SEQUENCE 2 Séance 2 L'art pour bousculer les normes esthétiques
Contexte : Dès le début des années 1880, le projet d'une exposition universelle à Paris amène les deux ingénieurs
Koechlin et Nouguier – qui travaillent pour l'architecte Gustave Eiffel, déjà réputé pour ses réalisations comme la
gare de l'Ouest à Budapest – à imaginer une tour gigantesque, construite en fer, matériau symbole de la révolution
industrielle . En 1884, Eiffel rachète le brevet à ces deux ingénieurs et présente le projet, qui est accepté. Défendu
par le ministre du commerce Edouard Lockroy, le projet de la future de 300m de haut et de 7300 tonnes est retenu
et le chantier est lancé dès 1887. Un collectif d'artistes publie alor, en février 1887, une lettre de protestation contre
le projet de la Tour Eiffel.
TEXTE 1 - LES ARTISTES CONTRE LA TOUR EIFFEL
Lettre ouverte adressée à M. Alphand, commissaire de l'Exposition.
Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu'ici intacte, de
Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art
et de l’histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse Tour
Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de
« Tour de Babel ». 80
Sans tomber dans l'exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville
sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, du milieu de ses magnifiques
promenades, surgissent les plus nobles monuments que le genre humain ait enfantés. L'âme de la France, créatrice
de chefs-d'œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L'Italie, l'Allemagne, les Flandres, si fières à
juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de
l'univers Paris attire les curiosités et les admirations. 104
Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s'associer plus longtemps aux
baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se
déshonorer ? 36
Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le
déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s'en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un
faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin lorsque les étrangers viendront visiter notre
Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi ? C'est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une
idée de leur goût si fort vanté ? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques
sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M.
Eiffel. (120 mots)
II suffit d'ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour
vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu'une gigantesque cheminée d'usine, écrasant de sa masse
barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides, l'Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés,
toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons
s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s'allonger comme une
tache d'encre l'ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée... (102 mots)
C'est à vous, Monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l'avez embelli, qu'appartient
l'honneur de la défendre une fois de plus. Et si notre cri d'alarme n'est pas entendu, si nos raisonnements ne sont
pas écoutés, si Paris s'obstine dans l'idée de déshonorer Paris, nous aurons, du moins, vous et nous, fait entendre
une protestation qui honore. (69 mots)
Les artistes contre la Tour Eiffel, journal Le Temps, 14 fév.1887.
Parmi les signataires : Meissonnier, Gounod, Garnier, Sardou, Boullat,
Coppée, Leconte de Lisle, Sully-Prud’homme, Huysmans, Maupassant, Zola, Dumas fils.
Note : La lettre ouverte : c'est un écrit engagé, rédigé sous forme de correspondance adressée à un ou plusieurs
destinataires et diffusée publiquement.
ACTIVITE
Résumez le texte : « Les artistes contre la Tour Eiffel en 121 mots , + /- 10%.
TEXTE 2 – Réponse de Gustave EIFFEL
Quels sont les motifs que donnent les artistes pour protester contre l'érection de la tour ? Qu'elle est inutile et
monstrueuse ! Nous parlerons de l'inutilité tout à l'heure. Ne nous occupons pour le moment que du mérite esthétique sur
lequel les artistes sont plus particulièrement compétents.
Je voudrais bien savoir sur quoi ils fondent leur jugement. Car, remarquez-le, monsieur, cette tour, personne ne l'a vue et
personne, avant qu'elle ne soit construite, ne pourrait dire ce qu'elle sera. On ne la connaît jusqu'à présent que par un simple
dessin géométral ; mais quoiqu'il ait été tiré à des centaines de mille d'exemplaires, est-il permis d'apprécier avec compétence
l'effet général artistique d'un monument d'après un simple dessin, quand ce monument sort tellement des dimensions déjà
pratiquées et des formes déjà connues ?
Et, si la tour, quand elle sera construite, était regardée comme une chose belle et intéressante, les artistes ne
regretteraient-ils pas d'être partis si vite et si légèrement en campagne ? Qu'ils attendent donc de l'avoir vue pour s'en faire
une juste idée et pouvoir la juger.
