L'Histoire - MilleEtUneViesDeForetsFranc Janv2023 n503 PDF
L'Histoire - MilleEtUneViesDeForetsFranc Janv2023 n503 PDF
L’édito/ 3
evue mensuelle créée en 1978,
R
éditée par les Éditions Croque Futur
41 bis, avenue Bosquet, 75007 Paris
Président et directeur de la publication :
Claude Perdriel
Directeur général : Philippe Menat
Directeur éditorial : Maurice Szafran
Directeur éditorial adjoint : Guillaume Malaurie
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol
Conception graphique : Dominique Pasquet
Le pari de Colbert
Pour toute question concernant votre abonnement
Tél. : 01 55 56 71 19
Courriel : [Link]@[Link]
L’Histoire, service abonnements
45, avenue du Général-Leclerc, 60643 Chantilly Cedex
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Achat de revues et d’écrins
L’Histoire, 8, rue d’Aboukir, 75002 Paris
orsque la forêt brûle, il est diffi- Toulon. Andrée Corvol suggère même
Tél. : 01 70 98 19 24 cile de regarder ailleurs. Les que la recherche de pins de mâture fut
RÉDACTION, DOCUMENTATION, RÉALISATION Unes rougeoyantes des jour- un élément décisif de la politique de
Tél. : 01 70 98 suivi des 4 chiffres
Courriel rédaction : courrier@[Link] naux de l’été dernier nous an- conquête et d’extension du royaume aux
Directrice de la rédaction : Valérie Hannin (19 49) nonçaient les flammes de l’en- xviie et xviiie siècles. La gestion de la fo-
Assistante et coordinatrice de la rédaction,
en charge des partenariats : fer, nous rappelant nos fautes et rêt devient ainsi une affaire d’État, pas-
Claire Cellier Wallet (19 51)
Conseillers de la direction :
nous ramenant à nos devoirs. Attenter à sant de la cueillette à la sylviculture (le
Michel Winock, Jean-Noël Jeanneney la forêt, c’est léguer aux générations fu- mot entra dans le vocabulaire en 1824,
Rédactrice en chef : Héloïse Kolebka (19 50)
Rédactrice en chef adjointe responsable tures un paysage désolé de troncs calci- lors de la création de l’École royale fores-
des Collections : Géraldine Soudri (19 52)
Rédacteur en chef adjoint : Olivier Thomas (19 54)
nés, saccager l’Éden et ses fruits offerts, tière à Nancy).
Secrétaire général de rédaction : détruire un ordre naturel qui nous pré- Les échecs et les lenteurs de la bureau-
Raymond Lévêque (19 55)
Chef de rubrique : Ariane Mathieu (19 53) cède et nous dépasse. Pas si sûr… cratie royale n’empêchèrent pas Colbert
Rédaction : Julia Bellot (19 60), Lucas Chabalier, A l’échelle de la France, loin de l’ima- de gagner son pari. Le xixe siècle conti-
Domitille de Gavriloff, François Mathou,
Huguette Meunier, Nina Tapie ginaire d’un progressif et inéluctable nua de façonner la forêt française, plan-
Rédaction-révision-correction : Hélène Valay
Directrice artistique : Marie Toulouze (19 57)
défrichement, l’histoire de la forêt est tant les versants de montagnes, accli-
Service photo : Jérémy Suarez-Lalouni (19 58) bien celle d’une construction. C’est matant le pin maritime pour assainir les
COMITÉ SCIENTIFIQUE
Pierre Assouline, Jacques Berlioz, Patrick Boucheron,
le xixe siècle qui imposa l’idée d’une marais des Landes avant de couvrir la
Catherine Brice, Bruno Cabanes, Johann Chapoutot, Gaule « chevelue », que l’archéologie Sologne de pins sylvestres qui devinrent
Joël Cornette, Clément Fabre, Anaïs Fléchet,
Jean-Noël Jeanneney, Philippe Joutard, s’est employée à démentir. Il est vain les chasses « des Beaux Messieurs ».
Emmanuel Laurentin, Julien Loiseau, Pap Ndiaye,
Fabien Paquet, Olivier Postel-Vinay, Yann Potin,
D’où vient alors notre angoisse de la
Yves Saint-Geours, Maurice Sartre, Claire Sotinel, déforestation ? Jean-Baptiste Fressoz
Pierre-François Souyri, Laurent Theis,
Annette Wieviorka, Olivier Wieviorka, Michel Winock
Recenser, exploiter, et Fabien Locher nous rappellent ici
CORRESPONDANTS
Dominique Alibert, Claude Aziza, Vincent Azoulay, planifier la qu’elle n’est pas nouvelle. Comme en
témoigne Bernardin de Saint-Pierre à
production du bois
Antoine de Baecque, Esther Benbassa,
Jean-Louis Biget, Françoise Briquel-Chatonnet,
Guillaume Calafat, Jacques Chiffoleau,
propos de l’île de France (île Maurice),
Alain Dieckhoff, Jean-Luc Domenach,
Hervé Duchêne, Olivier Faron, Marie Favereau, d’œuvre, d’abord c’est avec les Lumières que le déboise-
ment, d’abord en contexte colonial, ac-
dans les forêts
Christopher Goscha, Christian Grataloup,
Isabelle Heullant-Donat, Gilles Kepel, quiert définitivement sa mauvaise ré-
Matthieu Lahaye, Marc Lazar, Olivier Loubes,
putation. C’est à bien courte vue que
Gabriel Martinez-Gros, Marie-Anne Matard-Bonucci,
Guillaume Mazeau, Nicolas Offenstadt, Pascal Ory, royales, puis dans Le Monde du 20 août dernier titrait
toutes les autres
Michel Porret, Yann Rivière, Isabelle Surun,
Boris Valentin, Sylvain Venayre, Catherine Virlouvet, que les terribles incendies des Landes
Nicolas Werth
Ont collaboré à ce numéro marquaient « la fin de l’insouciance ».
Axel Doebele, Grégoire Morelli (secrétariat Relisons seulement Mauriac assistant,
de rédaction), Lia Paupière, Marie Pouvreau,
Lydia Samarbakhsh (révision-correction), de continuer à chercher la forêt des impuissant, depuis sa terrasse de Mala-
Romane Suchet (secrétariat)
FABRICATION
Carnutes dans une Beauce déjà large- gar, aux feux qui, à la fin d’août 1949,
Responsable de fabrication : ment dédiée à la culture des céréales. « embrasent l’immense horizon depuis le
Sarah Rabbah (19 10)
ACTIVITÉS NUMÉRIQUES
Et même si la forêt de Bretagne a fourni Lot-et-Garonne jusqu’aux portes mêmes
Bertrand Clare (19 08) la matière des légendes de Brocéliande, de Bordeaux ». Ceux-là détruisirent en
SERVICES ADMINISTRATIFS ET FINANCIERS
Directrice administrative et financière :
les forêts du Moyen Age avaient souvent quelques jours 52 000 hectares, presque
Jaye Reig l’allure de landes ou de taillis où mener deux fois plus que dans l’été 2022, et
MARKETING DIRECT ET ABONNEMENTS
Directeur : Luc Bonardi paître les troupeaux. firent 82 morts. Le 24 août 1949 fut
Responsable du marketing direct : Tout change avec Colbert, qui entre- journée de deuil national.
Armelle Behelo (19 14)
Responsable de la gestion : Magali Viette (19 12) prend, à partir de 1661 la « Grande Ré- Nous n’aimons pas voir les arbres brû-
VENTES ET PROMOTION
Directeur : Valéry-Sébastien Sourieau (19 11)
formation » de la forêt française, dont ler – et nous avons bien raison. Que nous
Ventes messageries : Mercuri Presse Conseil, le point culminant est l’ordonnance ne soyons pas les premiers à nous en ef-
Frédéric Vinot (01 42 36 80 52)
Diffusion librairies Pollen/Dif’pop’ de 1669 : recenser, exploiter, planifier frayer, que nous sachions depuis Colbert
Tél. : 01 43 62 08 07, fax : 01 72 71 84 51 la production, d’abord dans les forêts que la forêt n’est ni éternelle ni mysté-
RÉGIE PUBLICITAIRE
Mediaobs royales (1/10e de la superficie), puis rieuse, ni sacrée, qu’elle est une ressource
44, rue Notre-Dame-des-Victoires, 75002 Paris
Tél. : 01 44 88 suivi des 4 chiffres
bientôt dans toutes les autres, du bois renouvelable et qu’il faut en prendre
Courriel : pnom@[Link] d’œuvre destiné à fournir les mâts et soin est seulement un motif supplé-
Directeur général : Corinne Rougé (93 70)
Directeur de publicité : Romain Provost (89 27)
les coques des navires construits dans mentaire de ne pas regarder ailleurs. n
Directeur de clientèle : Antoine Kodio (97 79) les nouveaux arsenaux de Brest ou de L’Histoire
Studio : Louis Fourquet (89 26)
Gestion : Catherine Fernandes (89 20)
[Link] L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023
4 / Forum
VOUS NOUS ÉCRIVEZ
V
Louis XV au château de ous avez été nombreux à réa- de l’origine du couscous, vous
Versailles par un portrait de la gir aux articles de Benoît laissez entendre qu’il a été
famille royale (p. 91). Il y a Pellistrandi et de François inventé par le Maroc ce qui
cependant une erreur : l’enfant Godicheau sur la mémoire de est absolument mensonger.
qui apparaît sur ce tableau n’est Franco (L’Histoire n° 500 et L’His- Le couscous est originaire de
pas le futur Louis XV, mais son toire n° 502). Pour Laurent Che- l’Algérie, où il existe plus de
frère aîné, Louis, duc de vrel, « ce livre est révélateur du 300 recettes de couscous, et
Bretagne, qui fut dauphin trois fait que certains, tels Pío Moa, plus précisément de Numidie
semaines entre la mort de son n’ont toujours pas compris qui dans la zone sub-saharienne,
père, le duc de Bourgogne et la avait joué quel rôle dans la guerre où il était répandu dans les
sienne propre. civile. Reste qu’il faut rendre jus- tribus berbères de territoires
Julie Bontemps tice aux historiens espagnols qui qui deviendront l’Algérie. Ils
travaillent correctement. » ont fait découvrir ce plat aux
La réponse de la rédaction Bernard Soubourou de Paz Romains qui raffolaient du
L’identité de cet enfant fait trouve que « la une sur Franco est couscous.
débat. En 1783, lorsque le une fausse bonne idée. Le livre de Michael Duvernet
portrait est exposé à Paris, Pío Moa n’est pas un ouvrage historique mais un
l’enfant est assimilé au duc de pamphlet militant. Mais le thème du moment est Réponse de
Bretagne. Lors d’une nouvelle bien le football, amplement documenté dans le Marianne Brisville
exposition en 1836-1837, dossier de la revue, donc fait pour la une. » Dans mon article, je
l’enfant est identifié comme le Enfin, Witold Griot remarque que, « dans son ar- soutiens que le couscous
futur roi Louis XV, représenté ticle, Benoît Pellistrandi cite l’ouvrage de Paul Pres- est né dans le « Maghreb
en 1715, alors qu’il est le ton, qui va dans le sens opposé de Pío Moa et qui occidental et central », ce qui
dernier héritier vivant de son a une thèse tout aussi univoque que lui, et semble correspond bien à la fois au
arrière-grand-père Louis XIV. avoir des présupposés idéologiques. Il prend parti Maroc et à l’Algérie actuels,
Selon le château de Versailles pour l’un plutôt que pour l’autre, alors que la vérité en précisant que « son
et la Wallace Collection, où est entre deux extrêmes est plutôt à chercher au mi- origine serait plutôt berbère
aujourd’hui conservé ce lieu, ou dans une combinaison des deux. » qu’arabe ». Je mentionne en
tableau, c’est bien Louis XV effet une recette associée à
qui apparaît ici. Réponse de Benoît Pellistrandi la ville de Marrakech ; ce
a référence à Paul Preston sert à souligner
L n’était pas une volonté de
n Sacré-Cœur la fragilité de ses conclusions, à l’image de ma part d’occulter les autres
Je souhaite apporter une celles de Pío Moa ; j’ai d’ailleurs déjà débattu régions mais simplement
précision à L’Histoire de dans le magazine au sujet des faiblesses le résultat de l’analyse de
décembre 2022. Vous indiquez de son ouvrage sur la guerre d’Espagne sources médiévales dont la
que la basilique du Sacré-Cœur (L’Histoire n° 442). Effectivement, il convient conservation ou la disparition
« a été classée aux monuments d’embrasser toutes les données avant de découle d’une multitude
historiques après un vote du formuler une hypothèse d’explication ; Pío Moa de facteurs et d’aléas.
Conseil de Paris ». Le Conseil n’est en ce sens pas un historien, puisqu’il
n’a donné qu’un avis, c’est entend démontrer une idée et part avec une
l’État qui décide de classer, thèse qu’il validera quoi qu’il arrive. La rédaction de L’Histoire est res-
non le Conseil de Paris qui n’a ponsable des titres, intertitres,
textes de présentation, encadrés,
en la matière qu’un pouvoir notes, illustrations et légendes. La
RECTIFICATIFS loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproduc-
consultatif. tions destinées à une utilisation collective.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou
Michel Laurencin > Dans le n° 97 de L’Histoire Collection sur « La cuisine et la partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de
table » (p. 61), l’Histoire et physiologie des boulevards de Paris ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article
L.122-4 du Code de propriété intellectuelle).
de Balzac date de 1845. Toute copie doit avoir l’accord du Centre français de
droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins,
> La légende de la photographie de la page 20 de L’Histoire n° 502 75006 Paris. Tél. : 01 44 07 47 70. Fax : 01 46 34 67 19).
comprend deux erreurs : Franco ne meurt que le 20 novembre L’éditeur s’autorise à refuser toute insertion qui sem-
blerait contraire aux intérêts moraux ou matériels de
1975 et Juan Carlos y est prince, et non roi. la publication. Les nom, prénom(s) et adresse de nos
abonnés sont communiqués à notre service interne et
FR
BUCAREST, 1972
UNE CLASSE, UN TRAITRE,
UN SECRET
PRIX DU JURY
RADIO
METRONOM UN FILM DE
ALEXANDRU BELC
AU CINÉMA LE 4 JANVIER
6 / On va en parler
L
a question israélo-palestinienne suscite désormais attentats du 13 novembre 1547, a été décodée : elle
la lassitude et l’indifférence de la communauté in- 2015 à 29 %, puis celui des manifeste les trois priorités
ternationale. Sur place, la solution à deux États attentats de janvier 2015, de l’empereur : maintenir
semble de plus en plus impossible à réaliser. Les po- avant ceux du pédocriminel la paix avec François Ier,
pulations, Israéliens comme Palestiniens, désespèrent Michel Fourniret et éviter les assassinats et
de vivre un jour en paix et en sécurité les unes à côté de Maurice Papon. mettre fin au conflit avec
des autres. A la suite de la récente victoire électorale la ligue de Smalkalde.
de Benyamin Netanyahou, il est difficile d’imaginer France-Algérie
une évolution positive de la situation. Un colloque in- CONFUSION Assemblée nationale
titulé « Israël-Palestine. État des lieux », organisé par En juillet 2020 la France SIMONE VEIL
la sénatrice de Paris Esther Benbassa, en partenariat avait restitué à l’Algérie Un buste de l’ancienne
avec la revue L’Histoire et le Centre de recherche fran- 24 crânes rapportés comme ministre figure désormais
çais à Jérusalem, se tiendra le vendredi 3 février 2023 de trophées au xixe siècle par dans le jardin des Quatre-
09 h 30 à 18 heures au palais du Luxembourg. des colonisateurs et Colonnes de l’Assemblée
Universitaires, chercheurs, journalistes et élus considérés comme ceux de nationale. D’autres
se réuniront autour de quatre tables rondes : résistants décapités. Mais versions, également dues à
des analyses n’en ont Sissy Piana, iront à la Ville
09 h 30-11 heures : « Une terre, deux peuples » ; clairement identifié que 6. de Strasbourg, au
11 h 30-13 heures : « Israël-Palestine : vers une Un imbroglio qui gêne la Parlement européen, à
société d’“apartheid” ? » ; politique d’apaisement l’Académie française, au
14 h 30-16 heures :« Jérusalem, la capitale souhaitée par les autorités Panthéon, au mémorial de
impossible » ; françaises. la Shoah et à la Ville de
16 h 30-18 heures : « Un horizon binational ? » ; Nice. Et, si les accords
Appel aux dons aboutissent, une dernière
Avec la participation, notamment, de Jean-Christophe J’AI DU BON TABAC sera érigée à Birkenau, en
Attias, Caterina Bandini, Avner Ben-Amos, Comme tous les ans, le face du bâtiment où Simone
Jean-Paul Chagnollaud, Denis Charbit, Samy Cohen, Louvre lance sa campagne Veil a été détenue.
Youssef Courbage, Sylvain Cypel, Alain Dieckhoff, « Tous mécènes ! »,
Alice Froussard, Alain Gresh, Rima Hassan,Vincent cette année pour acquérir Campus Condorcet
Lemire, Elias Sanbar, Irène Salenson, Leïla Shahid. la tabatière Choiseul, ISLAMOLOGIE
JACK GUEZ/AFP – BIBLIOTHÈQUE DE NANCY
Écoutez LE COURS
DE L’HISTOIRE
ce DU LUNDI
AU VENDREDI
qu’hier
9H - 10H
Xavier
nous Mauduit
prépare.
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En partenariat
L'esprit
avec d'ouver-
ture.
#hdevar
La
des
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fabuleuse
histoire
En partenariat avec le
Hôtel Départemental des Expositions du Var
2 DÉCEMBRE 2022 > 12 FÉVRIER 2023 - DRAGUIGNAN
JOUETS
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10 / Sommaire
ACTUALITÉS DOSSIER
L’ÉDITO
Le pari de Colbert
3
FORUM
Vous nous écrivez
Batailles espagnoles
4
ON VA EN PARLER
Initiative
6 Israël-Palestine
au Palais du Luxembourg
ÉVÉNEMENT
Vie politique
Les Français et le Parlement
1 2
entretien avec Michel Winock
44
F estival du film de Pessac par Michel Reddé
Le palmarès 2022
28 Ce que nous apprend le Lidar
par Julien Rousset
et Ivan Jablonka 48 Moyen Age. Chasse, élevage et proto-industrie
É dition par Corinne Beck
Comment Pépin le Bref est
3 0 Des oiseaux sur les branches
devenu roi des Francs par Jacques Berlioz
par Laurent Theis Merveilleuse Brocéliande
par Amaury Chauou
LIVRES
« Le Chœur des esclaves.
8 0
Un chant qui a fait l’histoire »
d’Antonin Durand
par Catherine Brice
82
La sélection de « L’Histoire »
Revues
La sélection de « L’Histoire »
8 8
Bande dessinée
ELSENEUR, MUSÉE MARITIME DU DANEMARK ; G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES – BIU SANTÉ PARIS, CISA 911/CCØ – G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES
SORTIES
Expositions
« Splendeurs des oasis
92
d’Ouzbékistan » au Louvre
et « Sur les routes de
Samarcande » à l’IMA
par Huguette Meunier
Cinéma
« Corsage »
94
de Marie Kreutzer
66 D
es aliénés ordinaires. par Antoine de Baecque
Médias
« Quand les dieux rôdaient
96
sur la Terre »
de Pierre Judet de La Combe
par Olivier Thomas
CARTE BLANCHE
Twitter : quinze ans de
98
pépiements
NANTES, ARCHIVES DIPLOMATIQUES, 513PO/1/238
par Pierre Assouline
72 G
rèce antique. écryptage
78 D France Culture
Les grands chantiers, Le lion des neiges : Le jeudi 22 décembre à 9 h 05,
retrouvez la séquence de
le comptable un drapeau L’Histoire dans l’émission
de Xavier Mauduit « Le Cours
et le bâtisseur pour le Tibet de l’histoire »
par Virginie Mathé par Alice Travers
Tumulte C
i-dessus : scène du 1er prairial an III (20 mai 1795). La Convention a été envahie par les sans-culottes ; la tête du député Féraud
est brandie au bout d’une pique sous les yeux du président Boissy d’Anglas qui la salue (toile d’Alexandre-Évariste Fragonard, Louvre).
Pareille monstruosité n’est plus de mise aujourd’hui ; on se contente de postures d’opposition violentes et de gestuelle théâtrale (ci-dessous,
en octobre 2022).
LES FRANÇAIS
ET LE PARLEMENT
Pour la première fois depuis l’instauration du quinquennat en 2000, les élections
législatives françaises des 12 et 19 juin 2022 n’ont donné qu’une majorité relative
au président nouvellement réélu Emmanuel Macron. Un nouvel épisode des luttes
entre l’exécutif et la représentation nationale ?
Entretien avec Michel Winock
avec le Parlement ? conventionnelle qui, aux prises L’AUTEUR les députés des États géné-
Michel Winock : L’absence de avec la guerre étrangère et la Conseiller de raux prêtent le serment du Jeu
la direction
majorité absolue à l’Assemblée guerre intérieure, se révèle in- de paume, par lequel ils jurent
TRIPELON-JARRY/ONLY FRANCE/AFP – FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/[Link]
de L’Histoire,
issue des élections de juin 2022 capable de mettre en place un professeur émérite que, « jusqu’à l’achèvement
a provoqué une double réaction. régime stable. Les divisions à Sciences Po Paris, et l’affermissement de la
D’un côté, l’espoir mis dans un entre les Français trouvent Michel Winock Constitution », l’Assemblée na-
rééquilibrage entre l’exécutif et une solution par la force, le vient de republier tionale ne se séparera jamais.
certains de ses textes
le Parlement. Mais, d’un autre coup d’État bonapartiste de importants dans C’était l’acte de naissance de l’As-
côté, avec le recours, à plusieurs Brumaire (9 novembre 1799). Gouverner la semblée constituante qui, pen-
reprises, à l’article 49-3, qui in- Or, ce schéma – divisions in- France (Gallimard, dant deux années, a élaboré puis
terrompt brutalement le travail surmontables, ingouvernabi- « Quarto », 2022). voté la première Constitution en
de l’Assemblée, le scepticisme lité, recours à l’homme provi- France. A la légitimité monar-
quant à une gouvernabilité par- dentiel – va se reproduire en chique de droit divin se substi-
lementaire (cf. p. 21). Comme si 1851, avec le coup d’État de tuait le principe de la souverai-
l’on voyait rejouer le bras de fer Louis Napoléon Bonaparte, le neté du peuple. La démocratie
qui oppose depuis plus de deux 10 juillet 1940 avec le vote des directe étant impossible dans un
siècles l’exécutif et la représen- pleins pouvoirs au maréchal pays aussi grand et peuplé que la
tation nationale. Pétain, enfin le 1er juin 1958 France, la Constituante organise
Les dix années de la avec l’investiture du général de le régime électoral, qui donne le
Révolution ont représenté la Gaulle à la suite d’une menace droit de vote à 4,3 millions de
scène inaugurale de notre vie de putsch. Par quatre fois, avec « citoyens actifs » (contre envi-
politique. Or, comme l’écri- ou contre son gré, on assiste à ron 2 millions de « citoyens pas-
vait déjà, en 1868, Anatole la liquidation de l’Assemblée sifs »), lesquels choisiront les
Prévost-Paradol dans La France représentative. 745 représentants de la
souveraineté nationale. en 1793. Celle-ci concentre tous DATES CLÉS Après les jour nées d’oc-
Animée d’esprit juridique, cette les pouvoirs dans les mains d’une tobre 1789 (les Parisiens ra-
Assemblée fixe les règles des Assemblée (toujours unique), à 1789 mènent le roi de Versailles à
Assemblée
débats, met au point la procé- laquelle sont soumis les 24 mi- Paris), c’est à Paris, dans la
constituante.
dure législative et organise les nistres du pouvoir exécutif élus salle du Manège aux Tuileries,
rapports entre le législatif et par elle. Accordant une place à la 1791 que l’Assemblée constituante
l’exécutif. démocratie directe, l’Assemblée Monarchie se réunit. Il en sera de même
Ces constituants sont alors devait faire ratifier ses lois prin- constitutionnelle. des Assemblées suivantes (l’en-
inspirés par le modèle anglais cipales par le référendum. En Assemblée nationale ceinte du Palais-Bourbon sera
législative élue par
de monarchie constitutionnelle, raison des circonstances, cette adoptée en 1798). Or, dans la
les « citoyens actifs ».
que leur a décrit Montesquieu Constitution de 1793, très démo- capitale, s’est développé un
dans De l’esprit des lois, et dont cratique, qui restera longtemps 1792 mouvement populaire, mino-
le principe fondamental est la l’idéal de l’extrême gauche répu- Ire République. ritaire sans doute, mais suffi-
Convention nationale
séparation des trois pouvoirs blicaine, est suspendue « jusqu’à samment puissant pour impo-
(suffrage très élargi).
législatif, exécutif et judiciaire. la paix » ; elle ne sera jamais ap- ser ses volontés. Ce mouvement
Mais aussi par la théorie de la pliquée. En attendant, un régime 1795 est issu, d’abord, des 48 sections
volonté générale de Rousseau, d’exception gouverne : le gouver- Constitution de administratives de Paris, qui ont
l’an III. Bicamérisme :
qui récuse le système représen- nement révolutionnaire. pris l’habitude de délibérer sur
Conseil des Cinq-
tatif. Finalement, ils repoussent Après le 9 Thermidor (la Cents et Conseil des
la politique générale ; il est issu,
le bicamérisme des Anglais, chute de Robespierre le 27 juil- Anciens (suffrage aussi, des sociétés populaires,
jugé aristocratique, et attri- let 1794), la Constitution de censitaire). ces clubs qui se sont multipliés
buent le pouvoir prééminent à 1795 innove en créant le bi- depuis le début de la Révolution.
