvrages, revues natio-
nales et internationales ; Directrice de la collection Auteurs d’hier et
d’aujourd’hui, Editions du Tell, Blida ; Membre du conseil d’admi-
nistration de l’Association Internationales des Etudes Québécoises ;
Présidente de l’association « Mémoire de la Méditerranée ». En
2009, Afifa Bererhi a été consacrée Docteur honoris causa de l’uni-
versité de Valenciennes (France).
Bonn, Charles
Né en 1942 en Alsace. Après des études à Strasbourg, Nancy,
Montpellier et Bordeaux, et deux ans d’enseignement secondaire, il
a exercé dans les universités de Constantine, Fès, Lyon 3, Paris 13,
et enfin Lyon 2 et Leipzig. Il a dirigé le Centre d’Etudes littéraires
francophones et comparées à l’Université Paris 13, et co-dirigé les
revues Itinéraires et contacts de cultures et Etudes littéraires maghré-
bines. Il est encore directeur du programme documentaire infor-
matisé Limag et du site [Link]. Principales publications :

316
ONT CONTRIBUÉ À CE DICTIONNAIRE

La Littérature algérienne de langue française et ses lectures (Naaman,


1974), Le Roman algérien de langue française (L’Harmattan, 1985),
« Nedjma », de Kateb Yacine (PUF, 1990), Anthologie de la littéra-
ture algérienne (Livre de poche, 1990). Co-directeur de plusieurs
publications collectives, dont la collection « Littératures francopho-
nes » (Hatier/AUPELF, 1997 et 1999). Il dirige enfin de nombreu-
ses thèses sur les littératures du Maghreb et de l’émigration.
Bouanane, Soumeya
Maitre-assistante en littérature et langue française à l’univer-
sité Saad Dahleb, Blida. Doctorante en littérature francophone, son
thème porte sur les spécificités de l’écriture dans l’œuvre de l’écri-
vain haïtien Dany Laferrière. Elle s’intéresse aussi à l’évolution de la
littérature dans les différentes aires culturelles. Elle a participé à plu-
sieurs ouvrages/revues collectifs dont : L’Anthologie Lire L’Afrique,
sous la direction de Amina Azza Bekkat (2010) ; Dictionnaire des
écrivains francophones classiques, sous la direction de Christiane
Chaulet Achour (2010) ; Littérature canadienne. Impressions de
lecture, sous la direction de Bouba Mohammedi Tabti (2005) ; La
transcription du religieux dans la littérature francophone sous la
direction de Najib Redouane (à paraitre).
Boussahoua Zitouni, Farida
Enseignante au département de Français à l’université Saad
Dahleb, Blida. Professeure associée à l’université de Médéa. Elle
s’intéresse au thème de l’exil dans les littératures maghrébines. Elle
a assuré diverses fonctions entre autres : enseignante dans les diffé-
rents paliers du secondaire, directrice d’école primaire, directrice de
lycée, directrice de collège.
Cette brillante carrière lui a valu la médaille du mérite pédagogi-
que national, décernée par le ministère de l’Education nationale en
1996.
Elle a aussi assuré plusieurs séminaires de formations au pro-
fit des enseignants du secondaire et publié des articles à caractères

317
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

pédagogiques dont Réflexions sur l’Ecole et la réforme scolaire en


Algérie.
Bouzenada, Leïla
Maitre-assistante en littérature et langue française à l’univer-
sité Saad Dahleb, Blida. Elle s’intéresse aux littératures francopho-
nes, en particulier au Machrek. Sa recherche doctorale porte sur les
œuvres d’Albert Cossery. Bouzenada Leïla a collaboré aux ouvra-
ges collectifs suivants : L’Anthologie Lire L’Afrique, sous la direc-
tion de Amina Azza Bekkat (2010) ; et le Dictionnaire des écrivains
francophones classiques, sous la direction de Christiane Chaulet
Achour (2010), La transcription du religieux dans la littérature
francophone sous la direction de Najib Redouane (à paraitre).
Chaulet Achour, Christiane
Née à Alger en 1946, elle y a vécu et travaillé comme Professeur
à l’université d’Alger de 1967 à 1994. Elle est actuellement Profes-
seur de Littérature comparée et de Littérature francophone à l’uni-
versité de Cergy-Pontoise.
Ses champs de recherche dominants sont : Le féminin (Antilles,
Méditerranée, XIXe et XXe siècles) ; Les rapports Europe/Monde
arabe à travers les littératures francophones (française, maghrébine
et proche-orientale – XXe siècle) ; Les Mille et une nuits et l’imagi-
naire littéraire contemporain ; Les périphéries littéraires au XXe siè-
cle (France, Afrique, Antilles).
Elle a déjà dirigé et participé à de nombreux dictionnaires met-
tant en valeur les écrivains de langue française du Sud. De nom-
breuses informations et titres de publications peuvent être trouvés
sur son site : http : //[Link].
Ferreira-Meyers, Karen
Professeure de littératures et de langue française au département
de langues modernes à l’université de Swizeland en Afrique du Sud.
Ses travaux de recherches portent sur l’identité, l’autofiction et l’in-
tertextualité. Parmi ses publications on citera :

