Évolution du travail et chômage en France
Évolution du travail et chômage en France
d’Auvergne
Sciences économiques et sociales - Préparation au CAPES interne
TRAVAIL ET EMPLOI
Intervention de Christian Dubois
PLAN DE L'INTERVENTION
I - TRAVAIL ET EMPLOI : EVOLUTION ET PROBLEMES
A- L’ORGANISATION DU TRAVAIL ET SON EVOLUTION
1) Le débat classique et la perspective historique
2) Les perspectives contemporaines en matière d’organisation du travail
B - LES TRANSFORMATIONS DE LA POPULATION ACTIVE ET DE L’EMPLOI
1) L’évolution sectorielle : la tertiarisation
2) La salarisation
3) La féminisation
4) La question de la qualification
C - LE MARCHE DU TRAVAIL : DE LA RIGIDITE A LA DIFFERENCIATION.
1) L’institutionnalisation du marché du travail
2) La flexibilité du travail
3) La complexification du processus : les nouvelles théories du marché du
travail
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l’homme et la nature. L’homme y joue vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance
naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en
mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant forme utile à sa vie. En
même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et qu’il la modifie, il
modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillaient. » Du côté de la
tradition chrétienne,on peut rappeler que le travail est le châtiment imposé à l’homme
par Dieu pour le péché originel mais il est aussi une valeur centrale jusqu’à constituer
chez les calvinistes un signe de la grâce divine.
Le travail apparaît donc comme une action nécessaire sur le monde
environnant parce qu’elle est individuellement et socialement utile : l’individu lui doit sa
survie et la coopération dans le travail est un des fondements de la société. Mais il ne s’y
réduit pas : expression de la capacité de création, il est aussi la marque de l’aspiration à se
tourner vers autrui, même si c’est parfois pour le dominer. Selon les époques, certaines
activités ont ou n’ont pas été considérées comme du travail (l’artiste, par exemple, et tous les
producteurs de symboles) ; aujourd’hui, la vision dominante est économique et le travail
comme facteur de production se mesure au fait qu’il s’agit d’une activité rémunérée ; vision
évidemment limitative qui exclut du travail l’activité domestique, le bénévolat et renvoie du
côté du loisir les sources d’épanouissement que peuvent être le bricolage, le jardinage,
l’expression artistique. Pris dans ce sens celui qui travaille exerce une profession rémunérée,
il occupe donc un emploi.
L’emploi constitue une des formes majeures (pour ne pas dire la forme
majeure) de participation à la vie économique (en produisant et en obtenant un revenu) et aux
autres dimensions de la vie sociale (intégration à un groupe, identité professionnelle…). Il
faut donc examiner comment s’articule au système économique et au système social l’emploi
et ce qui en fait la substance : le travail. Une première partie appréhendera globalement
l’évolution et les problèmes liés au travail et à l’emploi avant d’aborder le problème
spécifique mais central de la difficulté d’accès à l’emploi, c’est-à-dire le chômage.
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bouton) ou, au contraire, accroître l’autonomie en incluant dans le travail des interventions sur
les pannes, les réglages… Ce qui ressort c’est que l’organisation du travail n’est pas qu’un
problème technique c’est aussi, et peut-être d’abord, une question de pouvoir : soit elle vise à
renforcer le pouvoir de contrôle de la direction sur les travailleurs, soit elle vise à jouer sur
l’autonomie et sur l’intérêt au travail.
Historiquement, le fordisme et le taylorisme s’est développé au XXe siècle
dans l’industrie mais il s’est répandu dès les années 50 dans les services (« pool » de
dactylos). L’organisation « scientifique » du travail entre en crise dans les années 60 à travers
des manifestations diverses : accroissement de la rotation de la main d’œuvre, absentéisme,
mal façons… et finalement des grèves centrées sur les conditions de travail. Selon le
sociologue français du travail, Claude Durand la motivation financière ne suffit plus pour les
jeunes qui sont moins marqués par la pression des besoins matériels et mieux éduqués, il
ressente un profond décalage entre le monde de l’usine marqué par la hiérarchie et la
contrainte et la société de consommation naissante marquée par un hédonisme individualiste.
Associés à d’autres facteurs, ces éléments aboutissent à un ralentissement des gains de
productivité à travers une trop faible mobilisation des savoir-faire. A cela s’ajoutent, selon
l’économiste Robert Boyer des rigidités face aux transformations économiques qui
s’imposent à partir des années, en particulier les difficultés à répondre à la diversification de
la demande et à sortir de la logique sous-jacente au taylorisme : produire en aveugle puis
vendre avec comme conséquence l’accroissement des stocks. C’est cette crise qui va conduire
à l’émergence de nouvelles formes d’organisation du travail.
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Liée à la contrainte due aux transformations économiques apparaît la prise en
compte des évolutions technologiques, particulièrement l’introduction des NTIC, qui ouvrent
la possibilité d’un surcroît d’autonomie, d’intégration d’opérations jusque là séparées, d’un
développement du travail de contrôle et d’adaptation qui suppose la réflexion. Du travailleur.
Mais , selon Boyer les machines sont conçues par des ingénieurs et des informaticiens à partir
d’une représentation sociale de ce que doit être la production et de ce que sont les travailleurs
associée à une méconnaissance des sciences sociales et à la nécessité d’affirmer leur position
sociale. Les nouveaux systèmes techniques renforcent autant qu’ils réduisent l’opposition
conception/exécution dans de nouvelles modalités et Boyer distingue l’accès aux signes
(procédures simples de manipulation intégrées dans l’outil) de l’accès au sens (le pourquoi
des procédures).
