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L'Histoire - MilleEtUneViesDeForetsFranc Janv2023 n503 PDF

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L 13413 - 503 - F: 6,90 € - RD

L’édito/ 3
 evue mensuelle créée en 1978,
R
éditée par les Éditions Croque Futur
41 bis, avenue Bosquet, 75007 Paris
Président et directeur de la publication : 
Claude Perdriel
Directeur général : Philippe Menat
Directeur éditorial : Maurice Szafran
Directeur éditorial adjoint : Guillaume Malaurie
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol
Conception graphique : Dominique Pasquet

Le pari de Colbert
Pour toute question concernant votre abonnement
Tél. : 01 55 56 71 19
Courriel : [Link]@[Link]
L’Histoire, service abonnements
45, avenue du Général-Leclerc, 60643 Chantilly Cedex
Belgique : Édigroup Belgique, tél. : 070 233 304
Suisse : Édigroup SA, tél. : 022 860 84 01
Tarif France : 1 an, 12 nos : 67 €

L
1 an, 12 nos + 4 nos Hors-série. Collections : 89 €
Tarif autres pays : nous consulter
Achat de revues et d’écrins
L’Histoire, 8, rue d’Aboukir, 75002 Paris
orsque la forêt brûle, il est diffi- Toulon. Andrée Corvol suggère même
Tél. : 01 70 98 19 24 cile de regarder ailleurs. Les que la recherche de pins de mâture fut
RÉDACTION, DOCUMENTATION, RÉALISATION Unes rougeoyantes des jour- un élément décisif de la politique de
Tél. : 01 70 98 suivi des 4 chiffres
Courriel rédaction : courrier@[Link] naux de l’été dernier nous an- conquête et d’extension du royaume aux
Directrice de la rédaction : Valérie Hannin (19 49) nonçaient les flammes de l’en- xviie et xviiie siècles. La gestion de la fo-
Assistante et coordinatrice de la rédaction, 
en charge des partenariats :  fer, nous rappelant nos fautes et rêt devient ainsi une affaire d’État, pas-
Claire Cellier Wallet (19 51)
Conseillers de la direction : 
nous ramenant à nos devoirs. Attenter à sant de la cueillette à la sylviculture (le
Michel Winock, Jean-Noël Jeanneney la forêt, c’est léguer aux générations fu- mot entra dans le vocabulaire en 1824,
Rédactrice en chef : Héloïse Kolebka (19 50)
Rédactrice en chef adjointe responsable  tures un paysage désolé de troncs calci- lors de la création de l’École royale fores-
des Collections : Géraldine Soudri (19 52)
Rédacteur en chef adjoint : Olivier Thomas (19 54)
nés, saccager l’Éden et ses fruits offerts, tière à Nancy).
Secrétaire général de rédaction : détruire un ordre naturel qui nous pré- Les échecs et les lenteurs de la bureau-
Raymond Lévêque (19 55)
Chef de rubrique : Ariane Mathieu (19 53) cède et nous dépasse. Pas si sûr… cratie royale n’empêchèrent pas Colbert
Rédaction : Julia Bellot (19 60), Lucas Chabalier, A l’échelle de la France, loin de l’ima- de gagner son pari. Le xixe siècle conti-
Domitille de Gavriloff, François Mathou,
Huguette Meunier, Nina Tapie ginaire d’un progressif et inéluctable nua de façonner la forêt française, plan-
Rédaction-révision-correction : Hélène Valay
Directrice artistique : Marie Toulouze (19 57)
défrichement, l’histoire de la forêt est tant les versants de montagnes, accli-
Service photo : Jérémy Suarez-Lalouni (19 58) bien celle d’une construction. C’est matant le pin maritime pour assainir les
COMITÉ SCIENTIFIQUE
Pierre Assouline, Jacques Berlioz, Patrick Boucheron,
le xixe siècle qui imposa l’idée d’une marais des Landes avant de couvrir la
Catherine Brice, Bruno Cabanes, Johann Chapoutot, Gaule « chevelue », que l’archéologie Sologne de pins sylvestres qui devinrent
Joël Cornette, Clément Fabre, Anaïs Fléchet,
Jean-Noël Jeanneney, Philippe Joutard, s’est employée à démentir. Il est vain les chasses « des Beaux Messieurs ».
Emmanuel Laurentin, Julien Loiseau, Pap Ndiaye,
Fabien Paquet, Olivier Postel-Vinay, Yann Potin,
D’où vient alors notre angoisse de la
Yves Saint-Geours, Maurice Sartre, Claire Sotinel, déforestation ? Jean-Baptiste Fressoz
Pierre-François Souyri, Laurent Theis,
Annette Wieviorka, Olivier Wieviorka, Michel Winock
Recenser, exploiter, et Fabien Locher nous rappellent ici
CORRESPONDANTS
Dominique Alibert, Claude Aziza, Vincent Azoulay, planifier la qu’elle n’est pas nouvelle. Comme en
témoigne Bernardin de Saint-Pierre à
production du bois
Antoine de Baecque, Esther Benbassa,
Jean-Louis Biget, Françoise Briquel-Chatonnet,
Guillaume Calafat, Jacques Chiffoleau,
propos de l’île de France (île Maurice),
Alain Dieckhoff, Jean-Luc Domenach,
Hervé Duchêne, Olivier Faron, Marie Favereau, d’œuvre, d’abord c’est avec les Lumières que le déboise-
ment, d’abord en contexte colonial, ac-
dans les forêts
Christopher Goscha, Christian Grataloup,
Isabelle Heullant-Donat, Gilles Kepel, quiert définitivement sa mauvaise ré-
Matthieu Lahaye, Marc Lazar, Olivier Loubes,
putation. C’est à bien courte vue que
Gabriel Martinez-Gros, Marie-Anne Matard-Bonucci,
Guillaume Mazeau, Nicolas Offenstadt, Pascal Ory, royales, puis dans Le Monde du 20 août dernier titrait
toutes les autres
Michel Porret, Yann Rivière, Isabelle Surun,
Boris Valentin, Sylvain Venayre, Catherine Virlouvet, que les terribles incendies des Landes
Nicolas Werth
Ont collaboré à ce numéro  marquaient « la fin de l’insouciance ».
Axel Doebele, Grégoire Morelli (secrétariat Relisons seulement Mauriac assistant,
de rédaction), Lia Paupière, Marie Pouvreau,
Lydia Samarbakhsh (révision-correction), de ­continuer à chercher la forêt des impuissant, depuis sa terrasse de Mala-
Romane Suchet (secrétariat)
FABRICATION
Carnutes dans une Beauce déjà large- gar, aux feux qui, à la fin d’août 1949,
Responsable de fabrication :  ment dédiée à la culture des céréales. « embrasent l’immense horizon depuis le
Sarah Rabbah (19 10)
ACTIVITÉS NUMÉRIQUES
Et même si la forêt de Bretagne a fourni Lot-et-Garonne jusqu’aux portes mêmes
Bertrand Clare (19 08) la matière des légendes de Brocéliande, de Bordeaux ». Ceux-là détruisirent en
SERVICES ADMINISTRATIFS ET FINANCIERS
Directrice administrative et financière : 
les forêts du Moyen Age avaient souvent quelques jours 52 000 hectares, presque
Jaye Reig l’allure de landes ou de taillis où mener deux fois plus que dans l’été 2022, et
MARKETING DIRECT ET ABONNEMENTS
Directeur : Luc Bonardi paître les troupeaux. firent 82 morts. Le 24 août 1949 fut
Responsable du marketing direct :  Tout change avec Colbert, qui entre- journée de deuil national.
Armelle Behelo (19 14)
Responsable de la gestion : Magali Viette (19 12) prend, à partir de 1661 la « Grande Ré- Nous n’aimons pas voir les arbres brû-
VENTES ET PROMOTION
Directeur : Valéry-Sébastien Sourieau (19 11)
formation » de la forêt française, dont ler – et nous avons bien raison. Que nous
Ventes messageries : Mercuri Presse Conseil, le point culminant est l’ordonnance ne soyons pas les premiers à nous en ef-
Frédéric Vinot (01 42 36 80 52)
Diffusion librairies Pollen/Dif’pop’  de 1669 : recenser, exploiter, planifier frayer, que nous sachions depuis Colbert
Tél. : 01 43 62 08 07, fax : 01 72 71 84 51 la production, d’abord dans les forêts que la forêt n’est ni éternelle ni mysté-
RÉGIE PUBLICITAIRE
Mediaobs  royales (1/10e de la superficie), puis rieuse, ni sacrée, qu’elle est une ressource
44, rue Notre-Dame-des-Victoires, 75002 Paris
Tél. : 01 44 88 suivi des 4 chiffres
bientôt dans toutes les autres, du bois renouvelable et qu’il faut en prendre
Courriel : pnom@[Link] d’œuvre destiné à fournir les mâts et soin est seulement un motif supplé-
Directeur général : Corinne Rougé (93 70)
Directeur de publicité : Romain Provost (89 27)
les coques des navires construits dans mentaire de ne pas regarder ailleurs. n
Directeur de clientèle : Antoine Kodio (97 79) les nouveaux arsenaux de Brest ou de L’Histoire
Studio : Louis Fourquet (89 26)
Gestion : Catherine Fernandes (89 20)
[Link] L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023
4 / Forum
VOUS NOUS ÉCRIVEZ

n Louis XV ou son frère ? n Mais d’où vient


Dans le numéro 502 de le couscous ?
L’Histoire, vous illustrez l’article Batailles espagnoles Dans votre article
sur l’exposition consacrée à (L’Histoire n° 471) au sujet

V
Louis XV au château de ous avez été nombreux à réa- de l’origine du couscous, vous
Versailles par un portrait de la gir aux articles de Benoît laissez entendre qu’il a été
famille royale (p. 91). Il y a ­Pellistrandi et de François inventé par le Maroc ce qui
cependant une erreur : l’enfant Godicheau sur la mémoire de est absolument mensonger.
qui apparaît sur ce tableau n’est Franco (L’Histoire n° 500 et L’His- Le couscous est originaire de
pas le futur Louis XV, mais son toire n° 502). Pour Laurent Che- l’Algérie, où il existe plus de
frère aîné, Louis, duc de vrel, « ce livre est révélateur du 300 recettes de couscous, et
Bretagne, qui fut dauphin trois fait que certains, tels Pío Moa, plus précisément de Numidie
semaines entre la mort de son n’ont toujours pas compris qui dans la zone sub-saharienne,
père, le duc de Bourgogne et la avait joué quel rôle dans la guerre où il était répandu dans les
sienne propre. civile. Reste qu’il faut rendre jus- tribus berbères de territoires
Julie Bontemps tice aux historiens espagnols qui qui deviendront l’Algérie. Ils
travaillent correctement. » ont fait découvrir ce plat aux
La réponse de la rédaction Bernard Soubourou de Paz Romains qui raffolaient du
L’identité de cet enfant fait trouve que « la une sur Franco est couscous.
débat. En 1783, lorsque le une fausse bonne idée. Le livre de Michael Duvernet
portrait est exposé à Paris, Pío Moa n’est pas un ouvrage historique mais un
l’enfant est assimilé au duc de pamphlet militant. Mais le thème du moment est Réponse de
Bretagne. Lors d’une nouvelle bien le football, amplement documenté dans le Marianne Brisville
exposition en 1836-1837, dossier de la revue, donc fait pour la une. » Dans mon article, je
l’enfant est identifié comme le Enfin, Witold Griot remarque que, « dans son ar- soutiens que le couscous
futur roi Louis XV, représenté ticle, Benoît Pellistrandi cite l’ouvrage de Paul Pres- est né dans le « Maghreb
en 1715, alors qu’il est le ton, qui va dans le sens opposé de Pío Moa et qui occidental et central », ce qui
dernier héritier vivant de son a une thèse tout aussi univoque que lui, et semble correspond bien à la fois au
arrière-grand-père Louis XIV. avoir des présupposés idéologiques. Il prend parti Maroc et à l’Algérie actuels,
Selon le château de Versailles pour l’un plutôt que pour l’autre, alors que la vérité en précisant que « son
et la Wallace Collection, où est entre deux extrêmes est plutôt à chercher au mi- origine serait plutôt berbère
aujourd’hui conservé ce lieu, ou dans une combinaison des deux. » qu’arabe ». Je mentionne en
tableau, c’est bien Louis XV effet une recette associée à
qui apparaît ici. Réponse de Benoît Pellistrandi la ville de Marrakech ; ce
 a référence à Paul Preston sert à souligner
L n’était pas une volonté de
n Sacré-Cœur la fragilité de ses conclusions, à l’image de ma part d’occulter les autres
Je souhaite apporter une celles de Pío Moa ; j’ai d’ailleurs déjà débattu régions mais simplement
précision à L’Histoire de dans le magazine au sujet des faiblesses le résultat de l’analyse de
décembre 2022. Vous indiquez de son ouvrage sur la guerre d’Espagne sources médiévales dont la
que la basilique du Sacré-Cœur (L’Histoire n° 442). Effectivement, il convient conservation ou la disparition
« a été classée aux monuments d’embrasser toutes les données avant de découle d’une multitude
historiques après un vote du formuler une hypothèse d’explication ; Pío Moa de facteurs et d’aléas.
Conseil de Paris ». Le Conseil n’est en ce sens pas un historien, puisqu’il
n’a donné qu’un avis, c’est entend démontrer une idée et part avec une
l’État qui décide de classer, thèse qu’il validera quoi qu’il arrive. La rédaction de L’Histoire est res-
non le Conseil de Paris qui n’a ponsable des titres, intertitres,
textes de présentation, encadrés,
en la matière qu’un pouvoir notes, illustrations et légendes. La
RECTIFICATIFS loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproduc-
consultatif. tions destinées à une utilisation collective.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou
Michel Laurencin > Dans le n° 97 de L’Histoire Collection sur « La cuisine et la partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de
table » (p. 61), l’Histoire et physiologie des boulevards de Paris ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article
L.122-4 du Code de propriété intellectuelle).
de Balzac date de 1845. Toute copie doit avoir l’accord du Centre français de
droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins,
> La légende de la photographie de la page 20 de L’Histoire n° 502 75006 Paris. Tél. : 01 44 07 47 70. Fax : 01 46 34 67 19).
comprend deux erreurs : Franco ne meurt que le 20 novembre L’éditeur s’autorise à refuser toute insertion qui sem-
blerait contraire aux intérêts moraux ou matériels de
1975 et Juan Carlos y est prince, et non roi. la publication. Les nom, prénom(s) et adresse de nos
abonnés sont communiqués à notre service interne et
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En vous inscrivant à l’adresse privilege-abonnes@[Link] L’Histoire, sauf opposition motivée. Dans ce cas, la
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ment. Les informations pourront faire l­’objet d’un
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n° 0423 K 83242. ISSN 0182-2411.
à la rédaction de L ’Histoire est susceptible d’être publiée
L’Histoire est publiée par
Origine du papier : Autriche dans le magazine. Par souci de brièveté et de clarté, les Éditions Croque Futur
Eutrophisation (Ptot) : 0,008 kg/tonne la rédaction se réserve le droit de ne publier que des Président et directeur de la publication :
Taux de fibres recyclées : 0 % extraits des lettres sélectionnées. Claude Perdriel
Ce magazine est imprimé par Dépôt légal décembre 2022
BLG, Toul (54), France, certifié PEFC © 2022 Éditions Croque Futur

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


STRADA FILM & MIDRALGAR
PRÉSENTENT

BUCAREST, 1972
UNE CLASSE, UN TRAITRE,
UN SECRET
PRIX DU JURY

RADIO
METRONOM UN FILM DE
ALEXANDRU BELC

AU CINÉMA LE 4 JANVIER
6 / On va en parler

Initiative Festival par François Schneider afin


PESSAC EN de créer un complexe
CHIFFRES touristique avec « La Terre »
Israël-Palestine au Le 32e Festival international pour thématique. La
du film d’histoire de Pessac, fondation accueillera visites
palais du Luxembourg en Gironde, qui s’est tenu historiques, des expositions,
du 14 au 21 novembre, a des centres d’interprétation
enregistré 35 000 entrées et sur l’histoire de Pontigny et
accueilli 11 000 scolaires. des Cisterciens.
Prochaine édition en 2023,
sur le thème « Notre Terre ». Lettre
CHARLES QUINT
Enquête DÉCHIFFRÉ
GRANDS PROCÈS
Une enquête menée
par l’Ifop pour
l’Observatoire B2V des
mémoires révèle que, parmi
les quatorze plus grands
n J érusalem réunit les Lieux saints des religions monothéistes. procès tenus depuis 1945,
Ci-dessus : le mur des Lamentations et le dôme du Rocher. l’opinion publique française Une lettre chiffrée de
place en tête celui des Charles Quint, datée de

L
a question israélo-palestinienne suscite désormais attentats du 13 novembre 1547, a été décodée : elle
la lassitude et l’indifférence de la communauté in- 2015 à 29 %, puis celui des manifeste les trois priorités
ternationale. Sur place, la solution à deux États attentats de janvier 2015, de l’empereur : maintenir
semble de plus en plus impossible à réaliser. Les po- avant ceux du pédocriminel la paix avec François Ier,
pulations, Israéliens comme Palestiniens, désespèrent Michel Fourniret et éviter les assassinats et
de vivre un jour en paix et en sécurité les unes à côté de Maurice Papon. mettre fin au conflit avec
des autres. A la suite de la récente victoire électorale la ligue de Smalkalde.
de Benyamin Netanyahou, il est difficile d’imaginer France-Algérie
une évolution positive de la situation. Un colloque in- CONFUSION Assemblée nationale
titulé  «  Israël-Palestine. État des lieux  », organisé par En juillet 2020 la France SIMONE VEIL
la sénatrice de Paris Esther Benbassa,  en partenariat avait restitué à l’Algérie Un buste de l’ancienne
avec la revue L’Histoire et le Centre de recherche fran- 24 crânes rapportés comme ministre figure désormais
çais à Jérusalem, se tiendra le vendredi 3 février 2023 de trophées au xixe siècle par dans le jardin des Quatre-
09 h 30 à 18 heures au palais du Luxembourg. des colonisateurs et Colonnes de l’Assemblée
Universitaires, chercheurs, journalistes et élus considérés comme ceux de nationale. D’autres
se réuniront autour de quatre tables rondes : résistants décapités. Mais versions, également dues à
des analyses n’en ont Sissy Piana, iront à la Ville
09 h 30-11 heures : « Une terre, deux peuples » ; clairement identifié que 6. de Strasbourg, au
11 h 30-13 heures : «  Israël-Palestine : vers une Un imbroglio qui gêne la Parlement européen, à
société d’“apartheid” ? » ; politique d’apaisement l’Académie française, au
14 h 30-16 heures :« Jérusalem, la capitale souhaitée par les autorités Panthéon, au mémorial de
impossible » ; françaises. la Shoah et à la Ville de
16 h 30-18 heures : « Un horizon binational ? » ; Nice. Et, si les accords
Appel aux dons aboutissent, une dernière
Avec la participation, notamment, de Jean-Christophe J’AI DU BON TABAC sera érigée à Birkenau, en
Attias, Caterina Bandini, Avner Ben-Amos, Comme tous les ans, le face du bâtiment où Simone
Jean-Paul Chagnollaud, Denis Charbit, Samy Cohen, Louvre lance sa campagne Veil a été détenue.
Youssef Courbage, Sylvain Cypel, Alain Dieckhoff, « Tous mécènes ! »,
Alice Froussard, Alain Gresh, Rima Hassan,Vincent cette année pour acquérir Campus Condorcet
Lemire, Elias Sanbar, Irène Salenson, Leïla Shahid. la tabatière Choiseul, ISLAMOLOGIE
JACK GUEZ/AFP – BIBLIOTHÈQUE DE NANCY

chef-d’œuvre de Créé le 2 février 2022,


Renseignements : La participation à cet événement l’orfèvrerie du xviiie siècle. l’Institut français
est gratuite dans la limite des places disponibles. Renseignements : d’islamologie (IFI), au
Inscription obligatoire à inscriptions@[Link] (avant [Link] campus Condorcet, a pour
le 27 janvier 2023). Lieu : palais du Luxembourg, mission de développer une
15, rue de Vaugirard, Paris VIe, salle Médicis. Patrimoine islamologie française de
PONTIGNY REVIT haut niveau et de
L’abbaye de Pontigny dans promouvoir l’étude
@ Retrouvez sur notre site [Link]
les manifestations, rencontres, colloques…
l’Yonne, deuxième « fille »
de Cîteaux, a été rachetée
scientifique des systèmes de
croyances, de savoirs et de

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 7

pratiques propres à la Rendez-vous


religion musulmane. Son
conseil scientifique est
présidé par Mohammad Ali
Prix lycéen du Livre d’histoire, 4e édition !
Amir-Moezzi. Voici la sélection officielle 2023 des cinq livres donnés à lire aux élèves participants :

Natzwiller Après Charlotte de Castelnau- n Pierre-Yves Scandinavie


MÉMORIAL L’Estoile pour Páscoa et Beaurepaire, Les (Tallandier).
Un nouvel espace ses deux maris (PUF) en 2020, Illuminati. De la société
muséographique et secrète aux théories du n Andrés Reséndez,
mémoriel a ouvert à Hélène Dumas pour Sans ciel complot (Tallandier). Un si étrange
Natzwiller, en Alsace, au ni terre. Paroles orphelines du pays. Le voyage
sein du bâtiment abritant la génocide des Tutsi, 1994-2006 n François da Rocha extraordinaire de
chambre à gaz de l’ancien (La Découverte) en 2021 Carneiro, Cabeza de Vaca dans
Une histoire de France l’Amérique indienne
camp de concentration de et Jérémie Foa pour Tous ceux en crampons (Éditions (Anacharsis).
Natzweiler-Struthof. qui tombent (La Découverte) en du Détour).
2022. n Sylvie Thénault,
Lyon n Lucie Malbos, Le Les Ratonnades d’Alger,
LE [Link] RETARDÉ qui remportera la Monde viking. Portraits 1956. Une histoire de
L’accueil de Tyrannosaurus 4e édition du prix lycéen de femmes et d’hommes racisme colonial
rex, qui devait être présenté du Livre d’histoire ? de l’ancienne (Seuil, 2022).
au musée des Confluences
à Lyon, a été suspendu, Les Rendez-vous de l’histoire Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 16 janvier
afin de vérifier que sa accueilleront le lauréat ou la 2023. Renseignements et inscriptions :
présentation répond bien au lauréate le samedi 7 octobre [Link]
projet scientifique et culturel 2023, à Blois. /le-prix-lyceen-du-livre-dhistoire
de l’établissement.

Écoutez LE COURS
DE L’HISTOIRE

ce DU LUNDI
AU VENDREDI

qu’hier
9H - 10H
Xavier

nous Mauduit

prépare.
© Radio France/C. Abramowitz

En partenariat
L'esprit
avec d'ouver-
ture.

FC_LM_LeCoursDeLHistoire_176x120v2.indd 1 05/05/2022 10:30


L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023
8 / On va en parler

Agenda Les gens

5 janvier Benjamin Stora Talaria-XR


Paris, ENS, rue d’Ulm Prix d’honneur Prix Historia
« Les réfugiés dans le monde : L’Institut européen La start-up de Julie
histoire et urgence ». du monde séfarade et Nicolas Servel
a remis un prix (photos) a reçu le prix
6 janvier d’honneur, pour dans la catégorie
l’ensemble de son œuvre, à histoire et nouvelles
Aubervilliers, campus
Benjamin Stora ; le prix du technologies pour sa
Condorcet
patrimoine séfarade est revenu série audio L’Épopée
« Autour de la bande dessinée : des
à Déborah Loupien-Suarès du Mont-Saint-Michel.
bédéphiles » avec Nicolas Labarre,
pour le musée de Bayonne. Ce contenu immerge
Julie Demange et Sylvain Lesage.
les visiteurs
Antoine Lilti dans l’histoire de l’abbaye.
9, 16, 23, 30 janvier Au Collège de France
Paris, Sorbonne Le titulaire de la Yves Saint-Geours
Au programme des conférences chaire « Histoire Pasteurien
organisées par l’Association des des Lumières, L’historien spécialiste
historiens « Anatomie de l’Europe xviiie-xxie siècle » de l’Amérique
du xvie siècle : la civilisation de la a prononcé sa leçon inaugurale et latine est président
Renaissance », Thierry Amalou sur commence un cycle de douze cours du conseil
« L’autorité princière et le avec, le 9 janvier, « Un monde d’administration de l’Institut
développement de l’État à la fin nouveau : Tahiti et l’Europe des Pasteur depuis le 28 octobre 2022.
des guerres de Religion » (le 9), Lumières ».
Jean-Marie Le Gall sur « Les cours Pierre-Olivier
de Ferrare et de Mantoue : un Jean Dytar Costa
rayonnement européen » (le 16), Prix Lafue Mucem
Cédric Michon sur « François Ier, Le prix de la BD Après la Réunion des
modèle du prince mécène de la historique Pierre- musées nationaux,
Renaissance » (le 23) et Béatrice Perez Lafue a, pour sa il prend la présidence
sur « Séville, les portes du Nouveau première édition, du Musée des civilisations de
Monde » (le 30). distingué Jean Dytar avec son l’Europe et de la Méditerranée
#J’accuse…! (Delcourt). (Mucem), à Marseille.
11 janvier
Paris, Mahj

JOEL SAGET/AFP – COLLÈGE DE FRANCE – DELCOURT – DR – PHILIPPE BRÉARD – DR – LUDOVIC MARIN/AFP


Le musée d’Art et d’Histoire du Hommages
judaïsme propose « Un photographe
dans l’histoire. Erwin Blumenfeld »,
avec Ilsen About, Anne Grynberg et François Menant Christopher Allmand
Dorothea Bohnekamp.
L’Italie La guerre
12 janvier au Moyen Age de Cent Ans
Paris, Muséum national François Menant, Professeur d’histoire médiévale
d’histoire naturelle spécialiste du monde à Liverpool, Christopher Allmand
Gilles Geneix présente « Antoine- rural italien au vient de mourir.
Laurent de Jussieu (1748-1836). Moyen Age, est mort Le médiéviste britannique était
Fabrique d’une science botanique ». le 12 octobre 2022, à 74 ans. spécialiste de la guerre de
Auteur notamment du classique Cent Ans et des rapports
17 janvier L’Italie des communes, 1100- franco-britanniques. Il a publié
Paris, EHESS 1350 (Belin, 2005), il avait Society at War. The Experience
longtemps enseigné à l’École of England and France During
« Aliénation mentale et handicap au
xixe siècle. Relire l’histoire des aliénés
normale supérieure, où il a formé the Hundred Years War
à l’aune des disability studies » par
des générations de médiévistes. (Oliver & Boyd, 1973).
Anatole Le Bras (cf. p. 66). Lucie Malbos lui rend hommage
sur le site de L’Histoire (https:/
Retrouvez tous
/[Link]/hommage
23 janvier
/françois-menant-par-lucie @ nos hommages sur 
[Link]
Paris, Sciences Po
-malbos).
Danielle Tartakowsky parle de
« Manifestations et engagements ».

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


Direction de la communication du Conseil départemental du Var - Pôle création graphique • Cavalier entre deux chevaux © 2003 R.M.N. / Hervé Lewandowski • Voiture à pédales, Toupie © Musée du jouet - Moirans-en-Montagne / Didier Lacroix • Barbie spécial anniversaire © Paris, Musée des Arts décoratifs / Jean Tholance
Cheval à bascule © Paris, Musée des Arts décoratifs - Les Arts Décoratifs / Jean Tholance • Noguchi Robot W © Paris, Musée des Arts décoratifs • Avion The Fly © Paris, Musée des Arts décoratifs • Soldat © Musée de la Figurine historique de Compiègne / Christian Schryve
Buffle sur roulettes, Musée du Louvre, Département des Antiquités Grecques, Étrusques et Romaines. © 1999 RMN-GP (musée du Louvre) / Christian Larrieu

#hdevar

La

des

[Link]
fabuleuse
histoire

de la Préhistoire à nos jours

En partenariat avec le
Hôtel Départemental des Expositions du Var
2 DÉCEMBRE 2022 > 12 FÉVRIER 2023 - DRAGUIGNAN
JOUETS

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Billetterie
10 /  Sommaire
ACTUALITÉS DOSSIER

L’ÉDITO
Le pari de Colbert
3 
FORUM
Vous nous écrivez
Batailles espagnoles
4 
ON VA EN PARLER
Initiative
6 Israël-Palestine
 
au Palais du Luxembourg
ÉVÉNEMENT
Vie politique
Les Français et le Parlement
1 2 

entretien avec Michel Winock

32 Mille et une vies de


ACTUALITÉ 
la forêt
Édition
2 Indonésie : arrêter le massacre
 2 

par Romain Bertrand
française
A griculture
Festin au Néolithique :
24 
34 xviie-xxe siècle. Le legs de monsieur Colbert 
la longue histoire de l’alcool
par Andrée Corvol 
par Catherine Perlès
 1942-1949, les grands incendies des Landes
A nniversaire
Vietnam-États-Unis.
26   Carte : xviie-xviiie siècle, les forêts royales,
1973, la paix à quel prix ? une ressource à rentabiliser
par Antoine Coppolani
Où est passée la forêt gauloise ? 
CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP – BNF, FRANÇAIS 1586 FOLIO 103

44
F estival du film de Pessac par Michel Reddé  
Le palmarès 2022
28   Ce que nous apprend le Lidar
 par Julien Rousset
et Ivan Jablonka 48 Moyen Age. Chasse, élevage et proto-industrie 
É dition par Corinne Beck  
Comment Pépin le Bref est
3 0   Des oiseaux sur les branches 
devenu roi des Francs par Jacques Berlioz 
 par Laurent Theis  Merveilleuse Brocéliande 
par Amaury Chauou

COUVERTURE : Les Dénicheurs, scène peinte


dans la forêt de Fontainebleau par Eugène-
54 La grande peur de la déforestation 
Antoine-Samuel Lavieille, de l’école de Barbizon, entretien avec Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher
1873 (Fontainebleau, collection de la Ville de
Fontainebleau ; RMN-Grand Palais/Gérard Blot).  Carte : un tiers du territoire métropolitain
 Infographie : 190 essences
L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023
/ 1 1

L’ATELIER DES CHERCHEURS GUIDE

LIVRES
« Le Chœur des esclaves.
8 0 
Un chant qui a fait l’histoire »
d’Antonin Durand
 par Catherine Brice

82 
La sélection de « L’Histoire »
Revues
La sélection de « L’Histoire »
8 8 
Bande dessinée
ELSENEUR, MUSÉE MARITIME DU DANEMARK ; G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES – BIU SANTÉ PARIS, CISA 911/CCØ – G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES

« 1629 ou L’Effrayante Histoire


90 
des naufragés du “Jakarta” »
de Xavier Dorison
60 x
 vii -xix  siècle. Scandinavie :
e e
et Thimothée Montaigne
le colonialisme oublié par Pascal Ory
par Éric Schnakenbourg Classique
« Nous n’avons jamais
91 
été modernes »
de Bruno Latour
par Emmanuelle Loyer

SORTIES
Expositions
« Splendeurs des oasis
92 
d’Ouzbékistan » au Louvre
et « Sur les routes de
Samarcande » à l’IMA
par Huguette Meunier

Cinéma
« Corsage »
94 
de Marie Kreutzer
66 D
 es aliénés ordinaires. par Antoine de Baecque

Portrait de groupe 95 


« Les Années super 8 »
d’Annie Ernaux
par Anatole Le Bras
et de David Ernaux-Briot
 par Antoine de Baecque

Médias
« Quand les dieux rôdaient
96 
sur la Terre »
de Pierre Judet de La Combe
par Olivier Thomas

CARTE BLANCHE
Twitter : quinze ans de
98 
pépiements
NANTES, ARCHIVES DIPLOMATIQUES, 513PO/1/238


par Pierre Assouline

72 G
 rèce antique.  écryptage
78 D France Culture

Les grands chantiers, Le lion des neiges : Le jeudi 22 décembre à 9 h 05,
retrouvez la séquence de
le comptable un drapeau L’Histoire dans l’émission
de Xavier Mauduit « Le Cours
et le bâtisseur pour le Tibet de l’histoire »
par Virginie Mathé par Alice Travers

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


12 /

Tumulte C
 i-dessus : scène du 1er prairial an III (20 mai 1795). La Convention a été envahie par les sans-culottes ; la tête du député Féraud
est brandie au bout d’une pique sous les yeux du président Boissy d’Anglas qui la salue (toile d’Alexandre-Évariste Fragonard, Louvre).
Pareille monstruosité n’est plus de mise aujourd’hui ; on se contente de postures d’opposition violentes et de gestuelle théâtrale (ci-dessous,
en octobre 2022).

L’HISTOIRE / N°502 / DÉCEMBRE 2022


Événement / 1 3

LES FRANÇAIS
ET LE PARLEMENT
Pour la première fois depuis l’instauration du quinquennat en 2000, les élections
législatives françaises des 12 et 19 juin 2022 n’ont donné qu’une majorité relative
au président nouvellement réélu Emmanuel Macron. Un nouvel épisode des luttes
entre l’exécutif et la représentation nationale ?
Entretien avec Michel Winock

L’Histoire : La situation nouvelle : « On ne saurait trop le C’est pourtant


politique de la France redire : la Révolution française la Révolution qui,
depuis les dernières a fondé une société, elle cherche par un coup de
élections législatives nous encore son gouvernement.  » force parlementaire,
invite à poser la question. L’échec de la monarchie consti- a fondé le système
D’où vient cette difficulté tutionnelle consommé en 1792 représentatif moderne ?
en France à gouverner laisse place à une république Assurément. Le 20 juin 1789
RMN-GRAND PAL AIS (PARIS, MUSÉE DU LOUVRE)/THIERRY OLLIVIER – CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

avec le Parlement ? conventionnelle qui, aux prises L’AUTEUR les députés des États géné-
Michel Winock : L’absence de avec la guerre étrangère et la Conseiller de raux prêtent le serment du Jeu
la direction
majorité absolue à l’Assemblée guerre intérieure, se révèle in- de paume, par lequel ils jurent
TRIPELON-JARRY/ONLY FRANCE/AFP – FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/[Link]

de L’Histoire,
issue des élections de juin 2022 capable de mettre en place un professeur émérite que, «  jusqu’à l’achèvement
a provoqué une double réaction. régime stable. Les divisions à Sciences Po Paris, et l’affermissement de la
D’un côté, l’espoir mis dans un entre les Français trouvent Michel Winock Constitution », l’Assemblée na-
rééquilibrage entre l’exécutif et une solution par la force, le vient de republier tionale ne se séparera jamais.
certains de ses textes
le Parlement. Mais, d’un autre coup d’État bonapartiste de importants dans C’était l’acte de naissance de l’As-
côté, avec le recours, à plusieurs Brumaire (9 novembre 1799). Gouverner la semblée constituante qui, pen-
reprises, à l’article 49-3, qui in- Or, ce schéma –  divisions in- France (Gallimard, dant deux années, a élaboré puis
terrompt brutalement le travail surmontables, ingouvernabi- « Quarto », 2022). voté la première Constitution en
de l’Assemblée, le scepticisme lité, recours à l’homme provi- France. A la légitimité monar-
quant à une gouvernabilité par- dentiel  – va se reproduire en chique de droit divin se substi-
lementaire (cf. p. 21). Comme si 1851, avec le coup d’État de tuait le principe de la souverai-
l’on voyait rejouer le bras de fer Louis Napoléon Bonaparte, le neté du peuple. La démocratie
qui oppose depuis plus de deux 10 juillet 1940 avec le vote des directe étant impossible dans un
siècles l’exécutif et la représen- pleins pouvoirs au maréchal pays aussi grand et peuplé que la
tation nationale. Pétain, enfin le 1er juin 1958 France, la Constituante organise
Les dix années de la avec l’investiture du général de le régime électoral, qui donne le
Révolution ont représenté la Gaulle à la suite d’une menace droit de vote à 4,3 millions de
scène inaugurale de notre vie de putsch. Par quatre fois, avec « citoyens actifs » (contre envi-
politique. Or, comme l’écri- ou contre son gré, on assiste à ron 2 millions de « citoyens pas-
vait déjà, en 1868, Anatole la liquidation de l’Assemblée sifs  »), lesquels choisiront les
Prévost-Paradol dans La France représentative. 745 représentants de la

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


14 / Événement

souveraineté nationale. en 1793. Celle-ci concentre tous DATES CLÉS Après les jour nées d’oc-
Animée d’esprit juridique, cette les pouvoirs dans les mains d’une tobre  1789 (les Parisiens ra-
Assemblée fixe les règles des Assemblée (toujours unique), à 1789 mènent le roi de Versailles à
Assemblée
débats, met au point la procé- laquelle sont soumis les 24 mi- Paris), c’est à Paris, dans la
constituante.
dure législative et organise les nistres du pouvoir exécutif élus salle du Manège aux Tuileries,
rapports entre le législatif et par elle. Accordant une place à la 1791 que l’Assemblée constituante
l’exécutif. démocratie directe, l’Assemblée Monarchie se réunit. Il en sera de même
Ces constituants sont alors devait faire ratifier ses lois prin- constitutionnelle. des Assemblées suivantes (l’en-
inspirés par le modèle anglais cipales par le référendum. En Assemblée nationale ceinte du Palais-Bourbon sera
législative élue par
de monarchie constitutionnelle, raison des circonstances, cette adoptée en 1798). Or, dans la
les « citoyens actifs ».
que leur a décrit Montesquieu Constitution de 1793, très démo- capitale, s’est développé un
dans De l’esprit des lois, et dont cratique, qui restera longtemps 1792 mouvement populaire, mino-
le principe fondamental est la l’idéal de l’extrême gauche répu- Ire République. ritaire sans doute, mais suffi-
Convention nationale
séparation des trois pouvoirs blicaine, est suspendue « jusqu’à samment puissant pour impo-
(suffrage très élargi).
législatif, exécutif et judiciaire. la paix » ; elle ne sera jamais ap- ser ses volontés. Ce mouvement
Mais aussi par la théorie de la pliquée. En attendant, un régime 1795 est issu, d’abord, des 48 sections
volonté générale de Rousseau, d’exception gouverne : le gouver- Constitution de administratives de Paris, qui ont
l’an III. Bicamérisme :
qui récuse le système représen- nement révolutionnaire. pris l’habitude de délibérer sur
Conseil des Cinq-
tatif. Finalement, ils repoussent Après le 9 Thermidor (la Cents et Conseil des
la politique générale ; il est issu,
le bicamérisme des Anglais, chute de Robespierre le 27 juil- Anciens (suffrage aussi, des sociétés populaires,
jugé aristocratique, et attri- let 1794), la Constitution de censitaire). ces clubs qui se sont multipliés
buent le pouvoir prééminent à 1795 innove en créant le bi- depuis le début de la Révolution.
1799 puis 1804
une Assemblée unique ; tandis camérisme  : un Conseil des Consulat et Empire. Ce double mouvement qui n’a
que le roi détient le pouvoir exé- Anciens seconde le Conseil des Corps législatif sans cessé de se rapprocher a consti-
cutif – un « pouvoir commis ». Cinq-Cents, tandis que l’exécu- pouvoir. tué un contre-pouvoir qui a
Cette première expérience tif est attribué à un Directoire ébranlé la légitimité de l’Assem-
1814-1815
constitutionnelle a été inter- de cinq membres choisis par les Restauration. blée. Rappelons-nous les jour-
rompue par la guerre étran- deux Assemblées. Mais cela ne Chambre des députés nées du 31 mai-2 juin 1793, qui,
gère, la condamnation à mort de fonctionnera pas. Pour le com- (suffrage censitaire) sur fond de guerre étrangère,
Louis XVI et la proclamation de prendre, deux facteurs sont à et Chambre des pairs. ont vu l’irruption de l’armée des
la république. La Convention, qui mettre en avant : l’irruption du 1849 sectionnaires, la violation ou-
se réunit le 21 septembre 1792, mouvement populaire parisien IIe République. verte de la Convention, qui ca-
a pour mission de mettre au dans les institutions mises en Assemblée nationale pitule et vote la proscription de
point une nouvelle Constitution. place et, par-dessus tout, l’ex- élue au suffrage 29 députés girondins, contraire-
Le modèle anglais n’est plus de trême division politique des universel (masculin). ment à toute espèce de légalité,
mise  ; le principe de la sépa- Français. 1852 en véritable «  attentat contre
ration des pouvoirs est aban- Second Empire. la représentation nationale  »,
donné ; Rousseau, le théoricien Comment expliquer cette Corps législatif élu  selon l’expression de Charles
de la volonté générale, favorable contestation populaire des au suffrage universel Renouvier, philosophe de la
à l’exercice le plus direct possible décisions de l’Assemblée ? (masculin) ; Sénat. République. Ce n’était pas fini.
de la souveraineté nationale, Serait-ce une spécificité Aucun contrôle sur Le 1er prairial an  III (20 mai
inspire la Constitution de l’an I française ? l’exécutif. 1795) l’émeute envahit la
1875 Convention. Le député Féraud
DANS LE TEXTE
IIIe République. est tué et décapité ; sa tête, au
Régime bout d’une pique, est brandie
« Il faut crier » parlementaire.
Chambre des députés
sous les yeux du président de
l’Assemblée, Boissy d’Anglas,
élue au suffrage
A Versailles, puis à Paris, [sous la Révolution], ils siègent dans universel (masculin),
avant le désarmement de l’in-
une salle immense, capable de tenir 2 000 personnes, où, pour et Sénat (indirect). surrection et l’arrestation des
se faire entendre, la plus forte voix doit se forcer. Point de place ici derniers députés montagnards.
pour le ton mesuré qui convient à la discussion des affaires ; il faut
1946 Les guerres religieuses, les
IVe République.
crier, et la tension de l’organe se communique à l’âme ; le lieu porte Chambre des 
factions opposées, les conflits
à la déclamation. – D’autant plus qu’ils sont près de 1 200, c’est-à- députés et Conseil  personnels, la lutte des classes,
dire une foule et presque une cohue ; encore aujourd’hui, dans nos de la République. la peur sociale, la rivalité des
Chambres de 500 à 600 députés, les interruptions sont incessantes intérêts, le conflit entre Paris
1958
et le bourdonnement continu ; rien de plus rare que l’empire de Ve République. et les départements girondins,
soi et la ferme résolution de subir pendant une heure un discours Régime semi- les oppositions et intrigues
contraire à l’opinion qu’on a. – Comment faire ici pour imposer le parlementaire. Le royalistes, elles-mêmes divi-
silence et la patience ?” législatif (Assemblée sées entre constitutionnels et
Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, [1875-1893], nationale et Sénat) partisans du droit divin, la dé-
Robert Laffont, « Bouquins », 2011, p. 392. voit son pouvoir réduit. tresse économique et sociale,
tout a contribué à faire de la

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 1 5

MOTS CLÉS représentatif, dont la Chambre


des députés élue était l’expres-
Citoyen actif sion, face à la Chambre des pairs
La Constitution de
nommés par le roi. La durée de
1791 distingue les
citoyens passifs des ce régime, au-delà de la coupure
citoyens actifs, qui de 1830, a permis l’apprentis-
seuls, sont électeurs sage des usages parlementaires,
et éligibles : des le pluralisme des partis, la légi-
hommes d’au moins timité des oppositions, le travail
25 ans, résidents en commissions. La liberté d’ex-
depuis au moins  pression, relative et toujours me-
une année, inscrits  nacée, mais liberté quand même
au rôle de la Garde par rapport à l’époque napoléo-
nationale, ayant
nienne, a fait entrer l’opinion
prêté le serment
civique et acquitté  dans la vie politique.
le paiement d’une Reste que ce système re-
contribution directe présentatif avait le défaut de
égale à trois jours  n’être pas représentatif. Sous
de travail. la Restauration, le nombre to-
tal d’électeurs est en moyenne
Démocratie de 100 000 ; il double sous la
directe monarchie de Juillet, pour at-
On distingue la teindre 240 000 en 1846. Dans
démocratie directe, un État qui compte entre 30 et
lorsque les citoyens
Le modèle anglais fait long feu exercent directement
35 millions d’habitants, le pays
légal est donc très limité. Après
Dans le livre XI de De l’esprit des lois, Montesquieu expose « la le pouvoir, par le
constitution d’Angleterre ». Il distingue trois sortes de pouvoirs séparés : biais du référendum sa réforme électorale de 1832, le
le corps législatif composé de deux parties, les représentants du peuple par exemple, d’une Royaume-Uni compte 1 électeur
et le corps des nobles héréditaires (Chambre des lords) ; la « puissance démocratie indirecte pour 30  habitants, en France
exécutrice entre les mains d’un monarque » ; enfin, le pouvoir judiciaire ou représentative, 1 électeur pour 200. C’est pour
indépendant. En 1789, un groupe de députés de la Constituante,  dans laquelle le n’avoir pas su répondre à la de-
les monarchiens, défendent, derrière Mounier, ce modèle. Mais, en pouvoir législatif  mande d’élargissement du corps
septembre 1790, les constituants repoussent le bicamérisme, et le parti est exercé par des électoral que Louis-Philippe et
monarchien se désagrège (ci-dessus : la Chambre des communes, 1710). représentants du Guizot sont renversés en 1848.
peuple.

