comprendre l’agroécologie
Matthieu Calame
comprendre l’agroécologie
Origines, principes et politiques
Préface de Catherine Darrot
38 rue Saint-Sabin 75011 Paris/France
Tél. et fax : 33 [0]1 48 06 48 86/[Link]
© Éditions Charles Léopold Mayer, 2016
Essai n° 220
ISBN 978-2-84377-202-3
Mise en pages : La petite Manufacture – Delphine Mary
Conception graphique : Nicolas Pruvost
Schémas : Le Basic
Maison d’édition de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le
progrès de l’Homme ([Link]), les Éditions Charles Léopold
Mayer (ECLM) offrent un service éditorial aux acteurs de la transition
écologique, sociale et économique. Elles éditent ainsi des ouvrages
qui doivent leur permettre de développer, mettre en forme et diffuser
leur plaidoyer, autour de quatre grands thèmes : transition vers des
sociétés durables, gouvernance légitime et coopérations régionales,
éthique et responsabilité des acteurs, information citoyenne.
Les ECLM sont membres de la Coredem (communauté de sites
ressources pour une démocratie mondiale, [Link]), et de
l’Alliance internationale des éditeurs indépendants ([Link]-
[Link]).
Vous trouverez des compléments d’information, des mises à jour,
l’actualité des auteurs, etc. sur le site [Link]
L’auteur
Né en 1970, ingénieur agronome, Matthieu Calame est directeur
de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’homme
(FPH). Il a d’abord procédé pour elle dans les années 1990 à la
reconversion de son domaine rural de la ferme de la Bergerie (Val
d’Oise, France) vers une gestion durable et, à ce titre, il a également
été pendant trois ans président de l’Institut technique d’agriculture
biologique (ITAB). Il a publié aux Éditions Charles Léopold Mayer,
Lettre ouverte aux scientistes, 2011 ; Une agriculture pour le xxie siècle,
2007 ; La tourmente alimentaire, 2008.
comprendre l’agroécologie
6 Préface 11
Introduction 19
Les trois sphères de la durabilité 21
Durabilité forte et durabilité faible 22
La recherche d’une agriculture durable 22
Une agroécologie forte 23
Première partie – Comprendre la dégradation
des écosystèmes 25
Chapitre 1 - La dynamique des écosystèmes 29
Respiration et photosynthèse 29
Les conditions commandant la respiration et la photosynthèse 32
Équilibre entre respiration et photosynthèse 33
À l’échelle du globe et de l’histoire de la vie 34
Cycles du carbone, de l’azote et de l’eau 34
Chapitre 2 - La formation des sols : le lien entre sol, eau et
organismes vivants au sein d’un écosystème 37
La colonisation de l’espace continental par la vie 37
Un processus en chaîne 38
La pédogenèse, un processus dynamique fragile 41
Les effets d’une perte de matière organique des sols 42
L’importance des constituants chimiques de la fraction minérale du sol 42
Chapitre 3 - L’agriculture peut-elle créer le désert ? 45
Les phénomènes en jeu 45
La désertification du néolithique 47
Les risques actuels dans le monde 50
Chapitre 4 - Agriculture et changement climatique 51
Agriculture : cause et victime 51
Excès climatiques et catastrophes naturelles 54
Le choc biologique 54
L’effondrement des systèmes forestiers et la perturbation
des cycles hydriques 54
sommaire
Chapitre 5 - Agriculture et démographie, l’ombre de Malthus 57 7
La pensée de Malthus 57
L’épuisement des ressources et des fonctions du système terrestre 58
Les prélèvements humains : démographie et surconsommation 59
La part de l’agriculture 61
Le modèle ambigu de l’oasis 61
Deuxième partie – Le modèle de l’agriculture
industrielle et ses limites 65
Chapitre 6 - Agriculture et agronomie avant l’ère industrielle 69
Les agronomes latins : gestionnaires des villae rusticae 69
L’agronomie savante du xvi au xix siècle
e e
70
Les bases du progrès agronomique au xix siècle
e
71
Chapitre 7 - Une brève histoire de l’industrialisation de l’agriculture 73
Les fondements scientifiques de l’industrialisation de l’agriculture 73
Les fondements industriels 74
Les politiques d’industrialisation 76
Traits généraux de l’industrialisation sur l’organisation du travail 76
Chapitre 8 - Les limites du modèle industriel en agriculture 79
Les limites sociales 79
Les limites écologiques 82
Les limites techniques 83
Troisième partie – Émergence de l’agroécologie 87
Chapitre 9 - Un terme encore flou 91
Crise agronomique et floraison de concepts 91
Des concepts variables selon les approches 91
Les origines du mot « agroécologie » 95
Agroécologie faible et agroécologie forte 96
Chapitre 10 - L’agroécologie forte 97
Les fondements de l’agroécologie forte 97
Les pratiques techniques 98
Les pratiques socioéconomiques 99
Les défis 100
comprendre l’agroécologie
8 Chapitre 11 - Politique publique de l’agroécologie 105
Ancienneté des politiques alimentaires 105
Les leviers des politiques alimentaires 105
Financer la transformation de l’agriculture 107
Politiques fiscales de l’agroécologie 108
Politique de recherche et de formation de l’agroécologie 109
Consommateurs et dimension alimentaire du projet agroécologique 111
Le rôle des collectivités locales et la globalisation économique 112
Chapitre 12 - L’agroécologie dans le mouvement de la transition
écologique et sociale 115
De quelle vision politique la transition écologique et sociale
est-elle le nom ? 115
Complexité de la notion d’écologie et théorie du donut 116
Les trois piliers écologiques de la transition 118
Transition, agroécologie, sobriété et postconsummérisme 119
Polyvalence et participation comme leviers de la transition 121
Quatrième partie – Dimensions socioculturelles
de l’agroécologie 125
Chapitre 13 - Néopaysans et néoconsommateurs 129
Le terme de paysan 129
Caractéristiques des sociétés paysannes 131
La figure de l’agriculteur 132
Agrimanager ou néopaysan ? 132
Les consomm’acteurs, des néoconsommateurs ? 133
Chapitre 14 - Les limites de la puissance 135
Les deux aptitudes adaptatives de l’homme 135
La philosophie prométhéenne 136
La notion de limite 137
Cultivons notre jardin ? 138
Conclusion – Pratiques et valeurs 141
L’agroécologie est l’affaire de tous 143
Une agriculture à l’image de la société 143
Succès et affaiblissement d’un paradigme 144 9
Pluralité du monde, pluralité des modèles 144
Annexes 147
Le scénario Afterres 149
Mesurer la durabilité : l’outil IDEA 150
IPES-Food : un panel international pour les questions alimentaires 151
Terre de Liens 152
Des villes vivrières ? 153
Les mouvements de consomm’acteurs – Urgenci 154
La garantie participative 155
Woofing : un premier pas pour re-devenir paysan 156
Reneta : le réseau national des espaces tests agricoles,
pépinière de néopaysans 157
Préface
par Catherine Darrot, ingénieur agronome et maître de
11
conférences en sociologie à Agrocampus Ouest à Rennes
Depuis les années 1970, dans le sillage de René Dumont et des
mouvements paysannistes, de trop rares agronomes et agriculteurs
militants ont articulé des arguments écologiques, moraux et poli-
tiques pour marteler l’impérative nécessité d’une intégration de la
production agricole dans une perspective plus systémique qui pren-
drait en compte le respect durable des écosystèmes et du bien-être des
humains qui en dépendent. Longtemps, ces pionniers, visionnaires
et courageux, ne sont pas parvenus à faire entendre leur voix sur la
scène publique. Le contexte libéral a sans doute permis de continuer
à privilégier les objectifs de productivité au détriment du débat éco-
logique en dépit des messages répétés des lanceurs d’alerte durant les
cinq dernières décennies ; la fascination techniciste a probablement
encouragé cette course au productivisme grâce à l’influence majeure
de la figure de l’expert dans les décisions publiques.
Aujourd’hui cependant, il en va tout autrement, comme en
témoigne la récente foison d’initiatives locales et citoyennes ten-
tant d’élaborer des réponses à ces enjeux : une myriade de solutions
locales chaque jour plus variées et innovantes rapprochent, en milieu
urbain comme en milieu rural, le producteur et le consommateur,
gommant même parfois les frontières entre eux à travers davan-
tage de collaboration, d’engagement intellectuel ou physique du
consommateur dans les activités productives… De nouvelles formes
d’installation en agriculture plus collaboratives et écologiques, des
initiatives de production alimentaire en milieu urbain, l’engagement
des collectivités locales ou de collectifs citoyens dans la gestion et
l’usage plus soutenable du foncier agricole viennent interroger et
renouveler les contours de la définition du métier d’agriculteur. Ces
initiatives présentent des lignes de force communes qui méritent
d’être soulignées : beaucoup tentent d’agir à proximité, avec les
ressources matérielles et sociales appréhendables à l’échelle pra-
tique du quotidien. Dans ce territoire de tous les jours, la notion de
biosphère et de ressources présente des caractéristiques moins abs-
traites. Il y est plus facile d’envisager des modes de satisfaction des
besoins du quotidien plus raisonnés, de traduire dans une pratique
compréhensible et cohérente les gigantesques et terrifiants enjeux
nés de la globalisation.
La production d’aliments, parce qu’elle repose à la fois sur un
lien direct avec la nature et sur de nécessaires structures sociales,
constitue un registre de cristallisation privilégié de ce besoin intense
comprendre l’agroécologie
12 de reconnexion avec notre milieu de vie – naturel comme social.
En dehors de l’énergie, domaine auquel la plupart des considérations
énoncées ici pourraient être transposées, aucune autre dimension
de la vie sociale que l’alimentation ne soulève d’enjeux aussi direc-
tement holistes. Après des décennies de complexification croissante
des techniques, des marchés, des systèmes socioéconomiques et poli-
tiques, ces modes d’action « à portée de main » constituent de toute
évidence des solutions, et sans doute les seules solutions possibles,
de reconnexion avec le vivant et avec son prochain pour bâtir un ave-
nir commun. La question de savoir quelles pratiques agricoles sont
à privilégier, à inventer, pour se montrer cohérent avec ces objec-
tifs habite intensément les réflexions de ces porteurs d’initiatives.
L’idée de l’agroécologie s’y est progressivement frayé un chemin,
avec hésitation d’abord, puis avec davantage d’évidence en raison de
sa richesse, tout à la fois conceptuelle et pratique.
Au cours des plus récentes années, non seulement le principe
général de modèles agricoles plus soutenables a conquis sans conteste
une part significative de l’espace citoyen, mais cette perspective, qui
accompagne l’écologisation des modes de vie, est allée jusqu’à occu-
per les premières lignes de la loi d’orientation agricole française
de 2014 – dite « loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la
forêt1 » – et plus de la moitié du budget du règlement de développe-
ment rural européen pour la programmation 2014-2020. Ces adop-
tions multiformes du terme d’agroécologie ne vont certes pas sans
controverses, voire sans conflits, sur les contours de sa définition et
sur la légitimité politique et morale de son appropriation par tel ou
tel courant professionnel, syndical ou politique : Matthieu Calame
l’assume comme une des questions vives qu’il convient d’éclairer et y
consacre l’un des chapitres du présent ouvrage. Pour autant, on peut
s’interroger sur les causes de ce revirement aussi général que rapide,
après que les carrières de nos prédécesseurs agronomes, pionniers
de ces concepts, ont été depuis les années 1970 semées d’embûches
répétées en dépit du caractère averti de leurs réflexions et de leurs
conseils. En raison sans doute de son caractère inspirant, le terme
d’agroécologie semble à présent mobilisé à toute occasion et pour
justifier un univers assez disparate de pratiques agricoles. Il n’est
certes pas aisé de s’y retrouver, et un certain sentiment de malaise
et d’agacement s’installe lorsque l’on parcourt les registres séman-
tiques et politiques hétéroclites dans lesquels, comme un serpent
de mer, circule et se diffuse le mot agroécologie depuis le début des
1. « Les politiques publiques visent à promouvoir et à pérenniser les systèmes de
production agroécologiques, dont le mode de production biologique, qui combinent
performance économique, sociale, notamment à travers un haut niveau de protection sociale,
environnementale et sanitaire » (art. L. 1-II de la loi n° 2014-1170 du 13 octobre 2014 d’avenir
pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt).
préface
années 2010. Mais qu’est-ce qui explique finalement son succès aussi 13
récent que fulgurant ?
La révolution de l’information des années 2000 aura sans doute
réveillé subitement les consciences, en répandant comme un feu
de poudre l’évidence multiforme de l’urgence écologique mondiale
et les alertes de la dernière décennie sur l’enjeu et la difficulté de
nourrir convenablement une population à la démographie galopante :
la connaissance de ces faits n’est plus aujourd’hui une affaire d’ex-
perts, mais l’affaire de tous. Cet accès décuplé à l’information aura
certainement permis aussi la découverte et le partage des initiatives
qui font leurs preuves à travers le monde. Il aura permis enfin, grâce
aux forums et réseaux sociaux en ligne, l’irruption de démarches
citoyennes concertées et participatives dans les processus de décision
publique.
Pour autant, il ne s’agit plus d’inverser la tendance : la catastrophe
écologique et climatique est derrière nous et nous l’avons traversée
« comme des somnambules » sans la voir en dépit des alertes répé-
tées, nous avertit le sociologue Bruno Latour : « Quelque chose aurait
eu lieu qui ne serait pas devant nous comme une menace à venir, mais
qui se trouverait derrière ceux qui sont déjà nés2. » Dennis Meadows,
coauteur en 1970 du rapport au club de Rome intitulé The Limits to
Growth (« Les limites à la croissance »)3, partageait en 2012 le même
diagnostic. Si, selon lui, il était encore possible au moment de l’édition
du rapport d’inverser l’enchaînement révélé par les projections du
modèle le plus pessimiste, dit « modèle d’effondrement » – accroisse-
ment des productions industrielles et alimentaires d’abord, à partir
de la consommation des ressources fossiles, puis épuisement de ces
ressources suivi d’un effondrement entre 2030 et 2050 de toutes
les courbes y compris et surtout celle de la population mondiale –,
une telle opportunité est désormais derrière nous : les processus
climatiques et écologiques enclenchés ne peuvent être stoppés4, les
ressources de la planète sont déjà significativement consommées
sans que des solutions alternatives crédibles aient été anticipées ;
il n’est plus question que de s’adapter, l’objectif de réversibilité se
trouvant désormais hors de portée5. Ces deux savants s’accordent,
chacun à partir de leur discipline, à plaider désormais la recherche de
solutions de résilience. Opposée à l’idée d’élasticité qui suppose un
retour à l’état initial, la résilience consiste finalement – qu’il s’agisse
2. Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte,
2015.
3. Souvent évoqué sous le nom de « rapport Meadows ».
4. « Le scénario de l’effondrement l’emporte », interview de Dennis Meadow, par Laure
Noualhat, in Libération, 15 juin 2012.
5. Dennis Meadow, “It is too late for sustainable development”, conférence à la Smithsonian
Institution, Wasgington DC, 29 février 2012.
comprendre l’agroécologie
14 d’écologie ou de psychologie ou de physique des matériaux – à absor-
ber le choc des épreuves en modifiant sa forme sans rompre, grâce à la
mobilisation des qualités de malléabilité et d’adaptation.
C’est de toute évidence comme des expériences de résilience qu’il
faut appréhender la multitude d’initiatives locales de reconnexion
autour de l’agriculture et de l’alimentation qui se présentent à nous à
travers le monde. Elles lient producteurs, consommateurs et acteurs
économiques et politiques locaux dans des projets communs fondés
sur le sentiment partagé d’œuvrer pour des solutions sobres, locales,
écologiques et solidaires. Le récent succès public du concept d’agroé-
cologie s’explique sans doute par sa capacité particulière à s’ins-
crire dans un tel défi, parmi le tumulte des concepts émergents du
nouveau millénaire pour une agriculture plus durable – agriculture
écologiquement intensive, sans labours, permaculturelle… – et aux
côtés de notions parentes, plus anciennes et éprouvées – agriculture
raisonnée, multifonctionnelle, paysanne, biologique… Après une
longue période de maturation à bas bruits dans les réseaux militants,
le terme d’agroécologie n’a pour sa part subitement surgi dans le
débat public qu’au début des années 2010 pour connaître depuis une
trajectoire à la fois conceptuelle et pratique accélérée. Si le terme
d’agroécologie l’emporte en ce moment parmi cette mosaïque de
modèles comme une lame de fond qui semble s’imposer durablement,
c’est sans doute en raison de son exceptionnelle richesse conceptuelle
et de ses multiples résonances pratiques.
L’agriculteur, l’agronome, l’écologue sont en effet fondés à se
demander comment identifier les modèles réellement porteurs de
résilience. Le sociologue ou le décideur public se demandent quand,
comment et pourquoi ce terme à succès est devenu un enjeu poli-
tique. Il n’aura échappé ni au citoyen désireux de s’engager, ni à
l’étudiant soucieux de comprendre, que l’appropriation publique de
cette notion d’agroécologie fait l’objet de luttes de tendances ! Ces
questions procurent un relief particulier à l’ouvrage de Matthieu
Calame. Soucieux avant tout de pédagogie, il se fraye un chemin sûr
dans ce panorama complexe, posant pas à pas des jalons biophysiques,
agronomiques, historiques, politiques et sociaux qui permettent de
circonscrire l’agroécologie avec une exceptionnelle clarté. L’ouvrage
dresse des axes de compréhension bien utiles dans la confusion
ambiante autour de la notion agroécologique. Pour cela, il intéressera
autant l’étudiant et le pédagogue que les acteurs locaux désireux de
prendre du recul et d’accéder à des éléments de synthèse.
Pour autant, la perspective de l’ouvrage ne vise ni la neutralité
ni le consensus : dès l’introduction, nous voici dotés de repères dans
l’univers confus des recours publics et politiques à cette vaste notion
grâce à la distinction entre durabilité faible et forte, en adoptant réso-
lument la perspective de la seconde. La durabilité forte, qui justifie la
version de l’« agroécologie forte » que nous livre Matthieu Calame,
préface
balaie toute hypothèse de compromis quant à la possibilité de pour- 15
suivre, peut-être encore un peu qui sait, des priorités économiques
au détriment des processus sociaux et vitaux : il existe bien une
priorité absolue et immédiate, celle de la survie, de la vie même, et
toute activité sociale et a fortiori économique – fût-elle vertueuse-
ment pourvoyeuse d’aliments, la belle affaire ! – est contrainte de s’y
soumettre.
L’ouvrage repose sur une prise de position assez révolutionnaire
pour les agronomes comme pour les politiques, quoiqu’elle soit
suggérée dans l’ouvrage avec discrétion et humilité. « L’objet de ce
présent manuel n’est pas de présenter les techniques d’une agri-
culture durable ou de l’agroécologie. Il est de fournir les clés pour
comprendre de manière simple les processus biologiques et sociaux
impliqués, les limites avérées du modèle industriel et les principes
d’un système alimentaire soutenable », souligne l’auteur. La posture
est plus engagée qu’elle n’y paraît, assumant de prendre à revers
des décennies de recherches et de pratiques centrées d’abord sur la
maximisation du profit économique au détriment de tous les autres
registres d’analyse.
L’ouvrage de Matthieu Calame se présente en effet avant tout
comme un implacable et puissant diagnostic d’agronome. Il parcourt
pied à pied les données disponibles sur les effets biogéophysiques
des pratiques agricoles, lorsqu’elles contribuent à la dégradation des
écosystèmes, mais aussi lorsqu’elles se montrent capables, grâce à
d’autres choix techniques, de maintenir des écosystèmes vivants. Le
livre assume une perspective technicienne, mais ne peut cependant
s’y réduire. À travers une démarche pointilleuse, il éclaire également
les éléments historiques qui ont conduit à la situation contempo-
raine, puis assume le risque d’une plongée dans l’exploration de la
polysémie du terme, des valeurs qu’il recèle, des mouvements sociaux
qui le portent. Consistant et informé, ce nouvel ouvrage de Matthieu
Calame ne se résume certes pas à ces qualités : parcourant un intéres-
sant jeu d’échelles de la racine au système Terre, il offre un panorama
surplombant et érudit sur le vaste champ des fondements de l’agroé-
cologie. Par ailleurs, sans gommer le flou qui environne encore la
définition de l’agroécologie, il le considère comme une donnée et il
inventorie les tendances, en propose des éléments de classification…
Inscrits dans une perspective de philosophie politique et d’épistémo-
logie, les derniers chapitres invitent tant à l’engagement du lecteur
qu’à l’exercice d’une salutaire réflexivité.
On reconnaît dans cette démarche très complète l’héritage de
grands penseurs des questions ruralistes des Trente Glorieuses à nos
jours, de guetteurs intellectuels tels que Marcel Jollivet pour qui
aucune question rurale ne peut s’aborder sans mobiliser trois atouts
maîtres : l’interdisciplinarité liant les sciences sociales aux sciences
du milieu ; les approches multiscalaires abordant simultanément
comprendre l’agroécologie
16 l’analyse à différents niveaux, du plus local au plus global ; et enfin les
démarches holistes privilégiant les perspectives systémiques6.
L’agroécologie ainsi conçue projette d’abord de produire nos res-
sources alimentaires en collaboration positive avec les processus
naturels plutôt que malgré eux comme le voulaient jusqu’ici les pra-
tiques agricoles modernes développées et diffusées par les pays occi-
dentaux au cours du xxe siècle. Sa principale caractéristique réside
sans doute dans sa dimension multiscalaire. Le respect de la vie dans
les activités de production agricole s’y exprime de la plantule au
champ, du champ à l’exploitation, de l’exploitation au territoire, du
territoire au vaste paysage, de ce paysage à la biosphère tout entière :
idéalement, aucun geste technique n’est accompli sans intérioriser
son sens et son impact à toutes ces échelles. Il n’est pourtant nulle-
ment question de modèle unique : bien au contraire, les systèmes
agroécologiques se déclinent et s’inventent à l’infini à travers le
monde, au gré des particularités des écosystèmes locaux et des pré-
férences alimentaires et culturelles. L’agroécologie se présente par
ailleurs comme un contrat social profondément renouvelé, fondé sur
un principe de solidarité entre toutes les formes de vie d’une manière
générale, et dans la sphère humaine entre tous les acteurs sociaux
et politiques de nos chaînes alimentaires. Parmi la multitude de
modèles agricoles qui s’inventent aujourd’hui en réponse aux enjeux
du siècle débutant, l’agroécologie s’impose sans doute comme la pers-
pective la plus systémique, articulant l’échelle de l’exploitation avec
la constellation des enjeux écologiques et sociaux locaux comme glo-
baux : le geste technique agricole ainsi accompli cristallise finalement
cette conscience systémique.
Avec raison, les parties conclusives de l’ouvrage établissent un lien
entre la notion d’agroécologie et le principe de « transition » : autre
terme à succès, la notion de transition désigne en sciences sociales un
changement accéléré de modèle sociotechnique et politique. Selon les
auteurs de référence de la multi-level perspective sur les transitions7,
deux catégories d’événements concourent ensemble à l’accélération
que constitue une transition : l’ouverture, d’une part, de « fenêtres
d’opportunités » dans le paysage sociotechnique à l’échelle macro
en raison d’une certaine inadéquation entre ces macrocadres et les
besoins liés à la situation du moment ; d’autre part, l’existence de
niches d’innovations suffisamment cohérentes et nombreuses pour
6. Marcel Jollivet, « La “vocation actuelle” de la sociologie rurale », Ruralia 01 | 1997, consultable
en ligne : [Link]
7. F. W. Geels “Processes and patterns in transitions and system innovations: Refining the
coevolutionary multi-level perspective”, Technological Forecasting and Social Change, vol. 72,
n° 6, 2005, p. 681-696; B. Elzen, B. van Mierlo et C. Leeuwis, “Anchoring of innovations:
Assessing Dutch efforts to harvest energy from glasshouses”, Environmental Innovation and
Societal Transitions, 5(0), 2012, p. 1-18.
préface
se révéler capables de procurer des solutions renouvelées aux pro-
blèmes du moment. Lorsque cette conjonction a lieu, la légitimation
publique de ces niches d’innovations s’accélère jusqu’à imposer un
remodelage des grandes institutions que sont la politique publique,
les marchés, la recherche, les représentations culturelles, etc. C’est
bien sans doute ce qui se produit sous nos yeux avec le succès récent
du concept d’agroécologie, et travers lui avec la reconnaissance
publique de l’intérêt des solutions agroécologiques expérimentées
par les agriculteurs qui s’en revendiquent à travers le monde. Face
à la faillite des solutions politiques comme agronomiques instituées
jusque-là lorsqu’il s’agit de proposer une solution aux problèmes éco-
logiques et alimentaires du siècle, les « niches » que constituent les
expériences agroécologiques finissent, semble-t-il, par faire sens, par
s’ordonner jusqu’à tracer peu à peu une nouvelle direction sociotech-
nique et politique…
Une des caractéristiques de ces expériences est de faire entrer
en scène le consommateur, et plus généralement le principe de par-
ticipation citoyenne… On brûle alors de parcourir des exemples,
d’approcher ces initiatives de plus près, tant on devine leur vitalité,
leur richesse et leur diversité à travers les continents, les pays, les
petites régions du monde… L’ouvrage de Matthieu Calame laisse ce
désir suspendu. Peut-être, sans doute oui, parce que les expériences
agroécologiques ne se vivent pas dans les livres. Ce silence renvoie
directement, en creux, chaque lecteur à sa responsabilité. Chaque
page de l’ouvrage inspirera à chacun des liens avec sa propre réalité,
des exemples, des envies. Cet ouvrage généreux propose des mises
en ordre pour réfléchir et enrichir les actions du lecteur : il consiste
finalement en un dialogue opérationnel avec tous les acteurs du
quotidien de l’agroécologie pour aujourd’hui et demain. C’est au
demeurant le sens explicite de l’invitation adressée à chacun dans les
dernières pages de l’ouvrage.
Introduction
L’objet de ce présent ouvrage n’est pas de présenter les techniques 21
d’une agriculture durable ou de l’agroécologie. Il est de fournir les
clés pour comprendre de manière simple les processus biologiques
et sociaux impliqués, les limites avérées du modèle industriel et les
principes d’un système alimentaire durable qui s’inscrit lui-même
dans la problématique plus large de la recherche de formes modernes
de sociétés durables.