De fait, si on se réfère à Messine, à Boyer aussi bien qu’à Coutrot, on assiste à
un développement d’un néotaylorisme. Le toyotisme est plus un raffinement du taylorisme
qu’une rupture : le juste-à-temps implique une gestion du temps qui, de fait, renvoie au
chronométrage, l’autonomie est plus illusoire que réelle. Selon Coutrot, elle s’exerce sous le
regard soupçonneux de la hiérarchie et elle est contrôlée par la standardisation des procédures,
par la pression de la clientèle tant dans sa demande que dans l’élaboration de normes de
qualité qui s’imposent aux producteurs, par la standardisation des résultats à atteindre
(« objectifs »). Pour Coutrot, l’organisation du travail est désormais inséparable de
l’organisation de la production en réseaux. Il distingue trois niveaux : la « holding » qui
détient le savoir-faire, la marque, l’orientation de la recherche… qui est constituée de salariés
qualifiés et autonomes ; un premier niveau de « sous-traitance » (qui peut être interne ou
externe à la société mais caractérisée par un cahier des charges fourni par la holding donneuse
d’ordres) qui concerne, par exemple, l’assemblage où les principes tayloriens sont habillés par
la prise en compte de la considération des hommes (Linhart montre que le travail ne change
pas mais les données relationnelles avec la hiérarchie, les références culturelles si) mais ceci
reste largement formel. ; enfin, un deuxième niveau de sous-traitance où le taylorisme règne
sous fard et où les rapports hiérarchiques sont particulièrement prégnants. Au fond, les
objectifs contradictoires de la production : différenciation et standardisation sont atteints à
travers des différenciations dans l’organisation du travail elle-même.
Ce type de réponse invite à s’interroger sur les logiques d’organisation. Si on
retourne à la vision fondatrice de March et Simon , il est impossible de rendre prévisibles
toutes les actions de l’organisation (rationalité limitée) ce qui entraîne une autonomie
inévitable d’où une procédure pour atteindre une solution satisfaisante mais la question est de
savoir pour qui et la satisfaction ne sera probablement pas la même pour l’organisation et sa
direction et pour les différentes catégories de salariés ce qui débouche sur le recours à la
coercition avec ses limites. Dans la même perspective, Michel Crozier insiste sur le contrôle
de l’information au sein de l’organisation comme source de pouvoir (exemple des ouvriers
d’entretien dans le monopole industriel : ils ont une position stratégique et crée un décalage
entre la hiérarchie « sur le papier » et le pouvoir réel). Mintzberg propose une typologie des
modes de coordination du travail en distinguant cinq types : l’ajustement direct (deux rameurs
sur un bateau), la supervision simple (cinq rameurs et un coordonateur), la standardisation des
procédures (tâches et rythmes imposés), standardisation des résultats (équipes semi-
autonomes), standardisation des qualifications (liée à haut niveau de formation, par exemple,
le chirurgien et l’anesthésiste) ; il n’est donc pas nécessaire d’approfondir la division verticale
du travail pour atteindre le meilleur résultat.
Pour Coutrot, il ne faut pas perdre de vue que la coopération dans le travail est
une action collective. Or la vision dominante de la rationalité instrumentale repose
exclusivement sur l’intérêt personnel et la logique qui doit permettre d’y associer l’action
pour qu’elle soit efficace. En fait, la coopération repose sur une rationalité
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communicationnelle qui permet de l’alimenter par le jeu des normes qui stimule par le désir
de reconnaissance comme membre du groupe. Ce qu’on voit depuis Mayo c’est la tentative de
construire cette communauté dans le travail (qui rejoint les interrogations de Durkheim sur la
division du travail anomique) mais il est difficile de le faire sans conflit dans un contexte où
les intérêts sont manifestement divergents.
Le rappel au passage de l’analyse de Boltanski et Chiapello qui montre que le
capitalisme vise à substituer une organisation en réseaux à une organisation hiérarchique et
ainsi récupérer la critique artiste permet de replacer l’organisation du travail dans le contexte
général de la production des rapports sociaux et de leur représentation qui implique rapports
de forces, conflits tout en visant à assurer la nécessaire coopération au delà des seules
dimensions liées au contexte économique et technique. L’évolution de l’organisation du
travail se traduit dans l’évolution des emplois offerts par les entreprises et des attentes de
celles-ci vis-à-vis des actifs.
2) La salarisation
La proportion des salariés, qu’on peut définir, à la suite de Marx et de Weber,
comme des individus qui vendent librement leur force de travail sur le marché, n’a cessé
d’augmenter dans la population active des pays développés pour atteindre une proportion de
90% ou plus. Cette évolution renvoie aux caractéristiques du capitalisme marqué par la
séparation accrue de la famille et de l’entreprise et par le processus de concentration des
entreprises aboutissant à la substitution de l’entreprise à capitaux à l’entreprise familiale. Il
s’agit donc là d’une confirmation partielle des prédictions de Marx sur la disparition des
paysans et autres artisans, commerçants. Cependant l’essor de la grande industrie s’est aussi
accompagné d’un progression des activités de services dans de grandes unités et la baisse de
la part des agriculteurs est de loin la première raison de l’affaiblissement du poids des non
salariés au point que depuis dix ans la part des ACCE se maintient et celle des professions
libérales n’a pas cessé de progresser. On assiste à une différenciation interne du salariat avec
le développement d’une classe de cadres ou « de services » qui marque la salarisation des
fonctions de direction dans le capitalisme (ensemble que Burnham dès 1947 appelait les
« organisateurs » ou Galbraith dans les années 60 la « technostructure ») même si la majorité
des emplois salariés restent des emplois d’exécution.
