2012straa006 PDF
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ÉCOLE DOCTORALE
Centre de droit privé fondamental
RAPPORTEURS :
Monsieur PRADEL Jean Professeur, Université de Poitiers
Monsieur FOURMENT François Professeur, Université de Nantes
À mes parents,
pour tous les efforts fournis pour la scolarisation de vos enfants.
I
REMERCIEMENTS
Je remercie également les avocats, les magistrats ainsi que les personnes œuvrant dans le
domaine de l’accès au droit qui ont accepté de répondre à mes questions.
Je remercie de tout cœur, ma famille et tous mes amis qui m’ont soutenu pendant la
réalisation de cette thèse et, en particulier Monsieur Dominique YANOGO pour son soutien et ses
encouragements, ainsi que Monsieur et Madame RENGADE pour m’avoir accueilli les premières
semaines de mon séjour en France.
II
SOMMAIRE
INTRODUCTION...................................................................................................................................... 1
Chapitre 1 : La place de la victime dans le système onusien et devant les juridictions pénales internationales ..... 60
Chapitre 2 : La place de la victime dans les mécanismes régionaux de protection des droits de l'homme: exemples
des droits européen, américain et africain ............................................................................................................... 116
Titre 2: La place de la victime dans le procès pénal dans les systèmes juridiques comparés .............................143
Titre 1 : La place de la victime dans le déroulement du procès pénal en France et au Burkina ........................175
Chapitre 1 : La place de la victime dans la phase préliminaire du procès pénal ..................................................... 178
Titre 2 : La réparation pécuniaire et la prise en charge extrajudiciaire des victimes d’infractions pénales .....330
Chapitre 1 : La réparation pécuniaire du préjudice subi par la victime d’infraction ............................................... 334
III
Résumé
Le droit international reconnaît deux droits fondamentaux aux victimes : le recours devant un
tribunal et la réparation de leurs préjudices. Le recours devant un tribunal se décline en plusieurs
droits : le droit d’accéder à un tribunal, le droit à l’information, le droit à l’avocat, le droit à être
entendu dans la procédure. Le droit international recommande en outre, aux États de prendre des
mesures pour assurer la protection des victimes et leur prise en charge. Au plan international, la
création de la Cour pénale internationale et des juridictions communautaires participent,
considérablement à la mise en œuvre des droits reconnus aux victimes. Au niveau national, il
existe une divergence de point de vue des législations des États, concernant le statut de la victime
dans le procès pénal. Les pays de la Common Law reconnaissent généralement la victime comme
témoin au procès pénal. Tandis que les pays de droit continental lui reconnaissent la qualité de
partie civile. Cependant, la mise en œuvre des droits des victimes reste une préoccupation
importante dans tous les cas. Cette étude comparative laisse apparaître clairement que la place de
la victime en droit burkinabé ne correspond pas à la dynamique de l’évolution entamée au plan
international sur ce sujet. En effet, le Burkina Faso s’est doté, au lendemain de son indépendance,
d’un Code de procédure pénale largement inspiré du droit français. Cependant, l’absence d’une
véritable politique pénale prenant en compte les intérêts des victimes d’infraction limite la
participation de ces dernières au procès pénal. La réparation des préjudices subis par les victimes
n’est pas effective car l’auteur n’a pas souvent les moyens de payer et il n’existe pas de système
d’indemnisation publique. L’absence d’alternatives au procès pénal classique est un autre point de
faiblesse de la justice burkinabé. On retient également, une insuffisance des mesures visant à
protéger les victimes. Quant à l’aide aux victimes, elle n’est pas assurée du fait de l’absence d’un
programme étatique visant la prise en charge de leurs besoins. Du côté du milieu associatif, des
initiatives existent, mais n’atteignent pas vraiment la grande majorité des victimes. Face à cette
situation, nous avons jugé essentiel de proposer diverses pistes de solutions, parmi lesquelles les
suivantes : le renforcement des droits des victimes dans les procédures classiques, l’amélioration
du droit à la réparation des victimes, le recours à des programmes de justice restauratrice et la
mise en place de mesures d’aide aux victimes.
Mots clés : Burkina Faso, victime, action civile, procès pénal, droit comparé, droit international,
droit coutumier.
IV
THE ROLE OF THE VICTIM IN THE CRIMINAL TRIAL, A STUDY OF COMPARATIVE
LAW: BURKINA FASO LAW SEEN IN THE LIGHT OF INTERNATIONAL LAW
Synopsis
International law recognizes two fundamental rights for victims: the right to a court and the right
to compensation of any loss. The right to a court includes the right of access to a court, the right to
information, the right to legal representation and the right to a hearing. International law also
recommends that States take measures to ensure the protection and support of victims. At the
international level, the establishment of the International Criminal Court and other international
bodies made a considerable contribution to the implementation of victims’ rights. At the national
level, there is a divergence of views between the laws of the States concerning the status of the
victim in the criminal trial. Common-law countries generally recognize the victim as a witness at
the criminal trial, whereas continental law countries accord the victim civil-party status. However,
implementation of the rights of victims remains a major concern in all cases. This comparative
study clearly shows that the role of the victim in Burkina Faso law does not correspond to the
dynamics of the evolution begun at the international level on this subject. Although, following
independence, Burkina Faso adopted a code of criminal procedure largely inspired by French law,
the lack of any real criminal policy taking into account the interests of victims of offences means
they have only limited rights of participation at the criminal trial. Reparation of damage suffered
by victims is not effective because offenders often do not have the means to pay and there is no
system of public compensation. The absence of alternatives to the classical criminal trial is another
weakness of the criminal-justice system in Burkina Faso, as is the lack of measures to protect
victims. Likewise, assistance for victims is not assured because of the absence of a State program
to support their needs. While initiatives are taken by community organizations, they do not really
reach the vast majority of the victims. In this situation, we have found it essential to propose
various possible solutions, including: strengthening the rights of victims in the standard
procedures, improving the right to reparation for victims, using restorative justice programs and
implementing measures of assistance for victims.
Keywords: Burkina Faso, victim, civil action, criminal trial, comparative law, international law,
customary law.
V
ABREVIATIONS
Art. : Article
BEX : Bureaux d'exécution des peines
Bull. civ. : Bulletin des arrêts des Chambres civiles de la Cour de cassation
Bull. crim. : Bulletin des arrêts de la Chambre criminelle de la Cour de cassation
CA : Cour d’appel
CADHP : Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples
Cass. crim. : Chambre criminelle de la cour de cassation
CDR : Comités de Défense de la Révolution
C.E.D.H. : Cour européenne des droits de l’homme
Ch.: Chambre
Chr. : Chronique
Cf. : Confer
CJC : Comité de justice communautaire
Coll. : Collection
Concl. : Conclusion
C. proc. pén. : Code de procédure pénale
CPI : Cour pénale internationale
C.R.P.C. : Comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité
VI
CSPS : Centre de santé et de promotion sociale
CVR : Commission de vérité et réconciliation
D. : Dalloz
Déc.: Décembre
Dir. : Ouvrage publié sous la direction de…
Ed. : Editions
Fev. : Février
FGTI : Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions
Gaz. Pal : Gazette du Palais
Ibid. : Ibidem, même référence
INAVEM : Institut national d’aide aux victimes et de médiation
Infra : Ci-dessous
I.P.P. : Incapacité permanente partielle
I.R. : Informations rapides
I.T.T. : Incapacité temporaire totale ou Incapacité totale de travail
J.A.P. : Juge de l’application des peines
Janv. : Janvier
J .C. P. : Jurisclasseur périodique
JUDEVI : Juge délégué aux victimes d’infraction
J.O. : Journal Officiel
Juil. : Juillet
L .G.D. J. : Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence
MACO : Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou
N°. : Numéro
Nov. : Novembre
Obs. : Observations
OEA : Organisation des Etats Américains
[Link]. : Opere citato, ouvrage, article déjà cité
Oct. : Octobre
VII
ONG : Organisation non gouvernementale
ONU : Organisation des Nations unies
P., pp : Page (s)
Par. : Paragraphe
§ : Paragraphe
PIDCP : Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques
P.U.F. : Presse universitaire de France
Rapp. : Rapport
R.P.P. : Règlement de procédure et de preuve
R.S.C. : Revue de Science Criminelle et de droit pénal comparé
S. : Suivants
SAV : Services d’aide aux victimes
SAVU : Services d’aide aux victimes d’urgence
Sept. : Septembre
Supra : Ci-dessus
T. : Tome
T.G.I. : Tribunal de grande instance
T.I.G. : Travail d’intérêt général
Trib. Corr. : Tribunal correctionnel
TPI : Tribunal pénal international
TPIR : Tribunal pénal international pour le Rwanda
TPC : Tribunal populaire communal
TPD : Tribunal populaire départemental
TPA : Tribunal populaire d’appel
TPIY : Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie
TPR : Tribunaux Populaires de la Révolution
V. : voir
Vol. : Volume
Voy. : Voyez
VIII
INTRODUCTION
Les victimes, longtemps considérées comme des oubliés de l’histoire1 sont de plus en plus pris
en compte dans les récentes politiques pénales aussi bien en droit comparé qu’au plan
international. A telle enseigne qu’A. T. LEMASSON2 se demande si l’intérêt croissant que la
procédure pénale accorde aux victimes, tant dans les systèmes juridiques nationaux que dans
l’ordre international, est un effet de mode destiné à rester sans lendemain ou correspond-il de la
même manière à un changement durable de perspective ?
Pour tenter de comprendre les motifs de l’engouement soudain pour les victimes et la place
qu’elles occupent dans le procès pénal, il convient d’abord de s’accorder sur la notion de victime.
I : Définition de la victime
1
E. HERY, B. GARNOT (dir.), Les victimes, des oubliées de l’histoire ? », Annales de Bretagne et des
Pays de l’Ouest [En ligne], 108-3 | 2001, mis en ligne le 20 septembre 2003, URL :
[Link] consulté le 17 septembre 2011.
2
A. T. LEMASSON,La victime devant la justice pénale internationale. Pour une action civile
internationale, Publication de la faculté de Droit et des Sciences économiques de l’Université de Limoge,
2012, p. 15
3
J. AUDET, J. F. KATZ, Précis de victimologie générale, Dunod, 2ème éd., 2006, p. 6.
4
Rapport Lienemann « Pour une nouvelle politique publique d'aide aux victimes » remis au 1 er Ministre le
26 mars 1999.
c’est à juste titre que N. LANGUIN 5 affirme que : « Le concept-même de victime ne se laisse pas
aisément définir tant sont liées dans ce concept des approches sociologiques, juridiques et bio-
psychologiques. L’approche sociologique s’attache aux représentations et peut concevoir qu’une
personne qui se prétend victime est de fait victime. Alors que l’approche juridique crée des
catégories abstraites (auteur, témoin, victime, etc.). Il y a aussi une approche bio-psychologique
plus liée à l’aspect de souffrance et de traumatisme que subit la victime ».
Toutefois, quelque soit l’origine de leur victimisation, la justice apparaît de plus en plus
souvent comme la seule réponse possible à la situation des victimes ; la judiciarisation de la
société contemporaine se traduisant par un recours de plus en plus fréquent à l'institution judiciaire
pour assurer la résolution des conflits. Or, l’institution judiciaire ne peut pas prendre en charge
toutes les personnes se prétendant victimes de quelque chose. D’où la nécessité, ces dernières
décennies, de préciser la notion de la « victime » au sens juridique.
Selon R. HELLBRUNN, « D’un point de vue strictement juridique, est victime toute personne
pouvant demander réparation à la suite d’une infraction (contravention, délit ou crime) tel que
définie par ledit code... »6. Pour F. FOURMENT, il convient plutôt de parler de « partie lésée »
car il ne s’agit pas forcément de la « victime (de chair et de sang) ».7
Cependant, pour ce qui concerne le but de son action, la Cour de cassation française a admis la
possibilité de se constituer partie civile uniquement dans le but de corroborer l'action publique8.
Sur le plan international, c’est d’abord, l’Organisation des Nations Unies qui propose une
définition de la victime : « On entend par 'victime' [de la criminalité]des personnes qui,
individuellement ou collectivement, ont subi un préjudice, notamment une atteinte à leur intégrité
physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle ou une atteinte grave à leurs
droits fondamentaux, en raison d’actes ou d’omission qui enfreignent les lois pénales en vigueur
dans un Etat membre […],
…ne constituent pas encore une violation de la législation pénale nationale, mais qui
représentent les violations des normes des droits internationalement reconnus en matière de droit
de l’homme »9.
5
N. LANGUIN, « L’émergence de la victime quelques repères et sociologiques », exposé fait à Strasbourg
lors de la journée d’étude du16 décembre 2005 sur la place de la victime dans le procès pénal, disponible
en ligne : [Link] consulté le 15 mars 2008.
6
R. HELLBRUNN, Peut-on aider les victimes ?, Toulouse, Erès, 1985, p. 24.
7
F. FOURMENT, Manuel de Procédure pénale, 12ème éd., Paradigme, 2011-2012, p. 152.
8
Cass. crim., 8 juin 1971, D. 1971, jur. p. 594, note J. MAURY.
9
Résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies portant Déclaration des principes fondamentaux
de justice relatifs aux victimes de la criminalité, 11 décembre 1985.
2
La Cour Pénale Internationale (CPI), dans son statut et règlement, précise, également, la notion
de victime :
« Aux fins du Statut et du Règlement :
a) Le terme ‘victime’ s’entend de toute personne physique qui a subi un préjudice du fait de la
commission d’un crime relevant de la compétence de la Cour ;
b) Le terme ‘victime’ peut aussi s’entendre de toute organisation ou institution dont un bien
consacré à la religion, à l’enseignement, aux arts, aux sciences ou à la charité, un monument
historique, un hôpital ou quelque autre lieu ou objet utilisé à des fins humanitaires a subi un
dommage direct »10.
Au niveau européen, c’est la Décision-cadre du Conseil de l’Union européenne du 15 mars
2001 qui définit la victime comme : « la personne physique qui a subi un préjudice, y compris une
atteinte à son intégrité physique ou mentale, une souffrance morale ou une perte matérielle,
directement causé par des actes ou des omissions qui enfreignent la législation pénale d’un Etat
membre ».11
Si la définition juridique du terme victime exclue certaines approches du concept, l’élément
psychologique est largement reconnu. Selon R. CARIO, doit être considérée comme victime toute
personne en souffrance, dès lors que cette souffrance est personnelle, réelle, socialement
reconnues comme inacceptables et de nature à justifier une prise en charge des personnes
concernées12.
Le Code de procédure pénale burkinabé, qui n’aborde la question de la victime qu’en
l’approchant comme une partie au procès pénal, parle de « personne ayant personnellement
souffert du dommage causé par l'infraction »13.
L’équivalent juridique du concept de victime est, par conséquent, la partie civile, c'est-à-dire,
toute personne qui se prétend victime d’une infraction pénale, lorsqu’elle entend à ce titre, être
présente au procès. En d’autres termes, est partie civile, celui qui a personnellement souffert d’un
dommage directement causé par une infraction, et qui, à ce titre exerce contre les auteurs, l’action
civile en réparation du préjudice causé. La qualité et l’appellation de partie civile sont donc
réservées aux victimes figurant devant les juridictions pénales. La victime d’une infraction qui
exerce l’action civile devant une autre juridiction que la juridiction répressive est uniquement
appelée « partie », même si elle reste partie demandant la réparation au civil. Il en est de même,
10
Règle 85 du Règlement de procédure et de preuve de la CPI.
11
Art. 1er (a) de la Décision-cadre du Conseil de l’Union européenne du 15 mars 2001, Journal officiel des
Communautés européennes du 22 mars 2001.
12
R. CARIO, Victimologie, Paris, L'harmattan, 2006, p. 33.
13
Art. 2 C. proc. pén.
3
pour les victimes qui exercent un recours devant la commission d’indemnisation des victimes
d’infraction14, cette commission ayant le caractère d’une juridiction civile.
Toutefois, malgré les précisions données sur la notion de victime, l’utilisation de ce terme dans
le procès pénal demeure problématique. Dans une société où on assiste de plus en plus à une
fascination pour la situation de victime, où tout le monde peut se prétendre victime de quelque
chose, où le degré de manipulation des prétendues victimes semble ne plus avoir de limite, les
acteurs de la justice ont plus que jamais besoin de prendre du recul par rapport aux faits qui leur
sont rapportés afin de rendre une justice sereine. Il devient, de plus en plus, difficile de croire
d’emblée les personnes qui se prétendent victimes. C’est pourquoi certains juristes dénoncent
l’utilisation de l’expression « victime » puisque la personne ne bénéficie pas encore de la
reconnaissance judiciaire de cette qualité. Dans la doctrine française, notamment, l’insertion des
intérêts de la victime à l’article 304 du Code de procédure pénale français n’a pas fait l’unanimité.
Certains auteurs préfèrent l’expression « la partie plaignante » car ce n’est qu’à l’issue du procès
que l’on déterminera en réalité la victime et le coupable. D’autres parlent de « présumée victime ».
Pour A. BLANC15, l’accusé demeurant, aux termes mêmes de la loi « présumé innocent »
jusqu’au verdict, la partie civile ne saurait être considérée comme victime qu’à la suite de la
déclaration de culpabilité de l’accusé, une fois le procès terminé. Cependant, comme le fait
remarquer Y. STRICKLER16, si le Ministère public a pris seul l’initiative des poursuites, il
n’existe pas d’autre expression pour la dénommer, les termes plaignants et parties civiles n’étant
pas adaptés. En plus, il serait contre productif pour l’accusation d’utiliser l’expression « prétendue
victime » car cela ne ferait qu’amoindrir la portée de ses affirmations. Le sentiment de méfiance à
l’égard des victimes prétendues ne doit pas nuire à leur image devant la justice. L’expression
« partie plaignante » au lieu de « victime » ne doit pas entraîner de frustrations chez le justiciable.
D’ailleurs, cette distinction n’a pas le même sens dans tous les pays. Par exemple, G.
PIQUEREZ, qui fait une distinction entre la partie plaignante, la partie civile et le plaignant, selon
la procédure pénale suisse, définit la partie plaignante comme : « la personne lésée de façon
immédiate dans son bien juridique par un acte punissable et qui requiert la condamnation pénale
de son auteur et participe activement à la procédure en y exerçant ses droits »17. Pour lui, la partie
14
V. infra, p. 358 et s.
15
A. BLANC, « La question des victimes vue par un président d’assises, Dossier : Quelle place pour la
victime ? », AJ pénal, décembre 2004, p. 432.
16
Y. STRICKLER, Rapport de synthèse de la journée d’étude sur la place de la victime dans le procès
pénal, Université de Strasbourg, 16 décembre 2005, disponible en ligne :
[Link]
penal/rapport-de-synthese/, consulté le 30 avril 2008.
17
G. PIQUÉREZ., Manuel de procédure pénale suisse, Schulthess, Zurich, 2001, p. 194.
4
plaignante doit être nettement distinguée de la partie civile, qui n’intervient au procès que pour
réclamer réparation de son préjudice, ainsi que du plaignant selon l’article 28 Code pénal suisse,
qui dénonce, sans intervenir activement en procédure, l’infraction dont il est victime. Donc, la
distinction en droit suisse se fonde sur la nature de la requête formulée par le justiciable devant la
justice et non sur un sentiment de méfiance vis-à-vis de sa parole.
De ce qui précède, nous retenons que la victime dans le procès pénal est une personne qui a
subi un préjudice résultant d’une infraction pénale et qui attend, à ce titre, participer au procès
pénal pour demander une réparation ou simplement corroborer à l’action publique.
Après avoir défini la victime, il nous paraît, également, important d’exposer les grandes
difficultés auxquelles elle peut être confrontée.
L’infraction pénale peut avoir des conséquences graves sur la situation des victimes
d’infraction ordinaire ou de violations graves du droit international des droits de l’homme et du
droit international humanitaire.
Pour M. BARIL, l’examen de l’expérience des victimes a montré la spécificité de la
victimisation d’origine pénale18. Si elle peut avoir des conséquences identiques à celles produites
par d’autres types de victimisations comme les accidents collectifs ou les catastrophes naturelles,
elle présente, néanmoins, des traits caractéristiques propres qui ont une incidence sur la nature et
sur les modalités de la réparation à apporter à la victime. Ces particularismes tiennent, d’abord, à
la dimension morale de l’acte. Volontairement ou imprudemment, un tiers a nuit à la victime, ce
qui provoque chez elle une perte de repères et étiole sa confiance en la vie en société. Selon R.
HELLBRUNN19, « Etre victime, c’est avoir fait une mauvaise rencontre avec un autre. C’est
pouvoir comprendre après un long cheminement, que l’homme est parfois violent avec son
semblable et que les structures de la société n’arrivent pas totalement à nous en protéger ». Il
poursuit son raisonnement avec l’exemple du cambriolage qui, comme toutes autres infractions,
brise la vie de la victime : « un cambrioleur aura introduit par effraction une angoissante
extériorité dans un univers intime et sécurisant. Il prend des objets et montre par là que rien
n’était définitif dans ce qu’on croyait acquis pour l’éternité […]. S’il n’a fait que son 'travail', il a
18
V. sur cette spécificité, M. BARIL, L’envers du crime, 1ère publication, C.I.C.C., Montréal, 1984, éd.
L’Harmattan, Coll. Traité de Sciences criminelles, vol. 6, 2002, pp. 186-196 ; I. AERTSEN, S.
CHRISTIAENSEN, L. HOUGARDY, D. MARTIN, Assistance policière aux victimes, Academia Press,
2e éd., 2002, pp. 11-17.
19
R. HELLBRUNN, op. cit., p. 24.
5
rompu l’ordre des choses en fuyant ; il a brisé le cercle magique de l’harmonie protectrice des
objets familiers. Et fondamentalement, monstrueusement et par dessus tout : il existe ! ».
De plus, parmi les différentes victimisations possibles, seule celle qui trouve sa source dans une
infraction pénale génère une perte d’estime de soi. La victime se sent dévalorisée, à la fois à ses
propres yeux et aux yeux d’autrui20. M. BARIL a expliqué ce phénomène en assimilant
l’infraction à un acte de domination momentanée21. A l’instant où elle se commet, la victime est
subordonnée à la volonté d’autrui et prend conscience de son impuissance22. Incapable de réagir,
elle vit cette perte de pouvoir comme un échec, voire comme une humiliation ou une perte de
dignité. Et, souvent, elle ne se reconnaît pas dans la façon dont elle a réagi. Elle se croyait forte,
l’infraction lui renvoie l’image d’un faible. En outre, l’acte confronte brusquement la victime à sa
vulnérabilité et à sa mortalité, produisant sur elle un effet dévastateur. Le sentiment de peur induit
par l’infraction joue également un rôle prépondérant.
Une telle analyse des conséquences de l’infraction sur la victime nous montre à quel point
celle-ci peut être tourmentée par l’événement malheureux qui a troublé la quiétude dans laquelle
elle vivait jusqu’alors. Elle vit, désormais, avec le traumatisme, l’angoisse et la crainte d’une
éventuelle récidive.
Si cette situation est fréquente chez les victimes d’infraction ordinaire, on relève une autre
dimension de la victimisation chez celles qui ont subi des crimes contre l’humanité et des
violations graves des droits de l’Homme. En effet, deux différences majeures séparent les victimes
de crimes ordinaires et les victimes de plus graves violations des droits fondamentaux : l’horreur
du crime et la qualité de l’auteur. La souffrance semble donc plus intense que celle des victimes
d’infraction ordinaire. La victime d’un massacre systématique ou généralisé souffre de
traumatismes pluriels. La souffrance ne s’arrête évidemment pas lorsque le bourreau cesse de sévir
physiquement. Elle change simplement de nature. Pour ceux qui échappent à la mort, commence
une survie quotidienne délicate marquée par la présence de nombreux Post-Traumatic Stress
Disorder (PTSD) : stress, anxiété, problèmes sexuels, difficulté de concentration, sentiment
20
N. PIGNOUX, La réparation des victimes d’infractions pénales, Thèse présentée et soutenue
publiquement pour l’obtention du grade de Docteur en Droit le 12 novembre 2007, Université de Pau et
des Pays de l’Adour Faculté de Droit, d’Economie et de Gestion, p. 43.
21
M. BARIL, op. cit., p. 128 et pp. 176-177 ; M. BARIL, Ils n’ont plus la liberté : réaction à la
victimisation et ses conséquences, Criminologie, 1980, pp. 94-103.
22
V. sur le sentiment d’impuissance, M. MARZANO, Qu’est-ce qu’une victime ? De la réification au
pardon, A. P. C., n° 28, pp. 11-14.
6
d’abandon, cauchemars et flashbacks récurrents ou phobies sont parmi les symptômes les plus
couramment observés23.
Quelque soit l’intensité de leurs souffrances, les victimes d’infraction ordinaire ou celles de
violation grave du droit international ont, généralement, les mêmes attentes.
Les aspirations des victimes sont essentiellement d’ordres matériels et émotionnels. La victime
d’une infraction subit généralement un préjudice24. Et, elle a besoin d’obtenir la réparation de son
préjudice. La réparation peut être symbolique. Mais elle revêt une importance fondamentale pour
la victime. A ce propos, R. HELLBRUNN affirme que : « Ils sont venus parler du préjudice qu’ils
subissent, simplement avec l’espoir de faire cesser la situation qui les éprouve et de rentrer dans
le cas échéant dans leur argent. Ce que veulent ces victimes : c’est obtenir réparation et retrouver
la paix »25.
Au-delà de la simple réparation de leurs préjudices, certaines victimes souhaitent participer au
déroulement du procès pénal. Elles ont besoin de comprendre, elles demandent des explications
dans un langage accessible sur le fonctionnement de la police et de la justice, sur le déroulement et
le temps de la procédure, sur l’état de leur dossier, sur les démarches administratives et judiciaires
à entreprendre, sur les lieux où se rendre, sur les conditions de libération de l’auteur. Elles ont
besoin d’être accueillies, aidées, soutenues, assistées, accompagnées, orientées : elles demandent
un accueil de qualité, une aide psychosociale, une assistance judiciaire, un renvoi vers des
personnes et services spécialisés. Elles attendent de pouvoir faire leur deuil et surtout ne pas vivre
ou revivre de nouvelles souffrances ou devoir faire face à des tracasseries administratives ou
judiciaires. Elles ont, également, besoin de pouvoir faire face au coût de la justice et tous les frais
engendrés par leur affaire.
En somme, les victimes ont besoin d’être entendues, mieux, elles demandent à être écoutées et
elles souhaitent parler, raconter les faits, exprimer leur colère et leur souffrance.
Et pour certains victimologues les attentes des victimes doivent être prises en compte dans le
cadre de la procédure pénale. Ne rien faire pour elle, aboutit à renforcer le sentiment ambiant
d’insécurité. Ne pas les entendre sans même parler de les satisfaire expose à deux sortes de
23
J. FERNANDEZ, Variations sur la victime et la justice pénale internationale, Revue de Civilisation
Contemporaine de l’Université de Bretagne Occidentale Europe/Amérique, disponible en ligne :
http ://[Link]/amnis/, consulté le 2 février 2008.
24
V. infra, p. 330 et s.
25
R. HELLBRUNN, op. cit. p. 139.
7
risques : le premier est de susciter ou d’exacerber un sentiment de vengeance ou de justice privée
qui débouche sur des réflexes individuels ou collectifs d’autodéfenses, le second est de précipiter
la victime dans un cycle dépressif26.
Ces affirmations sont pourtant à relativiser car certains auteurs, au contraire, pensent que le
procès pénal n'est pas satisfaisant dans la mesure où il ne garantit pas toujours un bien-être de la
victime. « La justice n’est pas une thérapie » rappelle R. BADINTER27. Celui qui est au centre du
procès pénal, c’est celui qui est jugé.
C’est, sans doute, pour cette raison que certains Etats n’acceptent la victime qu’en tant que
témoin au procès pénal. D’autres, par contre, trouvent ces attentes légitimes et permettent une
participation plus importante de la victime au procès pénal.
Mais, qu’est ce que le procès pénal ?
26
Ibid., p. 24.
27
R. BADINTER, « Ne pas confondre justice et thérapie », LeMonde, 8 septembre 2007, disponible en
ligne : [Link]
therapie_952825_3224.html, consulté le 10 juillet 2011.
28
E. DE CHAMPS, « La déontologie politique » ou pensée constitutionnelle de Jérémy. BENTHAM,
Travaux des sciences sociales n°213, dirigés par G. BUSINO, p. 144, disponible en ligne :
[Link] consulté le 6 janvier 2012.
29
C. BECCARIA, Traité des délits et des peines, [1764], Paris, Garnier-Flammarion, 1991, traduit par
M. CHEVALIER, introduction par Franco Venturi, Genève, Droz, 1965, XLVI, 80 et (2) p. (Les
Classiques de la pensée politique, numéro 1) ; v. également, nouvelle traduction française avec
introduction de M. ANCEL et G. STEFANI, Paris, éd. Cujas, 1966, XVII et 148 p.
8
dommages ; il peut procéder à une réparation en nature (lorsqu'il est possible de remédier au
dommage) ou par équivalent monétaire, lorsqu'une telle réparation est impossible. Le droit pénal
vise à la punition et l'amendement du délinquant.
En France, la séparation entre les deux actions fut d’abord effectuée par le Code du 3 brumaire,
an IV30. Le Code d’instruction criminelle de 1808 et le Code de procédure pénale de 1958
consacreront cette dissociation. Malgré cette distinction, la procédure pénale française offre un
droit d’option à la victime qui peut demander la réparation de ses préjudices devant les juridictions
répressives ou devant les juridictions civiles. Toutefois, et malgré le choix laissé à la partie lésée,
seules les règles de la procédure civile seront appliquées aux procès en responsabilité intentés par
la victime soit devant les juridictions criminelles soit devant les juridictions civiles. D’autres
législations31 vont accentuer davantage cette séparation en donnant aux juridictions civiles
compétence exclusive en cette matière. La victime qui souhaite obtenir l’indemnisation des
dommages causés par le délit sera alors obligée d’entamer un nouveau procès devant les
juridictions civiles.
Concernant la définition, au sens strict, du procès pénal, il correspond à l’action publique
« pour l’application des peines » selon l’article 6 du Code de procédure pénale français. Il
commence donc avec le déclenchement des poursuites, c’est-à-dire la mise en mouvement de
l’action publique par les autorités compétentes. Il perdure jusqu’au prononcé du jugement, après
l’éventuel épuisement des voies de recours. Certains auteurs proposent, cependant, une définition
encore plus élargie du procès pénal, qui commencerait avec l’enquête de police, mais s’achèverait
après l’exécution de la peine prononcée, notamment en raison de l’évolution récente de cette phase
post sentenciam32. C’est cette dernière définition qui servira de ligne conductrice à notre étude.
Le procès pénal, dans la pratique, met face à face deux protagonistes à savoir l'État et un
suspect présumé innocent de telle sorte qu’il doit faire l’équilibre entre le droit à la sûreté et le
droit à la sécurité, entre la protection des libertés individuelles (notamment les droits de la
défense) et l'efficacité de la répression destinée à protéger la société.
30
Code des délits et des peines du 3 brumaire, an 4 (25 octobre 1795) contenant les lois relatives à
l'instruction des affaires criminelles.
31
V. infra, système anglo-saxon, p.147 et s.
32
M. ANCEL, La défense sociale nouvelle, Cujas, 2ème éd., 1966, p. 255 ; A. D’HAUTEVILLE, Un
nouvel élan est donné à la politique d’aide aux victimes, Rev. sc. crim. 1999, p. 647 et s. V. également du
même auteur « Les droits des victimes », Rev. sc. crim. 2001, p. 107 et s. ; C. LAZERGES, De la
judiciarisation à la juridictionnalisation de l’exécution des peines par la loi du 15 juin 2000, renforçant la
protection de la présomption d’innocence et les droits des victimes, inLa sanction du droit, Mélanges
offerts à Pierre Couvrat, PUF, coll. Publ. De la faculté de droit et de sciences sociales de Poitiers, 2001,
p. 489 et s., spéc. p. 499 ; D. THOMAS, « Le concept de procès pénal », in La sanction du droit,
Mélanges offerts à P. COUVRAT, P.U.F., 2001, p. 401 et s., spéc. p. 403 et s.
9
Au regard de sa position dans le procès, l'État dispose d’un droit d’option dans la poursuite des
infractions. Il peut décider de poursuivre toute infraction portée à sa connaissance, mais il peut
aussi choisir de poursuivre l’auteur d’une infraction ou de ne pas poursuivre, alors même que
l’infraction est établie. On parle, alors, de la légalité des poursuites ou de l’opportunité des
poursuites. Mais, même dans les pays qui ont choisi le système de la légalité des poursuites, on
remarque que toutes les infractions ne sont pas systématiquement poursuivies. En Allemagne, par
exemple, si la légalité des poursuites demeure un principe fondamental, le Code de procédure
pénale prévoit la possibilité du classement sans suite, en pure opportunité, pour les affaires les
moins importantes, ainsi que le classement sous conditions pour tous les délits, lorsque la faute de
l'accusé est mineure et que le classement n'est pas contraire à l'intérêt public33. De même, en Italie
où le principe de la légalité des poursuites est en vigueur, pour certaines infractions mineures il est
possible d'abandonner la poursuite34.
La France, dont la procédure pénale influence largement le droit burkinabé, a opté pour le
système de l’opportunité des poursuites qui autorise le Ministère public à classer une affaire sans
suites dans certaines circonstances. Selon l'article 40-1 du Code de procédure pénale
français : « Lorsqu'il estime que les faits qui ont été portés à sa connaissance en application des
dispositions de l'article 40 constituent une infraction commise par une personne dont l'identité et
le domicile sont connus et pour laquelle aucune disposition légale ne fait obstacle à la mise en
mouvement de l'action publique, le procureur de la République territorialement compétent décide
s'il est opportun :
1° Soit d'engager des poursuites ;
2° Soit de mettre en œuvre une procédure alternative aux poursuites en application des
dispositions des articles 41-1 ou 41-2 ;
3° Soit de classer sans suite la procédure dès lors que les circonstances particulières liées à la
commission des faits le justifient ».
Au Burkina Faso, l'article 39 du Code de procédure pénale dispose que « Le procureur [du
Faso] reçoit les plaintes et les dénonciations et décide de la suite à leur donner ». Le Code de
procédure pénale burkinabé ne vise que les plaintes et les dénonciations, mais il est communément
admis que le pouvoir d'appréciation du procureur du Faso s'étend à tout acte par lequel il est
informé de la commission d'une infraction (ex : procès verbal).
33
C. LAZERGES, Les figures du parquet, disponible en ligne :
[Link]/m2dp/uplod/.../Figures_du_Parquet.doc, consulté le 5 février 2012.
34
Ibid.
10
Généralement, les motifs de classement sans suite35 sont objectifs. Les motifs expliquant cette
décision peuvent être regroupés sous les rubriques suivantes :
- inexistence de l’action publique : la plainte ne peut qu’être classée lorsque les faits invoqués
à son appui constituent en réalité un litige d’ordre civil, ou lorsque l’action publique est éteinte,
notamment par la prescription ou le décès de l’auteur de l’infraction. Sont également
nécessairement classées les plaintes fondées sur des faits qui, s’ils peuvent constituer une faute
civile, ne réunissent pas pour autant les caractères légaux d’une infraction pénale.
- irrecevabilité de l’action publique : tel est le cas en particulier lorsque la mise en
mouvement de l’action publique est subordonnée au dépôt d’une plainte préalable qui fait défaut,
le parquet ne peut alors que prendre une décision de classement.
- insuffisance des renseignements recueillis : les investigations faites n’ont pas permis
d’identifier le ou les auteurs de l’infraction : les faits dénoncés n’ont pas été établis avec
suffisamment de précision. En pratique, le plus grand nombre des classements sans suite est
motivé par le fait que l’auteur est resté inconnu.
- inopportunité des poursuites : peut être encore classée l’affaire de faible importance, sans
conséquence dommageable ou dont l’auteur répare aussitôt les effets. Le représentant du parquet
estime préférable, bien que l’infraction soit établie, de ne pas prendre lui-même l’initiative des
poursuites, par exemple, lorsque les faits n’ont occasionné qu’un préjudice très léger à la victime
et que le trouble apporté à l’ordre public est quasiment inexistant, ou encore lorsque l’auteur de
l’infraction, aux conséquences bénignes, est un délinquant sans antécédents judiciaires et faisant
l’objet de très bon renseignements.
Enfin, comme le souligne P. TRUCHE36, et telle est l’hypothèse la plus délicate, tous les
éléments d’une infraction peuvent être constitués, son auteur identifié et, pour autant, le procureur
de la République peut estimer que la poursuite est inopportune. C’est, en quelque sorte,
l’application de l’adage selon lequel le juridisme ou l’excès de droit engendre les plus grandes
injustices (Summum jus, summa injuria) : alors que la justice doit tendre au rétablissement de la
paix publique, il serait inopportun que la poursuite, exercée au nom des principes juridiques,
provoque un trouble plus grand que celui dont l’infraction est la cause. C’est sous cet angle que le
classement sans suite pose les plus grandes difficultés. Sa légitimité suppose, en effet, que les
35
[Link] consulté le 10 mars 2012.
36
Rapport de la commission de réflexion sur la Justice, Commission présidée par Pierre TRUCHE,
premier président de la Cour de cassation, juillet, 1997,
[Link] consulté le 9
janvier 2011.
11
considérations qui le justifient suscitent un réel consensus, faute de quoi il risque d’apparaître
comme une atteinte au principe d’égalité des citoyens devant la loi.
Profitant de cette brèche ouverte par le législateur, le procureur de la République peut déférer
aux instructions de ses supérieurs hiérarchiques ou y mêler ses amitiés ou inimitiés personnelles
pour décider de classer une affaire qui, normalement, aurait dû faire l'objet de poursuites. Une telle
situation présente des inconvénients pour la victime à qui cette autorité n'a pas de compte à rendre,
relativement à la solution adoptée37. Ces magistrats du parquet bénéficient, par ailleurs, des
principes de l’irrécusabilité et de l’irresponsabilité dans l’exercice de l’action publique.
Le classement sans suite n'est pas une décision juridictionnelle, mais plutôt une simple décision
administrative. Par conséquent, la décision de classement sans suite ne peut faire l'objet d'aucun
recours judiciaire. Seul un recours hiérarchique est possible auprès du procureur général ou du
garde des sceaux qui pourront enjoindre au procureur du Faso (procureur de la République en
France) de poursuivre en vertu de leur pouvoir hiérarchique.