1799 puis 1804
une Assemblée unique ; tandis camérisme : un Conseil des Consulat et Empire. Ce double mouvement qui n’a
que le roi détient le pouvoir exé- Anciens seconde le Conseil des Corps législatif sans cessé de se rapprocher a consti-
cutif – un « pouvoir commis ». Cinq-Cents, tandis que l’exécu- pouvoir. tué un contre-pouvoir qui a
Cette première expérience tif est attribué à un Directoire ébranlé la légitimité de l’Assem-
1814-1815
constitutionnelle a été inter- de cinq membres choisis par les Restauration. blée. Rappelons-nous les jour-
rompue par la guerre étran- deux Assemblées. Mais cela ne Chambre des députés nées du 31 mai-2 juin 1793, qui,
gère, la condamnation à mort de fonctionnera pas. Pour le com- (suffrage censitaire) sur fond de guerre étrangère,
Louis XVI et la proclamation de prendre, deux facteurs sont à et Chambre des pairs. ont vu l’irruption de l’armée des
la république. La Convention, qui mettre en avant : l’irruption du 1849 sectionnaires, la violation ou-
se réunit le 21 septembre 1792, mouvement populaire parisien IIe République. verte de la Convention, qui ca-
a pour mission de mettre au dans les institutions mises en Assemblée nationale pitule et vote la proscription de
point une nouvelle Constitution. place et, par-dessus tout, l’ex- élue au suffrage 29 députés girondins, contraire-
Le modèle anglais n’est plus de trême division politique des universel (masculin). ment à toute espèce de légalité,
mise ; le principe de la sépa- Français. 1852 en véritable « attentat contre
ration des pouvoirs est aban- Second Empire. la représentation nationale »,
donné ; Rousseau, le théoricien Comment expliquer cette Corps législatif élu selon l’expression de Charles
de la volonté générale, favorable contestation populaire des au suffrage universel Renouvier, philosophe de la
à l’exercice le plus direct possible décisions de l’Assemblée ? (masculin) ; Sénat. République. Ce n’était pas fini.
de la souveraineté nationale, Serait-ce une spécificité Aucun contrôle sur Le 1er prairial an III (20 mai
inspire la Constitution de l’an I française ? l’exécutif. 1795) l’émeute envahit la
1875 Convention. Le député Féraud
DANS LE TEXTE
IIIe République. est tué et décapité ; sa tête, au
Régime bout d’une pique, est brandie
« Il faut crier » parlementaire.
Chambre des députés
sous les yeux du président de
l’Assemblée, Boissy d’Anglas,
élue au suffrage
A Versailles, puis à Paris, [sous la Révolution], ils siègent dans universel (masculin),
avant le désarmement de l’in-
une salle immense, capable de tenir 2 000 personnes, où, pour et Sénat (indirect). surrection et l’arrestation des
se faire entendre, la plus forte voix doit se forcer. Point de place ici derniers députés montagnards.
pour le ton mesuré qui convient à la discussion des affaires ; il faut
1946 Les guerres religieuses, les
IVe République.
crier, et la tension de l’organe se communique à l’âme ; le lieu porte Chambre des
factions opposées, les conflits
à la déclamation. – D’autant plus qu’ils sont près de 1 200, c’est-à- députés et Conseil personnels, la lutte des classes,
dire une foule et presque une cohue ; encore aujourd’hui, dans nos de la République. la peur sociale, la rivalité des
Chambres de 500 à 600 députés, les interruptions sont incessantes intérêts, le conflit entre Paris
1958
et le bourdonnement continu ; rien de plus rare que l’empire de Ve République. et les départements girondins,
soi et la ferme résolution de subir pendant une heure un discours Régime semi- les oppositions et intrigues
contraire à l’opinion qu’on a. – Comment faire ici pour imposer le parlementaire. Le royalistes, elles-mêmes divi-
silence et la patience ?” législatif (Assemblée sées entre constitutionnels et
Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, [1875-1893], nationale et Sénat) partisans du droit divin, la dé-
Robert Laffont, « Bouquins », 2011, p. 392. voit son pouvoir réduit. tresse économique et sociale,
tout a contribué à faire de la
royaliste, écrasée par le géné- chance de monarchie la volonté générale. craignant que la France rurale,
ral Bonaparte. Le Directoire, constitutionnelle avec un dans son ensemble, ne soit
pour se maintenir, a dû se prê- système représentatif ? pas en phase. Le 16 avril, der-
ter à deux coups d’État électo- De fait, la Charte pour la rière Blanqui, une manifesta-
raux, celui du 18 fructidor an V Restauration (1814), puis la tion réclame le report des élec-
(4 septembre 1797) contre la Charte révisée pour la mo- tions ; elle échoue. Les Français
réaction et celui du 22 floréal narchie de Juillet (1830) ont votent dans toute la France le
an VI (11 mai 1798) contre la établi une monarchie consti- 23 avril. Confirmant leurs ap-
menace jacobine. Le désordre tutionnelle et un régime préhensions, le résultat est
marqué par la victoire des mo-
dérés sur les révolutionnaires.
« En 1830, la liberté d’expression, relative et Ceux-ci, emmenés par Blanqui
toujours menacée, mais liberté quand même, et Barbès, tentent, le 15 mai,
un coup de force contre la « ré-
a fait entrer l’opinion dans la vie politique » publique bourgeoise », en
1918 (en même temps qu’aux 1 habitant quée par celui-ci, qui pousse à la sans violences, le jeu régulier de
femmes de plus de 30 ans). démission Jules Simon, entraîne ces deux grands partis qui doivent
Mais le camp des durs, pour la dissolution de la Chambre et se partager les membres d’une
contrecarrer l’évolution, a lancé C’est la Seconde de nouvelles élections. La vic- société bien réglée : le parti des
Napoléon III dans une guerre République qui toire des républicains qui s’en- esprits novateurs et progressistes,
contre la Prusse, par laquelle il établit le suffrage suit met fin à l’équivoque, en et le parti des esprits plus timides
devait rétablir son autorité, et universel (masculin) réduisant de fait le rôle du pré- et plus conservateurs. C’est dans
que le Second Empire
où il s’est perdu. sident et en attribuant tout le le balancement exact de ces deux
conserve et que
la IIIe République
pouvoir au Parlement. On peut partis que peut se maintenir le
Tout se passe comme si acclimate. Le suffrage dater de cette crise du 16 Mai véritable électeur qui fait seul
le régime de démocratie devient vraiment la véritable fondation de la l’ordre dans l’État ».
représentative faisait son universel sous la IIIe République, sous la forme Ce modèle britannique que
chemin, souterrainement IVe République avec d’un régime parlementaire. Gambetta avait en tête n’a jamais
mais sûrement ? le vote des femmes. pu être suivi. A gauche, rivali-
Ce sera la mission de la Le 16 Mai a été une saient les opportunistes (modé-
IIIe République de l’imposer dé- grande victoire du camp rés dont Jules Ferry), les radi-
finitivement, mais non sans diffi- parlementaire. Pourquoi, caux (dont Clemenceau), puis
culté. Il a fallu d’abord aux répu- dès lors, cette mauvaise les socialistes (comme Jaurès),
blicains en finir avec l’hypothèse réputation de la en attendant les communistes ;
d’une nouvelle Restauration, IIIe République ? à droite, l’influence du
« La IIIe République a fondé le régime des libertés, il va voter ; tout se décidera sans
lui à la Chambre des députés. Il
instauré l’école gratuite, mais rien n’empêche en résulte un défaut d’incarna-
tion, une relation abstraite entre
qu’on fustige les élus, obsédés par leur réélection » gouvernés et gouvernants, une
demande d’autorité visible.
catholicisme politique a président du Conseil ne sont
nourri la nostalgie royaliste et le pas durables. Chaque député Cela explique-t-il un
refus des lois laïques qui avaient revendique son indépendance. appel régulier à l’homme
pour but de la neutraliser. Les majorités se forment au- providentiel ?
Les par tis eux-mêmes, tour d’un homme désigné qui, En tout cas, c’est sur cette cri-
condamnés au départ par la mys- par son éloquence, conquiert tique de l’impuissance parle-
tique jacobine et rousseauiste une adhésion majoritaire aléa- mentaire que repose la popula-
qui affirme l’indivisibilité, et pro- toire. Sans doute observe-t-on rité stupéfiante d’un épouvantail
meut « la culture de l’Un » – se- en profondeur plus de conti- galonné, le général Boulanger.
lon la formule de Mona Ozouf –, nuité dans la politique française La crise boulangiste, entre 1887
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO – KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO
ont eu du mal à se constituer ; ils que ne le suggère la valse des et 1889, est sans doute un mou-
ne deviennent légaux qu’avec la ministères, mais celle-ci dété- vement hétéroclite, composé de
Hara-kiri loi sur les associations de 1901. riore l’image de la représenta- courants contradictoires, mais
parlementaire
Ci-dessous : Grand Et, le parti socialiste mis à part tion nationale. « Depuis 1879, son succès est largement dû à la
Casino de Vichy, (qui ne voit le jour qu’en 1905), écrit en 1888 Louis de Belleval, popularité d’un général que ses
10 juillet 1940. ce ne sont pas des formations auditeur au Conseil d’État, dans partisans opposent effective-
Les parlementaires disciplinées, pas davantage les Sommes-nous en République ?, ment au régime parlementaire,
de la IIIe République, groupes parlementaires. « Les la France a compté 14 ministères dominé par une oligarchie et sé-
harcelés par Pierre défaillances ou les à-coups de la et 78 hommes politiques qui ont paré du peuple. Le programme
Laval (à gauche, machine parlementaire en France, fait partie des diverses combinai- le plus élaboré en son sein, celui
en chapeau), votent écrit Léon Blum dans A l’échelle sons ministérielles. Elle a donc eu de Déroulède et de sa Ligue des
les pleins pouvoirs
humaine, publié en 1945, pro- à subir en neuf ans plus de chan- patriotes, est clairement celui
au maréchal Pétain,
par 570 voix ; cèdent avant tout de l’absence de gements de ministères que l’Angle- d’un régime présidentiel et plé-
80 élus refusent partis suffisamment homogènes terre en un siècle. » biscitaire. Jean Jaurès, qui n’est
l’autodestruction et disciplinés. » Ajoutez-y le morcellement po- pas encore socialiste, mais nul-
du régime, 20 Les majorités qui arrivent à litique qui interdit à l’électeur de lement boulangiste, peut écrire,
s’abstiennent. se rassembler sur le nom d’un savoir pour quel gouvernement le 18 novembre 1888, dans La
troupes aéroportées, la
marades, qui fustige les mœurs défense militaire des « Il n’y a plus de politique ; il n’y le composaient sont divisées
de ces élus qui n’ont qu’une mo- ministères et des a que des politiciens, 600 bavards entre, d’un côté, radicaux-so-
tivation, leur réélection. C’est, assemblées. soit inconscients, soit trop malins, cialistes défenseurs des
R
Tuerie evolusi : le mot claque au chevrotantes de ceux qui se sou- main des territoires d’Insulinde
Indonésiens tués par vent comme un éten- viennent de leur enfance ou des par la couronne des Pays-Bas, en
l’armée néerlandaise dard, puisque c’est « sous paroles de leurs parents, le lec- 1816, passé l’interlude de l’occu-
en janvier 1949. le drapeau de la révolu- teur suit l’auteur dans une en- pation française puis anglaise,
tion » (« dibawah bendera quête qui tient du dessillement. ne se fait pas non plus sans vio-
Revolusi ») que Sukarno, dans les Tout commence au sor- lences : la guerre de Java (1825-
années 1930, écrit ses articles tir du xvie siècle avec les pre- 1830), qui signe la fin de l’indé-
anticoloniaux – et anticapita- miers contacts entre Hollandais pendance réelle des royautés
listes. L’art et la méthode qui ont et Javanais, puis l’implanta- locales, ravage les campagnes et
fait le succès de Congo de David tion saccadée de la Compagnie se solde, famines comprises, par
Van Reybrouck ordonnent le ré- néerlandaise des Indes orien- près de 200 000 morts côté java-
cit enlevé de l’occupation colo- tales (VOC) dans l’archipel, nais, famines comprises, et 8 000
niale, puis de la « décolonisa- entre négociations torves avec côté néerlandais. La perfide ar-
tion » de l’Indonésie. De Jakarta les sultans et massacres des po- restation du prince Dipanegara
à Macassar, au son des voix pulations locales. La reprise en – appréhendé à l’occasion de
core niée, aux Pays-Bas par l’ex- dans les maquis anticoloniaux, les promesses non-tenues at- côté néerlandais.
Elle se double, au
trême droite et les nostalgiques oppose les partisans de la répu- tisent toujours, en Indonésie, les
sein des maquis,
du « temps béni des colonies » : blique pluriconfessionnelle de braises de la colère des laissés- d’une lutte entre
ce doucereux « tempo dulu » Sukarno aux tenants d’un État pour-compte de la croissance. n tenants d’un État
(« temps jadis ») célébré chaque islamique « avec la charia pour pluriconfessionnel
année à La Haye, depuis 1959, Constitution ». Rangés derrière * Directeur de recherches et partisans d’un
par les descendants des plan- Kartosuwiryo, le dirigeant du au Centre de recherches État islamique.
teurs des Indes durant le « Pasar mouvement du Darul Islam, internationales
Festin au Néolithique :
la longue histoire de l’alcool
Et si la production d’alcool était aux origines de l’agriculture ?
Une hypothèse stimulante qui vient bouleverser la vision
traditionnelle du processus de domestication des plantes.
Entretien avec Catherine Perlès*
Palmier Sorgho
Sorgho, mil, 8000 Taro, haricot, OCÉAN PACIFIQUE
à huile igname
riz africain 4000
Tropique
du Capricorne
L
À LIRE a plus ancienne trace de
production d’alcool – de la
Cette carte est tirée de l’Atlas
bière – a été retrouvée
historique de la Terre qui retrace
l’histoire de la planète, depuis
dans la caverne de Raqefet,
le Big Bang, en 300 cartes sous au sud de Haïfa (Israël). Daté de
la direction de Christian Grataloup. 11000 avant notre ère, le site est
Atlas historique de la Terre une sépulture des Natoufiens,
et de son usage par les humains, l’un des plus anciens groupes de
Les Arènes-L’Histoire-Sciences- chasseurs-cueilleurs semi-
et-Avenir- La Recherche, 2022. sédentaires. Outre la bière,
d’autres boissons alcoolisées ont
été développées tôt à travers le
monde : les laits fermentés et les
hydromels, et surtout les vins. La
domestication de la vigne serait
intervenue entre 10000 et
5000 avant notre ère.
* Professeure émérite à
l’université Paris-Nanterre
Vietnam-États-Unis
1973, la paix à quel prix ?
Il y a cinquante ans, le 27 janvier 1973, étaient signés
les accords de Paris sur la paix au Vietnam. Alors que les
États-Unis ont déclenché un déluge de feu.
Par Antoine Coppolani*
A
près vingt ans de avaient désormais les mains forces communistes ravitaillées
guerre, les accords de plus libres au Vietnam. En 1972, par le Nord, autant de foyers
Paris sur la paix au les Vietnamiens lancèrent une d’insurrections possibles.
Vietnam furent signés grande offensive de printemps Lê Dúc Tho arriva en posi-
le 27 janvier 1973, entre la Les sourires… contre le Sud. De leur côté, les tion de force à Paris pour ren-
République démocratique du enry Kissinger (à
H
Américains avaient dû faire des contrer Kissinger le 30 avril
droite), Lê Dúc Tho
Vietnam (Nord-Vietnam com- (au centre) et Xuân
concessions et renoncé à leur 1972, adoptant un ton martial.
muniste avec Hanoï comme ca- Thuy (à gauche) exigence d’un retrait mutuel Il exigeait que les Américains
pitale), la République du se serrent la main de leurs troupes et de celles des cessent leurs opérations sur le
Vietnam de Saigon (Sud- lors de la signature communistes du Sud-Vietnam. Nord-Vietnam et qu’ils fixent
Vietnam soutenu par les États- des accords de Paris. Ce serait un retrait unilatéral de une date butoir pour le départ
Unis), le gouvernement provi- leur part qui interviendrait. de leurs troupes du Sud. Dès
soire du Vietnam (les opposants le lendemain, le 1er mai, la vic-
communistes du Sud, ou Viêt- toire communiste à Quang Tri
cong) et les États-Unis. Le prix renforça son avantage. Dès lors,
Nobel de la Paix fut décerné à Lê la rencontre du 2 mai entre
Dúc Tho, le négociateur nord- Kissinger, Tho et le ministre des
vietnamien (qui le refusa) et à Affaires étrangères du Nord-
Henry Kissinger, son homo- Vietnam Xuân Thuy tourna au
logue américain (qui l’accepta). dialogue de sourds. Puisque
les Américains n’avaient pas de
Un ton martial nouvelles propositions, il n’y
Le parcours pour en arriver là avait rien à discuter. Kissinger
fut long. A l’été 1969, l’admi- avait ouvert les débats en décla-
nistration de Richard Nixon rant qu’il ne pourrait négocier
avait entamé des négociations « avec un revolver sur la tempe ».
secrètes avec le Nord-Vietnam. Les débats furent ajournés.
Elles étaient restées stériles Les États-Unis déclenchèrent
jusqu’en 1972, année où Nixon alors une contre-offensive mi-
et Kissinger déplacèrent la fo- litaire le 10 mai. L’opération
cale du conflit en se rendant en Linebacker dura jusqu’au
Chine et en URSS. Avec l’avè- 22 octobre : plus de 9 000 mis-
nement de la diplomatie trian- sions aériennes larguèrent
gulaire (Washington, Moscou, 17 876 bombes, soit approxima-
Pékin) et l’entrée du monde Là apparaissait une caracté- tivement 150 000 tonnes d’ex-
dans la détente, les États-Unis ristique majeure des futurs ac- plosifs, sur le Nord-Vietnam.
cords de Paris. Le Sud-Vietnam Kissinger qualifie dans ses
BETTMANN/GETT Y IMAGES
Kissinger avait ouvert les continuerait d’exister après le Mémoires ces décisions comme
départ des Américains, mais sa « l’une des plus belles heures de la
débats en déclarant qu’il souveraineté serait limitée par présidence Nixon ». Le président
ne pourrait négocier « avec une structure dite en « peau de
léopard ». Des zones entières de-
réussit là l’un des « coups d’au-
dace » (bold strokes) dont il se
un revolver sur la tempe » meureraient sous contrôle des glorifiait.
Au fil de l’été 1972, les pertes recours aux B-52 sur Hanoï et
du Nord-Vietnam et de ses al- Haiphong. L’opération, bapti-
liés du Viêtcong étaient gigan- sée Linebacker II, devait anni-
tesques. Lê Dúc Tho recon- hiler la volonté de combattre
nut très vite avoir été pris de du Nord et démontrer au Sud
court par la réponse militaire que les États-Unis étaient ré-
des Américains. Washington solus à frapper très sévère-
comme Hanoï considérèrent ment le Nord en cas de non-
que la diplomatie était la so- respect des clauses de l’accord
lution pour sortir du conflit de paix. Du 18 au 29 décembre
dans les meilleures condi- 1972, avec une pause le 25,
tions. Les Américains sollici- les « bombardements de Noël »,
tèrent la reprise des pourpar- comme ils furent appelés par
lers. Kissinger rencontra Lê la presse, se traduisirent par
Dúc Tho à trois reprises, entre le largage d’approximative-
le 19 juillet et le 14 août 1972. ment 15 000 tonnes de bombes
Le Nord-Vietnamien n’exigeait par les B-52 et de 5 000 tonnes
même plus l’arrêt des bombar- supplément aires par les
dements américains ni une date chasseurs-bombardiers.
butoir pour le départ des forces Lê Duan, le secrétaire gé-
américaines. néral du Parti communiste
vietnamien, reconnut que
Pilonner pour négocier Linebacker II était parvenu à
C’est dans ce contexte que, le détruire les fondements écono-
8 octobre 1972, un premier miques de son pays. Le 26 dé-
accord fut conclu. Pour la pre- cembre 1972, tout en condam-
mière fois, Lê Dúc Tho dévoila nant ces « bombardements
un projet de paix complet com- d’extermination », les Nord-
portant d’importantes conces- Vietnamiens contactèrent les … après les la décision du Congrès de limi-
sions. Hanoï ne demandait ni la Américains pour une reprise bombes ter le pouvoir du président d’en-
déposition du président du Sud- des négociations. Les pourpar- En décembre 1972, gager la guerre (War Powers
Vietnam Nguyên Van Thiêu, ni lers furent organisés le 8 jan- un enfant parmi les Resolution, novembre 1973) ;
décombres après la
un gouvernement de coalition, vier 1973 et débouchèrent sur destruction de son
et la destitution et démission
ni même un droit de veto sur la signature des accords de quartier à Hanoï par du président Nixon en 1974,
la composition du gouverne- Paris, le 27 janvier. Retrait des les B-52 américains. lors de l’affaire du Watergate.
ment de transition au Sud. En troupes américaines ; retour Convaincu que le nouveau pré-
échange, le Nord-Vietnam sou- des prisonniers de guerre ; ces- sident Ford n’interviendrait
haitait la constitution d’une sez-le-feu en l’état au Sud ; ar- pas, Lê Dúc Tho supervisa per-
structure administrative pour rêt des bombardements du Laos sonnellement, en 1975, l’of-
superviser l’application de l’ac- et du Cambodge (théorique- fensive finale, dite « offensive
cord après le cessez-le-feu et ment neutres pendant la guerre Hô Chi Minh », qui aboutit à
refusait de retirer ses propres vietnamo-américaine, mais sur la chute de Saigon, le 30 avril,
troupes du Sud. Durant le mois lesquels le conflit s’étendait) : et du gouvernement sud-
d’octobre 1972, Nixon avait tels en étaient les traits princi- vietnamien. A Phnom Penh,
maintenu les bombardements paux – peu différents de ce qui les Khmers rouges l’avaient de-
et eut du mal à faire accepter avait été négocié. Les États-Unis vancé en s’emparant de la ville,
l’accord à Thiêu. firent une concession majeure : le 17 avril 1975. Et en décembre
Les nouvelles négociations Hanoï pouvait maintenir ses le Laos tombait aux mains des
aboutirent à une impasse en près de 100 000 soldats, pos- communistes du Pathet Lao.
décembre. Parmi les problèmes tés dans le Sud. Hélas, à peine La paix négociée en 1973
soulevés par les revendications signés, les accords furent vio- était bel et bien une paix factice.
