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SALMAN RUSHDIE

LES
VERSETS
SATANIQUES
Traduit de l’anglais par A. Nasier
CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR

© Salman Rushdie 1988 et © Christian Bourgois éditeur 1989

ISBN 2-267-00725-8
Du même auteur aux Éditions Stock

Les enfants de minuit, 1983

La honte, 1984

Le sourire du jaguar, 1987

Haroun et la mer des histoires, 1991


Pour Marianne
Satan, ainsi réduit à l’état de vagabondage et d’errance chaotique, est sans
abri sûr ; bien qu’il ait, d’après sa nature angélique, une sorte d’empire dans
le flux liquide ou l’air, une part de son châtiment est qu’il reste sans
domicile ni lieu fixe, où il puisse poser le pied.

Daniel Defoe, L’Histoire du diable.


I
L’ange Gibreel
1
« Pour renaître, chantait Gibreel Farishta en tombant des cieux, il faut
d’abord mourir. Ho, hi ! Avant de se poser sur le sein de la terre, il faut
d’abord voler. Tat-taa ! Takadoum ! Comment sourire à nouveau, si l’on ne
veut pas pleurer d’abord ? Comment remporter l’amour de celle qu’on
aime, monsieur, sans un soupir ? Si tu veux renaître, baba…» Juste avant
l’aube d’un matin d’hiver, celle du jour de l’an ou environ, deux hommes
réels, adultes et vivants tombaient d’une hauteur vertigineuse, de huit mille
huit cent quarante huit mètres, vers la Manche, sans disposer de parachutes
ni d’ailes, dans un ciel clair.

« Je te le dis, tu vas mourir, je te le dis, je te le dis » [« I tell you, you must


die, I tell you…», Brecht, Mahagony. (N.d.T.)], et ainsi donc sous une lune
d’albâtre, jusqu’à ce qu’un cri immense traverse la nuit, « Va au diable avec
tes chansons ! », les mots restèrent suspendus comme des cristaux dans la
nuit glacée et blanche, « dans les films, tu n’as fait que mimer des chanteurs
en play-back, aussi épargne-moi ce bruit d’enfer. »

Gibreel, le soliste à la voix fausse, faisait des cabrioles dans le clair de


lune en chantant son impromptu, il nageait dans l’air, en brasse papillon, en
brasse, il se roulait en boule, tendant bras et jambes dans la quasi-infinité de
cette quasi-aube, en posture héraldique de l’aigle éployée, rampant,
couchant, piquant légèrement contre la gravitation. Maintenant, il roulait
heureux, vers la voix sardonique. « Ohé, Salad baba, c’est toi. Comment ça
va-ho, camara-deu…» À quoi, l’autre, une ombre délicate, qui tombait la
tête la première, en costume gris dont tous les boutons étaient boutonnés,
les bras collés au corps, considérant comme garantie la présence improbable
d’un chapeau melon sur sa tête, grimaça comme celui qui n’aime pas qu’on
lui fasse porter le chapeau. « Hé ! Chamcha », hurla Gibreel, en lâchant le
vent d’une seconde grimace à l’envers. « À nous deux Londres. Nous voici
! Ces salauds en bas ne savent pas ce qui leur tombe sur la tête. Un météore,
la foudre ou la vengeance de Dieu. Nous tombons des nues. Dharraaamm !
Vlan ! Quelle entrée, ouais. Je le jure : ploc ! »
Tomber des nues : une énorme explosion, un big bang, suivi d’étoiles
filantes. Un commencement universel, l’écho miniature de la naissance du
temps… Le jumbo jet Bostan, vol AI-420, explosa sans prévenir, très haut
au-dessus de la cité grande, magnifique, pourrissante, blanche comme la
neige et illuminée de Mahagony, Babylone, Alphabille. Mais je dois
signaler que Gibreel lui avait déjà donné son nom : Londres proprement dit,
capitale de Vilayet, clignait, clignotait, hochait dans la nuit. Tandis qu’à des
hauteurs hima-layennes, un soleil bref et prématuré perçait dans l’air pur et
poudreux de janvier, un spot s’éteignit sur les écrans radar, et l’air pur se
remplit de corps, qui descendaient de l’Éverest de la catastrophe vers la
pâleur laiteuse de la mer.

Qui suis-je ?

Qui d’autre se trouve ici ?

L’avion se cassa en deux, comme une cosse libérant ses pois, un œuf
révélant son mystère. Deux acteurs, le fringant Gibreel, et Mr Saladin
Chamcha, boutonné et aux lèvres pincées, tombaient comme des brins de
tabac d’un vieux cigare cassé. Au-dessus, derrière, en dessous, dans le vide,
il y avait des sièges à dossier inclinable, des casques stéréo, des chariots à
boissons, des sacs pour vomir, des cartes de débarquement, des jeux vidéo
détaxés, des casquettes tressées, des gobelets en carton, des couvertures, des
masques à oxygène. Aussi – car il n’y avait pas seulement quelques
émigrants à bord, oui, mais une grande quantité d’épouses questionnées par
des fonctionnaires des douanes raisonnables et qui ne faisaient que leur
boulot, sur la longueur et les signes particuliers des parties génitales de leur
mari, et plus d’enfants qu’il n’en fallait dont la légitimité était
raisonnablement mise en doute par le gouvernement britannique -mêlés aux
restes de l’appareil, également fragmentés, également absurdes, flottaient
les débris de l’âme, des souvenirs brisés, des mues d’êtres, des langues
maternelles sectionnées, des secrets violés, des plaisanteries intraduisibles,
des avenirs anéantis, des amours perdues, le sens oublié de mots creux et
ronflants, le pays, l’appartenance, la famille. Rendus un peu stupides par
l’explosion, Gibreel et Saladin plongeaient comme des paquets qu’aurait
laissé tomber le bec ouvert d’une cigogne négligente et, parce que Chamcha
tombait la tête la première, dans la position recommandée aux enfants pour
entrer dans le canal de la naissance, il commença à ressentir une sourde
irritation du refus que manifestait son compagnon de tomber de la façon
correcte. Saladin fendait l’air avec le nez, tandis que Farishta embrassait
l’air, le serrait avec ses bras et ses jambes, un acteur tourmenté qui s’agitait
sans aucune technique de contrôle. En dessous, couvert par les nuages,
attendant leur entrée, le courant lent et congelé du Canal Anglais, la zone
désignée de leur réincarnation aquatique.

« Oh, mes chaussures sont japonaises », chanta Gibreel, en traduisant


l’ancienne chanson en anglais, en déférence semi-consciente au pays
d’accueil qui montait vers eux. « Ce pantalon est anglais, s’il vous plaît. Sur
ma tête, un chapeau rouge de Russie ; et malgré ça mon cœur est indien. »
Les nuages venaient vers eux en gros bouillons, et peut-être à cause de cette
grande mystification de cumulus et de cumulo-nimbus, les puissants nuages
annonciateurs d’orage qui se dressaient comme des marteaux dans l’aube,
ou peut-être à cause de la chanson (l’un se donnant en spectacle, l’autre
sifflant la représentation), ou de leur délire qui leur épargnait de prévoir
l’imminent… mais quelle que soit la raison, les deux hommes, Gibreel
saladin et Farishta chamcha, condamnés à cette chute angélico-diabolique
sans fin mais finissante, ne se rendirent pas compte du moment auquel
commença le processus de leur transmutation.

Mutation ?

Oui m’sieur, mais pas au hasard. Là-haut, dans l’air, dans cet espace
imperceptible et mou qui avait été rendu possible par ce siècle et qui, à son
tour, avait rendu ce siècle possible, devenant un de ces lieux définis, le lieu
du mouvement et de la guerre, le rétrécisseur de planète et le videur de
pouvoir, la plus dangereuse et la plus transitoire des zones, illusoire,
discontinue, métamorphique – parce que quand on lance quelque chose en
l’air tout devient possible – tout là-haut, de toute façon, des changements se
produisaient chez ces acteurs délirants qui auraient réchauffe le cœur du
vieux M. Lamarck : sous la pression d’un environnement extrême, on
acquiert des caractéristiques.

Quelles caractéristiques ? Doucement ; crois-tu que la Création se fait


comme ça ? Alors, la révélation non plus… regarde-les tous les deux. Tu ne
remarques rien d’anormal ? Deux hommes de couleur qui tombent, rien de
neuf dans tout ça, tu vas dire ; ils sont montés trop haut, pour péter au-
dessus d’eux-mêmes, ils ont volé trop près du soleil, c’est ça ? ,

Ce n’est pas ça. Écoute :

Mr Saladin Chamcha, effrayé par les bruits sortant de la bouche de


Gibreel Farishta, répondit par des vers de son cru. Ce que Farishta entendit
flotter dans le ciel improbable de la nuit était, aussi, une vieille chanson,
paroles de Mr James Thomson, dix-sept cent, dix-sept cent quarante-
huit.^… aux ordres du Ciel…», Chamcha chantait au travers de lèvres que
le froid rendait chauvinement rouge-blanc-bleu, «… se dressan-ant sur
l’azu-ur de la plaine marine ». Farishta, horrifié, chanta de plus en plus fort
ses chaussures japonaises, ses chapeaux russes et ses cœurs inviolés du
sous-continent, mais il fut incapable d’arrêter le récital fou de Saladin : « Et
les an-anges gardiens entonnaient l’antienne divine. »

Regardons les choses en face : il leur était impossible de s’entendre l’un


l’autre et encore moins de se parler et de s’affronter en chansons.
Accélérant vers la planète, l’air hurlant autour d’eux, comment auraient-ils
pu ? Mais regardons aussi cela en face : ils le faisaient.

Ils tombaient dans l’azur, et le froid de l’hiver, givrant leurs cils et


menaçant de geler leur cœur, était sur le point de les tirer de leur rêve
éveillé délirant, ils allaient se rendre compte du miracle de la chanson, la
pluie de membres et de bébés dont ils faisaient partie, et du destin terrifiant
qui fonçait vers eux, quand ils s’écrasèrent, furent trempés et
immédiatement gelés par le bouillonnement des nuages au degré zéro.

Ils se trouvaient dans ce qui semblait être un long tunnel vertical.


Chamcha, prude, raide, et toujours la tête en bas, voyait Gibreel Farishta
dans sa saharienne violette, qui nageait vers lui dans ce conduit aux parois
de nuages, et il aurait bien crié : « Va-t’en, éloigne-toi de moi », mais
quelque chose l’en empêchait, le début d’une petite chose hurlante et
palpitante au fond de ses tripes, aussi, au lieu de proférer des mots de rejet,
il ouvrit les bras et Farishta y nagea jusqu’à ce qu’ils se tiennent enlacés
tête-bêche, et la violence de leur collision les envoya valdinguer cul
pardessus tête faisant leur numéro de roue jumelle jusqu’en bas du trou qui
conduit au Pays des Merveilles ; tandis que des formations nuageuses se
frayaient un chemin à travers la blancheur se métamorphosant sans cesse,
des dieux devenant taureaux, des femmes araignées, des hommes loups.
D’hybrides créatures de nuages se pressaient contre eux, des fleurs
gigantesques avec des poitrines humaines pendaient sur des tiges charnues,
des chats ailés, des centaures, et Chamcha, dans sa demi-inconscience, fut
saisi par l’idée que lui aussi était d’essence nuageuse, capable lui aussi de
métamorphose, hybride, comme s’il devenait la personne dont la tête
nichait entre ses jambes et dont les jambes entouraient son long cou
patricien.

Cependant, cet homme n’avait pas de temps à perdre avec de telles «


fabulaprétentions » ; il était en fait tout à fait incapable de fabulaprétendre,
car il venait de voir, émergeant du tourbillon de nuages, la silhouette d’une
femme fabuleuse, d’un certain âge, portant un sari de brocart vert et or, un
diamant dans le nez et de la laque défendant sa couronne de cheveux contre
la pression du vent à ces altitudes, assise, bien en équilibre, sur un tapis
volant. Gibreel la salua : « Rekha Merchant, tu n’arrives pas à trouver le
chemin du paradis, ou quoi ? » Des mots bien insensibles pour s’adresser à
une morte ! À sa décharge on peut invoquer sa condition plongeante et
meurtrie… Chamcha, replié sur ses jambes, posa une question
incompréhensible : « Que diable ?

— Tu ne la vois pas ? s’écria Gibreel. Tu ne vois pas son putain de tapis


de Boukhara ? »

Non, non, Gibbo, murmura la voix de la femme à ses oreilles, ne t’attends


pas à ce qu’il te donne raison. Je n’existe que pour tes yeux, peut-être
deviens-tu fou, qu’en penses-tu, toi, namaqool, ma petite crotte de cochon,
mon amour. Avec la mort vient la franchise, mon bien-aimé, alors je peux
t’appeler par tes vrais noms.

La nuageuse Rekha murmurait des petits riens amers, mais Gibreel


interpella encore Chamcha : « Chamcha ! Tu la vois ou pas ? »

Saladin Chamcha ne voyait rien, n’entendait rien, ne disait rien. Gibreel


se tenait seul face à elle. « Tu n’aurais pas dû », Fadmonesta-t-il. « Oh, non.
C’est un péché. Un sacré truc. »
Oh, c’est bien à toi de dire ça, s’esclaffa-t-elle. C’est toi qui fais la morale
maintenant, c’est la meilleure. C’est toi qui m’as quittée, lui rappela sa voix
en semblant lui mordiller le lobe de l’oreille. C’est toi, ô lune de mes
délices, qui te cachais derrière un nuage. Et moi, dans la nuit, aveuglée,
égarée par l’amour.

Il prit peur. « Que veux-tu ? Non, ne dis rien, va-t’en. »

Quand tu étais malade, je ne pouvais pas te voir, à cause du scandale, tu le


savais, que je ne venais pas par égard pour toi, mais après tu m’as punie, tu
t’en es servi comme excuse pour me quitter, c’est le nuage derrière lequel tu
t’es caché. Cela, et elle aussi, la femme de glace. Salaud. Maintenant que je
suis morte, j’ai oublié le pardon. Je te maudis, mon Gibreel, que ta vie soit
un enfer. Un enfer, car c’est là que tu m’as envoyée, sois damné, c’est de là
que tu viens, démon, c’est là que tu vas, pauvre mec, dans ton plongeon à la
con. La malédiction de Rekha ; et ensuite, des vers dans une langue qu’il ne
comprenait pas, rude et sifflante, dans laquelle il crut saisir, mais peut-être
pas, le nom répété Al-Lat.

Il s’agrippait à Chamcha ; ils jaillirent du fond des nuages.

La vitesse, la sensation de la vitesse, revint, sifflant sa note effrayante. Le


plafond de nuages montait, le plancher de l’eau se rapprochait, leurs yeux
s’ouvrirent. Un cri, le même cri qui avait palpité dans les tripes de Gibreel
pendant qu’il nageait dans le ciel, sortit des lèvres de Chamcha ; un rayon
de soleil pénétra sa bouche ouverte et le libéra. Mais ils avaient traversé les
transformations des nuages, Chamcha et Farishta, et il y avait quelque chose
de fluide, d’indistinct, autour d’eux, et quand le soleil toucha Chamcha il
libéra plus que du bruit :

« Vole », hurla Chamcha à Gibreel. « Mets-toi à voler, tout de suite. » Et il


ajouta, sans savoir d’où cela venait, un deuxième ordre : « Et chante. »

Comment la nouveauté vient-elle dans le monde ? Comment naît-elle ?

De quelles fusions, de quelles traductions, de quelles conjonctions est-elle


faite ?
Extrême et dangereuse comme elle est, comment survit-elle ? Quels
compromis, quels marchandages, quelles trahisons de sa nature secrète doit-
elle opérer pour éloigner les démolisseurs, l’ange exterminateur, la
guillotine ?

La naissance est-elle toujours une chute ?

Les angles ont-ils des ailes ? Les hommes peuvent-ils voler ?

Quand Mr Saladin Chamcha sortit des nuages au-dessus de la Manche, il


sentit son cœur serré par une force si implacable qu’il comprit qu’il lui était
impossible de mourir. Par la suite, quand ses pieds furent à nouveau
fermement arrimés au sol, il commença à en douter, à attribuer les
invraisemblances de son voyage à une confusion de ses perceptions due au
choc, et à devoir sa survie, la sienne et celle de Gibreel, à une chance
aveugle et muette. Mais, à ce moment-là, il n’avait aucun doute ; ce qui
s’était emparé de lui, c’était une volonté de vivre, intacte, irrésistible, pure,
et la première chose que fit cette volonté fut de l’informer qu’elle n’avait
rien à faire de sa personnalité minable, ce truc composé à moitié de
mimétisme et de voix, qu’elle avait l’intention de passer outre, et il accepta,
oui, vas-y, comme s’il n’avait été qu’un spectateur dans son propre esprit,
dans son propre corps, car elle était née au centre même de son corps et
s’était répandue vers l’extérieur, changeant son sang en fer, sa chair en
acier, sauf qu’il avait aussi l’impression qu’un poing se refermait sur lui du
dehors, le tenait d’une façon à la fois insupportablement ferme et
intolérablement douce ; jusqu’à ce qu’enfin cette volonté l’ait entièrement
conquis et fasse fonctionner sa bouche, ses doigts, tout ce qu’elle
choisissait, et quand elle fut sûre de sa conquête elle sortit de son corps et
attrapa Gibreel Farishta par les couilles.

« Vole », ordonna-t-elle à Gibreel. « Chante. »

Chamcha s’accrocha à Gibreel tandis que l’autre commençait, lentement


au début, puis avec une force et une rapidité grandissantes, à agiter les bras.
Il les agita de plus en plus violemment, et une chanson lui jaillit de la
bouche qui, comme la chanson du spectre de Rekha Merchant, était dans
une langue qu’il ne connaissait pas et sur un air qu’il n’avait jamais
entendu. Gibreel ne renia jamais le miracle ; contrairement à Chamcha qui
essaya de le réduire à rien par le raisonnement, jamais il ne cessa de dire
que la chanson était céleste, que sans elle ils auraient agité les bras pour
rien, et sans l’agitation de leurs bras ils se seraient à coup sûr heurtés aux
vagues comme des rochers ou auraient simplement éclaté en morceaux en
entrant en contact avec le tambour tendu de la mer. Mais au lieu de cela ils
commencèrent à ralentir. Plus Gibreel agitait les bras et chantait avec
emphase, chantait et agitait les bras, plus la décélération s’accentuait,
jusqu’à ce que finalement ils se retrouvent tous deux en train de voltiger
lentement vers la Manche comme deux morceaux de papier dans la brise.

Ils étaient les seuls survivants de la catastrophe, les seuls tombés du


Bostan qui restaient en vie. On les retrouva rejetés sur une plage. Le plus
bavard des deux, celui qui portait une chemise violette, jurait dans son
délire qu’ils avaient marché sur l’eau, que les vagues les avaient gentiment
portés jusqu’au rivage ; mais l’autre, avec un chapeau melon imbibé d’eau
accroché sur la tête comme par miracle, le niait : « Mon Dieu, quelle
chance, dit-il. Avez-vous déjà vu une chance pareille ? »

Je connais la vérité, c’est évident. J’ai tout vu. Quant à l’omniprésence et -


potence, je n’affirme rien actuellement, mais j’espère que je peux au moins
dire ça. Chamcha l’a voulu et Farishta a fait ce qui était voulu.

Qui était l’auteur du miracle ?

De quel genre – angélique, satanique – était la chanson de Farishta ?

Qui suis-je ?

Disons-le ainsi : qui chantait le mieux ?

Tels furent les premiers mots prononcés par Gibreel Farishta quand il
s’éveilla sur une plage anglaise couverte de neige, avec une étoile de mer
improbable sur l’oreille : « Ressuscité, Chamcha, toi et moi. Bon
anniversaire, monsieur, bon anniversaire. »

Sur ce, Saladin Chamcha toussa, crachota, ouvrit les yeux et, comme il
convient à un nouveau-né, éclata bêtement en pleurs.
2
La réincarnation fut toujours le sujet préféré de Gibreel, qui resta pendant
quinze ans la plus grande vedette du cinéma indien, même avant d’avoir
vaincu « miraculeusement » le Bacille Fantôme dont tout le monde pensait
qu’il allait mettre fin à ses contrats. Quelqu’un aurait peut-être pu prévoir,
mais personne n’en fut capable, que lorsqu’il serait à nouveau sur pied, il
pourrait pour ainsi dire réussir là où les microbes avaient échoué et quitter
sa vieille existence pour toujours dans la semaine qui précédait son
quarantième anniversaire, disparaissant comme par magie, pfiiit, plus
personne, dans l’air raréfié.

Les premiers à remarquer son absence furent les quatre membres de


l’équipe chargée de sa chaise roulante aux studios. Bien avant sa maladie, il
avait pris l’habitude d’être transporté d’un plateau à un autre dans les
grands studios de D.W. Rama par ce groupe d’athlètes rapides et fiables,
parce qu’un homme qui tourne onze films « simultanément » doit garder
son énergie. Guidés par un code complexe de traits, de cercles et de points,
qui lui rappelait son enfance passée parmi les légendaires porteurs de repas
de Bombay (dont nous reparlerons plus tard), les porteurs l’expédiaient
d’un rôle à l’autre, le livraient aussi ponctuellement et impeccablement que
son père lorsqu’il livrait les repas. Et après chaque prise Gibreel sautait
dans la chaise et oh le transportait à toute vitesse vers le plateau suivant, où
on lui enfilait un nouveau costume, on le maquillait et on lui soufflait ses
prochaines répliques. « Une carrière dans le cinéma parlant de Bombay,
disait-il à sa loyale équipe, ressemble plus à une course de chaises roulantes
avec un ou deux arrêts techniques en route. »

Après la maladie, le Microbe Fantôme, le Malaise Mystérieux, le Bacille,


il avait repris son travail tout doucement, avec seulement sept films à la
fois… et puis, toutduncoup, il n’était plus là. La chaise roulante resta vide
parmi les plateaux réduits au silence ; son absence en révélait le côté
tapageur et faux. Les pousseurs de chaise, de un à quatre, présentèrent leurs
excuses pour la star manquante quand les directeurs des studios arrivèrent
en colère : Ji, il doit être malade, il a toujours été célèbre pour sa
ponctualité, non, pourquoi le critiquer, Maharaj, il faut parfois pardonner
aux grands artistes leurs caprices, na, et à cause de leurs protestations ils
devinrent les premières victimes de la disparition inexpliquée de Farishta,
on les vira, quatre trois deux un zéro feu, ekdumjaldi, éjectés par la porte
des studios, laissant la chaise roulante abandonnée et couverte de poussière,
au milieu des cocotiers peints sur une plage de sciure.

Où se trouvait Gibreel ? Les producteurs, laissés sept fois en plan,


paniquèrent de façon coûteuse. Regardez, au Club de golf Willingdon – qui
n’a plus que neuf trous aujourd’hui, des gratte-ciel ayant jailli des neuf
autres trous comme des mauvaises herbes géantes, ou, plutôt, comme des
pierres tombales marquant le lieu où gisait le corps déchiré de la vieille ville
– là, juste à cet endroit, des cadres de très haut niveau rataient le putt le plus
simple ; et, tenez, là-haut, des touffes de cheveux angoissés, arrachés de
têtes directoriales, tombaient en voltigeant par les fenêtres des étages
supérieurs. L’agitation des producteurs était facile à comprendre, parce qu’à
cette époque de taux de fréquentation déclinants, de création par les chaînes
de télévision de soap opéras historiques et de personnages de ménagères
contemporaines engagées, il n’y avait plus qu’un nom qui, mis au-dessus du
titre, pouvait encore assurer de toucher dans le mille, Hypersuccès,
Supertabac, garanti cent pour cent, et le propriétaire du dit nom avait
disparu en haut, en bas ou sur les côtés, mais certainement et
indiscutablement éclipsé…

Dans toute la ville, après que les coups de téléphone, les motocyclistes,
les flics, les hommes-grenouilles et les chalutiers qui draguaient le port pour
rechercher son corps, eurent œuvré puissamment mais sans succès, on
commença à prononcer des épitaphes en souvenir de l’étoile éteinte. Sur
l’un des sept plateaux rendus impuissants des studios Rama, Miss Bouton
Billimoria, la dernière bombe au piment -c’n’est pas une tête de linotte,
mam’selle, c’est de la dynamite qui sait ce qu’elle veut – habillée comme
une danseuse de temple dévêtue de voiles et installée sous des personnages
en carton se contorsionnant et représentant des figures tantriques de la
période Chandela en train de copuler – se rendant compte qu’elle allait rater
sa grande scène, que son immense coup de pot gisait brisé en morceaux – fit
des adieux amers devant un public de preneurs de son et d’électriciens
fumant de façon cynique leurs beedis. Assistée d’une nounou muette et
désespérée, maladroite, Bouton Billimoria essaya le mépris. « Putain, quel
coup de chance, mon Dieu, s’écria-t-elle. Aujourd’hui, c’était la scène
d’amour, chhi-chhi, je n’en pouvais plus à l’idée de devoir m’approcher de
cette grosse bouche avec son haleine qui puait la merde de cafard pourrie. »
Des bracelets à clochettes tintaient autour de ses chevilles tandis qu’elle
trépignait. « Une sacrée veine pour lui que le cinéma ne sente pas, sinon il
n’aurait jamais eu de boulot même comme lépreux. » À ce moment-là, le
soliloque de Bouton se transforma en un tel torrent d’obscénités que, pour
la première fois, les furiîeurs de beedis se redressèrent et commencèrent à
comparer avec animation le vocabulaire de Bouton à celui de l’infâme reine
bandit Phoolan Devi dont les jurons pouvaient en moins que rien faire
fondre les canons des fusils et transformer les crayons des journalistes en
gommes.

Sortie de Bouton, en pleurs, censurée, une chute dans la salle de montage.


De faux diamants tombèrent de son nombril, autant de miroirs où se
reflétaient ses larmes… en ce qui concerne la mauvaise haleine de Farishta
elle n’avait, cependant, pas tout à fait tort ; si elle péchait, c’est qu’elle était
bien en dessous de la réalité. Les effluves de Gibreel, ces nuages ocres de
soufre lui avaient toujours donné – avec sa touffe de cheveux noir corbeau
sur le front – un air plus sombre qu’auréolé malgré son prénom angélique.
On disait que s’il avait disparu, on devrait pouvoir le retrouver facilement,
il suffisait d’un nez un peu délicat… et surtout une semaine après sa
disparition, une sortie plus tragique que celle de Bouton Billimoria, et qui
fit beaucoup pour intensifier l’odeur diabolique qui commençait à s’attacher
à ce nom pendant si longtemps parfumé. On pourrait dire qu’il avait crevé
l’écran pour entrer dans le monde, et dans la vie, contrairement au cinéma,
les gens savent si on pue.

Nous sommes des créatures de l’air, nos racines sont dans les rêves, et les
nuages renaissent en vol. Au revoir.

Ce mot énigmatique découvert par la police dans l’appartement de


Gibreel Farishta, au dernier étage du gratte-ciel Everest Vilas, sur la colline
de Malabar, l’appartement le plus haut de l’immeuble le plus élevé, sur
l’endroit le plus en altitude de la ville, un de ces appartements à double
orientation d’où l’on pouvait voir à travers le collier crépusculaire de
Marine Drive ou, de l’autre côté, vers Scandai Point et la mer, ce mot
permit aux journaux de prolonger leur cacophonie à la une. FARISHTA
PLONGE DANS LA CLANDESTINITÉ, déclara Blitz de façon un peu
macabre, tandis qu’Abeille Affairée l’échotier du Daily préféra GIBREEL
EN CAVALE. On publia de nombreuses photos de cette résidence
légendaire dans laquelle des décorateurs français, munis de lettres de
recommandation de Reza Pahlevi pour leur travail à Persépolis, avaient
dépensé un million de dollars afin de recréer à cette altitude exaltée
l’impression d’une tente de Bédouin. Une autre illusion détruite par son
absence ; GIBREEL LÈVE LE CAMP, hurlaient les titres des journaux,
mais était-il parti en haut, en bas ou sur les côtés ? Personne ne le savait.
Dans cette métropole de langues et de chuchotements, même les oreilles les
plus fines n’avaient rien entendu de fiable. Mais Mrs Rekha Merchant, qui
lisait tous les journaux, écoutait toutes les émissions de radio, restait collée
devant les programmes de la chaîne de télévision Doordarshan, tira quelque
chose du message de Farishta, elle entendit une note qui avait échappé aux
autres, et elle emmena ses deux filles et son fils unique se promener sur le
toit de son immeuble. Il s’appelait Everest Vilas.

Il se trouvait que Gibreel était son voisin ; elle habitait l’appartement juste
en dessous du sien. Son voisin et son ami ; dois-je en dire plus ? Bien
entendu les magazines à scandale et mal intentionnés de la ville
remplissaient leurs colonnes d’allusions, d’insinuations et de coups bas,
mais il n’est pas nécessaire de descendre à leur niveau. Pourquoi salir sa
réputation maintenant ?

Qui était-elle ? Riche certainement, mais Everest Vilas n’était pas


exactement un bidonville de Kurla, hein ? Mariée, oui m’sieur, pendant
treize ans, avec un gros bonnet des roulements à billes. Indépendante, ses
magasins de tapis et d’antiquités prospéraient à Colaba. Elle appelait ses
tapis Klims et Kleens et les objets d’art anciens anti-queues. Oui, et elle
était belle, belle à la façon dure et brillante des habitants raffinés des gratte-
ciel de la ville, ses os, sa peau, son allure témoignaient de son long divorce
avec la terre pauvre, lourde et grouillante. Tout le monde était d’accord pour
reconnaître qu’elle avait une forte personnalité, qu’elle buvait comme un
trou dans du cristal Lalique et qu’elle accrochait son chapeau, quelle honte,
sur un Chola Natraj et qu’elle savait ce qu’elle voulait et le moyen de
l’obtenir, vije. Le mari était une sorte de souris avec de l’argent et un bon
coup de poignet au squash. Rekha Merchant lut le mot d’adieu de Gibreel
Farishta dans les journaux, écrivit une lettre, réunit ses enfants, appela
l’ascenseur et monta vers le ciel (un étage) à la rencontre de son destin.

« Il y a des années, disait sa lettre, je me suis mariée par lâcheté.


Maintenant, enfin, je fais quelque chose de courageux. » Elle laissa sur son
lit le journal avec le message de Gibreel entouré de rouge et souligné – trois
gros traits, l’un d’eux avait déchiré la page avec fureur. Naturellement, les
journaux à ragots en firent leurs choux gras et ce ne fut que CHUTE DE LA
CHÉRIE DÉLAISSÉE, et LA BELLE AU CŒUR BRISÉ FAIT LE
DERNIER SAUT. Mais :

Peut-être qu’elle, aussi, avait attrapé le bacille de la résurrection, et


Gibreel, ne comprenant pas le terrible pouvoir de la métaphore, avait
recommandé le vol. Pour renaître, il faut d’abord et c’était une créature du
ciel, elle buvait du champagne Lalique, elle habitait sur l’Everest et un de
ses compagnons d’Olympe avait volé, lui aussi ; et s’il l’avait pu, elle aussi
pouvait avoir des ailes et des racines dans les rêves.

Elle échoua. Le lala employé comme gardien des Everest Vilas offrit au
monde son témoignage brut. « Je marchais là, dans la résidence, quand j’ai
entendu un bruit, tharaap. Je me suis retourné. C’était le corps de la fille
aînée. Elle avait le crâne complètement écrasé. J’ai regardé en l’air et j’ai
vu tomber le garçon, et après la fille cadette. Comment dire, ils me sont
presque tombés dessus. J’ai porté la main à ma bouche et je me suis
approché. La plus jeune fille gémissait doucement. Ensuite j’ai levé les
yeux encore une fois et j’ai vu arriver la Bégum. L’air gonflait son sari
comme un gros ballon et tous ses cheveux étaient défaits. J’ai détourné les
yeux parce qu’elle tombait et je ne voulais pas lui manquer de respect en
regardant sous ses vêtements. »

Rekha et ses enfants sont tombés de l’Everest ; aucun survivant. La


rumeur en accusa Gibreel. Laissons cela pour le moment.

Oh : n’oubliez pas : il l’a vue après sa mort. Il l’a vue plusieurs fois. Il se
passa beaucoup de temps avant que les gens comprennent à quel point le
grand homme était malade. Gibreel, la star, Gibreel, qui vainquit la Maladie
Sans Nom. Gibreel, qui avait peur du sommeil.
Après son départ les images omniprésentes de son visage commencèrent à
pourrir. Sur les panneaux d’affichage gigantesques, aux couleurs criardes,
d’où il avait surveillé la populace, ses paupières paresseuses commencèrent
à s’écailler, à s’effriter et à descendre, à descendre jusqu’à ce que ses iris
soient deux lunes tranchées par des nuages ou par les doux couteaux de ses
longs cils. Finalement les paupières tombèrent, donnant à ses yeux peints un
aspect sauvage et globuleux. Devant les cinémas de Bombay, on voyait
d’énormes effigies en carton de Gibreel qui se décomposaient et
s’effondraient. Pendant mollement sur leurs échafaudages, elles perdaient
leurs bras, se desséchaient, se cassaient au cou. Ses portraits sur les
couvertures des magazines de cinéma prenaient la pâleur de la mort, un vide
dans les yeux, un creux. Enfin ses images disparurent purement et
simplement des pages imprimées et les couvertures glacées de Celebrity, de
Society et de Illustrated Weekly redevinrent blanches chez les marchands de
journaux et les directeurs renvoyèrent les imprimeurs en accusant la qualité
de l’encre. Sur l’écran lui-même, au-dessus de ses adorateurs plongés dans
le noir, sa physionomie censée être immortelle commença à se putréfier, à
s’écailler et à blanchir ; les appareils de projection se coinçaient sans
aucune explication chaque fois que son image passait, ses films se
bloquaient, et la chaleur de la lampe des appareils défectueux brûlait sa
mémoire de celluloïd : une étoile devenue supernova, avec le feu
destructeur qui sortait, comme il se doit, de ses lèvres.

C’était la mort de Dieu. Ou quelque chose qui lui ressemblait beaucoup ;


car ce visage démesuré, suspendu au-dessus de ses fidèles, dans la nuit
artificielle et cinématographique, n’avait-il pas brillé comme celui de
quelque Entité céleste dont l’être se trouvait à mi-chemin entre le mortel et
le divin ? Plus qu’à mi-chemin, aurait soutenu plus d’un, car Gibreel avait
passé l’essentiel de son exceptionnelle carrière à incarner, avec une absolue
conviction, les innombrables déités du sous-continent dans les films
populaires qualifiés de « théologiques ». Il appartenait à la magie de son
personnage d’avoir pu franchir la barrière des religions sans offenser qui
que ce soit. La peau bleue comme Krishna il dansait, la flûte à la main,
parmi les belles gopis et leurs vaches aux pis alourdis ; les paumes tournées
vers le ciel, serein, il méditait (comme Gautama) sur les souffrances de
l’humanité sous un arbre branlant du studio. Dans les rares occasions où il
descendait des cieux il ne s’aventurait jamais trop loin, jouant, par exemple,
à la fois le grand Moghol et son célèbre ministre malicieux dans le film
classique Hkbar et Birbal. Pendant une quinzaine d’années, il avait
représenté pour les centaines de millions de croyants de ce pays dans lequel,
à ce jour, il y a seulement trois fois moins de dieux que d’hommes, le
visage le plus acceptable, et le plus immédiatement reconnaissable, de
l’Être Suprême. Pour nombre de ses fans, la frontière qui séparait l’acteur
de ses rôles avait cessé d’exister depuis très longtemps.

Les fans, oui, et ? Et Gibreel alors ?

Ce visage. Dans la vie, grandeur nature, parmi d’autres mortels ordinaires,


il se révélait étrangement non-star. Ses paupières basses lui donnaient l’air
épuisé. Il avait, aussi, quelque chose de commun dans le nez, une bouche
trop charnue pour exprimer la force, des oreilles aux lobes longs comme de
jeunes fruits noueux de jaquier. Le plus commun des visages, le plus
sensuel des visages. Dans lequel, récemment, on avait pu discerner les
sillons creusés par sa récente maladie qui avait failli lui être fatale. Et
pourtant, malgré sa banalité et sa déchéance, c’était un visage intimement
lié à la sainteté, à la perfection, à la grâce : un truc de Dieu. On ne discute
pas des goûts et des couleurs, c’est tout. De toute façon, vous serez
d’accord que pour un tel acteur, pour tout acteur, peut-être, même pour
Chamcha, mais surtout pour lui, avoir une obsession des avatars, comme
Vichnou maintes fois métamorphosé, n’était pas tellement étonnant. La
Résurrection : c’est un truc de Dieu, aussi.

Ou, bien, maisencore… pas toujours. Il y a des réincarnations laïques,


aussi. Gibreel Farishta est né Ismaïl Naj-muddin à Poona, la Poona
britannique, un résidu de l’Empire, bien avant Pune de Rajneesh, etc. (Pune,
Vado-dara, Mumbai ; de nos jours même les villes peuvent prendre un nom
de scène.) Ismaïl d’après l’enfant du sacrifice d’Abraham, et Najmuddin,
étoile de la foi\ il a quand même beaucoup perdu quand il a pris le nom de
l’ange.

Par la suite, quand l’avion Bostan fut détourné, et que les passagers,
craignant pour leur avenir, se replongèrent dans leur passé, Gibreel confia à
Saladin Chamcha qu’il avait choisi ce pseudonyme en hommage au
souvenir de sa mère morte, « ma mummyji, Chamcha, ma seule et unique
Mama, car qui d’autre a commencé toute cette affaire d’ange, elle
m’appelait son ange personnel, farishta, parce que apparemment j’étais
vachement doux, crois-le ou non, doux comme l’agneau qui vient de naître
».

Poona ne sut pas le retenir ; pendant son enfance on l’emmena dans la


ville-garce, sa première migration ; son père y avait un emploi parmi les
inspirateurs aux pieds ailés des futurs quatuors de pousseurs de chaise
roulante, les porteurs de repas ou dabbawallas de Bombay. Et à treize ans
Ismaïl le farishta marcha dans les pas de son père.

Gibreel, prisonnier à bord du AI-420, s’enfonça dans des dithyrambes


bien excusables, fixant Chamcha d’un œil brillant, expliquant les mystères
du système de code des livreurs, swastika noire cercle rouge trait jaune
point, revoyant en esprit le parcours entier de la maison au bureau, ce
système improbable grâce auquel deux mille dabbawallas livraient, chaque
jour, plus de cent mille gamelles, et un mauvais jour, Spoono, on en égarait
quinze, pour la plupart nous étions analphabètes, mais les signes étaient
notre langue secrète.

Le Bostan tournait au-dessus de Londres, les pirates de l’air montaient la


garde dans les couloirs, et les lumières des passagers avaient été éteintes,
mais l’énergie de Gibreel illuminait l’obscurité. Sur l’écran crasseux où, au
début du voyage, l’inévitable Walter Matthau avait trébuché de façon
lugubre dans l’ubiquité aérienne de Goldie Hawn, des ombres bougeaient,
projetées par la nostalgie des otages, et la plus nette était celle de cet
adolescent maigrichon, Ismaîl Najmuddin, l’ange de sa maman avec un
calot à la Gandhi, livrant des repas dans toute la ville. Le jeune dabbawalla
sautillait habilement dans la foule des ombres, parce qu’il avait l’habitude,
imagine, Chamcha, rends-toi compte, trente-quarante repas sur un long
plateau de bois posé sur ta tête, et quand le train s’arrête tu as peut-être une
minute pour monter ou descendre en force, et puis tu cours dans les rues, à
toute vitesse, ouais, avec les camions les bus les scooters les vélos et le
reste, une-deux, une-deux, déjeuner, déjeuner, les dabbas doivent passer, et
pendant la mousson tu cours entre les rails quand le train tombe en panne,
ou tu marches avec de l’eau jusqu’à la taille dans une rue inondée, et il y
avait des bandes, Salad baba, je te jure, des bandes organisées de voleurs de
dabbas, c’est une ville qui a faim, mon vieux, comment te dire, mais on s’en
tirait, on était partout, on savait tout, quels voleurs pouvaient échapper à nos
yeux et à nos oreilles, on n’a jamais appelé la police, on se défendait tout
seuls.

La nuit tombée, le père et le fils retournaient épuisés dans leur cabane près
de l’aéroport à Santacruz et quand la mère d’Ismaïl le voyait arriver,
illuminé par les lumières vertes rouges jaunes des jets en partance, elle
disait que le seul fait de poser les yeux sur lui exauçait tous ses rêves,
première indication qu’il y avait quelque chose de particulier en Gibreel,
parce que dès le début, apparemment, il avait la capacité d’accomplir les
désirs les plus secrets des geçs sans du tout savoir comment il s’y prenait.
Najmuddin père ne semblait pas gêné que sa femme n’ait d’yeux que pour
son fils, que les pieds du fils soient massés chaque soir alors que les siens
restaient sans caresses. Un fils est une bénédiction et une bénédiction
réclame la gratitude de celui qui est béni.

Naïma Najmuddin mourut. Un bus la renversa, c’est tout, Gibreel ne se


trouvait pas à ses côtés pour la sauver. Le père et le fils ne parlèrent jamais
de leur douleur. En silence, comme si c’était la coutume, ils enterrèrent leur
tristesse sous un supplément de travail, chacun voulant dépasser l’autre sans
le dire, lequel pourrait porter le plus de dabbas sur la tête, lequel pourrait
décrocher le plus de contrats par mois, lequel pourrait courir le plus vite,
comme si le plus grand travail signifiait le plus grand amour. Le soir, quand
il voyait son père dont les veines noueuses roulaient dans son cou et sur ses
tempes, Ismaïl Najmuddin comprenait à quel point le vieil homme lui en
voulait, et à quel point il était important pour le père de vaincre le fils,
encore et encore, et de regagner ainsi sa place usurpée dans l’affection de sa
femme morte. Quand il eut pris conscience de cela, le jeune homme relâcha
son effort, mais le zèle du père resta inchangé, et bientôt il reçut une
promotion, il cessa d’être un simple porteur pour devenir un des
muqaddams organisateurs. Quand Gibreel eut dix-neuf ans, Najmuddin père
devint membre de la confrérie des porteurs de repas, l’Association des
Porteurs de Repas de Bombay, et quand Gibreel eut vingt ans, son père
mourut, terrassé par une crise cardiaque qui faillit le faire exploser. « Il s’est
tué à la tâche », dit le secrétaire général de la confrérie, Babasaheb Mhatre
lui-même. « Ce pauvre diable, il était à bout de souffle. » Mais l’orphelin
savait. Il savait que son père avait finalement couru assez durement et assez
longtemps pour détruire les frontières entre les deux mondes, qu’il avait
sauté hors de sa peàu jusque dans les bras de sa femme, à qui il avait
prouvé, une fois pour toutes, la supériorité de son amour. Certains
émigrants sont heureux de partir.

Babasaheb Mhatre était assis dans un bureau bleu derrière une porte verte
au-dessus du labyrinthe d’un bazar, une silhouette impressionnante, gros
comme un bouddha, une des grandes forces motrices de la métropole,
possédant le don occulte de rester absolument immobile, ne quittant jamais
son bureau, et cependant se trouvant partout où il était important de se
trouver et rencontrant tous ceux qui comptaient à Bombay. Le lendemain du
jour où le père du jeune Ismaïl traversa la frontière pour retrouver Naïma, le
Babasahed appela le jeune homme. « Alors ? Déprimé ou quoi ? » La
réponse, les yeux baissés : ji, merci, Babaji, ça va. « Ta gueule, dit
Babasaheb. À partir d’aujourd’hui, tu vas vivre avec moi. » Mais mais,
Babaji… « Y a pas de mais. J’ai déjà mis mon excellente femme au
courant. J’ai dit. » Excusez-moi, s’il vous plaît Babaji mais comme quoi
que ? « J’ai dit. »

On n’a jamais expliqué à Gibreel Farishta pourquoi le Babasaheb avait


décidé de le prendre en pitié et de le sortir des rues sans avenir, mais après
quelque temps il commença à avoir une idée. Mrs Mhatre était une femme
maigre, comme un crayon à côté de la gomme Babasaheb, mais elle était si
pleine d’amour maternel qu’elle aurait pu être grosse comme une pomme de
terre. Quand le Baba rentrait à la maison elle lui mettait des bonbons dans la
bouche de ses propres mains, et la nuit le nouveau venu pouvait entendre
les protestations du secrétaire général de l’A.P.R.B.. Laisse-moi tranquille,
femme, je peux me déshabiller tout seul. Au petit déjeuner elle gavait
Mhatre en lui enfournant d’énormes cuillerées de malt, et elle lui brossait
les cheveux avant qu’il parte au travail. C’était un couple sans enfant, et le
jeune Najmuddin comprit que le Babasaheb voulait qu’il partage son
fardeau. Cependant, de façon étrange, la Bégum ne traitait pas le jeune
homme comme un enfant. « Tu sais, il est déjà grand », dit-elle à son mari
quand le pauvre Mhatre la supplia : « Donne-lui cette foutue cuillerée de
malt. » Oui, il est déjà grand, « nous devons en faire un homme, Babasaheb,
nous ne devons pas le materner. » « Alors, nom de Dieu, explosa
Babasaheb, pourquoi est-ce que tu me maternes, moi ? » Mrs Mhatre fondit
en larmes. « Mais tu es tout pour moi, dit-elle en pleurant, tu es mon père,
mon amant, mon bébé aussi. Tu es mon seigneur et mon nourrisson. Si je te
déplais, alors je n’ai plus de vie. »

Babasaheb Mhatre, vaincu, avala la cuillerée de malt.

C’était un homme gentil qui se cachait demère des insultes et du bruit.


Alors, pour consoler le jeune orphelin, il lui parlait, dans son bureau bleu,
de la philosophie de la réincarnation, le convainquant que le retour de ses
parants était déjà programmé, à moins bien sûr qu’ils aient mené des vies
tellement saintes qu’ils aient déjà atteint l’état de grâce ultime. Ainsi ce fut
Mhatre qui déclencha chez Farishta toute cette affaire de réincarnation, et
pas seulement la réincarnation. Le Babasaheb était aussi un médium
amateur, il faisait tourner les tables et apparaître des esprits dans les verres.
« Mais j’ai laissé tomber », dit-il à son protégé, avec force inflexions, gestes
et grimaces mélodramatiques et de circonstance, « Après avoir eu la peur de
ma putain de vie. »

Une fois (raconta Mhatre) un esprit des plus coopératifs apparut dans le
verre, un esprit trop aimble, vois-tu, alors j’ai pensé lui poser de grandes
questions, Y a-t-il un Dieu, et le verre qui courait comme une souris sur la
table s’est arrêté au milieu, sans bouger, complètement pfuit, kaput. Bon,
alors, d’accord, j’ai dit, si tu ne veux pas répondre à cette question,
essayons celle-là, et j’ai demandé tout de go, Y a-t-il un Diable. Alors le
verre – badaboum ! – a commencé à s’agiter – écoute bien ! d’abord, tout
doux tout doux, puis, vite vite, comme de la gelée, jusqu’à ce qu’il saute ! –
aie-aie-aie ! – au-dessus de la table, en l’air, et qu’il retombe sur le côté et –
oh-oh ! – qu’il s’écrase en mille morceaux. Crois-le ou non, dit Babasaheb
Mhatre à son protégé, mais sur-le-champ, j’ai retenu la leçon : ne te mêle
pas, Mhatre, de ce que tu ne comprends pas.

Cette histoire produisit un effet profond sur la conscience du jeune


auditeur, parce que même avant la mort de sa mère il était convaincu de
l’existence d’un monde surnaturel. Parfois quand il regardait autour de lui,
surtout dans la chaleur de l’après-midi quand l’air devenait visqueux, le
monde visible, ses traits, ses habitants et ses objets, semblaient se dresser
dans l’atmosphère comme une grande quantité d’icebergs brillants, et il
pensait que chaque chose se continuait sous la surface de l’air épais : les
gens, les autos, les chiens, les affiches de cinéma, les arbres, les neuf
dixièmes de leur réalité dissimulés à ses yeux. Il clignait des paupières, et
l’illusion disparaissait, mais le sentiment de cette illusion ne le quitta
jamais. Il grandit en croyant en Dieu, aux anges, aux démons, aux génies,
aux djinns, aussi naturellement que s’il s’était agi de chars à bœufs ou de
réverbères, et il ressentait comme un défaut de sa vue de n’avoir jamais
aperçu d’esprit. Il rêvait de découvrir un opticien magicien qui lui vendrait
une paire de lunettes teintées en vert pour corriger sa regrettable myopie, et
ensuite il pourrait voir à travers l’air dense et aveuglant le monde fabuleux
qui était en dessous.

Il avait entendu sa mère Naïma Najmuddin lui raconter de nombreuses


histoires du Prophète, et si quelques erreurs s’étaient glissées dans ses
versions, il ne voulait pas les connaître. « Quel homme ! se disait-il. Quel
ange n’aurait pas souhaité lui parler ? » Parfois, cependant, il se surprenait
en train de former des pensées blasphématoires, par exemple quand sans le
vouloir, il s’endormait dans son lit de camp chez les Mhatre, son
imagination somnolente se mettait à comparer sa propre condition à celle du
Prophète quand ce dernier, s’étant retrouvé orphelin et sans ressources,
avait dirigé avec succès les affaires de la riche veuve Khadija, et avait fini
par l’épouser. En glissant dans le sommeil il se voyait sur une estrade
jonchée de roses, minaudant timidement sous le sari qu’il avait levé
pudiquement devant son visage, pendant que son nouveau mari, Babasaheb
Mhatre, tendait amoureusement la main vers lui pour lui ôter son voile et
regardait ses traits dans un miroir placé sur ses genoux. Ce rêve de noces
avec Babasaheb le réveilla, il brûlait de honte, et ensuite il commença à
s’inquiéter de l’impureté qui créait en lui des visions aussi terribles.

Le plus souvent, malgré tout, sa religion était une chose secondaire, une
part de lui qui ne réclamait pas plus d’attention que n’importe quelle autre.
Quand Babasaheb Mhatre l’accueillit chez lui cela confirma au jeune
homme qu’il n’était pas seul au monde, que quelque chose prenait soin de
lui, aussi il ne fut pas vraiment surpris quand Babasaheb l’appela dans le
bureau bleu le matin de son vingt et unième anniversaire et le vira sans
même accepter d’entendre une explication.
« Tu es renvoyé, insista Mhatre rayonnant. Tu peux passer à la caisse. Tu
es miss à la porte.

— Mais, mon oncle.

— Ta gueule. »

Puis le Babasaheb offrit à l’orphelin le plus beau cadeau de sa vie, en


l’informant qu’on lui avait fixé un rendez-vous aux studios de cinéma du
magnat légendaire Mr D.W. Rama ; une audition. « C’est seulement potr les
apparences, dit Babasaheb. Rama est un bon ami et nous avons discuté.
Maintenant disparais de ma vue et ne joue pas les humbles, ça ne te va pas.

— Mais mon oncle.

— Un garçon comme toi est vachement trop beau pour transporter des
repas sur sa tête pendant toute sa vie. Va-t’en maintenant, va, deviens un
acteur de cinéma homosexuel. Je t’ai mis à la porte il y a cinq minutes.

— Mais, mon oncle.

— J’ai dit. Remercie ta bonne étoile. »

Il devint Gibreel Farishta, mais pendant quatre ans il ne devint pas une
vedette, il fît son apprentissage dans une succession de rôles de comique
vulgaire. Il restait calme, patient, comme s’il pouvait voir l’avenir, et son
apparent manque d’ambition faisait de lui un étranger dans cette industrie
de l’égoïsme. On le croyait stupide ou arrogant, ou les deux à la fois. Et
pendant cette traversée du désert de quatre années il ne réussit pas à
embrasser une seule femme sur la bouche.

À l’écran, il jouait le pauvre type, l’imbécile qui aime la beauté et ne se


rend pas compte qu’elle ne sera jamais à lui même dans mille ans, l’oncle
drôle, le parent pauvre, l’idiot de village, le serviteur, l’escroc incompétent,
autant de rôles qui ne méritent jamais une scène d’amour. Des femmes lui
donnaient des coups de pied, des gifles, elles se moquaient de lui, riaient de
lui, mais jamais, sur la pellicule, elles ne le regardaient ou chantaient pour
lui ou dansaient autour de lui avec un amour cinématographique dans les
yeux. À la ville, il vivait seul dans deux pièces vides près des studios et
essayait d’imaginer à quoi ressemblait une femme sans vêtements. Pour
détourner son esprit du sujet de l’amour et du désir, il étudia, il devint un
autodidacte omnivore, il dévora les mythes de métamorphose de la Grèce et
de Rome, les avatars de Jupiter, le garçon qui se transforme en fleur, la
femme-araignée, Circé, tout ; et la théosophie d’Annie Besant, et la théorie
des champs unifiés, et l’incident des Versets Sataniques au début de la
carrière du Prophète, et la politique du harem de Mahomet après son retour
triomphal à La Mecque ; et le surréalisme des journaux dans lesquels des
papillons pouvaient voler dans la bouche des jeunes filles, en demandant à
être dévorés, et des enfants qui naissaient sans visage, et de jeunes garçons
rêvés jusqu’au moindre détail dans les réincarnations précédentes, par
exemple dans une forteresse d’or remplie de pierres précieuses. Il se bourra
de Dieu sait quoi, mais il ne pouvait nier, dans le petit matin de ses nuits
d’insomnie, qu’il était plein de quelque chose qui n’avait jamais été
employé, qu’il ne savait pas comment s’y prendre pour commencer à s’en
servir, c’est-à-dire, l’amour. Dans ses rêves, il était tourmenté par des
femmes d’une douceur et d’une beauté insupportables, aussi il préférait
rester éveillé et s’obliger à réviser des parties de ses connaissances
générales afin de dissimuler le sentiment tragique d’être doté d’une capacité
plus-grande-que-la-normale pour l’amour, sans personne sur terre à qui
l’offrir.

Son grand coup de pot se présenta avec l’arrivée des films théologiques.
Quand la formule des films basés sur les puranas, avec en plus le mélange
habituel de chants, de danses, d’oncles drôles, etc., se montra très rentable,
chaque dieu du panthéon eut sa chance de devenir une star. Quand D.W.
Rama envisagea une production basée sur l’histoire de Ganesh, aucun des
noms en tête du box-office à l’époque ne voulait passer un film entier caché
dans une tête d’éléphant. Gibreel saisit sa chance. Ce fut son premier
succès, Ganpati Baba, et brusquement il devint une superstar, mais
seulement avec une trompe et des oreilles. Après six films dans lesquels il
jouait le dieu à tête d’éléphant on l’autorisa à enlever le masque gris, épais
et pendant, et il mit à la place une longue queue poilue, afin de jouer
Hanuman le roi singe dans une séquence d’un film d’aventures qui devait
plus à la série de télévision bon marché en provenance de Hong Kong qu’au
Ramayana. Cette série se révéla si populaire que les queues de singe
devinrent de rigueur pour les jeunes gens de la ville lors des fêtes
fréquentées par les filles, élèves des couvents, qu’on appelait « feux
d’artifice » parce qu’elles étaient toujours prêtes à partir.

Après Hanuman rien n’arrêta plus Gibreel, et son succès phénoménal


renforça sa croyance en un ange gardien. Mais elle conduisit aussi à un
développement plus regrettable.

(Je me rends compte que je dois, enfin, dévoiler le pot aux roses de la
pauvre Rekha.)

Avant même d’avoir remplacé la fausse tête postiche par une fausse
queue, les femmes le trouvèrent irrésistible. Les séductions de sa célébrité
étaient devenues si grandes que plusieurs de ces jeunes dames lui
demandaient s’il pouvait garder le masque de Ganesh tandis qu’ils faisaient
l’amour, ce qu’il refusait par respect pour la dignité du dieu. À cause de
l’innocence de son éducation il était incapable à cette époque de faire la
différence entre quantité et qualité et en conséquence il éprouvait le besoin
de rattraper le temps perdu. Il avait tant de partenaires qu’il n’était pas rare
qu’il oublie leur nom avant même qu’elles aient quitté sa chambre. Il ne
devint pas seulement un galant de la pire espèce, mais il apprit aussi l’art de
la dissimulation, parce qu’un homme qui joue les dieux doit être au-dessus
de tout reproche. Il dissimula si habilement sa vie de scandale et de
débauche que son ancien patron, Babasaheb Mhatre, couché sur son lit de
mort dix ans après avoir envoyé un jeune dab-bawalla dans le monde de
l’illusion, de l’argent gagné au noir et de la luxure, le supplia de se marier
pour prouver qu’il était un homme. « Pour l’amour de Dieu, monsieur,
supplia Babasaheb, quand je vous ai dit de devenir homo je n’ai jamais
imaginé que vous alliez me prendre au sérieux, il y a des limites au respect
des anciens, après tout. » Gibreel leva la main et jura qu’il n’était pas une
chose aussi honteuse, et que lorsque la fille qu’il attendait se présenterait il
se marierait bien volontiers. « Qu’est-ce que tu attends ? Une déesse tombée
du ciel ? Greta Garbo, Gracekali, qui ? » s’écria le vieil homme en crachant
du sang, mais Gibreel le quitta avec l’énigme d’un sourire qui lui permit de
mourir sans avoir l’esprit entièrement en repos.

L’avalanche de relations sexuelles dans laquelle était pris ’ Gibreel


Farishta réussit à enterrer si profondément son talent le plus grand qu’il
aurait bien pu être perdu à jamais, son talent, à savoir, celui d’aimer
sincèrement, profondément et sans retenue, le don rare et délicat qu’il
n’avait jamais été capable d’employer. Au moment de sa maladie il n’avait
pas oublié l’angoisse que lui créait son besoin d’amour, elle s’était tordue et
retournée en lui comme le couteau d’un sorcier. Aujourd’hui, à la fin de
chaque nuit de gymnastique, il dormait aisément et longtemps, comme s’il
n’avait jamais été tourmenté par des femmes de rêve, comme s’il n’avait
jamais espéré perdre son cœur.

« Ton problème, lui dit Rekha Merchant quand elle se matérialisa en


sortant des nuages, c’est que tout le monde te pardonnait toujours, Dieu seul
sait pourquoi, tu t’en tirais toujours, tu ne t’es jamais fait prendre. Personne
ne t’a jamais tenu pour responsable de tes actes. » Il n’avait rien à répondre.
« Un don de Dieu, lui hurla-t-elle, Dieu seul sait d’où tu crois venir, un
parvenu sorti du ruisseau, Dieu seul sait quelles maladies tu as apportées. »

Mais c’était ce que faisaient les femmes, il pensait à cette époque qu’elles
étaient des vaisseaux dans lesquels il pouvait se couler, et quand il passait à
la suivante, elles comprenaient que telle était sa nature, et elles
pardonnaient. Effectivement, personne ne l’accusait de s’en aller, car pour
ses mille et une inattentions, combien d’avortements, demanda Rekha par le
trou d’un nuage, combien de cœurs brisés. Pendant toutes ces années, il fut
le bénéficiaire de l’infinie générosité des femmes, mais il en fut aussi la
victime, parce que leur faculté de pardonner permettait la plus profonde et
la plus insidieuse corruption, à savoir l’idée qu’il ne faisait rien de mal.

Rekha : elle entra dans sa vie quand il acheta l’appartement construit sur
le toit d’Everest Vilas et qu’elle lui offrit, en tant que voisine et femme
d’affaires, de lui montrer ses tapis et ses antiquités. Son mari assistait à un
congrès mondial de fabricants de roulements à billes à Gôteborg, Suède, et
en son absence elle invita Gibreel dans leur appartement aux treillis de
pierre de Jaisalmer et aux rampes d’escalier en bois sculpté des palais de
Keralan et avec une chhatri ou coupole moghole en pierre transformée en
baignoire à remous ; tandis qu’elle lui versait du champagne français elle
s’appuyait sur les murs de marbre blanc et sentait les veines froides de la
pierre contre son dos. Quand il but le champagne à petites gorgées elle le
taquina, les dieux ne devraient sûrement pas goûter à l’alcool, et il lui
répondit par une réplique qu’il avait lue un jour dans une interview de l’Aga
Khan, Oh, vous savez, ce champagne n’est que pour la galerie, dès qu’il
touche mes lèvres il se transforme en eau. Après cela il fallut peu de temps
pour qu’elle touche ses lèvres et fonde dans ses bras. Quand ses enfants
revinrent de l’école avec l’ayah elle était impeccablement vêtue et coiffée,
assise avec lui dans le salon, lui révélant les secrets du’ commerce des tapis,
lui avouant que les soies d’art n’étaient pas artistiques mais artificielles, lui
disant de ne pas se laisser berner par sa brochure dans laquelle un tapis était
décrit de façon séduisante comme étant fabriqué avec de la laine arrachée
de la gorge d’agneaux, ce qui signifie, voyez-vous, une laine de basse
qualité, la publicité, que faire, c’est comme ça.

Il ne l’aimait pas, ne lui était pas fidèle, oubliait ses anniversaires, ne la


rappelait pas au téléphone, arrivait au moment le moins commode à cause
de la présence pour le dîner d’invités venant de l’univers des roulements à
billes, et comme tout le monde elle lui pardonnait. Mais son pardon ne
signifiait pas qu’il en était quitte silencieusement et timidement comme
avec les autres. Rekha se plaignait comme une folle, elle lui passait des
savons, elle l’injuriait et le traitait de lafanga inutile et de haramzada et de
salah et même, à la fin, elle l’accusa de l’exploit impossible de baiser la
sœur qu’il n’avait pas. Elle ne lui épargnait rien, lui reprochant d’être un
individu de surface, comme un écran de cinéma, puis elle allait plus loin et
lui pardonnait de toute façon en le laissant déboutonner son corsage.
Gibreel ne pouvait résister aux pardons théâtraux de Rekha Merchant, qui
étaient d’autant plus émouvante à cause du point faible de sa situation, son
infidélité au roi du roulement à billes, que Gibreel s’abstenait de
mentionner, acceptant son châtiment verbal comme un homme. Aussi, alors
que les pardons qu’il obtenait du restant de ses femmes le laissaient froid et
qu’il les oubliait dès qu’ils étaient prononcés, il revenait toujours vers
Rekha, et elle pouvait le houspiller puis le consoler comme elle seule savait
le faire.

Puis il faillit mourir.

Il tournait un film à Kanya Kumari, debout à la pointe extrême de l’Asie,


dans une scène de bataille située au cap Comorin, là où trois océans
semblent vraiment se heurter avec violence. Trois séries de vagues roulaient
de l’ouest est sud et entrèrent en collision dans de puissants
applaudissements de mains d’eau juste au moment où Gibreel recevait un
coup de poing au menton, synchronisation parfaite, et il s’évanouit aussitôt
et tomba à la renverse dans l’écume tri-océanique. Il ne ressortit pas.

Pour commencer, tout le monde accusa le cascadeur anglais, le géant


Eustace Brown, qui avait donné le coup de poing. Il protesta avec
véhémence. N’était-ce pas lui qui avait donné la réplique au ministre d’État,
N.T. Rama Rao, dans ses nombreux films théologiques ? N’avait-il pas
perfectionné l’art de donner l’impression que le vieil homme était bon dans
les combats sans lui faire de mal ? S’était-il jamais plaint de ce que NTR ne
retenait pas ses coups, si bien que lui, Eustace, terminait invariablement
couvert de bleus, ayant été battu comme plâtre par un petit vieux dont il
n’aurait fait qu’une bouchée à son petit déjeuner, sur toast, et avait-il, une
seule fois, perdu son calme ? Bien, alors ? Comment pouvait-on penser
qu’il avait voulu faire du mal à l’immortel Gibreel ? – on le renvoya quand
même et la police le mit au violon, juste au cas.

Mais ce n’était pas le coup de poing qui avait aplati Gibreel. Quand on eut
transporté la star en urgence au Breach Candy Hospital de Bombay dans un
jet de l’armée de l’air, mis à sa disposition pour l’occasion ; quand des
examens très complets n’eurent donné aucun résultat ; et tandis qu’il restait
allongé, inconscient, agonisant, avec une numération globulaire tombée du
quinze habituel à un quatre virgule deux assassin, le porte-parole de
l’hôpital affronta la presse nationale sur le large escalier blanc de Breach
Candy. « C’est un phénomène mystérieux, déclara-t-il. Vous pouvez appeler
cela un acte divin. »

Une hémorragie interne venait de se déclarer sans raison apparente et


Gibreel Farishta se vidait simplement du sang à l’intérieur de sa peau. Dans
la pire phase le sang commença à suinter par son rectum et son pénis, et il
semblait qu’à tout moment il pouvait jaillir comme un torrent par son nez,
ses oreilles et le coin de ses yeux. Pendant sept jours il saigna, et reçut des
transfusions ainsi que tous les agents coagulants connus par la science
médicale, y compris une forme concentrée de mort-aux-rats, et malgré une
amélioration tout à fait secondaire de son état les médecins le considéraient
comme perdu.
Toute l’Inde était au chevet de Gibreel. Son état de santé était la
principale nouvelle de chaque bulletin d’informations des stations de radio,
c’était le sujet des flashes horaires de la chaîne nationale de télévision, et la
foule rassemblée à Warden Road devint si importante que la police dut la
disperser à l’aide de matraques et de grenades lacrymogènes qu’elle utilisa
quand bien même ce demi-million de gens en deuil pleuraient et
gémissaient déjà, le Premier ministre remit ses rendez-vous, elle prit l’avion
pour venir lui rendre visite. Son fils, le pilote de ligne, assis dans la
chambre de Farishta, tenait la main de l’acteur. Une atmosphère de crainte
s’abattit sur la nation, car si Dieu avait jeté un tel châtiment sur sa plus
célèbre incarnation, que gardait-il en réserve pour le reste du pays ? Si
Gibreel mourait, le tour de l’Inde ne viendrait-il pas rapidement ? Dans les
mosquées et les temples de la nation, les fidèles entassés priaient, non
seulement pour la vie de l’acteur moribond, mais pour l’avenir, pour eux-
mêmes.

Qui ne rendit pas visite à Gibreel à l’hôpital ? Qui n’écrivit jamais, ne


téléphona pas, n’envoya pas de fleurs, ne fit porter aucun déjeuner de sa
délicieuse cuisine maison ? Tandis que quantités de maîtresses, toute honte
bue, lui envoyaient des cartes de prompt rétablissement et des pasandas
d’agneau, qui, l’aimant plus que toutes les autres, resta silencieuse, sans que
son roulement à billes de mari la soupçonne ? Rekha Merchant entoura son
cœur d’acier, et continua sa vie quotidienne, jouant avec ses enfants,
bavardant avec son mari, remplissant son rôle de maîtresse de maison
quand on le lui demandait, et jamais, pas une seule fois, elle ne révéla le
triste désastre de son âme.

Il guérit.

La guérison fut aussi mystérieuse que la maladie, et aussi rapide. On


l’appela, elle aussi_ (l’hôpital, les journalistes, les amis), une intervention
de l’Être Suprême. On accorda un congé national ; on tira des feux
d’artifice dans tout le pays. Mais quand Gibreel reprit des forces, il devint
évident qu’il avait changé, et à un point stupéfiant, parce qu’il avait perdu la
foi.