318
ONT CONTRIBUÉ À CE DICTIONNAIRE

L’aventure du genre littéraire de l’autofiction : de la théo-


rie doubrovskienne à la littérature féminine du XXI e siècle
(2009) ; Autofiction, problème de définition ou problème de
légitimité d’un genre ?, in “French Studies in Southern Africa.
Etudes françaises en Afrique australe”, N° 38, 2008, South
Africa, pp. 63-78 ; Paralittérature pré-coloniale. Littérature
post et post-post-coloniale ?, in Littératures africaines au
XXI e siècle – Sortir du postcolonial ?, Editions du Tell, Algérie,
pp. 177- 186. (2007) ; La tentation du féminin dans le roman
noir africain francophone, in Francofonía, n. 16 : Le polar fran-
cophone, Universidad de Cádiz, pp. 81-94. (2007).
Hess, Deborah
Professeure à l’université du New Jersey (USA), ses travaux de
recherches l’ont poussée à voyager à travers tous les pays franco-
phones dans le but de se rapprocher de la culture de chaque région,
ce qui demeure important chez Hess pour l’analyse des œuvres litté-
raires. Ses différentes publications s’inspirent des observations rete-
nues de ses différentes pérégrinations. Elle a publié :
Maryse Condé : Mythe, parabole et complexité (2011),
Palimpseste dans la poésie, Roubot, Du Boucher (2011), La poéti-
que de renversement chez Maryse Condé, Massa Makan Diabaté et
Edouard Glissant (2006).
Elle a aussi publié en anglais :
Complexity in Maurice Blanchots’ fiction. Relations between
science and Literature (1999), Politics and Literature. The case of
Maurice Blanchot (1999).
Jondot, Jacqueline
Professeure de littérature anglaise à l’université de Toulouse II
(Le Mirail). J. Jondot est l’auteure de deux thèses de doctorat ; l’une
porte sur l’ouvrage Orlando de Virginia Woolf quant à la deuxième,
elle s’intéresse aux écrivains d’expression anglaise au Proche Orient.
D’ailleurs, presque tous ses articles concernent des romanciers tels

319
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

que Jamal Mahdjoub, Fadia Fakir, Edouard Atia et bien d’autres


écrivains anglophones. J. Jondot, a aussi écrit des articles sur des
écrivains anglais. Elle fait partie des chercheurs qui s’intéressent à
l’art pictural à travers les photographies et les graffitis. Elle a exposé
les photos des graffitis de la révolution égyptienne.
Khadda, Naget
Professeur de littérature et de linguistique à l’université d’Alger
puis de Montpellier (Paul Valéry), Naget Belkaïd Khadda est recon-
nue comme la plus grande spécialiste de l’œuvre de Mohammed Dib
qu’elle a patiemment explorée depuis de longues années. Sa thèse
de doctorat d’Etat soutenue à Paris III en 1987 abordait les enjeux
culturels dans le roman algérien de langue française. Cette recher-
che s’est approfondie par de nombreux articles et communications.
En 2003 elle publie chez Edisud, Mohammed Dib, cette intempes-
tive voix recluse, référence incontournable pour qui veut connaître
l’auteur de La grande maison.
Khodja, Hamid Nacer
Poète et écrivain. Il enseigne actuellement au département des
langues à l’université Ziane Achour de Djelfa. Il s’intéresse à la lit-
térature francophone, algérienne en particulier. Il a participé et dirigé
plusieurs ouvrages collectifs parmi lesquels : Albert Camus, Jean
Sénac ou le fils rebelle (2004), Sénac chez Charlot (2007), Sénac
chez Charlot (2007) et en 2012 il publie son premier récit Jumeau.
Kouider Rabah, Sarah
Maitre-assistante en littérature et langue française à l’université
Saad Dahleb de Blida. Doctorante en littérature francophone, sa
thèse porte sur l’écriture autobiographique, ses différentes caracté-
ristiques et son évolution dans la sphère francophone, précisément
dans l’œuvre de l’auteure turque Rosie Pinhas-Delpuech. Elle s’in-
téresse aussi à d’autres genres scripturaires, tels que le roman his-
torique ou l’écriture policière. Sarah Kouider Rabah a participé à
plusieurs colloques et ouvrages collectifs dont : L’Anthologie Lire
L’Afrique, sous la direction de Amina Azza Bekkat (2010).