ROGER PIC/ADOC-PHOTOS ; © ADAGP, PARIS 2022
du Sud se posait la question lés par les deux parties, no- Le retrait des États-Unis et la
de la zone démilitarisée et de tamment sur le terrain du cessation des bombardements
la ligne de démarcation. Le Sud-Vietnam. Et les bombarde- auraient pu laisser espérer un
Sud avait exigé le retrait des ments américains redoublèrent soulagement pour les popula-
troupes du Nord de son terri- d’intensité sur le Cambodge. tions. Mais pour leurs anciens
toire et souhaitait que la ligne Le Nord-Vietnam n’avait ja- alliés vietnamiens, et encore
soit inviolable. mais exclu la possibilité de plus cambodgiens, s’ouvrit de
Le 14 décembre 1972, prendre le Sud par la force, nouveau la porte des enfers. n
Nixon ordonna la reprise des malgré les accords signés en
bombardements au nord du 1973. Hanoï suivait de près la * Professeur à l’université
20 e parallèle et, surtout, le politique américaine, surtout de Montpellier
COMPÉTITION FICTION
À VOIR
ÉGALEMENT
Nos frangins
de Rachid
Bouchareb,
en salle
Godland
d’Hlynur
Palmason, en salle
le 21 décembre 2022
Tirailleurs
Mathieu
Vadepied, en salle Metronom d’Alexandru Belc Le Retour des hirondellesde Li Ruijun
le 4 janvier 2023 rix du jury professionnel
P Prix Danielle-Le Roy du jury étudiant/Prix du public
parrainé par L’Histoire
Interdit aux
A
chiens et
aux Italiens lexandru Belc a 40 ans pas encore la guerre des récits, jusqu’au sein des familles.
et il a réalisé son pre- en plein affrontement entre Construit sur la base d’un pa-
d’Alain Ughetto,
en salle le 25 janvier mier film de fiction, blocs occidental et soviétique. tient travail en archives, il est
2023 Metronom (en salle le L’intrigue du film se déploie au- impeccable sur le plan histo-
4 janvier 2023). Prix de la mise tour de la discrète et résolue ly- rique, autant que magistral sur
La Conférence en scène dans la section « Un céenne Ana (formidable Mara le plan cinématographique.
de Matti certain regard » à Cannes en mai Bugarin), qui connaît, avec le
Geschonneck, en dernier, il a de nouveau été cou- jeune Sorin, sa première his- Une puissance poétique
salle en avril 2023
ronné le 20 novembre à toire d’amour. Avec leurs amis, Un autre long métrage s’est
Pessac (Gironde) avec le prix de ils écoutent « Metronom » tout dinstingué dans cette sélection
STRADA FILM/MIDRALGAR/PYRAMIDE DISTRIBUTION – QIZI FILMS LIMITED
la meilleure fiction. en fumant et en dansant sur les de très bon niveau : Le Retour
Dans la Roumanie des an- tubes américains… au nez et à la des hirondelles de Li Ruijun
nées 1970, « Metronom » était barbe des autorités. Des échap- (8 février 2023). Le réalisateur
une émission diffusée clandesti- pées d’un soir vers la liberté. chinois réussit un beau doublé
nement par Radio Free Europe. Mais l’ombre de la police secrète en décrochant à la fois le prix
Cette station financée par les de Ceausescu, la Securitate, se du jury étudiant et le prix du pu-
États-Unis émettait depuis l’Al- rapproche, et la broyeuse to- blic. Si Li Ruijun est de la même
lemagne de l’Ouest à destina- talitaire finit bientôt par les génération qu’Alexandru Belc,
tion du jeune public d’Europe rattraper. il a déjà signé six films. Dans
de l’Est. Une arme radiopho- Le film est parcouru d’une ten- ce nouveau récit, il s’intéresse
nique dans ce qu’on n’appelait sion implacable. Il met au jour, à deux êtres seuls, méprisés par
sans violence physique mani- leurs familles. Ces deux dam-
feste comme l’a souligné le jury, nés, un homme, une femme, ap-
Le jury a exprimé son soutien la terreur quotidienne de la vie prennent à s’aimer. Ils cultivent
au cinéaste iranien Jafar Panahi sous une dictature, les rouages
de la soumission, le poison de la
leur relation comme ils cultivent
la terre, avec un soin de chaque
emprisonné dans son pays peur et du soupçon qui s’infiltre instant. Les jurys ont salué la
Artiste dissident
L’absence de liberté, la façon
dont le totalitarisme dresse les
esprits et les corps… autant
de thématiques qui sont égale- Le Dieu de la mafia Le Nazisme, Moissons
ment au centre de Chili, 1976 d’Anne Véron une aventure sanglantes. 1933, la
de Manuela Martelli (22 mars Prix du Jury professionnel autrichienne famine en Ukraine
2023), portrait marquant d’une de Barbara Necek de Guillaume Ribot
Prix du Public, Prix Bernard-Landrier
mère de famille qui s’écarte
parrainé par L’Histoire du Jury lycéen
d’une vie rangée pour soutenir
la résistance à Pinochet. Jusqu’à
la remise des prix lorsque le
N
jury a tenu à exprimer son sou- ous avons vu la vio- civiles et les totalitarismes, c’est- CATÉGORIE
tien au cinéaste iranien Jafar lence. Parfois assaillis à-dire, en fin de compte, la mort PANORAMA DU
Panahi, dont le brillant Aucun par une déflagration de masse. Cela ne signifie pas DOCUMENTAIRE
ours (en salles) figurait aussi en d’images, comme dans que les réalisateurs sont d’hu- Alfred et
compétition. L’artiste dissident La Liberté nous aime encore de meur tragique. Tragique, c’est Lucie Dreyfus,
purge depuis le mois de juillet Sarah Franco-Ferrer qui montre, le xxe siècle qui l’est. je t’embrasse
une peine de six ans de prison depuis la Shoah jusqu’à l’inter- Le jury a désigné Le Dieu de la comme
dans son pays. vention américaine en Irak, mafia d’Anne Véron, à propos je t’aime
Autre trame de cette program- comment les soldats sont des relations troubles entre la
de Delphine
mation, la difficile émancipa- confrontés à la destruction de mafia et l’Église italienne. Nous Morel
tion des femmes, en particulier l’homme. Parfois frustrés par la avons d’abord été convaincus Prix du Jury de
au xixe siècle. Les personnages rareté des images, comme dans par le sujet, bien connu mais la Ville de Pessac
féminins d’Emily de Frances Moissons sanglantes. 1933, la fa- traité ici sous un angle inédit.
O’Connor (2023), inspiré de mine en Ukraine de Guillaume En effet, le film repose à la fois
la vie des sœurs Brontë, de Ribot, qui retrace l’Holodomor à sur des images d’archives boule-
Corsage, variation libre et auda- travers les yeux du journaliste versantes et sur une enquête de
cieuse autour de la légende de gallois Gareth Jones. D’autres terrain très fouillée. Sa réflexion
CATÉGORIE
Sissi, par l’Autrichienne Marie fois encore, touchés par les historique et sociologique est ali- DOCUMENTAIRE
Kreutzer (cf. p. 94), ou encore images de l’exil, comme dans mentée par une grande diversité D’HISTOIRE
de La Femme de Tchaïkovski Léon Trotsky, un homme à abattre de témoignages, avec plusieurs DU CINÉMA
du Russe Kirill Serebrennikov de Marie Brunet-Debaines et niveaux d’analyse (État, juges,
Douglas Sirk,
(15 février 2023) ont en com- Elin Kirschfink, où l’on voit com- journalistes, acteurs locaux) et
THEMATICS PROD – BUNDESARCHIV-BILDARCHIV – LES FILMS DU POISSON
Hope as
mun de se heurter, avec fra- ment Staline a refermé le piège une sensibilité particulière au
in Despair
cas et désespoir, au mur des mortel sur son rival grâce aux sort des humbles, un prêtre hé-
de Roman
conventions. Quant au film menées d’un jeune communiste roïque ou une jeune fille qui se Hüben
Annie Colère de Blandine Lenoir, espagnol, Ramón Mercader. suicide. Enfin, le film aborde Prix du Jury
il a offert une ouverture émou- Des actualités aux films de des thèmes fondamentaux pour professionnel
vante : comment ne pas être propagande, des archives aux notre société : la violence, l’injus-
touché par cette ouvrière coura- témoignages, nous avons tra- tice, la lâcheté ou la résistance, la Naissance
geuse et entêtée (Laure Calamy) versé le chaos : Le Nazisme, soumission ou le courage. d’un héros
qui, en 1974, se révèle en mili- une aventure autrichienne de Tous ces documentaires noir au
tant activement pour le droit à Barbara Necek, Israël, merci sont le reflet des traumatismes cinéma,
l’avortement ? Une évocation Moscou de Philippe Saada, contemporains, mais aussi des Sweet
incarnée et rigoureuse du com- Vietnam, une guerre civile de fantômes qui continuent de han- Sweetback
bat du Mlac et des pionnières du Bernard George. Sur les onze ter nos consciences. n de Catherine
féminisme. n documentaires en compétition, Ivan Jablonka Bernstein
et Martine
Julien Rousset dix portaient sur le xxe siècle, Historien et président du Delumeau
Journaliste et membre du jury tout particulièrement les jury professionnel catégorie Prix du
professionnel catégorie fiction conflits mondiaux, les guerres documentaires jury Caméo
P
our que le transfert de la À LIRE
royauté franque, opéré
par Pépin le Bref à son
profit, soit un coup
d’État, il n’a manqué que deux
choses : que ce fût un coup, qu’il
y eût un État. C’est pourtant
ainsi que bien des livres d’his-
toire, et des meilleurs, quali-
fient l’élévation du maire du pa-
lais à la royauté. Il s’agit là
d’une commodité didactique.
En effet, 751 a peu à voir avec le
coup d’État de Louis Napoléon
Bonaparte de 1851, d’abord M. Sot, C. Veyrard-
parce que la force violente n’en Cosme (édition,
traduction et
fut pas l’instrument, ensuite
annotation),
que le pape s’en mêla. Faut-il Annales du royaume
rappeler les circonstances ? des Francs,
Une dynastie mérovingienne Les Belles Lettres,
réputée à bout de souff le « Classiques de
dont le dernier représentant, l’histoire au Moyen
DOSSIER
n xviie-xxie siècle. Le legs de monsieur Colbert p. 34
n Carte : xvii -xviiie siècle, les forêts royales, une ressource à rentabiliser p
e
. 37
BNF, FRANÇAIS 1586 FOLIO 103
la forêt
française
Cet été, des feux de grande indispensable, ce qui explique
ampleur ont ravagé la forêt des un déboisement dès l’Age du fer.
Landes de Gascogne, ravivant la C’est conscient de cet enjeu que
peur de la déforestation. Mais Colbert, principal ministre de
celle-ci n’est pas nouvelle. Car le Louis XIV, décide de réformer la
bois, bois d’œuvre ou de chauffage, gestion des forêts, afin de mieux
constitue une ressource les rentabiliser.
Abondance C
ette miniature illustre un poème de Guillaume de Machaut (xive siècle), typique des représentations idéalisées de
la forêt médiévale. Ainsi, l’artiste a mis en avant la profusion des ressources offertes dans ce lieu où la végétation semble servir de refuge
à des animaux variés, qui y vivent en harmonie (Bibliothèque nationale de France, Fr. 1586, folio 103).
xviie-xxie siècle
Le legs de
monsieur Colbert
L’État est pour beaucoup dans le façonnement des forêts françaises. Au xvie siècle,
l’économie forestière est déjà passée de la cueillette à la culture. Mais avec
Colbert, ministre de Louis XIV, sa gestion est rationalisée avec un objectif premier :
la fourniture de bois d’œuvre pour la construction de navires de guerre.
L
’économie forestière passa du selon l’expression consacrée, le roi est le « père de
système de la cueillette, l’arbre tous ses peuples » et qu’un bon père protège les
abattu pour un besoin immé- ressources de la famille afin de transmettre à ses
diat, à celui de la culture, l’arbre enfants autant que ses parents lui transmirent.
éduqué pour un objectif loin- Au xviie siècle le roi reste le premier propriétaire
tain, entre la fin du Moyen Age de forêts. Il possède environ 10 % des massifs du
(xiv e siècle) et le début de royaume. En plus des siens, les « massifs doma-
L’AUTEUR l’Époque moderne (xvie siècle). Le terme de niaux », il y a les forêts nobiliaires et ecclésias-
Directrice de « sylvi- » culture n’apparaît pas encore, il attendra tiques. Il existe également une minorité de forêts
recherche au CNRS la Restauration et la création de l’École royale privées, appartenant à des bourgeois ou paysans.
et présidente du
Groupe d’histoire forestière en 1824. Mais le principe existe déjà : Enfin, il y a des forêts villageoises, détenues par
des forêts françaises, la satisfaction des demandes ne saurait compro- des communautés d’habitants. Le souverain, lui,
Andrée Corvol a mettre la régénération des peuplements fixe le cap et donne l’exemple : ses décisions seront
notamment publié forestiers. appliquées et imitées, si bien que ce qui concerne
L’Arbre en Occident
(Fayard, 2009).
Il est de bon ton d’imputer à la période Colbert, ses forêts touchera celles des autres. Il ne faut pas
ministre de Louis XIV pendant presque un quart sous-estimer l’importance patrimoniale du terme
de siècle, l’invention de la sylviculture. Mais « mesnage », l’ancêtre de nos « aménagements » :
c’est céder à la passion nationale des hommes très général, il désignait ce que nous appelons
providentiels ! C’est oublier les gestionnaires « gestion » dans le cadre domestique (maisonnée)
qui l’ont précédé, et ils furent légion. Depuis le ou territorial (domaine). En quelques siècles, la
xive siècle (cf. p. 48), ils ont multiplié les règle- gestion forestière prit forme, impliquant sélection
ments, observé les pratiques adoptées dans les des essences, conduite des traitements, fixation
États de Lorraine et de Bretagne, dans ceux de réserves, planification des récoltes (c’est-à-dire
des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne, dans des coupes) et organisation des stockages. Cela
les principautés allemandes. Ils ont comman- fait de l’espace forestier un milieu cultivé comme
dité des réformations à l’échelle d’une province, l’espace agraire, mais sur un pas de temps infini-
Ile-de-France, Normandie, Picardie ; d’autres ment plus long.
à l’échelle d’un massif, Roumare, Compiègne, Au sortir d’une période confuse, mêlant insur-
Villers-Cotterêts. Toujours des forêts royales, rections populaires et interventions étrangères,
qui appartiennent à l’État. Pourquoi ? Parce que, Jean-Baptiste Colbert affirma, dès 1661,
DR
COLBERT
PHILIPPE KOHN/VOZ’IMAGE – COLLECTION JEAN VIGNE/KHARBINE-TAPABOR – PARIS, PAL AIS DE L’INSTITUT ; RMN-GRAND PAL AIS/IMAGE RMN-GP
Futaie D
ans la forêt de Tronçais, on laisse des
chênes vieillir pour en faire du bois d’œuvre depuis le
xviie siècle. Cettte réserve d’arbres constitue la « futaie ».
xvii -xviii
siècle : les forêts royales,
e e
Lille
Crécy
Manche
1766
Lyons-la-Forêt N Voas LORRAINE
or
Brotonne
m a n di
Rouen Compiègne
Le Havre Metz
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Halatte
Saint-Germain-en-Laye Paris
Brest Strasbourg
Rambouillet Sénart
1675
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Lorient Orléans
Bercé Besançon
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Chaux 1678
FRANCHE-COMTÉ
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OCÉAN Lyon
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1713
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Limite du royaume (1715) e Hau
Forêt selon la carte e -i D ur a
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Colbert lui-même ne connaissait pas les limites exactes du domaine forestier. Ici, en fond, la carte de Cassini finalisée au
xviiie siècle. Elle reste la source la plus fiable, bien qu’approximative, pour avoir une idée du couvert forestier de la France
d’Ancien Régime. Les forêts royales (ou « domaniales ») sont les mieux connues mais ne représentent que 10 % des massifs.
Avec Colbert, leur gestion est rationalisée, notamment pour ravitailler en bois les arsenaux militaires, une ressource cruciale
que les provinces annexées viennent enrichir.
voiles et des poulies, le souffle des vents MOTS CLÉS dépenses de la Marine et la guerre hollandaise1
et l’effet du gel, bois résistant à la pression et à la de 1672-1678 compliquer cette importation des
torsion ; et, pour les coques, ceux qui, partielle- Futaie mâts, Colbert fit prospecter les régions fores-
Forêt composée de
ment immergés, connaissent l’action des tarets grands arbres. Ses fûts
tières : le problème fut réglé avec l’annexion de
(mollusques qui s’attaquent au bois) et la vio- (partie droite du tronc, la Franche-Comté (1678) puis, sous Louis XV, de
lence des tirs, résistant à la corrosion et aux im- dépourvue de branches) la Lorraine, en 1766. Il était temps ! Car, cette an-
pacts. La mâture est faite de vieux pins ayant crû sont dégagés pour née-là, on abandonna les coupes dans la vallée
lentement – les goudrons issus de la pyrolyse des qu’ils puissent atteindre d’Aspe dans les Pyrénées, la Marine ayant épuisé
pins servant par ailleurs au calfatage des coques leur pleine croissance et la ressource. Le chemin de mâture avait servi…
de navires ; Colbert recrute, pour ce faire, des ou- donner du bois d’œuvre. six ans ! Large de 4 m, les trains de bœufs, 30 à
vriers suédois, les grands spécialistes européens. 40 par arbre, l’empruntaient pour descendre à
Les membrures, structure transversale de la Taillis flanc de montagne les fûts de 30 m, tirés du mas-
Partie d’un bois ou
coque, sont surtout faites de chêne, arbre noueux sif du Pacq.
d’une forêt où les
car isolé dans les haies ou sur taillis et donc plus arbres, qu’on coupe
solide. Ces chênes-là, on n’en manquait pas. Par régulièrement, sont
Choisir les arbres à abattre
contre, ces pins, il fallait les chercher dans nos jeunes et de petite La perception du Code évolua avec la popula-
montagnes, où les forêts étaient terra incognita dimension. rité de Colbert : son dirigisme fut critiqué au
(surfaces non arpentées, essences non repérées, xviiie siècle et encensé au xixe siècle. D’où le
volumes non évalués), ou en Europe du Nord, ce Baliveau succès du texte en édition abrégée (tout fo-
qui supposait de contrôler les routes maritimes Arbre réservé dans le restier en possédait un) et édition commentée
depuis le sud de la Scandinavie jusqu’aux ports taillis, pour le laisser (tout juriste le consultait). Le Code généralisa
de l’Atlantique. On voit la gageure ! croître et devenir un une culture des forêts différente. Contrairement
arbre de haute futaie.
Au début, les commissaires du roi choisirent ces à ce qui se faisait dans les États voisins, où l’on
« arbres de service », à transporter par voie d’eau, coupait les arbres en fonction de leur diamètre,
dans les forêts les plus accessibles : Haute-Loire ce qui favorisait les abus des forestiers (car il est
et Haut-Allier pour les arsenaux du Ponant (côté très difficile de vérifier la quantité et la qualité
Atlantique), Haute-Durance et Haute-Tinée pour Chantier naval des arbres coupés) et qui nécessitait d’en plan-
les arsenaux du Levant (côté Méditerranée). Très rand vaisseau de
G ter d’autres par la suite, Colbert, pour lutter
vite, ils durent ponctionner celles qui ne l’étaient guerre en construction, contre cette délinquance, imposa un contrôle
guère, le Haut-Adour, quitte à régulariser des tor- avec, au premier plan, rigoureux des prélèvements : on décidait l’ara-
rents indomptables et créer des itinéraires ver- le matériau essentiel sement du peuplement dans la totalité de la par-
tigineux, qu’on appela les « routes de mâture ». à l’ouvrage : le bois celle. Celle-ci étant bien délimitée, ce qui avait
Voyant ces travaux pharaoniques accroître les (Zeeman, xviie siècle). été exploité était donc entièrement visible. Le
DATES CLÉS
L’État et
la forêt
1219 Première
ordonnance royale
mentionnant l’existence
de « maîtres des eaux
et forêts ».
1346 L’ordonnance
de Brunoy, premier
Code forestier, organise
l’administration
forestière et prévoit
des sanctions contre
la surexploitation.
1661 Colbert, ministre
de Louis XIV, lance
plusieurs réformes,
dont une Grande
Réformation des forêts,
un programme
de remise en ordre.
1669 Face à la lenteur
Massif domanial F orêt royale d’Orléans. Détail de la carte de Cassini (1756, bibliothèque de Versailles). et à l’ampleur des
travaux, la « Grande
Ordonnance », dite
peuplement, composé de feuillus, permettait à devait pouvoir couvrir les besoins ordinaires des « Code Colbert »
ou « Code forestier »,
la forêt de se régénérer ensuite par elle-même, habitants. précise les règlements
à partir des souches. Il convenait alors de structurer aussi le restant de la gestion des forêts
A côté de ces parcelles, Colbert imposa la consti- des parcelles, le « taillis », où les arbres étaient du royaume.
tution de « réserves ». Il s’inspira d’un principe qui exploités très jeunes (15-25 ans). La délimitation
existait depuis le milieu du xvie siècle : pour faire des parcelles était effectuée par bornage en pré- 1789 Les forêts du clergé
face aux besoins en bois d’œuvre, les pouvoirs sence des parties – des représentants de l’admi- sont nationalisées.
publics obligeaient les propriétaires à garder un nistration et des propriétaires. Les arbres réser- 1801 Un décret
nombre d’arbres à l’arpent, pour les faire vieillir vés, leur quantité et leur position figuraient au consulaire ordonne
et ainsi les destiner à donner du bois d’œuvre. Ces procès-verbal de martelage (marquage au mar- le boisement de toutes
arbres, les « arbres-futaie », devaient être préser- teau des arbres qui doivent être préservés), ré- les dunes littorales
vés, d’une part densément sur un quart de la sur- digé à la suite de cette opération effectuée, là des Landes de Gascogne.
face totale (« le quart de futaie ») et, d’autre part, aussi, en présence des parties. 1824 Création de
VERSAILLES, BIBLIOTHÈQUE MUNICIPALE ; COLLECTION JEAN VIGNE/KHARBINE-TAPABOR
vieillir pour faire face Gérer en bon père de famille était donc l’am-
bition commune au monarque et à tout déten-
1965 Création de l’Office
national des forêts.
aux besoins de l’État teur de forêt. Cela signifiait éduquer et
sanctionner en espérant que ce dosage ai- Note émettaient des bourgeons sur les côtés, si bien
derait à conserver capital et revenus. Pour évi- 1. Le conflit opposa que l’arbre grossissait plutôt qu’il grandissait ;
ter tout abus, Colbert proposa aux propriétaires la France aux Provinces- et présentaient de fréquentes descentes de cime,
Unies, en concurrence
de dédommager les usagers pour qu’ils cessent commerciale et pour leur croissance pouvait être arrêtée, par un coup
leur exploitation. Mais comme les ayants droit la conquête de territoires. de foudre ou par une maladie par exemple.
payaient des redevances depuis le Moyen Age et Lors de sa victoire, la Mais le quart de futaie avait meilleur aspect,
à perpétuité, la somme était difficile à évaluer… France annexa notamment quoique jamais éclairci. On laissait les arbres
la Franche-Comté.
L’Ordonnance mit donc en place la possibilité, vieillir, grandir, même serrés, même en mau-
pour les propriétaires, de lancer une procédure vais état. Cette réserve était ceinte de fossés
de « cantonnement », afin de créer un canton fo- pour empêcher l’intrusion du bétail. Adjugée,
restier (l’ancêtre des bois communaux !) pour la elle rapportait gros, comparée aux recettes nor-
communauté usagère. males. Cette fortune soudaine avait de quoi
L’ambition était grande et les objectifs ne furent convertir les villages des alentours. Après les
pas tous atteints. Dans la France septentrionale, tensions des années 1670-1730, les popula-
tous les bois communaux n’avaient pas leur quart tions se rendaient compte que les bois n’étaient
de futaie dans les années 1730. Dans la France pas une mine à ciel ouvert que chacun exploite
méridionale, le retard était plus grand encore, en sans penser au jour où l’on n’en extrairait plus
montagne notamment. Au fond, le Code Colbert rien. Colbert avait gagné son pari. C’était une
présentait trois défauts. Premièrement, l’enca-
drement bureaucratique. Il fallait remplir un for-
mulaire en plusieurs exemplaires avant et après
toute opération, exploitation, balivage (mar-
quage des baliveaux), débardage, récolement,
etc. Deuxièmement, l’uniformité sylvicole : les
normes prévoyaient de constituer partout une
réserve en chênes, une essence qui venait pour-
tant mal dans maintes contrées. Troisièmement,
l’inadaptation géographique. Les traitements ré-
guliers, taillis ou futaies, valables en forêts feuil-
lues, étaient désastreux en forêts résineuses ou
montagnardes car ils reposaient sur la coupe rase
de rejets, catastrophique sur des terrains pentus.
Le bois devint un
matériau stratégique
et la forêt une richesse
renouvelable : Colbert
avait gagné son pari
Au xviie siècle, la priorité avait été à la mise
en place des réserves. Au xviiie siècle, les amé-
nagistes entreprirent plutôt d’organiser de ma-
nière pérenne un cycle de coupes : on désignait
pour chaque année des coupons exploitables, et,
au bout de tant d’années, la rotation reprenait
en commençant par le premier : son taillis avait
atteint l’âge requis. Par exemple, diviser la sur-
face en 25 parcelles et en exploiter une chaque
année, pour laisser le taillis vieillir jusqu’à 25 ans.
Ce cycle de coupes était nommé « révolution », et
dépendait de la taille des parcelles. Et pas ques- Le chêne de la Résistance
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO
furent votés, ceux de 1881 et de 1884, sous la à-dire qu’ils incisaient l’écorce pour récupérer
IIIe République, permirent aux conseils généraux la résine, et cette étape permettait de surveil-
d’acheter les terrains inclus dans le périmètre de ler et nettoyer les plantations. Ce mode
E
Nombre d’hectares brûlés n 2022 le Sud-Ouest a vécu au rythme
1949 131 300 ha brûlés
sur une année entière des flammes, qui ont ravagé plus de
dans le massif landais 26 000 hectares. Un choc, car survenu
(Gironde, Landes, après une longue période d’accalmie (permise
et une partie du
Lot-et-Garonne)
par l’efficacité des dispositifs anti-feu renfor-
cés après chaque drame), mais une surface fi-
nalement assez réduite en comparaison des
100 900
derniers grands incendies des années 1940.