Le jour où il sortit de l’hôpital il traversa sous bonne escorte la foule


immense qui s’était réunie pour fêter autant la délivrance de l’acteur que la
sienne, il grimpa dans sa Mercedes et dit au chauffeur de semer toutes les
voitures qui le suivaient, ce qui prit sept heures et cinquante et une minutes,
et à la fin de la manœuvre il avait mis au point ce qu’il convenait de faire. Il
sortit de la limousine au Taj Hôtel et sans regarder ni à droite ni à gauche il
alla directement dans la grande salle à manger avec ses tables gémissant
sous le poids des nourritures interdites, et il remplit son assiette de saucisses
de porc du Wiltshire, de jambon d’York et de tranches de lard venant Dieu
sait d’où ; d’épaisses tranches de jambon de son incroyance et de pieds de
cochon de sa laïcité ; puis, debout au milieu du hall d’entrée, tandis que des
photographes sortaient de nulle part, il commença à manger, le plus
rapidement possible, en se bourrant de cochon mort à une telle vitesse que
des tranches de lard lui pendaient au coin de la bouche.

Pendant sa maladie il avait consacré chaque minute de conscience à


invoquer Dieu, chaque seconde de chaque minute. Ya Allah ton serviteur gît
et saigne, ne m’abandonne pas maintenant après avoir veillé sur moi
pendant si longtemps. Ya Allah fais-moi un signe, une petite marque de ta
grâce., que je puisse trouver en moi la force de guérir mes maux. O Dieu,
bienfaisant et miséricordieux, sois avec moi dans ce temps de besoin, mon
plus cruel besoin. Puis il se rendit compte qu’on était en train de le punir, et
suffisamment longtemps pour qu’il puisse souffrir, mais après un certain
temps il se mit en colère. Ça suffit, Dieu, demandèrent ses paroles non
dites, pourquoi dois-je mourir alors que je n’ai pas tué, es-tu vengeance ou
es-tu amour ? Sa colère contre Dieu lui permit de tenir un jour de plus, mais
ensuite elle s’effaça, et à sa place vint une absence terrible, une solitude,
quand il comprit qu’il parlait dans le vide, qu’il n’y avait absolument
personne, et c’est alors qu’il se « sentit bête comme il ne l’avait jamais été
de sa vie, et il commença à prier l’absence, Ya Allah, sois là, nom de Dieu,
existe. Mais il ne sentait rien, rien rien, et un jour il découvrit qu’il n’avait
plus besoin que quelque chose existe pour sentir. Ce jour de métamorphose
sa maladie changea et il commença à guérir. Et, maintenant, pour se prouver
à lui-même la non-existence de Dieu, il se tenait dans la salle à manger d’un
des hôtels les plus connus de la ville, avec du cochon lui tombant de la
bouche.

Il leva les yeux de son assiette et vit une femme qui l’observait. Elle avait
des cheveux si clairs qu’ils étaient presque blancs, et sa peau avait le teint et
la transparence de la glace des montagnes. Elle rit de lui et se détourna.

« Vous ne pigez plus ? » cria-t-il en crachant des morceaux de saucisse


par les coins de la bouche. « Je ne suis pas frappé par la foudre. C’est ça qui
compte. »

Elle se retourna et vint se planter devant lui. « Vous êtes vivant, lui dit-
elle. On vous a rendu la vie. C’est ça qui compte. »

Il dit à Rekha : quand elle se retourna et revint sur ses pas, je suis tombé
amoureux d’elle. Alléluia Cone, escaladeur de montagnes, conquérant de
l’Éverest, yahudan blonde, reine de glace. Le défi de cette femme, change
ta vie, ou te l’a-t-on rendue pour rien, je n’ai pas pu résister.

« Toi et ta réincarnation à la noix, dit Rekha en le cajolant. Une tête aussi


stupide. Tu sors de l’hôpital par la porte de la mort, et ça te monte à la tête,
petit fou, tout de suite il te faut une aventure, et la voilà, hop là, la belle
blonde. Tu crois que je ne te connais pas, Gibbo, et maintenant, tu veux que
je te pardonne ou quoi ? »

Pas besoin, dit-il. Il quitta l’appartement de Rekha (dont la maîtresse


pleurait, allongée par terre) ; et n’y revint jamais.

Trois jours après que Gibreel l’eut rencontrée, la bouche pleine de viande
impure, Allie monta dans un avion et s’en alla. Trois jours hors du temps
derrière un panneau ne-pas-déranger, mais à la fin ils furent d’accord pour
reconnaître que le monde était réel, que ce qui était possible était possible et
que ce qui était impossible était impossible, brève rencontre, bateaux qui se
croisent, amour dans une salle de transit. Après son départ, Gibreel se
reposa, essaya de rester sourd à son défi, décida de revenir à une vie
normale. Le simple fait d’avoir perdu la foi ne voulait pas dire qu’il ne
pouvait pas travailler, et malgré le scandale de ses photos en train de
manger du jambon, le premier scandale attaché à son nom, il signa des
contrats de cinéma et retourna au studio.

Puis, un matin, une chaise roulante resta vide et il n’était plus là. Un
passager barbu, un certain Ismaïl Najmuddin prit le vol AI-420 pour
Londres. Le 747 portait le nom d’un des jardins du Paradis, non pas
Gulistan mais Bostan. « Pour renaître, dit Gibreel Farishta à Saladin
Chamcha bien plus tard, il faut d’abord mourir. Moi-même, je ne suis mort
qu’à moitié, mais cela m’est arrivé deux fois, à l’hôpital et en avion, alors
ça s’additionne, ça compte. Et maintenant, Spoono mon ami, je suis debout
devant toi, au centre de Londres, Vilayet, régénéré, un homme nouveau
avec une vie nouvelle. Chamcha, est-ce que ce n’est pas un truc vachement
bien ? »

Pourquoi est-il parti ?

À cause d’elle, du défi qu’elle lui avait lancé, de sa nouveauté, de la


violence des deux ensembles, de l’aspect inexorable d’une chose impossible
qui revendiquait son droit à l’existence.

Et, ou, peut-être : parce qu’après qu’il eut mangé du cochon le châtiment
commença, un châtiment nocturne, une punition de cauchemar.
3
Une fois que le vol pour Londres eut décollé, grâce à son tour de magie
qui consistait à croiser deux paires de doigts de chaque main et à se rouler
les pouces, l’homme maigre dans la quarantaine assis à une place côté-
fenêtre-non-fumeur et qui regardait sa ville natale s’éloigner de lui comme
une mue de serpent laissa passer rapidement sur son visage une expression
de soulagement. C’était un beau visage d’aristocrate amer, avec de longues
lèvres épaisses aux coins tombants comme celles d’un turbot dégoûté, et de
minces sourcils fortement arqués au-dessus d’yeux qui contemplaient le
monde avec un certain dédain. Mr Saladin Chamcha s’était construit ce
visage avec soin – il lui avait fallu plusieurs années pour le mettre au point
– et depuis un nombre d’années encore plus grand il le considérait tout
simplement comme le sien – en réalité, il avait même complètement oublié
à quoi il ressemblait auparavant. En outre, il s’était fabriqué une voix
assortie à son visage, une voix dans laquelle les voyelles languissantes,
presque paresseuses, contrastaient de façon surprenante avec les consonnes
hachées. La combinaison du visage et de la voix était puissante ; mais, au
cours de sa récente visite dans sa ville natale, la première depuis quinze ans
(la période exacte, je dois faire remarquer, des succès cinématographiques
de Gibreel Farishta), il s’était produit des transformations étranges et
inquiétantes. Il se trouva malheureusement que sa voix (en premier) et, en
conséquence, son visage, commencèrent à l’abandonner.

Cela démarra – Chamcha, laissant ses doigts et ses pouces se détendre et


espérant, avec un peu de gêne, que ses compagnons de voyage n’avaient
pas remarqué cette dernière trace de superstition, ferma les yeux et se
souvint avec un délicat frisson d’horreur – au cours d’un voyage en avion
vers l’est quelques semaines auparavant. Il était tombé dans un sommeil
profond, au-dessus des sables du désert du golfe Persique, et avait reçu en
rêve la visite d’un inconnu bizarre, un homme avec une peau de verre, qui
cognait sinistrement ses articulations contre la fine et cassante membrane
qui recouvrait tout son corps et il suppliait Saladin de l’aider à le libérer de
la prison de sa peau. Chamcha ramassa une pierre et se mit à cogner sur le
verre. Immédiatement un treillis de sang suinta à travers la surface fêlée du
corps de l’inconnu, et – quand Chamcha essaya de détacher les morceaux
de verre brisés – l’autre commença à hurler, parce que des lambeaux de
chair y restaient attachés. À ce moment-là une hôtesse de l’air se pencha sur
Chamcha endormi et lui demanda, avec l’hospitalité impitoyable de sa tribu
: Quelque chose à boire, monsieur ? Une boisson ?, et Saladin, émergeant
de son rêve, découvrit que sa façon de s’exprimer s’était métamorphosée
inexplicablement dans le parler de Bombay dont il avait mis tant de soin (et
il y avait si longtemps !) à se défaire. « Achha, c’est quoi ? murmura-t-il.
Boisson alcoolisée ou quoi ? » Et, quand l’hôtesse le rassura, ce que vous
désirez, monsieur, toutes les boissons sont gratuites, entendit-il, à nouveau
sa voix le trahit : « Alors, O.K., bibi, un whisky-soda ou rien. »

Quelle désagréable surprise ! Il se réveilla en sursaut et se redressa dans


son siège, en ignorant l’alcool et les cacahuètes. Comment le passé était-il
remonté à la surface, métamorphosé en voyelles et en vocabulaire ? Et
ensuite ? Allait-il se mettre de l’huile de noix de coco dans les cheveux ?
Allait-il se prendre le nez entre le pouce et (’index, et souffler bruyamment
pour expulser un arc de morve argentée et épaisse ? Allait-il devenir un
fanatique du catch professionnel ? Quelles autres humiliations diaboliques
lui étaient destinées ? Il aurait dû savoir que c’était une erreur de revenir
chez soi, après si longtemps, il ne pouvait s’agir que d’une régression ; un
voyage contre nature ; un refus du temps ; une révolte contre l’histoire ;
l’entreprise entière était destinée à devenir un désastre.

Je ne suis plus moi-même, pensa-t-il tandis qu’il sentait une légère


palpitation dans la région du cœur. De toute façon, qu’est-ce que ça signifie,
ajouta-t-il avec amertume. Après tout, « les acteurs ne sont pas des gens »,
comme expliquait le grand cabotin Frederick dans Les Enfants du Paradis.
Masques sur masques jusqu’à ce que, brusquement, on arrive au crâne nu et
vidé de sang.

L’indication « attachez vos ceintures » s’alluma et la voix du commandant


avertit les passagers d’une zone de légères turbulences, ils tombèrent dans
un trou d’air. Le désert monta vers eux et le travailleur émigré embarqué à
Qatar s’agrippa à son énorme transistor et se mit à vomir. Chamcha
remarqua que l’homme n’avait pas attaché sa ceinture, et, se reprenant, il
retrouva sa plus pure intonation anglaise : « Écoutez, pourquoi ne…» dit-il
en faisant le geste, mais l’homme malade, entre deux vomissements dans le
sac de papier que Saladin lui avait tendu juste à temps, secoua la tête,
haussa les épaules et répondit : « Pourquoi, Sahib ? Si Allah veut que je
meure, je mourrai. S’il ne veut pas, je ne mourrai pas. À quoi bon une
ceinture ? »

Maudite Inde, proféra silencieusement Saladin Chamcha, en s’enfonçant


dans son siège. Va au diable, j’ai échappé à tes griffes il y a longtemps, tu
ne replanteras pas tes crocs en moi, tu ne me reprendras pas.

Il était une fois – il était et il n’était pas, comme disent les anciens contes,
c’est arrivé et ce n’est jamais arrivé – alors, peut-être ou peut-être pas, un
garçon de dix ans de Scandai Point à Bombay trouva un portefeuille dans la
rue près de chez lui. Il rentrait de l’école, il venait de descendre de
l’autobus dans lequel il avait dû rester assis écrasé entre deux garçons en
sueur et collants, assourdi par leur tapage, et parce que déjà à cette époque
il s’agissait de quelqu’un qui détestait le chahut, les bousculades et la
transpiration des inconnus il avait un peu mal au cœur à cause du long trajet
cahotant. Cependant, quand il vit le portefeuille de cuir noir à ses pieds, la
nausée disparut, et il se pencha tout content pour l’attraper – il l’ouvrit – et
découvrit, à sa grande joie, qu’il était plein d’argent – et pas de simples
roupies, mais du véritable argent, négociable au marché noir et dans les
bureaux de change – des livres ! Des livres sterling, de Londres proprement
dit dans le pays légendaire de Vilayet de l’autre côté des mers sombres, tout
là-bas. Aveuglé par l’épaisse liasse de devises étrangères, le garçon leva les
yeux pour s’assurer qu’on ne l’avait pas vu, et pendant un instant il lui
sembla qu’un arc-en-ciel était descendu jusqu’à lui, un arc-en-ciel
semblable au souffle d’un ange, semblable à une prière exaucée, s’achevant
à l’endroit même où il se trouvait. Ses doigts tremblaient en s’introduisant
dans le portefeuille, vers le trésor fabuleux.

« Donne ça. » Plus tard dans sa vie il eut l’impression que son père l’avait
espionné tout au long de son enfance, et même si Changez Chamchawala
était un homme fort, un géant même, pour ne rien dire de sa fortune et de
son rang social, il avait toujours une démarche légère et une tendance à
surprendre son fils et à gâcher tout ce qu’il faisait, venant la nuit et
arrachant le drap du jeune Salahuddin pour découvrir le pénis honteux,
serré dans une main rouge. Et il pouvait sentir l’argent à cent un miles de
distance, malgré la puanteur des produits chimiques et des engrais dont il
était imprégné du fait qu’il était le plus grand fabricant de liquides et de
pulvérisations agricoles et de bouse artificielle. Changez Chamchawala,
philanthrope, coureur de jupons, légende vivante, phare du mouvement
nationaliste, jaillit par la porte d’entrée pour arracher un portefeuille plein à
craquer des mains frustrées de son fils. « Ts, ts, le gronda-t-il en empochant
les livres sterling, il ne faut pas ramasser des choses dans la rue. C’est sale
par terre, et, de toute façon, l’argent est encore plus sale. »

Sur une étagère du bureau aux boiseries de teck de Changez


Chamchawala, à côté de la traduction en dix volumes des Mille et Une
Nuits par Richard Burton, que la pourriture et les vers rongeaient lentement
à cause du préjugé bien établi contre les livres qui conduisait Changez
Chamchawala à posséder des milliers de ces objets maléfiques dans le seul
but de les humilier en les laissant pourrir sans les lire, il y avait une lampe
magique, un avatar de cuivre-et-laiton brillant de celle qui contenait le
génie d’Aladin : une lampe qui suppliait qu’on la frotte. Mais Changez ne la
frottait jamais et ne permettait à personne, pas même à son fils, de le faire. «
Un jour, disait-il au garçon, elle sera à toi. Alors tu la frotteras autant que tu
le voudras et tu verras ce qui ne t’arrivera pas. Mais, pour l’instant, elle est
à moi. » La promesse de la lampe magique donnait à Master Salahuddin
l’espoir qu’un jour ses ennuis prendraient fin et que ses désirs les plus
intimes seraient satisfaits, et qu’il n’avait qu’à attendre ; puis il y eut
l’incident du portefeuille, quand la magie de l’arc-en-ciel avait marché pour
lui, pas pour son père mais pour lui, et Changez Chamchawala lui avait volé
la marmite de pièces d’or. Ensuite, le fils fut convaincu que son père
étoufferait tous ses espoirs s’il ne s’échappait pas, et à partir de ce moment
il n’eut plus qu’une envie, partir, s’enfuir, mettre des océans entre le grand
homme et lui.

À treize ans, Salahuddin Chamchawala comprit que son destin se trouvait


dans Vilayet la fraîche, pleine des promesses craquantes des livres sterling
suggérées par le portefeuille magique, et il fut de plus en plus agacé par ce
Bombay de poussière, de vulgarité, de policiers en short, de travestis, de
fans de cinéma, de dormeurs des rues et de putains chantantes de Grant
Road dont on disait qu’elles avaient débuté comme fidèles du culte de
Yellamma à Kamataka mais abouti ici comme danseuses dans les temples
plus prosaïques de la chair. Il en avait marre des usines textiles et des trains
locaux et du désordre et de la prolifération, et il désirait cette Vilayet de
rêve, d’équilibre et de modération qui avait fini par l’obséder nuit et jour.
Ses comptines préférées étaient celles qui portaient la nostalgie des villes
étrangères : kitchy-con kitchy-ki kitchy-con stanty-eye kitchy-ople, kitchy-
cople, kitchy-Con-stanti-nople. Et son jeu préféré était la version de un-
deux-trois-soleil dans laquelle, quand c’était à lui de compter, il tournait le
dos à ses camarades qui s’avancaient à pas de loup, et il baragouinait, tel un
mantra, telle une incantation, les sept lettres de la ville de rêve ellehoenne
déèreheuesse. Au fond de son cœur, il s’avançait â pas de loup vers
Londres, lettre par lettre, de la même façon que ses camarades s’avançaient
vers lui. Ellehoenne déèreheuesse Londres.

La mutation de Salahuddin Chamchawala en Saladin Chamcha


commença, on le verra, dans l’ancien Bombay, bien avant qu’il soit assez
près de Trafalgar Square pour entendre le rugissement des lions. Quand
l’équipe anglaise de cricket jouait contre celle de l’Inde au stade de
Braboume, il priait que les Anglais remportent la victoire, que les créateurs
du jeu puissent vaincre les parvenus locaux, que l’ordre des choses soit
maintenu. (Mais on faisait toujours match nul, à cause de la mollesse et de
la somnolence du terrain du stade de Braboume ; la question essentielle,
créateur contre imitateur, colonisateur contre colonisé, restait par force sans
réponse.)

À treize ans il était assez âgé pour jouer sur les rochers de Scandai Point
sans que son ayah, Kasturba, ait besoin de le surveiller. Et un jour (ce fut
ainsi, ce ne fut pas ainsi), il sortit tranquillement de chez lui, de cette vaste
maison qui s’effritait, recouverte d’une croûte de sel, dans le style parsi,
toute de colonnes, de volets et de petits balcons, il traversa le jardin qui était
la fierté et la joie de son père et qui, le soir, dans une certaine lumière
pouvait donner l’impression d’être infini (curieux aussi, une énigme non
résolue, parce que personne, ni son père, ni le jardinier, ne pouvait lui dire
le nom de la plupart des plantes et des arbres), et il passa le portail, une
grandiose folie, une reproduction de l’açc de triomphe romain de Septime
Sévère, et il franchit la démence sauvage de la rue, et il enjamba le mur de
la digue, et il arriva enfin sur l’immense étendue de rochers noirs et
brillants avec leurs flaques d’eau pleines de crevettes. Des jeunes filles
chrétiennes en robe d’été ricanaient, des hommes avec des parapluies
repliés se tenaient debout en silence et fixaient le bleu de l’horizon. Dans le
trou d’un rocher noir, Salahuddin vit un homme vêtu d’un dhoti penché sur
une flaque. Leurs yeux se rencontrèrent, et l’homme lui fit signe de
s’approcher avec un doigt qu’il posa ensuite sur ses lèvres. Chut, et le
mystère des flaques d’eau attira le jeune garçon vers l’inconnu. C’était un
être tout en os. La monture de ses lunettes semblait faite d’ivoire. Son doigt
se recourbait encore, et encore, comme un hameçon avec un appât, viens.
Quand Salahuddin descendit l’autre l’attrapa, lui mit la main sur la bouche
et l’obligea à avancer sa jeune main entre ses vieilles jambes décharnées,
pour qu’il y sente son os de chair. Le dothi ouvert aux vents. Salahuddin
n’avait jamais su se battre ; il fit ce qu’on l’obligeait à faire, et ensuite
l’autre se détourna simplement et le laissa partir.

Par la suite Salahuddin ne retourna jamais sur les rochers de Scandai


Point ; il ne raconta jamais à personne ce qui lui

Était arrivé, sachant que cela déclencherait une crise de neurasthénie chez
sa mère et se doutant que son père dirait que c’était de sa faute. Il lui
semblait que tout ce qui était dégoûtant, tout ce qu’il avait en horreur dans
sa ville natale, s’était rassemblé dans l’étreinte osseuse de l’inconnu, et
maintenant qu’il avait échappé à ce squelette maléfique il devait aussi
échapper à Bombay, ou mourir. Il commença à se concentrer avec
obstination sur cette idée, à fixer en permanence sa volonté sur cet objectif,
en mangeant en chiant en dormant, se convainquant qu’il réussirait à
provoquer le miracle même sans l’aide de la lampe paternelle. Il rêvait de
s’envoler par la fenêtre de sa chambre pour découvrir qu’il y avait, en
dessous de lui, – non pas Bombay – mais Londres proprement dit, Bigben
Nelsoncolumn Lordstavem Bloody-tower Queen. Mais tandis qu’il flottait
au-dessus de l’immense métropole il sentait qu’il perdait de l’altitude, et il
avait beau se débattre donner des coups de pieds nager-dans-l’air il
continuait à descendre lentement en spirale vers la terre, puis de plus en
plus vite, jusqu’à ce qu’il plonge la tête la première en hurlant vers la ville,
Saintpauls, Puddinglane, Threadneedlestreet, droit sur Londres comme une
bombe.
Quand l’impossible arriva, et quand son père, sans qu’il s’y attende, lui
offrit une éducation anglaise, pour se débarrasser de moi, pensa-t-il, sinon
pourquoi, c’est évident, mais à cheval donné on ne regarde pas la dent ainsi
desuite, sa mère Nasreen Chamchawala refusa de pleurer, et, à la place, lui
prodigua ses conseils. « Ne deviens pas sale comme ces Anglais, lui
conseilla-t-elle. Ils ne s’essuient le derrière qu’avec du papier. Et ils se
baignent tous dans la même eau sale. » Salahuddin vit dans ces basses
calomnies la preuve qu’elle faisait tout son possible pour l’empêcher de
partir, et malgré l’amour qu’ils ressentaient l’un pour l’autre, il répondit : «
Ce que tu dis est impensable, Ammi. L’Angleterre est une grande
civilisation, qu’est-ce que tu racontes, ce sont des bêtises. »

Elle eut un petit sourire irrité et ne discuta pas. Et, plus tard, elle resta les
yeux secs sous l’arc de triomphe du portail et refusa d’aller à l’aéroport de
Santacruz pour le voir partir. Son fils unique. Elle entassa des colliers de
fleurs autour de son cou jusqu’à ce que les parfums écœurants de l’amour
maternel lui fassent tourner la tête.

Nasreen Chamchawala était la plus minuscule, la plus fragile des femmes,


elle avait des os comme des tinkas, comme de minuscules échardes de bois.
Pour compenser son insignifiance physique elle prit l’habitude dès son plus
jeune âge de s’habiller dans un style extravagant, excessif. Elle portait des
saris aux dessins éclatants, criards même : une soie jaune citron décorée
d’énormes carreaux de brocart, des spirales op-art noires-et-blanches qui
donnaient le vertige, de gigantesques empreintes de lèvres rouges sur un
fond d’un blanc éclatant. Les gens lui pardonnaient ses goûts tapageurs
parce qu’elle portait ces vêtements aveuglants avec une grande innocence ;
parce que la voix qui émanait de cette cacophonie textile était frêle,
hésitante et correcte. Et à cause de ses soirées.

Chaque vendredi de sa vie de femme mariée, Nasreen remplissait les


salons de la résidence Chamchawala, ces pièces d’habitude obscures
comme d’immenses caveaux funéraires vides, de lumières radieuses et
d’amis raides. Quand Salahuddin était petit garçon il voulait à tout prix
jouer au portier, et il accueillait les invités laqués et recouverts de bijoux
avec un grand sérieux, les autorisant à lui caresser la tête et à l’appeler mimi
et mapuche. Le vendredi la maison était pleine de bruit ; il y avait des
musiciens, des chanteurs, des danseurs, les derniers tubes de Radio Ceylan,
des spectacles de marionnettes hurleuses dans lesquels des rajahs de terre
cuite et peinte chevauchaient des étalons-marionnettes, décapitaient des
marionnettes-ennemies avec des imprécations et des épées de bois. Pendant
le reste de la semaine, Nasreen traversait la maison à pas de loup, femme-
pigeon qui marchait dans l’obscurité sur la pointe des pieds, comme si elle
avait peur de troubler le silence des ombres ; et son fils, marchant dans ses
pas, acquit lui aussi une démarche légère pour ne pas réveiller les lutins ou
les génies tapis dans le noir.

Mais : la prudence de Nasreen Chamchawala ne réussit pas à lui sauver la


vie. L’horreur la prit et l’assassina quand elle se croyait le plus en sécurité,
vêtue d’un sari couvert de photos et de titres de journaux à scandale, dans la
lumière des chandeliers, entourée de ses amis.

Mais à ce moment-là cinq ans et demi avaient passé depuis que le jeune
Salahuddin, couvert de fleurs et de conseils, avait embarqué dans un DC 8
pour partir vers l’Occident. Devant lui, l’Angleterre ; à côté de lui, son père,
Changez Chamchawala ; en dessous de lui, la maison et la beauté. Comme
Nasreen, le futur Saladin n’avait jamais pu pleurer facilement.

Dans ce premier avion il lut des histoires de science-fiction sur les


migrations interplanétaires : Fondation d’Asimov, Les Chroniques
martiennes de Ray Bradbury. Il imagina que le DC 8 était le vaisseau mère,
transportant l’Être Choisi, l’Élu de Dieu et des hommes, traversant des
distances impensables, voyageant pendant des générations, se reproduisant
selon des méthodes eugéniques, pour que leur semence puisse un jour
prendre racine dans le meilleur des mondes sous un soleil jaune. Il corrigea
ce qu’il venait de dire : pas le vaisseau mère, mais le vaisseau père, parce
qu’après tout il était là, le grand homme, Abbu, papa. Le jeune Salahuddin
de-treize-ans, abandonnant ses doutes et ses griefs récents, retrouva
l’adoration enfantine pour son père, parce qu’il l’avait, il l’avait, il l’avait
adoré, parce qu’avant d’avoir commencé à penser par lui-même c’était un
grand homme, et que discuter avec lui c’était trahir son amour, mais
qu’importe, Je l’accuse d’être devenu mon Être Suprême, ce qui s’était
passé par la suite ressemblait à la perte de la foi… oui, le vaisseau père, un
avion n’était pas une matrice volante mais un phallus de métal, et les
passagers des spermatozoïdes prêts à être déversés.

Cinq heures et demie de décalage horaire ; mets ta montre la tête en bas à


Bombay et tu verras l’heure de Londres. Mon père, penserait Chamcha bien
des années plus tard, dans son amertume. Je l’accuse d’avoir inversé le
Temps.

Jusqu’où sont-ils allés en avion ? Cinq mille cinq cents miles à vol
d’oiseau. Ou : de l’indianité à l’anglicité, une distance incommensurable.
Ou : pas loin du tout, parce qu’ils quittèrent une grande ville pour retomber
dans une autre.

La distance entre les grandes villes est toujours petite ; un villageois, qui
parcourt cent miles pour aller à la ville, traverse un espace plus vide, plus
sombre et plus terrifiant.

Ce que fit Changez Chamchawala quand l’avion décolla : en prenant soin


que son fils ne le voie pas, il croisa deux paires de doigts de chaque main, et
se tourna les pouces.

Et quand ils furent installés dans un hôtel à quelques mètres de l’ancien


site de l’arbre de Tybum, Changez dit à son fils : « Prends. Ceci
t’appartient. » Et il lui tendit, à bout de bras, un portefeuille noir au sujet
duquel il ne pouvait y avoir aucune erreur. « Tu es un homme maintenant.
Prends-le. »

La restitution du portefeuille confisqué, avec tout son argent, n’était qu’un


des petits pièges de Changez Chamchawala. Salahuddin s’y était laissé
prendre toute sa vie. À chaque fois que son père voulait le punir, il lui
offrait un cadeau, une barre de chocolat d’importation ou une portion de
fromage kraft, et il l’arrachait au moment où son fils s’avançait pour le
prendre. « Espèce d’âne, disait Changez avec mépris. Ma carotte te conduit
toujours vers mon bâton. »

À Londres Salahuddin prit le portefeuille offert, acceptant ce cadeau de


virilité ; puis son père dit : « Maintenant que tu es un homme, c’est à toi de
veiller sur ton vieux père pendant que nous sommes à Londres. Tu régleras
toutes les notes. »

Janvier, 1961. Une année qu’on peut mettre la tête en bas et,
contrairement à la montre, elle indiquera la même chose. C’était l’hiver ;
mais si Salahuddin Chamchawala se mit à trembler dans sa chambre
d’hôtel, c’était parce qu’il mourait de peur ; sa marmite de pièces d’or
s’était, brusquement, transformée en malédiction de sorcier.

Ces deux semaines à Londres avant d’entrer en pension se transformèrent


en cauchemar de caisses et de calculs, parce que Changez ne plaisantait pas
et ne mit pas une seule fois la main à la poche. Salahuddin dut s’acheter ses
vêtements, un mackintosh croisé en serge bleu et sept chemises à rayures
bleues-et-blanches de chez Van Hensen avec des cols semi-durs détachables
que Changez l’obligeait à porter tous les jours, afin de s’habituer aux
boutons de col, et Salahuddin avait l’impression qu’on lui enfonçait un
couteau non aiguisé juste en dessous de sa pomme d’Adam nouvellement
poussée ; et il fallait qu’il s’assure qu’il aurait assez d’argent pour la
chambre d’hôtel, et le reste, et il était trop inquiet pour demander à son père
s’ils pouvaient aller au cinéma, même pas une seule fois, même pas pour
voir L’Enfer de saint Trinians, ou dîner à l’extérieur, même pas une seule
fois au restaurant chinois, et des années plus tard de ses quinze premiers
jours passés dans sa Ellehoenne Déèreheuesse bien-aimée il ne se
souviendrait que de livres sterling pence, comme le disciple du roi-
philosophe Chanakya qui demanda au grand homme ce qu’il entendait
quand il disait qu’on pouvait vivre dans le monde sans y vivre, et à qui il fut
répondu de transporter un broc d’eau rempli à ras bord à travers une foule
en liesse sans en renverser une seule goutte, sous peine de mort, et quand il
revint il se révéla incapable de décrire les festivités, s’étant comporté
comme un aveugle, ne voyant que le pot sur sa tête.

Pendant cette période, Changez Chamchawala devint de plus en plus


impassible, semblant ne pas savoir s’il mangeait ou buvait ou faisait
quelque chose, il était heureux de rester assis dans la chambre d’hôtel à
regarder la télévision, surtout quand il y avait un dessin animé qui se passait
à l’âge de pierre, parce que, disait-il à son fils, l’héroïne lui rappelait
Nasreen. Salahuddin essayait de montrer qu’il était un homme en jeûnant
avec son père, en tentant de le dépasser, mais il n’y arrivait jamais, et quand
les crampes d’estomac devenaient trop fortes il sortait de l’hôtel pour aller
dans la gargote d’à côté où l’on pouvait acheter des poulets rôtis à emporter
qui dégoulinaient de graisse dans la vitrine, en tournant lentement sur leurs
broches. Quand il rapportait le poulet à l’hôtel il était gêné, il ne voulait pas
que le personnel le voie, alors il le fourrait sous son vêtement croisé en
serge et il montait dans l’ascenseur en puant le poulet rôti, le mackintosh
gonflé, les joues rouges. Sous le regard des douairières et des wallas
d’ascenseur, il sentait naître en lui cette rage implacable qui continuerait de
brûler, sans relâche, pendant plus d’un quart de siècle ; qui ferait s’évaporer
l’adoration paternelle de son enfance et ferait de lui un homme sans foi, qui
s’efforcerait, dorénavant, de se passer de tout dieu ; qui renforcerait, peut-
être, sa détermination à devenir l’être que son père ne-pourrait-jamais-
devenir, c’est-à-dire un Anglais commilfaut. Oui, un Anglais, même si sa
mère avait eu raison en tout, même s’il n’y avait que du papier dans les
toilettes et de l’eau tiède, sale, boueuse et savonneuse pour se laver après
avoir fait du sport, même si cela signifiait toute une vie sous les arbres
dénudés de l’hiver dont les doigts s’agrippaient désespérément aux heures
rares et pâles de la lumière humide et filtrée. Les nuits d’hiver, lui qui
n’avait jamais dormi que sous un seul drap, restait allongé sous des
montagnes de laine et se sentait comme le personnage d’un mythe ancien,
condamné par les dieux à avoir la poitrine écrasée par un rocher ; mais
qu’importe, il serait anglais, même si ses camarades de classe se moquaient
de sa voix et l’excluaient de leurs secrets, parce que ces exclusions ne
faisaient que renforcer sa détermination, et à ce moment-là il commença à
agir, à trouver des masques que ces garçons reconnaîtraient, des masques de
visage pâle, des masques de clown, jusqu’à ce qu’il leur fasse croire qu’il
était O.K., qu’il était quelqu’un-comme-nous. Il les trompa comme un être
humain astucieux peut persuader des gorilles de l’accepter dans leur tribu,
de le cajoler et de le caresser et de lui fourrer des bananes dans la bouche.

(Quand il eut payé la dernière note, et que le portefeuille trouvé au pied


d’un arc-en-ciel fut vide, son père lui dit : « Tu vois. Tu as payé. J’ai fait de
toi un homme. » Mais quel homme ? Les pères ne le savent jamais. Jamais
avant ; jamais avant qu’il soit trop tard.)
Un jour, peu de temps après qu’il eut commencé l’école, il descendit au
petit déjeuner et trouva un hareng fumé dans son assiette. Il resta assis là,
sans savoir par quel bout le prendre. Puis il mordit dedans, et eut la bouche
pleine d’arêtes. Et après les avoir retirées, une autre bouchée, d’autres
arêtes. Ses camarades le regardaient souffrir en silence ; personne ne lui dit,
attends, laisse-moi te montrer, ça se mange comme ça. Il lui fallut quatre-
vingt-dix minutes pour manger le hareng et on ne l’autorisa pas à se lever
de table avant d’avoir fini. À ce moment-là il tremblait, et il aurait pleuré
s’il en avait été capable. Puis il pensa qu’il avait reçu une bonne leçon.
L’Angleterre était un hareng fumé d’un goût particulier et plein d’arêtes, et
personne ne lui dirait jamais comment s’y prendre pour la manger. Il
découvrit qu’il était quelqu’un de profondément méchant. « Je vais leur
montrer, se promit-il. Vous allez voir si je n’en suis pas capable. » Le
hareng mangé fut sa première victoire, son premier pas dans la conquête de
l’Angleterre.

Guillaume le Conquérant, dit-on, commença par manger une pleine


bouchée de sable anglais.

Cinq ans plus tard il rentra chez lui après avoir quitté l’école, pour
attendre la rentrée universitaire anglaise, et sa transformation en Vilayeti
était déjà bien avancée. « Ecoute comme il se plaint bien, disait Nasreen à
son père pour le taquiner. Il critique tout-tout, les ventilateurs sont mal fixés
au toit et ils vont tomber et nous trancher la tête pendant notre sommeil, dit-
il, et la nourriture fait grossir, pourquoi est-ce qu’on fait tout frire, veut-il
savoir, les balcons du dernier étage sont dangereux et la peinture s’écaille,
pourquoi ne sommes-nous pas fiers du décor dans lequel nous vivons, n’est-
ce pas, et le jardin est une forêt vierge, nous sortons de la jungle, pense-t-il,
et regarde la vulgarité de nos films, ils ne l’amusent plus, et il y a tellement
de maladies qu’on ne peut même pas boire l’eau du robinet, mon Dieu, il a
vrai-. ment reçu une éducation, Changez, notre petit Sallu, de-retour-
d’Angleterre, et qui parle si bien et tout. »

Le soir ils marchaient sur la pelouse, ils regardaient le soleil descendre


dans la mer, ils erraient dans l’ombre de ces grands arbres aux branches
étendues, dont quelques-unes ressemblaient à des serpents et d’autres
portaient la barbe, que Salahuddin (qui maintenant se faisait appeler Saladin
selon la mode de l’école anglaise, mais qui resterait encore Chamchawala
pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’un agent théâtral raccourcisse son
nom pour des raisons commerciales) commençait à savoir nommer, jaquier,
banian, jacaranda, langues de feu, platanes. De petites plantes chhoi-mooi
ne-me-touchez-pas poussaient au pied de son arbre de vie, le noyer que
Changez avait planté de ses propres mains le jour de la venue au monde de
son fils. Père et fils devant l’arbre de naissance se sentaient tous deux
maladroits, incapables de réagir correctement aux gentilles taquineries de
Nasreen. Une idée mélancolique avait envahi Saladin : le jardin était un
plus bel endroit avant qu’il n’en connaisse les noms, quelque chose avait été
perdu qu’il ne pourrait plus jamais retrouver. Et Changez Chamchawala se
rendait compte qu’il ne pouvait plus regarder son fils droit dans les yeux,
parce que l’amertume qu’il y voyait lui glaçait presque le cœur. Quand il
parla, se détournant brutalement du noyer de dix-huit-ans dans lequel,
plusieurs fois pendant leur longue séparation, il avait pensé qu’habitait
l’âme de son fils unique, les mots jaillirent pleins d’incorrections et lui
donnèrent l’air du personnage raide et froid qu’il avait espéré ne jamais
devenir, et auquel il redoutait de ne pas pouvoir échapper.

« Dis à ton fils, hurla Changez à Nasreen, que s’il est allé à l’étranger
apprendre le mépris des siens, alors les siens ne pourront éprouver que du
mépris pour lui. Pour qui se prend-il ? Un petit maître, un gros ponte ? Est-
ce mon destin : perdre un fils pour retrouver un phénomène de foire ?

— Qui que je sois, mon cher père, dit Saladin au vieil homme, je te dois
tout. » *

Ce fut leur dernier bavardage familial. Pendant tout l’été la situation resta
tendue, malgré les tentatives de médiation de Nasreen, il faut que tu
demandes pardon à ton père, mon chéri, le pauvre homme souffre comme
un beau diable mais sa fierté lui interdit de te prendre dans ses bras. Même
l’ayah Kasturba et son mari, le vieux porteur Vallabh, essayèrent
d’intervenir mais ni le père ni le fils ne voulurent céder. « Même étoffe,
c’est ça le problème, dit Kasturba à Nasreen. Papa et fiston, même étoffe,
même chose. »

Quand éclata la guerre avec le Pakistan, en septembre de cette année-là,


Nasreen décida, dans une sorte de défi, qu’elle n’annulerait pas ses soirées
du vendredi, « pour montrer que les Hindous-Musulmans peuvent aussi
bien s’aimer que se haïr », fit-elle remarquer. Changez vit une lueur dans
ses yeux et n’essaya pas de discuter, mais il donna l’ordre aux domestiques
de couvrir les fenêtres avec des rideaux de couvre-feu. Ce soir-là, pour la
dernière fois, Saladin Chamchawala reprit son ancien rôle de portier, vêtu
d’un smoking anglais, et quand les invités arrivèrent – les mêmes vieux
invités, toujours les mêmes mais que la poussière du temps avait rendu gris
– ils lui accordèrent les mêmes vieilles caresses et les mêmes vieux baisers,
les bénédictions nostalgiques de sa jeunesse. « Comme il a grandi, disaient-
ils. Quel amour, que dire. » Ils essayaient tous de dissimuler leur peur de la
guerre, danger de raids aériens, disait la radio, et quand ils ébouriffaient les
cheveux de Saladin leurs mains tremblaient un peu trop, ou elles étaient
trop brutales.

Tard dans la soirée les sirènes chantèrent et les invités coururent se mettre
à l’abri, ils se cachèrent sous les lits, dans les placards, n’importe où.
Nasreen Chamchawala se retrouva seule à la table chargée de nourriture, et
essaya de rassurer la compagnie en restant là dans son sari où étaient
imprimées les dernières nouvelles, mâchonnant un morceau de poisson
comme si de rien n’était. Et ainsi, quand elle commença à s’étrangler sur
l’arête de sa mort il n’y avait personne pour l’aider, ils étaient tous
accroupis dans les coins, les yeux fermés ; même Saladin, le conquérant des
harengs, Saladin à la moue dédaigneuse de-retour-d’Angleterre, avait perdu
son assurance. Nasreen Chamchawala tomba, se contracta, s’étouffa,
mourut, et quand la sirène de fin d’alerte sonna les invités émergèrent
timidement pour découvrir leur hôtesse morte au milieu de là salle à
manger, emportée par l’ange exterminateur, Khali-pili Khalaas, comme on
dit à Bombay, disparue sans raison, partie pour de bon.

Moins d’un an après la mort de Nasreen Chamchawala pour n’avoir pas


su triompher des arêtes de poisson à la manière de son fils éduqué à
l’étranger, Changez se remaria sans prévenir personne. Dans son université
anglaise, Saladin reçut une lettre de son père lui donnant l’ordre, dans la
phraséologie irritante, pompeuse et vieillotte qu’il employait toujours dans
sa correspondance, d’être heureux. « Réjouis-toi, disait la lettre, car ce qui
est perdu est ressuscité. » L’explication de cette phrase sibylline se trouvait
plus bas dans l’aérogramme, et quand Saladin apprit que sa nouvelle belle-
mère s’appelait également Nasreen, quelque chose se passa dans sa tête, et
il écrivit à son père une lettre pleine de cruauté et de colère, dont la violence
était du genre de celle qui n’existe qu’entre les pères et les fils, et qui diffère
de celle qui existe entre les filles et les mères, dans la mesure où se cache
derrière elle la possibilité d’une vraie bagarre à coups de poing. Changez lui
répondit par retour du courrier ; une lettre brève, quatre lignes d’injures
archaïques, goujat malotru butor coquin fripon bâtard gredin. « Veuille
considérer désormais tout lien familial comme irréparablement rompu,
concluait la lettre. Tu es responsable des conséquences. » Après un an de
silence, Saladin reçut une seconde communication, une lettre de pardon qui
était sous tous ses aspects plus difficile à accepter que le premier coup de
foudre excommunicateur. « Quand tu deviendras père, Ô mon fils, lui
confiait Changez Chamchawala, tu connaîtras ces instants – ah ! Si doux ! –
où, par amour, nous faisons danser le joli bambin sur notre genou ; puis,
sans avertissement ni provocation, le petit être béni – puis-je m’ouvrir avec
franchise ? – nous mouille. Pendant un instant peut-être nous avons le cœur
qui se soulève, une vague de colère monte dans notre sang – mais elle meurt
aussitôt, aussi vite qu’elle est venue. Car ne comprenons-nous pas, en tant *
qu’adultes, que le pauvre petit n’est pas à blâmer ? Il ne sait pas ce qu’il
fait. »

Profondément offensé d’être comparé à un bébé qui fait pipi, Saladin


garda un silence qu’il espérait digne. Au moment de son diplôme il avait
obtenu un passeport britannique, parce qu’il était arrivé dans le pays juste
avant le renforcement de la législation, dans un petit mot il put donc
informer Changez qu’il avait l’intention de s’installer à Londres et de
chercher du travail comme acteur. La réponse de Changez Chamchawala
arriva en express. « Tu ferais aussi bien de devenir une espèce de gigolo.
J’ai la conviction qu’un démon t’habite et t’a changé l’esprit. Toi qui as tant
reçu : ne crois-tu pas devoir quelque chose à quelqu’un ? A ton pays ? Au
souvenir de ta pauvre mère ? A ton propre esprit ? Vas-tu passer ta vie à
t’agiter et à te pavaner sous des projecteurs, à embrasser des femmes
blondes sous le regard d’inconnus qui ont payé pour regarder ta honte. Tu
n’es plus mon fils, mais un vampire, un hoosh, un démon sorti de l’enfer.
Un acteur ! Réponds à cette question : que vais-je dire à mes amis ? »
Et sous la signature, un post-scriptum pathétique et coléreux. «
Maintenant que tu as ton mauvais génie, ne crois pas que tu vas hériter de
ma lampe magique. »

Par la suite, Changez Chamchawala écrivit à son fils à intervalles


irréguliers, et dans chaque lettre il revenait sur le thème des démons et de la
possession : « Un homme qui n’est pas fidèle à lui-même devient un
mensonge à deux jambes, et de telles créatures sont le meilleur ouvrage de
Chaytan », écrivait-il, et aussi, dans la veine sentimentale : « Ton âme j’ai
gardée, mon fils, ici dans ce noyer. Le démon n’a pris que ton corps. Quand
tu te libéreras de lui, reviens et reprends ton esprit immortel. Il fleurit dans
le jardin. »

L’écriture de ces lettres s’altéra au cours des années, et d’une confiance


pleine de fioritures, qui l’avait rendue immédiatement reconnaissable, elle
devint plus étroite, plus sobre, plus pure. Finalement, les lettres s’arrêtèrent,
mais Saladin apprit par d’autres sources que la préoccupation de son père
envers le surnaturel avait continué de s’approfondir, jusqu’à ce qu’il se
transforme en ermite, peut-être pour échapper à ce monde dans lequel des
démons pouvaient vous voler le corps de votre propre fils, un monde
dangereux pour l’homme d’une vraie foi religieuse.

La métamorphose de son père troubla Saladin, même à une telle distance.


Ses parents avaient été des musulmans à la manière nonchalante des
habitants de Bombay ; Changez Chamchawala avait paru davantage un dieu
à son fils nouveau-né qu’Allah lui-même. Que ce père, que cette déité
profane (bien que maintenant discréditée), soit tombé à genoux dans son
grand âge et ait commencé à s’incliner vers La Mecque était difficile à
accepter pour son fils athée.

« J’en accuse cette sorcière », se disait-il, tombant pour des raisons


rhétoriques dans le même langage d’envoûtements et de lutins que son père
avait commencé à employer. « Cette Nasreen numéro deux. Est-ce moi qui
suis envoûté, est-ce moi qui suis possédé ? Ce n’est pas mon écriture qui a
changé. »

Les lettres cessèrent d’arriver. Les années passèrent ; puis Saladin


Chamcha, acteur, self-made man, revint à Bombay avec la Compagnie
Prospéra, pour interpréter le rôle du docteur indien dans La Milliardaire, de
George Bernard Shaw. Sur scène, il adapta sa voix aux exigences du rôle,
mais les expressions longuement contenues, les voyelles et les consonnes
écartées, commencèrent à s’échapper de sa bouche et du théâtre. Sa voix le
trahissait ; et il découvrit que les autres parties de son corps étaient capables
d’autres trahisons, elles aussi.

Selon une certaine façon de voir les choses, l’homme qui a pour but de se
créer s’approprie le rôle du Créateur ; c’est un anormal, un blasphémateur,
l’abomination des abominations. D’un autre point de vue, on peut imaginer
en lui du pathos, de l’héroïsme dans sa lutte, dans sa volonté de prendre des
risques : tous les mutants ne survivent pas. Ou bien, considérons-le sous un
angle socio-politique : la plupart des migrants apprennent, et peuvent
devenir des masques. Nos descriptions fausses, pour contrecarrer les,
mensonges inventés à notre sujet, cachent pour des raisons de sécurité nos
moi secrets.

Un homme qui s’invente lui-même a besoin de quelqu’un qui croie en lui,


pour lui prouver qu’il a réussi. Pour à nouveau jouer à Dieu, pourrait-on
dire. Ou l’on pourrait réduire ses prétentions, et penser à Tinkerbell, la fée
de Peter Pan ; les fées n’existent pas si les enfants ne frappent pas dans
leurs mains. Ou l’on pourrait dire tout simplement : c’est exactement
comme d’être un homme.

Pas seulement le besoin qu’on croie en vous, mais celui de croire en


quelqu’un d’autre. T’a pigé : c’est ça l’amour.

Saladin Chamcha rencontra Pamela Lovelace cinq jours et demi avant la


fin des années soixante, quand les femmes portaient encore des foulards
dans les cheveux. Elle se tenait debout au milieu d’une pièce pleine
d’actrices trotskistes et le fixait de ses yeux si brillants, si brillants. Il la
monopolisa toute la soirée et elle ne cessa pas de sourire et elle s’en alla
avec un autre homme. Il rentra chez lui pour rêver à ses yeux et à son
sourire, à sa minceur, à sa peau. Il la poursuivit pendant deux ans.
L’Angleterre cède ses trésors avec regret. Sa propre persévérance l’étonna,
et il comprit que Pamela était devenue la gardienne de son destin, que si elle
ne cédait pas, toute sa tentative de métamorphose échouerait. « Laisse-moi
faire », la suppliait-il, en luttant poliment avec elle sur son tapis blanc, pour
se retrouver à minuit à l’arrêt du bus coupablement couvert de morceaux de
laine.

« Crois-moi. Je suis celui qu’il te faut. »

Une nuit, sans qu’il s’y attende, elle le laissa faire, elle dit qu’elle croyait.
Il l’épousa avant qu’elle ne change d’avis, mais ne sut jamais lire dans ses
pensées. Quand elle était malheureuse, elle s’enfermait dans sa chambre
jusqu’à ce „ qu’elle aille mieux. « Ça ne te regarde pas, lui disait-elle. Je ne
veux pas qu’on me voie dans cet état. » Il l’appelait son coquillage. «
Ouvre-moi », disait-il en tambourinant sur toutes les portes fermées de leur
vie commune, d’abord de leur sous-sol, puis de leur appartement, enfin de
leur résidence. « Je t’aime, laisse-moi entrer. » Il avait tellement besoin
d’elle, pour se rassurer sur sa propre existence, qu’il ne comprit jamais le
désespoir de son sourire éclatant et permanent, la terreur de cet éclat avec
lequel elle faisait face au monde, ou les raisons pour lesquelles elle se
cachait quand elle ne pouvait plus briller. Seulement quand il fut trop tard,
elle lui raconta que ses parents s’étaient suicidés ensemble au moment où
ses règles avaient commencé, submergés par des dettes de jeu, la laissant
avec ce beuglement aristocratique de la voix qui la faisait passer pour une
privilégiée, une femme qu’on envie, alors qu’en fait elle était abandonnée,
perdue, que ses parents n’avaient même pas pu attendre qu’elle ait grandi,
c’était de cette façon qu’on l’aimait, aussi bien sûr elle n’avait aucune
confiance en elle, et chaque instant qu’elle passait dans ce monde la
remplissait de panique, alors elle souriait et souriait et peut-être une fois par
semaine elle fermait la porte et tremblait comme une coquille, une cosse de
cacahuète vide, un singe sans noix.

Ils ne réussirent jamais à avoir d’enfant ; elle s’en accusait.

Au bout de dix ans Saladin découvrit que cela avait quelque chose à voir
avec ses propres chromosomes, deux gènes trop longs ou trop courts, il ne
s’en souvenait plus. Son héritage génétique ; apparemment il avait de la
chance d’exister, de la chance de ne pas être une sorte de monstre. Est-ce
que cela venait de sa mère ou de son père ? Les médecins ne pouvaient se
prononcer ; il en accusa, on devine facilement qui, après tout, ça ne se fait
pas de penser du mal des morts.
Dernièrement ils ne s’entendaient plus.

Il se dit ça après, mais pas pendant.

Ensuite, il se dit, nous étions en crise, peut-être à cause de l’absence de


bébé, ou peut-être parce que nous nous sommes éloignés l’un de l’autre,
peut-être ceci, peut-être cela.

Pendant tout ce temps, il essayait d’ignorer toute la tension, toutes les


difficultés, toutes les disputes qui n’avaient jamais éclaté, il fermait les yeux
et attendait que son sourire revienne. Il voulait croire à ce sourire, à cette
brillante contrefaçon de la joie.

Il essaya de leur inventer un avenir heureux, de le réaliser en le fabriquant


et en y croyant. En route pour l’Inde il pensait à quel point il avait de la
chance de l’avoir, j’ai de la chance oui je l’ai ne discute pas je suis le type le
plus heureux de la terre. Et : comme c’était merveilleux de voir se dérouler
devant soi une avenue d’années ombragées, l’espoir de vieillir en présence
de sa gentillesse.

Il avait fait de si grands efforts et avait tellement failli se convaincre de la


vérité de ces pauvres fictions que quand il coucha avec Zeeny Vakil dans les
quarante-huit heures qui suivirent son arrivée à Bombay, la première chose
qu’il fit, avant même de faire l’amour, ce fut de s’évanouir, de tomber dans
les pommes, parce que les messages qui parvenaient à son cerveau
montraient un désaccord profond, comme si son œil droit avait vu le monde
bouger à gauche alors que l’œil gauche le voyait glisser à droite.

Zeeny était la première Indienne avec qui il avait fait l’amour. Elle fit
irruption dans sa loge après la générale de La Milliardaire, avec ses bras de
chanteuse d’opéra et sa voix râpeuse, comme si cela ne faisait pas des
années. Des années. « Ah, quelle déception, je te jure, je suis,restée
jusqu’au bout rien que pour t’entendre chanter « Ô mon Dieu » comme
Peter Sellers tu vois, je me suis dit, attendons pour voir s’il a appris à
chanter, tu te souviens quand tu imitais Elvis avec ta raquette de squash,
chéri, trop drôle, complètement fêlé. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? On
ne chante pas au théâtre. Tant pis. Écoute, est-ce que tu peux fausser
compagnie à tous ces visages pâles et sortir avec les métèques ? Tu as peut-
être oublié comment c’est. »

Il se souvenait d’elle comme d’une adolescente maigrichonne avec une


coiffure qui penchait d’un côté et un sourire qui penchait de l’autre. Une
fille intrépide et pas sage. Une fois, pour la beauté du geste, elle alla dans
un adda mal famé, un bouge, sur Falkland Road, et elle s’assit pour fumer
une cigarette et boire un Coca jusqu’à ce que les maquereaux qui
dirigeaient le bar menacent de lui taillader le visage, parce qu’on
n’acceptait pas les indépendantes. Elle les dévisagea, finit sa cigarette, s’en
alla. Courageuse. Peut-ctre folle. Maintenant elle avait une trentaine
d’années, elle était médecin et dirigeait une consultation au Breach Candy
Hospital, elle soignait les sans-abri de la ville, elle était partie à Bhopal dès
que la nouvelle du nuage invisible américain qui rongeait les yeux et les
poumons des gens avait été connue. Elle était critique d’art, et son livre, sur
les bornes du mythe de l’authenticité, cette camisole de force folklorique
qu’elle avait essayé de remplacer par l’éthique d’un éclectisme validé par
l’histoire, la culture nationale n’était-elle pas fondée sur le principe de
l’emprunt de n’importe lequel des vêtements qui semblait convenir, aryen,
moghol, britannique, prends-le-bon-laisse-le-con ? -son livre avait créé tout
un ramdam, surtout à cause de son titre. Elle l’avait intitulé Un bon Indien.
« Sous-entendu, est un Indien mort, dit-elle à Chamcha quand elle lui en
offrit un exemplaire. Pourquoi devrait-il y avoir une façon bonne et correcte
d’être un métèque ? C’est ça le fondamentalisme hindou. A vrai dire, nous
sommes tous de mauvais Indiens. Et quelques-uns sont pires que les autres.
»

Elle était dans tout l’éclat de sa beauté, les cheveux longs non attachés, et
à cette époque elle n’était plus maigrichonne. Cinq heures après son
irruption dans la loge de Saladin ils se mettaient au lit, et il s’évanouissait.
Quand il revint à lui elle lui expliqua : « J’ai glissé un calmant dans ton
verre. » Il ne réussit jamais à savoir si elle avait dit ou non la vérité.

Saladin devint l’objet de la croisade de Zeenat Vakil. « On va te récupérer,


lui expliqua-t-elle. Monsieur, on va te ramener à nous. » Parfois il avait
l’impression qu’elle voulait y parvenir en le mangeant tout cru. Elle faisait
l’amour comme une cannibale et il était son morceau de porc. «
Connaissais-tu, lui demanda-t-il, la relation bien établie entre le régime
végétarien et l’envie de manger de l’homme ? » Zeeny, déjeunant sur les
cuisses nues de Saladin, secoua la tête. « Dans certains cas extrêmes,
poursuivit-il, la trop grande consommation de légumes libère dans
l’organisme des substances biochimiques qui peuvent exciter des fantasmes
de cannibalisme. » Elle leva les yeux et lui fit son sourire penché. Zeeny, la
belle vampire. « Allez, dit-elle. Nous sommes une nation de végétariens, et
tout le monde sait que notre culture est paisible et mystique. »

Lui, de son côté, était à manier avec précaution. La première fois qu’il
toucha ses seins des larmes brûlantes et inattendues qui avaient la couleur et
la consistance du lait de buffle jaillirent des yeux de Zeeny. Elle avait vu
mourir sa mère comme un poulet qu’on découpe pour le dîner, d’abord le
sein gauche, puis le droit, et le cancer s’était quand même étendu. Sa peur
de répéter la mort de sa mère mettait sa poitrine hors jeu. La terreur secrète
de la courageuse Zeeny. Elle n’avait jamais eu d’enfant mais pleurait des
larmes de lait.

Après leur première nuit d’amour – elle l’attaqua, ayant oublié ses larmes.
« Tu sais ce que tu es, je vais te le dire. Un déserteur, plus anglais que, tu
t’enveloppes dans ton accent angliche comme dans un drapeau, et ne crois
pas qu’il soit parfait, il se relâche, baba, comme une fausse moustache. »

« Il se passe quelque chose de bizarre, voulut-il dire, ma voix », mais il ne


sut comment l’exprimer, et il tint sa langue.

« Les gens comme toi, dit-elle en reniflant et en lui embrassant l’épaule,


vous revenez après longtemps et vous vous prenez pour dieusaitquoi. Eh
bien, mon petit chéri, nous, nous avons une mauvaise opinion de vous. »
Son sourire était plus éclatant que celui de Pamela. « Je crois, lui dit-il, tu
n’as pas perdu ton sourire à la Binaca. »

Binaca. D’où est-ce que ça venait, cette publicité de pâte dentifrice


oubliée depuis longtemps ? Et le son des voyelles sur lesquelles on ne
pouvait plus compter. Méfie-toi, Chamcha, fais attention à ton ombre. Ce
type obscur qui te surprend par-derrière.
Le deuxième soir elle arriva au théâtre accompagnée de deux amis, un
jeune cinéaste marxiste du nom de Geoige Miranda, une sorte d’énorme
baleine qui traînait les pieds avec les manches de son kurta retroussées, un
gilet ouvert portant de vieilles taches, et une moustache étonnamment
militaire aux pointes cirées ; et Bhupen Gandhi, poète et journaliste,
grisonnant prématurément mais dont le visage restait innocent comme celui
d’un bébé jusqu’à ce qu’il libère son ricanement malicieux. « Allez, Salad
baba, déclara Zeeny. On va faire la tournée des grands ducs. » Elle se
retourna vers ses compagnons. « Ces Asiatiques qui viennent de l’étranger,
déclara-t-elle, ils n’ont aucune honte. Saladin, on dirait une putain de laitue
!

— Il y a quelques jours, on a vu une journaliste de la télévision, dit


George Miranda. Les cheveux roses. Elle a dit qu’elle s’appelait Kerleeda.
Je n’ai pas compris.

— Écoute, George est trop naïf, le coupa Zeeny. Il ne sait pas que vous
êtes devenus des phénomènes de foire. Cette mademoiselle Singh,
scandaleux. Je lui ai dit, ton nom, c’est Khalida, chérie, ça rime avec
Dalida, la chanteuse, c’est de la cuisine publicitaire. Mais elle n’arrivait pas
à le prononcer. Son propre nom. Kerleeda, Kerleeda. Conduisez-moi à votre
cher leader. Vous n’avez aucune culture. Vous n’êtes plus que des métèques.
C’est pas vrai ce que je dis ? » ajouta-t-elle, brusquement joyeuse et ouvrant
de grands yeux, effrayée d’être allée trop loin. « Arrête de le tourmenter
Zeenat », dit Bhupen Gandhi de sa voix calme. Et George, maladroitement,
balbutia : « Y a pas de mal, vieux. On rigole Anatole. »

Chamcha décida de tendre l’autre joue et de répondre. « Zeeny, dit-il, la


terre est pleine d’indiens, tu le sais bien, on s’infiltre partout, on est
rétameurs en Australie et nos têtes finissent dans le frigidaire d’Amin Dada.
Christophe Colomb avait peut-être raison ; le monde est rempli d’Indes,
Orientales, Occidentales, Nordiques. Merde, tu devrais être fière de nous,
de notre goût du risque, de la façon dont nous repoussons les frontières. Il y
a une seule chose, nous ne sommes pas des Indiens comme toi. Tu devrais
t’y faire. Comment s’appelle le livre que tu as écrit déjà ?

— Écoutez, dit Zeeny en passant son bras sous le sien. Écoutez mon
Salad. Voilà qu’il veut être Indien après avoir passé sa vie à essayer de
blanchir. Tout n’est pas perdu, voyez-vous. Il y a encore quelque chose de
vivant là-dedans. » Et Chamcha sentit qu’il rougissait, il sentit son trouble
monter, l’Inde ; tout se mélangeait.

« Nom de Dieu, ajouta-t-elle, en le poignardant d’un baiser. Chamcha. Tu


déconnes. Tu te fais appeler Monsieur Lèche-Bottes et tu ne veux pas qu’on
rie. »

Dans FHindoustan délabrée de Zeeny, une voiture conçue pour une


culture avec domestiques, avec un siège arrière mieux rembourré que le
siège avant, il sentit la nuit se refermer sur lui comme une foule. L’Inde, qui
le mesurait du haut de son immensité oubliée, de sa pure présence, de
l’ancien désordre détesté. Une hijra amazone, vêtue comme une Wonder
Woman Indienne, avec même le trident d’argent, arrêta la circulation d’un
bras impérial et déambula devant eux. Chamcha fixa les yeux féroces
d’ilelle. Gibreel Farishta, la vedette de cinéma qui avait mystérieusement
disparu, pourrissait sur les panneaux publicitaires. Gravats, papiers gras,
bruit. Des affiches pour des cigarettes fumaient sur leur passage :
CIGARETTES CISEAUX – SATISFACTION DE L’HOMME D’ACTION.
Et, de façon plus improbable : CIGARETTES PANAMA -UN ÉLÉMENT
DU DÉCOR INDIEN.

« Où allons-nous ? » La nuit avait les reflets verts des tubes au néon.


Zeeny gara la voiture. « Tu es perdu ? l’accusa-t-elle. Qu’est-ce que tu
connais de Bombay ? Ta ville, mais qui ne l’a jamais été. Pour toi, c’est un
rêve d’enfance. Grandir à Scandai Point c’est comme vivre sur la lune. Pas
de clodos, non m’sieu, rien que des chambres de bonnes. Des membres de
Shiv Sena sont-ils venus pour y créer des troubles ? Où sont les voisins qui
crevaient de faim pendant la grève du textile ? Est-ce que Datta Samant a
organisé une manifestation devant vos maisons ? Quel âge avais-tu quand tu
as rencontré un syndicaliste ? Quel âge avais-tu quand tu es monté pour la
première fois dans un train et pas dans une voiture avec chauffeur ? Je t’en
prie, ce n’était pas Bombay, mon chéri. C’était le Pays des Merveilles, le
Peristan, le pays de Gulliver, Oz.

— Et toi ? lui rappela Saladin. Où étais-tu à l’époque ?


— Au même endroit, dit-elle violemment. Avec les pauvres cons de
Lilliputiens. »

Les rues mal famées. On repeignait un temple jain et des sacs plastiques
protégeaient les saints des éclaboussures. Un vendeur de journaux avait
étalé sur le trottoir des quotidiens pleins d’horreurs : une catastrophe
ferroviaire. Bhupen Gandhi se mit à parler à voix basse. Après l’accident,
dit-il, les survivants avaient nagé jusqu’à la berge (le train était tombé d’un
pont) où les attendaient des villageois, qui les avaient enfoncés sous l’eau
pour les noyer et piller leurs cadavres.

« Ta gueule, lui cria Zeeny. Pourquoi lui racontes-tu de pareilles choses ?


Il nous prend déjà pour des sauvages, pour une espèce inférieure. »

Dans une boutique, on vendait du bois de santal à brûler dans le temple de


Krishna tout proche ; on y vendait aussi des yeux de Krishna en émail rose-
et-blanc qui voyaient tout. « Il y a bien trop de choses à voir, dit Bhupen.
Ça c’est la vérité. »

Dans un dhaba plein à craquer que George avait commencé à fréquenter


quand il prenait des contacts, pour des raisons cinématographiques, avec les
dadas ou les patrons qui contrôlaient le marché de la chair dans la ville, on
buvait du rhum sur des tables d’aluminium et George et Bhupen, un peu
éméchés, se mirent à se disputer. Zeeny buvait un Coca et elle dénigra ses
amis auprès de Chamcha. « Ils ont un problème de boisson tous les deux,
fauchés comme les blés, ils battent leurs femmes, boivent comme des trous,
bousillent leur vie. Pas étonnant que j’aie le béguin, mon petit chéri, quand
les produits locaux sont de si mauvaise qualité on aime ce qui vient de
l’étranger. »

George avait accompagné Zeeny à Bhopal et il commençait à faire du


tapage à propos de la catastrophe, en lui donnant une couleur idéologique. «
Qu’est-ce que c’est l’Amrike pour nous ? demanda-t-ü. Ce n’est pas un
endroit réel. C’est le pouvoir dans sa forme la plus pure, désincarnée,
invisible. On ne peut pas la voir, mais elle nous baise totalement, pas moyen
d’y échapper. » Il compara la société Union Carbide au cheval de Troie. «
Nous les avons invités à entrer, ces salauds. » C’était comme l’histoire des
quarante voleurs, dit-il. Ils se sont cachés dans les jarres et ils ont attendu la
nuit. « Malheureusement, nous n’avions pas d’Ali Baba, s’éçria-t-il. Qui
avions-nous ? MrRajiv G. »

À ce moment-là Bhupen Gandhi se leva brusquement en chancelant, et


commença, comme un possédé, sous l’emprise d’un esprit, à témoigner. «
Pour moi, dit-il, ça ne peut pas être une question d’intervention étrangère.
Nous nous pardonnons toujours en accusant les étrangers, l’Amérique, le
Pakistan, n’importe quel pays. Excuse-moi, George, mais tout remonte à
l’Assam, c’est de là qu’il faut partir. » Le massacre des innocents. Les
photos de cadavres d’enfants, mis en rang comme des soldats qui défilent.
Us avaient été matraqués à mort, lapidés, le cou tranché au couteau. Ces
rangées impeccables de la mort, se souvint Chamcha. Comme si seule
l’horreur pouvait pousser l’Inde à remettre de l’ordre.

