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Phénoménologie de La Perception: Maurice Merleau-Ponty

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MAURICE MERLEAU-PONTY

Phénoménologie
de
la perception

GALLIMARD
Ce livre a initialem ent paru'dans la
« B ibliothèque des Idées » en 19 4 5 .

© Editions Gallimard, 1945.


AVANT-PROPOS

Qu’est-ce que la phénom énologie ? Il p eu t paraître étrange


qu’on ait encore à poser cette question un demi-siècle après
les prem iers travaux de H usserl. Elle est p o u rta n t loin d ’être
résolue. La phénom énologie, c’est l’étude des essences, et
tous les problèm es, selon elle, reviennent à d éfin ir des essen­
ces : l’essence de la perception, l’essence de la conscience,
par, exem ple. Mais la phénom énologie, c’est aussi une p h i­
losophie qui replace les essences dans l’existence et ne pense
pas q u ’on puisse com prendre l’hom m e et le m onde autre­
m e n t qu’à p artir de leur « facticité ». C’est une philosophie
transcendantale qui m e t en suspens pour les com prendre
les affirm atio n s de l’a ttitude naturelle, m ais c’est aussi une
philosophie pour laquelle le inonde est toujours « déjà là *
avant la réflexion, com m e une présence inaliénable, et dont
tout l’effo rt est de retrouver ce contact n a ïf avec le m onde
pour lu i donner en fin un sta tu t philosophique. C'est l’am ­
bition d ’une philosophie qui soit une « science exacte »,
m ais c’est aussi un com pte rendu de l’espace, du tem ps, du
m onde < vécus ». C’est l’essai d’une description directe de
notre expérience telle q u ’elle est, et sans aucun égard à sa
genèse psychologique et aux explications causales que le
savant, l’hisiorien ou le sociologue peuvent en fourn ir, et
cependant H usserl, dans ses derniers travaux, m entionne
une « phénom énologie génétique » ( 1 ) et m êm e une « phé­
noménologie constructive » (2). Vcudra-t-on lever ces con­
tradictions en distinguant entre la phénom énologie de H us­
serl et celle de Heidegger? Mais tout Sein und Zeit est sorti
d ’une indication de Husserl et n’est en som m e q u ’une expli­
citation du € natürlichen W eltbegriff » ou du « L ebensw elt »
que H usserl, à la fin de sa vie, donnait pour thèm e prem ier
à la phénom énologie, de sorte que la contradiction réparait

(1) M éditations Cartésiennes, pp. 120 et suivantes.


(2) Voir la VI* M éditation Cartésienne, rédigée par Eugen FinJt et Inédite»
dont G. Berger a bien voulu nous donner communication.
II AVANT-PBOPOS

dans la philosophie de H usserl lui-m êm e. Le lecteur pressé


renoncera d circonscrire une doctrine qui a tout dit et se
dem andera si une philosophie qui n ’arrive pas à se définir
m érite tout le bruit q u ’on fa it autour d’elle et s ’il ne s ’agit
pas p lu tô t d’un m yth e et d ’une mode.
M ême s ’il en était ainsi, il resterait à comprendre le pres­
tige de ce m yth e et l’origine de cette mode, et le sérieux
philosophique traduira cette situation en disant que la phé­
noménologie se laisse pratiquer et reconnaître comme ma­
nière ou comme style, elle existe comme mouvement, avant
d’être parvenue à une entière conscience philosophique. Elle
est en route depuis longtem ps, ses disciples la retrouvent
partout, dans Hegel et dans Kierkegaard bien sûr, m ais aussi
dans Marx, dans N ietzsche, dans Freud. Un com m entaire
philologique des textes ne donnerait rien : nous ne trou­
vons dans les textes que ce que nous y avons m is, et si ja ­
m ais histoire a appelé notre interprétation, c’est bien l’his­
toire de la philosophie. C’est en nous-m êm es que nous trou­
verons l’unité de la phénoménologie et son vrai sens. La
question n ’est pas tant de com pter les citations que de fixer
et d’objectiver cette phénoménologie pour nous qui fa it q u ’en
lisant H usserl ou Heidegger, plusieurs de nos contem porains
o n t eu le sen tim en t bien m oins de rencontrer une philoso­
phie nouvelle que de reconnaître ce qu’ils attendaient. La
phénom énologie n ’est accessible qu'à une m éthode phéno­
ménologique. E ssayons donc de nouer délibérém ent les fa ­
m eux thèm es phénom énologiques comme ils se sont noués
spontaném ent dans la vie. Peut-être com prendrons-nous
alors pourquoi la phénom énologie est dem eurée longtem ps
à l’état de com m encem ent, de problèm e et de vœ u.

Il s ’agit de décrire, et non pas d’expliquer n i d ’analyser.


Cette prem ière consigne que Husserl donnait à la phénom é­
nologie com m ençante d ’être une « psychologie descriptive *
ou de revenir « aux choses m êm es », c’est d ’abord le désaveu
de la science. Je ne suis pas le résultat ou l’entrecroisem ent
des m ultiples causalités qui déterm inent m on corps ou m on
« psychism e », je ne puis pas m e penser com me une partie
du m onde, com m e le sim ple objet de la biologie, de la psycho­
logie ét de la sociologie, n i ferm er sur m oi l’univers de la
science. T out ce que je sais du monde, m êm e par science,
je le sais d partir d ’une vue mienne ou d’une expérience
du monde sans laquelle les sym boles de la science ne vou­
draient rien dire. T out l’univers de la science est construit
AVANT-PROPOS m

sur le monde vécu et si nous voulons penser la science elle-


m êm e avec rigueur, en apprécier exactem ent le sens et la
portée, il nous fa u t réveiller d ’abord cette expérience du
m onde dont elle est l’expression seconde. La science n ’a pas
et n ’aura jam ais le m êm e sens d ’être que le m onde perçu
pour la sim ple raison qu’elle en est une déterm ination ou
une explication. Je suis non pas un « être vivant » ou m êm e
un « hom m e » ou m êm e « une conscience », avec tous les
caractères que la zoologie, Vanatomie sociale ou la psycho­
logie inductive reconnaissent à ces produits de la nature
ou de l’histoire, — je suis la source absolue, m on existence
ne vient pas de mes antécédents, de m on entourage physi­
que et social, elle va vers eux et les soutient, car c’est m oi
qui fais être pour m oi (et donc être au seul sens que le m ot
puisse avoir pour m oi) cette tradition que je choisis de
reprendre ou cet horizon dont la distance à m oi s’effondre­
rait, pu isq u ’elle ne lui appartient pas com m e une pro­
priété, si je n ’étais là pour la parcourir d u regard.
Les vues scientifiques selon lesquelles je suis un m om ent
du m onde sont toujours naïves et hypocrites, parce
qu’elles sous-entendent, sans la m entionner, cette autre
vue, celle de la conscience, par laquelle d ’abord un
m onde se dispose autour de m oi et com m ence à exister
pour moi. R evenir aux choses m êm es, c’est revenir à ce
m onde avant la connaissance dont la connaissance parle
toujours, et à l’égard duquel toute, déterm ination scienti­
fique est abstraite, signitive et dépendante, com m e la géo­
graphie à l’égard du paysage où nous avons d ’abord appris
ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une rivière.
Ce m ouvem ent est absolum ent d istinct du retour idéaliste
à la conscience et l’exigence d’une description pure exclut
aussi bien le procédé de l’analyse réflexive que celui de l’ex­
plication scientifique. Descartes et surto u t K ant ont délié le
su je t ou la conscience en faisant voir que je ne saurais sai­
sir aucune chose com m e existante si d ’abord je ne m ’éprou­
vais existant dans l’acte de la saisir, ils ont fa it paraître la
conscience, rabsolue certitude de m oi pour m oi, com m e la
condition sans laquelle il n’y aurait rien d u tout et l’acte de
liaison com m e le fondem ent du lié. Sans doute l’acte de
liaison n ’est rien sans le spectacle du monde qu’il lie, l’unité
de la conscience, chez Kant, est exactem ent contem poraine
de l’unité du monde, et chez Descartes te doute m éthodique
ne nous fa it rien perdre puisque le m onde entier, au m oins
à titre d ’expérience notre, est réintégré au Cogito, certain
avec lui, et affecté seulem ent de l’indice « pensée de... » Mais
IV AVANT-PROPOS

les relations du su je t et du m onde ne so n t pas rigoureuse-


m en t bilatérales : si elles l’étaient, la certitude du m onde
serait d’emblée, chez Jescartes, donnée avec celle du Co-
gito et K ant ne parlerait pas de « renversem ent coperni-
cien ». L'analyse réflexive, à partir de notre expérience du
m onde, rem onte au su jet com m e à une condition de pos­
sibilité distincte d ’elle et fa it voir la synthèse universelle
com m e ce sans quoi il n ’y aurait pas de m onde. Dans cette
m esure, elle cesse d’adhérer à notre expérience, elle substi­
tu e à un com pte-rendu une reconstruction. On com prend
par là que H usserl ait pu reprocher à Kant un « psycholo-
gism e des facultés de l’âm e » ( 1 ) et opposer, à une analyse
noêtique qui fa it reposer le m onde su r l’activité syn th é ­
tique du su jet, sa « réflexion noématique » qui dem eure
dans l’objet et en explicite l’unité prim ordiale au lieu de
l’engendrer.
Le m onde est là avant toute analyse que je puisse en
faire et il serait artificiel de le faire dériver d’une série de
synthèses qui relieraient les sensations, puis les aspects
perspectifs de l'objet, alors que les unes et les autres sont
ju ste m e n t des produits de l’analyse et ne doivent pas être
réalisés avant elle. L ’analyse réflexive croit suivre en sens
inverse le chem in d ’une constitution préalable et rejoindre
dans < l’hom m e intérieur », com m e dit saint A ugustin, un
pouvoir constituant qui a toujours iié lui. A insi la réflexion
s ’em porte elle-m êm e et se replace dans une subjectivité
invulnérable, en deçà de l’être et du tem ps. Mais c’est là une
naïveté, ou, si l’on préfère, une réflexion incom plète qui perd
conscience de son propre com m encem ent. J ’ai com m encé de
réfléchir, m a réflexion est réflexion su r u n irréfléchi, elle
ne peut pas s’ignorer elle-m êm e com m e événem ent, dès lors
elle s’apparaît com m e une véritable création, com m e un
changem ent de stru ctu re de la conscience, et i] lu i appartient
de reconnaître en deçà de ses propres opérations le m onde
q u i est donné au su je t parce que le su je t est donné à lui-
m êm e. Le réel est à décrire, et non pas à construire ou à
constituer. Cela veut dire que je ne peux pas assim iler la
perception aux synthèses qui sont de l’ordre du jugem ent,
des actes ou de la prédication. A chaque m om ent m on cham p
perceptif est rem pli de reflets, de craquem ents, d'im pres­
sions tactiles fugaces que je suis hors d’état de relier pré­
cisém ent au contexte perçu et que cependant je place d ’em ­
blée dans le m onde, sans les confondre jam ais avec m es

(1) L o g ltch t Untcriuchungen, Prolegom ena za r retnen L ogik, p . 93.


AVANT-PROPOS V

rêveries. A chaque insta n t aussi je rêve a utour des choses,


f imagine des objets ou des personnes dont la présence ici
n ’est pas incom patible avec le contexte, et pourtant ils ne se
m êlen t p as au m onde, ils sont en avant d u m onde, su r le
théâtre de l’im aginaire. S i la réalité de m a perception
n ’était fondée que s u j la cohérence intrinsèque des « repré­
sentations », elle devrait être toujours hésitante, et, livré
à m es conjectures probables, je devrais à chaque m om ent
défaire des synthèses illusoires et réintégrer au réel des
phénom ènes aberrants que j ’en aurais d ’abord exclus. Il
n ’en est rien. L e réel est un tissu solide, il n ’atten d pas nos
ju g em en ts pour s ’annexer les phénom ènes les p lu s surpre­
nants n i p o u r rejeter nos im aginations les plus vraisem ­
blables. La perception n ’est pas une science d u m onde, ce
n ’est pas m êm e un acte, une prise de position délibérée, elle
est le fo n d su r lequel tous les actes se détachent et elle est
présupposée p ar eux. L e m onde n ’est pas u n objet dont je
possède par devers m o i la loi de constitution, il est le m i­
lieu naturel et le cham p de toutes m es pensées et de toutes
m es perceptions explicites. L a vérité n ’ « habite » pas seu­
lem ent V « h o m m e intérieur » (1), ou p lu tô t il n ’y a pas
d’hom m e intérieur, l'hom m e est au m onde, c’est dans le
m onde q u ’il se connaît. Quand je reviens à m o i à p a rtir du.
dogm atism e de sens com m un ou d u dogm atism e de la
science, je tro u ve n on pas u n fo yer de vérité in ttin sèq u e,
m ais un s u je t voué au m onde.

On voit p a r là le vrai sens de la célèbre réduction phéno­


m énologique. I l n ’y a sans doute pas de question su r la­
quelle H usserl ait m is plus de tem ps à se com prendre lui-
m êm e, — pas de question aussi su r laquelle il soit p lu s sou­
vent revenu, puisque la « problém atique de la réduction >
occupe dans les inédits une place im portante. P endant long­
tem ps, e t ju sq u e dans des textes récents, la réduction est
présentée com m e le retour à une conscience transcendan-
taie devant laquelle le m onde se déploie dans une transpa­
rence absolue, anim é de part en part par une série d ’aper-
ceptions que le philosophe serait chargé de reconstituer à
partir de leur résultat. A in si m a sensation d u rouge est
aperçue comme m anifestation d ’un certain rouge senti, ce­
lui-ci com m e m anifestation d ’une surface rouge, celle-ci
com m e m anifesta tio n d ’un carton rouge, e t celui-ci enfin

(1) lu te redl ; in interlare hom lne habitat veritas-Saint-Augustin.


VI AVANT-PROPOS

com m e m anifestation ou profil d’une chose rouge, de ce


livre. Ce serait donc l’appréhension d’une certaine hylè
com m e signifiant un phénom ène de degré supérieur, la
Sinn-gebung, l’opération active de signification qui défini­
rait la conscience, et le m onde ne serait rien d ’autre que
la « signification m onde », la réduction phénom énologique
serait idéaliste, au sens d’un idéalisme transcendantal qui
traite le monde com m e une unité de valeur indivise entre
P aul et Pierre, dans laquelle leurs perspectives se recoupent,
et qui fa it com m uniquer la « conscience de Pierre » et la
« conscience de Paul », parce que la perception du m onde
« par Pierre » n ’est pas le fa it de Pierre, n i la perception du
m onde « par Paul » le fa it de Paul, m ais en chacun d’eux le
fa it de consciences prépersonnelles dont la com m unication
ne fa it pas problème, étant exigée par la définition m êm e de
la conscience, du sens ou de la vérité. E n tant que je suis
conscience, c’est-à-dire en tant que quelque chose a sens
pour m oi, je ne suis n i ici, n i là, n i Pierre, ni Paul, je ne
m e distingue en rien d’une « autre » conscience, puisque
n o u s som m es tous des présences im m édiates au m onde et
que ce m onde est par définition unique, étant le systèm e
des vérités. Un idéalisme transcendental conséquent dé­
pouille le m o n d e de son opacité et de sa transcendance. Le
m onde est cela m êm e que nous nous représentons, non pas
com m e h om m es ou com m e su jets em piriques, m ais en tant
q u e nous som m es tous une seule lum ière et que nous parti­
cipons à l’Un sans le diviser. L ’analyse réflexive ignore le
problèm e d ’a utrui com m e le problème du m onde parce
q u ’elle fa it paraître en m oi, avec la prem ière lueur de con­
science, le pouvoir d’aller à une vérité universelle en droit,
et que l’autre étant lui aussi sans eccéité, sans place et
sans corps, l’A lter et l’Ego so n t un seul dans le m onde
vrai, lien des esprits. Il n ’y a pas de difficulté d com prendre
com m ent Je p u is penser A u tru i parce que le Je et par consé­
q uent l’A u tre ne sont pas pris dans le tissu des phénom è­
nes et valent p lu tô t qu’ils n ’existent. Il n’y a rien de caché
derrière ces visages o u ces gestes, aucun paysage pour m oi
inaccessible, ju ste un peu d ’ombre qui n’est que par la lu­
m ière. Pour H usserl, au contraire, on sait qu’il y a un pro­
blèm e d’a utrui et Z’alter ego est un paradoxe. Si autrui est
vraim ent pour soi, au-delà de son être pour m oi, et si nou*
som m es l’un pour l’autre, et non pas l’un et l’autre pour
Dieu, il fa u t que nous apparaissions l’un à l’autre, il faut
qu’il ait et que j ’aie un extérieur, et qu’il y ait, outre la
perspective d u P our Soi, — m a vue su r m oi et la vue d'au•
ÄVANT-PBOPOS v il

tru i su r lui-m êm e, — une perspective d u P our A u tru i, —


m a vue su r A u tru i et la vue d ’A u tru i su r m oi. Bien enten­
du, ces deux perspectives., en chacun de nous, ne peuvent
pas être sim plem ent juxtaposées, car alors ce n ’est pas
moi qu’autrui verrait et ce n’est pas lui que je verrais. Il
fa u t que je sois m on extérieur, et que le corps d ’autrui soit
lui-m êm e. Ce paradoxe et cette dialectique de l’Ego et de
l’A lter ne sont possibles que si l’Ego et l’A lte r Ego sont
définis par leur situation et non pas libérés de toute inhé­
rence, c’est-à-dire si la philosophie ne s ’achève pas avec le
retour au m oi, et si je découvre par la réflexion non seule­
m en t m a présence à m oi-m êm e m ais encore la possibilité
d ’un « spectateur étranger », c’est-à-dire encore si, au. m o­
m e n t m êm e où j ’éprouve m on existence, et ju s q u ’à cette
pointe extrêm e de la réflexion, je m anque encore de cette
densité absolue qui m e ferait sortir du tem ps et je découvre
en m oi une sorte de faiblesse interne qui m ’em pêche d’être
absolum ent individu et m ’expose au regard des autres
com m e un hom m e parm i les hom m es ou au. m oins une con­
science parm i les consciences. Le Cogito ju s q u ’à présent
dévalorisait la perception d’autrui, il m ’enseignait que
le Je n ’est accessible qu’à lui-m êm e, p u isq u ’il m e
définissait par la pensée que j ’ai de m oi-m êm e e t
que je suis évidem m ent seul à en avoir au m o in s dans
ce sens ultim e. Pour q u ’autrai ne soit pas u n vain m ot, it
fa u t que jam ais m on existence ne se réduise à la conscience
que j ’ai d’exister, qu’elle enveloppe aussi la conscience
q u’on p eu t en avoir et donc m on incarnation dans une
nature et la possibilité au m oins d’une situation histarique.
L e Cogito doit m e découvrir en situation, et c’est à cette
condition seulem ent que la subjectivité transcendantale
pourra, com m e le dit Husserl (1), être une intersubjectivitê.
Comme Ego m éditant, je peux bien distinguer de m o i le
m onde et les choses, puisque assurém ent je n ’existe pas à
la m anière des choses. Je dois m êm e écarter de m o i m o n
corps entendu com m e une chose parm i les choses, com m e
une somme de processus physico-chim iques. Mais la cogi-
tatio que je découvre ainsi, si elle est sans lieu dans le
tem ps et l’espace objectifs, n ’est pas sans place dans le
m onde phénoménologique. Le monde que je distinguais de
m oi com m e som m e de choses ou de processus liés par des
rapports de causalité, je le redécouvre « en m oi » com m e
l’horizon perm anent de toutes m es cogitationes et com m e
(1) Die K r is iid e r europäischen ’W issenschaften, and d ie transzendentale PhiL«
n o m e n o lo Q ie %III, ( in é d it).
V III AVANT-PR0PO5

une dim ension par rapport à laquelle je ne cesse de m e


situer. Le véritable Cogito ne d éfinit pas l ’existence du su ­
je t par la pensée q u ’il a d ’exister, ne convertit pas la cer­
titude d u m onde en certitude de la pensée du m onde, et
enfin ne rem place pas le m onde m êm e par la signification
m onde. Il reconnaît au contraire m a pensée m êm e com m e
un fa it inaliénable et il élim ine toute espèce d ’idéalisme
en m e découvrant com m e « être au m onde ».
C’est parce que nous som m es de part en part rapport
au m onde que la seule manière pour nous de nous en aper­
cevoir est de suspendre ce m ouvem ent, de lui refuser notre
com plicité (de le regarder ohne mitzumachen, d it souvent
H usserl), ou encore de le m ettre hors jeu . Non qu’on re­
nonce aux certitudes du sens com m un et de l’attitude na­
turelle, —- elles sont au contraire le thèm e constant de la
philosophie, — m ais parce que, ju stem en t com m e présup­
posés de toute pensée, elles « vont de soi », passent inaper­
çues, et que, pour les réveiller et pour les faire apparaître,
nous avons à nous en abstenir un instant. La m eilleure fo r­
m ule de la réduction est sans doute celle qu’en donnait
Eugen F ink, l’assistant de Husserl, quand il parlait d ’un
« étonnem ent » devant le m onde (1). La réflexion ne se
retire pas d u m onde vers l ’unité de la conscience com m e
fo n d em en t d u m onde, elle prend recul pour voir ja illir les
transcendances, elle distend les fils intentionnels qui nous
relient au m onde pour les faire paraître, elle seule est
conscience du m onde parce qu’elle le révèlz com m e étrange
et paradoxal. Le transcendantal de H usserl n ’est pas celui
de lia n t, et H usserl reproche à la philosophie kantienne
d ’être une philosophie « m ondaine » parce qu’elle utilise
notre rapport au m onde, qui est le m oteur de la déduction
transcendantale, et fa it le m onde im m anent au su jet, au lieu
de s ’en étonner et de concevoir le su jet com m e transcen­
dance vers le m onde. Tout le m alentendu de H usserl avec
ses interprètes, avec les « dissidents » existentiels et fin a ­
lem ent avec lui-m êm e vient de ce que, ju ste m en t pour voir
le m onde et le saisir com m e paradoxe, il fa u t rom pre notre
fam iliarité avec lui, et que cette rupture ne peut rien nous
apprendre que le jaillissem ent im m otivé du m onde. Le plus
grand enseignem ent de la réduction est l’im possibilité d ’une
réduction com plète. Voilà pourquoi Husserl s’interroge tou­
jo u rs de nouveau sur la possibilité de la réduction. S i nous
étions l’esprit absolu, la réduction ne serait pas problém a-
(1) Die phänomenologische Philosophie E dm und B u sserls in d e r gegen*
würtlgen K r itik , pp. 331 e* suivQotes.
AVANT-PROPOS IX

tique. M ais puisque au contraire nous som m es au m onde,


puisque m êm e nos réflexions prennent place dans le flu x
tem porel q u ’elles cherchent à capter (pu isq u ’elles sich
einstrômen com m e d it H usserl), il n ’y a pas de pensée qui
em brasse toute notre pensée. Le philosophe, disent encore
les inédits, est un com m ençant perpétuel. Cela veut dire
qu’il ne tien t rien pour acquis de ce que les hom m es ou les
savants croient savoir. Cela veut dire aussi que la philoso­
phie ne doit pas elle-m êm e se tenir pour acquise dans ce
q u ’elle a p u dire de vrai, qu’elle est une expérience renou­
velée de son propre com m encem ent, q u ’elle consiste tout
entière à décrire ce com m encem ent et enfin que la réflexion
radicale est conscience de sa propre dépendance à l’égard
d ’une vie irréfléchie qui est sa situation initiale, constante
et finale. L oin d’être, com m e on l’a cru, la form ule d’une
philosophie idéaliste, la réduction phénom énologique est
celle d ’une philosophie existentielle : V « In-der-W elt-Sein »
de Heidegger n ’apparaît que sur le fo n d de la réduction
phénom énologique.
*
**

Un m alentendu d u m êm e genre brouille la notion des


« essences » chez H usserl. Toute réduction, d it H usserl, en
m êm e tem ps que transcendantale est nécessairem ent eidéti-
que. Cela veu t dire que nous ne pouvons pas sou m ettre an
regard philosophique notre perception d u m onde sans ces­
ser de faire un avec cette thèse du m onde, avec cet intérêt
pour le m onde qui nous définit, sans reculer en deçà de
notre engagem ent pour le faire apparaître lui-m êm e com m e
spectacle, sans passer d u fait de notre existence à la nature
de notre existence, du Dasein au W esen. Mais il est clair
que l’essence n ’est pas ici le but, qu’elle est un m oyen, que
notre engagem ent effectif dans le m onde est ju ste m e n t ce
q u ’il fa u t com prendre et am ener au concept et polarise
toutes nos fixations conceptuelles. La nécessité de passer
par les essences ne signifie pas que la philosophie les prenne
pour objet, m ais au contraire que notre existence est trop
étroitem ent prise dans le m onde pour se connaître com m e
telle au m o m en t où elle s’y jette, et q u ’elle a besoin du
cham p de l’idéalité pour connaître et conquérir sa facticité.
L ’Ecole de Vienne, com m e on sait, adm et une fo is pour
toutes que nous ne pouvons avoir rapport q u ’avec des signi­
fications. Par exem ple la « conscience » n ’est pas pour
l’Ecole de Vienne cela m êm e que nous som m es. C’est une
signification tardive et compliquée dont nons ne devrions
X AVANT-PROPOS

user q u ’avec circonspection et après avoir explicité les nom ­


breuses significations qui ont contribué à la déterm iner au
cours de l’évolution sém antique du m ot. Ce positivism e lo­
gique est aux antipodes de la pensée de H usserl. Quels que
puissent être les glissem ents de sens qui finalem ent nous
o n t livré le m o t et le concept de conscience com m e acqui­
sition du langage, nous avons un m oyen direct d ’accéder
à ce q u ’il désigne, nous avons l’expérience de nous-m êm es,
de cette conscience que nous som m es, c’est su r cette expé­
rience que se m esurent toutes les significations du langage
et c’est elle qui fa it que ju stem en t le langage veut dire quel­
que chose pour nous. « C’est l’expérience (...) m u ette encore
q u’il s ’agit d ’am ener à l’expression pure de son propre
sens » (1). Les essences de Husserl doivent ram ener avec
elles tous les rapports vivants de l’expérience, com m e le
filet ram ène d u fo n d de la m er les poissons et les algues
palpitants. Il ne fa u t donc pas dire avec J . W a h l (2) que
« H usserl sépare les essences de l’existence ». Les essences
séparées sont celles du langage. C’est la fonction du langage
de faire exister les essences dans une séparation qui, à vrai
dire, n ’est q u ’apparente, puisque par lui elles reposent en­
core sur la vie antéprédicative de la conscience. Dans le si­
lence de la conscience originaire, on voit apparaître non seu­
lem ent ce que veulent dire les m ots, m ais encore ce que
veulent dire les choses, le noyau de signification prim aire
autour duquel s ’organisent les actes de dénom ination et
d ’expression.
Chercher l’essence de la conscience, ce ne sera donc pas
développer la W àrtbedeutung conscience et fu ir de l’exis­
tence dans l’univers des choses dites, ce sera retrouver cette
présence effective de m o i à m oi, le fa it de m a conscience
qui est ce que veulent dire finalem ent le m o t et le concept
de conscience. Chercher l’essence du m onde, ce n ’est pas
chercher ce q u ’il est en idée, une fois que nous l’avons ré­
duit en thèm e de Æ scours, c’est chercher a qu’il est. en
fa it pour nous avant toute thém atisation. Le sensualism e
< réduit » le m onde en rem arquant qu’après to u t nous
n ’avons jam ais que des états de nous-m êm es. L ’idéalisme
transcendantal lui aussi « réduit » le m onde, puisque, s’il
le rend certain, c’est à titre de pensée ou conscience du
m onde et com m e le sim ple corrélatif de notre connaissance
de sorte qu’il devient im m anent à la conscience et que
l’aséitè des choses est par là supprim ée. La réduction eidé-
(1) M éditations Cartésiennes p . 33.
(2) R éalism e, dialectique et m ystère, l ’Arbalète, Automne 1942, non paginé.
AVANT-PROPOS u

tique c’est au contraire la résolution de faire apparaître le


m onde tel qu’il est avant tout retour sur nous-m êm es, c’est
l’am bition d ’égaler la réflexion à la vie irréfléchie de la
conscience. Je vise et je perçois un m onde. S i je disau avec
le sensualism e qu’il n ’y a là que des « états de conscience *
et si je cherchais à distinguer m es perceptions de m es rêve*
par des « critères », je m anquerais le phénom ène d u m onde.
Car si je p eu x parler de € rêves » et de « réalité », m ’in-
ierroger su r la distinction de l’imaginaire et d u réel, et m et­
tre en doute le « réel », c’est que cette distinction est déjà
faite par m oi avant l’analyse, c’est que j ’ai une expérience
du réel com m e de l’imaginaire, et le problème est alors non
pas de rechercher com m ent la pensée critique peut se don-
ner des équivalents secondaires de cette distinction, m ais
d ’expliciter notre savoir prim ordial du « réel », de décrire
la perception du monde com m e ce qui fonde pour toujours
notre idée de la vérité. Il ne fa u t donc pas se dem ander si
nous percevons vraim ent un monde, il fa u t dire au con­
traire : le m onde est cela que nous percevons. Plus généra­
lem ent, il ne fa u t pas se demander si nos évidences sont bien
des vérités, ou si, par un vice de notre esprit, ce q u i est évi­
dent pour nous ne serait pas illusoire à l’égard de quelque
vérité en soi : car si nous parlons d ’illusion, c’est que nous
avons reconnu des illusions, et nous n ’avons p u le faire
qu’au nom de quelque perception qui, dans le m êm e m o­
m en t, s’a ttestât com m e vraie, de sorte que le doute, ou la
crainte de se trom per a ffirm e en m êm e tem ps notre pou­
voir de dévoiler l’erreur et ne saurait donc nous déraciner
de la vérité. Nous som m es dans la vérité et l’évidence est
€ l’expérience de la vérité » (1). Chercher l’essence de la
perception, c’est déclarer que la perception est non pas pré­
sum ée vraie, m ais définie pour nous com m e accès à la vé­
rité. Si m aintenant je voulais avec l'idéalism e fonder cette
évidence de fa it, cette croyance irrésistible, sur une évidence
absolue, c’est-à-dire sur l’absolue clarté de m es pensées
pour m oi, si je voulais retrouver en m oi une pensée natu-
rante qui fasse la m em brure du m onde ou l’éclaire de part
en part, je serais encore une fois infidèle à m on expérience
du m onde et je chercherais ce qui la rend possible au lieu
de chercher ce q u ’elle est. L ’évidence de la perception n’est
pas la pensée adéquate ou l’évidence apodictique (2). Le
( 1 ) Das Erlebnis der W ahrheit (Logische Untersuchungen, Prolego-mena zu r
reinen L ogik, p. 190).
(2) Il c 'y a pas d’évidence Apodictique, dit en substance la Form ale und
transzendentale L ogik, p. 142.
XII AVANT-PROPOS

m onde est non pas ce que je pense, m ais ce que je ois, je suis
ouvert au m onde, je com m unique indubitablem ent avec lui,
m ais je ne le possède pas, il est inépuisable. < Il y a un
m onde », ou p lu tô t * il y a le m onde », de cette thèse
constante de m a vie je ne puts jam ais rendre entièrem ent
raison. Cette facticité du m onde est ce qui fa it la Welt-
lichkeit der Welt, ce qui fa it que le m onde est m onde,
com m e la facticité du cogito n ’est pas une im perfection en
lui, m ais au contraire ce qui m e rend certain de m o n exis­
tence. L a m éthode eidétique est celle d ’un positivism e phé­
nom énologique qui fonde le possible su r le réel.
**
N ous pouvons m aintenant dn venir à la notion d ’inten-
tionnalité, trop souvent citée com m e la découverte princi­
pale de la phénoménologie, alors qu'elle n ’est com préhen­
sible que par la réduction. « Toute conscience est conscience
de quelque chose », cela n ’est pas nouveau. K ant a m ontré,
dans la Réfutation de l’idéalisme, que la perception inté­
rieure est im possible sans perception extérieure, que le
m onde, com m e connexion des phénom ènes, est anticipé
dans la conscience de m on unité, est le m o yen pour m oi de
m e réaliser com m e conscience. Ce qui distingue l’intention-
nalité d u rapport kan tien à u n objet possible, c’est que
l ’unité d u m onde, avant d’être posée par la connaissance
et dans un acte d’identification expresse, est vécue com m e
déjà fa ite ou déjà là. K ant lui-m êm e m ontre dans la Cri­
tique du Jugement qu ’il y a une unité de l’im agination et
de l’entendem ent et une unité des su jets avant l’objet et
que, dans l’expérience du beau par exem ple, je fais
l ’épreuve d ’u n accord du sensible et d u concept, de m o i et
d’autrui, qui est lui-m êm e sans concept. Ici le su je t n ’est
plus le penseur universel d’u n systèm e d ’objets rigoureuse­
m e n t liés, la puissance posante qui a ssu jettit le m u ltiple à
la loi de l’entendem ent, s ’il doit pouvoir fo rm er un m onde,
— il se découvre et se goûte com m e une nature spontané­
m e n t conform e à la loi de l’entendem ent. Mais s’il y a une
nature d u su jet, alors l’art caché de l’im agination doit con­
ditionner l’activité catcgoriale, ce n ’est plus seulem ent le
ju g em en t esthétique, m ais encore la connaissance qui repose
su r lui, c’est lui qui fonde l’unité de la conscience et des
consciences. Husserl reprend la Critique du Jugement quand
il parle d ’une téléologie de la conscience. Il ne s’agit pas de
doubler la conscience hum aine d ’une pensée absolue qui, du
dehors, lui assianernit ses fins. Il s’agit de reconnaître la
AVANT-PROPOS x in

conscience elle-même com m e projet du m onde, destinée d


un m onde q u ’elle n ’embrasse ni ne possède, m ais vers lequel
elle ne cesse de se diriger, — et le m onde com m e cet indi­
vidu préobjectif dont l'unité impérieuse prescrit à la con­
naissance son but. C’est pourquoi Husserl distingue l’in-
tentionnalité d ’acte, qui est celle de nos jugem ents et de nos
prises de position volontaires, la seule dont la Critique de
la Raison Pure ait parlé, et l’intentionnalité opérante
(fungierende In tentionalität), celle.qui fait l’unité naturelle
et antéprédicative du m onde et de notre vie, qui parait dans
nos désirs, nos évaluations, notre paysage, plus clairement
que dans la connaissance objective, et qui fo u rn it le texte
dont nos connaissances cherchent à être la traduction en
langage exact. Le rapport au monde, tel qu’il se prononce
infatigablem ent en nous, n ’est rien qui puisse être rendu
plus clair par une analyse : la philosophie ne peut que le
replacer sous notre regard, l’o ffrir à notre constatation.
Par cette notion élargie de l’intentionnalité, la < compré­
hension » phénom énologique se distingue de « Uintellec-
tion » classique, qui est limitée aux « vraies et im m uables
natures », et la phénoménologie peut devenir une phéno­
ménologie de la genèse. Qu’il s’agisse d ’une chose perçue,
d ’un événem ent historique ou d ’une doctrine, « com pren­
dre », c’est ressaisir l’intention totale, — non seulem ent ce
q u ’ils sont pour la représentation, les « propriétés » de la
chose perçue, la poussière des « faits historiques », les
« idées * introduites par la doctrine, — m ais l’unique m a­
nière d'exister qui s’exprim e dans les propriétés du cail­
lou, du verre ou du morceau de cire, dans tous les fa its
d ’une révolution, dans toutes les pensées d ’un philosophe.
Dans chaque civilisation, il s’agit de retrouver l’idée au sens
hégélien, c’est-à-dire non pas une loi du type physico-
m athém atique, accessible à la pensée objective, m ais la
form ule d’un unique com portem ent à l’égard d ’autrui, de
la Nature, du tem ps et de la m ort, une certaine manière de
m ettre en form e le monde que l’historien doit être capable
de reprendre et d ’assumer. Ce sont là les dimensions de
l’histoire. Par rapport à elles, il n ’y a pas une parole, pas
un geste hum ains, m êm e habituels ou distraits, qui n ’aient
une signification. Je croyais m ’être tu par fatigue, tel m i­
nistre croyait n ’avoir dit qu’une phrase de circonstance, et
voilà que mon silence ou sa parole prennent un sens, parce
que ma fatigue on le recours à une form ule toute faite ne
sont pas fo rtuits, exprim ent un certain désintérêt, et donc
encore une certaine, prise de position à l’égard de la situa­
XIV AVANT-PROPOS

tion. Dans un événem ent considéré de près, au m o m ent où


il est vécu, tout paraît aller au hasard : l’am bition de ce­
lui-ci, telle rencontre favorable, telle circonstance locale
sem blent avoir été décisives. Mais les hasards se com pen­
sent et voilà que cette poussière de faits s’agglomèrent, des­
sin en t une certaine manière de prendre position à l’égard
de la situation hum aine, un événement dont les contours
sont définis et dont on peut parler. Faut-il com prendre
l'histoire à partir de l’idéologie, ou bien à partir de la po­
litique, ou bien à partir de la religion, ou bien à partir de
l’économie? Faut-il com prendre une doctrine par son conte­
n u m a nifeste ou bien par la psychologie de l’auteur et par
les événem ents de sa vie? Il fa u t com prendre de toutes les
façons à la fois, tout a u n sens, nous retrouvons sous tous
les rapports la m êm e structure d’être. Toutes ces vues sont
vraies à condition qu’on ne les isole pas, q u ’on aille ju sq u ’au
fo n d de l’histoire et q u ’on rejoigne l’unique noyau de signi­
fication existentielle qui s’explicite dans chaque perspective.
I l est vrai, com m e d it M arx, que l’histoire ne m arche pas
su r la tête, m ais vrai aussi q u ’elle ne pense pas avec ses
pieds. Ou p lu tô t nous n ’avons à nous occuper ni de sa
« tête », ni de ses « pieds », m ais de son corps. Toutes les
explications économ iques, psychologiques d ’une doctrine
sont vraies, puisque le penseur ne pense jam ais qu’à partir
de ce q u ’il est. La réflexion m êm e sur une doctrine ne sera
totale que si elle réussit à faire sa jonction avec l’histoire de
la doctrine et avec les explications externes et à replacer les
causes et le sens de la doctrine dans une structure d ’exis­
tence. Il y a, com m e d it Husserl, une « genèse du sens »
(Sinngenesis) (1), qui nous enseigne seule en dernière ana­
lyse ce que la doctrine « veut dire ». Comme la com préhen­
sion, la critique devra se poursuivre su r tous les plans, et,
bien entendu, on ne pourra pas se contenter, pour réfuter une
doctrine, de la relier à tel accident de la vie de l’auteur: elle
signifie au-delà, et il n ’y a pas d’accident p ur dans l’existence
n i dans la coexistence, puisque l’une et l’autre s ’assim ilent
les hasards pour en faire de la raison. E n fin , com m e elle est
indivisible dans le présent, l’histoire l’est dans la succession.
Par rapport à ses dim ensions fondam entales, toutes les pé­
riodes historiques apparaissent com m e des m anifestations
d une seule existence ou des épisodes d ’un seul drame, —
dont nous ne savons pas s’il a un dénouem ent. Parce que
nous som m es au m onde, nous som m es condamnés au sens,
(1) Le terme est usuel dans les Inédits. L’idée se trouve déjà dans le Formate
a n d transzendentale Logik, pp. 234 et suivantes.
AVANT-PROPOS xv

et nous ne pouvons rien faire n i rien dire q u i ne prenne un


nom dans l’histoire.

La plus im portante acquisition de la phénoménologie


est sans doute d ’avoir jo in t l’extrêm e subjectivism e et
l’extrêm e objectivism e dans sa notion du m onde ou de la
rationalité. La rationalité est exactem ent m esurée aux expé­
riences dans lesquelles elle se révèle. Il y a de la rationalité,
c’est-à-dire : les perspectives se recoupent, les perceptions
se confirm ent, un sens apparaît. Mais il ne doit pas être
posé à part, transform é en Esprit absolu ou en m onde au
sens réaliste. Le m onde phénoménologique, c’est, non pas
de l’être pur, mais le sens qui transparaît à l’intersection
de m es expériences et d l’intersection de mes expériences et
de celles d'autrui, par l’engrenage des unes sur les autres,
il est donc inséparable de la subjectivité et de Vintersub-
jectivité qui fo n t leur unité par la reprise de m es expé­
riences passées dans m es expériences présentes, de l’expé­
rience d ’autrui dans la m ienne. Pour la prem ière fois, la
m éditation du philosophe est assez consciente pour ne pas
réaliser dans le m onde et avant elle ses propres résultats.
Le philosophe essaye de penser le m onde, a utrui et soi-
m êm e, et de concevoir leurs rapports. Mais VEgo m éditant,
le « spectateur im partial » (uninttressierter Zuschauer) (1)
ne rejoignent pas une rationalité déjà donnée, ils * s’éta­
blissent » (2 ) et l’établissent par une initiative qui n’a pas
de garantie dans l’être et dont le droit repose entièrem ent
sur le pouvoir effectif qu’elle nous donne d ’assum er notre
histoire. Le monde phénom énologique n ’est pas l’exphci-
tation d ’un être préalable, mais la fondation de l ’être, la phi­
losophie n’est pas le reflet d’une vérité préalable, m ais
com m e l'art la réalisation d’une vérité. On dem andera com ­
m ent cette réalisation est possible et si elle ne rejoint pas
dans les choses une Raison préexistante. Mais le seul Logos
qui préexiste est le monde mêm e, et la philosophie qui le
fait passer d l’existence m anifeste ne com m ence pas par
Être possibl^ : elle est actuelle ou réelle, com m e le m onde,
dont elle fa it partie, et aucune hypothèse explicative n’est
plus claire que l’acte m êm e par lequel nous reprenons ce
monde inachevé pour essayer de le totaliser et de le penser.
La rationalité n’est pas un problème, il n’y a pas derrière
elle une inconnue que nous ayons à déterm iner déductive-
(1) et (2) vl* Méditation Cartésienne UnfcâHe).
XVI AVANT-PROPOS

m ent ou à prouver inductivem ent à partir d ’elle : nous as­


sistons à chaque instant à ce prodige de la connexion des
expériences, et personne ne sait m ieux que nous com m ent
il se fa it puisque nous sommes ce nœ ud de relations. Le
m onde et la raison ne fo n t pas problème ; disons, si l’on veut,
qu’ils sont m ystérieux, m ais ce m ystère les définit, il ne
saurait être question de le dissiper par quelque « solution »,
il est en deçà des solutions. La vraie philosophie est de rap­
prendre à voir le m onde, et en ce sens une histoire racontée
peut signifier le m onde avec autant de « profondeur » qu’un
traité de philosophie. Nous prenons en m ain notre sort,
nous devenons responsables de notre histoire par la ré­
flexion, m ais aussi bien par une décision où. nous engageons
notre vie, et dans les deux cas il s ’agit d’un acte violent
qui se vérifie en s ’exerçant.
L a phénoménologie, com m e révélation du m onde, repose
su r elle-m êm e o u encore se fonde elle-m êm e (1). Toutes les
connaissances s ’appuient sur un « sol » de postulats et fin a ­
lem ent sur notre com m unication avec le m onde com m e
prem ier établissem ent de la rationalité. La philosophie,
com m e réflexion radicale, se prive en principe de cette res­
source. Comme elle est, elle aussi, dans l’histoire, elle use,
elle aussi, d u m onde et de la raison constituée. Il faudra
donc q u ’elle s’adresse d elle-même l’interrogation qu’elle
adresse à toutes les connaissances, elle se redoublera donc
indéfinim ent, elle sera, com m e dit H usserl, un dialogue ou
une m éditation infinie, et, dans la m esure m êm e où elle
reste fidèle à son intention, elle ne saura jam ais où elle
va. L ’inachèvem ent de la phénoménologie et son allure
inchoative ne so n t pas le signe d’un échec, ils étaient inévi­
tables paice que la phénoménologie a pour tâche de révé­
ler le m ystère du m onde et le m ystère de la raison (2). S i
la phénom énologie a été un m ouvem ent avant d ’être une
doctrine ou un systèm e, ce n ’est ni hasard, ni im posture.
Elle est laborieuse com m e l’œuvre de Balzac, celle de
Proust, celle de Valéry ou celle de Cézanne, — par le m êm e
genre d ’attention et d ’étonnem ent, par la m êm ë exigence
de conscience, par la m êm e volonté de saisir le sens du
m onde ou de l’histoire à l’état naissant. Elle se confond
sous ce rapport avec l’effo rt de la pensée m oderne.

(1) R ückbcziehung d e r Phänom enologie a u f sich selb st, d isent les Inédits.
(2) Nous devons cette dernière expression à G. G u sdorf, actuellem ent p riso n ,
nier en A llem agne, q u i, d 'a ille u rs, re m p lo y a it peut-être d ans u n a u tre sens.
INTRODUCTION

LES PRÉJUGÉS CLASSIQUES

ET LE RETOUR AUX PHÉNOMÈNES


I. — LA « SENSATION »

En commençant l’étude de la perception, nous trouvons


dans le langage la notion de sensation, qui paraît immédiate
et claire : je sens du rouge, du bleu, du chaud, du froid. On
va voir pourtant qu’elle est la plus confuse qui soit, et que,
pour l’avoir admise, les analyses classiques ont manqué le
phénomène de la perception.
Je pourrais d’abord entendre par sensation la manière
dont je suis affecté et l’épreuve d’un état de moi-même. Le
gris des yeux fermés qui m’entoure sans distance, les sons du
demi-sommeil qui vibrent « dans ma tête » indiqueraient ce
que peut être le pur sentir. Je sentirais dans l’exacte mesure
où je coïncide avec le senti, où il cesse d’avoir place dans le
monde objectif et où il ne me signifie rien. C’est avouer que
l’on devrait chercher la sensation en deçà de tout contenu
qualifié, puisque le rouge et le vert, pour se distinguer l’un
de l’autre comme deux couleurs, doivent déjà faire tableau
devant moi, même sans localisation précise, et cessent donc
d’être moi-même. La sensation pure sera l’épreuve d’un
« choc » indifférencié, instantané et ponctuel- Il n'est pas
nécessaire de montrer, puisque les auteurs en conviennent,
que cette notion ne correspond à rien dont nous ayons l’expé­
rience, et que les perceptions de fait les plus simples que
nous connaissions, chez des animaux comme le singe et la
poule, portent sur des relations et non sur des termes abso­
lus (i). Mais il reste à se demander pourquoi on se croit
autorisé en droit à distinguer dans l’expérience perceptive
une couche d’ < impressions ». Soit une tache blanche sur un
fond homogène. Tous les points de la tache ont en commun
une certaine « fonction > qui fait d’eux une « figure ». La
couleur de la figure est plus dense et comme plus résistante
que celle du fond; les bords de la tache blanche lui « appar­
tiennent » et ne sont pas solidaires du fond pourtant contigu;
la tache paraît posée sur le fond et ne l’interrompt pas.
Chaque partie annonce plus qu’elle ne contient et cette per­
ception élémentaire est donc déjà chargée d’un sens. Mais si

(I) Voir Im Structure au Comportement, p. 142 et suivantes.


