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La Force Des Idées, Le Pouvoir Des Mots: Zineb Ali-Benali

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LA FORCE DES IDÉES, LE POUVOIR DES MOTS

Zineb Ali-Benali

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Editions Présence Africaine | « Présence Africaine »

2014/2 N° 190 | pages 227 à 244


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ISSN 0032-7638
ISBN 9782708708860
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La force des idées, le pouvoir des mots
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Zineb ALI-BENALI1

« C’est parce qu’elle (la vérité) a manqué à ce pays que


ses habitants meurent à la pelle. »

Boualem Sansal, L’Enfant fou de l’arbre creux2

LA POÉSIE ET LA RÉVOLUTION
Le titre que j’ai retenu part de la formule de Kateb Yacine dans
Nedjma : c’est la première partie de l’énoncé du titre. La seconde partie
est portée par la question : comment écrire en période de violence
extrême ?
Le narrateur de Kateb, lycéen âgé de seize ans, participait aux mani-
festations du 8 mai 1945 à Sétif, qui ont marqué alors la fin de la
seconde guerre mondiale et la reprise des revendications nationalistes.
Ce qui se passait à Sétif et dans la région Nord-Est de l’Algérie est à
mettre en relation avec d’autres événements contemporains : le mas-
sacre du camp de Thiaroye au Sénégal en 1944 et les répressions de
Madagascar en 1947 qui constituent, avec Sétif, comme une avant-­
première des luttes de libération et des répressions coloniales. Nedjma,
publié en 1956, commence à s’écrire à ce moment.
Kateb Yacine déclarera plus tard qu’il avait alors découvert la poésie
et la révolution. Il touchait ainsi à l’étroite implication de la littéra-
ture dans les problèmes d’une société. Cette implication, annoncée
par Albert Memmi, théorisée par Frantz Fanon, marquera la critique

1.  Université Paris 8. Je reprends et poursuis les éléments d’une réflexion sur la littérature
algérienne d’expression française.
2.  Boualem Sansal, L’enfant fou de l’arbre creux, Collection Blanche, Gallimard, 1999, p. 53.

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présence africaine

de cette époque et continue aujourd’hui encore de peser sur les litté-


ratures dites francophones. En effet, la critique métropolitaine saluera

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l’apparition d’écrivains qui seront considérés comme les porte-­paroles
de leur société (ce qui fera que plus tard on parlera de « cahiers de
doléances3 ». Par ailleurs, la critique nationaliste, notamment en Algérie,
exigera de ces écrivains d’être les chantres des luttes de libération qui
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commencent. Elle fera de leur engagement le critère déterminant dans


la reconnaissance des œuvres des années cinquante, qui marquent tout
autant les débuts de la littérature algérienne que ceux de la lutte de
libération. Je voudrais poser quelques repères pour une histoire des
littératures d’Algérie4.
Abdelkébir Khatibi a analysé la production littéraire de cette période
et sa réception :
Du côté français, on a fait souvent preuve d’une bienveillance et
d’une bonne volonté qui, a posteriori, risquent d’étonner. Il faut renvoyer
à l’atmosphère politique de l’époque, en particulier pendant la guerre
d’Algérie.
Si, dans ce domaine, la gauche française ne manqua pas d’exprimer sa
sympathie ou d’apporter son soutien effectif aux mouvements de libé-
ration, elle fut embarrassée pour justifier ce soutien sur le plan culturel.
Il fallait bien démontrer que les sociétés colonisées ne sortaient pas du
néant, qu’elles étaient dotées de valeurs authentiques et d’une véritable
culture.
Là encore, on ne disposait que du matériel récolté par les orienta-
listes, matériel non négligeable et qui allait être largement exploité par les
maghrébins eux-mêmes. Mais l’optique orientaliste était, dans la plupart
des cas, nostalgie du passé ; elle planait au-dessus des crises du Tiers
Monde et de la formidable poussée nationaliste.
La vision de « l’Homo Arabicus » étriqué, un peu vieillot, figé dans
ses déterminismes, expliqué « essentiellement » par son comportement
religieux, ne satisfaisait plus la gauche française. On peut dire que les pre-
miers écrivains maghrébins d’expression française d’après la deuxième
guerre ont été pour cette gauche une véritable planche de salut. On
3.  Abdelkebir Khatibi, Le roman maghrébin, Paris, Maspero, 1968, Réed. Rabat, SMER, 1980.
Les pages sont prises dans la réédition.
4.  Le pluriel plutôt que le singulier pour parler de littérature en français, en arabe et en
tamazight (ou berbère), avec pour chacune une histoire légèrement différente, chacune,
ayant une relation particulière à l’oralité et à l’écriture, chacune s’inscrivant dans une
tradition culturelle et générique particulière, chacune étant plus ou moins « légitime voix
du peuple », etc.

