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LANCUT
B.ir
2. 277 .
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16 BIBLIOTEKA ŁANCUCKA
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1. •20. С. 630
DE LA
NATIONALITÉ POLONAISE
DANS
L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN .
Paris. — Imprimerie de L. MARTINET, rue Mignon , 2.
DE LA
NATIONALITÉ POLONAISE
DANS
L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN
PAR LE GÉNÉRAL
LOUIS MIEROSLAWSKI .
PARIS
LIBRAIRIE DE F. CHAMEROT
RUE DU JARDINET , 13
>
1856
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVERTISSEMENT .
Il est facile de remarquer que ce livre , consacré à
l'avenir de la nationalité polonaise , a été commencé sous
la préoccupation de la guerre d'Orient , et dans le doute de
la paix qui vient d'y mettre fin. Il en résulte en quelques
endroits des trois premiers chapitres des anachronismes
de conjugaison plutôt que de pensée , que la bienveillante
attention du lecteur corrigera toute seule en mettant sim
plement au passé quelques verbes employés au présent .
TABLE DES MATIÈRES .
Tableau géographique des territoires polonais . IX
CHAPITRE I" : -La cause polonaise en présence de la question d'Orient. -
En quoi consistent la force de la Russie et la faiblesse de la Turquie?
Valeur de l'alliance anglo - française dans la guerre récente. - Nécessité à
l'avenir de faire appel aux nationalitéş dont la Pologne est la clef de voûte .
-Analyse historique, ethnographique, économique et politique de la puis
sance des
des Tsars, et rôle que joue l'élément polonais dans son mécanisme .
Parallèle historique entre lą Pologne et l'empire de Russie.- Qu'est-ce
qui constitue la nationalité polonaise ? :
Chap. II . - Étant donné un empire comme celui des Tsars actuels, comment
arrêter ses empiétements ? - Insuffisance de tous les moyens employés à
cet effet jusqu'à nos jours. Aucun système d'investissement et de sur
yeillance n'est applicable à un pareil empire. — Inutilité et dangers d'y
faire participer les puissances allemandes. Qu'est-ce que l'empire d’Au
triche et le royaume de Prusse ? Le démembrement de la Pologne con
sidéré par ces deux États comme l'accomplissement de la mission histo
rique de la race germanique contre la race slave . Périls que ces États
ont amassés sur l'Allemagne et sur l'Europe , par leur complicité avec la
Russie moderne. - Fâcheuse insouciance de l'Occident à cet égard . •
Sécurité qu'en a conçue la Russie 91
CHAP. III. Étant donné un pareil équilibre européen , comment en dégager
une Pologne moderne ? Intérêt qu'y ont les puissances occidentales.
Opinion des patriotes allemands à cet égard . Revue des rapports de la
Pologne avec la France depuis 1789. — Idées de Napoléon Ier sur la nature
de la puissance polonaise. - - Préjugés qui règnent en Occident contre une
restauration polonaise. Périls qu'il y a à repousser la Pologne dans les
bras du paoslavisme. Le patriotisme des Polonais est seul doué des sens
nécessaires pour concevoir les dangers de cet entrainement. Définition
du patriotisme polonais. — Rôle de ce patriotisme , de 1846 à 1850 .
Maximes nationales déduites de ces expériences, au profit d'une prochaine
restauration . Quels sont les éléments internes d'une régénération po
lonaise ? . . 153
Chap. IV. Développement organique de la société polonaise . Problème
de ce développement. Ciog périodes de transformation . - fre PÉRIODE :
La commune primitive des Slaves occidentaux . Le domaine neutre et
tutélaire ; le domaine vague ; les champs distribués . -JIE PÉRIODE : Influence
VIII TABLE DES MATIÈRES .
du catholicisnie latino -germanique sur la commune primitive . Ce que
deviennent les trois domaines de la commune agricole sous cette influence .
- Formation de l'État et de la nationalité des Léchites. — Le statut de
Vislitza . -
Parallèle entre cette société et celle des peuples féodalisés.
III PÉRIODE : Ascension de la démocratie politique aux dépens de la démo
cratie sociale . - Grandeur de l'État, déchéance du peuple. Gouverne
ment de l'Ordre-Équestre . Oppression de la commune occidentale .
Le statut de Jean Olbracht. - La Lithuanie et la Ruthénie colonisées par
les communes léchites. La guerre sociale . - IV PÉRIODE : Asservisse
ment des communes agricoles par les usufruitiers du dominium . — Anar
chie nobiliaire. Ve PÉRIODE : Démembrement politique et renaissance
sociale. — Introduction des titres féodaux en Pologne.— Révolution dans la
possession et dans la propriété . Abdication de l'Ordre-Équestre après la
confédération de Bar.- Retour à la démocratie nationale. — Projet d'André
Zamoïski . — Constitution de 1791. – L'insurrection de 1794 au point de
vue social.- Constitution de 1807. — Le régime impérial au point de vue
social . Le démembrement de 1815 . L'insurrection de 1830 au point
de vue social . — Ce qu'est devenue la commune agricole en Pologne , sous
les trois régimes de l'Autriche , de la Prusse et de la Russie . Retour
aux doctrines démocratiques , à travers la dominatiou étrangère . . 216
CHAP . V. La nationalité polonaise à l'intérieur.— Déductions de son his
toire au profit des opinions actuelles . Sur trois opinions apparentes ,
une seule est admissible. De la monarchie en Pologne. Caractère de
la dictature en Pologne . Pourquoi les usurpations du pouvoir politique
sont inconnues dans ce pays , et la lyrannie étrangère y est seule possible ?
- La démocratie comme condition de la puissance et de l'intégrité de
l'État. —De la démocratie militante en Pologne . —Identité de cette démocratie
et du patriotisme. – Mission et caractère des émigrations polonaises. 373
CHAP. VI . Fonctions internationales de la Pologne. Édilité de cette
nationalité dans l'édifice général des peuples slaves . Par rapport aux
nationalités particulières de cette race et par rapport à ses dominateurs .
- Par rapport aux.Madjars et aux Roumains . Le binôme Russo -Polo
nais à la place du Panslavisme . – La nationalité polonaise par rapport aux
nationalités germaniques . Par rapport aux pationalités scandinaves .
Influence d'une restauration polonaise sur les destinées du monde Latin .
- La révolution française et la nationalité polonaise. - Valeur d'une
restauration polonaise pour les deux puissances maritimes de race anglo
saxonne . 432
TABLEAU GÉOGRAPHIQUE
DES TERRITOIRES POLONAIS
POUR SERVIR A L'INTELLIGENCE DE CE LIVRE.
On appelle République de Pologne ( Po -Léchïa ou Polska ),
l'agrégation à la tribu des Léchites, de toutes les autres tribus de
race slave, qui, répandues du nord au sud entre la mer Baltique
et la mer Noire, et de l'ouest à l'est entre l'Oder et les sources
du Volga, sur un espace d'environ 16,000 milles géographiques
carrés, se sont liguées pendant le moyen âge pour échapper à la
domination des Allemands , des Turcs , des Mongols et des Nor
mands -Varègues. La nationalité polonaise n'est donc autre chose,
que le propre, libre et normal développement de la civilisation
slave, à travers mille années de lutte contre cette barbarie par
asservissement qui , sans solution de continuité , lui fait cadre
de toutes parts .
Les quatre peuples slaves qui , ne sentant pas en eux -mêmes
les éléments de nationalités séparées , se sont ainsi cristallisés
par affinité et volontairement autour de la tribu fondamentale
des Léchites, sont : 1 ° au nord-ouest, sur le littoral Baltique , les
Vendes ou Pomeraniens ; 2° au sud- ouest, dans le bassin supé
rieur de la Vistule , les Chrobates (Horvates ou montagnards);
3 ° au sud-est, dans l'immense bassin du Dnieper et dans les
vallées supérieures du Boh et du Dniester, les Ruthènes ; 4° au
nord -est , dans les bassins du Niemen et de la Dwina , les Lettes
ou Litwaniens. La fusion précoce et complète des deux pre
mières de ces quatre tribus avec les Léchites n'a laissé de dis
tinction historique qu'entre les trois grandes masses des Léchites,
des Litwaniens et des Ruthènes , lesquelles, à la place du
royaume rudimentaire des Piasts, ont formé à la fin du xive siè
cle, une république intimement fédérative.
Ce grand empire, l'un des plus éclairés qu'il y eut pendant
longtemps dans la chrétienté, par l'application d'une haute édu
cation latine à la démocratie slave, resta sans rival et sans contre
X TABLEAU GÉOGRAPHIQUE
poids dans l'est du continent européen jusqu'au commencement
duxviie siècle ; époque à laquelle la Moscovie sortit de son obscurité
sous l'impulsion autocratique de ses tsars , tandis que la corrup
tion des institutions polonaises allait faire entrer cette répu
blique dans son âge de décadence. Néanmoins sa vitalité consti
tutive résista à tout sérieuxi amoindrissement territorial, jus
qu'à ce que trois énormes puissances l'aient fait ployer et rompre
mécaniquement sous leur poids conjuré, à la fin du xvile siècle .
Les cinq remaniements de partage qu'a subis ce vaste pays
de 1772 à 1832 , après chaque protestation nouvelle d'intégrité
et d'indépendance , ont effacé ses frontières de toute étude offi
cielle , et tellement confondu ses divisions réelles dans la mémoire
des géographes de profession eux -mêmes , qu'aujourd'hui l'on
ne saurait plus écrire aucun livre intelligible sur l'est de l'Eu
rope, sans le faire précéder d'une notice géographique et statistique
sur la véritable Pologne .
Nous allons donc commencer par rajuster tous les démem
brements polonais et leur restituer la forme d'unité qu'ils pré
sentaient en 1772 ; puis nous comparerons cette restauration
au partage actuel de cette ancienne république.'
DIVISIONS DE LA RÉPUBLIQUE DE POLOGNE EN 1772 .
Cinq régions correspondant aux cinq peuples slaves dont elle
s'est composée historiquement : Provinces de Pomeranie ou
Prusse, de Léchïa ou Grande Pologne, de Chrobatie ou Petite
Pologne, de Ruthénie et de Litwanie.
I. PRUSSE ROYALE
( sur le littoral Baltique , dans les vallées de la basse Vistule et de la Prégel) .
Voievodie de Pomeranie , comprenant les districts de Gdansk
(Dantzig ), Tczew , Novo, Svietze, Tuchol, Sluchow , Mirachovo ,
Puck , Koscierzyn et Skarszew .
Voievodie de Chelmno, comprenant les terres de Chelmno et
de Michalovo .
Voïevodie de Malborg , comprenant les districts de Sztum ,
Christborg, Malborg et Elblong (Elbing) .
Duché de Varmie , chef -lieu Heilsberg .
La Prusse Ducale, aujourd'hui province de Prusse Orientale
DES TERRITOIRES POLONAIS .
avec Krolevietz (Kønigsberg) pour chef - lieu , n'était que vassale
de la république de Pologne.
II . GRANDE POLOGNE
(dans le bassin de la Varta et dans la vallée de la moyenne Vistule ).
Voïevodie de Poznan ( Posen) , comprenant les districts de
Poznan , Koscian , Valetz , la terre de Vschova et la starostie
de Drahim .
Voïevodie de Kalisz, comprenant les districts de Kalisz, Pyzdry
et Kcyn .
Voïevodie de Gniezno , comprenant les districts de Gniezno et
de Nakla .
Voïevodie de Sieradz , comprenant les districts de Sieradz,
Piotrkow, Szadek , Radomsko et la terre de Vielun .
Voievodie de Lenczytza , comprenant les districts de Lenczytza,
Brzeziny , Orlovo et Vlotzlavek .
PROVINCE DE KUJAVIE.
Voïevodie de Brzesc -Kujavski, comprenant les districts de
Brzesc, Koval , Przedetz, Krusvitza et Radziežovo .
Voïevodie d’Inovrotzlaw , comprenant les districts d’Inovrotz
law et Bydgoszcz.
Terre de Dobrzyn .
PROVINCE DE MASOVIE .
Voievodie de Plotsk , comprenant les districts de Racionz ,
Biala , Sierpce , Szrensk et Mlava .
Voievodie de Rava , comprenant les terres de Kava, Gostyn et
Sochaczew .
Vojevodie de Masovie , comprenant les terres de Varsovie ,
Czersk , Vyszogrod , Zakroczym , Ciechanow , Viz , Liw, Lomza ,
Nur et Zambrow .
III . PETITE POLOGNE
(dans le bassin supérieur de la Vistule ).
Voievodie de Krakow (Cracovie) , comprenant les districts de
Cracovie , Sondetz , Biecko , Proszovitze , Xionz , Czechovo,
Lelovo , Szczerzets, les duchés d'Osviecim , Zator, Sievierz et
la starostie de Spiz .
XII TABLEAU GÉOGRAPHIQUE
Voievodie de Sandomierz, comprenant les districts de Sando
mierz , Vislitza, Pilzno, Radom , Opoczno , Chenciny et la terre
de Stenzytza.
Voievodie de Lublin , comprenant les terres de Lublin , Lukovo
et le district de Urzendovo .
PROVINCE DE PODLASIE .
Voïevodie de Podlasie, comprenant les terres de Drohiczyn ,
Bielsk et Miedniki.
IV . RUTHÉNIE
(dans les bassins du Dniester, du Boh et du Dnieper) .
Voïevodie de Ruthénie, comprenant les terres de Lvow (Lem
berg ou Leopol), Przemysl, Sanok , Chelm et Zydaczew .
Voïevodie de Belz . Le territoire de ces deux voïevodies s'appe
lait vulgairement la Ruthénie- Rouge, et avait pour annexe la
Pokucie .
Voïevodie de Volynie , comprenant les districts de Luck , Vlod
zimierz et Krzemienietz .
Voievodie de Podolie , comprenant les districts de Kamienietz,
Latyczew et Czervonogrod .
Vojevodie de Křow , comprenant les districts d'Ovrutz et de
Zytomir .
Vorevodie de Bratzlaw , comprenant les districts de Bratzlaw ,
Vinnitza et Zvinogrod . Le territoire de ces deux voievodies
portait communément le nom d'Ukraine polonaise.
Vorevodie de Brzesc - Litevski ou Polésie, comprenant les dis
tricts de Brzesc - Litevski et Pinsk .
Voievodie de Minsk , comprenant les districts de Minsk , Mozyr
et Rzeczyca .
Voievodie de .Polock : districts de Polock , Drissa et Siebiez .
Voievodie de Vitebsk , comprenant les districts de Vitebsk et
d'Orsza .
Voïevodie de Mstislaw : districts de Mohilew , Czeczersk et
Mstislaw . Ces quatre dernières voïevodies formaient la Ru
thénie- Blanche .
Voievodie de Novogrodek ou Ruthénie -Noire, comprenant les
districts de Novogrodek , Volkovysk et Slonim .
DES TERRITOIRES POLONAIS . XIII
V. LITWANIE
( dans les bassins du Niemen et de la Dwina).
Voievodie de Vilno, comprenant les districts de Vilno , Oszmiana,
Lida, Vilkomierz et Braslaw .
Voievodie de Troki, comprenant les districts de Troki, Kovno,
Grodno et Upita.
Duché de Samogitie : districts de Telsze, Szavle et Rosienie.
Voievodie de la Livonie polonaise , comprenant les districts de
Dyneburg et Rezytza .
Duché de Courlande et Semigalie , comprenant les districts de
Pillyn et de Semigalia , les starosties de Goldyn et de Tukum .
Comparons maintenant ces divisions normales de la fédération
polonaise, avec ses démembrements actuels .
1 ° Provinces échues à la Russie ,
Par le démembrement de la Litwanie , de la Ruthénie', de la Petite
et de la Grande Pologne.
SUPERF .
CORRESPONDANT en
GOUBERNIES POPULATION . milles
DE : AUX ANCIENNES VOŘEVODIES DE : géograp.
carrés.
Courlande Duché de Courlande et de Semi
galie.. 564,000 626
Vitebsk . Voievodies de Vitebsk et Livonie
polonaise. 805,000 940
Mobilew Voïevodie de Mstislaw. 950,000 1,015
Vilno. Voïevodi e de Vilno 898,000 838
Kovno Duché de Samogitie. 952,000 888
Grodno . . . Voievodie de Troki . 925,000 823
Cercle de Bialystok. Podlasie. 262,000 162
Vlodimir . Voievodie de Volynie . 1,271,000 992
Podolie. Voievodies de Podolie et Bratzlaw . 1,737,000 904
Kiow . Voïevodie de Kïow .. 1,638,000 1,044
Varsovie . Voïevodies deMasovie,Kalisz ,Rava,
Sieradz, Lenczytza et Kujavie. 1,715,000 773
Lublin . .. Voievodie de Lublin .. 1,065,000 685
Augustow. Podlasie ... 628,000 455
Plotsk Voievodie de Plotsk et terre de
Dobrzyn . 577,000 431
Radom . . Voievodies de Sandomierz et Cra
covie . 1,023,000 572
(Ces ciag dernières goubernies composent le territoire connu
sous le nom impropre de royaume de Pologne .)
Population et superficie de la Pologne russe. . . 16,010,000 11,148
XIV TABLEAU GÉOGRAPHIQUE
2° Provinces échues à l'Autriche,
Par le démembrement de la Ruthénie et de la Petite Pologne , sous le nom
de royaume de Galicie et Lodomérie (Halitzie et Vlodimérie) .
SUPERF .
CERCLES CORRESPONDANT en
POPULATION . ) milles
DE : AUX ANCIENNES VOŘEVODIES DE : geograp.
carrés.
Cracovie . Voievodie de Cracovie 130,000 21
Vadovitze. Voïevodie de Cracovie 316,000 66
Bochnia, Voïevodie de Cracovie 206,000 50
Sandecz. Voïevodie de Cracovie 218,000 58
Tarnow .. Voïevodie de Sandomierz . 338,000 93
Rzeszow .. Voïevodie de Sandomierz . 261,000 80
Jaslo . Voïevodie de Sandomierz . 230,000 61
Przemysl . Voïevodie de Ruthénie. . 244,000 98
Sanok .. Voïevodie de Ruthénie 247,000 102
Lvow (Lemberg ). . Voïevodie de Ruthénie 167,000 49
Sambor . Voievodie de Ruthénie 284,000 101
Stryi: Voïevodie de Ruthénie 203,000 98
Brzezany : Voievodie de Ruthénie 203,000 112
Stanislavow. Voïevodie de Ruthénie 217,000 67
Zolkiew . Voïevodie de Belz. 219,000 98
Zloczow Voievodie de Belz. 235,000 90
Tarnopol . Voïevodie de Podolie 210,080 61
Czortkow . . Voïevodie de Podolie . 178,000 65
Kolomya . Pokucię. . . 184,000 57
Czernovitze. La Boukovina (détachée de la Mol
davie par l'Autriche) . . 266,000 143
Population et superficie de la Pologne autrichienne. 4,556,000 1,570
DES TERRITOIRES POLONAIS . XV
3° Provinces échues à la Prusse ,
Par le démembrement de la Prusse Royale et de la Grande Pologne.
SUPERF.
RÉGENCES CORRESPONDANT en
POPULATION . milles
DE : AUX ANCIENNES VoŘEVODIES DE : géograp.
carrés.
Dantzig. . . Voievodie de Poméranie 378,000 152
Marienverder. Voievodje de Chelmno. 568,000 320
Ouest de la Prusse
orientale . Duché de Varmie . 141,000 77
Posen . 0 . Voïevodie de Poznan . . 852,000 321
Bromberg . . . Voievodies de Gniezno et Inovrotz
law . . 423,000 215
(Les deux premières de ces régences forment actuellement
la province de Prusse Occidentale , et les deux dernières le
grand -duché de Posen . )
Population et superficie de la Pologne prussienne. 2,362,000 1,085
Population et superficie totale de la Pologne. 21,928,000 13,803
En y ajoutant la Prusse Ducale qui n'a tenu à la
République qu'à titre de fief nominal, et les vagues
steppes du Budjak jusqu'à la mer Noire, loués en pâtu
rages aux Tatars nomades, on atteindrait les chiffres de : 23,000,000 15,500
Il y a en outre deux remarques à faire : c'est lº que toutes ces
évaluations de population sont puisées à des documents anté
rieurs d'une dizaine d'années à l'époque actuelle ; 2 ° que pour
obtenir un tableau en chiffres ronds, nous y avons supprimé les
centaines . On peut donc , sans nulle crainte d'exagération ,
élever le chiffre total de la population actuelle de la Pologne,
sans ses annexes, à 23,000,000 répartis sur 13,800 milles géo
graphiques carrés , ce qui donne une densité moyenne de 1666
habitants par mille géographique carré .
DE LA
NATIONALITÉ POLONAISE
DANS
L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN .
CHAPITRE PREMIER ' ).
La cause Polonaise en présence de la question d'Orient.- En quoi consistent
la force de la Russie et la faiblesse de la Turquie ? — Insuffisance de
l'alliance Anglo -Française dans cette guerre, et nécessité absolue, pour la
résoudre , de faire appel aux nationalités dont la Pologne est la clef de
voûte. Analyse historique , ethnographique , statistique et politique
de la puissance tsarienne, et rôle que joue l'élément polonais dans son
mécanisme . Parallèle historique entre la république de Pologne et
l'empire de Russie. Qu'est-ce qui constitue la nationalité polonaise ?
Depuis quarante ans , l'Europe n'avait qu'un souci :
celui de se donner le change sur la nature des périls qui
menaçaient ses foyers , lorsque , à propos d'un attentat qui
n'est que l'inévitable conséquence des encouragements
accordés à tous les attentats précédents de la Russie , la
conscience chrétienne parut enfin se réveiller en Occident
pour renverser toutes les idées acquises dans les congrès
sur la mission bienfaisante de cette puissance , et , par une
sorte de pénitence expiatoire , prêcher contre elle une
croisade en faveur du Croissant .
Un si louable dérangement mérite cependant que l'on
( 1) L'intelligence de ce livre ne pourrait que gagner à la lecture préa
lable d'un autre ouvrage du même auteur, intitulé : Débat entre la révo
lution et la contre-révolution en Pologne, publié en français, à Leipzig,
chez Ernst Keil et Cie, 1848.
1
2 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
examine si c'est bien là la brèche à laquelle il fallait courir
de préférence pour arrêter le flux de la Russie, et si c'est
à Constantinople même que, de nos jours , il est temps de
défendre Constantinople .
Il serait fâcheux , en effet, qu'après avoir avec tant de
peine pris tout son élan dans cette direction , l'Occident
découvrît trop tard que le mal a ses racines ailleurs ; de
façon que tous les sacrifices répandus depuis deux ans sur
cette plaie n'auraient fait que l'irriter , l'étendre et la rendre
insatiable de remèdes . Ce serait fâcheux, car il est inutile
de se dissimuler que la société européenne est parvenue à
cet âge historique où l'on est économe de sacrifices, et où
la défaite elle -même semble moins coûteuse que l'aveu et
la réparation d'une erreur .
Pour résoudre à temps cette question , il aurait fallu
avant tout examiner en quoi consistent la véritable faiblesse
de la Turquie et la véritable puissance de la Russie , dans
la lutte annoncée entre ces deux empires; alors les alliés
du sultan auraient évalué à priori en quoi ils pouvaient
lui être secourables au meilleur marché possible, et sans
engager dans cet accessoire le capital même de leur pro
tection .
Or , tout empire d'agrégation conquérante n'a qu'une
sorte d'ennemis mortels : ce sont ses ennemis domes
tiques . La Russie n'est pas absolument un ennemi mortel
pour la Turquie, puisque , à la condition d'un vasselage
résigné envers le Tsar , le Sultan aurait pu en obtenir une
prolongation outrageuse , mais indéfinie de kalifat. Il n'y a
de composition impossible qu'avec les nationalités dispa
rates qu’une puissance a absorbées mécaniquement , sans
avoir pu se les assimiler chimiquement , durant sa période
ascendante . Ces ennemis internes , et à cause de cela mor
tels , de la domination ottomane en Europe, ce sont , per
sonne ne l'ignore , ces dix millions et demi de Gréco
LA CAUSE POLONAISE DANS LA QUESTION D’ORIENT . 3
Slaves qu'elle a dédaigné de s'assimiler au temps de sa plus
grande vitalité, et qui, aujourd'hui , ne lui sont plus assimi
lables à aucune condition et par aucun procédé .
Les réformateurs de la Turquie ont compris beaucoup trop
tard ce secret de faiblesse pour y porter remède ; et , comme
les empiriques Polonais de 1791 , ils ont senti leur repentir
inutile et leur ouvrage crouler au moment même où ils se
jugeaient le plus dignes de revivre en compagnie des nations
chrétiennes . Comme en Pologne aussi, la Russie a eu le
loisir de rendre incurables toutes les plaies de la domination
ottomane , avant que celle - ci ait réussi à y poser un pre
mier appareil ; de sorte que , sous le péril qui la pressait de
l'extérieur , la Turquie aurait vainement cherché son salut
dans une métamorphose dont elle n'avait le temps d'accom
plir que la première évolution : l'oubli de son être . C'est
à -dire qu'à l'heure qu'il était , pour pouvoir , comme la
France de 1792 , mouler dans ses blessures intérieures ce
qu'il lui fallait de balles contre l'invasion étrangère , eļle
aurait dû commencer par cesser d'être la Turquie ; puis
voir après , si allégée de sa vieille identité et n'étant plus
rien , il ne lui sera pas plus facile d'enjamber en deux ou
trois années, à travers 200,000 baïonnettes russes , cinq
siècles de refonte ethnologique, administrative, religieuse
et sociale , au profit des Giaours .
Le vieux parti turc , celui qui ne doute pas que la natio
nalité ottomane ne soit défendable par elle -même et pour
elle -même, aurait préféré autre chose . Įl opinait pour que
tout essai de transformation fût suspendu pendant la guerre ,
et pour que, s'enfermant dans sa restreinte, mais dense
unité , comme un carré de janissaires avancé en tête de
pont sur la rive européenne , l'islamisme attendît avec une
intrépide tranquillité que les charges cosaques fussent dis
sipées par la démolition interne de la Russie . De là ses
sympathies pour les nationalités orientales de l'Europe qui
4 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
pouvaient lui rendre ce service dérivatif , sans l'obliger à
la double épreuve d'une guerre étrangère et de cette abdi
cation de sa nature qu'on appelle sa civilisation .
Nous allons démontrer tout à l'heure qu'au point de
vue turc , cette opinion était la seule rationnelle, la seule
patriotique , puisque sans exclure la protection maritime des
puissances occidentales et la part de vigilance qui revient
à l'Europe entière dans ce procès , elle -même recourait
économiquement et tout de suite à l'arme décisive qu'il
faudra toujours finir par employer contre la Russie , sans
indemnité pour toutes les peines qu'on se sera données
pour l'éviter .
Les puissances qui voulaient bien arrêter l'avalanche
russe , mais sans rien déranger sur son passage , défendi
rent à la Turquie de recourir à ce formidable réactif ; dès
lors ce qu'elles lui permettaient , dans les limites de ses
propres ressources et de son patriotisme officiel, ne valait
pas mieux que l'autre procédé de résistance. Étant admis
en principe que la Russie ne pourra pas être inquiétée chez
elle , la Turquie devient, de quelque façon que les Turcs
et leurs protecteurs s'y prennent , une pente magnétique ,
fatale , qu'une invasion slavo -tsarienne n'a qu'à descendre
de son propre poids , comme le rocher de Sisyphe, insen
sible à tous les incidents , à tous les délais , à tous les reculs
dont on encombrera son trajet. Et même , plus la résistance
des Ottomans et de leurs alliés retardera cette descente ,
plus dans son résultat final elle acquerra d'impétuosité,
car la révolution ethnographique qui mine toutes ces
contrées y aura gagné le temps de s'aligner sur l'invasion
russe et de se confondre avec elle dans un succès solidaire .
Cela fait que toute la puissance diplomatique et maté
rielle des deux plus grands États du monde s'use depuis
deux ans à boucher un trou de quelques kilomètres de lar
geur , dépensant à cette ingrate besogne de quoi trouer la
FORCES DE LA RUSSIE . FAIBLESSE DE LA TURQUIE . 5
Russie elle- même de part en part et acheter d'un seul coup
la paix perpétuelle . Armements cyclopéens que depuis 1815
le pacifique Occident croyait à jamais relégués dans ses
panthéons , armadas plus dispendieuses dans leur triomphe
que celle de Philippe II ensevelie sous les flots, élite inces
sante des deux plus vaillantes armées de l'Europe , sacri
fice de toute rivalité passée et à venir sur l'autel du moment ,
puis la fierté de cette alliance inouïe courbée elle -même
devant les plus inintelligibles caprices des neutres , rien n'a
coûté aux sauveurs de la Turquie pour refouler les pontons
russes dans leur repaire , comprimer quelques trop impa
tientes guérillas , et relayer les - Cosaques par des Croates,
en face des Serbes et des Bulgares .
Et Dieu nous garde d'insinuer qu'il y eût mieux ou
moins à faire sur ce terrain glissant , tout coupé de contre
sens et d'embûches pour les Occidentaux , et où les plus
éclatantes victoires de ceux -ci ne leur vaudront qu'un
ajournement de défaite, tant qu'il restera quelque part une
armée russe attendant son tour d'y rentrer et assez d'or
thodoxes pour l'y introduire. C'est toujours la terre des
Alexis , dans laquelle les Latins ne seront jamais que les
Latins des croisades , ceux de la quatrième , ni plus ni
moins aimés que ceux des autres . Aussi, quelque solide et
multiple que paraisse actuellement la digue élevée le long
du Danube contre le retour des Gorczakows et des
Paszkiewicz , elle n'aurait probablement pas mieux sup
porté le contre-coup d'une campagne manquée en Crimée,
qu'elle ne modifie ces affinités de race , de croyances et de
haines , qui inféodent au Tsar tous les peuples attendant ,
depuis 1453 , la réapparition du labarum de Constantin au
dessus de Sainte- Sophie . C'est là ce qu'il faudrait pouvoir
changer , plutôt que les lignes d'opération de Gorczakow ,
pour sauver à la fois les Turcs de la haine , les Gréco
Slaves des tendresses , l'Allemagne de la protection , la
6 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
France et l'Angleterre des ruses du Tsar. Quant aux
piqûres des boulets à la Paixhans et des balles cylindro
coniques , sur les extrémités cornues de cet empire blindé,
gigantesque et privé de système nerveux comme les crus
tacés antédiluviens que l'on découvre dans les couches
calcaires de ses montagnes , elles n'auront pour dernier
effet que d'aiguillonner sa rage patiente et indétournable .
Tant que la Russie tsarienne conservera ses facultés in
ternes , elle chercherà à se mouvoir au dehors dans le sens
qui fait l'objet essentiel de ces facultés ; elle se percera
donc un chemin vers Constantinople , par terre , si on lui
interdit la mer , sous terre , si on lui interdit toutes les deux ;
par la guerre , si on lui fait mal cette guerre ; par la paix ,
si on la lui fait bien . Mortier-monstre braqué ou plutôt
coulé à poste fixe contre les portes du monde , la Russie
peut être enclouée par la prise de Sébastopol ; mais, désen
clouée pendant la moindre trêve qu'on lui accordera , elle
recommencera son feu sur le même point de mire , tant
que le magasin à poudre dont nous allons parler tout å
l'heure ne lui fera pas défaut .
Ni la Turquie donc, ni ses alliés , n'avaient de temps à
perdre dès l'ouverture des hostilités , pour transporter leur
action sur un terrain moins favorable aux retours offensifs
de leur ennemi . Il était urgent assurément de l'y contenir
d'abord , de couvrir Constantinople , de lui barrer le Da
nube avec tout ce qu'on avait sous la main , et de l'empê
cher de jeter son pont de vaisseaux entre le cap Chersonèse
et la pointe du sérail . Cette urgence est si peu contestable ,
que l'on ne sait aujourd'hui de quoi s'étonner davantage :
du Tsar oubliant de faire escorter son ambassadeur d'inso
lence par l'escadre de Sébastopol et 30,000 hommes de
débarquement, ou des protecteurs du Sultan mettant trois
mois à s'apercevoir que c'était un oubli constamment répa
rable en soixante heures. Mais enfin cette distraction du Tsar
INSUFFISANCE DE L'ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE .
une fois rendue irréparable en une première campagne par
l'arrivée des escadres protectrices dans le Bosphore, puis
les trouées des Balkans étant bouchées avec des Turcs,
toute la part défensive d'une guerre possible contre la
Russie sur ce terrain était faite, et tout ce que l'on a cru
devoir y ajouter ne nous semble plus que poudre perdue
pour la guerre offensive.
Ce n'est pourtant qu'en rendant sans délai à la Russie
offensive pour offensive, que les Turcs, et par conséquent
leurs alliés , pouvaient sortir à son égard de leur fatigante,
précaire et ruineuse attitude . Or en quoi consiste véritable
ment l'attaque permanente des Tsars contre les pauvres
concierges du Bosphore ? Nous l'avons dit : la Russie tient
la Turquie non pas précisément au bout de ses baïonnettes,
de notre temps toutes les baïonnettes se valant à peu près ;
pas au bout de ses protocoles non plus , les quatre grandes
puissances , plus la Turquie , pouvant toujours en rendre
cinq pour un , sans se déranger ; mais elle la tient et la
secoue par les entrailles , ce que jusqu'à présent personne
n'a encore songé à lui rendre. A défaut de son propre pied ,
le Tsar a mis sur Constantinople le pied de toutes ces po
pulations schismatiques qui rendent les Turcs si difficilement
défendables chez eux- mêmes , depuis qu'elles demandent
au Coran, comme Manin aux Autrichiens, non pas d'être
plus poli, mais de s'en aller .
Eh bien , la Turquie et ses tuteurs n'avaient aussi qu'à
fouiller les profondeurs vulnérables de la domination tsa
rienne ; qu'à mettre sur la gorge de cet agresseur sans
pitié et sans foi, sinon leurs pieds reconnus trop courts , le
pied de la Pologne, vaincue d’hier seulement et pour le
moins aussi irréconciliable avec ses dominateurs que le sont
les Rajahs avec les Turcs . Alors, seulement , les chances
offensives de la lutte étant égalisées , le plein et rapide
succès des mesures préservatrices des alliés se trouvait
8 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
assuré ; à ce point qu'une simple escadre d'observation aurait
pu cumuler dans ces parages toute la besogne des inépui
sables armadas, des 200,000 hommes et des villes de bois
qu'il faut maintenant y engloutir, sans être jamais certain ni
de ce qu'ils ont à y faire, ni s'il y en a assez .
Dans le devis de cette guerre , qui aurait dû être la dernière
en Europe, on a mis autant de prodigalité que de complai
sance à oublier que la Russie , toute slave qu'elle se dit , a en
elle-même, tout comme la Turquie , ses Slaves inassimilables ;
son antithèse religieuse , sociale et politique ; une plaie in
terne et incurable par laquelle l'imprescriptible justice de
Dieu la tient . Hercule ou enfant, quiconque aura le bon
sens et la présence d'esprit de la saisir tout de suite par
ce mors blessant, lui aura dérobé à jamais tous les secrets
de son audace et lui fera lâcher prise partout ailleurs . Elle
est même à un tel point plus vulnérable en Pologne que ne
le sont les Ottomans en Moldo - Valachie , en Bosnie , en
Serbie , en Bulgarie , dans l'Herzégovine , l’Epire et la Thessa
lie , que frappée d'un coup d'épingle sur la Vistule , comme
l'a été dans toutes ses annexes la Turquie à coups de mas
sue , la Russie n'aurait pas eu pour combattre le temps que
les Turcs ont employé à revêtir leur cuirasse; car la Tur
quie , même abandonnée à ses propres forces, aurait eu dans
ce duel à armes dérivatives les avantages que voici .
Les provinces chrétiennes de la Turquie augmentent son
territoire , mais ne le constituent pas. Ce n'est pas du tout
par delà les Balkans et les Alpes helléniques , que la Turquie
va puiser ses moyens d’existence , de domination et de
combat ; de sorte que la soumission de ces pays venant à
lui manquer , elle ne serait amoindrie qu'en cartographie .
Refoulée sur elle-même , elle n'y perdrait aucune chance
de se fortifier dans ses propres foyers , en vue d'un retour
offensif pour l'avenir, si tant est que l'islamisme ait un
les
avenir en Europe ; que s'il n'en a pas, ce ne sont pas
ANALYSE DE LA PUISSANCE RUSSE . 9
Bulgares et les Grecs qui lui prêteront le leur . La nation
turque ne se décomposera pas par cela seul que ses an
ciens sujets redeviendront ses voisins ; et ces voisins la
renvoyassent- ils même en Asie , que ce ne serait encore
pour les Ottomans qu'une modification de frontières, com
pensable peut - être par leurs progrès économiques ou par
leurs conquêtes ailleurs .
C'est que ces Turcs , quelque déteints qu'ils nous pa
raissent , sont néanmoins toujours une nation véritable ,
nation un peu gênante , mais irrévocablement définie et
pourvue pour toute la durée de cette définition , de quoi
suffire à une destinée qui ne regarde que Dieu et son Pro
phète. Ses fonctions vitales ont beaucoup baissé, il est vrai ,
mais ce qui lui en reste ne dépend en rien de cette cheve
lure superflue qu'elle empruntait aux têtes abattues des
Giaours dans son âge de luxueuses fantaisies . Que l'on
coupe au contraire à la Russie sa plica polonica, et on la
verra se tordre immédiatement dans les convulsions de
la mort .
En effet, la Russie moderne , la Russie de Pierre ſer , de
Catherine et de Nicolas , ne saurait trouver aucune garantie
d'existence dans sa nationalité , puisque ce n'est pas du tout
une nation , mais au contraire une machine à broyer en
semble toutes les nationalités slaves ou autres, pour les
mêler en une bouillie confuse, dans laquelle toute mémoire
de ce qu'elles furent et toute aspiration à ce qu'elles de
vaient être , disparaîtront avec leurs identités . Il en résulte
qu'excepté ses procédés mécaniques de trituration , la Russie
moderne ne possède rien en propre , pas même son nom
que, comme la Prusse , elle a pris parmi les choses qui lui
appartiennent le moins.
Toutes ses conditions d'existence , c'est- à -dire d'agran
dissement illimité , elle les emprunte aux nationalités déjà
absorbées par cette extension ; de manière que toutes les
10 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
dates de l'asservissement successif aux fonctions de l'empire
de chacune de ces forces étrangères correspondent à une
phase nouvelle de sa croissance dévorante .
Ainsi : 1 ° La Moscovie , débris de l'ancienne fédération
slavo - varègue , greffée sur l'élément finnois et oubliée dans
le bassin supérieur du Volga , ne sert plus à la Russie
moderne que de prétexte historique au slavisme; de même
que le testament d'un patriarche quelconque de Byzance
en faveur d’Ivan IV , lorsqu'il n'y avait plus de Byzance , lui
sert de titre à l'héritage de l'empire orthodoxe ( ' ) .
Mais la soustraction de cette nationalité rudimentaire au
joug de la Horde d'Or , complétée par l'asservissement de
ces mêmes Tatars , fournit déjà un premier échelon aux
envahissements de ce qui sera bientôt la Russie ; car de ce
(1) M. Duchynski, savant ethnographe polonais de Kilow, a publié il y
a quelque temps, dans le Journal de Constantinople, une dissertation très
intéressante sur l'origine de la nationalité moscovile , tendant à prouver
que ce peuple est foncièrement Finnois , de race Hunnique et non Slave.
S'appuyant aussi bien sur l'autorité du père de l'histoire slave, Nestor, que
sur celle du célèbre ethnographe bohème , Szaffarzyk , et des historiens
russes eux-mêmes , Karamzin , Soloviev et Bialaïev, l'auteur cherche à
démontrer que l'élément slave n’entre qu'en proportion très minime dans
la composition de l'amalgame moscovite.
Malgré tout ce que cette ingénieuse analyse offre d'utilement répressif
contre les prétentions panslaviques de la Russie moderne , nous ne sau
rions , avec M. Duchynski, refuser aujourd'hui la qualité de Slaves aux
Moscovites. Originairement Finnois , à la vérité , le bassin supérieur du
Volga a été complétement slavonisé par les émigrations du Dnieper, dès
le xe siècle , c'est - à -dire dans la première époque de la formation des
nationalités chrétiennes. Ce qu'il y a donc aujourd'hui de mongolien dans
le sang et le caractère des Moscovites ne peut se rapporter qu'à la période
des retours offensifs de cette race asiatique contre la Moscovie déjà slavo
nisée , ce qui n'eut lieu qu’au xiiiº šiècle. L'énergie avec laquelle l'élément
slave a prévalu définitivement sur tous les éléments hunniques dans le
bassin entier du Volga , pour former un peuple de 30 millions de Mosco
vites , nous révèle au contraire la véritable mission de cette respectable
nationalité qui est , non pas de russifier la Slavie , comme le voudrait la
politique des Tsars , mais de slavoniser le plus d'Asie possible, comme le
permet et le désire la politique chrétienne.
ANALYSE DE LA PUISSANCE RUSSE . 11
mélange d'assez de Slaves avec beaucoup de Mongols ,
naît un empire au deuxième degré , qui pèsera un peu sur
l'Europe et beaucoup sur l'Asie . C'est , en effet , par les
fonctions mongoliennes de sa première métamorphose, que
la Russie , après s'être établie dans le nord de l'Asie , con
voite et circonvient aujourd'hui tout ce qu'il en reste : la
Tartarie indépendante , la Perse , l'Afghanistan ; pourquoi
pas l'Inde anglaise et la Chine aussi ?
Voilà pour les premières relations eactérieures de la
Russie Mais cet élément mongolien joue un bien plus
grand rôle encore dans ses fonctions intérieures ; car ce
sont les Mongols qui , selon l'expression d’Adam Mickie
wicz , ont appris aux Slaves de l'est : « cet héroïsme de la
servitude , » cette impassibilité dans la souffrance physique
et morale , qui les rend également invulnérables à la honte ,
à la défaite et aux supplices . Et cette féroce insensibilité ,
que l'on serait tenté de confondre avec les autres fana
tismes , a sur tous les fanatismes connus cette redoutable
supériorité, qu'elle semble incurable , étant l'apanage d'un
peuple qui, tout en s'étendant aux dépens de ce qui l'en
toure , reste en lui - même stationnaire et ne dépense rien de
sa barbare jeunesse .
2 ° En suite , cette Moscovo - Mongolie abat les répu
bliques slaves des bassins de l'Ilmen et du Peïpus, pour
atteindre et absorber lentement les Finnois septentrionaux,
auxquels les colonies intruses des Allemands disputaient,
derrière ces républiques, le versant oriental de la mer Bal
tique, sous la domination mal assise des Suédois . La des
truction des démocraties prospères , éclairées et contagieuses
de Pskow et de Novgorod la Grande , ne profitera point à
l'organisme de la Russie ( ), parce que certains organismes
( 1) Nous nous trompons , sous le rapport matériel du moins ; car avec
ces types originels de la démocratie slave, la Mongolo -Moscovie avala sans
y regarder toutes ces instịtutions démocratiques et communautaires de la
12 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE ,
ne digèrent pas même les débris de ces choses- là ; mais le
concours des Finnois dégourdira un peu ses facultés mari
times , déplacera son centre d'action en la mettant en rap
port au moins détourné avec l'Europe , et lui permettra de
se cramponner à l'extrême septentrion de notre continent ,
bien avant que les Suédois lui cèdent par traités tout le
sud , puis tout le nord du golfe de Finlande . Ce ne sera
néanmoins que l'agrégation des colonies allemandes de
l'Estonie , de la Livonie et de la Courlande , agrégation éga
lement accomplie par contact et entente tacite , avant d'être
consacrée par la conquête, qui perfectionnera le Tsarat et
le rendra enfin capable de la malfaisance dont il n'avait eu
jusqu'alors que les instincts . Elle lui livrera, en effet, cette
précieuse pépinière d'ingénieurs et de mécaniciens en tyran
nie qui, étagés par emplois , de la base au faite de l'État,
veilleront avec une conscience draconienne à son foule
ment automatique , perpétuel et bien régulier. Il est reconnu
qu'il n'y a que l'intrus allemand pour faire un vrai fonc
tionnaire russe , et les Tsars perdront leur empire à vouloir
remplacer ce merveilleux agent d'asservissement par des
Moscovites , sujets incomparables , mais tyrans par bou
tade seulement, sans vocation ni système aucuns.