10 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION
la figure et le fond, comme ensemble, ne sont pas sentis, il
iaut bien, dira-t-on, qu'ils le soient en chacun de leurs points.
Ce serait oublier que chaque point à son tour ne peut être
perçu que comme une figure sur un fond. Quand la Gestalt-
theorie nous dit qu’une figure sur un fond est la donnée
sensible la plus simple que nous puissions obtenir, ce n’est
pas là un caractère contingent de la perception de fait, qui
nous laisserait libres, dans une analyse idéale, d’introduire
la notion d’impression. C’est la définition même du phéno­
mène perceptif, ce sans quoi un phénomène ne peut être dit
perception. Le « quelque chose » perceptif est toujours au
milieu d’autre chose, il fait toujours partie d’un « champ ».
Une plage vraiment homogène, n ’offrant rien à percevoir ne
peut être donnée à aucune perception. La structure de la per­
ception effective peut seule nous enseigner ce que c’est que
percevoir. La pure impression n ’est donc pas seulement
introuvable, mais imperceptible et donc impensable comme
moment de la perception. Si on l’introduit, c’est qu’au lieu
d’être attentif à l’expérience perceptive, on l’oublie en faveur
de l’objet perçu. Un champ visuel n’est pas fait de visions
locales. Mais l’objet vu est fait de fragments de matière et les
points de l’espace sont extérieurs les uns aux autres. Une
donnée perceptive isolée est inconcevable, si du moins nous
faisons l’expérience mentale de la percevoir. Mais il y a dans
le monde des objets isolés ou du vide physique.
Je renoncerai donc à définir la sensation par l’impression
pure. Mais voir, c’est avoir des couleurs ou des lumières,
entendre, c’est avoir des sons, sentir, c’est avoir des qualités,
et, pour savoir ce que c’est que sentir, ne suffit-il pas d’avoir
vu du rouge ou entendu un la? — Le rouge et le vert ne sont
pas des sensations, ce sont des sensibles, et la qualité n’est
pas un élément de la conscience, c’est une propriété de
l’objet. Au lieu de nous offrir un moyen simple de délimiter
les sensations, si nous la prenons dans l’expérience même
qui la révèle, elle est aussi riche et aussi obscure que l’objet
ou que le spectacle perceptif entier. Cette tache rouge que
jt vois sur le tapis, elle n ’est rouge que compte tenu d’une
ombre qui la traverse, sa qualité n’apparaît qu’en rapport
avec les jeux de la lumière, et donc comme élément d’une
configuration spatiale. D’ailleurs, la couleur n’est déterminée
que si elle s’étale sur une certaine surface, une surface trop
petite serait inqualifiable. Enfin, ce rouge ne serait à la lettre
pas le même s’il n’était le < rouge laineux » d’un tapis ( 1 ).

(1) J.-P. Sa r tr e, L’Imaginaire, p. 241.


LA c SENSATION » 11

L’analyse découvre donc dans chaque qualité des significa­


tions qui l’habitent- Dira-t-on qu’il ne s’agit là que des
qualités de notre expérience effective, recouvertes par tout un
savoir, et que l’on garde le droit de concevoir une « qualité
pure » qui définirait le « pur sentir »? Mais, on vient de le
voir, ce pur sentir reviendrait à ne rien sentir et donc à ne
pas sentir du tout. La prétendue évidence du sentir n’est pas
fondée sur un témoignage de la conscience, mais sur le pré­
jugé du monde. Nous croyons très bien savoir ce que c’est
que « voir », « entendre », « sentir », parce que depuis long­
temps la perception nous a donné des objets colorés ou
sonores. Quand nous voulons l’analyser, nous transportons
ces objets dans I3 . conscience. Nous commettons ce que les
psychologues appellent 1’ « experience error », c’est-à-dire
que nous supposons d’emblée dans notre conscience des
choses ce que nous savons être dans les choses. Nous faisons
de la perception avec du perçu. Et comme le perçu lui-même
n ’est évidemment accessible qu’à travers la perception, nous
ne comprenons finalement ni l’un ni l’autre. Nous sommes
pris dans le monde et nous n’arrivons pas à nous en détacher
pour passer à la conscience du monde. Si nous le faisions,
nous verrions que la qualité n ’est jamais éprouvée immédia­
tement et que toute conscience est conscience de quelque
chose. Ce « quelque chose » n ’est d’ailleurs pas nécessaire­
ment un objet identifiable. Il y a deux manières de se trom­
per sur la qualité : l’une est d’en faire un élément de la
conscience, alors qu’elle est objet pour la conscience, de la
traiter comme une impression muette alors qu’elle a toujours
un sens, l’autre est de croire que ce sens et cet objet, au
niveau de la qualité, soient pleins et déterminés. Et la
seconde erreur comme la première vient du préjugé du
monde. Nous construisons par l’optique et la géométrie le
fragment du monde dont l’image à chaque moment peut se
former sur notre rétine. Tout ce qui est hors de ce périmètre,
ne se reflétant sur aucune surface sensible, n ’agit pas plus
sur notre vision que la lumière sur nos yeux fermés. Nous
devrions donc percevoir un segment du monde cerné de
limites précises, entouré d’une zone noire, rempli sans lacune
de qualités, sous-tendu par des rapports de grandeur déter­
minés comme ceux qui existent sur la rétine. Or, l’expé­
rience n ’offre rien de pareil et nous ne comprendrons jamais,
à partir du monde, ce que c’est qu’un cham p visuel. S’il est
possible de tracer un périmètre de vision en approchant peu
à peu du centre les stimuli latéraux, d’un moment à l’autre
les résultats de la mesure varient et l’on n’arrive jamais à
12 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

assigner le moment où un stimulus d'abord vu cesse de l’être.


La région qui entoure le champ visuel n’est pas facile à
décrire, mais il est bien sûr qu’elle n’est ni noire ni grise.
II y a là une vision indéterm inée, une vision de je ne sais
quoi, et, si l’on passe à la limite, ce qui est derrière mon dos
n’est pas sans présence visuelle. Les deux segments de droite,
dans l’illusion de Müller-Lyer (fig. 1), ne sont ni égaux ni
inégaux, c’est dans le monde objectif que cette alternative
s’impose (1). Le champ visuel est ce milieu singulier dans
lequel les notions contradictoires
s’entrecroisent parce que les ob- .
jets — les droites de Müller-Lyer y — ■ ^
— n’y sont pas posés sur le terrain
de l’être, où une comparaison serait y \
possible, mais saisis chacun dans \ /
son contexte privé comme s’ils
n’appartenaient pas au même uni-
vers. Les psychologues ont long­
temps m is tout leur soin à ignorer ces phénomènes. Dans le
monde pris en soi tout est déterminé. Il y a bien des spec­
tacles confus, comme un paysage par un jour de brouillard,
mais justement nous admettons toujours qu’aucun paysage
réel n ’est en soi confus. Il ne l’est que pour nous. L’objet,
diront les psychologues, n’est jamais ambigu, il ne le devient
que par l’inattention. Les limites du champ visuel ne sont
pas elles-mêmes variables, et il y a un moment où l’objet
qui s’approche commence absolument d’être vu, simplement
nous ne le « remarquons » (2) pas. Mais la notion d'atten­
tion, comme nous le montrerons plus amplement, n’a pour
elle aucun témoignage de la conscience. Ce n’est qu’une hy­
pothèse auxiliaire que l’on forge pour sauver le préjugé du
monde objectif. Il nous faut reconnaître l’indéterminé
comme un phénomène positif. C’est dans cette atmosphère
que se présente la qualité. Le sens qu’elle renferme est un
sens équivoque, il s’agit d’une valeur expressive plutôt que
d’une signification logique. La qualité déterminée, par
laquelle l’empirisme voulait définir la sensation, est un objet,
non un élément, de la conscience, et c’est l’objet tardif, d’une
conscience scientifique. A ces deux titres, elle masque la sub­
jectivité plutôt qu’elle ne la révèle.
Les deux définitions de la sensation que nous venons d’es-

(1) K o f f k a . Psychologie, p. 530.


(2) Nous traduisons le « take notice * ou le « bemerken » des
psychologues.
w
< LA SENSATION » 13

sayer n’étaient directes qu’en apparence. On vient de le voir,


elles se modelaient sur l’objet perçu. En quoi elles étaient
d’accord avec le sens commun, qui, lui aussi, délimite le sen­
sible par les conditions objectives dont il dépend. Le visible
est ce qu’on saisit avec les yeux, le sensible est ce qu’on saisit
par les sens. Suivons l’idée de sensation sur ce terrain (1) et
voyons ce que deviennenf, dans le premier degré de réflexion
qu’est la science, ce « par », cet « avec », et la notion d’or­
gane des sens. A défaut d’une expérience de la sensation,
trouvons-nous du moins, dans ses causes et dans sa genèse
objective, des raisons de la maintenir comme concept expli­
catif ? La physiologie, à laquelle le psychologue s’adresse
comme à une instance supérieure, est dans le même embar­
ras que la psychologie. Elle aussi commence par situer son
objet dans le monde et par le traiter comme un fragment
d’étendue. Le com portem ent se trouve ainsi caché par le
réflexe, l’élaboration et la mise en forme des stimuli, par une
théorie longitudinale du fonctionnement nerveux, qui fait
correspondre en principe à chaque élément de la situation
un élément de la réaction (2). Comme la théorie de l’arc
réflexe, la physiologie de la perception commence par
admettre un trajet anatomique qui conduit d’un récepteur

(1) Il n ’y a p a s lieu, comme le fait, par exemple, J a s p e r s (Zur


Analyse der Trugwahrnehmungen), d e refuser l a discussion e n
o p p o s a n t u n e psychologie descriptive qui « comprend » les p h é ­
n o m è n e s à u n e psychologie explicative qui en considère la g e ­
n è s e . L e psychologue voit toujours la conscience comme placée
dans un corps au milieu du monde, pour lui la série stimulus-
impression-perception est une suite d’événements à l’issue des­
q u e ls la perception commence. Chaque conscience est née dans
le i n o n d e e t chaque perception est une nouvelle naissance de la
c o n s c i e n c e . Dans cette perspective, les données « immédiates »
de la perception peuvent toujours être récusées comme de sim­
ples apparences et comme les produits complexes d’une genèse.
La m é th o d e descriptive ne peut acquérir un droit propre que du
p o i n t de v u e transcen dental. Mais, même de ce point de vue, i l
r e s t e à comprendre comment la conscience s’aperçoit ou s’appa-
raît insérée dans une nature. Pour le philosophe comme pour le
p s y c h o lo g u e , i l y a donc toujours un problème de la genèse e t
l a s e u le méthode possible est de suivre, dans son développement
s c ie n tif iq u e , l'explication causale pour en préciser le sens et la
m e t t r e à s a vraie place dans l’ensemble de la vérité. C’est pour­
q u o i o n n e trouvera ici aucune réfutation, mais un effort pour
c o m p r e n d r e les difficultés propres de la pensée causale.
(2) Voir La Structure du Comportement, chap. I.
14 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

déterminé par un transm etteur défini à un poste enregis


treur (1) spécialisé lui aussi. Le monde objectif étant donné,
on admet qu’il confie aux organes de sens des messages qui
doivent donc être portés, puis déchiffrés, de manière à repro­
duire en nous le texte original. De là en principe une corres­
pondance ponctuelle et une connexion constante entre le sti­
mulus et la perception élémentaire. Mais cette « hypothèse
de constance » (2 ) entre en conflit avec les données de la
conscience et les psychologues mêmes qui l’admettent en
reconnaissent le caractère théorique (3). Par exemple, la
force du son sous certaines conditions lui fait perdre de la
hauteur, l’adjonction de lignes auxiliaires rend inégales deux
figures objectivement égales (4), une plage colorée nous
paraît sur toute sa surface de même couleur, alors que les
seuils chromatiques des différentes régions de l a rétine
devraient la faire ici rouge, ailleurs orangée, dans certains
cas même achromatique (5). Ces cas où le phénomène
n ’adhère pas au stimulus doivent-ils être maintenus dans le
cadre de la loi de constance et expliqués par des facteurs
additionnels, — attention et jugement — ou bien faut-il
rejeter la loi elle-même ? Quand du rouge et du vert, pré­
sentés ensemble, donnent une résultante grise, on admet que
la combinaison centrale des Stimuli peut donner lieu immé­
diatement à une sensation différente de ce que les stimuli
objectifs exigeraient. Quand la grandeur apparente d’un
objet varie avec s a distance apparente, ou s a couleur a p p a ­
rente avec les souvenirs que nous en avons, on reconnaît que
« les processus sensoriels ne sont pas inaccessibles à dès
influences centrales » (6 ). Dans ce cas donc le « sensible » ne
peut plus être défini comme l’effet immédiat d’un stimulus
extérieur. La même conclusion ne s’applique-t-elle pas aux
trois premiers exemples que nous avons cités ? Si l’attention,
si une consigne plus précise, si le repos, si l’exercice pro­
longé ramènent finalement des perceptions conformes à la
(1) Nous traduisons à peu près la série « Empfänger-Ueber-
mittler-Empfinder », dont parle J. S t e i n , Ueber die Veränderung
der Sinnesleistungen und die Entstehung von Trugwahmehmun~
gen, p. 351.
(2) K c e h l e r , Ueber unbemerkte Empfindungen und Urteils-
täuschungen.
(3) S t u m p f le fait expressément. Cf K c e h l e r , ibid., p. 54.
(4) Id. ibid., pp. 57-58, cf pp. 58-GG.
(5) R. D e j e a n . Les Conditions objectives de la Perception
visuelle, pp. 60 et 83.
(6) S t u m p f , cité par K c e h l e r , ibid., p. 58.
LA « SENSATION » 15-

loi de constance, cela n’en prouve pas la valeur générale, car,


dans les exemples cités, la première apparence avait un
caractère sensoriel au même titre que les résultats obtenus
finalement, et la question est de savoir si la perception atten­
tive, la concentration du sujet sur un point du champ visuel,
— par exemple la « perception analytique » des deux lignes
principales dans l'illusion de Müller-Lyer, — au lieu de
révéler la « sensation normale » ne substituent pas un mon­
tage exceptionnel au phénomène originel (1). La loi de cons­
tance ne peut se prévaloir contre le témoignage de la
conscience d’aucune expérience cruciale où elle ne soit déjà
impliquée, et partout où on croit l’établir elle est déjà sup­
posée (2). Si nous revenons aux phénomènes, ils nous monr
trent l’appréhension d’une qualité, exactement comme celle
d ’une grandeur, liée à tout un contexte perceptif, et les sti—
muli ne nous donnent plus le moyen indirect que nous cher­
chions de délimiter une couche d’impressions immédiates.
Mais, quand on cherche une définition « objective » de la sen­
sation, ce n’est pas seulement le stimulus physique qui se
dérobe. L'appareil sensoriel, tel que la physiologie moderne
se le représente, n’est plus propre au rôle de « transmetteur »
que la science classique lui faisait jouer. Les lésions non
corticales des appareils tactiles raréfient sans doute les
points sensibles au chaud, au froid, ou à la pression, et dimi­
nuent la sensibilité des points conservés. Mais si- l’on
applique à l’appareil lésé un excitant assez étendu, les sensa­
tions spécifiques reparaissent; l’élévation des seuils est
compensée par une exploration plus énergique de la main
(3). On entrevoit, au degré élémentaire de la sensibilité, une'
collaboration des stimuli partiels entre eux et du système
sensoriel avec le système moteur, qui, dans une constellation
physiologique variable, maintient constante la sensation, et
qui donc interdit de définir le processus nerveux comme la
simple transmission d’un message donné. La destruction de
la fonction visuelle, quel que soit l’emplacement des lésions,
suit la même loi : toutes les couleurs sont d’abord atteintes
(1) K œ h l e r , ibid. pp. 58-63.
(2) Il est juste d’ajouter que c ’est le cas de toutes les théories
et que nulle part il n’y a d’expérience cruciale. Pour la même
raison l’hypothèse de constance ne peut être rigoureusement
réfutée sur le terrain de l’induction. Elle se discrédite parce
qu’elle ignore et ne permet pas de comprendre les phénomènes.
Encore faut-il, pour les apercevoir et pour la juger, que nous
l ’ayons d ’abord « mise en suspens ».
(3) J. S t e i n , ouvrage cité, pp. 357-359.
16 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

(1) et perdent leur saturation. Puis le spectre se simplifie, se


ramène à quatre et bientôt à deux couleurs; on arrive fina­
lement à une monochromasie en gris, sans d’ailleurs que la
couleur pathologique soit jamais identifiable à une couleur
normale quelconque. Ainsi, dans les lésions centrales comme
dans les lésions périphériques, « la perte de substance ner­
veuse a pour effet non seulement un déficit de certaines qua­
lités, mais le passage à une structure moins différenciée et
plus primitive » (2). Inversement, le fonctionnement nor­
mal doit être compris comme un processus d’intégration
où le texte du monde extérieur est non pas recopié, mais
constitué. Et si nous essayons de saisir la « sensation » dans
la perspective des phénomènes corporels qui la préparent,
nous trouvons non pas un individu psychique, fonction de
certaines variables connues, mais une formation déjà liée à
un ensemble et déjà douée d’un sens, qui ne se distingue
qu’en degré des perceptions plus complexes et qui donc ne
nous avance à rien dans notre délimitation du sensible pur.
Il n’y a pas de définition physiologique de la sensation et
plus généralement il n’y a pas de psychologie physiologique
autonome parce que l'événement physiologique lui-même
obéit à des lois biologiques et psychologiques. Pendant long­
temps, on a cru trouver dans le conditionnement périphé­
rique une manière sûre de repérer les fonctions psychiques
« élémentaires » et de les distinguer des fonctions « supé­
rieures » moins strictement liées à l’infrastructure corpo­
relle- Une analyse plus exacte découvre que les deux sortes
de fonctions s’entrecroisent. L’élémentaire n’est plus ce qui
par addition constituera le tout ni d’ailleurs une simple occa­
sion pour le tout de se constituer. L’événement élémentaire
est déjà revêtu d’un sens, et la fonction supérieure ne réa­
lisera qu’un mode d’existence plus intégré ou une adapta­
tion plus valable, en utilisant et en sublimant les opérations
subordonnées. Réciproquement, « l’expérience sensible est
un processus vital, aussi bien que la procréation, la respira­
tion ou la croissance » (3). La psychologie et la physiologie
ne sont donc plus deux sciences parallèles, mais deux déter-

(1) L e d a lto n is m e m ê m e n e p r o u v e p a s q u e c e r t a i n s a p p a r e i l s
s o i e n t e t s o i e n t s e u ls c h a r g é s d e l a « v is io n » d u r o u g e e t d u
v e r t , p u i s q u ’u n d a l t o n ie n r é u s s i t à r e c o n n a î t r e le r o u g e s i o n lu i'
p r é s e n t e u n e la r g e p la g e c o lo r é e o u s i l ’o n f a i t d u r e r la p r é s e n ­
t a t i o n d e la c o u le u r . I d . ib id ., p . 3G5.
(2) W e iz s a c k e r , c ité p a r S t e i n , ib i d ., p . 3 6 4 .
(3) I d . i b i d . p . 354.
LA « SENSATION > 17

initiations du comportement, la première concrète, la


seconde abstraite (1). Quand le psychologue demande au
physiologiste une définition de la sensation « par ses cau­
ses », nous disions qu’il retrouve sur ce terrain ses propres
difficultés, et nous voyons maintenant pourquoi. Le physio­
logiste a pour son compte à se débarrasser du préjugé réa­
liste que toutes les sciences empruntent au sens commun et
qui les gêne dans leur développement. Le changement de sens
des mots < élémentaire » et « supérieur » dans la physiolo­
gie moderne annonce un changement de philosophie (2 ).
Le savant, lui aussi, doit apprendre à critiquer l’idée d’un
monde extérieur en soi, puisque les faits mêmes lui suggè­
rent de quitter celle du corps comme transmetteur de messa­
ges. Le sensible est ce qu’on saisit avec les sens, mais nous
savons maintenant que cet « avec » n ’est pas simplement ins­
trumental, que l’appareil sensoriel n’est pas un conducteur,
que même à la périphérie l’impression physiologique se
trouve engagée dans des relations considérées autrefois
comme centrales.
Une fois de plus, la réflexion — même la réflexion seconde
de la science — rend obscur ce qu’on croyait clair. Nous pen­
sions savoir ce que c’est que sentir, voir, entendre, et ces
mots font maintenant problème. Nous sommes invités à reve­
nir aux expériences mêmes qu’ils désignent pour les définir
à nouveau. La notion classique de sensation, elle, n’était pas
un concept de réflexion, mais un produit tardif de la pen­
sée tournée vers les objets, le dernier terme de la représen­
tation du monde, le plus éloigné de la source constitutive
et pour cette raison le moins clair. Il est inévitable que dans
son effort général d’objectivation la science en vienne à se
représenter l’organisme humain comme un système physique
en présence de stimuli définis eux-mêmes par leurs proprié­
tés physico-chimiques, cherche à reconstruire sur cette base
la perception effective (3) et à fermer le cycle de la connais-
(1) Sur tous ces points cf La Structure du Comportement en
particulier, pp. 5 2 et suivantes, 65 et suivantes.
(2) G e l b . Die Farbenkonstanz der Sehdinge, p. 595.
(3) « Les sensations sont certainement des produits artificiels,
mais non pas arbitraires, elles sont les totalités partielles der­
nières dans lesquelles les structures naturelles peuvent être
décomposées par 1’ « attitude analytique ». Considérées de ce
point de vue, tlles contribuent à la connaissance des structures
et par conséquent les résultats de l’étude des sensations, correc­
tement interprétés, sont un élément important de l a psychologie
4e l a perception. » K o f f k a , Psychologie, p. 5 4 8 .
18 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION
sance scientifique en découvrant les lois selon lesquelles se
produit la connaissance elle-même, en fondant une science
objective de la subjectivité (1). Mais il est inévitable aussi
que cette tentative échoue. Si nous nous reportons aux
recherches objectives elles-mêmes, nous découvrons d’abord
que les conditions extérieures du champ sensoriel ne le déter­
minent pas partie par partie et n’interviennent qu’en rendant
possible une organisation autochtone, — c’est ce que mon­
tre la Gestalttheorie ; — ensuite que dans l’organisme la
structure dépend de variables comme le sens biologique de
la situation, qui ne sont plus des variables physiques, de
sorte que l’ensemble échappe aux instruments connus de
l’analyse physico-mathématique pour s’ouvrir à un autre
type d’intelligibilité (2). Si maintenant nous nous retour­
nons, comme on le fait ici, vers l’expérience perceptive, nous
remarquons que la science ne réussit à construire qu’un sem­
blant de subjectivité : elle introduit des sensations qui sont
des choses, là où l’expérience montre qu’il y a déjà des en­
sembles significatifs, elle assujettit l’univers phénoménal à
•des catégories qui ne s’entendent que de l’univers de la
science. Elle exige que deux lignes perçues, comme deux li­
gnes réelles, soient égales ou inégales, qu’un cristal perçu ait
un nombre de côtés déterminé (3) sans voir que le propre
du perçu est d’admettre l’ambiguïté, le « bougé », de se lais-:
ser modeler par son contexte. Dans l’illusion de Müller-Lyer,
l’une des lignes cesse d’être égale à l’autre sans devenir
« inégale » : elle de’v ient « autre ». C’est-à-dire qu’une ligne
objective isolée et la même ligne prise dans une figure ces­
sent d’être, pour la perception, « la même ». Elle n ’est identi­
fiable dans ces deux fonctions que pour une perception ana­
lytique qui n’est pas naturelle. De même le perçu comporte
des lacunes qui ne sont pas de simples « imperceptions ».
Je peux par la vue ou par le toucher connaître un cristal
comme un corps « régulier » sans en avoir, même tacite­
ment, compté les côtés, je peux être familiarisé avec une phy­
sionomie sans jamais avoir perçu pour elle-même la couleur
des yeux. La théorie de la sensation, qui compose tout sa­
voir de qualités déterminées, nous construit des objets net­
toyés de toute équivoque, purs, absolus, qui sont plutôt
l’idéal de la connaissance que scs thèmes effectifs, elle ne

(1) Cf G u il l a u m e , L’Objectivilê en Psychologie,


(2) Cf La Structure du Comportement, chap. III.
(3) K o f f k a , Psychologie, pp. 530 et 549.
LA « SENSATION > 19

s'adapte qu’à la superstructure tardive de la conscience.


C’est là que « se réalise approximativement l’idée de la sen­
sation » (1). Les images que l’instinct projette devant lui,
celles que la tradition recrée dans chaque génération, ou
simplement les rêves se présentent d’abord à droits égaux
avec les perceptions proprement dites, et la perception vé­
ritable, actuelle et explicite, se distingue peu à peu des phan­
tasmes par un travail critique. Le mot indique une direction
plutôt qu’une fonction primitive (2). On sait que la cons­
tance de la grandeur apparente des objets pour des distances
variables, ou celle de leur couleur pour des éclairages diffé­
rents sont plus parfaites chez l’enfant que chez
l’adulte (3). C’est dire que la perception est plus stricte­
ment liée à l’excitant local dans son état tardif que dans son
état précoce et plus conforme à la théorie de la sensation
chez l’adulte que chez l’enfant. Elle est comme un filet dont
les nœuds apparaissent de plus en plus nettement (4). On
a donné de la « pensée primitive » un tableau qui ne se com­
prend bien que si J’on rapporte les réponses des primitifs,
leurs énonciations et l’interprétation du sociologue au fonds
d’expérience perceptive qu’elles cherchent toutes à tra­
duire (5). C’est tantôt l’adhérence du perçu à son contexte
et comme sa viscosité, tantôt la présence en lui d’un indéter­
miné positif qui empêchent les ensembles spatiaux, tempo­
rels et numériques de s’articuler en termes maniables, dis­
tincts et identifiables. Et c’est ce domaine préobjectif que
nous avons à explorer en nous-mêmes si nous voulons com­
prendre le sentir.

(1) M. S c h e l e r , Die Wissensformen und die Gesellschaft,


p. 412.
(2) Id. ibid., p . 397. « L’homme, mieux que l’animal, a p p r o c h é
d’images idéales et exactes, l’adulte mieux que l’enfant, les
hommes mieux que les femmes, l’individu mieux que le membre
d’une collectivité, l’homme qui pense historiquement et systé­
matiquement mieux que l’homme mû par une tradition, « pris »
en elle et incapable de transformer en objet, par la constitution
du souvenir, le milieu dans lequel il est pris, de l’objectiver, de
le localiser dans le temps et de le posséder dans la distance du
passé. »
(3) H e r in g , J a e n s c h .
(4) S c h e l e r , Die Wissensformen und die Gesellschaft, p . 412.
(5) Cf W e r t h e im e r , Ueber das Denken der Naturvölker, i n Drei
Abhandlungen zur Gesielt theorie
II. — U € ASSOCIATION » ET LA « PROJECTION

DES SOUVENIRS »

La notion de sensation, une fois introduite, fausse toute


l’analyse de la perception. Déjà une « figure » sur un
« fond > contient, avons-nous dit, beaucoup plus que les
qualités actuellement données. Elle a des « contours » qui
n ’ « appartiennent » pas au fond et s’en « détachent », elle
est « stable » et de couleur « compacte », le fond est illimité
et de couleur incertaine, il « se continue » sous la figure. Les
différentes parties de l’ensem ble— par exemple les parties de
la figure les plus voisines du fond — possèdent donc, outre
une couleur et des qualités, un sens particulier. La ques­
tion est de savoir de quoi est fait ce sens, ce que veulent dire
les mots de « bord » et de « contour », ce qui se passe quand
un ensemble de qualités est appréhendé comme figure sur
un fond. Mais la sensation, une fois introduite comme élé­
ment de la connaissance, né nous laisse pas le choix de
la réponse. Un être qui pourrait sentir — au sens de : coïn­
cider absolument avec une impression ou avec une qua­
lité — ne saurait avoir d’autre mode de connaissance.
Qu'une qualité, qu’une plage rouge signifie quelque chose,
qu’elle soit par exemple saisie comme une tache sur un fond,
cela veut dire que le rouge n’est plus seulement cette couleur
chaude, éprouvée, vécue dans laquelle je me perds, qu’il an­
nonce quelque autre chose sans la renfermer, qu’il exerce
une fonction de connaissance et que ses parties compo­
sent ensemble une totalité à laquelle chacune se relie sans
quitter sa place. Désormais le rouge ne m’est plus seulement
présent, mais il me représente quelque chose, et ce qu’il re­
présente n’est pas possédé comme une « partie réelle » de
ma perception mais seulement visé comme une « partie in­
tentionnelle » (i). Mon regard ne se fond pas dans le con-

(i) L’expression est de H u s s e r l . L’idée est reprise avec profon­


deur chez M. P r a d in e s , Philosophie de la Sensalion, I, en par­
ticulier pp. 152 et suivantes.
V < ASSOCIATION » 21

tour ou dans la tache comme il fait dans le rouge matérielle­


ment pris : il les parcourt ou les domine. Pour recevoir en
elle-même une signification qui la pénètre vraiment, pour
s’intégrer dans un « contour » lié à l’ensemble de la « fi­
gure » et indépendant du « fond », la sensation ponctuelle de­
vrait cesser d’être une coïncidence absolue et par consé­
quent cesser d’être comme sensation. Si nous admettons un
« sentir » au sens classique, la signification du sensible ne
peut plus consister qu’en d’autres sensations présentes ou
virtuelles. Voir une figure, ce ne peut être que posséder si­
multanément les sensations ponctuelles qui en font partie.
Chacune d’elles reste toujours ce qu’elle est, un contact
aveugle, une impression, l’ensemble se fait « vision > et
forme un tableau devant nous parce que nous apprenons à
passer plus vite d’une impression à l’autre. Un contour n’est
rien qu’une somme de visions lo­
cales et la conscience d’un con­
tour est un être collectif. Les élé­
ments sensibles dont il est fait
ne peuvent pas perdre l’opacité
qui les définit comme sensibles
pour s’ouvrir à une connexion
intrinsèque, à une loi de consti­
tution commune. Soient trois
points A , B, C pris sur le con­
tour d’une figure, leur ordre
dans l’espace est leur manière et
de coexister sous nos yeux et cette coexistence, si rappro­
chés que je les choisisse, la somme de leurs existences sépa­
rées, la position de A, plus la position de B, plus la position
de C. Il peut arriver que l’empirisme quitte ce langage ato-
miste et parle de blocs d’espace ou de blocs de durée, ajoute
une expérience des relations à l’expérience des qualités. Cela
ne change rien à la doctrine. Ou bien le bloc d’espace est
parcouru et inspecté par un esprit, mais alors on quitte
l’empirisme, puisque la conscience n’est plus définie par
l’impression — ou bien il est lui-même donné à la façon
d’une impression et il est alors aussi fermé à une coordi­
nation plus étendue que l’impression ponctuelle dont nous
parlions d’abord. Mais un contour n ’est pas seulement l’en­
semble des données présentes, celles-ci en évoquent d’au­
tres qui viennent les compléter. Quand je dis que j’ai de­
vant moi une tache rouge, le sens du mot tache est fourni
par des expériences antérieures au cours desquelles j’ai ap­
pris à l ’employer. La distribution dans l’espace des trois
22 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

points A, B, C «voque d’autres distributions analogues et je


dis que je vois un cercle. L’appel à l’expérience acquise ne
change rien, lui non plus, à la thèse ëmpiriste. L’ < associa­
tion des idées » qui ramène l’expérience passée ne peut res­
tituer que des connexions extrinsèques et ne peut qu’en être
une elle-même parce que l’expérience originaire n ’en com­
portait pas d’autres. Une fois qu’on a défini la conscience
comme sensation, tout mode de conscience devra em­
prunter sa clarté à la sensation. Le mot de cercle, le mot
d’ordre n’ont pu désigner dans les expériences antérieures
auxquelles je me reporte que la manière concrète dont nos
sensations se répartissaient devant nous, un certain arran­
gement de fait, une manière de sentir. Si les trois points 4 ,
B, C sont sur un cercle, le trajet A B « ressemble » au trajet
BC, mais cette ressemblance veut dire seulement qu’en fait
l’un fait penser à l’autre. Le trajet A , B, C ressemble à d’au­
tres trajets circulaires que mon regard a suivis, mais cela
veut dire seulement qu’il en éveille le souvenir et en fait pa­
raître l’image. Jamais deux termes ne peuvent être identifiés,
aperçus ou compris comme le m êm e, ce qui supposerait que
leur eccéité est surmontée, ils ne peuvent être qu’associés in­
dissolublement et substitués partout l’un à l’autre. La con­
naissance apparaît comme un système de substitutions où
une impression en annonce d’autres sans jamais en rendre
raison, où des mots font attendre des sensations comme le
soir fait attendre la nuit. La signification du perçu n’est rien
qu’une constellation d’images qui commencent de reparaître
sans raison. Les images ou les sensations les plus simples
sont en dernière analyse tout ce qu’il y a à comprendre dans
les mots, les concepts sont une manière compliquée de les dé­
signer, et comme elles sont elles-mêmes des impressions in­
dicibles, comprendre est une imposture ou une illusion, la
connaissance n’a jamais prise sur ses objets qui s’entraînent
l’un l’autre et l’esprit fonctionne comme une machine à cal­
culer ( 1 ), qui ne sait pas pourquoi ses résultats sont vrais.
La sensation n ’admet pas d’autre philosophie que le nomina­
lisme, c’est-à-dire la réduction du sens au contre-sens de la
ressemblance confuse ou au non-sens de l’association par
contiguïté.
Or les sensations et les images qui devraient commencer
et terminer toute la connaissance n’apparaissent jamais que
dans un horizon de sens et la signification du perçu, loin de

(1) H u s s e r l . Logische Untersuchungen, chap. I, Prolegomena


tur reinen Logik, p. 6 8 .
L’ c ASSOCIATION » 23
résulter d’une association, est au contraire présupposée dans
toutes les associations, qu’il s’agisse de la synopsis d’une
figure présente ou de l’évocation d’expériences anciennes. No­
tre champ perceptif est fait de « choses » et de « vides entre
les choses» (1). Les parties d’une chose ne sont pas liées
entre elles par une simple association extérieure qui résul­
terait de leur solidarité constatée pendant les mouvements
de l’objet. D ’abord je vois comme choses des ensembles que
je n’ai jamais vu se mouvoir : des maisons, le soleil, des
montagnes. Si l’on veut que j ’étende à l’objet immobile une
notion acquise dans l’expérience des objets mobiles, il faut
bien que la montagne présente dans son aspect effectif .quel­
que caractère qui fonde sa reconnaissance comme chose et
justifie ce transfert. Mais alors ce caractère suffit, sans au­
cun transfert, à expliquer la ségrégation du champ. Même
l’unité des objets usuels que l’enfant peut manier et dépla­
cer, ne se ramène pas à la constatation de leur solidité. Si
nous nous mettions à voir comme choses les intervalles entre
les choses, l’aspect du monde serait aussi sensiblement chan­
gé que celui de la devinette au moment où j ’y découvre « le
lapin » ou « le chasseur ». Ce ne seraient pas les mêmes élé­
ments autrement liés, les mêmes sensations autrement asso­
ciées, le même texte investi d’un autre sens, la même ma­
tière dans une autre forme, mais vraiment un autre monde.
Il n’y a pas des dominées indifférentes qui se mettent à for­
mer ensemble une chose parce que des contiguïtés ou de»
ressemblances de fait les associent ; c’est au contraire parce
que nous percevons un ensemble comme chose que l’attitude
analytique peut y discerner ensuite des ressemblances ou
des contiguïtés. Ceci ne veut pas dire seulement que sans la
perception du tout nous ne songerions pas à rem arquer la
ressemblance ou la contiguïté de ses éléments, m ais à la let­
tre qu’ils ne feraient pas, partie du même monde et qu’elles
n ’existeraient pas du tout. Le psychologue, qui pense tou­
jours la conscience dans le monde, met la ressemblance et la
contiguïté des stimuli au nombre des conditions objectives
qui déterminent la constitution d’un ensemble. Les stimuli
les plus proches ou les plus semblables, dit-il (2 ), ou ceux
qui, assemblés, donnent au spectacle le meilleur équilibre,
tendent pour la perception à s’unir dans la mcme configura­
tion. Mais ce langage est trompeur parce qu’il confronte les

(1) Voir par exemple Kœ hler, Gestalt Psychology, pp. 164-


i65.
(2) W e r t h e i m e r , p a r e x e m p le ( lo is de p ro x im ité , de ressem ­
b l a n c e e t l o i d e la « b o n n e f o r m e » ) .
24 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

stimuli objectifs, qui appartiennent au monde perçu et même


au monde second que construit la conscience scientifique,
avec la conscience perceptive que la psychologie doit dé­
crire d’après l’expérience directe. La pensée amphibie du
psychologue risque toujours de réintroduire dans sa des­
cription des rapports qui appartiennent au monde objectif.
Ainsi a-t-on pu croire que la loi de contiguïté et la loi de
ressemblance de Wertheimer ramenaient la contiguïté et la
ressemblance objectives des associationnistes comme princi­
pes constitutifs de la perception. En réalité, pour la descrip­
tion pure, — et la théorie de la Forme veut en être une, — la
contiguïté et la ressemblance des stimuli ne sont pas anté­
rieures à la constitution de l’ensemble. La « bonne forme »
n ’est pas réalisée parce qu’elle serait bonne en soi dan"- un
ciel métaphysique, mais elle est bonne parce qu’elle est réa­
lisée dans notre expérience. Les prétendues conditions de la
perception ne deviennent antérieures à la perception
même que lorsque, au lieu de décrire le phénomène percep­
tif comme première ouverture à l’objet, nous supposons au­
tour de lui un milieu où soient déjà inscrits toutes les ex­
plicitations et tous les recoupements qu’obtiendra la percep­
tion analytique, justifiées toutes les normes de la perception
effective — un lieu de la vérité, un monde. En le faisant
nous ôtons à la perception sa fonction essentielle qui est de
fonder ou d’inaugurer la connaissance et nous la voyons à
travers ses résultats. Si nous nous en tenons aux phénomè­
nes, l’unité de la chose dans la perception n’est pas cons­
truite par association, mais, condition de l’association, elle
précède les recoupements qui la vérifient et la déterminent,
elle se précède elle-même. Si je marche sur une plage vers
un bateau échoué’ et que la cheminée ou la mâture se con­
fonde avec la forêt qui borde la dune, il y aura un moment
où ces détails rejoindront vivement le bateau et s’y soude­
ront. A mesure que j ’approchais, je n’ai pas perçu des res­
semblances ou des proximités qui enfin auraient réuni dans
un dessin continu la superstructure du bateau. J ’ai seule­
ment éprouvé que l’aspect de l’objet allait changer, que
quelque chose était imminent dans cette tension comme
l ’orage est imminent dans les nuages. Soudain le spectacle
s’est réorganisé donnant satisfaction à mon attente impré­
cise. Après coup je reconnais, comme des justifications du
changement, la ressemblance et la contiguïté de ce que j’ap­
pelle les « stimuli » — c’est-à-dire les phénomènes les plus
déterminés, obtenus à courte distance, et dont je compose le
monde « vrai ». « Comment n ’ai-je pas vu que ces pièces de
L’ « ASSOCIATION » 25

bois faisaient corps avec le bateau ? Elles étaient pourtant


de même couleur que lui, elles s’ajustaient bien sur sa super­
structure. » Mais ces raisons de bien percevoir n’étaient pas
données comme raisons avant la perception correcte. L’unité
de l’objet est fondée sur le pressentiment d'un ordre immi­
nent qui va donner réponse d’un coup à des questions seu­
lement latentes dans le paysage, elle résout un problème qui
n ’était posé que sous la forme d’une vague inquiétude, elle
organise des éléments qui n’appartenaient pas jusque là au
même univers et qui pour cette raison, comme Kant l’a dit
avec profondeur, ne pouvaient pas être associés. En les po­
sant sur le même terrain, celui de l’objet unique, la synopsis
rend possible la contiguïté et la ressemblance entre eux, et
une impression ne peut jamais par elle-même s’associer à
une autre impression.
Elle n ’a pas davantage le pouvoir d’en réveiller d’autres.
Elle ne le fait qu’à condition d’être d’abord comprise dans
la perspective de l’expérience passée où elle se trouvait
coexister avec celles qu’il s’agit de réveiller. Soient une sé­
rie de syllabes couplées ( 1 ), où la seconde est une rime
adoucie de la première (dak-tak) et une autre série où la se­
conde syllabe est obtenue en renversant la première (ged-
deg) ; si les deux séries ont été apprises par cœur, et si, dans
une expérience critique, on donne pour consigne uniforme
de « chercher une rime adoucie », on remarque bien que le
sujet a plus de peine à trouver une rime douce pour ged que
pour une syllabe neutre. Mais si la consigne est de changer
la voyelle dans les syllabes proposées, ce travail ne subit
aucun retard. Ce ne sont donc pas des forces associatives qui
jouaient dans la première expérience critique, car si elles
existaient elles devraient jouer dans la seconde. La vérité
est que, placé devant des syllabes souvent associées avec des
rimes adoucies, le sujet, au lieu de rimer véritablement, pro­
fite de son acquis et met en marche une « intention de re­
production > (2 ), en sorte que, lorsqu’il arrive à la seconde
série de syllabes, où la consigne présente ne s’accorde plus
avec les assemblages réalisés dans les expériences de dres­
sage, l’intention de reproduction ne peut conduire qu’à des
erreurs. Quand on propose au sujet, dans ,1a seconde expé­
rience critique, de changer la voyelle de la syllabe induc-

(1) K . L e w i n , Vorbemerkungen über die psychischen Kräfte


und Energien und über die Struktur der Seele.
(2) « Set to reproduce », K o f f k a , Principles of Gestalt Psy­
chology, p. 581.
26 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

trice, comme il s’agit d’une tâche qui n’a jamais figuré dans
les expériences de dressage, il ne peut user du détour de la
reproduction et dans ces conditions les expériences de dres­
sage restent sans influence. L’association ne joue donc ja­
mais comme une force autonome, ce n’est jamais le mot pro­
posé, comme cause efficiente, qui « induit » la réponse, il
n ’agit qu’en rendant probable ou tentante une intention de
reproduction, il n’opère qu’en vertu du sens qu’il a pris dans
le contexte de L’expérience ancienne et qu’en suggérant le re­
cours à cette expérience, il est efficace dans la mesure où le
sujet le reconnaît, le saisit sous l’aspect ou sous la physio­
nomie du passé. Si enfin on voulait faire intervenir, au lieu
de la simple contiguïté, l’association par ressemblance, on
verrait encore que, pour évoquer une image ancienne à la­
quelle elle ressemble en fait, la perception présente doit être
m ise en fo rm e de telle sorte qu’elle devienne capable de
porter cette ressemblance. Qu’un sujet (1) ait vu 5 fois ou
540 fois la figure 1 il la reconnaîtra à peu près aussi aisé­
ment dans la figure 2 où elle se trouve « camouflée > et
d’ailleurs il ne l’y reconnaîtra jamais constamment. Par
contre un sujet qui cherche dans la fi­
gure 2 une autre figure masquée (sans
d’ailleurs savoir laquelle) l’y retrouve
plus vite et plus souvent qu’un sujet pas­
sif, à expérience égale. La ressemblance
n’est donc pas plus que la coexistence
une force en troisième personne qui di­
rigerait une circulation d’images ou
d’ « états de conscience ». La figure 1
n’est pas évoquée par la figure 2 , ou
elle ne l’est que si l’on a d’abord vu dans
la figure 2 une « figure 1 possible », ce
qui revient à dire que la ressemblance
Fig. 2. effective ne nous dispense pas de cher­
cher comment elle est d’abord rendue
possible par l’organisation présente de la figure 2 , que la
figure « inductrice » doit revêtir le même sens que la figure
induite avant d’en rappeler le souvenir, et qu’enfin le passé
de fait n ’est pas importé dans la perception présente par nn
mécanisme d’association, mais déployé par la conscience pré­
sente elle-même.
On peut voir par là ce que valent les formules usuelles
concernant le « rôle des souvenirs dans la perception ».
(1 ) G o t t s c h a l d t , Ueber den Einfhiss der Erfahrung auf die
Wahrnehmung von. Figuren.
L’ « ASSOCIATION » 2?

Même hors de l’empirisme on parle des « apports de la mé­


moire » (1). On répète que « percevoir c’est se souvenir ».
On montre que dans la lecture d’un texte la rapidité du re­
gard rend lacunaires les impressions rétiniennes, et que les
données sensibles doivent donc être complétées par une pro­
jection de souvenirs (2). Un paysage ou un journal vus à
l’envers nous représenteraient la vision originaire, le paysage
ou le journal vus normalement n ’étant plus clairs que par
ce qu’y ajoutent les souvenirs. « A cause de la disposition
inhabituelle des impressions l’influence des causes psychi­
ques ne peut plus s’exercer (3) ». On ne se demande pas
pourquoi des impressions autrement disposées rendent le
journal illisible ou le paysage méconnaissable. C’est que,
pour venir compléter la perception, les souvenirs ont besoin
■d’être rendus possibles par la physionomie des données.
Avant tout apport de la mémoire, ce qui est vu doit présen­
tement s’organiser de manière à m’offrir un tableau où je
puisse reconnaître mes expériences antérieures. Ainsi l’ap­
pel aux souvenirs présuppose ce qu’il est censé expliquer :
la m ise en forme des données, l’imposition d’un sens au
chaos sensible. Au moment où l’évocation des souvenirs est
rendue possible, elle devient superflue, puisque le travail
qu’on en attend est déjà fait. On dirait la même chose de
cette « couleur du souvenir » (Gedâchtnisfarbe) qui, selon
d’autres psychologues, finit par se substituer à la couleur
présente des objets, de sorte que nous les voyons « à travers
les lunettes» de la mémoire (4). La question est de savoir
ce qui actuellement réveille la « couleur du souvenir ». Elle
est évoquée, dit Hering, chaque fois que nous revoyons un
objet déjà connu « ou croyons le revoir ». Mais sur quoi le
croyons-nous ? Qu’est-ce qui, dans la perception actuelle,
nous enseigne qu’il s’agit d’un objet déjà connu, puisque
par hypothèse ses propriétés sont modifiées ? Si l’on veut
que la reconnaissance de la forme ou de la grandeur en­
traîne celle de la couleur, on est dans un cercle, puisque la
grandeur et la forme apparentes sont elles aussi modifiées
et que la reconnaissance ici encore ne peut pas résulter de
l’éveil des souvenirs, mais doit le précéder. Elle ne va donc
(1) B r u n s c h v ic g , L ’Expérience humaine et la Causalité phy­
sique, p . 466.
(2) B e r g s o n , L’Energie spirituelle, L’effort intellectuel, p a r
e x e m p le , p . 1 8 4 .
(3) C f p a r e x e m p le E b r i n g h a u s , Abrisz der Psychologie h p p ..
1 0 4 -1 0 5 .
(4) H e r in q , Grundziige der Lehre vom Lichlsinn, p . 8.
28 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

nulle part du passé au présent et la «'projection de souve­


nirs » n ’est qu’une mauvaise métaphore qui cache une re­
connaissance plus profonde et déjà faite. De même enfin
l’illusion du correcteur ne peut être comprise comme la fu­
sion de quelques éléments vraiment lus avec des souvenirs
qui viendraient s’y mêler au point de ne plus s’en distinguer.
Comment l’évocation des souvenirs se ferait-elle sans être
guidée par l’aspect des données proprement sensibles, et si
elle est dirigée, à quoi sert-elle puisque alors le m o t a déjà sa
structure ou sa physionomie avant de rien prendre au tré­
sor de la mémoire ? C’est évidemment l’analyse des illusions
qui a accrédité la « projection de souvenirs », selon un rai­
sonnement sommaire qui est à peu près celui-ci : la percep­
tion illusoire ne peut s ’appuyer sur les « données présen­
tes », puisque je lis « déduction » là où le papier porte
< destruction ». La lettre d, qui s’est substituée au groupe
str, n’étant pas fournie par la vision, doit donc venir d’ail­
leurs. On dira qu’elle vient de la mémoire. Ainsi sur un ta­
bleau plat quelques ombres et quelques lumières suffisent
à donner un relief, dans une devinette quelques branches
d’arbre suggèrent un chat, dans les nuages quelques lignes
confuses un cheval. Mais l’expérience passée ne peut appa­
raître qu’après coup comme cause de l’illusion, il a bien
fallu que l’expérience présente prît d’abord forme et sens
pour rappeler justement ce souvenir et non pas d’autres.
C’est donc sous mon regard actuel que naissent le cheval, le
chat, le mot substitué, le relief. Les ombres et les lumières du
tableau donnent un relief en mimant « le phénomène origi­
naire du relief » ( 1 ). où elles se trouvaient investies d’une
signification spatiale autochtone. Pour que je trouve dans
la devinette un chat, il faut « que l’unité de signification
« chat » prescrive déjà en quelque manière les éléments du
donné que l’activité coordinatrice doit retenir et ceux qu’elle
doit négliger » (2). L’illusion nous trompe justement en se
faisant passer pour une perception authentique, où la signi­
fication naît dans le berceau du sensible et ne vient pas
d’ailleurs. Elle imite cette expérience privilégiée où le sens
recouvre exactement le sensible, s’articule visiblement
ou se profère en lui ; elle implique cette norme perceptive ;
elle ne peut donc pas naître d’une rencontre entre le sensi­
ble et les souvenirs, et la perception encore bien moins. La
« projection de souvenirs » rend incompréhensibles l’une et

(1) S c h e l e r , Idole der Selbsterkenntnis, p. 72.