88 800 En 1949, 131 000 hectares étaient partis en fu-
mée. A la fin d’un été de forte sécheresse où
les feux avaient déjà fait rage, l’« incendie du
siècle » s’était déclaré, brûlant 52 000 hectares
1857 L’enrésinement 63 700 en quelques jours et faisant 82 victimes.
Avant l’enrésinement généralisé des Landes,
52 300
aujourd’hui le massif le plus étendu d’Europe
47 000
2022 (environ 1,4 million d’hectares), les bergers
40 000
35 000 régénéraient les pâturages en y « portant le
26 700 ha brûlés feu » en hiver. La région connaissait donc déjà
à la date du 22 août,
en Gironde des feux, pastoraux. Mais contrairement à eux,
l’incendie n’est pas dirigé. Il dévore les peu-
9 000 plements forestiers. Avec la monoculture du
3 700 pin maritime imposée au milieu du xixe siècle,
deux facteurs l’aggravent : la longueur des ra-
1870 1893 1942 1943 1944 1945 1946 1949 1989 1990 2022 cines, qui continuent de brûler quand le feu
Légendes Cartographie
semble éteint en surface, et les pignes, qui ex-
plosent et projettent des flammèches que le
Source : C. Pinaudeau, Échec aux feux de forêts, L’Harmattan, 2022. vent transporte.
complisse enfin l’acte qu’ils devaient commettre […]. Il n’y eut d’autres collines et moyennes montagnes méridionales :
témoins que les pins géants pressés autour de l’écluse. Ils brûlèrent durant une hausse de 900 000 hectares (+ 22 %).
l’août qui suivit. On tarda à les exploiter. Ils étendirent longtemps leurs Cela dit, la forêt française, densifiée, progresse
bras calcinés sur l’eau endormie. Longtemps encore, ils dressèrent dans de 0,7 % par an depuis 1985 : ses 17 millions
le ciel leurs faces noires.” d’hectares (31 % du territoire métropolitain)
F. Mauriac, Le Sagouin, Pocket, [1951], 1989, chapitre IV. dépassent l’étendue de landes arborées qui ca-
ractérisa les massifs médiévaux. n
Où est passée la
C
ontrairement à ce que l’on croit
volontiers, René Goscinny et
Albert Uderzo n’ont pas inventé
le personnage du druide juché
sur un chêne et cueillant le gui,
ni le petit village gaulois fait de
huttes rondes perdues au milieu
L’AUTEUR de la forêt. Ces images ont hanté les historiens
Historien, du xixe siècle, qui véhiculaient volontiers l’idée
philologue, et d’un pays encore barbare et très boisé, défriché
archéologue,
directeur d’études seulement après la conquête par des Romains
émérite à l’École porteurs de la civilisation méditerranéenne. Cet
pratique des hautes imaginaire qui nous fait aujourd’hui sourire a
études, Michel Reddé des sources bien antérieures : Pline l’Ancien, au-
a récemment publié
Gallia Comata.
teur sérieux et très bien documenté, décrit la
La Gaule du Nord, cueillette du gui par les druides dans son Histoire
de l’indépendance naturelle (XVI, 95), peu avant l’éruption du
à l’Empire romain Vésuve en l’an 79 de notre ère : « Ayant préparé
(PUR, 2022). selon les rites, sous l’arbre, des sacrifices et un re-
pas, ils font approcher deux taureaux de couleur
blanche, dont les cornes sont attachées alors pour
la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte
sur l’arbre, et coupe le gui avec une serpe d’or ; on
le reçoit sur une saie [étoffe dont on fait un man-
teau] blanche ; puis on immole les victimes, en
priant que le dieu rende le don qu’il a fait propice
à ceux auxquels il l’accorde. »
MOTS CLÉS d’une période, malgré la variété des études maîtrisées. Mais, après cette période, on assiste
de sites qui tendent aujourd’hui à se multiplier. à une accélération du prélèvement et à une dé-
Anthracologie On en proposera quelques exemples embléma- gradation de l’environnement.
Étude des bois
carbonisés découverts
tiques. Pour la Gaule du Nord-Est, étudiée dans Il est vrai qu’à cette époque le bois constituait
lors de fouilles le cadre du programme européen Rurland consa- la principale source de combustible et son utili-
archéologiques afin cré à l’étude des campagnes de la fin de l’Age du sation a pu conduire à des excès. On le constate,
de déterminer fer et de l’époque romaine, on constate que l’im- par exemple, dans le cas de la zone d’artisanat
l’essence des arbres portance du couvert forestier est essentielle- de la céramique de La Graufesenque et des sites
dont ils proviennent. ment corrélée à l’altitude, voisins (Banassac, Florac,
les secteurs de moyenne Le Rozier), autour de
Dendrochronologie montagne (Morvan, bas Millau, dans l’Aveyron.
Méthode de datation Jura) restant plus boi- Situés au pied des Grands
qui consiste en l’étude
sés que les plaines allu- Causses, ces ateliers ex-
des cernes de croissance
des arbres abattus pour
viales, avec, dans tous les ploitaient les vastes fo-
déterminer leur âge. cas, un minimum au dé- rêts de pins de la région
but de l’époque romaine pour chauffer les fours
Palynologie et une reconquête à par- où se fabriquaient leurs
Étude des grains tir de 200 de notre ère, ce célèbres céramiques
de pollen, actuels qui implique une déprise rouges, exportées dans
ou fossiles, qui agricole qui culmine pen- tout l’Occident. Ces mas-
permet de reconstituer dant le Haut Moyen Age. sifs boisés fournissaient
l’environnement Sur un site comme celui par ailleurs aux villas du
et le paysage d’une
d’Oedenburg (Biesheim- Languedoc la poix né-
époque donnée.
Kunheim, Haut-Rhin), cessaire à l’étanchéité
l’impact anthropique sur des dolia, les grandes
la forêt (Vosges ou Forêt- jarres destinées aux vins
Noire) paraît très signifi- de la région1. Cette acti-
catif. La dendrochronolo- vité florissante, proba-
gie (l’estimation de l’âge blement intégrée au sein
des arbres abattus, sur- de vastes entreprises ca-
tout les chênes, à partir pitalistiques, a naturel-
À SAVOIR de leurs cernes) a permis lement surexploité la
en effet d’observer, sur un ressource ligneuse, rui-
Gaule échantillon de 177 bois nant en même temps
chevelue ? d’œuvre bien datés, l’ac- ses propres fondements
L’expression (en latin célération de l’exploita- économiques.
Gallia comata) est tion de la ressource syl-
utilisée par certains vicole pendant l’empire : L’introuvable forêt
auteurs latins, dont de l’an 10 de notre ère des Carnutes
Catulle, pour désigner jusque vers 55-65, pé- Mais, contrairement à ce
la Gaule conquise par riode pendant laquelle Surexploitation C éramique sigillée de La qu’on pourrait penser,
s’installe au bord du Rhin Graufesenque (Aveyron), i siècle. Cet artisanat
er
César. Elle pourrait ce phénomène n’était
renvoyer aux cheveux un camp militaire et une a conduit à la destruction des forêts de pins. pas généralisé ni dû à
portés longs par les
petite agglomération ci- une forme de civilisa-
Gaulois. Au xix siècle,
e
des historiens vile, l’âge des arbres abattus est d’environ 100- tion purement prédatrice, comme on l’a par-
l’interprètent comme 120 ans en moyenne. Ensuite, et jusque dans fois écrit. On a observé par exemple, à l’occa-
la métaphore d’un les années 120-130, les chênes prélevés restent sion des recherches menées dans le secteur de
territoire recouvert souvent très âgés, ce qui témoigne d’une bonne Marne-la-Vallée, un taux de couverture boisée
de forêts. gestion de la ressource au sein de forêts an- supérieur à la moyenne, avec une place parti-
ciennes régénérées par des coupes régulières et culière du tilleul et du noyer, souvent accom-
F. LEYGE/MUSÉE DE MILL AU ET DES GRANDS CAUSSES
La dynamique paysagère
a varié selon les secteurs
et les époques, formant
une mosaïque complexe
de cas particuliers
On doit aussi s’interroger quant à la loca-
lisation des forêts anciennes. Étaient-elles
aux mêmes emplacements qu’aujourd’hui, ou
les forêts actuelles ne sont-elles que les rési-
dus d’une couverture arborée plus étendue ?
S’il est incontestable que les grands massifs
de moyenne montagne (Ardennes, Vosges,
Morvan, bas Jura…) sont anciens, il n’en va pas
de même pour tous les espaces aujourd’hui boi-
sés. Prenons l’exemple du plateau calcaire de
Haye, à l’ouest de Nancy : il est actuellement
densément couvert mais l’utilisation du Lidar
(une technique de radar aéroporté qui mesure
très finement les microreliefs, même à travers la
canopée des arbres) permet d’observer la den-
sité des structures agricoles anciennes, datées
de l’époque romaine. Cette étude montre un
important parcellaire fossile, désormais invi-
sible au sol, parsemé d’exploitations de petite
taille, le plus souvent éparses, qui exploitaient
ces zones de marge. Il en va de même dans la
forêt actuelle du Châtillonnais, où l’on a bien
étudié la présence de secteurs cultivés dès la
fin de la protohistoire, avant qu’ils soient recou-
verts par les bois, sans doute dès la fin de l’Anti-
quité. Dans l’ouest, le massif de la Guerche, en
Ille-et-Vilaine, semble avoir été lui aussi mis en
culture dès La Tène moyenne et occupé jusque
vers le Haut Moyen Age. La question de l’ancien-
neté et de l’immutabilité des forêts françaises est
Ce que nous apprend le Lidar
Le Lidar est un radar aéroporté qui mesure très finement les microreliefs,
donc souvent mal posée ; elle relève en effet plus même à travers la canopée des arbres. Son utilisation a permis de mettre
du mythe que de la réalité archéologiquement au jour, dans la forêt actuelle de Haye, entre Toul et Nancy (Meurthe-et-Moselle),
constatée. En ce domaine, l’Époque médiévale délimitée ici par une ligne verte, une zone largement exploitée dans l’Antiquité.
a profondément modifié, souvent de manière Sont détectées les petites et nombreuses parcelles et les établissements ruraux
consciente et volontaire, la nature même du datant essentiellement de l’époque romaine. Ce n’est qu’ultérieurement que la
couvert végétal. forêt a recouvert cet espace.
A ce propos, on ne saurait oublier le cas de
la Beauce, où l’on a traditionnellement situé le
sanctuaire central des Gaulois, où se réunissent
CONCEPTION ET RÉALISATION DAO, [Link], EPHE, 2017
chaque année les druides pour y tenir leurs as- pourtant rien de tel, et l’on sait depuis longtemps
sises, selon César lui-même (BG, VI, 13). Toute que la Beauce de cette époque était largement dé-
cette partie du récit constitue un excursus boisée et cultivée. Encore un mythe qu’il convient
généreusement emprunté au géographe grec donc d’oublier.
Posidonius, qui avait voyagé en Gaule du Sud Au fait, et les sangliers d’Obélix, chassés,
vers 100 av. J.-C. mais n’était jamais allé au-delà. comme il se doit, dans ces belles forêts où l’on
Le proconsul romain fait ici de la copie, comme rencontrait comme par hasard des patrouilles
c’était d’ailleurs l’habitude, consciente, avouée et romaines fort divertissantes ? Là aussi, il faut
glorifiante, chez les historiens et les géographes en revenir : toutes les études archéologiques ré-
de l’Antiquité. Une lecture littérale (César ne sau- Note centes sur la nourriture des Gaulois montrent
rait mentir !) a souvent conduit les Modernes à 1. Cf. A. Tchernia, que l’on ne consommait guère ces bêtes sau-
« Rome et le vin.
identifier ce lieu avec la forêt des Carnutes, as- L’amphore, le tonneau et
vages, sauf, sans doute, en cas de nécessité,
similée à la Beauce. Le texte latin, qui évoque les dolia », L’Histoire n° 502, et qu’on leur préférait les porcs domestiques.
un locus consecratus – un lieu consacré –, ne dit décembre 2022, pp. 58-63. Pourtant, c’est bon le sanglier rôti… n
Moyen Age
Chasse, élevage
et proto-industrie
Véritables puits de ressources, les forêts médiévales sont des espaces où charbonniers,
bûcherons ou gardiens de troupeau se croisent. A partir du xive siècle, des règles d’accès
sont mises par écrit, notamment pour éviter la surexploitation.
Chasse C
ette enluminure (Livre de chasse de Gaston Phébus, xive siècle) représente une battue aux lièvres : clochettes et filets sont installés
pour les prendre au piège. La forêt livre animaux sauvages, baies, champignons… autant de ressources que les hommes puisent pour s’alimenter.
P
ar facilité de langage, on a cou- forêts « réelles ». Ce sont avant tout des espaces
tume d’utiliser le singulier pour nourriciers, dont le rôle majeur dans l’économie
désigner « la » forêt médiévale. médiévale n’a pas toujours été évalué à sa juste
Un immense ensemble vivant, mesure. A côté d’une économie céréalière existe
perçu comme une entité, mono- une économie forestière, comme il existe une éco-
lithe et immuable. L’emploi du nomie des marais. La vie quotidienne repose sur
pluriel semble pourtant plus cet équilibre entre l’exploitation des espaces « in-
adapté pour traiter des formations paysagères du cultes » et celle des terroirs cultivés. Ces dernières L’AUTEURE
millénaire médiéval. Car les massifs boisés du décennies, la multiplication des démarches ar- Professeure émérite
d’histoire et
Haut Moyen Age ne sont pas ceux du xie siècle ni chéologiques et paléoenvironnementales, mises d’archéologie
ceux du xve siècle, évoluant dans le temps et l’es- en perspective avec les sources écrites, et la ré- médiévales à
pace (forêts de plaine ou de montagne, forêts at- flexion autour de la notion de « socio-éco-sys- l’université de
lantiques, continentales ou méditerranéennes), tème » ont renouvelé cette histoire des forêts fran- Valenciennes,
selon des particularités locales, sociales, écono- çaises. Les forêts médiévales livrent de nombreux Corinne Beck a
notamment codirigé
miques ou écologiques. produits, pas seulement en temps de pénurie. Les Robert Fossier, les
Le vocabulaire des scribes médiévaux té- animaux sauvages, d’abord – variés encore au hommes et la terre.
moigne de cette complexité. Tout un vocabu- Haut Moyen Age : cervidés, sanglier, loup, ours, L’histoire rurale
laire, issu du gaulois ou du latin, est passé dans renard, blaireau, castor, martre, écureuil, etc. Ils médiévale d’hier et
aujourd’hui (Presses
l’ancien puis le moyen français : le breuil (l’in- offrent viande, peaux et fourrures. C’est aussi en universitaires de
culte constitué de bois et de pacages) s’oppose à forêt que sont prélevés les essaims d’abeilles pour Valenciennes, 2018).
l’ager (le territoire cultivé) ou à la silva (la forêt produire cire et miel.
dense et sauvage), puis à la forestis. Ce dernier Dans les bois clairs, les friches, les haies, sur les
terme apparaît au viie siècle et désigne d’abord lisières, se rencontrent les arbres « portans fruits »
une forêt royale, puis, plusieurs siècles plus tard, tels les pommiers, cerisiers, poiriers, pruniers,
une vaste étendue de terrain boisé. Ajoutons les néfliers, noisetiers, les baies des arbustes et des
termes « bois » et ses dérivés : « boquillon », buissons comme les mûres, fraises, framboises,
« buisson », « bouquet », « taillis », « futaie ». prunelles, noisettes, des plantes aromatiques, des
Sans oublier le répertoire issu des parlers régio- champignons, dont des truffes, dans les massifs
naux – « bosc » dans l’Ouest, « joux » des mon- du nord de la Bourgogne, à la fin du Moyen Age.
tagnes jurassiennes et savoyardes, « gau » du Les textes sont peu diserts sur ces ressources co-
parler franco-provençal – ou du lexique savant mestibles, sans doute parce que la cueillette ne
comme le nemus des textes latins. fait pas l’objet d’une réglementation et échappe
en grande partie aux redevances seigneuriales.
Des espaces depuis longtemps anthropisés C’est l’archéobotanique, à travers l’analyse des
En France, les espaces forestiers ont été abon- pollens et des restes végétaux, qui révèle leur
damment exploités et transformés, au moins de- existence et atteste leur caractère commun, tra-
puis le Néolithique. Ils sont ainsi loin d’être aussi duisant par là même qu’il ne s’agissait pas seu-
sauvages et déserts que le rapportent les clercs lement d’une nourriture d’appoint. Ajoutons
médiévaux. Il est difficile d’accorder au seul l’herbe des sous-bois, les mousses, les fougères
Moyen Age central (xie-xiiie siècle), comme l’his- et genêts, les feuilles, les glands et faînes pour la
toriographie l’a longtemps fait, l’exclusivité du nourriture et la litière des animaux d’élevage.
phénomène du grand recul de l’arbre, ce que l’on L’analyse textuelle, celle des pollens et des mi-
a appelé les « grands défrichements ». On connaît crocharbons fossiles, nous donnent une idée de
aujourd’hui l’existence de déboisements notables la variété des boisements : chêne, hêtre, frêne,
dès le milieu du vie siècle. Au cours du millénaire charme, tremble, érable, orme, châtaignier (re-
médiéval ont, en réalité, alterné vague de déboi- monté depuis le sud), et encore aulne (ou
sement et reprise des espaces forestiers, avec des
décalages spatio-temporels, comme en témoigne
de plus en plus l’archéologie, grâce aux données DANS LE TEXTE
de la palynologie et de la dendrochronologie,
qui permettent de connaître la densité d’arbres Jacques Le Goff : « source de profit »
sur un territoire ou l’âge d’abattement des arbres La forêt a ses attraits. Pour le chevalier elle est le monde de la chasse
(cf. p. 46). Un exemple : au cours du Moyen Age, et de l’aventure. […] Pour les paysans et tout un petit peuple labo-
les forêts de basse et moyenne altitude reculent rieux, elle est source de profit. Là vont paître les troupeaux, là surtout
significativement dans le massif pyrénéen, tandis s’engraissent à l’automne les porcs, richesse du pauvre paysan qui, après
que les Vosges demeurent très forestières. la glandée, tue son cochon, promesse de subsistance, sinon de ripaille,
Les sources écrites (hagiographiques et litté- pour l’hiver. Là s’abat le bois, indispensable à une économie longtemps
raires) nous renseignent fort mal sur la matéria- indigente en pierre, en fer, en charbon de terre. Là se cueillent les fruits
lité des forêts médiévales, leurs rédacteurs s’at- sauvages […], une nourriture d’appoint essentielle.”
tachant surtout à l’imaginaire et à la symbolique Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval,
des lieux. Mais, à partir du xiiie siècle, la docu- Flammarion, « Champs », 1982, p. 107.
mentation se diversifie, le voile se lève sur les
DR
A
u Moyen Age, poètes et romanciers ont rement au gros gibier. Sa pratique est désormais
souvent lié oiseaux et forêt. La « rever- un privilège, une concession octroyée par ceux
die » est, par ailleurs, un genre très couru, qui en ont l’exclusivité, pouvant être suspendue
célébrant l’avènement du printemps et la renais- à tout moment. Dans les forêts usagères ouvertes
sance de l’amour. aux communautés paysannes, cela n’empêche
Au xiie siècle, dans Le Conte du Graal, Chrétien pas les délits de braconnage.
de Troyes met en scène le jeune Perceval : « Ainsi Dans les finages (terroirs autour des villages),
pénètre-t-il la forêt/ et aussitôt, au fond de lui, l’herbe est insuffisante. La compétition entre les
son cœur/ fut en joie pour la douceur du temps/ besoins alimentaires des hommes et ceux des ani-
TACUINUM SANITATIS FOLIO 102V ; PRISMA/ALBUM/AKG-IMAGES
et pour le chant qu’il entendait/ des oiseaux qui maux est réelle, surtout pour le bétail de trait sans
menaient joie » (83-87). lequel il n’y a pas de production agricole. La fo-
Dans Yvain ou Le Chevalier au lion, du même rêt constitue donc une ressource indispensable
auteur, le chevalier Calogrenant déclenche une au pâturage. Des polyptyques, des registres fon-
tempête en forêt de Brocéliande. Puis… « dès que ciers de grands domaines du Haut Moyen Age,
l’orage fut tout à fait passé,/ je vis, rassemblés apprécient la superficie des bois au nombre de
sur le pin,/ une telle quantité d’oiseaux, si on veut porcs qui peuvent y trouver des glands et autre
bien me croire,/ que ni branche ni feuille n’apparaissait/ qui ne fût complè- nourriture. Les chèvres, en revanche, hormis en
tement couverte d’oiseaux :/ et l’arbre n’en était que plus beau !/ Tous les quelques lieux comme les forêts de l’abbaye de
oiseaux sans exception chantaient,/ de façon à former entre eux une har- Marchiennes en Hainaut, en sont exclues en rai-
monie parfaite » (455-464). Calogrenant manque de devenir fou, tant ce son des dommages qu’elles causent aux jeunes
chant, qu’il assimile à une liturgie, lui donne de plaisir. Comme l’a excel- pousses. A partir du xiiie siècle, si on en croit les
lemment écrit Michel Zink : « Le chant des oiseaux est l’expression même coutumes, des règles limitent le droit à la pâture.
de l’harmonie amoureuse de la nature » (Nature et poésie au Moyen Age, Le pacage ne s’exerce que sur certaines surfaces,
Fayard, 2006). Jacques Berlioz toujours hors des bois mis en défens (garenne,
Merveilleuse Brocéliande
L’imaginaire symbolique qui entoure la forêt médiévale est très fort,
d’abord païen, puis chrétien.
J
e vis la forêt et je vis le pays ; j’étais dans le passé ou le futur des hommes.
en quête de merveilles, mais je n’en Parmi ces fontaines, celle de Barenton
ai pas trouvé. Je revins aussi sot que est le seul édifice qui raccroche ma-
j’étais parti. » Le Roman de Rou de tériellement aujourd’hui la forêt de
Wace, chroniqueur de la cour Brocéliande à l’imaginaire médiéval.
Plantagenêt au milieu du xiie siècle, Elle reste le point de la forêt le plus vi-
porte la marque des merveilles de sité par les touristes, qui versent encore
Bretagne contées par les bardes bretons. une écuelle d’eau sur son perron en es-
Mais son expédition en Bretagne armo- pérant déclencher le tonnerre et faire
ricaine, pour constater ces merveilles, surgir son gardien.
fut vaine…
Dès cette époque, la forêt de La christianisation du surnaturel
Brocéliande est solidement associée à A la suite de Chrétien de Troyes, les ro-
la « matière de Bretagne », un ensemble mans en prose du xiiie siècle donnent
de légendes et de chansons au mysti- une deuxième facette à l’imaginaire
cisme celtique caractéristique, qui ren- qui entoure la forêt. D’un côté, le mer-
dit populaires des personnages comme veilleux reste enchanteur. Par exemple,
le roi Arthur ou Merlin l’Enchanteur, dans l’immense Lancelot en prose, est
qui vit dans cette forêt. Brocéliande introduit le thème de l’enlèvement du
est ainsi associée à ces enchantements jeune Lancelot par la dame du Lac, ou
comme lieu de l’aventure et de la ren- celui de sa rencontre dans la forêt bre-
contre avec l’Autre Monde, des piliers de tonne avec la fée Morgane qui, par ja-
l’univers arthurien et de la Table ronde. lousie, enferme le valeureux chevalier
On la localise aujourd’hui dans la forêt dans son château enchanté.
de Paimpont, un vaste espace boisé de Mais si cette dimension profane se
9 000 hectares entre l’Ille-et-Vilaine et le maintient, d’un autre côté, la christia-
Morbihan. nisation des motifs surnaturels se fait
aussi très forte. Les romans de la ma-
Des créatures fantastiques n L’arbre d’or, œuvre dans le « Val sans tière de Bretagne multiplient, à partir
De quoi inspirer l’auteur de romans de retour », une référence arthurienne. de cette époque, les signes du divin. Les
chevalerie Chrétien de Troyes (v. 1135- chevaliers entendent des voix célestes,
v. 1183). Sous sa plume, l’imaginaire des plus connus de cette galerie d’êtres ils sont transportés par une nef miracu-
ambigu de la forêt au Moyen Age s’in- surnaturels qui, comme les merveilles leuse, ils trouvent au milieu de la forêt
carne en particulier dans un person- de l’Aventure, surgissent la plupart du une chapelle grande ouverte, dont la
nage : Esclados le Roux, gardien de la temps quand le bon chevalier prend cloche sonne alors qu’elle est déserte…
fontaine magique de Barenton dans congé de la Table ronde. Dans son épiphanie à la Table ronde, le
Yvain ou Le Chevalier au lion. Il est l’un Aux marges de l’espace arthurien, Graal n’est plus ce plat ou tailloir rappe-
ce dernier aborde des contrées incon- lant un ustensile noble, mais une coupe
DANS LE TEXTE
nues, forêts ou landes, peuplées de sacrée où Joseph d’Arimathie a recueilli
créatures fantastiques : des nains, tel le sang du Christ à la Descente de Croix.
Un bon sauvage celui qui invite Lancelot à monter dans
la charrette d’infamie (Le Chevalier
Sa spiritualisation est définitive.
La forêt de Brocéliande, comme tous
Dans la forêt, Yvain guettait les de la charrette), des géants, comme le les lieux merveilleux dont les romans
animaux. […] La folie avait fait de Morholt que Tristan terrasse alors qu’il arthuriens sont parsemés, est donc à
lui un bon sauvage : le corps nu, hirsute, désolait chaque année la cour en y en- deux visages : foyer de l’inculte et du
il parcourait les bois, ayant tout oublié levant des jeunes gens, des monstres sauvage, voire du païen (le latin incul-
de la vie de l’homme. Il demeura long- du bestiaire médiéval, à l’instar de ces tus renvoie à cette notion), elle est aussi
MATAREZO/ANDBZ/ABACA
temps dans la forêt, quand il arriva un bêtes sauvages qui s’inclinent devant un espace où la civilisation courtoise
beau jour devant la petite maison d’un un cheval magique sous les yeux de offre ce qu’elle a de meilleur, en ce sens
ermite, qui était en train de défricher.” Gauvain (La Mule sans frein), ou en- que l’Aventure des chevaliers en chasse
Chrétien de Troyes, Yvain ou Le Chevalier au core d’intrigantes demoiselles qui, ren- la présence du démon. n
lion, Hatier, 2010, [xiie siècle], p. 57. contrées dans l’épaisseur d’une forêt Amaury Chauou
ou au seuil d’une fontaine, peuvent lire Professeur de classes préparatoires
La grande
peur de la
déforestation
Les incendies estivaux ont ravivé l’angoisse
d’une disparition totale de la forêt,
indissociable, depuis la fin du xviiie siècle,
des angoisses d’effondrement climatique.
été chargé de transformer l’île en arsenal pour la enseignants à s’imposer jusqu’en métropole.