3° Seulement , à cette aristocratie d'intermédiaires alle
mands , privés de scrupules et d'entrailles , parce qu'ils
n'avaient point de patrie , il fallait pour complément une
nation entière d'aveugles exécuteurs . C'est une cinquième
nationalité, celle des Transborysthéniens ou Cosaques , qui
grande Russie actuelle qui, de nos jours, retrouvées pour ainsi dire toutes
vivantes dans les entrailles du Tsarat, donnent tant à réfléchir aux écono
mistes de l’Occident. Mais les Tsars ne s'en servent, comme l'estomac de
l'autruche ne se sert des corps durs , que pour broyer et pétrir le reste.
( Voyez , au sujet de ces remarquables institutions de la commune russe
dans les biens de la Couronne surtout , les auteurs Aug. Haxthauzen ,
Allemand ; Turgenieff, Russe , et Krysztopor, Polonais. )
ANALYSE DE LA PUISSANCE RUSSE . 13
fournira la fonction complémentaire de cette écrasante har
monie . Aussi bien , société primitive, démocratie toute nue ,
devenue sans transition servitude extrême , cette grande
tribu militaire était seule capable d'accomplir sans réflexion
les plus mauvais rêves de la pensée allemande, corrompue
et façonnée pour le service d'une volonté mongolienne .
Psychologiquement donc , l'empire de Russie est une incu
bation principalement germanique, et c'est ce qui explique
les invincibles séductions qu'il exerce sur cette race pleine
d'engouements mystérieux. On dirait que l'orgueil de sa
coupable paternité , aveuglant constamment le génie alle
mand sur la monstruosité de sa progéniture, il se complaît
secrètement dans le tsarisme moderne, comme les poetes
extravagants dans le plus obscène de leurs drames .
Telles sont les trois métamorphoses et les cinq espèces
de matériaux qui ont fini par constituer ce qu'on appelle la
Russie, sous la main de Pierre ler . Tout le reste , dans
l'histoire de cette écluse submersive, n'est qu'incidents ou
étiquettes ; et lorsque apparut le Bacchus, le Thésée passa
blement apocryphe de cette légende inintelligible pour l'Oc
cident, on lui en attribua tous les miracles , trois fois sécu
laires .
A la mort de Pierre fer , qui n'avait eu que la peine
d'ajuster , puis de vernir un peu cet engin de destruction et
d'absorption , beaucoup de philosophes le crurent prêt et
bon à tout ; or , il se trouva que , par erreur d'orientation ,
il n'était encore applicable qu'à l'Asie , où il n'y avait plus
rien de palpable à détruire et encore rien de mûr à absor
ber . Bornée à cela , la Russie restait chose étonnante , mais
ruineuse, qui n'aurait pas fait ses frais à l'exposition uni
verselle de l'histoire . Inventée contre l'Europe Latine et
Germanique, elle n'y touchait d'aucune part , malgré sa
maladive immensité ; prétendue Moscovite , elle était gou
vernée par des Allemands, logée par des Finnois , gardée
14 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
par des Cosaques , après avoir été allaitée par la louve
mongole ; prétendue légataire des empereurs orthodoxes ,
d'Orient, il lui fallait aller chercher son tabernacle sous le
cimeterre des Osmanlis ; appuyée à deux mers , elle n'y possé
dait que quelques pontons et n'y pêchait que des tarets ; aspi
rant au panslavisme , et par le panslayisme à la domination
universelle , elle ne dominait que la plus reculée des tribus
slaves et ne comptait pas dans les congrès de la chrétienté.
Lorsque donc, en exécution du fameux testament qui n'est
de Pierre Jor qu'autant que ce tsar est le fondateur de la
Russie , ses successeurs essayèrent de frapper sur l'Europe
à travers les autres nations slaves et la Turquie , la vigueur
infirme de cet empire dévia contre lui -même , et toute
l'adresse des bourreaux qu'il s'était donnés pour ministres
n'aboutit qu'à le disloquer intérieurement . Si bien que les
derniers batardeaux entre lesquels l'ingénieux et sombre
charpentier de Saardam lui-même espérait avoir empri
sonné de quoi inonder le vieux monde , ne servaient qu'à faire
de tout son ouvrage une sanglante mare à reptiles dans un
grand cimetière. C'est que l'isthme tendu de la mer Noire
à la mer Baltique, sous le nom de Pologne , pour préserver
la presqu'île européenne des submersions de l'Asie , quoi
que déjà battu en brèche par devant et par derrière , fer
mait encore aux Tsars les portes de l'Occident.
A cette époque , le quart de la vigilance et un dixième
des réparations que l'on consacre aujourd'hui à la digue
ottomane eussent suffi pour rendre la digue polonaise
infranchissable, et , empruntant notre comparaison au lan
gage de la locomotion moderne , pour changer l'aiguille du
convoi humanitaire. Mais la France trouva plus simple
d'abandonner ce rempart aux démolisseurs , sous prétexte
qu'il était un peu loin . Elle crut gagner au change en se
donnant la Lorraine et en obtenant la restitution du royaume
de Naples aux Bourbons d'Espagne . Or , par ce fatal traité
ANALYSE DE LA PUISSANCE RUSSE . 15
de 1735 , comme soixante ans plus tard par celui de Bâle ,
la France participait très sciemment, dans la mesure de sa
situation et de ses facultés , au démembrement de la
Pologne , puisqu'elle acceptait en belles et bonnes pro
vinces le prix de son consentement au crime des démem
breurs . Il ne fallait pourtant qu'une prévoyance ordinaire
pour deviner que du jour où la tsarine Anne et l'empereur
Charles VI , appuyés par la besoigneuse ambition des nou
veaux rois de Prussé, imposaient à la république qui les
avait isolés leur proconsulat saxon , la grande et perpé
tuelle coalition du Nord contre la France était faite. C'était ,
et bien pis , comme si actuellement la France acceptait Tunis
ou la Belgique , pour abandonner le protectorat de Constan
tinople à la Russie , à l'Autriche et à l'Angleterre , par la
raison qu'elle est plus éloignée de Constantinople que de
Tunis et de Bruxelles.
Ce premier coup de pioche donné à l'isthme européen ,
son démembrement ne dépendait plus que de la complai
sance que mettrait la France à laisser faire ; car à partir
de ce traité de Vienne , véritable traité de partage du
continent européen en deux masses d'États , la France
seule conservait la conscience et la responsabilité des des
tinées occidentales . L'Angleterre formait un monde et un
organisme à part, et si elle avait à se mêler des affaires du
continent , c'était contre l'avenir de la France .
Quant à l'Allemagne , elle n'avait jamais bien existé
comme puissance consciente et responsable. Maintenant
qu'elle s'était mariée par procuration et sans réflexion
aucune , avec la Russie , elle n'existait plus du tout ; et c'est
l'erreur incurable , la maladie mentalement mortelle de
la France, de se figurer qu'après la Pologne il y a encore
une Allemagne , c'est- à -dire quelque chose de résistant ,
d'avertissant , entre la Mongolie et l'Occident. Il est pour
tant évident que cette incommensurable et insatiable éponge ,
16 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
bonne pour boire les sueurs de la Slavie qui dort, n'est
point faite pour arrêter ses appétits réveillés. Certainement ,
même après cette guerre de Trente-Ans qui semblait avoir
épuisé tout son sang , elle se livra à des ébats qui témoignent
de sa valeur belliqueuse et de l'acharnement de ses volon
tés ; mais ses plus glorieux exploits n'ont presque jamais pu
dépasser le champ clos des guerres civiles . Admirablement
douée dans ses individus , cette race semble entièrement
privée de ces sens collectifs et de cette héroïque charité qui
font profiter l'humanité entière du patriotisme des nations .
Réservant tous ses dévouements pour le service de ses
doutes internes , lorsqu'elle eut cessé de s'entr’égorger
pour ou contre les sécularisations et les sacrements , elle
recommença , peu de temps après, pour savoir si elle se
ferait ronde ou carrée : question oiseuse, puisque, étant quasi
fluide , il lui a fallu de tout temps se résigner à ce que ses
voisins lui donnassent , sans qu'elle s'en mêlât , toutes les
formes et toutes les dimensions qu'il leur plaira. Ces
funestes infirmités du caractère germanique paraissent
seules capables d'expliquer comment, après avoir dépensé
une vie d'Annibal et de César , plus deux millions d'Alle
mands, pour décider si la Silésie serait rangée au sud ou
au nord de l'Allemagne , vu que cette province est slave , le
plus patriote et le plus prévoyant de ses princes imagina le
premier , pour préserver sa patrie de l'inquiétant contact de
la Russie , de partager pacifiquement avec Catherine II les
démolitions de la digue qui les séparait.
Marie Thérèse , autre forte tête de l'Allemagne , qui avait
combattu quatorze années pour nier la supériorité du génie
de Frédéric II , fut bien obligée de la reconnaître à ce trait
là , et l'isthme de l'Europe fut supprimé . En quoi cela pou
vait-il incommoder la France ? Est- ce que cela n'élargis
sait pas l'éponge qui sépare l'Occident des inondations asia
tiques ?
ANALYSE DE LA PUISSANCE RUSSE . 17
Cependant l'isthme polonais une fois rompu , il en advint
aussitôt ce que , selon les conjectures des hydrographes, il
résulterait de la jonction de deux mers de niveaux diffé
rents . La Russie commença à submerger le monde chrétien ,
tout doucement il est vrai , par infiltration , non par rafales
encore , parce qu'après avoir taillé sa part dans cet épais
barrage , il lui fallait , avant de passer outre , ronger , soule
ver , puis dissoudre dans son limon , comme le serpent dans
sa salive , les couches rebelles de la société polonaise . Elle
avait déjà consacré un demi - siècle à cette trituration avant
le premier démembrement; elle y mit encore trois quarts
de siècle après , et n'a pas fini. Il ne faudrait cependant pas
en concevoir trop de sécurité, car après cette assimilation
de la Pologne , la Russie n'aura plus qu'à couler par toute
la largeur qu'occupait cet obstacle ; et ce jour -là , l'Alle
magne entière , depuis Custrin jusqu'à Mayence , ne sera
plus qu'une traînée de boue sanglante au talon des Tsars .
C'est -à -dire que tant que cette proie n'est pas engloutie
et digérée intégralement, il reste de la marge pour aviser ;
et le plus net bénéfice de l'Occident à rafraîchir les serres
de l'aigle russe sur le Danube , en Crimée et dans la Bal .
tique , c'est de déranger le travail de son bec sur la Vistule .
Mais prenez garde de compter outre mesure sur cette
diversion, car voici déjà ce qui a passé de Pologne dans les
entrailles du tsarat , tandis que vous gagnez des batailles et
perdez des campagnes à lui gratter la plante des pieds.
Tout ce qui faisait de la Pologne la gorge de la presqu'ile
européenne entre la mer Noire et la mer Baltique , la Russie
l'a défait et détaché de la vie occidentale par tranches suc
cessives : En 1772 , jusqu'à la Dwina , la Bérézina et le
Dnieper ; en 1793 , jusqu'aux sources de la Vilia , du Nie
men , et jusqu'au Styr ; en 1795 , jusqu'au Bug ; en
1832 , enfin , jusqu'à la Prosna. A cette dernière bouchée,
la Russie s'est avancée et installée en coin irrésistible ,
2
18 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
au centre exact de la figure géométrique de l'Europe , relé
guant la Prusse et l'Autriche dans deux impasses , avec
deux os de Pologne à ronger en manière de distraction ; car
dans ce prétendu partage , elle a fini par accaparer les quatre
cinquièmes de la surface polonaise , avec seize sur vingt
trois millions de ses habitants . Il y a d'ailleurs , au point de
vue de l'équilibre des Étals, surfaces et surfaces, population
et population , indépendamment encore de leur étendue et
de leur fécondité . Si la Russie s'était approprié ailleurs en
soixante ans ces 10,000 milles géographiques carrés avec
une population qui dépasse celle du royaume de Prusse ,
on pourrait peut-être se contenter d'envier sa fortune, jus
qu'à ce que se présente un jour l'occasion de s'en indem
niser sur les mauvaises chances du larron . Mais il faut bien
remarquer que ces quatre cinquièmes orientales parties de
l'ancienne république de Pologne sont une pièce tout à
fait unique de la machine commune des nations , en ce
qu'elles confèrent, à celui qui a su s'en emparer le premier,
le pouvoir magique de faire faire aux autres tout ce qu'il
lui conviendra , sans que l'on puisse jamais se rendre compte
de la façon dont on a été ensorcelé. Il ne s'agit pas de
savoir , en effet, si ces seize millions de Polonais valent
mieux ou moins , par eux -mêmes, que les Tatars , les Fin
nois , les Cosaques et les Allemands absorbés avant eux ; ou
que les Roumains et les Bulgares menacés de l'être demain ;
ou que les sept autres millions de Polonais tout aussi gênés
dans le ventre de la Prusse et de l'Autriche.
Ce qu'il importe d'observer , c'est qu'en mettant ainsi le
pied sur la plus courte distance entre la Baltique et l'Euxin ,
et la main sur les deux versants de l'Avenir , l'Asie , tra
vestie tantôt en diplomate et tantôt en gendarme de la civi
lisation , peut à toute heure entrer dans les foyers, dans le
ménage et les mystères de la vieille famille européenne,
pour en user comme il lui plaira . Quoi ! en passant sur le
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 19
corps de l'Allemagne? Eh bien ! oui ; et cela sans bruit, sans
scandale , sans que les gonds d'aucune porte crient, ni que
les chiens aboient ; car toutes les portes de l'Allemagne
sont enlevées , et tous ses gardiens ont mangé du gâteau
empoisonné . Tout cela peut s'accomplir , même sans que
personne en Europe ait perdu son droit et son pouvoir de
vigilance partout ailleurs ; sans préjudice des coalitions
universelles et parfaitement sérieuses qui affranchiront la
Turquie jusqu'au Pruth , démoliront Sébastopol et Cronstadt,
réduiront Saint - Pétersbourg en cendres, tueront cinq cent
mille Russes , et retarderont de cinq ans l'asservissement
de Constantinople.
Car , nous l'avons déjà dit ailleurs ( -1 : 1° C'est par la
possession de cet isthme colossal , que la Russie est devenue
tout à coup , non-seulement puissance européenne , mais la
seule puissance envahissante de ce continent. C'est en raison
de cette possession , que la mer Baltique et la mer Noire,
tenues toutes les deux au bout des fleuves qui descendent de
l'arête polonaise , sont devenues des lacs russes . Puis , c'est
à l'aide de ce coin immense que , plongeant jusqu'aux en
trailles de l'Occident, isolant , surveillant , séquestrant ,
désarmant sans se fâcher tous ses voisins , la Russie a rendu
toute coalition contre elle inefficace, illusoire, sinon impos
sible ; tandis qu'elle-même se trouve , sans se déranger, à
la tête d'une coalition permanente et indissoluble contre la
civilisation . C'est enfin par l'accaparement de ces quatre
cinquièmes de la Pologne , qu'assise à cheval entre l'Asie
et l'Europe, la Russie tient l'une et l'autre couchées sous la
fatigue, sous l'inquiétude de ses mensonges ; elle -même
inaccessible dans ses profondeurs, conquérante sans avoir
besoin de remuer , écrasante dès qu'elle s'agite , mais bien
plus écrasante encore quand elle ne bouge pas .
(4 ) Mémoire adressé à la nation Britannique.
20 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
2° Arbitre , par la Pologne , de la vieille politique euro
péenne , c'est- à -dire libre de combiner à son profit exclusif
toutes les conventions d'équilibre et d'engrenages contre la
Révolution Française , la Russie plongeplus à son aise encore ,
toujours par cette même Pologne , dans la politique de l'ave
nir, dans la politique des races et des nationalités.
Lorsque jouissant d'une histoire aussi parfaite et finie
que celle des empires de l'Occident , on a fermé et cal
feutré son temple de Janus, il est très difficile d'entendre
le sourd grondement des perturbations ethnologiques qui
agitent l'est de l'Europe ; mais la Russie , née là dedans , et
douée encore de toute l'importune curiosité de l'enfance , en
écoute et en recueille les moindres murmures. Aussi , après
avoir désarmé les États officiels, en se plaçant à leur tête ,
tend -elle à les balayer un jour comme d'inutiles écha
faudages, pour faire pousser à leur place des Slaves de
sa façon. Mais pour avoir prise sur cette race , bien moins
formidable par sa masse et l'étendue de ses assises ,
que parce que son aurore dans l'histoire ne se lève qu'au
couchant des autres soleils , il fallait à la Russie se greffer
sur la seule branche de ce polype qui eût atteint l'âge de la
réflexion , les proportions , les organes et l'attractivité d'une
nation . Or, après la biblique et monumentale nationalité
des Bohêmes , disparue sous les avalanches germaniques ,
dans la seconde période de la guerre de Trente Ans , l'ori
ginalité polonaise est seule parvenue à se dégager de l'uni
formité élémentaire de la race slave . Toutes les autres
familles orientales de l'Europe ne font encore que com
mencer ou que recommencer leur passage de l'état liquide à
l'état solide >, leur transition d'une adolescence malléable et
irresponsable, à cette maturité distincte , spéciale , qui
impose aux agrégations humaines une conscience politique
et des fonctions déterminées dans leurs rapports mutuels.
Nous savons bien que dans son intolérante sagesse , et
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 21
traitant l'Europe entière à la mesure de son propre åge , la
politique occidentale supprimerait volontiers ces promotions
occultes et toutes ces croissances attardées , pour n'avoir
affaire qu'à ce qu'elle appelle des gouvernements réguliers,
c'est-à-dire à n'importe ce qu'elle rencontre au lieu des
existences étouffées . Mais comme la Providence ne se
dépêche pas au gré de ces dédains , et continue sa genèse
humanitaire en dépit des gouvernements réguliers et de
toute politique officielle, cette politique ne fait guère que le
compte de la Russie , laquelle , en attendant le Jugement
Dernier, se sert très bien et sans préjugés aucuns des
@uvres divines , pour confondre la sagesse de ses ennemis .
Ainsi , loin d'imiter le mépris que la politique occidentale
ressent un peu et affecte encore davantage pour les natio
nalités , les Tsars n'ont songé qu'à tourner celles -ci au profit
de leur autocratie , en absorbant les plus molles par les plus
dures , les informes par les parfaites. Ce qu'ils ont bien
compris surtout , c'est que comme pour prendre de l'eau il
faut un vase , de même pour prendre les Slaves il leur fallait
la Pologne . Sans la Pologne , c'est tout au plus si la Russie
serait slave elle-même; avec la Pologne et par la Pologne ,
la Russie saisit , tient et maîtrise tous les autres Slaves ,
à ce point qu'aujourd'hui déjà, le Panslavisme et l'empire
de Russie ne sont plus que les deux degrés différents d'une
seule et même puissance . Et comme la double destinée de
cette race , attendant indifféremment ou la venue de son
Messie , ou la venue de son Mahomet, est , ou bien de se
fixer autour de la communion polonaise , ou de rouler de
l'est à l'ouest, par-dessus toutes les communions , à peine se
sentira -t -elle enrégimentée aux trois quarts sous le geste du
Tsar panslavique, qu'empire de Russie et domination uni
verselle seront bien près de signifier la même chose . Seu
lement, ce dernier synonyme a deux étapes à franchir ,
pour passer des prophéties dans la réalité ; ce qui est un
22 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
sursis , une invitation de Dieu à la réflexion des deux races ,
latine et germanique .
La Panslavie ne saurait entamer le vieux monde qu'en
deux temps . Il lui faut d'abord renverser les autres races
qui pèsent sur elle économiquement et politiquement, pour
pouvoir ensuite étouffer celles qui y confinent . Nous në
nions pas que la préoccupation particulière de tel Tsar et
de ses diplomates ne soit la saisie du Bosphore et du Sund ,
pour épancher plutôt son autocratie universelle par ces deux
embouchures , se donner une double , une immense puis
sance maritime , et s'affranchir ainsi , au moyen de ressources
artificielles, des aspirations grossières et toutes continen
tales de l'intérieur ; mais c'est là une impatience de cabi
net qui n'est pas du tout populaire en Russie , et comme
rien n'est plus impérieux , plus intraitable que les ténébreux
désirs des masses gouvernées autocratiquement , l'insuccès
des Tsars dans leurs anticipations outre -slaviques se trouve
tout expliqué . La préoccupation constante et fanatique du
peuple russe qui n'a pas aliéné sa barbarie dans les régions
abstraites du gouvernement , est bien de replanter la croix
grecque sur la coupole de Sainte-Sophie ; mais il lui serait
égal que cette coupole couronnât les Carpathes au lieu
d'être située sur le Bosphore ; car il ne mêle à cet appétit
aucune vénération pour les traditions de Byzance, aucune
piété de mémoire , pareille à celle des Musulmans pour la
Mecque , ou des Latins pour Jérusalem . Pour les vigou
reuses et brutales croyances de ce troupeau sans passé , cette
conquête , comme toutes les autres , n'aura de valeur qu'au
tant qu'elle liera en un plus gros faisceau de verges licto
riales , contre les Niemtsi et les Latins, tous les peuples de
la Parole, tous les Slovianiès. Pour qui sait que les effer
vescences religieuses ne sont que la vibration précursive
des chocs ethnostatiques et qu'un prétexte au débordement
des races nouvelles, il n'y a pas de doute que le slavisme
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 23
prime l'orthodoxie dans le cour de tout vrai Russe ; seule
ment , l'hypocrisie particulière aux enfants et aux sauvages
lui conseille de cacher la Gorgone de Gengis -khan derrière
l'image de la Panagia .
Il en résulte deux politiques , c'est- à - dire deux sortes
d'ambition en Russie , toutes deux tendant d'ailleurs au
même but . L'une centrifuge et empirique , empruntant ses
procédés, ou plutôt ses expédients et ses issues à la vieille
mécanique occidentale : c'est la politique du gouvernement ,
cherchant la domination universelle dans les moyens déjà
expérimentés par tous les autres États , convoitant plutôt
Constantinople que Vienne , plutôt le Sund que Berlin , parce
que le Bosphore lui promet l'empire de la Méditerranée ,
le Sund celui de l'Océan , tous deux la prépondérance mari
time sur l'Angleterre et une suprématie apparemment plus
vaste et plus rapide , en attendant les conquêtes continen
tales qui viendront après . Cette politique-là n'en veut pour
le moment qu'à la Grande -Bretagne , cache soigneusement
ses griffes slaves pour faire patte de velours à l'Allemagne,
et grille d'envie de partager le protectorat de l'Europe avec
la France, à laquelle , l'affranchissement de la Pologne
excepté, il n'y a pas de concessions qu'elle ne soit prête à
faire .
Cette combinaison , prise dans les livres de la diplo
matie et de la tactique universelles , ferait tout aussi bien
honneur à Charles- Quint, à Richelieu , à Louis XIV ou à
Guillaume d'Orange qu'à Nicolas et à ses fils ; mais ce n'est
pas la peine de se dire empereur de Russie pour cela ; il
ne faudrait, pour y réussir aujourd'hui, qu'avoir affaire à
des adversaires aveugles et tous ensemble plus ignorants
et moins puissants que soi : or , nous pensons que ce ne
sera plus jamais le cas . Cette habileté copiée et raffinée du
cabinet de Saint - Pétersbourg porte donc complétement à
faux et aurait depuis longtemps compromis la fortune de la
24 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Russie , si elle n'était mise en secrète et perpétuelle sur
veillance par la politique populaire .
Cette autre politique qui , faute d'organes officiels , reste
complétement inaperçue de l'Europe ; que l'on ne prendra
sur le fait dans aucun congrès ; que les hommes d'État et
les publicistes trouveront toujours plus commode de nier
que de découvrir ; cette politique occulte, impersonnelle et
pantomimique de la Russie , est pourtant la seule vraie et la
seule redoutable, précisément parce que, n'ayant rien à
emprunter à plus experts que soi , elle échappera à leurs
investigations, jusqu'au jour où toute l'expérience emma
gasinée dans Alexandrie sera bonne à chauffer les bains
d'Omar . Cette politique , acceptant volontiers la gymnastique
officielle du tsarat pour paravent, mais devant laquelle toute
personnalité tsarienne doit finalement fléchir , sous peine
d'avoir tort comme Romulus et Alexandre ſer , c'est , nous
le répétons, tout bonnement le panslavisme. Cette rivalité
du parti allemand et du parti russe , dont les journaux
entretiennent souvent le public sans pouvoir lui en donner
le sens véritable , n'est autre chose que l'antagonisme de
ces deux expansions diverses de l'ambition russe . Elle
correspond exactement à la concurrence que se font en
même temps, dans le camp opposé , l'alliance officieuse des
nationalités et l'alliance officielle des gouvernements .
De ce que l'Occident ne veut combattre que l'ambition
gouvernementale de la Russie et nie l'autre , il résulte que
l'alliance des nationalités lui est importune . Il ne pourra ,
par exemple , trouver préférable la coopération de la Po
logne à la bienveillance de l'Autriche , que le jour où il
voudra convenir que les moujiks du Volga sont des diplo
mates moins accommodants que M. de Nesselrode; c'est
à -dire qu'une légion polonaise débarquée à Riga aurait été
plus persuasive que l'envoi de M. d'Esterhazy à Saint
Pétersbourg . Hypothèse malheureusement fort chimérique,
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 25
qui laisse sans contre -poids, dans la statique de la Russie ,
toute sa prééminence à la politique invisible , mais fonda
mentale du panslavisme; et ce n'est certes pas le moins
dangereux des stratagèmes de ce fatal brûlot , de se faire
ainsi tirer des coups de canon dans sa voilure superflue,
tandis que ses poudres glissent muettes et intactes sous les
eaux d'un courant à lui seul connu .
Qu'avec cela le parti allemand coure après l'héritage
d'Aurengzeb avant d'avoir recueilli celui de Constantin XII ,
qu'il fasse de la diplomatie transcendante , convoite les
détroits , dépense le luxe de l'empire en vaisseaux qui ne
se battront jamais et en Gibraltars pour les y serrer ; qu'enfin
il cherche ses alliés et ses ennemis d'un jour où il veut , le
parti russe n'y voit pas grand mal , en profite même comme
Alcibiade de la queue de son chien , mais ne s'en mêle que
pour veiller à ce que toutes ces dentelles n'enguirlandent
pas trop son ours . Que l'Angleterre , pour laquelle les
conflagrations continentales semblent tout bénéfice, ne fasse
la guerre qu'à la politique diplomatique et maritime de la
Russie ; que la France , séparée de la Panslavie par toute
l'épaisseur de l'Allemagne , ne soit pas pressée de regarder
au delà , et préfère employer ses loisirs en émulation avec
l'Angleterre : c'est pour la première une haute speculation ,
pour la seconde une affaire de goût . Mais , que les puis
sances couchées sous la patte de l'ours panslavique ne se
défient que des paroles de Saint-Pétersbourg et n'aper
çoivent pas de quelle gueule elles sortent , cela paraît tout
à fait inconcevable . Or , trois États sont depuis longtemps
et immédiatement menacés, non pas de l'habileté de M. de
Nesselrode , mais d'étouffement par contact avec cette masse
arrachée de ses assises et à chaque instant plus irrésistible ,
dont tout le monde détourne les yeux, de peur d'être obligé
d'y croire : ce sont la Prusse , l'Autriche et la Turquie. Ce
pendant lorsque se rappelant que , tout amphibie formidable
26 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
qu'elle est , ni ses escadres , ni l'Allemagne ne l'ont pré
servée des Cosaques, la France fait appel à la vigilance de
la Prusse et de l'Autriche au nom de leur ainesse en civi
lisation par rapport à la Russie , c'est qu'elle oublie que ce
droit d'aînesse a été vendu pour une écuelle de lentilles
polonaises, et que depuis ce contrat de gourmandise, quatre
fois enregistré par - devant la France elle -même , Jacob , le
faux velu , est légalement installé à leurs foyers. Si encore
ce n'étaient que ces deux bouchées de Pologne ! Mais les
puissances Allemandes n'ont pas que cela de slave à rumi
ner . Or , du moment qu'il n'y a plus de Pologne , mais seu
lement une Slavie , au jour prochain de la liquidation des
races , ces maudites lentilles pourraient bien avoir coûté ,
aux Hohenzollern -Brandebourg un tiers, et aux Habsbourg
Lorraine les deux tiers de leur substance. Lorsqu'on a un
créancier de cette force et de cette humeur, on n'est pas
prompt à le fâcher ; il est bien moins chanceux de fâcher
ses amis , si l'on en a . Voilà pourquoi la Prusse et l'Autriche,
qui demandent si hardiment des garanties à la politique du
parti allemand dans la mer Noire et aux bouches du Da
nube , se garderont bien de demander quoi que ce soit au
parti russe, aux sources et aux bouches de la Vistule .
Le troisième État menacé par la politique du parti russe ,
sans préjudice pour les menaces du parti allemand, est la
Turquie. Celle -là , il est vrai , ne s'est engrenée par aucun
lambeau de Pologne dans la machine de Pierre le Grand,
et c'est au fond son meilleur droit et sa plus rude force de
combat contre la Russie ; puisque seule , avec la Suède,
parmi les voisins de cet effroyable usurier, elle garde
contre lui un moyen suprême et infaillible d'intimidation .
Il est très fâcheux néanmoins que les carabines Minié et les
canons à la Lancastre lui aient fait renoncer à employer ce
modeste poignard de miséricorde; car jusque - là , la péna
lité internationale faisant peu de différence entre ceux qui
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 27
laissent commettre un crime et ceux qui l'ont commis , le
démembrement de la Pologne ne pèse guère moins sur la
Turquie que sur la Prusse et l'Autriche.
C'est bien , en effet, par les provinces ruthéniennes de
la Pologne , que le slavisme russe agite et soulève les Slaves
de la Turquie. Ce n'est aussi que dans ces provinces méri
dionales et à l'aide de leurs incomparables ressources mili
taires , non pas sur le littoral incurablement désert de la
Bessarabie et du gouvernement de Kherson , que la Russie
peut amonceler , étaler , disposer pendant de prétendues
paix qui ne diffèrent en rien de l'état de guerre , ses moyens
d'agression continentale contre le Sultan . Ce n'est enfin
que par le cours entier des fleuves polonais , non pas du
tout par leurs embouchures isolées , comme on a l'air de
le croire en Occident , que la Russie a pu se créer une
marine dans la mer Noire, s'approprier cette mer, et pen
dant si longtemps en refouler pour ainsi dire les vagues
contre Constantinople .
Et réciproquement, car tout problème de statique inter
nationale a deux faces , ce n'est que par l'intermédiaire
d'une Pologne indépendante , que les Turcs auraient pu se
mettre en commerce pacifique d'intérêts et d'idées avec le
centre de l'Europe , sans rien perdre de leurs vertus natives .
Si , en effet, jamais deux peuples n'ont lutté avec plus
d'acharnement sur les champs de bataille , jamais non
plus deux nations , d'origine et de croyances opposées ,
n'auraient mieux sympathisé dans cette période de libre
échange moral, à laquelle le démembrement de la Pologne
a substitué dans tout l'est de l'Europe , peut- être pour un
siècle , peut - être pour deux, l'âge perturbateur de l'auto
cratie panslavique. Sans ce dérangement amené par la
catastrophe polonaise dans les saisons de la Slavie , tout ce
qui conservait de la séve dans l'Asie occidentale se serait
rajeuni et transfiguré au contact de cette race , prenant pour
- 28 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
drogman la double et liante nature polonaise. Cette faculté
médiatrice semblerait incomber plus directement à la Hon
grie , nationalité chrétienne, mais sous le rapport de ses
meilleures qualités , aussi fidèlement asiatique que les
Turcs eux-mêmes . Cependant , l'enclavement complet de ce
peuple , quelque vigoureux et indestructible qu'il soit , au
milieu d'une race étrangère et prévenue contre lui , fait qu'il
ne saurait exercer aucun arbitrage international, sans le
concours de la seule nation slave qui parle sa langue poli
tique et se trouve entrée dans le même âge historique .
A deux et solidairement , au contraire, la Pologne et la
Hongrie eussent introduit , à travers la Slavie , toutes les
vitalités asiatiques , et les auraient fait asseoir au banquet de
la civilisation occidentale, sans conditions et sans défiance ,
sans leur imposer l'échange de leurs turbans contre une
invitation d'ambassade .
L'absorption de la Pologne par le Panslavisme a renversé
tout cela . Au lieu d'avoir à donner l'hospitalité à ce qu'il y
avait encore de fécond et de civilisable dans la nature asia
tique , l'Europe a été requise d'ouvrir ses portes à la
Mongolie coiffée à la prussienne ; tandis que les Turcs 7
suppléés par leurs hôtes , n'ont conservé au milieu de cette
irruption occidentale qu'un nom devenu inintelligible , au
prix de tout le reste .
Ainsi , pas d'instruments de malfaisance que les Tsars
n'aient trouvés à leur service dans les ruines de la Po
logne ; pas un débris de ce pilier oriental de l'Europe,
qui n'ait profité au communisme autocratique et dont
ne soient chargés les canons de la Russie , pour balayer
le monde devant ses colonnes d'assaut . On pourrait
croire , par exemple, que les Tsars n'avaient pas besoin
de démolir la Pologne pour rester les héritiers des em
pereurs orthodoxes de Byzance , et armer le fanatisme
des schismatiques d'Orient contre les Latins et les
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 29
Turcs ; mais en y regardant de plus près , on aperçoit:
3º Que ce levier de trouble et de domination n'a pas
d'action suffisante par lui - même , et ne soulèverait pas une
seule pierre du tombeau de Constantin , s'il ne prenait pas
son appui sur le large dos des masses slaves . Nous avons
déjà remarqué que le Tsar ne remuerait jamais ces cendres
byzantines au profit des vrais Grecs qui ont la main dessus ,
s'il n'était muni de quoi se faire empereur slave d'abord ,
puis empereur orthodoxe par-dessus le marché. C'est-à
dire que toute cette papauté schismatique dont on a fait tant
de bruit, n'est qu'un plumet attaché par anticipation à son
casque panslavique , plumet que le souffle du moindre papas
thessalien abattrait , s'il n'était planté dans du fer de Suched
niow et de Tula . Nous ne prétendons pas dire par là que la
suprématie orthodoxe du Tsar lui soit de peu de secours
dans ses vues sur Constantinople et l'Orient , mais seule
ment qu'elle est entièrement subordonnée à celle préalable
que le Tsar s'est déjà assurée sur les peuples slaves de cette
croyance ou autre, tout comme les premiers Carlovingiens
n'ont pu escalader la couronne impériale de Rome que par
l'échelle , romaine ou non , que les Austrasiens trouvèrent
sur leur chemin dans la Gaule . Aussi bien , cette analogie
entre l'histoire de l'Occident et la contre -histoire de l'Orient ,
éclatant à mille ans de distance , et qu'on aurait lieu de
constater souvent, devient à la fois moins surprenante et
plus manifeste dans tout parallèle entre ces deux mondes ,
à mesure que l'on découvre la loi générale des métamor
phoses humanitaires et la lente mais infaillible périodicité
de ses retours , sur les différents méridiens du globe . En
poursuivant donc notre comparaison , et pour nous faire
mieux comprendre des Occidentaux , nous dirons que l'assi
milation à la Russie de la Pologne latine , interposée entre
l'orthodoxie de Saint-Pétersbourg et celle de Byzance , tient
symétriquement, dans la genèse panslavique et orthodoxe
30 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
d'aujourd'hui, la place , les proportions et l'importance de
l'agrégation préalable que les créateurs de l'empire d'Oc
cident eurent à imposer , il y a mille ans, aux populations
Gothes - Ariennes de la Gaule et de la haute Italie, pour s'en
faire un marchepied vers la Rome papale. Or , l'histoire
démontre que cette agrégation fut aussi indispensable que
décisive dans la formation de cet empire ; car c'est , pour
ainsi dire , d'or aquitain que fut forgée la couronne ceinte
par Charlemagne dans la ville de saint Pierre , de sang
aquitain aussi que brillaient tous les rubis de cette couronne .
Comme c'est par la Pologne que la Russie est devenue
panslavique , comme c'est la possession de ce pays qui fait
du Tsar le prince tout -puissant de cette race et qui décuple
la longueur de son bras , retranchez -lui la Pologne , et la
tiare d'Orient redeviendra pour lui ce qu'était Rome pour
les Mérovingiens de Tournai et de Cologne ; ce qu'était
Constantinople pour Pierre (er lui -même , ayant le rétablis
sement de son obligé sur le trône de Varsovie , et pour
Catherine II encore , avant que les Czartoryski eussent vendu
à cette tzarine leur patrie , en sus de leur neveu , pour une
investiture .
Il suffit d'ailleurs de comparer les dates de cette double
extension , pour se convaincre que Catherine Il ne com
mença de songer à l'héritage de Constantin XII qu'après
que l'asservissement de la Pologne, par l'entremise de Sta
nislas Poniatowski et de ses oncles , eut d'abord arc - bouté
et couvert la Russie contre toute vigilance occidentale . Et
dès ce moment , chaque étape de la Tsarine vers la mer
Noire , vers le Danube et en Asie fut systématiquement pré
cédée d'un nouveau démembrement de la Pologne ; car,
sans avoir préalablement acquis l'assise , la carrure et la
sécurité que lui prêtaient ces augmentations successives
vers l'Occident , la Russie ne pouvait s'allonger d'un seul
pas vers le sud , sans se rompre prématurément .
RÔLE DE L'ÉLÉMENT POŁONAIS . 31
A élever un pied vers le Bosphore , sans avoir l'autre
bien appuyé sur la gorge du continent européen , elle aurait
couru les risques du Portugal, de l'Espagne et de tous les
empires presbytes qui ont regardé plus loin que ne le leur
conseillait leur base . Il est même fort douteux que le tsarat
d'aujourd'hui, abstraction faite de tout empêchement acci
dentel, se sente déjà sur le continent européen les racines
et l'aplomb qu'il lui faudrait pour s'étendre définitivement
jusqu'au Bosphore, sans casser en deux . Aussi jusqu'à
présent, a - t-il préféré constamment le protectorat à la pos
session de Constantinople ; et cette ambitieuse modération
restera pour lui maxime d'État , tant que l'assimilation irré
vocable de la Pologne, c'est- à - dire la transformation com
plète de son empire actuel en Panslavie , n'aura pas suffi
samment amoindri l'importance relative de toutes ses con
quêtes ultérieures . Ce sont donc encore ses fondements en
Pologne , qui fournissent à la Russie la mesure et les plus
solides arguments de son orthodoxie sur le Bosphore .
C'est , sans paradoxe aucun , dans les bassins catholiques
de la Vistule , du Niémen et du haut Dniester , qu'elle puise
cette eau qui , filtrée à travers toute l'épaisseur de la Slavie
par des canaux souterrains, va jaillir méconnaissable , en
baptême schismatique , sur la résurrection de Byzance .
Avant que ce Jourdain coulât tout entier à travers la Russie ,
elle mendiait humblement aux patriarches de Constantinople
les gouttes lustrales qui par mégarde tombaient de leurs
doigts ; depuis , c'est elle qui approvisionne tout l'Orient
de sacrements , de lithurgies , de Dieu et de ses images .
Il n'y a pas jusqu'à la Grèce officielle, aujourd'hui per
due dans l'esprit des peuples et des gouvernements par ses
aecointances avec l'ennemi du genre humain , la malheu
reuse , qui ne doive cette damnation à la substitution d'un
empire russe à une nation polonaise dans la pyramide de
l'Orient européen .
32 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Supposons, en effet, qu'à la place de ce Panslavisme aux
trois quarts schismatique , dans la fortune duquel cette sau
vage mais brave et intelligente nation se trouve fatalement
empêtrée, jusqu'à ce qu'elle s'y dissolve en fonctions obs
cures et serviles comme les Mongols, comme les Cosaques ,
comme les Allemands , comme les Finnois , surgisse une
Pologne latine , mais restreinte et lointaine ? Quel pré
texte ou moyen de malfaisante protection aurait- elle sur
ce vieux foyer d'orthodoxie ? Ne serait- elle pas au contraire
fort intéressée à voir transférer de Moscou à Athènes la
suprématie spirituelle de ce culte , sur la légitimité duquel
elle n'a pas d'ailleurs à se prononcer ? Redevenue aussitôt
franche maîtresse de ses destinées , comme toutes les autres
nationalités orientales qui ne veulent pas étouffer dans le
panslavisme, la Grèce trouverait certainement dans la dé
composition du Tsarat par une Pologne , quelque catholique
que soit celle - ci , des garanties de libre et puissant avenir,
que la suzeraineté orthodoxe de la Russie lui interdit à ja
mais . L'asservissement de la Pologne est donc tout aussi
indispensable aux Tsars pour remplacer la croix grecque
par l'aigle à deux têtes sur les navires de l'Archipel , que
pour arborer cette même croix à la place du Croissant sur
le dôme de Sainte - Sophie ; et si jamais les Cantacuzènes et
les Mavrocordatos rament sur les galères de leur souverain
pontife, ce n'est pas celui des Polonais qui les y aura mis.
Mais la Pologne n'est pas seulement , pour la Russie
moderne : premièrement, un coin à fendre le vieux monde
d'Occident ; deuxièmement, une roue pour engrener toute
la Slavie dans sa rotation ; troisièmement , une échelle pour
escalader Constantinople et monter à l'abordage de la marine
méditerranéenne ; c'est encore , et par-dessus tout , sa sub
stance alimentaire. Si bien que, comme l'a dit avant nous
Maurice Mochnacki et comme l'ont éprouvé Charles XII et
Napoléon , « tout ce qu'il y a de Russie hors de la Pologne ,
RÔLE ÉCONOMIQUE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 33
ou ne peut être conquis par aucune force humaine, ou ne
mérite pas la peine de l'être . » En effet :
4° Les provinces polonaises sont incomparablement la
région la mieux peuplée et la plus productive de l'empire
des Tsars . La densité moyenne de la population , entre le
Dnieper et la Prosna , la Baltique et les steppes de Kherson
étant de 1,500 habitants par mille géographique carré, et
celle de la Russie d'Europe , sauf les rayons de cinq ou six
grandes villes , n'étant que de 400 tout au plus, les pulsa
tions économiques des provinces polonaises, à part toute
autre considération , se trouvent cinq fois plus rapides ,
donc cinq fois plus profitables au Tsar , que la fécondité
de tout le reste de leur domaine. Or 7, la transfusion de tant
de vie polonaise dans les veines de la Russie a dû déjà bien
changer le tempérament de ce gigantesque madrépore.
Aussi bien , sous le nom de goubernies occidentales de l'em
pire , la Pologne est devenue sa pioche , sa truelle , sa
charrue, son attelage , son grenier, son haras, son souffre
douleur et sa chair à canon . Pour les roubles rognés et
évidés avec lesquels s'acquittent les juifs ; pour quelques
rechignants matelots que fournit aux Tsars la Finlande ;
pour les tardives recrues que leur donne la Moscovie ;
contre une ruineuse aristocratie de police qu'ils emprun
tent à l’Esthonie , à la Livonie et à la Courlande ; à côté des
vedettes clair - semées que leur simulent les Mongols en
Asie , et des maigres chiens de chasse ou de garde que leur
élèvent les steppes du Don , la Pologne, pour sa quote part ,
les gorge de tout, avec l'impatiente résignation d'une terre
promise aux enfants de Dieu , quand elle se sera rachetée
des enfants de Catherine.