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La force des idées, le pouvoir des mots

comprend l’intérêt qu’ils avaient pu susciter; leur présence comblait un


vide et répondait à une attente. On salua cette littérature avec un cer-

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tain enthousiasme, L’édition s’en empara, à tel point que chaque maison
d’édition posséda son « Arabe de service », selon l’aveu désabusé d’un
poète algérien. Malek Haddad déclare avec une certaine lucidité tendre :
« Nous sommes les tristes bénéficiaires d’une actualité bouleversée et
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bouleversante5 ».
(…)
Des critiques de droite n’avaient pas suivi le mouvement favorable
à cette jeune littérature d’expression française. Robert Kemp s’indignait
naïvement contre l’ingratitude de Mohammed Dib, à qui il ne permettait
pas d’insulter les Français dans leur propre langue.
On connaît la réponse de Memmi – le plus intellectuel de ces écri-
vains – à propos de ce problème :
« On s’est étonné de l’âpreté des premiers écrivains colonisés.
Oublient-ils qu’ils s’adressent au même public dont ils empruntent la
langue ? Ce n’est pourtant ni inconscience, ni ingratitude, ni insolence.
À ce public précisément, dès qu’ils osent parler, que vont-ils dire sinon
leur malaise et leur révolte ? Espérait-on des paroles de paix de celui qui
souffre d’une longue discorde ?... »6

La littérature maghrébine de langue française répondait à une attente ;


plus encore, elle venait combler un vide ; elle devenait une justification
pour une position politique. Il faut rappeler qu’elle est héritière, souvent
oublieuse et silencieuse, d’un long mouvement d’émancipation pour
une littérature autonome, commencée au tournant du siècle, pour des
raisons politiques différentes, avec quelqu’un comme Louis Bertrand,
poursuivie par les Algérianistes et les écrivains de l’Ecole d’Alger. Dans
ce mouvement, un important changement se produira dans les années
cinquante : les écrivains autochtones deviennent sujets de leur discours
(en même temps que l’ensemble des colonisés deviennent sujets de
l’histoire). On parlait d’eux, on parlait pour eux ; les autochtones vont
prendre la parole. C’est dans ce sens que l’on peut lire l’extrait de la
lettre de Mouloud Feraoun à Albert Camus, à la suite de la publication
de La Peste en 1947 :
Vous écriviez des articles sur la Kabylie dans Alger républicain qui était
notre journal, puis j’ai lu La Peste et j’ai eu l’impression d’avoir compris

5.  Malek Haddad est cité par A. Khatibi, op. cit,  p. 11.
6.  Albert Memmi est cité par A. Khatibi, op. cit., p. 144.

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présence africaine

votre livre comme je n’en avais jamais compris d’autres. J’avais regretté
que parmi tous ces personnages il n’y eût aucun indigène et qu’Oran

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ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française. Oh ! Ce n’est pas
un reproche. J’ai pensé simplement que, s’il n’y avait pas ce fossé entre
nous, vous nous auriez mieux connus, vous vous seriez sentis capable de
parler de nous avec la même générosité dont bénéficient tous les autres.
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Je regrette toujours, de tout mon cœur, que vous ne vous connaissiez


pas suffisamment et que nous n’ayons personne pour nous comprendre,
nous faire comprendre et nous aider à nous connaître nous-même.
J’ai l’intention d’écrire, de parler de nos compatriotes tels que je les
vois mais je n’ai pas d’illusions. Ma vue sera forcément trop courte et
mes moyens trop réduits car il n’est pas vrai que le bon sens soit si bien
partagé qu’on le dit. Si je parvenais un jour à m’exprimer sereinement,
je le devrais à votre livre – à vos livres qui m’ont appris à me connaître
puis à découvrir les autres et à constater qu’ils me ressemblent. Ne puis-je
donc me payer ce ridicule : tenter à mon tour d’expliquer les Kabyles et
montrer qu’ils ressemblent à tout le monde ? À tous les Algériens, par
exemple7.

Feraoun relève la séparation entre les communautés et la mécon-


naissance de la sienne pas des écrivains comme Camus. Le constat est
terrible : sa communauté n’est pas encore entrée en littérature, alors
qu’on en parlait, alors que Camus a publié des articles sur la misère
en Kabylie. Il se sent convoqué à l’écriture, pour présenter le monde
kabyle et dire voilà « comment nous sommes ». Nécessité historique.
La littérature de cette période est marquée par la situation coloniale et
par le changement qui s’annonce aux lendemains de la seconde guerre
mondiale : la fin du monde colonial.
Cette nécessité historique va orienter les lectures des textes, notam-
ment des récits, de cette époque et peser comme un déterminisme, qui
n’a peut-être pas encore fini aujourd’hui.
Khatibi constate une unanimité dans l’horizon d’attente de cette
littérature :
Écrivains, critiques autochtones, écrivains français de droite ou de
gauche, tout le monde était d’accord sur le rôle et la portée de cette litté-
rature qui devait être avant tout un témoignage sur la littérature comprise
comme « reflet » plus ou moins vrai d’une situation8.

7.  Mouloud Feraoun, Lettres à ses amis, Éditions du Seuil, Paris, 1969, p. 201-202.
8.  A. Khatibi, op. cit.

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La force des idées, le pouvoir des mots

C’est donc une période de consensus dans les lectures qui sont
faites des textes publiés avant et au cours de la guerre de libéra-

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tion algérienne. Cela marquera durablement la littérature de cette
période et en fera ce que Khatibi appelle des « cahiers de doléances ».
L’investissement esthétique, le travail de l’oralité, les stratégies d’hybri-
dité générique…, tout ce qui pouvait être signe d’un renouvellement
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dans l’écriture passera quasiment inaperçu. Ainsi, le roman de Kateb,


