De L'analyse Narrative À La Théologie Des Récits Bibliques: André Wénin
De L'analyse Narrative À La Théologie Des Récits Bibliques: André Wénin
Wénin André. De l'analyse narrative à la théologie des récits bibliques. In: Revue théologique de Louvain, 39ᵉ année, fasc. 3,
2008. pp. 369-393;
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Abstract
Narrative analysis is an exegetical method till now poorly known in the French-speaking theological
area. In a fïrst part of his article, the author presents the principle of the method and exemplifies its
main procedures using texts from both Testaments. Reading a biblical account (2 Sam 12,1-6), he
shows in which kind of relationship a narrative involves the reader. In the second part, the author
indicates some ways in which such a synchronie method may be useful for a biblical theology which
differs from that which studies the history of Israel's theological ideas. As a matter of fact, narrative
analysis leads into a hermeneutical exploration of the theology the accounts themselves offer in the
way they characterize God in his manyfold relations with human characters involved in the story they
tell.
doi: 10.2143/RTL.39.3.20331 1 1
Revue théologique de Louvain, 39, 2008, 369-393.
André Wénin
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370 A. WÉNIN
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dit: « Priez pour ne pas entrer en tentation.» 41 Et il s'éloigna d'eux
d'environ un jet de pierre et, ayant fléchi les genoux, il priait, disant:
42 « Père , si tu veux, emporte cette coupe loin de moi ! Cependant, que
non ma volonté mais la tienne se fasse.» 43 Alors fut vu de lui, venant
du ciel, un ange qui le réconfortait. 44 Et, en proie à l'anxiété, il priait
plus intensément. Et sa sueur devint comme des gouttes de sang tom¬
bant à terre. 45 Et s 'étant levé de la prière, étant venu vers ses disciples,
il les trouva endormis de tristesse. 46 Et il leur dit: «Pourquoi dormez-
vous ? Vous étant levés, priez pour ne pas entrer en tentation. »
M.-E.
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DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 373
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DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 375
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376 A. WÉNIN
paroles des personnages, mais les rendra avec ses propres mots ou en
discours indirect. Ainsi, dans une scène de la passion selon Luc
(23,8-10), le narrateur évoque indirectement les espoirs d'Hérode et
les violentes accusations des chefs des prêtres, plutôt que de les mettre
en scène.
De tels choix ne sont pas neutres. Ils contribuent à mettre en valeur
certains éléments de l'histoire plutôt que d'autres et permettent de
donner aux événements une apparence de plus ou moins grande
conformité au «réel des faits» : ainsi, le mode scénique donne au lec¬
teur une impression de scène croquée sur le vif, tandis que le mode
narratif impose davantage de distance puisque les faits y sont filtrés
par le narrateur. Car le mode narratif permet de souligner directement
ce qui est essentiel, d'induire des jugements, de nommer les senti¬
ments - on le voit par exemple dans la scène lucanienne de l'agonie
de Jésus citée ci-dessus (Le 22,44-45). En revanche, le mode scénique
laisse au lecteur le soin de déduire tout cela à partir de ce qu'il voit
et entend «en direct»: c'est alors à lui de cerner l'essentiel de ce qui
se passe, d'apprécier ce dont le récit le rend témoin, de comprendre,
de qualifier les personnages, d'apprécier leurs actes, de deviner leurs
sentiments, etc. Le procédé est extrêmement courant dans les récits
bibliques des deux Testaments. Un bel exemple est fourni par la scène
de l'agonie de Jésus selon Marc. Dans ce récit, on notera néanmoins
de brefs passages en mode narratif, aux versets 33b, 35b et 40b. C'est
le signe que le narrateur peut varier les façons de raconter, passer d'un
mode à l'autre selon les effets qu'il entend ménager.
choses comme celui-ci les voit. Un bel exemple se lit un peu plus loin
dans le même récit (Gn 22,13): «Et Abraham leva les yeux et vit, et
voici: un bélier, derrière, pris dans le fourré par ses cornes». — Il
s'agit donc ici de repérer qui est le focalisateur: le narrateur ou un per¬
sonnage.