(2) Id. ibid.
V « ASSOCIATION * 29

l’autre. Car une chose perçue, si elle était composée de sen­


sations et de souvenirs, ne serait déterminée que par
l’appoint des souvenirs, elle n ’aurait donc rien en elle-
même qui puisse en limiter l’invasion, elle n’aurait pas seu­
lement ce halo de « bougé » qu’elle a toujours, nous l ’avons
dit, elle serait insaisissable, fuyante et toujours au bord de
l’illusion. L’illusion a fortiori ne saurait jamais offrir l’as­
pect ferme et définitif qu’une chose finit par prendre, puis­
qu’il manquerait à la perception même, elle ne nous trom­
perait donc pas. Si enfin on admet que les souvenirs ne se
projettent pas d’eux-mêmes sur les sensations et que la
conscience les confronte avec le donné présent pour ne re­
tenir que ceux qui s’accordent avec lui, alors on recon­
naît un texte originaire qui porte en soi son sens et l’oppose
à celui des souvenirs : ce texte est la perception même. En
somme on a bien tort de croire qu’avec la « projection de
souvenirs » on introduise dans la perception une activité
mentale et que l ’on soit à l’opposé de l’empirisme. La théo­
rie n’est qu’une conséquence, une correction tardive et inef­
ficace de l’empirisme, elle en admet les postulats, elle en
partage les difficultés et comme lui elle cache les phénomè­
nes au lieu de les faire comprendre. Le postulat consiste,
comme toujours, à déduire le donné de ce qui peut être
fourni par les organes des sens. Par exemple, dans l’illusion
du correcteur, on reconstitue les éléments effectivement vus
d’après les mouvements des yeux, la vitesse de la lecture et
le temps nécessaire à l’impression rétinienne. Puis, en re­
tranchant ces données théoriques de la perception totale, on
obtient les « éléments évoqués », qui, à leur tour, sont trai­
tés comme des choses mentales. On construit la perception
avec des états de conscience comme on construit une mai­
son avec des pierres et l’on imagine une chimie mentale qui
fasse fusionner ces matériaux en un tout compact. Comme
toute théorie empiriste, celle-ci ne décrit que d’aveugles pro­
cessus qui ne peuvent jamais être l’équivalent d’une con­
naissance, parce qu’il n’y a, dans cet amas de sensations et
de souvenirs, personne qui voie, qui puisse éprouver l’accord
du donné et de l’évoqué — et corrélativement aucun objet,
ferme défendu par un sens contre le pullulement des sou­
venirs. Il faut donc rejeter le postulat qui obscurcit tout. Le
clivage du dotiné et de l ’évoqué d’après les causes objectives
est arbitraire. En revenant aux phénomènes on trouve
comme couche fondamentale un ensemble déjà prégnant
d’un sens irréductible : non pas des sensations lacunaires,
entre lesquelles des souvenirs devraient s’enchâsser, mais la
30 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION
physionomie, la structure du paysage ou du mot, sponta­
nément conforme aux intentions du moment comme aux ex­
périences antérieures. Alors se découvre le vrai problème de
la mémoire dans la perception, lié au problème général de
la conscience perceptive. Il s’agit de comprendre comment
par sa propre vie et sans porter dans un inconscient mythi­
que des matériaux de complément, la conscience peut, avec
le temps, altérer la structure de ses paysages — comment, à
chaque instant, son expérience ancienne lui est présente
sous- la forme d’un horizon qu’elle peut rouvrir, si elle le
prend pour thème de connaissance, dans un acte de remémo­
ration, mais qu’elle peut aussi laisser « en marge » et qui
alors fournit immédiatement au perçu une atmosphère et
une signification présentes. Un champ toujours à la dispo­
sition de la conscience et qui, pour cette raison même, envi­
ronne et enveloppe toutes ses perceptions, une atmosphère,
un horizon ou si l’on veut des « montages » donnés qui lui
assignent une situation temporelle, telle est la présence du
passé qui rend possible les actes distincts de perception et de
remémoration. Percevoir n’est pas éprouver une multitude
d’impressions qui amèneraient avec elles des souvenirs capa­
bles de les compléter, c’est voir jaillir d’une constellation
de données un sens immanent sans lequel aucun appel aux
souvenirs n ’est possible. Se souvenir n ’est pas ramener sous
le regard de la conscience un tableau du passé subsistant en
soi, c’est s’enfoncer dans l’horizon du passé et en développer
de proche en proche les perspectives emboîtées jusqu’à ce
que les expériences qu’il résume soient comme vécues à nou­
veau à leur place temporelle. Percevoir n ’est pas se sou­
venir.
Les rapports « figure » et « fond », « chose » et « non-
chose » , l’horizon du passé seraient donc des structures de
conscience irréductibles aux qualités qui apparaissent en
elles. L’empirisme gardera toujours la ressource de traiter cet
a priori comme le résultat d’une chimie mentale. Il accordera
que toute chose s’offre sur un fond qui n ’en est pas une, le
présent entre deux horizons d’absence, passé et avenir. Mais,
reprendra-t-il, ces significations sont dérivées. La « figure.»
et le « fond », la « chose » et son « entourage », le « pré­
sent » et le « passé », ces mots résument l’expérience d’une
perspective spatiale et temporelle, qui finalement se ramène à
l’effacement du souvenir ou à celui des impressions margi­
nales. Même si, une fois formées, dans la perception de fait,
les structures ont plus de sens que n ’en peut offrir la qua-
V « ASSOCIATION » 31
Iité, je ne dois pas m ’en tenir à ce témoignage de la cons­
cience et je dois les reconstruire théoriquement à l’aide des
impressions dont elles expriment les rapports effectifs. Sur
ce plan l’empirisme n’est pas réfutable. Puisqu’il refuse le
témoignage de la réflexion et qu’il engendre, en associant
des impressions extérieures, les structures que nous avons
conscience de comprendre en allant du tout aux parties, il
n ’y a aucun phénomène que l’on puisse citer comme une
preuve cruciale contre lui. D’une manière générale on ne
peut réfuter en décrivant des phénomènes une pensée qui
s’ignore elle-même et qui s’installe dans les choses. Les
atomes du physicien paraîtront toujours plus réels que la
figure historique et qualitative de ce monde, les processus
physico-chimiques plus réels que les formes organiques, les
atomes psychiques de l’empirisme plus réels que les phéno­
mènes perçus, les atomes intellectuels que sont les « signi­
fications > de l’Ecole de Vienne plus réels que la conscience,
tant que l’on cherchera à construire la figure de ce monde,
la vie, la perception, l’esprit, au lieu de reconnaître, comme
source toute proche et comme dernière instance de nos con­
naissances à leur sujet, l’expérience que nous en avons.
Cette conversion du regard, qui renverse les rapports du clair
et de l’obscur, doit être accomplie par chacun et c’est en­
suite qu’elle se justifie par l’abondance des phénomènes
qu’elle fait comprendre. Mais avant elle ils étaient inaccessi­
bles, et à la description qu’on en fait, l’empirisme peut tou­
jours opposer qu’il ne com prend pas. En ce sens, la réflexion
est un système de pensées aussi fermé que la folie, avec cette
différence qu’elle se comprend elle-même et le fou, tandis que
le fou ne la comprend pas. Mais si le champ phénoménal est
bien un monde nouveau, il n’est jamais absolument ignoré
de la pensée naturelle, il lui est présent en horizon, et la doc­
trine empiriste elle-même est bien un essai d’analyse de la
conscience. A titre de « paramythia », il est donc utile d’in­
diquer tout ce que les constructions empiristes rendent in­
compréhensible et tous les phénomènes originaux qu’elles
masquent. Elles nous cachent d’abord le « monde cultu­
rel » ou le « monde humain » dans lequel cependant pres­
que toute notre vie se passe. Pour la plupart d’entre nous,
la nature n’est qu’un être vague et lointain, refoulé par les
villes, les rues, les maisons et surtout par la présence des
autres hommes, Or, pour l’empirisme, les objets « cultu­
rels » et les visages doivent leur physionomie, leur puis­
sance magique à des transferts et à des projections de sou­
venirs, le monde humain n ’a de sens que par accident. Il
32 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION
n ’y a rien dans l’aspect sensible d’un paysage, d’uni objet ou
d’un corps qui le prédestine à avoir l’air « gai » ou « triste »,
« vif » ou « morne », « élégant » ou « grossier ». Définissant
une fois de plus ce que nous percevons par les propriétés
physiques et chimiques des stimuli qui peuvent agir sur nos
appareils sensoriels, l’empirisme exclut de la perception la
colère ou la douleur que je lis pourtant sur un visage, la
religion dont je saisis pourtant l’essence dans une hésitation
ou dans une réticence, la cité dont je connais pourtant la
structure dans une attitude de l’agent de ville ou dans le
style d’un monument. Il ne peut plus y avoir d'esprit objec~
l if : la vie mentale se retire dans des consciences isolées et
livrées à la seule introspection, au lieu de se dérouler,
comme elle le fait apparemment, dans l’espace humain que
composent ceux avec qui je discute ou ceux avec qui je vis,
le lieu de mon travail ou celui de mon bonheur. La joie et
la tristesse, la vivacité et l’hébétude sont des données de
l’introspection, et si nous en revêtons les paysages ou les
autres hommes, c’est parce que nous avons constaté en
nous-mêmes la coïncidence de ces perceptions intérieures
avec des signes extérieurs qui leur sont associés par les
hasards de notre organisation. La perception ainsi appau­
vrie devient une pure opération de connaissance, un enre­
gistrement progressif des qualités et de leur déroutement le
plus coutumier, et le sujet percevant est en face du monde
comme le savant en face de ses expériences. Si au contraire
nous admettons que toutes ces « projections », toutes ces
« associations », tous ces « transferts » sont fondés sur
quelque caractère intrinsèque de l’objet, le « monde hu­
main » cesse d’être une métaphore pour redevenir ce qu’il
est en effet, le milieu et comme la patrie de nos pensées. Le
sujet percevant cesse d’être un sujet pensant « acosmique »
et l’action, le sentiment, la volonté restent à explorer comme
des manières originales de poser un objet, puisque « un
objet apparaît attrayant ou repoussant, avant d’apparaître
noir ou bleu, circulaire ou carré (1) ». Mais l’empirisme ne
déforme pas seulement l’expérience en faisant du monde
culturel une illusion alors qu’il est l ’aliment de notre
existence. Le monde naturel à son tour est défiguré et pour
les mêmes raisons. Ce que nous reprochons à l’empirisme, ce
n ’est pas de l’avoir pris pour premier thème d’analyse- Car
il est bien vrai que tout objet culturel renvoie à un fond
de nature sur lequel il apparaît et qui peut d’ailleurs être

<1) Ko ffk a, The Growth of the Mind, p. 320,


L’ « ASSOCIATION » 33

confus et lointain. Notre perception pressent sous le tableau


la présence prochaine de la toile, sous le monument celle
du ciment qui s’effrite, sous le personnage celle de l’acteur
qui se fatigue. Mais la nature dont parle l’empirisme est
une somme de stimuli et de qualités. De cette nature-là, il est
absurde de prétendre qu’elle soit, même en intention seule­
ment, l’objet premier de notre perception : elle est bien
postérieure à l’expérience des objets culturels, ou plutôt elle
est l’un d’eux. Nous aurons donc à redécouvrir aussi le
monde naturel et son mode d’existence qui ne se confond
pas avec celui de l’objet scientifique. Que le fond continue
sous la figure, qu’il soit vu sous la figure, alors que pour­
tant elle le recouvre, ce phénomène qui enveloppe tout le
problème de la présence de l’objet est lui aussi caché par
la philosophie empiriste qui traite cette partie du fond
comme invisible, en vertu d’une définition physiologique de
la vision, et la ramène à la condition de simple qualité sen­
sible en supposant qu’elle est donnée par une image, c’est-
à-dire par une sensation affaiblie. Plus généralement les
objets réels qui ne font pas partie de notre champ visuel
ne peuvent plus nous être présents que par des images, et
c’est pourquoi ils ne sont que des « possibilités permanentes
de sensations ». Si nous quittons le postulat empiriste de la
priorité des contenus, nous sommes libres de reconnaître
le mode d’existence singulier de l’objet derrière nous. L’en­
fant hystérique qui se retourne « pour voir si derrière lui
le monde est encore là » ( 1 ) ne manque pas d’images, mais
le monde perçu a perdu pour lui la structure originale qui
en rend pour le normal les aspects cachés aussi certains que
les aspects visibles. Encore une fois l’empiriste peut tou­
jours construire en assemblant des atomes psychiques des
équivalents approchés de toutes ces structures. Mais l’in­
ventaire du monde perçu dans les chapitres suivants le fera
de plus en plus apparaître comme une sorte de cécité men­
tale et comme le système le moins capable d’épuiser l’expé­
rience révélée, alors que la réflexion comprend sa vérité
subordonnée en la mettant à sa place.

(1) S cheler. Idole (Jer Selbsterkenntnls. p. 85.


III. — L’ « ATTENTION » E T LE « JUGEMENT »

La discussion des préjugés classiques a été jusqu’ici menée


contre l’empirisme. En réalité, ce n’est pas l’empirisme seul
que nous visions. Il faut maintenant faire voir que son
antithèse intellectualiste se place sur le même terrain que
lui. L’un et l’autre prennent pour objet d’analyse, le monde
objectif qui n’est premier ni selon le temps ni selon son
sens, l’un et l’autre sont incapables d’exprimer la manière
particulière dont la conscience perceptive constitue son
objet. Tous deux gardent leur distance à l’égard de la per­
ception au lieu d’y adhérer.
On pourrait le montrer en étudiant l’histoire du concept
d’attention. Il se déduit pour l’empirisme de 1’ « hypothèse
de constance », c’est-à-dire, comme nous l’avons expliqué,
de la priorité du monde objectif. Même si ce que nous per­
cevons ne répond pas aux propriétés objectives du stimulus,
l’hypothèse de constance oblige à admettre que les « sensa­
tions normales » sont déjà là. Il faut donc qu’elles soient
inaperçues, et l’on appellera attention la fonction qui les
révèle, comme un projecteur éclaire des objets préexistants
dans l’ombre. L’acte d’attention ne crée donc rien, et c’est
un miracle naturel, comme disait à peu près Malebranche,
qui fait jaillir justement les perceptions ou les idées capa­
bles de répondre aux questions que je me posais. Puisque
le « Bem erken.» ou le « take notice » n ’est pas cause effi­
cace des idées qu’il fait apparaîtFe, il est le même dans tous
les actes d’attention, comme la lumière du projecteur est
la même quel que soit le paysage éclairé. L’attention est
donc un pouvoir général et inconditionné en ce sens qu’à
chaque moment elle peut se porter indifféremment sur tous
les contenus de conscience. Partout stérile, elle ne saurait
être nulle part intéressée. Pour la relier à la vie de la cons­
cience, il faudrait montrer comment une perception éveille
l’attention, puis comment l’attention la développe et l’enri­
chit. Il faudrait décrire une connexion interne et l’empi-
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 35
risme ne dispose que de connexions externes, il ne peut que
juxtaposer des états de conscience. Le sujet empiriste, dès
qu’on lui accorde une initiative, — et c ’est la raison d’être
d’une théorie de l’attention, — ne peut recevoir qu’une
liberté absolue. L’intellectualisme part au contraire de la
fécondité de l’attention : puisque j ’ai conscience d’obtenir
par elle la vérité de l’objet, elle ne fait pas succéder fortui­
tement un tableau à un autre tableau. Le nouvel aspect de
l’objet se subordonne l’ancien et exprime tout ce qu’il vou­
lait dire. La cire est depuis le début un fragment d’étendue
flexible et muable, simplement je le sais clairement ou
confusément « selon que mon attention se porte plus ou
moins aux choses qui sont en elle et dont elle est compo­
sée » (1). Puisque j ’éprouve dans l’attention un éclaircisse­
ment de, l'objet, il faut que l’objet perçu renferme déjà
la structure intelligible qu’elle dégage. Si la conscience
trouve le cercle géométrique dans la physionomie circulaire
d’une assiette, c’est qu’elle l’y avait déjà mis. Pour prendre
possession du savoir attentif, il lui suffit de revenir à soi,
au sens où l’on dit qu’un homme évanoui revient à soi.
Réciproquement, la perception inattentive ou délirante est
un demi-sommeil. Elle ne peut se décrire que par des néga­
tions, son objet est sans consistance, les seuls objets dont on
puisse parler sont ceux de la conscience éveillée. Nous avons
bien, avec nous un principe constant de distraction et de
vertige qui est notre corps. Mais notre corps n ’a pas le pou­
voir de nous faire voir ce qui n’est pas ; il peut seulement
nous faire croire que nous le voyons. La lune à l’horizon
n ’est pas et n ’est pas vue plus grosse qu’au zénith : si nous
la regardons attentivement, par exemple à travers un tube
de carton ou une lunette, nous verrons que son diamètre
apparent reste constant (2). La perception distraite ne con­
tient rien de plus et même rien d’autre que la perception
attentive. Ainsi la philosophie n ’a pas à faire état d’un pres­
tige de l’apparence. La conscience pure et débarrassée des
obstacles qu’elle consentait à se créer, le monde vrai sans
aucun mélange de rêverie sont à la disposition de chacun.
Nous n ’avons pas à analyser l’acte d’attention comme pas­
sage de la confusion à la clarté, parce que la confusion n ’est
rien. La conscience ne commence d’être qu’en déterminant
un objet et même les fantômes d’une « expérience interne »
ne sont possibles que par emprunt à l’expérience externe.

(1) / / ” Méditation. AT, IX, p. 25.


(2) A l a in , Système des Beaux-Arts, p. 343.
36 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

Il n’y a donc pas de vie privée de la conscience et la cons­


cience n’a d’obstacle que le chaos, qui n ’est rien. Mais, dans
une conscience qui constitue tout, ou plutôt qui éternelle­
ment possède la structure intelligible de tous ses objets,
comme dans la conscience empiriste qui ne constitue rien,
l’attention reste un pouvoir abstrait, inefficace, parce qu’elle
n ’y a rien à faire. La conscience n ’est pas moins intime­
ment liée aux objets dont elle se distrait qu’à ceux aux­
quels elle s’intéresse, et le surplus de clarté de l’acte d’atten­
tion n’inaugure aucun rapport nouveau. Il redevient donc
une lumière qui ne se diversifie pas avec les objets qu’elle
éclaire, et l’on remplace encore une fois par des actes vides
de l’attention « les modes et les directions spécifiques de
l’intention > (1).. Enfin l’acte d’attention est inconditionné,
puisqu’il a indifféremment tous les objets à sa dis­
position, comme le Bemerken des empiristes l’était parce
que tous les objets lui étaient transcendants. Comment un
objet actuel entre tous pourrait-il exciter un acte d’atten­
tion, puisque la conscience les a tous ? Ce qui manquait à
l ’empirisme, c’était la connexion interne de l’objet et de
l’acte qu’il déclenche. Ce qui manque à l’intellectualisme,
c’est la contingence des occasions de penser. Dans le pre­
mier cas la conscience est trop pauvre, et dans le second
cas trop riche pour qu’aucun phénomène puisse la solli­
citer. L’empirisme ne voit pas que nous avons besoin de
savoir ce que nous cherchons, sans quoi nous ne le cherche­
rions pas, et l’intellectualisme ne voit pas que nous avons
besoin d’ignorer ce que nous cherchons, sans quoi de nou­
veau nous ne le chercherions pas. Ils s’accordent en ce que
n i l’un ni l’autre ne saisit la conscience en train d ’appren­
dre, ne fait état de cette ignorance circonscrite, de cette
intention « vide » encore, mais déjà déterminée, qui est
l’attention même. Que l’attention obtienne ce qu’elle cher­
che par un miracle renouvelé ou qu’elle le possède d’avance,
dans les deux cas la constitution de l’objet est passée sous
silence. Qu’il soit une somme de qualités ou un système de
relations, dès qu’il est il faut qu’il soit pur, transparent, im­
personnel, et non pas imparfait, vérité pour un moment de
ma vie et de mon savoir, tel qu’il émerge à la conscience.
La conscience perceptive est confondue avec les formes
exactes de la conscience scientifique et l’indéterminé n ’entre
pas dans la définition de l’esprit. Malgré les intentions de

(1) C a s s ir e r , Philosophie der symbolischen Formen, t. III,


Phänomenologie der Erkenntnis, p. 200,
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT > 37

l’intellectualisme, les deux doctrines ont donc en commun


cette idée que l’attention ne crée rien puisqu’un monde
d’impressions en soi ou un univers de pensée déterminante
son! également soustraits à l’action de l’esprit.
Contre cette conception d’un sujet oisif, l’analyse de
l ’attention chez les psychologues acquiert la valeur d’une
prise de conscience, et la critique de 1’ « hypothèse de cons­
tance » va s’approfondir en une critique de la croyance
dogmatique au « monde » pris comme réalité en soi dans
l ’empirisme et comme terme immanent de la connaissance
dans l’intellectualisme. L’attention suppose d’abord une
transformation du champ mental, une nouvelle manière
pour la conscience d’être présente à ses objets. Soit l’acte
d’attention par lequel je précise l’emplacement d’un point
de mon corps que l’on touche. L’analyse de certains trou­
bles d’origine centrale qui rendent impossible la localisation
révèle l’opération profonde de la conscience. Head parlait
sommairement d’un « affaiblissement local de l’attention ».
Il ne s’agit en réalité ni de la destruction d’un ou plusieurs
« signes locaux », ni de la défaillance d’un pouvoir secon­
daire d’appréhension. La condition première du trouble est
une désagrégation du champ sensoriel qui ne reste plus fixe
pendant que le sujet perçoit, bouge en suivant les mouve­
ments d’exploration et se rétrécit pendant qu’on l’inter­
roge (1). Un em placem ent vague, ce phénomène contradic­
toire révèle un espace préobjectif où il y a bien de l’exten­
sion, puisque plusieurs points du corps touchés ensemble
ne sont pas confondus par le sujet, mais pas encore de
position univoque, parce que aucun cadre spatial fixe ne
subsiste d’une perception à l’autre. La première opération
de l’attention est donc de se créer un cham p, perceptif ou
mental, que l’on puisse « dominer » (Ueberschauen), où des
mouvements de l’organe explorateur, où des évolutions de
la pensée soient possibles sans que la conscience perde è
mesure son acquis et se perde elle-même dans les transfor­
mations qu'elle provoque. La position précise du point tou­
ché sera l’invariant des sentiments divers que j’en ai selon
l’orientation de mes membres et de mon corps, l’acte d’atlen-
tion peut fixer et objectiver cet invariant parce qu’il s pris
du recul à l’égard des changements de l’apparence. L’atten­
tion comme activité générale et formelle n ’existe donc

(1) J S t b in , üeber die VerSnderungen der Stnnesleistungen


and die Entstehung oon Trugwahrnehmungen, pp. 3G2 et 383.
38 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

pas (1). Il y a dans chaque cas une certaine liberté à acqué­


rir, un certain espace mental à ménager. Reste à faire
paraître l’objet même de l’attention. Il s’agit là, à la lettre,
d’une création. Par exemple, on sait depuis longtemps que
pendant les neuf premiers mois de la vie, les enfants ne dis­
tinguent que globalement le coloré et l’achromatique ; dans
la suite, les plages colorées s’articulent en teintes « chau­
des » et teintes « froides », et enfin on arrive au détail des
couleurs. Mais les psychologues (2) admettaient que seule
l’ignorance ou la confusion des noms empêche l’enfant de
distinguer les couleurs. L’enfant devait bien voir du vert là
où il y en a, il ne lui manquait que d’y faire attention et
d’appréhender ses propres phénomènes. C’est que les psy­
chologues n’étaient pas parvenus à se représenter un monde
où les couleurs soient indéterminées, une couleur qui ne soit
pas une qualité précise. La critique de ces préjugés permet,
au contraire, d’apercevoir le monde des couleurs comme une
formation seconde, fondée sur une série de distinctions
« physionomiques » : celle des teintes « chaudes » et des
teintes « froides », celle du « coloré » et du. « non-coloré ».
Nous ne pouvons comparer ces phénomènes qui tiennent lieu
de la couleur chez l’enfant, à aucune qualité déterminée, et
de même les couleurs « étranges » du malade ne peuvent
être identifiées à aucune des couleurs du spectre (3).
première perception des couleurs proprement dites est donc
un changement de structure de la conscience (4), l’établis­
sement d’une nouvelle dimension de l’expérience, le déploie­
ment d’un a priori. Or c’est sur le modèle de ces actes ori­
ginaires que doit être conçue l’attention, puisqu’une atten­
tion seconde, qui se-bornerait à rappeler un savoir déjà
acquis, nous renverrait à l ’acquisition. Faire attention, ce
n’est pas seulement éclairer davantage des données préexis­
tantes, c’est réaliser en elles une articulation nouvelle en
les prenant pour figures (5). Elles ne sont préformées que
comme des horizons, elles constituent vraiment de nou­
velles régions dans le monde total. C’est précisément la
structure originale qu’elles apportent qui fait apparaître
l’identité de l’objet avant et après l’acte d’attention. Une

(1 ) E . R u b in , Die Nichtexistenz der Aufmerksamkeit.


(2) C f p a r e x . P e t e r s , Zur Entwickelung der Farbenwahrneh­
mung, p p . 1 5 2 -1 53.
(3) C f s u p r a p . 16.
(4) K c e h l e r , Ueber unbemerkte Empfindungen..., p . 5 2.
(5) K o f f k a , Perception, p p . 561 e t s u iv a n te s .
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 39

fois acquise la couleur qualité, et seulement grâce à elle,


les données antérieures apparaissent comme des p r ép a r ­
ions de la qualité. Une lois acquise l’idée d’équation, les
égalités arithmétiques apparaissent comme des variétés de
la même équation. C’est justement en bouleversant les don­
nées que l’acte d’attention se relie aux actes antérieurs et
l’unité de la conscience se construit ainsi de proche en pro­
che par une « synthèse de transition ». Le miracle de la
conscience est de faire apparaître par l’attention des phé­
nomènes qui rétablissent l’unité de l’objet dans une dimen­
sion nouvelle au moment où ils la brisent. Ainsi l’attention
n ’est ni une association d’images, ni le retour à soi d’une
pensée déjà maîtresse de ses objets, mais la constitution
active d’un objet nouveau qui explicite et thématise ce qui
n ’était offert jusque là qu’à titre d’horizon indéterminé. En
même temps qu’il met en marche l’attention, l’objet est à
chaque instant ressaisi et posé à nouveau sous sa dépen­
dance. Il ne suscite 1’ « événement connaissant » qui le
transformera, que par le sens encore ambigu qu’il lui offre
à déterminer, si bien qu’il en est le « motif » ( 1 ) et non pas
la cause. Mais du moins l’acte d’attention se trouve enraciné
dans la vie de la conscience, et l’on comprend enfin qu’elle
sorte de sa liberté d’indifférence pour se donner un objet
actuel. Ce passage de l’indéterminé au déterminé, cette re­
prise à chaque instant de sa propre histoire dans l’unité
d’un sens nouveau, c’est la pensée même. « L’œuvre de
l ’esprit n’existe qu’en acte (2) ». Le résultat de l ’acte d’at­
tention n’est pas dans son commencement. Si la lune à l’ho­
rizon ne me paraît pas plus grosse qu’au zénith, quand je la
regarde à la lunette ou à travers un tube de carton, on ne
peut pas en conclure (3) qu’en vision libre aussi l’appa­
rence est invariable. L’empirisme le croit parce qu’il ne
s’occupe pas de ce que l’on voit, mais de ce que l’on doit voir
d’après l’image rétinienne. L’intellectualisme le croit parce
qu’il décrit la perception de fait d’après les données de la
perception « analytique » et attentive où la lune en effet re­
prend son vrai diamètre apparent. Le monde exact, entière­
ment déterminé, est encore posé d’abord, non plus sans doute
comme la cause de nos perceptions, mais comme leur fin
immanente. Si le monde doit être possible, il faut qu’il soit

(1) E. S t e i n , Beiträge zur philosophischen Begründung der


Psychologie und der Geisteswissenschaften, p . 35 s q q .
(2) V a l é r y , Introduction à la poétique, p. 40.
(3) Comme le f a it A l a in , Système des Beaux-Arts, p . 343.
40 p h é n o m é n o l o g ie d e la p e r c e p t io n

impliqué dans la première ébauche de conscience, comme le


dit si fortement la déduction transcendentale (1). Et c’est
pourquoi la lune ne doit jamais apparaître plus grosse
qu’elle n’est à l’horizon. La réflexion psychologique nous
oblige au contraire à replacer le monde exact dans son ber­
ceau de conscience, à nous demander comment l’idée même
du monde ou de la vérité exacte est possible, à en chercher
le premier jaillissement à la conscience. Quand je regarde
librement, dans l’attitude naturelle, les parties du champ
agissent les unes sur les autres et m otivent cette énorme lune
à l’horizon, cette grandeur sans mesure qui est pourtant
une grandeur. Il faut mettre la conscience en présence de
sa vie irréfléchie dans les choses et l’éveiller à sa propre
histoire qu’elle oubliait, c’est là le vrai rôle de la réflexion
philosophique et c’est ainsi qu’on arrive à une vraie théorie
de l’attention.
L’intellectualisme se proposait bien de découvrir par
réflexion la structure de la perception, au lieu de l’expliquer
par le jeu combiné des forces associatives et de l’attention,
mais son regard sur la perception n’est pas encore direct.
On le verra mieux en examinant le rôle que joue dans son
analyse la notion de jugem ent. Le jugement est souvent
introduit comme ce qui m anque à la sensation pour rendre
possible une perception. La sensation n’est plus supposée
comme élément réel de la conscience. Mais lorsqu’on veut
dessiner la structure de la perception, on le fait en repas-
.sant sur le pointillé des sensations. L’analyse se trouve
dominée par cette notion empiriste, bien qu’elle ne soit
reçue que comme la limite de la conscience et ne serve qu’à
manifester une puissance de liaison dont elle est l’opposé.
L’intellectualisme vit de la réfutation de l’empirisme et le
jugement y a souvent pour fonction d’annuler la dispersion
possible des sensations (2). L’analyse réflexive s’établit en
poussant jusqu’à leurs conséquences les thèses réaliste et
empiriste et en démontrant par l’absurde l’antithèse. Mais

(1) On verra mieux dans les pages qui suivent en quoi la phi­
losophie kantienne est, pour parler comme H u s s e r l , une philo­
sophie « mondaine » et dogmatique. Cf F i n k , Die phänomenolo­
gische Philosophie Husserls in der gegenwärtigen Kritik, pp. 531
et suivantes.
(2) * La Nature de Hume avait besoin d’une raison kantienne
(...) et l’homme de Hobbes avait besoin d’une raison pratique
kantienne si l’une et l’autre devaient se rapprocher de l’expé­
rience naturelle effective. > S c h e l e r , Der Formalismus in der
Ethik, p. 62.
L’ c ATTENTION » ET LE < JUGEMENT » 41

dans cette réduction à l’absurde, le contact n’est pas néces­


sairement pris avec les opérations effectives de la conscience.
Il reste possible que la théorie de la perception, si elle part
idéalement d’une intuition aveugle, aboutisse par compen­
sation à un concept vide, et que le jugement, contre-partie
de la sensation pure, retombe à une fonction générale de
liaison indifférente à ses objets ou même redevienne une
force psychique décelable par ses effets. La célèbre analyse
du morceau de cire saute de qualités comme l’odeur, la cou­
leur, et la saveur, à la puissance d’une infinité de formes
et de positions, qui est, elle, au-delà de l’objet perçu et ne
définit que la cire du physicien. Pour la perception, il n’y
a plus de cire quand toutes les propriétés sensibles ont
disparu, et c’est la science qui suppose là quelque matière
qui se conserve. La cire « perçue » elle-même, avec sa
manière originale d’exister, sa permanence qui n ’est pas
encore l’identité exacte de la science, son « horizon inté­
rieur » ( 1 ) de variation possible selon la forme et selon
la grandeur, sa couleur mate qui annonce la mollesse, sa
mollesse qui annonce un bruit sourd quand je la frapperai,
enfin la structure perceptive de l’objet, on les perd de vue
parce qu’il faut des déterminations de l’ordre prédicatif
pour lier des qualités tout objectives et fermées sur soi. Les
hommes que je vois d’une fenêtre sont cachés par leur
chapeau et par leur manteau et leur image ne peut se pein­
dre sur ma rétine. Jç ne les vois donc pas, je juge qu’ils
sont là (2). La vision une fois définie à la manière empiriste
comme la possession d’une qualité inscrite par le stimulus
sur le corps (3), la moindre illusion, puisqu’elle donne à

(1) Cf H u s s e r l , Erfahrung und Urteil par exemple, p. 172.


(2) D e s c a r t e s , II' Méditation. « ...Je ne manque pas de dire que
j e v o i s des hommes tout de même que je dis que je vois de la
c i r e ; e t cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des cha­
p e a u x e t des manteaux qui peuvent couvrir des spectres ou des
hommes feints q u i n e se remuent que par ressort ? Mais je juge
q u e c e sont de vrais hommes... ». AT, IX, p. 25.
(3) « Ici encore, le relief semble sauter aux yeux ; il est pour­
tant conclu d’une apparence qui ne ressemble nullement à un
relief, c’est à savoir d’une différence entre les apparences des
mêmes choses pour chacun de nos yeux. » A l a i n . Q u a t r e - v i n q t -
K n c h a p i t r e s s u r l ’e s p r i t et les p a s s i o n s , p. 19. D’ailleurs A l a i n
(ibid. p. 17) renvoie à l' O p t i q u e p h y s i o l o g i q u e de H e l m h o i .t z o ù
l’hypothèse de constance est toujours sous-entendue et où le
Jugement n’intervient que pour combler les lacunes de l’expli­
cation physiologique. Cf encore ibid. p. 23 : « Il est assez évi-
4? PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PEBCEPTION

l’objet des propriétés qu’il n’a pas sur ma rétine, suffit à


établir que la perception est un jugement (1). Comme j ’ai
deux 5’eux, je devrais voir l’objet double, et si je n’en
perçois qu’un, c’est que je construis à l’aide des deux images
l’idée d’un objet unique à distance (2). La perception
devient une « interprétation » des signes que la sensibilité
fournit conformément aux stim uli corporels (3), une « hy­
pothèse » que l’esprit fait pour « s’expliquer ses impres­
sions » (4). Mais aussi le jugement, introduit poür expliquer
l’excès de la perception sur les impressions rétiniennes, au
lieu d’être l’acte même de percevoir saisi de l’intérieur par
une réflexion authentique, redevient un simple « facteur »
de la perception, chargé de fournir ce que ne fournit pas le

dent pour cet horizon de forêts que la vue nous le présente non
pas éloigné mais bleuâtre, par l’interposition des couches d’air. >
Cela va de soi si l’on définit la vision par son stimulus corporel
ou par la possession d’une qualité, car alors elle peut nous
donner le bleu et non la distance qui est un rapport. Mais cela
n’est pas proprement évident, c’est-à-dire attesté par la cons­
cience. La conscience, justement, s’étonne de découvrir dans
la perception de la distance des relations antérieures à toute
estimation, à tout calcul, à toute conclusion.
(1) < Ce qui prouve qu’ici je juge, c’est que les peintres
savent bien me donner cette perception d’un montagne lointaine
en imitant les apparences sur une toile. » A l a i n , ibid., p. 14.
(2) « Nous voyons les objets doubles parce que nous avons
deux yeux, mais nous ne faisons pas attention à ces images
doubles, si ce n'est pour en tirer des connaissances concernant
la distance ou le relief de l’objet unique que nous percevons par
leur moyen. » L a g n e a u , Célèbres Leçons, p. 105. Et en général i
« Il faut, chercher d’abord quelles sont les sensations élémen­
taires qui appartiennent à la nature de l’esprit humain; le corps
humain nous représente cette nature. » Ibid., p. 75. — « J’ai
connu quelqu:un, dit A l a i n , qui ne voulait pas admettre que nos
yeux nous présentent deux images de chaque chose; il suffît
pourtant de fixer les yeux sur un objet assez rapproché comme
nn crayon pour que les images des objets éloignés se dédoublent
aussitôt» (Quatre-vingt-un Chapitres, pp. 23 24). Cela ne prouve
pas qu’elles fussent doubles auparavant. On reconnaît le pré­
jugé de la loi de constance qui exige que les phénomènes cor­
respondant aux impressions corporelles soient donnés même
là où on ne les constate pas.
(3) « La perception est une interprétation de l’intuition pri­
mitive, interprétation en apparence immédiate, mais en réalité
acquise par l’habitude, corrigée par le raisonnement (...) », La­
g n e a u , Célèbres Leçons, p. 158.
(4) Id., ibid., p. ICO.
V « ATTENTION > ET LE « JUGEMENT » 43

corps,— au lieu d’être .une activité transcendentale, il rede­


vient une simple octivité logique de conclusion (1). Par là
nous sommes entraînés hors de la réflexion et nous cons­
truisons la perception au lieu d’en révéler le fonctionnement
propre, nous manquons encore- une fois l’opération primor­
diale qui imprègne d’un sens- le sensible et que présuppose
toute médiation logique comme toute causalité psychologi­
que. Il en résulte que l’analyse intellectualiste finit par
rendre incompréhensibles les phénomènes perceptifs qu’elle
est faite pour éclairer. Pendant que le jugement perd sa
fonction constituante et devient un principe explicatif, les
mots de « voir », « entendre », « sentir » perdent toute
signification, puisque la moindre vision dépasse l’impres­
sion pure et rentre ainsi sous la rubrique générale du « ju­
gement ». Entre le sentir et le jugement, l’expérience com­
mune fait une différence bien claire. Le jugement est pour
elle une prise de position, il vise à connaître quelque chose
de valable pour moi-même à tous les moments de ma vie
et pour les autres esprits existants ou possibles; sentir, au
contraire, c’est se remettre à l’apparence sans chercher à
la posséder et à en savoir la vérité. Cette distinction s’efface
dans l’intellectualisme, parce que le jugement est partout
où n ’est pas la pure sensation, c’est-à-dire partout. Le témoi­
gnage des phénomènes sera donc partout récusé. Une grande
boîte de carton me paraît plus lourde qu’une petite boîte
faite du même carton et, à m ’en tenir aux phénomènes, je
dirais que je la sens d’avance pesante dans ma main. Mais
l ’intellectualisme délimite le sentir par l’action sur mon
corps d’un stimulus réel. Comme ici il n’y en a pas, il fau­
dra donc dire que la boîte, n ’est pas sentie mais jugée plus
lourde, et cet exemple qui paraissait fait pour montrer l’as­
pect sensible de l’illusion sert au contraire à montrer qu’il
n ’y a pas de connaissance sensible et que l’on sent comme
l’on juge (2). Un cube dessiné sur le papier change d’allure
selon qu’il est vu d’un côté et par dessus ou de l’autre côté
et par dessous. Même si je sais qu’il peut être vu de deux
façons, il arrive que la. figure se refuse à changer de struc­
ture et que mon savoir ait à attendre sa réalisation intui­
tive. Ici encore on devrait conclure que juger n ’est pas
percevoir. Mais l’alternative de la sensation et du jugement
oblige à dire que le changement de la figure, ne dépendant

(1) Cf pan exemple A l a in , Quatre-vingt-un chapitres, p. 15 :


Le relief est « pensé, conclu, jugé ou comme on voudra dire ».
(2) A l a in , Quatre-vingt-un chapitres, p . 18.
44 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

pas des € éléments sensibles », qui, comme les stimuli, res­


tent constants, ne peut dépendre que d’un changement dans
l’interprétation et qu’enfin « la conception de l’esprit modi­
fie la perception même » ( 1 ), « l’apparence prend forme et
sens au commandement » (2). Or si l’on voit ce que l’on
juge, comment distinguer la perception vraie de la per­
ception fausse ? Comment pourra-t-on dire après cela que
l’halluciné ou le fou « croient voir ce qu’ils ne voient
point » (3) ? Où sera la différence entre « voir » et « croire
qu’on voit » ? Si l’on répond que l’homme sain ne juge que
d’après des signes suffisants et sur une matière pleine, c’est
donc qu’il y a une différence entre le jugement motivé de la
perception vraie et le jugement vide de la perception fausse,
et comme la différence n’est pas dans la forme du jugement
mais dans le texte sensible qu’il met en forme, percevoir
dans le plein sens du mot, qui l’oppose à imaginer, ce n’est
pas juger, c’est saisir un sens immanent au sensible avant
tout jugement. Le phénomène de la perception vraie offre
donc une signification inhérente aux signes et dont le juge­
ment n’est que l’expression facultative. L’intellectualisme ne
peut faire comprendre ni ce phénomène, ni d’ailleurs l’imi­
tation qu’en donne l’illusion. Plus généralement il est aveu­
gle pour le mode d’existence et de coexistence des objets
perçus, pour la vie qui traverse le champ visuel et en relie
secrètement les parties. Dans l’illusion de Zöllner, je « vois »
les lignes principales inclinées l’une sur l’autre. L’intellec­
tualisme ramène le phénomène à une simple erreur : tout
vient de ce que je fais intervenir les lignes auxiliaires et leur
rapport avec les lignes principales, au lieu de comparer les
lignes principales elles-mêmes. Au fond, je me trompe sur
la consigne, et je compare les deux ensembles au lieu d’en
comparer les éléments principaux (4). Il resterait à savoir
pourquoi je me trompe sur la consigne. « La question de­
vrait s’imposer : comment se fait-il qu’il soit si difficile dans
l’illusion de Zöllner de comparer isolément les droites mê­
mes qui doivent être comparées selon la consigne donnée ?
D ’où vient qu’elles refusent ainsi de se laisser séparer des
lignes auxiliaires (5) ? Il faudrait reconnaître qu’en rece-

(1) L a g n e a u , Célèbres Leçons, pp. 132 et 128.


(2) A l a i n , Ibid., p. 32.
(3) Mo n t a ig n e , c i té p a r A l a in , Système des Beaux-Arts, p. 15.
(4) C{ p a r e x e m p le L a g n e a u , Célèbres Leçons, p . 134.
(5) K œ h l e r , lieber unbemerkte Empfindungen und Urteil-
stäuschangen, p. 69.
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 45
vant des lignes auxiliaires, les lignes principales ont cessé
d’être des parallèles, qu’elles ont perdu ce sens-là pour en
acquérir un autre, que les lignes auxiliaires importent dans
la figure une signification nouvelle qui y traîne désormais
et ne peut plus en être détachée (1). C’est cette signification
adhérente à la figure, cette transformation du phénomène
qui motive le jugement faux et qui est pour ainsi dire der­
rière lui. C’est elle en même temps qui rend un sens au
mot « voir » en deçà du jugement, au delà de la qualité
ou de l’impression, et fait reparaître le problème de la per­
ception. Si l’on convient d’appeler jugement toute percep­
tion d’un rapport et de réserver le nom de vision à l’impres­
sion ponctuelle, il est sûr que l’illusion est un jugement.
Mais cette analyse suppose au moins idéalement une couche
d'impression où les lignes principales seraient parallèles
comme elles le sont dans le monde, c’est-à-dire dans le mi­
lieu que nous constituons par des mesures, — et une opé­
ration seconde qui modifie les impressions en faisant inter­
venir les lignes auxiliaires et fausse ainsi le rapport des
lignes principales. Or, la première phase est de pure conjec­
ture, et avec elle le jugement qui donne la seconde. On cons­
truit l’illusion, on ne la comprend pas. Le jugement dans
ce sens très général et tout formel n ’explique la perception
vraie ou fausse que s’il se guide sur l’organisation sponta­
née et sur la configuration particulière des phénomènes. Il
est bien vrai que l’illusion consiste à engager les éléments
principaux de la figure dans des relations auxiliaires qui
brisent le parallélisme. Mais pourquoi le brisent-elles ?
Pourquoi deux droites jusque là parallèles cessent-elles de
faire couple et sont-elles entraînées dans une position obli­
que par l’entourage immédiat qu’on leur donne ? Tout se
passe comme si elles ne faisaient plus partie du même mon­
de. Deux obliques véritables sont situées dans le même espace
qui est l’espace objectif. Mais celles-ci ne s’inclinent pas en
acte l’une sur l’autre, il est impossible de les voir obliques
si on les fixe. C’est quand nous les quittons du regard qu’el­
les tendent sourdement vers ce nouveau rapport. Il y a là, en
deçà des rapports objectifs, une syntaxe perceptive qui s’ar-
(1) Cf K o f f k a , Psychologie, p. 533 : « On est tenté de dire : le
côté d’un rectangle est pourtant bien un trait. — Mais un trait
isolé, comme phénomène et aussi comme élément fonctionnel, est
autre chose que le côté d’un rectangle. Pour nous borner à une
propriété, le côté d’un rectangle a une face intérieure et une
face extérieure, le trait isolé par contre a deux faces absolu-
•îient équivalentes. »
46 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

ticule selon ses règles propres : la rupture des relations


anciennes et l’établissement de relations nouvelles, le ju­
gement, n ’expriment que le résultat de cette opération pro­
fonde et en sont le constat final. Fausse ou vraie, c ’est
ainsi que la perception doit d’abord se constituer pour
qu’une prédication soit possible. Il est bien vrai que la dis­
tance d’un objet ou son relief ne sont pas des propriétés
de l’objet comme sa couleur ou son poids. Il est bien vrai
que ce sont des relations insérées dans une configuration
d’ensemble qui enveloppe d’ailleurs le poids et la couleur
eux-mêmes. Mais il n’est pas vrai que cette configuration
soit construite par une «inspection de l’esprit». Ce serait
dire que l’esprit parcourt des impressions isolées et dé­
couvre de proche en proche le sens du tout, comme le sa­
vant détermine les inconnues en fonction des données du
problème. Or ici les données du problème ne sont pas anté­
rieures à sa solution, et la perception est justem ent cet
acte qui crée d’un seul coup, avec la constellation des don­
nées, le sens qui les relie, — qui non seulement découvre
le sens qu’elles ont mais encore fait qu’elles aient un sens.
Il est vrai que ces critiques ne portent que contre les
débuts de l’analyse réflexive, et l’intellectualisme pourrait
répondre qu’on est bien obligé de parler d’abord le langage
du sens commun. La conception du jugement comme force
psychique ou comme médiation logique et la théorie de la
perception comme « interprétation », — cet intellectualisme
des psychologues — n ’est en effet qu’une contre-partie de
l ’empirisme, mais il prépare une prise de conscience Véri­
table. On ne peut commencer que dans l’attitude naturelle,
avec ses postulats, jusqu’à ce que la dialectique interne de
ces postulats les détruise. La perception une fois comprise
comme interprétation, la sensation, qui a servi de point de
départ, est définitivement dépassée, toute conscience percep­
tive étant déjà au delà. La sensation n’est pas sentie (1) et
la conscience est toujours conscience d’un objet. Nous ar­
rivons à la sensation lorsque, réfléchissant sur nos percep­
tions, nous voulons exprimer qu’elles ne sont pes notre
œuvre absolument. La pure sensation, définie par l’action
des stim u li sur notre corps, est 1’ « effet dernier » de la
connaissance, en particulier de la connaissance scientifique,
et c’est par une illusion, d’ailleurs naturelle, que nous la
mettons au début et la croyons antérieure à la connais-

(1) « A v ra i d ire la p u re im p ression est conçue et non pas


sentie.» L agneau, Célèbres Leçons, p. 119.
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 47

sance. Elle est la manière nécessaire et nécessairement


trompeuse dont un esprit se -eprésente sa propre his­
toire (1). Elle appartient au aomaine du constitué et non
pas à l’esprit constituant. C’est selon le monde ou selon
l ’opinion que la perception peut apparaître comme une in­
terprétation. Pour la conscience elle-même comment serait*
elle un raisonnement puisqu’il n’y a pas de sensations qui
puissent lui servir de prémisses, une interprétation puis­
qu’il n’y a rien avant elle qui soit à interpréter? En même
temps qu’on dépasse ainsi, avec l’idée de sensation, celle
d’une activité simplement logique, les objections que nous
faisions fout à l’heure disparaissent. Nous demandions ce
que c’est que voir ou que sentir, ce qui distingue du concept
cette connaissance encore prise dans son objet, inhérente
à un point du temps et de l’espace. Mais la réflexion mon­
tre qu’il n ’y a là rien à comprendre. C’est un fait que je me
crois d’abord entouré par mon corps, pris dans le monde,
situé ici et maintenant. Mais chacun de ces mots quand j ’y
réfléchis est dépourvu de sens et ne pose donc aucun pro­
blème : m ’apercevrais-je « entouré par mon corps » si je
n ’étais en lui aussi bien qu’en moi, si je ne pensais moi-
même ce rapport spatial et n’échappais ainsi à l’inhérence
au moment même où je me la représente? Saurais-je que
je suis pris dans le monde et que j ’y suis situé, si j ’y étais
étais vraiment pris et situé ? Je me bornerais alors k .ê tre
où je suis comme une chose, et puisque je sais où je suis
et me vois moi-même au milieu des choses, c’est que je
suis une conscience, un être singulier qui ne réside nulle
part et peut se rendre présent partout en intention. Tout
ce qui existe existe comme chose ou comme conscience, et
il n ’y a pas de milieu. La chose est en un lieu, mais la
perception n’est nulle part, car si elle était située elle ne
pourrait faire exister pour elle-même les autres choses, puis­
qu’elle reposerait en soi à la manière des choses. La per­
ception est donc la pensée de percevoir. Son incarnation
n ’ofïre aucun caractère positif dont il y ait à rendre compte

(1) « Quand nous avons acquis cette notion, par la connais­


sance scientifique et par la réflexion, il nous semble que ce
qui est l’effet dernier de la connaissance, à savoir qu’elle ex­
prime le rapport d’un être avec les autres, en est en réalité le
commencement; mais c’est là une illusion. Cette idée du temps,
par laquelle nous nous représentons l’antériorité de la sensa­
tion par rapport à la connaissance, est une construction de
l’esprit. » Id. ibid.
48 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

et son eccéité n’est que l’ignorance où elle est d’elle-même.