320
ONT CONTRIBUÉ À CE DICTIONNAIRE

Mouloudj, Rim
Maitre-assistante en littérature et langue françaises à l’université
Saad Dahleb de Blida. Sa recherche doctorale porte sur les repré-
sentations de la violence dans la littérature africaine. Mouloudj Rim
a collaboré aux ouvrages collectifs suivants : L’Anthologie Lire
L’Afrique, sous la direction de Amina Azza Bekkat (2010) ; et le
Dictionnaire des écrivains francophones Classiques, sous la direc-
tion de Christiane Chaulet Achour (2010).
Ouamane, Nagette
Maitre-assistante en littérature et langue française à l’université
Mohamed Khider de Biskra. Elle s’intéresse aux littératures franco-
phones du Maghreb et du Machrek. Sa recherche doctorale porte sur
les écrits de Amin Maalouf.
Redouane, Najib
Professeur agrégé des littératures francophones à California
State University, Long Beach (Etats-Unis) depuis 1999. Il est aussi
essayiste et poète. Najib Redouane est auteur et co- auteur de plu-
sieurs ouvrages portant sur les littératures de la francophonie du
Sud. Il est très prolifique en matière de critique littéraire et s’inté-
resse beaucoup à l’écrivain Rachid Mimouni, l’un des chantres de
la littérature algérienne et maghrébine. Il dirige aussi la revue cana-
dienne sur les littératures maghrébines : Le Maghreb Littéraire.
Parmi ses nombreuses publications on peut citer :
Lecture (s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, Coll. Autour du texte
maghrébin (2012) ; L’œuvre romanesque de Gérard Étienne. É (cri)
ts d’un révolutionnaire en coll avec Y. Bénayoun-Szmidt (s. la dir.
de), Coll. Espaces Littéraires (2011) ; Ahmed Beroho, N. Redouane
et Y. Bénayoun-Szmidt (s. la dir. de), Coll. Autour des écrivains
maghrébins (2010) ; Diversité littéraire en Algérie, Najib Redouane
(s. la dir. de), Coll. Autour du texte maghrébin (2010) ; Vitalité lit-
téraire au Maroc, N. Redouane (s. la dir. de), Coll. Autour du texte
maghrébin (2009) ; Clandestins dans le texte maghrébin de langue

321
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

française, N. Redouane (s. la dir. de), Autour du texte maghré-


bin (2008) ; Écriture féminine au Maroc : Évolution et continuité
(2006) ; Francophonie littéraire du Sud : un divers singulier (2006) ;
Rachid Mimouni : entre engagement et littérature (2002) ; Algérie :
Nouvelles Écritures, Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt
(s. la dir. de), Coll. Études Litt. Maghrébines, no 15 (2001).
Il a aussi publié dans la collection Autour des écrivains
Maghrébins des ouvrages collectifs sur Rachid Mimouni (2000) ;
Tahar Bekri (2003) ; Malika Mokaddem (2004) ; Assia Djebar
(2008).
Notons aussi que Najib Redouane est auteur de plusieurs recueils
de poèmes dont
Remparts fissurés (2012), Le Murmure des vagues (2011),
Ombres confuses du temps (2010), Paroles éclatées (2008), Songes
brisés (2008).
Roche, Anne
Professeur émérite à l’université de Provence (Aix. Marseille I).
Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégée de Lettres
Classiques, docteur de 3e cycle, docteur d’Etat. Ses travaux de
recherches portent sur l’Histoire et l’anthropologie. En publication,
Anne Roche possède un riche palmarès dont :
Exercices sur le tracé des ombres (sur Walter Benjamin) (2009) ;
Volodine, fictions du politique (2007) ; Territoires du scénario
(éd. en collaboration avec René Monnier, publications du Centre
Gaston Bachelard (2006) ; Autobiographie, journal intime et psy-
chanalyse (éd. en collaboration avec Jean-François Chiantaretto et
Anne Clancier) (2005) ; Le Dit masqué. Imaginaires et idéologies
dans la littérature contemporaine (2001) ; L’Atelier de scénario,
en coll. avec Marie-Claude Taranger (1999) ; Laure. Une rupture
(éd. en collaboration avec Jérôme Peignot, 1999) ; W ou le sou-
venir d’enfance, de Georges Perec (1997) ; Celles qui n’ont pas
écrit – récits de femmes, 1914-1945, en collaboration avec Marie-
Claude Taranger (1995) ; Boris Souvarine et La Critique Sociale