qui participe au changement de l’écriture romanesque, ne sera publié
que quand la guerre d’Algérie lui aura donné une certaine actualité.
L’écrivain est appelé à écrire pour sa société et son texte à être le reflet
de la réalité. L’horizon d’attente est fixé et le cadre d’écriture précis.
Mais cette sorte de « déterminisme » ne peut jouer ni totalement ni
longtemps. Tous les écrivains n’entrent pas dans ce cadre et la critique
nationaliste en Algérie ne retiendra pas des écrivains comme Mouloud
Mammeri, jugé trop régionaliste, et Assia Djebar qui parle des femmes
et de leur subalternisation (ce que le mouvement nationaliste ne peut
prendre en compte, comme il ne peut admettre les revendications
dites régionalistes et qui veulent introduire une modulation dans la
définition de l’identité nationale) qui était considérée comme écri-
vain de la petite bourgeoisie (Cf. Lacheraf, Sahli et Ouzegane9). Kateb
déclarera :
Le vrai poète, même dans un courant progressiste, doit manifester
ses désaccords. S’il ne s’exprime pas pleinement, il étouffe. Telle est sa
fonction. Il fait sa révolution à l’intérieur de la révolution politique ; il
est, au sein de la perturbation, l’éternel perturbateur. Son drame, c’est
d’être mis au service d’une lutte révolutionnaire, lui qui ne peut ni ne
doit composer avec les apparences d’un jour. Le poète, c’est la révo-
lution à l’état nu, le mouvement même de la vie dans une incessante
explosion10.

Très rapidement, la perturbation du discours du « consensus natio-


nal » interviendra. Elle sera marquée, même si on peut en trouver
des traces et annonces avant, par la publication de La répudiation de
Rachid Boudjedra en 1969 (au même moment Ahmadou Kourouma
9.  Le jeune musulman (journal de l’Association des Oulémas) 1952-1953 pour les articles des
trois auteurs, où l’on voit s’esquisser une critique littéraire « algérienne ».
10.  Kateb, Le Poète comme un boxeur, Entretiens 1958-1989, Dialogue avec Jean-Marie Serreau,
Seuil, Paris, [Link], Seuil.

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présence africaine

donne Les soleils des indépendances)11. Le roman consacre donc la rupture


de l’apparente convergence des voix. Rachid raconte à Céline l’histoire

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de la mère, répudiée par le père tout puissant, qui prend appui tout
autant sur les lois patriarcales (d’un patriarcat qui s’était accommodé
de la colonisation et avait repris de la vigueur à l’indépendance) que
sur son pouvoir économique. Cet homme est un être hybride, à la fois
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patriarche et d’une certaine modernité, qui a su adopter les éléments


de la modernité qui appuient son pouvoir (téléphone, voiture…). Le
roman montre la collusion entre le nouveau pouvoir et le patriarcat
d’une part et la domination du groupe des subalternisés, les femmes
et les jeunes.
Le roman sera interdit en Algérie (mais photocopié et lu !) jusqu’en
1988, à la fin du monopole du parti FLN sur la vie politique et culturelle.
C’est alors que commence, au début des années 1990, la guerre civile,
que les Algériens nomment « La décennie noire ». Le noir comme cou-
leur de la violence aveugle, que rien ne semble vraiment expliquer. Le
noir comme signe d’incompréhension de ce qui se passe. Pourquoi ?
C’est la question sur laquelle vient buter la littérature. Il n’est plus ques-
tion de témoigner ni d’être le porte-parole de qui que ce soit. C’est la
question de l’existence même de la littérature qui se pose.

LA DISPARITION DE LA LITTÉRATURE
« Tout doit-il disparaître dans l’Algérie actuelle ? » C’est la question
qui s’impose à Assia Djebar12, à partir d’une pancarte dans une vitrine,
lieu moderne où s’affiche la voix du destin.
« Tout doit-il disparaître dans l’Algérie actuelle ? » me suis-je inter-
rogée, pleine d’angoisse : c’est certes bien une formule pour un risque
de prochaine liquidation. Le risque de disparition, son imminence, et
presque, pour certains, sa nécessité (« tout doit… »), cela concernait, évi-
demment pour moi, la culture algérienne, plus précisément sa littérature13.

11.  Rachid Boudjedra, La Répudiation, Paris, Denoël, 1969 et Ahmadou Kourouma, Les
Soleils des indépendance, Paris, Seuil, 1970, première édition Presses de l’Université de Montréal,
Montréal, 1968. Les deux romans sont publiés à la fin de la décennie des indépendances.
12.  Assia Djebar, « Tout doit-il disparaître en Algérie ? », Oran langue morte, postface, Actes
Sud, Arles, 1997 et Ces voix qui m’assiègent… en marge de ma francophonie, Albin Michel, Paris,
1999, p. 243, Intervention aux rencontres internationales de Laate, Finlande, juin 1995.
13.  Djebar, Ibid., 1999, p. 243-249.

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La force des idées, le pouvoir des mots

Menace de disparition de la littérature au cours de la décennie 1990 ?


Les textes se multiplient, ce qui explique que l’on ait parlé de littérature

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d’urgence. On pourrait peut-être parler de littérature « dans » l’urgence.
Il s’agit du questionnement d’une société, saisie de vertige au bord d’un
précipice et n’y tombant pas. Que dire ? Comment le dire juste avant de
disparaître ? L’enquête policière, la parabole, la réécriture du mythe, le
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retour sur l’histoire dont les cloisonnements se défont et tombent en


oripeaux déchargés de signification, autant de formes qui sont mises en
œuvre dans les textes de cette période, et que « l’urgence » de l’écriture
ne peut masquer.
J’ai retenu deux textes qui sont comme deux questionnements fon-
damentaux sur le monde en ces temps de menace pour l’humain en
tant que tel. Boualem Sansal, L’enfant fou de l’arbre creux et Puisque mon
cœur est mort de Maïssa Bey14.
Que reste-t-il des hommes à Lambèse ? Jusqu’où peut-on les dépouil-
ler d’eux-mêmes ? Comment une femme peut-elle braver la loi d’État
qui impose l’amnésie et le silence pour parler à son fils assassiné  ?
Comment peut-elle vouloir venger la mort de son fils, vivre sa haine ?
Mais avant de parler des deux textes, je voudrais évoquer le « possible »
de ces textes (ce qui les rend imprévisibles et nécessaires) c’est-à-dire la
nouvelle scénographie que tracent les textes de la « décennie noire ».