Les trois sphères de la durabilité
Au début des années 1970, la question environnementale devient
une question reconnue mondialement. Sa consécration lors du som-
met international de Stockholm sur l’environnement de 1972 est
précédée par la publication du rapport du club de Rome “The limits
to growth” (« Halte à la croissance »). En 1987, le rapport Brundtland,
“Our common future” (« Notre avenir à tous »), préparatoire au som-
met de Rio de 1992, popularise la notion de durabilité en distinguant
trois sphères : l’environnement, le social, l’économique. Le dévelop-
pement durable se situant à l’intersection de ces trois sphères.
Cependant, avant même le rapport Brundtland, cette représen-
tation était contestée, notamment par les milieux écologistes qui
objectent que l’économie n’existe pas en dehors des sociétés, ni les
sociétés en dehors de la biosphère. En résumé, la sphère économique
est contenue dans la sphère sociale, et la sphère sociale dans la bios-
phère (René Passet). Ainsi, une économie qui détruit la société ou
l’environnement, ou une société qui détruit l’environnement ne peut
être durable. Est durable une activité économique qui préserve la
société et l’environnement.
Schéma 1
Les deux représentations du développement durable
comprendre l’agroécologie
22 Durabilité forte et durabilité faible
Ces deux conceptions structurent la distinction entre durabilité
forte et durabilité faible.
La durabilité faible considère en effet que les ressources écono-
miques, humaines et biologiques sont dans une large mesure inter-
changeables et qu’une perte dans un de ces domaines peut être com-
pensée par un gain dans un autre domaine : par exemple la disparition
des bourdons peut être compensée par l’augmentation du nombre de
voitures !
La durabilité forte considère que ces trois domaines ne sont pas
interchangeables et même que les grands équilibres biologiques
conditionnent les développements humains et économiques. Pas de
bourdons, pas de pollinisation, pas de pollinisation pas de nourriture,
pas de nourriture pas de voitures.
Par la suite, nous retrouverons cette distinction forte/faible au
sein même de la question agricole, pour distinguer une agroécologie
forte d’une agroécologie faible.
La recherche d’une agriculture durable
La nécessité de développer des modèles de société durable bous-
cule les modèles agricoles. Depuis trente ans, s’est imposée la néces-
sité d’infléchir les pratiques agricoles dans le sens de la recherche
d’une agriculture durable. Le processus s’est cependant brutalement
accéléré dans la dernière décennie du fait :
−− d’accidents climatiques spectaculaires ;
−− de la crise alimentaire de 2007-2008 qui a eu d’importantes
conséquences politiques en Afrique et au Moyen-Orient ;
−− de la multiplication de cas d’épizooties faisant craindre une
pandémie (transmission de l’animal à l’homme).
En 2010, la FAO a lancé une Global Alliance for Climate-Smart
Agriculture (alliance globale pour l’agriculture intelligence face au
climat), à la fois consortium d’acteurs pour un nouveau modèle agri-
cole8 et reconnaissance explicite des impasses du modèle précédent.
C’est également en 2010 que le rapporteur spécial des Nations unies
pour le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter a, dans son rapport
annuel, popularisé le terme d’agroécologie pour désigner un modèle
alternatif susceptible de répondre aux crises économiques, sociales
et écologiques. Dans les faits, cependant, les évolutions évoquées
peinent à se développer – du fait de la résistance des acteurs domi-
nants – alors que les problèmes identifiés s’aggravent faisant craindre
un effondrement.
8. [Link]/climate-smart-agriculture/fr/
introduction
Une agroécologie forte
Le présent ouvrage s’inscrit dans une perspective de durabilité
forte. C’est pourquoi il consacre une première partie assez longue
mais indispensable à comprendre les grands principes des équilibres
des écosystèmes dans lesquels se déploient l’activité agricole, puis
à analyser en quoi le modèle industriel d’agriculture contrevient à
ces équilibres, avant de décrire les principes d’une version forte de
l’agroécologie et les politiques à mettre en place pour en favoriser
l’établissement dans la perspective globale d’une société durable.
Première partie
Comprendre
la dégradation
des écosystèmes
27
Les agrosystèmes sont des écosystèmes modifiés par
l’homme. Toutefois, sur le long terme, ils n’échappent
pas à des mécanismes biologiques généraux, les mêmes
que ceux qui régissent les écosystèmes, et dont dépend
leur durabilité. Dans la présente partie, nous allons donc
introduire ces principes et présenter quelques conséquences
du développement de l’agrosystème.
Chapitre 1 - La dynamique des écosystèmes
Chapitre 2 - La formation des sols : le lien entre sol,
eau et organismes vivants au sein d’un
écosystème
Chapitre 3 - L’agriculture peut-elle créer le désert ?
Chapitre 4 - Agriculture et changement climatique
Chapitre 5 - Agriculture et démographie, l’ombre de
Malthus
Chapitre 1
La dynamique
des écosystèmes 29
L’écologie scientifique – l’étude des écosystèmes – a beaucoup
progressé en un siècle. Faire le point sur les avancées de cette
science dépasse notre propos. Dans le chapitre qui suit, nous
nous limiterons à quelques mécanismes essentiels. On peut les
considérer comme constituant la loi fondamentale de durabilité
des écosystèmes.
Respiration et photosynthèse
Les écosystèmes terrestres, de la toundra aux forêts équatoriales,
offrent le spectacle d’une grande diversité. Pour autant, la vie biolo-
gique terrestre dépend essentiellement des deux grands mécanismes
physiologiques que sont la respiration et la photosynthèse.
La respiration ne doit pas s’entendre au sens limité de l’inspira-
tion/expiration d’air, mais comme le processus général par lequel les
organismes vivants libèrent l’énergie chimique contenue dans les
hydrates de carbone (sucres et lipides) en les « brûlant » (oxydant)
à l’intérieur de leur organisme. Pour fonctionner, par exemple, vos
muscles vont « brûler » des sucres. Ce phénomène se produit en fait
dans chaque cellule vivante. En présence d’oxygène, cette combustion
est totale et va libérer du dioxyde de carbone. En l’absence d’oxygène,
comme par exemple dans les marais, le phénomène se diversifie et va
avoir plutôt tendance à générer du méthane CH4 qui sera oxydé dans
l’atmosphère. Dans tous les cas, on a cassé une chaîne carbonée pour
libérer l’énergie contenue dans la liaison entre les atomes de carbone.
La photosynthèse est le processus chimique inverse par lequel
les plantes vont stocker l’énergie solaire sous forme d’hydrates de
carbone. Elles transforment donc l’énergie solaire en liaison carbone.
comprendre l’agroécologie
Schéma 2
La fixation du CO2 par les plantes
30
C’est essentiellement au niveau des cellules des feuilles que s’effectue chez
les plantes l’élaboration d’hydrates de carbone (des sucres, en l’occurrence).
La photosynthèse est permise par une molécule, la chlorophylle, qui capte les
rayonnements solaires et synthétise des réactions chimiques.
Tous les organismes vivants respirent, mais seules les plantes et
les cyanobactéries pratiquent la photosynthèse. Les plantes sont donc
les seules capables de produire, à partir de la lumière et du dioxyde
de carbone de l’air, leurs propres hydrates de carbone. Tous les autres
organismes vivants, au premier rang desquels les champignons et les
animaux, dépendent donc, directement ou indirectement, des végé-
taux.
la dynamique des écosystèmes
Schéma 3
Bilans simplifiés de la photosynthèse et de la respiration
31
La photosynthèse capte l’énergie solaire et produit, à partir du dioxyde de car-
bone (ici 6 CO2) présent dans l’atmosphère et de l’eau procurée par les racines,
un sucre et du dioxygène (ici 6 O2).
La respiration apparaît comme l’opération inverse, à savoir l’oxydation d’un
sucre. Cette réaction dégage de l’énergie, mais en quantité moindre que la
réaction photosynthétique, c’est pourquoi l’éclair est plus petit.
Pour qualifier les chaînes carbonées produites ou formées par
les organismes vivants, on parle fréquemment de matière organique
(soit de la matière produite par un organisme). Inversement, pour
qualifier le carbone de l’air présent sous forme de CO2, on parle
de forme minérale. C’est pourquoi la transformation de la matière
organique par la respiration, à l’échelle d’un écosystème, est parfois
appelée minéralisation.
comprendre l’agroécologie
Schéma 4
Les deux usages des hydrates de carbone
32
Les deux usages des hydrates de carbone :
- fourniture d’énergie (destruction par respiration) ;
- constituant de base de la matière organique en
combinant les chaînes de base.
Les conditions commandant
la respiration et la photosynthèse
Respiration et photosynthèse se produisent dans les cellules des
organismes vivants grâce aux protéines. Ces protéines sont des molé-
cules particulières qui catalysent les réactions chimiques. Elles ont
ceci de particulier qu’elles contiennent des atomes d’azote (N dans la
table des éléments).
Schéma 5
Les acides aminés
Les acides aminés sont les constituants des protéines, les molécules des cellules
impliquées dans la plupart des réactions biochimiques. Il s’agit d’une famille
d’acides (terminaison en OOH) ayant également un radical aminé (NH2). C’est
pourquoi l’azote (N) est un composant important de l’activité des organismes.
Un manque d’azote se traduit par un manque de protéines et donc une activité
plus faible, comme une usine qui manquerait de main-d’œuvre.
la dynamique des écosystèmes
Ces réactions nécessitent :
yy pour la respiration et la photosynthèse :
−− une température minimale ;
−− de l’eau ;
−− une source initiale d’azote ;
yy pour la seule photosynthèse :
−− de la lumière.
S’il fait donc trop froid ou si l’azote manque, le système est bloqué. 33
S’il ne manque que la lumière, seule la photosynthèse est bloquée.
Équilibre entre respiration et photosynthèse
Tous les écosystèmes résultent de la coexistence de nombreux orga-
nismes : bactéries, plantes, champignons, animaux, archéobactéries.
Mais, de manière grossière, on peut distinguer leur trajectoire selon
l’équilibre entre la respiration globale et la photosynthèse globale :
−− si la photosynthèse l’emporte sur la respiration, l’écosystème
accumule de la matière organique, il est accumulateur ;
−− si la photosynthèse et la respiration sont à l’équilibre, la
masse de matière organique dans l’écosystème est stable ;
−− si la respiration l’emporte sur la photosynthèse, l’écosystème
perd de la matière organique. Si aucun point d’équilibre n’est atteint,
le système finit en désert sans vie. Un tel système est minéralisateur.
Le rapport entre respiration et photosynthèse varie en un endroit
selon le moment de la journée et selon les saisons. La nuit, tous les
organismes continuent de respirer, mais il n’y a plus de photosyn-
thèse. Le bilan est donc négatif, le système est minéralisateur.
Schéma 6
Respiration et photosynthèse
comprendre l’agroécologie
À l’échelle du globe et de l’histoire de la vie
On estime aujourd’hui que la vie est apparue sur notre planète il y a
3,5 milliards d’années. Son arrivée a permis au carbone de s’accumu-
ler, ce qui explique les ressources abondantes de pétrole, de gaz, de
bitume qui sont issues de l’excédent de photosynthèse des millions
d’années passées.
34 À l’échelle du globe, les climats plus froids, bien que moins actifs
biologiquement, tendent à être accumulateurs de matière organique.
En effet, les périodes chaudes propices à la photosynthèse et à la
respiration sont des périodes où les jours sont longs. La photosyn-
thèse a donc un avantage très net sur la respiration. Inversement,
les périodes où les jours sont courts – et donc a priori favorables à la
respiration – sont des périodes froides où la vie biologique est extrê-
mement ralentie. L’avantage de la respiration en hiver est donc très
faible. L’excès de matière organique s’accumule dans les sols qui, à
partir d’une certaine profondeur, sont toujours gelés.
Inversement, les zones tropicales où il fait toujours chaud et humide
sont des zones d’équilibre très précaire. La matière organique morte
est très vite décomposée. L’essentiel de la matière organique est donc
sous forme vivante (les arbres !). Ce qui explique que, malgré leur luxu-
riance, ces écosystèmes sont en fait vulnérables face à la déforestation.
Cycles du carbone, de l’azote et de l’eau
Les plantes, qui sont capables de produire leur propre matière
organique, grandissent, sont mangées ou meurent. Les autres orga-
nismes respirent, mangent soit d’autres organismes vivants, soit des
déjections, soit des cadavres, et sont mangés ou meurent. L’ensemble
de l’écosystème est donc un lieu où l’énergie transite sous forme de
chaîne carbonée et où l’azote et l’eau circulent également. L’analyse
de ces circulations a conduit à parler de cycles : cycle du carbone,
cycle de l’azote, cycle de l’eau. Le terme est toutefois trompeur car ils
comprennent des zones de stock (comme le carbone dans l’air, dans
les troncs ou dans les sols), un grand nombre de courts-circuits et des
vitesses de circulation différentielles (la décomposition d’un tronc
sec par les champignons est beaucoup plus lente que la consomma-
tion d’une gazelle par un lion). Cependant, ces cycles ont l’intérêt
de montrer l’interdépendance entre les organismes au sein d’un sys-
tème. Si un maillon critique fait défaut, le cycle peut s’effondrer.
la dynamique des écosystèmes
Schéma 7
Cycles du carbone et de l’azote
Carbone et azote circulent entre l’atmosphère, les organismes vivant en sur-
face, le sol (humus) et les organismes vivant dans le sol. On évoque un cycle du
carbone et un cycle de l’azote. Ces cycles sont cependant étroitement liés entre
eux. En effet, les végétaux, qui par la photosynthèse transforment le CO2 en
matière organique, ont besoin pour cela de l’azote sous forme d’ammoniac et
de nitrate (NH4+ et NO3–). C’est dans le sol que les bactéries forment nitrate et
ammoniac. Mais, pour ce faire, ces bactéries ont besoin d’une source d’énergie
que leur procure justement la matière organique constituée par les plantes.
Le sol est donc au bilan un lieu où les plantes échangent de l’énergie (sous
forme de matière organique) contre de l’azote assimilable.
Mais, surtout, ces trois cycles sont en interaction et le système
fonctionne à la vitesse du cycle le plus lent. C’est la loi des facteurs
limitants. La croissance d’une plante dépendant par exemple à la fois
de la lumière, de l’eau et de l’azote disponibles, s’il lui manque de
l’eau, il ne servira à rien de lui apporter plus de lumière ou d’azote.
On dit alors que l’eau constitue le facteur limitant du système. Pour
ce qui concerne l’ensemble d’un écosystème, ainsi que nous l’avons
vu précédemment, le manque d’azote ou d’eau ralentit le cycle du car-
bone. Le cycle peut même être absolument bloqué. Ainsi, si l’on place
un tronc d’arbre sec dans le désert à l’abri du vent, il restera intact
pendant des siècles, l’absence d’eau rendant impossible la décompo-
sition de la matière organique.
Chapitre 2
La formation
des sols : le lien 37
entre sol, eau
et organismes
vivants au sein
d’un écosystème
Nous avons vu au chapitre précédent les phénomènes d’accu-
mulation de matière organique au sein d’un écosystème. C’est
cette accumulation qui a permis le développement des écosys-
tèmes terrestres dont les agrosystèmes sont issus. Le sol est donc
une création de la vie. Nous allons voir dans ce chapitre les méca-
nismes permettant cette création du sol sur lequel l’homme a
développé, bien après, l’agriculture.
La colonisation de l’espace continental par la vie
Sur la Terre, la vie a créé son propre environnement. Les premiers
organismes vivants sont apparus dans les océans il y a 3,5 milliards
d’années. Mais il faudra attendre 3 milliards d’années pour que la vie
parvienne à sortir de l’océan durant le cambrien (540-480 millions
d’années). En effet, le milieu marin offre des conditions de vie phy-
sicochimiques très favorables, qu’il s’agisse de la température, de la
poussée d’Archimède qui dispense de développer un squelette puis-
sant et, bien sûr, de la présence d’eau et de sels minéraux. En comparai-
son, le milieu terrestre paraît incroyablement hostile avec son manque
d’eau, ses variations de température, l’absence de solution minérale
et la forte teneur en oxygène. C’est seulement après l’explosion du
cambrien, nommée ainsi par les biologistes pour souligner l’appari-
tion massive de nouvelles espèces, et l’apparition d’organismes plus
sophistiqués que la colonisation est devenue possible.
comprendre l’agroécologie
La vie va coloniser le domaine terrestre à partir des franges océa-
niques grâce au développement d’organismes capables de recréer un
environnement pseudo-marin ou de se mettre en dormance dès que
les conditions ne sont pas favorables.
Les lichens sont les organismes pionniers par excellence. Ils résul-
tent d’une association entre un champignon et une cyanobactérie.
Les cyanobactéries sont capables d’opérer la photosynthèse. Par
38 ailleurs, les cyanobactéries sont aussi en mesure de fixer l’azote de
l’air, capacité rare qu’elles partagent en exclusivité avec quelques
bactéries. Le champignon, lui, développe un tissu mycélien qui, avec
la très petite quantité d’eau qu’il capte, va reproduire les conditions
pseudo-marines permettant le fonctionnement de l’algue ou de la
cyanobactérie. Cette dernière va produire les hydrates de carbone et
les acides aminés. On peut donc considérer que les lichens forment
un écosystème à eux seuls, remplissant toutes les grandes fonctions
que nous avons vues au chapitre précédent. Par ailleurs, ils pro-
duisent des acides qui contribuent à dissoudre la roche et à mobiliser
les sels minéraux qui y sont contenus. C’est pourquoi les lichens
constituent les pionniers du vivant. Ce sont eux que l’on trouve
dans des lieux extrêmes, les déserts froids ou secs. De génération en
génération, ils permettent l’accumulation d’une première couche de
matière organique qui, combinée à des particules minérales, forme
un premier sol. Débute ainsi le processus de formation des sols :
la pédogenèse.
L’approfondissement de ce premier sol permet l’installation de
végétaux de plus en plus exigeants mais aussi au système racinaire
plus puissant, qui à leur tour contribuent à accumuler de la matière
organique, que ce soit dans le sol sous forme de déchets et de racines
ou dans la partie aérienne (tronc, feuille), jusqu’à atteindre une for-
mation arborée. On assiste donc à une spirale vertueuse d’accumula-
tion de la matière organique et de complexification de l’écosystème.
Un processus en chaîne
La matière organique s’accumule dans l’écosystème sous deux
formes : une forme vivante (essentiellement les végétaux) et une
forme morte (essentiellement l’humus du sol qui contribue à sa
structuration). Cette matière organique procure à l’écosystème une
capacité à retenir l’eau de pluie qui sans cela coulerait par gravité
jusqu’à la mer. Cette eau évaporée par la transpiration des plantes (les
écologues et agronomes parlent d’évapotranspiration) va :
−− soit retomber sur place ;
−− soit, poussée par les vents, aller un peu plus loin dans les pro-
fondeurs des terres, permettant le développement de plantes pion-
nières qui, petit à petit, constitueront un nouveau réservoir relais
pour aller plus loin.
la formation des sols : le lien entre sol, eau et organismes vivants au sein d’un écosystème
Il a été estimé que, en l’absence de vie, les pluies formées au-
dessus de l’océan ne pénétreraient pas au-delà de 600 km.
Ce qui signifie que, si l’on désertifiait l’ensemble des bords de mer
sur une profondeur de 600 km, c’est l’ensemble des continents qui à
terme serait désertifié !
Schéma 8 39
La colonisation du plateau continental par la vie
Stade I : en l’absence de vie, il n’y a pas de sol, les nuages se forment au-dessus
de la mer et se vident en arrivant au-dessus des terres car l’air y est sec. Ils ne
pénètrent pas au-delà de 600 km (chiffre approximatif). En l’absence de sol
végétal, la surface est peu poreuse et l’eau ruisselle jusqu’à la mer.
Stade II : des organismes pionniers colonisent le plateau continental à partir
de la mer. Peu à peu se forme un sol (pédogenèse). La présence de végétation
et de sol favorise l’infiltration de l’eau et la formation d’une nappe phréatique.
L’évapotranspiration des plantes permet la formation de petits nuages d’origine
continentale qui pénètrent plus profondément dans la masse continentale.
Le débit des eaux s’en trouve régulé : l’écosystème absorbe les excédents d’eau
en période de fortes précipitations et les relâche progressivement en période
de faibles précipitations.
comprendre l’agroécologie
40
Stade III : sur le sol formé par la végétation pionnière se développent des
organismes plus exigeants mais aussi plus puissants – une forêt. L’écosystème
ainsi constitué est beaucoup plus actif. Le sol prend de l’épaisseur, favorisant le
développement des nappes phréatiques et une évapotranspiration encore plus
intense. La masse d’eau continentale s’en trouve accrue. À la lisière, les plantes
colonisatrices poursuivent leur travail.
Stades IV et V : l’accroissement d’un écosystème puissant se traduit par une
pénétration de plus en plus profonde de l’espace continental et de la masse
d’eau continentale.
la formation des sols : le lien entre sol, eau et organismes vivants au sein d’un écosystème
La pédogenèse, un processus dynamique fragile
Le sol est constitué :
−− d’une fraction minérale de différentes tailles (argile < 2 µm ;
limon < 20 µm ; sables < 0,2 mm ; graviers < 20 mm ; cailloux < 200 mm)
et de différentes compositions chimiques. Pour la formation du sol,
ce sont surtout les limons et encore plus les argiles qui nous inté-
ressent ; 41
−− d’une matière organique morte stabilisée sous forme d’humus ;
−− d’organismes vivants : bactéries, cyanobactéries, champignons,
racines, arthropodes, vers…
Les argiles et les humus nous intéressent particulièrement car ils
s’associent pour former un complexe argilo-humique. Ce matériau
composite possède les propriétés physicochimiques de ses deux com-
posants :
−− ressources d’énergie et d’azote pour sa composante organique ;
−− ressources de sels minéraux pour sa composante minérale ;
−− propriétés mécaniques d’élasticité qui donnent au sol sa struc-
ture.
Le complexe argilo-humique est en apparence très stable.
Au xixe siècle, le père de la chimie organique, Justus von Liebig,
a même cru que l’humus était inerte parce qu’il l’était chimique-
ment dans l’eau. En fait, l’humus est dégradé mais lentement par des
micro-organismes du sol (bactéries et champignons), ce qui leur per-
met de fixer l’azote de l’air. Il doit donc être renouvelé en permanence
par les parties mortes des végétaux.
Le rapport C/N
L’un des critères permettant de qualifier la matière organique du sol est le
rapport entre le carbone et l’azote, noté C/N.
Le rapport C/N de la matière organique des sols oscille entre 10 et 30 (rare-
ment). A titre d’exemple, pour donner d’autres ordres de grandeur :
--un C/N de 150 correspond au papier ou à la paille ;
--un C/N de 6 à une population de bactéries.
Comme souvent, les extrêmes ne sont pas souhaitables. Un C/N inférieur
à 10 indique un sol perdant son humus et dont l’essentiel de la matière
organique est sous forme de bactéries. Inversement, un C/N supérieur à 20
indique un sol riche en matière organique mais où l’azote est entièrement
mobilisé pour sa décomposition et n’est donc plus disponible à court terme
pour les plantes. On parle de « faim d’azote ». À long terme, cependant,
il vaut mieux avoir un C/N trop élevé que trop bas !
comprendre l’agroécologie
Les effets d’une perte de matière organique des sols
En l’absence de complexe argilo-humique, le sol se tasse sous l’effet
de la pluie, perdant sa porosité et devenant étanche. L’étanchéité
produit deux effets :
−− l’eau ne pouvant s’infiltrer, le sous-sol s’assèche, les nappes,
notamment, ne sont plus alimentées durant les périodes de précipita-
42 tions. Cette eau fera défaut en période sèche ;
−− le ruissellement de l’eau s’accroît en volume et en vitesse, accé-
lérant l’érosion superficielle, c’est-à-dire la perte des argiles et des
limons. En période sèche se produit également une érosion éolienne
générée par le vent et caractérisée par des nuages de poussière : le
fameux Dust Bowl évoqué par l’écrivain américain John Steinbeck
dans Les Raisins de la colère.
L’importance des constituants chimiques
de la fraction minérale du sol
Un sol est constitué à 95 % d’une fraction minérale issue de la
dégradation de la roche mère. En l’absence de plantes, celle-ci est éro-
dée par le vent et la pluie. Quant à la roche mère, elle est également
lessivée par l’eau qui percole et emporte en priorité les éléments les
plus solubles et les plus légers. Au stade final de son érosion, une
roche peut ne plus être constituée que de fer, d’aluminium et de silice
(on parle alors de sol fersialitique) voire de silice et d’aluminium à
des niveaux toxiques pour les plantes. Le couvert végétal, outre qu’il
limite l’érosion superficielle en maintenant les sols, permet par son
système racinaire de faire remonter en surface les minéraux mobiles
(Ca++, Mg++, K+, Na+, Cl-, etc.), oligoéléments indispensables à la vie
des plantes, que la percolation de l’eau entraîne en profondeur.
Le maintien de la végétation est donc primordial dans la conserva-
tion des minéraux du sol.
la formation des sols : le lien entre sol, eau et organismes vivants au sein d’un écosystème
Schéma 9
Le rôle des végétaux dans le maintien
de la fertilité minérale des sols
La roche-mère est fragmentée et érodée par l’eau et le vent.
Gauche : En l’absence de végétation, les particules les plus fines (limons et
argiles, voire sables) sont emportés, et une partie de l’eau, en percolant au
travers de la roche, emporte par lessivage (ou lixiviation) les minéraux les plus
solubles vers le fond.
Droite : L’implantation de végétation, en protégeant physiquement le sol, limite
la perte en argiles et en limons. Par ailleurs, les racines font remonter par les
canaux de la sève brute (xylème) les minéraux qui ont migré en profondeur.
Chapitre 3
L’agriculture
peut-elle créer 45
le désert ?