Il y a une statistique commode , mais complétement ima
ginaire qui , moyennant la suppression de la Pologne avec
ses 14,500 milles géographiques carrés et ses 22 à 23 mil
lions d'habitants , tombe tout de suite derrière l'Allemagne
3
34 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
sur un empire rond de 60 millions de sujets, au moins
aussi étonnant par l'incroyable variété de ses ressources ,
que par l'art qu'il met à les dissimuler. Or, cette faculté
singulière de paraître à volonté déserte et innocente ou opu
lente et formidable , selon ses intérêts du jour , c'est encore
à la possession de la Pologne que la Russie la doit . C'est
bien , en effet, le paysan des provinces polonaises qui, en
dernière analyse , sert de gros bout au balancier des mon
naies impériales . C'est avec les céréales de la Podolie , de
la Volhynie, de l'Ukraine cis -borysthénienne, de la Sando
mirie et de la Cujavie , que la Russie se nourrit et solde les
deux tiers de son luxe . C'est avec les chevaux des trois pre
mières de ces provinces qu'elle monte son inépuisable cava
lerie ; avec les bæufs de leurs pâturages , qu'elle alimente
les marchés de l'Autriche , puis avec leurs cuirs et leurs sujfs
de reste , qu'elle fournit les marchés du monde . Quand elle
est pressée , et elle l’est toujours en attendant ses caravanes
biennales , c'est avec les laines , le chanvre , le lin , les fers ,
le zinc du bassin de la Vistule , qu'elle se vêtit , s'arme et s'a
brite; avec les forêts de la Lithuanie et de la Polésie qu'elle
construit ses vaisseaux , avec leur glaise qu'elle escarpe ses
forteresses, par leurs eaux qu'elle fait tous ses échanges
intérieurs . On sait que la Russie n'est tributaire de l'Au
triche que pour une denrée aussi essentielle que l'air à l'exis
tence de ses populations : c'est pour le sel . Eh bien , cette
denrée de vie ou de mort , ce sont les entrailles de la Galli
cie occidentale qui presque seules la lui fournissent.
Encore cet empire se croirait-il volé au partage de la
Pologne, si la misérable ne lui fournissait que cela ; car
c'est surtout la meilleure chair de 16 millions de Polonais
eux -mêmes qu'il lui faut, pour en emplir ses insatiables
bataillons . L'Autriche tire en temps ordinaire de ses pro
vinces polonaises 50.000 soldats retenus huit ans sous les
drapeaux, ce qui lui assure une réserve de congédiés de la
RÔLE MILITAIRE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 35
même force à peu près , en cas de grande guerre . La Prusse ,
appliquant à la Posnanie et à la Prusse - Polonaise son sys
tème de réserves exagérées , ne compte dans son armée de
ligne qu'environ 20,000 Polonais qui autrefois servaient
deux ans , et actuellement en servent trois , avec beaucoup
de licences. Par compensation , la Landwehr, qui constitue
son appel de guerre, lui donnerait 60,000 combattants de
cette nation . Mais la Russie, dont le système consiste à
tuer l'homme sous le drapeau, n'a pas de mesure arrêtée
pour dépeupler ses provinces occidentales . Elle en tire par
oukazes, par boutades, tout ce qu'il lui convient de pourvoir
d'armes et de nourrir avec du pain de son pendant vingt
cinq ans , sauf économie prévue sur cette impossible longé
vité . Elle ne se ménage d'autre réserve dans cette forêt de
victimes que les jeunes pousses venues comme elles peu
vent à la place des arbres arrachés avec leurs racines .
Par ce procédé , l'armée russe s'alimente , en temps de
paix , de 200 à 250,000 Polonais , dont la moyenne de
service , c'est - à -dire de vie, ne dépasse pas sept années !
Des recherches qui, à la vérité , quoique très laborieuses,
n'ont pu nous fournir que des données approximatives,
évaluent à 300 , peut-être à 315,000 , le total des soldats
d'origine polonaise qui se trouvaient dans les rangs russes
en octobre 1854 ; mais, chose plus remarquable que sur
prenante , c'est que parmi ces infortunés la mortalité pa
raîtrait diminuée d'un quart depuis la proclamation des
hostilités, et d'un tier's depuis que la guerre est en train .
D'après ces renseignements, en effet, à partir de ce jubilé
infernal, la nostalgie ne sévit plus parmi les recrues polo
naises , et c'était là principalement le fléau qui amoindris
sait ces tributs du Minotaure à mi- chemin de leur desti
nation . La guerre , dérangement insupportable pour la
civilisation ,> est le seul délassement de la servitude, et c'est
ce qui rend la Russie si redoutable à tous les Etats du
36 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
centre et de l'ouest de l'Europe. Les campagnes promet
tent à toute armée d'esclaves un relâchement de joug , un
dégourdissement tonique, qui faisait dire très sérieusement
au vieux grand-duc Constantin , qu'il n'aimait point la
guerre , parce qu'elle gâte le soldat . Mais si sous l'auto
cratie de Saint-Pétersbourg la guerre gåte le soldat , sur
tout le soldat polonais , il est certain qu'elle en tue beau
coup moins que la paix ; qu'elle est pour lui un immense
soulagement, qu'il s'y refait une espèce de patrie , une
légende, une passion ; qu'il s'y sent moins volé , moins
battu , moins accablé d'exercices et de corvées , moins
régulièrement affamé , surveillé , méprisé et engourdi:
donc beaucoup moins décimé que par le calme impitoyable
de cette chiourme pacifique, qu'aujourd'hui tant de phi
lanthropes chrétiens ont encore le courage de regretter.
Aussi pensons-nous qu'il y a une grande impéritie à laisser
cette élite du peuple polonais s'acclimater depuis deux ans
déjà aux bivouacs du Tsar . Il est à craindre surtout que
ces natures guerrières et orphelines ne se compromettent
dans les succès de leurs dominateurs ; car elles pourraient
s'y attacher tout aussi bien qu'aux gloires de la République
et du premier Empire français , comme à leur seule famille
et à leur seul orgueil , dans ce monde d'abominable oubli.
Deux ans de propagande en action sur la nature essentiel
lement militaire du peuple polonais , de quelque part qu'elle
vienne , suffisent pour rendre ridicules à ses yeux les plus
longues et les plus pathétiques remontrances de la sagesse
opposée. Au plus profond de son cour, le paysan polonais
garde , à la vérité , comme une tradition d'enfance joyeuse
et triomphante, l'âge béni des Légions et de la guerre d'in
dépendance ; mais cette tradition y dort , comme l'écriture
d'un testament mystérieux , pour ne reparaître qu'à la
chaleur incandescente d'une nouvelle insurrection natio
nale .
RÔLE MILITAIRE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 37
Jusqu'à cette invocation suprême , son âme se repose
dans une neutralité parfaite , et son temperament seul a
une opinion , laquelle consiste à préférer l'agitation des
batailles, même perdues pour le Tsar , aux idylles pacifiques
de la glèbe et au fouet conservateur des casernes .
Si donc la Pologne est déjà si nécessaire à l'économie
du tsarat moderne pendant ce que les Tsars veulent bien
appeler leur temps de paix , c'est-à -dire durant les armis 1
tices qu'ils sont obligés d'accorder à plus fort qu'eux , c'est
particulièrement en temps de guerre déclarée qu'elle leur
devient aussi indispensable que l'est la cavale au Tatar et
la chamelle au Bédouin . Dans ces cas pressés et irrémis
sibles , la folle étendue du reste de l'empire, l'éparpille
ment des habitants , la rareté des routes et des ressources ;
l'absence de contrôle administratif, de données statistiques,
d'autorité immédiate et réellement applicable : tous ces
défauts incurables d'organisme rendent la Russie extra
polonaise infiniment plus rebelle à l'autorité tsarienne que
ne l'est le plus rétif patriotisme des Polonais . Aussi bien ,
à la condition de ne pas regarder au fond des âmes et de se
décharger de ce soin sur la loyale vigilance de ses deux
cogardiens germaniques , le Tsar trouvant dans ses gou
bernies polonaises des centres de population , d'adminis
tration et d'approvisionnement cinq fois plus rapprochés
entre eux, cinq fois plus palpables , n'a qu'à se baisser pour
y ramasser à toute heure du jour et de la nuit ce qu'il
perdrait cinq fois trop de temps à chercher ailleurs . Tout
y est pour ainsi dire emmagasiné d'avance à la portée de
sa main , étiqueté à la hauteur de son discernement; d'une
possession sùre et peu coûteuse d'ailleurs , car avec les
frontières occidentales que vous savez , les cartels d'extra
dition , puis les propriétaires et leurs enfants pour otages,
aucun risque de déplacement ni de détournement.
Persuadée en outre que tout ce qu'elle fauche dans les
38 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
champs de la Pologne est autant d'enlevé à une insurrection
prochaine , la Russie est naturellement portée à s'exagérer
encore la fécondité de cette terre volée . Elle en use donc
et en abuse pour masquer ses gigantesques misères, pour
faire et ne pas payer ses dettes , cautionner tous ses men
songes et boucher tous ses abîmes . Pendant ce qu'on y
appelle la paix , mines au bout et au fond du monde,
déserts sans limites et sans nom , travaux pharaoniens éter
nellement commencés, cercueils flottant dans la vase , sous
prétexte de vaisseaux , tout ce que les Tsars n'ont pu peu
pler de Moscovites, de Mongols, d'Allemands, de Finnois,
de Juifs ni de Cosaques , ils l'emplissent de Polonais.
Comment se feraient - ils faute d'en emplir leurs bataillons,
ces vides les plus insatiables de leur puissance, surtout en
temps de guerre , paroxysme suprême de leurs appétits ?
D'ailleurs participant seuls , dans ce sombre et froid
empire , de la nature élastique , ardente et résolue de l'Oc
cident, les Polonais seuls y sont appelés à faire des soldats
et des officiers comme en exigent les nouvelles prétentions
de la Russie . Ni le tenace hébétement des Slaves du Volga ,
ni l'assommante pédanterie des Allemands, ni les qualités
parthiques des Cosaques ne suffisent plus au programme
d'agression européenne qui oblige désormais les armées
russes . Tout cela était bon pour défendre ce qui ne valait
pas la peine d'étre attaqué , bon aussi pour pousser l'Alle
magne entière sur la France déjà vaincue, l'Angleterre et
le reste du monde s'attelant encore aux Cosaques , par
precaution ; mais depuis que la Russie est livrée à ses
propres élans , il lui faut des machines de guerre nom
breuses, complètes et intelligentes , sous peine de périr au
premier geste téméraire qu'elle se permettrait ; c'est - à - dire
que , sous peine de périr, il lui faut aujourd'hui dans ses
armées des Polonais , beaucoup de Polonais . Elle en
compte en effet énormément : environ 300,000 , fournis
RÔLE MILITAIRE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 39
par les trois bassins presque entiers de la Vistule , du
Niémen , de la Dwina , et les trois demi - bassins supérieurs
du Dniester , du Boh et du Dnieper , sur 7 à 800,000 hommes
qui forment le maximum mobilisable de son effectif de
guerre.
Depuis l'assimilation à l'empire de ce que le congrès
de Vienne a eu la fantaisie d'appeler le royaume de Pologne,
dans l'artillerie les deux tiers , dans la cavalerie de ligne
près de la moitié, dans quatre des anciens six corps d'in
fanterie les trois quarts des officiers supérieurs , sous - offi,
ciers et soldats , étaient déjà tirés des provinces polonaises ;
mais depuis la proclamation de la guerre actuelle , cette pro
portion a tellement augmenté , qu'excepté dans la garde , le
corps des grenadiers, les milices et les troupes irrégu
lières , l'élément polonais domine dans les armées russes
autant par le nombre que par ses facultés européennes et
essentiellement guerrières .
D'une part , cette discipline du travail collectif qui, de
temps immémorial, a transformé toute commune slave en
dépôt de colonie militaire ; de l'autre, cette éducation latine
qui tient l'intelligence du paysan polonais constamment
entr'ouverte et éveillée , inême sous la plus étouffante
oppression , tout concourt à faire des multitudes aussi
solides qu’impétueuses d'entre la Baltique et la mer Noire ,
la population la plus promptement militarisable de l'Eu
rope . Aux lemps triomphants et par cela même impré
voyants de la République , un peu la nécessité et beaucoup
le préjugé de ne mobiliser que le contingent équestre des
communes , avaient relégué peu à peu dans le pacifique
abrutissement de la glèbe , comme pour l'y engourdir à
jamais , l'énergie militaire des quatre cinquièmes de la
nation .
Dans la période de décadence , l'élite équestre des com
munes , oubliant son origine et la raison essentiellement con
40 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
ditionnelle de sa prééminence, se donna le mot avec les
superstitions historiques de l'Occident, pour accepter cette
démission d'esclaves . Jusqu'à la bataille révélatrice de
Raclavitze gagnée avec des faux contre des canons , par
le plus persuasif des apôtres militants de la Pologne, il était
convenu que le peuple de ce pays n'était bon qu'à porter
les échelles d'assaut et à étriller les chevaux de la Szlachta .
Mais Kosciuszko ayant prouvé le contraire en 1794 , la
Russie , l'Autriche , la Prusse, Napoléon et la Démocratie,
tous ont si bien profité pendant soixante ans de sa décou
verte , que désormais celui- là sera l'arbitre du continent
européen , qui saura réunir sous le même drapeau , les trois
cent, les cent et les soixante mille paysans polonais, aux
quels les trois démembreurs de la Pologne enseignent à se
servir en douze temps de leur vaillance. Nous avons vu des
amateurs de tous pays tenter des choses incroyables, iso
lément embusqués avec de mauvais fusils et sans canons ,
contre des hélépoles d'acier vivant , bardées de canons ;
mais nous n'avons vu que dans les plaines nues de la
Pologne, aborder sérieusement et rompre ces hélépoles, par
des carrés de paysans ayant dix - sept jours d'exercice , pour
toute arme des gaules ferrées sur l'épaule droite, pour moi
tié de chaussure la boue des champs, pour commandement
un hourra cadencé, et pour guide de direction la main
gauche cramponnée au pau du sarrau voisin . En admet
tant qu'il faille au Tzar ajouter vingt-quatre mois à ces
dix-sept jours d'éducation militaire pour transformer ces
porte-triques en soidats comme il les aime , c'est encore une
économie de six années sur l'instruction commune du trou
pier russe , puisqu'il faut , en moyenne, huit ans d'assiduité
à celui -ci , pour passer des compagnies du centre dans les
compagnies d'élite .
On sait que la ruineuse, stérilisante et autrement inexpli
cable coutume qu’a la Russie de garder vingt -cinq ans le
RÔLE MILITAIRE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 41
soldat dans les rangs , tient tout bonnement à l'excessive
inintelligence des recrues fournies par la Moscovie ; tandis
qu'au temps où il existait une armée polonaise séparée , le
fantassin s'y formait complétement en deux années , et pas
sait généralement , dès la troisième , comme caporal in
structeur au dépôt . Dans les armes plus exigeantes de la
cavalerie , de l'artillerie et des sapeurs, cette différence
d'aptitudes entre les recrues de l'ouest et celle de l'est de
l'empire est encore bien plus frappante. Pour s'en faire une
idée , il suffit de comparer les armements polonais de 1794 ,
1807 , 1812 et 1831 , avec l'incurable gaucherie des plus
anciennes batteries et des plus réguliers escadrons russes ,
en présence de ces improvisations insurrectionnelles . Le
peuple moscovite ne prime celui de la Pologne que dans les
ateliers , et en général dans les métiers sédentaires qui pré
parent la guerre, à cause de son admirable patience et de
son génie tout chinois d'imitation . Il le prime aussi , et c'est ,
il faut bien le dire , le secret fondamental des redoutables
destinées de la Russie , par sa résignation et sa persévé
rance à tout faire, à tout apprendre , résignation et persé
vérance d'insecte rongeur, que les succès n'altèrent pas
plus que les déceptions ne les rebutent. Au Polonais , au
contraire, lettré ou manquvre , tout ce qui ne réussit pas im
médiatement devient odieux et maudit comme une injustice
de la Providence . Cependant, comme on ne livre pas des
batailles avec des armuriers , des tailleurs de régiment , ni
avec des secrets psychologiques , ces vertus moscovites ,
dès qu'il s'agit de les appliquer à la guerre , sont forcées de
se subordonner au prompt et fiévreux militarisme des Polo
nais . Et plus les armées russes tendent à se modeler sur
celles de l'Occident , plus aussi elles se rendent tributaires
de ce tempérament léchite, mélange puissant de la ténacité ,
sinon de la persévérance slave , avec la vivacité latine . La
distance entre les qualités militaires des deux nations gran
42 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
dit donc en raison des complications et de la finesse du
métier , ce qui fait qu'aujourd'hui les officiers polonais sont
devenus encore plus indispensables aux troupes russes que
ne l'étaient déjà les fantassins , les écuyers et les pointeurs
de ce pays .
A quelque degré officiel d'infortune et de dépendance
que soient tombés les descendants des compagnons de
Mniszek et de Zolkiewski , vis - à - vis des descendants des
boïars auxquels les Khans du Kaptschak permettaient
quelquefois de lécher la crinière de leurs cavales , ceux - là
restent toujours aux yeux de ceux -ci des citoyens dépouillés
et des chevaliers désarçonnés, ceux - ci aux yeux de ceux -là,,
des barbares pommadés à la graisse de morts . Le même
orgueil chevaleresque qui a tué en Pologne la justice sociale
et livré la patrie à ces barbares , sert du moins aujourd'hui
aux vaincus à tenir le vainqueur à une distance morale et
intellectuelle qu'aucune autorité de fait n'a pu franchir .
Pour tous les autres Slaves , mais pour les Russes particu
lièrement, les Lachy, qu'ils labourent la glèbe ou se pro
mènent à quatre chevaux, sont toujours la nation d'élite , la
race antique des hommes pensants et libres ; si libres mal
heureusement , que , selon toutes les probabilités , cela
devait finir par fatiguer la Providence elle -même.
Officier de même grade , le Russe ordonne , le Polonais
commande . Le premier est obéi aveuglément , tant qu'il est
présent et parce qu'il a des franges aux épaulettes; le second
sera écouté présent ou absent, parce que sa volonté passe tou
jours pour avoir une raison d'intérêt public . Ne pouvant pas
se priver longtemps des capacités si naturellement militaires
de la jeunesse lettrée de la Pologne , le tsar Nicolas avait en
vain résolu , après 1831 , de lui interdire l'accès des grades
dans son armée . Tout Polonais étudiant , apprenti d'art ,
domestique , employé de bureau, d'industrie ou d'adminis
tration , condamné à l'armée , et l'on en condamnait systé .
RÔLE MILITAIRE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 43
matiquement plusieurs milliers par an , était certain , grâce
à l'ascendant de son esprit occidental et à sa situation déses
pérée , ou de périr sans languir, sous le bâton , par les
fièvres, par les balles circassiennes , ou bien de se rendre
en peu de temps officier plus inevitable que tous les fils de
boïars . Pour peu qu'il prît goût à cette fausse carrière et
consentit à se dénationaliser, il n'avait plus à s'inquiéter de
sa fortune, dans une armée où l'ambition de l'intelligence
est à la fois la plus précieuse et la moins commune des
ambitions. Il était néanmoins très rare , jusqu'en 1850 ,
qu’un Polonais arrivât à commander un régiment , soit qu'il
ne considérât lui -même l'épaulette que comme un droit de
libération , soit que la défiance russe vînt en aide à ses répu
gnances patriotiques. La plupart, qu'ils eussent quelque
fortune personnelle ou non , se hâtaient de quitter le service
dès que leur sous- lieutenance les y autorisait; et ils aimaient
mieux émigrer ou se faire économes de ferme , plutôt que
de se fatiguer à monter les degrés de cette échelle maudite .
Il n'en est plus tout à fait ainsi, depuis que les dédains
obstinés de la France ont lassé toutes les espérances et tous
les dévouements de la Pologne . Cependant, actuellement
encore , dans l'infanterie et dans la cavalerie de l'armée
russe , la quantité des officiers, par rapport à celle des sol
dats et des sous -officiers polonais, est assez faible, et quant
aux officiers supérieurs de cette nation , ils y sont toujours
une exception . Par contre, toute la moyenne société des
régions occidentales de l'empire fourmille de démission :
naires qui , après plusieurs années des plus rudes et des plus
diverses épreuves , ont rapporté dans la vie civile cet
amalgame explosif de caporalisme russe et de fronde polo
naise , dont les insurrections nationales chargent avide
ment leurs mines, quand leur heure exacte a sonné .
Du reste , si le gouvernement et la répugnance des Po
lonais s'accordent volontiers pour écarter ces derniers du
44 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
commandement mécanique des régiments et même des ba
taillons , leurs aptitudes aussi bien que leurs goûts les at
tirent en grand nombre dans les armes savantes et dans les
états -majors, où , d'une part, ils croient moins déroger, et de
l'autre, sont devenus insuppléables. Résolus avec une cer
taine ostentation que M. de Ségur avait déjà remarquée et
fort bien exprimée , mais sans arrogance aucune ; sévères
sans brutalité , liants , serviables , adroits sans bassesse ;
piocheurs, par amour -propre sinon toujours par con
science ; pas profondément instruits, mais ingénieux; pleins
de ressources, devinant spontanément ce qu'ils n'ont pas
eu le temps ou l'occasion d'apprendre, ils se sont fait dans
les armées russes une facile réputation de magiciens qui ,
dans les crises périlleuses , leur subordonne toutes les autres
sortes de commandement . Un officier parfaitement russe ,
et qui n'a pas lieu de les aimer , nous a raconté qu'au mo
ment du départ de l'expédition de Perowski , on appela de
la région de l'Oural à Orenbourg tous les Polonais colons ,
exilés , soldats , voyageurs même , pour les distribuer égale
ment entre toutes les brigades en qualité d'ingénieurs,
de topographes et d'aides de camp , sans autre grade ni
rémunération que ceux dont ils se trouvaient investis . On
leur promit pour tout encouragement de les faire passer par
les verges de leurs colonnes respectives, s'il arrivait des
désagréments à aucune d'elles . Il est juste d'ajouter que la
confiance des généraux et des troupes dans l'encyclopédique
infaillibilité de ces malheureux était si complète, que tant
qu'ils vécurent , personne ne s'inquiéta trop des dommages
de l'armée . Ils périrent à peu près jusqu'au dernier , ense
velis sous les neiges , aux avant-gardes ou aux arrière -gardes
de cette désastreuse retraite , et ce n'est guère qu'alors
qu'on leur fit l'honneur de s'apercevoir que la Khivie n'était
rien moins que conquise.
Cette ignorance goguenarde dont les généraux russes se
RÔLE MILITAIRE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 45
vantent également auprès de leur souverain et auprès de
leurs subalternes, comme d'une vertu patriotique ; le mé
pris qu'ils affectent pour toute science et tout élan moral ,
confondus non sans raison dans leur jugement avec le ja
cobinisme ; leur haine pour l'âme humaine, en un mot , ne
peut pourtant pas les dispenser de s'en servir où ils en trou
vent , au profit de leur métier ; et comme par suite même
du démembrement de la Pologne , le génie polonais envahit
chaque jour davantage' leurs états -majors, ils sont arrivés
à ne plus pouvoir s'en passer . Leurs cortéges exécutifs se
trouvent donc remplis à l'heure qu'il est d'officiers d'or
donnance , d'officiers instructeurs , d'ingénieurs , d'inten
dants, de médecins , de secrétaires originaires de l'ouest de
l'empire , lesquels , d'une part faisant tout mieux , plus vite,
avec moins d'embarras et bien plus de probité que les
Russes , et de l'autre partageant cordialement l’aversion
des Russes pour les Allemands , finiront, si cela dure , par
se substituer à ces derniers , dans la direction intellectuelle,
administrative et hygiénique de toute l'armée . Dans cette
hypothèse, dont Dieu garde la Pologne ! la prépondérance
allemande se trouvera restreinte à la bureaucratie politique,
c'est - à -dire au côté le plus odieux du pouvoir , jusqu'à ce
qu'une révolution militaire en purge la Russie et toute la
Slavie .
Le tsar Nicolas , averti par ses haines plutôt que par sa
prévoyance, a essayé souvent de préserver ses états-majors
de cette contagion polonaise ; mais il en a été de cela comme
de ses efforts pour réprimer les concussions de ses géné
raux . C'est tout au plus s'il y a réussi à Saint- Pétersbourg
même et dans l'ancien royaume de Pologne : là-bas par sa
surveillance immédiate , ici par celle de l'opinion polonaise ,
toutes les deux également hostiles à une fusion de nationa
lités . Mais comme hors de ces deux foyers très restreints de
vigilance , le moindre chef militaire devient un satrape , et
46 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
son vaste état-major une incontrolable domesticité ; cominė
d'ailleurs l'esprit polonais coûte beaucoup moins cher et va
beaucoup mieux à leur paresse vaniteuse que la science
allemande, on peut être certain qu'en dépit de toutes les
épurations prescrites par le Tsar , du moins la moitié de la
force intelligente qui meut les troupes russes depuis 1850
est d'impulsion polonaise. En revanche , dans les hautes
régions du pouvoir, soit politique, soit militaire de l'empire,
on ne trouve pas et l'on ne trouvera jamais de véritables Po
lonais; non pas qu'un quart, et plus, des monstres qui ont
fait de la Russie et de la Pologne ce qu'elles sont chacune ,
n'appartienne aux familles polonaises et lithuaniennes aux
quelles les Czartoryski ont ouvert deux patries pour une ,
par l'alcôve de Catherine II ; mais de ces deux patries , elles
n'en ont gardé aucune sur terre et elles n'en retrouveront
plus une troisième , même dans la vallée de Josaphat , car
nous espérons bien que l'ange de la résurrection ne saura
pas mieux que nous en quelle langue les appeler .
Il existe encore pour les penchants polonais dans leur
contact avec la Russie une séduction plus avouable que
l'épaulette , le champ de bataille et les alcôves impériales :
c'est celle d'une commune révolte contre la commune
tyrannie . Sans se bercer d'illusions dont les deux essais de
1825 et de 1830 semblent avoir fait raison , on peut ad
mettre un jour, un troisième rendez - vous d'intérêts , auquel
les deux parties seront plus exactes . On sait , en effet, que
les Polonais ayant manqué au premier , cinq ans plus tard
les révolutionnaires russes jugèrent prudent à leur tour
de ne pas se fier à l'appel de si peu sûrs compagnons. Au
jourd'hui , une école généreuse et très répandue dans les
deux pays espère réparer ces deux malentendus, sans re
courir à l'arbitrage occidental , et en faisant ressusciter
Abel par Caïn lui-même. Nous ne sommes pas de cette
école , parce que nous croyons plutôt à la rédemption de
RÔLE HISTORIQUE DE L'ÉLÉMENT POLONAIS . 47
Caïn par Abel , lequel , sauf pendant le mauvais quart
d'heure qu'il eut à passer , nous a toujours paru plus sorcier
et plus fort que son imbécile meurtrier. En tout cas , lout
le monde sait et comprend ce que veulent les Polonais ;
tandis que pour découvrir ce que veulent les vrais Russes,
il faudrait commencer par extraire une vraie Russie de la
fausse , réduire la première à sa plus simple expression et
lui rendre sa parole personnelle , toutes choses qui ne
peuvent s'accomplir que par la séparation préalable de la
Pologne . Cette considération nous rend très incrédules à
l'endroit d'une révolution russe en elle -même et par elle
même, mais ne nous fait point méconnaitre les éléments de
libre et saine puissance qui germent au fond de l'âme mos
covite , malgré les voiles épais sous lesquels le tsarisme la
tient muette et ensevelie.
Les rares échappées de libre arbitre qui ont été données
à cette mystérieuse nation nous la montrent , à nous autres
Polonais du moins , pleine d'élévation , de loyauté et de can
deur. S'il était permis d'accepter Pestel et ses héroïques
compagnons pour mandataires de la vraie Russie, il fau
drait convenir que les Polonais de cette époque sont restés
bien en arrière de ces martyrs slaves qui se faisaient pendre
cinq ans trop tôt, pour nous restituer ce que nous ne sûmes
pas nous restituer nous-mêmes, ayant les armes à la main
en 1830. Malheureusement ces généreux conjurés de
1825 nous paraissent avoir été des patriotes russes , à peu
près comme Jésus et ses douze apôtres ont été des patriotes
juifs ; sans compter que si , comme on le prétend , ils ont
converti une grande partie de la génération actuelle, ils
n'ont encore , que nous le sachions, jusqu'à cette heure ,
racheté personne.
Dans le présent , nous croyons le caractère russe introu
vable à l'état pur. On ne le connaît qu’amalgamé avec le
tsarisme , et nous ne pourrons le définir que lorsqu'il en
48 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
aura été dégagé à la température de l'indépendance polonaise.
Dans le passé , il ne s'est manifesté vis - à-vis des Polonais
qu'une seule fois, dans toute sa liberté et dans toute sa plé
nitude : ce fut au commencement du xvi ° siècle , lorsque
reconnaissant la priorité de la Pologne dans la fédération
slave , les Moscovites remirent spontanément l'arbitrage
des deux États entre les mains de leur illustre vainqueur
Zolkiewski , aventure avec une cohorte d'avant-garde , toute
rouge de leur sang , au milieu de leur multitude armée et
frémissante. Il ne fallait à ces 300,000 exaspérés que fer
mer leurs portes occidentales sur cette poignée d'audacieux
et se serrer contre elle, pour l'étouffer avec le retentisse
ment de la victoire de Klouzine . Ils lui demandèrent à
mains jointes , en pleurant, non pas de peur, mais d’admi
ration , une paix qui eût fait la grandeur égale et perpé
tuelle des deux puissances , fédéré la Slavie entière autour
de leur équilibre , et changé les destinées du monde en
avançant de trois siècles son affranchissement. Zolkiewski,
plénipotentiaire de la République à ce moment , accepta
cette alliance avec le fier empressement d'un héros et d'un
sage qui sentait vibrer dans sa conscience personnelle tout
le génie passé et toute la volonté à venir de sa nation . Il
écarta le nouvel aventurier Démétrius, imposé comme une
seconde insulte aux Moscovites , débarrassa ceux-ci égale
ment de leurs tsars Szujski, et promit pour prince à la
Moscovie indépendante le fils du roi de Pologne ; mais les
Jésuites et l’oligarchie de cour qui gouvernaient l'irrésolu
tion de Sigismond III lui firent infirmer ce traité et conti
nuer une conquête aussi déloyale qu'impossible .
On chercherait vainement dans l'histoire un exemple
plus majestueux de prudence et d'abnégation patriotique
que cette capitulation moscovite de 1609 , ni de plus cri
minelle perfidie que les tergiversations dont Sigismond IJI
paya l'auguste confiance d'un peuple autrement indomp
*
INFLUENCE DU PATRIOTISME POLONAIS . 49
table . Mais ce ne fut qu'un éclair lancé à travers le sombre
mutisme de cette nation incomprise et rebutée ; aussi
concevons - nous que depuis ce moment elle n'ait plus dit
à personne une seule parole de loyauté et d'amour. Oh !
l'orgueil, l'orgueil des aînés en civilisation ! vainqueurs
de Klouzine , preneurs de Kremlins , vos neveux en sont
bien guéris !
Peut- être ce repentir historique des derniers vaincus
n'a - t-il pas peu contribué , depuis 1850 surtout , à détacher
la génération polonaise actuelle de ses traditions occiden
tales et à changer la direction de ses espérances . Or , c'est
un penchant extrêmement funeste , tant qu'à la place d'une
nation russe il n'y a encore qu'un empire de Russie ; car ,
en attendant , c'est ce dernier qui se repaît de toutes les
offrandes de regrets et de découragement apportées sur cet
autel d'une fraternité imaginaire. Pourtant tout cet abus
de dépouilles polonaises et d'inopportunes affinités porte
en lui m
- ême son châtiment inévitable . Ainsi , que demain
le Tsar perde une bataille sur le territoire polonais contre
l'idée polonaise , et c'est aussitôt la Russie qui se trouvera
sous sa victime . Les gouffres où disparaissent depuis vingt
ans les générations polonaises ont beau paraître inson
dables ; il passe et reste assez de ce sang dans les veines
de l'empire Russe pour ne pas , ou transformer insensible
ment ce dernier en empire polonais , ou le dissoudre vio
lemment et se dégager de ses ruines sous une forme quel
conque. C'est donc un problème à deux fins , toutes deux
également acceptables pour l'oublieuse génération qui doit
nous succéder, mais d'effets très divers pour notre con
science à nous , ainsi que pour la sécurité et la prépondé
rance actuelles de l'Occident .
La première de ces deux solutions fait la consolation des
panslavistes rageurs , qu’anime un dépit légitime, mais
inintelligent , surtout contre les empiétements encore
50 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
moins intelligents de la race germanique ( ); la seconde
seule satisferait les sages patriotes qui estiment les natio
nalités définies et limitées , chose indispensable au progrès
harmonique du monde ; mais, au fond, toutes les deux
concluent également à la suppression de ce grossier appareil
de mastication et de déjection qu'on appelle l’Empire de
Russie .
La Russie n'échapperait pas mieux à la destinée qu'elle
s'est faite par l'absorption d'un corps plus vivace qu'elle ,
en se noyant avec la Pologne dans la Panslavie ; car,
dans cette agglomération nouvelle, la Pologne restant tou
jours la seule nationalité accomplie et fécondante de la Slavie ,
la première n'aboutirait ainsi qu'à étendre le domaine et la
prépondérance de la seconde , c'est - à -dire à s'annihiler
elle- même complétement. Encore deux ou trois générations
passées dans les conditions actuelles , et il n'y aura plus de
Pologne proprement dite ; soit : mais la langue de l'empire
Russe , devenu empire des Slaves , sera le polonais ; mais
dans les classes éclairées de ce monde nouveau et im
mense , les coutumes sociales et les tendances de la pensée
seront polonaises ; mais tous les emplois qui exigent quelques
capacités positives , des sentiments d'honneur et du discer
nement dans l'obéissance , y incomberont aux Polonais ;
mais la moitié des baïonnettes et les trois quarts des épées
qui luiront de la Baltique aux Balkans et du Volga à l'Oder ,
luiront dans des mains polonaises . C'est- à -dire que la natio
nalité révolutionnaire aura pénétré et saturé d'outre en
(1) Entre Russes et Polonais, le moyen infaillible de désarmer la fureur
du vainqueur consiste à invoquer son alliance contre les Niemtsi. A l'aide
de cette invocation , toute victime est sûre d'arrêter le bras du Cosaque
le plus roux et le plus barbu , au moins le temps d'en recevoir l'accolade.
Jusqu'à présent, à vrai dire , cet appel de miséricorde n'a guère été pour
les Polonais qu'une ruse de vaincus ; mais le jour où , avec le Tsar pour
Vénérable de Loge , il serait devenu maçoniquement le « A moi les
enfants de la Veuve ! » de tous les Slaves, il ne ferait pas bon dehors,
INFLUENCE DU PATRIOTISME POLONAIS . 51
outre l'infime société de ses conquérants , comme l'élément
grec avait jadis pénétré les Romains , comme les Chinois
ont absorbé les Tatars , comme les Léchites eux- mêmes
avaient déjà depuis plusieurs siècles , sans conquête et par
le seul ascendant de leur démocratie équestre, compléte
ment polonisé les vastes et passives régions de la Chro
batie , de la Lithuanie , des Pomeranies et de la Ruthénie .
C'est ce sang bouillant et vermeil des Léchites qui monte
déjà dans les plus lointains tissus de l'empire des Tsars , par
les voies mêmes où l'on espérait le glacer ; à ce point que ,
malgré les atroces précautions du gouvernement, la dépor
tation dans les provinces Asiatiques , autrefois tant redoutée,
est en partie devenue illusoire pour le flux perpétuel des
exilés polonais. Ils s'y sont acclimatés , y ont formé peu à peil
des centres d'industrie et d'intelligence , qui ne sont point
sans analogie avec les premières colonies anglaises de l'Amé
rique , et ils n'ont même pas pu s'y soustraire entièrement
aux fonctions publiques. Cette expansivité polonaise n’a du
reste aucun rapport avec la faculté colonisatrice des Alle
mands , et réprouve même toute expatriation intéressée :
l'égal de l'apostasie ; mais lorsque les malheurs publics ,
venant en aide à sa conscience , ont ôté tout prétexte à sa
paresse , elle réagit au loin sur tout ce qui la comprime
avec une fervente persévérance, qui fait du patriotisme
polonais une véritable et profonde religion . Dans cette sorte
d'extase active et consolée , le Polonais se trouve bien
partout : non pas comme les émigrations germaniques,
pour y rester , non pas comme les Juifs , pour y butiner ,
mais comme dans un gîte de dernière étape , avant d'arriver
chez lui. La Pologne Affranchie étant exactement pour lui
ce qu'était la vie future pour un Croisé , hors de cette Jéru
salem Céleste , son insouciante bienveillance et son tempé
rament de soldat lui font paraître tout également passager
et également supportable. En attendant sa patrie qui lui est
52 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
promise sur mesure , il endosse et quitte avec une égale
aisance toutes celles qu'on lui prête, qu'il ramasse ou qu'on
lui impose , comme un caban de sentinelle , toujours gai dans
sa mélancolie , libre dans les fers , et croyant ne manquer
jamais que d'un écu pour faire un immense héritage.
Le vrai Russe , au contraire , a un patriotisme matériel
et végétatif , qui lui fait aimer la servitude, parce qu'elle le
rive au lieu de sa naissance . S'il se déplace, ce n'est ni
pour coloniser, comme les Allemands, ni pour accomplir
des pèlerinages politiques et apostoliques, comme les Polo
nais , mais pour engraisser son propre sol par le trafic , ou
y rattacher celui des autres par la conquête . Aussi , tous
les essais tentés par le gouvernement depuis vingt ans pour
transplanter le peuple russe en Pologne , ont-ils échoué.
Excepté quelques centaines de bourlaks établis militaire
ment sous les canons des places fortes , la plupart de ces
colons forcés se pendent ou s'enfuient dans les bois ; le
petit nombre ne conserve que les pratiques les plus gros
sières du culte grec , dissimule sa nationalité et périt rapi
dement dans une morne et muelte ivrognerie ; on a même
observé que , comme les bêtes fauves en captivité , ces
malheureux ne se reproduisent que très difficilement dans
la Pologne occidentale , et que leur rare progéniture y
tourne dès la première génération au crétin - albinos.
En revanche , le marchand ambulant , ou katsape, y pros
père au grand désespoir des Juifs ; mais il y prend encore
moins racine que le bourlak . Quant aux fonctionnaires
russes dont le gouvernement infeste la Pologne , dans la
double intention d'exploiter matériellement cette conquête
et de la dénationaliser , leur zèle s'épuise complétement à
remplir la première. Le suprême bon ton , dans l'opinion
de ces messieurs, consiste à prendre tout au pays conquis ,
son argent avec son esprit , son sang avec ses coutumes ,
sans y rien laisser traîner des leurs . Faire vite et énergi
INFÉRIORITÉ DE L'ESFRIT RUSSE . 53
quement du butin et des victimes dans les provinces de
l'Ouest, puis , affectant l'oubli de son origine, retourner
jouer au gentilhomme polonais parmi ses compatriotes, tel
est le rêve de tout Russe sans fortune foncière, officier ou
fonctionnaire subalterne qui s'estime civilisable.
Nous répétons donc que le patriotisme russe est essen
tiellement interne , latent ; qu'il ne rayonne point , ne
s'échange pas et garde toute sa puissance hermétique
ment comprimée par l'autocratie , comme un amas clan
destin de poudre , pour le moment où quelque grande
commotion nationale y mettra le feu . Mais ce n'est certai
nement pas ce secret , scellé , à l'exclusion des autres
classes de la société , entre le Tsar et les serfs de la sainte
Russie, qui peut être contagieux pour l'esprit polonais .
Cet esprit n'éprouve pas non plus la tentation de se
subordonner à la vulgaire perversité des mandataires du
gouvernement. Cette caste fameuse des tschinovniks ,
croisée de popes et d'Allemands russifiés , chaque jour
plus nombreuse et plus embarrassante pour l'autocratie
qu'elle mine et compromet, dévore matériellement les pays
conquis; mais elle ne saurait y propager ni des idées dont
elle est entièrement dépourvue , ni des vices trop grossiers
pour séduire une civilisation supérieure. Les Polonais ont
bien aussi leur corruption , plus fatale encore apparemment
que celle de leurs dominateurs, puisqu'elle leur a coûté
toute leur existence politique ; mais , devenue l'apanage
d'une centaine de familles dénationalisées par leur apos
tasie , cette corruption , d'une part privée de toute action
sur le reste de la société polonaise , s'est , de l'autre ,
retranchée pour ainsi dire dans l'orgueil de son énormité
contre la lèpre fangeuse des tschinovniks. L'aristocratie
polonaise ne s'est point contentée de sacrifier sa patrie à
cet orgueil désespéré ; elle en a ensorcelé l'aristocratie
moscovite elle-même, en enseignant aux stupides boïars
54 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
les plus délicats raffinements de l'égoïsme . Elle a inculqué
à ces barbares , mais fervents patriarches , le dédain de
leurs troupeaux , de leurs foyers et de leurs Tsars; elle en
a fait en sa compagnie des jouisseurs effrénés , des incré
dules et des cosmopolites ; mais tous ces présents d'aînée
en civilisation , elle les à offerts grandement , pour un
morceau de parchemin tout au plus, en s'indemnisant elle
même du reste avec les dépouilles de ses propres patriotes,
les démolitions de sa propre patrie , les sueurs de son
propre peuple. L'étranger n'a donc rien à y voir et rien à
lui apprendre. Prééminente dans la vertu , par ses classes
déshéritées ; prééminente dans le crime par ses anciens
magnats, la société polonaise n'est pas davantage tributaire
du génie russe par ses classes intermédiaires . Le juif polo
nais équivaut bien au marchand de guilde , et le propriétaire
hypothéque de l'Ouest n'est ni plus ni moins asservi par
ses soucis économiques , que le propriétaire de l'Est n'est
rançonné par les tschinovniks et brûlé par ses serfs. On
disait bien autrefois qu'il faut trois propriétaires polonais
pour tromper un Juif , et trois Juifs pour tromper un kat
sape ; mais cela tenait à l'abjecte exclusion dans laquelle
les Israélites de Pologne étaient restés plongés jusqu'à nos
jours . Il est à espérer , depuis que Nicolas les a habillés à
l'européenne et s'est chargé de leur éducation , qu'il suftira
de quelques générations d'Eppsteins ( ) à Varsovie pour
faire passer de l'Est à l'Ouest toutes les richesses métalliques
de l'empire, puis vendre l'empire lui - même aux Eppsteins
de l'Occident.
La classe des petits propriétaires est la seule en Russie
qui, par sa ressemblance avec les propriétaires polonais et
usant de sa prépondérance politique , pourrait peut -être
subordonner moralement le pays conquis à l'empire . On
( 1 ) Fameux traitant et usurier de Varsovie,
INFÉRIORITÉ DE L'ESPRIT RUSSE . 55
retrouve en effet , dans la Russie cosaque surtout, parmi
ces obscurs usufruitiers plutôt que possesseurs du sol ,
toutes les qualités hospitalières et patriarcales des anciens
Slaves ; sans en excepter ce culte antique de l'égalité , ce
tutoiement biblique de l'âme et non pas des lèvres seule
ment , entre riches et pauvres , entre châtiants et châtiés ,
entre lettres et manquvres , que la nation cosaque sauva
pendant le xvii° siècle du naufrage de la vraie démocratie
polonaise , pour le transférer aux régions transborysthé
niennes . Malheureusement pour l'initiative russe , il en est
de cet attrait comme de tout ce qu'il y a de louable et de
fort en Russie ; il ne subsiste qu'à la condition de se cacher
soigneusement sous les dehors de la plus grossière féoda
lité et de demeurer tout à fait inintelligible pour le reste de
l'Europe . L'autocratie seule exploite cette espèce de socia
lisme patriarcal , en se faisant du patriarche un gardien
d'esclaves , et de sa famille sociale une sotnia de limiers ;
afin que si par hasard quelque explorateur égaré dans cet
éboulement humanitaire y découvrait les éléments d'une
démocratie défigurée, il n'ait pas à réhabiliter les Cosaques
par amour de la démocratie , mais soit induit à condamner
la démocratie en haine des Cosaques.
Le libéralisme occidental et le libéralisme polonais sont
complétement tombés dans ce piége tendu à leur jugement
par l'autocratie tsarienne ; si bien que le seul côté par le
quel la puissance russe serait conciliable avec l'avenir de
la Pologne et de l'Europe , est le seul auquel ni la Pologne
ni l'Europe n'osent toucher , de peur de s'encanailler. A
une fraternisation compromettante avec ces centaures , ces
pasteurs et ces fermiers de la Petite -Russie qui , s'ils n'étaient
pas les plus vils soldats du Tsar , seraient les plus pratiques
républicains de la Slavie , les chercheurs de patriotisme
international préféreraient sans doute la sympathie des gen
tilshommes de la Grande - Russie. Malheureusement, depuis
56 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
son contact avec les magnats polonais, sous Catherine II ,
le vrai gentilhomme russe méprise profondément sa patrie
et se moque de celle des autres ; dès qu'il a payé sa dette
à l'armée, il voyage pour échapper à son gouvernement ,
comme à toute nationalité , ou bien meurt de spleen sans
sympathie pour rien ni pour personne .