LE SILENCE C’EST LA MORT. UNE NOUVELLE


SCÉNOGRAPHIE
Que peut faire l’écrivain ? Une nouvelle scénographie va se dessiner,
que chaque écrivain va décliner à sa façon. Elle est ainsi formulée par
Tahar Djaout, abattu le 26 mai 1993. Reprenant Samih El Kacem,
poète palestinien, il avait écrit quelques jours avant d’être tué, dans
Ruptures, l’hebdomadaire qu’il avait fondé avec deux autres journalistes,
au mois de janvier de la même année :
Le silence c’est la mort
Et toi, si tu parles, tu meurs
Si tu te tais, tu meurs
Alors, parle et meurs.

14.  Boualem Sansal, L’enfant fou de l’arbre creux, Gallimard, Paris, 1999, Maïssa Bey, Puisque
mon cœur est mort, Ed. de l’Aube, La Tour-d’Aigues, 2010.

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présence africaine

De nombreux intellectuels et artistes, mais aussi des simples citoyens,


vont reprendre à leur compte cette formule. La figure et la mort de

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Djaout, à la fois écrivain et journaliste, vont devenir l’image de la mort
en marche en ces temps. Ainsi, le personnage de Aïssa Khelladi se
confond avec le poète assassiné :
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Je m’appelle Tahar, enfin c’est une façon de parler. J’ai appris que le
nom de Amine Touati figure désormais dans une liste de journalistes à
abattre15.

Le passage d’un nom à l’autre se fait par l’énoncé « c’est une façon de
parler », qui fonctionne un peu comme une traduction, qui établit une
identification entre les deux noms et les deux hommes. L’assimilation
des noms a été opérée par la liste établie par les tueurs : un journaliste
en vaut un autre, tous sont à éliminer. Cela se fait également par la
confusion des déictiques, comme dans le passage suivant :
J’écris :
Animal blessé, tu panses tes blessures avec des livres, créature en
sursis, tu veux comprendre le sens de l’éternel, imbécile gavé par la pro-
fusion des lieux communs, tu lis et tu rêves au marin qui part à l’as-
saut de nouveaux continents, au fier nomade qui piétine les frontières
imaginaires16.

Cette confusion des identités permet à Amine Touati de savoir com-


ment il finira :
Je n’ignore pas que trois meurtriers viendront bientôt me don-
ner la mort (…) Quoi qu’il en soit, j’ai décidé qu’ils ne m’auront pas.
Je continuerai à écrire des articles et à préparer mon deuxième essai
sur les islamistes (…), il n’est pas question de m’arrêter en si bon
chemin17.

L’écriture est alors seule possible. Elle ne découle pas d’un engage-
ment politique, mais d’une posture, celle de l’écrivain, témoin de vérité
d’un moment, qui ne se laisse dicter ses positions ni par le juge ou par
son mystérieux interlocuteur ni par ceux qui ont décrété sa mort.
15.  Aïssa Khelladi, Peurs et mensonges, Seuil, Paris, 1997, première édition : Revue Algérie-
Littérature /Action, n° 1, 1996, p. 30.
16.  Ibid., p. 59.
17.  Ibid., p. 31.

234
La force des idées, le pouvoir des mots

Amine Touati écrit vite, avant qu’il ne soit trop tard. Sentiment de
rédiger un testament. Moment volé au destin qui frappe à la porte18.

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Écrire, c’est un défi à la mort, qu’on sait imminente. L’écrivain rejoint
le Sisyphe de Camus. Il touche à la liberté au moment où il peut regar-
der son geste, juste avant de tomber. Il écrit et se sait héritier de toute
la littérature, de ses figures, celle du marin comme celle du nomade.
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Les écrivains se situent dans une tradition multiculturelle. Ils opèrent


un « désarrimage » multiple et multiforme par rapport au discours
univoque, qui se pose en soliloque sans écho. Ils produisent également
une désolidarisation avec les repères culturels qui sont convoqués et
souvent mis en impossibilité de continuer à signifier. Par la multiplicité
de leurs références, ils se tiennent au large du discours de l’État-nation
qui se traîne moribond et son envers radical, le discours islamiste. Les
éléments repris tournent et dérivent sans fixer un sens.
À cette posture de l’écrivain et de l’intellectuel, qui correspond à
une inscription (inscription volontaire, tournant le dos à celle voulu
par l’État-nation et par les tenants du discours de l’exclusion) dans le
champ culturel et social, les deux étant indissociablement liés, corres-
pond une figure du narrateur-énonciateur hybride, menant de front
narration et interrogation du monde et de ses significations. Le narra-
teur scrutateur du monde est très souvent figuré en texte par le per-
sonnage de l’enquêteur à la recherche de la vérité. Cette vérité n’est pas
celle proclamée par le pouvoir et ses affidés mais tient de l’histoire des
faits tels qu’ils ont été vécus et racontés. L’enquêteur est tout sauf un
héros. Il est poussé par un projet qu’il n’a pas toujours décidé, qui est
comme une figure du destin. L’enquêteur (Pierre Chaumet et même
tous les prisonniers du bagne du roman de Boualem Sansal, la mère
dans le roman de Maïssa Bey) se lance à la recherche de la vérité en
déjouant les différentes stratégies qui lui font barrage. La ruse est son
arme, l’évitement et le faire semblant sa stratégie obligée, l’ironie sa
façon de se dégager de l’enlisement du discours politique. Il va aller du
côté des gens réduits au silence, de ceux qui sont exclus de toute déci-
sion, dépossédés de leur être en histoire. À travers cette quête de vérité,
quête toujours très personnelle, loin de tout projet collectif, même s’il
peut y avoir alliance d’un moment, les subalternes – je dirais plutôt les
subalternisés – (les prisonniers, les paysans et villageois du pays oublié,