Souveraineté La France va-t-elle enfin


nationale connaître la démocratie
« volonté générale » un mythe. et la peur conjointe poussent Dans un régime représentative avec la
Pour appliquer la Constitution l’opinion à souhaiter un pacifi- représentatif, la révolution de 1848 ?
de l’an III, la Convention a cru cateur, vœu réalisé par le coup souveraineté est  Effectivement, en 1848, avec
devoir voter le décret des deux d’État de Brumaire, auquel se une, indivisible et l’instauration du suffrage uni-
tiers, selon lequel les deux tiers prête Sieyès lui-même, l’un des inaliénable. Elle versel (masculin), d’un seul
des premiers Conseils seraient cinq membres de l’exécutif. appartient à la nation coup, le corps électoral passe
obligatoirement élus parmi les tout entière, qui de 240 000 électeurs à 9 mil-
Conventionnels sortants, provo- Après la chute de l’Empire, s’exprime par la voix lions. Mais, d’emblée, nombre
de ses représentants,
quant la journée du 13 vendé- la France n’a-t-elle de révolutionnaires à Paris re-
c’est-à-dire de ses
miaire an IV (5 octobre 1795), pas connu une nouvelle élus, porte-parole de doutent les élections générales,
WESTMINSTER, HOUSES OF PARLIAMENT ; BRIDGEMAN IMAGES

royaliste, écrasée par le géné- chance de monarchie la volonté générale. craignant que la France rurale,
ral Bonaparte. Le Directoire, constitutionnelle avec un dans son ensemble, ne soit
pour se maintenir, a dû se prê- système représentatif ? pas en phase. Le 16 avril, der-
ter à deux coups d’État électo- De fait, la Charte pour la rière Blanqui, une manifesta-
raux, celui du 18 fructidor an V Restauration (1814), puis la tion réclame le report des élec-
(4 septembre 1797) contre la Charte révisée pour la mo- tions ; elle échoue. Les Français
réaction et celui du 22 floréal narchie de Juillet (1830) ont votent dans toute la France le
an VI (11 mai 1798) contre la établi une monarchie consti- 23 avril. Confirmant leurs ap-
menace jacobine. Le désordre tutionnelle et un régime préhensions, le résultat est
marqué par la victoire des mo-
dérés sur les révolutionnaires.
« En 1830, la liberté d’expression, relative et  Ceux-ci, emmenés par Blanqui
toujours menacée, mais liberté quand même,  et Barbès, tentent, le 15 mai,
un coup de force contre la « ré-
a fait entrer l’opinion dans la vie politique » publique bourgeoise », en

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


16 / Événement

investissant, avec leurs


partisans, le Palais-Bourbon.
C’est le même schéma que lors
du 31 mai-2 juin 1793 : à peine
un régime de démocratie repré-
sentative a-t-il été mis en place
qu’il se trouve contesté par le
mouvement populaire parisien.
La tension est alarmante entre,
d’un côté, les ouvriers de Paris,
frappés par le chômage et, pour
beaucoup, par la misère, et, d’un
autre côté, le processus du régime
représentatif. Victor Hugo fut
le porte-parole de tous ceux qui
croyaient que le suffrage univer-
sel, la parole donnée au peuple,
abolirait le temps des émeutes.
L’histoire de la IIe République
prouve le contraire. Tocqueville
raconte, dans ses Souvenirs,
l’impression qu’il ressent à son
arrivée à Paris, après son élec-
tion en Normandie : « Je trouvai
dans cette ville 100 000 ouvriers
armés, enrégimentés, sans
ouvrage, mourant de faim, mais
l’esprit repu de théories vaines et
d’espérances chimériques. J’y vis
la société coupée en deux : ceux dictature du général Cavaignac, Homme parlementaire  ? Ce n’est pas
qui ne possédaient rien, unis dans et l’impitoyable répression. La providentiel clair. Quelle sera la force d’arbi-
une convoitise commune  ; ceux lutte des classes ne fait pas bon Campagne trage entre les deux pouvoirs en
qui possédaient quelque chose, ménage avec les principes de la boulangiste en 1889. cas de conflit ? Aucun organisme
L’icône du
dans une commune angoisse.  » démocratie représentative en n’est prévu.
« brav’général »
L’annonce de la fermeture des 1848. Le blanquisme (comme, est distribuée Louis Napoléon Bonaparte
ateliers nationaux, créés pour plus tard, le léninisme), favo- dans les familles. est élu à la présidence de la
donner du travail à de nombreux rable à une dictature révolu- La critique de République le 10 décembre
chômeurs parisiens, provoque la tionnaire, conteste la légitimité l’impuissance 1848  ; l’Assemblée législative
terrible insurrection de Juin, la du processus électoral. parlementaire est élue le 13 mai 1849. Le parti
Sauvée, l’Assemblée consti- explique la popularité de l’Ordre donne une majorité
tuante a poursuivi son œuvre de cet officier monarchiste à la République.
À SAVOIR
dans cette baraque de bois et de « énergique » Inquiétée par les résultats des
Où se trouve plâtre, construite dans la cour (peinture d’Eugène
Buland, Propagande,
élections partielles, cette majo-
l’Assemblée ? du Palais-Bourbon, seule ca-
pable de faire siéger 900 élus.
musée d’Orsay).
rité ampute le suffrage univer-
sel, en mai 1850, de 3 millions
n juin 1789 : hôtel des Menus- Elle renonce au bicamérisme, au de voix  : celles des électeurs
Plaisirs à Versailles
nom, comme le dit Marrast, de qui ne peuvent répondre d’une
n octobre 1789 : salle du Manège
aux Tuileries à Paris la « souveraineté du peuple indi- domiciliation continue depuis
n 1798 : Palais-Bourbon visible », et crée un président de trois ans, principalement des
n 1848 : salle provisoire dans  la République à élire au suffrage ouvriers, des journaliers, des
la cour du Palais-Bourbon universel. Le pouvoir législatif salariés en déplacement.
n 1849 : Palais-Bourbon appartiendra à une Assemblée Quand le président de la
n 1870 : Grand-Théâtre de unique de 750  représentants. République, désireux d’une ré-
PARIS, MUSÉE D’ORSAY ; ROGER-VIOLLET

Bordeaux Le pouvoir exécutif est délégué forme constitutionnelle qui lui


n 1871 : Opéra royal du château à un président de la République, permettrait de se maintenir à
de Versailles élu pour quatre ans, non rééli-
n 1875 : salle du Congrès du
château de Versailles
gible. Il a le droit de faire présen- « La lutte des classes ne fait 
ter des projets de lois à l’Assem-
n 1879 : Palais-Bourbon
n 1940 : théâtre du Grand Casino blée nationale par les ministres, pas bon ménage avec les
de Vichy
n 1946 : Palais-Bourbon
qu’il nomme et révoque. Il ne dis-
pose pas du droit de dissolution.
principes de la démocratie
Système présidentiel ou système représentative en 1848 »
L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023
/ 1 7

l’Élysée, échoue à obtenir la ma- À SAVOIR DANS LE TEXTE


jorité nécessaire, et alors que la
droite monarchiste, profondé- Pays légal, Une « foire aux harangues »
ment divisée entre légitimistes
et orléanistes, se montre inca-
pays réel Les discours s’ajoutent aux discours. L’impression que laissent
pable de restauration, le coup les orateurs est celle d’une grande médiocrité et d’une naïveté
d’État du 2 décembre 1851 met 1791, Citoyens actifs illimitée. On prononce des discours de réunion publique pour foule.
fin à cette république à demi Ce ne sont pas des plans d’action précise. […] Que réclament les
parlementaire, en restaurant le orateurs les plus applaudis ? Ils demandent d’encourager la pro-
suffrage universel. 1 électeur pour 6 habitants duction nationale, de faciliter l’épargne, de renouveler l’outillage
1814, Restauration national, d’ouvrir des marchés extérieurs, d’améliorer les rapports
Napoléon III a-t-il entre patrons et ouvriers. […] Mais ces discours ont été faits cent
enterré la démocratie fois ; ils seront répétés mille fois. […] La vérité est que ces discours
représentative ? sont absolument inutiles. Ce n’est pas du travail, ce sont des paroles
Le Second Empire, qui se ré- vaines. Le Parlement n’est guère qu’une foire aux harangues. Ce
clame de 1789 et de la souve- 1 électeur pour 300 habitants n’est pas un laboratoire de réforme.”
raineté populaire, a peu à peu Gaston Jèze, grand juriste français, professeur de droit public, cité par
1848, IIe République
évolué, d’un régime autoritaire, Octave Aubert, Le Moulin parlementaire. Plus de son que de farine, 1933.
liberticide, manipulant les élec-
tions, à un régime de plus en
plus libéral. In fine, il rétablissait 1 électeur pour 6 habitants
même un régime parlementaire, 1850 quand, avec les élections du Ce régime parlementaire a
celui d’un gouvernement res- 8 février 1871, les monar- souffert d’une instabilité récur-
ponsable appuyé sur une majo- chistes sont revenus en force rente due à l’extrême division
rité. Après les élections de 1869 1 électeur pour 12 habitants
dans l’Assemblée qui devait si- politique de la représentation.
marquées par l’essor des oppo- gner la paix avec Bismarck. Alors qu’au Royaume-Uni s’est
sitions, l’empereur, le 2 janvier 1852, Second Empire L’opposition des deux branches instauré un bipartisme qui op-
1870, a appelé à gouverner dynastiques, l’entêtement du pose pacifiquement les conser-
Émile Ollivier, le chef du Tiers- comte de Chambord (dernier vateurs et les libéraux, plus tard
Parti, un républicain rallié ; un 1 électeur pour 4 habitants représentant des Bourbons) re- les conservateurs et les travail-
sénatus-consulte constitution- 1876, IIIe République fusant de renoncer au drapeau listes qui alternent au pouvoir,
nel du 20 avril suivant établis- blanc au profit du drapeau tri- la France connaît le multipar-
sait, en 45 articles, une nouvelle colore, ont favorisé le vote, en tisme, peu propre à la stabilité
Constitution. 1875, de lois constitutionnelles ministérielle. Gambetta tout
1 électeur pour 4 habitants
On pouvait imaginer que de compromis – qui allaient ré- comme Ferry, les fondateurs de
le régime évoluerait vers une 1946, IVe République, gir la République. la IIIe République, souhaitaient
le vote des femmes
sorte de démocratie impériale, L’application de ces lois a op- pourtant voir se constituer cette
plus avancée qu’en Grande- posé la majorité, devenue ré- concurrence entre un parti pro-
Bretagne, puisque fondée sur publicaine par les élections gressiste et un parti conserva-
le suffrage universel (masculin) 1 électeur pour 2 habitants de 1876, et le président de la teur. Dans une réunion publique,
qui ne sera vraiment accordé République Mac-Mahon. La le 22 avril 1873, Gambetta es-
en Grande-Bretagne qu’en crise du 16 mai 1877, provo- père voir s’établir, « sans chocs,
Cartographie

1 électeur pour ...


Légendes

1918 (en même temps qu’aux 1 habitant quée par celui-ci, qui pousse à la sans violences, le jeu régulier de
femmes de plus de 30  ans). démission Jules Simon, entraîne ces deux grands partis qui doivent
Mais le camp des durs, pour la dissolution de la Chambre et se partager les membres d’une
contrecarrer l’évolution, a lancé C’est la Seconde de nouvelles élections. La vic- société bien réglée : le parti des
Napoléon  III dans une guerre République qui  toire des républicains qui s’en- esprits novateurs et progressistes,
contre la Prusse, par laquelle il établit le suffrage suit met fin à l’équivoque, en et le parti des esprits plus timides
devait rétablir son autorité, et universel (masculin) réduisant de fait le rôle du pré- et plus conservateurs. C’est dans
que le Second Empire
où il s’est perdu. sident et en attribuant tout le le balancement exact de ces deux
conserve et que 
la IIIe République
pouvoir au Parlement. On peut partis que peut se maintenir le
Tout se passe comme si acclimate. Le suffrage dater de cette crise du 16 Mai véritable électeur qui fait seul
le régime de démocratie devient vraiment la véritable fondation de la l’ordre dans l’État ».
représentative faisait son universel sous la IIIe République, sous la forme Ce modèle britannique que
chemin, souterrainement IVe République avec  d’un régime parlementaire. Gambetta avait en tête n’a jamais
mais sûrement ? le vote des femmes. pu être suivi. A gauche, rivali-
Ce sera la mission de la Le 16 Mai a été une saient les opportunistes (modé-
IIIe République de l’imposer dé- grande victoire du camp rés dont Jules Ferry), les radi-
finitivement, mais non sans diffi- parlementaire. Pourquoi, caux (dont Clemenceau), puis
culté. Il a fallu d’abord aux répu- dès lors, cette mauvaise les socialistes (comme Jaurès),
blicains en finir avec l’hypothèse réputation de la en attendant les communistes ;
d’une nouvelle Restauration, IIIe République ? à droite, l’influence du

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


18 / Événement

« La IIIe République a fondé le régime des libertés, il va voter ; tout se décidera sans
lui à la Chambre des députés. Il
instauré l’école gratuite, mais rien n’empêche  en résulte un défaut d’incarna-
tion, une relation abstraite entre
qu’on fustige les élus, obsédés par leur réélection » gouvernés et gouvernants, une
demande d’autorité visible.
catholicisme politique a président du Conseil ne sont
nourri la nostalgie royaliste et le pas durables. Chaque député Cela explique-t-il un
refus des lois laïques qui avaient revendique son indépendance. appel régulier à l’homme
pour but de la neutraliser. Les majorités se forment au- providentiel ?
Les par tis eux-mêmes, tour d’un homme désigné qui, En tout cas, c’est sur cette cri-
condamnés au départ par la mys- par son éloquence, conquiert tique de l’impuissance parle-
tique jacobine et rousseauiste une adhésion majoritaire aléa- mentaire que repose la popula-
qui affirme l’indivisibilité, et pro- toire. Sans doute observe-t-on rité stupéfiante d’un épouvantail
meut « la culture de l’Un » – se- en profondeur plus de conti- galonné, le général Boulanger.
lon la formule de Mona Ozouf –, nuité dans la politique française La crise boulangiste, entre 1887

KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO – KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO
ont eu du mal à se constituer ; ils que ne le suggère la valse des et 1889, est sans doute un mou-
ne deviennent légaux qu’avec la ministères, mais celle-ci dété- vement hétéroclite, composé de
Hara-kiri loi sur les associations de 1901. riore l’image de la représenta- courants contradictoires, mais
parlementaire
Ci-dessous : Grand Et, le parti socialiste mis à part tion nationale. « Depuis 1879, son succès est largement dû à la
Casino de Vichy, (qui ne voit le jour qu’en 1905), écrit en 1888 Louis de Belleval, popularité d’un général que ses
10 juillet 1940. ce ne sont pas des formations auditeur au Conseil d’État, dans partisans opposent effective-
Les parlementaires disciplinées, pas davantage les Sommes-nous en République ?, ment au régime parlementaire,
de la IIIe République, groupes parlementaires. «  Les la France a compté 14 ministères dominé par une oligarchie et sé-
harcelés par Pierre défaillances ou les à-coups de la et 78 hommes politiques qui ont paré du peuple. Le programme
Laval (à gauche, machine parlementaire en France, fait partie des diverses combinai- le plus élaboré en son sein, celui
en chapeau), votent écrit Léon Blum dans A l’échelle sons ministérielles. Elle a donc eu de Déroulède et de sa Ligue des
les pleins pouvoirs
humaine, publié en 1945, pro- à subir en neuf ans plus de chan- patriotes, est clairement celui
au maréchal Pétain,
par 570 voix ; cèdent avant tout de l’absence de gements de ministères que l’Angle- d’un régime présidentiel et plé-
80 élus refusent partis suffisamment homogènes terre en un siècle. » biscitaire. Jean Jaurès, qui n’est
l’autodestruction et disciplinés. » Ajoutez-y le morcellement po- pas encore socialiste, mais nul-
du régime, 20 Les majorités qui arrivent à litique qui interdit à l’électeur de lement boulangiste, peut écrire,
s’abstiennent. se rassembler sur le nom d’un savoir pour quel gouvernement le 18 novembre 1888, dans La

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/ 1 9

Dépêche  : «  La démocratie des néanmoins, l’immense mérite toujours impuissants. Élire un


champs et des villes est fatiguée de ce régime d’avoir su préser- député signifie trop souvent au-
de l’incohérence, de l’impuissance ver le système démocratique jourd’hui donner l’immunité par-
actuelle  ; elle voit l’anarchie et parlementaire au long de la lementaire à un escroc, un receleur,
partout. » L’impopularité de la Grande Guerre. un dangereux imbécile. » La cri-
Chambre amène certains à pré- La France connaît toutefois tique la plus claire du régime par-
voir la chute du régime. une nouvelle montée de l’anti- lementaire tel qu’il est pratiqué
parlementarisme dans les an- en France vient de l’ancien pré-
Pourtant, ce régime a nées  1930, déprimées par la sident du Conseil André Tardieu,
acclimaté la république crise économique et ébran- dans son ouvrage Le Souverain
et est sorti vainqueur de lées par l’essor des fascismes captif paru en 1936. «  Peuple
la Grande Guerre… en Europe. En France, la répu- souverain […] C’est un souverain
C’est juste. La IIIe République blique résiste, mais le Parlement captif, à qui il est interdit de se
a fondé le régime des libertés : est secoué. La journée du 6 fé- demander si le régime le satisfait,
liberté de pensée, liberté reli- Moments vrier 1934 en a été la démons- comme aussi de se prononcer
gieuse, liberté de la presse, li- d’exception tration la plus sanglante. directement sur des problèmes
berté de réunion, liberté syndi- Ci-dessous, à gauche : En 1932 – comme en 1924 – essentiels de la vie nationale. »
le référendum du
cale… Elle a instauré le régime c’est l’alliance entre radicaux et Entre les élections de 1932
21 octobre 1945 ;
de l’école pour tous, gratuite et l’Assemblée élue socialistes qui gagne les élec- et le 6 février 1934, cinq minis-
laïque. Elle a connu quelques simultanément sera tions. Mais, unis électorale- tères se sont succédé. Durée
ministères de durée respectable constituante. Les ment, socialistes et radicaux moyenne  : quatre mois. Si on
(Ferry, Waldeck-Rousseau, femmes votent ne gouvernent pas ensemble. élargit l’examen à l’ensemble
Clemenceau, Poincaré), mais désormais. A droite : Les doctrines économiques et de la IIIe République, la durée
elle n’en a pas moins subi une des chars protègent financières les opposent, et les moyenne d’un gouvernement
critique constante, de gauche le Palais-Bourbon. La divisions sont profondes entre ne dépasse pas neuf mois. Le
comme de droite – dont l’une tentative de putsch à les coalisés. La revue L’Ordre Front populaire lui-même qui,
des dernières expressions, avant Alger le 22 avril 1961 nouveau d’Arnaud Dandieu et aux élections de 1936, rem-
entraîne, sous la
1914, a été l’ouvrage du journa- de Robert Aron exprime, en fé- porte la victoire, a volé en éclats
menace d’un
liste parlementaire Robert de débarquement des vrier 1934, le rejet de la nou- deux ans plus tard, tant les dif-
Jouvenel La République des ca- velle génération intellectuelle : férentes forces de gauche qui
ROGER-VIOLLET

troupes aéroportées, la
marades, qui fustige les mœurs défense militaire des « Il n’y a plus de politique ; il n’y le composaient sont divisées
de ces élus qui n’ont qu’une mo- ministères et des a que des politiciens, 600 bavards entre, d’un côté, radicaux-so-
tivation, leur réélection. C’est, assemblées. soit inconscients, soit trop malins, cialistes défenseurs des

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20 / Événement

classes moyennes, et, de DANS LE TEXTE d’électrices et d’électeurs, décla-


l’autre, socialistes et commu- rait alors le général de Gaulle,
nistes taxés d’« ouvriérisme ». Législatives 2022 : 9 millions environ ont accepté la
Le système parlementaire est Constitution, 8 millions l’ont re-
devenu la cible de toutes les cri- le chaos ? fusée, 9 millions l’ont ignorée. Elle
tiques, et la défaite militaire de La configuration parlementaire issue des lé- n’est donc pas, à beaucoup près,
1940 nourrit une hostilité gé- gislatives de juin 2022 ne signe pas la fin de la ratifiée par la raison, ni par le sen-
nérale à la IIIe République, non Ve République qui a été imaginée en pensant que jamais timent, du peuple français. »
seulement à Vichy, mais aussi en France il ne pourrait y avoir un jour une majorité
dans les rangs de la Résistance. absolue à l’Assemblée […]. La nouvelle configuration Au-delà de ce référendum,
Le discrédit est accentué par le politique peut ouvrir sur une pratique parlementaire et comment expliquer
vote des pleins pouvoirs à Pétain opérer ainsi un retour au texte de 1958. Ce qui ne veut la fragilité du régime
le 10 juillet 1940, cette espèce pas dire “France ingouvernable”, “retour à la IVe Répu- parlementaire dans la
de hara-kiri des parlementaires. blique”, “chaos politique”. […] Évidemment, il faut que nouvelle République ?
chacun, groupe majoritaire et groupes minoritaires, ac- La durée moyenne des gou-
C’est cependant ce modèle cepte de discuter, de négocier, de construire des com- vernements a été encore plus
parlementaire honni qui promis. Tout aussi évidemment, en France, l’intériori- courte que sous la IIIe : 7 mois.
l’emporte en 1946 ? sation par tous les partis d’une culture bonapartiste où La nouveauté est le rôle exercé
La critique récurrente de la chacun est certain d’avoir raison tout seul contre les par le Parti communiste, le
IIIe République concluait à la autres ne facilite pas le passage à une pratique de la dé- plus puissant des partis et, en
demande du renforcement de libération parlementaire.” même temps, à partir de l’au-
l’exécutif, tenu en laisse par Dominique Rousseau, professeur de droit et constitutionnaliste, tomne 1947, un parti margina-
le Parlement. Mais, au sortir tribune publiée dans Libération, 1er juillet 2022. lisé volontairement en raison de
de la Résistance, dans un cli- la guerre froide, constituant une
mat révolutionnaire, ce renfor- force de nuisance constante, vo-
cement de l’exécutif, revendi- tant systématiquement contre
qué par le général de Gaulle, majoritaires  : tout le pouvoir les ministères en place. Dans
chef du Gouvernement provi- concentré dans une Assemblée ces conditions, toute majorité
soire jusqu’à janvier 1946, se unique. Cependant, leur premier de gauche était impossible.
heurtait à une tradition d’hos- projet constitutionnel a échoué, Quant à la droite, elle est dé-
tilité au pouvoir personnel, Gilets jaunes de Gaulle et les démocrates-­ chirée en 1947 par la fondation
dont le régime républicain avait  anifestation des
M chrétiens du MRP ayant fait voter du Rassemblement du peuple
fait les frais avec le bonapar- « gilets jaunes » « non » au référendum du 5 mai français, le RPF du général de
tisme et, plus récemment, avec devant l’Assemblée 1946 sur cette Constitution (par Gaulle, qui gagne haut la main
Vichy. Une seconde Chambre nationale, le 9 février 53 % des suffrages contre 47). les élections municipales de la
2019. Populisme et
était même suspecte aux yeux Le second projet du 13 octobre même année. La survie du ré-
antiparlementarisme
des constituants de gauche qui font bon ménage, suivant, qui rétablissait le bica- gime n’est possible que par la
avaient la majorité. même si, sous la mérisme, a passé, avec l’appui, coalition hybride des socialistes,
L’exemple historique de la Ve République, l’Élysée cette fois, du MRP. Mais le réfé- des modérés et des républicains
Convention s’imposait aux socia- est plus réprouvé que rendum ne lui donna qu’une ma- populaires, qu’on appelle la
listes comme aux communistes le Palais-Bourbon. jorité relative : « Sur 26 millions « troisième force ». C’est elle qui
fournit les gouvernements qui
se succèdent, mais c’est une coa-
lition minée par les divergences
politiques et économiques, d’où
résulte une nouvelle instabi-
lité gouvernementale. L’écart
est profond entre l’opinion et la
classe politique.

Sans la guerre d’Algérie,


le régime parlementaire
avait peut-être une chance
de s’installer ?
ALEXANDRA QUARINI/HANS LUCAS

De survivre, peut-être, mais la


faiblesse de sa résistance à la
crise de 1958 laisse sceptique.
Comme toutes les crises, celle
du 13 Mai, qui permet à de
Gaulle d’accéder au pouvoir, a
plusieurs causes, à commencer
par ce que le Général a appelé les

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/ 2 1

« cent trente ans d’aveuglement » restait tributaire de l’Assemblée, À SAVOIR


qui furent les années de la pré- qui pouvait le renverser par une
sence française en Algérie. motion de censure, comme ce Le 49-3 en question
Toutefois, on ne doit pas sous- fut le cas, en 1962, du gouver- L’article 49-3 de la Constitution, utilisé à quatre reprises 
estimer le mépris dans lequel nement Pompidou. Ce que de par la Première ministre Élisabeth Borne en octobre 2022,
était tombée la IVe République. Gaulle n’avait pas prévu en ins- réactualise le débat sur le « déni démocratique » 
En décembre 1953, il avait fallu tituant l’élection du président au qu’il représenterait. Ses défenseurs objectent que, dans
13 tours pour faire élire René suffrage universel, à deux tours, l’urgence (le vote du budget et du financement de la
Coty président de la République, c’est que le second tour allait Sécurité sociale), cet article permet à un gouvernement
c’est un exemple de cet enlise- construire quelque chose d’inédit minoritaire d’avancer, tout en engageant sa responsabilité,
face à une opposition hétérogène. Si une motion de censure
ment d’un régime de plus en en France, une certaine forme de
est votée (à la majorité absolue) par les oppositions, 
plus honni des Français. En bipartisme, portant en elle la pos- « le texte est rejeté et le gouvernement est renversé ».
janvier 1958 une majorité es- sibilité de l’alternance. Ce qu’il Depuis la réforme constitutionnelle de 2008, le 49-3, hors
time que les régimes des États- s’est passé en 1981 est capital. projets de lois de finances ou financement de la Sécurité
Unis, de l’Allemagne de l’Ouest La victoire de la gauche, en attes- sociale, ne peut être utilisé que sur un seul texte au cours
ou de la Grande-Bretagne tant cette possibilité, a refondé d’une même session parlementaire.
fonctionnent mieux que la concrètement, de manière dé-
IVe République. Que reproche-t- mocratique, une Ve République
on à celle-ci ? Les « changements qui cessait d’être aux mains d’un
trop fréquents de gouverne- parti dominant. Cette bipartition devant un dilemme : le risque
ment » (77 %), le multipartisme a duré jusqu’en 2017 (excepté de l’Assemblée ingouvernable
(72 %) et les « mauvaises mœurs l’élection de 2002 qui vit Jean- par son fractionnement ou le
parlementaires » (39 %). Jean- Marie Le Pen au second tour). risque d’un exécutif au pouvoir
Luc Parodi et François Platone Trois faits majeurs, en cinq ­excessif, voire abusif.
résument par deux mots l’état ans, ont bouleversé le paysage Observons que, tout au long
de l’opinion au début de 1958, politique. En 2017, l’effondre- de son existence et de ses re-
dans le numéro de la Revue fran- ment des deux grands partis de naissances, le modèle de la dé-
çaise de science politique consacré gouvernement qui, avec l’élec- mocratie représentative et par-
à la Ve République : « désarroi et tion d’Emmanuel Macron, a mis lementaire a souffert d’une
démoralisation ». en place de manière sans précé- impopularité, d’intensité va-
Le résultat du 13 Mai a été le dent un hypercentre avec ma- riable, mais continue. Faut-il
succès massif du référendum jorité absolue. Deuxième fait, y voir l’exigence d’une démo-
d’octobre 1958 sur la Constitu­ cinq ans plus tard : la réélection cratie directe, pourtant impra-
tion de la Ve République : 83 % d’Emmanuel Macron, privé, ticable ? La nostalgie inavouée
de « oui », cela tranche avec le cette fois, de majorité absolue. de la monarchie ? Une tendance
référendum de 1946. La de- Troisième fait  : l’excroissance profonde au bonapartisme  ?
mande d’autorité, le prestige du de l’abstention. La victoire et Ou la résultante des insurmon-
Général, la tragédie qui se joue le gouvernement du centre ont tables contradictions entre la de-
en Algérie, ont provoqué ce re- eu pour effet la montée aux ex- mande d’autorité et la propen-
tournement de la tradition ré- trêmes et réduit la possibilité de sion au régicide ?
publicaine, qui créait un pouvoir l’alternance. En tout cas, la démocratie re-
exécutif séparé de l’Assemblée L’absence de majorité absolue présentative et parlementaire,
avec des pouvoirs sans précé- depuis les législatives de 2022 issue de la philosophie des
dent. Ce régime, amendé par la remet en question la hiérarchie Lumières, a été ébranlée par
loi de 1962 instaurant l’élection des pouvoirs, réactive le rôle les circonstances –  depuis les
du président, chef de l’exécutif, de l’Assemblée, qui cesse d’être guerres révolutionnaires jusqu’à
au suffrage universel direct, a une simple chambre d’enregis- la guerre d’indépendance algé-
changé en profondeur le système trement. Mais les habitudes et rienne, en passant par l’invasion
représentatif antérieur. Il répon- les postures de la radicalité, qui de 1940 – et n’a réussi à s’impo-
dait aux vœux de stabilité, d’au- remontent loin dans notre his- ser qu’épisodiquement. Depuis
torité et d’incarnation du pouvoir toire, avivent les intransigeances 1792, elle n’a additionné ap-
qui s’étaient exprimés depuis si et les divisions. Les Français proximativement que 95 ans de
longtemps en France dans une ne cessent ainsi d’être placés durée, tandis que les régimes
grande partie de l’opinion. d’exécutif prédominant, bona-

Quelle place pour


« L’absence de majorité absolue partiste, monarchiste, pétainiste
puis gaulliste, comptent à ce jour
le Parlement dans depuis les législatives de 2022 134 ans d’existence. Faut-il s’y ré-
ce nouveau régime ? signer ? Ou œuvrer à un rééquili-
Mi-présidentiel, mi-parlemen- remet en question la hiérarchie brage des pouvoirs ? Et par quels
taire, si le nouveau régime était
fondé sur la puissance de l’exé-
des pouvoirs, réactive le rôle de moyens ? La question constitu-
tionnelle reste à l’ordre du jour. n
cutif, le gouvernement, lui, l’Assemblée » (Propos recueillis par L’Histoire.)

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


22 / Actualité

Indonésie : arrêter le massacre


David Van Reybrouck nous fait redécouvrir la violence du colonialisme
« éthique » et de la guerre d’indépendance en Indonésie.
Par Romain Bertrand*
L A HAYE, INSTITUT NÉERL ANDAIS D’HISTOIRE MILITAIRE, NIMH 196907

R
Tuerie  evolusi : le mot claque au chevrotantes de ceux qui se sou- main des territoires d’Insulinde
Indonésiens tués par vent comme un éten- viennent de leur enfance ou des par la couronne des Pays-Bas, en
l’armée néerlandaise dard, puisque c’est « sous paroles de leurs parents, le lec- 1816, passé l’interlude de l’occu-
en janvier 1949. le drapeau de la révolu- teur suit l’auteur dans une en- pation française puis anglaise,
tion  » («  dibawah bendera quête qui tient du dessillement. ne se fait pas non plus sans vio-
Revolusi ») que Sukarno, dans les Tout commence au sor- lences : la guerre de Java (1825-
années 1930, écrit ses articles tir du xvie siècle avec les pre- 1830), qui signe la fin de l’indé-
anticoloniaux –  et anticapita- miers contacts entre Hollandais pendance réelle des royautés
listes. L’art et la méthode qui ont et Javanais, puis l’implanta- locales, ravage les campagnes et
fait le succès de Congo de David tion saccadée de la Compagnie se solde, famines comprises, par
Van Reybrouck ordonnent le ré- néerlandaise des Indes orien- près de 200 000 morts côté java-
cit enlevé de l’occupation colo- tales  (VOC) dans l’archipel, nais, famines comprises, et 8 000
niale, puis de la «  décolonisa- entre négociations torves avec côté néerlandais. La perfide ar-
tion » de l’Indonésie. De Jakarta les sultans et massacres des po- restation du prince Dipanegara
à Macassar, au son des voix pulations locales. La reprise en –  appréhendé à l’occasion de

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 2 3

pourparlers de paix – résonne ces derniers ne déposeront les À LIRE


encore, dans les consciences armes qu’en 1962. Toute la
indonésiennes, comme le ca- grammaire des débats sur la na-
rillon de la fin tragique d’un ture de l’État et du pacte social
monde. Elle est suivie, à par- indonésiens se donne ainsi déjà
tir de 1830, de la mise en place à voir au plus fort de la lutte anti-
d’un « système des cultures obli- coloniale. Mais si les maquis, te-
gatoires » (« Cultuurstelsel ») di- nus par les « militants de la jeu-
rectement inspiré de l’écono- nesse » (« pemuda »), bruissent
mie esclavagiste instituée par les SUKARNO d’aspirations contradictoires, ils
Néerlandais au Suriname. vibrent à l’unisson d’une même
demande radicale d’égalité. La
« Opération de police » malam besar » (le « grand mar- Revolusi de 1945-1949 n’est pas
Les pertes humaines sont telles, ché nocturne »). C’est là, dans le seulement politique, mais aussi
parmi la petite paysannerie ja- constat de cette irréductible cé- sociale. Turnowo, qui se jette D. van Reybrouck,
vanaise, que les libéraux s’en cité du colonisateur, de son in- à 24 ans dans la bataille, le dit Revolusi. L’Indonésie
émeuvent au Parlement : c’est la capacité crasse à se reconnaître sans détour  : «  Nous voulions et la naissance du
naissance, dans les années 1850, responsable et coupable de ses être libres. De tout ! » Les cartes monde moderne,
de l’antienne d’un colonialisme exactions, que prend corps le des hiérarchies sont rebattues : Arles, Actes sud,
« éthique », mis en application à propos politique de l’ouvrage. la petite et la haute noblesses, 2022.
compter de 1901 sous la forme Car de la proclamation unilaté- accusées d’avoir collaboré avec
d’un programme minimaliste rale de l’indépendance indoné- le colonisateur, sont écartées
d’aide sanitaire et éducative. Le sienne par Sukarno, le 17 août du pouvoir. Seuls les aristo-
« souci du bien-être indigène » 1945, jusqu’à sa ratification crates qui prennent le parti de
ne met cependant pas un terme internationale à l’issue de la Sukarno, comme le sultan de
aux guerres coloniales : à Aceh conférence de la Table-ronde à Jogjakarta, tirent leur épingle
(Sumatra Nord) comme à Bali, La Haye, à l’automne 1949, la du jeu : les autres sont soit phy-
la mitraille de l’Armée royale guerre fait rage en Indonésie siquement éliminés, soit ré-
des Indes (la KNIL) continue à – mais une guerre qui reste qua- duits à l’impuissance. Le legs de DATES CLÉS
faucher les insurgés. Dans les lifiée d’« opérations de police » : Sukarno est quant à lui frappé 1816
années  1920 et 1930, toutes du sceau de l’ambivalence  : La couronne des  
les tentatives d’ouverture du
système politique colonial
La « Revolusi »   inventeur d’un «  non-aligne-
ment » qui bouleverse la scène
Pays-Bas reprend en
main l’Insulinde.
achoppent, non seulement sur de 1945-1949 n’est internationale au mitan des an- 1825-1830
une vision raciste et paterna- nées 1950, il l’est aussi, quelques
liste de l’indigène « à éduquer », pas seulement années plus tard, d’une « démo-
La guerre de Java  
fait 200 000 morts
mais aussi sur la peur panique
d’une insurrection communiste.
politique mais cratie guidée » qui réduit les op-
positions au silence.
côté javanais et 8 000
côté néerlandais.
Sukarno, Mohammad Hatta, aussi sociale La force et la beauté de 1901
Sutan Sjahrir, Tan Malaka  : Revolusi résident dans la façon Mise en place d’une
tous les grands dirigeants du des opérations très militarisées, dont David Van Reybrouck or- « politique coloniale
mouvement anticolonial (le qui impliquent le déploiement chestre, de main de maître, éthique » censée
Pergerakan) sont traqués par le de la quasi-totalité des forces le récit polyphonique de cette accroître le « bien-
service de renseignement poli- navales néerlandaises et coûtent histoire et de ses mémoires. être indigène ».
tique et finissent en prison ou la vie à plus de 5 000 soldats, Émaillé d’extraits d’entretiens, Années
en exil – jusqu’à ce qu’en 1942, dont une majorité de conscrits. menés ici avec la descendante 1920-1930
les Japonais les en tirent pour L’ampleur des pertes indoné- d’un planteur hollandais, là Répression féroce  
les associer à leur gestion (non siennes, qui s’élèvent à plus de avec la fille d’un « combattant du mouvement
moins violente que celle des 97 000  morts, civils compris, pour la liberté » javanais, l’ou- anticolonial.
Néerlandais) de l’archipel. montre l’effarant degré de dé- vrage donne à comprendre 1945-1949
Histoire de la violence, donc, vastation atteint par le conflit. la puissance d’évocation d’un La guerre
que cette synthèse de David Van Une autre lutte, non moins événement qui, à l’instar de la d’indépendance fait
Reybrouck. Une histoire certes cruciale, a lieu durant cette « ré- Révolution française, n’en fi- 97 000 morts côté
connue, mais tue, et parfois en- volution physique » : celle qui, nit pas de se produire – et dont javanais et 5 000  
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO

core niée, aux Pays-Bas par l’ex- dans les maquis anticoloniaux, les promesses non-tenues at- côté néerlandais.  
Elle se double, au
trême droite et les nostalgiques oppose les partisans de la répu- tisent toujours, en Indonésie, les
sein des maquis,
du « temps béni des colonies » : blique pluriconfessionnelle de braises de la colère des laissés- d’une lutte entre
ce doucereux «  tempo dulu  » Sukarno aux tenants d’un État pour-compte de la croissance. n tenants d’un État
(« temps jadis ») célébré chaque islamique « avec la charia pour pluriconfessionnel  
année à La Haye, depuis 1959, Constitution ». Rangés derrière * Directeur de recherches et partisans d’un  
par les descendants des plan- Kartosuwiryo, le dirigeant du au Centre de recherches État islamique.
teurs des Indes durant le « Pasar mouvement du Darul Islam, internationales

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


24 / Actualité

Festin au Néolithique :
la longue histoire de l’alcool
Et si la production d’alcool était aux origines de l’agriculture ?
Une hypothèse stimulante qui vient bouleverser la vision
traditionnelle du processus de domestication des plantes.
Entretien avec Catherine Perlès*

Egtved Blé, orge,


3000 avoine, fève
7000 Jihau
Blé, orge, Breuvage à fermentation contrôlée
avoine, fève Vigne
10000 à 6000 Orge Millet, orge,
Blé, orge 8000 bulbe de lys,
Genó Orge, blé igname
1100-1000 8500
Raisin 5400 Hajji Firuz Tepe
Thèbes Premier vin résiné Millet
1600-1000 Myrtos 9000
2200 Godin Tepe
11000 Caverne de Raqefet 3500 Orge, blé Riz
Production de bière fermentée Babylone Shahr-e-Sokhteh Orge, 8000
3000 3000 éleusine
Nekhen Orge, blé,
3150 palmier-dattier Riz, millet, taro
Orge, blé
Riz,
1500
haricot mungo

Palmier Sorgho
Sorgho, mil, 8000 Taro, haricot, OCÉAN PACIFIQUE
à huile igname
riz africain 4000

Équateur Teff, doura,


éleusine Taro, igname,
Igname palmier sagou Taro
7000
Banane OCÉAN INDIEN
plantain

Tropique
du Capricorne

Bassin brassicole ou Preuves archéologiques


zone d’expérimentation de fabrication d’alcool
des boissons fermentées De 11000 à 10000 av. n. è.
(de 30000 av. n. è. au début De 7000 à 6000 av. n. è.
de notre ère)
De 6000 à 3000 av. n. è.
Plante dominante utilisée
pour la fabrication d’alcool De 3000 à 2000 av. n. è.
Foyer de domestication De 2000 à 1000 av. n. è.
des plantes De 1000 av. n. è. à 600 de n. è.
3000 Date de domestication
(années avant notre ère)

L’HISTOIRE / N°503 /JANVIER 2023


/ 2 5

L
À LIRE a plus ancienne trace de
production d’alcool – de la
Cette carte est tirée de l’Atlas
bière  – a été retrouvée
historique de la Terre qui retrace
l’histoire de la planète, depuis
dans la caverne de Raqefet,
le Big Bang, en 300 cartes sous au sud de Haïfa (Israël). Daté de
la direction de Christian Grataloup. 11000 avant notre ère, le site est
Atlas historique de la Terre une sépulture des Natoufiens,
et de son usage par les humains, l’un des plus anciens groupes de
Les Arènes-L’Histoire-Sciences- chasseurs-cueilleurs semi-­
et-Avenir- La Recherche, 2022. sédentaires. Outre la bière,
d’autres boissons alcoolisées ont
été développées tôt à travers le
monde : les laits fermentés et les
hydromels, et surtout les vins. La
domestication de la vigne serait
intervenue entre 10000 et
5000 avant notre ère.

Une fonction rituelle


Selon certaines hypothèses,
la production d’alcool aurait
même été le moteur premier de
la domestication des céréales,
que l’on interprète traditionnel-
lement comme un phénomène
économique – une solution à la
raréfaction des ressources ali-
mentaires provoquée par un
changement climatique. En réa-
lité, la naissance de l’agriculture
OCÉAN ATLANTIQUE est aussi liée à la sphère du reli-
gieux et du social. Les premières
Agave Tropique du Cancer espèces domestiques étaient non
Maïs Maïs, haricot
7000
2000 L’alcool serait le
premier produit
Manioc,
issu de la culture
patate douce des céréales
Alcool distillé Maïs, quinoa,
(spiritueux) pomme de terre, rentables sur le plan alimentaire
Période haricot de Lima
actuelle Manioc car plus dispendieuses en temps
Cerro Baúl
600 de n. è.
6000 de travail. De fait, elles consti-
Age du fer Pomme de terre tuaient plutôt des éléments de
2000
prestige dans les échanges com-
pétitifs et dans les rituels. Ainsi
Age du les premières céréales ont-elles
bronze pu servir à produire de l’alcool,
6 méthodes qui avait partie liée avec le sacré.
de brassage
Pomme de terre, L’alcool permettait de communi-
pseudo-caroubier
VINS LAITS
HYDROMELS FERMENTÉS
Néolithique quer avec les ancêtres ou avec les
BIÈRES
dieux, et de renforcer la commu-
Différenciation en 4 types de boissons fermentées
nauté des vivants lors des céré-
Céréales sauvages, Baies, fruits, Miel Lait animal
monies rituelles. L’alcool serait
racines, tubercules,
fruits amylacés,
sèves,
exsudats
sauvage (chèvre, brebis, Paléolithique
vache, jument, ainsi le premier produit issu de
fèves, graines sucrés chamelle...)
la culture des céréales. n
Boissons fermentées hybrides
(Propos recueillis
par François Mathou.)

* Professeure émérite à
l’université Paris-Nanterre

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


26 / Actualité

Vietnam-États-Unis
1973, la paix à quel prix ?
Il y a cinquante ans, le 27 janvier 1973, étaient signés
les accords de Paris sur la paix au Vietnam. Alors que les
États-Unis ont déclenché un déluge de feu.
Par Antoine Coppolani*

A
près vingt ans de avaient désormais les mains forces communistes ravitaillées
guerre, les accords de plus libres au Vietnam. En 1972, par le Nord, autant de foyers
Paris sur la paix au les Vietnamiens lancèrent une d’insurrections possibles.
Vietnam furent signés grande offensive de printemps Lê Dúc Tho arriva en posi-
le 27 janvier 1973, entre la Les sourires… contre le Sud. De leur côté, les tion de force à Paris pour ren-
République démocratique du  enry Kissinger (à
H
Américains avaient dû faire des contrer Kissinger le 30 avril
droite), Lê Dúc Tho
Vietnam (Nord-Vietnam com- (au centre) et Xuân
concessions et renoncé à leur 1972, adoptant un ton martial.
muniste avec Hanoï comme ca- Thuy (à gauche) exigence d’un retrait mutuel Il exigeait que les Américains
pitale), la République du se serrent la main de leurs troupes et de celles des cessent leurs opérations sur le
Vietnam de Saigon (Sud- lors de la signature communistes du Sud-Vietnam. Nord-Vietnam et qu’ils fixent
Vietnam soutenu par les États- des accords de Paris. Ce serait un retrait unilatéral de une date butoir pour le départ
Unis), le gouvernement provi- leur part qui interviendrait. de leurs troupes du Sud. Dès
soire du Vietnam (les opposants le lendemain, le 1er mai, la vic-
communistes du Sud, ou Viêt- toire communiste à Quang Tri
cong) et les États-Unis. Le prix renforça son avantage. Dès lors,
Nobel de la Paix fut décerné à Lê la rencontre du 2 mai entre
Dúc Tho, le négociateur nord- Kissinger, Tho et le ministre des
vietnamien (qui le refusa) et à Affaires étrangères du Nord-
Henry Kissinger, son homo- Vietnam Xuân Thuy tourna au
logue américain (qui l’accepta). dialogue de sourds. Puisque
les Américains n’avaient pas de
Un ton martial nouvelles propositions, il n’y
Le parcours pour en arriver là avait rien à discuter. Kissinger
fut long. A l’été 1969, l’admi- avait ouvert les débats en décla-
nistration de Richard Nixon rant qu’il ne pourrait négocier
avait entamé des négociations « avec un revolver sur la tempe ».
secrètes avec le Nord-Vietnam. Les débats furent ajournés.
Elles étaient restées stériles Les États-Unis déclenchèrent
jusqu’en 1972, année où Nixon alors une contre-offensive mi-
et Kissinger déplacèrent la fo- litaire le 10 mai. L’opération
cale du conflit en se rendant en Linebacker dura jusqu’au
Chine et en URSS. Avec l’avè- 22 octobre : plus de 9 000 mis-
nement de la diplomatie trian- sions aériennes larguèrent
gulaire (Washington, Moscou, 17 876 bombes, soit approxima-
Pékin) et l’entrée du monde Là apparaissait une caracté- tivement 150 000 tonnes d’ex-
dans la détente, les États-Unis ristique majeure des futurs ac- plosifs, sur le Nord-Vietnam.
cords de Paris. Le Sud-Vietnam Kissinger qualifie dans ses
BETTMANN/GETT Y IMAGES

Kissinger avait ouvert les continuerait d’exister après le Mémoires ces décisions comme
départ des Américains, mais sa « l’une des plus belles heures de la
débats en déclarant qu’il souveraineté serait limitée par présidence Nixon ». Le président
ne pourrait négocier « avec une structure dite en « peau de
léopard ». Des zones entières de-
réussit là l’un des « coups d’au-
dace » (bold strokes) dont il se
un revolver sur la tempe » meureraient sous contrôle des glorifiait.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 2 7

Au fil de l’été 1972, les pertes recours aux B-52 sur Hanoï et
du Nord-Vietnam et de ses al- Haiphong. L’opération, bapti-
liés du Viêtcong étaient gigan- sée Linebacker II, devait anni-
tesques. Lê Dúc Tho recon- hiler la volonté de combattre
nut très vite avoir été pris de du Nord et démontrer au Sud
court par la réponse militaire que les États-Unis étaient ré-
des Américains. Washington solus à frapper très sévère-
comme Hanoï considérèrent ment le Nord en cas de non-
que la diplomatie était la so- respect des clauses de l’accord
lution pour sortir du conflit de paix. Du 18 au 29 ­décembre
dans les meilleures condi- 1972, avec une pause le 25,
tions. Les Américains sollici- les « bombardements de Noël »,
tèrent la reprise des pourpar- comme ils furent appelés par
lers. Kissinger rencontra Lê la presse, se traduisirent par
Dúc Tho à trois reprises, entre le largage d’approximative-
le 19 juillet et le 14 août 1972. ment 15 000 tonnes de bombes
Le Nord-Vietnamien n’exigeait par les B-52 et de 5 000 tonnes
même plus l’arrêt des bombar- supplément aires par les
dements américains ni une date chasseurs-bombardiers.
butoir pour le départ des forces Lê Duan, le secrétaire gé-
américaines. néral du Parti communiste
vietnamien, reconnut que
Pilonner pour négocier Linebacker  II était parvenu à
C’est dans ce contexte que, le détruire les fondements écono-
8 octobre 1972, un premier miques de son pays. Le 26 dé-
accord fut conclu. Pour la pre- cembre 1972, tout en condam-
mière fois, Lê Dúc Tho dévoila nant ces «  bombardements
un projet de paix complet com- d’extermination  », les Nord-
portant d’importantes conces- Vietnamiens contactèrent les … après les la décision du Congrès de limi-
sions. Hanoï ne demandait ni la Américains pour une reprise bombes ter le pouvoir du président d’en-
déposition du président du Sud- des négociations. Les pourpar- En décembre 1972, gager la guerre (War Powers
Vietnam Nguyên Van Thiêu, ni lers furent organisés le 8 jan- un enfant parmi les Resolution, novembre 1973) ;
décombres après la
un gouvernement de coalition, vier 1973 et débouchèrent sur destruction de son
et la destitution et démission
ni même un droit de veto sur la signature des accords de quartier à Hanoï par du président Nixon en 1974,
la composition du gouverne- Paris, le 27 janvier. Retrait des les B-52 américains. lors de l’affaire du Watergate.
ment de transition au Sud. En troupes américaines  ; retour Convaincu que le nouveau pré-
échange, le Nord-Vietnam sou- des prisonniers de guerre ; ces- sident Ford n’interviendrait
haitait la constitution d’une sez-le-feu en l’état au Sud ; ar- pas, Lê Dúc Tho supervisa per-
structure administrative pour rêt des bombardements du Laos sonnellement, en 1975, l’of-
superviser l’application de l’ac- et du Cambodge (théorique- fensive finale, dite « offensive
cord après le cessez-le-feu et ment neutres pendant la guerre Hô Chi Minh  », qui aboutit à
refusait de retirer ses propres vietnamo-américaine, mais sur la chute de Saigon, le 30 avril,
troupes du Sud. Durant le mois lesquels le conflit s’étendait) : et du gouvernement sud-­
d’octobre 1972, Nixon avait tels en étaient les traits princi- vietnamien. A Phnom Penh,
maintenu les bombardements paux – peu différents de ce qui les Khmers rouges l’avaient de-
et eut du mal à faire accepter avait été négocié. Les États-Unis vancé en s’emparant de la ville,
l’accord à Thiêu. firent une concession majeure : le 17 avril 1975. Et en décembre
Les nouvelles négociations Hanoï pouvait maintenir ses le Laos tombait aux mains des
aboutirent à une impasse en près de 100 000 soldats, pos- communistes du Pathet Lao.
décembre. Parmi les problèmes tés dans le Sud. Hélas, à peine La paix négociée en 1973
soulevés par les revendications signés, les accords furent vio- était bel et bien une paix factice.
ROGER PIC/ADOC-PHOTOS ; © ADAGP, PARIS 2022

du Sud se posait la question lés par les deux parties, no- Le retrait des États-Unis et la
de la zone démilitarisée et de tamment sur le terrain du cessation des bombardements
la ligne de démarcation. Le Sud-Vietnam. Et les bombarde- auraient pu laisser espérer un
Sud avait exigé le retrait des ments américains redoublèrent soulagement pour les popula-
troupes du Nord de son terri- d’intensité sur le Cambodge. tions. Mais pour leurs anciens
toire et souhaitait que la ligne Le Nord-Vietnam n’avait ja- alliés vietnamiens, et encore
soit inviolable. mais exclu la possibilité de plus cambodgiens, s’ouvrit de
Le 14 décembre 1972, prendre le Sud par la force, nouveau la porte des enfers. n
Nixon ordonna la reprise des malgré les accords signés en
bombardements au nord du 1973. Hanoï suivait de près la * Professeur à l’université
20 e  parallèle et, surtout, le politique américaine, surtout de Montpellier

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


28 / Actualité

Pessac 2022, palmarès


Gros plans sur les femmes et l’enfer totalitaire pour cette
32e édition du Festival international du film d’histoire de Pessac.

