LE SEMINAIRE
DE JACQUES LACAN
TEXTE ÉTABLI PAR
JACQUES-ALAIN MILLER
ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VIe
ISBN 2-02-006027-2 (éd. complète)
ISBN 978-2-02-006026-4 (livre 3)
© É D I T I O N S D U SEUIL, 1981
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LIVRE III
LES PSYCHOSES
1955-1956
La révision d u texte d u Séminaire fait l ' o b j e t d ' u n travail p e r m a n e n t .
Les lecteurs désireux d e c o m m u n i q u e r r e m a r q u e s et s u g g e s t i o n s é c r i r o n t
à J a c q u e s - A l a i n Miller a u x É d i t i o n s d u Seuil.
Les références à l ' o u v r a g e du président Schreber.
Mémoires d'un névropathe, sont d o n n é e s dàns
l'édition française (Seuil. 19~5
INTRODUCTION
À LA QUESTION DES PSYCHOSES
III
INTRODUCTION À LA QUESTION
DES PSYCHOSES
Schizophrénie et paranoïa.
M. de Clérambault.
Les mirages de la compréhension.
De la Verneinung à la Verwerfung.
Psychose et psychanalyse.
Cette année, c o m m e n c e la question des psychoses.
Je dis la question, parce q u ' o n ne peut d'emblée parler du traitement des
psychoses, c o m m e une première note vous l'avait d'abord c o m m u n i -
qué, et encore moins du traitement de la psychose chez Freud, car il n'en
a jamais parlé, sauf de façon tout à fait allusive.
N o u s allons partir de la doctrine freudienne pour apprécier ce qu'en
cette matière elle apporte, mais nous ne manquerons pas d'introduire
les notions que nous avons élaborées au cours des années précédentes, et
de traiter de tous les problèmes que les psychoses nous posent
aujourd'hui. Problèmes cliniques et nosographiques d'abord, à propos
desquels il m ' a semblé que tout le bénéfice que peut produire l'analyse
n'avait pas été complètement dégagé. Problèmes de traitement aussi,
sur lesquels devra déboucher notre travail de cette année — c'est notre
point de mire.
C e n'est donc pas un hasard si j'ai d'abord donné p o u r titre ce par
quoi nous allons finir. Mettons que ce soit un lapsus, u n lapsus
significatif.
Je voudrais porter l'accent sur une évidence première, c o m m e
t o u j o u r s la moins remarquée.
Dans ce qui a été fait, dans ce qui se fait, dans ce qui est en train de se
faire quant au traitement des psychoses, on aborde beaucoup plus
11
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
volontiers les schizophrénies que les paranoïas, on s'y intéresse de façon
beaucoup plus vive, on en attend beaucoup plus de résultats. P o u r q u o i
d o n c est-ce au contraire la paranoïa qui, pour la doctrine freudienne, a
u n e situation un peu privilégiée, celle d ' u n nœud, mais aussi d'un noyau
résistant ?
Peut-être serons-nous un long m o m e n t avant de répondre à cette
question, mais elle restera sous-jacente à notre démarche.
Bien entendu, Freud n'ignorait pas la schizophrénie. Le m o u v e m e n t
d'élaboration de ce concept lui était contemporain. Mais s'il a certaine-
m e n t reconnu, admiré, voire encouragé les travaux de l'école de
Zurich, et mis la théorie analytique en relation avec ce qui s'édifiait
autour de Bleuler, il en est pourtant resté assez éloigné. Il s'est intéressé
d ' a b o r d et essentiellement à la paranoïa. Et pour vous indiquer tout de
suite un point de repère auquel vous pourrez vous reporter, j e vous
rappelle qu'à la fin de l'observation du cas Schreber, qui est le texte
m a j e u r de sa doctrine concernant les psychoses, Freud trace une ligne de
partage des eaux, si j e puis m ' e x p r i m e r ainsi, entre paranoïa d'un côté,
et de l'autre, tout ce qu'il aimerait, dit-il, q u ' o n appelât paraphrénie, et
qui correspond très exactement au champ des schizophrénies. C'est là
un repère nécessaire à l'intelligence de ce que nous dirons dans la suite
— p o u r Freud, le c h a m p des psychoses se divise en deux.
Q u e recouvre le terme de psychose dans le domaine psychiatrique ?
Psychose n'est pas démence. Les psychoses, c'est, si vous voulez — il
n ' y a pas de raison de se refuser le luxe d'employer ce m o t — ce qui
correspond à ce que l'on a toujours appelé, et q u ' o n continue d'appeler
légitimement, les folies. C'est dans ce domaine que Freud fait deux
parts. Il ne s'est pas beaucoup plus mêlé que cela de nosologie en
matière de psychose, mais sur ce point il est très net, et étant donné la
qualité de son auteur, nous ne pouvons pas tenir cette distinction pour
négligeable.
E n cela, c o m m e il arrive, Freud n'est pas absolument en accord avec
son temps. Est-il très en retard ? Est-il très en avance ? C'est là
l'ambiguïté. A première vue, il est très en retard.
Je ne peux vous faire ici l'historique de la paranoïa depuis qu'elle a fait
son apparition, avec u n psychiatre disciple de Kant, au début du xix c
siècle, mais sachez qu'à son m a x i m u m d'extension, dans la psychiatrie
allemande, elle recouvrait à peu près entièrement les folies — soixante-
dix p o u r cent des malades des asiles portaient l'étiquette paranoïa. T o u t
ce que nous appelons psychose ou folie était paranoïa.
E n France, le m o t paranoïa, au m o m e n t où il a été introduit dans la
nosologie — m o m e n t e x t r ê m e m e n t tardif, ça j o u e sur une cinquantaine
d'années —, a été identifié à quelque chose de fondamentalement
12
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
différent. U n paranoïaque — tout au moins avant que la thèse d ' u n
certain Jacques Lacan ait tenté de jeter un grand trouble dans les esprits,
qui s'est limité à un petit cercle, au petit cercle qui convient, ce qui fait
q u ' o n ne parle plus a u j o u r d ' h u i des paranoïaques c o m m e avant — u n
paranoïaque, c'était u n méchant, un intolérant, un type de mauvaise
h u m e u r , orgueil, méfiance, susceptibilité, surestimation de soi-même.
Cette caractéristique faisait le f o n d e m e n t de la paranoïa — quand le
paranoïaque était par trop paranoïaque, il en arrivait à délirer. Il
s'agissait moins d'une conception que d'une clinique, d'ailleurs très
fine.
Voilà à peu près, j e ne force en rien, où nous en étions en France à la
suite de la diffusion de l'ouvrage de M . Génil-Perrin, sur la Constitution
paranoïaque, qui avait fait prévaloir la notion caractériologique de
l'anomalie de la personnalité, constituée essentiellement par ce q u ' o n
peut bien qualifier — le style du livre porte la m a r q u e de cette
inspiration — de structure perverse du caractère. C o m m e tout pervers,
il arrivait que le paranoïaque sorte des limites, et t o m b e dans cette
affreuse folie, exagération démesurée des traits de son fâcheux carac-
tère.
Cette perspective peut être désignée c o m m e psychologique, psycho-
logisante, ou m ê m e psychogénétique. Toutes les références formelles à
une base organique, au t e m p é r a m e n t par exemple, n ' y changent rien —
c'était en vérité une genèse psychologique. Quelque chose se définit et
s'apprécie sur un certain plan, et le développement s'ensuit de façon
continue, avec une cohérence a u t o n o m e qui se suffit dans son champ
propre. C'est en quoi il s'agissait en s o m m e de psychologie, malgré
la répudiation de ce point de vue que l'on trouve sous la p l u m e de
l'auteur.
J'ai essayé dans m a thèse de p r o m o u v o i r une autre vue. J'étais encore
assurément un j e u n e psychiatre, et j ' y fus introduit p o u r beaucoup par
les travaux, l'enseignement direct, et j'oserais m ê m e dire la familiarité
de q u e l q u ' u n qui a j o u é un rôle très important dans la psychiatrie
française de cette époque, et qui est M . de Clérambault, dont
j ' é v o q u e r a i la personne, l'action et l'influence dans cette causerie
introductive.
P o u r ceux d'entre vous qui n ' o n t de son œuvre q u ' u n e connaissance
approximative, ou par ouï-dire — il doit y en avoir un certain n o m b r e
— M . de Clérambault passe p o u r avoir été le farouche défenseur
d'une conception organiciste extrême. C'était là assurément le dessein
explicite de beaucoup de ses exposés théoriques. N é a n m o i n s , j e ne
crois pas que ce soit de là que peut se prendre une perspective
juste, n o n seulement sur l'influence q u ' o n t pu avoir effectivement sa
13
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
personne et son enseignement, mais aussi sur la véritable portée de ses
découvertes.
C'est une œ u v r e qui, i n d é p e n d a m m e n t de ses visées théoriques, a une
valeur clinique concrète — le n o m b r e est considérable des syndromes
cliniques qui o n t été repérés par Clérambault de façon complètement
originale, et sont depuis lors intégrés au patrimoine de l'expérience
psychiatrique. Il a apporté des choses précieuses jamais vues avant lui et
jamais reprises depuis, j e parle de ses études des psychoses déterminées
par des toxiques. E n u n m o t , dans l'ordre des psychoses Clérambault
reste absolument indispensable.
La n o t i o n de l'automatisme mental est apparemment polarisée dans
l ' œ u v r e et l'enseignement de Clérambault par le souci de démontrer le
caractère fondamentalement anidéique, c o m m e il s'exprimait, des phé-
n o m è n e s qui se manifestent dans l'évolution de la psychose, ce qui veut
dire non conforme à une suite des idées — ça n'a pas beaucoup plus de sens,
hélas, que le discours du maître. C e repérage se fait donc en fonction
d ' u n e compréhensibilité supposée. La référence première à la c o m p r é -
hensibilité sert à déterminer ce qui j u s t e m e n t fait rupture et se présente
c o m m e incompréhensible.
C'est là une assomption dont il serait exagéré de dire qu'elle est assez
naïve, puisqu'il ne fait pas de doute qu'il n ' y en a pas de plus c o m m u n e
— et, j e le crains, chez vous encore, tout au moins beaucoup d'entre
vous. Le progrès majeur de la psychiatrie depuis l'introduction de ce
m o u v e m e n t d'investigation qui s'appelle la psychanalyse, a consisté,
croit-on, à restituer le sens dans la chaîne des phénomènes. Cela n'est
pas faux en soi. Mais ce qui est faux, c'est de s'imaginer que le sens dont
il s'agit, c'est ce qui se comprend. C e que nous aurions appris de
nouveau, pense-t-on de façon ambiante dans les salles de garde,
expression du sensus commune des psychiatres, c'est à c o m p r e n d r e les
malades. C'est là un pur mirage.
La notion de compréhension a une signification très nette. C'est un
ressort dont Jaspers a fait, sous le n o m de relation de compréhension, le
pivot de toute sa psychopathologie dite générale. Cela consiste à penser
qu'il y a des choses qui vont de soi, que, par exemple, quand quelqu'un
est triste, c'est qu'il n'a pas ce que son cœur désire. Rien n'est plus
faux — il y a des gens qui ont tout ce que leur cœur désire et qui sont
tristes quand m ê m e . La tristesse est une passion d'une toute autre
nature.
Je voudrais insister. Q u a n d vous donnez une gifle à un enfant, eh
bien ! ça se c o m p r e n d , il pleure — sans que personne réfléchisse que ce
n'est pas du tout obligé, qu'il pleure. Je me souviens du petit garçon
qui, quand il recevait une gifle, demandait — C'est une caresse ou une
14
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
claque ? Si on lui disait que c'était une claque, il pleurait, ça faisait partie
des conventions, de la règle du m o m e n t , et si c'était une caresse, il était
enchanté. Ça n'épuise d'ailleurs pas la question. Q u a n d on reçoit une
gifle, il y a bien d'autres façons d ' y répondre que de pleurer, on peut la
rendre, et aussi tendre l'autre joue, on peut aussi dire — Frappe, mais
écoute. U n e très grande variété de séquences se présente, qui sont
négligées dans la notion de relation de compréhension telle que
l'explicite M . Jaspers.
Vous pouvez d'ici la prochaine fois vous reporter à son chapitre
intitulé la Notion de relation de compréhension. Les incohérences apparais-
sent vite — c'est là l'utilité d ' u n discours soutenu.
La compréhension n'est évoquée que c o m m e une relation toujours à
la limite. Dès q u ' o n s'en approche, elle est à p r o p r e m e n t parler
insaisissable. Les exemples que Jaspers tient pour les plus manifestes —
ses points de repère, avec lesquels il confond très vite et de façon
obligée, la notion elle-même — sont des références idéales. Mais ce qui
est saisissant, c'est qu'il ne peut éviter, dans son propre texte, et malgré
tout l'art qu'il peut mettre à soutenir ce mirage, d'en donner des
exemples qui ont toujours été précisément réfutés par les faits. Par
exemple, le suicide témoignant d ' u n penchant vers le déclin, vers la
m o r t , il semble que tout un chacun pourrait dire — mais u n i q u e m e n t si
on va le chercher p o u r le lui faire dire — qu'il se produit plus facilement
au déclin de la nature, c'est-à-dire en automne. O r , on sait depuis
l o n g t e m p s q u ' o n se suicide beaucoup plus au printemps. Cela n'est ni
plus ni m o i n s compréhensible. Se surprendre de ce que les suicides
soient plus n o m b r e u x au printemps qu'en automne, ne peut reposer
que sur ce mirage inconsistant qui s'appelle la relation de c o m p r é h e n -
sion, c o m m e s'il y avait quoi que ce soit qui, dans cet ordre, pût jamais
être saisi.
O n en arrive ainsi à concevoir que la psychogenèse s'identifie avec la
réintroduction, dans le rapport à l'objet psychiatrique, de cette fameuse
relation. Il est très difficile, à vrai dire, de le concevoir, parce que c'est
littéralement inconcevable, mais c o m m e toutes les choses qui ne sont
pas serrées de près, prises dans u n véritable concept, cela reste une
supposition latente, et celle-ci est latente à tout le changement de
couleur de la psychiatrie depuis une trentaine d'années. E h bien, si la
psychogenèse, c'est cela, j e dis — parce que je pense que la plupart
d'entre vous sont capables dès maintenant de le saisir, après deux ans
d'enseignement sur le symbolique, l'imaginaire, et le réel, et j e le dis
aussi p o u r ceux qui n ' y seraient pas encore — le grand secret de la
psychanalyse, c'est qu'il n'y a pas de psychogenèse. Si la psychogenèse
est cela, c'est j u s t e m e n t ce dont la psychanalyse est la plus éloignée, par
15
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
tout son mouvement, par toute son inspiration, par tout son ressort,
par tout ce qu'elle a apporté, par tout ce vers quoi elle nous conduit, par
tout ce en quoi elle doit nous maintenir.
U n e autre manière d'exprimer les choses, et qui va beaucoup plus
loin, c'est de dire que le psychologique, si nous essayons de le serrer au
plus près, c'est l'éthologique, l'ensemble des comportements de l'indi-
vidu, biologiquement parlant, dans ses relations avec son entourage
naturel. Voilà une définition légitime de la psychologie. C'est là un
ordre de relations de fait, une chose objectivable, un champ très
suffisamment limité. Mais pour constituer un objet de science, il faut
aller un petit peu plus loin. De la psychologie humaine, il faut dire ce
que disait Voltaire de l'histoire naturelle, à savoir qu'elle n'est pas si
naturelle que cela, et pour tout dire, qu'elle est tout ce qu'il y a de plus
antinaturelle. T o u t ce qui, dans le comportement humain, est de l'ordre
psychologique est soumis à des anomalies si profondes, présente à tout
instant des paradoxes si évidents, que le problème se pose de savoir ce
qu'il y faut introduire pour que la chatte y retrouve ses petits.
Si on oublie le relief, le ressort essentiel de la psychanalyse, on en
revient — ce qui est naturellement le penchant constant, quotidienne-
ment constaté, des psychanalystes — à toutes sortes de mythes formés
depuis un temps qui reste à définir, et qui se situe à peu près à la fin du
c
XVIII siècle. M y t h e de l'unité de la personnalité, mythe de la synthèse,
m y t h e des fonctions supérieures et inférieures, confusion à propos de
l'automatisme, tous ces types d'organisation du champ objectif m o n -
trent à tout instant le craquement, l'écartèlement, la déchirure, la
négation des faits, la méconnaissance de l'expérience la plus i m m é -
diate.
Cela dit, qu'on ne s'y trompe pas — je ne suis pas ici en train de
donner dans le mythe de cette expérience immédiate qui est le fond de
ce q u ' o n appelle la psychologie, voire la psychanalyse existentielle.
L'expérience immédiate n'a pas plus de privilège à nous arrêter, nous
captiver, que dans n'importe quelle autre science. Elle n'est nullement
la mesure de l'élaboration à quoi nous devons arriver en fin de compte.
L'enseignement freudien, en cela tout à fait conforme à ce qui se produit
dans le reste du domaine scientifique — si différent que nous devions le
concevoir du mythe qui est le nôtre — fait intervenir des ressorts qui
sont au-delà de l'expérience immédiate, et ne peuvent nullement être
saisis d'une façon sensible. Là comme en physique, ce n'est pas la
couleur que nous retenons, dans son caractère senti et différencié par
l'expérience directe, c'est quelque chose qui est derrière, et qui la
conditionne.
L'expérience freudienne n'est nullement pré-conceptuelle. Ce n'est
16
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
pas une expérience pure. C'est une expérience bel et bien structurée par
quelque chose d'artificiel qui est la relation analytique, telle qu'elle est
constituée par l'aveu que le sujet vient faire au médecin, et par ce que le
médecin en fait. C'est à partir de ce m o d e opératoire premier que tout
s'élabore.
A travers ce rappel, vous devez avoir déjà reconnu les trois ordres
dont j e vous rabâche combien ils sont nécessaires à c o m p r e n d r e quoi
que ce soit de l'expérience analytique — c'est à savoir, le symbolique,
l'imaginaire et le réel.
Le symbolique, vous l'avez vu apparaître tout à l'heure au m o m e n t
où j'ai fait allusion, et par deux abords différents, à ce qui est au-delà de
toute compréhension, à l'intérieur de quoi toute compréhension
s'insère, et qui exerce une influence si manifestement perturbante sur les
rapports humains et interhumains.
L'imaginaire, vous l'avez vu aussi pointer par la référence que j'ai
faite à l'éthologie animale, c'est-à-dire à ces formes captivantes, ou
captatrices, qui constituent les rails par quoi le c o m p o r t e m e n t animal
est conduit vers ses buts naturels. M . Piéron, qui n'est pas pour nous en
odeur de sainteté, a intitulé un de ses livres, la Sensation, guide de vie.
C'est un très beau titre, mais je ne sais pas s'il s'applique autant à la
sensation qu'il le dit, et le contenu du livre ne le confirme certainement
pas. C e qui est exact dans cette perspective, c'est que l'imaginaire est
assurément guide de vie p o u r tout le champ animal. Si l'image j o u e
également un rôle capital dans le c h a m p qui est le nôtre, ce rôle est tout
entier repris, repétri, réanimé par l'ordre symbolique. L'image est
toujours plus ou moins intégrée à cet ordre qui, j e vous le rappelle, se
définit chez l ' h o m m e par son caractère de structure organisée.
Quelle différence y a-t-il entre ce qui est de l'ordre imaginaire ou réel
et ce qui est de l'ordre symbolique ? Dans l'ordre imaginaire, ou réel,
nous avons toujours du plus et du moins, un seuil, une marge, une
continuité. Dans l'ordre symbolique, tout élément vaut c o m m e opposé
à u n autre.
Prenons un exemple dans le domaine où nous c o m m e n ç o n s à nous
introduire.
L'un de nos psychotiques nous raconte dans quel m o n d e étrange il est
entré depuis quelque temps. T o u t p o u r lui est devenu signe. N o n
seulement il est épié, observé, surveillé, on parle, on dit, on indique, on
le regarde, on cligne de l'œil, mais cela envahit — vous allez voir tout de
suite l'ambiguïté s'établir — le champ des objets réels inanimés, non
humains. Regardons-y d'un peu plus près. S'il rencontre dans la rue une
auto r o u g e — une auto, ce n'est pas un objet naturel — ce n'est pas p o u r
rien, dira-t-il, qu'elle est passée à ce moment-là.
17
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
Interrogeons-nous à propos de cette intuition délirante. Cette auto a
une signification, mais le sujet est très souvent incapable de préciser
laquelle. Est-elle favorable ? est-elle menaçante ? Assurément, l'auto est
là p o u r quelque chose. D e ce phénomène, le plus indifférencié qui soit,
nous p o u v o n s avoir trois conceptions complètement différentes.
N o u s p o u v o n s envisager la chose sous l'angle d'une aberration
perceptive. N e croyez pas que nous en sommes si loin. Il n ' y a pas très
longtemps, c'était à ce niveau qu'était posée la question de savoir ce
qu'éprouvait d ' u n e façon élémentaire le sujet aliéné. Peut-être serait-ce
u n daltonien, qui voit le rouge vert, et inversement. Peut-être, ne
distingue-t-il pas la couleur.
N o u s p o u v o n s encore envisager la rencontre avec l'auto rouge dans
le registre de ce qui se passe quand le rouge-gorge, rencontrant son
congénère, lui exhibe le plastron qui lui donne son n o m . O n a
d é m o n t r é que cet habillement des oiseaux correspond à la garde des
limites du territoire, et que la rencontre à elle toute seule détermine u n
certain c o m p o r t e m e n t à l'endroit de l'adversaire. Le rouge a ici une
fonction imaginaire qui, dans l'ordre précisément des relations de
compréhension, se traduit par le fait que ce rouge pour le sujet, l'aura
fait voir rouge, lui aura semblé porter en lui-même le caractère expressif
et i m m é d i a t de l'hostilité ou de la colère.
Enfin, nous p o u v o n s c o m p r e n d r e l'auto rouge dans l'ordre s y m b o -
lique, à savoir c o m m e on c o m p r e n d la couleur rouge dans un jeu de
cartes, c'est-à-dire en tant q u ' o p p o s é au noir, c o m m e faisant partie d ' u n
langage déjà organisé.
Voilà les trois registres distingués, et distingués aussi les trois plans
dans lesquels peut s'engager notre soi-disant compréhension du p h é n o -
m è n e élémentaire.
La nouveauté de ce que Freud a introduit quand il a abordé la
paranoïa est encore plus éclatante que partout ailleurs — peut-être parce
que c'est plus localisé, et que ça tranche davantage avec les discours
contemporains sur la psychose. N o u s voyons ici Freud procéder
d'emblée avec une audace qui a le caractère d'un c o m m e n c e m e n t
absolu.
Sans doute la Traumdeutung est-elle aussi une création. O n a beau dire
q u ' o n s'était déjà intéressé au sens du rêve, ça n'avait absolument rien à
voir avec ce travail de pionnier qui est fait devant nos yeux. Cela
18
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
n'aboutit pas seulement à la f o r m u l e que le rêve vous dit quelque chose,
car la seule chose qui intéresse Freud, c'est l'élaboration à travers
laquelle il le dit — il le dit c o m m e on parle. Cela n'avait jamais été vu.
O n avait p u s'apercevoir que le rêve avait u n sens, q u ' o n pouvait y lire
quelque chose, mais pas que le rêve parle.
Mais admettons que l'abord du rêve par Freud ait pu être préparé par
les pratiques innocentes qui ont précédé sa tentative. Par contre, il n ' y a
jamais rien eu de comparable à la façon dont il procède avec Schreber.
Q u e fait-il ? Il prend le livre d ' u n paranoïaque, dont il r e c o m m a n d e
platoniquement la lecture au m o m e n t où il écrit sa p r o p r e œuvre — ne
manquez pas de le lire avant de me lire — et il en donne u n déchiffrage
champollionesque, il le déchiffre à la façon dont on déchiffre des
hiéroglyphes.
P a r m i toutes les productions littéraires du type plaidoyer, p a r m i
toutes les communications de ceux qui, passés au-delà des limites, nous
parlent de l'expérience étrange qui est celle du psychosé, l ' œ u v r e de
Schreber est certainement une des plus remarquables. Il y a là une
rencontre exceptionnelle entre le génie de Freud et u n livre unique.
J'ai dit génie. Oui, il y a de la part de Freud u n véritable coup de génie
qui ne doit rien à aucune pénétration intuitive — c'est le coup de génie
du linguiste qui voit apparaître plusieurs fois dans un texte le m ê m e
signe, part de l'idée que cela doit vouloir dire quelque chose, et arrive à
remettre debout l'usage de tous les signes de cette langue. L'identifica-
tion prodigieuse que fait Freud des oiseaux du ciel avec les jeunes filles,
participe de ce p h é n o m è n e — c'est une hypothèse sensationnelle qui
p e r m e t de reconstituer toute la chaîne du texte, de c o m p r e n d r e n o n
seulement le matériel signifiant dont il s'agit, mais, bien plus, de
reconstituer la langue elle-même, cette fameuse langue fondamentale dont
nous parle Schreber. Plus clairement que partout ailleurs, l'interpréta-
tion analytique se d é m o n t r e ici symbolique, au sens structuré du
terme.
Cette traduction est en effet sensationnelle. Mais, prenez-y garde, elle
laisse sur le m ê m e plan le champ des psychoses et celui des névroses. Si
l'application de la m é t h o d e analytique ne délivrait rien de plus q u ' u n e
lecture d ' o r d r e symbolique, elle se montrerait incapable de rendre
c o m p t e de la distinction des deux champs. C'est donc au-delà de cette
dimension que se posent les problèmes qui font l'objet de notre
recherche de cette année.
Puisqu'il s'agit du discours, du discours imprimé, de l'aliéné, que
nous soyons dans l'ordre symbolique est donc manifeste. Maintenant,
quel est le matériel m ê m e de ce discours ? A quel niveau se déroule le
sens traduit par Freud ? A quoi les éléments de n o m i n a t i o n de ce
19
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
discours sont-ils empruntés ? D ' u n e façon générale, le matériel, c'est le
corps propre.
La relation au corps p r o p r e caractérise chez l ' h o m m e le c h a m p en fin
de c o m p t e réduit, mais vraiment irréductible, de l'imaginaire. Si
quelque chose correspond chez l ' h o m m e à la fonction imaginaire telle
qu'elle opère chez l'animal, c'est tout ce qui le rapporte d ' u n e façon
élective, mais toujours aussi peu saisissable que possible, à la f o r m e
générale de son corps o ù tel point est dit zone érogène. C e rapport,
t o u j o u r s à la limite du symbolique, seule l'expérience analytique a
permis de le saisir dans ses derniers ressorts.
Voilà ce que nous d é m o n t r e l'analyse symbolique du cas de Schreber.
C'est seulement par la porte d'entrée du symbolique q u ' o n parvient à le
pénétrer.
Les questions qui se posent font exactement le tour des catégories
efficaces dans notre c h a m p opératoire.
Il est classique de dire que dans la psychose, l'inconscient est en
surface, est conscient. C'est m ê m e pourquoi il ne semble pas que cela ait
grand effet qu'il soit articulé. Dans cette perspective, assez instructive
en elle-même, nous p o u v o n s d'emblée remarquer que ce n'est pas
p u r e m e n t et simplement, c o m m e Freud l'a toujours souligné, de ce trait
négatif d'être un Unbewusst, un non-conscient, que l'inconscient tient
son efficace. Traduisant Freud, nous disons — l'inconscient, c'est u n
langage. Q u ' i l soit articulé, n'implique pas p o u r autant qu'il soit
reconnu. La preuve, c'est que tout se passe c o m m e si Freud traduisait
u n e langue étrangère, et m ê m e la reconstituait par découpage. Le sujet
est tout simplement, à l'endroit de son langage, dans le m ê m e rapport
que Freud. Si tant est que quelqu'un puisse parler dans une langue qu'il
ignore totalement, nous dirons que le sujet psychotique ignore la
langue qu'il parle.
C e t t e m é t a p h o r e est-elle satisfaisante ? Certainement pas. La ques-
tion n'est pas tellement de savoir p o u r q u o i l'inconscient qui est là,
articulé à fleur de terre, reste exclu pour le sujet, n o n assumé — mais
p o u r q u o i il apparaît dans le réel.
J'espère qu'il y en a assez parmi vous pour se souvenir du c o m m e n -
taire que M . Jean Hyppolite nous avait fait ici de la Verneinung, et j e
regrette son absence ce matin, qui m ' e m p ê c h e de m'assurer que j e ne
d é f o r m e point les termes qu'il en a dégagés.
20
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
C e qui ressortait bien de son analyse de ce texte fulgurant, c'est que,
dans ce qui est inconscient, tout n'est pas seulement refoulé, c'est-à-dire
m é c o n n u par le sujet après avoir été verbalisé, mais qu'il faut admettre,
derrière le processus de la verbalisation, une Bejahung primordiale, une
admission dans le sens du symbolique, qui elle-même peut faire
défaut.
C e point est recoupé par d'autres textes, et spécialement par un
passage aussi explicite qu'il est possible, où Freud admet un p h é n o m è n e
d'exclusion p o u r lequel le terme de Verwerjung paraît valable, et qui se
distingue de la Verneinung, laquelle se produit à une étape très
ultérieure. Il peut se faire q u ' u n sujet refuse l'accession, à son m o n d e
symbolique, de quelque chose que pourtant il a expérimenté, et qui
n'est rien d'autre en cette occasion que la menace de castration. T o u t e la
suite du développement du sujet m o n t r e qu'il n'en veut rien savoir,
Freud le dit textuellement au sens du refoulé.
C e qui t o m b e sous le coup du refoulement fait retour, car le
refoulement et le retour du refoulé ne sont que l'endroit et l'envers
d'une m ê m e chose. Le refoulé est toujours là, et s'exprime d'une façon
parfaitement articulée dans les s y m p t ô m e s et dans une foule d'autres
phénomènes. Par contre, ce qui t o m b e sous le coup de la Verwerjung a
un sort tout à fait différent.
Il n'est pas inutile que j e vous rappelle à ce propos m a comparaison de
l'année dernière entre certains phénomènes de l'ordre symbolique et ce
qui se passe dans les machines, au sens m o d e r n e du terme, ces machines
qui ne parlent pas encore tout à fait, mais qui vont parler d ' u n e m i n u t e à
l'autre. O n les nourrit de petits chiffres et on attend qu'elles nous
d o n n e n t ce que nous aurions peut-être mis cent mille ans à calculer.
Mais nous ne p o u v o n s introduire des choses dans le circuit qu'en
respectant le r y t h m e p r o p r e de la machine — sinon ça t o m b e dans les
dessous, ça ne peut y entrer. O n peut reprendre l'image. Seulement, il
se trouve, en plus, que tout ce qui est refusé dans l'ordre symbolique, au
sens de la Verwerjung, reparaît dans le réel.
Le texte de Freud est là-dessus sans ambiguïté. Il s'agit, vous le savez,
de l ' H o m m e aux loups, lequel n'est pas sans témoigner de tendances et
propriétés psychotiques, c o m m e il le d é m o n t r e dans la courte paranoïa
qu'il fera entre la fin du traitement de Freud, et le m o m e n t où il est
repris au niveau de l'observation. E h bien, qu'il ait rejeté toute
accession de la castration, pourtant apparente dans sa conduite, au
registre de la fonction symbolique, que toute assomption de la
castration par u n je soit pour lui devenue impossible, a le lien le plus
étroit avec le fait qu'il se trouve avoir eu dans l'enfance une courte
hallucination dont il rapporte des détails extrêmement précis.
21
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
La scène est la suivante. E n j o u a n t avec son couteau, il s'était coupé le
doigt, qui ne tenait plus que par u n tout petit bout de peau. Le sujet
raconte cet épisode dans un style calqué sur le vécu. Il semble que tout
repérage temporel ait disparu. Il s'est assis ensuite sur u n banc, à côté de
sa nourrice, qui est j u s t e m e n t la confidente de ses premières expé-
riences, et il n'a pas osé lui en parler. C o m b i e n significative cette
suspension de toute possibilité de parler — et à la personne précisément
à qui il parlait de tout, et spécialement de choses de cet ordre. Il y a là u n
abîme, une plongée temporelle, une coupure d'expérience, à la suite de
quoi il ressort qu'il n'a rien du tout, tout est fini, n'en parlons plus. La
relation que Freud établit entre ce p h é n o m è n e et ce très spécial ne rien
savoir de la chose, même au sens du refoulé exprimé dans son texte, se
traduit par ceci — ce qui est refusé dans l'ordre symbolique, resurgit
dans le réel.
Il y a une relation étroite entre, d ' u n côté, la dénégation et la
réapparition dans l'ordre p u r e m e n t intellectuel de ce qui n'est pas
intégré par le sujet, et de l'autre, la Verwerjung et l'hallucination,
c'est-à-dire la réapparition dans le réel de ce qui est refusé par le sujet. Il
y a là une g a m m e , un éventail de relations.
D e quoi s'agit-il dans un p h é n o m è n e hallucinatoire ? C e p h é n o m è n e
a sa source dans ce que nous appellerons provisoirement l'histoire du
sujet dans le symbolique. Je ne sais pas si je maintiendrai toujours cette
conjonction de termes, car toute histoire est par définition symbolique,
mais gardons p o u r l'instant la formule. La distinction essentielle est
celle-ci — l'origine du refoulé névrotique ne se situe pas au m ê m e
niveau d'histoire dans le symbolique que celle du refoulé dont il s'agit
dans la psychose, m ê m e s'il y a les rapports le plus étroit entre les
contenus. Cette distinction apporte à elle toute seule une clé qui permet
de poser le problème d ' u n e façon beaucoup plus simple q u ' o n ne l'a fait
jusqu'ici.
Il en va de m ê m e du schéma de l'année dernière, en ce qui concerne
l'hallucination verbale.
22
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
N o t r e schéma, j e vous le rappelle, figure l'interruption de la parole
pleine entre le sujet et l'Autre, et son détour par les deux moi, a et a', et
leurs relations imaginaires. U n e triplicité est ici indiquée chez le sujet,
qui recouvre le fait que c'est le m o i du sujet qui parle n o r m a l e m e n t à un
autre, et du sujet, du sujet S, en troisième personne. Aristote faisait
remarquer qu'il ne faut pas dire que l ' h o m m e pense, mais qu'il pense
avec son âme. D e m ê m e , je dis que le sujet se parle avec son moi.
Seulement, chez le sujet normal, se parler avec son m o i n'est jamais
pleinement explicitable, son rapport au m o i est fondamentalement
ambigu, toute assomption du m o i est révocable. Chez le sujet
psychotique au contraire, certains phénomènes élémentaires, et spécia-
lement l'hallucination qui en est la f o r m e la plus caractéristique, nous
m o n t r e n t le sujet complètement identifié à son moi avec lequel il parle,
ou le m o i totalement assumé sur le m o d e instrumental. C'est lui qui
parle de lui, le sujet, le S, dans les deux sens équivoques du terme,
l'initiale S et le Es allemand. C'est bien ce qui se présente dans le
p h é n o m è n e de l'hallucination verbale. A u m o m e n t où elle apparaît dans
le réel, c'est-à-dire accompagnée de ce sentiment de réalité qui est la
caractéristique fondamentale du p h é n o m è n e élémentaire, le sujet parle
littéralement avec son moi, et c'est c o m m e si un tiers, sa doublure,
parlait et c o m m e n t a i t son activité.
Voilà où nous portera cette année notre tentative de situer par rapport
aux trois registres du symbolique, de l'imaginaire et du réel, les diverses
formes de la psychose. Elle nous permettra de préciser dans ses ressorts
derniers la fonction à donner au moi dans la cure. C'est la question de la
relation d'objet qui s'entrevoit à la limite.
Le m a n i e m e n t actuel de la relation d'objet dans le cadre d'une relation
analytique conçue c o m m e duelle, est fondé sur la méconnaissance de
l'autonomie de l'ordre symbolique, qui entraîne automatiquement une
confusion du plan imaginaire et du plan réel. La relation symbolique
n'en est pas p o u r autant éliminée, puisqu'on continue de parler, et
m ê m e q u ' o n ne fait que cela, mais il résulte de cette méconnaissance que
ce qui dans le sujet demande à se faire reconnaître sur le plan p r o p r e de
l'échange symbolique authentique — qui n'est pas si facile à atteindre
puisqu'il est perpétuellement interféré — est remplacé par une recon-
naissance de l'imaginaire, du fantasme. Authentifier ainsi tout ce qui
dans le sujet est de l'ordre de l'imaginaire, c'est à p r o p r e m e n t parler
faire de l'analyse l'antichambre de la folie, et nous n'avons qu'à admirer
que cela ne m è n e pas à une aliénation plus p r o f o n d e — sans doute, ce
fait indique-t-il assez que, pour être fou, il y faut quelque prédisposi-
tion, sinon quelque condition.
C o m m e à Vienne u n garçon charmant auquel j'essayais d'expliquer
23
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
quelques petites choses, m e demandait si je croyais que les psychoses
étaient organiques ou pas, j e lui dis que cette question était complète-
m e n t périmée, qu'il y avait très longtemps que j e ne faisais pas de
différence entre la psychologie et la physiologie, et qu'assurément Ne
devient pas fou qui veut, c o m m e j e l'avais affiché au m u r de ma salle de
garde en ce t e m p s ancien, u n peu archaïque. Il n'en reste pas moins que
c'est à une certaine façon de manier la relation analytique qui consiste à
authentifier l'imaginaire, à substituer à la reconnaissance sur le plan
s y m b o l i q u e la reconnaissance sur le plan imaginaire, qu'il faut attribuer
les cas bien connus de déclenchement assez rapide de délire plus ou
m o i n s persistant, et quelquefois définitif.
Le fait q u ' u n e analyse peut déclencher dès ses premiers m o m e n t s une
psychose, est bien connu, mais jamais personne n'a expliqué pourquoi.
C'est é v i d e m m e n t fonction des dispositions du sujet, mais aussi d ' u n
m a n i e m e n t i m p r u d e n t de la relation d'objet.
Je crois a u j o u r d ' h u i n'avoir pu faire autre chose que de vous
introduire à l'intérêt de ce que nous allons étudier.
Il est utile de s'occuper de la paranoïa. Quelque ingrat et aride que ce
puisse être p o u r nous, il en va à la fois de la purification, de l'élaboration
et de la mise en exercice des notions freudiennes, et du m ê m e coup de
n o t r e f o r m a t i o n à l'analyse. J'espère vous avoir fait sentir en quoi cette
élaboration notionnelle peut avoir une incidence des plus directes sur la
façon d o n t n o u s penserons, ou dont nous nous garderons de penser, ce
qu'est et ce que doit être l'expérience de chaque j o u r .
16 NOVEMBRE 1 9 5 5 .
es II
e-
de LA S I G N I F I C A T I O N D U D É L I R E
ste
le
ie
à
n
Critique de Kraepelin.
u L'inertie dialectique.
Séglas et l'hallucination psychomotrice.
Le président Schreber.
i.
n
Plus on étudie l'histoire de la notion de paranoïa, plus elle apparaît
s significative, et plus on s'aperçoit de l'enseignement q u ' o n peut tirer du
progrès, ou de l'absence de progrès — c o m m e vous voudrez — qui
î caractérise le m o u v e m e n t psychiatrique.
Il n ' y a pas, en fin de compte, de notion plus paradoxale. Si j'ai pris
soin la dernière fois de mettre au premier plan la folie, c'est q u ' o n peut
vraiment dire qu'avec le m o t de paranoïa, les auteurs ont manifesté
toute l'ambiguïté présente dans l'usage du vieux terme de folie, qui est
le terme fondamental du c o m m u n .
C e terme ne date pas d'hier, ni m ê m e de la naissance de la psychiatrie.
Sans m e livrer ici à u n trop facile déploiement d'érudition, j e vous
rappelerai seulement que la référence à la folie fait partie depuis t o u j o u r s
du langage de la sagesse, ou prétendu tel. A cet égard, le f a m e u x Éloge
de la folie garde tout son prix, de l'identifier au c o m p o r t e m e n t h u m a i n
normal — encore que cette dernière expression n'ait pas été en usage à
cette époque. C e qui était dit alors dans le langage des philosophes, de
philosophe à philosophe, a fini avec le temps par être pris au sérieux, au
pied de la lettre — tournant qui se fait avec Pascal, lequel formule, avec
tout l'accent du grave et du médité, que sans doute il y a une folie
nécessaire, que ce serait être fou par u n autre tour de folie que de ne pas
être fou de la folie de tout le m o n d e .
25
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
Ces rappels ne sont pas inutiles, à voir les paradoxes implicites dans
les prémisses des théoriciens. O n peut dire que j u s q u ' à Freud, on
ramenait la folie à un certain n o m b r e de modes de c o m p o r t e m e n t , de
patterns, cependant que d'autres pensaient j u g e r ainsi le c o m p o r t e m e n t
de tout le m o n d e . En fin de compte, la différence, pattern pour pattern,
ne saute pas aux yeux. L'accent n'a jamais été complètement mis, qui
permettrait de se faire une image de ce qu'est une conduite normale,
voire compréhensible, et d'en distinguer la conduite p r o p r e m e n t
paranoïaque.
Restons là au niveau des définitions. Le découpage de la paranoïa était
incontestablement beaucoup plus vaste pendant tout le xix e siècle qu'il
ne l'a été à partir de la fin du siècle dernier, c'est-à-dire vers 1899, à
l'époque de la 4 e ou 5 e édition du Kraepelin. Kraepelin était resté très
l o n g t e m p s attaché à la notion vague qu'en gros, l ' h o m m e qui a la
pratique sait, par une espèce de sens, reconnaître l'indice naturel. Le
véritable don médical est de voir l'indice qui découpe bien la réalité.
C'est en 1899 seulement qu'il introduit une subdivision plus réduite. Il
ramène les anciennes paranoïas dans le cadre de la démence précoce, en
créant le secteur paranoïde, et il émet alors une définition assez
ii • Pressante de la paranoïa, qui la distingue des autres modes de délires
paranoïaques avec lesquels elle était jusqu'alors confondue.
La paranoïa se distingue des autres parce qu'elle se caractérise par le
développement insidieux de causes internes, et, selon une évolution continue,
d'un système délirant, durable et impossible à ébranler, et qui s'installe avec une
conservation complète de la clarté et de l'ordre dans la pensée, le vouloir et
l'action.
Cette définition due à la plume d'un clinicien éminent a ceci de
remarquable, qu'elle contredit point par point toutes les données de la
clinique. Rien là-dedans n'est vrai.
Le développement n'est pas insidieux, il y a toujours des poussées,
des phases. Il m e semble, mais j e n'en suis pas absolument sûr, que c'est
m o i qui ai introduit la notion de m o m e n t fécond. C e m o m e n t fécond
est t o u j o u r s sensible au début d'une paranoïa. Il y a toujours une
r u p t u r e dans ce que Kraepelin appelle plus loin l'évolution continue
d ' u n délire sous la dépendance de causes internes. Il est absolument
manifeste q u ' o n ne peut pas limiter l'évolution d'une paranoïa aux
causes internes. Il suffit pour s'en convaincre de passer au chapitre
Etiologie de son manuel, et de lire les auteurs contemporains, Sérieux et
Capgras, dont le travail date de cinq années plus tard. Q u a n d on
cherche les causes déclenchantes d'une paranoïa, on fait toujours état,
avec le point d'interrogation nécessaire, d ' u n élément émotionnel dans
la vie du sujet, d'une crise vitale qui se rapporte bel et bien à ses relations
26
LA SIGNIFICATION DU DÉLIRE
n
s externes, et il serait bien étonnant q u ' o n n ' y soit pas conduit s'agissant
>n d'un délire qui se caractérise essentiellement c o m m e un délire de
ie relations — terme qui n'est pas de Kretschmer, mais de Wernicke.
^t Je lis — évolution continue d'un système délirant durable et impossible à
n
, ébranler. Rien de plus faux — le système délirant varie, q u ' o n l'ait
ni ébranlé ou pas. A vrai dire, la question m e paraît secondaire. Cette
variation tient à l'interpsychologie, aux interventions de l'extérieur, au
it maintien ou à la perturbation d ' u n certain ordre dans le m o n d e autour
du malade. Il est bien loin de ne pas en tenir compte, et il cherche, au
't cours de l'évolution de son délire, à faire entrer ces éléments en
il composition avec son délire.
à Qui s'instaure avec une conservation complète de la clarté et de l'ordre dans la
s pensée, le vouloir et l'action. Bien sûr. Mais il s'agit de savoir ce que sont
a clarté et ordre. Si quelque chose qui mérite ces n o m s peut être retrouvé
e dans l'exposé que le sujet fait de son délire, encore faut-il préciser ce
qu'on entend par là, et cette interrogation est de nature à mettre en
1 cause les notions dont il s'agit. Q u a n t à la pensée, le vouloir et l'action,
i nous s o m m e s plutôt là pour essayer de les définir en fonction d ' u n
certain n o m b r e de c o m p o r t e m e n t s concrets, au n o m b r e desquels celui
> de la folie, que p o u r en partir c o m m e de notions acquises. La
psychologie académique nous paraît devoir être remise sur le métier
avant de pouvoir délivrer des concepts assez rigoureux pour être
échangés, au moins au niveau de notre expérience.
A quoi tient l'ambiguïté de ce qui s'est fait autour de la notion de
paranoïa ? A bien des choses, et peut-être à une insuffisante subdivision
clinique. Je pense que les psychiatres qui sont parmi vous o n t
suffisamment connaissance des différents types cliniques, pour savoir
par exemple q u ' u n délire d'interprétation n'est pas du tout la m ê m e
chose q u ' u n délire de revendication. Il y a lieu également de distinguer
entre les psychoses paranoïaques et les psychoses passionnelles, diffé-
rence admirablement mise en valeur par les travaux de m o n maître
Clérambault, dont j'ai c o m m e n c é la dernière fois de vous indiquer la
fonction, le rôle, la personnalité et la doctrine. C'est précisément dans
l'ordre des distinctions psychologiques que son œuvre prend la portée
la plus grande. Est-ce à dire qu'il faille éparpiller les types cliniques,
aller à une certaine pulvérulence ? Je ne le pense pas. Le problème qui se
pose à nous porte sur le cadre de la paranoïa dans son ensemble.
U n siècle de clinique n'a fait que déraper à tout instant autour du
problème. C h a q u e fois que la psychiatrie s'est un peu avancée,
approfondie, elle a aussitôt perdu le terrain conquis par la façon m ê m e
de conceptualiser ce qui était immédiatement sensible dans les observa-
tions. Nulle part n'est plus manifeste la contradiction qu'il y a entre
27
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
l'observation et la théorisation. O n peut presque dire qu'il n'y a pas de
discours de la folie plus manifeste et plus sensible que celui des
psychiatres, et précisément sur le sujet de la paranoïa.
Il y a quelque chose qui me paraît être tout à fait au ressort du
problème. Si vous lisez par exemple le travail que j'ai fait sur la
psychose paranoïaque, vous verrez que j ' y mets l'accent sur ce que
j'appelle, empruntant le terme à m o n maître Clérambault, les phéno-
mènes élémentaires, et que j'essaie de démontrer le caractère radicale-
ment différent de ces phénomènes par rapport à quoi que ce soit qui
puisse être tiré de ce qu'il appelle la déduction idéique, c'est-à-dire de ce
qui est compréhensible pour tout le monde.
Dès cette époque, j'ai souligné avec fermeté que les phénomènes
élémentaires ne sont pas plus élémentaires que ce qui est sous-jacent à
l'ensemble de la construction du délire. Ils sont élémentaires c o m m e
l'est, par rapport à une plante, la feuille où se verra un certain détail de la
façon dont s'imbriquent et s'insèrent les nervures — il y a quelque chose
de c o m m u n à toute la plante qui se reproduit dans certaines des formes
qui composent sa totalité. De même, des structures analogues se
retrouvent au niveau de la composition, de la motivation, de la
thématisation du délire, et au niveau du phénomène élémentaire.
Autrement dit, c'est toujours la même force structurante, si l'on peut
s'exprimer ainsi, qui est à l'œuvre dans le délire, qu'on le considère dans
une de ses parties ou dans sa totalité.
L'important du phénomène élémentaire n'est donc pas d'être un
noyau initial, un point parasitaire, comme s'exprimait Clérambault, à
l'intérieur de la personnalité, autour duquel le sujet ferait une construc-
tion, une réaction fibreuse destinée à l'enkyster en l'enveloppant, et
en m ê m e temps à l'intégrer, c'est-à-dire à l'expliquer, c o m m e on dit
souvent. Le délire n'est pas déduit, il en reproduit la même force
constituante, il est, lui aussi, un phénomène élémentaire. C'est dire que
la notion d'élément n'est pas là à prendre autrement que pour celle de
structure, structure différenciée, irréductible à autre chose qu'à elle-
même.
Ce ressort de la structure a été si profondément méconnu, que tout le
discours dont je parlais tout à l'heure autour de la paranoïa porte les
marques de cette méconnaissance. C'est une épreuve que vous pouvez
faire au cours de la lecture de Freud et de presque tous les auteurs —
vous y trouverez sur la paranoïa des pages, quelquefois des chapitres
entiers, extrayez-les de leur contexte, lisez-les à voix haute, et vous y
verrez les plus merveilleux développements concernant le comporte-
ment de tout le monde. Il s'en faut de peu que ce q u e j e vous ai lu tout à
l'heure de la définition de la paranoïa par Kraepelin, ne définisse le
28
LA SIGNIFICATION DU DÉLIRE
c o m p o r t e m e n t normal. Vous retrouverez ce paradoxe sans cesse, et
jusque chez des auteurs analystes, quand précisément ils se mettent sur
le plan de ce que j'appelais tout à l'heure le pattern, terme d ' u n
avènement récent dans sa dominance à travers la théorie analytique,
mais qui n'en était pas moins là en puissance depuis très longtemps.