18.  Ibid., p. 20.

235
présence africaine

les femmes et les hommes contraints au silence après l’assassinat d’un


proche), sont réinscrits dans l’histoire comme sujets. Ils ont à dire et

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ils disent à qui va les solliciter.
Ce quêteur de vérité va, comme l’écrivain et journaliste de Khelladi,
piétiner les frontières, interroger et ainsi défaire les cloisonnements
mémoriels et les séparations spatiales. L’itinéraire de Pierre Chaumet,
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qui le mène d’Avalon à Tissemsilt (qui se nommait Vialar à la période


coloniale, en un presque anagramme d’Avalon, comme Tissemsilt, est
en écho avec le premier nom de Lambèse, Tazoult et avec Timgad, tous
noms berbères qui ne peuvent être réduits au silence pour toujours),
avant l’enfermement à Timgad, établit une continuité spatiale entre deux
lieux, qui se mettent à « signifier » autrement. Ils ne sont plus pris dans
l’histoire officielle, celle de l’exclusion réciproque, mais sont des lieux de
mémoire à retrouver pour Pierre Chaumet, repères de son passé ignoré,
de son identité hybride. L’histoire ne s’arrête pas en 1962, elle continue
à travers des itinéraires individuels. Et elle remonte plus loin et déborde
les séparations instaurées, les territoires réservés ou interdits.
C’est ainsi que Lambèse devient le lieu où l’on pose la question du
sens du monde.

LAMBÈSE THÉÂTRE DU MONDE


Lambèse devient une métaphore de l’Algérie et du monde. C’est ce
que précisera Boualem Sansal dans une interview :

Lambèse est emblématique de ce qu’est devenue l’Algérie depuis 62,


c’est une grande prison. Jusqu’aux années 80, on ne voyageait à l’étran-
ger qu’avec une autorisation, on ne pouvait rien faire, on n’avait aucune
liberté politique. C’était l’enfermement. L’arrivée des islamistes a encore
aggravé la situation : non seulement on pouvait nous mettre physique-
ment en prison, mais intellectuellement, spirituellement aussi, l’Algé-
rie était une prison. Hélas, c’est comme ça. En situant mon histoire à
Lambèse, c’est l’Algérie19.

C’est une « scène du monde » où se joue et rejoue l’histoire des


hommes. Tous présents, tous acteurs et figurants, endossant un rôle
imposé ou inventé, entre dissimulation et faux semblants, les prisonniers,

19.  Interview, Le Quotidien d’Oran, 24 septembre 2000.

236
La force des idées, le pouvoir des mots

comme les personnages du théâtre, représentent les différentes compo-


santes de la société. L’organisation de cette société symbolique renvoie

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non à la société plus large, mais à ses fantasmes : le pavillon des femmes
« fait penser à une base lunaire coupée de la terre20 »; l’administration
de l’établissement obéit à des règles dont certaines peuvent sembler
obscures à qui ne connaît pas le monde politique. C’est aussi un lieu
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qui fait penser aux autres lieux « extrêmes » :


Lambèse est un lieu extrême. Il fait penser à Cayenne, aux forçats
de l’Empire lorsque sous la brume de l’aurore et le cri de la foule on les
embarquait pour l’enfer. Un enfer du bout du monde. Ils partaient à l’état
d’épaves, ils ne revenaient pas. En route, ils perdaient la raison, à l’arrivée
la vie et dans l’au-delà l’envie de s’accrocher, fût-ce au souvenir de Dieu.
Lambèse est une tare historique. Il est l’histoire de ce pays, une his-
toire de guerres, allant et venant, de hères abasourdis, naissant enchaînés,
mourant ligotés, sans avoir rien vu de la marche du monde. Le temps ne
passe pas ici. La guerre est une pensée immuable, une donnée brutale et
définitive de la nature. On la vit en silence, dans la hâte ou la résignation,
même si, bravaches que nous sommes, on en parle, on la soutient et on
meurt à grands cris.
Lambèse est une fin en soi. Il est hors du temps, hors normes, hors
des routes. Définitivement inamovible21.

À l’isolement imposé par le pouvoir en place et renforcé par la


menace des Islamistes, l’Algérie est présentée comme un pays et un
peuple à part. L’écrivain répond par une réinscription dans une histoire
plus large, celle des tous les hommes. Il le fait par le symbolique. Ainsi,
à l’enfermement politique répond l’ouverture sur le symbolique. C’est
là le pouvoir de la littérature.
Le bagne de Lambèse a déjà été évoqué par Kateb Yacine comme
lieu d’une histoire en strates où se rejoue toujours le même drame. C’est
lors de la répression des manifestations de Sétif le 8 mai 1945 que se
fait la remontée de l’histoire :
Me voilà dans les murs de Lambèse, mais les Romains sont remplacés
par les Corses ; tous Corses, tous gardiens de prison, et nous prenons la
succession des esclaves, dans le même bagne, près de la fosse aux lions,
et les fils des Romains patrouillent l’arme à la bretelle ; le mauvais sort

20.  Boualem Sansal, L’enfant fou de l’arbre creux, p13.


21.  Ibid. p. 80.

237
présence africaine

nous attendait en marge des ruines, le pénitencier qui faisait l’orgueil de


Napoléon III, et les Corses patrouillent l’arme à la bretelle…22.