L’analyse réflexive devient une doctrine purement régres­
sive, selon laquelle toute perception est une intellection
confuse, toute détermination une négation. Elle supprime
ainsi tous les problèmes sauf un : celui de son propre com­
mencement. La finitude d’une perception qui me donne,
comme disait Spinoza, des « conséquences sans prémisses »,
l’inhérence de la conscience à un point de vue, tout se ra­
mène à mon ignorance de moi-même, à mon pouvoir tout
négatif de ne pas réfléchir. Mais cette ignorance à son tour
comment est-elle possible? Répondre qu’elle n ’esf jamais, ce
serait me supprimer comme philosophe qui cherche. Aucune
philosophie ne peut ignorer le problème de la finitude sous
peine de s’ignorer elle-même comme philosophie, aucune
analyse de la perception ne peut ignorer la perception comme
phénomène original sous peine de s’ignorer elle-même com­
me analyse, et la pensée infinie que l’on découvrirait imma­
nente à la perception ne serait pas le plus haut point de
conscience, mais au contraire une forme d’inconscience. Le
mouvement de réflexion passerait le but : il nous transporte­
rait d’un monde figé et déterminé à une conscience sans
fissure, alors que l’objet perçu est animé d’une vie secrète
et que la perception comme unité se défait et se refait sans
cesse. Nous n’aurpns qu’une essence abstraite de la conscien­
ce tant que nous n’aurons pas suivi le mouvement effectif
par lequel elle ressaisit à chaque moment ses démarches, les
contracte et les fixe en un objet identifiable, passe peu à peu
du < voir » au « savoir » et obtient l’unité de sa propre vie.
Nous n’aurons pas atteint cette dimension constitutive si
nous remplaçons par un sujet absolument transparent l’unité
pleine de la conscience et par une pensée éternelle 1’ « art
caché » qui fait surgir un sens dans les « profondeurs de la
nature ». La prise de conscience intellectualiste ne va pas
jusqu’à cette touffe vivante de la perception parce qu’elle
cherche les conditions qui la rendent possible ou sans les­
quelles elle ne serait pas, au lieu de dévoiler l’opération qui
la rend actuelle ou par laquelle elle se constitue. Dans la per­
ception effective et prise à l’état naissant, avant toute pa­
role, le signe sensible et sa signification ne sont pas même
idéalement séparables. Un objet est un organisme de cou­
leurs, d’odeurs, de sons, d’apparences tactiles qui se sym­
bolisent et se modifient l’un l’autre et s’accordent l’un avec
l’autre selon une logique réelle que la science a pour fonc­
tion d’expliciter et dont elle est bien loin d’avoir achevé
l’analyse. A l’égard de cette vie perceptive, l’intellectualisme
L’ € ATTENTION > ET LE « JUGEMENT > 49
est insuffisant ou par défaut ou par excès : il évoque à
titre de limite les qualités multiples qui ne sont que l’en­
veloppe de l’objet, et de là il passe à une conscience de
l’objet qui en posséderait la loi ou le secret et qui de ce fait
ôterait sa contingence au développement de l’expérience et
à l’objet son style perceptif. Ce passage de la thèse à l’anti­
thèse, ce renversement du pour au contre qui est le procédé
constant de l’intellectualisme laissent subsister sans change­
ment le point de départ de l’analyse; on partait d’un monde
en soi qui agissait sur nos yeux pour se faire voir de nous,
on a maintenant une conscience ou une pensée du monde,
mais la nature même de ce monde n ’est pas changée : il
est toujours défini par l’extériorité absolue des parties et
seulement doublé sur toute son étendue d’une pensée qui
le porte. On passe d’une objectivité absolue à une sub­
jectivité absolue, mais cette seconde idée vaut juste autant
que la première et ne se soutient que contre elle, c’est-à-
dire par elle. La parenté de l’intellectualisme et de l’em­
pirisme est ainsi beaucoup moins visible et beaucoup plus
profonde qu’on le croit. Elle ne tient pas seulement à la
définition anthropologique de la sensation dont l’un et
l’autre se sert, mais à ce que l’un et l’autre garde l’attitude
naturelle ou dogmatique, et la survivance de la sensation
dans l’intellectualisme n’est qu’un signe de ce dogmatisme.
L’intellectualisme accepte comme absolument fondée l’idée
du vrai et l’idée de l’être dans lesquelles s’achève et se ré­
sume le travail constitutif de la conscience et sa réflexion
prétendue consiste à poser comme puissances du sujet tout
ce qui est néctssaire pour aboutir à ces idées. L’attitude
naturelle en me jetant au monde des choses me donne
l’assurance de saisir un « réel » au delà des apparences,
le « vrai » au delà de l’illusion. La valeur de ces notions
n’est pas mise en question par l’intellectualisme : il ne
s’agit que de conférer à un naturant universel le pouvoir
de reconnaître cette même vérité absolue que le réa­
lisme place naïvement dans une nature donnée. Sans doute
l ’intellectualisme se présente d’ordinaire comme une doc­
trine de la science et non comme une doctrine de la per­
ception, il croit fonder son analyse sur l’épreuve de la vé­
rité mathématique et non pas sur l’évidence naïve du
monde : habem us ideam ueram. Mais en réalité je ne sau­
rais pas que je possède une idée vraie si je ne pouvais par
la mémoire relier l’évidence présente à celle de l’instant
écoulé et, par la confrontation de la parole, l’évidence
mienne à celle d’autrui, de sorte que l’évidence spinoziste
50 PHENOMENOLOGIE D E LA PERCEPTION

présuppose celle du souvenir e t de la perception. Si l’on


veut au contraire fonder la constitution du passé et celle
d 'a u tru i su r m on pouvoir de reconnaître la vérité in trin sèq u e
•de l’idée, on supprim e bien le problème d’a u tru i et celui du
monde, m ais parce q u ’on reste dans l’attitu d e naturelle qui
les prend p our donnés et q u ’on utilise les forces de la certi­
tude naïve. Car jam ais, comme Descartes et P ascal l’ont vu,
je ne puis coïncider d’un seul coup avec la p u re pensée qui
constitue une idée même simple, m a pensée claire et distincte
se sert to u jo u rs de pensées déjà form ées p a r m oi ou par
au tru i, et se fie à m a mémoire, c’est-à-dire à la nature de
m o n esprit, ou à la mém oire de la com m unauté des pen­
seurs, c ’est-à-dire à l ’esprit objectif. P rendre p o u r accordé
que nous avons une idée vraie, c’est bien croire à la percep­
tion sans critique. L ’em pirism e restait dans la croyance ab­
solue au m onde comme totalité des événements spatio-tem po­
rels et tra ita it la conscience comme un canton de ce monde.
L ’analyse réflexive ro m p t bien avec le m onde en soi, puis­
q u ’elle le constitue p a r l’opération de la conscience, m ais
cette conscience constituante, au lieu d ’être saisie directe­
m en t, est construite de m anière à rendre possible l’idée d ’un
être absolum ent déterm iné. Elle est le corrélatif d ’un u n i­
vers, le su jet qui possède absolum ent achevées toutes les con­
naissances dont notre connaissance effective est l’ébauche.
C’est q u ’on suppose effectué quelque part ce qui n ’est p o u r
nous q u ’en intention : un systèm e de pensées absolum ent
vrai, capable de coordonner tous les phénom ènes, un géomé-
tra l qui rende raison de toutes les perspectives, un objet p u r
su r lequel ouvrent toutes les subjectivités. Il ne fau t rien de
m oins que cet objet absolu et ce su jet divin p o u r écarter la
m enace du m alin génie et pour nous g aran tir la possession
de l’idée vraie. O r il y a bien u n acte hum ain qui d’un seul
coup traverse tous les doutes possibles pour s’installer en
pleine vérité : cet acte est la perception, au sens large de
connaissance des existences. Quand je me m ets à percevoir
cette table, je contracte résolum ent l’épaisseur de durée
écoulée depuis que je la regarde, je sors de m a vie indivi­
duelle en saisissant l’o bjet comme objet pour tous, je ré u n is
donc d’u n seul coup des expériences concordantes m ais d is­
jo intes et réparties en plusieurs points du tem ps et en plu­
sieurs tem poralités. Cet acte décisif qui rem plit, au cœ ur du
tem ps, la fonction de l’éternité spinoziste, cette « doxa origi­
n aire » (1), nous ne reprochons pas à l’intellectualism e de

(1) H u s s e r l , Erfahrung und Urteil, p a r e x ., p . 331


L’ < ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 51

s’en servir, m ais de s’en servir tacitem ent. Il y a là u n pou­


voir de fait, comme D escartes le disait, u n e évidence sim ple­
m ent irrésistible, qui réu n it sous l'invocation d ’une vérité ab­
solue les phénom ènes séparés de m on p résen t et de m on
passé, de m a durée et de celle d ’au tru i, m ais qui n e doit pas
être coupée de ses origines perceptives et détachée de sa
« facticitè ». L a fonction de la philosophie est de la replacer
dans le cham p d ’expérience privée où elle su rg it et d’en éclai­
re r la naissance. Si au contraire on s’en se rt sans la prendre
po u r thèm e, on devient incapable de voir le phénom ène de la
perception et le m onde q u i n a ît en elle à trav ers le déchire­
m en t des expériences séparées, on fond le m onde perçu dans
u n univers q u i n ’est que ce m onde m êm e coupé de ses origi­
nes constitutives e t devenu évident p arce q u ’on les oublie.
A insi l’intellectualism e laisse la conscience dans u n rap p o rt
de fam iliarité avec l’être absolu e t l’idée m êm e d ’u n m onde
en soi subsiste comme horizon ou comme fil conducteur de
l’analyse réflexive. Le doute a bien in terro m p u les affirm a­
tions explicites to u ch an t le monde, m ais n e change rien à
cette sourde présence du m onde qui se sublim e dans l’idéal
de la vérité absolue. L a réflexion donne alors u n e essence de
la conscience que l’on accepte dogm atiquem ent sans se
dem ander ce que c’est q u ’une essence, n i si l’essence de la
pensée épuise le fa it de la pensée. Elle p erd le caractère
d ’une constatation e t désorm ais il ne p eu t être question de
décrire des phénom ènes : l’apparence perceptive des illusions
e st récusée comme l’illusion des illusions, on ne p e u t plus
voir que ce qui est, la vision elle-même et l’expérience ne sont
plus distinguées de la conception. De là u n e philosophie en
p a rtie double, rem arquable dans to u te doctrine de l’enten­
dem ent : on saute d’une vue n atu raliste, q u i exprim e notre
condition de fait, à une dim ension transcendentale où toutes
les servitudes so n t levées en dro it, et l’on n ’a jam ais à se
dem ander com m ent le mêm e su je t est p a rtie du m onde et
principe du m onde parce que le constitué n ’est jam ais que
po u r le constitu an t. E n réalité, l’im age d ’u n m onde consti­
tué où je ne serais avec m on corps q u ’un objet p arm i d’au­
tres et l’idée d ’une conscience constituante absolue ne for­
m ent antithèse q u ’en apparence : elles exprim ent deux fois
le préjugé d’u n univers en soi parfaitem en t explicite. Une
réflexion authentique, au lieu de les faire a lte rn e r comme
toutes deux vraies à la m anière de la philosophie d’enten­
dem ent, les rejette comme toutes deux fausses.
Il est vrai que nous défigurons peut-être une deuxième fois
l’intellectualism e. Q uand nous disons que l’analyse réflexive.
52 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

réalise p a r anticipation to u t le savoir possible au-dessus du


savoir actuel, enferm e la réflexion dans ses résu ltats et an­
nule le phénom ène de la finitude, peut-être n ’est-ce encore
là q u ’une caricature de l’intellectualism e, la réflexion selon
le monde, la vérité vue p a r le prisonnier de la caverne qui
préfère les om bres auxquelles il est accoutum é et ne com­
prend pas q u ’elles dérivent de la lum ière. Peut-être n ’avons-
nous pas encore com pris la vraie fonction du jugem ent dans
la perception. L ’analyse du m orceau de cire voudrait dire,
non pas q u ’une raison est cachée derrière la n ature, m ais que
la raison est enracinée dans la n atu re ; 1’ * inspection de
l’esp rit » ne serait pas le concept qui descend dans la n ature,
m ais la n atu re qui s’élève au concept. La perception est un
jugem ent, m ais qui ignore ses raisons (1), ce qui revient à
dire que l’objet perçu se donne comme tout et comme unité
avant que nous en ayons saisi la loi intelligible et que la
cire n ’est pas originairem ent mne étendue flexible et m uable.
E n disant que le jugem ent naturel n ’a pas « loisir de penser
et considérer aucunes raisons », Descartes fait com prendre
que sous le nom de jugem ent il vise la constitution d’un
sens du perçu qui n ’est pas antérieur à la perception même
e t semble so rtir de lui (2). Cette connaissance vitale ou
cette « inclination n aturelle » qui nous enseigne l’union de
l’âm e et du corps, quand la lum ière n aturelle nous en en­
seigne la distinction, il p a ra ît contradictoire de la g a ran tir
p a r la véracité divine qui n ’est au tre chose que la clarté
intrinsèque de l’idée ou ne peut en to u t cas authentiquer
que des pensées évidentes. Mais la philosophie de D escartes
consiste peut-être à assum er cette contradiction (3). Q uand
Descartes d it q u e l’entendem ent se connaît incapable de
connaître l ’union de l’âme et du corps et laisse à la vie de la
connaître (4), cela signifie que l’acte de com prendre se
(1) < (...) je remarquais que les jugements que j’avais coutume
de faire de ces objets se formaient en moi avant que j’eusse
le loisir de peser et considérer aucunes raisons qui me pus­
sent obliger à les faire.» VI’ Méditation, AT IX, p. 60.
(2) « (...) il me semblait que j’avais appris de la nature toutes
les autres choses que je jugeais' touchant les objets de mes
sens (...).» Ibid.
(3) « (...) ne me semblant pas que l'esprit humain soit ca­
pable de concevoir bien distinctement et en même temps la
distinction d’entre l’âme et le corps et leur union, à cause
qu’il faut pour cela les concevoir comme une seule chose et
ensemble les concevoir comme deux, ce qui se contrarie. » A
Elisabeth, 28 juin 1643. AT III, p. 690 et suiv.
(4) Ibid.
V « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 53

donne com m e réflexion su r u n irréfléchi q u ’il ne résorbe n i


en fait ni en droit. Q uand je retrouve la stru c tu re intelligible
du m orceau de cire, je ne me replace pas dans une pensée
absolue à l’égard de laquelle il n e serait q u ’u n résu ltat, je ne
le constitue pas, je le re-constitue. Le « jug em en t n a tu rel »
n ’est au tre chose que le phénom ène de la passivité. C’est
to u jo u rs à la perception q u ’il ap p artien d ra de connaître la
perception. L a réflexion ne s’em porte jam ais elle-même
h ors de toute situation, l’analyse de la perception ne fa it
pas d isp araître le fait de la perception, l’eccéité du perçu,
l’inhérence de la conscience perceptive à u n e tem poralité et
à une localité. La réflexion n ’est pas absolum ent tra n sp a ­
rente po u r elle-même, elle est toujo u rs donnée à elle-même
dans une expérience, au sens du m ot qui sera le sens k a n ­
tien, elle ja illit to u jo u rs sans savoir elle-même d’où elle
ja illit et s’offre to u jo u rs à moi comme u n don de natu re.
Mais si la description de l’irréfléchi reste valable après la
réflexion et la VIe M éditation après la seconde, réciproque­
m ent cet irréfléchi lui-m êm e ne nous est connu que p a r la
réflexion e t ne doit p a s être posé hors d’elle com me un
term e inconnaissable. E n tre m oi qui analyse la perception
e t le m oi percevant, il y a tou jo u rs une distance. Mais dans
l’acte concret de réflexion, je franchis cette distance, je
prouve p a r le fait que je suis capable de savoir ce que je
percevais, je dom ine p ratiquem ent la discontinuité des deux
Moi et le cogito a u ra it finalem ent p o u r sens n o n pas de
révéler u n co n stitu an t universel ou de ram en er la percep­
tion à l’intellection, m ais de constater ce fa it de la réflexion
qui dom ine et m ain tien t à la fois l’opacité de la perception.
Il serait bien conform e à la résolution cartésienne d ’avoir
ainsi identifié la raison et la condition hum aine et l’on peut
soutenir que la signification dernière du cartésianism e est là.
Le «jugem ent naturel» de l’intellectualism e anticipe alors ce
jugem ent kantien qui fa it naître dans l’objet individuel son
sens et ne le lui apporte pas to u t fait (1). Le cartésianism e
comme le kantism e a u ra it pleinem ent vu le problèm e de la
perception qui consiste en ce q u ’elle est u n e connaissance
originaire. Il y a une perception em pirique ou seconde, celle

(1) (La faculté de juger) « doit donc elle-même donner un


concept, qui ne fait en réalité connaître aucune chose, et qui
né sert de règle qu’à elle, mais non de règle objective pour y
adapter son jugement; car il faudrait alors une autre faculté de
juger pour pouvoir discerner si c’est ou non le cas où la règle
s’applique. » (Critique du Jugement, Préface, p. 11,)
54 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

que nous exerçons à chaque in stan t, qui nous m asque ce


phénom ène fondam ental, parce q u ’elle est toute pleine d’ac­
quisitions anciennes et se joue p our ainsi dire à la surface
de l’être. Q uand je regarde rapidem ent les objets qui m ’en­
to u ren t p o u r m e repérer et m ’orienter p arm i eux, c’est à
peine si j ’accède à l’aspect in stantané du monde, j ’identifie
ici la porte, ailleurs la fenêtre, ailleurs m a table, qui ne so n t
que les supports et les guides d’une intention p ratique orien­
tée ailleurs et qui ne me sont alors données que comme des
significations. Mais quand je contemple u n objet avec le seul
souci de le voir exister et déployer devant moi ses richesses,
alors il cesse d’être u n e allusion à u n type général, et je
m ’aperçois que chaque perception, et non pas seulem ent celle
des spectacles que je découvre pour la prem ière fois, recom­
m ence p our son com pte la naissance de l’intelligence et a
quelque chose d ’une invention géniale : p o u r que je recon­
naisse l’arb re comme u n arbre, il fau t que, p a r dessous cette
signification acquise, l’arrangem ent m om entané du spectacle
sensible recommence, comme au prem ier jo u r du m onde
végétal, à dessiner l’idée individuelle de cet arbre. Tel serait
ce jugem ent natu rel, qui ne p eut encore connaître ses rai­
sons p u isq u ’il les crée. Mais même si l’on accorde que
l ’existence, l ’individualité, la « facticité > sont à l’horizon de
la pensée cartésienne, reste à savoir si elle les a prises pour
thèm es. O r il fa u t reconnaître q u ’elle n ’a u ra it pu le faire
q u ’en se tran sfo rm an t profondém ent. P o u r faire de la per­
ception une connaissance originaire, il a u ra it fallu accorder
à la finitude une signification positive et pren dre au sérieux
cette étrange p hrase de la IV* M éditation qui fait de moi
« u n m ilieu en tre Dieu et le n éant ». Mais si le n éant n ’a pas
de propriétés comme le laisse entendre la V* M éditation et
com m e le d ira M alebranche, s’il n ’est rien, cette définition du
su je t h u m ain n ’est qu’une m anière de p arler et le fini n ’a
rien de positif. P o u r voir dans la réflexion u n fait créateur,
u n e reconstitution de la pensée écoulée qui n ’était pas pré-
form ée en elle et p o u rtan t la déterm ine valablem ent parce
qu ’elle seule nous en donne idée et que le passé en soi est
p our nous comme s’il n ’était pas, — il a u ra it fallu dévelop­
p er une intu itio n du tem ps à laquelle les M éditations ne font
qu’une courte allusion. « Me trom pe qui pourra, si est-ce
q u ’il ne sa u ra it faire que je ne sois rien, tandis que je pen­
serai être quelque chose; ou que quelque jo u r il soit vrai que
je n ’aie jam ais été, étant vrai m aintenant que je suis » (1).
L ’expérience du p résent est celle d’un être fondé une fois
(1) III' M éditation AT IX, p. 28.
t ’ « ATTENTION » ET LE < JUGEMENT » 55

p our to u te s e t que rien ne sau rait em pêcher d’avoir été. Dans


la certitude-du présent, il y a une intention qui en dépasse la
présence, qui le pose d’avance comme un « ancien p résent *
indubitable dans la série des rem ém orations, et la perception
comme connaissance du présent est le phénom ène central
qui' rend possible l’unité du Je et avec elle l’idée de l’objec­
tivité e t de la vérité. Mais elle n ’est donnée dans le texte que
com m e l’une de cesi évidences irrésistibles en fait seulem ent
e t qui re ste n t soum ises au doute (1). La solution carté­
sienne n ’est donc pas dé prendre p our garan te d ’elle-même
la pensée hum aine dans sa condition de fait, m ais de l’ap­
puyer à Une pensée qui- se possède absolum ent. La con­
nexion de l ’essence et de l’existence n ’est pas trouvée dans
l’expérience, m ais dans l’idée de l’infini. Il est donc vrai en
fin de com pte que l’analyse réflexive repose to u t entière sur
une idée dogm atique de l’être et q u ’en ce sens elle n ’est pas
une prise de conscience achevée (2).

(1) Au même titre que 2 et 3 font 5. Ibid.


(2) Selon sa ligne propre l’analyse réflexive ne nous fait pas
revenir à la subjectivité authentique; elle nous cache le noeud
vital de la conscience perceptive parce qu’elle recherche les con­
ditions de possibilité de l’être absolument déterminé et se laisse
tenter par cette pseudo-évidence de la théologie que le néant
n’est rien. Cependant lès philosophes qui l’ont pratiquée ont
toujours senti qu’il y avait à chercher au-dessous de la cons­
cience absolue. On vient de le voir en ce qui concerne Des­
cartes. On le montrerait aussi bien en ce qui concerne Lagneau
et Alain.
L’analyse réflexive, conduite à son terme, ne devrait plus
laisser subsister du côté du sujet qu’un naturant universel pour
lequel existe le système de l’expérience, y compris mon corps
et mon' moi empirique, reliés au monde par les lois de la phy­
sique et de la psychophysiologie. La sensation que nous cons­
truisons comme le prolongement' « psychique » des excitations
sensorielles n’appartient évidemment pas au naturant universel
et toute idée d’une- genèse de l’esprit est une idée bâtarde puis­
qu’elle replace dans le temps l’esprit pour qui le temps existe et
confond les deux Moi. Pourtant, si nous sommes cet esprit ab­
solu, s'ans histoire, et si rien ne nous sépare du monde vrai, si
le moi empirique est constitué par le Je transcendental et dé­
ployé devant lui, nous devrions en percer à jour l’opacité, on
De voit pas comment l’erreur est possible, et encore moins l’illu­
sion, la < perception anormale » qu’aucun savoir ne peut faire
disparaître (Lagneau, Célèbres Leçons, pp. 161-162). On peut
bien dire (Id., ibid.) que l’illusion et la perception tout en­
tière sont en deçà de la vérité comme de l’erreur. Cela ne nous
56 PHENOMENOLOGIE DE LA. PERCEPTION

Q uand l’intellectualism e reprenait la notion n atu raliste


de sensation, u n e philosophie é tait im pliquée dans cette
aide pas à résoudre le problème, puisqu’il est alors de savoir
comment un esprit peut être en deçà de la vérité et de l’erreur.
Quand nous sentons, nous n’apercevons pas notre sensation
comme un objet constitué dans un lacis de relations psycho­
physiologiques. Nous n’avons pas la vérité de la sensation.
Nous ne sommes pas en face du monde vrai. « C’est la même
chose de dire que nous sommes des individus et de dire que dans
ces individus il y a une nature sensible dans laquelle quelque
chose ne résulte pas de l’action du milieu. Si tout dans la nature
sensible était soumis à la nécessité, s’il y avait pour nous une
manière de sentir qui serait la vraie, si à chaque instant notre
manière de sentir résultait du monde extérieur, nous ne sen­
tirions pas. » (Célèbres Leçons, p. 164.) Ainsi le sentir n’appar­
tient pas à l’ordre du constitué, le Je ne le trouve pas devant lui
déployé, il échappe à son regard, il est comme ramassé derrière
lui, il y fait comme une épaisseur ou une opacité qui rend possi­
ble l’erreur, il délimite une zone de subjectivité ou de solitude, il
nous représente ce qui est « avant » l’esprit, il en évoque la
naissance et il appelle une analyse plus profonde qui éclaire­
rait la « généalogie de la logique ». L’esprit a conscience de soi
comme « fondé » sur cette Nature. Il y a donc une dialectique
du naturé et du naturant, de la perception et du jugement, au
cours de laquelle leur rapport se renverse.
Le même mouvement se trouve chez Alain dans l’analyse de
la perception. On sait qu’un arbre m’apparaît toujours plus grand
qu’un homme, même s’il est très éloigné de moi et l’homme
tout proche. Je suis tenté de dire qu’ « Ici encore, c’est un
jugement qui agrandit l'objet. Mais examinons plus attentive­
ment. L’objet n’est point changé parce qu’un objet en lui-même
n’a aucune grandeur; la grandeur est toujours comparée, et ainsi
la grandeur de ces deux objets et de tous les objets forme un
tout indivisible et réellement sans parties; les grandeurs sont
jugées ensemble. Par où l’on voit qu’il ne faut pas confondre les
choses matérielles, toujours séparées et formées de parties ex­
térieures les unes aux autres, et la pensée de ces choses, dans
laquelle aucune division ne peut être reçue. Si obscure que soit
maintenant cette distinction, si difficile qu’elle doive toujours
rester à penser, retenez-la au passage. En un senc et considérées
comme matérielles, les choses sont divisées en parties et l’une
n’est pas l’autre; mais en un sens et considérées comme des pen­
sées, les perceptions des choses sont indivisibles et sans parties. »
(Quatre-vingt-un chapitres sur VEsprit et les Passions, p. 18.)
Mais alors une inspection de l’esprit qui les parcourrait et qui
déterminerait l’une en fonction de l’autre ne serait pas la vraie
subjectivité et emprunterait encore trop aux choses considérées
comme en soi. La perception ne conclut pas la grandeur de
l ’arbre de celle de l’homme ou la grandeur de l’homme de celle
L ’ « ATTENTION » ET LE € JUGEMENT > 57

démarche. Réciproquem ent, quand la psychologie élimine


définitivement cette notion, nous pouvons nous attendre à
trouver dans cette réform e l’amorce d’un nouveau type de
réflexion. Au niveau de la psychologie, la critique de 1’ « hy­
pothèse de constance » signifie seulem ent q u ’on abandonne
le jugem ent comme facteur explicatif dans la théorie de la
perception. Comment prétendre que la perception de la dis­
tance est conclue de la grandeur apparente des objets, de
la disparité des im ages rétiniennes, de l’accom m odation
du cristallin, de la convergence des yeux, que la perception
du relief est conclue de la différence entre l’im age que fournit
l’œil droit et celle que fournit l ’œil gauche, puisque, si nous
nous en tenons aux phénomènes, aucun de ces « signes »
n ’est clairem ent donné à la conscience et q u ’il ne sa u rait y
avoir de raisonnem ent là où m anquent les prém isses ? Mais
cette critique de l’intellectualism e n ’en a tte in t que la vulga­
risation chez les psychologues. E t, comme l’intellectualism e
lui-même, elle doit être transportée su r le p lan de la ré­
flexion, où le philosophe ne cherche plus à expliquer la per­
ception, m ais à coïncider avec l’opération perceptive et à la
comprendre- Ici, la critique de l ’hypothèse de constance ré­
vèle que la perception n ’est pas un acte d ’entendem ent. Il
suffit que je regarde u n paysage la tête en bas p our n ’y plus
rien reconnaître. O r le « h a u t » et le « bas » n ’ont au regard
de l’entendem ent q u ’un sens relatif et l’entendem ent ne sau­
ra it se h eu rter comme à u n obstacle absolu à l’orientation du
paysage. D evant l’entendem ent, u n carré est to u jo urs u n

de l’arbre, ni l’une et l’autre du sens de ces deux objets, mais


elle fait tout à la fois : la grandeur de l’arbre, celle de l’homme,
et leur signification d’arbre et d’homme, de sorte que chaque
élément s’accorde avec tous les autres et compose avec eux un
paysage où tous coexistent. On entre ainsi dans l’analyse de ce
qui rend possible la grandeur, et plus généralement les relations
ou les propriétés de l’ordre prédicatif, et dans cette subjectivité
« avant toute géométrie » que pourtant Alain déclarait incon­
naissable (Ibid. p. 29). C’est que l’analyse réflexive devient
plus étroitement consciente d’elle-même comme analyse.
Elle s’aperçoit qu’elle avait quitté son objet, la perception. Elle
reconnaît derrière le jugement qu’elle avait mis en évidence, une
fonction plus profonde que lui et qui le rend possible, elle re­
trouve, en avant des choses, les phénomènes. C’est cette fonction
que les psychologues ont en vue quand ils parlent d’une Gestal-
tung du paysage. C’est à la description des phénomènes qu’ils
rappellent le philosophe, en les séparant strictement du monde
objectif constitué, dans des termes qui sont presque ceux d’Alain.
58 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

carré, q u ’il repose su r l’une de ses bases ou su r l’un de ses


som m ets. P o u r la perception, il est dans le second cas à
peine reconnaissable. Le Paradoxe des objets sym étriques
opposait au logicisme l’originalité de l’expérience percep­
tive. Cette idée doit être reprise et généralisée : il y a uné
signification du perçu qui est sans équivalent dans l’univers
de l’entendem ent, un m ilieu perceptif qui n ’est pas encore le
m onde objectif, u n être perceptif qui n ’est pas encore l’être
déterm iné. Seulem ent, les psychologues qui p ratiq u en t la
description des phénom ènes n ’aperçoivent pas d ’ordinaire la
portée philosophique de leur m éthode. Ils ne voient pas que
le reto u r à l’expérience perceptive, si cette réform e est consé­
quente et radicale, condam ne toutes les form es du réalism e,
c ’est-à-dire toutes les philosophies qui q u itte n t la conscience
et p ren n en t p o u r donné l’un de ses résultats, — que le véri­
table défau t de l’intellectualism e est ju stem en t de prendre
p o u r donné l’univers déterm iné de la science, que ce repro­
che s’applique a fortiori à la pensée psychologique, puis­
q u ’elle place la conscience perceptive au m ilieu d’un m onde
to u t fait, et que la critique de l’hypothèse de constance, si
elle est conduite ju sq u ’au bout, prend la valeur d ’une véri­
table « réduction phénoménologique > (1). L a G estalttheorie
a bien m o n tré que les prétendus signes de la distance — la
g ran d eu r ap parente de l’objet, le nom bre d’objets interposés
entre lu i et nous, la disparité des im ages rétiniennes, le
degré d’accom m odation et de convergence — ne sont expres­
sém ent connus que dans une perception analytique ou réflé­
chie qui se détourne de l’objet et se porte s u r son m ode de
présentation, e t q u ’ainsi nous ne passons pas p a r ces in te r­
m édiaires p o u r connaître la distance. Seulem ent elle en con­
c lu t que, n ’éta n t p as signes ou raisons dans n o tre perception
de la distance, lés im pressions corporelles ou les objets in ter­
posés d u cham p ne peuvent être que causes de cette per­
ception (2). On revient ainsi à une psychologie explicative
dont la G estalttheorie n ’a jam ais abandonné l’idéal (3),
parce que, comme psychologie, elle n ’a jam ais rom pu avec le
naturalism e. Mais du m êm e coup elle devient infidèle à ses
propres descriptions. Un su je t dont les m uscles oculo-mo-
teu rs so n t paralysés voit les objets se déplacer vers la gauche

(1) Voir A. G u r w i t s c h , Recension d u Nachwort zu meiner


Ideen, d e H u s s e r l , p p . 401 et suivantes.
(2) Cf par exemple P. G u il l a u m e , Traité de Psychologie,
chap. IX, La Perception de l’Espace, p. 151.
(3) Cf La Structure du Comportement, p. 178.
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 59

qu an d il croit lui-m ême to u rn er les yeux v ers la gauche.


C’est, dit la psychologie classique, que la perception ra i­
sonne: l’œ il est censé basculer vers la gauche, et comme
cependant les images rétiniennes n ’ont pas bougé, il fa u t que
le paysage a it glissé vers la gauche pour les m ain ten ir à leur
place dans l’œil. L a Gestalttheorie fait com prendre que la
perception de la position des objets ne passe p as p a r le dé­
to u r d ’une conscience expresse du corps : je ne sais à aucun
m om ent que les im ages sont restées immobiles su r la rétine,
je vois directem ent le paysage se déplacer vers la gauche.
Mais la conscience ne se borne pas à recevoir to u t fait un
phénom ène illusoire q u ’engendreraient hors d ’elle des causes
physiologiques. P o u r que l’illusion se produise, il fa u t que lç
s u jet a it eu l’intention de regarder vers la gauche et q u ’il a it
pensé m ouvoir son œ il. L ’illusion to uchant le corps propre
entraîne l’apparence du m ouvem ent dans l’objet. Les mouve­
m ents du corps propre sont n aturellem ent investis d’une
certaine signification perceptive, ils form ent avec les phéno­
m ènes extérieurs u n systèm e si bien lié que la perception
extérieure « tien t com pte » du déplacem ent des organes per­
ceptifs, trouve en eux sinon l’explication expresse, du m oins
le m o tif des changem ents intervenus dans le spectacle et
p eu t ainsi les com prendre aussitôt. Quand j ’ai l’in ten tion de
regarder vers la gauche, ce m ouvem ent du regard porte en
lu i comm e sa traduction n aturelle u n e oscillation du cham p
visuel : les objets restent en place, m ais après avoir vibré
u n in sta n t. Cette conséquence n ’est pas apprise, elle fait p a r­
tie des m ontages n atu rels du su jet psycho-physique, elle est,
nous le verrons, une annexe de notre « schém a corporel »,
elle est la signification im m anente d ’u n déplacem ent du « re­
gard ». Q uand elle vient à m anquer, quand n o u s avons con­
science de m ouvoir les yeux sans que le spectacle en soit
affecté, ce phénom ène se trad u it, sans aucune déduction
expresse, p a r un. déplacem ent ap p aren t de l’objet vers la
gauche. Le regard et le paysage resten t comme collés l’un
à l’autre, aucun tressaillem ent n e les dissocie, le regard,
dans son déplacem ent illusoire, em porte avec lui le paysage
e t le glissem ent du paysage n'est au fond rien d’a u tre que
sa fixité au bout d ’un regard que l’on croit en m ouvem ent.
Ainsi l’im m obilité des images su r la rétine et la paralysie
des m uscles oculo-m oteurs ne sont pas des causes objectives
qui déterm ineraient l’illusion et l’ap p o rteraien t to u te faite
dans la conscience. L’intention de m ouvoir l’œ il et la docilité
du paysage à ce m ouvem ent ne sont pas davantage des pré­
m isses o u des raisons de l’illusion. Mais elles en sont les
60 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

m o tifs. De la m êm e m anière, les objets interposés en tre moi


et celui que je fixe ne sont pas perçus pour eux-m êm es; m ais
ils sont cependant perçus, et nous n ’avons aucune raison de
refu ser à cette perception m arginale u n rôle dans la
vision de la distance, puisque, dès q u ’un écran m asque les
objets interposés, la distance apparente se rétrécit. Les objets
qui rem plissent le cham p n ’agissent pas su r la distance appa­
ren te comme une cause su r son effet. Q uand on écarte
l’écran, nous voyons l’éloignem ent naître des objets in te r­
posés. C’est là le langage m uet que nous parle la percep­
tio n : des objets interposés, dans ce texte n atu rel, « veulent
d ire » une plus grande distance. Il ne s’agit pas cependant,
de l’une des connexions que connaît la logique objective, la
logique de la vérité constituée : car il n ’y a aucune raison
po u r q u ’u n clocher me paraisse plus petit et plus éloigné à
p a rtir du m om ent où je peux m ieux voir dans leur détail les
pentes et les cham ps qui m ’en séparent. Il n ’y a pas de ra i­
son, m ais il y a u n m otif. C’est ju stem en t la G estalttheorie
qui nous a fait prendre conscience de ces tensions q u i tra ­
versent comme des lignes de force le cham p visuel e t le sys­
tèm e corps propre-m onde et qui l’anim ent d ’une "ie sourde et
m agique en im posant ici et là des torsions, des contractions,
des gonflements. La disparité des images rétiniennes, le nom ­
b re d ’objets interposés n ’agissent ni comme de sim ples cau­
ses objectives qui produiraient du dehors m a perception de
la distance, n i comme des raisons qui la dém ontreraient. Ils
so n t tacitem ent connus d’elle sous des form es voilées, ils la
justifien t p a r une logique sans parole. Mais, p o u r exprim er
suffisam m ent ces relations perceptives, il m anque à la
Gestalttheorie u n renouvellem ent des catégories : elle en a
adm is le principe, elle l’a appliqué à quelques cas p articu ­
liers, elle ne s’aperçoit pas que toute une réform e de l’en­
tendem ent est nécessaire si l’on veut trad u ire exactem ent les
phénom ènes et q u ’il fau t pour y parvenir rem ettre en ques­
tio n la pensée objective de la logique et de la philosophie
classiques, m ettre en suspens les catégories du monde, m ettre
en doute, au sens cartésien, les prétendues évidences du réa­
lism e, et procéder à une véritable « réduction phénom éno­
logique ». L a pensée objective, celle qui s’applique à l’uni­
vers et non pas aux phénomènes, ne connaît que des notions
alternatives ; à p a rtir de l’expérience effective, elle définit
des concepts p u rs qui s’excluent : la notion de l’étendue, qui
est celle d ’une extériorité absolue des parties, e t la notion
de la pensée, qui est celle d’un être recueilli en lui-même, la
notion du signe vocal comme phénom ène physique a rb itra i­
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT > 61

rem ent lié à certaines pensées et celle de la signification


comme pensée entièrem ent claire p our soi, la notion de la
cause comme déterm inant extérieur de son effet, et celle de
la raison comme loi de constitution in trinsèque du phéno­
mène. O r la perception d u corps propre et la perception exté­
rieure, on vient de le voir, nous offrent l’exemple d ’une con­
science non-thétique, c’est-à-dire d’une conscience qui ne
possède pas la pleine déterm ination de ses objets, celle d ’une
logique vécue qui ne rend pas com pte d’elle-même, et celle
d ’une signification im m anente qui n ’est pas claire p o u r soi
et ne se connaît que p a r l’expérience de certains signes n a tu ­
rels. Ces phénom ènes sont inassim ilables p o u r la pensée
objective et voilà pourquoi la G estalttheorie qui, comme toute
psychologie, est prisonnière des « évidences » de la science
et du m onde, ne p eu t choisir q u ’entre la raison et la cause,
voilà pourquoi toute critique de l’intellectualism e aboutit
entre ses m ains à une restau ratio n du réalism e et de la
pensée causale. Au contraire, la notion phénom énologique
de m otivation est l’u n de ces concepts « fluents » (1) q u ’il
fa u t bien form er si l’on veut revenir aux phénom ènes. Un
phénom ène en déclenche un autre, non p a r une efficacité
objective, comme celle qui relie les événem ents de la n ature,
m ais p a r le sens q u ’il offre, —. il y a une raiso n d ’être qui
oriente le flux des phénom ènes sans être explicitem ent posée
en au c u n d ’eux, une sorte de raison opérante. C’est ainsi
que l’intention de regarder vers la gauche e t l’adhérence du
paysage au regard m otivent l’illusion d’u n m ouvem ent dans
l’objet. A m esure que le phénom ène m otivé se réalise, son
ra p p o rt in tern e avec le phénom ène m otivant apparaît, et au
lieu de lui succéder seulem ent, il l’explicite et le fa it com­
prendre, de sorte q u ’il semble avoir préexisté à son propre
m otif. Ainsi l’objet à distance et sa projection physique su r
les rétin e s expliquent la disparité des im ages, et, p a r une
illusion rétrospective, nous parlons avec M alebranche d ’une
géom étrie natu relle de la perception, nous m ettons d ’avance
dans la perception une science qui est con stru ite su r elle, et

(1) « Flieszende », H u s s e r l , Erfahrung und Urteil, p. 428.


C’est dans sa dernière période que Husserl lui-même a pris
pleinement conscience de ce que voulait dire le retour au
phénomène et a tacitement rompu avec la philosophie des essen­
ces. Il ne faisait ainsi qu’expliciter et thématiser des procédés
d’analyse qu’il appliquait lui-même depuis longtemps, comme le
montre justement la notion de motivation que l’on trouve déjà
chez lui avant les Idecn.
62 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

nous perdons de vue le rap p o rt original de m otivation, où la


distance surgit avan t toute science, non pas d’un jugem ent
su r « les deux images », car elles ne sont pas num ériquem ent
distinctes, m ais du phénom ène de « bougé », des forces qui
habitent cette esquisse, qui cherchent l’équilibre et qui la
m ènent au p lu s déterm iné. P o u r une doctrine cartésienne,
ces descriptions n ’au ro n t jam ais d ’im portance philosophi­
que : on les tra ite ra comme des allusions à l’irréfléchi, qui.
p a r principe, ne peuvent jam ais devenir des énoncés, et qui,
comme toute psychologie, sont sans vérité devant l’entende­
m ent. P o u r leu r faire droit entièrem ent, il fa u d ra it m o ntrer
q u ’en aucun cas la conscience ne peut cesser to u t à fait
d’être ce q u ’elle est dans la perception, c’est-à-dire u n fait,
n i pren d re possession entière de ses opérations. La recon­
naissance des phénom ènes im plique donc enfin une théorie
de la réflexion et u n nouveau cogito (1).

(1) Voir ci-dessous III* Partie. *La psychologie de la forme a


pratiqué un genre de réflexion dont la phénoménologie de Husserl
fournit la théorie. Avons-nous tort de trouver toute une phiio-
sophie implicite dans la critique de 1’ « hypothèse de cons­
tance » ? Bien que nous n’ayons pas ici à faire d’histoire, indi­
quons que la parenté de la Gestalttheorie et de la Phénoménolo­
gie est attestée aussi par des indices extérieurs. Ce n’est pas un
hasard si Köhler donne pour objet à la psychologie une « des­
cription phénoménologique » W eb er un b em erkte E m p fin d u n g en
und U rleilstäuschungen, p. 70), — si Koffka, ancien élève de Hus­
serl, rapporte à cette influence les idées directrices de sa psy­
chologie et cherche à montrer que la critique du psychologisme
ne porte pas contre la Gestalttheorie (P rinciples o f Gestalt P sy­
chology, pp. 614-683), la Gestalt n’étant pas un événement psy­
chique du type de l’impression, mais un ensemble qui développe
une loi de constitution interne, — si enfin Husserl, dans sa der­
nière période, toujours plus éloigné du logicisme, qu’il avait d’ail­
leurs critiqué en même temps que le psychologisme, reprend la
notion de « configuration » et même de Gestalt (cf. D ie K risis d er
europäischen W issenschaften u n d die transcendentale P hänom e­
nologie, I, pp. 106, 109). Ce qui est vrai, c’est que la réaction
contre le naturalisme et contre la pensée causale n ’est, dans la
Gestalttheorie, ni conséquente, ni radicale, comme on peut le voir
par sa théorie de la connaissance naïvement réaliste (cf. La S truc-
ture'du C om portem ent, p. 180). La Gestalttheorie ne voit pas que
l’atomismc psychologique n’est qu’un cas particulier d’un pré­
jugé plus général : le préjugé de l’être déterminé ou du monde, et
c’est pourquoi elle oublie ses descriptions les plus valables quand
elle cherche à se donner une charpente théorique. Elle n’est sans
défaut que dans les régions moyennes de la réflexion. Quand elle
L’ « ATTENTION » ET LE « JUGEMENT » 63

veut réfléchir sur ses p ro p re s analyses, elle tra ite la conscience,


en dépit de ses p rin cip es, comme un assemblage de « form es».
Cela suffit p o u r justifier les critiq u es que H usserl a adressées
expressém ent à la théorie de la Form e, comme à toute psycho­
logie (N achw ort zu m ein en Ideen, p . 564 et suiv.), à une date où
il opposait encore le fait et l’essence, où il n ’avait pas encore
acquis l’idée d ’une constitution historique, et où, p a r conséquent,
il soulignait, en tre psychologie et phénom énologie, la césure plu­
tôt que le parallélism e. Nous avons cité ailleurs (La Structure
du C om portem ent, p. 280), un texte de E. F in k qui réta b lit l’équi­
lib re. — Q uant à la question de fond, qui est celle de l’attitude
tran scen d an tale en face de l ’attitude naturelle, elle ne pourra
être résolue que dans la d ern ière p artie où l’on ex am in era la si­
gnification tran scen d an tale du tem ps.
ÏV . — L E CHAMP PH ENO M ENA L

On voit m aintenant de quel côté les chapitres suivants


au ro n t à chercher. Le « sentir » est redevenu pour nous une
question. L’em pirism e l’avait vidé de to u t m ystère en le
ram en an t à la possession d’une qualité. Il n ’avait pu le faire
q u ’en s’éloignant beaucoup de l’acception ordinaire. E n tre
sen tir et connaître, l’expérience com m une établit une diffé­
rence qui n ’est pas celle de la qualité et du concept. Cette
riche notion du sentir se trouve encore dans l’usage rom an­
tique et p ar exemple chez H erder. Elle désigne une expé­
rience dans laquelle ne nous sont pas données des qualités
< m ortes » m ais des propriétés actives. Une roue de bois
posée su r le sol n ’est pas pour la vision ce q u ’est une roue
po rtan t u n poids. Un corps en repos parce q u ’aucune force
ne s’exerce su r lui n ’est pas p our la vision ce q u ’est un corps
où des forces co ntraires se font équilibre (1). La lum ière
d ’une bougie change d’aspect pour l’enfant quand, après une
brûlure, elle cesse d ’a ttire r sa m ain et devient à la lettre
repoussante (2). La vision est déjà habitée p a r un sens qui
lui donne une fonction dans le spectacle du m onde comme
dans notre existence. Le p u r quale ne nous serait donné que
si le monde était u n spectacle et le corps propre u n
mécanisme dont u n esprit im partial p ren d rait connais­
sance (3). Le sen tir au contraire investit la qualité d'une
valeur vitale, la saisit d’abord dans sa signification pour
nous, pour cette m asse pesante qui est notre corps, et de
là vient q u ’il comporte toujours une référence au corps. Le
problèm e est de com prendre ces relations singulières qui
se tissent entre les p arties du paysage ou de lui à moi
comme sujet incarné et p ar lesquelles un objet perçu peut
concentrer en lui-même toute une scène ou devenir l’imago
de tout un segm ent de vie. Le sentir est cette com m unica­
tion vitale avec le m onde qui nous le rend présent comme

(1 ) K o f f k a , Perception, an Introduction to the Gestalt Theory,


pp. 558-559.
(2) Id., Mental Development, p. 138.
(3) S c h e l e r , Die Wissensformen und die Gesellschaft, p . 4 0 8 .
LE CHAMP PHÉNOMÉNAL 65
lieu fam ilier de notre vie. C’est à lui que l’objet perçu
et le su je t percevant doivent leur épaisseur. Il est le tissu
intentionnel que l’effort de connaissance cherchera à
décomposer. — Avec le problème du sen tir, nous redécou­
vrons celui de l’association et de la passivité. Elles o n t cessé
de faire question parce que les philosophies classiques se
plaçaient au-dessous ou au-dessus d ’elles, et leur donnaient
to u t ou rien : ta n tô t l’association était entendue comme une
simple coexistence de fait, e t ta n tô t elle é ta it dérivée d’une
construction intellectuelle ; ta n tô t la passivité é tait im portée
des choses dans l’esprit, et ta n tô t l’analyse réflexive retrou­
vait en elle une activité d ’entendem ent. Ces notions au con­
traire pren n en t leur sens plein si l’on distingue le sen tir de
la qualité : alors l’association ou p lu tô t 1’ « affinité » au sens
kantien est le phénom ène central de la vie perceptive, puis­
q u ’elle est la constitution, sans modèle idéal, d ’un ensemble
significatif, et la distinction de la vie perceptive et du con­
cept, de la passivité et de la spontanéité n ’est plus effacée
p a r l’analyse réflexive, puisque l’atom ism e de la sensation ne
nous oblige plus à chercher dans une activité de liaison le
principe de toute coordination. — Enfin, après le sentir, l’en­
tendem ent a besoin, lui aussi, d’être défini de nouveau, puis­
que la fom tion générale de liaison que le kantism e lui a ttri­
bue finalem ent est m aintenant com m une à toute la vie inten­
tionnelle et ne suffit donc plus à le désigner. Nous cherche­
rons à faire voir dans la perception à la fois l’in frastru ciu re
instinctive et les superstructures qui s’établissent s ir elle
par l’exercice de l’intelligence. Comme le d it Cassirer, en
m u tilan t la perception p ar le h aut, l’em pirism e la m utilait
aussi p a r le bas (1) : l’im pression est aussi dépourvue de
sens instinctif et affectif que de signification idéale. On pour­
ra it ajo u ter que, m utiler la perception p a r le bas, !a traiter
d ’emblée comme une connaissance et en oublier le fonds exis­
tentiel, c’est la m utiler p a r le h au t, puisque c’est te n ir pour
acquis et passer sous silence le m om ent décisif de la percep­
tion : le jaillissem ent d’un m onde vrai et exact. La réflexion
sera sûre d’avoir bien trouvé le centre du phénom ène si elle
est égalem ent capable d’en éclairer l’inhérence vitale et l’in­
tention rationnelle.
Donc, la « sensation » et le « jugem ent » ont ensemble
perdu leur clarté apparente : nous nous somm es aperçus
qu’ils n ’étaient clairs que m oyennant le préjugé du monde.