Il n'y a rien , comme on le voit , dans la nature russe ,
absolument rien d'actif, de supérieur, en dehors de la force
brutale , pour contre- balancer l'initiative du génie polo
nais .
Pour exprimer par un fait commun ce rapport de la na
tionalité opprimée à la nationalité conquérante, il suffit de
voir tous les jours un officier ou un fonctionnaire russe,
même des plus élevés , ramasser la compagne de sa vie
dans les classes réprouvées de la société polonaise , les
autres ne s'ouvrant jamais pour lui ; se hâter d'emmener
sa douce proie en Russie à titre d'anoblissement , de bon
ton et de liberalisme ; mais , chose plus surprenante , de
venir quelquefois à ce contact , sur le retour d'une vie qui
n'avait été qu'un long crime , honnête homme par amour
propre , et chrétien pour deux . Les humoristes russes y
voient quelque chose comme la moralisation des compagnons
de Romulus par l'enlèvement des trop folâtres Sabines ; en
tout cas, la prééminence morale des Polonais n'a pas à en
concevoir d'inquiétude.
Dans l'état actuel des choses , les sympathies polonaises
ne s'arrêtent pas davantage à ce fameux et énorme débris
de la démocratie slave , qui , sous le nom de domaines de
la couronne , occupe la moitié la moins misérable de la
Grande -Russie , et comprend une population de 13 ou 14
millions de cultivateurs, pratiquant le plus ancien et le plus
prospère socialisme agricole qui ait encore été réalisé dans
des proportions et surtout sous un joug pareils. Ce phéno
mène témoigne seulement de la persistance inouïe des in
INFÉRIORITÉ DE L'ESPRIT RUSSE . 57
stitutions fondamentales des Slaves et promet à la Moscovie ,
dégagée un jour du Tsarat , un admirable point de départ
vers ses destinées de liberté, de bonheur et de véritable
puissance. A ce moment, la Pologne le retrouvera parmi ses
plus intimes raisons de fraternité avec les Moscovites; mais
aujourd'hui il nous répugne plus que le Tsarat lui-même ;
car plus l'origine des institutions est grande et sainte , plus
celles- ci se dégradent et deviennent odieuses à l'esprit hu
main , en s'asservissant aux fins du despotisme .
Donc, plus on avance dans l'examen de ces rapports inter
nationaux , mieux on découvre que la Russie prend tout à la
Pologne et n'a rien à lui donner ; mais , pour trouver la loi
de cette découverte , ce sont surtout les effets réciproques
de la littérature, de l'éducation et de la propagande reli
gieuse des deux antagonistes , qu'il faut observer .
Personne n'ignore, qu'attribuant la persistance du pa
triotisme polonais à l'éducation des colléges et à la littéra
ture nationale , le tsar Nicolas s'est acharné depuis 1832
sur ces mobiles de révolte , avec une fureur qui n'a guère
de précédents que dans la dénationalisation des Saxons par
Charlemagne et dans celle de la Bohême par Ferdinand II .
Toutes les bibliothèques publiques furent emportées à Saint
Pétersbourg , et plus de la moitié de ces trésors littéraires
disparurent entre les mains des Cosaques chargés du trans
port . Nous nous rappelons encore avoir vu des rognures
de volumes , sciés pour cadrer avec les caisses d'embal
lage . Les bibliothèques privées , imputées à crime d'État
se cachèrent au fond des caves d'où elles ne sortiront pro
bablement jamais .
Les publications polonaises réduites par la censure aux
romans , aux livres de prières , à des traités élémentaires de
sciences, n'ont plus trouvé à se faire jour que dans l'émi
gration , d'où elles n'ont pénétré en Pologne que par des
artifices fabuleux. Quelques fouilleurs chez lesquels le goût
58 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
de la science l'emportait sur la pudeur nationale , ont ob
tenu de continuer leurs travaux historiques dans la langue
proscrite , mais à la condition bien entendue de fausser le
jugement de leurs rares lecteurs au profit de la domina
tion tsarienne . Enfin , quelques revues écrites avec un talent
stérile pour les classes efféminées , n'ont réussi à paraître
que lorsque l'impuissance absolue de la langue russe en
Pologne eut été irrévocablement constatée par l'expérience .
Eh bien, c'est précisément pendant cette période d'extrême
proscription , que la littérature polonaise a déployé et atteint
sa plus grande forced’action , non - seulement sur la Pologne,
non - seulement sur la Russie, mais sur la Slavie tout entière ,
où elle a réveillé le génie Bohême et Illyrien , enseveli de
puis 1620 sous les mousses funèbres de la Montagne -Blanche.
C'est durant cette proscription , que les poëtes errants
de la Pologne sont devenus les apôtres et les prophètes
non plus d'une nation seulement , mais de la troisième race
européenne, de la race qui a encore le loisir de croire aux
apôtres et aux prophètes . C'est aussi pendant cette capti
vité de Babylone, que ses historiens , ses ethnographes et
ses publicistes politiques ont posé les principes d'un équi
libre fédératif pour les diverses nationalités de cette race ,
depuis mille ans courbée sous la fatalité étrangère ; que ses
polémistes ont dégagé notre génie démocratique d'un vieux ,
banal et illusoire patriotisme, pour l'élever à la puissance
d'une raison d'État et en faire la charte commune de tous
les peuples en voie de résurrection dans l'Est de l'Europe ;
que ses philosophes ont banni la métaphysique allemande
des domaines slaves , pour faire de toute pensée divine et
de tout amour terrestre , une seule et même religion ; qu'en
fin , ses économistes ont réhabilité l'antique ginina des
Slaves , comme type rudimentaire, mais indéfiniment per
fectible, de toutes les ruches chrétiennes.
Bien entendu que dans cette introduction à tout un
PRÉPONDÉRANCE DE LA LITTÉRATURE POLONAISE . 59
siècle de renaissance, les plumes polonaises n'ont encore
eu que le mérite de l'initiative , et que dans plusieurs parties
de cette préface elle-même , elles ont dû céder la priorité
aux travaux plus profonds et plus tranquilles des savants de
la Bohême , surtout . Mais si l'on considère que cette littéra
ture si variée n'a eu pour matériaux que quelques feuillets
de livres échappés à la confection des cartouches ; qu’uni
quement nourrie de reminiscences , qu’arrosée des larmes
de l'exil , que privée du soleil de la gloire et de la publicité,
que presque anonyme comme les oeuvres de la nature , elle
n'en a pas moins tapissé de ses fiévreux rameaux tous les
souterrains d'un monde nouveau et inespéré : il faut bien
lui reconnaître dans ce monde une mission providentielle et
apostolique , contre laquelle se briseront tous les basphèmes
des Tsars . C'est par là en effet que leur empire est déjà
miné et vaincu ; car que pouvait opposer à cette langue
pénétrante comme le feu , inattaquable comme le martyre ,
une langue qui , ou ne s'écrit pas , si c'est le peuple qui s'en
sert, ou bien n'a nul besoin d'être écrite , lorsque le com
mandement la remplace ?
La véritable littérature est le langage des nationalités,
non pas des dominations, qui ne sauraient vivre à côté d'elle .
La nation russe , quand il y en aura une, possédera certaine
ment une littérature ; mais l'empire russe , pas plus que ceux
d'Autriche, de Turquie , et autrefois ceux de Charlemagne et
d'Omar , n'a que faire de livres renfermant ou plus ou moins
que les oukases , les protocoles de chancellerie , le Coran
et les capitulaires . Aussi tout le mal que se sont donné les
beaux esprits russes pour infliger une littérature nationale
à une puissance qui n'est qu'une protestation chargée à
mitraille contre toute espèce de nationalité ; n'a-t -il pu
aboutir qu'à des plagiats bien ou mal travestis . A part les
poëtes russes , gens d'art assurément, mais qui auraient pu
tout aussi bien versifier leurs jolies choses en persan , le
60 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
seul genre dans lequel les écrivains de ce pays aient réussi,
en méritant bien de leur patrie , est la critique de la société
actuelle et le roman tendant à la réhabilitation du peuple .
La verve pleine d'une enthousiaste charité , et surtout
l'adresse qu'ils ont déployée à prédire dans leurs écrits
l'avénement d'une nation de serfs affranchis à la place de
la Russie officielle, ont jeté les premiers fondements d'une
véritable littérature russe ; mais en y regardant de près ,
qu'y découvre- t-on ? La paraphrase et l'amplification , en russe
nouveau , charmant , et en style d'humoristes , des sévères pro
grammes de la Société Démocratique Polonaise. Sans perler
de la Pologne , où avant l'année 1840 , les jeunes gens met
taient huit ans à apprendre l'alphabet glagolitain, pour l'ou
blier à jamais dans les huit heures qui suivaient leur sortie
des gymnases , à toutes ces traductions officielles ou invo
lontaires, les Russes jeunes ou vieux, pourvu qu'ils sachent
lire , peuvent toujours préférer l'original de Paul de Kock
et de M. d'Arlincourt ; car il ne leur en coûte guère plus
d'apprendre le français naturel, que le russe de fabrique
impériale. Mais en tant que les Russes se sentent une nation
slave , un organisme humanitaire , et non pas une roue ina
nimée de cette fabrique, ils subissent l'irrésistible ainesse
du verbe polonais , et dès qu'ils pensent à autre chose qu'à
broyer et à absorber, bien qu'ils en parlent en russe , c'est
en polonais qu'ils y pensent. Aussi bien , dans toute l'éten
due de la Slavie , le polonais est inévitablement devenu
la langue du patriotisme , comme le russe y est l'idiome
de l'autocratie, comme dans le monde entier l'anglais est
l'organe de certaines industries , et le français celui de la
bonne compagnie . Ce n'est en outre qu'à travers le sens
que leur donnent la poésie , la politique et la philosophie
polonaises , que les libres penseurs de la Russie , pendant
qu'ils le sont , ont pu comprendre et goûter les doctrines
de l'Occident ; jusque - là , ces doctrines , même les plus
PRÉPONDÉRANCE DE LA LITTÉRATURE POLONAISE . 61
révolutionnaires, n'avaient été pour eux qu'une distraction
de dés @ uvrés , qu'une rareté coûteuse , mais sans saveur ,
comme les fameuses cerises du mois de janvier , à Saint
Pétersbourg .
Il est malheureux quel'amour de la liberté tienne rarement
plus de deux ans au cour d'un Russe ; mais encore pour
y tenir pendant ces deux printemps , faut- il qu'il lui soit
chanté sur le rhythme slave . C'est pendant ces deux années
de la folle jeunesse russe , que les livres, les petits jour
naux , les moindres brochures polonaises imprimées à Paris ,
à Londres, à Bruxelles, pénètrent jusque dans les mines de
Nertschinsk . Tandis que Lomonozoff et Kaïdanoff ne se
font lire que sous peine de verges , dans l'épaisseur des
bancs des deux hautes classes de tout collége russe , se
creusent au canif, avec l'art particulier à ce peuple de
recéleurs , des cachettes qui recueillent ces larmes des
bannis et des vaincus , pleurées en noir sur les chiffons de
l'étranger . Tout ce qu'il y a de séve , de crânerie, de franches
allures dans ces âmes encore inadmises aux vrais mystères
du culte tsarien , prend ses vacances avec MICKIEWICZ ,
Krasinski, Malczeski , Pol , Zaleski , Goszczynski , Balinski ,
Slowacki, et s'exalte aux accords de ces Orphées de la Slavie
à venir , avant de s'atteler aux brouettes de la Slavie pré
sente . Si parfois la génération russe actuelle ose soupçonner
que les crucifiés de 1825 n'étaient pas de vulgaires crimi
nels , c'est de Mochnackiqu'elle l'a appris ; si elle commence
à deviner que l'empire russe et la nation russe font deux ,
c'est en interrogeant Lelewel et Macieiowski ; si elle pense
en slave , et non plus en allemand ni en français, c'est grâce
à Cieszkowski et à Libelt .
Non pas , répétons -le , qu'elle cède en cela aux invitations
réfléchies de son cæur , et en conçoive la moindre estime
pour la nationalité vaincue , laquelle ne fait qu'aigrir en elle
les dépits de la sienne ; mais elle subit cette fascination tout
62 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
en la haïssant, comme elle avait déjà subi successivement
la terreur et la servitude mongole , puis la discipline et la
bureaucratie allemandes , puis les manières et le libéralisme
francais . Aussi voit - on ceux des Russes que les poëtes po
lonais ont le plus fait pleurer et conspirer au collége , de
venir , en atteignant leur tschine, ou grade hiérarchique
dans la pyramide impériale , les persécuteurs les plus
acharnés de tout ce qui les avait entraînés dans cette région
féerique. De même, l'Allemagne n'a pas d'ennemis plus
dangereux que cette diplomatie et cet art militaire qu'elle
enseigna à la génération de Catherine II , de Paul et
d'Alexandre Ior ; de même, la France n'aura jamais de plus
habiles détracteurs que les lecteurs de ses romans et les
consommateurs de ses vins de Champagne , aux bords de
la Neva et du Volga . Mais il y a cette différence entre les
larcins faits au lointain rayonnement professionnel ou
artistique de l'Occident , et le contact immédiat de l'esprit
polonais , que ceux - là n'endettent nullement la Russie , les
Russes n'en prenant que ce qu'ils veulent ; tandis que celui
ci l'étreint fatalement et la consume comme une chemise
de Nessus.
Personne n'ignore non plus les mesures impitoyables,
qu'après avoir dompté l'insurrection de 1830-1831 , le
gouvernement tsarien prit contre l'éducation nationale , dans
toutes les provinces de la Pologne. Cette éducation ne pou
vait pas émigrer comme les littérateurs et la littérature ;
les vengeances vandaliques du conquérant avaient donc
tout loisir et toute sécurité, pour y procéder avec méthode.
On commença par faire trois parts de la jeunesse orpheline
de l'insurrection . L'enseignement supérieur que la plus
avancée d'entre elle aurait pu recevoir dans les universités
de Varsovie, de Vilna , ou au gymnase de Krzemienietz, fut
à jamais et entièrement supprimé avec ces écoles célèbres.
L'enseignement des lycées fut réduit à l'étude des sciences
PERSISTANCE DE L'ESPRIT POLONAIS . 63
exactes et de la grammaire russe , sous un régime de ca
sernes ; l'enseignement élémentaire enfin , remplacé par la
déportation des enfants dans les écoles de cantonnement, au
fond de la Russie . Mais dans la pensée du gouvernement
ce n'était que le prélude d'une abolition complète de l'or
gane lettre des Polonais , tandis que l'enrôlement à peu
près viager du peuple détruirait jusqu'à leur dialecte
usuel.
Tout étant réglé , les expérimentateurs attendirent pen
dant dix années l'effet de cet infâme venin , distillé de
toutes parts et sans cesse sur le cerveau de la Pologne ,
hermétiquement fermée à toute impression du dehors. Or
en 1840 , tout ce qui , de cette génération automatisée en
cage , au sifflement des verges et du baragouin impérial ,
était resté dans les limites de la Pologne , n'en sayait ni
moins de polonais , ni plus de russe , que ces élèves de l'école
militaire d'avant 1830 , auxquels on apprenait par cour
de quoi persuader au grand-duc Constantin que tout en
seigne polonais peut être envoyé comme instructeur à
l'armée de Moscou . Alors les abrutisseurs serrèrent encore
d'un cran leur étau , en faisant de la connaissance de leur
langue l'unique condition d'admissibilité à tous les emplois
et à toutes les professions; mais ce progrès de torture
n'eut pour effet que l'isolement complet des classes lettrées
polonaises dans l'empire , la plus vaste conspiration d'in
telligence qui ait ébranlé la domination russe en Pologne
après 1831 , et enfin une tentative désespérée d'insurrec
tion en 1846 .
Le jugement européen , arrêté par distraction et paresse
à la surface des choses , mit le plus funeste aveuglement à
méconnaître la portée de cette profonde vibration nationale,
exprimée pourtant tout entière avec une laconique élo
quence dans le Programme Cracovien du 22 février 1846 .
Tu n'entendais donc pas , malheureuse Humanitél que c'était
64 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
peut- être la dernière protestation du génie polonais contre
le Panslavisme, et sa dernière sommation d'alliance envoyée
au monde Latin ? Pourquoi donc ce monde étail-il alors
régenté par son plus fameux professeur de littérature , de
philosophie et de civilisation ?
Dès ce moment la Russie sentit , avec la joie sombre et
contenue de Satan en bonne fortune , sa victime rejetée dans
ses bras par les massacreurs autrichiens, la procédure
prussienne et les aphorismes de M. Guizot . Le gouverne
ment tsarien crut tous les effets de son éducation produits
et n'avoir plus qu'à décréter l'assimilation complète de
l'abrutissement polonais à l'abrutissement russe , en n'y
laissant à la langue des vaincus que la part des langues
étrangères .
Mais alors , voici ce qui arriva . La jeunesse polonaise ,
tout en gardant son organe natal pour la vie intime , s'ap
pliqua à l'étude du russe , avec la conscience qu’autrefois
les bravis mettaient à apprendre la chimie et l'escrime , et
qu'aujourd'hui encore les Russes eux - mêmes mettent à
s’approprier l'accent , la statistique et les inventions de la
France . Rompant le cercle de son isolement , elle s'élança
dans toutes les carrières , dans toutes les veines de l'em
pire , pour lui inoculer en russe la fièvre polonaise . Admise
avec empressement dans les façonsd’universitésdonts'enor
gueillissent sérieusement Dorpat , Kiiow , Charkow , Moscou ,
Saint-Pétersbourg , elle y détrôna en peu de temps l'enseigne
ment mutuel de l'ivrognerie et du biseautage des cartes,
le remplaçant par les moeurs véhémiques des anciennes
écoles de Varsovie et de Vilna . Elle y introduisit son esprit ,
mais refait à l'image de sa servitude . Ainsi elle y corrigea le
code des Philarètes et des Philomates ( 1 par un illuminisme
1 ) Associations patriotiques des élèves de l'université de Vilna ,
avant 1830,
DANGERS D'UNE FUSION . RUSSO-POLONAISE . 65
inintelligible pour la police ; elle y accommoda le démocra
tisme polonais au communisme slave ; elle y tempéra les
satires de Niemcewicz par celles de M. de Custine et de
Gogol , et s'y racheta de son impiété envers ses propres
saints , en canonisant Pestel et Bakounine . Mais comme
tout cela se dit et se fait en russe , au fond de la Russie , le
gouvernement y prend moins garde qu'aux couplets chan
tonnés en sourdine dans les rues de Varsovie. Cette pro
fonde Russie >, si sûre et si fidèle sous le fouet de son pon
tife , recueille donc et recèle sans souci tout ce qui ne
trouve ni asile ni repos dans les provinces de l'Ouest .
Durant ce qu'on pourrait appeler la première période
de l'éducation russe en Pologne , les idées et les livres de
l'émigration polonaise n'avaient pas franchi la Dwina et le
Dnieper ; à partir de 1840 , au contraire , et depuis 1846
surtout , ils ont envahi à ce point les classes lettrées de la
Grande et de la Petite -Russie , qu'ils en reviennent déjà en
Pologne défigurés par l'exagération, et que la Pologne elle
même les renvoie à leur source , quelquefois avec les pro .
portions de la démence . A preuve cette étrange révélation
du Tovianisme, qui n'est que du mysticisme lithuanien passé
à l'étatd'hallucination ; témoin ces apologies de la sauvagerie
cosaque, qui ont défrayé pendant dix ans la dramaturgie et
les romans polonais, puis constitué dans la politique polo
naise elle -même un parti romantique, pour lequel la pro
pagande démocratique de l'émigration de 1832 n'est plus
qu'une fade vieillerie ; témoin aussi ces tendances à la fois
panslaviques et anti - tsariennes que toute la nouvelle géné
ration des émigrés croit avoir puisées au contact de la
Jeune-Russie , pour les faire prévaloir dans le caur ulcéré
de ses aînés sur le décevant protectorat de l'Occident .
Tout cela , c'est déjà l'excédant, le reflux de la propagande
révolutionnaire répandue dans les écoles russes par la
jeunesse polonaise ; mais la Russie , incapable de se révolu
5
66 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
tionner en elle -même et par elle-même, ne sachant que faire
non plus dans son état actuel des doctrines dont la sature
l'assimilation de la Pologne , en est fascinée , déroutée ,
énervée , sans s'y convertir . Qui , en effet, la foi des vaincus
pourrait-elle attendrir et convaincre dans cette impitoyable
société ? La masse entière des serfs est imperméable à tout
écrit autre que ceux de l'Eglise Orthodoxe, et à toute parole
autre que celle du Tsar . Quant à la classe lettrée , sur laquelle
la prééminence polonaise peut agir réellement, puissam
ment , mais pas sympathiquement, elle comprend deux
catégories : la hiérarchie tsarienne et la noblesse oisive .
Les postulants de la première , il est vrai, débutent en
grand nombre par la fièvre polonaise ; mais on a remarqué
que ce sont de préférence la censure et la police , ces deux
piliers de derrière du temple tsarien , qui se recrutent parmi
ces postulants- là ; car leur effervescence de jeunesse n'était
que rage et envie d'affamés, toujours prêtes à se convertir
pour le moindre tschine en zèle également furieux. Quant
à la jeurresse noble des colléges , ou bien elle ne rapporte
chez elle , de sa communion polonaise , que mépris pour
tout ce qui existe , sans espoir ni volonté d'y substituer
autre chose; ou , ce qui est plus commun et plus honorable
aussi , elle retourne à son patriotisme de boïars , avec un
surcroît de haine contre la civilisation latine. De classe
libre par l'esprit ou la fortune , sur laquelle la vérité polo
naise agirait d'une manière durable , il n'y en a pas et il ne
peut y en avoir dans un empire dressé du fond des abîmes
contre toute vérité .
Nous sommes donc loin de partager l'optimisme des
panslavistes libéraux qui se consolent de l'asservissement
de la Pologne , en s'imaginant que le génie polonais pourra
éclairer la conscience russe , l'amollir , la christianiser, et
congédier à l'amiable un pandémonium doué de toutes les
défiances dont le Mal arme ses créations contre le Remords.
DANGERS D'UNE FUSION RUSSO - POLONAISE . 67
A notre avis , cet empire durant , l'ascendant polonais ne
peut pas révolutionner la Russie ; il peut seulement la
dompter , ni plus ni moins que l'épée des Varègues et des
Mongols , que la hache d'Ivan le Féroce et de Pierre le
Grand , que la canne des caporaux allemands et la peur de
l'enfer orthodoxe.
Dans cette hypothèse que , du reste , notre sentiment
national réprouve en la distinguant bien peu du néant , ce
peuple qui s'est imposé pour tâche d'étendre la servitude
sur le vieux monde, aura subi lui-même trois âges et trois
sortes de servitudes : la suzeraineté tatare , de 1240 à
1480 ; la hiérarchie allemande, de 1700 jusqu'à la paix qui
terminerait la guerre actuelle , sans qu'on touchât à la
Pologne ; enfin la suprématie sociale des Polonais, depuis
cette paix jusqu'à la métamorphose complète de l'empire
russe en empire slave . C'est -à -dire que dans cette évolution
historique , les Polonais ne subjugueraient la Russie qu'en
se faisant plus russes que la dynastie et la hiérarchie
allemandes qui gouvernent encore l'empire ; non pas en
abattant les institutions de servitude qui en font toute la
force et tout le génie , mais en mettant au contraire, comme
le leur ont enseigné les Allemands , leur supériorité de
séve et d'intelligence au service de ces institutions elles
mêmes . On a donc eu raison de dire que , si par mal
heur pour les nations chrétiennes , les puissances . qui
tiennent leur salut en main oubliaient d'ouvrir à la fierté
polonaise une issue plus sympathique à ses élans , on ne
saurait ni se plaindre ni s'étonner de l'échappement contre
nature que cet ascendant se fraierait lui-même à travers et
par -dessus la Russie , vers une Panslavie tout aussi fatale
au monde que celle des Tsars ; mais souhaiter cette solution
là à l'égal d’un affranchissement normal de la Pologne , c'est
de l'érostratisme tout pur.
Nous savons que ces menaces continuelles de Panslavie
68 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
adressées par les nationalités souffrantes et désarmées de
notre race à l'intelligence occidentale , afin de sauver celle
ci de sa torpide sécurité envers le tsarisme , a passé jusqu'ici
pour une invention de réfugiés , équivalente à celle du
fameux communisme imaginé par les royalistes pour effa
roucher la bourgeoisie libérale contre la démocratie . Bien
des fois on nous a demandé avec ironie d'attacher une date
précise à notre prophétie jérémique ; l'enrégimentation des
deux tiers de cette race dans la Russie en moins d'un siècle
n'étant point un avertissement suffisamment précis pour
l'incrédulité occidentale . Enfin la politique et la stratégie
des alliés sont venues en aide à notre embarras , et nous
ont fourni la date demandée : ce sera le jour de la signature
d'une trêve tout anglo -oligarchique , toute maritime et
asiatique , laquelle abandonnera aux entreprises du vaincu
le continent européen , en indemnité de ses pertes Pont
Euxines. Car ce jour- là la Pologne , c'est- à -dire tout ce qu'il
y a de générateur et de défini dans la Slavie , aura été irré
vocablement délié de toute parenté avec l'Occident, irrévo
cablement jeté dans les bras et dans l'organisme de l’em
pire tsarien : matériellement, par l'absorption complète
de toute sa population virile et de toutes ses ressources éco
nomiques ; moralement , par la haine sacrée et implacable
que cet irréparable abandon aura allumée au cour éternel
des générations polonaises contre les Latins. Pas un éco
nomiste , pas un statisticien , pas un négociant , pas un
journaliste , pas un officier d'état-major, en France , au
niveau duquel l'expérience des deux campagnes écoulées
ne soit descendue , pour lui enseigner mécaniquement que
chaque mois de retard apporté à la translation de la guerre
du terrain oriental , c'est- à -dire anglais, sur le terrain polo
nais, c'est- à -dire français, a enfoncé d'un cran de plus l'exis
tence de la Pologne dans celle de l'empire panslavique ;
donc pas un homme sensé qui ne puisse calculer par la
ANTAGONISME RELIGIEUX . 69
simple loi des progressions et sans le secours d'aucun
commentaire officiel, le moment fatal où le tout y sera
enfoncé de façon à ne plus pouvoir en être arraché par
aucune force humaine . La fin quelconque d'une guerre qui
n'aura point insurgé les Polonais contre leurs dominateurs,
donnera le dernier coup de maillet à cette incorporation
de la Pologne dans la Russie , et en résolvant alors ce que
la guerre n'aura su ni faire ni empêcher , la paix aura
inauguré le panslavisme.
Reste maintenant à examiner quelle influence le contact
de la Pologne a pu exercer sur la Russie , sous le rapport
des croyances religieuses .
On chercherait vainement à se dissimuler que dans l'état
actuel des choses, toutes les sortes de prépondérances sont
acquises à l'Église et à la foi des dominateurs. Il est hors de
doute que le catholicisme peu farouche de quelques mil
lions de Polonais, déjà désarmé dans ses propres foyers
par d'antiques engagements d'hospitalité envers tous les
autres cultes, sans en excepter celui de Mahomet, ne saurait
lutter contre l'écrasante unanimité de 40 millions de grecs,
dont la croyance générale, malgré quelques dissidences de
sectes, s'adapte si bien aux tendances politiques de l'em
pire. Cette lamentable passivité de l'Église latine en pré
sence des envahissements orthodoxes a été malheureuse
ment constatée de nos jours d'une manière péremptoire,
dans toute l'étendue de la Pologne orientale , par la conver
sion violente , il est vrai , mais nullement militante , de
5 millions de Grecs- Unis au culte de leurs oppresseurs. Et
cette ontrageuse défaite témoigne non - seulement de l'indif
férence religieuse dont le peuple polonais a été frappé par
le démembrement de sa patrie , mais. davantage encore de
la défaillance du catholicisme en général; car jamais plus
manifeste absolution n'a été donnée par les papes à plus
manifeste mépris pour leur Église. Convenons qu'admis
70 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
triomphalement en 1846 , au moment des plus horribles
tourments de la Pologne, à revendiquer en personne au
tombeau des apôtres , dans la basilique de Rome , la ren
trée du schisme latin dans le giron oriental , le persécu
teur ( 1 ) du catholicisme polonais ne dut pas plus regretter
son zèle de Domitien, que les Polonais n'en mettent du leur
à défendre une autorité qui elle-même se défend si peu . La
déconsidération de toute croyance officielle en Pologne
pourrait du reste dater encore , soit de l'assistance passive des
nonces apostoliques aux congrès antérieurs de démembre
ment, soitdel'anathème craché en 1832 parGrégoire XVI (9 )
à la figure de la Pologne crucifiée par le schisme. Il n'y a
donc que l'embarras du choix entre les reniements de saint
Pierre, pour expliquer la triste attitude de son Église dans
ce pays . Si le Tsar , dédaignant encore de s'y attaquer au
catholicisme pur , s'est borné jusqu'ici à y détruire le culte
des grecs ralliés au pape , ce n'est assurément pas par mé
nagement envers ce dernier , mais un peu par crainte de
conflits prématurés avec l'Autriche, et beaucoup parce que
ce culte gréco -polonais a été entre les mains du catholi
cisme la seule arme de propagande vraiment redoutable au
schisme d'Orient .
Cependant les traditions de la politique latine sont si
bien perdues, que pas un diplomate n'a plus l'air de se dou
ter aujourd'hui, ni de la brèche illimitée que la Pologne
( 1 ) Cet insolent pèlerinage de Nicolas au tombeau des apôtres , traité
par l'Occident avec le dédain que ce monde superbe met à juger tout ce
qui ne tombe pas immédiatement sous ses sens , a produit dans l'Orient
tout entier un effet dont on n'a pu se rendre compte ici , qu'à propos de
Ja guerre actuelle. Voyez cependant , au sujet de cette rentrée du Pontife
orthodoxe dans sa métropole , après plusieurs siècles d'absence , le mé
moire publié en 1850 , dans la Revue des Deux -Mondes, par M. Tutscheff,
sur la Papauté et la Question romaine .
(2) Voyez le Bref du pape Grégoire XVI , adressé aux évêques de Pologne,
en 1832 , et l'anathème implicite qui en résulte contre toute la nation
polonaise.
ANTAGONISME RELIGIEUX . 71
avait ouverte dans toute la Slavie aux assauts pacifiques de
la pensée occidentale par les deux unions de 1386 et de
1440 , ni du pas d'ogre que le Tsar vient de faire contre
l'Occident , en barricadant cette brèche avec la croix byzan
tine . Quel est en effet le congrès ou le concile qui se soucie
de savoir que ce ralliement des Slaves grecs à l'Église
latine , opéré par l'agrégation en quelque sorte matrimoniale
de tous les peuples dwinéens et borysthéniens que la Lithua
nie avait apportés en dot à la Pologne, fut un moment sans
égal dans l'histoire de la chrétienté pour unifier le courant
de ses destinées , et conjurer l'effroyable antagonisme que
l'imprécation de Photius avait prédit à nos jours ? Et pour
tant où trouver une preuve plus frappante de la mission que
cette nation médiatrice a reçue de la Providence , pour
préserver la vieille civilisation des atteintes de la jeune bar
barie ? Quel plus puissant argument invoquer pour le réta
blissement de cette médiation permanente , qui , en réalisant
pendant quatre siècles la fusion réputée partout ailleurs
impossible des deux Églises , seule avait découvert le déri
vatif demandé aujourd'hui avec tant de vaines instances
contre les nuées que l'autocratie schismatique chasse sur
l'Occident ? Nous allons donc facilement démontrer que , si
Rome toute la première , puis l'Occident tout entier , n'avaient
pas au moins dérangé ce paratonnerre , très probablement le
culte byzantin relégué aujourd'hui dans quelques monas
tères de l'Archipel et du Volga , ne ferait pas plus de bruit
dans le monde que les juifs karaïtes ou les maronites du
Liban . Il suffit pour cela d'effleurer la surface de l'histoire.
En 1386 , au moment même où le monde Latin se rom
pait entre deux papautés, le monde Slave se concentrait
sous le sceptre converti de Ladislas Jagellon qui , par son
mariage avec la dernière des Piats, venait de réunir à la
Pologne les immenses possessions ruthéniennnes de son
grand -duché de Lithuanie. Ces populations, remplissant les
72 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
deux bassins de la Dwina et du Dnieper, avaient jusque- là
suivi le rite grec, sous le pontificat des métropolitains de
Kiiow , la suprématie nominale des patriarches de Constan
tinople et l'insouciante tolérance de leurs conquérants
païens . La conversion de ces derniers au catholicisme, ou
plutôt aux institutions démocratiques de la Pologne, affran
chit internationalement leurs vassaux schismatiques , mais
elle ne put garantir ceux - ci des incapacités civiques qui
leur furent infligées par la diète de Horodlo en 1413 , et
dont ils ne pouvaient se relever , qu'en se faisant catho
liques , comme les Polonais et les Lithuaniens . La noblesse
ruthénienne ne résista pas à la tentation , et en moins de
trente ans, elle abandonna presque tout entière le schisme;
mais le clergé, et le peuple aveuglément soumis au clergé,
demeurèrent plus longtemps fidèles à leurs croyances .
Il n'en résulta du reste , ni persécution , ni guerre civile ;
car les facultés aussi bien politiques que sociales de la Ré
publique restèrent complétement désarmées à cet égard ,
jusqu'à la guerre fratricide que les Jésuites et l'oligarchie
devaient susciter deux siècles plus tard contre les Cosaques .
C'est donc en dehors de toute contrainte que le clergé et
le peuple ruthénien fléchirent à leur tour , pour se séparer
graduellement d'une Église chaque jour moins intelligible,
à mesure que les nuées de l'islamisme enveloppaient sa
métropole. Se sentant chaque jour , non pas plus persécuté ,
mais plus isolé et plus inutile ; sans appui et même sans
nouvelles de Constantinople dont tous les chemins lui étaient
barrés par l'épée des fils de Bajazet, n'ayant plus pour
complices d'obstination dans cette obscurité que les Mosco
vites étouffés eux - mêmes sous les Mongols, le clergé grec
en Pologne perdit de 1386 à 1439 jusqu'à la tradition
précise de ses dogmes . A cette dernière date , qui est celle
du concile de Florence , il ne conservait plus que les carac
tères négatifs de l’Orthodoxie : c'est- à-dire la routine de son
ANTAGONISME RELIGIEUX . 73
culte , l'ignorance du grec comme du latin, l'incapacité à la
continence et l'impossibilité de se gouverner lui -même .
Quant à savoir si Dieu le fils procède des deux autres
membres de la Sainte Trinité, ou bien seulement de Dieu le
Père , question dont dépend tout le schisme d'Orient, le
métropolitain de Kiiow lui -même n'en était plus guère cer
tain , depuis que les Turcs l'empêchaient de s'en informer
quatre fois par an auprès du Patriarche . C'était devenu
d'ailleurs avec le temps parfaitement égal aux popes et au
peuple ruthénien , pourvu que la liturgie se fît en slave ,
que leurs barbes , leurs cérémonies , leurs biens et leurs
familles fussent respectés, et qu'en les laissant tranquil
lement oublier le reste , on ne les tourmentât pas pour
apprendre autre chose.
Le schisme ne se dressait donc plus que sur quelques
points lointains et perdus de l'Europe . Ses débris les plus
considérables demandaient asile à cette Église hospitalière
de Pologne, qui déjà un demi- siècle auparavant avait d'une
seule poignée de main épousé , baptisé et désarmé tous
les païens , contre lesquels avaient échoué plus de soixante
croisades germaniques et la résistance de toutes les tribus
ruthéniennes . La détresse de Constantinople ne fit qu'accé
lérer cette fusion, à moitié accomplie par l'ascendant per
suasif des Léchites .
A ce moment , Jean Paléologue implorait les secours de
l'Occident , qui les lui marchandait au prix de la réunion
des deux Eglises. Le pape Eugène IV attira cette ombre
d'empereur au concile de Ferrare, lui fit abjurer le schisme
et proclama cette réunion au concile de Florence, en 1439 ;
mais ce ne fut en réalité qu'une apostasie personnelle , dont
les chrétiens de l'empire d'Orient repoussèrent la solidarité
avec horreur. Les Moscovites protestèrent également . En
Pologne, au contraire , le métropolitain de Kiow , Isidore , et
presque tout son clergé, s'autorisèrent avec autant d'adresse
74 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
que d'empressement, de l'exemple de l'empereur pour
quitter leur temple croulant. Ils envoyèrent à l'assemblée
de Florence une députation solennelle qui jura au nom de
tous les grecs de Pologne la fusion des deux Églises, à des
conditions déterminées par la situation réelle de la leur. Ils
reconnurent l'autorité du pape et les dogmes de l'Église
latine , ne conservant de leur culte et de leur discipline que
ce qui tenait aux mours nationales des Ruthènes : l'usage
de la langue vulgaire dans la liturgie , le mariage du clergé
inférieur, et quelque différence de formes dans les sacre
ments .
Cette grande et pacifique révolution qui enlevait au
schisme 7 à 8 millions d'adeptes , les seuls libres , entre les
Moscovites encore vassaux des Mongols (1 ) et les Byzantins
déjà cernés par les Turcs, ne fit aucune sensation en Europe
et en fit peu en Pologne même ; preuve qu'elle était déjà
accomplie de fait par un long contact des populations ruthé
niennes avec la religion dominante de la République , avant
de se faire enregistrer par-devant les papes , au greffe de
Florence. Preuve aussi de l'homogénéité de cette race
slave , que l'initiative alors incontestée des Polonais pouvait
aussi facilement rallier tout entière à l'Église latine , que la
pression aujourd'hui prépondérante des Moscovites pour
rait à son tour l'entraîner tout entière au schisme, pour peu
qu'une nouvelle excommunication de 1832 et une seconde
prière tsarienne au tombeau des apôtres lui viennent en
aide .
D'ailleurs les trois peuples confédérés sous le nom de
Pologne prirent également au sérieux la nouvelle obligation
que cette réconciliation des deux Églises leur imposait, et
dès ce moment leurs rois , exécuteurs externes de leur com
mune volonté , naquirent chevaliers du christianisme, me
( 1) Moscou n'en fut affranchie qu'en 1481 par Ivan III.
ANTAGONISME RELIGIEUX .. 75
nacé par le Croissant. Ladislas III , fils et successeur du pre
mier Jagellon , venait de monter sur ce triple trône qui ,
dans sa définition exacte , n'était que le char de bataille de
la république des Slaves . Amurat Ier , après avoir passé par
dessus la Roumanie , menaçait d'un asservissement sem
blable la Hongrie . Les Hongrois , que l'avide , mais impotente
maison d'Autriche n'avait pu préserver d'aucune invasion ,
profitent avec joie de la mort inespérée de l'empereur
Albert , pour écarter son fils posthume et confier leur cou
ronne avec leur défense au roi de Pologne ; c'était comme
un quatrième peuple , fédéré dans la république chrétienne
de l'Orient . Secondé par l'héroïque sympathie des Madjars,
par le génie et l'incomparable valeur de Jean Hunyade ( 1 ) ,
parles diversions de Skanderbergd’Albanie, Ladislas refoule
les Turcs au delà du Danube , délivre la Roumanie , la Servie
même, et par la trêve de Segedin impose à Amurat la res
titution de tous les pays enlevés antérieurement à la Hon
grie . Il semblait qu'enfin la chrétienté avait trouvé sa croi
sade permanente et invincible . L'empereur Jean Paléologue,
le pape Eugène IV et le reste de l'Europe, transportés d'en
thousiasme , en raison même de leur impuissance , ne virent
dans ce succès que le prélude de l'affranchissement com
plet de l'empire d'Orient. Sur la foi donc d'une croisade
universelle, mais à laquelle les Polonais et les Hongrois se
crurent seuls obligés , Ladislas viola en 1444 la trêve jurée
pour dix ans à Segedin , chassa les Ottomans de la Bulgarie
(1 ) Lire sur ce grand homme , qui semble avoir porté dans son sein les
vertus et la fortune de toute la nation madjare , le récent ouvrage de
M. Charles - Louis Chassin . Cette magnifique époque de l'histoire orientale
de l'Europe révèle toutes les raisons de l'intime et perpétuelle alliance
qui unit les deux nationalités polonaise et hongroise. N'entra-t-il pas dans
l'enthousiasme si complaisant des Hongrois de 1849 pour Bem , beaucoup
de celui que le Varnéen avait inspiré aux compagnons de Jean Hunyade ?
Du reste , la Hongrie ne pouvait s'acquitter plus généreusement qu'en
nous rendant Étienne Batory pour le Varnéen , et en nous obligeant à lui
rendre Bem pour Schitz , le vaillant compagnon de Casimir Pulawski.
76 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
et s'enfonça à travers leurs masses bouleversées jusqu'à
Varna . Il y périt avec l'élite de son armée, au lieu de rem
porter une victoire qui eût du même coup rejeté Amurat en
Asie , et forcé le schisme de souscrire aux engagements de
l'empereur. L'empire d'Orient perdit en ce jeune héros son
dernier sauveur possible, et neuf ans plus tard la ville de
Constantin tombait au pouvoir de Mahomet II .
Cependant la tradition de ce généreux effort laissa à la
Pologne le caractère d'un camp chrétien , et à son Eglise
mixte celui d'un asile assuré pour tous les fugitifs de
l'Orient ; car ni la Roumanie , ni la Hongrie elle-même, ne
leur offraient de sécurité ; et la Moscovie foulée jusqu'à la
fin du xve siècle par des Mahometans encore plus barbares,
leur était d'ailleurs un refuge trop lointain . Dans ces cir
constances, la chute de Constantinople réduisit l'orthodowie
à la dernière obscurité et grandit d'autant l'Église gréco
latine de Pologne . La formule de l'extinction naturelle et
pacifique du schisme était ainsi trouvée, et rien, sinon la
décadence de la Pologne elle -même, n'était plus capable
d'arrêter le souffle de cette propagande occidentale, jus
qu'aux extrêmes confins orientaux et méridionaux de la
Slavie .
Épurée aux éclatantes lumières du siècle des deux der
niers Jagellons ; par son caractère transactionnel, compre
nant en germe toutes les réformes réclamées depuis saint
Bernard par les véritables conservateurs de l'Église latine ;
moulée pour ainsi dire sur les nationalités de la Dwina , du
Borysthène, du Bog et du Dniester par ces nationalités elles
mêmes; pesant doucement, mais d'un poids irrésistible sur
toutes celles du Danube inférieur par la prépondérance
politique de la Pologne et les nécessités de ce protectorat
contre la domination ottomane ; enfin, introduite par l'épée
d'Étienne Batory par delà les sources du Loval et du
Volga, cette Eglise de fédération et d'affranchissement
ANTAGONISME RELIGIEUX . 77
était évidemment destinée à devenir celle de la race slave
tout entière . L'agrégation politique de la Moscovie, si facile
à accomplir bénévolement sous le règne suivant , eût inévi
tablement abouti à une agrégation religieuse, toute pareille
à celle des pays ruthéniens , et alors , dès la première moitié
du xvije siècle , le schisme d'Orient se cachait à jamais
dans quelques replis ignorés de l'Archipel.
Mais cet épanchement du catholicisme grec dans l'est
de la Slavie n'eût pas tardé à réagir sur l'occident pure
ment catholique de la Pologne, avec toute la puissance de
ses victoires externes . De même que la nationalité parti
culière des Léchites et des Chrobates se délayait peu à peu
dans cette vaste association jagellonienne , leur Église pri
mitive aurait plié à son tour sous la prépondérance numé
rique des grecs catholicisés, et se serait fondue dans leur
masse . C'est - à -dire que cette même réformation religieuse
qui agitait les races Latine et Germanique depuis cent ans ,
et allait les ensanglanter encore pendant trente années ,
prenait dans la Slavie une autre voie : elle visait à relé
guer la suprématie papale dans le domaine spirituel , mais
sans détruire le catholicisme, dont elle tendait à faire une
perpétuelle et hospitalière communion d'Eglises fédérées.