Nous avons vu au chapitre précédent comment la matière
organique se forme et se maintient dans les sols. Or l’agriculture
déplace en général cette dynamique. C’est pourquoi il est avéré
que, dans de nombreux cas, de mauvaises pratiques agricoles
mènent au désert. Quelle a été l’ampleur de la désertification ?
Les phénomènes en jeu
Les écosystèmes naturels tendent à accumuler de la matière orga-
nique. La transformation des écosystèmes en agrosystèmes modifie
l’équilibre entre le processus de formation de matière organique et le
processus de dégradation (par respiration ou par méthanisation) que
l’on désigne couramment sous le terme de minéralisation.
Les activités agricoles qui favorisent la minéralisation sont les
suivantes :
−− la technique de l’abattis-brûlis couramment employée pour
défricher les sols, ce qui signifie que l’on brûle une partie de la matière
organique superficielle du sol en produisant du dioxyde de carbone ;
−− les ruminants – vaches, moutons, chèvres – qui disposent d’un
rumen, une poche supplémentaire de leur estomac qui agit comme un
fermenteur bactérien. Placées dans des conditions optimales de cha-
leur et d’humidité, les bactéries du rumen sont capables de dégrader
des matières organiques grossières (comme la paille) en produisant
notamment du méthane ;
−− le labour qui, en aérant les sols, active les bactéries consom-
mant la matière organique, de même que l’irrigation stimule l’activité
du sol ;
−− dans les périodes récentes, l’apport d’engrais azoté (NH4+ et
NO3–) qui diminue le rapport C/N, il y a donc plus d’azote disponible
par rapport aux chaînes carbonées présentes et cela stimule les bacté-
ries qui dégradent la matière organique.
comprendre l’agroécologie
Schéma 10
Le paradoxe de l’azote
46
L’azote, composante des protéines, est indispensable aux plantes. Cependant,
tout est question de proportion. Car les organismes qui dégradent la matière
organique du sol utilisent aussi de l’azote.
Dans un système pauvre en azote (1), les plantes en retiennent l’essentiel,
la dégradation de la matière organique est lente et très inférieure à sa forma-
tion.
Si, pour stimuler les plantes, on sature l’environnement en azote par les engrais
(2), on stimule également les organismes qui décomposent la matière orga-
nique. Ceux-ci la dégradent alors plus vite que les plantes ne la forment.
Si un peu d’azote est donc indispensable à la fertilité, un excès d’azote lui est
préjudiciable. Finalement, il vaut donc mieux avoir une légère carence en azote
qu’un excédent.
Quand ces facteurs se conjuguent, ils peuvent conduire à la des-
truction totale de la matière organique des sols. Par la suite, l’eau
et le vent entraînent les argiles et les limons : on parle d’érosion
soit hydrique, soit éolienne. Ne restent en définitive que les sables.
Ainsi, contrairement à ce qui est généralement dit et admis, ce n’est
jamais le désert qui avance, mais la désertification.
l’agriculture peut-elle créer le désert ?
Verbatim
« On peut dire que les forêts précèdent les peuples, et que les déserts les
suivent. »
Encyclopédie des gens du monde : répertoire universel des sciences, des lettres et des arts, Paris,
librairie de Treuttel et Würtz, t. XI, 1839.
47
La désertification du néolithique
Il est frappant de considérer aujourd’hui que les régions où est
née l’agriculture – comme par exemple le Croissant fertile – sont des
zones où la désertification est très avancée. Le Moyen-Orient n’était
pas déboisé et désertique quand l’agriculture y est apparue. Et si
l’on a longtemps privilégié une cause climatique, il conviendrait de
réévaluer les causes anthropiques qui ont d’ailleurs sans doute eu
elles-mêmes un effet sur le climat. Il est intéressant de constater,
par exemple, qu’au Sahara le processus de désertification se produit
d’est en ouest, c’est-à-dire dans le sens de la progression des civili-
sations néolithiques. De même que les études plus localisées de la
dégradation des causses du Languedoc entre 2500 et 1800 av. J.-C.
attestent formellement les impacts de l’agriculture dans la dégrada-
tion de l’environnement. Les phénomènes actuels de désertification
en Australie, en Amérique du Sud, en Chine impliquent directement
et dans de larges proportions l’action humaine, sans qu’il soit possible
d’incriminer prioritairement des phénomènes naturels.
On peut donc formuler l’hypothèse que la révolution néolithique,
dans sa première phase, a eu un impact profond et a sans doute lour-
dement contribué à la formation des déserts. La première agricul-
ture à base d’abattis-brûlis et d’animaux divaguants, en pénétrant
dans un écosystème déjà en équilibre précaire du fait des condi-
tions chaudes, a provoqué une perte rapide de la matière organique
jusqu’à la désertification. Si le processus de désertification n’est
pas arrivé à son terme sur le pourtour Méditerranéen, c’est qu’une
masse continentale moindre favorisait la pénétration de la pluie
même après une déforestation massive, qu’un climat plus froid moins
favorable à la minéralisation a permis de trouver un point d’équilibre
avant le stade désert, et enfin qu’il y a eu l’introduction de nouvelles
cultures, et notamment d’arbres – oliviers, amandiers, puis plus tar-
divement des châtaigniers –, dont le bilan agroécologique était supé-
rieur aux cultures annuelles (céréales) et à l’élevage. Une sorte de
domestication de l’écosystème forestier, en quelque sorte, en lieu et
place de son remplacement par un système steppique caractéristique
du premier néolithique.
comprendre l’agroécologie
Schéma 11
Le phénomène de désertification
La biomasse végétale permet la formation de matière organique, la biomasse
animale la dégrade :
48
– quand l’activité de la biomasse végétale est supérieure à l’activité de la bio-
masse animale, le système accumule de la matière organique à la fois sous
forme vivante (les végétaux et les animaux présents dans l’écosystème) ou
sous forme morte, l’humus qui contribue à la constitution des sols ;
– quand l’activité de la biomasse végétale égale celle de la biomasse animale,
le système est stable. Il détruit autant de matière organique qu’il en forme ;
– quand l’activité de la biomasse végétale est inférieure à l’activité de la bio-
masse animale, le système perd sa matière organique. Le stade ultime est le
désert.
l’agriculture peut-elle créer le désert ?
Schéma 12
Les différents stades de la désertification
49
Stade I : à l’état initial, une forêt continue part du littoral et s’enfonce dans le
plateau continental, favorisant les précipitations dans les profondeurs.
Stade II : les hommes défrichent la forêt littorale. Les cultures mises en place
ne possèdent pas les mêmes capacités que la forêt en termes de maintien
des sols et de régulation des précipitations. L’évapotranspiration s’en trouve
réduite. Par conséquent, dans les profondeurs du continent, l’apport diminue,
provoquant des épisodes de sécheresse qui affaiblissent l’écosystème, les sols,
la nappe phréatique. L’évapotranspiration de la forêt continentale se réduit
tellement que les nuages ne parviennent plus aux marges.
comprendre l’agroécologie
Stade III et IV : faute de pluies, la masse d’eau continentale se réduit.
Aux marges, l’écosystème se dégrade jusqu’à retourner à un stade prébiotique,
c’est la désertification.
State V : dans la phase finale de régression, la masse d’eau continentale s’est
tellement réduite que la forêt à disparu. Seule demeure colonisée par le vivant la
zone littorale alimentée en eau par le processus d’évapotranspiration maritime.
Les risques actuels dans le monde
Un phénomène de désertification similaire à celui du néolithique
est-il susceptible de se reproduire ?
La plupart des facteurs techniques introduits par la révolution verte
– engrais azotés, irrigation, motorisation permettant un travail plus
fréquent et plus profond du sol, augmentation prodigieuse du cheptel
animal –, accompagnés d’un recul des arbres alimentaires au profit des
céréales, sont favorables à la minéralisation de la matière organique.
Se rajoute à ce phénomène le changement climatique que nous
étudierons au chapitre suivant qui, en favorisant les hivers doux
– périodes où, on le rappelle, les nuits sont plus longues –, accélère la
minéralisation.
On constate donc logiquement une reprise de la désertification
sur l’ensemble du globe, mais particulièrement dans les zones du
Brésil et de l’Australie – la sertão et le bush, proches de l’écosystème
qui prévalait au Moyen-Orient et au Sahara : des savanes sèches.
Chapitre 4
Agriculture
et changement 51
climatique
Nous avons vu au chapitre précédent l’impact des pratiques
agricoles sur les écosystèmes. Le changement climatique est
l’un des phénomènes majeurs qui modifie en profondeur la vie
humaine et l’équilibre des sociétés et qui, sans réponses adé-
quates mises en place, va continuer à les affecter dans les décen-
nies à venir.
Agriculture : cause et victime
L’agriculture est source de gaz à effet de serre (GES). Les phéno-
mènes en cause sont :
−− la déforestation qui dégage brutalement la matière organique
contenue à la fois dans la biomasse forestière (les arbres et leurs
racines) et la biomasse du sol (la matière organique accumulée dans
le sol) en général sous forme de CO2 ;
−− le dégagement de méthane essentiellement par les rizières et
les animaux ruminants (bœufs, moutons, chèvres, chameaux) ;
−− des dégagements d’oxydes nitreux dus aux engrais azotés qui,
par ailleurs, contribuent à brûler la biomasse du sol (cf. p. 46) ;
−− l’utilisation d’énergie fossile pour le matériel agricole, le maté-
riel d’irrigation et le chauffage des serres.
Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution
du climat) estimait en 2015 à 24 % la part des GES liée à l’utilisation
des terres agricoles et forestières.
La production agricole ne représente cependant qu’une part de
l’ensemble du système alimentaire. Si l’on inclut le transport, le
conditionnement, la chaîne du froid, celui-ci constitue près de la moi-
tié de nos émissions de GES au niveau mondial.
Par ailleurs, la production agricole est également menacée par le
changement climatique, avec parfois des phénomènes contradictoires,
notamment en lien avec le régime hydrique : la multiplication des
sécheresses à certains endroits ou à certaines périodes ayant comme
corollaire des inondations en d’autres endroits et à d’autres périodes.
comprendre l’agroécologie
Schéma 13
Effets de l’agriculture sur l’instabilité climatique
52
Par la déforestation (émissions de dioxyde de carbone), l’usage d’engrais azoté
(émissions d’oxide nitreux), l’extension de l’élevage et des rizières (émissions
de méthane) et la consommation d’énergie fossile pour les serres et les trac-
teurs (émissions de dioxyde de carbone), l’agriculture contribue puissamment
au dérèglement climatique qui en retour augmente les risques de sécheresse,
d’inondation et de tornade.
Aménagement forestier et microclimat
Au milieu du xixe siècle, le piémont du mont Aigoual, et notamment la ville
de Nîmes, est régulièrement le théâtre de crues catastrophiques. En cause,
la déforestation anarchique du mont Aigoual au cours du demi-siècle pré-
cédent. À l’initiative de Georges Fabre, ingénieur forestier, un ambitieux pro-
gramme de reforestation sera mis en place sur plusieurs milliers d’hectares
à partir de 1875. Ce reboisement se révélera être un succès tant en termes
forestiers qu’en termes de régulation des débits.
agriculture et changement climatique
Schéma 14
Photopériode, dynamique de la matière organique
et changement climatique
53
La dynamique de la matière organique (accumulation ou destruction) varie pen-
dant la journée et donc pendant l’année. Globalement, les écosystèmes riches
en végétaux accumulent de la matière organique le jour et en perdent la nuit.
Au printemps et en été, les jours sont longs, ce qui est, au bilan, favorable à la
matière organique. Certes les bactéries du sol qui n’ont pas besoin de lumière
s’activent 24 heures sur 24, mais le jour est très long et l’activité diurne des
végétaux est largement supérieure. Quand viennent l’automne puis l’hiver,
les nuits sont nettement plus longues que les jours. Mais la température est
basse. Végétaux et bactéries hibernent. Seuls les animaux s’activent encore
quand ils ne sont pas partis sous d’autres climats.
Effet du réchauffement climatique
Le réchauffement climatique a pour effet de rendre les automnes et les hivers
plus doux. Dès lors, tandis que les végétaux voient leur activité limitée par
l’absence de lumière, les bactéries du sol se croient au printemps et continuent
de s’activer 24 heures sur 24, rendant le bilan global de moins en moins favo-
rable. Globalement, le réchauffement climatique va donc se traduire par une
perte de matière organique des sols et une fragilité accrue.
comprendre l’agroécologie
Excès climatiques et catastrophes naturelles
En retour, le dérèglement climatique produit un ensemble de phé-
nomènes naturels qui affectent l’agriculture.
Inondation des terres fertiles
54 La montée du niveau de la mer menace les plaines côtières, dont
beaucoup sont des zones importantes de production agricole telles
que le delta du Gange au Bangladesh.
Sécheresse et désertification
Il est à prévoir la multiplication d’événements de sécheresse qui,
s’ils devenaient trop fréquents à un endroit, ne permettraient pas la
reconstitution des ressources en eau, rendant impossibles non seu-
lement une agriculture pluviale, mais également le développement
d’une agriculture irriguée. Par ailleurs, les périodes de très forte
chaleur voient diminuer les rendements, voire peuvent totalement
griller les épis.
Le choc biologique
Le changement climatique se traduit par une migration des espèces
biologiques. Seulement, cette migration est différentielle. Une espèce
d’arbres ne se déplace pas aussi vite qu’une espèce d’insectes ! De quoi
remettre brutalement en cause les équilibres au sein d’un écosystème
donné issu de la coévolution entre les espèces. Par exemple, les végé-
taux d’une forêt se trouvent tout à coup confrontés à des insectes et
à des champignons avec lesquels ils n’ont pas coévolué et auxquels
ils ne sont pas adaptés. Les processus d’espèces invasives – que nous
connaissons bien du fait des migrations humaines et des introductions
d’espèces d’un continent à l’autre – pourraient à l’avenir se produire
de manière massive, déstabilisant les écosystèmes sans que l’on puisse
savoir comment et en combien de temps il serait possible de retrouver
un nouvel équilibre coévolutif.
L’effondrement des systèmes forestiers
et la perturbation des cycles hydriques
Les grands arbres constituent les espèces structurantes du sys-
tème forestier. À leur abri se développent de nombreuses autres
espèces (on parle d’espèces inféodées, leur prospérité étant liée à
celle des grands arbres). Cela explique en partie pourquoi la défores-
tation affecte si profondément la biodiversité.
agriculture et changement climatique
Des changements physiques (comme une modification des tem-
pératures) ou un choc biologique peuvent faire péricliter, voire dépé-
rir, les espèces structurantes du système forestier, ce qui entraîne
à terme l’effondrement du système forestier et la disparition des
espèces inféodées.
Au-delà de l’effet local sur la biodiversité, le système forestier
agit aussi sur l’état du sol, sur sa porosité, l’infiltration de l’eau et
la constitution de nappes phréatiques, et en définitive sur les cycles
hydriques. La disparition des grands massifs forestiers perturbe donc
profondément les cycles hydriques dans un périmètre plus large. Elle
a un impact sur l’agriculture voisine, et sur le climat dès lors que cette
déforestation prend une ampleur planétaire.
Chapitre 5
Agriculture
et démographie, 57
l’ombre de Malthus
Dans les chapitres précédents, nous avons vu la dépendance
de l’agriculture aux grands principes qui régissent depuis tou-
jours les écosystèmes. Quelles seraient les conséquences de la
perturbation irréversible des cycles et des processus ou encore de
l’épuisement des ressources naturelles ?
La pensée de Malthus
Malthus (1766-1834), pasteur anglican, est un penseur anglais
dont l’Essai sur le principe de population a eu une telle influence qu’il
a conduit à la formation d’un terme, le malthusianisme. Malthus
considère que la population augmente plus vite que les ressources,
ce qui conduit inévitablement à des crises (famine, épidémie) qui
réajustent population et ressources. Cela le conduit à préconiser une
régulation des naissances en vue de maintenir l’équilibre entre res-
sources et population.
Cette angoisse malthusienne inspire Charles Darwin (1809-1882)
qui va la transposer dans le domaine naturaliste dans son ouvrage
majeur De l’origine des espèces. Ensuite, Friedrich Ratzel (1844-1904)
reprend ces thèses et les transposent à son tour en géopolitique dans
son ouvrage Anthropogéographie. Il crée le concept d’espace vital
(Lebensraum) qui justifie l’impérialisme allemand et sera repris plus
tard par le régime nazi.
Dans la seconde partie du xxe siècle, l’industrialisation de l’agri-
culture – baptisée « révolution verte » (cf. partie II) – a déjoué les
prédictions de Malthus et résolu la question de la croissance des
consommations non par l’expansion coloniale au détriment d’autres
peuples, mais par l’accroissement de la production par hectare en
faisant une utilisation accrue d’autres ressources naturelles (pétrole,
phosphore, eau).
La postérité politique de Malthus – certes imprévue par ce
dernier – nous oblige à être très prudents afin de ne pas réveiller
une lutte mortelle pour les ressources naturelles dont nous voyons
comprendre l’agroécologie
malheureusement les prémices pour le pétrole, l’eau, mais aussi
désormais pour les terres arables. Inversement, nier la finitude de la
terre et la fragilité des équilibres naturels et ne pas s’y préparer est le
plus sûr moyen d’aller vers des conflits déshumanisants.
58 La raison du plus fort
Du xvie au xxe siècle, la flambée démographique des Européens, associée à
leur supériorité technique, a constitué un facteur important de l’expansion
coloniale et de l’occupation croissante d’espaces naturels ou faiblement
anthropisés, souvent en exterminant férocement les populations locales,
d’abord dans les Amériques puis en Afrique.
L’épuisement des ressources
et des fonctions du système terrestre
Comment évaluer l’état de la biosphère ? Il n’existe pas de repré-
sentation universellement admise des limites planétaires (planetary
boundaries). En 2009, un consortium de 26 chercheurs coordonné par
Johan Rockström et Will Steffen en a identifié neuf :
−− le changement climatique ;
−− l’érosion de la biodiversité ;
−− la perturbation des cycles biochimiques de l’azote et du phos-
phore ;
−− la modification de l’usage des sols ;
−− l’utilisation d’eau douce ;
−− la diminution de la couche d’ozone ;
−− l’acidification des océans ;
−− les pollutions chimiques ;
−− la concentration des aérosols atmosphériques.
Ils ont depuis complexifié leur représentation.
L’agriculture est impliquée directement dans sept au moins de
ces limites planétaires, soit qu’elle contribue à l’utilisation d’une res-
source en voie d’épuisement (comme l’eau douce ou la biodiversité),
soit qu’elle participe à une pollution/perturbation (les pollutions
chimiques).
Les prélèvements de l’homme sur la biosphère ont augmenté de
manière considérable depuis 1800, ils ont atteint aujourd’hui un
niveau préoccupant, sans compter qu’ils se produisent à une vitesse
phénoménale !
agriculture et démographie, l’ombre de malthus
Les prélèvements humains :
démographie et surconsommation
L’augmentation des prélèvements humains procède de deux fac-
teurs : la croissance démographique et la hausse de la consommation
par être humain.
Si l’on ne considère que l’énergie, la consommation globale
d’énergie a été multipliée par 60 en deux siècles. Durant le même 59
laps de temps, la population a été multipliée par 8. C’est-à-dire que la
consommation moyenne par individu a été multipliée par 7,5 (60/8).
Mais ce chiffre est une moyenne et cache de grandes disparités. Un
Canadien consomme à l’heure actuelle 20 fois plus d’énergie qu’un
Indien. Entre 1800 et 2000, la consommation moyenne des Indiens a
probablement très peu augmenté. On peut estimer qu’elle est restée
à peu près stable, quand la consommation moyenne d’un Occidental
a été multipliée par 15 à 20 sur la même période.
Ce calcul approximatif sur l’énergie nous donne un ordre de
grandeur. On observerait des phénomènes similaires, quoique dans
des écarts de proportions peut-être moindres, pour l’eau et les sols.
Les promoteurs du concept d’empreinte écologique9 produisent une
mesure d’impact synthétique sur la biocapacité de la planète ramenée
à une surface de l’écosystème planétaire (d’où la notion d’empreinte).
Ils ont estimé dans leur rapport Living Planet Report de 2009 que l’im-
pact d’un Américain du Nord-Est est de 9,6 hectares contre 0,9 hectare
pour un Indien, soit un rapport de 10,7 pour 1. Dans les controverses
sur les responsabilités quant à la pression écologique globale de
l’homme, les peuples à forte consommation incriminent volontiers le
facteur démographique, quand les peuples à forte croissance démo-
graphique condamnent la surconsommation.
9. [Link]
comprendre l’agroécologie
Schéma 15
Accroissement du prélèvement de ressources naturelles
60
L’empreinte écologique procède de deux facteurs :
population x consommation individuelle = empreinte écologique.
Au niveau mondial, depuis 1800, la population a été multipliée par 8, et la
consommation moyenne par 7,5. Cependant, selon les pays, ces deux facteurs
n’ont pas évolué à la même vitesse.
De manière schématique, on peut considérer que, lors du dernier siècle :
– les peuples industrialisés ont poursuivi une croissance démographique plus
lente, mais ont considérablement augmenté leur consommation individuelle,
la multipliant par 10, voire 20 ou plus ;
– les peuples non industrialisés ont connu une croissance démographique plus
soutenue, mais ont peu augmenté leur consommation individuelle.
Aujourd’hui, l’écart entre les peuples se réduit, mais l’écart entre les classes
sociales s’accroît.
agriculture et démographie, l’ombre de malthus
La part de l’agriculture
Dire que l’agriculture est impliquée directement dans sept des
neuf limites planétaires (cf. p. 58) signifie non seulement que l’agri-
culture contribue à dégrader la planète, mais également que les bases
physiques et biologiques de la très forte augmentation de production
du dernier siècle sont potentiellement fragilisées. L’agriculture scie-
rait donc la branche sur laquelle elle est assise et il n’est donc pas 61
acquis qu’elle puisse maintenir ses rendements actuels. Sans parler
de les augmenter !
Au niveau global, on estime que l’agriculture et la déforestation
qui sont généralement étroitement liées représentent :
−− 24 % des émissions de GES ;
−− 90 % de la consommation d’eau ;
−− 70 % de la transformation des espaces naturels.
Le modèle ambigu de l’oasis
Nous avons vu au chapitre 3 que l’agriculture a, par le passé, très
probablement désertifié de nombreux espaces qu’elle avait colonisés.
Dans ces zones, après la disparition de l’agriculture pluviale à la suite
de la destruction des sols, ne s’est maintenue qu’une agriculture
irriguée. Cette permanence d’une agriculture irriguée dans les zones
désertifiées, dont l’oasis est une forme ultime, nous donne une idée
et presque une préfiguration d’un monde dont l’homme aurait mobi-
lisé et saturé toutes les capacités.
Dans une oasis, l’immense majorité de la biomasse est une bio-
masse domestique. C’est-à-dire que l’homme mobilise l’ensemble
des ressources naturelles au sein d’un agrosystème qu’il a façonné
à son usage. La productivité des parcelles est due à l’irrigation et à un
travail permanent et souvent harassant. Dans une perspective écolo-
gique, l’agrosystème oasien est incapable d’accumuler de la matière
organique pour reconstituer les sols : d’abord parce qu’une part consi-
dérable de la matière organique est dégradée par les ruminants et
l’homme pour leur consommation ; enfin parce que la matière orga-
nique qui retourne au sol se trouve dans des conditions optimales
de minéralisation (cf. chapitre 1) du fait de la présence d’eau et de
chaleur.
L’oasis est si peu naturelle que, si l’homme cesse son travail d’irri-
gation, elle régresse rapidement.
Que se passerait-il si l’homme disparaissait des zones désertiques ?
Incontestablement, les oasis régresseraient avec la diminution rapide
du nombre de palmiers, mais également des ruminants (ovins,
caprins, dromadaires). Il est vraisemblable que des espèces d’arbres
peu exigeantes en eau (acacia, tamaris) coloniseraient de nouveau
comprendre l’agroécologie
les zones désertiques à partir de leurs marges, reconstituant progres-
sivement un sol de savane.
L’agriculture oasienne apparaît donc tout à la fois comme un chef-
d’œuvre d’optimisation agronomique au prix d’un travail perma-
nent et comme une situation extrême ayant épuisé ses marges de
manœuvre et donc à la merci de la moindre variation.
Deuxième partie
Le modèle de
l’agriculture
industrielle
et ses limites
À partir de la Première Guerre mondiale, l’agriculture
connaît un processus d’industrialisation qui rompt avec
le progrès agronomique du xixe siècle. Les engrais azotés,
la motorisation, les pesticides, l’organisation industrielle
du travail et le développement de sociétés de capitaux 67
entraînent une mutation si profonde qu’on l’a qualifiée de
« révolution verte ».
Cette révolution verte, qui est un succès incontestable en
matière de production de masse, est cependant remise en
question par ses effets à la fois environnementaux et sociaux.
Les facteurs qui l’ont rendue possible – coût très bas des
énergies, ressources en eau douce, en sol et en biodiversité
issue du passé – sont en voie rapide de disparition.
Chapitre 6 - Agriculture et agronomie avant l’ère
industrielle
Chapitre 7 - Une brève histoire de l’industrialisation
de l’agriculture
Chapitre 8 - Les limites du modèle industriel en
agriculture
Chapitre 6
Agriculture et
agronomie avant
l’ère industrielle
Au xxe siècle, l’agriculture a suivi une industrialisation rapide
qualifiée de « révolution ». L’importance de ce changement ne 69
saurait être sous-estimée (cf. chapitre 7), même s’il ne faut pas
imaginer que les techniques agricoles n’avaient pas évolué avant
l’ère industrielle.
Les agronomes latins :
gestionnaires des villae rusticae
Dans les sociétés préindustrielles, l’économie agricole et rurale
fait l’objet d’un traitement paradoxal selon les époques. Pour les gou-
vernements les plus éclairés, conscients du rôle de l’agriculture dans
l’économie, l’amélioration des pratiques agricoles constitue un enjeu
socioéconomique majeur.
Dans le même temps, un discrédit social frappe souvent l’activité
agricole – pratique de la masse populaire par excellence –, condui-
sant l’aristocratie et les classes artisanales et administratives à s’en
démarquer.