Marine française. Alors même qu’il affirme, dans l’EHESS,
Jean-Baptiste
ses lettres au ministre de la Marine, qu’on pour- Fressoz Quelles théories ces peurs
rait aisément réduire encore des deux tiers le cou- et Fabien Locher appuient-elles ?
vert forestier de l’île, il insiste, auprès des colons, ont notamment Paradoxalement, cette angoisse se nourrit de
sur les dangers climatiques du déboisement, afin publié ensemble théories scientifiques qui avaient servi d’abord,
Les Révoltes
de réfréner leur appétit en terres et contenir, sur- du ciel. Une histoire
dès la fin du xve siècle, à justifier le déboisement.
tout, l’expansion de leurs plantations… du changement L’impact de l’homme s’envisage alors principale-
Son argument climatique est repris par un au- climatique, ment sous deux formes : l’assèchement des ma-
teur autrement plus influent : Bernardin de Saint- xve-xxe siècle rais et la déforestation. Certains modèles théo-
Pierre, l’auteur du best-seller Paul et Virginie, (Seuil, 2020). riques sont bien plus anciens encore. Aristote
qui séjourne à la fin des années 1760 sur l’île de insistait déjà sur les mutations des environne-
France. Les Études de la nature qu’il fait paraître ments et sur les liens étroits entre phénomènes
en 1784 présentent la nature comme une créa- terrestres et célestes, un cycle unique reliant l’eau
tion divine parfaitement organisée pour la vie des pluies et celle des fleuves.
Le cycle de l’eau dont il est question joue un Fournaise Fer (El Hierro), la plus occidentale des Canaries,
rôle central dans la notion cosmographique de A l’été 2022, deux qui sert à illustrer la capacité des arbres à géné-
« zone », longtemps opposée à celle de climat. incendies ont ravagé rer la pluie. Dans la description qu’en font les
Le climat serait défini uniquement par la lati- plus de 26 000 hectares franciscains Pierre Bontier et Jean Le Verrier, à
tude, tandis que la zone se définirait par des dans la forêt des Landes, l’issue d’une tentative infructueuse de conquête
autour des communes
caractéristiques plus précises – nature du sol, normande en 1402, l’île est réputée riche en
de La Teste-de-Buch
du relief et des précipitations. La zone est ainsi et Landiras. « arbres qui toujours dégouttent eau belle et claire
plus ou moins habitable, ses caractéristiques Déjà très ancienne, qui choit […] en fosse auprès des arbres ». Au fil
déterminant les formes de vie susceptibles de l’inquiétude du siècle, les chroniques fixent progressivement
s’y développer. Or, dans les dernières décen- de la déforestation une légende, celle de « l’arbre saint » de l’île de
nies du xve siècle, on retrouve de plus en plus s’accentue face Fer, surplombé en permanence d’un nuage dont
fréquemment exprimée la conviction que les au réchauffement il attirerait la pluie.
arbres constituent un chaînon essentiel du cycle climatique. En parallèle, les îles de Madère et de Porto
de l’eau, parce qu’ils condensent les nuages en Santo, où les Portugais s’installent à partir de
pluie : la déforestation devient ainsi un moyen 1419, connaissent, dans la deuxième moitié du
d’agir sur le climat et de le rendre plus ou moins xve siècle, un déboisement rapide dont plusieurs
propice à la vie humaine. témoins rapportent qu’il aurait eu des consé-
Ce tournant ne s’explique pas par des évolu- quences radicales sur l’environnement : les deux
tions savantes, mais, déjà, par le contexte colo- îles auraient connu, entre autres phénomènes, un
nial – cette fois-ci celui de l’expansion ibérique assèchement rapide. Cela semble peu probable
dans l’espace atlantique. A l’époque, c’est l’île de compte tenu de ce que l’on sait aujourd’hui
tifiques confortent, à la fin du xviiie siècle, les Saint-Pierre qu’à la Révolution : tout au long des
angoisses nouvelles liées à la déforestation. troubles qui s’ouvrent à la fin des années 1780,
Les arbres exercent une influence sur les pré- le péril de la déforestation et l’agir humain sur
cipitations, dont l’arbre saint de l’île de Fer de- le climat deviennent de puissants arguments
meure le symbole. Mais de plus en plus d’au- entre les différentes factions politiques qui s’af-
teurs considèrent désormais l’impact de ces frontent en France.
arbres comme invariablement bénéfique. Aussi La Révolution éclate dans un contexte météo-
attribuent-ils au déboisement de graves risques rologique extrêmement dégradé, dont on a long-
d’assèchement. temps discuté l’influence. Les révolutionnaires
13 %
documenter l’évolution des vents, des précipi- 4% 4% Châtaignier
Charme
tations, des inondations et des glaciers depuis Autres feuillus Frêne
trente ans – c’est-à-dire depuis la Révolution.
Au-delà de ces instrumentalisations politiques
diverses, l’essor des angoisses climatiques liées
au déboisement tient aussi à l’émergence d’une Selon l’IGN, 190 essences d’arbres sont présentes en métropole, même
technocratie forestière puissante. Avec la créa- si 1 arbre sur 4 est un chêne. Ce n’est rien à côté de la diversité biologique
tion de l’École royale forestière de Nancy en des DROM. La forêt amazonienne de Guyane abrite à elle seule un millier
1824, l’administration, forte des pouvoirs que lui d’essences différentes.
confère le Code forestier de 1827, devient
MICHEL WINOCK
Gouverner la France
« Spécialiste du XXe siècle et de ses mouvements intellectuels et politiques, Michel Winock publie
une somme sur les crises du régime républicain. »
Étienne Campion, Marianne
« Être plongé dans le dernier Michel Winock en ce moment, c’est donner de la profondeur historique
à l’actualité politique. La somme de l’historien s’intitule Gouverner la France mais aurait pu tout
aussi bien s’appeler "Impossibilité de gouverner la France". »
Thomas Legrand, Libération
« Un mot, enfin, pour signaler le remarquable travail d’édition réalisé sur cet ouvrage, depuis la
préface lumineuse de Mona Ozouf jusqu’à un entretien fouillé et intime avec l’auteur, en passant
par des photos d’archives qui scandent la riche vie de l’un de nos plus grands historiens. »
Daniel Fortin, Les Échos
Quarto
[Link] I [Link]/gallimard
60 /
L’Atelier des
CHERCHEURS
nxviie-xixe siècle. Scandinavie : le colonialisme oublié p
. 60 n D es aliénés ordinaires. Portrait de groupe p. 66
Grèce antique. Les grands chantiers, le comptable et le bâtisseur p
n . 72 n Le lion des neiges : un drapeau pour le Tibet p
. 78
xviie-xixe siècle
Scandinavie :
le colonialisme oublié
Entre la fin du xviie siècle et les premières décennies du xixe siècle, Danois et
Suédois installèrent en Asie, en Afrique et en Amérique des petits comptoirs et
colonies. Une manière d’entreprendre une colonisation sans réel impérialisme.
Par Éric Schnakenbourg
En Afrique C
ette aquarelle de 1847 représente le fort de Christiansborg sur la Côte-de-l’Or (actuel Ghana), acquis par les Danois en 1661
et d’où ils pratiquaient la traite négrière. Le fort fut cédé à la Grande-Bretagne en 1850 (Elseneur, Musée maritime du Danemark).
Göteborg
Copenhague
c Hambourg
aba Amsterdam
r es, t
fourru Serampore
Nouvelle Suède (1755-1845)
(1638-1655)
,
Frederiksborg Calcutta
ac
go
OCÉAN
ab
(1659 -1850) Canton OCÉAN
di
in
e, t
PACIFIQUE Cabo Corso PACIFIQUE
Iles
cr
su
(1649-1658) Christiansborg Porto Novo
Nicobar
OCÉAN (1661-1850)
S ATLANTIQUE
L LE Tranquebar
N TI Fredensborg (1618-1845)
Célèbes
A Saint-Thomas (1672-1917) (1734-1850) Java
es
v OCÉAN
la
Saint-Jean (1718-1917) esc
INDIEN
Charlotte Amalie Saint-Barthélemy cap de Bonne-
(1784-1878) Espérance
oi e
thé, s
Gustavia
Sainte-Croix
(1733-1917)
Guadeloupe
Mer
Territoire et comptoir danois Principale route danoise
Légendes Cartographie
des Caraïbes
Territoire et comptoir suédois Principale route suédoise
100 km
Port important Produit exporté
Traite d’esclaves
les années les plus profitables, de 1775 à 1807, échanges à l’est du cap de Bonne-Espérance en
sont surnommées la « florissante période » par 1772. Le commerce danois en Inde et en Chine
les historiens danois. est désormais ouvert aux acteurs privés.
La libéralisation du commerce atlantique
1750-1820 : l’âge d’or et asiatique permet aux colonies comme au
En 1754 les colonies antillaises du Danemark Danemark de tirer avantage du contexte inter-
passent sous administration royale. Elles MOT CLÉ national. Les Danois utilisent leurs colonies pour
comptent alors un peu plus de 16 000 habitants, Exclusif y attirer les marchands étrangers. Saint-Thomas
89 % d’entre eux étant esclaves. Grâce à l’ouver- Principe qui régissait les et Saint-Jean sont dotées de ports francs dans les
ture aux investissements privés et à la politique échanges commerciaux années 1760, qui servent d’entrepôts ouverts à
volontariste du gouverneur von Pröck, la pro- entre les colonies et tous. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, les
duction sucrière est multipliée par vingt au d ébut la France aux xviie Danois profitent pleinement de leur neutralité
des années 1780. Les exportations de sucre brut et xviiie siècles, selon dans les conflits entre grandes puissances euro-
alimentent alors la quinzaine de raffineries que lequel tout ce que la péennes pour se charger du transport des mar-
compte le Danemark. Non seulement les Danois colonie produit doit chandises appartenant aux belligérants. En 1781
être exporté vers la
sont devenus autosuffisants en sucre, mais encore le Danemark est la dernière puissance neutre
métropole et ce qu’elle
ils en réexportent vers les autres pays riverains de importe doit être
établie aux Antilles. Le port de Charlotte Amalie,
la Baltique. Cette activité stimule la construction transporté par des à Saint-Thomas, connaît une fréquentation iné-
de quatre nouveaux forts sur la Côte-de-l’Or dans bateaux français. dite. Le produit de ses droits d’entrée est multi-
les années 1780 et la traite, qui passe de 1 000 à De plus, elle ne peut plié par quatorze entre 1778 et 1782 !
2 000 esclaves par an. commercer avec les L’intérêt d’avoir une puissance neutre éta-
Le second changement important est la fin étrangers. blie aux Antilles, et donc susceptible d’assurer
du monopole de l’Asiatisk Kompagni sur les les échanges en temps de guerre, n’a pas
sentaient qu’environ 10 % des Blancs de Saint- H. Weiss, Ports of L’histoire de cette colonisation discrète permet
THE GRANGER COLLECTION NYC/AURIMAGES
Thomas. Ils étaient surtout militaires, employés Globalisation, Places de montrer que, aux marges des grandes puis-
of Creolisation. Nordic
de la Vestindisk og Guineiske Kompagni, officiers Possessions in the
sances impériales, des acteurs secondaires s’in-
royaux et membres du clergé. A Sainte-Croix Atlantic World during tégraient à la dynamique de l’expansion euro-
comme à Saint-Thomas, les planteurs étrangers, the Era of the Slave péenne. Leurs moyens limités les contraignaient
plus que les Danois, contribuèrent au développe- Trade, Leyde, Brill, à adopter un modèle particulier, ouvert et cos-
ment de la colonie en venant s’y installer avec leurs 2016. mopolite. Danois et Suédois, à leur échelle et
esclaves, leur savoir-faire agricole et leur intégra- W. Westergaard, avec leurs moyens, s’inscrivaient bel et bien
The Danish West Indies
tion dans les grands réseaux du négoce atlantique. Under Company Rule,
dans des horizons ouverts sur les espaces extra-
La présence des Danois était encore plus ténue 1671-1754, New York, européens et participaient, à ce titre, à l’inter-
dans leurs autres établissements ultramarins. Macmillan, 1917. connexion mondiale de l’Époque moderne. n
Capturer la folie C es photographies, prises à l’asile Sainte-Anne en 1882, sont issues de la collection du Dr Henri Dagonet, qui cherchait
à constituer un répertoire des principaux « types » de l’aliénation mentale.
L
es asiles, institutions de soin ou de répres- Les familles ont quant à elles la faculté de faire
sion ? La loi de 1838 (cf. p. 68), loi de pro- admettre des malades à l’asile de leur propre ini-
grès et d’humanité, ou de mise à l’écart et tiative, par le biais du « placement volontaire ».
d’exclusion ? Ces questions ont longtemps Mais elles apprennent aussi à solliciter les auto-
orienté les discussions des chercheurs. Là où rités pour provoquer un « placement d’office ».
Michel Foucault inscrivait la naissance de l’asile Des familles devenues incapables de surveiller
d’aliénés dans la continuité du « grand renferme- un malade ou de subvenir à ses besoins peuvent
ment » commencé à l’âge classique, Marcel ainsi le confier à l’asile. De jeunes garçons que L’AUTEUR
Gauchet et Gladys Swain préféraient voir l’insti- leurs parents ne peuvent pas garder chez eux ou Spécialiste d’histoire
tution comme une manifestation de la « révolu- qui ne parviennent pas à apprendre un métier de la psychiatrie,
tion démocratique », une « machine à resocialiser » correctement sont placés par leurs parents à la Anatole Le Bras
est chercheur
des aliénés ayant gagné leur place dans une com- « colonie » pour enfants aliénés ouverte au sein post-doctorant à
mune humanité. Les termes de ce débat, focalisé de l’asile de Vaucluse, au sud de Paris, en 1876. l’université de
sur les intentions et les actions des administra- « Il est d’un grand embarras pour ses parents », Strasbourg. Il a
teurs et des médecins, tendent cependant à faire signale-t-on au moment de son entrée au sujet notamment publié
oublier que les fonctions de l’internement étaient du jeune Lucien, 9 ans, atteint d’« idiotie » et in- Un enfant à l’asile.
Vie de Paul Taesch
aussi définies par l’usage qui était fait au quoti- terné en 1888. (1874-1914) – CNRS
dien de la loi de 1838. D’où l’intérêt de porter le Bien que l’emprise de l’institution reste limi- Éditions, 2018.
regard sur les aliénés eux-mêmes, trop souvent tée – les chiffres des recensements, qui révèlent
oubliés du récit historique. En faisant le portrait l’existence de dizaines de milliers d’aliénés en li-
de groupe des internés des asiles français dans la berté à partir du milieu du siècle, l’attestent de
seconde moitié du xixe siècle, en reconstituant manière éloquente –, l’internement entre peu à MOTS CLÉS
leurs trajectoires biographiques, en écoutant peu dans les mœurs. L’usage du placement vo-
leurs plaintes ou leurs protestations, nous pou- lontaire, longtemps très partiel, se généralise Aliéné
Du latin alienare,
vons nous faire une idée plus juste des effets so- quand le département de la Seine prend des dis-
« rendre autre,
ciaux de la qualification d’« aliéné ». positions afin d’en assurer la gratuité pour les fa- étranger ». Le terme
La loi de 1838 impose la présence d’un asile milles pauvres : dans les années 1900 les place- se substitue, au
dans chaque département et consacre l’autorité ments volontaires représentent environ 40 % du xixe siècle, à celui
des médecins aliénistes. Cependant, ceux-ci n’ont total des internements dans les asiles parisiens. d’« insensé ».
guère de prise sur les pratiques d’internement. Dans le droit fil de
Bien avant que le corps médical entre en scène, Des travailleurs ordinaires la philosophie des
plusieurs protagonistes font face aux manifesta- La composition de la population des asiles re- Lumières, il désigne
tions de l’aliénation mentale : maires, policiers, flète cette diversité d’usages de l’internement. l’altérité qui s’insinue
gendarmes, voisins et familles. Les maires font fi- Des pathologies très différentes s’y côtoient : des chez le sujet sans
annihiler complètement
gure d’intermédiaires entre la population et l’ins- « idiots » et « imbéciles », internés assez jeunes et
sa raison. Dès lors,
titution, particulièrement en milieu rural. Ils ont affectés de formes de déficience mentale souvent la folie n’est plus
la possibilité de procéder eux-mêmes à des pla- congénitales, jusqu’aux déments séniles, en pas- un mal incurable.
cements à l’asile en situation d’urgence, ou d’or- sant par les multiples variétés de maniaques et de Le terme « aliéniste »
donner une enquête de police quand leur par- « lypémaniaques » (le terme, proposé par l’alié- est remplacé au,
vient la nouvelle qu’un aliéné cause du trouble niste Jean-Étienne Esquirol, désigne une sorte de xxe siècle, par celui de
dans leur commune. Policiers et gendarmes sont dépression sévère). « psychiatre » pour
en première ligne face aux manifestations de la Deux catégories de folie connaissent une désigner le médecin des
folie : c’est eux que l’on appelle pour faire ces- croissance sensible dans la seconde moitié du maladies mentales.
ser le scandale causé par un aliéné, quand ils xixe siècle. La « paralysie générale » augmente
n’en sont pas les témoins sur la voie publique. en particulier dans les grandes villes – les alié- Asile
En 1838, sous
nistes, qui n’ont pas encore identifié avec certi- l’impulsion de l’aliéniste
tude son étiologie syphilitique voient dans cette Esquirol, une loi oblige
Décryptage augmentation la rançon du développement de chaque département
la civilisation urbaine. Mais c’est surtout l’alcoo- à se doter d’« un
Les pratiques d’internement dans les asiles français lisme, lui aussi majoritairement urbain, qui nour- établissement public
du xixe siècle restent mal connues. Anatole Le Bras rit la croissance des effectifs d’internés dans le spécialement destiné
a placé les aliénés au cœur de sa recherche en dernier tiers du siècle. Les aliénistes de l’asile de à recevoir et à soigner
exploitant les fonds d’archives de quatre Quimper lui attribuent la responsabilité, comme les aliénés ». Cet hôpital
établissements : l’asile pour hommes de Quimper, cause primaire ou secondaire, de la moitié des spécial est appelé
BIU SANTÉ PARIS, CISA 911/CCØ – DR
L
transférée à Toulouse le
17 mars 1875. Contenant a loi sur les aliénés est promulguée en plus courant, est décidé par l’autorité publique
souvent de la juin 1838 après de longues discussions. en la personne du préfet, qui produit des arrê-
correspondance du Chaque département est désormais tenu tés de placement, ou du maire en cas d’urgence.
patient ou de sa famille, de disposer d’un établissement public d’alié- Ce sont alors principalement le département et
les dossiers personnels nés ou de passer contrat avec un établissement la commune de résidence de l’aliéné qui sont
sont une source très privé. Deux modes de placement à l’asile sont mis à contribution financièrement. Le médecin
riche pour l’historien. distingués. Le « placement volontaire » se fait de l’asile doit confirmer l’internement par deux
sur demande de la famille ou d’un tiers et sur certificats : le premier est établi le jour de l’ar-
présentation d’un certificat médical. La per- rivée du malade, le second après quinze jours
sonne qui fait la demande de placement est d’observation. La sortie s’effectue sur décision
aussi celle qui s’acquitte des frais d’interne- du préfet après proposition du médecin – ce
ment. Elle peut aussi, à tout moment, réclamer dernier étant tenu de signaler immédiatement
d’y mettre fin. Le « placement d’office », bien toute guérison.
la guérison », affirme ce dernier, qui met en GRAPHIQUE sont émaillées de manifestations de rejet ou de
œuvre, à partir de la fin de la décennie 1880, une défiance vis-à-vis des autres pensionnaires, aux-
politique dite d’« open door » dans la division des Sortir ou quels ils se refusent obstinément à être assimi-
hommes de Ville-Évrard. lés, à l’image de cet interné de l’asile de Quimper
L’internement affecte également le statut juri- mourir à qui se plaint à sa sœur « du contact forcé avec ces
dique des internés. La loi de 1838 ne se contente l’asile ? pauvres insensés au milieu desquels [il] vit ».
pas de priver les internés de leur liberté d’aller et
venir, ni de suspendre l’exercice de leurs droits Quimper (1850-1900) « Plus infériorisé que jamais »
civiques : elle les place de surcroît en situation de Les trajectoires asilaires, très dissemblables,
minorité juridique. En cela, l’internement conti- confortent l’idée que tous les internés n’appar-
nue de brouiller les statuts et les hiérarchies : tiennent pas au même monde. Le destin des alié-
nombre de chefs de famille se trouvent, du jour Transférés Sortis nés se joue relativement vite : au bout d’un an,
au lendemain, ramenés à la condition de simples 2,4 % 45,5 % les trois quarts d’une cohorte d’internés de l’asile
mineurs. Ajoutons que les internés se voient dé- de Ville-Évrard sont déjà sortis des registres de
Morts
possédés de la gestion de leurs biens : celle-ci est l’établissement, soit en obtenant un exeat (bon
Légendes Cartographie
52,1 %
confiée à un administrateur provisoire nommé de sortie), soit en étant transférés dans un autre
par la commission de surveillance de l’asile. Il Ville-Évrard (1873-1913) asile, soit en mourant. Ensuite, les chances de
n’est pas rare que celui-ci procède à des ponc- sortie s’amenuisent fortement. Les très longs sé-
tions sur le patrimoine ou les rentes des internés jours (plus de dix ans) concernent environ 15 %
(pensions, demi-soldes, etc.) pour contribuer à Transférés des internés à Quimper et Morlaix, et peuvent du-
l’acquittement des frais de séjour à l’asile. Les 34,2 % Sortis rer des décennies : Anne-Marie Rousselin, inter-
43,4 %
meubles, les possessions ou les outils de travail née à Morlaix en 1850, s’y éteint quarante-huit
des internés peuvent aussi être vendus ou disper- Morts ans plus tard, en 1898. « L’habitude d’être enfer-
sés en leur absence, même si un garde-meubles 22,4 % més est devenue pour eux une seconde nature », dé-
ouvre en 1879 à l’asile Sainte-Anne pour en as- clare un aliéniste au sujet de ces internés au long
surer la préservation. L’internement est donc cours, « et comme l’oiseau captif qui a perdu l’usage
souvent synonyme d’appauvrissement et de Plus de la moitié des de ses ailes, on doit croire qu’ils ont perdu jusqu’au
déclassement. internés à l’asile de souvenir d’une autre existence ».
Face à cette sujétion aux multiples facettes, les Quimper meurent dans Conserver « l’usage de ses ailes » dépend d’abord
aliénés ne sont pas restés passifs. L’historienne l’établissement. de facteurs médicaux : tandis que les alcooliques
Aude Fauvel a montré que les témoignages La proportion de décès affichent un taux de sortie élevé, il est bien plus
d’internés ou d’anciens internés tenaient une est bien moindre à Ville- rare que les « idiots », les « imbéciles » ou les
Évrard, près de Paris, car
place centrale dans la contestation de la loi de
beaucoup des malades
1838, qui connaît deux temps forts à la fin du sont transférés dans les
Second Empire et au début des années 18801. asiles de province.
Certains internés, inspirés par les scandales de
séquestrations arbitraires qui agitent l’opinion,
s’adressent aux journaux, à l’image de Lucien
Cairon, qui fait publier un long acte d’accusation
contre les médecins des asiles de Rennes et de
Quimper, en 1869, dans L’Électeur du Finistère,
journal de sensibilité républicaine. Les argu-
mentaires de l’anti-aliénisme se font entendre
jusque dans les quartiers des asiles (cf. p. 71).
D’autres parviennent à faire usage de l’article 29
de la loi de 1838 pour contester leur interne-
ment par la voie judiciaire, mais cette procédure
n’est pas à la portée de tout le monde. D’autres
s’évadent – surtout des hommes. Plus nombreux
sont cependant ceux qui, jugeant plus prudent
de ne pas entrer dans une confrontation ouverte
avec le directeur-médecin, s’adressent à lui sur
le ton de la supplique, demandant leur sortie Boire rend fou
comme une faveur individuelle. ur cette affiche de
S
Du reste, les formes de résistance des internés prévention contre
sont presque toujours individuelles. Très rares l’alcoolisme on peut
lire en bas, à gauche :
sont les protestations collectives ou l’usage des
« Omnibus pour
pétitions ; en cela, les internés se distinguent des Charenton !! Avec
pensionnaires des hospices, fort revendicatifs2. correspondance par
L’intériorisation très forte du stigmate de l’alié- l’alcool ou directement
nation mentale fait obstacle à la constitution avec l’absinthe »
d’une identité commune : les lettres des internés (vers 1900).
« La voir quitter Paris, Notes réputation de « fou ». Les aliénistes ont alors de
pour nous, c’est la voir 1. A. Fauvel, plus en plus recours aux sorties « à titre d’essai »,
« Le crime de Clermont
morte », plaide le frère et la remise en cause
permettant de tester, pendant quelques semaines
ou quelques mois, l’aptitude du convalescent à la
des asiles en 1880 »,
d’une internée de Revue d’histoire moderne liberté avant de valider sa sortie définitive. Cela
Ville-Évrard menacée et contemporaine n° 49-1,
2002, pp. 195-216.
n’empêche pas la fréquence des rechutes : à la
fin du siècle, environ 4 sorties sur 10 donnent
de transfert 2. Cf. M. Rossigneux-
Méheust, Vies d’hospice. lieu à une réadmission à l’asile dans le départe-
Vieillir et mourir en ment de la Seine. Au point qu’apparaît un nou-
que les hommes, les femmes internées doivent institution au xixe siècle, veau « type » asilaire, celui du « récidiviste » de
de plus faire face aux hésitations des médecins, Ceyzérieux, Champ l’internement, souvent alcoolique, et dont les mé-
Vallon, 2018.
qui se montrent bien plus réticents à les rendre à decins ne savent plus que faire. Dans une publi-
la liberté, en particulier quand elles sont céliba- cation de 1903 consacrée à ces « aliénés difficiles
taires : la crainte de les voir « tomber sur le pavé » et habitués des asiles », l’aliéniste Colin détaille
à leur sortie conduit plus d’un aliéniste à prolon- POUR EN le parcours de Charles Gustave. Cet ouvrier frap-
ger prudemment leur séjour à l’asile. Ajoutons SAVOIR PLUS peur, père de six enfants, est interné pas moins
que les femmes internées dans les asiles de la R. Castel, L’Ordre de 55 fois en l’espace d’une quinzaine d’années !