Le patriotisme polonais était loin de s'en alarmer ; car ces
destinées de l'Église slave étaient inséparables des destinées
politiques de la république jagellonienne .
La masse de la nation polonaise paraît avoir admirable
ment saisi la portée de cette double fusion de tribus et de
croyances , pendant toute la durée des xv° et xvie siècles .
Elle mit en effet à l'étendre une persévérance, une activité
persuasive et une abnégation qui font le plus grand hon
neur à son intelligence démocratique; puisque , n'emprun
tant un prince aux Lithuaniens que pour lui faire exécuter
la volonté des diètes , elle avait , du reste , conservé le plus
vaillant self- government qui se soit jamais vu dans aucune
78 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
république. Or , pas de concessions , pas de complaisances
dont les Polonais de ces deux cents années dépensées par
tout ailleurs en fanatisme exterminateur, ne se soient ingé
niés pour enlacer les Lithuaniens et les Ruthènes dans leur
civilisation nationale et religieuse. Si bien que , sous le
règne du dernier Jagellon ,le dialecte ruthénien était devenu ,
concurremment avec le latin , la langue officielle de la fédé
ration ; que près de la moitié des sénateurs professaient le
eulte grec -uni, et que , dans les assemblées générales ,
c'étaient le plus souvent les nonces des voïévodies de l'est
qui faisaient la loi .
C'est aussi durant cette période des plus cruelles guerres
politiques , religieuses et sociales que se soient livrées les
autres nations européennes , que, bannie de partout ailleurs ,
la liberté de croire , de penser , de parler et d'écrire se
réfugia dans cette immense et heureuse cité . Cependant,
bien que par ce droit illimité d'asile accordé à toutes les
illustrations et à tous les courages vaincus dans le monde,
la Slavie polonaise fût devenue la plus docte région de la
chrétienté, elle ne put produire ni son Arius, ni son Luther,
pas plus que son Lycurgue ou même son Jean - Jacques
Rousseau . Ses réformateurs , et tout citoyen l’était un peu
ou beaucoup sans le savoir , semblent de la nature et de la
taille de ses guerriers, dont la grandeur, quelque éclatante
qu'elle fût, disparaît constamment dans la grandeur col
lective de la République . Mais c'est précisément à ces
@uvres glorieusement anonymes d'un peuple tout entier
pendant une série bicentenaire de générations, non pas au
hasard des génies particuliers , que Dieu éprouve la valeur
des races pour leur déléguer une part de sa souveraineté
bienfaisante sur la terre . Voilà en quoi consiste le messia
nisme des démocraties. Elles peuvent pécher après , déchoir
et souffrir pour l'enseignement de pis qu'elles , mais elles
APOGÉE DE L'EXPANSIVITÉ POLONAISE . 79
se relèveront un jour , sous peine d'impliquer la Providence
elle- même dans leur défaillance .
C'est donc au xv° et au xviº siècle que se rapporte l'ac
complissement de la nationalité polonaise, c'est- à -dire l'in
sufflation d'une conscience libre , rayonnante et immortelle ,
à la masse centrale des Slaves. C'est pendant ces deux cents
ans que s'élabore la mission conciliatrice et vivifiante des
Polonais dans la chrétienté orientale , que s'établit le
sacerdoce de leur religieux démocratisme à travers toute la
Slavie , sous peine d'asservissement et de damnation histo
rique pour cette race . Désormais donc , supprimer la
Pologne ne voudra pas dire dénationaliser telle contrée de
l’Europe au profit d'une autre nationalité, mais détruire
ce qui donnait une âme et un nom à toute cette portion de
l'humanité , sans qu'aucune violence ni aucun artifice con
ventionnel parviennent jamais à mettre autre chose de
vivant et de sacré à sa place .
En 1609 , au commencement du troisième siècle de cette
invasion spiritualiste , à laquelle les victoires d'Étienne
Batory et des généraux de Sigismond III sur la Moscovie
ne prêtèrent pour ainsi dire qu'un coup de main , le génie
polonais toucha barre au Kremlin . Pour peu que l'on re
garde au fond de celte bruyante épopée , avec les moyens
d'investigation que l'historiologie moderne met au service
des hommes d'État , on découvrira facilement que durant
ces deux siècles les expéditions polonaises , même les plus
guerrières , n'ont aucun caractère conquérant , et ressem
blent plutôt soit à l'essaimage fécondant de la race et du
génie grecs dans l'antiquité , soit aux annexions modernes
des Anglo -Américains . C'est aussi ce qui , en attristant
profondément la morale universelle , va nous expliquer le
recul de cette fraternité militante devant l'épée toute maté
rielle des États voisins ; et cela par les mêmes raisons qui
jetèrent l'Olympe grec en pâture à la louve romaine , et
80 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
aujourd'hui défient d'autres États -Unis de s'acclimater
dans notre vieille Europe.
Donc , comme la Grèce entrée dans Babylone , comme
l'Union américaine quand , à défaut de voisins , elle se
beurtera contre elle- même , comme la Première Croisade
le lendemain de la prise de Jérusalem , comme toutes les
croisades et tous les élans humanitaires à peine parvenus
aux confins de leur ilinéraire , le génie polonais s'abattit
sans respiration dans les flammes de Moscou .
Néanmoins , cette explication de l'épuisement du polo
nisme dans la Slavie ne conclurait à quelque chose que si
la Pologne était un être abstrait et n'intéressait plus que
les antiquaires. L'huile , dirait- on , n'avait qu'à ne pas
brûler si follement pendant deux cent cinquante ans dans
cette lampe solaire ; il n'y a maintenant qu'à allumer sur sa
cendre les torches du Tsar , et qu'on nous baille la paix !
Mais toute nationalité accomplie étant devenue un organe
insuppléable de la Providence , et faisant ainsi partie inté
grante de l'humanité , elle ne saurait jamais être ni seule
coupable , ni seule punie de ses chutes . Si donc la lampe
polonaise s'est éteinte , avant d'avoir éclairé de ses dogmes
politiques et religieux toute la Slavie , ce n'est pas seule
ment parce qu'elle a brûlé trop vite , mais aussi parce que
l'Occident lui ayant refusé de son huile , à peine s'est - elle
mise à fumer un peu , que les Jésuites et l'oligarchie se
sont hâtés de la souffler.
Aussi bien, quoiqu'elle repoussât la barbarie asiatique et
le schisme d'Orient , cette puissance d'agrégation bénévole
et de tolérance religieuse devait singulièrement offusquer
tout l'Occident papal, féodal et dynastique.
C'est ici le lieu de se rappeler que , née et grandie sur
les espaces complétement dérobés par la démocratie pri
mitive des barbares à la domination romaine , elle devait
rester à jamais incompréhensible pour tous les Etats bâtis
PÉCHÉ ORIGINEL DE LA POLOGNE . 81
avec les décombres de cette domination . Il y avait là entre
elle et le reste du monde moderne un malentendu que ni
son baptême latin , ni son complaisant esprit d'imitation ne
pouvaient écarter .
Echappé seul , avec la Scandinavie, à la superposition
de races qui constituait toutes les autres sociétés euro
péennes ; se maintenant autochthone, libre et triomphant
au milieu et à côté de toutes ces hiérarchies de servitude ;
retraite aussi inviolable de toutes les hérésies et de toutes les
infortunes que respectueux sanctuaire de toute foi sincère
et de toute autorité d'élection , ce vaste et fier empire sem
blait une condamnation de tous les autres gouvernements
de l'Europe . Dès lors tous les pouvoirs d'origine hos
tile à ce mode d'ordre et de puissance convinrent entre
eux d'appeler celui-ci : l'anarchie de la Pologne et de le
détruire comme attentatoire à leur légitimité. L'involontaire
répulsion que le nom seul de cette illustre anomalie sou
lève encore aujourd'hui dans tous les congrès, la haine
inayouée , dont l'implacable hypocrisie de notre siècle pour
suit « ces 20 millions de Taborites » jusque dans les extrêmes
profondeurs de leur défaite, n'a pas d'autre motif, même
après l'apparente rénovation de la société occidentale , que
cet indélébile contraste d'origines. Et comme preuve écla
tante que ce n'est pas le mauvais , mais le bon côté des in
stitutions polonaises, que ce n'est pas l'asservissement tar
0
dif de notre peuple et la tardive anarchie de notre noblesse ,
mais bien notre démocratie antérieure qui nous vaut ces
ressentiments de tous les pays de genèse féodale, la posté
rité se rappellera les imprécations dont leurs autorités ont
accablé sans trêve depuis 1832 , non pas l'aristocratie de
la Pologne, tous les martyrs de ce pays en ont pris Dieu à
témoin , mais exclusivement les saints et les héros qui
donnaient leur vie pour y restaurer l'antique justice sociale .
Dans son histoire de la Bohême, Palatski constate le
6
8 % DE LA NATIOPOLON .
LITÉ NA AISE
même phénomène de fureur universelle , superstitieuse,
inexpliquée , pourchassant cette glorieuse nation , pendant
plus d'un siècle après qu'elle eut succombé sous les coups
de l'Allemagne impérialiste et papale . Ce nom d'héroïque
et docte mémoire devint une telle injure dans tout l'Occi
dent , qu'il ne parut plus digne que d'une sauvage tribu
égyptienne et des plus infâmes vagabonds . Or , le crime
de la Bohême au tribunal de l'Allemagne et de la Latinité
féodalisées, fut le même que celui de la Pologne, son émule
dans la Slavie : la démocratie politique et sociale des
Slaves . Il y a cette différence que les Polonais cherchèrent
à la développer lentement par la fusion des Églises exis =
tantes , et que les disciples de Jean Huss youlurent d'un
seul bond l'assimiler au christianisme primitif . C'est cette
forme héréțique du patriotisme Bohême, non pas ce patrig
tisme lui-même, que le monde catholique prétend avoir
attaquée ; mais pour confondre la mauvaise foi de cette
excuse , vient la condamnation toute pareille dų slavisme
polonais , de ce slavisme très catholique pourtant , trop ca
tholique même au moment de sa destruction ,
La nationalité polonaise n'a eu qu'un avantage sur celle
des Bohêmes : c'est d'avoir succombé deux siècles plus tard,
c'est - à - dire à une heure de l'humanité où la tardive inhų
mation des peuples ne peut plus rien contre la persistante
maturité de leur génie et n'est plus pour leurs foncțions
physiques elles -mêmes qu’un sommeil, qu’un repos répa
ráteur . Mais reposez d'un sommeil plein de sérénité , vous
aussi cendres des Calixtins , dans votre urne oubliée ! car
il y a dans l'insondable calice de la Pologne, du réveil pour
les frères de tout âge .
En parlant de l'économie sociale de la Pologne, nous
verrons à quel degré l'introduction du christianisme et du
monarchisme aristocratiques dans ce pays y avait dès
le xe siècle dérangé l'organisme slave ; comment , à
DÉGHÉANCE DE L'IDÉE POLONAISE . 83
défaut de féodalité de droit, cette influence occidentale y
avait développé à son image une hiérarchie de fait, contre
laquelle la nature indigène lutte encore aujourd'hui; com
ment s'y établirent ainsi peu à peu la servitude du travail
agricole et l'expropriation des masses par leurs administra
teurs . Nous expliquerons comment , en un mot , l'esprit
féodal de l'Occident finit par y corrompre et y déformer
l'esprit démocratique du slavisme ; mais sans pouvoir se
substituer historiquement à ce dernier et implanter dans
cette région aucune tyrannie régulière , ce qui lui fait dire
encore de nos jours, que la Pologne est ingouvernable.
Pour l'intelligence de ce chapitre - ci, il suffit de remarquer
que Rome et la célèbre compagnie préposée à ses défiances
en Pologne n'avaient pas pu voir sans émoi leur supré
matie temporelle disparaître graduellement dans cette ré
publique d'Eglises . Elles commençaient donc à lui préférer
le schisme lui - même , relégué comme il l'était dans sa loin
tạine éclipse . De son côté , la féodalité lithuanienne et ry
thénienne, vestige des invasions Varègues qui se fondait à
regret dans la démocratie autochthone , chercha un appui
secret , soit auprès des Tsars , dès que ceux - ci eurent secoué
le joug des Mongols , soit auprès des empereurs d'Alle
magne, soit dans l'exemple de la féodalité occidentale .
Ces deux malveillances, ces deux réactions , intimement
liguées entre elles , malgré la différence de leur point de
départ , étaient restées longtemps étouffées et muettes sous
les triomphes publics ; mais à la première lassitude de
ceux - ci , elles éclatèrent à l'appel de leurs affinités externes.
A ce moment, elles durent avoir bon marché de cet édifice
élevé comme un défi, deux siècles trop tôt et par une sorte
d'intrépide anachronisme , en travers d'un monde encore
régi par le droit de la violence et des ténèbres ; mais au
jourd'hui que son heyre véritable est yenue , et que sir
ses ruines įmméritées se dressent trois anachronismes
84 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
opposés, ne faut- il pas le restaurer à tout prix , pour renouer
la chaîne des temps et remettre toute chose à sa place dans
la cité de l'avenir ?
Pendant les deux règnes d'Etienne Batory et de Sigis
mond III , qui marquent l'apogée de la puissance polonaise ,
les Jésuites déployèrent toute leur influence sur l'esprit de
cesdeux princes , usèrent aussi de la latitude que leur donnait
l'égale liberté de toutes les propagandes dans la république ,
pour renverser l'oeuvre des deux siècles écoulés, et décom
poser cette synthèse orientale de l'Europe au profit mal
calculé de Rome et de la féodalité . La gloire militaire voila
encore longtemps aux yeux de l'histoire cette décadence ,
comme les flammes de la fusillade empêchent de juger trop
tôt des défaites honorables ; mais la bataille polonaise et
latine dans les champs de l'humanité fut compromise dès
l'instant où le pape Grégoire XIII arrêta l'irrésistible épée
de Batory sur la tête du tsar Ivan IV , et irréparablement
perdue, le jour où , par jalousie catholique, Sigismond III
refusa l'agrégation fraternelle de la Moscovie aux États
Unis de la Slavie .
La retraite de l'Occident devant l'Orient, de la liberté
européenne devant l'autocratie mongolienne , de la croix
de rédemption devant la croix d'expiation , commença sous
le règne suivant , et cela comme toutes les retraites , par le
suicide et par la destruction de tout ce que l'on désespère
de conserver . C'est alors que la démocratie et la liberté de
croyance , ces deux sceptres de la puissance polonaise,
furent brisés par les Jésuites et l'oligarchie sur la tête des
Cosaques, ces plus naïfs et ces plus fidèles gardiens de la
république ! Cette épouvantable guerre sociale dans laquelle
périrent , sous des monceaux de cendres et de cadavres, le
bon sens national, l'antique hyménée slave de l'égalité
civique avec la paisible coexistence de tous les cultes , toutes
les institutions de la patrie en deux mots , ce crime de
DÉCHÉANCE DE L'IDÉE POLONAISE . 85
famille servit de marche pied ascensionnel à la revanche
moscovite .
L'Église gréco - latine recula devant l’Orthodoxie, exacte
ment comme elle avait avancé : pendant deux siècles . Sauf
les moyens propres à chacun des antagonistes, Nicolas ne
rencontra ni plus ni moins de résistance à convertir les
Ruthènes au schisme en 1840 , que Ladislas le Varnéen n'en
avait éprouvé à les rallier à l'Église latine en 1440 , heure
pour heure historique , quatre siècles auparavant. Ce qui
cependant dérange un peu cette analogie , c'est que, quoi
que enseveli lui -même aux confins de l'Asie sous la domi
nation des Mongols , le cacique de Moscou n'en avait pas
moins brayé les puissants ravisseurs de son Église, jusqu'à
faire enlever le métropolitain abjurateur et protester au nom
de tout l'Orient contre son abjuration . Il y a cette différence
encore , qu'il n'invita pas Eugène IV à venir prier dans Mos
cou , pour la conversion des grecs au culte latin . C'est de
ce jour -là que les Paléologues et les patriarches de Byzance
abdiquèrent en faveur desTsars ;aussi trouvons-nous ceux- ci
bien bons de se faire fabriquer d'autres parchemins testa
mentaires .
Tous les éléments soit positifs, soit négatifs , de cet
organisme colossalement délicat qu’on appelle une na
tion , sont indissolublement solidaires . C'est pourquoi la
démocratie se gâta en Pologne, et l'oligarchie liée à l'into
lérance catholique y grandit , en rapport exact avec la pré
pondérance moscovo -schismatique et le recul de l'Eglise
gréco -latine : jusqu'au moment où le bien , devenu infini
ment petit , et le mal devenu infiniment grand , se sentirent
frappés ensemble de la même paralysie par les Démembre
ments . Mais il est clair aussi que toute résurrection n'étant
que la prépondérance des éléments de vie sur les raisons de
mort , si resurrection il y a , la Pologne ressuscitera dans les
conditions qui l'ont fait grandir du xive au xvue siècle , et non
86 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
pas dans celles qui l'ont fait mourir du xviie au xvinº. Dans
cette hypothèse, son Église gréco - latine et sa démocratie
politique recommenceront nécessairement et aussitôt leur
ascension de l'Ouest à l'Est , mais toutes deux avec la vigueur
abréviative qui est particulière au siècle électrique où nous
vivons. Les apôtres et les tribuns de cette double vérité
n'auront donc qu'à la demander à leurs trisaïeux; seulement
au lieu de la transmettre par la procuration des conciles ou
de l'atteler au lent trot des escadrons , ils la lancéront , étin
celle plus irrésistible que les foudres de Rome et les charges
de Zolkiewski , sur la trace des épées brisées de Varsovie
à Moscou .
Mais il y a l'hypothèse contraire : celle d'un enlacement
vengeur de la Pologne autour de son meurtrier. Dans ce
cas , sera - t - il donné au démocratisme des vaincus et à
l'Église gréco- latine, deux forces inséparables comme la
dualité anatomique du corps humain , sera -t-il donné à ces
deux forces un second tour d'ascension à travers les fibres
de l'empire russe , comme il en est promis un au génie litté
raire et à la priorité sociale des Vallenrods ) polonais ?
Evidemment non , jusqu'à ce que toute cette fornication s'use
de vieillesse , se décompose par dégoût d'elle-même et finisse
de son propre poids . Il en sortira bien alors une Pologne
défigurée , au milieu de ruines étranges et dans des pro
portions que nous ne saurions préciser avec nos idées
actuelles ; mais quant à cette séve vierge et jaillissante de
la Pologne jagellonienne , qui coula pendant trois siècles ,
(4) Type créé par Adam Mickiewicz , pour exprimer les abjurations
simulées dans une pensée de vengeance patriotique. Malgré l'admirable
beauté et les intentions héroïques de ce poëme , l'expérience conteste
également la moralité et l'efficacité de cette sorte de patriotisme ; car
jusqu'ici la plupart des imitateurs du héros lithuanien paraissent avoir
complétement oublié leur rôle dans les jouissances qu'il leur procure , et
pas un , qué nous sachions, ne s'est encore enseveli sous la moindre ruine
de tyrannie.
DISSOLUTION DE LA RUSSIE PAR LA POLOGNE . 87
Jourdain rénovateur et fécondant à travers la Slavie , elle
se sera à jamais troublée dans les abîmes du Tsarat et ne
sortíra que limon de sa mer Morte . Dans cette lutte de
haine mise à la place des luttes d'amour dont naquit la fé .
dération polonaise du xivº et du xve siècle , l'Église milia
tante et résolûment sauvage des Russes l'emportera
nécessairement , et sur une Église trabie comme celle
des catholiques purs , et sur une Église de conciliation
comme celle des gréco -latins , et sur ces bouts de temples,
de synagogues , de metschets , que la bonne et forte tolé
rance polonaise laissait grandir , aller et venir à travers
ses jambes , sans jamais marcher dessus . Le Tsar n'a donc
rien à craindre de la propagande gréco-latine dans son
empire ; bien moins encore il redoute les retours offensifs
de Rome , et sous ce rapport l'assimilation de la Pologne
lui èst tout profit, il faut en convenir . Mais alors , l'in
fluence du génie polonais dans l'empire se rattrapera sur
la propagande négative , comme son patriotisme démocra
tique et organique s'y supplée par les convulsions litté
raires et l'ambition . Au lieu de combattre le schisme par le
catholicisme , ce génie désespéré bondira par- dessus tous
les deux , entrainant toutes les intelligences dans le tourbillon
de son propre athéisme . Il ne saurait, à la vérité , entamer
ainsi la robuste superstition des masses sur lesquelles s'étaie
le Tsarat, mais en inoculant son incrédulité passionnée à
tout ce qui domine ces masses , il aura rompu le seul anneau
qui , rattachant encore les maîtres aux esclaves, maintenait
cet amas de pierres en juxtaposition. C'est- à -dire qu'en ceci
comme en propagande philosophique , politique et sociale,
la Pologne, empêchée de communiquer aux Russes ce que
ceux - ci lui auront gâté ou ôté , leur inoculera du moins
la corruption et la malfaisance de tout cela .
Condamné à vivre jusqu'à la mort avec son crime, le
gouvernemeñt russe est profondément préoccupé depuis
88 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
quarante ans des dangers futurs de cette contagion ; mais
privé de tout antidote moral, il n'a jamais su employer
contre eux que des préservatifs brutalement empiriques.
Ce qui semblait lui réussir le mieux , avant l'insurrection
de 1830 , c'était de tenir les divers démembrements de la
Pologne séquestrés du reste de l'empire et entre eux ,
mêmes par des institutions diverses, à des degrés diffé
rents de servitude avec une hiérarchie sociale perfidement
séparatiste , des douanes et des armées distinctes , mais sous
la verge d'impitoyables proconsuls et la menace perpé
tuelle d'une incorporation pire que tout cela . Il a fallu
l'irrefutable épreuve de 1830 pour dégoûter le Tsar de ces
artifices, puisés à l'exemple d'une puissance voisine , trop
maniérée et trop savante en tyrannie. Le Tsar s'est aperçu
que séquestrer , singulariser une fraction de Pologne quel
conque , c'était les singulariser toutes ; qu'octroyer, ne fût
ce qu'à six cents gardes - chasse polonais , l'uniforme bleu
et amarante, c'était encore armer le cadre d'une insurrec
tion future.
Alors Nicolas fit en un seul , les trois rêves de Nabu
chodonosor , d'Hérode et de Ferdinand II . Il jura d'étouffer
la race tout entière , génération par génération , dans les
muettes et insondables profondeurs de son empire. Pendant
vingt années, à peine ridé à la surface par quelques san
glots désespérés, que les murmures unanimes de la chré
tienté bien élevée faisaient aussitôt rentrer dans la gorge
des trouble - fête, ce gouffre, ce Maëlstrom , engloutit la se
mence , la fleur et les fruits de quinze millions de créatures
divines dont il ne restera pas trace dans le livre éternel ....
Vingt fois la semence , la fleur et les fruits de la nation
qui avait produit Kopernik , Sobieski et Kosciuszko , et qui
ne produit plus que des attelages de charrue et de la chair
à canon .
Cependant toute expialion a une fin sur la terre , qui
DISSOLUTION DE LA RUSSIE PAR LA POLOGNE . 89
depuis la venue du Christ , n'est dit- on que le premier pur
gatoire du genre humain , non plus son Tartare . Nous avons
vu , comment à force de boire la Pologne , le tonneau des
Danaïdes Sibériennes s'est engorgé ; comment à force de
gâter le sel , la fange s'expose à tourner au sel elle -même.
Pour ne parler que de l'armée , puisque c'est là le mètre,
la mesure de tout le reste en Russie , nous avons évalué dans
quelle proportion numérique et morale elle déborde d'élé
ments polonais . Que faire de ces 300,000 fers léchites ,
lithuaniens et ruthéniens, enfoncés dans l'einpire, comme
des arêtes dans la gorge d'un glouton ? Tant que la guerre
du Caucase n'était qu'un sanglant exutoire , on y jetait tout
l'excédant rebelle des autres troupes ; mais aux approches
de la guerre actuelle , il a fallu répartir également ce dis
solvant dans tous les corps de l'armée ; puis à peine les
hostilités contre la Turquie commencées, on a procédé à
un nouveau triage , afin de ne laisser que les mieux abrutis
en face d'une légion polonaise, dont le plus simple bon sens
semblait prédire l'apparition sur les rives du Danube . Mais
devenu superflu, du moment que la Turquie s'abstenait de
tout recours qui aurait pu porter ombrage à la diplomatie,
ce dernier tamisage désorganisa à ce point les divisions
déjà entrées dans les Principautés, qu'il fallut tous les loi
sirs de 1853 à 1854 , pour leur restituer leur effectif no
minal . Encore ne parvint-on ainsi qu'à une épuration illu
soire ; car ne se souciant pas de se poloniser au profit de
ceux du Danube et du Caucase, les autres corps ont fini par
renvoyer à Gortschakoff et à Woronzow , sous forme de
recrues nouvelles , au moins l'équivalent de ce qu'ils en
avaient reçu en vieux suspects .
Au moment où les puissances protectrices entrèrent en
ligne contre la Russie, toutes les armées de celle-ci se
trouvaient donc à peu près également infestées de polo
nisme, et les derniers oukases qui ordonnaient d'équilibrer
90 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
par un douzième recrutement la militarisation des provinces
moscovites avec celle déjà épuisée des provinces polonaises ,
ne pouvaient plus rien changer à cette répartition . Men
schikow lui -même , cette personnification de l’exclusivisme
moscovite , n'avait pu se débarrasser d'un contingent quí ,
pendant cinq jours , attendit naïvement l'apparition de l'Aigle
Blanche dans le champ ardent de la mousqueterie, pour lui
ouvrir l'antre de Sébastopol . Ces Polonais ne se sont décla
rés plus Russes que les Russes eux -mêmes, que lorsque
deux nations ainies et plus fortes qu'eux en philosophie , se
furent durement moqué de sa superstition à l'endroit de
ces aigles là . Nous avons appris de source multiple , et
sans étonnement par quiconque connaît l'espèce de franc
maçonnerie qui lie toutes les fractions du polonisme
dans les armées tsariennes , que la garnison polonaise de
Sébastopol a été et trompée et détrompée pour toutes les
autres. Ceci dispense le Tsar de triages nouveaux , jusqu'à
ce que les esprits les plus forts , tombés à leur tour
dans la superstition par laquelle ils auraient rougi d'entrer
en 1854 dans Sébastopol, plantent de leurs propres mains
l’aigle reniée sur les brèches d'Odessà et de Riga . Mais
alors , quelle que soit la place que le Tsar assignera à la
foudre polonaise dans ses nuées de combat , elle s'écoulera
toute , en un seul et gigantesque éclair , par la pointe de ce
drapeau ; aussi sûr qu'elle s'attachera invincible aux serres de
l'aigle à deux têtes , si on ne lui tend pas ce conducteur-là ,
celui-là , et nul autre . Ou les ennemis de la Russie savaient
cela , en allant en guerre contre elle , ou ils ne savaient rien
du tout, comme nous allons le démontrer dans le chapitre
qui suit .
CHAPITRE II .
Étant donné un empire comme celui des Tsars actuels , comment arrêter sa
croissance destructive ? - Inanité de tous les moyens employés à cet effet
par la diplomatie et par la guerre d'État. - Aucun système d'investissement
et de blocus n'est applicable à un pareil adversaire . - Inutilité et dangers
d'y faire participer l'Allemagne . — Force que le Slavisme prête à la Russie
contre les puissances allemandes. - Qu'est-ce que l'empire d'Autriche et
Je royaume de Prusse ? - Le démembrement de la Polognè considéré par
ces deux États comme l'accomplissement de la mission historique de la
race germanique contre la race slave . Périls qu'ils ont amássés sur
l'Allemagne et sur l'Europe entière par leur complicité avec la Russie
moderne. Incurable aveuglement de l'Occident en général , et de la
France particulièrement, à ce sujet. Sécurité qu'en à conçue la Russie.
Les frontières de l'empire russe sont gardées au nord ,
au sud et à l'est par le néant , sentinelle plus formidable
que le géant de Camoëns sur le cap des tempêtes ; il n'est
donc évidemment abordable que par l'ouest, c'est -à -dire,
par la Pologne. Mais encore faut - il bien s'entendre sur le
sens de ce nom mystérieux , car il y a à sa porte un sphinx
très difficile, pour dévorer tous ceux qui ne peuvent en dé
chiffrer l'énigme. Par exemple , les Allemands , grands faí
seurs de charades eux - mêmes , n'ont jamais pu deviner
celle -là , et dès ce moment les Tsars ont mis le pied sur
l'Allemagne .
Le grand Napoléon lui- même, ayant voulu répondre
pour beaucoup trop d'Allemands , y a perdu son génie divi
natoire, et a été dévoré. C'est ce qui fait la sécurité du Tsar ,
de ce quatrième côté .
Qu'en effet ces 300,000 Polonais que le Tsar encore
indécis promène depuis deux ans du sud au nord et du
nord au sud avec des précautions si exagérées, au risque
d'en perdre la moitié par les chemins sans les avoir fait
92 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
battre sérieusement nulle part ; que ces 300,000 Polonais
se trouvent une fois lancés en masse sur la Pologne autri
chienne et prussienne , füt- ce pour rattacher toute la Po
logne à la même chaîne, et bien certainement ils ne
demanderont pas quelle est la main qui les pousse , quel est
le drapeau qui les guide . Il leur suffirait de se sentir en
première ligne dans ce nouvel ordre de bataille et de mar
cher à la découverte de certains poteaux de fer, plantés
jadis par Boleslas l’Intrépide sur le seuil occidental de la
Pologne . Ce serait un pèlerinage qui leur ferait oublier très
vite tous ceux de Sibérie , et vaudrait bien des indulgences
à son habile apôtre . Voilà l'énigme qui garde contre l’Alle
magne l'immense et partout accessible frontière continentale
du Tsarat , peut-être pis , peut-être mieux que le choléra ,
les bas-fonds , les écueils, les brumes , Sébastopol, Cron
stadt et les déserts , ne gardent ses frontières Pont- Euxines
et Baltiques.
Pis , si pouvant se raviser à temps, l'Allemagne épar
gnait aux Polonais un voyage aux poteaux de Boleslas ;
mieux, si l'Allemagne s'entête à ignorer ce que ces diables
de poteaux sont devenus. Car il serait puéril de se dissi
muler que la passion suprême de toute nation mutilée, c'est
de ressaisir ses entrailles, n'importe par quel bout , pour
les rattacher à son être . Quiconque saura étancher cette
ardente soif d'unité qui tourmente les Polonais sur leur pal ,
eût-il été auparavant le plus cruel de leurs trois bourreaux,
se rendra maître de leur âme ; quiconque leur parlera
d'une nouvelle dissection , fût- ce le plus adroit et le plus
aimable chirurgien , ne fera que s'associer dans leurs malé
dictions, comme quatrième, à leurs trois tourmenteurs.
Cette indivisibilité de l'organisme polonais étant posée en
principe , et la puissance attractive de ses parties agissant ,
comme celle de tous les corps , en raison de leur masse ,
nul doute que la Pologne russe finira toujours par entraîner
ININTELLIGENCE DE L'OCCIDENT ENVERS LA SLAVIE . 93
les deux autres dans sa destinée , quelle qu'elle soit . Si
donc , on tient à empêcher l'englobement des Pologne
autrichienne et prussienne dans la Panslavie , il n'y a pour
cela qu'un moyen : c'est de retourner en toute hâte et à
tout prix les destinées de la Pologne russe contre les des
tinées du Tsarat .
Mais nous objectera -t-on , puisque grâce à l'aveuglement
ou à la méfiance des puissances latines et germaniques , le
Tsar reste détenteur d'une arme aussi magique contre elles ,
que n'en use - t-il au plus tôt , pour s'épargner l'humilia
tion et les frais d'une guerre toute défensive, aux extré
mités désertes de son empire ? C'est que cette arme magique
ayant deux tranchants, le Tsar s'en méfie , autant pour le
moins que ses adversaires , et préférera peut- être périr de
mort lente , plutôt que de s'en servir . Soulever l'unité polo
naise contre la Prusse et l'Autriche, c'est désarmer toute
l’Europe officielle assurément; mais c'est aussi armer une
Pologne ; et armer une Pologne , fût -ce une Pologne co
saque , c'est toujours supprimer la Russie moderne , c'est
reléguer la Moscovie en Asie ; c'est donc transférer le
sceptre de la Slavie des rives de la Néva à celles de la
Vistule , ce sceptre dût-il rester ce qu'il est : un knout.
N'importe quelles mains toucheront à ce vieux glaive
ébréché par Boleslas l’Intrépide sur les portes de Kijow
r
Coo
l'infatigable démarcateur de la Pologne lui assigna ses
limites à l'est comme à l'ouest) ; mains de l'Occident ou
mains du Tsar, elles en trancheront la Slavie en deux . La
légende polonaise veut que ce glaive fameux, enlevé de nos
jours avec tant d'autres aux panoplies de Pulawy, ait été
apporté des cieux à l’Intrépide par un Ange . La légende
russe , au contraire , soutient qu'il fut forgé aux feux de l'en
fer par un sorcier de Gnezne, pour ne servir qu'à pour
fendre la Slavie . En cela , nous sommes sans vergogne pour
la légende russe et bénissons le sorcier.
94 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Il y aurait seulement cette différence entre l'emploi par
l'Occident ou par le Tsar , de ce glaiye ensorcelé, que dans
le premier cas ce serait une fête toute de joie et de con
corde , désirée comme l'arc -en -ciel après le déluge , pré
dite par les petits enfants et bénie de Dieu les yeux fermés ;
tandis qu'une Pologne vomie contre l'Allemagne par le
slayisme , en manière de lave qui ne se solidifierait que plus
tard sur un immense steppe de cendres ; tandis que cette
Pologne dégagée on ne sait quand des étreintes de ses do
minateurs , pour errer , on ignore où et comment, à tra
vers une nouvelle enfance historique, ne ferait que le
compte du diable panslavique. Cette dernière façon de Po
logne , nous le répétons, ne ſerait même pas le compte du
Tsar actuel , diable alourdi par la bonne chère et déjà trop
bien mis pour courir avec succès les aventures de son mé
tier . Si néanmoins, contre toutes les probabilités, il était
jamais réduit à opter entre cette Pologne encore indéfi
nissable et une véritable guerre européenne , son premier
enjeu, qu'il s'y décide ou non , consisterait évidemment
à se proclamer empereur des Slaves et roi des trois Po
lognes .
Malheureusement, la plupart des choses que nous ve
nons de tâcher d'expliquer n'ont guère plus de sens pour le
monde occidental que les impressions d'un enfant ou d'un
sauvage n'en gardent pour l'homme mûr , opulent et civi ,
lisé , qui, n'ayant voyagé de sa vie qu'en voiture, ne serait
d'ailleurs ni naturaliste nị psychologue de profession .
C'est pourquoi la politique des puissances occidentales ,
n'ayant pu se figurer dans cet autre monde que les phé
nomènes de son propre âge et de ses propres préjugés,
s'est dit :
« Assiégeons la Russie dans sa stérile immensité , et elle
criera merci.
» Commençons par l'arrêter sur le Danube , en soute
ININTELLIGENCE DE L'OCCIDENT ENVERS LA SLAVIE . 95
nant moralement les Turcs , jusqu'à ce que nous nous trou
vions en mesure de brûler ses vaisseaux et de détruire ses
ports dans la mer Noire , puis dans la Baltique . Si le Pha
raon ne fléchit pas à cette première sommation, infligeons
lui une nouvelle plaie : armons contre lui les faibles aux
quels il reste encore assez de vie et de rancune pour lui
réclamer leurs dépouilles . Peut- être bien la chance de
perdre la Finlande contre la Suède , la Caucasie et la Crimée
contre le Sultan , lui fera - t - elle mettre bas les armes . Et si
par impossible, cette deuxième menace ne l'émeut pas ?
Oh ! alors , nous aviserons aux grands moyens . Nous retour
nerons contre lui de gré ou de force toute cette Allemagne
qu'il tenait Jiguée en permanence contre le fantôme de la
Révolution Française , et sans avoir besoin de nous déranger
comme en 1812 , nous l'étoufferons en quarantaine, rien
que sous le poids et les regards de la terre indignée . Seyré
de la mer Noire dont nous restituerons le littoral à la Tur
quie et garderons nous -même l'embouchure ; chassé de la
mer Baltique dont nous donnerons les clefs et les rives
aux États Scandinaves ; repoussé du Danube par les fac ,
tionnaires autrichiens , écarté de l'Oder et de la basse
Vistule par les factionnaires prussiens , traqué jusque dans
l'océan Pacifique par les vaisseaux de l'Angleterre et la
jalousie des Américains ; ensibérisé à son tour par Schamyl ,
les Persans et les Tatars que nous attellerons à cette coali
tion inouïe de l'humanité contre le Mal , par où voulez
vous que le Mal respire, transpire , se nourrisse et s'épan
che ? Privée du pain et de l'eau de la civilisation ; morte
à l'industrie , aux échanges , aux arts , aux idées , aux con
grès , aux caresses des puissances comme il faut ; deux
millions de baïonnettes et de canons lui coupant tous les
fils télégraphiques du globe et lui éclipsant ce Soleil géné
rateur de l'Occident, auquel il lui fallait rallumer sans cesse
le pâle lampion de ses aurores boréales, que deviendra votre
96 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Russie après un an , deux ans, s'il le faut, de cette péni
tence ? »
« Car enfin ce gouvernement, quelque autocratique qu'il
soit, n'est pas plus sorcier que les nôtres ? Apparemment la
chair à canon toute nue ne lui suffira pas pour soutenir la
guerre contre le monde entier . Où trouvera -t- il désormais
l'argent nécessaire pour équiper, sustenter, armer , trans
porter , bénir et enterrer ce million de défenseurs, que nos
deux millions d'assaillants le forceront d'arracher à la char
rue nourricière , aux fabriques qui en ont fait le redoutable
cyclope qu'il est , aux mines qui lui fournissaient la meil
leure part de son numéraire , à la navigation qui lui appor
tait le tribut de nos industries, au commerce qui l'enrichis
sait par les jambes de ses serfs ambulants , à toute cette
activité pacifique en un mot qui seule donne les budgets et
la manière de s'en servir ? »
Ainsi raisonne- t -on et raisonnera - t-on longtemps , en se
plaçant dans la logique des nations qui , elles -mêmes par
venues à l'apogée de leurs métamorphoses sociales et poli
tiques , supposent à leurs adversaires tous les sens délicats,
irritables et compliqués , tous les besoins luxueux et hygié
niques de leur propre économie . Mais si les économistes ,
les hommes d'État et les hommes de guerre de l'Occident
pouvaient , se dépouillant de leur maturité , de leur préémi
nence historique , comme les dieux de l'Olympe aux temps
de leur apprentissage, descendre pour un quart d'heure
dans la peau de cette bête élémentaire, voici ce qu'ils se
répondraient en en sortant :
« Il y a bien un masque de Russie qui ne saurait se pas
ser de budget , de commerce extérieur, de relations inter
nationales , de nos vins de Champagne, de nos mécaniciens,
de nos livres , de nos danseuses et de tout ce qui s'ensuit .
Cette Russie vendrait volontiers ses serfs avec son empe
reur en sus , pour un passe - port perpétuel. C'est cette Russie
ERREURS DE L'OCCIDENT SUR LA RUSSIE . 97
là dont nous enlevons les navires , brûlons les ports et trou
blons les plaisirs ; c'est celle que nous ruinons , séques
trons et tenons à la gorge , jusqu'à ce qu'elle rende les
armes . Malheureusement ce n'est qu'un poil soyeux et lui
sant, mais parasite , que le Tsar lui-même fait tondre et
flamber par les serfs, sans que l'empire s'en dérange , toutes
les fois que le soleil d'Occident gêne trop le Tsar et ses
serfs. Car ce sont les serfs et leur tsar , non pas ce que nous
brûlons , qui constituent la vraie Russie : celle dont nous ne
prendrons pas les navires, vu qu'elle ne possède que des
pontons ou des brûlots ; celle dont nous ne détruirons pas
les docks , puisqu'il n'y a que des batteries ; celle dont nous
ne dérangerons pas les finances, tout s'y percevant en na
ture et s'y réalisant par corvées ; celle dont la guerre n'in
terrompra pas l'industrie , au contraire, la guerre étant son
unique industrie ; celle dont nous ne troublerons ni les arts ,
ni ce confort dont le culte orthodoxe , l'eau -de - vie et les
étuyes font tous les frais ; celle dont nous n'ébranlerons pas
la constitution , car le bâton et les lanières de cuir n'y man
queront jamais ; celle enfin dont la propriété est inatta
quable , pesons bien surtout ceci , car elle n'a jamais rien
eu à elle . Colossal et indivis communisme de la glèbe , cette
vraie , cette sainte Russie , comme elle s'appelle elle - même
en se caressant la barbe , ne connaît que la propriété d'au
trui . A ce compte ce sont torches et poudre perdues , que de
brûler la Russie propriétaire, car la Russie communiste et
tsarienne nous en épargnera volontiers les frais, soit comme
en 1812 , soit comme cinq ou six fois depuis vingt ans ,
dans les gouvernements du centre , dès que la Russie pro
priétaire y faisait mine de ne pas être contente du Tsar. »
« Pendant longtemps, la première , c'est- à -dire la Russie
raisonnable, civilisable et attaquable, avait cru tenir le sort
de l'empire dans ses mains , avec la vie du souverain de
l'autre Russie. C'est pourquoi jusqu'à Nicolas, pas un tsar
7
Bayerische
Staatsbibliothek
München
98 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
n'avait régné vingt- cinq ans et n'avait joui d'un décès régu
lier : mais depuis qu'elle a découvert le dogme commun à
toutes les théogonies orientales , elle sait qu'elle ne gagnerait
rien à tuer le bouf Apis , puisque sa viande ne vaut pas mieux
que celle d'un bæuf ordinaire, et que son âme ne se mange
pas . Nicolas a donc régné plus de vingt-cinq ans , règne
encore , n'ayant changé que de numéro d'ordre, et régnera
jusqu'à ce quela sainte Russie change de tout : car c'est
elle qui crée son Dieu , et non pas son Dieu qui la crée ,
comme se l'étaient imaginé les Orloff et les Pahlen . En
somme, dans tout ce que nous avons essayé jusqu'à pré
sent pour châtier ces deux Russies , il n'y a de désagré
ments que pour celle qui nous gêne le moins , et dont la
ruine , voire même l'extermination , n'avancerait en rien
nos affaires . »
« Ce n'est pas tout . Comme corps à deux dimensions ,
la Russie est affectée d'un double dualisme . En profon
deur , elle s'étage en aristocratie impuissante et en servi
tude autocratique , et c'est à la première que nous rendons
les coups que nous porte la seconde ; en surface , elle se
délimite en désert inaccessible et en Pologne palpable , et
c'est la Pologne que nous fuyons, pour courir après le
désert . Que nous importe de suratteler l'Allemagne et le
reste du monde à cette erreur cubique ? Nous serons-nous
moins trompés de calcul et de chemin à huit qu'à deux ? »
Et en effet, hors d'une Pologne assez yaste , assez solide
et assez libre de ses mouvements pour faire perpétuelle
ment et à elle toute seule contre - poids à la Russie dans
l'équilibre slave , quel gage sérieux et durable de modéra
tion espère - t-on arracher au Tsar ? Admettons que la Russie
actuelle ait perdu toutes ses casernes flottantes dans les
deux mers ; 30,000 lieues carrées de steppes et de maré
cages au profit de la Turquie et de la Suède ; tous ses dé
bouchés de commerce maritime au profit de l’Angleterre ;
DÉMONSTRATION PAR FAUSSE HYPOTHÈSE . 99
toute son influence diplomatique sur le Divan , la Grèce et
la Terre -Sainte , au profit de la France ; toute son influence
en Allemagne au profit de l'Autriche et de la Prusse ; ajou
tez -y même son prestige agamemnonique dans le monde
entier : vous l'aurez amoindrie d'un septième en surface,
mais d'un trentième à peine en population , et point du tout
en densité ni en ambition . Vous aurez beau la rogner au
nord et au sud , tant que vous n'aurez pas atteint sa moelle
moscovite et polonaise , toute la fausse graisse qui lui sera
enlevée n'est que vide et ne vous indemnisera jamais de vos
frais d'occupation , pour ne rien dire des frais de la guerre
elle -même. Excepté l'oligarchie anglaise qui , visant à un
gain déterminé se paie au comptant , en monnaie qui lui est
propre , aucune des puissances engagées et qui peuvent l'être
dans cette coalition n'est de force ou d'humeur à garder la
part qui lui serait faite dans cette fallacieuse curée de dé
chets et d'abatis. L'Angleterre , celle du moins que nous
avons pu connaître jusqu'ici , saurait certainement que
faire des Dardanelles et du Sund ; mais que feraient , la
Turquie de la Crimée , la Suède de la Finlande , l'Autriche
des principautés Danubiennes , la Prusse des louanges du
Times , l'Allemagne de son libre arbitre , la France des
clefs du Saint-Sépulcre , le Tsar obtenant pour compensa
tion de masser à quelques étapes de Vienne et de Berlin les
400,000 hommes aujourd'hui perdus à veiller sur tout
cela ? Il est probable que , si Pierre le Grand avait possédé
Varsovie , il ne serait pas allé percher la capitale de son
empire où ses successeurs ont été obligés d'aller la cher
cher ; si Sébastopol et Cronstadt avaient été de tout temps
aux mains des Turcs, des Suédois et des Anglo -Français ,
les armées russes n'auraient pas aujourd'hui six mois de
marches préalables à faire pour entrer en campagne.