Bhupen parla pendant vingt-neuf minutes sans hésitation et sans pause. «


Nous sommes tous coupables de l’Assam, dit-il. Chacun d’entre nous. Tant
que nous n’affronterons pas cette vérité, que nous n’accepterons pas que la
mort des enfants est notre propre faute, nous ne pourrons jious dire un
peuple civilisé. » Il buvait du rhum aussi vite qu’il parlait, et sa voix
devenait plus forte, et son corps se mit à pencher dangereusement mais bien
que la pièce fut silencieuse, personne ne s’avança vers lui, personne
n’essaya de l’arrêter de parler, personne ne le traita d’ivrogne. Au beau
milieu d’une phrase chaque jour des aveuglements, des coups de feu, des
corruptions, on se prend pour, il se laissa retomber lourdement et regarda
dans son verre.

Puis un jeune homme se leva à l’autre bout de la salle et lui répliqua. Il


fallait comprendre l’Assam sur un plan politique, s’écria-t-il, il y avait des
raisons économiques, et un autre type se mit debout pour lui répondre, les
questions d’argent n’expliquent pas pourquoi un adulte matraque une petite
fille à mort, puis un autre type dit, si tu penses ça, tu n’as jamais eu faim,
salah, c’est du romantisme à la con de penser que les questions
économiques ne transforment pas les hommes en bêtes. Chamcha serrait
son verre de plus en plus fort au fur et à mesure que le bruit augmentait, et
l’air semblait s’épaissir, l’éclat lumineux des dents en or le frappait au
visage, des épaules se frottaient aux siennes, des coudes le heurtaient, l’air
se transformait en une soupe épaisse, et dans sa poitrine des palpitations
irrégulières avaient commencé. George lui saisit le poignet et l’entraîna
dans la rue. « Toi, O.K., vieux ? Tu étais vert. » Saladin le remercia d’un
signe de tête, respira profondément l’air de la nuit, se calma. « Le rhum et
la fatigue, dit-il. J’ai la fâcheuse habitude d’avoir le trac après le spectacle.
Souvent j’en tremble. J’aurais dû le savoir. » Zeeny le fixait, et ses yeux
exprimaient plus que de la sympathie. Un regard étincelant, triomphant, dur.
Quelque chose t’a touché, semblait-elle jubiler. C’est pas trop tôt.

Après avoir été guéri de la typhoïde, se dit Chamcha, tu es resté immunisé


pendant une dizaine d’années. Mais rien ne dure éternellement ; finalement
les anticorps disparaissent du sang. Il devait accepter le fait que son sang ne
contenait plus les agent immunisants qui lui auraient permis de supporter la
réalité indienne. Le rhum, les palpitations de son cœur, une maladie de
l’esprit. Au lit.

Elle ne voulut pas l’amener chez elle. Toujours et seulement l’hôtel, avec
les jeunes Arabes aux médailles d’or se pavanant dans les couloirs de
minuit en tenant des bouteilles de whisky de contrebande. Il s’allongea sur
le lit avec ses chaussures, sa cravate et son col défait, le bras droit sur les
yeux ; elle, dans le peignoir blanc de l’hôtel, se pencha sur lui et l’embrassa
sur le menton. « Je vais t’expliquer ce qui t’est arrivé ce soir, dit-il. On peut
dire qu’on a cassé ta coquille. »

Il se redressa, fâché. « Et voilà ce qu’il y a dedans, lui hurla-t-il. Un


Indien traduit en anglais. Ces jours-ci quand j’essaie de parler hindoustani,
les gens prennent un air poli. Me voici. » Englué dans la gélatine de sa
langue d’adoption, il avait commencé à entendre, dans le Babel de l’Inde,
un avertissement menaçant : ne reviens jamais. Quand on a traversé le
miroir, on ne revient qu’à ses risques et périls. Le miroir peut te couper en
morceaux.

« Ce soir, j’étais si fière de Bhupen, dit Zeeny, en se mettant au lit. Dans


combien de pays peut-on entrer dans un bar et entamer un débat comme
celui-là ? La passion, le sérieux, le respect. Garde ta civilisation, Lèche-
Botji ; j’aime vraiment beaucoup la mienne.

— Laisse tomber, la supplia-t-il. J’aime pas que les gens viennent me voir
sans prévenir, j’ai oublié les règles des sept-tuiles et du Kabaddi, je ne
connais plus mes prières, je ne sais pas ce qui doit se passer lors d’une
cérémonie nikah, et dans cette ville où j’ai grandi je me perds si je suis seul.
Ce n’est pas chez moi. Ça me donne le vertige parce que j’ai l’impression
d’être chez moi et ce n’est pas vrai. Ça me fait palpiter le cœur et tourner la
tête.

— Tu es un imbécile, lui cria-t-elle. Quel imbécile. Reviens. Pauvre con !


Bien sûr que tu peux. » C’était un tourbillon, une sirène, qui essayait de
l’attirer vers son ancien moi. Mais il s’agissait d’un moi mort, une ombre,
un esprit, et il ne voulait pas devenir un fantôme. Il avait un billet pour
Londres dans son portefeuille, et il allait s’en servir.

« Tu ne t’es jamais mariée », demanda-t-il alors qu’ils restaient allongés,


sans dormir, au petit matin. Zeeny renifla. « Tu es vraiment parti depuis trop
longtemps. Tu m’as bien vue ? J’ai la peau foncée. » Elle s’arc-bouta et
repoussa le drap pour lui montrer son corps généreux.* Quand la reine
bandit Phoolan Devi sortit du ravin pour se rendre et être photographiée, les
journaux détruisirent d’un seul coup le mythe qu’ils avaient créé, de sa
beauté légendaire. Elle devint banale, un être commun, sans attrait, alors
qu’elle avait été à croquer. Une peau noire au nord de l’Inde. « Je ne
marche pas, dit Saladin. Tu ne crois pas que je vais gober ça. »

Elle rit. « Très bien, tu n’es pas encore complètement idiot. Qui a besoin
de se marier ? J’ai un travail à faire. »

Et après une pause, elle lui retourna sa question. Bon, alors. Et toi ?

Pas seulement marié, mais riche. « Alors raconte. Comment vous vivez,
toi et ta dame. » Dans un hôtel particulier de cinq étages à Notting Hill.
Depuis peu il ne se sentait plus en sécurité, parce que la dernière bande de
cambrioleurs n’avait pas seulement emporté le magnétoscope et la chaîne
habituels mais aussi le chien-loup de garde. Il s’était dit qu’il n’était plus
possible de vivre dans un pays où les criminels enlevaient les animaux.
Pamela lui expliqua qu’il s’agissait d’une vieille coutume locale. Au Bon
Vieux Temps, lui dit-elle (pour Pamela, l’histoire était divisée en Époque
Ancienne, Âge des Ténèbres, Bon Vieux Temps, Empire Britannique,
Temps Modernes et Présent), l’enlèvement des animaux domestiques était
une affaire qui rapportait. Les pauvres volaient les chiens des riches, ils leur
apprenaient à oublier leur nom, et ils les revendaient à leurs propriétaires
désespérés et éplorés dans des boutiques de Portobello Road. L’histoire
locale de Pamela était toujours bourrée de détails et fréquemment douteuse.
« Mais, mon Dieu, dit Zeeny Vakil, il faut que tu vendes tout de suite et que
tu déménages. Je les connais, ces Anglais, tous les mêmes, racaille et
nababs. On ne peut rien faire contre leurs sales traditions. »

Mon épouse, Pamela Lovelace, fragile comme une porcelaine, gracieuse


comme une gazelle, se souvint-il. Je prends racine dans les femmes que
j’aime. Les banalités de l’infidélité. Il les mit de côté et il parla de son
travail.

Quand Zeeny Vakil découvrit comment Saladin Chamcha gagnait son


argent, elle poussa une série de hurlements si bien qu’un des Arabes
médaillés frappa à la porte pour s’assurer que tout allait bien. Il vit une belle
femme assise sur le lit avec quelque chose qui ressemblait à du lait de buffle
qui coulait sur son visage et tombait de la pointe de son menton, et,
s’excusant de son intrusion auprès de Chamcha, il se retira rapidement,
désolé, mon vieux, eh, tu as vraiment de la chance.

« Pauvre patate, dit Zeeny en reprenant son souffle entre deux crises de
rire. Ces salauds d’Angliches. Ils t’ont bousillé. »

Alors maintenant, on trouve mon travail drôle. « J’ai un don pour les
accents, dit-il en le prenant de haut. Pourquoi ne m’en servirais-je pas ?

— Pourquoi ne m’en servirais-je pas ? » dit-elle en l’imitant et en


lançant les jambes en l’air. « Monsieur l’acteur, votre moustache vient de
glisser à nouveau. »

Oh mon Dieu.

Qu’est-ce qui m’arrive.

Que diable.

Au secours.
Parce qu’en effet il avait vraiment le don, vraiment, il était l’Homme des
Mille Voix et une Voix. Si l’on voulait savoir comment parlerait une
bouteille de ketchup dans une publicité télévisée, si l’on n’était pas sûr de la
voix idéale d’un paquet de chips à l’ail, il était l’homme de la situation. Il
faisait parler les moquettes dans les publicités des grandes surfaces, il
imitait les vedettes, le cassoulet en boîte, les petits pois surgelés. À la radio
il pouvait convaincre ses auditeurs qu’il était russe, chinois, sicilien, le
président des États-Unis. Une fois, dans une pièce radiophonique pour
trente-sept voix, il interpréta chaque rôle sous un grand nombre de
pseudonymes et personne ne se douta de rien. Avec son homologue
féminin, Mimi Mamoulian, il régnait sur les ondes de Grande-Bretagne. Ils
se partageaient une si grande part du marché du doublage que, comme disait
Mimi, « Les gens feraient mieux de ne pas évoquer la commission
d’enquête sur les monopoles autour de nous, même pour plaisanter ».
L’étendue de son registre à elle était étonnante ; elle pouvait faire n’importe
quel âge, n’importe où dans le monde, n’importe quel point de la tessiture
vocale, d’une Juliette angélique jusqu’à une démoniaque Mae West. « On
devrait se marier, un jour, quand tu seras libre, lui proposa Mimi. Toi et
moi, on pourrait être l’ONU.

— Tu es juive, remarqua-t-il. Pendant mon enfance on m’a inculqué des


idées sur les juifs.

— Et alors, je suis juive, répondit-elle en haussant les épaules. Et c’est toi


le circoncis. Personne n’est parfait. »

Mimi était minuscule avec de petites boucles noires très serrées et


ressemblait au Bibendum Michelin. À Bombay, Zeenat Vakil s’étira, bâilla
et chassa les autres femmes de sa pensée. « C’est trop, dit-elle en riant de
lui. Ils te paient pour les imiter, à condition qu’ils ne soient pas obligés de te
regarder. Ta voix devient célèbre mais ils cachent ton visage. Tu sais
pourquoi ? Des verrues sur le nez, tu louches, quoi ? Est-ce qu’il te vient
une idée dans la tête, chéri ? Ta putain de tête de laitue, je te jure. »

C’était vrai, pensa-t-il. Saladin et Mimi étaient des sortes de légendes,


mais des légendes estropiées, des trous noirs. Le champ de gravitation de
leurs capacités attirait du travail vers eux, mais ils restaient invisibles,
abandonnant leur corps pour se vêtir de voix. À la radio, Mimi pouvait
devenir la Vénus de Botticelli, elle pouvait être Olympia, Marilyn,
n’importe quelle femme qu’il lui plaisait d’être. Elle se fichait
complètement de son apparence ; elle était devenue une voix, elle valait une
fortune, et trois jeunes femmes étaient éperdument amoureuses d’elle. Et
elle achetait de la terre. « Un comportement névrotique, avouait-elle sans
honte. Un besoin excessif d’enracinement à cause des turbulences de
l’histoire des juifs arméniens. Un certain désespoir à cause de l’âge et de
quelques petits polypes décelés dans la gorge. La propriété de la terre a un
effet calmant, je la recommande. » Elle possédait un presbytère dans le
Norfolk, une ferme en Normandie, un clocher en Toscane, une plage en
Bohême. « Des lieux hantés, expliquait-elle. Cliquetis, hurlements, sanjg
sur les tapis, femmes en chemise de nuit, et tout le toutim. Personne ne rend
une terre sans se battre. »

Personne sauf moi, pensait Chamcha, saisi d’une brusque mélancolie


tandis qu’il restait allongé à côté de Zeenat Vakil. Je suis peut-être déjà un
fantôme. Mais au moins un fantôme avec un billet d’avion, du succès, de
l’argent, une femme. Une ombre, mais vivant dans le monde tangible,
matériel. Avec des biens. Oui, monsieur.

Zeeny lui caressa les petites boucles autour des oreilles. « Parfois, quand
tu ne dis rien, murmura-t-elle, quand tu ne prends pas une voix drôle ou de
grands airs, et quand tu oublies que les gens t’observent, tu as l’air d’une
case vide. Tu vois ? Une table rase, personne n’est là. Parfois, ça me rend
folle, j’ai envie de te gifler. Pour te forcer à revenir dans la vie, mais ça me
rend triste aussi. Quel idiot tu fais, la grande vedette dont le visage n’a pas
la couleur qu’il faut pour leur télé couleur, qui est obligée d’aller chez les
métèques avec une compagnie de quat’sous pour jouer le métèque de
service, simplement pour avoir un rôle. Ils te maltraitent et tu restes quand
même, tu les adores, putain de mentalité d’esclave, je te jure. Chamcha »,
elle lui prit les épaules et le secoua, à califourchon sur lui avec ses seins
interdits à quelques centimètres de son visage, « Salad baba, où tout ce que
tu veux, nom de Dieu, reviens chez toi ».

Son grand coup de chance, celui qui lui ferait gagner tellement d’argent
que ça ne voudrait plus rien dire, avait démarré tout petit : la télévision pour
enfants, quelque chose qui s’appelait Les Extraterrestres, avec des
personnages inspirés des Monstres, eux-mêmes inspirés de La Guerre des
étoiles en passant par Sesame Street. C’était une comédie basée sur un
groupe d’extraterrestres allant du mignon au psychotique, de l’animal au
légume, sans oublier le minéral, parce qu’une des vedettes était un rocher
spatial qui pouvait extraire de lui-même des matières premières et se
régénérer à temps pour l’émission de la semaine suivante ; ce rocher
s’appelait Pygmalien, et grâce au sens de l’humour extrêmement limité des
producteurs de l’émission, il y avait aussi une créature vulgaire, et rotante,
une sorte de cactus vomissant qui venait d’une planète désertique située à
l’extrémité du temps : elle s’appelait Mathilda, l’Australienne, et il y avait
les trois sirènes de l’espace, chantantes, grotesques et pneumatiques,
connues sous le nom d’Alien Koms, peut-être parce qu’on pouvait se
coucher parmi elles, et il y avait une équipe de danseurs aux sauts
déhanchés de Vénus, et des bombeurs de métro et un groupe de soul-
brothers qui s’appelaient les Alien Nation, et sous un lit du vaisseau spatial
qui était le principal décor de l’émission, habitait Bugsy, le scarabée géant
originaire de la galaxie du Crabe et qui s’était enfui de chez son père, et
dans un aquarium il y avait Cerveau, l’ormeau géant super-intelligent qui
aimait la cuisine chinoise, et puis il y avait Ridley, le plus terrifiant de la
distribution, qui ressemblait à un tableau de Francis Bacon représentant une
bouche pleine de dents qui s’agiteraient au bout d’une cosse aveugle, et qui
était obsédé par l’actrice Sigoumey Weaver. Les stars de l’émission, ses
Kermit et ses miss Piggy, étaient Maxim et Mamma Alien1, le duo qui
portait des vêtements collants et provocants, des coiffures stupéfiantes, qui
ne rêvait qu’à une chose – à quoi d’autre rêver ? – devenir des vedettes de
télévision. Ils étaient joués par Saladin Chamcha et Mimi Mamoulian, et,
entre les prises, ils changeaient de voix comme ils changeaient de
vêtements, sans parler des perruques, qui pouvaient aller du violet au
vermillon et se dresser en diagonale à un mètre au-dessus de leurs têtes ou
disparaître totalement ; sans parler de leurs visages et de leurs membres,
parce qu’ils étaient capables d’en changer, de remplacer jambes, bras, nez,
oreilles, yeux, et chaque transformation faisait monter du fond de leur gorge
légendaire et protéenne un accent différent. Ce qui assurait le succès de
l’émission, c’était qu’on utilisait les dernières techniques de fabrication
d’images par ordinateur. Tous les décors étaient synthétiques : vaisseau
spatial, paysages d’autres planètes, jeux télévisés intergalactiques ; et les
acteurs, eux aussi, étaient traités par les machines, et chaque jour ils
devaient passer quatre heures ensevelis sous des maquillages de prothèse
dernier cri qui -quand les ordinateurs vidéo s’étaient mis au travail – les
faisaient ressembler eux aussi à des images synthétiques. Maxim Alien,
play-boy de l’espace, et Mamma, championne de catch galactique invaincue
et reine universelle de la pasta, firent un succès du jour au lendemain.
Meilleure heure d’écoute ; l’Amérique, l’Eurovision, le monde.

En prenant de l’importance Les Extraterrestres s’attirèrent des critiques


politiques. Les conservateurs attaquèrent l’émission en lui reprochant d’être
trop effrayante, trop explicite sur le plan sexuel (Ridley était carrément en
érection quand il pensait trop fort à Miss Weaver), trop bizarre. Les
commentateurs de gauche commencèrent à attaquer sa façon de stéréotyper
les extraterrestres, de renforcer leur aspect de monstres, de manquer
d’images positives. Chamcha subit des pressions pour l’obliger à quitter
l’émission ; il refusa ; il devint une cible. « Je vais avoir des problèmes à
mon retour, dit-il à Zeeny. Cette fichue émission n’est pas une allégorie.
C’est un divertissement. Son but, c’est de plaire.

— De plaire à qui ? voulut-elle savoir. Même maintenant, ils ne te laissent


à l’antenne qu’après t’avoir recouvert le visage de caoutchouc et t’avoir mis
une perruque rouge. La belle affaire ! »

« Le truc, dit-elle le lendemain matin quand ils se réveillèrent, Salad


chéri, c’est que tu es vraiment beau, pas de prob. Une peau comme du lait,
retour d’Angleterre. Maintenant que Gibreel a déguerpi, tu es le premier sur
les rangs. Je suis sérieuse. Ils ont besoin d’un nouveau visage. Reste ici et tu
pourras être le prochain, plus grand que Bachchan, plus grand que Farishta.
Ton visage n’est pas aussi drôle que le leur. »

Quand il était jeune, lui dit-il, chaque phase de sa vie, chaque moi qu’il
avait essayé, lui semblait rassurant parce que temporaire. Ses imperfections
n’avaient pas d’importance, parce qu’il pouvait facilement remplacer un
instant par un autre, un Saladin par un autre. Maintenant, tout changement
devenait douloureux ; les artères du possible avaient commencé à durcir. «
Ce n’est pas facile à t’expliquer, mais aujourd’hui je ne suis pas seulement
marié à une femme, mais à la vie. A nouveau le glissement dans l’accent
indien. En réalité, je suis venu à Bombay pour une seule raison, et ce n’est
pas la pièce de théâtre. Il a maintenant plus de soixante-dix ans et je n’aurai
pas beaucoup d’autres occasions. Il n’est pas venu au spectacle ; Mahomet
doit aller à la montagne. »

Mon père, Changez Chamchawala, propriétaire d’une lampe magique. «


Changez Chamchawala, tu plaisantes, ne crois pas que tu peux me laisser
tomber », elle tapa dans ses mains. « Je veux vérifier ses cheveux et ses
ongles de pieds. » Son père, le célèbre ermite. Bombay avait une culture de
remakes. Son architecture imitait les gratte-ciel, son cinéma réinventait
éternellement Les Sept Mercenaires et Love Story, obligeant tous ses héros
à sauver au moins un village des bandits et toutes ses héroïnes à mourir de
leucémie au moins une fois dans leur carrière, et si possible au début. Ses
millionnaires, aussi, avaient pris l’habitude d’importer leur vie.
L’invisibilité de Changez était le rêve indien d’un pauvre milliardaire de
Las Vegas ; mais, après tout, un rêve n’était pas une photo, et Zeeny voulait
voir de ses propres yeux. Saladin l’avertit : « Quand il est de mauvaise
humeur, il fait des grimaces aux gens. Personne ne veut le croire avant que
ça arrive, mais c’est vrai. De ces grimaces ! Des gargouilles. Il est aussi
bégueule et il te traitera de grue et de toute façon je vais sans doute me
disputer avec lui, c’est écrit dans les cartes. »

La raison pour laquelle Saladin Chamcha était venu en Inde : le pardon.


C’était ce qu’il avait à faire dans sa vieille ville natale. Mais il ne pouvait
dire s’il venait le donner ou le recevoir.

Aspects bizarres des circonstances présentes de la vie de Mr Changez


Chamchawala : avec sa nouvelle épouse, Nasreen numéro deux, il passait
cinq jours par semaine dans un ensemble entouré de hauts murs, surnommé
le Fort Rouge, dans le quartier de Pali Hill aimé des vedettes de cinéma ;
mais chaque week-end, il revenait sans sa femme dans la vieille maison de
Scandai Point, pour vivre ses jours de repos dans le monde perdu du passé,
en compagnie de la première, et morte, Nasreen. En outre : on disait que sa
seconde épouse refusait de mettre les pieds dans l’ancienne demeure. « Ou
elle n’en a pas le droit », supposa Zeeny à l’arrière de la Mercedes aux
vitres teintées que Changez avait envoyée pour son fils. Tandis que Saladin
complétait ses renseignements, Zeenat Vakil siffla d’admiration. « Din-
gueu. »
L’entreprise d’engrais de Chamchawala, l’empire de bouse de Changez,
faisait l’objet d’une enquête pour fraude fiscale et infraction sur les taxes à
l’importation, par une commission gouvernementale, mais cela n’intéressait
pas Zeeny. « Maintenant, dit-elle, je vais savoir qui tu es réellement. »

Scandai Point se déroulait devant eux. Saladin sentait le passé se


précipiter en lui comme une marée qui le submergeait, remplissant ses
poumons du goût salé d’autrefois. Je ne suis pas moi-même aujourd’hui,
pensa-t-il. Le cœur palpite. La vie abîme les vivants. Aucun de nous n’est
lui-même. Aucun de nous n’est comme ça.

Aujourd’hui, un portail d’acier, actionné par un système télécommandé,


fermait hermétiquement l’arc de triomphe qui s’effritait. Il s’ouvrit avec un
lent ronflement pour laisser entrer Saladin dans ce lieu du temps perdu.
Quand il vit le noyer dans lequel son père avait prétendu que son âme était
captive, ses mains se mirent à trembler. Il se cacha derrière la neutralité des
faits. « Au Cachemire, dit-il à Zeeny, votre arbre de vie est une sorte
d’investissement financier. Quand l’enfant atteint sa majorité, le noyer est
comparable à une police d’assurance arrivée à échéance ; c’est un arbre qui
a de la valeur, on peut le vendre, pour payer les noces, ou un départ dans la
vie. L’adulte abat son enfance pour aider son moi devenu grand. L’absence
de sentimentalité est effrayante, tu ne trouves pas ? »

La voiture s’était arrêtée sous le porche. Zeeny resta silencieuse tandis


qu’ils gravissaient tous deux les six marches qui menaient à la porte
d’entrée, où ils furent accueillis par un vieux serviteur posé, en livrée
blanche à boutons de cuivre, dont Chamcha identifia brusquement la
tignasse de neige, en la traduisant en noir, comme étant celle de ce même
Vallabh qui avait présidé aux destinées de la maison en tant que majordome
au Bon Vieux Temps. « Mon Dieu, Vallabhbhai », réussit-il à dire, et il serra
le vieil homme dans ses bras. Le domestique eut un sourire gêné. « Je suis
devenu si vieux, baba, je pensais que tu ne me reconnaîtrais pas. » Il les
conduisit dans les couloirs alourdis de cristal de la demeure et Saladin se
rendit compte que l’absence de changement était excessif, et tout à fait
délibéré. Il était vrai, lui expliqua Vallabh, qu’à la mort de la Bégum
Changez Sahib avait juré que la maison deviendrait son mémorial. En
conséquence, rien n’avait changé depuis le jour de sa mort, les tableaux, les
meubles, les porte-savon, les taureaux de combat en verre filé rouge et les
ballerines en porcelaine de Dresde, tout était resté dans la même position,
les mêmes magazines sur les mêmes tables, les mêmes morceaux de papier
froissé dans les corbeilles à papier, comme si la maison était morte, elle
aussi, et embaumée. « Momifiée », dit Zeeny, en prononçant l’indicible,
comme d’habitude. « Mon Dieu, mais elle est hantée, non ? » Ce fut à ce
moment précis, alors que Vallabh le serviteur ouvrait la double porte qui
conduisait au salon bleu, que Saladin Chamcha vit le fantôme de sa mère.

Il poussa un cri et Zeeny se retourna. « Là-bas, dit-il en montrant l’autre


bout du couloir obscur, aucun doute, ce sacré sari imprimé, les gros titres,
celui qu’elle portait le jour qu’elle, qu’elle », mais Vallabh se mit à agiter
les bras comme un oiseau sans force et qui ne peut pas voler, tu vois, baba,
ce n’est que Kasturba, tu ne l’as pas oubliée, mon épouse, mon épouse
unique. Mon ayah Kasturba avec qui j’ai joué dans les rochers. Jusqu ’à ce
que je grandisse et que je sorte sans elle, et dans un trou un homme portant
des lunettes à monture d’ivoire. « S’il te plaît, baba, ne sois pas fâché,
quand la Begum est morte Changez Sahib a fait cadeau à ma femme de
quelques vêtements, tu n’as pas d’objections ? Ta mère était une femme si
généreuse, de son vivant elle donnait toujours à pleines mains. » Chamcha,
retrouvant son équilibre, se sentit bête. « Nom de Dieu, Vallabh, murmura-t-
il. Nom de Dieu. Évidemment je n’ai pas d’objections. » Une ancienne
raideur réapparut chez Vallabh ; le droit du vieux serviteur à s’exprimer
librement permit à celui-ci de lui adresser des reproches, « Excuse-moi,
baba, mais il ne faut pas blasphémer. »

« Regarde comme il sue, dit Zeeny en aparté. Il est raide de peur. »


Kasturba entra dans la pièce, et malgré des retrouvailles très chaleureuses
l’atmosphère était bizarre. Vallabh sortit pour aller chercher une bière et un
Coca, et quand Kasturba se retira elle aussi, Zeeny dit aussitôt : « Il y a
quelque chose de louche. On dirait que la baraque lui appartient. La façon
dont elle se tient. Et le vieux avait peur. Je te parie qu’ils sont en train de
combiner quelque chose. » Chamcha essaya de se montrer raisonnable. « Ils
habitent ici seuls la plupart du temps, ils dorment sûrement dans la chambre
principale et mangent dans la vaisselle des grands jours, ils doivent avoir
l’impression d’être chez eux. » Mais il pensait à quel point, dans ce vieux
sari, son ayah Kasturba avait fini par ressembler à sa mère.
« Tu es resté absent si longtemps, dit la voix de son père derrière lui, que
tu ne fais plus la différence entre une ayah vivante et ta mère défunte. »

Saladin se retourna pour faire face à la présence mélancolique d’un père


ratatiné comme une vieille pomme, mais qui s’obstinait cependant à porter
les luxueux costumes italiens des années d’opulence charnue. Aujourd’hui
qu’il avait perdu les biceps de Popeye et le ventre de Bluto, il donnait
l’impression d’errer à l’intérieur de ses vêtements comme un homme à la
recherche de quelque chose qu’il n’a pas encore réussi à identifier. Il se
tenait dans l’embrasure de la porte et regardait son fils, le nez et les lèvres
retroussés par la sorcellerie desséchante des années, dans une pâle imitation
de son visage d’ogre d’autrefois. Chamcha venait à peine de comprendre
que son père n’était plus capable de faire peur à qui que ce soit, que son
pouvoir maléfique s’était brisé et qu’il n’était plus qu’une vieille baderne
sur le chemin du tombeau ; cependant que Zeeny remarquait avec un peu de
déception que Changez Chamchawala avait les cheveux courts comme un
conservateur, et comme il portait des chaussures à lacets très bien cirées que
l’histoire des ongles d’orteil de vingt-cinq centimètres semblait peu
probable ; quand l’ayah Kasturba revint, fumant une cigarette, et qu’elle
passa nonchalamment devant eux trois, père fils maîtresse, et se dirigea vers
un canapé Chesterfield, recouvert de velours bleu avec des boutons dans le
dossier, sur lequel elle disposa son corps aussi sensuellement que n’importe
quelle starlette, bien que ce fût une femme d’un certain âge.

Dès que Kasturba eut terminé sa déconcertante entrée, Changez passa


devant son fils en sautillant et se planta à côté de son ayah d’antan. Zeeny
Vakil, les yeux brillants des étincelles du scandale, chuchota à Chamcha : «
Ferme ta bouche, chéri. C’est pas beau. » Et de la porte, le serviteur
Vallabh, poussant un chariot à boissons, regarda d’un air impassible son
employeur de toujours poser le bras sur les épaules de sa femme
consentante.

Quand le géniteur, le créateur se révèle aussi satanique, souvent l’enfant


se montre prude. Chamcha s’entendit demander : « Et ma belle-mère, père
chéri ? Comment se porte-t-elle ? »

Le vieil homme s’adressa à Zeeny : « J’espère qu’il n’est pas aussi sainte-
nitouche avec vous. Sinon vous ne devez pas vous amuser beaucoup. » Puis
à son fils, sur un ton plus dur : « Tu t’intéresses à ma femme maintenant ?
Mais elle ne s’intéresse pas à toi. Elle ne veut plus te rencontrer désormais.
Pourquoi devrait-elle te pardonner ? Tu n’es pas un fils pour elle. Et peut-
être ne î’es-tu plus pour moi. »

Je ne suis pas venu me disputer avec lui. Regarde, ce vieux bouc. Il ne


faut pas que je me dispute. Mais ça, ça c’est intolérable. « Dans la maison
de ma mère », s’écria Chamcha d’une voix mélodramatique, perdant son
combat contre lui-même. « L’État considère que tes affaires sont
corrompues, et voici la corruption de ton âme. Regarde ce que tu leur as fait
à eux. Vallabh et Kasturba. Avec ton argent. Cela t’a coûté combien ? Pour
empoisonner leur vie. Tu es vraiment malade. » Il se tenait devant son père,
ivre de la colère du juste.

Vallabh le serviteur intervint sans qu’on s’y attende. « Baba, avec tout
mon respect, excuse-moi, mais qu’est-ce que tu en sais ? Tu es parti, tu
nous as quittés et maintenant tu viens nous juger. » Saladin sentit le sol se
dérober sous lui ; il regardait en enfer. « C’est vrai qu’il nous paie,
poursuivit Vallabh. Pour notre travail, ainsi que pour ce que tu vois. Pour
ça. » Changez Chamchawala resserra son étreinte autour des épaules
soumises de l’ayah.

« Combien ? cria Chamcha. Vallabh, les deux hommes, vous vous êtes
mis d’accord sur quelle somme ? Combien pour prostituer ta femme ?

— Quel imbécile, dit Kasturba d’un ton méprisant. Édu-qué-en-


Angleterre et tout-ça, mais toujours une tête de linotte. Tu causes, tu causes,
dans la maison de ta mère, etcetera, mais tu ne l’aimais peut-être pas tant
que ça. Pourtant nous tous, on l’aimait. Nous trois. Et ainsi nous gardons
vivant son esprit.

— On pourrait dire que c’est un pooja, dit la voix calme de Vallabh. Un


acte d’adoration.

— Et toi, prononça Changez Chamchawala, aussi doucement que son


serviteur, tu viens ici dans son temple. Avec ton incroyance. Vous avez du
culot, monsieur. »
Et pour finir, la trahison de Zeenat Vakil. « Laisse tomber, Salad, dit-elle
en allant s’asseoir sur le bras du canapé à côté du vieillard. Pourquoi jouer
les rabat-joie ? Tu n’es pas un ange, mon chéri, et ils n’ont pas l’air de trop
mal s’en tirer. »

La bouche de Saladin s’ouvrit et se ferma. Changez caressa le genou de


Zeeny. « Il est venu jouer les accusateurs, ma chère. Il est venu se venger de
sa jeunesse, mais on a retourné la situation et il ne sait plus quoi faire. Il
faut lui laisser une chance, et vous devez jouer les arbitres. Je n’accepterai
pas d’être condamné par lui, mais de vous j’accepterai le pire. »

Salaud. Vieux salaud. Il a voulu me déséquilibrer, et me voilà par terre. Je


ne parlerai pas, pourquoi devrais-je le faire, pas comme ça, l’humiliation.
Saladin Chamcha dit : « Il y a eu un portefeuille bourré de livres, et il y a eu
un poulet rôti. »

De quoi le fils accusait-il le père ? De tout : espionnage de l’intimité de


l’enfant, vol de la marmite d’arc-en-ciel, exil. De l’avoir transformé en ce
qu’il ne serait peut-être pas devenu. D’avoir fait de lui un homme. De que-
vais-je-dire-à-mes-amis. De séparations irrémédiables et de pardons
offensants. D’avoir succombé à l’adoration d’Allah avec une nouvelle
femme ainsi qu’à une adoration blasphématoire de l’épouse défunte. Par-
dessus tout, de lampisme-magique, d’être un sésame-ouvre-toïste. Il avait
tout obtenu facilement, charme, femmes, richesse, pouvoir, situation. Frotte,
pfuit, génie, vœu, tout de suite maître, et voilà. C’était un père qui avait
promis, et gardé, une lampe magique.

Changez, Zeeny, Vallabh, Kasturba restèrent immobiles et silencieux


jusqu’à ce que Saladin Chamcha s’arrête, embarrassé et rougissant. « Tant
de violence de l’esprit après si longtemps, dit Changez après un silence.
Quelle tristesse. Un quart de siècle et le fils reproche encore les peccadilles
du passé. Ô mon fils. Tu dois arrêter de me porter sur l’épaule comme un
perroquet. Que suis-je ? Fini. Je ne suis pas ton Sindbad. Regarde les choses
en face, monsieur : je ne suis plus la réponse. »

Par une fenêtre, Saladin Chamcha aperçut un noyer de quarante ans. «


Abats-le, dit-il à son père. Abats-le, vends-le, envoie-moi l’argent. »
Chamchawala se leva, et tendit la main droite. Zeeny se leva elle aussi, la
prit comme une danseuse acceptant un bouquet ; immédiatement, Vallabh et
Kasturba furent rabaissés au rang de serviteurs, comme si une grosse
horloge avait silencieusement sonné l’heure des citrouilles. « Votre livre,
dit-il à Zeeny. J’ai quelque chose que vous aimerez voir. »

Tous deux quittèrent la pièce ; Saladin impuissant, après un instant


d’hésitation, leur emboîta le pas d’un air agacé. « Rabat-joie, cria gaiement
Zeeny par-dessus son épaule. Allons secoue-toi, grandis. »

La collection d’art de Chamchawala, abritée à Scandai Point, comprenait


de nombreux tissus de la légende Hamza-nama et faisait partie de cet
ensemble du xvi* siècle représentant des scènes de la vie d’un héros qui
était peut-être ou peut-être pas le célèbre Hamza, l’oncle du Mahomet dont
Hind, la femme de La Mecque, avait mangé le foie alors qu’il gisait mort
sur le champ de bataille de Ohod. « J’aime beaucoup ces peintures, dit
Changez Chamchawala à Zeeny, parce que le héros a le droit d’échouer.
Regarde comme on doit souvent le tirer de ses ennuis. » Les peintures
foumis-saient également une preuve éloquente de la thèse de Zeeny Vakil
concernant la nature éclectique et hybride de la tradition artistique indienne.
Les Moghols avaient fait venir des artistes de toute l’Inde pour travailler sur
ces peintures ; l’identité individuelle était submergée afin de créer un
Surartiste aux têtes et aux pinceaux multiples qui était, littéralement, la
peinture indienne. Une main dessinait les sols de mosaïque, une autre les
personnages, une troisième peignait les cieux nuageux à la manière
chinoise. Au dos des tissus, il y avait les histoires qui accompagnaient les
scènes. On montrait les peintures comme un film : tenues en l’air pendant
que quelqu’un lisait l’histoire du héros. Dans le Hamza-nama, on pouvait
voir la fusion des miniatures persanes avec le style du Kannada et du
Kerala, on pouvait voir se former la synthèse, caractéristique de la fin des
Moghols, des philosophies hindoue et musulmane.

Un géant était tombé dans une fosse et des hommes le frappaient au front
avec une lance. Un homme tranché verticalement, du sommet de la tête
jusqu’à l’entre-jambes, tenait encore son épée en tombant. Partout, coulait
et bouillonnait du sang. Saladin Chamcha se reprit : « La sauvagerie, dit-il
très fort, avec sa voix anglaise. L’amour purement barbare de la douleur. »
Changez Chamchawala ignora son fils, il n’avait d’yeux que pour Zeeny ;
qui le regardait en retour droit dans les yeux. « Nous avons un
gouvernement de philistins, mademoiselle, vous ne trouvez pas ? Je lui ai
offert gratuitement toute cette collection, savez-vous ? À condition qu’elle
soit bien exposée, qu’on lui construise un lieu. L’état des tissus n’est pas
parfait, voyez-vous… ils ne feront rien. Pas d’intérêt. Dans le même temps,
chaque mois, j’ai des offres d’Amrike. Des prix ! Vous ne le croiriez pas. Je
ne vends pas. Ma chère, tous les jours les USA emportent notre héritage.
Des peintures de Ravi Varma, des bronzes de Chandela, des treillis de
Jaisalmer. Nous nous vendons nous-mêmes, n’est-ce pas ? Ils laissent
tomber leur portefeuille par terre et nous nous mettons à genoux à leurs
pieds. Nos bœufs de Nandi aboutissent sur quelque belvédère du Texas.
Mais vous savez tout cela. Vous savez que l’Inde est un pays libre
aujourd’hui. » Il s’arrêta, mais Zeeny attendait ; il y avait une suite. Elle
arriva : « Un jour moi aussi je prendrai les dollars. Pas pour Tardent. Pour le
plaisir d’être une putain. De devenir rien. Moins que rien. » Et maintenant,
enfin, la vraie tempête, les mots derrière les mots moins que rien. « Quand
je mourrai, dit Changez Chamchawala à Zeeny, que serai-je ? Une paire de
chaussures vides. C’est mon destin, ce qu’il a fait de moi. Cet acteur. Ce
prétendant. Il s’est transformé en imitateur d’hommes non-existants. Il n’y a
personne pour prendre ma succession, à qui donner ce que j’ai fait. Voilà sa
vengeance : il me vole ma postérité. » Il sourit, lui caressa la main, la rendit
à son fils. Il s’adressa à Saladin : « Je le lui ai dit. Tu as encore ton poulet à
emporter. Je lui ai fait part de mes plaintes. À elle de juger. C’était notre
accord. »

Zeenat Vakil s’avança vers le vieil homme dans son costume trop grand,
mit les mains sur ses joues, et l’embrassa sur les lèvres.

Après la trahison de Zeenat dans la maison des perversions de son père,


Saladin Chamcha refusa de la revoir ou de répondre aux messages qu’elle
laissait à la réception de l’hôtel. Les représentations de La Milliardaire
s’achevèrent ; la tournée était finie. L’heure de rentrer. Après la soirée
d’adieu, Chamcha alla se coucher. Dans l’ascenseur un jeune couple, à
l’évidence en voyage de noces, écoutait de la musique avec des écouteurs.
Le jeune homme murmura à sa femme : « Dis-moi, est-ce que tu me prends
encore pour un inconnu, de temps en temps ? » La fille sourit tendrement,
secoua la tête, peux pas entendre, enleva les écouteurs. Il répéta avec
sérieux : « Un inconnu, à toi, est-ce que ça t’arrive encore ? » Elle, avec un
sourire assuré, posa pendant un instant la joue sur la haute épaule
maigrichonne du jeune homme. « Oui, de temps en temps », dit-elle, et elle
remit ses écouteurs. Il fit de même, apparemment satisfait par sa réponse.
Leurs corps reprirent le rythme du play-back. Chamcha sortit de
l’ascenseur. Zeeny était assise par terre, adossée à la porte.

Dans la chambre, elle se versa un grand whisky-soda. « Tu te conduis


comme un bébé, dit-elle. Tu devrais avoir honte. »

L’après-midi il avait reçu un paquet de son père. A l’intérieur il y avait un


petit morceau de bois et un grand nombre de billets de banque, pas des
roupies, des livres : les cendres, pour ainsi dire, du noyer. Il était rempli de
sentiments confus et parce que Zeenat se trouvait là il la prit pour cible. «
Tu crois que je t’aime ? demanda-t-il avec une méchanceté délibérée. Tu
crois que je vais rester avec toi ? Je suis un homme marié.

— Je ne voulais pas que tu restes pour moi, dit-elle. Je ne sais pas trop
pourquoi, mais je le voulais pour toi. »

Quelques jours plus tôt, il avait vu une adaptation théâtrale d’une


nouvelle de Sartre sur la honte. Dans l’original, un mari soupçonne sa
femme d’infidélité et lui tend un piège. Il fait semblant de partir en voyage
d’affaires mais revient quelques heures plus tard pour l’espionner. Il se met
à genoux devant leur porte pour regarder par le trou de la serrure. Alors il
sent une présence derrière lui, il se retourne sans se relever, et c’est elle qui
le regarde avec répugnance et dégoût. Cette scène, lui à genoux, elle qui le
regarde d’en haut, est l’archétype sartrien. Mais dans la version indienne le
mari à genoux ne sentait pas de présence derrière lui ; il était surpris par sa
femme ; ü se relevait pour lui faire face d’égal à égal ; il criait et il hurlait ;
jusqu’à ce qu’elle éclate en sanglots ; il la prenait dans ses bras, et ils se
réconciliaient.

« Tu crois que je devrais avoir honte, dit amèrement Chamcha à Zeenat.


Toi qui n’as aucune honte. À vrai dire, je soupçonne qu’il s’agit d’une
caractéristique nationale. Je commence à me demander si les Indiens
possèdent le raffinement moral nécessaire à un vrai sens de la tragédie, et
par conséquent s’ils peuvent vraiment saisir l’idée de la honte. »

Zeenat Vakil termina son whisky. « D’accord, inutile d’en dire plus. » Elle
leva les mains. « Je me rends. Je m’en vais. Mr Saladin Chamcha. Je
pensais que tu étais encore vivant, tout juste, que tu respirais encore, mais je
me trompais. En fait, pendant tout ce temps tu étais mort. »

Encore une chose avant de passer la porte, les yeux pleins de larmes de
lait. « Ne laisse pas les gens s’approcher trop de toi, Mr Saladin. Laisse-les
briser tes défenses et ces salauds te poignarderont le cœur. »

Après cela, il n’avait plus aucune raison de rester à Bombay. L’avion


décolla et vira au-dessus de la ville. Quelque part en bas, son père habillait
une servante comme sa femme défunte. Le nouveau plan de circulation
avait totalement bloqué le centre de la ville. Les hommes politiques
essayaient de construire leurs carrières en faisant des padya-tras, des
pèlerinages à pied à travers le pays. Il y avait des graffitis qui disaient :
Conseils aux politiciens. Seul chemin à prendre : le padyatra pour l’enfer.
Ou parfois : pour l’Assam.

Des acteurs se mêlaient de politique : MGR, N.T. Rama Rao, Bachcham.


Durga Khote accusait un syndicat d’acteurs de servir de paravent aux «
rouges ». Saladin Chamcha, sur le vol 420, ferma les yeux ; et il sentit, avec
un soulagement profond, que des choses bougeaient et se plaçaient dans sa
gorge, lui annonçant que sa voix avait commencé de son propre gré à
redevenir anglaise et fiable.

La première chose troublante qui apparut à Mr Chamcha sur ce vol fut


quand il reconnut, parmi ses compagnons de voyage, la femme de ses rêves.
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La femme de rêve était plus petite et moins gracieuse que la vraie, mais
dès que Chamcha la vit remonter et descendre calmement l’allée de Bostan
il se rappela le cauchemar. Après le départ de Zeenat Vakil il avait sombré
dans un sommeil troublé et il avait eu un rêve prémonitoire : la vision d’une
terroriste avec une voix douce à en être inaudible et un accent canadien dont
la profondeur et la mélodie faisaient penser au bruit d’un océan lointain. La
femme de rêve était tellement chargée d’explosifs qu’elle semblait moins
être la porteuse de bombes que la bombe elle-même ; la femme, qui
arpentait l’allée, tenait un bébé dormant sans bruit, un bébé si adroitement
emmailloté et serré de si près sur son sein que Chamcha ne pouvait même
pas voir une mèche de ses cheveux nouveau-nés. Sous l’influence du
souvenir de son rêve, il eut l’idée que le bébé était en fait un paquet de
bâtons de dynamite, ou un système de mise à feu à retardement, et il
s’apprêtait à hurler quand il reprit ses esprits et s’adressa de sévères
remontrances. Il s’agissait précisément du genre de surperstition stupide
qu’il laissait derrière lui. C’était un homme impeccable, dans un costume
boutonné, se dirigeant vers Londres et une vie ordonnée et satisfaite. Il
appartenait au monde réel.

Il voyageait seul, fuyant la compagnie des autres membres de la troupe


Prospero dispersés dans le compartiment de classe touriste, vêtus de tee-
shirts décorés de Donalds, essayant de se dévisser le cou à la manière des
danseuses natyam, l’air ridicule dans des saris de Benarsi, buvant trop de
champagne bon marché de la ligne aérienne et importunant les hôtesses
pleines de mépris qui, en vraies Indiennes, savaient que les acteurs étaient
des gens de rien ; et se conduisant, en bref, avec l’inconvenance habituelle
aux théâtreux. La femme qui tenait le bébé dans ses bras dévisageait les
acteurs au visage pâle, elle les transformait en traînées de fumée, en
mirages, en fantômes. Pour un homme comme Saladin Chamcha,
l’avilissement du caractère anglais par les Anglais était une chose trop
pénible à contempler. Il se tourna vers son journal dans lequel une
manifestation « rail roko » à Bombay avait été dispersée par des charges de
policiers armés de matraques. Ils avaient cassé le bras du journaliste et
écrasé son appareil photo. La police avait publié un « communiqué » : Ni le
journaliste ni aucune autre personne n’avait été agressé
intentionnellement. Chamcha glissa dans un sommeil de ligne aérienne. La
ville des histoires perdues, des arbres abattus et des agressions non
intentionnelles disparut de ses pensées. Quand il rouvrit les yeux, un peu
plus tard, il eut la seconde surprise de ce macabre voyage. Un homme qui
se dirigeait vers les toilettes passait à côté de lui. Il portait une barbe et des
lunettes teintées bon marché, mais Chamcha le reconnut malgré tout : ici,
voyageant incognito en classe économique sur le vol AI-420, se tenait la
superstar disparue, la légende vivante, Gibreel Farishta en personne.

« Bien dormi ? » Il se rendit compte que la question s’adressait à lui et il


se détourna de l’apparition du grand acteur de cinéma pour contempler le
spectacle aussi étonnant assis à côté de lui, un Américain improbable avec
une casquette de base-bail, des lunettes cerclées de métal et une saharienne
vert néon sur laquelle se tordaient les formes dorées et enlacées de deux
dragons chinois. Chamcha avait chassé cette entité de son champ de vision
pour tenter de s’enfermer dans un cocon d’intimité, mais aucune intimité
n’était plus possible.

« Eugene Dumsday, à votre service », l’homme dragon tendit une énorme


main rouge. « À votre service et à celui de la garde chrétienne. »

Chamcha, encore engourdi de sommeil, secoua la tête. « Vous êtes


militaire ?

— Ah, ah ! Oui monsieur, vous pouvez le dire. Un humble fantassin,


monsieur, dans la Garde au nom du Dieu Tout-Puissant. » Oh, nom de
Dieu, pourquoi ne le disiez-vous pas. « Je suis un homme de science,
monsieur, et ma mission, ma mission et laissez-moi ajouter mon privilège, a
consisté à visiter votre grande nation pour combattre la plus pernicieuse
diablerie qui ait jamais attaqué le cerveau des gens par les couilles.

— Je ne vous suis pas. »

Dumsday baissa la voix. « Je parle de cette foutaise, monsieur. Le


darwinisme. L’hérésie évolutionniste de M. Charles Darwin. » Le ton de sa
voix laissait clairement entendre que le nom de ce pauvre Darwin, oublié de
Dieu, était aussi dégoûtant que celui de n’importe quel démon à queue
fourchue, Belzébuth, Asmodée ou Lucifer lui-même. « J’ai mis vos
compatriotes en garde, confia Dumsday, contre M. Darwin et ses œuvres. À
l’aide de ma présentation personnelle de cinquante-sept diapositives.
Dernièrement, monsieur, j’ai parlé au banquet pour le gala de la
Compréhension Mondiale, organisé par le Rotary Club de Cochin, dans
l’État de Kerala. J’ai parlé de mon pays, de sa jeunesse. Pour moi, elle est
perdue, monsieur. La jeunesse d’Amérique : je la vois livrée au désespoir,
se tournant vers la drogue et même, parce que je n’ai pas peur des mots,
monsieur, vers les relations sexuelles avant le mariage. Et voici ce que je
leur ai dit et que je vous répète maintenant. Si je croyais que mon arrière-
arrière-grand-père était un chimpanzé, et bien, je serais joliment déprimé
moi-même. »

Gibreel Farishta était assis de l’autre côté de l’allée et regardait par la


fenêtre. La projection d’un film commençait, et les lumières baissaient. La
femme à l’enfant, toujours debout, descendait et remontait l’allée, peut-être
pour que le bébé reste tranquille. « Comment ça c’est passé ? » demanda
Chamcha, sentant qu’il devait participer un peu à la conversation.

Son voisin eut une hésitation. « Il a dû y avoir un hic dans la sono, finit-il
par dire. Enfin, c’est ce que je crois. Parce que sinon je ne vois pas
pourquoi ces braves gens se seraient mis à parler s’ils n’avaient pas pensé
que j’avais fini. »

Chamcha se sentait un peu décontenancé. Il avait cru que dans un pays de


croyants fervents, la notion que la science était l’ennemie de Dieu serait
d’un attrait facile ; mais l’ennui des membres du Rotary de Cochin lui
prouvait qu’il se trompait. Dans les lumières tremblotantes du
film, Dumsday continua, avec sa voix de bœuf innocent, à raconter des
histoires contre lui-même sans montrer le moins du monde qu’il se rendait
compte de ce qu’il disait. À la fin d’une croisière autour du magnifique port
naturel de Cochin, où Vasco de Gama était venu rechercher des épices et
avait mis en branle toute l’histoire ambiguë d’orientales-et-occidentales, il
avait été accosté par un gosse plein de pssst et de hey-mister-okays. « He,
là, oui ! Tu veux hachisch, sahib ? He, misteramerica. Yes onclesam, tu
veux opium, meilleure qualité, bon prix ? Okay. Tu veux cocaïne. »
Saladin ne put s’empêcher d’éclater de rire nerveusement. Il voyait dans
l’incident la vengeance de Darwin : si Dumsday considérait Darwin,
pauvre, victorienj empesé, comme responsable de la culture de la drogue
aux États-Unis, il était savoureux de penser que lui-même était vu, partout
sur la terre, comme représentant l’éthique même qu’il combattait avec tant
de ferveur. Dumsday le fixa avec un air de reproche peiné. Quel destin cruel
d’être un Américain à l’étranger et de ne pas soupçonner pourquoi on est
tant détesté.

Quand le ricanement involontaire eut quitté les lèvres de Saladin,


Dumsday s’enfonça dans un sommeil maussade et offensé, laissant
Chamcha à ses pensées. Devait-on considérer le film qu’on passait à bord
comme une mutation due au hasard, particulièrement ignoble, comme une
forme que la sélection naturelle ferait finalement disparaître ou représentait-
il l’avenir du cinéma ? Un avenir rempli de films burlesques et loufoques,
avec comme sempiternelles vedettes Shelley Long et Chevy Chase était
trop hideux à imaginer ; une vision d’Enfer… Chamcha s’assoupissait
quand les lumières se rallumèrent ; le film s’arrêta ; et l’illusion du cinéma
fut remplacée par celle des actualités télévisées quand quatre personnages
hurlant et armés descendirent l’allée en courant.

Les passagers restèrent pris en otages dans l’avion détourné pendant cent
onze jours, isolés au bout d’une piste étincelante autour de laquelle
s’écrasaient les immenses vagues de sable du désert, parce que quand les
pirates de l’air, trois hommes et une femme, eurent obligé le pilote à se
poser, personne ne put décider ce qu’il convenait de faire d’eux. Ils
n’avaient pas atterri sur un aéroport international mais sur une piste
démesurée capable de recevoir des avions de la taille des Jumbos construite
afin de satisfaire la marotte d’un cheik local pour son oasis préférée, à
laquelle conduisait une autoroute à six voies très populaire parmi les jeunes
gens et jeunes filles célibataires, qui se promenaient lentement sur ce vide
immense dans de lentes automobiles et en se dévisageant d’une vitre à
l’autre… quand le yol 420 se fut posé, cependant, l’autoroute se remplit de
voitures blindées, de transports de troupes et de limousines sur lesquelles
flottait un drapeau. Et tandis que les diplomates se chamaillaient sur le
destin de l’avion, le prendre d’assaut ou non, tandis qu’ils essayaient de
décider s’il fallait céder ou rester ferme au mépris de la vie des autres, un
lourd silence s’abattit autour de l’avion et bientôt les mirages
commencèrent.

Au début, il se passait toujours quelque chose, le quatuor de pirates de


l’air était électrisé, nerveux, avec la gâchette rapide. Ce sont les pires
moments, pensait Chamcha, tandis que les enfants hurlaient et que la peur
se répandait comme une tache, on va passer l’arme à gauche. Puis les
pirates prirent le contrôle de la situation, trois hommes et une femme, aucun
ne portait de masque, tous beaux, des acteurs eux aussi, des étoiles
maintenant, filantes ou tombantes, et eux aussi avaient des noms de théâtre.
Dara Singh Buta Singh Man Singh. La femme s’appelait Tavleen. La
femme de rêve était anonyme, comme si l’imagination du sommeil de
Chamcha ne pouvait s’encombrer de noms d’emprunt ; mais, comme elle,
Tavleen parlait avec un accent canadien, avec des sonorités douces et des O
arrondis révélateurs. Quand l’avion eut atterri à l’oasis d’Al-Zamzam, les
passagers, qui observaient leurs ravisseurs avec l’attention d’une mangouse
pétrifiée devant un cobra, se rendirent compte qu’il y avait quelque chose
de vaniteux dans l’attitude des trois hommes, un amour enfantin pour le
risque et pour la mort qui les poussait à apparaître fréquemment à la porte
de l’avion et à s’exhiber devant les tireurs d’élite qui devaient se cacher
derrière les palmiers de l’oasis. La femme restait au-dessus d’une telle
stupidité et avait l’air de se retenir de gronder ses trois collègues. Elle
semblait insensible à sa propre beauté, ce qui faisait d’elle la plus
dangereuse des quatre. Saladin Chamcha se dit que les trois jeunes hommes
étaient trop délicats, trop narcissiques pour désirer du sang sur les mains. Ils
auraient du mal à tuer ; ils étaient là pour passer à la télé. Mais Tavleen
travaillait. Il ne la quittait pas des yeux. Les hommes ne savent pas, pensa-t-
il. Ils veulent se conduire comme ils ont vu des pirates de l’air le faire au
cinéma et à la télévision ; ils sont une réalité qui singe une image crue
d’eux-mêmes, ce sont des vers qui se mordent la queue. Mais elle, la
femme, elle sait… tandis que Sara, Buta, Man Singh se pavanaient et
paradaient, elle devint silencieuse, repliée sur elle-même, et terrorisa les
passagers.

Que voulaient-ils ? Rien de nouveau. Un pays indépendant, la liberté


religieuse, la libération des prisonniers politiques, la justice, une rançon, un
sauf-conduit pour un pays de leur choix. Beaucoup de passagers
sympathisèrent avec eux, même s’ils étaient sous la constante menace d’une
exécution. Si on vit au vingtième siècle, on n’a pas de mal à se projeter dans
de plus désespérés que soi, qui tentent de le façonner selon leur volonté.

Après l’atterrissage, les pirates de l’air ne gardèrent que cinquante


passagers, ayant décidé qu’il s’agissait du nombre maximum qu’ils
pouvaient surveiller sans mal. Ils libérèrent les femmes, les enfants et les
Sikhs. Il se trouva que Saladin Chamcha fut le seul membre de la troupe
Prospéra à ne pas retrouver la liberté ; il succomba à la logique perverse de
la situation, et au lieu de regretter de rester dans l’avion il fut heureux de
voir partir ses collègues mal élevés ; bon débarras, se dit-il.

Le scientifique créationniste, Eugène Dumsday, ne pouvait pas supporter


l’idée que les pirates de l’air n’allaient pas le relâcher. Il se leva, se
balançant comme un gratte-ciel dans la tempête, et se mit à proférer des
incohérences hystériques. Un filet de salive lui dégoulinait du coin de la
bouche ; il le léchait fébrilement. Maintenant écoutez bien, les mecs, nom
de Dieu, trop c’est TROP, quoi, qu’est-ce qui vous fait penser que vous
pouvez et ainsi de suite, en proie à son cauchemar éveillé il radota ainsi
jusqu’à ce qu’un des quatre pirates, la femme bien entendu, s’avance et lui
balance un coup de crosse qui brisa sa mâchoire battante. Et pire : parce que
Dumsday léchait ses lèvres bavantes quand on lui ferma la mâchoire, le
bout de sa langue sectionné atterrit sur les genoux de Chamcha ; suivi
immédiatement par son ancien propriétaire. Eugène Dumsday tomba sans
langue et sans connaissance dans les bras de l’acteur.

Eugène Dumsday recouvra la liberté en perdant la langue ; le persuadeur


réussit à persuader ses ravisseurs en abandonnant son instrument de
persuasion. Ils n’avaient pas envie de s’occuper d’un blessé, risque de
gangrène, etc., et il se joignit à l’exode hors de l’avion. Dans ces premières
heures de folie, l’esprit de Saladin se concentra sur des questions de détail,
est-ce que ce sont des fusils automatiques ou des pistolets-mitrailleurs,
comment ont-ils réussi à faire passer tous ces objets de métal à bord, dans
quel endroit du corps peut-on recevoir une balle et survivre, comme ils
doivent avoir peur, tous les quatre, tellement obnubilés par leur propre
mort… après le départ de Dumsday, il s’attendait à rester seul, mais un
homme vint s’asseoir à la place du créa-tionniste, disant ça ne vous dérange
pas, dans de telles circonstances on a besoin de compagnie. C’était la
vedette de cinéma, Gibreel.

Après la nervosité des premiers jours au sol, au cours desquels les trois
jeunes pirates de l’air enturbannés étaient allés dangereusement au bord de
la démence, hurlant dans la nuit du désert bande de salauds, venez nous
chercher, ou bien, oh, mon Dieu, ils vont envoyer des putains de
commandos, ces enculeurs d’Américains, ces enculés d’Anglais -moments
pendant lesquels les otages fermaient les yeux et priaient, parce qu’ils
avaient très peur quand les pirates montraient des signes de faiblesse – tout
s’installa dans ce qui devint la banalité quotidienne. Deux fois par jour, une
voiture solitaire apportait nourriture et boisson au Bostan et les laissait sur
la piste. Les otages devaient aller chercher les cartons tandis que les pirates
les surveillaient à l’abri dans l’avion. En dehors de cette visite quotidienne
ils n’avaient aucun contact avec le monde extérieur. La radio s’était tue.
Tout se passait comme si on avait oublié l’événement, comme s’il faisait
tellement honte qu’on l’avait effacé des annales de l’histoire. « Ces salauds
nous laissent pourrir », hurlait Man Singh et les otages se joignaient à lui
avec force. « Hijras ! Chootias ! Cons ! »

Ils étaient enveloppés par la chaleur et le silence et des spectres se mirent


à trembler au coin de leurs yeux. Un matin, le plus nerveux des otages, un
jeune homme avec une barbiche et des cheveux bouclés coupés court,
s’éveilla en hurlant de peur parce qu’il avait vu un squelette chevauchant un
chameau dans les dunes. D’autres otages voyaient des boules de couleur
dans le ciel, ou entendaient le battement d’ailes gigantesques. Les trois
pirates de l’air hommes furent pris d’une mélancolie profonde et fataliste.
Un jour, Tavleen les convoqua à une réunion au bout de l’avion ; les otages
entendirent des voix coléreuses. « Elle leur explique qu’ils doivent lancer
un ultimatum, dit Gibreel Farishta à Chamcha. L’un de nous va mourir, ou
quelque chose comme ça. » Mais quand les hommes revinrent, Tavleen
n’était plus avec eux, et le découragement qu’on pouvait lire dans leurs
yeux se teintait, maintenant, de honte. « Ils ont perdu leur cran, chuchota
Gibreel. Peuvent pas. Que reste-t-il à notre Tavleen bibi ? Zéro. Fin de
l’histoire. »

Ce qu’elle fit :
Afin de prouver à ses prisonniers, ainsi qu’à ses compagnons, que l’idée
d’échouer, ou de se rendre, ne diminuerait jamais sa résolution, elle revint
de sa retraite momentanée dans le bar de la première classe et se tint devant
eux comme une hôtesse faisant la démonstration des systèmes de sécurité.
Mais au lieu d’enfiler un gilet de sauvetage et de tenir le tube pour le
gonfler, etc., elle enleva rapidement l’ample djellaba noire qui était son seul
vêtement et se tint devant eux, complètement nue, afin qu’ils puissent voir
l’arsenal de son corps, les grenades comme des seins supplémentaires
nichés entre ses seins, le plastic collé à ses cuisses, exactement comme dans
le rêve de Chamcha. Puis elle remit sa robe et parla avec sa voix d’océan
lointain. « Quand une grande idée naît dans le monde, une grande cause, on
se pose des questions cruciales à son sujet, murmura-t-elle. L’Histoire nous
demande : quel genre de cause sommes-nous ? Sommes-nous purs, absolus,
forts, ou des opportunistes qui font des compromis, des accommodements
et qui cèdent ? » Son corps avait fourni la réponse.

Les jours continuèrent à passer. La situation d’enfermement surchauffe de


sa captivité, à la fois intime et lointaine, donnait à Saladin Chamcha l’envie
de discuter avec la femme, il souhaitait lui dire que l’inflexibilité pouvait
être aussi de l’obsession, de la tyrannie, et que ce pouvait être également
fragile, alors que ce qui est flexible peut aussi être humain et assez fort pour
durer. Mais, bien sûr, il ne dit rien, il sombra dans la torpeur des jours. Dans
la poche du siège en face de lui, Gibreel Farishta découvrit un dépliant
rédigé par Dumsday. À ce moment-là, Chamcha avait remarqué la
détermination avec laquelle la vedette de l’écran résistait aux assauts du
sommeil, aussi n’y avait-il rien d’étonnant à le voir apprendre et réciter le
texte du créationniste, alors que ses paupières lourdes s’abaissaient de plus
en plus jusqu’à ce qu’il s’oblige à les relever. Le créationniste prétendait
que les scientifiques eux-mêmes ne faisaient que réinventer Dieu, que
lorsqu’ils auraient prouvé l’existence d’une force unique et unifiée, dont
Félectro-magnétisme, la gravitation et les forces fortes et faibles de la
nouvelle physique n’étaient que de simples aspects visibles, des avatars,
pourrait-on dire, ou des anges, alors qu’aurions-nous sinon la chose la plus
ancienne de toutes, une entité suprême contrôlant toute la création… « Vous
voyez, ce que dit notre ami, c’est que si vous avez à choisir entre certains
champs de force désincarnés et le vrai Dieu vivant, pour lequel vous
déciderez-vous ? Intéressant, non ? Vous ne pouvez pas adresser de prière à
un courant électrique. Pas la peine de demander à une onde d’ouvrir le
Paradis. » Il ferma les yeux et les rouvrit brusquement. « Quelles foutaises,
dit-il avec colère. Ça me rend malade. »

Passé les premiers jours Chamcha ne prêta plus attention à la mauvaise


haleine de Gibreel, parce que personne dans cet univers de sueur et
d’appréhension ne sentait meilleur. Mais on ne pouvait ignorer son visage,
au fur et à mesure que les grandes taches violettes dues à son absence de
sommeil s’étalaient comme des flaques tout autour de ses yeux. Puis sa
résistance lâcha et il s’effondra sur l’épaule de Saladin pour y dormir quatre
jours de suite.

Quand il reprit ses esprits il découvrit que Chamcha, avec l’aide de


l’otage timide à la barbichette, un certain Jalandri, l’avait transporté sur une
rangée de sièges vides au centre de l’avion. Il alla aux toilettes où il urina
pendant onze minutes et revint avec une véritable terreur dans les yeux. Il
s’assit à nouveau à côté de Chamcha, mais ne dit mot. Deux nuits plus tard,
Chamcha l’entendit lutter, encore, contre le sommeil. Ou, comme il apparut
: contre les rêves.

Chamcha l’entendit murmurer : « Le dixième sommet du monde est le


Xixabangma Feng, huit mille treize mètres. L’annapuma est le neuvième,
huit mille soixante-dix-huit mètres. » Ou il commençait par l’autre bout : «
Sommet numéro un, Chomolungma, huit mille huit cent quarante-huit
mètres. Numéro deux, K2, huit mille six cent onze mètres. Kanchenjunga,
huit mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit mètres, Makalu, Dhaulagiri,
Manaslu. Nanga Par-bat, huit mille cent vingt-six mètres.

— Vous comptez des sommets de huit mille mètres pour vous endormir ?
lui demanda Chamcha. C’est plus grand que les moutons, mais il y en a
moins. »

Gibreel Farishta lui lança un regard furieux ; puis il courba la tête ; prit
une décision. « Pas pour dormir, cher ami. Pour rester éveillé. »

C’est alors que Saladin Chamcha découvrit pourquoi Gibreel Farishta


avait commencé à avoir peur de s’endormir. Tout le monde a besoin de
s’ouvrir à quelqu’un et Gibreel n’avait parlé à personne de ce qui lui était
arrivé depuis qu’il avait mangé le porc impur. Les rêves avaient commencé
la nuit même. Dans ces visions il était toujours présent, pas en tant que lui-
même mais comme son homonyme, et je ne veux pas dire que j’interprète
un rôle, Spoono, je suis lui, il est moi, je suis le putain d’archange, Gibreel
lui-même, grandeur nature.

Spoono. Comme Zeenat Vakil, le nom abrégé de Saladin fit rire Gibreel. «
Bhai, ho, tordant. C’est à se tordre. Si vous êtes une chamcha1 anglaise
maintenant, soit. Mr Sally Cuiller. Ce sera notre petite plaisanterie. »
Gibreel Farishta avait le don de ne pas se rendre compte quand il mettait les
gens en colère. Cuiller, cuiller, tout juste Auguste : Saladin détestait tous
ces noms. Mais ne pouvait rien faire. Sauf détester.