Une autre conséquence de la nature administrative de la décision de classement est que le
parquet peut toujours revenir sur sa décision et déclencher les poursuites tant que la prescription
de l'action publique n'est pas acquise. Cependant, dès lors qu’il a engagé des poursuites et a saisi
une juridiction, le magistrat du parquet ne peut plus mettre fin à l’action publique. Comme l’a jugé
la Cour de cassation française38, « le Ministère public n’a pas la disposition de l’action
publique ». Si les débats établissent l’innocence du prévenu, le Ministère public doit requérir la
relaxe et s’en remettre au tribunal pour mettre fin à l’action publique.
Les conséquences du principe de l’opportunité des poursuites sont doubles : le fait que l’on ne
puisse obliger le Ministère public à agir39 peut faire redouter une certaine inertie du parquet ; de
même, le fait que l’on ne puisse empêcher le Ministère public d’exercer l’action publique peut
déboucher sur des poursuites inopportunes. Dans l’une et l’autre hypothèse, il existe un risque
sérieux d’entrave à une bonne administration de la justice. C’est pourquoi il existe des limites à la
libre initiative du parquet en matière de mise en mouvement de l’action publique.
Les restrictions sont de deux sortes : d'une part, le parquet qui voudrait mettre en mouvement
l'action publique se heurte dans certains cas à des obstacles (a). D'autre part, au contraire, désireux
de classer une affaire, il peut se trouver dans l'obligation de poursuivre (b).
37
Il s’agit ici de la situation du droit burkinabé, car nous le verrons, la situation a connu une évolution en
droit comparé.
38
Cass. crim. 28 septembre 1994, Gaz. Pal. 1994 II Chr.714.
39
Sous réserve de la constitution de partie civile que nous évoquerons, ultérieurement, p. 179 et s.
12
a) Les obstacles à l'action du Ministère public
Il existe des circonstances qui font obstacle à l'action du ministère public. Il en est ainsi des cas
suivants :
- L'action publique subordonnée à une plainte ou requête préalable
Dans certains cas, le parquet ne peut poursuivre que lorsqu'il a reçu une plainte ou une requête
préalable. Mais il faut noter que même dans ces cas le Ministère public conserve sa liberté
d'action. Si la plainte est nécessaire, elle ne contraint nullement le Ministère public à engager les
poursuites. L'opportunité des poursuites est alors appréciée concurremment par le Ministère public
et la personne ayant qualité pour déposer la plainte. Leurs volontés doivent converger pour que la
poursuite ait lieu. Dans certains cas, l'exigence de la plainte ou de la requête se justifie par des
raisons de pur intérêt privé. En effet, lorsque l'infraction porte atteinte à un intérêt privé, on estime
que la victime est le meilleur juge de savoir si la poursuite est ou non opportune. Il en est ainsi en
cas de diffamation ou d'injure (art. 365 du CP burkinabè), d'atteinte à l'intimité de la vie privée
(art. 373 al. 2 du CP), d'abandon de famille (art. 408 al. 2 du CP), d'adultère (art. 419 du CP).
Dans d'autres cas, l'exigence de la plainte ou requête préalable se justifie par des intérêts d'ordre
fiscal et monétaire. Il en est ainsi par exemple de certaines fraudes fiscales en matière d'impôt
direct et d'enregistrement qui ne peut être exercée qu'à la requête de l'administration concernée
(art. 419 à 422 du Code des impôts).
13
mépris d'une décision de justice, les poursuites sont précédées d'une mise en demeure du débiteur
de la pension d'avoir à s'exécuter dans un délai de 15 jours.
- La nécessité de la solution préalable de questions préjudicielles
La mise en mouvement des poursuites est parfois suspendue jusqu'à ce qu'une autre juridiction
ait rendu sa décision sur un point concernant les faits délictueux.
Les questions préjudicielles, qui font obstacle à la poursuite elle-même puisqu’il s’agit de
questions à faire résoudre, avant la poursuite, par la juridiction compétente, ne doivent pas être
confondues avec les exceptions préjudicielles, qui ne font que retarder le jugement jusqu’à
solution de la question posée par la juridiction compétente (exemple : droit de propriété et droits
réels immobiliers). Au nombre des questions préjudicielles conditionnant l’existence même de
l’infraction, et dont la connaissance relève de la compétence exclusive des juridictions civiles,
figurent principalement :
- en matière de suppression d’état, la question de filiation, légitime ou naturelle, qui doit être
jugée avant toute poursuite ;
- dans le cas d’enlèvement de mineure suivi de mariage, les poursuites sont subordonnées à
l’annulation du mariage.
Pour vaincre l’inertie du parquet, il s’est avéré nécessaire de trouver un moyen pour briser le
monopole qu’il détient dans le déclenchement des poursuites. Ce moyen est la constitution de
partie civile qui a conduit la victime à faire irruption sur la scène pénale française. Admise par la
jurisprudence depuis un arrêt de la Chambre criminelle du 8 décembre 190640, la victime est
devenue aujourd’hui la troisième partie du procès pénal41. Le droit burkinabé reconnait également
la qualité de partie civile à la victime qui souhaite participer au procès pénal42.
Mais cette intervention de la victime dans la procédure n’est pas sans conséquence et sa place y
est encore problématique.
40
V. infra, p. 178 et s.
41
S. CORIOLAND, La place de la victime dans le procès pénal, intervention au cours de la journée
d’étude sur la place de la victime dans le procès pénal, Université de Strasbourg, 16 décembre 2005,
disponible en ligne : [Link] consulté le 6 mars 2007.
42
V. infra, p. 196 et s.
14
V : La problématique et l’intérêt du sujet
43
Y. STRICKLER, Rapport précité ; V. également, du même auteur, Post-face, in La place de la victime
dans le procès pénal, op. cit., p. 266.
44
R. DJILA, Procès pénal et droits de l'homme dans le droit positif camerouanais, thèse de doctorat
d'État: Droit privé, Université Cheikh Anta Diop, Faculté des sciences juridiques et politiques, Dakar,
2001.
45
S. CORIOLAND, La place de la victime dans le procès pénal, intervention au cours de la journée
d’étude sur la place de la victime dans le procès pénal, précité.
46
H. V. HENTIG, The Criminal and his Victim, cité part J. AUDET J., J. [Link], Précis de victimologie
générale, Dunod, 2ème éd., 2006, p. 12.
15
cas échéant, la réparation corporelle, psychologique et sociale de la victime »47. Selon E. A.
FATTAH, la victimologie est « la branche de la criminologie qui s’occupe de la victime directe du
crime et qui désigne l’ensemble des connaissances biologiques, psychologiques, sociologiques et
criminologiques concernant la victime »48. Sa naissance au milieu du XXe siècle, notamment,
avec les écrits de B. MENDELSOHN49, puis son essor, à partir des années 1975-198050, en tant
que discipline étudiant l’envers du crime sous un angle pluridisciplinaire51, ont permis de cerner
les victimisations d’origine pénale. C’est ainsi qu’un certain nombre d’avancées significatives ont
pu être réalisées en matière de droit des victimes52.
Néanmoins, malgré le développement de la victimologie dans bon nombres d’Etat, aucune
étude n’a encore été faite sur la situation des victimes au Burkina Faso.
Le Burkina Faso ou Burkina53, (ancienne Haute volta), littéralement appelé « Pays des hommes
intègres »54, est un pays d’Afrique de l’Ouest qui a une superficie de 274 000 km² et une
population estimée à 16 241 811 habitants (en 2010)55.
Ce pays, qui a pour devise nationale Unité-Progrès-Justice, veut être une terre de Justice. Le
droit d’accès à la Justice est consacré par l’article 4, alinéa 2 de la Constitution du 2 juin 1991.
47
R. CARIO, Victimologie, De l’effraction du lien intersubjectif à la restauration sociale, Ed.
L'Harmattan, Coll. Traité de Sciences criminelles, vol. 2-1, 3ème éd., 2006, pp. 37-38.
48
E. A. FATTAH, La victimologie : Qu’est-elle, et quel est son avenir ?, R.I.C.P.T.S., 1967, pp. 113-124,
spé. p. 113. V. pour d’autres définitions, J.A. REYES CALDERON, La victimologie, Revue
Internationale de PoliceCriminelle, 1990, n° 423, pp. 13-16.
49
MENDELSOHN (B.), Une nouvelle branche de la science bio-psycho-sociale. La victimologie,
R.I.C.P.T.S., 1956, n° 2, pp. 95-109, La victimologie. Science actuelle, R.D.P.C., 1959, pp. 619-627. La
victimologie et les besoins de la société actuelle, R.I.C.P.T.S., 1973, pp. 267-276.
50
V. infra, p. 143.
51
Cette « science des victimes » a mobilisé de nombreux professionnels, médecins, juristes, psychiatres,
sociologues, dans le but de comprendre le passage à l’acte du point de vue de la victime, et non plus à
partir de celui de l'infracteur. La victime est alors considérée, non pour elle-même, mais en tant que
personnage du drame qu'elle a subi.
52
V. infra, p. 143 et s.
53
En forme longue : République du Burkina.
54
Le nom actuel du pays (Burkina Faso) date du 4 août 1984, sous la présidence du révolutionnaire
Thomas SANKARA. Combinaison dans deux langues principales du pays, il signifie « la patrie des
hommes intègres » -burkina se traduisant par « intégrité, honneur » en mooré, et faso, terme emprunté à la
langue dioula, signifiant « territoire ou terre ou patrie ». Selon la constitution nationale, les habitants sont
appelés les Burkinabè (mot invariable), où le suffixe « bè » désignant l’habitant (homme ou femme) est en
foulfoudé, langue parlée par les Peuls, peuple d’éleveurs nomades également présents dans de nombreux
pays d’Afrique de l’Ouest. Le choix de ce mélange de langues (fondé sur les trois langues ayant le statut
de langues nationales avec le français) dans la dénomination du pays et de ses habitants traduit la volonté
d'unification d'une société multi-ethnique (plus de 60 ethnies). En français, on utilise également les mots
Burkinais ou Burkinabés pour désigner les habitants.
On utilise « Burkina », « Faso » ou « Burkina Faso » dans les usages courants, et « Burkina Faso » ou
« République du Burkina » dans les usages officiels. Le terme « Faso » remplace le terme « République ».
55
Sources : Banque de données juridiques du Burkina Faso, [Link] consulté le 10
novembre 2011.
16
Cependant, il faut reconnaître que des problèmes multiples empêchent l’institution judiciaire de
remplir pleinement son rôle, handicapant ainsi l’impact et surtout la réalisation de l'État de droit.
Des lynchages publics ont encore cours dans ce pays, la justice est encore au cœur des discussions
au sujet de son indépendance, sa crédibilité, sa politisation, son accès, ses méthodes, ses
problèmes internes etc. Cette situation rend, pour le moins et dans certaines proportions, l'État de
droit encore théorique au Burkina Faso. Dans ce contexte, on peut s’interroger sur la place
réservée aux justiciables en général et particulièrement à la victime dans notre justice. En ce qui
concerne, spécialement la situation de la victime, nous chercherons à savoir quel peut être son rôle
dans le procès pénal quand on sait qu’il y a d’une part, le ministère public qui agit au nom de la
société et d’autre part, le délinquant qui se défend ? Quels sont les droits qui lui sont reconnus
ainsi que leur mise en œuvre effective ? Est-ce que le procès pénal contribue à restaurer son
identité blessée ?
Au-delà de ces questions essentiellement juridiques, il s’agira de voir, également, les
perspectives d'aide à la victime d’infraction pénale.
La situation des victimes au Burkina Faso n'est pas un cas isolé. D’où la démarche comparative
ici entreprise.
Le Burkina Faso n'est pas un État isolé et les problèmes auxquels il est confronté ne lui sont pas
spécifiques. L'une des fonctions du droit comparé est la meilleure connaissance et l'amélioration
du droit national. Le droit comparé pourrait être, selon les termes de M. CONSTANTINESCO 56,
« un réservoir de solutions potentielles » pour le législateur et les juristes burkinabè. Et cette
affirmation est confirmée par d’autres auteurs. L’Académie internationale de droit comparé, dans
ses statuts, voit dans le droit comparé « le rapprochement systématique (des institutions juridiques
des divers pays) et la conciliation des lois »57. Dans la même optique, le grand comparatiste M.
ANCEL a écrit que : « le droit comparé consiste fondamentalement dans la constatation des
points communs et des divergences qui existent entre deux ou plusieurs droits nationaux »58. Pour
R. DAVID et C. JAUFFRET-SPINOSI, « Le droit comparé est utile pour mieux connaître notre
droit national et pour l'améliorer. Le législateur, de tout temps, a utilisé lui-même le droit
56
V. CONSTANTINESCO, Introduction au droit comparé, cours donné à la Faculté internationale de droit
comparé, Session de printemps 2009.
57
Mémoires de l’Académie internationale de droit comparé, vol. II, publié par les soins de E. BALOGH,
Paris, Sirey, 1934, p. 21.
58
M. ANCEL, Utilité et méthodes du droit comparé, Ides et Calendes, Neuchâtel 1971, p. 31.
17
comparé pour accomplir et perfectionner son œuvre »59. S'ils reconnaissent, également, qu'il
n'existe, aujourd'hui, aucun pays qui n'ai emprunté ou imité certaines institutions ou certaines
règles d’un autre système de droit, ils n'oublient pas de souligner qu'il ne s'agit pas simplement de
transposer le modèle étranger, mais, de l'adapter aux réalités de l'environnement dans lequel on
souhaite l'introduire. « La réforme qui a été réalisée dans un pays et qui y a fait ses preuves est
introduite dans d'autres pays, avec telle ou telle modification qui tient compte de circonstances
spéciales ou qui vise à l'améliorer ou à l'intégrer plus parfaitement dans le droit de ce nouveau
pays »60.
Le Burkina Faso est une ancienne colonie française. Avant l’arrivée du colon, la justice était
l’apanage des chefs (chef de famille ou de village). A l’époque coloniale, la coexistence de deux
communautés aux réalités socio-culturelles distinctes a conduit le législateur colonial à adopter,
comme dans ses autres possessions d’Afrique et d’ailleurs, un système judiciaire fondé sur une
dualité de juridictions : les juridictions indigènes ou de droit local et les juridictions de droit
français ou de droit commun. Les justiciables de statut personnel coutumier s’adressaient aux
juridictions de droit local, les français et assimilés aux juridictions de droit français. Un décret en
date du 30 avril 1946 était intervenu pour mettre un terme au dualisme juridictionnel pour
consacrer le système de l’unicité de juridiction en matière répressive en octroyant une compétence
exclusive aux juridictions de droit commun pour connaître des affaires pénales. Les juridictions de
droit local restaient compétentes en matière civile. Après l’indépendance, le Burkina n’a pas fait
table rase du passé colonial. Il a ainsi conservé les principes fondamentaux de la procédure pénale
française. Mais, le droit français a évolué depuis 1960, année d’accession à l’indépendance du
Burkina. Il serait, de ce fait, important de voir comment le législateur et les juges burkinabés se
comportent face à l’évolution du droit de l’ancienne puissance coloniale.
Sous un autre angle, celui du droit international, la ratification par la plupart des pays des
Conventions internationales de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales a
entraîné une uniformisation des méthodes d’approche, tous les pays reconnaissant les mêmes
valeurs.
Le droit à la justice est un droit de l'Homme. Il a été proclamé, aussi bien, par des textes
internationaux que régionaux.
Au plan universel, l'article 8 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme du 10
décembre 1948 dispose que « toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions
59
R. DAVID et C. JAUFFRET-SPINOSI, Les grands systèmes de droit contemporains, Dalloz, 11ème éd.,
2002, p. 3.
60
Ibid, p. 5.
18
nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par
la constitution ou par la loi». Le Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques (PIDCP)
dispose dans son article 2, alinéa b que les Etats parties à cet acte s'engagent à « garantir que
l'autorité compétente, judiciaire (...) statuera sur les droits de la personne qui forme le recours et
développe les recours juridictionnels ».
Au plan régional, notamment, en Afrique, tous les pays africains parmi lesquels le Burkina
Faso, ont ratifié la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples (CADHP) du 27 au 28
juin 1981 dont l'article 7, alinéa a, reconnaît à toute personne « le droit de saisir les juridictions
nationales compétentes de tout acte violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus et
garantis par les conventions, les lois, règlements et coutumes en vigueur ».
Tous ces instruments reconnaissent le droit d'accès à la justice. Ce droit est aussi reconnu par
des textes nationaux.
Par conséquent, nous verrons comment le Burkina met en œuvre les droits reconnus aux
victimes d’infraction.
Cette comparaison donnera à notre étude un intérêt à la fois scientifique et pratique, car à l'aide
des exemples tirés d’autres législations, nous en dégagerons les divergences et les similitudes et
nous serons plus éclairés pour trouver la voie qui répond au mieux aux besoins des victimes dans
notre pays.
Ainsi, pour aborder toutes les préoccupations qui nous interpellent, notre étude s’articulera
autour de deux pôles :
- Le premier consistera à examiner les éléments d’éclairage du droit des victimes dans le
monde. Pour des raisons pratiques, nous donnerons, d’abord, un aperçu général de la situation de
la victime au plan international, avant de voir le rôle qui lui est attribué actuellement dans les
différents systèmes juridiques comparés. Cependant, consciente des exigences d'une véritable
comparaison qui nécessite une maîtrise des langues étrangères et une utilisation des sources
originaires des droits étrangers, nous nous contenterons, à travers quelques exemples qui nous
paraissent être illustratifs, d'évoquer les grandes lignes des droits étrangers sur des aspects
particuliers de notre sujet.
- Le second nous conduira à évoquer la place de la victime dans les droits français et burkinabè.
Nous analyserons les fondements de son droit d’action et les modalités d’intervention de la
victime dans le procès pénal. Au-delà de la comparaison de ces deux dispositifs législatifs très
proches, il nous sera donné de voir la pratique par les différents acteurs de la justice en vue de
relever, surtout les défaillances existant dans notre système. Nous essayerons de déceler les
éléments qui rendent difficile la mise en œuvre des droits des victimes au Burkina Faso. Nous
19
tirerons des leçons des différents systèmes juridiques comparés et du droit traditionnel africain
pour proposer des solutions en vue de l’amélioration des droits des victimes tout en tenant compte
des réalités socio-économiques du Burkina Faso.
Mais, avant d’aborder les deux parties de notre étude, il convient, d’abord, d’analyser, dans un
chapitre préliminaire l’évolution historique du rôle de la victime dans la répression des infractions.
20
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE :
ÉVOLUTION HISTORIQUE DU ROLE
DE LA VICTIME DANS LA
RÉPRESSION DES INFRACTIONS
La réaction sociale à l’infraction, dans les époques reculées, se caractérisait un peu partout par
la vengeance privée. Cependant, l’organisation des sociétés qui se sont structurées, dans le temps,
autour d’un pouvoir central va peu à peu conduire à une délégation de certaines prérogatives à
l’Etat. Celui-ci va se charger d’assurer lui-même la répression des infractions. La conséquence de
cette intervention fut l’effacement progressif de la victime au profit de l’Etat. La victime, qui a
accepté cette situation durant de longues années va finir par revendiquer son droit de participer au
règlement de l’affaire qui la concerne. Cette évolution concerne la plupart des Etats occidentaux.
Ainsi, nous tenterons, dans une première section, de retracer l’évolution historique du rôle de la
victime dans la poursuite de l’infraction dans les Etats occidentaux.
Cependant, dans la plupart des Etats africains, l’évolution s’est passée autrement. En effet, dans
ces Etats, la réaction sociale à l’infraction est, comme partout ailleurs, passée de la vengeance
privée à un système de procès beaucoup plus encadré. Mais, les procès tels que organisés dans
l’ancien droit africain vont être supplantés par la procédure judiciaire occidentale qui s’est
imposée par le biais de la colonisation. L’application de ces nouvelles méthodes, étrangères pour
les populations ne va pas se faire sans difficulté. Non seulement, les populations qui ignorent les
règles de droit de la procédure pénale moderne vont souvent essayer de les contourner ; mais, on
note également qu’au lendemain des indépendances, une partie de l’élite réfractaire à toute idée
d’occidentalisation totale du peuple voltaïque va profiter de la fragilité des institutions pour
improviser des juridictions d’exception. Cette improvisation ne sera, toutefois, qu’une parenthèse
dans l’histoire de la justice burkinabé car l’Etat de droit va reprendre le dessus. Toutes ces étapes
constituent des repères nous permettant de mieux appréhender l’évolution historique de la justice
pénale burkinabé. Il convient donc de consacrer notre seconde section à l’évocation de ces points
de repère de l’évolution historique de la justice pénale au Burkina Faso.
21
Section 1 : Evolution historique du rôle de la victime dans la poursuite de l’infraction pénale
dans les Etats occidentaux
La présente section relative à l’évolution historique du rôle de la victime dans la répression des
infractions va comporter à son sein trois paragraphes parmi lesquels nous avons la période de la
vengeance et de la guerre privées (paragraphe 1), la période de la justice privée (paragraphe 2), la
période de la justice publique (paragraphe 3).
La responsabilité pénale, aux origines, a été [Link] forme essentielle de la vie sociale
des premiers hommes étant le clan ou tribu familiale, l’individu n’étant rien par lui-même, un
crime commis par un membre de la tribu engageait tous les composants du clan, de même que
l’infraction commise contre un individu l’était contre la tribu tout entière. La réaction, qui prenait
la forme de vengeance privée, était brutale, illimitée, collective et héréditaire, son but unique étant
l’extermination du coupable, de sa famille et de sa tribu. Ainsi, un fils pouvait recevoir un
châtiment corporel à la place de son père qui avait commis l’infraction. L’essentiel était que la
famille de l’offensé ait l’impression d’avoir essuyé l’affront. Il était, d’ailleurs, impossible au clan,
à la communauté lésée de se soustraire à cet usage. Son intérêt direct, son instinct de conservation,
ses croyances l’y contraignent62 : le vol et le pillage non réparés le réduirait à la famine; l’outrage
non vengé de manière éclatante encouragerait de nouvelles agressions ; ses morts ne retrouveraient
pas le repos tant que le meurtrier et les siens n’auraient pas été sacrifiés aux mânes de la victime.
Non seulement on ne tient aucun compte de la responsabilité individuelle, mais on ne se fonde
que sur le dommage subi, sans se préoccuper d'une culpabilité établie. Peu importe par exemple
que l'homicide ait été volontaire, involontaire ou même casuel. Pire, la mort la plus naturelle peut
être attribuée à un maléfice du clan voisin. La vengeance privée sera tenace et inexpiable pour les
atteintes à l'intégrité corporelle ; mais son domaine primitif embrasse tous les actes dommageables,
le vol de troupeaux par exemple, a fortiori, l'attentat aux mœurs ou le sacrilège.
61
G. STEFANI et G. LEVASSEUR, Droit pénal général et procédure pénale, T. I, 2ème éd., Dalloz, 1966,
p. 55.
62
D’Arbois de JUBAINVILLE, Etudes de droit celtique T.I, p.66 et 9 : Selon l’ancienne loi irlandaise,
tuer le meurtrier d’un parent jusqu’au degré de cousin germain inclusivement est un meurtre nécessaire.
Dans les relations entre particuliers, la vengeance privée qu’exerce la famille offensée était chez les Celtes
le seul moyen de faire triompher la justice et de réprimer l’iniquité. V. également, GLOTZ, La solidarité
de la famille de Grèce, p. 271 : La vengeance appelle la vengeance. Une fois qu’il y a du sang entre deux
familles, chaque homicide ouvre une série nouvelle d’homicides. Dans la Grèce héroïque, l’histoire des
familles les plus fameuses n’est, durant l’espace de plusieurs générations, qu’un cycle de meurtres
enchaînés.
22
La vengeance était donc considérée comme une véritable forme de justice car elle constitue une
garantie sommaire du maintien de l'ordre social dans les relations entre clans. Parce que l'on sait
que le meurtre sera vengé, on s'abstient de le commettre. La crainte de la vengeance et de ses
conséquences pour le clan garantit un certain respect de l'étranger que n'imposent ni la religion, ni
la morale, ni le droit.
Cependant, le trait vindicatif peut aboutir à un dommage disproportionné par rapport à celui
qu’on a soi-même subi. C’est pourquoi un adoucissement de la réaction sociale à l’infraction fut
recherché.
On peut parler de justice, dès que l'on sort de l'arbitraire et de l'exercice illimité de la force
brutale. JHERING disait que « La vengeance ne connaît d'autres limites que le degré de
surexcitation purement accidentel ou arbitraire de l'individu lésé. Au lieu de briser la force de
l’injustice, elle ne fait que la doubler, en ajoutant à l’injustice existante, une injustice
nouvelle »63 ; dans la justice privée au contraire, il y a des limites, il y a des règles, il y a un
embryon d'organisme juridictionnel. Mais cette justice reste privée en ce sens que la partie privée
(victime et sa famille) reste l'instigatrice de la répression, souvent l'exécutrice de celle-ci, et
toujours le bénéficiaire principal de son accomplissement. Les pouvoirs publics jouent bien un
certain rôle mais celui-ci n'est qu'accessoire. Cette place très modeste sera ensuite progressivement
élargie. Mais pour l'instant l'Etat borne ses efforts à imposer des règles de procédure plutôt que des
règles de fond. Il met en place les rouages essentiels de la répression mais laisse à la victime le
soin de les faire fonctionner ; il ne heurte pas de front le droit de vengeance privée mais il ne le
reconnaît officiellement que dans le but de lui apporter des limites progressivement.
Il convient de voir les causes du passage de la guerre privée à la justice privée (A) ainsi que les
progrès réalisés par la justice privée (B).
63
JHERING, L’esprit du droit romain, T.I § 12.
23
dirigeants de celle-ci à réduire des luttes intestines qui affaiblissaient le nouvel organisme. Au
surplus, les clans perdent à ce moment un peu de leur cohésion car l'élargissement du groupe
social se fait dans un ordre relatif, la protection naturelle des proches devient alors moins
nécessaire, la communauté de vie s'atténue, les familles échappent un peu à l'autorité du chef de
clan pour relever directement de celle de la cité. L'autorité du chef de famille elle-même
s'estompe, le cercle de son autorité se rétrécit ; le pouvoir central va commencer à contrôler
l'exercice de ses pouvoirs juridiques. La cité affermit facilement son autorité quand s'établit un
lien territorial et que l'installation stable succède à la vie nomade.
L'importance du facteur religieux est, également, indéniable. Son intervention est cependant
antérieure à cette époque (il explique en particulier les pouvoirs justiciers du chef de clan), mais
souvent la religion a été le lien qui a permis le groupement des clans en une cité. Et si la religion a
servi de lien entre les clans et forme la base de leur union, il est naturel que la cité, pour se faire
obéir et faire régner l'ordre, s'abrite derrière les institutions religieuses, les préceptes religieux, et
donne au besoin à son intervention des prétextes religieux. Bras séculier de la divinité, le pouvoir
central doit réagir contre les criminels dont la souillure déshonore la cité et attire sur elle la colère
divine (dans la Rome primitive, la sacratio capitis sera la sanction suprême infligée au criminel.
C'est même cet appel à la religion qui va permettre à la cité de s'immiscer dans la justice
familiale : la souillure est d'autant plus grande que le crime a été commis contre un proche parent.
L'unité de juridiction pourra ainsi progressivement s'établir.
Ainsi, par l'action combinée de ces diverses causes, une autorité supérieure s'esquisse puis
s'affirme, elle va limiter l'aveugle guerre privée et faire réaliser de sérieux progrès à l'organisation
de la répression.
24
Par ailleurs, certaines restrictions sont apportées au principe même de la vengeance privée dont
la légitimité reste, cependant, encore admise. L'Etat s'efforce de limiter les sujets actifs et passifs
du droit de vengeance. Il ne reconnaît le droit d'agir qu'à certains proches, et prohibe
progressivement la vengeance exercée sur d'autres que le coupable, notamment lorsque son groupe
s'est désolidarisé d'avec lui en l'expulsant ou, mieux encore, en le livrant. Un certain subjectivisme
commence à s'introduire, qui permettra de soumettre les infractions involontaires à un régime
moins rigoureux que la vengeance privée. Il est certain que, si le préjudice de la famille de la
victime est aussi grand et son ressentiment presque aussi vif quand le meurtre a été involontaire, la
souillure est cependant moins grave. Le pouvoir central s'ingénie à trouver des procédés qui
paralysent pratiquement la vengeance du sang en pareil cas. L'un des procédés consiste à imposer
l'acceptation d'une composition. D'une façon générale, les pouvoirs publics encouragent de leur
mieux le recours à la composition volontaire, mais ils ne peuvent l'imposer au lieu et place de la
vengeance, qu'en commençant par certaines infractions mineures, en ménageant les convenances
et les susceptibilités familiales.
En outre, des limitations sont, également, apportées au degré de vengeance légalement autorisé.
C'est à ce but que tendent diverses institutions propres à la période de la justice privée ; l'abandon
noxal, la loi du talion, la composition volontaire.
- L'abandon noxal ou expulsion de la communauté, première ébauche de responsabilité
individuelle, consistait à bannir ou livrer le criminel à la discrétion du clan lésé, lequel pouvait le
sacrifié ou l’incorporer à son patrimoine, en faisant de lui son esclave et en l’obligent à travailler à
son profit ou au profit de sa tribu.
- La loi du talion. L’introduction de la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent » a permis
d’imposer une réaction proportionnée à l’infraction. L'objet de la vengeance devient la possibilité
pour la victime ou sa famille de faire subir à l'auteur du délit un dommage en retour ou d’infliger à
n’importe quel membre de la tribu de l’auteur d’un dommage absolument équivalent à celui subi
par la victime. D’une manière générale, l'apparition du talion marque un progrès sensible sur
l'époque antérieure, à divers points de vue : le degré de vengeance se trouve limité ; la répression
se trouve individualisée ; en limitant le talion au cas d'infraction volontaire on introduit un élément
subjectif utile ; enfin en se montrant draconien sur les limites du talion, le pouvoir central amène
indirectement la partie lésée à se contenter d'une composition pécuniaire.
- Les compositions volontaires. L’introduction du mécanisme du Wehrgel permet une
tarification des préjudices, ce qui implique pour la première fois, l’idée d’une
25
compensationfinancière chiffrée64. Par l'acceptation d'une indemnité la partie lésée compose avec
l'agresseur et renonce à l'exercice de son droit de vengeance. Cette institution se rencontre
également à peu près partout, mais se développe plus ou moins selon le caractère de la population
et l'état des mœurs. De toute façon la rançon est énorme et équivaut à une confiscation générale
que le coupable ne pourrait verser sans l'aide de sa famille dont la solidarité passive persiste sur le
plan pécuniaire. A la période de la justice privée la composition ne peut être que volontaire, quant
à son principe et quant à son taux. Quelle que soit la somme offerte, la partie lésée a le droit de
refuser de composer si son droit à la vengeance est reconnu par le pouvoir central.
Enfin, des limitations sont apportées aux modalités d'exécution de la vengeance, soit dans
l'espace (lieux d'asiles), soit dans le temps (trêves). Ces limitations sont souvent liées au respect de
valeurs religieuses, mais parfois aussi, imposées au nom du respect dû à l'autorité laïque. Certaines
coutumes ont, également, imposé une forme de prescription. Par exemple, après l’écoulement d’un
certain laps de temps, toute réponse à l’acte de départ ou à un acte de représailles devient
injustifiée65.
Jusque-là, la justice répressive s'est déroulée selon certaines règles de fond et de forme posées
par le pouvoir central et destinées à canaliser la vengeance privée ; l'Etat se contentait de prêter
assistance à la partie lésée pour lui permettre d'obtenir justice, de vérifier la licéité et le
déroulement régulier d'une vengeance de plus en plus limitée. Mais, cette justice restait privée par
son déclenchement (l'initiative revenant à la partie lésée), par son déroulement (conduit en entier
par celle-ci) et même par le but poursuivi (qui est essentiellement de satisfaire la victime et ses
proches, l'ordre social tirant, cependant, un certain bénéfice de cette sanction et la tâche des
autorités publiques devant s'en trouver facilitée.
La justice ne deviendra une « justice publique » qu'au moment où l'Etat aura pris en mains la
direction de la répression et l'aura organisée de telle sorte qu'elle aura pour objet essentiel la
réparation du préjudice social, et que la partie privé se trouvera reléguée sur un plan accessoire à
tel point que le procès pénal pourra se dérouler normalement sans que son intervention soit
indispensable. Voyons donc les éléments de la transformation de la justice privée en
64
Y. STRICKLER, Les biens, PUF, coll. Thémis, septembre 2006, pp. 169-170 ; B. PAILLARD, La
fonction réparatrice de la répression pénale, L.G.D.J., Bibliothèque des Sciences criminelles, t. n° 42,
2007, p. 2.
65
S. CORIOLAND, La place de la victime dans le procès pénal, Thèse, Université de Strasbourg, 2009, p.
46.
26
justicepublique (A), les caractères de la justice publique (B) et les conséquences de la mise à
l’écart de la victime.
66
G. STEFANI et G. LEVASSEUR, op. cit., pp. 56-62.
27
B : Les caractères de la justice publique
Toute infraction entraîne obligatoirement une intervention judiciaire. Il est désormais interdit à
la victime de se faire justice à elle-même (sauf certaines circonstances très exceptionnelles), elle
doit s'adresser aux représentants du pouvoir central pour demander justice. Le rôle du juge va,
alors, se compliquer : au lieu de se contenter d'observer la régularité de la vengeance, il lui faut
entendre des témoins, apprécier la culpabilité, résoudre l'angoissant problème de la preuve. La
fonction de justice est un des devoirs fondamentaux du chef féodal, il en répond personnellement
même s'il ne l'exerce pas lui-même.
L'action répressive appartient à la société tout entière. Elle cesse d'être une action privée, pour
devenir une « action publique » ; c'est la société tout entière qui est atteinte par l'infraction à ses
lois et qui réagit, avec l'aide (de moins en moins utile de la partie privée.
La peine est infligée au nom de la société et au bénéfice de celle-ci. Elle constitue une
« sanction sociale »nettement distincte de la sanction du dommage privé ; le châtiment correspond
à l'infraction commise aux règles du groupe, au trouble causé au sein de celui-ci. La « vindicte
sociale » a donc remplacé la vengeance privée. Mais plus tard on nuancera la sanction pour la
faire, servir non seulement à un but primitif de vengeance et l'intimidation, mais à des buts plus
élevés tels que l'amendement de l'individu.
Lorsque ces trois caractères sont réunis dans les institutions répressives d'un pays, on peut dire
que celui-ci est parvenu ou parvient au stade de la justice publique. La violence privée ne conserve
plus que des domaines exceptionnels très limités (flagrant délit, légitime défense), la partie privée
apporte une aide secondaire au déclenchement et au déroulement de la procédure (partie civile)
mais, elle ne peut aller plus loin sans empiéter sur les prérogatives régaliennes.
L'État, qui s'est octroyé le monopole de la répression, s'est longtemps préoccupé du sort du
délinquant qu’il voulait «corriger» négligeant, ainsi, les ressentiments de la victime. Ainsi, durant
de longues années, la doctrine affirmait que le droit pénal et la procédure pénale avaient pour but
de trouver un équilibre entre le respect de la personne, auteur de l'infraction, et la défense de la
société. Un tel traitement ne pouvait qu'être source de nombreuses protestations. Aussi, les
positivistes critiquaient-ils une justice inspirée par l'objectif de rétribution, qui prenait tout son
temps pour déterminer la proportionnalité la plus exacte entre la gravité de l'infraction et le
28
châtiment mérité par le délinquant. C'est donc à juste titre que R. HELLBRUNN67 s'en prend à la
politique d'amendement et de resocialisation du délinquant qui néglige totalement la victime. Pour
lui, « pendant longtemps, trop longtemps, le délinquant est apparu comme l’acteur ou du moins
comme le principal protagoniste du drame criminel. La victime de l’infraction n’était
pratiquement jamais prise en considération. Elle se trouvait être le parent pauvre du couple
pénal, enfermée dans le statut ambigu et réductif de révélateur de l’acte délictueux par un système
pénal dont les projecteurs étaient braqués sur le prévenu ou l’accusé, c'est-à-dire sur celui qui
avait osé braver l’ordre social et enfreindre plus ou moins gravement la loi commune ». Ainsi, il
ressort que le droit pénal classique et, dans un premier temps au moins, les sciences criminelles
ont ignoré et nié la victime en tant qu'entité et sujet distinct.
Cette prise de conscience des malheurs subis par la victime va entraîner un sursaut en faveur de
son retour sur la scène publique.
Conclusion de la section 1
Sur le plan historique, le rôle de la victime dans la répression des infractions a souvent changé.
En effet, la personne victime a d’abord, été, le principal acteur de la répression. Elle était aidée en
cela par tout son clan qui se chargeait de châtier l’auteur de l’infraction. C'était donc un système
essentiellement vindicatif, généralement, brutal et illimité. Pour éviter les conséquences
désastreuses de cette violence, les civilisations ont tenté d’en limiter les effets, avec
l’établissement de la justice privée. Par la suite, avec l’affermissement de l’Etat central, la victime
fut progressivement écartée au profit des seuls représentants de l’Etat. Le rôle de l'État étant de
suppléer à l'inaction de la victime, les poursuites étaient, d’abord, engagées à l’initiative de la
partie lésée, et seulement, à titre subsidiaire, par la partie publique. Mais, le droit d’action de la
puissance publique va vite prendre le dessus sur le rôle de la victime dans la sanction de
l’infraction. Le pouvoir central apparaît ainsi en pleine et exclusive possession du droit de punir et
la justice privée cède devant la justice publique. L’action de l’autorité publique se justifie,
également, par le développement de l’idée selon laquelle, le crime blesse, non seulement, les
intérêts privés de celui qui en souffre, mais aussi, au-delà, les intérêts de la société dont ce dernier
fait partie. Dès lors, il convient de lui permettre de réclamer, aux côtés de la victime, la
condamnation de l’auteur. L'auteur de l'infraction doit payer non seulement à la victime, à qui, elle
67
R. HELLBRUNN, Peut-on aider les victimes ? , Toulouse, Erès, 1985, p.13.
29
a causé des dommages, mais aussi, à l'État, pour le trouble causé à l'ordre public. La part de l'État
augmente progressivement, se transformant en amende, tandis que, celle de la victime se réduit
conséquemment et se sépare peu à peu du système pénal, pour devenir l’indemnisation civile du
dommage. La victime est progressivement « dépossédée » de son procès68.