Robert Castel a qualifié la société qui se met progressivement jusqu’au années
70 de société salariale. Elle se caractérise par un renversement relatif de la situation de
salarié. Le statut de salarié marqué par la dépendance, répulsif parce que non désiré devient
plus enviable grâce à la protection du travailleur par la législation, à la sécurité sociale,… au
point que les catégories non salariées en sont venues à désirer des protections analogues : non
seulement les salariés atteignent une prépondérance numérique absolue mais ils en viennent à
définir les normes de référence en matière professionnelle, au point que les chefs d’entreprise
eux-mêmes en sont venus à se faire répertorier comme salariés. Depuis les années 80, cette
position des salariés est sérieusement attaquée par une série de remises en cause (précarité du
travail, réduction de la protection sociale…). Ce qui est parfois assimilé à un retour en arrière
engendre des conséquences nouvelles dans un contexte social où les réseaux protecteurs de
proximité comme la famille se sont fortement affaiblis si les réseaux de substitution renvoyant
au travail salarié régresse aussi la fragilisation sociale se développe : c’est la désaffiliation.
On voit donc que la salarisation s’accompagne d’une complexification du
salariat avec des clivages installés (qualifiés/non qualifiés) ou en formation (stables/précaires)
à ceci s’ajoute un flou accru concernant la distinction salariés/indépendants : à de faux
salariés fait pendant l’existence de faux indépendants (cf. externalisation). Une autre source
de complexité du salariat est liée à l’essor du travail féminin.
3) La féminisation
Le taux d’activité des femmes n’a cessé de progresser depuis 1962 pour
atteindre 80% entre 25 et 54 ans en France aujourd’hui. Leur part dans la population active
n’a parallèlement pas cessé de progresser : 45% des actifs sont des femmes. On peut
cependant remarquer que 6 CSP regroupent 60% des femmes actives : employés de la
fonction publique, employés d’entreprise, employés de commerce, personnels de services aux
particuliers, instituteurs, professions intermédiaires de la santé. Cette association à des profils
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professionnels marqués renvoie aux pesanteurs sociales concernant les dispositions des
femmes et a contrario leurs inaptitudes supposées. En particulier, lorsqu’il s’agit de fonctions
élevées dans la hiérarchie, au point que la féminisation d’un profession était vue comme la
marque de sa dévalorisation (enseignants du secondaire). Cependant Margaret Maruani
montre que la féminisation des professions masculines se poursuit et donc, de fait, leur
diversification et leur accès aux fonctions de responsabilité sans qu’on puisse pour autant
noter une perte de prestige de ces professions (médecins, magistrats).
Une explication souvent avancée à cette forme de spécialisation
professionnelle est un lien beaucoup plus fort à la vie familiale que les hommes qu’on
remarque dans le partage très inégalitaire des activités domestiques. Une enquête anglaise de
Crompton et Harris (1998) fait apparaître que l’implication dans le travail ou dans la famille
dépend à la fois de l’attitude des hommes qui exigent plus pour l ‘un ou pour l’autre et de leur
propre choix qui varie en fonction des périodes de leur existence (souvent priorité au travail
dans la jeunesse puis priorité aux enfants pour revenir à la priorité au travail). La sociologue
anglaise Catherine Hakim dans une vision radicale inspirée des théories du choix rationnel
considère que les femmes choisissent le temps partiel, la flexibilité, l’absence de
responsabilité parce qu’elles y trouvent plus d’avantages que d’inconvénients ; celles qui le
veulent arrivant parfaitement à assumer une activité professionnelle prenante et une activité
familiale.
Il reste quand même que les différences entre hommes et femmes au niveau de
la profession, de l’accès à l’emploi, du salaire sont largement perçues comme des inégalités.
Outre les contraintes familiales qui pèsent sur les possibilités de faire carrière on évoque des
choix d’études moins prestigieuses alors que les jeunes filles ont globalement une meilleure
réussite, il faudrait cependant analyser les fondements et les modalités de ces choix et les
critères sur lesquels on détermine le prestige des études (les jeunes filles sont
proportionnellement plus nombreuses que les garçons à Normale Sup et moins nombreuses à
Polytechnique. En quoi la seconde école est-elle plus prestigieuse ?)
4) La question de la qualification
Le dernier aspect concernant l’évolution de la population se réfère à la
qualification. Becker et Schultz ont théorisé l’importance de l’accumulation du savoir et du
savoir-faire tant pour l’individu que pour l’économie. Le capital humain s’acquiert et
constitue un investissement dont on attend un gain futur et comme tout capital il se déprécie et
doit se renouveler. La question qui se pose alors est celle des mécanismes de sa valorisation.
Dans un univers désocialisé d’information parfaite, le marché permettrait de dégager la valeur
intrinsèque de chaque travailleur en fonction de sa dotation en capital humain mais dans la
réalité sociale se pose la question du coût de l’information et des procédures pour l’obtenir
aussi bien pour l’entreprise que pour le travailleur.