Je relisais p o u r préparer cet entretien, un article déjà ancien, 1908, où
A b r a h a m décrit le c o m p o r t e m e n t d'un dément précoce, et sa dite
inaffectivité, à partir de sa relation aux objets. Le voilà qui pendant des
mois a entassé, pierre sur pierre, des cailloux vulgaires qui sont affectés
pour lui du plus grand bien. O r , à force d'en entasser sur une planche,
celle-ci craque, grand fracas dans la chambre, on balaie le tout, et ce
personnage qui semblait accorder tellement d'importance à ces cail-
loux, ne fait pas la m o i n d r e attention à ce qui se passe, n'élève pas la
moindre protestation devant l'évacuation générale des objets de ses
désirs. Simplement, il recommence, il va en accumuler d'autres. Voilà
le d é m e n t précoce.
De ce petit apologue on aimerait faire une fable, qui montrerait que
c'est ce que nous faisons tout le temps. Je dirais m ê m e plus —
accumuler une foule de choses sans valeur, devoir les passer du j o u r au
lendemain par pertes et profits, et recommencer, c'est très b o n signe.
C'est bien si le sujet restait attaché à ce qu'il perd, n'en pouvait
supporter la frustration, q u ' o n pourrait dire qu'il y a là survalorisation
des objets.
Ces ressorts prétendus démonstratifs sont d'une si complète a m b i -
guïté q u ' o n se d e m a n d e c o m m e n t l'illusion peut en être u n seul instant
conservée, sinon par une sorte d'obnubilation du sens critique qui
semble saisir l'ensemble des lecteurs dès qu'ils ouvrent un ouvrage
technique, et spécialement quand il s'agit de notre expérience et de
notre profession.
Cette r e m a r q u e que j e vous ai faite la dernière fois, que le c o m p r é -
hensible est u n t e r m e toujours fuyant, insaisissable, il est surprenant
qu'elle ne soit jamais pesée c o m m e une leçon primordiale, une
formulation obligée à l'entrée de la clinique. C o m m e n c e z par ne pas
croire que vous comprenez. Partez de l'idée du malentendu f o n d a m e n -
tal. C'est là une disposition première, faute de quoi il n ' y a véritable-
ment aucune raison p o u r que vous ne compreniez pas tout et n ' i m p o r t e
quoi. Tel auteur vous donne tel c o m p o r t e m e n t c o m m e un signe
d'inaffectivité dans u n certain contexte, ailleurs ce sera le contraire.
Q u ' o n r e c o m m e n c e son oeuvre après en avoir accusé la perte, peut être
compris dans des sens tout à fait opposés. Il est fait perpétuellement
appel à des notions considérées c o m m e reçues, alors qu'elles ne le sont
d'aucune façon.
29
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
C'est là que j e veux en venir — la difficulté d'aborder le problème de
la paranoïa tient précisément à ce qu'elle se situe justement sur le plan de
la compréhension.
Le phénomène élémentaire, irréductible, est ici au niveau de l'inter-
prétation.
Je vais reprendre l'exemple de la dernière fois.
Voici donc un sujet pour qui le monde a commencé à prendre une
signification. Qu'est-ce à dire ? Il est depuis quelque temps en proie à
des phénomènes qui consistent en ceci, qu'il s'aperçoit qu'il se passe des
choses dans la rue, mais lesquelles ? En l'interrogeant, vous verrez qu'il
y a des points qui restent mystérieux pour lui-même, et d'autres sur
lesquels il s'exprime. En d'autres termes, il symbolise ce qui se passe en
termes de signification. Bien souvent, il ne sait pas, si vous serrez les
choses de près, si les choses lui sont favorables ou défavorables, mais il
cherche ce qu'indique tel comportement de ses semblables, tel trait
remarqué dans le monde, dans ce monde qui n'est jamais purement et
simplement inhumain puisqu'il est composé par l'homme. En vous
parlant de l'auto rouge, j e cherchais à ce propos à vous montrer la
portée différente que peut prendre la couleur rouge, selon qu'elle est
considérée dans sa valeur perceptive, dans sa valeur imaginaire et dans
sa valeur symbolique. Dans les comportements normaux aussi bien,
des traits jusque-là neutres, peuvent prendre une valeur.
Q u e dit en fin de compte le sujet, surtout à une certaine période de
son délire ? C'est qu'il y a de la signification. Laquelle, il ne le sait pas,
mais elle vient au premier plan, elle s'impose, et pour lui elle est
parfaitement compréhensible. Et c'est justement parce qu'elle se situe
sur le plan de la compréhension comme un phénomène incompréhen-
sible, si je puis dire, que la paranoïa est pour nous si difficile à saisir, et
qu'elle est aussi d'un intérêt majeur.
Si on a pu parler à ce sujet de folie raisonnable, de conservation de la
clarté, de l'ordre et du vouloir, c'est à cause de ce sentiment, qu'aussi
loin que nous allions dans le phénomène, nous sommes dans le domaine
du compréhensible. Q u a n d bien m ê m e ce qu'on comprend ne peut
m ê m e pas être articulé, dénommé, inséré par le sujet dans un contexte
qui l'explicite, cela se situe déjà sur le plan de la compréhension. Il s'agit
de choses qui en elles-mêmes se font déjà comprendre. Et de ce fait,
nous nous sentons en effet à portée de comprendre. C'est à partir de là
30
LA SIGNIFICATION D U DÉLIRE
de que naît l'illusion — puisqu'il s'agit de la compréhension, nous
de comprenons. Eh bien, justement, non.
Q u e l q u ' u n l'a fait remarquer, mais qui s'est tenu à cette remarque
r- élémentaire. Il s'agit de Charles Blondel, qui, dans son livre de la
Conscience morbide, notait que le propre des psychopathologies est de
tromper la compréhension. C'est une œuvre de valeur, bien que
Blondel se soit obstinément refusé par la suite à comprendre quoi que ce
soit au développement des idées. C'est pourtant bien là qu'il convient
i e reprendre le problème — c'est toujours compréhensible.
O n observe dans la f o r m a t i o n que nous donnons aux élèves, que c'est
Toujours là qu'il convient de les arrêter. C'est toujours le m o m e n t où ils
ie ont compris, où ils se sont précipités pour combler le cas avec une
à compréhension, qu'ils ont raté l'interprétation qu'il convenait de faire
's ou de ne pas faire. Cela s'exprime en général en toute naïveté par la
il rormule — Le sujet a voulu dire ça. Qu'est-ce que vous en savez ? C e qu'il
r v a de certain, c'est qu'il ne l'a pas dit. Et le plus souvent, à entendre ce
ti qu'il a dit, il apparaît à tout le moins q u ' u n e question aurait pu être
s oosée, qui aurait peut-être suffi à elle seule à constituer l'interprétation
1 valable, et au moins à l'amorcer.
t Je vais vous donner maintenant l'idée du point où converge ce
t discours. Q u e tel m o m e n t de la perception du sujet, de sa déduction
> délirante, de son explication de lui-même, de son dialogue avec vous,
i soit plus ou moins compréhensible, n'est pas ce qui est important. Il
arrive en certains de ces points quelque chose qui peut paraître se
caractériser par le fait qu'il y a en effet un noyau complètement
compréhensible, si vous y tenez. Ça n'a strictement aucun intérêt qu'il
ie soit. C e qui est par contre tout à fait frappant, c'est qu'il est
inaccessible, inerte, stagnant par rapport à toute dialectique.
Prenons l'interprétation élémentaire. Elle comporte sans doute un
élément de signification, mais cet élément est répétitif, il procède par
réitérations. Il arrive que le sujet l'élabore, mais ce qu'il y a d'assuré,
c'est qu'il restera, pendant au moins un certain temps, toujours se
répétant avec le m ê m e signe interrogatif qu'il comporte, sans que
jamais lui soit apportée aucune réponse, aucune tentative de l'intégrer
dans u n dialogue. Le p h é n o m è n e est fermé à toute composition
dialectique.
Prenons la psychose dite passionnelle, qui semble tellement plus
proche de ce q u ' o n appelle la normale. Si on met l'accent à ce propos sur
la prévalence de la revendication, c'est que le sujet ne peut pas encaisser
telle perte, tel d o m m a g e , et que toute sa vie paraît centrée autour de la
compensation du d o m m a g e subi, et la revendication qu'elle entraîne.
La processivité passe tellement au premier plan qu'elle semble parfois
31
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
dominer de beaucoup l'intérêt de l'enjeu qu'elle comporte. C'est là aussi
un arrêt dans la dialectique, certes centrée d'une façon toute différente
que dans le cas précédent.
Je vous ai indiqué la dernière fois autour de quoi tourne le phénomène
d'interprétation — il s'articule au rapport du moi et de l'autre, pour
autant que la théorie analytique définit le moi comme toujours relatif.
Dans la psychose passionnelle, c'est évidemment beaucoup plus près du
je, du sujet, que se situe ce que l'on appelle le noyau compréhensible,
qui est en fait un noyau d'inertie dialectique. Bref, c'est précisément
pour avoir toujours radicalement méconnu dans la phénoménologie de
l'expérience pathologique, la dimension dialectique que la clinique s'est
fourvoyée. Cette méconnaissance, on peut dire qu'elle caractérise une
classe d'esprit. Il semble qu'à partir de l'entrée dans le champ de
l'observation clinique humaine, depuis ce siècle et demi où elle s'est
constituée c o m m e telle avec les débuts de la psychiatrie, qu'à partir du
m o m e n t où nous nous sommes occupé de l'homme, nous ayons
méconnu radicalement cette dimension qui semble pourtant, partout
ailleurs, vivante, admise, maniée couramment dans le sens des sciences
humaines, à savoir l'autonomie c o m m e telle de la dimension dialecti-
que.
O n fait remarquer l'intégrité des facultés du sujet paranoïaque. Le
vouloir, l'agir, c o m m e disait tout à l'heure M. Kraepelin, nous
paraissent chez lui homogènes à tout ce que nous attendons des êtres
normaux, il n'y a nulle part de déficit, de faille, de trouble des
fonctions. La chose qu'on oublie, c'est que le propre du comportement
humain, c'est la mouvance dialectique des actions, des désirs, et des
valeurs, qui les fait non seulement changer à tout instant, mais d'une
façon continue, mais m ê m e passer à des valeurs strictement opposées en
fonction d'un détour du dialogue. Cette vérité absolument première est
présente dans les fables les plus populaires, qui montrent ce qui était un
m o m e n t perte et désavantage devenir l'instant d'après le bonheur m ê m e
accordé par les dieux. La possibilité de la remise en question à chaque
instant du désir, de l'attachement, voire de la signification la plus
persévérante d'une activité humaine, la perpétuelle possibilité d'un
renversement de signe en fonction de la totalité dialectique de la
position de l'individu, est d'expérience si commune que l'on est
stupéfait de voir cette dimension oubliée dès qu'on a affaire avec son
semblable, q u ' o n veut objectiver.
Oubliée, elle ne l'a cependant jamais été complètement. N o u s en
trouvons la trace chaque fois que l'observateur se laisse guider par le
sentiment de ce dont il s'agit. Le terme d'interprétation prête, dans le
contexte de cette folie raisonnable où il est inséré, à toutes sortes
32
LA SIGNIFICATION DU DÉLIRE
issi -'ambiguïtés. O n parle de paranoïa combinatoire — combien ce terme
nte iurait pu être fécond si on s'était aperçu de ce q u ' o n était en train de
zire, que c'est effectivement dans la combinaison des phénomènes que
;ne réside le secret.
Dur La question qui a été ici suffisamment p r o m u e pour prendre toute sa
tif. valeur, celle du Qui parle ?, doit dominer toute la question de la
du raranoïa.
Je, Je vous l'ai déjà indiqué la dernière fois en vous rappelant le caractère
înt rentrai dans la paranoïa, de l'hallucination verbale. Vous savez le temps
de qu'on a mis à s'apercevoir de ce qui est pourtant quelquefois tout à fait
îst visible, à savoir que le sujet articule ce qu'il dit entendre. Il y a fallu
ne M. Séglas et son livre des Leçons cliniques. Par une sorte de coup d'éclat
de au début de sa carrière, il a fait remarquer que les hallucinations verbales
;st >e produisaient chez des gens dont on pouvait s'apercevoir, à des signes
iu très évidents dans certains cas, et dans d'autres en y regardant d ' u n peu
tis plus près, qu'ils étaient e u x - m ê m e s en train d'articuler, le sachant ou
ut pas, ou ne voulant pas le savoir, les mots dont ils accusaient leurs voix
es i e les avoir prononcés. Cela a constitué une petite révolution que de
i- s'apercevoir que l'hallucination auditive n'avait pas sa source à l'exté-
rieur.
.e C'est donc, a-t-on pensé, qu'elle l'a à l'intérieur, et quoi de plus
is tentant que de croire que cela répondait au chatouillis d'une zone dite
;s elle-même sensorielle ? Reste à savoir si cela est applicable au domaine
du langage. Y a-t-il à p r o p r e m e n t parler des hallucinations psychiques
it verbales ? N'est-ce pas toujours, plus ou moins, des hallucinations
s psychomotrices ? Le p h é n o m è n e de la parole, sous ses formes patholo-
e giques c o m m e sous sa f o r m e normale, peut-il être dissocié de ce fait qui
i est pourtant sensible, que lorsque le sujet parle, il s'entend l u i - m ê m e ?
t C'est une des dimensions essentielles du p h é n o m è n e de la parole que
i l'autre ne soit pas le seul qui vous entende. Il est impossible de
; schématiser le p h é n o m è n e de la parole par l'image qui sert à un certain
; n o m b r e de théories dites de la communication — l'émetteur, le
; récepteur, et quelque chose qui se passe dans l'intervalle. O n semble
1 oublier que dans la parole humaine, entre beaucoup d'autres choses,
i l'émetteur est toujours en m ê m e temps un récepteur, q u ' o n entend le
son de ses propres paroles. O n peut n ' y pas faire attention, mais il est
certain q u ' o n l'entend.
U n e r e m a r q u e aussi simple d o m i n e toute la question de l'hallucina-
tion psychomotrice dite verbale, et c'est peut-être en raison m ê m e de
son trop d'évidence qu'elle est passée au second plan dans l'analyse de
ces phénomènes. Bien entendu, la petite révolution séglassienne est loin
de nous avoir apporté le m o t de l'énigme, Séglas en est resté à
33
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
l'exploration phénoménale de l'hallucination, et il a dû revenir sur ce
qu'avait de trop absolu sa première théorie. Il a restitué leur place à
certaines hallucinations qui sont inthéorisables dans ce registre, et il a
apporté des clartés cliniques et une finesse dans la description qui ne
peuvent pas être méconnues — j e vous conseille d'en prendre connais-
sance.
Si bien de ces épisodes de l'histoire de la psychiatrie sont instructifs,
c'est peut-être plus par les erreurs qu'ils mettent en valeur que par les
apports positifs qui en résulteraient. Mais on ne peut pas ne se livrer
qu'à une expérience négative du champ dont il s'agit, et ne construire
que sur des erreurs. Ce domaine des erreurs est d'ailleurs si foisonnant
qu'il en est presque inépuisable. Il nous faudra bien prendre quelque
chemin de traverse pour essayer d'aller au cœur de ce dont il s'agit.
N o u s allons le faire en suivant les conseils de Freud, et avec lui, entrer
dans l'analyse du cas Schreber.
Après une courte maladie, entre 1884 et 1885, maladie mentale ayant
consisté en un délire hypocondriaque, Schreber qui occupait alors une
place assez importante dans la magistrature allemande, sort de la
maison de santé du professeur Flechsig, guéri, semble-t-il de façon
complète, sans séquelle apparente.
Il mène pendant une huitaine d'années, une vie qui paraît normale, et
il fait lui-même remarquer que son bonheur domestique n'est assombri
que par le regret de n'avoir pas d'enfant. Au bout de ces huit années, il
est n o m m é Président de la Cour d'appel dans la ville de Leipzig. Ayant
reçu avant la période des vacances l'annonce de cette très importante
promotion, il prend ses fonctions en octobre. Il est, semble-t-il, comme
il arrive très souvent dans beaucoup de crises mentales, un peu dépassé
par ses fonctions. Il est jeune, cinquante et un ans, pour présider une
cour d'appel de cette importance, et cette promotion l'affole un peu. Il
se trouve au milieu de gens beaucoup plus expérimentés, plus rompus
au maniement d'affaires délicates, et durant un mois il se surmène,
c o m m e il s'exprime lui-même, et recommence à avoir des troubles —
insomnie, mentisme, apparition dans sa pensée de thèmes de plus en
plus perturbants qui le mènent à consulter de nouveau.
Et c'est de nouveau l'internement. D'abord dans la m ê m e maison de
santé, chez le professeur Flechsig, puis, après un court séjour dans la
maison du docteur Pierson à Dresde, dans la clinique de Sonnenstein,
34
LA SIGNIFICATION DU DÉLIRE
où il restera j u s q u ' e n 1901. C'est là que son délire va passer par toute
_me série de phases dont il nous donne une relation e x t r ê m e m e n t sûre,
semble-t-il, et extraordinairement composée, écrite dans les derniers
mois de cet internement. Le livre paraîtra tout de suite après sa sortie. Il
n'a donc dissimulé à personne, au m o m e n t où il revendiquait le droit de
sortir, qu'il ferait part de son expérience à l'humanité entière, dans le
dessein de l ' i n f o r m e r des révélations capitales pour tous, qu'elle
comporte.
C'est ce livre paru en 1903, que Freud prend en main en 1909. Il en
parle en vacances avec Ferenczi, et c'est en décembre 1910 qu'il rédige
un Mémoire sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa délirante.
N o u s allons tout simplement ouvrir le livre de Schreber, les Mémoires
d'un névropathe. La lettre qui précède le corps de l'ouvrage et qui est
adressée au Conseiller privé, le professeur Flechsig, m o n t r e bien le m é d i u m
r>ar lequel peut s'établir la critique par un sujet délirant des termes
auxquels il tient le plus. Cela, au moins pour ceux d'entre vous qui
n'ont pas la pratique de ces cas, a une valeur qui mérite d'être relevée.
Vous constaterez que le docteur Flechsig occupe une place centrale dans
•a construction du délire.
Lecture de la lettre, p. 11-14.
Vous appréciez le ton de courtoisie, la clarté et l'ordre. Le premier
chapitre est occupé par toute une théorie concernant, a p p a r e m m e n t du
moins, Dieu et l'immortalité. Les termes qui sont au centre du délire de
Schreber, consistent dans l'admission de la fonction première des
nerfs.
Lecture du premier paragraphe, p. 23-24.
T o u t est là. Ces rayons, qui excèdent les bornes de l'individualité
humaine telle qu'elle se reconnaît, qui sont sans limites, f o r m e n t le
réseau explicatif, mais également éprouvé, sur lequel notre patient tisse
c o m m e une toile l'ensemble de son délire.
L'essentiel tient au rapport entre les nerfs, et principalement entre les
nerfs du sujet et les nerfs divins, lequel comporte toute une série de
péripéties au rang desquelles la Nervenanhang, l'adjonction de nerfs,
forme d'attraction susceptible de mettre le sujet dans un état de
dépendance à l'égard de quelques personnages, sur les intentions
desquelles le sujet prend lui-même parti de façons diverses au cours de
son délire. Elles sont loin d'être bienveillantes au départ, ne serait-ce
que par les effets catastrophiques qu'il en éprouve, mais se trouvent au
35
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
cours du délire transformées, intégrées dans une véritable progressivité,
c o m m e on voit d o m i n e r au début du délire la personnalité du docteur
Flechsig, et à la fin, la structure de Dieu. Il y a vérification, et m ê m e
progrès caractéristique des rayons divins, qui sont le f o n d e m e n t des
âmes. Cela ne se confond pas avec l'identité des dites âmes — Schreber
souligne bien que l'immortalité de ces âmes ne doit pas être réduite au
plan de la personne. La conservation de l'identité du moi ne lui paraît
pas devoir être justifiée. T o u t cela est dit avec un air de vraisemblance
qui ne rend pas la théorie inacceptable.
Par contre, toute une imagerie métabolique est, avec une extrême
précision, développée à propos des nerfs, selon laquelle les impressions
qu'ils enregistrent deviennent dans la suite matière première qui,
réincorporé aux rayons, nourrit l'action divine, et peut toujours être
reprise, remise en oeuvre, utilisée à des créations ultérieures.
Le détail de ces fonctions i m p o r t e é n o r m é m e n t , et nous y revien-
drons. Mais il apparaît d'ores et déjà qu'il est dans la nature des rayons
divins de parler — ils y sont tenus, ils doivent parler. L'âme des nerfs se
c o n f o n d avec une certaine langue fondamentale dont j e vous montrerai
par la lecture de passages appropriés avec quelle finesse elle est définie
par ce sujet. Elle est apparentée à un allemand plein de saveur, et avec
u n usage e x t r ê m e m e n t poussé des euphémismes, qui va j u s q u ' à utiliser
le p o u v o i r ambivalent des m o t s — j e vous en distillerai la lecture plus
efficacement la prochaine fois.
Il est fort piquant de reconnaître là une parenté saisissante avec le
f a m e u x article de Freud sur le sens double des m o t s primitifs. Vous
vous rappelez que Freud croit trouver une analogie entre le langage de
l'inconscient, qui n ' a d m e t pas de contradictions, et ces mots primitifs
qui se caractériseraient de désigner les deux pôles d ' u n e propriété ou
d ' u n e qualité, b o n et mauvais, j e u n e et vieux, long et court, etc. U n e
conférence de M . Benveniste l'année dernière vous en a présenté une
critique efficace du point de vue du linguiste, mais il n'en reste pas
m o i n s que la remarque de Freud prend toute sa portée de l'expérience
des névrosés, et s'il y avait quelque chose pour en garantir la valeur, ce
serait bien l'accent que lui confère au passage le d é n o m m é Schreber.
Le délire, dont vous verrez la richesse, présente des analogies
surprenantes, n o n pas simplement par son contenu, par le symbolisme
de l'image, mais bien dans sa construction, sa structure m ê m e , avec
certains schémas que nous p o u v o n s n o u s - m ê m e s être appelés à extraire
de notre expérience. Vous pouvez entrevoir dans cette théorie des nerfs
divins qui parlent et qui peuvent être intégrés par le sujet tout en étant
radicalement séparés, quelque chose qui n'est pas tout à fait différent de
ce que je vous enseigne de la façon d o n t il faut décrire le fonctionnement
36
LA SIGNIFICATION DU DÉLIRE
ité, des inconscients. Le cas Schreber objective certaines structures suppo-
eur sées correctes en théorie — avec la possibilité de renversement qui
me s'ensuit, question qui se pose d'ailleurs à propos de toute espèce de
des construction émotionnelle dans ces domaines scabreux où nous nous
ber déplaçons habituellement. La remarque en a été faite par Freud
au lui-même, qui authentifie en quelque façon l'homogénéité que je dis. Il
raît note à la fin de son analyse du cas Schreber, qu'il n'a encore jamais rien
ice vu qui ressemble autant à la sienne théorie de la libido, avec ses
désinvestissements, réactions de séparation, influences à distance, que
me -à théorie des rayons divins de Schreber, et il n'en est pas plus ému,
>ns puisque tout son développement tend à montrer dans le délire de
ui, Schreber une surprenante approximation des structures de l'échange
tre interindividuel c o m m e de l'économie intrapsychique.
N o u s avons donc affaire, vous le voyez, à un cas de folie fort avancé,
n- Cette introduction délirante vous donne une idée du caractère p o m m é
ns de l'élucubration schreberienne. Mais pourtant, grâce à ce cas exem-
se plaire, et à l'intervention d'un esprit aussi pénétrant que celui de
rai Freud, nous nous trouvons saisir pour la première fois des notions
de structurales dont l'extrapolation est possible à tous les cas. Nouveauté
ec fulgurante, et en m ê m e temps éclairante, qui permet de refaire une
er classification de la paranoïa sur des bases complètement inédites. N o u s
as trouvons aussi dans le texte m ê m e du délire une vérité qui n'est pas là
cachée c o m m e c'est le cas dans les névroses, mais bel et bien explicitée,
le et presque théorisée. Le délire la fournit, on ne peut m ê m e pas dire à
as partir du m o m e n t où on en a la clé, mais dès qu'on le prend pour ce qu'il
le est, un double, parfaitement lisible, de ce qu'aborde l'investigation
fs théorique.
u C'est là que gît le caractère exemplaire du champ des psychoses,
ie auquel j e vous ai proposé de conserver la plus grande extension et la
te plus grande souplesse, et c'est ce qui justifie que nous lui accordions
ts cette année une attention spéciale.
34
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2 3 NOVEMBRE 1 9 5 5 .
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III
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
Homosexualité et paranoïa.
Le mot et la ritournelle.
Automatisme et endoscopie.
La connaissance paranoïaque
Grammaire de l'inconscient.
La vie du psychanalyste — c o m m e il me le fut rappelé plusieurs fois le
même j o u r par mes analysés —, la vie du psychanalyste n'est pas
rose.
La comparaison qu'on peut faire de l'analyste avec un dépotoir, est
justifiée. Il faut en effet qu'il encaisse à longueur dejournées des propos
de valeur assurément douteuse, et bien plus encore que pour lui-même,
pour le sujet qui les lui communique. C'est là un sentiment que le
psychanalyste, s'il en est un pour de vrai, est non seulement habitué
depuis longtemps à surmonter, mais à vrai dire qu'il abolit purement et
simplement en lui, dans l'exercice de sa pratique.
Je dois dire par contre que ce sentiment renaît dans toute sa force
quand on est amené à devoir parcourir la somme des travaux qui
constituent ce qu'on appelle la littérature analytique. Il n'est pas
d'exercice plus déconcertant pour l'attention scientifique, pour peu
qu'on doive prendre connaissance, dans un court espace de temps, des
points de vue développés sur les mêmes sujets par les auteurs. Et
personne ne semble s'apercevoir des contradictions aussi flagrantes que
permanentes qui sont mises en jeu chaque fois qu'interviennent les
concepts fondamentaux.
Vous savez que la psychanalyse explique le cas du président Schreber,
et la paranoïa en général, par un schéma suivant lequel la pulsion
inconsciente du sujet n'est autre qu'une tendance homosexuelle.
39
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
Attirer l'attention sur l'ensemble de faits qui se groupent autour
d ' u n e telle notion, a été assurément une nouveauté capitale, qui a
p r o f o n d é m e n t changé la perspective sur la pathogénie de la paranoïa.
Mais quant à savoir ce que c'est que cette homosexualité, à quel point de
l'économie du sujet elle intervient, c o m m e n t elle détermine la psychose
— j e crois p o u v o i r témoigner qu'il n ' y a, dans ce sens, d'ébauché que les
démarches les plus imprécises, voire les plus opposées.
O n parle de défense contre l'irruption supposée — et p o u r q u o i cette
irruption à tel m o m e n t ? — de la tendance homosexuelle. Mais cela est
loin de porter sa preuve, si on donne au terme de défense un sens un
peu précis — ce q u ' o n se garde bien de faire p o u r continuer à cogiter
dans les ténèbres. Il est pourtant clair qu'il y a là une ambiguïté cons-
tante, et que cette défense entretient avec la cause qui la p r o v o q u e u n
rapport qui est loin d'être univoque. O u bien on considère qu'elle aide
au maintien d ' u n certain équilibre. O u bien c'est elle qui p r o v o q u e
la maladie.
O n nous assure aussi que les déterminations initiales de la psychose
de Schreber sont à rechercher dans les m o m e n t s de déclenchement des
différentes phases de sa maladie. Vous savez qu'il a eu vers l'année 1886
une première crise, et on essaie grâce à ses Mémoires de nous en m o n t r e r
les coordonnées — il avait alors, nous dit-on, présenté sa candidature au
Reichstag. E n t r e cette crise et la seconde, soit pendant huit ans, le
magistrat Schreber est normal, à ceci près que son espoir de paternité
n'a pas été comblé. A u terme de cette période, il se trouve accéder,
d ' u n e façon qui est j u s q u ' à un certain point prématurée, et du moins à
u n âge qui ne le laissait pas prévoir, à une fonction très élevée, celle de
président de la C o u r d'appel de Leipzig. Cette fonction, qui a le
caractère d ' u n e éminence, lui confère, dit-on, une autorité qui le hausse
à une responsabilité, n o n tout à fait entière, du moins plus pleine et plus
lourde que toutes celles qu'il aurait pu espérer, ce qui nous donne le
sentiment qu'il y a une relation entre cette p r o m o t i o n et le déclenche-
m e n t de la crise.
E n d'autres termes, dans le premier cas on met en fonction le fait que
Schreber n'a pu satisfaire son ambition, dans l'autre qu'elle a été
comblée du dehors, d ' u n e façon q u ' o n entérine presque c o m m e
imméritée. O n accorde à ces deux événements la m ê m e valeur
déclenchante. Q u e le président Schreber n'ait pas eu d'enfant, on en
prend acte p o u r assigner à la notion de la paternité un rôle primordial.
Mais on pose en m ê m e temps que c'est parce qu'il accède finalement à
une position paternelle, que du m ê m e coup la crainte de la castration
revit chez lui, avec une appétence homosexuelle corrélative. Voilà ce
qui serait directement en cause dans le déclenchement de la crise, et
40
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
>ur entraînerait toutes les distorsions, les déformations pathologiques, les
i a mirages, qui progressivement vont évoluer en délire,
ïa- Assurément, que les personnages masculins de l'entourage médical
de soient d'emblée présents, qu'ils soient n o m m é s les uns après les autres
>se et viennent successivement au centre de la persécution très paranoïde
les qui est celle du président Schreber, m o n t r e assez leur importance.
C'est, p o u r tout dire, u n transfert — qui n'est pas sans doute à prendre
-te tout à fait au sens où nous l'entendons ordinairement, mais c'est
-st quelque chose de cet ordre, lié de façon singulière à ceux qui ont eu à
m prendre soin de lui. Sans doute le choix des personnages est-il par là
er suffisamment expliqué, mais avant de se satisfaire de cette coordination
s- d'ensemble, il conviendrait de s'apercevoir qu'à les motiver, on néglige
m complètement la preuve par le contraire. O n néglige de s'apercevoir
le qu'on d o n n e à la crainte de la lutte et au succès prématuré la valeur d ' u n
ie signe de m ê m e sens, positif dans les deux cas. Si le président Schreber,
entre ses deux crises, était par hasard devenu père, on mettrait l'accent
>e sur ce fait, et on donnerait toute sa valeur au fait qu'il n'aurait pas
ÎS supporté cette fonction paternelle. Bref, la notion de conflit est toujours
6 mise e n j e u d ' u n e façon ambiguë — on met sur le m ê m e plan ce qui est
:r source de conflit et, ce qui est beaucoup moins facile à voir, l'absence de
u conflit. Le conflit laisse, si on peut dire, une place vide, et c'est à la place
e vide du conflit qu'apparaît une réaction, une construction, une mise en
é îeu de la subjectivité.
, Cette indication n'est destinée qu'à vous m o n t r e r à l'œuvre la m ê m e
à ambiguïté que celle sur laquelle a porté notre dernière leçon, l ' a m b i -
£ guïté de la signification m ê m e du délire, et qui concerne ici ce q u ' o n
î appelle d'habitude le contenu, et que j e préférerais appeler le dire
: psychotique.
> Vous croyez avoir affaire à quelqu'un qui c o m m u n i q u e avec vous
parce qu'il vous parle le m ê m e langage. Et puis, surtout si vous êtes
psychanalyste, vous avez le sentiment, tellement ce qu'il dit est
compréhensible, que c'est là quelqu'un qui a pénétré de façon plus
p r o f o n d e qu'il n'est donné au c o m m u n des mortels, dans le mécanisme
m ê m e du système de l'inconscient. Q u e l q u e part dans son second
chapitre, Schreber l'exprime au passage — Il m'a été donné des lumières
qui sont rarement données à un mortel.
M o n discours d ' a u j o u r d ' h u i va porter sur cette ambiguïté qui fait que
ce serait le système m ê m e du délirant qui nous donnerait les éléments de
sa p r o p r e compréhension.
41
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
C e u x qui viennent assister à m a présentation de malades savent que
j'ai présenté la dernière fois une psychotique bien évidente, et se
souviendront du temps que j'ai mis à en tirer le signe, le stigmate, qui
prouvait qu'il s'agissait bien d'une délirante, et n o n pas simplement
d ' u n e personne de caractère difficile qui se dispute avec son entou-
rage.
L'interrogatoire a largement dépassé l'heure m o y e n n e avant qu'il
apparaisse clairement qu'à la limite de ce langage dont il n ' y avait pas
m o y e n de la faire sortir, il en était un autre. C'est le langage, d ' u n e
saveur particulière et souvent extraordinaire, qui est celui du délirant.
C'est u n langage où certains m o t s prennent un accent spécial, une
densité qui se manifeste quelquefois dans la f o r m e m ê m e du signifiant,
lui d o n n a n t ce caractère franchement néologique si frappant dans les
productions de la paranoïa. D a n s la bouche de notre malade de l'autre
j o u r , a d o n c enfin surgi le m o t galopiner, qui nous a donné la signature
de tout ce qui nous était dit jusque-là.
C'était de bien autre chose que d'une frustration de sa dignité, de son
indépendance, de ses petites affaires, que la malade était victime. C e
t e r m e de frustration fait depuis quelque temps partie du vocabulaire des
honnêtes gens — qui ne vous parle pas à longueur de j o u r n é e des
frustrations qu'il a subies, ou subira, ou que les autres autour de lui
subissent ? Elle était é v i d e m m e n t dans un autre m o n d e , dans u n m o n d e
d o n t ce terme de galopiner, et sans doute bien d'autres qu'elle nous a
cachés, constituent les points de repère essentiels.
C'est là que j e vous arrête un instant pour vous faire sentir combien
sont ici nécessaires les catégories de la théorie linguistique auxquelles
j'ai essayé l'année dernière de vous assouplir. Vous vous rappelez qu'en
linguistique, il y a le signifiant et le signifié, et que le signifiant est à
p r e n d r e au sens du matériel du langage. Le piège, le trou dans lequel il
ne faut pas t o m b e r , c'est de croire que le signifié, ce sont les objets, les
choses. Le signifié est tout à fait autre chose — c'est la signification,
d o n t j e vous ai expliqué, grâce à saint Augustin qui est linguiste aussi
bien que M . Benveniste, qu'elle renvoie toujours à la signification,
c'est-à-dire à une autre signification. Le système du langage, à quelque
point que vous le saisissiez, n'aboutit jamais à un index directement
dirigé sur un point de la réalité, c'est toute la réalité qui est recouverte
par l'ensemble du réseau du langage. Vous ne pouvez jamais dire que
c'est cela qui est désigné, car quand bien m ê m e y arriveriez-vous, vous
42
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
ne sauriez jamais ce que j e désigne dans cette table par exemple, la
couleur, l'épaisseur, la table en tant q u ' u n objet, ou quoi que ce soit
d'autre.
Arrêtons-nous devant ce tout simple petit p h é n o m è n e qu'est ce
ue galopiner dans la bouche de la malade de l'autre j o u r . Schreber l u i - m ê m e
se souligne à tout instant l'originalité de certains termes de son discours,
ui Q u a n d il nous parle par exemple de Nervenanhang, d'adjonction de
nt nerfs, il précise bien que ce m o t lui a été dit par les âmes examinées
u- ou les rayons divins. C e sont des m o t s clés, et il note l u i - m ê m e qu'il
n'en aurait jamais t r o u v é la formule, des mots originaux, des m o t s
il pleins, bien différents des m o t s qu'il emploie p o u r c o m m u n i q u e r
is son expérience. L u i - m ê m e ne s'y t r o m p e pas, il y a là des plans
ie différents.
t. Au niveau du signifiant, dans son caractère matériel, le délire se
ie distingue précisément par cette f o r m e spéciale de discordance avec le
t, langage c o m m u n qui s'appelle u n néologisme. A u niveau de la
:s signification, il se distingue par ceci, qui ne peut vous apparaître que si
e vous partez de l'idée que la signification renvoie toujours à une autre
e signification, à savoir que, justement, la signification de ces m o t s ne
s'épuise pas dans le renvoi à une signification,
i Cela se voit dans le texte de Schreber c o m m e en présence d ' u n
e malade. La signification de ces m o t s qui vous arrêtent a pour propriété
s de renvoyer essentiellement à la signification, c o m m e telle. C'est une
s signification qui ne renvoie foncièrement à rien qu'elle-même, qui reste
i irréductible. Le malade souligne lui-même que le m o t fait poids en
; iui-même. Avant d'être réductible à une autre signification, il signifie
i en l u i - m ê m e quelque chose d'ineffable, c'est une signification qui
renvoie avant tout à la signification en tant que telle,
i N o u s le v o y o n s aux deux pôles de toutes les manifestations concrètes
dont ces malades sont le siège. A quelque degré que soit portée
i'endophasie qui couvre l'ensemble des phénomènes auxquels ils sont
sujets, il y a deux pôles où ce caractère est porté au point le plus
éminent, c o m m e le texte de Schreber le souligne bien, deux types de
phénomènes où se dessine le néologisme — l'intuition et la formule.
L'intuition délirante est u n p h é n o m è n e plein qui a p o u r le sujet u n
caractère comblant, inondant. Elle lui révèle une perspective nouvelle
dont il souligne le cachet original, la saveur particulière, c o m m e
Schreber lorsqu'il parle de la langue fondamentale à laquelle il a été
introduit par son expérience. Là, le m o t — avec sa pleine emphase,
c o m m e on dit le mot de l'énigme — est l'âme de la situation.
A l'opposé, il y a la f o r m e que prend la signification quand elle ne
renvoie plus à rien. C'est la f o r m u l e qui se répète, qui se réitère, qui se
43
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
serine avec une insistance stéréotypée. C'est ce que nous p o u r r o n s
appeler, à l'opposé du m o t , la ritournelle.
Ces deux formes, la plus pleine et la plus vide, arrêtent la significa-
tion, c'est u n e sorte de p l o m b dans le filet, dans le réseau du discours du
sujet. Caractéristique structurale à quoi, dès l'abord clinique, nous
reconnaissons la signature du délire.
C'est bien en quoi ce langage auquel nous p o u v o n s nous laisser
p r e n d r e dans le premier abord du sujet, quelquefois m ê m e le plus
délirant, nous porte à dépasser sa notion, et à poser le terme de discours.
C a r assurément, ces malades nous parlent le m ê m e langage que nous.
S'il n ' y avait pas cet élément, nous n'en saurions absolument rien. C'est
d o n c l'économie du discours, le rapport de la signification à la
signification, le rapport de leur discours à l'ordonnance c o m m u n e du
discours, qui nous permet de distinguer qu'il s'agit du délire.
J'ai essayé autrefois d'ébaucher l'analyse du discours du psychotique
dans u n article paru aux Annales médico-psychologiques vers les années
trente. Il s'agissait alors d ' u n cas de schizophasie, où effectivement o n
peut relever à tous les niveaux du discours, sémantème c o m m e
taxième, la structure de ce q u ' o n appelle, peut-être n o n sans raison,
mais sans doute en ne sachant pas exactement la portée de ce terme, la
désintégration schizophrénique.
Je vous ai parlé de langage. Vous devez à ce propos toucher au
passage l'insuffisance, le mauvais penchant, que trahit la f o r m u l e de ces
analystes qui vous disent — Il faut parler au patient son langage. Sans
doute ceux qui tiennent de tels propos doivent-ils être pardonnés
c o m m e tous ceux qui ne savent pas ce qu'ils disent. E v o q u e r de façon
aussi s o m m a i r e ce dont il s'agit est le signe d ' u n retour précipité, d ' u n
repentir. O n s'acquitte, on se m e t rapidement en règle, à ceci près q u ' o n
ne révèle que sa condescendance, et à quelle distance on maintient
l'objet d o n t il s'agit, à savoir le patient. Puisqu'aussi bien il est là, eh
bien, parlons son langage, celui des simples et des idiots. M a r q u e r cette
distance, faire du langage u n pur et simple instrument, une façon de se
faire c o m p r e n d r e de ceux qui ne comprennent rien, c'est éluder
c o m p l è t e m e n t ce dont il s'agit — la réalité de la parole.
J e lâche u n instant les analystes. A u t o u r de qui tourne la discussion
psychiatrique du délire, qu'elle se veuille phénoménologie, psycho-
genèse ou organogenèse ? Q u e signifient les analyses extraordinaire-
m e n t pénétrantes d ' u n Clérambault, par exemple ? Certains pensent
qu'il s'agit de savoir si le délire est u n p h é n o m è n e organique ou non. C e
serait, paraît-il, sensible dans la phénoménologie m ê m e . Je veux bien,
mais regardons-y de plus près.
Le malade parle-t-il ? Si nous n ' a v o n s pas distingué le langage et la
44
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
>ns parole, c'est vrai, il parle, mais il parle c o m m e la poupée perfectionnée
qui ouvre et ferme les yeux, absorbe du liquide, etc. Quand un de
Clérambault analyse les phénomènes élémentaires, il en cherche la
du signature dans leur structure, mécanique, serpigineuse, et Dieu sait
'us quels néologismes. Mais m ê m e dans cette analyse, la personnalité,
jamais définie, est toujours supposée, puisque tout repose sur le
>er caractère idéogénique d'une compréhensibilité première, sur le lien des
us affections et de leur expression langagière. Cela est supposé aller de soi,
•s. c'est de là que l'on part pour la démonstration. O n nous dit — le
ls
- caractère automatique de ce qui se produit est démontrable par la
-st phénoménologie elle-même, et cela prouve que le trouble n'est pas
la psychogénétique. Mais c'est en fonction d'une référence psychogéné-
lu tique elle-même, que le phénomène est défini comme automatique. O n
suppose qu'il y a un sujet qui comprend de soi, et qui se regarde. Sinon,
Je comment les autres phénomènes seraient-ils saisis c o m m e étrangers ?
es Observez que ce n'est pas là le problème classique qui a arrêté toute la
>n philosophie depuis Leibniz, c'est-à-dire au moins depuis le m o m e n t où
ie l'accent a été mis sur la conscience c o m m e fondement de la certitude —
i, la pensée, pour être la pensée, doit-elle obligatoirement se penser
la pensante ? Toute pensée doit-elle obligatoirement s'apercevoir qu'elle
est en train de penser à ce qu'elle pense ? Cela est tellement loin d'être
u simple, que ça ouvre immédiatement un jeu de miroirs sans fin — s'il
:s est de la nature de la pensée qu'elle se pense pensante, il y aura une
s troisième pensée qui se pensera pensée pensante, et ainsi de suite. Ce
s petit problème, qui n'a jamais été résolu, suffit à lui tout seul à
n démontrer l'insuffisance du fondement du sujet dans le phénomène de
n la pensée c o m m e transparente à elle-même. Mais ce n'est pas du tout de
i cela qu'il s'agit ici.
t A partir du m o m e n t où nous admettons que, du phénomène
i parasitaire le sujet a connaissance c o m m e tel, c'est-à-dire comme
s subjectivement immotivé, c o m m e inscrit dans la structure de l'appa-
î reil, dans la perturbation des voies supposées neurologiques de frayage,
r nous ne pouvons pas échapper à la notion que le sujet a une endoscopie
de ce qui se passe réellement dans ses appareils. C'est une nécessité qui
i s'impose à toute théorie qui fait de phénomènes intra-organiques le
centre de ce qui se passe dans le sujet. Freud aborde ces choses plus
subtilement que les autres auteurs, mais il est également forcé d'ad-
mettre que le sujet est quelque part, en un point privilégié où il lui est
permis d'avoir une endoscopie de ce qui se passe en lui-même.
La notion ne surpend personne quand il s'agit des endoscopies plus
ou moins délirantes que le sujet a de ce qui se passe à l'intérieur de son
estomac ou de ses poumons, mais elle est plus délicate à partir
45
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
du m o m e n t où il s'agit de phénomènes intracérébraux. Les auteurs sont
forcés d'admettre, le plus souvent sans s'en apercevoir, que le sujet a
quelque endoscopie de ce qui se passe à l'intérieur du système des fibres
nerveuses.
Soit u n sujet qui est l'objet d'un écho de la pensée. Admettons avec de
Clérambault que c'est le fait d'une dérivation produite par une
altération chronaxique — l'un des deux messages intracérébraux, des
deux télégrammes si l'on peut dire, est freiné, et arrive en retard sur
l'autre, donc en écho avec lui. Pour que ce retard soit enregistré, il faut
bien qu'il y ait un point privilégié d'où ce repérage puisse être fait, d'où
le sujet note la discordance éventuelle entre u n système et u n autre. D e
quelque façon qu'on construise la théorie organogénétique ou automa-
tisante, on n'échappe pas à la conséquence qu'il y a ce point privilégié.
Bref, on est plus psychogénétiste que jamais.
Qu'est-ce que ce point privilégié, si ce n'est l'âme ? — à ceci près que
l'on est plus idolâtre encore que ceux qui lui donnent la réalité la plus
grossière en la situant dans une fibre ou un système, dans ce que le
président Schreber lui-même désignait comme la fibre unique attachée à
la personnalité. C'est ce qu'on appelle d'habitude la fonction de
synthèse, le propre d'une synthèse étant d'avoir quelque part son point
de convergence — même idéal, ce point existe.
Donc, que nous nous fassions organogénétistes ou psychogénétistes,
nous serons toujours forcés de supposer quelque part une entité
unifiante. Suffit-elle à expliquer le niveau des phénomènes de la
psychose ? La stérilité est éclatante de ces sortes d'hypothèses. Si la
psychanalyse a révélé quelque chose de significatif, d'éclairant, d'illu-
minant, de fécond, d'abondant, de dynamique, c'est en bousculant les
minuscules constructions psychiatriques poursuivies pendant des
décennies à l'aide de ces notions purement fonctionnelles dont le moi,
qui en était le camouflage, constituait forcément le pivot essentiel.
Mais ce que la psychanalyse a apporté de nouveau, comment
l'aborder sans retomber dans l'ornière par une voie différente, en
multipliant les moi, eux-mêmes diversement camouflés ? Le seul mode
d'abord conforme à la découverte freudienne est de poser la question
dans le registre m ê m e où le phénomène nous apparaît, c'est-à-dire dans
celui de la parole. C'est le registre de la parole qui crée toute la richesse
de la phénoménologie de la psychose, c'est là que nous en voyons tous
les aspects, les décompositions, les réfractions. L'hallucination verbale,
qui y est fondamentale, est justement un des phénomènes les plus
problématiques de la parole.
N ' y a-t-il pas moyen de s'arrêter sur le phénomène de la parole en
tant que tel ? A simplement le considérer, ne voyons-nous pas se
46
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
^egager une structure première, essentielle et évidente, qui nous permet
3r taire des distinctions qui ne sont pas mythiques, c'est-à-dire qui ne
î c r p o s e n t pas que le sujet est quelque part ?
Qu'est-ce que la parole ? Le sujet parle-t-il, oui ou n o n ? La parole —
irrètons-nous un instant sur ce fait.
Qu'est-ce qui distingue une parole, d ' u n enregistrement de langage ?
Parler, c'est avant tout parler à d'autres. J'ai maintes fois amené au
rremier plan de m o n enseignement cette caractéristique qui paraît
simple au premier abord — parler à d'autres.
La n o t i o n est, depuis quelque temps, venue au premier plan des
rréoccupations de la science, de ce qu'est un message. P o u r nous, la
structure de la parole, vous ai-je dit chaque fois que nous avons eu ici à
employer ce terme dans son sens propre, c'est que le sujet reçoit son
message de l'autre sous une f o r m e inversée. La parole pleine, essen-
tielle, la parole engagée, est fondée sur cette structure. N o u s en avons
deux f o r m e s exemplaires.
La première, c'est fides, la parole qui se donne, le Tu es ma femme ou le
Tu es mon maître, ce qui veut dire — Tu es ce qui est encore dans ma parole,
-:: cela, je ne peux l'affirmer qu'en prenant la parole à ta place. Cela vient de toi
rour y trouver la certitude de ce que j'engage. Cette parole est une parole qui
: engage, toi. L'unité de la parole en tant que fondatrice de la position des
deux sujets, est là manifestée.
Si cela ne vous paraît pas évident, la contre-épreuve, c o m m e
d'habitude, l'est bien plus.
Le signe auquel se reconnaît la relation de sujet à sujet, et qui la
distingue du rapport de sujet à objet, c'est la feinte, envers de fides. Vous
êtes en présence d ' u n sujet dans la mesure où ce qu'il dit et fait — c'est la
m ê m e chose — peut être supposé avoir été dit et fait pour vous feinter,
avec toute la dialectique que cela comporte, jusques et y compris qu'il
dise la vérité p o u r que vous croyiez le contraire. Vous connaissez
l'histoire juive, mise en évidence par Freud, du personnage qui dit — f e
vais à Cracovie. Et l'autre répond — Pourquoi me dis-tu que tu vas à
Cracovie ? Tu me le dis pour me faire croire que tu vas ailleurs. C e que le
sujet m e dit est t o u j o u r s dans une relation fondamentale à une feinte
possible, où il m ' e n v o i e et où j e reçois le message sous une f o r m e
inversée.
47
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
Voilà la structure sous ses deux faces, les paroles fondatrices, et les
paroles menteuses, trompeuses en tant que telles.
N o u s avons généralisé la notion de communication. C'est tout juste
si, au point où nous en sommes, on ne va pas refaire toute la théorie de
ce qui se passe chez les êtres vivants en fonction de la communication.
