Corrigé Perso - Hlp-Bac Spé J1 - J2
Corrigé Perso - Hlp-Bac Spé J1 - J2
Dans cet extrait, comment la poésie permet-elle à l’héroïne de « redevenir un être nouveau » ?
La question d’interprétation dans cet extrait nous fait réfléchir à la portée d’une langue différente, la
langue poétique, difficile et libératrice à la fois, et à sa capacité à transformer ses lecteurs.
Cet extrait, étonnamment lyrique dans un roman épistolaire qui ne l’est guère, voudrait agir comme une bulle
d’air exalté ; mais est-ce bien ce qui se passe ? Le personnage de Célestine est-il réellement modifié, transformé,
renouvelé par la poésie ?
Nous ne disposons que de ce passage pour vérifier si le personnage de Georges est réellement transformé et
si, avec lui, nous pouvons considérer que la poésie plus que tout autre langage littéraire, a ce pouvoir de
métamorphoser les êtres, les personnages (Georges, Célestine) comme les lecteurs.
La femme de chambre Célestine note dans son Journal qu’elle est grâce à la poésie transmise et
valorisée par m. Georges, le jeune fils de bonne famille, un être nouveau : de quelle nouveauté parle-t-elle ? A-
t-elle été plus éveillée ? Emerveillée ? Cet enchantement par les jolis mots et les belles images poétiques l’a-t-
il divertie d’elle-même ou bien l’a-t-il au contraire fortifiée et d’autant plus confirmé qui elle était déjà ? Que
dit la poésie ? Que recouvre-t-elle ? Que permet-elle ?
A lire l’échange entre Georges et Célestine, la poésie semble être ce pays du mieux : aux comparatifs
de supériorité que l’on trouve avec « j’entends mieux » et « j’entends mieux » scandés en anaphore, s’ajoutent
les marques de la surenchère, comme dans les énumérations en rythme ternaire (« des simples, des tristes, des
malades »).
La poésie permet de se déporter hors de sa condition : alors que le dernier paragraphe ramène la
narratrice à sa dure condition de domestique trahie par la mention du « milieu social » et marquée par des
évocations dépréciatives (dans « pires déchéances ») et l’expression de la privation (préfixe négatif dans
« indiciblement », « inconnu », « ignorante »), les premiers paragraphes placés sous le signe de la poésie sont
autrement plus lumineux : les termes mélioratifs (« beauté », « sublimes », « belles ») se succèdent.
La poésie permet de donner aux meilleurs moments la force d’une éternité puisqu’à partir de la ligne 10 (récit
à proprement parler du partage de la poésie entre Georges et Célestine), le temps se dilate et s’installe dans
une amplitude douce et confortable, celui de l’imparfait duratif : « adorait », « il me demandait », « il fermait
les yeux ». Ce temps idéalisé explique els nombreuses aposiopèses qui viennent clôturer sans les terminer les
phrases et strophes à de nombreuses reprises : « la beauté… », « belles comme des vers… », « ces choses
belles… », « tant que je vivrai… », osant, dans l’expression, un arrêt du temps que la vie ne permet pas de
réaliser (la preuve est que le paragraphe liminaire puis celui conclusif prennent en étau l’évocation exaltée
entre deux mention horaires, les « heures uniques » de la fin faisant écho aux « heures entières du début).
On comprend mieux alors que la langue rétrospective veuille fixer et revivre sans cesse ces parenthèses
enchantées, en s’en remettant à un trope en particulier, la répétition, à la puissance incantatoire : « poème »
(l.2) appelle « poète » (l.16), « vers » (l.1) revient aux vers 6 et 15, la « beauté » (l.10) se retrouve dans « belles »
(l.19).
La poésie donne confiance.
La poésie fait accéder à un monde supérieur, inspiré et sacré, qui se répand dans le texte à partir de l’analogie
« comme une relique » (l.10) : trois occurrences de l’« âme » (l. 15-16), adjectif « éternels » (l. 17).
La poésie qui semble passer essentiellement par les « vers », l’art se réduisant d’abord à sa dimension la plus
musicale et notable, s’ouvre peu à peu à toute forme d’art et d’écriture : « la lecture », « le journal », mais
surtout, elle permet à la diariste de s’essayer elle-même à son tour « un peu poète », et donc de vérifier la
thérorie de m. Georges, en s’aventurant dans quelques images et comparaisons : « comme une relique » écrit-
elle ayant imité m. Georges auquel on devait les comparaisons « comme une fleur », « comme des vers ».
L’élève dépassera le même puisque Célestine tente quelques métaphores ; parlant des heures écoulées, elle
note qu’elles « chanteront » et elle se voit telle l’enjeu d’une lutte invisible, « reconquise ».