Peut-être à cause des surnoms, peut-être pas, Saladin trouva les


révélations de Gibreel pathétiques, décevantes, qu’y avait-il de si étrange à
rêver de lui comme s’il était l’ange, à rêver de n’importe quoi, est-ce que ça
signifiait autre chose qu’une banale sorte d’égocentrisme ? Mais Gibreel
suait de peur. « Le problème, Chamcha, le supplia-t-il, c’est qu’à chaque
fois que je m’endors, le rêve reprend à l’endroit où il s’était arrêté. Le
même rêve, au même endroit. Comme si quelqu’un avait arrêté le
magnétoscope au moment où je sortais de la pièce. Ou, ou. Ou comme si
c’était lui qui était éveillé et que ce que nous vivions soit un putain de
cauchemar. Son putain de cauchemar : nous. Ici. Tout ça. » Chamcha le
regardait avec de grands yeux. « C’est fou, hein, dit-il. Qui sait si les anges
dorment, sans parler de rêver. J’ai l’air d’un fou. Oui ou non ?

— Oui, vous avez l’air d’un fou.

— Alors, nom de Dieu, gémit-il, que se passe-t-il dans ma tête ? »

Plus il restait sans dormir plus il était bavard, il se mit à amuser les
otages, les pirates de l’air, ainsi que l’équipage décrépit du vol 420, les
hôtesses autrefois méprisantes et les pilotes autrefois reluisants qui avaient
l’air maintenant rongés aux mites dans un coin de l’avion et qui semblaient
même avoir perdu tout enthousiasme pour les interminables parties de rami
– avec ses théories de plus en plus excentriques sur la réincarnation,
comparant leur séjour sur la piste de l’oasis d’Al-Zamzam à une seconde
période de gestation, racontant à chacun qu’ils étaient morts à ce monde et
en train d’être régénérés, renouvelés. Cette idée semblait le réconforter,
même si elle donnait envie aux otages de le pendre, et il bondit sur un siège
pour expliquer que le jour de leur libération serait le jour de leur
renaissance, un discours optimiste qui calma son auditoire. « Incroyable
mais vrai ! s’écria-t-il. Ce jour-là sera le jour zéro, et parce que nous aurons
le même jour de naissance nous aurons le même âge pendant le reste de
notre vie. Comment appelle-t-on cinquante gosses nés en même temps de la
même mère ? Dieu seul le sait. Des cinquantuplets. Merde ! »

Pour Gibreel possédé, la réincarnation abritait plusieurs idées réunies


autour d’un a-babélisme : le phénix-qui-renaît-de-ses-cendres, la
résurrection du Christ, la transmigration, à l’instant de la mort, de l’âme du
Dalaï Lama, dans le corps d’un nouveau-né… autant de sujets qui se
mêlaient aux avatars de Vichnou, aux métamorphoses de Jupiter, qui avait
imité Vichnou en prenant la forme d’un bœuf ; et ainsi de suite, y compris
bien sûr le progrès des êtres humains à travers les cycles successifs de la
vie, un moment en cafards, un autre en rois, vers la béatitude de l’état de
non-retour. Pour renaître, il faut d’abord mourir. Chamcha ne prenait pas
la peine de faire remarquer à Gibreel que, dans la plupart des exemples
qu’il donnait au cours de ses soliloques, la métamorphose n’exigeait pas la
mort ; on rentrait dans la nouvelle chair par d’autres portes. Gibreel en plein
vol, agitant ses bras comme des ailes impériales, ne souffrait aucune
interruption. « L’ancien doit mourir, tu as pigé, sinon le nouveau ne peut pas
devenir quoi que ce soit. »

Parfois ces tirades s’achevaient en larmes. Farishta dans son épuisement-


au-delà-de-l’épuisement perdait tout contrôle de lui-même et posait sa tête
secouée de sanglots sur l’épaule de Chamcha, tandis que Saladin – une
captivité prolongée vient à bout de certaines retenues parmi les otages —
lui caressait le visage et l’embrassait sur le sommet de la tête. Allez, allez,
allez. À d’autres moments l’irritation de Chamcha prenait le dessus. La
septième fois que Farishta cita la bonne vieille formule de Gramsci,
Saladin, frustré, hurla, c’est peut-être ce qui t’arrive, grande gueule, ton
vieux moi meurt et l’ange de rêve essaie de renaître dans ta chair.

« Tu veux savoir le plus beau ? » Au bout de cent un jours, Gibreel offrit à


Chamcha d’autres confidences. « Tu veux savoir pourquoi je suis ici ? » et
il lui dit quand même : « À cause d’une femme. Oui, m’sieur. Pour le putain
d’amour de ma putain de vie. Avec qui j’ai passé en tout trois virgule cinq
jours. C’est pas la preuve que je suis vraiment fêlé ? CQFD, Chamcha mon
vieux pote. »

Et : « Comment t’expliquer ? Trois jours et demi, combien de temps faut-


il pour reconnaître la meilleure chose qui me soit arrivée, la chose la plus
profonde, la chose-qui-doit-être ? Je te jure : quand je l’ai embrassée, il y
avait des putains d’étincelles, crois-le ou pas, elle a dit que c’était
l’électricité statique de la moquette mais j’avais déjà embrassé une nana
dans une chambre d’hôtel et pourtant c’était une première, la seule et
unique fois que cela se passait. Putain de décharges électriques, vieux, j’ai
dû sauter en arrière sous la douleur. »

Il manquait de mots pour la décrire, sa femme en glace de montagne, pour


décrire ce moment où sa vie avait éclaté en morceaux à ses pieds et où cette
femme était devenue sa raison d’être. « Tu ne peux pas te rendre compte,
renonça-t-il à expliquer. Tu n’as peut-être jamais rencontré une personne
pour qui tu traverserais le monde, pour qui tu quitterais tout, tu t’en irais et
tu prendrais l’avion. Elle a escaladé l’Éverest, vieux. Huit mille huit cent
quarante huit mètres. Droit au sommet. Je peux au moins prendre l’avion
pour une femme comme ça ! »

Plus Gibreel Farishta essayait d’expliquer son obsession de la grimpeuse


de montagne Alléluia Cone, plus Saladin essayait de retrouver le souvenir
de Pamela, mais elle ne revenait pas. Au début il reçut la visite de Zeeny,
son ombre, et ensuite il n’y eut plus personne du tout. La passion de Gibreel
commença à rendre Chamcha fou de rage et de frustration, mais Farishta ne
s’en apercevait pas, il lui donnait des claques dans le dos, courage,
Chamcha, ça ne va plus tarder.

Le cent dixième jour, Tavleen s’avança vers le petit otage à barbiche,


Jalandri, et lui fit signe de se lever. Notre patience est à bout, annonça-t-
elle, nous avons envoyé des ultimatums répétés qui sont restés sans réponse,
l’heure du premier sacrifice est arrivée. Elle employa le mot : sacrifice. Elle
regarda Jalandri droit dans les yeux et prononça sa condamnation à mort. «
Toi d’abord. Apostat traître salaud. » Elle donna l’ordre à l’équipage de se
préparer à décoller, elle n’allait pas risquer une prise d’assaut après
l’exécution, et du bout de son fusil elle poussa vers la porte un Jalandri
criant et demandant grâce. « Rien n’échappe à la fille, dit Gibreel à
Chamcha. C’est un sird-tondu. » Jalandri avait été choisi en premier parce
qu’il avait abandonné le turban et coupé ses cheveux, ce qui faisait de lui un
traître à sa foi, un sirdaiji rasé. Un sird-tondu. Une condamnation en neuf
lettres ; sans appel.

Jalandri était tombé à genoux, des taches s’étalaient sur le fond de son
pantalon, elle le traîna jusqu’à la porte par les cheveux. Personne ne
bougeait. Dara Buta Man Singh se détournèrent pour ne pas voir la scène. Il
était agenouillé, le dos vers la porte ouverte ; elle l’obligea à se retourner,
lui tira une balle dans la tête, et il bascula sur la piste. Tavleen referma la
porte.

Man Singh, le plus jeune et le plus anxieux du groupe, lui cria : « Où est-
ce qu’on va aller maintenant ? Ils enverront des commandos n’importe où.
Nous sommes faits comme des rats.

— Le martyre est un privilège, dit-elle doucement. Nous serons comme


des étoiles ; comme le soleil. »

Le sable céda la place à la neige. L’Europe en hiver, sous son blanc


manteau, sa blancheur fantomatique éclairant la nuit. Les Alpes, la France,
la côte anglaise, les falaises blanches se dressant vers les blanches prairies.
Mr Saladin Chamcha enfonça sur sa tête un chapeau melon prématuré. Le
monde avait redécouvert le vol AI-420, le Boeing 747 Bostan. Les radars le
suivaient ; les messages radio crépitaient. Demandez-vous l’autorisation
d’atterrir ? Mais on ne demandait aucune autorisation. Bostan tournait au-
dessus du rivage anglais comme un gigantesque oiseau de mer. Une
mouette. Un albatros. Les jauges de carburant chutèrent : vers le zéro.

Quand la bagarre éclata, elle prit tous les passagers par surprise, parce que
cette fois les trois pirates de l’air hommes ne discutèrent pas avec Tavleen,
il n’y eut aucun conciliabule tendu à propos du carburant, à propos de
merde, qu’est-ce que tu fous, il n’y eut qu’un temps d’arrêt muet, ils ne
voulaient même plus se parler, comme s’ils avaient abandonné tout espoir,
puis Man Singh qui n’en pouvait plus se jeta sur elle. Les otages
observaient ce combat à mort sans se sentir concernés, parce qu’il régnait
dans l’avion un curieux détachement, une sorte de laisser-faire nonchalant,
on pourrait dire un fatalisme. Ils roulèrent par terre et le couteau de Tavleen
s’enfonça dans le ventre de Man Singh. Ce fut tout, la brièveté de la scène
renforça son apparente insignifiance. Au moment où elle se releva, ce fut
comme si tout le monde s’éveillait, comme si tout le monde comprenait
qu’elle ne plaisantait pas, qu’elle irait vraiment jusqu’au bout, elle tenait
dans la main le fil qui reliait les détonateurs de toutes les grenades placées
sous sa robe, tous ces seins fatals, Buta et Dara se précipitèrent sur elle mais
elle tira quand même sur le fil, et les murs s’effondrèrent comme à Jéricho.

Non, pas la mort : la naissance.


II
Mahound
1
Quand il se soumet à l’inévitable, quand il glisse les paupières lourdes
vers les visions de son angélication, Gibreel passe devant sa mère
affectueuse qui lui donne un autre nom, Chaytan, l’appelle-t-elle,
exactement comme Chaytan, pareil au même, parce qu’il a fait des bêtises
avec les repas qu’il devait porter en ville pour le déjeuner des employés de
bureau, petit diable espiègle, elle tranche l’air de la main, voyou qui a mis
les gamelles de viande musulmane dans les parties réservées aux hindous
non végatariens, les clients sont hors d’eux. Petit démon, lui reproche-t-elle,
puis elle le prend dans ses bras, mon petit farishta, les garçons seront
toujours des garçons, et il continue à tomber dans le sommeil, et plus il
tombe plus il grandit et la chute commence à ressembler au vol, la voix de
sa mère flotte jusqu’à lui, de très loin, baba, comme tu as grandi,
démonslxtwx, oua, oua, applaudissements. Il est gigantesque, sans ailes, les
pieds sur l’horizon et les bras autour du soleil. Dans ses premiers rêves, il
voit des commencements, Chaytan jeté bas du ciel, agrippant une branche
de la Chose la plus haute, l’arbre de la fin ultime qui se tient sous le Trône,
Chaytan qui disparaît, plonge, flac. Mais il continuait à vivre, n’était pas ne
pouvait pas être mort, il chantait de l’enfer profond ses versets doux et
séducteurs. Ô les douces chansons qu’il connaissait. Avec ses filles comme
chœur démoniaque, oui, toutes les trois, Lat Manat Uzza, des filles sans
mère ricanant avec leur Abba, gloussant de Gibreel derrière leurs mains, tu
vas voir quel tour on va vous jouer, à toi et à l’homme d’affaires, là-haut sur
la colline. Mais avant de parler de l’homme d’affaires, il y a d’autres
histoires à raconter, voici l’archange Gibreel, montrant la source de
Zamzam à Hagar l'Égyptienne pour que, abandonnée dans le désert avec
son enfant par le prophète Ibrahim, elle puisse en boire les eaux fraîches et
survivre. Et plus tard, quand Jurhum eut bouché la source de Zamzam avec
de la boue et des gazelles d’or, afin qu’on la perde pendant un certain
temps, le voici à nouveau, la montrant du doigt à celui-là, Muttalib des
tentes écarlates, le père de l’enfant aux cheveux d’argent qui, a son tour,
engendra l’homme d’affaires. L’homme d’affaires : le voici.

Parfois quand il dort, Gibreel prend conscience, sans le rêve, de lui-même


en train de dormir, de lui-même rêvant la propre conscience de son rêve,
puis il est pris d’angoisse, ô Dieu, s’écrie-t-il, Dieu de bonté, tu m’as
Allahbonne, je suis cuit, moi. J’ai un petit vélo dans la tête, je suis fou,
brinde-zingue et complètement dingue. Comme lui, l’homme d’affaires,
quand il a vu l’archange pour la première fois : il a cru qu’il était fêlé, il
voulait se jeter d’un rocher, d’un très haut rocher, d’un rocher sur lequel
poussait un arbre rabougri, un rocher aussi haut que le toit du monde.

Il arrive : il se fraie un chemin jusqu’à la grotte au sommet au mont Cone.


Bon anniversaire : aujourd’hui, il a quarante-quatre ans. Mais bien que la
ville derrière et en dessous de lui soit en ébullition pour une fête, il monte,
seul. Sans le costume d’anniversaire, bien repassé et plié au pied de son lit.
Un homme aux goûts ascétiques. (Quel étrange homme d’affaires est-ce là
?)

Question : Quel est le contraire de la foi ?

Pas l’incrédulité. Trop catégorique, certain, fermé. En soi une sorte de foi.

Le doute.

La condition humaine, mais quelle est la condition des anges ? À mi-


chemin entre Allahbonne et homo sapiens, ont-ils jamais douté ? Oui :
défiant la volonté de Dieu un jour ils se sont cachés sous le Trône, osant
poser des questions interdites : des antiquestions. Est-ce juste. Ne pourrait-
on pas en discuter. La liberté, la vieille antiquête. Évidemment, il les a
calmés en employant ses dons de dirigeant à la dieu. Il les a flattés : vous
serez les instruments de ma volonté sur terre, à propos de salutdamnation de
l’homme, tous les habituels etcetera. Et hop presto, fin de la revendication,
on remet les auréoles, et au boulot. Les anges sont faciles à apaiser ; fais-en
des instruments et ils joueront ta musique à la harpe. Les êtres humains sont
plus coriaces, ils peuvent douter de tout, même de la preuve qu’ils ont sous
les yeux. Ou derrière les yeux. Pendant qu’ils s’endorment, qu’est-ce qui se
passe derrière les quinquets fermés… les anges, quand il s’agit de volonté,
ils n’en ont pas beaucoup. La volonté c’est ne pas être d’accord ; ne pas se
soumettre ; s’opposer.

Je sais ; parole de diable. Chaytan interrompt Gibreel.


Moi ?

L’homme d’affaires : il a l’air comme il faut, haut front, bec d’aigle,


épaules larges, hanches étroites. Taille moyenne, sombre, habillé de deux
morceaux de tissu uni, de quatre aunes chacun, un drapé autour du corps,
l’autre jeté sur l’épaule. De grands yeux ; de longs cils comme ceux d’une
fille. Ses pas peuvent sembler trop grands pour ses jambes, mais il a le pied
léger. Les orphelins apprennent à être des cibles mobiles, à avoir un pas
rapide, des réactions vives, à tenir leur langue. Il monte parmi les buissons
d’épines et les balsamiers, il escalade les rochers, ça c’est un homme, pas
un de ces usuriers mous. Et oui, il faut le dire encore : tous les pachas des
affaires ne s’en vont pas dans la nature, là-haut sur le mont Cone, parfois
pendant un mois d’affilée, simplement pour être seul.

Son nom : un nom de rêve, changé par la vision. Prononcé correctement,


cela veut dire celui-à-qui-on-devrait-rendre grâce, mais il n’y répondra pas
ici ; et, bien qu’il en ait tout à fait conscience, il ne répondra pas non plus au
surnom qu’on lui donne à Jahilia, en bas – celui-qui-monte-et-descend-le-
vieux-Coney2. Ici, il n’est ni Mahomet ni Malhonnête ; il a adopté, à la
place, le talisman du diable pendu autour du cou. Pour transformer les
insultes en forces, les whigs, les tories, les Noirs choisirent tous de plein gré
de porter les noms qu’on leur donnait en dérision ; de la même façon, notre
escaladeur de montagne, le solitaire motivé par le prophit, va devenir celui
qui fait peur aux enfants moyenâgeux, le synonyme du diable : Mahound.

C’est lui. Mahound l’homme d’affaires, escaladant su montagne brûlante


dans le Hedjaz. Le mirage d’une ville brille en dessous de lui, au soleil.

La ville de Jahilia est entièrement construite en sable, ses structures sont


formées du désert sur lequel elle se dresse. On peut s’émerveiller devant ce
spectacle : emmuré, ferme de quatre portes, l’ensemble est un miracle
construit par ses citoyens, qui ont appris à transformer les dunes de sable
blanc de cet endroit maudit – la matière même de l’inconstance –, la
quintessence de l’instable, du mouvant, de la trahison, de l’absence de
forme – et, par alchimie, en ont fait le matériau de leur permanence
nouvellement inventée. Seules trois ou quatre générations les séparent de
leur passé de nomades, quand ils étaient aussi déracinés que les dunes, ou
plutôt enracinés dans le fait de savoir que le voyage était leur maison.
— Alors que l’itinérant peut se passer entièrement du voyage ; ce n’est
qu’un mal nécessaire ; l’important c’est d’arriver.

Tout récemment, en hommes d’affaires avisés, les habitants de Jahilia se


sont installés au croisement des routes des grandes caravanes, et ils ont
attelé les dunes à leur volonté. Maintenant le sable est au service des
puissants marchands des villes. Transformé en pavés, il recouvre les rues
tortueuses de Jahilia ; la nuit, des flammes d’or jaillissent des braseros de
sable poli. Il y a des vitres aux fenêtres, des fenêtres comme de longues
fissures dans les murs de sable infiniment hauts des palais des marchands ;
dans les ruelles de Jahilia, des ânes tirent des charrettes aux roues de
silicium. Moi, dans ma méchanceté, j’imagine parfois l’arrivée d’une
grande vague, un grand mur d’eau bouillonnante qui traverse le désert, une
catastrophe liquide pleine de bateaux qui se brisent et de bras qui se noient,
un raz de marée qui réduirait ces vains châteaux de sable à néant, aux grains
dont ils viennent. Mais il n’y a pas de vagues ici. L’eau est l’ennemi à
Jahilia. Portée dans des pots de terre, il ne faut jamais la renverser (le code
pénal est féroce pour les délinquants), parce que là où tombent des gouttes
d’eau, la ville s’effrite de façon alarmante. Des trous se forment dans les
routes, les maisons penchent et tremblent. Les porteurs d’eau de Jahilia sont
des nécessités que l’on déteste, des parias qu’on ne peut ignorer et qui, par
conséquent, ne sont jamais pardonnés. Il ne pleut jamais à Jahilia ; il n’y a
pas de fontaines dans les jardins de silicium. Quelques palmiers se dressent
dans des cours fermées, leurs racines vont très loin sous la terre à la
recherche de l’humidité. L’eau de la ville vient de ruisseaux souterrains et
de sources, dont l’une est la célèbre Zamzam, au cœur de la ville de sable
concentrique, près de la Maison de la Pierre Noire. Ici, à Zamzam, un
beheshti, un porteur d’eau méprisé, tire le liquide dangereux et vital. Il a un
nom : Khalid.

C’est une ville d’hommes d’affaires, Jahilia. Le nom de la tribu est


Requin.

Dans cette ville, l’homme d’affaires-transformé-en-pro-phète, Mahound,


est en train de fonder une des plus grandes religions du monde ; et, ce jour-
là, il est confronté à la plus importante crise de sa vie. Une voix murmure à
son oreille : Quel genre d’idée es-tu ? Démon-ou-strueux ?
Nous connaissons cette voix. Nous l’avons déjà entendue.

Tandis que Mahound escalade le mont Cone, Jahilia fête un autre


anniversaire. Dans les temps anciens le patriarche Ibrahim vint dans la
vallée avec Hagar et Ismaïl, leur fils. Ici, dans le désert sans eau, il
abandonna Hagar. Elle lui demanda, cela peut-il être la volonté de Dieu ? Il
répondit, oui. Et il s’en alla, le salaud. Dès le début les hommes se sont
servis de Dieu pour justifier l’injustifiable. Les voies de Dieu sont
insondables, disent les hommes. Pas étonnant, alors, que les femmes se
soient adressées à moi. – Mais revenons à nos moutons ; Hagar n’était pas
une sorcière. Elle lui faisait confiance : alors sûrement II ne
m’abandonnera pas. Après le départ d’Ibrahim, elle nourrit son enfant au
sein jusqu’à ce que son lait tarisse. Et elle gravit deux collines, d’abord Safa
puis Marouah, courant de l’une à l’autre dans son désespoir, essayant
d’apercevoir une tente, un chameau, un être humain. Elle ne vit rien. C’est
alors qu’il vint vers elle, Gibreel, et lui montra la source de Zamzam. Ainsi

Hagar survécut ; mais pourquoi les pèlerins s’y rassemblent-ils aujourd’hui


? Pour fêter sa survie ? Non, non. Ils fêtent l’honneur rendu à la vallée par
la visite de, je vous le donne en mille, Ibrahim. Au nom de cet époux fidèle,
ils se rassemblent, prient et, surtout, dépensent.

Jahilia aujourd’hui est toute parfumée. Les parfums de l’Arabie, de


YArabia Odorifera, embaument l’air : balsamine, casse, cannelle, encens et
myrrhe. Les pèlerins boivent du vin de palme et errent dans la grande foire
de la fête d’Ibrahim. Et, au milieu d’eux, marche un homme que son air
renfrogné distingue de la foule en liesse : un grand homme vêtu d’amples
robes blanches, il a presque une tête de plus que Mahound. Sa barbe courte
épouse la forme de son visage oblique et osseux ; sa démarche à la cadence
et l’élégance mortelles du pouvoir. Comment s’appelle-t-il ? -La vision livre
finalement son nom ; lui aussi est transformé par le rêve. Le voici, Karim
Abu Simbel, un grand de Jahilia, mari de la belle et féroce Hind. Chef du
conseil de la cité, riche au-delà de ce qu’on peut imaginer, propriétaire des
temples lucratifs situés aux portes de la ville, riche en chameaux,
propriétaire de caravanes, sa femme a la plus grande beauté du pays :
qu’est-ce qui pourrait ébranler les certitudes d’un tel homme ? Et
cependant, pour Abu Simbel, aussi, la crise approche. Un homme le ronge,
et vous pouvez deviner lequel, Mahound Mahound Mahound.

Oh, la splendeur des champs de foire de Jahilia ! Ici dans de vastes tentes
parfumées il y a d’imposants étals d’épices, de feuilles de séné, de bois
odoriférants ; ici on peut trouver les vendeurs de parfums, qui se disputent
le nez des pèlerins, ainsi que leur bourse. Abu Simbel se fraie un chemin
dans la foule. Des marchands, des juifs, des monophysites, des Nabatéens
achètent et vendent des morceaux d’or et d’argent, ils les pèsent et mordent
les pièces d’une dent de connaisseur. Il y a du Un d’Égypte et de la soie de
Chine ; de Bassora, des armes et du grain. On joue, on boit, on danse. On
vend des esclaves, des Nubiens, des Anatoliens, des Éthiopiens. Les quatre
factions de la tribu du Requin contrôlent des zones séparées de la foire, les
parfums et les épices dans les Tentes Ecarlates, les tissus et les cuirs dans
les Tentes Noires. Le groupe aux Cheveux d’Argent s’occupe des métaux
précieux et des armes. Les amusements – les dés, les danseuses du ventre,
le vin de palme, le hachisch et l’afeem – sont la prérogative du quatrième
quartier de la tribu, les Propriétaires des Chameaux Tachetés, qui dirigent
également le commerce des esclaves. Abu Simbel regarde dans une tente de
danse. Des pèlerins sont assis serrant des bourses dans leur main gauche ;
de temps en temps une pièce passe de la bourse dans la paume de la main
droite. Les danseuses se tortillent et suent, et leurs yeux ne quittent jamais
l’extrémité des doigts des pèlerins ; quand le mouvement des pièces cesse,
la danse cesse aussi. Le grand homme fait la grimace et laisse retomber le
rabat de la tente.

Jahilia a été construite en une série de cercles concentriques, les bâtiments


s’étendent à partir de la Maison de la Pierre Noire, approximativement par
ordre de richesse et de rang social. Le palais d’Abu Simbel est dans le
premier cercle, le cercle secret ; il descend une des promenades, des
radiales ventées, passe devant les nombreux voyants de la ville qui, en
échange de l’argent des pèlerins, pépient, roucoulent, sifflent, possédés par
différents djinns d’oiseaux, de fauves, de serpents. Une sorcière, qui ne lève
pas les yeux, s’accroupit sur son chemin : « Tu veux capturer le cœur d’une
fille, chéri ? Tu veux écraser un ennemi sous ton pouce ? Essaie-moi ;
essaie mes petits nœuds ! » Et elle se lève et fait pendiller une corde pleine
de nœuds, où sont piégées des vies humaines – mais, voyant maintenant à
qui elle parle, elle laisse retomber son bras déçu et disparaît furtivement, en
marmonnant, dans le sable.

Partout, du bruit et des coudes. Des poètes perchés sur des caisses
déclament tandis que des pèlerins jettent des pièces à leurs pieds. Des
bardes disent des vers en rajaz dont la métrique à quatre temps s’accorde,
d’après la légende, au pas du chameau ; d’autres parlent le qasidah, des
poèmes sur des maîtresses indociles, l’aventure du désert, la chasse à
l’onagre. Dans un jour ou deux commencera le concours annuel de poésie,
après quoi les sept meilleurs vers seront cloués aux murs de la Maison de la
Pierre Noire. Les poètes se mettent en forme pour le grand jour ; Abu
Simbel rit en entendant des ménestrels chanter des satires impitoyables, des
odes au vitriol commandées par un chef contre un autre, par une tribu
contre sa voisine. Et fait un signe de reconnaissance quand un des poètes lui
emboîte le pas, un jeune homme très maigre et aux doigts fébriles. Ce jeune
satiriste a déjà la langue la plus crainte de tout Jahilia, mais il se conduit
presque avec déférence envers Abu Simbel. « Pourquoi cet air soucieux,
Maître ? Si tu ne perdais pas tes cheveux je te dirais de les laisser libres. »
Abu Simbel fait un sourire de biais. « Une telle réputation, dit-il amusé.
Une telle renommée avant même d’avoir perdu tes dents de lait. Fais
attention sinon on va être obligé de te les arracher. » Il le taquine, il parle
légèrement, mais même cette légèreté contient une menace, à cause de
l’étendue de son pouvoir. Le garçon ne se laisse pas démonter. Marchant du
même pas qu’Abu Simbel, il réplique : « Pour chaque dent que vous
m’arracherez il en poussera une plus forte, qui mordra plus profondément,
qui fera jaillir un sang plus chaud. » Le Maître acquiesce vaguement. « Tu
aimes le goût du sang », dit-il. Le garçon hausse les épaules. « Un travail de
poète, répond-il. Nommer l’innommable, dénoncer les fraudes, prendre
parti, provoquer des discussions, façonner le monde et l’empêcher de
s’endormir. » Et si des rivières de sang coulent des blessures infligées par
ses vers, elles le nourriront. C’est le poète satirique, Baal.

Une litière fermée de rideaux passe près d’eux ; quelque belle dame de la
ville venue voir la foire, portée sur les épaules de huit esclaves d’Anatolie.
Abu Simbel prend le jeune Baal par le coude, sous le prétexte de l’écarter
du chemin ; il murmure, « j’espérais te trouver ; un mot, si tu yeux bien. »
Baal s’émerveille de l’habileté du Maître. À la recherche d’un homme, il
peut faire croire à sa proie qu’elle a chassé le chasseur. L’étreinte d’Abu
Simbel se resserre ; il dirige son compagnon, en le tenant toujours par le
coude, vers le saint des saints au centre de la ville.

« J’ai un travail pour toi, dit le Maître. Une affaire littéraire. Je connais
mes limites ; le don de la malice rimée, l’art de la calomnie rythmée, sont
au-delà de mes capacités. Tu comprends. »

Mais Baal, le fier, l’arrogant, se raidit, se réfugie dans sa dignité. « Il n’est


pas juste que l’artiste devienne le serviteur de l’État. » La voix de Simbel
baisse, prend un rythme plus soyeux. « Ah, oui. Alors que te mettre au
service des assassins est une chose tout à fait honorable. » Un culte des
morts fait rage à Jahilia. Quand un homme meurt, des pleureuses
professionnelles se frappent, se déchirent la poitrine, s’arrachent les
cheveux. On laisse mourir sur la tombe un chameau aux jarrets coupés. Et si
l’homme a été assassiné, son parent le plus proche prononce des vœux
d’ascétisme et poursuit le meurtrier jusqu’à ce que le sang ait été lavé par le
sang ; la coutume veut qu’on compose un poème d’éloge, mais peu de
vengeurs ont le don de la poésie. De nombreux poètes gagnent leur vie en
écrivant des chants d’assassinat, et tous s’accordent pour reconnaître que le
meilleur des poètes qui font l’éloge du sang est le tout jeune polémiste,
Baal. Que sa fierté professionnelle empêche de se sentir blessé par les
petites flèches du Maître. « C’est une affaire culturelle », répond-il. Abu
Simbel s’enfonce de plus en plus dans ses manières soyeuses. « Peut-être
bien, chuchote-t-il devant les portes de la Maison de la Pierre Noire, mais,
Baal, reconnais-le : n’ai-je pas un droit sur toi ? Ne sommes-nous pas, tous
deux, en quelque sorte au service de la même maîtresse ? »

Le sang quitte les joues de Baal ; sa confiance se brise, le quitte comme


une coquille. Le Maître, apparemment insensible à ce changement, pousse
le poète satirique dans la Maison.

On dit à Jahilia que cette vallée est le nombril du monde ; qu’à sa


création, la planète tournait autour de ce point. Adam vint ici et vit un
miracle : quatre colonnes d’éme-raude soutenant un gigantesque rubis
rayonnant, et sous ce dais une énorme pierre blanche, rayonnant elle aussi
de sa propre lumière, comme une vision de son âme. Il construisit de solides
murailles autour de sa vision afin de l’atteler pour toujours à la terre. Ce fut
la première Maison. Elle fut reconstruite plusieurs fois – une fois par
Ibrahim, après que Hagar et Ismaïl, aidés par l’ange, eurent survécu – et peu
à peu au cours des siècles les attouchements répétés de la pierre blanche par
les pèlerins l’ont rendue noire. Puis vint le temps des idoles ; à l’époque de
Mahound, trois cent soixante dieux de pierre se pressaient autour de la
pierre de Dieu.

Qu’aurait pensé le vieil Adam ? Ses propres fils sont ici aujourd’hui : le
colosse de Hubal, envoyé de Hit par les Amalékites, se dresse au-dessus du
puits de la trésorerie, Hubal le berger, le croissant de lune dans le cours ;
aussi, Kain, hostile, dangereux. C’est le croissant de lune dans U-décours,
le forgeron et le musicien ; lui aussi a ses fidèles.

Hubal et Kain regardent s’avancer nonchalamment U* Maître et le poète.


Et le proto-Dionysos nabatéen, Celui-de-Shara ; l’étoile du matin, Astarté et
le saturnien Nakruh. Voici le dieu du Soleil, Manaf ! Regardez, ici s’agite le
géant Nasr, le dieu à forme d’aigle ! Voici Quzah, qui tient l’arc-en-ciel…
n’est-ce pas un trop-plein de dieux, un déluge de pierres, pour nourrir
l’appétit glouton des pèlerins, pour étancher leur soif profane. Pour séduire
les voyageurs, les déités viennent – comme les pèlerins – de loin et de
l’infini. Les idoles, elles aussi, sont des délégués à une espèce de foire
internationale.

Ici il y a un dieu qui s’appelle Allah (ce qui signifie simplement, le dieu).
Demandez aux habitants de Jahilia et ils reconnaîtront que ce type a une
sorte d’autorité générale, mais il n’est pas très populaire : c’est un
généraliste à une époque de statues spécialistes.

Abu Simbel et Baal qui transpire depuis peu sont arrivés devant les
châsses, placées côte à côte, des trois déesses les plus aimées à Jahilia. Ils
s’inclinent devant elles : Uzza au visage radieux, déesse de la Beauté et de
l’Amour ; la sombre et obscure Manat, le visage détourné pour de
mystérieuses raisons, laissant couler du sable entre ses doigts – elle est
responsable du destin – elle est le Destin ; et enfin la plus grande des trois,
la déesse mère, que les Grecs appelaient Lato. Ici, on l’appelle liât ou, plus
fréquemment, Al-Lat. La déesse. Même son nom fait d’elle l’opposée et
l’égale d’Allah. Lat l’omnipotente. Baal, le visage soudain soulagé, se jette
sur le sol et se prosterne devant elle. Abu Simbel reste debout.
La famille du Maître, Abu Simbel – ou, pour être plus précis, de sa femme
Hind – contrôle le célèbre temple de Lat à la porte sud de la ville. (Ils tirent
aussi des revenus du temple de Manat à la porte est, et du temple d’Uzza, au
nord.) Ces concessions sont la base de la richesse du Maître, alors Baal
comprend qu’il soit naturellement le serviteur de Lat. Et la dévotion du
poète satirique pour cette déesse est bien connue à Jahilia. C’est donc ça
qu’il voulait dire ! Tremblant de soulagement, Baal reste prosterné, en
remerciant sa Dame patronne. Qui l’observe avec bienveillance ; mais on ne
peut pas se fier à l’expression d’une déesse. Baal a fait une grossière erreur.

Sans prévenir, le Maître donne un coup de pied dans les reins du poète.
Attaqué au moment même où il se croyait en sécurité, Baal couine, roule
sur le sol, et Abu Simbel le poursuit et continue à lui donner des coups de
pied. On entend une côte craquer. « Avorton, dit le Maître en gardant une
voix douce et de bonne humeur. Maquereau à la voix haut perchée et aux
petits testicules. Croyais-tu que le Maître du temple de Lat allait te
manifester de l’amitié uniquement à cause de ta passion d’adolescent pour
elle ? » Et encore des coups de pied, réguliers, méthodiques. Baal pleure
aux pieds d’Abu Simbel. La Maison de la Pierre Noire est loin d’être vide,
mais qui oserait s’interposer entre le Maître et son courroux ? Brusquement,
le bourreau de Baal s’accroupit, saisit le poète par les cheveux, lui relève la
tête, lui murmure à l’oreille : « Baal, je ne parlais pas de cette maîtresse-là
», et Baal laisse échapper la plainte hideuse de celui qui s’apitoie sur lui-
même, parce qu’il sait que sa vie est sur le point de s’achever, alors qu’il a
encore tant de choses à faire, le pauvre type. Les lèvres du Maître lui
caressent l’oreille. « Crottin de chameau effrayé, souffle Abu Simbel, je sais
que tu baises ma femme. » Il remarque, avec intérêt, que Baal est en
érection, un dérisoire monument à sa peur.

Abu Simbel, le Maître cocufié, se relève, ordonne, « Debout », et Baal,


ahuri, sort derrière lui.

Les tombeaux d’Ismaïl et de sa mère Hagar l’Égyptienne sont près de la


façade nord-ouest de la Maison de la Pierre Noire, dans un enclos entouré
de murs bas. Abu Simbel s’approche, s’arrête à quelques pas. Dans l’enclos,
il y a un petit groupe d’hommes. Khalid le porteur d’eau est là, ainsi qu’une
sorte de clochard qui vient de Perse et qui porte le nom extravagant de
Salman, et pour compléter ce trio de racaille, il y a l’esclave Bilal, celui
qu’a affranchi Mahound, un énorme monstre noir, celui-là, avec une voix
assortie à sa taille. Les trois paresseux sont assis sur le mur. « Ces canailles,
dit Abu Simbel. Ce sont tes cibles. Écris sur eux ; et sur leur chef, aussi. »
Baal, malgré sa terreur, ne peut cacher son incrédulité. « Maître, ces crétins
– ces foutus clowns ? Vous n’avez pas à vous en occuper. Qu’allez-vous
imaginer ? Que le Dieu de Mahound peut mettre vos temples en faillite ?
Trois cent soixante contre un seul, et celui qui est tout seul gagnerait ? C’est
impossible. » Il ricane, au bord de l’hystérie. Abu Simbel reste calme : «
Garde tes insultes pour tes vers. » Baal ne peut pas s’arrêter de rire. « Une
révolution de porteurs d’eau, d’immigrés et d’esclaves… hou la-la, Maître.
J’ai vraiment peur. » Abu Simbel dévisage le poète pouffant de rire. « Oui,
répondit-il, c’est vrai, tu devrais avoir peur. Mets-toi à écrire, s’il te plaît, et
j’attends que ces vers soient ton chef-d’œuvre. » Baal se recroqueville,
gémit. « Mais c’est gaspiller mon, mon petit talent…» Il se rend compte
qu’il en a trop dit.

« Fais ce qu’on t’ordonne » sont les derniers mots qu’Abu Simbel lui
adresse. « Tu n’as pas le choix. »

Le Maître se délasse dans sa chambre tandis que ses concubines satisfont


ses besoins. De l’huile de noix de coco pour ses cheveux clairsemés, du vin
pour son palais, des langues pour son plaisir. Le garçon avait raison.
Pourquoi avoir peur de Mahound ? Il commence, oisivement, à compter ses
concubines, abandonne à quinze d’un geste de la main ; Le garçon.
Évidemment, Hind va continuer à le voir ; que peut-il faire contre sa
volonté ? C’est une faiblesse de sa part à lui, il le sait, il voit trop, il tolère
trop. Il a bien ses appétits, pourquoi n’aurait-elle pas les siens ? Tant qu’elle
reste discrète ; tant qu’il est au courant. Il faut qu’il sache ; savoir est sa
drogue, son vice. Il ne supporte pas ce qu’il ne connaît pas et pour cette
seule raison, à défaut d’une autre, Mahound est son ennemi, Mahound avec
sa bande de loqueteux, le garçon avait raison d’en rire. Lui, le Maître, rit
moins facilement. Comme son adversaire c’est un homme prudent, il
marche sur la pointe des pieds. Il se souvient du grand, l’esclave, Bilal :
comment son maître lui a demandé, devant le temple de Lat, de dire
combien il y avait de dieux. « Un seul », a-t-il répondu de sa forte voix
musicale. Un blasphème, passible de mort. On l’a allongé sur le champ de
foire avec une grosse pierre sur la poitrine. Combien as-tu dit ? Un a-t-il
répété, un seul. On a ajouté une seconde pierre. Un seul un seul un seul.
Mahound a donné beaucoup d’argent à son propriétaire et l’a affranchi.

Non, se dit Abu Simbel, Baal a tort, ces hommes méritent qu’on
s’intéresse à eux. Pourquoi ai-je peur de Mahound ? Pour cette raison : un
seul un seul un seul, sa terrifiante unicité. Alors que moi je suis toujours
divisé, toujours deux ou trois ou quinze. Je peux même comprendre son
point de vue ; il est aussi riche et a aussi bien réussi que n’importe lequel
d’entre nous, n’importe lequel des conseillers, mais comme il n’a pas les
relations familiales nécessaires, nous ne lui avons pas offert de place dans
notre groupe. Exclu par son statut d’orphelin de l’élite des marchands, il se
sent lésé, il n’a pas eu son dû. Il a toujours été ambitieux. Ambitieux, mais
aussi solitaire. On ne s’élève pas en gravissant une colline tout seul. Sauf,
bien sûr, si là-haut on rencontre un ange… oui, c’est ça. Je vois ce qu’il a en
tête. Pourtant il ne me comprendrait pas. Quel genre d’idée est-ce que je
suis ? Je plie. Je bascule. Je calcule, révise ma position, manipule, survis.
C’est pour cela que je n’accuserai pas Hind d’adultère. Nous formons un
bon couple, la glace et le feu. Les armes de sa famille, le lion rouge
légendaire, le monstre aux dents innombrables. Laissons-la jouer avec son
poète satirique ; entre nous les relations sexuelles n’ont jamais été
essentielles. J’en finirai avec lui quand elle en aura fini avec. Voilà un
énorme mensonge, pense le Maître de Jahilia en s’endormant : la plume est
plus forte que l’épée.

Les fortunes de Jahilia ont été bâties sur la suprématie du sable sur l’eau.
Dans les temps anciens on avait cru plus sûr de transporter les marchandises
dans les déserts que sur les mers, où des moussons pouvaient éclater
n’importe quand. À cette époque d’avant la météorologie on ne pouvait
prévoir de pareilles choses. Pour cette raison les caravansérails
prospéraient. Les produits du monde entier allaient de Zafar à Saba, et de là
à Jahilia et à l’oasis de Yathrib et à Midian où habitait Moïse ; de là à Aqaba
et en Egypte. D’autres pistes partaient de Jahilia : vers l’est et le nord-est,
vers la Mésopotamie et le grand empire de Perse. À Petra et à Palmyre, où
Salomon aima la reine de Saba. C’était le temps des veaux gras. Mais
maintenant les navires qui croisent autour de la péninsule s’enhardissent,
leurs équipages deviennent plus experts, leurs instruments de navigation
plus précis. Les caravanes de chameaux cèdent à la concurrence des
bateaux. L’ancienne rivalité entre les navires du désert et les navires de la
mer crée un déséquilibre dans la balance du pouvoir. Les dirigeants de
Jahilia s’inquiètent, mais ils n’y peuvent pas grand-chose. Parfois Abu
Simbel a l’impression que seul le pèlerinage sauve la ville de la ruine. Le
conseil cherche partout dans le monde des statues de dieux étrangers, pour
attirer de nouveaux pèlerins dans la ville de sable ; mais, là aussi, ils ont des
concurrents. Là-bas, à Saba, on a construit un grand temple, un lieu saint
pour rivaliser avec la Maison de la Pierre Noire. De nombreux pèlerins ont
été attirés par le sud, et leur nombre diminue sur les champs de foire de
Jahilia.

Sur la recommandation d’Abu Simbel, les dirigeants de Jahilia ont ajouté


aux pratiques religieuses des épices tentantes et profanes. La ville est
devenue célèbre pour sa licence, un antre du jeu, un bordel, un lieu de
chansons obscènes et de musique bruyante et délirante. Une fois les
membres de la tribu du Requin allèrent trop loin dans leur convoitise des
pèlerins. Les gardiens de la Maison commencèrent à exiger des pourboires
des voyageurs épuisés ; quatre d’entre eux, dépités de n’avoir reçu que
quelques sous, précipitèrent deux voyageurs dans le grand escalier à pic où
ils se tuèrent. Cette pratique se retourna contre eux, décourageant les
pèlerins de revenir… Aujourd’hui, on enlève souvent des femmes qui sont
en pèlerinage pour une rançon, ou on les vend pour qu’elles deviennent des
concubines. Des bandes de jeunes Requins patrouillent la ville, ne
respectant que leur propre loi. On dit qu’Abu Simbel rencontre les chefs de
bandes en secret et les organise. Voici le monde dans lequel Mahound
apporte son message : un seul un seul un seul. Parmi une telle multiplicité,
ces mots résonnent dangereusement.

Le Maître se redresse et tout de suite les concubines s’approchent pour


reprendre leurs massages et leurs caresses. Il les renvoie d’un geste, tape
dans ses mains. L’eunuque entre. « Envoie un messager chez le kahin
Mahound », lui ordonne Abu Simbel. Nous allons lui proposer une petite
épreuve. Un marché honnête : trois contre un.

L’esclave porteur d’eau : les trois disciples de Mahound se lavent dans le


puits de Zamzam. Dans la ville de sable, leur obsession de l’eau les rend
bizarres. Des ablutions, toujours des ablutions, les jambes jusqu’aux
genoux, les bras jusqu’aux coudes, la tête jusqu’au cou. Torse sec, membres
mouillés et tête humide, ils ont l’air de quoi ! Flic, flac, ils se lavent et
prient. A genoux, enfonçant les bras, les jambes et les têtes dans le sable
omniprésent et recommençant le cycle de l’eau et de la prière. Ce sont des
cibles faciles pour la plume de Baal. Leur amour de l’eau est une sorte de
trahison ; le peuple de Jahilia accepte la toute-puissance du sable. Il se
glisse entre leurs doigts et leurs orteils, colle leurs cils et leurs cheveux,
bouche leurs pores. Ils s’ouvrent au désert : viens, sable, lave-nous dans ton
aridité. Telle est la façon de faire des habitants de Jahilia, des citoyens les
plus haut placés aux plus humbles des humbles. C’est un peuple de
silicium, et les amoureux de l’eau sont venus parmi eux.

Baal tourne autour d’eux à bonne distance – Bilal n’est pas un homme
qu’on peut traiter à la légère – et il se moque d’eux. « Si les idées de
Mahound valaient quelque chose, ne seraient-elles populaires que parmi la
racaille comme vous ? » Salman retient Bilal : « Nous devons nous sentir
honorés que Baal le puissant ait choisi de s’attaquer à nous », il sourit, et
Bilal se détend, se calme. Khalid le porteur d’eau est nerveux, et quand il
voit la lourde silhouette de l’oncle de Mahound, Hamza, qui approche il
court vers lui, anxieux. À soixante ans, Hamza est toujours le combattant et
le chasseur des lions le plus renommé de la ville. En fait la vérité est moins
glorieuse : Hamza a été vaincu plusieurs fois en combat, sauvé par des amis
ou par la chance, délivré des mâchoires des lions. Il a l’argent pour que de
telles choses ne se sachent pas. Et l’âge, et la survie, confèrent une validité
à sa martiale légende. Bilal et Salman, oubliant Baal, suivent Khalid. Tous
les trois sont nerveux, jeunes.

Il n’est toujours pas rentré, remarque Hamza. Et Khalid, inquiet : Mais ça


fait des heures, qu’est-ce que ce salaud est en train de lui faire, la torture,
les poucettes, le fouet ? À nouveau, Salman est le plus calme : Ce n’est pas
le style de Simbel, dit-il, il est plus sournois, crois-moi. Et Bilal beugle
loyalement : Sournois ou pas, j’ai foi en lui, dans le Prophète. Il ne craquera
pas. Hamza ne lui adresse qu’un gentil reproche : Oh, Bilal, combien de
fois doit-il te le répéter ? Garde ta foi pour Dieu. Le Messager n’est qu’un
homme. La tension jaillit de Khalid : il affronte le vieux Hamza, demande,
Êtes-vous en train de dire que le Messager est faible ? Vous êtes peut-être
son oncle… Hamza donne un coup au porteur d’eau sur le côté de la tête.
Ne lui fais pas voir ta peur, dit-il, même quand tu es à moitié mort de
trouille.

Les quatre sont en train de se laver une fois de plus quand arrive
Mahound ; ils se pressent autour de lui, quiquepourquoi. Hamza se tient en
retrait. « Neveu, c’est foutrement mauvais, crie-t-il de son ton de soldat.
Quand tu descends de la montagne, il y a toujours une lumière autour de toi.
Aujourd’hui, il y a quelque chose de sombre. »

Mahound s’assoit sur le bord du puits et sourit. « On m’a fait une offre. »
Abu Simbel ? crie Khalid. Impensable. Refuse. Le fidèle Bilal l’admoneste
: Ne fais pas la leçon au Messager. Bien sûr qu’il a refusé. Salman le Persan
demande : Quel genre d’offre ? Mahound sourit à nouveau. « Il y en a au
moins un parmi vous qui veut savoir. »

« C’est une petite chose, reprend-il. Un grain de sable. Abu Simbel


demande à Allah de lui accorder une petite faveur. » Hamza se rend compte
de son épuisement. Comme s’il avait lutté avec un démon. Le porteur d’eau
crie : « Rien ! Rien du tout ! » Hamza le fait taire.

« Si notre grand Dieu pouvait avoir à cœur de concéder -il a utilisé ce


mot, concéder – que trois idoles, seulement trois parmi les trois cent
soixante de la maison sont dignes d’être adorées…»

« Il n’est de dieu que Dieu ! » hurle Bilal. Et ses compagnons se joignent


à lui : « Ya Allah ! » Mahound a l’air en colère. « Est-ce que les fidèles
entendront le Messager ? » Us se taisent, traînant leurs pieds dans la
poussière.

« Il demande l’approbation d’Allah pour Lat, Uzza et Manat. En échange,


il nous garantit que nous serons tolérés, et même reconnus officiellement ;
comme preuve, je serai élu au conseil de Jahilia. Telle est l’offre. »

Salman le Perse dit : « C’est un piège. Si tu escalades le mont Cone et


redescends avec un tel Message, il va te demander, comment t’y es-tu pris
pour obtenir de Gibreel la bonne révélation ? Il va pouvoir te traiter de
charlatan, de truqueur. » Mahound secoue la tête. « Tu sais, Salman, j’ai
appris à écouter. Ma façon d’écouter n’est pas ordinaire ; c’est aussi une
façon de demander. Souvent, quand Gibreel arrive, c’est comme s’il savait
ce qui est dans mon cœur. La plupart du temps, j’ai l’impression que
Gibreel vient du fond de mon cœur : du plus profond de moi, de mon âme.

— Ou alors, c’est un autre genre de piège, insiste Salman. Depuis


combien de temps récitons-nous le credo que tu nous as apporté ? Il n’y a
de dieu que Dieu. Que sommes-nous si nous l’abandonnons maintenant ?
Cela nous affaiblit, nous ridiculise. Nous cessons d’être dangereux.
Désormais plus personne ne nous prendra au sérieux. »

Mahound rit, sincèrement amusé. « Peut-être n’es-tu pas ici depuis assez
longtemps, dit-il gentiment. N’as-tu pas remarqué ? Le peuple ne nous
prend pas au sérieux. Il n’y a jamais plus de cinquante personnes quand je
parle, et la moitié sont des touristes. N’as-tu pas lu les satires que Baal
affiche partout dans la ville ? » Il récite :

Écoute Messager,

prête une oreille attentive. Ta monophilie,

ton un seul un seul un seul, n’est pas pour Jahilia.

Retour à l’envoyeur.

« Ils se moquent de nous partout, et tu dis que nous sommes dangereux »,


s’écrie-t-il.

Maintenant Hamza a l’air inquiet. « Tu ne t’es jamais occupé de ce qu’ils


pensaient, auparavant. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après avoir parlé à
Simbel ? »

Mahound hoche la tête. « Parfois, je me dis que je devrais faciliter les


choses de façon que le peuple puisse croire. »

Un silence gêné s’installe parmi les disciples ; ils se regardent, changent


de position. Mahound s’écrie à nouveau : « Vous savez tous ce qui se passe.
Notre échec à gagner des convertis. Le peuple ne veut pas abandonner ses
dieux. Il ne le fera pas, non. » Il se lève, s’éloigne à grands pas, se lave de
l’autre côté du puits de Zamzam, s’agenouille pour prier.

« Le peuple est plongé dans les ténèbres, dit Bilal, malheureux. Mais il
verra, il entendra. Dieu est un. » La douleur s’abat sur les quatre disciples ;
même Hamza est découragé. Mahound a été secoué, et ses disciples
tremblent.

Il se lève, s’incline, soupire, vient les rejoindre. « Écoutez-moi, vous tous,


dit-il en posant un bras autour des épaules de Bilal, l’autre autour de celles
de son oncle. Écoutez : c’est une offre intéressante. »

Khalid délaissé l’interrompt amèrement : « C’est une offre tentante. » Les


autres ont l’air horrifié. Hamza parle très doucement au porteur d’eau. «
N’était-ce pas toi, Khalid, qui désirais te battre avec moi parce que, quand
j’ai dit que le Messager était un homme, tu as pensé à tort que je voulais,
ainsi, dire qu’il était faible. Alors ? Est-ce à mon tour de te défier ? »

Mahound les supplie de se calmer. « Si nous nous disputons, il n’y a plus


d’espoir. » Il essaie d’élever la discussion sur un plan théologique. « On ne
propose pas qu’Allah accepte les trois déesses comme ses égales. Même pas
Lat. Seulement qu’on leur donne une sorte de statut inférieur, intermédiaire.

— Comme les démons, crie Bilal.

— Non, fait remarquer Salman le Perse. Comme les archanges. Le Maître


est un homme malin.

— Des anges et des démons, dit Mahound. Chaytan et Gibreel. Déjà, nous
acceptons tous leur existence, à mi-chemin entre Dieu et l’homme. Abu
Simbel nous demande d’en admettre seulement trois de plus. Rien que trois,
et, dit-il, toutes le& âmes de Jahilia seront à nous.

— Et on débarrassera la Maison des statues ? » demande Salman.


Mahound répond que cela n’a pas été spécifié. Salman secoue la tête. « On
fait ça pour te détruire. » Et Bilal ajoute : « Dieu ne peut pas être quatre. »
Et Khalid presque en larmes : « Messager, que dis-tu ? Lat, Manat, Uzza –
ce sont des femmes. De grâce ! Allons-nous avoir des déesses maintenant ?
Ces vieilles grues, ces vieilles cigognes, ces vieilles sorcières ? »

La douleur la tension la fatigue, creusent profondément le visage du


Prophète. Que Hamza, comme un soldat sur un champ de bataille
réconfortant un ami blessé, prend entre ses mains. « On ne peut pas
débrouiller cette affaire pour toi, neveu, dit-il. Monte sur la montagne. Va
demander à Gibreel. »

Gibreel : le rêveur, dont le point de vue est parfois celui de la caméra et à


d’autres moments celui du spectateur. Quand il est une caméra il est
toujours en mouvement, il déteste les plans fixes, alors il monte sur une
grue et regarde les silhouettes raccourcies des acteurs, ou il plonge pour se
retrouver invisiblement au milieu d’eux, tournant lentement sur le talon
pour exécuter un panoramique de trois cent soixante degrés, ou il utilise un
chariot de travelling pour suivre latéralement Baal et Abu Simbel qui
marchent, ou tenant la caméra à l’épaule à l’aide d’un support il découvre
les secrets de la chambre du Maître. Mais la plupart du temps il reste là-
haut, sur le Mont Cone comme un spectateur payant installé au premier
balcon, et Jahilia est son grand écran. Il observe et critique l’action comme
n’importe quel cinéphile, s’amuse des combats des infidélités des crises
morales, mais ça manque de femmes pour faire un tabac, vieux, et où est la
fichue musique ? Ils auraient dû étoffer cette scène du champ de foire, peut-
être un rôle pour Bouton Billimoria dans une des tentes, secouant ses
célèbres doudounes.

Et alors, sans prévenir, Hamza dit à Mahound : « Va demander à Gibreel


», et lui, le rêveur, il sent son cœur battre d’inquiétude, qui, moi ? C’est moi
qui suis censé connaître les réponses ici ? Je suis assis là en train de
regarder ce film et tout d’un coup cet acteur me montre du doigt, je vous
demande un peu, est-ce qu’on demande aux pauvres spectateurs d’un film «
théologique » de résoudre l’intrigue ?

— Mais au fur et à mesure que le rêve se déplace, il change toujours de


forme, lui, Gibreel, cesse d’être un simple spectateur pour devenir l’acteur
principal, la vedette. Avec son vieux défaut à jouer trop de rôles : oui, oui, il
ne joue pas seulement celui de l’archange mais aussi le sien, celui de
l’homme d’affaires, le Messager, Mahound, qui escalade la montagne
quand il vient. Il faut un montage très brillant pour tenir ce rôle double, on
ne peut jamais voir les deux ensemble dans le même plan, chacun doit
parler dans le vide, à l’incarnation imaginaire de l’autre, et il faut faire
confiance à la technique pour créer l’image absente avec des ciseaux et du
scotch ou, d’une façon plus exotique, à l’aide d’un tapis de travelling. À ne
pas confondre ha ha avec un tapis magique.

Il a compris : qu’il a peur de l’autre, l’homme d’affaires, c’est fou non ?


L’archange tremblant devant le mortel. C’est vrai mais : c’est le genre de
peur qu’on éprouve quand on se trouve pour la toute première fois sur un
plateau de cinéma et alors, prêt à faire son entrée, il y a une des légendes
vivantes du cinéma ; on se dit, je vais me ridiculiser, je vais avoir un trou, je
vais clamser, on a une envie folle d’être à la hauteur. On sera pris dans le
courant de son génie, on sera bon grâce à lui, un as, mais si on n’est pas à la
hauteur on le saura et lui aussi… La peur de Gibreel, la peur du moi créé
par le rêve, l’oblige à lutter contre l’arrivée de Mahound, à essayer de le
repousser, mais le voilà, pas de prob, et l’archange retient son souffle.

Ces rêves dans lesquels on est poussé sur une scène où l’on n’a rien à
faire, alors qu’on ne connaît rien à l’intrigue, qu’on n’a même pas appris
une ligne du texte, mais il y a une salle bondée qui regarde, qui regarde :
c’est ce qu’on ressent. Ou la véritable histoire de l’actrice blanche jouant
une femme noire dans un Shakespeare. Elle entra en scène et s’aperçut
qu’elle avait gardé ses lunettes, aïe, mais comme elle avait oublié de se
noircir les mains elle ne pouvait pas les enlever, aïe aïe aïe : c’est aussi
comme ça. Mahound vient chercher près de moi la révélation, il me
demande de choisir entre le monothéisme et Vhénothéisme, et je ne suis
qu’un idiot d’acteur qui a un cauchemar bhaenchud, qu’est-ce que j’en sais
moi, qu’est-ce que je peux te dire, au secours. Au secours.

Pour atteindre le mont Cone à partir de Jahilia on doit traverser des ravins
obscurs où le sable n’est pas blanc, ce n’est pas le sable pur, filtré il y a très
longtemps dans le corps des concombres de mer, mais un sable noir et
sombre qui absorbe la lumière du soleil. Le mont Cone est tapi au-dessus de
vous comme un fauve imaginaire. On escalade la crête. Laissant derrière soi
les derniers arbres aux fleurs blanches et aux feuilles épaisses et laiteuses,
on grimpe parmi les rochers, de plus en plus gros au fur et à mesure qu’on
monte, jusqu’au sommet où ils se mettent à ressembler à de hautes
murailles qui cachent le soleil. Les lézards sont bleus comme des ombres.
Puis on arrive au pic, Jahilia se trouve derrière, le désert sans relief devant.
On descend du côté du désert, et cinq cents pieds plus bas, on arrive à la
grotte, qui est assez haute pour qu’on puisse s’y tenir debout, et dont le sol
est recouvert d’un miraculeux sable albinos. En montant on entend les
colombes du désert chanter son nom, et on est accueilli, aussi, par les
rochers, dans sa propre langue, ils crient Mahound, Mahound. Quand on
arrive à la grotte on est fatigué, on s’allonge, on s’endort.

Mais quand il s’est reposé il entre dans un sommeil différent, une sorte de
non-sommeil, ce qu’il appelle sa façon d’écouter, et il sent une douleur
sourde dans le ventre, comme quelque chose qui essaie de naître, et
maintenant Gibreel, qui planait-au-dessus-et-regardait-en-bas, ne sait plus
où il en est, qui suis-je, à ce moment-là il commence à sentir que l’archange
est en fait à l’intérieur du Prophète, je suis cette lourdeur dans le ventre, je
suis l’ange expulsé par le nombril du dormeur, j’émerge, Gibreel Farishta,
tandis que mon autre moi, Mahound, se trouve dans sa façon d’écouter,
envoûté, je suis lié à lui, de nombril à nombril, par un brillant cordon de
lumière, il est impossible de dire lequel de nous rêve l’autre. Nous suivons
le courant dans deux directions, le long du cordon ombilical.

Aujourd’hui, en plus de l’intensité de Mahound qui le submerge, Gibreel


ressent son désespoir : ses doutes. Il ressent aussi qu’il est dans un grand
besoin, mais Gibreel ne connaît toujours pas son texte… il écoute cette-
façon-d’écouter-qui-est-aussi-une-façon-de-demander. Mahound demande :
On leur a montré des miracles mais ils n’y ont pas cru. Ils t’ont vu venir à
moi, devant toute la ville, et m’ouvrir la poitrine, ils t’ont vu me laver le
cœur dans les eaux de Zamzam et le replacer à l’intérieur de mon corps.
Beaucoup d’entre eux l’ont vu, mais ils continuent à adorer des pierres. Et
quand tu es venu la nuit et que tu m’as emporté à Jérusalem et que j’ai
plané au-dessus de la ville sainte, ne suis-je pas revenu et ne l’ai-je pas
décrite exactement comme elle est, jusque dans le moindre détail ? Pour
qu’on ne puisse pas douter du miracle, et pourtant ils sont allés vers Lat.
N’ai-je pas déjà fait de mon mieux pour leur faciliter les choses ? Quand tu
m’as emporté jusqu’au Trône lui-même, et qu’Allah a mis sur les fidèles
l’immense fardeau des quarante prières quotidiennes. Sur le voyage de
retour j’ai rencontré Moïse qui a dit, le fardeau est trop lourd, retourne
demander moins. Je suis retourné quatre fois, quatre fois Moïse a dit, c’est
encore trop, retourne encore. Mais la quatrième fois Allah avait réduit le
devoir à cinq prières quotidiennes et j’ai refusé d’y retourner. J’avais honte
de mendier encore. Dans sa bonté il nous demande cinq prières au lieu de
quarante, et pourtant ils aiment Manat, ils veulent Uzza. Que puis-je faire ?
Quelles paroles leur dire ?

Gibreel reste silencieux, vide de réponses, nom de nom, bhai, ne me


demande rien. La détresse de Mahound est terrible. Il demande : est-il
possible qu’elles soient des anges ? Lat, Manat, Uzza… puis-je les appeler
angéliques ? Gibreel, as-tu des sœurs ? Sont-elles les filles de Dieu ? Ô ma
vanité, se reproche-t-il, je suis un homme arrogant, est-ce de la faiblesse,
n’est-ce qu’un rêve de pouvoir ? Dois-je me trahir pour obtenir un siège au
conseil ? Est-ce sensé et sage ou est-ce vide et complaisant ? Je ne sais
même pas si le Maître est sincère ? Sait-il ? Peut-être même pas lui. Je suis
faible et il est fort, l’offre lui donne plusieurs façons de me détruire. Mais
moi, aussi, j’ai beaucoup à y gagner. Les âmes de la ville, du monde, valent
bien trois anges ? Allah est-il si inflexible qu’il n’en prendra pas trois de
plus sous son aile pour sauver l’espèce humaine ? – je ne sais rien. – Dieu
doit-il être fier ou humble, majestueux ou simple, accommodant ou non ?
Quel genre d’idée est-il ? Quel genre d’idée suis-je ?

À mi-chemin du sommeil ou du réveil, Gibreel Farishta éprouve souvent


du ressentiment envers la non-apparition, dans les visions qui le
persécutent, de Celui qui est censé avoir les réponses, Il ne se montre
jamais, celui qui ne venait pas quand j’agonisais, quand j’avais besoin de
lui. Celui dont on parle, Allah Ishvar Dieu. Absent comme toujours tandis
que nous nous tordons et souffrons en son nom.

L’Être Suprême ne se montre jamais ; ce qui revient sans cesse c’est cette
scène, le Prophète envoûté, l’expulsion, le cordon de lumière, et Gibreel
dans son double rôle à la fois en-haut-observant-en-bas. Et tous deux à
moitié morts de peur par cette transcendance. Gibreel se sent paralysé par la
présence du Prophète, par sa grandeur, il se dit je suis incapable de
prononcer une parole j’aurais l’air d’un sacré imbécile. Le conseil de
Hamza : ne montre jamais ta peur : les archanges ont autant besoin de ce
conseil que les porteurs d’eau. Un archange doit avoir l’air calme, que
penserait le Prophète si l’Exalté de Dieu commençait à bafouiller de trac ?

Cela arrive : la révélation. Comme ça : Mahound, encore dans son non-


sommeil, se raidit, les veines de son cou se gonflent, ses mains agrippent le
centre de son corps. Non, non, ça ne ressemble pas à une crise d’épilepsie,
on ne peut pas s’en débarrasser aussi facilement ; une crise d’épilepsie a-t-
elle jamais changé le jour en nuit, fait s’amasser les nuages, s’épaissir l’air
pendant qu’un ange, hébété de peur, se tient dans le ciel au-dessus de celui
qui souffre, comme un cerf-volant au bout d’un fil d’or ? La lourdeur
encore la lourdeur et maintenant le miracle commence dans son mon notre
ventre, il s’arc-boute de tout son être contre quelque chose, forçant quelque
chose, et Gibreel commence à sentir cette puissance cette force, la voici
dans mes propres mâchoires les ouvrant, les refermant ; et le pouvoir naît
dans Mahound, atteint mes cordes vocales et la voix arrive.

Pas ma voix je n’ai jamais connu de tels mots, je ne suis pas un beau
parleur je ne l’ai jamais été ne le serai jamais mais ce n’est pas ma voix
c’est une Voix.

Mahound ouvre grand les yeux, il a une espèce de vision, il regarde, oh,
c’est vrai, se souvient Gibreel, moi. Il me voit. Mes lèvres remuent, sont
mues par. Quoi, qui ? Sais pas, peux pas dire. Néanmoins, les voici, sortant
de ma bouche, montant de ma gorge, passant mes dents : les Mots.

Ce n’est pas drôle d’être le facteur de Dieu.

Maismaismais : Dieu n’est pas dans ce film. Dieu seul sait de qui j’ai été le
facteur.

À Jahilia ils attendent Mahound près du puits. Khalid le porteur d’eau,


comme toujours le plus impatient, court jusqu’aux portes de la ville pour
surveiller. Hamza, habitué comme tous les soldats à rester seul, est accroupi
dans la poussière et joue à un jeu avec des cailloux. Il n’y a aucune urgence
: parfois il reste absent pendant des jours, des semaines même. Et
aujourd’hui la ville est désertée ; tout le monde est allé dans les grandes
tentes du champ de foire pour écouter le concours de poésie. Le silence
n’est troublé que par le bruit des cailloux de Hamza, et par les
roucoulements d’un couple de colombes de rocher, venues du mont Cone.
Puis ils entendent les pas qui courent.