Lisez u n tant soit peu M . N o r b e r t Wiener, cela mène excessivement
loin. P a r m i ses n o m b r e u x paradoxes, il introduit le m y t h e curieux de la
transmission télégraphique d'un h o m m e de Paris à N e w Y o r k par
l'envoi d'informations exhaustives sur tout ce qui constitue son
individu. Puisqu'il n ' y a pas de limites à la transmission des i n f o r m a -
tions, la re-synthèse point par point, la re-création automatique de
toute son identité réelle en un point éloigné, est pensable. Des choses
c o m m e celle-ci sont une curieuse poudre aux yeux dont chacun
s'émerveille, un mirage subjectif qui s'effondre dès q u ' o n fait r e m a r -
quer que le miracle ne serait pas plus grand de télégraphier à deux
centimètres. Et nous ne faisons rien d'autre quand nous nous déplaçons
de la m ê m e distance. Cette prodigieuse confusion m o n t r e assez que la
notion de communication doit être maniée avec prudence.
P o u r ma part, à l'intérieur de la notion de communication en tant que
généralisée, j e spécifie ce que c'est que la parole en tant que parler à
l'autre. C'est faire parler l'autre c o m m e tel.
Cet autre, nous l'écrirons, si vous le voulez bien, avec u n grand
A.
Et p o u r q u o i avec un grand A ? P o u r une raison sans doute délirante,
c o m m e chaque fois q u ' o n est forcé d'apporter des signes supplémen-
taires à ce que d o n n e le langage. Cette raison délirante est ici la suivante.
Tu es ma femme — après tout, qu'en savez-vous ? Tu es mon maître — en
fait, en êtes-vous si sûr ? C e qui fait précisément la valeur fondatrice de
ces paroles, c'est que ce qui est visé dans le message, aussi bien que ce
qui est manifeste dans la feinte, c'est que l'autre est là en tant q u ' A u t r e
absolu. Absolu, c'est-à-dire qu'il est reconnu, mais qu'il n'est pas
connu. D e m ê m e , ce qui constitue la feinte, c'est que vous ne savez pas
en fin de c o m p t e si c'est une feinte ou non. C'est essentiellement cette
inconnue dans l'altérité de l'Autre, qui caractérise le rapport de la parole
au niveau où elle est parlée à l'autre.
Je vais vous maintenir un certain temps au niveau de cette description
structurale, parce qu'il n ' y a qu'à partir de là q u ' o n peut poser les
problèmes. Est-ce là seulement ce qui distingue la parole ? Peut-être,
mais assurément elle a d'autres caractères — elle ne parle pas seulement
à l'autre, elle parle de l'autre en tant qu'objet. Et c'est bien de cela qu'il
s'agit quand un sujet vous parle de lui.
Prenez la paranoïaque de l'autre j o u r , celle qui employait le terme
48
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
rdopiner. Lorsqu'elle vous parle, vous savez qu'elle est un sujet à ceci
qu'elle essaie de vous blouser. C'est ce que vous exprimez quand vous
dites que vous avez simplement affaire à ce que vous appelez clinique-
inent un délire partiel. C'est précisément dans la mesure où j'ai mis
1 autre j o u r une heure et demie à lui faire sortir son galopiner, où pendant
tout ce t e m p s elle m ' a tenu en échec et s'est m o n t r é e saine d'esprit,
qu'elle se tient à la limite de ce qui peut être perçu cliniquement c o m m e
un délire. C e que vous appelez, dans notre j a r g o n , la partie saine de la
personnalité, tient à ce qu'elle parle à l'autre, qu'elle est capable de se
moquer de lui. C'est à ce titre qu'elle existe c o m m e sujet.
Maintenant, il y a un autre niveau. Elle parle d'elle, et il arrive qu'elle
en parle u n petit peu plus qu'elle ne voudrait. C'est alors que nous nous
apercevons qu'elle délire. Elle parle là de ce qui est notre objet c o m m u n
— l'autre, avec un petit a. C'est toujours bien elle qui parle, mais il y a là
une autre structure, qui d'ailleurs ne se livre pas absolument. C e n'est
pas tout à fait c o m m e si elle m e parlait de n ' i m p o r t e quoi, elle m e parle
de quelque chose qui est pour elle très intéressant, brûlant, elle parle de
quelque chose où elle continue tout de m ê m e de s'engager, bref, elle
lémoigne.
Essayons de pénétrer un peu la notion du témoignage. Le témoi-
gnage est-il lui aussi, purement et simplement, c o m m u n i c a t i o n ?
Sûrement pas. Il est pourtant clair que tout ce à quoi nous accordons
une valeur en tant que communication, est de l'ordre du t é m o i -
gnage.
La c o m m u n i c a t i o n désintéressée n'est à la limite q u ' u n témoignage
raté, soit quelque chose sur quoi tout le m o n d e est d'accord. C h a c u n
sait que c'est l'idéal de la transmission de la connaissance. T o u t e la
pensée de la c o m m u n a u t é scientifique est fondée sur la possibilité d'une
communication dont le terme se tranche dans une expérience à propos
de laquelle tout le m o n d e peut être d'accord. L'instauration m ê m e de
l'expérience est fonction du témoignage.
N o u s avons ici affaire à une autre sorte d'altérité. Je ne peux
reprendre tout ce que j'ai dit autrefois sur ce que j'ai appelé la
connaissance paranoïaque, parce qu'aussi bien j'aurai à le reprendre sans
cesse à l'intérieur de m o n discours de cette année, mais j e vais vous en
donner u n e idée.
C e que j'ai désigné ainsi dans ma première communication au groupe
de l'Evolution psychiatrique, qui avait à ce m o m e n t - l à une assez r e m a r -
quable originalité, vise les affinités paranoïaques de toute connaissance
d'objet en tant que tel. T o u t e connaissance humaine prend sa source
dans la dialectique de la jalousie, qui est une manifestation primordiale
de la c o m m u n i c a t i o n . Il s'agit là d'une notion générique observable,
49
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
behaviouristiquement observable. C e qui se passe entre de jeunes
enfants c o m p o r t e ce transitivisme fondamental qui s'exprime dans le
fait q u ' u n enfant qui en a battu un autre peut dire — l'autre m ' a battu.
N o n pas qu'il mente — il est l'autre, littéralement.
C'est là le f o n d e m e n t sur lequel se différencie le m o n d e h u m a i n du
m o n d e animal. L'objet h u m a i n se distingue par sa neutralité et sa
prolifération indéfinie. Il n'est dépendant de la préparation d'aucune
coaptation instinctuelle du sujet, c o m m e il y a coaptation, e m b o î t e m e n t
d ' u n e valence chimique avec une autre. C e qui fait que le m o n d e
h u m a i n est u n m o n d e couvert d'objets est fondé sur ceci, que l'objet
d'intérêt h u m a i n , c'est l'objet du désir de l'autre.
C o m m e n t cela est-il possible ? C'est que le moi humain, c'est l'autre,
et q u ' a u départ le sujet est plus proche de la f o r m e de l'autre que du
surgissement de sa p r o p r e tendance. Il est à l'origine collection
incohérente de désirs — c'est là le vrai sens de l'expression corps morcelé
— et la première synthèse de l'ego est essentiellement alter ego, elle est
aliénée. Le sujet h u m a i n désirant se constitue autour d ' u n centre qui est
l'autre en tant qu'il lui donne son unité, et le premier abord qu'il a de
l'objet, c'est l'objet en tant qu'objet du désir de l'autre.
Cela définit, à l'intérieur du rapport de la parole, quelque chose qui
provient d ' u n e autre origine — c'est exactement la distinction de
l'imaginaire et du réel. U n e altérité primitive est incluse dans l'objet, en
tant qu'il est primitivement objet de rivalité et de concurrence. Il
n'intéresse qu'en tant qu'objet du désir de l'autre.
La connaissance dite paranoïaque est une connaissance instaurée dans
la rivalité de la jalousie, au cours de cette identification première que j'ai
essayé de définir à partir du stade du miroir. Cette base rivalitaire et
concurrentielle au f o n d e m e n t de l'objet, est précisément ce qui est
s u r m o n t é dans la parole, pour autant qu'elle intéresse le tiers. La parole
est t o u j o u r s pacte, accord, on s'entend, on est d'accord — ceci est à toi,
ceci est à moi, ceci est ceci, ceci est cela. Mais le caractère agressif de la
concurrence primitive laisse sa m a r q u e dans toute espèce de discours
sur le petit autre, sur l'Autre en tant que tiers, sur l'objet. Le
témoignage, ce n'est pas p o u r rien que ça s'appelle en latin testis, et
q u ' o n t é m o i g n e t o u j o u r s sur ses couilles. Dans tout ce qui est de l'ordre
du témoignage, il y a toujours engagement du sujet, et, lutte virtuelle à
quoi l'organisme est t o u j o u r s latent.
Cette dialectique c o m p o r t e toujours la possibilité que j e sois mis en
d e m e u r e d'annuler l'autre, pour une simple raison. Le départ de cette
dialectique étant m o n aliénation dans l'autre, il y a un m o m e n t où j e
p e u x être mis en posture d'être m o i - m ê m e annulé parce que l'autre
n'est pas d'accord. La dialectique de l'inconscient implique toujours
50
!
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
ies comme une de ses possibilités, la lutte, l'impossibilité de la coexistence
le ivec l'autre.
tu
- La dialectique du maître et de l'esclave reparaît ici. La Phénoménologie
it l'esprit n'épuise probablement pas tout ce dont il s'agit, mais
assurément, on ne peut pas méconnaître sa valeur psychologique et
sa
rsychogénique. C'est dans une rivalité fondamentale, dans une lutte à
n
e mort première et essentielle, que se produit la constitution du m o n d e
nt
ciumain c o m m e tel. A ceci près q u ' o n assiste à la fin à la réapparition des
ie enjeux.
et Le maître a pris à l'esclave sa jouissance, il s'est emparé de l'objet du
iésir en tant qu'objet du désir de l'esclave, mais il y a du m ê m e coup
e
> ?erdu son humanité. C e n'était pas du tout l'objet de la jouissance qui
ta était en cause, mais la rivalité en tant que telle. Son humanité, à qui la
111
ioit-il ? U n i q u e m e n t à la reconnaissance de l'esclave. Seulement,
lé c o m m e lui ne reconnaît pas l'esclave, cette reconnaissance n'a littérale-
3
t ment aucune valeur. Ainsi qu'il est habituel dans l'évolution concrète
>t des choses, celui qui a t r i o m p h é et conquis la jouissance devient
e complètement idiot, incapable d'autre chose que de jouir, pendant que
celui qui en a été privé garde toute son humanité. L'esclave reconnaît le
11
maître, et il a donc la possibilité d'être reconnu par lui. Il engagera la
e lutte à travers les siècles pour l'être effectivement.
^ Cette distinction de l'Autre avec un grand A, c'est-à-dire de l'Autre
1 en tant qu'il n'est pas connu, et de l'autre avec un petit a, c'est-à-dire de
l'autre qui est moi, source de toute connaissance, est fondamentale.
3
C'est dans cet écart, c'est dans l'angle ouvert de ces deux relations, que
1
toute la dialectique du délire doit être située. La question est la suivante
t — premièrement, est-ce que le sujet vous parle ? — deuxièmement, de
t quoi parle-t-il ?
Je ne vais pas répondre à la première question. Est-ce une vraie
parole ? — nous ne p o u v o n s pas le savoir au départ. Par contre, de quoi
vous parle-t-il ? D e lui sans doute, mais d'abord d'un objet qui n'est pas
c o m m e les autres, d ' u n objet qui est dans le p r o l o n g e m e n t de la
dialectique duelle — il vous parle de quelque chose qui lui a parlé.
Le f o n d e m e n t m ê m e de la structure paranoïaque est que le sujet a
compris quelque chose qu'il formule, à savoir que quelque chose a pris
f o r m e de parole, qui lui parle. Personne, bien entendu, ne doute que ce
51
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
soit un être fantasmatique, m ê m e pas lui, car il est toujours en posture
d ' a d m e t t r e le caractère parfaitement ambigu de la source des paroles à
lui adressées. C'est à propos de la structure de cet être qui parle au sujet,
que le paranoïaque vous apporte son témoignage.
Vous devez déjà voir la différence de niveau qu'il y a entre l'aliénation
c o m m e f o r m e générale de l'imaginaire, et l'aliénation dans la psychose.
Il ne s'agit pas simplement d'identification, et de décor basculant du
côté du petit autre. D u m o m e n t que le sujet parle, il y a l'Autre avec un
grand A. Sans cela, il n ' y aurait pas de problème de la psychose. Les
psychosés seraient des machines à parole.
C'est précisément en tant qu'il vous parle, que vous prenez en
considération son témoignage. La question est de savoir quelle est la
structure de cet être qui lui parle, et dont tout le m o n d e est d'accord
p o u r dire qu'il est fantasmatique. C'est précisément le S au sens où
l'analyse l'entend, mais un S plus point d'interrogation. Quelle est cette
part, dans le sujet, qui parle ? L'analyse dit — c'est l'inconscient.
Naturellement, pour que la question ait un sens, il faut que vous ayez
admis que cet inconscient est quelque chose qui parle dans le sujet,
au-delà du sujet, et m ê m e quand le sujet ne le sait pas, et qui en dit plus
qu'il ne croit. L'analyse dit que dans les psychoses c'est cela qui parle.
Est-ce suffisant ? Absolument pas, car toute la question est de savoir
c o m m e n t ça parle, et quelle est la structure du discours paranoïaque.
Freud nous a apporté là-dessus une dialectique tout à fait saisissante.
Elle repose sur l'énoncé d'une tendance fondamentale qui pourrait
avoir à se faire reconnaître dans une névrose, à savoir — j e l'aime, et tu
m'aimes. Il y a trois façons de nier cela, dit Freud. Il n ' y va pas par quatre
chemins, il ne nous dit pas p o u r q u o i l'inconscient des psychotiques est
si b o n grammairien et si mauvais philologue — du point de vue du
philologue, tout cela est en effet e x t r ê m e m e n t suspect. N e croyez pas
que ça aille c o m m e dans les grammaires françaises de la classe de
sixième — il y a selon les langues bien des façons de dire je l'aime. Freud
ne s'est pas arrêté à cela, il dit qu'il y a trois fonctions, et trois types de
délires, et ça réussit.
La première façon de nier cela, c'est de dire — ce n'est pas moi qui
l'aime, c'est elle, ma conjointe, m o n double. La seconde, c'est de dire —
ce n'est pas lui que j'aime, c'est elle. A ce niveau la défense n'est pas
suffisante p o u r le sujet paranoïaque, le déguisement n'est pas suffisant,
il n'est pas hors du coup, il faut que la projection entre e n j e u . Troisième
possibilité — j e ne l'aime pas, je le hais. Là n o n plus l'inversion n'est pas
suffisante, c'est tout au moins ce que nous dit Freud, et il faut aussi
qu'intervienne le mécanisme de projection, à savoir — il me hait. Et
nous voilà dans le délire de persécution.
52
L'AUTRE ET LA PSYCHOSE
La haute synthèse que cette construction c o m p o r t e nous apporte des
lumières, mais vous voyez les questions qui restent ouvertes. La
rrojection doit intervenir c o m m e un mécanisme supplémentaire cha-
î n e fois qu'il ne s'agit pas de l'effacement du je. C e n'est pas
complètement inadmissible, encore aimerions-nous avoir un supplé-
ment d ' i n f o r m a t i o n . D ' a u t r e part, il est clair que le ne, la négation prise
ious sa f o r m e la plus formelle, n'a absolument pas, appliquée à ces
différents termes, la m ê m e valeur. Mais en gros, cette construction
i r p r o c h e quelque chose, ça réussit, et ça situe les choses à leur véritable
niveau en les prenant par ce bout, j e dirais, de principielle l o g o m a -
Peut-être ce que j e vous ai apporté ce matin pourra-t-il vous faire
entrevoir que nous pouvons poser le problème autrement. Je l'aime,
est-ce un message, une parole, un témoignage, la reconnaissance brute
l ' u n fait à son état neutralisé ?
Prenons les choses en termes de message. Dans le premier cas, c'est
: qui l'aime, le sujet fait porter son message par un autre. Cette
iLiénation nous m e t assurément sur le plan du petit autre — l'ego parle
rar l'intermédiaire de l'alter ego, qui dans l'intervalle a changé de sexe.
N o u s nous limiterons à constater l'aliénation invertie. Dans le délire de
alousie, on t r o u v e au premier plan cette identification à l'autre avec
interversion du signe de sexualisation.
D ' a u t r e part, à analyser ainsi la structure, vous voyez qu'en tout cas il
ne s'agit pas de la projection au sens où elle peut être intégrée à u n
mécanisme de névrose. Cette projection consiste en effet à i m p u t e r à
l'autre ses propres infidélités — quand on est jaloux de sa f e m m e , c'est
l u ' o n a s o i - m ê m e quelques petites peccadilles à se reprocher. O n ne
r e u t faire intervenir le m ê m e mécanisme dans le délire de jalousie,
r r o b a b l e m e n t psychotique, tel qu'il se présente soit dans le registre de
Freud, soit dans celui où j e viens d'essayer m o i - m ê m e de l'insérer, où
c'est la personne à laquelle vous êtes identifié par une aliénation
invertie, à savoir votre propre f e m m e , que vous faites la messagère de
vos sentiments à l'endroit, n o n pas m ê m e d'un autre h o m m e , mais,
c o m m e la clinique le montre, d ' u n n o m b r e d ' h o m m e s à peu près
indéfini. Le délire de la jalousie p r o p r e m e n t paranoïaque est indéfini-
ment répétable, il rejaillit à tous les tournants de l'expérience, et peut
impliquer à peu près tous les sujets qui viennent dans l'horizon, et
m ê m e qui n ' y viennent pas.
Maintenant, ce n'est pas lui que j'aime, c'est elle. C'est un autre type
d'aliénation, n o n plus inverti, mais diverti. L'autre auquel s'adresse
l'érotomane est très particulier, puisque le sujet n'a avec lui aucune
relation concrète, si bien q u ' o n a pu parler de lien mystique ou d ' a m o u r
53
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
platonique. C'est très souvent un objet éloigné, avec lequel le sujet se
contente de communiquer par une correspondance dont il ne sait m ê m e
pas si elle parvient à son adresse. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il
y a aliénation divertie du message. La dépersonnalisation de l'autre dont
elle s'accompagne est manifeste dans cette résistance héroïque à toutes
les épreuves, c o m m e s'expriment les érotomanes eux-mêmes. Le délire
érotomaniaque s'adresse à un autre tellement neutralisé qu'il est grandi
aux dimensions mêmes du monde, puisque l'intérêt universel attaché à
l'aventure c o m m e s'exprimait Clérambault, en est un élément essen-
tiel.
Dans le troisième cas, nous avons affaire à quelque chose de
beaucoup plus proche de la dénégation. C'est une aliénation convertie,
en ce sens que l'amour est devenu la haine. L'altération profonde de tout
le système de l'autre, sa démultiplication, le caractère extensif des
interprétations sur le monde, vous montre ici la perturbation propre-
ment imaginaire portée à son m a x i m u m .
Les relations à l'Autre dans les délires se proposent maintenant à
notre investigation. N o u s pourrons d'autant mieux y répondre que nos
termes nous y aident, en nous faisant distinguer le sujet, celui qui parle,
et l'autre avec lequel il est pris dans la relation imaginaire, centre de
gravité de son moi individuel, et dans lequel il n'y a pas de parole. Ces
termes nous permettront de caractériser de façon nouvelle psychose et
névrose.
3 0 NOVEMBRE 1955.
III
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »
De ce qui revient dans le réel.
Marionnettes du délire.
R.S.I. dans le langage.
L'érotisation du signifiant.
Dans deux articles intitulés respectivement la Perte de la réalité dans les
••.évroses et les psychoses et Névroses et psychoses, Freud nous a fourni des
renseignements intéressants sur la question de savoir ce qui différencie
.à névrose de la psychose. Je vais essayer de mettre l'accent sur ce qui les
différencie quant aux perturbations qu'elles apportent dans les rapports
du sujet avec la réalité.
C'est aussi une occasion de rappeler de façon fine et structurée ce qu'il
raut entendre, à propos de la névrose, par refoulement.
Freud souligne à quel point les rapports du sujet avec la réalité ne sont
:?as les m ê m e s dans la névrose et dans la psychose. E n particulier, le
caractère clinique du psychotique se distingue par ce rapport p r o f o n d é -
ment perverti avec la réalité que l'on appelle un délire. Cette grande
différence d'organisation, ou de désorganisation doit avoir, nous dit
Freud, une p r o f o n d e raison structurale. C o m m e n t articuler cette
différence ?
Q u a n d nous parlons de névrose, nous faisons j o u e r un certain rôle à
une fuite, à u n évitement, où u n conflit avec la réalité a sa part. O n
essaie de désigner par la notion de traumatisme, qui est une notion
étiologique, la fonction de la réalité dans le déclenchement de la
névrose. C'est une chose, mais autre chose est le m o m e n t de la névrose
où se produit chez le sujet une certaine rupture avec la réalité. D e quelle
55
I N T R O D U C T I O N À LA Q U E S T I O N DES PSYCHOSES
réalité s'agit-il ? Freud le souligne d'emblée, la réalité qui est sacrifiée
dans la névrose est une partie de la réalité psychique.
N o u s entrons déjà ici dans une distinction très importante — réalité
n'est pas h o m o n y m e de réalité extérieure. Au m o m e n t où il déclenche
sa névrose, le sujet élide, scotomise comme on a dit depuis, une partie
de sa réalité psychique, ou, dans un autre langage, de son id. Cette
partie est oubliée, mais continue à se faire entendre. C o m m e n t ? D'une
façon qui est celle sur laquelle tout mon enseignement met l'accent —
d'une façon symbolique.
Freud, dans le premier de ses articles que je citais, évoque ce magasin
que le sujet met à part dans la réalité, et dans lequel il conserve des
ressources à l'usage de la construction du monde extérieur — c'est là
que la psychose va emprunter son matériel. La névrose, dit Freud, est
quelque chose de bien différent, car la réalité que le sujet élidait un
m o m e n t , il tente de la faire resurgir en lui prêtant une significa-
tion particulière, un sens secret, que nous appelons symbolique. Mais
Freud n'y met pas tout l'accent convenable. D ' u n e manière générale,
la façon impressionniste dont on use du terme de symbolique, n'a
jamais été précisée jusqu'ici d'une façon vraiment conforme à ce dont il
s'agit.
Je vous signale au passage que je n'ai pas toujours la possibilité de
vous donner ces références dans le texte que certains souhaitent, parce
qu'il faut que m o n discours n'en soit pas rompu. Je vous apporte
néanmoins, il me semble, les citations quand nécessaire.
Bien des passages de l'œuvre de Freud témoignent qu'il sentait la
nécessité d'une pleine articulation de l'ordre symbolique, car c'est de
cela qu'il s'agit pour lui dans la névrose. A quoi il oppose la psychose,
où c'est avec la réalité extérieure qu'un moment il y a eu trou, rupture,
déchirure, béance. Dans la névrose, c'est au second temps, et pour
autant que la réalité n'est pas pleinement réarticulée de façon symboli-
que dans le monde extérieur, qu'il y a chez le sujet, fuite partielle de la
réalité, incapacité d'affronter cette partie de la réalité, secrètement
conservée. Dans la psychose au contraire, c'est bel et bien la réalité
elle-même qui est d'abord pourvue d'un trou, que viendra ensuite
combler le monde fantastique.
Pouvons-nous nous contenter d'une définition aussi simple, d'une
opposition aussi sommaire entre névrose et psychose ? Sûrement pas, et
Freud lui-même précise, à la suite de sa lecture du texte de Schreber,
qu'il ne suffit pas de voir comment sont faits les symptômes, qu'il faut
encore découvrir le mécanisme de leur formation. Partons de l'idée
q u ' u n trou, une faille, un point de rupture dans la structure du monde
extérieur, se trouve comblé par la pièce rapportée du fantasme
56
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »>
rsvchotique. C o m m e n t l'expliquer ? N o u s avons à notre disposition le
mécanisme de la projection.
Je commencerai par là aujourd'hui, en y mettant une insistance
rarticulière, p o u r la raison qu'il m e revient de certains d'entre vous qui
Travaillent sur les textes freudiens que j'ai déjà commentés, qu'en
reprenant un passage dont j'ai signalé l'importance, ils sont restés
-ésitants sur le sens à donner à un morceau, pourtant très clair, qui
concerne l'hallucination épisodique o ù se m o n t r e n t les virtualités
paranoïaques de l ' h o m m e aux loups. T o u t en saisissant fort bien ce que
'ai souligné en disant ce qui a été rejeté du symbolique reparaît dans le réel,
on élève une discussion sur la façon dont j e traduis le malade n'en veut
n-:n savoir au sens du refoulement. Pourtant, agir sur le refoulé par le
mécanisme du refoulement, c'est en savoir quelque chose, car le
refoulement et le retour du refoulé sont une seule et m ê m e chose,
exprimée ailleurs que dans le langage conscient du sujet. Ce qui a fait
difficulté p o u r certains, c'est qu'ils ne saisissent pas que ce dont il s'agit,
e>t de l'ordre d ' u n savoir.
Je vous apporterai une autre citation, empruntée au cas Schreber. A u
m o m e n t où Freud nous explique le mécanisme propre de la projection
oui pourrait rendre c o m p t e de la réapparition du fantasme dans la
réalité, il s'arrête p o u r remarquer que nous ne pouvons pas ici parler
purement et simplement de projection. C e n'est que trop évident, si
l'on songe à la façon dont ce mécanisme fonctionne, par exemple, dans
le délire de jalousie dit projectif, qui consiste à imputer à son conjoint
des infidélités dont on se sent s o i - m ê m e imaginativement coupable.
Tout autre chose est le délire de persécution, qui se manifeste par des
intuitions interprétatives dans le réel. Voici en quels termes s'exprime
Freud — Il n'est pas correct de dire que la sensation intérieurement réprimée
— la Verdrângung, est une symbolisation, et Unterdruckung, indique
simplement que quelque chose est chû en dessous — est projetée de
•:ouveau vers l'extérieur —cela, c'est le refoulé et le retour du refoulé.
Bien plutôt nous devons dire que ce qui est rejeté — vous vous rappelez
peut-être l'accent d'insistance qu'a mis l'usage sur ce m o t — revient de
'. extérieur.
Voilà un texte à ajouter à ceux que j'ai déjà cités dans le m ê m e
registre, et qui sont les textes pivots. Précisément, le texte de la
l'erneinung que nous a c o m m e n t é M . Hyppolite, nous a permis
d'articuler avec précision qu'il y a un m o m e n t qui est, si l'on peut dire,
l'origine de la symbolisation. Entendez bien — cette origine n'est pas
un point du développement, mais répond à cette exigence, qu'il faut à la
symbolisation u n c o m m e n c e m e n t . O r , à tout m o m e n t du développe-
ment, peut se produire quelque chose qui est le contraire de la
57
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
Bejahung — une Verneinung en quelque sorte primitive, dont la
Verneinung dans ses conséquences cliniques est une suite. La distinction
des deux mécanismes, Verneinung et Bejahung, est tout à fait essen-
tielle.
C e t e r m e de projection, il vaudrait mieux l'abandonner. C e dont il
s'agit ici n'a rien à voir avec cette projection psychologique qui fait, par
exemple, que, de ceux auxquels nous ne portons que des sentiments
fort mélangés, nous accueillons toujours tout ce qu'ils font avec au
m o i n s quelque perplexité quant à leurs intentions. La projection dans la
psychose n'est pas du tout cela, c'est le mécanisme qui fait revenir du
dehors ce qui est pris dans la Verwerfung, soit ce qui a été mis hors de la
symbolisation générale structurant le sujet.
Q u ' e s t - c e que c'est que ce jeu de la muscade auquel nous s o m m e s en
proie, ce singulier jeu de bateleur entre le symbolique, l'imaginaire et le
réel ? C o m m e nous ne connaissons pas le bateleur, nous pouvons poser
la question. Je la mets cette année à l'ordre du j o u r . Elle nous permettra
de définir ce q u ' o n appelle la relation à la réalité, et du m ê m e coup
d'articuler quel est le but de l'analyse, sans t o m b e r dans les perpétuelles
confusions qui sont faites à ce sujet dans la théorie analytique. Q u a n d
on parle d'adaptation à la réalité, de quoi parle-t-on ? Personne n'en sait
rien tant q u ' o n n'a pas défini ce qu'est la réalité, ce qui n'est pas tout
simple.
P o u r introduire au problème, j e vais partir d'un élément tout à fait
actuel. Il ne peut être dit en effet que ce séminaire est seulement un
c o m m e n t a i r e de texte, au sens où il s'agirait d'une pure et simple
exégèse — ces choses vivent pour nous dans notre pratique tous les
j o u r s , dans nos contrôles, dans la façon dont nous dirigeons notre
interprétation, dans la façon dont nous agissons avec les résistances.
Aussi est-ce à ma présentation de malades de vendredi dernier que j e
vais e m p r u n t e r un exemple.
C e u x d'entre vous qui assistent à mes présentations se souviennent
que j'ai eu affaire à deux personnes dans un seul délire, ce q u ' o n appelle
un délire à deux.
La fille pas plus que la m è r e ne m ' a été très facile à mettre en valeur.
J'ai tout lieu de penser qu'elle avait été examinée et présentée avant que
j e m ' e n occupe, et vu la fonction que j o u e n t les malades dans un service
d'enseignement, une bonne dizaine de fois. O n a beau être délirant, on
58
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »>
=1 i assez vite par-dessus la tête de ces sortes d'exercices, et elle n'était
zzs particulièrement bien disposée.
Certaines choses néanmoins ont pu être mises en évidence et en
T i r r . c u l i e r ceci, que le délire paranoïaque, puisque c'était une para-
î t laque, est loin de supposer une base caractérielle d'orgueil, de
nenance, de susceptibilité, de rigidité psychologique c o m m e on dit.
Vi moins cette j e u n e fille, à côté de la chaîne d'interprétations, difficile
i saisir, dont elle se sentait victime, avait au contraire le sentiment
x une personne aussi gentille, aussi bonne qu'elle-même, et par-dessus
e marché au milieu de tant d'épreuves subies, ne pouvait que bénéficier
i une bienveillance, d ' u n e sympathie générale, et en véricé son chef de
service, dans le témoignage qu'il avait eu à faire sur elle, n ' e n parlait pas
inrrement que c o m m e d ' u n e f e m m e charmante et aimée de tous.
Bref, après avoir eu toutes les peines du m o n d e à aborder le sujet, j'ai
i r r r o c h é du centre de ce qui était là manifestement présent. Bien
entendu, son souci fondamental était de me prouver qu'il n ' y avait
n c u n élément sujet à réticence, tout en ne donnant pas prise à la
mauvaise interprétation dont elle était assurée d'avance de la part du
médecin. Elle m ' a tout de m ê m e livré q u ' u n j o u r , dans le couloir, au
moment où elle sortait de chez elle, elle avait eu affaire à une sorte de
mal élevé dont elle n'avait pas à s'étonner, puisque c'était ce vilain
t o m m e marié qui était l'amant régulier d'une de ses voisines aux
mœurs légères.
A son passage, celui-ci — elle ne pouvait pas me le dissimuler, elle
. avait encore sur le cœur — lui avait dit un gros m o t , un gros m o t
lu'elle n'était pas disposée à m e répéter, parce que, c o m m e elle
s exprimait, cela la dépréciait. N é a n m o i n s , une certaine douceur que
avais mise dans son approche, avait fait que nous en étions, après cinq
minutes d'entretien, à une b o n n e entente, et là-dessus elle m ' a v o u e ,
avec u n rire de concession, qu'elle n'était pas sur ce point tout à fait
manche, car elle avait elle-même dit quelque chose au passage. C e
auelque chose, elle m e l'avoue plus facilement que ce qu'elle a entendu,
et c'est — Je viens de chez le charcutier.
Naturellement, j e suis c o m m e tout le monde, j e t o m b e dans les
mêmes fautes que vous, j e fais tout ce que je vous dis qu'il ne faut pas
faire. Je n ' e n ai pas moins tort — m ê m e si cela m e réussit. U n e opinion
vraie n'en reste pas moins une opinion du point de vue de la science,
voir Spinoza. Si vous comprenez, tant mieux, gardez-le pour vous,
l'important n'est pas de comprendre, c'est d'atteindre le vrai. Mais si
vous l'atteignez par hasard, m ê m e si vous comprenez, vous ne
comprenez pas. Naturellement, j e comprends — ce qui p r o u v e que
nous avons tous un petit quelque chose de c o m m u n avec les délirants.
59
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
J'ai en m o i c o m m e vous tous, ce qu'il y a de délirant dans l ' h o m m e
normal.
Je viens de chez le charcutier — si on m e dit qu'il y a quelque chose à
c o m p r e n d r e là, j e peux bien articuler qu'il y a une référence au cochon.
Je n'ai pas dit cochon, j'ai dit porc.
Elle était bien d'accord, c'était ce qu'elle voulait que j e comprenne.
C'était peut-être aussi ce qu'elle voulait que l'autre comprenne.
Seulement, c'est j u s t e m e n t ce qu'il ne faut pas faire. C e à quoi il faut
s'intéresser, c'est au point de savoir p o u r q u o i elle voulait j u s t e m e n t que
l'autre c o m p r e n n e cela, et p o u r q u o i elle ne le lui disait pas clairement,
mais par allusion. Si j e comprends, j e passe, j e ne m'arrête pas à cela,
puisque j'ai déjà compris. Voilà qui vous manifeste ce que c'est
qu'entrer dans le j e u du patient — c'est collaborer à sa résistance. La
résistance du patient est toujours la vôtre, et quand une résistance
réussit, c'est parce que vous êtes dedans j u s q u ' a u cou, parce que vous
comprenez. Vous comprenez, vous avez tort. C e qu'il s'agit précisé-
m e n t de comprendre, c'est p o u r q u o i il y a quelque chose q u ' o n donne à
c o m p r e n d r e . P o u r q u o i a-t-elle dit Je viens de chez le charcutier, et n o n pas
Cochon ?
J'ai limité m o n commentaire, car le temps m e manquait, à vous faire
r e m a r q u e r qu'il s'agissait là d'une perle, et j e vous en ai m o n t r é
l'analogie avec cette découverte qui a consisté à s'apercevoir u n j o u r que
certains malades qui se plaignaient d'hallucinations auditives, faisaient
manifestement des m o u v e m e n t s de gorge, de lèvres, autrement dit les
articulaient e u x - m ê m e s . Ici, ce n'est pas pareil, c'est analogue, et c'est
encore plus intéressant parce que ce n'est pas pareil.
J'ai dit—je viens de chez le charcutier, et alors, elle nous lâche le coup,
qu'a-t-il dit, lui ? Il a dit — Truie. C'est la réponse du berger à la bergère
— Fil, aiguille, mon âme, ma vie, c'est ainsi que cela se passe dans
l'existence.
A r r ê t o n s - n o u s un petit instant là-dessus. Le voila bien content, vous
dites-vous, c'est ce qu'il nous enseigne — dans la parole, le sujet reçoit son
message sous une forme inversée. D é t r o m p e z - v o u s , ce n'est j u s t e m e n t pas
ça. Le message dont il s'agit n'est pas identique, bien loin de là, à la
parole, tout au moins au sens où j e vous l'articule c o m m e cette f o r m e de
médiation où le sujet reçoit son message de l'autre sous une f o r m e
inversée.
D ' a b o r d , quel est ce personnage ? N o u s l'avons dit, c'est un h o m m e
marié, amant d ' u n e fille qui est elle-même l'amie de notre malade et très
impliquée dans le désir dont celle-ci est victime — elle en est, n o n pas le
centre, mais j e dirais le personnage fondamental. Les rapports de notre
sujet avec ce couple sont ambigus. C e sont assurément des personnages
60
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »>
persécuteurs et hostiles, mais ils ne sont pas saisis sur un m o d e tellement
revendiquant, c o m m e ont pu s'en étonner ceux qui étaient présents à
l'entretien. C e qui caractérise les rapports du sujet avec l'extérieur, c'est
plutôt la perplexité.— c o m m e n t donc a-t-on pu, par des commérages,
par une pétition sans doute, les amener à l'hôpital ? L'intérêt universel
qui leur est accordé a tendance à se répéter. D ' o ù ces ébauches
d'éléments érotomaniaques que nous avons saisis dans l'observation.
Ce ne sont pas à p r o p r e m e n t parler des érotomanes, mais elles sont
nabitées par le sentiment q u ' o n s'intéresse à elles.
Truie, qu'est-ce que c'est ? C'est son message en effet, mais n'est-ce
pas plutôt son p r o p r e message ?
Au départ de tout ce qui est dit, il y a l'intrusion de la dite voisine
dans la relation de ces deux f e m m e s isolées, qui sont restées étroitement
liées dans l'existence, qui n ' o n t pas pu se séparer lors du mariage de la
plus jeune, qui ont fui soudain la situation dramatique qui semble s'être
créée dans les relations conjugales de celle-ci, du fait des menaces de son
mari, lequel, d'après les certificats médicaux, ne voulait rien de moins
j u e la couper en rondelles. N o u s avons là le sentiment que l'injure dont
•J s'agit — le terme d'injure est vraiment là essentiel, et il a toujours été
mis en valeur dans la phénoménologie clinique de la paranoïa —
s'accorde avec le procès de défense, voie d'expulsion, auquel les deux
patientes se sont senties commandées de procéder par rapport à la
voisine, considérée c o m m e primordialement envahissante. Elle venait
roujours frapper pendant qu'elles étaient à leur toilette, ou au m o m e n t
où elles commençaient quelque chose, pendant qu'elles étaient en train
de dîner, ou de lire. Il s'agissait avant tout d'écarter cette personne
essentiellement portée à l'intrusion. Les choses n ' o n t c o m m e n c é à
devenir problématiques que quand cette expulsion, ce refus, ce rejet a
pris force de plein exercice, j e veux dire au m o m e n t où elles l'ont
vraiment vidée.
Est-ce à situer sur le plan de la projection, c o m m e u n mécanisme de
défense ? T o u t e la vie intime de ces patientes s'est déroulée en dehors de
l'élément masculin, elles ont toujours fait de celui-ci un étranger avec
lequel elles ne se sont jamais accordées, pour elles le m o n d e est
essentiellement féminin. La relation qu'elles entretiennent avec les
personnes de leur sexe est-elle du type d'une projection, dans la
nécessité où elles seraient de rester elles-mêmes, fermées sur elles-
mêmes, en couple ? Est-elle apparentée à cette fixation homosexuelle au
sens le plus large du terme, qui est à la base, nous dit Freud, des
relations sociales ? C'est ce qui expliquerait que, dans l'isolement de ce
m o n d e féminin où vivent ces deux femmes, elles se trouvent dans la
posture, n o n pas de recevoir leur message de l'autre, mais de le dire
61
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
elles-mêmes à l'autre. L'injure est-elle le m o d e de défense qui revient en
quelque sorte par réflexion dans leur relation, relation dont il est
compréhensible qu'à partir du m o m e n t où elle s'est établie, elle s'étende à
tous les autres en tant que tels, quels qu'ils soient ? Cela est concevable, et
déjà laisse entendre qu'il s'agit bien du propre message du sujet, et n o n pas
du message reçu sous une f o r m e inversée.
D e v o n s - n o u s nous arrêter là ? N o n certes. Cette analyse peut nous
faire c o m p r e n d r e que la patiente se sente entourée de sentiments
hostiles. Mais la question n'est pas là. L'important est que Truie ait été
entendu réellement, dans le réel.
Q u i est-ce aui parle ? Puisqu'il y a hallucination, c'est la réalité qui
parle. Cela est impliqué par nos prémisses, si nous posons que la réalité
est constituée de sensations et de perceptions. Il n ' y a pas là-dessus
d'ambiguïté, elle ne dit pas J'ai eu le sentiment qu'il me répondait —
Truie, elle dit — J'ai dit — Je viens de chez le charcutier, et il m'a dit —
Truie.
O u bien nous nous contentons de nous dire — Voilà, elle est
hallucinée. O u bien nous essayons — ce qui peut paraître une entreprise
insensée, mais n'est-ce pas le rôle des psychanalystes j u s q u ' à présent de
s'être livrés à des entreprises insensées ? — d'aller un petit peu plus
loin.
Et d'abord, est-ce de la réalité des objets qu'il s'agit ? Q u i d'habitude
parle dans la réalité, p o u r nous ? Est-ce j u s t e m e n t la réalité quand
q u e l q u ' u n nous parle ? L'intérêt des remarques que je vous ai faites la
dernière fois sur l'autre et l'Autre, l'autre avec un petit a et l'Autre avec
un grand A, était de vous faire remarquer que quand l'Autre avec un
grand A parle, ce n'est pas p u r e m e n t et simplement la réalité devant
laquelle vous êtes, à savoir l'individu qui articule. L'Autre est au-delà de
cette réalité.
Dans la vraie parole, l'Autre, c'est ce devant quoi vous vous faites
reconnaître. Mais vous ne pouvez vous en faire reconnaître que parce
qu'il est d ' a b o r d reconnu. Il doit être reconnu pour que vous puissiez
vous faire reconnaître. Cette dimension supplémentaire, la réciprocité,
est nécessaire à ce que vale cette parole dont je vous ai donné des
exemples typiques, Tu es mon maître ou Tu es ma femme, ou aussi bien la
parole mensongère, qui tout en étant le contraire, suppose également la
reconnaissance d ' u n A u t r e absolu, visé au-delà de tout ce que vous
pourrez connaître, et p o u r qui la reconnaissance n'a j u s t e m e n t à valoir
que parce qu'il est au-delà du connu. C'est dans la reconnaissance que
vous l'instituez, et n o n pas c o m m e un élément pur et simple de la
réalité, un pion, une marionnette, mais un absolu irréductible, de
l'existence duquel c o m m e sujet dépend la valeur m ê m e de la parole
62
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »>
uans laquelle vous vous faites reconnaître. Il y a là quelque chose
l u i naît.
Disant à q u e l q u ' u n Tu es ma femme, vous lui dites implicitement Je
.-ais ton homme, mais vous lui dites d'abord Tu es ma femme, c'est-à-dire
l u e vous l'instituez dans la position d'être par vous reconnue, m o y e n -
nant quoi elle pourra vous reconnaître. Cette parole est donc t o u j o u r s
un au-delà du langage. Et un tel engagement, c o m m e n ' i m p o r t e quelle
autre parole, fût-ce u n mensonge, conditionne tout le discours qui va
suivre, et ici, j ' e n t e n d s par discours y compris des actes, des démarches,
.es contorsions des marionnettes prises dans le jeu et la première, c'est
vous-même. A partir d'une parole un jeu s'institue, en tout comparable
a ce qui se passe dans Alice au pays des merveilles, quand les serviteurs et
autres personnages de la cour de la reine se mettent à j o u e r aux cartes en
Rhabillant de ces cartes, et en devenant eux-mêmes le roi de cœur, la
reine de pique et le valet de carreau. U n e parole vous engage à la
soutenir par votre discours, ou à la renier, à la récuser ou à la confirmer,
a la réfuter, mais plus encore, à vous plier à bien des choses qui sont
dans la règle du jeu. Et quand bien m ê m e la reine changerait à tout
m o m e n t la règle, ça ne changerait rien à l'essentiel — une fois introduit
aans le j e u des symboles, vous êtes toujours forcé de vous c o m p o r t e r
selon une règle.
En d'autres termes, quand une marionnette parle, ce n'est pas elle qui
parle, c'est quelqu'un derrière. La question est de savoir quelle est la
fonction du personnage rencontré en cette occasion. C e que nous
pouvons dire, c'est que, pour le sujet, il est manifestement quelque
chose de réel qui parle. N o t r e patiente ne dit pas que c'est quelqu'un
d'autre derrière lui qui parle, elle en reçoit sa propre parole, mais n o n
pas inversée, sa propre parole est dans l'autre qui est elle-même, le petit
autre, son reflet dans son miroir, son semblable. Truie est donné du tac
au tac, et on ne sait plus quel est le premier tac.
Q u e la parole s'exprime dans le réel veut dire qu'elle s'exprime dans
.3. marionnette. L ' A u t r e dont il s'agit dans cette situation n'est pas
au-delà d u partenaire, il est au-delà du sujet l u i - m ê m e — c'est la
structure de l'allusion — elle s'indique elle-même dans un au-delà de ce
qu'elle dit.
Essayons de nous repérer à partir de ce jeu des quatre qu'implique ce
que j e vous ai dit la dernière fois.
Le petit a, c'est le monsieur qu'elle rencontre dans le couloir, et il n ' y
a pas de grand A. Petit a', c'est ce qui dit Je viens de chez le charcutier Et de
qui dit-on Je viens de chez le charcutier ? D e S. Petit a lui a dit Truie. La
personne qui nous parle, et qui a parlé, en tant que délirante, a', reçoit
sans aucun doute quelque part son propre message sous une f o r m e
63
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
inversée, du petit autre, et ce qu'elle dit concerne l'au-delà qu'elle est
elle-même en tant que sujet, et dont par définition, simplement parce
qu'elle est sujet humain, elle ne peut parler que par allusion.
Il n ' y a que deux façons de parler de ce S, de ce sujet que nous
s o m m e s radicalement, c'est — soit de s'adresser vraiment à l'Autre,
grand A, et d'en recevoir le message qui vous concerne sous une f o r m e
inversée, — soit d'indiquer sa direction, son existence, sous la f o r m e de
l'allusion. Si cette f e m m e est p r o p r e m e n t une paranoïaque, c'est que le
cycle, p o u r elle, c o m p o r t e une exclusion du grand Autre. Le circuit se
f e r m e sur les deux petits autres qui sont la marionnette en face d'elle,
qui parle, et dans laquelle résonne son message à elle, et elle-même qui,
en tant que moi, est toujours un autre et parle par allusion.
C'est cela, l'important. Elle parle tellement bien par allusion qu'elle
ne sait pas ce qu'elle en dit. Q u e dit-elle ? Elle dit — J e viens de chez le
charcutier. O r , qui vient de chez le charcutier ? U n cochon découpé. Elle
ne le sait pas, qu'elle le dit, mais elle le dit quand m ê m e . Cet autre à qui
elle parle, elle lui dit d'elle-même — Moi la truie, je viens de chez le
charcutier, je suis déjà disjointe, corps morcelé, m e m b r a disjecta, délirante, et
mon monde s'en va en morceaux, comme moi-même. Voilà ce qu'elle dit.
Cette façon de s'exprimer, si compréhensible qu'elle nous paraisse, est
pourtant, c'est le moins q u ' o n puisse dire, un tout petit peu drôle.
Il y a encore autre chose qui concerne la temporalité. Il est clair, à
partir des propos de la patiente, q u ' o n ne sait pas qui a parlé le premier.
Selon toute apparence, ce n'est pas notre patiente, ou tout au moins ça
ne l'est pas forcément. N o u s n'en saurons jamais rien, puisque nous
n'allons pas c h r o n o m é t r e r les paroles déréelles, mais si le développe-
m e n t que j e viens de faire est correct, si la réponse est l'allocution,
c'est-à-dire ce que vraiment dit la patiente, le Je viens de chez le charcutier
présuppose la réponse Truie.
D a n s la parole vraie, tout au contraire, l'allocution est la réponse. C e
qui r é p o n d à la parole, c'est en effet la consécration de l'Autre c o m m e
ma femme, ou c o m m e mon maître, et donc ici c'est la réponse qui
présuppose l'allocution. Dans la parole délirante, l'Autre est exclu
véritablement, il n ' y a pas de vérité derrière, il y en a si peu que le sujet
l u i - m ê m e n ' y met aucune vérité, et qu'il est vis-à-vis de ce phénomène,
brut en fin de compte, dans l'attitude de la perplexité. Il faut l o n g t e m p s
avant qu'il ne tente de restituer autour de cela un ordre que nous
appellerons l'ordre délirant. Il le restitue non pas, c o m m e on le croit,
par déduction et construction, mais d'une façon dont nous verrons
ultérieurement qu'elle n'est pas sans rapport avec le p h é n o m è n e primitif
lui-même.
L ' A u t r e étant donc exclu véritablement, ce qui concerne le sujet est
64
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »>
~t réellement par le petit autre, par des ombres d'autre, ou c o m m e
i exprimera notre Schreber pour désigner tous les êtres humains qu'il
-encontre, par des b o n s h o m m e s foutus, ou bâclés à la six-quatre-deux. Le
rcrit autre présente en effet un caractère irréel, tendant à l'irréel.
La traduction que j e viens de vous donner n'est pas complètement
[Link], il y a en allemand des résonances que j'ai essayé de rendre par le
— ot de foutu.
Après nous être intéressés à la parole, nous allons maintenant nous
intéresser u n peu au langage, à quoi la répartition triple du symbolique,
ne l'imaginaire et du réel s'applique justement.
Assurément, le soin que Saussure prend d'éliminer de son analyse du
. m g a g e la considération de l'articulation motrice m o n t r e bien qu'il en
distingue l'autonomie. Le discours concret, c'est le langage réel, et le
-ingage, ça parle. Les registres du symbolique et de l'imaginaire se
retrouvent dans les deux autres termes avec lesquels il articule la
structure du langage, c'est-à-dire le signifié et le signifiant.
Le matériel signifiant, tel que je vous dis toujours qu'il est, par
exemple sur cette table, dans ces livres, c'est le symbolique. Si les
lingues artificielles sont stupides, c'est qu'elles sont toujours faites à
partir de la signification. Q u e l q u ' u n me rappelait récemment les formes
i e déduction qui règlent l'espéranto, et qui fait que quand on connaît
•œuf, on peut déduire vache, génisse, veau et tout ce q u ' o n voudra. Et j e
lui ai d e m a n d é c o m m e n t on dit Mort aux vaches ! en espéranto — ça doit
se déduire de Vive le roi ! Cela seul suffit à réfuter l'existence des langues
irnficielles, qui essaient de se modeler sur la signification, ce pour quoi
elles sont généralement inutilisées.