Naturellement l’extrait tel qu’il est découpé, nous présente une rédactrice sous le charme de la poésie, et
confortée par la poésie, dans son besoin d’émancipation social autant que féministe. Quelques aspects du texte
plus troublent que ces premiers indices nous démontrent que si la fin est identifiée (« écrire ce journal »), les
moyens restent encore à préciser ; ayant lu « des choses belles », on est « un peu poète », « pour ainsi dire »,
et l’on détient « quelque chose » qui nous font tendre « vers des choses ». Les nombreuses modalisations de
fin de page entretiennent un flou qui recouvre un innomé du texte, que Buñuel, qui adaptera le roman de
Mirbeau au cinéma, appellera : « le fantôme de la liberté ».
JOUR 2.
Ce large essai sur la recherche de soi interroge les rapports dynamiques entre un art, la littérature, à la
définition aussi relative qu’évolutive, et le soi, en construction et métamorphose perpétuelle dans son
développement biologique, cognitif, social et philosophique. On comprend d’emblée que la métaphore
nietzschéenne de l’alphabet, ensemble de lettres finies faisant revêtir, par convention, une certaine
physionomie à des caractères voués à l’organisation, la communication et la signification, va être pour le moins
aussi passionnante que difficile à appréhender.
Admettons l’hypothèse de travail selon laquelle la littérature permet de déchiffrer, mettre à nu, expliquer,
clarifier. Reconnaissons-lui pourtant son pouvoir opacificateur. Dépassons enfin la vision schématique d’une
littérature comme de n’importe quelle autre production humaine et rationnelle pour la laisser à sa nature
constamment instable mais perpétuellement ouverte, alphabet à vingt-six lettres, sept, huit, dix mille, cinq
milliards, à l’infini…
Peut-être pour la légitimer, ou la crédibiliser, il est tentant de se raccrocher aux vertus explicatives ou
à la vocation herméneutique de la littérature qui explicite et explique, déplie et déploie, dit et donne le monde.
C’est la littérature démonstrative et didactique bien entendu, qui fournit un mode d’emploi à l’attention des
lecteurs : lire Montaigne ou Rabelais me fournit des clefs de compréhension et démystification du monde, me
prémunit contre ses pièges et jusqu’aux grands romans de formation veut faire de moi un lecteur plus armé
contre les préjugés, l’ignorance ou la naïveté. Le long cheminement d’un Candide en trente chapitres, la
destinée patiemment construite d’une Corinne chez Mme Staël ou la déambulation en sept volumes d’un
narrateur dans la recherche proustienne me font visiter des mondes successifs, côtoyer des personnages qui
font écho à mon propre cheminement dans la vie et le monde. Que peut alors la littérature, pour répondre à
Marx, que ne pourrait pas n’importe quel manuel d’histoire ou de sociologie ? Elle me laisse habiter les
destinées et éprouver, fût-ce par procuration via le personnage, des pans de destins, que j’emprunte à
l’essai pour en éprouver les dangers ou les défis : après avoir emprunté les yeux du jaloux narrateur de la
Jalousie, ou vécu par procuration cathartique les tourments de Médée sur la scène, revenu à moi-même,
j’appréhende mieux mes limites, névroses et convictions.
Ce déchiffrage du monde et de moi-même ne s’effectue cependant pas que par délégation ; je suis moi-même
directement entraîné dans la spirale littéraire pour éprouver mes limites, invité à résoudre des énigmes (chez
Rabelais avec la divine prophétie finale, mais aussi à l’invitation de Marot, de Perec et des OuLiPiens) ou à
prendre parti au fil des textes délibératifs qui veulent que j’affirme au terme du balancement, un moi renforcé :
je me demande naturellement à l’aune de la littérature, s’il me faut pactiser comme fait Narcisse, raisonner
comme fait encore Burrhus, louvoyer comme fait Agrippine ou m’opposer comme fait Junie. Parfois ce
déchiffrage de mon moi, s’il conforme ma nature profonde, il ne me sauve pas pour autant ; ayant considéré
tout l’éventail de mes possibilités, je suis au terme de la tragédie racinienne Britannicus riche en modèles et
contre-modèles, ou bien un complice, ou bien un opposant, ou bien vivant en sursis ou bien prêt à la mort.
La littérature me permet-elle toujours d’y voir plus clair ? Parfois, c’est tout l’inverse.
L’expérience de lecture peut aussi complexifier mon rapport au mode, parce que la littérature n’est justement
pas une réponse uniforme et injonctive au monde. En aucun cas une recette, ni un prêt-à-exister, elle tient plus
du hiéroglyphe que de l’alphabet maitrisé. Je ne déduis rien des pérégrinations d’un certain Plume, ni des
exemples de désarroi ou d’aporie camusienne : ou alors je me précipite dans l’abime comme font, selon la
légende, les lecteurs trop influençables des Souffrances du jeune Werther. La littérature ne dit pas s’il convient
d’être pour être plus ou mieux humain ou Vautrin ou Goriot ou Rastignac ; elle montre qu’on peut être,
alternativement ou ensemble, chacun des trois.