Khalid arrive, à bout de souffle, l’air malheureux. Le Messager est de


retour, mais il ne vient pas à Zamzam. Maintenant ils sont tous debout,
perplexes à cause de ce manquement aux habitudes. Ceux qui attendaient
avec des feuilles de palmier et des stèles demandent à Hamza : Alors, il n’y
aura pas de Message ? Mais Khalid, qui essaie toujours de reprendre son
souffle, secoue la tête. « Je pense qu’il y en aura un. Il est comme quand la
Parole a été transmise. Mais il ne m’a rien dit et s’est dirigé vers le champ
de foire. »

Hamza prend le commandement, en prévoyant des discussions, et montre


le chemin. Les disciples – une vingtaine environ est rassemblée – le suivent
vers les ripailles de la ville, avec des expressions de pieux dégoût. Seul
Hamza se réjouit d’arriver sur le champ de foire.

Ils trouvent Mahound devant les tentes des Propriétaires de Chameaux


Tachetés, il est debout les yeux fermés, s’armant de courage pour la tâche
qui l’attend. Ils lui posent des questions angoissées ; il ne répond pas. Après
quelques instants, il entre dans la tente de la poésie.

Dans la tente, le public réagit par la dérision à l’arrivée du Prophète


impopulaire et de ses disciples à la triste mine.

Mais quand Mahound s’avance, les yeux fermement clos, les huées et les
sifflets s’arrêtent et un silence tombe. Mahound n’ouvre pas les yeux même
un seul instant, mais ses pas sont assurés, et il atteint la scène sans avoir
trébuché ni heurté quoi que ce soit. Il monte les quelques marches et entre
dans la lumière ; ses yeux sont toujours fermés. L’assemblée de poètes
lyriques, d’auteurs d’éloges de l’assassinat, de versificateurs narratifs et de
satiristes – Baal est ici, bien sûr -regarde avec amusement, mais aussi avec
un peu de gêne, Mahound qui marche comme un somnambule. Dans la
foule ses disciples jouent des coudes pour se faire de la place. Les scribes se
bousculent pour être près de lui, pour noter ce qu’il pourra dire.

Le Maître Abu Simbel s’appuie à des coussins sur un tapis de soie installé
à côté de la scène. Près de lui, resplendissante dans un pectoral d’or
égyptien, il a sa femme Hint, le célèbre profil grec avec les cheveux noirs
aussi longs que son corps. Abu Simbel se lève et s’adresse à Mahound, «
Bienvenue ». Il est toute urbanité. « Bienvenue, Mahound, le voyant, le
kahin. » C’est une déclaration publique de respect, et elle impressionne la
foule assemblée. On ne repousse plus les disciples du Prophète, mais on les
laisse passer. Stupéfaits, à demi rassurés, ils s’avancent au premier rang.
Mahound parle sans ouvrir les yeux.

« Nous sommes dans une réunion de poètes, dit-il d’une voix claire, et je
ne prétends pas en faire partie. Mais je suis le Messager, et j’apporte les
versets de Celui qui est plus grand que n’importe lequel d’entre vous. »

Le public s’impatiente. La religion est réservée au temple ; les habitants


de Jahilia et les pèlerins sont ici pour s’amuser. Faites-le taire ! Jetez-le
dehors ! – Mais Abu Simbel parle à nouveau. « Si ton Dieu t’a vraiment
parlé, dit-il, alors le monde entier doit l’entendre. » Et tout d’un coup un
silence total s’installe dans la grande tente.

« L’Étoile », récite Mahound et les scribes se mettent à écrire.

« Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux !

« Par les Pléiades quand elles s’éteignent : Votre compagnon n’est pas
dans l’erreur ; il ne se trompe pas de direction.

« Il ne parle pas non plus au nom de ses propres désirs.

C’est une révélation qui lui a été révélée : un tout-puissant lui a transmis un
enseignement.

« Il se tenait sur le haut horizon : le seigneur de la force. Puis il s’est


approché à moins de deux fois la portée d’un arc, et il a révélé à son
serviteur ce qui est révélé.

« Le cœur du serviteur ne mentait pas quand il voyait ce qu’il a vu. Alors,


allez-vous oser mettre en doute ce qui a été vu ?
« Je l’ai vu aussi tout au fond au pied de l’arbre auprès duquel se trouve le
Jardin du Repos. Quand cet arbre était recouvert de son feuillage, je n’ai pas
détourné les yeux, mon regard ne s’est pas mis à errer ; et j’ai vu quelques-
uns des signes du Seigneur. »

À ce moment, sans la moindre trace d’hésitation ou de doute, il récite


deux autres versets.

« Avez-vous pensé à Lat et Uzza, et Manat, la troisième, l’autre ? » –


Après le premier verset, Hind se lève ; le Maître de Jahilia se tient déjà
debout, très droit. Et Mahound, les yeux muets, récite : « Ce sont des
oiseaux qu’on place à un rang élevé, et leur intercession est effectivement
désirée. »

Tandis que la clameur – appels, acclamations, hurlements de scandale,


cris de dévotion à la déesse Al-Lat – s’enfle et éclate sous la tente, les
fidèles déjà étonnés assistent au spectacle doublement sensationnel du
Maître Abu Simbel qui place ses pouces sur les lobes de ses oreilles,
écartant les doigts tendus de ses deux mains, et qui prononce d’une voix
forte la formule : « Allahu Akbar. » Après quoi il tombe à genoux, et pose
un front déterminé sur le sol. Sa femme, Hint, le suit immédiatement.

Pendant tous ces événements le porteur d’eau Khalid s’est tenu près de
l’entrée de la tente. Maintenant il regarde avec horreur tous ceux qui sont
réunis ici, la foule dans la tente comme le trop-plein d’hommes et de
femmes restés à l’extérieur, s’agenouiller, rangée après rangée, le
mouvement se propageant en ondes à partir de Hind et du Maître comme
s’ils étaient deux cailloux jetés dans un lac ; jusqu’à ce que toute la foule,
dans la tente comme au-dehors, s’agenouille fesses-en-l’air devant le
Prophète aux-yeux-clos qui vient de reconnaître les déesses de la ville. Le
Messager lui-même reste debout, peu enclin à se joindre aux dévotions de
l’assemblée. Éclatant en sanglots, le porteur d’eau s’enfuit dans le cœur
vide de la cité des sables. Tandis qu’il court, ses larmes brûlantes creusent
des trous dans la terre, comme si elles contenaient un acide corrosif.

Mahound reste immobile. On ne peut voir la moindre trace d’humidité sur


les cils de ses yeux fermés.
Au cours de cette nuit du triomphe désolant de l’homme d’affaires dans la
tente des incroyants, ont lieu un certain nombre de meurtres pour lesquels la
première dame de Jahilia attendra des années sa terrible vengeance.

Hamza l’oncle du Prophète rentre seul chez lui, la tête baissée et grise
dans le crépuscule de cette triste victoire, quand il entend un rugissement
qui lui fait lever la tête, et il voit un gigantesque lion écarlate prêt à bondir
sur lui depuis les hauts remparts de la ville. Il connaît ce fauve, cette fable.
Le chatoiement de sa peau écarlate se mêle au miroitement lumineux des
sables du désert. Par ses narines il souffle l’horreur des lieux désolés de la
terre. Il crache une pestilence et, quand des armées s’aventurent dans le
désert, il les dévore entièrement. Dans la dernière lumière bleue du soir il
hurle au fauve, en se préparant, puisqu’il est sans armes, à affronter sa mort.
« Saute, salaud, manticore. Au cours de ma vie, j’ai étranglé des fauves les
mains nues. Quand j’étais plus jeune. Quand j’étais jeune. »

Il entend un rire derrière lui, et un rire lointain lui répond, qui semble
venir des remparts. Il regarde autour de lui ; le manticore a disparu. Il est
entouré par un groupe d’habitants de Jahilia, en habits de fête, qui
reviennent de la foire et qui ricanent. « Maintenant que ces mystiques ont
accepté notre Lat, ils voient de nouveaux dieux à chaque coin de rue, non ?
» Hamza, comprenant que la nuit va être pleine de terreur, rentre chez lui et
demande son épée de bataille. « Ce que je déteste le plus au monde,
grommelle-t-il au valet parcheminé qui l’a servi pendant quarante-quatre
ans dans la paix comme dans la guerre, c’est d’admettre que mes ennemis
ont raison. Il vaut bien mieux tuer ces salauds. C’est la solution la plus
propre. » L’épée est restée dans son fourreau de cuir depuis le jour où son
neveu l’a converti, mais ce soir, confie-t-il à son valet, « Le lion est lâché.
La paix devra attendre ».

C’est la dernière nuit de la fête d’Ibrahim. Jahilia n’est que masques et


folie. Les gros corps huilés des lutteurs ont fini leurs contorsions et on a
cloué les sept poèmes sur les murs de la Maison de la Pierre Noire.
Maintenant des putains qui chantent remplacent les poètes, et des putains
qui dansent, le corps également huilé, sont à l’ouvrage ; les luttes de la nuit
succèdent à celles du jour. Les courtisanes portant des masques d’or à bec
d’oiseau dansent et chantent, et l’or se reflète dans les yeux brillants de
leurs clients. De l’or, de l’or partout, dans les paumes des Jahilians cupides
et dans celles de leurs invités lubriques, dans les braseros de sable
enflammés, sur les murs rougeoyants de la cité nocturne. Hamza marche
douloureusement dans les rues d’or, il passe près de pèlerins qui gisent
inconscients tandis que des tranche-gousset gagnent leur vie. Par les portes
aux reflets d’or il entend les voix que le vin rend épaisses de ceux qui font
bombance, et les chansons, les rires et le bruit des pièces d’or le blessent
comme de mortelles insultes. Mais il ne trouve pas ce qu’il cherche, pas ici,
alors il s’éloigne des festivités aux lumières d’or et rôde dans l’ombre, sur
les traces de l’apparition du lion.

Après des heures de recherche, il découvre ce qu’il savait qui l’attendait,


dans le coin sombre du mur extérieur de la ville, la chose de sa vision, le
manticore rouge à la triple rangée de dents. Le manticore a les yeux bleus et
un visage humain et sa voix est mi-trompette mi-flûte. Il est rapide comme
le vent, ses griffes sont en tire-bouchon et sa queue lance des traits
empoisonnés. Il adore se nourrir de chair humaine… une bagarre s’engage.
Des couteaux sifflent dans le silence, parfois le métal heurte le métal.
Hamza reconnaît les hommes attaqués : Khalid, Salman, Bilal. Hamza
transformé lui-même en lion tire son épée, déchire le silence par des
rugissements, se lance à l’attaque aussi vite que ses jambes de sexagénaire
le lui permettent. On ne peut reconnaître derrière leurs masques les
agresseurs de ses amis.

Ce fut une nuit de masques. En marchant dans la débauche des rues de


Jahilia, le cœur plein de bile, Hamza a vu des hommes et des femmes
déguisés en aigles, en chacals, en chevaux, en griffons, en salamandres, en
sangliers d’Afrique, en rocks ; un être amphibie à deux têtes et des taureaux
connus sous le nom de sphinx d’Assyrie ont surgi de l’obscurité des ruelles.
Des djinns, des houris, des déiçons peuplent la ville en cette nuit de
fantasmagorie et de luxure. Mais ce n’est que maintenant, dans ce lieu
sombre, qu’il voit les masques rouges qu’il cherchait. Les masques de
l’homme-lion : il se précipite vers son destin.

Sous l’emprise d’un sentiment de malheur autodestructeur, les trois


disciples s’étaient mis à boire, et à cause de leur manque d’habitude de
l’alcool bientôt ils ne furent pas seulement saouls mais ivres morts. Ils se
tenaient sur une petite place où ils insultaient les passants, et au bout de
quelque temps le porteur d’eau Khalid brandissait son outre, en se vantant.
Il pouvait détruire la ville, il portait l’arme ultime. L’eau : elle nettoierait
Jahilia la sale, elle la laverait, et on pourrait prendre un nouveau départ avec
le sable blanc purifié. C’est alors que les hommes-lions se lancèrent à leur
poursuite, et après une longue chasse les disciples se retrouvèrent coincés,
dessaoulés par la peur, et ils regardaient fixement les masques rouges de la
mort quand Hamza arriva, juste à temps.

… Gibreel plane au-dessus de la ville et observe le combat. Dès que


Hamza entre en scène tout se termine rapidement. Deux agresseurs masqués
s’enfuient, deux gisent morts. Bilal, Khalid et Salman sont blessés, mais pas
gravement. Les nouvelles qui se cachent derrière les masques-lions de la
mort sont bien plus graves. « Les frères de Hind, dit Hamza. Tout se
termine pour nous maintenant. »

Les tueurs de manticores, les terroristes de l’eau, les disciples de


Mahound s’asseyent dans l’ombre du mur de la ville et pleurent.

Quant à lui, l’Homme d’Affaires Messager Prophète : il ouvre les yeux


maintenant. Il marche dans la cour intérieure de sa maison, la maison de sa
femme, et ne veut plus la voir. Elle a presque soixante-dix ans et elle lui
apparaît plus comme une mère qu’une. Elle, la femme riche, qui l’a engagé
il y a longtemps pour surveiller ses caravanes. Ses capacités à diriger furent
les premières choses qu’elle aima en lui. Et après quelque temps, ils
devinrent amoureux. Ce n’est pas facile pour une femme d’être intelligente
et de réussir dans une ville où les dieux sont des femmes mais où les
femmes sont à peine des marchandises. Les hommes avaient peur d’elle, ou
ils croyaient qu’elle était si forte qu’elle n’avait pas besoin de leur estime. Il
n’avait pas eu peur, et lui avait donné ce sentiment de fidélité dont elle avait
besoin. Tandis que lui, l’orphelin, trouvait en elle toutes les femmes : mère
sœur amante sibylle amie. Quand il pensa être devenu fou elle fut la
première à croire en ses visions. « C’est l’archange, lui disait-elle, ce n’est
pas une brume qui te sort de la tête. C’est Gibreel et tu es le Messager de
Dieu. »

Maintenant il ne veut pas la voir. Elle l’observe à travers le treillis de


pierre d’une fenêtre. Il ne peut s’empêcher de marcher, de tourner dans la
cour au hasard d’une succession de dessins géométriques inconscients, ses
pieds tracent des ellipses, des trapèzes, des rhomboïdes, des ovales, des
cercles. Elle se souvient quand il revenait de sur les pistes des caravanes,
plein d’histoires entendues au bord des oasis. Un prophète, Isa, né d’une
femme nommée Maryam, né d’aucun homme sous un palmier du désert.
Des histoires qui lui faisaient briller les yeux, avant de se perdre au loin.
Elle se souvient de sa nervosité : la passion avec laquelle il soutenait, toute
la nuit si nécessaire, que les anciens temps du nomadisme avaient été
meilleurs que cette cité d’or où le peuple exposait les bébés filles dans le
désert. Dans les anciennes tribus, on prenait soin des orphelins les plus
pauvres. Dieu est dans le désert, disait-il, pas ici dans l’erreur d’un lieu
sédentaire. Et elle lui répondait, Personne ne dit le contraire, mon amour,
mais il est tard, et demain il faut faire les comptes.

Elle a l’ouïe fine ; elle a déjà entendu ce qu’il disait à propos de Lat,
d’Uzza et de Manat. Et alors ? Autrefois il voulait déjà protéger les bébés
filles de Jahilia ; pourquoi ne prendrait-il pas aussi sous son aile les filles
d’Allah ? Mais après s’être posé cette question elle hoche la tête et s’appuie
lourdement sur le mur frais à côté du treillis de pierre de la fenêtre. Tandis
qu’en dessous, son mari décrit en marchant des pentagones, des
parallélogrammes, des étoiles à six branches, puis des figures abstraites qui
ressemblent de plus en plus à des labyrinthes et pour lesquelles il n’y a pas
de nom, comme s’il était incapable de trouver une ligne simple.

Cependant, quand elle regarde à nouveau dans la cour, quelques instants


plus tard, il est parti.

Le Prophète s’éveille dans des draps de soie, avec un mal de tête terrible,
dans une chambre qu’il n’a jamais vue. De l’autre côté de la fenêtre le soleil
a presque atteint la brutalité du zénith, et, se détachant dans la blancheur, il
y a une haute silhouette dans une grande cape noire avec capuche, qui
chante doucement d’une voix forte et grave. La chanson est une de celles
que les femmes de Jahilia reprennent en chœur pour accompagner le départ
de leurs hommes à la guerre.

Avancez et nous vous aimerons, vous aimerons, vous aimerons, avancez et


nous vous embrasserons et nous étendrons de doux tapis.
Fuyez et nous vous abandonnerons, vous quitterons, vous abandonnerons,

Battez en retraite et plus ne vous aimerons,

Plus ne vous accueillerons dans notre lit.

Il reconnaît la voix de Hind, se redresse, et se retrouve nu dans les draps


couleur crème. Il lui demande : « Ai-je été attaqué ? » Hind se retourne, en
lui faisant le sourire de Hind. « Attaqué ? » dit-elle en l’imitant, et elle tape
dans ses mains pour demander le petit déjeuner. Des serviteurs entrent,
apportent, servent, emportent, détalent. On passe à Mahound une robe de
soie noire et or ; Hind évite ses yeux de façon exagérée. « Ma tête,
demande-t-il à nouveau. M’a-t-on frappé ? » Elle se tient devant la fenêtre,
le front baissé très bas, et joue à la servante sage. « Oh, Messager,
Messager, dit-elle d’un ton moqueur. Quel manque de galanterie. N’as-tu
pas pu venir dans ma chambre consciemment, de ton plein gré ? Non, bien
sûr que non, je te répugne, évidemment. » Il n’entrera pas dans son jeu. «
Suis-je prisonnier ? » demande-t-il, et à nouveau elle rit de lui. « Ne sois
pas idiot. » Puis elle hausse les épaules et se radoucit : « Cette nuit, je
marchais dans les rues, masquée, pour voir les festivités et sur quoi est-ce
que je trébuche ? Sur ton corps inanimé. Comme un ivrogne dans le
ruisseau, Mahound. J’ai envoyé mes serviteurs chercher une litière pour
qu’ils te ramènent à la maison. Dis-moi merci.

— Merci.

— Je ne pense pas qu’on t’a reconnu, dit-elle. Sinon tu serais peut-être


mort. Tu sais comment était la ville la nuit dernière. Les gens dépassent la
mesure. Mes propres frères ne sont pas encore rentrés. »

Tout lui revient maintenant, sa marche éperdue et angoissée dans la ville


corrompue, fixant les âmes qu’il avait soi-disant sauvées, regardant les
effigies de simurgh, les masques de démon, les monstres sans nom et les
hippogriffes. La fatigue de cette longue journée pendant laquelle il est
descendu du mont Cone, a marché jusqu’à la ville, a déclenché la suite
d’événements dans la tente de la poésie -et ensuite, la colère des disciples,
leurs doutes – tout cela l’a submergé. « Je me suis évanoui », se souvient-il.
Elle vient s’asseoir sur le lit à côté de lui, tend un doigt, trouve
l'échancrure de sa robe, lui caresse la poitrine. « Évanoui, murmure-t-elle.
C’est de la faiblesse, Mahound. Deviens-tu faible ? »

Elle pose le doigt avec lequel elle Fa caressé sur ses lèvres avant qu’il
puisse répondre. « Ne dis rien, Mahound. Je suis la femme du Maître, et ni
l’un ni l’autre ne sommes ton ami. Cependant, mon mari est un homme
faible. À Jahilia on pense qu’il est malin, mais je le connais bien. Il sait que
j’ai des amants et il ne fait rien, parce que ma famille a la charge des
temples. Celui de Lat, celui d’Uzza, celui de Manat. Les

— dois-je les appeler des mosquées ? – de nos nouveaux anges. » Elle lui
offre de petits cubes de melon sur une assiette, essaie de les lui faire manger
avec les doigts. Il ne la laisse pas mettre les morceaux de fruit dans sa
bouche, les prend lui-même avec la main, mange. Elle reprend. « Mon
premier amant était ce jeune garçon, Baal. » Elle voit la fureur sur son
visage. « Oui, dit-elle satisfaite. J’ai entendu dire qu’il te tapait sur les nerfs.
Mais ce n’est pas important. Ni lui ni Abu Simbel n’est ton égal. Moi si.

— Il faut que je parte », dit-il. « Tu partiras bien assez tôt », répond-elle et


elle retourne à la fenêtre. Aux limites de la ville on replie les tentes, les
longues caravanes de chameaux se préparent à partir, les convois de
chariots traversent déjà le désert ; le carnaval est fini. Elle se retourne vers
lui.

« Je suis ton égale, répète-t-elle, et aussi ton opposée. Je ne veux pas que
tu deviennes faible. Tu n’aurais pas dû faire ce que tu as fait.

— Mais tu vas en profiter, réplique Mahound amèrement. Les revenus de


tes temples ne sont plus menacés.

— Tu n’as rien compris, dit-elle doucement, en se rapprochant de lui et en


mettant son visage tout près du sien. Si tu es pour Allah, je suis pour Al-
Lat. Et elle ne croit pas en ton Dieu si lui la reconnaît. Son opposition
envers lui est implacable, irrévocable, elle engloutit tout. La guerre entre
nous ne peut connaître de trêve. Et quelle trêve ! Ton seigneur est
dédaigneux et condescendant. Al-Lat n’a pas la moindre envie d’être sa
fille. Elle est son égale, comme je suis la tienne. Demande à Baal : il la
connaît. Comme il me connaît.

— Ainsi le Maître va trahir sa parole, dit Mahound.

— Qui sait ? se moque Hind. Il ne le sait même pas. Il doit faire ses
calculs. Faible, je t’ai dit. Mais tu sais que je dis la vérité. Entre Allah et les
Trois il ne peut y avoir de paix. Je n’en veux pas. Je veux la guerre. À mort
; c’est le genre d’idée que je suis. Quel genre d’idée es-tu ?

— Tu es le sable et je suis l’eau, dit Mahound. L’eau balaie le sable.

— Et le désert absorbe l’eau, lui répond Hind. Regarde autour de toi. »

Peu de temps après son départ, les hommes blessés arrivent au palais du
Maître, ils ont pris leur courage à deux mains pour venir informer Hind que
le vieil Hamza a tué ses frères. Mais maintenant on ne peut trouver le
Messager nulle part ; il se dirige à nouveau lentement vers le mont Cone.

Quand il est fatigué, Gibreel veut tuer sa mère pour lui avoir donné un tel
putain de surnom, ange, quel mot, il demande quoi ? qui ? qu’on lui
épargne la ville-rêve des châteaux de sable qui s’effritent et des lions à la
triple rangée de dents, plus de lavage de cœur de prophètes ni d’instructions
à réciter ni de promesses de paradis, que les révélations s’arrêtent, fïnito,
khattam-shud. Ce qu’il désire : l’obscurité, un sommeil sans rêves. Les
putains de rêves, cause de tous les ennuis de l’espèce humaine, le cinéma
aussi, si j’étais Dieu j’enlèverais toute imagination aux gens et peut-être que
les pauvres types comme moi pourraient se payer une bonne nuit de repos.
En luttant contre le sommeil, il oblige ses yeux à rester ouverts, sans
cligner, jusqu’à ce que le violet s’efface des rétines et le laisse aveugle,
mais il n’est qu’humain, à la fin il tombe dans le terrier du lapin et à
nouveau le voilà, au Pays des Merveilles, là-haut sur la montagne, et
l’homme d’affaires s’éveille, et à nouveau sa volonté, son besoin se mettent
à l’œuvre, pas sur mes mâchoires ni sur ma voix cette fois, mais sur mon
corps tout entier ; il me réduit à sa propre taille et m’attire vers lui, son
champ gravitationnel est incroyable, aussi puissant qu’une putain de
mégastar… puis Gibreel et le Prophète luttent, nus tous les deux, ils roulent
encore et encore, dans la grotte au fin sable blanc qui s’élève autour d’eux
comme un voile ; Comme s’il m’apprenait, me cherchait, comme si j’étais
celui qui subit l’épreuve.

Dans une grotte, à cinq cents pieds du sommet du mont Cone, Mahound
lutte avec l’ange, le jetant d’un côté et de l’autre, et laissez-moi vous dire
qu’il va n’importe où, sa langue dans mon oreille son poing dans mes
couilles, personne n’a jamais eu une telle rage en lui, il doit savoir il doit
SAVOIR et je n’ai rien à lui dire, physiquement il est deux fois plus en
forme que moi et quatre fois plus au courant, au moins, il est possible que
tous les deux en ayons appris en écoutant mais il est évident qu’il écoute
mieux que moi ; ainsi nous roulons frappons griffons il a de profondes
entailles mais bien sûr ma peau est douce comme celle d’un bébé, on ne
peut accrocher un ange à un buisson d’épines, on ne peut le cogner sur un
rocher. Et ils ont un public, des djinns et des esprits et toutes sortes de
revenants, assis sur les rochers, observent le combat, et dans le ciel il y a
trois créatures ailées qui ressemblent à des hérons ou à des cygnes ou
simplement à des femmes selon les tours que joue la lumière… Mahound
en termine. Il fait semblant de perdre.

Quand ils eurent lutté pendant des heures ou même des semaines
Mahound se retrouva coincé sous l’ange, c’est ce qu’il voulait, c’était sa
volonté de me remplir de me donner la force de le maintenir au sol, parce
que les archanges ne peuvent perdre de tels combats, ce ne serait pas juste,
seuls les démons sont vaincus dans de telles circonstances, aussi à l’instant
où je prends le dessus il se met à pleurer de joie et il fait son vieux truc, il
oblige ma bouche à s’ouvrir et à nouveau il fait couler à flots la voix, la
Voix, hors de moi, il la fait couler sur lui, comme s’il vomissait.

À la fin de son combat avec l'Archange Gibreel, le Prophète Mahound


sombre dans son habituel sommeil, épuisé, qui suit les révélations, mais à
cette occasion il revit plus vivement que d’ordinaire. Quand il reprend ses
esprits dans cette haute solitude on ne voit personne, aucune créature ailée
accroupie sur les rochers, et il saute sur ses pieds, plein de l’urgence de ses
nouvelles. « C’était le Diable », dit-il à haute voix dans l’air vide, et il rend
vraies ses paroles en leur donnant voix. « La dernière fois, c’était Chaytan.
» Voici ce qu’il a entendu dans sa façon d’écouter, qu’il a été trompé, que
le Diable est venu vers lui sous le déguisement de l’archange, et les versets
qu’il a retenus, ceux qu’il a récités dans la tente de la poésie, n’étaient pas
les vrais mais leur opposé diabolique, pas divins, mais sataniques. Il revient
en ville aussi vite qu’il le peut, pour supprimer les versets immondes qui
puent le soufre, le sulfure, pour les arracher des annales pour toujours, et ils
ne survivront que dans une ou deux compilations de traditions anciennes et
des commentateurs orthodoxes essaieront d’en réécrire l’histoire, mais
Gibreel, planant-observant depuis son plus haut angle de caméra, connaît un
petit détail, juste une chose minuscule qui est un léger problème ici, à savoir
que c’était moi les deux fois, baba, moi en premier et moi en second aussi.
De ma bouche, à la fois l’affirmation et le reniement, les versets et leurs
controverses, univers et envers, tout, et nous savons tous comment ma
bouche a été utilisée.

« D’abord ce fut le Diable, murmure Mahound en se précipitant vers


Jahilia. Mais cette fois, l’ange, aucune question. Il m’a cloué au sol au cours
du combat. »

Les disciples l’arrêtent dans les ravins au pied du mont Cone pour
l’avertir de la fureur de Hind, qui porte des vêtements blancs de deuil et a
défait ses cheveux noirs, les laissant voler autour d’elle comme un orage, ou
une piste dans la poussière, ils effacent la trace de ses pas et elle ressemble
à une incarnation de l’esprit de la vengeance lui-même. Tous ont fui la ville,
et Hamza, lui aussi, se cache ; mais l’important c’est que Abu Simbel n’a
pas encore accédé aux prières de sa femme pour que le sang lave le sang. Il
calcule toujours dans l’affaire de Mahound et des déesses… Mahound,
contre l’avis de ses disciples, retourne à Jahilia, va droit à la Maison de la
Pierre Noire. Les disciples le suivent malgré leur peur. Une foule
s’assemble dans l’espoir d’un autre scandale, d’un autre écartèlement ou de
quelque amusement. Mahound ne les déçoit pas.

Il s’arrête devant les statues des Trois et annonce l’annulation des versets
que Chaytan a chuchotés à son oreille. Les versets sont bannis de la vraie
récitation, al-qur’am : D’autres versets sont proclamés à leur place.

« Aura-t-Il des filles et vous des fils ? récite Mahound. Ce serait une belle
division !
« Vous n’avez rêvé que de noms, vous et vos pères. Allah ne les a
investies d’aucune autorité. »

Il quitte la Maison abasourdie avant que quiconque n’ait pensé à ramasser


la première pierre et à la jeter.

Après le reniement des Versets Sataniques, le Prophète Mahound rentre


chez lui pour découvrir qu’une sorte de punition l’y attend. Une sorte de
vengeance – de qui ? La lumière ou l’ombre ? Un brave type un sale type ?
– dirigée, comme cela est souvent le cas, contre l’innocent. La femme du
Prophète, soixante-dix ans, assise au pied de la fenêtre au treillis de pierre,
est adossée au mur, très droite, morte.

Mahound en proie à son désespoir reste seul et dit à peine un mot pendant
des semaines. Le Maître de Jahilia met en place un système de persécution
qui avance trop lentement selon Hind. Le nom de la nouvelle religion est
Soumission ; alors Abu Simbel décrète que ses adeptes doivent se
soumettre à la relégation dans le quartier le plus misérable et qui compte le
plus de taudis ; à un couvre-feu ; à l’interdiction de travailler. Et il y a de
nombreuses agressions, on crache sur des femmes dans les boutiques, les
jeunes Turcs contrôlés secrètement par le Maître malmènent les fidèles la
nuit, on jette des torches enflammées par les fenêtres, et elles atterrissent au
milieu des dormeurs inconscients. Et, par un des paradoxes habituels de
l’histoire, le nombre de fidèles augmente, comme une moisson qui croît
miraculeusement au fur et à mesure que les conditions du sol et du climat se
détériorent.

Une offre arrive, elle vient des citoyens de l’oasis de Yathrib au nord :
Yathrib propose un asile à-ceux-qui-se-soumettent, s’ils veulent quitter
Jahilia. Hamza pense qu’ils doivent y aller. « Crois-moi, mon neveu, tu
n’achèveras jamais ton Message ici. Hind ne sera pas satisfaite tant qu’elle
ne t’aura pas arraché la langue, sans parler de mes couilles, excuse-moi. »
Mahound, seul et empli des échos dans la maison de son deuil, donne son
consentement, et les fidèles le quittent pour se préparer au départ. Khalid le
porteur d’eau reste et le Prophète aux yeux cernés attend qu’il parle. Il dit
maladroitement : « Messager, j’ai douté de toi. Mais tu étais plus sage
qu’on le pensait. D’abord nous avons dit, Mahound ne fera jamais de
compromis, et tu as fait des compromis. Puis nous avons dit, Mahound nous
a trahis, mais tu nous as apporté une vérité plus profonde. Tu nous as
apporté le Diable lui-même, pour que nous puissions être témoins des
œuvres du Malin, et de sa défaite par les forces du Juste. Tu as enrichi notre
foi. Je regrette ce que j’ai pensé. »

Mahound s’éloigne du soleil qui tombe par la fenêtre. « Oui. » Amertume,


cynisme. « J’ai fait une chose merveilleuse. Une vérité plus profonde. Vous
apporter le Diable. Oui, c’est bien de moi. »

Du sommet du mont Cone, Gibreel observe les fidèles qui s’enfuient de


Jahilia, abandonnant la cité de l’aridité pour le séjour des palmiers frais et
de l’eau, de l’eau, de l’eau. Par petits groupes, presque les mains vides, ils
traversent l’empire du soleil, en ce premier jour de la première année de ce
nouveau commencement du Temps, qui vient lui-même de renaître, tandis
que l’ancien meurt derrière eux et que le nouveau les attend. Et un jour
Mahound s’éclipse lui aussi. Quand on découvre son évasion, Baal
compose une ode d’adieu :

De quel genre d’idée

Semble aujourd’hui la « Soumission » ?

Une idée apeurée.

Une idée qui se sauve.

Mahound a atteint l’oasis ; Gibreel a moins de chance. Maintenant, il se


retrouve souvent seul au sommet du mont Cone, lavé par les froides pluies
d’étoiles, et elles s’abattent sur lui, tombant du ciel nocturne, les trois
créatures ailées, Lat, Uzza, Manat, battant des ailes autour de sa tête,
attaquant ses yeux avec leurs serres, le becquetant, le fouettant de leurs
cheveux, de leurs plumes. Il lève les mains pour se protéger, mais leur
vengeance est sans fin, elle reprend chaque fois qu’il se repose, chaque fois
qu’il baisse sa garde. Il lutte contre elles, mais elles sont plus rapides, plus
adroites, ailées.

Il n’a aucun diable à renier. En rêvant, il n’arrive pas à les chasser.


III
Ellehoenne déèreheuesse
1
Je sais ce qu’est un fantôme, affirma silencieusement la vieille femme.
Elle s’appelait Rosa Diamond ; elle avait quatre-vingt-huit ans ; et elle
grimaça en plissant les yeux pour regarder par la fenêtre recouverte de sel
de sa chambre, et contempler la mer de la pleine lune. Et je sais aussi ce que
ce n’est pas, ajouta-t-elle en secouant la tête, ni une sacrification ni un drap
qui s’agite, pouah tout ça ce sont des foutaises. Qu’est-ce qu’un fantôme ?
Une affaire à suivre, voilà ce que c’est. – Sur ce la vieille dame, un mètre
quatre-vingts, très droite, les cheveux coupés courts comme un homme,
laissa tomber les coins de sa bouche en une moue satisfaite de masque de
tragédie –, serra autour de ses épaules maigres un châle de laine bleue – et
ferma un instant ses yeux sans sommeil, priant pour le retour du passé.
Allez, les bateaux des Normands, supplia-t-elle : viens, Guillaume le
Conquérant.

Il y a neuf cents ans tout cela était sous l’eau, ce rivage cadastré, cette
plage privée, les galets qui montent en pente raide vers la petite rangée de
villas à la peinture écaillée avec leurs hangars à bateaux encombrés de
chaises longues, de cadres vides, de malles pleines de lettres attachées avec
des rubans, de lingerie de soie et de dentelle protégées par des boules de
naphtaline, de lectures larmoyantes d’anciennes jeunes filles, de jeux de
volant, d’albums de timbres, et de tous les souvenirs du temps perdu
enfouis dans des coffres au trésor. La côte avait changé, avait gagné un ou
deux kilomètres sur la mer, laissant le premier château normand loin de
l’eau, léché maintenant par les marécages qui donnaient aux pauvres diables
vivant sur leurs commentdire domaines la fièvre des marais. Elle, la vieille
dame, voyait dans le château les restes d’un poisson trahi par une ancienne
marée basse, un monstre marin pétrifié par le temps. Neuf cents ans ! Il y a
neuf siècles, la flotte normande avait traversé la maison de cette Anglaise.
Et par les nuits claires de pleine lune, elle attendait que son fantôme
lumineux revienne.

Le meilleur endroit pour le voir arriver, se disait-elle pour se rassurer, je


suis aux premières loges. Le radotage était devenu la consolation de sa
grande vieillesse ; les phrases éculées, une affaire à suivre, aux premières
loges, lui donnaient l’impression d’être solide, immuable, éternelle, et pas
la créature de failles et d’absences qu’elle se savait être aujourd’hui. Au
coucher de la lune, dans l’obscurité qui précède l’aube, c’est l’heure des
fantômes. Les voiles gonflées, l’éclair des avirons, et le Conquérant lui-
même à la proue du vaisseau de tête, filant vers la plage entre les brise-
lames de bois recouverts de bernacles et quelques rames dressées. -Oh, j’en
ai vu des choses de mon temps, j’ai toujours eu le don de voir les fantômes.
– Le Conquérant, avec son casque en pointe et au nez de métal, passe la
porte, glisse entre les guéridons et les canapés à têtières, comme un écho
résonnant faiblement dans cette maison de souvenirs et de désirs ; puis
silencieuse ; comme un tombeau.

— Autrefois, quand j’étais petite fille à Colline-la-Bataille, aimait-elle


raconter, toujours avec les mêmes mots polis par le temps – autrefois,
enfant solitaire, je me suis retrouvée brusquement, sans que cela me
paraisse bizarre, au beau milieu d’une guerre. Des arcs, des masses d’armes,
des piques. De jeunes Saxons aux cheveux de Un, fauchés dans la fleur de
l’âge. Harold-aux-yeux-de-flèche et Guillaume la bouche pleine de sable.
Oui, toujours le même don pour voir les fantômes. – Pour la vieille dame,
l’histoire du jour où Rosa enfant avait vu la bataille d’Hastings était
devenue un des tournants de sa vie, même si elle l’avait raconté si souvent
que plus personne, même pas la conteuse, n’aurait pu jurer en toute
certitude qu’elle était vraie. Je me languis d’eux parfois, pensait
habituellement Rosa. Les beaux jours : les beaux jours enfuis. Elle ferma,
de nouveau, ses yeux pleins de souvenirs. Quand elle les rouvrit, elle vit, au
bord de l’eau, impossible à nier, quelque chose qui bougeait.

Ce qu’elle dit à haute voix, dans son excitation : « Je ne peux pas y croire
! » – « C’est pas vrai ! » « Il ne vient jamais par ici ! » – Le cœur battant,
Rosa se leva et alla chercher d’un pas hésitant son manteau, sa cape, sa
canne. Et, sur le rivage d’hiver, Gibreel Farishta s’éveilla, la bouche pleine
de, non, pas de sable.

De neige.

Preut !
Gibreel cracha ; il sauta sur ses pieds, comme propulsé par la neige
fondue qu’il venait d’expectorer ; il souhaita à Chamcha – comme on l’a dit
plus haut – plusieurs fois un bon anniversaire ; et se mit à faire tomber la
neige de ses manches violettes et trempées. « Nom de Dieu, cria-t-il en
sautant d’un pied sur l’autre, pas étonnant que ces gens aient de foutus
cœurs de glace. »

Cependant, le pur plaisir d’être entouré d’une telle quantité de neige finit
par avoir raison de son cynisme initial -car c’était un homme des tropiques
– et il se mit à gambader, mélancolique et trempé, à faire des boules de
neige et à les lancer à son compagnon allongé face contre terre, il imagina
un bonhomme de neige, et chanta une nouvelle version folle et brutale de «
Vive le Vent ». La première touche de lumière éclairait le ciel, et sur cette
plage familiale dansait Lucifer, l’étoile du matin.

On doit signaler que son haleine avait cessé de sentir pour une cause ou
pour une autre…

« Allez, mon petit chéri », cria l’invincible Gibreel, dans le comportement


duquel le lecteur pourra voir, non sans raison, les effets délirants et
perturbants de sa chute récente. « Lève-toi et brille ! Prenons cet endroit
d’assaut. » Tournant le dos à la mer, écartant les mauvais souvenirs afin de
faire de la place pour les choses nouvelles, passionné comme toujours par la
nouveauté, il aurait planté un drapeau (s’il en avait eu un) pour réclamer au
nom de quisaitqui ce blanc pays, cette terre qu’on venait de découvrir. «
Chamcha, supplia-t-il, remue-toi, baba, es-tu mort ? » Cette phrase amena
celui qui l’avait prononcée à retrouver (ou au moins à se diriger vers) ses
esprits. Il se pencha sur le corps prostré sans oser le toucher. « Pas
maintenant, vieux, dit-il d’un ton pressant. Pas maintenant alors que nous
revenons de si loin. »

Saladin : il n’était pas mort, mais il pleurait. Les larmes dues au choc
gelaient sur son visage. Et tout son corps était recouvert d’une mince
pellicule de glace, lisse comme du verre, tel un mauvais rêve devenu réalité.
Dans les miasmes de cette demi-inconscience due à l’abaissement de la
température de son corps il était possédé par la peur cauchemardesque de
faire craquer cette peau, de voir son sang jaillir par les fissures de la glace,
sa chair s’en aller par morceaux. Beaucoup de questions se posaient à lui,
avons-nous vraiment, je veux dire, en agitant les mains, puis les eaux, on ne
va pas me dire que réellement, comme dans le film, quand Charlton Heston
tend son bâton, pour nous permettre, sur le fond de la mer, ce n’est pas
possible, sinon comment, ou est-ce que d’une façon ou d’une autre, sous
l’eau, escortés par les sirènes, la mer passant à travers nous comme si nous
étions des poissons ou des fantômes, est-ce la vérité oui ou non, j’ai besoin
de, il faut que… mais quand il ouvrit les yeux ces questions prirent
l’imprécision des rêves, et il fut incapable de les saisir plus longtemps, elles
agitaient la queue devant lui et disparaissaient comme la dérive d’un sous-
marin. Il leva les yeux vers le ciel, et remarqua qu’il n’avait absolument pas
la bonne couleur, un orange sanguin tacheté de vert, et la neige était d’un
bleu d’encre. Il cligna des yeux mais les couleurs refusèrent de changer, ce
qui fit naître en lui l’idée qu’il était tombé du ciel dans l’erreur, un autre
lieu, non l’Angleterre ou peut-être une non-Angleterre, une zone
contrefaite, un quartier pourri, un état second. Pendant un instant, il se
demanda : L’Enfer peut-être ? Non, non, se rassura-t-il sur le point de
s’évanouir, impossible, pas encore, tu n’es pas encore mort ; seulement en
train de mourir.

Bon alors : une salle de transit.

Il se mit à frissonner ; la vibration devint si intense qu’il se dit qu’il allait


peut-être exploser, comme un, comme un, avion.

Puis tout cessa d’exister. Il était dans le vide, et pour survivre il lui fallait
tout reconstruire à partir de zéro, inventer le sol sous ses pieds avant de
faire un pas, mais il n’avait aucune raison de se poser ce genre de question
parce que là, devant lui, était l’inévitable : la grande et osseuse silhouette de
la Mort, avec un chapeau de paille à larges bords, dans une cape agitée par
le vent. La Mort, s’appuyant sur une canne à pommeau d’argent, portant des
bottes vert olive de pêcheur.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? voulut savoir la Mort. C’est une propriété
privée. Il y a une pancarte. » Dit une voix de femme tremblotant quelque
peu et vibrant de joie.

Quelques instants plus tard, la Mort se pencha sur lui -pour m’embrasser,
se dit-il en silence, paniqué. Pour aspirer mon dernier soupir. Il se débattit
avec de petits mouvements inutiles.

« Il est bien vivant, fit remarquer la Mort à, qui était-ce, Gibreel. Mais,
mon Dieu. Quelle haleine : ça schlingue. Quand s’est-il lavé les dents pour
la dernière fois ? »

***

L’haleine d’un des hommes s’était rafraîchie, tandis que celle de l’autre,
sous l’effet d’un mystère symétrique et opposé, devenait fétide. À quoi
s’attendaient-ils ? À tomber du ciel comme ça : s’imaginaient-ils qu’il n’y
aurait pas d’effets secondaires ? Il aurait dû leur paraître évident que des
Puissances supérieures s’intéressaient à eux, et de telles Puissances, (je
parle, naturellement, de moi) ont une attitude malicieuse presque
capricieuse envers les mouches qui tombent. Et en plus, soyons clair : les
grandes chutes transforment les gens. Vous croyez qu’ils étaient tombés de
haut ? En matière de chutes, je ne laisse ma place à personne, ni mortel ni
im-. Des nuées aux cendres, par le conduit de la cheminée pourrait-on dire,
de la lumière du paradis aux feux de l’enfer… comme je le disais, sous
l’effet d’un long plongeon, on peut s’attendre à des mutations, qui ne sont
pas toutes dues au hasard. La sélection non naturelle. C’est peu payé pour
survivre, pour renaître, pour devenir nouveau, et à leur âge en plus.

Quoi ? Vous voulez que j’énumère les changements ?

Bonne haleine/mauvaise haleine.

Et autour de la tête de Gibreel Farishta, tournant le dos au lever du soleil,


Rosa Diamond avait l’impression d’apercevoir une lueur faible mais
nettement dorée.

En ces petites bosses, sur les tempes de Chamcha, sous son chapeau
melon gorgé d’eau mais toujours-en-place ? Et, et, et.

Quand Rosa Diamond posa les yeux sur la bizarre silhouette de satyre de
Gibreel Farishta, sautillante et dionysiaque dans la neige, elle ne pensa pas
à disons-le des anges. En regardant par sa fenêtre, à travers une vitre
recouverte de sel et des yeux rendus vitreux par l’âge, elle avait senti son
cœur sursauter deux fois, si douloureusement qu’elle avait eu peur qu’il
s’arrête ; parce que dans cette forme indistincte elle avait cru apercevoir
l’incarnation du désir enfoui au plus profond de son âme. Elle oublia les
envahisseurs normands comme s’ils n’avaient jamais existé, et dévala la
pente recouverte de cailloux pleins de traîtrise, trop rapidement pour ses
membres pas-tout-à-fait nonagénaires, et put faire semblant de gronder cet
impossible étranger qui osait traverser sa propriété privée.

D’habitude, elle défendait implacablement son morceau de côte bien-


aimé, et quand des estivants franchissaient la ligne de marée elle se
précipitait sur eux comme un loup dans la bergerie, c’était son expression,
pour leur expliquer et leur demander : – C’est mon jardin ici, vous voyez. –
Et s’ils étaient insolents – vatefairevoirlavieillelaplageestà-toutlemonde –
elle allait chercher chez elle un long tuyau d’arrosage vert qu’elle dirigeait
impitoyablement sur les couvertures écossaises et les crosses de cricket en
plastique et les bouteilles d’ambre solaire, elle faisait s’effondrer les
châteaux de sable des enfants et trempait les sandwiches au pâté de foie,
avec le plus doux des sourires : Ça ne vous dérange pas que j’arrose ma
pelouse ?… Oh, c’était un cas, bien connue dans le village, on n’arrivait
pas à l’enfermer dans un asile de vieillards, elle avait envoyé paître toute sa
famille quand ils avaient osé le lui suggérer, ne vous montrez plus jamais à
ma porte, leur avait-elle dit, et elle les avait retirés de son testament sans
rien demander à personne. Maintenant, elle était seule, sans jamais une
visite d’une semaine bienheureuse à l’autre, même pas Dora Shuf-
flebotham qui pendant toutes ces années avait fait son ménage, Dora s’est
éteinte en septembre dernier, que son âme repose en paix, c’est quand
même étonnant à son âge qu’elle puisse se débrouiller seule, cette vieille
rombière, toutes ces marches, elle est peut-être un peu difficile mais
rendons-lui justice, à sa place beaucoup deviendraient fous.

Pour Gibreel elle ne sortit ni son tuyau d’arrosage ni sa langue acérée.


Rosa le gronda pour la forme, elle se pinça le nez en examinant le Saladin
(qui n’avait pas encore enlevé son chapeau melon), tombé et nouvellement
sulfureux, puis avec une timidité excessive qu’elle accueillit avec un
étonnement nostalgique, elle balbutia une invitation, vvous fïferiez mmieux
de rretirer vvotre ami du ffroid, et elle remonta la plage pour faire chauffer
de l’eau, remerciant l’air piquant de l’hiver de lui avoir rougi les joues et de
lui avoir permis comme on dit de sauver la face.

Le jeune Chamcha avait possédé un visage d’une rare innocence, un


visage qui semblait n’avoir jamais rencontré ni la déception ni le mal, avec
une peau aussi fine et aussi douce que celle de la paume d’une princesse.
Cela lui avait bien servi dans ses rapports avec les femmes, et, en effet,
c’était la principale raison pour laquelle sa future épouse Pamela Lovelace
était tombée amoureuse de lui. « Rond comme un chérubin, s’émerveillait-
elle en prenant son menton dans ses mains. Comme une balle de
caoutchouc. »

Il en fut blessé. « J’ai aussi des os, protestait-il. Une vraie ossature.

— Quelque part à l’intérieur, concédait-elle. Tout le monde en a une. »

Ensuite l’idée le hanta pendant un certain temps qu’il ressemblait à une


méduse sans signes particuliers, et c’est en grande partie pour se
débarrasser de cette impression qu’il cultiva une allure raide et hautaine qui
était devenue sa seconde nature. Par conséquent, quand Saladin Chamcha se
réveilla, il jugea très grave, à la suite d’un long sommeil tourmenté par une
série de rêves intolérables, d’où ressortaient les images de Zeeny Vakil,
transformée en sirène, chantant pour lui au sommet d’un iceberg sur un ton
d’une douceur exquise, se lamentant sur son incapacité à le rejoindre sur le
sec, l’appelant, l’appelant, appelant ; – mais quand il s’approcha d’elle elle
l’emprisonna au cœur de la montagne de glace, et son chant devint un chant
de triomphe et de vengeance… donc, il jugea très grave, comme je le disais,
en se regardant dans un miroir encadré de laque japonaise bleue et or, d’y
retrouver ce vieux visage de chérubin en train de le contempler à nouveau ;
alors qu’il observait sur ses tempes deux bosses de, couleur inquiétante, ce
qui indiquait qu’il avait dû recevoir, à un certain moment de ses récentes
aventures, deux coups puissants.

Tout en regardant dans le miroir son visage modifié, Chamcha essayait de


se souvenir de lui-même. Je suis un homme véritable, dit-il au miroir, avec
une histoire véritable et un avenir déjà tracé. Je suis un homme pour qui
certaines choses comptent : la rigueur, l’autodiscipline, la raison, la
recherche de ce qui est noble sans l’aide de cette vieille béquille, Dieu.
L’idéal de beauté, la possibilité de l’exaltation, l’esprit. Je suis : un homme
marié. Mais malgré sa litanie, des pensées perverses ne cessaient de
s’imposer à lui. Par exemple : que le monde n’existait pas au-delà de cette
plage et, maintenant, de cette maison. Que s’il ne faisait pas attention, s’il
précipitait les choses, il allait basculer par-dessus le bord et tomber dans les
nuages. Il fallait construire les choses. Ou encore : que s’il téléphonait tout
de suite chez lui, comme il aurait dû le faire, s’il informait sa femme bien-
aimée qu’il n’était pas mort, pas parti en petits morceaux dans le ciel, mais
bien là, sur le plancher des vaches, s’il faisait cette chose particulièrement
sensée, la personne qui répondrait au téléphone ne reconnaîtrait pas son
nom. Ou troisièmement : que le bruit des pas qui résonnait à ses oreilles,
des pas lointains mais qui se rapprochaient, n’était pas un bourdonnement
passager provoqué par sa chute, mais le grondement d’un destin qui
s’avançait, qui se rapprochait, lettre par lettre, Ellehoenne Déère-heuesse,
Londres. Me voici, chez Mère-grand. Ses grands yeux, ses grandes mains,
ses grandes dents.

Il y avait un téléphone sur la table de chevet. Allez, se dit-il. Prends-le,


compose le numéro, et tu retrouveras l’équilibre. Une telle indécision : ça
ne te ressemble pas, ce n’est pas digne de toi. Pense à sa peine ; appelle-la.

Il faisait nuit. Il ne savait pas l’heure. Il n’y avait pas de pendule dans la
chambre et au cours de tous ces événements il avait perdu sa montre. Le
faut-il ou non ? – Il composa les neuf chiffres. Une voix d’homme répondit
au bout de quatre sonneries.

« Merde qu’est-ce que c’est ? » Endormi, impossible à identifier, familier.

« Excusez-moi, dit Saladin Chamcha. Excusez-moi, je vous en prie. C’est


une erreur. »

Tout en regardant fixement le téléphone, il se souvint d’une pièce de


théâtre qu’il avait vue à Bombay, l’adaptation d’une nouvelle anglaise, de,
de, impossible de mettre le doigt dessus, Tennyson ? Non, non. Somerset
Maugham ? -Ça ne fait rien. – Dans le texte original et maintenant
anonyme, un homme, qu’on croyait mort depuis longtemps, revient après
une absence de plusieurs années, comme un fantôme vivant, dans les lieux
qu’il hantait autrefois. Il revient chez lui, subrepticement, la nuit, et regarde
par la fenêtre ouverte. Il découvre que sa femme, qui s’est crue veuve, s’est
remariée. Il voit un jouet d’enfant sur l’appui de la fenêtre. Il reste un
certain temps dans l’obscurité, luttant contre ses sentiments ; puis il prend le
jouet ; et s’en va pour toujours sans signaler sa présence. Dans la version
indienne, l’histoire étant très différente. La femme s’était remariée avec le
meilleur ami de son mari. Le mari se présentait à la porte et entrait, sans se
douter de rien. Voyant sa femme et son vieil ami assis côte à côte, il ne
comprenait pas qu’ils s’étaient mariés. Il remerciait son ami d’avoir consolé
sa femme ; mais maintenant il était rentré, et tout allait bien. Le couple
marié ne savait comment lui dire la vérité ; à la fin, un serviteur vendait la
mèche. Le mari, dont la longue absence était due apparemment à de
l’amnésie, réagissait à la nouvelle du mariage en disant que, lui aussi, avait
sûrement dû se remarier pendant sa longue absence ; pourtant,
malheureusement, maintenant qu’il avait retrouvé la mémoire de sa vie
précédente, il avait oublié tout ce qui s’était passé pendant les années de sa
disparition. Il allait demander à la police de rechercher sa nouvelle femme,
même s’il ne se souvenait plus d’elle, ni de ses yeux, ni de sa simple
existence.

Rideau.

Saladin Chamcha, seul dans une chambre inconnue, vêtu d’un pyjama à
rayures rouges et blanches qu’il ne connaissait pas, s’allongea sur le ventre
dans son lit étroit et pleura. « Salauds d’indiens », cria-t-il d’une voix
étouffée par les couvertures, frappant du poing dans les oreillers bordés de
dentelles, venant de chez Harrods à Buenos Aires, si violemment que le
tissu vieux de cinquante ans se déchira. « Merde alors. La vulgarité de tout
ça, cette foutue foutue insensibilité. Merde alors. Ce salaud, ces salauds, ce
manque de tact, salopard. »

C’est à ce moment que la police arriva pour l’arrêter.

La nuit qui suivait leur sauvetage, Rosa Diamond se tenait une fois encore
devant la fenêtre nocturne de ses insomnies de vieille femme, et
contemplait la mer de neuf cents ans. Celui qui sentait mauvais dormait
depuis qu’ils l’avaient mis au lit, avec des bouillottes tout autour de lui,
c’est ce qui pouvait lui arriver de mieux, qu’il reprenne ses forces. Elle les
avait installés au premier, Chamcha dans la chambre d’amis et Gibreel dans
le bureau de son défunt mari, et tandis qu’elle regardait l’immense plaine
lumineuse de la mer elle pouvait l’entendre bouger là-haut, parmi les
gravures ornithologiques et les appeaux de feu Henry Diamond, les bolas et
les fouets et les photos aériennes de l’estancia Los Alamos, bien lointaine
dans l’espace et le temps, comme était rassurant le pas d’un homme dans
cette pièce. Farishta marchait de long en large, afin d’échapper au sommeil,
pour des raisons bien à lui. Et sous ses pas, levant les yeux vers le plafond,
Rosa l’appela à voix basse d’un nom tu depuis si longtemps. Martin, dit-
elle. Son nom de famille était le même que celui du serpent le plus
dangereux de son pays, la vipère. La vibora de la Cruz.

Brusquement elle vit les ombres qui bougeaient sur la plage, comme si le
nom interdit avait évoqué les morts. Encore, se dit-elle, et elle alla chercher
ses jumelles de théâtre. Quand elle revint les ombres grouillaient sur la
plage, et cette fois elle eut peur, parce que si la flotte normande, quand elle
venait, le faisait fièrement et ouvertement et sans se cacher, ces ombres-là
rampaient, émettaient des imprécations sourdes et inquiétantes, des
jappements et des aboiements étouffes, elles semblaient sans tête,
accroupies, les jambes et les bras ballants comme de gigantesques crabes
sans carapace. Elles détalaient de côté, et leurs lourdes bottes écrasaient les
galets. Des quantités. Elle les vit atteindre son hangar à bateaux sur lequel
l’image effacée d’un pirate borgne souriait en brandissant un sabre
d’abordage, et c’en fut trop, pas de ça chez moi, décida-t-elle, et elle se
précipita en bas chercher des vêtements chauds, elle prit son arme préférée :
un long tuyau d’arrosage vert enroulé. De sa porte elle cria d’une voix
claire : « Je vous ai vus. Sortez, sortez de vos cachettes. »

Ils allumèrent sept soleils qui l’aveuglèrent, et elle fut prise de panique,
illuminée par les sept projecteurs bleu-blanc autour desquels, comme des
vers luisants ou des satellites, grouillaient une constellation de petites
lumières : lanternes torches cigarettes. La tête lui tourna, et pendant un
instant elle perdit la capacité de distinguer entre autrefois et maintenant,
dans sa confusion, elle se mit à dire. Éteins cette lumière, tu sais bien qu’il
y a le couvre-feu, si tu continues les Boches vont nous tomber dessus. « Je
délire », remarqua-t-elle avec dégoût, et elle enfonça la pointe de sa canne
dans le paillasson. Sur ce, comme par magie, des policiers apparurent dans
le cercle éblouissant de la lumière.
Quelqu’un avait signalé une personne louche sur la plage, vous vous
souvenez quand ils venaient dans des bateaux de pêche, les clandestins, et
maintenant grâce à ce seul coup de fil anonyme cinquante-sept policiers en
uniforme ratissaient la plage, leurs torches électriques balayant follement la
nuit, des policiers venant d’aussi loin que Hastings Eastboume Bexill-upon-
Sea, même une délégation de Brighton parce que personne ne voulait rater
ça, le frisson de la chasse. Cinquante-sept ramasseurs d’épaves
accompagnés de treize chiens, qui reniflaient l’air de la mer en levant leurs
pattes nerveuses. Là-haut dans la maison loin de la petite troupe d’hommes
et de chiens, Rosa Diamond observait les cinq policiers qui gardaient les
sorties, porte d’entrée, fenêtres du rez-de-chaussée, porte de service, au cas
où les supposés malfaiteurs tenteraient une évasion ; et les trois hommes en
civil, avec manteaux civils, chapeaux civils et visages assortis ; et devant
eux, n’osant pas la regarder en face, le jeune inspecteur Lime dansait d’un
pied sur l’autre et se frottait le nez avec des yeux plus injectés de sang et un
air plus âgé que ses quarante ans. Elle lui tapota la poitrine avec le bout de
sa canne qu’est-ce que ça signifie, Frank, à une heure pareille, mais il
n’allait pas la laisser le dominer, pas ce soir, entouré par les policiers du
service d’immigration qui observaient chacun de ses gestes, alors il se
redressa et rentra le menton.

« Désolé, Mrs D. – certaines allégations – des renseignements fournis –


raison de croire – mérite une enquête – dans l’obligation de fouiller –
mandat délivré. »

« Ne soit pas stupide, Frank chéri », dit Rosa, mais à ce moment-là les
trois hommes au visage civil se dressèrent et se raidirent, la patte
légèrement levée comme un pointer marquant l’arrêt ; le premier émit un
sifflement extraordinaire de plaisir, tandis qu’un doux gémissement
s’échappait des lèvres du second, et que le troisième roulait les yeux avec
une curieuse satisfaction. Tous trois indiquaient l’entrée éclairée au-delà de
Rosa Diamond, où Mr Saladin Chamcha retenait le pantalon de son pyjama
de la main gauche parce qu’il avait arraché un bouton en se jetant sur son
lit. Il se frottait un œil avec la main droite.

« Banco », dit le siffleur, tandis que le gémisseur se croisait les mains


sous le menton pour montrer que toutes ses prières avaient été exaucées, et
le rouleur d’yeux bouscula Rosa Diamond, sans cérémonie, sauf qu’il
marmonna, « Excusez-moi, madame. »

Puis ce fut le déluge, et Rosa fut repoussée dans un coin de son salon par
une mer de casques, et elle ne put plus distinguer Saladin Chamcha ni
comprendre ce qu’il disait. Elle ne l’entendit jamais expliquer l’explosion
du Bostan – y a erreur, cria-t-il, je ne suis pas un de vos clandestins en
bateau de pêche, un Kenyato-Ougandais, moi. Les policiers commencèrent
à ricaner, je vois, monsieur, de trente mille pieds, et vous avez nagé jusqu’à
la côte. Vous avez le droit de garder le silence, gloussèrent-ils, mais tout de
suite ils s’esclaffèrent, pas d’erreur, on en a un vrai. Mais Rosa ne put pas
entendre les protestations de Saladin Chamcha, à cause des rires des
policiers, il faut me croire, je suis citoyen britannique, disait-il, avec un
permis de séjour, et quand il avoua être incapable de présenter un passeport
ou n’importe quelle autre pièce d’identité ils se mirent à pleurer de rire, les
larmes coulaient sur les visages vides des hommes en civil du service
d’immigration. Bien sûr, inutile de préciser, pouffèrent-ils, ils sont tombés
de votre veste pendant la chute, ou les sirènes vous ont fait les poches
quand vous étiez sous l’eau ? Dans cette hilarité générale d’hommes et de
chiens, Rosa ne pouvait voir ce que les bras en uniforme faisaient au bras de
Chamcha, ce que les poings faisaient à son estomac, ou les bottes à ses
mollets ; elle ne pouvait pas non plus être sûre que c’était bien sa voix qui
criait ou les chiens qui hurlaient. Mais, finalement, elle entendit son ultime
cri de désespoir : « Aucun de vous ne regarde la télévision ? Vous ne voyez
pas ? C’est moi Maxim. Maxim Alien.

— Ah oui, dit l’officier aux yeux exorbités. Et moi, je suis Kermit la


Grenouille. »

Ce que Saladin Chamcha ne dit jamais, même quand il devint évident que
quelque chose n’allait vraiment pas : « Voici un numéro de téléphone à
Londres », il négligea d’en informer les policiers venus l’arrêter. « A l’autre
bout du fil vous trouverez, pour confirmer ce que je dis, mon épouse, belle,
blanche et anglaise. » Non, monsieur. Et merde.

Rosa Diamond reprit des forces. « Un instant, Frank Lime, déclama-t-elle.


Écoutez-moi », mais les trois hommes en civil avaient repris leur curieux
manège de sifflement-gémissement roulement d’yeux, et dans le brusque
silence qui s’abattit sur la pièce – le rouleur d’yeux tendit un doigt
tremblant vers Chamcha et dit, « Madame, si vous cherchez une preuve,
vous n’en trouverez pas de meilleure que celle-ci. »

Saladin Chamcha, suivant la direction indiquée par le doigt des yeux


exorbités, porta les mains à son front, et il sut qu’il venait de s’éveiller dans
le plus terrible des cauchemars, un cauchemar qui ne faisait que
commencer, parce que là, à ses tempes, s’allongeant à chaque instant, et
assez pointues pour faire jaillir le sang, il y avait deux cornes, nouvelles,
caprines, indiscutables.

Avant que l’armée de policiers eût emmené Saladin Chamcha vers sa


nouvelle vie, il y eut encore un événement inattendu. Gibreel Farishta,
voyant les lumières et entendant les éclats de rire des officiers de police,
descendit vêtu d’une veste d’intérieur bordeaux et d’un pantalon de cheval,
choisis dans la garde-robe d’Henry Diamond. Dégageant un discret parfum
de naphtaline, il s’arrêta sur le palier du premier pour observer ce qui se
passait sans faire de commentaires. Il resta là sans qu’on le remarque
jusqu’à ce que Chamcha, menottes aux poignets, pieds nus, en route pour le
panier à salade, retenant toujours son pyjama, l’aperçoive et lui crie, «
Gibreel, pour l’amour de Dieu, dis ce qu’il en est. »

Siflleur-gémisseur-rouleur se retournèrent comme un seul homme vers


Gibreel. « A qui ai-je l’honneur ? s’enquit l’inspecteur Lime. Un autre
spécialiste de la chute libre ? »

Mais les mots moururent sur ses lèvres, parce qu’à ce moment-là on
éteignit les projecteurs, suite à l’ordre donné quand on avait passé les
menottes à Chamcha et qu’on l’avait appréhendé, et dans l’obscurité qui
suivit l’extinction des sept soleils il devint clair pour tout le monde que la
lumière pâle et dorée qui émanait de la direction de l’homme en veste
d’intérieur, se répandait en fait doucement à partir d’un point situé
immédiatement derrière sa tête. L’inspecteur Lime ne mentionna plus
jamais cette lumière, et si on lui avait posé la question il aurait nié avoir vu
une telle chose à la fin du vingtième siècle, et puis quoi encore.

Mais de toute façon, quand Gibreel demanda : « Que veulent ces gens ? »,
chaque homme présent fut saisi par le désir de répondre littéralement en
termes détaillés, pour révéler leurs secrets, comme s’il était, comme si, mais
non, c’est ridicule, ils nièrent pendant des semaines jusqu’à ce qu’ils se
soient persuadés qu’ils n’avaient agi que pour des raisons purement
logiques, c’était le vieil ami de Mrs Diamond, tous deux avaient découvert
un voyou, Chamcha, à moitié noyé sur la plage et ils l’avaient recueilli pour
des raisons humanitaires, inutile de déranger plus longtemps Rosa et Mr
Farishta, on ne pouvait trouver plus gentleman que lui, dans sa veste
d’intérieur et son, son, eh bien, l’excentricité n’a jamais été un crime de
toute façon.

« Gibreel, dit Saladin Chamcha. Au secours ! »

Mais le regard de Gibreel s’était arrêté sur Rosa Diamond. Il la fixait sans
pouvoir détourner les yeux. Puis il fit un signe de tête, et remonta l’escalier.
Personne ne chercha à l’arrêter.

Quand Salad arriva au panier à salade, il vit le traître, Gibreel Farishta,


qui le regardait du petit balcon de la chambre de Rosa, et aucune lumière ne
brillait autour de la tête de ce salaud.
2
Kan ma kan / Fi qadim azzaman… Ce fut ainsi, ce ne fut pas ainsi, dans le
temps d’autrefois, vivaient dans la terre d’argent d’Argentine un certain
Don Enrique Diamond, qui connaissait bien les oiseaux et très peu les
femmes, et sa femme, Rosa, qui ne connaissait rien aux hommes mais
beaucoup en amour. Un jour que la senora se promenait à cheval, assise en
amazone et portant un chapeau orné d’une plume, elle arriva au grand
portail de pierre de l’estancia Diamond, installée bizarrement au milieu de
la pampa vide, quand une autruche fonça sur elle, pour sauver sa vie, en
utilisant toutes les ruses dont une autruche est capable ; car l’autruche est un
oiseau malin, difficile à attraper. Derrière l’autruche il y avait un nuage de
poussière plein du bruit des chasseurs, et quand l’autruche se trouva à deux
mètres d’elle le nuage lança des bolas qui s’enroulèrent autour de ses pattes
et la firent tomber aux pieds de la jument grise de Rosa. L’homme qui sauta
de cheval pour tuer l’oiseau ne quitta pas des yeux le visage de Rosa. Il tira
un poignard à manche d’argent d’un fourreau attaché à sa ceinture et le
plongea jusqu’à la garde dans la gorge de l’oiseau, sans regarder l’autruche
agonisante, les yeux fixés sur ceux de Rosa Diamond tandis qu’il
s’agenouillait sur la grande terre jaune. Il s’appelait Martin de la Cruz.