Et puis il y a la signification, laquelle renvoie toujours à la
signification. Bien entendu, le signifiant peut être pris là-dedans à partir
du m o m e n t où vous lui donnez une signification, que vous créez un
autre signifiant en tant que signifiant, quelque chose dans cette fonction
de signification. C'est pour cela q u ' o n peut parler du langage. Mais la
partition signifiant-signifié se reproduira toujours. Q u e la signification
soit de la nature de l'imaginaire n'est pas douteux. Elle est, c o m m e
l'imaginaire, toujours en fin de compte évanescente, car elle est
strictement liée à ce qui vous intéresse, c'est-à-dire à ce en quoi vous
êtes pris. Vous sauriez que la faim et l'amour, c'est la m ê m e chose, vous
seriez c o m m e tous les animaux, véritablement motivés. Mais
65
INTRODUCTION À LA QUESTION DES PSYCHOSES
grâce à l'existence du signifiant, votre petite signification personnelle —
qui est aussi d ' u n e généricité absolument désespérante, humaine, trop
h u m a i n e — vous entraîne beaucoup plus loin. C o m m e il y a ce sacré
système du signifiant dont vous n'avez pu encore comprendre, ni
c o m m e n t il est là, ni c o m m e n t il existe, ni à quoi il sert, ni à quoi il vous
mène, c'est par lui que vous êtes emmené.
Q u a n d il parle, le sujet a à sa disposition l'ensemble du matériel de la
langue, et c'est à partir de là que se f o r m e le discours concret. Il y a
d ' a b o r d u n ensemble synchronique, qui est la langue en tant que
système simultané de groupes d'opposition structurés, il y a ensuite ce
qui se passe diachroniquement, dans le temps, et qui est le discours. O n
ne peut pas ne pas mettre le discours dans un certain sens du temps,
dans un sens qui est défini d ' u n e façon linéaire, nous dit M . de
Saussure.
Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation. N o n pas que j e la
croie fausse — il est fondamentalement vrai qu'il n ' y a pas de discours
sans un certain ordre temporel, et par conséquent sans une certaine
succession concrète, m ê m e si elle est virtuelle. Si j e lis cette page en
c o m m e n ç a n t par le bas et en remontant à l'envers, ça ne fera pas la
m ê m e chose que si j e lis dans le bon sens, et dans certains cas, ça peut
engendrer une très grave confusion. Mais il n'est pas tout à fait exact
que ce soit une simple ligne, c'est plus probablement un ensemble de
plusieurs lignes, une portée. C'est dans ce diachronisme que s'installe le j
discours. I
Le signifiant c o m m e existant synchroniquement est suffisamment j
caractérisé dans le parler délirant par une modification que j'ai déjà I
relevée ici, à savoir que certains de ses éléments s'isolent, s'alourdissent, I
prennent une valeur, une force d'inertie particulière, se chargent de j
signification, d ' u n e signification tout court. Le livre de Schreber en est
fleuri.
Prenez u n m o t c o m m e par exemple Nervenanhang, adjonction de j
nerfs, m o t de la langue fondamentale. Schreber distingue parfaitement
les m o t s qui lui sont venus d'une façon inspirée, précisément par voie de i
Nervenanhang, qui lui ont été répétés dans leur signification élective
qu'il ne c o m p r e n d pas toujours bien. Seelenmord, assassinat d'âme, par
exemple, est u n autre de ces mots, pour lui problématique, mais dont il
sait qu'il a un sens particulier. Reste que de tout cela, il parle dans un
discours qui est bien le nôtre, et son livre, il faut le dire, est
r e m a r q u a b l e m e n t écrit, clair et aisé. D e plus, il est aussi cohérent que
bien des systèmes philosophiques de notre temps, où nous voyons
perpétuellement un monsieur se piquer tout d ' u n coup, au détour d'un
chemin, d ' u n e tarentule qui lui fait apercevoir le b o v a r y s m e et la durée
66
« JE VIENS DE CHEZ LE CHARCUTIER »>
: o m m e la clé du m o n d e , et reconstruire le m o n d e entier autour de cette
notion, sans q u ' o n sache p o u r q u o i c'est celle-là qu'il a été ramasser. Je
r e vois pas que le système de Schreber soit d'une m o i n d r e valeur que
ceux de ces philosophes dont j e viens de vous profiler le thème général.
E: ce qui apparaît à Freud au m o m e n t où il termine son développement,
: est qu'au f o n d ce type a écrit des choses épatantes, qui ressemblent à ce
m e j'ai décrit, moi, Freud.
Ce livre, écrit donc dans le discours c o m m u n , signale les m o t s qui
:nt pris p o u r le sujet ce poids si particulier. N o u s appellerons cela une
erotisation, et nous éviterons les explications trop simples. Q u a n d le
signifiant se trouve ainsi chargé, le sujet s'en aperçoit très bien. Le
m o m e n t où Schreber emploie pour définir les diverses forces articulées
i u m o n d e auquel il a affaire, le terme d'instance — lui aussi a ses petites
instances — il dit — Instance, c'est de moi, ce ne sont pas les autres qui me
:nt dit, c'est mon discours ordinaire.
Q u e se passe-t-il au niveau de la signification ? L'injure est t o u j o u r s
une r u p t u r e du système du langage, le m o t d ' a m o u r aussi. Q u e Truie
soit chargé de sens obscur, ce qui est probable, ou ne le soit pas, nous
avons déjà là l'indication de cette dissociation. Cette signification,
comme toute signification qui se respecte, renvoie à une autre signifi-
cation. C'est bien ce qui caractérise ici l'allusion. E n disant Je viens de
:-:ez le charcutier, la malade nous indique que ça renvoie à une autre
signification. Naturellement, ça oblique un petit peu, elle préfère que ce
soit moi qui comprenne.
Méfiez-vous toujours des gens qui vous disent — Vous comprenez.
C'est t o u j o u r s pour vous envoyer ailleurs que là où il s'agit d'aller.
C'est ce qu'elle fait. Vous comprenez bien — cela veut dire qu'elle-même
r.'est pas très sûre de la signification, et que celle-ci renvoie, n o n pas tant
a un système de signification continu et accordable, qu'à la signification
en tant qu'ineffable, à la signification foncière de sa réalité à elle, à son
morcelage personnel.
Et puis il y a le réel, l'articulation bel et bien réelle, la muscade passée
i a n s l'autre. La parole réelle, j'entends la parole en tant qu'articulée,
apparaît en un autre point du champ! pas n ' i m p o r t e lequel, mais l'autre,
la marionnette, en tant qu'élément du m o n d e extérieur.
Le grand S dont la parole est le m é d i u m , l'analyse nous avertit que ce
r.'est pas ce q u ' u n vain peuple pense. Il y a la personne réelle qui est
devant vous en tant qu'elle tient de la place — il y a cela dans la présence
d'un être h u m a i n , ça tient de la place, à la rigueur vous pouvez vous
mettre à dix dans votre bureau, mais pas à cent cinquante — il y a ce que
vous voyez, qui manifestement vous captive et qui est capable de vous
raire b r u s q u e m e n t vous jeter à son cou, acte inconsidéré qui est de
67
I N T R O D U C T I O N À LA QUESTION DES PSYCHOSES
l'ordre imaginaire, et puis il y a l'Autre dont nous parlions, qui est aussi
bien le sujet, mais qui n'est pas le reflet de ce que vous voyez en face de
vous, et pas simplement ce qui se produit en tant que vous vous voyez
vous voir.
Si ce que j e dis n'est pas vrai, Freud n'a jamais rien dit de vrai, car
l'inconscient veut dire cela.
Il y a plusieurs altérités possibles, et nous verrons c o m m e n t elles se
manifestent dans un délire complet c o m m e celui de Schreber. Il y a
d ' a b o r d le j o u r et la nuit, le soleil et la lune, ces choses qui reviennent
t o u j o u r s à la m ê m e place, et que Schreber appelle l'ordre naturel du
m o n d e . Il y a l'altérité de l'Autre qui correspond au S, c'est-à-dire le
g r a n d Autre, sujet qui n'est pas connu de nous, l'Autre qui est de la
nature du symbolique, l'Autre auquel on s'adresse au-delà de ce q u ' o n
voit. A u milieu, il y a les objets. Et puis, au niveau du S, il y a quelque
chose qui est de la dimension de l'imaginaire, le moi et le corps, morcelé
ou pas, mais plutôt morcelé.
Je vais vous laisser là pour aujourd'hui. Cette analyse de structure
amorce ce que j e vous dirai la prochaine fois.
N o u s essaierons de comprendre, à partir de ce petit tableau, ce qui se
passe chez Schreber, le délirant parvenu à l'épanouissement complet, et
en fin de compte, parfaitement adapté. Ce qui caractérise Schreber, en
effet, c'est qu'il n'a jamais cessé de débloquer à plein tuyau, mais qu'il
s'était si bien adapté que le directeur de la maison de santé disait de lui —
II est tellement gentil.
N o u s avons la chance d'avoir là un h o m m e qui nous c o m m u n i q u e
tout son système délirant, et à un m o m e n t où celui-ci est arrivé à son
plein épanouissement. Avant de nous demander c o m m e n t il y est entré,
et de faire l'histoire de la Pre-psychotic Phase, avant de prendre les choses
dans le sens de la genèse, c o m m e on le fait toujours, ce qui est la source
d'inexplicables confusions, nous allons les rendre telles qu'elles nous
sont données dans l'observation de Freud, qui n'a jamais eu que ce livre,
qui n'a jamais vu le patient.
V o u s saisirez c o m m e n t se modifient les différents éléments d'un
système construit en fonction des coordonnées du langage. Cet abord
est certes légitime, s'agissant d ' u n cas qui ne nous est donné que par un
livre, et c'est ce qui nous permettra d'en reconstituer efficacement la
d y n a m i q u e . Mais nous commencerons par sa dialectique.
7 DÉCEMBRE 1 9 5 5 .
THÉMA TIQ UE ET STRUC TU RE
DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
VII
D ' U N DIEU QUI NE TROMPE PAS,
ET D ' U N QUI TROMPE
La psychose n'est pas un simple fait de langage.
Le dialecte des symptômes.
Qu'il serait beau d'être une femme...
Dieu et la science.
Le Dieu de Schreber.
L'autre jour, nous avons vu à ma présentation un malade grave.
C'était un cas clinique que je n'avais certainement pas choisi, mais qui
faisait en quelque sorte jouer à ciel ouvert l'inconscient, dans sa
difficulté à passer dans le discours analytique. Il le faisait jouer à ciel
ouvert, parce que, en raison de circonstances exceptionnelles, tout ce
qui chez un autre sujet eût passé dans le refoulement, se trouvait chez lui
supporté par un autre langage, ce langage de portée assez réduite qu'on
appelle un dialecte.
En l'occurrence, le dialecte corse avait fonctionné pour ce sujet dans
des conditions qui accentuaient encore la fonction de particularisation
propre à tout dialecte. Il avait en effet vécu depuis son enfance à Paris,
enfant unique, de parents extrêmement refermés sur leurs lois propre,
et usant exclusivement du dialecte corse. Les querelles perpétuelles de
ces deux personnages parentaux, manifestations ambivalentes de leur
extrême attachement, et de la crainte de voir arriver la femme, l'objet
étranger, se poursuivaient à ciel ouvert, le plongeant de la façon la plus
directe dans leur intimité conjugale. Tout cela en dialecte corse. Rien ne
se concevait de ce qui se passait à la maison, sinon en dialecte corse. Il y
avait deux mondes, celui de l'élite, du dialecte corse, et puis ce qui se
passait au dehors. Cette séparation était encore présente dans la vie du
sujet, et il nous a raconté la différence de ses relations au monde, entre le
moment où il était en face de sa mère et le moment où il se promenait
dans la rue.
Q u ' e n résultait-il ? C'est le cas le plus démonstratif. Il en résultait
deux choses. La première, apparente dans l'interrogatoire, c'est la
difficulté qu'il avait à réévoquer quoi que ce soit dans l'ancien registre,
71
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
c'est-à-dire à s'exprimer dans le dialecte de son enfance, le seul qu'il
parlait avec sa mère. C o m m e j e lui demandais de s'exprimer dans ce
dialecte, de m e répéter les propos qu'il avait pu échanger avec son père
par exemple — Je ne peux pas le sortir, m e répondit-il. D ' a u t r e part, on
voyait chez lui une névrose, les traces d'un c o m p o r t e m e n t qui laissait
deviner un mécanisme q u ' o n peut dire — c'est un terme que j ' e m p l o i e
t o u j o u r s avec prudence — régressif. En particulier, sa singulière façon
de pratiquer sa génitalité tendait à se confondre sur le plan imaginatif
avec une activité régressive des fonctions excrémentielles. Mais tout ce
qui était de l'ordre de ce qui est habituellement refoulé, tout le contenu
e x p r i m é c o m m u n é m e n t par l'intermédiaire des s y m p t ô m e s névroti-
ques, était là parfaitement limpide, et je n'avais aucune peine à le lui
faire exprimer. Il l'exprimait d'autant plus facilement que c'était
supporté par le langage des autres.
J'ai utilisé la comparaison d'une censure exercée sur un journal, non
seulement à tirage e x t r ê m e m e n t limité, mais rédigé dans un dialecte qui
ne serait compréhensible qu'à un n o m b r e archiminime de personnes.
L'établissement du discours c o m m u n , je dirais presque du discours
public, est u n facteur i m p o r t a n t dans la fonction propre du mécanisme
de refoulement. Celui-ci relève en soi de l'impossibilité d'accorder au
discours un certain passé de la parole du sujet, lié, c o m m e Freud l'a
souligné, au m o n d e propre de ses relations infantiles. C'est précisément
ce passé de la parole qui continue à fonctionner dans la langue primitive.
O r , p o u r ce sujet, cette langue, c'est son dialecte corse, dans lequel il
pouvait dire les choses les plus extraordinaires, jeter par exemple à son
père — Si tu ne t'en vas pas, je vais te foutre dans le mal. Ces choses, qui
auraient été aussi bien à dire pour un névrosé ayant dû construire sa
névrose de façon différente, étaient là à ciel ouvert, dans le registre de
l'autre langue, n o n seulement dialectale, mais interfamiliale.
Q u ' e s t - c e que le refoulement pour le névrosé ? C'est une langue, une
autre langue qu'il fabrique avec ses symptômes, c'est-à-dire, si c'est un
hystérique ou un obsessionnel, avec la dialectique imaginaire de lui et
de l'autre. Le s y m p t ô m e n é v r o t i q u e j o u e le rôle de la langue qui permet
d ' e x p r i m e r le refoulement. C'est bien ce qui nous fait toucher du doigt
que le refoulement et le retour du refoulé sont une seule et m ê m e chose,
l'endroit et l'envers d ' u n seul et m ê m e processus.
Ces remarques ne sont pas étrangères à notre problème.
72
D ' U N DIEU QUI NE TROMPE PAS, ET D ' U N QUI TROMPE
Quelle est notre m é t h o d e à propos du président Schreber ?
C'est indiscutablement dans le discours c o m m u n que celui-ci s'est
e x p r i m é p o u r nous expliquer ce qui lui est arrivé, et qui durait encore
lors de la rédaction de son ouvrage. C e témoignage atteste des
transformations structurales qui sont sans aucun doute à considérer
c o m m e réelles, mais le verbal y est dominant, puisque c'est par
l'intermédiaire du témoignage écrit du sujet que nous en avons la
preuve.
Procédons m é t h o d i q u e m e n t . C'est à partir de la connaissance que
nous avons de l'importance de la parole dans la structuration des
s y m p t ô m e s psychonévrotiques, que nous avançons dans l'analyse de ce
territoire, la psychose. N o u s ne disons pas que la psychose a la m ê m e
étiologie que la névrose, nous ne disons pas m ê m e qu'elle est c o m m e la
névrose un pur et simple fait de langage, loin de là. N o u s r e m a r q u o n s
simplement qu'elle est très féconde quant à ce qu'elle peut exprimer
dans le discours. N o u s en avons une preuve dans l'œuvre que nous
lègue le président Schreber, et qui a été p r o m u e à notre attention par
l'attention quasiment fascinée de Freud, lequel, sur la base de ces
témoignages, et par une analyse interne, nous a m o n t r é c o m m e n t ce
m o n d e était structuré. C'est ainsi que nous procéderons, à partir du
discours du sujet, et c'est ce qui nous permettra d'approcher les
mécanismes constituants de la psychose.
Entendez bien qu'il faudra aller méthodiquement, pas à pas, ne pas
sauter les reliefs, sous prétexte q u ' u n e analogie superficielle avec u n
mécanisme de la névrose se fait voir. Bref, ne rien faire de ce qui est si
souvent fait dans la littérature.
Le n o m m é Katan par exemple, qui s'est tout spécialement intéressé
au cas Schreber, tient p o u r acquis que l'origine de sa psychose est à
situer dans sa lutte contre la masturbation menaçante, provoquée par
ses investissements érotiques homosexuels sur le personnage qui a
f o r m é le p r o t o t y p e et en m ê m e temps le noyau de son système
persécutif, à savoir le professeur Flechsig. C'est ce qui aurait conduit le
président Schreber à aller j u s q u ' à subvertir la réalité, c'est-à-direjusqu'à
reconstruire, après une courte période de crépuscule du monde, un m o n d e
nouveau, irréel, dans lequel il n'aurait pas eu à céder à cette m a s t u r b a -
tion considérée c o m m e si menaçante. Chacun ne sent-il pas q u ' u n
mécanisme de cette espèce, s'il est vrai qu'il s'exerce à une certaine
73
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
articulation dans les névroses, aurait ici des résultats tout à fait
disproportionnés ?
Le président Schreber nous narre fort clairement les phases premières
de sa psychose. Et quand il nous donne l'attestation qu'entre la
première poussée du psychotique, phase dite n o n sans f o n d e m e n t
pré-psychotique, et l'établissement progressif de la phase psychotique,
à l'apogée de stabilisation de laquelle il a écrit son ouvrage, il a eu un
fantasme qui s'exprime par ces mots, que ce serait une belle chose que d'être
une femme subissant l'accouplement.
Cette pensée qui le surprend, il en souligne le caractère d'imagina-
tion, en m ê m e temps qu'il précise l'avoir accueillie avec indignation. Il
y a là une sorte de conflit moral. N o u s nous trouvons en présence d ' u n
p h é n o m è n e , et dont on n'emploie jamais plus le terme, si bien q u ' o n ne
sait plus classer les choses — c'est un p h é n o m è n e préconscient. Il est de
cet o r d r e préconscient que Freud fait intervenir dans la d y n a m i q u e du
rêve, et à quoi il donne tellement d'importance dans la Traumdeu-
tung.
O n a bien le sentiment que ça part du moi. L'accent mis par ce il serait
beau... a le caractère de pensée séduisante, que l'ego est loin de
méconnaître.
D a n s un passage de la Traumdeutung consacré aux rêves de châtiment,
Freud admet qu'au m ê m e niveau où interviennent dans le rêve les désirs
de l'inconscient, peut se présenter un autre mécanisme que celui qui
repose sur l'opposition conscient-inconscient — le mécanisme de forma-
tion, dit Freud, devient bien plus transparent lorsqu'on substitue à l'opposition
du conscient et de l'inconscient, celle du moi et du refoulé.
C'est écrit à un m o m e n t où la notion du moi n'est pas encore
doctrinée par Freud, mais vous voyez pourtant qu'elle est déjà présente
dans son esprit. Notons ici seulement que les rêves de châtiment ne sont pas
nécessairement liés à la persistance de rêves pénibles, ils naissent au contraire le
plus souvent, semble-t-il, lorsque ces rêves du jour sont de nature apaisante,
mais expriment des satisfactions intérieures. Toutes ces pensées interdites sont
remplacées dans ce concept manifeste du rêve par leur contraire. Le caractère
essentiel des rêves de châtiment me paraît donc être le suivant : ce qui les produit
n'est pas un désir inconscient survenu du refoulé, mais un désir de sens contraire
se réalisant contre celui-ci, désir de châtiment qui bien qu'inconscient, plus
exactement préconscient, appartient au moi.
T o u s ceux qui suivent la voie où j e vous mène peu à peu, en attirant
votre attention sur un mécanisme qui est distinct de la Verneinung et
q u ' o n voit à tout instant émerger dans le discours de Freud, retrouve-
ront là une fois de plus la nécessité de distinguer entre quelque chose qui
a été symbolisé et quelque chose qui ne l'a pas été.
74
D ' U N DIEU QUI NE TROMPE PAS, ET D ' U N QUI TROMPE
Quelle relation y a-t-il entre l'émergence dans le m o i — et d ' u n e
façon, j e le souligne, n o n conflictuelle — de la pensée qu'il serait beau
d'être une femme subissant l'accouplement, avec la conception où s'épa-
nouira le délire parvenu à son degré d'achèvement, à savoir que
l ' h o m m e doit être la f e m m e permanente de Dieu ? Il y a lieu, sans aucun
doute, de rapprocher ces deux termes — l'apparition première de cette
pensée qui a traversé l'esprit de Schreber, alors a p p a r e m m e n t sain, et
l'état terminal du délire, qui, en face d ' u n personnage tout-puissant
avec lequel il a des relations érotiques permanentes, le situe l u i - m ê m e
c o m m e un être complètement féminisé, une femme, c'est ce qu'il dit.
La pensée du début nous apparaît légitimement c o m m e l'entrevision du
t h è m e final. Mais nous ne devons pas pour autant négliger les étapes, les
crises qui l'ont fait passer d'une pensée aussi fugitive à une conduite et
un discours aussi f e r m e m e n t délirants que les siens.
Il n'est pas dit à l'avance que les mécanismes en cause soient
h o m o g è n e s aux mécanismes auxquels nous avons affaire habituelle-
ment dans les névroses, et n o m m é m e n t à celui du refoulement. Bien
entendu, p o u r s'en apercevoir il faut commencer par c o m p r e n d r e ce
que veut dire le refoulement, à savoir qu'il est structuré c o m m e u n
p h é n o m è n e de langage.
La question se pose de savoir si nous nous trouvons devant un
mécanisme p r o p r e m e n t psychotique qui serait imaginaire et qui irait de
la première entrevision d'une identification et d'une capture dans
l'image féminine, j u s q u ' à l'épanouissement d ' u n système du m o n d e où
le sujet est complètement absorbé dans son imagination d'identification
féminine.
C e que j e dis, qui est presque trop artificiel, vous indique bien dans
quelle direction nous devons chercher à résoudre notre question. N o u s
n'avons aucun m o y e n de le faire, sinon à en saisir les traces dans le seul
élément que nous possédions, à savoir le document lui-même, le
discours du sujet. C'est p o u r q u o i j e vous ai introduit la dernière fois à ce
qui doit orienter notre investigation, à savoir la structure de ce discours
même.
J'ai c o m m e n c é par distinguer les trois sphères de la parole c o m m e
telle. V o u s vous rappelez que nous pouvons, à l'intérieur m ê m e du
p h é n o m è n e de la parole, intégrer les trois plans du symbolique,
représenté par le signifiant, de l'imaginaire, représenté par la significa-
75
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
tion, et du réel, qui est le discours bel et bien tenu réellement dans sa
dimension diachronique.
Le sujet dispose de tout un matériel signifiant qui est sa langue,
maternelle ou pas, et il s'en sert pour faire passer dans le réel des
significations. C e n'est pas la m ê m e chose d'être plus ou moins captivé,
capturé dans une signification, et d'exprimer cette signification dans un
discours destiné à la c o m m u n i q u e r , à la mettre en accord avec les autres
significations diversement reçues. Dans ce terme, reçu, est le ressort de
ce qui fait du discours un discours c o m m u n , un discours c o m m u n é -
m e n t admis.
La notion de discours est fondamentale. M ê m e pour ce que nous
appelons l'objectivité, le m o n d e objectivé par la science, le discours est
essentiel, car le m o n d e de la science, q u ' o n perd toujours de vue, est
avant tout communicable, il s'incarne dans des communications
scientifiques. Auriez-vous réussi l'expérience la plus sensationnelle, si
un autre ne peut la refaire après la communication que vous en avez
faite, elle ne sert à rien. C'est à ce critère qu'on constate q u ' u n e chose
n'est pas reçue scientifiquement.
Q u a n d j e vous ai fait le tableau à trois entrées, j'ai localisé les
différentes relations dans lesquelles nous pouvons analyser le discours
du délirant. C e schéma n'est pas le schéma du m o n d e , c'est la condition
fondamentale de tout rapport. Dans le sens vertical, il y a le registre du
sujet, de la parole et de l'ordre de l'altérité c o m m e telle, de l'Autre. Le
point-pivot de la fonction de la parole est la subjectivité de l'Autre,
c'est-à-dire le fait que l'Autre est essentiellement celui qui est capable,
c o m m e le sujet, de convaincre et de mentir. Q u a n d j e vous ai dit qu'il
doit y avoir dans cet Autre le secteur des objets tout à fait réels, il est
bien entendu que cette introduction de la réalité, est toujours fonction
de la parole. P o u r que quoi que ce soit puisse se rapporter, par rapport
au sujet et à l'Autre, à quelque f o n d e m e n t dans le réel, il faut qu'il y ait
quelque part quelque chose qui ne t r o m p e pas. Le corrélat dialectique
de la structure fondamentale qui fait de la parole de sujet à sujet une
parole qui peut t r o m p e r , c'est qu'il y ait aussi quelque chose qui ne
t r o m p e pas.
Cette fonction, observez-le bien, est remplie très diversement selon
les aires culturelles dans lesquelles la fonction éternelle de la parole vient
à fonctionner. Vous auriez tort de croire que ce soient les m ê m e s
éléments, et m ê m e m e n t qualifiés, qui aient toujours rempli cette
fonction.
Prenez Aristote. T o u t ce qu'il nous dit est parfaitement c o m m u n i -
cable, et néanmoins la position de l'élément n o n t r o m p e u r est essen-
76
D ' U N DIEU QUI NE TROMPE PAS, ET D ' U N QUI TROMPE
tiellement différente chez lui et chez nous. O ù est-il chez nous, cet
élément ?
E h bien, quoi que puissent en penser les esprits qui s'en tiennent aux
apparences, ce qui est souvent le cas des esprits forts, et m ê m e les plus
positivistes d'entre vous, voire les plus affranchis de toute idée
religieuse, le seul fait que vous vivez à ce point précis de l'évolution des
pensées humaines, ne vous tient pas quitte de ce qui s'est franchement et
rigoureusement f o r m u l é dans la méditation de Descartes, de Dieu en
tant qu'il ne peut nous t r o m p e r .
Cela est tellement vrai q u ' u n personnage aussi lucide qu'Einstein
quand il s'agissait du maniement de l'ordre symbolique qui était le sien,
l'a bien rappelé — Dieu, disait-il, est malin, mais il est honnête. La notion
que le réel, si délicat qu'il soit à pénétrer, ne peut pas j o u e r au vilain avec
nous, ne nous mettra pas dedans exprès, est, encore que personne ne s'y
arrête absolument, essentiel à la constitution du m o n d e de la science.
Cela dit, j ' a d m e t s que la référence au Dieu n o n t r o m p e u r , seul
principe admis, est fondée sur les résultats obtenus de la science. N o u s
n ' a v o n s jamais rien constaté en effet qui nous m o n t r e au f o n d de la
nature u n d é m o n t r o m p e u r . Mais il n'empêche que c'est un acte de foi
qui a été nécessaire aux premiers pas de la science et de la constitution de
la science expérimentale. Il va de soi pour nous que la matière n'est pas
tricheuse, qu'elle ne fait pas exprès d'écraser nos expériences et faire
sauter nos machines. Ça arrive, mais c'est que nous nous t r o m p o n s , il
n'est pas question qu'elle nous trompe. C e pas, ce n'est pas du tout-cuit.
Il n ' y faut rien de moins que la tradition judéo-chrétienne pour qu'il
puisse être franchi d ' u n e façon aussi assurée.
Si l'émergence de la science telle que nous l'avons constituée avec la
ténacité, l'obstination et l'audace qui en caractérisent le développement,
s'est produite à l'intérieur de cette tradition, c'est bien parce qu'elle a
posé u n principe unique à la base, n o n seulement de l'univers, mais de la
loi. C e n'est pas simplement l'univers qui a été créé ex nihilo, mais aussi
la loi — c'est là que joue^tout le débat d ' u n certain rationalisme et d ' u n
certain volontarisme, qui a tourmenté, t o u r m e n t e encore les théolo-
giens. Le critère du bien et du mal relèvera-t-il de ce q u ' o n pourrait
appeler le caprice de Dieu ?
C'est la radicalité de la pensée judéo-chrétienne sur ce point qui a
permis ce pas décisif, pour lequel l'expression d'acte de foi n'est pas
déplacée, qui consiste à poser qu'il y a quelque chose qui est absolument
n o n t r o m p e u r . Q u e ce pas soit réduit à cet acte, est une chose
essentielle. Réfléchissons seulement à ce qui arriverait, du train où l'on
va maintenant, si nous nous apercevions qu'il n ' y a pas seulement un
proton, un méson, etc, mais un élément avec lequel on n'avait pas
77
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
compté, un m e m b r e de trop dans la mécanique atomique, u n person-
nage qui mentirait. Là, on ne rirait plus du tout.
P o u r Aristote, les choses sont complètement différentes. Qu'est-ce
qui l'assurait, dans la nature, du n o n - m e n s o n g e de l'Autre en tant que
réel ? — sinon les choses en tant qu'elles reviennent toujours à la m ê m e
place, à savoir les sphères célestes. La notion des sphères célestes
c o m m e ce qui, dans le m o n d e , est incorruptible, d'une essence autre,
divine, a habité très longtemps la pensée chrétienne elle-même, la
tradition chrétienne médiévale, qui héritait de cette pensée antique. C e
n'est pas seulement d'un héritage scolastique qu'il s'agissait, car cette
n o t i o n est, p e u t - o n dire, naturelle à l ' h o m m e , et c'est nous qui s o m m e s
dans une position exceptionnelle à ne pas plus nous préoccuper de ce qui
se passe dans la sphère céleste. Jusqu'à une époque tout à fait récente, la
présence mentale de ce qui se passe au ciel c o m m e référence essentielle
nous est attestée dans toutes les cultures, j u s q u e dans celles dont
l'astronomie nous assure de l'état très avancé de leurs observations et de
leurs réflexions. N o t r e culture fait exception, depuis qu'elle a consenti,
très tard, à prendre au pied de la lettre la position judéo-chrétienne. Il
était jusque-là impossible de décoller la pensée des philosophes c o m m e
des théologiens, donc des physiciens, de l'idée de l'essence supérieure
des sphères célestes. La mesure en est le témoin matérialisé— mais c'est
nous qui disons cela — en soi, la mesure est le témoin de ce qui ne
t r o m p e pas.
Il n ' y a vraiment que notre culture qui présente ce trait — c o m m u n à
tous ceux qui sont ici, j e crois, à l'exception de certains qui peuvent
avoir eu quelques curiosités astronomiques — ce trait que nous ne
pensons jamais au retour régulier des astres et des planètes, ni aux
éclipses n o n plus. Ça n'a pour nous aucune espèce d'importance, on sait
que ça marche tout seul. Il y a un m o n d e entre ce q u ' o n appelle d ' u n
m o t que j e n ' a i m e pas, la mentalité de gens c o m m e nous — pour qui la
garantie de tout ce qui se passe dans la nature est un simple principe, à
savoir qu'elle ne saurait nous tromper, qu'il y a quelque part quelque
chose qui garantit la vérité de la réalité, et que Descartes affirme sous la
f o r m e de son Dieu n o n t r o m p e u r — et d'autre part, la position
normale, naturelle, la plus c o m m u n e , celle qui apparaît dans l'esprit de
la très grande majorité des cultures, qui consiste à situer la garantie de la
réalité dans le ciel, de quelque façon q u ' o n se le représente.
Le développement que j e viens de vous faire n'est aucunement sans
rapport avec notre propos, car nous voilà tout de suite dans le bain avec
le premier chapitre des Mémoires du président Schreber, qui traite du
système des étoiles c o m m e article essentiel, ce qui est plutôt inattendu,
de la lutte contre la masturbation.
78
D ' U N DIEU QUI NE TROMPE PAS, ET D ' U N QUI TROMPE
L'exposé est entrecoupé de lectures
des Mémoires d'un névropathe, chapitre 1, p. 23-21.
Selon cette théorie, chaque nerf de l'intellect représente l'entière
individualité spirituelle de l ' h o m m e , porte inscrite, p o u r ainsi dire, la
totalité des souvenirs. Il s'agit là d'une théorie extrêmement élaborée,
d o n t la position ne serait pas malaisée à rencontrer, ne serait-ce qu'à
titre d'étape de la discussion, dans des ouvrages scientifiques reçus. Par
u n mécanisme de l'imagination qui n'est pas exceptionnel, nous
touchons au lien de la notion d ' â m e avec celle de perpétuité des
impressions. Le f o n d e m e n t du concept d ' â m e dans l'exigence d'une
conservation des impressions imaginaires, est là sensible. Je dirais
presque qu'il y a là le fondement, j e ne dis pas la preuve, de la croyance à
l'immortalité de l'âme. Il y a quelque chose d'irrépressible quand le
sujet se considère lui-même — n o n seulement il ne peut pas ne pas
concevoir qu'il existe, mais bien plus, qu'une impression participe de sa
perpétuité. Jusqu'ici, notre délirant ne délire pas plus q u ' u n secteur
e x t r ê m e m e n t étendu de l'humanité, pour ne pas dire qu'il lui est
co-extensif.
Suite de la lecture.
N o u s ne s o m m e s pas loin de l'univers spinozien, p o u r autant qu'il est
f o n d é sur la coexistence de l'attribut de la pensée et de l'attribut de
l'étendue. D i m e n s i o n fort intéressante pour situer la qualité imaginaire
de certaines étapes de la pensée philosophique.
Suite de la lecture.
N o u s verrons plus tard p o u r q u o i Schreber est parti de la notion de
Dieu. C e départ est certainement lié à son discours le plus récent, celui
dans lequel il systématise son délire pour nous le c o m m u n i q u e r . Vous
le voyez déjà saisi par ce dilemme — qui va tirer à soi le plus de rayons,
de lui ou de ce Dieu avec lequel il a cette perpétuelle relation érotique ?
Est-ce Schreber qui va gagner l ' a m o u r de Dieu j u s q u ' à mettre en
danger son existence, ou est-ce Dieu qui va posséder Schreber, et
ensuite le planter là ? Je vous esquisse le problème de façon h u m o r i s -
79
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
tique, mais cela n'a rien de drôle, puisque c'est le texte du délire d ' u n
malade.
Il y a divergence dans son expérience entre Dieu qui est pour lui
l'envers du m o n d e — et si ce n'est pas tout à fait celui dont j e vous
parlais tout à l'heure, qui est lié à une certaine conception de
l'équivalence de Dieu et de l'étendue, c'est tout de m ê m e la garantie que
l'étendue n'est pas illusoire — et d'autre part, ce Dieu avec lequel, dans
l'expérience la plus crue, il a des relations c o m m e avec un organisme
vivant, le Dieu vivant, c o m m e il s'exprime.
Si la contradiction entre ces deux termes lui apparaît, vous pensez
bien que ce n'est pas sur un plan de logique formelle. N o t r e malade n'en
est pas là, pas plus que personne d'ailleurs. Les fameuses contradictions
de la logique formelle n ' o n t aucune raison d'être plus opérantes chez lui
qu'elles ne le sont chez nous, qui faisons parfaitement coexister dans
notre esprit, en dehors des m o m e n t s où on nous p r o v o q u e à la
discussion et où nous devenons très chatouilleux sur la logique
formelle, les systèmes les plus hétérogènes, voire les plus discordants,
dans une simultanéité où cette logique semble complètement oubliée —
que chacun fasse référence à son expérience personnelle. Il n ' y a pas une
contradiction logique, il y a une contradiction vécue, vivante, sérieuse-
m e n t posée et vivement éprouvée par le sujet, entre le Dieu presque
spinozien dont il maintient l'ombre, l'esquisse imaginaire, et celui qui
entretient avec lui cette relation érotique dont il lui témoigne perpétuel-
lement.
La question, nullement métaphysique, se pose de savoir ce qu'il en
est réellement du vécu du psychosé. N o u s n'en s o m m e s pas au point
d ' y répondre, et elle n'a peut-être p o u r nous de sens à aucun m o m e n t .
N o t r e travail est de situer structuralement le discours qui témoigne des
rapports érotiques du sujet avec le Dieu vivant, qui est aussi celui qui,
par l'intermédiaire de ces rayons divins, et de toute une procession de
f o r m e s et d'émanations, lui parle, s'exprimant dans cette langue
déstructurée au point de vue de la langue c o m m u n e , mais aussi bien
restructurée sur des relations plus fondamentales, qu'il appelle la langue
fondamentale.
Suite de la lecture.
N o u s entrons là-dessus dans une émergence, saisissante par rapport à
l'ensemble du discours, des plus vieilles croyances — Dieu est le maître
du soleil et de la pluie.
80
D ' U N DIEU QUI NE TROMPE PAS, ET D ' U N QUI TROMPE
Suite de la lecture.
N o u s ne p o u v o n s pas ne pas noter ici le lien de la relation imaginaire
avec les rayons divins. Et j'ai l'impression qu'il y a eu chez Freud
référence littéraire lorsqu'il insiste, à propos du refoulement, sur ceci
qu'il y a une double polarité — sans doute quelque chose est-il réprimé,
repoussé, mais il est aussi attiré par ce qui a déjà été p r é c é d e m m e n t
refoulé. N o u s ne p o u v o n s pas ne pas reconnaître au passage l'analogie
saisissante de cette d y n a m i q u e avec le sentiment exprimé par Schreber
dans l'articulation de son expérience.
Je vous signalais tout à l'heure la divergence qu'il éprouve entre deux
exigences de la présence divine, celle qui justifie le maintien autour de
lui du décor du m o n d e extérieur — vous verrez à quel point cette
expression est fondée — et celle du Dieu qu'il éprouve c o m m e le
partenaire de cette oscillation de force vivante qui va devenir la
dimension dans laquelle désormais il souffrira et palpitera. Cet écart se
résout p o u r lui en ces termes — La vérité totale se trouve peut-être à la façon
d'une quatrième dimension, sous forme d'une diagonale de ces lignes de
représentation, qui est inconcevable pour l'homme.
Il s'en tire, n'est-ce pas, c o m m e on en use c o u r a m m e n t dans le
langage de cette c o m m u n i c a t i o n trop inégale à son objet qui s'appelle la
métaphysique, quand on ne sait absolument pas c o m m e n t concilier
deux termes, la liberté et la nécessité transcendante, par exemple. O n se
contente de dire qu'il y a quelque part une quatrième dimension et une
diagonale, ou on tire chacun des deux bouts de la chaîne. Cette
dialectique, parfaitement manifeste dans tout exercice du discours, ne
peut vous échapper.
Suite de la lecture.
En fin de compte, Dieu n'a de rapport complet, authentique, qu'avec
des cadavres. Dieu ne c o m p r e n d rien aux êtres vivants, son o m n i p r é -
sence ne saisit les choses que de l'extérieur, jamais de l'intérieur. Voilà
des propositions qui ne semblent pas aller de soi, ni être exigées par la
cohérence du système, telle que nous pourrions la préconcevoir
nous-mêmes.
Je reviendrai la prochaine fois sur ce point, avec plus d'accent. Mais
voyez déjà que la relation psychotique, à son degré ultime de
développement, c o m p o r t e l'introduction de la dialectique f o n d a m e n -
tale de la tromperie dans une dimension, si l'on peut dire, transversale
par rapport à celle du rapport authentique. Le sujet peut parler à l'Autre
81
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
en tant qu'il est avec lui question de foi ou de feinte, mais c'est ici dans la
dimension d'un imaginaire subi, caractéristique fondamentale de l'ima-
ginaire — que se produit, comme un phénomène passif, c o m m e une
expérience vécue du sujet, cet exercice permanent de la tromperie qui
va à subvertir tout ordre quel qu'il soit, mythique ou pas, dans la pensée
elle-même. Ce qui fait que le monde, comme vous allez le voir se
développer dans le discours du sujet, se transforme dans ce que nous
appelons une fantasmagorie, mais qui est, pour lui, le plus certain de
son vécu, c'est ce jeu de tromperie qu'il entretient, non pas avec un
autre qui serait semblable à lui, mais avec cet être premier, garant m ê m e
du réel.
Schreber remarque très bien lui-même qu'il était loin d'être préparé
par ses catégories antérieures à cette expérience vivante du Dieu infini
—jusque-là, ces questions n'avaient aucune espèce d'existence pour lui,
et beaucoup mieux qu'un athée, il était un indifférent.
O n peut dire que dans ce délire, Dieu est essentiellement le terme
polaire par rapport à la mégalomanie du sujet, mais c'est en tant que
Dieu est là pris à son propre jeu. Le délire de Schreber va nous
développer en effet que Dieu, pour avoir voulu capter ses forces et faire
de lui le déchet, l'ordure, la charogne, objet de tous les exercices de
destruction qu'il a permis à son mode intermédiaire d'effectuer, est pris
à son propre jeu. Le grand danger de Dieu, c'est en fin de compte de
trop aimer Schreber, cette zone transversement transversale.
N o u s aurons à structurer la relation de ce qui garantit le réel dans
l'autre, c'est-à-dire la présence et l'existence du monde stable de Dieu,
avec le sujet Schreber en tant que réalité organique, corps morcelé.
N o u s verrons, en empruntant quelques références à la littérature
analytique, qu'une grande partie de ses fantasmes, de ses hallucinations,
de sa construction miraculeuse ou merveilleuse, est faite d'éléments où
se reconnaissent clairement toutes sortes d'équivalences corporelles.
N o u s verrons par exemple ce que l'hallucination des petits h o m m e s
représente organiquement. Mais le pivot de ces phénomènes, c'est la
loi, qui est ici tout entière dans la dimension imaginaire. Je l'appelle
transversale, parce qu'elle est diagonalement opposée à la relation de
sujet à sujet, axe de la parole dans son efficacité.
N o u s continuerons la prochaine fois cette analyse, ici seulement
amorcée.
14 DÉCEMBRE 1 9 5 5 .
APPENDICE
Séance suivante : LE DISCOURS DU PUPITRE.
Je m e suis rendu c o m p t e que vous aviez eu, la dernière fois, une petite
difficulté, due à la différence de potentiel entre m o n discours et la
lecture, pourtant passionnante, des écrits du président Schreber. Cette
difficulté technique m ' a suggéré de moins m e fier, dans l'avenir, à un
c o m m e n t a i r e courant du texte. J'avais cru q u ' o n pouvait le lire d ' u n
b o u t à l'autre et cueillir au passage les éléments de structure, d'organi-
sation, sur lesquels j e veux vous faire progresser. L'expérience p r o u v e
qu'il faudra que j e m ' a r r a n g e autrement. Je ferai d'abord le choix.
Cette considération méthodique, conjuguée avec le fait que j e n'étais
pas absolument décidé à tenir le séminaire d'aujourd'hui, et que je ne le
fais qu'entraîné par ma grande affection pour vous, à quoi s'ajoute la
tradition qui veut qu'à la veille des vacances on fasse dans les
établissements d'études secondaires, ce qui est à peu près votre niveau,
une petite lecture, m ' a décidé à vous lire quelque chose de récent et
d'inédit qui est de moi, et qui restera dans la ligne de notre sujet.
Il s'agit du discours q u e j ' a i fait, ou suis censé avoir fait, à la Clinique
psychiatrique du D r H o f f , à Vienne, sur le thème suivant, Sens d'un
retour à Freud dans la psychanalyse, histoire de leur faire part du
m o u v e m e n t parisien, et du style, sinon de l'orientation générale, de
notre enseignement.
J'ai fait ce discours dans les mêmes conditions d'improvisation,
m ê m e plutôt accentuées, qu'ici. Les discours que je tiens ici, je les
prépare. Là, le sujet m'apparaissait assez général pour que je m e fie à
m o n adaptation à l'auditoire, de sorte que je vais vous c o m m u n i q u e r
une reconstitution écrite, aussi fidèle que j e l'ai pu à l'esprit d ' i m p r o v i -
sation et à la m o d u l a t i o n de ce discours. J'ai été amené à développer un
peu certains passages, et à y ajouter certaines considérations q u e j ' a i été
amené à faire dans une seconde séance plus réduite qui a eu lieu après, et
où j e m e trouvais en face du cercle limité des techniciens analystes qui
avaient assisté à la première conférence. Je leur ai parlé d'une question
technique, celle de la signification de l'interprétation en général. Ça
n'en a pas moins été p o u r eux, le sujet, au moins au premier abord, de
certains étonnements, ce qui p r o u v e qu'il y a toujours lieu d'essayer
d'établir le dialogue.
83
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
A u t a n t que possible, j e vais essayer de vous donner cette lecture avec
le ton parlé que m o n texte s'efforce à reproduire, et qui, j e l'espère,
soutiendra m i e u x notre attention que la lecture de la dernière fois.
Je vous avertis, ne serait-ce que p o u r stimuler votre curiosité, qu'il
m'est arrivé au milieu de ce discours, une assez curieuse aventure — qui
ne pourra pas se reproduire ici, sinon de la façon en quelque sorte
simulée qui l'inscrit dans le texte, puisque le matériel manque.
J'avais là-bas devant m o i une sorte de pupitre, plus perfectionné que
celui-ci, et c'est probablement à un m o m e n t où l'intérêt, sinon de
l'auditoire, du moins le mien, fléchissait un peu, car le contact n'est pas
t o u j o u r s aussi b o n que celui où j e m e sens ici avec vous, c'est à ce
m o m e n t que ledit pupitre est venu à m o n aide, et d'une façon assez
extraordinaire, à comparer à ces paroles récentes que nous avons
entendues d ' u n de mes anciens amis de la Sorbonne, qui nous a raconté
samedi dernier des choses étonnantes, à savoir la m é t a m o r p h o s e de la
dentellière en cornes de rhinocéros, et finalement en choux-fleurs. E h
bien, ce pupitre a c o m m e n c é à parler. Et j'ai eu toutes les peines du
m o n d e à lui reprendre la parole.
C'est un élément qui va peut-être introduire un léger déséquilibre de
composition dans m o n discours.
Lecture de l'article, repris dans les Ecrits, p. 401-436, sous le titre de La chose
freudienne.
2 1 DÉCEMBRE 1 9 5 5 .
VII
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
Certitude et réalité.
Schreber n'est pas poète.
La notion de défense.
Verdichtung, Verdràngung,
Verneinung et Verwerfung.
Il est toujours b o n de ne pas laisser son horizon se rétrécir. C'est
p o u r q u o i j e voudrais aujourd'hui vous rappeler quel est, n o n pas
seulement m o n dessein général p o u r ce qui est du cas Schreber, mais le
propos fondamental de ces séminaires. Q u a n d on poursuit une marche
pas à pas pendant un certain temps, on a toujours à la fin des m u r s
devant le nez. Mais enfin, c o m m e j e vous e m m è n e dans des endroits
difficiles, peut-être manifestons-nous un peu plus d'exigence qu'ail-
leurs. Il m e paraît également nécessaire de vous rappeler le plan qui situe
cette marche.
Il faudrait exprimer le propos de ce séminaire de diverses façons qui
se recoupent, et qui toutes reviendraient au m ê m e . Je pourrais vous dire
d ' a b o r d que j e suis ici pour vous rappeler qu'il convient de prendre au
sérieux notre expérience, et que le fait d'être psychanalystes ne vous
dispense pas d'être intelligents et sensibles. Il ne suffit pas q u ' u n certain
n o m b r e de clés vous aient été données pour que vous en profitiez p o u r
ne plus penser à rien, et vous efforcer, ce qui est le penchant général des
êtres humains, à tout laisser en place. Il y a de certaines façons d'user des
catégories telles que l'inconscient, la pulsion, la relation préœdipienne,
la défense, qui consistent à n ' e n tirer aucune des conséquences
authentiques qu'elles comportent, et à considérer que c'est une affaire
qui concerne les autres, mais qui ne touche pas au f o n d de vos rapports
avec le m o n d e . Il faut bien dire que p o u r être psychanalystes, vous
n'êtes nullement obligés, sauf à vous secouer un peu, de garder présent
à l'esprit que le m o n d e n'est pas tout à fait c o m m e tout un chacun le
conçoit, mais qu'il est pris dans ces mécanismes prétendument connus
de vous.
85
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
Maintenant, il ne s'agit pas non plus — ne vous y trompez pas — que
je fasse ici la métaphysique de la découverte freudienne, que je tire les
conséquences qu'elle comporte en ce qui concerne ce qu'on peut
appeler, au sens le plus large, l'être. Ce n'est pas là m o n propos. Ce ne
serait pas inutile, mais je crois que cela peut être laissé à d'autres, et que
ce que nous faisons ici en indiquera la voie d'accès. N e croyez pas qu'il
vous soit interdit de faire quelques battements d'ailes dans ce sens —
vous ne perdrez rien à vous interroger sur la métaphysique de la
condition humaine telle qu'elle nous est révélée par la découverte
freudienne. Mais enfin, ce n'est pas l'essentiel, car cette métaphysique,
vous la recevez sur la tête, on peut faire confiance aux choses telles
qu'elles sont structurées — elles sont là, et vous êtes dedans.
Ce n'est pas pour rien que c'est de nos jours que la découverte
freudienne a été faite, et que, par une série de hasards des plus confus,
vous vous trouvez en être personnellement les dépositaires. La méta-
physique dont il s'agit peut tout entière s'inscrire dans le rapport de
l ' h o m m e au symbolique. Vous y êtes immergés à un degré qui dépasse
de beaucoup votre expérience de techniciens et, c o m m e j e vous
l'indique quelquefois, nous en trouvons les traces et la présence dans
toutes sortes de disciplines et d'interrogations qui sont voisines de la
psychanalyse.