Mais, nous le verrons dans la première partie de notre étude, à partir des années 60, les
pouvoirs publics vont de nouveau se préoccuper du sort des victimes d’infractions pénales69. Tous
les Etats vont réaffirmer le rôle déterminant de la partie lésée, en ce qui concerne la réparation du
préjudice. Néanmoins, la question essentielle est de déterminer la place de la victime dans le
procès pénal.
Section 2 : Quelques points de repère dans l’histoire de la justice pénale du Burkina Faso
Si le droit pénal moderne est méconnu dans ses termes exacts, il n’est pas étranger, dans son
fond, aux populations, au moins pour ce qui concerne les infractions les plus courantes relevant du
bon sens nécessaire à toute vie en communauté, la majorité des africains sachant certainement que
tuer, agresser ou voler sont des infractions punissables, celles-ci étant, d’ailleurs, également
réprimées par les règles sociétales coutumières ou religieuses. Il est donc nécessaire de savoir
comment le droit pénal coutumier traitait l’infraction (paragraphe 1). Cette justice pénale
coutumière encrée dans les habitudes des populations va devoir céder sa place à une justice de
source étrangère, à la faveur de la colonisation française. Si aujourd’hui on constate que le droit en
Afrique francophone est dérivé du droit français70, au lendemain des indépendances, certains Etats
africains ont tenté des réformes en vue d’apporter leur touche d’authenticité à la justice. Cette
volonté d’adaptation a donné ainsi au droit africain une physionomie particulière, même s’il n’y a
pas de rupture totale avec le droit de l’ancienne Métropole. Ainsi, au Burkina Faso, nous avons vu
apparaître des juridictions d’exception (paragraphe 2).
68
J. P. ALLINE, « Les victimes : des oubliées de l’histoire du droit ?, in R. CARIO, D. SALAS (dir.),
Œuvres de Justice et Victimes, L’Harmattan, coll. Sciences criminelles, vol. 1, 2001, p. 25 et s., spéc. p.
34 et s.
69
V. infra, p. 143 et s.
70
V. infra, deuxième partie, p. 173 et s.
30
Paragraphe 1 : Le traitement des infractions dans le droit pénal coutumier
Avant même d’aborder la question du traitement des infractions en droit pénal coutumier, il
convient de donner quelques précisions sur la notion d’infraction ou crime dans le droit coutumier
africain.
Est considéré comme crime dans les sociétés traditionnelles tout ce qui perturbe les forces
vitales et tout acte qui porte atteinte à la sûreté publique. Comme dans les sociétés modernes, le
crime a une nature physique, mais, et c’est la différence, il a également une nature mystique. En
Afrique monde visible et monde invisible participent tous deux au monde réel, il en est aussi ainsi
dans le domaine juridique71. Cette imbrication a été soulignée par le juriste sénégalais K. M'BAYE
« Chaque société sécrète son Droit, et les sociétés africaines n'échappent pas à la règle (...). Mais
ces sociétés sont assises sur un humus de croyances cosmogoniques communes faites de mélanges
inextricables entre la vie et la mort, entre les vivants et les ancêtres (...) »72. Ainsi, parmi les
infractions traditionnelles on trouve beaucoup d’atteintes au sacré, souillure de la terre (par le
sang, violation des interdits) et surtout la sorcellerie. La preuve de celle-ci n’est d’ailleurs pas
logique, mais mystique, si on accuse un individu d’être sorcier il accepte avec résignation car il
peut détenir l’organe de sorcellerie sans le savoir73. Le caractère sacré du crime se révèle
également à travers ses conséquences. En effet, un crime commis même dans le secret a toujours
des effets sur l’auteur ou tout le groupe social auquel il appartient. D. KOHLHAGEN relève
que : « La violation de devoirs suscite toujours une réaction des ancêtres, celle-ci pouvant être
immédiate ou survenir à long terme. Cette réaction peut revêtir des formes très diverses:
intempéries, sécheresses, inondations, mort de bétail, maladies, décès... »74.
Sont considérées comme les infractions les plus graves, celles qui mettent en danger la
collectivité elle-même. Si un groupe est confronté à une catastrophe ou un malheur, il n’en
recherchera pas les causes naturelles, car rien n’est naturel, rien n’est le fait du hasard. Si tel
événement s’est produit, cela signifie que telle volonté s’est manifestée. Il y a donc eu crime. Les
auteurs de l’acte peuvent être les mânes, les génies, les hommes, les sorciers,… peu importe il faut
combattre ce désordre.
71
D. KOHLHAGEN, Les ancêtres dans la pensée juridique africaine, Etude appliquée aux sociétés du
Golfe du Bénin, Mémoire de DEA « études africaines », Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la
direction de C. KUYU juin 2000.
72
K. M'BAYE, "Postface", in M. RAYNAL, Justice traditionnelle, justice moderne : Le devin, le juge, le
sorcier, Paris: L'Harmattan, 1994, pp. 311-313.
73
Nous reviendrons dans la deuxième partie de notre étude sur le problème de la sorcellerie qui a du mal à
trouver une solution selon les principes du droit moderne.
74
D. KOHLHAGEN, Mémoire précité.
31
Pour une personne non initiée, les malheurs qui surviennent ne sont pas reconnaissables comme
une manifestation de courroux. C'est par l'intermédiaire de « médiums » aptes à traduire le
message des ancêtres que la cause de ces événements peut être connue. Ce lien de causalité, établi
entre le crime et les calamités qui affectent un groupe social, exige une réaction pénale
communautaire car c’est la société qui est directement atteinte par les effets du crime. Par
conséquent, un acte ou une action dont l’impact menace la survivance même des droits collectifs
et les espérances de toute la communauté doit être connu de toute la communauté et sanctionné
pour rétablir l’équilibre social.
Mais, comment réagit la société traditionnelle face à une telle conception du crime ?
La réaction sociale face à l’infraction au Burkina Faso est, comme partout ailleurs, passée de la
vengeance privée à une solution beaucoup plus encadrée. En effet, dans l’ancien temps, en cas
d’infraction, c’était généralement la vengeance qui prévalait entre les parties. La responsabilité
pénale était collective et la famille du coupable pouvait livrer n’importe quel membre de son clan
qui payait pour la faute commise. Dans une telle hypothèse les membres du groupe de la victime
avaient non seulement le droit mais aussi l’obligation de se faire justice, soit sur la personne même
de l’assassin, soit sur un membre de sa famille. Un tel acte était considéré comme juste et normal
dans la mesure où il y avait égalité entre dommage subi et dommage infligé, c’est-à-dire que la loi
du talion était respectée (c’est le « une vie en vaut une autre » du droit Mossé).En cas de meurtres
ou d'assassinats, les chefs mossé avaient coutume de répondre « Nioré donta nioré », « Une vie
paie une autre ». Si après avoir commis un crime, un individu parvenait à se sauver, un membre
de sa famille (c'est généralement son frère utérin), était mis aux fers pendant que le coupable était
recherché, et ce dernier pouvait être tué si le meurtrier n'était pas retrouvé. Mais, quand un
individu tuait son propre frère utérin ou consanguin, la réparation n'avait pas lieu ; cela s'expliquait
facilement : il y aurait deux victimes dans la même famille. Lorsqu'on se trouvait dans
l'impossibilité de retrouver le coupable et de mettre la main sur un de ses parents les plus proches
le groupe familial était rendu responsable et tenu de livrer quelqu'un pour éviter de la part de la
famille du défunt de graves représailles.
Cependant, l’arbitrage et la conciliation des chefs vont progressivement l’emporter sur la
vengeance privée qui n’était plus pratiquée qu’au sein de communautés villageoises où l’autorité
du chef était relativement faible. En effet, avant la propagation de l’islam et la pénétration du droit
français, dans les royaumes et chefferies centralisées, les populations africaines connaissaient une
procédure pénale traditionnelle. Cette justice pénale avait un coût. Avant de voir les différentes
étapes de cette procédure pénale traditionnelle (B) et le coût de la justice pénale traditionnelle (C),
il convient de donner un aperçu des buts de cette justice pénale (A).
32
A : Les buts de la justice pénale traditionnelle
I : La réparation du préjudice
33
d’être public. Ainsi, celui qui s’estime lésé doit tout essayer pour y arriver. Par exemple, certains
signes conventionnels déposés par une personne victime de vol sur une place publique incitent
l’auteur du vol à restituer discrètement l’objet du larcin de peur d’être victime de maléfice : la
personne qui avait subi le vol rentrera dans son bien sans savoir l’identité exacte de l’auteur du
vol, on aura réparé le tissu social75.
Au-delà de cette fonction réparatrice, le jugement a également une fonction réconciliatrice.
Dans la société traditionnelle en Afrique, on est toujours préoccupé par l’effet que le jugement
aura sur les relations futures des parties. Dès lors, le principal objectif de la justice indigène,
comme l’affirme M. ALLIOT, est de maintenir l’équilibre entre des intérêts et des forces dont
l’interaction dynamique forme la substance de la société. La justice exige de tous la même chose,
à savoir que rien ne soit fait pour détruire l’équilibre entre les groupes 76. Il en résulte que le juge
n’a pas pour mission d’appliquer la loi, mais, de réconcilier les parties en conflit. Et pour cela, il
faut convaincre ces dernières, de la nécessité de préserver la paix. Autant que possible, on
s’adressera à un juge « naturel » connaissant d’autant mieux l’affaire et les parties qu’il y est
impliqué, le chef du lignage concerné, le maître de la terre, celui de la brousse ou des eaux, selon
la nature du conflit. On peut aussi s’adresser à un juge choisi en commun, voire un « passant » qui
accepte de tenter de régler le conflit. Dans un cas comme dans l’autre, il appartient au juge de
convaincre les parties, car, il faut restructurer la société de l’intérieur. Le juge écoutait, puis, il
tentait de concilier les parties, en demandant à celui qui avait été agressé ou avait subi un
dommage de pardonner à l’auteur. En général, la victime accordait le pardon et le litige prenait fin,
car, avant tout, on cherchait à maintenir la cohésion sociale. Dans tous les cas, il s’agissait d’une
sentence de conciliation et non d’une justice répressive. Il faut, non seulement, que le jugement
soit appliqué, mais encore que les parties puissent continuer à vivre ensemble à l’avenir. Il faut
que le tissu social soit réparé, c’est pourquoi la solution à un litige va être négociée et que l’on ne
s’arrêtera que lorsque tout le monde sera d’accord77. Par conséquent, tous les efforts sont faits
pour arriver à une situation qui soit acceptable pour tous. « Un chef Shona hésitera à prononcer un
75
G. CHETIEN-VERNICOS, Introduction au droit - [Link] – Les droits originellement africains
– pp. 71-72, disponible en ligne : [Link] consulté le 30 janvier
2012.
76
Chukwuemeka EBO, “Indigenous Law and Justice: Some Major Concepts and Practices”, in
Vierteljahresberichte, No. 76, (1979), pp. 139-150, reproduced in G. Woodman & A.C. Obilade (eds),
(1995), African Law and Legal Theory, Dartmouth, p. 33.
77
G. CHETIEN-VERNICOS, op. cit, p. 72.
34
jugement tant qu’il n’est pas raisonnablement certain que les parties se conformeront à sa
décision… Il va demander aux parties si elles sont satisfaites, et si elles ne le sont pas, de
nouveaux efforts sont faits pour arriver à une situation qui soit acceptable pour tous »78. Le
jugement marquait la fin d’un litige mettant aux prises deux lignages et devait donc être considéré
comme le début d’une nouvelle ère de paix entre eux. Aussi les juges accompagnaient-ils souvent
le prononcé de leur sentence de conseils et d’exhortations à la sagesse. Dans de nombreuses
affaires réglées coutumièrement, une cérémonie publique de réconciliation suit immédiatement le
prononcé de la sentence.
Une fois la réparation effectuée à deux niveaux (celui de la victime qui devait être
dédommagée et celui de la collectivité dont l’ordre avait été transgressé), le condamné se trouvait
en harmonie avec lui-même, mais également, avec l’ensemble du groupe (le groupe visible, ainsi
que le groupe de l’au-delà étroitement associé aux actes et aux destinées des vivants)79. En effet,
en raison de la forte interaction qui existe entre le droit et la religion, on pense que celui qui a
commis une faute paye de son vivant pour son crime, mais également, dans l’au-delà après sa
mort.
A l'inverse, interprété d'une autre manière, le lien entre le crime et les forces mystiques peut
constituer une circonstance atténuante pour l’auteur. Il arrive que l'on pense que l’individu fautif
ait agi indépendamment de sa volonté, poussé par une force maléfique. S'il n’a pas agi sciemment,
la réaction sociale ne vise pas la sanction, mais, une thérapie en vue de la réintégration du fautif.
En cas de récidive, la famille l’aide à s’amender de nouveau. Mais, lorsqu’il devient incorrigible,
il peut être banni de la famille (il est maudit et exclut de la famille). Il perd ainsi la protection
sociale, ce qui représente la sanction extrême.
78
J.F. H0LLEMAN, An Anthropological Approach to Bantu Law: With Special, Reference to Shona
Law”, in Rhodes-Livingstone Journal, Vol. 10, pp. 51-64 / reproduced in G. Woodman & A.C. Obilade
(eds), African Law and Legal Theory, Dartmouth (1995) pp. 5-18.
79
A. DELMAS, op. cit., p. 134.
35
I : La poursuite
Le traitement des infractions dépendait généralement des circonstances de leur découverte.
Ainsi, on assistait souvent à une justice expéditive en cas de flagrant délit (a) En dehors des cas de
flagrant délit, la poursuite des infractions dans le droit coutumier africain, comme dans le droit
médiéval français, était généralement engagée à l’initiative de la victime ou sa famille (b), mais,
elle pouvait avoir lieu sur une saisine d’office du juge (c).
80
A. DELMAS, Droit pénal coutumier africain, Thèse, Université de Droit, d’Economie et de Sciences
Sociales de Paris, Paris 2, 1976, p. 55.
81
E. P. SKINNER, Les Mossi de la Haute Volta, Paris, Nouveaux Horizons, 1964, p. 200.
36
Parfois, le voleur de bétail, s’il était surpris conduisant le produit de son vol, était remis à sa
propre famille qui procédait à son exécution.
Ce droit de donner la mort était subordonné à la condition que plusieurs témoins aient pu
constater l’infraction. Dans le cas contraire, la personne qui s’était fait ainsi justice pouvait être
condamnée à une peine allant de l’amende à la mort82. La sanction était déterminée en fonction de
la personnalité de la victime : si l’homme tué était connu comme un être peu recommandable, une
amende de quelques vaches était suffisante ; si par contre, il s’agissait d’une personne jouissant
d’une bonne réputation le châtiment infligé au meurtrier pouvait être la mort.
Pour se soustraire à la colère de ses poursuivants, l’auteur de l’infraction surpris avait la
possibilité, dans certains groupes, de se réfugier soit, en des lieux sacrés, soit dans la maison d’un
notable, d’un chef ou d’un roi.83 Tant qu’il restait en ces lieux, sa personne était inviolable et ses
adversaires ne pouvaient plus utiliser contre lui de voies de fait, mais avaient l’obligation de
recourir aux voies de droit usuelles. Il s’agissait d’un véritable droit d’asile qui protégeait
momentanément l’auteur de l’infraction en attendant qu’une procédure judiciaire soit ouverte
contre lui.
En dehors de la vindicte populaire qui est exercée immédiatement, souvent sur les lieux mêmes
où l’infraction a été constatée, on pouvait recourir également à une procédure judiciaire rapide qui
consistait à conduire l’auteur de l’infraction devant un tribunal coutumier qui se prononçait
rapidement sur le sort de la victime. Cette manière de poursuivre les cas de flagrant délit est
similaire à la procédure qui avait lieu dans le droit médiéval français : la victime d’une infraction,
dans le cas du flagrant délit, avait le droit d’arrêter le coupable pour le conduire devant l’autorité.
Ce droit n’était, d’ailleurs, pas limité à la seule victime mais était ouvert également à toute
personne qui avait été témoin de l’infraction ; il était considéré, même, comme un devoir, car, nul
ne pouvait se désintéresser de l’atteinte portée à l’ordre public, sous peine, de passer pour le
complice de l’auteur de l’infraction. Selon T. OWALE ELIAS : « Toutes les personnes présentes
sont donc tenues de courir sus au coupable en poussant des cris, de le capturer et de l’amener
devant le juge »84. A. DELMAS fait aussi un rapprochement entre la procédure de flagrant délit de
la tradition africaine et les Coutumes de Beauvaisis, selon lesquelles, chacun peut poursuivre le
larron et l’arrêter pour le conduire devant la justice. On retrouve également cette pratique dans
82
A. DELMAS, op. cit., pp. 54-55.
83
ibid.
84
T. OLAWALE ELIAS, La nature du droit coutumier africain, traduit de l’anglais par DECOUFLE et
DESSAU, éd. Présence africaine, 1998. L’édition originale de cet ouvrage intitulé : The nature of african
Customary law a paru aux éditions. Manchester university press, à Manchester, en 1956, 318 p.
37
l’ordonnance de 127385 qui avait fait une obligation légale de ce droit de poursuivre reconnu déjà
par plusieurs coutumes. « Toutes les fois, dit cette ordonnance, qu’une mêlée ou quelqu’autre
méfait aura lieu à Paris, que tous les voisins et ceux qui en auront connaissance sortent aussitôt
pour prévenir le mal autant qu’ils le pourront et arrêter et appréhender, ils lèveront le cri, sur
lequel tous ceux qui l’entendront devront courir ». Il s’agissait là d’un emprunt à une procédure
formaliste, en usage dans le droit normand, qui permettait de conserver au fait le caractère de
flagrant délit pendant un certain temps après son accomplissement et que l’on appelait « la
clameur de haro »86. Ce droit d’arrestation reconnu aux simples particuliers n’était pas très éloigné
de l’article 73 du Code de procédure pénale français actuel, applicable dans le cas de crime
flagrant ou de délit flagrant puni.
85
Ordonnance citée par A. ESMEIN, Histoire de la procédure criminelle et spécialement de la procédure
inquisitoire depuis le 13e jusqu’à nos jours, éd. Larose et Forcel, Paris, 1882, p. 50.
86
Y. BONGERT, « Cours d’histoire de droit pénal : le droit pénal français médiéval de la seconde moitié
du XIIIe à l’ordonnance de 1493 », Les cours de droit, Paris, 1973, p. 68.
87
A propos de ces exemples, v. A. DELMAS, op. cit., pp. 57-59.
88
Un groupe ethnique de la Côte d’Ivoire.
89
Idem.
90
Un groupe ethnique présent en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali, en Guinée.
38
« sanwi »91, la plainte était nécessaire à l’introduction de l’affaire. Elle pouvait être présentée par
n’importe qui : elle était, généralement, le fait de la partie lésée, soit directement, soit par
l’intermédiaire du chef de village. Mais, en cas de dénonciation calomnieuse, par exemple, chez
les « bambaras »92, la personne convaincue d’avoir déclaré publiquement tel individu coupable
d’un méfait qu’il n’avait pas commis, était punie des peines prévues pour l’infraction dénoncée, la
mise à mort exceptée. Le calomniateur était, en outre, tenu de faire l’aveu public de son erreur.
- La saisine indirecte de la justice
Dans la majorité des cas, comme nous venons de l’évoquer, la victime d’une infraction saisit de
manière directe et non équivoque l’autorité chargée de rendre la justice pour lui exposer les faits et
demander explicitement la mise en route de la procédure judiciaire. Mais, on retrouve dans
certaines traditions une forme de saisine indirecte qui passe par une forme de sommation publique.
Il en était ainsi, chez les « basongés »93 où la procédure pouvait être mise en mouvement par un cri
par lequel la victime faisait connaître l’infraction et sommait le coupable de réparer le dommage.
Parfois même, le coupable était nommément désigné. Si la victime ne parvenait pas à faire la
preuve de la culpabilité de la personne désignée dans son cri, elle lui devait des dommages et
intérêts. Nous trouvons une forme très voisine de cette procédure dans le cercle de Cavally où le
plaignant allait de case en case et de village en village pour demander justice ; il provoquait ainsi
la réunion de la palabre. Il en était de même chez les « ibos » : le plaignant parcourait le village en
frappant sur tam-tam et en exposant ses griefs. Les juges ainsi alertés pouvaient provoquer la
réunion du tribunal s’ils estimaient la demande bien fondée. On pouvait, également, relever une
forme de sommation publique chez les « balundas » où la partie qui s’estimait lésée rendait
publique sa plainte et sommait l’autre partie de réparer le dommage faute de quoi une instance
s’engagerait. Une procédure de ce genre avait également cours chez les « kambas » où, pour
provoquer la réunion du tribunal, le plaignant fichait en terre une lance sacrée devant la case de la
partie adverse. Cet acte constituant un délit public, le tribunal se trouvait ainsi saisi du litige
primitif par le biais de ce deuxième délit. Chez les « abbeys », l’individu lésé, pour attirer
l’attention sur lui et sur l’infraction dont il avait été la victime, tuait un bœuf ou un mouton
appartenant au chef qu’il souhaitait voir juger l’affaire. La partie perdante devait payer, outre le
montant de la condamnation éventuelle, le bœuf ou le mouton abattu.
91
Un groupe ethnique présent en Côte d’Ivoire et au Ghana
92
Groupe ethnique répandu dans plusieurs pays de l’Afrique de l’ouest, notamment au Burkina Faso, en
Cote d’Ivoire, au Mali, en Guinée.
93
Un groupe ethnique de la République démocratique du Congo.
39
Tous ces procédés avaient en commun la mise en mouvement de l’action publique de façon
indirecte, en donnant une publicité telle à l’acte délictuel que personne ne pouvait plus s’en
désintéresser.
c) La poursuite d’office
La poursuite d’office se produisait lorsqu’aucun accusateur ou dénonciateur ne se
dévoilait. Elle pouvait être déclenchée par la rumeur publique (comme dans la coutume sanwi) ;
dans ce cas, le chef, après une information approfondie qu’il confiait à certains notables, envoyait
un porte-canne convoquer témoins et personnes soupçonnées ; ces derniers étaient tenus de
comparaître au jour fixé94. Le chef pouvait également se saisir d’office de l'affaire lorsqu’il avait
connaissance de la commission d’une infraction grave, soit par rapport d’un de ses auxiliaires
chargés du maintien du bon ordre, soit par la bouche d’un devin (par exemple en cas de calamités
graves qui ne pouvaient s’expliquer que par des pratiques de sorcellerie portant atteinte à la
communauté toute entière). L’enquête qui était alors conduite était de type inquisitoire. A l’issue
de l’enquête, le chef de canton convoquait la partie adverse et les témoins à une date qu’il
déterminait.
Signalons, par ailleurs, qu’il n’existait pas dans le droit coutumier africain, de même qu’au
Moyen-âge, de distinction entre juridiction d’instruction et juridiction de jugement. L’instruction
était, en effet, conduite par l’instance appelée à juger l’affaire. C’était donc cette dernière qui
décidait de l’opportunité d’accomplir telle ou telle opération pouvant contribuer à la manifestation
de la vérité. En outre, il n’y avait pas de division tranchée entre instruction préparatoire et
instruction définitive, la plupart des actes de l’instruction ayant lieu au cours de l’audience de
jugement.
II : L’audience
De tout temps, les rois, les chefs de villages, les chefs de quartier, les chefs de famille ont jugé
les affaires concernant les individus d’une même communauté. Les rois assumaient ce rôle pour
les litiges d’une importance particulière. Ce sont généralement les litiges qui mettent en conflit,
entre eux, des hauts dignitaires ou deux chefferies. Il semble que le « moro naba » avait réglé le
différend d’un village en matière de chefferie en se déplaçant lui-même pour aller réconcilier les
adversaires.
94
[Link], [Link]., p. 60.
Idem.
40
Selon la tradition orale, la procédure semblait se dérouler devant les chefs de la manière
suivante dans l’empire mossi : l’introduction de l’instance suivait des règles strictes qu’imposait
l’ordre des préséances dans l’organisation judiciaire de l’empire.
Le demandeur, pour déclencher la procédure devait s’adresser au chef de famille qui devait
juger. Celui-ci tentait de trouver une solution négociée au litige. S’il échouait, il conduisait le
demandeur chez le chef de quartier. Ce dernier tentait lui aussi de trancher le litige et ainsi de
suite ; la procédure respectait une espèce de principe de double degré de juridiction. Dans
l’organisation judiciaire mossi à Ouagadougou, c’est le Larlé naba qui appréciait les litiges en
premier ressort car il détenait une délégation de pouvoir judiciaire du moro naba. Le Larlé
informait le moro de tous les procès qui n’étaient pas très importants en cours chez lui, mais les
procès les plus importants étaient déférés au moro95.
Les audiences se tiennent au domicile du chef. Tout le monde peut assister, mais, à condition
d’être pieds nus et décoiffé96. C’est le chef qui fixe la date du procès. Il fait informer les parties
par l’intermédiaire d’une personne mandatée à cet effet. Généralement c’est un griot qui est chargé
de contacter les parties. Le chef obtenait de plus amples informations avec le chef de famille ou le
chef de quartier sur le litige qui allait lui être soumis afin de pouvoir prendre des mesures
conservatoires. Le Larlé naba empêchait les femmes d’abandonner le domicile conjugal avant
l’audience97.
Les caractères essentiels de la procédure pénale traditionnelle, étaient la publicité, d'une part,
car tout intéressé peut suivre le déroulement des débats ou la progression de l’enquête et, d'autre
part, la confrontation permanente des parties qui, à tout moment, avaient la possibilité de réfuter
ou de discuter les arguments de l’adversaire. Un observateur remarque que les litiges traités par les
chefs de villages donnent lieu à des discussions publiques dans lesquelles tout le monde intervient,
donne son opinion, sauf le chef qui écoute98. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit
ni de faiblesse ni de manque d’organisation, il s’agit d’une conséquence directe de cet état d’esprit
communautaire. Toute matière personnelle est aussi d’intérêt public, et concerne donc la
communauté toute entière. C'est pour cela qu’elle doit être réglée, non seulement, devant le public,
mais aussi, par le public. Le chef n’intervient que très peu. Il se contente souvent d’écouter. Il suit
avec attention les questions que posent ses ministres, les chefs de quartier, les notables et les
réponses des parties.
95
Idem.
96
En signe de respect pour le chef.
97
M. B. LOMPO, « Cent ans de la justice burkinabè », in G. M. YENOUYABA et O. NAO, Burkina
Faso, Cent ans d’histoire, 1895-1995, Tome 1, Paris, Karthala, 2003.
98
Ibid.
41
Les débats sont contradictoires. Toutes les parties intéressées au procès sont entendues. Les
parties étaient les principaux acteurs de la palabre99. On trouvait face à face, d’une part,
l’accusateur qui était, soit la victime, soit un représentant de sa famille, et qui cherchait par tous
les moyens à apporter la preuve de la culpabilité de l’accusé et, d’autre part, l’accusé qui tentait
dans la mesure du possible de démontrer son innocence ou tout au moins de minimiser la gravité
de son acte. Chacun des opposants était entouré de ses partisans qui pouvaient être fort nombreux.
Les droits de la défense étaient également assurés. En effet, si la famille de la victime est solidaire
avec elle dans la poursuite, la famille du coupable ne l’abandonne pas lors du procès. Les
« mossés » estimaient qu’un accusé ne devait pas se présenter seul devant un tribunal quelle que
fût la gravité de son crime, car « un poulet sans plume est un bien petit oiseau » disaient-ils. La
solidarité familiale voulait que l’on assistât l’accusé dans l’épreuve qu’il traversait. L’abandonner
dans de telles circonstances aurait constitué une lâcheté et fourni une preuve supplémentaire à la
partie adverse qui n’aurait pas manqué d’en tirer argument en laissant entendre que l’accusé avait
été rejeté par sa communauté qui reconnaissait par là l’horreur de son crime et se dissociait de
lui100.
Lors du déroulement des débats, c’était toujours le plaignant ou l’accusateur qui avait la parole
le premier101. Il pouvait soit s’exprimer en personne, soit se faire représenter par un de ses amis ou
parents réputé brillant orateur. Que ce fût l’un ou l’autre qui parlât, il s’agissait avant tout
d’exposer l’affaire dans sa genèse, de montrer le préjudice subi et surtout d’apporter des éléments
susceptibles de faire la preuve de la culpabilité de l’accusé. L’accusateur citait à cet effet les
témoins qu’il comptait faire entendre. Il parlait librement, sans être interrompu. Au terme de son
exposé, les juges ou un des leurs chargé de cette mission interrogeaient le plaignant pour lui faire
préciser certains points obscurs. L’accusé pouvait avouer ou nier les faits. Il pouvait également
citer des témoins. Chez les Mossis, seuls pouvaient être témoins les personnes de sexe masculin,
adultes et libres : étaient donc écartés les femmes, les enfants et les esclaves qui n’avaient pas de
personnalité juridique propre102. Parfois, en absence d’aveu, l’intervention d’un devin était
souvent nécessaire pour situer les responsabilités.
En somme, l’équilibre absolu entre les différentes parties (plaignant et accusé), était recherché
et garanti et les juges africains donnaient, à cette fin, les mêmes pouvoirs et moyens à chacune
99
Le terme « palabre » ne doit pas être interprété péjorativement car il prenait dans la tradition africaine,
un autre sens que celui qu’on lui attribue maintenant. La palabre constituait, en effet, le qualificatif de
l’audience d’un tribunal, mais également, celui de toute discussion d’un conseil d’où devait sortir une
décision. De nos jours, en Afrique, faire palabre signifie chercher des noises, des ennuis à quelqu’un, faire
naître des litiges ou des contestations.
100
A. DELMAS, op. cit., p. 87.
101
Idem.
102
Ibid.
42
d’entre elles. Toute latitude était laissée à l’accusateur pour prouver la culpabilité de la partie
adverse ; à l’inverse, l’accusé avait la possibilité d’apporter la preuve de son innocence. Si
l’accusateur échouait dans son entreprise la partie injustement accusée pouvait obtenir réparation
du préjudice ainsi subi, le plus souvent sous forme du paiement d’une amende ou de la remise de
certains biens.
Une fois les parties et les témoins entendus, les principales preuves discutées et les
ordalies103éventuellement accomplies, se tenait une délibération à l’issue de laquelle était
prononcé le jugement. Le jugement pouvait revêtir diverses formes. Il pouvait n’être, en effet, que
l’affirmation du bon droit d’une des parties et, dans cette hypothèse, celle-ci devait s’entendre
avec la partie adverse pour décider de la nature des réparations. Il pouvait, également, comporter,
outre cette affirmation, une peine proprement dite et préciser les modalités de son exécution.
Concernant la peine, on remarque que certaines règles du droit pénal moderne étaient appliquées
dans la tradition mossi. Ainsi, la règle « Nulle infraction ne peut être punie et nulle peine
prononcée si elles ne sont légalement prévues » et la règle de non rétroactivité de la loi pénale
existaient dans le droit pénal traditionnel burkinabé. A titre illustratif, Maître F. T. PACERE
écrivait ceci sur les règles de droit : « Aucun moaga ne peut être puni que sur la base du roguin
miki, c’est-à-dire la loi des pères, la loi en vigueur avant la commission des faits »104. Le principe
de la législation des Mossé est donc le « Roguin miki » (« on est né et on a trouvé »), c’est-à-dire
que pour un fait donné on ne peut juger l’auteur que sur la base de dispositions antérieures, en
d’autres termes sur une loi qui existait avant la commission du fait. Cette règle de droit coutumier
Mossé se retrouve chez la plupart des autres groupes ethniques du Burkina Faso (Peuhl, Dioula,
Gourounsi, Gourmatché, etc).
Selon les ethnologues, le « Roguin miki », est avant NABA-OUBRI (1182), c’est-à-dire
antérieur au 12è siècle105. C’est en 1804, soit 700 ans après que les Mossé l’aient introduit dans
leur législation interne, que Napoléon l’introduira dans son Code civil, à l'article 2 : (« La loi ne
dispose que pour l’avenir, elle n’a pas d’effet rétroactif ») et en 1810 dans son Code d’Instruction
103
Selon le Dictionnaire français Larousse, l'ordalie est une épreuve judiciaire en usage au Moyen Age
sous le nom de jugement de Dieu. Il consiste à soumettre les plaidants à une épreuve dont l'issue
déterminée par Dieu désigne la personne bien fondée.
104
Maitre T. F. PACERE, Au nom du droit, plaidoyer contre des juridictions d’exception, éd.
Ouagadougou, 1983, p. 29.
105
Ibid, p. 40.
43
Criminelle. C’est pourquoi Maître PACERE conclut que: « La non rétroactivité de la loi pénale
est un principe fondamental de nos coutumes, que l’Occident a découvert récemment et intégré
dans son Droit comme raison ».106
C’est, généralement, la loi du talion qui est appliquée pour les infractions graves et une sorte de
dédommagement pour les dommages qui peuvent être réparés.
Contrairement au procès pénal moderne qui interdit une quelconque intervention de la partie
lésée, la sanction pouvait être discutée par la partie plaignante. L’appel était possible lorsqu’il
existait une hiérarchie des tribunaux. Chez les « Mossé », les décisions du tribunal de village
pouvaient être frappées d’appel et portées devant le tribunal de canton ; celles du tribunal de
canton pouvaient être renvoyées devant le tribunal de province (tribunal du roi qui était le dernier
degré de juridiction). En ce qui concerne les décisions rendues à ce dernier degré, aucun appel
n’était plus possible, et si une des parties n’était pas satisfaite du jugement rendu et manifestait un
signe quelconque de mécontentement, elle était immédiatement entraînée hors du prétoire par les
gardes du palais et exécutée sur le champ. Le refus d’accepter de bon gré le verdict du « Morho
Naba » était, en effet, considéré comme une forme de lèse-majesté.
Dans une société fortement hiérarchisée comme chez les Mossé, chez les Gulmanceba, les gens
de caste, les esclaves, pour les mêmes faits, n’étaient pas punis de la même manière. Il était
possible au chef d’imposer des corvées, d’exiger des dons, d’infliger des amendes, d’ordonner des
flagellations aussi bien en matière civil que pénale. Le chef applique la coutume : corvée générale
au bénéfice du chef, droit de justice et de bastonnade. Il ne s’agissait là en réalité que de
manifestations d’autorité destinées à préserver la cohésion sociale. En effet, qu’il s’agisse d’un
chef de famille, d’un chef de quartier, d’un chef de village ou d’un roi, il est avant tout un juge et
le juge prend des sanctions lorsque le corps social est menacé parce que tout conflit constituait un
trouble à la cohésion sociale.
Les sanctions prises par le chef à l’encontre des condamnés dépendaient de la gravité de
l’acte107. Ainsi, en cas de meurtre, le criminel payait le « prix du sang » à la famille de la victime,
sinon le roi le faisait exécuter et, dans certaines ethnies, le chef autorisait la famille à pardonner ou
à recourir à la vengeance privée. Très souvent, l’auteur d’un crime contre un homme libre
subissait la peine du talion. Par exemple, chez les « mossé », comme nous l’avons déjà vu, les
peines sont prévues à l’avance par la loi pénale traditionnelle :
- En cas d'adultère, exception faite des « nakomsés », chez qui, les complices étaient
immédiatement exécutés, chez les « mossés vulgaires », l’homme seul était invité par le mari de la
106
Ibid.
107
Ibid.
44
femme ou ses parents à ne plus fréquenter les marchés voisins. Si le coupable refusait de s’y
conformer il risquait d’être tué, mais, dans ce cas, la femme adultère était donnée au « naba »108.
- En cas de coups et blessures, la justice n’intervenait que si la personne blessée mourrait.
Cependant, en cas de blessures graves, on mettait le coupable aux fers jusqu’à la guérison du
blessé ou à la mort de celui-ci. Dans ce dernier cas, compte était rendu au « Naba » (chef), qui
répondait : « Une vie en vaut une autre »109 ; ce qui revient à dire que le coupable doit être
exécuté : c’était la loi du talion.
- En cas de meurtres ou assassinats, la sentence était automatiquement la peine capitale qui,
était exécutée avec une certaine solennité.
- L’injure grave est une infraction particulièrement importante dans la plupart de nos ethnies. Et
l’idée d’une peine à affliger comme sanction d’un comportement fautif était relégué au second
plan car l’essentiel de la décision en application de la coutume portait sur les moyens propres à
effacer la souillure. L’auteur de l’infraction était condamné à apporter à la victime les moutons, les
poulets nécessaires aux cérémonies de purification qui permettaient d’être lavé des propos
proférés. La peine n’intervenait qu’à titre subsidiaire. Chez les Dagara, en cas d’adultère, la
condamnation consiste à obliger l’homme et la femme à avouer et participer à la purification
devant les fétiches. Suivant la coutume, sans cette pratique, c’est la mort des deux fautifs qui
s’ensuivrait110.
IV : L’exécution du jugement
Lorsqu’il n’était pas frappé d’appel, si cela était possible, le jugement devenait exécutoire soit
immédiatement, soit dans un certain délai. Il était, en principe, exécutoire immédiatement ou dans
un très bref délai lorsqu’il s’agissait d’une peine corporelle. Par contre, dans les cas de réparation
pécuniaire, de compensation ou d’amende, un sursis pouvait être accordé au condamné pour
s’acquitter de ses dettes. Comme nous l’avons déjà souligné, la famille de « l’inculpé » était
solidairement responsable de la réparation du dommage111. Ce n’est qu’en cas d’exécution du
coupable, condamné à la peine de mort par le roi, que « l’inculpé » « payait » seul son crime.
En général, le coupable d’un crime qui savait la sentence sans appel collaborait lui-même à
l’exécution de la peine. Il se donnait lui-même la mort en enfonçant une flèche fraîchement
empoisonnée dans la jambe gauche ; la flèche n’est retirée que lorsque le poison a fait ses effets.