Je vous dirai toute ma pensée et toutes mes espérances. Je crois, pour ma part, que la tour aura sa beauté propre. Parce
que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu'en même
temps que nous faisons solide et durable nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? Est-ce que les véritables conditions de
la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l'harmonie ? Le premier principe de l'esthétique
architecturale est que les lignes essentielles d'un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination.
Or, de quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans la tour ? De la résistance au vent. Eh bien ! je prétends que les
courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul les a fournies, qui, partant d'un énorme et inusité empattement à la
base, vont en s'effilant jusqu'au sommet, donneront une grande impression de force et de beauté ; car elles traduiront aux yeux
la hardiesse de la conception dans son ensemble, de même que les nombreux vides ménagés dans les éléments mêmes de la
construction accuseront fortement le constant souci de ne pas livrer inutilement aux violences des ouragans des surfaces
dangereuses pour la stabilité de l'édifice.
La tour sera le plus haut édifice qu'aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et
pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris ? Je cherche et j'avoue que je ne trouve pas.
La protestation dit que ma tour va écraser de sa grosse masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-
Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l'Arc de triomphe, tous nos monuments. Que de choses à la fois ! Cela fait sourire,
vraiment. Quand on veut admirer Notre-Dame, on va la voir du parvis. En quoi du Champ-de-Mars la tour gênera-t-elle le
curieux placé sur le parvis Notre-Dame, qui ne la verra pas ? C'est d'ailleurs une des idées les plus fausses, quoique des plus
répandues, même parmi les artistes, que celle qui consiste à croire qu'un édifice élevé écrase les constructions environnantes.
Regardez si l'Opéra ne paraît pas plus écrasé par les maisons du voisinage qu'il ne les écrase lui-même. Allez au rond-
point de l'Étoile, et, parce que l'Arc de triomphe est grand, les maisons de la place ne vous en paraîtront pas plus petites. Au
contraire, les maisons ont bien l'air d'avoir la hauteur qu'elles ont réellement, c’est-à-dire à peu près quinze mètres, et il faut
un effort de l'esprit pour se persuader que l'Arc de triomphe en mesure quarante-cinq, c’est-à-dire trois fois plus.
Donc, pour ce qui est de l'effet artistique de la tour, personne n'en peut juger à l'avance, pas même moi, car les
dimensions des fondations m'étonnent moi-même, aujourd'hui qu'elles commencent à sortir de terre. Quant au préjudice
qu'elle portera aux autres momunments de Paris, ce sont là des mots.
Reste la question d'utilité. Ici, puisque nous quittons le domaine artistique, il me sera bien permis d'opposer à l'opinion
des artistes celle du public.
Je ne crois point faire preuve de vanité en disant que jamais projet n'a été plus populaire ; j'ai tous les jours la preuve
qu'il n'y a pas dans Paris de gens, si humbles qu'ils soient, qui ne le connaissent et ne s'y intéressent. À l'étranger même,
quand il m'arrive de voyager, je suis étonné du retentissement qu'il a eu.
Quant aux savants, les vrais juges de la question d'utilité, je puis dire qu'ils sont unanimes.
Non seulement la tour promet d'intéressantes observations pour l'astronomie, la météorologie et la physique, non
seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même
temps la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l'art des ingénieurs. C'est seulement à notre époque, en ces
dernières années, que l'on pouvait dresser des calculs assez sûrs et travailler le fer avec assez de précision pour songer à une
aussi gigantesque entreprise.
N'est-ce rien pour la gloire de Paris que ce résumé de la science contemporaine soit érigé dans ses murs ?
Gustave Eiffel (1832-1923) - Réponse au Manifeste contre la Tour - Le Monde – 1887
POUR COMPRENDRE
1. Montrez que gustave Eiffel souhaite répondre méthodiquement aux attaques portées par les artistes dans leur lettre de
protestation.
2. Identifiez les procédés rhétoriques employés dans le deuxième paragraphe : en quoi sont-ils efficaces ?
3. Quelle impression la formule « ce sont là des mots » peut-elle créer ? Qu'est-ce qu'elle révèle de la posture de
l'ingénieur Eiffel face aux artistes ?
ESSAI : Selon vous, l'art s'oppose-t-il à l'industrie ? Vous répondrez à cette affirmation en un développement argumenté.