Vous êtes techniciens. Mais techniciens de choses qui existent à
l'intérieur de cette découverte. Puisque cette technique se développe à
travers la parole, le monde dans lequel vous avez à vous déplacer dans
votre expérience est incurvé dans cette perspective. Essayons au moins
de le structurer correctement.
C'est à cette exigence que répond m o n petit carré, qui va du sujet à
l'autre, et d'une certaine façon ici du symbolique vers le réel, sujet, moi,
corps, et dans le sens contraire, vers le grand Autre de l'intersubjecti-
vité, l'Autre que vous n'appréhendez pas tant qu'il est sujet, c'est-à-dire
qu'il peut mentir, l'Autre qu'on retrouve par contre toujours à sa place,
l'Autre des astres, ou si vous voulez le système stable du monde, de
l'objet, et entre les deux, de la parole, avec ses trois étapes, du
signifiant, de la signification et du discours.
Ce n'est pas un système du monde, c'est un système de repérage de
notre expérience — elle se structure c o m m e ça, et c'est à l'intérieur de ça
que nous pouvons situer les diverses manifestations phénoménales
auxquelles nous avons affaire. N o u s n'y comprendrons rien si nous ne
prenons pas au sérieux cette structure.
Bien entendu, cette histoire de sérieux est elle-même au cœur de la
question. Ce qui caractérise un sujet normal, c'est précisément de ne
jamais prendre tout à fait au sérieux un certain nombre de réalités dont il
86
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
reconnaît qu'elles existent. Vous êtes entourés de toutes sortes de
réalités d o n t vous ne doutez pas, dont certaines sont particulièrement
menaçantes, mais vous ne les prenez pas pleinement au sérieux, car
vous pensez, avec le sous-titre de Paul Claudel, que le pire n'est pas
toujours sûr, et vous vous maintenez dans un état m o y e n , fondamental
au sens où il s'agit du fond, qui est d'heureuse incertitude, et vous rend
possible une existence suffisamment détendue. Assurément, la certi-
tude est la chose la plus rare p o u r le sujet normal. S'il s'interroge à ce
propos, il s'aperçoit qu'elle est strictement corrélative d ' u n e action dans
laquelle il est engagé.
Je ne m'étendrai pas là-dessus, puisque nous ne s o m m e s pas là p o u r
faire la psychologie et la phénoménologie du plus prochain. N o u s
avons, c o n f o r m é m e n t à ce qui se passe toujours, à l'atteindre par un
détour, par le plus lointain, qui est aujourd'hui le fou Schreber.
Gardons un peu nos distances, et nous allons nous apercevoir que
Schreber a en c o m m u n avec les autres fous, un trait que vous
retrouverez toujours dans les données les plus immédiates — c'est la
raison p o u r laquelle j e vous fais des présentations de malades. Les
psychologues, à ne pas vraiment fréquenter le fou, se posent le faux
p r o b l è m e de savoir p o u r q u o i il croit à la réalité de son hallucination. O n
voit bien tout de m ê m e que ça ne colle pas, et on se fatigue alors le
t e m p é r a m e n t à élucubrer une genèse de la croyance. Il faudrait d'abord
la préciser, cette croyance, car en vérité, le fou, il n ' y croit pas, à la
réalité de son hallucination.
Il y a là-dessus mille exemples, sur lesquels je ne m'étendrai pas
a u j o u r d ' h u i parce que j e veux rester contre le texte du fou Schreber.
Mais enfin, c'est m ê m e à la portée de gens qui ne sont pas psychiatres.
Le hasard m ' a y a n t fait ouvrir ces temps-ci la Phénoménologie de la
perception de Maurice Merleau-Ponty à la page 386 sur le thème de la
chose et le m o n d e naturel, j e vous y renvoie, vous y trouverez des
remarques excellentes sur ce sujet, c'est à savoir que rien n'est plus facile
à obtenir du sujet, que l'aveu que ce qu'il est en train d'entendre,
personne d'autre ne l'a entendu. Il dit — Oui, d'accord, c'est que je l'ai
entendu tout seul.
La réalité n'est pas ce qui est en cause. Le sujet admet, par tous les
détours explicatifs verbalement développés qui sont à sa portée, que ces
p h é n o m è n e s sont d ' u n autre ordre que le réel, il sait bien que leur réa-
87
T H É M A T I Q U E ET S T R U C T U R E D U P H É N O M È N E P S Y C H O T I Q U E
lité n'est pas assurée, il en admet m ê m e j u s q u ' à un certain point
l'irréalité. Mais, contrairement au sujet normal p o u r qui la réalité vient
dans son assiette, il a une certitude, qui est que ce dont il s'agit — de
l'hallucination à l'interprétation — le concerne.
C e n'est pas de réalité qu'il s'agit chez lui, mais de certitude. M ê m e
quand il s'exprime dans le sens de dire que ce qu'il éprouve n'est pas de
l ' o r d r e de la réalité, cela ne touche pas sa certitude, qu'il est concerné.
Cette certitude est radicale. Le naturel m ê m e de ce dont il est certain
peut fort bien rester d'une ambiguïté parfaite, dans toute la g a m m e qui
va de la malveillance à la bienveillance. Mais cela signifie quelque chose
d'inébranlable p o u r lui.
Voilà ce qui constitue ce q u ' o n appelle, à tort ou à raison, le
p h é n o m è n e élémentaire, ou encore, p h é n o m è n e plus développé, la
croyance délirante.
Vous pouvez en toucher un exemple en feuilletant l'admirable
condensation que Freud nous a donnée du livre de Schreber, en m ê m e
t e m p s qu'il l'analyse. A travers Freud, vous pouvez en avoir le contact,
la dimension.
U n p h é n o m è n e central du délire de Schreber, on peut m ê m e dire
initial dans la conception qu'il se fait de cette transformation du m o n d e
qui constitue son délire, c'est ce qu'il appelle Seelenmord, l'assassinat
d'âme. O r , il le présente l u i - m ê m e c o m m e totalement énigmatique.
Certes, le chapitre m des Mémoires, qui donnait des raisons de sa
névropathie et développait cette notion de l'assassinat d'âme, est
censuré. N o u s savons néanmoins qu'il comportait des remarques
concernant sa famille, ce qui nous aurait probablement éclairés sur son
délire inaugural par rapport à son père ou à son frère, ou à quelqu'un de
ses proches, et sur ce q u ' o n appelle c o m m u n é m e n t les éléments
significatifs transférentiels. Mais cette censure n'est pas, après tout,
tellement à regretter. Quelquefois, trop de détails empêchent de voir
des caractéristiques formelles fondamentales. L'essentiel n'est pas que
nous, nous ayons perdu, à cause de cette censure, l'occasion de
c o m p r e n d r e telle de ses expériences affectives à l'endroit des proches,
c'est que lui, le sujet ne la c o m p r e n n e pas, et que néanmoins il la
formule.
Il la distingue c o m m e un m o m e n t décisif de cette dimension nouvelle
à laquelle il a accédé, et qu'il nous c o m m u n i q u e par le compte rendu des
différents m o d e s relationnels dont la perspective lui a été progressive-
m e n t donnée. Cet assassinat d'âme, il le considère c o m m e u n ressort
certain, mais qui n'en garde pas moins par lui-même un caractère
énigmatique. Qu'est-ce que ça peut bien être, qu'assassiner une âme ?
D ' a u t r e part, savoir distinguer l'âme de tout ce qui s'attache à elle, n'est
88
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
pas d o n n é à tout u n chacun, mais l'est à ce délirant avec un caractère de
certitude qui confère à son témoignage un relief essentiel.
N o u s devons nous arrêter à ces choses, et n'en pas perdre le caractère
distinctif, si nous voulons c o m p r e n d r e ce qui se passe vraiment, et n o n
pas simplement, à l'aide de quelques mots-clés, ou de cette opposition
entre réalité et certitude, nous débarrasser du p h é n o m è n e de la folie.
Cette certitude délirante, il faut vous r o m p r e à la retrouver partout
où elle est. Vous vous apercevrez alors par exemple à quel point le
p h é n o m è n e de la jalousie est différent quand il se présente chez un sujet
n o r m a l et quand il se présente chez un délirant. Il n'est pas besoin de
vous évoquer l o n g u e m e n t ce qu'a d'humoristique, voire de comique, la
jalousie du type normal, dont on peut dire qu'elle se refuse le plus
naturellement du m o n d e à la certitude, quelles que soient les réalités qui
s'en offrent. C'est la fameuse histoire du jaloux qui poursuit sa f e m m e
j u s q u ' à la porte de la chambre où elle est enfermée avec u n autre. Elle
contraste assez avec le fait que le délirant, lui, se dispense de toute
référence réelle. Cela devrait vous inspirer quelque méfiance quand on
transfère des mécanismes n o r m a u x , c o m m e la projection, pour expli-
quer la genèse d ' u n e jalousie délirante. C'est pourtant c o m m u n é m e n t
que vous verrez faire cette extrapolation. Il suffit de lire le texte de
Freud sur le président Schreber, pour s'apercevoir que, bien qu'il n'ait
pas le t e m p s d'aborder la question dans toute son extension, il m o n t r e
tous les dangers qu'il y a à faire intervenir de façon imprudente, à
propos de la paranoïa, la projection, la relation de moi à moi, soit de
m o i à l'autre. Bien que cette mise en garde soit écrite noir sur blanc, on
se sert à tort et à travers du terme de projection pour expliquer les
délires et leur genèse.
Je dirais plus — le délirant, à mesure qu'il m o n t e l'échelle des délires,
est de plus en plus sûr de choses posées c o m m e de plus en plus irréelles.
C'est ce qui distingue la paranoïa de la démence précoce, le délirant les
articule avec une abondance, avec une richesse qui est j u s t e m e n t une des
caractéristiques cliniques les plus essentielles, et qui p o u r être des plus
massives, ne doit tout de m ê m e pas être négligée. Les productions
discursives qui caractérisent le registre des paranoïas s'épanouissent
d'ailleurs la plupart du temps en productions littéraires, au sens où
littéraires veut dire simplement feuilles de papier couvertes avec de
l'écriture. C e fait milite, remarquez-le, en faveur du maintien d ' u n e
certaine unité entre les délires q u ' o n a peut-être p r é m a t u r é m e n t isolés
c o m m e paranoïaques, et les formations dites, dans la nosologie
classique, paraphréniques.
Il convient néanmoins que vous vous aperceviez de ce qui m a n q u e ici
au fou, tout écrivain qu'il soit, et m ê m e à ce président Schreber qui
89
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
nous apporte une œuvre si saisissante par son caractère complet, fermé,
plein, achevé.
Le m o n d e qu'il nous décrit est articulé c o n f o r m é m e n t à la conception
à laquelle il s'est élevé après le m o m e n t du s y m p t ô m e inexpliqué de la
p r o f o n d e perturbation, cruelle et douloureuse, de son existence. Selon
cette conception, qui lui donne d'ailleurs une certaine maîtrise de sa
psychose, il est le correspondant féminin de Dieu. D e ce fait, tout est
compréhensible, tout est arrangé, et j e dirais plus, tout s'arrangera pour
tout le m o n d e , puisqu'il j o u e là un rôle d'intermédiaire entre une
h u m a n i t é menacée j u s q u ' a u fin fond de son existence, et ce pouvoir
divin avec lequel il a des attaches si particulières. T o u t est arrangé dans
la Versôhnung, la réconciliation qui le situe c o m m e la f e m m e de Dieu. Sa
relation à Dieu, telle qu'il nous la c o m m u n i q u e , est riche et complexe,
et pourtant, nous ne p o u v o n s pas ne pas être frappés du fait que son
texte ne c o m p o r t e rien qui nous indique la m o i n d r e présence, la
m o i n d r e effusion, la m o i n d r e communication réelle, qui pourrait nous
d o n n e r l'idée qu'il y a vraiment là rapport de deux êtres.
Sans recourir, ce qui serait discordant à propos d'un texte c o m m e
celui-là, à la comparaison avec un grand mystique, ouvrez tout de
m ê m e , si l'épreuve vous en amuse, ouvrez à n ' i m p o r t e quelle page saint
Jean de la Croix. Lui aussi, dans l'expérience de la m o n t é e de l'âme, se
présente dans une attitude de réception et d'offrande, et il va m ê m e
j u s q u ' à parler des épousailles de l'âme avec la présence divine. O r , il n ' y
a absolument rien de c o m m u n entre l'accent qui nous est donné d ' u n
côté et de l'autre. Je dirais m ê m e qu'à propos du moindre témoignage
d ' u n e expérience religieuse authentique, vous verrez toute la différence.
Disons que le long discours par lequel Schreber nous témoigne de ce
qu'il s'est enfin résolu à admettre c o m m e la solution de sa problémati-
que, ne nous d o n n e nulle part le sentiment d'une expérience originale
dans laquelle le sujet l u i - m ê m e est inclus — c'est un témoignage, on
peut le dire, vraiment objectivé.
D e quoi s'agit-il dans ces témoignages des délirants ? N e disons pas
que le fou est quelqu'un qui se passe de la reconnaissance de l'autre. Si
Schreber écrit cet é n o r m e ouvrage, c'est bien pour que nul n'en ignore à
p r o p o s de ce qu'il a éprouvé, et m ê m e qu'à l'occasion, les savants
viennent sur son corps vérifier la présence des nerfs féminins dont il a
été progressivement pénétré, afin d'objectiver le rapport unique qui a
été le sien avec la réalité divine. Cela se propose bien c o m m e un
effort p o u r être reconnu. Puisqu'il s'agit d ' u n discours publié, u n
point d'interrogation se soulève de ce que peut bien vouloir
dire, chez ce personnage si isolé par son expérience qu'est le fou, le
besoin de reconnaissance. Le fou semble au premier abord se distinguer
90
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
de ce qu'il n'a pas besoin d'être reconnu. Mais cette suffisance qu'il a de
son p r o p r e m o n d e , l'auto-compréhensibilité qui semble le caractériser,
ne va pas sans présenter quelque contradiction.
N o u s pourrions résumer la position où nous s o m m e s par rapport à
son discours quand nous en prenons connaissance, en disant que, s'il est
assurément écrivain, il n'est pas poète. Schreber ne nous introduit pas à
une dimension nouvelle de l'expérience. Il y a poésie chaque fois q u ' u n
écrit nous introduit à un m o n d e autre que le nôtre, et, nous d o n n a n t la
présence d ' u n être, d ' u n certain rapport fondamental, le fait devenir
aussi bien le nôtre. La poésie fait que nous ne p o u v o n s pas douter de
l'authenticité de l'expérience de saint Jean de la Croix, ni de celle de
Proust ou de Gérard de Nerval. La poésie est création d ' u n sujet
assumant un nouvel ordre de relation symbolique au m o n d e . Il n ' y a
rien de tout cela dans les Mémoires de Schreber.
Q u ' a l l o n s - n o u s donc dire en fin de compte du délirant ? Est-il seul ?
C e n'est pas n o n plus le sentiment que nous avons, puisqu'il est habité
par toutes sortes d'existences improbables certes, mais dont le caractère
significatif est certain, est une donnée première, et dont l'articulation
devient de plus en plus élaborée à mesure qu'avance son délire. Il est
violé, manipulé, transformé, parlé de toutes les manières, et, j e dirais,
jacassé. Vous lirez en détail ce qu'il dit de ce qu'il appelle les oiseaux du
ciel, et leur pépiement. C'est bien de cela qu'il s'agit — il est le siège de
toute une volière de phénomènes, et c'est ce fait qui lui a inspiré cette
é n o r m e c o m m u n i c a t i o n qui est la sienne, ce livre de quelque cinq cents
pages, résultat d'une longue construction qui a été pour lui la solution
de son aventure intérieure.
Le doute porte au départ, et à tel m o m e n t , sur ce à quoi renvoie la
signification, mais qu'elle renvoie à quelque chose, cela ne fait p o u r lui
aucun doute. Chez un sujet c o m m e Schreber, les choses vont si loin que
le m o n d e entier est pris dans ce délire de signification, de telle sorte
q u ' o n peut dire que, loin qu'il soit seul, il n'est à peu près rien de tout ce
qui l'entoure que d ' u n e certaine façon, il ne soit.
Par contre, tout ce qu'il fait être dans ces significations, est en quelque
sorte vide de lui-même. Il l'articule de mille façons, et spécialement par
exemple quand il r e m a r q u e que Dieu, son interlocuteur imaginaire, ne
c o m p r e n d rien à tout ce qui est à l'intérieur, à tout ce qui est des êtres
vivants, et qu'il n'a jamais affaire qu'à des ombres ou à des cadavres.
Aussi bien tout son m o n d e s'est-il transformé en une fantasmagorie
d'ombres d'hommes bâclés à la six-quatre-deux, c o m m e on l'a traduit en
français.
91
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
Q u ' u n e telle construction se produise chez un sujet, nous avons, à la
lumière des perspectives analytiques, plusieurs voies qui s'ouvrent à
nous pour le comprendre.
Les voies les plus faciles sont les voies déjà connues. U n e catégorie
aujourd'hui au premier plan est celle de défense, qui a été très tôt
introduite dans l'analyse. O n considère que le délire est une défense du
sujet. C'est de la même façon d'ailleurs que sont aussi expliquées les
névroses.
Vous savez combien j'insiste sur le caractère incomplet et scabreux de
cette référence, qui prête à toutes sortes d'interventions précipitées et
nocives. Vous savez aussi combien il est difficile de s'en débarrasser.
C'est bien parce qu'il touche à quelque chose d'objectivable, que ce
concept est si insistant, si tentant. Le sujet se défend, eh bien, aidons-le à
comprendre qu'il ne fait que se défendre, montrons-lui ce contre quoi il
se défend. Dès que vous entrez dans cette perspective, vous vous
trouvez devant des dangers multiples, et d'abord celui de manquer le
plan sur lequel doit se faire votre intervention. Vous devez en effet
toujours sévèrement distinguer l'ordre où se manifeste la défense.
Supposons que cette défense soit manifestement d'ordre symbolique,
et que vous puissiez l'élucider dans le sens d'une parole au sens plein,
c'est-à-dire qui, dans le sujet, intéresse signifiant et signifié. Si le sujet
vous présentifie les deux, signifiant et signifié, alors en effet, vous
pouvez intervenir en lui montrant la conjonction de ce signifiant et de ce
signifié. Mais seulement si tous les deux sont présents dans son
discours. Si vous ne les avez pas tous les deux, si vous avez le sentiment
que le sujet se défend contre quelque chose que vous voyez vous, et que
lui ne voit pas, c'est-à-dire que vous voyez de façon claire que le sujet
aberre quant à la réalité, la notion de défense est insuffisante à vous
permettre de mettre le sujet en face de la réalité.
Rappelez-vous ce que je vous ai dit dans un temps ancien à propos de
la très jolie observation de Kris sur ce personnage hanté par l'idée qu'il
était plagiaire, et la culpabilité afférente. C'est au n o m de la défense que
Kris considère son intervention comme géniale. Depuis quelque temps,
nous n'avons plus que cette notion de défense, et c o m m e le moi a à
lutter sur trois fronts, c'est-à-dire du côté de Yid, du côté du surmoi et
du côté du m o n d e extérieur, on se croit autorisé à intervenir sur l'un
quelconque de ces trois plans. Quand le sujet fait allusion à l'ouvrage
92
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
d ' u n de ses collègues auquel une fois de plus il aurait fait des emprunts
de plagiaire, on se permet de lire cet ouvrage, et, s'apercevant qu'il n'y a
rien chez ce collègue qui mérite d'être considéré c o m m e une idée
originale que le sujet aurait plagiée, on le lui fait remarquer. O n
considère qu'une telle intervention fait partie de l'analyse. N o u s
sommes heureusement assez honnêtes et assez aveugles pour donner
c o m m e preuve du bien-fondé de notre interprétation, le fait que le sujet
nous apporte la fois suivante cette jolie petite histoire— en sortant de la
séance, il a été dans un restaurant, et a dégusté son plat préféré, des
cervelles fraîches.
O n est enchanté, ça a répondu. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Ça
veut dire que le sujet, lui, n'a absolument rien compris à la chose, et
qu'il ne comprend rien non plus à ce qu'il nous apporte, de sorte qu'on
ne voit pas très bien où est le progrès réalisé. Kris a appuyé sur le bon
bouton. Il ne suffit pas d'appuyer sur le bon bouton. Le sujet fait là tout
simplement un acting-out.
J'entérine l'acting-out c o m m e équivalent à un phénomène hallucina-
toire du type délirant qui se produit quand vous symbolisez prématu-
rément, quand vous abordez quelque chose dans l'ordre de la réalité et
n o n à l'intérieur du registre symbolique. Pour un analyste, aborder la
question du plagiarisme dans le registre symbolique doit être d'abord
centré sur l'idée que le plagiarisme n'existe pas. Il n'y a pas de propriété
symbolique. C'est bien la question — si le symbole est à tous, pourquoi
les choses de l'ordre du symbole ont-elles pris pour le sujet cet accent,
ce poids ?
C'est là que l'analyste doit attendre ce que le sujet lui fournira, avant
de faire entrer en jeu son interprétation. C o m m e il s'agit d'un grand
névrosé qui résiste à une tentative analytique certainement non négli-
geable — avant de venir chez Kris, il avait déjà eu une analyse — vous
avez toutes les chances pour que ce plagiarisme soit fantasmatique. Par
contre, si vous portez l'intervention sur le plan de la réalité, c'est-à-dire
si vous retournez à la psychothérapie la plus primaire, que fait le sujet ?
Il répond de la façon la plus claire, à un niveau plus profond de la réalité.
Il témoigne que quelque chose surgit de la réalité qui est obstiné,
qui s'impose à lui, et que tout ce qu'on pourra lui dire ne changera
rien au fond du problème. Vous lui démontrez qu'il n'est plus plagiaire,
il vous montre de quoi il s'agit, en vous faisant manger des cervelles
fraîches. Il renouvelle son symptôme, et sur un point qui n'a
pas plus de fondement ni d'existence que celui sur lequel il l'a montré
tout d'abord. Montre-t-il même quelque chose ? J'irai plus loin — je
dirai qu'il ne montre rien du tout, que c'est ce quelque chose qui se
montre.
93
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
N o u s sommes là au cœur de ce que je vais essayer cette année de vous
démontrer à propos du président Schreber.
L'observation du président Schreber montre des choses microscopi-
ques sous une forme dilatée. C'est bien ce qui va me permettre de vous
éclairer ce que Freud a formulé de la façon la plus claire à propos de la
psychose, sans aller jusqu'à l'extrême, parce que, de son temps, le
problème n'était pas parvenu au degré d'acuité, d'urgence quant à la
pratique analytique, où il est du nôtre. Il dit, phrase essentielle q u e j ' a i
déjà maintes fois citée — quelque chose qui a été rejeté de l'intérieur
reparaît à l'extérieur. J'y reviens.
Je vous propose d'articuler le problème dans les termes suivants.
Préalablement à toute symbolisation — cette antériorité n'est pas
chronologique, mais logique — il y a une étape, les psychoses le
démontrent, où il se peut qu'une part de la symbolisation ne se fasse
pas. Cette étape première précède toute la dialectique névrotique
qui tient à ce que la névrose est une parole qui s'articule, pour autant
que le refoulé et le retour du refoulé sont une seule et m ê m e chose. Il
peut ainsi se faire que quelque chose de primordial quant à l'être du
sujet n'entre pas dans la symbolisation, et soit, non pas refoulé, mais
rejeté.
Ce n'est pas démontré. Ce n'est pas non plus une hypothèse. C'est
une articulation du problème. La première étape n'est pas une étape que
vous ayez à situer quelque part dans la genèse. Je ne nie pas, bien
entendu, que ce qui se passe au niveau des premières articulations
symboliques, l'apparition essentielle du sujet, ne nous pose des
questions, mais ne vous laissez pas fasciner par ce m o m e n t génétique.
Le jeune enfant que vous voyez jouer à faire disparaître et revenir un
objet, et qui s'exerce par là à l'appréhension du symbole, vous masque,
si vous vous laissez fasciner par lui, le fait que le symbole est déjà là,
énorme, l'englobant de toute part, que le langage existe, qu'il remplit
les bibliothèques, qu'il en déborde, qu'il encercle toutes vos actions,
qu'il les guide, qu'il les suscite, que vous êtes engagés, qu'il peut vous
requérir à tout instant de vous déplacer, et vous mener quelque part.
T o u t cela, vous l'oubliez devant l'enfant en train de s'introduire dans la
dimension symbolique. Donc, plaçons-nous au niveau de l'existence du
symbole c o m m e tel, en tant que nous y sommes immergés.
Dans le rapport du sujet au symbole, il y a la possibilité d'une
94
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
Verwerjung primitive, à savoir que quelque chose ne soit pas symbolisé,
qui va se manifester dans le réel.
La catégorie du réel est essentielle à introduire, elle est impossible à
négliger dans les textes freudiens. Je lui d o n n e ce n o m en tant qu'elle
définit un c h a m p différent du symbolique. C'est de là seulement qu'il
est possible d'éclairer le p h é n o m è n e psychotique et son évolution.
A u niveau de cette Bejahung pure, primitive, qui peut avoir lieu ou
non, une première dichotomie s'établit — ce qui aura été soumis à la
Bejahung, à la symbolisation primitive, aura divers destins, ce qui est
t o m b é sous le coup de la Verwerjung primitive en aura un autre.
J e vais a u j o u r d ' h u i de l'avant et j'éclaire ma lanterne, p o u r que vous
sachiez où j e vais. N e prenez pas ce que je vous expose p o u r une
construction arbitraire, ni simplement c o m m e le fruit d ' u n e soumission
au texte de Freud, m ê m e si c'est très précisément ce que nous avons lu
dans ce texte extraordinaire de la Verneinung que M . Hyppolite a bien
voulu, il y a deux ans, c o m m e n t e r pour nous. S i j e dis ce q u e j e dis, c'est
parce que c'est la seule façon d'introduire une rigueur, une cohérence et
une rationalité dans ce qui se passe dans la psychose, et n o m m é m e n t
dans celle dont il s'agit ici, celle du président Schreber. Je vous
m o n t r e r a i par la suite les difficultés que fait toute notre compréhension
du cas, et la nécessité de cette articulation de départ.
Il y a d o n c à l'origine, Bejahung, c'est-à-dire affirmation de ce qui est,
o u Verwerjung.
É v i d e m m e n t , il ne suffit pas que le sujet ait choisi dans le texte de ce
qu'il y a à dire, une partie, une partie seulement, en repoussant le reste,
p o u r qu'au moins avec celle-ci ça colle. Il y a toujours des choses qui ne
collent pas. C'est u n fait évident, si nous ne partons pas de l'idée qui
inspire toute la psychologie classique, académique, à savoir que les êtres
humains sont des êtres adaptés, c o m m e on dit, puisqu'ils vivent, et
d o n c que tout doit coller. Vous n'êtes pas psychanalyste si vous
admettez cela. Etre psychanalyste, c'est simplement ouvrir les yeux sur
cette évidence qu'il n ' y a rien de plus cafouilleux que la réalité humaine.
Si vous croyez avoir u n m o i bien adapté, raisonnable, qui sait naviguer,
reconnaître ce qu'il y a à faire et ce qu'il y a à ne pas faire, tenir c o m p t e
des réalités, il n ' y a plus qu'à vous envoyer loin d'ici. La psychanalyse,
rejoignant en cela l'expérience c o m m u n e , vous m o n t r e qu'il n ' y a rien
de plus bête q u ' u n e destinée humaine, à savoir q u ' o n est toujours
blousé. M ê m e quand on fait quelque chose qui réussit, ce n'est
j u s t e m e n t pas ce q u ' o n voulait. Il n ' y a rien de plus déçu q u ' u n
monsieur qui arrive soi-disant au comble de ses vœux, il suffit de parler
trois minutes avec lui, franchement, c o m m e peut-être seul l'artifice du
divan psychanalytique le permet, p o u r savoir qu'en fin de compte, ce
95
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
truc-là c'est j u s t e m e n t le truc dont il se m o q u e , et qu'il est de plus
particulièrement ennuyé par toutes sortes de choses. L'analyse, c'est
s'apercevoir de cela, et en tenir compte.
C e n'est pas par accident, parce que ça pourrait être autrement, que
par une chance bizarre nous traversons la vie sans rencontrer personne
que des malheureux. O n se dit que les gens heureux doivent être
quelque part. E h bien, si vous ne vous ôtez pas cela de la tête, c'est que
vous n'avez rien compris à la psychanalyse. Voilà ce que j'appelle
p r e n d r e les choses au sérieux. Q u a n d j e vous ai dit qu'il fallait prendre
les choses au sérieux, c'est pour que vous preniez au sérieux j u s t e m e n t
ce fait, que vous ne les prenez jamais au sérieux.
D o n c , à l'intérieur de la Bejahung, il arrive toutes sortes d'accidents.
Rien ne nous indique que le retranchement primitif ait été fait de façon
propre. Il y a d'ailleurs de fortes chances que d'ici longtemps nous ne
sachions rien de ses motifs, précisément parce que cela se situe au-delà
de tout mécanisme de symbolisation. Et si quelqu'un en sait un j o u r
quelque chose, il y a peu de chance, que ce soit l'analyste. T o u j o u r s
est-il que c'est avec ce qui reste que le sujet se compose un m o n d e , et
surtout, qu'il se situe dedans, c'est-à-dire qu'il s'arrange pour être à peu
près ce qu'il a admis qu'il était, un h o m m e quand il se trouve être du
sexe masculin, ou une f e m m e inversement.
Si j e mets cela au premier plan, c'est que l'analyse souligne bien que
c'est là u n des problèmes essentiels. N'oubliez jamais que rien de ce qui
touche au c o m p o r t e m e n t de l'être h u m a i n c o m m e sujet, et à quoi que ce
soit dans lequel il se réalise, dans lequel il est tout simplement, ne peut
échapper à être soumis aux lois de la parole.
La découverte freudienne nous enseigne que les adéquations natu-
relles sont, chez l ' h o m m e , p r o f o n d é m e n t déconcertées. C e n'est pas
simplement parce que la bisexualité j o u e chez lui un rôle essentiel. Cette
bisexualité n'est pas surprenante du point de vue biologique, étant
d o n n é que les voies d'accès à la régulation et à la normalisation sont
chez lui plus complexes, et différentes, par rapport à ce que nous
observons chez les m a m m i f è r e s et chez les vertébrés en général. La
symbolisation, autrement dit la Loi, y j o u e un rôle primordial.
Si Freud a tellement insisté sur le complexe d'Œdipe, qu'il a été
j u s q u ' à construire une sociologie de totems et de tabous, c'est manifes-
t e m e n t que p o u r lui la Loi est là ab origine. Il n'est pas question par
conséquent de se poser la question des origines — la Loi est là j u s t e m e n t
depuis le début, depuis toujours, et la sexualité humaine doit se réaliser
par et à travers elle. Cette Loi fondamentale est simplement une loi de
symbolisation. C'est ce que l ' Œ d i p e veut dire.
D o n c , à l'intérieur de cela, va se produire tout ce que vous pouvez
96
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
imaginer, sous les trois registres de la Verdichtung, de la Verdràngung et
de la Verneinung.
La Verdichtung est simplement la loi du malentendu, grâce à quoi
nous survivons, ou encore grâce à quoi nous faisons plusieurs choses à
la fois, ou encore grâce à quoi nous pouvons par exemple, quand nous
s o m m e s u n h o m m e , satisfaire complètement nos tendances opposées
en occupant dans une relation symbolique une position féminine, tout
en restant parfaitement un h o m m e , p o u r v u de sa virilité, sur le plan
imaginaire et sur le plan réel. Cette fonction qui est, avec plus ou moins
d'intensité, de féminité, peut trouver ainsi à se satisfaire à cette
réceptivité essentielle qui est l'un des rôles existants f o n d a m e n t a u x . C e
n'est pas m é t a p h o r i q u e — nous recevons bien quelque chose quand
nous recevons la parole. La participation à la relation de la parole peut
avoir plusieurs sens à la fois, et l'une des significations intéressées peut
être précisément de se satisfaire dans la position féminine, c o m m e telle
essentielle à notre être.
La Verdràngung, le refoulement, n'est pas la loi du malentendu, c'est
ce qui se passe quand ça ne colle pas au niveau d'une chaîne symbolique.
C h a q u e chaîne symbolique à quoi nous s o m m e s liés c o m p o r t e une
cohérence interne, qui fait que nous s o m m e s forcés à tel m o m e n t de
rendre ce que nous avons reçu à tel autre. O r , il arrive que nous ne
puissions rendre sur tous les plans à la fois, et qu'en d'autres termes, la
loi nous soit intolérable. N o n pas qu'elle le soit en elle-même mais parce
que la position où nous s o m m e s c o m p o r t e u n sacrifice qui s'avère
impossible sur le plan des significations. Alors, nous refoulons, de nos
actes, de nos discours, de notre c o m p o r t e m e n t . Mais la chaîne n'en
continue pas moins à courir dans les dessous, à exprimer ses exigences,
à faire valoir sa créance, et ce, par l'intermédiaire du s y m p t ô m e
névrotique. C'est en quoi le refoulement est au ressort de la névrose.
La Verneinung, elle, est de l'ordre du discours, et concerne ce que
nous s o m m e s capables de faire venir au j o u r par une voie articulée.
Ledit principe de réalité intervient strictement à ce niveau. Freud
l'exprime de la façon la plus claire, en trois ou quatre endroits que nous
avons parcourus de son œuvre dans les différents m o m e n t s de notre
commentaire. Il s'agit de l'attribution, n o n pas de la valeur de symbole,
Bejahung, mais de la valeur d'existence. D e ce niveau, que Freud situe
dans son vocabulaire c o m m e celui du j u g e m e n t d'existence, il donne,
avec une p r o f o n d e u r mille fois en avance sur ce q u ' o n disait de son
temps, la caractéristique suivante — qu'il s'agit toujours de retrouver
u n objet.
T o u t e appréhension humaine de la réalité est soumise à cette
condition primordiale — le sujet est à la recherche de l'objet de son
97
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
désir, mais rien ne l'y conduit. La réalité, pour autant qu'elle est
sous-tendue par le désir, est au départ hallucinée. La théorie freudienne
de la naissance du m o n d e objectai, de la réalité telle qu'elle est exprimée
à la fin de la Traumdeutung par exemple, et reprise chaque fois qu'il s'agit
d'elle essentiellement, c o m p o r t e que le sujet reste en suspension à
l'endroit de ce qui fait son objet fondamental, l'objet de sa satisfaction
essentielle.
C'est cette partie de l'œuvre, de la pensée freudienne, qui est
a b o n d a m m e n t reprise dans tous ces développements q u ' o n nous fait
actuellement sur la relation préœdipienne, et qui consiste en fin de
c o m p t e à dire que le sujet cherche toujours à satisfaire la primitive
relation maternelle. E n d'autres termes, là où Freud a introduit la
dialectique de deux principes inséparables, qui ne peuvent être pensés
l'un sans l'autre, le principe du plaisir et le principe de la réalité, o n
choisit l'un d'entre eux, le principe du plaisir, et c'est sur lui q u ' o n porte
tout l'accent, en posant qu'il d o m i n e et englobe le principe de
réalité.
Mais ce principe de réalité, on le méconnaît dans son essence. Il
e x p r i m e exactement ceci — le sujet n'a pas à trouver l'objet de son désir,
il n ' y est pas conduit par les canaux, les rails naturels d'une adaptation
instinctuelle plus ou moins préétablie, et d'ailleurs plus ou moins
achoppant, telle que nous la voyons dans le règne animal, il doit au
contraire retrouver l'objet, dont le surgissement est fondamentalement
halluciné. Bien entendu, il ne le retrouve jamais, et c'est précisément en
cela que consiste le principe de réalité. Le sujet ne retrouve jamais, écrit
Freud, q u ' u n autre objet, qui répondra d'une façon plus ou moins
satisfaisante aux besoins dont il s'agit. Il ne trouve jamais q u ' u n objet
distinct, puisqu'il doit par définition retrouver quelque chose qui est
prêté. C'est là le point essentiel autour duquel tourne l'introduction,
dans la dialectique freudienne, du principe de réalité.
C e qu'il faut concevoir, parce que ceci nous est donné par l'expé-
rience clinique, c'est qu'apparaît dans le réel autre chose que ce qui est
mis à l'épreuve et recherché par le sujet, autre chose que ce vers quoi le
sujet est conduit par l'appareil de réflexion, de maîtrise et de recherche
qu'est son moi, avec tout ce qu'il c o m p o r t e d'aliénations f o n d a m e n -
tales, autre chose, qui peut surgir, soit sous la f o r m e sporadique de cette
petite hallucination dont il est fait état à propos de l ' H o m m e aux loups,
soit, d ' u n e façon beaucoup plus extensive, c o m m e ce qui se produit
dans le cas du président Schreber.
98
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
Qu'est-ce que le phénomène psychotique ? C'est l'émergence dans la
réalité d'une signification énorme qui n'a l'air de rien — et ce, pour
autant qu'on ne peut la relier à rien, puisqu'elle n'est jamais entrée dans
le système de la symbolisation — mais qui peut, dans certaines
conditions, menacer tout l'édifice.
Il y a manifestement dans le cas du président Schreber une significa-
tion qui concerne le sujet, mais qui est rejetée, et ne se dessine que de la
façon la plus estompée dans son horizon et son éthique — et dont le
resurgissement détermine l'invasion psychotique. Vous verrez à quel
point ce qui la détermine est différent de ce qui détermine l'invasion
névrotique — ce sont des conditions strictement opposées. Dans le cas
du président Schreber, cette signification rejetée a le plus étroit rapport
avec cette bisexualité primitive dont je vous parlais tout à l'heure. Le
président Schreber n'a jamais intégré d'aucune façon, nous essaierons
de le voir dans le texte, aucune espèce de forme féminine.
O n voit difficilement comment ce serait purement et simplement la
répression de telle tendance, le rejet ou le refoulement de telle pulsion
plus ou moins transférentielle qu'il aurait éprouvée à l'égard du docteur
Flechsig, qui aurait amené le président Schreber à construire son
énorme délire. Il doit bien y avoir quelque chose d'un peu plus
proportionné au résultat dont il s'agit.
Je vous indique par avance qu'il s'agit de la fonction féminine dans sa
signification symbolique essentielle, et que nous ne pouvons la retrou-
ver qu'au niveau de la procréation, vous verrez pourquoi. N o u s ne
dirons ni émasculation, ni féminisation, ni fantasme de grossesse, car
cela va jusqu'à la procréation. Voilà ce qui, non pas du tout à un
m o m e n t déficitaire, mais au contraire à un m o m e n t sommet de son
existence, se manifeste à lui sous la forme d'une irruption dans le réel de
quelque chose qu'il n'a jamais connu, d'un surgissement d'une étran-
geté totale, qui va progressivement amener une submersion radicale de
toutes ses catégories, jusqu'à le forcer à un véritable remaniement de
son monde.
Pouvons-nous parler de processus de compensation, et m ê m e de
guérison, c o m m e certains n'hésiteraient pas à le faire, sous prétexte
qu'au m o m e n t de la stabilisation de son délire, le sujet présente un état
plus calme qu'au m o m e n t de l'irruption du délire ? Est-ce une guérison,
ou non ? C'est une question qui vaut la peine d'être posée, mais je crois
99
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
q u e ce ne peut être que dans u n sens abusif q u ' o n parle ici de
guérison.
Q u e se passe-t-il donc au m o m e n t où ce qui n'est pas symbolisé
reparaît dans le réel ? Il n'est pas vain d'apporter à ce propos le terme de
défense. Il est clair que ce qui apparaît, apparaît sous le registre de la
signification, et d ' u n e signification qui ne vient de nulle part, et qui ne
renvoie à rien, mais une signification essentielle, par laquelle le sujet est
concerné. A ce m o m e n t , se m e t certainement en branle ce qui intervient
chaque fois qu'il y a conflit d'ordres, à savoir du refoulement. Mais
p o u r q u o i ici le refoulement ne colle-t-il pas, c'est-à-dire n'aboutit pas à
ce qui se produit quand il s'agit d ' u n e névrose ?
Avant de savoir pourquoi, il faut d'abord étudier le c o m m e n t . Je vais
bien m e t t r e l'accent sur ce qui fait la différence de structure entre la
névrose et la psychose.
Q u a n d une pulsion, disons féminine ou pacifiante, apparaît chez un
sujet p o u r qui ladite pulsion a déjà été mise e n j e u dans différents points
de sa symbolisation préalable, dans sa névrose infantile par exemple,
elle t r o u v e à s'exprimer dans un certain n o m b r e de s y m p t ô m e s . Ainsi
ce qui est refoulé s'exprime tout de m ê m e , le refoulement et le retour du
refoulé étant une seule et m ê m e chose. Le sujet a la possibilité, à
l'intérieur du refoulement, de s'en tirer avec ce qui arrive de nouveau. Il
y a c o m p r o m i s . C'est ce qui caractérise la névrose, c'est la chose à la fois
la plus évidente du m o n d e , et celle q u ' o n ne veut pas voir.
La Verwerjung n'est pas du m ê m e niveau que la Verneinung. Q u a n d ,
au début de la psychose, le non-symbolisé reparaît dans le réel, il y a des
réponses du côté du mécanisme de la Verneinung, mais elles sont
inadéquates.
Q u ' e s t - c e que le début d'une psychose ? U n e psychose a-t-elle
c o m m e une névrose, une préhistoire ? Y a-t-il, ou ou non, une
psychose infantile ? Je ne dis pas que nous répondrons à cette question,
mais au moins, nous la poserons.
T o u t laisse apparaître que la psychose n'a pas de préhistoire. Il se
t r o u v e seulement que lorsque, dans des conditions spéciales qui devront
être précisées, quelque chose apparaît dans le m o n d e extérieur qui n'a
pas été primitivement symbolisé, le sujet se trouve absolument démuni,
incapable de faire réussir la Verneinung à l'égard de l'événement. Ce qui
se produit alors a le caractère d'être absolument exclu du c o m p r o m i s
symbolisant de la névrose, et se traduit dans un autre registre, par une
véritable réaction en chaîne au niveau de l'imaginaire, soit dans la
contre-diagonale de notre petit carré magique.
Le sujet, faute de pouvoir d'aucune façon rétablir le pacte du sujet à
l'autre, faute de pouvoir faire une quelconque médiation symbolique
100
LE PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE ET SON MÉCANISME
entre ce qui est nouveau et lui-même, entre dans un autre mode de
médiation, complètement différent du premier, substituant à la média-
tion symbolique un fourmillement, une prolifération imaginaire, dans
lesquels s'introduit, d'une façon déformée, et profondément a-symbo-
lique, le signal central d'une médiation possible.
Le signifiant lui-même subit de profonds remaniements, qui vont
donner cet accent si particulier aux intuitions les plus signifiantes pour
le sujet. La langue fondamentale du président Schreber est en effet le
signe que subsiste à l'intérieur de ce monde imaginaire l'exigence du
signifiant.
Le rapport du sujet au monde est une relation en miroir. Le monde du
sujet va se composer essentiellement du rapport avec cet être qui est
pour lui l'autre, c'est-à-dire Dieu lui-même. Quelque chose est là
prétendument réalisé, de la relation d ' h o m m e à femme. Mais vous
verrez, quand nous étudierons en détail ce délire, que tout au contraire
les deux personnages, c'est-à-dire Dieu, avec tout ce qu'il comporte,
l'univers, la sphère céleste, et Schreber lui-même d'autre part, en tant
que littéralement décomposé en une multitude d'êtres imaginaires qui
poursuivent leurs va-et-vient et transfixions diverses, sont deux struc-
tures qui se relaient strictement. Elles développent d'une façon très
attachante pour nous, ce qui n'est jamais qu'élidé, voilé, domestiqué,
dans la vie de l ' h o m m e normal — à savoir la dialectique du corps
morcelé par rapport à l'univers imaginaire, qui est sous-jacente dans la
structure normale.
L'étude du délire de Schreber a l'intérêt éminent de nous permettre de
saisir d'une façon développée la dialectique imaginaire. Si elle se
distingue manifestement de tout ce que nous pouvons présumer d'une
relation instinctuelle, naturelle, c'est en raison d'une structure géné-
rique que nous avons marquée à l'origine, et qui est celle du stade du
miroir. Cette structure fait d'avance du monde imaginaire de l'homme,
quelque chose de décomposé. N o u s le trouvons ici à son état déve-
loppé, et c'est un des intérêts de l'analyse du délire c o m m e tel. Les
analystes l'ont toujours souligné, le délire nous montre le jeu des
fantasmes dans son caractère absolument développé de duplicité. Les
deux personnages auxquels le monde se réduit pour le président
Schreber, sont faits l'un par rapport à l'autre, l'un offre à l'autre son
image inversée.
L'important est de voir en quoi cela répond à la demande, faite de
biais d'intégrer ce qui a surgi dans le réel, et qui représente pour le sujet
ce quelque chose de lui-même qu'il n'a jamais symbolisé. U n e exigence
de l'ordre symbolique, pour ne pouvoir être intégrée dans ce qui a déjà
été mis e n j e u dans le mouvement dialectique sur lequel a vécu le sujet,
101
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
entraîne une désagrégation en chaîne, une soustraction de la t r a m e dans
la tapisserie, qui s'appelle un délire. U n délire n'est pas forcément sans
rapport avec u n discours normal, et le sujet est fort capable de nous en
faire part, et de s'en satisfaire, à l'intérieur d ' u n m o n d e où toute
c o m m u n i c a t i o n n'est pas r o m p u e .
C'est au j o i n t de la Verwerjung et de la Verdràngung avec la Verneinung
que nous poursuivrons la prochaine fois notre examen.
11 JANVIER 1 9 5 6 .
VII
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
Dora et son quadrilatère.
Eros et agression chez
l'épinoche mâle.
Ce qui s'appelle le père.
La fragmentation de l'identité.
J'avais l'intention de pénétrer aujourd'hui l'essence de la folie, et j'ai
pensé qu'il y avait là une folie. Je me suis rassuré en me disant que ce que
nous faisions n'est pas une entreprise si isolée et si hasardeuse.
Ce n'est pas pourtant que le travail soit facile. Pourquoi ? Parce que,
par une singulière fatalité, toute entreprise humaine, et spécialement les
entreprises difficiles, tendent toujours à une retombée, par le fait de ce
quelque chose de mystérieux qu'on appelle la paresse. Il suffit pour le
mesurer de relire sans préjugés, avec un œil et un entendement lavés de
tout le bruit que nous entendons autour des concepts analytiques, le
texte de Freud sur le président Schreber.
C'est un texte absolument extraordinaire, mais qui ne fait que nous
livrer la voie de l'énigme. Toute l'explication qu'il nous donne du délire
vient en effet confluer à cette notion du narcissisme qui n'est assuré-
ment pas élucidée pour Freud, au moins à l'époque où il écrit sur
Schreber.
O n fait aujourd'hui comme si le narcissisme était quelque chose qui
se comprenait de soi-même — avant d'aller vers les objets extérieurs, il
y aurait une étape où le sujet prend son propre corps comme objet.
C'est bien en effet une dimension où le terme de narcissisme prend son
sens. Est-ce à dire pour autant que ce soit uniquement en ce sens que le
terme de narcissisme soit employé ? L'autobiographie du président
Schreber telle que Freud la fait venir à l'appui de cette notion, nous
montre pourtant que ce qui répugnait au narcissisme dudit Président,
c'était l'adoption d'une position féminine à l'endroit de son père,
laquelle comportait la castration. Voilà qui trouverait mieux à se
satisfaire dans une relation fondée sur le délire de grandeur, c'est à
103
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
savoir que la castration ne lui fait plus rien à partir du m o m e n t où son
partenaire est Dieu.
E n s o m m e , le schéma de Freud pourrait se résumer ainsi, c o n f o r m é -
ment aux formules qu'il propose de la paranoïa dans ce texte m ê m e — j e
ne l'aime pas, lui, c'est Dieu que j'aime, et, renversement, c'est Dieu qui
m'aime.
Je vous ai déjà fait remarquer la dernière fois que cela n'est peut-être
tout de m ê m e pas complètement satisfaisant, pas plus que ne le sont les
formules de Freud, si éclairantes soient-elles. Le double renversement,
Je ne l'aime pas, je le hais, il me hait, donne assurément, une clé du
mécanisme de la persécution. T o u t le problème est celui de ce il, en
effet, ce il est démultiplié, neutralisé, vidé, semble-il, de sa subjectivité.
Le p h é n o m è n e persécutif prend le caractère de signes indéfiniment
répétés, et le persécuteur, pour autant qu'il est son support, n'est plus
que l ' o m b r e de l'objet persécuteur.
Cela n'est pas moins vrai du Dieu dont il s'agit dans l'épanouissement
du délire du président Schreber. Je vous ai fait remarquer au passage
quelle distance il y a, presque ridicule à être évoquée tellement elle est
manifeste, entre la relation du président Schreber à Dieu, et la m o i n d r e
des productions de l'expérience mystique. Si minutieuse soit-elle, la
description de ce partenaire unique n o m m é Dieu ne nous laisse pas
moins perplexes sur sa nature.
C e que nous a dit Freud du retrait de l'intérêt de la libido loin de
l'objet extérieur, est bien au cœur du problème. Mais il s'agit pour nous
d'élaborer ce que cela peut vouloir dire. Sur quel plan ce retrait
s'exerce-t-il ? N o u s sentons bien qu'il y a quelque chose qui a
p r o f o n d é m e n t modifié l'objet, mais suffit-il de l'imputer à un de ces
déplacements de la libido que nous mettons au fond des mécanismes des
névroses ? Quels sont les plans, les registres, qui nous permettront de
cerner ces modifications du caractère de l'autre qui sont toujours, nous
le sentons bien, le fond de l'aliénation de la folie ?