Mais une autre question se pose: à partir du lieu où la caméra est
située (focalisateur), qu'est-ce qui est enregistré? Qu'est-ce qui est
donné à voir à travers les yeux du narrateur ou du personnage? De
nouveau, deux options sont possibles. La première consiste à ne mon¬
trer d'un personnage ou d'une action que ce qui en est observable de
l'extérieur: le récit offre alors une vision externe de l'objet focalisé.
C'est le cas, par exemple, au début de la scène de l'agonie en
Le 22,40-43. La seconde consiste à raconter aussi ce qui se passe dans
le for intérieur des personnages, c'est-à-dire ce qu'aucun témoin
humain de la scène ne peut voir: on a alors une vision interne , comme
lorsqu'en Le 22,44a, le narrateur précise que Jésus «prie plus inten¬
sément, en proie à l'anxiété». Dans les deux exemples mentionnés, le
focalisateur est le narrateur. Mais ce peut aussi être un personnage.
Ainsi, en Gn 22,13 (cité ci-dessus), c'est Abraham qui a une vision
externe du bélier. Quant à Jésus, il a une vision interne des foules lorsque
Matthieu note qu'en les voyant, il perçoit qu'ils sont «las et prostrés
comme des brebis qui n'ont pas de berger» (Mt 9,36)12.
Même si la plupart du temps dans la Bible, le narrateur constitue
l'instance focalisatrice et présente une vision externe des personnages
et des faits, il joue avec beaucoup de liberté et de souplesse sur les
diverses possibilités de focalisation: cela contribue à rendre son récit
fluide et agréable, tout en ménageant chez le lecteur des effets divers.
Bien repérer les points de vue dans le récit est important, notamment
pour l'étude des personnages.
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DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 379
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DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 385
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les circonstances où elles se sont développées, les intérêts en jeu et les
buts poursuivis. Une telle perspective, pour intéressante qu'elle soit,
est cependant plus archéologique que théologique. A mon sens, la
tâche de la théologie biblique est de mettre en lumière ce que les
textes, dans la complexité où ils se présentent au lecteur qui lit la
Bible, disent de Dieu en relation avec les êtres humains. En ce sens,
pour ce qui est des récits du moins, l'analyse narrative représente une
approche pleine de ressources21.
Pourtant, il faut le redire d'emblée: l'analyse narrative en tant que
telle ne développe aucun intérêt direct pour le sens et donc la théologie
des récits bibliques, se bornant à examiner le fonctionnement du récit
et l'art narratif qui y est mis en œuvre. Cependant, l'attention que le
narratologue réserve obligatoirement à l'intrigue du récit et à la
manière dont s'y organise l'interaction entre les personnages l'amène
forcément à s'intéresser au personnage divin et à son implication dans
les histoires racontées où interviennent aussi des acteurs humains. Il
regarde donc comment le narrateur s'y prend pour représenter, sinon
Dieu lui-même, du moins son action et ses paroles, sa façon d'inter¬
venir et de se laisser entraîner ou non dans les affaires humaines, de
correspondre plus ou moins à l'idée que les autres personnages se font
de lui, de répondre ou non à leurs attentes. Il doit s'intéresser au
résultat de l'agir divin sur le cours des faits racontés et sur les per¬
sonnages, et à l'effet qu'un tel récit peut produire sur le lecteur. En
d'autres termes, même s'il n'est pas théologien, le praticien de l'ana¬
lyse narrative qui travaille sur la Bible ne peut éviter de se confronter à
la théologie le plus souvent implicite du récit, c'est-à-dire à la dimen¬
sion particulière qu'y introduisent la présence, la parole et l'action du
personnage singulier qu'est Dieu, et à la façon dont la compréhension
en est orientée par la façon de raconter22.