Seine sont particulièrement touchées par la pra- psychiatrique. L’âge Pour remédier à ces difficultés, des sociétés de
tique du transfert en province qui a pour but de d’or de l’aliénisme, patronage sont créées pour venir en aide aux alié-
Minuit, 1977.
désencombrer les établissements parisiens, et qui nés convalescents sortis des asiles. La première
M. Foucault, Histoire
se systématise dans les années 1860. Or, le trans- de la folie à l’âge
est créée dès 1841 à Paris par le docteur Falret.
fert accentue l’isolement des internés et les voue classique, Gallimard, Cette société se dote en 1863 d’un asile-ouvroir
à l’indifférence médicale, puisque les médecins 1972. qui permet d’accueillir momentanément des
des institutions d’accueil savent qu’on leur trans- M. Gauchet, femmes sorties des asiles, le temps de leur trou-
fère les malades offrant le moins de chances de G. Swain, La Pratique ver une place ou d’organiser leur « rapatriement »
guérison. « La voir quitter Paris, pour nous, c’est de l’esprit humain. en province. D’autres sociétés sont fondées dans
L’institution asilaire
la voir morte », plaide le frère d’une internée de et la révolution
les décennies suivantes dans certaines grandes
Ville-Évrard menacée de transfert. Les statis- démocratique, villes. Cependant, ces structures ne peuvent
tiques lui donnent raison : en 1900 le taux de Gallimard, 1980. prendre en charge qu’un nombre dérisoire d’an-
sortie des aliénés parisiens internés en province L. Guignard, ciens internés, et ne parviennent pas toujours à
ne s’élève qu’à 4 % pendant l’année, contre 10 % H. Guillemain, éviter les rechutes.
pour l’ensemble des internés. S. Tison (dir.), L’internement accentue les inégalités entre
Expériences de la folie.
Criminels, soldats,
riches et pauvres, entre hommes et femmes. Mais
Une marque indélébile sur les individus patients en psychiatrie, il arrive aussi qu’il perturbe les hiérarchies pré-
Celles et ceux qui sortent de l’asile ne sont pas xix -xx siècles, Rennes,
e e
existantes. Et personne ne peut complètement
pour autant tirés d’affaire. « En vérité la situation Presses universitaires échapper aux effets stigmatisants du passage par
COLLECTION GALDOC-GROB/KHARBINE-TAPABOR
de l’aliéné libéré est une des plus critiques qui se de Rennes, 2013. l’asile, qui laisse une marque indélébile sur les in-
puisse imaginer », alerte l’aliéniste Legrain, au- R. Porter, dividus. Au début du xxe siècle, les critiques se
D. Wright (eds.),
teur d’un rapport sur La Convalescence des alié- The Confinement of the
font de plus en plus vives – y compris au sein de
nés en 1907. « C’est tout un monde nouveau Insane. International la profession aliéniste – contre un modèle asilaire
que l’aliéné guéri va rencontrer devant lui dès Perspectives, 1800- incapable de s’adapter à la diversité des situations
qu’il sera libre, monde devant lequel il tremblera 1965, Cambridge, sociales et des manifestations de l’aliénation men-
légitimement, parce qu’il s’y sentira plus infériorisé Cambridge University tale. La réflexion sur les alternatives à l’interne-
Press, 2003.
que jamais. » D’immenses difficultés attendent en ment reste cependant inaboutie, et les projets
C. Quétel, Histoire de
effet l’ancien interné : en plus d’avoir perdu son la folie, de l’Antiquité
de réforme de la loi de 1838 échouent l’un après
emploi, parfois son logement ou ses meubles, le à nos jours, Tallandier, l’autre. L’aliéné demeure exclu, au nom de sa ma-
convalescent se trouve désormais précédé de sa 2020. ladie mentale, de la citoyenneté républicaine. n
Grèce antique
Les grands
chantiers,
le comptable
et le bâtisseur
Dans les cités grecques classiques et hellénistiques, les chantiers
de construction des bâtiments publics et sacrés ont mobilisé des
ouvriers venus de toute la mer Égée et des moyens financiers variés.
Ils ont ainsi développé des savoirs administratifs et comptables.
BNF, MONNAIES, MÉDAILLES ET ANTIQUES, 1998.920 – G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES – DR
D
es cendres et des larmes. Voilà ce qui s’af- sur la pierre et exposés sur le bâtiment ou à proxi-
fiche à la une des journaux au lendemain mité. Ils donnent à voir les hommes – et quelques
du 15 avril 2019. Les photographies et femmes – qui, d’une manière ou d’une autre, ont
les vidéos de l’incendie de Notre-Dame participé à l’édification de ce grand temple.
de Paris comme les témoignages de déploration Le cas de Delphes n’est pas isolé : des décrets
se multiplient. Très vite, la question de la restau- décidant de la construction d’un édifice, orga-
ration et de son financement se pose : « Après le nisant son financement ou honorant des do-
feu, les magnats arrosent », titre Libération le sur- nateurs, ainsi que des cahiers des charges, des
L’AUTEURE
lendemain. Pas de journaux, ni d’images, ni de Maîtresse de contrats, des comptes et des dédicaces ont été re-
dispositifs fiscaux avantageux quand, vers conférences à trouvés sur plusieurs sites antiques. Si Athènes,
372 avant notre ère, le temple d’Apollon à l’université Épidaure, Delphes et Délos en Grèce, Didymes
Delphes est détruit par un tremblement de terre Paris-Est-Créteil, en Turquie ont laissé les séries les plus riches,
Virginie Mathé a
ou un glissement de terrain, mais très certaine- plusieurs autres cités ont fourni de tels textes,
notamment dirigé,
ment là aussi une vague d’émotion une volonté avec Michela Barbot, qui sont comme des coups de projecteur sur des
de reconstruire rapidement et une recherche de Comptabilités de chantiers n’ayant parfois laissé aucune autre
moyens humains et financiers. la construction, trace. Cette documentation, qui émane des au-
Le chantier du nouveau temple est connu. Si de l’Antiquité torités politiques et religieuses, concerne di-
au xixe siècle
l’on trouve seulement quelques allusions dans (Ædificare. Revue vers types d’édifices publics et sacrés : temples,
les textes des historiens et des orateurs, les ves- internationale murailles, théâtres, salles de réunion, arsenal,
tiges et surtout une centaine d’inscriptions ren- d’histoire de la ateliers et maisons appartenant aux sanctuaires
seignent sur le déroulement et les aspects ad- construction, ou aux cités, etc. Faute de sources, la construction
Classiques Garnier,
ministratifs, sociaux et économiques de la des biens immobiliers des particuliers échappe à
2020).
construction1. Ce sont des comptes, des listes de notre connaissance.
contributeurs et d’administrateurs du chantier, le L’étude des inscriptions, mises en regard avec
cahier des charges du temple, qui ont été gravés les données archéologiques et les rares textes
Delphes
à tout prix
La destruction du temple
d’Apollon à Delphes,
vers 372 av. n. è.,
provoque l’émotion.
Reconstruit dans les
quarante années qui
suivent (ci-contre),
il a coûté 380 talents
soit près de
1 600 000 drachmes.
Page de gauche
et ci-dessous :
frappé au moment
de la construction
du temple, ce statère
(équivalent à
2 drachmes) présente
la tête de Déméter sur
l’avers et Apollon assis
sur l’omphalos (pierre
sacrée du temple) sur le
revers.
MOTS CLÉS maîtres qui les louaient. Dans de très rares Le contrat incluait aussi souvent des clauses
cas, comme à Didymes aux iiie et iie siècles av. n. administratives : durée maximale du chantier,
Évergétisme è., les esclaves dépendaient du sanctuaire. nombre de personnes que le patron devait lui af-
Phénomène social selon L’origine des travailleurs était variée. Il était fecter, exemption de taxes à l’entrée et à la sor-
lequel certains individus
plus simple pour les employeurs d’embaucher tie du territoire, protection juridique, recours en
s’attachent à « faire
du bien » (euergétein)
des hommes déjà sur place. Ceux-ci n’hésitaient cas de litige, amendes pour malfaçon ou retard,
à une cité, qui pas cependant à faire appel à des étrangers qui modalités de rémunération. Le paiement était
les remercie par maîtrisaient des matériaux et des savoir-faire effectué généralement en plusieurs fois entre
des honneurs les spécifiques. Sur le chantier de l’Érechthéion, en- l’établissement du contrat et la réception des tra-
distinguant du reste de viron 40 % de la main-d’œuvre était composée vaux. Ainsi, les entrepreneurs commençaient à
la société. L’évergétisme de métèques, c’est-à-dire des étrangers domici- être payés sans attendre la fin du chantier et les
se développe dans les liés dans divers quartiers d’Athènes, soit pour le commanditaires pouvaient échelonner les sorties
cités grecques à partir temps du chantier, soit depuis longtemps. de caisse sur l’année et exercer un moyen de pres-
du ive siècle av. n. è. Quand la petite cité d’Épidaure décida, au sion sur les artisans en retenant une partie de la
ive siècle av. n. è., de construire dans son sanc- rémunération en garantie.
Talent
Unité pondérale et
tuaire d’Asclépios des temples, une tholos (bâ- Vol et recel de colle, de cire et d’ivoire destinés à
monétaire, 1 talent timent de plan circulaire), un théâtre et de un bâtiment du sanctuaire d’Asclépios, truquage
correspond à 25,8 kg nombreux autres édifices, les commissions ar- d’appel d’offres pour des travaux sur une tour,
d’argent. Il existait chitecturales envoyèrent des messagers, voire se non-respect des cahiers des charges : plusieurs
différents étalons déplacèrent elles-mêmes à Argos, à Corinthe, à artisans et un architecte furent rattrapés par la
monétaires dans Athènes et dans d’autres cités connues pour la
le monde grec : qualité de leur architecture afin d’y annoncer les
1 talent équivalait à appels d’offres. En assurant ainsi la diffusion de
Le contrat incluait parfois
6 000 drachmes dans le
système athénien et
l’information, les commanditaires se donnaient des clauses sur la durée
la possibilité de choisir parmi un plus grand
à 4 200 drachmes dans
nombre d’artisans ceux avec qui ils allaient trai- maximale du chantier et
le système éginétique.
ter. Mais il s’agissait plus d’une nécessité face au des recours en cas de litige
manque de bras et de compétences que d’une vo-
lonté de faire baisser les coûts : le « plombier po- ou de retard
lonais » n’existait pas en Grèce ancienne.
Pour attribuer les travaux, la mise en adju- justice d’Épidaure dans les années 360-330 av. n.
dication était la procédure la plus répandue : è. Sont-ils nombreux, ceux qui ont mieux réussi
Interdisciplinarité pour chaque lot, l’artisan qui répondait à l’appel leur coup et n’ont pas laissé de traces ?
Des équipes de d’offres avec le prix le plus bas l’emportait. Une Au-delà des artisans et des architectes, sur
recherche, comme l’ANR fois qu’il avait présenté des garants, la commis- lesquels la recherche s’est principalement foca-
Géologie et architecture
sion architecturale établissait un contrat avec lisée, les inscriptions renseignent aussi sur les
à Délos, réunissant
géologues, architectes,
lui. Les contrats comportaient des clauses tech- autres acteurs de la construction publique et sa-
archéologues et niques. Des grandes dimensions de l’édifice aux crée. Celle-ci était toujours une entreprise collec-
historiens, permettent interstices à laisser entre les blocs pour favoriser tive. Depuis la proposition de construire jusqu’à
de mieux comprendre les l’aération, le contrat de l’arsenal du Pirée, passé la livraison du bâtiment quelques années ou
manières de construire en 347-346 av. n. è., détaille par exemple les quelques décennies plus tard, les personnes im-
dans l’Antiquité. spécifications du bâtiment. pliquées étaient nombreuses : le citoyen à l’ori-
gine du décret de construction, les groupes qui le
soutenaient, ceux qui s’y opposaient, l’assemblée
qui décidait du projet et de son financement, ceux
et celles qui y participaient financièrement, les ci-
toyens désignés comme membres de la commis-
sion architecturale pour suivre le chantier.
Cette implication d’un grand nombre de per-
sonnes et de groupes invite à réfléchir aux mo-
tivations qui sont rarement explicitées dans les
sources. Les raisons des uns et des autres de par-
ticiper à la construction étaient-elles en accord ou
en opposition ? Étaient-elles économiques, poli-
JEAN-CHARLES MORETTI/IRAA-CNRS
Un compte de construction
Détail du compte de construction de la tholos (bâtiment de plan circulaire) à Épidaure : on voit ici une partie des recettes et des dépenses
de la commission architecturale pour la dix-huitième année du chantier au ive siècle av. n. è. Sur les deux côtés de la stèle le compte
est gravé en majuscules de 8 mm de haut, alignées verticalement et horizontalement comme dans une grille de mots croisés. Il existait
plusieurs systèmes pour écrire les nombres en Grèce. A Épidaure, on a utilisé H pour 100 (initiale du mot hekaton qui signifie 100),
– pour 10, I pour 1. Dans l’exemple ci-dessus (encadré en orange), HH==II correspond ainsi à 242 drachmes pour le transport des pierres
jusqu’au sanctuaire. C’est grâce à ce type de vestige qu’on peut estimer le coût d’un chantier dans l’Antiquité grecque.
de sa patrie ». Entre les lignes, on perçoit ce qu’il les Épidauriens ne cherchèrent pas systématique-
a fallu de négociations entre les représentants de ment le moindre coût : le temple fut entouré de
la cité et cette femme très riche qui, sans doute 30 colonnes, les parties hautes de la façade et le
veuve, endossait la tradition familiale d’évergé- plafond furent peints et dorés, les frontons et les
tisme : elle accepta certes de prendre à sa charge angles du toit furent ornés de sculptures en marbre
la dépense finalement « considérable », mais elle du Pentélique, le sol fut pavé d’un dallage en cal-
exigea de « régler toutes choses selon sa bonne foi caire moucheté et la porte principale fut décorée
et son idée » et d’utiliser des terrains publics pour d’une marqueterie en bois précieux et en ivoire.
entreposer les matériaux. Elle obtint par ailleurs Le prix de l’ornementation dépasse celui du gros
des honneurs très importants. Le chantier résulta œuvre. La dépense semble en adéquation avec les
de la volonté de tous d’avoir une salle du conseil ressources du sanctuaire qui, à cette époque, com-
digne de ce nom, qui mît Kymè au niveau des mençait à avoir une renommée internationale. A
autres cités d’Asie Mineure. Mais les intérêts éco- titre de comparaison, le temple d’Apollon du cé-
nomiques d’Archippè et ceux de la cité entrèrent lèbre sanctuaire de Delphes, contemporain mais
aussi en jeu, ainsi que des rapports de force poli- plus grand et somptueux, coûta probablement
tiques et sociaux dans ce monde, où l’influence seize fois plus cher, soit 380 talents .
des notables sur la démocratie était grandissante.
À SAVOIR
Marbre du Pentélique
La dépense consentie par Archippè fut Le prix d’un temple
« considérable », on n’en saura pas plus.
Estimation en milliers
L’évaluation du prix des bâtiments en Grèce an- Autres frais de drachmes
cienne se heurte en général au silence des sources Frais de fonctionnement 90
de la commission
ou à leur difficile interprétation. Dans sa Vie de architecturale
Périclès, Plutarque fait dire à des Athéniens fus- Salaire de l'architecte 75
tigeant les édifices de l’Acropole qu’ils ont coûté Atelier et outils
plus de 1 000 talents, soit deux fois le prix estimé Ornementation 60
de la construction de toute la flotte de guerre : Aménagement intérieur
faut-il y voir le coût réel des travaux ? S’agit-il Porte et grilles
45
Plafond
d’une approximation ou d’une exagération ?
Dallage
Celle-ci est-elle le fait des adversaires de Périclès Décor sculpté 30
Légendes Cartographie
de salaire de l’architecte. C’était un temple aux di- les matériaux (pierre locale pour les fondations et sapin pour la charpente),
mensions modestes, bâti avec des matériaux peu le transport et la main-d’œuvre. L’ornementation (dorures, sculpture en marbre,
onéreux comme de la pierre locale pour les fonda- bois précieux et ivoire, etc.) a coûté 53 % du total, le gros-œuvre 42 %.
tions et du sapin pour la charpente. Pour autant,
Les cas où l’on peut calculer le prix global À SAVOIR et de gestion. Le soin méticuleux apporté à la te-
d’un édifice sont toutefois exceptionnels en rai- nue des comptes et la recherche d’efficacité dont
son de l’état fragmentaire des comptes. De plus, L’argent ils témoignent frappent. Ces textes sont la tra-
leurs rédacteurs n’avaient pas pour but de dresser
un bilan à l’issue des travaux, mais d’indiquer les
des dieux duction concrète du développement, dès la fin
du ve siècle et encore plus au ive siècle av. n. è.,
La plupart des
entrées et surtout les sorties de caisse au fur et à de la réflexion sur les meilleures manières de gé-
sanctuaires grecs
mesure des exercices. Dans la version du compte relevaient d’une cité rer les finances publiques, qu’attestent aussi des
qui était gravée, il suffisait de quelques éléments ou de ses subdivisions. traités comme Les Revenus de Xénophon ou l’Éco-
pour désigner la tâche : celle-ci était décrite pré- Les prêtres, désignés nomique attribué à Aristote.
cisément dans d’autres documents qui ne nous par la cité souvent pour La composition même de l’acte comptable
sont pas parvenus. Dès lors, les dimensions, les une durée déterminée, est un indice de la rationalisation grandissante
volumes, le nombre, l’origine des éléments mis s’occupaient de la de l’action publique. La trentaine de comptes
en œuvre n’apparaissent pas systématiquement, gestion des affaires découverts dans le sanctuaire d’Asclépios à
ce qui rend la mise en série des données difficile. des dieux, à moins que Épidaure2 permettent de suivre les évolutions
Les archéologues et les historiens ont tenté de re- des citoyens aient été sur plus d’un siècle. Au milieu du ive siècle av.
spécialement choisis
lever de diverses façons ce défi méthodologique : n. è., l’inscription de la tholos montre à elle
pour cette tâche. Ces
collections de cas, tentatives de traitement sta- magistrats portaient seule trois façons de présenter les comptes (par
tistique, comparaisons avec des données issues des noms divers, tels mois, par année, par période d’exercice des ad-
de l’anthropologie et de l’archéologie expérimen- les trésoriers de la ministrateurs, avec ou sans totaux partiels et
tale, recherche d’une voie à la fois quantitative déesse (Athéna) et les globaux). Ces hésitations sont le signe que les
et qualitative. Finalement, l’étude des coûts de trésoriers des autres hommes qui se succédèrent au sein de la com-
construction antiques invite à pratiquer une his- dieux à Athènes ou mission architecturale étaient libres d’organiser
toire économique où les chiffres occupent une les hiéropes à Délos. leurs comptes comme ils le souhaitaient. En re-
place bien restreinte. vanche, une trentaine d’années plus tard, toutes
Au-delà du coût total d’un bâtiment, les prix les commissions adoptèrent le même formu-
mentionnés dans les comptes permettent de laire, quel que fût le chantier. Des règles avaient
été définies une fois pour toutes.
Les prix se définissaient dans le A quoi servait cette uniformisation de la rédac-
tion ? Elle assurait une continuité dans la tenue
face-à-face. A Délos, Thymias toucha des comptes malgré le grand nombre de commis-
49 drachmes pour dresser une colonne, sions architecturales en cette période d’intense
développement monumental et le changement
alors que Ktésisthénès en obtint 54 régulier de leurs membres. Elle facilitait aussi le
contrôle des actes comptables. L’indication sys-
mieux comprendre le cadre économique de ces tématique de totaux, qui permettait de vérifier
activités. La grande diversité des prix conduit à rapidement que les entrées et les sorties de caisse
rejeter l’idée d’un marché de la construction. Il y étaient cohérentes, allait dans le même sens. Ce
avait plutôt une pluralité de marchés imbriqués, contrôle était fondamental et généralisé dans le
qui s’établissaient aux échelles locale, régionale monde grec : les hommes amenés à manier de
et méditerranéenne. Ils réunissaient parfois seu- l’argent public ou sacré devaient faire approu-
lement quelques acteurs, parfois un nombre im- Notes ver leurs comptes par les instances de la cité. Les
portant d’acheteurs et de vendeurs. 1. Cf. J. Bousquet, Corpus comptes apparaissent donc comme des discours
Les prix se définissaient dans le face-à-face des inscriptions de Delphes. de justification : il s’agissait pour les administra-
de la discussion plus que dans le jeu de l’offre T. II, Les Comptes du ive teurs d’attester leur probité, mais aussi de se dé-
et du iiie siècle, De Boccard,
et de la demande ou dans l’effet des grandes 1989. charger de toute responsabilité à leur sortie de
conjonctures. Cela entraînait parfois des diffé- 2. Cf. F. Hiller von charge. La gravure et l’exposition des comptes ve-
rences de prix notables : à Délos, Thymias tou- Gaertringen, IG IV2, 1, 102- naient renforcer l’exigence de transparence.
cha 49 drachmes pour dresser une colonne, tan- 120 ; S. Prignitz, Dans ces myriades de petites lettres dont la lec-
Bauurkunden und
dis que Ktésisthénès en obtint 54. La procédure Bauprogamm von
ture peut paraître fastidieuse, certains verront
de l’adjudication renforçait l’importance de la Epidauros, I-II, Munich, une folie bureaucratique ; d’autres préféreront y
négociation dans un domaine où les tarifs exis- C.H. Beck, 2014-2022. voir une affirmation démocratique. n
taient très peu puisqu’il s’agissait essentiellement
de projets extraordinaires. POUR EN SAVOIR PLUS
A
la suite de l’effondrement de
l’empire Qing en 1911, les
Tibétains expulsent Chinois et
Mandchous de leur territoire. Le
13e dalaï-lama revendique l’indépendance
du Tibet en 1913 et lance une série de
réformes visant à moderniser le pays et à
doter son gouvernement bouddhique de L’AUTEURE
tous les attributs de la souveraineté, parmi Historienne du Tibet,
lesquels un drapeau national. chargée de recherche
au CNRS,
Le drapeau ici photographié (page de Alice Travers a publié
droite), dont l’existence est mentionnée Marching into
dès 1918, a été remis au diplomate français View. The Tibetan
Césaire Auguste Albert Bodard en 1920. Army in Historic
Alors consul de France à Chengdu (en Photographs,
1895-1959 (Tethys,
République de Chine), il transmet cette 2022).
photographie le 28 août 1920 à Auguste 1
Boppe, envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire de la République française
à Pékin, accompagnée d’une lettre intitulée
« Le nouveau drapeau tibétain ». Il y précise
que le drapeau a été rapporté de Lhassa
Alice Travers est
par un « Bouddha vivant », c’est-à-dire un commissaire
lama réincarné (tulku). Bodard ajoute : de l’exposition
« Jusqu’ici, le Tibet n’avait pas d’emblèmes « L’armée
spéciaux ; ces dernières années encore, tibétaine en vues :
photographies
il se servait de l’ancien drapeau impérial historiques
chinois : le dragon à cinq griffes sur fond (1895-1959) » 3
jaune. Le Tibet “indépendant” se devait qui se tient à
d’avoir ses propres couleurs. C’est chose l’Humathèque-
faite aujourd’hui. L’insigne est fabriqué campus Condorcet,
jusqu’au 10 février
à Lhassa, mais il est encore très difficile à 2023.
se procurer. » n
NANTES, ARCHIVES DIPLOMATIQUES, 513PO/1/238
Fiche technique
Cette photographie, à l’origine en noir et blanc, a été peinte pour reproduire
DÉLÉGATION PMA/CNRS PHOTOTHÈQUE
les couleurs du drapeau qui, d’après les explications du diplomate Bodard, était
en soie jaune et de forme presque carrée (0,55 m sur 0,60 m). Elle est conservée
aux Archives diplomatiques de Nantes. Il en existe un autre exemplaire, non
peint, donné à la Société de géographie en 1922. Cette photographie constitue
la preuve de l’existence d’une première version du drapeau national du Tibet,
peu de temps avant l’apparition, survenue à une date encore indéterminée
avant décembre 1923, de sa version définitive (ci-contre à gauche). Depuis 1959,
le drapeau n’est plus utilisé que par le gouvernement tibétain en exil.