108
M. B. LOMPO, précité.
109
A. DELMAS, op. cit., p. 28; v. aussi M. B. LOMPO, précité.
110
M. B. LOMPO, précité.
111
V. supra, p. 33 et s.
45
Quelques « Mossé » soi-disant braves proposaient, eux-mêmes, de creuser leur tombe, se faisaient
ensuite apporter du dolo, de la viande ou du gâteau qu’ils mangeaient et buvaient avant de
procéder comme il a été indiqué ci-dessus. Quant aux poltrons qui ne voulaient pas
s’empoisonner, ils demandaient le concours de l’assistance et étaient étranglés. Et même dans ce
cas, on essayait toujours d’organiser une cérémonie solennelle : on tuait un poulet avec lequel on
accommodait un gâteau et on invitait l’assassin à manger. On lui donnait aussi du dolo (bière
locale à base de céréales : mil, maïs ou shorgo), à boire et on l’exécutait112.
La justice coutumière, comme toute autre justice, avait toujours un coût. Dans certaines
régions, officiellement, aucune taxe n’était prévue ni perçue. Mais, dans la pratique, les
justiciables se sentaient toujours obligés d’offrir des présents à la Cour avant ou après le procès.
Dans d’autres régions, une taxe était spécialement prévue et elle était une condition indispensable
à l’ouverture du procès. En d’autres termes, les plaignants avant d’êtres entendus devaient, au
préalable, remettre au chef ainsi qu’à ses courtisans des cadeaux en nature ou en espèce. Chez les
« mossés », le plaignant faisait présent au « naba113 » d’un coq qu’accompagnait toujours la
traditionnelle sacoche de cauris (200 à 1000 cauris). Les cadeaux aux chefs étaient obligatoires car
on ne peut pas aller chez le chef les mains vides. La justice dans l’empire moaga ne condamne pas
la corruption. C’est tout à fait normal que les parties fassent des cadeaux au chef, même si un
procès est perdant. Cela fait partie de la culture de toutes les ethnies au Burkina. Au moment où il
présentait sa requête au chef de famille, le demandeur déposait en même temps entre ses mains
son cadeau au chef qui peut être de l’argent, des moutons, des poulets, les pintades, etc. Le
défendeur convoqué vient avec son cadeau accompagné de son chef de famille et de son chef de
quartier. Celui en faveur de qui le litige est tranché ne se voit pas pour autant dégagé de toute
obligation. Il lui revient, en effet, de payer les frais de rentrée du trône : le « moaga » dit que « si
tu as obtenu gain de cause chez le chef, dépêche-toi de partir si non tu payeras cher ». Autrement
dit : « Le cadeau que tu devras faire sera plus important que le cadeau de celui qui a perdu le
procès ».
Tous les frais sont conçus comme la rémunération de la fonction judiciaire qu’exerce le chef
qui la partage souvent avec les chefs de quartier et même avec certains visiteurs bien après le
procès. Tout laisse à penser, dans nos ethnies qui étaient organisées en royaumes, que ces diverses
112
M. B. LOMPO, précité.
113
Chef en langue mooré.
46
contributions constituaient une forme d’expression particulière des prestations dues au pouvoir
judiciaire. En effet, rendre la justice représente l’une des occasions importantes où, en rétablissant
un individu dans ses droits, le chef assurait la protection d’un de ses sujets. Or protection et
assistance constituaient la mission même du [Link] les « baoulés », les membres des
conseils de village ou de tribu ou encore les arbitres faisaient payer leurs frais de déplacement et
ceux occasionnés par la citation du prévenu et des témoins. C’était la partie qui avait obtenu gain
de cause qui devait acquitter ces charges et ceci pour deux raisons, traditionnellement invoquées :
- il aurait été très difficile à la partie condamnée de payer une indemnité et de régler en outre
ces frais de justice ;
- il était normal que les frais fussent supportés par la partie qui avait profité du procès et non
par celle qui en avait un appauvrissement.
On évitait ainsi, que la partie perdante gardât trop de rancœur à l’égard de son adversaire.
L’histoire des juridictions d’exception115 est étroitement liée à l’instabilité politique qui régnait
au Burkina Faso (ancienne Haute Volta) durant les trois premières décennies de son accession à la
souveraineté internationale. Du 5 août 1960, date d’accession à l’indépendance du pays, jusqu’en
1991, quatre Républiques se sont succédées, entrecoupées par des régimes militaires. En 31 ans
d’indépendance, le pays a connu trois régimes constitutionnels et six régimes d’exception. La
fragilité dans ce pays, comme dans la plupart des nouveaux Etats indépendants qui recherchent
leurs repères dans la gestion interne, va conduire à des réformes dans l’administration de la justice
au lendemain des indépendances. Ceci va se matérialiser, au Burkina Faso, par la création des
juridictions d’exceptions inspirées directement ou indirectement par des motivations
fondamentalement politiques. Il faut préciser, d’emblée, que la Haute-Volta ne constitue pas une
exception en la matière car tous les pays africains d’expression française, au lendemain de leur
indépendance, ont connu la succession de toutes sortes de juridictions d’exception dont l’objectif
114
M. B. LOMPO, précité.
115
V. sur ce sujet, Ministère de la justice, La Justice populaire au Burkina Faso, Ouagadougou,
imprimerie nationale, 1986 ; F. M. SAWADOGO, L. YARGA, « Les tribunaux populaires de la
révolution en Haute-Volta », Rec. Penant, 1984, pp. 267-283 ; K. SANDWIDI, « Les tribunaux populaires
de la révolution », Revue burkinabé de droit, n° 13, 1998, pp. 192-223 ; du même auteur, Le droit
judiciaire au Burkina Faso, Revue burkinabé de droit, 1998, n° spécial ; F. M. SAWADOGO, P. MEYER,
« L’évolution de l’organisation judiciaire et du droit applicable au Burkina Faso », in Connaissance du
Burkina, Ouagadougou, Presses Africaines, 1989, p. 127 et s. ; P. MEYER, « Burkina Faso : une
nouvelle forme de justice à l’essai », pp. 51-56.
47
principal, sinon exclusif, était la répression des infractions politiques afin d’assurer la stabilité des
jeunes Etats. Ainsi, la politique fut à l’origine de l’apparition et de la succession de ces
juridictions.
C’est en 1983, avec l’avènement de la révolution, que le Burkina s’est engagé dans un
processus de transformation profonde de ses institutions. A l’égard de la justice, le bilan dressé par
les nouvelles autorités politiques est particulièrement sévère. Présentés comme anachroniques,
néo-coloniaux, le droit et la justice sont définis comme les instruments consacrant « les privilèges
illégitimes et iniques d’une classe minoritaire ». Le discours prononcé le 3 janvier 1984 par le
président du Conseil national de la révolution116, affirme explicitement que « la révolution
démocratique et populaire se doit de briser cette justice anti-démocratique et anti-populaire ».
Reflétant le point de vue officiel, le secrétaire général du ministère de la justice affirme qu’à « la
faveur de la révolution d’août, il n’est pas question de s’emparer de l’appareil judiciaire décadent,
mais de le détruire et d’en construire un autre.
Nous verrons donc, la création des juridictions populaires (A) et la place des victimes devant
les juridictions populaires (B).
En dehors des juridictions populaires, d’autres réformes vont être menées au sein de la justice
afin de favoriser l’accès à la justice des populations. Il s’agit notamment de la mise en place d’une
assistance judiciaire (C) et la substitution des « mandataires de justice » aux « huissiers de
justice » (D).
Les principales juridictions populaires créées, furent les tribunaux populaires de la révolution
(I), mais, on trouvait aussi d’autres juridictions populaires (II).
Le premier acte relatif à l’organisation judiciaire fut pris le 19 octobre 1983117 ; il portait
création des tribunaux populaires de la révolution. Ces juridictions constituent ainsi la première
pierre de l’édifice de la justice populaire mise en place au Burkina par les ordonnances des 4118 et
116
[Link] consulté le 16 février 2011.
117
Ordonnance n°83-18/CNR/PRES du 19 octobre 1983 portant création des tribunaux populaires de la
révolution.
118
Ordonnance n°85-037/CNR/PRES du 4 aout 1985 portant création des tribunaux populaires de
secteurs, de villes, villages, départements et provinces.
48
29119août 1985, créant des tribunaux populaires dans les secteurs, les villages, départements et
provinces et instituant une nouvelle organisation judiciaire.
La compétence originelle des tribunaux populaires de la révolution (TPR) était limitée aux
infractions à caractère politique et économique au détriment de l’Etat.
Spéciales du point de vue de leur compétence, ces nouvelles juridictions le sont également du
point de vue de leur composition, de la procédure, de la personnalité des premiers accusés qui
comparaissent devant elles et du climat politique qui entoure les premières assises.
Du point de vue de leur composition, les TPR associent des magistrats professionnels et non-
professionnels ; ces derniers étant majoritaires. La procédure se caractérise essentiellement par
l’absence de ministère public, d’avocats et de voies de recours judiciaires.
Les premiers accusés, comparaissant devant ces nouvelles juridictions sont, le plus souvent, des
personnalités politiques de premier plan des régimes antérieurs.
Mais, l’histoire des TPR sera, à compter de l’année 1985, marquée par la banalisation et la
normalisation. La banalisation proviendra essentiellement des modifications au niveau de la
personne des accusés. Il ne s’agit plus de juger les malversations économiques de personnages
politiques de haut rang, mais, de fonctionnaires, la plupart du temps, inconnus du grand public.
Les commentaires officiels accompagnant l’annonce de l’ouverture des assises deviennent
progressivement neutres, se limitant à exposer sereinement les différentes infractions reprochées
aux accusés. Aux audiences, les juges qui, en l’absence de ministère public, en exerçaient
volontiers la fonction, retrouvent peu à peu leur véritable mission. Il faudra, cependant, attendre le
6 février 1987 pour que cette évolution factuelle se traduise par un texte législatif120. La Zatu121 du
6 février 1987 portant organisation et fonctionnement des TPR étend la compétence desdites
juridictions et normalise certains aspects de la procédure. Alors que la compétence originelle des
TPR était limitée, l’article 2 de ce texte dispose que « le tribunal populaire de la révolution
connaît de toute infraction relevant de son ressort territorial ». Ce texte élargi donc le pouvoir du
TPR qui peut connaître de toutes espèces d’infractions : crimes, délits, contraventions. Cette
compétence n’a cependant aucun caractère exclusif, elle est simplement concurrente de celle des
autres juridictions pénales qui, dans la pratique, continuent à connaître de l’immense majorité des
infractions.
119
Ordonnance n°85-043/CNR/PRES du 29 aout 1985 portant nouvelle organisation judiciaire au Burkina
Faso.
120
La Zatu n° AN IV-022/CNR/PRES/MIJ du 6 février 1987 portant organisation et fonctionnement des
TPR.
121
Le président Thomas SANKARA a supprimé, par décision les termes de loi, décret, arrêté au Burkina.
En lieu et place nous avons respectivement (nouveaux termes : zatu, kiti, raabo).
49
Le TPR constitue, à n’en pas douter, la juridiction la plus importante dans l’ordre
révolutionnaire des juridictions burkinabè dont la création se justifie, selon le mot du Chef de
l’Etat, « …par le fait qu’en lieu et place des tribunaux traditionnels, le peuple voltaïque entend
désormais matérialiser dans tous les domaines, dans tous les secteurs de la société, le principe de
la participation effective des classes laborieuses et exploitées à l’administration et à la gestion des
affaires de l’Etat… »122 . L’expérience de la justice populaire, au sein de TPR, a incité le
législateur à étendre celle-ci. Ce fut l’objet de différents textes législatifs et réglementaires du
mois d’août 1985.
L’ordonnance n° 85-37 du 4 août 1985 crée des tribunaux populaires de conciliation (TPC)
dans chaque village et secteur, des tribunaux populaires départementaux (TPD) dans chaque
département et enfin des tribunaux populaires d’appel (TPA) dans chaque province. Si ces
juridictions ont l’avantage de s’étendre sur l’ensemble du territoire national123, leur compétence
d’attribution est assez limitée.
122
Discours prononcé le 3 janvier 1984, [Link] consulté 16
mars 2008.
123
On comptait 7000 TPC, 300 TPD et 30 TPA.
50
Concernant, sa compétence contentieuse, au civil et au commercial, les TPD ne peuvent
connaître que des actions dont le taux n’excède pas 100 000 francs CFA soit environ 300 euros.
En outre, elles ne peuvent connaître des actions en matière d’état des personnes, relatives au nom,
au divorce, à la filiation. Au plan pénal, elles ne peuvent connaître que de certaines infractions
mineures précisées par la loi (querelles de famille ou de voisinage, petits larcins...). Cependant,
l’article 9 du décret n° 85-405 du 4 août 1985124 prévoit leur compétence à propos « de tout
comportement assimilable à une entorse à la morale révolutionnaire et, d’une façon générale, de
tout comportement anti-social jugé comme tel par la population », alors même que ces
comportements ne sont pas définis par la loi comme étant des infractions pénales.
La constitution de partie civile avait été pratiquement rejetée par la législation des tribunaux
populaires, notamment par l’ordonnance du 30 janvier 1984125. Elle n’était autorisée qu’aux
entreprises publiques et parapubliques qui ont été victimes des infractions relevant de la
compétence des TPR (art. 28). Cette disposition sera modifiée par la Zatu n° 85-008 du 12
décembre 1985 en son article 2 qui dispose que : « toute personne physique ou morale qui prétend
avoir été lésée par un crime ou un délit dont le Tribunal populaire de la révolution est saisi, peut
se constituer partie civile devant cette juridiction ». La constitution de partie civile est recevable
jusqu’à la clôture des débats. Et selon l’article 7 alinéa 1, les parties civiles sont aussi citées à la
requête du Président du TPR (Il s’agit là des parties civiles qui se sont constituées avant
l’ouverture se la session.
Malgré cette évolution du droit, les victimes d’infractions n’avaient pas systématiquement
recours à la Justice pénale populaire. Cette dernière s’intéressait surtout aux infractions commises
124
Décret n° 85-405/MED/MIJ du 4 août 1985 portant attribution des tribunaux populaires.
125
Ordonnance n° 84.01/CNR/PRES du 30 janvier 1984.
51
contre les intérêts directs de l’Etat et non aux infractions contre les droits particuliers des individus
protégés par la loi pénale. Le procès pénal était perçu comme un règlement de compte entre l’Etat
et ses agents indélicats de sorte que le justiciable ordinaire ne se sentait pas concerné. La
propagande faite autour des tribunaux populaires pouvait cacher l’intérêt des juridictions
ordinaires. Même si la saisine de ces tribunaux était ouverte aux victimes, le traitement sévère
réservé aux accusés dissuadait parfois certaines victimes, de porter plainte. Le justiciable ordinaire
ressentait une telle peur devant l’institution judiciaire qu’il n’osait porter plainte pour ne pas
engager sa responsabilité. Porter plainte contre une personne qui avait commis une infraction était
synonyme d’attirer la foudre sur cette dernière. Quand on sait que le but premier de la justice en
Afrique noire n’est pas de punir en rompant définitivement les liens familiaux ou d’amitié, mais
de rétablir la paix sociale, porter plainte contre une personne en justice peut avoir d’énormes
conséquences sur les relations futures. Il n’était, donc, pas rare de voir des victimes s’abstenir de
porter plainte, afin, de ne pas porter sur leur conscience la responsabilité du sort qui serait réservé
à l’accusé devant la justice pénale et de s’attirer des rancœurs. Par ailleurs, la répression qui se
voulait exemplaire foulait aux pieds certaines garanties des droits élémentaires de la défense, tels
la présomption d’innocence ou la légalité des peines, faisant ainsi de l’accusé une victime d’abus
dans le procès.
Face à ces méthodes excessives, des voix vont se lever pour dénoncer les dérives et réclamer le
respect du droit. Maître Frédérique Titinga PACERE, se fondera notamment sur le droit pénal
coutumier burkinabè et les règles du droit moderne pour combattre les dérives constatées dans les
procédures populaires. En ce qui concerne, notamment, le non respect du principe de la légalité
des peines, il rappellera le droit traditionnel des « mossés »126.
Aujourd’hui encore, des décisions sont rendues en Cassation et des procès en révision ont lieu
sur des affaires qui ont été traitées par ces juridictions populaires. Il n’est pas rare de voir l’Etat
condamné pour des erreurs commises au cours de ces procès. Mais, nous le verrons 127, même
quand la responsabilité de l’Etat est engagée, celui-ci ne s’exécute pas facilement en matière
d’indemnisation des victimes.
C : L’assistance judiciaire
La création des « cabinets populaires d’Assistance judiciaire » (dénommés encore
SONGDA128 : sorte d’avocats-fonctionnaires) procède de la volonté univoque des pouvoirs
126
V. supra, p. 43.
127
V. infra, p. 362 et s.
128
« Aide » en langue mooré.
52
publics de démocratiser l’accès à la justice ; c’est l’idée qui transparaît à la lecture de l’article 2 du
texte instituant ces cabinets129. Le législateur leur a en effet assigné le rôle de fournir une
assistance juridique aux personnes physiques et morales parla contribution à la vulgarisation du
droit et à la connaissance des lois, la représentation et l’assistance des parties devant les
juridictions autres que les juridictions populaires (TPR, TPC, TPD et TPA) sous forme de
conclusions et de plaidoiries, la mise en œuvre et le renforcement de la légalité révolutionnaire, le
respect de la chose publique, la discipline au travail, le respect de l’honneur et de la dignité
d’autrui, le respect des règles de vie commune, conformément à la morale révolutionnaire.
La contribution essentielle des SONGDA à la résolution du problème financier est liée à la
fonctionnarisation de ce corps, puisqu’il s’agit d’agents publics dont la plupart d’entre eux ont été
recrutés parmi les juges professionnels en activité. Cependant, il faut noter que si la mise en place
de cette fonction de SONGDA reposait sur la noble idée de soulager les justiciables, elle empiétait
largement sur les attributions des avocats classiques et limitait le recrutement de ces derniers.
L’autre solution proposée par les autorités publiques pour faire face au coût de la justice fut la
substitution des « mandataires de justice » aux « huissiers de justice ».
Cette mesure est, elle aussi, mue par des préoccupations bien comprises d’action sur le coût de
la Justice. L’un des reproches qui étaient fréquemment adressés à l’encontre des « huissiers de
justice » était qu’ils versaient dans un affairisme exacerbé, au grand préjudice de la mission de
service public que les justiciables étaient en droit d’attendre d’eux. Les honoraires que ces derniers
percevaient étaient, dans l’ensemble, assez élevés et une regrettable habitude s’était même
installée chez ces auxiliaires de justice de percevoir forfaitairement une somme déterminée pour la
plus petite mission à accomplir.
Aussi, leur remplacement par les mandataires de justice fut ordonné par un Kiti du 30
septembre 1985130.
Tout comme les SONGDA, les nouveaux mandataires de justice sont des agents publics à part
entière et c’est le Trésor public qui est le bénéficiaire du produit de leur activité.
129
Zatu n° An-IV-20/CNR/MJ du 31 décembre 1986 portant création, organisation et fonctionnement des
cabinets populaires d’Assistance judiciaire) et définissant leur mission.
130
Kiti n° 85-025/CNR/PRES du 30 septembre 1985.
53
Conclusion de la section 2
On peut retenir que la procédure pénale traditionnelle était de type accusatoire, un rôle
important était dévolu aux parties : accusateur et accusé avaient toute latitude pour présenter leurs
témoins et leurs moyens de preuve. Contrairement à la procédure pénale moderne qui n’autorise
pas la victime à donner son avis sur la peine, celle-ci pouvait se prononcer sur la sanction pénale.
En plus, la réparation des préjudices de la victime était facilitée par la solidarité qui existait entre
l’auteur de l’infraction et sa famille qui les obligeait tous à contribuer au dédommagement.
Cependant, on peut regretter l’absence d’individualisation de la sanction pénale qui rendait
possible la substitution d’un membre de la famille à l’auteur non retrouvé. En outre, l’esprit de
conciliation dominait la conception de la justice traditionnelle. Cet esprit de sagesse plaçait la
conciliation à un degré supérieur à toute autre technique juridique pour régler ou prévenir les
différends.
Par ailleurs, la parenthèse révolutionnaire, dans l'histoire politique du Burkina Faso, a fragilisé
à l'extrême l'appareil judiciaire avec l'institution des Tribunaux Populaires de la Révolution (TPR)
où les magistrats et les Comités de Défense de la Révolution (CDR) siégeaient pour rendre une
justice révolutionnaire. En outre, cette période a été marquée par la forte politisation de
l'institution avec un bouleversement total de la hiérarchie dans le corps, l'introduction d'une
procédure révolutionnaire et l'apparition d'acteurs politiques magistrats. Toutes choses ayant
contribué à créer une méfiance des citoyens vis-à-vis de l'institution.
54
Conclusion du chapitre préliminaire
Ce rappel historique nous a permis de comprendre, d’abord, que dans la société occidentale,
comme en Afrique, la vengeance privée a été la première solution envisagée dans la lutte contre la
délinquance. Ensuite, on retient que dans les royaumes et chefferies centralisées en Afrique,
comme dans les Etats occidentaux, la justice qui ne faisait aucune distinction entre affaires pénales
et affaires civiles a, d’abord, été l’affaire des parties privées ; le pouvoir central jouant plus le rôle
d’arbitre. Dans ce contexte, la victime a été un acteur essentiel de la répression des infractions.
On note, également, que, dans les pays occidentaux, la victime va perdre son pouvoir d’action
en matière pénale au profit de l’Etat qui a voulu prendre le contrôle de la répression des fautes
commises contre la société. Le rôle de la victime est désormais réduit à la demande de réparation
de son préjudice personnel.
Les populations africaines, qui n’ont pas connues cette évolution dans leurs droits traditionnels,
vont, cependant, devoir l’assumer par le fait de la colonisation. Ainsi, les premiers régimes
constitutionnels, ont essayé de suivre à la lettre le droit légué par l'ancienne métropole. Quant aux
régimes d’exception, établis à partir de coups d'État militaires, ils ont voulu apporter une touche
d'originalité au droit en rapport avec leur philosophie. Cela s'est traduit en pratique par des
restrictions plus ou moins étendues à des droits et libertés des citoyens. Quels que soient,
cependant, ces différents régimes politiques qui se sont, ainsi, succédés dans le temps, ils se sont
tous caractérisés par l’absence d’une véritable politique pénale prenant en compte les intérêts des
victimes d’infraction, l'État s’étend abstenu d’agir de façon spécifique dans ce domaine.
Cependant, si dans les pays occidentaux, et à travers la colonisation, les pays africains, la
victime a été longtemps écartée du procès pénal, la situation de la victime va connaître un certains
nombres de progrès. Et c’est ce que nous envisageons d’analyser à travers les deux parties de notre
sujet qui concernent la place actuelle de la victime dans le procès pénal.
55
PREMIERE PARTIE : LA PLACE DE LA
VICTIME DANS LE PROCÈS PÉNAL
AU REGARD DES DIFFERENTS
SYSTEMES JURIDIQUES
L’émergence de la victime sur la scène publique commence vers la fin du XIXe siècle à la
faveur de certains événements. Il s’agit de faits de société, de contextes politiques, culturels ou
sociaux qui ont contribué à la production du savoir sur les victimes131.
Sur le plan culturel, la littérature romanesque sur le crime a contribué à la prise de conscience
sur l’intérêt pour les victimes, leur apparition sur la scène publique et la naissance de la
victimologie.
La victime apparaît dans le domaine international sur les champs de bataille, dans le monde de
la guerre. C’est l’émergence de la Croix-Rouge, à travers l’œuvre d’Henri DUNANT, après la
bataille de Solferino (1859). Et cela n’ira qu’en s’intensifiant ; les victimes civiles des conflits
armés seront de plus en plus nombreuses. C’est dans la continuité de cette pensée, en référence
aux génocides, qu’est proclamé le principe d’universalité de la victime en 1919 par le pape Benoît
XV dans un discours public et politique et pas seulement théologique132. Viendront s’ajouter par la
suite les victimes du terrorisme. Sans oublier les victimes des catastrophes naturelles. C’est un
mouvement qui semble sans fin.
La victime apparaît aussi et surtout à propos des violences physiques et morales subies par les
enfants et les femmes, violences qui apparaissent sur la scène publique au XIXe siècle. A cet effet,
R. ZAUBERMAN et Ph. ROBERT affirment que l’une des principales forces à l’origine de
l’intérêt pour les victimes fut certainement, à partir de la fin des années 1960, l’essor de divers
mouvements sociaux, représentant certaines catégories de la population qui commençaient à
s’organiser en groupes de pression politiques133. Le mouvement des femmes est l’un d’eux : en
131
N. LANGUIN, précité.
132
Ibid.
133
ZAUBERMAN R. et Ph. ROBERT, Du côté des victimes. Un autre regard sur la délinquance, éd.
L’Harmattan, Coll. Logiques sociales, 1995, p. 21.
56
articulant une réflexion sur la victimisation à partir de la situation des femmes victimes de
violences familiales et sexuelles, il a contribué à donner à la notion de victime un statut autonome
et à en faire un sujet de débat public et politique.
L’intérêt pour les victimes va, par ailleurs, profiter du développement, dans les années 70, d’un
sentiment d’échec de toutes les solutions destinées à «traiter» le délinquant ou à le «réinsérer»
socialement134.
Cette prise de conscience générale va, cependant, entrainer des réactions différentes.
Au plan international, on reconnait la nécessité de fournir aux victimes d'actes criminels la
possibilité de jouer un rôle plus actif dans le processus pénal. Ainsi, l'Organisation des Nations
Unies va se lancer dans la promotion des droits des victimes dans le cadre du procès pénal. Elle
s’intéressera également au concept de justice restaurative pour une prise en efficace et effective de
la victime.
L’action des Nations unies dans la mise en œuvre des droits des victimes sera soutenue par
celle des organisations régionales, notamment en Afrique, en Amérique et en Europe.
Par ailleurs, la naissance de la Cour pénale internationale (première juridiction pénale
internationale permanente), viendra renforcer la visibilité de la victime sur la scène pénale
internationale.
Au plan interne, la plupart des Etats, vont également entreprendre des réformes en faveur des
victimes, mais les solutions sont variées : certains Etats trouvent des moyens de mettre en œuvre
les droits des victimes sans pour autant leur accorder la possibilité de participer activement au
procès pénal, tandis que d’autres acceptent de les associer à la procédure ; d’autres encore ont
recours au processus de la justice restaurative.
Pour nous permettre de saisir la portée des différentes mesures expérimentées dans la mise en
œuvre des droits des victimes, nous examinerons, d’abord, la place de la victime sur la scène
pénale internationale (titre 1), avant d’aborder la place de la victime en droit comparé (titre 2).
134
N. LANGUIN, précité.
57
Titre 1 : La place de la victime sur la
scène pénale internationale
La caractéristique fondamentale du droit international est qu’il est appelé à réglementer les
relations entre Etats, c’est-à-dire des entités qui sont connues comme étant souveraines et qui se
réclament en principe de leur totale indépendance vis-à-vis de tout ordre juridique135. Cependant,
si la norme internationale s’impose à ces entités souveraines, c’est parce qu’elles ont donné leur
consentement en adhérant aux différentes Conventions internationales. La norme internationale
peut également s’imposer aux Etats si elle a une valeur coutumière.
En donnant leur accord, les Etats souverains acceptent de se soumettre au droit international qui
régissait, à l’origine, exclusivement, les relations entre les différents Etats, avant de s’intéresser
aussi aux comportements des Etats envers les individus. « On a découvert peu à peu - et l’on est
surpris qu’il ait fallu si longtemps - que l’Etat, longtemps sujet exclusif et sacro-saint du droit
international, n’est en fin de compte et heureusement, qu’une communauté de peuples. Découverte
qui restitue au droit international sa finalité essentielle, qui est le service de l’homme. L’Etat n’est
pas seule à concourir à cette fin : la communauté internationale y œuvre aussi, car l’homme est
par excellence le patrimoine commun de l’humanité »136.
L’un des principes fondamentaux du droit international contemporain relatif à la responsabilité
des États est que tout fait illicite imputable à un État engage sa responsabilité internationale pour
violation d’une règle internationale et entraîne l’obligation consécutive de réparation et de faire
cesser les conséquences de la violation.
L’obligation de réparer et de faire cesser les conséquences de la violation résulte aussi de
l’obligation des États de respecter et de garantir le respect des droits de l’homme, « pierre
angulaire du système de protection internationale des droits de l’homme puisqu’elle implique
l’engagement des États à limiter l’exercice de leur pouvoir, et même de leur souveraineté, vis-à-
vis des droits et libertés fondamentaux des individus ».
Le droit à réparation est aussi lié au droit à un recours effectif constitutifs d’un des piliers
fondamentaux de l’État de droit dans toute société démocratique.
135
M. BEDJAOUI, Droit international. Bilan et perspectives, Tome 1, Paris, Pedone, 1991, pp. 1-15.
136
Ibid.
58
Cette obligation a une valeur coutumière, et le droit international en défini tous les aspects
(portée, nature, modalités et identification des bénéficiaires), elle ne peut être modifiée par l’État
qui invoquerait les dispositions de son droit interne.
Au niveau international, après avoir définit la notion de victime, l’Organisation des Nations
unie a établi un certains nombres de principes fondamentaux en vue de la mise en œuvre des droits
des victimes. Plusieurs organes des Nations unies, y compris de surveillance des traités ont,
également, été institués pour veiller au respect par les Etats de leurs obligations internationales, y
compris contractées aux termes de conventions internationales particulières.
Des juridictions pénales internationales ont, par ailleurs, été mises en place pour juger les
personnes coupables de crime de guerre et de crime contre l’humanité et réparer les victimes de
ces crimes.
Il serait donc intéressant de voir les progrès réalisés dans la mise en œuvre des droits des
victimes à travers l’étude de la place de la victime dans le système onusien et devant les
juridictions pénales internationales (chapitre 1).
Sur le plan régional, les mécanismes régionaux de protection des droits de l’Homme vont
suivre, également, le mouvement en faveur des victimes (chapitre 2).
59
Chapitre 1 : La place de la victime dans le système
onusien et devant les juridictions pénales
internationales
L'Organisation internationale des Nations Unies fondée en 1945, après la Seconde Guerre
mondiale, par 51 Etats, vise quatre principaux buts : maintenir la paix et la sécurité internationales,
développer des relations amicales entre les nations, promouvoir le progrès social, instaurer de
meilleures conditions de vie et à accroître le respect des droits de l'homme. Elle comprend
aujourd’hui 193 États Membres qui expriment leur opinion par l'intermédiaire de l'Assemblée
générale, du Conseil de sécurité, du Conseil économique et social, des autres organes et comités.
De par son statut unique à l'échelon international et les pouvoirs que lui confère sa Charte
fondatrice, l'Organisation peut prendre des recommandations et donner des directives pour
résoudre un grand nombre de problèmes.
Ainsi, face aux violations les plus graves du droit international relatif aux droits humains et du
droit international humanitaire (le génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre, la
torture et les disparitions forcées), l’Organisation des Nations unies vise la mise en œuvre des
droits des victimes à travers un certains nombres de dispositifs qui leur assurent l’accès à un
recours devant les juridictions nationales et à la réparation de leurs préjudices.
Cependant, en réalité, ces juridictions peuvent se révéler inaccessibles pour toute une série de
raisons juridiques et/ou pratiques, par exemple la possibilité d’amnistie ou d’immunité prévue
dans le droit national, l’impunité de facto ou certains risques pour la sécurité, en particulier là où
les crimes ont été commandités par l’État. En outre, après de longues périodes de conflits armés
ou de conflits internes, il est parfois virtuellement impossible de poursuivre en justice les
personnes accusées de tels crimes dans l’État où les atrocités ont été commises. En effet, la tenue
d’un procès équitable est purement et simplement impossible lorsque la structure même de l’État a
été endommagée ou annihilée pendant le conflit, ou lorsque subsistent de grandes divisions
ethniques ou politiques.
C’est pourquoi depuis la Seconde Guerre mondiale, la communauté internationale s’est
acheminée progressivement vers la création d’un système de juridictions internationales,
complémentaires des tribunaux nationaux, afin de juger les personnes accusées de génocide, de
crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Ce système est double : d’une part, il repose sur la
60
création de tribunaux ad hoc et autres tribunaux internationaux mis en place après un conflit ;
d’autre part, il s’appuie sur la Cour pénale internationale récemment créée.
Il serait donc intéressant de voir les dispositifs onusiens concernant la mise en œuvre des droits
des victimes par les Etats (section 1), avant d’examiner la mise en œuvre des droits des victimes
devants ces juridictions pénales internationales (section 2).
Section 1 : Les dispositifs onusiens concernant la mise en œuvre des droits des victimes par
les Etats
Paragraphe 1 : Les déclarations et principes fondamentaux des nations unies sur la mise en
œuvre des droits des victimes
C’est d’abord, à travers la Déclaration des principes fondamentaux de justice relatifs aux
victimes de la criminalité et aux victimes d'abus de pouvoir, adoptée par l'Assemblée générale
dans sa résolution 40/34 du 29 novembre 1985, que la Communauté internationale marque sa
volonté de promouvoir une meilleure prise en charge des victimes d’infractions (A).
Cette déclaration sera suivie par une Résolution du Conseil économique et social des Nations
unies portant sur les principes fondamentaux relatifs à la mise en œuvre des programmes de
justice réparatrice en matière pénale (B).
Le Conseil économique et social complètera cet édifice par l’adoption d’une Résolution sur les
principes fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à une réparation des
61
victimes de violations flagrantes du droit international relatif aux droits de l’homme et de
violations graves du droit international humanitaire (C).
La Déclaration des Nations unies sur la justice pour les victimes137 prévoit que : « Les victimes
doivent être traitées avec compassion et dans le respect de leur dignité » (paragraphe 4).
Elle leur garantie également l’accès aux instances judiciaires« Elles ont droit à l'accès aux
instances judiciaires et à une réparation rapide du préjudice qu'elles ont subi, comme prévu par
la législation nationale » (paragraphe 4).
Elle fait des propositions destinées à l’amélioration de l’accueil des victimes par les instances
judiciaires : « La capacité de l'appareil judiciaire et administratif de répondre aux besoins des
victimes doit être améliorée :
a) En informant les victimes de son rôle et des possibilités de recours qu'il offre, des dates et du
déroulement des procédures et de l'issue de leurs affaires, spécialement lorsqu'il s'agit d'actes
criminels graves et lorsqu'elles ont demandé ces informations ;
b) En permettant que les vues et les préoccupations des victimes soient présentées et examinées
aux phases appropriées des instances, lorsque leurs intérêts personnels sont en cause, sans
préjudice des droits de la défense, et dans le cadre du système de justice pénale du pays ;
c) En fournissant l'assistance voulue aux victimes pendant toute la procédure ;
e) En évitant les délais inutiles dans le règlement des affaires et dans l'exécution des décisions
ou arrêts accordant réparation aux victimes » (paragraphe 6).
La Déclaration des Nations unies sur la justice pour les victimes exige des Etats qu’ils prennent
des mesures pour assurer la sécurité des victimes, ainsi que celle de leurs familles et de leurs
témoins, et les protéger contre tout acte d’intimidation et de représailles (paragraphe 6, d).
La Déclaration met, en outre, l’accent sur l’obligation de restitution et de réparation des
victimes :
« Les auteurs d'actes criminels ou les tiers responsables de leur comportement doivent, en tant
que de besoin, réparer équitablement le préjudice causé aux victimes, à leur famille ou aux
personnes à leur charge. Cette réparation doit inclure la restitution des biens, une indemnité pour
137
V. Annexe I.
62
le préjudice ou les pertes subis, le remboursement des dépenses engagées en raison de la
victimisation, la fourniture de services et le rétablissement des droits » (paragraphe 8).
Et elle suggère des mesures précises pour l’obtention de la réparation : « Il faut établir et
renforcer, si nécessaire, des mécanismes judiciaires et administratifs permettant aux victimes
d'obtenir réparation au moyen de procédures officielles ou non qui soient rapides, équitables, peu
coûteuses et accessibles. Les victimes doivent être informées des droits qui leur sont reconnus
pour chercher à obtenir réparation par ces moyens » (paragraphe 5).
« Les moyens non judiciaires de règlement des différends, y compris la médiation, l'arbitrage et
les pratiques de droit coutumier ou les pratiques autochtones de justice, doivent être utilisés, s'il y
a lieu, pour faciliter la conciliation et obtenir réparation pour les victimes » (paragraphe 7).
Elle propose, le cas échéant, la mise en place d’un système d’indemnisation :
« Lorsqu'il n'est pas possible d'obtenir une indemnisation complète auprès du délinquant ou
d'autres sources, les Etats doivent s'efforcer d'assurer une indemnisation financière :
a) Aux victimes qui ont subi un préjudice corporel ou une atteinte importante à leur intégrité
physique ou mentale par suite d'actes criminels graves ;
b) A la famille, en particulier aux personnes à la charge des personnes qui sont décédées ou
qui ont été frappées d'incapacité physique ou mentale à la suite de cette victimisation »
(paragraphe 12).
Et pour assurer cette indemnisation, elle compte sur l’établissement de fonds publics
d’indemnisation des victimes : « Il faut encourager l'établissement, le renforcement et l'expansion
de fonds nationaux d'indemnisation des victimes. Selon que de besoin, il conviendrait d'établir
d'autres fonds et indemnisation notamment dans les cas où l'Etat dont la victime est ressortissante
n'est pas en mesure de la dédommager » (paragraphe 13).
La Déclaration contient, enfin, des dispositions précises sur l’assistance et le soutien qui
doivent être apportés aux victimes avant, pendant et après la procédure judiciaire. Les mesures
d’assistance incluent notamment une assistance matérielle, médicale, psychologique et sociale
(paragraphes 14, 15, 16 et 17).
La Déclaration des principes qui a été « la pierre angulaire » pour l’établissement des droits des
victimes en droit international138 va servir de base pour les travaux du Conseil économique et
social, organe onusien chargé de la protection des droits de l’Homme.
La Commission pour la prévention du crime et la justice pénale créée par le Conseil
économique et social, dans sa résolution 1992/1 du 6 février 1992 a préparé, en 1998, un Guide
138
Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Rapport des juges du 13 septembre 2000,
Indemnisation et participation des victimes (cf. Section I).
63
(Handbook) destiné à aider les États à mettre en œuvre de la Déclaration des principes
fondamentaux de justice relatifs aux victimes de la criminalité et aux victimes d’abus de pouvoir.