Cette tension se retrouve généralement chez les agronomes
latins – Caton l’Ancien, Varron, Columelle et Palladius. Leurs écrits
témoignent du souci de favoriser une bonne mise en valeur des
domaines agricoles, mais s’accompagnent généralement d’une exhor-
tation adressée aux grands propriétaires souvent négligents qui vivent
des ressources de leurs domaines, installés dans les grandes villes.
Le terme d’agronome pour désigner les auteurs latins est d’ail-
leurs parfois contesté. Leurs écrits sont plus exactement des manuels
de gestion des domaines ruraux – villae rusticae, et leurs auteurs de
grands propriétaires s’adressant à d’autres grands propriétaires. Si
les bonnes pratiques agricoles y sont détaillées, c’est sous une forme
descriptive plus qu’analytique.
comprendre l’agroécologie
Le terme « paradis » vient du mot persan paradeisa – le jardin clos du roi.
La dynastie achéménide (550-330 av. J.-C.) aurait utilisé son réseau de
domaines royaux répartis dans tout l’empire pour stimuler la diffusion d’es-
pèces animales notamment sélectionnées.
L’agronomie savante du xvie au xixe siècle
À partir du xvie siècle, l’essor de la pensée savante moderne – dont
le projet est illustré par les ouvrages de Francis Bacon (1561-1626)
La Nouvelle Atlantide et le Novum Organum – concerne aussi l’agricul-
ture. Il s’agit d’éprouver les pratiques traditionnelles et de dévelop-
70 per délibérément des expériences innovantes, ou tout du moins qui
se présentent comme telles. Cette démarche expérimentale constitue
un nouvel esprit du temps. En France, Bernard Palissy (1510-1590) en
est l’incarnation.
Cet état d’esprit est bien sûr stimulé par la découverte de l’Amé-
rique et, avec elle, d’un monde parfois radicalement différent qui
bouscule l’idée d’un environnement immuable et déterminé. Cela
est particulièrement vrai en agriculture à laquelle les grandes décou-
vertes vont procurer une liste impressionnante de nouvelles espèces
de plantes et d’animaux : maïs, cacao, tomate, pomme de terre,
courge, poivron, haricots divers, dindon…
D’un point de vue socioéconomique, la rente foncière, pilier de la
noblesse féodale et du clergé, se trouve concurrencée par les richesses
issues du commerce et de l’industrie et affaiblie par l’arrivée de métaux
précieux et la monétarisation de l’économie. Les sociétés savantes
s’intéressent de manière croissante à l’agriculture. En France se forme
même une école économique, celle des physiocrates, qui défend l’im-
portance des investissements en agriculture en vue de stimuler la
production et d’augmenter les rendements. Ils mettent en avant l’idée
qu’en dernier ressort toute richesse découle de l’abondance de la pro-
duction agricole. Émerge la figure du gentleman-farmer qui applique
en agriculture les pratiques entrepreneuriales issues du commerce et
de l’industrie (incarné en Angleterre par Arthur Young [1741-1820]).
En Allemagne, Albrecht Thaer (1752-1828) fonde en 1804 l’académie
agricole de Möglin, première école d’agronomie allemande.
agriculture et agronomie avant l’ère industrielle
Le paradoxe physiocrate
À une époque où les fortunes se constituent en premier lieu sur le commerce
et l’industrie, les physiocrates se mettent à théoriser sur l’importance de
l’agriculture. C’est donc finalement au moment où l’agriculture perd sa place
centrale dans notre société que les élites commencent à la penser. Un para-
doxe qui n’est pas sans faire songer à la prise de conscience actuelle du rôle
essentiel de la nature, justement à l’instant où celle-ci se trouve fragilisée.
Les bases du progrès agronomique au xixe siècle
Au cours du xixe siècle, avant l’apparition de l’industrie chimique,
le progrès agronomique est un processus endogène qui repose sur 71
les facteurs de production propres aux agrosystèmes. Cette science
agronomique s’appuie sur le maintien de la fertilité des sols grâce à
la diversification des cultures et à la gestion rigoureuse de la matière
organique. L’agronomie savante du xixe siècle cultive donc le sol avant
de cultiver des plantes :
−− la diversification des cultures, avec l’introduction d’espèces
américaines, permet d’éviter les maladies et l’épuisement des sols ;
−− l’introduction des prairies pour l’élevage ou de l’arboriculture
fruitière permet également de régénérer les sols ;
−− la pédologie, la science des sols, permet de mieux comprendre
les rapports entre les plantes et le sol ;
−− la sélection génétique permet l’adaptation de variétés aux ter-
roirs ;
−− le territoire donne lieu à un aménagement systématique, notam-
ment pour contrôler le régime hydrique : terrasses, canaux, drains ;
−− la multiplication des outils facilite le travail.
comprendre l’agroécologie
Les différents facteurs de production
Par facteurs de production, on entend tous les éléments qui interviennent
dans la production agricole.
Il faut distinguer les facteurs propres à l’agrosystème :
--le sol ;
--l’eau locale ;
--les plantes et les animaux présents sur l’exploitation (biodiversité culti-
vée) ;
--la main-d’œuvre ;
des facteurs externes (ou intrants) importés :
--l’eau importée ;
--l’énergie (fuel) ;
--les engrais ;
--les pesticides ;
--les semences importées, etc.
L’agronomie savante est avant tout une explicitation et une
optimisation des pratiques paysannes : rotation et association des
cultures, connaissance, amendements et travail des sols, sélection,
agencement des paysages. Sans diminuer l’apport et les qualités des
agronomes savants, notamment le rôle majeur qu’ils ont joué pour
faire reconnaître les enjeux agricoles dans les cercles du pouvoir,
il est juste de reconnaître qu’ils ont souvent accompagné intellec-
tuellement un mouvement de progrès interne à l’agriculture. Les
classes supérieures des sociétés paysannes – la dénomination même
de « paysans » relevant plus du vocabulaire urbain que du vocabulaire
des sociétés paysannes – ont été capables de tirer adroitement profit
des opportunités agronomiques mais aussi économiques offertes
par la découverte de l’Amérique, puis par le développement de la
demande alimentaire urbaine.
Chapitre 7
Une brève histoire
de l’industrialisation
de l’agriculture
La recherche savante du xixe siècle, notamment en chimie et en
physiologie végétale, fournit les bases scientifiques d’une indus- 73
trialisation de l’agriculture, qui se développera à partir de la fin
de la Première Guerre mondiale pour devenir le modèle domi-
nant à l’échelle mondiale sous le nom de « révolution verte ».
Au lieu de cultiver le sol, on cultivera désormais la plante.
Les fondements scientifiques de
l’industrialisation de l’agriculture
L’industrialisation de l’agriculture a été rendue possible grâce
à une évolution scientifique et technique exogène à l’agronomie.
Les outils et les concepts de l’agronomie industrielle vont venir de la
chimie, de la mécanique et plus tardivement de la génétique.
L’intérêt pour l’agriculture dépasse les agronomes d’autant plus
que les frontières entre les sciences naturelles sont poreuses. Ce sont
les travaux des chimistes qui vont jeter les bases scientifiques de
l’agriculture industrielle.
Le développement de la chimie avec le Français Boussingault
(1802-1887) mais surtout l’Allemand Liebig (1803-1873) permet,
d’une part, de comprendre de quelles substances sont faits les orga-
nismes vivants, ce qui donnera lieu à la chimie organique, d’autre
part, d’analyser les besoins des plantes en minéraux.
Cela amène pour la première fois à imaginer de remplacer les
engrais naturels (fumiers, lisiers, guano) par des engrais de synthèse
produits par l’industrie chimique ou issus de l’extraction minière.
Liebig, ayant étudié les cendres des végétaux, fait l’hypothèse qu’il
suffit de fournir à une plante ses composants pour qu’elle se déve-
loppe. Et il démontre en effet que l’on peut faire pousser une plante
sans sol dans une solution adaptée de minéraux, la matière organique
de la plante étant issue de la photosynthèse. C’est, avant la lettre, de
l’agriculture hors sol !
comprendre l’agroécologie
Néanmoins, la généralisation du procédé butait sur la difficulté de
produire des engrais azotés de manière industrielle. Les travaux de
Liebig vont donc rester longtemps théoriques.
Quand les fientes valaient de l’or
Avant la mise en place du procédé de synthèse de l’ammoniac, la principale
source de nitrate étaient les guanos du Chili et du Pérou, formidables amas
des déjections des oiseaux marins. Au cours du xixe siècle, l’Europe se mit à
en importer par navires entiers… La guerre hispano-sud-américaine (1864-
1883) vit même l’Espagne s’emparer des îles Chincha dont le guano fournis-
sait une part importante des ressources de l’État péruvien !
À partir de 1913, le procédé Haber-Bosch permit d’abaisser considérable-
74 ment le coût énergétique de production de l’ammoniac, même si celui-ci
reste élevé. Encore aujourd’hui, dans les meilleurs cas de rendement (utili-
sation du gaz), il faut un peu plus d’une tonne équivalent pétrole (TEP) pour
produire une tonne d’ammoniac, et dans bien des cas le rendement est de
trois TEP pour une tonne d’ammoniac.
Les fondements industriels
Entre 1909 et 1913, deux chimistes allemands, Fritz Haber (1868-
1934) et Carl Bosch (1874-1940), mettent au point un procédé qui
permet de fixer par catalyse l’azote de l’air en produisant de l’ammo-
niac, précurseur chimique des nitrates.
Les nitrates étant aussi la base des explosifs, la guerre de 1914
conduit au développement d’une production industrielle mas-
sive qui sera utilisée également en agriculture après la guerre. La
Première Guerre mondiale voit le développement des gaz de combat
organochlorés qui seront à l’origine d’une grande famille d’insecti-
cides. Enfin, c’est durant la Seconde Guerre mondiale que sont déve-
loppés par Ezra Kraus (1885-1960) les premiers herbicides destinés à
l’origine à détruire les rizières japonaises pour affamer le pays.
Les deux guerres mondiales stimulent également l’industrie auto-
mobile, notamment pour la production de chars d’assaut. Les indus-
tries mises en place seront mobilisées après-guerre pour la produc-
tion de tracteurs puis de moissonneuses-batteuses motorisées. Il en
est de même pour la généralisation des barbelés. Enfin, la nécessité de
nourrir des armées de millions de combattants, de manière prolongée
et loin des lieux de production, jette les bases de l’industrie agroali-
mentaire (le développement des conserves notamment).
L’effort de guerre a donc suscité la mise en place de puissantes
industries chimiques, mécaniques et agroalimentaires qui seront
une brève histoire de l’industrialisation de l’agriculture
enrôlées au service de l’industrialisation de l’agriculture et constitue-
ront l’amont comme l’aval de la filière agroalimentaire.
Le triptyque technique de la révolution verte sera :
−− la motorisation ;
−− les engrais et les pesticides de synthèse ;
−− la sélection par des organisations de recherche de variétés
capables d’utiliser les engrais.
À cela s’ajoutera dans de nombreux endroits le développement de
l’irrigation.
De son côté, l’industrie agroalimentaire va constituer un impor-
tant vecteur de normalisation. L’agriculture est désormais encadrée
en amont comme en aval par des organisations de type industriel.
Schéma 16 75
De la polyculture à l’agriculture industrielle
À la fin du xixe siècle s’était mis en place, aux États-Unis et en Europe de
l’Ouest, un système de polyculture paysanne. Les grands domaines ecclésias-
tiques et nobiliaires avaient disparu au profit de petites unités familiales com-
binant productions animales ou végétales. L’industrialisation de l’agriculture
condamne cette polyculture paysanne au profit d’une spécialisation accrue.
Des régions entières se spécialisent dans la céréaliculture ou l’arboriculture.
Les exploitations grandissent grâce à la motorisation (les tracteurs) et à la
consommation d’intrants. Du côté de l’élevage, l’industrialisation repose sur
l’importation d’aliments pour le bétail. Des pollutions nouvelles apparaissent.
Les pesticides et les engrais chimiques se retrouvent dans les sols, l’air et l’eau.
Les fumiers sont trop importants dans les zones d’élevage pour être absorbés
par les trop rares cultures et contribuent également à la pollution.
comprendre l’agroécologie
Les politiques d’industrialisation
L’industrialisation de l’agriculture est le fruit de politiques
publiques délibérées dont les principales composantes sont :
−− une politique de formation systématique et de promotion
des produits industriels en vue de convaincre les paysans d’acheter
engrais, machines et semences ;
−− le subventionnement des engrais et des pesticides afin d’en
abaisser le coût ;
−− l’appui à l’accès au crédit pour permettre aux paysans de s’en-
detter pour investir ;
−− le développement d’une recherche visant, d’une part, à accélé-
rer les processus de sélections paysannes pour produire des plantes
et des animaux capables de valoriser les engrais et, d’autre part, à
76 fournir l’ensemble des produits chimiques nécessaires aux plantes et
animaux à haut rendement ;
−− des politiques foncières, voire des réformes agraires, favori-
sant les producteurs par rapport aux propriétaires : droit du fermage,
remembrement et soutien au départ des petits paysans afin de favori-
ser l’émergence d’exploitations plus grandes ;
−− des politiques de régulation des marchés afin de garantir aux
agriculteurs des prix élevés des denrées ;
−− l’appui au développement de nouvelles formes juridiques
pour les exploitations en vue de distinguer le patrimoine familial du
capital de l’exploitation.
De manière secondaire, ces politiques peuvent s’accompagner
d’aides à l’irrigation, au drainage, à l’arrachage, à la plantation, au
stockage.
Traits généraux de l’industrialisation
sur l’organisation du travail
L’industrialisation peut être définie par des traits généraux qui
modifient l’organisation du travail. La répétition à l’identique – des
gestes et des objets – constitue le cœur du processus industriel qui
met la machine au centre du processus de production. Pour fonction-
ner de manière optimale, elle requiert :
−− une standardisation des produits car les processus industriels
gèrent mal les aléas ;
−− un contrôle de l’environnement à la fois pour éviter les aléas
et pour faire fonctionner les machines le plus intensément possible ;
−− la décomposition du processus de production en tâches élé-
mentaires et la constitution d’une chaîne de production au sein de
laquelle chacun se spécialise pour utiliser au mieux sa machine et
dépend de l’amont et de l’aval de la chaîne ;
−− la mobilisation de capitaux pour acheter les machines.
une brève histoire de l’industrialisation de l’agriculture
En agriculture, ces principes ont conduit :
−− à une spécialisation poussée des producteurs allant jusqu’à une
seule production : par exemple, les maïsiculteurs ;
−− à une spécialisation des territoires et à leur réorganisation
(remembrement) pour accueillir les machines ;
−− au développement d’une industrie aval (engrais, machines-ou-
tils, banque) ;
−− au développement de l’endettement à long terme ;
−− au développement d’une industrie amont, agroalimentaire dis-
tribution (agroalimentaire, distribution).
La normalisation, clé du processus
de production industrielle
La machine à vapeur et de manière générale les machines-outils constituent
le cœur du processus de production industrielle. L’organisation se recom-
pose autour de l’utilisation maximale de la machine. Or une machine fonc-
tionne par une répétition à l’identique de « gestes » stéréotypés. Ces gestes,
qui produisent des produits normés, ont besoin que les matériaux à l’entrée
soient également normés. Cette logique de normalisation va peser d’un
poids considérable sur l’agriculture, car l’industrie alimentaire demande
des laits normés, des blés normés, des betteraves normées, des petits pois
normés, des pommes de terre normées… La normalisation est la condition
de l’efficacité industrielle et le prix à payer pour celle-ci.
L’industrialisation de l’agriculture est un processus tardif. Elle
commence entre les deux guerres aux États-Unis, s’étend à l’en-
semble des pays industrialisés après la Seconde Guerre mondiale et
est encore en cours aujourd’hui.
Chapitre 8
Les limites du
modèle industriel
en agriculture
Les limites du modèle industriel sont de trois ordres :
– sociales ; 79
– écologiques ;
– techniques.
Les limites sociales
Dès son apparition, le modèle industriel a suscité de vives critiques
concernant son impact social qui sont encore valables aujourd’hui,
notamment dans les sociétés majoritairement rurales. En effet, l’in-
dustrialisation de l’agriculture a entraîné une migration massive des
populations vers la ville, phénomène aux conséquences sociales, ter-
ritoriales et économiques considérables.
La disparition des sociétés paysannes
Avec la disparition des sociétés paysannes, c’est aussi un patri-
moine socioculturel – en particulier le rapport à la nature, au temps,
au territoire – qui s’éteint. Quand le phénomène est trop rapide,
il s’ensuit :
−− une perte d’intégration sociale et un exode des paysans pauvres
vers la ville ;
−− une perte de savoir et de ressources vernaculaires comme par
exemple des variétés de semences paysannes.
Par ailleurs, lorsque l’économie manufacturière et de services
ne parvient pas à créer suffisamment d’emplois, les paysans pauvres
constituent une masse d’urbains miséreux – une plèbe. Même si l’exode
a lieu en période de croissance économique, comme pendant les Trente
Glorieuses, les cycles économiques de surproduction et de chômage
propres à l’économie industrielle capitaliste produisent des masses
d’autant plus précarisées que les liens qu’elles ont gardés avec la cam-
pagne et leur possibilité de retour sont ténus. Cependant, si le lien est
conservé, en période de récession économique, la main-d’œuvre peut
comprendre l’agroécologie
retourner au village et se réinsérer dans le tissu social, la pauvreté
rurale évitant la misère urbaine.
En 1967, le sociologue Henri Mendras publie La Fin des paysans, qui suscitera
de vives réactions dans le monde agricole. Il constate que l’industrialisation
de l’agriculture fait disparaître des sociétés agraires traditionnelles mar-
quées par leur rapport au temps, au lignage, au territoire, aux animaux et
aux plantes, à la mort, à l’argent, au collectif.
Faiblesse de la valeur ajoutée de l’agriculture
80 L’industrialisation de l’agriculture s’accompagne d’une normali-
sation des produits agricoles, qui perdent leur typicité, et du déve-
loppement d’une puissante chaîne agroalimentaire qui éloigne le
producteur du consommateur. À moyen terme, cette organisation
devient défavorable aux agriculteurs qui se trouvent réduits au rang
de producteurs de matières premières désavantagés dans la répar-
tition de la valeur ajoutée au sein de la filière.
Dépendance à l’amont de la filière et à l’emprunt
L’agriculture industrielle est dépendante de produits achetés
à l’extérieur (machines-outils, énergie, fuel, engrais, pesticides,
semences). Ce secteur capte en amont une partie substantielle de la
valeur ajoutée et il est susceptible, par ses propres crises, de toucher
l’agriculture. C’est notamment le cas pour les fluctuations du prix
des carburants. Par ailleurs, l’agriculture industrielle ayant besoin de
capitaux importants, cela la rend aussi dépendante du secteur finan-
cier. Le phénomène entraîne une autre contrepartie : en l’absence de
politiques publiques, l’apparition massive du surendettement. Un
agriculteur surendetté ne dispose plus d’aucune capacité pour réo-
rienter le modèle – notamment dans le sens de l’agroécologie –, il est
forcé de rembourser d’abord l’équipement existant.
Dévitalisation de l’espace rural et banalisation paysagère
Dans les sociétés paysannes, outre les emplois agricoles à propre-
ment parler, l’activité agricole induisait des activités annexes elles-
mêmes non industrialisées ou peu industrialisées : charron, froma-
ger, cardeur, etc. L’industrialisation de l’agriculture et des activités
annexes se traduit par un effondrement de l’emploi rural. Certaines
zones agricoles deviennent socialement dévitalisées, voire mortes, et
donc socialement inhospitalières.
les limites du modèle industriel en agriculture
Par ailleurs, l’industrialisation de l’agriculture reposant sur une
standardisation (cf. p. 76/77), celle-ci s’applique aux territoires. Ceux
qui ne se prêtent pas à l’industrialisation sont enfrichés et reforestés.
Ceux qui s’y prêtent font l’objet d’une restructuration : accroissement
de la taille des parcelles, suppression des haies et des chemins creux,
rectification des cours d’eau, drainage des fonds humides, produisant
un paysage monotone.
Coût économique
Contrairement à ce qui est prétendu, l’industrialisation de l’agri-
culture n’a jamais démontré sa supériorité économique, dans l’absolu.
Elle a requis de puissantes politiques publiques et des investisse-
ments considérables pour se mettre en place, ainsi que des politiques
constantes de soutien à l’agriculture. 81
Le développement d’une puissante industrie en amont – méca-
nique et chimie – est le produit de l’investissement massif dans
une économie de guerre (cf. p. 74). L’essor de cette industrie et son
développement ont été assurés par la puissance publique. Jamais
l’économie agricole du xixe siècle n’aurait pu mobiliser les capitaux
nécessaires au développement d’une telle industrie. Des politiques
publiques en recherche, en formation, en encadrement, en accès au
crédit, en garantie des prix ont été nécessaires pour conduire l’indus-
trialisation.
Une fois celle-ci mise en place, la plupart des pays industrialisés
– Japon, États-Unis, Europe de l’Ouest – ont dû maintenir leurs poli-
tiques d’appui à leur agriculture.
Impacts sur la santé publique
L’industrialisation de l’agriculture et de la filière agroalimentaire
en général a conduit à une modification de l’alimentation dont les
effets sur la santé font l’objet de controverses fréquentes. Parmi les
sujets en débat, on peut retenir :
Les perturbateurs endocriniens et les intolérances. Le rôle de
l’alimentation dans le développement des cancers et des allergies
est de plus en plus documenté. Ce problème serait lié à la fois à
l’utilisation massive de pesticides et aux critères de sélection mis
en place.
Les calories vides. On désigne par ce terme les aliments riches
en calories (sucres et graisses), mais appauvris en ce qui concerne
les autres éléments nutritifs : protéines, minéraux, fibres, vitamines,
etc. Ces calories vides sont à l’origine des situations de malnutrition :
obésité et carences alimentaires.
L’hyperstérilisation. Les maladies liées à des contaminations bac-
tériennes constituent incontestablement un danger, ce qui a conduit
comprendre l’agroécologie
à une attention croissante à la propreté le long de la chaîne agroa-
limentaire, mais qui confine désormais à une hyperstérilisation et
à un objectif zéro micro-organisme. Or certains de ces organismes,
comme le levain du pain, permettent non seulement de conserver des
aliments, mais aussi de les rendre plus digestes, en les prédigérant.
Les travaux récents sur la flore intestinale et son lien général avec
la santé sont venus rappeler que l’homme vivait en symbiose étroite
avec ces micro-organismes et que l’hyperstérilisation pouvait consti-
tuer une menace pour sa santé, y compris sans doute pour son équi-
libre psychique !
Les limites écologiques
Les alertes concernant les conséquences écologiques de l’agri-
82 culture industrielle sont concomitantes de l’apparition et du déve-
loppement du modèle. Ces limites sont de trois ordres : les limites
concernant le socle des ressources fondant l’agriculture industrielle,
les limites concernant l’impact de cette agriculture sur la biosphère,
les limites adaptatives d’un tel modèle.
Épuisement des ressources naturelles
Les performances de l’agriculture industrielle reposent sur un
socle de ressources naturelles. Il s’agit du sommet d’une pyramide
dont la base s’érode :
−− l’énergie pour la motorisation, mais aussi pour la production des
engrais azotés, processus coûteux en énergie (cf. chapitre 7), dépend
massivement des ressources en énergies fossiles. Mais c’est surtout
les gaz à effet de serre que ces processus émettent qui appellent à en
limiter drastiquement l’usage ;
−− les nappes phréatiques qui sont mobilisées pour l’irrigation le
sont au-delà de leurs capacités de renouvellement, quand il ne s’agit
pas de nappes fossiles qui ne se renouvellent tout simplement pas.
Par ailleurs, les pollutions agricoles (engrais, pesticides) dégradent la
qualité générale de l’eau.
Impact sur la biodiversité
L’agriculture industrielle a affecté la biodiversité du fait de plu-
sieurs facteurs :
−− Les biocides ont modifié l’équilibre des populations cibles
(insectes, herbes commensales – spontanées, c’est-à-dire non semées par
l’homme, mais inféodées à l’agriculture – de cultures, champignons),
mais ont également touché d’autres espèces de la chaîne alimentaire,
notamment les animaux insectivores (petits oiseaux, batraciens et petits
mammifères) qui ont accumulé les biocides dans leurs organismes.
les limites du modèle industriel en agriculture
−− La motorisation/mécanisation augmente la rapidité des tra-
vaux. Ainsi, les moissons constituent une modification exceptionnel-
lement rapide de l’habitat, les plaines passant brutalement d’un état
propice (abri, nourriture) à un état hostile.
−− La suppression des éléments du paysage (haies, bosquet,
talus) a considérablement appauvri le nombre de biotopes et, partant
de là, des espèces qui y étaient inféodées.
−− Dans les zones tropicales, les plus riches en biodiversité,
le défrichement a engagé une destruction massive de la biodiversité.
L’agriculture contribue donc à l’érosion actuelle de la diversité
génétique dont la rapidité est telle qu’elle conduit les écologues à
parler de sixième extinction.
Érosion des sols
83
Que ce soit par la déforestation, le labour, l’irrigation ou l’apport
d’engrais, l’industrialisation de l’agriculture conduit à une perte de
matière organique et de structure des sols et finalement à son érosion
(cf. chapitre 3).
La protection de la biodiversité en débat
Biodiversité diffuse ou parcs naturels ?
La conservation de la biodiversité voit s’affronter deux écoles : celle qui pri-
vilégie une conservation par le moyen de sites protégés (les parcs naturels),
quitte à laisser faire à l’extérieur, et celle qui privilégie une protection plus
générale et plus diffuse (par exemple en interdisant certaines pratiques),
quitte à mobiliser plus de surfaces.
Intensifier ici pour protéger là-bas ?
Le problème de la déforestation est souvent invoqué pour justifier l’inten-
sification industrielle dans d’autres endroits. Produire plus par hectare en
intensifiant les zones cultivées permettrait ainsi d’éviter des déforestations
ailleurs. Cette analyse, qui associe industrialisation à protection des forêts,
repose sur le fait qu’en Europe, l’industrialisation s’est traduite par un aban-
don de terres agricoles qui se sont reforestées.