La qualification est une façon de résoudre le problème. Elle répond à trois
dimensions qui ne se recouvrent pas forcément : elle tient à la personne (niveau de diplôme,
expérience) c’est celle qui correspond à l’idée de capital humain mais elle peut aussi être
associée à la définition du poste de travail et enfin être statutaire c’est-à-dire déterminée
juridiquement à travers des négociations collectives. A priori elles devraient coïncider mais
elles renvoient à des logiques différentes : la première est celle du salarié qui détient un outil
de valorisation de son capital humain, la seconde renvoie à l’organisation du travail mise en
œuvre par l’entreprise et la troisième est institutionnelle et renvoie à un rapport de forces hors
marché. Tout décalage est source de tensions et de frustration.
Avec cette triple définition, il est difficile de cerner l’évolution de la
qualification en France. Si on s’en tient à la qualification de la personne l’accroissement du
taux de scolarisation fait certes apparaître une élévation indiscutable de celle-ci. La
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qualification statutaire fait aussi apparaître une progression (on a même vu dans de grandes
entreprises disparaître d’un coup les ouvriers spécialisés). Mais si on examine la qualification
des postes le constat est plus nuancé, celle-ci est liée à l’organisation du travail. L’économiste
Jacques Freyssinet considère qu’on assiste à un mouvement de surqualification des postes en
raison de l’impossibilité d’aller plus loin dans la direction de déqualification entamée
historiquement par le taylorisme et étendue au tertiaire et pour éviter que se creuse un fossé
encore plus grand entre la qualification croissante des personnes et celle des postes.
Cependant, dans la pratique, et malgré le discours sur la polyvalence, les postes dans
l’organisation du travail actuelle sont souvent décalés par rapport à la qualification exigée. La
qualification est donc un enjeu dans le cadre de l’organisation du travail au plan social mais,
dans la mesure où elle pèse sur la productivité du collectif, le contenu trop étroit d’un poste de
travail se répercute négativement sur l’ensemble (théorie du maillon faible) elle est donc aussi
un enjeu économique et technique et il n’est pas certain que la surqualification permette
d’éviter les effets pervers.
L’appréhension de la qualification renvoie également aux traditions culturelles
et à la structure sociale. C’est ainsi que Maurice, Sellier et Sylvestre montre dans la années 80
qu’il y a proportionnellement plus de cadres en France par rapport aux ouvriers parce que la
main d’œuvre y est moins qualifiée (ce qui est lié au système éducatif) et que la
hiérarchisation sociale y est plus marquée. Piore et Doeringer distinguent dans le cas
américain la qualification générale (liée aux diplômes) et la qualification spécifique, propre à
l’entreprise, qui lui laisse une marge d’appréciation, ces deux qualifications sont celles qui
comptent socialement dans la mesure où elles sont explicitées. En revanche, la
« qualification » implicite (comme le soin, la propreté…) n’est pas prise en compte dans la
années 70 aux Etats-Unis.
La qualification apparaît ainsi comme un enjeu de reconnaissance sociale qui
se manifeste à travers des grilles de classification statutaire mais se développe de plus en plus
une stratégie patronale qui vise à substituer la notion de compétence à celle de qualification,
la compétence incluant des aptitudes relationnelles, des traits de personnalité, éléments
beaucoup plus subjectifs qui donne la possibilité aux chefs d’entreprise de nier la qualification
objective des personnes qui ouvre sur un pouvoir accru en matière de classification et une
possibilité de remise en cause permanente : on entre dans une logique de la performance.
L’appréciation du capital humain se rapproche ainsi de la logique du marché dans la mesure
où elle se désinstitutionnalise dans le contexte d’un rapport de forces défavorable aux salariés
qui ne leur permet guère de faire valoir leur savoir-faire et qui est donc une source potentielle
de frustration pour lui alors que l’entreprise se prive paradoxalement d’un outil d’information
dont il n’est pas sûr qu’il soit effectivement moins performant que les modalités actuelles de
détermination des compétences. Laurent Thevenot va même plus loin en considérant que sur
le fond la substitution de la compétence à la qualification revient à réduire la valeur de la
personne à sa seule valeur économique (il n’est plus un travailleur avec son identité propre
mais une ressource productive :du travail à mettre en œuvre), en lui demandant de s’impliquer
tout entier dans sa capacité à produire sans autre repères sociaux que le jugement de
l’employeur on l’aliène et on le déstabilise. L’objectivation de l’organisation et de la division
du travail dans des postes à pourvoir est remise en cause au profit d’un ajustement continu
entre les qualités de la personne et les besoins de la production.
L’évolution de la qualification est donc d’abord et avant tout un enjeu
qualitatif, lié à l’organisation du travail, à l’organisation sociale, aux rapports de forces et aux
débats idéologique qui est beaucoup plus difficile à appréhender que les autres évolutions de
la population active. Cependant, comme pour ces dernières, on est conduit à porter notre
attention sur les transformations des modes de fonctionnement du marché du travail qui
éclairent l’évolution de l’emploi dans son ensemble.
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C - LE MARCHE DU TRAVAIL : DE LA RIGIDITE A LA DIFFERENCIATION.
Une des sources de la transformation des emplois et, de fait, du travail est
l’évolution du mode de fonctionnement de ce qu’il est convenu d’appeler le marché du travail.
La notion qui se réfère au vocabulaire de l’analyse micro-économique prend une connotation
différente si on se renvoie à d’autres analyses théoriques.