COMPÉTITION FICTION

À VOIR
ÉGALEMENT

Nos frangins
de Rachid
Bouchareb,
en salle

Godland
d’Hlynur
Palmason, en salle
le 21 décembre 2022

Tirailleurs
Mathieu
Vadepied, en salle Metronom d’Alexandru Belc Le Retour des hirondellesde Li Ruijun
le 4 janvier 2023  rix du jury professionnel
P Prix Danielle-Le Roy du jury étudiant/Prix du public
parrainé par L’Histoire
Interdit aux

A
chiens et
aux Italiens lexandru Belc a 40 ans pas encore la guerre des récits, jusqu’au sein des familles.
et il a réalisé son pre- en plein affrontement entre Construit sur la base d’un pa-
d’Alain Ughetto,
en salle le 25 janvier mier film de fiction, blocs occidental et soviétique. tient travail en archives, il est
2023 Metronom (en salle le L’intrigue du film se déploie au- impeccable sur le plan histo-
4 janvier 2023). Prix de la mise tour de la discrète et résolue ly- rique, autant que magistral sur
La Conférence en scène dans la section «  Un céenne Ana (formidable Mara le plan cinématographique.
de Matti certain regard » à Cannes en mai Bugarin), qui connaît, avec le
Geschonneck, en dernier, il a de nouveau été cou- jeune Sorin, sa première his- Une puissance poétique
salle en avril 2023
ronné le 20 novembre à toire d’amour. Avec leurs amis, Un autre long métrage s’est
Pessac (Gironde) avec le prix de ils écoutent « Metronom » tout dinstingué dans cette sélection
STRADA FILM/MIDRALGAR/PYRAMIDE DISTRIBUTION – QIZI FILMS LIMITED

la meilleure fiction. en fumant et en dansant sur les de très bon niveau : Le Retour
Dans la Roumanie des an- tubes américains… au nez et à la des hirondelles de Li Ruijun
nées 1970, « Metronom » était barbe des autorités. Des échap- (8 février 2023). Le réalisateur
une émission diffusée clandesti- pées d’un soir vers la liberté. chinois réussit un beau doublé
nement par Radio Free Europe. Mais l’ombre de la police secrète en décrochant à la fois le prix
Cette station financée par les de Ceausescu, la Securitate, se du jury étudiant et le prix du pu-
États-Unis émettait depuis l’Al- rapproche, et la broyeuse to- blic. Si Li Ruijun est de la même
lemagne de l’Ouest à destina- talitaire finit bientôt par les génération qu’Alexandru Belc,
tion du jeune public d’Europe rattraper. il a déjà signé six films. Dans
de l’Est. Une arme radiopho- Le film est parcouru d’une ten- ce nouveau récit, il s’intéresse
nique dans ce qu’on n’appelait sion implacable. Il met au jour, à deux êtres seuls, méprisés par
sans violence physique mani- leurs familles. Ces deux dam-
feste comme l’a souligné le jury, nés, un homme, une femme, ap-
Le jury a exprimé son soutien la terreur quotidienne de la vie prennent à s’aimer. Ils cultivent
au cinéaste iranien Jafar Panahi sous une dictature, les rouages
de la soumission, le poison de la
leur relation comme ils cultivent
la terre, avec un soin de chaque
emprisonné dans son pays peur et du soupçon qui s’infiltre instant. Les jurys ont salué la

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 2 9

puissance poétique du film, en COMPÉTITION DOCUMENTAIRES INÉDITS


même temps que l’éclairage
subtil et inédit qu’il propose sur
les mutations profondes de la
Chine des années 1990 : cam-
pagne chinoise agonisante et
communauté paysanne en voie
d’extinction. Li Riujun décrit un
monde ancestral, fragile, qui
s’éteint face à l’ogre capitaliste.

Artiste dissident
L’absence de liberté, la façon
dont le totalitarisme dresse les
esprits et les corps… autant
de thématiques qui sont égale- Le Dieu de la mafia  Le Nazisme, Moissons
ment au centre de Chili, 1976 d’Anne Véron une aventure sanglantes. 1933, la
de Manuela Martelli (22 mars Prix du Jury professionnel autrichienne  famine en Ukraine 
2023), portrait marquant d’une de Barbara Necek de Guillaume Ribot
Prix du Public, Prix Bernard-Landrier
mère de famille qui s’écarte
parrainé par L’Histoire du Jury lycéen
d’une vie rangée pour soutenir
la résistance à Pinochet. Jusqu’à
la remise des prix lorsque le

N
jury a tenu à exprimer son sou- ous avons vu la vio- civiles et les totalitarismes, c’est- CATÉGORIE
tien au cinéaste iranien Jafar lence. Parfois assaillis à-dire, en fin de compte, la mort PANORAMA DU
Panahi, dont le brillant Aucun par une déflagration de masse. Cela ne signifie pas DOCUMENTAIRE
ours (en salles) figurait aussi en d’images, comme dans que les réalisateurs sont d’hu- Alfred et 
compétition. L’artiste dissident La Liberté nous aime encore de meur tragique. Tragique, c’est Lucie Dreyfus,
purge depuis le mois de juillet Sarah Franco-Ferrer qui montre, le xxe siècle qui l’est. je t’embrasse
une peine de six ans de prison depuis la Shoah jusqu’à l’inter- Le jury a désigné Le Dieu de la comme 
dans son pays. vention américaine en Irak, mafia d’Anne Véron, à propos je t’aime
Autre trame de cette program- comment les soldats sont des relations troubles entre la
de Delphine
mation, la difficile émancipa- confrontés à la destruction de mafia et l’Église italienne. Nous Morel
tion des femmes, en particulier l’homme. Parfois frustrés par la avons d’abord été convaincus Prix du Jury de
au xixe siècle. Les personnages rareté des images, comme dans par le sujet, bien connu mais la Ville de Pessac
féminins d’Emily de Frances Moissons sanglantes. 1933, la fa- traité ici sous un angle inédit.
O’Connor (2023), inspiré de mine en Ukraine de Guillaume En effet, le film repose à la fois
la vie des sœurs Brontë, de Ribot, qui retrace l’Holodomor à sur des images d’archives boule-
Corsage, variation libre et auda- travers les yeux du journaliste versantes et sur une enquête de
cieuse autour de la légende de gallois Gareth Jones. D’autres terrain très fouillée. Sa réflexion
CATÉGORIE
Sissi, par l’Autrichienne Marie fois encore, touchés par les historique et sociologique est ali- DOCUMENTAIRE
Kreutzer (cf. p. 94), ou encore images de l’exil, comme dans mentée par une grande diversité D’HISTOIRE
de La Femme de Tchaïkovski Léon Trotsky, un homme à abattre de témoignages, avec plusieurs DU CINÉMA
du Russe Kirill Serebrennikov de Marie Brunet-Debaines et niveaux d’analyse (État, juges,
Douglas Sirk,
(15 février 2023) ont en com- Elin Kirschfink, où l’on voit com- journalistes, acteurs locaux) et
THEMATICS PROD – BUNDESARCHIV-BILDARCHIV – LES FILMS DU POISSON

Hope as 
mun de se heurter, avec fra- ment Staline a refermé le piège une sensibilité particulière au
in Despair
cas et désespoir, au mur des mortel sur son rival grâce aux sort des humbles, un prêtre hé-
de Roman
conventions. Quant au film menées d’un jeune communiste roïque ou une jeune fille qui se Hüben
Annie Colère de Blandine Lenoir, espagnol, Ramón Mercader. suicide. Enfin, le film aborde Prix du Jury
il a offert une ouverture émou- Des actualités aux films de des thèmes fondamentaux pour professionnel
vante  : comment ne pas être propagande, des archives aux notre société : la violence, l’injus-
touché par cette ouvrière coura- témoignages, nous avons tra- tice, la lâcheté ou la résistance, la Naissance
geuse et entêtée (Laure Calamy) versé le chaos  : Le Nazisme, soumission ou le courage. d’un héros
qui, en 1974, se révèle en mili- une aventure autrichienne de Tous ces documentaires noir au
tant activement pour le droit à Barbara Necek, Israël, merci sont le reflet des traumatismes cinéma,
l’avortement  ? Une évocation Moscou de Philippe Saada, contemporains, mais aussi des Sweet
incarnée et rigoureuse du com- Vietnam, une guerre civile de fantômes qui continuent de han- Sweetback 
bat du Mlac et des pionnières du Bernard George. Sur les onze ter nos consciences. n de Catherine
féminisme. n documentaires en compétition, Ivan Jablonka Bernstein
et Martine
Julien Rousset dix portaient sur le xxe siècle, Historien et président du Delumeau
Journaliste et membre du jury tout particulièrement les jury professionnel catégorie Prix du
professionnel catégorie fiction conflits mondiaux, les guerres documentaires jury Caméo

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


30 / Actualité

Comment Pépin le Bref


est devenu roi des Francs
Découvertes au xvie siècle, les Annales regni Francorum constituent la
source narrative principale des règnes de Pépin le Bref et de Charlemagne.
Les Belles Lettres en livrent une traduction française raisonnée.
Par Laurent Theis*

P
our que le transfert de la À LIRE
royauté franque, opéré
par Pépin le Bref à son
profit, soit un coup
d’État, il n’a manqué que deux
choses : que ce fût un coup, qu’il
y eût un État. C’est pourtant
ainsi que bien des livres d’his-
toire, et des meilleurs, quali-
fient l’élévation du maire du pa-
lais à la royauté. Il s’agit là
d’une commodité didactique.
En effet, 751 a peu à voir avec le
coup d’État de Louis Napoléon
Bonaparte de 1851, d’abord M. Sot, C. Veyrard-
parce que la force violente n’en Cosme (édition,
traduction et
fut pas l’instrument, ensuite
annotation),
que le pape s’en mêla. Faut-il Annales du royaume
rappeler les circonstances ? des Francs,
Une dynastie mérovingienne Les Belles Lettres,
réputée à bout de souff le « Classiques de
dont le dernier représentant, l’histoire au Moyen

ARCHIVES DE L’ABBAYE DE L A TRÈS-SAINTE-TRINITÉ DE CAVA DE’ TIRRENI ; ROGER-VIOLLET


Childéric III, a été intronisé en Age », 2 vol., 2022.
743 après une vacance de six
ans. La montée en puissance Sacré L e roi des Francs Pépin, représenté dans le Codex des lois lombardes,
des Pippinides, qui tiennent la daté du xie siècle.
mairie du palais depuis trois gé-
nérations, et par le seul Pépin
Notes
depuis 747. La concurrence pos- 1. Il s’agit de la Clausula approuvant l’opération médi- fut renouvelée et confirmée
sible des deux frères de ce der- de unctione Pippini. tée par son protecteur. L’appui en juillet 754 par le sacre à
nier, Carloman l’aîné et Griffon 2. L’onction de 751 d’une Église en faveur de la- Saint-Denis des mains du
le puîné. Le pape Zacharie à la est rapportée à 750, quelle les gestes ont été multi- pape Étienne II, suivi de celui
l’année commençant
recherche d’une protection mi- alors à Pâques.
pliés. L’avis favorable du gros de des enfants royaux Charles et
litaire contre la pression des A moins d’une erreur l’aristocratie franque. Une pro- Carloman, assortie d’une bé-
Lombards et, en conséquence, peu vraisemblable. pagande intense. Enfin, le jeu de nédiction de la reine Bertrade
forces profondes qui, pour l’es- et conclue, si l’on en croit une
sentiel, nous échappent. source discutée1, par une in-
Cette nouvelle édition permet Voilà qui conduisit, sitôt après jonction pontificale aux Francs
la déposition de Childéric, à à ne plus jamais choisir un roi
d’entrer dans le détail du l’élection par une assemblée en dehors de la lignée de Pépin.
processus de légitimation de et à l’onction de Pépin par l’ar-
chevêque Boniface à Soissons,
Cet aperçu n’est guère plus
court que ce qu’en disent
la nouvelle dynastie royale en mars  751. Cette dernière les sources du viiie siècle, au

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 3 1

nombre de deux principale- de perturbations et de contes- En janvier


ment. La première, connue sous tations. De fait, il est frappant
le titre de Deuxième Continuation
de la Chronique de Frédégaire, et
que les Annales, dans leurs deux
versions, ne contiennent, ex-
sur [Link]
rédigée sous l’autorité du comte ceptionnellement, aucune no-
Childebrand, frère de Charles tice pour les années 7512 et Des articles inédits
Martel, couvre les années 680 752, comme si elles se passaient
à 751, son fils Nibelung la pro- de commentaire. Le soin mis à Théâtre : « La fable politique du
longeant jusqu’à la mort de signaler l’accord préalable ac- Roi Lear » par Martial Poirson
Pépin, en 768. Six lignes sont cordé par le pape, qui jamais ne
consacrées à la cérémonie de s’était mêlé de l’élévation d’au- « La baguette de pain à l’Unesco »
751, et celle de 754 n’apparaît cun roi des Francs, tendrait à la entretien avec Bruno Laurioux
pas. La seconde, intitulée par justifier aux yeux des grands ec-
l’érudition moderne Annales clésiastiques et laïques, et pos- Exposition : « Venise révélée »
du royaume des Francs, relate siblement de la postérité, en lé- par Francesco Zambonin
751 en cinq lignes et 754 en gitimant spirituellement, voire
trois dans sa version brève, six canoniquement, la nouvelle dy- Hommage à Christopher Allmand
et cinq dans sa version longue. nastie royale. par Anne Curry
Depuis le début du xvie siècle La nouvelle édition des
l’érudition s’est emparée de ce Annales du royaume des Francs
texte, cherchant en vain à en permet d’entrer dans le détail
identifier l’auteur. Auparavant, de ce processus de légitima- Préparer les concours
il avait été largement diffusé, tion, puisque, pour la première
puisque au moins 39  manus- fois, sont reproduites et tra- Capes, agrégation, ENS
crits antérieurs au xie siècle en duites successivement la ver- ou Sciences Po…
ont été conservés. C’est ce texte sion brève, qui court de 741 à Préparez les concours grâce
dont Michel Sot et Christiane 801, et la version longue, qui à une sélection d’articles issus
Veyrard-Cosme donnent une la reprend en la développant
nouvelle édition. et la prolonge jusqu’en 829, de nos archives et présentés
au milieu du règne de l’empe- par les meilleurs spécialistes
Successeur de David reur Louis le Pieux. En dépit de
Ces Annales émanent de l’entou- la brièveté des textes, une in-
rage le plus étroit des Pippinides, flexion significative s’observe
dont elles expriment clairement de l’une à l’autre. La décision « L’Histoire Juniors »
le point de vue et promeuvent les – « ­sanctio » – du pape Zacharie
Accédez en ligne gratuitement
intérêts. Leur concision a donné est, dans la version longue, ex-
lieu à deux interprétations. La plicitement rappelée : Pépin est à L’Histoire pour les 10-14 ans.
première est celle de la conti- successivement acclamé roi, Derniers thèmes parus :
nuité, le double sacre consa- ce qui n’était pas signalé, oint Gengis Khan, l’esclavage,
crant, précisément, une situa- « d’une onction sacrée », insiste- la Révolution française,
tion déjà acquise de longue date, t-on, enfin non plus simple-
en lui conférant simplement ment élevé à la royauté – « ele-
l’histoire du Coran
un lustre particulier, puisque vatus in regno » – mais « elevatus
l’on savait, au moins depuis le in solium regni », élevé au trône
grand roi Clotaire II au début du royal. Le recours à une formule Toutes les archives
viie siècle, que l’autorité royale appliquée à Salomon par le pre-
procède de celle du Christ, et mier livre des Rois, et ailleurs depuis le n° 1
que Clovis lui-même avait béné- dans l’Ancien Testament, tend
En libre accès pour nos abonnés
ficié d’une liturgie particulière à placer le nouveau roi au ni-
administrée par un évêque. Il veau de la succession de David.
s’agit donc d’un simple change- Ainsi sont exaltées la gloire du
ment dans la personne du roi, le souverain et l’excellence du L’actualité des livres
fort se substituant au faible dans peuple franc, renouvelé de ce-
l’intérêt général. lui d’Israël. Ainsi, à travers la
Chaque mois, retrouvez plus de
La seconde interprétation sécheresse apparente du texte comptes rendus d’ouvrages d’histoire
expliquerait cette discrétion annalistique, se mesurent les sur le site.
dans les textes par l’importance enjeux d’un moment plus tard
même de l’événement, qui in- réputé fondateur de l’histoire
troduirait une profonde rup- de France. n
Abonnez-vous gratuitement
ture dans la conception de la sur le site à la « Lettre H »,
fonction royale et la légitimité * Membre du comité de la newsletter livres de L’Histoire
de son dépositaire, au risque rédaction de L’Histoire

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 3 3

DOSSIER
n xviie-xxie siècle. Le legs de monsieur Colbert p. 34
n Carte : xvii -xviiie siècle, les forêts royales, une ressource à rentabiliser p
e
 . 37
BNF, FRANÇAIS 1586 FOLIO 103

n Où est passée la forêt gauloise ? p. 44


n Moyen Age. Chasse, élevage et proto-industrie p
 . 48
n Des oiseaux sur les branches p. 50
n Merveilleuse Brocéliande p. 52
n La grande peur de la déforestation p
 . 54

Mille et une vies de

la forêt
française
Cet été, des feux de grande indispensable, ce qui explique
ampleur ont ravagé la forêt des un déboisement dès l’Age du fer.
Landes de Gascogne, ravivant la C’est conscient de cet enjeu que
peur de la déforestation. Mais Colbert, principal ministre de
celle-ci n’est pas nouvelle. Car le Louis XIV, décide de réformer la
bois, bois d’œuvre ou de chauffage, gestion des forêts, afin de mieux
constitue une ressource les rentabiliser.

Abondance C
 ette miniature illustre un poème de Guillaume de Machaut (xive siècle), typique des représentations idéalisées de
la forêt médiévale. Ainsi, l’artiste a mis en avant la profusion des ressources offertes dans ce lieu où la végétation semble servir de refuge
à des animaux variés, qui y vivent en harmonie (Bibliothèque nationale de France, Fr. 1586, folio 103).

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


34 / DOSSIER L a forêt française

xviie-xxie siècle

Le legs de
monsieur Colbert
L’État est pour beaucoup dans le façonnement des forêts françaises. Au xvie siècle,
l’économie forestière est déjà passée de la cueillette à la culture. Mais avec
Colbert, ministre de Louis XIV, sa gestion est rationalisée avec un objectif premier :
la fourniture de bois d’œuvre pour la construction de navires de guerre.

Par Andrée Corvol

L
’économie forestière passa du selon l’expression consacrée, le roi est le « père de
système de la cueillette, l’arbre tous ses peuples » et qu’un bon père protège les
abattu pour un besoin immé- ressources de la famille afin de transmettre à ses
diat, à celui de la culture, l’arbre enfants autant que ses parents lui transmirent.
éduqué pour un objectif loin- Au xviie siècle le roi reste le premier propriétaire
tain, entre la fin du Moyen Age de forêts. Il possède environ 10 % des massifs du
(xiv e siècle) et le début de royaume. En plus des siens, les « massifs doma-
L’AUTEUR l’Époque moderne (xvie siècle). Le terme de niaux », il y a les forêts nobiliaires et ecclésias-
Directrice de « sylvi- » culture n’apparaît pas encore, il attendra tiques. Il existe également une minorité de forêts
recherche au CNRS la Restauration et la création de l’École royale privées, appartenant à des bourgeois ou paysans.
et présidente du
Groupe d’histoire ­forestière en 1824. Mais le principe existe déjà : Enfin, il y a des forêts villageoises, détenues par
des forêts françaises, la satisfaction des demandes ne saurait compro- des communautés d’habitants. Le souverain, lui,
Andrée Corvol a mettre la régénération des peuplements fixe le cap et donne l’exemple : ses décisions seront
notamment publié forestiers. appliquées et imitées, si bien que ce qui concerne
L’Arbre en Occident
(Fayard, 2009).
Il est de bon ton d’imputer à la période Colbert, ses forêts touchera celles des autres. Il ne faut pas
ministre de Louis XIV pendant presque un quart sous-estimer l’importance patrimoniale du terme
de siècle, l’invention de la sylviculture. Mais « mesnage », l’ancêtre de nos « aménagements » :
c’est céder à la passion nationale des hommes très général, il désignait ce que nous appelons
providentiels ! C’est oublier les gestionnaires « gestion » dans le cadre domestique (maisonnée)
qui l’ont précédé, et ils furent légion. Depuis le ou territorial (domaine). En quelques siècles, la
xive siècle (cf. p. 48), ils ont multiplié les règle- gestion forestière prit forme, impliquant sélection
ments, observé les pratiques adoptées dans les des essences, conduite des traitements, fixation
États de Lorraine et de Bretagne, dans ceux de réserves, planification des récoltes (c’est-à-dire
des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne, dans des coupes) et organisation des stockages. Cela
les principautés allemandes. Ils ont comman- fait de l’espace forestier un milieu cultivé comme
dité des réformations à l’échelle d’une province, l’espace agraire, mais sur un pas de temps infini-
Ile-de-France, Normandie, Picardie ; d’autres ment plus long.
à l’échelle d’un massif, Roumare, Compiègne, Au sortir d’une période confuse, mêlant insur-
Villers-Cotterêts. Toujours des forêts royales, rections populaires et interventions étrangères,
qui appartiennent à l’État. Pourquoi ? Parce que, Jean-Baptiste Colbert affirma, dès 1661,
DR

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 3 5

COLBERT
PHILIPPE KOHN/VOZ’IMAGE – COLLECTION JEAN VIGNE/KHARBINE-TAPABOR – PARIS, PAL AIS DE L’INSTITUT ; RMN-GRAND PAL AIS/IMAGE RMN-GP

Futaie D
 ans la forêt de Tronçais, on laisse des
chênes vieillir pour en faire du bois d’œuvre depuis le
xviie siècle. Cettte réserve d’arbres constitue la « futaie ».

Code Colbert L a Grande Ordonnance de 1669, dite « Code forestier »


ou « Code Colbert », qui réorganise le couvert forestier : contrôle des surfaces
et des personnels qui en ont la charge. Ci-dessus : le ministre de Louis XIV qui
lui donne son nom, Jean-Baptiste Colbert, peint par Pierre Mignard, v. 1680.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


36 / DOSSIER L a forêt française

puis tout au long du règne de Louis XIV,


l’autorité royale au travers de codes, valables en
En 1661 Colbert se donne deux
tout lieu, en tout temps et pour tous. Des com- objectifs : que les foyers français
missions de juristes rédigèrent, entre autres, l’or-
donnance de procédure civile (avril 1667) et l’or-
ne manquent jamais de bois de
donnance de procédure criminelle (août 1670). feu ni la Marine de bois d’œuvre
Entre les deux, ce fut l’« ordonnance valant règle-
ment général des eaux et forêts » (août 1669), dite
« Code forestier » ou « Code Colbert ». MOTS CLÉS de réformation : elle transféra à l’ensemble des
Les forêts sont inaliénables car elles as- Forêt massifs français des méthodes éprouvées dans
surent des revenus réguliers et substantiels à la Terme probablement les massifs royaux, forêts feuillues de plaine. La
Couronne. Le roi n’a pas le droit d’en vendre le issu du latin silva Grande Réformation continua ses investigations
fonds, mais elles peuvent lui servir de gage lors forestis (dérivé de durant douze autres années.
d’emprunts financiers. A chaque changement sur forum, « cour de Colbert n’était pas novice en matière de bois.
le trône, il y a réformation : contrôle des surfaces justice »), qui désigne Aidé de techniciens compétents, l’ex-intendant
et des personnels. Sous Colbert, on parle de la une forêt « relevant  de Mazarin avait géré les forêts du cardinal en
Grande Réformation, qui dura de 1661 à 1680. de la cour de justice  Nivernais, Normandie et Alsace. D’origines dif-
Tout remonte donc à l’année 1661. Colbert, du roi ». « Forêt » a férentes (possession ducale, domaine abbatial,
éliminé l’ancien français
alors « conseiller ordinaire au Conseil et inten- province conquise), elles avaient toutes reçu
selve du latin silva, 
dant des Finances ayant le département des qui subsiste dans la
des « bouches à feu » : tuileries, verreries, four-
Bois », obtient un arrêt pour « fermer » les forêts, terminologie technique.  neaux, forges – autant d’activités nécessitant
c’est-à-dire interrompre exploitations et prélève- La graphie actuelle des combustibles. Pour approvisionner ces ins-
ments, et pour les « régler », soit reconnaître leurs n’apparaît qu’au tallations industrielles en bûches et en charbon
limites et aménager leurs surfaces. Comme les ré- xviie siècle pour désigner de bois, ces forêts furent converties en taillis
formations antérieures – la différence tenant uni- une grande étendue (où l’on récolte les arbres assez jeunes). Dans
quement à la superficie visée –, celle-ci porta sur couverte d’arbres. les massifs royaux, cette logique incitait à inter-
les forêts domaniales. Elles étaient en effet peu ou Grande comment ?  dire les usages domestiques, quotidiens, et à ré-
mal gérées depuis cinquante ans, les personnels A partir de quelle server le bois aux concessions industrielles qui
surface un bois
allant jusqu’à vendre les bois – une façon comme rapportaient davantage.
devient-il une forêt ? 
une autre de compenser l’irrégularité et la faiblesse La limite reste floue.
Encore fallait-il prouver que ces usages domes-
de la rémunération qu’ils tiraient du domaine. tiques n’étaient pas justifiés. Cela obligeait à vé-
Destinée à restituer au souverain les portions Forêts domaniales rifier les titres des ayants droit, dont beaucoup
aliénées ou usurpées de ses forêts par les exploi- Ce sont les forêts remontaient au Moyen Age. Mais, depuis, les ar-
tants et les riverains, ainsi qu’à accroître leur ren- royales. Les massifs chives avaient disparu : désordres, exodes, incen-
tabilité, la Grande Réformation suscita l’abattage domaniaux  dies… Les causes étaient multiples et les conten-
des très vieux arbres, qui gênaient la pousse de représentent en 1661 tieux, nombreux. La fin du xviie siècle arriva
jeunes arbres. Elle entraîna également l’épura- environ 1/10e des  alors que des procès traînaient toujours.
tion d’un corps administratif inefficace et très forêts du royaume.  En 1661 Colbert croyait que la Grande
Les autres
souvent corrompu, celui des Eaux et Forêts. Les Réformation irait vite, persuadé que l’admi-
appartiennent à des
maîtres particuliers des Eaux et Forêts, qui exis- seigneurs, au clergé, 
nistration avait cartographié l’ensemble du do-
taient depuis le xiie siècle (et même auparavant, à des bourgeois  maine forestier. Erreur ! Constatant l’inertie des
dans une fonction de dignitaires plus que d’ad- ou paysans riches,  grands maîtres des Eaux et Forêts, titulaires de
ministrateurs), furent les ancêtres des conserva- mais aussi à des leur charge, il confia le chantier à des maîtres
teurs d’aujourd’hui. communautés des requêtes, attachés au Conseil du roi ou à
La Grande Ordonnance, ou Code Colbert villageoises. une généralité (équivalent de nos trésoreries
donc, résulta des leçons tirées après neuf ans principales), et épaulés par des forestiers régio-
naux. Tous lui étaient dévoués. Voilà qui l’asso-
DANS LE TEXTE cia directement à la Grande Réformation et à la
Grande Ordonnance.
Marcher dans les bois, incessamment Cette dernière ne tenait pas seulement à une
exigence financière, mais aussi et davantage à
Les anciennes ordonnances font mention de diverses espèces de des considérations politiques : que les foyers
gardes des eaux et forêts, pêches et chasses, […] mais à présent tout français ne manquent jamais de bois de feu et la
est réduit à deux espèces. La première est des gardes, qui ont une ins- Marine royale de bois d’œuvre. C’était même l’ob-
pection générale sur les eaux & forêts, pêches & chasses du département jectif essentiel, Colbert étant également, de 1669
[…], qui doivent marcher incessamment dans les forêts et bois et le long à 1683, secrétaire d’État à la Marine. Louis XIV,
des rivières […]. La seconde espèce est des gardes ordinaires, ou gardes maître d’un État continental, voulait défier sur
particuliers, qui […] doivent incessamment veiller, pour empêcher qu’on mer les thalassocraties anglaise et batave. Or,
y fasse aucun dommage.” l’approvisionnement des chantiers navals butait
Instruction abrégée pour les gardes des eaux et forests, pesches & chasses du département sur la lenteur de la reconstitution forestière.
de Languedoc, Guyenne, Béarn & Navarre, Toulouse, 1683. En fait, il est deux bois de marine : pour les
mâts, ceux qui supportent le poids des

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 3 7

xvii -xviii
siècle : les forêts royales,
e e

une ressource à rentabiliser

Lille
Crécy
Manche

1766
Lyons-la-Forêt N Voas LORRAINE

or
Brotonne

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Rouen Compiègne
Le Havre Metz
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Saint-Germain-en-Laye Paris
Brest Strasbourg
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1675
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Rennes Perseigne Orléans

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Lorient Orléans
Bercé Besançon
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Nantes
Chaux 1678
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1713
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Limite du royaume (1715) e Hau
Forêt selon la carte e -i D ur a
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de Cassini (XVIIIe siècle) t- A d o


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Voas Grand massif royal Toulouse


ur
H

Forêt exploitée pour : Bouconne


le bois de marine
l’industrie Ariè ge Marseille
Arsenal militaire Toulon
Route fluviale Sainte-Croix-Volvestre
Légendes Cartographie

Limite des régions


à fort potentiel
forestier conquises Mer Méditerranée
sous Louis XIV et
Louis XV 100 km

Colbert lui-même ne connaissait pas les limites exactes du domaine forestier. Ici, en fond, la carte de Cassini finalisée au 
xviiie siècle. Elle reste la source la plus fiable, bien qu’approximative, pour avoir une idée du couvert forestier de la France 
d’Ancien Régime. Les forêts royales (ou « domaniales ») sont les mieux connues mais ne représentent que 10 % des massifs. 
Avec Colbert, leur gestion est rationalisée, notamment pour ravitailler en bois les arsenaux militaires, une ressource cruciale 
que les provinces annexées viennent enrichir.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


38 / DOSSIER L a forêt française

voiles et des poulies, le souffle des vents MOTS CLÉS dépenses de la Marine et la guerre hollandaise1
et l’effet du gel, bois résistant à la pression et à la de 1672-1678 compliquer cette importation des
torsion ; et, pour les coques, ceux qui, partielle- Futaie mâts, Colbert fit prospecter les régions fores-
Forêt composée de
ment immergés, connaissent l’action des tarets grands arbres. Ses fûts
tières : le problème fut réglé avec l’annexion de
(mollusques qui s’attaquent au bois) et la vio- (partie droite du tronc, la Franche-Comté (1678) puis, sous Louis XV, de
lence des tirs, résistant à la corrosion et aux im- dépourvue de branches) la Lorraine, en 1766. Il était temps ! Car, cette an-
pacts. La mâture est faite de vieux pins ayant crû sont dégagés pour née-là, on abandonna les coupes dans la vallée
lentement – les goudrons issus de la pyrolyse des qu’ils puissent atteindre d’Aspe dans les Pyrénées, la Marine ayant épuisé
pins servant par ailleurs au calfatage des coques leur pleine croissance et la ressource. Le chemin de mâture avait servi…
de navires ; Colbert recrute, pour ce faire, des ou- donner du bois d’œuvre. six ans ! Large de 4 m, les trains de bœufs, 30 à
vriers suédois, les grands spécialistes européens. 40 par arbre, l’empruntaient pour descendre à
Les membrures, structure transversale de la Taillis flanc de montagne les fûts de 30 m, tirés du mas-
Partie d’un bois ou
coque, sont surtout faites de chêne, arbre noueux sif du Pacq.
d’une forêt où les
car isolé dans les haies ou sur taillis et donc plus arbres, qu’on coupe
solide. Ces chênes-là, on n’en manquait pas. Par régulièrement, sont
Choisir les arbres à abattre
contre, ces pins, il fallait les chercher dans nos jeunes et de petite La perception du Code évolua avec la popula-
montagnes, où les forêts étaient terra incognita dimension. rité de Colbert : son dirigisme fut critiqué au
(surfaces non arpentées, essences non repérées, xviiie siècle et encensé au xixe siècle. D’où le
volumes non évalués), ou en Europe du Nord, ce Baliveau succès du texte en édition abrégée (tout fo-
qui supposait de contrôler les routes maritimes Arbre réservé dans le restier en possédait un) et édition commentée
depuis le sud de la Scandinavie jusqu’aux ports taillis, pour le laisser (tout juriste le consultait). Le Code généralisa
de l’Atlantique. On voit la gageure ! croître et devenir un une culture des forêts différente. Contrairement
arbre de haute futaie.
Au début, les commissaires du roi choisirent ces à ce qui se faisait dans les États voisins, où l’on
« arbres de service », à transporter par voie d’eau, coupait les arbres en fonction de leur diamètre,
dans les forêts les plus accessibles : Haute-Loire ce qui favorisait les abus des forestiers (car il est
et Haut-Allier pour les arsenaux du Ponant (côté très difficile de vérifier la quantité et la qualité
Atlantique), Haute-Durance et Haute-Tinée pour Chantier naval des arbres coupés) et qui nécessitait d’en plan-
les arsenaux du Levant (côté Méditerranée). Très  rand vaisseau de
G ter d’autres par la suite, Colbert, pour lutter
vite, ils durent ponctionner celles qui ne l’étaient guerre en construction, contre cette délinquance, imposa un contrôle
guère, le Haut-Adour, quitte à régulariser des tor- avec, au premier plan, rigoureux des prélèvements : on décidait l’ara-
rents indomptables et créer des itinéraires ver- le matériau essentiel sement du peuplement dans la totalité de la par-
tigineux, qu’on appela les « routes de mâture ». à l’ouvrage : le bois celle. Celle-ci étant bien délimitée, ce qui avait
Voyant ces travaux pharaoniques accroître les (Zeeman, xviie siècle). été exploité était donc entièrement visible. Le

RMN-GRAND PAL AIS (PARIS, MUSÉE DU LOUVRE)/THIERRY LE MAGE

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 3 9

DATES CLÉS

L’État et
la forêt
1219 Première
ordonnance royale
mentionnant l’existence
de « maîtres des eaux  
et forêts ».
1346 L’ordonnance 
de Brunoy, premier 
Code forestier, organise
l’administration
forestière et prévoit 
des sanctions contre 
la surexploitation.
1661 Colbert, ministre
de Louis XIV, lance
plusieurs réformes, 
dont une Grande
Réformation des forêts,
un programme 
de remise en ordre.
1669 Face à la lenteur 
Massif domanial F orêt royale d’Orléans. Détail de la carte de Cassini (1756, bibliothèque de Versailles). et à l’ampleur des
travaux, la « Grande
Ordonnance », dite
peuplement, composé de feuillus, permettait à devait pouvoir couvrir les besoins ordinaires des « Code Colbert » 
ou « Code forestier »,
la forêt de se régénérer ensuite par elle-même, habitants. précise les règlements
à partir des souches. Il convenait alors de structurer aussi le restant de la gestion des forêts
A côté de ces parcelles, Colbert imposa la consti- des parcelles, le « taillis », où les arbres étaient du royaume.
tution de « réserves ». Il s’inspira d’un principe qui exploités très jeunes (15-25 ans). La délimitation
existait depuis le milieu du xvie siècle : pour faire des parcelles était effectuée par bornage en pré- 1789 Les forêts du clergé
face aux besoins en bois d’œuvre, les pouvoirs sence des parties – des représentants de l’admi- sont nationalisées.
publics obligeaient les propriétaires à garder un nistration et des propriétaires. Les arbres réser- 1801 Un décret
nombre d’arbres à l’arpent, pour les faire vieillir vés, leur quantité et leur position figuraient au consulaire ordonne 
et ainsi les destiner à donner du bois d’œuvre. Ces procès-verbal de martelage (marquage au mar- le boisement de toutes
arbres, les « arbres-futaie », devaient être préser- teau des arbres qui doivent être préservés), ré- les dunes littorales 
vés, d’une part densément sur un quart de la sur- digé à la suite de cette opération effectuée, là des Landes de Gascogne.
face totale (« le quart de futaie ») et, d’autre part, aussi, en présence des parties. 1824 Création de 
VERSAILLES, BIBLIOTHÈQUE MUNICIPALE ; COLLECTION JEAN VIGNE/KHARBINE-TAPABOR

épars sur le reste des parcelles. l’École royale forestière


Cette idée de « futaie » était dans l’air depuis le Éduquer et sanctionner à Nancy.
règne d’Henri II (1547-1559). Colbert la reprit Le protocole était strict : après exploitation et
mais, prudent, la fixa à 25 % (contre 33 % du- débardage (transport des arbres abattus), les 1827 Un nouveau Code
forestier réduit encore
rant le « beau » xvie siècle). Cette réserve appar- officiers du roi procédaient au récolement,
plus drastiquement les
tenait à l’État, qui pourrait en avoir besoin pour c’est‑à‑dire au pointage sur inventaire, visite qui droits d’usage.
la Marine. Elle ne pouvait être coupée qu’en permettait de vérifier l’état du parterre et de dé-
cas de besoin extraordinaire : réfection d’une compter les baliveaux – c’est ainsi qu’on appela 1857 Une loi prévoit
église, d’une halle, d’un pont, etc. Et, à cette fin, les arbres « réservés », qu’il fallait laisser vieillir l’assainissement des
il fallait engager une procédure administrative, pour devenir des arbres-futaie. Gare s’ils faisaient Landes par la création
de pineraies.
même dans les forêts privées (et ce jusqu’à la défaut ! Travail parfait : l’exploitant obtenait qui-
Révolution !). Le reste, le « surplus de réserve », tus. Travail bâclé : il lui fallait achever la besogne, 1914-1918 De nombreux
indemniser le propriétaire et acquitter l’amende forestiers sont mobilisés
variant selon le ou les délits. Les amendes pro- pour mieux combattre
Colbert impose la fitaient au souverain, qui finançait les Eaux et dans les forêts, dont 
le bois est utilisé pour
constitution de « réserves » Forêts, administration dominante de l’époque ;
elles constituaient aussi et surtout une dissuasion aménager les tranchées
d’arbres, qu’on laisse des plus efficaces.
et les voies ferrées.

vieillir pour faire face Gérer en bon père de famille était donc l’am-
bition commune au monarque et à tout déten-
1965 Création de l’Office
national des forêts.
aux besoins de l’État teur de forêt. Cela signifiait éduquer et

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


40 / DOSSIER L a forêt française

sanctionner en espérant que ce dosage ai- Note émettaient des bourgeons sur les côtés, si bien
derait à conserver capital et revenus. Pour évi- 1. Le conflit opposa que l’arbre grossissait plutôt qu’il grandissait ;
ter tout abus, Colbert proposa aux propriétaires la France aux Provinces- et présentaient de fréquentes descentes de cime,
Unies, en concurrence
de dédommager les usagers pour qu’ils cessent commerciale et pour leur croissance pouvait être arrêtée, par un coup
leur exploitation. Mais comme les ayants droit la conquête de territoires. de foudre ou par une maladie par exemple.
payaient des redevances depuis le Moyen Age et Lors de sa victoire, la Mais le quart de futaie avait meilleur aspect,
à perpétuité, la somme était difficile à évaluer… France annexa notamment quoique jamais éclairci. On laissait les arbres
la Franche-Comté.
L’Ordonnance mit donc en place la possibilité, vieillir, grandir, même serrés, même en mau-
pour les propriétaires, de lancer une procédure vais état. Cette réserve était ceinte de fossés
de « cantonnement », afin de créer un canton fo- pour empêcher l’intrusion du bétail. Adjugée,
restier (l’ancêtre des bois communaux !) pour la elle rapportait gros, comparée aux recettes nor-
communauté usagère. males. Cette fortune soudaine avait de quoi
L’ambition était grande et les objectifs ne furent convertir les villages des alentours. Après les
pas tous atteints. Dans la France septentrionale, tensions des années  1670-1730, les popula-
tous les bois communaux n’avaient pas leur quart tions se rendaient compte que les bois n’étaient
de futaie dans les années 1730. Dans la France pas une mine à ciel ouvert que chacun exploite
méridionale, le retard était plus grand encore, en sans penser au jour où l’on n’en extrairait plus
montagne notamment. Au fond, le Code Colbert rien. Colbert avait gagné son pari. C’était une
présentait trois défauts. Premièrement, l’enca-
drement bureaucratique. Il fallait remplir un for-
mulaire en plusieurs exemplaires avant et après
toute opération, exploitation, balivage (mar-
quage des baliveaux), débardage, récolement,
etc. Deuxièmement, l’uniformité sylvicole : les
normes prévoyaient de constituer partout une
réserve en chênes, une essence qui venait pour-
tant mal dans maintes contrées. Troisièmement,
l’inadaptation géographique. Les traitements ré-
guliers, taillis ou futaies, valables en forêts feuil-
lues, étaient désastreux en forêts résineuses ou
montagnardes car ils reposaient sur la coupe rase
de rejets, catastrophique sur des terrains pentus.

Le bois devint un
matériau stratégique
et la forêt une richesse
renouvelable : Colbert
avait gagné son pari
Au xviie siècle, la priorité avait été à la mise
en place des réserves. Au xviiie siècle, les amé-
nagistes entreprirent plutôt d’organiser de ma-
nière pérenne un cycle de coupes : on désignait
pour chaque année des coupons exploitables, et,
au bout de tant d’années, la rotation reprenait
en commençant par le premier : son taillis avait
atteint l’âge requis. Par exemple, diviser la sur-
face en 25 parcelles et en exploiter une chaque
année, pour laisser le taillis vieillir jusqu’à 25 ans.
Ce cycle de coupes était nommé « révolution », et
dépendait de la taille des parcelles. Et pas ques- Le chêne de la Résistance
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO

tion de changer l’ordre inscrit au procès-verbal


Il existe des arbres « remarquables », de par leur âge, dimension ou localisation.
d’aménagement ! Dans la forêt de Tronçais (Allier), un tronc particulièrement droit attira l’admiration
Dans le taillis, les baliveaux épargnés finis- des forestiers, qui le baptisèrent « chêne des 40 mètres ». Réservé depuis la Grande
saient par être de plus en plus âgés, de plus en Ordonnance, il impressionna le maréchal Pétain et fut rebaptisé en son honneur 
plus gros, mais assez courts, leur fût cessant le 8 novembre 1940. Une nuit de février 1943, trois bûcherons le renommèrent 
de croître une fois enlevés les arbres qui les en- au nom de Gabriel Péri, député fusillé par les troupes d’occupation. Aujourd’hui
touraient, récoltés plus jeunes. Car ainsi bruta- « chêne de la Résistance », il a plus de 350 ans et mesure 41 m de hauteur.
lement isolés, ils souffraient du vent, du soleil,

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 4 1

Gemmeur restauration ; ceux de 1913 donnèrent la possibi-


Gemmage d’un pin lité aux maires de déposer une demande de sub-
dans les Landes vention pour financer les travaux requis en cas de
vers 1930, opération danger avéré. Ainsi, le nouveau régime transfé-
qui consiste à inciser rait la décision au niveau municipal et la facture
l’écorce de l’arbre pour
au niveau départemental. C’était avouer le ca-
en récolter la résine.
ractère disproportionné du premier projet RTM
(2 millions d’hectares). C’est alors que les Eaux
et Forêts firent de Colbert leur grand homme : il
n’avait pas édulcoré, lui, la Grande Ordonnance
pour calmer les esprits. A vrai dire, pourquoi l’au-
rait-il fait ? Il était déjà mort (en 1683) quand
l’administration procéda à l’apposition des ré-
serves, qui fut la véritable cause de tensions.