Ce Guide accorde une attention particulière aux droits des victimes dans le déroulement des
poursuites pénales. En fait, ce Guide (Nations Unies, 1998, ch. 3.2.2) insiste, parmi les rôles et les
responsabilités attribués aux poursuivants, sur l'obligation de fournir aux victimes certains types
de renseignements, notamment de l'information sur le déroulement de la poursuite aux principales
étapes du processus pénal, en coordonnant, lorsque cela est possible dans l'État considéré,
l'intégration des renseignements touchant la victime (c’est-à-dire déclarations écrites ou orales,
enregistrements audio ou vidéo) au processus judiciaire (notamment aux ententes relatives au
plaidoyer, aux rapports pré-sentenciels et au prononcé de la peine) avec les services de probation
et les tribunaux139.
La Commission pour la prévention du crime et la justice pénale du Conseil Economique et
Social des Nations Unies, a, par la suite, adopté en août 2002 une Résolution portant sur les
principes fondamentaux relatifs à la mise en œuvre des programmes de justice réparatrice en
matière pénale.
B : Résolution portant sur les principes fondamentaux relatifs à la mise en œuvre des
programmes de justice réparatrice en matière pénale
La Résolution portant sur les principes fondamentaux relatifs à la mise en œuvre des
programmes de justice réparatrice (ou justice restaurative) en matière pénale a été adoptée à
Vienne en août 2002140.
Le préambule, considérant substantiellement le crime comme une atteinte à une personne
(harmful to people), souligne que la justice réparatrice produit une réponse qui respecte la dignité
et l’égalité des personnes, favorise la compréhension et promeut l’harmonie sociale au travers de
la guérison (healing) des victimes, des infracteurs et des communautés.
Il convient donc de voir les suggestions faites dans ces principes fondamentaux pour la mise en
œuvre de la justice réparatrice (I). Mais, l’idée de justice réparatrice n’est pas une invention du
Conseil économique et social, il convient donc de voir l’historique de la politique pénale orientée
vers la justice réparatrice (II). Enfin, nous verrons des exemples de programmes de justice
139
Participation de la victime à la négociation du plaidoyer au Canada : Analyse de la recherche et de
quatre modèles en vue d’une réforme éventuelle, disponible en ligne :
[Link] consulté le 3 juin 2010.
140
V. annexe II.
64
réparatrice qui ont été mis en lumière par un Manuel élaboré par l’Office des Nations Unies contre
la drogue et le crime (III).
I : Les suggestions faites dans les principes fondamentaux relatifs à la mise en œuvre des
programmes de justice réparatrice
Les principes fondamentaux relatifs à la mise en œuvre des programmes de justice réparatrice
indiquent que :
« 6. Des programmes de justice réparatrice peuvent être utilisés à tout stade du système de
justice pénale, sous réserve de la législation nationale.
7. Les processus de réparation ne devraient être utilisés que s’il y a suffisamment de preuves à
l’encontre du délinquant et si la victime et le délinquant y consentent librement. La victime et le
délinquant devraient pouvoir revenir sur leur consentement à tout moment pendant le processus.
Les accords devraient être librement consentis et ne devraient imposer que des obligations
raisonnables et proportionnées.
8. La victime et le délinquant devraient normalement être d’accord sur les principaux faits de
la cause pour pouvoir participer à un processus de réparation.
…
16. Lorsque les parties ne parviennent pas à un accord, l’affaire devrait être renvoyée au
système de justice pénale classique et la suite à lui donner devrait être décidée sans retard. Le fait
qu’un accord n’a pu être réalisé ne saurait à lui seul servir d’argument dans une procédure
pénale ultérieure.
17. En cas d’inexécution d’un accord résultant d’un processus de réparation, l’affaire devrait
être renvoyée au programme de justice réparatrice ou, lorsque la législation nationale l’exige, au
système de justice pénale classique et la suite à lui donner devrait être décidée sans retard.
L’inexécution d’un accord autre qu’une décision de justice ou un jugement ne devrait pas être
invoquée pour justifier une peine plus sévère dans une procédure pénale ultérieure.
18. Les facilitateurs devraient accomplir leur mission avec impartialité, en respectant dûment
la dignité des parties. Ce faisant, ils devraient veiller à ce que les parties se respectent
mutuellement et leur permettre de trouver entre elles une solution adaptée.
19. Les facilitateurs devraient avoir une bonne connaissance des cultures et des communautés
locales et, au besoin, recevoir une formation initiale avant d’assumer leurs fonctions ».
65
La Résolution du Conseil Economique et sociale sur les programmes de justice réparatrice
entérine des pratiques qui ont déjà été expérimentées dans certains pays.
La justice restaurative est née dans les pays anglo-saxons, notamment au Canada. Elle découle
de l’important travail de recherche mené par les chercheurs telle que Micheline BARIL141 sur la
situation des victimes.
Micheline BARIL est criminologue à l’Ecole de Criminologie de l’université de Montréal en
1976 au moment, où, elle collabore à un rapport interministériel sur l’image de la violence au
Québec. Cette étude va l’amener à s’interroger sur la victime, son rapport au système judiciaire
ainsi que les attitudes qui découlent de la victimation142.
Pour la première fois, une criminologue va s’intéresser à l’expérience des victimes. Elle a pour
objectif de donner un nouvel éclairage à l’étude du crime et sur la réaction sociale au crime en
étudiant son « envers », soit la victime. Elle va alors s’interroger sur les différents temps de la
victimation, les conséquences de celle-ci, ainsi que la gestion sociale et judiciaire de la victime
après infraction. Micheline BARIL va étudier ces différents aspects dans sa thèse de Criminologie
en 1984 abordant « l’envers du crime ».
Dans ce travail, elle va étudier deux aspects. Dans une première partie, elle centrera son étude
sur les trois temps de la victimation, soit avant, pendant, après. Ensuite, dans un deuxième temps,
elle étudiera la prise en charge de la victime par la société, tant au niveau social que judiciaire.
Micheline BARIL sera la première à centrer son étude sur la victime et à étudier la victimation de
manière pluridisciplinaire et humaine. Elle apportera dans son œuvre une nouvelle manière de
penser le crime, soit non seulement en étudiant les criminels, mais également, « l’envers du
crime », soit les victimes.
Elle s’attachera à décrire le « coût » de la victimation qui peut se traduire par des souffrances
physiques, psychiques, sociales et affectives en termes de perte de l’intégrité physique et
psychique, de déficit financier et de « bris » de la relation sociale.
Micheline BARIL définira également le parcours difficile qui attend la victime après
l’infraction. Elle remarque que la réaction sociale au crime n’est souvent pas celle que les victimes
141
Micheline BARIL : Une femme d’exception, disponible en ligne : [Link]
jidv01/185-micheline-baril-une-femme-dexception, consulté le 10 janvier 2012.
142
R. CARIO, A. GAUDREAULT (Dir.), L’aide aux victimes : 20 ans après. Autour de l’œuvre de
Micheline Baril, Ed. L’Harmattan, Coll. Sciences criminelles, 2003, 128 p.
66
sont en droit d’attendre. Elle pense que les services sociaux et judiciaires peuvent, parfois, être
source d’une seconde victimation pour les victimes. Elle dénonce également le fonctionnement de
la police où les policiers peuvent être amenés à mettre en doute la crédibilité de la victime,
également source de seconde victimation.
Micheline BARIL, par ailleurs, sera la première a évoqué l’importance de l’accompagnement
psychologique et sociale de victime « au sein des services pluridisciplinaire d’aide aux victimes ».
Elle s’investira dans l’écoute et dans l’aide aux victimes. Elle pense naturellement que pour mieux
comprendre la victime, son vécu du crime, il faut lui donner la parole. Cette reconnaissance de la
souffrance de la victime la conduira à créer en 1981 le centre AVI (Aide aux Victimes
d’Infractions) qui a pour objectif d’écouter et de soulager la souffrance des victimes ou de leurs
proches et d’apporter une réponse adaptée à leurs besoins. Elle cherchera, par la suite, à influencer
le législateur, afin de faire reconnaître les droits des victimes et de ré-établir un rapport équitable
entre les droits du criminel et ceux de la victime. Elle tentera, en outre, de faire de la
victimologie143 une science reconnue.
Après de nombreuses actions menées en faveur des victimes et de la reconnaissance de leur
souffrance et de leurs droits, M. BARIL achemine au Ministère de la Justice en 1991, plus de
quarante recommandations touchant l’indemnisation et le traitement des victimes. En 1992, elle
représente les témoins, les victimes et leurs proches au sein de quatre tables de délibérations lors
du Sommet de la Justice.
Malgré sa disparition prématurée en 1993, l’œuvre de M. BARIL a largement contribué à
l’évolution significative de la victimologie et de l’aide aux victimes au Canada144, et plus
largement en droit international.
Un manuel a été élaboré par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime(ONUDC)
pour aider les pays à faire respecter le droit et à réformer leur système de justice pénale. Il décrit
tout un ensemble de mesures et de programmes qui, inspirés des principes de la justice réparatrice,
peuvent facilement s’adapter aux systèmes de justice pénale et les compléter en tenant compte de
143
En 1985, M. BARIL définira la victimologie comme « l’étude des caractéristiques des victimes et de
leurs interactions avec les agresseurs le cas échéant ; de la dynamique de la victimation et de ses
conséquences ; des réactions sociales, formelles et informelles, à la victimation ».
144
Au cours des années 1990, de multiples programmes identifiés à la mouvance réparatrice se sont
développés au Canada. On compterait aujourd'hui environ 277 programmes se réclamant de la justice
restaurative, dans la majorité des cas des médiations entre la victime et le délinquant, pour certaines
organisées par des organismes de justice alternative.
67
la situation juridique, sociale et culturelle. Il s’adresse aux fonctionnaires de la justice pénale, aux
organisations non gouvernementales et aux associations qui œuvrent ensemble pour améliorer la
réponse apportée actuellement à la délinquance et aux conflits locaux. Selon ce manuel, la justice
réparatrice est une méthode de résolution des problèmes qui, dans ses diverses formes, associe la
victime, le délinquant, leurs réseaux sociaux, des organismes judiciaires et la communauté 145. Les
programmes correspondants reposent sur le principe fondamental selon lequel le comportement
criminel non seulement viole la loi, mais aussi lèse les victimes et la communauté. Pour traiter les
conséquences de ce comportement, il faudra, à chaque fois que cela est possible, associer le
délinquant et les parties lésées tout en apportant à la victime et au délinquant l’aide et l’appui dont
ils ont besoin. Par justice réparatrice, on entend un processus par lequel on combat la délinquance
en réparant le mal fait aux victimes, en rendant les délinquants comptables de leurs actes et,
souvent, en associant la communauté à la résolution du conflit. La participation des parties est un
aspect essentiel de ce processus, qui place l’accent sur l’établissement d’une relation, sur la
réconciliation et sur la recherche d’une entente entre les victimes et le délinquant146.
La section 2 du Manuel de l’ONUDC décrit les principaux types de programme de justice
réparatrice: médiation victime-délinquant, conférence communautaire ou familiale, cercle de
détermination de la peine et probation de réparation. Elle fait également le point sur les structures
de justice autochtone et coutumière et sur les principales caractéristiques des programmes de
justice pénale actuels.
- La médiation victime-délinquant
145
Office des Nations Unies, Manuel sur les programmes de justice réparatrice, New York, 2008, p. 6.
146
Ibid.
68
intervenir avant la détermination de la peine et aboutir à des recommandations concernant cette
dernière. Lorsqu’un programme intervient avant la détermination de la peine, l’issue de la
médiation est généralement portée à l’attention du parquet ou du juge. La médiation victime-
délinquant peut également être utile pendant l’incarcération du délinquant et peut devenir une
partie intégrante de sa réinsertion même en cas de peine longue.
La procédure de médiation a plus de chances d’atteindre pleinement ses objectifs si les victimes
et les délinquants se rencontrent, peuvent directement exprimer leurs sentiments l’un envers
l’autre, et mieux comprendre la situation. Avec l’aide d’un facilitateur qualifié, ils peuvent
parvenir à un accord qui les aidera tous deux à clore l’incident. En fait, le facilitateur rencontre
généralement les deux parties avant la rencontre et peut les aider à s’y préparer. Cela se fait, entre
autres, pour que la victime ne soit pas revictimisée par la rencontre du délinquant et pour que ce
dernier assume la responsabilité de l’incident et désire sincèrement rencontrer la victime.
Lorsqu’un contact direct entre la victime et le délinquant est possible, il n’est pas rare que l’un
ou l’autre vienne, accompagné d’un ami ou d’un sympathisant. Ce dernier, cependant, ne participe
pas toujours à la discussion. Enfin, malgré les mérites d’une réunion facilitée en face à face, un
contact direct entre la victime et le délinquant n’est pas toujours possible ou souhaité par cette
première. C’est pourquoi l’on recourt souvent, également, à une médiation indirecte où le
facilitateur rencontre les parties successivement et séparément.
Pour pouvoir recourir à la médiation victime-délinquant, il faut remplir trois conditions de base:
- Le délinquant doit assumer ou ne pas nier sa responsabilité
- La victime et le délinquant doivent, tous deux souhaiter participer
- La victime et le délinquant doivent aborder la procédure sans crainte
La médiation, dans la mesure du possible, débouche sur une réparation et sur une forme de
compensation des pertes de la victime.
69
Aujourd’hui, elle est, en outre, largement utilisée, sous une forme modifiée, dans le cadre de la
politique de déjudiciarisation que mène la police en Australie, en Afrique du Sud, en Irlande, au
Lesotho ainsi que dans les villes du Minnesota, de la Pennsylvanie et du Montana.
Chaque conférence dispose d’un animateur ou facilitateur. Son champ d’action est un peu plus
vaste que celui de la médiation ordinaire. Elle consiste à inviter la famille et les amis aussi bien de
la victime que du délinquant et, parfois, d’autres membres de la communauté à participer à une
procédure facilitée par des professionnels pour rechercher la solution à apporter aux parties, traiter
les conséquences de l’infraction et étudier les moyens de prévenir une récidive.
La conférence familiale a pour mission de confronter le délinquant aux conséquences de
l’infraction, d’élaborer un plan de réparation et, dans les cas plus graves (dans le modèle néo-
zélandais), d’évaluer la nécessité d’une surveillance plus étroite ou d’une détention. En Australie
et aux États-Unis, ce sont principalement les fonctionnaires du milieu policier qui servent de filtre,
tandis qu’en Afrique du Sud, ce sont les procureurs.
Parce qu’elles font intervenir un plus grand cercle de personnes concernées, y compris des
individus en situation de travailler et de sympathiser avec le délinquant, ces conférences sont
particulièrement efficaces pour ce qui est de veiller à ce que ce dernier respecte l’accord conclu.
En fait, les autres membres du cercle ont souvent un rôle à jouer pour ce qui est de surveiller le
comportement ultérieur du délinquant et de veiller à ce qu’il applique les mesures de réinsertion et
de réparation qu’il a acceptées.
Les conférences communautaires sont aussi parfois utilisées comme procédure de substitution
vers laquelle on peut orienter un délinquant dans le cadre d’un programme de déjudiciarisation.
Elles sont généralement administrées par des associations ou des organismes financés ou non par
les pouvoirs publics. Le cercle comprend généralement les personnes les plus proches du
délinquant et de la victime et tout autre membre de la communauté qui s’intéresse à la procédure
(instituteur dans le cas d’un jeune délinquant ou employeur, par exemple).
L’organisme ou l’association qui s’occupe du délinquant doit également veiller à ce qu’il
respecte les clauses de l’accord, parfois sous la supervision directe d’agents de la force publique
ou de fonctionnaires
70
qui plaident coupable. Les discussions au sein du cercle ont pour but de dégager un consensus sur
la meilleure façon de résoudre le conflit et de classer l’affaire en tenant compte de la nécessité de
protéger la communauté, de compenser les victimes, et de punir et de réinsérer le délinquant. Cette
procédure se déroule généralement dans le cadre de la procédure pénale, fait appel à des
professionnels de la justice et facilite la détermination de la peine.
Le cercle de détermination de la peine permet aux membres de la communauté de participer
directement à la lutte contre la délinquance et les troubles sociaux. Cela s’effectue par l’entremise
d’un Comité de justice communautaire (CJC), où peuvent également siéger des représentants
d’organes judiciaires. Les membres du CJC ont pour objectif commun de trouver des moyens plus
constructifs de résoudre les conflits dans leur communauté. Le CJC joue un rôle à part entière
dans la procédure du cercle, assurant la liaison avec les organes de justice pénale, les associations
et les différents groupes de la communauté.
Ce sont généralement la police, le parquet et les juges qui recourent au CJC ainsi que, parfois,
les écoles, les programmes d’aide aux victimes et les familles.
La procédure du cercle comporte quatre étapes:
Étape 1: Détermination du fait de savoir si l’affaire peut être soumise à la procédure du cercle
Étape 2: Préparation des parties qui siégeront dans le cercle
Étape 3: Recherche d’un consensus au sein du cercle
Étape 4: Suivi et contrôle du respect de l’accord par le délinquant
Le CJC intervient tout au long de la procédure, depuis la détermination du fait de savoir si
l’affaire peut y être soumise jusqu’au contrôle du respect des accords. Il invite également la
communauté à appuyer la victime et le délinquant pendant et après la procédure.
Le résultat obtenu par le cercle est généralement soumis au juge, qui aura ou non participé à la
procédure, et ne lie pas le tribunal. Ce dernier examine très sérieusement le plan élaboré par le
cercle, mais n’est pas tenu de l’adopter ou de le ratifier intégralement. Il peut aussi adopter le plan
en sus d’une autre peine qu’il aura prononcée. Les délinquants dont l’affaire est soumise à un
cercle ne sont pas à l’abri d’une incarcération. Il existe, cependant, une panoplie d’autres
sanctions, dont le dédommagement et la compensation, la probation, l’assignation à résidence et le
travail d’intérêt général.
Les programmes de justice réparatrice ont déjà montré leur succès dans certains pays où ils ont
été appliqués. En 2001, le ministère canadien de la Justice a ainsi publié une étude sur l'efficacité
des mesures restauratives. Il en ressort que comparativement aux victimes qui ont participé au
système de justice traditionnelle, celles qui ont participé au processus de justice réparatrice étaient
71
beaucoup plus satisfaites. Cette satisfaction, alliée à un coût de fonctionnement relativement bas,
justifie la promotion faite par le Conseil économique et sociale des Nations unies.
Ces programmes devraient permettre aux Etats qui connaissent des difficultés dans la mise en
œuvre de la justice classique, de résoudre les conflits par des mécanismes adaptés à leur contexte
sociopolitique. Cependant, malgré les avantages que peuvent présenter la pratique de la justice
restaurative, nous le verrons147, certaines méthodes qui entrent dans le cadre de sa mise en œuvre
révèlent également des imperfections.
Le Conseil Economique et Social a complété ses mesures de mise en œuvre des droits des
victimes par l’adoption d’une Résolution sur les principes fondamentaux et directives concernant
le droit à un recours et à une réparation des victimes de violations flagrantes du droit international
relatif aux droits de l’homme et de violations graves du droit international humanitaire.
L’Assemblée générale des Nations unies a adopté le 16 décembre 2005 des principes
fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à une réparation des victimes de
violations flagrantes du droit international relatif aux droits de l’homme et de violations graves du
droit international humanitaire (encore appelés principes Van Boven/Bassiouni)148.
Ces principes mettent un accent particulier sur le traitement des victimes. Celles-ci devraient
être traitées par l’État et, selon le cas, par d’autres entités ou groupes, tant publics que privés, avec
humanité et dans le respect de leur dignité et de leurs droits fondamentaux, et des mesures
appropriées devraient être prises pour assurer leur sécurité, leur bien-être physique et
psychologique et la protection de leur vie privée, ainsi que ceux de leur famille. L’État devrait
veiller à ce que sa législation interne, dans la mesure du possible, permette aux victimes de
violences ou de traumatismes de bénéficier d’une sollicitude et de soins particuliers afin de leur
éviter de nouveaux traumatismes au cours des procédures judiciaires et administratives destinées à
assurer justice et réparation149.
147
V. infra, p. 80 et s.
148
V. Annexe III.
149
Principes et directives §. VI.
72
A côté des mesures destinées à assurer la sécurité, le bien être physique et psychologique, la
protection de la vie privée des victimes, l’accès à la justice doit leur être facilité. Les victimes de
violations flagrantes/graves des droits humains et du droit international humanitaire disposent du
droit d’accès à la justice, incluant la possibilité de déclencher des recours judiciaires efficaces
suffisamment équitables et impartiaux. Les États peuvent également fournir d’autres recours pour
compléter les procédures de réparation, comme l’accès aux organes et mécanismes administratifs
et les mécanismes et procédures réalisés conformément à la législation d’un État. À cet effet, les
États sont encouragés à rendre publiques les informations concernant les recours possibles 150 afin
de protéger les victimes, leurs représentants, les témoins et les familles de toutes intimidations et
représailles151, d’apporter une assistance adaptée aux victimes cherchant à accéder aux organes
judiciaires152, de proposer des solutions judiciaires, diplomatiques et consulaires adaptées afin de
garantir que toutes les victimes puissent exercer leurs droits à un recours153, etc.
Même si plusieurs recours sont possibles, il convient de souligner que dans le cas de violations
graves, telles que celles abordées dans les Principes et directives, la priorité est donnée à la
procédure judiciaire. Comme l’explique le Comité des droits de l’homme des Nations unies, « on
ne saurait considérer que des recours… administratifs constituent des recours adéquats et utiles
[…] en cas de violation particulièrement grave des droits de l'homme»154. Ainsi, en cas de
violations flagrantes/graves, les recours non judiciaires (administratif ou autres) ne sont pas
considérés comme suffisants pour remplir les obligations des États aux termes du droit
international. Par conséquent, même si une victime peut demander une compensation par le biais
d’une procédure administrative, elle devrait également avoir le droit, légalement et en pratique,
d’intenter une action civile auprès d’une juridiction contre l’individu et l’État. De même, une
personne ayant été arrêtée dispose du droit de remettre en question sa mise en détention devant un
organe judiciaire et, le cas échéant, d’intenter une action civile pour sa détention arbitraire.
Par ailleurs, les principes Van Boven/Bassiouni précisent que : « 13. Par-delà l’accès
individuel à la justice, les États devraient s’efforcer de mettre en place des procédures pour
150
Principes et directives, VIII. 12 (a).
151
Principes et directives VIII.12 (b).
152
Principes et directives VIII.12 (c).
153
Principes et directives VIII.12 (d).
154
Nydia Bautista c. Colombie (No. 563/1993); José Vicente et Amado Villafane Chaparro, Luis Napoleon
Torres Crespo, Angel María Torres Arroyo et Antonio Hugues Chaparro Torres c. Colombie (No.
612/1995). En outre, le droit pour les individus à accéder aux juridictions afin de déterminer les droits
civils et les obligations en termes de violations graves des droits humains constitue un élément
fondamental du droit international en matière de droits humains (voir par exemple, l’article 27.2 de la
Convention américaine relative aux droits de l'homme, l’article 6 de la Convention européenne des droits
de l'homme et l’article 7 de la Convention africaine des droits de l’Homme et des peuples).
73
permettre à des groupes de victimes de présenter des demandes de réparation et de recevoir
réparation, selon qu’il convient. »Les actions intentées par des groupes revêtent une importance
particulière lorsque les victimes sont ciblées en tant que communauté, puisque la réparation
appropriée devra refléter la souffrance collective.
Outre l’accès à la justice, les États devraient mettre en place des moyens d’informer le public
et, plus particulièrement les victimes de violations flagrantes du droit international relatif aux
droits de l’homme et de violations graves du droit international humanitaire, de tous les services
juridiques, médicaux, psychologiques, sociaux, administratifs et autres auxquels les victimes
peuvent avoir un droit d’accès. En outre, les victimes et leurs représentants devraient avoir le droit
de rechercher et d’obtenir des informations sur les causes de leur victimisation et sur les causes et
conditions propres aux violations flagrantes du droit international relatif aux droits de l’homme et
aux violations graves du droit international humanitaire, ainsi que d’apprendre la vérité sur ces
violations.
L'élaboration des principes Van Boven/Bassiouni, souligne également que la réparation doit
être à la mesure de la gravité de la violation et des préjudices subis. Pleine et effective, elle peut
prendre la forme de restitution, indemnisation, réadaptation, satisfaction et garanties de non
répétition155.
- La restitution doit, dans la mesure du possible, rétablir la victime dans la situation originale
qui prévalait avant que les violations flagrantes du droit international des droits de l'homme ou les
violations graves du droit international humanitaire ne se soient produites. Autrement, la
restitution implique non seulement la restitution des biens volés mais aussi des droits qui ont été
confisqués. Elle comprend donc, notamment, la restauration de la liberté, la restauration des droits
confisqués, du statut social, de la vie de famille, de la citoyenneté, le droit au retour dans son lieu
de résidence ainsi que la restitution de l'emploi.
- L'indemnisation des dommages estimables financièrement couvre notamment les préjudices
subis suite aux violations commises. A ce titre, il doit être remboursé aux victimes les frais
médicaux et les frais liés à leur suivi psychologique. L'indemnisation doit aussi tenir compte de
l'appauvrissement de la victime engendré directement ou indirectement par les violations
(ressources consacrées à la recherche de la vérité, impossibilité de suivre une formation,
impossibilité d'exercer un métier).
155
Principes et directives §. IX.
74
- La réadaptation concerne la prise en charge médicale et psychologique ainsi que l'accès à des
services juridiques et sociaux. Il s'agit là d'octroyer aux victimes une assistance médicale,
psychologique, juridique et sociale. Concrètement, cette assistance se manifestera, par exemple,
par la gratuité des frais scolaires pour les enfants des victimes, par la création d'un dispensaire de
soins gratuits destinés aux victimes ou encore par la création de centres de réhabilitation des
victimes.
- La satisfaction est une forme de réparation qui requiert, notamment, la divulgation de la
vérité, la poursuite et sanction des responsables ce qui implique l'abrogation des lois d'amnistie,
ainsi que l'adoption de mesures symboliques. Parmi ces dernières, nous pouvons citer la
présentation d'excuses officielles, l'organisation de manifestations commémoratives, la création
d'un centre au nom des victimes, la transformation de centres de détention en lieu d'hommage. Des
mesures de rétablissement de l'honneur peuvent également être entreprises par l'Etat. Au niveau
des réformes allant dans ce sens, il peut être décidé d'intégrer dans le programme scolaire un
chapitre dédié aux violations commises dans le passé.
- Les garanties de non-renouvellement ou non répétition sont des mesures et des réformes que
les autorités doivent entreprendre afin de garantir à la société que les violations commises dans le
passé ne se reproduiront plus. L'Etat doit également veiller au respect de l'indépendance des
différentes juridictions ainsi qu'au non empiètement des juridictions militaires sur le champ
d'action normalement réservé à des cours civiles. Ce dernier point nous renvoie d'ailleurs à
l'importance de s'assurer de l'indépendance des institutions judiciaires, que ce soit par rapport au
pouvoir exécutif ou militaire.
L'organisation de formations adéquates à l'attention des acteurs agissant aux différents niveaux
des institutions de l'Etat, mais aussi de la société de manière générale, est également un élément
essentiel à l'enracinement de la démocratie et de la culture des droits de l'Homme dans la société.
Tous ces principes fondamentaux n’auraient pas les effets escomptés si l’Organisation des
Nations unies n’avait pas les moyens de contrôler leur mise en œuvre.
Plusieurs organes des Nations unies, y compris de surveillance des traités ont donc, été institués
pour veiller au respect par les Etats de leurs obligations internationales, y compris contractées aux
termes de conventions internationales particulières. Plusieurs Comités sont ainsi compétents pour
recevoir des communications formulées par des victimes contre des Etats156.
156
Les organismes habilités à recevoir des communications individuelles sont :
- Le Comité des droits de l’homme (CDH), qui surveille l’application du Pacte international relatif aux
droits civils et politiques (PIDCP); article 35.2b, Protocole au Pacte international relatif aux droits civils et
politiques, article 5.2, Convention contre la torture, article 22.5a.
75
Les procédures devant chacun de ces comités sont très semblables. Les individus ou groupes
d’individus qui prétendent avoir subi la violation d’un de leurs droits compris dans ces
conventions, du fait d’un Etat partie, peuvent soumettre des communications individuelles écrites
si elles ont épuisées les voix de recours internes. Les comités ne sont, toutefois, compétents, que
si, l’Etat visé a ratifié le protocole facultatif de la convention ou a déclaré reconnaître la
compétence dudit comité pour recevoir et traiter de telles communications individuelles.
Cependant, les sociétés en transition de la guerre à la paix ou d'un régime autoritaire à un
régime plus démocratique ne sont, souvent, pas en mesure, pour des raisons essentiellement
techniques et non par absence de volonté politique, de respecter strictement les standards
internationaux des droits de l'homme applicables.
Les victimes ne peuvent pas attendre le rétablissement définitif de l’institution judiciaire pour
accéder à la justice. Et l’Organisation des Nations unies ne peuvent pas, non plus, répondre au
besoin de justice de toutes les victimes des crises à travers le monde. C’est pourquoi elle
encourage la mise en œuvre d’autres programmes de justice qui participe à la lutte contre
l’impunité.
Paragraphe 2 : La mise en œuvre des droits des victimes dans la justice transitionnelle
76
d'obtenir réparation à travers un système légitime de règlement des différends et l'administration
équitable de la justice ». Le Secrétaire Général des Nations Unies présente ainsi à juste titre la
justice transitionnelle comme un moyen de consolidation de la paix. Il ressort de cette déclaration
du Secrétaire Général des Nations Unies, que pour sortir durablement de la violence, il
conviendrait de recourir à des mesures de réparation réellement adaptées: celles de justice
transitionnelle.
Mais que signifie la notion de justice transitionnelle?
A : La mise en œuvre des droits des victimes à travers les mécanismes classiques de la justice
De manière générale, il est reconnu qu'un Etat puisse exercer sa juridiction sur son propre
territoire en réprimant par exemple les crimes qui y sont commis. En droit pénal, une compétence
extraterritoriale est, également, reconnue à l'Etat en vertu du principe de la compétence
personnelle active liée à la nationalité de l'auteur, de la compétence personnelle passive, lié à la
nationalité de la victime et de la compétence universelle fondée sur la gravité du crime commis159.
158
P. HAZAN, «Measuring the impact of punishment and forgiveness: a framework for evaluating
transitional justice», International Review of the Red Cross, vol. 88, num 861, mars 2006, pp. 343-346.
159
N. D. F. V. R. ODOUKPE, Réflexion sur la justice transitionnelle, mémoire online,
[Link] consulté le
5 janvier 2012.
77
La compétence universelle est un principe de droit international qui donne la possibilité (ou
même l’obligation) aux États de poursuivre certains crimes relevant du droit international,
indépendamment de l’endroit où ils ont été commis, de la nationalité ou du lieu de résidence des
auteurs ou des victimes, ou de tout lien particulier avec l’État de poursuite. On juge que ces crimes
constituent une offense à la communauté internationale dans son ensemble et qu’elle a une
responsabilité et un intérêt inhérents quant au fait que les auteurs de tels crimes n’échappent pas à
la justice.
Les Principes fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à réparation des
victimes de violations flagrantes du droit international des droits de l’homme et de violations
graves du droit international humanitaire des Nations Unies lancent un appel aux États pour qu’ils
prennent les mesures nécessaires leur permettant d’exercer leur compétence universelle et
d’assurer l’extradition ou le transfèrement des personnes soupçonnées de crimes internationaux
vers d’autres États ou tribunaux internationaux :
« 5... Les États doivent incorporer ou mettre en application dans leur système juridique
national les dispositions appropriées de compétence universelle… »
L’évolution de la procédure universelle et des autres formes de compétence extraterritoriale
s’explique en partie par la présence plus fréquente d’auteurs présumés sur le territoire d’États
cherchant à exercer leur compétence. Elle est aussi le résultat du travail réalisé parles tribunaux
internationaux ad hoc et spécialisés, qui ont dans une certaine mesure encouragé les États à faire
disparaître les « havres de paix » pour les auteurs présumés dans le cadre des affaires portées
devant ces tribunaux, en particulier ceux du Rwanda et de l’ex-Yougoslavie. Il s’agit également
d’une conséquence pratique de la limite de la compétence et des mandats des tribunaux
internationaux, qui ne peuvent ni enquêter sur toutes les affaires, ni poursuivre tous les auteurs
présumés160.
Les poursuites à l'étranger, en application du principe de la compétence universelle, ont marqué
l'histoire de la justice transitionnelle. Par exemple, l’arrestation de l’ancien dictateur chilien
Augusto Pinochet en octobre 1998 à Londres a incité les victimes à intenter des poursuites pénales
dans un certain nombre de pays, surtout des pays européens161. Par ailleurs, la Belgique, en vertu
160
Ibid.
161
Independent Study on Best Practices, Including Recommendations, to Assist States in Strengthening
their Domestic Capacity to Combat all Aspects of Impunity, du professeur Diane ORENTLICHER,
E/Cn.4/2004/88 du 27 février 2004, par. 49-53. Les poursuites contre Pinochet en Europe ont aussi
déclenché des poursuites au Chili, initiées par des victimes qui avaient auparavant gardé le silence et
n’avaient pas été prises en compte par la Commission de vérité et de réconciliation au Chili avant
l’instruction de leurs plaintes en Europe.
78
de sa loi dite de compétence universelle, a joué un rôle moteur dans les procès extraterritoriaux.
Cette loi belge très attendue de 1993 sur la compétence universelle a permis à des victimes de
porter plainte en Belgique pour des atrocités commises à l'étranger même si l'auteur présumé
n'était ni Belge ni présent en Belgique.
L’exercice de la compétence universelle ou d’autres formes de compétence extraterritoriale est
un complément utile aux procédures territoriales et au travail des tribunaux internationaux ou
internationalisés, qui présentent des lacunes importantes au niveau de leur champ d’application,
lacunes dont ont profité les auteurs présumés.
Cependant, les tribunaux de l’État où a eu lieu le crime (l’État territorial) semblent être l’arène
judiciaire la mieux placée pour rendre justice aux victimes. En effet, en comparaison des
poursuites internationales, les poursuites nationales sont moins coûteuses et plus opérationnelles.
Elles permettent d'accéder plus ou moins facilement aux victimes, aux témoins, aux preuves et
sont généralement plus assimilables et plus crédibles sur le plan local que ne le seraient les
tribunaux étrangers ou internationaux. Elles sont aussi plus susceptibles d'être en phase avec les
évolutions sociales et politiques de la transition politique d'un pays donné, ainsi que de renforcer
localement les capacités judiciaires162.
Par ailleurs, l'application du principe du dessaisissement, qui caractérise les rapports entre les
juridictions ad hoc et les juridictions nationales se traduit aujourd'hui par un « dessaisissement
vers le bas ». En effet, la nouvelle stratégie est de se focaliser sur « la poursuite des principaux
responsables politiques et militaires » et de laisser aux juridictions internes « le soin de juger les
exécutants subalternes » naturellement plus nombreux163.
Toutefois, la situation de la justice dans les pays qui connaissent un changement de régime
politique à la suite de crise interne ne permet pas souvent de lutter contre l’impunité. Au
lendemain d'un conflit armé meurtrier, le sentiment largement partagé est que « la justice ne
convainc pas164 ». Le système judiciaire classique n'est pas toujours à la hauteur du contentieux né
des violations graves des droits de l'homme et du droit international humanitaire. Il est à la fois
décimé du fait de la guerre et n'offre plus de garantie aussi bien pour les détenus que pour les
victimes qui doivent attendre un délai irraisonnable avant d'être fixés sur leur sort. L'après
génocide au Rwanda, par exemple, a révélé que les institutions chargées de respecter la loi, de
rendre et d'appliquer les décisions de justice avaient cessé de fonctionner, que les bâtiments des
162
N. D. F. V. R. ODOUKPE, précité.
163
E. LAMBERT-ABDELGAWAD, Le dessaisissement des tribunaux nationaux au profit des tribunaux
pénaux internationaux, RGDIP, 2004-2, p. 431.
164
Avocats Sans Frontières, Justice pour tous au Rwanda, rapport semestriel, Bruxelles, 1999, p 38.
79
tribunaux étaient saccagés, et que le pays ne comptait plus qu'une vingtaine de magistrats pour
juger plus de cent vingt mille personnes arrêtées et détenues, dans des conditions inacceptables,
pour crime de génocide, alors que la capacité des prisons avant les événements n'était que
d'environ dix huit mille places. A raison de mille verdicts par an, il faudra alors plus d'un siècle à
la justice classique pour vider les prisons et les cachots165. De même, en République Démocratique
du Congo, le système judiciaire s'est effondré pendant la guerre et jusqu'à présent, il ne semble pas
en mesure de répondre aux exigences d'une justice moderne, indépendante, et de proximité. En
plus, on constate souvent, l'absence ou la carence de personnel judiciaire due aux malversations
des autorités de l’ancien régime. On rappellera, par exemple, le cas de l'Ethiopie dont la plupart
des juges, après la chute du régime dictatorial de Mengistu en 1991166, étaient, soit en fuite, soit en
prison en raison des violations massives des droits humains dont ils s'étaient rendus complices.
Cette situation d'impuissance de la justice étatique a été prise en compte dans certains pays,
notamment africains, qui recourent à des solutions alternatives.
B : La mise en œuvre des droits des victimes à travers les mécanismes spécifiques
Selon Cassien Simbaré (président de la Fondation Intahe)167, la justice transitionnelle est une
étape nécessaire pour passer d'un passé divisé à un avenir partagé. Elle permet aux pays
convalescents de conflits armés de faire face aux souffrances endurées et d'affronter les pages les
plus sombres d'un passé douloureux pour réinventer l'avenir. Et comme il n'y a pas de modèle type
de mécanismes valables en tout temps et en tous lieux, « chaque peuple doit faire appel à son
génie créateur pour rentabiliser les atouts en présence et atteindre l'objectif recherché : gérer
l'histoire douloureuse et parvenir à la réconciliation168 ».
Ainsi, lorsqu'une transition politique se met en place à la suite d'une période de violence ou de
répression, les gouvernements et les défenseurs des droits de l'homme peuvent envisager des
réponses à la fois judiciaires et non judiciaires aux violations des droits humains. Ainsi, des
réformes institutionnelles sont souvent engagées pour accroître les performances de la justice
ordinaire, et des solutions à court terme sont envisagées pour compléter l’action des juridictions de
165
-«Rapport de synthèse de monitoring et de recherche sur la gacaca, phase pilote janvier 2002-décembre
2004 », décembre 2004, disponible en ligne : [Link] consulté le 5 avril 2011.