Je vais ici m e permettre un petit retour en arrière, p o u r essayer de
vous faire voir d ' u n œil neuf certains aspects de phénomènes qui vous
sont déjà familiers. Prenons un cas qui n'est pas une psychose, le cas
presque inaugural de l'expérience p r o p r e m e n t psychanalytique élaborée
par Freud, celui de Dora.
D o r a est une hystérique, et c o m m e telle elle a des rapports singuliers
104
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
à l'objet. Vous savez quel embarras fait dans son observation, et aussi
bien dans la poursuite de la cure, l'ambiguïté qui demeure sur la
question de savoir quel est vraiment son objet d ' a m o u r . Freud a vu
finalement son erreur, et nous dit que c'est sans doute pour avoir
m é c o n n u le véritable objet d ' a m o u r de Dora qu'il a fait échouer toute
l'affaire, et que la cure s'est r o m p u e prématurément, sans permettre une
résolution suffisante de ce qui était en question. Vous savez que Freud
avait cru entrevoir chez elle un rapport conflictuel qui tenait à
l'impossiblité où elle était de se détacher de l'objet premier de son
a m o u r , son père, p o u r aller vers un objet plus normal, à savoir un autre
h o m m e . O r , l'objet p o u r Dora n'était autre que cette f e m m e que l'on
appelle, dans l'observation, M a d a m e K., et qui est précisément la
maîtresse de son père.
Partons de l'observation, j e commenterai ensuite. L'histoire, vous le
savez, est celle d ' u n menuet de quatre personnages, Dora, son père,
Monsieur K. et M a d a m e K. Monsieur K. sert en s o m m e à D o r a de moi,
p o u r autant que c'est par son intermédiaire qu'elle peut effectivement
soutenir son rapport à M a d a m e K.. Je demande q u ' o n m e suive sur ce
point et q u ' o n m e fasse confiance, puisque j'ai suffisamment écrit sur ce
cas dans une intervention à propos du transfert, pour qu'il vous soit
facile de vous y reporter.
La médiation de Monsieur K. permet seule à Dora de soutenir une
relation supportable. Si ce quart médiateur est essentiel au maintien de
la situation, ce n'est pas parce que l'objet de son affection est du m ê m e
sexe qu'elle, c'est qu'elle a avec son père les relations les plus
p r o f o n d é m e n t motivées, d'identification et de rivalité, encore accen-
tuées par le fait que la m è r e est dans le couple parental un personnage
tout à fait effacé. C'est parce que le rapport triangulaire lui serait
spécialement insoutenable que la situation s'est non seulement mainte-
nue, mais a été effectivement soutenue dans cette composition de
groupe quaternaire.
C e qui le prouve, c'est ce qui advient en effet le j o u r où Monsieur K.
p r o n o n c e cette parole fatidique — Ma femme n'est rien pour moi. T o u t se
passe à ce m o m e n t - l à c o m m e si elle lui répondait — Alors, que
pouvez-vous bien être pour moi ? Elle le gifle instantanément, alors qu'elle
avait jusque-là maintenu avec lui la relation ambiguë qui était nécessaire
p o u r préserver le groupe à quatre. D ' o ù rupture d'équilibre de la
situation.
D o r a n'est q u ' u n e petite hystérique, elle a peu de s y m p t ô m e s . V o u s
vous souvenez, j e l'espère, de l'accent que j'ai mis sur cette fameuse
aphonie qui ne se produit que dans ses m o m e n t s de tête-à-tête, de
confrontation, avec son objet d ' a m o u r , et qui est certainement liée à
105
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
une érotisation très spéciale de la fonction orale, soustraite à ses usages
habituels dès que Dora approche de trop près l'objet de son désir. C'est
peu de chose, et ce n'est pas ce qui la précipiterait chez Freud, ou ferait
que son entourage l'y pousse. Par contre, à partir du m o m e n t où, le
quatrième personnage s'en allant, la situation se décompense, un petit
syndrome, de persécution tout simplement, apparaît chez Dora par
rapport à son père.
Jusque-là, la situation était un peu scabreuse, mais elle ne dépassait
pas la mesure de ce que nous appellerons l'opérette viennoise. C o m m e
toutes les observations ultérieures le soulignent, Dora se comportait
admirablement pour qu'il n'y ait pas d'histoires, et que son père ait avec
cette f e m m e aimée des relations normales — à dire vrai la nature de ces
relations reste assez dans l'ombre. Dora couvrait l'ensemble de la
situation, et elle y était en fin de compte assez à l'aise. Mais à partir du
m o m e n t où la situation se décompense, elle revendique, elle affirme
que son père veut la prostituer, et la livre à ce Monsieur K. en échange
du maintien de ses relations ambiguës avec la f e m m e de celui-ci.
Vais-je dire que Dora est une paranoïaque ? Je n'ai jamais dit cela, et
je suis assez scrupuleux en matière de diagnostic de psychose.
Je me suis dérangé ici vendredi dernier pour voir une patiente qui a
évidemment un comportement difficile, conflictuel avec son entou-
rage. O n me faisait venir en somme pour dire que c'était une psychose,
et non pas, c o m m e il apparaissait au premier abord, une névrose
obsessionnelle. Je me suis refusé à porter le diagnostic de psychose pour
une raison décisive, c'est qu'il n'y avait aucune de ces perturbations qui
font l'objet de notre étude cette année, et qui sont des troubles dans
l'ordre du langage. N o u s devons exiger, avant de porter le diagnostic
de psychose, la présence de ces troubles.
Il ne suffit pas d'une revendication contre des personnages censés agir
contre vous, pour que nous soyons dans la psychose. Cela peut être une
revendication injustifiée, participant à un délire de la présomption, ce
n'est pas pour autant une psychose. Ce n'est pas sans rapport avec elle,
il y a un petit délire, on peut aller jusqu'à l'appeler ainsi. La continuité
des phénomèmes est bien connue, on a toujours su définir le
paranoïaque c o m m e un monsieur susceptible, intolérant, méfiant et en
état de conflit verbalisé avec son entourage. Mais pour que nous soyons
dans la psychose, il y faut des troubles du langage, c'est en tout cas la
convention que je vous propose d'adopter provisoirement.
Dora éprouve à l'endroit de son père un phénomène significatif,
interprétatif, voire hallucinatoire, mais qui ne va pas jusqu'à produire
un délire. C'est néanmoins un phénomène qui est sur la voie ineffable,
intuitive, d'imputer à autrui hostilité et mauvaise intention, et ce, à
106
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
p r o p o s d ' u n e situation à laquelle le sujet a véritablement participé, de la
façon élective la plus profonde.
Q u ' e s t - c e que cela veut dire ? Le niveau d'altérité de ce personnage
vient à se modifier, et la situation se dégrade en raison de l'absence d ' u n
des composants du quadrilatère qui lui permettait de se soutenir. N o u s
p o u v o n s ici, si nous savons la manier avec prudence faire usage de la
notion de distanciation. O n en fait usage à tort et à travers, mais ce n'est
pas une raison p o u r nous en refuser l'usage, à condition de lui donner
une application plus c o n f o r m e aux faits.
Cela nous mène au cœur du problème du narcissisme.
Quelle notion p o u v o n s - n o u s nous faire du narcissisme à partir de
notre travail ? N o u s considérons la relation du narcissisme c o m m e la
relation imaginaire centrale pour le rapport interhumain. Qu'est-ce qui
a cristallisé autour de cette notion l'expérience de l'analyste ? C'est
avant tout son ambiguïté. C'est en effet une relation érotique — toute
identification érotique, toute saisie de l'autre par l'image dans un
rapport de captivation érotique, se fait par la voie de la relation
narcissique — et c'est aussi la base de la tension agressive.
A partir du m o m e n t où la notion du narcissisme est entrée dans la
théorie analytique, la n o t e de l'agressivité a été mise de plus en plus au
centre des préoccupations techniques. Mais leur élaboration a été
élémentaire. Il s'agit d'aller plus loin.
C'est très exactement ce à quoi sert le stade du miroir. Il m e t en
évidence la nature de cette relation agressive et ce qu'elle signifie. Si la
relation agressive intervient dans cette formation qui s'appelle le moi,
c'est qu'elle en est constituante, c'est que le m o i est d'ores et déjà par
l u i - m ê m e un autre, qu'il s'instaure dans une dualité interne au sujet. Le
m o i est ce maître que le sujet trouve dans un autre, et qui s'instaure dans
sa fonction de maîtrise au cœur de lui-même. Si dans tout rapport,
m ê m e érotique, avec l'autre, il y a quelque écho de cette relation
d'exclusion, c'est lui ou moi, c'est que, sur le plan imaginaire, le sujet
h u m a i n est ainsi constitué que l'autre est toujours près de reprendre sa
place de maîtrise par rapport à lui, qu'en lui il y a un m o i qui lui est
t o u j o u r s en partie étranger, maître implanté en lui par-dessus l'en-
semble de ses tendances, de ses comportements, de ses instincts, de ses
pulsions. Je ne fais rien d'autre ici que d'exprimer, d ' u n e façon un peu
plus rigoureuse et qui m e t en évidence le paradoxe, le fait qu'il y a des
107
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
conflits entre les pulsions et le moi, et qu'il faut faire un choix. Il y en a
qu'il adopte, il y en a qu'il n'adopte pas, c'est ce qu'on appelle, on ne sait
pourquoi, la fonction de synthèse du moi, puisque au contraire cette
synthèse ne se fait jamais — on ferait mieux de dire fonction de
maîtrise. Et ce maître, où est-il ? A l'intérieur, à l'extérieur ? Il est
toujours à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, c'est pourquoi tout
équilibre purement imaginaire à l'autre est toujours frappé d'une
instabilité fondamentale.
Faisons ici un bref rapprochement avec la psychologie animale.
N o u s savons que les animaux ont une vie beaucoup moins compli-
quée que nous. T o u t au moins le croyons-nous par ce que nous voyons,
et l'évidence est suffisante pour que depuis toujours les animaux aient
servi aux h o m m e s de reférence. Les animaux ont des rapports avec
l'autre quand l'envie les en prend. Il y a pour eux deux façons d'en avoir
envie — premièrement, le manger — deuxièmement, le baiser. Cela se
produit selon un rythme qu'on appelle naturel, et qui constitue un cycle
de comportement instinctuel.
O r , on a pu mettre en valeur le rôle fondamental que j o u e l'image
dans le rapport des animaux à leurs semblables, et précisément dans le
déclenchement de ces cycles. A la vue du profil du rapace auquel elles
peuvent être plus ou moins sensibilisées, les poules et autres volailles
s'affolent. Ce profil-là provoque réactions de fuite, de pépiement et
piaillement. U n profil légèrement différent ne provoque rien. M ê m e
remarque pour le déclenchement des comportements sexuels. O n peut
fort bien tromper le mâle comme la femelle de l'épinoche. La partie
dorsale de l'épinoche prend au m o m e n t de la parade, une certaine
couleur chez l'un des deux partenaires, qui déclenche chez l'autre le
cycle de comportement qui permet leur rapprochement final.
Ce point limitrophe entre l'éros et la relation agressive dont je vous
parlais chez l'homme, il n'y a pas de raison qu'il n'existe pas chez
l'animal, et on le met fort bien en évidence, et il est tout à fait possible
de le manifester, voire de l'extérioriser chez l'épinoche.
L'épinoche a en effet un territoire, tout particulièrement important
quand arrive sa période de parade, qui demande une certaine place dans
des fonds de rivière plus ou moins herbus. U n e véritable danse, une
sorte de vol nuptial, a lieu, où il s'agit d'abord de charmer la femelle,
puis de l'induire doucement à se laisser faire, et de l'aller nicher dans une
sorte de petit tunnel qu'on lui a préalablement confectionné. Mais il y a
encore quelque chose qui ne s'explique pas bien, c'est que, tout cela
accompli, le mâle trouve encore le temps de faire des tas de petits trous
par-ci par-là.
Je ne sais pas si vous vous souvenez de la phénoménologie du trou
108
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
dans l'Etre et le néant, mais vous savez l'importance que lui donne Sartre
dans la psychologie de l'être humain, chez le bourgeois spécialement,
en train de se distraire sur la plage. Sartre y a vu u n p h é n o m è n e essentiel
qui n'est pas loin de confiner à une des manifestations factices de la
négativité. E h bien, j e crois que là-dessus, l'épinoche mâle n'est pas en
retard. Lui aussi fait ses petits trous, et imprègne de sa négativité à lui le
milieu extérieur. Avec ces trous on a vraiment l'impression qu'il
s'approprie u n certain c h a m p du milieu extérieur, et en effet, il n'est pas
question q u ' u n autre mâle entre dans l'aire ainsi marquée sans que se
déclenchent les réflexes de combat.
O r , les expérimentateurs, pleins de curiosité, ont essayé de savoir
j u s q u ' o ù fonctionnait ladite réaction de combat, d'abord en variant la
distance d ' a p p r o c h e du rival, puis en remplaçant ce personnage par u n
leurre. Dans l'un et l'autre cas, ils ont observé en effet que le forage de
ces trous, faits pendant la parade, et m ê m e avant, est un acte lié
essentiellement au c o m p o r t e m e n t érotique. Si l'envahisseur s'approche
à u n e certaine distance du lieu défini c o m m e le territoire, la réaction
d'attaque se produit chez le premier mâle. Si l'envahisseur est u n peu
plus loin, elle ne se produit pas. Il y a donc un point où l'épinoche sujet
se t r o u v e entre attaquer et ne pas attaquer, un point limite défini par une
certaine distance, et qu'est-ce qui apparaît alors ? Cette manifestation
érotique de la négativité, cette activité du c o m p o r t e m e n t sexuel qui
consiste à creuser des trous.
A u t r e m e n t dit, quand l'épinoche mâle ne sait pas que faire sur le plan
de sa relation avec son semblable de m ê m e sexe, quand il ne sait pas s'il
faut attaquer ou pas, il se m e t à faire quelque chose qu'il fait alors qu'il
s'agit de faire l ' a m o u r . C e déplacement, qui n'a pas m a n q u é de frapper
l'éthologiste, n'est pas du tout spécial à l'épinoche. Il est très fréquent,
chez les oiseaux, q u ' u n combat s'arrête brusquement, et q u ' u n oiseau se
mette à lisser ses plumes éperdument, c o m m e il le fait d'habitude quand
il s'agit de plaire à la femelle.
Il est curieux que K o n r a d Lorenz, bien qu'il n'ait pas participé à mes
séminaires, ait cru devoir placer en tête de son livre l'image, très jolie et
énigmatique, de l'épinoche mâle devant le miroir. Q u e fait-il ? Il baisse
le nez, il est dans une position oblique, la queue en l'air, le nez en bas,
position qu'il n'a jamais que quand il va piquer du nez dans le sable pour
y faire ses trous. E n d'autres termes, son image dans le miroir ne le
laisse pas indifférent, si elle ne l'introduit pas n o n plus à l'ensemble du
cycle de c o m p o r t e m e n t érotique, qui aurait p o u r effet de le mettre dans
cette réaction limite entre éros et agressivité qui est signalée par le
creusage du trou.
L'animal est également accessible à l'énigme d ' u n leurre. Le leurre le
109
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
m e t dans une situation nettement artificielle, ambiguë, qui c o m p o r t e
déjà u n dérèglement, un déplacement des comportements. Cela n'a pas
à nous étonner dès lors que nous avons saisi l'importance pour l ' h o m m e
de son image spéculaire.
Cette image est fonctionnellement essentielle chez l ' h o m m e , pour
autant qu'elle lui donne le complément orthopédique de cette insuffi-
sance native, de ce déconcert, ou désaccord constitutif, lié à sa
p r é m a t u r a t i o n à la naissance. Son unification ne sera jamais complète
parce qu'elle s'est faite précisément par une voie aliénante, sous la f o r m e
d ' u n e image étrangère, qui constitue une fonction psychique originale.
La tension agressive de ce moi ou l'autre est absolument intégrée à toute
espèce de fonctionnement imaginaire chez l ' h o m m e .
Essayons de nous représenter quelles conséquences implique le
caractère imaginaire du c o m p o r t e m e n t humain. Cette question est
elle-même imaginaire, mythique, pour la raison que le c o m p o r t e m e n t
h u m a i n n'est jamais purement et simplement réduit à la relation
imaginaire. Mais supposons un instant, dans une sorte d ' E d e n à
l'envers, un être h u m a i n entièrement réduit dans ses relations avec ses
semblables, à cette capture assimilante et dissimilante à la fois. Q u ' e n
résulte-t-il ?
P o u r l'illustrer, il m'est déjà arrivé de prendre ma référence dans le
d o m a i n e de ces petites machines que depuis quelque temps nous nous
a m u s o n s à faire, et qui ressemblent à des animaux. Elles ne leur
ressemblent pas du tout bien entendu, mais c o m p o r t e n t des méca-
nismes montés p o u r étudier un certain n o m b r e de c o m p o r t e m e n t s dont
on nous dit qu'ils sont comparables à des c o m p o r t e m e n t s animaux.
Dans un certain sens c'est vrai, et une part de ce c o m p o r t e m e n t peut
être étudiée c o m m e quelque chose d'imprévisible, ce qui a l'intérêt de
recouvrir les conceptions que nous pouvons nous faire d ' u n fonction-
n e m e n t qui s'auto-alimente lui-même.
Supposons une machine qui n'aurait pas de dispositif d'autorégula-
tion globale, de telle sorte que l'organe destiné à faire marcher la patte
droite ne pourrait s'harmoniser avec celui qui fait marcher la patte
gauche qu'à la condition q u ' u n appareil de réception photo-électrique
transmette l'image d'une autre machine en train de fonctionner
h a r m o n i e u s e m e n t . Pensez à ces petites automobiles q u ' o n voit dans les
foires lancées à toute p o m p e dans un espace libre, et dont le principal
a m u s e m e n t est de s'entrechoquer. Si ces manèges font tant de plaisir,
c'est que le coup de s'entrechoquer doit bien être quelque chose de
fondamental chez l'être humain. Q u e se passerait-il si u n certain
n o m b r e de petites machines c o m m e celles que j e vous ai décrites,
étaient lancées dans le circuit ? C h a c u n e étant unifiée, réglée par la
110
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
visiond'uneautre, iln'estpasmathématiquementimpossibledeconcevoir
que cela aboutirait à la concentration, au centre du manège, de toutes les
petites machines, respectivement bloquées dans un conglomérat qui n'a
d'autre limite à sa réduction que la résistance extérieure des carrosseries.
U n e collision, un écrabouillement général.
Ce n'est qu'un apologue destiné à vous montrer que l'ambiguïté, la
béance de la relation imaginaire exigent quelque chose qui maintienne
relation, fonction et distance. C'est le sens même du complexe
d'Œdipe.
Le complexe d'Œdipe veut dire que la relation imaginaire, conflic-
tuelle, incestueuse en elle-même, est vouée au conflit et à la ruine. Pour
que l'être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du
mâle à la femelle, il faut qu'intervienne un tiers, qui soit l'image de
quelque chose de réussi, le modèle d'une harmonie. Ce n'est pas assez
d i r e — il y faut une loi, une chaîne, un ordre symbolique, l'intervention
de l'ordre de la parole, c'est-à-dire du père. N o n pas le père naturel,
mais de ce qui s'appelle le père. L'ordre qui empêche la collision et
l'éclatement de la situation dans l'ensemble est fondé sur l'existence de
ce n o m du père.
J'insiste — l'ordre symbolique doit être conçu c o m m e quelque chose
de superposé, et sans quoi il n'y aurait pas de vie animale possible pour
ce sujet biscornu qu'est l'homme. C'est en tous les cas ainsi que les
choses nous sont données actuellement, et tout laisse à penser qu'il en a
toujours été ainsi. Chaque fois en effet que nous trouvons un squelette,
nous l'appelons humain s'il est dans une sépulture. Quelle raison peut-il
y avoir de mettre ce débris dans une enceinte de pierre ? Il faut déjà pour
cela qu'ait été instauré tout un ordre symbolique, qui comporte que le
fait qu'un monsieur ait été Monsieur Untel dans l'ordre social nécessite
q u ' o n l'indique sur la pierre des tombes. Le fait qu'il s'est appelé Untel
dépasse en soi son existence vitale. Cela ne suppose nulle croyance à
l'immortalité de l'âme, mais simplement que son n o m n'a rien à faire
avec son existence vivante, la dépasse et se perpétue au-delà.
Si vous ne voyez pas que c'est l'originalité de Freud d'avoir mis la
chose en relief, on se demande ce que vous faites dans l'analyse. C'est
seulement à partir du m o m e n t où on a bien marqué que c'est là le
ressort essentiel, qu'un texte c o m m e celui que nous avons à lire peut
devenir intéressant.
Pour prendre dans sa phénoménologie structurale ce que nous
présente le président Schreber, vous devez d'abord avoir ce schéma
dans la tête, qui comporte que l'ordre symbolique subsiste c o m m e tel
hors du sujet, distinct de son existence, et le déterminant. O n ne s'arrête
aux choses que quand on les considère comme possibles. Autrement,
111
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
on se contente de dire C'est comme ça, et on ne cherche m ê m e pas à voir
que c'est c o m m e ça.
La l o n g u e et remarquable observation que constituent les Mémoires de
Schreber est sans doute exceptionnelle, mais elle n'est certainement pas
unique. Elle ne l'est probablement qu'en raison du fait que le président
Schreber était en mesure de faire publier son livre, quoique censuré, du
fait aussi que Freud s'y est intéressé.
Maintenant que vous avez en tête la fonction de l'articulation
symbolique, vous serez plus sensible à ce véritable envahissement
imaginaire de la subjectivité à quoi Schreber nous fait assister. Il y a une
d o m i n a n t e tout à fait frappante du rapport en miroir, une saisissante
dissolution de l'autre en tant qu'identité. T o u s les personnages dont il
parle — à partir du m o m e n t où il le fait, car il y a un long temps où il ne
peut parler, et nous reviendrons sur la signification de ce temps — se
répartissent en deux catégories qui sont malgré tout d'un m ê m e côté
d ' u n e certaine frontière. Il y a ceux qui en apparence vivent, se
déplacent, ses gardes, ses infirmiers, et qui sont des ombres d'hommes
bâclés à la six-quatre-deux, c o m m e l'a dit Pichon, qui est à l'origine de
cette traduction, et puis il y a des personnages plus importants, qui
envahissent le corps de Schreber, ce sont des âmes, la plupart des âmes,
et plus ça va, plus ce sont en fin de compte des morts.
Le sujet l u i - m ê m e n'est q u ' u n exemplaire second de sa propre
identité. Il a à un certain m o m e n t la révélation que l'année précédente,
sa p r o p r e m o r t a eu lieu, et qu'elle a été annoncée dans les j o u r n a u x . D e
cet ancien collègue, Schreber se souvient c o m m e de quelqu'un qui était
plus d o u é que lui. Il est un autre. Mais il est quand m ê m e le m ê m e , qui
se souvient de l'autre. Cette fragmentation de l'identité m a r q u e de son
sceau toute la relation de Schreber avec ses semblables sur le plan
imaginaire. Il parle à d'autres m o m e n t s de Flechsig, qui est m o r t lui
aussi, et qui est d o n c m o n t é là où seules existent les âmes en tant qu'elles
sont humaines, dans un au-delà où elles sont peu à peu assimilées à la
grande unité divine, n o n pas sans avoir progressivement perdu leur
caractère individuel. Pour y arriver, il faut encore qu'elles subissent une
épreuve qui les libère de l'impureté de leurs passions, de ce qui est leur
désir à p r o p r e m e n t parler. Il y a littéralement fragmentation de
l'identité, et le sujet est sans doute choqué de cette atteinte portée à
l'identité de soi-même, mais c'est ainsi, je ne peux porter témoignage,
112
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
dit-il, que des choses dont j'ai eu révélation. Et nous voyons ainsi, tout au
long de cette histoire, u n Flechsig fragmenté, un Flechsig supérieur, le
Flechsig lumineux, et une partie inférieure qui va j u s q u ' à être f r a g m e n -
tée entre quarante et soixante petites âmes.
Je vous passe beaucoup de choses pleines de relief auxquelles
j'aimerais que vous vous intéressiez assez pour que nous puissions les
suivre dans le détail. C e style, sa grande force d'affirmation, caractéris-
tique du discours délirant, ne peut pas manquer de nous frapper par sa
convergence avec la notion que l'identité imaginaire de l'autre est
p r o f o n d é m e n t en relation avec la possibilité d ' u n e fragmentation, d ' u n
morcellement. Q u e l'autre est structurellement dédoublable, démulti-
pliable, est là clairement manifesté dans le délire.
Il y a encore le télescopage de ces images entre elles. O n trouve d ' u n
côté les identités multiples d'un m ê m e personnage, de l'autre ces petites
identités énigmatiques, diversement taraudantes et nocives à l'intérieur
de lui-même, qu'il appelle par exemple les petits h o m m e s . Cette
fantasmatique a beaucoup frappé l'imagination des psychanalystes, qui
o n t cherché si c'était des enfants, ou des spermatozoïdes, ou quelque
chose d'autre. P o u r q u o i ne serait-ce pas tout simplement des petits
hommes ?
Ces identités, qui ont par rapport à sa propre identité une valeur
d'instance, pénètrent Schreber, l'habitent, le divisent lui-même. La
n o t i o n qu'il a de ces images lui suggère qu'elles s'amenuisent de plus en
plus, se résorbent, sont en quelque sorte absorbées par sa p r o p r e
résistance à lui, Schreber. Elles ne se maintiennent dans leur autonomie,
ce qui veut dire d'ailleurs qu'elles ne peuvent continuer à lui nuire,
qu'en réalisant l'opération qu'il appelle l'attachement aux terres, dont il
n'aurait pas la notion sans la langue fondamentale.
Ces terres, ce n'est pas seulement le sol, c'est aussi bien les terres
planétaires, les terres astrales. Vous y reconnaissez ce registre que, dans
m o n petit carré magique, j'appelais l'autre j o u r celui des astres. Je ne l'ai
pas inventé p o u r la circonstance, il y a bien longtemps que j e vous parle
de la fonction des astres dans la réalité humaine. C e n'est certainement
pas pour rien que, depuis toujours, et dans toutes les cultures, le n o m
d o n n é aux constellations j o u e u n rôle essentiel dans l'établissement d ' u n
certain n o m b r e de rapports symboliques fondamentaux, qui sont
d'autant plus évidents que nous nous t r o u v o n s en présence d ' u n e
culture plus primitive, c o m m e nous disons.
Tel f r a g m e n t d ' â m e s'attache donc quelque part. Cassiopée, les jrères
de Cassiopée, j o u e n t là un grand rôle. C e n'est pas du tout une idée en
l'air — c'est le n o m d'une confédération d'étudiants au temps où
Schreber faisait ses études. Le rattachement à une telle confraternité,
113
f
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
dont le caractère narcissique, voire homosexuel, est mis en évidence
dans l'analyse, constitue d'ailleurs une m a r q u e caractéristique des
antécédents imaginaires de Schreber.
Il est suggestif de voir que, pour que tout ne se réduise pas tout d ' u n
coup à rien, p o u r que toute la toile de la relation imaginaire ne se
renroule pas tout d ' u n coup, et ne disparaisse pas dans u n noir béant
dont Schreber n'était pas très loin au départ, il y faut ce réseau de nature
symbolique, qui conserve une certaine stabilité de l'image dans les
rapports interhumains.
Les psychanalystes ont épilogué, avec j e ne sais combien de détails,
sur la signification que pouvait avoir, du point de vue des investisse-
ments libidinaux du sujet, le fait qu'à tel m o m e n t Flechsig soit
d o m i n a n t , qu'à tel autre ce soit une image divine, diversement située
dans les étages de Dieu, car Dieu aussi a ses étages — il y en a u n
antérieur et un postérieur. Vous imaginez c o m m e les analystes ont
fignolé ça. Bien entendu, ces phénomènes ne sont pas insusceptibles
d ' u n certain n o m b r e d'interprétations. Mais il y a un registre qui est
écrasant par rapport à eux, et qui semble n'avoir attiré l'attention de
personne — si riche et amusante que soit cette fantasmagorie, si souple
aussi à ce que nous y retrouvions les différents objets du petit j e u
analytique, il y a d'un bout à l'autre du délire de Schreber, des
p h é n o m è n e s d'audition extraordinairement nuancés.
Cela va du chuchotement léger j u s q u ' à la voix des eaux quand il est
c o n f r o n t é la nuit avec Ahriman. Il rectifie d'ailleurs par la suite — il n ' y
avait pas là q u ' A h r i m a n , il devait y avoir O r m u z d aussi, les dieux du
bien et du mal ne pouvant être dissociés. Il a donc avec A h r i m a n un
instant de confrontation où il le regarde avec l'œil de l'esprit et n o n pas,
c o m m e d'autres de ces visions, avec une netteté photographique. Il est
face à face avec ce dieu, et celui-ci lui dit la parole significative, celle qui
m e t les choses à leur place, le message divin par excellence, il dit à
Schreber, le seul h o m m e qui reste après le crépuscule du m o n d e —
Charogne.
C e t t e traduction n'est peut-être pas strictement l'équivalent du m o t
allemand Luder, c'est le m o t dont on se sert dans la traduction française,
mais le m o t est plus familier en allemand qu'il ne l'est en français. Il est
rare q u ' e n français, on se traite entre copains de charogne, sauf dans des
m o m e n t s particulièrement expansifs. Le m o t allemand ne c o m p o r t e pas
simplement cette face d'annihilation, il y a des sous-jacences qui
l'apparentent plutôt à u n m o t qui serait mieux dans la note de la
féminisation du personnage, et qui est plus facile à rencontrer dans les
conversations amicales, celui de pourriture, douce pourriture. L ' i m p o r -
tant est que ce m o t qui d o m i n e le face à face unique avec Dieu n'est pas
114
LA DISSOLUTION IMAGINAIRE
du tout isolé. L'injure est très fréquente dans les relations que le
partenaire divin entretient avec Schreber, et c o m m e dans une relation
érotique où l'un refuse de s'engager d'emblée, et résiste. C'est l'autre
face, la contrepartie du m o n d e imaginaire. L'injure annihilante est un
point culminant, c'est un des pics de l'acte de la parole.
A u t o u r de ce pic, toutes les chaînes de m o n t a g n e de ce champ verbal
vous sont développées par Schreber dans une perspective magistrale.
T o u t ce que le linguiste peut imaginer c o m m e décompositions de la
fonction du langage, se rencontre dans ce que Schreber éprouve, et qu'il
différencie avec une délicatesse de touche dans les nuances qui ne laisse
rien à désirer quant à l'information.
Q u a n d il nous parle de choses qui appartiennent à la langue
fondamentale, et qui règlent les rapports qu'il a avec le seul et unique
être qui dès lors existe pour lui, il en distingue deux catégories. Il y a
d ' u n côté ce qui est echt, m o t presque intraduisible, qui veut dire
authentique, vrai, et qui lui est toujours donné sous des formes verbales
qui méritent de retenir l'attention, il y en a plusieurs espèces, et elles
sont très suggestives. Il y a d'autre part ce qui est appris par cœur,
inculqué à certains des éléments périphériques, voire déchus, de la
puissance divine, et répété avec une absence totale de sens, au seul titre
de ritournelle. A cela s'ajoute une extraordinaire variété de modes du
flux oratoire, qui nous permettent de voir isolément les différentes
dimensions dans lesquelles se développe le p h é n o m è n e de la phrase, j e
ne dis pas celui de la signification.
N o u s touchons là du doigt la fonction de la phrase en elle-même,
p o u r autant qu'elle ne porte pas forcément sa signification avec elle. Je
pense à ce p h é n o m è n e des phrases surgissant dans son a-subjectivité
c o m m e interrompues, et laissant le sens en suspens. U n e phrase coupée
dans le milieu est auditivée. Le reste est impliqué en tant que
signification. L'interruption appelle une chute, qui peut être indétermi-
née sur une vaste g a m m e , mais ne peut pas être n ' i m p o r t e laquelle. Il y a
là une mise en valeur de la chaîne symbolique dans sa dimension de
continuité.
Il y a ici, dans la relation du sujet au langage c o m m e dans le m o n d e
imaginaire, un danger, perpétuellement su, que toute cette fantasmago-
rie se réduise à une unité qui annihile, non pas son existence, mais celle
de Dieu, qui est essentiellement langage. Schreber l'écrit formellement
— les rayons doivent parler. Il faut qu'à tout instant se produisent des
p h é n o m è n e s de diversion pour que Dieu ne se résorbe pas dans
l'existence centrale du sujet. Cela ne va pas de soi, mais illustre très bien
le rapport du créateur à ce qu'il crée. En retirer la fonction et l'essence
laisse en effet paraître le néant corrélatif qui est sa doublure.
115
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
La parole se produit ou ne se produit pas. Si elle se produit, c'est,
dans une certaine mesure, par l'arbitraire du sujet. Le sujet est donc ici
créateur, mais il est aussi attaché à l'autre, n o n pas en tant qu'objet,
image, ou o m b r e d'objet, mais à l'autre dans sa dimension essentielle,
t o u j o u r s plus ou moins élidée par nous, à cet autre irréductible à quoi
que ce soit d'autre qu'à la notion d ' u n autre sujet, à savoir à l'autre en
tant que lui. C e qui caractérise le m o n d e de Schreber, c'est que ce lui est
perdu, et que seul le tu subsiste.
La n o t i o n du sujet est corrélative de l'existence de quelqu'un dont j e
pense — C'est lui qui a fait cela. N o n pas lui que j e vois là, et qui bien
entendu fait m i n e de rien, mais lui, qui n'est pas là. C e lui est le
répondant de m o n être, sans ce lui m o n être ne pourrait m ê m e pas être
un je. Le d r a m e du rapport au lui sous-tend toute la dissolution du
m o n d e de Schreber, où nous v o y o n s le lui se réduire à un seul
partenaire, ce Dieu asexué et polysexué à la fois, englobant tout ce qui
existe encore dans le m o n d e auquel Schreber est affronté.
Assurément, grâce à ce Dieu subsiste quelqu'un qui peut dire une
vraie parole, mais cette parole a pour propriété d'être toujours
énigmatique. C'est la caractéristique de toutes les paroles de la langue
fondamentale.
D ' a u t r e part, ce Dieu paraît être, lui aussi, l ' o m b r e de Schreber. Il est
atteint d ' u n e dégradation imaginaire de l'altérité, qui fait qu'il est
c o m m e Schreber frappé d'une espèce de féminisation.
Puisque nous ne connaissons pas le sujet Schreber, nous devons de
toute façon l'étudier par la phénoménologie de son langage. C'est donc
a u t o u r du p h é n o m è n e du langage, des phénomènes de langage plus ou
m o i n s hallucinés, parasitaires, étranges, intuitifs, persécutifs dont ils
s'agit dans le cas de Schreber, que nous allons éclairer une dimension
nouvelle dans la phénoménologie des psychoses.
18 JANVIER 1 9 5 6 .
VIII
LA PHRASE SYMBOLIQUE
La notion de défense.
Le témoignage du patient.
Le sentiment de réalité.
Les phénomènes verbaux.
O n pourrait tout de même finir par entrer ensemble dans le texte de
Schreber, parce qu'aussi bien, le cas Schreber, pour nous, c'est le texte
de Schreber.
J'essaie cette année que nous concevions un peu mieux l'économie de
ce cas. Vous devez bien sentir le glissement qui se fait tout doucement
dans les conceptions psychanalytiques. Je vous ai rappelé l'autre j o u r
qu'en somme, l'explication de Freud, c'est que le malade passe dans une
économie essentiellement narcissique. C'est une idée très riche, dont on
devrait tirer toutes les conséquences. Seulement, on ne les tire pas, et on
oublie ce qu'est le narcissisme au point où Freud est parvenu de son
œuvre quand il écrit le cas Schreber. Dès lors, on ne saisit pas bien non
plus la nouveauté de l'explication, c'est-à-dire par rapport à quelle autre
explication elle se situe.
Je reviendrai sur un des auteurs qui ont dit les choses les plus
élaborées sur la question des psychoses, à savoir Katan. C'est la notion
de défense qu'il met en avant. Mais je ne veux pas que nous procédions
par commentaire sur les commentaires, il faut partir du livre, c o m m e le
recommande Freud.
C o m m e nous sommes psychiatres, ou au moins gens diversement
initiés à la psychiatrie, il est bien naturel que nous lisions aussi avec nos
yeux de psychiatres pour nous faire une idée de ce qui se passe dans ce
cas.
Il ne faut pas oublier les étapes de l'introduction de la notion de
narcissisme dans la pensée de Freud. O n parle maintenant de défense à
117
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
tout propos, en croyant répéter là quelque chose de très ancien dans
l ' œ u v r e de Freud. Il est exact que la notion de défense j o u e u n rôle très
précoce, et que dès 1894-1895, Freud propose l'expression de n e u r o -
psychoses de défense. Mais il emploie ce terme avec u n sens tout à fait
précis.
Q u a n d il parle de l'Abwehrhysterie, il la distingue de deux autres
espèces d'hystéries, et c'est là une première tentative de faire une
nosographie p r o p r e m e n t psychanalytique. Rapportez-vous à l'article
auquel j e fais allusion. A la m o d e bleulérienne, les hystéries doivent être
conçues c o m m e une production secondaire des états hypnoïdes,
dépendant d ' u n certain m o m e n t fécond, qui correspond à u n trouble de
conscience dans l'état hypnoïde. Freud ne nie pas les états hypnoïdes, il
dit simplement — Nous ne nous intéressons pas à cela, ce n'est pas cela que
nous prendrons comme caractère différentiel dans notre nosologie.
Il faut bien c o m p r e n d r e ce que l'on fait lorsque l'on classe. Vous
c o m m e n c e z par compter le n o m b r e de ce qui se présente a p p a r e m m e n t
c o m m e les organes colorés d'une fleur, et q u ' o n appelle des pétales.
C'est t o u j o u r s pareil, une fleur présente un certain n o m b r e d'unités
q u ' o n peut compter, c'est une botanique tout à fait primitive. E n
approfondissant, vous vous apercevrez quelquefois que ces pétales de
l'ignorant n'en sont pas du tout, ce sont des sépales, et ça n'a pas la
m ê m e fonction. D e m ê m e , en ce qui nous concerne, des registres
divers, anatomique, génétique, embryologique, physiologique, fonc-
tionnel, peuvent entrer en ligne de compte, et se chevaucher. P o u r que
la classification soit significative, il faut qu'elle soit naturelle. C e
naturel, c o m m e n t allons-nous le chercher ?
Freud n'a d o n c pas repoussé les états hypnoïdes, il a dit qu'il n'en
tiendrait pas compte, parce que, au m o m e n t de ce premier débrouilla-
ge, ce qui lui i m p o r t e dans le registre de l'expérience analytique est
autre chose, à savoir le souvenir du trauma. Voilà en quoi consiste la
n o t i o n de l'Abwehrhysterie.
La première fois où apparaît la notion de défense, nous s o m m e s dans
le registre de la r e m é m o r a t i o n et de ses troubles. L'important, c'est ce
q u ' o n peut appeler la petite histoire du patient. Est-il capable ou n o n de
l'articuler verbalement ? Anna O . — dont une personne m ' a apporté ici
le portrait qui figure sur un timbre-poste, car elle a été la reine des
assistantes sociales — a appelé cela la talking-cure.
L'Abwehrhysterie est une hystérie où les choses sont formulées dans
les s y m p t ô m e s , et il s'agit de libérer le discours. Il n ' y a pas trace alors
de régression, ni de théorie des instincts, et pourtant toute la psycha-
nalyse est déjà là.
Freud distingue encore une troisième espèce d'hystérie, qui a p o u r
118
LA PHRASE SYMBOLIQUE
caractéristique qu'il y a aussi quelque chose à raconter, mais qui n'est
raconté nulle part. Bien sûr, à l'étape où il en est de son élaboration, il
serait bien étonnant qu'il nous dise où ce peut être, mais c'est déjà
parfaitement dessiné.
L'œuvre de Freud est pleine de ces pierres d'attente, et cela me
réjouit. Chaque fois qu'on prend un article de Freud, non seulement ce
n'est jamais ce qu'on attendait, mais ce n'est jamais que très simple,
admirablement clair. Et pourtant, il n'en est pas un qui ne soit nourri de
ces énigmes que sont les pierres d'attente. O n peut dire qu'il n'y a que
lui qui, de son vivant, ait amené les concepts originaux nécessaires à
attaquer et ordonner le champ nouveau qu'il découvrait. Ces concepts,
il les amène chacun avec un monde de questions. Ce qu'il y a de bien
dans Freud, c'est qu'il ne nous les dissimule pas, ces questions. Chacun
de ses textes est un texte problématique, de telle sorte que lire Freud,
c'est rouvrir les questions.
Les troubles de la remémoration, c'est là qu'il nous faut toujours
revenir pour savoir ce qu'a été le terrain de départ de la psychanalyse.
Mettons m ê m e que ce soit dépassé, il faut mesurer le chemin parcouru,
et il serait bien étonnant que nous puissions nous permettre de
méconnaître l'histoire. Je n'ai pas ici à suivre en détail le chemin
parcouru entre cette étape et celle où Freud introduit la régression des
instincts, j ' e n ai assez fait dans les années précédentes pour me contenter
de vous dire que c'est en explorant les troubles de la remémoration, en
voulant restituer le vide que présente l'histoire du sujet, en cherchant à
la trace ce que sont devenus les événements de sa vie, que nous avons
constaté qu'ils vont se nicher là où on ne les attendait pas.
Je vous parlais la dernière fois sous la forme des déplacements du
comportement — on s'aperçoit qu'il ne peut s'agir simplement de
retrouver la localisation mnésique, chronologique des événements, de
restituer une part du temps perdu, mais qu'il y a aussi des choses qui se
passent sur le plan topique. La distinction de registres complètement
différents dans la régression, est là implicite. En d'autres termes, ce
q u ' o n oublie tout le temps, c'est que ce n'est pas parce qu'une chose est
venue au premier plan qu'une autre ne garde pas son prix, sa valeur, à
l'intérieur de la régression topique. C'est là que les événements
prennent leur sens comportemental fondamental.
Et c'est alors que se fait la découverte du narcissisme. Freud
s'aperçoit qu'il y a des modifications dans la structure imaginaire du
monde, et qu'elles interfèrent avec des modifications dans la structure
symbolique — il faut bien l'appeler ainsi, puisque la remémoration est
forcément dans l'ordre symbolique.
Q u a n d Freud explique le délire par une régression narcissique de la
119
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
libido, son retrait des objets aboutissant à une désobjectalisation, cela
veut dire, au point où il en est parvenu, que le désir qui est à reconnaître
dans le délire se situe sur un tout autre plan que le désir qui a à se faire
reconnaître dans la névrose.
Si on ne c o m p r e n d pas cela, on ne voit absolument pas ce qui
distingue une psychose d ' u n e névrose. P o u r q u o i aurait-on tant de peine
dans la psychose à restaurer la relation du sujet à la réalité, puisque le
délire est en principe tout entier lisible ? C'est tout au moins ce q u ' o n
peut lire dans certains passages de Freud, qu'il faut savoir accentuer
d ' u n e façon moins s o m m a i r e q u ' o n ne le fait d'habitude. Le délire est en
effet lisible, mais il est aussi transcrit dans un autre registre. Dans la né-
vrose, on reste toujours dans l'ordre symbolique, avec cette duplicité du
signifié et du signifiant qui est ce que Freud traduit par le c o m p r o m i s né-
vrotique. Le délire se passe dans un tout autre registre. Il est lisible, mais
sans issue. C o m m e n t cela se fait-il ? C'est là le problème écono-
m i q u e qui reste ouvert au m o m e n t où Freud termine le cas Schreber.
Je dis des choses massives. Dans le cas des névroses, le refoulé
reparaît in loco, là où il a été refoulé, c'est-à-dire dans le milieu m ê m e
des symboles, p o u r autant que l ' h o m m e s'y intègre et y participe
c o m m e agent et c o m m e acteur. Il reparaît in loco sous un masque. Le
refoulé dans la psychose, si nous savons lire Freud, reparaît dans un
autre lieu, in altero, dans l'imaginaire, et là en effet sans masque. Cela est
tout à fait clair, ce n'est ni nouveau, ni hétérodoxe, il faut seulement
s'apercevoir que c'est le point principal. C'est loin de régler la question,
au m o m e n t où Freud met le point final sur son étude sur Schreber. C'est
au contraire à partir de là que les problèmes c o m m e n c e n t à se poser.
Depuis Freud, on a essayé de prendre la relève. Lisez Katan par
exemple, qui essaie de nous donner une théorie analytique de la
schizophrénie, dans le cinquième t o m e du recueil la Psychanalyse de
l'enfant. O n voit très bien, à le lire, le chemin parcouru dans la théorie
analytique.
C h e z Freud, la question du centre du sujet, reste toujours ouverte.
D a n s l'analyse de la paranoïa par exemple, il s'avance pas à pas pour
m o n t r e r l'évolution d'un trouble essentiellement libidinal, j e u c o m -
plexe d ' u n agrégat de désirs transférables, transmutables, qui peuvent
régresser, et le centre de toute cette dialectique nous reste toujours
problématique. O r , le virage qui s'est opéré dans l'analyse à peu près
vers le temps de la m o r t de Freud, conduit à retrouver ce b o n vieux
centre de toujours, le moi qui tient les leviers de c o m m a n d e , et guide la
défense. La psychose n'est plus interprétée à partir de l'économie
complexe d ' u n e d y n a m i q u e des pulsions, mais à partir des procédés
employés par le m o i p o u r s'en tirer avec diverses exigences, pour se
120
LA PHRASE SYMBOLIQUE
défendre contre des pulsions. Le moi redevient non seulement le centre,
mais la cause du trouble.
Le terme de défense n'a plus dès lors d'autre sens que celui qu'il a
quand on parle de se défendre contre une tentation, et toute la
dynamique du cas Schreber nous est expliquée à partir des efforts du
moi pour s'en tirer avec une pulsion dite homosexuelle qui menacerait
sa complétude. La castration n'a plus d'autre sens symbolique que celui
d'une perte d'intégrité physique. O n nous dit formellement que le moi,
n'étant plus assez fort pour trouver des points d'attache dans le milieu
extérieur afin d'exercer sa défense contre la pulsion qui est dans le ça,
trouve une autre ressource, qui est de fomenter cette néo-production
qu'est l'hallucination, et qui est une autre façon d'agir, de transformer
ses instincts duels. Sublimation à sa manière, mais qui a de gros
inconvénients.
Le rétrécissement de la perspective, les insuffisances cliniques de cette
construction sautent aux yeux. Qu'il existe une façon imaginaire de
satisfaire à la poussée du besoin est une notion articulée dans la doctrine
freudienne, mais elle n'est jamais prise que comme un élément du
déterminisme des phénomènes. Jamais Freud n'a défini la psychose
hallucinatoire sur le simple modèle du fantasme, comme la faim peut
être satisfaite par un rêve de satisfaction de la faim. U n délire ne répond
en rien à une telle fin. O n est toujours content de retrouver ce qu'on
s'est déjà représenté, et Freud nous apprend même que c'est par cette
voie que passe la création du monde des objets humains. N o u s aussi,
nous éprouvons toujours une vive satisfaction à retrouver certains des
thèmes symboliques de la névrose dans la psychose. Ce n'est pas du
tout illégitime, mais il faut bien voir que cela ne couvre qu'une toute
petite partie du tableau.
Pour Schreber c o m m e pour les homosexuels, on peut schématiser la
transformation imaginaire de la poussée homosexuelle en un délire qui
fait du sujet la f e m m e de Dieu, le réceptacle du bon vouloir et des
bonnes manières divines. C'est un schéma assez convaincant, et on peut
trouver dans le texte m ê m e toutes sortes de modulations raffinées qui le
justifient. De même, la distinction que je vous ai apportée la dernière
fois entre la réalisation du désir refoulé sur le plan symbolique dans la
névrose, et sur le plan imaginaire dans la psychose, est déjà assez
satisfaisante, mais elle ne nous satisfait pas. Pourquoi ? Parce
qu'une psychose, ce n'est pas simplement cela, ce n'est pas le dévelop-
pement d'un rapport imaginaire, fantasmatique, au monde extérieur.
Je voudrais simplement aujourd'hui vous faire mesurer la masse du
phénomène.
Le dialogue de l'unique, de ce Schreber à partir de qui l'humanité va
121
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
être regénérée par la naissance d'une nouvelle génération schrébérienne,
avec son partenaire énigmatique, le Dieu schrébérien lui aussi, est-ce là
tout le délire ? Mais non. N o n seulement ce n'est pas là tout le délire,
mais il est tout à fait impossible de le comprendre complètement dans ce
registre. Il est assez curieux qu'on se contente d'une explication si
partiale d'un phénomène massif c o m m e la psychose, en n'y retenant
que ce qu'il y a de clair dans les événements imaginaires. Si nous
voulons avancer dans la compréhension de la psychose, il faut tout de
m ê m e articuler une théorie qui justifie la masse de ces phénomènes,
dont j e vais vous donner ce matin quelques échantillons.
N o u s allons commencer par la fin, et nous tâcherons de comprendre
en remontant. Si j'adopte cette voie, ce n'est pas simplement par un
artifice de présentation, c'est conforme à la matière que nous avons
entre les mains.