(1) C a s s ir e r , Philosophie der symbolischen Formen, T. III,


Phänomenologie der Erkenntnis, p p . 77-7 8 .
66 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

Dès q u ’on cherchait à se représenter par leur moyen la


conscience en tra in de percevoir, à les définir comme mu
m ents de la perception, à réveiller l’expérience perceptivt
oubliée et à les confronter avec elle, on les trouvait impcn
sables- En développant ces difficultés, nous nous référion>
im plicitem ent à u n nouveau genre d'analyse, à une nouvelle
dim ension où elles devaient disparaître. La critique de l’hy­
pothèse de constance et plus généralem ent la réduction de
l’idée de « monde » ouvraient un cham p phénom énal que
nous devons m aintenant mieux circonscrire, et nous invi­
taient à retrouver une expérience directe q u ’il faut situer au
moins provisoirem ent par rap p o rt au savoir scientifique, à
la réflexion psychologique et à la réflexion philosophique.
L a science et la philosophie ont été portées pendant des
siècles p a r la foi originaire de la perception. La perception
s’ouvre su r des choses. Cela veut dire q u ’elle s’oriente comme
vers sa fin vers une vérité en soi où se trouve la raison de
toutes les apparences. La thèse m uette de la perception,
c’est que l’expérience à chaque in stan t peut être coordonnée
avec celle de l’in stan t précédent et avec celle de l’in stan t sui­
vant, m a perspective avec celles des autres consciences, —
que toutes les contradictions peuvent être levées, que l’expé­
rience m onadique et intersubjective est un seul texte sans
lacune, — que ce qui, m aintenant, pour moi, est indéterm iné
deviendrait déterm iné pour une connaissance plus complète
qui est comme réalisée d ’avance dans la chose ou plutôt qui
est la chose même. La science n ’a d’abord été que la suite
ou l’amplification du m ouvem ent constitutif des choses per­
çues. De mcme que la chose est l’invariant de tous les cham ps
sensoriels et de tous les cham ps perceptifs individuels, de
même le concept scientifique est le moyen de fixer et d’ob­
jectiver les phénom ènes. La science définissait un état théori­
que des corps qui ne sont soum is à l’action d’aucune force,
définissait p a r là même la force et reconstituait à l’aide de
ces com posantes idéales les m ouvem ents effectivement obser­
vés. Elle établissait statistiquem ent les propriétés chim iques
des corps purs, elle en déduisait celles des corps em piriques
et sem blait ainsi tenir le plan même de la création ou en tous
cas retrouver une raison im m anente au mondé. La notion
d’un, espace géom étrique, indifférent à ses contenus, celle
d ’un déplacem ent pur, qui n ’altère pas p ar lui-même les pro­
priétés de l’objet, fournissaient aux phénomènes un milieu
d’existence inerte où chaque événement pouvait être ra tta ­
ché à des conditions physiques responsables des change­
ments intervenus, et contribuaient donc à cette fixation de
LE CHAMP PHÉNOMÉNAL 67

l’être qui p araissait être la tâche de la physique- E n dévelop­


p a n t ainsi le concept de chose, le savoir scientifique n ’avait
pas conscience de trav ailler su r u n présupposé. Ju stem en t
parce que la perception, dans se? im plications vitales et avant
toute pensée théorique, se donne comme perception d ’un
être, la réflexion ne croyait pas avoir à faire u n e généalogie
de l’être et se contentait de rechercher les conditions qui le
ren d en t possible. Même si l'on ten ait com pte des av atars de
la conscience déterm inante (1), même si l’on ad m ettait que
la constitution de l’objet n ’est jam ais achevée, il n ’y avait
rien à dire de l’objet hors ce q u ’en dit la science, l’objet
n atu re l re sta it p our nous une unité idéale, et, selon le m ot
célèbre de Lachelier, un entrelacem ent de propriétés géné­
rales. On avait beau re tire r aux principes de la science toute
valeur ontologique et n e leu r laisser q u ’une valeur m é­
thodique (2), cette réserve ne changeait rien p our l’essentiel
à la philosophie puisque le seul être pensable re sta it défini
p a r les m éthodes de la science. Le corps vivant, dans ces
conditions, ne pouvait échapper aux déterm inations qui fai­
saient seules de l’objet u n objet et sans lesquelles il n ’a u ra it
pas eu de place dans le systèm e de l’expérience. Les prédicats
de valeu r que lui confère le jugem ent réfléchissant devaient
être portés dans l’être p a r une prem ière assise de propriétés
physico-chim iques. L’expérience com m une trouve une conve­
nance e t u n ra p p o rt de sens en tre le. geste, le sourire, l’accent
d ’un hom m e qui parle. Mais cette relation d ’expression réci­
proque, qui fait ap p araître le corps h u m ain com me la m ani­
festation au dehors d’une certaine m anière d ’être au monde,
devait p o u r une physiologie m écaniste se résoudre en une
série de relations causales. Il fallait relier à des conditions
centripètes le phénom ène centrifuge d ’expression, réduire à
des processus en troisièm e personne cette m anière particu ­
lière de tra ite r le m onde q u ’est un com portem ent, niveler
l’expérience à la h au teu r de la n a tu re physique et convertir
le corps vivant en une chose sans in térieu r. Les prises de
position affectives et pratiques du su jet viv an t en face du
m onde étaient donc résorbées dans u n m écanism e psycho­
physiologique. T oute évaluation devait résu lter d’un tra n s­
fert p a r lequel des situations complexes devenaient capables
de réveiller les im pressions élém entaires de p laisir et dé dou­
leur, étroitem ent liées, elles, à des ap pareils nerveux. Les

Comme le f a i t L. B r ü n s c h v i c g .
(1 )
(2) Cf par ex. L’Expérience humaine et la Causalité physique
p. 536.
68 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

intentions m otrices du vivant étaient converties en mouve­


m ents objectifs : on ne donnait à la volonté q u ’un fiat in stan ­
tané, l’exécution de l’acte était livrée tout entière à la méca­
nique nerveuse. Le sentir, ainsi détaché de l'affectivité et de
la m otricité, devenait la simple réception d’une qualité et la
physiologie croyait pouvoir suivre, depuis les récepteurs ju s­
q u ’aux centres nerveux, la projection du m onde extérieur
dans le vivant. Le corps vivant ainsi transform é cessait d ’être
m on corps, l’expression visible d’un Ego concret, pour deve­
n ir u n objet p arm i tous les autres. Corrélativem ent, le corps
d ’a u tru i ne pouvait m ’apparaître comme l’enveloppe d’un
au tre Ego. Ce n ’était plus q u ’une m achine et la perception
d ’au tru i ne pouvait être vraim ent perception d’autrui, puis­
qu’elle résu ltait d ’une inférence et ne m ettait donc derrière
l’autom ate q u ’une conscience en général, cause transcen­
dante et non pas h ab itan t de ses m ouvements. Nous n ’avions
donc plus une constellation de Moi coexistant dans un
monde. T out le contenu concret des « psychism es » résultant,
selon les lois de la psychophysiologie et de la psychologie,
d’u n déterm inism e d ’univers, se trouvait intégré à l’en soi.
Il n ’y avait plus de pour soi véritable que la pensée du savant
qui aperçoit ce systèm e et qui seule cesse d’y avoir place.
Ainsi, tandis que le corps vivant devenait un extérieur sans
intérieur, la subjectivité devenait u n in térieu r sans exté­
rieu r, un spectateur im partial. Le naturalism e de. la science
e t le spiritualism e du su jet co n stituant universel, auquel
aboutissait la réflexion su r la science, avaient ceci de com­
m u n q u ’ils nivelaient l’expérience : devant le Je constituant,
les Moi em piriques sont des objets. Le Moi em pirique est une
notion bâtarde, u n m ixte de l’en soi et du p our soi, auquel la
philosophie réflexive ne pouvait pas donner de statu t. E n
ta n t q u ’il a u n contenu concret, il est inséré dans le systèm e
de l’expérience, il n ’est donc pas sujet, — en ta n t qu’il est
sujet, il esl vide et se ram ène au su jet transcendantal. L’idéa­
lité de l’objet, l’objectivation du corps vivant, la position de
l’esprit dans une dim ension de la valeur sans com m une me­
sure avec la n atu re, telle est la philosophie tran sp aren te à
laquelle on p arvenait en continuant le m ouvem ent de con­
naissance inauguré p a r la perception. On pouvait bien dire
que la perception est une science com m ençante, la science
une perception m éthodique et complète (1), puisque la

(1) Cf p a r exem ple Alain , Quatre-vingt-un chapitres sur VEs-


prit et les Passions, p. 19 et B runschvicg , L’Expérience humaine
et la causalité physique, p. 468.
LE CHAMP PHÉNOMÉNAL 69

science ne faisait que suivre sans critique l’idéal de connais­


sance fixé p a r la chose perçue-
O r cette philosophie se d étru it elle-même sous nos yeux.
L ’objet n atu rel s’est dérobé le prem ier et la physique a
reconnu elle-même les lim ites de ses déterm inations en exi­
geant u n rem aniem ent et une contam ination des concepts
p u rs q u ’elle s’était donnés. L ’organism e à son to u r oppose à
l’analyse physico-chim ique non pas les difficultés de fa it
d ’un objet complexe, m ais la difficulté de principe d’un être
significatif (1). Plus généralem ent l’idée d’u n univers de pen­
sée ou d ’u n univers de valeurs, où seraient confrontées e t
conciliées toutes les vies pensantes, se trouve m ise en ques­
tion. La n a tu re n ’est pas de soi géom étrique, elle ne le p ara ît
q u ’à u n observateur p ru d en t qui s’en tien t aux données m a­
croscopiques. L a société hum aine n ’esf pas u n e com m unauté
d ’esprits raisonnables, on n ’a pu la com prendre ainsi que
dans les pays favorisés où l’équilibre vital et économique
avait été obtenu localem ent et pour u n tem ps. L’expérience
du chaos, su r le plan spéculatif comme su r l’au tre, nous
invite à apercevoir le rationalism e dans une perspective his­
torique à laquelle il p rétendait p ar principe échapper, à
chercher une philosophie qui nous fasse com prendre le ja il­
lissem ent de la raison dans u n m onde q u ’elle n ’a pas fait et
p rép arer l’in frastru ctu re vitale sans laquelle raison et liberté'
se vident et se décomposent. Nous ne dirons plus que la per­
ception est une science com m ençante, m ais inversem ent que
la science classique est une perception qui oublie ses ori­
gines et se croit achevée. Le prem ier acte philosophique
serait donc de revenir au monde vécu en deçà du m onde
objectif, puisque c’est en lui que nous pourrons com pren­
dre le dro it comme les lim ites du monde objectif, de rendre
à la chose sa physionom ie concrète, aux organism es leur
m anière p ro p re de tra ite r le monde, à la subjectivité son
inhérence historique, de retrouver les phénom ènes, la couche
d ’expérience vivante à travers laquelle a u tru i et les choses
nous so n t d’abord donnés, le systèm e « Moi-Autrui-les
choses » à l’état naissant, de réveiller la perception et de
déjouer la ru se p a r laquelle elle se laisse oublier comme
fa it et comme perception au profit de l’objet q u ’elle nous
livre et de la trad itio n rationnelle q u ’elle fonde.
Ce cham p phénom énal n ’est pas un « m onde in térieur », le

(1) Cf La Structure du Comportement et ci-dcssous, 1" partie


70 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

« phénom ène » n ’est pas u n « état de conscience » ou un


« fait psychique », l’expérience des phénom ènes n ’est pas
une introspection ou une intuition au sens de Bergson. On
a longtemps défini l’objet de la psychologie en disant qu’il
était « inétendu » et « accessible à u n seul », et il en résu ltait
que cet objet singulier ne pouvait être saisi que p a r u n acte
d ’un type to u t spécial, la « perception intérieure » ou in tros­
pection, dans lequel le su jet et l’objet étaient confondus et la
connaissance obtenue p ar coïncidence. Le reto u r aux « don­
nées im m édiates de la conscience » devenait alors une opéra­
tion sans espoir puisque le regard philosophique cherchait
à être ce q u ’il ne pouvait pas voir p ar principe. La difficulté
n ’était pas seulem ent de d étruire le préjugé de l’extérieur,
comme toutes les philosophies invitent le com m ençant à
le faire, ou de décrire l’esprit dans un langage fa it pour
trad u ire les choses. Elle était beaucoup plus radicale, puis­
que l’intériorité, définie p a r l’im pression, échappait p ar p rin ­
cipe à toute tentative d ’expression. Ce n ’est pas seulem ent
la com m unication aux autres homm es des intuitions philoso­
phiques qui devenait difficile — ou plus exactem ent se
réduisait à une sorte d ’incantation destinée à induire chez
eux des expériences analogues à celles du philosophe. —•,
m ais le philosophe lui-même ne pouvait pas se rendre compte
de ce q u ’il voyait dans l’in stant, puisqu’il a u rait fallu le
penser, c’est-à-dire le fixer et le déform er. L ’im m édiat é ta it
donc une vie solitaire, aveugle et m uette. Le reto u r au phé­
nom énal n ’offre aucune de ces particularités. La configura­
tion sensible d ’un objet ou d ’un geste, que la critique de
l’hypothèse de constance fait paraître sous notre regatd, ne
se saisit pas dans une coïncidence ineffable, elle se « com­
prend » p a r une sorte d ’appropriation dont nous avons tous
l’expérience quand nous disons que nous avons « trouvé » le
lapin dans le feuillage d ’une devinette, ou que nous avons
« attrap é » u n mouvement. Le préjugé des sensations une
fois écarté, u n visage, une signature, une conduite cessent
d’être de sim ples « données visuelles » dont nous aurions à
chercher dans notre expérience intérieure la signification
psychologique et le psychism e d’au tru i devient un objet
im m édiat comme ensemble im prégné d’une signification im ­
m anente. Plus généralem ent c’est la notion même de l’immé­
diat qui se trouve transform ée : est désorm ais im m édiat
non plus l’im pression, l’objet qui ne fait q u ’un avec le sujet,
m ais le sens, la structure, l’arrangem ent spontané des par­
ties. Mon propre « psychisme » ne m ’est pas donné autre­
m ent, puisque la critique de l’hypothèse de constance m’en­
LE CHAMP PHÉNOMÉNAL 71

seigne encore à reconnaître comme données originaires de


l’expérience intérieure, l’articulation, l’unité m élodique de
mes com portem ents et que l’introspection, ram enée à ce
q u ’elle a de positif, consiste elle aussi à expliciter le sens
im m anent d’une conduite (1). Ainsi ce que nous découvrons
en dépassant le préjugé du monde objectif, ce n ’est pas un
m onde in térieu r ténébreux. E t ce monde vécu n ’est pas, com­
m e l’in tério rité bergsonienne. ignoré absolum ent de la con­
science naïve. En faisant la critique de l’hypothèse de cons­
tance et en dévoilant les phénom ènes, le psychologue va sans
doute contre le m ouvem ent naturel de la connaissance qui
traverse aveuglém ent les opérations perceptives p our aller
droit à leu r résu ltat téléologique. Rien n ’est plus difficile
que de savoir au ju ste ce que nous voyons. « Il y a dans l’in­
tuition n atu relle une sorte de « crypto-m écanism e » que nous
devons briser pour parvenir à l’être phénom énal » (2) ou
encore une dialectique p a r laquelle la perception se dissi­
m ule à elle-même. Mais si l’essence de la conscience est d ’ou­
blier ses propres phénom ènes et de rendre ainsi possible
la constitution des « choses », cet oubli n ’est pas une simple
absence, c’est l’absence de quelque chose que la conscience
p o u rrait se rendre présent, autrem ent dit la conscience ne
peut oublier les phénom ènes que parce q u ’elle p eut aussi
les rappeler, elle ne les néglige en faveur des choses que
parce q u ’ils sont le berceau des choses. P a r exemple, ils ne
sont jam ais absolum ent inconnus de la conscience scienti­
fique qui em prunte aux stru ctu res de l’expérience vécue tous
ses modèles, sim plem ent, elle ne les « thém atise » pas, elle
n ’explicite pas les horizons de conscience perceptive dont
elle est entourée et dont elle cherche à exprim er objective­
m ent les rapports concrets. L’expérience des phénomènes
n ’est donc pas, comme l’intuition bergsonienne, l’épreuve
d’une réalité ignorée, vers laquelle il n ’y a pas de passage m é­
thodique, — c’est l’explicitation ou la m ise au jo u r de la vie
préscientifique de la conscience qui seule donne leur sens
com plet aux opérations de la science et à laquelle celles-ci
renvoient toujours. Ce n ’est pas une conversion irration­
nelle, c’est une analyse intentionnelle.
Si, comme on le voit, la psychologie phénom énologique se

(1) Aussi pourrons-nous, dans les chapitres suivants, avoir re­


cours indifféremment à l’expérience interne de notre perception
“t à l'expérience « externe » des sujets percevants.
(2) S c h e i . h r , Idole der Selbsterkenntnis, p. 106.
72 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

distingue p a r tous ses caractères de la psychologie d’in tros­


pection, c’est q u ’elle en diffère dans le principe. La psycholo­
gie d’introspection repérait, en mar'ge du m onde physique,
une zone de la conscience où les concepts physiques ne valent
plus, m ais le psychologue croyait encore que la conscience
n ’est q u ’u n secteur de l’être et il décidait d ’explorer ce sec­
te u r comme le physicien explore le sien. Il essayait de décrire
les données de la conscience, m ais sans m ettre en question
l’existence absolue du m onde autour d’elle. Avec le savant
et avec le sens com m un, il sous-entendait le m onde objpctif
comme cadre logique de toutes ses descriptions et m ilieu
de sa pensée. Il ne s’apercevait pas que ce présupposé com­
m andait le sens q u ’il donnait au m ot d’ « être », l’en traîn ait
à réaliser la conscience sous le nom de « fa it psychique »,
le détournait ainsi d’une vraie prise de conscience ou du
véritable im m édiat e t rendait comme dérisoires les précau­
tions q u ’il m ultip liait pour ne pas déform er 1’« intérieu r ».
C’e st ce qui arriv ait à l’em pirism e quand il rem plaçait le
m onde physique p a r un m onde d’événements intérieurs. C’est
ce qui arrive encore à Bergson au m om ent même où il op­
pose la « m ultiplicité de fusion » à la « m ultiplicité de ju x ta ­
position ». Car il s’agit encore là de deux genres de l’être. On
a seulem ent rem placé l’énergie m écanique p a r une énergie
spirituelle, l’être discontinu de l’em pirism e par un être
Huent, m ais dont on dit q u ’il s’écoule, et que l’on décrit à la
troisièm e personne. En donnant pour thèm e à sa réflexion
la Gestalt, le psychologue rom pt avec le psychologisme, puis­
que le sens, la connexion, la « vérité » du perçu ne résultent
p lu s de la rencontre fortuite de nos sensations, telles que
notre n atu re psycho-physiologique nous les donne, m ais en
déterm inent les valeurs spatiales et qualitatives (1) et en
sont la configuration irréductible. C’est dire que l’attitu d e
transcendantale est déjà im pliquée dans les descriptions du
psychologue, p o u r peu q u ’elles soient fidèles. La conscience
comme objet d ’étude offre cette particu larité de ne pouvoir
être analysée, m êm e naïvem ent, sans en traîn er au-delà des
postulats du sens com m un. Si, p ar exemple, on se propose de
faire une psychologie positive de la perception, to u t en adm et­
ta n t que la conscience est enfermée dans le corps et subit à
travers lui l’action d’un monde en soi, on est conduit à dé­
crire l’objet et le m onde tels q u ’ils apparaissent à la
conscience et p a r là à se dem ander si ce m onde im m édia­
tem ent présent, le seul que nous connaissions, n ’est pas
(1) Cf La Structure du Comportement, pp. 106-119 et 261.
LE CHAMP PHÉNOMÉNAL 73

aussi le seul dont il y a it lieu de p arler. Une psychologie


est toujo u rs amenée au problème de la constitution du
monde.
La réflexion psychologique, une fois commencée, se dé­
passe donc p ar son m ouvem ent propre. Après avoir reconnu
l'originalité des phénom ènes à l’égard du m onde objectif,
comme c ’est par eux que le m onde objectif nous est connu,
elle est am enée à leu r intégrer to u t objet possible et à recher­
cher com m ent il se constitue à travers eux. Au même mo­
m ent, le cliam p phénom énal devient cham p transcendantal.
P uisqu’elle est m aintenant le foyer universel des connais­
sances, la conscience cesse décidément d’être une région par­
ticulière de l’être, u n certain ensemble de contenus € psychi­
ques », elle ne réside plus ou n ’est plus cantonnée dans le
dom aine des « form es » que la réflexion psychologique avait
d ’abord reconnu, m ais les form es, comme toutes choses, exis­
te n t pour elle. Il ne peut plus être question de décrire le
m onde vécu q u ’elle porte en elle comme u n donné opaque,
il fau t le constituer. L’explicitation qui avait m is à n u le
monde vécu, en deçà du m onde objectif, se p o u rsu it à l’égard
du m onde vécu lui-même, et m et à nu, en deçà du champ
phénom énal, le cham p transcendantal. Le systèm e moi-au-
trui-le-m onde est à son tour pris pour objet d ’analyse et il
s’agit m aintenant de réveiller les pensées qui sont consti­
tutives d’au tru i, de moi-même comme su je t individuel et du
m onde comme pôle de m a perception. Cette nouvelle « réduc­
tion » ne connaîtrait donc plus q u ’un seul su je t véritable,
l’Ego m éditant. Ce passage du n atu ré au n a tu ra n t, du cons­
titué au constituant achèverait la thém atisation commencée
p ar la psychologie et ne laisserait plus rien d ’im plicite ou de
sous-entendu dans mon savoir. Il me ferait prendre posses­
sion entière de mon expérience et réaliserait l ’adéquation du
réfléchissant au réfléchi. Telle est la perspective ordinaire
d’une philosophie transcendantale, et tel est aussi, en appa­
rence du moins, le program m e d’une phénoménologie tran s­
cendantale (1). O r le cham p phénom énal, tel que nous
l’avons découvert dans ce chapitre, oppose à l’explicitation
directe et totale une difficulté de principe. Sans doute le
psychologisme est dépassé, le sens et la stru ctu re du perçu
ne sont plus pour nous le simple résu ltat des événements
psycho-physiologiques, la rationalité n ’est pas u n hasard
heureux qui ferait concorder des sensations dispersées et la
(1) II est exposé en ces termes dans la plupart des textes de
Husserl et même dans les textes publiés de sa dernière période.
74 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

Gestalt est reconnue comme originaire. Mais si la Gestalt


peut être exprimée p a r une loi interne, cette loi ne doit pas
être considérée comme un modèle d’après lequel se réalise­
raien t les phénom ènes de structure. Leur apparition n ’est
pas le déploiem ent au dehors d ’une raison préexistante. Ce
n ’est pas parce que la « form e » réalise un certain état d ’équi­
libre, résout un problème de m axim um , et, au sens kantien,
rend possible un monde, q u ’elle est privilégiée dans notre
perception, elle est l’apparition même du m onde et non sa
condition de possibilité, elle est la naissance d ’une norm e
et ne se réalise pas d’après une norm e, elle est l’identité
de l’extérieur et de l’in térieur et non pas la projection de
l’intérieur dans l’extérieur. Si donc elle ne résulte pas d ’une
circulation d’états psychiques en soi, elle n ’est pas davantage
une idée. L a G estalt d’un cercle n ’en est pas la loi m athém a­
tique m ais la physionom ie. La reconnaissance des phéno­
mènes comme o rdre original condam ne bien l’em pirism e
comme explication de l’ordre et de la raison p a r la rencontre
des faits et p a r les hasards de la nature, m ais garde à la rai­
son et à l’ordre eux-mêmes le caractère de la facticité. Si une
conscience constituante universelle était possible, l’opacité
du fait disp araîtrait. Si donc nous voulons que la réflexion
m aintienne à l’objet su r lequel elle porte ses caractères des­
criptifs et le com prenne vraim ent, nous ne devons pas la con­
sidérer comme le simple reto u r à une raison universelle, la
réaliser d’avance dans l’irréfléchi, nous devons la considérer
comme une opération créatrice qui participe elle-même à la
facticité de l’irréfléchi. C’est pourquoi seule de toutes les phi-
losophies la phénoménologie parle d’un cham p transcen-
dental. Ce m ot signifie que la réflexion n ’a jam ais sous son
regard le m onde entier et la pluralité des m onades déployés
et objectivés et q u’elle ne dispose jam ais que d’une vue p a r­
tielle et d’une puissance limitée. C’est aussi pourquoi la phé­
noménologie est une phénoménologie, c’est-à-dire étudie Yap~
parition de l’être à la conscience, au lieu d’en supposer la
possibilité donnée d ’avance. Il est frap p an t de voir que les
philosophies transcendentales du type classique ne s’in ter­
rogent jam ais su r la possibilité d’effectuer l’explicitatioii
totale qu’elles supposent tou jo u rs faite quelque part. Il leur
suffit qu’elle soit nécessaire et elles jugent ainsi de ce qui
est p a r ce qui doit être, p a r ce q u ’exige l’idée du savoir. En
fait, l’Ego m éditant ne peut jam ais supprim er son inhérence
à un sujet individuel, qui connaît toutes choses dans une
perspective particulière. La réflexion ne peut jam ais faire
que je cesse de percevoir le soleil à deux cents pas un jo u r
LE CHAMP PHENOMENAL 75

de brum e, de voir le soleil « se lever » et « se coucher », de


penser avec les in strum ents culturels que m ’ont préparés
m on éducation, m es efforts précédents, m on histoire. Je ne
rejoins donc jam ais effectivement, je n ’éveille jam ais dans
le même tem ps toutes les pensées originaires q u i contribuent
à m a perception ou à m a conviction présente. Une philoso­
phie com m e le criticism e n ’accorde en dernière analyse au­
cune im portance à cette résistance de la passivité, comme
s’il n ’é ta it p as nécessaire de devenir le su jet transcendental
p o u r avoir le droit de l’affirm er. Elle sous-entend donc que
la pensée d u philosophe n ’est assujettie à aucune situation.
P a rta n t d u spectacle du monde, qui est celui d ’une n atu re
ouverte à une pluralité de sujets pensants, elle recherche la
condition qui rend possible ce m onde unique offert à plu­
sieurs m oi em piriques e t la trouve dans u n J e transcenden­
ta l auquel ils p articipent sans le diviser parce q u ’il n ’est pas
u n E tre, m ais une U nité ou une V aleur. C’est pourquoi le
problèm e de la connaissance d ’a u tru i n ’est jam ais posé dans
la philosophie kantienne : le Je transcendental dont elle
parle est aussi bien celui d’au tru i que le m ien, l ’analyse s’est
placée d ’emblée en dehors de moi, n ’a plus q u ’à dégager le»
conditions générales qui rendent possible u n m onde p o u r iun
Je, — moi-même ou a u tru i aussi bien, — e t ne rencontre
jam ais la question : qui m édite ? Si au contraire la philoso­
phie contem poraine prend le fa it p our thèm e principal, et si
a u tru i devient u n problèm e p our elle, c’est q u ’elle veut
effectuer une prise de conscience plus radicale. L a réflexion
ne p eu t être pleine, elle ne peut être u n éclaircissem ent total
de son objet, si elle ne prend pas conscience d’elle-même
en m êm e tem ps que de ses résultats. Il nous fa u t non
seulem ent nous in staller dans une a ttitu d e réflexive, dans
u n Cogito inattaquable, m ais encore réfléchir su r cette ré­
flexion, com prendre la situation n aturelle à laquelle elle
a conscience de succéder et qui fait donc p a rtie de sa
définition, non seulem ent p ratiq u er la philosophie, m ais
encore nous rendre com pte de la tran sfo rm atio n qu’elle
entraîne avec elle dans le spectacle du m onde et dans notre
existence. A cette condition seulem ent le savoir philosophi­
que peut devenir u n savoir absolu et cesser d’être une spé­
cialité ou une technique. Ainsi on n ’affirm era plus une
Unité absolue, d’a u ta n t m oins douteuse q u ’elle n ’a pas à se
réaliser dans l’E tre, le centre de la philosophie n ’est plus
une subjectivité transcendentale autonom e, située p arto u t et
nulle part, il se trouve dans le com m encem ent perpétuel
de la réflexion, à ce point où une vie individuelle se m et à
70 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

réfléchir su r elle-même. L a réflexion n ’est vraim ent réflexion


que si elle ne s’em porte pas hors d’elle-même, se connaît
comme réflexion-sur-un-irréfléchi, et p ar Conséquent comme
u n changem ent de stru ctu re de notre existence. Nous repro­
chions plus h a u t à l’intuition bergsonienne et à l’introspec­
tion de rechercher u n savoir p a r coïncidence. Mais à l’au tre
extrém ité de la philosophie, dans la notion d’une conscience
constituante universelle, nous retrouvons une erreur symé­
trique. L ’e rreu r de Bergson est de croire que le sujet médi­
ta n t puisse se fondre avec l’objet su r lequel il m édite, le
savoir se d ilater en se confondant avec l’être; l’erreu r des
philosophies réflexives est de croire que le su jet m éditant
puisse absorber dans sa m éditation ou saisir sans reste l’ob­
je t su r lequel il médite, notre être se ram ener à notre savoir.
Nous ne sommes jam ais comme su jet m éditant le su jet irré ­
fléchi que nous cherchons à connaître; m ais nous ne pou­
vons p as davantage devenir to u t entier conscience, nous ra­
m ener à la conscience transcendantale. Si nous étions la
conscience, nous devrions avoir devant nous le monde, notre
histoire, les objets perçus dans leur singularité comme des
systèm es de relations transparentes. Or, même quand nous
ne faisons pas de psychologie, quand nous essayons de com­
p ren d re dans une réflexion directe et sans nous aider des
concordances variées de la pensée inductive ce que c’est
qu’u n m ouvem ent ou q u ’u n cercle perçu, nous ne pouvons
éclairer le fa it singulier qu’en le faisant v arier p a r l’im agi­
nation et en fixant p ar la pensée l’in v arian t de cette expé­
rience m entale, nous ne pouvons pénétrer l’individuel que
p a r le procédé b âtard de l’exemple, c’est-à-dire en le dépouil­
lan t de sa facticité. Ainsi c ’est une question de savoir si la
pensée p eu t jam ais cesser to u t à fait d’être inductive et s’as­
sim iler une expérience quelconque au point d’en reprendre
et d’en posséder toute la texture. Une philosophie devient
transcendantale, c’est-à-dire radicale, non pas en s’instal­
lant dans la conscience absolue sans m entionner les dém ar­
ches qui y conduisent, m ais en se considérant elle-même
comme u n problèm e, non pas en postulant l’explicitation
totale du savoir, m ais en reconnaissant comme le problèm e
philosophique fondam ental cette présom ption de la rai*
son.
Voilà pourquoi nous devions comm encer p a r la psycholo­
gie une recherche su r la perception. Si nous ne l’avions pas
fait, nous n ’aurions pas com pris to u t le sens du problèm e
transcendantal, puisque nous n ’aurions pas suivi méthodi­
quem ent les dém arches qui y conduisent à p a rtir de l’attitude
LE CHAMP PHÉNOMÉNAL 77

naturelle. IÏ nous fallait fréquenter le cham p phénom énal et


faire connaissance p a r des descriptions psychologiques avec
le su je t des phénom ènes, si nous ne voulions pas, comme la
philosophie réflexive, nous placer d ’emblée dans une dimen­
sion transcendantale que no'us aurions supposée éternelle­
m ent donnée et m anquer le vrai problèm e de la constitution.
Nous ne devions pas cependant com m encer la description
psychologique sans faire entrevoir q u ’une fois purifiée de
to u t psychologisme elle p eu t devenir une m éthode philoso­
phique. P o u r réveiller l’expérience perceptive ensevelie sous
ses propres résultats, il n ’a u ra it pas suffi d ’en présenter des
descriptions qui pouvaient n ’être pas com prises, il fallait
fixer p a r des références et des anticipations philosophiques,
le point de vue d ’où elles peuvent p a ra ître vraies. Ainsi nous
ne pouvions comm encer sans la psychologie et nous ne pou­
vions pas comm encer avec la psychologie seule. L ’expérience
anticipe une philosophie com m e la philosophie n ’est q u ’une
expérience élucidée. Mais m ain ten an t que le cham p phéno­
m énal a été suffisam m ent circonscrit, entrons dans ce do­
m aine am bigu et assurons-y nos prem iers p as avec le psy­
chologue, en atten d an t que l’autocritique du psychologue
nous m ène p a r une réflexion du deuxième degré au phéno­
m è n e 'd u phénom ène et convertisse décidém ent le cham p
phénom énal en cham p transcendantal.
PREMIERE PARTIE

LE CORPS
Notre perception aboutit à des objets, et l’objet, une fois
constitué, apparaît comme la raison de toutes les expériences
que nous en avons eues ou que nous pourrions en avoir. Par
exemple, je vois la maison voisine sous un certain angle, on
la verrait autrement de la rive droite de la Seine, autrement
de l’intérieur, autrement encore d’un avion; la maison elle-
m êm e n’est aucune de ces apparitions, elle est, comme
disait Leibnitz, le géométral de ces perspectives et de toutes
les perspectives possibles, c’est-à-dire le terme sans perspec­
tive d’où l’on peut les dériver toutes, elle est la maison vue
de nulle part. Mais que veulent dire ces mots ? Voir, n’est-ce
pas toujours voir de quelque part ? Dire que la maison elle-
même n’est vue de nulle part, n’est-ce pas dire qu’elle est
invisible? Pourtant, quand je dis que je vois la maison de
mes yeux, je ne dis certes rien de contestable : je n’entends
pas que ma rétine et mon cristallin, que mes yeux comme
organes matériels fonctionnent et me la fassent voir : à
n’interroger que moi-même, je n’en sais rien. Je veux expri­
mer par là une certaine manière d’accéder à l’objet, le
c regard », qui est aussi indubitable que ma propre pensée,
aussi directement connue de moi. Il nous faut comprendre
comment la vision peut se faire de quelque part sans être
enfermée dans sa perspective.
Voir un objet, c’est ou bien l’avoir en marge du champ
visuel et pouvoir le fixer, ou bien répondre effectivement à
cette sollicitation en le fixant. Quand je le fixe, je m’ancfe
en lui, mais cet « arrêt » du regard n’est qu’une modalité
de son mouvement : je continue à l’intérieur d’un objet
l’exploration qui, tout à l’heure, les survolait tous, d’un seul
mouvement je referme le paysage et j ’ouvre l’objet. Les deux
opérations ne coïncident pas par hasard : ce ne sont pas les
contingences de mon organisation corporelle, par exemple
la structure de ma rétine, qui m’obligent à voir l’entourage
en flou si je veux voir l’objet en clair. Même si je ne savais
rien des cônes et des bâtonnets, je concevrais qu’il est néces­
saire de mettre en sommeil l’entourage pour mieux voir
l ’objet et de perdre en fond ce que l’on gagne en figure.
82 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

parce que regarder l’objet c’est s’enfoncer en lui, et que les


objets form ent un système où l’un ne peut se m ontrer sans
en cacher d ’autres. Plus précisém ent, l’horizon intérieur
d’un objet ne peut devenir objet sans que les objets envi­
ronnants deviennent horizon et la vision est un acte à deux
faces. Car je n ’identifie pas l’objet détaillé que j ’ai m ain­
ten an t avec celui su r lequel mon regard glissait to u t à l’heure
en com parant expressém ent ces détails avec u n souvenir de
la prem ière vue d ’ensemble. Quand, dans un film, l’appareil
se braque su r un objet et s’en rapproche p our nous le
donner en gros plan, nous pouvons bien nous rappeler q u ’il
s’agit du cendrier ou de la m ain d’u n personnage, nous
ne l’identifions pas effectivement. C’est que l’écran n ’a pas
d ’horizons. Au contraire, dans la vision, j ’appuie mon regard
su r un fragm ent du paysage, il s’anim e et se déploie, les
autres objets reculent en m arge et entrent en sommeil, m ais
ils ne cessent pas d ’être là. Or, avec eux, j ’ai à m a disposi­
tion leurs horizons, dans lesquels est im pliqué, vu en vision
m arginale, l’objet que je fixe actuellem ent. L'horizon est
donc ce qui assure l’identité de l’objet au cours de l’explo­
ration, il est le corrélatif de la puissance prochaine que
garde m on regard su r les objets q u ’il vient de p arco u rir et
q u’il a déjà su r les nouveaux détails q u ’il va découvrir.
Aucun souvenir exprès, aucune conjecture explicite ne pour­
raien t jo u e r ce rôle : ils ne donneraient q u ’une synthèse
probable, alors que m a perception se donne comme effec­
tive. La stru ctu re objet-horizon, c’est-à-dire la perspective,
ne me gêne donc pas quand je veux voir l’objet : si elle est
le moyen q u ’o n t les objets de se dissim uler, elle est aussi
le moyen q u ’ils ont de se dévoiler. Voir, c’est e n tre r dans
un univers d’êtres qui se m ontrent, et ils ne se m ontreraient
pas s’ils ne pouvaient être cachés les uns derrière les au tres
ou derrière moi. En d’autres term es : regarder u n objet,
c’est venir l’habiter et de là saisir toutes choses selon la
face q u ’elles to u rn en t vers lui. Mais, dans la m esure où je
les vois elles aussi, elles restent des dem eures ouvertes à
mon regard, et, situé virtuellem ent en elles, j ’aperçois déjà
sous différents angles l’objet central de m a vision actuelle.
Ainsi chaque objet est le m iroir de tous les autres. Quand
je regarde la lampe posée su r m a table, je lui attribue non
seulement les qualités visibles de m a place, m ais encore
relies que la cheminée, que les m urs, que la table peuvent
« voir », le dos de m a lampe n ’est rien d’au tre que la face
qu’elle « m ontre » à la cheminée. Je peux donc voir un objet
en tan t que les objets form ent un système ou un m onde et
I,E CORKS 83
que chacun d ’eux dispose des autres au to u r de lui comme
Spectateurs de ses aspects cachés et garantie de leur perm a­
nence. T oute vision d’un objet p ar moi se réitère in sta n ta­
ném ent en tre tous les objets du monde qui sont saisis
comme coexistants parce que chacun d ’eux est to u t ce que
les a u tres « voient » de lui. Notre form ule de to u t à l'heure
doit donc être modifiée; la m aison elle-même n ’est pas la
maison vue de nulle part, m ais la m aison vue de toutes
parts. L ’objet achevé est translucide, il est pénétré de tous
côtés par une infinité actuelle de regards qui se recoupent
dans sa profondeur et n ’y laissent rien de caché.
Ce que nous venons de dire de la perspective spatiale,
nous po urrions aussi le dire de la perspective tem porelle.
Si je considère la m aison attentivem ent et sans aucune
pensée, elle a un a ir d’éternité, et il émane d’elle une sorte
de stupeur. Sans doute, je la vois bien d’un certain point
de m a durée, m ais elle est la même m aison que je voyais
hier, m oins vieux d ’u n jo u r; c’est la m êm e maison qu’un
vieillard et q u ’un enfan t contem plent. Sans doute, elle a
elle-même son âge et ses changem ents; m ais, même si elle
s’effondre dem ain, il restera vrai pour to u jo u rs q u ’elle a été
au jo u rd ’hui, chaque m om ent du temps se donne pour té­
m oins tous les autres, il m ontre, en survenant, « com m ent
cela devait to u rn er » et « comm ent cela a u ra fini », chaque
présent fonde définitivement un point du tem ps qui sollicite
la reconnaissance de tous les autres, l’objet est donc vu de
tous tem ps comme il est vu de toutes p arts et p a r le même
moyen, qui est la stru ctu re d’horizon. Le p résent tien t
encore dans sa m ain le passé im m édiat, sans le poser en
objet, et comme celui-ci retient de la même m anière le passé
im m édiat qui l’a précédé, le tem ps écoulé est to u t entier
repris et saisi dans le présent. Il en va de même de l’avenir
im m inent qui a u ra lui aussi son horizon d ’imminence. Mais
avec m on passé im m édiat j ’ai aussi l’horizon d ’avenir qui
l’entourait, j ’ai donc mon présent effectif vu comme avenir
de ce passé. Avec l’avenir im m inent, j ’ai l’horizon de passé
qui l’entourera, j ’ai donc mon présent effectif comme passé
de cet avenir. Ainsi, grâce au double horizon de rétention
et de protension, m on présent peut cesser d ’être u n présent
de fait bientôt entraîné et détruit par l’écoulem ent de la
durée et devenir u n point flxe et identifiable dans un tem ps
objectif.
Mais, encore une fois, m on regard hum ain ne pose jam ais
de l’objet q u ’une face, même si, par le moyen des horizons,
il vise toutes les autres. Il ne peut jam ais être confronté
84 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

avec les visions précédentes ou avec celles des autres


hommes que p a r l’interm édiaire du temps et du langage.
Si je conçois à l’im age du mien les regards qui, de toutes
parts, fouillent la m aison et définissent la m aison elle-même,
je n ’ai encore q u ’une série concordante et indéfinie de vues
su r l’objet, je n ’ai pas l’objet dans sa plénitude. De la même
façon, bien que m on présent contracte en lui-même le tem ps
écoulé et le tem ps à venir, il ne les possède q u ’en intention,
et si p ar exemple la conscience que j ’ai m aintenant de m on
passé me p a ra ît recouvrir exactem ent ce q u ’il fut, ce passé
que je prétends ressaisir lui-même n ’est pas le passé en
personne, c’est m on passé tel que je le vois m aintenant et
je l’ai peut-être altéré. De même, à l’avenir, je m éconnaîtrai
peut-être le présent que je vis. Ainsi la synthèse des horizons
n ’est q u ’une synthèse présomptive, elle n ’opère avec certi­
tude et avec précision que dans l’entourage im m édiat de
l’objet. Je ne tiens plus en m ain l’entourage lointain : il n ’est
plus fait d ’objets ou de souvenirs encore discernables, c’est
un horizon anonym e qui ne peut plus apporter de tém oi­
gnage précis, il laisse l’objet inachevé et ouvert comme il
est, en effet, dans l’expérience perceptive. P a r cette ouver­
ture, la substantialité de l’objet s’écoule. S’il doit parvenir
à une p arfaite densité, en d ’autres term es s’il doit y avoir
u n objet absolu, il faut q u ’il soit une infinité de perspec­
tives différentes contractées dans une coexistence rigoureuse,
et q u ’il soit donné comme p ar une seule vision à m ille
regards. La m aison a ses conduites d ’eau, son sol, peut-être
ses fissures qui grandissent secrètem ent dans l’épaisseur des
plafonds. Nous ne les voyons jam ais, niais elle les a en
même tem ps que ses fenêtres ou que ses cheminées visibles
pour nous. Nous oublierons la perception présente de la
m aison : chaque fois que nous pouvons confronter nos sou­
venirs avec les objets auxquels ils se rapportent, compte
ten u des .autres m otifs d ’erreur, nous sommes su rp ris des
changem ents q u ’ils doivent à leur propre durée. Mais nous
croyons q u ’il y a une vérité du passé, nous appuyons notre
mém oire à une im m ense Mémoire du monde, dans laquelle
figure la m aison telle q u ’elle était vraim ent ce jou r-ïà et
qui fonde son être du m om ent. Pris en lui-même, — et
comme objet il exige qu’on le prenne ainsi, — l’objet n ’a
rien d’enveloppé, il est tout entier étalé, ses parties coexis­
tent pendant que notre regard les parcourt tour à tour, son
présent n ’efface pas son passé, son avenir n ’effacera pas son
présent. La position de l’objet nous fait donc passer les
limites de notre expérience effective qui s’écrase en u n être
LE CORPS 85

étranger, de sorte que pour finir elle croit tire r de lui toui
ce qu’elle nous enseigne. C’est cette extase de l’expérience
qui fait que toute perception est perception de quelque
chose.
Obsédé p ar l’être, et oubliant le perspectivism e de mon
expérience, je le traite désormais en objet, je le déduis d’un
rapport entre objets. Je considère mon corps, qui est mon
point de vue su r le monde, comme l’un des objets de ce
monde. La conscience que j ’avais de m on regard comme
moyen de connaître, je la refoule et je traite mes yeux
comme des fragm ents de m atière. Ils p rennent place, dès
lors, dans le même espace objectif où je cherche à situer
l’objet extérieur et je crois engendrer la perspective perçue
par la projection des objets sur m a rétine. De même, je traite
ma propre histoire perceptive comme un résu ltat de mes
rapports avec le m onde objectif, m on présent, qui est mon
point de vue su r le tem ps, devient un m om ent du tem ps
parm i tous les autres, m a durée un reflet ou u n aspect
abstrait du tem ps universel, comme mon corps un mode de
l’espace objectif. De même enfin, si les objets qui environ­
nent la m aison ou l’habitent dem euraient ce q u ’ils sont dans
l’expérience perceptive, c’est-à-dire des regards astreints à
une certaine perspective, la m aison ne serait pas posée
comme être autonom e. Ainsi, la position d’un seul objet au
sens plein exige la composition de toutes ces expériences
en un seul acte polythélique. En cela elle excède l’expé­
rience perceptive et la synthèse d ’horizons, — com m e la
notion d ’u n univers, c’est-à-dire d’une totalité achevée, expli­
cite, où les rapports soient de déterm ination réciproque
excède celle d’un monde, c’est-à-dire d’une m ultiplicité
ouverte et indéfinie où les rapports sont d’im plication réci­
proque (1). Je décolle de mon expérience et je passe à
l’idée. Comme l’objet, l’idée prétend être la même pour tous,
valable pour tous les tem ps et pour tous tes lieux, et l’indi-
viduation de l’objet en un point du tem ps et de l’espace
objectifs apparaît finalement comme l’expression d’une
puissance posante universelle (2). Je ne m ’occupe plus de
m on corps, ni du tem ps, ni du monde, tels que je les vis dans
le savoir antéprédicatif, dans la com m unication intérieure

(1) H u s s e r l , U m sturzt d er kopern ika n lsch en L eh re : die Erde


als Ur-Arche bew egt sich n ic h t (inédit).
(2) « Je comprends par la seule paissance de juger qui réside
en mon esprit ce que je croyais voir de mes yeux » II ' Médita­
tion, AT, IX. p. 25.
86 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

que j ’ai avec eux. Je ne parle que de mon corps en idée,


de l’univers en idée, de l’idée d ’espace et de l’idée de
tem ps. Ainsi se form e une pensée « objective » (au sens de
K ierkegaard), — celle du sens commun, celle de la science,
— qui finalem ent nous fait perdre le contact avec l’expé­
rience perceptive dont elle est cependant le résu ltat et la
suite naturelle. T oute la vie de la conscience tend à poser
des objets, p u isq u ’elle n ’est conscience, c’est-à-dire savoir de
soi, q u ’en ta n t q u ’elle se reprend et se recueille elle-même
en un objet identifiable. E t p o u rtan t la position absolue d ’un
seul objet est la m ort de la conscience, puisqu’elle fige toute
l’expérience comme un cristal introduit dans une solution
la fait cristalliser d ’un coup.
Nous ne pouvons dem eurer dans cette alternative de ne
rien com prendre au sujet ou de ne rien com prendre à l’objet.
Il faut que nous retrouvions l’origine de l’objet au cœ ur
même de notre expérience, que nous décrivions l’apparition
de l’être et que nous com prenions comm ent paradoxalem ent
il y a pour nous de l’en soi. Ne voulant rien préjuger, nous
prendrons à la lettre la pensée objective et nous ne lui pose­
rons pas de questions q u ’elle ne se pose elle-même. Si nous
sommes am enés à retrouver l’expérience derrière elle, ce
passage ne sera motivé que p ar ses propres em barras. Consi­
dérons-la donc à l’œuvre dans la constitution de notre corps
comme objet, puisque c’est là un m om ent décisif dans la
genèse du m onde objectif. On verra que le corps propre se
dérobe, dans la science même, au traitem ent q u ’on veut lui
imposer. E t comme la genèse du corps objectif n ’est q u ’un
m om ent dans la constitution de l’objet, le corps, en se reti-.
ra n t du m onde objectif, entraînera les fils intentionnels qui
le relient à son entourage et finalement nous révélera le sujet
percevant comme le monde perçu
I. — LE CORPS COMME OBJET

ET LA PHYSIOLOGIE MECANISTE

La définition de l’objet c’est, avons-nous vu, qu’il existe


partes extra partes, et que par conséquent il n’admet entre
ses parties ou entre lui-même et les autres objets que des
relations extérieures et mécaniques, soit au sens étroit d’un
mouvement reçu et transmis, soit au sens large d’un rap­
port de fonction à variable. Si l’on voulait insérer l’orga­
nisme dans l’univers des objets et fermer cet univers à tra­
vers lui, il fallait traduire le fonctionnement du corps dans
le langage de l’en soi et découvrir sous le comportement la
dépendance linéaire du stimulus et du récepteur, du récep­
teur et de FEmpfinder (1). Sans doute on savait bien que
dans le circuit du comportement des déterminations nou­
velles émergent, et la théorie de l’énergie spécifique des
nerfs par exemple accordait bien à l’organisme le pouvoir
de transformer le monde physique. Mais justement clic
prêtait aux appareils nerveux la puissance occulte de créer
les différentes structures de notre expérience, et, alors que
la vision, le toucher, l’audition sont autant de manières
d’accéder à l’objet, ces structures se trouvaient transfor­
mées en qualités compactes et dérivées de la distinction
locale des organes mis en jeu. Ainsi le rapport du stimulus
et de la perception pouvait rester clair et objectif, l’évé­
nement psychophysique était du même type que les rela­
tions de la causalité « mondaine ». La physiologie moderne
ne recourt plus à ces artifices. Elle ne lie plus à des instru­
ments matériels distincts les différentes qualités d’un
même sens et les données des différents sens. En réalité les
lésions des centres et même des conducteurs ne se tra­
duisent pas par la perte de certaines qualités sensibles ou
de certaines données sensorielles, mais par une dédiiférencia-

(1) Cf La Structure du Comportement, chap. I et II.