1857 : assainir les Landes


C’est aussi de la deuxième moitié du xixe siècle
que date la stabilisation des dunes et l’assèche-
ment des marais. La loi du 19 juin 1857 obligea
à assainir les Landes en créant des pineraies. Avec
cette même loi, les opérations à mener relevaient
de la compétence municipale, mais, les finances
n’y suffisant pas, les maires choisirent d’aliéner
véritable révolution psychologique : le bois était MOTS CLÉS tout ou partie des communaux délaissés.
devenu un matériau stratégique et la forêt, une Des particuliers, individus ou associations, flai-
richesse renouvelable. Charbon de bois rèrent la bonne affaire. D’abord, les exportations
Peu importe que la marine fût de métal et à Il est obtenu par de la résine des pins de Virginie cessèrent, du fait
vapeur lorsque les arbres marqués à l’Ancre ar- combustion lente  de la guerre de Sécession (1861-1865), qui pro-
du bois, contrairement
rivèrent à maturité (75 à 200 ans), après 1830. curait l’essence de térébenthine pour les pein-
au charbon de terre 
L’idée resta que cette ressource était à gérer sur ou minéral (houille)  tures, lasures et vernis mais aussi la colophane
le long terme pour veiller à sa reconstitution na- qui est extrait du sol. pour les colles, papiers et cartons. Ensuite, la mo-
turelle. Corollaire, il suffisait d’interdire les pré- dernisation de l’économie nationale réclamait
lèvements pour l’accélérer : libérée de l’homme, Enrésiner d’énormes volumes de bois résineux : étais pour
la forêt reviendrait occuper le terrain que lui et Reboiser une forêt avec les compagnies minières, poteaux pour les télé-
ses bêtes avaient déserté. Constatant l’érosion des arbres résineux. graphiques et les électriques, wagons et plateaux
torrentielle et les inondations « immémoriales » pour les ferroviaires, pâtes pour les papetières,
du xixe siècle, les spécialistes les attribuèrent au coffrages et échafaudages pour le BTP, etc.
déboisement récent des montagnes sans soup- Ces grumes ne venaient plus des États-Unis
çonner que les versants n’avaient, dans bien des mais de Russie, de Scandinavie, d’Allemagne.
cas, pas connu de recolonisation forestière depuis Ne pouvait-on pas améliorer la balance com-
la dernière période glaciaire, 10 000 ans avant merciale en enrésinant les espaces incultes ? Les
notre ère, le tapis herbacé y faisant obstacle. Français découvraient la culture des résineux en
Cela donna l’illusion d’une restauration rapide plaine, longtemps associés aux seules forêts d’al-
lorsque auraient cessé les abus pastoraux : l’éle- titude. La guerre de Sécession précipita la méta-
vage extensif avec brûlis du couvert pour rajeu- morphose des Landes, entamée en 1857. Depuis
nir les herbages fut accusé. Il est vrai que reboi- le xviiie siècle, diverses essences avaient été tes-
ser paraissait facile. Le gouvernement engagea tées dans ce territoire aride l’été, détrempé l’hiver.
le boisement des versants décapés avec le même Le pin maritime gagna la partie, lui qui retenait
postulat que Colbert pour les quarts de futaie : à déjà les dunes du littoral (loi de 1801). A l’inté-
savoir que les habitants l’admettraient puisqu’ils rieur des terres, il contribua à l’assèchement des
en tireraient profit, sinon eux, du moins leurs hé- marais au même titre que le carroyage (le quadril-
ritiers. C’était tabler sur la solidarité génération- lage) des terres, l’ouverture de fossés et l’installa-
nelle pour faire accepter la perte des pâturages tion de drains. Les graines de pin étaient bon mar-
d’altitude sans concertation ni indemnisation. ché, raison qui fit préférer les semis aux plants.
L’État, sous le Second Empire, agit directement Le pin était prêt à être résiné quand le bras
au nom de la protection civile : la restauration n’en faisait plus le tour : l’homme demeurait la
des terrains de montagne (RTM). Comme leur mesure de l’arbre. Devenus résiniers, les bergers
reboisement autoritaire générait des conten- incisaient « leurs » pins de février à octobre :
tieux depuis 1860 et 1864, dates où ces textes ils les gemmaient trois à quatre fois l’an, c’est-
ROGER-VIOLLET

furent votés, ceux de 1881 et de 1884, sous la à-dire qu’ils incisaient l’écorce pour récupérer
IIIe République, permirent aux conseils généraux la résine, et cette étape permettait de surveil-
d’acheter les terrains inclus dans le périmètre de ler et nettoyer les plantations. Ce mode

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


42 / DOSSIER L a forêt française

de prélèvement, comparable à celui de xixe siècle. La Sologne ressemblait pourtant à


la sève du bouleau au Canada et de l’hévéa la Gascogne : un territoire composé à 72 % de
au Brésil, engendra le plus vaste massif euro- landes et d’étangs ; une population misérable,
péen : 1,3 million d’hectares. Ce massif dessine affaiblie par la « fièvre des marais », expression
un triangle entre Soulac (Gironde), Capbreton qui recouvrait aussi bien le paludisme que la dy-
(Landes) et Nérac (Lot-et-Garonne). Relevant senterie. La région comportait déjà des boise-
du privé (90 %), les pineraies constituent une ments, taillis feuillus, qui approvisionnaient les
quasi-monoculture (80 %). Aujourd’hui, la pro- tanneries, tuileries, faïenceries et briqueteries
duction de résine est remplacée par celle du locales et, plus loin, les établissements sidérur-
bois d’œuvre et d’industrie. Et l’importance gé- giques du Berry, sur la rive droite du Cher. Mais
nétique dans cette sylviculture de pointe (1 000 le transport était onéreux et fluctuait au gré
à 1 600 plants par hectare avec trois éclaircies des saisons et du temps, ce qui fit abandonner
le charbon de bois. Extraits des mines du Nord,
Au temps des Romains, le pin maritime les « charbons de terre » (la houille) arrivaient
en Sologne grâce à la régularisation et à l’inter-
était déjà l’arbre d’or, celui qui connexion des cours d’eau.
fournissait de quoi calfater les navires Pressentant une substitution inéluctable, les
propriétaires enrésinèrent leurs parcelles comme
entre 10 et 30 ans) a fait oublier que le pin ma- dans le Sud-Ouest et le Sud-Est. Les premiers se-
ritime est autochtone. Voilà plus de deux mille mis de pin maritime datent de 1766, à Saint-
ans que des pinèdes, boisements naturels, Cyr-en-Val, et de 1785, à Argent-sur-Sauldre.
ponctuent la Côte d’Argent (de l’estuaire de la Admiré dans les parcs à l’anglaise de Courbanton
Gironde à celui de l’Adour), Lacanau, Le Porge, (Montrieux) ou de la Giraudière (Villeny), l’arbre
Biscarrosse, La Teste-de-Buch, et le Marensin, fut testé en forêt par un greffier de la maîtrise par-
au sud du golfe de Gascogne. ticulière d’Orléans. Il souhaitait repeupler l’im-
Ainsi, au temps des Romains, le pin mari- mense massif domanial (35 000 hectares), plus
time était déjà l’arbre d’or, celui qui fournis- lande que forêt d’ailleurs. Tous les éléments de
sait de quoi calfater les navires. Cependant, le la renaissance solognote étaient en place. Mais il
succès landais n’essaima guère avant la fin du fallut patienter cinquante ans pour que le secteur

1942-1949, les grands incendies des Landes

E
Nombre d’hectares brûlés n 2022 le Sud-Ouest a vécu au rythme
1949 131 300 ha brûlés
sur une année entière des flammes, qui ont ravagé plus de
dans le massif landais 26 000  hectares. Un choc, car survenu
(Gironde, Landes, après une longue période d’accalmie (permise
et une partie du
Lot-et-Garonne)
par l’efficacité des dispositifs anti-feu renfor-
cés après chaque drame), mais une surface fi-
nalement assez réduite en comparaison des
100 900
derniers grands incendies des années  1940.
88 800 En 1949, 131 000 hectares étaient partis en fu-
mée. A la fin d’un été de forte sécheresse où
les feux avaient déjà fait rage, l’« incendie du
siècle » s’était déclaré, brûlant 52 000 hectares
1857 L’enrésinement 63 700 en quelques jours et faisant 82 victimes.
Avant l’enrésinement généralisé des Landes,
52 300
aujourd’hui le massif le plus étendu d’Europe
47 000
2022 (environ 1,4  million d’hectares), les bergers
40 000
35 000 régénéraient les pâturages en y «  portant le
26 700 ha brûlés feu » en hiver. La région connaissait donc déjà
à la date du 22 août,
en Gironde des feux, pastoraux. Mais contrairement à eux,
l’incendie n’est pas dirigé. Il dévore les peu-
9 000 plements forestiers. Avec la monoculture du
3 700 pin maritime imposée au milieu du xixe siècle,
deux facteurs l’aggravent : la longueur des ra-
1870 1893 1942 1943 1944 1945 1946 1949 1989 1990 2022 cines, qui continuent de brûler quand le feu
Légendes Cartographie
semble éteint en surface, et les pignes, qui ex-
plosent et projettent des flammèches que le
Source : C. Pinaudeau, Échec aux feux de forêts, L’Harmattan, 2022. vent transporte.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 4 3

Des chênes arbre vert. Les pinacées constituant une famille


pour Notre-Dame  nombreuse, les Vilmorin, suivis d’amis sylvi-
Mille chênes ont été culteurs et agronomes, membres de la Société
récoltés dans les futaies d’agriculture de France, testèrent le Weymouth
actuelles pour et le Laricio : ils espéraient des sujets de qualité
reconstruire la charpente
mâture. La monarchie de Juillet subventionna
de Notre-Dame, brûlée
en 2019 (forêt de Bercé, leurs recherches. Les résultats déçurent : l’ad-
mars 2021). ministration arrêta le financement ; les pépinié-
ristes le prolongèrent.
En effet, les grands froids de 1879 et de 1893
éliminèrent en Sologne le pin maritime, un
« exotique » – il était landais ! –, qu’on remplaça
par un « indigène » : le pin sylvestre. Dans les cri-
tères retenus, la vitesse de croissance importait
grandement. En fait, les nouveaux propriétaires
considéraient du même œil placements finan-
ciers et peuplements forestiers : le retour sur in-
vestissement devait être rapide. Comme les ac-
tivités automnales réclamaient des bûcherons,
des écorceurs, des « refendeurs » et des char-
bonniers, les migrants venaient avec femmes et
enfants ; ils logeaient dans des huttes de mottes
et de branches. Cela modifia profondément les
économies comme les mentalités. En moins
de trente ans, les pineraies changèrent le pay-
sage. Ces plantations entraînaient la construc-
privé relaie les pouvoirs publics. C’est l’adjudica- tion d’usines : scieries, artisanats employant
tion des communs qui permit de financer l’assai- le bois-matériau, briqueteries utilisant le bois-­
nissement réglementaire. Les municipalités ven- énergie. Derrière ces industries rurales : les ca-
daient les terrains sous-exploités pour payer les pitaux des notables, propriétaires sylviculteurs
travaux. C’est l’enclosure de ces terrains qui per- inclus. En Champagne, Lorraine et dans les
mit d’enrésiner. Car sinon, comment empêcher Ardennes, quand la récolte ligneuse excédait les
le gibier et les moutons de décapiter les pousses besoins locaux, on misait sur les verreries et les
appétentes ? ­fonderies (depuis le xviiie siècle). En Sologne,
on paria sur la briqueterie. Son développement
Les sapinières des « Beaux Messieurs»  explique l’architecture locale, maisons ou ma-
Culturellement favorable aux terroirs ouverts noirs. Selon les cantons, le nombre de châteaux
qui justifiait le maintien des parcours de pâtu- tripla ou quadrupla entre 1800 et 1890 ! Entre
rage, la population critiqua les « murailles » 1890 et 1910, la période en vit bâtir autant que
(xixe siècle) puis les « barbelés » (xxe siècle) dans les 90 ans précédents ! Fièvre bâtisseuse en
qui ceinturaient les domaines des « Beaux Sologne. Fièvre bâtisseuse de la Belle Époque.
Messieurs » : les « sapinières » semblaient étran- Grâce aux plates formes ferroviaires, il devenait
gères au pays, le terme « sapin » englobant tout possible d’acheminer les grumes vers les villes.
Colbert, l’homme qui pariait sur l’État, aurait
DANS LE TEXTE été étonné du dynamisme des particuliers. La
carte des investissements sylvicoles est le néga-
Les bras calcinés des pins tif de celle de 1661-1680 : Centre, Val de Loire,
L’œuvre de François Mauriac porte l’empreinte des feux. Dans Le Sagouin, Ile-de-France, Normandie, sans parler des pro-
paru deux ans après l’incendie de 1949, un père et son fils marchent vers la vinces conquises au nord et à l’est. Signalons
mort. que, depuis les années 1970 et surtout les an-
Ils avaient pénétré sous le couvert des pins que le voisinage de la nées 2000, avec la fin du Fonds forestier natio-
rivière rend énormes. Les fougères encore vivantes étaient presque nal (FFN) créé après le second conflit mondial,
aussi hautes que Guillou dont Galéas apercevait […] le crâne tondu […]. la forêt cultivée (8 millions d’hectares certifiés)
Ils auraient pu rencontrer un résinier, le muletier du moulin, un chasseur marque le pas par rapport à la forêt spontanée
de bécasses. Mais tous les comparses s’étaient retirés […] pour que s’ac- accrue aux dépens des friches agricoles dans les
JEAN-FRANÇOIS MONIER/AFP

complisse enfin l’acte qu’ils devaient commettre […]. Il n’y eut d’autres collines et moyennes montagnes méridionales :
témoins que les pins géants pressés autour de l’écluse. Ils brûlèrent durant une hausse de 900 000 hectares (+  22  %).
l’août qui suivit. On tarda à les exploiter. Ils étendirent longtemps leurs Cela dit, la forêt française, densifiée, progresse
bras calcinés sur l’eau endormie. Longtemps encore, ils dressèrent dans de 0,7 % par an depuis 1985 : ses 17 millions
le ciel leurs faces noires.” d’hectares (31 % du territoire métropolitain)
F. Mauriac, Le Sagouin, Pocket, [1951], 1989, chapitre IV. dépassent l’étendue de landes arborées qui ca-
ractérisa les massifs médiévaux. n

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


44 / DOSSIER L a forêt française

Où est passée la

SÉBASTIEN PITOIZET/MUSÉOPARC ALÉSIA – PHOTOGRAPHIE DE RENÉ GOGUEY, AVEC L’AIMABLE


AUTORISATION DE DOMINIQUE GOGUEY ; ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DE L A CÔTE D’OR
forêt gauloise ?
Largement diffusée au xixe siècle, l’image d’une Gaule au
couvert forestier dense doit aujourd’hui être abandonnée,
comme le confirme la recherche archéologique.

Par Michel Reddé

C
ontrairement à ce que l’on croit
volontiers, René Goscinny et
Albert Uderzo n’ont pas inventé
le personnage du druide juché
sur un chêne et cueillant le gui,
ni le petit village gaulois fait de
huttes rondes perdues au milieu
L’AUTEUR de la forêt. Ces images ont hanté les historiens
Historien, du xixe siècle, qui véhiculaient volontiers l’idée
philologue, et d’un pays encore barbare e­­­­t très boisé, défriché
archéologue,
directeur d’études seulement après la conquête par des Romains
émérite à l’École porteurs de la civilisation méditerranéenne. Cet
pratique des hautes imaginaire qui nous fait aujourd’hui sourire a
études, Michel Reddé des sources bien antérieures : Pline l’Ancien, au-
a récemment publié
Gallia Comata.
teur sérieux et très bien documenté, décrit la
La Gaule du Nord, cueillette du gui par les druides dans son Histoire
de l’indépendance naturelle (XVI, 95), peu avant l’éruption du
à l’Empire romain Vésuve en l’an 79 de notre ère : « Ayant préparé
(PUR, 2022). selon les rites, sous l’arbre, des sacrifices et un re-
pas, ils font approcher deux taureaux de couleur
blanche, dont les cornes sont attachées alors pour
la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte
sur l’arbre, et coupe le gui avec une serpe d’or ; on
le reçoit sur une saie [étoffe dont on fait un man-
teau] blanche ; puis on immole les victimes, en
priant que le dieu rende le don qu’il a fait propice
à ceux auxquels il l’accorde. »

Un déboisement ancien et progressif


Pourtant, à suivre le récit par César de la Guerre
des Gaules (Bellum Gallicum, « BG »), le paysage
semble déjà très largement « ouvert », fait d’un
mélange de champs cultivés, de prairies et de
bois. Le conquérant ne cite que deux vastes mas-
sifs difficiles à pénétrer, celui de la forêt

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 4 5

hercynienne, qui s’étendait du coude du


Rhin, à Bâle, jusqu’au pays des Daces (BG, VI,
25), dans la Roumanie actuelle, et celui des
Amartes (BG, VI, 29). Bien que ces descriptions
des grandes forêts « primaires » soient probable-
ment fondées sur des sources antérieures et sans
doute très inexactes, l’image d’une Gallia comata,
« chevelue », au couvert forestier dense doit être
revisitée, comme le confirme aujourd’hui la re-
cherche archéologique.
Les techniques d’investigation qui nous per-
mettent d’apprécier la réalité des paysages an-
AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE LUDIVINE PÉCHOUX

ciens sont multiples. Dans le cas qui nous in-


téresse ici, on mentionnera en premier lieu la
palynologie, qui, en mesurant le ratio entre les
pollens d’arbres (AP) et ceux des autres végé-
taux (NAP), offre la possibilité d’appréhender le Le mythe
taux d’« ouverture » du milieu et son évolution Sous la IIIe République, de nombreux manuels scolaires alimentent le mythe
dans le temps. En étudiant ainsi les mutations de d’une Gaule recouverte par la végétation forestière. L’édition 1926 du Cours
la végétation du Bassin parisien, on constate un élémentaire d’histoire de France de Gauthier et Deschamps représente un village
déboisement continu depuis le Néolithique (à gaulois installé en plein cœur d’une forêt où les habitants chassent et font 
partir du Ve millénaire, en France), jusqu’à un paître leurs animaux. On y retrouve aussi le personnage du druide, très lié 
minimum de couvert forestier à la fin de l’Age à la forêt, qui lui sert tout à la fois de sanctuaire et de ressource, notamment
du fer (iiie-ier siècle avant notre ère) et sous l’Em- pour la cueillette du gui, comme ci-dessus.
pire romain, puis une reprise de la forêt

à partir de la fin de l’Antiquité et durant


le Haut Moyen Age (avant l’an 1000). On com-
prend combien le milieu se modifie avec le temps,
sous la pression de l’activité agricole, mais on voit
aussi que les grands déboisements sont très an-
térieurs à l’époque romaine. Celle-ci a, en réa-
lité, hérité d’un pays dans lequel les campagnes
étaient déjà très amplement mises en valeur. C’est
une époque où, contrairement à ce qu’on pensait
au xixe siècle, la couverture forestière n’était pas
fondamentalement différente de l’actuelle.
L’anthracologie permet elle aussi, en analy-
sant l’essence des bois carbonisés découverts
en fouille, d’apprécier l’évolution du milieu,
lorsqu’elle se base sur de longues séries et auto-
rise une approche statistique, malgré les difficul-
tés inhérentes à ce type d’approche où les biais
méthodologiques sont nombreux. En Languedoc,
par exemple, on a pu montrer la dégradation pro-
gressive du milieu sous l’impact anthropique de-
puis le Néolithique, et la récession du chêne blanc
à feuillage caduc, au profit du chêne vert, proba-
blement due aux coupes répétées et au prélève-
ment de bois de feu.
Mais, si cette tendance générale au déboise-
ment est incontestable, il est plus complexe de la
saisir finement à l’échelle d’une région et

Beuvray O  ccupé à l’époque gauloise par un


oppidum, le mont Beuvray, dans le Morvan, est
aujourd’hui recouvert de forêts. Un exemple parmi
d’autres qui montre la différence entre le couvert
forestier antique et l’actuel.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


46 / DOSSIER L a forêt française

MOTS CLÉS d’une période, malgré la variété des études maîtrisées. Mais, après cette période, on assiste
de sites qui tendent aujourd’hui à se multiplier. à une accélération du prélèvement et à une dé-
Anthracologie On en proposera quelques exemples embléma- gradation de l’environnement.
Étude des bois
carbonisés découverts
tiques. Pour la Gaule du Nord-Est, étudiée dans Il est vrai qu’à cette époque le bois constituait
lors de fouilles le cadre du programme européen Rurland consa- la principale source de combustible et son utili-
archéologiques afin  cré à l’étude des campagnes de la fin de l’Age du sation a pu conduire à des excès. On le constate,
de déterminer  fer et de l’époque romaine, on constate que l’im- par exemple, dans le cas de la zone d’artisanat
l’essence des arbres portance du couvert forestier est essentielle- de la céramique de La Graufesenque et des sites
dont ils proviennent. ment corrélée à l’altitude, voisins (Banassac, Florac,
les secteurs de moyenne Le Rozier), autour de
Dendrochronologie montagne (Morvan, bas Millau, dans l’Aveyron.
Méthode de datation Jura) restant plus boi- Situés au pied des Grands
qui consiste en l’étude
sés que les plaines allu- Causses, ces ateliers ex-
des cernes de croissance
des arbres abattus pour
viales, avec, dans tous les ploitaient les vastes fo-
déterminer leur âge. cas, un minimum au dé- rêts de pins de la région
but de l’époque romaine pour chauffer les fours
Palynologie et une reconquête à par- où se fabriquaient leurs
Étude des grains  tir de 200 de notre ère, ce célèbres céramiques
de pollen, actuels  qui implique une déprise rouges, exportées dans
ou fossiles, qui  agricole qui culmine pen- tout l’Occident. Ces mas-
permet de reconstituer dant le Haut Moyen Age. sifs boisés fournissaient
l’environnement  Sur un site comme celui par ailleurs aux villas du
et le paysage d’une
d’Oedenburg (Biesheim- Languedoc la poix né-
époque donnée.
Kunheim, Haut-Rhin), cessaire à l’étanchéité
l’impact anthropique sur des dolia, les grandes
la forêt (Vosges ou Forêt- jarres destinées aux vins
Noire) paraît très signifi- de la région1. Cette acti-
catif. La dendrochronolo- vité florissante, proba-
gie (l’estimation de l’âge blement intégrée au sein
des arbres abattus, sur- de vastes entreprises ca-
tout les chênes, à partir pitalistiques, a naturel-
À SAVOIR de leurs cernes) a permis lement surexploité la
en effet d’observer, sur un ressource ligneuse, rui-
Gaule échantillon de 177 bois nant en même temps
chevelue ? d’œuvre bien datés, l’ac- ses propres fondements
L’expression (en latin célération de l’exploita- économiques.
Gallia comata) est tion de la ressource syl-
utilisée par certains vicole pendant l’empire : L’introuvable forêt
auteurs latins, dont de l’an 10 de notre ère des Carnutes
Catulle, pour désigner  jusque vers 55-65, pé- Mais, contrairement à ce
la Gaule conquise par riode pendant laquelle Surexploitation C  éramique sigillée de La qu’on pourrait penser,
s’installe au bord du Rhin Graufesenque (Aveyron), i  siècle. Cet artisanat
er
César. Elle pourrait ce phénomène n’était
renvoyer aux cheveux un camp militaire et une a conduit à la destruction des forêts de pins. pas généralisé ni dû à
portés longs par les
petite agglomération ci- une forme de civilisa-
Gaulois. Au xix  siècle,
e

des historiens vile, l’âge des arbres abattus est d’environ 100- tion purement prédatrice, comme on l’a par-
l’interprètent comme  120 ans en moyenne. Ensuite, et jusque dans fois écrit. On a observé par exemple, à l’occa-
la métaphore d’un les années 120-130, les chênes prélevés restent sion des recherches menées dans le secteur de
territoire recouvert  souvent très âgés, ce qui témoigne d’une bonne Marne-la-Vallée, un taux de couverture boisée
de forêts. gestion de la ressource au sein de forêts an- supérieur à la moyenne, avec une place parti-
ciennes régénérées par des coupes régulières et culière du tilleul et du noyer, souvent accom-
F. LEYGE/MUSÉE DE MILL AU ET DES GRANDS CAUSSES

pagnés de buis. Sans qu’on connaisse précisé-


DANS LE TEXTE ment les raisons d’un tel particularisme local, il
est bien évidemment la conséquence d’un choix
César : « l’assemblée des druides » délibéré des hommes qui habitaient ce secteur.
Dès le courant du iiie siècle de notre ère, on voit
A une certaine époque de l’année, les druides s’assemblent dans un en revanche, à travers le spectre pollinique, une
lieu consacré sur la frontière du pays des Carnutes, qui passe pour reprise des essences traditionnelles (chênaie-
le point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui hêtraie), le milieu subissant alors une moindre
ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux décisions des pression agricole en ce moment de crise. On voit
druides.” donc que la dynamique paysagère a fortement
César, Guerre des Gaules, VI, 13. varié selon les secteurs et les époques, formant
une mosaïque complexe de cas particuliers.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 4 7

La dynamique paysagère
a varié selon les secteurs
et les époques, formant
une mosaïque complexe
de cas particuliers
On doit aussi s’interroger quant à la loca-
lisation des forêts anciennes. Étaient-elles
aux mêmes emplacements qu’aujourd’hui, ou
les forêts actuelles ne sont-elles que les rési-
dus d’une couverture arborée plus étendue ?
S’il est incontestable que les grands massifs
de moyenne montagne (Ardennes, Vosges,
Morvan, bas Jura…) sont anciens, il n’en va pas
de même pour tous les espaces aujourd’hui boi-
sés. Prenons l’exemple du plateau calcaire de
Haye, à l’ouest de Nancy : il est actuellement
densément couvert mais l’utilisation du Lidar
(une technique de radar aéroporté qui mesure
très finement les microreliefs, même à travers la
canopée des arbres) permet d’observer la den-
sité des structures agricoles anciennes, datées
de l’époque romaine. Cette étude montre un
important parcellaire fossile, désormais invi-
sible au sol, parsemé d’exploitations de petite
taille, le plus souvent éparses, qui exploitaient
ces zones de marge. Il en va de même dans la
forêt actuelle du Châtillonnais, où l’on a bien
étudié la présence de secteurs cultivés dès la
fin de la protohistoire, avant qu’ils soient recou-
verts par les bois, sans doute dès la fin de l’Anti-
quité. Dans l’ouest, le massif de la Guerche, en
Ille-et-Vilaine, semble avoir été lui aussi mis en
culture dès La Tène moyenne et occupé jusque
vers le Haut Moyen Age. La question de l’ancien-
neté et de l’immutabilité des forêts françaises est
Ce que nous apprend le Lidar
Le Lidar est un radar aéroporté qui mesure très finement les microreliefs, 
donc souvent mal posée ; elle relève en effet plus même à travers la canopée des arbres. Son utilisation a permis de mettre 
du mythe que de la réalité archéologiquement au jour, dans la forêt actuelle de Haye, entre Toul et Nancy (Meurthe-et-Moselle),
constatée. En ce domaine, l’Époque médiévale délimitée ici par une ligne verte, une zone largement exploitée dans l’Antiquité.
a profondément modifié, souvent de manière Sont détectées les petites et nombreuses parcelles et les établissements ruraux
consciente et volontaire, la nature même du datant essentiellement de l’époque romaine. Ce n’est qu’ultérieurement que la
couvert végétal. forêt a recouvert cet espace.
A ce propos, on ne saurait oublier le cas de
la Beauce, où l’on a traditionnellement situé le
sanctuaire central des Gaulois, où se réunissent
CONCEPTION ET RÉALISATION DAO, [Link], EPHE, 2017

chaque année les druides pour y tenir leurs as- pourtant rien de tel, et l’on sait depuis longtemps
sises, selon César lui-même (BG, VI, 13). Toute que la Beauce de cette époque était largement dé-
cette partie du récit constitue un excursus boisée et cultivée. Encore un mythe qu’il convient
­généreusement emprunté au géographe grec donc d’oublier.
Posidonius, qui avait voyagé en Gaule du Sud Au fait, et les sangliers d’Obélix, chassés,
vers 100 av. J.-C. mais n’était jamais allé au-delà. comme il se doit, dans ces belles forêts où l’on
Le proconsul romain fait ici de la copie, comme rencontrait comme par hasard des patrouilles
c’était d’ailleurs l’habitude, consciente, avouée et romaines fort divertissantes ? Là aussi, il faut
glorifiante, chez les historiens et les géographes en revenir : toutes les études archéologiques ré-
de l’Antiquité. Une lecture littérale (César ne sau- Note centes sur la nourriture des Gaulois montrent
rait mentir !) a souvent conduit les Modernes à 1. Cf. A. Tchernia, que l’on ne consommait guère ces bêtes sau-
« Rome et le vin.
identifier ce lieu avec la forêt des Carnutes, as- L’amphore, le tonneau et
vages, sauf, sans doute, en cas de nécessité,
similée à la Beauce. Le texte latin, qui évoque les dolia », L’Histoire n° 502, et qu’on leur préférait les porcs domestiques.
un locus consecratus – un lieu consacré –, ne dit décembre 2022, pp. 58-63. Pourtant, c’est bon le sanglier rôti… n

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48 / DOSSIER L a forêt française

Moyen Age

Chasse, élevage
et proto-industrie
Véritables puits de ressources, les forêts médiévales sont des espaces où charbonniers,
bûcherons ou gardiens de troupeau se croisent. A partir du xive siècle, des règles d’accès
sont mises par écrit, notamment pour éviter la surexploitation.

Par Corinne Beck

PARIS, BN, FRANÇAIS 616 FOLIO 119R ; AKG-IMAGES

Chasse C
 ette enluminure (Livre de chasse de Gaston Phébus, xive siècle) représente une battue aux lièvres : clochettes et filets sont installés
pour les prendre au piège. La forêt livre animaux sauvages, baies, champignons… autant de ressources que les hommes puisent pour s’alimenter.

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P
ar facilité de langage, on a cou- forêts « réelles ». Ce sont avant tout des espaces
tume d’utiliser le singulier pour nourriciers, dont le rôle majeur dans l’économie
désigner « la » forêt médiévale. médiévale n’a pas toujours été évalué à sa juste
Un immense ensemble vivant, mesure. A côté d’une économie céréalière existe
perçu comme une entité, mono- une économie forestière, comme il existe une éco-
lithe et immuable. L’emploi du nomie des marais. La vie quotidienne repose sur
pluriel semble pourtant plus cet équilibre entre l’exploitation des espaces « in-
adapté pour traiter des formations paysagères du cultes » et celle des terroirs cultivés. Ces dernières L’AUTEURE
millénaire médiéval. Car les massifs boisés du décennies, la multiplication des démarches ar- Professeure émérite
d’histoire et
Haut Moyen Age ne sont pas ceux du xie siècle ni chéologiques et paléo­environnementales, mises d’archéologie
ceux du xve siècle, évoluant dans le temps et l’es- en perspective avec les sources écrites, et la ré- médiévales à
pace (forêts de plaine ou de montagne, forêts at- flexion autour de la notion de « socio-éco-sys- l’université de
lantiques, continentales ou méditerranéennes), tème » ont renouvelé cette histoire des forêts fran- Valenciennes,
selon des particularités locales, sociales, écono- çaises. Les forêts médiévales livrent de nombreux Corinne Beck a
notamment codirigé
miques ou écologiques. produits, pas seulement en temps de pénurie. Les Robert Fossier, les
Le vocabulaire des scribes médiévaux té- animaux sauvages, d’abord – variés encore au hommes et la terre.
moigne de cette complexité. Tout un vocabu- Haut Moyen Age : cervidés, sanglier, loup, ours, L’histoire rurale
laire, issu du gaulois ou du latin, est passé dans renard, blaireau, castor, martre, écureuil, etc. Ils médiévale d’hier et
aujourd’hui (Presses
l’ancien puis le moyen français : le breuil (l’in- offrent viande, peaux et fourrures. C’est aussi en universitaires de
culte constitué de bois et de pacages) s’oppose à forêt que sont prélevés les essaims d’abeilles pour Valenciennes, 2018).
l’ager (le territoire cultivé) ou à la silva (la forêt produire cire et miel.
dense et sauvage), puis à la forestis. Ce dernier Dans les bois clairs, les friches, les haies, sur les
terme apparaît au viie siècle et désigne d’abord lisières, se rencontrent les arbres « portans fruits »
une forêt royale, puis, plusieurs siècles plus tard, tels les pommiers, cerisiers, poiriers, pruniers,
une vaste étendue de terrain boisé. Ajoutons les néfliers, noisetiers, les baies des arbustes et des
termes « bois » et ses dérivés : « boquillon », buissons comme les mûres, fraises, framboises,
« buisson », « bouquet », « taillis », « futaie ». prunelles, noisettes, des plantes aromatiques, des
Sans oublier le répertoire issu des parlers régio- champignons, dont des truffes, dans les massifs
naux – « bosc » dans l’Ouest, « joux » des mon- du nord de la Bourgogne, à la fin du Moyen Age.
tagnes jurassiennes et savoyardes, « gau » du Les textes sont peu diserts sur ces ressources co-
parler franco-provençal – ou du lexique savant mestibles, sans doute parce que la cueillette ne
comme le nemus des textes latins. fait pas l’objet d’une réglementation et échappe
en grande partie aux redevances seigneuriales.
Des espaces depuis longtemps anthropisés C’est l’archéobotanique, à travers l’analyse des
En France, les espaces forestiers ont été abon- pollens et des restes végétaux, qui révèle leur
damment exploités et transformés, au moins de- existence et atteste leur caractère commun, tra-
puis le Néolithique. Ils sont ainsi loin d’être aussi duisant par là même qu’il ne s’agissait pas seu-
sauvages et déserts que le rapportent les clercs lement d’une nourriture d’appoint. Ajoutons
médiévaux. Il est difficile d’accorder au seul l’herbe des sous-bois, les mousses, les fougères
Moyen Age central (xie-xiiie siècle), comme l’his- et genêts, les feuilles, les glands et faînes pour la
toriographie l’a longtemps fait, l’exclusivité du nourriture et la litière des animaux d’élevage.
phénomène du grand recul de l’arbre, ce que l’on L’analyse textuelle, celle des pollens et des mi-
a appelé les « grands défrichements ». On connaît crocharbons fossiles, nous donnent une idée de
aujourd’hui l’existence de déboisements notables la variété des boisements : chêne, hêtre, frêne,
dès le milieu du vie siècle. Au cours du millénaire charme, tremble, érable, orme, châtaignier (re-
médiéval ont, en réalité, alterné vague de déboi- monté depuis le sud), et encore aulne (ou
sement et reprise des espaces forestiers, avec des
décalages spatio-temporels, comme en témoigne
de plus en plus l’archéologie, grâce aux données DANS LE TEXTE
de la palynologie et de la dendrochronologie,
qui permettent de connaître la densité d’arbres Jacques Le Goff : « source de profit »
sur un territoire ou l’âge d’abattement des arbres La forêt a ses attraits. Pour le chevalier elle est le monde de la chasse
(cf. p. 46). Un exemple : au cours du Moyen Age, et de l’aventure. […] Pour les paysans et tout un petit peuple labo-
les forêts de basse et moyenne altitude reculent rieux, elle est source de profit. Là vont paître les troupeaux, là surtout
significativement dans le massif pyrénéen, tandis s’engraissent à l’automne les porcs, richesse du pauvre paysan qui, après
que les Vosges demeurent très forestières. la glandée, tue son cochon, promesse de subsistance, sinon de ripaille,
Les sources écrites (hagiographiques et litté- pour l’hiver. Là s’abat le bois, indispensable à une économie longtemps
raires) nous renseignent fort mal sur la matéria- indigente en pierre, en fer, en charbon de terre. Là se cueillent les fruits
lité des forêts médiévales, leurs rédacteurs s’at- sauvages […], une nourriture d’appoint essentielle.”
tachant surtout à l’imaginaire et à la symbolique Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval,
des lieux. Mais, à partir du xiiie siècle, la docu- Flammarion, « Champs », 1982, p. 107.
mentation se diversifie, le voile se lève sur les
DR

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


50 / DOSSIER L a forêt française

verne, de son nom médiéval) dans des


zones plus humides, saule, bouleau, cornouil-
Les surfaces boisées sont menacées
ler ou sapin et pin dans les zones d’altitude des par la surexploitation. Les nobles
Vosges ainsi que des Pyrénées, chêne vert, chêne-
liège, épicéa, pin d’Alep dans les zones méditer-
interdisent la chasse aux roturiers
ranéennes. Contrairement à aujourd’hui, où les
forêts sont souvent faites de peuplements mo- MOTS CLÉS Dans le même temps, une administration fo-
nospécifiques, la forêt médiévale était compo- restière se met progressivement en place  : la
site. Ces différentes imbrications d’essences, qui Breuil gruerie. A sa tête, un gruyer assisté de maîtres
se conjuguaient, constituaient, pour les commu- Au Moyen Age,  forestiers et de sergents, à pied ou à cheval – au
nautés paysannes, des réservoirs de matières pre- enclos boisé où était début du xiiie siècle pour les duchés de Lorraine
parqué le gibier.
mières aux propriétés bien distinctes. Enfin, rap- et de Bar, au début du siècle suivant dans le du-
pelons que les forêts ont pu servir de carrières Forestis ché de Bourgogne. Leur rôle est de gérer les fo-
pour l’obtention de matériaux de construction : Le terme apparaît au rêts et eaux seigneuriales, d’en rentabiliser les
des marnières, des lavières, des «  perrières  » viie siècle et désigne ressources et d’assurer une production durable,
(pour récupérer des pierres), sont exploitées d’abord une forêt de surveiller les usagers et de prévenir les délits.
ponctuellement, le temps d’épuiser le filon. royale. Quelques siècles Avec plus ou moins de tâtonnements, ce même
Jusqu’à l’an 1000 au moins, les massifs fores- plus tard, il désignera effort d’organisation se rencontre partout dans
tiers sont, pour la majeure partie, libres d’accès. une vaste étendue de le royaume.
Les paysans peuvent y chasser le petit gibier (à terrain boisé. Entre le viie et le ixe siècle la jouissance de cer-
poil et à plume), s’approvisionner en fourrage et tains espaces (forestes) était déjà réservée aux
emmener leurs porcs pâturer. Mais l’accélération rois, aux grandes familles aristocratiques et aux
de l’exploitation de ces espaces, où charbonniers, établissements religieux. Le mouvement de res-
bûcherons ou gardiens de troupeau se croisent, triction s’accentue au cours des siècles suivants
entraîne une réglementation plus stricte, s’ins- et, à côté des forestes carolingiennes, se créent des
crivant dans le cadre des droits d’usage, des ac- zones protégées d’étendue plus r­ estreinte ­(défens)
cords intervenus entre le pouvoir seigneurial et où les seigneurs disposent du monopole du droit
les communautés paysannes. L’accès y est par- de chasse et de pêche (garenne).
fois restreint, parfois moyennant redevance. Au Au xie-xiie siècle, dans le royaume de France
cours du xiiie-xive siècle ces droits vont faire l’ob- comme dans presque toutes les régions d’Europe
jet d’une mise par écrit. occidentale, les surfaces boisées sont menacées
par la surexploitation. L’importance symbolique
de la chasse conduit les nobles à l’interdire, en
général, aux « roturiers », aux non-nobles. Le
Hainaut, les Vosges, le Dauphiné ou le Béarn
semblent résister plus longtemps à cette privati-
Des oiseaux sur les branches sation. Au xive-xve siècle les rois capétiens puis
valois restreignent encore la chasse, particuliè-

A
u Moyen Age, poètes et romanciers ont rement au gros gibier. Sa pratique est désormais
souvent lié oiseaux et forêt. La «  rever- un privilège, une concession octroyée par ceux
die » est, par ailleurs, un genre très couru, qui en ont l’exclusivité, pouvant être suspendue
célébrant l’avènement du printemps et la renais- à tout moment. Dans les forêts usagères ouvertes
sance de l’amour. aux communautés paysannes, cela n’empêche
Au xiie siècle, dans Le Conte du Graal, Chrétien pas les délits de braconnage.
de Troyes met en scène le jeune Perceval : « Ainsi Dans les finages (terroirs autour des villages),
pénètre-t-il la forêt/ et aussitôt, au fond de lui, l’herbe est insuffisante. La compétition entre les
son cœur/ fut en joie pour la douceur du temps/ besoins alimentaires des hommes et ceux des ani-
TACUINUM SANITATIS FOLIO 102V ; PRISMA/ALBUM/AKG-IMAGES

et pour le chant qu’il entendait/ des oiseaux qui maux est réelle, surtout pour le bétail de trait sans
menaient joie » (83-87). lequel il n’y a pas de production agricole. La fo-
Dans Yvain ou Le Chevalier au lion, du même rêt constitue donc une ressource indispensable
auteur, le chevalier Calogrenant déclenche une au pâturage. Des polyptyques, des registres fon-
tempête en forêt de Brocéliande. Puis… « dès que ciers de grands domaines du Haut Moyen Age,
l’orage fut tout à fait passé,/ je vis, rassemblés apprécient la superficie des bois au nombre de
sur le pin,/ une telle quantité d’oiseaux, si on veut porcs qui peuvent y trouver des glands et autre
bien me croire,/ que ni branche ni feuille n’apparaissait/ qui ne fût complè- nourriture. Les chèvres, en revanche, hormis en
tement couverte d’oiseaux :/ et l’arbre n’en était que plus beau !/ Tous les quelques lieux comme les forêts de l’abbaye de
oiseaux sans exception chantaient,/ de façon à former entre eux une har- Marchiennes en Hainaut, en sont exclues en rai-
monie parfaite » (455-464). Calogrenant manque de devenir fou, tant ce son des dommages qu’elles causent aux jeunes
chant, qu’il assimile à une liturgie, lui donne de plaisir. Comme l’a excel- pousses. A partir du xiiie siècle, si on en croit les
lemment écrit Michel Zink : « Le chant des oiseaux est l’expression même coutumes, des règles limitent le droit à la pâture.
de l’harmonie amoureuse de la nature » (Nature et poésie au Moyen Age, Le pacage ne s’exerce que sur certaines surfaces,
Fayard, 2006).  Jacques Berlioz toujours hors des bois mis en défens (garenne,

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


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sauvegarder le gros gibier pour satisfaire les plai-


sirs aristocratiques.
Quelle formidable matière première que le
bois ! Tout le matériel ligneux est utilisable :
du bois aux écorces collectées pour le tannage,
des branches aux souches, du bois vif au bois
mort et chablis (arbre déraciné) pour le chauf-
fage. Bois de construction (« merrain »), mais
aussi bois pour l’artisanat et l’outillage agricole,
pour le chauffage et pour l’alimentation des ac-
tivités proto-industrielles : forges et verreries
en Lorraine, tuileries, fours de potiers, fours à
chaux, sauneries en Franche-Comté, fabrication
de tanin, de poix, etc.
Globalement, deux régimes sylvicoles se cô-
toient, le plus souvent dans un même espace : la
« haute forêt », « haute futaie » ou « bois de fo-
rêt » d’une part, et les « bois revenants » de l’autre.
Le premier désigne la futaie (forêt de grande
taille peuplée de chênes et de hêtres de plus de
40 ans), le second est constitué de taillis, compo-
sés d’arbres jeunes de moins de 30 ans, exploités
souvent en courte révolution : dix ans minimum
selon l’ordonnance royale de 1376.
Les bois destinés à la vente sont comptés ou ar-
pentés, « signés et marqués » du marteau des of-
ficiers forestiers seigneuriaux. Ils sont délimités
dans l’espace et, plus particulièrement à partir de
la seconde moitié du xve siècle, par des « arbres
de lisière ». L’ordonnance royale promulguée à
Melun en 1376 oblige de laisser des arbres pour
Pâturages L ’herbe manque et les bêtes paissent plutôt dans la forêt. A l’automne, servir de semenciers : huit à dix baliveaux par ar-
les porcs s’engraissent avec les glands (Très Riches Heures du duc de Berry, xve siècle). pent – l’arpent forestier étant une surface définie
LES TRÈS RICHES HEURES DU DUC DE BERRY, FOLIO 11V ; RMN-GRAND PAL AIS (DOMAINE DE CHANTILLY)/MICHEL URTADO

par les coutumes régionales. Ce nombre est très


variable d’une région à l’autre : 25 baliveaux à
jeunes taillis) ; obligation est faite aux troupeaux MOT CLÉ l’arpent dans le Verdunois et 13 à 21 dans la fo-
de suivre des chemins déterminés, sous la garde rêt de Nieppe en Flandres au xive siècle, 4 à 15 en
d’un pâtre. Les modalités de ce sylvo-­pastoralisme Gruerie Touraine au xve siècle.
Juridiction d’une
sont variées : pâturage itinérant, pâturage tour- administration
On l’aura compris : « la forêt » du Moyen Age
nant – les animaux sont lâchés chaque année forestière. Un gruyer  recouvre des espaces très diversifiés et souvent
dans une partie différente du bois –, p ­ âturage est l’officier chargé  bien éloignés de nos représentations actuelles
plus ou moins libre sur de grandes surfaces favo- de juger les délits de l’espace forestier. Les recherches paléo-­
risant le gaspillage de l’herbe. commis dans les bois. environnementales montrent l’impact de la pré-
L’administration  sence d’animaux domestiques sur l’évolution
Du bois, pour quoi faire ? des Eaux et Forêts  des sylvofaciès. Les revenus substantiels tirés
De là l’existence d’une concurrence écologique en est l’héritière. des opérations marchandes sur les paissons de
entre espèces sauvages et espèces domestiques porcs (les nobles louent des parties de bois à des
se nourrissant des mêmes végétaux. Dans des marchands de porcs, engraisseurs et bouchers),
régions comme la Bourgogne, les porcs peuvent qui se multiplient au cours du xive-xve siècle,
paître une large partie de l’année. Délai préjudi- ont sans doute poussé les gestionnaires à favo-
ciable puisqu’ils sont parfois encore dans les bois riser chênes et hêtres, dont les fruits nourrissent
lorsque le gland commence à germer. Bien des les cochons.
massifs ont ainsi connu une surcharge pastorale. À SAVOIR
Dès la fin du Moyen Age, à travers les sources
comptables, se lit une prise de conscience de la
surexploitation des espaces forestiers. Au cours
1346, le premier Code forestier
Face à l’amenuisement des réserves de bois, le roi Philippe VI promulgue, 
du xve siècle, les forestiers bourguignons, par en 1346, dans son château de Brunoy (dans la forêt de Sénart, aujourd’hui en
exemple, décident de restreindre les droits de Essonne), un premier Code forestier. Les « maîtres des Eaux et Forêts » sont
pâturage, les fruits étant réservés aux sangliers. chargés de veiller à ce que les bois du royaume « se puissent perpétuellement
Ce souci de conservation de la faune sauvage, soutenir en bon état ». Des sanctions sont prévues contre ceux qui prélèveraient
ne nous y trompons pas, relève peu de préoccu- plus de bois que les forêts n’en produisent annuellement.
pations environnementales ; il s’agit plutôt de

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


52 / DOSSIER L a forêt française

Merveilleuse Brocéliande
L’imaginaire symbolique qui entoure la forêt médiévale est très fort,
d’abord païen, puis chrétien.