Les détracteurs de l’industrialisation font remarquer que, dans la pratique,
le développement de l’élevage industriel constitue un puissant stimulant de
la déforestation. Ils privilégient une approche de répartition équilibrée des
productions, notamment animales, sur le territoire.
Les limites techniques
Il est indéniable que l’industrialisation de l’agriculture a permis
un accroissement rapide des rendements en un demi-siècle. Dès lors
comprendre l’agroécologie
que l’on évoque les performances de l’agriculture industrielle, il est
commun de souligner l’importance des rendements obtenus et la
productivité des actifs, qu’ils soient familiaux ou salariés. Ce succès a
longtemps conduit à disqualifier les démarches alternatives. Les per-
formances de l’agriculture industrielle sont cependant relatives. Par
certains aspects, elle s’avère d’ailleurs peu performante.
Caractéristiques des performances
énergétiques et hydrauliques
L’augmentation de la productivité par actif de l’agriculture est due
à la mécanisation et à la motorisation ainsi qu’à l’emploi d’engrais
chimiques et à l’irrigation (cf. chapitre 7), accompagnés par une sélec-
tion génétique orientée vers ce modèle technique. La consommation
84 énergétique et d’eau de l’agriculture a considérablement augmenté :
nous avons besoin de toujours plus d’énergie et d’eau pour produire
les aliments que nous mangeons.
L’augmentation de la productivité par actif et par surface s’est
accompagnée d’une diminution de la productivité énergétique ou
hydrique. Ce constat est encore plus vrai si l’on considère l’ensemble
de la chaîne alimentaire du fait du poids énergétique des transports,
de la transformation, de la conservation et de la distribution.
Un plafonnement des rendements
De 1950 à 1990, l’agriculture industrielle a connu une importante
augmentation des rendements (productivité par hectare). Or on
observe depuis une vingtaine d’années une stagnation, voire un flé-
chissement. Les raisons invoquées sont : la mise en culture de terres
moins riches, l’épuisement des sols, la salinisation des sols liée à une
mauvaise irrigation, l’augmentation des maladies et des insectes
résistants, le changement climatique.
Une difficulté croissante à contenir les ravageurs
La nature a horreur du vide ! Les logiques d’éradication des pestes
– d’où vient le mot pesticide – par des moyens chimiques ou géné-
tiques (la création de variétés résistantes) se trouvent mises en
échec, notamment dans les zones de monoculture, par l’apparition
de variétés résistantes : acariens, virus, bactéries, herbes ou cham-
pignons. L’usage répété des mêmes méthodes produit un crible de
sélection qui favorise le développement de ces variétés résistantes et
de plus en plus de formes vivantes opportunistes, mutant et s’adap-
tant plus vite.
Les espèces ainsi sélectionnées se retrouvant seules se déve-
loppent rapidement, provoquant des phénomènes invasifs (plantes
les limites du modèle industriel en agriculture
ou d’animaux) ou épidémiques (champignons, maladies cryptoga-
miques, virus ou bactéries).
Notion de crible de sélection
Quand on exerce sur une population une pression sélective (par exemple,
un insecticide sur une population d’insectes), on favorise la reproduction
des individus supportant le mieux la pression de sélection. De génération
en génération, une population se constitue, qui devient de plus en plus
résistante.
D’une manière générale, les politiques d’éradication semblent mises en
échec et l’on raisonne désormais plutôt en termes de coexistence et de
contrôle.
Performance agronomique et perte de résilience
Les agriculteurs qui ne modifient pas leurs pratiques tendent à les
intensifier : plus d’eau, plus d’engrais, plus de pesticides. Il s’ensuit
un déclin de la performance agronomique totale, celle-ci étant définie
comme le rapport entre production et facteurs de production.
La résilience est la capacité d’un système ou d’un organisme à se
remettre d’un choc et à ne pas s’effondrer. Or il existe une incompa-
tibilité entre performance maximale et résilience. En se spécialisant,
un système – et même un homme – perd sa capacité d’adaptation.
La performance ne se maintient plus dès lors que l’environnement
change. L’instabilité croissante de l’environnement économique, bio-
logique et physique – bouleversement économique, climatique, etc. –
interroge sur la capacité d’adaptation à moyen terme de l’agriculture
industrielle.
La performance agronomique
La notion de performance agronomique se définit comme suit :
--performance agronomique = production/facteurs de production.
En termes comptables, il s’agit du rapport entre le chiffre d’affaires réalisé et
les intrants achetés :
--performance agronomique = CA/achats d’intrants.
Cette méthode est imparfaite. Elle ne tient pas compte de la destruction ou
de la préservation de l’environnement et elle est faussée par les variations
des prix. Cependant, sur une longue durée (trente ans), la forme générale
de cette courbe donne une indication de l’évolution des pratiques agricoles.
Troisième partie
Émergence de
l’agroécologie
L’industrialisation de l’agriculture n’a jamais fait consensus.
Mais la crainte croissante d’un effondrement du système
alimentaire a multiplié ces dernières années les réflexions,
les recherches et les concepts. Dans la dernière décennie, le
terme d’agroécologie a remplacé celui d’agriculture durable,
dominant dans les années 1990. La question réelle derrière
les débats sémantiques est de savoir jusqu’à quel point notre
système alimentaire doit changer : adaptation marginale
grâce à des innovations techniques ad hoc ou réforme
profonde, « de la fourche à la fourchette », des modes de 89
production aux modes de consommation en passant par les
politiques publiques ? C’est le sens de l’agroécologie forte.
Chapitre 9 - Un terme encore flou
Chapitre 10 - L’agroécologie forte
Chapitre 11 - Politique publique de l’agroécologie
Chapitre 12 - L’agroécologie dans le mouvement
de la transition écologique et sociale
Chapitre 9
Un terme encore flou
Durant la dernière décennie, le terme d’agroécologie s’est peu
à peu imposé dans le débat sur l’agriculture, supplantant souvent
celui d’agriculture durable. Néanmoins, la question de sa défini-
tion, encore floue, fait l’objet d’un véritable affrontement idéolo-
gique entre des protagonistes qui en ont chacun des conceptions
différentes, au milieu d’une floraison d’autres termes.
Crise agronomique et floraison de concepts
Les critiques du modèle industriel de l’agriculture sont anciennes.
La parution en 1962 du livre de Rachel Carson (1907-1964) Printemps
silencieux sur les effets des pesticides sur la faune en témoigne au
sein des milieux académiques et de la société civile. Cependant,
ce mouvement critique sera souvent marginalisé, voire méprisé, pen-
91
dant des décennies. Les réponses techniques, économiques et admi-
nistratives apportées visaient simplement à corriger le système à la
marge. C’est seulement dans la dernière décennie du xxe siècle que
l’évidence croissante des effets délétères a mené à la recherche active
d’un nouveau modèle permettant de concilier production alimentaire
et préservation des ressources et fonctionnalités naturelles.
Cette recherche d’un nouveau modèle a conduit à la production
de « concepts » pour nommer la nouvelle agriculture souhaitable :
agriculture à haute valeur environnementale, agriculture raisonnée,
agriculture de précision, agriculture de conservation, agriculture
durable, agriculture écologiquement intensive, permaculture, agri-
culture naturelle, climate-smart agriculture…
Lesquels ont rejoint deux grands anciens : l’agriculture biologique
(parfois appelée « agriculture organique » ou « agrobiologie ») et
l’agriculture intégrée (integrated pest management).
Des concepts variables selon les approches
L’ensemble de ces concepts revendique le même objectif de base.
C’est donc par les attendus et l’approche qu’ils se distinguent. On peut
identifier quelques clivages simples qui les différencient :
L’ampleur du système qu’ils considèrent : selon qu’ils se limitent
à considérer les exploitations dans leurs pratiques techniques
(exemple de l’agriculture raisonnée) ou qu’ils prétendent embras-
ser l’ensemble du système alimentaire, voire qu’ils revendiquent de
comprendre l’agroécologie
changer le rapport anthropologique de l’homme à la nature comme
dans le cas de l’agriculture naturelle de Fukuoka (1913-2008) ou de
la version de l’agroécologie développée en France par Pierre Rabhi.
Leur rapport à la technique : selon qu’ils privilégient le dépas-
sement des problèmes actuels par le développement de nouvelles
techniques, dites « high-tech », qui mobilisent des moyens lourds
externes à l’agriculture – biotechnologie, drone, technique de la
communication satellitaire, informatisation et automatisation – ou
qu’ils privilégient au contraire la recherche de solutions techniques
de moindre intensité, dites « low-tech », fondées sur des techniques
maîtrisées par les agriculteurs. Ce débat reprend celui initié dans les
années 1970 par Ernst Schumacher (1911-1977) sur les « technologies
appropriées ».
Leur rapport au marché : selon qu’ils privilégient une monéta-
risation accrue de l’économie (par exemple en donnant un prix à la
nature et en créant des marchés) ou qu’ils promeuvent une régula-
tion non marchande accrue d’une partie de la filière agroalimentaire.
Du point de vue strictement pratique des techniques agricoles à
promouvoir, il existe un consensus relatif autour des points suivants :
−− une réduction du travail des sols ;
−− l’augmentation de la diversité des cultures, notamment en
92
allongeant les rotations ;
−− une réduction de l’utilisation de pesticides ;
−− la nécessité d’augmenter le revenu des actifs agricoles.
Agriculture biologique et agroécologie
Le mouvement de l’agriculture biologique se constitue à partir de l’entre-
deux-guerres pour des raisons agronomiques ou sanitaires comme un refus
de l’industrialisation de l’agriculture. Depuis, l’agriculture biologique s’est
institutionnalisée, se dotant d’un cahier des charges désormais reconnu
internationalement par le Codex Alimentarius. Cependant, par rapport à
l’idée initiale, celui-ci, parfois au grand dam de ses promoteurs historiques,
se concentre essentiellement sur l’interdiction des produits chimiques de
synthèse. Il n’interdit pas de mauvaises conditions sociales ou de mauvaises
pratiques agronomiques par ailleurs.
Le cahier des charges de l’agriculture biologique est donc imparfait, néan-
moins il existe internationalement, il est identifié par les consommateurs
et il reste le plus exigeant. C’est pourquoi les tenants de l’agriculture biolo-
gique, avant de se précipiter sur un nouveau concept comme l’agroécologie,
souhaitent renforcer les dimensions sociales et agronomiques du label
existant. On ne lâche pas la proie pour l’ombre !
un terme encore flou
La représentation simplifiée ci-dessous permet de classer les
concepts.
Schéma 17
5 modèles d’agriculture pour demain
Green business
93
Green business : il se propose de maintenir le modèle de l’agriculture indus-
trielle, mais mise sur l’innovation technique et les outils du marché pour rendre
l’agriculture tout à la fois compétitive économiquement et vertueuse écologi-
quement.
Agroécologie faible
Agroécologie faible : elle reconnaît la nécessité de réformer en profondeur
l’agriculture industrielle, notamment en rétablissant au niveau des fermes des
agrosystèmes utilisant les bouclages des cycles biologiques (carbone, azote)
pour réduire l’importation de pesticides. Cependant, ce modèle n’interpelle ni
l’organisation de la recherche ni l’organisation du marché.
comprendre l’agroécologie
Agroécologie forte
Agroécologie forte : elle partage avec l’agroécologie faible la nécessité de
reconstituer des agrosystèmes équilibrés. Cependant elle la dépasse en appe-
lant à une réforme générale du système alimentaire pour le rendre plus durable
car elle considère que cette réforme est la condition de réussite des change-
ments de pratique agronomique. Elle promeut notamment : une recherche
participative, la figure du consommateur responsable – le consomm’acteurs –,
94 un financement mutualiste de l’agriculture associant les consomm’acteurs,
des politiques publiques de l’agriculture renouvelée, notamment en termes de
fiscalité, de régulation des marchés d’autonomie et de responsabilisation des
collectivités locales.
Agroécologie spirituelle
Agroécologie spirituelle : sans écarter aucune des réformes de l’agroécologie
forte, elle insiste sur le fait que celles-ci ne peuvent se développer qu’accom-
pagnées d’un changement culturel profond de nature spirituelle appelant les
individus à réformer leur rapport à la nature, à la communauté et en dernier
ressort à eux-mêmes.
un terme encore flou
Ecologie profonde
Écologie profonde : elle constate l’impasse écologique et l’absence de solution
dans le cadre actuel de pensée. Elle rappelle le cadre d’airain que constituent 95
les grandes lois de la biologie, de la physique et de l’évolution dont l’homme
ne peut durablement s’affranchir. La condition humaine est une condition
animale et l’homme, en tant qu’espèce, court des risques de disparition par
l’épuisement rapide des conditions de sa survie. Paradoxalement, la caracté-
ristique même de l’homme, et la raison de sa réussite – la capacité à élaborer
des sociétés techniquement et socialement complexes, ce que l’on appelle
« civilisation » –, constitue désormais la principale menace pour la vie et pour
l’espèce. Comment concilier la survie biologique de l’espèce et sa trajectoire
civilisationnelle ? Tel est le défi.
Les origines du mot « agroécologie »10
Dans ce concert quelque peu cacophonique, le mot « agroécolo-
gie » semble s’imposer, au moins pour l’instant, pour désigner le nou-
vel horizon de l’agronomie et de l’agriculture.
Le terme est forgé en 1928 par l’agronome américain Basil Bensin
pour désigner une approche de l’agronomie s’inspirant des acquis de
l’écologie savante qui a développé l’approche du vivant comme « sys-
tème » de communautés interagissantes et dynamiques. Il est généra-
lement admis que le terme est repopularisé à la fin des années 1980
10. Pour une analyse plus complète, lire “Agroecology as a science, a movement and a practice.
A review”, Wezel, Belon, Doré, Francis, Vallod, David , Agronomy for sustainable developpment,
dec 2009, [Link]/
comprendre l’agroécologie
par un chercheur de l’université de Berkeley, Miguel Altieri, mais
dans un sens nettement plus large impliquant des dimensions sociales
et écologiques. En France, il sera repris comme mot d’ordre par le
ministère de l’Agriculture en 2012 dans le cadre de la promotion
d’une agriculture doublement performante, c’est-à-dire compétitive
et écologique.
Malheureusement, sa popularisation ne clarifie pas pour autant le
concept, et les différents usages du mot ne feront que reproduire les
clivages évoqués précédemment.
Agroécologie faible et agroécologie forte11
Malgré des nuances, nous proposons néanmoins de considérer
que deux grandes familles se dégagent, qu’il s’agisse de recherche, de
pratique et de plaidoyer.
D’un côté, une acception faible de l’agroécologie qui s’en tient à la
conception d’un nouveau modèle agricole à l’échelle de l’exploitation,
sans remise en cause du modèle d’organisation socioéconomique de
la filière et dont les protagonistes demeurent les professionnels (agri-
culteurs techniciens, coopératives, entreprises agroalimentaires) et
les organismes de recherche. Cette approche délaisse la critique éco-
nomique et sociale et globalement attend de l’innovation technique
et du marché des solutions.
De l’autre côté, une acception élargie et plus forte au sens où
elle revendique une rénovation du système alimentaire dans son
ensemble comprenant les rapports économiques et sociaux entre les
producteurs et les autres parties prenantes de la filière, consomma-
teurs et pouvoirs publics. Cette approche de l’agroécologie va donc
s’intéresser à la répartition de la valeur ajoutée au sein de la filière,
au droit foncier, aux innovations sociales dans les rapports entre
producteurs et consommateurs, aux règles encadrant la commande
publique. C’est cette approche plus complète que nous avons choisi
de développer dans ce manuel.
11. Nous reprenons ici les termes de faible et de fort renvoyant aux concepts de durabilité faible
et forte développés dans l’introduction.
Chapitre 10
L’agroécologie
forte
En 2010, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit
à l’alimentation, Olivier De Schutter, utilisait pour la première
fois dans un rapport le terme d’agroécologie, lui donnant une
reconnaissance jamais atteinte jusque-là et englobant des dimen-
sions sociales, alimentaires et de politique publique. Il appré-
hende l’agroécologie dans son acception la plus forte. Quelles en
sont les idées fondamentales, les pratiques, mais aussi les défis ?
Les fondements de l’agroécologie forte
L’agroécologie forte repose d’abord sur l’idée que l’organisation
97
et les pratiques agricoles sont intégrées dans le fonctionnement
général des sociétés. En ce sens, il est impossible de les aborder indé-
pendamment du reste de la société. Pour le moins, il faut s’intéresser
à l’ensemble de la filière alimentaire.
Les deux moteurs de l’industrialisation, l’innovation technique
et le développement des marchés, ne suffiront pas à résoudre les
impasses actuelles. Cette agroécologie s’inscrit dans la recherche
d’un paradigme postindustriel.
À partir d’objectifs généraux (protection de l’eau, maintien de la
fertilité du sol, maintien de la biodiversité, maintien de l’activité…),
il sera nécessaire de développer des pratiques agronomiques et
sociales adaptées au contexte. Cela exclut que le changement pro-
cède du simple transfert d’un paquet technique, comme cela avait été
plus ou moins le cas pour la révolution verte. Il s’agira plutôt d’un
transfert de méthodes qui implique la notion de réponse appropriée.
La compréhension d’un territoire, de ses fonctionnalités et la valori-
sation des ressources territoriales (humaines et naturelles) consti-
tuent la clé d’un développement équilibré.
Le modèle industriel est orienté par la constitution de filières au
sein desquelles des organisations (les grandes entreprises) s’effor-
cent d’atteindre des situations de monopole qui subordonnent les
autres territoires et les autres entreprises à leurs intérêts. Le modèle
agroécologique repose sur un rééquilibrage du pouvoir en faveur du
territoire par rapport à la filière. Les filières et leurs acteurs sont
subordonnés aux approches territoriales et à leurs acteurs.
comprendre l’agroécologie
Les pratiques techniques
L’agroécologie va chercher à produire par l’usage optimal des
ressources locales. En ce sens, elle prend largement le contrepied de
l’agriculture industrielle en termes de recherche d’optimum.
D’un point de vue technique, on peut approcher le fonctionne-
ment d’un système en considérant :
−− les flux entrants nécessaires à la production, appelés les intrants ;
−− l’organisation interne du système ;
−− les flux sortants, que ceux-ci soient voulus (production) ou
indésirables (pollution).
L’optimum industriel repose sur :
−− une augmentation des flux entrants ;
−− une simplification du système de production agricole tendant
vers la monoculture ;
−− une augmentation des flux sortants voulus mais également
indésirables.
Dans le cadre du modèle industriel, l’importance des intrants
implique que la production finale est le fait de facteurs exogènes au
lieu d’exploitation. Dans le cadre du modèle agroécologique, la pro-
98
duction est essentiellement endogène.
L’optimum agroécologique repose sur :
−− une minimisation des flux entrants ;
−− une diversification du système de production pour favoriser
les synergies internes ;
−− une minimisation des conséquences indésirables et l’accepta-
tion d’une limitation des productions au potentiel du système.
Quelles que soient les définitions données à l’agroécologie, on
retrouve quelques fondamentaux récurrents :
−− le souci de maintenir la biomasse de l’agrosystème en conser-
vant la matière organique ;
−− le souci de rechercher des synergies entre différentes produc-
tions en les associant sur l’exploitation ou sur la parcelle (cultures
associées au sein d’une même parcelle – polyculture –, élevage, agro-
foresterie) ;
−− le souci d’éviter les épidémies en maintenant une diversité
génétique des plantes et des animaux domestiques ;
−− un souci de régulation des paramètres physiques (eau, vent,
ensoleillement) et biologiques (insectes ravageurs) en aménageant
le paysage, ce qui conduit à parler d’ingénierie agropaysagère (taille
des parcelles, dispositions, éléments paysagers) ;
−− un souci d’intervention limitée, mais immédiate et adaptée,
ce qui suppose un personnel qualifié et présent – donc relativement
nombreux – pour intervenir le plus rapidement possible.
l’agroécologie forte
À maints égards, l’agroécologie rapproche l’agriculture des pra-
tiques du jardinage plus que de celles de l’industrie, ce qui n’a pas
toujours l’heur de plaire, le terme « jardinage » ayant une conno-
tation péjorative d’amateurisme. D’autant que l’identité profes-
sionnelle agricole industrielle s’est construite contre l’image du
jardinier.
Ingénierie agropaysagère et
paysages de l’agroécologie
C’est bien le fait d’aménager consciemment l’espace qui distingue l’agricul-
ture des autres usages de la nature. En ce sens, il existe une concordance
organique entre un type d’agriculture et un type d’espace. L’industrialisation
est caractérisée par une reconfiguration du territoire (remembrement).
À nouveau modèle, nouvelle organisation territoriale : l’agroécologie s’ac-
compagne d’une ingénierie paysagère visant à renforcer les fonctionnalités
territoriales (fixation de biomasse, gestion de l’eau, tamponnement des
aléas climatiques ou biologiques, formation de microclimats, etc.).
99
Les pratiques socioéconomiques
L’agroécologie se caractérise par un niveau d’emploi élevé et géné-
ralement une productivité par actif très inférieure à celle de l’agricul-
ture industrielle. Cela est considéré comme un défaut par ses détrac-
teurs qui soulignent les répercussions sur le prix, plus élevé, des
aliments – ce qui aurait un caractère antisocial. Cela est au contraire
considéré comme un atout pour ses défenseurs qui soulignent qu’il
s’agit là d’un important gisement d’emplois et qui défendent l’idée
qu’un prix bas de l’alimentation n’est pas une bonne chose au niveau
macroéconomique (cf. chapitres 10 et 11).
En l’absence de politiques publiques comparables à celles qui ont
permis la mise en place de l’agriculture industrielle (cf. chapitre 7),
l’agroécologie se développe à partir d’initiatives prises par des par-
ticuliers généralement de manière collective. Les caractéristiques
récurrentes sont :
−− l’attention à un haut niveau de qualification des producteurs,
notamment grâce à une formation par compagnonnage, à la valorisa-
tion critique et au développement des savoirs vernaculaires, ainsi qu’à
la recherche participative permettant l’appropriation et le contrôle
par les producteurs des techniques employées ;
−− un faible niveau d’endettement, souvent associé à une
approche mutualiste du capital. Ce dernier, notamment le foncier
comprendre l’agroécologie
et les installations immobilières, étant la propriété collective d’une
communauté de porteurs de capitaux ;
−− la recherche d’un lien direct avec les consommateurs, ce qui
implique d’une part, dans de nombreux cas, une transformation des
produits bruts (blé, lait) en produits transformés (pain, fromage) et,
d’autre part, un engagement des consommateurs dans la distribution
et le partage des contraintes et aléas climatiques et saisonniers ;
−− un lien marqué au territoire, partagé tant par les producteurs
que par les consommateurs.
D’une manière générale, l’organisation du système alimentaire
agroécologique relève d’un esprit de subsidiarité. Il s’agit de pri-
vilégier la production à partir des ressources locales, les échanges
n’intervenant qu’en complément des productions locales. Keynes
définissait ainsi le principe de subsidiarité économique : « Les idées,
le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être
internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est rai-
sonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte
que la finance soit nationale. » (John Maynard Keynes, “National
Self-Sufficiency”, The Yale Review, vol.22, n˚ 4 [juin 1933], p. 755-769.)
L’agroécologie peut être considérée comme un système de subsi-
diarité alimentaire.
100
Les défis
L’agroécologie se constitue comme une alternative, mais il n’existe
pas de modèle, à l’heure actuelle, d’application de l’agroécologie à
l’échelle de la planète ou même d’un pays, ce qui amène ses détrac-
teurs à soulever trois défis : le modèle économique de l’agroécologie,
l’articulation des territoires et la sécurité alimentaire, la formation
des agriculteurs.
La critique du modèle économique de l’agroécologie pointe la
question du coût plus élevé de la production agricole et de l’impact
pour les consommateurs, notamment les plus pauvres. Les défen-
seurs de l’agroécologie font valoir que des prix élevés de produits
alimentaires sont une bonne chose et que le problème est celui du
niveau trop bas des revenus des travailleurs. Le problème n’est donc
pas de fournir des denrées bon marché aux pauvres – ce qui accroît
le nombre de pauvres en ruinant les producteurs –, mais d’éviter par
des politiques salariales d’avoir des travailleurs pauvres afin qu’ils
puissent payer les denrées alimentaires à un prix qui permette aux
agriculteurs de vivre, de rester sur leur ferme et de ne pas venir
accroître la concurrence sur le marché de l’emploi ! L’alimentation bon
marché participe d’une pression générale sur les salaires qui, certes,
peut être gagnante à court terme pour celui qui la pratique, mais
qui est la garantie de l’effondrement de l’économie et de la société
à moyen terme si tout le monde l’applique ! En Europe, les fameuses
l’agroécologie forte
Trente Glorieuses coïncident également avec la période où le marché
agricole européen était protégé et où les consommateurs européens
ont payé leurs produits agricoles plus cher que s’ils les avaient achetés
sur le marché mondial ! La faiblesse de valeur des produits agricoles
est donc un problème économique qui génère la pauvreté et non une
solution pour atténuer la pauvreté. C’est une politique antisociale et
non pas sociale.
Verbatim
La question du prix des denrées agricoles a déjà été abordée au xviiie siècle
par Quesnay, fondateur de l’école physiocrate : « Qu’on ne fasse pas baisser
le prix des denrées et des marchandises dans le royaume […] telle est la
valeur vénale, tel est le revenu : abondance et non-valeur n’est pas richesse.
Disette et cherté est misère. Abondance et cherté est opulence. »
Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole (1758).
101
La question de la sécurité alimentaire, entendue comme la dis-
ponibilité des aliments, est plus substantielle. Il est indéniable que
l’agriculture industrielle a permis une abondance alimentaire (cf. cha-
pitre 8). Cependant, ce ne sont pas les seuls facteurs techniques qui
ont permis de conjurer la famine, mais l’ensemble des politiques
mises en place dans l’après-guerre, à savoir : des prix garantis, des
infrastructures de stockage, une régulation des marchés. L’économie
alimentaire en effet est caractérisée par le fait que les niveaux de
besoins et de consommation varient peu à court terme – nous man-
geons la même chose d’une année sur l’autre – et que par ailleurs la
production alimentaire varie, elle, fortement selon les périodes et les
lieux en général du fait du climat – nous ne produisons pas la même
chose d’une année sur l’autre. C’est ce paradoxe d’une demande peu
flexible et d’une production aléatoire qui a toujours préoccupé les
sociétés. En effet, si une année où les récoltes sont abondantes se
traduit par l’effondrement des prix et la faillite des producteurs, le
risque est fort l’année suivante que, par manque de production, les
prix s’envolent et la famine s’installe. D’où la mise en place de stabili-
sation des aléas par des transferts de la production soit dans le temps
(par le stockage d’une année sur l’autre), soit dans l’espace en impor-
tant des denrées des zones en surproduction vers les zones en déficit.