88 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

tion de la fonction. Nous l’avons déjà indiqué plus h a u t :


quel que soit l’em placem ent de la lésion dans les voies
sensorielles et sa genèse, on assiste, par exemple, à une
décom position de la sensibilité aux couleurs ; au début,
toutes les couleurs sont modifiées, leur ton fondam ental
reste le même, m ais leur satu ratio n décroît ; puis le spectre
se simplifie et se ram ène à q u atre couleurs: jau n e, vert, bleu,
rouge pourpre, et même toutes les couleurs à ondes courtes
tendent vers une sorte de bleu, toutes les couleurs à ondes
longues tendent vers une sorte de jaune, la vision pouvant
d ’ailleurs v arier d’un m om ent à l’autre, selon le degré de
fatigue. On arrive enfin à une m onochrom asie en gris, bien
que des conditions favorables (contraste, long tem ps d’expo­
sition) puissent m om entaném ent ram ener la dichrom a-
sie (1). Le progrès de la lésion dans la substance nerveuse
ne d étru it donc pas u n à u n des contenus sensibles tout
faits, m ais rend de plus en plus incertaine la différenciation
active des excitations qui ap p araît comme la fonction essen­
tielle du systèm e nerveux. De la même m anière, dans les
lésions non corticales de la sensibilité tactile, si certains
contenus (tem pératures) sont plus fragiles et disparaissent
les prem iers, ce n ’est pas q u ’un territoire déterm iné, d étru it
chez le m alade, nous serve à sen tir le chaud et le froid,
puisque la sensation spécifique sera restituée si l’on applique
un excitant assez étendu (2), c’est plutôt que l’excitation
n e réussit à pren d re sa form e typique que p our u n stim ulus
plus énergique. Les lésions centrales sem blent laisser
intactes les qualités et p a r contre elles m odifient l’organi­
sation spatiale des données et la perception des objets. C’est
ce qui avait fa it supposer des centres gnosiques spé­
cialisés dans la localisation et l’in terprétation des qualités.
En réalité, les recherches m odernes m o ntrent que les lésions
centrales agissent su rto u t en élevant les chronaxies qui sont
chez le m alade deux ou trois fois décuplées. L ’excitation
produit ses effets p lu s lentem ent, ils subsistent plus long­
tem ps, et la perception tactile du rude, p a r exemple, se
trouve com prom ise en ta n t qu’elle suppose une suite d’im ­
pressions circonscrites ou une conscience précise des diffé­
rentes positions de la m ain (3). La localisation confuse de
l’excitant ne s’explique pas p a r la destruction d’un centre
localisateur, m ais p a r le nivellem ent des excitations qui n e

(1) J. S t e i n , Pathologie der Wahrnehmung, p. 365.


(2) Id. ibid., p. 358.
(3) Id. ibid., pp. 360-361.
LE CORPS COMME OBJET 89

réussissent plus à s’organiser en u n ensem ble stable où


chacune d’elles recevrait une valeur univoque e t ne se tra ­
d u irait à la conscience que p a r u n changem ent circons­
crit (1). Ainsi les excitations d’un m êm e sens diffèrent
m oins p a r l’instru m en t m atériel dont elles se servent que
p a r la m anière dont les stim uli élém entaires s’organisent
spontaném ent entre eux, et cette organisation est le facteur
décisif au niveau des « qualités » sensibles comme au niveau
de la perception. C’est elle encore, et non pas l ’énergie spé­
cifique de l’appareil interrogé, qui fait q u ’un excitant donne
lieu à une sensation tactile ou à une sensation therm ique. Si
l’on excite à plusieurs reprises avec un cheveu une région
donnée de la peau, on a d’abord des perceptions ponctuelles,
nettem ent distinguées et localisées chaque fois au même
point. A m esure que l’excitation se répète, la localisation se
fait m oins précise, la perception s’étale dans l’espace, en
mêm e tem ps la sensation cesse d ’être spécifique : ce n ’est
plus un contact, c’est une brûlure, ta n tô t p a r le froid, ta n ­
tôt p a r la chaleur. P lus tard encore le su jet croit que l’exci­
ta n t bouge et trace u n cercle su r sa peau. Enfin rien n ’est
plus senti (2). C’est dire que la « qualité sensible », les dé­
term inations spatiales du perçu et même la présence ou l’ab­
sence d ’une perception ne sont pas des effets de la situation
de fa it h o rs de l’organisme, m ais représentent la m anière
dont il vient au-devant des stim ulations et dont il se réfère
à elles. Une excitation n ’est pas perçue lorsqu’elle attein t
un organe sensoriel qui n ’est pas « accordé » avec elle (3).
La fonction de l’organism e dans la réception des stim uli est
po u r ainsi dire de « concevoir » une certaine form e d ’exci­
tation (4). L’ « événement psychophysique » n ’est donc
plus d u type de la causalité « m ondaine ». le cerveau de­
vient le lieu d’une « m ise en form e » qui in tervient même
avant l’étape corticale, et qui brouille, dès l’entrée du sys­
tèm e nerveux, les relations du stim ulus et de l’organism e.
L’excitation est saisie et réorganisée p a r des fonctions tran s­
versales qui la font ressem bler à la perception q u’elle va
susciter. Cette form e qui se dessine dans le systèm e nerveux,
ce déploiem ent d’une structure, je ne puis me les représenter

(1) J. S t e i n , Pathologie der Wahrnehmung, p. 362.


(2) Id. ibid., p . 364.
(3) Die Reizvorgänge treffen ein ungestimmtes Reaktionsorgan.
S t e i n , Pathologie der Wahrnehmung, p. 361.
(4) « Die Sinne... die Form eben durch ursprüngliches Forra-
begreifen zu erkennen geben. » Id. ibid., p. 353.
ÜU PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

comme une série de processus en troisièm e personne, tran s­


mission de m ouvem ent ou déterm ination d ’une variable par
une autre. Je n ’en peux prendre une connaissance distante.
Si je devine ce q u ’elle peut être, c’est en laissant là le corps
objet, partes extra paries, et en me rep o rtan t au corps dont
j ’ai l’expérience actuelle, p a r exemple, à la m anière dont m a
m a m ain circonvient l’objet q u ’elle touche en devançant les
stim uli et en dessinant elle-même la form e que je vais per­
cevoir. J e ne puis com prendre la fonction du corps vivant
q u’en l’accom plissant moi-même et dans la m esure où je
suis u n corps qui se lève vers le monde.
Ainsi l’extéroceptivité exige une mise en form e des sti­
m uli, la conscience du corps envahit le corps, l’âm e se ré­
pand su r toutes ses parties, le com portem ent déborde son
secteur central. Mais on p o u rrait répondre que cette « ex­
périence du corps » est elle-même une « représentation », un
« fait psychique », q u ’à ce titre elle est au bout d’une chaîne
d ’événements physiques et physiologiques qui peuvent seuls
être m is au compte du « corps réel ». Mon corps n ’est-il pas,
exactem ent comme les corps extérieurs, u n objet qui agit
su r des récepteurs et donne lieu finalem ent à la conscience
du corps ? N’y a-t-il pas une « intéroceptivité » comme il y
a une « extéroceptivité » ? Ne puis-je pas trouver dans le
corps des fils que les organes internes envoient au cerveau
et qui sont institués de la n ature pour donner à l’âm e l’oc­
casion de sen tir son corps ? La conscience du corps et l’âme
se trouvent ainsi refoulées, le corps redevient cette m achine
bien nettoyée que la notion ambiguë du com portem ent a
failli nous faire oublier. Si, p a r exemple, chez un am puté,
quelque stim ulation se substitue à celle de la jam be su r le
tra je t qui va du moignon au cerveau, le su jet sentira une
jam be fantôm e, parce que l’âm e est unie im m édiatem ent
au cerveau et à lu i seul.
Que d it là-dessus la physiologie moderne ? L ’anesthésie
p ar la cocaïne ne supprim e pas le m embre fantôm e, il y a
des mem bres fantôm es sans aucune am putation et à la suite
de lésions cérébrales (1). Enfin le m em bre fantôm e garde
souvent la position même que le bras réel occupait au mo­
m ent de la blessure : un blessé de guerre sent encore dans
son bras fantôm e les éclats d’obus qui ont lacéré son bras
réel (2). Faut-iLjjonc rem placer la « théorie périphérique »
p a r une * théorie centrale » ? Mais une théorie centrale ne

(1) L i i e r m i t t e , L’Image de notre Corps, p. 47.


(2) Id. ibid., pp. 129 sqq.
LE COBPS COMME OBJET 91

nous ferait rien gagner si elle n ’a jo u tait aux conditions pé­


riphériques du m em bre fantôm e que des traces cérébrales.
Car u n ensemble de traces cérébrales ne sa u ra it figurer les
rapports de conscience qui interviennent dans le phénomène.
Il dépend en effet de déterm inants « psychiques ». Une émo­
tion, une circonstance qui rappelle celles de la blessure font
ap p araître u n mem bre fantôme chez des sujets qui n ’en
avaient p a s (1). Il arrive que le bras fantôm e, énorm e après
l’opération, se rétrécisse ensuite pour s’engloutir enfin dans
le m oignon « avec le consentem ent du m alade à accepter
sa m utilation » (2). Le phénom ène du m em bre fantôm e
s’éclaire ici p ar le phénom ène d’anosognosie, qui otige visi­
blem ent une explication psychologique. Les sujets qui igno­
ren t systém atiquem ent leur m ain droite paralysée et ten­
dent la gauche quand on leur dem ande la droite p arlent ce­
pendan t de leur bras paralysé comme d’un « serpent long et
froid », ce qui exclut l’hypothèse d ’une véritable anesthésie
et suggère celle d ’un refus de la déficience (3). Faut-il donc
dire que le m em bre fantôm e est u n souvenir, une volonté
ou une croyance, et, à défaut d’une explication physiologi­
que, en donner une explication psychologique? P o u rtan t au­
cune explication psychologique ne p eut ignorer que la sec­
tion des conducteurs sensitifs qui vont vers l’encéphale sup­
prim e le m em bre fantôm e (4). Il- faut donc com prendre
com m ent les déterm inants psychiques et les conditions phy­
siologiques s’engrènent les uns sur les autres : on ne conçoit
pas com m ent le m em bre fantôm e, s’il dépend de conditions
physiologiques et s’il est à ce titre l’effet d ’une causalité en
troisièm e personne, peut pour une autre part relever de l’his­
toire personnelle du m alade, de ses souvenirs, de ses émo­
tions ou de ses volontés. Car pour que les deux séries de
conditions puissent déterm iner ensemble le phénomène,
comme deux composantes déterm inent une résultante, il leur
fau d ra it u n même point d’application ou u n terrain com­
m un, et l’on ne voit pas quel p o u rrait être le terrain com­
m un à des « faits physiologiques » qui sont dans l’espace
et à des « faits psychiques » qui ne sont nulle p a rt, ou même
à des processus objectifs comme les influx nerveux, qui ap-

L'Image de notre Corps, p . 5 7.


(1) L h e r m it t e ,
(2) Id. ibid., p. 73. J. Lhermitte signale que l’illusion des ampu­
tés est en rapport avec la constitution psychique du sujet : elle
est plus fréquente chez les hommes cultivés.
(3) Id. ibid., p. 129 sqq,
(4) Id. ibid.. p. 129 sqq.
92 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

partien n en t à l’ordre de l’en soi, et à des cogitationes telles


que l’acceptation e t le refus, la conscience du passé et l’émo­
tion, qui sont de l’ordre du p our soi. Une théorie m ixte du
m embre fantôm e, qui adm ettrait les deux séries de condi­
tions (1) p eut donc être valable comme énoncé des faits con­
nus : m ais elle est foncièrem ent obscure. Le m em bre fan­
tôm e n ’est pas le simple effet d’une causalité objective, pas
davantage une cogitatio. Il ne p o u rrait être u n m élange des
deux que si nous trouvions le moyen d’articuler l’u n su r
l’autre, le « psychique » et le « physiologique », le « po u r
soi » et 1’ « en soi », et de m énager entre eux une rencontre,
si les processus en troisièm e personne et les actes personnels
pouvaient être intégrés dans u n m ilieu qui leur soit com­
m un.
P o u r décrire la croyance au m em bre fantôm e et le refus
de la m utilation, les au teu rs parlent d’une « répression »
ou d’u n « refoulem ent organique » (2). Ces term es peu car­
tésiens nous obligent à form er l’idée d’une pensée organi­
que p a r laquelle le rap p o rt du « psychique » et du « phy­
siologique » deviendrait concevable. Nous avons déjà ren­
contré ailleurs, avec les suppléances, des phénom ènes qui
dépassent l ’alternative du psychique et du physiologique,
de la finalité expresse et du m écanism e (3). Q uand l’insecte
substitue la p a tte saine à la patte coupée dans u n acte ins­
tinctif, ce n ’est pas, avons-nous vu, q u ’u n dispositif de se­
cours établi d ’avance soit substitué p ar déclenchem ent au­
tom atique au circuit qui vient d’être m is hors d ’usage. Mais
ce n ’est pas davantage que l’anim al ait conscience d ’une fin
à atteindre et use de ses m em bres comme de différents
moyens, car alors la suppléance devrait se produire chaque
fois que l’acte est empêché, et l’on sait qu’elle ne se produit
pas si la p atte n ’est q u ’attachée. Sim plem ent l’anim al con­
tinue d’être au m êm e m onde e t se porte vers lui p a r toutes
ses puissances. Le m em bre attaché n ’est pas suppléé p a r le
m em bre libre parce q u ’il continue de com pter dans l’être
anim al e t que le courant d’activité qui va vers le m onde
passe encore p ar lui. Il n ’y a ici pas plus de choix que dans
une goutte d ’h u ile qui emploie toutes ses forces internes
(1) Le membre fantôme ne se prête ni à une explication physio­
logique pure, ni à une explication psychologique pure, c’est la
conclusion de J. L h e r m i t t e , L'Im age de notre Corps, p. 126.
(2) ScH iL D un, Das K ôrperschem a ; M e n n in g e r -L e r c h e n t h a l .,
Das Truggebilde d er cigencR Gestalt, p. 174 ; L h e r m it t e , L'Im age
de notre Corps, p. 143.
(3) Cf La Structure du C om portem ent, pp. 47 et suivantes.
l e c o r p s com m e o b j e t 93

pour résoudre pratiquem ent le problème de m axim um el


de m inim um qui lui est posé. La différence est seulement
que la goutte d ’huile s’adapte à des forces externes données,
tandis que l’anim al projette lui-même les norm es de son
milieu et pose lui-même les term es de son problèm e vi­
tal (1) ; m ais il s’agit là d’un a priori de l’espèce et non
d ’une option personnelle. Ainsi, ce q u ’on trouve derrière le
phénomène de suppléance, c’est le m ouvem ent de l’être au
m onde et il est tem ps d’en préciser la notion. Q uand on dit
q u ’un anim al existe, q u ’il a un monde, ou q u ’il est à un
monde, on ne veut pas dire q u ’il en ait perception ou cons­
cience objective. La situation qui déclenche les opérations
instinctives n ’est pas entièrem ent articulée et déterm inée,
le sens total n ’en est pas possédé, comme le m o n tren t assez
les erreurs et l’aveuglement de l’instinct. Elle n ’offre q u ’une
signification pratique, elle n ’invite q u ’à une reconnaissance
corporelle, elle est vécue comme situation « ouverte », et
appelle les m ouvem ents de l’anim al comme les prem ières
notes de la mélodie appellent un certain mode de résolution,
sans q u ’il soit connu pour lui-même, et c’est ju stem ent ce
qui perm et aux m em bres de se substituer l’un à l’autre,
d ’être équivalents devant l’évidence de la tâche. S’il ancre le
sujet dans un certain « milieu », 1’ « être au m onde » est-il
quelque chose comme 1* « attention à la vie » de Bergson
ou comme la « fonction du réel » de P. Ja n e t ? L’attention
à la vie est la conscience que nous prenons de « mouve­
m ents n aissants » dans notre corps. O r des m ouvem ents ré­
flexes, ébauchés ou accomplis, ne sont encore que des pro­
cessus objectifs dont la conscience peut co nstater le dérou­
lem ent et les résultats, m ais où elle n ’est p as engagée (2).

(1) Ibid., pp. 196 et suivantes.


(2) Quand Bergson insiste sur l’unité de la perception et de
l’action et invente pour l’exprimer le terme de « processus sen-
sori-moteurs », il cherche visiblement à engager la conscience
dans le monde. Mais si sentir c’est se représenter une qualité, si le
mouvement est un déplacement dans l’espace objectif, entre la
sensation et le mouvement, même pris à l’état naissant, aucun
compromis n’est possible, et ils se distinguent comme le pour soi
et l’en soi. D’une manière générale, Bergson a bien vu que le
corps et l’esprit communiquent par la médiation du temps,
qu’être un esprit c’est dominer l’écoulement du temps, qu’avoir
un corps, c’est avoir un présent. Le corps est, dit-il, une coupe
instantanée sur le devenir de la conscience (Matière et Mémoire,
p. 150). Mais le corps reste pour lui ce que nous avons appelé le
corps objectif, la conscience une connaissance, le temps reste
94 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PEBCEPTION

E n réalité les réflexes eux-mêmes ne sont jam ais des pro­


cessus aveugles : ils s’a ju sten t à u n « sens » de la situation,
ils exprim ent notre orientation vers un « m ilieu de com por­
tem ent » to u t a u ta n t que l’action du « m ilieu géographi­
que » su r nous. Ils dessinent à distance la stru ctu re de
l’objet sans en attendre les stim ulations ponctuelles. C’est
cette présence globale de la situation qui donne un
sens aux stim uli p artiels et qui les fait com pter, valoir ou
exister p o u r l’organism e. Le réflexe ne résulte pas des sti­
m uli objectifs, il se retourne vers eux, il les investit d’un
sens q u ’ils n ’ont pas pris un à u n et comme agents physi­
ques, q u ’ils ont seulem ent comme situation. Il les fa it être
comme situation, il est avec eux dans un rap p o rt de « ço-
naissance », c’est-à-dire q u ’il les indique comme ce qu’il est
destiné à affronter. Le réflexe, en ta n t qu’il s’ouvre au sens
d ’une situation et la perception en ta n t q u ’elle ne pose pas
d ’abord un objet de connaissance et q u ’elle est une intention
de notre être total sont des modalités d’une vue préobjective
une série de « maintenant », qu’il fasse « boule de neige avec
lui-même » ou qu’il se déploie en temps spatialisé. Bergson ne
peut donc que tendre ou détendre la série des « maintenant » : il
ne va jamais jusqu’au mouvement unique par lequel se consti­
tuent les trois dimensions du temps, et l’on ne voit pas pour­
quoi la durée s’écrase en un présent, pourquoi la conscience
s’engage dans un corps et dans un monde.
Quant à la « fonction du réel », P. Janet s'en sert comme d’une
notion existentielle. C’est ce qui lui permet d'ébaucher une théorie
profonde de l’émotion comme effondrement de notre être coutu-
mier, fuite hors de notre monde et par conséquent comme varia­
tion de notre être au monde (Cf par exemple l’interprétation de
la crise de nerfs, De VAngoisse à l’Exlase, T. II, p. 450 et sui­
vantes). Mais cette théorie de l'émotion n’est pas suivie jusqu’au
bout et, comme le fait voir J.-P. Sartre, elle est en rivalité dans
les écrits de P. Janet avec une conception mécanique assez voi­
sine de celle de James : l’effondrement de notre existence dans
l’émotion est traité comme une simple d érivation des forces psy­
chologiques et l’émotion elle-même comme la conscience de ce
processus en troisième personne, si bien qu’il n’y a plus lieu de
chercher un sens aux conduites émotionnelles qui sont le résultat
de la dynamique aveugle des tendances, et que l’on revient au
dualisme (Cf J.-P. Sartre, Esquisse d ’une théorie de l’E m o tio n ).
P. Janet traite, d’ailleurs, expressément la tension psychologique,
— c’est-à-dire le mouvement par lequel nous déployons devant
nous notre « monde », — comme une hypothèse représentative, il
est donc bien loin de la considérer en thèse générale comme l’es­
sence concrète de l’homme, bien qu’il le fasse implicitement dans
les analyses particulières.
LE CORPS COMME OBJET 93
qui est ce que nous appelons l’être au monde. E n deçà des sti-
m uli et des contenus sensibles, il fau t reconnaître une sorte
de diaphragm e intérieur qui, beaucoup plus q u ’eux, déterm i­
ne ce que nos réflexes et nos perceptions p o u rro n t viser dans
le monde, la zone de nos opérations possibles, l’am pleur de
notre vie. Certains sujets peuvent approcher de la cécité
sans avoir changé de « m onde » : on les voit se h e u rte r p a r­
to u t au x objets, m ais ils n ’ont pas conscience de ne plus
avoir de qualités visuellès et la stru ctu re de leur conduite
ne s’altère pas. D ’autres m alades, au contraire, p erd ent leur
m onde dès que les contenus se dérobent, ils renoncent à leur
vie coutum ière avant m êm e q u ’elle soit devenue impossi­
ble, ils se font infirmes avant la lettre et rom pent le con­
ta c t vital avec le m onde avant d ’avoir perdu le contact sen­
soriel. Il y a donc une certaine consistance de notre « mon­
de », relativem ent indépendante des stim uli, qui in terdit de
tra ite r l’être au monde comme une somme de réflexes, — une
certaine énergie de la pulsation d’existence, relativem ent
indépendante de nos pensées volontaires qui in terd it de le
tra ite r comme un acte de conscience. C’est parce q u ’il est une
vue préobjective que l’être au m onde peut se distinguer de
tout processus en troisièm e personne, de toute m odalité de la
res extensa, comme de toute cogitatio, de toute connaissance
en prem ière personne, — et q u ’il p o u rra réaliser la jonction
du « psychique » et du « physiologique ».
Revenons m aintenant au problèm e d ’où nous sommes
partis. L ’anosognosie et le m em bre fantôm e n ’adm ettent ni
une explication physiologique, ni une explication psycholo­
gique, n i une explication mixte, bien q u ’on puisse les ra tta ­
cher aux deux séries de conditions. Une explication physiolo­
gique in terp réterait l’anosognosie et le m em brè fantôme
comme la sim ple suppression ou la sim ple persistance des
stim ulations intéroceptives. Dans cette hypothèses l’anoso-
gnosie est l’absence d ’un fragm ent de la représentation du
corps qui devrait être donné, puisque le m em bre correspon­
d an t est là, le m em bre fantôm e est la présence d’une partie
de la représentation du corps qui ne devrait pas être donnée
puisque le m em bre correspondant n ’est pas là. Si m aintenant
on donne des phénom ènes une explication psychologique, le
m em bre fantôm e devient un souvenir, un jugem ent posi­
tif ou une perception, l’anosognosie u n oubli, u n jugem ent
négatif ou u n e im perception. D ans le prem ier cas le mem­
bre fantôm e est la présence effective d ’une représentation,
l’anosognosie, l ’absence effective d’une représentation. Dans
le second cas le m em bre fantôm e est la représentation d’une
96 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

présence effective, l’anosognosie est la représentation d’une


absence effective. D ans les deux cas, nous ne sortons pas des
catégories du m onde objectif où il n ’y a pas de m ilieu entre
la présence et l’absence. En réalité l’anosognosique n ’ignore
pas sim plem ent le m em bre paralysé : il ne peut se détourner
de la déficience que parce q u ’il sait où il risquerait de la ren­
contrer, comme le sujet, dans la psychanalyse, sait ce q u ’il
ne veut pas voir en face, sans quoi il ne p o u rrait pas l’éviter
si bien. Nous ne com prenons l’absence ou la m o rt d’un ami
q u ’au m om ent où nous attendons de lui une réponse et où
nous éprouvons q u ’il n ’y en au ra plus ; aussi évitons-nous
d’abord d’interroger pour n ’avoir pas à percevoir ce silence ;
nous nous détournons des régions de notre vie où nous pour­
rions rencontrer ce néant, m ais c’est dire que nous les devi­
nons. De même l’anosognosique m et hors de jeu son bras p a­
ralysé pour n ’avoir pas à éprouver sa déchéance, m ais c’est,
dire q u ’il en a u n savoir préconscient. Il est vrai que dans le
cas du m em bre fantôm e, le su jet semble ignorer la m utilation
et com pter su r son fantôm e comme su r un m em bre réel, puis­
qu’il essaye de m archer avec sa jam be fantôm e et ne se laisse
même pas décourager p a r une chute. Mais il décrit très bien
p a r ailleurs les p articularités de la jam be fantôm e, p ar exem­
ple sa m otricité singulière, et s’il la traite p ratiquem ent
comme u n m em bre réel, c’est que, comme le su jet norm al, il
n ’a pas besoin p our se m ettre en route d’une perception nette
et articulée de son corps : il lui suffit de i’avoir « à sa dispo­
sition » comme une puissance indivise, et de deviner la ja m ­
be fantôm e vaguem ent im pliquée en lui. La conscience de la
jam be fantôm e reste donc, elle aussi, équivoque. L’am puté
sent sa jam be comme je peux sentir vivem ent l’existence
d’un am i qui n ’est p o u rtan t pas sous mes yeux, il ne l’a pas
perdue parce q u ’il continue de com pter avec elle, comme
P ro u st peut bien constater la m o rt de sa gran d ’m ère sans la
perdre encore ta n t q u ’il la garde à l’horizon de sa vie. Le bras
fantôm e n ’est pas une représentation du bras, m ais la pré­
sence am bivalente d’qn bras. Le refus de la m utilation dans
le cas du m em bre fantôm e ou le refus de la déficience dans
l’anosognosie ne sont pas des décisions délibérées, ne se pas­
sent pas au niveau de la conscience thétique qui prend posi­
tion explicitem ent après avoir considéré différents possibles.
La volonté d ’avoir un corps sain ou le refus du corps m alade
ne sont pas form ulés pour eux-mêmes, l’expérience du bras
am puté comme présent ou du bras m alade comme absent ne
sont pas de l’ordre du « je pense que... »
Ce phénom ène, que défigurent également les explications
LE CORPS COMME OBJET 97

physiologiques et psychologiques, se com prend au contraire


dans la perspective de l’être au monde. Ce qui en nous refuse
la m utilation e t la déficience, c’est un Je engagé dans un cer­
ta in m onde physique et interhum ain, qui continue de se ten­
dre vers son m onde en dépit des déficiences ou des am puta­
tions, et qui, dans cette m esure, ne les reconnaît pas de jure.
Le refus de la déficience n ’est que l’envers de notre inhérence
à un monde, la négation im plicite de ce qui s’oppose au m ou­
vem ent n a tu re l qui nous jette à nos tâches, à nos soucis, à
notre situation, à nos horizons fam iliers. Avoir u n bras fan­
tôme, c’est rester ouvert à toutes les actions dont le bras seul
est capable, c’est garder le cham p p ratique que l’on avait
avant la m utilation. Le corps est le véhicule de l’être au
monde, e t avoir un corps c’est pour un vivant se joindre à
un m ilieu défini, se confondre avec certains projets et s’y
engager continuellem ent. Dans l’évidence de ce m onde com­
plet où figurent encore des objets m aniables, dans la force du
m ouvem ent qui va vers lui et où figurent encore le pro jet
d’écrire ou de jouer du piano, le m alade trouve la certitude
de son intégrité. Mais au m om ent même où il lui m asque sa
déficience, le m onde ne peut m anquer de la lui révéler : car
s’il est vrai que j ’ai conscience de mon corps à travers le
monde, q u ’il est, au centre du monde, le term e inaperçu vers
lequel tous les objets to u rn en t leur face, il est vrai pour la.
même raison que mon corps est le pivot du m onde : je sais
que les objets ont plusieurs faces parce que je pourrais en
faire le to u r, et en ce sens j ’ai conscience du m onde p a r le
moyen de m on corps. Au m om ent même où m on m onde cou-
tum ier fait lever en moi des intentions habituelles, je ne puis
plus, si je suis am puté, me joindre effectivement à lui, les
objets m aniables, justem ent en ta n t q u ’ils se présentent
comme m aniables, interrogent une m ain que je n ’ai plus.
Ainsi se délim itent, dans l’ensemble de m on corps, des ré­
gions de silence. Le m alade sait donc sa déchéance justem ent
en tan t q u ’il l’ignore et l’ignore justem ent en ta n t q u ’il la
sait. Ce paradoxe est celui de to u t l’être au m onde : èn me
p o rtan t vers u n monde, j ’écrase mes intentions perceptives et
mes intentions pratiques en des objets qui m ’apparaissent
finalem ent comme antérieurs et extérieurs à elles, et qui
cependant n ’existent pour moi qu’en ta n t qu’ils suscitent en
moi des pensées ou des volontés. Dans le cas qui nous occu­
pe, l’am biguïté du savoir se ram ène à ceci que notre corps
com porte comme deux couches distinctes, celle du corps
habituel et celle du corps actuel. Dans la prem ière figurent
les gestes de m aniem ent qui ont disparu de la seconde, et la
98 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

question de savoir com m ent je puis me sentir pourvu d’un


m em bre que je n ’ai plus en fait revient à savoir com m ent le
corps habituel peut se porter g aran t pour le corps actuel.
Comment puis-je percevoir des objets comme m aniables,
alors que je ne puis plus les m anier? Il fau t que le m aniable
ait cessé d’être ce que je m anie actuellem ent, p o u r devenir
ce q u ’on p eut m anier, ait cessé d ’être un maniable pour m oi
et soit devenu comme un m aniable en soi. Corrélativem ent,
il fau t que m on corps soit saisi non seulem ent dans une
expérience instantanée, singulière, pleine, m ais encore sous
ün aspect de généralité et comme un être im personnel.
P a r là le phénom ène du m em bre fantôm e rejo in t celui du
refoulem ent qui va l ’éclairer. Car le refoulem ent dont parle
la psychanalyse consiste en ceci que le su jet s’engage dans
une certaine voie, — entreprise am oureuse, carrière, œuvre,
— qu ’il rencontre su r cette voie une barrière, et que, n ’ay an t
ni la force de fran ch ir l’obstacle n i celle de renoncer à l’en­
treprise, il reste bloqué dans cette tentative et em ploie indé­
finim ent ses forces à la renouveler en esprit. Le tem ps qui
passe n ’entraîne pas avec lui les projets impossibles, il n e se
referm e pas s u r l ’expérience traum atique, le su jet reste to u ­
jours ouvert au m êm e avenir impossible, sinon dans ses pen­
sées explicites, du m oins dans son être effectif. Un présent
parm i tous les présents acquiert donc une valeur d’exception :
il déplace les au tres e t les destitue de leur valeur de présents
authentiques. Nous continuons d ’être celui qui u n jo u r s’est
engagé dans cet am our d’adolescent ou celui qui un jo u r a
vécu dans cet univers parental. Des perceptions nouvelles
rem placent les perceptions anciennes et même des ém otions
nouvelles rem placent celles d’autrefois, m ais ce renouvelle­
m ent n ’intéresse que le contenu de notre expérience et non sa
structure, le tem ps im personnel continue de s’écouler, m ais
le tem ps personnel est noué. Bien entendu, cette fixation ne
se confond pas avec u n souvenir, elle exclut m êm e le souve­
n ir en ta n t q u ’il étale devant nous comme u n tableau une
expérience ancienne et qu’au contraire ce passé qui dem eure
notre vrai présent ne s’éloigne pas de nous et se cache tou­
jours derrière notre regard a u lieu de se disposer devant lui.
L’expérience trau m atiq u e ne subsiste pas à titre de représen­
tation, dans le mode de la conscience objective et comme un
m om ent qui a sa date, il lui est essentiel de ne se survivre
que comme u n style d’être et dans u n certain degré de géné­
ralité- J ’aliène m on pouvoir perpétuel de me donner des
« mondes » au profit de l’u n d ’eux, et p a r là mêm e ce m onde
privilégié perd sa substance et finit p ar n ’être plus qu’une
LE CORPS COMME OBJET 99
certaine angoisse. T out refoulem ent est donc le passage de
l ’existence en prem ière personne à une sorte de scolastique
de cette existence, qui vit su r une expérience ancienne ou
[plutôt su r le souvenir de l’avoir eue, puis su r le souvenir
d ’avoir eu ce souvenir, et ainsi de suite, au poin t que finale­
m ent elle n ’en retient que la forme typique. O r comme avè­
nem ent de l’im personnel, le refoulem ent est un phénom ène
universel, il fait com prendre notre condition d ’êtres incarnés
en la ratta c h a n t à la stru ctu re tem porelle de l ’être au monde.
En ta n t que j ’ai des « organes des sens », u n « corps », des
« fonctions psychiques » com parables à ceux des autre*
hom m es, chacun des m om ents d ém on expérience cesse d ’être
une totalité intégrée, rigoureusem ent unique, où les détails
n ’existeraient q u ’en fonction de l ’ensemble, je deviens le
lieu où s’entrecroisent une m ultitude de « causalités ». E n
ta n t que j ’habite u n « m onde physique », où des « stim uli »
constants et des situations typiques se retrouvent, — et non
p a s seulem ent le m onde historique où les situations ne sont
jam ais com parables, — m a vie com porte des rythm es qui
n ’ont pas leur raison dans ce que j ’ai choisi d ’être, m ais leur
condition dans le m ilieu banal qui m ’entoure. Ainsi appa­
ra ît a u to u r de notre existence personnelle une m arge d ’exis­
tence presque im personnelle, qui va p o u r ain si dire de soi,
et à laquelle je m e rem ets du soin de m e m ain ten ir en vie,
— a u to u r du m onde hum ain que chacun de nous s’est fait
u n m onde en général auquel il fa u t d ’abord a p p a rte n ir pour
pouvoir s’enferm er dans le m ilieu particulier d ’un am our ou
d’une am bition. De même q u ’on parle d’un refoulem ent au
sens re stre in t lorsque je m aintiens à trav ers le tem ps un des
mondes m om entanés que j ’ai traversés e t que j ’en fais la
form e de to u te m a vie, — de même on p e u t dire que mon
organism e, comme adhésion prépersonnelle à la form e géné­
rale du m onde, comme existence anonym e et générale, joue,
au-dessous de m a vie personnelle, le rôle d’u n com plexe inné.
Il n ’est pas comme une chose inerte, il ébauche lui aussi le
m ouvem ent de l’existence. Il p eut mêm e arriv er d an s le dan­
g er que m a situation hum aine eü'ace m a situation biologique,
que m on corps se joigne sans réserve à l’action (1). Mais ces
(1) Ainsi Saint-Exupéry, au-dessus d’Arras, entouré de feu, ne
sent plus comme distinct de lui-même ce corps qui tout à l’heure
se dérobait : « C’est comme si ma vie m’était à chaque seconde
donnée, comme si ma vie me devenait à chaque seconde plus sen­
sible. Je vis. Je suis vivant. Je suis encore vivant. Je suis toujours
vivant. Je ne suis plus qu’une source de vie. » Pilote de guerre,
p. 174.
100 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

m om ents ne peuvent être que des m om ents (1) et la plu­


p a rt du tem ps l’existence personnelle refoule l’organism e
sans pouvoir n i passer outre, ni renoncer à elle-même, —
n i le réduire à elle, ni se réduire à lui. P endant que je suis
accablé p a r u n deuil et to u t à m a peine, déjà mes regards
e rre n t devant moi, ils s’intéressent sournoisem ent à quel­
que o bjet brillan t, ils recom m encent leur existence auto­
nome. Après cette m inute où nous voulions enferm er toute
n o tre vie, le tem ps, au m oins le tem ps prépersonnel, recom­
mence à s’écouler, et il em porte sinon notre résolution, du
m oins les sentim ents chaleureux qui la soutenaient. L ’exis­
tence personnelle est in term ittente et quand cette m arée se
retire, la décision ne peut plus donner à m a vie q u’une signi­
fication forcée. La fusion de l’âme et du corps dans l’acte,
la sublim ation de l’existence biologique en existence person­
nelle, du m onde n atu rel en m onde culturel est rendue à la
fois possible et précaire p a r la stru ctu re tem porelle de notre
expérience. Chaque présent saisit de proche en proche, à tra ­
vers son horizon du passé im m édiat et de fu tu r prochain, la
totalité du tem ps possible; il surm onte ainsi la dispersion
des instan ts, il est en position de donner son sens définitif
à notre passé lui-même et de réintégrer à l’existence person­
nelle ju sq u ’à ce passé de tous les passés que les stéréotypies
organiques nous font deviner à l’origine de notre être volon­
taire. D'ans cette m esure, même les réflexes o n t u n sens et le
style de chaque individu est encore visible en eux comme
le battem ent du cœ ur se fa it sentir ju sq u ’à la périphérie du
corps. Mais ju stem en t ce pouvoir ap p artien t à tous les pré­
sents, aux anciens présents comme au nouveau. Même si
nous prétendons m ieux com prendre notre passé q u ’il ne se
com prenait lui-même, il p eut toujours récuser notre juge­
m ent présent et s’enferm er dans son évidence autistique. Il
le fait même nécessairem ent en ta n t que je le pense comme
u n ancien présent. Chaque présent peut prétendre à fixer
notre vie, c’est là ce qui le définit comme présent. E n ta n t
qu’il se donne p our la totalité de l’être et q u ’il rem plit u n
in sta n t la conscience, nous ne nous en dégageons jam ais
to u t à fait, le tem ps ne se ferm e jam ais to u t à fait su r lui
et il dem eure comme une blessure p ar où notre force s’écoule.

(1) < Mais certes au cours de ma vie, lorsque rien d’urgent ne


me gouverne, lorsque ma signification n’est pas en jeu, je ne vois
point de problèmes plus graves que ceux de m o n corps. » A. d e
S a in t -E x u p é r y , Pilote de guerre, p. 169.
LE CORPS COMME OBJET 101

A plus forte raison le passé spécifique q u ’est n o tre corps ne


peut-il être ressaisi et assum é p a r une vie individuelle que
parce q u ’elle ne l’a jam ais transcendé, parce q u ’elle le no u r­
r it secrètem ent et y emploie une p a rt de ses forces, parce
q u ’il reste son présent, comme on le voit dans la maladie
où les événements du corps deviennent les événem ents de
la journée. Ce qui nous perm et de centrer n o tre existence
est aussi ce qui nous empêche de la centrer absolum ent et
l’anonym at de n o tre corps est inséparablem ent liberté e t
servitude. Ainsi, p our nous résum er, l’am biguïté de l’être
a u m onde se tra d u it p ar celle du corps, et celle-ci se com­
p rend p a r celle d u temps-
Nous reviendrons plus ta rd su r le tem ps. M ontrons seu­
lem ent pour le m om ent q u ’à p a rtir de ce phénom ène cen­
tra l les rap p o rts du « psychique » et du « physiologique *
deviennent pensables. Pourquoi d ’abord les souvenirs que
l’on rappelle à l’am puté peuvent-ils faire ap p araître le
m em bre fantôm e ? Le b ras fantôm e n ’est pas une rem ém o­
ratio n , il est un quasi-présent, le m utilé le sent actuelle­
m en t replié s u r sa poitrine sans aucun indice de passé. Nous
n e pouvons pas davantage supposer q u ’u n bras en image,
e rra n t à travers la conscience, est venu se poser su r le moi­
gnon: car alors ce ne serait pas u n « fan tô m e» , m ais une
perception renaissante. Il fau t que le b ras fantôm e soit ce
même b ras lacéré p a r les éclats d ’obus et dont l’enveloppe
visible a brû lé ou p o u rri quelque p a rt qui vient h a n te r le
corps p résent sans se confondre avec lui. Le b ras fantôm e
est donc comme l’expérience refoulée u n ancien p résen t qui
n e se décide pas à devenir passé. Les souvenirs que l’on
évoque devant l’am puté induisent u n m em bre fantôm e non
pas comme une im age dans l’associationnism e appelle une
au tre im age, m ais parce que tout souvenir rouvre le tem ps
perdu et nous invite à reprendre la situation q u ’il évoque.
La m ém oire intellectuelle, au sens de P ro u st, se contente
d’un signalem ent du passé, d’un passé en idée, elle en extrait
les « caractères » ou la signification com m uuicable plutôt
q u’elle n ’en retrouve la structure, m ais enfm elle ne serait
pas m ém oire si l’objet qu’elle constru it ne ten ait encore
p a r quelques fils intentionnels à l’horizon du passé vécu
et à ce passé même tel que nous le retrouverions en nous
enfonçant dans ces horizons et en ro u v ran t le tem ps. De
la même m anière, si l’on replace l’ém otion dans l’être au
m onde, on com prend q u ’elle puisse être à l’origine du mem ­
bre fantôm e. E tre ému, c’est se trouver engagé dans une
situation à laquelle on ne réussit pas à faire face et que
102 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

l ’on ne veut p o u rta n t p as quitter. P lu tô t que d’accepter


l’échec ou de revenir su r ses pas, le sujet, dans cette im ­
passe existentielle, fait voler en éclats le m onde objectif
q u i lui b arre la route et cherche dans des actes m agiques
une satisfaction sym bolique (1). L a ruin e du m onde ob­
jectif, la renonciation à l’action vraie, la fuite dans l’au­
tism e sont des conditions favorables à l’illusion des am pu­
tés en ta n t q u ’elle suppose elle aussi l’oblitération du réel.
Si le souvenir et l’ém otion peuvent faire apparaître le m em ­
b re fantôm e, ce n ’est pas comme une cogitatio nécessite une
au tre cogitatio, ou comme une condition déterm ine sa con­
séquence, — ce n ’est pas q u ’une causalité de l’idée se super­
pose ici à une causalité physiologique, c’est q u ’une attitu d e
existentielle en m otive une au tre et que souvenir, ém otion,
m em bre fantôm e sont équivalents à l’égard de l’être au
monde. Pourquoi enfin la section des conducteurs afférents
supprim e-t-elle le m em bre fantôm e ? D ans la perspective
de l’être au m onde ce fait signifie que les excitations venues
du m oignon m aintiennent le m em bre am puté dans le cir­
cu it de l ’existence. Elles m arq u en t et g ardent sa place, elles
fo n t q u ’il ne soit pas anéanti, q u ’il compte encore dans l’or­
ganism e , elles m énagent u n vide que l’histoire du su je t va
rem plir, elles lui p erm etten t de réaliser le fantôm e comme
les troubles stru c tu ra u x perm ettent au contenu de la psy­
chose de réaliser u n délire. De notre point de vue, un cir­
cuit sensori-m oteur est, à l’in térieu r de notre être au m onde
global, u n co u ran t d ’existence relativem ent autonom e. Non
q u ’il apporte, to u jo u rs à n o tre être total une contribution sé­
parable, m ais parce que, dans certaines conditions, il est
possible de m ettre en évidence des réponses constantes
p o u r des stim uli eux-mêmes constants. La question est donc
de savoir pourquoi le refus de la déficience, qui est une at­
titud e d ’ensemble de notre existence, a besoin p o u r se réa ­
liser de cette m odalité trè s spéciale qu’est u n circuit sen­
sori-m oteur et pourquoi n o tre être au monde, qui donne
leu r sens à tous nos réflexes, et qui sous ce rap p o rt les
fonde, se livre cependant à eux et p o u r finir se fonde su r
eux. E n fait, nous l’avons m ontré ailleurs, les circuits sen--
sori-m oteurs se dessinent d ’a u ta n t plus nettem ent q u ’on a
affaire à des existences plus intégrées et le réflexe à l’état
p u r ne se trouve guère que chez l’hommé, qui a non seule­
m ent u n m ilieu (Um welt), m ais encore u n m onde (W elt)

(1) Ci J.-P. Sa rtre, Esquisse d’une théorie de VEmotion-


LE CORPS COMME OBJET 103

(1). D u p o in t de vue de l’existence, ces deux faits, que


l’induction scientifique se borne à juxtap o ser, se relient
intérieu rem en t e t se com prennent sous une m êm e idée. Si
l’hom m e n e doit pas être enferm é dans la gangue du
m ilieu syncrétique où l’anim al vit comme en é ta t d ’extase,
s’il doit avoir conscience d ’un m onde comme raison com­
m une de tous les m ilieux et théâtre de to u s les com porte­
m ents, il fa u t q u ’entre lui-m êm e et ce qui appelle son action
s’établisse une distance, il fau t que, comme disait Male-
branche, les stim ulations du dehors ne le touchent plus
q u ’avec « respect », que chaque situation m om entanée cesse
d ’être p o u r lui la totalité de l ’être, chaque réponse p arti­
culière d ’occuper to u t son cham p p ratique, que l ’élabora­
tion de ces réponses, au lieu de se faire au centre de son
existence, se passe à la périphérie et q u ’enfin les réponses
elles-mêmes n ’exigent plus chaque fois une p rise de posi­
tion singulière et soient dessinées une fois p our toutes dans
leur généralité. Ainsi c’est en renonçant à une p artie de
sa spontanéité, en s’engageant dans le m onde p a r des orga­
nes stables e t des circuits préétablis que l’hom m e peu t ac­
q u érir l’espace m ental et p ratique qui le dégagera en prin­
cipe de son m ilieu et le lui fera voir. E t à condition de
replacer dans l’ordre de l’existence ju s q u ’à la p rise de cons­
cience d ’un m onde objectif, nous ne trouverons plus de
contradiction en tre elle et le conditionnem ent corporel :
c’est une nécessité interne pour l’existence la plus intégrée
de se donner un corps habituel. Ce qui nous perm et de relier
l’un à l’a u tre le * physiologique » et le « psychique », c’est
que, réintégrés à l’existence, ils ne se d istinguent plus
com m e l’ordre de l’en soi et l’ordre d u p o u r soi, et qu’ils
so n t tou s deux orientés vers un pôle intentionnel ou vers u n
m onde. Sans doute les deux histoires ne se recouvrent ja ­
m ais to u t à fait : l’une est banale et cyclique, l’au tre peu t
être ouverte et singulière, et il fa u d ra it réserver le term e
d ’histoire p o u r le second ordre de phénom ènes si l’histoire
.était un e suite d’événem ents qui non seulem ent ont un
sens, m ais encore se le donnent eux-mêmes. Cependant, à
m oins d ’u n e révolution vraie qui brise les catégories his­
toriques valables jusque-là, le su jet de l’histoire ne crée
p a s de toutes pièces son rôle : en face de situations typi­
ques, il p rend des décisions typiques, et Nicolas II, retrou­
v a n t ju s q u ’aux paroles de Louis XVI, joue le rôle déjà écrit
d ’u n pouvoir établi en face d ’un nouveau pouvoir. Ses dé-

(1) La Structure du Comportement, p. 55.