Pour mettre les choses au mieux, sautons par -dessus la
période turque de cette nouvelle guerre de Trente Ans, et
100 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
plaçons -nous dans l'hypothèse d'une première paix , suivie
d'une seconde guerre parvenue au maximum de nos succès .
1 ° Moyennant plusieurs milliards que la Russie nousdevra
toujours , nous voilà de nouveau établis sur les ruines de
Sébastopol et nous avons préposé 130,000 Anglais , Fran
çais , Piémontais, Turcs et Circassiens à la garde des steppes
de la Crimée , de Kherson , d’Ekatérinoslav , de la Cosaquie
du Don
Géorgie : c'est- à -dire d'un pays plus grand que l'Alle
magne , et peuplé en moyenne comme l'Afrique au delà du
grand Atlas. Les Russes y ont brûlé tout , à savoir leurs
forts, les maisons de plaisance de ceux qui en ont , leurs
cabanes en rondins de sapin et jusqu'aux joncs des marais ,
pour en retirer 160,000 hommes qu'ils consentent à ra
mener drapeaux bas aux sources du Wieprz et du Bug .
2° 150,000 Autrichiens, ce qui est peu , gardent tout le
quatrième bassin du Danube , en sus la Bessarabie, et
maintiennent l'ordre parmi les 7 millions de Slaves de la
Turquie ; tandis que les Français et les Anglais restaurent
la puissance Ottomane et surveillent la Grèce . Ce sont
200,000 Russes ajoutés sur la Vistule , aux 160,000 que
nous venons d'expulser de la Tatarie européenne .
3° Les Prussiens couvrent la Moravie et la Bohême, et
ont tendu leur fameuse chaîne de briques et de gros canons
depuis les sources de l'Oder jusqu'à l'embouchure de Nié
men , par Kæsel , Neiss , Schweidnitz , Glogau , Posen , Cus
trin , Thorn , Graudentz , Dantzig et Koenigsberg. Les
Russes se sont contentés de réunir en un seul camp près de
Pyzdry , les 50,000 hommes qui occupent en temps de paix
le royaume de Pologne , et cela fait déjà 400,000 vaincus ,
entassés sur les trois lignes parallèles de la Prosna , de la
Vistule et du Bug.
4 ° Cette fois - ci, nous avons démoli Sweaborg et Rewel,
rasé Cronstadt, incendié Saint -Pétersbourg . Sur les cendres
DÉMONSTRATION PAR FAUSSE HYPOTHÈSE . 101
refroidies de tout cela se promènent des factionnaires sué
dois . La capitale de l'empire est transférée à Moscou ; mais
les 120,000 Russes chassés de cette immense mare à ca
nards sont venus honteusement sur le Niémen , compléter
le demi -million de baïonnettes, dont les Panslavistes mena
çaient depuis si longtemps l'Allemagne . Seulement n'allez
pas les prendre à revers, par Riga ou par la Podolie : car
c'est de la Pologne , et le terrain brûle. Marchez tant qu'il
vous plaira sur Moscou par la vieille Russie , mais tenez
vous à distance de la Dwina et du Dniester , ou bien l'Au
triche et la Prusse vous laisseront y marcher tout seuls.
5° Pendant ce temps d'immenses et laborieux écarts ,
exactement ce qu'il en fallait à l'immense Russie pour se
ramasser tout entière en Pologne et crever sur le milieu de
l'Europe, un congrès présidé par l'Autriche a refait la
carte de ce turbulent empire . Cet aréopage a décidé que tous
les gages saisis sur le tsarat par la coalition , hors des pro
vinces polonaises, sont de bonne prise . Voilà donc la Tur
quie plus grande qu'au temps de Soliman ; la Suède si
grande , qu'elle s'y noie ; l'Angleterre et la France ne par
tageant plus qu'avec les Américains les voies commerciales
et civilisatrices du globe ; l'Autriche tenant enfin d'un bout
à l'autre cette grande artère danubienne qui à elle seule
vaut toutes les Russies ; la Prusse ayant avidement profité
de l'occasion pour modifier une cinquième fois la forme de
ses casques , et savourant avec une modeste fierté la gloire
d'avoir sacrifié tous ses attachements traditionnels au repos
de la confédération germanique. La Grèce ne souffle plus
một ; les Slaves de la Turquie sont une invention de réfu
giés polonais ; les Slaves de l'Autriche existent bien un peu ,
mais sont plus Autrichiens que les Viennois ; ceux de la
Prusse -parlent tous allemand, paient l'impôt et fournissent
leur landwehr comme par le passé ; les Caucasiens , les
Persans et les Tatars de l’Asie s'offrent pour avant- garde
102 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
à l'empire Hindou-Anglais ; jusqu'aux Chinois et aux Japo
nais qui commencent à s'apercevoir que la Russie n'était
qu'un fantôme imaginé par les têtes rouges , pour leur faire
peur. Tout cela conquis et décidé sans une seule vraie ba
taille , et sans que l'on ait eu même à prononcer le nom de
la Pologne .
Il n'y a plus de nouveau qu'à faire signer la Russie , et
comment supposer de sa part le refus d'un coup de plume,
lorsqu'elle a déjà exécuté d'elle- même tout ce qu'on lui
demandait à coups de canon ?
Mais enfin , s'il lui prenait une lubie , comme celle qui
rendit illusoires la victoire de Borodino et la prise de Mos
cou ? Les barbares sont si fantasques. Ou bien encore , si
tout en signant des deux mains , le Tsar allait ajouter ses
réserves en quatrième ligne, derrière ses armées de Po .
logne, pour apurer les comptes de la paix, sous la garde
de ces 600,000 baïonnettes avec lesquelles il lui avait été
interdit de faire la guerre ? Les Tsars sont si retors . Ou
bien enfin , si après avoir signé et approuvé tout ce que
nous voulions hors de la Pologne , Samson se résignait à
chanter sur sa lyre nos Te Deum , jusqu'à ce qu'un beau
jour, les cheveux lui ayant repoussé , il ensevelisse le ban
quet des nations endormies , sous le tremblement de sa
patiente vengeance ?
Écartons cette troisième hypothèse : il est convenu que
les Tsars ne sont pas des Samsons et que la vigilance
allemande n'est pas celle des Philistins; avec cette vigi
lance-là donc , pas de crainte pour les colonnes du temple
européen . Restent toujours les deux premières .
« Eh bien , dira-t - on , ce serait une infamie . Alors feu
aux poudres , et vive la Pologne! » Mais laquelle ? Nous avons
longuement expliqué comme quoi il y en avait deux ; l'une
braquée contre la Russie : c'est celle que l'Allemagne offi
cielle a mise hors de service , et dont ni cette Allemagne , ni
COMMENT LA RUSSIE PÈSE SUR L'ALLEMAGNE. 103
toute autre , ni personne ne veut entendre parler, jusqu'à ce
que le Panslavisme l'ait remontée sur un autre affût, pour la
retourner contre l'Allemagne . Vous vous réservez ce mo
ment- là pour y mettre le feu ? Vous oubliez donc que ce
sera l'heure à laquelle les pavillons de toutes les nations du
globe croyant tenir la bête de l'Apocalypse enlacée sur
3000 lieues de pourtour, elle , éventrant l'Allemagne d'un
seul coup de cinq cent mille cornes , donnera aux portes
de Vienne et de Berlin sur la queue des armées, dont les
avant- gardes la chercheraient en Finlande et en Abasie ,
les escadres à Archangel et au Kamtchatka .
Ne quittez point la carte des yeux, et veuillez remarquer
que cet irrésistible avantage que les frontières Transylvaines
donnent à une armée autrichienne contre toute invasion
russe dans la Valachie , jusqu'à rendre également inutiles
toutes les quantités de troupes qu'il plaira au Tsar d'y en
gager, le Tsar se l'est assuré à son tour, mais dans des pro
portions colossales , contre toute l'Allemagne, par l'acca
parement du royaume de Pologne .
Tout corps d'armée russe avancé sur la limite ouest de
celte merveilleuse place d'armes coupe en trois tronçons
inajustables les États prussiens, et en deux le long empire
d'Autriche, avant d'avoir tiré un seul coup de fusil. Par
la seule présence de 200,000 Russes sur la moyenne Vis
tule et la Varta , tout ce que les Prussiens laisseront dans
leurs deux provinces de Prusse se trouve isolé de leur
armée de Silésie , et ces deux ailes sont également devan
cées sur la roule de Berlin , sur laquelle par conséquent une
irruption moscovite ne rencontrera jamais que le tiers de
la moitié des armées de cette monarchie . Et pas de retour
offensif possible contre ce coup de bélier ; car , grâce à leur
habile domination sur leur part de Pologne, les Prussiens ont
trouvé moyen d'en rendre l'effet on ne peut plus désirable à
la population autochthone, jusqu'aux glacis de Custrin . Cus
104 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
trin est fort, il est vrai , mais cela se tourne comme dans la
guerre de Sept Ans , et Berlin n'est qu'à douze milles de là .
Une autre masse de 200,000 Russes , amenée entre
la haute Vistule et les sources de la Varta , isole d'abord de
la même façon les Prussiens des Autrichiens ; puis dès sa
première étape vers Teschen , aura devancé sur la route
de Vienne toutes les armées autrichiennes de la Transylva
nie, de la Hongrie , de la Gallicie , de la Bohême, de l'Italie,
de la Croatie, de l'Illyrie , du Tyrol , de la haute Autriche
même ; que dire donc de celles que l'Autriche aurait en
voyées dans l'Albanie et sur le bas Danube , voir si les
Russes y sont ? La belle jambe que fera en ce moment à la
maison de Habsbourg - Lorraine le genou des Carpathes posé
sur la gorge des Moldaves ? la secourable réserve que fera
aux batailles de la Moravie sa prépondérance diplomatique
à Constantinople ?
Et à cet instant , il ne faudra plus vous fierà cette étrange len
teur des Russes , qui avait permis aux Anglo -Français d'ar
river en même temps qu'eux dans la Bulgarie. N'oubliez pas
quedeCzenstochowa à Vienne et de Pyzdryà Berlin , les traités
de 1815 et quarante années de paix ont macadamisé toutes
les routes , fleuri tous les sentiers , comblé toutes les ornières
pour Agamemnon . Ce ne sont plus les ravines abruptes et
les fondrières pestilentielles de la Moldavie . Tant de fois
d'ailleurs il a fait ce trajet en sauveur et en triomphateur ,
qu'il le connaît mieux que sa chaussée de Pétersbourg à
Moscou . Donc , le temps de franchir la Moravie et la Pos
nanio , ou , bien mieux que cela , l'une des deux seulement ,
avec toutes ses masses accumulées sur la Vistule en vue de
la paix ; le temps aussi de livrer bataille trois contre un
dans des pays qui , sans aimer les Russes , ont quelques
raisons d'aimer encore moins les Allemands, et ce sera au
Tsar de s'écrier : « Ma foi, vive la Pologne ! elle a du bon » .
Il se présente à faire ici sur le débordement militant des
L'OCCIDENT JOUANT LE JEU DE LA RUSSIE . 105
races , trois remarques qui ressemblent à autant de para
doxes , mais qu'il y aurait de l'imprudence à prendre pour
tels . C'est : 1 ° que ces irruptions ne peuvent avoir lieu
que dans les premières périodes de l'histoire d'un peuple ,
lorsque ce peuple est encore pour ainsi dire en liquéfaction ,
donc , lorsqu'il est infiniment moins fort, moins instruit et
moins nombreux que les États qu'il envahit ; 2° que ces
débordements sortent bien rarement de leur lit par un
mouvement spontané , mais presque toujours à contre
coeur , forcés , guidés , ramenés comme un troupeau , par
des agacements et des morsures externes ; 3º que ceux -là
seulement ont un avenir redoutable , qui commencent par
être refoulés et vaincus sans se laisser dissoudre, tandis
que ceux que gâtent des victoires hâtives et éclatantes pas
sent à travers les nations comme une ondée . En appli
quant à la situation actuelle de la Russie ces observations
faciles à vérifier par toute l'histoire du moyen âge , on
comprendra que , la Pologne restant en dehors du conflit,
ce qui fait la partie si belle au Tsar , c'est qu'il n'a pas à se
mettre en frais d'imagination et d'offensive pour triompher .
Au contraire , plutôt il évacuera tout ce que vous lui enviez
ailleurs, plutôt il cédera à vos sommations en Orient et
dans la Baltique, mieux il préviendra vos exigences aux
extrémités mortes de son empire : plutôt aussi vous l'aurez
acculé sur son vrai terrain de prépondérance, qui est le
sommet occidental de la Slavie et le centre militaire de la
carte européenne.
De soi -même , le Tsar , entravé par ses servitudes diplo
matiques et conservatrices , n'imaginerait pas de sitôt d'ag
glomérer le gros de ses sorties dans cette place d'armes .
Déjà une ambition creuse et prématurée avait dispersé ses
masses sur un diamètre de 700 lieues , à la poursuite de
ruineux escomptes. Que ne les laissâtes- vous courir et
n'achevâtes -vous de les disperser à jamais , en prenant
106 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
leur place en Pologne , avec toutes les forces dont votre
coalition croyait si fermement disposer ? Que si par hasard
vous soupçonniez la sincérité d'une partie de ces contin
gents , est-ce donc en vous usant contre les extrémités
invulnérables de la Russie que vous espériez subjuguer les
hésitants à votre fortune ? Est-ce en portant vous-mêmes
du nord et du sud vers l'ouest la puissance du Tsar , est-ce
en refoulant toutes ses armées exaspérées sur l'Allemagne ,
que vous déciderez jamais l'Autriche et la Prusse à vous
servir d'avant- garde ? N'est- il pas plutôt à craindre que tôt
ou tard cette poussée ne les décide à toute autre chose ?
Nous savons bien que ce dernier résultat est peu appré
hendé des puissances qui ont pris l'initiative de la guerre ;
d'abord parce qu'elles ne se croient pas charge d'âmes
en Allemagne , et ne trouveraient point d'inconvénient à ce
que ce nombreux et vaillant peuple perdìt l'habitude de se
faire sauver par les autres ; ensuite parce qu'elles ont
plutôt intérêt à compromettre la Prusse et l'Autriche dans
leur croisade qu’à en épargner les soucis aux Allemands ;
enfin parce que , s'en tenant malgré cela obstinément à la
géographie de 1815 , elles ne souffrent pas que l'on doute
de la supériorité des forces allemandes sur le colosse aus
pieds d'argile.
Or , nous ne saurions nous associer qu'à la première de
ces trois considérations , et ne voyons dans les deux der
nières qu’un préjugé plein de présomption . En effet, com
promettre par persuasion les puissances officielles de l'Al
lemagne dans une croisade contre la Russie , ne nous
semble pas plus facile aujourd'hui qu'en 1812 ; car si leurs
rapports envers le Tsar ont changé depuis cette époque , ce
n'est que dans le sens d'une dépendance plus complète et
plus incurable . Nous ne voulons parler ici ni de cette gra
titude de 1849 dont , entre princes d'esprit, l'obligation est
au moins facultative ; ni de ces rubans de famille qui , tout
LA POLOGNE PAR RAPPORT AUX PUISSANCES ALLEMANDES . 107
en attachant la Germanie au gynécée de Tsarskoë-Selo ,
servent encore à cacher des cordes beaucoup plus sérieuses ,
Parlons donc de ces cordes elles-mêmes , parlons du dé
membrement de la Pologne .
Si la Pologne était simplement ce morceau d'Europe
que , dans un moment de vertige , la Russie , la Prusse et
l'Autriche se sont partagé tout au profit de la première , les
deux puissances dites Allemandes n'auraient qu'à épier et
à saisir l'occasion de s'indemniser ailleurs de leurs mau
vaises parts , puis à se faire de celles-ci un bouclier contre
leur malhonnête créancier . L'occasion est meilleure aujour
d'hui qu'elle ne le fut jamais . En ce qui concerne l'Au
triche , ce long cul-de- sac perdu pour elle au delà des
Carpathes ; cette Gallicie qui , avant que les lumières autri
chiennes y eussent pénétré , n'avait donné le jour qu'aux
Tarnowski , aux Zolkiewski , aux Sobieski , mais qui depuis
a enfanté Szela , ne paraît cependant pas d'un tel prix pour la
maison d'Habsbourg- Lorraine , qu'on ne parvienne à lui
trouver son équivalent honorifique et économique dans la
loterie de territoires qui point à l'horizon . Quant à la valeur
militaire de ce pays , sauf les 50 à 100,000 soldats que l'Au
triche y puise , comme elle les puiserait ailleurs , on sait
qu'elle est entièrement négative .
La Gallicie , fondue en plaines avec la Pologne russe ,
coupée de l'empire autrichien par une barrière formidable ,
est pour la fortification de cet empire un fossé sans contre
escarpe, flanquement ni communication intérieure, où les
Russes se logeront quand il leur plaira , pour escalader sans
être vus ni atteints ( style d'ingénieurs) tout le bastion des
Carpathes . Serait - ce donc pour se donner un pareil butin
que l'Autriche s'est à perpétuité rivée à l'incommode for
tune des Tsars ? Ne lui serait-il pas bien préférable de
s'arrondir ailleurs ?
N'étant point de ceux qui croient qu'une nationalité peut
108 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
revivre par la mort des autres , nous n'achèterions pas la
restitution de la Gallicie au prix de l'asservissement des
Roumains . Dans nos préjugés, la Roumanie a droit de vie
et de liberté tout comme la Pologne , ce qui nous fait pré
sumer qu'elle ne se soucie pas plus de devenir autrichienne
que d'être turque ou russe ; donc , aux profits commer
ciaux de la voie danubienne près , nous ne voyons , nous ,
de ce côté , aucune indemnité à offrir pour l'affranchisse
ment de la Gallicie . Mais ce n'est là qu'une maxime de
sectaires qui n'oblige pas les congrès et arrêterait d'autant
moins leur sagesse arbitrale, au cas où l'Autriche s'accom
moderait de cette mutation , que la Crimée et les côtes Cauca
siennes deviendraient entre leurs mains une compensation
très convenable pour la Turquie . Il y a d'ailleurs un pays
que l'Autriche convoite pour le moins avec autant de ferveur
que les principautés Danubiennes, et qui ne rapporte guère
davantage au Sultan : ce sont les provinces Adriatiques de
l'Herzégovine et de l'Albanie , complément naturel de la
Dalmatie , et , comme telles , ethnologiquement dues à la
Slavie autrichienne . Avec ces côtes et les débouchés du Da
nube , il y a , pour une puissance industrieuse et à laquelle
s'intéressent si fort la France et l'Angleterre , de quoi se
payer en quinze ans trois Gallicies . A ce point de vue donc ,
il est impossible de comprendre pourquoi depuis un an déjà
l'Autriche n'aurait pas proposé la première cet échange aux
trois puissances en guerre contre la Russie , et ne les aurait
pas toutes les trois introduites par une douce violence sur la
Vistule , au moment où le Tsar , tout entier à la Baltique et au
Danube , n'avait pas 80,000 hommes dans toute la Pologne ?
Passons à l'autre puissance germanique :
Bien que le bassin inférieur de la Vistule et la Posnanie
importent infiniment plus à la domination politique et mili
taire du royaume de Prusse , que ne pèse la Gallicie dans
l'existence de l'empire d'Autriche, une fois en train de
LA POLOGNE PAR RAPPORT AUX PUISSANCES ALLEMANDES . 109
remaniements, les congrès sont si féconds, si ingénieux ;
les combinaisons d'indemnités deviennent si inépuisables ,
lorsqu'on a pour les hypothéquer des démolitions comme
celles de la Russie , qu'on finirait bien aussi par faire
lâcher aux Hohenzollerns -Brandebourg leur lambeau de
Pologne avec absolution et profit. Que si , par un respect
d'Haroun -al-Raschid , kalife dont le parti de la Croicc le
dit l'image moderne , pour les cabanes confédérées autour
de son palais , Frédéric -Guillaume IV refusait d'en déchau
mer aucune , est- ce que pour un prince un peu héritier des
chevaliers de Livonie et actuellement réduit à acheter son
futur Revel aux grands- ducs d'Oldenbourg , est - ce qu'il
n'y a pas autour du golfe de Riga un groupe de trois pro
vinces autrement allemandes que les Zulavy de la Vistule ,
autrement maritimes que le pied - à- terre de la Jahde ? Si le
cour lui en dit , elles en feront un monarque presque vrai
ment germanique et le quatrième potentat de la mer Bal
tique ; en l'allongeant , en l'amincissant et en le surcoupant
encore , il est vrai ; mais une puissance maritime doit ne pas
tenir à ses formes et se complaire aux archipels . D'ailleurs
l'unité ethnographique relierait bien mieux tout cela que
la citadelle de Posen n'attache les Polonais au tombeau du
grand Frédéric .
Que si cependant il répugnait obstinément aux scrupules
piétistes du roi de Prusse de s'indemniser , soit sur ses
confédérés germaniques , soit sur les dépouilles allemandes
de son neveu (ce sont toujours les congrès qui parlent) , ne
pourrait - on pas passer outre , ayant l'Autriche et tout le
reste de l'Europe pour tenants ? Ne gagnerait-on même pas ,
à cette téméraire bouderie du plus faible des trois man
geurs de Pologne , une économie d'indemnités et l'appât
d'un des cinq grands fauteuils amphictyoniques de l'Eu
rope pour quelque puissance plus raisonnable et moins
dégoûtée ? La combinaison de Tilsitt n'a - t- elle pas prouvé
110 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
qu'à cette époque déjà, l'étendue de ce royaume était aussi
indifférente au bonheur du genre humain qu'à l'équilibre des
États ? Aujourd'hui qu'il en convient implicitement, en refu
sant de contribuer aux charges que cet équilibre réclame ,
aujourd'hui qu'il s'isole et se désarme lui-même dans ses
mauvaises raisons et dans son mauvais vouloir , n'est - ce
pas l'occasion ou jamais de lui reprendre ce qui en fait un
si insupportable chicaneur ? Voyons donc s'il ne sera pas
plus accommodant quand il n'aura plus sa part de Pologne
à marchander.
Or , la part de l'Autriche étant restituée de gré à gré , la
part de la Prusse de gré ou de force , la Russie sera bien
vite obligée de dégorger la sienne , quelque grosse qu'elle
soit ; car dès ce moment toute la prépondérance attractive
de cette restauration sera revenue de la Pologne orientale
où les complaisances de l'Allemagne l'avaient chassée, à la
Pologne occidentale où elle naquit. Sauf donc les 10 mil
lions de Polonais que les cinq démembrements auront fait
périr et les autres 10 millions qu'ils auront empêché de
naître , l'humanité n'aurait plus rien à réclamer de ce côté
aux Allemands . Grâce à leur repentir un peu tardif, mais
n'importe , le véritable équilibre du monde se trouverait
ainsi rétabli , la nuée panslavique écoulée en nationalités
pacifiques et bienfaisantes, la puissance destructive du tsarat
à jamais décomposée , tous les veux de Cobden et de ses
amis comblés, puisque, désossé de la Pologne , le bras du
Tsar ne pourrait plus tenir une épée .
Si , en effet, l'Autriche et la Prusse , ou au moins l'une
des deux , étaient véritablement des puissances allemandes,
c'est - à -dire des nations régulièrement et légitimement
dégagées de la famille germanique, comme la Bohême , la
Moscovie , la Pologne le sont ou devraient l'être de la famille
slave , l'Occident pourrait les associer à sa croisade avec au
tant d'avantage pour elles mêmes
- que de satisfaction pour la
LA PRUSSE ET L'AUTRICHE PAR RAPPORT A LA SLAVIE . 111
Providence . Malheureusement ( et nous n'avons jamais
bien
pu nous expliquer pourquoi) on se paie à cet égard ,
dans tout l'Occident, de vains mots dont cependant on
n'espère pas rendre dupes même les élèves de quatrième;
puisqu'on fait distinguer sans aucun mystère à ces jeunes
gens, dans la composition de ces deux prétendues puissances
allemandes, les pays germaniques de ceux qui ne le sont
pas .
Non , le royaume de Prusse et l'empire d'Autriche ne
sont pas plus des puissances allemandes que la Russie
moderne n'est une nation slave ; et c'est pourquoi on à
tant de peine : 1 ° à leur faire restituer de bon gré leur
part de Pologne , 2° à leur faire désirer que la Russie res
titue la sienne ; 3° par conséquent, à les entraîner dans une
guerre sérieuse contre la Russie .
Tant qu'on leur en laissera la faculté, elles refuseront de
lâcher leurs morceaux de Pologne , non à cause de la valeur
intrinsèque de ces cimetières , mais comme les Seljoucides
et les Aïoubites refusaient de se dessaisir du tombeau vide
de Jésus -Christ : à cause de la signification symbolique et
prophétique de ces peu de chose matériels. Si pour la Rus
sie moderne , une Pologne indépendante est le symbole
prophétique du néant de la Panslavie , pour ces puissances
elle symbolise et prophétise la fin des débordements ger
maniques sur la Slavie . Or ces débordements constituent
toute la raison d'être, toute la définition historique et poli
tique de ces deux puissances .
La Prusse et l'Autriche sont en effet, non pas l'Allemagne ,
mais la chaîne de l'Allemagne au cou des Slaves ; une pro
testation armée et permanente des vieilles Marches Carlo
vingiennes contre la croissance , la floraison et la ramifica
tion de cette race déshéritée. En cela, elles se sont
rencontrées et comprises avec le panslavisme Mongolo
russe, qui , lui non plus , ne peut souffrir de nationalités
112 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
particulières dans la Slavie . Et comme c'est sur le tombeau
de la Pologne , nationalité type de tous les Slaves , qu'a eu
lieu ce rendez - vous de chasse entre les Marches allemandes
et les Tsars , venant chacun de leur côté avec les mêmes
haines, mais avec des amours différents , tout morceau de
Pologne signifie entre les trois démembreurs : accord pour
asservir la race slave , rivalité pour la posséder . Que les
trois morceaux d'hostie qui ont consacré cette communion
de meurtre soient grands ou menus , c'est également
tout le sang et toute la chair de la Pologne crucifiée soli
dairement pour toutes les nationalités et pour toutes les
libertés de la Slavie ; c'est le même symbole indivis d'une
entente qui ne peut cesser entre les envahissements ger
maniques et les Tsars, que lorsqu'il ne leur restera plus
rien à tuer en commun , au centre et dans l'est de l'Europe.
Alors seulement commencera entre eux la période des riva
lités ; mais à ce compte , les trois associés ne sont pas si
près de liquider que désireraient le croire les puissances
occidentales ; car toutes ces nationalités slaves ont la vie
dure , une vie économisée dans la servitude comme le grain
qu'on retrouve dans les sarcophages éthiopiens. Toutes ,
sortant à la fois de leur engourdissement millénaire ,
viennent réclamer une place au soleil du xixe siècle , au
moment où les autres ne demandent plus qu'à se coucher
sur elles . L'Allemagne monarchique et la Russie tsarienne
ont donc encore bien des choses à faire ensemble, avant
de pouvoir se disputer ; et lorsque ce conflit deviendra
possible , c'est qu'il aura déjà été résolu en faveur de la
Panslavie tsarienne , et sera par conséquent superflu . Pour
quoi voulez-vous que l'Allemagne slavophage abrége sa
période de communion avec la Russie ?
L'Occident , qui historiquement se trouve à cent méri
diens en avant de tout cela , n'y veut rien entendre . Pour
sa science officielle, le royaume de Prusse est simplement
QU'EST -CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ? 113
une cinquième fonction de l'équilibre international, tenu
comme tel , sur toute sommation de la majorité amphica
tyonique de l'Europe , de fournir un contingent de
300,000 baïonnettes prussiennes , pour mettre à la raison
quiconque dérange cette branlante pyramide . L'empire
d'Autriche y est bien plus tenu encore, puisqu'il est plus
gros ; donc , se dit -on , en avant 500,000 Autrichiens !
Pour nous, qui avons eu l'occasion de compter l'effectif
réel des baïonnettes prussiennes dans toute l'étendue du
royaume de Prusse, et les Autrichiens dans l'empire d’Au
triche , ce contingent nous paraît fabuleux ; quant à remuer
contre la Russie ce qui n'est pas prussien et autrichien
dans ces deux puissances, c'est les mettre dans le plus hu
miliant embarras , c'est les désobliger mortellement, c'est
faire la cour à une femme maigre , en enfonçant des épingles
dans ses atours . Ne les prenez donc pas au mot de leurs
étiquettes, consultez bien leur temperament et ne leur
demandez pas , même à genoux , plus de bonheur qu'elles ne
sauraient vous en donner ; car c'est par ces exigences - là
que Quarante -H uit leur est devenu à jamais odieux , et elles
ne vous le pardonneront pas plus qu'en 1848 , quelque
savoir-vivre que vous y employiez .
Nous savons ce qu'est la Russie ; nous savons ce qu'est
la Pologne : voyons s'il n'y aurait pas moyen de nous faire
une idée tant soit peu exacte de la Prusse et de l'Autriche.
En Occident, les écoles d'histoire pittoresque s'en font
une image moins flatteuse et plus exacte que la diplomatie,
mais qui , comme toutes les images , n'est pas encore une
définition. Leurs disciples disent : « Nous savons aussi bien
que vous que ni le royaume de Prusse , ni l'empire d'Au
triche ne sont des puissances allemandes ; car l'Allemagne
n'est jusqu'à présent qu'un mythe, et le nom des deux
États en question qu’un pseudonyme de congrès. »
« Fabriqué comme la Russie en dehors de toutes les lois
8
DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
naturelles , sans consentement ni responsabilité de la part
des rognures de peuples qui s'y sont égarées par mégarde ,
le royaume de Prusse n'est qu'une marqueterie de com
mande assemblée à la colle forte ; un casse -tête prétentieux
comme un livre allemand , fragile comme une armée
d’léna . »
« L'Autriche offre plus d'intérêt aux naturalistes de l'hu
manité . Agglutination fortuite et difforme de toutes sortes de
sécrétions dynastiques , s'étalant sans semence et sans fruits
entre l'Allemagne et la Slavie qui le renient également ,
cet empire parasite ne tient debout depuis cinq cents ans
que par de prodigieux et perpétuels efforts de gymnastique
qui donnent la chair de poule à tout le monde . Tant que le
patronage du Tsar lui servait de contrefort et de caution ,
habitants et voisins paraissaient plus rassurés ; mais main
tenant que le voilà abandonné à son propre équilibre , gare
dessous , gare à l'ouest , gare à l'est , gare partout ! »
Néanmoins, puisque toutes deux, l'une plâtras de fan
taisie , l'autre castel vermoulu , ces prétendues puissances
ne servent plus, entre les mains de la Russie , qu'à inquié
ter de leurs périlleuses oscillations tout ce qui a le guignon
de se trouver à leur couchant , Allemagne ou autre chose,
s'il leur était égal de pencher à l'avenir du côté opposé >
on pourrait leur passer bien des incommodités . » Eh bien ,
voilà où est l'erreur .
L'Autriche et la Prusse ne peuvent pas marcher dans le
sens où les poussent l’Angleterre et la France , que ce soit
révolutionnairement ou diplomatiquement, parce qu'elles
ont les jambes lournées ailleurs . Quant à choir , c'est en
core sur le couchant qu'elles tomberont de préférence , parce
que leurs charpentiers ne les ont calées que de l'autre
côté .
C'est que , comme nous l'avons déjà entrevu tout à
l'heure , sans jouer le rôle éclatant de la Russie dans la tri
QU'EST -CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ?
turation du genre humain , ces deux puissances y participent
par l'oppression des nationalités non germaniques, dans une
mesure qui peut encore suffire longtemps au développe
ment de leur activité . Elles doivent à cette spécialité tout
leur crédit auprès de l'Allemagne proprement dite , qui est
bien aise de s'en laver les mains , tout en en recueillant les
bénéfices . Sans parler de la domination allemande en Italie ,
il est convenu que ce ne sont pas les Allemands , trop bonnes
gens pour cela , mais autrefois les empereurs et les cheva
liers Teutoniques , de nos jours la Prusse et l'Autriche, qui
se sont approprié le sol, le travail et la vie des Poméra
niens , des Letto-Prussiens , des Vielkopolaniens , des Silé
siens , des Lusaciens , des Bohêmes , des Moraves , des
Dalmates, des Illyriens , des Croates , des Serbes, des Slo
vaques et des Galliciens , sans compter ceux des Roumains
et des Madjars trouvés , l'Autriche ne se rappelle plus com
ment , au milieu de tous ces Slaves . Cependant derrière le
brutal pionnier , blasé aux malédictions , s'avancent en re
merciant Dieu , s'installent et pullulent le Souabe et le Saxon ,
dont ce n'est pas la faute ; et dès que le fer officiel a sarclé
les ronces slaves d'un champ bon à garder, le reste de la
conquête est abandonné à l'industrie privée de ces voya
geurs .
Or cela dure depuis Charlemagne, avec des variantes,
mais si légères , que le parlement républicain et même un
peu socialiste de 1848 , n'a guère eu qu'à traduire en alle
mand de tribune les ordonnances de Henri l'Oiseleur
contre les Rugiens , les Obotrites et les Vilses , pour régler
tous les futurs rapports internationaux de la nouvelle Alle
magne avec la nouvelle Pologne . Nous nous rappelons
qu'alors le Times trouvait cela on ne peut plus rassurant ,
et c'est apparemment en conséquence, que d'accord avec
le patron du Morning - Post, il se repose aujourd'hui sur les
intérêts allemands du rétablissement d'une Pologne assez
116 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
solide pour arrêter les envahissements de la Russie . Le
procès de ce méchant empire est en bonnes mains .
Il y a dans la vie historique des peuples , comme dans
les eaux d'un fleuve, plusieurs courants d'une vitesse très
inégale et qui ne deviennent isochrones , pour se confondre
en un volume homogène , qu'à leur embouchure dans
l'océan humanitaire. Mais à leur surface , tous les flots de
la société et des nations européennes , sans en excepter la
Russie, se ressemblent tellement sous le nom banal d'États
et de puissances, que ceux qui atteignent leur embouchure,
en induisent l'isochronie générale de la politique euro
péenne . On dirait qu'on n'a enfin consenti à en exclure
l'empire des Tsars que pour rompre un peu la fastidieuse
monotonie de cet accord universel et avoir n'importe qui
à combattre. Cependant cette bienveillante disposition des
puissances les plus avancées à réduire les autres à leur dé
nominateur, et à croire tout le monde de leur avis , ne peut
faire le compte des valeurs complexes , qui comme l'Alle
magne , la Slavie , la Turquie et bien d'autres , en sont encore
à se dégager et à se définir. Il en résulte que les cinq
sixièmes des eaux européennes que, sur la parole des con
ventions diplomatiques, on refoule sans les consulter dans
le grand torrent du xixe siècle , pour en inonder le dernier
et unique ennemi du genre humain , sont loin de com
prendre et de désirer l'honneur qu'on leur fait. Les mieux
canalisées , les plus calmes et les plus majestueuses, comme
l'Autriche , cachent à deux pieds sous leur nappe tranquille
des remous , des tourbillons du xv* siècle, et dans les pro
fondeurs éternellement troublées de leur lit , elles filent
encore l'histoire du moyen âge .
Ainsi, tandis qu'à la surface, leur aspect gouvernemen
tal, budgétaire, militaire, judiciaire , administratif, indus
triel , commercial , littéraire et même social , les range à
côté de vous , quelquefois devant , en tête de ce qu'on
QU'EST - CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ? 117
est convenu d'appeler le progrès ; leurs courants inférieurs,
que vous ne sauriez concevoir , parce que vous avancez
vous-mêmes depuis longtemps tout d'une pièce , se buttent
vainement contre des barrages ethnographiques qui les
obstruent de cataractes rétrogrades et en font une vraie
marmite de l'enfer . Parfois ces tourbillons jaillissent en
trombes irrésistibles par -dessus tous les travestissements
anachroniques de ces empires , qui alors , pour vous inté
resser à leurs mésaventures , crient à la démagogie et au
socialisme .
Démagogie et socialisme , peut-être , mais point les vôtres ,
soyez - en sûrs. Car pour vous en rendre juges compétents,
il vous faudrait remonter , non pas en littérature et en pein
ture , mais en saignante réalité , à cette démagogie albi
geoise qui bravait la légitimité de Simon de Monfort , à ce
socialisme des Anglo - Saxons qui troublait l'ordre des
économistes normands. Il vous faudrait, airain compacte et
refroidi, comme une vieille planète que vous êtes , rentrer
dans cette bouillonnante et hétérogène liquéfaction , où sous
le couvercle de la même dynastie , des mêmes fleurs de
lis , de la même langue officielle, tantôt les Armagnacs et
tantôt les Bourguignons , tantôt les hommes du Midi et tan
tôt ceux du Nord , montaient la garde devant la propriété,
la famille et la religion , mais devant les leurs , s'entend ,
puisque celles des vaincus n'étaient qu'hérésie , rapine et
révolte . Les vainqueurs seuls ayant droit à la patrie, le der
nier gagnant se constituait régulièrement le défenseur offi
ciel , immuable et impartial de tout patrimoine ; mais cela ,
bien entendu , lorsque tous ses abominables contradicteurs
avaient été déshérités. Alors , et la prescription faisant loi ,
les nations spoliées devenaient d'incorrigibles ennemis de
la patrie, défendue avec un indomptable courage , vous
le pensez bien , par les patriotes.
Les Marches Germaniques d'abord , puis l'Ordre Teu
118 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
tonique , et enfin les deux États de Prusse et d'Autriche ,
périodes successives d'une seule et même campagne se
relevant de siècle en siècle à la garde de la patrie alle
mande , qu'empêchaient de vivre les patries slaves et autres,
n'ont pas fait autre chose depuis la diète de Tribur. Et à
les regarder de près , les deux derniers paraissent encore
avoir pour longtemps de cette faction spéciale et restreinte ,
avant de pouvoir remplacer la Pologne sur la grande brèche
de l'Europe. Aussi lorsque, séduites par la symétrie exté
rieure et les allures toutes modernes de leurs gouverne
ments, par les artifices de leur langage et la discipline de
leurs infirmités, les puissances occidentales leur demandent
leur concours contre la Russie , elles ne disent pas non ;
mais elles tempèrent leur oui exactement par les objec
tions que faisaient valoir les princes en guerre contre leurs
vassaux , lorsque les papes les invitaient à la croisade . Ces
princes étaient assurément de rudes chrétiens, ne niaient
pas que les Musulmans ne fussent d'affreux scélérats, et les
papes la voix même de Jésus- Christ; mais le besoin d'aller
chercher si loin les infidèles, quand on avait les hérétiques
au logis ?
Songez donc que , quoique commencée par l'aîné des
fils de Charlemagne , encore du vivant de son père , la pa
cification des Slaves sous la conquête germanique est si peu
achevée , qu'en 1848 il a surgi à Prague une assemblée
déléguée par tous ces sauvages , pour réclamer exactement
ce que les nations occidentales avaient demandé , elles , mille
cinq ans auparavant , à l'assemblée de Verdun , après la
grande mêlée de Fontenaille ! Et l'assimilation des Avares ?
Arrêtée à l'expédition de Pépin , roi d'Italie en 796 , elle
n'a pas fait un pas depuis dix siècles et demi ; demandez - le
plutôt aux champs si bien fumants encore de la Raab et de
la Theiss , qu'on se dirait au lendemain de la prise de la
grande ring du Chagan. Et la germanisation de la Vielko
QU'EST-CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ? 119
Polanie , des Pomeraniens , des Vendes , des Lettons ? A peu
près où l'ont laissée les Grands - Maîtres de Marienbourg ,
c'est -à - dire équivalente au baptême des Saxons avant le
massacre de Sonnenthal . Ne faut - il pas prendre en consi
dération combien cette persévérante Allemagne a dû être
contrariée et attardée dans son cuvre de civilisation sur
ce tas de Peaux - Rouges qui ne veulent ni apprendre sa
langue , ni oublier la leur ; qui lui refusent les ossements
de leurs pères pour les brûler dans ses raffineries de sucre ,
et qui jusqu'aujourd'hui contestent la donation faite de
toute la Slavie aux empereurs de la dynastie de Saxe
par les papes du xe siècle ?
Nous n'engagerions pas nos lecteurs dans ce procès
rétrospectif, s'il n'importait de prouver que l'Allemagne a
pourtant fait pendant mille ans tout ce qui dépendait de son
zèle pour accomplir cette conquête apostolique. Il n'y a
donc point de sa faute , si à l'époque où le monde occidental
a perdu jusqu'au souvenir de ses conflits de race , le Centre
et l'Orient de l'Europe , bien qu'à l'épiderme tout reluisants
de vapeur , de gaz et d'électricité, n'en sont encore , au fond,
qu'à leurs diètes de Verdun et de Tribur .
De sorte que ce mot de révolution , prononcé de la même
façon à Paris, à Vienne , à Saint-Pétersbourg et même à
Constantinople, y signifie des espérances et des périls d'une
nature aussi diverse que sont divers les âges de transfor
mation , auxquels chacune de ces régions s'est arrêtée dans
les invisibles profondeurs de son ethnologie . Et cependant
ce n'est qu'en tenant compte de ces contrastes , qu'on
serait parvenu à évaluer la valeur réelle de chaque puis
sance , dans la coalition demandée.
Or à peine en train de remplir la mission qu'elle avait
reçue des papes du x° siècle , soit en exterminant, soit en
réduisant à la servitude chrétienne et féodale les libres
païens de l'Elbe et du second bassin du Danube , l'Alle
120 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
magne s'est vue contenue , puis refoulée dans ses foyers,
par deux vigoureuses nationalités slaves qui n'avaient au
cune objection contre le baptême , mais qui prétendaient se
baptiser toutes seules. La première, fédération des Moraves ,
des Tschèques, des Lusaciens et plus tard des Silésiens ,
connue en Occident sous le nom de royaume de Bohême,
résista pendant quatre siècles , jusqu'à se faire rebaptiser par
Jean Huss , et encore cent ans plus tard , par son plagiaire .
Elle fut enfin submergée dans la guerre de Trente Ans
par les Marches d'Ostereich, devenues le patrimoine de la
maison d'Habsbourg ; mais submergée seulement, c'est-à
dire endormie avec tous ses souvenirs et toutes ses espé
rances , aussi intacte sous ces flots de sang et de fiel, que
les algues embaumées dans l'ambre séculaire de la Baltique.