J
e vis la forêt et je vis le pays ; j’étais dans le passé ou le futur des hommes.
en quête de merveilles, mais je n’en Parmi ces fontaines, celle de Barenton
ai pas trouvé. Je revins aussi sot que est le seul édifice qui raccroche ma-
j’étais parti. » Le Roman de Rou de tériellement aujourd’hui la forêt de
Wace, chroniqueur de la cour Brocéliande à l’imaginaire médiéval.
Plantagenêt au milieu du xiie  siècle, Elle reste le point de la forêt le plus vi-
porte la marque des merveilles de sité par les touristes, qui versent encore
Bretagne contées par les bardes bretons. une écuelle d’eau sur son perron en es-
Mais son expédition en Bretagne armo- pérant déclencher le tonnerre et faire
ricaine, pour constater ces merveilles, surgir son gardien.
fut vaine…
Dès cette époque, la forêt de La christianisation du surnaturel
Brocéliande est solidement associée à A la suite de Chrétien de Troyes, les ro-
la « matière de Bretagne », un ensemble mans en prose du xiiie siècle donnent
de légendes et de chansons au mysti- une deuxième facette à l’imaginaire
cisme celtique caractéristique, qui ren- qui entoure la forêt. D’un côté, le mer-
dit populaires des personnages comme veilleux reste enchanteur. Par exemple,
le roi Arthur ou Merlin l’Enchanteur, dans l’immense Lancelot en prose, est
qui vit dans cette forêt. Brocéliande introduit le thème de l’enlèvement du
est ainsi associée à ces enchantements jeune Lancelot par la dame du Lac, ou
comme lieu de l’aventure et de la ren- celui de sa rencontre dans la forêt bre-
contre avec l’Autre Monde, des piliers de tonne avec la fée Morgane qui, par ja-
l’univers arthurien et de la Table ronde. lousie, enferme le valeureux chevalier
On la localise aujourd’hui dans la forêt dans son château enchanté.
de Paimpont, un vaste espace boisé de Mais si cette dimension profane se
9 000 hectares entre ­l’Ille-et-Vilaine et le maintient, d’un autre côté, la christia-
Morbihan. nisation des motifs surnaturels se fait
aussi très forte. Les romans de la ma-
Des créatures fantastiques n L’arbre d’or, œuvre dans le « Val sans tière de Bretagne multiplient, à partir
De quoi inspirer l’auteur de romans de retour », une référence arthurienne. de cette époque, les signes du divin. Les
chevalerie Chrétien de Troyes (v. 1135- chevaliers entendent des voix célestes,
v. 1183). Sous sa plume, l’imaginaire des plus connus de cette galerie d’êtres ils sont transportés par une nef miracu-
ambigu de la forêt au Moyen Age s’in- surnaturels qui, comme les merveilles leuse, ils trouvent au milieu de la forêt
carne en particulier dans un person- de l’Aventure, surgissent la plupart du une chapelle grande ouverte, dont la
nage : Esclados le Roux, gardien de la temps quand le bon chevalier prend cloche sonne alors qu’elle est déserte…
fontaine magique de Barenton dans congé de la Table ronde. Dans son épiphanie à la Table ronde, le
Yvain ou Le Chevalier au lion. Il est l’un Aux marges de l’espace arthurien, Graal n’est plus ce plat ou tailloir rappe-
ce dernier aborde des contrées incon- lant un ustensile noble, mais une coupe
DANS LE TEXTE
nues, forêts ou landes, peuplées de sacrée où Joseph d’Arimathie a recueilli
créatures fantastiques : des nains, tel le sang du Christ à la Descente de Croix.
Un bon sauvage celui qui invite Lancelot à monter dans
la charrette d’infamie (Le Chevalier
Sa spiritualisation est définitive.
La forêt de Brocéliande, comme tous
Dans la forêt, Yvain guettait les de la charrette), des géants, comme le les lieux merveilleux dont les romans
animaux. […] La folie avait fait de Morholt que Tristan terrasse alors qu’il arthuriens sont parsemés, est donc à
lui un bon sauvage : le corps nu, hirsute, désolait chaque année la cour en y en- deux visages : foyer de l’inculte et du
il parcourait les bois, ayant tout oublié levant des jeunes gens, des monstres sauvage, voire du païen (le latin incul-
de la vie de l’homme. Il demeura long- du bestiaire médiéval, à l’instar de ces tus renvoie à cette notion), elle est aussi
MATAREZO/ANDBZ/ABACA

temps dans la forêt, quand il arriva un bêtes sauvages qui s’inclinent devant un espace où la civilisation courtoise
beau jour devant la petite maison d’un un cheval magique sous les yeux de offre ce qu’elle a de meilleur, en ce sens
ermite, qui était en train de défricher.” Gauvain (La Mule sans frein), ou en- que l’Aventure des chevaliers en chasse
Chrétien de Troyes, Yvain ou Le Chevalier au core d’intrigantes demoiselles qui, ren- la présence du démon. n
lion, Hatier, 2010, [xiie siècle], p. 57. contrées dans l’épaisseur d’une forêt Amaury Chauou
ou au seuil d’une fontaine, peuvent lire Professeur de classes préparatoires

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 5 3

En matière de modes d’exploitation, À SAVOIR


le Moyen Age semble avoir hésité : par coupe
au pied, c’est-à-dire à l’unité, en choisissant les La légende des moines défricheurs
arbres (ce qui correspond au furetage ou jardi- On a longtemps présenté les moines cisterciens comme les auteurs des 
nage), distinguant les plus beaux et abandon- «  grands défrichements  » du xie-xiiie  siècle, responsables du recul des 
nant les autres au bois de feu, au charbonnage, forêts médiévales face à l’expansion des surfaces cultivées.
au gré des besoins. Les forestiers peuvent aussi Aujourd’hui on sait que ces déboisements remontent 
opérer par coupe à l’unité de surface (arpent, à l’Age du fer et concernent, au Moyen Age, une 
quartier), appelée aujourd’hui « coupe par as- plus ample période, du viie au xiiie siècle, avec de 
siette », par coupe rase ou coupe avec réserve fortes variations régionales (ci-contre miniature 
du xiie siècle, bibliothèque municipale de Dijon).
de « baliveaux » (cf. p. 38), coupe à « fleur de
terre  » ou «  de charbonnier  »… Chacun de
ces modes a contribué à façonner la physio-
nomie des peuplements forestiers. Jusqu’au enclos de pâture, entrecoupées de clairières
xvie siècle, néanmoins, le régime forestier a pri- où ont été établies des fermes, granges monas-
vilégié le furetage, la coupe au pied, tendant à tiques ou laïques, certaines dédiées à une exploi-
produire des peuplements très clairs : une forêt tation pastorale spéculative (porcs ou moutons).
peu ombreuse permettant au tapis herbacé et Dès la première moitié du xiiie siècle, comme en
au sous-bois de s’y développer, fabriquant ainsi Hainaut, et plus généralement au cours des deux
un milieu de vie favorable aux cervidés ainsi siècles suivants, émerge, dans les comptabilités
qu’aux bovins et chevaux, dont les déjections forestières, la prise de conscience des impacts
sont bénéfiques au cycle de la fertilité. Autant causés par les phénomènes météorologiques
de fumure ainsi dérobée aux champs. Mais, (tempêtes, grands froids), biologiques (mala-
dans certaines régions, la pratique du soutrage dies cryptogamiques) ou les incendies. Auxquels
(la couche superficielle du sol est prélevée pour s’ajoutent les passages dévastateurs des bandes
récupérer le fumier laissé par les animaux pais- armées pendant la guerre de Cent Ans. Les com-
sant en forêt) permettait aux plus pauvres de munautés usagères seraient loin d’être en reste
fertiliser leurs terres. dans ce processus, si l’on en croit les plaintes répé-
tées des officiers forestiers. La réglementation se
La nécessité émerge de durcit au cours du xve siècle, les condamnations
à des amendes ou à des suspensions d’usage se
suivre des règles pour multiplient (pour vol de bois ou pour divagation
des animaux d’élevage, qui broutent là où ils ne
assurer une production sont pas censés le faire).
ligneuse durable La nécessité émerge de suivre des règles pour
assurer une production ligneuse durable. Au fil
De ces pratiques les sols ont conservé la mé- du xiiie siècle, avec le développement des villes
moire. Les études sur la végétation herbacée dans et des activités « proto-industrielles », les be-
la montagne jurassienne ou dans les Vosges ont soins en bois augmentent considérablement,
révélé une baisse de la fertilité des sols et une menaçant l’équilibre des forêts. Ce changement
perte de la biodiversité forestière là où il y avait de perception se note plus sensiblement dans
eu d’anciennes pâtures. L’analyse morphologique les contrées méridionales : contrôle du char-
des sols a pu rendre compte des impacts du pié- bonnage pour éviter les incendies, mise en dé-
tinement, de la compaction des terres, sur leurs fens des bois plus dégradés, ainsi dans les forêts
propriétés chimiques et leur fertilité. Et, comme royales du Roussillon, où les troupeaux ne sont
cela fut le cas en forêt de Compiègne, attester plus autorisés à paître au xive siècle.
l’existence d’un pâturage intense. Nos écosys- Jusqu’alors le repeuplement des forêts s’effec-
tèmes forestiers d’aujourd’hui sont largement tuait par rejet de souche ou par fructification puis
tributaires du passé de ces espaces. germination en réservant des baliveaux lors des
DIJON, BIBLIOTHÈQUE MUNICIPALE, MS. 0173 FOLIO 41

coupes. Dès la fin du Moyen Age apparaissent, en


Un équilibre menacé France du Nord, des tentatives de repeuplement
En plus de la pression agropastorale, il ne faut par plantation. Cette pratique concerne d’abord
pas oublier les différentes activités sidérur- le chêne et témoigne d’une certaine prise de
giques et minières ou l’exploitation commer- conscience que la régénération des bois doit être
ciale du bois de construction. Après le xiiie siècle non seulement aidée, mais organisée. Sans reje-
les forêts méditerranéennes semblent déjà bien ter toute sensibilité à l’environnement, ce sont
fragilisées par l’érosion due à l’essartage et au des préoccupations d’ordre plutôt économique
fournelage (ces pratiques consistant à arracher qui sous-tendent ces mesures.
et amasser des végétaux, qui sont brûlés pour En définitive, au cours du millénaire médiéval,
obtenir de l’engrais). Les espaces plus septen- les espaces forestiers ont reculé au profit des ter-
trionaux ne connaissent que des forêts éclair- roirs cultivés et des habitats, mais il ne s’agit nulle-
cies, pénétrées par des prés de fauche, des ment d’un mouvement uniformément linéaire. n

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


54 / DOSSIER L a forêt française

La grande
peur de la
déforestation
Les incendies estivaux ont ravivé l’angoisse
d’une disparition totale de la forêt,
indissociable, depuis la fin du xviiie siècle,
des angoisses d’effondrement climatique.

Entretien avec Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher

L’Histoire : De quand datent les angoisses LES AUTEURS


liées à la déforestation ?
Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher : En
France, l’angoisse d’un véritable effondrement
climatique causé par la déforestation émerge à la
fin du xviiie siècle. Pour comprendre cette peur, il
faut d’abord la replacer dans le contexte colonial
où elle est formulée, au cœur de l’océan Indien
– plus précisément sur l’île de France (l’actuelle
île Maurice). Là-bas, l’intendant Pierre Poivre,
présenté par l’historien Richard Grove comme
l’un des pionniers de la protection de l’environ- humaine, dont pourtant les hommes menacent
nement, alerte, dès la fin des années 1760, contre l’équilibre en perturbant, par leurs déboisements
les dangers d’un déboisement excessif. Loin du irréfléchis, l’indispensable cycle de l’eau. Ainsi,
portrait hagiographique que Grove en dressait, sur un fond de valorisation de l’état de nature et
les mises en garde de l’intendant s’expliquent Chargés de recherche d’avertissement contre les dangers de la civilisa-
avant tout par des objectifs politiques. Il a en effet au CNRS et tion, l’argument climatique de Pierre Poivre va
EMMANUELLE MARCHADOUR/DIVERGENCE – PHILIPPE LOPEZ/AFP

été chargé de transformer l’île en arsenal pour la enseignants à s’imposer jusqu’en métropole.
Marine française. Alors même qu’il affirme, dans l’EHESS,
Jean-Baptiste
ses lettres au ministre de la Marine, qu’on pour- Fressoz Quelles théories ces peurs
rait aisément réduire encore des deux tiers le cou- et Fabien Locher appuient-elles ?
vert forestier de l’île, il insiste, auprès des colons, ont notamment Paradoxalement, cette angoisse se nourrit de
sur les dangers climatiques du déboisement, afin publié ensemble théories scientifiques qui avaient servi d’abord,
Les Révoltes
de réfréner leur appétit en terres et contenir, sur- du ciel. Une histoire
dès la fin du xve siècle, à justifier le déboisement.
tout, l’expansion de leurs plantations… du changement L’impact de l’homme s’envisage alors principale-
Son argument climatique est repris par un au- climatique, ment sous deux formes : l’assèchement des ma-
teur autrement plus influent : Bernardin de Saint- xve-xxe siècle rais et la déforestation. Certains modèles théo-
Pierre, l’auteur du best-seller Paul et Virginie, (Seuil, 2020). riques sont bien plus anciens encore. Aristote
qui séjourne à la fin des années 1760 sur l’île de insistait déjà sur les mutations des environne-
France. Les Études de la nature qu’il fait paraître ments et sur les liens étroits entre phénomènes
en 1784 présentent la nature comme une créa- terrestres et célestes, un cycle unique reliant l’eau
tion divine parfaitement organisée pour la vie des pluies et celle des fleuves.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


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Le cycle de l’eau dont il est question joue un Fournaise  Fer (El Hierro), la plus occidentale des Canaries,
rôle central dans la notion cosmographique de A l’été 2022, deux qui sert à illustrer la capacité des arbres à géné-
« zone », longtemps opposée à celle de climat. incendies ont ravagé rer la pluie. Dans la description qu’en font les
Le climat serait défini uniquement par la lati- plus de 26 000 hectares franciscains Pierre Bontier et Jean Le Verrier, à
tude, tandis que la zone se définirait par des dans la forêt des Landes, l’issue d’une tentative infructueuse de conquête
autour des communes
caractéristiques plus précises – nature du sol, normande en 1402, l’île est réputée riche en
de La Teste-de-Buch
du relief et des précipitations. La zone est ainsi et Landiras. « arbres qui toujours dégouttent eau belle et claire
plus ou moins habitable, ses caractéristiques Déjà très ancienne, qui choit […] en fosse auprès des arbres ». Au fil
déterminant les formes de vie susceptibles de l’inquiétude du siècle, les chroniques fixent progressivement
s’y développer. Or, dans les dernières décen- de la déforestation une légende, celle de « l’arbre saint » de l’île de
nies du xve siècle, on retrouve de plus en plus s’accentue face Fer, surplombé en permanence d’un nuage dont
fréquemment exprimée la conviction que les au réchauffement il attirerait la pluie.
arbres constituent un chaînon essentiel du cycle climatique. En parallèle, les îles de Madère et de Porto
de l’eau, parce qu’ils condensent les nuages en Santo, où les Portugais s’installent à partir de
pluie : la déforestation devient ainsi un moyen 1419, connaissent, dans la deuxième moitié du
d’agir sur le climat et de le rendre plus ou moins xve siècle, un déboisement rapide dont plusieurs
propice à la vie humaine. témoins rapportent qu’il aurait eu des consé-
Ce tournant ne s’explique pas par des évolu- quences radicales sur l’environnement : les deux
tions savantes, mais, déjà, par le contexte colo- îles auraient connu, entre autres phénomènes, un
nial – cette fois-ci celui de l’expansion ibérique assèchement rapide. Cela semble peu probable
dans l’espace atlantique. A l’époque, c’est l’île de compte tenu de ce que l’on sait aujourd’hui

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


56 / DOSSIER L a forêt française

de l’hydrographie insulaire – les précipi- DANS LE TEXTE


tations tiennent bien plus à l’influence de la mer
qu’à la végétation. Toujours est-il que ce choc éco-
logique devient un argument déterminant en fa-
Romancier climatologue
veur du déboisement.
A l’issue de son premier voyage, Christophe
Colomb a présenté les terres découvertes comme
exceptionnellement propices à une colonisation
qui s’enrichirait du commerce du bois et des plan-
tations de sucre. Mais les pluies diluviennes qu’il
rencontre en 1494, lors de son deuxième voyage
à Cuba et à la Jamaïque, semblent interdire toute
installation. Qu’importe, l’exemple de Madère a
prouvé que le déboisement asséchait le climat, il
suffit donc de déboiser ces nouvelles îles pour les
rendre vivables.
Si les théories relatives à l’action de l’homme
sur le climat via le déboisement connaissent
un tel essor à partir de la fin du xve siècle, c’est
donc avant tout parce qu’elles trouvent soudain
une utilité économique et politique : étayer les
projets de colonisation du Nouveau Monde. Les
justifier, aussi, à mesure que s’élèvent des voix
critiques contre le traitement des populations
autochtones. Ces dernières n’auraient aucun
droit sur une terre qu’elles ont été incapables de
rendre habitable. C’est ce qu’affirme, au milieu
du xvie siècle, le gouverneur militaire de Saint-
Domingue Fernandez de Oviedo. Les forêts sont
aussi réputées refroidir le climat et le déboise-
ment devient donc, au xviie siècle, un argument
de la colonisation française du Canada, dont
les hivers longs et glacés constituent le princi-
pal obstacle. L’Angleterre trouve là, à son tour,
de quoi étayer la colonisation de la Nouvelle-
Angleterre et de l’Irlande.
En Europe, les milieux savants se penchent BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
sur la question. En Angleterre, la Royal Society
s’y intéresse à partir des années 1660, tandis Le défrichement des forêts […] augmente les froids secs et âpres du
qu’en France il faut attendre les années 1740 Nord, comme on l’a éprouvé dans les hautes montagnes de la Nor-
pour qu’elle concerne l’Académie des sciences. vège, qui étaient autrefois cultivées, aujourd’hui inhabitables, parce qu’on
Au xviiie siècle, ces réflexions rejoignent celles les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes défrichements aug-
sur l’histoire des nations, dont on tient alors mentent aussi la chaleur dans les pays chauds, comme je l’ai observé à l’île
les caractéristiques physiques et morales pour de France [île Maurice], sur plusieurs côtes qui sont devenues si arides
indissociables du climat sous lequel elles évo- depuis qu’on n’y a laissé aucun arbre. […] De la sécheresse de ces côtes
luent. Au début des années 1730, le pasteur [résulte] le dessèchement de quantité de ruisseaux ; car les arbres plantés
huguenot Simon Pelloutier mobilise ainsi la sur les hauteurs y attirent l’humidité de l’air et l’y fixent.”
comparaison avec le Nouveau Monde pour ex- Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, vol.I, 1784.
pliquer, par le déboisement progressif de l’Eu-
rope, les progrès qu’y aurait connus la civilisa-
tion, à mesure que le climat s’y réchauffait, les
forêts disparaissant. Pourquoi ce revirement ?
Étonnamment, ces mêmes arguments scien- Cela tient moins à l’influence de Bernardin de
LOOK AND LEARN/BRIDGEMAN IMAGES

tifiques confortent, à la fin du xviiie siècle, les Saint-Pierre qu’à la Révolution : tout au long des
angoisses nouvelles liées à la déforestation. troubles qui s’ouvrent à la fin des années 1780,
Les arbres exercent une influence sur les pré- le péril de la déforestation et l’agir humain sur
cipitations, dont l’arbre saint de l’île de Fer de- le climat deviennent de puissants arguments
meure le symbole. Mais de plus en plus d’au- entre les différentes factions politiques qui s’af-
teurs considèrent désormais l’impact de ces frontent en France.
arbres comme invariablement bénéfique. Aussi La Révolution éclate dans un contexte météo-
attribuent-ils au déboisement de graves risques rologique extrêmement dégradé, dont on a long-
d’assèchement. temps discuté l’influence. Les révolutionnaires

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 5 7

imputent cette dégradation à la prédation féo-


dale sur les forêts. Pour régénérer la nation, la
Un tiers du territoire métropolitain…
Révolution prétend réparer le climat. Dès 1790,
l’agronome Pierre-François Boncerf propose, par
exemple, à l’Assemblée d’employer les ouvriers
parisiens pour assécher et reboiser la France.
D’autres lignes de fracture se dessinent. Avec
l’abolition des privilèges le 4 août 1789, les pay-
sans s’empressent de renouer avec leurs anciens
droits d’usage sur les forêts, dont ils avaient été
privés par les seigneurs et les grands proprié-
taires à partir des années 1760. Aussitôt, l’As-
semblée s’affole des dangers que cette prédation
nouvelle ferait planer sur le climat et légifère
avec sévérité contre ces usages paysans, s’effor-
çant d’inculquer aux masses l’amour des arbres
et de la propriété privée, la crainte de l’effondre-
ment climatique, à grand renfort de conférences
publiques et de publications pédagogiques. Ce
n’est pas un hasard si l’on choisit alors, comme
symbole de la Révolution, de planter partout en
France des « arbres de la Liberté ».
Cette politisation du climat (et de la forêt) se
noue autour d’une question qui demeure centrale
pendant une grande partie du siècle : la vente des
biens nationaux. Nombre de domaines forestiers
qui appartenaient au clergé ont été nationalisés et
l’Assemblée se retrouve face à un dilemme : doit-
elle les conserver, pour protéger le climat, ou les Depuis l’Époque moderne, le couvert forestier augmente. Cette évolution
vendre, pour financer la guerre ? Le dilemme se surprenante s’explique par la baisse de l’utilisation du bois dans l’industrie, 
prolonge sous la Restauration, alors que la vente par les plantations forestières des xixe et xxe siècles (par exemple dans les 
des forêts permet de rembourser la dette due aux Landes), ainsi que par la déprise agricole. Les forêts recouvrent aujourd’hui
puissances européennes qui ont défait Napoléon. 17 millions d’hectares. Trois quarts d’entre elles sont des forêts privées. La France
est le troisième réservoir européen de bois, derrière l’Allemagne et la Suède.
L’éruption du Tambora, sur l’île indonésienne
de Sumbawa, entraîne, de 1816 à 1823, une série
d’années catastrophiques exacerbant l’enjeu des
questions climatiques. La vente des forêts fran-
çaises se retrouve alors au cœur des luttes op-
… et 190 essences
posant, parmi les monarchistes, ultras et modé-
rés. Les premiers s’opposent radicalement à leur
Autres conifères Chêne pédonculé
vente, tandis que les seconds misent opportuné-
Douglas
ment sur l’importance des forêts de montagne,
5% 11 %
censées jouer dans le cycle de l’eau le rôle le plus Pin sylvestre
5%
déterminant  : cela leur permet de justifier la 5% Chêne rouvre
Pin maritime
vente des forêts de plaine, tout en rejetant sur les 11 %
5%
populations montagnardes, cible d’un mépris an- CONIFÈRES
cien, la responsabilité du désastre climatique. Les Épicéa commun 7% 994 millions 4%
Chêne pubescent
de m3
deux clans s’accordent en revanche pour impu- FEUILLUS 1% Chêne vert
ter la situation aux révolutionnaires et, lorsqu’en 1 786 millions
de m3
8% 10 %
avril 1821 le ministère de l’Intérieur lance, avec Hêtre
Sapin pectiné
la circulaire n° 18, une enquête nationale sur le
5%
changement climatique en France, il cherche à
Légendes Cartographie

13 %
documenter l’évolution des vents, des précipi- 4% 4% Châtaignier
Charme
tations, des inondations et des glaciers depuis Autres feuillus Frêne
trente ans – c’est-à-dire depuis la Révolution.
Au-delà de ces instrumentalisations politiques
diverses, l’essor des angoisses climatiques liées
au déboisement tient aussi à l’émergence d’une Selon l’IGN, 190 essences d’arbres sont présentes en métropole, même 
technocratie forestière puissante. Avec la créa- si 1 arbre sur 4 est un chêne. Ce n’est rien à côté de la diversité biologique 
tion de l’École royale forestière de Nancy en des DROM. La forêt amazonienne de Guyane abrite à elle seule un millier
1824, l’administration, forte des pouvoirs que lui d’essences différentes.
confère le Code forestier de 1827, devient

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


58 / DOSSIER L a forêt française

« Comme au xvie siècle en Amérique, poumon de la planète, dont la préservation est


indispensable pour lutter contre les émissions
la mauvaise gestion sylvicole de CO2, sont des discours fallacieux : l’Amazo-
nie joue par exemple un rôle bien plus négli-
des populations locales devient un geable dans l’absorption du dioxyde de carbone
argument de la colonisation » que le plancton des océans. Il n’est pas question,
bien sûr, de se réjouir de la disparition des fo-
un outil clé du renforcement de l’État, li- CHIFFRES rêts, mais planter des arbres ne saurait être le fin
quidant les droits paysans sur les forêts natio- mot de la lutte contre le réchauffement clima-
nales et restreignant le pouvoir des propriétaires 17 millions tique – surtout à l’heure où croissent sans cesse
privés en matière de défrichements. Cette tech- d’hectares de forêt  les risques d’incendies, lesquels transforment les
nocratie forestière joue également un rôle cru- en métropole.  forêts en d’importants émetteurs de CO2… On
cial dans l’empire, où elle participe à l’implanta- ne manque pas de raisons pour protéger les fo-
tion aussi bien qu’à la justification de la présence rêts – la protection de la biodiversité en premier
coloniale. Comme au xvie siècle en Amérique, la 8,7 millions lieu –, mais il faut avoir conscience que les po-
d’hectares de forêt 
mauvaise gestion sylvicole des populations lo- litiques de compensation des émissions de CO2
dans les DROM, 
cales devient un argument de la colonisation. dont 7,5 en Guyane.
par des plantations d’arbres ne sont rien d’autre
Seulement, on ne leur reproche plus de ne pas qu’un prétexte pratique pour continuer de pol-
avoir su défricher, mais de l’avoir trop fait, assé- luer. En somme, on renoue moins aujourd’hui
chant le climat : ce que les Français croient trou- avec la conscience des dangers du déboisement
ver en Afrique du Nord, ce sont les conséquences qu’avec une longue tradition d’instrumentalisa-
de l’effondrement climatique qu’ils redoutent en tion, politique et économique, des rapports entre
métropole. Cette idée est reprise par l’ensemble la forêt, l’humanité et le climat. n
des puissances coloniales, en même temps que (Propos recueillis par Clément Fabre.)
l’École de Nancy influence les administrations
forestières qu’elles mettent en place dans leurs POUR EN SAVOIR PLUS
empires respectifs. Du xve au xixe siècle, les ré- Histoire
flexions relatives à l’agir humain sur le climat C. Beck, Les Eaux et Forêts en Bourgogne ducale,
sont ainsi indissociables de l’histoire de l’expan- vers 1350-vers 1480, L’Harmattan, 2008.
sion coloniale européenne. S. Bépoix, H. Richard (dir.),
La Forêt au Moyen Age, Les Belles Lettres, 2019.
Pourquoi, malgré cette longue C. Bonneuil, J.-B. Fressoz, L’Événement
histoire, a-t-on eu l’impression Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous,
de découvrir l’influence humaine Seuil, 2013.
sur le climat à la fin du xxe siècle ? M. Chalvet, Une histoire de la forêt, Seuil, 2011.
L’oubli tient au reflux qu’ont connu les réflexions A. Corvol, L’Arbre en Occident, Fayard, 2009 ;
à la fin du xixe siècle. La crainte d’une disparition Histoire de la chasse. L’homme et la bête, Perrin,
des forêts françaises s’estompe : leur exploitation 2010.
est rentable et les propriétaires n’ont pas d’inté- M. Delcourte-Debarre, Espaces forestiers
rêt à les défricher abusivement. A partir des an- et sociétés en Avesnois, xive-début xviiie siècles,
Valenciennes, 2016.
nées 1870, l’État cesse de vendre des forêts natio-
nales, si bien que la question des conséquences F. Duceppe-Lamarre, Chasse et pâturage
dans les forêts du nord de la France. Pour une
climatiques du déboisement déserte l’Assemblée. archéologie du paysage sylvestre, xie-xvie siècles,
Quant aux forestiers, ils cessent progressivement L’Harmattan, 2006.
d’insister sur ce point à partir des années 1850, J.-B. Fressoz, F. Locher, Les Révoltes du ciel.
sans doute parce que les dangers d’érosion du sol Une histoire du changement climatique,
s’imposent comme un argument suffisamment xv -xx  siècle, Seuil, 2020.
e e

puissant pour conforter leur rôle. D’autant que Engouement 


F. Locher (dir.), La Nature en communs.
De récentes œuvres sur
le débat scientifique sur l’influence qu’exerce le Ressources, environnement et communautés,
les arbres connaissent France et empire français, xviie-xxie siècles,
déboisement sur le climat aboutit, au xixe siècle, un grand succès.
à une impasse, nul ne parvenant à la prouver ou Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020.
à l’infirmer de façon définitive. Enfin, la décou- M. Reddé (dir.), Gallia Rustica. Les campagnes
du nord-est de la Gaule, de la fin de l’Age du fer à
verte des âges glaciaires et de cycles climatiques
l’Antiquité tardive, 2 vol., Bordeaux, Ausonius,
indépendants de l’influence humaine complique 2017-2018.
la donne : cette variabilité naturelle du climat
offre un argument commode contre les tenants Littérature
du changement anthropique. Chrétien de Troyes, Yvain ou Le Chevalier
On pourrait donc être tenté de conclure que au lion, xiie siècle.
l’humanité renoue aujourd’hui, à l’heure de l’An- P. Scheyder, Des arbres à défendre ! George Sand
thropocène, avec une sagesse ancienne un temps et Théodore Rousseau en lutte pour la forêt de
oubliée. Les choses ne sont pas si simples. Les Fontainebleau, 1830-1880, Le Pommier, 2022.
discours qui présentent l’Amazonie comme le F. Sureau, Un an dans la forêt, Gallimard, 2022.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


présente

MICHEL WINOCK
Gouverner la France
« Spécialiste du XXe siècle et de ses mouvements intellectuels et politiques, Michel Winock publie
une somme sur les crises du régime républicain. »
Étienne Campion, Marianne

« L’actualité hexagonale, cette sorte d’éternel psychodrame politique franco-français, appelle au


plus vite à la lecture ou la relecture de l’immense travail de Michel Winock, regroupé pour la
première fois et publié en Quarto. »
Alain Frachon, Le Monde

« Être plongé dans le dernier Michel Winock en ce moment, c’est donner de la profondeur historique
à l’actualité politique. La somme de l’historien s’intitule Gouverner la France mais aurait pu tout
aussi bien s’appeler "Impossibilité de gouverner la France". »
Thomas Legrand, Libération

« Un mot, enfin, pour signaler le remarquable travail d’édition réalisé sur cet ouvrage, depuis la
préface lumineuse de Mona Ozouf jusqu’à un entretien fouillé et intime avec l’auteur, en passant
par des photos d’archives qui scandent la riche vie de l’un de nos plus grands historiens. »
Daniel Fortin, Les Échos

Quarto
[Link] I [Link]/gallimard
60 /

L’Atelier des
CHERCHEURS
nxviie-xixe siècle. Scandinavie : le colonialisme oublié p
 . 60 n D es aliénés ordinaires. Portrait de groupe p. 66  
 Grèce antique. Les grands chantiers, le comptable et le bâtisseur p
n  . 72 n Le lion des neiges : un drapeau pour le Tibet p
 . 78

xviie-xixe siècle
Scandinavie :
le colonialisme oublié
Entre la fin du xviie siècle et les premières décennies du xixe siècle, Danois et
Suédois installèrent en Asie, en Afrique et en Amérique des petits comptoirs et
colonies. Une manière d’entreprendre une colonisation sans réel impérialisme.
Par Éric Schnakenbourg

DR - ELSINORE, MARITIME MUSEUM OF DENMARK ; G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES


A
côté des grandes puissances occiden- permet néanmoins d’adopter une perspective dé-
tales qui fondèrent des empires établis calée sur le colonialisme européen.
sur plusieurs continents, des pays euro-
péens plus modestes étendirent égale- xvii
e
 siècle : les prémices
ment leur souveraineté sur des établissements Au xviie siècle la Scandinavie est relativement
­ultramarins. Outre leurs territoires de l’Atlan- peu peuplée. En 1700 le royaume de Suède,
tique Nord (Féroé, Islande, Groenland), les qui comprend alors la Finlande, ne compte pas
L’AUTEUR Danois possédèrent des îles aux Antilles, des forts plus de 1,7 million d’habitants et le royaume de
Professeur à de traite en Afrique ainsi que des comptoirs en Danemark, auquel sont réunies la Norvège et l’Is-
Nantes Université,
Éric Schnakenbourg
Asie. Les Suédois eurent une colonie en Amérique lande depuis la fin du xive siècle, un peu plus de
a notamment du Nord, une autre aux Antilles ainsi qu’un fort 1,3 million. Les Danois ont des capacités d’inves-
publié Le Monde de traite en Afrique. S’il n’a jamais été question, tissement limitées, mais ne manquent pas d’am-
atlantique. pour les établissements scandinaves, de rivaliser bition. A l’exemple d’autres nations européennes,
Un espace en avec ceux des grandes puissances, leur histoire ils veulent s’enrichir par la traite n
­ égrière
mouvement,
xve-xviiie siècle
(Armand Colin, Décryptage
2021) et, avec
J.-M. Maillefer, C’est une histoire méconnue. A la manière des Néerlandais (mais avec moins de succès), les Scandinaves
La Scandinavie à se sont établis un peu partout dans le monde à partir de la fin du xviie siècle, sans qu’on puisse
l’Époque moderne,
fin xve-début toutefois parler d’expansion territoriale. Cet exemple, étudié par Éric Schnakenbourg notamment
xixe siècle à partir des archives des correspondances politiques, illustre la difficulté, pour les puissances
(Belin, 2010). secondaires, à s’insérer dans les grandes rivalités coloniales. Il montre aussi que, malgré tout, parce
que neutres dans les conflits européens, les pays scandinaves ont joué un rôle primordial en Amérique.

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En Afrique C
 ette aquarelle de 1847 représente le fort de Christiansborg sur la Côte-de-l’Or (actuel Ghana), acquis par les Danois en 1661
et d’où ils pratiquaient la traite négrière. Le fort fut cédé à la Grande-Bretagne en 1850 (Elseneur, Musée maritime du Danemark).

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62 / L’Atelier des chercheurs

et s’approvisionner directement en épices L’association des deux espaces montre bien


orientales. En 1616 est fondée, à Copenhague, la que les Danois pensaient leur présence dans le
première Compagnie danoise des Indes orientales monde atlantique comme un système articulé
à l’initiative du roi Christian IV. En 1618 une pre- entre Afrique et Amérique, exactement dans la
mière expédition danoise arrive sur la côte sud- même logique que les grands empires. Mais Saint-
est de l’Inde. Le commandant Ove Gjedde y négo- Thomas est peu productive. Il est bien rare que
cie un accord avec le souverain de Tanjore, qui lui plus de trois navires par an ­arrivent du Danemark,
cède la petite ville de Tranquebar. Par la suite, les que ce soit directement ou via la Guinée. Les
relations avec le Danemark sont occasionnelles, Danois cherchent alors à s’installer dans les îles
moins d’un navire par an en moyenne, et il n’y a voisines. En 1718 ils se voient reconnaître la pro-
même aucune expédition entre 1640 et 1669 ! priété de Saint-Jean, et en 1733 achetent à la
Après deux faillites, une troisième compagnie France l’île de Sainte-Croix. Plus étendue, plus
danoise est fondée en 1732, l’Asiatisk Kompagni. fertile et déjà en partie ­exploitée, elle est une vé-
Il s’agit d’une structure privée avec un capital ritable colonie de plantation sucrière grâce à la
ouvert aux investisseurs danois et étrangers. présence de planteurs français et anglais. Les nou-
Les relations avec Tranquebar deviennent plus veaux besoins en ­esclaves stimulent en retour les
régulières et commencent à dégager des béné- forts danois de Guinée, qui connaissent une nou-
fices. Les Danois développent alors de petites velle vigueur à partir de la décennie 1730.
factoreries (comptoirs) en Inde orientale, à A côté de la réussite de leurs voisins danois, les
Java et dans l’archipel des Célèbes. Malgré la tentatives suédoises font pâle figure. Pourtant,
concurrence étrangère, la compagnie danoise les choses n’ont pas mal commencé, avec la fon-
peut étendre ses activités et obtient des autori- dation, en Amérique du Nord, de la colonie de
tés indiennes mogholes le droit de s’installer à Nouvelle-Suède en 1638, aux confins des actuels
Serampore (renommé Frederiksnagore), dans États américains du Delaware, de la Pennsylvanie
Christian IV et du New Jersey. Organisée autour du fort
Au milieu du xviiie siècle, En 1616 la première Christine, la colonie, qui compte au maximum
Compagnie danoise 400 Suédois et Finnois, vivote grâce au com-
seuls les Danois sont des Indes orientales merce des fourrures et du tabac. Ses ­relations
parvenus à s’installer est fondée à l’initiative
du monarque.
avec la Suède sont limitées, puisqu’il n’y a que
douze expéditions depuis la métropole en dix-
en Inde, sur la Côte-de-l’Or sept ans d’existence. En 1655, en effet, les troupes
et aux Antilles venues de la Nouvelle-Amsterdam s’emparent de
la Nouvelle-Suède.
le golfe du Bengale, en 1755. De là, ils tentent Les Suédois ne connaissent pas de succès plus
de s’installer dans les îles Nicobar. Les Danois pérenne en Afrique. Au milieu du xviie siècle, ils
fréquentent également le marché chinois grâce commencent à s’intéresser à la traite des esclaves
à leur comptoir de Canton, où ils achètent du et fondent une Compagnie d’Afrique. Elle achète
thé et de la soie. en 1649, au roi des Akan, le territoire de Cabo
La seconde grande entreprise ultramarine du Corso (Ghana), sur lequel sont érigés plusieurs

COPENHAGUE, ROSENBORG SLOT ; AKG-IMAGES – STOCKHOLM, LIVRUSTKAMMAREN ; AKG-IMAGES


Danemark au xviie siècle concerne l’Afrique. Ici, fortins, dont le plus important est Carolusborg.
ce qui intéresse les Danois comme les grandes La plupart des employés de la Compagnie sont
puissances européennes, c’est avant tout la traite des Allemands et des Néerlandais qui ont déjà
négrière. Ils réussissent à fonder un premier éta- une expérience du commerce en Afrique. Là
blissement à Frederiksborg, sur la Côte-de-l’Or, ­encore, l’aventure tourne court puisqu’en 1658
en 1659. Dans les années suivantes, grâce en les Danois s’emparent de Cabo Corso avant de
particulier aux Néerlandais passés à leur ser- le perdre au profit des Néerlandais cinq ans plus
vice, ils peuvent acquérir deux nouveaux forts de tard en 1663. Enfin, les Suédois échouent éga-
traite. Avec un ou deux voyages par an revenant lement en Asie. Ils tentent de s’établir à Porto-
à Amsterdam ou Hambourg et quelques trajets Novo, au sud de Pondichéry, mais en sont rapi-
triangulaires, les recettes des forts ne couvrent dement chassés par les Français et les Anglais, qui
cependant pas le coût de leur entretien. Le com- ne veulent pas d’un nouveau rival sur le marché
merce de l’Afrique ne décolle réellement que indien. Dès lors, les Suédois se tournent vers la
dans les années 1670. Chine, où ils établissent un comptoir à Canton au
En 1672 les Danois prennent possession aux cours des années 1730.
Antilles de l’île inoccupée de Saint-Thomas, dans Au milieu du xviiie siècle, seuls les Danois sont
l’archipel des îles Vierges. La Vestindisk Kompagni parvenus à s’installer durablement en Inde, sur la
(« Compagnie des Indes occidentales ») qui en a Côte-de-l’Or et aux Antilles. Ils demeurent dans
la charge réussit à produire du tabac et de l’in- Gustave III L ouis XVI l’ombre des grandes puissances impériales en
digo. En 1674 elle reçoit le monopole du com- cède, en 1784, au roi de raison de l’étroitesse de leurs possessions et des
merce danois de l’Afrique et devient la Vestindisk Suède, l’île de Saint- profits limités qu’ils en tirent. Pourtant, à partir
og Guineiske Kompagni (« Compagnie des Indes Barthélemy, dont le port de la décennie 1750, les établissements danois
occidentales et de Guinée »). est nommé Gustavia. connaissent un temps de prospérité, au point que

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Groenland Islande (1536-1944)


(depuis le
XVIe siècle) Iles Féroé (depuis 1386)

Göteborg
Copenhague
c Hambourg
aba Amsterdam
r es, t
fourru Serampore
Nouvelle Suède (1755-1845)
(1638-1655)

,
Frederiksborg Calcutta

ac
go
OCÉAN

ab
(1659 -1850) Canton OCÉAN

di
in

e, t
PACIFIQUE Cabo Corso PACIFIQUE
Iles

cr
su
(1649-1658) Christiansborg Porto Novo
Nicobar
OCÉAN (1661-1850)
S ATLANTIQUE
L LE Tranquebar
N TI Fredensborg (1618-1845)
Célèbes
A Saint-Thomas (1672-1917) (1734-1850) Java

es
v OCÉAN
la
Saint-Jean (1718-1917) esc
INDIEN
Charlotte Amalie Saint-Barthélemy cap de Bonne-
(1784-1878) Espérance
oi e
thé, s
Gustavia
Sainte-Croix
(1733-1917)
Guadeloupe
Mer
Territoire et comptoir danois Principale route danoise
Légendes Cartographie

des Caraïbes
Territoire et comptoir suédois Principale route suédoise
100 km
Port important Produit exporté
Traite d’esclaves

xviie-xviiie siècle : confettis d’empire danois et suédois


A partir de la fondation de la première Compagnie danoise des Indes orientales en 1616, les Scandinaves s’installent sur plusieurs
continents. Bien que peu nombreux, les Danois et, dans une moindre mesure, les Suédois développent colonies, forts de traite 
et comptoirs. Leurs économies bénéficient alors d’importations variées vers l’Europe (thé, soie, sucre, tabac), ainsi que de la traite
d’esclaves entre la Côte-de-l’Or et les Antilles. Leurs ambitions sont toutefois limitées par leurs moyens : à partir du milieu du 
xixe siècle les possessions scandinaves sont vendues, pour la plupart, à la Grande-Bretagne et aux États-Unis.

les années les plus profitables, de 1775 à 1807, échanges à l’est du cap de Bonne-Espérance en
sont surnommées la « florissante période » par 1772. Le commerce danois en Inde et en Chine
les historiens danois. est désormais ouvert aux acteurs privés.
La libéralisation du commerce atlantique
1750-1820 : l’âge d’or et asiatique permet aux colonies comme au
En 1754 les colonies antillaises du Danemark Danemark de tirer avantage du contexte inter-
passent sous administration royale. Elles MOT CLÉ national. Les Danois utilisent leurs colonies pour
comptent alors un peu plus de 16 000 habitants, Exclusif y attirer les marchands étrangers. Saint-Thomas
89 % d’entre eux étant esclaves. Grâce à l’ouver- Principe qui régissait les et Saint-Jean sont dotées de ports francs dans les
ture aux investissements privés et à la politique échanges commerciaux années 1760, qui servent d’entrepôts ouverts à
volontariste du gouverneur von Pröck, la pro- entre les colonies et  tous. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, les
duction sucrière est multipliée par vingt au d­ ébut la France aux xviie  Danois profitent pleinement de leur neutralité
des années 1780. Les exportations de sucre brut et xviiie siècles, selon  dans les conflits entre grandes puissances euro-
alimentent alors la quinzaine de raffineries que lequel tout ce que la péennes pour se charger du transport des mar-
compte le Danemark. Non seulement les Danois colonie produit doit  chandises appartenant aux belligérants. En 1781
être exporté vers la
sont devenus autosuffisants en sucre, mais encore le Danemark est la dernière puissance neutre
métropole et ce qu’elle
ils en réexportent vers les autres pays riverains de importe doit être
établie aux Antilles. Le port de Charlotte Amalie,
la Baltique. Cette activité stimule la construction transporté par des à Saint-Thomas, connaît une fréquentation iné-
de quatre nouveaux forts sur la Côte-de-l’Or dans bateaux français.  dite. Le produit de ses droits d’entrée est multi-
les années 1780 et la traite, qui passe de 1 000 à De plus, elle ne peut plié par quatorze entre 1778 et 1782 !
2 000 esclaves par an. commercer avec les L’intérêt d’avoir une puissance neutre éta-
Le second changement important est la fin étrangers. blie aux Antilles, et donc susceptible d’assurer
du monopole de l’Asiatisk Kompagni sur les les échanges en temps de guerre, n’a pas

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


64 / L’Atelier des chercheurs

échappé au gouvernement français. En


1784, à l’occasion du voyage du roi de Suède
Fondateurs de petits établissements
Gustave III à Paris, Louis XVI accepte de lui céder ultramarins et contraints de les céder,
la petite île de Saint-Barthélemy en échange d’un
droit d’entrepôt à Göteborg. C’est tout autant un
les Scandinaves sont des oubliés
succès qu’une déception pour les Suédois. Tout au des récits du colonialisme européen
long du xviiie siècle, ils ont cherché à obtenir une
colonie aux Antilles pour produire leurs propres DATES CLÉS intra-américains et transatlantiques, mais ses re-
denrées tropicales. Mais Saint-Barthélemy ne lations directes avec la Suède demeurent fort li-
comble pas leurs espoirs. C’est une île sans res- 1618 mitées. Ce succès encourage les ambitions des
source en eau, peu productive et peuplée d’à Fondation du premier Suédois, qui obtiennent des Britanniques la
peine 750 habitants. Elle dispose néanmoins d’un comptoir danois  Guadeloupe en 1813. Mais avant qu’ils puissent
bon port naturel, qui est nommé « Gustavia », im- en Inde. en prendre possession, la Grande-Bretagne la
médiatement déclaré port franc pour servir d’en- 1638 restitue à la France. Dans les années 1820 Saint-
trepôt aux étrangers. La Compagnie des Indes Fondation de la colonie Thomas et Saint-Barthélemy jouent de nouveau
occidentales, fondée pour mettre l’île en valeur, de Nouvelle-Suède. leur rôle de transit pour le commerce, la course
dispose du droit de faire la traite depuis l’Afrique. 1659 maritime ou le trafic d’armes, dans le contexte
L’ouverture des colonies danoises et sué- Fondation du premier des guerres d’indépendance latino-américaines.
doises en fait des centres de transit commercial comptoir de traite Mais c’est leur chant du cygne.
et d’interconnexion entre les Antilles, l’Europe danoise en Afrique.
et le continent américain. Pendant les guerres 1672 xixe sècle : l’échec final
de la Révolution, la neutralité des métropoles Les Danois prennent Le retour de la paix dans la première moitié du
scandinaves, la franchise de leurs ports et la per- possession de l’île xixe siècle et l’abolition de la traite puis de l’escla-
missivité des autorités renforcent leur attracti- Saint-Thomas. vage portent un rude coup aux colonies scandi-
vité. On vient y faire les commerces prohibés 1784 naves des Antilles. La production sucrière des îles
en toute sécurité, y dissimuler des expéditions Cession par la France  danoises est incapable de s’imposer sur le marché
sous couverture neutre, y obtenir des natura- de Saint-Barthélemy  mondial. Quant à Saint-Barthélemy, elle continue
lisations de complaisance ou encore y vendre à la Suède. à être un lieu ouvert à tous les trafics, en particulier
des prises faites par les corsaires. Saint-Thomas 1845 celui des esclaves. Mais, à la suite d’une succession
comme Saint-Barthélemy servent de point d’ar- Transfert des deux de catastrophes naturelles, du départ progressif
rivée aux navires négriers venus d’Afrique, et de derniers comptoirs des négociants étrangers et de l’abolition de l’escla-
centre de redistribution des esclaves sous pavil- indiens du Danemark à vage par la Suède en 1847, la colonie devient un
la Grande-Bretagne.
lon neutre à destination des colonies françaises, gouffre financier pour la couronne, qui pense à la
britanniques ou espagnoles. 1850 vendre, voire à proclamer son indépendance pour
Ces petites îles sont toutefois à la merci des Cession à la  s’en débarrasser. Des discussions ont lieu avec l’Ita-
aléas de la grande politique. Les différends euro- Grande-Bretagne de lie et les États-Unis, c’est finalement avec la France
Christiansborg, dernière
péens entre le Danemark et la Grande-Bretagne qu’un accord est conclu. Saint-Barthélemy rede-
possession danoise
justifient l’occupation britannique des colonies d’Afrique. vient française en 1878 à l’issue d’un référendum
et des comptoirs danois en 1801-1802, puis qui donne 350 « oui » et un seul « non ».
entre 1807 et 1815. Finalement, en dehors 1917 Les Danois connaissent également une dyna-
Cession des colonies
d’un bref épisode, en 1801-1802, seule Saint- danoises des Antilles
mique de dépossession. Dans la première moitié
Barthélemy profite pleinement de la neutra- aux États-Unis. du xixe siècle, les progrès de la colonisation bri-
lité de sa métropole. Au début du xixe siècle l’île tannique condamnent Serampore et Tranquebar,
compte 6 000 habitants, dont 5 000 à Gustavia, et qui sont vendus à la Grande-Bretagne en 1845.
plus de 1 500 navires y accostent chaque année. En Afrique, dans les années 1820, les Danois
La colonie est une plaque tournante des échanges ­essaient de développer des plantations autour
de leurs forts en utilisant la main-d’œuvre locale
À SAVOIR
pour produire du coton, du sucre et du café. Mais,
Saint Barthélemy, faute d’investissements suffisants et de condi-
tions naturelles favorables, la tentative échoue.
la plus suédoise des Antillaises Les forts sont peu à peu délaissés et finalement
L’île Saint-Barthélemy n’a pas de sources d’eau et dispose d’un sol de médiocre vendus aux Britanniques en 1850. Il ne reste plus
qualité. Les Français s’y installent en 1648 et vivotent en produisant un peu alors aux Danois que leurs colonies antillaises.
d’indigo. La pauvreté de l’île explique qu’elle soit cédée à la Suède en 1784.  Sainte-Croix est entrée dans une phase de déclin
La capitale, Gustavia, devient un haut lieu de contrebande à la faveur des guerres
à cause de la concurrence du sucre de betterave
au tournant du xviiie-xixe siècle. Dépourvue de production agricole importante, 
la colonie suédoise décline peu à peu. Elle peine à se remettre des malheurs qui
et de l’abolition de l’esclavage à la suite d’une ré-
la frappent, comme le cyclone de 1852, suivi d’un terrible incendie qui détruit volte en 1848. En revanche, Saint-Thomas, grâce
une bonne partie de Gustavia. L’île redevient française en 1878. Elle commence  à la qualité de son port, continue à être fréquen-
à être fréquentée par de riches Américains à la fin des années 1950 et entame tée. Au milieu du xixe siècle, il est le point d’ar-
alors un processus de modernisation fondé sur un tourisme international haut de rivée des grandes compagnies ­transatlantiques.
gamme (Johnny Hallyday y possédait sa résidence préférée, et il y est enterré). Mais, au cours des années 1870, les progrès des
moyens de communication rendent superflue

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A Tranquebar, un recensement de 1790 éta-


blit la population indienne de la ville à plus de
3 500 individus, pour seulement 157 Danois. Ils
étaient surtout soldats, marchands ou employés
de l’administration. A Serampore, ils ne furent
jamais plus de quelques dizaines vivant au mi-
lieu de plusieurs milliers d’Indiens. Les princi-
paux acteurs du commerce étaient les Anglais
de la voisine Calcutta, qui finançaient des expé-
ditions sous pavillon danois. Les Danois étaient
également peu nombreux dans leurs forts afri-
cains. A Christiansborg (actuel Ghana), leur éta-
blissement le plus actif au début du xixe siècle,
ils n’étaient que quelques dizaines au sein des
1 500  habitants. Mais il s’y ajoutait un petit
groupe de métis afro-danois dont les hommes
étaient souvent soldats ou faisaient fonction
d’intermédiaire pour la traite et les autres
­transactions commerciales.
C’est à Saint-Barthélemy que l’ouverture aux
étrangers était la plus marquée. Les Suédois
ne furent toujours qu’une faible minorité, sans
L’appétit américain C
 ette caricature de 1867 montre le secrétaire doute pas plus de 130 individus, auxquels il faut
d’État américain William H. Seward, après avoir négocié l’Alaska, se tourner ajouter des Finnois venus dans les années 1780.
vers les Antilles danoises. Elles seront achetées par les États-Unis en 1917. Ils étaient soldats, boutiquiers et artisans ou
travaillaient pour l’administration. Durant
son « âge d’or » de la période des guerres de la
l’escale de Saint-Thomas. Dans les dernières dé- Révolution et de l’Empire, Gustavia était une
cennies du siècle, les profits que l’État danois POUR EN ville cosmopolite et pluriculturelle où les natu-
tire de ses colonies diminuent fortement, pas les SAVOIR PLUS ralisations s’obtenaient facilement. La majorité
coûts. A la suite de plusieurs années de négocia- E. Göbel, The Danish de ses habitants était anglophone et son princi-
tions, un accord est finalement conclu avec les Slave Trade and pal journal était le Report of St. Bartholomew,
États-Unis. Moyennant 25 millions de dollars, Its Abolition, Leyde, publié en anglais. Comme l’île était un lieu de
les Danois cèdent Sainte-Croix, Saint-Thomas et Brill, 2016. transit pour les négociants étrangers, la Suède
Saint-Jean, qui deviennent les îles Vierges amé- E. I Kouri, ne profita que fort peu des meilleures années
J. E. Olesen (dir.),
ricaines en 1917. The Cambridge History
de sa colonie. Saint-Barthélemy, comme Saint-
of Scandinavia. Thomas, ne possédait pas de grandes planta-
Une colonisation sans hommes T. II, 1520-1870, tions, si bien que la plupart des esclaves qui y
Les royaumes scandinaves connurent une expé- Cambridge, Cambridge arrivaient ­repartaient ensuite vers les colonies
rience coloniale originale. Eu égard à leur po- University Press, 2016. étrangères.
pulation et à leurs capacités d’investissement M. Naum, Fondateurs de petits établissements ultra­
J. M. Nordin (dir.),
limitées, Danois et Suédois pratiquèrent un colo- Scandinavian
marins et finalement contraints de les céder, les
nialisme ouvert, différent du colonialisme exclu- Colonialism and the Scandinaves sont des oubliés des récits du colo-
sif des grandes puissances. A Saint-Thomas, l’in- Rise of Modernity. nialisme européen. Il est vrai que peu d’entre eux
capacité des Danois à peupler l’île les conduisit à Small Time Agents in s’installèrent outre-mer. Cependant, leurs terri-
accueillir des colons étrangers. Selon le premier a Global Arena, New toires lointains eurent une importance écono-
York, Springer, 2013.
recensement effectué en 1688, il y avait 148 pro- mique non négligeable, surtout au Danemark.
É. Schnakenbourg,
priétaires de plantation qui se répartissaient en J.-M. Maillefer, La
Ils stimulèrent les échanges maritimes, avec
11  nationalités  : 66  Néerlandais, 31  Anglais, Scandinavie à l’Époque leurs activités d’amont, comme la construction
17 Danois et Norvégiens, 17 Français, et divers moderne, fin xve-début et les assurances, et d’aval, avec les raffineries
autres, dont des Suédois. Les Danois ne repré- xix  siècle, Belin, 2010. de sucre et le commerce des produits tropicaux.
e

sentaient qu’environ 10 % des Blancs de Saint- H. Weiss, Ports of L’histoire de cette colonisation discrète permet
THE GRANGER COLLECTION NYC/AURIMAGES

Thomas. Ils étaient surtout militaires, employés Globalisation, Places de montrer que, aux marges des grandes puis-
of Creolisation. Nordic
de la Vestindisk og Guineiske Kompagni, officiers Possessions in the
sances impériales, des acteurs secondaires s’in-
royaux et membres du clergé. A Sainte-Croix Atlantic World during tégraient à la dynamique de l’expansion euro-
comme à Saint-Thomas, les planteurs étrangers, the Era of the Slave péenne. Leurs moyens limités les contraignaient
plus que les Danois, contribuèrent au développe- Trade, Leyde, Brill, à adopter un modèle particulier, ouvert et cos-
ment de la colonie en venant s’y installer avec leurs 2016. mopolite. Danois et Suédois, à leur échelle et
esclaves, leur savoir-faire agricole et leur intégra- W. Westergaard, avec leurs moyens, s’inscrivaient bel et bien
The Danish West Indies
tion dans les grands réseaux du négoce atlantique. Under Company Rule,
dans des horizons ouverts sur les espaces extra-
La présence des Danois était encore plus ténue 1671-1754, New York, européens et participaient, à ce titre, à l’inter-
dans leurs autres établissements ultramarins. Macmillan, 1917. connexion mondiale de l’Époque moderne. n

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


66 / L’Atelier des chercheurs

Des aliénés ordinaires


Portrait de groupe
Qui étaient les internés des asiles d’aliénés du xixe siècle ? En se penchant sur
les dossiers de patients, il est possible de retracer les trajectoires de ces malades
et d’apprécier, à hauteur d’individu, les effets sociaux de l’internement.