104 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

cisions trad u isen t u n a priori du prince m enacé comme


nos réflexes trad u isen t u n a priori spécifique. Ces stéréo-
typies ne sont d ’ailleurs pas une fatalité, et de m êm e que
le vêtem ent, la p arure, l’am our transfigurent les besoins
biologiques à l’occasion desquels ils sont nés, de mêm e à
l’intérieu r du m onde culturel l’a priori h istorique n ’est
constant que p o u r u n e phase donnée et à condition que
l’équilibre des forces laisse subsister les m êm es form es.
Ainsi l’histoire n ’est n i une nouveauté perpétuelle, n i une
répétition perpétuelle, m ais le m ouvem ent unique qui crée
des form es stables et les brise. L ’organism e ec ses dialec­
tiques m onotones n e sont donc pas étrangers à l’histoire
e t comme inassim ilables p our elle. L ’hom m e concrètem ent
p ris n ’est pas u n psychism e jo in t à u n organism e, m ais ce
va-et-vient de l’existence qui ta n tô t se laisse être corpo­
relle et ta n tô t se porte aux actes personnels. Les m otifs
psychologiques et les occasions corporelles peuvent s’entre­
lacer parce q u ’il n ’est pas u n seul m ouvem ent dans un
corps vivant qui soit u n h asard absolu à l ’égard des in ten ­
tions psychiques, pas u n seul acte psychique qui n ’a it
trouvé au m oins son germ e ou son dessin général dans les
dispositions physiologiques. Il ne s’agit jam ais de la ren ­
contre incom préhensible de deux causalités, n i d’u n e col­
lision entre l’o rd re des causes et l’ordre des fins. Mais p a r
u n to u rn a n t insensible u n processus organique débouche
dans u n com portem ent hu m ain , u n acte in stin ctif vire et
devient sentim ent, ou inversem ent u n acte h u m ain entre
en sommeil et se continue distraitem en t en réflexe. E n tre
le psychique et le physiologique il p eu t y avoir des rap p o rts
d ’échange qui em pêchent presque to u jo u rs de définir u n
trouble m ental comme psychique ou comme som atique. Le
trouble d it som atique ébauche su r le thèm e de l’accident
organique des com m entaires psychiques e t le trouble « psy­
chique » se borne à développer la signification hum aine de
l’événement corporel. Un m alade sent dans son corps une
seconde personne im plantée. Il est hom m e dans une m oitié
de son corps, fem m e d ans l’au tre moitié. Comment dis­
tingu er dans le sym ptôm e les causes physiologiques et les
m otifs psychologiques ? Comm ent associer sim plem ent les
deux explications et com m ent concevoir u n poin t de jonc­
tion entre les deux d éterm inants ? « Dans des sym ptôm es
de cette sorte, psychique et physique sont liés si intérieu­
rem ent q u ’on ne p eut plus penser à com pléter l’u n des do­
m aines fonctionnels p a r l’au tre et que tous deux doivent
être assum és p a r u n troisièm e (...) (Il fau t) ... passer d’une
LE CORPS COMME OBJET 105

connaissance des faits psychologiques et physiologiques à


une reconnaissance de l’événement anim ique comme pro­
cessus vital inh éren t à notre existence (1). » Ainsi, à la
question que nous nous posions, la physiologie moderne
donne une réponse très claire : l’événement psychophysique
ne peut plus être conçu à la m anière de la physiologie car­
tésienne et comme la contiguïté d’un processus en soi et
d’une cogitatio. L’union de l’âme et du corps n ’est pas scel­
lée par u n décret arbitraire entre deux term es extérieurs,
l’un objet, l’autre sujet. Elle s'accom plit à chaque in sta n t
dans le mouvement de l’existence. C’est l ’existence que
nous avons trouvée dans le corps en l’approchant par une
prem ière voie d’accès, celle de la physiologie. Il nous est
donc perm is de recouper et de préciser ce prem ier résultat
en interrogeant cette fois l’existence su r elle-même, c’est-à-
dire en nous adressant à la psychologie.

(1) E. M e n n i n g e r - L e r c h e n t h a l , T)as Truggebilde d e t eigenen


Gestalt, pp. 174-175.
II. — L ’EXPERIENCE DU CORPS E T LA PSYCHOLOGIE
CLASSIQUE

Quand la psychologie classique décrivait le corps propre,


elle lui a ttrib u a it déjà des « caractères » qui sont incom ­
patibles avec le s ta tu t d’objet. Elle disait d’abord que mon
corps se distingue de la table ou de la lam pe parce q u ’il
est constam m ent perçu tandis que je peux me détourner
d ’elles. C’est donc un objet qui ne me quitte pas. Mais dès
lors est-ce encore un objet ? Si l’objet est une stru ctu re
invariable, il ne l’est pas en dépit du changem ent des pers­
pectives, m ais dans ce changem ent ou à travers lui. Les
perspectives toujours nouvelles ne sont pas pour lui une
simple occasion de m anifester sa perm anence, une m anière
contingente de se présenter à nous. Il n ’est objet, c’est-à-
dire devant nous, que parce qu’il est observable, c’est-à-dire
situé au bout de nos doigts ou de nos regards, indivisi-
blem ent bouleversé et retrouvé p ar chacun de leurs m ou­
vem ents. A utrem ent, il serait vrai comme une idée et non
pas présent comme une chose. En p articulier l’objet n ’est
objet que s’il p eut être éloigné et donc à la lim ite dispa­
ra ître de m on cham p visuel. Sa présence est d ’une telle
sorte q u ’elle ne va pas sans une absence possible. O r la per­
m anence du corps propre est d’un tout autre genre : il n ’est
pas à la lim ite d’une exploration indéfinie, il se refuse k
l’exploration et se présente toujours à moi sous le même
angle. Sa perm anence n ’est pas une perm anence dans le
monde m ais une perm anence de mon côté. Dire qu’il est
toujours près de moi, toujours là pour moi, c’est dire que
jam ais il n ’est vraim ent devant moi, que je ne peux pas le
déployer sous mon regard, q u ’il demeure en m arge de toutes
mes perceptions, q u ’il est avec moi. Il est vrai que les objets
extérieurs eux aussi ne me m ontrent jam ais un de leur»
côtés q u ’en me cachant les autres, mais je peux du moins
choisir à mon gré le côté q u ’ils me m ontreront. Ils ne sau­
raien t m ’apparaître qu’en perspective, m ais la perspective
particulière que j ’obtiens d ’eux à chaque m om ent ne ré­
sulte que d ’une nécessité physique, c’est-à-dire d ’une né­
L’EXPÉRIENCE DU CORPS 107

cessité dont je peux me servir et qui ne m ’em prisonne pas :


de m a fenêtre on ne voit que le clocher de l’égiise, m ais
cette contrainte me prom et en même tem ps que d’ailleurs
on verrait l’église en entier. Il est vrai encore que, si je suis
prisonnier, l’église se réduira pour moi à un clocher tro n ­
qué. Si je ne quittais pas m on vêtem ent, je n ’en percevrais
jam ais l’envers, et l’on verra justem ent que m es vêtem ents
peuvent devenir comme des annexes de mon corps Mais ce
fait ne prouve pas que la présence de mon corps soit com­
parable à la perm anence de fait de certains objets, l’or­
gane à un outii toujours disponible. Il m ontre q u ’inverse­
m ent les actions dans lesquelles je m ’engage p ar l’habi­
tude s’incorporent leurs instrum ents et les font p articiper
à la stru ctu re originale du corps propre. Q uant à lui, il est
l’habitude prim ordiale, celle qui conditionne toutes les au­
tres et p a r laquelle elles se com prennent. Sa perm anence
près de moi, sa perspective invariable ne so n t pas une né­
cessité de fait, puisque la nécessité de fait les présuppose:
pour que m a fenêtre m ’impose un point de vue s u r l’église,
il faut d ’abord que mon corps m ’en impose u n su r le monde
et la prem ière nécessité ne peut être sim plem ent physique
que parce que la seconde est m étaphysique, les situations
de fait ne peuvent m ’atteindre que si d’abord je suis d ’une
telle n a tu re qu’il y ait pour moi des situations de fait.
E n d ’autres term es, j ’observe les objets extérieurs avec mon
corps, je les manie, je les inspecte, j ’en fais le tour, m ais
q u an t à mon corps je ne l’observe pas lui-m êm e : il fau­
d rait, pour pouvoir le faire, disposer d ’u n second corps qui
lui-même ne serait pas observable. Q uand je dis que mon
corps est tou jo u rs perçu de moi, ces m ots ne doivent donc
pas s’entendre dans un sens sim plem ent statistiq u e et il
doit y avoir dans la présentation du corps propre quelque
chose qui en rende im pensable l’absence ou même la va­
riation. Q u’est-ce donc ? Ma tête n ’est donnée a m a vue que
par le bout de mon nez et par le contour de m es orbites.
Je peux bien voir mes yeux dans une glace à trois faces,
m ais ce sont les yeux de quelqu’u n qui observe, et c’est à
peine si je peux su rprendre mon regard vivant quand une
glace dans la rue me renvoie inopiném ent mon image. Mon
corps dans la glace ne cesse pas de suivre mes intentions
comme leur om bre et si l’observation consiste à faire varier
le point de vue en m aintenant fixe l’objet, il se dérobe à
l’observation et se donne comme un sim ulacre de m on corps
tactile p uisqu’il en mime les initiatives au lieu de leur ré­
pondre p ar un déroulem ent libre de perspectives. Mon corps
108 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

visuel est bien objet dans les parties éloignées de m a tête,


m ais à m esure q u ’on approche des yeux, il se sépare des
objets, il ménage au m ilieu d’eux u n quasi-espace où ils
n ’ont pas accès, et quand je veux combler ce vide en re­
courant à l’im age du m iroir, elle m e renvoie encore à un
original du corps qui n ’est pas là-bas, p arm i les choses,
m ais de m on côté, en deçà de toute vision. Il n ’en va pas
autrem ent, m algré les apparences, de m on corps tactile,
car si je peux palper avec m a m ain gauche m a m ain droite
pen d an t q u ’elle touche u n objet, la m ain droite objet n ’est
pas la m ain droite touchante : la prem ière est u n entrela­
cem ent d’os, de m uscles et de chair écrasé en u n p o in t de
l’espace, la seconde traverse l’espace comme une fusée pour
aller révéler l’objet extérieur en son lieu. E n ta n t q u ’il voit
ou touche le monde, mon corps ne peut donc être vu ni
touché. Ce qui l’empêche d ’être jam ais u n objet, d ’être ja ­
m ais « com plètem ent constitué » (1), c’est q u ’il est ce p a r
quoi il y a des objets. Il n ’est ni tangible ni visible dans la
m esure où il est ce qui voit et ce qui touche. Le corps n ’est
donc pas l’u n quelconque des objets extérieurs, qui offrirait
seulem ent cette p articu larité d ’être toujours là. S’il est p er­
m anent, c’est d’une perm anence absolue qui sert de fond à
la perm anence relative des objets à éclipse, des véritables
objets. La présence et l’absence des objets extérieurs ne
sont que des variations à l’intérieu r d ’u n cham p de pré­
sence prim ordial, d’un dom aine perceptif su r lesquels m on
corps a puissance. Non seulem ent la perm anence de m on
corps n ’est pas u n cas particulier de la perm anence dans
le m onde des objets extérieurs, m ais encore la seconde ne
se com prend que p a r la prem ière; non seulem ent la pers­
pective de m on corps n ’est pas un cas particu lier de celle
des objets, m ais encore la présentation perspective des
objets ne se com prend que p ar la résistance de mon corps
à toute variation perspective. S’il fau t que les objets ne
me m o ntrent jam ais qu’une de leurs faces, c’est parce que
je suis moi-même en un certain lieu d ’où je les vois et que
je ne peux voir. Si néanm oins je crois à leurs côtés cachés
comme aussi à un m onde qui les em brasse tous et qui
coexiste avec eux, c’est en ta n t que m on corps, to ujours
présent pour moi, et p o u rtan t engagé au m ilieu d’eux par
(1) H u s s e r l , Ideen, T. II (inédit). Nous devons à Mgr Noël et
à l’institut supérieur de Philosophie de Louvain, dépositaire de
l’ensemble du Nachlass, et en particulier à la bienveillance du
R. P. Van Bréda, d’avoir pu consulter un certain nombre d’iné­
dits.
L’EXPERIENCE DU CORPS 109
ta n t de rapports objectifs, les m aintient en coexistence avec
lui et fait b attre en tous la pulsation de sa durée. Ainsi la
perm anence du corps propre, si la psychologie classique
l’avait analysée, pouvait la conduire au corps non plus
comme objet du monde, mais comme m oyen de notre com­
m unication avec lui, au monde non plus comme somme
d’objets déterm inés, mais comme horizon laten t de notre
expérience, présent sans cesse, lui aussi, avant toute pensée
déterm inante.
Les au tres « caractères » p a r lesquels on définissait le
corps propre n ’étaient pas moins intéressants, et pour les
mêmes raisons. Mon corps, disait-on, se reconnaît à ce qu’il
me donne des « sensations doubles » : quand je touche ma
m ain droite avec m a m ain gauche, l’objet m ain droite a
cette singulière propriété de sentir, lui aussi Nous avons
vu to u t à l’heure que jam ais les deux m ains ne sont en
même tem ps l’une à l ’égard ’de l’au tre touchées et touchan­
tes. Q uand je presse mes deux m ains l’une contre l’autre,
il ne s’agit donc pas de deux sensations que j ’éprouverais
ensemble, comme on perçoit deux objets juxtaposés, m ais
d ’une organisation ambiguë où les deux m ains peuvent
alterner dans la fonction de « touchante » et de « touchée ».
Ce qu’on voulait dire en p a rla n t de « sensations doubles »,
c’est que, dans le passage d’une fonction à l ’autre, je puis
reconnaître la m ain touchée comme la m êm e qui to u t à
l’heure sera touchante, — dans ce paquet d’os et de m us­
cles q u ’est ma m ain droite pour ma m ain gauche, je devine
u n in sta n t l’enveloppe ou l’incarnation de cette au tre m ain
droite, agile et vivante, que je lance vers les objets pour
les explorer. Le corps se surprend lui-m êm e de l’extérieur
en tra in d’exercer une fonction de connaissance, il essaye
de se toucher touchant, il ébauche « une sorte de réfle­
xion » (1) et cela suffirait pour le distinguer des objets,
dont je peux bien dire q u ’ils « touchent » m on corps, m ais
seulem ent quand il est inerte, et donc sans jam ais q u ’ils
le su rpren n en t dans sa fonction exploratrice.
On disait encore que le corps est un objet affectif, tandis
que les choses extérieures me sont seulem ent représentées.
C’était poser une troisièm e fois le problèm e du sta tu t du
corps propre. Car si je dis que mon pied me fa it m al, je ne
veux pas dire sim plem ent q u ’il est une cause de douleur
au même titre que le clou qui le déchire et seulem ent plus
prochaine; je ne veux pas dire q u ’il est le dernier objet du
(1) H usserl, Méditations cartésiennes, p. 81.
11» PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

m onde extérieur, après quoi com m encerait une douleur du


sens intim e, une conscience de douleur p ar elle-même sans
lieu qui ne se relierait au pied que p ar une déterm ination
causale et dans le systèm e de l’expérience. Je veux dire
que la douleur indique son lieu, q u ’elle est constitutive d ’un
< espace douloureux ». « J ’ai m al au pied » signifie non
p as : « Je pense que m on pied est cause de ce m al », m ais :
« la douleur vient de m on pied » ou encore « m on pied a
m al ». C’est ce que m ontre bien la « volum inosité prim itive
de la douleur» dont p arlaien t les psychologues. On recon­
naissait donc que m on corps ne s’offre pas à la m anière
des objets du sens externe, et que peut-être ceux-ci ne se
profilent que s u r ce fond affectif qui je tte originairem ent
la conscience h o rs d ’elle-même.
Enfin q u an d les psychologues ont voulu réserver au corps
propre des < sensations kinesthésiques » qui nous donne­
raie n t globalem ent ses m ouvem ents, tan d is q u’ils a ttri­
buaient les m ouvem ents des objets extérieurs à une percep­
tion m édiate e t à la com paraison des positions successi­
ves, on pouvait bien leur opposer que le m ouvem ent, é ta n t
une relation, ne sa u ra it être senti et exige un parcours
m ental, cette objection ne condam nait que leur langage.
Ce q u ’ils exprim aient, bien m al à vrai dire, p a r la « sensa­
tion kinesthésique », c’était l’originalité des m ouvem ents que
j ’exécute avec m on corps : ils anticipent directem ent la situa­
tion finale, m on intention n ’ébauche u n parcours spatial que
po u r rejoindre le b u t donné d’abord en son lieu, il y a comme
u n germ e de m ouvem ent qui ne se développe que secondaire­
m ent en p arcours objectif. Je m eus les objets extérieurs à
l’aide de m on pro p re corps qui les prend en un lieu pour les
conduire en u n autre. Mais je le m eus, lui, directem ent, je ne
le trouve pas en u n point de l’espace objectif p o u r le m ener
en u n autre, je n ’ai pas besoin de le chercher, il est déjà
avec moi, — je n ’ai pas besoin de le conduire vers le term e
du m ouvem ent, il y touche dès le début et c’est lui qui s’y
jette. Les rap p o rts de m a décision et de m on corps dans le
m ouvem ent sont des rapports magiques.
Si la description du corps propre dans la psychologie clas­
sique offrait d éjà to u t ce qui est nécessaire p our le distin­
guer des objets, d ’où vient que les psychologues n ’aient pas
fait cette distinction ou q u ’ils n ’en aient en to u t cas tiré
aucune conséquence philosophique? C’est que, p a r une
dém arche n aturelle, ils se plaçaient dans le lieu de pensée
im personnelle auquel la science s’est référée ta n t qu’elle a
cru pouvoir séparer dans les observations ce qui tien t à la
L ’E X PE R IE N C E D U CORPS 111

situation de l’observateur et les propriétés de l’objet absolu.


P our le su je t vivant, le corps propre pouvait bien être diffé­
ren t de tous les objets extérieurs, pour la pensée non située
du psychologue, l’expérience du sujet vivant devenait à son
to u r un objet et, loin d ’appeler une nouvelle définition de
l’être, elle p ren ait place dans l’être universel. C’était le « psy­
chisme », que l’on opposait au réel, m ais que l’on tra ita it
comme une seconde réalité, comme un objet de science qu’il
s’agissait de soum ettre à des lois. On postulait que notre
expérience, déjà investie p a r la physique et p a r la biologie,
devait se résoudre entièrem ent en savoir objectif quand le
systèm e des sciences serait achevé. Dès lors l’expérience du
corps se dégradait en « représentation » du corps, ce n ’était
pas un phénomène, c’était un fait psychique. D ans l’appa­
rence de la vie, mon corps visuel com porte une large lacune
au niveau de la tête, m ais la biologie était là pour combler
cette lacune, pour l’expliquer p ar la stru ctu re des yeux, pour
m ’enseigner ce qu’est le corps en vérité, que j ’ai une rétine,
un cerveau comme les autres hommes et comme les cada­
vres que je dissèque, et q u ’enfin l’instru m en t du chirurgien
m e ttra it infailliblem ent à n u dans cette zone indéterm inée
de m a tête la réplique exacte des planches anatom iques. Je
saisis m on corps comme un objet-sujet, comme capable de
« voir » et de « souffrir », m ais ces représentations confuses
faisaient p artie des curiosités psychologiques, c’étaient des
échantillons d ’une pensée magique dont la psychologie et la
sociologie étudient les lois et qu’elles font re n tre r à titre
d ’objet de science dans le système du m onde vrai. L’incom-
plctude de mon corps, sa présentation m arginale, son am bi­
guïté comme corps touchant et corps touché ne pouvaient
donc pas être des tra its de structure du corps lui-même, elles
n ’en affectaient pas l’idée, elles devenaient les * caractères
dislinctifs » des contenus de conscience qui com posent notre
représentation du corps : ces contenus sont constants, affec­
tifs et bizarrem ent jum elés en « sensations doubles », m ais à
cela près la représentation du corps est une représentation
comme les autres et corrélativem ent le corps un objet comme
les autres. Les psychologues ne s'apercevaient pas q u ’en tra i­
ta n t ainsi l’expérience du corps, ils ne faisaient, d’accord
avec la science, que différer un problème inévitable. L’incom-
plétude de m a perception était com prise comme une incom-
plétude de fa it qui résu ltait de l’organisation de mes appa­
reils sensoriels; la présence de mon corps comme une pré­
sence de fa it qui résultait de son action perpétuelle sur mes
récepteurs nerveux; enfin l’union de l’àme et du corps, sup~
112 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

posée p a r ces deux explications, était com prise, selon la


pensée de Descartes, comme une union de fa it dont la possi­
bilité de principe n ’avait pas à être établie, parce que le fait,
point de départ de la connaissance, s’élim inait de ses résul­
ta ts achevés. O r le psychologue pouvait bien p o u r un mo­
m ent, à la m anière des savants, regarder son propre corps
p a r les yeux d’au tru i, et voir le corps d’a u tru i à son to u r
comme une m écanique sans intérieur. L’apport des expé­
riences étrangères venait effacer la stru c tu re de la sienne, et
réciproquem ent, ayant perdu contact avec lui-même, il deve­
n a it aveugle p o u r le com portem ent d’au tru i. Il s’installait
ainsi dans une pensée universelle qui refoulait aussi bien
son expérience d ’au tru i que son expérience de lui-même.
Mais comme psychologue il é tait engagé dans une tâche qui
le rappelait à lui-m êm e et il ne pouvait dem eurer à ce point
d’inconscience. Car le physicien n ’est pas l’objet dont il
parle, n i le chim iste, au contraire le psychologue était lui-
m êm e, p ar principe, ce fait dont il traitait. Cette représenta­
tion du corps, cette expérience magique, qu’il abordait avec
détachem ent, c’était lui, il la vivait en même tem ps q u ’il la
pensait. Sans doute, comme on l’a bien m ontré (1), il ne lui
suffisait pas d ’être le psychisme pour le connaître, ce savoir
comme tous les au tres ne s’acquiert que p a r nos rapports
avec au tru i, ce n ’est pas à l’idéal d ’une psychologie d ’in­
trospection que nous nous reportons, et de lui-m ême à au tru i
comme de lui-m ême à lui-même, le psychologue pouvait et
devait redécouvrir u n rap p o rt pré-objectif. Mais comme psy­
chism e p arlan t du psychisme, il était tout ce dont il parlait.
Cette histoire du psychism e q u ’il développait dans l’attitude
objective, il en possédait déjà les résultats p ar devers lui, ou
plutô t il en était dans son existence le résu ltat contracté et
le souvenir latent. L’union de l’âme et du corps ne s’était pas
accomplie une fois pour toutes et dans un m onde lointain,
elle renaissait à chaque in stan t au-dessous de la pensée du
psychologue et non comme un événem ent qui- se répète et
qui surprend chaque fois le psychisme, m ais comme une
nécessité que le psychologue savait dans son être en même
tem ps q u ’il la constatait p ar la connaissance. La genèse de
la perception depuis les « données sensibles » ju sq u ’au
« m onde » devait se renouveler à chaque acte de perception,
sans quoi les données sensibles auraient perdu le sens
q u’elles devaient à cette évolution. Le « psychism e » n ’é tait
donc pas u n objet comme les autres : to u t ce q u’on allait
(1) P. G u il l a u m e , L'Objectivité en Psychologie.
L’EXPÉRIENCE DU CORPS 113

dire de lui, il l’avait déjà fait avant qu’on le dît, l’être du


psychologue en savait plus que lui su r lui-même, rien de
ce qui lui é ta it advenu ou lui advenait au dire de la science
ne lui était absolum ent étranger. Appliquée au psychisme, la
notion de fa it subissait donc une transform ation. Le psy­
chism e de fait, avec ses « particularités », n ’é tait plus un
événem ent dans le tem ps objectif et dans, le m onde exté­
rieur, m ais u n événem ent que nous touchions de l’in térieur,
dont nous étions l’accom plissem ent ou le surgissem ent per­
pétuels e t qui rassem blait continuellem ent en lui son passé,
son corps et son monde. Avant d’être un fait objectif, l’union
de l’âm e et du corps devait donc être une possibilité de la
conscience elle-même et la question se posait de savoir ce
q u ’est le su jet percevant s’il doit pouvoir éprouver un corps
comme sien. Il n ’y avait plus là de fait subi, m ais un fait
assum é. E tre une conscience ou p lu tô t être une expérience,
c’est com m uniquer intérieurem ent avec le monde, le corps et
les autres, être avec eux au lieu d ’être à côté d ’eux. S’occu­
per de psychologie, c’est nécessairem ent rencontrer, au-des­
sous de la pensée objective qui se m eut p arm i les choses
toutes faites, une prem ière ouverture aux choses sans la­
quelle il n ’y au rait pas de connaissance objective. Le psy­
chologue ne pouvait m anquer de se redécouvrir domme
expérience, c’est-à-dire comme présence sans distance au
passé, au monde, au corps et à au tru i, au m om ent même où
il voulait s’apercevoir comme objet p arm i les objets. Reve­
nons donc aux « caractères » du corps propre et reprenons-
en l’étude au poin t où nous l’avons laissée. E n le faisant nous
retracerons les progrès de la psychologie m oderne e t nous
effectuerons avec elle le retour à l ’expéricncc.
III. — LA SPATIALITE DU CORPS PRO PRE
ET LA MOTRICITE

Décrivons d’abord la spatialité du corps propre. Si mon


bras est posé su r la table, je ne songerai jam ais à dire qu’il
est à côté du cendrier comme le cendrier est à côté du télé­
phone. Le contour de m on corps est une frontière que les
relations d ’espace ordinaires ne franchissent pas. C’est que
ses parties se rap p o rten t les unes aux autres d ’une m anière
originale : elles ne sont pas déployées les unes à côté des
autres, m ais enveloppées les unes dans les autres.
P a r exemple, m a m ain n ’est pas une colle'ction de
points. Dans les cas d’allochirie (1), où le su jet sent dans sa
m ain droite les stim uli q u ’on applique à sa m ain gauche, il
est impossible de supposer que chacune des stim ulations
change de valeur spatiale pour son com pte (2) et les diffé­
rents points de la main gauche sont tran sp o rtés à droite
en ta n t q u ’ils relèvent d’un organe total, d’une m ain sans
parties qui a été d ’un seul coup déplacée. Ils form ent donc
u n systèm e et l’espace de m a m ain n ’est pas une m osaïque
de valeurs spatiales. De la même m anière m on corps to u t
entier n ’est pas p our moi u n assemblage d’organes ju x ta ­
posés dans l’espace. Je le tiens dans une possession indivise
et je connais la position de chacun de mes m em bres p ar un
schém a corporel où ils sont tous enveloppés. Mais la notion
du schém a corporel est ambiguë comme toutes celles qui
apparaissent aux to u rn an ts de la science. Elles ne pourraient
être entièrem ent développées que m oyennant une réform e
des méthodes. Elles sont donc d’abord employées dans un
sens qui n ’est pas leur sens plein et c’est leur développement
im m anent qui fait éclater les m éthodes anciennes. On enten­
dait d ’abord p a r « schém a corporel' » un résum é de notre
expérience corporelle, capable de donner un com m entaire et
une signification à l’interoceptivité et à la proprioceptivité
du m oment. Il devait me fo u rn ir le changem ent de position

(1) Cf p a r e x e m p le H ea d , On disturbances of sensation with


especial reference to the pain of visceral disease.
(2) I d . i b i d . N o u s a v o n s d is c u té la n o tio n d e s ig n e lo c a l d a n s
La Structure du Comportement, p . 102 e l s u iv a n te s .
LA SPATIALITÉ DU CORI’S PROPRE 115

des parties de m on corps pour chaque m ouvem ent de l’une


d ’elles, la position de chaque stim ulus local dans l’ensem­
ble du corps, le bilan des m ouvem ents accom plis à chaque
m om ent d ’un geste complexe, et enfin une traduction perpé­
tuelle en langage visuel des im pressions kinesthésiques et
articulaires du mom ent. En p a rla n t du schém a corporel, on
ne croyait d’abord introduire q u ’un nom commode pour
désigner un grand nom bre d’associations d ’images et l’on
voulait seulem ent exprim er que ces associations étaient for­
tem ent établies et constam m ent prêtes à jouer. Le schéma
corporel devait se m onter peu à peu au cours de l’enfance
et à m esure que les contenus tactiles, kinesthésiques et arti­
culaires s ’associaient entre eux ou avec des contenus visuels
et les évoquaient plus aisém ent (1). Sa représentation phy­
siologique ne pouvait être alors q u ’u n centre d ’im ages au
sens classique. P ourtant, dans l’usage que les psychologues
en font, on voit bien que le schéma corporel déborde cette
définition associationniste. P a r exemple, p our que le schéma
corporel nous fasse mieux com prendre l’allochirie, il ne suffit
pas que chaque sensation de la m ain gauche vienne se poser
e t se situ er p arm i des images génériques de toutes les p a r­
ties du corps qui s’associeraient pour form er au to u r d’elle
comme u n dessin du corps en surim pression; il fau t que ces
associations soient à chaque m om ent réglées p a r une loi
unique, que la spatialité du corps descende du to u t aux p a r­
ties, que la m ain gauche et sa position soit im pliquée dans
un dessein global du corps et y prenne son origine, de sorte
q u ’elle puisse d’un seul coup non seulem ent se superposer
à la m ain droite ou se rab attre su r elle, m ais encore devenir
la m ain droite. Quand on veut (2) éclairer le phénom ène du
m em bre fantôm e en le reliant au schém a corporel du sujet,
on n ’ajo u te quelque chose aux explications classiques p a r les
traces cérébrales et les sensations renaissantes que si le
schém a corporel, au lieu d’être le résidu de la cénesthésie
coutum ière, en devient la loi de constitution. Si l’on a
éprouvé le besoin d’introduire ce m ot nouveau, c’était pour
exprim er que l’unité spatiale et temporelle, l’unité intersen­
sorielle ou l’unité sensori-m otrice du corps est p o u r ainsi

(1) Cf p ar exemple H ead , Sensory disturbances [rom cerebral


lésion, p. 189 ; P i c k , Störungen der Orientierung am eigenen Kör­
per, et même S c h il d e r , Das Körperschema, bien que Schilder
admette qu’ « un tel complexe n’est pas la somme de ses parties
mais un tout nouveau p a r r a p p o r t à elles ».
(2) Comme p a r ex. L h e r m it t e , L'Image de notre corps.
116 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

dire de droit, q u ’elle ne se lim ite pas aux contenus effective­


m ent et fortuitem ent associés dans le cours de n o tre expé­
rience, q u ’elle lès précède d ’:une certaine m anière et rend
justem ent possible leur association. On s’achem ine donc vers
une seconde définition du schém a corporel : il ne sera plus le
sim ple résu ltat des associations établies au cou rs de l’expé­
rience, m ais une prise de conscience globale de m a posture
dans le m onde intersensoriel, une « form e » au sens de la
Gestaltpsychologie (1). Mais cette seconde définition à son
to u r est déjà dépassée p a r les analyses des psychologues. Il
ne su ffit pas de dire que m on corps est une form e, c’est-à-
dire u n phénom ène dans lequel le to u t est an térieu r aux p a r­
ties. Comment u n tel phénom ène est-il possible? C’est qu’une
form e, com parée à la m osaïque du corps physico-chim ique
ou à celle de la « cénesthésie », est un type d’existence nou­
veau. Si le m em bre paralysé chez l’anosognosique ne com pte
plus dans le schém a corporel du sujet, c’est que le schém a
corporel n ’est n i le sim ple décalque n i même la conscience
globale des parties du corps existantes et q u ’il se les intègre
activem ent à raison de leur valeur p our les projets de l’or­
ganism e. Les psychologues disent souvent que le schéma
corporel est dynam ique (2). Ramené à u n sens précis, ce
term e v e u t dire que mon corps m ’ap p araît comme posture
en vue d’une certaine tâche actuelle ou possible. E t en effet
sa spatialité n ’est pas comme celle des objets extérieurs ou
comme celle des « sensations spatiales » une spatialité de
position, m ais une spatialité de situation. Si je m e tiens
debout devant m on bureau et que je m ’y appuie des deux
m ains, seules mes m ains sont accentuées et to u t mon corps
traîn e derrière elles comme une queue de comète. Ce n ’est
pas que j ’ignore l’em placem ent de mes épaules ou de mes
reins, m ais il n ’est q u ’enveloppé dans celui de mes m ains
et toute m a posture se lit p o u r ainsi dire dans l’appui q u ’elles
prennent su r la table. Si je suis debout et que je tienne ma
pipe dans m a m ain fermée, la position de m a m ain n ’est
pas déterm inée discursivem ent p ar l’angle q u ’elle fait avec
m on avant-bras, m on avant-bras avec mon bras, m on bras
avec m on tronc, m on tronc enfin avec le sol. Je sais où est

(1) K o n r a d , Das K örperschem a, eine k ritisch e S tudie u n d d er


V ersnch einer R evisio n p p . 3 6 5 et 367. Bürger-Prinz et Kaila
définissent le schéma corporel « le savoir du corps propre comme
terme d’ensemble et de la relation mutuelle de ses membres et de
ses parties », Ibid., p. 365.
(2) Cf p a r e x e m p le K o n r a d , t r a v a i l c ité .
LA SPATIALITÉ DU COUPS PROPRE 117

m a pipe d ’un savoir absolu, et par là je sais où est m a m ain


et où est mon corps, comme le p rim itif dans le désert est à
chaque in stan t orienté d’emblée sans avoir à se rappeler et
à additionner les distances parcourues et les angles de dérive
depuis le départ. Le m ot « ici » appliqué à m on corps ne
désigne pas une position déterm inée p ar rap p o rt à d’autres
positions ou par rap p o rt à des coordonnées extérieures,
m ais l’installation des prem ières coordonnées, l’ancrage du
corps actif dans un objet, la situation du corps en face de
ses tâches. L’espace corporel peut se distinguer de l’espace
extérieur et envelopper ses parties au lieu de les déployer
parce q u ’il est l’obscurité de la salle nécessaire à la clarté du
spectacle, le fond de sommeil ou la réserve de puissance
vague su r lesquels se détachent le geste et son b u t (1), la
zone de non-être devant laquelle peuvent ap p araître des
êtres précis, des figures et des points. E n dernière analyse,
si mon corps peut être une < form e > et s’il p eut y avoir
devant lui des figures privilégiées su r des fonds indifférents,
c’est en ta n t q u ’il est polarisé p a r ses tâches, q u ’il existe
vers elles, q u ’il se ram asse su r lui-même p o u r atteindre son
but, et le « schém a corporel » est finalem ent une m anière
d ’exprim er que m on corps est au m onde (2). E n ce qui
concerne la spatialité, qui nous intéresse seule pour le
m om ent, le corps propre est le troisièm e term e, to u jours
sous-entendu, de la stru ctu re figure et fond, et toute figure
se profile su r le double horizon de l’espace extérieur et de
l’espace corporel. On doit donc récuser comme abstraite
toute analyse de l ’espace corporel qui ne fa it en trer en
com pte que des figures et des points puisque les figures et
les points ne peuvent ni être conçus ni être sans horizons.
On répondra peut-être que la stru ctu re figure et fond ou
la stru c tu re point-horizon présupposent elles-mêmes la
notion de l’espace objectif, que, pour éprouver u n geste de
dextérité comme figure sur le fond m assif du corps, il fau t
bien lier la m ain e t le reste du corps p a r ce ra p p o rt de spa­
tialité objective et q u ’ainsi la stru ctu re figure et fond rede­
vient l’u n des contenus contingents de la form e universelle
d ’espace. Mais quel sens p o u rrait bien avoir le m ot « su r >
po u r u n su je t qui ne serait pas situé p ar son corps en face
du monde? Il im plique la distinction d’u n h a u t et d ’un bas,

(1) ün ü N B A U M , A phasie u n d M otorik, p. 395.


(2) On a déjà vu (cf supra p. 97) que le membre fantôme, qui
e s t une m odalité du schéma corporel, s e com prend .par le mou­
vement général de l’être au monde.
118 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

c’est-à-dire u n « espace orienté » (1). Quand je dis qu’un


objet est sur une table, je me place toujours en pensée dans
la table ou dans l’objet et je leur applique une catégorie
qui convient en principe au rapport de m on corps et des
objets extérieurs. Dépouillé de cet im port anthropologique,
le m ot sur ne se distingue plus du m ot « sous » ou du term e
« à côté de... ». Même si la forme universelle d’espace est ce
sans quoi il n ’y au rait pas pour nous d’espace corporel,
elle n ’est pas ce p a r quoi il y en a un. Même si la form e
n ’est pas le m ilieu dans lequel, m ais le m oyen par lequel se
pose le contenu, elle n ’est pas le moyen suffisant de cette
position en ce qui concerne l ’espace corporel, et dans cette
m esure le contenu corporel reste p a r rapport à elle quelque
chose d’opaque, d ’accidcntel et d’inintelligible. La seule solu­
tion dans cette voie serait d’adm ettre que la spatialité du
corps n ’a aucun sens propre et distinct de la spatialité objec­
tive, ce qui ferait d isparaître le contenu com m e phénom ène
et p ar là le problèm e de son rap p o rt avec la forme. Mais pou­
vons-nous feindre de ne trouver aucun sens d istinct aux
m ots « su r », « sous », « à côté de... », aux dim ensions de
l’espace orienté ? Même si l’analyse retrouve, dans toutes ces
relations la relation universelle d’extériorité, l’évidence du
h a u t et du bas, de la droite et de la gauche p our celui qui
habite l’espace nous empêche de tra ite r comme non-sens tou­
tes ces distinctions, et nous invite à chercher sous le sens
explicite des définitions le sens latent des expériences. Les
rapp o rts des deux espaces seraient alors les suivants : dès
que je veux thém atiser l’espace corporel ou en développer
le sens, je ne trouve rien en lui que l’espace intelligible. Mais
en m êm e tem ps cet espace intelligible n ’est pas dégagé de
l’espace orienté, il n ’en est justem ent que l’explicitation, et,
détaché de cette racine, il n ’a absolum ent aucun sens, si bien
que l’espace homogène ne p eut exprim er le sens de l’espace
orienté que parce q u ’il l ’a reçu de lui. Si le contenu peut
être vraim ent subsum é sous la forme et ap p araître comme
contenu de cette forme, c’est que la form e n ’est accessible
q u’à travers lui. L ’espace corporel ne peut vraim ent deve­
n ir un fragm ent de l’espace objectif que si dans sa singu­
larité d ’espace corporel il contient le ferm ent dialectique qui
le tran sfo rm era en espace universel. C’est ce que nous
avons essayé d’exprim er en disant que la r , ructure point-
horizon est le fondem ent de l’espace. L’ho.fcon ou le fond

( 1 ) Cf B i x k e r , Beiträge zu r phänom enologischen B egründung


der G eometrie und Ihrer p h ysika lisch en A n w en d u n g en .
LA SPATIALITÉ DU CORPS PROPRE lia

ne s’étendraient pas au-delà de la figure ou à l’en tour s’ils


n ’appartenaient au même genre d ’être q u ’elle et s’ils ne pou­
vaient pas être convertis en points p a r u n m ouvem ent du
regard. Mais la stru ctu re point-horizon ne peut m ’enseigner
ce que c ’est q u ’un point q u ’en m énageant en avant de lui la
zone de corporéité d’où il sera vu et au to u r de lui les hori­
zons indéterm inés qui sont la contre-partie de cette vision.
La m ultiplicité des points ou des « ici » ne p eu t p a r principe
se constituer que p ar un enchaînem ent d’expériences où cha­
que fois u n seul d ’entre eux est donné en objet et qui se fait
elle-même au cœ ur de cet espace. E t, finalem ent, loin que
m on corps ne soit p our moi q u ’un fragm ent de l’espace, il
n ’y a u ra it pas p our moi d’espace si je n ’avais pas de corps.
Si l’espace corporel et l’espace extérieur form ent un sys­
tèm e p ratique, le prem ier étan t le fond su r lequel peut
se détacher ou le vide devant lequel peut apparaître l’objet
comme b u t de notre action, c’est évidem m ent dans l’a o
tion que la spatialité du corps s’accom plit et l’analyse du
m ouvem ent propre doit nous perm ettre de la com prendre
m ieux. On voit m ieux, en considérant le corps en mouve­
m ent, com m ent il habite l’espace (et d’ailleurs le tem ps)
parce que le m ouvem ent ne se contente pas de subir l’es­
pace e t le tem ps, il les assum e activem ent, il les reprend
dans leu r signification originelle qui s’efface dans la bana­
lité des situations acquises. Nous voudrions analyser de
près u n exemple de m otricité m orbide qui m et à n u les
rap p o rts fondam entaux du corps et de l ’espace.
Un m alade (1) que la psychiatrie traditionnelle classerait
dans les cécités psychiques est incapable, les yeux ferm és,
d ’exécuter des mouvem ents « ab straits », c’est-à-dire des
m ouvem ents qui ne s’adressent à aucune situation effective
tels que de m ouvoir su r com m ande les b ras ou les jam bes,
d’étendre ou de fléchir u n doigt. Il ne p eu t pas davantage
décrire la position de son corps ou même de sa tête n i les
m ouvem ents passifs de ses m em bres. Enfin quand on lui
touche la tête, le bras ou la jam be il ne peut dire quel point
de son corps on a touché; il ne distingue pas deux points
de contact sur sa peau, même d istants de 80 m m ; il ne
reconnaît n i la grandeur ni la form e des objets que l’on
applique contre son corps. Il ne réussit les m ouvem ents

(1) G e l b e t G o l d s t e in , U eber d en E in flu ss des vollständigen


Verlustes des o p tischen V orstellungsverm ögens a u f das taktile
E rkennen. — P sychologische A nalysen h irn p a th o lo g isch er Fälle,
chap. II, p p . 157-250.
120 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

abstraits que si on lui perm et de regarder le m em bre qui


en est chargé ou d’exécuter avec to u t son corps des m ou­
vem ents préparatoires. La localisation des stim uli et la re­
connaissance des objets tactiles deviennent possibles elles
aussi à l’aide des m ouvem ents préparatoires. Le m alade
exécute, mêm e les yeux ferm és, avec une rapidité et une
sûreté extraordinaires, les mouvem ents nécessaires à la vie,
pourvu q u ’ils lui soient habituels : il prend son m ouchoir
dans sa poche et se mouche, prend une allum ette dans une
boîte et allum e une lampe. Il a pour m étier de fabriquer des
portefeuilles et le rendem ent de son travail a tte in t les trois
qu arts du rendem ent d’un ouvrier norm al. Il p eut m êm e (1)
sans aucun m ouvem ent préparatoire exécuter ces m ouve­
m ents « concrets » sur commande. Chez le mêm e m alade
et aussi chez les cérébelleux, on constate (2) une dissocia­
tion de l’acte de m on trer et des réactions de prise ou de
saisie : le mêm e su jet qui est incapable de m o ntrer du
doigt su r com m ande une p artie de son corps, porte vive­
m ent la m ain au point où u n m oustique le pique. Il y a
donc un privilège des m ouvem ents concrets e t des mouve­
m ents de saisie dont nous devons chercher la raison.
Regardons de plus près. Un m alade à qui l’on dem ande
de m on trer du doigt une partie de son corps, p a r exemple
son nez, n ’y réu ssit que si on lui perm et de le saisir. Si
l’on donne p our consigne au m alade d ’interrom pre le mou­
vem ent avan t q u ’il atteigne son but, ou s’il ne p eu t toucher
son nez q u ’à l’aide d’une réglette de bois, le m ouvem ent
devient im possible (3). Il fa u t donc adm ettre que « saisir *
ou « toucher », m çm e p our le corps, est a u tre chose que
« m on trer ». Dès son début le m ouvem ent de saisie est m a­
giquem ent à son term e, il ne commence q u ’en anticipant
sa fin puisque l’interdiction de saisir suffit à l’inhiber. E t
il fa u t adm ettre q u ’u n poin t de m on corps p eu t m ’être pré­
sent comme p o in t à saisir sans m ’être donné dans cette
prise anticipée comme poin t à m ontrer. Mais com m ent
est-ce possible ? Si je sais où est m on nez q u and il s’agit
de le saisir, com m ent ne saurais-je pas où est m on nez
quand il s’agit de le m ontrer? C’est sans doute que le sa-

(1) Go l d s t e in , Heb er die Abhängigkeit der Bewegungen von


optischen Vorgängen. Ce second travail utilise des observations
faites sur le même malade, Schneider, deux ans après celles qui
étaient recueillies dans le travail cité à l’instant.
(2) Go l d s t e in , Zeigen und Greifen, pp. 453-466.
(3) Id. ibid. Il s’agit d’un cérébelleux.
LA SPATIALITÉ DU CORPS PROPRE 121

voir d ’u n lieu s’entend en plusieurs sens. La psychologie


classique ne dispose d ’aucun concept p o u r exprim er ces
variétés de la conscience du lieu parce que la conscience
du lieu est toujo u rs pour elle conscience positionnelle, re­
présentation, Vor-stellung, q u ’à ce titre elle nous donne
le lieu comme déterm ination du m onde objectif et qu’une
telle représentation est ou n ’est pas, m ais, si elle est, nous
livre son objet sans aucune am biguïté et comme u n term e
identifiable à travers toutes ses apparitions. Nous avons au
contraire à forger ici les concepts nécessaires p our exprimer
que l’espace corporel peut m ’être donné dans u n e intention
de prise sans m ’être donné dans une intention de connais­
sance. Le m alade a conscience de l’espace corporel comme
gangue de son action habituelle, m ais non comm e m ilieu
objectif, son corps est à sa disposition comme m oyen d’in­
sertion dans u n entourage fam ilier, m ais non comme m oyen
d ’expression d’une pensée spatiale gratu ite e t libre. Q uand
on lui com m ande d ’exécuter un m ouvem ent concret, il ré­
pète d ’abord l’ordre avec u n accent interrogatif, puis son
corps s’installe dans la position d ’ensem ble q u i est exigée
p a r la tâche; enfin il exécute le m ouvem ent. On rem arque
que to u t le corps y collabore et que jam ais le m alade n e le
réduit, comme ferait u n sujet norm al, aux tra its stricte­
m ent indispensables. Avec le salu t m ilitaire viennent les
au tres m arques extérieures de respect. Avec le geste de la
m ain droite qui feint de peigner les cheveux, vient celui
de la m ain gauche qui tie n t le m iroir, avec le geste de la
m ain droite qui enfonce un clou vient celui de la m ain
gauche qui tien t le clou. C’est que la consigne est prise
au sérieux e t que le m alade ne réu ssit les m ouvem ents
concrets su r com m ande q u ’à condition de se placer en
esprit dans ia situation effective à laquelle ils correspon­
dent. Le su je t norm al, quand il exécute s u r com m ande
le salut m ilitaire, ne voit là q u ’une situ atio n d’expérience,
il réduit donc le m ouvem ent à ses élém ents les p lu s signi­
ficatifs et ne s’y m et pas to u t entier (1). Il joue avec son
propre corps, il se p laît à faire le soldat, il s’ « irréalise *
dans le rôle du soldat (2) comme le comédien glisse son
corps réel dans le « grand fantôm e » (3) du personnage à
jouer. L ’hom m e norm al et le comédien ne p ren n ent pas
p o u r réelles des situations im aginaires, m ais inversem ent

(1) G o l d s t e in , Heb er die Abhängigkeit..., p. 175.