En même temps , la couronne de Saint -Étienne apportait
de l’est , et la couronne de Fer apportait de l'ouest au torrent
goulu des Habsbourgs, deux autres affluents de Slaves mêlés
de Madjars et de Lombards , qui ne laissaient plus d'alle
mand à cet empire que ses sources et son nom . C'est ainsi
que, d'une part , les Slovaques, les Serbes et les Croates ;
de l'autre, les Dalmates et les Illyriens , vinrent se con
fondre avec les Tschéco -Moraves, sous ces vagues indé
cises , tournoyantes , innomées , que le vieux Neptune
germanique ne chevauche plus que par amour-propre , en
se faisant de son trident un balancier . Il se trouve donc
qu'après huit cents années de ce pénible exercice , et malgré
la donation des papes , les Marches d'Ostereich n'ont
déteint en noir et en jaune que sur l'épiderme de la grande
famille danubienne . Engourdis et préservés par leur pas
siveté même , ces 17 millions de Slaves ne se réveillent
qu'aujourd'hui, secouant 5 millions d'Allemands douteux ,
usés par la gloire et l'intempérance. Afin d'éviter jusqu'au
soupçon de vouloir trop prouver , nous faisons abstraction
des autres nationalités que les Slaves pourraient associer
QU'EST- CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ? 121
à leurs rancunes , dans cette mêlée de peuples appelée par
les congrès empire d'Autriche.
Passons maintenant au second obstacle , au barrage sep
tentrional que les Marches Germaniques ont rencontré dans
l'accomplissement de leur mandat apostolique ; puis nous
verrons s'il est humain et raisonnable d'exiger d'elles ,
à l'heure qu'il est , l'apprentissage d'une évolution tout
opposée .
Remarquons d'abord que , dans ce labeur parallèle des
deux Germanies , du sud et du nord , contre l'obstination
païenne, puis nationale des Slaves , les Marches méri
dionales ont eu sur celles du nord toutes sortes d'avantages
géographiques et providentiels. La vallée du Danube fut ,
pour le char des premières , un vrai plan incliné , une mon
tagne russe, qu'il n'eut que la peine de descendre , passant
sur le corps aux tribus embryoniques et morcelées des
Slaves , jusqu'à ce qu'il se heurtât contre le flux hunnique
des Avaro -Madjars, puis des Turcs qui remontaient la
même pente . Ainsi broyés entre enclume et marteau , les
Slaves du Danube en sont restés étourdis jusqu'à nos jours,
et ne sont encore parvenus à constituer aucune nationalité
résistante et définie. Ce n'est que sur le versant septentrio
nal de la Slavie , dans les solides parois de la haute Elbe,
adossées aux fraternelles profondeurs de la Pologne et
appelées la Bohême, que la maison de Habsbourg trouva à
qui parler, jusqu'au Waterloo de la Montagne Blanche ,
en 1620 .
L'Allemagne du nord n'a pas 'eu les mêmes chances .
Elle ne trouva ni pente géographique pour accélérer son
pèlerinage, ni enclume aussi favorable pour appuyer son
marteau . La maison de Saxe ralliait à peine entre l'Elbe et
le Weser les tribus Ostphaliennes émiettées de l'empire
Carlovingien , que déjà se dressait en face d'elle cet empire
slave des Lecho -Chrobates, qui pendant huit siècles , sous
122 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
le nom de Pologne , devait modérer et le zèle trop aposto
lique de l'Allemagne , et l'incontinence diluvienne de
l’Asie . Nous avons vu dans le chapitre précédent comment
l'agrégation toute volontaire des Lithuaniens et des Ruthènes
aux Lecho - Chrobates avait fini par abriter dans cette répu
blique , la plus utile à l'éducation et au salut de l'humanité
moderne qui ait existé, tout ce qu'il restait de peuples
libres dans la Slavie, depuis la mer Noire jusqu'à la mer
Baltique , et depuis le bassin de l'Elbe jusqu'au bassin du
Volga . En racontant plus loin comment cette extrême
liberté politique, condition d'une extrême vigilance mili
taire , arriva fatalement à se perdre dans la servitude de la
1
glèbe , nous expliquerons toute l'histoire sociale de la Po
logne et donnerons ainsi la raison véritable de sa grandeur
et de sa décadence ; mais pour le moment, nous n'avons à
nous occuper que de son attitude immémoriale vis - à - vis de ces
puissances germaniques, auxquelles on viendrait demander
aujourd'hui et tout à coup de reconstituer ce qu'elles ont
mis huit cents ans à démolir .
Après la dynastie impériale de Saxe , qui germanisa à
peu près l'Elbe inférieur, malgré la résistance opiniâtre
des trois Boleslas de Pologne , la besogne si facile des
Marches d'Ostereich dans le bassin du Danube incomba
dans le nord de la Slavie à une croisade permanente de
moines exterminateurs, connus dans l'histoire sous le nom
de chevaliers Teutoniques et de chevaliers Porte -Glaive.
Ne pouvant pas , comme les civilisateurs allemands du Midi ,
cheminer le long d'un grand fleuve, ces missionnaires de
torches et d'épée ne pénétrèrent que péniblement entre la
Pologne déjà lézardée par les partages de Boleslas III et la
mer Baltique , en asservissant à leur mode féodal ce qui se
convertissait , et en tuant ce qui ne se convertissait pas. Ils
policèrent de la sorte les restes des Pomeraniens , des
Kouroniens et des Lettons ou Prussiens , tout le long du
QU'EST - CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ? 123
littoral Baltique jusqu'à ce qu'ils rencontrassent les Finnois,
peuple hunnique , civilisé à la façon d'Odin , dans le sens
contraire , par les Varègues - Scandinaves. Dès ce moment
déjà (voyez l'étrange prophétie) cinq cents ans avant l'in
dissoluble alliance qu'elles se sont jurée de nos jours sur
les mânes de la Pologne, ces deux civilisations se parta
geaient fraternellement les tombeaux de la Slavie et de la
Finnie- Baltique, pour reculer ensemble devant l'intervention
polonaise . Jusque -là, sauf la commodité du terrain , ces
ravages sacrés des Allemands , au nord et au midi , ne
manquaient pas de ressemblance ; et c'est à cette antique
analogie que se réfèrent les prétentions modernes du
Brandebourg sur le littoral Vendo - Prussien de la Pologne.
Mais à partir de Ladislas Lokiétek , restaurateur de la bar
barie polonaise , les apôtres du Nord eurent des malheurs
qui écartent tout parallèle entre leur histoire et celle des
Marches d'Ostereich . La bataille de Plovtzé ( 1331 ) attiédit
considérablement leur zèle ; et celle de Grünwald ( 1405 ) ,
dans laquelle les Polonais et les Lithuaniens déjà confédérés
sous Ladislas Jagellon en canonisèrent 40,000 d'un coup ,
termina leur mission apostolique . Le deuxième successeur
du vainqueur de Grünwald n'eut qu'à étendre la main
pour reporter les frontières de la Slavie aux rives de la
Baltique . Un coin de Kouronie , dans la vallée de la Pregel ,
laissé aux Grands-Maîtres de l'Ordre Teutonique sous le
nom de Prusse Ducale , fut sécularisé plus tard comme fief
de la république de Pologne. Les chevaliers Porte -Glaive
restituèrent de la même façon à la confédération Polono
Lithuanienne tout le bassin du golfe de Riga, mais comme
possession politique seulement . Aussi bien , les lois ou
plutôt les moeurs polonaises n'ayant jamais touché aux
institutions sociales des vaincus , l'expropriation et l'asser
vissement féodal des Slaves par les Allemands, opérés dans
la période de la domination de ces derniers , resta fait
124 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
accompli pour toute la région Baltique , sous le gouverne
ment ultérieur de la Pologne .
Ces franchises allemandes , tant vantées et si absurde
ment respectées des Polonais aux embouchures de la Vis
tule , de la Pregel , du Niemen et de la Dwina , consistaient
donc tout simplement dans la conservation de la tyrannie
sociale que les intrus de la Germanie avaient étendue sur
des tribus slaves , un instant abandonnées, puis ressaisies
par l'empire slave des Polono - Lithuaniens. Largement
consolés de leur défaite politique par leurs priviléges , con
tinuant d'atteler à leur charrue les anciens possesseurs du
sol, tout comme l'avaient fait leurs ancêtres avant la bataille
de Grünwald , les descendants des chevaliers Teutoniques
et Porte -Glaive y ajoutèrent encore toutes les immunités
commerciales et industrielles qu'il leur plut, car les consti
tutions polonaises ne se mêlaient pas plus de l'origine de la
propriété acquise que de celle de la propriété conquise . Il
en résulta pour toutes les provinces Baltiques de la Pologne :
Prusse royale , Prusse ducale , Samogitie , Kourlande et
Livonie , une prospérité municipale qui dut toujours man
quer aux autres régions uniquement agricoles de la Répu
blique ; mais cette intervention de la rapace activité des
Allemands dans la patriarcale économie des Slaves , com
binée avec les traditions féodales qui lui servaient de passe
port et d'appui, cacha pendant plusieurs siècles une pro
fonde et odieuse violence de race à race . Par cette impéritie
déguisée sous le nom de respect pour la liberté , le gou
vernement polonais laissa échapper socialement de ses
mains toutes ces provinces que son épée avait si glorieuse
ment affranchies et rattachées à la fédération slave . Lorsque
les Marches de Brandebourg , après quatre siècles et
demi d'oubli et de prescription , reprirent tout à coup l'an
tique croisade des chevaliers Teutoniques et Porte -Glaive
contre la Slavie , et que pour mieux tremper leur attentat
QU'EST- CE QUE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE ? 125
dans la légitimité de cette vieille histoire , elles renouèrent
pour ainsi dire , avec la Russie moderne , les coalitions
Varégo- Germaniques du xiiº siècle contre les Vendo-Prus
siens , les Kouroniens et les Finnois, la Pologne ne trouva
rien , ni personne pour défendre son droit sur tout ce litto
ral. La population autochthone était restée spoliée et esclave
sous l'oppression féodale et sous l'exploitation municipale
des Allemands , lesquels haïssaient la République en raison
directe des choquants priviléges que la sotte leur avait
laissés . La tolérance, ou pour mieux dire le christianisme
fédéral de la Pologne n'avait servi qu'à soulever contre
elle les rancunes luthériennes de ces étrangers ; et lors
qu'elle s'avisa un instant de leur opposer sa police catho
lique , elle le fit avec une violence gauche et inopportune ,
comme quelque chose qui visiblement n'était point dans sa
nature et qu'elle n'avait jamais pratiqué . Alors , tous ces
serpents que la République avait réchauffés, nourris , mul
tipliés dans le sein de sa prodigue et distraite majesté, aux
dépens de ses vrais et pauvres enfants slaves , élevèrent
contre elle leurs sifflements, et se vengèrent de Grünwald
en ouvrant à Frédéric II et à Catherine les portes de leur
patrie adoptive .
L'implacable code des restitutions exigerait - il donc, sous
peine de mort pour qui l'enfreint, de ne jamais laisser
trace de vaincus, et le démembrement de la Pologne au
xvme siècle ne serait- il qu'une juste expiation de sa cou
pable clémence au xve ? Non ; mais ce code veut que les
puissances libératrices ne se contentent pas de batailles
gagnées sur les envahisseurs et d'une vaine souveraineté
politique ; que leurs victoires soient un affranchissement
social et économique pour les autochthones , jamais un béné
fice pour les intrus , et qu'avant de se restituer une domi
nation illusoire , elles restituent d'abord aux enfants du sol
les champs où reposent les ossements de leurs pères et les
126 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE
mamelles inaliénables de la patrie. Que si , après cette res
titution aux Slaves du sol slave , il y était encore resté à
glaner et à brocanter pour les Allemands, tant mieux pour
les pauvres diables; la République n'aurait pas couru plus
de risque en leur offrant cette hospitalité , qu'en l'accor
dant aux Juifs, aux Tsiganes , aux Arméniens et aux Tatars .
C'eût été à eux d'imiter ces derniers et de prendre droit de
cité dans leur nouvelle patrie, en s'assimilant aux autoch
thones , ou bien d'y percher seulement à titre d'hôtes, comme
les premiers et les seconds.
Voilà quant aux cinq provinces polonaises du littoral
Baltique, que la Russie et le Brandebourg se sont partagées
au xviie siècle. En outre , dans la bagarre du moyen âge ,
la Pologne des trois Boleslas avait perdu sans retour contre
l'Allemagne deux provinces ou tribus occidentales de la
Slavie : la Pomeranie , aujourd'hui irréparablement germa
nisée , et la Silésie , qui ne le fut jamais qu'à la surface ,
et cela depuis son transfert de la domination autrichienne
à la domination prussienne.
Une remarque essentielle à faire dans ce parallèle des
deux débordements germaniques sur la Slavie , c'est que
les conquêtes autrichiennes paraissent surtout politiques ,
et qu'excepté en Bohême, où il leur fallut procéder par
voie d'extermination, elles ne sont pas parvenues à altérer
les nationalités autochthones . La raison en est que , les
Bohêmes exceptés , aucune nationalité méridionale de la
Slavie n’a opposé de résistance sérieuse aux Marches
d'Ostereich , qui se présentaient à elles comme libératrices à
l'égard des Madjars et des Turcs . Vieillies dans une enfance
stationnaire, elles ne se sont aperçues que de nos jours de
la façon dont leurs protecteurs se remboursaient de leurs
avances ; de nos jours seulement elles ont découvert qu'en
dernière analyse économique ,elles servent héréditairement ,
en masse , en troupeau , sur leur propre sol , d'attelage et
QU'EST -CE QUE LA PRUSSE ET L AUTRICHE ? 127
de monture à une infime minorité d'Allemands , aussi bien
avant qu'après les réformes de Joseph II , beaucoup mieux
après qu'avant les réformes de 1850 .
Dans le Nord, au contraire , les invasions saxonnes , puis
les croisades Teutoniques ayant été repoussées par les
armes de la Pologne , ce n'est que par une sorte d'infiltra
tion venimeuse que la race germanique est arrivée à
dénaturer socialement la Slavie occidentale, depuis l'Elbe ,
à travers tout le bassin de l'Oder , jusqu'à la basse Vistule ,
puis au delà , tout le long de la mer Baltique . Cette façon
de conquête et de tyrannie , aussi supérieure à la première,
disent certains économistes , que l'industrie privée l'est à
l'industrie gouvernementale , n'a cependant réussi qu'à for
mer un pays métis , anonyme , ni allemand , ni slave , où les
deux races se gênent et s'exécrent mutuellement, sans pou
voir ni s'exclure ni se confondre , et où une police mathéma
tique tient lieu à tout le monde de conscience nationale.
Toute la moitié orientale de la monarchie prussienne est.
faite de cette étoffe frelatée et inconsistante , dont la déchi
rure par une seule bonne bataille peut aussi bien reporter
demain les frontières politiques de la Slavie jusqu'à l'Elbe ,
qu'elle a avancé hier d'un trait de plume celles de la Prusse
jusqu'à la Vistule . Car , pourvu qu'il y ait suffisamment de
gendarmes et de greffiers pour veiller au champ dont il a
dépossédé le Slave et aux lois faites contre les dépossédés ,
l'Allemand de la Posnanie , de la Silésie , des deux Prusses
et de la Pomeranie , ne s'inquiète nullement de la couleur de
leur uniforme; et tant que les procès s'y jugeront dans la
langue de ses greffiers, sa patrie à lui ne sera jamais en
danger.
Jadis , moine errant, bardé de fer et de péchés ; après sa
défaite soutireur, ramasseur infatigable de tout ce que pen
dant quatre siècles laissa tomber autour de lui la fière non
chalance des Polonais ; depuis le démembrement de la
128 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
République, usurier et spoliateur patenté par son gouverne
ment et les congrès, l'Allemand aujourd'hui à moitié juif
de toute cette région , et qui, soit dit en passant , a fourni au
tsarisme moderne ses plus exécrables agents de tyrannie,
n'engage ni la responsabilité, ni les intérêts de la nationalité
allemande . Expatrié et déshérité volontaire de ses foyers
légitimes , il n'a jamais été à la véritable Allemagne que ce
que sont aujourd'hui les Fanariotes à la Grèce de Péricles,
les revendeurs de Brody à l'Israël de David , et les comtes
polonais aux compagnons de Zolkiewski . Entre eux-mêmes ,
nulle solidarité , nul lien politique . Taons abattus sur la cha
ritable et succulente chair des Slaves, ils s'y sont creusé
des patries privées , où ils engraissent à l'insu les uns des
autres , n'ayant d'instinct collectif que contre la noble bête
qu'ils dévorent en silence ; furieux quand en remuant elle
les dérange , mais ne demandant jamais à qui elle appar
tient. Voilà tout le secret de leurs cyniques récriminations
contre la Pologne, de leurs préférences pour la Russie , qui
empêchera bien tout le monde de remuer , de leur obéis
sance prostituée à tout gouvernement qui existe : C'est avec
beaucoup de cela , une poignée de sable de Brandebourg ,
et un peu de la vraie et vaillante race saxonne, que Frédé
ric II eut la hardiesse de confectionner une patrie prus
sienne , en dehors et en dérision de la vieille patrie germa
nique , laquelle était déjà devenue une énigme et un souci
pour tout utilitaire allemand, depuis l'apparition de la patrie
autrichienne .
Cet embarras de patries propres fait que les patriotes
prussiens et autrichiens ne veulent plus entendre parler que
de celle qu'ils ont prise ou gagnée aux Slaves , aux Scan
dinaves , aux Madjars et aux Italiens . Ils céderont volontiers
les trois autres à toute gendarmerie assez forte pour leur as
surer la paisible et perpétuelle jouissance de cette quatrième
patrie de maraude, la seule qui les nourrit pour rien et ne
A QUELLE ALLEMAGNE DEMANDER UNE POLOGNE ? 129
prétend pas à être aimée en raison de ce qu'elle rapporte.
Que si personne ne se présente pour la leur garder, ils
la défendront, celle- là, mieux peut- être qu'Arminius n'a
défendu la sienne , car il se pourrait bien qu'ils voulussent
y ajouter encore quelque chose .
On comprendra maintenant quel indispensable complé
ment de patrie apporte aux patriotes prussiens et autrichiens
le démembrement de la Pologne .
A leur fureur de conservation vient encore en aide l'au
torité de l'école historique allemande , laquelle ne voit dans
ce démembrement que la reprise d'une croisade inter
rompue pendant plus ou moins de siècles par la malencon
treuse intervention de la Pologne , mais que pareils accidents
ne sauraient prescrire. Pour cette école, les droits de propa
gande et de possession conférés aux empereurs de la dynastie
de Saxe par les papes du x ° siècle suppriment toute l'his
toire de la Pologne, jusqu'au moment où le xviiie remit aux
mains de Frédéric II l'épée d'Othon le Grand. A ce propos,
l'évêque Krasicki, ayant objecté à cet inventeur de la patrie
prussienne combien devait l'embarrasser , lui prince luthé
rien et disciple de Voltaire, une donation de cette nature ,
il en reçut la réponse que voici : « Je nie les papes et leur
autorité à partir de Martin Luther , mais j'ai la plus profonde
vénération pour tous ceux qui ont précédé le réformateur. »
A la rigueur d'ailleurs , cette solution de continuité entre la
conversion des Obotrites , des Vilses , des Pomeraniens et
le premier partage de la Pologne , se trouve comblée par
les empereurs des dynasties qui ont succédé à celledeSaxe ;
car bien qu'elles n'aient plus travaillé sur le même terrain ,
elles n'ont jamais cessé de travailler à la même cause , et
l'quvre de Frédéric II n'est qu'une concurrence qui con
firme leurs droits.
Il y a bien une Allemagne qui n'a de prétentions que sur
la Pomeranie , la Prusse Ducale et la Silésie , provinces
9
130 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
arrachées à la Pologne en plein moyen âge , à une époque où
les nationalités, ne se présentant encore qu'à l'état fusible ,
subissaient réellement toutes les transformations que leur
imposait le hasard des batailles et des combinaisons dynas
tiques. L'école historique polonaise a accepté ces préten
tions, et les trouve aussi fondées que celles des Germains
sur la Gaule; parce que la nationalité polonaise ne s'est
vraiment consolidée et définie que postérieurement à cet
amoindrissement. Il n'y a que l'école panslavique qui les
conteste, comme elle conteste la séparation de la Pologne
de la Russie ; mais c'est un procès entre les Tsars et l'Al
lemagne, qui ne nous regarde pas . Malheureusement cette
Allemagne , la seule à côté de laquelle il y ait moyen de
vivre, la seule avec laquelle on puisse s'entendre, la seule
dont le patriotisme éclairé ne supprime pas tous les autres
et consent à arrêter les effets de sa croisade contre les païens
de la Slavie à la date de 1771 , cette Allemagne - là est aussi
la seule dont les plénipotentiaires ne figurent dans aucun
congrès , l'érudition dans aucun traité public , les limites
sur aucune carte géographique . Voilà une puissance bien
autrement insaisissable que la Pologne de messieurs de
Pradt, Thiers et Lamartine. Sous quelle latitude la chercher
entre les principautés de Schleist , de Lippe et l'empire des
Habsbourg -Lorraine, et à laquelle de ces trois maisons
appartient - elle ? Les planisphères n'en disent pas un mot ;
l'almanach de Gotha non plus . Pourtant les voyageurs
égarés dans les mondes meilleurs du passé et de l'avenir ,
par ces nuits étoilées que ses rêveurs ont peuplées de
fantômes si bienveillants , assurent l'avoir vue de leurs
propres yeux . Forte , libre et juste, comme une vraie nation
et comme une vraie puissance, elle s'appuyait fraternelle
ment, décemment , à l'ouest sur la France , à l'est sur la
Slavie , au sud sur l'Italie, et par le nord elle enjambait
l'Océan , qui portait sans cesse l'excédant de sa popula
ARGUMENTATION DE L'ALLEMAGNE OFFICIELLE . 131
tion parmi les vrais:Peaux-Rouges , puisqu'il en faut abso
lument à son génie prosélytique et civilisateur, et que sa
maison héréditaire lui paraît trop étroite.
Emportés nous-mêmes un instant dans cet empyrée
d'une fédération Chrétienne, nous avons vu cette Allemagne
auguste sourire à la résurrection de la Pologne , comme un
arc -en - ciel , comme une promesse de Dieu , à travers les
dernières tempêtes de l'humanité ; mais les docteurs de
Francfort nous l'ont tout de suite gâtée , à ce point que
nous nous demandons aujourd'hui si ce n'est pas simple
ment une décomposition de la lumière polonaise dans les
nuages de certaine philosophie ? A la place de cette radieuse
mais décevante vision , s'est dressée l'Allemagne des confé.
rences de Bamberg. Autant vaut en revenir à l'Allemagne
prussienne et autrichienne ; celle-là , du moins , étant ca
pable des méchancetés qu'elle décrète , ne peut tromper que
ceux qui veulent absolument être trompés .
Or, d'après tout ce que nous venons d'examiner, si vous
demandez à l'Allemagne prussienne ce qu'elle pense du
rétablissement de la Pologne, elle vous répondra que c'est
radicalement absurde : 1 ° parce que c'est un pays qui
devrait, depuis 800 ans déjà , appartenir tout entier au Saint
Empire Germanique , et que ce n'est pas la faute des rois
de Prusse , si les Empereurs et les chevaliers Teutoniques
ont si mal fait leur métier; 2° parce que le royaume de
Prusse , substitué par une providence plus vigoureuse à ces
négligents mandataires , se trouve à peine payé de son
labeur par sa méchante part de Pologne, et que , loin par
conséquent d'avoir à restituer cette part , il s'attendrait
plutôt à ce que l'empereur d'Autriche indemnisât le roi de
Prusse avec la sienne ; 3° parce qu'on ne saurait fixer dans
ce pays aucune limite entre les Polonais et les Allemands ,
ces derniers y étant répandus un peu partout, ou , ce qui
revient au même, pouvant s'y répandre quand ils le voli- ,
132 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
dront, sous l'égide des codes allemands; 4° parce que l'af
franchissement du moindre bout de Pologne , qu'il s'y trouve
des Allemand ; ou non , donnerait infailliblement envie aux
Polonais d'affranchir tout le reste ; or , ce reste plonge par
la Posnanie jusqu'au confluent de la Varta et de l'Oder , et
par la Prusse polonaise jusqu'aux bouches de la Vistule ,
sans compter que la Prusse Ducale et la Silésie , quelque
germanisées qu'elles paraissent, sont inséparables en droit
des provinces précédentes, et n'en diffèrent que par la date
de leur soustraction . Donc, 5° parce que la jeune monar
chie du grand Frédéric étant faite à moitié des plaies et des
dépouilles de l'ancienne république polonaise, la coexis
tence de ces deux États est incompatible. L'Europe n'a plus
qu'à se décider entre le vieux et le neuf; quant à tout
patriote prussien , son choix est fait, comme vous le
pensez bien .
Si ensuite vous vous adressez à l'Allemagne autrichienne ,
celle -là vous répondra là - dessus , ou rien ou tout le contraire
de ce qu'elle pense. Mais ce qu'elle en pense , le voici :
l'empire « l'Autriche se passerait autant que le royaume de
Prusse de toute espèce de Pologne: 1 ° et 2° pour les mêmes
raisons que son rival germanique , sauf à rétorquer contre
lui ses arguments de prééminence dans la complicité du
partage ; 30 parce que la Galicie ( Halitzie ) étant un royaume
de fantaisie qui a déjà varié trois fois de limites depuis le
premier démembrement de la Pologne , tantôt au profit,
tantôt au détriment de l'Autriche, rétablir à côté de lui
une Pologne , grande ou petite , ce serait restreindre les
espérances et empoisonner les consolations que la maison
de Habsbourg -Lorraine a le droit de puiser dans les rema
niements à venir d'un aussi vaste et fécond foyer de déma
gogie ; 4° parce que ce royaume de Galicie , salaire insuffi
sant du dévouement de la maison d'Autriche aux grands
principes de l'équilibre européen , n'en est que plus indis
ARGUMENTATION DE L'ALLEMAGNE OFFICIELLE . 133
pensable à l'existence de cette multitude d'employés et de
nomades allemands , auxquels le peu d'Allemagne laissé à
l'empire d'Autriche donne à profusion le jour, mais non le
pain. A ce point de vue , l'Autriche accepterait volontiers
un agrandissement du royaume de Galicie , sous condition
de ne pas trop fâcher la Russie , mais jamais l'échange de
ce royaume contre des territoires non polonais ; car les
expériences de 1846 ont prouvé que nulle part ailleurs
l'exploitation des administrés par les administrateurs ne
trouverait d'auxiliaire comparable à celui que lui assure en
Galicie l'abrutissement conservateur des masses. Les mêmes
raisons d'isolement et de séquestration entre les Carpathes
et les frontières de la Russie , qui rendent ce long territoire
indéfendable contre une invasion russe , en font pour l'éco
nomie pacifique de l'Autriche un étouffoir d'intelligence, de
morale et de patriotisme à l'épreuve de toute propagande;
c'est donc son muscle à la fois de plus intime et de plus sen
sible attache avec la Russie , et pour couper ce lien , il fau
drait au préalable renverser lout le système anatomique de
l'Autriche, en mettant une Pologne à la place de son jumeau
actuel . Voyez si ce vénérable organisme est d'âge à se
soumettre de gaieté de coeur à de pareilles opérations. 5 ° ( Et
c'est pour l'Autriche , telle que Dieu l'a faite , la raison
sommaire de toutes les autres raisons) parce qu'une Pologne
émancipée, quels que soient le degré et l'étendue de cette
indépendance , constituera toujours vis - à - vis de cet empire
une double et inévitable antithèse : en religion , celle d'un
christianisme démocratique contre l'aristocratisme catho
lique de la maison de Habsbourg ; en politique, celle d'une
Slavie confédérée et libre contre la Slavie dévorée par les
Allemands .
Et n'allez pas croire que ce soient là des réponses de
fantaisie, inventées pour le besoin de la cause révolution
paire et récente des Polonais . Elles sont écrites aussi clai
134 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
rement avec de l'encre dans tous les protocoles des cinq
démembrements de ce pays , qu'avec le sang de toutes les
batailles , de toutes les insurrections et de tous les supplices
de cet interminable martyre. Ce que ces arguments ont de
caractéristique, c'est qu'aucun n'ose contredire la domina
tion russe sur le reste de la Pologne , mais que tous au
contraire fortifient par leur silence sa légitimité ; de sorte
que , sujet à mille accidents sous les autres rapports , le pacte
des trois puissances du Nord reste inébranlable dans sa soli
darité meurtrière contre la Pologne.
« Nous vivrons, ou nous nous entre -dévorerons après ;
mais d'abord , mort à cette infâme Pologne ! » Ce jurement,
commun aux trois démembreurs, comme le nom du Christ
l'est aux trois communions chrétiennes qu'il distingue , peut
courir entre eux à travers les plus sanglantes batailles
depuis Vienne juqu'à Moscou , de Moscou à Berlin , puis
revenir de Berlin à Vienne , sans la moindre altération ; plus
sacré et plus unanime , à chaque feuillet arraché des pactes
de 1815. Nous ne serions nullement étonné qu'à force de
confusion et de quiproquos diplomatiques , une espèce de
guerre civile éclatât entre les conservateurs de l'ordre con
tinental. Alors peut- être assisterions - nous au curieux spec
tacle d'une armée autrichienne triomphant sous les murs de
Smolensk , croisée par une armée russe tombant sur Vienne,
tandis que pour les observer toutes les deux, les Prussiens
inarcheraient sur Varsovie ; mais sans que ce million de
pieds ferrés et éperonnés dérangeassent plus les poteaux
qui délimitent les trois Polognes que les parallèles et les
méridiens de ce pays . Ce qu'il pourrait en résulter de plus
décisif pour les Polonais , après qu'ils se seraient entre
fusillés au service mutuel de leurs oppresseurs , ce serait un
sixième démembrement, une sixième application du corps
et de l'âme de Pologne à la lente torture des congrès ; un
peu plus de terrain à Széla pour déployer sa galiciade, ou
ARGUMENTATION DE L'ALLEMAGNE OFFICIELLE . 135
aux successeurs d'Abramovitsch pour étendre leur police ;
les mines d'Olkusz aux Allemands de la Styrie , ou les mines
de Viéliczka aux Allemands du Brandbourg ; ou enfin le
pire de tous ces écartèlements : une quatrième Pologne ,
plus petite que chacune des parts laissées aux démembreurs,
saignée et mangée fraternellement par tous les trois ; un
enclos à chacun , le pâturage pour tous . Les puissances dés
intéressées veilleraient , par leurs consuls , à ce qu'ils ne
s'y jalousent pas .
On voit que, dans le problème de restaurer la Pologne par
le ministère des puissances allemandes , la difficulté ne con
siste pas à leur trouver ailleurs des indemnités territoriales
pour leurs parts matérielles de ce pays ; car nous avons
démontré que sous ce rapport , Dieu merci, l'Allemagne,,
qui n'est à personne , fournirait à la Prusse , et la Turquie
qui est à tout le monde, fournirait facilement à l'Autriche
des consolations convenables . L'impossible , c'est de leur
offrir quelque chose d'équivalent, comme sécurité destruc
tive , comme arrière - pensée de coalition contre l'Occident ,
comme inaliénable provision d'indulgences pour les jours
de repentir et de liquidation envers la Russie , mais surtout
comme préservatif contre l'affranchissement de toutes les
autres nationalités , contre toutes les autres hérésies , contre
toutes les autres Polognes , dont se trouvent constitutive
ment affligées ces deux puissances incurables. Où prendre
cet équivalent- là ? C'est donc une métamorphose complète ,
une transfusion d'êtres , que leur demandait en 1848 la
cruelle bienveillance de M. de Lamartine et que leur de
mande encore aujourd'hui l'incorrigible politesse de lord
Palmerston , en les invitant à sacrifier leur temperament
russe au besoin qu’une Allemagne anglo -française pourrait
éprouver d'une restitution polonaise , si pareille Allemagne
existait . Renvoyer le procès au tribunal de cette Allemagne
imaginaire est une grossière fin de non -recevoir. La Po
136 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
logne peut reposer tranquille au fond de son tombeau, tant
que le miracle de sa résurrection sera confié aux nécro
manciens de Vienne et de Berlin ; et bien plus tranquille
encore pourra planer le Tsar sur les ruines de Sébastopol
et de Cronstadt , tant que ce miracle ne sera pas fait. Quant
à la Pologne , elle sent par tous les organes si délicats , si
infaillibles de sa souffrance, que sa restauration , c'est-à
dire que la défaite du tsarisme ne sera pas plus avancée
le jour où les Autrichiens entreront dans Smolensk , les
Prussiens à Varsovie et les Russes dans Vienne, qu'elle
ne l’était à l'heure où le prince Menschikow , émule mala
droit mais sincère du prince de Leiningen , débarquait à
Constantinople . Elle est payée pour garder sur toutes les
conversions diplomatiques des puissances allemandes un
jugement de vieille date . Elle a éprouvé ce qu'étaient ces
repentirs :
Et en 1770 , à la veille du premier démembrement de la
République, lorsque les plus fortes intelligences de la con
fédération de Bar et les derniers esprits vraiment français
de cette époque se félicitaient d'avoir enfin armé Marie
Thérèse et son fils Joseph contre Catherine II ;
Et en 1790 , lorsque , par le plus solennel des traités , le
roi de Prusse s'engageait à défendre contre la Russie les
restes qu'il allait se partager jusqu'au dernier morceau avec
elle , en 1793 et en 1795 ;
Et en 1809 , lorsque , allié officiel de Napoléon contre
l'Autriche, Alexandre ſer envoyait l'armée de Galitzine en
lever le grand -duché de Varsovie au prince Poniatowski
et empêcher l'insurrection de la Galicie ;
Et en 1812 , lorsque , à leur tour coalisés contre le Tsar
avec la France , avec tous les démembrements de la Pologne ,
avec toutes les espèces d'Allemagne imaginables et toutes
les nationalités possibles , l'Autriche envoyait Schwarzen
berg frayer les chemins à Tormansow et à Tschitschakow
EXPÉRIENCES HISTORIQUES . 137
par les provinces méridionales de la Pologne, tandis que le
roi de Prusse attachait la défection de Yorck aux flancs de
Macdonald ;
Et en 1813 , lorsque, pensant n'avoir pas suffisamment
trahi comme cela , et prise d'un radical remords, l'Autriche
amenait ses régiments galiciens en compagnie des Russes ,
demander sous les murs de Dresde à celui qui n'avait voulu
ni Pologne démembrée , ni Pologne entière , si c'est enfin
celle -là qui lui convenait ;
Et en 1815 , lorsque lord Castlereagh , naïf comme un
nouveau débarqué qu'il était , ayant prétendu ouvrir les
yeux aux puissances allemandes sur l'ambition démesurée
de leur compère , le grand -duc Constantin , appelait déjà les
Polonais qui étaient du grand -duché de Varsovie à défendre
leur indépendance contre ceux qui n'en étaient pas . On dit ,,
en effet, qu'il n'a fallu rien moins que le retour de l'île
d'Elbe pour rétablir à ce moment l'harmonie entre les trois
démembreurs de la Pologne ; mais enfin elle se trouva
rétablie bien vite , cette fragile harmonie , et de façon à ne
pas nous laisser deviner à quel degré elle aurait été trou
blée , sans l'accident des Cent -Jours.
Ensuite en 1831 , lorsque M. de Metternich , auquel ,
depuis qu'il ne peut plus faire officiellement ni méchancetés
ni sottises , on prète toutes les choses ingénieuses qu'il n'a
pas faites étant au pouvoir ; lorsque ce M. de Metternich
insinuait à notre aristocratie l'intronisation d'une dynastie
autrichienne en Pologne ; mais seulement, avouait-il à
l'ambassadeur de Russie , « pour empêcher l'insurrection
polonaise de se prendre au sérieux » .
Et en 1846 , lorsque , révoltés , à ce que proclamaient
leurs généraux, des massacres de Galicie , les Russes occu
paient Cracovie pour préserver les propriétaires polonais
du socialisme autrichien ; et que , ce socialisme une fois
fait, ils rendaient aux massacreurs , de la main à la main ,
138 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
ce que le congrès de Vienne lui -même n'avait donné ni aux
uns ni aux autres ;.
Et en 1847 , lorsque la Prusse , bien autrement scanda
lisée de ce socialisme autrichien , ne lui en livrait pas moins
les malheureux qui s'imaginaient avoir passé une frontière,
parce que , d'un côté , ils voyaient des soldats habillés de
blanc, et de l'autre des soldats habillés de bleu ;
Et en 1848 done ! lorsque craignant d'avoir à payer au
Tsar les vitres cassées par leurs peuples dans un jour de
vertige, les deux démembreurs germaniques armèrent de
leurs propres mains les Polonais de la Galicie et de la Pos
nanie , sauf à les mitrailler par derrière, dès qu'ils se furent
assurés que , loin de vouloir punir leur faiblesse, la Russie
ne demandait qu'à leur prêter sa force.
Quand donc, en 1856 , chacune des trois puissances arme
rait tous ses Polonais contre les Polonais de ses deux voisins ,
il faudrait encore que les pauvres fous s'entre -tuassent bien
longtemps, avant que leurs instigateurs fussent précisément
en guerre ; puis au moment de se la déclarer , ne pourraient
ils pas toujours recourir à l'arbitrage pacifique d'un sixième
démembrement ? Ainsi la Grande Paio de M. de Girardin
mettrait toujours ordre à la Grande Guerre ; tant ce naud
gordien du partagedela Pologne , ou , ce qui revient au même,
cette ligue perpétuelle des monarchies européennes contre la
France a été combinée d'une façon ingénieuse et indéfaisable ,
Faut- il en conclure que l'Allemagne, quelle que soit la
définition qu'on voudra s'en faire , aime ou admire la
Russie ? Dieu l'en garde ! mais elle en a une peur affreuse ,
et c'est malheureusement tout comme si elle l'adorait . Et
ce n'est certes ni la supériorité intellectuelle , ni la puis
sance militaire , ni l'habileté diplomatique de cet importun
et jeune butor que l'Allemagne redoute tant ; mais bien
ses propres et impotentes susceptibilités, en présence de
l'irresponsable cynisme d'un ravageur qui n'a pas encore
DÉDAIN DE LA RUSSIE POUR L'ALLEMAGNE . 139
à se préoccuper de ce qu'il deviendra lui -même, pourvu
qu'il empêche tout de croître et de prospérer autour de lui .
L'Allemagne craint la Russie, comme un monsieur âgé
et bien mis , allant à ses affaires, aurait peur d'un vigou
reux ivrogne qui lui barrerait le passage , en l'appelant son
cadet, pour lui proposer une partie de plaisir . Supposez en
outre que le monsieur et l'ivrogne se soient déjà ren
contrés en des lieux que l'ivrogne seul peut nommer tout
haut, et vous comprendrez les timides et cruels embarras
d'une Allemagne quelconque, en présence de la Russie.
Par surcroit de misère , ce n'est pas de la Russie seule
ment que cette nation a une peur qui trouble toutes ses
étonnantes facultés , et lui fait de ses plus incontestables
mérites un supplice . Elle a une peur équivalente et pour
ainsi dire symétrique de la France , qu'elle soupçonne d'être
constamment enceinte de plusieurs quatre-vingt-treize. En
cet état de transes doubles et perpétuelles , à rien ne lui
sert de compter une population presque égale à celle de la
Slavie, et deux fois égale à celle de la France ; d'avoir appris ,
écrit et chanté tout ce qu'il sera jamais donné à l'intelligence
humaine d'explorer entre le zénith et le nadir ; de tenir
sur pied un million de soldats , dont beaucoup pourraient
commander des bataillons en Russie ; d'avoir fait complé
tement l'éducation militaire , administrative, diplomatique
et industrielle de cette Russie , avec les plus misérables
rognures de la sienne ; d'être la mystérieuse, méconnue
mais véritable génératrice des révolutions occidentales
par Luther et ses métaphysiciens ; d'être probe et sage chez
elle et de ne se dégourdir que chez les autres ; d'être labo
rieuse comme les abeilles , prévoyante comme les fourmis, de
croire généralement en Dieu et d'avoir même plus d'esprit
qu'on ne lui en accorde à Paris , à Varsovie et à Milan . A
rien ne lui sert d'avoir résolu les trois fameux problèmes
de l'élévation des sables du Brandbourg au rang de cin
140 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
quième puissance européenne, de la Landwehr et du par
tage pacifique de la Pologne ; à rien non plus l'invention
de ses casques à paratonnerre et de la züntnadel gewehr ; à
rien l'énormité de ses budgets , le nombre indéterminé de
ses souverains , l'épaisseur de ses tours à la Montalembert
et la formidable précision de son artillerie : car tout cela ,
elle l'a appris, elle s'en honore , elle l'a inventé, elle le
perfectionne pour autrui, pour la Russie surtout. Elle ne
s'avisera jamais d'en user pour elle -même, de peur d'en
diminuer le prix de louage et d'inféodation , dans l'estime
de cette impérieuse pratique . Elle a ainsi depuis un siècle
livré à la merci des Tsars cent fois de quoi s'en affranchir
et les écraser . Aujourd'hui que l'habitude est contractée ,
l'Allemagne se sent et s'avoue incapable d'aucun effort
propre, pour secouer cette domination . Afin de poursuivre
en paix son existence laborieuse et rangée , elle s'est
abonnée à la clémence du cabinet de Saint- Pétersbourg ,
comme les marchands d'Espagne et d'Italie s'abonnent à
la loyauté des bandits des montagnes. Il lui est permis de
porter des armes pour sa défense , mais non contre le ban
dit ; et quand le drôle , devenu millionnaire , aura épousé
une comtesse et fait sa paix avec la société , il prendra l’Al
lemagne pour intendant : n'a -t -elle pas été déjà sa nourrice
et son moniteur ? Ce sera le panis bene merentium de sa
verte et honnête vieillesse .
Il est donc des accommodements avec la Russie , et la peur
qu'on en a est toujours tempérée par les profits, qu’à tort ,
peut- être, on en espère ; mais il n'en est pas avec les révo
lutions occidentales. Pas plus d'abonnement possible avec
elles qu'avec les impitoyables fantaisies de l'atmosphère, car
à tout pacte avec elles , pas d'autre profit que le salut des
générations futures ; jamais d'à-compte pour la génération
des sauveurs ! Comment donc la nation qui, parmi tant
d'autres choses, a aussi inventé l'escompte, ne préférerait
DÉDAIN DE LA RUSSIE POUR L'OCCIDENT . 141
elle pas sa peur de la Russie à sa peur des tremblements
de Paris ?
A cela , les coaliseurs de l'Allemagne contre la Russie
objectent que cette dernière a bien aussi ses transes , qui
rendront la partie égale . Certainement que la Russie a ses
effrois et par conséquent ses défaillances ; mais ils sont tous
concentrés sur un péril unique, lequel lui semble encore
mieux surveillé par ses ennemis que par elle -même. C'est
ce qui la rend aussi insolente qu’invulnérable. Aussi bien ,
l'affranchissement d'une Pologne sérieuse une fois interdit
par le droit public , comme dans les batailles entre armées
civilisées l'emploi des balles empoisonnées, la Russie se
trouve close en bataillon carré contre le monde entier . Elle
ne peut pas être prise à revers , comme l'Allemagne , par
les révolutionsd'autrui ; car elle a pour revers l'immensité
et le néant : à preuve le peu d'effet que paraît produire sur
ses armées de Pologne , le quatre-vingt- treize actuel de
l'empire Chinois . Vous figurez - vous l'Allemagne gênée
par un voisinage pareil ? Or nous allons voir qu'elle est tout
aussi imperméable aux révolutions internes , malgré les
espérances qu'ont fait concevoir à cet égard aux libéraux de
l'Occident les supplices en apparence insupportables de son
organisation sociale .