Pour les néoclassiques le marché du travail est le cadre (ou plutôt une série de
cadres spécifiques où les offreurs de travail (les actifs) se confrontent à des demandeurs
(entreprises, administrations…) qui leur proposent un salaire en contrepartie de leur travail,
cette confrontation déterminera un niveau de salaire à l’équilibre. L’offreur procède à un
arbitrage entre travail et loisir et le demandeur à un arbitrage entre salaire et apport productif
(productivité). Pour les keynésiens, le marché du travail néoclassique est une fiction parce
que le travailleur ne peut guère faire un arbitrage entre travail et loisir puisque travailler est
pour lui une nécessité absolue et que, même s’il le pouvait, il n’aurait pas la possibilité de
connaître son salaire réel (en pouvoir d’achat) et donc le véritable prix de son renoncement au
loisir en raison de l’illusion monétaire et aussi parce que la décision d’embauche de
l’entreprise dépend de données macro-économiques qui n’ont rien à voir avec le
fonctionnement du marché. Enfin, pour les marxistes, le marché du travail est une
construction idéologique destinée à dissimuler la réalité de l’exploitation en faisant croire que
le travailleur accepte volontairement les conditions de vente de sa force de travail, alors qu’il
n’a pas le choix et à entériner l’idée qu’il permet d’assurer le plein emploi alors que la
situation normale du capitalisme est un niveau de chômage suffisant pour peser sur les
salaires.
La prise en compte des lectures critiques de l’analyse néoclassique a conduit à
un processus d’institutionnalisation du marché du travail devenu pour les libéraux la cause
première du chômage les conduisant à œuvrer pour un retour aux conditions de
fonctionnement conformes aux préceptes théoriques des néoclassiques. Le développement de
nouvelles théories du marché du travail sur la base de l’analyse du fonctionnement réel vise à
dépasser cette opposition.
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classification ; l’existence d’un salaire minimum et de dispositifs d’indexation sur les prix
complètent le dispositif largement déconnecté du marché. La durée du travail, le travail de
nuit, le recours aux heures supplémentaires, le repos hebdomadaire s’inscrivent dans un cadre
législatif. Enfin, les contraintes sociales pour les entreprises varient avec leur taille d’où des
segmentations de fait et des seuils.
Il est aisé de comprendre que cet ensemble de rigidités destinées à protéger le
salarié et à soutenir la demande réputée être la clé permettant d’accéder au plein emploi ait pu
conduire les entreprises à adopter des attitudes attentistes en matière d’emploi au détriment de
la croissance. Un économiste qu’on ne peut suspecter d’un excès d’indulgence vis-à-vis du
marché, Stiglitz, classé parmi les néokeynésiens, considère que l’existence de grilles de
classification par métier et par qualification défendue par les syndicats freine l’innovation (qui
a des chances de redéfinir les aptitudes) et que la fixation conventionnelle des salaires freine
l’investissement en accaparant une partie de la rémunération du capital. Mais il s’empresse
d’ajouter que ces dangers sont plus théoriques que réels aux Etats-Unis puisque dans ce pays
le déclin des syndicats s’amorce dès le vote de la loi Taft-Hartley (1947) qui limite leur
pouvoir. Le constat ne vaut guère pour l’Europe et c’est sans doute une des clés de la
divergence dans le degré d’institutionnalisation du marché du travail des deux côtés de
l’Atlantique dès les années 50.
L’institutionnalisation du marché du travail est une des dimensions essentielles
de la société salariale (cf. plus haut) mais la conjonction de la transformation du monde
économiques objectif(ralentissement de la croissance, mutations technologiques,
mondialisation) et de l’évolution du monde social à travers les changements de la
représentation de la structure sociale, de celle du degré d’autonomie des individus qui se
traduit par une modification du stock de connaissances mise en œuvre par les agents, conduit
à voir dans les rigidités du marché du travail non seulement un obstacle aux ajustements
économiques mais aussi une forme de la réification des rapports professionnels et des attentes
sociales (on prétend fonctionner sur un stock de connaissances antérieures dont l’expérience
sociale montre qu’il ne correspond plus à ce que les individus intériorisent par rapport à leur
travail. Il va de soi que ce jeu entre l’expérience sociale et la représentation dans la
désinstitutionnalisation du marché du travail est à lier aux stratégies et aux rapports de forces,
c’est ainsi que Boltanski et Chiapello insistent sur la construction idéologique destinée à
dévaloriser les rigidités du marché du travail à travers la récupération de la critique artiste (qui
est aussi une critique de la rigidité professionnelle), l’exaltation de la cité de projet et d’une
organisation connexionniste qui ne se prêtent pas à ces lourdeurs juridiques et, évidemment,
en jouant sur les revendications d’autonomie. On voit donc que l’introduction d’une flexibilité
accrue est à la conjonction d’arguments économiques « objectifs », de la modification des
attentes des agents et de la stratégie sociale.
2) La flexibilité du travail
La flexibilité se définit comme la capacité d’une entreprise à réagir
rapidement à toute variation des conditions du marché. Il s’agit ni plus ni moins de la
traduction des clauses de fluidité et de mobilité des facteurs de production dans la
concurrence pure et parfaite ainsi que de la mise en œuvre du mécanisme global d’ajustement
par les prix. La flexibilité du capital est limitée (mais cependant possible en externalisant
celui-ci à travers la location) et repose donc essentiellement sur le facteur travail à travers la
gestion de la main d’œuvre au plan interne et des modifications organisationnelles.