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Alors que Kateb inscrit Lambèse sur un axe paradigmatique, celui de
l’Algérie dominée, qui a vu se succéder les oppresseurs, Sansal l’installe
sur un axe syntagmatique, celui de toutes les oppressions, non plus
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seulement les oppressions coloniales, mais toutes celles qui réduisent


des hommes23.
À Lambèse sont enfermés deux hommes. Pierre est venu d’Avalon
où il a grandi et où il était installé dans une identité « une », sans ombre,
tranquille, jusqu’à la mort de sa mère française. Il découvre alors qu’il
est né d’une Algérienne qui l’a confié à celle qui l’a élevé. Il part pour
l’Algérie à la recherche de son histoire. « Qui suis-je, misère24 ? », inter-
roge-t-il. Pour approcher de la réponse, il fait sortir sa mère biologique
de l’asile où elle est enfermée et abat l’assassin de son père algérien qui
a été tué parce qu’il voulait dénoncer le détournement des cotisations
de la Révolution. Les mots du roman ne mentent pas, Pierre a « abattu
un Symbole25 ».
Il sera jugé, condamné à mort et enfermé au bagne de Lambèse en
attente de son exécution. Farid, l’Unique, explique-t-il à son compa-
gnon d’enfermement, Pierre qu’il surnomme « Hadjra », en traduction
du français vers l’arabe, est enfermé pour avoir tué un « élément du
pouvoir ». Farid a tué parce qu’il en est arrivé à ne plus pouvoir sup-
porter l’abjection dans laquelle il a été entrainé, par le juge, cruel et
corrompu, totalement déshumanisé et déshumanisant. Cet enfant d’El
Harrach, l’un des quartiers populaires, comme on dit, d’Alger, aime sa
mère, ses sœurs, l’oued et son quartier :
C’est pas l’oued qui pue, c’est la merde qu’il charrie. Et cette merde,
elle est pas de chez nous, elle vient de ces gens qui nous boivent le sang
et nous méprisent par-dessus le marché. Les petites gens ne se révoltent
pas par plaisir, ils ne tuent pas par jeu, ils rompent les amarres26.

22.  Kateb Yacine, Nedjma, Seuil, 1956, Rééd. coll. « Points », 1996, p. 41.
23.  C’est en cela que Boualem Sansal est dans une perspective postcoloniale. Kateb l’est
par d’autres aspects, comme la relation complexe à l’héritage culturel, à la colonisation, ce
« mal nécessaire », etc.
24.  Sansal, op. cit., p. 40.
25.  Ibid., p. 256.
26. . Ibid., p. 127.

238
La force des idées, le pouvoir des mots

Farid a rompu les amarres, même s’il va finir au bagne. Il dit l’his-
toire des petites gens, de ceux qui comme lui se sont tournés vers les

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Islamistes comme porteurs d’un discours de rupture. Ils peuvent finir,
comme lui, par constater qu’ils se sont fourvoyés, mais ils auront mar-
qué leur rupture.
Qu’ont en commun l’enfant d’Avalon et celui d’El Harrach ? Pierre
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constate :
Nous étions deux pauvres morts-vivants égarés dans la pourriture,
nous ne savions plus distinguer entre midi et minuit27.

Le bagne de Timgad devient, pour Pierre, Farid et tant d’autres, le


lieu ultime. Le temps ne s’écoule plus. Plus d’attente, plus d’espoir.
Ce lieu est fait de couches de mémoire : Lambèse, le nom romain, a
recouvert le premier nom berbère, Tazoult, qui est repris à l’indépen-
dance du pays, après quelques semaines de fermeture de l’établissement
pénitentiaire. Le nom change et retourne à son origine, mais la fonction
de l’établissement reste la même. « Mère, le mur est haut », chantent
dans le roman de Kateb les hommes enfermés et le dicton populaire
dit qu’« à Lambèse, ni lettre ni dépêche ». La voix, en un irrépressible
élan, dit la réalité du bagne.
Au cœur de Lambèse, dans la cour, un enfant « fou » est enchainé à
un arbre mort. On y voit un chien et quelquefois un rat. Est-ce l’arche
parodique d’une humanité en dérive ? De quel dire le chien est-il le
signe? Est-ce une figure du bouc émissaire des temps anciens, qui porte
les misères des hommes ? Est-ce, comme Cerbère, le guide du passage
vers les territoires de la mort ? Ou encore, est-ce, comme le chien
des contes maghrébins, celui qui éloigne l’Ogresse vorace ? Peut-être
quelque chose de chacune de ces figures, sans que rien ne soit précis.
L’auteur explique :
Cet enfant enchaîné au milieu de la cour de Lambèse, il n’existe pas : il
est clair que c’est un symbole. Et les symboles ne se voient pas. On le voit
seulement quand on est préparé, quand on le veut, quand on a les moyens
de le voir. Donc moi-même je me pose la question est-ce que les gens
de Lambèse, ces prisonniers qui regardent la cour à travers les grilles,
voient cet enfant fou, ce peuple rendu fou par cette politique absurde,
celle que nous avons menée depuis 62, ce peuple qui est infantilisé qui

27.  Ibid., p.179.

239
présence africaine

est aveugle ? À un moment donné, on découvre que cet enfant, en plus


d’être fou et de se trouver dans cette position paradoxale, est aveugle.