Cependant, la tendance générale est plutôt de privilégier une légère
surproduction structurelle, tant les effets d’une sous-production
sont délétères. Mais cette tendance à la surproduction produit une
pression constante sur les prix. C’est pourquoi d’ailleurs l’économie
comprendre l’agroécologie
alimentaire se satisfait mal d’une régulation par la main invisible
du marché ! Dans les trois dernières décennies, la domination du
paradigme libéral a conduit au démantèlement des outils publics
d’intervention et a privilégié les acteurs de la filière, ceux-ci organi-
sant des transferts d’une zone à l’autre, au détriment des acteurs du
territoire qui stockent d’une année sur l’autre. Affirmer au sein du
projet d’agroécologie la subordination de la filière au territoire pose
immédiatement la question de l’organisation des échanges entre ter-
ritoires et donc des rapports politiques entre ceux-ci. Comme il n’y a
pas de solidarité sans discipline collective, cela implique que les ter-
ritoires assument des obligations en matière de sécurité alimentaire,
que ce soit en termes d’outil de stockage, de maintien de la capacité
de production, même si celle-ci n’est pas mobilisée, d’effort effectif
de production, lesquelles obligations seraient vérifiées et coordon-
nées au niveau régional, voire international dans le cadre de la FAO.
En d’autres termes, l’agroécologie, pas plus que l’agriculture indus-
trielle, ne pourra faire l’impasse d’une organisation de la coopération.
La question de la formation des paysans et, dans les pays indus-
trialisés, de la reconstitution d’une néopaysannerie (cf. chapitre 13)
que suppose un modèle agroécologique constitue probablement la
principale difficulté : il est plus facile de diffuser des outils prêts à
102
l’emploi que de former des professionnels. Dans les pays industriels,
la diminution du nombre des actifs agricoles et leur transformation en
agriculteurs et aujourd’hui en agromanagers a pris au cours du temps
la force d’une évidence, voire d’une inéluctable loi de la nature. Et, de
fait, il est incontestable qu’il est plus facile de transformer des paysans
en agriculteurs simplement en éliminant ceux qui ne s’adaptent pas
au nouveau modèle, comme cela se produit avec l’industrialisation qui
élimine 95 % des actifs, que de recruter et de former de nouveaux pay-
sans (le terme « paysan » faisant d’ailleurs débat, mais étant générale-
ment retenu par les acteurs et promoteurs de l’agroécologie). La forma-
tion et la mobilisation de personnes non issues du monde agricole sont
complexes. Néanmoins, sous le courant dominant de la désertification
rurale, se maintient un contre-courant de retour à la terre dans les pays
industrialisés. Ce contre-courant s’est fortifié au cours du temps pro-
fitant d’une génération sur l’autre de l’expérience acquise en matière
d’installation. Ce qui fait de la néopaysannerie un mouvement certes
encore ténu, mais bien réel et de mieux en mieux structuré. L’appui
de la puissance publique à ce mouvement accélérerait son change-
ment d’échelle. Dans les pays encore fortement paysans, en revanche,
l’évolution vers des pratiques agroécologiques n’est pas fondamenta-
lement plus compliquée que ne l’a été le processus d’industrialisation.
La constitution et l’animation de cercles techniques, l’identification de
leaders techniques, l’organisation d’échanges et de voyages d’études,
comme l’organisation d’une recherche participative, sont des outils
ayant fait leurs preuves, d’autant plus que l’agroécologie cherche en
l’agroécologie forte
général à enraciner le progrès dans les dynamiques vernaculaires (cf.
chapitre 13).
Un paysan n’est pas un prolétaire rural
Même s’il n’existe pas de définition consacrée des termes, il convient de
faire la différence entre :
--une main-d’œuvre misérable de tâcherons, employés à la journée et
dépourvus de capital culturel, et de fait incapables de gérer une ferme de
manière autonome ;
--de petits exploitants parfois pauvres mais autonomes et capables d’orga-
niser à travers les saisons une production souvent complexe : les paysans.
La ruine et l’acculturation des seconds et leur transformation en prolétariat
rural se traduit par une perte de savoir-faire et de capacité considérable.
Chapitre 11
Politique publique
de l’agroécologie
Au contraire de l’agroécologie faible qui n’interroge pas les
cadres économiques, l’agroécologie forte implique un changement
de fond des règles du système alimentaire. Nous allons donc analy-
ser les fondamentaux des politiques alimentaires et la manière de
les mobiliser en faveur d’une politique agroécologique.
Ancienneté des politiques alimentaires
L’organisation de l’alimentation est la matrice de la constitution
des États – Chine, Égypte, Mésopotamie –, qu’il s’agisse de gérer l’irri-
gation ou le stockage. Aucune société densément peuplée n’a pu faire
105
durablement l’impasse de politiques alimentaires, tant la perspective
de famines constitue une menace pour la stabilité des régimes.
Ces politiques avaient généralement pour première priorité d’as-
surer l’approvisionnement des villes, parfois au détriment à court ou
long terme des populations paysannes. Les politiques alimentaires
mal menées ont toujours eu un effet délétère, notamment avec la for-
mation d’une population urbaine non intégrée constituée de ruraux
ruinés, que les auteurs romains ont nommé la « plèbe ».
Les leviers des politiques alimentaires
Une politique agroalimentaire peut agir à trois niveaux :
−− en amont de la production agricole, notamment sur la
recherche, les subventions ou taxes sur les intrants, les politiques de
financement des infrastructures (barrage) ;
−− au niveau de la production agricole, par les politiques de for-
mation des agriculteurs, de foncier, d’encadrement juridique, de fixa-
tion de normes de production, de rémunération des activités directes
ou indirectes ;
−− en aval de la production agricole, par des politiques de régu-
lation des marchés, de prix garantis, de stockage des denrées, d’appui
à la distribution et à la consommation, par des infrastructures de
distribution et d’export.
Quoi qu’il arrive, sur le temps long, l’environnement économique
créé par ces politiques va orienter les acteurs et agir comme un crible
comprendre l’agroécologie
de sélection favorisant un type d’organisation sociale et un type de
pratique. On peut distinguer quatre cas de figure de contexte éco-
nomique générant quatre types d’agricultures caractérisées par des
modèles socioéconomiques et agronomiques :
Prix de vente élevés Prix de vente bas
Intrants et coût Cas 1 Cas 2
d’usage du foncier Agriculture Agriculture
industrielle familiale latifundiaire
bon marché
– forte – production
consommation extensive
d’intrants – faible niveau de
– niveaux élevés de production générale
production
Intrants et coût Cas 3 Cas 4
d’usage du foncier Agroécologie Agriculture
chers – faible oligopolistique
consommation – concentration
d’intrants du capital et
– optimisation domination de
106 formes sociétaires
agronomique
– niveaux élevés de – niveau de
production production
irrégulier
Cas 1 : il s’agit du modèle des Trente Glorieuses en Europe et de
la première politique agricole européenne (1960-1984). Les produc-
teurs familiaux protégés par des lois foncières favorables rendant
pour eux le coût du foncier peu cher, qui ont accès à des intrants
(engrais, pesticides) peu chers et qui bénéficient de prix élevés des
produits agricoles, augmentent fortement leur consommation d’in-
trants car les prix garantis élevés des produits agricoles rendent
la consommation d’intrants rentable dans tous les cas de figure.
La possibilité de faire un fort chiffre d’affaires sur une surface limi-
tée ralentit le processus de concentration des terres.
Cas 2 : caractéristique de l’Amérique latine. Les intrants sont bon
marché, mais la faiblesse des prix ne peut être compensée que par le
fait de détenir de grandes surfaces, ce qui favorise une agriculture
extensive et la concentration progressive des terres aux mains des
latifundiaires.
Cas 3 : c’est la situation de l’agroécologie (cf. chapitre 11). Les pro-
ducteurs sont encouragés par les prix élevés des denrées à produire
beaucoup en réduisant autant que faire se peut l’utilisation des
intrants et facteurs de production qui sont eux-mêmes chers.
politique publique de l’agroécologie
Cas 4 : la très faible rentabilité de l’agriculture – prix bas, coûts
de production relativement élevés – conduit à la formation rapide
d’oligopoles sous forme capitaliste. Cette concentration est la seule
manière de réaliser les économies d’échelle nécessaires pour recons-
tituer des marges. La constitution d’une position dominante au sein
de la filière qu’induit la concentration permet de rétablir un rapport
de force favorable pour reconquérir de la valeur ajoutée. La forme
capitaliste évite le problème de la transmission du capital d’une géné-
ration sur l’autre qui caractérise les agricultures familiales grandes
ou petites. Elle permet donc une concentration plurigénérationelle
du capital jusqu’à des situations de quasi-monopole.
Financer la transformation de l’agriculture
Verbatim
« C’est dire aussi combien la généralisation sur l’ensemble du territoire euro-
péen d’autres formes de production qui seraient profondément différentes
du modèle dominant actuel mobiliserait de forces, de moyens, de savoirs
107
et de ressources pour être efficace. Une telle modification, que certains
appellent aujourd’hui de leurs vœux, ne dépend pas de réglementations,
aussi sévères et tatillonnes soient-elles, mais bien d’une bonne et franche
politique publique qui incite à emprunter une direction donnée en finançant
ce qu’il faut là où il le faut […] N’entretenons donc pas d’illusions : si l’on veut
développer partout en Europe une autre forme de production, différente de
celle qui prédomine aujourd’hui, l’augmentation des aides du second pilier
ne suffira pas. Il faudra “mettre le paquet” comme on a su le faire dans les
années soixante pour créer une agriculture familiale intensive… »
Henri Nallet, L’Europe gardera-t-elle ses paysans ? Une mise en perspective de la PAC, Fondation
Jean Jaurès, 2010.
L’industrialisation de l’agriculture a été rendue possible par de
puissantes politiques publiques (cf. chapitre 7). Sa désindustrialisa-
tion et la recomposition selon le paradigme de l’agroécologie deman-
dera le même effort et sans doute plus de temps car il est plus rapide
de raser une haie que de la faire repousser !
D’une manière générale, l’agriculture ne génère pas d’elle-même
les bénéfices nécessaires à des investissements à long terme. Dans la
plupart des pays industrialisés – États-Unis, Europe, Japon –, l’agri-
culture industrielle demeure un secteur extrêmement subventionné.
Les investissements privés massifs sont généralement liés à une
monoculture spéculative (huile de palme, canne à sucre) dans des pays
comprendre l’agroécologie
où le coût du foncier et de la main-d’œuvre ainsi que les contraintes
sociales et environnementales sont bas. Il est donc vain d’attendre
des investisseurs privés qu’ils financent la transition agroécologique.
C’est sur la collectivité que reposera le financement de la transi-
tion agroécologique. Trois leviers peuvent être mobilisés :
−− la levée de fonds par l’impôt, notamment par la taxation des pol-
lutions et des ressources naturelles dont l’énergie (cf. chapitre 11) ;
−− la mobilisation de l’épargne locale sur un modèle proche des
banques agricoles, mais dans une optique plus territoriale ;
−− enfin, la création par la puissance publique via les Banques
centrales des fonds nécessaires.
Peut-on financer la transition ?
Depuis la crise de 2008, les Banques centrales produisent une quantité
phénoménale de monnaie ! En janvier 2016, la BCE, par exemple, émettait
60 milliards d’euros par mois, soit… plus que le budget annuel de la poli-
tique agricole commune ! En un an, donc, la BCE produit plus de douze fois
le budget de la PAC. Au niveau mondial, il suffirait que les États autorisent
le Fonds monétaire international à produire les crédits suffisants (les DTS),
108 comme son statut le lui permet, pour financer la transition énergétique de
toute la planète.
Politiques fiscales de l’agroécologie
La fonction d’une politique est de mettre en place un cadre éco-
nomique et réglementaire qui incite les acteurs privés à contribuer à
l’intérêt général dans l’exercice de leur activité afin que la recherche
de l’intérêt privé coïncide avec l’intérêt général. Globalement, il s’agit
donc d’adopter des mesures économiques et réglementaires :
−− qui rendent profitables pour l’intérêt privé les bonnes pra-
tiques concourant à l’intérêt général ;
−− qui rendent préjudiciables pour l’intérêt privé les mauvaises
pratiques nuisant à l’intérêt général.
Dans le cas de l’agroécologie, il s’agit de privilégier les modes de
production qui produisent le plus d’alimentation possible avec le
moins de ressources naturelles possible. Il faut donc :
−− rendre coûteux l’utilisation des facteurs de production naturels ;
−− tout en maintenant un prix élevé pour les produits alimen-
taires de qualité.
Au contraire des politiques industrielles qui ont cherché à encou-
rager la production par un coût réduit des facteurs de production
(engrais, foncier, eau), les politiques de l’agroécologie doivent rendre
politique publique de l’agroécologie
coûteux l’usage de ces facteurs par une taxation croissante. Ce qui
signifie : un impôt foncier élevé, un coût élevé de l’énergie et, à travers
elle, des engrais azotés, une taxation des produits phytosanitaires et
de l’eau d’irrigation. En revanche, le travail humain doit être détaxé
puisqu’il s’agit d’un facteur de production que l’on ne souhaite pas
limiter. Ce qui implique de financer les politiques sociales – retraite,
santé – par la fiscalité générale (impôt sur le revenu, TVA).
En contrepartie, la puissance publique maintiendra un niveau
élevé des prix des produits agricoles, particulièrement les produits
végétaux, dès lors qu’ils respecteront une qualité nutritionnelle
requise (taux d’éléments nutritionnels). On taxera en revanche de
manière différentielle les produits alimentaires en fonction de leur
effet sur la santé (pas de taxation des fruits et légumes et des produits
non ou peu transformés et, à l’autre bout, forte taxation des produits
gras, sucrés ou salés).
Les produits des taxes sur les facteurs de production permettent
de financer la régulation des marchés. Cette politique devra être pilo-
tée et ajustée pour atteindre ses objectifs, c’est-à-dire que les niveaux
de taxes et d’intervention seront susceptibles de varier au regard
des effets attendus : si l’utilisation d’eau ne baissait pas autant que
prévu, par exemple, le prix de l’eau serait augmenté. D’une manière
109
générale, la recherche de points d’équilibre dans plusieurs registres
– environnement, social, alimentaire – qui caractérise l’agroécologie
est plus délicate à trouver qu’une politique de simple maximisation
de la production.
Politique de recherche et de formation
de l’agroécologie
Le modèle industriel repose sur un corpus de connaissances géné-
riques sur la nutrition des plantes et l’artificialisation des milieux et
des agrosystèmes (engrais, pesticides, remembrement). Ce modèle
est en cohérence avec une recherche en laboratoire procédant de la
même logique de contrôle des facteurs externes et de l’environne-
ment : le laboratoire, la fabrique ou la parcelle de monoculture de
maïs sont soumis à une même logique, et le champ apparaît comme
l’application à une échelle plus grande des connaissances universelles
produites dans l’espace confiné et normalisé des laboratoires.
Dès lors que l’agroécologie repose non plus sur l’uniformisation
des territoires au moyen de la chimie, mais sur la mobilisation des
ressources particulières du territoire, la recherche de mécanismes
universels doit être complétée et intégrée dans des approches visant
à identifier, pour les utiliser, les singularités du territoire. À côté de
savoirs universaux, il est donc nécessaire d’accumuler des connais-
sances propres aux lieux : nature des sols, des microclimats, des
reliefs, de la biodiversité sauvage et commensale, du tissu social et
comprendre l’agroécologie
professionnel, etc. Pour une bonne part, ces connaissances existent
d’ailleurs déjà, même si elles sont insuffisamment mobilisées.
Compléter et mobiliser ces connaissances tout en maintenant
vivants les échanges avec d’autres territoires demande une organisa-
tion plus nettement territorialisée de la recherche et une redéfinition
du périmètre de la connaissance et du rapport entre savoir verna-
culaire et savoir scientifique, ainsi qu’une redéfinition du rôle des
chercheurs :
Territorialiser la recherche : la recherche actuelle est marquée
depuis plus d’un siècle par une organisation thématique qui n’a cessé
de se renforcer, et ce, d’autant plus dans les périodes de collaboration
étroite avec le secteur industriel, en dépit des appels récurrents au
travail interdisciplinaire. Cette recherche en silo a subordonné les
approches territoriales, comme les filières ont subordonné les ter-
ritoires (cf. chapitre 10). Au sein même de la recherche subsistent
toutefois des dynamiques territorialisées. Ces dynamiques – stations
expérimentales, fermes expérimentales, réseaux locaux de produc-
teurs – constituent une bonne base pour relancer une recherche terri-
torialisée, à condition qu’elles rencontrent une demande publique et
professionnelle, structurée et durable.
Rapport entre savoir scientifique et savoir vernaculaire : le pro-
110
pre d’une recherche territorialisée est de produire une connaissance
utile aux acteurs territoriaux et de valeur plus faible pour l’extérieur
– comprendre le comportement d’un sol hydromorphe dans la pers-
pective du changement climatique dans le Marais poitevin produit
peu de données directement utilisables pour aborder l’agriculture
sahélienne. En revanche, l’état d’esprit et l’approche sont sources
d’inspiration. Par ailleurs, une recherche territorialisée ne produit
que peu de données par des expérimentations en laboratoire et doit
donc les collecter sur le terrain, opération coûteuse si elle n’est pas
effectuée étroitement en lien avec les acteurs. Enfin, les expérimen-
tations elles-mêmes, quand elles sont mises en place, portent plutôt
sur des systèmes de production (association de cultures, modification
du travail des sols, effet des structures paysagères, sélection in situ
de pools de variétés…) qui, pour des raisons financières, demandent
l’implication des acteurs et leur association en amont dans l’élabora-
tion du protocole, et ce, pour deux raisons : améliorer la qualité des
protocoles et des données qui en sont issus ; vérifier l’intérêt a priori
pour les acteurs de favoriser la diffusion a posteriori. La recherche
se fait participative afin d’être appropriée au double sens d’adap-
tée et d’adoptée. En ce sens, le chercheur, sur la base de son savoir
et de son savoir-faire académiques (capacité réflexive, formulation
d’hypothèses, organisation de protocoles de collecte des données,
capacité de traitement et d’analyse critique des données), collabore
avec les savoirs et les savoir-faire professionnels (connaissance des
éléments locaux, gestion d’un système, présence sur le terrain et
politique publique de l’agroécologie
capacité de collecte, retour d’expérience). Indépendamment de ce
dialogue nécessaire, la nature même des enjeux de recherche – piloter
un système et non identifier une loi générale – contraint la recherche
à des évolutions procédurales, notamment en menant une recherche
par prototype (variation de plusieurs facteurs en simultané) et non
pas en élaborant des expériences décisives (variation d’un seul fac-
teur pour en mesurer l’impact).
Une recherche au rabais
Bien des recherches menées dans les années 1950 et 1960 seraient impos-
sibles à réaliser aujourd’hui pour des raisons de coût et d’organisation. Il est
moins coûteux de faire étudier une réaction enzymatique en tube à essai
par un thésard que les effets d’une pratique dans des conditions réelles de
temps et d’espace par un chercheur chevronné. Les discours sur la produc-
tivité de la recherche – mesurée en nombre de publications ! – masquent
mal le fait que, dans la recherche comme ailleurs, le néolibéralisme a produit
des effets délétères : précarisation, court-termisme, compétition nuisant à
la coopération, perte de vue d’ensemble et finalement perte de capacités.
111
Consommateurs et dimension alimentaire
du projet agroécologique
Quels que soient les efforts faits par les professionnels de la filière,
l’agroécologie requiert la mobilisation et l’évolution des habitudes
alimentaires :
−− consommation de produits locaux ;
−− consommation de produits de saison ;
−− limitation de la consommation de produits d’origine animale.
Dans les exemples locaux de développement de l’agroécologie,
le rôle des consommateurs, souvent organisés en associations,
a été considérable, quand ce ne sont pas les consommateurs eux-
mêmes qui sont à l’initiative des démarches. Cependant, dépasser la
croissance régulière mais lente du nombre de particuliers engagés
requiert un investissement de la puissance publique dans le domaine
de l’alimentation. Plusieurs mesures sont à mettre en place, qui
seront favorables à l’agroécologie aussi bien qu’à la santé des popu-
lations :
−− interdiction de la publicité pour les aliments dont la consom-
mation est notoirement nuisible pour la santé (boissons gazeuses,
confiserie, gâteaux apéritifs, etc.) ;
−− affichage du prix des produits en fonction non du poids frais
qui compte l’eau, mais du poids sec, une fois l’eau décomptée ;
comprendre l’agroécologie
−− limitation des teneurs en sel et en sucre dans les produits cui-
sinés ;
−− interdiction des produits présentant des teneurs en pesticides
dépassant un certain seuil, cette limite s’entendant tous pesticides
confondus ;
−− exonération de TVA pour les produits frais (notamment fruits
et légumes) ;
−− exonération de TVA pour les produits à garantie écologique
(comme les produits biologiques).
En outre, la puissance publique peut favoriser l’engagement des
collectivités locales pour :
−− la constitution de réserves foncières dédiées à l’agroécologie ;
−− l’adoption, dans le cadre de la restauration collective, d’un
approvisionnement en produits ayant un impact social et environne-
mental supérieur ;
−− la réduction de la place des produits animaux dans l’alimenta-
tion collective.
Le rôle des collectivités locales
et la globalisation économique
112
La nécessité de développer des politiques de l’agroécologie bute
sur l’architecture actuelle de la globalisation économique d’essence
dérégulationniste. Il n’existe pas, à l’heure actuelle, de cadre com-
mun permettant la mise au point d’une politique agricole mondiale
ou, tout du moins, la coordination des politiques agricoles. La FAO
ne joue pas ce rôle, mais pourrait le faire à l’avenir. Quant à l’OMC,
son mandat étroit de démantèlement des barrières tarifaires (les
taxes) et non tarifaires (les normes) n’a jamais permis d’en faire un
lieu de coopération économique. La diversité des situations est telle
entre les pays fortement exportateurs comme le Brésil, l’Argentine
la Nouvelle-Zélande ou la Thaïlande se faisant fort de conquérir
des marchés, les nations anciennement industrialisées qui subven-
tionnent fortement leur agriculture (Europe, États-Unis, Japon), les
deux géants démographiques que sont l’Inde ou la Chine, et enfin
les pays encore non industrialisés et massivement ruraux comme en
Afrique subsaharienne, que la seule défense d’intérêts nationaux
sans mise en commun de moyens et de péréquation rend l’obtention
de tout accord illusoire. Aussi, le développement de l’agroécologie
passe :
−− à court terme, par la défense de la possibilité, pour les pays ou
les régions qui le souhaitent, de mettre en place des politiques agroé-
cologiques en contrevenant éventuellement aux accords internatio-
naux en les renégociant ;
−− à moyen terme, par la recherche d’une architecture mondiale
pour assurer la sécurité alimentaire.
politique publique de l’agroécologie
Cette organisation de l’agroécologie correspond à un modèle que
l’on qualifiera de subsidiarité économique, dans lequel un cadre
général est fixé collectivement, chaque territoire présentant les
moyens qu’il compte mettre en œuvre pour atteindre les objectifs
définis. Du niveau international – en l’occurrence la FAO – jusqu’au
niveau local – en l’occurrence les communes –, ce sont les collecti-
vités territoriales qui constituent les principaux acteurs de ces poli-
tiques, qu’il s’agisse de protéger le foncier et les ressources naturelles
ou d’assurer des stocks et une régulation des marchés. Cela signifie
une intégration politique de fait sur un mode fédéral. Si l’horizon
international demeure malheureusement incertain – d’aucuns diront
de l’ordre de l’utopie –, rien n’empêche des ensembles – comme l’Eu-
rope – de mettre en place une telle organisation.
En matière agricole et alimentaire, cette problématique n’est
d’ailleurs pas propre à l’agroécologie, l’agriculture industrielle est
elle-même confrontée à ce problème d’absence d’un cadre commun.
Depuis 2007, le cycle de la globalisation libérale est de toute façon
achevé.
Chapitre 12
L’agroécologie
dans le mouvement
de la transition
écologique et sociale
Les dimensions économiques et sociales de l’agroécologie
impliquées et les politiques à mettre en œuvre font de l’agroéco-
logie le volet agricole et alimentaire d’une transition plus globale
de la société vers un mode de vie durable.
115
De quelle vision politique la transition
écologique et sociale est-elle le nom ?
De 1979 à 2008 a dominé une pensée politique dérégulationniste
qualifiée par ses promoteurs de « néolibérale » en référence à la
période libérale (1815-1848) dont elle s’inspire. Cette pensée avance :
−− que la société procède exclusivement de l’interaction contrac-
tuelle d’individus autonomes, rationnels et responsables ;
−− que l’expression de cette interaction est optimale au sein des
échanges marchands qui produisent un équilibre : c’est la main invi-
sible du marché ;
−− que la compétition est le moteur du progrès humain ;
−− qu’il faut se garder de perturber l’établissement de cet équi-
libre car, quelles que soient les intentions – bonnes ou mauvaises –
des régulateurs, le résultat de leur régulation est toujours moins
optimal que le marché. Au contraire, le régulateur doit se contenter
de s’assurer que le marché n’est pas perturbé par des ententes (trust,
syndicat, corporation). Il faut donc laisser au marché le soin de fixer
la valeur du travail, de l’environnement et… de la monnaie !