Après qu’on eut emmené Chamcha, Gibreel Farishta s’étonna souvent de


son propre comportement. Dans ce moment de rêve pris au piège par les
yeux de la vieille Anglaise, il avait eu l’impression qu’il ne contrôlait plus
sa propre volonté, que les besoins de quelqu’un d’autre prenaient les choses
en main. À cause de la nature confuse des événements récents, et aussi de
sa détermination à rester éveillé le plus longtemps possible, ce n’est que
quelques jours plus tard qu’il établit un lien entre ce qui se passait et le
monde derrière ses paupières, et alors seulement il comprit qu’il devait
partir, parce que l’univers de ses cauchemars commençait à se répandre
dans sa vie éveillée, et s’il ne faisait pas attention il ne pourrait jamais
recommencer, renaître avec elle, à travers elle, Alléluia, qui avait vu la
voûte céleste.

Il fut bouleversé de constater qu’il n’avait pas du tout essayé de contacter


Allie ; ni d’aider Chamcha quand il en avait besoin. Qu’il n’avait
absolument pas non plus été troublé par l’apparition sur la tête de Saladin
d’une jolie paire de cornes neuves, ce qui aurait dû lui poser quelques
questions. Il était dans une sorte de transe, et quand il demanda à la vieille
dame ce qu’elle pensait de tout ça, elle sourit bizarrement et lui dit qu’il n’y
avait rien de nouveau sous le soleil, qu’elle en avait vu des choses, des
apparitions d’hommes en casques à cornes, que dans un pays ancien comme
l’Angleterre il n’y avait pas de place pour de nouvelles histoires, que
chaque brin d’herbe avait déjà été foulé cent mille fois. Dans la journée,
pendant de longues périodes, elle disait des choses décousues et confuses,
mais à d’autres moments elle tenait à lui préparer des repas énormes et
lourds, des poulets en croûte, un gratin de rhubarbe à la crème anglaise, des
ragoûts et toutes sortes de soupes épaisses. Et elle avait continuellement un
air d’inexplicable contentement, comme si sa présence la satisfaisait de
façon profonde et inattendue. Il faisait les courses au village avec elle ; les
gens les dévisageaient ; elle les ignorait en agitant sa canne d’un geste
impérial. Les jours passaient ; Gibreel ne partait pas.

« Sacrée vieille Anglaise, se disait-il. Une espèce en voie d’extinction.


Qu’est-ce que je fous ici ? » Mais des chaînes invisibles le retenaient.
Tandis qu’elle, à chaque occasion, chantait une vieille chanson espagnole
dont il ne comprenait pas un traître mot. Y avait-il de la sorcellerie là-
dedans ? Quelque ancienne fee Morgane envoûtant un jeune Merlin dans sa
grotte de cristal ? Gibreel se dirigeait vers la porte ; Rosa protestait ; il
s’arrêtait net. « Après tout, pourquoi pas ? » Il haussait les épaules. « Cette
vieille femme a besoin de compagnie. Grandeur perdue, je vous jure !
Regardez où elle en est. De toute façon, j’ai besoin de repos. De reprendre
des forces. Quelques jours seulement. »

Le soir ils s’asseyaient dans le salon bourré d’objets en argent, dont sur le
mur un poignard au manche d’argent, sous le buste en plâtre de Henry
Diamond qui trônait au sommet d’un meuble d’angle, et quand l’horloge
sonnait six heures il versait deux verres de sherry et elle se mettait à parler,
mais pas avant d’avoir dit, comme un métronome, L’horloge a toujours
quatre minutes de retard, elle est bien élevée, elle n ’aime pas être à
l’heure. Puis elle commençait sans s’occuper de ilétaitunefois, ou de savoir
si c’était vrai ou faux, il voyait l’énergie féroce qu’elle mettait dans son
récit, les restes désespérés de la volonté dont elle imprégnait son histoire, la
seule époque dorée dont je me souvienne, lui disait-elle, et il se rendait
compte que le sac de chiffons de ses souvenirs confus était en fait son cœur
même, son autoportrait, sa façon de se regarder dans un miroir quand
personne ne se trouvait là, et que la terre d’argent de son passé restait son
séjour préféré, non cette maison délabrée dans laquelle elle heurtait
continuellement les objets – elle renversait les guéridons, se cognait aux
poignées de porte -éclatait en sanglots et criait : Tout rétrécit.

Quand elle embarqua pour l’Argentine en 1935, comme jeune mariée de


l’Anglo-Argentin Don Enrique de Los Ala-mos, il lui montra l’océan et lui
dit, la pampa c’est ça. On ne peut pas se rendre compte de sa taille en la
regardant. Il faut la traverser, son aspect invariable, jour après jour. Dans
certaines régions le vent a la force d’un poing, mais il est totalement
silencieux, il pourrait te renverser mais tu n’entendrais rien. C’est parce
qu’il n’y a pas d’arbres : pas un ombu, pas un peuplier, nada. Et à propos il
faut se méfier des feuilles d’ombu. Poison mortel. Le vent ne te tuera pas
mais le jus des feuilles le peut. Elle frappa des mains comme une enfant :
Vraiment, Henry, des vents silencieux, des feuilles empoisonnées. On dirait
un conte de fées. Henry, les cheveux clairs, le corps mou, les yeux
écarquillés, lourd, avait l’air effrayé. Oh, non, dit-il. Ce n’est pas si grave
que ça.

Elle arriva dans cette immensité, sous la voûte infinie du ciel bleu, parce
que Henry l’avait demandée en mariage et qu’elle avait donné la seule
réponse possible pour une célibataire de quarante ans. Mais en arrivant elle
se posa une question bien plus importante : de quoi était-elle capable dans
cet espace ? À quoi pouvait lui servir son courage, comment pouvait-elle
s’épanouir ? Être bonne ou mauvaise, se dit-elle : mais être nouvelle. Notre
voisin le docteur Jorge Babington, raconta-t-elle à Gibreel, ne m’a jamais
aimée, tu sais, il me racontait des histoires d’Anglais en Amérique du Sud,
de sacrés gaillards, disait-il avec mépris, des espions et des brigands et des
voleurs. Êtes-vous si excentriques dans votre froide Angleterre ? lui
demandait-il, et il répondait à sa propre question, je ne le crois pas, sefiora.
Coincés dans cette île comme dans un cercueil, vous êtes obligés de trouver
des horizons plus larges pour exprimer vos êtres intimes.
Le secret de Rosa Diamond était une disposition si grande pour l’amour
qu’il devient bientôt évident que son pauvre et prosaïque Henry ne pourrait
jamais la satisfaire, car s’il y avait quelque romantisme dans ce tas de
gélatine il le réservait aux oiseaux. Des buses des marais, des kamichis, des
bécassines. Dans une petite barque, sur un marécage du coin, il passait les
jours les plus heureux de sa vie parmi les joncs avec ses jumelles. Une fois
dans le train de Buenos Aires il fit honte à Rosa en lui imitant le cri de ses
oiseaux préférés dans le wagon-restaurant, arrondissant les mains autour de
sa bouche : le dormeur, l’ibis vanduria, le trou-piale. Pourquoi ne peux-tu
m’aimer ainsi, voulait-elle lui demander. Mais elle ne le fit jamais, parce
que pour Henry elle représentait les gens comme il faut, et la passion était
une excentricité réservée aux autres races. Elle devint le généralissime du
domaine, et essaya d’étouffer ses désirs mauvais. La nuit elle marchait dans
la pampa et s’allongeait sur le dos pour regarder les étoiles, et parfois, sous
l’influence de ce flux brillant de beauté, elle se mettait à trembler de tout
son corps, à frissonner d’un plaisir profond, et à fredonner une chanson
inconnue, et ce fiit cette musique des étoiles qui la rapprocha le plus de la
joie.

Gibreel Farishta : il avait l’impression que ces histoires s’enroulaient


autour de lui comme une toile d’araignée, le retenant dans ce monde perdu
où il y avait cinquante personnes à déjeuner chaque jour, c’étaient des
hommes nos gauchos, pas serviles pour deux sous, féroces et fiers, très. De
vrais carnivores ; on les voit sur les photos. Pendant les longues nuits de
leur insomnie elle lui racontait la brume de chaleur qui envahissait la pampa
d’où n’émergeaient que quelques arbres comme des îles et un cavalier
galopant à la surface de l’océan ressemblait à un être mythologique. On
aurait dit le fantôme de la mer. Elle lui racontait des histoires de feux de
camp, par exemple celle du gaucho athée qui, après la mort de sa mère,
demanda à son esprit de revenir, toutes les nuits pendant sept nuits de suite,
et qui finit par désapprouver l’idée de Paradis. La huitième nuit il déclara
que manifestement elle ne l’avait pas entendu, sinon elle serait venue
consoler son fils bien-aimé ; la mort était donc forcément la fin. Elle le
prenait dans les rêts de la description de l’arrivée des péronistes, avec leurs
costumes blancs et leurs cheveux gominés, chassés par les péones, elle lui
racontait la construction du chemin de fer par les Anglos pour desservir
leurs estancias, ainsi que des barrages, et l’histoire, par exemple, de son
amie Claudette, « un vrai bourreau des cœurs, mon cher, qui épousa un
ingénieur du nom de Granger, et déçut la moitié de Hurlingham. Ils
partirent immédiatement pour un barrage qu’il construisait, et la première
chose qu’ils apprirent ce fiat que les rebelles venaient de le faire sauter.
Granger s’en alla avec ses hommes pour défendre le barrage, laissant
Claudette seule avec sa bonne, et vous ne devinerez jamais, quelques heures
plus tard, la bonne arriva en courant, senora, es oune hom-bré à la porte, es
grandé comme ouna maisson. Et quoi encore ? Un capitaine des rebelles. –
“Et votre mari, madame ? – Il vous attend au barrage, 6omme il se doit. -
Puisqu’il n’a pas jugé bon de vous protéger, c’est la révolution qui le fera.”
Et il laissa des gardes devant la maison, mon cher, c’était quelque chose.
Mais les deux hommes, le mari et le capitaine, trouvèrent la mort au cours
de la bataille et Claudette insista pour qu’on ne fasse qu’un seul
enterrement, elle regarda les deux cercueils descendre en terre côte à côte,
elle porta le deuil des deux. Ensuite on sut qu’elle était dangereuse, trop
fatale, hein ? Quoi ? Bien trop fatale. » Dans l’histoire merveilleuse de la
belle Claudette, Gibreel entendait la musique des désirs de Rosa. À de tels
moments il la surprenait le regardant du coin de l’œil, et il sentait une sorte
de tiraillement dans la région du nombril, comme si quelque chose essayait
de sortir. Puis elle détournait les yeux, et la sensation disparaissait. Ce
n’était peut-être qu’un effet secondaire du traumatisme.

Un soir il lui demanda si elle avait vu les cornes sur la tête de Chamcha,
mais elle fit la sourde oreille et, au lieu de répondre, elle lui raconta
comment elle s’asseyait sur un pliant près du galpon, l’enclos des taureaux,
à Los Alamos, et les plus belles bêtes venaient poser leur tête cornée sur ses
genoux. Un après-midi une fille du nom d’Aurora del Sol, la fiancée de
Martin de la Cruz, lui lança une pique : Je pensais qu’ils ne posaient leur
tête que sur les genoux des vierges, dit-elle en aparté à ses amies ricanantes,
et Rosa se retourna et répondit doucement. Eh bien, ma chère, peut-être
aimeriez-vous essayer ? À partir de cet instant, Aurora del Sol, la meilleure
danseuse et la plus désirable de l’estancia, devint l’ennemie mortelle de la
trop grande et trop osseuse femme d’au-delà des mers.

« Tu lui ressembles tout à fait », dit Rosa Diamond alors qu’ils se tenaient
une nuit devant la fenêtre, côte à côte, et qu’ils regardaient la mer. « Son
double. Martin de la Cruz. » En entendant le nom du gaucho, Gibreel sentit
une douleur si violente autour de son nombril, un tiraillement douloureux,
comme si on lui avait enfoncé un crochet dans le ventre, qu’il laissa
échapper un cri. Rosa Diamond sembla ne rien remarquer. « Regarde,
s’écria-t-elle avec joie, là-bas. »

Courant sur la plage nocturne en direction de la tour Mar-tello et du


camping – si près de l’eau que la vague effaçait l’empreinte de ses pas –,
faisant des écarts et des feintes pour sauver sa vie, arrivait une autruche
adulte, grandeur nature. Elle continua à courir sur la plage, et Gibreel
émerveillé la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’obscurité.

L’événement suivant eut lieu au village. Ils étaient allés chercher un


gâteau et une bouteille de champagne, parce que Rosa s’était rappelée
qu’elle avait quatre-vingt-neuf ans aujourd’hui. Elle avait chassé sa famille
de sa vie, aussi ne reçut-elle ni carte ni coup de téléphone. Gibreel insista
pour qu’ils fêtent cet anniversaire, et il lui montra le secret caché dans sa
chemise, une ceinture bourrée de livres sterling achetées au marché noir
avant de quitter Bombay. « J’ai aussi des cartes de crédit, dit-il. Je ne suis
pas un indigent. Allons-y. C’est moi qui paie. » Les récits enchantés de
Rosa l’envoûtaient tellement qu’il se souvenait à peine qu’une vie
l’attendait, une femme qui serait surprise par le simple fait de le savoir
encore en vie, ou quelque chose comme ça. Marchant humblement derrière
Mrs Diamond, il portait ses cabas.

Il traînassait à un coin de rue pendant que Rosa papotait avec le boulanger


quand il sentit, une nouvelle fois, le crochet qui lui tirait le ventre, et il
tomba contre un réverbère en haletant. Il entendit un bruit de sabots, et un
archaïque attelage de poneys arriva, plein de jeunes gens qui semblaient à
première vue en habits de fête : les hommes en pantalons noirs serrés, avec
une rangée de boutons d’argent sur le côté, leurs chemises blanches
ouvertes jusqu’à la ceinture ; les femmes en larges jupes à volants et
plusieurs épaisseurs de jupons de couleurs vives, écarlates, émeraudes, or.
Ils chantaient dans une langue étrangère et leur gaieté rendait la rue triste et
laide, mais Gibreel se rendit compte qu’il se passait quelque chose de
bizarre, parce que dans la rue personne d’autre ne prêtait attention à
l’attelage. Puis Rosa sortit de chez le boulanger avec la boîte à gâteaux se
balançant au bout du ruban qu’elle tenait par l’index de la main gauche, et
elle s’écria : « Oh, les voilà, ils arrivent pour la danse. Nous dansions
toujours, tu sais, ils aiment ça, ils ont ça dans le sang. » Puis, après une
pause : « C’est au cours de cette danse qu’il tua le vautour. »

C’est au cours de cette danse qu’il tua un certain Juan Julia, surnommé le
Vautour à cause de son apparence cadavérique ; ce dernier ayant trop bu
insulta l’honneur d’Aurora del Sol, et ne laissa pas à Martin d’autre choix
que de se battre, he, Martin, il paraît que tu aimes la baiser, moi ça ne m’a
pas plu. « Éloignons-nous de la piste de danse », dit Martin, et dans le noir,
se détachant dans les arbres autour de la piste, les deux hommes entourèrent
un poncho autour de leur avant-bras, sortirent leur poignard, se mirent à
tourner, se battirent. Juan fut tué. Martin de la Cruz prit le chapeau du mort
et le jeta aux pieds d’Aurora del Sol. Elle le ramassa et le regarda
s’éloigner.

A quatre-vingt-neuf ans, Rosa Diamond vêtue d’un long fourreau argenté,


tenant un fume-cigarette dans sa main gantée et la tête entourée d’un turban
d’argent, buvait un cocktail et racontait des histoires du bon vieux temps. «
Je veux danser, déclara-t-elle brusquement. C’est mon anniversaire et je
n’ai pas encore dansé une seule fois. »

Les excès de cette nuit pendant laquelle Rosa et Gibreel dansèrent jusqu’à
l’aube eurent raison de la vieille dame, elle s’effondra dans son lit le
lendemain avec un peu de fièvre qui entraîna des apparitions de plus en plus
délirantes : Gibreel vit Martin de la Cruz et Aurora del Sol danser le
flamenco sur le toit de tuiles de la maison Diamond, et sur le hangar à
bateaux les péronistes en costume blanc qui parlaient de l’avenir à une
réunion de péones. « Sous Péron ces terres seront expropriées et distribuées
au peuple. Le Chemin de fer britannique deviendra propriété d’Etat.
Chassons ces brigands, ces profiteurs…» Le buste en plâtre de Henry
Diamond se tenait en l’air et observait la scène, alors un agitateur en
costume blanc le montra du doigt en criant. C’est lui, votre oppresseur ;
voilà l’ennemi. Le ventre de Gibreel lui faisait tellement mal qu’il eut peur
de mourir, mais au moment précis où son esprit rationnel envisageait la
possibilité d’un ulcère ou d’une crise d’appendicite, le reste de son cerveau
lui murmura la vérité, la force de la volonté de Rosa le retenait prisonnier et
le manipulait, de la même façon que le besoin irrésistible du Prophète,
Mahound, avait obligé l’ange Gibreel à parler.

« Elle est en train de mourir, comprit-il. Elle n’en a plus pour longtemps.
» S’agitant dans son lit sous l’emprise de la fièvre, Rosa Diamond parlait du
poison de l’ombu et de la haine de son voisin, le docteur Babington, qui
avait demandé à Henry, votre femme est-elle assez calme pour la vie
pastorale, et qui lui avait offert (pour sa guérison du typhus) un exemplaire
des récits de voyages d’Amerigo Vespucci. « C’était un fantaisiste notoire,
bien sûr, dit Babington en souriant, mais l’imagination peut être plus forte
que la vérité ; après tout, il a donné son nom à un continent. » Plus elle
s’affaiblissait plus elle consacrait les forces qui lui restaient à son rêve
d’Argentine, et Gibreel avait l’impression d’avoir le nombril en feu. Il
restait affalé dans un fauteuil à côté de son lit et les apparitions se
multipliaient d’heure en heure. La musique des instruments à vent
remplissait l’air, et, la plus merveilleuse, fut l’apparition d’une petite île
blanche près de la côte, flottant sur les vagues comme un radeau ; aussi
blanche que la neige, avec des plages de sable blanc montant vers des
bouquets d’arbres albinos, blancs, d’un blanc de craie, d’un blanc de papier,
jusqu’à la pointe extrême de leurs feuilles.

Après l’arrivée de l’île blanche, Gibreel sombra dans une profonde


léthargie. Vautré dans un fauteuil dans la chambre de la mourante, les
paupières tombantes, il sentait son corps s’alourdir jusqu’à ce que tout
mouvement devienne impossible. Puis il se retrouva dans une autre
chambre, vêtu d’un pantalon noir et serré, avec des boutons d’argent sur le
côté et une lourde boucle d’argent à la ceinture. Vous m’avez demandé, Don
Enrique, disait-il à l’homme lourd et mou, avec un visage comme celui
d’un buste en plâtre, mais il savait qui l’avait demandé, et il ne quitta jamais
des yeux le visage de Rosa, même quand il vit le rouge monter sous son col
blanc.

Henry Diamond avait refusé que les autorités s’occupent de l’affaire de


Martin de la Cruz, ces gens sont sous ma responsabilité,, dit-il à Rosa, c’est
une question d’honneur. Au contraire il voulut montrer qu’il faisait toujours
confiance à l’assassin, de la Cruz, par exemple en le nommant capitaine de
l’équipe de polo de Festancia. Mais après la mort du Vautour, Don Enrique
ne fut plus jamais le même. Il se fatiguait de plus en plus facilement, et ne
s’intéressait plus à rien même pas aux oiseaux. Les choses commencèrent à
ne plus tourner rond à Los Alamos, d’abord imperceptiblement, puis
franchement. Les hommes en costume blanc revinrent et personne ne les
chassa. Quand Rosa Diamond attrapa le typhus, beaucoup à Festancia y
virent une allégorie du déclin du vieux domaine.

Qu’est-ce que je fais ici, se disait Gibreel inquiet, debout devant Don
Enrique dans le bureau du propriétaire, tandis que Rosa Diamond rougissait
derrière son mari, je suis à la place de quelqu’un. Grande confiance en toi,
disait Henry, pas en anglais mais Gibreel comprenait quand même. – Ma
femme doit faire un voyage en voiture pour sa convalescence et tu vas
l’accompagner… Mes responsabilités à Los Alamos m’empêchent de partir.
Il faut que je dise quelque chose, mais quoi, et quand il ouvrit la bouche les
mots étrangers sortirent, c’est un honneur, Don Enrique, claquement de
talons, demi-tour, sortie.

Dans sa faiblesse de quatre-vingt-neuf ans Rosa Diamond se mit à rêver


sa plus belle histoire, celle qu’elle avait gardée pendant plus d’un demi-
siècle, et Gibreel suivait son His-pano-Suiza à cheval, allant d’estancia en
estancia, à travers une forêt d’arayanas, au pied de la Cordillère, s’arrêtant
dans des demeures grotesques construites dans le style des châteaux
écossais ou des palais indiens, visitant le domaine de Mr Cadwallader
Evans, qui avait sept femmes bien contentes de n’être de service qu’une
nuit par semaine, et le territoire du célèbre MacSween qui s’était amouraché
des idées en provenance d’Allemagne, et qui faisait flotter au-dessus de son
estancia un drapeau rouge au centre duquel on pouvait voir dans un cercle
blanc une croix noire crochue. C’est dans l’estancia MacSween qu’ils
découvrirent le lac et que, pour la première fois, Rosa vit l’île blanche de
son destin, elle insista pour aller y faire un pique-nique, sans la bonne ni le
chauffeur, elle n’emmena que Martin de la Cruz pour tenir les rames et
étaler une nappe rouge sur le sable blanc et lui servir les mets et le vin.

Blanc comme la neige, rouge comme le sang, noir comme l’ébène.


Tandis qu’elle s’étendait en robe noire et corsage blanc, sur la nappe rouge
elle-même étendue sur le blanc, tandis que Martin (également vêtu de noir
et de blanc) versait du vin rouge dans le verre que tenait sa main gantée de
blanc – alors, à son grand étonnement, merde, tandis qu’il lui prenait la
main et l’embrassait – il se passa quelque chose, tout se brouilla, en une
minute ils se retrouvèrent étendus sur la nappe rouge, ils roulèrent, et les
fromages, la charcuterie, les salades et les pâtés furent écrasés sous le poids
de leur désir, et quand ils revinrent à l’Hispano-Suiza ils ne purent
dissimuler ce qui s’était passé au chauffeur et à la bonne, à cause des taches
de graisse sur leurs vêtements -alors que, la minute suivante, elle se refusait
à lui, sans cruauté mais tristement, elle reprenait sa main avec un petit signe
de tête, non, il se levait, s’inclinait et se retirait, laissant sa vertu et son
déjeuner intact – les deux possibilités ne cessaient d’alterner dans sa tête
tandis que Rosa agonisante s’agitait sur son lit, l’a-t-elle-fait-ne-1 a-t-elle-
pas-fait, et composait la dernière version de l’histoire de sa vie, incapable
de décider laquelle elle choisissait comme vérité.

« Je deviens fou, pensait Gibreel. Elle meurt, mais je perds la raison. » La


lune se levait, et seule la respiration de Rosa troublait le silence de la pièce :
elle ronflait en inspirant et expirait lourdement, avec de petits grognements.
Gibreel essaya de se lever de son fauteuil, et n’y parvint pas. Même dans les
intervalles qui séparaient les visions son corps restait incroyablement lourd.
Comme si on lui avait posé un rocher sur la poitrine. Et quand les images
arrivaient, elles restaient confuses, de telle façon qu’à un moment il se
retrouva dans le grenier à foin à Los Alamos, en train de faire l’amour avec
elle tandis qu’elle susurrait son nom, Martin de la Croix – et l’instant
d’après elle l’ignorait au grand soleil sous l’œil attentif d’une certaine
Aurora del Sol – et il était impossible de distinguer le souvenir des désirs,
ou la reconstruction coupable de la vérité confessée -parce que même sur
son lit de mort Rosa Diamond ne savait pas comment regarder son histoire
dans les yeux.

La lumière de la lune entra dans la chambre. Quand elle éclaira le visage


de Rosa, il eut l’impression qu’elle le traversait et effectivement Gibreel
commença à apercevoir le dessin des broderies sur la taie d’oreiller. Puis il
vit Don Enrique et son ami le censeur puritain, le docteur Babing-ton,
debout sur le balcon, solides comme des rocs. Il se rendit compte qu’au fur
et à mesure que les apparitions gagnaient en clarté, Rosa de son côté
disparaissait, s’effaçait, prenant la place, pourrait-on dire, des fantômes. Et
parce qu’il avait compris que les manifestations dépendaient de lui, son mal
de ventre, sa lourdeur de pierre, il eut peur aussi pour sa vie.

« Vous avez voulu que je falsifie le certificat de décès, disait le docteur


Babington. Je l’ai fait au nom de notre vieille amitié. Mais j’ai eu tort ; et
j’en vois le résultat. Vous avez hébergé un assassin, et c’est, peut-être, votre
conscience qui vous ronge. Retournez chez vous, Enrique. Rentrez, et
emmenez cette femme avec vous, avant qu’il n’arrive quelque chose de
pire.

— Je suis chez moi, dit Henry Diamond. Et je n’aime pas votre façon de
parler de ma femme.

— Quel que soit l’endroit où s’installent les Anglais, ils ne quittent jamais
l’Angleterre, dit le docteur Babington, en s’effaçant dans la lumière de la
lune. À moins de tomber amoureux, comme Dona Rosa. »

Un nuage cachait la lune, et maintenant que le balcon était vide Gibreel


Farishta réussit enfin à se lever de son fauteuil et à se mettre debout. En
marchant il eut l’impression de traîner un boulet, néanmoins il atteignit la
fenêtre. Dans toutes les directions, aussi loin qu’il pouvait voir, il y avait
des chardons géants agités par le vent. Là où il y avait eu la mer s’étendait
maintenant un océan de chardons, jusqu’à l’horizon, hauts comme un
homme. Il entendit la voix désincarnée du docteur Babington murmurer à
son oreille : « La première invasion de chardons depuis cinquante ans. Le
passé, semble-t-il, est de retour. » Il vit une femme qui courait pieds nus
dans cette végétation épaisse et ondulante, une femme aux cheveux noirs
défaits. « C’est de sa faute, dit la voix claire de Rosa derrière lui. Après
l’avoir trompé avec le Vautour, elle a fait de lui un assassin. Ensuite il n’a
plus voulu la voir. Oh, c’est vraiment de sa faute. Très dangereuse celle-là.
Très. » Gibreel perdit Aurora del Sol de vue dans les chardons ; un mirage
en cachait un autre.

Il sentit que quelque chose le saisissait par-derrière, le faisait tourner et


l’allongeait sur le dos. Il ne vit personne, mais Rosa Diamond s’était
redressée dans son lit, le regardait les yeux grands ouverts, lui faisant
comprendre qu’elle avait abandonné tout espoir de s’accrocher à la vie, et
qu’elle avait besoin de lui pour aller au bout de sa dernière révélation.
Comme avec l’homme d’affaires de ses rêves, il se sentait désemparé,
ignorant… cependant elle semblait savoir tirer des images de lui. Il vit un
cordon brillant qui les reliait l’un à l’autre, de nombril à nombril.

Puis il se trouva au bord d’un étang dans l’infini des chardons, laissant
boire son cheval, et elle arriva sur sa jument. Puis il la prit dans ses bras, il
défit ses vêtements et ses cheveux, et ils firent l’amour. Puis elle chuchota,
comment peux-tu m’aimer, je suis tellement plus âgée que toi, et il la
rassura.

Puis elle se leva, se rhabilla, s’en alla à cheval, tandis qu’il restait là, le
corps langoureux et chaud, sans apercevoir la main de femme qui sortait des
chardons et prenait son poignard à manche d’argent…

Non ! Non ! Non, pas comme ça !

Puis elle arrivait près de lui au bord de l’étang, et à l’instant où elle


descendait de cheval en le regardant nerveusement, il se jetait sur elle, il lui
disait qu’il ne supporterait pas ses refus plus longtemps, ils tombaient
ensemble sur le sol, elle hurlait, il lui arrachait ses vêtements, et ses mains,
qui lui griffaient le corps, touchaient au manche d’un poignard…

Non ! Non, jamais, non ! Comme ça : voilà !

Puis tous deux faisaient l’amour, tendrement, avec de douces caresses ;


puis un troisième cavalier entrait dans la clairière au bord de l’étang, et les
amants s’arrachaient l’un à l’autre ; puis Don Enrique sortait un petit
pistolet et visait le cœur de son rival -

— et il sentait Aurora lui poignarder le cœur, encore et encore, celui-ci


pour Juan, et celui-ci pour m’avoir abandonnée, et celui-ci pour ta putain de
luxe anglaise -

— et il sentait le poignard de sa victime lui entrer dans le cœur, tandis que


Rosa le poignardait, une fois, deux fois, encore -

— et quand la balle de Henry l’avait tué, FAnglais prenait le poignard du


mort et retournait le couteau dans la plaie béante.
À ce moment-là, Gibreel s’évanouit en hurlant.

Quand il revint à lui la vieille femme parlait toute seule dans son lit, si
doucement qu’il la comprenait à peine. « Le pampero s’est levé, le vent du
sud-ouest, renversant les chardons. C’est alors qu’ils l’ont trouvé, ou était-
ce avant. » Fin de l’histoire. Comment Aurora del Sol cracha au visage de
Rosa Diamond lors des funérailles de Martin de la Cruz. Comment on
décida de n’accuser personne du meurtre, à condition que Don Enrique
retourne immédiatement en Angleterre avec Dona Rosa. Comment ils
prirent le train à la gare de Los Alamos et les hommes en costume blanc,
avec des borsalinos, se tenaient sur le quai pour s’assurer qu’ils partaient
vraiment. Comment, quand le train se mit en marche, Rosa Diamond ouvrit
son sac de voyage à côté d’elle, et dit sur un ton de défi, j’ai emporté
quelque chose. Un petit souvenir. Et elle défit un paquet enveloppé de tissu
et montra un poignard de gaucho au manche d’argent.

« Henry est mort le premier hiver de notre retour. Il ne s’est plus rien
passé. La guerre. Fin. » Elle marqua une pause. « Être réduit à ça après
avoir vécu dans cette immensité. Ce n’est pas supportable. » Puis, après un
petit silence : « Tout se rétrécit. »

La lumière de la lune changea, et Gibreel sentit qu’on lui enlevait un


poids de sur la poitrine, si rapidement qu’il pensa pouvoir s’envoler vers le
plafond. Rosa Diamond reposait immobile, les yeux fermés, les bras sur la
courtepointe de patchwork. Elle semblait : normale. Gibreel se rendit
compte que plus rien ne l’empêchait de franchir le seuil.

Il descendit l’escalier prudemment, les jambes encore peu sûres ; il trouva


le lourd pardessus qui avait appartenu à Henry Diamond, et son chapeau
gris dans lequel sa femme avait cousu le nom de Don Enrique de sa propre
main ; et il s’en alla, sans se retourner. Dehors le vent lui arracha son
chapeau et l’envoya rouler sur la plage. Il se lança à sa poursuite, le
rattrapa, l’enfonça sur sa tête. À nous deux, Londres. Il avait la ville dans
sa poche : le plan de Londres, la métropole écornée, de A à Z.

« Que faire ? se disait-il. Téléphoner ou non ? Non, je vais arriver, je vais


sonner et je vais dire, ma chérie, ton vœu est exaucé, du lit de la mer à ton
lit, il me faut plus qu’un accident d’avion pour m’empêcher de venir te voir.
-D’accord, peut-être pas ces mots-là, mais quelque chose comme ça. – Oui.
La surprise est la meilleure politique. Allie bibi, coucou ! »

Puis il entendit chanter. Cela venait du hangar à bateaux avec le pirate


borgne peint sur le mur, une chanson étrangère, mais familière : une
chanson que Rosa Diamond fredonnait souvent, et la voix, aussi, lui était
familière, bien qu’un peu différente, moins tremblante ; plus jeune. La
porte du hangar à bateaux, inexplicablement ouverte, battait au vent. Il se
dirigea vers la chanson.

« Enlève ton manteau », dit-elle. Elle était vêtue comme le jour de l’île
blanche : jupe et bottes noires, corsage de soie blanche, tête nue. Il étendit
le manteau sur le sol du hangar à bateaux, la doublure rouge luisant dans
l’espace réduit éclairé par la lune. Elle s’étendit dans le désordre d’une vie
anglaise, des piquets de cricket, un abat-jour jauni, des vases ébréchés, une
table pliante, des malles ; et elle leva le bras vers lui. Il s’étendit à côté
d’elle.

« Comment peux-tu m’aimer ? murmura-t-elle. Je suis tellement plus âgée


que toi. »
3
Quand ils lui baissèrent son pyjama dans le car de police sans fenêtres et
qu’il vit les boucles épaisses qui lui recouvraient les cuisses, Saladin
Chamcha s’effondra pour la deuxième fois de la nuit ; cependant, il se mit à
ricaner de façon hystérique, gagné, peut-être, par l’hilarité de ceux qui
l’avaient arrêté. Les trois officiers du service d’immigration étaient
particulièrement de bonne humeur, et c’était l’un d’eux – le type qui roulait
les yeux et qui s’appelait Stein -qui avait « déculotté » Saladin avec un cri
joyeux : « On ouvre. On va voir ce que tu as dans le pantalon ! » On arracha
le pyjama à rayures rouges et blanches à Chamcha qui protestait, allongé
par terre, deux policiers lui tenant chacun un bras et la botte d’un cinquième
lui écrasant la poitrine, et personne n’entendait ses cris dans la rigolade
générale. Ses cornes heurtaient continuellement quelque chose, la
carrosserie, le sol nu ou le tibia d’un policier – et dans ce dernier cas le
policier naturellement en colère lui donnait une paire de gifles – et il ne se
souvenait pas d’avoir jamais été aussi malheureux. Néanmoins, quand il vit
ce qui se trouvait sous son pyjama d’emprunt, il laissa échapper un
ricanement incrédule.

En se couvrant de poils, ses cuisses étaient également devenues


anormalement grosses et puissantes. Les poils s’arrêtaient sous les genoux,
et ses jambes s’amincissaient en mollets durs, osseux, presque sans chair, se
terminant par deux sabots fendus et brillants, comme ceux de n’importe
quel bouc. Saladin fut surpris également par la vue de son propre phallus,
énormément grossi et honteusement en érection, un organe qu’il avait bien
du mal à reconnaître comme le sien. « Qu’est-ce que c’est que ça ? plaisanta
Novak -l’ancien siffleur – en le pinçant. Un de nous te plaît, peut-être ? »
Sur ce, l’officier « gémisseur » de l’immigration, Joe Bruno, se donna une
claque sur la cuisse et fila un coup de coude dans les côtes de Novak en
criant : « Avec un truc comme ça, c’est pas lui qui devrait porter les cornes.
» « J’ai pigé », hurla à son tour Novak, tandis que son poing cognait
accidentellement les testicules récemment gonflés de Saladin. « He ! He ! »
hurla Stein, en pleurant de rire. « Écoutez la meilleure… il veut nous rendre
chèvres. »
Et les trois hommes, répétant « les cornes… nous rendre chèvres », se
tombèrent dans les bras en beuglant de joie. Chamcha voulait parler, mais il
avait peur que sa voix ait mué en bêlement, et, en outre, la botte du policier
se faisait de plus en plus lourde sur sa poitrine et il aurait eu bien du mal à
articuler un mot. Ce qui stupéfiait Chamcha, c’était qu’une situation qui lui
semblait totalement aberrante et sans précédent – sa métamorphose en
diablotin surnaturel -puisse être considérée par les autres comme le fait le
plus banal et le plus quotidien. « Je ne suis pas en Angleterre », se dit-il, ni
pour la première ni pour la dernière fois. Comment cela se pourrait-il, après
tout ; dans ce pays modéré et de bon sens où y avait-il place pour un car de
police à l’intérieur duquel de tels événements pouvaient se dérouler ? Il en
arriva donc à la conclusion qu’il était bien mort dans l’explosion de l’avion
et que tout ce qui avait suivi faisait partie d’une autre vie. Si tel était le cas,
son ancien refus de l’Éternel commençait à sembler passablement stupide. -
Mais, dans tout cela, où y avait-il un signe de l’Être Suprême, bienveillant
ou malveillant ? Pourquoi le Purgatoire, ou l’Enfer, ou ce lieu quel qu’il
soit, ressemblait-il tant au Sussex des récompenses et des fées que
connaissaient tous les écoliers ? – Peut-être, se dit-il, qu’il n’avait pas
vraiment péri dans l’accident du Bostan, mais qu’il délirait, gravement
blessé, dans un hôpital. Cette explication lui plut, en particulier parce
qu’elle démentait un certain coup de téléphone nocturne, et une voix
d’homme qu’il essayait, sans succès, d’oublier… Le coup de pied qu’il
reçut dans les côtes fut assez douloureux et assez réaliste pour le faire
douter de telles théories sur les hallucinations. Il fixa à nouveau son
attention sur la réalité, sur ce présent comprenant un car de police bien
fermé avec trois officiers du service d’immigration et cinq policiers, son
seul univers pour le moment. Un univers de peur.

Novak et les autres avaient perdu leur belle humeur. « Animal », lui cria
Stein en lui administrant une série de coups de pied, et Bruno ajouta : «
Vous êtes tous les mêmes. On ne peut s’attendre à ce que les animaux soient
civilisés. Hein ? » Et Novak reprit : « On parle d’hygiène personnelle, petit
salaud. »

Chamcha ne comprenait pas ce qui se passait. Il remarqua alors un grand


nombre de petites boules molles sur le sol du panier à salade. Il se sentit
envahi par l’amertume et la honte. Il lui semblait que ses fonctions
naturelles devenaient caprines. Quelle humiliation ! C’était un homme
cultivé – il avait fait assez d’efforts pour ça ! Une telle dégradation pouvait
convenir à la racaille des villages du Sylhet ou aux ateliers de réparation de
bicyclettes de Gujranwala, mais il était d’une autre trempe ! « Mes chers
amis », commença-t-il, essayant de faire preuve d’autorité, ce qui se révélait
fort difficile dans une position aussi peu digne, allongé sur le dos, les sabots
écartés, au milieu de ses excréments, « mes chers amis, vous devriez vous
rendre compte de votre erreur, avant qu’il soit trop tard. »

Novak mit la main derrière l’oreille. « Qu’est-ce que c’est ? Ce bruit ? »


demanda-t-il en regardant autour de lui, et Stein répondit, « Va savoir. » « Je
vais te dire à quoi ça ressemblait », répliqua Joe Bruno, et il plaça ses mains
autour de sa bouche et bêla : « Mée-mée-mée ! » Tous les trois éclatèrent de
rire une nouvelle fois, et Saladin resta incapable de savoir s’ils l’insultaient
ou si ses cordes vocales avaient été touchées elles aussi, comme il le
redoutait, par cette démoniaquerie macabre qui l’avait surpris sans le
moindre avertissement. Il recommença à frissonner. Il faisait extrêmement
froid.

L’officier Stein, qui semblait être le chef, au moins du trio, en revint


brusquement au problème des saletés qui roulaient par terre. « Dans ce
pays, informa-t-il Saladin, on nettoie quand on a sali. »

Les policiers le relâchèrent et le mirent de force à genoux. « Il a raison, dit


Novak. Nettoie. » Joe Bruno posa sa grosse main sur la nuque de Chamcha
et lui baissa la tête vers le sol couvert de crottes. « Vas-y, dit-il d’une voix
aimable. Plus vite tu t’y mets, plus vite tu auras fini. »

Tout en accomplissant (il n’avait pas le choix) le dernier et le plus bas des
rites de son humiliation non méritée – ou, pour dire les choses autrement, au
fur et à mesure que les circonstances de sa vie miraculeusement épargnée
devenaient de plus en plus infernales et absurdes – Saladin Chamcha
remarqua que les trois officiers du service d’immigration n’avaient plus un
air ni un comportement aussi bizarres qu’au début. Tout d’abord, ils
n’avaient plus la moindre ressemblance. Stein, que ses collègues appelaient
« Mack » ou « Jockey », se révéla être un gros bonhomme costaud avec un
nez épais en patate ; il avait un accent exagérément écossais. « C’est ben ça
», remarqua-t-il d’un ton approbateur tandis que Chamcha mâchait
misérablement. « Un acteur, que t’as dit ? J’aime ben regarder un brave gars
qui joue. »

Cette observation incita Novak – c’est-à-dire « Kim » -qui avait


maintenant une pâleur inquiétante, un visage décharné et ascétique comme
celui des icônes médiévales, et un froncement de sourcils qui semblait
indiquer un profond tourment intérieur, à se lancer dans une brève
péroraison sur ses vedettes préférées de soap opéras et de jeux télévisés,
tandis que Bruno, qui aux yeux de Chamcha semblait devenu soudain
excessivement beau, les cheveux luisants de gel coiffes avec une raie au
milieu, leur couleur sombre contrastant fortement avec la barbe plus claire –
Bruno, le plus jeune des trois, dit d’un air provocant que le spectacle qu’il
préférait regarder, c’étaient les filles, en ce moment, c’est mon truc. Alors
les trois officiers se mirent à se raconter des anecdotes pleines de sous-
entendus, mais quand les cinq policiers voulurent se joindre à eux, ils
prirent un air grave et les remirent à leur place. « Les enfants ne parlent pas
à table », leur rappela Stein.

Pendant ce temps Chamcha avait de violents haut-le-cœur devant son


repas, et s’efforçait de ne pas vomir, car il savait qu’une telle erreur ne
ferait que prolonger son supplice. Il rampait sur le plancher du car de
police, à la recherche des crottes de sa torture qui roulaient d’un côté et de
l’autre, et les policiers, ayant besoin de sauver la face à cause de la
frustration créée par la rebuffade des officiers du service d’immigration, se
mirent à maltraiter Saladin et à lui tirer les poils de la croupe pour accentuer
sa déconvenue et sa déconfiture. Puis, sur un air de défi, les cinq policiers
se lancèrent dans leur propre version de la conversation des officiers, et
analysèrent les mérites des différentes vedettes de cinéma, de joueurs de
fléchettes, de catcheurs professionnels et ainsi de suite ; mais parce que le
mépris de « Jockey » Stein les avait mis de mauvaise humeur, ils furent
incapables de maintenir le niveau d’abstraction intellectuelle de leurs
supérieurs, et ils finirent par se chamailler sur les mérites respectifs des
avants des Têtes Brûlées de Tottenham au début des années soixante, et du
puissant ailier de Liverpool aujourd’hui – les supporters de Liverpool
exaspérèrent les fans des Têtes Brûlées en prétendant que le grand Danny
Blanchefleur était un joueur « de luxe », de la gonflette, avec un nom de
fleur et une nature de pédé ; – à quoi la claque offensée répondit en hurlant
qu’à Liverpool les pédés c’étaient les supporters, que ceux des Têtes
Brûlées pouvaient les casser en deux, les bras attachés dans le dos.
Evidemment tous les policiers connaissaient bien les techniques des
hooligans du football, parce qu’ils avaient passé de nombreux samedis, le
dos tourné au terrain, à surveiller les spectateurs dans les différents stades
du pays, et quand la discussion s’échauffa vraiment ils souhaitèrent
démontrer à leurs collègues ce qu’ils entendaient exactement par « casser en
deux », « écraser les couilles », « baston », etc. Les deux factions en colère
se lancèrent des regards furieux puis, tous ensemble, les policiers se
retournèrent pour contempler la personne de Saladin Chamcha.

Eh bien, le tapage devint de plus en plus fort dans le car de police – et à la


vérité il faut dire que Chamcha y était pour quelque chose, parce qu’il avait
commencé à couiner comme un cochon –, et les jeunes bobbies cognaient et
frappaient différentes parties de son anatomie, se servant de lui à la fois
comme cobaye et comme soupape de sécurité, et malgré leur excitation ils
restaient prudents et limitaient leurs coups aux parties les plus molles et les
plus charnues de son individu pour diminuer les risques de fractures et de
bleus ; et quand Jockey, Kim et Joey virent ce que faisaient leurs cadets, ils
choisirent d’être tolérants, parce qu’il faut bien que les jeunes s’amusent.

En outre, toutes ces discussions sur la surveillance avaient amené Stein,


Bruno et Novak à aborder des sujets de poids, et maintenant, le visage grave
et la voix raisonnable, ils parlaient de la nécessité, à notre époque, d’une
augmentation de l’observation, pas seulement au sens de « regarder en tant
que spectateur », mais de « vigilance » et de « surveillance ». Stein déclara
que l’expérience des jeunes policiers était particulièrement bienvenue :
surveiller la foule, pas la partie. « Une vigilance étemelle est le prix de la
liberté », proclama-t-il.

« Iiik, cria Chamcha incapable de ne pas l’interrompre. Aargh, unnh,


ouwou. »

Ensuite un curieux détachement s’abattit sur Saladin. Il ne savait


absolument plus depuis combien de temps ils roulaient dans le panier à
salade depuis la chute de l’état de grâce, et il n’aurait pu dire non plus s’ils
approchaient de leur destination, même si le bourdonnement de ses oreilles
devenait de plus en plus fort, ce bruit de pas fantomatiques de grand-mère,
ellehoenne déèreheuesse, Londres. Les coups qui pleuvaient lui semblaient
maintenant aussi doux que des caresses d’amour ; la vision grotesque de
son corps métamorphosé ne l’effrayait plus ; même les dernières crottes de
bouc ne soulevaient plus son estomac malmené. Il restait accroupi,
insensible, dans son univers réduit, essayant de se faire le plus petit
possible, dans l’espoir de disparaître entièrement et de retrouver la liberté.

La discussion sur les techniques de surveillance avait permis aux officiers


du service d’immigration et aux policiers de se retrouver et de combler la
brèche causée par les paroles de reproche de Stein le puritain. Chamcha,
l’insecte sur le plancher du car de police, entendait, comme à travers un
brouillage téléphonique, les voix lointaines de ceux qui l’avaient arrêté
parler avec passion de la nécessité d’équipe-mements vidéo
supplémentaires lors des manifestations publiques et des avantages de
l’informatisation des renseignements, et, ce qui semblait être en totale
contradiction, de l’efficacité d’un mélange plus riche dans la mangeoire des
chevaux la veille d’un grand match, parce que les intestins équins dérangés
arrosaient les supporters de crottin ce qui les rendait violents, alors là on
peut vraiment leur rentrer dedans, pas vrai ? Incapable de faire de cet
univers de feuilletons télé, de match-du-jour, de cape et d’épée un tout
cohérent, Chamcha ferma les oreilles aux bavardages et écouta le bruit des
pas dans sa tête.

Puis tout se déclencha.

« Interrogez l’ordinateur ! »

Trois officiers du service d’immigration et cinq policiers se turent quand


la créature puante se dressa et hurla dans leur direction. « Qu’est-ce qu’il a
? » demanda la plus jeune des policiers – un des supporters de Tottenham –
perplexe. « Je lui en file une autre ? »

« Je m’appelle Salahuddin Chamchawala, nom professionnel Saladin


Chamcha, ânonna le demi-bouc. Je suis membre du Syndicat des Acteurs,
de l’Association Automobile et du Garrick Club. Le numéro
d’immatriculation de ma voiture est le suivant. Interrogez l’ordinateur. S’il
vous plaît.
— Tu te moques de qui ? » lui demanda un des supporters de Liverpool,
mais lui aussi semblait s’interroger. « Regarde-toi. Tu n’es qu’un pauvre
bouc de métèque. Sala-quoi ? C’est pas un nom d’Anglais, ça. »

Chamcha retrouva une étincelle de colère enfouie en lui. « Et eux ? »


demanda-t-il en montrant les officiers du service d’immigration d’un signe
de tête. « Je n’ai pas l’impression qu’ils soient vraiment anglo-saxons. »

Pendant un instant il eut l’impression qu’ils allaient lui tomber dessus et


lui arracher les membres un à un, pour le punir de sa témérité, mais
finalement Novak l’officier à la tête comme un crâne lui donna quelques
gifles tout en répondant, « Je suis de Weybridge, pauvre con. Mets-toi ça
dans la tête : Weybridge, où habitaient les sacrés Beatles. » Stein dit : « Il
vaudrait mieux vérifier. » Trois minutes et demie plus tard, le panier à
salade s’arrêta et trois officiers du service d’immigration, cinq policiers et
un chauffeur de la police se réunirent en cellule de crise – c’est le merdier
intégral – et Chamcha remarqua que, dans leur nouvelle disposition
d’esprit, tous les neuf avaient commencé à se ressembler, la tension et la
peur les rendaient égaux et identiques. Il ne mit pas longtemps non plus à
comprendre que la consultation de l’Ordinateur de la Police Nationale, qui
l’avait immédiatement reconnu comme Citoyen Britannique de première
catégorie, n’avait pas amélioré sa situation, mais qu’au contraire elle l’avait
mis dans un danger encore plus grand.

— On pourrait dire – proposa l’un des neuf – qu’on l’a trouvé sur la
plage. – Ça ne marchera pas – répondit un autre, à cause de la vieille et de
l’autre connard. – Alors il a résisté à la force publique au cours de son
arrestation, il s’est débattu et dans l’altercation qui a suivi il s’est comme
évanoui. – Ou la vieille rombière était complètement gaga, personne ne la
comprenait, et l’autre type, jenesaisplussonnom, n’a pas dit un mot, et quant
à ce pauvre bougre, il n’y a qu’à le regarder, on dirait le diable, qu’est-ce
qu’il fallait qu’on fasse ? – Et puis il nous a claqué dans les pattes, alors
qu’est-ce qu’on pouvait faire, en toute justice, je vous le demande,
monsieur le président, on l’a emmené au contrôle médical du Centre de
Détention, pour les soins, suivis d’une garde à vue et d’un interrogatoire, en
fonction des graves présomptions qui pesaient sur lui ; qu’est-ce que vous
en pensez ? – À neuf contre un, mais la vieille chnoque et l’autre type n’ont
pas facilité les choses. – Écoutez, on mettra l’histoire au point tout à
l’heure, la première chose à faire, comme je n’arrête pas de le dire, c’est de
l’assommer.

— D’accord.

Chamcha se réveilla dans un lit d’hôpital avec des glaires verdâtres qui lui
sortaient des poumons. Il avait l’impression qu’on avait enfermé ses os dans
une glacière pendant longtemps. Il se mit à tousser, et quand la quinte se
termina dix-neuf minutes et demie plus tard, il se rendormit, un sommeil
léger et souffreteux, sans du tout s’être rendu compte de son
environnement. Quand il fit à nouveau surface, le visage amical d’une
femme lui souriait de façon rassurante. « Ça va aller tlès bien, dit-elle en lui
tapotant l’épaule. Tu as attlapé une bedite pneumonie, c’est tout. »

Elle se présenta comme sa kinésithérapeute, Hyacinth Phillips. Et elle


ajouta : « Je ne juge jamais quelqu’un su’ les appalences. Non monsieur. Ne
cloyez pas ça. »

Puis elle le fit rouler sur le côté, posa une petite boîte de carton près de ses
lèvres, souleva sa blouse blanche, retira ses chaussures, et sauta de façon
athlétique dans le lit à califourchon sur lui, comme s’il était un cheval à qui
elle voulait à tout prix faire traverser les paravents qui entouraient son lit
pour le conduire dans on ne sait quel genre de paysage métamorphosé. « Ce
sont les oldles du médecin, expliqua-t-elle. Deux séances de tlente minutes
pa’jou’. » Sans rien ajouter, elle se mit à le bourrer de coups violents au
milieu du corps, les poings légèrement serrés, mais évidemment experts.

Pour le pauvre Saladin, récemment sorti du passage à tabac dans le car de


police, cette nouvelle agression fut la goutte d’eau. Il se débattit sous ses
poings en hurlant : « Laissez-moi sortir ; est-ce qu’on a prévenu ma femme
? » L’effort provoqua une seconde quinte de toux qui dura dix-sept minutes
trois quarts et lui valut les remontrances de la kinésithérapeute, Hyacinth. «
Vous me faite peldle mon temps, dit-elle. Je déviais déjà avoir fini vot’
poumon dloit et j’ai à peine commencé. Tu vas êt’ sage ou non ? » Elle était
restée sur le lit, à califourchon au-dessus de lui, rebondissant tandis que son
corps se tordait sous elle, comme un cavalier de rodéo qui attend la sonnerie
des neuf secondes. Il reconnut sa défaite, et la laissa expulser les glaires
verdâtres de ses poumons enflammés. Quand elle eut fini il fut obligé de
reconnaître qu’il se sentait beaucoup mieux. Elle enleva la petite boîte de
carton à moitié pleine de glaires et lui dit gaiement, « Vous allez êt’ sul pied
tlès vite », puis rougissant de confusion, elle s’excusa, « Pardonnez-moi »,
et elle s’enfuit en oubliant de replacer les paravents.

« Il est temps de faire le point sur la situation », se dit-il. Un rapide


examen physique l’informa que sa nouvelle situation de mutant était restée
inchangée. Cela lui porta un coup au moral, et il se rendit compte qu’il avait
espéré à demi que le cauchemar aurait pris fin pendant son sommeil. Il
portait un nouveau pyjama étranger, cette fois d’un vert pâle uniforme,
assorti au tissu des paravents et à ce qu’il pouvait voir des murs et du
plafond de cet endroit anonyme et secret. Ses jambes se terminaient
toujours par d’affligeants sabots, et les cornes de sa tête étaient toujours
aussi pointues… une voix d’homme toute proche vint le déranger dans son
triste inventaire, elle criait d’une façon déchirante : « Est-il possible de
souffrir autant… ! »

« Que se passe-t-il ? » se demanda Chamcha, bien décidé à le savoir. Mais


maintenant il avait conscience de beaucoup d’autres bruits, aussi
dérangeants que le premier. Il avait l’impression d’entendre toutes sortes de
bruits d’animaux : les renâclements des taureaux, le babil des singes, même
des perroquets ou des perruches qui répétaient « Jacquot-jacquot ». Puis,
venant d’une autre direction, il entendit les grognements et les cris d’une
femme à la fin d’un accouchement douloureux ; suivis des hurlements d’un
nouveau-né. Pourtant, les cris de la femme ne s’arrêtèrent pas quand ceux
du bébé commencèrent ; ils redoublèrent même d’intensité, et quinze
minutes plus tard environ Chamcha entendit la voix d’un second enfant qui
se joignait à celle du premier. Les douleurs d’enfantement de la femme
refusèrent encore de s’arrêter, et à des intervalles de quinze à trente
minutes, pendant ce qui sembla une éternité, elle continua à ajouter de
nouveaux bébés au nombre déjà improbable d’enfants sortis de son ventre
comme une armée de conquérants.

Son nez l’informa que l’hôpital, ou quel que soit le nom de cet endroit,
commençait à puer ; des odeurs de jungle et de ferme se mêlaient à un
arôme riche, semblable à celui des épices exotiques qu’on fait revenir dans
du beurre -coriandre, cumin, cannelle, cardamome, clous de girofle. « C’en
est trop, pensa-t-il fermement. Il est temps d’éclaircir les choses. » Il lança
les jambes hors du lit, essaya de se mettre debout, et tomba immédiatement
par terre, absolument pas habitué à ses nouvelles pattes. Il lui fallut une
heure pour résoudre ce problème – il apprit à marcher en se tenant au lit et
en trébuchant jusqu’à ce qu’il ait confiance. À la fin, en chancelant encore,
il arriva jusqu’au paravent le plus proche ; le visage de Stein, l’officier du
service d’immigration, apparut, tel le Chat-du-Cheshire, entre deux
paravents à sa gauche, rapidement suivi du reste de sa personne, il referma
les paravents derrière lui avec une rapidité suspecte.

« Ça va ? demanda Stein avec un sourire toujours aussi large.

— Quand pourrai-je voir le médecin ? Quand pourrai-je aller aux toilettes


? Quand pourrai-je m’en aller ? » demanda Chamcha d’une seule traite.
Stein répondit calmement : le médecin n’allait pas tarder ; Miss Phillips
allait lui apporter un bassin ; il partirait dès qu’il irait mieux. « C’est bien de
votre part d’avoir attrapé ce truc aux poumons », ajouta Stein avec la
gratitude d’un auteur dont le personnage a résolu un problème technique
délicat sans qu’il s’y attende. « Ça rend l’histoire beaucoup plus
convaincante. On a l’impression que vous nous avez claqué dans les pattes
parce que vous étiez vraiment malade. On s’en souviendra tous les neuf.
Merci. » Chamcha resta sans voix. « Encore une chose, reprit Stein. La
vieille, Mrs Diamond. On l’a retrouvée raide morte dans son lit, et l’autre
monsieur avait totalement disparu. On n’élimine pas complètement la
possibilité de quelque chose de louche. »

« En conclusion, dit-il avant de disparaître pour toujours de la nouvelle


vie de Saladin, je vous conseillerais, Mr le Citoyen Saladin, de ne pas
prendre la peine de porter plainte. Vous me pardonnerez de vous parler
franchement, mais avec vos toutes petites cornes et vos grands sabots, vous
ne faites pas un très bon témoin. Bien le bonjour. » Saladin Chamcha ferma
les yeux et quand il les rouvrit son bourreau avait pris les traits de
l’infirmière et kinésithérapeute, Hyacinth Phillips. « Poulquoi voulez-vous
malcher ? demanda-t-elle. Si vous voulez quelque chose, vous n’avez qu’à
me demander, Hyacinth, et on allangela ça. »

« Psst. »
Cette nuit-là, dans la lumière verdâtre du mystérieux établissement,
Saladin fut réveillé par un sifflement venu tout droit d’un bazar indien.

« Psst. Belzébuth. Réveillez-vous. »

Debout devant Chamcha se tenait une créature si inimaginable que


Chamcha voulut enfouir sa tête sous les draps ; mais il ne le put, car il
n’était pas lui-même… ? « Vous avez raison, dit la créature. Vous voyez,
vous n’êtes pas seul. »

Il avait un corps entièrement humain, mais la tête était celle d’un tigre
féroce, avec une triple rangée de dents. « Les gardiens de nuit
s’assoupissent souvent, expliqua-t-il. Ainsi nous pouvons nous parler. »

À ce moment-là une voix venant d’un des lits – Chamcha savait que des
paravents isolaient chaque lit – poussa un long cri : « Est-il possible de
souffrir autant ! » et l’homme-tigre ou manticore, comme il s’appelait,
grogna exaspéré. « Ce pauvre Epoumona Lisa, s’écria-t-il. Ils l’ont
seulement rendu aveugle.

— Qui a fait quoi ? demanda Chamcha inquiet.

— Le problème, continua le manticore, c’est de savoir si vous allez les


laisser faire. »

Saladin restait déconcerté. L’autre semblait insinuer que quelqu’un était


responsable de ces mutations – mais qui ? Comment ça ? – « Je ne
comprends pas, hasarda-t-il, qui faut-il accuser…»

Le manticore fit grincer ses trois rangées de dents avec un sentiment de


frustration évident. « Il y a une femme là-bas, dit-il, qui est maintenant
presque entièrement buffle. De robustes queues ont poussé à des hommes
d’affaires du Nigéria. Des estivants du Sénégal, qui ne faisaient rien d’autre
que changer d’avion, se sont transformés en serpents à la peau glissante.
Moi-même je suis la mode ; pendant des années j’ai été un mannequin
grassement payé, à Bombay, je présentais des quantités de costumes et de
chemises. Mais qui m’emploiera maintenant ? » Il éclata soudain en
sanglots inattendus. « Allez, allez, dit Saladin Chamcha machinalement.
Tout ira bien. J’en suis sûr. Courage. »

La créature se ressaisit. « Le problème, dit-il férocement, c’est que


certains ne vont plus supporter ça très longtemps. On va se tirer d’ici avant
qu’ils ne nous transforment en quelque chose de pire. Chaque nuit je sens
une autre partie de moi qui se modifie. Par exemple, j’ai continuellement
des vents… je vous demande pardon… vous voyez ce que je veux dire ? À
propos, essayez ça », il tendit à Chamcha un paquet de pastilles de menthe
extra-forte. « Elles vous rafraîchiront l’haleine. Je les ai eues en fraude par
un gardien.

— Mais comment s’y prennent-ils ? » Chamcha voulait savoir.

« Ils nous décrivent, chuchota l’autre d’un ton solennel. C’est tout. Ils ont
le pouvoir de la description et nous succombons aux images qu’ils
construisent.

— C’est difficile à croire, protesta Chamcha. Je vis ici depuis de


nombreuses années et ça n’est jamais arrivé auparavant…» Les mots
moururent sur ses lèvres parce qu’il vit le manticore le dévisager avec ses
petits yeux méfiants. « Combien d’années ? demanda-t-il. Comment ça se
fait ? -Vous êtes peut-être un indic, – Oui, c’est ça, un espion ? »

Juste à ce moment-là un long gémissement s’éleva à l’autre bout de la


salle. « Laissez-moi partir, hurla une voix de femme. Oh Jésus je veux m’en
aller. Jésus Marie il faut que je m’en aille, laissez-moi partir, oh mon Dieu,
Oh Jésus. » Un loup lubrique passa la tête entre les paravents de Saladin et
parla rapidement au manticore. « Voilà les gardiens, siffla-t-il. C’est encore
elle, Bertha de Verre.

— De verre… ? » demanda Saladin. « Sa peau s’est changée en verre »,


lui expliqua le manticore énervé, sans savoir qu’il donnait une réalité au
pire rêve de la vie de Chamcha. « Et ces salauds l’ont cassée. Elle ne peut
même plus aller aux toilettes. »

Une autre voix siffla dans la nuit verdâtre. « Nom de Dieu, femme. Fais
dans le bassin. »
Le loup entraînait le manticore. « Il est avec nous ou pas ? » Le manticore
haussa les épaules. « Il n’arrive pas à se décider, répondit-il. Il n’en croit
pas ses yeux, c’est son problème. »

Ils s’enfuirent en entendant les lourdes bottes des gardes.

Le lendemain il n’y eut aucun signe d’un médecin, ou de Pamela, et, dans
une confusion totale, Chamcha s’éveilla et s’endormit comme s’il ne fallait
plus considérer ces deux états comme opposés, mais comme se mêlant l’un
à l’autre pour créer une sorte de délire infini des sens… il rêva de la Reine,
il faisait tendrement l’amour au monarque. Elle était le corps de la Grande-
Bretagne, l’avatar de l’État, et il l’avait choisie, se fondait en elle, elle était
sa Bien-Aimée, la lune de ses délices.

Hyacinth arriva à son heure pour le chevaucher et le bourrer de coups, et


il se soumit sans rien dire. Mais quand elle eut fini elle lui murmura à
l’oreille : « Tu es avec les aut’ ? » et il comprit qu’elle appartenait elle aussi
à la grande conspiration. « Si tu en fais partie, tu peux m’inclure »,
s’entendit-il lui répondre. Elle hocha la tête, l’air satisfait. Chamcha sentit
qu’une douce chaleur l’envahissait et il se demanda s’il devait prendre le
petit poing fragile et néanmoins puissant de la kinésithérapeute ; mais alors
un cri vint de la direction de l’aveugle : « Ma canne, j’ai perdu ma canne. »

« Pauvre bougie », dit Hyacinth, et, enjambant Chamcha, elle fila vers
l’aveugle, ramassa sa canne, la restitua à son propriétaire, et revint vers
Saladin. « Allez, dit-elle. Je te vêlai cet aplem’ ; d’acco’, pas de ploblèmes

Il voulait qu’elle reste, mais elle était très affairée. « Je suis une femme
tlès plise, Mr Chamcha. Des choses à faile, des gens à voil. »

Après son départ il s’allongea et sourit pour la première fois depuis


longtemps. Il n’imaginait pas que sa métamorphose puisse continuer, parce
qu’il nourrissait de romantiques rêveries à propos d’une femme noire ; mais
avant même d’avoir pu formuler d’aussi complexes pensées l’aveugle d’à
côté se remit à parler.
« Je vous ai remarquée, l’entendit dire Chamcha. Je vous ai remarquée, et
je vous suis très reconnaissant pour votre gentillesse et votre
compréhension. » Saladin se rendit compte qu’il adressait son discours de
remerciement dans le vide où il croyait fermement que se trouvait la
kinésithérapeute. « Je ne suis pas quelqu’un qui oublie une bonne action.
Un jour, peut-être, je vous revaudrai ça, mais pour l’instant, sachez que je
m’en souviens, et avec affection, aussi…» Chamcha n’eut pas le courage de
lui dire elle n’est plus là, vieux, ça fait longtemps qu’elle est partie. Il
continua à écouter, malheureux, jusqu’à ce que le vieil homme pose une
question : « J’espère que, peut-être, vous vous souviendrez de moi ? Un peu
? De temps en temps ? » Un silence ; un rire sec ; le bruit d’un homme qui
s’assoit, lourdement, tout d’un coup. Et finalement, après une pause
interminable, une voix mélodramatique : « Oh, est-il possible de souffrir
autant ! »

Nous aspirons à la grandeur mais notre nature nous trahit, pensa Chamcha
; des clowns qui veulent des couronnes. L’amertume l’envahissait. Autrefois
j’étais plus léger, plus heureux, au chaud. Maintenant une eau noire coule
dans mes veines.

Toujours pas de Pamela. Tant pis. Cette nuit-là, il dit au manticore et au


loup qu’il était avec eux, entièrement.

La grande évasion eut lieu quelques nuits plus tard, quand les soins de
Miss Hyacinth Phillips eurent presque vidé les poumons de Saladin de leurs
glaires. C’était une opération à grande échelle, très bien organisée, ne
concernant pas seulement les malades de l’hôpital mais aussi les détenus,
comme les appelait le manticore, enfermés derrière les grillages du Centre
de Détention proche. N’étant pas un des grands stratèges de l’évasion,
Chamcha attendit simplement à côté de son lit comme on le lui avait dit
jusqu’à ce que Hyacinth vienne le prévenir, et ils s’enfuirent de ce service
de cauchemar pour retrouver le froid du clair de lune, et passèrent devant
des hommes ligotés et bâillonnés : leurs anciens gardiens. De nombreuses
silhouettes ténébreuses couraient dans la lueur de la nuit, et Chamcha
apercevait des êtres qu’il n’aurait jamais pu imaginer, des hommes et des
femmes qui étaient aussi en partie des plantes, ou des insectes géants, ou
même, parfois, construits partiellement de briques et de pierres ; des
hommes avec une corne de rhinocéros à la place du nez et des femmes avec
un cou aussi long que celui d’une girafe. Les monstres arrivèrent
rapidement, silencieusement, aux limites du Centre de Détention, où le
manticore et d’autres mutants aux dents acérées les attendaient à côté des
grands trous qu’ils avaient pratiqués dans les grillages, et ils sortirent,
libres, chacun dans sa direction, sans espoir mais aussi sans honte. Saladin
Chamcha et Hyacinth Phillips couraient côte à côte, ses sabots de bouc
résonnaient sur la chaussée : à l’est lui dit-elle, et ses pas remplacèrent le
bourdonnement de ses oreilles, à l’est à l’est à l’est, ils couraient par les
rues basses vers Londres.
4
Jumpy Joshi était devenu l’amant de Pamela Chamcha, « tout à fait par
hasard », dit-elle par la suite, la nuit où elle apprit la mort de son mari dans
l’explosion du Bostan, aussi, entendre la voix de Saladin, son vieux
camarade d’université, lui parler d’outre-tombe en plein milieu de la nuit,
articulant comme une formule les mots pardon, excusez-moi, c’est une
erreur – et, cela moins de deux heures après que Jumpy et Pamela, avec
l’aide de deux bouteilles de whisky, eurent joué au jeu de la bête à deux dos
– le mit dans une situation difficile. « C’était qui ? » demanda Pamela en se
retournant, encore à moitié endormie, avec un masque sur les yeux, et il
décida de lui répondre, « Un obsédé, ne t’inquiète pas », ce qui allait bien,
sauf qu’il resta seul à s’inquiéter, assis dans le lit, nu, et suçant, pour se
réconforter, comme il l’avait fait toute sa vie, le pouce de sa main droite.