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DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 387
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(par ex. 20,18-21,1 ; 29,31), sépare le fils de son père (par ex. 21,12-13
et 22,1-19), bénit (par ex. 26,12; 39,5) ou tue (38,7.10), allant jusqu'à
détruire des villes entières (19,24.29). S'il peut se donner à voir direc¬
tement (12,7; 17,1), il use aussi d'intermédiaires (par ex. 16,7-12;
22,11.15) ou s'exprime dans des songes (par ex. 20,3.6; 31,24). Il
anticipe l'avenir par des annonces ou des promesses (par ex. 22,17-18;
26,3-4.24; 28,14-15) et s'avère capable de percer les secrets des cœurs
(20,6). Pourtant, à d'autres moments, il semble ne pas savoir, comme
lorsqu'il cherche les humains en Éden (3,9), qu'il dit devoir vérifier
ce qu'il en est au juste du mal à Sodome (18,21) ou qu'il met
Abraham à l'épreuve à propos de son fils (22,1). On aura noté au pas¬
sage combien les anthropomorphismes abondent dans cette représen¬
tation narrative du personnage divin.
Cela dit, Dieu n'est jamais décrit en lui-même, mais toujours dans
son interaction avec l'univers et ses composantes, les humains en
particulier. Cette relation qu'il initie lui-même dès la première page
du récit est le cadre constant de son action. Le plus souvent,
d'ailleurs, il ré-agit plutôt qu'il n'agit, cherchant à s'adapter aux
choix et aux actes que posent plus ou moins librement les acteurs
humains. En l'évoquant ainsi dans son agir, le récit n'hésite pas à
lui prêter des interventions ou des traits à première vue négatifs ou
contradictoires. Au demeurant, dès les premières pages de Gn, une
question cruciale se pose au sujet de Dieu, question qui signale
d'emblée à l'attention du lecteur combien sa présence et son action
dans le récit requièrent un discernement. Dès le chapitre 3, en effet,
un autre personnage, le serpent, insinue que, derrière une apparente
bienveillance, Dieu pourrait cacher des intentions moins positives.
Par ailleurs, en prétendant dévoiler aux humains ce que Dieu cache,
et cela, afin qu'ils ne se laissent pas piéger par lui, le serpent se pré¬
sente lui-même comme un Dieu. Se profile d'emblée une tâche
importante pour le lecteur: puisque le vrai peut être captif des appa¬
rences voire du mensonge, il importe de se méfier de celles-ci, y
compris, donc, des traits sous lesquels le narrateur présente le per¬
sonnage divin. Il doit les scruter avec attention, en suivant les indi¬
cations parfois discrètes du narrateur, et toujours en lien avec la
situation où ce personnage intervient, à la recherche de la vérité qui
se dévoile et se cache aussi bien dans les images positives que dans
celles qui peuvent heurter.
388 A. WÉNIN
Cela dit, la présence active de Dieu n'est pas constante dans le récit
de la Genèse. Le lecteur constate en effet qu'elle s'estompe peu à
peu24. Dans le récit d'Abraham et Isaac, Dieu est omniprésent: chaque
avancée significative est causée par son intervention directe, en géné¬
ral un ordre ou des promesses au patriarche25. Avec Jacob, sa pré¬
sence se fait plus discrète. Il n'intervient qu'à des tournants de l'histoire:
lorsque le fils d'Isaac quitte son pays (28,10-22) et qu'il y revient
(31,3; 32,25-32), quand il choisit Dieu comme sien (35,1-13) et au
moment de descendre en Égypte avec le clan (46,1-4). Dans l'histoire
de Joseph, le personnage divin n'agit quasiment jamais. Le narrateur
seulement signale sa présence plus que discrète en 38,7.10, où Adonaï
fait mourir les fils de Juda et, en 39,2-5 et 21-23, où il est avec Joseph
dans la maison de Putiphar puis dans sa prison égyptienne. Pour le
reste, le narrateur laisse à Joseph le soin de proposer une relecture
théologique des événements (45,5-8 et 50,19-20).