La triple crise, sociale, environnementale et financière, actuelle
tend à infirmer la pensée dérégulationniste, même si certains de ses
promoteurs tentent encore d’imputer les difficultés actuelles aux
imperfections du marché dont les sociétés et les États seraient res-
ponsables.
comprendre l’agroécologie
Verbatim
« La production agricole doit être considérée dans le cadre du problème
global que soulève l’évolution des relations de l’homme avec la nature, avec
le vivant, et d’une certaine façon avec lui-même : l’environnement, l’aména-
gement du territoire, l’équilibre des sociétés rurales comme celui du monde
sont en cause. Seule une volonté politique peut les prendre en compte en
faisant leur place à des nécessités dont le marché seul ne peut pas tenir
compte. »
Groupe de Seillac, « Agriculture, société et territoires : pour une politique européenne », sous la
présidence d’Edgar Pisani, 1992.
La plupart des populations et des forces sociales se sont détour-
nées de la pensée dérégulationniste dans les dernières années, sans
que l’issue de la crise soit certaine. Une partie des sociétés évoluent
vers une pensée autoritaire et techniciste, conjuguant État fort et
surcroît de puissance technique, pour résoudre les crises tant sociales
que géopolitiques ou environnementales. Cette solution autoritaire/
techniciste, du fait de l’idéologie de la puissance et de la domination
116
qui la sous-tend, porte malheureusement en germe de multiples
conflits potentiels, notamment pour l’accès aux ressources naturelles.
Un autre modèle, parfois nommé « écosocialiste », trouve ses
racines dans la pensée d’auteurs comme Condorcet, Kropotkine,
Polanyi, Gandhi, Schumacher, Boulding, Gorce, Passet, Amartya Sen…
Ce mouvement fait la synthèse entre préoccupations sociales et éco-
logiques. Ses fondements sont :
−− la régulation du marché du travail, de l’usage des ressources
naturelles et de la production monétaire ;
−− la coopération comme valeur fondatrice du progrès ;
−− une culture politique fédéraliste ;
−− une culture internationaliste avec la perspective d’une coopé-
ration internationale dans une conception fédéraliste de l’évolution
de l’ONU.
Complexité de la notion d’écologie
et théorie du donut
Les progrès rapides de l’écologie scientifique – inversement pro-
portionnels à la dégradation de la situation ! – ont abouti à la notion
de limites planétaires (cf. p. 58) à ne pas dépasser pour éviter une
évolution irréversible et imprévisible des conditions de survie des
sociétés humaines. Cependant, il existe aussi un plancher social de
prélèvement, en dessous duquel la vie des sociétés humaines est
également précaire. L’espace situé entre ces limites maximales de
l’agroécologie dans le mouvement de la transition écologique et sociale
prélèvement et ces limites minimales forme une couronne, ou d’un
donut, nom d’un beignet rond anglo-saxon.
Schéma 18
Complexité de la notion d’écologie et théorie du donut
117
Une société durable apparaît donc comme un compromis entre
aspirations sociales et contraintes écologiques visant à demeurer
dans l’espace de viabilité du donut.
Cela étant, les impératifs qualifiés d’écologiques ne sont pas sans
contradictions internes appelant à trouver un compromis entre des
objectifs. Pour rester dans le domaine agricole, nous allons donner
l’exemple de l’élevage, du climat et de la biodiversité.
D’un point de vue climatique, il serait idéal de stocker le maxi-
mum de carbone dans les écosystèmes, c’est-à-dire de favoriser
comprendre l’agroécologie
systématiquement les arbres et d’avoir le moins d’animaux possible.
Ainsi, à l’extrême, la situation optimale climatiquement parlant serait
de n’avoir qu’une population non seulement végétarienne, mais fruc-
tivore ! Manger des pommes, des amandes, des châtaignes, boire du
cidre au lieu du vin, etc.
La disparition de l’élevage en Europe, outre son impact cultu-
rel, entraînerait donc un reboisement massif de tous les parcours
d’élevage – alpage, causses, par exemple. Or ces parcours sont pro-
pices à une flore et à une faune très diversifiées qui, de fait, disparaî-
traient quasiment. Les amis des oiseaux et des orchidées feraient la
moue. Cela étant, le changement climatique constitue bel et bien une
menace pour cette même biodiversité.
La question est donc de savoir s’il existe une situation permettant
raisonnablement de satisfaire des enjeux à la base contradictoires :
un optimum du système qui ne procède pas d’une optimisation de
chaque élément du système.
Une écologie pour l’Homme
118
Si nous échouons à trouver un optimum écologique et que le système soit
déstabilisé au point de ne pouvoir y survivre – en tous les cas sous la forme
des sociétés actuelles –, le système de lui-même, une fois l’option humaine
disparue, balancera dans le sens inverse : la fixation du carbone et la recolo-
nisation de l’espace continental par les végétaux ! Le problème écologique
actuel n’est donc pas de sauver la planète ni le vivant qui nous survivront,
mais d’y maintenir les conditions d’une vie civilisée de l’Homme.
Les trois piliers écologiques de la transition
La transition écologique et sociale concerne l’ensemble du champ
des activités humaines :
−− l’alimentation ;
−− l’habitat ;
−− la mobilité ;
−− la production manufacturière ;
−− la vie culturelle et symbolique.
l’agroécologie dans le mouvement de la transition écologique et sociale
Renouvelable, une question de seuil !
Le terme « renouvelable » est un terme trompeur. Il n’existe aucune res-
source qui soit renouvelable en tant que telle, il faut prendre en compte le
niveau de sollicitation auquel on soumet la ressource. C’est particulièrement
vrai pour la biomasse. Le bois, par exemple, n’est une énergie renouvelable
que si l’on ne prélève pas plus de bois que la forêt n’en reconstitue ! C’est
pourquoi qualifier le bois d’énergie renouvelable sans prendre en consi-
dération le taux de prélèvement n’a aucun sens. D’une manière générale,
il n’existe aucune source d’énergie qui ne soit pas fondée sur des ressources
naturelles. Éoliennes et panneaux photovoltaïques nécessitent des métaux
pour leur fabrication. C’est pourquoi la plus renouvelable des énergies est
celle… qu’on n’a pas consommée !
Si certains courants misent sur l’innovation technique pour se
dispenser de restrictions, voire perçoivent la contrainte environne-
mentale comme une source de croissance supplémentaire, forgeant
la notion de croissance verte, la plupart des mouvements engagés de
longue date reconnaissent que la solution passera par trois piliers
119
placés par ordre d’importance :
−− la sobriété en consommant moins ;
−− l’efficacité agronomique ;
−− la production renouvelable.
La démarche de l’agroécologie, perçue en tant que système ali-
mentaire durable, correspond à la même logique : consommer moins
quoi qu’il arrive, augmenter l’efficacité agronomique des systèmes,
utiliser des ressources renouvelables.
Transition, agroécologie, sobriété
et postconsummérisme
Verbatim
« Vivre simplement pour que simplement d’autres puissent vivre »
(Gandhi).
Si l’on suit les travaux du GIEC et s’il convient de rester en dessous
de 2 °C de réchauffement, chiffre en lui-même colossal, il nous faut
diviser notre consommation d’énergie par quatre. Or le seul usage
actuel des sols pour la forêt et l’agriculture représente le quart de
comprendre l’agroécologie
nos émissions de GES. C’est-à-dire que si nous ne modifions pas notre
usage des sols et si nous voulons rester en dessous des 2 °C, il nous
faut ne plus nous chauffer, ne plus voyager autrement qu’à pied ou à
vélo, ne plus prendre de douche chaude…
Les travaux d’un organisme comme Solagro – dans son scénario
Afterre12 (cf. p. 149)– estiment qu’il est relativement aisé de diviser
par deux l’impact climatique de l’agriculture sans modifier profon-
dément nos habitudes alimentaires culturelles, mais qu’il est plus
difficile de les à réduire par quatre. Ce qui signifie, la consommation
alimentaire constituant un impératif vital, qu’il faudra réduire beau-
coup plus nos consommations dans les autres domaines : la consom-
mation de biens et services, l’habitat, le transport.
La transition écologique rime nécessairement avec sobriété et,
sauf à envisager une guerre pour les ressources, avec le principe de
partage coordonné et équitable des ressources rares.
Faut-il cesser de manger de la viande ?
La question de la consommation de viande, et plus généralement de pro-
duits animaux, fait débat.
120
Il existe un mouvement vegan qui exclut toute utilisation de produits
animaux – œufs, lait, cuir, laine. La motivation des vegans est avant tout
éthique, il s’agit de respecter les animaux et de refuser de les utiliser. Les
vegans n’excluent pas de voyager en avion, par exemple, ce qui est écologi-
quement pire.
S’agissant du point de vue environnemental, il faut rappeler que si l’alimen-
tation a un poids énorme au niveau mondial, c’est que tout le monde doit
manger tous les jours. À l’échelle des individus, dans les sociétés et les
classes riches, c’est la mobilité le premier problème. L’Ademe estime ainsi
que l’impact climat moyen de l’alimentation d’un Français est de 1,28 t de
CO2 par an, soit un peu moins qu’un aller et retour en avion Paris-New York
(1,38 t de CO2) !
Il existe cependant deux points qui font l’unanimité entre vegans, végéta-
riens et écologistes : la consommation de viande a un impact beaucoup plus
fort sur l’environnement que la consommation de produits végétaux, et il ne
faut jamais manger de viande issue de l’élevage industriel !
12. [Link]
l’agroécologie dans le mouvement de la transition écologique et sociale
Polyvalence et participation
comme leviers de la transition
Agroécologie et charte d’Aalborg
En 1933, la charte d’Athènes constatait la nécessité de développer un urba-
nisme adapté à la société industrielle : zonage, spécialisation, fonctionnalité,
production normée de l’habitat. Des années après, la charte d’Aalborg prend
le contrepied de la charte d’Athènes et prône un urbanisme misant sur les
synergies, la polyvalence des lieux, une conception « organisque » de la ville.
Cette convergence avec l’agroécologie ne doit rien au hasard, les mêmes
constats ont conduit aux mêmes types de réponses.
L’effort de consentement à la sobriété et de mobilisation des popu-
lations que requiert la transition écologique est difficilement pos-
sible si celles-ci ne sont pas associées étroitement à l’émergence et à
la gestion de ces nouveaux modes de vie.
121
L’efficacité du monde industriel avait été permise par ce que les
sociologues ont appelé le « compromis fordiste », à savoir la mise en
place du travail à la chaîne – le taylorisme – et la perte de la gratifica-
tion par le travail qui s’ensuit (les travaux répétitifs étant aussi vides
de sens que les calories de l’alimentation industrielle), mais avec en
contrepartie un haut niveau de consommation. Si la transition écolo-
gique et sociale nous oblige à renoncer à la société de consommation,
il faut en échange trouver une autre gratification sociale et symbo-
lique – un autre sens à la vie.
Seuls une participation, un enrichissement du lien social et une
redistribution de la capacité d’initiative au sein de la société per-
mettront la mise en place de modes de vie à la fois économes en res-
sources et gratifiants d’un point de vue humain. Le modèle industriel
d’organisation de la société qu’est l’État central est lui-même épuisé,
sauf à exercer une contrainte extrême pour obtenir par la force ce que
l’on ne peut obtenir par le libre consentement, scénario qui, malheu-
reusement, n’est pas impossible.
comprendre l’agroécologie
Verbatim
« Un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu’on l’imagine, ne
peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d’un grand peuple. Il ne
le peut, parce qu’un pareil travail excède les forces humaines. Lorsqu’il veut,
par ses seuls soins, créer et faire fonctionner tant de ressorts divers, il se
contente d’un résultat fort incomplet, on s’épuise en inutiles efforts.
La centralisation parvient aisément, il est vrai, à soumettre les actions exté-
rieures de l’homme à une certaine uniformité qu’on finit par aimer pour elle-
même, indépendamment des choses auxquelles elle s’applique ; comme
des dévots qui adorent la statue oubliant la divinité qu’elle représente.
La centralisation réussit sans peine à imprimer une allure régulière aux
affaires courantes ; à régenter savamment les détails de la police sociale ;
à réprimer les légers désordres et les petits délits ; à maintenir la société
dans un statu quo qui n’est proprement ni une décadence ni un progrès ; à
entretenir dans le corps social une sorte de somnolence administrative que
les administrateurs ont coutume d’appeler le bon ordre et la tranquillité
publique. Elle excelle, en un mot, à empêcher, non à faire. Lorsqu’il s’agit
de remuer profondément la société, ou de lui imprimer une marche rapide,
sa force l’abandonne. Pour peu que ses mesures aient besoin du concours
des individus, on est tout surpris alors de la faiblesse de cette immense
machine ; elle se trouve tout à coup réduite à l’impuissance.
Il arrive quelquefois alors que la centralisation essaye, en désespoir de cause,
d’appeler les citoyens à son aide ; mais elle leur dit : Vous agirez comme je
voudrai, autant que je voudrai, et précisément dans le sens que je voudrai.
Vous vous chargerez de ces détails sans aspirer à diriger l’ensemble ; vous
travaillerez dans les ténèbres, et vous jugerez plus tard mon œuvre par ses
résultats. Ce n’est point à de pareilles conditions qu’on obtient le concours
de la volonté humaine. Il lui faut de la liberté dans ses allures, de la respon-
sabilité dans ses actes. L’homme est ainsi fait qu’il préfère rester immobile
que marcher sans indépendance vers un but qu’il ignore. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
Quatrième partie
Dimensions
socioculturelles
de l’agroécologie
Les mouvements de l’agroécologie revendiquent un nouveau
statut pour les producteurs, se réappropriant le terme de
paysan et réfutant celui d’exploitant agricole pour parler
d’une activité qui souhaite cultiver la terre sans l’exploiter.
De même, les consommateurs refusent la loi du moins-
disant et veillent à un échange équitable. De part et d’autre,
la relation économique immédiate s’inscrit dans une
relation plus durable et plus complète, sociale, territoriale,
écologique. L’agroécologie s’accompagne de l’affirmation
d’une nouvelle conception du devenir de l’Homme en
rupture avec la conception prométhéenne dominante de
l’ère industrielle qui lui assignait une quête illimitée de la
puissance.
127
Chapitre 13 - Néopaysans et néoconsommateurs
Chapitre 14 - Les limites de la puissance
Chapitre 13
Néopaysans et
néoconsommateurs
Les mouvements se réclamant de l’agroécologie revendiquent
souvent le terme de paysan. Sans leur contester ce droit, il est
important de souligner les différences sociologiques fondamen-
tales entre les mouvements de l’agroécologie et les sociétés pay-
sannes traditionnelles.
Le terme de paysan
Le terme de paysan est forgé par les scribes médiévaux pour dési-
gner la population des campagnes et il est peu probable que les inté-
ressés aient utilisé le mot, plus occupés en effet à nommer les hié-
rarchies sociales internes du monde rural : serf, colon, alleutier,
laboureur, journalier, fermier…
Contrairement aux termes de vilain, de manant, de gueux, de
croquant ou de rustre/rustaud, le terme de paysan n’a jamais eu de
connotation péjorative prononcée même si, de fait, il désignait dans
les sociétés féodales de l’Ancien Régime un membre des classes popu-
laires auxquelles s’attachaient les préjugés des classes nobles et domi-
129
nantes. Il y eut toutefois toujours, et ce, depuis l’époque romaine, un
courant agrarien et rustique au sein des classes dominantes évoquant
les « bergers d’Arcadie » et les bienfaits physiques et moraux de la
vie rustique. En France, particulièrement après la révolution de 1848,
avec l’industrialisation, l’urbanisation et la création d’une popula-
tion ouvrière frondeuse et revendicative, le courant agrarien va se
renforcer au sein des élites, et le paysan incarner le bon populaire
– simple, honnête, sain, travailleur, respectueux de l’ordre – face à la
« canaille ».
comprendre l’agroécologie
Jacquou le Croquant
et la mue politique des paysans
L’ordre bourgeois assigne aux paysans un rôle de bon populaire. Un roman,
Jacquou le Croquant (1899), scelle la nouvelle alliance entre bourgeoisie
industrielle et financière et paysannerie. Les révoltes paysannes ont pour
cause l’arbitraire seigneurial incarné par le comte de Nansac, héritage de
l’ordre féodal. À la fin du roman, Nansac est ruiné, comme la noblesse
l’est dans le nouvel ordre économique, justice est rendue et Jacquou peut
reprendre tranquillement son rôle de paysan. Le propos est d’évidence
moins sulfureux que germinal…
Les mouvements d’industrialisation de l’agriculture s’accom-
pagnent de l’affirmation du terme générique d’agriculteur. C’est en
réaction que le terme de paysan va réapparaître et être revendiqué au
début des années 1980.
À cette date, cependant, les sociétés paysannes, avec leur orga-
nisation, leurs hiérarchies, leurs systèmes de valeurs domestiques,
avaient bel et bien disparu en Europe occidentale.
On peut représenter approximativement la trajectoire du monde
agricole de la manière suivante :
−− à l’origine, des sociétés paysannes partageant des traits com-
muns ;
−− une phase de modernisation conduisant aux agriculteurs ;
−− la situation actuelle avec deux options : une agriculture socié-
130
taire/capitaliste ou une néopaysannerie.
Paysans riches, paysans pauvres
Le terme de « société paysanne » évoque dans les imaginaires modernes
une masse indistincte de petits paysans. Or, jusqu’au xixe siècle, il recouvre
des situations diverses, à savoir une organisation sociale différenciée, hié-
rarchisée, où coexistent des journaliers misérables, des laboureurs, des
gros paysans sachant lire et compter, des notables, voire des entrepre-
neurs agricoles capables de prendre en fermage des domaines nobles ou
ecclésiastiques en apportant le cheptel vif (les animaux) et le cheptel mort
(le matériel). Dans les sociétés industrielles, la plupart des agriculteurs
sont issus des classes intermédiaires des sociétés paysannes. La masse des
journaliers et des petits paysans a nourri l’exode rural. Les descendants des
paysans pauvres sont donc non les agriculteurs actuels mais… les urbains !
néopaysans et néoconsommateurs
Paysan Agriculteur Agrimanager Néopaysan
Lien social >>Famille >>Famille >>Lien entre >>Lien
patrilinéaire nucléaire : sociétaires territorial
avec coopération avec diversifié :
primogéniture : entre les époux possibilité à valeurs
coopération court terme écoféministes
père-fils aîné de capitalisme
familial
Rapport >>Rapport >>Fonds >>Facteur de >> Commun
à la terre patrimonial professionnel production, détenu sous
actif une forme
mutualiste
Lien >>Solidarité >>Solidarité >>Alliance >>Solidarité
économique avec les égaux horizontale industrielle producteur /
(coopérative) consommateur
Crédit >>Pas >>Développement >>Très haut >>Recherche de
d’endettement du crédit niveau l’endettement
à long terme : d’investissement d’endettement minimal
endettement rendu possible
à court terme/ par la forme
usure sociétaire
Nature >>Paysan est >>L’agriculture >>L’agriculture >>Néopaysan
du métier un état est un métier est une est une
héréditaire industrie activité
131
Caractéristiques des sociétés paysannes
En sciences humaines, toute généralisation est abusive car il
existe toujours des cas particuliers. On peut cependant esquisser des
tendances. La société paysanne émerge à partir du néolithique et,
avec le temps, produit quelques traits relativement constants dans le
temps et dans l’espace.
Il s’agit d’organisations sociales patriarcales. La terre s’y transmet
de père en fils aîné, d’où la notion de patrimoine. L’individu s’efface
face au lignage. Le culte des ancêtres (généralement masculin) y
occupe une grande place. Les solidarités s’établissent au sein de la
même couche sociale, c’est également entre égaux que se pratique
la nuptialité : on évite de se marier en dessous de sa condition. Le
mariage est d’ailleurs conçu comme la réunion de patrimoines et la
reproduction de la lignée. Le crédit d’investissement n’existe pas. Les
dettes sont généralement à court terme, liées à une nécessité (mala-
die, événement climatique…), et le taux est souvent usuraire. Ce sont
les pauvres qui s’endettent et qui restent pauvres. L’endettement est
comprendre l’agroécologie
donc un stigmate. Paysan est un état dans lequel on naît et souvent
l’on vit et l’on meurt.
La figure de l’agriculteur
La figure de l’agriculteur est liée à la préoccupation d’industriali-
ser les pratiques agricoles tout en préservant une forme sociale fami-
liale. L’artisanat, qui se constitue autour de la maîtrise d’un métier,
sert de modèle à l’agriculteur. L’entité sociale de base n’est plus la
lignée, mais le couple avec une forte solidarité entre époux, ce qui
se traduit notamment par le fait que bien souvent les jeunes couples
ne vont pas habiter chez les parents paternels, comme c’était le cas
dans les sociétés paysannes. La terre est un « fonds professionnel ».
Les solidarités demeurent horizontales – entre agriculteurs –, mais
prennent la forme de coopératives pour peser dans les filières. Ces
coopératives dépassent largement, en termes d’espace, les villages
et les cantons. Le développement, sous l’égide de l’État, d’accès au
crédit d’investissement introduit une nouvelle culture du crédit.
L’endettement est perçu comme positif puisqu’il s’agit d’investis-
sement et d’augmentation du potentiel de production. Et, de fait,
en période d’inflation, c’est une stratégie économique gagnante.
L’agriculteur insiste sur son métier, sa qualification. Dans une société
où dominent de plus en plus dans l’économie les secteurs secondaire
et tertiaire, ses savoir-faire, sa profession le distinguent de plus en
plus des gens qu’il fréquente et qui sont de moins en moins des agri-
culteurs.
132
Agrimanager ou néopaysan ?
La crise du monde agricole tend de plus en plus à faire penser que
ce stade « agriculteur » (1950-2000) était en fait un stade de transi-
tion vers une organisation de type sociétaire et capitaliste (cf. cha-
pitre 11), même si, bien sûr, les agriculteurs font tout pour survivre
et qu’il faut se garder de conclusions trop rapides.
La logique d’adoption d’un outil industriel favorise la concen-
tration du capital rendant les exploitations non transmissibles au
sein d’une même famille. Le modèle artisanal laisse la place à un
modèle d’entreprises agricoles de plus en plus grandes, propriétés de
leurs sociétaires et dirigées par des agrimanagers. Dans ce modèle,
la solidarité est entre sociétaires. La terre est un moyen de produc-
tion parmi d’autres. Les alliances industrielles ou financières jouent
un rôle important pour la survie et la croissance dans un monde
économique peu régulé où les acteurs se livrent une bataille per-
manente pour capter la plus-value au sein de la filière. Le niveau
d’endettement peut être très élevé dans la mesure où la forme socié-
taire le permet en protégeant la fortune personnelle des sociétaires.
néopaysans et néoconsommateurs
En termes de chaîne de production, l’agriculture est définitivement
une étape industrielle parmi d’autres dans le processus de production
alimentaire.
Face à cette tendance, les néopaysans constituent l’autre terme de
l’alternative. Souvent issus du monde urbain, ils n’en revendiquent
pas moins la recherche d’un lien territorial puisqu’il s’agit souvent
de sortir de la banalité et de la répétitivité d’emplois standardisés qui
pour eux manquent de sens. Dans de nombreux cas, faute de capitaux
ou pour des raisons philosophiques, ils ont fait appel à une épargne
extérieure, souvent par la souscription. D’une manière générale,
ils voient la terre non pas seulement comme leur outil de travail, mais
comme un « commun », un bien qu’ils gèrent au profit des généra-
tions présentes mais aussi futures, dont ils ont l’usufruit et la garde
plus que la propriété ou l’usage. Leur modèle économique repose
généralement sur le partage de valeur et la solidarité, ou l’équité,
avec les consommateurs, dans une perspective d’économie équi-
table, avec entente sur le partage de la valeur ajoutée. Généralement,
les néopaysans essaient d’éviter les situations de surendettement.
La survie économique ne repose pas sur la croissance des quantités
produites, mais sur la transformation (forte valeur ajoutée territo-
riale) et la commercialisation courte. L’agriculture est souvent pour
eux une activité qui fait sens par rapport à leurs métiers antérieurs
qu’ils ont quittés par manque d’intérêt, voire par sentiment de dépos-
session personnelle.
Les consomm’acteurs, des néoconsommateurs ?
Le mouvement des néopaysans est étroitement corrélé – et rendu
133
possible – par une évolution au sein du monde des consommateurs, à
savoir l’émergence d’un mouvement qui se renforce, revendique une
responsabilité des consommateurs dans l’orientation de l’économie
et considère l’acte de consommation comme un mode d’expression de
leurs valeurs et de leurs choix sociopolitiques.
Le phénomène n’est en soi pas nouveau si l’on considère l’en-
semble des prescriptions alimentaires religieusement et culturelle-
ment marquées. Cependant, les motivations des consomm’acteurs
sont différentes puisqu’il ne s’agit pas de se conformer à des prescrip-
tions métaphysiques, ou de se distinguer culturellement ou socia-
lement, mais de revendiquer une responsabilité du consommateur
par rapport aux conditions sociales, écologiques et territoriales de la
production. Les critères retenus sont généralement :
−− la préservation de la santé et de l’environnement, c’est notam-
ment le mouvement de l’agriculture biologique ;
−− l’équité sociale, c’est tout le mouvement du commerce équi-
table ;
comprendre l’agroécologie
−− la préservation de la vitalité économique du territoire et les
économies d’énergie, c’est le mouvement de la consommation locale.
Ces trois mouvements tendent à se rapprocher, voire à se confondre,
dans la mesure où l’idée de responsabilité qui les sous-tend est très
extensible.
Dans les faits, ces consomm’acteurs acceptent généralement :
−− de modifier leur alimentation pour qu’elle corresponde aux
saisons ;
−− de payer leurs produits plus cher si cela profite aux produc-
teurs et au territoire ;
−− d’investir dans des outils économiques permettant le dévelop-
pement d’une filière alimentaire conforme à leur représentation du
bien public ;
−− d’être impliqués dans le développement de cette filière par du
travail bénévole.
On a parfois reproché à ce mouvement de concerner d’abord une
classe moyenne supérieure. Cette remarque, quoique non systéma-
tique, est fondée. Mais invalide-t-elle pour autant les valeurs dont
ces consomm’acteurs sont porteurs ? Il faut rappeler que les Trente
Glorieuses furent une période où justement les consommateurs ont
payé les produits plus cher que s’ils les avaient achetés sur le marché
mondial ! Le problème n’est pas un prix trop élevé de l’alimentation,
mais une trop inégale redistribution des revenus (cf. chapitre 10).