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Non, on ne le voit pas mais on le sent. Mais évidemment, lui, Pierre, le
Français en prison avec Farid, le voit, car il vient de l’extérieur. Pour l’ob-
servateur extérieur, c’est relativement facile de voir que le peuple algérien
a été abruti, enchaîné, aveuglé, infantilisé démuni de moyens d’analyser
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et de discernement, donc en définitive détruit28.

Il est le compagnon de la vie-mort des enfermés de Lambèse. Il


est libre dans l’espace de la relégation, circule comme il veut dans le
bagne, ne se lie à personne et ne se laisse enfermer dans aucun sens
fixé ou précis.
Quant à l’enfant, personne ne connaît vraiment son histoire. Les
récits foisonnent, mais aucun n’est satisfaisant, comme celui du vieux
soldat29, qui fait converger les contes en une sorte de folie généalogique
(Kahina et les Gaulois, etc.) :
Et l’enfant de Lambèse ? Pourquoi est-il fou ? Pourquoi son arbre
est-il sec, que fait-il dans un bagne ? Dis-nous. « On ne le sait pas », avoua
le vieux soldat30.

L’énigme de la présence et de l’être de l’enfant n’est pas résolue. Son


histoire résiste au sens. Elle permet aux prisonniers de parler et de faire
circuler les palabres à travers les tuyaux (cf. p. 262-263)
L’enfant ne parle pas. Il peut pousser des cris sans que l’on sache
pourquoi :

28.  Sansal, Interview, Le Quotidien d’Oran. Art. Cit.


29.  Le vieux rescapé du passé de Lambèse raconte une histoire : « Il nous apprit que l’enfant
de l’arbre sec avait une histoire (…) Voici, il y a bien longtemps de cela, errait en ces lieux
une tribu amazigh. Elle vivait de chasse, de cueillette et d’agriculture à la petite semaine.
Elle s’habillait de peaux de bêtes et, parce que peu portée sur le travail ingénieux, squattait
grottes d’ours, terriers de lapins et les cabanes des voisins. Parmi les mille superstitions
qui la minaient, il en était une d’exotique par-dessus les autres. Elle croyait dur comme fer
qu’un jour le ciel lui tomberait sur la tête. La lubie est arrivée par la mer, portée par le vent,
car avant cela elle savait le ciel dûment clouté sur le dos d’un taureau.
(…) La tribu avait une reine. On montrait de la déférence à son endroit, sa beauté s’imposait
cependant violemment et chacun se démenait comme diable pour se l’approprier et jouir
de ses biens (…) Un bâtard ne peut être ni héritier ni frère. On l’attachait à un arbre
pour l’empêcher de se mêler à la marmaille de la tribu. On choisissait un fruitier afin de
permettre à l’enfant de se nourrir et de protéger du soleil. On lui offrait une outre pour la
soif  » (Sansal, L’enfant fou…, p. 269-270).
30.  Sansal, L’Enfant fou…, p. 270.

240
La force des idées, le pouvoir des mots

L’enfant de l’arbre creux poussa un cri ; étrange et douloureux. Il


ressemblait au gémissement d’une âme dévorée par les ténèbres31.

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Lambèse est un lieu extrême, c’est aussi un lieu de la résistance à la
machine signifiante. Lieu de l’inscription les multiples mémoires du
lieu, le bagne résiste au sens, à l’explication, à la ligne du récit dirait
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Glissant. Le mythe, le récit généalogique, le récit nationaliste, l’expli-


cation du monde, comme tous les récits de fondation, cela se défait à
Lambèse, devant Lambèse. Séisme dans l’écriture.

PUISQUE MON CŒUR EST MORT


Que peut faire une femme face à la Loi de l’Etat qui institute l’ou-
bli comme seule position face à la mort violente ? Comment tenir
tête à la loi qui institue le pardon des assassins ? Que peut faire une
femme, subalterne de plusieurs façons, en tant que femme d’abord,
puis comme veuve-élevant-seule son fils, enseignante et n’affichant pas
les signes ostentatoires du respect de la règle qui s’impose à la société ?
On me parle de réconciliation. On me parle de clémence. De
concorde. D’amnistie. De paix retrouvée, à défaut d’apaisement. A
défaut de justice et de vérité32.

Comment refuser l’oubli et l’aphasie ? C’est le face-à-face avec un


pouvoir monolithique (et avec lui ceux qui le contestent par la violence)
de quelques hommes ou d’une femme, qui n’acceptent pas les décisions
qu’on veut leur imposer. Ni proclamations, mais un refus qui ne se dit
pas, qui peut-être ne se sait pas refus et qui se manifeste par une pesan-
teur à obéir et à exécuter, par une façon de vivre le deuil.
La mère refait le procès des mots. « Il a fallu trouver une terminolo-
gie en accord avec les objectifs de communication des partisans d’une
réconciliation franche et massive33. » « Les bourreaux deviennent des
repentis et des égarés, et des victimes du système. »
La mère va consulter le dictionnaire pour aller à la source du sens
des mots34.
31.  Sansal, Ibid., p. 32.
32.  Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, p. 30.
33.  Ibid., p. 119.
34.  Ibid., Cf. p. 120.