Par Anatole Le Bras

Capturer la folie C  es photographies, prises à l’asile Sainte-Anne en 1882, sont issues de la collection du Dr Henri Dagonet, qui cherchait
à constituer un répertoire des principaux « types » de l’aliénation mentale.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 6 7

L
es asiles, institutions de soin ou de répres- Les familles ont quant à elles la faculté de faire
sion ? La loi de 1838 (cf. p. 68), loi de pro- admettre des malades à l’asile de leur propre ini-
grès et d’humanité, ou de mise à l’écart et tiative, par le biais du « placement volontaire ».
d’exclusion ? Ces questions ont longtemps Mais elles apprennent aussi à solliciter les auto-
orienté les discussions des chercheurs. Là où rités pour provoquer un « placement d’office ».
Michel Foucault inscrivait la naissance de l’asile Des familles devenues incapables de surveiller
d’aliénés dans la continuité du « grand renferme- un malade ou de subvenir à ses besoins peuvent
ment  » commencé à l’âge classique, Marcel ainsi le confier à l’asile. De jeunes garçons que L’AUTEUR
Gauchet et Gladys Swain préféraient voir l’insti- leurs parents ne peuvent pas garder chez eux ou Spécialiste d’histoire
tution comme une manifestation de la « révolu- qui ne parviennent pas à apprendre un métier de la psychiatrie,
tion démocratique », une « machine à resocialiser » correctement sont placés par leurs parents à la Anatole Le Bras
est chercheur
des aliénés ayant gagné leur place dans une com- « colonie » pour enfants aliénés ouverte au sein post-doctorant à
mune humanité. Les termes de ce débat, focalisé de l’asile de Vaucluse, au sud de Paris, en 1876. l’université de
sur les intentions et les actions des administra- « Il est d’un grand embarras pour ses parents », Strasbourg. Il a
teurs et des médecins, tendent cependant à faire signale-t-on au moment de son entrée au sujet notamment publié
oublier que les fonctions de l’internement étaient du jeune Lucien, 9 ans, atteint d’« idiotie » et in- Un enfant à l’asile.
Vie de Paul Taesch
aussi définies par l’usage qui était fait au quoti- terné en 1888. (1874-1914) – CNRS
dien de la loi de 1838. D’où l’intérêt de porter le Bien que l’emprise de l’institution reste limi- Éditions, 2018.
regard sur les aliénés eux-mêmes, trop souvent tée – les chiffres des recensements, qui révèlent
oubliés du récit historique. En faisant le portrait l’existence de dizaines de milliers d’aliénés en li-
de groupe des internés des asiles français dans la berté à partir du milieu du siècle, l’attestent de
seconde moitié du xixe siècle, en reconstituant manière éloquente –, l’internement entre peu à MOTS CLÉS
leurs trajectoires biographiques, en écoutant peu dans les mœurs. L’usage du placement vo-
leurs plaintes ou leurs protestations, nous pou- lontaire, longtemps très partiel, se généralise Aliéné
Du latin alienare,
vons nous faire une idée plus juste des effets so- quand le département de la Seine prend des dis-
« rendre autre,
ciaux de la qualification d’« aliéné ». positions afin d’en assurer la gratuité pour les fa- étranger ». Le terme 
La loi de 1838 impose la présence d’un asile milles pauvres : dans les années 1900 les place- se substitue, au
dans chaque département et consacre l’autorité ments volontaires représentent environ 40 % du xixe siècle, à celui
des médecins aliénistes. Cependant, ceux-ci n’ont total des internements dans les asiles parisiens. d’« insensé ». 
guère de prise sur les pratiques d’internement. Dans le droit fil de 
Bien avant que le corps médical entre en scène, Des travailleurs ordinaires la philosophie des
plusieurs protagonistes font face aux manifesta- La composition de la population des asiles re- Lumières, il désigne
tions de l’aliénation mentale : maires, policiers, flète cette diversité d’usages de l’internement. l’altérité qui s’insinue
gendarmes, voisins et familles. Les maires font fi- Des pathologies très différentes s’y côtoient : des chez le sujet sans
annihiler complètement
gure d’intermédiaires entre la population et l’ins- « idiots » et « imbéciles », internés assez jeunes et
sa raison. Dès lors, 
titution, particulièrement en milieu rural. Ils ont affectés de formes de déficience mentale souvent la folie n’est plus 
la possibilité de procéder eux-mêmes à des pla- congénitales, jusqu’aux déments séniles, en pas- un mal incurable. 
cements à l’asile en situation d’urgence, ou d’or- sant par les multiples variétés de maniaques et de Le terme « aliéniste »
donner une enquête de police quand leur par- « lypémaniaques » (le terme, proposé par l’alié- est remplacé au,
vient la nouvelle qu’un aliéné cause du trouble niste Jean-Étienne Esquirol, désigne une sorte de xxe siècle, par celui de
dans leur commune. Policiers et gendarmes sont dépression sévère). « psychiatre » pour
en première ligne face aux manifestations de la Deux catégories de folie connaissent une désigner le médecin des
folie : c’est eux que l’on appelle pour faire ces- croissance sensible dans la seconde moitié du maladies mentales.
ser le scandale causé par un aliéné, quand ils xixe siècle. La « paralysie générale » augmente
n’en sont pas les témoins sur la voie publique. en particulier dans les grandes villes – les alié- Asile
En 1838, sous
nistes, qui n’ont pas encore identifié avec certi- l’impulsion de l’aliéniste
tude son étiologie syphilitique voient dans cette Esquirol, une loi oblige
Décryptage augmentation la rançon du développement de chaque département 
la civilisation urbaine. Mais c’est surtout l’alcoo- à se doter d’« un
Les pratiques d’internement dans les asiles français lisme, lui aussi majoritairement urbain, qui nour- établissement public
du xixe siècle restent mal connues. Anatole Le Bras rit la croissance des effectifs d’internés dans le spécialement destiné  
a placé les aliénés au cœur de sa recherche en dernier tiers du siècle. Les aliénistes de l’asile de à recevoir et à soigner
exploitant les fonds d’archives de quatre Quimper lui attribuent la responsabilité, comme les aliénés ». Cet hôpital
établissements : l’asile pour hommes de Quimper, cause primaire ou secondaire, de la moitié des spécial est appelé
BIU SANTÉ PARIS, CISA 911/CCØ – DR

le quartier pour femmes aliénées de l’hospice de « asile » (évoquant un


internements dans les années 1900 – une propor-
Morlaix, l’asile de Ville-Évrard (Neuilly-sur-Marne) lieu de charité) jusqu’à
tion vraisemblablement exagérée. ce que la terminologie
et l’asile de Vaucluse (Épinay-sur-Orge). L’étude des La diversité est aussi, dans une moindre me- administrative
registres d’admission et des dossiers d’internement sure, sociale. L’asile n’est pas qu’un monde de remplace, en 1937, 
permet de réviser un certain nombre d’idées reçues pauvres : les pensionnats payants, présents dans ce terme par 
sur les usages de l’enfermement et de mettre en l’enceinte de nombreux asiles publics, offrent une celui d’« hôpital
évidence la diversité des trajectoires asilaires. solution de placement aux malades venus de fa- psychiatrique ».
milles aisées – même si, en particulier à

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


68 / L’Atelier des chercheurs

Une vie à l’asile


 droite, une gravure de
A
l’asile de Ville-Évrard, 2
aménagé entre 1868
et 1900 à Neuilly-sur-
Marne. Le plan, ci-
contre, témoigne des
subdivisions de l’univers
asilaire. La maison de
santé (1), à l’écart,
accueille les malades 1
3
issus de familles aisées.
Les quartiers d’ateliers

ARCHIVES DE L’EPS VILLE-ÉVRARD, 205 R 13 – ICAS94/DE AGOSTINI/AKG-IMAGES – ARCHIVES DE L’EPS VILLE-ÉVRARD


(2) sont réservés aux
malades travailleurs.
Du côté de l’asile (3),
hommes et femmes sont
strictement séparés.
Chaque quartier est
réservé à une catégorie
de malades : tranquilles,
gâteux, semi-agités,
agités. Ci-dessus, la
couverture du dossier
d’internement d’Élisa
Joséphine Brionne,
Loi du 30 juin 1838 :
placée à Ville-Évrard le
28 janvier 1873,
la consécration des aliénistes

L
transférée à Toulouse le
17 mars 1875. Contenant a loi sur les aliénés est promulguée en plus courant, est décidé par l’autorité publique
souvent de la juin 1838 après de longues discussions. en la personne du préfet, qui produit des arrê-
correspondance du Chaque département est désormais tenu tés de placement, ou du maire en cas d’urgence.
patient ou de sa famille, de disposer d’un établissement public d’alié- Ce sont alors principalement le département et
les dossiers personnels nés ou de passer contrat avec un établissement la commune de résidence de l’aliéné qui sont
sont une source très privé. Deux modes de placement à l’asile sont mis à contribution financièrement. Le médecin
riche pour l’historien. distingués. Le «  placement volontaire  » se fait de l’asile doit confirmer l’internement par deux
sur demande de la famille ou d’un tiers et sur certificats : le premier est établi le jour de l’ar-
présentation d’un certificat médical. La per- rivée du malade, le second après quinze jours
sonne qui fait la demande de placement est d’observation. La sortie s’effectue sur décision
aussi celle qui s’acquitte des frais d’interne- du préfet après proposition du médecin – ce
ment. Elle peut aussi, à tout moment, réclamer dernier étant tenu de signaler immédiatement
d’y mettre fin. Le «  placement d’office  », bien toute guérison.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 6 9

DANS LE TEXTE Autant, sinon davantage, qu’un instrument


de répression des comportements féminins – à
« Quel courage il t’a fallu pour quoi il a parfois été réduit –, l’internement ap-
m’abandonner » paraît donc comme un outil de régulation des
déviances masculines. Parmi celles-ci, les com-
Il y a huit jours hier que nous nous sommes quittés et tu sais combien portements violents figurent en bonne place :
la séparation a été pénible, quel courage il t’a fallu pour m’abandon- c’est bien souvent le franchissement d’un seuil
ner […]. Comme le temps me paraît long, voici l’emploi de la journée, lever de violence qui suscite l’intervention des auto-
à 6 h 30, 7 h 30 petit déjeuner ; 9 h 30 visite du Docteur, 11 heures déjeuner, rités ou qui décide les proches à se tourner vers
à 1 h 45 promenade de deux heures ; dîner à 5 h 30, coucher à 6 h 30. […] elles. L’internement, loin de se mettre toujours
Je n’ai qu’une grâce à te demander, de bien prier pour moi. […] Il faut que au service des puissants, peut aussi servir à ren-
je termine ma lettre pour la remettre au Docteur à l’heure de la visite verser les rapports de domination. Des femmes
(9 h 30) ; de cette façon elle partira par le train de midi et tu l’auras au- battues par leur mari parviennent ainsi à mettre
jourd’hui. Je ne saurais trop te répéter le plaisir que j’aurais à te voir, je t’en la force publique de leur côté et à faire interner
supplie donne-moi cette satisfaction qui sera peut-être la dernière.” leurs maris en se présentant devant le commis-
Archives départementales du Finistère, 7 H dépôt, Q 177, dossier de Jules Rougeau, saire de police ou en s’adressant aux autorités, à
lettre à son épouse du 20 octobre 1899. l’image de Thérèse Bidéric, mercière quimpéroise
qui, en 1889, s’adresse en ces termes  au maire
de la ville : « Monsieur le Maire, j’ai l’honneur de
solliciter de votre bienveillance l’internement gra-
Paris, ils peinent à concurrencer les nom- tuit dans l’asile d’aliénés de mon mari, qui n’a pas
breuses « maisons de santé » privées qui pré- toute sa raison par suite d’excès de boisson. Mère
sentent des garanties de confort et de discrétion. de quatre enfants dont trois en bas âge, je crains à
En dehors des pensionnats, les internés, cepen- CHIFFRES chaque instant pour leur vie et pour la mienne. »
dant, appartiennent, dans leur grande majorité, L’entrée à l’asile marque une radicale trans-
aux classes populaires. La population urbaine est Pourquoi formation du statut de ceux qui sont désormais
surreprésentée : plus éloignés des institutions de
soin et d’assistance, les habitants des zones ru-
tant de officiellement reconnus comme aliénés. Tout
d’abord, elle opère une coupure de l’interné avec
rales font moins usage de l’internement. La mi- femmes son environnement. Le régime de « l’isolement
sère et les difficultés économiques jouent indé- thérapeutique », fondement du modèle asilaire
niablement un rôle dans maints placements à Admissions théorisé en 1832 par l’aliéniste Esquirol, pré-
l’asile. Toutefois, loin d’être des individus impro- (en % et en nombres) conise l’arrachement du malade au milieu qui
ductifs, tombés à la charge de la société, la ma- a vu naître ses troubles. Cela se traduit, dans la
jeure partie des internés sont, au moment de 47,45 48,69 vie quotidienne des asiles, par un strict contrôle
leur admission, des hommes et des femmes en 5 600 11 200 des contacts avec l’extérieur. Les visites s’effec-
force et en âge de travailler, souvent indispen- 50 % tuent à heures fixes les jeudis et les dimanches,
sables au bon fonctionnement de leur foyer. La au parloir et sous la surveillance d’un gardien. Le
52,55 51,31
composition de la population des asiles reflète, 6 200 11 800 courrier entrant et sortant est soumis à une cen-
dans l’ensemble, la diversité des classes popu- sure sourcilleuse – ce qui a pour effet d’assurer
laires, sans se limiter à ses fractions les plus pré- 1871 1913 la conservation de nombreux documents qui ne
caires : à l’asile de Ville-Évrard, les employés, qui A l’asile (en %) seraient autrement pas parvenus aux historiens.
appartiennent à la frange supérieure des classes La possibilité d’entrer en communication avec
populaires, représentent ainsi 18 % des admis- 52,2 55,5 ses proches peut à tout moment être suspendue
sions masculines. pour des motifs médicaux : les aliénistes se mé-
50 % fient de « l’excitation » suscitée par le contact avec
Légendes Cartographie

Pas de surenfermement des femmes des êtres chers.


La part de chaque sexe au sein de la popula- 47,8 44,5 Le maintien des liens devient d’autant plus dif-
tion internée varie selon le point d’observation ficile que le stigmate de la folie menace de re-
choisi. Si l’on considère la population présente 1871 1913 jaillir sur la famille : « Je vous serais très obligé si
dans les asiles à un moment donné, les femmes Femmes Hommes vous m’écrivez de le faire sous enveloppe sans en-
prédominent : au 1er janvier 1900 on compte tête », demande au médecin le mari d’une inter-
plus de 35 000 femmes internées pour un peu Bien que le nombre née de Ville-Évrard. Cela ne signifie pas que les
moins de 30 000  hommes. Pourtant, ce sont d’hommes internés internés soient livrés à leur sort ou abandonnés
bien les hommes qui sont majoritaires dans les chaque année soit à l’asile par leurs proches. Au contraire, ceux-ci
supérieur à celui 
statistiques d’admission : dans le dernier tiers se manifestent souvent de manière très pressante
des femmes, la part 
du xixe siècle, le nombre d’hommes internés est des femmes dans la pour réclamer la sortie du patient – en particulier
chaque année nettement supérieur à celui des population totale  quand celui-ci assure la subsistance du foyer. A la
femmes. Le décalage entre ces deux observa- des asiles ne cesse de fin du siècle, certains aliénistes, comme Évariste
tions s’explique par les plus longues durées d’in- croître en raison  Marandon de Montyel, commencent à admettre
ternement des femmes, qui meurent moins rapi- de leurs plus longues les bénéfices thérapeutiques d’un maintien des
dement et ressortent moins facilement de l’asile durées de séjour. liens familiaux : « Rompre les relations de famille,
que les hommes. quoi qu’enseigne la vieille école, est entraver

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


70 / L’Atelier des chercheurs

la guérison », affirme ce dernier, qui met en GRAPHIQUE sont émaillées de manifestations de rejet ou de
œuvre, à partir de la fin de la décennie 1880, une défiance vis-à-vis des autres pensionnaires, aux-
politique dite d’« open door » dans la division des Sortir ou quels ils se refusent obstinément à être assimi-
hommes de Ville-Évrard. lés, à l’image de cet interné de l’asile de Quimper
L’internement affecte également le statut juri- mourir à qui se plaint à sa sœur « du contact forcé avec ces
dique des internés. La loi de 1838 ne se contente l’asile ? pauvres insensés au milieu desquels [il] vit ».
pas de priver les internés de leur liberté d’aller et
venir, ni de suspendre l’exercice de leurs droits Quimper (1850-1900) « Plus infériorisé que jamais »
civiques : elle les place de surcroît en situation de Les trajectoires asilaires, très dissemblables,
minorité juridique. En cela, l’internement conti- confortent l’idée que tous les internés n’appar-
nue de brouiller les statuts et les hiérarchies : tiennent pas au même monde. Le destin des alié-
nombre de chefs de famille se trouvent, du jour Transférés Sortis nés se joue relativement vite : au bout d’un an,
au lendemain, ramenés à la condition de simples 2,4 % 45,5 % les trois quarts d’une cohorte d’internés de l’asile
mineurs. Ajoutons que les internés se voient dé- de Ville-Évrard sont déjà sortis des registres de
Morts
possédés de la gestion de leurs biens : celle-ci est l’établissement, soit en obtenant un exeat (bon

Légendes Cartographie
52,1 %
confiée à un administrateur provisoire nommé de sortie), soit en étant transférés dans un autre
par la commission de surveillance de l’asile. Il Ville-Évrard (1873-1913) asile, soit en mourant. Ensuite, les chances de
n’est pas rare que celui-ci procède à des ponc- sortie s’amenuisent fortement. Les très longs sé-
tions sur le patrimoine ou les rentes des internés jours (plus de dix ans) concernent environ 15 %
(pensions, demi-soldes, etc.) pour contribuer à Transférés des internés à Quimper et Morlaix, et peuvent du-
l’acquittement des frais de séjour à l’asile. Les 34,2 % Sortis rer des décennies : Anne-Marie Rousselin, inter-
43,4 %
meubles, les possessions ou les outils de travail née à Morlaix en 1850, s’y éteint quarante-huit
des internés peuvent aussi être vendus ou disper- Morts ans plus tard, en 1898. « L’habitude d’être enfer-
sés en leur absence, même si un garde-meubles 22,4 % més est devenue pour eux une seconde nature », dé-
ouvre en 1879 à l’asile Sainte-Anne pour en as- clare un aliéniste au sujet de ces internés au long
surer la préservation. L’internement est donc cours, « et comme l’oiseau captif qui a perdu l’usage
souvent synonyme d’appauvrissement et de Plus de la moitié des de ses ailes, on doit croire qu’ils ont perdu jusqu’au
déclassement. internés à l’asile de souvenir d’une autre existence ».
Face à cette sujétion aux multiples facettes, les Quimper meurent dans Conserver « l’usage de ses ailes » dépend d’abord
aliénés ne sont pas restés passifs. L’historienne l’établissement.  de facteurs médicaux : tandis que les alcooliques
Aude Fauvel a montré que les témoignages La proportion de décès affichent un taux de sortie élevé, il est bien plus
d’internés ou d’anciens internés tenaient une est bien moindre à Ville- rare que les « idiots », les « imbéciles » ou les
Évrard, près de Paris, car
place centrale dans la contestation de la loi de
beaucoup des malades
1838, qui connaît deux temps forts à la fin du sont transférés dans les
Second Empire et au début des années 18801. asiles de province.
Certains internés, inspirés par les scandales de
séquestrations arbitraires qui agitent l’opinion,
s’adressent aux journaux, à l’image de Lucien
Cairon, qui fait publier un long acte d’accusation
contre les médecins des asiles de Rennes et de
Quimper, en 1869, dans L’Électeur du Finistère,
journal de sensibilité républicaine. Les argu-
mentaires de l’anti-aliénisme se font entendre
jusque dans les quartiers des asiles (cf. p. 71).
D’autres parviennent à faire usage de l’article 29
de la loi de 1838 pour contester leur interne-
ment par la voie judiciaire, mais cette procédure
n’est pas à la portée de tout le monde. D’autres
s’évadent – surtout des hommes. Plus nombreux
sont cependant ceux qui, jugeant plus prudent
de ne pas entrer dans une confrontation ouverte
avec le directeur-médecin, s’adressent à lui sur
le ton de la supplique, demandant leur sortie Boire rend fou
comme une faveur individuelle.  ur cette affiche de
S
Du reste, les formes de résistance des internés prévention contre
sont presque toujours individuelles. Très rares l’alcoolisme on peut
lire en bas, à gauche :
sont les protestations collectives ou l’usage des
« Omnibus pour
pétitions ; en cela, les internés se distinguent des Charenton !! Avec
pensionnaires des hospices, fort revendicatifs2. correspondance par
L’intériorisation très forte du stigmate de l’alié- l’alcool ou directement
nation mentale fait obstacle à la constitution avec l’absinthe »
d’une identité commune : les lettres des internés (vers 1900).

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 7 1

déments échappent à la chronicisation asilaire, DANS LE TEXTE


puis à la mort à l’asile. Mais les ressources fami-
liales sont aussi décisives. Quand la famille ré- L’asile, c’est la Bastille !
clame avec insistance un malade et donne des
garanties de pouvoir le prendre en charge et le Ce dont j’ai pu juger par moi-même est que vous vous attribuez
surveiller à la sortie, les médecins se laissent les pouvoirs absolus, ne subissant point de contrôle, et par cela
souvent convaincre, même si la guérison est loin même il y a abus de même qu’avant 1789, pour les lettres de cachet
d’être acquise. Le mode de placement joue égale- délivrées et signées par le roi, et sans autres formes de procès l’on pour-
ment : les placés « volontaires » affichent un taux rissait à la Bastille. Mais il me semble que cela se renouvelle tous les
de sortie plus élevé et des durées de séjour plus jours et la lettre de cachet est signée d’un médecin aliéniste, l’on nous
courtes que les placés d’office. embastille sans aller aux renseignements.”
C’est ici que ressurgissent les inégalités liées au Archives de l’EPS Ville-Évrard, 205 R 427, lettre d’Antoine Ostermann au
genre. Moins souvent réclamées par des proches Dr Marandon de Montyel, 5 février 1889.

« La voir quitter Paris, Notes réputation de « fou ». Les aliénistes ont alors de
pour nous, c’est la voir 1. A. Fauvel, plus en plus recours aux sorties « à titre d’essai »,
« Le crime de Clermont
morte », plaide le frère et la remise en cause
permettant de tester, pendant quelques semaines
ou quelques mois, l’aptitude du convalescent à la
des asiles en 1880 »,
d’une internée de Revue d’histoire moderne liberté avant de valider sa sortie définitive. Cela
Ville-Évrard menacée et contemporaine n° 49-1,
2002, pp. 195-216.
n’empêche pas la fréquence des rechutes : à la
fin du siècle, environ 4 sorties sur 10 donnent
de transfert 2. Cf. M. Rossigneux-
Méheust, Vies d’hospice. lieu à une réadmission à l’asile dans le départe-
Vieillir et mourir en ment de la Seine. Au point qu’apparaît un nou-
que les hommes, les femmes internées doivent institution au xixe siècle, veau « type » asilaire, celui du « récidiviste » de
de plus faire face aux hésitations des médecins, Ceyzérieux, Champ l’internement, souvent alcoolique, et dont les mé-
Vallon, 2018.
qui se montrent bien plus réticents à les rendre à decins ne savent plus que faire. Dans une publi-
la liberté, en particulier quand elles sont céliba- cation de 1903 consacrée à ces « aliénés difficiles
taires : la crainte de les voir « tomber sur le pavé » et habitués des asiles », l’aliéniste Colin détaille
à leur sortie conduit plus d’un aliéniste à prolon- POUR EN le parcours de Charles Gustave. Cet ouvrier frap-
ger prudemment leur séjour à l’asile. Ajoutons SAVOIR PLUS peur, père de six enfants, est interné pas moins
que les femmes internées dans les asiles de la R. Castel, L’Ordre de 55 fois en l’espace d’une quinzaine d’années !
Seine sont particulièrement touchées par la pra- psychiatrique. L’âge Pour remédier à ces difficultés, des sociétés de
tique du transfert en province qui a pour but de d’or de l’aliénisme, patronage sont créées pour venir en aide aux alié-
Minuit, 1977.
désencombrer les établissements parisiens, et qui nés convalescents sortis des asiles. La première
M. Foucault, Histoire
se systématise dans les années 1860. Or, le trans- de la folie à l’âge
est créée dès 1841 à Paris par le docteur Falret.
fert accentue l’isolement des internés et les voue classique, Gallimard, Cette société se dote en 1863 d’un asile-ouvroir
à l’indifférence médicale, puisque les médecins 1972. qui permet d’accueillir momentanément des
des institutions d’accueil savent qu’on leur trans- M. Gauchet, femmes sorties des asiles, le temps de leur trou-
fère les malades offrant le moins de chances de G. Swain, La Pratique ver une place ou d’organiser leur « rapatriement »
guérison. « La voir quitter Paris, pour nous, c’est de l’esprit humain. en province. D’autres sociétés sont fondées dans
L’institution asilaire
la voir morte », plaide le frère d’une internée de et la révolution
les décennies suivantes dans certaines grandes
Ville-Évrard menacée de transfert. Les statis- démocratique, villes. Cependant, ces structures ne peuvent
tiques lui donnent raison : en 1900 le taux de Gallimard, 1980. prendre en charge qu’un nombre dérisoire d’an-
sortie des aliénés parisiens internés en province L. Guignard, ciens internés, et ne parviennent pas toujours à
ne s’élève qu’à 4 % pendant l’année, contre 10 % H. Guillemain, éviter les rechutes.
pour l’ensemble des internés. S. Tison (dir.), L’internement accentue les inégalités entre
Expériences de la folie.
Criminels, soldats,
riches et pauvres, entre hommes et femmes. Mais
Une marque indélébile sur les individus patients en psychiatrie, il arrive aussi qu’il perturbe les hiérarchies pré-
Celles et ceux qui sortent de l’asile ne sont pas xix -xx siècles, Rennes,
e e
existantes. Et personne ne peut complètement
pour autant tirés d’affaire. « En vérité la situation Presses universitaires échapper aux effets stigmatisants du passage par
COLLECTION GALDOC-GROB/KHARBINE-TAPABOR

de l’aliéné libéré est une des plus critiques qui se de Rennes, 2013. l’asile, qui laisse une marque indélébile sur les in-
puisse imaginer », alerte l’aliéniste Legrain, au- R. Porter, dividus. Au début du xxe siècle, les critiques se
D. Wright (eds.),
teur d’un rapport sur La Convalescence des alié- The Confinement of the
font de plus en plus vives – y compris au sein de
nés en 1907. «  C’est tout un monde nouveau Insane. International la profession aliéniste – contre un modèle asilaire
que l’aliéné guéri va rencontrer devant lui dès Perspectives, 1800- incapable de s’adapter à la diversité des situations
qu’il sera libre, monde devant lequel il tremblera 1965, Cambridge, sociales et des manifestations de l’aliénation men-
légitimement, parce qu’il s’y sentira plus infériorisé Cambridge University tale. La réflexion sur les alternatives à l’interne-
Press, 2003.
que jamais. » D’immenses difficultés attendent en ment reste cependant inaboutie, et les projets
C. Quétel, Histoire de
effet l’ancien interné : en plus d’avoir perdu son la folie, de l’Antiquité
de réforme de la loi de 1838 échouent l’un après
emploi, parfois son logement ou ses meubles, le à nos jours, Tallandier, l’autre. L’aliéné demeure exclu, au nom de sa ma-
convalescent se trouve désormais précédé de sa 2020. ladie mentale, de la citoyenneté républicaine. n

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


72 / L’Atelier des chercheurs

Grèce antique
Les grands
chantiers,
le comptable
et le bâtisseur
Dans les cités grecques classiques et hellénistiques, les chantiers
de construction des bâtiments publics et sacrés ont mobilisé des
ouvriers venus de toute la mer Égée et des moyens financiers variés.
Ils ont ainsi développé des savoirs administratifs et comptables.

Par Virginie Mathé

BNF, MONNAIES, MÉDAILLES ET ANTIQUES, 1998.920 – G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG-IMAGES – DR
D
es cendres et des larmes. Voilà ce qui s’af- sur la pierre et exposés sur le bâtiment ou à proxi-
fiche à la une des journaux au lendemain mité. Ils donnent à voir les hommes – et quelques
du 15 avril 2019. Les photographies et femmes – qui, d’une manière ou d’une autre, ont
les vidéos de l’incendie de Notre-Dame participé à l’édification de ce grand temple.
de Paris comme les témoignages de déploration Le cas de Delphes n’est pas isolé : des décrets
se multiplient. Très vite, la question de la restau- décidant de la construction d’un édifice, orga-
ration et de son financement se pose : « Après le nisant son financement ou honorant des do-
feu, les magnats arrosent », titre Libération le sur- nateurs, ainsi que des cahiers des charges, des
L’AUTEURE
lendemain. Pas de journaux, ni d’images, ni de Maîtresse de contrats, des comptes et des dédicaces ont été re-
dispositifs fiscaux avantageux quand, vers conférences à trouvés sur plusieurs sites antiques. Si Athènes,
372  avant notre ère, le temple d’Apollon à l’université Épidaure, Delphes et Délos en Grèce, Didymes
Delphes est détruit par un tremblement de terre Paris-Est-Créteil, en Turquie ont laissé les séries les plus riches,
Virginie Mathé a
ou un glissement de terrain, mais très certaine- plusieurs autres cités ont fourni de tels textes,
notamment dirigé,
ment là aussi une vague d’émotion une volonté avec Michela Barbot, qui sont comme des coups de projecteur sur des
de reconstruire rapidement et une recherche de Comptabilités de chantiers n’ayant parfois laissé aucune autre
moyens humains et financiers. la construction, trace. Cette documentation, qui émane des au-
Le chantier du nouveau temple est connu. Si de l’Antiquité torités politiques et religieuses, concerne di-
au xixe siècle
l’on trouve seulement quelques allusions dans (Ædificare. Revue vers types d’édifices publics et sacrés : temples,
les textes des historiens et des orateurs, les ves- internationale murailles, théâtres, salles de réunion, arsenal,
tiges et surtout une centaine d’inscriptions ren- d’histoire de la ateliers et maisons appartenant aux sanctuaires
seignent sur le déroulement et les aspects ad- construction, ou aux cités, etc. Faute de sources, la construction
Classiques Garnier,
ministratifs, sociaux et économiques de la des biens immobiliers des particuliers échappe à
2020).
construction1. Ce sont des comptes, des listes de notre connaissance.
contributeurs et d’administrateurs du chantier, le L’étude des inscriptions, mises en regard avec
cahier des charges du temple, qui ont été gravés les données archéologiques et les rares textes

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 7 3

Delphes
à tout prix
La destruction du temple
d’Apollon à Delphes,
vers 372 av. n. è.,
provoque l’émotion.
Reconstruit dans les
quarante années qui
suivent (ci-contre),
il a coûté 380 talents
soit près de
1 600 000 drachmes.
Page de gauche
et ci-dessous :
frappé au moment
de la construction
du temple, ce statère
(équivalent à
2 drachmes) présente
la tête de Déméter sur
l’avers et Apollon assis
sur l’omphalos (pierre
sacrée du temple) sur le
revers.

littéraires qui évoquent les chantiers, offre donc de métier ou à une


la possibilité d’écrire une histoire de la construc- partie d’un même
tion dans le monde grec antique. élément structu-
rel. Plusieurs ar-
Travailleurs et commanditaires tisans, avec des
« A ceux qui ont enlevé les échafaudages des co- techniques de
lonnes du porche, six hommes, Teukros domici- construction un
lié à Kydathènaion une drachme, Kerdôn esclave peu différentes,
d’Axiopeithès une drachme, Kroisos domicilié aux furent ainsi
Skambônidai une drachme, Prépôn domicilié à chargés de la
Agrylè une drachme, Kèphisodôros une drachme, construction des
Spodias une drachme. » Ces lignes d’un compte de gradins du théâtre
construction de l’Érechthéion, un des temples de de Délos au cours
l’Acropole d’Athènes, rappellent que la construc- du iiie siècle  av. n. è.
tion d’un édifice public ou sacré n’est pas le Hommes libres et esclaves
seul fait d’un commanditaire et d’un architecte. se côtoyaient. Les esclaves
Derrière les somptueux bâtiments de l’Acropole appartenaient à des artisans tra-
élevés dans la deuxième moitié du ve siècle av. vaillant sur le chantier ou à d’autres
n. è., il y a le charisme politique de Périclès, le
BNF, MONNAIES, MÉDAILLES ET ANTIQUES, 1998.920

sens du décor de Phidias et le talent architectu- Décryptage


ral d’Ictinos, mais aussi une foule d’artisans, plus
ou moins qualifiés. Ils ont rendu effective cette Depuis une trentaine d’années, l’histoire de la construction, initiée par les
monumentalisation de la piété et de la puissance médiévistes, propose une nouvelle approche de l’architecture : plutôt que 
des Athéniens. Teukros, Kerdôn et les autres tra- de considérer le bâtiment fini, elle met en avant les processus et les acteurs.
vailleurs des chantiers sont sortis de l’anonymat En analysant les inscriptions comptables des grands chantiers, Virginie
par la documentation financière. Mathé, spécialiste d’histoire grecque, met en lumière les cadres socio-
Plusieurs études ont permis de mieux carac- économiques des activités du bâtiment. Cette documentation dévoile les
tériser cette main-d’œuvre. Le monde du bâti- conditions du travail artisanal, mais aussi les pratiques financières et les
ment en Grèce ancienne était composé d’équipes enjeux politiques de la construction dans les cités démocratiques entre le ve 
de quelques personnes. Les travaux étaient divi- et le ier siècle av. n. è.
sés en lots qui correspondaient aux divers corps

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


74 / L’Atelier des chercheurs

MOTS CLÉS maîtres qui les louaient. Dans de très rares Le contrat incluait aussi souvent des clauses
cas, comme à Didymes aux iiie et iie siècles av. n. administratives : durée maximale du chantier,
Évergétisme è., les esclaves dépendaient du sanctuaire. nombre de personnes que le patron devait lui af-
Phénomène social selon L’origine des travailleurs était variée. Il était fecter, exemption de taxes à l’entrée et à la sor-
lequel certains individus
plus simple pour les employeurs d’embaucher tie du territoire, protection juridique, recours en
s’attachent à « faire 
du bien » (euergétein) 
des hommes déjà sur place. Ceux-ci n’hésitaient cas de litige, amendes pour malfaçon ou retard,
à une cité, qui  pas cependant à faire appel à des étrangers qui modalités de rémunération. Le paiement était
les remercie par  maîtrisaient des matériaux et des savoir-faire effectué généralement en plusieurs fois entre
des honneurs les spécifiques. Sur le chantier de l’Érechthéion, en- l’établissement du contrat et la réception des tra-
distinguant du reste de viron 40 % de la main-d’œuvre était composée vaux. Ainsi, les entrepreneurs commençaient à
la société. L’évergétisme de métèques, c’est-à-dire des étrangers domici- être payés sans attendre la fin du chantier et les
se développe dans les liés dans divers quartiers d’Athènes, soit pour le commanditaires pouvaient échelonner les sorties
cités grecques à partir temps du chantier, soit depuis longtemps. de caisse sur l’année et exercer un moyen de pres-
du ive siècle av. n. è. Quand la petite cité d’Épidaure décida, au sion sur les artisans en retenant une partie de la
ive siècle av. n. è., de construire dans son sanc- rémunération en garantie.
Talent
Unité pondérale et
tuaire ­d’Asclépios des temples, une tholos (bâ- Vol et recel de colle, de cire et d’ivoire destinés à
monétaire, 1 talent timent de plan circulaire), un théâtre et de un bâtiment du sanctuaire d’Asclépios, truquage
correspond à 25,8 kg nombreux autres édifices, les commissions ar- d’appel d’offres pour des travaux sur une tour,
d’argent. Il existait chitecturales envoyèrent des messagers, voire se non-respect des cahiers des charges : plusieurs
différents étalons déplacèrent elles-mêmes à Argos, à Corinthe, à artisans et un architecte furent rattrapés par la
monétaires dans  Athènes et dans d’autres cités connues pour la
le monde grec :  qualité de leur architecture afin d’y annoncer les
1 talent équivalait à appels d’offres. En assurant ainsi la diffusion de
Le contrat incluait parfois
6 000 drachmes dans le
système athénien et 
l’information, les commanditaires se donnaient des clauses sur la durée
la possibilité de choisir parmi un plus grand
à 4 200 drachmes dans 
nombre d’artisans ceux avec qui ils allaient trai- maximale du chantier et
le système éginétique.
ter. Mais il s’agissait plus d’une nécessité face au des recours en cas de litige
manque de bras et de compétences que d’une vo-
lonté de faire baisser les coûts : le « plombier po- ou de retard
lonais » n’existait pas en Grèce ancienne.
Pour attribuer les travaux, la mise en adju- justice d’Épidaure dans les années 360-330 av. n.
dication était la procédure la plus répandue : è. Sont-ils nombreux, ceux qui ont mieux réussi
Interdisciplinarité pour chaque lot, l’artisan qui répondait à l’appel leur coup et n’ont pas laissé de traces ?
Des équipes de d’offres avec le prix le plus bas l’emportait. Une Au-delà des artisans et des architectes, sur
recherche, comme l’ANR fois qu’il avait présenté des garants, la commis- lesquels la recherche s’est principalement foca-
Géologie et architecture
sion architecturale établissait un contrat avec lisée, les inscriptions renseignent aussi sur les
à Délos, réunissant
géologues, architectes,
lui. Les contrats comportaient des clauses tech- autres acteurs de la construction publique et sa-
archéologues et niques. Des grandes dimensions de l’édifice aux crée. Celle-ci était toujours une entreprise collec-
historiens, permettent interstices à laisser entre les blocs pour favoriser tive. Depuis la proposition de construire jusqu’à
de mieux comprendre les l’aération, le contrat de l’arsenal du Pirée, passé la livraison du bâtiment quelques années ou
manières de construire en 347-346 av. n. è., détaille par exemple les quelques décennies plus tard, les personnes im-
dans l’Antiquité. spécifications du bâtiment. pliquées étaient nombreuses : le citoyen à l’ori-
gine du décret de construction, les groupes qui le
soutenaient, ceux qui s’y opposaient, l’assemblée
qui décidait du projet et de son financement, ceux
et celles qui y participaient financièrement, les ci-
toyens désignés comme membres de la commis-
sion architecturale pour suivre le chantier.
Cette implication d’un grand nombre de per-
sonnes et de groupes invite à réfléchir aux mo-
tivations qui sont rarement explicitées dans les
sources. Les raisons des uns et des autres de par-
ticiper à la construction étaient-elles en accord ou
en opposition ? Étaient-elles économiques, poli-
JEAN-CHARLES MORETTI/IRAA-CNRS

tiques, sociales, religieuses, culturelles ? Quand


la cité de Kymè (en actuelle Turquie) honora, au
iie siècle av. n. è., une certaine Archippè pour la
réfection de la toiture de la salle du conseil, le dé-
cret souligna qu’elle l’avait fait « volontairement »,
parce que c’était « ce qu’elle avait estimé particu-
lièrement approprié à la sécurité et à la bonne uti-
lisation » du lieu et qu’elle « avait en vue l’intérêt

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 7 5

Un compte de construction
Détail du compte de construction de la tholos (bâtiment de plan circulaire) à Épidaure : on voit ici une partie des recettes et des dépenses
de la commission architecturale pour la dix-huitième année du chantier au ive siècle av. n. è. Sur les deux côtés de la stèle le compte 
est gravé en majuscules de 8 mm de haut, alignées verticalement et horizontalement comme dans une grille de mots croisés. Il existait
plusieurs systèmes pour écrire les nombres en Grèce. A Épidaure, on a utilisé H pour 100 (initiale du mot hekaton qui signifie 100), 
– pour 10, I pour 1. Dans l’exemple ci-dessus (encadré en orange), HH==II correspond ainsi à 242 drachmes pour le transport des pierres
jusqu’au sanctuaire. C’est grâce à ce type de vestige qu’on peut estimer le coût d’un chantier dans l’Antiquité grecque.