Chapitre 14
Les limites de
la puissance
La question alimentaire, et de manière générale la ques-
tion écologique, suscite de vives réactions. Aborder le débat en
termes purement techniques, quelle que soit l’importance des
arguments, ne permet pas de rendre compte de la vigueur des
réactions de part et d’autre. Le débat n’engage pas que des choix
techniques, mais également des choix anthropologiques. Ou pour
mieux dire encore dans la lignée de l’agronome Haudricourt, les
choix techniques sont des choix anthropologiques et la technolo-
gie, au sens premier de l’étude des techniques développées par
l’homme, est une science humaine.
Les deux aptitudes adaptatives de l’homme
La réussite exceptionnelle – mais potentiellement létale ! – de
l’homme en tant qu’espèce dans la colonisation de la biosphère et
dans sa mobilisation à son profit tient à deux caractéristiques dans sa
relation à l’environnement :
−− sa plasticité culturelle, c’est-à-dire sa capacité à adapter ses
135
modes de vie à son environnement, qu’il s’agisse : de son organi-
sation sociale (de la tribu aux états), de la nuptialité (polygamie,
polyandrie, absence de mariage), de son alimentation (du végétaria-
nisme à une très forte consommation de viande) ;
−− sa capacité à développer des techniques pour exploiter les res-
sources naturelles puis, à partir du néolithique, pour adapter son
environnement, qu’il s’agisse : de la confection de vêtements et de
maisons, d’outils de chasse ou de défrichage, etc.
S’adapter à son environnement ou adapter son environnement
sont donc les deux facteurs de réussite de l’espèce. L’équilibre entre
ces deux approches est au cœur des controverses autour des réponses
à apporter à l’impasse écologique dont l’agroécologie n’est que la
dimension agricole et alimentaire. Faut-il accroître l’artificialisa-
tion de l’environnement, tout devenant outil pour l’homme, ou au
contraire modifier les modes de vie pour alléger l’empreinte écolo-
gique de l’homme ?
comprendre l’agroécologie
La philosophie prométhéenne
La société industrielle est profondément une société où prévaut la
logique d’adaptation de l’environnement au processus industriel, cette
logique s’étendant d’ailleurs finalement à l’homme lui-même, puisque
les masses sont à leur tour subordonnées à la logique industrielle.
Prométhée est le nom du Titan qui, dans la mythologie grecque, donne aux
hommes à l’insu de Jupiter le feu de la forge qui permet à Héphaïstos, le dieu
technicien, de forger ses outils. La geste technique est donc une transgres-
sion d’édits injustes.
On qualifie de prométhéenne13 cette philosophie dans laquelle la
technique est le moteur de l’émancipation de l’homme à l’égard des
contingences et contraintes naturelles perçues comme aliénantes.
Dans cette perspective, l’acquisition croissante de la puissance tech-
nique permet d’inverser la contrainte et de soumettre la nature aux
finalités humaines. Elle est donc considérée comme positive par prin-
cipe (cf. chapitre 6). La pensée prométhéenne valorise le dépassement
et la transgression qui sont à la fois les moyens d’accroître sa liberté
et la marque même de la liberté. La technique permet de vaincre la
fatalité des lois naturelles ou divines.
Friedrich Nietzsche (1844-1900) ira plus loin en affirmant dans
son ouvrage L’Antéchrist que la volonté de puissance est la loi fonda-
mentale de la vie et que tout organisme qui renonce à la volonté de
136
puissance ne peut que dégénérer. Dans cette perspective, la remise
en cause d’une technique et de sa promesse de puissance accrue sera
perçue non seulement comme un reniement du processus d’éman-
cipation antérieure, mais encore comme un risque de déclin – qui
n’avance pas recule –, voire comme un renoncement à la nature pro-
fonde de l’homme. Dans cette perspective, c’est la loi de la Vie elle-
même qui dicte à l’Homme un impératif de subjugation de la Nature,
un impératif de puissance. La quête de la puissance n’est plus un
moyen d’émancipation, mais une nécessité vitale, une injonction.
Cesser de chercher à dominer, c’est déchoir.
13. François Flahaut, Le Crépuscule de Prométhée, contribution à l’histoire de la démesure
humaine, Fayard, 2008.
les limites de la puissance
La notion de limite
L’émancipation prométhéenne s’effectue en se libérant des limites
– naturelles, sociales – conçues comme des chaînes. Pourtant, toute
limite est-elle une chaîne ?
On peut distinguer deux types de limites : une force contradic-
toire, par exemple un mur, un vide, par exemple une falaise.
Dans le cas des limites du premier type – dont le modèle serait le
prisonnier emmuré –, un surcroît de puissance et de capacité permet
de briser ou de repousser la limite. La limite est une frontière qui
dispose d’un au-delà, un espace extérieur à conquérir et à investir
si l’on est libéré. C’est une fin relative. Ces limites invitent donc à
leur dépassement et favorisent des comportements et des tournures
psychologiques caractérisés par l’audace, l’expansivité, l’esprit de
conquête et de création.
Dans le cas des limites de second type – dont le modèle est celui de
la falaise, la finis terrae –, un surcroît de puissance ne sert à rien car elle
n’a rien sur quoi s’exercer. Ici, la limite n’est pas un obstacle à repous-
ser, une barrière qui empêche d’atteindre ce qui se trouve au-delà car,
au-delà, il n’y a rien. C’est une fin absolue. Ces limites invitent à la
retenue et favorisent des comportements et des tournures psycholo-
giques caractérisés par la délicatesse, la modération, l’esprit de conser-
vation et de soin, ce que les Anglais nomment le « care ».
Le tableau ci-dessous récapitule ces deux postures.
Limite relative Limite absolue (de
(de type « mur ») type « finis terrae »)
137
Profil >>monde infini >>monde fini
psychologique >>la nature est forte et >>la nature est fragile
menaçante et en danger
>>figure du guerrier >>figure du jardinier
>>paradigme de la >>paradigme de
puissance l’équilibre
>>lutte/compétition >>entraide
>>se dépasser >>se modérer
>>conquérir >>gérer
>>croissance >>équilibre
>>subjuguer >>prendre soin
>>diriger >>accompagner
>>audace >>délicatesse
>>esprit de géométrie >>esprit de finesse
>>capacité de se >>capacité à saisir le
concentrer sur un tout
point >>tradition
>>innovation
comprendre l’agroécologie
Le dernier demi-siècle correspond à une extension au monde de
l’esprit de conquête de l’Europe occidentale (cf. chapitre 6), esprit
de conquête qui s’est traduit par une mobilisation croissante de res-
sources rendue possible à la fois par l’essor technique et l’essor géo-
graphique de l’Europe. Les succès incontestables de cette expansion
pour ceux qui en étaient les promoteurs ont validé et valorisé par le
succès social procuré les comportements de type « conquérant », ce
que l’on a appelé parfois, un peu par euphémisme, l’esprit pionnier.
Cultivons notre jardin ?
Lors du dernier siècle, la perception d’une nature et d’un monde
finis (cf. chapitre 5) s’est progressivement imposée. Le dernier point
terrestre – le pôle Sud – est atteint le 14 décembre 1911. Cette date
symbolise l’entrée dans un monde clos. Pour perdurer, l’esprit pion-
nier va se donner au xxe siècle de nouvelles frontières :
−− spatiales avec les océans et l’espace ;
−− cognitives avec la recherche scientifique et la création artis-
tique ;
−− technico-économiques avec la promesse de techniques de rup-
ture, que ce soit dans le domaine de l’énergie, de l’information ou de
la biologie, facteur de croissance : l’innovation.
Ces nouvelles frontières, particulièrement celles qui sont spa-
tiales et technico-économiques, vont se révéler décevantes en com-
paraison des « frontières » du xixe siècle des puissances européennes.
La colonisation de l’espace a été singulièrement plus compliquée que
la conquête de l’Ouest ou de l’Afrique, les nouvelles technologies
n’ont pas constitué l’équivalent de la maîtrise du charbon, du pétrole
138
et de l’électricité. Le nucléaire s’est avéré problématique. Mais, sur-
tout, ces « frontières » sont en fait inopérantes pour répondre aux
enjeux sociaux et environnementaux. Elles n’ont pas permis de dépas-
ser les limites planétaires, quand elles n’ont pas participé à réduire
l’espace de survie de l’humanité.
L’humanité se retrouve bel et bien confrontée à un monde fini,
situation assez semblable à celle qui prévalait en Europe avant les
Grandes Découvertes et l’expansion coloniale, avec deux options :
−− la prédominance de l’esprit guerrier, la conquête ne pouvant se
satisfaire qu’en expropriant un voisin ;
−− la prédominance de l’esprit du jardinier.
les limites de la puissance
Verbatim
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à
exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la
vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ;
la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît
service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et
Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaî-
nés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas
été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour
l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si
vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon
coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon
pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pis-
taches.
– Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »
Voltaire, Candide.
Conclusion
Pratiques
et valeurs
L’agroécologie est l’affaire de tous
Réduire les défis posés actuellement à l’agriculture à des problè-
mes techniques serait une erreur. L’agroécologie forte s’inscrit dans
la recherche de systèmes alimentaires durables qui eux-mêmes
répondent à la recherche de sociétés durables. Cela revient à soulever
la question de la manière dont les sociétés changent.
Une agriculture à l’image de la société
L’agriculture industrielle procède des sociétés industrielles.
Les sociétés représentent quelques traits unificateurs qui les
caractérisent en tant que sociétés et les distinguent des autres socié-
tés. Que ce soit celles qui les ont précédées ou leur succéderont ou
celles qui se développent dans d’autres espaces. Ces traits unifica-
teurs se déploient au niveau individuel et au niveau collectif, de la
sphère privée et de la sphère publique, de l’activité politique ou éco-
nomique. La philosophie allemande les désigne sous le terme d’esprit
du temps : le Zeitgeist. Bien sûr, les sociétés ne sont jamais totalement
homogènes et il existe à toutes les époques des déviants, des héré-
tiques, des hétérodoxes ou des alternatifs. Le fait même qu’ils soient
désignés ainsi confirme cependant l’existence d’une norme, d’un dis-
cours dominant, d’une doxa.
L’agriculture industrielle apparaît comme la résultante des socié-
tés industrielles, avec leur rapport au temps, à l’organisation du tra-
vail, à la politique du territoire, à la nature. L’agriculture industrielle
est donc concomitante d’une manière de concevoir l’efficacité, la
guerre, l’éducation, la médecine, les rapports sociaux, et notamment
de travail, dont elle partage les traits : maîtrise, centralisation, massi-
fication, normalisation, automatisation, segmentation et spécialisa-
tion. Elle participe des réussites de la société industrielle, notamment
sociales et économiques, mais aussi de ses limites et de ses désastres.
Succès et affaiblissement d’un paradigme
143
Un paradigme périt de son succès. Le paradigme d’une société,
une fois établi face au paradigme précédent, tend à diffuser dans tous
les secteurs de la société, même ceux très loin de son milieu d’ori-
gine et où il s’applique mal. C’est ainsi que le paradigme industriel
né à la fois au sein des administrations centrales et du monde de la
fabrique, si efficace dans son milieu d’origine, s’est étendu à l’éduca-
tion, à l’agriculture, à l’organisation du territoire, à la santé, à la vie
privée, voire à la philosophie de l’histoire et aux sciences humaines,
notamment l’économie, devenant de moins en moins opérationnel
au fur et à mesure qu’il s’éloignait de son milieu d’origine, voire
contre-productif : difficile de normer des enfants, des comportements
comprendre l’agroécologie
de consommateurs, des territoires. Or l’application d’un modèle
erroné à un système produit des effets létaux à long terme.
Les difficultés rencontrées par le modèle industriel dans son appli-
cation à l’agriculture et à l’alimentation en sont une parfaite illustra-
tion : on ne jardine pas comme l’on construit un automate. Un para-
digme est toujours invalidé par son extension excessive.
Pluralité du monde, pluralité des modèles
L’agroécologie est fondamentalement une tentative pour dépasser
le modèle industriel et concevoir un modèle approprié à la réalité des
agrosystèmes – et plus largement aux systèmes d’alimentation. Par
modèle, il faut entendre la manière dont les acteurs se représentent
les dynamiques à l’œuvre et les pratiques qu’ils adoptent pour les
gérer. Au cœur de ce qui distingue le modèle industriel du modèle
agroécologique, il y a la notion d’aléa. Le modèle industriel vise à
concevoir des systèmes dont tout aléa est exclu, le modèle agroéco-
logique à être en mesure de faire face à une grande diversité d’aléas.
En termes de comportement des acteurs, on peut donc dire que le
modèle industriel est un modèle de réduction des aléas et que le
modèle agroécologique est un modèle de gestion des aléas.
Nous avons évoqué, avec le paradigme industriel, le danger
d’étendre un paradigme au-delà de son espace d’élaboration. Cela est
aussi vrai pour le modèle agroécologique. Il faut se garder de faire de
ses principes des principes universels.
Notre monde est pluriel, et pas seulement au sens culturel. Il
combine des sphères biologiques, des sphères sociales, des sphères
politiques, des sphères industrielles. La médecine, l’éducation, l’éco-
nomie, la géopolitique, l’art, la justice, la production de biens, la pro-
duction de services, l’agriculture demandent à tout instant à l’homme
de s’adapter à son objet ; de répondre à la pluralité du monde par
une pluralité de comportements. C’est parce qu’il est difficile à un
homme seul d’adopter la pluralité de ces comportements que nous
nous appuyons les uns sur les autres et que nous faisons société.
144 En ce sens, l’agroécologie n’est pas une condamnation sans équivoque
du monde industriel, elle constitue un élément de son dépassement
vers un monde pluriel.
conclusion
Verbatim
« Société globale et agriculture connaissent des crises dont les différences
ne peuvent cacher la parenté. De ces crises sortiront sans aucun doute de
nouvelles relations entre la société et son agriculture, un nouveau regard sur
les relations entre la production agricole et la vie de l’espace rural, entre la
modernité et le vivant.
Le problème agricole n’étant que l’un des aspects de la crise que le monde
connaît à la fin du deuxième millénaire, il serait vain et dangereux que le
monde agricole soit seul à le poser. Ce problème n’a pas de solution en
dehors d’une vision cohérente embrassant le monde dans sa complexité
grandissante, dans son unité et sa diversité. »
Groupe de Seillac, « Agriculture, société et territoires : pour une politique européenne », sous la
présidence d’Edgar Pisani, 1992.
annexes
annexes
Le scénario Afterres
Quel est le potentiel d’extension de l’agroécologie au-delà des
expériences locales ? Quel serait l’impact de sa généralisation sur
l’alimentation, le climat, les paysages, les agriculteurs ? C’est pour
répondre à cette question que le bureau d’études Solagro a produit le
scénario Afterres2050.
Ce scénario a été mis au point à partir du calculateur MOSUT qui
établit les liens entre données agronomiques, climatiques, nutrition-
nelles et alimentaires.
Le scénario Afterres2050 s’est donné comme objectifs et
contraintes :
−− de ne faire appel qu’à des techniques existantes et éprouvées
(on ne postule pas de miracle technique) ;
−− de respecter les normes nutritionnelles de la population ;
−− de continuer à exporter pour des raisons de sécurité alimen-
taire en direction des pays structurellement déficitaires ;
−− de continuer à importer des produits tropicaux ;
−− de diviser par deux l’impact climatique ;
−− de privilégier l’élevage extensif pour maintenir des paysages
ouverts favorables à la biodiversité ;
−− de passer la moitié de l’agriculture en agriculture biologique et
l’autre moitié en agriculture intégrée à bas niveau d’intrants.
L’étude conclut à la faisabilité d’un tel scénario sous réserve d’une
réduction considérable de l’élevage et d’une diminution simultanée
de la consommation des produits carnés et laitiers. Globalement, ce
changement de régime alimentaire doit être favorable à la santé de
la population. Dans la phase actuelle, Solagro s’efforce de décliner
Afterres2050 au niveau des régions ou des municipalités.
Pour télécharger le scénario :
› [Link]
[Link]
Pour suivre le projet :
› [Link]
Pour en savoir plus sur les concepteurs :
› [Link]
149
comprendre l’agroécologie
Mesurer la
durabilité :
l’outil IDEA
« Tout le monde est durable… mais plus ou moins ! » Cet aphorisme
en forme de boutade dû à l’agronome Philippe Viaux résume tout
l’enjeu de l’agriculture durable et de l’agroécologie quand il s’agit de
passer du concept à la détermination pratique sur le terrain. Qui peut
prétendre à la qualification agriculture durable ou agroécologie ?
C’est pour répondre à cette question que, depuis 1996, à l’initia-
tive de Lionel Vilain, sous l’égide de la DGER, un groupe de travail
a élaboré la grille IDEA. Il ne cesse depuis lors de l’améliorer. Plutôt
que de répondre de manière binaire, la méthode multicritère propose
une évaluation selon dix objectifs (biodiversité, transmissibilité,
emploi…) des exploitations.
La grille est un outil précieux pour les producteurs soucieux
d’améliorer leur exploitation, mais également pour les groupes de
paysans se donnant des objectifs communs, ou pour les autorités
publiques désireuses de mettre en place des politiques substantielles,
notamment en termes d’évaluation. Elle constitue également un
excellent support pédagogique pour les enseignants.
Sur la méthode IDEA :
› [Link]
150
annexes
IPES-Food : un panel
international
pour les questions
alimentaires
Créé sur le modèle du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemen-
tal sur l’évolution du climat) mais sur une base privée, IPES-Food
est un panel international d’experts travaillant sur la réforme des
systèmes alimentaires en vue de les rendre plus durables. IPES-Food
agit comme un think tank international commandant des études et
produisant des notes afin d’influencer les décideurs.
IPES-Food est présidé par Olivier de Schutter, rapporteur spécial
des Nations unies pour le droit à l’alimentation de 2008 à 2014. C’est
lui qui a introduit pour la première fois le terme d’agroécologie dans
un rapport officiel de l’ONU, comme solution à la crise de durabilité
du système alimentaire.
Le lien pour IPES-Food :
› [Link]
151
comprendre l’agroécologie
Terre de Liens
La propriété de la terre est au cœur des modèles agricoles et l’objet
de fortes tensions et de conflits. Si les sociétés industrielles capita-
listes ont considéré la terre comme un moyen de production comme
les autres, le mouvement Terre de Liens invite les consommateurs
citoyens à devenir co-propriétaires des terres qui les nourrissent.
Les terres ainsi retirées du marché et de la spéculation permettent
l’installation de paysans en agriculture biologique, engagés dans le
développement de circuits courts.
La foncière Terre de Liens permet de regrouper l’épargne
citoyenne.
Terre de Liens s’inscrit dans le mouvement plus vaste des biens
communs qui rappelle qu’une part importante des activités écono-
miques fondamentales – éducation, santé, gestion de l’eau, urbanisme
et logement, transport – gagnent à ne pas être gérées selon un modèle
d’entreprise privée de capitaux ou selon un modèle étatique, mais
nécessitent une cogestion, voire une coproduction, avec les usagers.
Sur Terre de Liens :
› [Link]
Sur le mouvement des communs :
› [Link]
› [Link]
› Un livre de référence en français : David Bollier, La Renaissance
des communs, Éditions Charles Léopold Mayer, 2014.
› [Link]/[Link]
152
annexes
Des villes vivrières ?
Le villes, qui abritent aujourd’hui la moitié de la population mon-
diale, jouent un rôle clé dans la mise en place de systèmes alimen-
taires durables. Outre une responsabilité morale, cela peut devenir
un enjeu de premier plan dès lors que le système alimentaire actuel
s’avère plus fragile et plus instable. De nombreuses municipalités
l’ont bien compris, comme Rennes qui s’est intéressée à son modèle
alimentaire et au moyen de le rendre plus résilient dans le cadre
du projet « Rennes ville vivrière ». L’affirmation des villes comme
acteurs structurants du modèle alimentaire en formation a trouvé
son expression dans le pacte de Milan, pris à l’initiative de la muni-
cipalité de Milan à l’occasion de l’Exposition universelle de 2015 qui
avait pour thème « Nourrir la planète, énergie pour la vie ». Le pacte
de Milan réunit des grandes villes qui s’engagent dans la transition de
leur modèle alimentaire.
L’alimentation des villes est aussi l’objet du projet “Eating City
2010-2020” qui réunit des professionnels de l’alimentation collective,
soit au sein des collectivités locales, soit issus du secteur privé.
Dans le registre des initiatives civiques, il convient de mentionner
également le mouvement des Incroyables Comestibles : il rassemble
des personnes qui cultivent en ville et distribuent le fruit de leur
production.
Sur Eating City :
› [Link]
Sur « Rennes ville vivrière » :
› [Link]/files/catherine_darrot_rennes_metropole_
ville_vivriere_0.pdf
Le pacte de Milan :
› [Link]
Les Incroyables Comestibles :
› [Link]
153
comprendre l’agroécologie
Les mouvements de
consomm’acteurs
– Urgenci
L’implication des consommateurs dans l’établissement des filières
alimentaires n’est pas une histoire nouvelle. Néanmoins, les formes
coopératives de consommation ont connu à partir des années 1980 un
déclin, soit qu’elles aient disparu, soient qu’elles aient, à peu de chose
près, adopté les mêmes pratiques que la grande distribution, ce qui ne
permet guère de les distinguer.
Au cours des quinze dernières années cependant, il s’est pro-
duit un renouveau de l’engagement des consommateurs, incarné en
France par le mouvement des AMAP (Associations pour le maintien
d’une agriculture paysanne), associations de consommateurs qui
se sont regroupées au sein du Mouvement interrégional des AMAP
(Miramap). Le mouvement est mondial, le pays le plus avancé étant
le Japon, où ces associations portent le nom de Teïkeï et regroupent
au total près de 3 millions de consommateurs !
Les dynamiques nationales se regroupent au sein d’une structure
de coordination internationale : Urgenci.
Sur Miramap :
› [Link]
Sur Urgenci :
› [Link]
154
annexes
La garantie
participative
Quelles garanties apporter au consommateur de bonne volonté
sur les pratiques agricoles des producteurs ? En ce qui concerne l’agri-
culture biologique, le choix final a été celui d’une certification faite
par un organisme « indépendant » sur la base d’un cahier des charges
devenu européen. L’élaboration de ce cahier des charges a fait l’objet
de vives critiques de la part des acteurs historiques de l’agriculture
biologique, qui le trouvent souvent trop limité (notamment d’un
point de vue social) et parfois inapte à prendre en compte les particu-
larités, car il est difficile d’élever des poules de la même manière en
Finlande et en Sicile.
Une autre voie était possible. L’association Nature & Progrès,
la plus ancienne association de promotion de l’agriculture biolo-
gique en France créée en 1964, a toujours défendu un système dit
de « garantie participative » où le contrôle est effectué par des com-
missions mixtes entre producteurs et consommateurs. Ce système
permet d’inclure au cours du temps de nouveaux enjeux tels que la
question sociale qui était peu présente dans les années 1970-1980,
date à laquelle les premiers cahiers des charges ont été mis en place.
Il peut également accepter des assouplissements du cahier des
charges Nature & Progrès – beaucoup plus exigeant d’un point de
vue agronomique que le label AB européen –, notamment sur l’équi-
libre végétal/animal si cela semble pertinent. En tout état de cause,
la certification Nature & Progrès est toujours plus exigeante que la
certification AB européenne.
› w [Link]/producteurs/N&P_M-SPG_2015-
[Link]
155
comprendre l’agroécologie
Woofing :
un premier pas pour
re-devenir paysan
L’industrialisation de l’agriculture a conduit à une réduction dras-
tique du nombre de personnes pratiquant l’agriculture. Dans les pays
où le processus est très avancé, le développement de l’agroécologie
implique la reconstitution d’une population active dans le monde
agricole, des néopaysans. Or le vivier de futurs néopaysans se trouve
en ville. Comment donner à des jeunes urbains l’idée et l’envie de
devenir néopaysans ? Avant même de parler de formation, la sensibi-
lisation et le fait de permettre d’imaginer un avenir néopaysan consti-
tuent des étapes nécessaires.
Le woofing (Work on Organic Farming : travailler sur des
exploitations en agriculture biologique ; de WWOOF : World-
Wide Opportunities on Organic Farms) est un réseau de fermes qui
reçoivent des jeunes pour des stages de durées variables. En échange
d’un peu de travail, les woofers bénéficient du gîte, du couvert et de
la bonne humeur.
Très peu de woofers redeviendront néopaysans, mais le woofing
participe à l’acculturation des populations urbaines et permet l’appa-
rition de vocations qui, sans ce stimulus, seraient restées dormantes.
Le site en France :
› [Link]
Pour aller plus loin :
› Jan Douwe van der Ploeg, Les Paysans du xxie siècle. Mouvements
de repaysannisation dans l’Europe d’aujourd’hui, Éd. Charles
Léopold Mayer, 2014.
› [Link]/[Link]
156
annexes
Reneta : le réseau
national des
espaces tests
agricoles, pépinière
de néopaysans
Dans les sociétés paysannes traditionnelles, la formation se fai-
sait à l’intérieur de la communauté. L’industrialisation de l’agricul-
ture s’est accompagnée de la mise en place par les États d’un puis-
sant dispositif institutionnel de formation – lycées agricoles, écoles
d’agronomie, formation professionnelle. Cependant, ce dispositif ne
pouvait et ne peut entièrement se substituer à une part d’apprentis-
sage pratique qui reste majoritairement délivré au sein des fermes.
À côté d’une formation explicite et institutionnelle, demeure donc un
apprentissage implicite, organisé dans le cadre d’entreprise familiale.
Dès lors que l’on ne se situe plus dans ce cadre familial, comment
répondre à ce besoin d’apprentissage ? Les espaces tests agricoles
situés au sein d’une ferme, inspirés du modèle des pépinières d’entre-
prises, permettent à un porteur de projet, de tester et de faire mûrir
son projet d’installation dans des conditions proches de la réalité.
En France, le mouvement des espaces-tests agricoles s’est fédéré
au sein du réseau national des espaces tests agricoles RENETA.
› [Link]