De ce retrait progressif de Dieu observé dans le récit de Gn, le nar¬
rateur ne donne aucune explication, aucun indice pour l'interpréter. Le
lecteur est donc confronté successivement à trois types d'implication
divine dans les histoires humaines, qui sont autant de manières d'articuler
la présence et l'action de Dieu avec l'autonomie des autres person¬
nages. Cela n'est pas sans conséquence pour le lecteur: moins l'action
divine est explicite dans le récit, plus il est livré à ce que disent de
Dieu des personnages dont le degré de fiabilité est variable. Sa tâche
d'interprétation est donc d'autant plus grande, tandis que le person¬
nage divin apparaît plus mystérieux à mesure qu'il se fait davantage
discret. Sur ce point, la position du lecteur est similaire à celle des per¬
sonnages humains du récit: plus la présence divine est explicite, moins
leur capacité d'interprétation théologique de l'histoire est sollicitée,
et vice versa. Il apparaît dès lors que si le récit fournit des éléments
dans
Pentateuque:
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Pentateuque.
étudiée
Suppléments
152-163.
13,14-17;
syntaxiques
avecVoir
Médiations
finesse
: 15,1;
Françoise
déjà:
et dans
17,1;
narratives»,
Fr.
syntaxiques
une
Mirguet,
18,1.17;
thèse
Revue
et
20,3;
àLa
«"Raconter
narratives,
paraître
représentation
théologique
21,12-13;
dans
UCL,
Dieu"
ladecollection
22,1;Louvain-
du
Louvain
dans
25,21-
divin
le
DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 389
Bref, l'analyse narrative en tant que telle n'a rien à dire de la théo¬
logie du récit biblique. Pourtant, l'étude du personnage de Dieu et de
l'effet que sa présence et son agir produisent chez le lecteur peut offrir
des clés permettant de mettre en évidence non seulement la théologie
- au sens de discours sur Dieu - plus ou moins implicite du récit mais
aussi le type de travail théologique que le récit est à même de proposer
au lecteur voire de provoquer chez lui. En réalité, les deux choses sont
liées. Car (1) le récit biblique ne fournit aucun discours théologique
bouclé, complet, et donc (2) il laisse au lecteur qui le désire le soin
d'élaborer un discours à partir de ce que le narrateur lui fournit.
(1) Pour ce qui est du récit, il offre un matériau de base qui
demande à être traité: des images évoquent le personnage de Dieu
mais sans aucune transparence et toujours au service d'une intrigue
précise. Des actions et des paroles révèlent quelque chose de lui, mais
par26exemple.
dans
Vitae,Id.
On
2008,
(éd.),
pourra
p.Voir
Jésus.
41-74.
dire
à Portraits
cela sujet
mêmeC.évangéliques
chose
Focant,
de la«Jésus
figure
(coll. paradoxal
Trajectoires
de Jésus dans
et énigmatique
18),
l'évangile
Bruxelles,
deLumen
(Marc)»,
Marc,
DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 391
D'Adam
Dieu
humains
27 crée
Cela
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Abraham
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lecteur
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le sien (Gn
lecteur Une
de jeu
3,14-19).
1),
lecture
en ilGn
et impose
deVoir
1-3:
Genèse
André
leaux
personnage
premiers
1,1-12,4
Wénen,
(coll. Lire la Bible 148), Paris, Cerf, 2007, p. 32-33; 118-121. Voir aussi, à propos
de 2,10-14, F. Mirguet, La représentation du divin, p. 168-170.
392 A. WÉNIN
méthode
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le
DE L'ANALYSE NARRATIVE À LA THÉOLOGIE 393