Il faut comprendre que, dans ce monde isolé des Slaves ,
à peine découvert par les explorateurs de l'Occident, puis
que personne n'y croyait encore à Paris il y a quinze ans ,
toute initiative de liberté appartient à la Pologne, comme
toute initiative d'autorité appartient à la Russie . La Pologne
у étant réduite au silence , nul danger que la liberté se fasse
jour ailleurs dans les limites de la Slavie ; car les révolutions
de l'Occident, jusqu'aujourd'hui du moins source unique
de tout progrès social en Europe , n'y ont pas d'autre porte
voix , et par elles-mêmes n'y sont guère plus intelligibles
que l'histoire de notre hémisphère l'eût été pour les
142 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE . '
Incas , avant la traversée de Christophe Colomb. De là cette
profonde et légitime sécurité de la Russie en 1848 , dès que
les révolutionnaires français se furent engagés à respecter
les barrières de 1815. Les guerres sociales qui alarment
tant les pouvoirs politiques en Occident ne peuvent prendre
en Russie que la forme d'éphémères brigandages , réguliè
rement profitables à l'autocratie , parce que tant qu'il lui
manque un modèle de liberté organique en Pologne , le
peuple russe est par lui-même incapable de se concevoir
en état de légitime résistance contre une autorité établie ,
qu'il confond entièrement avec les commandements de
Dieu . C'est à ce point qu'il ne devine pas d'autres moyens de
désobéir même à son tyran immédiat, à son seigneur , que
de l'empêcher de commander l'impossible , en le tuant . Les
chroniques contemporaines des provinces centrales de la
Russie sont à moitié écrites avec le sang de cette jacquerie
endémique , mal connue de la police impériale elle - même ,
parce qu'elle ne dérange en rien le gouvernement, et lui
prête au contraire l'appui des rages serviles contre les
mécontentements intelligents.
A ce propos , tout le monde peut se rappeler qu'en 1846
des conservateurs passionnés ont blâmé le prince de Met
ternich d'avoir emprunté ce système de gendarmerie aux
meurs gouvernementales de la Russie , contre les patriotes
de la Galicie . Il est possible que cet homme d'Etat ait abusé
de l'imitation, pour un pays qui n'était pas aussi complé
tement à lui que la bonne et vraie Russie est au Tsar.
Néanmoins M. Guizot , le seul parmi ces conservateurs
qui süt assez d'histoire pour y puiser le courage de prendre
la défense du chancelier d'Autriche, aurait pu leur répondre
que voilà , depuis les massacres de l'Ukraine , 87 ans que
le gouvernement tsarien emploie ce mode de répression
préventive contre les propriétaires indiscrets, sans que la
fidélité des paysans en soit le moins du monde ébranlée à
DÉDAIN DE LA RUSSIE POUR LA RÉVOLUTION . 143
son égard. Il est plutôt certain que , dans toute la vraie
Russie , mieux on laisse le paysan incendier et égorger les
propriétaires, plus il se damne au Tsar et se passionne pour
ce vertigineux communisme de l'esclavage, qui constitue le
fond du patriotisme russe .
C'est que cet empire , jusqu'à la Pologne exclusivement,
étant construit diametralement à l'envers des sociétés latine
et germanique , toute appréciation de ses vibrations politi
ques et sociales, avec nos données occidentales , portera
à faux . Ainsi , tandis qu'en Occident l'amour du pays et de
ses institutions est généralement le partage des classes qui
en jouissent par possession et lumières , en Russie , au
contraire , ces classes -là sont les seules au sein desquelles
l'étranger pourrait rencontrer des auxiliaires , mais des auxi
liaires entièrement impuissants , parce qu'ils se sentent en
minorité infime dans la nation et dans l'État , tous deux
conjurés contre leurs vains soupirs . Il ne manque certaine
ment pas d'esprits libéraux et civilisateurs en Russie ; il s'y
en trouve même beaucoup trop pour ce qu'ils y ont à faire ;
mais jusqu'à ce qu'une nationalité à la fois jumelle et supé
rieure , comme la Pologne affranchie , vienne leur donner
pratiquement raison contre le patriotisme communiste et
tsarien des masses , ce ne seront que de pauvres passereaux
écrasés entre une seule colonne serrée de 40 millions de
serfs roulant sur des pentes inconnues , et un million d'ar
gousins en uniforme, qui feront rouler cette avalanche où
l'osera le moteur suprême.
Voilà tout le dogme de cette fameuse religion Orthodoxe,
dont le Tsar n'est pas le pontife pour rire ; cette religion
de la servitude , qui seule , parmi toutes les religions de l'Eu
rope et de l'Asie , n'a pas encore dépensé son fanatisme et
dit son dernier mot. On s'abuserait donc dangereusement,
en espérant qu'en dehors de ce christianisme démocratique
de la Pologne qui sait par antique tradition les chemins de
144 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Kiiow , de Vilna et de Moscou , on découvrira peut - être
dans le sein de la Russie elle -même quelque élément de
dissolution civilisatrice , auquel une main habilement et
victorieusement tendue pourrait donner la prééminence
sur les éléments serviles et barbares de cette société . Il n'y
a d'autre révolution à faire en Russie , dans le sens occi
dental et chrétien de ce mot , que d'en détacher la Pologne ;
puisque alors seulement il s'établira pour les Russes un
terme intelligible de comparaison entre la religion de l’es
clavage et la religion de la liberté , entre la légitimité du
communisme tsarien et celle d'une fédération slave , entre
la gloire et la puissance de la tyrannie et celles de la fra
ternité .
Lorsqu'à la fin du règne d'Alexandre Ier , les seuls révo
lutionnaires éclairés et patriotes qu’ait jusqu'à présent pro
duits ce pays , tentèrent de le régénérer en l'associant au
mouvement européen , ils ne se préoccupèrent que d'une
seule chose : de désaccoupler la Pologne de la Russie , afin
de donner la liberté à toutes les deux , en restituant à cha
cune la conscience et la responsabilité de son être . « Tant
» que la Russie traînera à ses jambes sa victime , comme
» une chaîne de galérien , répétaient sans cesse Pestel et
Bestujeff aux autres conjurés , qui prétendaient formuler
» d'abord l'avenir national de la Russie , nous ne faisons
» que du roman . La formule de notre constitution répu
» blicaine et fédéraliste est toute trouvée ; il n'y a que l'as
» servissement des Polonais qui nous la cache, et leur indé
» cision qui nous la trouble . » Et lorsque des contestations
s'élevaient dans les conférences de Kiiow entre conjurés
russes et polonais , au sujet des limites internationales , ils
s'écriaient avec l'impatience dictatoriale du génie : « Paix !
» vous , Russes , faites la Pologne aussi grande que la liberté
» que vous en attendez . Mais vous, Polonais , ne nous la
» marchandez pas , cette liberté , avant de nous avoir prouvé
SÉCURITÉ DE LA RUSSIE HORS DE LA POLOGNE . 145
» que vous êtes prêts à nous la donner. Pour former l'as
v sise de nos États -Unis slaves , c'est à peine si ses limites
» de 1772 suffiront à la Pologne ; mais pour seconder notre
» despotisme , elle a déjà beaucoup trop du royaume de
» Varsovie » . Ces apôtres du désert comprenaient seuls ,
dans l'immense Russie, que tant que la Pologne restera
attachée à la croix , les Russes railleront et blasphémeront
la liberté , disant comme les Juifs à Jésus : « Toi qui prétends
» nous sauver , que ne commences -tu par te sauver toi
» même ? » Jusque-là et hors de cela , il y aura en Russie ce
qu'au xixe siècle il n'y a plus nulle part ailleurs sur le globe :
unanimité lente , pénible , parce que c'est une machine
grossière et mal graissée , mais unanimité non moins écra
sante pour cela de volonté , de direction et de mouvement ,
envers et contre tout ce qui se placera sur son chemin .
Les puissances Latines et Germaniques sont chacune
sollicitées politiquement et socialement , au moins dans deux
sens contraires : quelques -unes, comme la Prusse , dans
une dizaine de directions obliques ; d'autres encore , comme
l'Autriche, d'autant de côtés différents qu'il y en a dans le
plan de la rose des vents, sans compler le dessus et le des
sous . Cela ne nuit pas à leur développement civilisateur,
au contraire ; mais cela compromet sans cesse leur action
extérieure , et les rend pareilles à ces fameuses armées de
Pologne qui , unies et irrésistibles les jours de bataille, ne
laissaient sur le champ de leur victoire que des commissaires
pour offrir la paix aux vaincus. La Russie est devenue en
grand, en face des mille divisions , tiraillements et dissen
sions du monde occidental , ce qu'elle avait été autrefois en
présence des escadrons de Mniszek, de Sapieha et de Gon
siewski : toujours battue par les escadrons , toujours victo
rieuse des cominissaires . C'est que , tandis que ses adver
saires ne la haïssent jamais vingt -quatre heures de suite ni
au mème degré , ni de la même façon, elle n'a connaissance
10
146 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
pour le monde entier que de deux partis, de deux opinions,
en politique , en religion et en socialisme : l'opinion de
ceux qui obéissent au Tsar , et l'opinion de ceux qui ne lui
obéissent pas . Or , le mutisme de la Pologne comptant pour
suffrage affirmatif, et tous ceux qui oseraient émettre un
ayis contraire parmi les Russes n'étant point de nombre à
former un régiment au complet , il en résulte qu'à partir des
îles Aléoutiennes jusqu'à la Prosna , et depuis le bourlak ,
qui prie Dieu deux fois par jour de donner au Tsar pour
bourlaks tous les hommes de la terre , jusqu'au prince
Menschikow qui , pour le moment , se serait contenté de lui
donner Constantinople , la Russie décrète à l'unanimité et
invariablement l'extermination de ces derniers. Allez done
demander la même concorde dans la haine de quoi que ce
soit , la même uniformité de conjugaison , qux trois Alle
magnes irrégulières et à leurs dérivées , quand même, pour
égaliser la partie , les Polognes autrichienne et prussienne
s'abstiendraient de voter, comme le font les honorables
amis de Cieszkowski à l'assemblée de Berlin ?
Finalement, en comparant les deux histoires et les deux
organismes si divers de la Russie et de l'Allemagne , mais
se complétant si bien , s'entendant si admirablement du fond
des siècles contre la prépondérance de la race et des idées
latines, on arrive fatalement à conclure : 1 ° Que le démem
brement de la Pologne n'a point été fait contre les puis
sances germaniques , comme essaient de le prouver les
diplomates de l'Occident; 2 ° que ce démembrement menace
surtout la sécurité des puissances occidentales, et dans ce
monde plus particulièrement la puissance qui depuis 1789
y a seule charge d'âmes parmi les Latins ; 3º donc , que
c'est temps et encre perdus de vouloir coaliser l'Autriche
et la Prusse , telles qu'elles sont, contre la Russie , telle qu'on
la laisse . En cet état de choses , la substitution même du
canon aux protocoles et du sang à l'encre ne changera
SÉCURITÉ DE LA RUSSIE HORS DE LA POLOGNE . 147
encore rien aux rapports des démembreurs de la Pologne
vis - à - vis de l'Occident . Les faire baltro entre eux sans
rampre radicalement leur fédération par l'érection préa
lable d'une succursale vivante et militante de l'Occident au
milieu d'eux , sans préalablement insurger et définir la Po
logne , ce ne serait allumer qu'une guerre domestique qui ,
après s'être terminée au profit du plus fort et du plus logique
des trois , les relancerait tous encore mieux rivés ensemble
contre les instigateurs de ce fratricide. Pour parler avec
plus de précision , armer ou la Prusse ou l'Autriche , ou
toutes les deux contre la Russie , avant d'avoir armé la
Pologne comme démarcateur entre eux , en avant-garde de
l'Occident, c'est premièrement promettre les trois Polognes
à la Russie, et ensuite provoquer une coalition universelle
des vainqueurs et des vaincus contre la France . Aussi bien ,
dans la première phase de ce conflit, c'est le plus gros
actionnaire de la Pologne qui aura pour lui et la force et le
droit ; parce que c'est lui qui aura le moins violé le pacte
sociétaire , et qu'en saignant les deux autres il aura encore ·
sauvé leur raison commune d'existence . Dans la seconde
phase , il arrivera ce qui arrive constamment dans les
guerres civiles , lorsque tous les partis moins un étant
abattus , celui qui est resté debout parle et agit pour tous
les autres, avec la somme et la procuration de toutes leurs
volontés supposées .
Et comme nous avons déjà surabondamment démontré
d'une part, que toute guerre faite à la Russie hors du terri,
toire polonais n'est qu’un ruineux et sanglant divertisse
ment ; et de l'autre , que de ne point la lui faire du tout,
c'est la lui laisser faire pacifiquement, irrésistible , jusqu'à
éclipse et asphyxie totales du continent européen , la science
politique et stratégique de l'Occident, encore libre de sa
pensée et de ses mouvements , se réduit tout entière à ceci :
Insurger la Pologne russe sans en demander aux puis .
148 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
sances allemandes une permission qu'il leur est aussi impos
sible de donner sincèrement dans leur état d'être actuel, qu'il
est impossible à un aveugle de s'enlever lui-même la cata .
racte. Pour trouver un terme commun de délibération et
d'entente entre l'Occident et ces deux puissances , il faudrait
opérer d'abord la guérison de leurs sens au sujet de la
Pologne, dégager ainsi une Allemagne voyante , homogène
et responsable, de l'indébrouillable infirmité qui a pris ce
pseudonyme dans les congrès. Alors peut-être pourra - t-on
lui faire comprendre la nécessité européenne de relever
une barrière polonaise contre la Russie ; mais alors aussi ,
n'aurait -il pas été bien plus prompt et bien moins coûteux
de restaurer la Pologne , sans obligation pour aucune
espèce d'Allemagne ?
Jusque -là vous aurez beau corriger au profit des deux
puissances qui se disent l'incarnation de l'Allemagne les
traités de 1815 et le démembrement de la Pologne , en en
rejetant toute l'expiation sur la Russie ; ajouter à l’une , le
•
trop - plein de la Confédération Germanique et à l'autre
le trop -plein de la Turquie ; leur donner pour complices de
vigilance contre les Tsars la Suède qui ressaisirait la Fin
lande , la Turquie indemnisée en Asie , l'Angleterre con
cierge des mers et des détroits , la France en faction aussi
glorieuse que désintéressée devant tout cela : ces puissances
ont l'esprit si mal fait, tant qu'une Pologne préalable n'aura
pas été chargée de le leur redresser , qu'elles ne verront
dans toutes ces offres qu’un piége tendu à leur pudeur de
partageuses et une invitation à mourir .
De quoi vivent- elles en effet ? De deux aliments parfaite
ment étrangers à l'Allemagne que nous désirerions , et à la
justice comme apparemment vous l'entendez : du partage de
la Pologne et des défaites de la France en 1815. C'est-à
dire qu'abstraction faite de leur blason germanique, elles
vivent en petit , mais exactement de ce qui fait vivre en
SÉCURITÉ DE LA RUSSIE HORS DE LA POLOGNE . 149
grand la Russie ; de façon qu'il suffit de toucher à la moindre
partie de cette grande existence, pour ébranler profondé
ment la leur , qui n'en est que le superflu. Image mathé
matique : l'équilibre Européen , tel que l'ont défini les
traités de 1815 , est une pyramide triangulaire, à laquelle
trois baïonnettes plantées dans trois morceaux de Pologne
servent de base , et l'abdication de la France de hauteur.
Vous voulez faire battre ces trois baïonnettes entre elles ,
sans que les arêtes de la pyramide bougent ? En attendant
la solution d'un pareil problème , la Russie n'a- t -elle pas
raison de prendre au sérieux cet Agamemnonat que l'Europe
entière lui décerna en 1815 , et que l'on n'a songé à lui
contester qu'après que toutes les conséquences en eurent
été déduites , et toutes les prérogatives capitalisées à son
bénéfice ? On lui a accordé trente -huit ans de loisir , non
pour qu'elle se rendit elle - même digne et capable de cette
suprématie , mais pour qu'elle empêchât seulement la
France d'y prétendre . Elle n'a eu d'autre peine , pour ac
complir cette tâche , que d'entretenir par la peur des révo .
lutions le mal de paix qui tourmente la maturité déclinante
des races latines et germaniques , et de cultiver leur super
stitieux respect pour la pyramide de 1815. Avec cela ,
voyant que tous les aquilons de 1848 venaient de passer
au travers de cet équilibre sans le déranger, la Russie
n'a- t -elle pas bien pu se dire :
« C'est décidément plus solide que le monde d'Occident,
lequel est à moi ce qu'en Asie , l'Inde et la Chine ont été à
la Mongolie. Il y a par là , abstraction faite de l'Angleterre ,
variété navale et conquérante de l'archipel Japonais avec la
quelle nous causerons à part, cent millions d'humains, mes
aînés de beaucoup en civilisation , en sagesse , en prudence
surtout; mes maîtres en industrie, en arts , en littérature,
en philosophie, et ce qui devrait m'inquiéter davantage, en
marine, en artillerie , en infanterie , même en cavalerie . Avec
50 DE LA NATIONALÍTÉ POLONAISE .
leur richesse et leur expérience en toutes ces choses, puis
leurs chemins de fer , leurs pyroscaphes et leur télégraphie
électrique , ils pourraient palper , entendre , marcher et
frapper cinquante fois mieux et plus vite que moi; mais dans
l'excès et la satéité de cette faculté polytechnique, ils ont à
la fois perdu l'usage de leurs quatre membres et oublié la
vraie manière de se servir de leur science . Depuis la ba
taille de Waterloo, ils me font l'effet de n'avoir ravi à la
nature les secrets de la chimie que pour varier leurs ragoûts,
et de n'avoir apprivoisé la foudre que pour jouer à la bourse .
Il est certain qu'ils dépensent en trains de plaisir plus de
vapeur et de charbon qu'il ne m'en faudrait, à moi, pour
les échauder et les incendier tous, cent millions qu'ils sont .
Ne sachant plus que faire de leurs fameux et innombrables
fusils , ils s'en construisent des grilles de jardins, ou bien
ils y mettent des bougies pour illuminer ces têtes dans
lesquelles il se brûle en feux d'artifice de quoi faire sauter
tous mes Cronstadts et affranchir deux Polognes. Vu ce
que j'ai à y perdre , ma foi, j'ai bien envie de risquer le peu
que je leur en ai volé , pour lâcher de leur enlever le
reste , et alors je leur montrerai ce que signifient ces mer
veilleux outils, au pouvoir d'un vrai travailleur . Jusque -là ,
usons de ce que Dieu nous a mis sous la main : caillou,
mais au bout d'une fronde , flèche durcie au feu , mais lan
cée , mâchoire d'âne même, mais qui frappe, valent mieux
que cuirasse damasquinée qui attend . Debout donc , les
Slaves ! debout les déshérités ! en avant les Tard - Venus !
Suivez le labarum de Constantin et rapportez - moi les
clefs du monde ! A leur place, sur la coupole de Sainte
Sophie, vous mettrez la croix orthodoxe . »
On s'est beaucoup moqué en France et en Angleterre de
cette boutade mentale de la barbarie contre la civilisation ,
parce qu'ayant personnellement manqué de reur, Nicolas
a envoyé prendre ces clefs pår Menschikow tout seul, au
SÉCURITÉ DE LA RUSSIE HORS DE LA POLOGNE . 151
Jieu de les avoir envoyé chercher par trente yaisseaux et
trente -mille hommes ; mais en cela , on oublie que c'est
encore une des licences accordées à la Russie par les tribu
naux de 1815 , de pouvoir se tromper impunément , aussi
souvent et aussi longtemps qu'il lui plaira, pourvu qu'elle
se trompe avec résignation et persévérance . La Pologne
lui a été donnée pour payer ses amendes , et l'équilibre
Européen pour équilibrer à perpétuité ses erreurs . Dix
sept fois déjà les Tsars se sont trompés de la sorte , en
plongeant leurs ongles dans les entrailles de la Turquie, et
dix -sept fois ils les en ont retirés , se contentant d'y creuser
à chaque coup une empreinte plus profonde, plus indélé
bile . Ils ont l'air de se retirer une dix - huitième fois devant
l'importune , mais passagère vigilance de l'Occident ; néan
moins cette dix - huitième erreur les a rapprochés singulière
ment d'une dix-neuvième tentative , qui n'en sera plus une ,
si pendant que ou la guerre ou la paix leur interdira les clefs
du Bosphore , ils vont eette fois - ci demander un passe-par
tout à leurs serruriers de Vienne et de Berlin .
Remarquons à ce propos que cette nature coriace et
impassible , que cette même indifférence à la douleur qui
rend la Russie imperméable aux projectiles de l'Occident,
la rend également irrésolue et maladroite pour toute offen
sive déclarée. Il faut que ses ennemis la poussent et la
guident en l'exaspérant , pour qu'elle retrouve son but , se
décide à changer d'allure et bondisse au lieu de ramper ;
c
mais ce n'en est qu'un phénomène plus dangereux et , à e
que prouve le genre de chasse qu'on lui a fait , jusqu'à pré
sent , aussi peu connu des diplomates , des amiraux et des
généraux , que des naturalistes et des psychologues. Ceux
de l'Allemagne officielle surtout n'oseraient pour rien au
monde l'examiner de trop près .
Au physique, enfoui dans son antre insondable que
gardent les deux spectres de la Pologne et de dix - huit
152 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
cent douze ; ne présentant à ses ennemis que deux cornes
par les embrasures de la Crimée et de la Finlande, le monstre
enroule de sa trompe , et refoule lentement sous son ventre
de hideux lambeaux de proie que le plus intrépide courage
a horreur d'aller y chercher .
Au moral , tentateur longtemps embusqué dans le con
fessionnal des nations latines et germaniques , il a surpris
tous les secrets de leurs défaillances et s'en est fait une ca
rapace qui défie leurs tardives alarmes . Supputant l'intérêt
composé des quarante années de bonne chère et de gras
sommeil dont il leur a fait crédit sous ses grandes ailes de
chauve - souris, il les attend avec un calme effronté à l'heure
de l'échéance . Parfois un éclair de Dieu , un seul , fouette
le blasphémateur et le fait frissonner sous ses écailles
cyniques : c'est le nom de la Pologne au bout d'une épée ;
mais « bah ! se dit-il , qui est - ce qui osera ? » Et s'accrou
pissant de nouveau sur l'incommensurable largeur de
l'Orient , il braque tranquillement ses deux cornes contre
la poitrine de ses débiteurs ( ).
( 1 ) D'un bout à l'autre de ce livre , nous raisonnons aussi bien pour le
cas d'une prolongation de la lutte actuelle , que dans l'hypothèse d'une
paix boiteuse qui n'aura fait que rendre plus acharnée la prochaine re
prise des hostilités entre tout l'orient et tout l'occident de la Chrétienté.
Il est facile , en outre , de prédire dans l'histoire à cette seconde période
de la guerre européenne , le nom de Période polonaise.
CHAPITRE III .
Étant donné un pareil équilibre européen, comment en dégager une Pologne
moderne ? lotérêt qu'y ont les puissances Occidentales. Opinion des
patriotes allemands à ce sujet , en 1848. Histoire des rapports de la
Pologne avec la France depuis 1789. - Erreurs de Napoléon sur la nature
de la puissance polonaise. La variété des gouvernements de la France
n'a point modifié les préjugés de ce pays contre une restauration polo
naise . La Pologne poussée dans les bras du Papslavisme tsarique par les
dédains de l'Occident . Le patriotisme des Polonais est seul doué des
sens nécessaires pour concevoir les dangers de cet entrainement . — Identité
du démocratisme et du patriotisme polonais . Erreurs accréditées en
Occident par l'esprit russe contre ce démocratisme . kôle du patrio
tisme polonais , de 1846 à 1850 . - Maximes nationales déduites de ces
expériences , au profit d'une prochaine restauration . Quels sont les
éléments internes d'une régénération polonaise ?
Pour élucider ce problème, commençons : 1 ° par réduire
à leur plus simple résultante toutes les forces externes qui
ont un intérêt vital au rétablissement de la Pologne et sont
matériellement capables d'y concourir ; 2° par éliminer
tous les galvanismes résurrectionnels dont l'histoire a dé
montré l'inanité ou l'insuffisance . Cela réglé , nous nous
trouverons en face de la seule Pologne qui vaille ses frais
d'exhumation .
Nous avons vu dans le chapitre précédent que nulle
puissance , complice directe ou indirecte du partage de la
Pologne , n'a ou intérêt véritable ou envie sérieuse de coo
pérer à sa restauration . En ajoutant à ces souteneurs forcés
de la Russie les États auxquels la voix manque pour faire
connaître leurs intérêts et exprimer une envie quelconque ,
on arrive brièvement à la certitude, qu'en dehors de la
Pologne elle-même , deux puissances seulement restent à
consulter : l'Angleterre et la France.
154 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
La funeste rivalité de ces deux puissances a longtemps
fait peser sur la France seule, dans l'opinion vulgaire , toute
la responsabilité du démembrement de la Pologne . Oubliant
les insistances assez significatives pourtant de lord Castle
reagh au congrès de Vienne , on aimait à répéter , avec les
habiles de la sainte- alliance , que la Grande-Bretagne n'a
que faire d'une seconde France sur le continent , et que
sa Pologne, à elle , c'est : comme force , l'Autriche , et
comme idée , la Prusse . Préjugé de rancunes , reposant sur
les fictions diplomatiques dont nous venons de démontrer
toute la perfidie, et sur la confusion introduite exprès , au
profit de la Russie par la politique des congrès , entre les
improvisations mécaniques qu'on appelle des États , et les
organismes naturels de la fédération chrétienne qui s'ap
pellent des nations; préjugé de scolastique aussi , pareil à
celui qui emprisonna si longtemps les sciences physiques
dans l'invincible absurdité des quatre éléments d'Aristote .
Il n'a fallu rien moins que l'effet de cette confusion sur les
plans de campagne des alliés de la Turquie, pour leur expli
quer pourquoi la Pologne ne saurait être suppléée par toutes
les Prusses et Autriches possibles , comme antidote de la
Russie .
Pour ce qui concerne l'Angleterre , elle doit avoir com
pris maintenant, ou jamais elle ne le comprendra , en quoi
consistent la force et la faiblesse de la Russie . Il lui en a coûté
assez cher pour voir et palper que cette machine essentiel
lement continentale n'a ni marine ni colonies attaquables ,
et ne pourra y prétendre qu'après s'être assimilé les popula
tions scandinaves de la Baltique et grecques de l'Archipel ;
que cette assimilation elle -même suppose préalablement
la métamorphose de l'empire de Russie en empire pansla
vique , ce qui lui ouvrira les chemins véritables des Darda
nelles et du Sund ; que jusque - là ses plus gigantesques
naumachies ne sont encore que de l'artillerie amphibié, de
INTÉRÊTS DE L'ANGLETERRE DANS LA QUESTION POLONAISE . 158
la pontonnerie en cabotage, des blockhaus flottants , un acces
soire ruineux de ses armes de terre , en un mot , nullement
une force navale ; que , par conséquent, s'attaquer à cette
excroissance elle -même , au lieu de remonter au laboratoire
qui la sécrète, elle et tout le reste , c'est perdre son temps
et accepter le change que les Tsars veulent donner à l'An
gleterre sur la véritable direction de leurs envahissements .
Ce n'est pas par mer , mais par terre qu'ils se mettront en
possession de la mer . C'est à Varsovie qu'ils forgent les
clefs de ce qu'Alexandre I'r appelait les deux portes de sa
maison , sans même avoir besoin d'en prendre les dimen
sions sur les lieux, car ils en ont des empreintes très exactes
à Vienne et à Berlin . Il est donc manifeste pour tout esprit
un peu observateur, que dans sa lutte contre l'Angleterre ,
la Russie , ne pouvant prétendre à aucune action navale ,
reprend en sous - oeuvre le système continental de Napos
léon l'r , seulement elle le fait dans des conditions de succès
infiniment supérieures et bien moins hypothétiques que
celles dont les hasards passagers de la fortune avaient leurré
le grand empereur.
Par défaut absolu d'études sur ce que l'on pourrait
appeler la chimie organique des nations et par préjugé de
mécanicien , Napoléon n'a jamais su boucher , à la respira
tion politique et industrielle de l'Angleterre, que quelques
fissures continentales aussitôt rouvertes par les licences ,
la contrebande et les protestations de tout le monde . La
Russie , elle , ferme lentement , patiemment, végétativement ,
pour ainsi dire , non pas quelques fissures, mais les pores
mêmes de l'humanité en Europe et en Asie , avec la séve
imperméable des Slaves , les frayeurs encore plus imperméa
bles des Allemands et les cendres éteintes de l'Orient. C'est
qu'elle a su s’approprier pour la mort des nations la science
que Napoléon dédaigna d’employer pour les faire vivre .
Isolé d'ailleurs dans sa colossale, mais fragile personnalité ,
156 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Napoléon n'a fait que passer devant l'Angleterre comme
un fâcheux accident. Son blocus continental ne pouvait
durer que ce que dure une manquvre de bataille , et son
opposition à cette puissance n'avait pas plus d'héritiers que
les pleurs du vieux Charlemagne sur l'apparition des Nor
mands . Aussi les implacables soucis de l'oligarchie britan
nique au sujet du blocus napoléonien ne sont- ils pas plus
intelligibles pour les idées actuelles, que ne l'est l'acharne
ment de Napoléon à disputer aux Anglais leur incontestable
empire maritime et colonial . Le blocus continental par la
France , c'est la terre boudant l'eau et refusant de s'en
abreuver ; les prétentions de la France à l'égalité sur mer ,
c'est la poste aux chevaux faisant concurrence aux paque
bots transatlantiques ; mais, par contre , depuis le traité de
Paris ( 1763) qui a irrévocablement délimité les spécialités
de ces deux civilisateurs , toute coalition anglo - continentale
contre la France ne peut plus être pour l'Angleterre qu'un
fratricide préludant au suicide.
Le véritable assiégeant de l'Angleterre en Europe et en
Asie , c'est la Russie. La Russie n'est pas un accident, et
son Napoléon ne mourra qu'à la séparation de ce qui en
fait tout ce qu'elle est . Son blocus continental ne tient pas
à des évolutions de gardes- côtes, et en se séquestrant de
l’Angleterre , elle lui retire la terre sous les pieds sans
s'égratigner elle -même; car c'est un monde à part qui porte
tout en lui -même , n'a besoin des autres que pour les dé
vorer s'il le peut , et ne s'étale à son aise que dans la soli
tude . Quand ce monde aura ainsi , pendant la paix , étenda
ses polypes à travers les complaisances de l'Allemagne , à
travers les invitations des Slaves , des Grecs, et par -dessus
la timide résistance des États Scandinaves , d'une part jus
qu'au littoral de l'Adriatique, et de l'autre jusqu'au littoral
de la mer du Nord , alors son blocus continental sera fait.
Mais du même coup et à l'heure mêmesurgira sa puissance
INTÉRÊTS DE L'ANGLETERRE DANS LA QUESTION POLONAISE . 157
navale , sans que ses allures toutes continentales aient pu en
avertir personne ni fourni à l'Angleterre le moindre pré
texte à un Trafalgar.
A partir de ce moment , c'est peut- être la Russie qui ira
chercher les batailles navales dans les eaux de la Grande
Bretagne, en y donnant rendez - vous à certaine autre puis
sance maritime , la seule sur le globe qui croie pouvoir se
commettre avec les Tsars sans tomber sous leurs flétris
sures . Gare à cette conjuration des deux jeunes contempteurs
du vieux monde ; car , bien que présomptueusement , la
libre et altière Amérique ne s'en juge pas moins, dans l'ex
cellence de sa nature vis-à-vis des Tsars , comme ces femmes
créoles qui se font porter par des nègres nus , sans que
personne songe à en médire. Il suffit que le nègre ait pris
un bain de savon ce jour-là et soit vigoureux. Ceci aurait
dû bien plus faire réfléchir l'Amirauté et la diplomatie an
glaise que tous les vaisseaux de cent canons submergés en
estacade à l'entrée de la rade de Sébastopol, que les fantai
sies coloniales de la France et les susceptibilités de l'équi
libre fondé en 1815. C'est - à -dire que plus l'oligarchie
anglaise s'imaginera bloquer les Tsars dans leurs ports de
la Baltique et de la mer Noire , mieux elle se bloquera elle
même tout le continent , sur lequel elle rejette ainsi les
envahissements compensateurs de son ennemi ; car ce n'est
que du moment où on lui a fait couler ou rentrer en ma
gasin ses ponts flottants entre le cap Chersonèse et le Bos
phore , entre les rives de Finlande et le Sund, que la Russie
va reprendre par terre les approches réelles de ces deux
détroits ; de même qu'il a fallu absolument les attaques
navales des alliés , pour rappeler à ses caronades et à ses
marins leur véritable vocation .
Attaquez donc la Russie aux deux véritables extrémités
de l'isthme par lequel elle s'est éboulée sur le centre de
l’Europe , et ensable toutes les embouchures qui découpent
158 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
le littoral de ce continent; retranchez -vous dans la presqu'île
germanico -latine tout entière , derrière une insurrection
polonaise , comme Wellington se retrancha sur la pres
qu'ile Roca , derrière les lignes de Torrès - Vedras ; frappez
votre ennemi aux entrailles, laissez tranquilles ses cors aux
pieds , car ce n'est pas par ceux - ci qu'il grandit et vous
menace . Allumez - lui hardiment la Pologne sous le ventre ,
et au même instant vous le sentirez lâcher prise à Sébas
topol et à Cronstadt , au Bosphore et au Sund , à Hérat et au
Japon , à la cour de Berlin et à la cour de Téhéran , en
hurlant , en se tordant , en se ramassant sur lui-même ,
comme tout organisme , quelque gigantesque qu'il soit ,
quand l'attaque a trouvé le chemin de son copur,
Pour l'Angleterre, la question n'est évidemment pas de
vaincre la Russie sur mer et de détruire ses colonies , car
ce serait s'escrimer contre ce qui n'existe pas encore ; mais
bien d'empêcher que cela n'existe jamais . Donc pour elle ,
comme pour la France, tout se rédyit à priver à temps les
Tsars de leur laboratoire central et général d'envahisse
ments , qui est en Pologne , nulle part ailleurs. Il faut en
outre que ces deux puissances trouvent le moyen d'opérer
cet assainissement , sans y mêler l'Allemagne officielle ni en
bien , ni en mal, sous peine de retomber immédiatement
dans ce cercle vicieux où s'égarent , en tournant sur elles
mêmes depuis quatre-vingt-dix ans , les plus légitimes et
les plus ingénieuses sympathies de l'Occident pour la
Pologne ,
Or , étant données des escadres capables de porter tout
ce qui a été jeté au vent et à la mer depuis deux ans, ce ne
sont pas les moyens de tourner l'Allemagne pour aborder
aux deux bouts de l'isthme polonais, qui peuvent manquer .
Le tout est de vouloir les employer . Celte expédition libé
ratrice par l'une des deux mers qui baignent les extrémités
de la Pologne russe a été le rêve de tous les véritables
INTÉRÊT DES VRAIS ALLEMANDS A RESTAURER LA POLOGNE . 159
patriotes allemands en 1848. -Connaissant l'ombrageuse
défiance de leurs compatriotes à l'endroit des expansions
transrhénanes des Français , ils désiraient réserver à l'Al
lemagne elle -même les fonctions continentales de cette
croisade , et en attribuer à la France toute la part maritime.
L'honnête et savant général Willisen , employé à son insu
par la cour de Berlin pour tromper les Polonais, s'imaginait
leur exprimer les sentiments de son gouvernement en leur
communiquant les siens propres , à cet égard. Mais ces
propositions n'en sont pas moins dignes de la plus sérieuse
attention , puisqu'elles ont été faites de bonne foi par un
personnage qui pouvait se croire réellement investi des
pleins pouvoirs de son souverain , et que d'ailleurs elles
répondaient à la seule hypothèse admissible , hors de cette
contre -révolution universelle qui devait si tôt restituer à la
Russie sa suzeraineté européenne. Ce général, développant
avec beaucoup d'ardeur son plan de campagne contre la
Russie , devant le Polonais dont les circonstances venaient
de faire le mandataire de ses compatriotes , lui disait , une
carte sous les yeux , les 26 et 27 mars 1848 :
« Depuis que l'accaparement des quatre cinquièmes de
» votre pays par la Russie nous a donné les jolies frontières
» que vous voyez , il faut que nous soyons son plus intime
» ami ou son plus implacable ennemi . Du moment que le
» roi m'a désigné pour concerter avec vous une action
» commune , je ne puis admettre que la dernière de ces deux
» hypothèses. Je suppose en outre que nous sommes toute
» l'Europe civilisée contre un formidable , mais unique État
» barbare, et qu'en profondeur , notre ordre de bataille
» s'étend jusqu'à Paris . Si la République se sent d'humeur
» à remplir tout son rôle en Europe , nous n'aurons pas à
» lui contester ses moyens d'appui ; nous laisserons passer
» son armée en Pologne , comme nous avons laissé passer
» son souffle irrésistible à travers toutes nos populations.
160 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
» Tout ce que nous lui demandons dans ce cas , pour notre
» salut , c'est qu'elle ne nous abandonne pas à mi - chemin
» dans cette croisade contre la Russie , et que pour le sien ,
» elle ne s'avise pas de nous traiter en pays conquis, mais
» en étapes hospitalières , sans quoi les Cosaques nous
» ramèneraient aussi vite à Paris qu'elle nous aurait conduits
» à Varsovie . A mon avis , cette considération devrait rendre
» à une armée française le trajet par mer de beaucoup
» préférable à toute pérégrination continentale . Nos ports
» des deux Prusses lai seraient ouverts de bien meilleure
grâce que notre territoire . Son escadre , qui peut impuné
» ment braver les immobiles pontons de la Russie jusque
» sous les feux de Rewel, de Sweaborg et de Cronstadt ,
» nous aidera singulièrement à entraîner et à maintenir les
» États Scandinaves dans notre ligue . La République se pla
» cerait ainsi à notre égard dans les meilleurs termes d'appui
» et d'alliance possible , sans fournir aucun prétexte de
» pruderie patriotique à nos russophiles.
» Nul doute que l'Angleterre elle -même trouvera ce
» mode de participation bien plus rassurant pour elle qu'une
expédition française par terre, laquelle échapperait com
plétement à sa surveillance, et risquerait par une raison
» ou par une autre, de dégénérer en conquête égoïste .
» Du reste , je reconnais l'absolue nécessité de cette parti
» cipation de la France au rétablissement de la Pologne ;
» elle est indispensable, à nous Allemands, pour doubler
» nos forces et nous rassurer contre le ressentiment de la
» Russie ; à vous Polonais , pour vous garantir , par le contrôle
» mutuel de vos libérateurs, du gênant et exclusif protecto
» rat de l'un d'eux. En cet état de choses, quelles forces
» croyez - vous que la République puisse débarquer d'ici à
» six semaines à Dantzig et à Memel ? »
Le Polonais , qui n'avait qu'à reconnaitre la justesse de
ces paroles, répondit que tout cela lui paraissait une simple
POLITIQUE INTERNATIONALE DE LA FRANCE EN 1848. 161
question de locomotion maritime et de volonté nationale ,
la France étant au fond inépuisable d'armées , lorsqu'elle
est chauffée à blanc par une passion collective jusqu'aux
insondables profondeurs de son économie . Que les escadres
et matières à escadres de la France , prodigieusement aug
mentées depuis la révolution de Juillet , dans l'arrière- pensée
d'un conflit toujours possible avec l'Angleterre , constituait
incontestablement la seconde puissance navale du globe .
Que quant aux intentions nationales de la République, il
fallait les supposer passionnément et impatiemment secou
rables à un armement polonais , à moins d'une telle dé .
chéance , d'une telle décomposition du génie occidental, que
la révolution de Février n'eût été réellement , comme le
prétendait la faction russe de Berlin , qu'une querelle de co
chers de cirque , « entre verts et bleus . » Que d'après ces in
ductions, l'Allemagne pouvait en toute confiance compter sur
le débarquement de 30,000 Français dans les ports prussiens,
un mois ou six semaines après l'ordre d'embarquement.
M. de Lamartine fut aussitôt instruit de tous les dé
tails de cette conférence , avec supplication « de prendre
» sans le moindre délai l'initiative des propositions, ou
» plutôt des injonctions à faire dans ce sens au gouverne
» ment prussien ; ce gouvernement ne pouvant évidemment
» être entraîné dans une alliance offensive contre son suze
» rain d'habitude , que par l'impérieuse et indiscutable vo
» lonté de la France , » volonté du reste aussi magique à ce
moment dans toute l'Allemagne , que les résistances du parti
russe l'étaient peu . Nous ignorons sous quelle forme le
ministre des relations extérieures de la République présenta
ces propositions au gouvernement prussien , et même s'il
en fit aucunes ; mais nous savons que pendant tout le temps
propre à les faire, son fondé de pouvoirs à Berlin , M. de
Circourt, ne fut occupé qu'à recueillir à l'embassade de
Russie et à arranger pour les besoins du repos universel ,
11
162 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
ces lâches calomnies contre des tombeaux , dont l'auteur des
Méditations a consterné la pudeur publique à la tribune
de l'Assemblée Nationale (™ ) .
A ce sujet pourtant, le consentement de ce peu d'Alle
magne intelligible que l'éclaircie de 1848 nous laissa en
trevoir , n'a pas plus manqué au gouvernement de la Ré
publique, que les avertissements des Polonais ; et l'accord
même des restrictions et des méfiances qui accompa
gnaient toutes ces invitations témoigne de leur sincérité.
Nous ne citerons, parmi beaucoup d'appels de même
nature , qu'un passage du mémoire écrit en 1848 par le
docteur Eisenmann d'Erlangen , pour la gouverne du
parlement de Frankfort. Ce publiciste dont les paroles ont
souvent fait loi pour la minorité raisonnable de cette
extravagante assemblée, semble avoir copié le plan du
général Willisen en disant : a Dès qu'il s'agit du rétablisse
» ment de la Pologne , nous devons compter avant tout sur
» la coopération de la France . Mais afin que cette coopé
» ration ne nous amène pas des embarras qui en neutrali
» seraient les avantages , nous invitons la République Fran
»
çaise à envoyer ses flottes à Memel ou à Riga avec une
» armée de débarquement. Une force imposante, jetée sur
» un point quelconque des côtes méridionales de la mer Bal
tique , dégagera toute la Lithuanie , et en menaçant à 1
» revers les troupes russes qui nous feraient face sur la
- » Vistule , porteront à notre attaque un secours bien plus
» efficace , que si elle arrivait par terre à travers les inquié
» tudes de ceux-ci , la malveillance de ceux -là, pour se pla
» cer à côté de nos armées , ou derrière elles . »
On voit que le brave docteur, comme le brave général,
1
comme tous les braves et nobles patriotes allemands aux 1
( 4 ) Voyez les explications données par M. de Lamartine à l'Assemblée,
à propos de la journée du Quinze Mai.
L'ALLIANCE ANGLO -FRANÇAISE VIS-A -VIS DE LA POLOGNE . 163
quels Dieu n'a accordé pendant leur vie que ce quart
d'heure de parole à la tribune de l'humanité , se croyaient
très sérieusement alors dans une Allemagné souveraine ,
homogène, libre de ses mouvements et de sa raison ; qu'ils
avaient également pris au sérieux la République de Février
et sa mission internationale, et qu'enfin ils ne comptaient
pas plus avec l'étrange sagesse de cette république, qu'avec
l'égarement de leurs monarchies . Toutefois leurs généreuses
illusions n'en sont pas moins restées l’unique règle de guerre
possible contre la Russie ; si bien qu'après huit années de
désillusions, les hommes d'État les plus expérimentés, les
plus pratiques de l'Europe , ne paraissent pas encore avoir
inventé mieux que les rêveries de ces idéologues , pour con
tenir l'effervescence des Tsars dans des bornes supportables .
La substitution de l'Angleterre à l'Allemagne dans la
coalition occidentale, loin de donner tort à ces utopies , sem
blerait au contraire n'être advenue que pour écarter toutes
les objections que la défiance ou la mauvaise foi de l'Alle
magne conservatrice avaient soulevées contre elles ; puisque
dorénavant on pouvait et laisser tranquilles les Allemands
qui ne veulent pas marcher , et employer contre le Tsar tout
ce que la République de 1848 avait inutilisé en précautions
contre l'Angleterre. De plus , par cet accord des deux plus
formidables marines du monde qui avait manqué aux combi
naisons de 1848 , autant il avait été difficile à cette époque de
donner des proportions décisives à une expédition navale ,
autant il était difficile en 1855 de faire autre chose de
décisif pour seconder l'affranchissement de la Pologne .
C'est- à -dire que le temps et la réflexion n'ont servi qu'à
délivrer ce qu'on appelait alors notre folie, de toute hési
tation , de tout ce qui en 1848 la distrayait de son idée fixe.
Nous nous croyons d'ailleurs dispensés de tracer un itiné
raire plus précis à ces escadres qui , chargées des dé
crets de l'humanité, seraient allées tout de suite démolir la
164 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE .
Russie , au lieu d’écorner des tours côtières