166
J. M. LIOTIER, « L’Ethiopie de 1980 à 1997 », L’état du monde 1981-1998,
[Link]/[Link].
167
Symbole de l'équité d'une justice sociale traditionnelle du Burundi.
168
Rapport de la conférence du 21 septembre 2007 sous le thème : « la justice transitionnelle pour la paix
sociale au Burundi », disponible en ligne :
[Link] consulté le 8 janvier 2011.
80
droit commun. Certains pays ont essayé de se retourner vers la justice traditionnelle (I), d’autres
ont préféré créer une Commission de vérité et réconciliation (CVR) appelée à siéger pendant la
période post-transitionnelle immédiate (II). Ces dispositifs sont généralement accompagnés par
des mesures de réparation des préjudices subis par les victimes (III).
I : Les juridictions traditionnelles ou coutumières
Devant l’énorme contentieux judiciaire créé par la présence de plusieurs milliers de présumés
coupables ayant trempé dans le crime de génocide de 1994, le gouvernement rwandais a tenté de
résoudre le problème par la création des juridictions populaires dites GACACA (Gazon en
Kinyarwanda), inspirées du modèle de justice traditionnelle, combinée avec les techniques de la
procédure pénale moderne, mais confiées à la population elle-même et non aux professionnels du
droit. Créées par une loi organique du 26 janvier 2001, les juridictions gacaca ont été lancées dès
le mois de juin 2002. Il est important de rappeler qu'à l'origine, les gacaca permettaient de régler
des différents de voisinage ou familiaux sur les collines. Elles étaient très éloignées des pratiques
judiciaires modernes. Il s'agissait d'une assemblée villageoise présidée par des anciens où chacun
pouvait demander la parole.
Dans le système actuel, la juridiction gacaca est une véritable juridiction pénale à vocation
rétributive. Mais, la réconciliation reste un objectif fondamental dans cette procédure participative.
Le système gacaca emmènera les habitants de la même cellule, du même secteur, à collaborer pour
juger ceux qui ont pris part au génocide, pour connaître les victimes et rétablir dans leurs droits
les innocents.
Ce système a été accueilli avec beaucoup de prudence par les observateurs internationaux. Dans
une déclaration faite le 19 juin 2002, Amnesty International affirmait que : « le système de justice
populaire des juridictions gacaca pourrait offrir la possibilité aux survivants du génocide, aux
prévenus et aux témoins de présenter leurs arguments dans le cadre d’un mécanisme judiciaire
ouvert, à caractère participatif. Il pourrait permettre d’accomplir un grand pas vers la
réconciliation nationale et la résolution de la crise du système carcéral rwandais. Néanmoins, le
caractère extrajudiciaire du système gacaca et la préparation insuffisante de sa mise en œuvre,
conjuguées à l’intolérance du gouvernement actuel à l’égard de toute forme d’opposition et à sa
réticence à revoir sa propre politique, pourtant déplorable, en matière de droits humains, risquent
de pervertir ce nouveau mécanisme169 ». On redoutait, également, des risques d’embouteillage
devant ces juridictions, les réactions incontrôlées des populations invitées à assister aux audiences
et les graves menaces qui pèseront sur les témoins, en particulier les rescapés du génocide.
169
[Link]
une consulté 8 décembre 2011.
81
Finalement, après quelques années de fonctionnement on a constaté un bilan mitigé. D’une
part, les juridictions gacaca semblent avoir atteint leur objectif de juger un grand nombre de
personnes. Des milliers d’exécutants du génocide ont été jugés en l’espace de moins de quatre ans.
Ces juridictions locales semblent avoir, également, constitué un point de départ vers la
réconciliation, notamment, dans la procédure d’aveu en prison. « Celui qui fait des aveux, le fait,
d’abord, par écrit, ensuite vient le répéter soit devant l’officier du Ministère Public ou devant
Gacaca, devant la population de sa cellule. En même temps, il demande pardon à Dieu, à la
nation, et à la famille des victimes. …
Les coupables ont sans doute honte de leurs actes, et pour certains les aveux apaisent leur
conscience. Au début ils craignaient la réaction des rescapés, de possibles représailles sur leurs
familles, mais cela n’a pas été le cas. J’ai entendu certains coupables dire: Ecoutez ce que je dis,
ne me regardez pas dans les yeux, je ne suis plus digne d’être regardé en face. Au vu de ce que
nous avons fait, nous ne méritions même pas de vivre.
Les rescapés du génocide supportent courageusement les témoignages. Ils ont eux aussi besoin
de savoir comment les leurs ont été tués et par qui, même si aucune loi ne leur accorde jusqu’ici
de réparation; comme si leur préjudice n’était pas pris en compte. Pour eux, le gouvernement, en
se souciant uniquement des coupables, fait une sorte de justice à deux poids deux mesures 170».
En plus de l’absence de partie civile au cours de ces procédures, on a, également, déploré les
entorses faites au principe de la présomption d’innocence. En effet, dans les juridictions gacaca,
les juges sont à la fois juges et procureurs. Ce sont eux qui collectent des informations sur base
desquelles ils mèneront un débat avec l’accusé. Ainsi, la parole des juges ont plus de poids que
celles des témoins. Aucun expert n’est consulté, aucun avocat n’apparait dans la procédure.
Cependant, toute personne présente au procès a le droit de poser des questions aux magistrats, aux
accusés comme aux témoins.
Interrogé au sujet des critiques dont les juridictions gacaca font l’objet, le Procureur général de
la République du Rwanda, Martin NGOGA, explique que le pays, au lendemain du génocide, ne
pouvait pas mettre en place une justice de type occidental. « Il ne pouvait pas porter des
chaussures qui n’avaient pas été faites pour lui », constate-t-il. Il poursuit : « On critique la
procédure des tribunaux gacaca, mais ceux qui critiquent ne proposent jamais d’alternative » a-t-
il souligné171.
170
Cyrien KANAMUGIRE, RWANDA-JUSTICE: La phase décisive des Juridictions Gacaca, Rwanda,
Avril 2004, disponible en
ligne :[Link] consulté le 8
décembre 2011.
171
[Link]
comparer-lincomparable/ consulté le 10 décembre 2011.
82
Ce dialogue social autour du crime aura quand même un mérite : faire prendre conscience à
l’homme rwandais qu’il été plus sauvage que les bêtes, tout en lui montrant la possibilité de
retrouver la voie de la grandeur, dans l’espoir d’un plus jamais ça (Never Again)172.
En dehors du Rwanda, les chefferies traditionnelles ont joué un rôle important dans le
processus de justice et de réconciliation en Sierra Léone173.
Au Burundi, le« bushingantahe » a été investi pour jouer le même rôle que les « gacaca » au
Rwanda et les chefferies traditionnelles en Sierra Léone. C'est un mécanisme juridique d'assise
locale qui a longtemps protégé l'harmonie dans la prévention et la gestion des
[Link] au Rwanda et à la Sierra Léone où les juridictions traditionnelles ont
servi la cause de la justice, la réactualisation du « bushingantahe »est en butte à des obstacles liés
à la désignation de ses animateurs175.
Bien qu'ils s'inscrivent dans le cadre de la justice rétributive, les mécanismes coutumiers se
placent dans une certaine mesure dans la perspective de la réconciliation. Le caractère participatif,
l'impunité qu'ils empêchent et la vérité qu'ils permettent de rétablir concourent à cet objectif.
83
Les commissions de vérité sont des mécanismes de justice transitionnelle les plus reconnus et le
plus étroitement associés à la justice transitionnelle en théorie comme en pratique. Elles
constituent un processus extrajudiciaire qui, selon les contextes, complète ou se substitue à des
poursuites pénales. Au regard de leur succès, ces commissions ont fait l'objet d'une pratique
générale au plan international. Elles sont devenues l'une des options classiques dans la palette des
alternatives judiciaires de transition. Elles ont été expérimentées dans plusieurs pays, notamment
en Haïti, en Equateur, en Sierra Léone, en Afrique du Sud, en République démocratique du
Congo, au Ghana, au Libéria, au Burundi177 et est présentement en cours en Cote d’ivoire.
Conclusion de la section 1
Les Déclarations de principes et Résolutions des Nations unies donnent de précieuses
indications aux responsables politiques, aux associations et aux fonctionnaires de la justice pénale
pour assurer une justice équitable et réparatrice des victimes. Elles permettent aussi aux Etats,
particulièrement en période de transition, de développer des programmes de justice restaurative
afin de compléter l’œuvre de la justice traditionnelle et éviter l’impunité des crimes.
Ces dispositifs devraient permettre la mise en œuvre des droits des victimes. Mais, la vie de la
communauté des États nous fournit au quotidien de nombreux exemples de pays avec des présents
ou des passés récents violents et tumultueux caractérisés par la commission de violations graves et
systématiques des droits de l'homme comme par des interventions externes. Et les auteurs des
exactions demeurent inconnus et ne sont jamais importunés ni l'objet d'enquêtes, et encore moins
de procès. Pour Halidou Ouédraogo179, « L’impunité, c’est quand la justice connaît les coupables
et ne veut pas les punir. L’impunité c’est quand la justice a les traces de personnes suspectes dans
des crimes odieux et ne les recherche pas parce que l'État ne veut pas ou des personnes puissantes
177
Voir sur ces exemples, N. D. F. V. R. ODOUKPE, précité.
178
V. annexe II.
179
Président du Mouvement burkinabé des droits de l’Homme.
84
agissent pour que les dossiers soient enterrés »180. Les victimes et leurs proches supportent seuls
les conséquences des crimes commis, sans jamais connaître la vérité sur ce qui s'est passé ni voir
la justice rendue, ni même obtenir une réparation quelconque pour les dommages subis. Or la
protection des droits de l’homme est devenue une question planétaire. Pour combattre cette
situation d’impunité, il a été mis en place des juridictions pénales internationales.
Comme nous l’avons déjà souligné dans notre introduction générale, les attentes des victimes
d’infractions sont très diverses181. Il convient ici de préciser les attentes particulières de la victime
des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Les praticiens de la justice internationale
expliquent que la participation de la victime au procès peut lui être bénéfique si elle identifie
correctement les attentes qu’elle peut légitimement en avoir182. La plupart attendent surtout du
jugement que leurs bourreaux soient reconnus coupables devant la société internationale. Elles
attendent également que la vérité soit ainsi manifestée et que la réalité de leurs souffrances soit
incontestablement établie. Selon une approche subjective, il n’est pas prouvé que les victimes
ressentent ni systématiquement, ni majoritairement un quelconque désir de vengeance. Il n’est pas
non plus établi, au contraire, que les victimes n’attachent aucune importance à la peine prononcée
même si, en général, sa sévérité ne saurait suffire à soulager leurs tourments183. La participation de
la victime au procès est ainsi susceptible de lui permettre de commencer un travail de deuil ou
éventuellement d’envisager de débuter une nouvelle vie184. C’est cependant se donner bonne
conscience que de prétendre que le procès pourrait y suffire. Les victimes ont des besoins
pragmatiques et concrets, loin des vertus supposément cathartiques de la tenue d’un procès ou du
prononcé d’une peine. Elles veulent retrouver les corps de leurs disparus ; avoir un toit, un travail,
180
Bulletin d’informationdu Collectif des Organisations Démocratiques de Masse et de Partis Politiques,
n° 7, disponible en ligne :
[Link] le 22 avril 2012.
181
V. supra, p. 7.
182
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 317.
183
Ibid.
184
Un survivant du génocide rwandais entrevoit une fonction en quelque sorte déjà réparatrice dans le seul
témoignage : « L’unique revanche envisageable pour moi est de témoigner. Afin que hommage soit rendu
aux victimes, réparation et respect offerts aux rescapés, et que la justice n’épargne pas les milliers de
criminels contre l’humanité qui demeurent impunis. Dont mon assassin. La seule vengeance digne de moi
est que ce tueur qui voulut m’exterminer après avoir haché les miens à la machette puisse découvrir ces
lignes. Et qu’il dise : « J’ai fait tout ça pour rien. Il vit ! Il vit debout ! Et les siens vivent en lui ! »
(Révérien, RURANGWA, Génocidé, Paris, Presse de la Renaissance, 2006, p. 12.
85
afin que leurs vies prennent un nouveau départ ; vivre dans une ville pacifiée où leurs enfants
puissent aller à l’école ; et parfois même, obtenir une réparation…185
Quelles réponses la justice pénale internationale apporte-t-elle aux attentes des victimes ?
Si le but premier de ces juridictions pénales a été, et demeure encore aujourd’hui, la poursuite
des auteurs de crimes de guerres et de crimes contre l’humanité ; la place des victimes devant ces
juridictions a connu une certaine évolution.
Dans la présente section, nous reviendrons, d’abord, sur le long cheminement qui a conduit à la
consécration de la place de la victime au plan international (paragraphe 1) ; nous verrons, ensuite,
le rôle des victimes devant les Tribunaux pénaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le
Rwanda (paragraphe 2) ; et, enfin, nous aborderons la place de la victime devant la Cour pénale
internationale (paragraphe 3).
Les premiers traités de droit international humanitaire, particulièrement les quatre conventions
de Genève du 12 août 1949, protégeaient les victimes de crimes internationaux, mais, ne
stipulaient aucun droit au déclenchement d’une action judiciaire, ni aucune possibilité
d’intervention au cours d’un procès et encore moins de droit à indemnisation. Ainsi, on a constaté
l’absence des victimes devant les premières juridictions pénales internationales (A). Et la situation
des victimes ne s’améliorera pas avec la création des premiers tribunaux ad hoc (B).
185
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 318.
86
Le projet Gustave Moynier, pour punir les crimes les plus attentatoires à l'essence humaine, de
juridiction pénale internationale marque, en 1872, la première volonté de prise en considération de
la victime puisque l’article 7 § 1 de ce texte prévoit la possibilité d’accorder une indemnité aux
victimes de guerre. Néanmoins, les premiers pas de la justice pénale internationale ont davantage
été marqués par la priorité accordée à l’établissement de la culpabilité de l’accusé, sans aucun
égard envers ses victimes. Lors du premier procès international, à Nuremberg, les procureurs
anglais et américains n’ont appelé à témoigner aucune des victimes du régime nazi.
En ce qui concerne les juridictions pénales internationalisées (ou hybrides ; dits encore de
troisième génération) pour le Kosovo (2000), le Timor-oriental (2000), la Sierra Leone (2002), le
Cambodge (2003), non seulement elles tardent à sanctionner les véritables instigateurs des crimes
commis, mais on constate également un relatif échec quant à la mise en œuvre des droits des
victimes.
Par cette exclusion, les victimes d’atrocités semblent promises à une souffrance silencieuse
perpétuelle, sans jamais pouvoir accéder à une vérité judiciaire, à la reconnaissance de faits et à la
condamnation de leurs bourreaux. Ces victimes ne paraissent être que des ombres - sans visages,
sans voix, sans lumière, condamnées à gémir en silence ou à combler leur frustration par
l’exercice d’une vengeance sauvage qui peut doucement faire glisser l’humanité dans
l’enchaînement cruel des haines éternelles186.
Conscient des effets de l’absence de la victime dans le procès, de plus en plus de voix vont
s’élever pour réclamer que la procédure pénale internationale prenne en compte l’un des éléments
originaires de la procédure romano-germanique, à savoir la participation des victimes aux procès.
Toutefois, cette volonté d’intégrer la victime dans la procédure pénale internationale ne cache
pas les inquiétudes des juristes qui restent prudents sur les conséquences plutôt mitigées de cette
participation. C’est dans ce sens que J. FERNANDEZ fait une nuance sur les effets de la
participation des victimes dans la procédure. Il reconnaît que la victime peut clairement tirer profit
du procès de son bourreau, a fortiori si elle intervient directement au cours du procès187.
Lorsqu’elle participe pleinement au procès, en tant que partie civile ou témoin, la victime peut
bénéficier à travers l’écoute et la considération du juge d’une reconnaissance personnelle de son
traumatisme, de la délivrance d’un non-dit. En conséquence, le procès peut parfaitement avoir des
vertus considérables pour la victime si une place importante lui est reconnue. Cependant, il peut
engendrer un nouveaux stress, particulièrement, lors du témoignage de la victime et de sa mise en
cause par la défense. Il peut également être source de frustration au vu d’une instruction qui
186
J. FERNANDEZ, « Variations sur la victime et la justice pénale internationale », précité.
187
Ibid.
87
manque souvent de moyens et qui opère des choix parfois contraires aux intérêts des victimes, ou
de déception en fonction des grands absents du procès ou des peines prononcées envers les
présents. C’est, peut être, pourquoi les Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et
le Rwanda ont seulement convié la victime à exercer un rôle réduit.
B : Le rôle réduit des victimes devant les Tribunaux pénaux internationaux pour l'ex-
Yougoslavie et le Rwanda
Les Tribunaux pénaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda ont été créés par les
résolutions 827 (25 mai 1993) et 955 (8 novembre 1994) du Conseil de sécurité des Nations
Unies. Ces tribunaux internationaux non permanant ont la primauté sur les juridictions nationales
des pays pour lesquels ils ont été établis.
Les Règlements de procédure et de preuve des Tribunaux ad hoc sont largement inspirés du
système de common law. Ainsi, conformément à ce qui se passe dans le common law, la partie
civile est représentée par le Procureur pendant le procès pénal. Il n’existe quasiment pas de place
pour les victimes puisqu'elles ne sont considérées que comme des témoins. Lors du déroulement
du procès, les victimes peuvent être entendues en tant que témoins et participer aux auditions,
seulement si l’une des parties le requiert. Elles répondent, en personne, aux questions qui leur sont
posées, à un moment précis de la procédure, dans l’intérêt des seules personnes les ayant citées à
comparaître. Elles doivent témoigner sous serment et, peuvent être poursuivies en cas de parjure.
Elles ne peuvent parler que dans le contexte de « l'interrogatoire » et du « contre-interrogatoire »
éventuellement mené par les parties.
En tant que simple témoin, les victimes ne peuvent pas demander l’assistance d'un avocat ni
avoir accès au dossier du procès. Elles ne peuvent pas non plus demander à être informées du
déroulement de la procédure même si elle représente un intérêt personnel pour elles188.
Devant les Tribunaux pénaux internationaux, l’appel est évidemment réservé à la défense et au
procureur (articles 25 TPIY et 24 TPIR).
Quant aux pouvoirs de la victime au cours de l’exécution de la peine, ils dépendent pour une
large part des dispositions du droit national de l’Etat d’exécution. Le droit international pénal
contemporain garantit cependant le maintien d’un contrôle judiciaire étroit sur l’exécution de la
peine, malgré le principe selon lequel son régime est soumis au droit national. Il s’agit, pour l’Etat
désigné, d’une abdication exceptionnelle, mais ponctuelle, de sa souveraineté pénale – notamment
188
Cf. règles 77, 85 et 90 du RPP.
88
parce que la peine prononcée peut être supérieure à la peine maximale encourue en droit interne.
« Le condamné reste sous la garde du Tribunal » dans l’attente de la conclusion d’un accord pour
son transfert vers l’Etat que le président du Tribunal a choisi pour l’exécution de sa peine vers
l’Etat que le président du Tribunal a choisi pour l’exécution de sa peine d’emprisonnement (règle
103 TPIY). La Chambre du TPIR qui désigne l’Etat d’exécution doit en outre informer
officiellement le gouvernement rwandais avant de prendre sa décision (règle 103). « L’exécution
de toute peine d’emprisonnement est soumise au contrôle du Tribunal ou d’un organe désigné par
lui » (règle 104). En pratique, il s’agit le plus souvent d’un délégué du Comité international de la
Croix-Rouge.
La mise à l’écart des victimes de la procédure devant les TPI s’explique par le fait que les
rédacteurs du Statut des TPI étaient plutôt préoccupés par la poursuite des individus coupables de
graves violations du droit international humanitaire, comme l'énonce explicitement la résolution
827 du Conseil de sécurité établissant le TPIY.
Selon le Statut, une des priorités était de protéger le droit des accusés en leur offrant un procès
équitable et rapide. Étant donné la nature et l'étendue des crimes jugés par les TPI, impliquant un
grand nombre de victimes et une charge émotionnelle importante, la présence de la victime a été
considérée comme pouvant retarder la procédure, et donc faire échec au droit des accusés d'être
jugé dans un délai raisonnable.
Si les Tribunaux pénaux internationaux n’ont pas voulu accorder un rôle important à la victime
dans le procès pénal, ils espèrent, tout de même, que la sanction infligée aux auteurs de crimes
internationaux contribuera à la réparation morale des victimes. Pour fixer la peine, le Tribunal
considère comme relevant de sa mission de restaurer puis de maintenir la paix sociale et politique
en ex-Yougoslavie ou dans les Grands Lacs. La Chambre de première instance l’indique en
novembre 1999, en statuant sur renvoi de la Chambre d’appel après réformation dans l’affaire Le
procureur c/ Dusko Tadic : « Le caractère exceptionnel de la mission confiée au Tribunal
international, à savoir mettre un terme aux violations généralisées du droit international
humanitaire et contribuer à la restauration et au maintien de la paix en ex-Yougoslavie mérite une
attention particulière pour ce qui est des fonctions de la peine »189.
Devant les Tribunaux pénaux de la Haye et d’Arusha, la victime participe comme « témoin
d’impact » à l’appui de l’accusation pour prouver notamment des circonstances aggravantes contre
189
TPIY, Chambre de première instance, 11 novembre 1999, Le procureur c/ Dusko Tadic alias « Dule » :
Jugement relatif à la sentence, La Haye, 14 p., disponible en ligne : [Link]
(n°IT-94-1-T), § 7, consulté le10 décembre 2011.
89
l’accusé190. Mais le procureur n’est pas tenu de la faire comparaître devant la Chambre et cette
dernière peut admettre que le témoignage soit présenté sous la forme d’une simple déclaration
écrite : une « Victim Impact Statement » selon la doctrine anglo-saxone (règle 02 bis § A alinéa
i)191. Le versement au dossier d’une déposition écrite est en effet justifié lorsque les preuves « se
rapportent à l’effet des crimes sur les victimes » (d) ou « à des éléments à prendre en compte pour
la détermination de la peine » (f). Le Ministère public établit des paramètres internes pour guider
ses réquisitions, qui prennent en compte le nombre (seize échelons allant d’une poignée à un
million) et les catégories de victimes (sept catégories : villageois, frontaliers, régionaux…). La
jurisprudence fixe ainsi la sentence en tenant compte en priorité de « la gravité » du crime qu’elle
évalue notamment selon le nombre de victimes, leur âge, leurs humiliations éventuelles, le
sadisme déployé par le coupable, les traumatismes subis par les survivants ainsi que les
souffrances physiques, psychologiques et affectives endurées par les victimes directes192. Le
Tribunal de la Haye décide ainsi en novembre 1998 dans l’affaire « Celebici » que « le critère
pour décider de la peine à infliger est la gravité du crime pour lequel l’accusé a été reconnu
coupable, ce qui suppose de prendre en compte les conséquences subies par la victime ». Et de
préciser : « L’Accusation a exhorté la Chambre de première instance à tenir compte, dans
l’évaluation de la gravité des infractions, de la souffrance des victimes qui sont mortes pendant
leur détention au camp de Celebici. La gravité des infractions du type de celles reprochées aux
accusés a toujours été mesurée à l’aune de leurs conséquences pour la victime ou, au plus, pour
les personnes touchées et leurs proches. La gravité s’apprécie in personam et n’a pas un
caractère universel. Alors que la culpabilité de l’accusé peut être liée au mal précisément et
généralement causé à la victime et à ses proches, il ne saurait être question de lui faire porter la
responsabilité de tous les maux subis par l’entourage »193.
190
“Written submissions are known in som legal systems in the form of so called Victim Impact Statements.
The victim describe in this statement the harm done or loss suffered as a result of the crime. The Statue and
Rules of Procedure and Evidence [of the ICC] allow for a wider participation of victims than is provided
for in Victim Impact Statements”. B. TIMM, “The Legal Position of victims in the Rules of Procedure and
Evidence”, in [Link], Kreb Claus, S. ROLF LÜDER, International and National Prosecution of
Crimes Under International Law: Current Developpments, Berlin Verlag Arno Spitz GmbH, 2001, pp. 289
à 308 (Part I – International Criminal Court, Criminal Procedure), voir spécialement p. 298.
191
« Faits prouvés autrement que par l’audition d’un témoin – La Chambre de première instance peut
admettre, en tout ou en partie, les éléments de preuve présentés par un témoin sous la forme de déclaration
écrite, en lieu et place d’un témoignage oral, et permettant de démontrer un point autre que les actes et le
comportement de l’accusé tels qu’allégués dans l’acte d’accusation ».
192
A. T. LEMASSON, op. cit., pp. 310-311.
193
TPIY, Chambre de première Instance, 16 novembre 1998, Le procureur c/ Zejnil Delatic, Zdravko
Music alias « Pavo », Hazim Delic et Esad Landzo alias « Zenga » (affaire « Celebici ») : jugement, la
Haye, en ligne : [Link] (n°it-96-21), § 1225-1226 et 1260, consulté le 2 février
2012 ; v. également Faiza PATEL KING, Anne-Marie LA ROSA, « Case note [Celebici] : Prosecutor.
Delatic, Music and Landzo (Part I », RBDI, 1999, n° 2, p. 577 à 588.
90
Dans l’affaire Le procureur c/ Drazen Erdemovic, la Chambre de première instance prononce en
mars 1998 la peine en tenant compte « des conditions dans lesquelles le massacre a eu lieu et, en
particulier, du degré de souffrance endurée par les victimes avant et pendant ce massacre » :
« L’atmosphère de terreur et de violence qui régnait alors a été décrite avec force par l’accusé
[…] devant la Chambre de première instance. En particulier, après l’arrivée sur les lieux de
membres de la Brigade Bratunac, les victimes ont subi des agressions physiques et verbales et des
humiliations. Celles arrivées sur place après le début du massacre ont eu la certitude d’une mort
prochaine, ayant vu les dépouilles de ceux qui les précédaient et entendu les coups de feu tirés par
l’accusé et les autres membres du peloton d’exécution. Le degré de souffrance enduré par ces
victimes ne saurait être minimisé »194.
Le jugement Le procureur c/Milorad Krnojelac pose même en attendu de principe qu’évaluer la
gravité du comportement criminel amène nécessairement à examiner son impact sur les
victimes : « Les conséquences d’un crime pour la victime directe sont toujours à prendre en
compte dans la sentence. Lorsque ces conséquences font partie intégrante de la définition de
l’infraction, elles ne peuvent pas être retenues comme une circonstance aggravante, mais
l’intensité des souffrances physiques, psychologiques et affectives durablement endurées par les
victimes directes est à prendre en compte pour apprécier la gravité des infractions195 ».
L’affaire Le procureur c/ Dragan Nikolic confirme que la gravité du comportement criminel du
coupable doit être appréciée en fonction des souffrances physiques et morales endurées par les
victimes directes. La décision mentionne même spécialement la prise en compte de la vulnérabilité
des victimes, prouvant ainsi que cette caractéristique ne concerne pas exclusivement leur
protection. En l’espèce, la Chambre reconnaît que les victimes étaient particulièrement
vulnérables. « Elles étaient illégalement détenues dans le camp de Susica, sans aucun contact avec
des personnes extérieures qui auraient pu leur venir en aide. Elles y étaient gardées par des
hommes armés de fusils-mitrailleurs, de grenades, de couteaux et d’autres armes. Des mères et des
filles, des pères et des fils, des enfants (l’un des détenus avait tout juste un an), des infirmes et des
personnes âgées détenus tous ensemble dans le hangar du camp de Susica »196.
194
TPIY, Chambre de première Instance II ter, 5 mars 1998, Le procureur c/ Drazen Erdemovic : jugement
portant condamnation, la Haye, 19 p., disponible en ligne :[Link] (n° it-96-
22), § 20, consulté le 19 janvier 2012.
195
TPIY, Chambre de première Instance II, 15 mars 2002, Le procureur c/ Milorad Krnojelac : jugement,
La Haye, 148 p., disponible en ligne : [Link] (n°it-97-25-t), § 512, consulté le 19
janvier 2012. Cette solution est implicitement confirmée en appel : TPIY, Chambre d’Appel, 17 septembre
2003, Le procureur c/ Milorad Krnojelac : Arrêt, La Haye, 97 p., disponible en ligne :
[Link] (n°it-97-25-a), § 259 et 260, consulté le 19 janvier 2012.
196
TPIY, Chambre de première Instance II, 18 décembre 2003, Le procureur c/ Dragan Nikolic : jugement
portant condamnation, La Haye 67 p., disponible en ligne : [Link] (n°it-97-2-s)
§ 184, consulté le 6 janvier 2012.
91
La doctrine considère également que les dommages causés à la victime et les préjudices subis
par elle doivent servir pour proportionner la peine internationale à la gravité du crime197.
Par contre, les victimes ne peuvent percevoir aucune indemnité en réparation de tous leurs
préjudices pourtant bien réels. D’ailleurs, elles ne peuvent réclamer aucune réparation devant les
TPI pour les dommages subis. La règle 106 du RPP dispose, en effet, que de telles réparations
doivent être recherchées devant les juridictions nationales. Toutefois, les TPI peuvent ordonner «
la restitution à leurs propriétaires légitimes de tous biens et ressources acquis par des moyens
illicites, y compris par la contrainte »198.
Par ailleurs, les articles 22 du Statut du TPIY et 19 du Statut du TPIR disposent que leur RPP
respectifs organiseront la protection des victimes et des témoins, incluant la conduite à huis clos
des procédures et la non divulgation de l'identité des victimes.
En somme, les rédacteurs des statuts des premiers tribunaux pénaux internationaux n’ont pas
voulu accorder une place importante à la victime dans le procès. Cependant, il convient de
rappeler que la victime ne doit pas être perçue ou présentée comme un grain de sable dans les
rouages prétendument bien huilés de la répression internationale199. La reconnaissance du statut
des victimes et leur participation effective à l’avènement de la justice apparaissent aujourd’hui
comme une condition indispensable au maintien de la paix dans les régions fragilisées par la
guerre et les violations des droits humains. C’est pourquoi, le statut de la Cour pénale
internationale leur a réservé une place importante dans la procédure.
Contrairement aux deux tribunaux créés sous l'instigation des Nations Unies, la Cour pénale
internationale (CPI) est une émanation de la volonté des Etats. Le premier tribunal permanent et
indépendant chargé de juger des crimes de guerre a, en effet, été institué par un traité multilatéral,
le Statut de Rome, adopté en 1998 par 139 pays et est entré en vigueur le 1erjuillet 2002.
Dès le préambule du statut de la Cour pénale internationale, la Communauté internationale
annonce sa détermination à mettre les intérêts de la victime au centre des préoccupations de la
juridiction. « Ayant à l'esprit qu'au cours de ce siècle, des millions d'enfants, de femmes et
197
Sur les principes de proportionnalité et d’individualisation de la peine en droit international criminel :
« [Mesurer la gravité subjective du crime] consiste notamment à examiner et évaluer les circonstances dans
lesquelles l’acte a été commis et les dommages causés à la victime. Dans ce contexte, les torts causés à la
victime ou les préjudices subis servent d’éléments à la fois pour mesurer le degré de gravité de la peine et
pour justifier une indemnisation particulière des victimes ». (Anne-Marie LA ROSA, Juridictions pénales
internationalesère: La procédure et la preuve, avant-propos Luigi CONDORELLI, préface de Lucius
CFLISCH, 1 éd., Paris, PUF, coll. « Publications de l’Institut universitaire de Hautes Etudes
internationales », 2003, p. 180 à 192.
198
Art. 23 par. 3 du TPIR et art. 24 par. 3 du TPIY.
199
A. T. LEMASSON, op. cit. p. 309.
92
d'hommes ont été victimes d'atrocités qui défient l'imagination et heurtent profondément la
conscience humaine. Reconnaissant que des crimes d'une telle gravité menacent la paix, la
sécurité et le bien être du monde. Déterminés à mettre un terme à l'impunité des auteurs de ces
crimes et à concourir ainsi à la prévention de nouveaux crimes. (...) Déterminés, à ces fins et dans
l'intérêt des générations présentes et futures, à créer une Cour pénale internationale permanente
et indépendante (...) ». De même, l’ancienne Procureure des Tribunaux pénaux internationaux
pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda Carla Del Ponte rappelle que : « Derrière chaque situation,
chaque affaire examinée par une des instances pénales internationales, se cachent des souffrances
individuelles. (…) Notre devoir envers ces victimes, à défaut de pouvoir leur assurer "plus jamais
ça", est de leur promettre "plus jamais ça sans impunité" pour leurs bourreaux ».
Certes le but principal du procès demeure de juger et sanctionner les criminels, mais le statut
des victimes va connaître une nette amélioration. Ainsi, devant la Cour pénale internationale, les
victimes sont autorisées à participer à la procédure (C) et bénéficient de certains droits. Parmi
ceux-ci, le droit à l’information (A), le droit à l’avocat (B), le droit à la protection (D) et le droit à
la réparation (E).
A : Le droit à l’information
L’information que doivent recevoir les victimes est une condition essentielle à l’effectivité
de leur droit à la participation au procès. Le droit d’accéder à la justice pénale internationale a
pour corollaire le droit pour la victime d’être informée de ses prérogatives et de la progression du
procès pénal.
Le droit de la Cour pénale internationale offre un dispositif juridique efficace pour
organiser l’information des victimes, d’abord potentielles, ensuite effectivement participantes à la
procédure. Aucun article du statut de Rome ne prévoit directement l’obligation d’information
recherchée, qu’il faut trouver dans le Règlement de procédure et de preuve. Le greffier assume à
l’égard des victimes la « responsabilité » générale de « a) les informer des droits que leur
reconnaissent le Statut et le Règlement, et de l’existence, des fonctions et de la disponibilité de la
Division d’aide aux victimes et aux témoins; b) S’assurer qu’ils sont informés en temps utile des
décisions de la Cour qui peuvent affecter leurs intérêts, sans préjudice des règles de
confidentialité » (règle 16 § 2). A ce titre, il remplit la fonction large de « leur faire parvenir avis
et notifications » et plus communément encore de les aider à participer aux différentes phases de
la procédure » (règle 16 § 1er alinéas a et c). L’obligation d’informer incombe bien entendu en
93
priorité au Greffe et, en son sein, à la Direction des victimes et des conseils ». A l’intérieur de
ladite Direction, une « Section de la participation des victimes et des réparations » est
spécialement chargée, sous l’autorité du greffier, d’aider les victimes individuellement ou en
groupes (norme 86 § 9 du Règlement de la Cour).
Le Règlement de procédure et de preuve organise, chronologiquement deux types
d’information : celle portant, d’abord, sur le déclenchement de la procédure et celle portant,
ensuite, sur son déroulement200.
L’information doit tout d’abord porter sur le déclenchement du procès pénal. Le
Règlement prévoit un mécanisme de « notification aux fins de participation » dans le but de
« permettre [aux victimes] de demander à participer à la procédure en application de la règle 89 ».
L’intention est alors de toucher un maximum de victimes, non seulement de s’adresser « aux
victimes […] qui ont déjà participé à la procédure » mais aussi, « dans la situation ou de l’affaire
en cause » (règle 92 § 2 à 4). Il s’agit de concrétiser, en la facilitant, la possibilité pour la victime,
aussi éloignée soit-elle, de demander à participer à la procédure. Il ne s’agit en aucun cas – pour
les victimes – d’une limitation temporelle aux demandes de participation serait sanctionnée par la
forclusion. A la phase préliminaire, lorsque le procureur entend demander l’autorisation d’ouvrir
une enquête, il « en informe les victimes qu’il connait ou qui sont connues » du Greffe (règle 50 §
1). Il peut même « annoncer son intention par des moyens de diffusion générale afin d’atteindre
des groupes de victimes. Le Greffe prête alors, sur demande, son assistance afin de contribuer à
l’obligation d’informer les victimes en assurant une publicité adéquate aux informations à diffuser
– éventuellement par des moyens d’annonce générale. Il « s’enquiert et tient compte des facteurs
propres au contexte donné, tels que les langues ou dialectes parlés, les coutumes et traditions
locales, les taux d’alphabétisation et l’accès aux médias » (normes 102 et 103 de son Règlement).
La Cour peut même avoir recours à la coopération des Etats Parties ou à l’assistance
d’organisations intergouvernementales pour organiser une publicité élargie. Le greffier informe
ensuite « les victimes [ayant] déjà communiqué avec la Cour à l’occasion de l’affaire dont il
s’agit » de toute question ou contestation portant sur la compétence de la Cour ou la recevabilité
d’une affaire (règle 59 § 1) et leur fournit […] un résumé des motifs pour lesquels la contestation
est élevée » (§ 2). La phase intermédiaire est également concernée car « la Cour notifie aux
200
B. TIMM, « The Legal Position of victims in Rules of Procedure and Evidence », in [Link], Kreb
Claus, S. ROLF LÜDER, International and National Prosecution of Crimes Under International Law:
Current Developpments, Berlin Verlag Arno Spitz GmbH, 2001, pp. 289 à 308 (Part I – International
Criminal Court, Criminal Procedure), voir les p. 293 à 297. L’auteur insiste sur les discussions intenses de
la Commission préparatoire du RPP pour parvenir à un dispositif juridique équilibré mais praticable.
94
victimes la décision du procureur de ne pas ouvrir d’enquête ou de ne pas engager de poursuites »
(règle 92 § 2) et la « décision de tenir une audience de confirmation des charges » (§ 3).
L’information doit ensuite porter sur le déroulement de la procédure judiciaire, dès lors que
les victimes ont été effectivement mises en situation de demander à participer. Les « notifications
ultérieures ne sont adressées qu’aux victimes […] qui peuvent participer à la procédure »
conformément à la décision de la Chambre compétente (§ 4). Ce second temps de la mission
d’information s’ouvre à l’égard de chaque victime à l’instant où le Siège accueille sa demande de
participation. La règle 92 dispose alors que le greffier informe « en temps voulu » les victimes
participant à n’importe quelle phase ou étape de la procédure « a) du déroulement de la procédure,
notamment de la date des audiences et de leur éventuel report, ainsi que de la date à laquelle les
décisions seront rendues ; b) des demandes, conclusions, requêtes et autres pièces relatives à ces
demandes, conclusions ou requêtes » (§ 5). Le greffier leur notifie aussitôt que possible les
décisions rendues par la Cour au cours de chaque phase de la procédure à laquelle elles ont
légalement participé (§ 6). Toutes les notifications « sont faites par écrit ou, lorsque cela n’est pas
possible, de toute autre forme appropriée », y compris la signification par coopération
internationale – du moment que le greffier conserve la trace » (§ 7). Il « prend les mesures
nécessaires pour assurer une publicité adéquate à la procédure » aux fins de ces notifications (§ 8).