Selon Bernard Brunhes, on peut distinguer 5 formes de flexibilité. La
flexibilité quantitative externe qui permet l’ajustement par la variation de la quantité de travail
par entrées et sorties de l’entreprise (CDD, intérims, licenciements…). La flexibilité
quantitative interne qui permet l’ajustement par la variation de la quantité de travail à
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l’intérieur de l’entreprise (annualisation, temps partiel, heures supplémentaires, chômage
technique..). La flexibilité fonctionnelle qui permet l’ajustement par la modification de la
production réalisée par la même quantité de travail (polyvalence, diversifications des tâches :
cf. organisation du travail). La flexibilité salariale qui permet l’ajustement par le coût du
travail (jeu des primes, pression à la baisse « volontaire » des salaires…). Enfin,
l’externalisation qui permet de reporter l’ajustement sur d’autres entreprises placées en
situation de sous-traitance (technique de l’essaimage, réduction de la taille des structures
centrales, organisation en réseaux).
Le développement de la flexibilité est justifié par l’accélération des cycles et
l’instabilité des marchés, par une rentabilité plombée par la gestion des stocks qui en résulte
mais aussi par le coût accru des équipements dont il faut augmenter la durée d’utilisation. Elle
est facilitée par le contexte de la IIIe révolution industrielle qui permet de développer les
possibilités techniques de flexibilité (ateliers flexibles).
Les conséquences de celle-ci, surtout de la flexibilité quantitative externe, sont
la montée de la précarité du travail qui touche non seulement les titulaires d’emplois instables
mais aussi, selon Castel, aboutit à la déstabilisation des stables et, pour Paugam, à des
trajectoires d’installation dans la précarité, qui touche les moins qualifiés puisque la
probabilité de passage vers un CDI augmente avec le niveau de qualification. Une autre
conséquence qui résulte à la fois de la flexibilité et de la précarisation est une interrogation sur
les possibilités de flexibilité salariale par la remise en cause du salaire minimum et des
charges sociales : Malinvaud analyse le coin socio-fiscal qui engendre un décalage sur le
marché entre le coût du travail supporté par l’entreprise et la rémunération obtenue par le
salarié. Une autre conséquence qui touche la flexibilité quantitative externe et
l’externalisation est la remise en cause en profondeur du droit du travail, selon le juriste Alain
Supiot, à travers la substitution de contrats commerciaux à des contrats de travail qui
réduisent le travail à une marchandise (un service) avec l’instauration d’une zone de flou entre
statut de salarié et d’indépendant avec des effets d’autant moins favorable que le travail est
peu qualifié. A ce qui est vu comme un démantèlement du salariat, certains économistes
répondent en évoquant les effets favorables sur le chômage : les Pays-Bas en développant le
temps partiel, la modération salariale ont fait passer leur taux de chômage de 10% en 1984 à
3% en 2000.
Pourtant, même en se plaçant dans la perspective néoclassique, la
flexibilisation compléte du marché du travail serait contre-productive. En effet, la flexibilité
quantitative externe impose des coûts de transaction : recherche du salarié, sélection…(cf.
Coase), il faut prendre particulièrement en compte le coût de l’information : rôle de
l’asymétrie d’information entre l’employeur et le salarié (Akerlof, Stiglitz) avec le risque
d’avoir à faire à un « tire-au-flanc » ou de recruter de façon surqualifiée. De plus, se pose la
question de la valorisation du savoir faire : pour Peter Drucker l’entreprise trop flexible se
prive d’un capital humain indispensable pour son développement à terme, Romer insiste sur
le rôle du « learning by doing » et donc des effets d’apprentissage, l’économie des
conventions (Salais, Favereau) fait apparaître que l’accès à de nombreux emplois ne se fait
pas à travers les mécanismes du marché dans l’intérêt même des entreprises (cf. plus loin). Il
est donc impossible de penser le travail comme une marchandise ordinaire susceptible d’être
traitée selon les mécanismes habituels du marché ce qui introduit à une vision beaucoup plus
complexe du marché du travail.
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salariat et l’exercice d’une fonction patronale, celui des salariés ordinaires (CDI), celui des
salariés précaires avec des droits limités (CDD, interim…), celui des emplois subventionnés
(CES, emploi jeunes…) où règnent stigmatisation et effets d’aubaine et de substitution au
niveau des employeurs. Il existe des difficultés pour passer de l’un à l’autre et, à partir du
concept d’employabilité destiné a priori à favoriser la réinsertion par des emplois aidés se
développent des caractérisations individuelles exclusivement fondées sur une aptitude
supposée ou non au travail, il y a à la périphérie de ce quatrième marché, celui des
inemployables (ou marché de l’exclusion) sur lequel les individus sont installés dans un
chômage durable dont ils ne sortent qu’épisodiquement à travers des dispositifs sociaux.
Supiot estime que pour sortir des conséquences négatives de l’éclatement du marché et du
droit du travail il faudrait dissocier le travail et le statut de travailleur en raisonnant de façon
prospective sur la vie active et autoriser des phases de travail et de non travail (pour les
raisons les plus variées) ; il faudrait également, selon lui, internaliser les coûts globaux de
formation pour faire participer les plus qualifiés à l’effort de formation des salariés en
difficulté ainsi que les coûts sociaux liés aux licenciements (rejoignant ainsi Olivier
Blanchard.
La segmentation du marché du travail fondée sur des données plus ou moins
rationnelles avec des cloisonnements plus ou moins étanches semble être une réalité
largement historique même si les conditions actuelles en ont accentué les traits. Elle pèse
certes sur les différenciations dans les emplois mais elle interpelle aussi les mécanismes de
fonctionnement du marché et renvoie donc à la question du chômage.