241
présence africaine

Mbembé traitant de la configuration des États africains et de leur


gestion des sociétés, parle de zombification réciproque, les uns – ceux

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qui constituent le commandement – tenant leurs sujets par la force et
par une mise en scène du pouvoir mais ne pouvant être ce qu’ils sont
que par l’assentiment des dominés. En Algérie, le pouvoir se met en
scène dans le secret et la formule généralisatrice et presque désincar-
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née : la révolution se fait au nom du Peuple et c’est au nom du Peuple


que toutes les décisions sont prises ; c’est le Conseil de la Révolution
qui a mené le coup d’État (dit Redressement) de juin 1965, etc.
La zombification comme forme de solidarité aberrante, celle qui lie
l’arbre au lierre qui l’enserre, sans que l’on sache à la fin qui soutient
qui, peut un jour tomber. C’est alors le printemps des révolutions. C’est
ce qu’annonce la littérature.
On peut reprendre la question : que peut faire une mère face à la loi
qui programme l’oubli ? C’est la question qui porte le long monologue,
cette si longue lettre d’une femme qui n’accepte pas, n’accepte plus, ne
peut plus accepter, les accommodements imposées à la société et que
celle-ci s’impose. Comme Antigone autrefois, elle suit une autre voie.
La raison d’État n’est pas sa raison. Elle se fait ainsi hors-la-loi et tombe
sous le coup de la loi : vous ne savez pas ; vous ne ferez rien de ce que
nous déclarons illégal, dit la loi. Un homme a voulu inventer sa façon
d’être au monde ? Il est tué ? Sa mère ne peut rien. Elle ne peut dire
son refus et sa révolte.
Pour elle, comme pour tant d’autres, une question : comment conti-
nuer à vivre après le désastre ? Comment faire entendre son cri de
subalternisée ? Le cri de la femme blessée ? Et comment mener son
projet de vengeance, le seul moyen pour elle de reprendre pied dans
l’histoire ?
La mère, narratrice et observatrice du malheur va d’abord vivre la
douleur insupportable puis le deuil dans ses gestes et pratiques fixés
par la loi sociale.
L’individu est confronté au rituel social. On lui conseille la patience
et la résignation à travers des formules toutes faites que l’on reprend
pour une telle circonstance. Elle rêve de pleureuses, accourues de la
nuit des temps, qui se lacèrent le visage et lancent le cri de toute femme
blessée dans son enfant. Mémoire très lointaine, méditerranéenne, du
cri féminin. Femme qui peut redevenir vivante à travers le vécu de
toutes les femmes.

242
La force des idées, le pouvoir des mots

Puis elle écrit à son fils, comme s’il était encore là et déjà mort. Une
façon de prendre en compte sa mort et d’en dire l’inacceptable : il est

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mort et il faut vivre avec sa mort, avec son absence.
Puis elle va, elle la femme abattue, reprendre pied dans l’histoire. Elle
rêve de vengeance. Elle contrevient ainsi à la loi sur la concorde civile
de plusieurs façons : en refusant d’oublier et en voulant se venger ?
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POUR FINIR : LA DISSIDENCE DES SIGNES


Au terme de la lecture de ces deux romans, on peut constater que
social et politique sont étroitement liés, et que le mot social renoue avec
le sens qu’il avait il y a bien longtemps, en tant que qualificatif dési-
gnant les guerres entre Athènes ou Rome et leurs alliés réciproques35.
L’écrivain est porté par une nécessité qui est la seule possible : « dis et
meurs », écrivait Djaout.
Les narrateurs, ou les personnages qui sont aussi narrateurs, même
partiels, à la fois observateurs et acteurs, ont un faire qui s’écarte de
ce qui est prescrit par la Loi, que ce soit celle de l’État ou celle de la
religion selon certains. Ils instaurent ainsi un brouillage de repères et
des frontières. Ce brouillage est à l’œuvre dans l’écriture même. On
observe une véritable dissidence des signes, une dérive des symboles,
une remontée vers une autre mémoire. Ainsi, à Tissemsilt, retrouve-
t-on le triptyque d’avant : mosquée, étoile et croix qui reprend les
armoiries de la ville coloniale. C’est le temps de la sieste, le temps de la
pause, de la paix, un temps camusien.
L’affirmation identitaire nationaliste (l’Algérie, la langue arabe et l’Is-
lam, triptyque en œuvre depuis les années 30) est ainsi contestée, par
ce simple rappel, qui réintroduit le divers.
La posture de l’auteur est renouvelée : l’écrivain est convoqué par
une nécessité d’être sujet dans une histoire dont on a voulu l’exclure.
Il donne (redonne) un rôle de sujet historique à ses personnages. Il se
fait narrateur, souvent enquêteur, reprenant le mot d’ordre de Kateb
Yacine. Il est personnage : le Pierre du bagne de Lambèse, doublé par
Farid, la mère éplorée de Maïssa Bey, qui sort du rôle de la femme qui
pleure pour rêver de vengeance. Farid explique ainsi son geste :
35.  Guerres sociales, c’est le nom du conflit entre Athènes et ses alliés de la 2e Confédération
athénienne (357-355 av. J.-C.), puis du conflit entre Rome et ses alliés d’Italie (91-89/88
av. J.-C.).

243
présence africaine

En ces filles, je voyais mes sœurs, mais aussi le seul rêve qui nous reste
à nous autres les hommes brisés36.

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Comme le dit Farid, « les malheureux parlent, écoutons-les37 ». C’est
dans ce sens que peut se dessiner « un possible devenir ». La littérature,
plus que jamais, dans ces pays du silence, répond à une nécessité : la
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parole de ceux qui ne l’ont pas.

36.  Sansal, L’enfant fou, op. cit., p. 157.


37.  Ibid..

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