C’était une petite personne avec des épaules comme un porte-manteau en


fil de fer et une immense capacité pour l’agitation nerveuse, ce que
traduisaient son visage blême et ses yeux enfoncés ; ses cheveux clairsemés
– pourtant encore très noirs et bouclés – que ses mains fébriles avaient si
souvent ébouriffes qu’ils en étaient maintenant totalement insensibles aux
brosses ou aux peignes, et qu’ils se dressaient dans tous les sens, donnant
constamment à leur propriétaire l’air de s’être réveillé en retard et de se
dépêcher ; et son rire haut perché, timide et trop modeste, mais hoquetant et
nerveux ; à cause de tout cela, on avait transformé son nom de Jamshed en
Jumpy2, surnom que tout le monde utilisait automatiquement, même ceux
qui venaient de faire sa connaissance ; tout le monde, sauf Pamela
Chamcha. La femme de Saladin, pensa-t-il, en suçant fiévreusement son
pouce. – Ou sa veuve ? – Ou, Dieu me garde, sa femme, après tout. Il se mit
à en vouloir à Chamcha. Revenir d’une tombe sous les eaux : à notre
époque, un événement si théâtral semblait presque indécent, un acte de
mauvaise foi.

Dès qu’il apprit la nouvelle, il se précipita chez Pamela, et la trouva les


yeux secs et très calme. Elle le conduisit dans son bureau en désordre sur
les murs duquel étaient accrochés des aquarelles représentant des roseraies
entre des affiches où l’on pouvait voir des poings fermés et lire Partido
Socialista, des photos d’amis et un groupe de masques africains, et elle se
fraya un chemin entre des cendriers et le journal Voice et des romans de
science-fiction féministes, et dit d’une voix neutre, « Ce qu’il y a
d’étonnant c’est que quand on me l’a dit j’ai pensé, eh bien, haussement
d’épaules, en vérité sa mort va faire un joli petit trou dans ma vie ». Jumpy,
au bord des larmes, et plein de souvenirs, s’arrêta net et agita les bras, ayant
l’air, dans son immense manteau noir et sans forme, et avec son visage pâle
et terrorisé, d’un vampire pris dans la lumière inattendue et horrible du jour.
Puis il aperçut les bouteilles de whisky vides. Pamela dit qu’elle avait
commencé à boire quelques heures plus tôt, et que depuis elle continuait
avec application et régularité, et le sérieux d’un coureur de fond. Il s’assit à
côté d’elle sur le canapé-lit bas et mou, et lui proposa de jouer le rôle d’un
stimulateur cardiaque. « Tout ce que tu veux », lui dit-elle, et elle lui passa
la bouteille.

Maintenant, assis dans le lit, suçant son pouce au lieu d’un goulot, son
secret et sa gueule de bois lui battant dans la tête de façon tout aussi
douloureuse (il n’avait jamais bu ni gardé de secrets), Jumpy sentait les
larmes lui monter aux yeux, et il décida de se lever pour aller faire un petit
tour. Il monta à l’étage, dans ce que Saladin appelait sa « tanière », un loft
immense éclairé par des vélux et des fenêtres qui donnaient sur des jardins
avec de vieux arbres, des chênes, des mélèzes, et même le dernier des
ormes qui avait échappé à l’épidémie. D’abord les ormes, maintenant nous,
se dit Jumpy. Les arbres étaient peut-être un avertissement. Il se secoua
pour chasser ces pensées morbides du petit matin, et s’assit sur le bureau
d’acajou de son ami. Une fois, lors d’une fête à l’université, il s’était assis
de la même façon sur le bord d’une table couverte de vin et de bière
renversés, à côté d’une fille émaciée en minijupe de dentelle noire, avec un
boa de plumes violettes et des paupières comme des casques d’argent,
incapable de trouver le courage de lui dire bonjour. Il se retourna finalement
vers elle et bredouilla quelques banalités ; elle lui jeta un regard de mépris
absolu et dit sans bouger ses lèvres laquées de noir, arrête les frais, vieux.
Cela l’avait troublé à tel point qu’il lui demanda d’une traite, pourquoi est-
ce que les filles de cette ville sont tellement mal élevées ?, et elle lui
répondit sans réfléchir, parce que la plupart des garçons sont comme toi.
Quelques instants plus tard, arriva Chamcha, empestant le patchouli, vêtu
d’un kurta blanc, la caricature même des mystères de l’Orient, et cinq
minutes plus tard la fille partait avec lui. Le salaud, se dit Jumpy Joshi
tandis que lui revenait l’ancienne amertume, il n’avait pas honte, il était prêt
à être tout ce qu’ils voulaient acheter, diseur-de-bonne-aventure en veste
indienne mendiant-dharma Hare-Krishna, moi j’aurais préféré mourir. Ce
mot l’arrêta net. Mourir. Regarde les choses en face, Jamshed, la vérité c’est
que les filles ne se sont jamais intéressées à toi, et le reste n’est qu’envie.
Oui, peut-être, reconnut-il à moitié, et puis après tout. Il est peut-être mort,
ajouta-t-il, et puis après tout, peut-être pas.

La chambre de Chamcha frappa l’intrus insomniaque par son côté


fabriqué et donc triste : la caricature d’une chambre d’acteur, pleine de
photos de collègues, de prospectus, de programmes encadrés, de photos de
tournage, de récompenses, de prix, de mémoires de vedettes, une chambre
achetée clef en main, au mètre, une imitation de la vie, le masque d’un
masque. Des bibelots partout : des cendriers en forme de piano, des pierrots
en porcelaine cachés sur des étagères de livres. Et partout, sur les murs, sur
les affiches de cinéma, dans la lueur de la lampe soutenue par un Éros de
bronze, dans le miroir en forme de cœur, suintant du tapis rouge sang,
dégouttant du plafond, le besoin d’amour de Saladin. Au théâtre tout le
monde s’embrasse et s’appelle ma chérie. La vie de l’acteur offre au
quotidien le simulacre de l’amour ; un masque peut se satisfaire, ou au
moins se consoler, avec l’écho de ce qu’il cherche. On voyait son désespoir,
se dit Jumpy, il ferait n’importe quoi, enfilerait n’importe quel costume
débile, prendrait n’importe quelle forme pour mériter un mot d’amour.
Saladin, qui n’avait aucun problème avec les femmes, voir plus haut.
Pauvre con. Même Pamela, avec sa beauté et son éclat, n’avait pas suffi.

À l’évidence, elle considérait qu’il avait passé les bornes. Quelque part
vers le fond de la deuxième bouteille de whisky elle posa la tête sur son
épaule et dit d’une voix pâteuse, « Tu n’imagines pas le soulagement de ne
pas avoir à se disputer à chaque fois qu’on dit ce qu’on pense. De ne pas se
trouver avec quelqu’un qui est toujours du bon côté. » Il attendit ; après une
pause, elle reprit. « Lui et sa Famille Royale, tu n’imaginerais pas. Le
cricket, le Parlement, la Reine. Il a toujours vu l’Angleterre comme une
carte postale. Il ne voulait pas regarder la réalité comme elle était. » Elle
ferma les yeux et laissa sa main se poser par hasard sur la sienne. « C’était
un vrai Saladin, dit Jumpy. Un homme qui avait une terre sainte à conquérir,
son Angleterre, celle dans laquelle il croyait Tu en faisais partie. » Elle
roula loin de lui et s’étendit sur les magazines, les papiers froissés, dans le
fouillis. « J’en faisais partie ? J’étais la putain de Grande-Bretagne elle-
même, oui. La bière chaude, les tartes aux fruits confits, le bon sens et moi.
Mais je suis aussi tout à fait réelle, J.J. ; vraiment réelle. » Elle tendit le bras
vers lui, l’attira vers sa bouche qui attendait, l’embrassa goulûment et
bruyamment d’une façon qui ne lui ressemblait pas. « Tu vois ce que je
veux dire ? » Oui, il voyait.

« Tu aurais dû l’entendre parler de la guerre des Malouines », dit-elle plus


tard, en se dégageant de ses bras et en jouant avec ses cheveux. « Il disait :
“Pamela, imagine qu’au milieu de la nuit tu entendes du bruit en bas, tu
descends voir et tu trouves un énorme type avec un fusil au milieu du salon,
qui te dit, remonte, qu’est-ce que tu ferais ?” Je lui ai dit, je remonterais. w
Eh bien, c’est comme ça. Des intrus chez soi. On ne peut pas le supporter.”
» Jumpy remarqua qu’elle serrait les poings et que ses articulations étaient
blanches. « Je lui ai dit, si tu veux te servir de ces putains d’images
domestiques, alors fais-le correctement. Ça ressemble à deux personnes qui
se disent propriétaires de la même maison, et l’un d’eux y est installé
illégalement, et alors, l’autre arrive avec un fusil. C’est à ça qu^ ça
ressemble. » « Ça c’est vraiment réel », dit Jumpy en hochant gravement la
tête. « C’est ça », elle lui donna une grande claque sur le genou. « C’est
vraiment comme ça, Mr. Vraiment Réel… c’est la vérité vraie.
Véritablement. Encore un verre. »

Elle se pencha vers le lecteur de cassettes et appuya sur un bouton. Mon


Dieu, pensa Jumpy, Boney M. ? S’il te plaît. Malgré ses attitudes de
professionnelle, la petite dame avait encore beaucoup à apprendre au sujet
de la musique. Ça y est, boumchicaboum. Puis, sans prévenir, il se mit à
pleurer, de vraies larmes provoquées par une émotion factice, par une
imitation disco de la douleur. C’était le psaume cent trente-sept, « Super
flumina ». La voix du roi David à travers les siècles. « Comment
chanterons-nous les chants de l'Éternel sur une terre étrangère ? »

« À l’école, j’ai été obligée d’apprendre les psaumes », dit Pamela


Chamcha, assise par terre, la tête posée sur le canapé-lit, les yeux fermés.
Sur les bords du fleuve de Baby-lone nous étions assis, oh oh nous
pleurions… elle arrêta la bande, se recula et se mit à réciter. « Si je t’oublie,
ô Jérusalem, que ma main droite m’oublie ; si je t’oublie, Jérusalem, que
ma langue s’attache à mon palais ; oui, si je ne te préfère pas Jérusalem
dans ma joie. »

Plus tard, dormant dans son lit, elle rêvait de son pensionnat religieux, des
matines et de l’office du soir, des psaumes, quand Jumpy se précipita dans
la chambre et la réveilla en la secouant, « Je n’en peux plus, il faut que je te
dise. Il n’est pas mort. Saladin : il est bien vivant nom de ^Dieu. »

Elle se réveilla tout à fait, enfonça les mains dans sa chevelure bouclée et
passée au henné, dans laquelle on commençait à apercevoir les premiers
cheveux blancs ; elle s’agenouilla, nue, sur le lit, les mains dans les
cheveux, incapable de bouger, jusqu’à ce que Jumpy ait fini de parler, et,
sans prévenir, elle se mit à le boxer, frappant sa poitrine et ses bras et ses
épaules et même son visage, aussi fort qu’elle le pouvait. Il s’assit à côté
d’elle sur le lit, ridicule dans sa chemise de nuit à volants, tandis qu’elle le
frappait ; il se laissait aller, recevait les coups, se soumettait. Quand elle
s’arrêta de le battre elle avait le corps couvert de sueur et il pensa qu’elle lui
avait peut-être cassé un bras. Elle s’assit à côté de lui, haletante, et ils
restèrent silencieux.

Le chien entra dans la chambre, l’air inquiet, et il vint à pas feutrés


donner la patte et lécher la jambe gauche de Pamela. Jumpy bougea,
prudemment. « Je croyais qu’on vous l’avait volé », finit-il par dire. Pamela
fit oui, mais, d’un signe de tête. « Les voleurs m’ont appelée. J’ai payé la
rançon. Maintenant il répond au nom de Gleen. Ça ne fait rien ; de toute
façon, je n’arrivais pas à prononcer Sher Khan correctement. »

Après un certain temps, Jumpy eut envie de parler. « Ce que tu viens de


dire, à l’instant, commença-t-il.

— Oh, mon Dieu !

— Non. Ça ressemble à quelque chose que j’ai fait moi-même. Peut-être


la chose la plus sensée que j’ai faite de ma vie. » Pendant l’été 1967, il avait
entraîné le Saladin « apolitique » de vingt ans à une manifestation contre la
guerre du Vietnam. « Une fois dans ta vie, Monsieur FOrgueilleux, je vais
te faire descendre à mon niveau. » Harold Wilson venait en visite officielle
en ville, et on avait organisé une manifestation contre le soutien du
gouvernement travailliste à l’engagement américain au Vietnam. Chamcha
y alla, « uniquement par curiosité, dit-il. Je veux voir comment les gens
prétendument intelligents se transforment en populace. »

Ce jour-là, il plut des cordes. Les manifestants se firent tremper à Market


Square. Jumpy et Chamcha, entraînés par la foule, se retrouvèrent coincés
contre les marches de l’hôtel de ville ; aux premières loges, dit Chamcha
avec une lourde ironie. À côté d’eux, il y avait deux étudiants déguisés en
assassins russes, avec des feutres, des pardessus et des lunettes noires, qui
portaient des boîtes à chaussures remplies de tomates trempées dans de
l’encre et sur lesquelles était écrit en grandes lettres bombes. Peu avant
l’arrivée du Premier ministre, l’un d’eux tapa sur l’épaule d’un policier et
lui dit : « Excusez-moi. Quand Mr. Wilson, soi-disant Premier ministre,
arrive dans grande voiture, pouvez-vous demander gentiment à lui de
baisser vitre pour que ami à moi puisse lui jeter bombes. » Le policier
répondit, « Ho, ho, monsieur. Très bien. Je vais vous dire. Vous pouvez lui
jeter des œufs, monsieur, ça ne me dérange pas. Et vous pouvez lui jeter des
tomates, monsieur, comme celles que vous avez dans cette boîte, peintes en
noir, et marquées bombes, parce que ça ne me dérange pas. Mais si vous lui
jetez quelque chose de dur, monsieur, mon pote, ici, vous descend avec son
fusil. » Ô jours d’innocence quand le monde était jeune… à l’arrivée de la
voiture un mouvement de foule sépara Chamcha et Jumpy. Puis Jumpy
réapparut, sur le capot de la limousine de Harold Wilson, et se mit à sauter à
pieds joints dessus comme un fou, le bosselant, au rythme du slogan repris
par la foule : Paix au Vietnam, Ho Chi Minh vaincra.

« Saladin me cria de descendre, en partie parce qu’il y avait plein de flics


en civil dans la foule et qu’ils se dirigeaient vers la limousine, mais surtout
parce qu’il était très gêné. » Pourtant il continuait à sauter, toujours plus
haut et toujours plus fort, trempé jusqu’aux os, avec ses cheveux longs qui
volaient : Jumpy le sauteur, bondissant dans la mythologie de cette époque
ancienne. Et Wilson et sa femme Marcia blottis sur le siège arrière. Ho ! Ho
! Ho Chi Minh ! Au dernier moment Jumpy prit une grande respiration, et
plongea la tête la première dans la foule des visages mouillés et amicaux ;
et disparut. Ils ne l’attrapèrent jamais : flics cognes bourres. « Saladin ne
m’a pas adressé la parole pendant une semaine, se souvint Jumpy. Et quand
il l’a fait ç’a été pour me dire, j’espère que tu te rends compte que les flics
auraient pu te mettre en morceaux, mais qu’ils ne l’ont pas fait. » \

Ils étaient assis côte à côte sur le bord du lit. Jumpy posa la main sur
Favant-bras de Pamela. « Je veux simplement te dire que je sais ce que tu
ressens. Ça semblait incroyable. Nécessaire.

— Oh, mon Dieu, dit-elle en se tournant vers lui. Oh, mon Dieu, je suis
désolée, mais oui, c’est ça. »

Le lendemain matin ils mirent une heure à obtenir l’aéroport au téléphone


à cause du nombre d’appels provoqués par la catastrophe aérienne, et
encore vingt-cinq minutes d’insistance – mais il a téléphoné, c’était sa voix
– tandis qu’à l’autre bout du fil une voix de femme, spécialement entraînée
pour s’occuper des êtres humains en crise, comprenait ce qu’elle ressentait
et sympathisait avec elle dans ce terrible moment et restait très calme, bien
que ne croyant manifestement pas un seul mot de ce qu’elle disait.

Excusez-moi, madame, je n’ai pas l’intention d’être brutale, mais l’avion


a explosé à trente mille pieds. À la fin de la communication Pamela
Chamcha, qui d’ordinaire se contrôlait parfaitement, qui s’enfermait dans la
salle de bains quand elle voulait pousser des cris, se mit à hurler au
téléphone, mais nom de Dieu, est-ce que vous pouvez la fermer avec vos
discours de bon Samaritain et écouter ce que je dis ?

Finalement elle raccrocha violemment et se retourna vers Jumpy Joshi,


qui vit l’expression de ses yeux et renversa le café qu’il lui apportait à cause
de ses jambes qui se mirent à trembler de peur. « Pauvre con, lui cria-t-elle.
Encore en vie, hein ? Je suppose qu’il est descendu du ciel avec ses foutues
ailes et qu’il s’est précipité dans la cabine téléphonique la plus proche pour
enlever son foutu costume de Superman et téléphoner à sa petite femme. »
Ils se trouvaient dans la cuisine et Jumpy remarqua une série de couteaux
fixés à une bande métallique aimantée sur le mur proche du bras gauche de
Pamela. Il ouvrit la bouche pour parler mais elle ne lui en laissa pas le
temps. « Ya-t’en avant que je fasse un malheur, dit-elle. Je n’arrive pas à
croire que tu aies marché. Toi et tes voix au téléphone : j’aurais dû le savoir,
bon Dieu. »
Au début des années 70 Jumpy avait une discothèque ambulante à
l’arrière de son minibus jaune. Il l’avait appelé Le Pouce de Finn en
l’honneur du légendaire géant endormit d’Irlande, Finn MacCool, une
bonne poire comme disait Chamcha. Un jour Saladin avait joué un tour à
Jumpy, lui téléphonant avec un accent vaguement méditerranéen, pour lui
demander les services du Pouce musical sur l’île de Skorpios, de la part de
Mrs Jacqueline Kennedy Onassis ; on lui offrait la somme de dix mille
dollars et le voyage en Grèce, en avion privé, pour six personnes. C’était
une chose terrible à faire à un homme aussi crédule et aussi droit que
Jamshed Joshi. « J’ai besoin d’une heure pour réfléchir », avait-il dit, et il
avait sombré dans les tourments de l’indécision. Quand Saladin rappela une
heure plus tard et entendit que Jumpy refusait l’offre de Mrs Onassis pour
des raisons politiques, il comprit que son ami s’entraînait pour devenir un
saint, et que ce n’était pas bien de le mener en bateau. « Mrs Onassis en
aura le cœur brisé, j’en suis sûr », avait-il conclu, et Jumpy avait répondu
empressé, « S’il vous plaît, dites-lui que cela n’a rien de personnel et que je
l’admire beaucoup. »

Cela fait trop longtemps qu’on se connaît, se dit Pamela quand Jumpy
s’en alla. Nous pouvons nous faire mal avec des souvenirs vieux de vingt
ans.

À propos d’erreurs sur des voix, se disait-elle cet après-midi-là comme


elle roulait bien trop vite sur l’autoroute M4 dans la vieille MG qu’elle
conduisait toujours avec un certain plaisir « idéologiquement douteux »,
reconnaissait-elle

— à ce propos, je devrais vraiment être plus charitable.

Pamela Chamcha, née Lovelace, possédait une voix à cause de laquelle, à


bien des égards, le reste de sa vie n’avait été qu’un long effort pour se
racheter. Il s’agissait d’une voix composée de tweed, de foulards, de
goûters, de crosses de hockey, de maisons à toit de chaume, de crèmes pour
le cuir, de week-ends à la campagne, de bonnes sœurs, de banc familial à
l’église, de gros chiens et d’hypocrisie bourgeoise, et malgré toutes ses
tentatives pour en réduire le volume elle restait toujours aussi bruyante
qu’un ivrogne ei, smoking lançant des petits pains dans la salle à manger de
son club. Cette voix avait été la tragédie de sa jeunesse, à cause d’elle elle
avait été poursuivie par des gentlemen farmers et des séducteurs et quelques
citadins qu’elle méprisait de tout son cœur, alors que les écolos, les
marcheurs pour la paix et tous ceux qui voulaient changer le monde vers
lesquels elle se sentait instinctivement attirée, la traitaient avec une
méfiance frisant la rancune. Comment pouvait-on être du bon côté quand à
chaque fois qu’on ouvrait la bouche on avait l’air d’une fille-à-papa ? Après
Reading, Pamela accéléra et grinça des dents. Une des raisons pour
lesquelles elle avait décidé reconnais-le de mettre fin à son mariage avant
que le destin le fasse pour elle, c’était qu’un matin elle avait ouvert les yeux
et compris que Chamcha ne l’aimait pas du tout pour elle-même, mais pour
cette voix qui empestait le pudding du Yorskire et les hommes courageux,
cette voix riche, ronde, de la vieille Angleterre de rêve qu’il voulait
désespérément pénétrer. Leur mariage avait été un malentendu, chacun
recherchant dans l’autre ce que précisément l’autre fuyait.

Aucun survivant. Et au milieu de la nuit, cet imbécile de Jumpy et sa


fausse alarme stupide. Elle était tellement secouée par tout ça qu’elle
n’avait pas encore eu le temps d’être secouée pour avoir couché avec
Jumpy et fait l’amour avec lui d’une façon reconnais-le tout à fait
satisfaisante, épargne-moi ton indifférence, se reprocha-t-elle, quand
finalement as-tu pris autant de plaisir. Elle avait beaucoup de choses à
résoudre et elle se trouvait là, et les résolvait en s’enfuyant le plus vite
possible. Quelques jours à se faire dorloter dans une luxueuse auberge de
campagne et peut-être que le monde ressemblerait moins à ce foutu enfer.
La thérapie par le luxe : d’accord d’accord, s’avoua-t-elle, je sais : je
reviens à ma classe. Et merde ; regardez-moi bien. Si vous avez des
objections, vous pouvez vous les mettre au cul. Cul.

Elle traversa Swindon à cent soixante kilomètres à l’heure, et le temps se


couvrit. Brusquement, des nuages sombres, des éclairs, une forte pluie ; elle
continuait à appuyer sur l’accélérateur. Aucun survivant. Les gens
n’arrêtaient pas de mourir autour d’elle, la laissant la bouche pleine de mots
avec personne sur qui les cracher. Son père l’helléniste qui pouvait faire des
jeux de mots en grec ancien et dont elle avait hérité de la Voix, son douaire
et sa malédiction ; et sa mère qui se languissait de lui pendant la Guerre,
quand il était pilote d’avion de reconnaissance, obligé de revenir
d’Allemagne cent onze fois, à petite vitesse, dans la nuit que ses fusées
venaient d’illuminer pour les bombardiers – et qui fit le vœu, quand il rentra
avec le bruit de la D.C.A. dans les oreilles, de ne jamais le quitter –, et elle
le suivit partout, même dans la lente dépression d’où il ne devait plus
jamais réellement émerger –, et dans ses dettes parce qu’il n’était pas fait
pour le poker et qu’il joua l’argent de sa femme quand il eut perdu le sien –,
et enfin jusqu’en haut d’un immeuble, où ils trouvèrent enfin leur voie.
Pamela ne leur pardonna jamais, en particulier de ne pas lui avoir permis de
leur dire qu’elle ne leur pardonnait pas. Pour prendre sa revanche, elle se
mit à rejeter en elle tout ce qui venait d’eux. Son intelligence, par exemple :
elle refusa d’aller à l’université. Et comme elle ne pouvait pas se
débarrasser de sa voix, elle l’obligea à exprimer des idées que ses
conservateurs et suicidaires de parents auraient considérées comme des
blasphèmes. Elle épousa un Indien. Et parce qu’il se révéla trop semblable à
eux, elle l’aurait quitté. Avait décidé de le quitter. Quand, une nouvelle fois,
elle avait été trompée par la mort.

Elle doublait un camion frigorifique, aveuglée par l’eau que soulevaient


les roues, quand elle aborda l’étendue d’eau qui l’attendait au bas d’une
petite pente, et la MG partit alors en aquaplaning à une vitesse terrifiante,
traversa la file de droite et fit un tête-à-queue si bien que Pamela vit les
phares du camion frigorifique la fixer comme les yeux de l’ange
exterminateur, Azraeel. « Rideau », se dit-elle ; mais sa voiture bascula et
s’écarta en glissant du chemin du mastodonte, traversant les trois voies de
l’autoroute, miraculeusement vides, et s’écrasant avec moins de bruit qu’on
aurait pu s’y attendre contre le rail de sécurité du bas-côté, après avoir
tourné de cent quatre-vingts degrés, encore une fois, vers l’ouest, où avec
toute la précision rebattue de la réalité le soleil perçait les nuages.

Le fait d’être en vie compense ce que la vie fait à chacun. Ce soir-là, dans
une salle à manger lambrissée de chêne décorée d’oriflammes médiévaux,
Pamela Chamcha dans sa robe la plus éblouissante mangeait du gibier et
buvait du château-talbot à une table lourde d’argenterie et de cristal,
célébrant un nouveau départ, le fait d’avoir échappé aux mâchoires de, un
recommencement, pour renaître il faut d’abord : bien, presque, de toute
façon. Sous les yeux lubriques d’Américains et de voyageurs de commerce
elle mangea et but seule, se retira tôt dans sa chambre de princesse, dans
une tour de pierre, pour prendre un long bain et regarder de vieux films à la
télévision. Après son contact avec la mort, elle sentait son passé la quitter :
son adolescence, par exemple, passée chez son méchant oncle Harry
Higham, qui vivait dans un manoir du xvii e siècle ayant appartenu à un
parent éloigné, Matthew Hopkins, le Grand Inquisiteur, qui l’avait
surnommé les Lutins, sans doute pour faire de l’humour. Se rappelant Mr
Justice Higham à seule fin de l’oublier, elle murmura à Jumpy l’absent que,
elle aussi, avait son histoire de Vietnam. Après la grande manifestation de
Grosvenor Square au cours de laquelle quantité de gens jetèrent des billes
sous les sabots des chevaux des policiers, pour la première et unique fois
dans le droit anglais on considéra les billes comme une arme mortelle, et
beaucoup de jeunes furent mis en prison, et même expulsés du pays, pour
avoir été trouvés en possession de petites boules de verre. Le président du
tribunal lors du procès des Billes de Grosvenor fut ce même Henry Higham,
surnommé plus tard Hignoble et être sa nièce représentait un fardeau
supplémentaire pour cette jeune femme déjà affligée d’une voix de droite.
Maintenant, bien au chaud dans le lit de son château temporaire, Pamela
Chamcha se débarrassait de son vieux démon, au revoir, Hignoble, je n’ai
plus le temps de m’occuper de toi ; et des fantômes de ses parents ; et elle
s’apprêta à se libérer de son plus récent fantôme.

En buvant un cognac à petites gorgées, Pamela regarda un film de


vampires à la télévision et s’autorisa à prendre plaisir à sa propre
compagnie. N’avait-elle pas elle-même inventé sa propre image ? Je suis
celle que je suis, elle but à sa santé une fine Napoléon. Je travaille au
conseil des relations intercommunautaires dans le quartier de Brickhall,
Londres, NEI ; secrétaire-adjointe des relations intercommunautaires et
sacrément bonne, mêmesic’estmoiquile-dis. À la tienne ! On vient d’élire
notre premier président noir et tous les votes contre lui venaient de Blancs.
Cul sec ! La semaine dernière un respecté commerçant asiatique, en faveur
de qui des membres de tous les partis au Parlement étaient intervenus, a été
expulsé après dix-huit ans passés en Grande-Bretagne, parce qu’il y a
quinze ans il avait posté un formulaire avec quarante-huit heures de retard.
Tchin, Tchin ! La semaine prochaine au tribunal de Brickhall la police
essaiera de monter un coup contre une Nigérienne de cinquante ans, en
l’accusant de coups et blessures volontaires, parce qu’auparavant ils l’ont
passée à tabac. Skol ! Voici ma tête : vous la voyez ? Vous savez comment
j’appelle mon travail : me cogner la tête contre le mur de briques de
Brickhall.

Saladin était mort et elle était en vie.

Elle leva son verre. Il y a des choses que je voulais te dire, Saladin. Des
choses importantes : un nouvel immeuble de bureaux dans la grande rue de
Brickhall, en face de Mac-Donald ; – il est parfaitement insonorisé, mais
ceux qui y travaillent ont été tellement perturbés par le silence qu’on passe
maintenant des cassettes de bruits dans les haut-parleurs. – Ça t’aurait plu,
hein ? – Et à propos de cette femme parsie que je connais, elle s’appelle
Bapsy, elle a vécu en Allemagne pendant quelque temps et elle est tombée
amoureuse d’un Turc. – Le problème, c’est que la seule langue qu’ils
avaient en commun, c’était l’allemand ; maintenant Bapsy a oublié presque
tout ce qu’elle savait, tandis que lui continue à s’améliorer ; il lui écrit des
lettres de plus en plus poétiques et elle peut tout juste lui répondre avec des
comptines. – L’amour qui meurt, à cause d’une inégalité de langue, qu’est-
ce que tu en penses ? – L’amour qui meurt. C’est un sujet de conversation
pour nous, hein ? Saladin ? Qu’est-ce que tu en dis ?

Et encore de petites choses. Un tueur rôde dans mon quartier, spécialisé


dans le meurtre des vieilles dames ; aussi ne t’inquiète pas, je ne crains rien.
Elles sont bien plus vieilles que moi.

Encore une chose : je te quitte. C’est fini. Fini entre nous.

Je ne pouvais jamais rien te dire, absolument rien, pas la moindre petite


chose. Si je te disais que tu grossissais tu râlais pendant une heure, comme
si cela pouvait changer ce que tu voyais dans la glace, ce que te disait ton
pantalon trop serré. Tu me coupais la parole en public. Les gens le
remarquaient, ce que tu pensais de moi. Je te pardonnais, ce fut mon erreur ;
je pouvais voir au centre de toi, cette question si terrible que tu devais te
protéger avec toute cette certitude feinte. Cet espace vide.

Au revoir, Saladin. Elle vida son verre et le posa à côté d’elle. La pluie
cognait à nouveau sur les vitraux des fenêtres ; elle tira les rideaux et
éteignit la lumière.
Allongée dans son lit, s’abandonnant au sommeil, elle pensa à la dernière
chose qu’elle voulait dire à son mari défunt. « Au lit, les mots venaient, tu
ne semblais jamais t’intéresser à moi ; à mon plaisir, à ce dont j’avais
besoin, jamais vraiment. J’en suis venue à penser que tu ne cherchais pas
une maîtresse. Une servante. » Voilà. Maintenant repose en paix.

Elle rêva de lui, son visage remplit son rêve. « Les choses se terminent,
lui disait-il. Cette civilisation ; les choses se referment dessus. Ça a été une
grande culture, brillante et infecte, cannibale et chrétienne, la gloire du
monde. Nous devons la célébrer pendant qu’il en est encore temps ; avant
que la nuit tombe. »

Elle n’était pas d’accord, même pas dans le rêve, mais tout en rêvant, elle
savait que cela ne valait pas la peine de le lui dire.

Quand Pamela Chamcha l’eut chassé, Jumpy Joshi alla au café Shaandaar
de Mr Sufyan, dans la grande rue de Brick-hall et il s’assit en essayant de
savoir s’il était un imbécile. À cause de l’heure matinale, il n’y avait
presque personne, à l’exception d’une grosse femme qui achetait une boîte
de pista barfi et des jalebis, de deux ouvriers du vêtement qui buvaient du
thé chaloo et d’une vieille Polonaise du temps où les juifs dirigeaient les
ateliers clandestins, qui passait la journée assise dans un coin avec deux
samosas aux légumes, un puri et un verre de lait, déclarant à chaque nouvel
arrivant qu’elle se trouvait ici parce que « c’était presque aussi bien que le
cacher et par les temps qui courent on doit faire du mieux qu’on peut ».
Jumpy s’assit avec son café sous le portrait très coloré d’une femme
mythique à la poitrine nue, avec plusieurs têtes et des traînées de nuages qui
lui dissimulaient la pointe des seins, grandeur nature, en rose saumon, vert
fluo et or, et parce que le coup de feu n’avait pas encore commencé Mr
Sufyan remarqua qu’il avait le cafard.

« He, saint Jumpy, cria-t-il, pourquoi apportes-tu le mauvais temps ici ? Il


n’y a pas assez de nuages dans ce pays ? »

Jumpy rougit quand Sufyan vint vers lui en sautillant, sa petite calotte
blanche bien en place comme d’habitude, sa barbe sans moustaches passée
au henné après son récent pèlerinage à La Mecque. Muhammad Sufyan
était un gros type aux avant-bras épais, avec une panse énorme, un croyant
pieux et dénué de tout fanatisme, et Joshi le considérait comme une sorte de
parent plus âgé. « Écoute, mon oncle, dit-il quand le propriétaire du café se
tint debout devant lui, tu trouves que je suis un vrai imbécile ou non ?

— Tu n’as jamais gagné d’argent ? lui demanda Sufyan.

— Non, mon oncle.

— Tu n’as jamais fait d’affaires ? Import-export ? Paris clandestins ?


Petite boutique ?

— Je n’ai jamais eu le sens des chiffres.

— Et où se trouve ta famille ?

— Je n’ai pas de famille, mon oncle. Je n’ai que moi.

— Alors tu devrais continuellement prier Dieu pour qu’il te guide dans ta


solitude ?

— Tu me connais, mon oncle. Je ne prie pas.

— Aucun problème, conclut Sufyan. Tu es encore plus idiot que tu ne t’en


doutes.

— Merci, mon oncle, dit Jumpy en finissant son cafe. Tu m’as été d’un
grand secours. »

Sufyan, sachant que l’affection avec laquelle il le taquinait, en dépit de sa


triste mine, lui remontait le moral appela l’Asiatique aux yeux bleus et à la
peau claire qui venait d’entrer dans un manteau dernier cri à carreaux et à
larges revers. « Toi, Hanif Johnson, viens ici résoudre un mystère. »
Johnson, un avocat astucieux et un gosse du coin ayant réussi, qui possédait
un bureau au-dessus du café Shaandaar, s’arracha à la compagnie des deux
jolies filles de Sufyan et se dirigea vers la table de Jumpy. « Oxplique-moi
ce type, demanda Sufyan. Ça me dépasse. Il ne boit pas, il considère
l’argent comme une maladie, il possède peut-être deux chemises et pas de
magnétoscope, quarante ans et pas marié, il travaille pour gagner quatre
sous dans un centre sportif où il enseigne les arts martiaux, etc., il vit d’eau
fraîche et d’air pur, il se conduit comme un rishi ou un pir mais n’est pas
croyant, il n’a pas de but mais il a l’air de posséder un secret. Tout ça et
l’université, débrouille-toi. »

Hanif Johnson donna un coup de poing dans l’épaule de Jumpy. « Il


entend des voix », dit-il. Sufyan leva les mains en feignant l’étonnement. «
Des voix, oh, baba ! Des voix venant d’où ? Du téléphone ? Du ciel ? D’un
walkman caché dans son manteau ?

— Des voix intérieures, dit solennellement Hanif. Là-haut, sur son


bureau, il y a une feuille de papier avec des vers. Et un titre : Le Fleuve de
sang. »

Jumpy bondit, renversa sa tasse vide. « Je te tuerai », hurla-t-il à Hanif,


qui se sauva en gambadant et en chantant, « Nous avons un poète parmi
nous, Sufyan Sahib. À traiter avec respect. À manier avec soin ; Il dit que la
rue est un fleuve et que nous sommes le courant ; l’humanité est un fleuve
de sang, c’est le point de vue du poète. Ainsi que de cet être humain », il
s’interrompit pour s’enfuir de l’autre côté d’une table de huit couverts
comme Jumpy le poursuivait, rougissant violemment, agitant les bras. «
Est-ce que dans nos corps mêmes un fleuve de sang ne coule pas ? » Ainsi
que l’a dit le poète fureteur Enoch Powell comme le Romain je vois le
Tibre bouillonnant de sang. Reprends la métaphore, s’était dit Jumpy
Joshi. Retourne-la ; fais-en quelque chose d’utile. « C’est un viol, déclara-t-
il à Hanif. Arrête, pour l’amour de Dieu.

— Les voix qu’on entend sont à l’extérieur, mais Jeanne d’Arc, médita le
propriétaire du café. Ou comment s’appelle-t-il déjà, le type avec le chat : le
pauvre Whitting-ton qui entendait des voix et qui est devenu Lord maire de
Londres. Mais avec de telles voix, on devient célèbre, riche au moins.
Pourtant celui-ci est inconnu, et pauvre.

— Ça suffit. » Jumpy leva les deux bras au-dessus de sa tête, avec un


sourire forcé. « Je me rends. »

Ensuite, pendant trois jours, malgré les efforts de Mr Sufyan, de Mrs


Sufyan, de leurs filles Mishal et Anahita, et de l’avocat Hanif Johnson,
Jumpy Joshi ne fut pas vraiment lui-même. Il continuait à vaquer à ses
affaires, dans les clubs de jeunes, dans les bureaux de la coopérative
cinématographique dont il faisait partie, et dans les rues où il distribuait des
prospectus, vendait certains journaux, et traînait ; mais il avait une
démarche lourde. Puis, le quatrième soir, le téléphone sonna derrière le
comptoir du café Shaandaar.

« Mr Jamshed Joshi, chanta Anahita Sufyan en prenant son ton de grande


bourgeoise anglaise. Mr Joshi veut-il bien venir prendre l’instrument ? C’est
un appel personnel. »

Son père remarqua la joie qui éclatait sur le visage de

Jumpy et murmura doucement à sa femme, « Mrs, la voix que ce garçon


voulait entendre ne vient pas du tout de l’intérieur ».

Ce qu’on pensait impossible vint séparer Pamela et Jams-hed après sept


jours passés à se faire l’amour mutuellement avec un enthousiasme
inépuisable, une tendresse infinie et une telle fraîcheur qu’on aurait pu
croire que c’était une chose qu’on venait d’inventer. Pendant sept jours ils
restèrent nus avec le chauffage central au maximum, jouant aux amants des
tropiques, dans un pays de soleil et de chaleur situé au sud. Jamshed, qui
avait toujours été maladroit avec les femmes, dit à Pamela qu’il ne s’était
jamais senti aussi bien que depuis le jour où il avait appris à monter à
bicyclette, à dix-huit ans. Au moment où les mots quittaient ses lèvres, il
eut peur d’avoir tout gâché, que la comparaison du grand amour de sa vie
avec le vélo chancelant de sa jeunesse estudiantine fut considérée comme
l’insulte qu’elle était indéniablement ; mais il n’avait pas besoin de
s’inquiéter, car Pamela l’embrassa sur la bouche pour le remercier de lui
avoir dit la plus belle chose qu’aucun homme n’avait jamais déclaré à une
femme. Alors il comprit qu’il ne pouvait pas faire d’impair, et pour la
première fois de sa vie il se sentit véritablement en sécurité, comme une
maison, comme un être humain aimé ; et Pamela Chamcha aussi.

La septième nuit ils furent tirés d’un sommeil sans rêves par le bruit
indubitable de quelqu’un q\û essayait de forcer la porte. « J’ai une crosse de
hockey sobs le lit », chuchota Pamela terrifiée. « Donne-la-moi », lui
répondit Jumpy également épouvanté. « Je viens avec toi », chevrota
Pamela. « Non pas question », tremblota Jumpy. En fin de compte ils
descendirent l’escalier à petits pas, chacun vêtu d’une robe de chambre à
volants appartenant à Pamela, chacun une main sur la crosse de hockey
qu’aucun des deux n’avait le courage d’utiliser. Si c’était un homme avec
un fusil, pensa Pamela, un homme qui dise, remontez… Ils atteignirent le
bas de l’escalier. Quelqu’un alluma.

Pamela et Jumpy poussèrent un cri à l’unisson, laissèrent tomber la crosse


de hockey et remontèrent aussi vite qu’ils le pouvaient ; tandis que dans
l’entrée, debout dans la lumière, près de la porte dont il avait cassé la vitre
afin de tourner la poignée (dans les affres de la passion Pamela avait oublié
de fermer le verrou), se tenait un personnage sorti d’un cauchemar ou d’un
feuilleton de télé avec carré blanc, couvert de boue, de glace et de sang, la
créature la plus poilue qu’on ait jamais vue, avec les pattes et les sabots
d’un bouc géant, un torse d’homme avec une fourrure de bouc, des bras
humains, et une tête humaine à part les cornes, couverte de crotte, de saleté
et d’une barbe naissante. Seul et sans regards indiscrets, cette chose
inimaginable se jeta par terre et resta immobile.

En haut, au dernier étage de la maison, c’est-à-dire dans la « tanière » de


Saladin, Mrs Pamela Chamcha se débattait dans les bras de son amant,
pleurant à grosses larmes, et hurlant à pleine voix : « C’est pas vrai. Mon
mari est mort dans l’explosion. Aucun survivant. Tu m’entends ? Je suis la
veuve Chamcha, et mon mari est mort comme une bête. »
5

Dans le train de Londres, Mr Gibreel Farishta tremblait de peur – qui


n’aurait pas tremblé – à l’idée que Dieu voulait le punir en le rendant fou
parce qu’il avait perdu la foi. Il avait choisi une place côté fenêtre dans un
compartiment non-fumeur de première classe, malheureusement dans le
sens opposé à la marche parce que quelqu’un était déjà assis en face, et il
enfonça son feutre sur sa tête et resta immobile, les poings dans les poches
rouges de son manteau, et paniqua. La terreur de perdre l’esprit à cause
d’un paradoxe, d’être défait par quelque chose en quoi il ne croyait plus,
d’être transformé, dans sa folie, en l’avatar d’un archange chimérique, cette
terreur était si grande qu’il ne pouvait absolument pas la contempler
longtemps ; mais alors, comment rendre compte des miracles,
métamorphoses et apparitions de ces derniers jours ? « C’est un choix très
clair, se dit-il en tremblant. Grand A, j’ai perdu l’esprit, ou grand B, baba,
quelqu’un est venu et a changé les règles. » Cependant, maintenant, il se
trouvai » dans le cocon rassurant de ce compartiment où le miraculeux
brillait heureusement par son absence, les accoudoirs étaient élimés, la
lampe au-dessus de son épaule ne marchait pas, il n’y avait plus de miroir
dans le cadre, et il y avait le règlement : la petite plaque ronde, rouge et
blanche, interdisant de fumer, l’autocollant plein de menaces contre
l’utilisation abusive du signal d’alarme, les flèches indiquant jusqu’à quel
endroit – et pas plus loin ! – on avait le droit d’ouvrir les petites vitres
coulissantes. Gibreel se rendit aux toilettes et là, une autre série
d’interdictions et de recommandations lui réjouit le cœur. Quand le
contrôleur arriva avec l’autorité de sa poinçonneuse faisant des trous en
forme de croissant, ces manifestations de la loi avaient un peu soulagé
Gibreel, et il reprit courage et se mit à inventer des explications
rationnelles. Il avait échappé à la mort, avait déliré d’une certaine façon, et
maintenant, revenu à lui, il pouvait espérer retrouver la trame de son
ancienne vie – enfin, son ancienne nouvelle vie, la nouvelle vie qu’il avait
imaginée avant, heu, l’interruption. Tandis que le train l’éloignait toujours
plus de la zone crépusculaire de son arrivée et de la captivité mystérieuse
qui avait suivi, le transportant sur l’assurance heureuse des lignes
métalliques parallèles, il sentit que l’effet magique de la grande cité
commençait à agir sur lui, et que son vieux don pour l’espoir se réveillait en
lui, son talent pour accueillir le renouvellement, pour s’aveugler sur les
épreuves du passé et laisser apparaître l’avenir. Il bondit de son siège et se
jeta de l’autre côté du compartiment, le visage symboliquement tourné vers
Londres, même si cela signifiait abandonner le coin fenêtre. Que lui
importaient les fenêtres ? Le Londres qu’il voulait se trouvait là, dans son
imagination. Il prononça son nom à haute voix : « Alléluia.

— Alléluia, mon frère, répondit le seul autre voyageur du compartiment.


Hosanna, mon bon monsieur, et amen. »

« Bien que je doive ajouter, monsieur, que mes croyances ne soient


strictement pas confessionnelles, continua l’inconnu. Si vous aviez dit “La-
ilaha”, j’aurais eu le plaisir de vous répondre à pleine voix “illallah”. »

Gibreel se rendit compte que son compagnon de voyage avait interprété


son changement de place et le nom inhabituel d’Allie comme une approche
à la fois sociale et théologique. « John Maslama » cria le voyageur en
faisant jaillir une carte de visite d’un portefeuille en croco et en la glissant
de force dans la main de Gibreel. « Personnellement, je suis ma propre
variante de la foi universelle inventée par l’empereur Akbar. Je dirais que
Dieu a quelque chose de la musique des sphères. »

Il était évident que Mr Maslama mourait d’envie de parler, et maintenant


que l’abcès était crevé, il n’y avait rien d’autre à faire que de rester assis à
regarder couler le torrent de sa logorrhée. Étant donné qu’il était bâti
comme un boxeur, il ne semblait pas conseillé de l’énerver. Farishta vit
briller dans ses yeux l’éclat du Vrai Croyant, une étincelle que jusqu’ici, il
avait aperçu chaque matin dans sa glace en se rasant.

« J’ai assez bien réussi, monsieur, se vanta Maslama avec une intonation
d’Oxford. Particulièrement pour un homme de couleur si l’on considère
l’essence des circonstances dans lesquelles nous vivons ; comme vous le
reconnaîtrez aisément. » D’un geste bref mais éloquent de sa main
boudinée, il montra l’opulence de sa tenue : son costume trois-pièces à fines
rayures, évidemment sur mesure, la montre de gousset en or avec sa chaîne,
les chaussures italiennes, la cravate en soie armoriée, les boutons de
manchette ornés d’une pierre sur ses poignets de chemise amidonnés. Au-
dessus de ce costume de milord anglais se tenait une tête d’une taille
étonnante, recouverte d’une épaisse chevelure gominée, et où poussaient
des sourcils d’une luxuriance incroyable sous lesquels brûlaient des yeux
féroces que Gibreel avait déjà remarqués. « Très beau », reconnut Gibreel,
car on attendait manifestement une réponse. Maslama hocha la tête. « J’ai
toujours eu un goût pour la décoration », avoua-t-il.

Il avait fait son premier gros coup dans la production de ritournelles


publicitaires, « cette musique diabolique » qui attirait les femmes vers la
lingerie et le rouge à lèvres et les hommes vers la tentation. Il possédait
maintenant des magasins de disques dans toute la ville, une boîte à la mode
qui s’appelait Le Musée de Cire, et une boutique d’instruments de musique
étincelants qui faiçait sa joie et son orgueil. C’était un Indien originaire de
Gayana, « mais il ne reste rien là-bas, monsieur. Les gens quittent le pays si
vite que les avions ne peuvent pas fournir. » Il avait réussi très rapidement,
« grâce à Dieu Tout-Puissant. Je vais à la messe tous les dimanches,
monsieur ; j’avoue que j’ai un petit faible pour le livre de cantiques anglais,
et j’ai une voix à casser les vitres. »

Il conclut son autobiographie en faisant brièvement allusion à l’existence


d’une femme et d’une douzaine d’enfants. Gibreel lui présenta ses
félicitations en aspirant au silence, mais Maslama laissait maintenant
tomber sa bombe. « Vous n’êtes pas obligé de me parler de vous, dit-il d’un
ton jovial.

Naturellement, je sais qui vous êtes, même si l’apparition d’un personnage


comme vous sur la ligne Eastboume-Victoria est assez inattendue. » Il lui fit
un clin d’œil mauvais et posa un doigt sur son nez. « Motus et bouche
cousue. Je respecte la vie privée des autres, pas de problème ; pas de
problème du tout.

— Moi ? Qui suis-je ? » demanda Gibreel stupide et étonné. L’autre hocha


lourdement la tête, ses sourcils s’agitant comme des andouillers mous. «
C’est la question à mille dollars à mon avis. Nous vivons une époque
troublée, monsieur, pour un homme qui a de la morale. Si un homme doute
de son essence, comment peut-il savoir s’il est bon ou mauvais ? Mais je
vous ennuie. Je réponds à mes propres questions avec ma foi en Ça,
monsieur » – là, Maslama montra du doigt le plafond du compartiment – «
et bien sûr vous n’avez pas le moindre doute sur votre identité, puisque
vous êtes le célèbre, puis-je dire le légendaire Mr Gibreel Farishta, la
vedette de l’écran et, de plus en plus, je suis désolé de vous l’apprendre, des
cassettes vidéo pirates ; mes douze enfants, mon unique femme et moi
sommes de longue date des admirateurs inconditionnels des exploits de vos
héros divins. » Il saisit la main droite de Gibreel et la secoua violemment.

« Ouvert comme je le suis à une vision panthéiste, déclama Maslama, la


sympathie que j’éprouve pour votre travail vient de votre disponibilité à
incarner des dieux de toute nature. Monsieur, comme le dit une publicité,
vous êtes les couleurs unies célestes ; les Nations unies des dieux ! En bref,
vous êtes l’avenir. Permettez-moi de vous saluer. » Il s’était vraiment mis à
dégager l’odeur indubitable de la plus grande folie, et si rien dans ce qu’il
avait dit ou fait ne dépassait la simple excentricité, Gibreel commençait à
s’inquiéter et à évaluer la distance qui le séparait de la porte avec des
regards furtifs. « Monsieur, j’incline à penser, disait Maslama, que quel que
soit le nom qu’on donne à Ça, ce n’est qu’un code ; une écriture chiffrée,
Mr Farishta, derrière laquelle le vrai nom reste caché. »

Gibreel resta silencieux, et Maslama, ne cherchant pas à dissimuler sa


déception, se trouva obligé de parler seul. « Je vois que vous vous
demandez : quel est ce vrai nom ? » dit-il, et Gibreel sut qu’il avait raison ;
c’était un fou achevé, et son autobiographie devait être aussi fausse que sa «
foi ». Gibreel pensa qu’il y avait des personnages fictifs partout où il allait,
des personnages qui se faisaient passer pour des êtres humains réels. « C’est
moi qui l’ai attiré, s’accusa-t-il. En m’inquiétant sur ma propre santé
mentale je l’ai fait sortir de Dieu sait quel trou obscur, ce cinglé volubile et
peut-être dangereux. »

« Vous ne le connaissez pas ! hurla brusquement Maslama en bondissant


sur ses pieds. Charlatan ! Imposteur ! Truqueur ! Vous prétendez être à
l’écran l’immortel avatar d’une centaine de dieux et vous n’en avez pas la
moindre idée. Comment est-il possible qu’un pauvre gars comme moi,
arrivé de Bartica sur l’Essequibo et qui a réussi, puisse connaître de telles
choses alors que Gibreel Farishta les ignore ? Faux jeton ! Peuh ! »

Gibreel se leva, mais l’autre occupait presque tout l’espace disponible, et


lui, Gibreel, dut se pencher maladroitement sur le côté pour éviter les bras
tournoyants de Maslama, mais l’un d’eux fit tomber son feutre gris. Tout
d’un coup Maslama resta la bouche ouverte. Il sembla se recroqueviller, et
après quelques instants d’immobilité tomba à genoux avec un bruit sourd.

Que fait-il en bas, s’étonna Gibreel, il ramasse mon chapeau ? Mais le fou
lui demandait pardon. « J’ai toujours su que vous viendriez, dit-il.
Pardonnez ma colère stupide. » Le train entra dans un tunnel de Gibreel vit
qu’une chaude lumière dorée, émanant d’un point situé juste derrière sa
tête, les entourait. Dans la vitre de la porte coulissante, il vit le reflet de
l’auréole autour de ses cheveux.

Maslama se débattait avec ses lacets de chaussures. « Toute ma vie,


monsieur, j’ai su que j’étais choisi », dit-il d’une voix aussi humble que
celle de tout à l’heure avait été menaçante. « Même enfant, à Bartica, je le
savais. » Il enleva sa chaussure droite et se mit à retirer sa chaussette. « J’ai
reçu un signe », dit-il. La chaussette ôtée révéla ce qui semblait un pied tout
à fait normal bien que très grand. Puis Gibreel compta et recompta, de un à
six. « C’est la même chose avec l’autre pied, dit Maslama fièrement. Je n’ai
jamais douté un seul instant de sa signification. » Il s’était institué le
compagnon du Seigneur, le sixième orteil sur le pied de la Chose
Universelle. La vie spirituelle de la planète ne tournait vraiment pas rond,
pensa Gibreel Farishta. Trop de démons à l’intérieur des gens qui
prétendaient croire en Dieu.

Le train sortit du tunnel. Gibreel prit une décision. « Debout, Jean Six-
Orteils, dit-il avec ses plus belles intonations d’acteur hindi. Maslama, lève-
toi. »

L’autre s’agita, se remit debout et resta là à jouer avec ses doigts, la tête
baissée. « Ce que je voudrais savoir, monsieur, balbutia-t-il, c’est ce qui va
se passer. L’anéantissement ou le salut ? Pourquoi êtes-vous revenu ? »

Gibreel réfléchit rapidement. « Pour juger, finit-il par répondre. Il faut


trier les faits, peser le pour et le contre. L’espèce humaine va être jugée, et
c’est un prévenu au casier judiciaire chargé : un repris de justice, un
vaurien. On doit procéder à de prudentes évaluations. Actuellement, le
verdict est en attente ; il sera promulgué en temps voulu. Entre-temps, ma
présence doit rester secrète, pour des raisons de sécurité vitales. » Il remit
son chapeau, assez content de lui.

Maslama hochait la tête comme un fou. « Vous pouvez compter sur moi,
promit-il. Je respecte la vie privée des gens. Motus – pour la deuxième fois
! – et bouche cousue. »

Gibreel s’enfiiit du compartiment, poursuivi par les cantiques du fou.


Quand il arriva à l’autre bout du train, il entendait encore faiblement
derrière lui les péans de Maslama. « Alléluia ! Alléluia ! » Apparemment
son nouveau disciple s’était lancé dans des morceaux choisis du Messie de
Haendel.

Cependant : Gibreel n’était pas suivi, et il y avait un autre wagon de


première classe à l’autre bout du train. Cette voiture n’était pas divisée en
compartiments, il y avait des sièges orange confortables groupés par quatre
autour de tables, et Gibreel s’installa près d’une fenêtre, regardant en
direction de Londres, le cœur palpitant et le chapeau enfoncé sur la tête. Il
essayait de s’y retrouver avec le fait indéniable de son auréole, mais il ne
réussit pas à mettre de l’ordre dans ses pensées, à cause de la folie de John
Maslama qu’il venait d’affronter et de la joie d’Alléluia Cone qui
l’attendait. Puis à son grand désespoir Mrs Rekha Merchant arriva en volant
à la hauteur de la fenêtre, assise sur son tapis de Boukhara, manifestement
indifférente à la tempête de neige qui s’amplifiait et faisait ressembler
l’Angleterre à un écran de télévision après la fin des programmes. Elle lui
fit un petit signe et il sentit tout espoir se retirer de lui. Un châtiment sur un
tapis volant : il ferma les yeux et se concentra pour ne pas trembler.

« Je sais ce qu’est un fantôme », dit Allie Cone à une classe


d’adolescentes au visage éclairé par une douce lumière intérieure
d’adoration. « Là-haut dans l’Himalaya il arrive souvent que les grimpeurs
soient accompagnés des fantômes de ceux qui ont échoué, ou des fantômes
plus tristes, mais plus fiers, de ceux qui ont réussi à atteindre le sommet et
qui ont péri dans la descente. »

A l’extérieur, la neige se déposait sur les grands arbres dénudés, et sur


l’étendue plate du parc. Entre les nuages de neige bas et sombres et la ville
recouverte de blanc la lumière était jaune sale, une pauvre lumière
brumeuse qui attristait le cœur et rendait les rêves impossibles. Là-haut, se
souvint Allie, là-haut à huit mille mètres, la lumière avait un tel éclat
qu’elle semblait résonner, chanter comme une musique. Ici-bas, sur la terre
plate, la lumière elle aussi était plate et terre à terre. Ici, rien ne volait, les
roseaux étaient blancs, et aucun oiseau ne chantait. Il ferait bientôt nuit.

« Miss Cone ? » Les mains des jeunes filles qui s’agitaient en l’air la
ramenèrent dans la classe. « Des fantômes, mademoiselle ? Sans blague ?
Vous voulez nous faire marcher ? » Le scepticisme le disputait à l’adoration
sur leurs visages. Elle connaissait la question qu’elles voulaient vraiment
poser, sans oser le faire : la question du miracle de sa peau. Elle les avait
entendues chuchoter fébrilement au moment de son entrée dans la classe,
c’est vrai, regarde, si pâle, incroyable. Alléluia Cone, dont la froideur
pouvait résister à la chaleur du sf’eil à huit mille mètres. Allie la vierge des
neiges, la reine des glaces. Miss, comment ça se fait que vous ne bronzez
jamais ? Quand elle escalada l’Everest avec la triomphante expédition
Collingwood, les journaux les appelèrent Blanche Neige et les Sept Nains,
pourtant elle n’avait rien d’un personnage de Disney, ses lèvres rondes
étaient pâles et pas rouges, ses cheveux d’un blond glacé et pas noirs, ses
yeux pas innocemment grands ouverts mais rendus étroits par l’habitude
qu’elle avait de regarder le reflet de la lumière sur la neige. Un souvenir de
Gibreel Farishta lui revint en mémoire, et la surprit : pendant leurs trois
jours et demi, Gibreel hurlant avec son manque habituel de retenue, « Ma
chérie, tu n’es pas un iceberg, quoi qu’ils disent. Tu es une femme
passionnée, bibi. Brûlante, comme un kachori. » Il avait fait semblant de
souffler sur ses doigts brûlés, et avait secoué la main d’une manière exagéré
: Oh, trop chaud. Oh, jetez-moi de l’eau. Gibreel Farishta. Elle se reprit :
Hi ho, Hi ho, nous allons au boulot.

« Des fantômes, répéta-t-elle d’une voix ferme. Pendant l’ascension de


l’Everest, après avoir passé la coulée de glace, j’ai vu un homme assis dans
la position du lotus sur un affleurement de rocher, les yeux fermés et un
béret écossais sur la tête, chantant le vieux mantra : om mani padmé hum. »
A cause de ses vieux vêtements et de son comportement bizarre, elle avait
deviné tout de suite qu’il s’agissait du spectre de Maurice Wilson, le yogi
qui, en 1934, avait préparé une ascension de l’Everest en solitaire en
jeûnant pendant trois semaines afin de cimenter si solidement son corps et
son âme que la montagne serait impuissante à les séparer. Avec un petit
avion, il était monté le plus haut possible, et s’était volontairement écrasé
dans la neige, le nez en l’air, et n’était jamais revenu. Wilson ouvrit les
yeux quand Allie s’approcha, et la salua d’un petit signe de tête. Il marcha à
côté d’elle pendant le reste de la journée, et restait suspendu en l’air quand
elle escaladait un à-pic. Une fois il tomba à plat ventre dans la neige sur une
pente raide et glissa vers le haut comme s’il avait remonté un toboggan
antigravitationnel. Pour des raisons qui restèrent obscures, Allie s’était
comportée très naturellement, comme si elle avait rencontré un vieil ami.

Wilson bavarda un petit peu – « Pas beaucoup de compagnie ces temps-ci


» – et, entre autres choses, il exprima son irritation profonde que son corps
ait été découvert par l’expédition chinoise de 1960. « Ces petits merdeux
jaunes ont eu le toupet, le culot, de filmer mon cadavre. » Alléluia Cone
remarqua ses knickerbockers immaculés, d’un écossais jaune et noir. Elle
raconta tout cela aux jeunes filles de l’école de Brickhall Fields, qui lui
avaient écrit tant de lettres pour la supplier de venir leur parler, au point
qu’elle n’avait pas pu refuser. « Il le faut », la suppliaient-elles par écrit. «
Vous habitez ici. » Par la fenêtre de la classe, elle pouvait apercevoir son
appartement de l’autre côté du parc, à peine visible derrière le rideau de
neige.

Ce qu’elle ne dit pas à la classe : tandis que le fantôme de Maurice Wilson


décrivait en détail sa propre ascension, ainsi que ses découvertes
posthumes, par exemple le rite d’accouplement, lent, compliqué, infiniment
délicat, et invariablement improductif du yéti, dont il avait été récemment
témoin au Col Sud – elle se rendit compte que l’excentrique de 1934, le
premier être humain à tenter une ascension de l’Everest en solitaire, une
sorte d’abominable homme des neiges lui-même, ne se trouvait pas sur son
chemin par hasard, mais qu’il s’agissait d’une espèce de poteau indicateur,
une déclaration de parenté. Une prophétie de l’avenir, peut-être, car ce fut à
ce moment que son rêve secret naquit, la chose impossible : le rêve d’une
ascension en solitaire. Il se pouvait, aussi, que Maurice Wilson soit l’ange
de sa mort.

« Je voulais parler des fantômes, dit-elle, parce que la plupart des


montagnards, quand ils sont redescendus des cimes, sont gênés et ne
mentionnent pas ces histoires dans leurs récits. Mais ils existent vraiment, je
dois l’avouer, même si j’ai les pieds sur terre. »

C’était une plaisanterie. Ses pieds. Même avant l’ascension de l’Everest


elle avait commencé à ressentir des douleurs lancinantes, et son médecin
généraliste, le Dr Mistry, une femme bourrue de Bombay, lui avait dit
qu’elle avait des voûtes plantaires affaissées. « Autrement dit, les pieds
plats. » Le port de tennis et autres chaussures inadéquates avait affaibli ses
voûtes plantaires déjà fragiles. Le Dr Mistry n’avait pas grand-chose à lui
recommander : faire des exercices d’orteils, monter les escaliers pieds nus,
porter des chaussures adaptées. « Vous êtes jeune. Si on fait attention, on
s’en sort. SinoU, vous serez estropiée à quarante ans. » Quand Gibreel –
merde ! – apprit qu’elle avait fait l’ascension de l’Everest avec des pieds
qui la faisaient souffrir, il l’appela sa petite sirène. Il avait lu un conte de
fées dans lequel une femme de la mer avait quitté l’océan et pris une forme
humaine pour suivre l’homme qu’elle aimait. Elle avait des pieds à la place
de nageoires, mais à chaque pas elle souffrait atrocement, comme si elle
avait marché sur du verre brisé ; elle continua cependant à s’éloigner de la
mer et à pénétrer plus avant à l’intérieur des terres. Tu l’as fait pour une
putain de montagne, dit-il. L’aurais-tu fait pour un homme ?

Elle avait caché ses douleurs à ses compagnons d’escalade parce que
l’attrait de l’Everest la submergeait. Mais elle avait toujours mal, et cela
empirait. Le hasard, une faiblesse congénitale, se révéla être ses pieds
bandés. Fin de l’aventure, pensa Allie ; trahie par mes pieds. Elle n’arrivait
pas à chasser l’image des pieds bandés. Sacrés Chinois, dit-elle amusée,
faisant écho au fantôme de Wilson.

« La vie est facile pour certains, avait-elle pleuré entre les bras de Gibreel
Farishta. Pourquoi est-ce que leurs pieds ne les lâchent pas ? » Il l’avait
embrassée sur le front. « Pour toi, ce sera toujours un combat, dit-il. Tu
demandes trop. »

La classe l’attendait, s’impatientait avec toutes ces histoires de fantômes.