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1) La perspective néoclassique et ses prolongements
Les hypothèses néoclassiques font de l’offreur de travail sur le marché un être
rationnel qui vise à maximiser l’utilité du travail en considérant qu’il s’agit pour lui d’une
contrainte alternative au temps libre et du demandeur de travail un acteur rationnel qui vise à
maximiser le gain qu’il peut retirer de l’emploi d’un salarié. Le premier offre son travail
jusqu’au point où l’avantage retiré d’un accroissement de salaire dû à une quantité de travail
plus importante égalise l’inconvénient représenté par le renoncement au loisir. Le second
embauche jusqu’au point où le versement d’un salaire supplémentaire égalise le gain sous
forme de contribution productive supplémentaire qu’il peut en retirer.
L’agglomération des offres et des demandes individuelles détermine une offre
et une demande globale de travail dont l’ajustement s’effectue sur le marché par le biais du
salaire. Si, par exemple, l’offre de travail est supérieure à la demande de travail, le salaire
tendra à baisser sur le marché réduisant l’offre (par une préférence accrue pour le loisir) et
augmentant la demande (des embauches auparavant non « rentables » le deviendront, on
atteindra ainsi un nouvel équilibre où tous ceux qui acceptent de travailler aux conditions du
marché trouveront un emploi, autrement dit cet équilibre est un équilibre de plein emploi.
Les néoclassiques reconnaissent cependant l’existence d’un chômage
frictionnel qui renvoie aux délais d’ajustement d’un emploi à l’autre et d’un chômage
volontaire qui traduit un comportement de refus de travailler aux conditions du marché. Ces
deux types de chômage s’aggravent au fur et à mesure qu’on s’éloigne des conditions de la
concurrence pure et parfaite jusqu’à constituer un chômage tenant au mode de fonctionnement
de l’ensemble de l’économie : le chômage structurel. C’est ainsi que la théorie de la
recherche d’emploi (job search) développée notamment par Stigler explique que la présence
au chômage s’accroît avec la nécessité pour le travailleur de rassembler des informations pour
trouver un nouvel emploi, la durée s’allonge si le choix est vaste (opportunités d’emplois liées
au dynamisme économique) et s’il existe des dispositifs de prise en charge des chômeurs, ce
sont donc la transparence, la fluidité et la mobilité qui sont en cause. Pour Garry Becker, la
dotation en capital humain est différenciée selon les individus et la compétition à laquelle se
livrent les travailleurs s’exerce au détriment de ceux qui ont le plus faible capital humain pour
un type de travail déterminé, c’est donc l’hypothèse d’homogénéité qui est ici en cause.
Cependant, le facteur majeur de chômage est lié aux obstacles qui empêchent l’ajustement par
les prix à travers le poids des syndicats qui développent des monopoles qui contraignent les
salariés à refuser les conditions du marché pour maintenir le niveau des salaires, à travers
l’existence d’un salaire minimum qui bloque l’ajustement marchand pour les travaux peu
qualifiés, à travers l’indemnisation du chômage (déjà Jacques Rueff dénonçait la « dole »,
modalité de prise en charge du chômage en Angleterre) qui modifie le comportement des
travailleurs (l’arbitrage qu’ils ont à faire est entre le supplément de revenu obtenu par rapport
à l’indemnisation en travaillant et le loisir). C’est donc fondamentalement la rigidité des
salaires qui est à la base du chômage. Cependant, dans le respect des hypothèses
néoclassiques, des auteurs font apparaître que la rigidité est elle-même rationnelle.
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moral. La conséquence en est que le marché du travail est toujours marqué par le
déséquilibre : en situation de bonne conjoncture, les salaires sont inférieurs à la productivité
marginale ce qui a normalement pour effet de stimuler l’embauche mais l’entreprise hésitera
car elle risque de pousser les salariés à la fuite hors de l’entreprise. Inversement, en situation
de mauvaise conjoncture, le salaire est supérieur à la productivité marginale, il n’y a
évidemment pas d’embauche mais les licenciements sont limités : les contrats implicites et la
rigidité des salaires tendent donc à lisser les effectifs quelle que soit la conjoncture.
Cependant Stiglitz considère que les entreprises sont quand même obligées de licencier (elles
ne peuvent aller trop loin dans le partage d’un travail moindre entre travailleurs aussi
nombreux) et il doute que l’aléa moral suffise à les faire résister à la tentation de substituer un
travailleur à salaire bas à un travailleur équivalent à salaire plus élevé. La démonstration est
donc, pour lui, peu convaincante.
Dans la théorie insiders/outsiders, les insiders ont de salaires supérieurs à ceux
qui résulteraient normalement du marché et les outsiders qui pourraient les remplacer ont
besoin d’une formation que seuls les insiders peuvent donner. Le marchandage est donc
formation contre alignement sur les salaires des insiders (les outsiders deviennent insiders).
Le résultat en matière de chômage est que la rente de situation des insiders dont profite aussi
l’entreprise freine l’embauche et alimente un sous-emploi systématique.
Dans la théorie du salaire d’efficience qui apparaît la plus sophistiquée
l’entreprise n’a pas intérêt à baisser les salaires en cas de mauvaise conjoncture puisque la
productivité du travail baisserait encore plus ce qui alourdirait en fait le coût du travail, elle
aura plutôt recours aux licenciements pour aligner sa production et ne cherchera surtout pas à
substituer des salariés moins exigeants aux salariés en place : il y aura donc un effet fort sur le
chômage. Dans le comportement à l’embauche, soit l’entreprise connaît bien le travail à
effectuer (travail d’exécution) et est donc en mesure de déterminer la productivité attendue (le
salaire ne sera pas supérieur au marché), soit elle doit obtenir un effort de productivité en
proposant un salaire supérieur à celui du marché et également suffisamment attractif par
rapport aux indemnités de chômage : elle gère rationnement l’asymétrie d’information. On
comprend qu’elle fasse preuve d’un certain malthusianisme à l’embauche face à des emplois
« incertains » tout en n’hésitant pas à recourir aux licenciements . Dans cette théorie, comme
dans les précédentes, la rigidité salariale est bien source de chômage mais elle se déduit de la
rationalité même des acteurs, indication que sa remise en cause est beaucoup plus
problématique qu’un simple ajustement institutionnel.