Emblèmes bouddhiques
Le lion des neiges, considéré également comme le
protecteur du Bouddha, est un symbole récurrent
dans le contexte religieux tibétain. Entre les pattes
de l’animal, comme une balle avec laquelle il jouerait,
on distingue la Roue de la joie (Gakyil, 3), qui
peut représenter les Trois Joyaux (Könchogsum),
c’est-à-dire le Bouddha, le Dharma (l’ensemble
des enseignements) et le Sangha (la communauté
monastique). Au-dessus du lion,
le soleil et la lune sont deux
emblèmes de polarité et de
complémentarité centraux
dans le bouddhisme
tibétain, qui considère
que l’état de Bouddha
résulte de l’union de la
LAURENT DAVOUST/PANTHER MEDIA/AGE
sagesse et de la méthode
ou de la compassion : le
soleil rouge ou doré (4)
4
représente l’aspect
féminin – la sagesse –
Le soleil tandis que la lune blanche (5)
symbolise l’aspect masculin – la
FOTOSTOCK
3 5
méthode ou la compassion.
GUIDE Livres
nLes livres du mois p. 80 n L
es revues du mois p
. 88 n L a bande dessinée p. 90 n L e classique p. 91
Le Chœur des esclaves. Un chant sur le long terme, l’auteur se livre à printemps des peuples de 1848 : « C’est
qui a fait l’histoire A
ntonin Durand un passionnant « redéploiement » de le moment de l’Unité qui amalgame
B
uchet-Chastel, 2022, 342 p., 24,90 €. l’œuvre. D’abord en s’intéressant au li- l’émergence du musicien national avec
brettiste de Verdi, Temistocle Solera, qui le projet politique de l’unification. » Tou-
C
e beau livre, qui met à mal a écrit en toute indépendance ces vers. tefois, « Va pensiero » va entamer une
nombre de nos convictions, au- Fils d’un patriote italien pri- carrière politique plus com-
rait pu aussi s’intituler : « Com- sonnier en Autriche, ce der- plexe à la fin du xixe siècle
ment Verdi réécrivit l’histoire. » nier a sans doute, vers 1840, dans ces années de l’Italie
Il montre d’emblée que le célèbre air une conscience politique plus libérale. L’œuvre se politise
« Va pensiero » (ou le « Chœur des es- ferme que celle de Verdi. C’est alors, mais de manière di-
claves ») – et en particulier, le vers « Oh en fait près de quarante ans versifiée, voire paradoxale.
mia patria si bella e perduta » (« Oh ma après les faits, au moment En effet, son message pre-
patrie si belle et perdue ») –, considéré, où le compositeur réécrit sa mier, la recherche d’une pa-
depuis la création de Nabucco, comme propre histoire, qu’il fait de Va trie commune, est accompli
une forme d’entrée en patriotisme de pensiero un chant séminal de dès 1861 avec la proclama-
Giuseppe Verdi, est une relecture hasar- l’unification italienne, et non tion de Victor-Emmanuel II
deuse. Ce que révèle l’historien Antonin un simple opéra biblique. Le thème, rap- comme « roi d’Italie » – et plus encore
Durand, spécialiste de l’Italie contempo- pelons-le, est la situation des Hébreux en 1870 avec la prise de Rome, puis la
raine, c’est que si l’opéra, un des tout réduits en esclavage par le roi de Baby- création de l’État italien. Dès lors, la ca-
premiers de Verdi, donné à la Scala de lone Nabuchodonosor. Le mythe était pacité mobilisatrice du chœur des es-
Milan en 1842, a été bien accueilli, ce définitivement installé. claves va en s’affadissant, et Nabucco
vers n’a pas été particulièrement ap- C’est, nous dit l’auteur, par la circula- est de moins en moins joué. Cette pé-
plaudi. Né en 1813, Verdi n’est pas en- tion internationale de son œuvre que riode correspond néanmoins aussi à
core le compositeur annonçant l’unifica- Verdi en vient à être considéré par celle où Verdi va créer sa propre lé-
tion de la « patria perduta », l’Italie. le monde comme l’artiste « italien » gende, mettant cette partition au centre
Par un travail minutieux de reconstruc- par excellence, tandis qu’en Italie il de son art patriotique. Et, là encore,
tion de la fortune critique de Nabucco se politise davantage à l’occasion du c’est par la renommée – et la presse
sociale. Les esclaves sont désormais analphabétisme et émigration signent mais aussi comme chant de l’exil voire,
les prolétaires enchaînés au travail. A un échec. L’existence même d’une unité comme l’écrit l’auteur, « hymne univer-
gauche de l’échiquier politique, « Va culturelle du pays est questionnée : sel à la résilience ». On ne peut s’empê-
pensiero » rencontre ainsi un réel suc- l’identité nationale semble encore bien cher de penser à Bella Ciao, ce chant de
cès. Pietro Gori, un avocat anarchiste, faible. Émergent alors des idées neuves révolte paysanne qui, lui aussi, a subi, en
en utilise la musique pour composer de la nation, comme celles portées par un peu plus d’un siècle, de multiples et
un hymne du 1er Mai : désormais re- l’homme politique Enrico Corradini : surprenantes relectures. n
pris dans la rue par des orchestres po- pour lui, la jeune nation prolétaire doit
pulaires, c’est un chant d’émancipation effectuer une expansion coloniale, seul * Professeure émérite à l’université
qui rythme les luttes sociales. remède apparent aux fractures du pays. Paris-Est Créteil
Livres
pistés, afin d’identifier les communau- Meera Anna Oommen souligne ainsi
Protéger et détruire. Gouverner tés ainsi que les réseaux dans lesquels l’actualité des contradictions de la pro-
la nature sous les Tropiques, ils agissent. Sont interrogées les circula- tection des espèces menacées en Inde,
xxe-xxie siècle tions d’experts d’un territoire à l’autre, alors que des villageois sont régulière-
Guillaume Blanc, Mathieu Guérin, du Kenya à la Malaisie, ou de l’Afrique ment attaqués par des tigres, protégés
Grégory Quenet (dir.) du Sud à l’Afrique de l’Est, et leur adap- par des associations. Les treize chapitres
CNRS Éditions, 2022, 381 p., 25 €. tation (ou non) aux différents du livre sont autant d’incita-
contextes dans lesquels ils in- tions à penser la protection
Cet ouvrage collectif pose de nouveaux terviennent. La plupart des de la nature dans une pers-
jalons dans l’écriture d’une histoire envi- auteurs soulignent les apo- pective de micro-histoire glo-
ronnementale globale, interrogeant les ries des politiques de conser- bale, en dépassant les fron-
filiations et les héritages entre les pra- vation, à toutes les époques. tières entre le temps colonial
tiques coloniales et postcoloniales du Les tentations de protection et le temps postcolonial. Sans
gouvernement de la nature en Asie et (des forêts à Singapour par doute serait-il intéressant d’in-
en Afrique. Partant de la contradiction exemple), de mise en réserve, terroger également les temps
exprimée dans le titre, l’ouvrage ras- d’amélioration (comme celle « précoloniaux » pour inscrire
semble une série d’études de cas, met- des moutons de Rambouillet véritablement cette histoire
tant en regard les usages locaux et les que l’on tente d’acclimater en Algérie) du gouvernement de la nature dans la
pratiques importées. se heurtent régulièrement à des intérêts longue durée. L’actualité des questions
Ce sont les acteurs liés à la protec- divergents. soulevées par l’ouvrage mérite en tout
tion de l’environnement qui consti- Les populations rurales les plus vul- cas pleinement qu’on s’y arrête. n
tuent le fil rouge de l’ouvrage. Admi- nérables, dépendantes des ressources Hélène Blais
nistrateurs coloniaux, responsables naturelles, sont souvent les premières Professeure à l’École normale
politiques, scientifiques et experts sont victimes des politiques de protection. supérieure (Paris)
Livres
Le coup de cœur de Jean-Pierre Rioux XVIe-XVIIIe siècle
Le codex de Goa
Enfin Berl nous parle Les Peuples de l’Orient au milieu
du xvie siècle S
anjay Subrahmanyam
C
handeigne, 2022, 320 p., 32 €.
B
ernard de Fallois réédite aux éditions Bouquins
les textes d’Emmanuel Berl, mort en 1976,
qu’il avait d’abord publiés chez Julliard en 1985,
Qui est l’auteur du
codex 1889 de la
augmentés d’une biographie pétillante de Bernard Bibliothèque Casa-
Morlino. Car, pense-t-il à raison, nos paniques natense de Rome ?
politiques, européennes, intellectuelles et On le sait origi-
morales d’aujourd’hui, Berl ce méconnu les avait naire de Goa, mais
pressenties. Pourquoi diable ne pas le dire ? les circonstances
Berl, il est vrai, est oublié. Non sans raisons, de sa production
dont les belles âmes l’ont accablé dès 1945 et jusqu’à sa mort. Oui, demeurent un mys-
l’écrivain, le journaliste, le pamphlétaire a été munichois en 1938 et il tère. Qui a bien pu dessiner, peindre et
l’a proclamé par haine de la guerre, au nom de ceux de sa génération annoter les 76 planches de cet album,
dont les capotes avaient été maculées par les cervelles et les tripes des atterrissant en 1620 entre les mains du
camarades hachés dans les tranchées ou celles des gosses bombardés. jeune jésuite portugais João da Costa ?
Ce qui fut le cas pour lui, le jeune Berl, pris dans les barbelés parmi Qui pour commissionner cette œuvre de
sa section à l’agonie puis avec deux bébés mourants dans les bras, prestige, dont chacune des pages donne
sur le front des Vosges. Oui aussi, de nuit, dans un hôtel de Vichy, il a à voir un des peuples de l’Orient, des
rendu lisibles les discours des 23 et 25 juin 1940 d’un maréchal peu « Nubiens » aux « Sindes » ?
radiophonique, où il avait glissé les deux seules phrases qui resteront : Dans sa préface au codex, magnifi-
« Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne quement reproduit en intégralité et
ment pas. » commenté dans cet ouvrage, S anjay
Oui, mais. Vite vacciné contre les pétainistes et les collabos « qui Subrahmanyam entraîne son lecteur
s’enfoncent dans le délire », Juif planqué au fond de la Corrèze, dans une vaste enquête autour de l’iden-
Berl y a côtoyé avec joie des résistants locaux sans s’engager dans un tité du ou plutôt des auteurs de l’album.
mouvement. Après 1945 il s’est réfugié dans les études d’histoire, a Et la tâche n’est pas aisée : au milieu
vagabondé dans la presse qui ne lui tenait pas rancune et, surtout, du xvie siècle, se côtoient à Goa des ad-
a entouré la femme de sa vie, Mireille, une résistante, elle, auteure ministrateurs venus de Lisbonne, des
de chansons et folle de swing. Il l’accompagna jusqu’en 1974, en hommes d’Église, des Juifs convertis,
« téléspectateur engagé » dès 1954, dans le studio d’enregistrement des artisans indiens, comme des Por-
du si populaire « Petit conservatoire de la chanson ». tugais dits « casados » puisqu’ils sont
Cette fin sans amertume ne doit pas faire oublier le journaliste mariés avec des Indiennes. Autant de
redouté, le critique littéraire et l’amateur d’art fougueux, l’engagé en suspects qu’une passionnante plongée
politique renié par la gauche comme par la droite, l’observateur féroce dans les travaux consacrés à ce codex
de la société à travers sa dénonciation de la Mort de la morale bourgeoise depuis les années 1950 permet d’écar-
(Gallimard, 1930). Un titre aujourd’hui à la poubelle mais qui posait ter ou d’incriminer. Que le lecteur se
une question de confiance qui devrait mieux nous hanter de nos jours : rassure, Sanjay Subrahmanyam par-
dissous dans nos contradictions, « sommes-nous réellement incapables de vient à percer une partie du mystère.
tout lâcher, d’avouer que tout nous lâche ? ». Par sa trajectoire complexe, dont tous
Dans cette édition Bernard de Falllois collationne des articles piochés les rebondissements n’ont pas encore
dans Combat, La Table ronde, Le Nouveau Candide ou Preuves, sans été élucidés, cette œuvre d’une extraor-
s’attarder sur ceux d’avant la guerre. Le parcours multiforme de ces dinaire richesse témoigne de la diver-
essais est jalonné par huit entrées, l’histoire, la politique, l’Europe, les sité de la société portugaise de Goa et
écrivains, l’art, la justice, les Juifs, les débats de notre temps. Face aux de la c omplexité des rapports qu’elle
imposteurs et aux snobs, on y croise nombre de ceux qui comptèrent entretient avec la culture et les élites in-
pour Berl, au nom de l’intelligence et du vrai : Voltaire, Proust, Camus ; diennes à l’Époque moderne.
Michelet, Marc Bloch ; Saint Louis, de Gaulle, Mauriac, la philosophe
Simone Weil ; les Juifs français et Israël. XIXe-XXIe siècle
Beaucoup d’autres Justes, beaucoup d’idées éclaircies, beaucoup de
virulence : la preuve que Berl mérite encore le détour. n 1832 : crise sanitaire
Combattre la pandémie.
Le Temps, les idées et les hommes E
mmanuel Berl Les médecins et l’État face au
ouquins, 2022, 896 p., 30 €.
B choléra de 1832 N icolas Cadet
V
endémiaire, 2022, 420 p., 25 €.
Grande pandémie ouvrage d’Alexandre Sumpf, maître de Sa démarche ouvre à deux enjeux ma-
du xix e siècle, le conférences à l’université de Strasbourg, jeurs : les dynamiques raciales qui struc-
choléra est pour- vient à point nommé rappeler ce que turaient le monde de l’édition et le rap-
tant relativement doivent les espions russes actuels à leurs port des Africains-Américains à l’objet
délaissé par les his- prédécesseurs – non plus du KGB, comme « livre ». Comment d’anciens esclaves
toriens. Apparu au on l’entend souvent, mais de l’Okhrana. avaient-ils accès aux éditeurs, impri-
Bengale en 1817, Le vocable dérive du russe okhrannoïé ot- meurs, libraires et comment expliquer
il arrive en Europe delenié (« département » ou « service de leur succès éditorial ? A rebours de l’idée
en 1832 : cette pre- sûreté ») et désigne, par synecdoque, la selon laquelle la période aurait été pro-
mière vague fait plus de 100 000 morts totalité du système policier tsariste. pice aux auteurs noirs, Michaël Roy in-
en France. Nicolas Cadet consacre une Cette institution, créée à la fin du siste sur la réserve des hautes sphères
belle monographie à la réaction des au- xixe siècle pour lutter contre le terro- éditoriales vis-à-vis de l’abolitionnisme et
torités devant ce nouveau fléau, à par- risme et la subversion révolutionnaire, la difficulté des anciens esclaves à percer
tir du cas de la Sarthe. Le département professionnalise le système de surveil- dans le milieu de l’imprimé. Autant d’élé-
sert d’observatoire de cette « crise », au lance, qu’elle pratique d’abord en Rus- ments qui expliquent la précarité de ces
sens de révélateur des tensions à l’œuvre sie, puis à l’étranger, poussant à son auteurs et les phénomènes d’autoédition
dans une société française en pleine paroxysme l’art de l’infiltration, de la fal- et de diffusion des ouvrages de la main à
mutation. La médecine est alors tirail- sification et de la cryptologie. Alexandre la main qui les condamnaient le plus sou-
lée entre contagionnistes et « miasma- Sumpf, connu pour son histoire sociale vent à une circulation restreinte.
tiques », entre diplômés de l’université de la Grande Guerre russe, ne centre pas En montrant la variété des formes nar-
et officiers de santé. Son impuissance son récit sur les « grands infiltrés » qu’ont ratives, des types de publication et des
nourrit cependant la concurrence des été Yevno Azef, agent ayant organisé modes de circulation de ces textes, en
médecins populaires, sorciers et même plusieurs assassinats pour le compte insistant sur la nécessité d’y intégrer
des bonnes sœurs. La monarchie de Juil- des SR (socialistes-révolutionnaires), ou d’autres types d’expression africaine-
let, quant à elle, vit dans la crainte que Roman Malinovski, agent provocateur américaine, l’auteur appelle enfin à dé-
la pandémie ne favorise l’agitation légi- ayant berné Lénine, mais insiste plutôt construire le corpus trop figé des « récits
timiste et la tentative de soulèvement de sur le recrutement et le travail de nom- d’esclave ».
la duchesse de Berry : dans une Sarthe breuses « petites mains » qui ont tenté,
soumise à l’influence de l’Ouest chouan, avec le succès que l’on sait, d’empêcher XIXe-XXIe siècle
combattre la pandémie revient surtout à la chute de la monarchie russe et la révo-
rassurer et à contrôler les populations. lution « socialiste ». « Le dernier roi d’Écosse »
L’échec relatif de la gestion immédiate Amin Dada
accélère toutefois à terme l’essor de XIX -XXI siècle
e e Jean-Louis de Montesquiou
l’hygiénisme, de la médecine prophy- Perrin, 2022, 400 p., 23 €.
lactique, du recensement administratif L’esclave et son éditeur
– ou, pour le dire avec Foucault, de la Récits d’esclaves. S’émanciper, Cette biographie
biopolitique. écrire et publier dans l’Amérique paraît pour les
du xixe siècle M
ichaël Roy soixante ans de
XIXe-XXIe siècle Payot & Rivages, 2022, 416 p., 10,50 €. l’indépendance
de l’Ouganda,
Services secrets russes Frederick Douglass, en 1962. Elle re-
Okhrana. La police secrète des Solomon Northup, trace de manière
tsars, 1883-1917 A lexandre Sumpf Harriet Jacobs… très classique les
Cerf, 2022, 448 p., 24 €. Si les noms de ces grandes étapes de
anciens esclaves la vie de cet ancien soldat colonial bri-
Les services secrets nous sont familiers, tannique devenu chef de l’armée ou-
russes font la une c’est que leurs ré- gandaise avant de s’emparer du pou-
de l’actualité depuis cits, qui ont marqué voir par un coup d’État qui renverse
plusieurs années l’histoire de l’Amé- Milton Obote en 1971. La présidence
(rappelons notam- rique antebellum, ont été abondam- d’Idi Amin Dada (1971-1979) est ca-
ment les affaires ment exploités aux États-Unis depuis les ractérisée par l’arbitraire politique,
d’empoisonnement années 1960 : en tant qu’œuvres litté- ses extravagances (il se proclame « roi
d’Alexandre Litvi- raires mais aussi comme de rares sources d’Écosse ») et la violence inouïe de
nenko, de Sergueï donnant accès à la voix des esclaves. Ces son régime (incarné par son service
et Ioulia Skripal et d’Alexeï Navalny). Ils ouvrages, cependant, n’avaient pas en- spécial, le State Research Bureau,
intéressent les historiens qui considèrent, core été relus au prisme de l’histoire du SRB, véritable « escadron de la mort »
à la suite d’Olivier Forcade, que le rensei- livre et c’est à ce « phénomène éditorial qui conduit la répression), au point de
gnement constitue un objet d’étude par- extraordinaire » que Michaël Roy, maître l’avoir transformé dans les mémoires
ticulièrement fécond. Basé sur de nom- de conférences à l’université Paris-Nan- collectives en archétype du dictateur
breux documents inédits, l’ambitieux terre, nous donne accès. sanguinaire postcolonial.
Livres
Idi Amin Dada, vu d’Occident, a suscité XIXe-XXIe siècle de Premier ministre ou en « revenir à la
une forme de fascination troublante : lettre de la Constitution, qui donne au
Barbet Schroeder lui avait consacré,
Duel au sommet Premier ministre le pouvoir effectif de
dès 1974, un film Général Idi Amin Élysée contre Matignon. De 1958 gouverner » ?
Dada. Autoportrait. Le livre cherche à nos jours. Le couple infernal
à prendre ses distances autant envers Jean Garrigues Général
les mises en scène d’Amin que de la Tallandier, 2022, 448 p., 22,90 €.
fabrique du « boucher de l’Afrique ». Vive l’histoire culturelle !
Toutefois, il ne parvient pas toujours à L’histoire des rap- Qu’est-ce que l’histoire culturelle ?
inscrire ce portrait d’un chef d’État afri- ports entre le pré- Peter Burke t raduit de l’anglais par
cain dans le contexte postcolonial et à sident de la Répu- Christophe Jaquet, Les Belles Lettres,
mener à bien l’exercice de déconstruc- blique et le Premier 2022, 272 p., 23,50 €.
tion critique. Cependant, même s’il ministre sous la
s’agit plus d’une somme pour un public Ve République n’est Pete r B u rke a
curieux qu’un travail de recherche aca- pas anecdotique. consacré sa vie de
démique inédit, l’approche est précise, Elle vise le cœur chercheur à l’his-
claire et nourrie par l’expérience per- du système institu- toire culturelle, à
sonnelle de l’auteur en Ouganda. tionnel des Français et repose sur une l’histoire sociale de
lecture ambivalente de la Constitution. la culture et n’a pas
XIXe-XXIe siècle Si celle-ci établit la responsabilité gou- dédaigné quelques
vernementale d’un Premier ministre, détours comme
Panorama urbain reposant sur une majorité parlemen- celui qui déboucha
Métiers de rue. Observer le travail taire, il n’en est pas moins vrai que, sur l’original Exiles and Expatriates in
et le genre à Paris en 1900 depuis le général de Gaulle, la préé- the History of Knowledge,1500-2000
Juliette Rennes minence de l’Élysée s’est imposée sur (Brandeis University Press, 2017). Ici,
Aubervilliers, Éditions de l’EHESS, Matignon, dans un déséquilibre in- l’historien britannique fait un point
464 p., 24,90 €. versé de celui qui existait sous la IVe Ré- stimulant sur une spécialité qu’il a
publique. La coutume s’est fixée d’une contribué à créer et qui s’est dévelop-
Elles sont pitto- hiérarchie faisant du président le véri- pée dans une sorte d’exubérance dont
resques, les cartes table chef du gouvernement et du Pre- il semble lui-même stupéfait. Il tente
postales des « petits mier ministre un exécutant. de comprendre et d’expliquer les in-
métiers » parisiens Mais Jean Garrigues nous montre que nombrables ramifications de cette dis-
des années 1900. l’exécutant en question peut se rebel- cipline et les déclinaisons nationales
Elles illustrent ler, voire entrer en conflit avec celui qui qui se sont superposées. Avec une
des ouvrages, l’a nommé. L’auteur détaille les trois cas grande maîtrise et beaucoup de péda-
s’échangent entre de figure du « couple exécutif » : la sou- gogie, il nous livre son interprétation
passionnés. Sous mission acceptée, la zizanie quasi iné- des histoires culturelles depuis les an-
des allures de catalogue illustré, ce livre vitable et la rivalité féroce. Le cas de la nées 1920, après un bref passage par la
nous offre un panorama des travailleurs relation de Gaulle-Pompidou est para- fin du xixe siècle.
et travailleuses de la rue parisienne. digmatique : on s’entend, on n’est plus Le livre est attentif aux conditions so-
Conjuguées à des caricatures, des pein- d’accord puis on entre en conflit, ce qui ciales de la naissance de ces questions
tures, des dossiers judiciaires et des sta- amène le président à demander à son comme de leur élaboration concep-
tistiques tirées de recensements, les Premier ministre sa démission. Le scé- tuelle : on est donc loin d’une simple
cartes postales laissent entrevoir le four- nario se répète : Pompidou avec Cha- histoire des approches ou des théories.
millement du long xixe siècle. Femmes ban-Delmas, Giscard d’Estaing avec Que ce soit le « tournant anthropolo-
cochers y croisent policiers, passants, Chirac, Mitterrand avec Rocard… Ja- gique », l’importance de l’exil dans la
marchands et chiffonniers. mais chef de gouvernement n’a été Seconde Guerre mondiale, la place de
Le regard de sociologue de l’auteure plus mal traité que Rocard, favori des Michel de Certeau et de Michel Fou-
est attentif à la diversité des métiers sondages, par un président méprisant, cault, les rivalités nationales, la nais-
et à leurs interactions, mais aussi aux décidé de l’empêcher à tout prix de lui sance de l’histoire des représentations,
modalités d’occupation de la voie pu- succéder. le poids de la mémoire, Peter Burke
blique, différentes en fonction de l’âge Le mérite de cet ouvrage très vivant est propose un itinéraire et une interpré-
et du genre. Qu’est-ce que vieillir dans ce d’échapper à une interprétation psy- tation personnels dans une écriture lu-
Paris laborieux et populaire ? Quels mé- chologique de ces duels répétés, en ana- mineuse, qui ne manque pas non plus
tiers sont réservés aux femmes et quelles lysant bien leurs causes politiques (des d’humour. Il note une forme de satura-
nouvelles opportunités s’ouvrent à rapports de force, des conceptions idéo- tion du champ au xxie siècle qui conti-
elles ? Autant de questions et de com- logiques, des stratégies de pouvoir). En nue de s’étendre à de nouveaux do-
paraisons foisonnantes, qui nous per- conclusion, l’auteur s’interroge sur les maines : le corps, l’identité nationale,
mettent d’affiner notre perspective sur deux rééquilibrages possibles : le ré- les pratiques intellectuelles mais aussi
des activités souvent disparues. gime présidentiel qui supprime le poste les sciences, la géographie, la nature.
@
séparés par la Grande Guerre, en pas- Pour plus de comptes rendus, C’est à ce fonds exceptionnel que ce bel
inscrivez-vous à la newsletter de ouvrage est consacré. n
sant par les « émotions fossiles », c’est-à- L’Histoire sur [Link]
dire disparues, du Moyen-Age (acédie,
Revues
Animal politique
Comment les animaux sont devenus des acteurs politiques.
Un numéro surprenant de la revue Parlement[s].