(2) J.-P. Sartre , L’Imaginaire, p. 243.
(3) D iderot , Paradoxe sur le Comédien.
122 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

détachent leur corps réel de sa situation vitale pour le faire


respirer, p arler et, au besoin, pleurer dans l’im aginaire. C’est
ce que notre m alade ne peut plus faire. Dans la vie, dit-il,
« j ’éprouve les m ouvem ents comme un résu ltat de la si­
tuation, de la suite des événements eux-mêmes; moi et mes
mouvem ents, nous ne sommes, pour ainsi dire, qu’un chaî­
non dans le déroulem ent de l’ensemble et c’est à peine si
j ’ai conscience de l’initiative volontaire (...) T out m arche
tou t seul ». De la même m anière, pour exécuter un m ou­
vem ent su r commande, il se place « dans la situ ation affec­
tive d ’ensemble, et c’est d ’elle que le m ouvem ent coule,
comme dans la vie » (1). Si l’on interrom pt son manège et
q u ’on le rappelle à la situation d ’expérience, toute sa dex­
térité disparaît. De nouveau l’initiation cinétique devient
impossible, le m alade doit d’abord « trouver » son bras,
« trouver » le geste dem andé p ar des mouvem ents prépa­
ratoires, le geste lui-même perd le caractère mélodique qu’il
offre dans la vie usuelle et devient visiblem ent une somme
de m ouvem ents partiels m is laborieusem ent bout à bout. Je
peux donc m ’installer, p a r le moyen de mon corps comme
puissance d’u n certain nom bre d ’actions fam ilières dans
m on entourage comme ensemble de m anipulanda, sans vi­
ser m on corps ni m on entourage comme des objets au sens
kantien, c’est-à-dire comme des systèmes de qualités liées
p a r une loi intelligible, comme des entités transparentes,
libres de toute adhérence locale ou tem porelle et prêtes
po u r la dénom ination ou du m oins pour u n geste de dési­
gnation. Il y a m on bras comme support de ces actes que
je connais bien, m on corps comme puissance d’action dé­
term inée dont je sais d’avance le cham p ou la portée, il
y a m on entourage comme l’ensemble des points d’appli­
cation possibles de cette puissance, — et il y a. d ’au tre part,
m on bras comme m achine de muscles et d’os, comme ap­
pareil à flexions et à extensions, comme objet articulé, le
m onde comme p u r spectacle auquel je ne me joins pas
m ais que je contem ple et que je m ontre du doigt. E n ce qui
concerne l’espace corporel, on voit q u ’il y a un savoir du
lieu qui se réd u it à une sorte de coexistence avec lui et
qui n ’est pas un néant bien qu’il ne puisse se trad u ire ni
p ar une description ni même p ar la désignation m uette
d ’un geste. Le m alade piqué p ar u n m oustique n ’a pas à
chercher le point piqué et le trouve d ’emblée parce qu'il
ne s’agit pas p our lui de le situer p ar rap p o rt à des axes

(1) G o ld stic in , Ueber die Abhângigkeil..., p p . 175 et 176.


LA SPATIALITÉ DU CORPS PROPRE 123

de coordonnées dans l’espace objectif, m ais de rejoindre


avec sa m ain phénom énale une certaine place douloureuse
de son corps phénom énal, et q u ’entre la m ain comme puis­
sance de g ratter et le point piqué comme point à g ratter
u n rapp o rt vécu est donné dans le systèm e n atu rel du corps
propre. L ’opération a lieu to u t entière dans l’ordre du phé­
nom énal, elle ne passe pas p ar le m onde objectif, et seul le
spectateur, qui prête au su jet du m ouvem ent sa représenta­
tion objective du corps vivant, p eut croire que la p iqûre est
perçue, que la m ain se m eut dans l’espace objectif et, en
conséquence, s’étonner que le même su jet échoue dan s les
expériences de désignation. De même le su jet placé en face
de ses ciseaux, de son aiguille et de ses tâches fam ilières n ’a
pas besoin de chercher ses m ains ou ses doigts, parce qu’ils
ne sont pas des objets à trouver dans l’espace objectif, des
os, des m uscles, des nerfs, m ais des puissances d éjà mobili­
sées p a r la perception des ciseaux ou de l’aiguille, le bout
central des « fils intentionnels » qui le relient aux objets
donnés. Ce n ’est jam ais notre corps objectif que nous m ou­
vons, m ais notre corps phénom énal, et cela sans m ystère,
puisque c’est notre corps déjà, comme puissance de telles et
telles régions du monde, qui se levait vers les objets à saisir
et qui les percevait (1). De même le m alade n ’a pas à cher­
cher po u r les m ouvem ents concrets une scène et u n espace
où les déployer, cet espace est donné lui aussi, c’est le
m onde actuel, c’est le m orceau de cuir « à découper », c’est
la doublure « à coudre ». L’établi, les ciseaux, les morceaux
de cu ir se présentent au su jet comme des pôles d’action, ils
définissent p ar leurs valeurs combinées une certaine situa­
tion, et une situation ouverte, qui appelle u n certain mode
de résolution, un certain travail. Le corps n 'e st q u ’un élé­
m ent dans le système du su jet et de son m onde et la tâche
obtient de lui les m ouvem ents nécessaires p a r u ne sorte

(1) Le problème n’est donc pas de savoir comment l’âme agit


sur le corps objectif, puisque ce n’est pas sur lui qu’elle agit, mais
sur le corps phénoménal. De ce point de vue, la question se
déplace; elle est m aintenant de savoir pourquoi il y a deux vues
sur moi et sur mon corps : mon corps pour moi et mon corps pour
autrui et comment ces deux systèmes sont compossibles. Il ne suf­
fit pas, en effet, de dire que le corps objectif appartient au « pour
autrui », mon corps phénoménal au « pour moi » et l’on ne peut
refuser de poser le problème de leurs rapports, puisque le « pour
moi » et le « pour autrui » coexistent dans un même monde,
comme l’atteste ma perception d’un autrui qui me ramène aus­
sitôt à la condition d’objet pour lui.
124 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

d ’attraction à distance, comme les forces phénom énales à


l’œuvre dans m on cham p visuel obtiennent de moi, sans
calcul, les réactions motrices qui établiront entre elles le
m eilleur équilibre, ou comme les usages de notre m ilieu, la
constellation de nos auditeurs obtiennent im m édiatem ent
de nous les paroles, les attitudes, le ton qui leur convien­
nent, non que n o u s cherchions à dégiiiser nos pensées ou à
plaire, m ais parce que nous sommes à la lettre ce que les
autres pensent de nous et ce q u ’est notre m onde. D ans le
m ouvem ent concret le m alade n ’a n i conscience thétique
du stim ulus, n i conscience thétique de la réaction : sim ple­
m ent il est son corps et son corps est la puissance d ’un
certain monde.
Q u’arrive-t-il, au contraire, dans les expériences où le m a­
lade échoue ? Si l’on touche une partie de son corps et
qu’on lui dem ande de localiser le point de contact, il com­
mence p a r m ettre en m ouvem ent to u t son corps et dégros­
sit ainsi la localisation, puis il la précise en m ouvant le
m em bre intéressé et l’achève p ar des tressaillem ents de la
peau au voisinage du point touché (1). Si l’on place le bras
du su jet en extension horizontale, il ne peut en décrire la
position q u ’après une série de mouvem ents pendulaires qui
lui donnent la situation du b ras p ar rap p o rt au tronc, celle
de l’avant-bras p a r rap p o rt au bras, celle du tronc p a r ra p ­
port à la verticale. E n cas de m ouvem ent passif, le su je t
sen t q u ’il y a m ouvem ent sans pouvoir dire quel m ouvem ent
et dans quelle direction. Ici encore il a recours à des m ou­
vem ents actifs. Le m alade conclut sa position couchée de la
pression du m atelas su r son dos, sa position debout de la
pression du sol su r ses pieds (2). Si l’on pose su r sa m ain
les deux pointes d 'u n compas, il ne les distingue qu’à condi­
tion de pouvoir balancer la m ain et m ettre au contact de la
peau tan tô t l’une, tan tô t l’au tre pointe. Si l ’on dessine des
lettres ou des chiffres su r sa m ain, il ne les identifie qu’à
condition de m ouvoir lui-mêm e sa m ain et ce n ’est p as le
mouvem ent de la pointe su r sa m ain qu’il perçoit, m ais in­
versem ent le m ouvem ent de sa m ain p a r rap p o rt à la pointe;
comme on le prouve en dessinant su r sa m ain gauche des
lettres norm ales, qui ne sont jam ais reconnues, puis l’image
en m iroir des mêmes lettres, qui est aussitôt com prise. Le
sim ple contact d’un rectangle ou d’un ovale en p apier ne
donne lieu à aucune reconnaissance, p a r contre le sujet
(1) G oldstf .i n , Ueber d e n E influss,.., p p . 167-206.
(2) Id. ibid., pp. 206-213.
LA SPATIALITÈ DU CORPS PROPRE 125

re c o n n a ît les figures si on lui p erm e t des m o u v em en ts d ’ex­


p lo ra tio n d o n t il se se rt p o u r les « ép eler », p o u r re p é re r
le u rs « ca ra c tè re s » et p o u r en déduire l’o b je t (1 ). C om m ent
co o rd o n n e r cette série de faits e t co m m en t sa isir à tra v e rs
eu x la fonction q u i existe chez le n o rm al e t q u i fa it d é fa u t
chez le m a lad e ? Il ne p e u t être q u estio n de tr a n s f é re r sim ­
p le m en t chez le n o rm a l ce qui m a n q u e au m a la d e e t q u ’il
ch e rch e à retro u v er. La m aladie, com m e l ’en fa n ce e t com m e
l’é ta t de « p rim itif » est u n e form e d ’existence co m p lète e t
les p rocédés q u ’elle em ploie p o u r rem p lace r les fo n ctio n s
n o rm ales d é tru ite s sont, eux aussi, des p h én o m èn es p a th o ­
logiques. O n ne p eu t pas déd u ire le n o rm a l d u patho lo g iq u e,
les déficiences des suppléances, p a r u n sim p le ch an g em en t
de signe. Il fa u t co m p re n d re les sup p léan ces com m e des
su p p léan ces, com m e des allusions à u n e fo n ctio n fo n d a­
m e n tale q u ’elles essay en t de rem p lace r e t d o n t elles n e n o u s
d o n n e n t p as l’im age d irecte. L a v éritab le m é th o d e in d u c tiv e
n ’est p a s u n e « m éthode de différences », elle co n siste à lire
c o rrec tem en t les phénom ènes, à en sa isir le sens, c’est-à-
d ire à les tr a ite r com m e des m o d a lité s e t des v a ria tio n s de
l’ê tre to ta l d u su je t. N ous co n stato n s q u e le m a lad e in te r­
rogé s u r la p osition de ses m em bres ou s u r celle d ’u n s ti­
m u lu s ta c tile cherche, p a r des m o uvem ents p ré p a ra to ire s, à
fa ire de son co rp s u n o b je t de p erc ep tio n ac tu e lle ; in te rro g é
s u r la fo rm e d ’un o b jet au co n tac t de son corps, il ch erch e
à la tra c e r lui-m êm e en su iv a n t le c o n to u r de l’objet. R ien
n e s e ra it p lu s tro m p e u r que de su p p o se r chez le n o rm a l les
m êm es o p éra tio n s, abrégées seu lem en t p a r l ’h a b itu d e . L e
m a lad e n e rech erch e ces percep tio n s explicites que p o u r su p ­
p lé e r u n e c e rta in e présence d u corps e t de l’o b je t q u i e s t
d o n n ée chez le n o rm al et q u ’il n o u s re ste à re c o n stitu e r.
S an s d oute, chez le n o rm al lui-m êm e, la p erc ep tio n du corps,
e t des o b je ts au co n tac t d u corps est con fu se d a n s l’im m o­
b ilité (2 ). N éanm oins le n o rm al d istin g u e en to u t cas san s
m o u v em en t u n s tim u lu s ap pliqué à sa tê te et u n stim u lu s
ap p liq u é à son corps. A llons-nous su p p o se r (3) que l’exci-

(1) P ar exemple, le sujet passe plusieurs fois ses doigts sur un


angle : « les doigts, dit-il, vont tout droit, puis ils s’arrêtent, puis
ils repartent dans un autre sens ; c’est un angle, ce doit être un
angle droit. » — « Deux, trois, quatre angles, les côtés ont tous
deux centimètres, donc ils sont égaux, tous les angles sont droits...
C’est un dé. » Id., ibid., p. 195, cf pp. 187-206.
(2) G o l d s t e i n , Veber d en Einfluss..., pp. 206-213.
(3) Comme le fait Goldstein. Ibid., pp. 367-206.
126 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION-

tation extéroceptive ou proprioceptive a réveillé chez lui


des « résidus kinesthésiques » qui tiennent lieu de mouve­
m en ts effectifs ? Mais com m ent les données tactiles réveille­
raient-elles des « résidus kinesthétiques » déterm inés si elles
ne portaient quelque caractère qui les en rende capables, si
elles n ’avaient elles-mêmes une signification spatiale précise
ou confuse (1) ? Nous dirons donc au moins que le su je t
norm al a im m édiatem ent des « prises » (2) su r son
corps. Il ne dispose pas seulem ent de son corps comme
im pliqué dans un m ilieu concret, il n ’est p as seulem ent
en situation à l’égard des tâches données d ’un m étier, il
n ’est pas seulem ent ouvert aux situations réelles, m ais il
a, de plus, son corps comme corrélatif de p u rs stim uli
dépourvus de signification pratique, il est ouvert aux situa­
tions verbales et fictives q u ’il peut se choisir ou qu’un ex­
périm entateur peut lui proposer. Son corps ne lui est pas
donné p ar le toucher comme un dessin géom étrique su r le­
quel chaque stim ulus viendrait occuper une position expli­
cite, et c’est ju stem en t la m aladie de Schneider d’avoir be­
soin, pour savoir où on le touche, de faire passer la p artie
touchée de son corps à l’état de figure. Mais chaque stim ula­
tion corporelle chez le norm al éveille, au lieu d ’un m ouve­
m ent actuel, une sorte de « m ouvem ent virtuel », la p artie
du corps interrogée sort de l’anonym at, elle s’annonce p a r
une tension particulière, et comme une certaine puissance
d ’action dans le cadre du dispositif anatom ique. Le corps
chez le su je t norm al n ’est pas seulem ent m obilisable p a r les
situations réelles qui l’a ttire n t à elles, il peut se d étourner du
monde, appliquer son activité aux stim uli qui s’inscrivent
sur ses surfaces sensorielles, se p rêter à des expériences, et
plus généralem ent se situer dans le virtuel. C’est parce q u ’il
est enferm é dans l’actuel que le toucher pathologique a be­
soin de m ouvem ents propres p our localiser les stim uli, et
c’est encore p our la mêm e raison que le m alade rem place la
reconnaissance et la perception tactiles p a r le déchiffrem ent
laborieux des stim uli et p a r la déduction des objets. P o u r
q u ’une clef, p a r exemple, apparaisse comme clef dans m on
expérience tactile, il faut une sorte d ’am pleur du toucher, un
cham p tactile où les im pressions locales puissent s’intégrer
à une configuration comme les notes ne sont que les points

(1) Cf supra la discussion générale de 1' c association des


idées », p. 25 et suivantes.
(2) Nous empruntons ce mot au malade Schneider : il me fau­
drait, dit-il, des Anhaltspunkte.
I.A SPATIALITË DU CORPS PROPRE 127

de passage de la mélodie; et la même viscosité des données


tactiles qui assu jettit le corps à des situations effectives ré­
duit l’objet à une somme de « caractères » successifs, la per­
ception à u n signalem ent abstrait, la reconnaissance à une
synthèse rationnelle, à une conjecture probable, et ôte à l’ob­
je t sa présence charnelle et sa facticité. Au lieu que chez le
norm al chaque événement m oteur ou tactile fait lever à la
conscience un foisonnem ent d’intentions qui vont, du corps
comme centre d’action virtuelle, soit vers le corps lui-même,
soit vers l’objet, chez le m alade, au contraire, l’im pression
tactile reste opaque et fermée su r elle-même. Elle peut bien
a ttire r à soi la m ain dans un mouvem ent de saisie, m ais ne se
dispose pas devant elle comme quelque chose que l’on puisse
m ontrer. Le norm al compte avec le possible qui acquiert
ainsi, sans q u itter sa place de possible, u n e sorte d ’actualité,
chez le m alade, au contraire, le cham p de l’actuel se limite
à ce qui est rencontré dans un contact effectif ou relié à ces
données p a r une déduction explicite.
L’analyse du « m ouvem ent ab strait » chez les m alades
fait encore m ieux voir cette possession de l’espace, cette exis­
tence spatiale qui est la condition prim ordiale de toute per­
ception vivante. Si l’on p rescrit au m alade d ’exécuter les
yeux ferm és u n m ouvem ent abstrait, une série d ’opérations
préparato ires lui est nécessaire pour « trouver » le membre
effecteur lui-même, la direction ou l’allure du mouvement,
et enfin le p lan dans lequel il se déroulera. Si, p a r exem­
ple, on lu i ordonne, sans autre précision, de m ouvoir son
bras, il dem eure d’abord interdit. Puis il rem ue to u t le corps
et les m ouvem ents se restreignent ensuite au bras que le su­
je t finit p a r « trouver ». S’il s’agit de « lever le b ras », le
m alade doit aussi « trouver » sa tête (qui est p our lui l’en-
blème du « h a u t ») p ar une série d’oscillations pendulaires
qui seront poursuivies pendant toute la durée du mouve­
m ent et qui en fixent le but. Si l’on dem ande au su jet de tra ­
cer dans l’a ir u n carré ou un cercle, il « trouve » d’abord son
bras, puis il porte la m ain en avant, comme u n su jet nor­
m al le fait, p our repérer u n m u r dans l’obscurité, enfin il
ébauche plusieurs m ouvem ents selon la ligne droite et selon
différentes courbes, et si l’un de ces m ouvem ents se trouve
être circulaire, il l’achève prom ptem ent. Encore ne réussit-il
à trouver le m ouvem ent que dans u n certain plan qui n ’est
pas exactem ent perpendiculaire au sol, et, hors de ce plan
privilégié, il ne sait pas même l’ébaucher (1). Visiblem ent le

<t) Goldstein Ueber dea Einfluss..., pp. 213-222.


128 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

m alade ne dispose de son corps que comme d’une m asse


am orphe dans laquelle seul le m ouvement effectif in tro ­
d u it des divisions et des articulations. Il se repose su r son
corps du soin d ’exécuter le m ouvem ent com m e un o rateur
qui ne p o u rra it dire un m ot sans s’appuyer su r un texte écrit
d’avance. Le m alade ne cherche pas et ne trouve pas lui-
piême le mouvem ent, il agite son corps ju sq u ’à ce que le
mouvem ent paraisse. La consigne qui lui a été donnée n ’est
pas dépourvue de sens p our lui, p uisqu’il sait reconnaître ce
qu ’il y a d’im p arfait dans ses prem ières ébauches, et que, si
le h asard de la gesticulation amène le m ouvem ent dem andé,
il sait aussi le reconnaître et utiliser prom ptem ent cette
chance. Mais si la consigne a pour lui une signification intel­
lectuelle, elle n ’a pas de signification m otrice, elle n ’est pas
p arlan te p our lui comme su jet m oteur, il peut bien retro u ­
ver dans la trace d’un m ouvem ent effectué l’illustration de
la consigne donnée, m ais il ne peut jam ais déployer la pen­
sée d’un m ouvem ent en m ouvem ent effectif. Ce qui lu i m an­
que n ’est n i la m otricité, n i la pensée, et nous som m es invi­
tés à reconnaître entre le m ouvem ent comme processus en
troisièm e personne et la pensée comme représentation du
m ouvem ent une anticipation ou une saisie du ré su lta t assu­
rée p a r le corps lui-m êm e comme puissance m otrice, un
« p ro jet m oteur » (Bewegungsentwurf) une « intentionna-
lité m otrice » sans lesquels la consigne dem eure lettre m orte.
T an tô t le m alade pense la form ule idéale du mouvement,
ta n tô t il lance son corps dans des essais aveugles, au con­
traire chez le norm al to u t m ouvem ent est indissolublem ent
mouvem ent et conscience de m ouvem ent. Ce q u ’on peut ex­
prim er en disant que chez le norm al to u t m ouvem ent a un
fond, et que le m ouvem ent et son fond sont « des m om ents
d’une totalité unique » (1). Le fond du m ouvem ent n ’est pas
une représentation associée ou liée extérieurem ent au m ou­
vem ent lui-même, il est im m anent au mouvem ent, il l’anim e
et le porte à chaque m om ent, l’initiation cinétique est pour
le su jet une m anière originale de se référer à un objet au
mêm e titre que la perception. P a r là s’éclaire la distinction
du m ouvem ent ab strait et du m ouvem ent concret : le fond
du m ouvem ent concret est le m onde donné, le fond du m ou­
vem ent a b stra it est au contraire construit. Q uand je fais
signe à u n am i de s’approcher, m on intention n ’est pas une

(1) Goldstein , lieb er die A bhängigkeit, p. 161 : Bewegung und


H intergrund bestimmen sich wechselseitig, sind eigentlich n u r
zwei herausgegriffene Momente eines einheitlichen Ganzes.
LA SPATIALITÉ DU CORPS PROPRE 129

pensée que je préparerais en moi-même et je ne perçois pas


le signe dans mon corps. Je fais signe à trav ers le monde, je
fais signe là-bas, où se trouve m on ami, la distance qui me
sépare de lui, son consentem ent ou son refus se lisent im m é­
diatem ent dans m on geste, il n ’y a pas une perception sui­
vie d’un m ouvem ent, la perception et le m ouvem ent form ent
un systèm e qui se modifie comme un tout. Si, p a r exemple,
je m ’aperçois que l’on ne veut pas m ’obéir et que je m odifie
m on geste en conséquence, il n ’y a pas là deux actes de
conscience distincts, mais je vois la m auvaise volonté de
m on parten aire et m on geste d ’im patience so rt de cette si­
tuation sans aucune pensée interposée (1). Si m aintenant
j ’exécute « le même » mouvement, m ais sans viser aucun
p artenaire présent ou même im aginaire et comme « une
suite de m ouvem ents en soi » (2) c’est-à-dire si j ’exécute une
« flexion > de l’avant-bras su r le bras avec « supination >
du bras et « flexion » des doigts, m on corps-, qui était to u t à
l’heure le véhicule du m ouvement, en devient lui-même le
but, son p ro je t m oteur ne vise plus quelqu’un dans le monde,
il vise m on avant-bras, mon bras, mes doigts, et il les vise
en ta n t q u ’ils sont capables de rom pre leur in sertion dans le
m onde donné et de dessiner au to u r de moi une situation fic­
tive, ou m êm e en ta n t que, sans aucun p arten aire fictif, je
considère curieusem ent cette étrange m achine à signifier et
la fais fonctionner p our le plaisir (3). Le m ouvem ent abs­
tra it creuse à l’in térieu r du monde plein dans lequel se
déroulait le m ouvem ent concret une zone de réflexion et de
subjectivité, il superpose à l’espace physique u n espace vir­
tuel ou hum ain. Le mouvem ent concret est donc centripète,
tandis que le mouvem ent ab strait est centrifuge, le prem ier
a lieu dans l’être ou dans l’actuel, le second dans le possible
ou dans le non-être, le prem ier adhère à u n fond donné, le
second déploie lui-même son fond. L a fonction norm ale qui
rend possible le m ouvem ent ab strait est une fonction de
« projection » p ar laquelle le su jet du m ouvem ent ménage
devant lu i u n espace libre où ce qui n ’existe pas naturelle­
m ent puisse prendre un sem blant d’existence. On connaît
(1) G o l d s t e in , U eber die A bhängigkeit..., p. 161.
(2) Id. ibid.
(3) G o l d s t e in (Ueber die A bhängigkeit, p. 160 sq.) se contente
de dire que le fond du mouvement abstrait est le corps, et c’est
vrai en tant que le corps dans le mouvement abstrait n’est plus
seulement le véhicule et devient le but du mouvement. Toutefois,
e n changeant de fonction, il change aussi de m odalité existentielle
et passe de l’actuel au virtuel.
130 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

des m alades m oins gravem ent atteints que Schn. qui per­
çoivent les form es, les distances et les objets eux-mêmes,
m ais qui ne peuvent ni tracer su r ces objets les directions
utiles à l’action, n i les distribuer selon un principe donné, ni
en général apposer au spectacle spatial les déterm inations
anthropologiques qui en font le paysage de notre action. P ar
exemple, ces m alades placés dans un labyrinthe en face d’une
im passe, trouvent difficilement la « direction opposée ». Si
l’on pose une règle entre eux et le médecin, ils ne savent pas
su r com m ande d istribuer les objets « de leur côté » ou « du
côté du m édecin ». Ils indiquent très m al, su r le bras d ’une
au tre personne, le point stim ulé su r leur propre corps. Sa­
ch an t que nous sommes en m ars et u n lundi ils au ro n t de
la peine à indiquer le jo u r et le mois précédents, bien q u ’ils
connaissent p a r cœ ur la série des jo u rs et des mois. Ils n ’a r­
rivent pas à com parer le nom bre d’unités contenues dans
deux séries de bâtons posés devant eux : ta n tô t ils com ptent
deux fois le m êm e bâton, ta n tô t ils com ptent avec les bâ­
tons d ’une série quelques-uns de ceux qui appartiennent à
l’au tre (1). C’est que toutes ces opérations exigent u n mêipe
pouvoir de tra c e r dans le m onde donné des frontières, des
directions, d’établir des lignes de force, de m énager des pers­
pectives, en u n m ot d ’organiser le m onde donné selon les pro­
je ts du m om ent, de construire su r l’entourage géographi­
que u n m ilieu de com portem ent, un systèm e de significa­
tions qui exprim e au dehors l’activité in tern e du su jet. Le
m onde n ’existe plus p our eux que comme un m onde to u t fait
ou figé, alors que chez le norm al les pro jets polarisent le
monde, et y fo n t p a ra ître comme p a r m agie m ille signes qui
conduisent l’action, comme les écriteaux dans u n m usée con­
duisent le visiteur. Cette fonction de < projection » ou
d ’ « évocation » (au sens où le m édium évoque et fait p a raî­
tre un absent) est aussi ce qui rend possible le m ouvem ent
ab strait : car p o u r posséder m on corps h o rs de toute tâche
urgente, p o u r en jo u e r à m a fantaisie, p o u r décrire dans
l ’air un m ouvem ent qui n ’est défini que p a r une consigne ver­
bale ou p a r des nécessités m orales, il fau t aussi que je ren­
verse le ra p p o rt n atu rel du corps et de l’entourage et qu’une
productivité h u m aine se fasse jo u r à travers l’épaisseur de
l’être.
C’est en ces term es que l’on p eu t décrire le trouble des
m ouvem ents qui nous intéresse. Mais on trouvera peut-être

(1) Van W o erkom , Sur la notion de l’espace (le sens géomé­


trique). pp. 113-119.
LA SPATIALIÏÉ DU CORPS PROPRE 131

que cette description, comme on l’a d it souvent de la


psychanalyse (1), ne nous m ontre que le sens ou l’essence de
la m aladie et ne nous en donne pas la cause. La science ne
com m encerait q u ’avec l’explication qui doit rechercher
au-dessous des phénom ènes les conditions d ’où ils dépen­
dent selon les méthodes éprouvées de l’induction. Ici, par
exemple, nous savons que les troubles m oteurs de Schn.
coïncident avec des troubles m assifs de la fonction visuelle,
eux-mêmes liés à la blessure occipitale qui est à l’origine de
la m aladie. P a r la vue seule, Schn. ne reconnaît aucun
objet (2). Ses données visuelles sont des taches presque
inform es (3). Q uant aux objets absents, il est incapable
de s’en donner une représentation visuelle (4). O n sait,
d ’au tre p a rt, que les m ouvem ents « ab straits » deviennent
possibles p o u r le su jet dès q u ’il fixe des yeux le m em bre qui

(1) Cf par exemple II. L e S a v o u r e u x , Un philosophe en face de


la Psychanalyse, Nouvelle Revue Française, février 1939. « Pour
Freud, le seul fait d’avoir relié les symptômes par des relations
logiques plausibles est une confirmation suffisante pour justifier
le bien-fondé d’une interprétation psychanalytique, c’est-à-dire
psychologique. Ce caractère de cohérence logique proposé comme
critérium d’exactitude de l’interprétation apparente beaucoup
plus la démonstration freudienne à la déduction métaphysique
qu’à l’explication scientifique (...). En médecine mentale, dans la
recherche des causes, la vraisemblance psychologique ne vaut à
peu près rien » (p. 318).
(2) Il n ’y parvient que si on lui permet des « mouvements imi­
tatifs » (.nachfahrende B ew egungen ) de la tête, des mains ou des
doigts qui repassent le dessin imparfait de l’objet. G e l b et G old -
St e i n , zur Psychologie des optischen Wahrnehmungs- und Er­
kennungsvorganges, Psychologische Analysen hirnpathologischer
Fälle, chap. I, pp. 20-24.
(3) < Il manque aux données visuelles du malade une struc­
ture spécifique et caractéristique. Les impressions n’ont pas une
configuration ferme comme celles du normal, elles n’ont pas, par
exemple, l’aspect caractéristique du « carré »,» du « triangle >
du < droit » et du € courbe ». Il n’a devant lui que des taches
sur lesquelles il ne peut saisir par la vue que des caractères très
massifs comme la hauteur, la largeur et leur relation » (Ibid.,
p. 77). Un jardinier qui balaie à cinquante pas est « un long trait,
avec, en dessus, quelque chose qui va et vient » (p. 108). Dans
la rue, le malade distingue les hommes des voitures parce que
« les hommes sont tous pareils: minces et longs, — les voitures
sont larges, on ne peut pas s’y tromper, et beaucoup plus épais-
es » (ibid.).
i4) Ibid.. p. 116.
132 PHENOMENOLOGIE DE LA PERCEPTION

en est chargé (1). Ainsi, ce q u ’il reste de m otricité volon­


taire s’appuie su r ce q u ’il reste de connaissance visuelle.
Les célèbres m éthodes de Mill nous perm ettraient ici de
conclure que les m ouvem ents abstraits et le Zeigen dépen­
dent du pouvoir de représentation visuelle, et que les mou­
vements concrets, conservés p ar le malade, comme d’ail­
leurs les m ouvem ents im itatifs p a r lesquels il compense la
pauvreté des données visuelles, relèvent du sens kinesthé-
sique ou tactile, en effet rem arquablem ent exercé chez Schn.
La distinction du mouvem ent concret et du m ouvem ent
abstrait, comme celle du Greifen et du Zeigen, se laisserait
ram ener à la distinction classique du tactile et du visuel,
et la fonction de projection ou d’évocation, que nous avons
m ise en évidence to u t à l’heure, à la perception et à la
représentation visuelles (2).
En réalité, une analyse inductive, conduite selon les mé­
thodes de Mill, n ’aboutit à aucune conclusion. Car les
troubles du mouvem ent abstrait et du Zeigen ne se rencon­
tre n t pas seulem ent dans les cas de cécité psychique, m ais
aussi chez les cérébelleux et dans beaucoup d’autres m a­
ladies (3). P arm i toutes ces concordances, il n ’est pas per­
mis d’en choisir une seule comme décisive et d ’ « expliquer »
p a r el,le l’acte de m ontrer. D evant l’am biguïté des faits, on
ne peut que renoncer à la simple notation statistique des
coïncidences et chercher à « com prendre » la relation m ani­
festée p a r elles. Dans le cas des cérébelleux, on constate
que les excitants visuels, à la différence des excitants
sonores, n ’obtiennent que des réactions m otrices im par­
faites, et cependant il n ’y a aucune raison chez eux de sup­
poser u n trouble prim aire de la fonction visuelle. Ce n ’est
pas parce que la fonction visuelle est atteinte que les m ou­
vements de désignation deviennent impossibles, c’est, au
contraire, parce que l’attitude du Zeigen est im possible que
les excitants visuels ne suscitent que des réactions im par­
faites. Nous devons adm ettre que le son, de lui-même,
(1) G e l b et G o l d s t e i n , U eber d en E influsz..., pp. 213-222.
(2) C’est dans ce sens que Gelb et Goldstein interprétaient le
cas de Schn. dans les prem iers travaux qu’ils lui ont consacré
(Zur Psychologie... et lieb er d en E in flu sz). On verra comment
dans la suite (Ueber die A bhängigkeit... et surtout Zeigen u n d
G reifen et les travaux publiés sous leur direction par B e n a r y , I î o -
c h e i m e r et S t e i n f e l d ) ils ont élargi leur diagnostic. Le progrès
de leur analyse est un exemple particulièrem ent clair des progrès
de la psychologie.
(3) Zeigen u n d Greifen, p. 456.
LA SPATIAL1TÉ DU CORPS PROPRE 133

appelle p lu tô t un m ouvement de saisie et la perception vi­


suelle u n geste de désignation. « Le son nous dirige toujours
vers son contenu, sa signification pour nous; dans la présen­
tatio n visuelle, au contraire, nous pouvons beaucoup plus
facilem ent « faire abstraction » du contenu et nous sommes
bien plu tô t orientés vers le lieu de L’espace où se trouve
l’objet » (1). Un sens se définit donc m oins p a r la qu21ité
indescriptible de ses « contenus psychiques » que p ar une
certaine m anière d ’offrir son objet, p ar sa stru ctu re épisté-
mologique dont la qualité est la réalisation concrète et,
pour p a rle r comme K ant, l’exhibition. Le-m édecin qui fait
agir su r le m alade des « stim uli visuels » ou « sonores >
croit m ettre à l’épreuve sa « sensibilité visuelle » ou « audi­
tive » e t faire l’inventaire des qualités sensibles qui com­
posent sa conscience (en langage em piriste), ou des m até­
riaux dont dispose sa connaissance (en langage intellectua­
liste). Le médecin et le psychologue em p ru n ten t au sens
com m un les concepts de la « vue » et de 1' « ouïe » et le
sens com m un les croit univoques parce que notre corps
com porte en effet des appareils visuels et auditifs anatom i­
quem ent distincts, auxquels il suppose que des contenus de
conscience isolables doivent correspondre selon un postulat
général de « constance » (2) qui exprim e notre ignorance
naturelle de nous-mêmes. Mais, repris et appliqués systém a­
tiquem ent p ar la science, ces concepts confus em barrassent
la recherche et appellent finalem ent une révision générale
des catégories naïves. E n réalité, ce que la m esure des seuils
m et à l’épreuve, ce sont des fonctions antérieures à la spéci­
fication des qualités sensibles comme au déploiem ent de la
connaissance, c’est la m anière dont le Sujet fait être pour
lui-m êm e ce qui l’entoure, soit comme pôle d ’activité et
term e d’un acte de prise ou d ’expulsion, soit comme spec­
tacle et thèm e de connaissance. Les troubles m oteurs des
cérébelleux et ceux de la cécité psychique ne peuvent être
coordonnés que si l’on définit le fond du m ouvem ent et la
vision, non p ar un stock de qualités sensibles, m ais par une
certaine m anière de m ettre en forme ou de stru c tu rer l’en­
tourage. Nous sommes ram enés p ar l’usage même de la
m éthode inductive à ces questions « m étaphysiques » que le
positivism e voudrait éluder. L ’induction ne parvient à
sos fins que si elle ne se borne pas à noter des présences, des
absences et des variations concom itantes, et si elle conçoit

(1) G o l d s t e in , Zeigen und Greifen, pp. 458-459.


(2) Cf ci-dessus Introduction, p. 14.
134 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

et com prend les faits sous des idées qui n ’y sont pas conte­
nues. On n ’a pas le choix entre une description de la m ala­
die qui nous en donnerait le sens et une explication qui
nous en donnerait la cause et il n ’y a pas d’explications sans
com préhension.
Mais précisons notre grief. A l’analyse, il se dédouble.
1° La « cause » d ’un « fait psychique » n ’est jam ais un
au tre « fa it psychique » qui se découvrirait à la simple
observation. P a r exemple, la représentation visuelle n ’ex­
plique pas le m ouvem ent abstrait, car elle est elle-même
habitée p a r la même puissance de p ro jeter u n spectacle qui
se m anifeste dans le m ouvem ent ab strait et dans le geste de
désignation. O r cette puissance ne tombe pas sous les sens
et pas même sous le sens intime. Disons provisoirem ent
q u ’elle ne se découvre q u ’à une certaine réflexion dont nous
préciserons plus loin la nature. Il résulte aussitôt de là que
l’induction psychologique n ’est pas un sim ple recensem ent
des faits. La psychologie n ’explique pas en désignant parm i
eux l’antécédent constant et inconditionné. Elle conçoit ou
com prend les faits, exactem ent comme l’induction physique
ne se borne pas à noter les consécutions em piriques et crée
des notions capables de coordonner les faits. C’est pourquoi
aucune induction en psychologie comme en physique ne
peut se prévaloir d’une expérience cruciale. P uisque l’expli­
cation n ’est pas découverte m ais inventée, elle n ’est jam ais
donnée avec le fait, elle est tou jo u rs une in terp rétatio n pro­
bable. Nous ne faisons ju sq u ’ici q u ’appliquer à la psycho­
logie ce q u ’on a trè s bien m ontré à propos de l’induction
physique (1) et n o tre prem ier grief porte con tre la m anière
em piriste de concevoir l’induction et contre les m éthodes
de Mill. — 2° O r, nous allons voir que ce prem ier grief en
recouvre u n second. E n psychologie, ce n ’est pas seulem ent
l’em pirism e q u ’il fau t récuser. C’est la m éthode inductive
et la pensée causale en général. L ’objet de la psychologie
est d ’une telle n a tu re q u ’il ne sau rait être déterm iné p a r
des relations de fonction à variable. E tablissons ces deux
points avec quelque détail.
1° Nous constatons que les troubles m oteurs de Schn.
s’accom pagnent d’une déficience m assive de la connaissance
visuelle. Nous som m es donc tentés de considérer la cécité
psychique comme u n cas différentiel de com portem ent tac­
tile pur, et, puisque la conscience de l’espace corporel et le

(1) Cf L. B r u n s c h v ic g , L’Expérience humaine et la Causalité


physique. 1" partie.
LA SPATIALITÊ DU CORPS PROPRE 135

m ouvem ent abstrait, qui vise l’espace virtuel, y font presque


com plètem ent défaut, nous inclinons à conclure que 'e
toucher p a r lui-même ne nous donne aucune expérience
de l’espace objectif (1). Nous dirons alors que le toucher
n ’est pas apte, p a r lui-même, à fo u rn ir u n fond au mouve­
m ent, c’est-à-dire à disposer devant le su je t du m ouvem ent
son poin t de d épart et son point d ’arrivée dans une sim ul­
tanéité rigoureuse. Le m alade essaie de se donner, p a r les
m ouvem ents préparatoires, un < fond kinesthésique », e t il
réussit bien ainsi à « m arquer » la position de son corps au
d épart et à com m encer le mouvem ent, cependant ce fond
kinesthésique est labile, il ne sa u ra it nous fo u rn ir, comme
u n fond visuel le relèvem ent du mobile p a r ra p p o rt à son
p o in t de d épart e t à son point d ’arrivée pen d an t toute la
durée d u m ouvem ent. Il est bousculé p a r le m ouvem ent
mêm e et il a besoin d ’être reconstruit après chaque phase
du m ouvem ent. Voilà pourquoi, dirons-nous, les mouve­
m en ts ab straits chez Schn. ont perdu leu r allure mélo­
dique, pourquoi ils sont faits de fragm ents m is b o u t à bout,
et pourquoi ils « déraillent » souvent en cours de route. Le
cham p p ratiq u e qui m anque à Schn. n ’est rien d’a u tre que
le cham p visuel (2). Mais, pour avoir le d ro it de ratta ch e r
d ans la cécité psychique le trouble du m ouvem ent au trou­
ble visuel et chez le norm al la fonction de projection à la
vision comme à son antécédent co n stan t et inconditionné,
il fa u d ra it être s û r que seules les données visuelles o n t été
touchées p a r la m aladie e t que toutes les au tres conditions
d u com portem ent, en particulier l’expérience tactile, sont
dem eurées ce q u ’elles étaient chez le norm al. Pouvons-nous
l’affirm er ? C’est ici q u ’on va voir comme les fa its sont
am bigus, q u ’aucune expérience n ’est cruciale et aucune
explication définitive. Si nous observons q u ’u n su je t norm al
est capable, les yeux ferm és, d’exécuter des m ouvem ents
abstraits, e t l’expérience tactile du norm al suffisante pour
gouverner la m otricité, On p o u rra to u jo u rs répondre que les
données tactiles d u norm al ont ju stem en t reçu des données
visuelles leur stru ctu re objective selon le vieux schém a de
l’éducation des sens. Si nous observons q u ’un aveugle est
capable de localiser les stim u li su r son corps et d’exécuter
des m ouvem ents abstraits, — outre q u ’il y a des exemples
de m ouvem ents p réparatoires chez les aveugles, on peut tou­
jo u rs répondre que la fréquence des associations a com m u-

(1 ) G e lb et G o l d s t e i n , Veber den Einflusz..., p p . 227-250.


(2) G o l d s t e i n , Veber die Abhangigkeil..., pp. 163 sqq.
136 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

niqué aux im pressions tactiles la coloration qualitative des


im pressions kinesthésiques et soudé celles-ci dans une
quasi-sim ultanéité (1). A vrai dire, dans le com portem ent
mêm e des m alades (2), bien des faits laissent pressentir
une altération prim aire de l’expérience tactile. P a r exemple,
un su jet sait frap p er à la porte, m ais il ne sait plus le faire
si la porte est cachée ou seulem ent si elle n ’est pas à dis­
tance de toucher. Dans ce dernier cas, le m alade ne peut
exécuter dans le vide le geste de frapper ou d ’ouvrir, m êm e
s ’il a les yeu x ouverts et fixés sur la porte (3). Comment
m ettre en cause ici les défaillances visuelles, alors que le
m alade dispose d’une perception visuelle du b u t qui suffit
d ’ordinaire à orienter ta n t bien que m al ses m ouvem ents ?
N’avons-nous pas m is en évidence un trouble prim aire du
toucher ? Visiblem ent, p our q u ’un objet puisse déclancher
u n m ouvem ent, il fau t q u ’il soit com pris dans le cham p
m oteur du m alade, et le trouble consiste en u n rétrécisse­
m en t du cham p m oteur, désorm ais lim ité aux objets effec­
tivem ent tangibles, à l’exclusion de cet horizon du toucher
possible qui les entoure chez le norm al. La déficience se
rap p o rterait, en fin de compte, à une fonction plus profonde
que la vision, plus profonde aussi que le toucher comme
somme de qualités données, elle concernerait l’aire vitale du
su jet, cette ouverture au m onde qui fait que des objets
actuellem ent hors de prise com ptent néanm oins po u r le
norm al, existent tactilem ent pour lui et font p artie de son
univers m oteur. D ans cette hypothèse, quand les m alades
observent leur m ain et le b u t pendant toute la durée d’un
m ouvem ent (4), il ne fau d rait pas voir là le simple grossis­
sem ent d ’un procédé norm al et ce recours à la vision n e
serait ju stem en t rendu nécessaire que p ar l’effondrem ent du
toucher virtuel. Mais, su r le plan strictem ent inductif, cette
interp rétatio n , qui m et en cause le toucher, reste facultative,
et l’on p eut toujours, avec Goldstein, en p référer une a u tre :
le m alade a besoin, pour frapper, d ’un b u t à distance de
toucher, ju stem en t parce que la vision, chez lui déficiente,
n e suffit plus à donner u n fond solide au m ouvem ent. Il n ’y
a donc pas u n fait qui puisse attester, d’une m anière déci­
sive, que l’expérience tactile des m alades est ou n ’est pas
identique à celle des norm aux, et la conception de Goldstein.
(1) Go l d s t e in , Ueber d e n E influsz..., p p . 244 s q q .
(2) Il s’agit ici du cas S. que Goldstein met lui-même en paral­
lèle avec le cas Schn. dans son travail Ueber d ie A bhängigkeit...
(3) U eber die A bhängigkeit..., p p . 178-184.
(4) Ibid. p . 15 0 .
LA SPATIALITÉ DU CORPS PROPRE 137
comme la théorie physique, peut toujours être m ise en
accord avec les faits, m oyennant quelque hypothèse auxi­
liaire. Aucune interprétation rigoureusem ent exclusive n ’est
possible en psychologie comme en physique.
Toutefois, si nous regardons mieux, nous verrons que
l’im possibilité d’une expérience cruciale est fondée, en psy­
chologie, su r des raisons particulières, elle tien t à la nature
même de l’objet à connaître, c’est-à-dire du com portem ent,
elle a des conséquences beaucoup plus décisives. E ntre des
théories dont aucune n ’est absolum ent exclue, aucune ri­
goureusem ent fondée p a r les faits, la physique peut tout de
même choisir selon le degré de vraisem blance, c’est-à-dire
selon le nom bre de faits que chacune réussit à coordonner
sans se charger d’hypothèses auxiliaires im aginées pour les
besoins de la cause. En psychologie, ce critère nous fait
défaut : aucune hypothèse auxiliaire n ’est nécessaire, on
vient de le voir, pour expliquer p a r le trouble visuel l’im pos­
sibilité du geste de « frapper » devant une porte. Non seule­
m ent, nous n ’arrivons jam ais à une interp rétatio n exclu­
sive, — déficience du toucher virtuel ou déficience du monde
visuel, — m ais encore, nous avons nécessairem ent à faire à
des interp rétatio n s également vraisemblables parce que
« représentations visuelles », « m ouvem ent ab strait » et
« toucher virtuel » ne sont que des nom s différents pour un
même phénom ène central. De sorte que la psychologie ne se
trouve pas ici dans la même situation que la physique, c’est-
à-dire confinée dans la probabilité des inductions, elle est
incapable de choisir, même selon la vraisem blance, entre des
hypothèses qui, du point de vue strictem ent inductif, restent
cependant incompatibles. P our q u ’une induction, même
sim plem ent probable, reste possible, il fau t que la < repré­
sentation visuelle » ou que la « perception tactile » soit
cause du m ouvem ent abstrait, ou q u ’enfin elles soient toutes
deux effets d ’une au tre cause. Les trois ou les quatre term es
doivent pouvoir être considérés de l’extérieur et l’on doit
pouvoir en repérer les variations corrélatives. Mais s’ils
n ’étaient pas isolables, si chacun d ’eux présupposait les
autres, l’échec ne serait pas celui de l’em pirism e ou des
tentatives d’expérience cruciale, ce serait celui de la méthode
fnductive ou de la pensée causale en psychologie. Nous a rri­
vons ainsi au second point que nous voulions établir.
2° Si, comme le reconnaît Goldstein, la coexistence des
données tactiles avec des données visuelles chez le norm al
modifie assez profondém ent les prem ières pour qu’elles
puissent servir de fond au mouvement ab strait, les données
138 PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION

ta ctiles d u m alade, coupées de cet ap p o rt visuel, n e p o u rro