de sa patrie ». Entre les lignes, on perçoit ce qu’il les Épidauriens ne cherchèrent pas systématique-
a fallu de négociations entre les représentants de ment le moindre coût : le temple fut entouré de
la cité et cette femme très riche qui, sans doute 30 colonnes, les parties hautes de la façade et le
veuve, endossait la tradition familiale d’évergé- plafond furent peints et dorés, les frontons et les
tisme : elle accepta certes de prendre à sa charge angles du toit furent ornés de sculptures en marbre
la dépense finalement « considérable », mais elle du Pentélique, le sol fut pavé d’un dallage en cal-
exigea de « régler toutes choses selon sa bonne foi caire moucheté et la porte principale fut décorée
et son idée » et d’utiliser des terrains publics pour d’une marqueterie en bois précieux et en ivoire.
entreposer les matériaux. Elle obtint par ailleurs Le prix de l’ornementation dépasse celui du gros
des honneurs très importants. Le chantier résulta œuvre. La dépense semble en adéquation avec les
de la volonté de tous d’avoir une salle du conseil ressources du sanctuaire qui, à cette époque, com-
digne de ce nom, qui mît Kymè au niveau des mençait à avoir une renommée internationale. A
autres cités d’Asie Mineure. Mais les intérêts éco- titre de comparaison, le temple d’Apollon du cé-
nomiques d’Archippè et ceux de la cité entrèrent lèbre sanctuaire de Delphes, contemporain mais
aussi en jeu, ainsi que des rapports de force poli- plus grand et somptueux, coûta probablement
tiques et sociaux dans ce monde, où l’influence seize fois plus cher, soit 380 talents .
des notables sur la démocratie était grandissante.
À SAVOIR
Marbre du Pentélique
La dépense consentie par Archippè fut Le prix d’un temple
«  considérable  », on n’en saura pas plus.
Estimation en milliers
L’évaluation du prix des bâtiments en Grèce an- Autres frais de drachmes
cienne se heurte en général au silence des sources Frais de fonctionnement 90
de la commission
ou à leur difficile interprétation. Dans sa Vie de architecturale
Périclès, Plutarque fait dire à des Athéniens fus- Salaire de l'architecte 75
tigeant les édifices de l’Acropole qu’ils ont coûté Atelier et outils
plus de 1 000 talents, soit deux fois le prix estimé Ornementation 60
de la construction de toute la flotte de guerre : Aménagement intérieur
faut-il y voir le coût réel des travaux ? S’agit-il Porte et grilles
45
Plafond
d’une approximation ou d’une exagération  ?
Dallage
Celle-ci est-elle le fait des adversaires de Périclès Décor sculpté 30
Légendes Cartographie

ou du biographe qui écrit quelque cinq cent cin- Gros œuvre


quante ans après la polémique ? Toiture 15
La documentation comptable donne plus de Mur central
chiffres que les textes littéraires. Il est par exemple Colonnade extérieure
0
certain que le temple d’Asclépios à Épidaure,
construit vers 370 av. n. è., coûta environ 24 ta- Il fallut près de 100 000 drachmes pour construire le temple d’Asclépios à
lents (près de 100 000 drachmes), soit 280 années Épidaure (un architecte gagnant 1 drachme par jour). Les prix comprennent 
VIRGINIE MATHÉ

de salaire de l’architecte. C’était un temple aux di- les matériaux (pierre locale pour les fondations et sapin pour la charpente), 
mensions modestes, bâti avec des matériaux peu le transport et la main-d’œuvre. L’ornementation (dorures, sculpture en marbre,
onéreux comme de la pierre locale pour les fonda- bois précieux et ivoire, etc.) a coûté 53 % du total, le gros-œuvre 42 %.
tions et du sapin pour la charpente. Pour autant,

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


76 / L’Atelier des chercheurs

Les cas où l’on peut calculer le prix global À SAVOIR et de gestion. Le soin méticuleux apporté à la te-
d’un édifice sont toutefois exceptionnels en rai- nue des comptes et la recherche d’efficacité dont
son de l’état fragmentaire des comptes. De plus, L’argent ils témoignent frappent. Ces textes sont la tra-
leurs rédacteurs n’avaient pas pour but de dresser
un bilan à l’issue des travaux, mais d’indiquer les
des dieux duction concrète du développement, dès la fin
du ve siècle et encore plus au ive siècle av. n. è.,
La plupart des
entrées et surtout les sorties de caisse au fur et à de la réflexion sur les meilleures manières de gé-
sanctuaires grecs
mesure des exercices. Dans la version du compte relevaient d’une cité  rer les finances publiques, qu’attestent aussi des
qui était gravée, il suffisait de quelques éléments ou de ses subdivisions.  traités comme Les Revenus de Xénophon ou l’Éco-
pour désigner la tâche : celle-ci était décrite pré- Les prêtres, désignés nomique attribué à Aristote.
cisément dans d’autres documents qui ne nous par la cité souvent pour La composition même de l’acte comptable
sont pas parvenus. Dès lors, les dimensions, les une durée déterminée, est un indice de la rationalisation grandissante
volumes, le nombre, l’origine des éléments mis s’occupaient de la de l’action publique. La trentaine de comptes
en œuvre n’apparaissent pas systématiquement, gestion des affaires  découverts dans le sanctuaire d’Asclépios à
ce qui rend la mise en série des données difficile. des dieux, à moins que Épidaure2 permettent de suivre les évolutions
Les archéologues et les historiens ont tenté de re- des citoyens aient été sur plus d’un siècle. Au milieu du ive siècle av.
spécialement choisis
lever de diverses façons ce défi méthodologique : n. è., l’inscription de la tholos montre à elle
pour cette tâche. Ces
collections de cas, tentatives de traitement sta- magistrats portaient seule trois façons de présenter les comptes (par
tistique, comparaisons avec des données issues des noms divers, tels  mois, par année, par période d’exercice des ad-
de l’anthropologie et de l’archéologie expérimen- les trésoriers de la ministrateurs, avec ou sans totaux partiels et
tale, recherche d’une voie à la fois quantitative déesse (Athéna) et les globaux). Ces hésitations sont le signe que les
et qualitative. Finalement, l’étude des coûts de trésoriers des autres hommes qui se succédèrent au sein de la com-
construction antiques invite à pratiquer une his- dieux à Athènes ou  mission architecturale étaient libres d’organiser
toire économique où les chiffres occupent une les hiéropes à Délos. leurs comptes comme ils le souhaitaient. En re-
place bien restreinte. vanche, une trentaine d’années plus tard, toutes
Au-delà du coût total d’un bâtiment, les prix les commissions adoptèrent le même formu-
mentionnés dans les comptes permettent de laire, quel que fût le chantier. Des règles avaient
été définies une fois pour toutes.
Les prix se définissaient dans le A quoi servait cette uniformisation de la rédac-
tion ? Elle assurait une continuité dans la tenue
face-à-face. A Délos, Thymias toucha des comptes malgré le grand nombre de commis-
49 drachmes pour dresser une colonne, sions architecturales en cette période d’intense
développement monumental et le changement
alors que Ktésisthénès en obtint 54 régulier de leurs membres. Elle facilitait aussi le
contrôle des actes comptables. L’indication sys-
mieux comprendre le cadre économique de ces tématique de totaux, qui permettait de vérifier
activités. La grande diversité des prix conduit à rapidement que les entrées et les sorties de caisse
rejeter l’idée d’un marché de la construction. Il y étaient cohérentes, allait dans le même sens. Ce
avait plutôt une pluralité de marchés imbriqués, contrôle était fondamental et généralisé dans le
qui s’établissaient aux échelles locale, régionale monde grec : les hommes amenés à manier de
et méditerranéenne. Ils réunissaient parfois seu- l’argent public ou sacré devaient faire approu-
lement quelques acteurs, parfois un nombre im- Notes ver leurs comptes par les instances de la cité. Les
portant d’acheteurs et de vendeurs. 1. Cf. J. Bousquet, Corpus comptes apparaissent donc comme des discours
Les prix se définissaient dans le face-à-face des inscriptions de Delphes. de justification : il s’agissait pour les administra-
de la discussion plus que dans le jeu de l’offre T. II, Les Comptes du ive teurs d’attester leur probité, mais aussi de se dé-
et du iiie siècle, De Boccard,
et de la demande ou dans l’effet des grandes 1989. charger de toute responsabilité à leur sortie de
conjonctures. Cela entraînait parfois des diffé- 2. Cf. F. Hiller von charge. La gravure et l’exposition des comptes ve-
rences de prix notables : à Délos, Thymias tou- Gaertringen, IG IV2, 1, 102- naient renforcer l’exigence de transparence.
cha 49 drachmes pour dresser une colonne, tan- 120 ; S. Prignitz, Dans ces myriades de petites lettres dont la lec-
Bauurkunden und
dis que Ktésisthénès en obtint 54. La procédure Bauprogamm von
ture peut paraître fastidieuse, certains verront
de l’adjudication renforçait l’importance de la Epidauros, I-II, Munich, une folie bureaucratique ; d’autres préféreront y
négociation dans un domaine où les tarifs exis- C.H. Beck, 2014-2022. voir une affirmation démocratique. n
taient très peu puisqu’il s’agissait essentiellement
de projets extraordinaires. POUR EN SAVOIR PLUS

M. Barbot, V. Mathé dans les sanctuaires l’Orient et de la


Bien gérer les finances publiques (dir.), Comptabilités grecs aux époques Méditerranée, 1999.
Les comptes de construction révèlent aussi le de la construction, de classique et hellénistique, A. Schärlig, Compter
travail de ces hommes auxquels la cité confiait l’Antiquité au xixe siècle, Athènes, École française avec des cailloux.
le suivi administratif et comptable du chantier. Ædificare. Revue d’Athènes, 2006. Le calcul élémentaire
internationale d’histoire M.-C. Hellmann (éd.), sur l’abaque chez les
L’analyse de leurs pratiques donne à comprendre de la construction n° 8, Choix d’inscriptions anciens Grecs, Lausanne,
les rouages et les enjeux de l’action publique. Les Classiques Garnier, architecturales grecques Presses polytechniques
grands chantiers de construction posaient en effet 2020. traduites et commentées, et universitaires
des défis considérables en matière d’organisation C. Feyel, Les Artisans Lyon, Maison de romandes, 2001.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


SÉRIE DOCUMENTAIRE
INÉDITE

SUR LES TRACES


DE L’ODYSSÉE
DÈS LE 4 JANVIER
TOUS LES MERCREDIS À 20H40
© Getty Images

Une chaîne Disponible en replay

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119 121 178 206 128 75
78 / Décryptage d’image

Le lion des neiges :


un drapeau
pour le Tibet
2
4

Par Alice Travers

A
la suite de l’effondrement de
l’empire Qing en 1911, les
Tibétains expulsent Chinois et
Mandchous de leur territoire. Le
13e dalaï-lama revendique l’indépendance
du Tibet en 1913 et lance une série de
réformes visant à moderniser le pays et à
doter son gouvernement bouddhique de L’AUTEURE
tous les attributs de la souveraineté, parmi Historienne du Tibet,
lesquels un drapeau national. chargée de recherche
au CNRS,
Le drapeau ici photographié (page de Alice Travers a publié
droite), dont l’existence est mentionnée Marching into
dès 1918, a été remis au diplomate français View. The Tibetan
Césaire Auguste Albert Bodard en 1920. Army in Historic
Alors consul de France à Chengdu (en Photographs,
1895-1959 (Tethys,
République de Chine), il transmet cette 2022).
photographie le 28 août 1920 à Auguste 1
Boppe, envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire de la République française
à Pékin, accompagnée d’une lettre intitulée
« Le nouveau drapeau tibétain ». Il y précise
que le drapeau a été rapporté de Lhassa
Alice Travers est
par un « Bouddha vivant », c’est-à-dire un commissaire
lama réincarné (tulku). Bodard ajoute : de l’exposition
« Jusqu’ici, le Tibet n’avait pas d’emblèmes « L’armée
spéciaux ; ces dernières années encore, tibétaine en vues :
photographies
il se servait de l’ancien drapeau impérial historiques
chinois : le dragon à cinq griffes sur fond (1895-1959) » 3
jaune. Le Tibet “indépendant” se devait qui se tient à
d’avoir ses propres couleurs. C’est chose l’Humathèque-
faite aujourd’hui. L’insigne est fabriqué campus Condorcet,
jusqu’au 10 février
à Lhassa, mais il est encore très difficile à 2023.
se procurer. » n
NANTES, ARCHIVES DIPLOMATIQUES, 513PO/1/238

Fiche technique
Cette photographie, à l’origine en noir et blanc, a été peinte pour reproduire
DÉLÉGATION PMA/CNRS PHOTOTHÈQUE

les couleurs du drapeau qui, d’après les explications du diplomate Bodard, était
en soie jaune et de forme presque carrée (0,55 m sur 0,60 m). Elle est conservée
aux Archives diplomatiques de Nantes. Il en existe un autre exemplaire, non
peint, donné à la Société de géographie en 1922. Cette photographie constitue
la preuve de l’existence d’une première version du drapeau national du Tibet,
peu de temps avant l’apparition, survenue à une date encore indéterminée
avant décembre 1923, de sa version définitive (ci-contre à gauche). Depuis 1959,
le drapeau n’est plus utilisé que par le gouvernement tibétain en exil.

L’HISTOIRE / N°503 /JANVIER 2023


/ 7 9

Symboles de l’État tibétain


Le lion des neiges (gang sengge, 1) blanc à la crinière
verte représente le Tibet en tant que nation sous
le règne du 13e dalaï-lama (1879-1933). Cet animal
légendaire figure également sur les pièces de monnaie,
les billets de banque, les timbres, les insignes et
emblèmes militaires. Symbolisant le courage et la
victoire, il remonte à l’époque du Tibet impérial (viie
au ixe siècle), où, seul ou en couple, il orne les bannières
militaires. Sur ce drapeau, le lion se dresse au pied
de montagnes enneigées (2), autre motif représentant
le Tibet, évoquées sous la forme stylisée d’une chaîne
de montagnes à trois sommets entourés de nuages.

Emblèmes bouddhiques
Le lion des neiges, considéré également comme le
protecteur du Bouddha, est un symbole récurrent
dans le contexte religieux tibétain. Entre les pattes
de l’animal, comme une balle avec laquelle il jouerait,
on distingue la Roue de la joie (Gakyil, 3), qui
peut représenter les Trois Joyaux (Könchogsum),
c’est-à-dire le Bouddha, le Dharma (l’ensemble
des enseignements) et le Sangha (la communauté
monastique). Au-dessus du lion,
le soleil et la lune sont deux
emblèmes de polarité et de
complémentarité centraux
dans le bouddhisme
tibétain, qui considère
que l’état de Bouddha
résulte de l’union de la
LAURENT DAVOUST/PANTHER MEDIA/AGE

sagesse et de la méthode
ou de la compassion : le
soleil rouge ou doré (4)

4
représente l’aspect
féminin – la sagesse –
Le soleil tandis que la lune blanche (5)
symbolise l’aspect masculin – la
FOTOSTOCK

3 5
méthode ou la compassion.

La Roue de la joie La lune

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


80 /

GUIDE Livres
nLes livres du mois p. 80 n L
 es revues du mois p
 . 88 n L a bande dessinée p. 90 n L e classique p. 91

« Oh mia patria 


si bella e perduta ! »
Patriotique ? Antifasciste ? Hymne au prolétariat ? Tous les sens ont été donnés à ce vers
du Chœur des esclaves de Nabucco, mis en musique par Verdi. Antonin Durand décrypte
la réception et l’usage, depuis 1842, d’un des airs d’opéra les plus joués au monde.

Par Catherine Brice*

Le Chœur des esclaves. Un chant sur le long terme, l’auteur se livre à printemps des peuples de 1848 : « C’est
qui a fait l’histoire A
 ntonin Durand un passionnant « redéploiement » de le moment de l’Unité qui amalgame
B
 uchet-Chastel, 2022, 342 p., 24,90 €. l’œuvre. D’abord en s’intéressant au li- l’émergence du musicien national avec
brettiste de Verdi, Temistocle Solera, qui le projet politique de l’unification. » Tou-

C
e beau livre, qui met à mal a écrit en toute indépendance ces vers. tefois, « Va pensiero » va entamer une
nombre de nos convictions, au- Fils d’un patriote italien pri- carrière politique plus com-
rait pu aussi s’intituler : « Com- sonnier en Autriche, ce der- plexe à la fin du xixe siècle
ment Verdi réécrivit l’histoire. » nier a sans doute, vers 1840, dans ces années de l’Italie
Il montre d’emblée que le célèbre air une conscience politique plus libérale. L’œuvre se politise
« Va pensiero » (ou le « Chœur des es- ferme que celle de Verdi. C’est alors, mais de manière di-
claves ») – et en particulier, le vers « Oh en fait près de quarante ans versifiée, voire paradoxale.
mia patria si bella e perduta » (« Oh ma après les faits, au moment En effet, son message pre-
patrie si belle et perdue ») –, considéré, où le compositeur réécrit sa mier, la recherche d’une pa-
depuis la création de Nabucco, comme propre histoire, qu’il fait de Va trie commune, est accompli
une forme d’entrée en patriotisme de pensiero un chant séminal de dès 1861 avec la proclama-
Giuseppe Verdi, est une relecture hasar- l’unification italienne, et non tion de Victor-Emmanuel II
deuse. Ce que révèle l’historien Antonin un simple opéra biblique. Le thème, rap- comme « roi d’Italie » – et plus encore
Durand, spécialiste de l’Italie contempo- pelons-le, est la ­situation des Hébreux en 1870 avec la prise de Rome, puis la
raine, c’est que si l’opéra, un des tout réduits en esclavage par le roi de Baby- création de l’État italien. Dès lors, la ca-
premiers de Verdi, donné à la Scala de lone Nabuchodonosor. Le mythe était pacité mobilisatrice du chœur des es-
Milan en 1842, a été bien accueilli, ce définitivement installé. claves va en s’affadissant, et Nabucco
vers n’a pas été particulièrement ap- C’est, nous dit l’auteur, par la circula- est de moins en moins joué. Cette pé-
plaudi. Né en 1813, Verdi n’est pas en- tion internationale de son œuvre que riode correspond néanmoins aussi à
core le compositeur annonçant l’unifica- Verdi en vient à être considéré par celle où Verdi va créer sa propre lé-
tion de la « patria perduta », l’Italie. le monde comme l’artiste «  italien  » gende, mettant cette partition au centre
Par un travail minutieux de reconstruc- par excellence, tandis qu’en Italie il de son art patriotique. Et, là encore,
tion de la fortune critique de Nabucco se politise davantage à l’occasion du c’est par la renommée –  et la presse

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Nabucco – et Verdi – furent ainsi « récu-


pérés » par le nationalisme italien dans
les années suivant la conquête de la Tri-
politaine qui correspondent aussi au
centenaire de la naissance de Verdi, en
1913. L’œuvre du compositeur devient
« un moyen de lutte dans laquelle le gé-
nie victorieux de la race pouvait s’affir-
mer triomphalement ». Elle accompagne
aussi les revendications des terres irré-
dentes, comme à Trieste.
Le fascisme ne fut pas en reste : le ré-
gime de Mussolini a tenté de « capitali-
ser » sur l’histoire du Risorgimento en en
faisant une lecture sélective, afin d’as-
seoir sa légitimité. Verdi est, de ce point
de vue, intéressant : compositeur natio-
nal et populaire, il serait utile au régime.
Pourtant, il est aussi le musicien plébis-
cité par l’Italietta, l’Italie de la bourgeoi-
sie libérale honnie des fascistes ; il a éga-
lement mobilisé les antifascistes dans sa
version prolétaire et, à partir de 1938,
le fait que le peuple italien soit symbo-
lisé par des Juifs devient problématique.
Tout ceci explique un usage mesuré du
« Va Pensiero » durant les vingt années
du régime mussolinien. Pourtant, il sera
instrumentalisé par Pietro Mascagni qui
se rêve comme le compositeur de la ré-
volution fasciste. De même, les cérémo-
nies de masse du régime, gourmandes
en chœurs et en exécutions artistiques
de groupe, l’utilisèrent.
Héros national S ur ce portrait de Giuseppe Verdi, réalisé par Tancredi Scarpelli Après la guerre, vient le temps de la folk-
vers 1930, le compositeur se dresse devant les emblèmes de l’unité italienne (le drapeau, lorisation. Cet opéra fut alors utilisé dans
la croix de Savoie et l’étoile blanche). des contextes de plus en plus diversifiés,
qu’ils soient politiques, événementiels
ou même commerciaux. Antonin Du-
internationale – que le mythe verdien « Le génie victorieux rand accorde également des pages pas-
se consolide puis s’affirme, accompa- sionnantes au rôle joué par le chef d’or-
gnant la « nationalisation » de l’Italie.
de la race pouvait chestre Riccardo Muti, qui a réussi à tenir
Les funérailles grandioses du composi- s’affirmer « Va pensiero » hors du champ d’une ré-
teur en 1901 en témoignent. cupération d’extrême droite sous le gou-
triomphalement » vernement de Silvio Berlusconi et dont
Fascistes et antifascistes la représentation à Rome de mars 2011,
Pourtant, à cette date, l’œuvre a déjà Les premières années du xx e  siècle filmée, a marqué les esprits.
commencé à échapper à son créateur. sont des années de contestations et de En définitive, c’est bien la plasticité
Avec le développement du socialisme doutes. Les erreurs des pères de l’unité de l’œuvre qui l’a rendue lisible dans
en Italie, la métaphore du peuple op- sont mises en évidence : inégalités entre au moins cinq interprétations pos-
primé passe de la nation à la classe le Nord et le Sud, pauvreté persistante, sibles : patriotique, libérale, socialiste
THE HOLBARN ARCHIVE/BRIDGEMAN IMAGES

sociale. Les esclaves sont désormais analphabétisme et émigration signent mais aussi comme chant de l’exil voire,
les prolétaires enchaînés au travail. A un échec. L’existence même d’une unité comme l’écrit l’auteur, « hymne univer-
gauche de l’échiquier politique, « Va culturelle du pays est questionnée  : sel à la résilience ». On ne peut s’empê-
pensiero » rencontre ainsi un réel suc- l’identité nationale semble encore bien cher de penser à Bella Ciao, ce chant de
cès. Pietro Gori, un avocat anarchiste, faible. Émergent alors des idées neuves révolte paysanne qui, lui aussi, a subi, en
en utilise la musique pour composer de la nation, comme celles portées par un peu plus d’un siècle, de multiples et
un hymne du 1er Mai : désormais re- l’homme politique Enrico Corradini : surprenantes relectures. n
pris dans la rue par des orchestres po- pour lui, la jeune nation prolétaire doit
pulaires, c’est un chant d’émancipation effectuer une expansion coloniale, seul * Professeure émérite à l’université
qui rythme les luttes sociales. remède apparent aux fractures du pays. Paris-Est Créteil

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


82 / G U I D E

Livres

Sauver les hommes ou les tigres ?


Vis-à-vis de la nature, les hommes sont partagés entre prédation et protection.

pistés, afin d’identifier les communau- Meera Anna Oommen souligne ainsi
Protéger et détruire. Gouverner tés ainsi que les réseaux dans lesquels l’actualité des contradictions de la pro-
la nature sous les Tropiques, ils agissent. Sont interrogées les circula- tection des espèces menacées en Inde,
xxe-xxie siècle tions d’experts d’un territoire à l’autre, alors que des villageois sont régulière-
Guillaume Blanc, Mathieu Guérin, du Kenya à la Malaisie, ou de l’Afrique ment attaqués par des tigres, protégés
Grégory Quenet (dir.) du Sud à l’Afrique de l’Est, et leur adap- par des associations. Les treize chapitres
CNRS Éditions, 2022, 381 p., 25 €. tation (ou non) aux différents du livre sont autant d’incita-
contextes dans lesquels ils in- tions à penser la protection
Cet ouvrage collectif pose de nouveaux terviennent. La plupart des de la nature dans une pers-
jalons dans l’écriture d’une histoire envi- auteurs soulignent les apo- pective de micro-­histoire glo-
ronnementale globale, interrogeant les ries des politiques de conser- bale, en dépassant les fron-
filiations et les héritages entre les pra- vation, à toutes les époques. tières entre le temps colonial
tiques coloniales et postcoloniales du Les tentations de protection et le temps postcolonial. Sans
gouvernement de la nature en Asie et (des forêts à Singapour par doute ­serait-il intéressant d’in-
en Afrique. Partant de la contradiction exemple), de mise en réserve, terroger également les temps
­exprimée dans le titre, l’ouvrage ras- d’amélioration (comme celle « précoloniaux » pour inscrire
semble une série d’études de cas, met- des moutons de Rambouillet véritablement cette histoire
tant en regard les usages locaux et les que l’on tente d’acclimater en Algérie) du gouvernement de la nature dans la
pratiques importées. se heurtent régulièrement à des intérêts longue durée. L’actualité des questions
Ce sont les acteurs liés à la protec- divergents. soulevées par l’ouvrage mérite en tout
tion de l’environnement qui consti- Les populations rurales les plus vul- cas pleinement qu’on s’y arrête. n
tuent le fil rouge de l’ouvrage. Admi- nérables, dépendantes des ressources Hélène Blais
nistrateurs coloniaux, responsables naturelles, sont souvent les premières Professeure à l’École normale
politiques, scientifiques et experts sont victimes des politiques de protection. supérieure (Paris)

La Compagnie de Jésus dans tous ses états


Un collectif retrace l’histoire des pensées et actions jésuites depuis 1540.

à nuancer l’opposition que des Exercices spirituels ou de


Les Jésuites. Histoire et dictionnaire les historiens avaient établie la correspondance en tant
Pierre Antoine Fabre, entre une première Compa- qu’outils spirituels et instru-
Benoist Pierre (dir.) gnie (1540-1773), moderne ments de gouvernement de
Bouquins, 2022, 1376 p, 33 €. et ouverte aux innovations l’ordre dont les lieux et les
scientifiques, et une seconde domaines d’intervention ne
C’est un voyage long et riche en dé- Compagnie, restaurée après cessent de s’élargir.
couvertes que promet au lecteur cette 1814, conservatrice, antimo- De l’autre, un dictionnaire
somme sur les jésuites dirigée par derne, « ensoutanée ». où, sous la plume des meil-
Pierre Antoine Fabre et Benoist Pierre, Pierre Antoine Fabre y leurs spécialistes français et
un peu à l’image des périples qu’entre- ­d émontre magistralement étrangers, on peut prendre la
prenaient les membres de la Compa- la centralité du projet missionnaire, mesure de la diversité des profils et des
gnie qui, dès ses premiers pas, fit de la la force de l’appel des Indes d’ici (l’Eu- trajectoires des jésuites, et l’ampleur de
vocation missionnaire et de l’apostolat rope à reconquérir) et de là-bas (le Bré- leurs activités. On y perçoit bien la ten-
des Indes sa marque distinctive. Le livre sil, l’Inde, la Chine), comme le disent les sion permanente et fondatrice entre le
tire en effet tous les bénéfices possibles splendides lettres Indipetae où les aspi- gouvernement central à Rome et les
de sa forme hybride. rants au départ disent leur désir d’aller expériences locales. L’objectif annoncé
D’un côté, une histoire, qui retrace la sur les frontières de la catholicité. Il rap- – « multicentrer au maximum l’histoire de
naissance, le développement extraor- pelle aussi l’inlassable travail de la Com- la Compagnie » – est atteint. n
dinaire de la Compagnie, décrit les pagnie sur elle-même, l’écriture délicate Olivier Christin
épreuves qu’elle doit affronter et réussit de sa propre histoire et le rôle central Professeur à l’université de Neuchâtel

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Antiquité impérial, pour exposer la manière dont XVIe-XVIIIe siècle


on y vivait. S’il n’évite pas quelques pon-
Néron en Ukraine cifs, à commencer par l’opposition sim- Le lion et le renard
Néron. Le pouvoir et la scène pliste entre les riches « patriciens » (en Néanmoins. Machiavel, Pascal
Pierre Cosme A
 rmand Colin, fait les nobles et des élites en général) et Carlo Ginzburg
2022, 208 p., 21,90 €. les pauvres plébéiens, le propos est plai- traduit de l’italien par Martin Rueff,
24 heures de la vie sous Néron sant et bien documenté. Verdier, 2022, 288 p., 22 €.
Dimitri Tilloi-d’Ambrosi
PUF, 2022, 156 p., 17 €. Moyen Age Carlo Ginzburg
est le maître des
La fascination que Le Bel arrogant rapprochements.
ce personnage énig- Philippe le Bel. La puissance et Lorsqu’il se penche
matique – tyran ou la grandeur J acques Krynen sur la statue que
monarque  ? brute Gallimard, 2022, 160 p., 17 €. ­M i c h e l - A n g e a
ou artiste ? – exerce sculptée dans
toujours, se traduit Cet essai vif, sans l’église San Lo-
par la parution si- notes, n’est pas renzo de Florence
multanée de deux une nouvelle bio- à l’effigie de Lau-
ouvrages présen- graphie du roi – le rent II de Médicis, il remarque un dé-
tant en couverture grand œuvre reste tail qui cloche : l’accoudoir s’achève
la même reproduc- celui de Jean Fa- par la tête d’un animal hybride. Un
tion d’un tableau vier en 1978  –, lion-souris, selon l’hypothèse tradi-
de Jan Styka (vers mais une lecture tionnelle de l’histoire de l’art ? Mais
1900). du règne du pe- non – ouvrons le Prince que Machia-
Pierre Cosme livre tit-fils de Saint Louis, qui gouverna le vel a justement ­dédié à Laurent, dit le
une biog raphie royaume de France de 1285 à 1314. La Jeune. On y lit qu’il doit, selon la né-
qui suit la chrono- thèse est claire : Philippe le Bel a « sans cessité, paraître fort comme un lion
logie de la vie du aucun doute fait la France, précocement, ou rusé comme un renard. Car s’il faut
dernier empereur de la dynastie julio-­ durablement ». En apparence, elle ne sur- au prince agir avec pitié, il doit en cer-
claudienne, contraint à se donner la prend pas, tant depuis quelques décen- taines occasions, « néanmoins », faire
mort à 30 ans. Il oppose classiquement nies les historiens ont mis en avant les montre de cruauté. Le mot est lâché ;
le début de règne considéré par les An- apports du règne à la construction de en italien (nondimanco) et en latin
ciens comme un âge d’or et la seconde l’« État » de la fin du Moyen Age. Mais, (tamen), le mot scande la langue de
partie marquée par la violence (le ma- nous rappelle l’auteur, Philippe le Bel est Machiavel, comme d’ailleurs celle des
tricide contre Agrippine, les exécutions un continuateur, le processus étant lar- autres diplomates italiens du Quat-
de sénateurs soupçonnés de complot) et gement enclenché depuis un siècle au trocento. Il dit l’insuffisance des lois
la place croissante des spectacles dans la moins. On sait ainsi les innovations en générales pour rendre compte des si-
vie de l’empereur. L’originalité de son ap- matière de conception et de prélèvement tuations effectives et la nécessité, en
proche vient du parti qu’il tire de sources de taxes que l’on doit au père des rois politique, de penser par cas. En poli-
peu présentes en général dans ce type maudits : dans un État royal qui a besoin tique comme en histoire, d’ailleurs :
d’ouvrage, numismatiques, archéolo- de toujours plus de liquidités, le principe telle est aussi la méthode du micro-
giques et épigraphiques, et de l’éclairage d’un impôt payable par tous fait son che- historien, qui se penche sur les traces
qu’il donne sur les opérations militaires min. Mais ce n’est pas d’abord là que Phi- pour recomposer des intrigues.
aux frontières de l’empire : Bretagne, lippe le Bel a « fait la France » (le titre de Ainsi la présence d’un traité de casuis-
Germanie, Arménie, Judée et même en la collection où paraît l’ouvrage) : c’est tique médiévale dans la bibliothèque
Ukraine, une campagne connue seule- dans la transformation des esprits qu’il a du père de Machiavel, celui du pro-
ment par une inscription, qui ouvrit à enclenchée. Pour le roi, appuyé par des fesseur de droit canonique Giovanni
Rome les ressources en blé de cette ré- intellectuels et des conseillers comme d’Andrea, mort de la peste en 1348,
gion. Évitant l’hagiographie comme le Guillaume de Nogaret ou Pierre Dubois, devient pour Ginzburg l’indice de l’in-
portrait à charge, ce livre donne des clés il ne semble faire aucun doute que la fluence de cette pensée par cas qui ar-
pour mieux comprendre le règne d’un France peut prétendre à une domination ticule la norme et l’exception. On le
empereur qui ne fut ni aussi incohérent universelle. Certains veulent même y comprend, en a ­ cceptant de se perdre
ni aussi impopulaire qu’on le dit parfois. transférer le siège pontifical. En d’autres dans les d­ élicieux dédales de ce livre
A mi-chemin entre roman historique et termes, Philippe le Bel, c’est le début du exigeant, on en ­apprendra autant, et
présentation didactique, le petit livre de complexe de supériorité de la France et peut-être davantage, sur la méthode
Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, à partir d’un le roi aurait pu faire siennes bien des de Carlo Ginzburg que sur les deux au-
événement précis, la disgrâce d’Octavie phrases de De Gaulle. Il fallut cependant teurs (Machiavel adepte de la casuis-
par Néron pour épouser Poppée en 62, attendre quelques siècles pour que ce tique, Pascal son farouche ­adversaire)
convie le lecteur à une promenade dans « nationalisme » quitte les seules sphères que la virgule du titre sépare tout en
Rome aux côtés d’Anicetus, affranchi intellectuelles et politiques centrales. les rapprochant.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


84 / G U I D E

Livres
Le coup de cœur de Jean-Pierre Rioux XVIe-XVIIIe siècle
Le codex de Goa
Enfin Berl nous parle Les Peuples de l’Orient au milieu
du xvie siècle S
 anjay Subrahmanyam
C
 handeigne, 2022, 320 p., 32 €.

B
ernard de Fallois réédite aux éditions Bouquins
les textes d’Emmanuel Berl, mort en 1976,
qu’il avait d’abord publiés chez Julliard en 1985,
Qui est l’auteur du
codex 1889 de la
augmentés d’une biographie pétillante de Bernard Bibliothèque Casa-
Morlino. Car, pense-t-il à raison, nos paniques natense de Rome ?
politiques, européennes, intellectuelles et On le sait origi-
morales d’aujourd’hui, Berl ce méconnu les avait naire de Goa, mais
pressenties. Pourquoi diable ne pas le dire ? les circonstances
Berl, il est vrai, est oublié. Non sans raisons, de sa production
dont les belles âmes l’ont accablé dès 1945 et jusqu’à sa mort. Oui, ­demeurent un mys-
l’écrivain, le journaliste, le pamphlétaire a été munichois en 1938 et il tère. Qui a bien pu dessiner, peindre et
l’a proclamé par haine de la guerre, au nom de ceux de sa génération annoter les 76 planches de cet album,
dont les capotes avaient été maculées par les cervelles et les tripes des atterrissant en 1620 entre les mains du
camarades hachés dans les tranchées ou celles des gosses bombardés. jeune jésuite portugais João da Costa ?
Ce qui fut le cas pour lui, le jeune Berl, pris dans les barbelés parmi Qui pour commissionner cette œuvre de
sa section à l’agonie puis avec deux bébés mourants dans les bras, prestige, dont chacune des pages donne
sur le front des Vosges. Oui aussi, de nuit, dans un hôtel de Vichy, il a à voir un des peuples de l’Orient, des
rendu lisibles les discours des 23 et 25 juin 1940 d’un maréchal peu « Nubiens » aux « Sindes » ?
radiophonique, où il avait glissé les deux seules phrases qui resteront : Dans sa préface au codex, magnifi-
« Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne quement reproduit en intégralité et
ment pas. » commenté dans cet ouvrage, S ­ anjay
Oui, mais. Vite vacciné contre les pétainistes et les collabos « qui ­Subrahmanyam entraîne son lecteur
s’enfoncent dans le délire », Juif planqué au fond de la Corrèze, dans une vaste enquête autour de l’iden-
Berl y a côtoyé avec joie des résistants locaux sans s’engager dans un tité du ou plutôt des auteurs de l’album.
mouvement. Après 1945 il s’est réfugié dans les études d’histoire, a Et la tâche n’est pas aisée : au milieu
vagabondé dans la presse qui ne lui tenait pas rancune et, surtout, du xvie siècle, se côtoient à Goa des ad-
a entouré la femme de sa vie, Mireille, une résistante, elle, auteure ministrateurs venus de Lisbonne, des
de chansons et folle de swing. Il l’accompagna jusqu’en 1974, en hommes d’Église, des Juifs convertis,
« téléspectateur engagé » dès 1954, dans le studio d’enregistrement des artisans indiens, comme des Por-
du si populaire « Petit conservatoire de la chanson ». tugais dits « casados » puisqu’ils sont
Cette fin sans amertume ne doit pas faire oublier le journaliste mariés avec des Indiennes. Autant de
redouté, le critique littéraire et l’amateur d’art fougueux, l’engagé en suspects qu’une passionnante plongée
politique renié par la gauche comme par la droite, l’observateur féroce dans les travaux consacrés à ce codex
de la société à travers sa dénonciation de la Mort de la morale bourgeoise depuis les années 1950 permet d’écar-
(Gallimard, 1930). Un titre aujourd’hui à la poubelle mais qui posait ter ou d’incriminer. Que le lecteur se
une question de confiance qui devrait mieux nous hanter de nos jours : rassure, Sanjay Subrahmanyam par-
dissous dans nos contradictions, « sommes-nous réellement incapables de vient à percer une partie du mystère.
tout lâcher, d’avouer que tout nous lâche ? ». Par sa trajectoire complexe, dont tous
Dans cette édition Bernard de Falllois collationne des articles piochés les rebondissements n’ont pas encore
dans Combat, La Table ronde, Le Nouveau Candide ou Preuves, sans été élucidés, cette œuvre d’une extraor-
s’attarder sur ceux d’avant la guerre. Le parcours multiforme de ces dinaire richesse témoigne de la diver-
essais est jalonné par huit entrées, l’histoire, la politique, l’Europe, les sité de la société portugaise de Goa et
écrivains, l’art, la justice, les Juifs, les débats de notre temps. Face aux de la c­ omplexité des rapports qu’elle
imposteurs et aux snobs, on y croise nombre de ceux qui comptèrent entretient avec la culture et les élites in-
pour Berl, au nom de l’intelligence et du vrai : Voltaire, Proust, Camus ; diennes à l’Époque moderne.
Michelet, Marc Bloch ; Saint Louis, de Gaulle, Mauriac, la philosophe
Simone Weil ; les Juifs français et Israël. XIXe-XXIe siècle
Beaucoup d’autres Justes, beaucoup d’idées éclaircies, beaucoup de
virulence : la preuve que Berl mérite encore le détour. n 1832 : crise sanitaire
Combattre la pandémie.
Le Temps, les idées et les hommes E
 mmanuel Berl Les médecins et l’État face au
 ouquins, 2022, 896 p., 30 €.
B choléra de 1832 N  icolas Cadet
V
 endémiaire, 2022, 420 p., 25 €.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


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Grande pandémie ouvrage d’Alexandre Sumpf, maître de Sa démarche ouvre à deux enjeux ma-
du xix e siècle, le conférences à l’université de Strasbourg, jeurs : les dynamiques raciales qui struc-
choléra est pour- vient à point nommé rappeler ce que turaient le monde de l’édition et le rap-
tant relativement doivent les espions russes actuels à leurs port des Africains-Américains à l’objet
délaissé par les his- prédécesseurs – non plus du KGB, comme « livre ». Comment d’anciens esclaves
toriens. Apparu au on l’entend souvent, mais de l’Okhrana. avaient-ils accès aux éditeurs, impri-
Bengale en 1817, Le vocable dérive du russe okhrannoïé ot- meurs, libraires et comment expliquer
il arrive en Europe delenié (« département » ou « service de leur succès éditorial ? A rebours de l’idée
en 1832 : cette pre- sûreté ») et désigne, par synecdoque, la selon laquelle la période aurait été pro-
mière vague fait plus de 100 000 morts totalité du système policier tsariste. pice aux auteurs noirs, Michaël Roy in-
en France. Nicolas Cadet consacre une Cette institution, créée à la fin du siste sur la réserve des hautes sphères
belle monographie à la réaction des au- xixe siècle pour lutter contre le terro- éditoriales vis-à-vis de l’abolitionnisme et
torités devant ce nouveau fléau, à par- risme et la subversion révolutionnaire, la difficulté des anciens esclaves à percer
tir du cas de la Sarthe. Le département professionnalise le système de surveil- dans le milieu de l’imprimé. Autant d’élé-
sert d’observatoire de cette « crise », au lance, qu’elle pratique d’abord en Rus- ments qui expliquent la précarité de ces
sens de révélateur des tensions à l’œuvre sie, puis à l’étranger, poussant à son auteurs et les phénomènes ­d’autoédition
dans une société française en pleine paroxysme l’art de l’infiltration, de la fal- et de diffusion des ouvrages de la main à
mutation. La médecine est alors tirail- sification et de la cryptologie. Alexandre la main qui les condamnaient le plus sou-
lée entre contagionnistes et « miasma- Sumpf, connu pour son histoire sociale vent à une circulation restreinte.
tiques », entre diplômés de l’université de la Grande Guerre russe, ne centre pas En montrant la variété des formes nar-
et officiers de santé. Son impuissance son récit sur les « grands infiltrés » qu’ont ratives, des types de publication et des
nourrit cependant la concurrence des été Yevno Azef, agent ayant organisé modes de circulation de ces textes, en
médecins populaires, sorciers et même plusieurs assassinats pour le compte insistant sur la nécessité d’y intégrer
des bonnes sœurs. La monarchie de Juil- des SR (socialistes-révolutionnaires), ou d’autres types d’expression africaine-
let, quant à elle, vit dans la crainte que Roman Malinovski, agent provocateur américaine, l’auteur appelle enfin à dé-
la pandémie ne favorise l’agitation légi- ayant berné Lénine, mais insiste plutôt construire le corpus trop figé des « récits
timiste et la tentative de soulèvement de sur le recrutement et le travail de nom- d’esclave ».
la duchesse de Berry : dans une Sarthe breuses « petites mains » qui ont tenté,
soumise à l’influence de l’Ouest chouan, avec le succès que l’on sait, d’empêcher XIXe-XXIe siècle
combattre la pandémie revient surtout à la chute de la monarchie russe et la révo-
rassurer et à contrôler les populations. lution « socialiste ». « Le dernier roi d’Écosse »
L’échec relatif de la gestion immédiate Amin Dada
accélère toutefois à terme l’essor de XIX -XXI siècle
e e Jean-Louis de Montesquiou
l’hygiénisme, de la médecine prophy- Perrin, 2022, 400 p., 23 €.
lactique, du recensement administratif L’esclave et son éditeur
– ou, pour le dire avec Foucault, de la Récits d’esclaves. S’émanciper, Cette biographie
biopolitique. écrire et publier dans l’Amérique paraît pour les
du xixe siècle M
 ichaël Roy  soixante ans de
XIXe-XXIe siècle Payot & Rivages, 2022, 416 p., 10,50 €. l’indépendance
de l’Ouganda,
Services secrets russes Frederick Douglass, en 1962. Elle re-
Okhrana. La police secrète des Solomon Northup, trace de manière
tsars, 1883-1917 A  lexandre Sumpf Harriet Jacobs… très classique les
Cerf, 2022, 448 p., 24 €. Si les noms de ces grandes étapes de
anciens esclaves la vie de cet ancien soldat colonial bri-
Les services secrets nous sont familiers, tannique devenu chef de l’armée ou-
russes font la une c’est que leurs ré- gandaise avant de s’emparer du pou-
de l’actualité depuis cits, qui ont marqué voir par un coup d’État qui renverse
plusieurs années l’histoire de l’Amé- Milton Obote en 1971. La présidence
(rappelons notam- rique antebellum, ont été abondam- d’Idi Amin Dada (1971-1979) est ca-
ment les affaires ment ­exploités aux États-Unis depuis les ractérisée par l’arbitraire politique,
d’empoisonnement ­années 1960 : en tant qu’œuvres litté- ses extravagances (il se proclame « roi
d’Alexandre Litvi- raires mais aussi comme de rares sources d’Écosse ») et la violence inouïe de
nenko, de Sergueï donnant accès à la voix des esclaves. Ces son régime (incarné par son service
et Ioulia Skripal et d’Alexeï Navalny). Ils ouvrages, cependant, n’avaient pas en- spécial, le State Research Bureau,
intéressent les historiens qui considèrent, core été relus au prisme de l’histoire du SRB, véritable « escadron de la mort »
à la suite d’Olivier Forcade, que le rensei- livre et c’est à ce « phénomène éditorial qui conduit la répression), au point de
gnement constitue un objet d’étude par- extraordinaire » que Michaël Roy, maître l’avoir transformé dans les mémoires
ticulièrement fécond. Basé sur de nom- de conférences à l’université Paris-Nan- collectives en archétype du dictateur
breux documents inédits, l’ambitieux terre, nous donne accès. sanguinaire postcolonial.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


86 / G U I D E

Livres

Idi Amin Dada, vu d’Occident, a suscité XIXe-XXIe siècle de Premier ministre ou en « revenir à la
une forme de fascination troublante : lettre de la Constitution, qui donne au
Barbet Schroeder lui avait consacré,
Duel au sommet Premier ministre le pouvoir effectif de
dès 1974, un film Général Idi Amin Élysée contre Matignon. De 1958 gouverner » ?
Dada. Autoportrait. Le livre cherche à nos jours. Le couple infernal
à prendre ses distances autant envers Jean Garrigues Général
les mises en scène d’Amin que de la Tallandier, 2022, 448 p., 22,90 €.
fabrique du « boucher de l’Afrique ». Vive l’histoire culturelle !
Toutefois, il ne parvient pas toujours à L’histoire des rap- Qu’est-ce que l’histoire culturelle ?
inscrire ce portrait d’un chef d’État afri- ports entre le pré- Peter Burke t raduit de l’anglais par
cain dans le contexte postcolonial et à sident de la Répu- Christophe Jaquet, Les Belles Lettres,
mener à bien l’exercice de déconstruc- blique et le Premier 2022, 272 p., 23,50 €.
tion critique. Cependant, même s’il ministre sous la
s’agit plus d’une somme pour un public Ve République n’est Pete r B u rke a
curieux qu’un travail de recherche aca- pas anecdotique. consacré sa vie de
démique inédit, l’approche est précise, Elle vise le cœur chercheur à l’his-
claire et nourrie par l’expérience per- du système institu- toire culturelle, à
sonnelle de l’auteur en Ouganda. tionnel des Français et repose sur une l’histoire sociale de
lecture ambivalente de la Constitution. la culture et n’a pas
XIXe-XXIe siècle Si celle-ci établit la responsabilité gou- dédaigné quelques
vernementale d’un Premier ministre, détours comme
Panorama urbain reposant sur une majorité parlemen- celui qui déboucha
Métiers de rue. Observer le travail taire, il n’en est pas moins vrai que, sur l’original Exiles and Expatriates in
et le genre à Paris en 1900 depuis le général de Gaulle, la préé- the History of Knowledge,1500-2000
Juliette Rennes minence de l’Élysée s’est imposée sur (Brandeis University Press, 2017). Ici,
Aubervilliers, Éditions de l’EHESS, Matignon, dans un déséquilibre in- l’historien britannique fait un point
464 p., 24,90 €. versé de celui qui existait sous la IVe Ré- stimulant sur une spécialité qu’il a
publique. La coutume s’est fixée d’une contribué à créer et qui s’est dévelop-
Elles sont pitto- hiérarchie faisant du président le véri- pée dans une sorte d’exubérance dont
resques, les cartes table chef du gouvernement et du Pre- il semble lui-même stupéfait. Il tente
postales des « petits mier ministre un exécutant. de comprendre et d’expliquer les in-
métiers » parisiens Mais Jean Garrigues nous montre que nombrables ramifications de cette dis-
des années  1900. l’exécutant en question peut se rebel- cipline et les déclinaisons nationales
Elles illustrent ler, voire entrer en conflit avec celui qui qui se sont superposées. Avec une
des ouvrages, l’a nommé. L’auteur détaille les trois cas grande maîtrise et beaucoup de péda-
s’échangent entre de figure du « couple exécutif » : la sou- gogie, il nous livre son interprétation
passionnés. Sous mission acceptée, la zizanie quasi iné- des histoires culturelles depuis les an-
des allures de catalogue illustré, ce livre vitable et la rivalité féroce. Le cas de la nées 1920, après un bref passage par la
nous offre un panorama des travailleurs relation de Gaulle-Pompidou est para- fin du xixe siècle.
et travailleuses de la rue parisienne. digmatique : on s’entend, on n’est plus Le livre est attentif aux conditions so-
Conjuguées à des caricatures, des pein- d’accord puis on entre en conflit, ce qui ciales de la naissance de ces questions
tures, des dossiers judiciaires et des sta- amène le président à demander à son comme de leur élaboration concep-
tistiques tirées de recensements, les Premier ministre sa démission. Le scé- tuelle : on est donc loin d’une simple
cartes postales laissent entrevoir le four- nario se répète : Pompidou avec Cha- histoire des approches ou des théories.
millement du long xixe siècle. Femmes ban-Delmas, Giscard d’Estaing avec Que ce soit le « tournant anthropolo-
cochers y croisent policiers, passants, Chirac, Mitterrand avec Rocard… Ja- gique », l’importance de l’exil dans la
marchands et chiffonniers. mais chef de gouvernement n’a été Seconde Guerre mondiale, la place de
Le regard de sociologue de l’auteure plus mal traité que Rocard, favori des Michel de Certeau et de Michel Fou-
est attentif à la diversité des métiers sondages, par un président méprisant, cault, les rivalités nationales, la nais-
et à leurs interactions, mais aussi aux décidé de l’empêcher à tout prix de lui sance de l’histoire des représentations,
modalités d’occupation de la voie pu- succéder. le poids de la mémoire, Peter Burke
blique, différentes en fonction de l’âge Le mérite de cet ouvrage très vivant est propose un itinéraire et une interpré-
et du genre. Qu’est-ce que vieillir dans ce d’échapper à une interprétation psy- tation personnels dans une écriture lu-
Paris laborieux et populaire ? Quels mé- chologique de ces duels répétés, en ana- mineuse, qui ne manque pas non plus
tiers sont réservés aux femmes et quelles lysant bien leurs causes politiques (des d’humour. Il note une forme de satura-
nouvelles opportunités s’ouvrent à rapports de force, des conceptions idéo- tion du champ au xxie siècle qui conti-
elles ? Autant de questions et de com- logiques, des stratégies de pouvoir). En nue de s’étendre à de nouveaux do-
paraisons foisonnantes, qui nous per- conclusion, l’auteur s’interroge sur les maines : le corps, l’identité nationale,
mettent d’affiner notre perspective sur deux rééquilibrages possibles : le ré- les pratiques intellectuelles mais aussi
des activités souvent disparues. gime présidentiel qui supprime le poste les sciences, la géographie, la nature.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 8 7

Général componction, dilection) et l’« âme mé-


Émotions fossiles téore » des Lumières, donnent à voir le Les membres du comité
dynamisme de ce champ d’études. Les
Histoire des sensibilités débats qui l’animent, aussi, relatifs à
scientifique ont publié
Hervé Mazurel, Alain Corbin la place à accorder au long processus Les Correspondants de
PUF, 2022, 108 p., 9,50 €. d’autocontrainte, théorisé en 1939 par L’Humanité. Regards
Norbert Elias, aussi bien qu’aux travaux photographiques Vincent
«  Jusqu’à présent, de neurosciences sur les émotions hu- Lemire, Yann Potin, Lætitia Réal-
tout ce qui a donné de maines. Davantage qu’une synthèse des Moretto, Danielle Tartakowsky
la couleur aux choses très nombreux travaux publiés dans ces Seuil, 2022, 256 p., 39 €.
n’a pas d’histoire. » domaines depuis trente ans, le tableau
Le temps est loin où impressionniste, donc, d’un domaine de Vingt ans après 
Nietzsche pouvait recherche en plein bouillonnement, qui sa fondation 
déplorer, dans Le n’a pas fini encore de restituer toutes ses par Jean Jaurès,
Gai Savoir, que les couleurs au passé. n L’Humanité,
historiens aient né- devenue « organe
gligé d’écrire « une histoire de l’amour, En poche central du Parti
communiste », 
de l’avidité, de l’envie, de la conscience, de Famine rouge. La guerre de
se dote en 1924
la piété ou de la cruauté ». Sous l’égide Staline en Ukraine
d’un réseau de
d’Alain Corbin, dont les travaux ont joué Anne Applebaum
Gallimard, « Folio histoire », 2022. « correspondants
à partir des années 1980 un rôle déter- ouvriers et paysans » chargés de
minant dans l’émergence d’une histoire Histoire de la Russie des tsars.
documenter le quotidien du travail 
D’Ivan le Terrible à Nicolas II
de la vie sensible et affective d’autre- et des luttes. Parmi eux émerge, au
Pierre Gonneau
fois, Hervé Mazurel assemble ici une Tallandier, « Texto », 2022. début des années 1950, un service 
série d’études de cas qui, des larmes des correspondants-photographes, dont
romaines jusqu’à l’intimité des couples les riches archives ont été conservées.