Bande dessinée
S
imon Leys – pseudonyme du si- fallait donner au destin religion omniprésente, dont
nologue belge Pierre Ryck- atroce de ces rescapés, passés s’affranchissent les brutes élé-
mans – est aujourd’hui un auteur pendant quelques mois sous mentaires – un bon paquet de
très lu et très admiré. Notam- l’égide de l’un d’entre eux, Je- marins – et les esprits supé-
ment depuis le 27 mai 1983, lorsque, en ronimus Cornelisz. rieurs, un seul, évidemment.
direct à la télévision française, il réduisit Replacée dans l’histoire longue des ré-
en cendres l’argumentation d’une intel- gimes totalitaires, cette histoire offrait Un univers d’une totale violence
lectuelle maoïste italienne, thuriféraire une fable philosophique sur la démesure Xavier Dorison a le sens du dialogue et
de la Révolution culturelle et du Grand sanglante d’un individu transformé en des personnages, à commencer par celui
Timonier. Cela faisait une douzaine bête fauve par un projet dont Simon Leys de Cornelisz, qui « ne part pas pour com-
d’années déjà (Les Habits neufs du pré- percevait les fondements idéologiques. mercer avec Java mais pour construire
sident Mao, 1971) qu’il démontait le to- Encore aujourd’hui les historiens se di- un royaume loin de ce monde ». Le génie
talitarisme chinois de l’intérieur, en un visent sur le personnage de Jeronimus noir du scénariste, décuplé par le talent
combat convergeant avec celui Cornelisz : illuminé ou psychopathe ? graphique de Thimothée Montaigne,
d’Alexandre Soljenitsyne contre le tota- Les deux diagnostics ne sont pas incon- nous plonge dans un univers d’une to-
litarisme soviétique. Vingt ans plus tard, ciliables. On sait d’où il venait : d’une tale violence où le Dieu des chrétiens « se
en 2003, il publiait une courte étude utopie protestante radicale. On ne sait moque de nous ». A moins qu’il n’existe
consacrée à un épisode apparemment pas vraiment jusqu’où il entendait me- pas. A moins qu’il faille « en trouver un
anecdotique de l’histoire de la Compa- ner ceux qui le suivirent dans sa fuite en meilleur ». Toute l’histoire de ce voyage,
gnie néerlandaise des Indes orientales : avant, jalonnée de centaines de morts. de ce naufrage et de ce sauvetage peut
le naufrage de son prestigieux navire Il n’est pas sans signification que cette dès lors s’interpréter comme un grand
marchand, le Batavia, suivi de la survie histoire ait, depuis lors, fasciné écrivains test cruel où ces trois formes de Dieu
des rescapés sur un archipel corallien, et artistes. Pour se limiter à la bande s’expérimentent successivement ou
situé au large des côtes de la future Aus- dessinée, elle fut l’objet d’une série de concurremment.
tralie. Avant de l’avoir lu, le public des trois albums, signée de Christophe Da- Au fur et à mesure que le Jakarta avance
vers son destin, la personnalité de Cor-
nelisz s’assombrit. Image de l’huma-
nité, le vaisseau se fracasse sur les récifs
coralliens et se sépare en deux équi-
pages. Les plus nombreux passent sous
le contrôle de « l’apothicaire du diable »,
engagé dans une lutte à mort contre « le
Dieu des imbéciles ». Le pire est à venir,
mais ce n’est pas l’avenir de quelques
centaines de survivants. La force de la
fable est, comme l’avait compris Simon
Leys, dans sa généralisation. n
Pascal Ory
Professeur émérite à l’université Paris-I
catholique qui soutiendra une libre d’abord reconnu aux États- internationale.
thèse en théologie ; d’autre Unis (il y publie ses premiers
@
Retrouvez tous les
part, il s’intéresse aux sciences travaux de sociologie des « Classiques » sur
et techniques autant qu’aux sciences en anglais). Il sera [Link]
Expositions
NOUKOUS, STATE MUSEUM OF HISTORY AND CULTURE OF THE REPUBLIC OF KARAKALPAKSTAN ; © L A FONDATION POUR LE DÉVELOPPEMENT DE L’ART ET DE L A CULTURE DE L A RÉPUBLIQUE D’OUZBÉKISTAN © ANDREY ARAKELYAN
Au cœur de l’Asie centrale
Au Louvre et à l’Institut du monde arabe,
l’hiver parisien se pare des couleurs ouzbeks.
P
arler des routes de la soie suscite Tamerlan qui s’élève à Samarcande. Sa
immédiatement des images exo- porte, en tek indien, est présentée pour
t i qu e s et ave n t u r e u s e s , la première fois en dehors du pays,
d’Alexandre le Grand à Tamerlan comme d’autres trésors nationaux ex-
en passant par Marco Polo et bien ceptionnellement prêtés.
d’autres. On imagine les caravanes char-
gées de soie et de parfums, d’épices et de Une avant-garde moderniste
thé, de miel et de porcelaine, d’or et de L’Institut du monde arabe prend le re-
pierres. Si les noms de Samarcande et de lais chronologique pour les xixe et
Boukhara ont conservé ce pouvoir d’évo- xxe siècles. Les tchapans (manteaux)
cation, le Louvre nous fait également dé- aux larges manches, toujours portés au-
couvrir d’autres oasis dont les trésors at- jourd’hui, les tapis de laine, les suzanis
testent la fortune ancienne et l’originalité. de coton brodés de motifs colorés, les
Dans cette région carrefour entre les in- ikats (tissus) de soie, les coiffures toutes
fluences méditerranéennes, indiennes, différentes, les bijoux d’argent sertis
chinoises, steppiques, l’art porte en effet de pierres, les harnachements des che-
la marque de cultures diverses : sculp- vaux, pérennes dans une culture restée
tures gréco-bouddhiques, statues de rois profondément nomade, émerveillent,
kouchans et de princes aux curieux cha- en particulier ceux de la période de
peaux pointus, colliers aux accents l’avant-dernier émir de Boukhara, à la
scythes, boucles ciselées illustrent la ri- fin du xixe siècle, au moment de la colo-
chesse et le raffinement des souverains. nisation russe.
n Parure pectorale en argent (xixe siècle). Sans doute moins connue du grand
Des princes chassent le tigre public, l’école de peinture qui se déve-
Les royaumes sogdiens développent loppe au xxe siècle lorsque l’Ouzbékistan
ensuite un art de cour parfois monu- Des mosquées devient république soviétique manifeste
mental, dont témoignent les peintures à la fois une forme d’« orientalisme »
murales à fond rouge de Varakhsha, à et tombeaux aux chez des artistes russes venus (ou relé-
l’ouest de Boukhara (viiie siècle), où des coupoles turquoise gués) dans cette lointaine périphérie et
princes montés sur des éléphants blancs un goût marqué pour une avant-garde
chassent le tigre. Ou celles à fond bleu, Car dans le registre religieux, aussi, moderniste qui fait éclater les couleurs.
dite « des ambassadeurs », d’Afrasyab les influences se mêlent : bouddhisme De quoi enchanter un hiver maussade. n
(viie-viiie siècle), découvertes par ha- venu de l’Inde, zoroastrisme rattaché à Huguette Meunier
FRÉDÉRIC REGL AIN/DIVERGENCE
n Peinture dite « des ambassadeurs » (Afrasyab, viie-viiie siècle), détail de la procession pour le Nouvel An.
Cinéma
Paris
n L’impératrice (Vicky Krieps) apparaît en
public sous une voilette noire. Au grand dam
de l’empereur (Florian Teichtmeister). Corsage
de Marie Kreutzer
S
issi a 40 ans, et se pose des ques- Projection suivie
tions. Celles d’une femme qui, d’une rencontre avec
surtout pour son époque, com- l’historienne
mence à être considérée comme Mélanie Traversier
« vieille ». Celles d’une impératrice qui, et Antoine de Baecque
première dame d’Autriche, femme de
40 places sont offertes
l’empereur François-Joseph Ier, n’a pas le
aux abonnés de L’Histoire
droit de s’exprimer, demeure dans la
mondanité permanente, et se doit de Inscription :
rester à jamais la jeune et belle princesse de cinq kilos, ses dizaines de robes fa- privilege-abonnes
qu’elle fut. « Ton rôle consiste à représen- briquées et préparées par une trentaine @[Link]
ter – c’est pour cela que je t’ai choisie, c’est de modistes à son service. En partant de
pour cela que tu es là », lui dit sèchement ces éléments biographiques, la cinéaste
Cinéma Le Champo,
François-Joseph lorsqu’elle souhaite Marie Kreutzer a imaginé le scénario
51, rue des Écoles, 75005 Paris
parler au nom de sa Bavière natale ou de de Corsage. Dès le titre, le film apparaît
sa Hongrie d’adoption. Pour satisfaire comme l’anti-Sissi, la trilogie interpré- [Link]-lechampo
ces attentes, Élisabeth d’Autriche se plie tée dans les années 1950 par la jeune .com
à un régime rigoureux de jeûne ano- Romy Schneider, ravissante monarque
rexique, d’exercices sportifs, et de me- obéissante lancée dans un décor folklo-
sure quotidienne de son poids, dont le rique, kitsch et romantique, saga type
serrage vigoureux du corset par ses des multirediffusions des Noëls germa- d’un « scandale » – l’impératrice savait
dames de compagnie est le symbole le niques depuis plusieurs décennies. parfaitement les provoquer, fumant en
plus oppressant. public, apostrophant les hommes avec
Un temps, Élisabeth cherche encore Étouffée par les conventions sévérité, mimant ses évanouissements,
© FILM AG - © FÉLIX VRATNY
à correspondre à l’image idéale qu’elle Le film de Marie Kreutzer présente prenant drogues et médicaments à foi-
se fait d’elle-même et que se fait d’elle une impératrice fatiguée de se confor- son – que d’une manière, pour le film,
l’opinion publique. Elle a d’ailleurs am- mer à cette image parfaite, lassée de de « délirer l’histoire » en lui posant de
plement contribué à alimenter cette cette fonction si vaine, étouffée par les vraies questions. Et si, puisqu’il est éta-
image par son culte de la beauté, son conventions de la cour viennoise, épui- bli qu’à la fin de sa vie Élisabeth appa-
tour de taille de 51 cm, son iconique sée de vouloir vivre en cherchant une is- raissait en public uniquement cachée
coiffure de cheveux tressés pesant près sue à son enfermement. Il s’agit moins sous une voilette noire ou mauve, voya-
D
sa fameuse coiffure, mange, pour gros- es Noëls sous le sapin, avec en- sément les secrets intimes se cachant
sir, des gâteaux avec son cousin Louis II fants contents et parents géné- en ces années super 8, tout en les
de Bavière, et laisse libre cours à sa pas- reux, des voyages exotiques, des transformant en histoire collective,
sion pour un jeune palefrenier anglais. promenades en famille dans la nature celle de toutes les femmes qui se sont
Disparue définitivement : avec son sui- alpine : le matériau est banal et daté, peu à peu affirmées au cours de ces
cide, en se jetant à l’eau lors d’une croi- images muettes tournées en super 8. années. n A. de B.
sière vers son île préférée, Corfou, où En 1971, quand la caméra s’invite, les
elle se fit construire un magnifique pa- premiers visages font la grimace à la À VOIR
lais de style antique, l’Achilleion. La nouvelle venue, se masquent, se ma- Les Années super 8
thèse est d’aujourd’hui : une princesse quillent. En 1982, alors que la famille A. Ernaux, D. Ernaux-Briot, en salle.
en rébellion contre elle-même et le rôle implose à la suite du divorce des pa-
qu’on lui fait jouer, une femme moderne rents et du départ des enfants, les Er- Pour nos abonnés
qui lutte contre son âge, sa place, la do- naux ont tourné quelques dizaines de 1 0 J A N V I E R
mination mâle de l’empereur, et qui fi- films. Avec, dans un décor moyen- 20 HEURES
nit par s’autodétruire pour mieux fuir bourgeois, un casting immuable : le
la condition et la représentation que sa père à la caméra, les deux fils grandis-
place lui impose. sant devant elle, la mère d’Annie Er-
naux en blouse « popu » dans un coin
Et si l’impératrice de l’image, les grands-parents pater-
Paris
nels qui paradent quand ils sont invi-
vieillissante, tés. Et la femme, à la fois pivot de
toujours cachée, l’image et discrète professeure de
français en lycée, omniprésente et
avait disparu ? absente.
Marie Kreutzer filme donc une expéri- Raconter les secrets intimes
mentation historique de Sissi qu’incarne Cette femme, c’est Annie Ernaux, dé-
l’envoûtante Vicky Krieps. Une histoire sormais célèbre prix Nobel de littéra-
« contrefactuelle » : partir de petits faits ture. L’écrivaine lui donne une voix
vrais pour imaginer des dérapages, des rétrospective, la sienne, qui com-
contre vérités. Passionnant essai d’his- mente et décrypte les images. Elle dit
toire dont chaque écart vaut également ce qu’on voit : une famille de gauche
Les Années super 8
d’Annie Ernaux
pour la forme cinématographique qui « heureuse » qui fait les voyages atten-
et de David Ernaux-Briot
lui donne sens avec lyrisme et beauté. dus du tourisme politique, le Chili en
Moments de fort ralenti, fragments 1972, le Portugal en 1974, l’Espagne Projection suivie
de musiques rock ou planantes ultra- après la mort de Franco, la Grèce d’une rencontre avec
contemporaines, ballets aquatiques, d’après les colonels, Moscou en 1982. Antoine de Baecque
performances dansées, délires volon- Elle dit aussi ce qu’on ne voit pas, ou
taires, ou superbes anachronismes as- plutôt ce qu’on devine : la mère qu’elle 20 places sont offertes
sumés : soudain, un tracteur au milieu est, témoin du monde d’origine, le aux abonnés de L’Histoire
d’un champ, le cinéma inventé dès 1878 peuple d’Yvetot en Normandie, que la Inscription :
pour enregistrer tout spécialement l’im- voix raconte en transfuge de classe ; privilege-abonnes
pératrice, c’est-à-dire dix ans avant les le regard dans le vague de la jeune @[Link]
premiers essais de Louis Le Prince ou femme dont le monde intérieur se
d’Étienne-Jules Marey. C’est ce qu’on pare de textes autobiographiques,
aime dans ce film radicalement libre : ces premiers romans qui, entre 1974 MK2 Odéon (côté Saint-Michel),
une Sissi avec des si. n et 1981 (Les Armoires vides, La Femme 7, rue Hautefeuille,
Antoine de Baecque gelée…), tracent le chemin de l’éman- 75006 Paris
cipation féminine et de l’affirmation [Link]
À VOIR littéraire. Une écrivaine naît en résis-
Corsage M. Kreutzer, en salle. tance et son œuvre va raconter préci-
Médias
H
ermès, le dieu fourbe et far- Pour cela, chaque épisode fait la d’Orient, une longue passion ».
ceur », « Artémis, belle et fé- part belle aux textes antiques que Le 21, Jean-Paul Demoule pour
roce », « Orphée, la voix en- Pierre Judet de La Combe retra- « Migrants : pour une histoire longue ».
chanteresse », « Médée, la barbare duit le plus souvent lui-même. Tous les samedis à 10 heures
amoureuse », « Dionysos, le dieu Une nécessité née de son expé- sur France Culture.
virevoltant »… Depuis septembre rience dans le monde du théâtre :
2022, les mythes grecs se sont in- « J’ai eu plusieurs fois l’occasion de Pompéi, les origines
vités sur France Inter. Tous les sa- collaborer avec Ariane Mnouchkine L’histoire est connue : en 79, le Vésuve
medis à 11 heures, Pierre Judet de ou avec le théâtre des Bernardines entre en éruption, figeant Pompéi à
La Combe anime l’émission de Marseille. Et j’ai été chaque fois jamais. Dans ce documentaire, Charles-
Quand les dieux impressionné Henri Georget retrace la longue et
rôdaient sur la par l’intérêt que florissante histoire de la cité antique
Terre à la de- les metteurs en fondée à la fin du vie siècle av. n. è.
mande d’Adèle scène ou les ac- Le lundi 2 janvier 2023 à 20 h 50
Van Reeth, la teurs portent sur Histoire.
nouvelle direc- aux précisions
trice de la que peut leur ap- La guerre des trônes
station. porter un uni- Du début de la guerre de Sept Ans
Helléniste re- versitaire à pro- en 1756 à la convocation des États
connu, Pierre pos d’un texte généraux par Louis XVI en 1788, la
Judet de La antique. » nouvelle saison de La guerre des trônes,
Combe est un présentée par Bruno Solo, continue
grand spécia- Traces vives d’explorer les rivalités européennes.
liste de la tragé- Cette attention Les jeudis 15, 22 et 29 décembre 2022
die grecque – il aux sources à 21 heures sur France 3.
a récemment n’empêche pas
traduit Les Sept l’émission de Le retour de l’inflation
contre Thèbes réser ver une Pour la jeune génération, l’inflation
d’Eschyle, aux place de choix est une nouvelle expérience. Dans
éditions Ana- au théâtre, au ce documentaire, Matthias Heeder
charsis. Élève et cinéma, à la analyse ce phénomène dans la longue
collaborateur du n Le philologue Pierre Judet de musique, aux durée.
philosophe Jean La Combe. a r c h i ve s r a - Le mardi 27 décembre 2022 à 20 h 55
Bollack – au- diophoniques sur Arte.
quel il succéda à la direction du et aux entretiens – quel plai-
Centre de recherche philologique sir d’écouter à nouveau Roland Vietnam, une guerre civile
de l’université Lille-III –, il a ensei- Barthes, Jean-Pierre Vernant ou La guerre du Vietnam est restée dans
gné la littérature grecque à l’École encore Pierre Vidal-Naquet. les mémoires sous les traits d’un
normale supérieure. « Les dieux et les déesses qui rôdaient conflit de la guerre froide ayant
autrefois sur la terre de Grèce sont opposé le géant américain à un petit
L’expérience du théâtre morts depuis longtemps, mais ils pays d’Asie du Sud-Est. Mais une
CHRISTOPHE ABRAMOWITZ/RADIO FRANCE
Il consacre aujourd’hui tout son ont laissé des traces toujours vives, réalité plus cruelle se cache derrière
temps à préparer son émission. reprises, choyées » peut-on lire sur cette idée reçue : celle d’une tragique
Avec pour objectif d’expliquer le site de France Inter. Pierre Ju- guerre civile d’ordre presque privé.
que le mythe est libre en Grèce det de La Combe nous y entraîne Un documentaire de Bernard George.
et que les poètes rivalisent entre avec talent. Suivez le guide. n Le mardi 17 janvier 2023 à 21 h 40
eux d’inventivité pour les évoquer. Olivier Thomas sur Arte.
S
i un recul d’une quinzaine d’années peut sem- efficacité fut mise à contribution par les militants du mou-
bler insignifiant à un historien, il n’est pas trop vement Occupy Wall Street à New York qui dénonçaient
tôt pour se pencher sur le cas Twitter. Ce ré- les dangers d’un libéralisme dérégulé ; les « gilets jaunes »
seau social a révolutionné les codes de la com- surent le mettre à profit pour se rassembler aux ronds-points
munication. Il a pris une telle importance dans dans les campagnes ou en masse par effet de surprise dans
la vie politique, économique, culturelle, mé- les villes (2018) ; il a été largement utilisé lors de l’attaque
diatique, que cela justifie l’impatience à reve- du Capitole en janvier 2021 par les partisans du président
nir sur sa jeune histoire. Donald Trump (ce qui a valu à ce dernier son exclusion) ; et
Le projet est né en 2006 au sein d’Odeo, une société de ser- dans l’année qui s’achève, Twitter apparaît comme une arme
vices de diffusion de podcasts basée à San Francisco. A l’issue redoutable tant dans la résistance acharnée des Ukrainiens
d’une conversation à bâtons rompus entre Jack Dorsey, Noah face à l’invasion russe (l’état-major diffusant ainsi la recette
Glass, Biz Stone et Evan Williams, des trentenaires techno- du cocktail Molotov) que lors des émeutes antigouverne-
philes de la Silicon Valley, l’idée prit forme d’un système qui mentales en Iran. Sans oublier que le mouvement MeToo est
permettrait aux utili- né d’un hashtag – symbole « # » suivi d’un mot-clé, regrou-
sateurs de décrire en Le réseau permit pant les conversations par sujet.
direct ce qu’ils sont
D
en train de faire et de au candidat epuis cinq ans, les croissances de Facebook et d’Insta-
le partager via SMS. Barack Obama gram ont freiné celle de Twitter. Mais comme la baisse
Il s’agissait alors de de son chiffre d’affaires est allée de pair avec l’aug-
« twitter » (« pépier ») de rameuter ses mentation de son audience, cela a encouragé l’un de
tous azimuts, d’où le ses actionnaires, Elon Musk, à perpétrer un putsch boursier
logo de l’oiseau sym-
partisans pendant pour le racheter. Les régulateurs l’attendent au tournant sur
bolisant le réseau. sa campagne la question la plus sensible, celle de la modération. Car harce-
La limite des 140 ca- leurs, délateurs, racistes, suprémacistes et autres familiers de
ractères par message électorale en 2008 la haine en ligne, mais aussi colporteurs de fake news
poussait à la concision (« bobards »), se réjouissent de sa conception extensive de la
et à la précision – elle fut portée par la suite à 280 caractères. liberté d’expression. Toujours se méfier lorsqu’un homme
Pour les plus de 325 millions d’utilisateurs et notamment d’affaires se dit prêt à dépenser 44 milliards de dollars pour
pour les activistes et les journalistes, Twitter est avant tout « défendre la liberté d’expression ». Ce qui est jugé un peu cher
un puissant outil de communication politique. Car ce canal pour « libérer l’oiseau ».
de diffusion d’informations reprises des médias croît et s’ali- Sur le site [Link], on compte fin novembre 2022, pour le
mente aussi sui generis. On en veut pour preuve quelques mot « Twitter », 2 735 thèses soutenues et 59 en préparation.
événements où Twitter s’est retrouvé au cœur de l’action, On s’en doute, toutes n’y sont pas exclusivement consacrées ;
loin du gazouillis originel. Le réseau se révéla indispen- mais un certain nombre de doctorats en informatique, ou en
sable par sa collecte d’informations lors du petit tremble- sciences de l’éducation, du langage et de la communication,
ment de terre qui secoua San Francisco (2006) ; il permit en font l’unique sujet de leur recherche. Pour les thèses d’his-
au candidat Barack Obama de rameuter ses partisans pen- toire, on attendra encore un peu. n
dant sa campagne électorale (2008) ; il fut souvent déci-
sif lors des appels à manifester qui ponctuèrent les rassem- Pierre Assouline est membre du comité scientifique de L’Histoire,
blements du Printemps arabe (2011) ; cette année-là, son il a publié Le Paquebot (Gallimard, 2022)
The French Revolution laid the foundation for the modern representative system by replacing the monarchical legitimacy of divine right with the principle of popular sovereignty. The Tennis Court Oath on June 20, 1789, marked the birth of the National Assembly, which would draft and pass France's first Constitution, setting precedents for parliamentary governance .
Colbert's forest management policies aimed at ensuring a steady supply of naval timber proved effective initially in bolstering French naval capabilities, contributing to France's strategic maritime ambitions. However, the bureaucratic and geographic limitations of these policies sometimes led to inefficiencies, such as inappropriate afforestation in unfavorable terrains, challenging the longevity and efficacy of these efforts .
The Danish colonies were characterized by their limited size and the reliance on neutrality during European conflicts, which allowed them to become hubs for commercial activity. Unlike larger colonial powers, Denmark's open colonial policy encouraged the settlement of various nationalities, promoting economic activity despite the small scale of their holdings .
Swedish colonial pursuits were heavily influenced by trade policies such as protectionism and mercantilism, aiming to establish a foothold in lucrative markets despite competition from Britain and France. Efforts to operate in territories like Canton reflected a strategic alignment towards markets where Sweden could leverage existing trade networks, although these pursuits were often curtailed by geopolitical pressures from larger powers .
Early regulations focused primarily on preserving wood resources for specific purposes like construction and fuel, with local oversight. The Colbert Code introduced a structured bureaucratic approach to forest management, emphasizing regulations and formalized procedures to conserve and utilize forests efficiently for strategic needs, such as naval construction, significantly changing the administrative and operational aspects of forest management .
Denmark used its neutrality to facilitate trade, opening its ports to foreign merchants and profiting from transport during wars. The establishment of free ports in the Caribbean and the increase in sugar production under private investments also supported colonial sustainability. Additionally, the liberalization of the trade monopoly opened commercial opportunities, allowing Denmark to leverage its strategic locations and policy for economic gain despite limited resources .
The tension is attributed to the absence of an absolute majority in the Assembly, which led to a continued power struggle between the executive and the representation at the national level. The frequent use of Article 49-3, which disrupts the Assembly's work, further underscores the challenges in governing through parliamentary democracy in France, echoing the historic tensions between these powers seen throughout French history .
French asylums in the 19th century mirrored societal tendencies towards exclusion and control of individuals deemed mentally ill. The asylums served as institutions to segregate the 'alienated,' both as a reflection of Enlightenment ideas that posited potential cures and as mechanisms to manage those outside societal norms. This segregation accentuated social inequalities and was criticized for its stigmatizing effects, revealing tensions in societal attitudes towards mental illness .
The revolutionary government struggled with internal divisions and external threats, leading to instability. The inability to establish a stable regime was compounded by the exigencies of foreign wars and internal conflicts, ultimately leading to the centralization of power and frequent coups, such as Napoleon's in 1799, underscoring the difficulties in governance post-revolution .
The French Revolution attempted to align political structures with greater social equity by enshrining popular sovereignty and electoral representation, yet the realities of governance remained fraught with power struggles and exclusions. The turbulent shifts from monarchy to republic and back highlighted enduring inequalities and the tensions between revolutionary ideals and practical governance .