Les victimes ayant participé à la procédure reçoivent enfin, dans une langue de travail de la Cour,
copie de toutes les décisions concernant la recevabilité de l’affaire, la compétence de la Cour et la
responsabilité pénale de l’accusé (règle 144). Lorsque le greffier exécute l’ordonnance du Siège
aux fins de divulgation de tout ou partie du procès-verbal de procédures à huis clos, il est
particulièrement invité à « veiller à la sécurité des victimes tout en remplissant sa responsabilité
générale d’information au titre de la règle 16 § 2 alinéa b précité (norme 18 du Règlement du
Greffe).
B : Le droit à l’avocat
Devant la CPI, les victimes ont le droit de demander l’assistance d’un représentant légal. En
application de la règle 90 par. 1 RPP, la victime a la possibilité de choisir librement son conseil
qui peut assister et participer à l'ensemble des auditions (art. 91 du RPP). Dans le cas d’un nombre
important de victimes, la Cour peut leur demander de choisir des représentants légaux communs.
Si les victimes n’arrivent pas à les désigner, il revient à la chambre de demander la désignation
d’un ou de plusieurs représentants légaux. Toutefois, en cas de conflits d’intérêt entre les victimes
95
d’un même groupe, le règlement prévoit que celles-ci ne sont pas tenues d’être représentées
collectivement.
Les représentants des victimes sont invités aux audiences et recevront de la part du greffe une
copie des pièces de procédure. En outre, toutes les décisions sont notifiées aux victimes afin de
permettre à leurs représentants de déposer des observations devant la chambre chargée de
contrôler de telles décisions.
Le Greffe lui-même joue un rôle fondamental en matière de représentation judiciaire des
victimes. Le greffier « constitue et développe un Bureau du conseil public pour les victimes »
chargés de leur fournir une aide juridique et de leur apporter assistance en matière judiciaire (règle
81 du RPP). Les juges de la Cour souhaitent ainsi instaurer une sorte de service public de la
représentation judiciaire des victimes pour anticiper des difficultés pratiques évidentes.
La victime, si elle n’a pas les moyens de rémunérer un avocat, peut bénéficier d’une assistance
par aide financière judiciaire. Toutefois, le Règlement de procédure et de preuve limite le bénéfice
de l’aide financière à la victime ou au groupe de victimes souhaitant rémunérer « un représentant
légal commun choisi par la Cour » (règle 90 § 5). Une disposition compréhensible, au regard du
rôle important que le Greffe joue déjà dans l’assistance de victime souvent en nombres important,
il parait inopportun que ses deniers encore à financer un représentant individuel ou même un
représentant commun librement mandaté. Cependant, certains auteurs y voient une véritable
restriction du principe selon lequel la victime est libre de choisir son représentant légal201.
Le Statut de la CPI prévoit une place pour les victimes, non seulement dans la phase
préparatoire mais aussi et surtout dans la procédure au fond. L'article central concernant les
victimes est l'article 68, relatif à la « Protection et participation au procès des victimes et des
témoins ». Le paragraphe 3 de cet article dispose que « lorsque les intérêts personnels des victimes
sont concernés, la Cour permet que leurs vues et préoccupations soient exposées et examinées, à
des stades de la procédure qu'elle estime appropriés et d'une manière qui n'est ni préjudiciable ni
contraire aux droits de la défense et aux exigences d'un procès équitable et impartial. Ces vues et
préoccupations peuvent être exposées par les représentants légaux des victimes lorsque la Cour
l'estime approprié, conformément au Règlement de procédure et de preuve ».
201
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 200.
96
La possibilité pour la partie lésée de rechercher activement à la reconnaissance et le
rétablissement de ses souffrances repose donc sur l’article 68 § 3 du statut de la Cour pénale
internationale.
Ce fondement général du droit des victimes à la participation au procès pénal est complété par
deux fondements spéciaux. Le législateur international exprime ainsi clairement sa volonté de
renforcer la participation de la partie lésée, spécifiquement pendant la phase préliminaire du
processus judiciaire. (1) Dès lors que le procureur saisit le Siège d’une demande d’autorisation à
fin d’ouvrir une enquête sur le fondement d’une « base raisonnable » pour instruire, « les victimes
peuvent adresser des représentations à la Chambre préliminaire » (art. 15 § 3). (2) « les victimes
peuvent également soumettre des observations à la Cour » lorsque le procureur lui demande de se
prononcer dans les procédures portant sur la compétence de la Cour ou de la recevabilité d’une
affaire (art. 19 § 3). Pourtant c’est toute la procédure que le droit général de participation vise, à
n’importe quelle étape de son déroulement : les trois phases (préparatoire, intermédiaire et
décisoire) du procès sur la culpabilité ainsi que chacun de leurs stades.
Concrètement, on peut mesurer le degré de participation des victimes à la procédure devant la
Cour pénale internationale à travers le rôle qu’elles exercent dans le déclenchement de la
procédure (I), et la place qu’elles occupent dans la procédure (II).
97
l'homme de l'ONU estime que 90% des informations sur les violations massives des droits
humains émanent d'ONG, elles mêmes en contact direct avec des victimes. Dans la finalité aussi
bien que dans les modalités de mise en œuvre de la justice internationale, il y a une convergence
d'intérêts qui est donc reconnue entre le procureur et les victimes202.
Ici, il s'agit de l'ouverture d'une enquête. Cela ne signifie nullement que la plainte est recevable,
ni que la Cour est compétente. L'article 15-4 précise, en effet, que le dernier mot reviendra à la
Cour en vertu de l'article 17 car « La compétence de la CPI est complémentaire de celle des
juridictions nationales ».Ce n'est que dans le cas de leur défaillance à engager des poursuites
crédibles que la Cour peut justifier sa saisine
Le procureur lui-même doit obtenir l'accord de la Chambre préliminaire pour ouvrir une
instruction. La Chambre préliminaire est généralement composée de trois juges, mais peut aussi
statuer avec un seul juge selon les conditions des articles 39-2b, iii et 57-2b. La Chambre
préliminaire a pour mandat d'encadrer le procureur et de s'assurer qu'il n'ouvre pas d'enquêtes sans
justification. Si le procureur entend ouvrir une instruction et en demander l'autorisation à la
Chambre préliminaire, il en avertit les victimes, que ce soit individuellement ou collectivement. Il
peut les avertir aussi via les organisations de victimes ou leur avocat. Les victimes peuvent
adresser des représentations écrites à la Chambre préliminaire pour faire valoir leur point de vue et
inciter celle-ci à donner son autorisation. La Chambre peut alors leur demander de plus amples
renseignements ainsi qu'au procureur. Elle peut également tenir une audience. La Chambre
préliminaire autorise ou non l'ouverture de l'enquête par une décision motivée, c'est-à-dire
argumentée, qu'elle communique aux victimes qui lui ont exposé leur point de vue (règle 50). En
cas de refus d'autorisation, le procureur peut faire une nouvelle demande « en se fondant sur des
éléments de preuves nouveaux ayant trait à la même situation ». Les victimes ont donc tout intérêt
à transmettre au procureur tous éléments de faits et de preuves nouveaux au sujet de la même
affaire, puisque rien n'interdit à celui-ci de les examiner à plusieurs reprises (article 15-6).
Cependant, elles n’ont pas le droit de saisir directement la Cour.
202
Art.15 du Statut de la CPI.
98
pas une telle enquête. Il doit alors avertir sans délai ceux qui lui ont transmis les informations et
donner les raisons de son refus (art. 15 par. 6 du Statut, Règle 92 du Règlement de procédure et de
preuve).La notification doit indiquer la possibilité d'adresser au procureur de « nouveaux
renseignements sur la même situation à la lumière de faits ou d'éléments de preuves nouveaux »
(règle 49 du Règlement de procédure et de preuve).
Les victimes pourront, alors, déposer des observations devant la Chambre préliminaire.
Cependant, le Statut ne donne pas de réponse claire concernant l'inaction du procureur. On ne sait
pas si la Chambre préliminaire peut, à la demande des victimes, imposer au procureur d’ouvrir une
enquête.
Tout compte fait, cette participation de la victime dès le début de l'enquête est une innovation
importante car c’est une première dans « l'univers pénal international ». Cette évolution s'explique,
certainement, par le lobbying des organisations de défense des droits de l'homme à Rome et le
soutien qu'elles ont reçu, à la fois de pays « progressistes » en matière de droit pénal international
(comme la France), et de la majorité des Etats à tradition continentale qui connaissent dans leur
droit interne le concept de « partie civile », totalement étranger à la Common Law (système
juridique anglophone).
Mais au-delà de la mécanique politique qui a permis d'arriver à ce résultat, la justice
internationale, si elle vise à « débloquer » des sociétés divisées par la guerre, ne peut plus faire
l'impasse sur le rôle décisif que sont amenés à jouer tous ceux qui se considèrent victimes dans la
perspective de la reconstruction. L'objectif de la justice internationale n'est pas tant de sanctionner
à hauteur de leur incommensurable gravité « des crimes qu'on ne peut ni punir, ni pardonner »,
selon la formule de l'essayiste Hannah Arendt, mais, à travers le rituel d'un procès, d'individualiser
les responsabilités des crimes, afin de lever le soupçon de la culpabilité collective, tout en
combattant le révisionnisme et l'impunité, sources de nouvelles haines et violences203.
Cette percée s'explique, en définitive, par l'évolution des relations internationales marquées
notamment par le rôle désormais reconnu des organisations non gouvernementales (ONG) et la
place déterminante qu'occupe la victime dans les mentalités collectives. Ce double changement
résulte lui-même d'un ensemble de facteurs de natures très différentes : l'individualisme de plus en
plus fort, l'organisation des victimes en groupes de pression, la médiatisation des conflits, qui rend
plus concrètes et plus immédiates les souffrances des populations, mais aussi et surtout,
203
REPORTERS SANS FRONTIÈRES - RÉSEAU DAMOCLÈS, Cour pénale internationale, Guide
pratique à l’usage des victimes, disponible en ligne : [Link]
consulté le 5 janvier 2012.
99
l'instrumentalisation politique des « victimes » par des organisations qui y voient une source
supplémentaire de légitimité politique dans leur combat.
Pour participer à la procédure devant la CPI, les victimes doivent, dans un premier temps,
adresser une demande écrite au greffe par l’intermédiaire de la section de la participation des
victimes et des réparations. Cette formalité est exigée ad validitatem, dans le souci de garantir la
régularité de la procédure204. Ensuite, la section va présenter toutes les demandes de participation
aux juges, qui vont donner au procureur et à la défense l’opportunité de présenter des
observations. Les juges décideront, ensuite, si les victimes ont subi un préjudice du fait d’un crime
relevant de la compétence de la Cour et, si ceci est reconnu, se prononceront sur les modalités de
participation des victimes à la procédure. Le rejet d’une demande ne peut être motivé que si la
Chambre considère que « son auteur n’est pas une victime » ou que ses intérêts personnels ne sont
pas concernés par la situation ou l’affaire (art. 68 § 2). En cas de rejet, aucun réexamen par la voie
de l’appel n’est possible. Mais une nouvelle demande peut toutefois être déposée ultérieurement
devant la même Chambre ou une autre.
Une fois ces formalités remplies, les victimes peuvent effectivement intervenir dans la
procédure.
Selon les dispositions du Statut de la CPI, les victimes ont le droit de soumettre leurs
observations si le Procureur venait à classer l’affaire205.
De plus, dans le cadre d'un recours exercé contre la compétence de la Cour ou la recevabilité
d'une affaire, les victimes ont le droit de soumettre leurs observations206. En vertu de l'article 68
par. 3 du Statut,le conseil des victimes peut donc interroger les témoins, les experts et l'accusé si
cela ne met pas en péril le respect des droits de l'accusé, les intérêts des témoins ou la nécessité
d'un procès rapide et équitable.
Lorsqu’il règle la « procédure applicable avant l’audience de confirmation des charges », le
Règlement stipule que les victimes participant à la procédure (ou leurs représentants judiciaires)
peuvent consulter « le dossier de la procédure devant la Chambre de première instance (règle 131).
L’accès au dossier de la procédure permet à la victime de participer à l’audience relative à la
204
J. A. MABIALA, Place de la victime devant la justice pénale internationale, Mémoire online :
[Link]
[Link], consulté le 10 janvier 2010.
205
Art. 15 par. 3 du Statut et règle 107 RPP.
206
Art. 19 par. 3 du Statut.
100
confirmation, avant procès, des « charges sur lesquelles le procureur entend se fonder pour
requérir le renvoi en jugement ». La victime prend ainsi part à l’intégralité des débats et des
audiences devant la Chambre de première instance, à partir de la lecture des charges à l’accusé
pour qu’il puisse plaider coupable ou non-coupable (art. 64 § 8). Le droit de participer s’applique
également en cas de procédure sur reconnaissance préalable (ou aveu) de culpabilité (art. 65) et en
cas d’appel d’une « décision sur la culpabilité ou la peine » (art. 81 à 83).Le droit des victimes et
de leurs conseils de participer activement à la procédure signifie aussi qu'ils peuvent soumettre
leurs vues concernant l'imposition de conditions restrictives à la liberté de l'accusé 207, soumettre
leurs observations concernant la modification des charges déjà confirmées par le Procureur 208 et la
séparation des procès209. Les victimes et leurs conseils peuvent aussi exprimer leurs opinions
concernant l'admission de la culpabilité de l'accusé[Link] règle 93 pose le principe général selon
lequel « les Chambres peuvent solliciter les vues des victimes […] sur toutes questions » qu’elles
jugent opportunes. Sept questions sont visées à titre simplement indicatif (« notamment ») : le
réexamen par la Chambre préliminaire d’une décision de ne pas poursuivre prise par le procureur
(règle 107 et 109 appliquant l’article 53 § 3) ; la décision de tenir ou non une audience de
confirmation des charges en l’absence de l’inculpé (règle 125) ; la modification, avant l’ouverture
du procès, des charges déjà confirmées contre l’accusé (règle 128) ; la jonction ou la disjonction
d’instances entre plusieurs accusés (règle 136) ; la décision de valider ou non un aveu de
culpabilité (règle 139) ; la décision de donner à un témoins ou un expert l’assurance qu’il ne sera
ni poursuivi, ni détenu, ni arrêté par la Cour « pour un acte ou une omission antérieurs à son
départ de l’Etat requis » afin qu’il coopère à une demande d’assistance (règle 191 appliquant l’art.
93 § 2). La plupart des sept règles visées prévoient la possibilité pour l’accusation ou la défense de
fournir des observations (écrites ou orales) documents, informations ou explications. Les juges
peuvent désormais inviter la victime à faire de même, dans ces cas-là et plus généralement dans
n’importe quelle autre hypothèse où la participation de la partie lésée aurait été littéralement
omise. Le texte précise que le Siège peut solliciter les vues aussi bien des victimes participant à la
procédure que des « autres victimes, le cas échéant ». Une disposition qu’A. T. LEMMASSON
trouve à la fois intéressante, car elle inclut exceptionnellement le flot des victimes non impliquées
dans l’affaire pendante, et problématique211. La raison d’être de cette disposition est
vraisemblablement de permettre à la Cour de laisser une victime s’exprimer malgré l’absence ou
207
Règle 119 RPP.
208
Règles 93 et 128 RPP.
209
Règles 93 et 139 RPP.
210
Règles 93 et 139 RPP.
211
A.-T. LEMASSON, op. cit., p. 178.
101
le rejet préalable d’une demande de participation212. On peut ainsi envisager l’hypothèse de la
victime d’une charge qui n’aurait pas été investiguée, retenue ou finalement confirmée par la
Cour. La doctrine recommande que la Cour n’utilise cette disposition discrétionnaire que dans des
circonstances exceptionnelles213. Le 25 octobre 2007, la Chambre de première instance I rejette
ainsi sèchement dans l’affaire Thomas Lubanga Dyilo la demande d’un avocat tendant à être
autorisé à présenter des observations pour le compte de victimes n’ayant pas été autorisées à
participer à l’affaire en cours214.
Enfin, la langue dans laquelle la partie lésée s’adresse à la Cour et communique avec elle a
évidemment une influence considérable sur l’exercice effectif de ses droits, surtout si l’on songe
au niveau socio-culturel de la majorité des victimes. Sauf autorisation contraire, tous les
documents et pièces sont déposées au Greffe dans l’une des langues de travail de la Cour, soit en
original, soit accompagnés d’une traduction. Les victimes non représentées par un conseil sont
exceptionnellement dispensées de cette obligation lorsqu’elle n’ont pas la connaissance
suffisante » du français, de l’anglais ou de la langue dont le Siège a autorisé l’emploi. La Cour
peut en effet autoriser spécialement une « partie » (y compris donc la partie lésée) à intervenir
dans la procédure dans n’importe quelle langue de son choix. La Cour supporte alors la charge des
frais de traduction et d’interprétation (norme 39 du Règlement de la Cour). Le statut de Rome
prévoit par ailleurs la possibilité d’employer une autre langue officielle comme langue de travail
supplémentaire pour l’intégralité d’une procédure (art. 50 § 2). Le RPP définit dans ce seul cas les
critères du recours à l’arabe, au chinois, à l’espagnol ou au russe (règle 41). L’une des parties à la
procédure peut en faire la demande si « la majorité des personnes en cause dans une affaire dont la
Cour est saisi » comprend et parle cette langue.
Le statut de Rome fait une distinction entre la décision sur la culpabilité et le prononcé de
la sentence. Le prononcé de la sentence, en audience publique, est subordonné à un « verdict
212
Ibid.
213
B. TIMM, « The Legal Position of Victims in the RPE », op. cit., p. 301.
214
CPI, Chambre de première instance I, 25 octobre 2007, Situation en RDC, affaire le procureur c/
Thomas Lubanga Dyilo : Décision relative à la demande de déposition du représentant légal des
demandeurs des victimes, en ligne : [Link] (n° ICC-01/04-01/06-1004),
consulté le 7 juin 2011. La Chambre rappelle qu’elle « n’a pas sollicité les vues d’autres victimes comme
l’y autorise [pourtant] la règle 93 du Règlement ». Elle ajoute que la règle 103 – relative à la déposition
d’un amicus curiae indépendant d’un Etat ou d’une organisation – « n’a pas pour objet de couvrir les vues
des victimes » (§ 3). Bien que la victime « extérieure » soit simplement invitée et donc dispensée de
demander formellement à participer, la jurisprudence pourrait s’inspirer des exigences procédurales (liées
au principe contradictoire) de la règle 103.
102
[préalable] de culpabilité » (art. 76). La Chambre fixe en principe la peine « en tenant compte des
conclusions et éléments de preuve pertinents présentés au procès ». Une audience supplémentaire
peut cependant être tenue « avant la fin du procès […] pour prendre connaissance de toutes
nouvelles conclusions et de tous nouveaux éléments de preuve pertinents pour la fixation de la
peine ». La tenue d’une audience supplémentaire est ordonnée par la Chambre, soit d’office, soit
obligatoirement, « à la demande du procureur ou de l’accusé ». Le droit de la CPI opte donc pour
un système sophistiqué dans lequel deux types d’audiences peuvent se tenir au cours des débats,
mais à l’issue duquel il n’est prononcé qu’une seule décision » écrite et motivée (art. 74 § 5), qui
est ensuite susceptible d’appel (art. 81) ou de révision (art. 84). Les questions relatives à la peine
sont ainsi abordées en pratique en même temps que la culpabilité, quitte à leur consacrer une
audience spéciale.
C’est dans ce contexte que l’on découvre « La présence inattendue de la victime lors du
prononcé de la sentence internationale »[Link] représentant légal d’une victime participant
régulièrement à la procédure peut demander à la Chambre de première instance de reporter la date
de la « nouvelle audience sur des questions se rapportant à la peine » - fixée par le juge-président –
« dans des circonstances exceptionnelles » (règle 143). La victime peut donc exposer ses vues et
préoccupations, à l’écrit ou à l’oral, le cas échéant par l’intermédiaire des conclusions ou des
plaidoiries de son avocat. Ce dernier peut assister aux débets et y participer soit en apportant des
éléments de preuve (produire des pièces ou appeler un témoin), soit en discutant ceux apportés par
les autres parties.
On peut s’interroger sur la nature des « intérêts personnels des victimes » susceptibles
d’être « concernés » à cette étape charnière entre la recherche d’une reconnaissance et celle d’un
rétablissement. La réponse à cette question nous est donnée par A. T. LEMASSON216 qui affirme
que l’objectif de la victime est en réalité double : la nature de la peine, notamment le prononcé
d’une peine de confiscation, peut influencer la réparation ultérieure des préjudices subis en
conditionnant une future demande de réparation. Le quantum de la peine peut participer au
rétablissement moral de la victime en apportant un éclaircissement sur la gravité du comportement
criminel qu’elle a enduré. La jurisprudence devra donc déterminer quels grands principes dirigent
la participation des victimes à cette étape. Une opinion individuelle concordante217, rendue en
215
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 257.
216
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 262.
217
Opinion individuelle du juge GEORGHIOS M. PIKIS jointe à la décision du 13 juin 2007, CPI,
Chambre d’appel, 13 juin 2007, Situation en RDC, affaire le procureur c/ Thomas Lubanga Dyilo :
Décision sur la demande conjointe des victimes a/0001/06, à a/0003/06 et a/015/06 du 2 février 2007
relative aux Prescriptions et décisions de la Chambre d’appel, 34 p., disponible en ligne : [Link]
[Link]/[Link]&fr (n° ICC-01/04-01/06-0A8), citation § 11 et 16, consulté le 7 juin 2011.
103
appel, bien qu’elle défende une conception restrictive pendant la phase exécutoire, laisse
paradoxalement, mais heureusement, entrevoir un encadrement très favorable à l’intervention de la
victime dans la phase exécutoire. L’auteur, se fondant sur le système de droit anglo-saxon, indique
que : « […] Il est dans l’intérêt des victimes que les pertes ou dommages qu’elles ont subis, c’est-
à-dire leurs préoccupations personnelles, soient mis en lumière lors de la procédure. De tels
témoignages présageraient les futures demandes en réparation et apporteraient des
éclaircissements sur la gravité du crime ». Et de conclure que « la règle 143 du Règlement
implique nécessairement le droit, pour les victimes participantes, d’exposer leur opinion lors de
toute audience se rapportant à la peine ». Cette opinion s’appuie notamment sur la jurisprudence
américaine et la loi néo-zélandaise sur les droits des victimes adoptée en 2002 (« Victims’ Rights
Act 2002 »). Elle cite également l’article 722 du Code criminel canadien selon lequel la victime
peut rédiger une déclaration en considération pour déterminer la peine à infliger et permet à la
victime de la lire ou d’en faire la présentation. La victime internationale est donc particulièrement
confortée dans son droit de participer à la phase sentencielle pour montrer, dans un but de
rétablissement, quel impact le crime commis a eu sur elle. De plus, la victime peut légitimement
vouloir connaître les critères guidant les juges lorsqu’ils déterminent la sentence. La jurisprudence
criminelle pose même des principes directeurs relativement à l’impact de la culpabilité sur la
fixation de la peine, notamment en cas de multiples verdicts de culpabilité qui se cumuleraient.
La jurisprudence internationale est confrontée à une criminalité en apparence hors norme
pour laquelle les critères internes de fixation de la peine ne sont plus pertinents car la criminalité
« martiale » se distingue par son ampleur, sa fréquence systématique et sa multiplicité. Le droit
international pénal ne consacre aucun principe de personnalisation de la sentence prononcée et
littéralement, ne tient pas compte de la « personnalité » de l’auteur mais seulement de sa
« situation personnelle ».
Par contre, le droit de la Cour pénale internationale fait une référence expresse aux
victimesdans les critères de détermination de la sentence. La Cour doit ainsi fixer la peine en
tenant « compte, notamment […] de l’ampleur du dommage causé, en particulier le préjudice
causé aux victimes et aux membres de leur famille » (règle 145 § 1 alinéa c du RPP). La Cour
tient également compte de « l’existence de circonstances aggravantes » comme la « vulnérabilité
particulière de la victime », la « cruauté particulière du crime » ou l’existence de « victimes
nombreuses » (§ 2 alinéa b, III et iv). La partie lésée est dorénavant admise à protéger activement
ses intérêts propres, avec l’aide de son avocat. La victime peut donc désormais apporter
104
directement aux débats les éléments de preuve susceptibles d’aggraver la culpabilité de
l’accusé218. La Cour reconnaîtra nécessairement que « les intérêts personnels des victimes sont
concernés » lorsqu’il s’agit de prouver l’impact du crime puisqu’elle a désormais l’obligation de
tenir compte de l’ampleur du préjudice causé aux victimes pour fixer la peine. En tant que partie
civile par voie d’intervention, la victime peut défendre ses intérêts en exposant ses vues et
observations, en plaidant ou en concluant par le truchement de son avocat219. La victime participe
librement à l’établissement des circonstances du crime et de la culpabilité de son auteur, afin
d’évaluer concrètement le rôle qu’il a joué dans les traumatismes éprouvés. On peut même
envisager que la victime choisisse de prouver, au côté de la défense, l’existence de circonstances
atténuantes en faveur d’un accusé, notamment ses dispositions à coopérer avec la justice 220. Dans
l’affaire Le procureur c/ Miroslav Bralo, la jurisprudence confirme retenir comme circonstances
atténuantes en faveur du coupable, sa participation au rétablissement des victimes, son repentir
actif, les remords et même sa reconnaissance de culpabilité : « S’engager dans un plaidoyer de
culpabilité avant le procès, pour des charges d’une telle gravité, est un pas considérable à faire
pour un accusé. Des avantages humains et pratiques substantiels découlent d’un plaidoyer de
culpabilité, en particulier s’il est soumis tôt dans la procédure. Les victimes et les témoins qui ont
déjà subi des dommages psychologiques et physiques énormes n’ont pas besoin de voyager
jusqu’à la Haye pour leurs expériences en justice, et potentiellement revivre leurs traumatismes.
[…] En outre, si le plaidoyer, et les circonstances dans lesquelles il intervient, impliquent une
reconnaissance profonde de responsabilité personnelle, il peut démontrer qu’un accusé éprouve
véritablement des remords »221.
A l’instar des statuts des TPIY et TPIR, celui de Rome réserve expressément la faculté
d’interjeter appel au procureur et à la défense, contre le jugement principal (art. 81) ou les « autres
218
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 313.
219
Ibid.
220
Ibid.
221
TPIY, Chambre de première Instance II, 7 décembre 2005, Le procureur c/ Miroslav Bralo : Sentencing
Judgement, La Haye 26 p., disponible en ligne : [Link] (n°it-95-17-s) § 64-65 et
suivants, traduction. La solution est implicitement confirmée en appel : TPIY, Chambre d’Appel, 2 avril
2007, Le procureur c/ Miroslav Bralo : Judgement on Sentencing Appeal, La Haye 58 p.,ibidem n° IT-95-
17-A, § 47.
Pour un précédent prenant en compte la reconnaissance de culpabilité et les remords de l’accusé, voir
TPIY, Chambre de première Instance II ter, 5 mars 1998, Le procureur c/ Drazen Erdemovic : jugement
portant condamnation, la Haye, 19 p., disponible en [Link] (n° it-96-22), §
16, consulté le 19 janvier 2012.
105
décisions » (art. 82). Cependant, la doctrine souhaite une que la victime puisse exercer un recours
en appel contre toute décision relative à sa protection ou à l’aménagement spécial de la procédure
en sa faveur222.
Par ailleurs, le statut de Rome soumet la révision d’une décision définitive soit à la
découverte d’un fait inconnu au moment du procès et vraisemblablement déterminant ; soit à la
découverte de la falsification d’un élément de preuve retenu lors du procès ; soit à la commission
par les juges d’une faute disciplinaire suffisamment grave pour justifier le relèvement de leurs
fonctions (art. 84). Le droit de la Cour pénale internationale ne permet donc pas à la victime de
demander à la Chambre d’appel la révision d’une décision définitive sur la culpabilité ou sur la
peine. La conception de la révision est tellement restrictive qu’elle prive en effet la victime de
toute initiative223.
Après la fixation de la sentence, les intérêts personnels de la victime sont susceptibles
d’être concernés par son accomplissement et éventuellement par une mesure de commutation ou
de ré[Link] droit de la Cour pénale internationale veille à la prise en compte des intérêts des
victimes pendant la phase de l’exécution des peines. Les Etats Parties ne peuvent en aucun cas
modifier la peine d’emprisonnement qui est exécutoire et « la Cour a seule le droit de décider
automatiquement (mais pas avant) « lorsque la personne a purgé les deux tiers de sa peine ou
accompli 25 années » en cas d’emprisonnement perpétuel. La Cour apprécie l’opportunité d’une
réduction de peine en considérant notamment la spontanéité avec laquelle le condamné facilite la
localisation des avoirs « pouvant être employés au profit des victimes » : confiscation, versement
d’une amende, réparation (§ 4 alinéa b). Le Règlement de procédure et de preuve précise que « les
trois juges de la Chambre d’appel [dûment nommés] prennent en considération […] toute action
significative entreprise par la personne condamnée en faveur des victimes et les membres de leurs
famille » (règle 223 alinéa d). Les juges « invitent […], dans la mesure du possible, les victimes
ou leurs représentants légaux qui ont participé à la procédure, à participer à l’audience [qu’ils
tiennent] ou à soumettre des observations écrites » (règle 224 § 1). Cette disposition reconnaît que
les victimes ont un intérêt évident à intervenir dans toute procédure d’aménagement de la peine,
spécialement pour la réduction.
En conclusion, la victime est parfaitement susceptible de jouer une part déterminante dans
la phase exécutoire comme partie lésée ainsi confortée dans son droit de participer à l’étape finale
de la procédure criminelle internationale. La peine infligée au coupable peut-elle cependant
222
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 275.
223
Ibid.
106
assumer, en droit international, la fonction de rassurer les victimes et de les rétablir dans l’Etat où
elles se trouvaient antérieurement à la commission des faits condamnés ? L’ensemble du processus
répressif peut-il servir à restaurer symboliquement, dans leur intégrité précédente, non seulement
l’ordre social déséquilibré par le crime, mais aussi la victime ? La peine et le procès pénal
pourraient ainsi être le lieu de la réparation psychologique et quasiment thérapeutique de la
victime en lui attribuant une « fonction de reconstruction » censée lui permettre de « faire le deuil
des pertes subies : de guérir, en somme »224. La peine tend donc à participer en droit international
au rétablissement moral des victimes, en remplissant une fonction « réparatrice » assurément
nouvelle. La doctrine classique considère que le procès pénal et la peine ne peuvent être
considérés comme des instruments de la restauration symbolique ou psychologique des victimes.
Celle-ci reste extérieure au système pénal moderne qui rechigne à sceller « le destin de l’accusé
[…] dans l’hypothétique notion de « travail de deuil » des familles » - ce qui reviendrait à
instaurer une « équivalence entre la sévérité de la sentence et la possibilité d’une réparation »
psychologique. La réaffirmation de la finalité rétributive de la peine « comprend une fonction de
réparation symbolique […] non pas à l’égard de la victime en tant que telle, mais à l’égard de
l’équilibre social rompu par le crime ». La peine ne vise pas à ‘’réparer la victime’’ »: « Dès lors
que la demande classique de réparation se transforme en demande de réparation symbolique, voir
psychologique, on constate deux conséquences : d’une part, l’existence d’une condamnation
pénale effective devient indispensable pour garantir cette réparation et, d’autre part, la quantité de
la peine devient un élément de réparation. Si ce processus devait se consolider, il deviendrait par
ailleurs très difficile de recourir à des mesures de clémence (sinon pour les ‘’répentants’’),
puisqu’elles seraient considérées déposséder la victime de ses droits de réparation et le principe
même de la prescription serait mis en danger »[Link] le dit Christian CHARTIER226, le
pouvoir de châtier est empoisonné car prononcer une peine, à la supposer même parfaite, ne rend
pas nécessairement justice aux victimes. La légitimité du pouvoir de prononcer une sentence
suppose l’adhésion de l’ensemble de la communauté internationale. Elle ne peut reposer
simplement sur le désir de satisfaire les attentes des victimes mais doit résulter d’une politique
pénale menée par les juges avec cohérence et constance, face à l’opinion publique. La légitimité
224
M. L. CESONI, R. RECHTMAN, « La ‘’réparation psychologique’’ de la victime : une nouvelle
fonction de la peine ? », Revue de droit pénal général et de criminologie, 2005, n° 158, p. 158 à 178
(Chronique, Chronique de criminologie).
225
Ibid.
226
Cité par A. T. LEMASSON, op. cit. p. 309.
107
de la participation de la victime à la procédure pénale internationale réside avant tout dans son
aptitude à prouver qu’elle entend en faciliter le fonctionnement- et non pas l’entraver227.
Comme c'est le cas devant les TPI, les victimes peuvent être entendues en tant que témoin et
peuvent demander à la Cour d'adopter des mesures de protection. Ici, le Statut228 a dû arbitrer entre
les intérêts parfois contradictoires de deux figures du procès : la nécessité d’assurer la protection
des victimes (I) et la nécessité d’assurer le respect des droits de la défense (II).
227
Ibid.
228
A l’article 64, point 2 du statut de Rome, il est écrit : « La chambre de première instance veille à ce que
le procès soit conduit de façon équitable et avec diligence dans le plein respect des droits de l’accusé et
en ayant pleinement égard à la nécessité d’assurer la protection des victimes et des témoins ».
229
Cour pénale internationale, Guide pratique à l’usage des victimes, p. 68,
[Link] consulté le 5 janvier 2012.
230
Affaire Procureur c/ Dusko Tadic, Aff. n°IT-94-1-A, décision relative à la requête de l'Appelant aux
fins de prorogation de délai et d'admission de moyens de preuve supplémentaires du 15 octobre 1998.
108
obliger un témoin à revenir sur sa déposition. Il lui faisait répéter à l'aide d'un enregistreur « la
nouvelle version »231.
Par ailleurs, comparaître devant la justice pour une victime, qu'elle soit internationale ou
nationale, est un exercice difficile. Cela signifie accepter d'évoquer des actes traumatiques, dont
on a été la victime directe ou le témoin. De ce fait, les victimes, notamment, celles qui ont subi des
violences sexuelles pendant les conflits, doivent être traitées avec tact et respect.
Conscients de ces problèmes, le Règlement dispose que la victime peut bénéficier sous
certaines conditions de mesures de protection tel l’usage d’un pseudonyme ou le huis-clos pour
une audience sensible (art. 87 du RPP). Les victimes peuvent également, demander aux juges que
certaines des informations contenues dans les formulaires de participation ne soient pas
communiquées à la défense. Par ailleurs, pour certains témoignages provenant de personnes
extrêmement vulnérables, les victimes de violences sexuelles, par exemple, les chambres doivent
s’assurer, entre autre, que les interrogatoires évitent toute tentative de harcèlement ou intimidation.
Les chambres ont toutefois un pouvoir d’appréciation souveraine. De même, la Cour peut
permettre que les dépositions soient recueillies par des moyens électroniques ou autres moyens
spéciaux (art. 68 par. 1 et 2 du Statut de Rome). L’article 68, alinéa 1er du statut stipule
notamment que : « La Cour prend les mesures propres à protéger la sécurité, le bien-être
physique et psychologique, la dignité et le respect de la vie privée des victimes... ». La chambre
préliminaire peut aussi, d’après l’article 57, point C du statut de Rome, « En cas de besoin,
assurer la protection et le respect de la vie privée des victimes... ».
En outre, le Statut de Rome a chargé le greffier d'un rôle capital : celui d'aider, de conseiller et
de protéger les victimes. Pour accomplir sa tâche, le greffier s'appuie sur la «Division d'aide aux
victimes et aux témoins». Le greffier qui doit être «de haute moralité» (exigence non requise dans
les Statuts du TPIY et du TPIR) joue un rôle important pour les victimes et les témoins.
Conformément aux dispositions de l'article 43-6, le greffier de la CPI a mis sur pied une
« division chargée, en consultation avec le Bureau du procureur, de conseiller et d'aider de toute
manière appropriée les témoins, les victimes qui comparaissent devant la Cour et les autres
personnes auxquelles les dépositions de ces témoins peuvent faire courir un risque, ainsi que de
prévoir les mesures et les dispositions à prendre pour assurer leur protection et leur sécurité ».
En somme, sous la responsabilité du greffier, la Division d'aide aux victimes et aux témoins
assure la sécurité et la protection des victimes et des témoins ou de toute personne mise en danger
par leurs déclarations à la Cour. Elle doit aussi mettre en garde le procureur et la Cour sur les
231
Cour pénale internationale, Guide pratique à l’usage des victimes, précité.
109
dangers encourus par les victimes et les témoins qui ont accepté de déposer. Le droit à la
protection s'étend à toutes les personnes (membres de la famille, par exemple) qui peuvent être
menacées suite à une comparution devant la Cour.
Le Statut de Rome, en accordant un certain nombre des garanties à la victime, porte atteinte aux
droits de la défense des accusés. Tel est le cas non seulement du témoignage anonyme, mais aussi
de l'interrogatoire à distance ou des limites apportées à l'interrogatoire de victimes de crimes
sexuels. Le témoignage anonyme peut, notamment, aller à l’encontre du droit pour l’accuser de
bénéficier d’un procès équitable. Cela implique que celui-ci puisse prendre connaissance de
l'intégralité du dossier et interroger ou de faire interroger les témoins à charge. La CPI a prévu à la
règle 87 du Règlement de procédure et de preuve un ensemble de moyens garantissant l'anonymat.
De telles mesures doivent, cependant, être compatibles avec les droits de l'accusé à un procès
équitable car la nature des crimes jugés par les juridictions internationales ne peut pas justifier
qu'on réduise substantiellement les droits de l'accusé. Au contraire, la justice pénale internationale
doit être exemplaire aussi pour ce qui concerne les droits de la défense. Il y a lieu, de ce fait, de
prendre en considération le fait que la procédure devant la CPI ne sera pas purement accusatoire,
et que le procureur aura aussi l'obligation d'instruire à décharge, ce qui compense en partie
certaines mesures qui pourraient paraître restrictives par rapport aux droits de la défense. Enfin,
c'est la Cour qui devra toujours chercher l'équilibre entre les intérêts des personnes en cause
(accusés, victimes et témoins).