1) La rupture keynésienne
Keynes conteste le modèle du marché du travail néoclassique tant dans ses
hypothèses que dans ses mécanismes et les conclusions qui en sont tirées en matière de
chômage. Il réfute l’idée que dans un contexte de chômage la baisse de salaire fasse diminuer
l’offre de travail : en effet, si un salarié voit son salaire baisser il ne va pas travailler moins
(effet de substitution) mais essayer de travailler plus pour préserver son niveau de revenu
(effet revenu). De plus, il juge totalement irréaliste de considérer que, dans une société
démocratique, le salaire nominal puisse baisser en raison de la forte résistance des salariés.
Pour diminuer le salaire réel, la seule solution est la hausse des prix qui n’est pas
mécaniquement provoquée dans un contexte de ralentissement économique et qui n’est jugé
souhaitable par personne, le salaire réel est donc fondamentalement rigide à la baisse ce qui
bloque toute possibilité d’ajustement de l’emploi sur le marché. Enfin, il est totalement
incongru de considérer que le chômage ne peut être que volontaire ou frictionnel : la montée
fulgurante du chômage pendant la crise de 29 ne peut s’expliquer par un changement brutal du
marché du travail, les salariés ne sont pas devenus d’un seul coup plus exigeants et le marché
moins fluide. En réalité, il existe un chômage involontaire qui traduit simplement le fait que
des travailleurs qui accepteraient de travailler aux conditions du marché ne trouvent pas de
travail. L’explication en est que les entreprises n’embauchent pas parce qu’elles n’envisagent
pas d’augmentation de la production en raison de la situation économique prévisible.
Le chômage résulte donc d’abord de prévisions pessimistes sur l’évolution de
la demande future : la demande effective, c’est-à-dire celle qui va avoir de l’effet sur les
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décisions de production et donc d’embauche des entreprises. Pour Keynes rien ne garantit que
les anticipations des entreprises permettent d’assurer le plein emploi, c’est plutôt le contraire
qui a toutes les chances de se produire dans une société qui s’enrichit en raison de la tendance
à voir augmenter la propension à épargner avec la hausse du revenu et de l’inadéquation
entre les intentions d’épargne (ex ante) et les intentions d’investissement (ex ante) des
entreprises qui devront être de plus en plus grandes au fur et à mesure que l’épargne se
développera. Cette insuffisance relative d’investissements prévus est la première cause
d’insuffisance de la demande effective qui devrait peser de plus en plus lourd dans
l’économie. le marché est incapable d’assurer les ajustements nécessaires, il est donc
nécessaire que l’Etat intervienne de manière systématique pour que la demande effective soit
suffisante pour assurer le plein emploi.
Cet interventionnisme s’exerce directement sur la demande effective à travers
l’investissement public qui compense l’investissement privé défaillant (effet multiplicateur
des dépenses gouvernementales), plus indirectement à travers un soutien de la propension
globale à consommer en redistribuant en faveur des bas revenus (plus consommateurs que les
hauts revenus) et par une action sur les taux d’intérêt pour les orienter à la baisse ce qui
permet de rentabiliser des projets d’investissement qui autrement n’auraient pas été entrepris.
En cas de tensions excessives sur l’activité économique (surchauffe inflationniste) on inverse
cette politique. Cette forme de politique économique en vue d’atteindre le plein emploi va
rencontrer des critiques de plus en plus vives notamment en raison de son inefficacité devenue
manifeste avec les difficultés des années 70.
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On peut retenir comme exemple d’analyse sociologique du chômage ce que
d’Iribarne a appelé le « chômage paradoxal ». Il y a, selon lui, un décalage entre la hiérarchie
marchande et la hiérarchie de prestige, autrement dit les différences de rémunération ne
reflètent pas les différences de productivité mais les normes et le statuts qui règnent dans la
société ; autrement dit, il n’est pas possible de rémunérer un cadre moins productif qu’un
ouvrier à un salaire inférieur. En cas de chômage, un individu disposant d’un niveau d’étude
élevé ou/et d’un emploi antérieur de responsabilité n’acceptera pas un emploi faiblement
rémunéré en raison d’une productivité plus faible. Inversement un employeur ne sera pas
disposé à proposer une rémunération substantiellement supérieure à la productivité de la
personne : il y a donc blocage et le chômage se perpétue. En outre, quand l’entreprise
rémunère certains salariés au dessus de leur productivité en raison de leur place dans la
hiérarchie du prestige elle sera conduite à en rémunérer d’autres au dessous de leur
productivité, dans les deux cas l’embauche est limitée : par l’entreprise dans le premier cas,
par la réticence des salariés dans le deuxième. Le chômage est structurel pour des raisons
sociologiques. Une telle explication est cependant limitée et paraît plus susceptible
d’expliquer le chômage des cadres (et leur durée de recherche d’emploi) que celui des non
qualifiés, pourtant beaucoup plus nombreux.
Les explications du chômage ne manquent donc pas de diversité il n’est donc
pas étonnant que les actions mises en œuvre pour y faire soient elles-mêmes extrêmement
variées.
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