@
séparés par la Grande Guerre, en pas- Pour plus de comptes rendus, C’est à ce fonds exceptionnel que ce bel
inscrivez-vous à la newsletter de ouvrage est consacré. n
sant par les « émotions fossiles », c’est-à- L’Histoire sur [Link]
dire disparues, du Moyen-Age (acédie,

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


88 / G U I D E

Revues

Animal politique
Comment les animaux sont devenus des acteurs politiques.
Un numéro surprenant de la revue Parlement[s].

véritable révolution théorique, bara rappelle le rôle précoce


Parlement[s] 2
 022/2, HS n° 17 rompt avec l’approche tradi- du shogun Tsunayoshi (1687-
tionnelle du Code rural, qui 1709) et de ses « édits de com-
Dans les études historiques françaises, ne les concevait que comme passion » dans la protection
les animaux prolifèrent. Ils permettent des biens appartenant à des animale au Japon, en les in-
de renouveler des champs plus tradi- propriétaires. Ce qui ouvre la terprétant à la lumière des
tionnels : celui de l’histoire politique par voie au basculement des ani- travaux de Norbert Elias sur
exemple – en témoigne ce hors-série de maux, sauvages et apprivoisés, la civilisation des mœurs. Ar-
la revue Parlement[s]. dans la catégorie juridique des naud Exbalin commente le rè-
Dans l’introduction du numéro, Ma- personnes. glement de 1792 sur les porcs
lik Mellah et Pierre Serna s’emploient Il arrive pourtant aussi que la loi soit de Mexico. Un règlement qui invente,
à justifier le rapprochement entre ani- prise à défaut. François Jarrige ex- face à la prolifération des suidés dans
maux et histoire politique : loin d’être plore ainsi l’intensification du travail l’espace urbain (du fait de la popularité
des simples chambres d’enregistrement des chiens au xixe siècle. La traction de de leur viande), une police porcine. Po-
des changements de l’opinion publique roues et de voitures accompagne l’in- lice qui donne le droit aux habitants de
et des sensibilités, les Parlements contri- dustrialisation et, en dépit des débats mettre à mort les cochons errants, sans
buent eux-mêmes à transformer le sta- menés par la Société de protection des indemniser par la suite leur propriétaire.
tut des animaux dans la société. C’est ce animaux, fondée en 1845, aucune loi Le cochon se retrouve alors cantonné,
que soulignent les juristes Jacques Leroy n’est adoptée. Il faudra attendre l’élec- comme en Europe, à la basse-cour et à
et Jean-Pierre Marguénaud au sujet de trification pour que le travail canin dis- l’abattoir. De cette historiographie ani-
l’inscription des animaux dans le Code paraisse progressivement. male en plein bouillonnement témoigne
civil en 2015 en tant qu’« êtres vivants Cette livraison de la revue s’inscrit dans la série de recensions présentées à la fin
doués de sensibilité ». Ce changement, une perspective globale. Tomohiro Kai- du numéro. n

Le mois prochain dans « L’Histoire »


EN VENTE DÈS LE 26 JANVIER
Dossier spécial 52 pages
Ukraine : questions sur une guerre européenne
MARY EVANS PICTURE LIBRARY/ALEXANDER MELEDIN COLLECTION/BRIDGEMAN IMAGES

Qui a peur de l’armée russe ?


Depuis quand la guerre est-elle un crime ?
Comment le blé (re)devient- il un enjeu stratégique ?
A qui appartient la mer Noire ?
1917-2022. Une politique de la violence ?
1939 : comment les Finlandais ont tenu
L’histoire comme arme : le vrai et le faux
Avec Bruno Cabanes, Masha Cerovic, Alain Chatriot, Sabine Dullin,
Gilles Ferragu, Yuliia Koniwa, Meryl Lavenant, Yves Saint-Geours,
Alexandre Sumpf, Nicolas Werth, Annette Wieviorka

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


/ 8 9

Expérience de conflits L’histoire et les jeunes Lettres 


 evue d’histoire moderne
R Lecture Jeunen° 184, 2022 de l’étranger
& contemporainen° 69-3, 2022
«  Raconter l’his- Riche comme Crassus
La RHMC propose toire », voilà le thème Troisième larron du triumvirat
quatre cas d’étude du dernier numéro formé avec César et Pompée,
sur quelques conflits de la revue Lecture Crassus était, annonce 
c o n t e mp o r a i n s . Jeune, trimestriel son biographe Peter Stothard, 
« un homme moderne dans  
Emmanuel Deste- qui s’adresse en par-
un monde ancien ». « Moderne »
nay met en lumière ticulier aux profes- n’est ici pas un mot flatteur. 
ce que l’escalade ir- seurs et CDI, et dont Né dans une famille de riches
landaise à partir de Louis Barchon est le aristocrates, Crassus multiplia
1916 doit au rejet rédacteur en chef. la valeur de son héritage par vingt
de la conscription Auteur de romans historiques, éditrice en s’emparant à vil prix de
obligatoire. Emmanuel Droit et Nico- scolaire, professeurs du secondaire ou propriétés et de mines de rivaux
las Offenstadt montrent comment s’est universitaires confrontent leur approche éliminés par une guerre civile. 
construit en RDA un récit unificateur de de l’histoire à destination des jeunes. Le Il assit sa réputation en matant 
la Première Guerre mondiale, qui valo- médiéviste Étienne Anheim et le pro- la révolte de Spartacus, faisant
aligner sur la voie Appia
rise la conversion révolutionnaire en fesseur de collège Thierry ­Fourmond se
6 000 captifs crucifiés. Son énorme
occultant les traumatismes individuels. retrouvent dans l’importance qu’ils ac- fortune lui servit à financer 
Dans le cadre du projet Lubartworld, cordent à la mise en œuvre en classe de les armées de César et de Pompée
Thomas Chopard étudie les stratégies de la démarche scientifique en histoire, ce et à truquer des élections. 
survie des Juifs de Lubartów (Pologne), que la liberté pédagogique laissée aux S’étant fait octroyer la province 
contraints de fuir en URSS à partir de professeurs rend possible. A lire égale- de Syrie à l’âge de 60 ans, 
1939. Enfin, Marc André se penche sur ment une interview d’Héloïse Kolebka, il voulut jouer les généraux 
le cas de Louis Thomas, membre de l’As- rédactrice en chef de L’Histoire, pour qui à son tour et lança une armée
sociation des combattants de l’Union le lien unissant la revue au jeune public contre les Parthes, qui n’avaient
française, exemple d’une radicalisation comme aux professeurs du secondaire en rien provoqué de conflit. 
Mal lui en prit : ses légions furent
de l’extrême droite colonialiste. reste essentiel.
décimées par les archers à cheval,
et sa tête dûment expédiée 
Être vieux au Moyen Age Les lettres de la reine à la cour du roi.
Times Literary Supplement, 
Médiévalesn° 82, 2022 Revue historiquen° 702, 2022/2 7 octobre 2022.

Au Moyen Age, Officieusement Rendre à l’Afrique…


époque où l’on ne à la tête de l’État Faut-il restituer aux pays africains
connaît souvent de 1560 à 1589, leurs œuvres d’art ? Le puissant
pas son âge, la ­Catherine de Mé- mouvement aujourd’hui déclenché
vieillesse fait tout dicis adresse ou re- en ce sens réplique quasiment 
à l’identique un mouvement 
de même quelque çoit avec le roi la
des années 1960-1980, comme
chose au pouvoir, plupart de la cor- l’explique l’historienne 
comme le disent respondance de la de l’art Bénédicte Savoy dans 
Gilles Lecuppre monarchie. Sa fé- un livre paru en allemand, traduit
et E mman u e l l e minité, dont elle en anglais. Co-auteure d’un
­Santinelli-Foltz en introduction. Isabelle est bien consciente, est moins un obs- rapport remis à Emmanuel Macron
Ortega le démontre à partir du cas de la tacle qu’un répertoire d’actions au ser- sur le sujet, elle retrace en détail
principauté de Morée, formée après la vice de ses fils François II, Charles IX et dans ce livre cette curieuse
quatrième croisade. Dans un univers Henri III. Elle écrit plus souvent à des parenthèse : deux décennies
de chevaliers en apparence dominé par femmes et joue de son genre à des fins d’effervescence, suivies en 1985
par un soudain silence de plomb.
les jeunes, la Chronique de Morée fait politiques : elle tente ainsi de faire d’Éli-
Le couvercle s’était refermé. 
plusieurs fois mention de la vieillesse sabeth de ­Valois, la première épouse de En cause, une coalition 
de certains personnages. Leur attribut Philippe II, l’instrument de l’influence bien organisée de directeurs 
principal est la sagesse avec, pour mo- française en Espagne. En tant que reine de musée anglais, allemands,
dèle, le Nestor de l’Iliade. L’expérience mère, elle passe aussi maîtresse dans français et belges.
des anciens en fait des bons conseillers. l’art d’arranger des mariages princiers. A lire dans Books,
Mais certains n’obéissent pas à l’âge, Le genre se fait ainsi ressource rhé- janvier-février 2023.
et Jean de Catavas, malgré ses rhuma- torique et politique d’une monarchie Olivier Postel-Vinay
tismes, fait preuve d’une grande bra- en pleine crise durant les guerres de
voure au combat. Religion. n

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


90 / G U I D E

Bande dessinée

L’apothicaire du diable bitch et Jean-Denis Pendanx, réunie


sous le seul nom du héros négatif : Je-
ronimus (Futuropolis, 2011). Pour cette
nouvelle adaptation, Xavier Dorison,
Adaptation d’un fait divers du xviie siècle : scénariste de renom, au sens dramatur-
gique reconnu, a effectué un étonnant
le massacre des naufragés d’un navire par choix linguistique : le nom du navire
Jeronimus Cornelisz et ses hommes. hollandais fait désormais référence à
celui de l’actuelle capitale de l’Indoné-
sie indépendante, Jakarta, et
Naufragés du Batavia pouvait non à celui de la capitale des
1629 ou L’Effrayante Histoire
se demander pourquoi Si- Indes orientales, Batavia.
des naufragés du « Jakarta »
Xavier Dorison, mon Leys avait consacré son Nous sommes donc projetés,
Thimothée Montaigne, énergie au récit de cette aven- en contemporains de 2022,
Glénat, 2022. ture. Après lecture, ils com- dans un univers sans foi ni loi
prirent le sens moderne qu’il malgré les apparences d’une

S
imon Leys – pseudonyme du si- fallait donner au destin religion omniprésente, dont
nologue belge Pierre Ryck- atroce de ces rescapés, passés s’affranchissent les brutes élé-
mans – est aujourd’hui un auteur pendant quelques mois sous mentaires – un bon paquet de
très lu et très admiré. Notam- l’égide de l’un d’entre eux, Je- marins – et les esprits supé-
ment depuis le 27 mai 1983, lorsque, en ronimus Cornelisz. rieurs, un seul, évidemment.
direct à la télévision française, il réduisit Replacée dans l’histoire longue des ré-
en cendres l’argumentation d’une intel- gimes totalitaires, cette histoire offrait Un univers d’une totale violence
lectuelle maoïste italienne, thuriféraire une fable philosophique sur la démesure Xavier Dorison a le sens du dialogue et
de la Révolution culturelle et du Grand sanglante d’un individu transformé en des personnages, à commencer par celui
Timonier. Cela faisait une douzaine bête fauve par un projet dont Simon Leys de Cornelisz, qui « ne part pas pour com-
d’années déjà (Les Habits neufs du pré- percevait les fondements idéologiques. mercer avec Java mais pour construire
sident Mao, 1971) qu’il démontait le to- Encore aujourd’hui les historiens se di- un royaume loin de ce monde ». Le génie
talitarisme chinois de l’intérieur, en un visent sur le personnage de Jeronimus noir du scénariste, décuplé par le talent
combat convergeant avec celui Cornelisz : illuminé ou psychopathe ? graphique de Thimothée Montaigne,
d’Alexandre Soljenitsyne contre le tota- Les deux diagnostics ne sont pas incon- nous plonge dans un univers d’une to-
litarisme soviétique. Vingt ans plus tard, ciliables. On sait d’où il venait : d’une tale violence où le Dieu des chrétiens « se
en 2003, il publiait une courte étude utopie protestante radicale. On ne sait moque de nous ». A moins qu’il n’existe
consacrée à un épisode apparemment pas vraiment jusqu’où il entendait me- pas. A moins qu’il faille « en trouver un
anecdotique de l’histoire de la Compa- ner ceux qui le suivirent dans sa fuite en meilleur ». Toute l’histoire de ce voyage,
gnie néerlandaise des Indes orientales : avant, jalonnée de centaines de morts. de ce naufrage et de ce sauvetage peut
le naufrage de son prestigieux navire Il n’est pas sans signification que cette dès lors s’interpréter comme un grand
marchand, le Batavia, suivi de la survie histoire ait, depuis lors, fasciné écrivains test cruel où ces trois formes de Dieu
des rescapés sur un archipel corallien, et artistes. Pour se limiter à la bande s’expérimentent successivement ou
situé au large des côtes de la future Aus- dessinée, elle fut l’objet d’une série de concurremment.
tralie. Avant de l’avoir lu, le public des trois albums, signée de Christophe Da- Au fur et à mesure que le Jakarta avance
vers son destin, la personnalité de Cor-
nelisz s’assombrit. Image de l’huma-
nité, le vaisseau se fracasse sur les récifs
coralliens et se sépare en deux équi-
pages. Les plus nombreux passent sous
le contrôle de « l’apothicaire du diable »,
engagé dans une lutte à mort contre « le
Dieu des imbéciles ». Le pire est à venir,
mais ce n’est pas l’avenir de quelques
centaines de survivants. La force de la
fable est, comme l’avait compris Simon
Leys, dans sa généralisation. n
Pascal Ory
Professeur émérite à l’université Paris-I

À LIRE AUSSI CE MOIS-CI


© GLÉNAT 2022

La Disparition de Josef Mengele 


O. Guez, Matz, J. Mailliet, 
Les Arènes BD, 2022.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


G U I D E / 9 1
Classique

« Nous n’avons jamais été


modernes » de Bruno Latour
Dans un essai novateur et incisif publié en 1991, le philosophe remettait en
question la représentation que les sociétés occidentales se font d’elles-mêmes.
Par Emmanuelle Loyer*

LA THÈSE Modernes voudraient l’abolir, forçats volontaires


Partie d’une enquête de sociologie des sciences, du Progrès obligé. Ce faisant, ils s’illusionnent sur
la réflexion théorique de Bruno Latour en re- la linéaire « flèche du temps » et sur eux-mêmes
prend les acquis pour démontrer que les catégo- car chacun mélange tous les temps, non seule-
ries opposées de nature et de culture, avec tous ment les bédouins utilisant les seaux en plastique
les couples conceptuels qui les accompagnent comme les outres traditionnelles, mais aussi les
(chose/représentation, non-humain/humain, Occidentaux contemporains écrivant au stylo à
matière/idée), ne permettent pas d’appréhen- plume autant qu’à l’ordinateur. Ni antimoderne
der la réalité fondamentalement intriquée des ni post-moderne, la pensée latourienne se veut
Modernes. La séparation critique manque en résolument non moderne.
particulier les histoires mélangées de sciences
et de société que révèlent les « objets hybrides » CE QU’IL EN RESTE
peuplant notre monde surtout depuis les ré- Le nouveau régime climatique et la récente crise
volutions industrielles : de la pompe à air à la
n La Découverte, sanitaire ont validé une proposition théorique et
rééd. 2006.
lampe à incandescence d’Edison, des bactéries politique qui clôturait le livre : la multiplication
de l’anthrax de Pasteur à la centrale nucléaire. des « actants » à côté des humains, c’est-à-dire les non-hu-
Ce premier « grand partage » en engage un second, entre mains, les animaux, les végétaux, les virus (déjà !) mais aussi
« eux » et « nous » : entre la « pensée sauvage » où tout est la Terre elle-même, rebaptisée « Gaïa », et la nécessité de les re-
lié et la pensée moderne qui isole les sphères et les hiérar- présenter politiquement. Ce « parlement des choses », permet-
chise (les « lois » de la nature vs la liberté de l’action humaine). tant de doter un fleuve ou une forêt d’une identité juridique
Seule une véritable « anthropologie symétrique » permettrait et conduisant aussi à privilégier les « ­attachements » (à la lo-
de poser le regard éloigné de l’ethnologue sur les sociétés mo- gique d’affranchissement) avec les divers « terriens » forcés
dernes. On verrait alors surgir ce constat : « Nous n’avons, en de cohabiter, inspire partout de nombreux collectifs de mili-
fait, jamais été modernes et nous continuerons à ne pas l’être. » tants et d’artistes. Non seulement l’anthropologie latourienne
Même la science, totem de la pensée rationaliste moderne, refonde la pensée écologique, mais elle reconfigure entière-
est faite d’approximations, de bricolages et de controverses ment la philosophie politique et ses principaux concepts (li-
historiques. Et aujourd’hui autant qu’hier, « nous aussi, nous berté/égalité) à partir de l’enjeu écologique contemporain. n
avons peur que le ciel nous tombe sur la tête ». Pensant s’émanci-
per du passé par des révolutions politiques et scientifiques, les * Professeure d’histoire contemporaine à Sciences Po Paris

Bruno Latour spéculations idéelles. Tôt dans longtemps boudé en France


Né en 1947 dans une famille sa vie, il pratique l’anthropologie où il est débouté des grandes
bourguignonne de négociants symétrique puisque, après un institutions – EHESS, Collège
en vin, Bruno Latour, agrégé premier terrain en Côte d’Ivoire, de France. Il s’installe à l’École
de philosophie, mort en il part étudier plusieurs années des mines en 1982, puis, à
octobre 2022, se démarque la « vie de laboratoire » dans un partir de 2006, à Sciences Po.
par plus d’un trait du portrait centre de neuroendocrinologie A cette date, c’est déjà le savant
de l’intellectuel français de sa en Californie. Politiquement français le plus cité dans le
génération. D’une part, c’est un inclassable, il est un électron monde académique à l’échelle
JOEL SAGET/AFP

catholique qui soutiendra une libre d’abord reconnu aux États- internationale.
thèse en théologie ; d’autre Unis (il y publie ses premiers
@
Retrouvez tous les
part, il s’intéresse aux sciences travaux de sociologie des « Classiques » sur
et techniques autant qu’aux sciences en anglais). Il sera [Link]

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


92 /

GUIDE Sorties nExpositions p. 92 n C


 inéma p
 . 94 n M
 édias p
 . 96

Expositions

NOUKOUS, STATE MUSEUM OF HISTORY AND CULTURE OF THE REPUBLIC OF KARAKALPAKSTAN ; © L A FONDATION POUR LE DÉVELOPPEMENT DE L’ART ET DE L A CULTURE DE L A RÉPUBLIQUE D’OUZBÉKISTAN © ANDREY ARAKELYAN
Au cœur de l’Asie centrale
Au Louvre et à l’Institut du monde arabe,
l’hiver parisien se pare des couleurs ouzbeks.

P
arler des routes de la soie suscite Tamerlan qui s’élève à Samarcande. Sa
immédiatement des images exo- porte, en tek indien, est présentée pour
t i qu e s et ave n t u r e u s e s , la première fois en dehors du pays,
d’Alexandre le Grand à Tamerlan comme d’autres trésors nationaux ex-
en passant par Marco Polo et bien ceptionnellement prêtés.
d’autres. On imagine les caravanes char-
gées de soie et de parfums, d’épices et de Une avant-garde moderniste
thé, de miel et de porcelaine, d’or et de L’Institut du monde arabe prend le re-
pierres. Si les noms de Samarcande et de lais chronologique pour les xixe et
Boukhara ont conservé ce pouvoir d’évo- xxe  siècles. Les tchapans (manteaux)
cation, le Louvre nous fait également dé- aux larges manches, toujours portés au-
couvrir d’autres oasis dont les trésors at- jourd’hui, les tapis de laine, les suzanis
testent la fortune ancienne et l’originalité. de coton brodés de motifs colorés, les
Dans cette région carrefour entre les in- ikats (tissus) de soie, les coiffures toutes
fluences méditerranéennes, indiennes, différentes, les bijoux d’argent sertis
chinoises, steppiques, l’art porte en effet de pierres, les harnachements des che-
la marque de cultures diverses : sculp- vaux, pérennes dans une culture restée
tures gréco-bouddhiques, statues de rois profondément nomade, émerveillent,
kouchans et de princes aux curieux cha- en particulier ceux de la période de
peaux pointus, colliers aux accents l’avant-dernier émir de Boukhara, à la
scythes, boucles ciselées illustrent la ri- fin du xixe siècle, au moment de la colo-
chesse et le raffinement des souverains. nisation russe.
n Parure pectorale en argent (xixe siècle). Sans doute moins connue du grand
Des princes chassent le tigre public, l’école de peinture qui se déve-
Les royaumes sogdiens développent loppe au xxe siècle lorsque l’Ouzbékistan
ensuite un art de cour parfois monu- Des mosquées devient république soviétique manifeste
mental, dont témoignent les peintures à la fois une forme d’« orientalisme »
murales à fond rouge de Varakhsha, à et tombeaux aux chez des artistes russes venus (ou relé-
l’ouest de Boukhara (viiie siècle), où des coupoles turquoise gués) dans cette lointaine périphérie et
princes montés sur des éléphants blancs un goût marqué pour une avant-garde
chassent le tigre. Ou celles à fond bleu, Car dans le registre religieux, aussi, moderniste qui fait éclater les couleurs.
dite « des ambassadeurs », d’Afrasyab les influences se mêlent : bouddhisme De quoi enchanter un hiver maussade. n
(viie-viiie siècle), découvertes par ha- venu de l’Inde, zoroastrisme rattaché à Huguette Meunier
FRÉDÉRIC REGL AIN/DIVERGENCE

sard en 1965, lors des travaux de la nou- la Perse, manichéisme et christianisme,


velle route de Tachkent à Samarcande, prégnant avant l’arrivée précoce de À VOIR
et qui couvraient les quatre murs d’un l’islam qu’illustre ici le coran de katta
Splendeurs des oasis d’Ouzbékistan. 
salon de réception. Le panneau apporté Langar, du viiie siècle. La calligraphie Sur les routes caravanières d’Asie centrale 
à Paris dépeint une procession sacrifi- s’épanouit sur les manuscrits et les cé- jusqu’au 6 mars au Louvre (75). 
cielle pour le Nouvel An, Noruz, que les ramiques qui couvrent les mosquées, Sur les routes de Samarcande. Merveilles 
Iraniens et les Ouzbeks fêtent toujours madrasas, tombeaux aux coupoles tur- de soie et d’or jusqu’au 4 juin à l’Institut 
au printemps. quoise tel le Gour-i Mir, le mausolée de du monde arabe (75).

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


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n Peinture dite « des ambassadeurs » (Afrasyab, viie-viiie siècle), détail de la procession pour le Nouvel An.

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94 / G U I D E

Cinéma

Une Sissi avec des si


Dans un scénario « contrefactuel », Marie Kreutzer imagine une
Élisabeth d’Autriche luttant contre les conventions et la vieillesse.

Pour nos abonnés


5   J A N V I E R 
20 HEURES

Paris
n L’impératrice (Vicky Krieps) apparaît en
public sous une voilette noire. Au grand dam
de l’empereur (Florian Teichtmeister). Corsage
de Marie Kreutzer

S
issi a 40 ans, et se pose des ques- Projection suivie
tions. Celles d’une femme qui, d’une rencontre avec
surtout pour son époque, com- l’historienne
mence à être considérée comme Mélanie Traversier
« vieille ». Celles d’une impératrice qui, et Antoine de Baecque
première dame d’Autriche, femme de
40 places sont offertes
l’empereur François-Joseph Ier, n’a pas le
aux abonnés de L’Histoire
droit de s’exprimer, demeure dans la
mondanité permanente, et se doit de Inscription :
rester à jamais la jeune et belle princesse de cinq kilos, ses dizaines de robes fa- privilege-abonnes
qu’elle fut. « Ton rôle consiste à représen- briquées et préparées par une trentaine @[Link]
ter – c’est pour cela que je t’ai choisie, c’est de modistes à son service. En partant de
pour cela que tu es là », lui dit sèchement ces éléments biographiques, la cinéaste
Cinéma Le Champo,
François-Joseph lorsqu’elle souhaite Marie Kreutzer a imaginé le scénario
51, rue des Écoles, 75005 Paris
parler au nom de sa Bavière natale ou de de Corsage. Dès le titre, le film apparaît
sa Hongrie d’adoption. Pour satisfaire comme l’anti-Sissi, la trilogie interpré- [Link]-lechampo
ces attentes, Élisabeth d’Autriche se plie tée dans les années 1950 par la jeune .com
à un régime rigoureux de jeûne ano- Romy Schneider, ravissante monarque
rexique, d’exercices sportifs, et de me- obéissante lancée dans un décor folklo-
sure quotidienne de son poids, dont le rique, kitsch et romantique, saga type
serrage vigoureux du corset par ses des multi­rediffusions des Noëls germa- d’un « scandale » – l’impératrice savait
dames de compagnie est le symbole le niques depuis plusieurs décennies. parfaitement les provoquer, fumant en
plus oppressant. public, apostrophant les hommes avec
Un temps, Élisabeth cherche encore Étouffée par les conventions sévérité, mimant ses évanouissements,
© FILM AG - © FÉLIX VRATNY

à correspondre à l’image idéale qu’elle Le film de Marie Kreutzer présente prenant drogues et médicaments à foi-
se fait d’elle-même et que se fait d’elle une impératrice fatiguée de se confor- son – que d’une manière, pour le film,
l’opinion publique. Elle a d’ailleurs am- mer à cette image parfaite, lassée de de « délirer l’histoire » en lui posant de
plement contribué à alimenter cette cette fonction si vaine, étouffée par les vraies questions. Et si, puisqu’il est éta-
image par son culte de la beauté, son conventions de la cour viennoise, épui- bli qu’à la fin de sa vie Élisabeth appa-
tour de taille de 51 cm, son iconique sée de vouloir vivre en cherchant une is- raissait en public uniquement cachée
coiffure de cheveux tressés pesant près sue à son enfermement. Il s’agit moins sous une voilette noire ou mauve, voya-

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


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geait énormément et se faisait rempla-


cer pour les événements officiels par sa
dame de compagnie préférée, la com-
Annie et les siens
tesse hongroise Ida Ferenczy, l’impéra-
trice avait en fait disparu ? Annie Ernaux commente et décrypte les
Disparue à elle-même, d’abord, fuyant
sa propre vie. Disparue à ses symboles
films familiaux tournés en super 8.
ensuite, détruisant de ses mains les attri-
buts qui l’ont rendue célèbre : elle coupe

D
sa fameuse coiffure, mange, pour gros- es Noëls sous le sapin, avec en- sément les secrets intimes se cachant
sir, des gâteaux avec son cousin Louis II fants contents et parents géné- en ces années super 8, tout en les
de Bavière, et laisse libre cours à sa pas- reux, des voyages exotiques, des transformant en histoire collective,
sion pour un jeune palefrenier anglais. promenades en famille dans la nature celle de toutes les femmes qui se sont
Disparue définitivement : avec son sui- alpine : le matériau est banal et daté, peu à peu affirmées au cours de ces
cide, en se jetant à l’eau lors d’une croi- images muettes tournées en super 8. années. n  A. de B.
sière vers son île préférée, Corfou, où En 1971, quand la caméra s’invite, les
elle se fit construire un magnifique pa- premiers visages font la grimace à la À VOIR
lais de style antique, l’Achilleion. La nouvelle venue, se masquent, se ma- Les Années super 8
thèse est d’aujourd’hui : une princesse quillent. En 1982, alors que la famille A. Ernaux, D. Ernaux-Briot, en salle.
en rébellion contre elle-même et le rôle implose à la suite du divorce des pa-
qu’on lui fait jouer, une femme moderne rents et du départ des enfants, les Er- Pour nos abonnés
qui lutte contre son âge, sa place, la do- naux ont tourné quelques dizaines de 1 0   J A N V I E R 
mination mâle de l’empereur, et qui fi- films. Avec, dans un décor moyen- 20 HEURES
nit par s’autodétruire pour mieux fuir bourgeois, un casting immuable : le
la condition et la représentation que sa père à la caméra, les deux fils grandis-
place lui impose. sant devant elle, la mère d’Annie Er-
naux en blouse « popu » dans un coin
Et si l’impératrice de l’image, les grands-parents pater-
Paris
nels qui paradent quand ils sont invi-
vieillissante, tés. Et la femme, à la fois pivot de
toujours cachée, l’image et discrète professeure de
français en lycée, omniprésente et
avait disparu ? absente.

Marie Kreutzer filme donc une expéri- Raconter les secrets intimes
mentation historique de Sissi qu’incarne Cette femme, c’est Annie Ernaux, dé-
l’envoûtante Vicky Krieps. Une histoire sormais célèbre prix Nobel de littéra-
« contrefactuelle » : partir de petits faits ture. L’écrivaine lui donne une voix
vrais pour imaginer des dérapages, des rétrospective, la sienne, qui com-
contre vérités. Passionnant essai d’his- mente et décrypte les images. Elle dit
toire dont chaque écart vaut également ce qu’on voit : une famille de gauche
Les Années super 8
d’Annie Ernaux
pour la forme cinématographique qui « heureuse » qui fait les voyages atten-
et de David Ernaux-Briot
lui donne sens avec lyrisme et beauté. dus du tourisme politique, le Chili en
Moments de fort ralenti, fragments 1972, le Portugal en 1974, l’Espagne Projection suivie
de musiques rock ou planantes ultra- après la mort de Franco, la Grèce d’une rencontre avec
contemporaines, ballets aquatiques, d’après les colonels, Moscou en 1982. Antoine de Baecque
performances dansées, délires volon- Elle dit aussi ce qu’on ne voit pas, ou
taires, ou superbes anachronismes as- plutôt ce qu’on devine : la mère qu’elle 20 places sont offertes
sumés : soudain, un tracteur au milieu est, témoin du monde d’origine, le aux abonnés de L’Histoire
d’un champ, le cinéma inventé dès 1878 peuple d’Yvetot en Normandie, que la Inscription :
pour enregistrer tout spécialement l’im- voix raconte en transfuge de classe ; privilege-abonnes
pératrice, c’est-à-dire dix ans avant les le regard dans le vague de la jeune @[Link]
premiers essais de Louis Le Prince ou femme dont le monde intérieur se
d’Étienne-Jules Marey. C’est ce qu’on pare de textes autobiographiques,
aime dans ce film radicalement libre : ces premiers romans qui, entre 1974 MK2 Odéon (côté Saint-Michel),
une Sissi avec des si. n et 1981 (Les Armoires vides, La Femme 7, rue Hautefeuille,
Antoine de Baecque gelée…), tracent le chemin de l’éman- 75006 Paris
cipation féminine et de l’affirmation [Link]
À VOIR littéraire. Une écrivaine naît en résis-
Corsage M. Kreutzer, en salle. tance et son œuvre va raconter préci-

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


96 / G U I D E

Médias

Des mythes sur les ondes Radio-télé, podcasts

Avec Quand les dieux rôdaient sur la Terre, le


philologue Pierre Judet de La Combe raconte les Concordance des temps
Le 7 janvier, Jean-Noël Jeanneney
mythes grecs chaque semaine sur France Inter. accueille Véronique Corinus pour
« Aimé Césaire, nègre rebelle ».
Le 14, Jean-Pierre Filiu pour « Drogues

H
ermès,  le dieu fourbe et far- Pour cela, chaque épisode fait la d’Orient, une longue passion ».
ceur », « Artémis, belle et fé- part belle aux textes antiques que Le 21, Jean-Paul Demoule pour
roce », « Orphée, la voix en- Pierre Judet de La Combe retra- « Migrants : pour une histoire longue ».
chanteresse », « Médée, la barbare duit le plus souvent lui-même. Tous les samedis à 10 heures
amoureuse », « Dionysos, le dieu Une nécessité née de son expé- sur France Culture.
virevoltant »… Depuis septembre rience dans le monde du théâtre :
2022, les mythes grecs se sont in- « J’ai eu plusieurs fois l’occasion de Pompéi, les origines
vités sur France Inter. Tous les sa- collaborer avec Ariane Mnouchkine L’histoire est connue : en 79, le Vésuve
medis à 11 heures, Pierre Judet de ou avec le théâtre des Bernardines entre en éruption, figeant Pompéi à
La Combe anime l’émission de Marseille. Et j’ai été chaque fois jamais. Dans ce documentaire, Charles-
Quand les dieux impressionné Henri Georget retrace la longue et
rôdaient sur la par l’intérêt que florissante histoire de la cité antique
Terre à la de- les metteurs en fondée à la fin du vie siècle av. n. è.
mande d’Adèle scène ou les ac- Le lundi 2 janvier 2023 à 20 h 50
Van Reeth, la teurs portent sur Histoire.
nouvelle direc- aux précisions
trice de la que peut leur ap- La guerre des trônes
station. porter un uni- Du début de la guerre de Sept Ans
Helléniste re- versitaire à pro- en 1756 à la convocation des États
connu, Pierre pos d’un texte généraux par Louis XVI en 1788, la
Judet de La antique. » nouvelle saison de La guerre des trônes,
Combe est un présentée par Bruno Solo, continue
grand spécia- Traces vives d’explorer les rivalités européennes.
liste de la tragé- Cette attention Les jeudis 15, 22 et 29 décembre 2022
die grecque – il aux sources à 21 heures sur France 3.
a récemment n’empêche pas
traduit Les Sept l’émission de Le retour de l’inflation
contre Thèbes réser ver une Pour la jeune génération, l’inflation
d’Eschyle, aux place de choix est une nouvelle expérience. Dans
éditions Ana- au théâtre, au ce documentaire, Matthias Heeder
charsis. Élève et cinéma, à la analyse ce phénomène dans la longue
collaborateur du n Le philologue Pierre Judet de musique, aux durée.
philosophe Jean La Combe. a r c h i ve s r a - Le mardi 27 décembre 2022 à 20 h 55
Bollack –  au- diophoniques sur Arte.
quel il succéda à la direction du et aux entretiens –  quel plai-
Centre de recherche philologique sir d’écouter à nouveau Roland Vietnam, une guerre civile
de l’université Lille-III –, il a ensei- Barthes, Jean-Pierre Vernant ou La guerre du Vietnam est restée dans
gné la littérature grecque à l’École encore Pierre Vidal-Naquet. les mémoires sous les traits d’un
normale supérieure. « Les dieux et les déesses qui rôdaient conflit de la guerre froide ayant
autrefois sur la terre de Grèce sont opposé le géant américain à un petit
L’expérience du théâtre morts depuis longtemps, mais ils pays d’Asie du Sud-Est. Mais une
CHRISTOPHE ABRAMOWITZ/RADIO FRANCE

Il consacre aujourd’hui tout son ont laissé des traces toujours vives, réalité plus cruelle se cache derrière
temps à préparer son émission. reprises, choyées » peut-on lire sur cette idée reçue : celle d’une tragique
Avec pour objectif d’expliquer le site de France Inter. Pierre Ju- guerre civile d’ordre presque privé.
que le mythe est libre en Grèce det de La Combe nous y entraîne Un documentaire de Bernard George.
et que les poètes rivalisent entre avec talent. Suivez le guide. n Le mardi 17 janvier 2023 à 21 h 40
eux d’inventivité pour les évoquer. Olivier Thomas sur Arte.

À VOIR @ Plus d’émissions sur w


 [Link]
Quand les dieux rôdaient sur la Terre tous les samedis à 11 heures 
sur France Inter.

L’HISTOIRE / N°503 / JANVIER 2023


C A RT E
98 / BL ANCHE  de Pierre Assouline

Twitter : quinze ans


de pépiements
Le célèbre réseau social a beaucoup fait parler de lui lors de son rachat
par Elon Musk. Son bilan politique est déjà impressionnant.

S
i un recul d’une quinzaine d’années peut sem- efficacité fut mise à contribution par les militants du mou-
bler insignifiant à un historien, il n’est pas trop vement Occupy Wall Street à New York qui dénonçaient
tôt pour se pencher sur le cas Twitter. Ce ré- les dangers d’un libéralisme dérégulé ; les « gilets jaunes »
seau social a révolutionné les codes de la com- surent le mettre à profit pour se rassembler aux ronds-points
munication. Il a pris une telle importance dans dans les campagnes ou en masse par effet de surprise dans
la vie politique, économique, culturelle, mé- les villes (2018) ; il a été largement utilisé lors de l’attaque
diatique, que cela justifie l’impatience à reve- du Capitole en janvier 2021 par les partisans du président
nir sur sa jeune histoire. Donald Trump (ce qui a valu à ce dernier son exclusion) ; et
Le projet est né en 2006 au sein d’Odeo, une société de ser- dans l’année qui s’achève, Twitter apparaît comme une arme
vices de diffusion de podcasts basée à San Francisco. A l’issue redoutable tant dans la résistance acharnée des Ukrainiens
d’une conversation à bâtons rompus entre Jack Dorsey, Noah face à l’invasion russe (l’état-major diffusant ainsi la recette
Glass, Biz Stone et Evan Williams, des trentenaires techno- du cocktail Molotov) que lors des émeutes antigouverne-
philes de la Silicon Valley, l’idée prit forme d’un système qui mentales en Iran. Sans oublier que le mouvement MeToo est
permettrait aux utili- né d’un hashtag – symbole « # » suivi d’un mot-clé, regrou-
sateurs de décrire en Le réseau permit pant les conversations par sujet.
direct ce qu’ils sont

D
en train de faire et de au candidat epuis cinq ans, les croissances de Facebook et d’Insta-
le partager via SMS. Barack Obama gram ont freiné celle de Twitter. Mais comme la baisse
Il s’agissait alors de de son chiffre d’affaires est allée de pair avec l’aug-
« twitter » (« pépier ») de rameuter ses mentation de son audience, cela a encouragé l’un de
tous azimuts, d’où le ses actionnaires, Elon Musk, à perpétrer un putsch boursier
logo de l’oiseau sym-
partisans pendant pour le racheter. Les régulateurs l’attendent au tournant sur
bolisant le réseau. sa campagne la question la plus sensible, celle de la modération. Car harce-
La limite des 140 ca- leurs, délateurs, racistes, suprémacistes et autres familiers de
ractères par message électorale en 2008 la haine en ligne, mais aussi colporteurs de fake news
poussait à la concision (« ­bobards »), se réjouissent de sa conception extensive de la
et à la précision – elle fut portée par la suite à 280 caractères. liberté d’expression. Toujours se méfier lorsqu’un homme
Pour les plus de 325 millions d’utilisateurs et notamment d’affaires se dit prêt à dépenser 44 milliards de dollars pour
pour les activistes et les journalistes, Twitter est avant tout « défendre la liberté d’expression ». Ce qui est jugé un peu cher
un puissant outil de communication politique. Car ce canal pour « libérer l’oiseau ».
de diffusion d’informations reprises des médias croît et s’ali- Sur le site [Link], on compte fin novembre 2022, pour le
mente aussi sui generis. On en veut pour preuve quelques mot « Twitter », 2 735 thèses soutenues et 59 en préparation.
événements où Twitter s’est retrouvé au cœur de l’action, On s’en doute, toutes n’y sont pas exclusivement consacrées ;
loin du gazouillis originel. Le réseau se révéla indispen- mais un certain nombre de doctorats en informatique, ou en
sable par sa collecte d’informations lors du petit tremble- sciences de l’éducation, du langage et de la communication,
ment de terre qui secoua San Francisco (2006) ; il permit en font l’unique sujet de leur recherche. Pour les thèses d’his-
au candidat Barack Obama de rameuter ses partisans pen- toire, on attendra encore un peu. n
dant sa campagne électorale (2008) ; il fut souvent déci-
sif lors des appels à manifester qui ponctuèrent les rassem- Pierre Assouline est membre du comité scientifique de L’Histoire,
blements du Printemps arabe (2011) ; cette année-là, son il a publié Le Paquebot (Gallimard, 2022)

@ Retrouvez toutes les Cartes blanches sur [Link]


A suivre également sur w
 [Link]
DR

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COLLECTION

Common questions

Alimenté par l’IA

The French Revolution laid the foundation for the modern representative system by replacing the monarchical legitimacy of divine right with the principle of popular sovereignty. The Tennis Court Oath on June 20, 1789, marked the birth of the National Assembly, which would draft and pass France's first Constitution, setting precedents for parliamentary governance .

Colbert's forest management policies aimed at ensuring a steady supply of naval timber proved effective initially in bolstering French naval capabilities, contributing to France's strategic maritime ambitions. However, the bureaucratic and geographic limitations of these policies sometimes led to inefficiencies, such as inappropriate afforestation in unfavorable terrains, challenging the longevity and efficacy of these efforts .

The Danish colonies were characterized by their limited size and the reliance on neutrality during European conflicts, which allowed them to become hubs for commercial activity. Unlike larger colonial powers, Denmark's open colonial policy encouraged the settlement of various nationalities, promoting economic activity despite the small scale of their holdings .

Swedish colonial pursuits were heavily influenced by trade policies such as protectionism and mercantilism, aiming to establish a foothold in lucrative markets despite competition from Britain and France. Efforts to operate in territories like Canton reflected a strategic alignment towards markets where Sweden could leverage existing trade networks, although these pursuits were often curtailed by geopolitical pressures from larger powers .

Early regulations focused primarily on preserving wood resources for specific purposes like construction and fuel, with local oversight. The Colbert Code introduced a structured bureaucratic approach to forest management, emphasizing regulations and formalized procedures to conserve and utilize forests efficiently for strategic needs, such as naval construction, significantly changing the administrative and operational aspects of forest management .

Denmark used its neutrality to facilitate trade, opening its ports to foreign merchants and profiting from transport during wars. The establishment of free ports in the Caribbean and the increase in sugar production under private investments also supported colonial sustainability. Additionally, the liberalization of the trade monopoly opened commercial opportunities, allowing Denmark to leverage its strategic locations and policy for economic gain despite limited resources .

The tension is attributed to the absence of an absolute majority in the Assembly, which led to a continued power struggle between the executive and the representation at the national level. The frequent use of Article 49-3, which disrupts the Assembly's work, further underscores the challenges in governing through parliamentary democracy in France, echoing the historic tensions between these powers seen throughout French history .

French asylums in the 19th century mirrored societal tendencies towards exclusion and control of individuals deemed mentally ill. The asylums served as institutions to segregate the 'alienated,' both as a reflection of Enlightenment ideas that posited potential cures and as mechanisms to manage those outside societal norms. This segregation accentuated social inequalities and was criticized for its stigmatizing effects, revealing tensions in societal attitudes towards mental illness .

The revolutionary government struggled with internal divisions and external threats, leading to instability. The inability to establish a stable regime was compounded by the exigencies of foreign wars and internal conflicts, ultimately leading to the centralization of power and frequent coups, such as Napoleon's in 1799, underscoring the difficulties in governance post-revolution .

The French Revolution attempted to align political structures with greater social equity by enshrining popular sovereignty and electoral representation, yet the realities of governance remained fraught with power struggles and exclusions. The turbulent shifts from monarchy to republic and back highlighted enduring inequalities and the tensions between revolutionary ideals and practical governance .

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