322
ONT CONTRIBUÉ À CE DICTIONNAIRE

(1990) ; Le Front Populaire et les écrivains (en collaboration avec


Géraldi Leroy (1986) ; Charles Péguy, de Jean Coste (1976).
Sanson, Hervé
Enseignant de français et lettres à l’université d’Aix-la-Chapelle,
membre du Centre de recherches en Études féminines et de Genres
(CREFEG/LF) à Paris III, membre associé à l’IRIEC à Montpellier
III, et à l’ITEM (ÉNS/CNRS). Il a travaillé sur de nombreux auteurs
maghrébins d’expression française (Dib, Djebar, Tengour, Sénac,
Mammeri, les Amrouche…). Il a aussi dirigé plusieurs numé-
ros de revues, édités ou en cours (Awal, Expressions maghrébines,
Europe…) et rédigé une étude critique sur le roman L’Opium et le
bâton de l’écrivain Mouloud Mammeri qui a paru en juin 2013 aux
éditions Honoré Champion.
Slimani, Zineb
Maître de conférences en littérature francophone et comparée à
l’université Hassiba Ben Bouali de Chlef. Une partie de sa réflexion
porte sur l’écriture de l’histoire et des mémoires, sur les rapports
sociaux engendrés par le lieu géographique dans les sociétés colonia-
les et post-coloniales et sur la création de lieux de vie après les gran-
des catastrophes : guerres, séismes… Elle s’intéresse notamment à
l’histoire de l’enseignement du français dans la plaine du Chélif.
Ses recherches visent également à proposer des pistes méthodologi-
ques pour la compréhension du texte littéraire francophone dans un
contexte plurilingue.
Tabti Mohammedi, Bouba
A enseigné au département de français de l’université d’Alger.
Elle s’est beaucoup intéressée aux rapports de la littérature et de
l’Histoire et aux littératures francophones aussi bien au Maghreb et
en Afrique qu’en Haïti ou au Canada. Elle a également travaillé sur
les littératures féminines d’ici et d’ailleurs. Bouba Tabti a contribué
à plusieurs revues et ouvrages collectifs. Parmi ses publications on
peut citer : Maïssa Bey. L’écriture des silences (2007).

323
DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS…

Tartakowsky, Ewa

Doctorante en sociologie à l’Université Lyon 2 (Centre Max


Weber). Après avoir travaillé sur les représentations du monde
juif en littérature française, elle mène ses recherches sur les condi-
tions sociales et les fonctions de la littérature d’exil. Elle s’inté-
resse plus particulièrement aux modalités littéraires de l’écriture
de l’Histoire. Son projet de recherche s’appuie sur le cas des écri-
vains français d’origine judéo-maghrébine dans un contexte post-
colonial. Ewa Tartakowsky a publié plusieurs articles et notices
liées à son thème de recherches parmi lesquels on peut citer :
La ‘belle Juive’, avatars d’une figure de l’Autre en littérature
française”, Studia Judaica Cracoviensia, vol. 8, 2010, p. 77-92.
“From one shore, the other… The image of France in the works
of contemporary Judeo-Maghrebi novelists”, Contemporary
French and Francophone Studies : SITES, vol. 17, n°2, 2013,
p. 154-163.
Notice “Ecrivains d’Afrique du Nord”, in Jean Leselbaum (dir.),
Dictionnaire du judaïsme français de 1945 à nos jours, Lormont,
Ed. du Bord de l’Eau, à paraître.
Tebbani, Lynda Nawel
Doctorante en Lettres sous la direction de Bruno Gelas –
Lyon 2 et Georges Molinié- Paris Sorbonne, L. N. Tebbani a par-
ticipé à plusieurs ouvrages collectifs et a publié des articles liés
à son thème de recherche : le nouveau roman algérien. Parmi ses
publications :
– MATHIS-MOSER Ursula & MERTZ-BAUMGARTNER Birgit
(Dir), Passages et ancrages en France – Dictionnaire des écrivains
migrants de langue française 1981-2011, Paris, Champion, 2012,
p 877-878.
– Préface du roman de Sarah Haïdar, Virgules en trombe, Apic,
2013, Algérie.

324
ONT CONTRIBUÉ À CE DICTIONNAIRE

Zeharaoui, Meriem
Maitre-assistante en littérature et langue française à l’université
Saad Dahleb de Blida. Elle s’intéresse aux différentes littératures du
continent africain, à leurs spécificités et leurs évolutions. Sa recher-
che doctorale porte sur les écritures de l’exil. Zeharaoui Meriem
a collaboré aux ouvrages collectifs suivants : L’Anthologie Lire
L’Afrique, sous la direction de Amina Azza Bekkat (2010) ; et le
Dictionnaire des écrivains francophones Classiques, sous la direc-
tion de Christiane Chaulet Achour (2010).

325
Achevé d’imprimer
en octobre 2014 sur les presses
de l'imprimerie de A. Guerfi - Batna
pour le compte des Éditions Chihab
10, avenue Brahim Gharafa, Bab El Oued, Alger

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