Elles voulaient l’histoire, son histoire. Elles voulaient se trouver au sommet
de la montagne. Savez-vous ce qu’on ressent voulait-elle leur demander,
quand toute sa vie est concentrée en un seul instant, en quelques heures ?
Savez-vous ce que c’est quand la seule possibilité c’est de redescendre ? «
J’étais dans la deuxième équipe avec le sherpa Pemba, dit-elle. Le temps
était parfait, parfait. Si clair qu’on avait l’impression de pouvoir voir à
travers le ciel ce qui se tenait au-delà. Je dis à Pemba, la première équipe
doit déjà avoir atteint le sommet. Le temps est stable et nous pouvons y
aller. Pemba prit un air grave, inhabituel, parce que c’était un des clowns de
l’expédition. Lui non plus n’avait jamais atteint le sommet. À ce moment-là
je n’avais pas l’intention de continuer sans oxygène, mais quand j’ai vu que
Pemba allait le faire, je me suis dit, d’accord, moi aussi. C’était un caprice
stupide, absolument pas professionnel, mais brusquement j’ai eu envie
d’être une femme au sommet de cette saloperie de montagne, un être
humain, pas une machine à respirer. Pemba dit, Allie Bibi, ne fais pas, mais
je suis partie. Un peu après on a croisé les autres qui redescendaient et je
voyais cette chose merveilleuse dans leurs yeux. Ils planaient, en proie à
une telle exaltation, qu’ils n’ont même pas remarqué que je ne portais pas
de masque à oxygène. Faites attention, nous criaient-ils, méfiez-vous des
anges. Pemba avait pris un bon rythme de respiration et je m’y suis
accordée, inspirant et expirant avec lui. Je sentais quelque chose qui
s’envolait au sommet de ma tête et je souriais, un grand sourire d’une
oreille à l’autre, et quand Pemba s’est retourné j’ai vu qu’il faisait la même
chose. Ça ressemblait à une grimace, comme de la douleur mais ce n’était
qu’une joie folle. »

C’était une femme qui avait connu la transcendance, les miracles de


l’âme, grâce à la dure tâche physique d’avoir à se hisser sur une montagne
de rochers gelés. « À ce moment-là, dit-elle aux jeunes filles qui grimpaient
pas à pas avec elle, je croyais en tout : que l’univers a une musique, qu’on
peut lever un voile et voir le visage de Dieu, tout. Je voyais la chaîne de
l’Himalaya s’étendre sous moi et c’était aussi le visage de Dieu. Quelque
chose dans mon expression dut inquiéter Pemba, parce qu’il cria, Attention,
Allie Bibi, c’est haut. Je me souviens avoir en quelque sorte flotté au-dessus
de la dernière crête jusqu’au sommet, et nous y étions, et le sol se dérobait
sous nos pieds de tous les côtés. Une telle lumière ; l’univers purifié en
lumière. Je voulais arracher mes vêtements pour que ma peau l’absorbe. »
Pas un seul ricanement dans la classe ; les jeunes filles dansaient nues avec
elle sous la voûte du monde. « Puis commencèrent les visions, les arcs-en-
ciel qui s’enroulaient et dansaient dans l’azur, le rayonnement qui se
déversait comme une chute d’eau venant du soleil, et il y avait des anges,
les autres n’avaient pas plaisanté. Je les ai vus et le sherpa Pemba aussi. À
ce moment-là nous étions à genoux. Ses pupilles sont devenues d’un blanc
parfait, et les miennes aussi, j’en suis sûre. Nous serions sans doute morts
là-haut, j’en suis sûre, aveuglés par la neige et victimes de la folie des
sommets, mais j’ai entendu un bruit fort, sec, comme un coup de fusil. Ça
m’a réveillée en sursaut. J’ai dû appeler Pem jusqu’à ce que lui aussi se
secoue et nous avons commencé à redescendre. Le tef .ps changeait
rapidement ; une tempête de neige menaçait. L’air était lourd maintenant, la
lourdeur au lieu de cette lumière, de cette légèreté. Nous sommes arrivés au
point de rencontre et nous nous sommes entassés tous les quatre dans la
petite tente du camp de base six, à plus de huit mille mètres. Là-haut on ne
parle pas beaucoup. Chacun devait recommencer l’ascension de ses Everest,
encore et encore, toute la nuit. Mais à un moment j’ai demandé : “Qu’est-ce
que c’était ce bruit ? Quelqu’un a tiré un coup de fusil ?” Ils m’ont regardée
comme si j’étais folle. Qui pourrait faire une chose aussi bête à cette
altitude, ont-ils dit, et de toute façon, Allie, tu sais très bien qu’il n’y a pas
un seul fusil sur cette montagne. Ils avaient raison, bien sûr, mais je l’ai
entendu, je le sais : pan pan, le coup de feu et l’écho. C’est tout, dit-elle
brusquement pour terminer. La fin. L’histoire de ma vie. » Elle prit une
canne à pommeau d’argent et s’apprêta à partir. Le professeur, Mrs Bury,
s’avança pour dire les banalités d’usage. Mais les jeunes filles voulaient une
réponse. « C’était quoi, alors, Allie ? » insistaient-elles ; et elle, paraissant
brusquement avoir dix ans de plus que ses trente-trois ans, haussa les
épaules. « Je ne sais pas. C’était peut-être le fantôme de Maurice Wilson. »

Elle quitta la classe en s’appuyant lourdement sur sa canne.

La ville – Londres proprement dit, ouais, pas moins ! -était vêtue de


blanc, comme quelqu’un en deuil qui suit un enterrement. – L’enterrement
de qui, monsieur, se demanda inquiet Gibreel Farishta, pas le mien, nom de
Dieu, je l'espère et le souhaite. Quand le train entra dans la gare Victoria, il
sauta sans attendre avant l’arrêt complet, se tordit la cheville et s’étala sous
les chariots à bagages et les rires des Londoniens qui attendaient, et
s’agrippa en tombant à son chapeau de plus en plus écrasé. On ne voyait
nulle part Rekha Merchant, et, profitant de cet instant, Gibreel Farishta se
lança dans la foule en courant comme un possédé, pour finalement la
retrouver au contrôle des billets, flottant patiemment sur son tapis, invisible
à tous les regards sauf au sien, à un mètre du sol.

« Qu’est-ce que tu veux, s’écria-t-il, qu’est-ce que tu veux de moi ? » « Te


regarder tomber, répliqua-t-elle instantanément. Regarde autour de toi,
ajouta-t-elle, je t’ai déjà rendu assez ridicule. »

Les gens faisaient un cercle autour de Gibreel, le fou avec un manteau


trop grand et un chapeau de clochard, il parle tout seul, dit une voix
d’enfant, et sa mère répondit chut, mon chéri, ce n ’est pas gentil de se
moquer des pauvres gens. Bienvenue à Londres. Gibreel Farishta se
précipita vers l’escalier qui conduisait au métro. Rekha sur son tapis le
laissa partir.

Mais quand il arriva à toute vitesse sur le quai il la vit à nouveau. Cette
fois c’était une photo en quadri sur une affiche publicitaire collée sur le mur
d’en face, vantant les mérites du téléphone automatique international.
Envoyez votre voix sur un tapis volant en Inde, conseillait-elle. Nul besoin
de génies ni de lampes magiques. Il poussa un cri, ce qui amena à nouveau
ses compagnons de voyage à douter de sa santé mentale, et il s’enfuit sur
l’autre quai, où arrivait une rame. Il y sauta, et Rekha Merchant se trouvait
en face de lui avec son tapis roulé sur les genoux. Les portes claquèrent
derrière lui.

Ce jour-là Gibreel Farishta courut dans tous les sens dans le métro de
Londres et Rekha Merchant le retrouvait partout où il allait ; elle s’installa à
côté de lui dans l’interminable escalier mécanique d’Oxford Circus et dans
les ascenseurs pleins à craquer de Tufnell Park elle se frotta contre son dos
d’une manière qu’elle aurait trouvée scandaleuse pendant sa vie. Au
terminus de la Metropolitan Line elle lança les fantômes de ses enfants du
haut des arbres qui ressemblaient à des griffes, et quand il ressortit à l’air
libre devant la Bank of England elle se jeta théâtralement du sommet de son
fronton néoclassique. Et même s’il n’avait aucune idée de la vraie forme de
la plus protéenne et caméléonesque des villes il se persuada qu’elle
n’arrêtait pas de se transformer tandis qu’il courait sous elle, et que les
stations du métro changeaient de lignes et se succédaient au hasard. Il
émergea plus d’une fois, suffocant, de ce monde souterrain dans lequel les
lois de l’espace et du temps avaient cessé d’exister, il essayait d’appeler un
taxi ; aucun ne voulait s’arrêter, et il était obligé de replonger dans ce
labyrinthe infernal, ce dédale sans issue, pour continuer son héroïque fuite.
À la fin, épuisé au-delà de tout espoir, il s’abandonna à la logique fatale de
sa folie et sortit arbitrairement à ce qu’il prit pour la dernière station
absurde de ce voyage sans fin et inutile à la recherche de la chimère du
renouveau. Il se retrouva dans l’indifférence navrante d’une rue jonchée de
papiers gras près d’une place en sens giratoire bloquée par les camions. La
nuit était déjà tombée et il entra en chancelant, utilisant ses dernières
réserves d’optimisme, dans un parc inconnu rendu spectral par la qualité
ectoplasmique de la lumière de ses réverbères. Il tomba à genoux dans la
solitude de la nuit d’hiver et vit la silhouette d’une femme qui s’avançait
lentement vers lui sur la pelouse recouverte d’un linceul blanc, et conclut
qu’il devait s’agir de sa némésis, Rekha Merchant, venant lui donner son
baiser mortel, l’entraîner dans un monde souterrain plus profond que celui
dans lequel elle avait brisé son esprit blessé. Ça lui était égal, et quand la
femme arriva près de lui il était tombé sur les avant-bras, son manteau
pendait autour de lui et lui donnait l’air d’un énorme scarabée agonisant
qui, pour des raisons obscures, portait un feutre gris et sale.

Il entendit un cri d’effroi qui s’échappait des lèvres de la femme et qui


semblait venir de très loin, un halètement dans lequel se mêlaient
l’incrédulité, la joie et un étrange ressentiment, et juste avant de perdre
connaissance il comprit que Rekha lui avait permis, pour le moment,
d’atteindre l’illusion d’un havre de sécurité, afin que son triomphe sur lui
soit plus doux quand il aurait finalement lieu.

« Tu es en vie, dit la femme, répétant les premiers mots qu’elle lui avait
dits autrefois. Tu es à nouveau en vie. C’est ce qui compte. »

En souriant, il s’endormit près des pieds plats d’Allie dans la neige qui
tombait.
IV
Ayesha
Même les visions successives ont émigré maintenant ; elles connaissent la
ville mieux que lui. Et après Rosa et Rekha les mondes rêvés de son autre
moi archangélique commencent à paraître aussi tangibles que les réalités
changeantes dans lesquelles il habite quand il est éveillé. Ceci, par exemple
: un hôtel particulier de style hollandais dans un quartier de Londres qu’il
identifiera plus tard sous le nom de Kensington, vers lequel son rêve
l’emporte à toute vitesse au-dessus des magasins Barkers et de la petite
maison grise avec des bow-windows dans laquelle Thackeray écrivit La
Foire aux vanités, et de la place avec une école religieuse où des petites
filles en uniforme entrent toujours, mais ne ressortent jamais, et de la
maison où Talleyrand habita dans sa vieillesse quand après avoir tel un
caméléon changé mille et une fois d’allégeances et de principes il prit
l’apparence extérieure de l’ambassadeur de France à Londres, et il arrive
devant un immeuble d’angle de sept étages avec des balcons en fer forgé
peints en vert jusqu’au quatrième, et maintenant le rêve lui fait escalader le
mur extérieur de l’immeuble et au quatrième il écarte les lourds rideaux de
la fenêtre du salon et enfin il reste assis là, sans dormir comme d’habitude,
les yeux grands ouverts dans la pauvre lumière jaune, fixant dans l’avenir,
l’imam barbu et enturbanné.

Qui est-il ? Un exilé. Terme qu’il ne faut pas confondre, pas mélanger,
avec tous les autres mots que les gens emploient à tort et à travers : émigré,
expatrié, réfugié, immigré, silence, ruse. L’exil est un rêve de retour
glorieux. L’exil est une vision de la révolution : Elbe, pas Sainte-Hélène.
C’est un paradoxe sans fin : regarder devant soi en regardant toujours
derrière soi. L’exilé est une balle jetée très haut en l’air. Elle reste là, gelée
dans le temps, transformée en photographie ; négation du mouvement,
suspendu de façon impossible au-dessus de sa terre natale, l’exilé attend le
moment inévitable où la photo doit se remettre en mouvement, et la terre
réclamer son bien. Telles sont les choses qu’imagine l’imam. Sa maison est
un appartement en location. C’est une salle d’attente, une photo, de l’air.

L’épais papier mural, des rayures vert olive sur un fond couleur crème, a
légèrement passé au soleil, suffisamment pour faire ressortir les rectangles
et les ovales plus vifs qui indiquent les endroits où étaient accrochés des
tableaux. L’Imam est l’ennemi des images. Quand il est entré les tableaux
ont glissé sans bruit des murs et quitté la pièce furtivement, fuyant d’eux-
mêmes la colère de sa muette désapprobation. Quelques images, cependant,
ont eu le droit de rester. Sur la cheminée il conserve quelques cartes
postales conventionnelles de son pays, qu’il appelle simplement Desh : une
montagne qui se découpe au-dessus d’une ville ; une pittoresque scène
villageoise sous un grand arbre ; une mosquée. Mais dans sa chambre, sur le
mur qui fait face à la couchette dure où il se repose, est accrochée une icône
plus puissante, le portrait d’une femme d’une force exceptionnelle, célèbre
pour son profil de statue grecque et ses cheveux noirs aussi longs qu’elle est
grande. Une femme puissante, son ennemie, son autre : il la garde près de
lui. Exactement comme, là-bas dans les palais de son omnipotence elle
garde son portrait à lui sous son manteau royal ou dissimulé dans le
médaillon qu’elle porte autour du cou. C’est l’impératrice, et son nom est –
quoi d’autre ? – Ayesha. Sur cette île, l’imam exilé, et là-bas à Desh, Elle.
Tous deux complotent la mort de l’autre.

Les rideaux, un épais velours doré, restent fermés toute la journée, sinon
le mal pourrait se glisser dans l’appartement : l’étrange, l'extérieur, la nation
étrangère. Le fait douloureux qu’il se trouve ici et pas Là-bas, l’endroit qri
mobilise toutes ses pensées. Dans les rares occasions où l’imam sort
prendre l’air de Kensington, au centre d’un carré formé par huit jeunes
hommes portant des lunettes noires et des costumes où l’on distingue des
bosses, il croise les mains devant lui et les fixe des yeux, pour qu’aucun
élément, aucune particule de cette ville haïe – cette fosse d’iniquités qui
l’humilie en lui offrant un refuge, ce qui l’oblige à un sentiment de
reconnaissance malgré sa luxure, son avarice et sa vanité -ne puisse lui
tomber, comme une poussière, dans l’œil. Quand il quittera cet exil détesté
pour revenir triomphalement dans cette autre ville aux pieds de la montagne
de carte postale, il dira avec fierté qu’il est resté dans l’ignorance totale de
cette Sodome dans laquelle il a été obligé d’attendre ; ignorant, et par
conséquent non souillé, non altéré, pur.

Et une autre raison pour laquelle les rideaux restent fermés c’est bien sûr
parce que les yeux et les oreilles qui l’entourent ne sont pas tous amicaux.
Les immeubles orange ne sont pas neutres. Quelque part de l’autre côté de
la rue il y a des téléobjectifs, du matériel vidéo, des micros hypersensibles ;
et toujours le risque des tireurs d’élite. Au-dessus et en dessous et à côté de
l’imam les appartements sont occupés par ses gardes, qui parcourent les
rues de Kensington déguisés en femmes couvertes de voiles avec des becs
d’argent ; mais on n’est jamais assez prudent. Pour l’exilé, la paranoïa est
une condition préalable de survie.

Une fable, que lui a racontée l’un de ses favoris, un Américain converti,
une ancienne vedette du hit-parade, connue maintenant sous le nom de Bilal
X. Dans une certaine boîte de nuit où l’imam a l’habitude d’envoyer ses
lieutenants écouter certaines autres personnes appartenant à certaines
factions opposées, Bilal rencontra un jeune homme de Desh, une sorte de
chanteur lui aussi, et ils se mirent à parler. Il se trouva que ce Mahmood
avait eu particulièrement peur. Récemment, il s’était mis à la colle avec une
gori, une grande femme rouge et opulente, et il se trouva que l’ancien amant
de sa Renata bien-aimée était le patron en exil de la SAVAK, les services de
torture du Shah d’Iran. Le numéro un, le Grand Panjandrum lui-même, pas
quelque petit sadique doué pour arracher les ongles des orteils ou brûler les
paupières, mais le grand haramzada en personne. Le jour qui suivit
l’installation de Mahmood et de Renata dans leur nouvel appartement,
Mahmood reçut une lettre. D’accord, mangeur de merde, tu baises ma
femme, je voulais juste te dire bonjour. Le lendemain une deuxième lettre
arriva. À propos, petite bite, j’ai oublié de te dire, voilà ton nouveau numéro
de téléphone. Or Mahmood et Renata venaient de demander leur inscription
sur la liste rouge mais on ne leur avait pas encore communiqué leur
nouveau numéro. Quand il arriva quelques jours plus tard, c’était
exactement le même que celui de la lettre, et Mahmood perdit tous ses
cheveux d’un seul coup. Les voyant sur l’oreiller, il croisa les mains devant
Renata et la supplia : « Ma chérie, je t’aime mais tu es trop dangereuse pour
moi, je t’en prie, va-t’en, n’importe où, loin, loin. » Quand on raconta cette
histoire à l’imam il secoua la tête et dit, cette putain, qui la touchera
maintenant, malgré son corps lascif ? Son corps est marqué plus gravement
qu’avec la lèpre ; c’est ainsi que les êtres humains se mutilent eux-mêmes.
Mais la vraie morale de la fable c’était la nécessité d’une vigilance
étemelle. Londres était une ville dans laquelle l’ancien patron de la SAVAK
avait des relations haut placées à la compagnie du téléphone et où l’ex-chef
cuisinier du Shah tenait un restaurant prospère à Hounslow. Une ville si
accueillante, un tel refuge, ils acceptent tout le monde. Il faut garder les
rideaux fermés.
Les appartements du troisième au cinquième étage de cet ensemble de
résidences sont, pour le moment, la seule patrie de l’imam. Voici les fusils
et les radios à ondes courtes et les pièces dans lesquelles des jeunes
hommes en costume s’assoient et parlent fébrilement dans plusieurs
téléphones. On ne voit de l’alcool nulle part, ni des jeux de cartes ou de dés,
et la seule femme est celle du portrait accroché au mur de la chambre du
vieil homme. Dans cette patrie de substitution, que le saint insomniaque
considère comme sa salle d’attente ou son salon de transit, le chauffage
central tourne au maximum nuit et jour, et les fenêtres restent
hermétiquement fermées. L’exilé ne peut oublier, et doit par conséquent
simuler, la chaleur sèche de Desh, le pays d’hier et de demain où même la
lune est chaude et dégouline comme un chapati frais et beurré. Ô cette
partie du monde tant désirée où le soleil et la lune sont masculins mais où
leur chaude lumière sucrée porte des noms fçminins. La nuit l’exilé écarte
les rideaux et la lune étrangère se coule dans la pièce, et sa froideur lui
transperce les yeux comme un clou. Il grimace, plisse les yeux. Vêtu d’une
robe ample, les sourcils froncés, menaçant, éveillé : tel est l’imam.

L’exil est un pays sans âme. En exil les meubles sont laids, chers, tous
achetés en même temps dans le même magasin et bien trop vite : des
canapés argentés et brillants avec des accoudoirs comme des ailerons de
vieilles Buick DeSoto Oldsmobile, des bibliothèques vitrées qui ne
contiennent pas de livres mais des dossiers bourrés de coupures de presse.
En exil quand quelqu’un tire de l’eau dans la cuisine la douche devient
brûlante, aussi quand l’imam prend son bain les membres de sa suite
doivent se souvenir de ne pas remplir une bouilloire ni rincer une assiette
sale, et quand l’imam va aux toilettes ses disciples se sauvent de la douche
brûlante. En exil on ne fait pas de cuisine ; les gardes du corps à lunettes
noires vont acheter des plats à emporter. En exil toute tentative
d’enracinement est vue comme une trahison : c’est un aveu d’échec.

L’Imam est le centre d’une roue.

Le mouvement rayonne à partir de lui, toute la journée. Son fils, Khalid,


entre dans son sanctuaire en portant un verre d’eau, il le tient dans la main
droite, la paume sous le verre. L’Imam boit de l’eau constamment, un verre
toutes les cinq minutes, pour se purifier ; avant qu’il la boive, l’eau est elle-
même purifiée dans un appareil de filtrage américain. Tous les jeunes
hommes qui l’entourent connaissent bien sa célèbre Monographie de l’Eau,
qui, d’après l’imam, communique sa pureté au buveur, ainsi que sa fluidité
et sa simplicité, et le plaisir ascétique de son goût. « L’Impératrice, fait-il
remarquer, boit du vin. » Du bourgogne, du bordeaux, du vin du Rhin qui
mêlent leur corruption enivrante à l’intérieur de ce corps beau et souillé. Ce
péché suffit à la condamner pour l’éternité sans espoir de rachat. Le portrait
accroché au mur de la chambre montre l’impératrice Ayesha tenant, à deux
mains, un crâne rempli d’un liquide rouge sombre. L’Impératrice boit du
sang, mais l’imam est un homme d’eau. « Ce n’est pas par hasard que les
peuples de nos terres chaudes rêvèrent l’eau, proclame la Monographie.
L’eau, qui préserve la vie. Aucun être civilisé ne peut la refuser à un autre.
Une grand-mère, aux membres raidis par l’arthrite, se lèvera
immédiatement pour aller au robinet si un petit enfant va vers elle et lui
demande, pani, nani. Gare à ceux qui la blasphèment. Qui la pollue, dilue
son âme. »

L’Imam s’est souvent mis en rage en repensant à l’Aga Khan défunt,


après avoir lu le texte d’une interview pendani laquelle le chef des Ismailis
buvait d’un excellent champagne. Oh, monsieur, ce champagne n ’est que
pour la galerie. Il se change en eau dès qu’il touche mes lèvres. Démon, a
l’habitude de tempêter l’imam. Apostat, blasphémateur, charlatan. Quand
l’avenir viendra, de tels individus seront jugés, dit-il à ses hommes. L’eau
régnera et le sang coulera comme du vin. Telle est la nature miraculeuse de
l’avenir des exilés : ce qui est dit dans l’impuissance d’un appartement
surchauffé devient le destin des nations. Qui n’a pas rêvé ce rêve, être roi
pour un jour ? – Mais l’imam rêve de plus qu’un jour ; il sent, sortant de la
pointe de ses doigts, les fils arachnéens avec lesquels il contrôlera le
mouvement de l’histoire.

Non : pas l’histoire.

Son rêve est plus étrange.

Son fils, le porteur d’eau Khalid, s’incline devant son père comme un
pèlerin dans un lieu saint, il l’informe que le garde de service à l’extérieur
du sanctuaire est Salman Farsi. Bilal s’occupe de l’émetteur radio et
transmet le message du jour, sur la fréquence attribuée, à Desh.
L’Imam est un calme massif, une immobilité. C’est une pierre vivante.
Ses énormes mains noueuses, d’un gris de granit, reposent lourdement sur
les bras de son fauteuil à haut dossier. Sa tête, qui semble trop grande pour
le corps en dessous, roule pesamment au bout d’un cou d’une maigreur
étonnante que l’on aperçoit à travers les poils épars de sa barbe poivre et
sel. Les yeux de l’imam sont embrumés ; ses lèvres ne bougent pas. C’est
une force pure, un être primordial ; il bouge sans mouvement, agit sans
faire, parle sans proférer de son. C’est le prestidigitateur et l’histoire est son
numéro.

Non, pas l’histoire : quelque chose de plus étrange.

On apprend l’explication de cette énigme, en / e moment même, par le


biais de certaines ondes subreptices, sur lesquelles la voix de Bilal,
l’Américain converti, chante la chanson sacrée de l’imam. Bilal le muezzin
: sa voix entre dans la radio amateur à Kensington et ressort dans le Desh de
rêve, transmuée en discours tonitruant de l’imam lui-même. Il commence
rituellement par insulter l’impératrice, avec la liste de ses crimes, de ses
meurtres, de ses chantages, de ses rapports sexuels avec des lézards, et ainsi
de suite, et il en arrive à l’appel nocturne de l’imam qui demande à son
peuple de se lever contre le mal qui habite FÉtat de l’impératrice. « Nous
ferons une révolution, proclame l’imam par la voix de Bilal, une révolte
dirigée non seulement contre un tyran mais contre l’histoire. » Car il existe
un ennemi au-delà d’Ayesha, et c’est l’Histoire elle-même. L’Histoire c’est
le vin de sang qu’on ne devrait plus boire. L’Histoire c’est ce qui enivre, la
création et le bien du Diable, du grand Chay-tan, le plus grand des
mensonges – le progrès, la science, le droit – contre lesquels l’imam s’est
dressé. L’Histoire est une déviation de la Voie, la connaissance est une
illusion, parce que la somme des connaissances a été achevée le jour où Al-
Lah a fini sa révélation à Mahound. « Nous déferons la trame du voile de
l’Histoire, déclame Bilal dans la nuit attentive, et quand elle aura été défaite
nous verrons le Paradis, dans toute sa gloire et sa lumière. » L’Imam a
choisi Bilal pour cette tâche à cause de la beauté de sa voix, Bilal qui, lors
de son incarnation précédente, a réussi à escalader l’Everest du hit-parade,
pas une seule fois mais une douzaine, tout en haut. La voix est riche et
autoritaire, une voix qui a l’habitude d’être écoutée ; bien nourrie,
hautement qualifiée, la voix de la confiance américaine, une arme de
l'Occident retournée contre ceux qui Font faite, dont le pouvoir soutient
l’impératrice et sa tyrannie. Au début Bilal X protestait contre une telle
description de sa voix. Lui aussi appartenait à un peuple opprimé, affirmait-
il, il était injuste de le comparer aux impérialistes yankees. L’Imam
répondit, non sans tendresse : Bilal, ta souffrance est aussi bien la nôtre.
Mais avoir grandi dans la maison du pouvoir permet d’apprendre ses
méthodes, de s’en imprégner, à travers cette peau même qui est la cause de
ton oppression. L’habitude du pouvoir, son timbre, son attitude, sa façon
d’être avec les autres. C’est une maladie, Bilal, qui infecte tous ceux qui
s’en approchent trop. Si les puissants te piétinent, tu es infecté par la plante
de leurs pieds.

Bilal continue à s’adresser à l’obscurité. « Mort à la tyrannie de


l’impératrice Ayesha, du calendrier, de l’Amérique,

du temps ! Nous recherchons l’éternité, l’infinité, de Dieu. Ses eaux


tranquilles, pas les flots de vin de l’impératrice. » Brûlez les livres et faites
confiance au Livre ; déchirez les journaux et écoutez la Parole, comme l’a
révélée l’Archange Gibreel au Messager Mahound et comme l’a expliquée
votre interprète et Imam. « Ameen », dit Bilal pour conclure la séance du
soir. Tandis que, dans son sanctuaire, l’imam envoie son propre message : et
convoque, invoque, l’archange, Gibreel.

Il se voit lui-même dans le rêve : pas un ange, simplement un homme en


vêtements de ville, les fripes posthumes de Henry Diamond : un manteau et
un feutre par-dessus un pantalon trop grand retenu par des bretelles, un pull-
over de pêcheur, une chemise blanche bouffante. Ce Gibreel du rêve,
comme celui qui est éveillé, se tient debout tout tremblant dans le sanctuaire
de l’imam, dont les yeux sont blancs comme des nuages.

Gibreel parle d’un ton maussade, pour dissimuler sa peur. « Pourquoi


insister sur les archanges ? Ces temps-là, vous devriez le savoir, sont
révolus. »

L’Imam ferme les yeux, soupire. Du tapis sortent des vrilles poilues, qui
s’enroulent autour de Gibreel, et le tiennent bien serré.
« Vous n’avez pas besoin de moi, insiste Gibreel. La révélation est
achevée. Laissez-moi partir. »

L’autre secoue la tête, et parle, mais ses lèvres ne bougent pas, et c’est la
voix de Bilal qui résonne aux oreilles de Gibreel, bien qu’on ne puisse voir
nulle part l’émetteur, c’est ce soir, dit la voix, et tu dois m’emporter à
Jérusalem.

Puis l’appartement se dissout et ils se retrouvent sur le toit, à côté de la


citerne d’eau, parce que quand il veut se déplacer l'Imam peut rester
immobile et déplacer le monde qui l’entoure. Sa barbe vole au vent. Il n’y
en a plus pour très longtemps ; sans le vent qui l’attrape comme s’il
s’agissait d’une écharpe de mousseline, ses pieds toucheraient le sol ; il a
des yeux rouges, et sa voix reste suspendue autour de lui dans le ciel.
Emporte-moi. Gibreel discute, On dirait que vous êtes tout à fait capable de
le faire tout seul : mais l’imam, d’un seul mouvement d’une étonnante
rapidité, lance sa barbe par-dessus son épaule, retrousse sa jupe pour révéler
deux jambes maigres recouvertes d’une toison de poils presque
monstrueuse, et bondit très haut dans la nuit, tournoie sur lui-même, et
s’installe sur les épaules de Gibreel, s’accrochant à lui avec des ongles qui
ont poussé en serres longues et recourbées. Gibreel se sent monter dans le
ciel, avec le vieil homme accroché à lui comme Jonas à la baleine, l’imam
dont les cheveux s’allongent à chaque minute, volant dans toutes les
directions, les sourcils claquant au vent telles des oriflammes.

Jérusalem, se demande-t-il, c’est dans quelle direction ? -Et puis,


Jérusalem, c’est un mot insaisissable, ce peut être aussi bien une idée qu’un
lieu : un but, une exaltation. Où est la Jérusalem de l’imam ? « La chute de
la courtisane », retentit la voix désincarnée à ses oreilles. « Son écrasement,
la putain de Babylone. »

Ils foncent à travers la nuit. La lune se réchauffe, elle commence à


grésiller comme du fromage sur le grill ; lui, Gibreel, en voit des morceaux
tomber de temps en temps, des gouttes de lune qui sifflent et bouillonnent
sur la plaque brûlante du ciel. Une terre apparaît sous eux. La chaleur
devient intense.
C’est un paysage immense, rougeoyant, avec des arbres au sommet plat.
Ils survolent des montagnes au sommet également plat ; ici, même les
pierres sont aplaties par la chaleur. Puis ils arrivent devant une haute
montagne d’une forme presque parfaitement conique, une montagne qui est
posée également en carte postale sur une cheminée très loin d’ici ; et dans
l’ombre de la montagne, une ville, qui s’étend à ses pieds comme une
suppliante, et au bas des flancs de la montagne, un palais, le palais, son
palais : l’impératrice, que les messages radio ont détruite. C’est une
révolution de radios amateurs.

Gibreel, avec l’imam assis sur son dos comme sur un tapis, amorce sa
descente, et dans la nuit fumante on dirait que les rues sont vivantes, elles
semblent se tordre, comme des serpents ; tandis que devant le palais de la
défaite de l’impératrice une nouvelle colline semble sortir de terre, tandis
que nous regardons, baba, qu’est-ce qu’il se passe là-bas ? La voix de
l'Imam reste suspendue dans les airs : « Descends. Je vais te montrer
l’Amour. »

Ils sont au niveau des toits quand Gibreel se rend compte que les rues
grouillent de gens. Des êtres humains, tellement entassés dans ces rues
tortueuses qu’ils se sont mêlés pour former une entité composite plus vaste,
impitoyable et sinueuse. La foule se déplace lentement, du même pas, des
ruelles dans les chemins, des chemins dans les rues, des rues dans les
grandes artères, elle converge vers la grande avenue à douze voies bordée
d’eucalyptus géants, qui conduit aux portes du palais. La foule humaine
s’entasse dans l’avenue ; c’est l’organe central de cet être nouveau, aux
têtes multiples. Les gens marchent l’air grave, à soixante-dix de front, vers
les portes de l’impératrice. Devant, ses gardes attendent sur trois rangs,
couchés, agenouillés et debout, avec des mitrailleuses armées. La foule
monte la pente vers les mitrailleuses ; ils arrivent à portée, soixante-dix à la
fois ; les armes bredouillent, et ils meurent, et alors les soixante-dix
suivants enjambent les corps des morts, les fusils ricanent à nouveau, et la
colline des morts s’élève. Ceux qui sont derrière commencent à leur tour à
escalader. Sous les portails sombres de la ville des mères à la tête couverte
poussent leurs fils bien-aimés dans le cortège, va, sois un martyr, fais ce
qui est nécessaire, meurs. « Tu vois comme ils m’aiment, dit la voix
désincarnée. Aucune tyrannie sur terre ne peut résister à la puissance de cet
amour lent et en marche.

— Ce n’est pas de l’amour, répond Gibreel en pleurant. C’est de la haine.


L’Impératrice les a poussés dans tes bras. » L’explication semble bien
maigre, superficielle.

« Ils m’aiment, dit la voix de l’Imam, parce que je suis l’eau. Je suis la
fertilité et elle est la pourriture. Ils m’aiment parce que j’ai l’habitude
d’écraser les pendules. Les êtres humains qui se détournent de Dieu perdent
l’amour, et la certitude, ainsi que le sens de Son temps illimité, qui
comprend le passé, le présent et l’avenir ; le temps infini, qui n’a plus
besoin du mouvement. Nous nous languissons de l’éternel, et je suis
l’éternité. Elle n’est rien : un tic, ou un ’ tac. Chaque jour elle regarde dans
son miroir et l’idée de la vieillesse, du temps qui passe, la terrorise. Ainsi
elle est prisonnière de sa propre nature ; elle est, aussi, dans les chaînes du
Temps. Après la révolution il n’y aura plus de pendules : nous les détruirons
toutes. On supprimera le mot pendule de nos dictionnaires. Après la
révolution il n’y aura plus d’anniversaires. Nous renaîtrons tous, tous au
même âge immuable aux yeux de Dieu Tout-Puissant. »

Il se tait, maintenant, parce qu’en dessous de nous le grand moment est


arrivé : la foule a atteint les fusils. Qui à leur tour se taisent, tandis que le
serpent sans fin de la foule, le python gigantesque des masses soulevées,
entoure les gardes, les étouffe, et fait taire le gloussement mortel de leurs
armes. L’Imam soupire pesamment. « C’est fait. »

Les lumières du palais s’éteignent quand le peuple s’avance, toujours du


même pas mesuré qu’avant. Puis, de l’intérieur du palais plongé dans les
ténèbres, s’élève un bruit horrible, qui commence comme une plainte aiguë,
ténue, perçante, puis s’approfondit sourdement en un hurlement, un
hululement assez fort pour remplir de rage chaque fissure de la ville. Puis le
dôme d’or du palais éclate comme un œuf, et s’en élève, luisante de nuit,
une apparition mythologique avec d’immenses ailes noires, les cheveux
défaits, aussi longs et noirs que ceux de l’imam sont longs et blancs : Al-
Lat, comprend Gibreel, qui jaillit de la coquille d’Ayesha.

« Tue-la », ordonne l’imam.


Gibreel se pose sur le balcon d’honneur du palais, les bras tendus pour
accueillir la joie du peuple, un bruit qui couvre même les hurlements de la
déesse et s’élève comme un chant. Puis il est propulsé en l’air, sans avoir le
choix, c’est une marionnette qui va à la guerre ; et elle, le voyant venir, se
tourne, s’accroupit dans l’air, et, gémissant de façon horrible, vient vers lui
avec toute sa force. Gibreel comprend que 1 Imam, luttant comme
d’habitude par personnes interposées, va le sacrifier aussi volontiers qu’il a
sacrifié la colline de cadavres devant la porte du palais, qu’il est un soldat-
suicide au service de la cause de l'ecclésiastique. Je suis faible, pense-t-il, je
ne suis pas de taille avec elle, mais elle, aussi, a été affaiblie par sa défaite.
La force de l’imam pousse Gibreel, met la foudre dans ses mains, et le
combat s’engage ; il plante les piques des éclairs dans ses pieds et elle lui
lance des comètes dans le bas-ventre, nous allons nous entretuer, se dit-il,
nous allons mourir et il y aura deux nouvelles constellations dans
l’espace : Al-Lat, et Gibreel. Comme des guerriers épuisés sur un champ de
bataille couvert de morts, ils chancellent et se frappent. Tous deux
s’affaiblissent vite.

Elle tombe.

Elle s’effondre, Al-Lat reine de la nuit ; elle s’écrase sens-dessus-dessous


contre la terre, et sa tête éclate en morceaux ; et elle gît là, en tas, un ange
noir et sans tête, les ailes arrachées, près d’un petit portillon dans les jardins
du palais. -Et Gibreel, détournant les yeux d’horreur, voit l’imam grossir
monstrueusement, s’allonger dans la cour devant le palais avec sa bouche
béante qui s’ouvre derrière les portes ; quand le peuple entre il l’avale
entièrement.

Le corps d’Al-Lat s’est ratatiné sur le gazon, ne laissant derrière lui


qu’une tache noire ; et maintenant chaque horloge dans la capitale de Desh
se met à sonner, et continue sans fin, au-delà de douze coups, au-delà de
vingt-quatre, au-delà de mille et un, annonçant la fin du Temps, l’heure qui
est au-delà de toute mesure, l’heure du retour d’exil, de la victoire de l’eau
sur le vin, du commencement du Non-Temps de l’imam.

Quand l’histoire nocturne change, quand, sans prévenir, le déroulement


des événements à Jahilia et à Yathrib aboutit à la lutte de l’imam et de
l’impératrice, Gibreel espère brièvement que la malédiction a pris fin, que
ses rêves ont été rendus au hasard excentrique de la vie ordinaire ; tandis
que la nouvelle histoire tombe, elle aussi, dans le vieux modèle, reprenant à
chaque fois qu’il s’assoupit à l’endroit précis où elle avait été interrompue,
et que sa propre image, traduite dans l’avatar d’un archange, entre à
nouveau dans le cadre, alors son espoir s’éteint, et il succombe une fois
encore à l’inexorable. Les choses en sont arrivées au point où certaines de
ses sagas nocturnes semblent plus tolérables que d’autres, et après
l’apocalypse de l’imam il est presque heureux quand le récit suivant
commence, étendant son répertoire intérieur, parce qu’au moins cela
suggère que la déité que lui, Gibreel, a essayé en vain de tuer peut’Ctre un
Dieu d’amour, autant que de vengeance, de pouvoir, de devoir, de règles et
de haine ; et c’est aussi une sorte de conte nostalgique, à propos d’une
patrie perdue ; cela ressemble à un retour au passé… quelle histoire est-ce ?
Voilà. Commençons par le commencement : Le matin de son quarantième
anniversaire, dans une chambre pleine de papillons, Mirza Saeed Akhtar
contemplait sa femme endormie…

Le matin fatidique de son quarantième anniversaire, dans une chambre


pleine de papillons, le zamindar Mirza Saeed Akhtar contemplait sa femme
endormie, et sentait son cœur prêt à éclater d’amour. Pour une fois il s’était
réveillé tôt, se levant avant l’aube avec un mauvais rêve qui lui laissait un
goût d’amertume dans la bouche, le rêve qu’il faisait sans cesse de la fin du
monde, dans lequel la catastrophe était invariablement de sa faute. Il avait
lu Nietzsche la veille au soir – « la fin impitoyable de cette petite espèce
trop répandue qu’on appelle l’Homme » – et s’était endormi avec le livre
ouvert posé sur la poitrine. En s’éveillant au bruissement des ailes des
papillons dans la pénombre fraîche de la chambre, il s’en était voulu de
choisir si sottement ses livres de chevet Pourtant, il était maintenant tout à
fait réveillé. Il se leva doucement, glissa les pieds dans des chappals et alla
se promener oisivement dans les vérandas de l’immense demeure, toujours
plongée dans l’obscurité parce qu’on n’avait pas encore levé les stores,
tandis que les papillons voletaient comme des courtisans dans son dos.
Quelqu’un jouait de la flûte au loin. Mirza Saeed remonta les stores et
attacha les cordons. Les jardins étaient plongés dans la brume, dans laquelle
tourbillonnaient les nuages de papillons, une brume se mêlant à l’autre.
Cette région lointaine avait toujours été réputée pour ses lépidoptères, pour
ces escadrilles miraculeuses qui emplissaient l’air jour et nuit, des papillons
qui avaient le don des caméléons, dont les ailes changeaient de couleur
quand ils se posaient sur des fleurs écarlates, des rideaux ocres, des verres
d’obsidienne ou l’ambre d’une bague. Dans la demeure du zamindar, ainsi
que dans le village proche, le miracle des papillons était devenu si familier
qu’il en semblait banal, mais en fait ils n’étaient revenus que depuis dix-
neuf ans, comme les servantes s’en souvenaient. Ils avaient été les esprits
familiers, ainsi que le disait la légende, d’une sainte locale, une femme
connue sous le seul nom de Bibiji, qui avait vécu jusqu’à l’âge de deux cent
quarante-deux ans et dont la tombe, jusqu’à ce qu’on en ait oublié
l’emplacement, avait la propriété de soigner l’impuissance et les verrues.
Depuis la mort de Bibiji cent vingt ans auparavant les papillons étaient
partis dans le même royaume de légendes que Bibiji elle-même, aussi
quand ils revinrent cent un ans exactement après leur disparition cela
apparut, au début, comme le présage d’une chose imminente et
merveilleuse. Après la mort de Bibiji – il faut le dire tout de suite – le
village avait continué à prospérer, les récoltes de pommes de terre à être
abondantes, mais il y avait eu un vide dans beaucoup de cœurs, même si les
villageois d’aujourd’hui n’avaient aucun souvenir de l’époque de la sainte.
Aussi le retour des papillons redonna-t-il du courage à beaucoup, mais
quand les merveilles attendues ne se réalisèrent pas les villageois
retombèrent, petit à petit, dans l’insuffisance du quotidien. Le nom de la
demeure du zamindar, Peristan, pouvait venir des ailes de fées des créatures
magiques, quand au nom du village, Titlipur, il en venait certainement.
Mais les noms, quand ils sont passés dans le langage courant, deviennent
rapidement de simples sons, leur étymologie disparaît, comme tant de
merveilles de la terre, sous la poussière de l’habitude. Les habitants
humains de Titlipur, et les hordes de papillons, se heurtaient les uns aux
autres avec une sorte de dédain mutuel. Les villageois et la famille du
zamindar avaient depuis longtemps abandonné toute tentative pour chasser
les papillons de leurs maisons, et maintenant, dès qu’on ouvrait un coffre,
une fournée d’ailes en sortaient comme des diables de Pandore, et
changeaient de couleur en s’élevant ; il y avait des papillons sous les
couvercles baissés des toilettes de Peristan, et dans chaque garde-robe, et
entre les pages des livres. Quand on s’éveillait, on trouvait des papillons
endormis sur ses joues.
Le banal finit par devenir invisible, et Mirza Saeed n’avait pas vraiment
remarqué les papillons depuis plusieurs années. Cependant, le matin de son
quarantième anniversaire, quand la première lumière de l’aube toucha la
Raison et que les papillons se mirent instantanément à briller, la beauté de
l’instant lui coupa le souffle. Il se précipita vers la chambre dans l’aile
réservée au zenana, où sa femme Mishal dormait, voilée par une
moustiquaire. Les papillons magiques étaient posés sur ses orteils
découverts, et un moustique avait réussi lui aussi à se faufiler à l’intérieur,
parce qu’elle avait une ligne de petites piqûres sur l’arête de la clavicule. Il
voulut soulever la moustiquaire, se glisser à l’intérieur et embrasser les
piqûres jusqu’à ce qu’elles aient disparu. Comme elles semblaient
enflammées ! Comme elles la démangeraient quand elle se réveillerait !
Mais il se retint, préférant profiter de l’innocence de sa forme endormie.
Elle avait des cheveux brun-roux et souples, une peau très blanche, et, sous
ses paupières closes, des yeux d’un gris soyeux. Son père était directeur de
la banque nationale, aussi semblaient-ils faits l’un pour l’autre, car leur
mariage arrangé avait restauré la fortune de la famille de Mirza, ancienne et
sur le déclin, et, avec le temps malgré leur incapacité à avoir des enfants,
avait abouti à une union fondée sur un amour véritable. Bouleversé par son
émotion, Mirza Saeed regardait Mishal dormir et chassait de son esprit les
derniers lambeaux de son cauchemar. « Comment le monde pourrait-il être
fichu, se dit-il avec satisfaction, s’il peut offrir de tels exemples de
perfection que cette aube merveilleuse ? »

Poursuivant ses pensées heureuses, il prononça un discours silencieux à sa


femme qui reposait. « Mishal, j’ai quarante ans et je suis aussi heureux
qu’un nouveau-né de quarante jours. Je vois aujourd’hui qu’au cours des
années je suis tombé de plus en plus amoureux de toi, et maintenant,
comme un poisson, je nage dans cette mer chaude. » Comme elle le
comblait s’émerveilla-t-il ; comme il avait besoin d’elle ! Leur mariage
transcendait la simple sensualité, leur rapport était si intime qu’une
séparation semblait impensable. « Vieillir près de toi, lui dit-il tandis qu’elle
dormait, sera, Mishal, un privilège. » Il se permit un geste sentimental et
envoya un baiser dans sa direction, puis il quitta la pièce sur la pointe des
pieds. À nouveau sur la grande véranda de ses appartements privés, à
l’étage supérieur de la demeure, il regarda les jardins, qui apparaissaient
plus nettement au fur et à mesure que l’aube dissipait la brume, et vit le
spectacle qui allait détruire pour toujours la paix de son esprit, la brisant
sans espoir de réparation à l’instant même où il avait eu la certitude qu’elle
était inaccessible aux ravages du destin.

Une jeune femme était assise sur la pelouse, tendant la paume de sa main
gauche. De la main droite elle prenait les papillons qui se posaient dessus et
se les mettait dans la bouche. Lentement, méthodiquement, elle mangeait
les ailes consentantes pour son petit déjeuner.

Les très nombreuses couleurs, qui avaient quitté les ailes des papillons
agonisants, tachaient fortement ses lèvres, ses joues, son menton.

Quand Mirza Saeed Akhtar vit la jeune fille déguster son petit déjeuner
diaphane sur la pelouse, il sentit monter en lui un désir si puissant qu’il en
eut aussitôt honte. « C’est impossible, se reprocha-t-il, je ne suis pas un
animal, quand même. » La jeune femme portait un sari jaune safran enroulé
sur son corps nu, à la façon des femmes pauvres de la région, et quand elle
se penchait vers les papillons son sari, s’entrebâillant, découvrait ses seins
nus au regard du zamindar cloué sur place. Mirza Saeed tendit les mains
pour attraper la rampe du balcon, et l’œil de la jeune fille dut saisir le léger
mouvement de son kurta blanc, car elle leva rapidement la tête et le regarda
en face.

Et elle ne baissa pas immédiatement les yeux. Elle ne se redressa pas non
plus pour s’enfuir, comme il s’y était à moitié attendu.

Ce qu’elle fit : elle attendit quelques secondes, comme pour voir s’il avait
l’intention de parler. Quand elle comprit qu’il ne dirait rien, elle reprit
simplement son étrange repas sans quitter son visage des yeux. Le plus
étrange, c’était que les papillons semblaient descendre vers elle comme pris
dans un conduit rempli d’air qui allait en s’éclaircissant, ils allaient
volontairement vers ses paumes ouvertes et leur propre mort. Elle les tenait
par l’extrémité des ailes, rejetait la tête en arrière et les faisait entrer dans sa
bouche avec la pointe de sa langue étroite. À un moment elle garda la
bouche ouverte, les lèvres noires écartées d’un air de défi, et Mirza Saeed
trembla en voyant le papillon voleter dans la sombre caverne de sa mort,
sans tenter de s’échapper. Quand elle fut satisfaite qu’il ait vu cela, elle
rapprock les lèvres et se mit à mâcher. Ils restèrent ainsi, la paysanne en
bas, le propriétaire terrien en haut, jusqu’à ce que, sans qu’on s’y attende,
ses yeux se révulsent et qu’elle tombe lourdement sur le côté gauche prise
de violentes convulsions.

Après quelques secondes pendant lesquelles il resta cloué sur place de


panique, Mirza cria : « Ohé, dans la maison ! Ohé, éveillez-vous, venez vite
! » En même temps il se précipita vers l’imposant escalier d’acajou venu
d’Angleterre, apporté de quelque inimaginable Warwickshire, un endroit
invraisemblable où, dans un prieuré humide et sombre, le roi Charles I »
avait monté ces mêmes marches avant de perdre la tête, dans le dix-
septième siècle d’un autre système de décompte du temps. Mirza Saeed
Akhtar, le dernier de sa lignée, dévala cet escalier et foula l’impression
spectrale de pieds décapités en courant vers la pelouse.

La jeune fille avait des convulsions et écrasait des papillons sous son
corps, se roulant et donnant des coups de pieds. Mirza Saeed arriva le
premier auprès d’elle, mais les serviteurs et Mishal, éveillés par ses cris,
n’étaient pas loin derrière. Il saisit la mâchoire de la fille et l’obligea à
l’ouvrir, y insérant une brindille ramassée sur le sol, qu’elle sectionna
aussitôt en deux. Un filet de sang coula de sa bouche coupée, et il eut peur
pour sa langue, mais le mal la quitta juste à ce moment-là, elle redevint
calme, et s’endormit. Mishal la fit porter dans sa propre chambre, et Mirza
Saeed fut obligé de contempler dans ce lit une seconde belle au bois
dormant, et pour la deuxième fois fut envahi par une sensation trop riche et
trop profonde pour porter le nom brutal de désir. Il découvrit que ses
desseins impurs le rendaient malade et qu’en même temps il se sentait
transporté de joie par les sentiments qui le parcouraient, des sentiments frais
dont la nouveauté l’enflammait. Mishal vint près de son mari. « Tu la
connais ? » demanda Saeed, et elle fit oui de la tête. « Une orpheline. Elle
fabrique de petits animaux en émail et elle les vend sur la grande route. Elle
a le haut mal depuis qu’elle est toute petite. » Ce n’était pas la première fois
que Mirza Saeed était impressionné par la capacité de sa femme à
s’intéresser à d’autres êtres humains. Lui-même ne pouvait identifier
qu’une poignée de villageois, mais elle connaissait le diminutif de chacun,
l’histoire et les ressources des familles. Ils lui racontaient même leurs rêves,
pourtant rares étaient ceux qui rêvaient plus d’une fois par mois car ils
étaient trop pauvres pour s’offrir un tel luxe. La tendresse qui l’avait envahi
à l’aube revint, et il posa le bras sur ses épaules. Elle pencha la tête vers lui
et dit doucement : « Bon anniversaire. » Il déposa un baiser sur ses
cheveux. Ils restèrent enlacés à contempler la fille endormie. Ayesha : sa
femme lui dit son nom.

Quand Ayesha l’orpheline arriva à l’âge de la puberté et devint, à cause de


sa beauté exceptionnelle et de son air de regarder dans un autre monde,
l’objet du désir de très nombreux jeunes gens, on commença à dire qu’elle
cherchait un amant venu des cieux, parce qu’elle se croyait trop bien pour
les mortels. Ses soupirants éconduits se plaignirent en disant qu’elle ne
devrait pas jouer les difficiles, tout d’abord parce qu’elle était orpheline, et
ensuite parce qu’elle était possédée par le démon de l’épilepsie, ce qui
dissuaderait sans aucun doute les esprits des cieux qui auraient pu être
intéressés. Certains jeunes pleins d’amertume allèrent jusqu’à suggérer que,
puisque les défauts d’Ayesha l’empêcheraient à jamais de trouver un mari,
elle ferait aussi bien de commencer à prendre des amants, afin de ne pas
gaspiller cette beauté, qu’en toute justice on aurait dû donner à quelqu’un
ayant moins de problèmes. Malgré toutes les tentatives des jeunes gens de
Titlipur d’en faire leur prostituée, Ayesha resta chaste, ayant pour seule
défense un regard d’une telle concentration sur un point situé
immédiatement au-dessus de l’épaule gauche des gens qu’on l’accusait
régulièrement de mépris. Puis les gens apprirent sa nouvelle habitude de
manger des papillons et ils modifièrent leur opinion à son sujet, convaincus
que sa tête ne tournait pas rond et que, par conséquent, il était dangereux de
coucher avec elle car les démons pourraient passer dans ses amants. Ensuite
les mâles lubriques du village la laissèrent seule dans son taudis, seule avec
les petits animaux qu’elle fabriquait et son régime alimentaire voletant et
très particulier. Cependant, un jeune homme prit l’habitude de venir
s’asseoir à quelque distance de sa porte, discrètement t jumé dans l’autre
direction, comme s’il était de garde, même si elle n’avait plus besoin
d’aucun protecteur. C’était un ancien intouchable du village voisin de
Chatnapatna qui s’était converti à l’Islam et avait pris le nom d’Osman.
Ayesha ne reconnut jamais la présence d’Osman, et il ne le lui demanda
jamais. Les branches feuillues du village s’agitaient au-dessus de leur tête
dans la brise.
Le village de Titlipur s’était développé à l’ombre d’un immense banian,
monarque absolu qui, avec ses multiples racines, régnait sur une aire de huit
cents mètres de diamètre. À cette époque le développement de l’arbre en
village et du village en arbre était si complexe qu’il paraissait impossible de
faire la différence entre les deux. Certains quartiers de l’arbre étaient
devenus des recoins bien connus des amoureux ; d’autres servaient de
poulaillers. Des travailleurs parmi les plus pauvres avaient construit des
abris de fortune dans l’angle de grosses branches, et vivaient vraiment dans
le feuillage dense. On se servait de certaines branches comme de sentiers
pour traverser le village, on faisait des balançoires aux enfants avec les
barbes du vieil arbre, et aux endroits où l’arbre se penchait très bas vers la
terre ses feuilles constituaient le toit de nombreuses huttes qui semblaient
accrochées dans le feuillage comme des nids de tisserins. Quand le
panchayat du village se réunissait, ses membres s’asseyaient sur la plus
grosse branche. Les villageois avaient pris l’habitude de donner à l’arbre le
nom du village, et d’appeler tout simplement le village « l’arbre ». On
accordait aux habitants non humains du banian – fourmis, écureuils,
chouettes – le respect dû à des concitoyens. Seuls les papillons restaient
ignorés, comme des espoirs qui se sont révélés faux.

C’était un village musulman, ce qui expliquait pourquoi Osman le


converti y était venu avec ses vêtements de clown et son bœuf « boum-
boum », après avoir embrassé cette foi dans un acte de désespoir,
s’attendant à ce que son nom musulman lui fasse plus de bien que les
changements de nom précédents, par exemple quand on avait rebaptisé les
intouchables « enfants de Dieu ». En tant qu’enfant de Dieu à Chatnapatna
on ne l’avait pas autorisé à se servir du puits communal, parce que le
contact d’un paria aurait pollué l’eau potable… Sans patrie et, comme
Ayesha, orphelin, Osman gagnait sa vie comme clown. Son bœuf portait des
cônes de papier rouge brillant sur les cornes et des guirlandes d’étoffe sur le
nez et le dos. Il allait de village en village où, aux mariages et autres fêtes, il
faisait son numéro dans lequel le bœuf était son principal partenaire et son
faire-valoir, hochant la tête pour répondre à ses questions, une fois pour
non, deux pour oui.

« Est-ce que nous nous trouvons dans un joli village ? » demandait


Osman.
Boum, le bœuf disait non.

« Il n’est pas joli ? Oh si. Regarde : est-ce que les gens ne sont pas gentils

Boum.

« Quoi ? Alors c’est un village plein de pécheurs ? »

— Boum boum.

« Baaupu-ré ! Alors, tout le monde va aller en enfer ? »

Boum boum.

« Mais, bhaijan. Ils n’ont aucun espoir ? »

Boum boum, le bœuf offrait le salut. Tout heureux, Osman se penchait et


mettait son oreille près du museau du bœuf. « Dis-moi vite. Que doivent-ils
faire pour être sauvés ? » À ce moment-là le bœuf attrapait la casquette
d’Osman et la tendait aux spectateurs en demandant de l’argent, et Osman
hochait joyeusement la tête : Boum, boum.

On aimait bien Osman le converti et son bœuf boum-boum à Titlipur,


mais le jeune homme ne désirait l’approbation que d’une seule personne, et
elle ne la lui donnait pas. Il lui avait avoué que sa conversion à l’Islam avait
eu en grande partie des raisons tactiques, « Comme ça je peux boire un petit
coup, bibi, je n’avais pas le choix. » La confession d’Osman l’avait
indignée, elle lui avait dit qu’il n’était absolument pas musulman, que son
âme se trouvait en grand danger et que, pour elle, il pouvait bien retourner à
Chatnapatna et y mourir de soif. Son visage se colorait, tandis qu’elle
parlait, d’une déception inexplicablement profonde, et ce fut la force de
cette déception qui lui donna l’optimisme de rester accroupi à une douzaine
de pas de chez elle, jour après jour, mais elle continua à passer près de lui,
le nez en l’air, sans lui lancer autre chose qu’un bonjour ou un comment
vas-tu. -
Une fois par semaine, les charrettes de pommes de terre de Titlipur
prenaient le chemin étroit et creusé d’ornières qui menait en quatre heures à
Chatnapatna, situé à l’endroit où le chemin croisait la grande route. C’est là
que se dressaient les grands silos miroitants en aluminium des grossistes de
pommes de terre, mais cela n’avait aucun rapport avec les visites que faisait
régulièrement Ayesha à la ville. Elle voyageait sur une charrette accrochée à
un sac, pour aller vendre ses jouets au marché. Chatnapatna était renommée
dans toute la région pour ses jouets de bois sculpté, ses babioles pour les
gosses et ses petites figurines d’émail. Osman et son bœuf se tenaient à la
limite du banian, il la regardait rebondir sur les sacs de pommes de terre
jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un point au loin.

À Chatnapatna elle se rendait au magasin de Sri Srivinas, le propriétaire


de la plus grande fabrique de jouets de la ville. Sur les murs, il y avait les
inscriptions politiques du jour : Votez H AND. Ou, plus poliment : Veuillez
voter pour le PC (M). Au-dessus de ces exhortations, il y avait cette fïère
annonce : Jouets Srivinas. Notre devise : Sincérité et Créativité. Srivinas
était à l’intérieur : un gros homme mou, la tête comme un soleil sans
cheveux, un type dans la cinquantaine qu’une vie dans le commerce des
jouets n’avait pas rendu amer. Ayesha lui devait son gagne-pain. Il avait été
tellement frappé par les qualités artistiques de ses sculptures qu’il avait
accepté d’acheter tout ce qu’elle fabriquerait. Mais malgré sa bonhomie
coutumière il s’assombrit quand Ayesha ouvrit son ballot pour lui montrer
deux douzaines de petites figurines représentant un jeune homme en
chapeau de clown accompagné d’un bœuf décoré qui pouvait hocher sa tête
ornée. Ayant compris qu’Ayesha avait pardonné à Osman sa conversion, Sri
Srivinas s’écria : « Cet homme a trahi ses origines, tu le sais bien. Qui peut
changer aussi facilement de dieux que de dhotis ? Dieu sait ce qui t’a pris,
ma fille, mais je ne veux pas de ces poupées. » Sur le mur derrière son
bureau était accroché un cadre contenant un document qui, dans une
écriture enjolivée, disait : Ceci certifie que MR SRI S. SRIVINAS est un
Expert en Histoire Géologique de la Planète Terre, ayant survolé le Grand
Canyon avec SCENIC AIRLINES. Srivinas ferma les yeux et croisa les bras,
un Bouddha sérieux avec l’indiscutable autorité de celui qui a volé. « Ce
garçon est un diable », dit-il de façon définitive, et Ayesha remballa ses
poupées dans le morceau de sac et se retourna, pour partir sans discuter.
Srivinas ouvrit de grands yeux. « Nom de Dieu, cria-t-il, tu veux me mener
la vie dure ? Tu crois que je ne sais pas que tu as besoin d’argent ? Pourquoi
as-tu commis une pareille sottise ? Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Tu vas rentrer chez toi et me fabriquer à toute vitesse des poupées PF, et je
te les paierai bien parce que je suis trop bon. » Les poupées Planning
Familial étaient une invention personnelle de Mr Srivinas, une variante
socialement responsable de la bonne vieille poupée russe. Dans une poupée
Abba, avec costume et bottes, se trouvait une Amma, pudique et vêtue d’un
sari, dans laquelle se trouvait une fille contenant un fils. Deux enfants
suffisent : tel était le message des poupées. « Vas-y vite vite », cria Srivinas
à Ayesha qui partait. « Les poupées PF se vendent bien. » Ayesha se
retourna, et sourit. « Ne vous faites pas de souci pour moi, Srivinasji », dit-
elle et elle s’en alla.

Ayesha l’orpheline avait dix-neuf ans quand elle commença son voyage
de retour à Titlipur sur le chemin creusé d’ornières par les charrettes de
pommes de terre, mais en arrivant au village, quarante-huit heures plus tard,
elle avait atteint une sorte d’état sans âge, parce que ses cheveux étaient
devenus d’un blanc de neige et que sa peau avait retrouvé la perfection
lumineuse de celle d’un nouveau-né, et bien qu’elle fut entièrement nue les
papillons la recouvraient en couches si épaisses qu’elle semblait porter une
robe faite dans le tissu le plus délicat de l’univers. Osman le clown répétait
avec son bœuf boum-boum près du chemin, parce que même s’il s’était fait
du mauvais sang à cause de son absence, et avait passé la nuit précédente à
sa recherche, il avait quand même besoin de gagner sa vie. Quand il posa
les yeux sur elle, ce jeune homme qui n’avait jamais respecté Dieu parce
qu’il était né intouchable fut rempli d’une terreur sacrée, et n’osa pas
s’approcher de la jeune fille dont il était si éperdument amoureux.

Elle rentra dans sa hutte et dormit un jour et une nuit sans se réveiller.
Puis elle alla voir le chef du village, le sarpanch Muhammad Din, et
l’informa le plus naturellement du monde que l’Archange Gibreel lui était
apparu et qu’il s’était allongé auprès d’elle pour se reposer. « La grandeur
est venue parmi nous », indiqua-t-elle au sarpanch alarmé, qui jusque-là
s’était beaucoup plus inquiété des quotas de production agricole que de
transcendance. « Tout nous sera demandé, et tout nous sera donné. »
Dans une autre partie de l’arbre, Khadija, l’épouse de Sar-panch,
consolait un clown en larmes, qui acceptait difficilement la perte de son
Ayesha bien-aimée au profit d’un être supérieur, parce que quand un
archange couche avec une femme elle est à jamais perdue pour les hommes.
Khadija était âgée et distraite et souvent maladroite quand elle essayait
d’être affectueuse, et elle donna à Osman une maigre consolation. Elle cita
le vieux proverbe : « Le soleil se couche toujours quand on craint
l’approche des tigres » ; ce qui voulait dire : un malheur n’arrive jamais
seul.

Quand l’histoire du miracle fut connue, on convoqua Ayesha dans la


grande maison, et les jours suivants elle passa de longues heures enfermée
avec la femme du zamindar, Begum Mishal Akhtar, dont la mère venait
d’arriver en visite, et qui elle aussi s’était éprise de la femme aux cheveux
blancs de l’archange.

Le rêveur, en rêvant, veut (mais ne peut) protester : je ne l’ai jamais


touchée, qu’est-ce que vous croyez, c’est un rêve avec pollution nocturne
ou quoi ? Je ne sais absolument pas d’où cette fille tire son
information/inspiration. Pas de chez moi, assurément.

Voici ce qui arriva : elle revenait au village quand brusquement une


immense fatigue s’abattit sur elle, et elle quitta le chemin pour aller
s’allonger à l’ombre d’un tamarinier et se reposer. À l’instant où elle ferma
les yeux il fut à côté d’elle, Gibreel rêvant avec son manteau et son
chapeau, crevant de chaleur. Elle le regardait mais il ne pouvait dire ce
qu’elle voyait, peut-être des ailes, des auréoles, tout le fourbi. Puis il se
retrouva allongé là, incapable de se relever, les membres plus lourds que
des barres de fer, comme si le poids de son propre corps pouvait l’enfoncer
en terre. Quand elle eut fini de le contempler, elle lui fit, gravement, un
signe de la tête, comme s’il avait parlé, puis elle enleva son bout de sari et
s’étendit nue à côté de lui. Dans le rêve il s’endormit, s’éteignit tout d’un
coup comme si quelqu’un avait enlevé la prise, et quand il se rêva à
nouveau éveillé elle se tenait devant lui avec ses cheveux blancs défaits et
sa robe de papillons : transformée. Elle hochait toujours la tête, le visage
transfiguré, recevant de quelque part un message qu’elle appela Gibreel.
Puis elle le laissa allongé là et revint faire son entrée au village.
Le rêveur devient assez conscient pour penser. Alors maintenant j’ai une
femme de rêve. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire ? – Mais ça ne le
regarde pas. Ayesha et Mishal Akhtar sont ensemble dans la grande maison.

Depuis le jour de son anniversaire Mirza Saeed était plein de désirs


passionnés, « comme si la vie commençait vraiment à quarante ans »,
s’émerveillait sa femme. Leur mariage devenait si actif que les domestiques
devaient changer les draps trois fois par jour. Mishal espérait secrètement
que le réveil de la libido de son mari la ferait concevoir, parce qu’elle était
profondément convaincue que l’enthousiasme comptait, malgré l’avis
contraire des médecins, et que les années pendant lesquelles elle avait pris
sa température chaque matin avant de se lever pour inscrire le résultat sur
une fiche afin d’établir la courbe de son ovulation avaient en fait dissuadé
les bébés de naître, en partie parce qu’il était difficile de se montrer ardent
quand la science se glissait dans le lit avec vous et, en partie aussi, d’après
elle, parce qu’aucun fœtus digne de ce nom n’accepterait d’entrer dans le
ventre d’une mère programmée aussi mécaniquement. Mishal priait
toujours pour avoir un enfant même si elle n’en parlait plus à Saeed afin de
lui épargner le sentiment de l’avoir déçue sur ce point. Les yeux fermés,
faisant semblant de dormir, elle sollicitait de Dieu un signe, et quand Saeed
devint si affectueux, si fréquemment, elle se demanda si ce n’était pas ce
qu’elle attendait. En conséquence, à partir de ce jour elle ne traita plus par
le mépris qu’elle méritait l’étrange requête de son mari, qui voulait qu’elle
en revienne aux « vieilles coutumes » et utilise le purdah à chaque fois
qu’ils venaient à Peristan. En ville, où ils possédaient une grande maison
hospitalière, le zamindar et sa femme étaient connus comme le couple le
plus « moderne » et le plus « branché » ; ils faisaient collection d’œuvres
d’art contemporaines, donnaient des soirées folles et invitaient des amis à
des parties fines dans le noir en regardant des cassettes de porno soft. Aussi
quand Mirza Saeed lui dit, « Ne serait-il pas délicieux, chère Mishu,
d’adapter notre comportement à cette demeure ancienne », autrefois, elle lui
aurait ri au nez. Au lieu de cela elle répondit, « Comme tu voudras, Saeed »,
parce qu’il lui avait fait comprendre qu’il s’agissait d’une sorte de jeu
érotique. Il lui laissa même entendre que sa passion pour elle était devenue
si envahissante qu’il aurait peut-être besoin de l’exprimer à n’importe quel
moment, et que si elle n’était pas enfermée à ce moment-là cela pourrait
gêner le personnel ; sa présence même l’empêcherait certainement de se
concentrer sur son travail, et, de toute façon, en ville, ils continueraient à
être « à la mode ». Elle en déduisit que la ville proposait tant de distractions
à Mirza que ses chances de concevoir étaient plus grandes ici, à Titlipur.
Elle décida fermement d’y rester. C’est à ce moment-là qu’elle invita sa
mère, parce que, si elle devait rester enfermée dans le zenana, elle aurait
besoin de compagnie. Mrs Qureishi arriva en se dandinant avec une fureur
grassouillette, bien déterminée à réprimander son gendre pour qu’il
abandonne cette bêtise du purdah, mais Mishal stupéfia sa mère en la
suppliant : « N’en fais rien. » Mrs Qureishi, la femme du directeur de la
banque nationale, était elle-même très raffinée. « Déjà, pendant ton
adolescence, Mishu, tu étais le petit canard gris alors que j’étais dans le
vent. Je croyais que tu t’étais sortie de ce fossé mais je vois qu’il t’y a
replongée. » La femme du financier avait toujours pensé que son gendre
était un pingre que se cachait, opinion qui avait survécu à l’absence de
début de commencement de la moindre preuve. Ignorant le v