Voilà un sujet qui a été malade de 1883 à 1884, qui a eu ensuite huit
ans de répit, et c'est au bout de la neuvième année après le début de la
première crise, en octobre 1893, que les choses repartent sur le plan
pathologique. Il entre dans la même clinique où il avait été soigné la
première fois, que dirige le Docteur Flechsig, et il va y rester jusqu'à la
mi-juin 1894. Son état est complexe. O n peut en caractériser l'aspect
clinique c o m m e une confusion hallucinatoire, et même une stupeur
hallucinatoire. Il nous fera plus tard un rapport certainement distordu,
de tout ce qu'il a vécu. N o u s disons confusion pour caractériser la façon
brumeuse dont il se souvient de certains épisodes, mais d'autres
éléments, et spécialement ses rapports délirants avec différentes per-
sonnes qui l'entourent, seront assez conservés pour qu'il puisse en
apporter un témoignage valable. C'est néanmoins la période la plus
obscure de la psychose. Notez bien que c'est seulement à travers ce
délire que nous pouvons en avoir connaissance, puisqu'aussi bien nous
n'y étions pas, et que sur cette première période, les certificats des
médecins ne sont pas riches. Schreber s'en souvient assurément assez
bien au m o m e n t où il va en témoigner pour pouvoir y établir des
distinctions, et relever en particulier un déplacement du centre de
l'intérêt sur ses relations personnelles avec ce qu'il appelle des âmes.
Des âmes ne sont pas des êtres humains, ni ces ombres auxquelles il a
affaire, mais des êtres humains morts avec qui il a des relations
particulières, liées à toutes sortes de sentiments de transformation
122
LA PHRASE SYMBOLIQUE
corporelle, d'inclusions, d'intrusions, d'échanges corporels. C'est un
délire où la note douloureuse j o u e un rôle très important. Je ne parle pas
encore d'hypocondrie, ce n'est d'ailleurs q u ' u n terme trop vague dans
n o t r e vocabulaire, j e dessine les grandes lignes.
D u point de vue phénoménologique, et à rester prudent, on admettra
qu'il y a là un état qui peut être qualifié de crépuscule du m o n d e . Il n'est
plus avec des êtres réels — ce n'être plus avec est caractéristique, car il est
avec d'autres éléments bien plus encombrants. La souffrance est la
tonalité d o m i n a n t e des relations qu'il entretient avec eux et elles
c o m p o r t e n t la perte de son autonomie. Cette perturbation profonde,
intolérable, de son existence, motive chez lui toutes sortes de c o m p o r -
tements qu'il ne nous indique que d ' u n e façon forcément ombrée, mais
d o n t nous avons l'indication par la façon dont il est traité — il est
surveillé, la nuit il est mis en cellule, il est privé de tout instrument. Il
apparaît à ce m o m e n t c o m m e un malade dans un état aigu très
grave.
Il y a un m o m e n t de transformation qui se situe, nous dit-il, vers
février-mars 1894. A u x âmes avec lesquelles il a ses échanges sur le
registre de l'intrusion ou de la fragmentation somatique, se substituent
lesdits R o y a u m e s divins postérieurs. Il y a là une intuition m é t a p h o -
rique de ce qui est derrière les apparences. Ces Royaumes, apparaissent
sous une f o r m e dédoublée, O r m u z d et Ahriman. Apparaissent aussi les
rayons purs, qui se c o m p o r t e n t d'une façon toute différente que les
âmes dites examinées, qui sont des rayons impurs. Schreber nous dit la
p r o f o n d e perplexité où le laissent les effets de cette prétendue pureté,
q u ' o n ne peut qu'attribuer à une intention divine. Elle ne laisse pas
d'être troublée par des éléments partant des âmes examinées, et j o u e n t
aux rayons purs toutes sortes de tours, essaient d'en capter la puissance
à leur profit, s'interposent entre Schreber et leur action bénéfique. La
tactique de la majeure partie de ces âmes, animées de bien mauvaises
intentions, est très précisément décrite, et n o m m é m e n t celle du chef de
file, Flechsig, qui fractionne son âme pour en répartir les morceaux
dans l'hyperespace interposé entre Schreber et le Dieu éloigné d o n t il
s'agit. Je suis celui qui est éloigné, nous trouvons cette f o r m u l e qui rend
u n écho biblique dans une note où Schreber nous rapporte ce que Dieu
lui confie. Le Dieu p o u r Schreber n'est pas celui qui est, c'est celui qui
est... bien loin.
Les rayons purs parlent, ils sont essentiellement parlants, il y a une
équivalence entre rayons, rayons parlants, nerfs de Dieu, plus toutes les
f o r m e s particulières qu'ils peuvent prendre, jusques et y compris leurs
f o r m e s diversement miraculées, dont les ciseaux. Cela correspond à
une période où d o m i n e ce que Schreber appelle la Grundsprache, sorte
123
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
de très savoureux haut-allemand qui a tendance à s'exprimer par
euphémismes et par antiphrases — une punition s'appelle par exemple
une récompense, et en effet la punition est à sa façon une r é c o m -
pense. N o u s aurons à revenir sur le style de cette langue f o n d a -
mentale, p o u r reposer le problème du sens antinomique des mots
primitifs.
Il reste sur ce sujet u n grand malentendu à propos de ce qu'en a dit
Freud, qui avait simplement le tort de prendre pour référence un
linguiste q u ' o n trouvait u n peu avancé, mais qui touchait quelque chose
de juste, à savoir Abel. M . Benveniste nous a apporté là-dessus l'année
dernière une contribution qui a toute sa valeur, à savoir qu'il n'est pas
question dans un système signifiant qu'il y ait des mots qui désignent à
la fois deux choses contraires. Les m o t s sont j u s t e m e n t faits p o u r
distinguer les choses. Là où il existe des mots, ils sont forcément faits
par couples d'opposition, ils ne peuvent j o i n d r e en e u x - m ê m e s deux
extrêmes. Q u a n d nous passons à la signification, c'est autre chose. Il
n ' y a pas à s'étonner q u ' o n appelle altus un puits p r o f o n d , parce que,
n o u s dit-il, selon le point de départ mental où est le latin, c'est du f o n d
du puits que ça part. Il nous suffit de réfléchir qu'en allemand on appelle
jùngstes Gericht le j u g e m e n t dernier, soit jugement le plus jeune, qui n'est
pas l'image employée en France. O n dit bien pourtant votre petit dernier
p o u r désigner le plus jeune. Mais le j u g e m e n t dernier nous suggère
plutôt la vieillesse.
E n 1894, Schreber est transporté à la maison de santé du D r Pierson à
Koswitz, où il reste quinze jours. C'est une maison de santé privée, et la
description qu'il en donne nous la montre, si j e puis dire, fort piquante.
O n y reconnaît, du point de vue du malade, des traits qui ne
m a n q u e r o n t pas de réjouir ceux qui ont gardé quelque sens de
l ' h u m o u r . C e n'est pas que ce soit mal, c'est assez coquet, ça a le côté
b o n n e présentation de la maison de santé privée, avec son caractère de
p r o f o n d e négligence dont rien 11e nous est épargné. Schreber n ' y reste
pas très longtemps, et on l'envoie dans le plus vieil asile d'Allemagne,
au sens vénérable du m o t , à Pirna.
A v a n t sa première maladie, il était à Chemnitz, il est n o m m é à
Leipzig, puis c'est à Dresde qu'il est n o m m é Président de la C o u r
d'appel, j u s t e avant sa rechute. D e Dresde, c'est à Leipzig qu'il va se
faire soigner. Koswitz se trouve quelque part de l'autre côté de l'Elbe
par rapport à Leipzig, mais le lieu où il va rester dix ans de sa vie, est en
a m o n t sur l'Elbe.
Q u a n d il entre à Pirna, il est encore très malade, et il ne commencera
à écrire ses Mémoires qu'à partir de 1897-98. Etant donné qu'il est dans
un asile public, et que les décisions peuvent y connaître quelque retard,
124
LA PHRASE SYMBOLIQUE
entre 1896 et 1898 on le met encore la nuit dans une cellule dite de
dément, où il emporte, dans une petite boîte en fer blanc, un crayon,
des bouts de papier, et où il c o m m e n c e à composer des petites notes,
qu'il appelle ses petites études. Il y a en effet, en plus de l'ouvrage qu'il
nous a légué, une cinquantaine de petites études auxquelles il se réfère
de temps en temps, qui sont des notes qu'il a prises à ce moment-là, et
qui lui ont servi de matériaux. Il est évident que ce texte, qui n'a été en
s o m m e pas rédigé plus haut que 1898, et qui s'étale quant à sa rédaction
j u s q u ' e n 1903, époque de la libération de Schreber, puisqu'il en
c o m p r e n d la procédure, témoigne d'une façon beaucoup plus sûre,
beaucoup plus ferme, de l'état terminal de la maladie. P o u r le reste,
nous ne savons m ê m e pas quand Schreber est m o r t , mais seulement
qu'il a fait une rechute en 1907, et qu'il a été admis à nouveau dans une
maison de santé, ce qui est très important.
N o u s allons c o m m e n c e r à la date où il a écrit ses Mémoires. C e dont il
peut témoigner à partir de cette date-là est déjà très suffisamment
problématique pour nous intéresser. M ê m e si nous ne résolvons pas le
p r o b l è m e de la fonction économique de ce q u e j ' a i appelé tout à l'heure
les p h é n o m è n e s d'aliénation verbale — appelons-les provisoirement des
hallucinations verbales — ce qui nous intéresse, c'est ce qui distingue le
point de vue analytique dans l'analyse d'une psychose.
D u point de vue psychiatrique courant, nous s o m m e s tous Gros-Jean
c o m m e devant.
P o u r ce qui est de la compréhension réelle de l'économie des
psychoses, nous p o u v o n s lire maintenant un rapport fait sur la catatonie
autour de 1903 — faites l'expérience, prenez naturellement u n b o n
travail —, on n'a pas fait un pas dans l'analyse des phénomènes. S'il y a
quelque chose qui doit distinguer le point de vue de l'analyste, est-ce de
se d e m a n d e r à propos d'une hallucination verbale, si le sujet entend un
petit peu, ou beaucoup, ou si c'est très fort, ou si ça éclate, ou si c'est
bien avec son oreille qu'il entend, ou si c'est de l'intérieur, ou si c'est du
cœur, ou du ventre ?
Ces questions fort intéressantes partent de ceci, assez enfantin
s o m m e toute, que nous s o m m e s très épatés q u ' u n sujet entende des
choses que nous n'entendons pas. C o m m e s'il ne nous arrivait pas à
nous, à tout instant, d'avoir des visions, c o m m e s'il ne nous descendait
pas dans la tête des formules qui ont pour nous une valeur saisissante,
125
r
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
orientante, voire quelquefois fulgurante, illuminante. Évidemment,
nous n'en faisons pas le même usage que le psychotique.
Ces choses ont lieu dans l'ordre verbal et sont ressenties par le sujet
c o m m e reçues par lui. Si nous intéressait avant tout, c o m m e on nous l'a
appris à l'école, la question de savoir si c'est une sensation ou une
perception, ou une aperception, ou une interprétation, bref si nous en
restons au rapport élémentaire à la réalité, dans le registre académique
scolaire, en nous fiant à une théorie de la connaissance manifestement
incomplète, nous en perdons toute la valeur. A l'encontre d'une théorie
qui s'étage de la sensation en passant par la perception pour arriver à la
causalité et à l'organisation du réel, la philosophie, depuis quelque
temps, depuis Kant au moins, s'efforce d'ailleurs de nous avertir à
tue-tête qu'il y a des champs différents de la réalité, et que les problèmes
s'expriment, s'organisent et se posent dans des registres également
différents. Par conséquent, ce n'est peut-être pas le plus intéressant, que
d'essayer de savoir si, oui ou non, une parole est entendue.
N o u s sommes encore le bec dans l'eau. Les trois quarts du temps, que
nous apportent les sujets ? Rien d'autre que ce que nous sommes en
train de leur demander, c'est-à-dire de leur suggérer de nous répondre.
N o u s introduisons dans ce qu'ils éprouvent des distinctions et des
catégories qui n'intéressent que nous, et non pas eux. Le caractère
imposé, extérieur, de l'hallucination verbale, demande à être considéré
à partir de la façon dont le malade réagit. Ce n'est pas là où il entend le
mieux — c o m m e on dit au sens où on croit qu'entendre, c'est entendre
avec les oreilles — qu'il est le plus frappé. Des hallucinations extrême-
ment vivides restent des hallucinations, reconnues c o m m e telles ; tandis
que d'autres, dont la vividité endophasique n'est pas moindre, ont au
contraire pour le sujet le caractère le plus décisif, et lui donnent une
certitude.
La distinction q u e j ' a i introduite à l'orée de notre propos, des cer-
titudes et des réalités, voilà ce qui compte, et qui nous conduit à des dif-
férences qui, à nos yeux à nous, analystes, ne sont pas superstructurales,
mais structurelles. Il est un fait que ce ne peut être que pour nous, parce
qu'à la différence des autres cliniciens, nous savons que la parole est
toujours là, articulée ou pas, présente, à l'état articulé, déjà historisée,
déjà prise dans le réseau des couples et des oppositions symboliques.
O n s'imagine qu'il nous faudrait restaurer totalement le vécu
indifférencié du sujet, la succession des images projetées sur l'écran de
son vécu pour le saisir dans sa durée, à la Bergson. Ce que nous touchons
cliniquement n'est jamais comme cela. La continuité de tout ce qu'a vécu
un sujet depuis sa naissance ne tend jamais à surgir, et ça ne nous
intéresse absolument pas. Ce qui nous intéresse, ce sont les points
126
LA PHRASE SYMBOLIQUE
décisifs de l'articulation symbolique, de l'histoire, mais au sens où vous
dites l'Histoire de France.
Tel jour, Mademoiselle de Montpensier était sur les barricades, elle y
était peut-être par hasard, et ça n'avait peut-être pas d'importance dans
une certaine perspective, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a que
ça qui reste dans l'Histoire, elle était là, et on a donné à sa présence un
sens, vrai ou pas vrai. Sur le moment, d'ailleurs, le sens est toujours un
peu plus vrai, mais c'est ce qui est devenu vrai dans l'histoire qui
compte et fonctionne. O u bien ça vient d'un remaniement postérieur,
ou bien ça commence déjà à avoir une articulation sur le m o m e n t
même.
Eh bien, ce que nous appelons le sentiment de réalité quand il s'agit
de la restauration des souvenirs, est quelque chose d'ambigu, qui
consiste essentiellement en ce qu'une réminiscence, soit une résurgence
d'impression, s'organise dans la continuité historique. Ce n'est pas l'un
ou l'autre qui donne l'accent de réalité, c'est l'un et l'autre, c'est un
certain m o d e de conjonction de ces deux registres. J'irai plus loin —
c'est également un certain mode de conjonction des deux registres qui
donne le sentiment d'irréalité. Dans le domaine sentimental, ce qui est
sentiment de réalité est sentiment d'irréalité. Le sentiment d'irréalité
n'est là que c o m m e un signal qu'il s'agit d'être dans la réalité, et qu'à un
quart de poil près, il y manque encore un petit quelque chose. Le
sentiment de déjà vu, qui a fait tellement de problèmes pour les
psychologues, nous pourrions le désigner comme une h o m o n y m i e —
c'est toujours la clé symbolique qui entrouvre le ressort. Le déjà vu a
lieu lorsque une situation est vécue avec une pleine signification
symbolique, qui reproduit une situation symbolique homologue déjà
vécue mais oubliée, et qui revit sans que le sujet en comprenne les
tenants et les aboutissants. Voilà ce qui donne au sujet l'impression qu'il
a déjà vu le contexte, le tableau du m o m e n t présent. Le déjà vu est un
phénomène extrêmement proche de ce que l'expérience de l'analyse
nous apporte c o m m e le déjà raconté — à part que c'est l'inverse. Ça ne
se place pas dans l'ordre du déjà raconté, mais dans l'ordre du jamais
raconté. Mais c'est du même registre.
Si nous admettons l'existence de l'inconscient tel que Freud l'articule,
nous devons supposer que cette phrase, cette construction symbolique,
recouvre de sa trame tout le vécu humain, qu'elle est toujours là, plus
ou moins latente, et qu'elle est l'un des éléments nécessaires à
l'adaptation humaine. Q u e ça se passe sans qu'on y pense aurait pu être
qualifié pendant longtemps d'énormité, mais ce ne peut pour nous en
être une — l'idée m ê m e d'une pensée inconsciente, ce grand paradoxe
pratique qu'a apporté Freud, ne veut pas dire autre chose. Q u a n d Freud
127
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
f o r m u l e le t e r m e de pensée inconsciente en ajoutant dans sa Traumdeu-
tung, sit venia verbo, il ne dit pas autre chose que ceci, que pensée veut
dire la chose qui s'articule en langage. A u niveau de la Traumdeutung, il
n ' y a pas d'autre interprétation de ce terme que celle-là.
C e langage, nous pourrions l'appeler intérieur, mais cet adjectif
fausse déjà tout. C e m o n o l o g u e soi-disant intérieur est en parfaite
continuité avec le dialogue extérieur, et c'est bien p o u r cette raison que
nous p o u v o n s dire que l'inconscient est aussi le discours de l'autre. S'il y
a bien quelque chose de l'ordre du continu, ce n'est pas à chaque instant.
Il faut là aussi c o m m e n c e r à dire ce q u ' o n veut dire, aller dans le sens où
on va, et savoir en m ê m e temps le corriger. Il y a des lois d'intervalle, de
suspension, de résolution p r o p r e m e n t symboliques, il y a des suspen-
sions, des scansions qui marquent la structure de tout calcul, qui font
que ça n'est j u s t e m e n t pas d ' u n e façon continue que s'inscrit, disons,
cette phrase intérieure. Cette structure, qui est déjà attachée aux
possibilités ordinaires, est la structure même, ou inertie, du langage.
C e d o n t il s'agit pour l ' h o m m e , c'est j u s t e m e n t de s'en tirer avec cette
m o d u l a t i o n continue, de façon que ça ne l'occupe pas trop. C'est bien
p o u r q u o i les choses s'arrangent de façon à ce que sa conscience s'en
détourne. Seulement, admettre l'existence de l'inconscient, c'est dire
que, m ê m e si sa conscience s'en détourne, la modulation dont j e parle,
la phrase avec toute sa complexité, n'en continue pas moins. Il n ' y a
autre sens possible à donner à l'inconscient freudien que ce sens-là. S'il
n'est pas cela, c'est un m o n s t r e à six pattes, absolument i n c o m p r é h e n -
sible, en tout cas incompréhensible dans la perspective de l'analyse.
P u i s q u ' o n cherche les fonctions du moi c o m m e tel, disons que l'une
de ses occupations est précisément de ne pas être empoisonné de cette
phrase qui continue toujours à circuler, et ne demande qu'à resurgir
sous milles formes plus ou moins camouflées et dérangeantes. En
d'autres termes, la phrase évangélique ils ont des oreilles pour ne point
entendre est à prendre au pied de la lettre. C'est une fonction du moi que
nous n ' a y o n s pas perpétuellement à entendre cette articulation qui
organise nos actions c o m m e des actions parlées. Cela n'est pas tiré de
l'analyse de la psychose, ce n'est pas la mise en évidence, une fois de
plus, des postulats, de la notion freudienne de l'inconscient.
D a n s ces phénomènes, appelons-les provisoirement tératologiques,
des psychoses, ça j o u e en clair. Je n'en fais pas plus le trait essentiel que
tout à l'heure de l'élément imaginaire, mais on oublie trop que, dans les
cas de psychose, nous v o y o n s se révéler, et de la façon la plus articulée,
cette phrase, ce m o n o l o g u e , ce discours intérieur dont je vous parlais.
N o u s s o m m e s les premiers à pouvoir le saisir parce que, dans une
certaine mesure, nous s o m m e s déjà prêts à l'entendre.
128
LA PHRASE SYMBOLIQUE
Dès lors, nous n ' a v o n s pas de raison de nous refuser de reconnaître
ses voix au m o m e n t où le sujet nous en témoigne c o m m e de quelque
chose qui fait partie du texte m ê m e de son vécu.
Lecture des Mémoires, p. 248.
Voilà ce que le sujet nous dit dans un complément rétrospectif à ses
Mémoires. Le ralentissement de la phrase au cours des années, est par lui
rapporté m é t a p h o r i q u e m e n t à la très grande distance où les rayons de
Dieu se sont retirés. Il y a n o n seulement ralentissement, mais délai,
suspension, ajournement. Il est pour nous très significatif que varie et
évolue au cours des années la phénoménologie m ê m e sous laquelle se
présente la trame continue du discours qui l'accompagne, et que le sens
très plein du début se vide par la suite de son sens. D'ailleurs, les voix
ont aussi des commentaires e x t r ê m e m e n t curieux, dans le genre de
celui-ci — Tout non-sens s'annule.
La structure de ce qui se passe mérite de n'être pas négligée. Je vous
en d o n n e un exemple. Il entend — Il nous manque maintenant... et puis, la
phrase s'interrompt, il n'entend rien d'autre, c'est son témoignage,
mais cette phrase a p o u r lui le sens implicite de — Il nous manque
maintenant la pensée principale. Dans une phrase interrompue, c o m m e
telle t o u j o u r s finement articulée grammaticalement, la signification est
présente d ' u n e double façon, c o m m e attendue d'une part, puisqu'il
s'agit d ' u n e suspension, c o m m e répétée d'autre part, puisque c'est
t o u j o u r s à u n sentiment de l'avoir déjà entendue qu'il se rapporte.
A partir du m o m e n t où l'on entre dans l'analyse du langage, il
conviendrait de s'intéresser aussi un peu à l'histoire du langage. Le
langage n'est pas une chose si naturelle que cela, et les expressions qui
nous paraissent aller de soi s'étagent selon qu'elles sont plus ou moins
fondées.
Les voix qui occupent Schreber de leurs discours continu sont
psychologues. U n e grande part de ce qu'elles racontent concerne la
conception des âmes, la psychologie de l'être humain. Elles apportent des
catalogues de registres de pensée, les pensées de toutes les pensées,
d'affirmation, de réflexion, de crainte, les signalent et les articulent
c o m m e telles, et disent lesquelles sont régulières. Elles ont aussi leur
conception des patterns, elles en sont au dernier point du behaviourisme.
C o m m e de l'autre côté de l'Atlantique on cherche à expliquer la façon
129
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
régulière d'offrir un b o u q u e t de fleurs à une j e u n e fille, de m ê m e elles
o n t des idées précises sur la façon dont l ' h o m m e et la f e m m e doivent
s'aborder, et m ê m e se coucher dans le lit. Schreber en est interloqué —
C'est ainsi, dit-il, mais je ne m'en étais pas aperçu. Le texte m ê m e est réduit
à des serinages ou à des ritournelles qui nous paraissent quelquefois tant
soit peu embarrasants.
A p r o p o s de cette phrase interrompue, il nous manque maintenant... , je
m e souviens d ' u n e chose qui m'avait frappé en lisant M . Saumaize qui a
écrit vers 1660-1670, un Dictionnaire des précieuses. Naturellement, les
précieuses sont ridicules, mais le m o u v e m e n t dit des précieuses est un
élément au m o i n s aussi i m p o r t a n t pour l'histoire de la langue, des
pensées, des m œ u r s , que notre cher surréalisme dont chacun sait que ça
n'est pas rien, et qu'assurément nous n'aurions pas le m ê m e type
d'affiches s'il ne s'était pas produit vers 1920, un m o u v e m e n t de gens
qui manipulaient d'une façon curieuse les symboles et les signes. Le
m o u v e m e n t des précieuses est beaucoup plus i m p o r t a n t du point de vue
de la langue q u ' o n ne le pense. É v i d e m m e n t , il y a tout ce qu'a raconté
ce personnage génial qu'est Molière, mais sur ce sujet, on lui en a
p r o b a b l e m e n t fait dire u n peu plus qu'il ne voulait. Vous n'imaginez
pas le n o m b r e de locutions qui nous semblent maintenant toutes
naturelles, et qui datent d'alors. Saumaize note par exemple que c'est le
poète Saint-Amant qui a été le premier à dire Le mot me manque. Si on
n'appelle pas a u j o u r d ' h u i le fauteuil les commodités de la conversation, c'est
p u r hasard, il y a des choses qui réussissent et d'autres pas. Ces
expressions passées dans la langue trouvent donc leur origine dans un
tour de conversation des salons, où on essayait de faire venir u n langage
plus raffiné.
L'état d ' u n e langue se caractérise aussi bien par ses absences que par
ses présences. E h bien, vous trouvez dans le dialogue avec les f a m e u x
oiseaux miraculés, des drôleries c o m m e celle-ci — on leur dit quelque
chose c o m m e besoin d'air, et elles entendent crépuscule. C'est assez
intéressant — qui parmi vous n'a-t-il pas entendu confondre de façon
courante, dans un parler pas spécialement populaire, amnistie et
armistice ? Si j e vous demandais à chacun à tour de rôle ce que vous
entendez par superstition par exemple, j e suis sûr q u ' o n arriverait à une
jolie idée de la confusion qu'il peut y avoir dans votre esprit au sujet
d ' u n m o t dont vous faites c o u r a m m e n t usage — au b o u t d ' u n certain
t e m p s il finirait par apparaître la superstructure. D e m ê m e , les épiphéno-
mènes ont une signification très spéciale en médecine — Laënnec
appelle épiphénomènes les phénomènes c o m m u n s à toutes les maladies,
c o m m e la fièvre.
L'origine du m o t de superstition nous est donné par Cicéron, dans
130
LA PHRASE SYMBOLIQUE
son De natura deorum, que vous feriez bien de lire. Vous y mesurerez par
exemple combien lointains, et combien proches aussi, sont les p r o -
blèmes que les Anciens posaient sur la nature des dieux. Les superstitiosi,
c'étaient des gens qui priaient et faisaient des sacrifices toute la j o u r n é e
pour que leur descendance leur survive. La superstition, c'est l'accapa-
rement de la dévotion par des gens en vue d ' u n but qui leur paraissait
essentiel. Cela nous en apprend beaucoup sur la conception que se
taisaient les Anciens de la notion, si importante dans toute culture
primitive, de la continuité de la lignée. Cette référence pourrait aussi
nous d o n n e r peut-être la meilleure prise sur la véritable définition à
donner de la superstition, qui consiste à extraire une partie du texte d ' u n
c o m p o r t e m e n t aux dépens des autres. C'est dire son rapport avec tout
ce qui est f o r m a t i o n parcellaire, déplacement méthodique, dans le
mécanisme de la névrose.
Ce qui est important, c'est de comprendre ce q u ' o n dit. Et p o u r
c o m p r e n d r e ce q u ' o n dit, il importe d'en voir les doublures, les
résonances, les superpositions significatives. Quelles qu'elles soient, et
nous p o u v o n s admettre tous les contresens, ce n'est jamais au hasard.
Q u i médite sur l'organisme du langage doit savoir le plus possible, et
faire, tant à propos d ' u n m o t que d'une tournure, ou d'une locution, le
fichier le plus plein possible. Le langage j o u e entièrement dans
l'ambiguïté, et la plupart du temps, vous ne savez absolument rien de ce
que vous dites. Dans votre interlocution la plus courante, le langage a
une valeur p u r e m e n t fictive, vous prêtez à l'autre le sentiment que vous
êtes bien t o u j o u r s là, c'est-à-dire que vous êtes capable de donner la
réponse q u ' o n attend, et qui n'a aucun rapport avec quoi que ce soit
qu'il soit possible d ' a p p r o f o n d i r . Les neuf dixièmes des discours
effectivement tenus sont à ce titre complètement fictifs.
Cette donnée primordiale est nécessaire à qui veut pénétrer l'écono-
mie du président Schreber, et c o m p r e n d r e ce que veut dire cette part de
non-sens que l u i - m ê m e situe dans ses relations avec ses interlocuteurs
imaginaires. C'est p o u r q u o i j e vous invite à un examen plus attentif de
l'évolution des phénomènes verbaux dans l'histoire du président
Schreber, afin de pouvoir les articuler par la suite avec les déplacements
libidinaux.
2 5 JANVIER 1 9 5 6 .
VII
DU NON-SENS,
ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
Principes de l'analyse du délire.
L'interlocution délirante.
Le laisser-en-plan.
Dialogue et volupté.
La politique de Dieu.
A p r o p o s d'une expression employée par Schreber, c o m m e quoi les
voix lui signalent qu'il leur m a n q u e quelque chose, j e faisais remarquer
que de telles expressions ne vont pas toutes seules, qu'elles naissent au
cours de l'histoire de la langue, et à un niveau de création assez élevé
p o u r que ce soit précisément dans un cercle intéressé par les questions
du langage. Ces expressions paraissent découler tout naturellement de
l'arrangement donné du signifiant, mais leur apparition à un m o m e n t
donné peut être historiquement vérifiée.
Je disais donc que le mot me manque, expression qui nous paraît si
naturelle, est notée dans Saumaize c o m m e sortie des ruelles des
précieuses. Elle était considérée à cette époque c o m m e si remarquable
qu'il en a noté l'apparition en l'attribuant à Saint-Amant. J'ai relevé
ainsi près d ' u n e centaine de ces expressions — C'est la plus naturelle des
femmes — Il est brouillé avec Untel — Il a le sens droit — Tour de visage —
Tour d'esprit —Je me connais un peu en gens —Jouer à coup sûr — Il agit
sans façons — Il m'a fait mille amitiés — Cela est assez de mon goût — Il
n'entre dans aucun détail — Il s'est embarqué en une mauvaise affaire — Il
pousse les gens à bout — Sacrifier ses amis — Cela est fort — Faire des avances
— Faire figure dans le monde. Ces tournures, qui vous semblent des plus
naturelles et qui sont devenues usuelles, sont notées dans Saumaize et
aussi dans la rhétorique de Berry, qui est de 1663, c o m m e créées dans le
cercle des précieuses. C'est vous dire combien il ne faut pas s'illusionner
sur l'idée que le langage est modelé par une appréhension simple et
directe du réel. Elles supposent toutes une longue élaboration, des
implications, des réductions du réel, ce que nous pourrions appeler un
progrès métaphysique. Q u e les gens en agissent d'une certaine façon
133
f
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
avec certains signifiants comporte toutes sortes de présuppositions. Le
mot me manque, par exemple, suppose d'abord que le m o t est là.
N o u s allons aujourd'hui reprendre notre propos, selon les principes
méthodiques que nous avons posés. Pour aller un petit peu plus avant
dans le délire du président Schreber, nous procédons en prenant le
d o c u m e n t . N o u s n'avons d'ailleurs pas autre chose.
Je vous ai fait remarquer que le document avait été rédigé par
Schreber à une date assez avancée de sa psychose pour qu'il ait pu
f o r m u l e r son délire. A ce propos, j ' é m e t s des réserves, légitimement,
puisque quelque chose que nous pouvons supposer plus primitif,
antérieur, originaire, nous échappe — le vécu, le fameux vécu, ineffable
et incommunicable, de la psychose dans sa période primaire ou
féconde.
N o u s s o m m e s libres de nous hypnotiser là-dessus, et de penser que
nous perdons le meilleur. Déplorer qu'on perd le meilleur est en général
une façon de se détourner de ce q u ' o n a sous la main, et qui vaut
peut-être la peine q u ' o n le considère.
P o u r q u o i un état terminal serait-il moins instructif q u ' u n état initial ?
Il n'est pas sûr que cet état terminal représente une moins-value, dès lors
que nous posons le principe qu'en matière d'inconscient, le rapport du
sujet au symbolique est fondamental.
C e principe d e m a n d e que nous abandonnions l'idée, implicite en
beaucoup de systèmes, que ce que le sujet met en m o t s est une
élaboration i m p r o p r e et toujours distordue, d'un vécu qui serait une
réalité irréductible. C'est bien l'hypothèse qui est au fond de la
Conscience morbide de Blondel, bon point de référence dont j e m e sers
quelquefois avec vous. Il y a, selon Blondel, quelque chose de si original
et irréductible dans le vécu du délirant, qu'en s'exprimant il nous donne
quelque chose qui ne peut que nous tromper. N o u s n'avons plus qu'à
renoncer à pénétrer ce vécu impénétrable. C'est la m ê m e supposition
psychologique, implicite à ce que l'on peut appeler la pensée de notre
époque, qui se m a r q u e à l'emploi usuel et abusif du m o t d'intellectua-
lisation. Il y a, pour toute une espèce d'intellectuels modernes, quelque
chose d'irréductible que l'intelligence est par définition destinée à
m a n q u e r . Bergson a beaucoup fait pour établir ce préjugé dange-
reux.
D e deux choses l'une — ou le délire n'appartient à aucun degré à
134
DU NON-SENS, ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
notre domaine à nous analystes, n'a rien à faire avec l'inconscient — ou
bien il relève de l'inconscient, tel que nous — nous l'avons fait ensemble
— nous avons cru pouvoir l'élaborer au cours de ces dernières
années.
L'inconscient est, dans son fond, structuré, tramé, chaîné, tissé de
langage. Et non seulement le signifiant y joue un aussi grand rôle que le
signifié, mais il y joue le rôle fondamental. Ce qui en effet caractérise le
langage, c'est le système du signifiant c o m m e tel. Le jeu complexe du
signifiant et du signifié pose des questions au bord desquelles nous nous
maintenons, parce que nous ne faisons pas ici un cours de linguistique,
mais vous en avez assez entrevu jusqu'ici pour savoir que le rapport du
signifiant et du signifié est loin d'être, c o m m e on dit dans la théorie des
ensembles, bi-univoque.
Le signifié, ce ne sont pas les choses toutes brutes, déjà là données
dans un ordre ouvert à la signification. La signification, c'est le discours
humain en tant qu'il renvoie toujours à une autre signification.
M. Saussure dans ses célèbres cours de linguistique, représente un
schéma avec un flux qui est la signification, et un autre, qui est le
discours, ce que nous entendons. Ce schéma montre que le découpage
d'une phrase entre ses différents éléments comporte déjà une certaine
part d'arbitraire. Il y a sans doute ces unités qui sont les mots, mais
quand on y regarde de près, ils ne sont pas tellement unitaires. Peu
importe ici. Eh bien, M. de Saussure pense que ce qui permet le
découpage du signifiant, c'est une certaine corrélation entre signifiant et
signifié. Evidemment, pour que les deux puissent être découpés en
m ê m e temps, il faut une pause.
Ce schéma est discutable. O n voit bien en effet que, dans le sens
diachronique, avec le temps, il se produit des glissements, et qu'à tout
instant le système en évolution des significations humaines se déplace,
et modifie le contenu des signifiants, qui prennent des emplois
différents. J'espère vous l'avoir fait sentir avec les exemples que je vous
donnais tout à l'heure. Sous les mêmes signifiants, il y a au cours des
âges de ces glissements de signification qui prouvent qu'on ne peut
établir de correspondance bi-univoque entre les deux systèmes.
U n système du signifiant, une langue, a certaines particularités qui
spécifient les syllabes, les emplois des mots, les locutions dans lesquelles
il se groupent, et cela conditionne, jusque dans sa trame la plus
originelle, ce qui se passe dans l'inconscient. Si l'inconscient est tel que
Freud nous l'a dépeint, un calembour peut être en lui-même la cheville
qui soutient un symptôme, calembour qui n'existe pas dans une langue
voisine. Ce n'est pas dire que le symptôme est toujours fondé sur un
calembour, mais il est toujours fondé sur l'existence du signifiant
135
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
c o m m e tel, sur un rapport complexe de totalité à totalité, ou plus
exactement de système entier à système entier, d'univers du signifiant à
univers du signifiant.
C'est tellement la doctrine de Freud qu'il n'y a pas d'autre sens à
donner à son terme de surdétermination, et à la nécessité qu'il a posée,
que, pour qu'il y ait symptôme, il faut qu'il y ait au moins duplicité, au
moins deux conflits en cause, un actuel et un ancien. Sans la duplicité
fondamentale du signifiant et du signifié, il n'y a pas de déterminisme
psychanalytique concevable. Le matériel lié au conflit ancien est
conservé dans l'inconscient à titre de signifiant en puissance, de
signifiant virtuel, pour être pris dans le signifié du conflit actuel et lui
servir de langage, c'est-à-dire de symptôme.
Dès lors, quand nous abordons les délires avec l'idée qu'ils peuvent
être compris dans le registre psychanalytique, dans l'ordre de la
découverte freudienne, et selon le mode de pensée qu'elle nous permet
concernant le symptôme, vous voyez bien qu'il n'y a aucune raison de
rejeter, c o m m e le fait d'un compromis purement verbal, comme une
fabrication secondaire de l'état terminal, l'explication que Schreber
nous donne de son système du monde, même si le témoignage qu'il
nous livre n'est sans doute pas toujours au-delà de toute critique.
N o u s savons bien que le paranoïaque, à mesure qu'il avance, repense
rétroactivement son passé, et trouve jusque dans des années très
anciennes l'origine des persécutions dont il a été l'objet. Il a quelquefois
la plus grande peine à situer un événement, et on sent bien sa tendance à
le projeter par un jeu de miroirs dans un passé qui devient lui-même
assez indéterminé, un passé de retour éternel, comme Schreber l'écrit.
Mais ce n'est pas là l'essentiel. U n écrit aussi étendu que celui du
président Schreber, garde une valeur entière dès lors que nous
supposons une solidarité continue et profonde des éléments signifiants,
du début à la fin du délire. En un mot, l'ordonnance finale du délire
nous permet de saisir les éléments primaires qui étaient e n j e u — nous
pouvons en tous les cas légitimement les rechercher.
C'est en quoi l'analyse du délire nous livre le rapport fondamental du
sujet au registre dans lequel s'organisent et se déploient toutes les
manifestations de l'inconscient. Peut-être même nous rendra-t-elle
compte, sinon du mécanisme dernier de la psychose, du moins du
rapport subjectif à l'ordre symbolique qu'elle comporte. Peut-être
pourrons-nous toucher du doigt comment, au cours de l'évolution de la
psychose, depuis le m o m e n t d'origine jusqu'à sa dernière étape, pour
autant qu'il y ait une étape terminale dans la psychose, le sujet se situe
par rapport à l'ensemble de l'ordre symbolique, ordre original, milieu
distinct du milieu réel et de la dimension imaginaire, avec lequel
136
DU NON-SENS, ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
'nomme a toujours affaire, et qui est constitutif de la réalité
:[Link].
Sous prétexte que le sujet est un délirant, nous ne devons pas partir de
."liee que son système est discordant. Il est sans doute inapplicable,
: es: l'un des signes distinctifs d ' u n délire. Dans ce qui se c o m m u n i q u e
au sem de la société, il est absurde, c o m m e on dit, et m ê m e fort gênant,
l a première réaction du psychiatre en présence d ' u n sujet qui c o m -
mence à lui en raconter de toutes les couleurs, c'est d'éprouver du
uesagrément. Entendre un monsieur proférer des affirmations à la fois
r e r e m p t o i r e s et contraires à ce q u ' o n est habitué à retenir c o m m e
1 ordre n o r m a l de causalité, ça le dérange, et son premier souci dans
1 interrogatoire est de faire rentrer les petites chevilles dans les petits
rrous. c o m m e disait Péguy dans ses derniers écrits, en parlant de
l'expérience qu'il assumait, et de ces gens qui veulent, au m o m e n t où la
grande catastrophe est déclarée, que les choses conservent le m ê m e
rapport qu'auparavant. Procédez par ordre, monsieur, disent-ils au
malade, et les chapitres sont déjà faits.
Ainsi que tout discours, un délire est à j u g e r d'abord c o m m e un
champ de signification ayant organisé un certain signifiant, de sorte que
les premières règles d ' u n b o n interrogatoire, et d ' u n e bonne investiga-
tion des psychoses, pourraient être de laisser parler le plus longtemps
possible. Après, on se fait une idée. Je ne dis pas que dans l'observation
il en soit t o u j o u r s c o m m e j e l'ai dit, et dans leur ensemble, les cliniciens
ont pris les choses assez bien. Mais la notion de p h é n o m è n e élémen-
taire, les distinctions des hallucinations, des troubles de l'attention, de la
perception, des divers niveaux dans l'ordre des facultés, ont certaine-
ment contribué à obscurcir notre rapport aux délirants.
Q u a n t à Schreber, on l'a laissé parler, pour une bonne raison, c'est
q u ' o n ne lui disait rien, et il a eu tout le temps de nous écrire son grand
livre.
N o u s avons déjà vu la dernière fois que Schreber introduit des
distinctions dans le concert de ses voix, pour autant qu'elles sont le fait
de ces différentes entités qu'il appelle les royaumes de Dieu.
Cette pluralité d'agents du discours pose à soi tout seul un grave
problème, car elle n'est pas p o u r autant conçue par le sujet c o m m e une
autonomie. Il y a des choses de toute beauté dans ce texte p o u r nous
parler des voix, et nous faire sentir leur rapport avec le f o n d divin, d ' o ù
137
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
il ne faudrait pas nous laisser glisser à dire qu'elles émanent, parce que
c'est nous qui commencerions alors à faire une construction. Il faut
suivre le langage du sujet, et lui n'a pas parlé d'émanation.
Dans l'exemplaire q u e j ' a i eu entre les mains, il y avait la trace dans la
m a r g e des annotations d'une personne qui devait se croire très lettrée,
parce qu'elle avait mis telles explications en face du terme schrébérien
de procession. Cette personne avait sans doute entendu parler de
M . Plotin, mais c'est là une de ces compréhensions hâtives dont on doit
se garder. Je ne crois pas qu'il s'agisse de quelque chose c o m m e d ' u n e
procession plotinienne.
D a n s le passage que j e vous ai lu, le bruit que fait le discours, le sujet y
insiste, est si m o d é r é qu'il l'appelle un chuchotement. Mais ce discours
est là tout le temps, sans discontinuité. Le sujet peut le couvrir, c'est
ainsi qu'il s'exprime, par ses activités et ses propres paroles, mais c'est
t o u j o u r s prêt à reprendre la m ê m e sonorité.
A titre d'hypothèse de travail, c o m m e on dit de nos jours, on peut
a d m e t t r e qu'il n'est pas impossible que ce discours soit sonorisé pour le
sujet. C'est beaucoup dire, peut-être trop, mais laissons ça pour
l'instant. C e discours a en tout cas un rapport avec ce que nous
supposons être le discours continu, mémorisant pour tout sujet sa
conduite à chaque instant, et doublant en quelque sorte sa vie. N o n
seulement nous s o m m e s obligés d'admettre cette hypothèse en raison
de ce que nous avons supposé tout à l'heure être la structure et la trame
de l'inconscient, mais c'est ce que l'expérience la plus immédiate nous
p e r m e t de saisir.
Q u e l q u ' u n m ' a raconté, il n ' y a pas très longtemps, avoir eu
l'expérience suivante. Cette personne ayant été surprise par la brusque
menace d ' u n e voiture sur le point de lui passer sur le corps, et ayant eu
— tout le laisse à penser — les gestes qu'il fallait pour s'en écarter, un
t e r m e a surgi, dans sa tête si l'on peut dire, vocalisé mentalement, celui
de traumatisme crânien. O n ne peut pas dire que cette verbalisation soit
une opération qui fasse partie de la chaîne des bons réflexes pour éviter
un choc qui pourrait entraîner ledit traumatisme crânien, elle est au
contraire légèrement distante de la situation, outre qu'elle suppose chez
la personne toutes sortes de déterminations qui font pour elle du
t r a u m a t i s m e crânien quelque chose de particulièrement significatif. O n
voit là surgir ce discours latent toujours prêt à émerger, et qui intervient
sur son plan propre, sur une autre portée que la musique de la conduite
totale du sujet.
C e discours se présente au sujet Schreber, à l'étape de la maladie dont
il nous parle, avec un caractère dominant d'Unsinn. Mais cet Unsinn
n'est pas tout simple. Le sujet qui écrit et nous fait sa confidence se
138
DU NON-SENS, ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
dépeint c o m m e subissant ce discours, mais le sujet qui parle — et ils ne
sont pas sans rapport, sans quoi nous ne serions pas à le qualifier de fou
— dit des choses très claires, c o m m e celle-ci que j e vous ai déjà citée —
Aller Unsinn hebt sich auf! Tout non-sens s'annule, se soulève, se transpose !
Voilà ce que le président Schreber nous dit entendre, dans le registre de
l'allocution à lui adressée par son interlocuteur permanent.
C'est u n terme fort riche que cet Aujheben, c'est le signe d ' u n e
implication, d ' u n e recherche, d ' u n recours propre à cet Unsinn, qui est
loin d'être, c o m m e dit Kant dans son analyse des valeurs négatives, une
pure et simple absence, une privation de sens. C'est un Unsinn très
positif, organisé, ce sont des contradictions qui s'articulent, et, bien
entendu, tout le sens du délire de notre sujet est bien là, qui rend si
passionnant son r o m a n . Cet Unsinn est ce qui s'oppose, ce qui se
compose, ce qui se poursuit, ce qui s'articule de ce délire. La négation
n'est pas ici une privation, et nous allons voir par rapport à quoi elle
vaut.
Quelle est dans ce discours l'articulation du sujet qui parle dans les
voix, et du sujet qui nous rapporte ces choses c o m m e signifiantes ?
C'est d ' u n e grande complexité.
J'ai c o m m e n c é la dernière fois d'amorcer cette démonstration en
insistant sur le caractère significatif de la suspension du sens, qui se
produit du fait que les voix n'achèvent pas leurs phrases.
Il y a là u n procédé particulier d'évocation de la signification, qui
nous réserve sans doute la possibilité de la concevoir c o m m e une
structure, celle que j'ai accentuée à propos de cette malade qui, au
m o m e n t où elle entendait q u ' o n lui disait Truie, m u r m u r a i t entre ses
dents Je viens de chez le charcutier — à savoir la voix allusive, la visée
indirecte du sujet. N o u s avions déjà pu entrevoir là une structure très
proche du schéma que nous d o n n o n s des rapports entre le sujet qui
parle concrètement, qui soutient le discours, et le sujet inconscient, qui
est là, littéralement, dans ce discours hallucinatoire. Il est là, visé, on ne
peut pas dire dans un au-delà, puisque j u s t e m e n t l'autre m a n q u e dans le
délire, mais dans un en-deçà, une espèce d'au-delà intérieur.
Poursuivre cette démonstration ne serait pas impossible. Mais ce
serait introduire trop vite peut-être, si nous voulons procéder en toute
rigueur, des schémas qui pourraient apparaître préconçus par rapport à
la donnée. Il y a dans le contenu du délire assez de données plus simples
d'accès, p o u r que nous puissions procéder autrement, et prendre notre
temps.
A la vérité, prendre son temps participe de cette attitude de b o n n e
volonté d o n t j e soutiens ici la nécessité pour avancer dans la structure du
délire. Le mettre d'emblée dans la parenthèse psychiatrique est bien la
139
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
source de l'incompréhension dans laquelle on s'est tenu j u s q u ' à présent
par rapport à lui. O n pose d'emblée qu'il s'agit d ' u n p h é n o m è n e
anormal, et c o m m e tel, on se c o n d a m n e à ne pas le comprendre. O n
s'en défend, on se défend ainsi de sa séduction, si sensible chez le
président Schreber, qui interroge tout b o n n e m e n t le psychiatre — Est-ce
que vous n'avez pas peur de temps en temps de devenir fou ? Mais c'est que
c'est tout à fait vrai. Tel des bons maîtres que nous avons connus avait
bien le sentiment d'où ça le mènerait, de les écouter, ces types qui vous
débloquent toute la j o u r n é e des choses si singulières.
N e savons-nous pas, psychanalystes, que le sujet normal est essen-
tiellement q u e l q u ' u n qui se met dans la position de ne pas prendre au
sérieux la plus grande part de son discours intérieur ? Observez bien
chez les sujets n o r m a u x , et par conséquent chez vous-mêmes, le
n o m b r e de choses dont c'est vraiment votre occupation fondamentale
que de ne pas les prendre au sérieux. C e n'est peut-être rien d'autre que
la première différence entre vous et l'aliéné. Et c'est p o u r q u o i l'aliéné
incarne p o u r beaucoup, et sans m ê m e qu'il se le dise, là où ça nous
conduirait si nous c o m m e n c i o n s à prendre les choses au sérieux.
Prenons d o n c sans trop de crainte notre sujet au sérieux, notre
président Schreber, et puisque nous ne pouvons pénétrer d'emblée ni le
but, ni les articulations, ni les fins de ce singulier Unsinn, tâchons
d ' a b o r d e r par certaines questions ce que nous en voyons, et où nous ne
s o m m e s pas sans boussole.
D ' a b o r d , y a-t-il un interlocuteur ?
O u i , il y en a un, et qui dans son f o n d est unique. Cette Einheit est très
amusante à considérer, si nous pensons à ce texte de Heidegger sur le
logos que j'ai traduit, que vous allez voir paraître dans le premier
n u m é r o de n o t r e nouvelle revue, La Psychanalyse, et qui identifie le
logos avec le En héraclitéen. Et précisément, nous verrons que le délire
de Schreber est à sa façon un m o d e de rapport du sujet à l'ensemble du
langage.
C e que Schreber exprime nous m o n t r e l'unité qu'il ressent dans celui
qui tient ce discours permanent devant lequel il se sent c o m m e aliéné, et
en m ê m e temps une pluralité dans les modes et dans les agents
secondaires auxquels il en attribue les diverses parties. Mais l'unité est
bien fondamentale, elle domine, et il l'appelle Dieu. Là on s'y
reconnaît. S'il dit que c'est Dieu, il a ses raisons, cet h o m m e . P o u r q u o i
lui refuser le m a n i e m e n t d ' u n vocable dont nous savons l'importance
140
D U NON-SENS, ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
universelle ? C'est m ê m e une des preuves de son existence pour
certains. N o u s savons assez combien il est difficile de saisir quel en est le
contenu précis p o u r la plupart de nos contemporains, alors p o u r q u o i
refuserions-nous plus spécialement au délirant de lui faire crédit quand
il en parle ?