L’alphabet de la littérature, moins normatif qu’indicatif, veut même montrer qu’il faut lire entre les plis et les
lignes pour prendre pleinement la mesure de son message. Combien de lectures hâtives a-t-on lu des textes
camusiens réduits à n’être plus que des pensums (ce qui a fait dire à JJ Brochier que l’auteur de L’étranger
n’était qu’un auteur de manuel de philo de terminale) ! Or, la trajectoire forcenée d’un Rieux n’a de sens que
parce que Rambert a fait d’autres choix, tout comme Paneloux tout comme Tarrou. Dit autrement, sa dignité
fataliste prend toute sa signification parce qu’elle s’inclut dans un système, avec son équilibre précaire. Et la
démarche de la littérature me met parfois face à des insolubles, comme au terme des Essais, qui, en fin du
troisième livre « De l’expérience », posent autant la question de la joie (« la sagesse gaie et sociale ») que celle
de la sobriété (« sans extravagance » nous enjoint Montaigne), aussi bien de façon stoïcienne qu’épicurienne.
Que déduire en effet de l’affirmation bien équivoque « pour moi, donc j’aime la vie » ?
D’une phrase décontextualisée on peut faire dire une chose et son contraire. Alphabet peu fiable, donc,
à partir duquel chaque mot et chaque phrase formulés seront les résultats d’un processus particulier. Alors en
quoi puis-je compter dans la littérature pour affermir mon être, si je ne peux lui demander aucune exégèse
immédiate, univoque et permanente de qui je suis ?
Peut-être tout au mieux puis-je demander à la littérature d’accompagner plus que le déchiffrage, la lecture,
même approximative et embrumée, de celui que je suis en passe d’être. A défaut de me servir de monocle
utilitaire pour focaliser ma vision, la littérature peut du moins contribuer à éclairer la voie. Je ne suis pas certain
de vouloir me fier totalement à la littérature pour arrêter une vision du monde ou une définition de moi ; mais
la littérature a cette vertu du moins qu’elle me propose des grilles de lecture et des matières à penser et même,
des moyens de formuler. Cette acceptation de l’équivocité explique le succès des aphorismes, des haikus et des
propositions plus subtilement implicites : après que des générations entières de lecteurs auront médité avec
René Char sur des affirmations suffisamment ouvertes pour permettre de tout déchiffrer, au-delà de
l’inscription initiale (combien de lecteurs aujourd’hui lisent encore les billets à Francis Curel, notamment le
témoignage final de la seconde lettre, « Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères
éblouissants », selon le contexte d’écriture de 1941 ?), de nouvelles générations s’en remettent aujourd’hui
aux éclairs poétiques de François Cheng, demain aux images limpides faussement universelles d’Hélène
Dorion…
On peut même savoir gré à la littérature de ne me fournir un décodage partiel : je ne demande pas à la
littérature de me signifier de façon exhaustive les choses et encore moins de me les décrire ou de me les
traduire mot à mot. Au fond, que Michel Leiris, dans L’âge d’homme, ait eu raison ou pas de mentionner pour
faire son portrait rétrospectif sa tête « trop grosse pour son corps » ou ses « jambes un peu courtes », non
seulement je n’irai pas comparer une photographie de son passeport à ses dires, mais surtout, ce peut qui
m’intéresser de ce que révèle le patient exposé de son physique « humiliant », c’est ce qu’il révèle de paradoxal
tout en admettant un physique disgracieux qui a intériorisé la stigmatisation sociale, la littérature en fait,
momentanément, le temps de l’écriture, un héros, et un héros qui de toute façon, quel qu’ait été son physique,
et quel que soit le mien, me ressemble en ce qu’il raconte sans le dire, l’histoire de ce regard porté sur moi qui
rencontre le regard que je porte auquel se superposera le regard que pourra porter un regard, autant dire une
superposition de plusieurs regards qui ne se répondront pas et formeront chacun une image, dont chaque être
est le produit cumulatif et variable. Cela, je peux le comprendre, le déduire et l’intégrer, me le formuler à moi-
même peu à peu au fil de mes relectures du texte littéraire, sans qu’il ne s’agisse d’une opération régulée de
lecture méthodique qui viserait à l’acquisition d’un sens fini, fixé une fois pour toutes.
Au sens musical, le déchiffrage renvoie à la lecture improvisée d’une partition jamais appréhendée,
encore moins travaillée ; exercice de formation ou découverte spontanée, le déchiffrage ne trouve pas
d’équivalent dans le moi puisque je vis avec moi-même depuis toujours sans savoir ce qu’il sera fait de moi
finalement, n’étant pas à moi-même un objet scientifique aux contours arrêtés que j’observerais d’en-haut.
Avançant avec moi-même au fil de mon expérience, je suis un langage changeant, en même temps que j’en suis
le traducteur sans cesse modifié également. Tout à la fois pyramide, crypte, Pierre de Rosette et Champollion
de moi-même, j’appréhende non pas la littérature mais chaque texte littéraire en me demandant s’il sera pour
moi Thésée, le Minotaure ou bien Ariane. Permission et barrière, invitation et subversion, aveuglement et
lucidité, ce qu’elle dit être et ce qu’elle ne dit pas être, la littérature est peut-être un alphabet, mais un alphabet
où les yod et les digamma seraient plus nombreux que les, a, b et c.