Le saisissant, c'est que Schreber est un disciple de Y Aujklàrung, il en
est m ê m e l'un des derniers fleurons, il a passé son enfance dans une
famille où il n'était pas question de religion, il nous donne la liste de ses
lectures, tout cela vaut pour lui c o m m e une preuve du sérieux de ce
qu'il éprouve. Après tout, il n'entre pas dans la discussion de savoir s'il
s'est t r o m p é ou pas, il dit — C'est ainsi. C'est un fait dont j'ai eu les
preuves les plus directes, ça ne peut être que Dieu si ce m o t a un sens. Je
n'avais jamais pris ce m o t au sérieux jusque-là, et à partir du m o m e n t
où j'ai éprouvé ces choses, j'ai fait l'expérience de Dieu. C e n'est pas
l'expérience qui est garantie de Dieu, c'est Dieu qui est la garantie de
m o n expérience. Je vous parle de Dieu, il faut bien que j e l'aie pris
quelque part, et c o m m e je ne l'ai pas pris dans m o n bagage de préjugés
d'enfance, m o n expérience est vraie. Là, il est très fin. N o n seulement il
est en s o m m e un b o n témoin, mais il ne c o m m e t pas d'abus
théologiques. Il est en plus bien informé, je dirais m ê m e qu'il est b o n
psychiatre classique.
O n t r o u v e dans son texte u n e citation de la sixième édition de
Kraepelin qu'il a épluchée de sa main, et ça lui permet de rire de ce que
celui-ci m a r q u e c o m m e une étrangeté, que ce q u ' é p r o u v e le délirant ait
une haute puissance convaincante.
Attention, dit Schreber, ce n'est pas cela du tout. O n voit bien là que j e
ne suis pas un délirant c o m m e disent les médecins, parce q u e j e suis tout
à fait capable de réduire les choses, n o n seulement à ce que dit
l'entourage, mais m ê m e au b o n sens. Ainsi, il arrive que j ' e n t e n d e le
bruit du train ou celui du bateau à vapeur qui avance à l'aide de chaînes,
ce qui fait é n o r m é m e n t de bruit, et les choses que j e pense viennent
s'inscrire dans les intervalles réguliers de ces bruits monotones, tout
c o m m e o n m o d u l e les pensées qui vous tournent dans la tête sur ces
bruits que nous connaissons bien quand nous s o m m e s dans un w a g o n
de chemin de fer. Mais je distingue très bien les choses, et les voix que
j'entends sont autre chose, à quoi vous n'accordez pas sa portée et son
sens.
Cette analyse schrébérienne nous donne l'occasion de critiquer de
l'intérieur certaines théories génétiques de l'interprétation ou de l'hal-
lucination. Et il y a bien d'autres exemples dans le texte.
C e Dieu, donc, qui s'est révélé à lui, quel est-il ? Il est d'abord
présence. Et son m o d e de présence est le m o d e parlant.
141
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
D ' a b o r d , une remarque. Je n'aurai pas besoin d'aller chercher très
loin mes témoignages p o u r m o n t r e r l'importance de la fonction
providentielle dans l'idée que les sujets ont de la divinité. Je ne dis pas
que ce soit la meilleure façon d'aborder la chose du point de vue
théologique, mais enfin, ouvrant un peu par hasard un livre qui essaie
de nous parler des dieux d'Epicure, j'ai lu ces lignes fort bien écrites —
Depuis que l'on croit aux dieux, on est persuadé qu'ils règlent les affaires
humaines, que ces deux aspects de la foi sont connexes (...) La foi est née de
l'observation mille fois répétée que la plupart de nos actes n'atteignent pas leur
but, il reste très nécessairement une marge entre nos desseins les mieux conçus et
leur accomplissement, et ainsi nous demeurons dans l'incertitude, mère de
l'espérance et de la crainte.
Le texte est du Père Festugière, très b o n écrivain, et excellent
connaisseur de l'Antiquité grecque. Sans doute le style un peu
apologétique de cette introduction consacrée à la constance de la
croyance aux dieux est-il un peu incliné par son sujet, à savoir par le fait
que c'est autour de la question de la présence des dieux dans les affaires
humaines que s'est construit tout l'épicurisme, car on ne peut pas
m a n q u e r d'être étonné de la partialité de cette réduction de l ' h y p o -
thèse divine à la fonction providentielle, c'est-à-dire à l'exigence
que nous soyons récompensés de nos bonnes intentions — quand ils
sont gentils, il leur arrive de bonnes choses. Mais enfin, c'est signi-
ficatif.
D ' a u t a n t plus qu'il n ' y en à pas trace chez Schreber, dont le délire est
p o u r une grande part théologique, et le partenaire, divin. Certes, la
notation d ' u n e absence est moins décisive que la notation d'une
présence, et le fait qu'il n ' y ait pas quelque chose, est toujours, dans
l'analyse des phénomènes, sujet à caution. Si nous avions plus de
précisions sur le délire du président Schreber, cela pourrait peut-être
être contredit. D ' u n autre côté, la notation d'une absence est extraor-
dinairement i m p o r t a n t e p o u r la localisation d'une structure. Je vous fais
d o n c r e m a r q u e r ceci — théologiquement valable ou pas, la notion de la
providence, de l'instance qui rénumère, si essentielle au fonctionne-
m e n t de l'inconscient et qui affleure au conscient, il n ' y en a pas trace
chez Schreber. Et par conséquent, disons, p o u r aller vite, que cette
é r o t o m a n i e divine n'est pas certainement à inscrire tout de suite dans le
registre du surmoi.
D o n c , ce Dieu le voici. N o u s savons déjà que c'est celui qui parle tout
le temps, celui qui n'arrête pas de parler p o u r ne rien dire. C'est
tellement vrai que Schreber consacre beaucoup de pages à considérer ce
que cela peut bien vouloir dire, ce Dieu qui parle pour ne rien dire, et
qui parle p o u r t a n t sans arrêt.
142
D U NON-SENS, ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
Cette fonction i m p o r t u n e ne peut être distinguée un seul instant du
m o d e de présence qui est celui de Dieu. Mais les rapports de Schreber
avec lui sont loin de se limiter à cela, et je voudrais accentuer
maintenant la relation fondamentale et ambiguë où Schreber est à
l'endroit de son Dieu, et qui se situe dans la m ê m e dimension que celle
où il est là, jaspinant sans cesse.
En quelque sorte, cette relation présente depuis l'origine, avant
m ê m e que Dieu ne se soit dévoilé, au m o m e n t où le délire a p o u r
supports des personnages du type Fleschig, et d ' a b o r d Fleschig
lui-même, son premier thérapeute. L'expression allemande que j e vais
souligner après Freud exprime pour le sujet son m o d e de rapport
essentiel avec l'interlocuteur fondamental, et permet d'établir une
continuité entre les premiers et les derniers interlocuteurs du délire, où
nous reconnaissons qu'il y a quelque chose de c o m m u n entre Flechsig,
les âmes examinées, les royaumes de Dieu, avec leurs diverses
significations, postérieures et antérieures, supérieures et inférieures, et
enfin le Dieu dernier, où tout paraît à la fin se résumer, en m ê m e temps
que Schreber s'installe dans une position mégalomaniaque. Q u e ce soit
au début du délire, où il s'agit de l'imminence d ' u n viol, d ' u n e menace
portée à sa virilité, sur laquelle Freud a mis tout l'accent, ou que ce soit à
la fin, quand s'établit une effusion voluptueuse où Dieu est censé
trouver satisfaction plus encore que notre sujet, il est question de ceci,
qui est le plus atroce, q u ' o n va le laisser en plan.
La traduction de ce liegen lassen n'est pas mauvaise, parce qu'elle a des
sonorités sentimentales féminines. En allemand, c'est beaucoup moins
accentué et aussi beaucoup plus large, c'est laisser gésir. T o u t au long du
délire schrébérien, la menace de ce laisser en plan revient c o m m e un
thème musical, c o m m e le fil rouge q u ' o n retrouve dans le thème
littéraire ou historique.
T o u t au début, cela fait partie des noires intentions des violateurs
persécuteurs, et c'est ce qu'il faut éviter à tout prix. O n ne peut pas ne
pas avoir l'impression que le rapport global du sujet avec l'ensemble des
phénomènes auxquels il est en proie consiste dans cette relation
essentiellement ambivalente — quel que soit le caractère douloureux,
pesant, i m p o r t u n a n t , insupportable de ces phénomènes, le maintien de
son rapport à eux constitue une nécessité dont la rupture lui serait
absolument intolérable. Q u a n d elle s'incarne, c'est-à-dire chaque fois
qu'il perd le contact avec ce Dieu — avec lequel il est en rapport sur un
double plan, celui de l'audition et un autre plus mystérieux, celui de sa
présence, liée à ce qu'il appelle la béatitude des partenaires, et plus
encore celle de son partenaire que la sienne — chaque fois que
s'interrompt le rapport, que se produit le retrait de la présence divine, il
143
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
éclate toutes sortes de phénomènes internes de déchirement, de
douleur, diversement intolérables.
C e personnage auquel Schreber a affaire dans une double relation,
dialogue et rapport érotique, distincts et pourtant jamais disjoints, est
également caractérisé par ceci, qu'il ne comprend rien à rien de ce qui
est p r o p r e m e n t humain. C e trait ne m a n q u e pas d'être souvent fort
piquant sous la plume de Schreber. Des questions que Dieu lui pose
p o u r l'inciter à des réponses impliquées dans l'interrogation m ê m e , que
Schreber ne se laisse jamais aller à donner, il dit — Ce sont des pièges trop
bêtes qu'on me tend. Schreber fait m ê m e toutes sortes de développements
assez agréablement rationalisés sur les dimensions de la certitude, et
propose une explication. C o m m e n t arriver à concevoir que Dieu soit
tel qu'il ne c o m p r e n d vraiment rien aux besoins humains ? C o m m e n t
p e u t - o n être bête au point de croire, par exemple, que si j e cesse un
instant de penser à quelque chose, j e suis devenu complètement idiot,
ou m ê m e j e suis r e t o m b é dans le néant ? C'est pourtant ce que fait Dieu,
et d'en profiter p o u r se retirer. C h a q u e fois que ça se produit, j e m e
remets à une occupation intelligente, et j e manifeste ma présence. P o u r
que, malgré ses mille expériences, ce Dieu puisse croire cela, il faut
vraiment qu'il soit inéducable.
Schreber apporte sur ce point des développements qui sont fort loin
d'être sots, émet des hypothèses, des arguments qui ne détonneraient
pas dans une discussion p r o p r e m e n t théologique. Dieu étant parfait et
imperfectible, la notion m ê m e d ' u n progrès à travers l'expérience
acquise est tout à fait impensable. Schreber lui-même trouve néanmoins
cet a r g u m e n t u n peu sophistiqué, parce que cette perfection irréductible
est tout à fait bouchée aux choses humaines. A l'opposé du Dieu
sondant les reins et les cœurs, le Dieu de Schreber ne connaît les choses
que de surface, il ne voit que ce qu'il voit, pour ce qui est de l'intérieur il
ne c o m p r e n d rien, mais c o m m e tout est inscrit quelque part par ce qui
s'appelle le système de notation, sur des petites fiches, à la fin, au bout
de cette totalisation, il sera tout de m ê m e parfaitement au fait.
Schreber explique très bien par ailleurs qu'il va de soi que Dieu ne
peut avoir le m o i n d r e accès à des choses aussi contingentes et puériles
que l'existence des machines à vapeur et des locomotives. Mais les âmes
m o n t a n t vers les béatitudes ayant enregistré tout cela sous f o r m e de
discours, Dieu le recueille, et par là il a tout de m ê m e quelque idée de ce
qui se passe sur la terre en fait de menues inventions, depuis le diabolo
j u s q u ' à la b o m b e atomique. C'est un très joli système, et on a
l'impression qu'il est découvert par un progrès extraordinairement
innocent, par le développement de conséquences signifiantes, dans u n
déroulement h a r m o n i e u x et continu à travers ses diverses phases, d o n t
144
DU NON-SENS, ET DE LA STRUCTURE DE DIEU
le m o t e u r est le rapport dérangé que le sujet entretient avec quelque
chose qui intéresse le fonctionnement total du langage, de l'ordre
symbolique, et du discours.
Je ne peux vous dire toutes les richesses que cela comporte. Il y a par
exemple une discussion des rapports de Dieu avec les j e u x de hasard,
qui est d ' u n brio extraordinaire. Dieu peut-il prévoir le n u m é r o qui
sortira à la loterie ? C e n'est pas une question idiote, et puisqu'il y a ici
des personnes qui ont une forte croyance à Dieu, qu'elles se posent la
question. L'ordre d'omniscience que suppose le fait de deviner le petit
papier qui sortira d'une grande boule présente des difficultés considé-
rables. D u point de vue du réel, il n ' y a, dans cette masse équilibrée,
aucune différence entre les bouts de papier, sinon une différence
symbolique. Il faut donc supposer que Dieu entre dans le discours.
C'est un p r o l o n g e m e n t de la théorie du symbolique, de l'imaginaire et
du réel.
Il y a une chose que cela comporte, c'est que les intentions de Dieu ne
sont pas claires. Rien n'est plus saisissant que de voir c o m m e n t la voix
délirante surgie d'une expérience incontestablement originale, c o m -
porte chez ce sujet une sorte de brûlance de langage qui se manifeste par
le respect avec lequel il maintient l'omniscience et les bonnes intentions
c o m m e substantielles à la divinité. Mais il ne peut pas ne pas voir,
particulièrement dans les débuts de son délire, où les phénomènes
pénibles lui venaient de toutes sortes de personnages nocifs, que Dieu a
tout de m ê m e permis tout cela. C e dieu mène une politique absolument
inadmissible, de demi-mesures, demi-taquineries, et Schreber glisse à
ce propos le m o t de perfidie. E n fin de compte, on doit supposer qu'il y
a une perturbation fondamentale dans l'ordre universel. C o m m e le
disent les voix — Souvenez-vous que tout ce qui est mondialisant comporte
une contradiction en soi. C'est d'une beauté dont j e n'ai pas besoin de vous
signaler le relief.
N o u s nous arrêterons p o u r aujourd'hui sur cette analyse de la
structure de la personne divine.
Le pas suivant consistera à analyser la relation de l'ensemble de la
fantasmagorie avec le réel lui-même. Avec le registre symbolique, le
registre imaginaire, le registre réel, nous ferons un nouveau progrès,
qui nous permettra de découvrir, j e l'espère, la nature de ce dont il s'agit
dans l'interlocution délirante.
ER
1 FÉVRIER 1 9 5 6 .
XIII
D U S I G N I F I A N T D A N S LE RÉEL,
ET D U MIRACLE D U H U R L E M E N T
Le fait psychiatrique premier.
Le discours de la liberté.
La paix du soir.
La topologie subjective.
O n trouve que j'ai été un peu vite la dernière fois en faisant état des
considérations du président Schreber à propos de la toute-puissance et
de l'omniscience divine, et en paraissant sanctionner leur opportu-
nité.
Je faisais simplement remarquer que cet homme, pour qui l'expé-
rience de Dieu est tout entière discours, se posait des questions à propos
de ce qui se trouve au joint du symbole et du réel, c'est-à-dire de ce qui
introduit dans le réel l'opposition symbolique. Peut-être aurais-je dû
préciser qu'il était remarquable que ce fût justement ceci qui arrêtait
l'esprit du patient — que dans le registre de son expérience, il lui
paraissait difficile de saisir que Dieu puisse prévoir le numéro qui sortira
à la loterie.
Cette remarque n'exclut pas, bien entendu, les critiques qu'une telle
objection peut amener chez qui se trouve disposé à lui répondre.
Quelqu'un m'a fait remarquer par exemple que les numéros se
distinguent par des coordonnées spatiales, et qu'on ne se fonde sur rien
d'autre pour distinguer les individus quand se pose le problème du
principe d'individualisation.
Pour ma part, j'ai noté la sensibilité du sujet, dans sa partie
raisonnante à l'endroit de la différence qu'il y a entre le langage c o m m e
symbolique et son dialogue intérieur permanent — ou plus exactement
ce balancement où s'interroge et se répond à soi-même un discours qui
est ressenti par le sujet c o m m e étranger, et lui manifestant une présence.
C'est de l'expérience qu'il nous communique que s'est engendrée
chez lui une croyance en Dieu à laquelle rien ne le préparait. Il s'est agi
pour lui de percevoir quel ordre de réalité pouvait répondre de cette
147
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
présence qui couvre une partie de l'univers, et non pas tout, car la
puissance divine ne connaît rien de l'homme. Rien de son intérieur, de
son sentiment de la vie, de sa vie elle-même, n'est compréhensible à
Dieu, qui ne le recueille qu'à partir du m o m e n t où tout est transformé
dans une notation infinie.
O r , le personnage fort raisonnant qu'est Schreber, confronté à une
expérience qui a pour lui tous les caractères d'une réalité, et où il perçoit
le poids propre de la présence indiscutable d'un dieu de langage,
s'arrête, pour évoquer les limites de sa puissance, à un exemple où c'est
d'un maniement humain, artificiel, du langage qu'il s'agit. Il s'agit d'un
futur contingent, à propos duquel la question peut vraiment se poser de
la liberté humaine, et du m ê m e coup de l'imprévisibilité par Dieu.
Ce qui nous intéresse, c'est que Schreber distingue entre deux plans
pour lui fort différents de l'usage du langage. Cette distinction ne peut
prendre pour nous sa valeur que dans la perspective où nous admettons
le caractère radicalement premier de l'opposition symbolique du plus et
du moins, en tant qu'ils ne sont distingués par rien d'autre que leur
opposition, encore qu'il faille qu'ils aient un support matériel. Ils
échappent tout de m ê m e à toute autre coordonnée réelle qu'à la loi de
leur équivalence dans le hasard.
A partir du m o m e n t où nous instituons un jeu d'alternance s y m b o -
lique, nous devons en effet supposer que rien ne distingue les éléments
dans l'efficience réelle. Ce n'est pas du fait d'une loi d'expérience, mais
en raison d'une loi a priori, que nous devons avoir des chances égales de
sortir le plus et le moins. Le jeu ne sera considéré c o m m e correct que
pour autant qu'il réalisera le critère de l'égalité des chances. Sur ce plan,
nous pouvons dire qu'au moins au niveau noséologique de l'appréhen-
sion du terme, le symbolique donne ici une loi a priori, et introduit un
m o d e d'opération qui échappe à tout ce que nous pourrions faire surgir
d'une déduction des faits dans le réel.
Il faut à tout instant nous reposer la question de savoir pourquoi nous
sommes si attachés à la question du délire.
Pour le comprendre, il n'y a qu'à se rappeler la formule souvent
employée par certains, imprudemment, à propos du mode d'action de
l'analyse, à savoir que nous prenons appui sur la partie saine du moi.
N ' y a-t-il pas d'exemple plus manifeste de l'existence constrastée d'une
partie saine et d'une partie aliénée du moi, que les délires qu'il est
148
DU SIGNIFIANT DANS LE RÉEL
classique d'appeler partiels ? N ' y en a-t-il pas d'exemple plus saisissant
que l'ouvrage de ce président Schreber qui nous donne un exposé si
sensible, si attachant, si tolérant, de sa conception du m o n d e et de ses
expériences, et qui ne manifeste pas avec une moindre force d'assertion
le m o d e inadmissible de ses expériences hallucinatoires ? O r , qui donc
ne sait — c'est là, dirais-je, le fait psychiatrique premier — q u ' a u c u n
appui sur la partie saine du moi ne nous permettrait de gagner d ' u n
millimètre sur la partie manifestement aliénée ?
Le fait psychiatrique premier, grâce à quoi le débutant s'initie à
l'existence m ê m e de la folie c o m m e telle, conduit à laisser toute
espérance — toute espérance de cure par ce biais. Aussi bien en a-t-il
toujours été ainsi j u s q u ' à l'arrivée de la psychanalyse, à quelque force
plus ou m o i n s mystérieuse q u ' o n ait recouru, affectivité, imagination,
cœnesthésie, p o u r expliquer cette résistance à toute réduction raison-
nante d ' u n délire qui se présente pourtant c o m m e pleinement articulé,
et en apparence accessible aux lois de cohérence du discours. La
psychanalyse apporte, par contre, au délire du psychotique une sanction
singulière, parce qu'elle le légitime sur le m ê m e plan où l'expérience
analytique opère habituellement, et qu'elle retrouve dans son discours
ce qu'elle découvre d'ordinaire c o m m e discours de l'inconscient. Mais
elle n ' a p p o r t e pas p o u r autant le succès dans l'expérience. C e discours,
qui a émergé dans le moi, se révèle — tout articulé qu'il soit, et on
pourrait m ê m e admettre qu'il est pour une grande part inversé, mis
dans la parenthèse de la Verneinung — irréductible, n o n maniable, n o n
curable.
En s o m m e , pourrait-on dire, le psychotique est un m a r t y r de
l'inconscient, en d o n n a n t au terme de martyr son sens, qui est celui
d'être témoin. Il s'agit d ' u n témoignage ouvert. Le névrotique aussi est
un témoin de l'existence de l'inconscient, il donne un témoignage
couvert qu'il faut déchiffrer. Le psychotique, au sens où il est, dans
une première approximation, témoin ouvert, semble fixé, immobilisé,
dans une position qui le met hors d'état de restaurer authentiquement
le sens de ce dont il témoigne, et de le partager dans le discours des
autres.
Je vais essayer de vous faire sentir la différence qu'il y a entre discours
ouvert et discours f e r m é à partir d ' u n e homologie, et vous verrez qu'il y
a dans le m o n d e n o r m a l du discours une certaine dissymétrie qui
amorce déjà celle dont il s'agit dans l'opposition de la névrose à la
psychose.
N o u s vivons dans uni; société où l'esclavage n'est pas reconnu. Il est
clair, au regard de tout sociologue ou philosophe, qu'il n ' y est point
pour autant aboli. Cela fait m ê m e l'objet de revendications assez
149
THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
notoires. Il est aussi clair que, si la servitude n'y est pas abolie, elle y est,
si l'on peut dire, généralisée. Le rapport de ceux que l'on appelle les
exploiteurs n'est pas moins un rapport de serviteurs par rapport à
l'ensemble de l'économie, que celui du commun. Ainsi, la duplicité
maître-esclave est généralisée à l'intérieur de chaque participant de
notre société.
La servitude foncière de la conscience dans cet état malheureux est à
rapporter au discours qui a provoqué cette profonde transformation
sociale. Ce discours, nous pouvons l'appeler le message de fraternité. Il
s'agit de quelque chose de nouveau, qui n'est pas apparu dans le monde
seulement avec le christianisme, car il était déjà préparé par le stoïcisme,
par exemple. Bref, derrière la servitude généralisée, il y a un discours
secret, un message de libération, qui subsiste en quelque sorte à l'état de
refoulé.
En est-il de m ê m e avec ce que nous appellerons le discours patent de
la liberté ? Certainement pas. O n s'est aperçu il y a quelque temps d'une
discorde entre le fait pur et simple de la révolte, et l'efficacité
transformante de l'action sociale. Je dirais même que toute la révolution
moderne s'est instituée sur cette distinction, et sur la notion que le
discours de la liberté était, par définition, non seulement inefficace,
mais profondément aliéné par rapport à son but et à son objet, que tout
ce qui se lie à lui de démonstratif, est à proprement parler l'ennemi de
tout progrès dans le sens de la liberté, pour autant qu'elle peut tendre à
animer quelque mouvement continu dans la société. Il n'en reste pas
moins que ce discours de la liberté s'articule au fond de chacun c o m m e
représentant un certain droit de l'individu à l'autonomie.
U n certain champ semble indispensable à la respiration mentale de
l ' h o m m e moderne, celui où s'affirme son indépendance par rapport,
non seulement à tout maître, mais aussi bien à tout dieu, celui de son
autonomie irréductible c o m m e individu, comme existence indivi-
duelle. C'est bien là quelque chose qui mérite en tous points d'être
comparé à un discours délirant. C'en est un. Il n'est pas pour rien dans
la présence de l'individu moderne au monde, et dans ses rapports avec
ses semblables. Assurément, si je vous demandais de la formuler, de
faire la part exacte de liberté imprescriptible dans l'état actuel des
choses, et m ê m e me répondriez-vous par les droits de l'homme, ou par
le droit au bonheur, ou par mille autres choses, que nous n'irions pas
loin avant de nous apercevoir que c'est chez chacun un discours intime,
personnel, et qui est bien loin de rencontrer sur quelque point que ce
soit le discours du voisin. Bref, l'existence chez l'individu moderne
d'un discours permanent de la liberté, me paraît indiscutable.
Maintenant, comment ce discours peut-il être accordé non seulement
150
D U SIGNIFIANT DANS LE RÉEL
avec le discours de l'autre, mais avec la conduite de l'autre, pour peu
cu'il tende à la fonder abstraitement sur ce discours ? Il y a là un
problème vraiment décourageant. Et les faits montrent qu'il y a à tout
instant non pas seulement composition avec ce qu'effectivement chacun
apporte, mais bien plutôt abandon résigné à la réalité. De la m ê m e
raçon, notre délirant, Schreber, après avoir cru être le survivant unique
du crépuscule du monde, se résigne à reconnaître, l'existence perma-
nente de la réalité extérieure. Il ne peut guère justifier pourquoi cette
réalité est là, mais il doit reconnaître que le réel est bien toujours là, que
nen n'a sensiblement changé. C'est pour lui le plus étrange, puisqu'il y
a là un ordre de certitude inférieure à ce que lui apporte son expérience
délirante, mais il s'y résigne.
Assurément, nous avons, nous, beaucoup moins confiance dans le
discours de la liberté, mais dès qu'il s'agit d'agir, et en particulier au
nom de la liberté, notre attitude vis-à-vis de ce qu'il faut supporter de la
realité, ou de l'impossibilité d'agir en c o m m u n dans le sens de cette
liberté, a tout à fait le caractère d'un abandon résigné, d'une renoncia-
non à ce qui est pourtant une partie essentielle de notre discours
intérieur, à savoir que nous avons, non seulement certains droits
imprescriptibles, mais que ces droits sont fondés sur certaines libertés
premières, exigibles dans notre culture pour tout être humain.
Il y a quelque chose de dérisoire dans cet effort des psychologues
pour réduire la pensée à une action commencée, ou à une action élidée
ou représentée, et à la faire ressortir de ce qui mettrait perpétuellement
l ' h o m m e au niveau de l'expérience d'un réel élémentaire, d ' u n réel
d'objet qui serait le sien. Il est trop évident que la pensée constitue pour
chacun quelque chose de peu estimable, que nous pourrions appeler une
vaine rumination mentale — mais pourquoi la déprécier ?
Chacun se pose à tout instant des problèmes qui ont d'étroits
rapports avec ces notions de libération intérieure et de manifestation de
quelque chose qui est inclus en soi. De ce point de vue, on arrive très
vite à une impasse, étant donné que toute espèce de réalité vivante
immergée dans l'esprit de l'aire culturelle du monde moderne tourne
essentiellement en rond. C'est pourquoi on revient toujours sur le
caractère borné, hésitant, de son action personnelle, et on ne commence
à considérer le problème comme confusionnel qu'à partir du m o m e n t
où on prend vraiment les choses en main en tant que penseur, ce qui
n'est pas le sort de chacun. Chacun en reste au niveau d'une contradic-
tion insoluble entre un discours, toujours nécessaire sur un certain plan,
et une réalité, à laquelle, à la fois en principe et d'une façon prouvée par
l ' e x p é r i e n c e , il ne se coapte pas.
N e voyons-nous pas d'ailleurs que l'expérience analytique est pro-
151
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
fondément liée à ce double discursif du sujet, si discordant et dérisoire,
qu'est son moi ? Le moi de tout h o m m e moderne ?
N'est-il pas manifeste que l'expérience analytique s'est engagée sur ce
fait qu'en fin de compte, personne, dans l'état actuel des rapports
interhumains dans notre culture, ne se sent à l'aise ? Personne ne se sent
honnête à simplement avoir à faire face à la moindre demande de
conseil, si élémentaire qu'elle soit, empiétant sur les principes. Ce n'est
pas simplement parce que nous ignorons trop la vie du sujet que nous
ne pouvons lui répondre s'il vaut mieux se marier ou ne pas se marier
dans telle circonstance, et que nous serons, si nous sommes honnêtes,
portés à la réserve — c'est parce que la signification m ê m e du mariage
est pour chacun de nous une question qui reste ouverte, et ouverte de
telle sorte que, quant à son application à chaque cas particulier, nous ne
nous sentons pas en mesure de répondre lorsque nous sommes appelés
c o m m e directeur de conscience. Cette attitude, dont chacun peut
éprouver la pertinence chaque fois qu'il ne se délaisse pas lui-même au
profit d'un personnage, et ne se pose pas en moraliste ou en omniscient,
est aussi la première condition à exiger de ce qu'on peut appeler un
psychothérapeute — la psychothérapeutique doit lui avoir appris les
risques d'initiatives aussi aventurées.
C'est précisément d'un renoncement de toute prise de parti sur le
plan du discours commun, avec ses déchirements profonds, quant à
l'essence des mœurs et au statut de l'individu dans notre société, c'est
précisément de l'évitement de ce plan que l'analyse est partie. Elle s'en
tient à un discours différent, inscrit dans la souffrance même de l'être
que nous avons en face de nous, déjà articulé dans quelque chose qui lui
échappe, ses symptômes et sa structure — pour autant que la névrose
obsessionnelle par exemple, ce n'est pas simplement des symptômes,
c'est aussi une structure. La psychanalyse ne se met jamais sur le plan du
discours de la liberté, même si celui-ci est toujours présent, constant à
l'intérieur de chacun, avec ses contradictions et ses discordances,
personnel tout en étant c o m m u n , et toujours, imperceptiblement ou
non, délirant. La psychanalyse vise ailleurs l'effet du discours à
l'intérieur du sujet.
Dès lors, l'expérience d'un cas comme celui de Schreber — ou de tout
autre malade qui nous donnerait un compte rendu aussi étendu de la
structure discursive — n'est-elle pas de nature à nous permettre
d'approcher d'un peu plus près le problème de ce que signifie
véritablement le moi ? Le moi ne se réduit pas à une fonction de
synthèse. Il est indissolublement lié à cette sorte de mainmorte, de
partie énigmatique nécessaire et insoutenable, que constitue pour une
part le discours de l ' h o m m e réel à qui nous avons affaire dans notre
152
D U SIGNIFIANT DANS LE RÉEL
expérience, ce discours étranger au sein de chacun en tant qu'il se
conçoit c o m m e individu autonome.
Le discours de Schreber a assurément une structure différente.
Schreber note au début de l'un de ses chapitres, très h u m o r i s t i q u e m e n t
— On dit que je suis un paranoïaque. En effet, on est encore, à l'époque,
assez mal dégagé de la première classification kraepelinienne p o u r le
qualifier de paranoïaque, alors que ses s y m p t ô m e s vont beaucoup plus
lom. Mais quand Freud le dit paraphrène, il va plus loin encore, car la
paraphrénie est le n o m que Freud propose pour la démence précoce, la
schizophrénie de Bleuler.
Revenons-en à Schreber. On dit que je suis un paranoïaque, et on dit que
les paranoïaques sont des gens qui rapportent tout à eux. Dans ce cas, ils
se t r o m p e n t , ce n'est pas moi qui rapporte tout à moi, c'est lui qui
rapporte tout à moi, c'est ce Dieu qui parle sans arrêt à l'intérieur de
moi par ses divers agents et prolongements. C'est lui qui a la
malencontreuse habitude, quoi que j'expérimente, de m e faire aussitôt
remarquer que cela m e vise, ou m ê m e que cela est de moi. Je ne peux
pas j o u e r — Schreber est musicien — tel air de la Flûte enchantée, sans
qu'aussitôt lui qui parle m'attribue les sentiments correspondants, mais
ie ne les ai pas, moi. O n voit aussi le président Schreber s'indigner fort
que la voix intervienne pour lui dire qu'il est concerné par ce qu'il est en
train de dire. Bien entendu, nous s o m m e s dans un j e u de mirages, mais
ce n'est pas un mirage ordinaire que cet Autre considéré c o m m e
radicalement étranger, c o m m e errant, et qui intervient p o u r p r o v o q u e r
vers le sujet à la deuxième puissance une convergence, une intention-
nalisation du m o n d e extérieur, que le sujet lui-même, en tant qu'il
s'affirme c o m m e j e , repousse avec une grande énergie.
N o u s parlons d'hallucinations. En avons-nous absolument le droit ?
Elles ne nous sont pas présentées c o m m e telles quand nous en écoutons
ie récit. Selon la notion généralement reçue, qui en fait une perception
fausse, il s'agit de quelque chose qui surgit dans le m o n d e extérieur, et
s'impose c o m m e perception, un trouble, une rupture dans le texte du
réel. E n d'autres termes, l'hallucination est située dans le réel. La
question préalable est de savoir si une hallucination verbale ne d e m a n d e
ras une certaine analyse de principe qui interroge la légitimité m ê m e de
cette définition ?
Il m e faut ici reprendre u n chemin où j e vous ai déjà u n peu fatigués,
153
THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
en vous rappelant les fondements mêmes de l'ordre du discours, et en
réfutant son statut de superstructure, son rapport de pure et simple
référence à la réalité, son caractère de signe, et l'équivalence qu'il y
aurait entre la nomination et le monde des objets. Essayons de
reprendre la question sous un j o u r un peu plus proche de l'expé-
rience.
Rien n'est ambigu c o m m e l'hallucination verbale. Les analyses
classiques nous font déjà entrevoir, au moins pour une partie des cas, la
part de création du sujet. C'est ce que l'on a appelé l'hallucination
verbale psychomotrice, et les ébauches d'articulation observées ont été
recueillies avec joie parce qu'elles apportaient l'espoir d'une explication
rationnelle satisfaisante du phénomène de l'hallucination. Si ce pro-
blème mérite d'être abordé, c'est à partir de la relation de bouche à
oreille. Elle n'existe pas simplement de sujet à sujet, mais aussi bien
pour chaque sujet lui-même, qui, en même temps qu'il parle, s'entend.
Q u a n d on a été jusque-là, on croit déjà avoir fait un pas et pouvoir
entrevoir bien des choses. A la vérité, la stérilité remarquable de
l'analyse du problème de l'hallucination verbale, tient au fait que cette
remarque est insuffisante. Q u e le sujet entende ce qu'il dit est
précisément ce à quoi il convient de ne pas s'arrêter, pour revenir à
l'expérience de ce qui se passe quand il entend un autre.
Qu'arrive-t-il si vous vous attachez uniquement à l'articulation de ce
que vous entendez, à l'accent, voire aux expressions dialectales, à quoi
que ce soit qui soit littéral dans l'enregistrement du discours de votre
interlocuteur ? Il faut y ajouter un peu d'imagination, car peut-être
jamais cela ne peut-il être poussé à l'extrême, mais c'est très clair
lorsqu'il s'agit d'une langue étrangère — ce que vous comprenez dans
un discours est autre chose que ce qui est enregistré acoustiquement.
C'est encore plus simple si nous pensons au sourd-muet, qui est
susceptible de recevoir un discours par des signes visuels donnés au
moyen des doigts, selon l'alphabet sourd-muet. Si le sourd-muet est
fasciné par les jolies mains de son interlocuteur, il n'enregistrera pas le
discours véhiculé par ces mains. Je dirais plus — ce qu'il enregistre, à
savoir la succession de ces signes, leur opposition sans laquelle il n'y a
pas de succession, peut-on dire qu'à proprement parler il le voit ?
Encore ne pouvons-nous pas nous en tenir là. En effet, le sourd-
muet, tout en enregistrant la succession qui lui est proposée, peut très
bien ne rien comprendre si on s'adresse à lui dans une langue qu'il
ignore. C o m m e celui qui écoute le discours dans une langue étrangère,
il aura parfaitement vu ladite phrase, mais ce sera une phrase morte. La
phrase ne devient vivante qu'à partir du m o m e n t où elle présente une
signification.
154
D U SIGNIFIANT DANS LE RÉEL
Qu'est-ce que cela veut dire ? Si nous sommes bien persuadés que la
signification se rapporte toujours à quelque chose, qu'elle ne vaut que
rour autant qu'elle renvoie à une autre signification, il est clair que la vie
l ' u n e phrase est très profondément liée à ce fait, que le sujet est à
.'écoute, qu'il se destine cette signification. Ce qui distingue la phrase
en tant qu'elle est comprise, de la phrase en tant qu'elle ne l'est pas, ce
eu: ne l'empêche pas d'être entendue, c'est précisément ce que la
rnénoménologie du cas délirant met si bien en relief, à savoir
l'anticipation de la signification.
Il est de la nature de la signification, en tant qu'elle se dessine, de
rendre à tout instant à se fermer pour celui qui l'entend. Autrement dit,
la participation de l'auditeur du discours, à celui qui en est l'émetteur,
e-st permanente, et il y a un lien entre l'ouïr et le parler qui n'est pas
externe, au sens où on s'entend parler, mais qui se situe au niveau m ê m e
ï u phénomène du langage. C'est au niveau où le signifiant entraîne la
signification, et non pas au niveau sensoriel du phénomène, que l'ouïr
et le parler sont c o m m e l'endroit et l'envers. Écouter des paroles, y
accorder son ouïr, c'est déjà y être plus ou moins obéissant. Obéir n'est
ras autre chose, c'est aller au-devant, dans une audition.
Résumons-nous. Le sens va toujours vers quelque chose, vers une
autre signification, vers la clôture de la signification, il renvoie toujours
a quelque chose qui est en avant ou qui revient sur lui-même. Mais il y a
une direction. Est-ce à dire que nous n'ayons pas de point d'arrêt ? Je
suis sûr que ce point reste toujours incertain dans votre esprit étant
donné l'insistance que je mets à dire que la signification renvoie
toujours à la signification. Vous vous demandez si en fin de compte le
rut du discours, qui n'est pas simplement de recouvrir, ni m ê m e de
receler le monde des choses, mais d'y prendre appui de temps en temps,
ne serait pas irrémédiablement manqué.
Or, nous ne pouvons d'aucune façon considérer c o m m e son point
l'arrêt fondamental l'indication de la chose. Il y a une absolue
non-équivalence du discours avec aucune indication. Si réduit que vous
supposiez l'élément dernier du discours, jamais vous n'y pourrez
substituer l'index — se rappeler la remarque très juste de saint
Augustin. Si je désigne quelque chose par un geste du doigt, on ne saura
amais si m o n doigt désigne la couleur de l'objet, ou sa matière, ou si
c'est une tache, une fêlure, etc. Il faut le mot, le discours, pour le
discerner. Il y a une propriété originale du discours par rapport à
l'indication. Mais ce n'est pas là que nous trouvons la référence
fondamentale du discours. Nous cherchons où il s'arrête ? Eh bien, c'est
toujours au niveau de ce terme problématique qu'on appelle l'être.
le ne voudrais pas ici faire un discours trop philosophique, mais vous
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THÉMATIQUE ET STRUCTURE D U PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
m o n t r e r par exemple ce que j e veux dire quand j e vous dis que le
discours vise essentiellement quelque chose pour lequel nous n ' a v o n s
pas d'autre terme que l'être.
Je vous prie donc de vous arrêter un instant à ceci. Vous êtes au déclin
d ' u n e j o u r n é e d'orage et de fatigue, vous considérez l ' o m b r e qui
c o m m e n c e d'envahir ce qui vous entoure, et quelque chose vous vient à
l'esprit, qui s'incarne dans la formulation la paix du soir.
Je ne pense pas que quiconque a une vie affective n o r m a l e ne sache
pas que c'est là quelque chose qui existe, et qui a une valeur tout autre
que l'appréhension phénoménale du déclin des éclats du j o u r , de
l'atténuation des lignes et des passions. Il y a dans la paix du soir à la fois
u n e présence, et u n choix dans l'ensemble de ce qui vous entoure.
Q u e l lien y a-t-il entre la formulation la paix du soir et ce que vous
éprouvez ? Il n'est pas absurde de se demander si des êtres, qui ne
feraient pas exister cette paix du soir c o m m e distincte, qui ne la
formuleraient pas verbalement, pourraient la distinguer de n ' i m p o r t e
quel autre registre sous lequel la réalité temporelle peut être appréhen-
dée. C e pourrait être un sentiment panique, par exemple, de la présence
du m o n d e , une agitation que vous notez au m ê m e m o m e n t dans le
c o m p o r t e m e n t de votre chat qui a l'air de chercher dans tous les coins la
présence de quelque fantôme, ou cette angoisse que nous attribuons aux
primitifs, sans en rien savoir, devant le coucher du soleil, quand nous
pensons qu'ils craignent peut-être que le soleil ne reviendra pas, ce qui
n'est pas n o n plus quelque chose d'impensable. Bref une inquiétude,
u n e quête. Voilà, n'est-ce pas, qui laisse entière la question de savoir
quel rapport entretient avec sa formulation verbale cet ordre d'être, qui
a bien son existence, équivalente à toutes sortes d'autres existences dans
n o t r e vécu, et qui s'appelle la paix du soir.
N o u s p o u v o n s observer maintenant qu'il se passe quelque chose de
tout à fait différent, si cette paix du soir, c'est nous qui l'avons appelée,
si nous avons préparé cette formulation avant de la donner, ou si elle
surprend, si elle nous interrompt, apaisant le m o u v e m e n t des agitations
qui nous habitaient. C'est précisément quand nous ne s o m m e s pas à son
écoute, quand elle est hors de notre champ et que soudain elle nous
t o m b e sur le dos, qu'elle prend toute sa valeur, surpris que nous
s o m m e s par cette formulation plus ou moins endophasique, plus ou
m o i n s inspirée, qui nous vient c o m m e un m u r m u r e de l'extérieur,
manifestation du discours en tant qu'il nous appartient à peine, qui
vient en écho à ce qu'il y a tout d ' u n coup de signifiant pour nous dans
cette présence, articulation dont nous ne savons si elle vient du dehors
ou du dedans — la paix du soir.
Sans trancher sur le f o n d ce qu'il en est du rapport du signifiant, en
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DU SIGNIFIANT DANS LE RÉEL
:ant que signifiant de langage, avec quelque chose qui sans lui ne serait
jamais n o m m é , il est sensible que moins nous l'articulons, moins nous
parlons, et plus il nous parle. Plus nous s o m m e s étrangers à ce dont il
s'agit dans cet être, plus il a tendance à se présenter à nous, accompagné
de cette f o r m u l a t i o n pacifiante qui se présente c o m m e indéterminée, à
la limite du c h a m p de notre autonomie motrice et de ce quelque chose
qui nous est dit du dehors, de ce par quoi à la limite le m o n d e nous
parle.
Qu'est-ce que veut dire cet être, ou non, de langage qu'est la paix du
soir ? Dans la mesure où nous ne l'attendons, ni ne la souhaitons, ni
m ê m e depuis l o n g t e m p s n ' y avons plus pensé, c'est essentiellement
c o m m e un signifiant qu'il se présente à nous. Aucune construction
expérimentaliste n'en peut justifier l'existence, il y a là une donnée, une
certaine façon de prendre ce m o m e n t du soir c o m m e signifiant, et nous
pouvons y être ouverts ou fermés. Et c'est j u s t e m e n t dans la mesure où
nous y étions fermés que nous le recevons, avec ce singulier p h é n o m è n e
d'écho, ou au moins son amorce, qui consiste dans l'apparition de ce
qui, à la limite de notre saisissement par le phénomène, se formulera
pour nous le plus c o m m u n é m e n t par ces mots, la paix du soir. N o u s
s o m m e s maintenant arrivés à la limite où le discours, s'il débouche sur
quelque chose au-delà de la signification, c'est sur du signifiant dans le
réel. N o u s ne saurons jamais, dans la parfaite ambiguïté où il subsiste,
ce qu'il doit au mariage avec le discours.
Vous voyez que plus ce signifiant nous surprend, c'est-à-dire en
principe nous échappe, plus déjà il se présente à nous avec une frange,
plus ou m o i n s adéquate, de p h é n o m è n e de discours. Eh bien, il s'agit
pour nous, c'est l'hypothèse de travail que j e propose, de chercher ce
qu'il y a au centre de l'expérience du président Schreber, ce qu'il sent
sans le savoir, au bord du c h a m p de son expérience, qui est frange,
emporté qu'il est dans l'écume que p r o v o q u e ce signifiant qu'il ne
perçoit pas c o m m e tel, mais qui organise à sa limite tous ces
phénomènes.
le vous ai dit la dernière fois que la continuité de ce discours perpétuel
est sentie par le sujet, n o n seulement c o m m e une mise à l'épreuve de ses
capacités de discours, mais c o m m e un défi et une exigence hors de quoi
il se sent soudain en proie à une rupture d'avec la seule présence au
m o n d e qui existe encore au m o m e n t de son délire, celle de cet Autre
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THÉMATIQUE ET STRUCTURE DU PHÉNOMÈNE PSYCHOTIQUE
absolu, de cet interlocuteur qui a vidé l'univers de toute présence
authentique. A quoi tient la volupté ineffable, tonalité fondamentale de
la vie du sujet, qui s'attache à ce discours ?
Dans cette observation particulièrement vécue, et d'un infrangible
attachement à la vérité, Schreber note ce qui se passe quand ce discours,
auquel il est douloureusement suspendu, s'arrête. Il se produit des
phénomènes qui diffèrent de ceux du discours continu intérieur, des
ralentissements, suspensions, interruptions auxquels le sujet est forcé
d'apporter un complément. Le retrait du Dieu ambigu et double dont il
s'agit, qui se présente habituellement sous sa forme dite intérieure, est
accompagné pour le sujet de sensations très douloureuses, mais surtout
de quatre connotations qui, elles, sont de l'ordre du langage.
En premier lieu, il y a ce qu'il appelle le miracle de hurlement. Il ne
peut s'empêcher de laisser échapper un cri prolongé, qui le saisit avec
une telle brutalité qu'il note lui-même que, si à ce m o m e n t il a quelque
chose dans la bouche, ça peut le lui faire cracher. Il faut qu'il se
contienne pour que cela ne se produise pas en public, et il est bien loin
de pouvoir toujours le faire. Phénomène assez frappant, si nous
voyons dans ce cri, le bord le plus extrême, le plus réduit, de la
participation motrice de la bouche à la parole. S'il y a quelque chose par
quoi la parole vient se combiner à une fonction vocale absolument
a-signifiante, et qui contient pourtant tous les signifiants possibles,
c'est bien ce qui nous fait frissonner dans le hurlement du chien devant
la lune.
Deuxièmement, c'est l'appel au secours, censé être entendu des nerfs
divins qui se sont séparés de lui, mais abandonnent derrière eux c o m m e
une sorte de queue de comète. Dans un temps premier, celui de
l'attachement aux terres, Schreber ne pouvait avoir de communion
effusive avec les rayons divins, sans que sautassent dans sa bouche une
ou plusieurs des âmes examinées. Mais depuis une certaine stabilisation
de son m o n d e imaginaire, cela ne se produit plus. Par contre, il se
produit encore des phénomènes angoissants, lorsque certaines de ces
entités animées au milieu desquelles il vit sont, dans la retraite de Dieu,
laissées à la traîne, et poussent le cri au secours.
Ce phénomène de l'appel au secours est autre chose que le hurlement.
Le hurlement n'est qu'un pur signifiant, tandis que l'appel à l'aide a une
signification, si élémentaire qu'elle soit.
Ce n'est pas tout. Troisièmement, il y a toutes sortes de bruits de
l'extérieur, quels qu'ils soient, quelque chose qui se passe dans le
couloir de la maison de santé, ou un bruit au-dehors, un aboiement, un
hennissement qui sont, dit-il, miraculés, faits exprès pour lui. C'est
toujours quelque chose qui a un sens humain.
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D U SIGNIFIANT DANS LE RÉEL
ï Entre une signification évanouissante qui est celle du hurlement, et
; '.'émission obtenue de l'appel — qui n'est m ê m e pas selon lui le sien,
puisque cela le surprend de l'extérieur — nous observons toute une
: r a m m e de phénomènes qui se caractérisent par un éclatement de la
signification. Schreber sait bien que ce sont des bruits réels, qu'il a
> ".'habitude d'entendre dans son entourage, néanmoins il a la conviction
; qu'ils ne se produisent pas à ce m o m e n t - l à par hasard, mais p o u r lui, sur
: la voie de retour à la déréliction dans le m o n d e extérieur, et en raison
1 kvec les m o m e n t s intermédiaires d'absorption dans le m o n d e déli-
rant.
Les autres miracles, pour lesquels il construit toute une théorie de la
création divine, consistent en l'appel d'un certain n o m b r e d'êtres
•avants, qui sont en général des oiseaux chanteurs — à distinguer des
oiseaux parlants qui font partie de l'entourage divin — qu'il voit dans le
ardin, et également des insectes, d'espèces connues — le sujet a eu un
irrière-grand-père entomologiste — créés tout exprès pour lui par la
route-puissance de la parole divine. Ainsi, entre ces deux pôles, le
miracle de h u r l e m e n t et l'appel au secours, se produit une transition, où
l'on peut voir les traces du passage du sujet, absorbé dans u n lien
incontestablement érotisé. Les connotations y sont — c'est u n rapport
:e minin-mas culin.
Le p h é n o m è n e fondamental du délire de Schreber s'est stabilisé dans
un champ Unsinnig, insensé, de significations érotisées. Avec le temps,
le sujet a fini par neutraliser e x t r ê m e m e n t l'exercice auquel il s'est
soumis, qui consiste à combler les phrases interrompues. T o u t e autre
façon de répondre, en les interrogeant ou en les insultant, ne serait pas
de jeu. Il faut, dit