232
Articles 24.3 du Statut du TPIY et 23.3 du Statut du TPIR qui disposent que : le Tribunal « peut
ordonner la restitution à leurs propriétaires légitimes de tous biens et ressources acquis par des moyens
illicites (…) ».
110
l’arrêt de condamnation rendu par l’un de ces deux tribunaux pénaux internationaux 233. Cette
situation a entraîné des conséquences désastreuses pour le droit à réparation. Ainsi, lorsque des
avoirs de l'ex-président serbe, Slobodan Milosevic, furent saisis en Suisse en juin 1999 (comme
c'est le cas récemment de la confiscation des biens de Jean Pierre BEMBA, arrêté à Bruxelles pour
enrôlement d'enfants et crime contre l'humanité)), aucune victime n'a eu droit à une indemnisation.
L'absence de toute réparation devant le TPIR, ajoutée au fait que les détenus sont traités selon
les normes internationales de protection les plus élevées avaient créé une asymétrie choquante
dans le processus de justice. Ainsi, les femmes violées touchées par le virus du sida n'ont pas droit
à un traitement médical, alors que les prévenus et condamnés, qui les ont contaminées,
bénéficient, eux, d'une trithérapie aussi longtemps qu'ils restent en prison. Cette réalité choquante
a contribué - parmi bien d'autres facteurs - à limiter l'impact de la justice internationale auprès des
victimes rwandaises du génocide. Le cas du Rwanda montre aussi, devant l'immensité de la
tragédie et la pauvreté des ressources pécuniaires disponibles, l'impossibilité d'offrir une
réparation substantielle aux centaines de milliers de victimes.
Initialement, un modèle similaire avait été proposé au Comité préparatoire chargé de rédiger un
projet de Statut pour la Cour pénale internationale. Cependant, en 1996, la France a proposé de
renforcer le rôle de la Cour en matière de réparation. Par la suite, le Royaume-Uni s’est joint à la
délégation française pour mener les négociations et préciser la proposition de texte afférente.
Durant ces négociations, l’idée que la Cour pourrait être submergée de demandes de réparation
a inquiété plusieurs États. De nombreux États, issus d’une tradition juridique de common law, ont
souligné que leurs systèmes nationaux ne prévoyaient pas de procédures de réparation dans le
cadre du procès pénal et ont défendu l’idée que la Cour pénale internationale, en tant que
juridiction criminelle, ne devrait pas avoir compétence sur les actions civiles. Pourtant, suite à
l’importante pression exercée par les ONG pendant plusieurs années, ces États ont finalement
accepté d’examiner les propositions permettant à la Cour de définir et d’octroyer des mesures de
réparations. Le régime de réparation finalement adopté est consacré par l’article 75 du Statut de
Rome et précisé par les règles 94 à 98 du Règlement de procédure et de preuve.
L’article 75 du statut de Rome intitulé Réparation en faveur des victimes dispose en son
paragraphe 1 que : « La Cour établit des principes applicables aux formes de réparation telles que
233
La Règle 106 du Règlement de procédure et de preuve des deux Tribunaux dispose que le Greffier «
transmet aux autorités compétentes des États concernés le jugement par lequel l’accusé a été reconnu
coupable d’une infraction qui a causé des dommages à une victime ». Les juridictions nationales sont liées
par le jugement du Tribunal : « le jugement du Tribunal est définitif et déterminant quant à la
responsabilité pénale de la personne condamnée ».
111
la restitution, l’indemnisation ou la réhabilitation à accorder aux victimes ou à leurs ayant-droit.
Sur cette base, la Cour peut, sur demande ou de son propre chef, dans des circonstances
exceptionnelles, déterminer dans sa décision l’ampleur du dommage, de la perte ou de préjudice
causé aux victimes ou à leurs ayant -droit, en indiquant les principes sur lesquels elle fonde sa
décision ».
L'article 75, paragraphe 2 du Statut organise les modalités de mise en œuvre de ce droit à
réparation. Le régime de réparation est indépendant du régime de participation des victimes dans
la procédure; les victimes n’ont pas l’obligation de participer à la phase préliminaire et/ou à la
phase du procès pour pouvoir demander et/ou remplir les conditions pour recevoir réparation. La
Cour peut rendre contre une personne condamnée une ordonnance indiquant la réparation qu'il
convient d'accorder aux victimes ou à leurs ayants droit. Cette réparation peut prendre notamment
la forme de la restitution, de l’indemnisation ou de la réhabilitation Cette disposition constitue une
avancée considérable dans la mesure où il s’agit d'une compétence de la Cour elle-même, qui
pourra estimer le dommage à réparer sans même qu'une demande spécifique soit formulée. En
effet, la Cour peut agir de son propre chef, lorsqu’elle estime que les victimes sont dans
l’impossibilité pratique de demander des réparations. Soit qu’elles ne peuvent avoir accès à la
justice, soit qu’elles sont dans un état de dénuement qui ne leur permet pas de s’organiser et de
faire valoir leurs droits. La CPI a cherché ainsi à suppléer aux cas les plus désespérés.
Si la Cour décide de sa propre initiative de fixer des réparations, elle doit avertir les victimes
ainsi que toute personne ou tout Etat intéressés. Deux cas de figures sont envisagés par la règle 95,
après que la Cour eut fait connaître sa volonté d’accorder des réparations :
a) Une victime dépose une demande en réparation. Il est statué sur cette demande comme si elle
avait été déposée conformément à la règle 94 ;
b) Une victime demande que la Cour ne rende pas d’ordonnance de réparation, la Cour ne rend
pas d’ordonnance individuelle pour cette victime.
La Cour peut solliciter l’adoption de mesures conservatoires - comme geler les avoirs bancaires
- jusqu’à la fin du procès pour s’assurer que l’accusé ne dissimule ou ne transfère pas ses biens
pour éviter de payer des réparations. Cette confiscation des avoirs permettra d’indemniser des
victimes en cas de condamnation de l’accusé. La coopération des Etats est à ce titre indispensable.
Les États parties au traité sont tenus non seulement d'exécuter sur les biens du condamné une
condamnation à des dommages et intérêts, mais aussi de collaborer avec la Cour en vue de
localiser ces [Link] ailleurs, en vue de pallier l’éventuelle insolvabilité de l’auteur, il a été
234
Art. 75 par. 4 et 5 du statut de la CPI.
112
créé un fonds235 au profit des victimes et de leurs familles. Ce fonds est alimenté selon l'article 79
paragraphe 2 par le produit des amendes et tout autre bien confisqué.
Cependant, l'incertitude demeure sur la capacité du Fonds d'indemnisation à effectivement être
en mesure de payer des réparations aux victimes, dans le cas où les personnes condamnées sont
insolvables. La Cour a l'obligation de donner « une publicité adéquate des mesures en réparation »
(règle 96) pour que le plus grand nombre de victimes soit en mesure de faire valoir leur demande.
Si le nombre de victimes est très élevé, la Cour peut accorder une réparation collective (règle 97-
1). La Règle 97 dit :
« 1. Compte tenu de l'ampleur du dommage, de la perte ou du préjudice, la Cour peut accorder
une réparation individuelle ou, lorsqu'elle l'estime appropriée, une réparation collective, ou les
deux.
2. La Cour peut soit d'office, soit à la demande des victimes ou de leurs représentants légaux,
soit à la demande de la personne reconnue coupable, désigner des experts compétents pour l'aider
à déterminer l'ampleur du dommage, de la perte ou du préjudice causé aux victimes ou à leurs
ayants droit et pour suggérer diverses options en ce qui concerne les types et modalités
appropriés de réparation. Le cas échéant, la Cour invite les victimes ou leurs représentants
légaux et la personne reconnue coupable ainsi que les personnes et Etats intéressés à faire des
observations sur les expertises (...). »
En revanche, la Cour n’a pas compétence pour ordonner le paiement de réparation à l’encontre
des États236 et des personnes morales (entreprises). Cela satisfait des pays occidentaux
(notamment les Etats-Unis, la France et même la Suisse) qui redoutent que certaines de leurs
entreprises soient entraînées dans des procédures de réparation, parce qu'elles font des affaires
avec des régimes dictatoriaux. Des plaintes collectives ont été déposées, par exemple, contre
diverses banques suisses et multinationales américaines, accusées d'avoir soutenu le régime
d'apartheid en Afrique du Sud. Parallèlement, les sociétés pétrolières françaises (Elf...) sont
accusées d'avoir joué un rôle substantiel dans le déclenchement des différentes guerres en Afrique,
notamment, la guerre au Congo Brazzaville du 05 juin 1997.
Toutefois, une décision de la CPI revêtue de l'autorité de la chose jugée lie les États nationaux
et peut, lorsque le droit interne le permet, constituer la base de procédures à charge de tiers
(notamment devant un tribunal civil). Enfin, l'article 75, paragraphe 6, dispose que l'indemnisation
235
Art. 79 du statut de la CPI.
236
Article 75.1 du Statut de Rome. La possibilité d’adopter des ordonnances de réparation à l’encontre des
États a été longuement débattue au cours des négociations du Statut de Rome mais a finalement été
rejetée.
113
obtenue devant la CPI ne peut porter préjudice aux droits que le droit interne reconnaît à la
victime.
Conclusion de la section 2
237
J. FERNANDEZ, précité.
114
Conclusion du chapitre 1
Bien que l’émergence de la victime au procès pénal sur le plan international soit récente, on
constate une réelle évolution dans la consécration des droits des victimes. Cela témoigne de
l’existence d’une réelle volonté politique de la Communauté internationale à combattre le crime et
assurer la réparation des victimes.
D’une part, l’Organisation des Nations unies qui regroupe la quasi-totalité des Etats de la
planète, indique à ses membres la voix à suivre pour une meilleure prise en charge des victimes
aussi bien dans le cadre du procès pénal qu’en dehors de celui-ci. Nul doute que ses Principes et
Recommandations, si elles sont suivies par les Etats, contribueront à renforcer les droits des
victimes. La possibilité qui est également laissée aux Etats pour initiées des programmes de justice
restaurative participe également à une mise en œuvre efficace et effective des droits des victimes
qui ont besoin savoir la vérité sur les faits et d’obtenir la réparation de leurs préjudices.
D’autre part, la création de la Cour pénale internationale donne la possibilité aux victimes
d’avoir accès à la justice lorsqu’elles sont dans l’incapacité d’obtenir justice et réparation devant
leurs tribunaux nationaux. Elle permet ainsi de mettre un terme à l’impunité des individus
responsables des crimes les plus graves au regard du droit international, notamment les crimes de
guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Toutefois, le Statut de Rome est le produit d’âpres
négociations et de compromis et est dès lors perfectible.
Si à l’échelle planétaire l’Organisation des Nations Unies donne des orientations sur les droits
des victimes, sur chaque continent, il existe des Organisations régionales qui assurent le relais et
contribuent à l’amélioration des droits des victimes.
115
Chapitre 2 : La place de la victime dans les mécanismes régionaux de
protection des droits de l'homme: exemples des droits européen, américain et
africain
Sur le continent européen, la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) est le
principal instrument de protection des droits individus. Elle a été adoptée par le Conseil de
l’Europe en 1950 et est entrée en vigueur en 1953. Les institutions de la CEDH sont la Cour
européenne des droits de l’homme (Cour européenne) et le Comité des ministres, basés à
Strasbourg (France). La Commission européenne des droits de l’homme (Commission
européenne) initialement prévue dans la Convention, a finalement été dissoute suivant l’entrée en
vigueur du Protocole 11, le 1ernovembre 1998, et ses attributions ont été intégrés à celles de la
Cour européenne, une cour permanente.
Le continent américain dispose de deux instruments distincts, bien qu’en corrélation. Il y a
premièrement le système de défense des droits de l’Homme de l’Organisation des Etats américains
(OEA) qui repose sur la Charte de l’OEA et sur la Déclaration américaine des droits et devoirs de
l’homme de 1948 (Déclaration américaine). Il y a deuxièmement le système résultant de la
Convention américaine relative aux droits de l’homme de 1969 (CADH)238.
Dans les deux cas, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a autorité pour
recevoir les communications des Etats et des particuliers dénonçant des violations des droits de
l’Homme figurant dans la Déclaration américaine ou dans la CADH.
Sur le continent africain, on trouve, au niveau régional, la Commission africaine des droits de
l’homme et des peuples (Commission africaine)239qui a été instituée en 1987 en tant qu’organe
responsable de la mise en œuvre de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples
(CADHP). Lors des négociations de la Charte, la possibilité de créer une Cour africaine des droits
de l’homme a été évoquée mais rejetée. Néanmoins, en 1998, l’Organisation de l’Unité africaine a
adopté un protocole à la CADHP pour établir une Cour africaine des droits de l’homme et des
peuples240(Cour africaine). Ce Protocole instituant la Cour africaine est entré en vigueur en janvier
2004.
238
Convention américaine relative aux droits de l’homme, adoptée le 22 novembre 1969, entrée en vigueur
le 18 juillet 1978, [Link] consulté 6 avril 2011.
239
Voir le site de la Commission africaine [Link] consulté le 7 mai 2010.
240
Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples portant création d’une Cour
africaine des droits de l’homme et des peuples, adopté par l’Assemblée des chefs d’Etats et de
gouvernements de l’Organisation de l’Unité africaine le 10 juin 1998. Le Protocole est entré en vigueur
116
Il existe également sur ce continent, de nombreuses organisations sous-régionales, notamment,
la Commission économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, qui veille également sur la
protection des droits de l’Homme.
Ainsi, que ce soit en Europe (section 1), en Amérique (section 2) ou en Afrique (section 3), des
bases de protections des victimes sont données à travers des directives adressées aux différents
Etats membres, et leur inobservation, peut être sanctionnée devant les juridictions supranationales.
La Convention européenne des droits de l’homme n'offre pas de garantie spécifique aux
victimes d'infractions pénales pour exiger un procès pénal. Cependant, le mouvement en faveur
des victimes initié par certains acteurs de la société civile dans la plupart des pays européens, a
conduit le Conseil de l'Europe à se lancer dans la promotion des droits de la victime à travers des
recommandations faites aux États parties (paragraphe 1) et des conventions spécifiques
(paragraphe 2). La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme a, également,
évolué concernant la place de la victime dans le procès pénal (paragraphe 3).
Des recommandations ont été faites dans le cadre du Conseil de l’Europe en vue d’inciter les
États membres à promouvoir les droits des victimes dans leurs droits internes. A cet effet, la
Recommandation (85)11 sur la position de la victime dans le cadre du droit pénal et de la
procédure pénale, adoptée par le Comité des ministres le 28 juin 1985, invite les gouvernements
des États membres à revoir leur législation et leurs pratiques en respectant un certain nombre de
lignes directrices. Il s’agit d’abord, d’assurer un meilleur traitement des victimes au niveau de la
police. Les fonctionnaires de la police devraient être formés pour traiter les victimes de façon
compréhensible, constructive et rassurante. Ils devraient également informer la victime sur le sort
de l'enquête policière ainsi que sur les possibilités d'obtenir de l'assistance, des conseils pratiques
et juridiques, la réparation de son préjudice par le délinquant et le dédommagement par l'État.
suite à sa ratification par 15 Etats membres le 25 janvier 2004. Le texte complet du Protocole est
disponible à l’Annexe IV de la présente thèse.
117
Dans tout rapport soumis aux organes de poursuite, la police devrait faire un constat aussi clair et
complet que possible des blessures et des dommages subis par la victime.
Ensuite, au niveau des poursuites, le Conseil indique qu’une décision discrétionnaire relative
aux poursuites ne devrait pas être prise sans considération adéquate de la question de la réparation
du dommage subi par la victime, y compris tout effort sérieux déployé à cette fin par le délinquant.
Il rappelle également l’importance de l’information de la victime. Celle-ci devrait être informée de
la décision définitive concernant les poursuites, sauf si elle indique qu'elle ne souhaite pas recevoir
cette information. Le Conseil souhaite aussi que la victime puisse discuter la procédure. La
victime devrait disposer d'un droit de demander la révision par l'autorité compétente d'une
décision de classement ou du droit de procéder par citation directe ;
Concernant, l’interrogatoire de la victime, le Conseil indique qu’elle devrait se faire dans le
respect de sa situation personnelle, de ses droits et de sa dignité. Dans la mesure du possible et,
dans les cas appropriés, les enfants et les malades ou handicapés mentaux devraient être interrogés
en présence de leurs parents ou de leur tuteur ou de toute autre personne qualifiée pour les assister.
S’agissant de la phase d’audience, le Conseil recommande encore l’information de la victime
notamment de la date et du lieu des audiences relatives aux infractions dont elle a eu à souffrir, de
ses possibilités d'obtenir la restitution et la réparation dans le cadre de la procédure pénale, de
bénéficier d'une assistance ou des conseils judiciaires des conditions dans lesquelles elle pourra
prendre connaissance des décisions rendues.
Concernant particulièrement, la réparation le Conseil souhaite qu’elle puisse être ordonnée par
le tribunal pénal. Il souhaite également que toutes les informations utiles sur les blessures et
dommages subis par la victime puissent être soumises à la juridiction pour qu'elle puisse, lors de la
fixation de la nature et du quantum de la sanction, prendre en considération :
- le besoin de réparation du préjudice subi par la victime ;
- tout acte de réparation ou de restitution accompli par le délinquant ou tout effort sincère dans
ce sens.
Le Conseil souhaite, en outre, que la juridiction pénale puisse, entre autres modalités, ajouter
des conditions d'ordre pécuniaire au prononcé d'un ajournement, d'une suspension de peine, d'une
décision de probation, ou de toute autre mesure.
Si la réparation est accordée à titre de sanction pénale, elle devrait être recouvrée suivant les
mêmes modalités que les amendes et avoir priorité sur toute autre sanction pécuniaire imposée au
délinquant. Dans les autres cas, la victime devrait être aidée autant que possible dans cette
opération de recouvrement.
118
Par ailleurs, le Conseil fait également des recommandations pour une meilleure protection de la
vie privée des victimes. Les politiques d'information et de relations avec le public dans le cadre de
l'instruction et du jugement des infractions devraient tenir dûment compte de la nécessité de
protéger la victime de toute publicité qui porterait atteinte à sa vie privée ou à sa dignité. Si le type
d'infraction, le statut particulier, la situation ou la sécurité personnelle de la victime requièrent une
protection spéciale, soit le procès pénal avant le jugement devrait avoir lieu à huis clos, soit la
divulgation des données personnelles de la victime devrait faire l'objet de restrictions adéquates.
Et quand cela paraît nécessaire, notamment dans les cas de délinquance organisée, la victime et sa
famille devraient être efficacement protégées contre les menaces et le risque de vengeance du
délinquant.
Le Conseil de l’Europe recommande, également, aux gouvernements des États membres
d'examiner les avantages que peuvent présenter les systèmes de médiation et de conciliation. Il
recommande, en outre, de promouvoir et d'encourager les recherches sur l'efficacité des
dispositions concernant les victimes.
Bien qu’insusceptible de faire naître des obligations à la charge des États, ces recommandations
participent sans conteste à la formation du droit des victimes au niveau européen.
Au-delà de ces recommandations, le Conseil de l’Europe a décidé de prendre un certains
nombres de mesures renforçant les droits des victimes et qui s’imposent aux Etats membres.
Le système juridique européen est composé de conventions spécifiques aux victimes qui leur
garantissent un certain nombre de droits, parmi lesquels on note : le droit de participer au procès
pénal (A), le droit à la réparation pécuniaire intégrale et effective (B), le droit à l’assistance d’un
avocat (C), le droit à la protection (D).
241
L’article 6 § 1 de la Convention européenne des droits de l’homme, relatif au droit à un procès
équitable dispose que : « Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement,
publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui
décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute
accusation en matière pénale dirigée contre elle. Le jugement doit être rendu publiquement, mais l’accès
119
équitableva servir de fondement à la Cour européenne des droits de l’homme pour justifier la
présence des victimes au procès pénal dans la perspective de la réparation de leurs préjudices242.
La victime qui s’est constituée partie civile peut bénéficier de l’assistance d’un avocat dans la
procédure judicaire, et cela de façon gratuite si la victime n’a pas les possibilités financières d’en
jouir. La décision cadre du Conseil de l’Union européenne du 15 mars 2001 relative au statut des
victimes dans le cadre de procédures pénales assure, aux termes de son article 6, une assistance
spécifique à la victime, assistance qui passe notamment, par une aide juridique qui peut être
gratuite, sous condition de justifications.
de la salle d’audience peut être interdit à la presse et au public pendant la totalité ou une partie du
procès dans l’intérêt de la moralité, de l’ordre public ou de la sécurité nationale dans une société
démocratique, lorsque les intérêts des mineurs ou la protection de la vie privée des parties au procès
l’exigent, ou dans la mesure jugée strictement nécessaire par le tribunal, lorsque dans des circonstances
spéciales la publicité serait de nature à porter atteinte aux intérêts de la justice ».
242
V. infra, p. 121 et s.
243
Résolution sur le dédommagement des victimes d’infractions pénales.
120
D : Le droit à la protection
La protection de l’intégrité physique de la victime fait partie des préoccupations importantes du
Conseil de l’Europe. Et l’une des mesures prises dans ce sens est la possibilité d’envisager le
témoignage anonyme de la victime : « lorsqu’elle a de sérieuses raisons de craindre que sa
déposition à visage découvert l’exposerait à des représailles de la part de l’accusé ou de ses
proches »244.
Cette possibilité offerte à la victime a été favorisée par l’article 8, relatif au droit à une
protection, de la décision cadre du Conseil de l’Union européenne du 15 mars 2001 : cette
disposition énonce que chaque Etat membre « garantit, lorsqu’il est nécessaire de protéger les
victimes, notamment les plus vulnérables, contre les conséquences de leur déposition en audience
publique, qu’elles puissent, par décision judiciaire, bénéficier de conditions de témoignage
permettant d’atteindre cet objectif, par tout moyen approprié compatible avec les principes
fondamentaux de son droit ».
La reconnaissance des droits des victimes dans les Conventions européennes va pousser la
Cour européenne des droits de l’Homme à développer une jurisprudence qui réserve une place de
plus en plus importante à la victime dans le procès pénal.
121
la Cour européenne des droits de l’hommepour violation de l’article 6 §1 C.E.S.D.H. Pour
déclarer cet article applicable, la Cour se livreà l’analyse du droit national. Se référant à la
jurisprudence de la Cour de cassation, elleconstate que l’article 85 C. proc. pén., relatif au dépôt
de plainte avec constitution de partiecivile devant le juge d’instruction, est une simple application
de l’article 2 du même Code etque le magistrat instructeur déclare la constitution de la victime
recevable dès lors que lescirconstances invoquées lui permettent de supposer l’existence d’un
préjudice et son lien avecune infraction. Elle en déduit que le droit à indemnité revendiqué par le
requérant dépendaitde l’issue de sa plainte, c’est-à-dire de la condamnation des auteurs des
violences et revêtaitun caractère civil, même si la juridiction appelée à statuer était une juridiction
répressive.
Ces deux critères étaient devenus cumulatifs dès l’arrêt Acquaviva contre France du 21
novembre 1995247. Dans cette affaire, les époux Acquaviva,désireux de connaître les circonstances
du décèsde leur fils, victime d’un homicide, avaient déposé une plainte avecconstitution de partie
civile devant le juge d’instruction. Ils avaient tout particulièrementdemandé une reconstitution,
mais n’avaient ni formulé de demande de réparation financière,ni mentionné l’intention de le faire
au moment opportun. La procédure s’acheva par un non-lieu fondé sur la légitime défense.
L’instruction ayant duré plus de quatre ans, les partiesciviles invoquèrent, devant la Cour
européenne des droits de l’homme, le non respect du délairaisonnable. Afin de se prononcer sur
l’applicabilité de l’article 6 §1 C.E.S.D.H., la Cour aestimé devoir rechercher, en plus du caractère
déterminant de la procédure pénale pour ledroit à réparation financière, si la procédure en cause
portait « contestation sur des droits etobligations de caractère civil » des requérants. Pour conclure
à l’applicabilité de l’article 6§1 C.E.S.D.H., elle a constaté dans un premier temps qu’en «
choisissant la voie pénale, lesépoux Acquaviva déclenchèrent les poursuites judiciaires afin
d’obtenir une déclaration de culpabilité, condition préalable à toute indemnisation et conservèrent
la faculté de présenter une demande en réparation jusques et y compris devant la juridiction de
jugement ». Le rattachement de leur action à un intérêt de nature pécuniaire a ainsi permis
d’établirl’existence d’une contestation sur un droit à caractère civil. Dans un second temps, la
Cour arelevé que le constat de légitime défense privait les requérants de tout droit d’agir
enréparation. Elle en a déduit que la procédure pénale avait été déterminante pourl’établissement
du droit à réparation. Avec cet arrêt, la condition liée à l’existence d’unecontestation sur un droit à
caractère civil est désormais requise. Toutefois, la Cour n’exige paspour autant une demande
formelle de dommages et intérêts. Le fait que les parties civilesconservent la possibilité de
247
CEDH, arrêt Acquaviva contre France du 21 novembre 1995, n° 19248/91.
122
formuler une telle demande dans la suite de la procédure, pénale ou civile, suffit à rendre l’article
6 §1 C.E.S.D.H. applicable.
Dans l’affaire Pérez c/ France, la Cour européenne a simplifié l’examen de la question de
l’applicabilité de l’article 6 à la constitution de partie civile. Dans cette affaire, la victime s’était
constituée partie civile par voie d’intervention devant le juge d’instruction. Suite à une ordonnance
de non-lieu, elle avait interjeté appel de la décision devant la Chambre d’accusation. L’appel fut
jugé irrecevable en raison d’un dépassement de délai. Elle avait alors formé un pourvoi en
cassation qui fut rejeté. En dernier recours, elle avait saisi la Cour européenne, invoquant l’iniquité
de la procédure devant la Cour de cassation. Dans cette affaire, la Cour a considéré, que « le fait
de se constituer partie civile équivaut à introduire au civil une demande d’indemnité », ce qui
implique que peu importe « que la victime n’ait pas présenté une demande formelle de
réparation », attendu qu’« en acquérant la qualité de partie civile, la victime manifeste l’intérêt
qu’elle attache non seulement à la condamnation pénale de l’auteur de l’infraction, mais aussi à la
réparation pécuniaire du dommage subi (§ 64). Par cette décision, la Cour a rompu la ligne
jurisprudentielle incertaine adoptée depuis l’arrêt Acquaviva c/ France, et ceux qui l’avaient
suivi248. Toutefois une actio popularis n’est pas prévue. Par ailleurs, l’article 6 ne crée pas de droit
de constitution de partie civile en tant que tel ; les États membres ne sont pas obligés de
l’introduire dans leur système national. Le degré d’ouverture d’un système juridique à la
reconnaissance d’un droit de la victime au déclenchement d’une poursuite pénale n’est pas
nécessairement en relation, ni en proportion directe, avec la reconnaissance d’un rôle plus ou
moins actif de la victime pendant une procédure. En effet, ce rôle semble dépendre plutôt des
choix effectués par chaque système quant à la compétence des juridictions pénales de jugement à
trancher aussi les questions concernant les dommages-intérêts de nature civile.
Avec l’applicabilité du droit au procès équitable à la victime, celle-ci, lorsqu’elle s’est
constituée partie civile a droit à un tribunal indépendant et impartial, devant lequel doit être
respecté le principe de l’égalité des armes et doivent se tenir des audiences, en principe, publiques
et qui doit se prononcé dans un délai raisonnable.
248
Voir, notamment, CEDH, arrêt Hamer contre France, 7 aout 1996, n°19953/92, et arrêt Maini contre
France, 26 octobre 1999, n° 31801/96.
249
CEDH, arrêt Golder contre Royaume-Uni du 21 février 1975, n° 2689/65.
123
un tribunal », impliquant d’une manière générale le droit d’avoir un accès concret et effectif à un
tribunal. De façon analogue, la Cour de Justice des communautés Européennes reconnait le droit à
un recours effectif devant une juridiction compétente au titre des principes généraux du droit, et
cela, en se fondant, notamment, sur les articles 6 et 13 de la Convention européenne des droits de
l’homme250.
Les notions d’indépendance et d’impartialité du tribunal, si elles sont souvent confondues,
doivent être bien distinguées. En effet, l’indépendance doit être appréciée par rapport aux autres
pouvoirs (exécutif et législatif), alors que l’impartialité doit l’être par rapport aux parties au procès
pénal251.
S’agissant tout d’abord, du droit à un tribunal indépendant, il importe, que la juridiction saisie
puisse rendre son jugement à l’abri de toute influence extérieure. Selon la Cour européenne des
droits de l’Homme252 l’exigence d’une justice qui « se donne à voir » est essentielle : « justice
must not only be done, it must also be seen to be done » (c’est-à-dire que la justice ne doit pas
seulement être rendue, mais il doit être visible qu’elle est rendue). L’indépendance doit donc elle
aussi être apparente. Comme l’ont exposé Messieurs GUINCHARD et BUISSON 253, et selon une
jurisprudence constante de la Cour, pour vérifier l’indépendance du tribunal vis-à-vis de
l’exécutif, il faut examiner le mode de désignation de ses membres ainsi que la durée du mandat et
les protections existantes contre les pressions extérieures.
S’agissant, ensuite, de l’impartialité du tribunal, il s’agit « pour le juge de considérer la cause
de façon objective, sans faire intervenir ses propres préjugés : le juge doit s’effacer en tant
qu’individu avec ses passions et ses convictions et il doit être une machine à juger »254. Les jurés
dans les procès en Cours d’assises doivent eux aussi être exempts de toute partialité envers les
parties. Le problème de l’éventuelle absence d’impartialité, qui se pose notamment lorsqu’il y a
séparation des fonctions judiciaires. Il s’agit principalement de l’hypothèse où le même magistrat
occupe successivement dans la même affaire deux fonctions différentes (poursuite et jugement, ou
instruction et jugement). Depuis l’arrêt Hauschildt contre Danemark, rendu par la Cour
européenne des droits de l’Homme le 24 mai 1989255, la violation objective du principe de
séparation des fonctions doit s’accompagner d’une attitude subjectivement partiale du juge : il faut
rechercher si les appréhensions de l’intéressé peuvent passer pour objectivement justifiées » (§ 48
250
CJCE, arrêt Van Geed en Loss, 5 février 1963 ; arrêt Johnson, 15 mai 1986, et arrêt Hylens, 15 octobre
1987.
251
A. MAEHR, op. cit., p. 12.
252
CEDH, arrêt Cambell et Fell contre Royaume Uni du 28 juin 1984.
253
S. GUINCHARD et J. BUISSON, Procédure pénale, 3ème éd., Paris, Litec, 2005, p.
254
J. PRADEL et [Link], Droit pénal européen, 2ème éd., Paris, Dalloz, 2002, pp. 383 et s.
255
CEDH, l’arrêt Hauschildt contre Danemark, du 24 mai 1989, n° 10486/83.
124
de l’arrêt), et cette recherche constitue « l’élément déterminant de l’appréciation de partialité »256.
Il faut donc des éléments objectifs qui confirment les inquiétudes du requérant car le cumul de
fonctions ne constitue pas à lui seul une preuve d’impartialité.
256
Ibid.
257
CEDH, arrêt Delcourt contre Belgique du 17 janvier 1970, n° 2689/65.
258
CEDH, arrêt Dombo Beheer B. V. contre Pays-Bas du 27 octobre 1993, n° 14448/88.
259
CEDH J. J. contre Pays-Bas, 27 mars 1998, n° 21351/93.
260
CEDH Kuopila contre Finlande, le 27 avril 2000, n° 27752/95.
261
CEDH, arrêt Mantovznelli contre France du 18 mars 1997, n° 21497/93.
125
- Le droit d’obtenir un jugement dans un délai raisonnable
Le caractère raisonnable du délai s’apprécie au regard de trois critères : la complexité de
l’affaire, le comportement du ou des requérants, et le comportement des autorités nationales. Ce
n’est que si les lenteurs sont imputables à ces dernières que l’on pourra conclure à l’inobservation
du délai raisonnable.
Cette exigence de célérité, qui facilite l’obtention des preuves, est évidemment essentielle pour
les victimes d’infraction. En effet, s’agissant de la phase de jugement, elle est destinée à leur
garantir que la juridiction statuera rapidement. Elle va donc également dans le sens d’une
réparation rapide des préjudices de la victime, ce qui permet d’éviter une « revictimisation », ou
« victimisation secondaire » de la victime.
En outre, la position de la victime partie civile dans le procès pénal engendre en soi des droits,
mais également, des devoirs, découlant logiquement et légitimement du respect des droits de la
défense.
262
L’article 6, paragraphe 2 de la Convention européenne des droits de l’Homme, dispose que : « toute
personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été établie »
263
Le paragraphe 3 de l’article 6 indique que : « Tout accusé a droit notamment à :
1. être informé, dans le plus court délai, dans une langue qu’il comprend et d’une manière détaillée,
de la nature et de la cause de l’accusation portée contre lui ;
2. disposer du temps et des facilités nécessaires à la préparation de sa défense ;
3. se défendre lui-même ou avoir l’assistance d’un défenseur de son choix et, s’il n’a pas les moyens
de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d’office, lorsque les intérêts
de la justice l’exigent ;
4. interroger ou faire interroger les témoins à charge et obtenir la convocation et l’interrogation des
témoins à décharge dans les mêmes conditions que les témoins à charge ;
5. se faire assister gratuitement d’un interprète, s’il ne comprend pas ou ne parle pas la langue
employée à l’audience ».
126
confronté à son accusateur). C’est dans l’arrêt Van Mechelen contre Pays-Bas du 23 avril 1997
que la Cour a énoncé ces exigences :
- tout d’abord, il faut que ce témoignage ne présente pas un caractère décisif, c’est-à-dire
qu’il faut, en outre, d’autres moyens de preuves, car « une condamnation ne peut se fonder
uniquement, ni dans une mesure déterminante, sur des déclarations anonymes » (§ 55) ;
- il est, également, requis du juge qu’il vérifie la crédibilité du témoin : il faut qu’il existe
une raison suffisante pour recourir à l’anonymat puisque « eut égard à la place éminente
qu’occupe le droit à une bonne administration de la justice dans une société démocratique,
toute mesure restreignant ce droit doit être absolument nécessaire » (§ 58) ;
- enfin, la défense doit avoir « une occasion adéquate et suffisante » de mettre en doute les
déclarations de ce témoin et de l’interroger, afin que le principe du contradictoire reste
sauvegardé (§ 54).
Signalons, toutefois, que ces trois conditions sont largement soumises à la libre appréciation du
juge.
Conclusion de la section 1
L’ensemble des droits reconnus par le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de
l’Homme confèrent à la victime des garanties procédurales certaines et essentielles pour obtenir la
réparation pécuniaire de son préjudice. Cette amélioration de la situation procédurale des victimes
demandant l’indemnisation de leur préjudice peut contribuer également à renforcer leur place dans
le procès pénal.
Les Etats signataires de la Charte de l’Organisation des Etats Américains, y compris ceux ayant
également souscrit à la Convention Américaine des Droits de l’Homme, reconnaissent
automatiquement la compétence de la Commission interaméricaine pour recevoir les pétitions de
particuliers dénonçant des violations de leurs droits. La procédure pour déposer de telles pétitions
au titre de la Charte de l’OEA ou de la CADH figure sous diverses références. La procédure pour
présenter des pétitions en vertu de la Charte de l’OEA est définie par les règles 51 à 54 du
127
Règlement de la Commission interaméricaine. La procédure de soumission de pétitions et de
communications en vertu de la CADH est décrite aux articles 44 à 55 de la CADH.
La différence principale entre les deux systèmes est que seule la CADH permet à la
Commission interaméricaine de transmettre les dossiers à la Cour interaméricaine des droits de
l’homme (Cour interaméricaine). Une telle possibilité n’existe pas dans le système de la Charte de
l’OEA pour qui les décisions de la Commission sont définitives. Contrairement aux décisions de
la Cour interaméricaine, celles de la Commission interaméricaine ne sont pas juridiquement
contraignantes mais incitatives et ont valeur de référence légale.
Dans la présente étude, nous nous limiterons à l’analyse du système de protection accordé par
la Convention américaine des droits de l’homme qui offre plus de garantie aux victimes. Le
système d’application de la CADH repose sur la Commission interaméricaine des droits de
l’homme (Paragraphe 1) et la Cour interaméricaine (paragraphe 2).
La Commission interaméricaine des Droits de l’Homme définit les procédures de dépôt des
pétitions devant la Commission, par les Etats membres, les particuliers et les organisations.
L’article 44 de la CADH définit la procédure pour les dépôts des pétitions des individus. Il
prévoit que :
« Toute personne ou tout groupe de personnes, toute entité non gouvernementale et légalement
reconnue dans un ou plusieurs États membres de l’Organisation peuvent soumettre à la
Commission des pétitions contenant des dénonciations ou plaintes relatives à une violation de la
présente Convention par un État partie ».
Cette possibilité accordée à la victime est toutefois soumise à une condition : l’article 46.1.b)
de la CADH la pétition ou communication n’est recevables que si elle est introduite dans les six
mois à compter de la date à laquelle l’individu présumé lésé dans ses droits a pris connaissance de
la décision définitive.
La Commission peut alors décider de transmettre l’affaire à la Cour qui statuera, ou de proposer
elle-même des solutions. Ainsi donc, si l’affaire n’est pas ensuite transmise à la Cour, la
Commission peut formuler un avis faisant apparaître une / les violation(s) et recommander des
128
mesures à adopter par l’Etat responsable. Toutefois, il convient de préciser que ni les conclusions,
ni les recommandations de la Commission ne sont stricto sensu juridiquement contraignantes264.
Il convient de remarquer que la victime n’a pas le droit de saisir directement la Cour
interaméricaine des droits de l’homme (A) ; cependant, lorsque cette Cour est régulièrement saisie
suivant la procédure admise, la victime peut participer à la procédure (B) ; et demander réparation
de ses préjudices (C).
La compétence de la Cour est optionnelle : l’Etat mis en cause doit avoir accepté la compétence
de la Cour265. Aux termes de l’article 61 de la CADH : « Seuls les États parties à la présente
Convention et la Commission ont qualité pour saisir la Cour ». La CADH ne reconnaît pas les
démarches de particuliers visant à porter une affaire devant la Cour interaméricaine. Ces derniers
ne peuvent que présenter leur demande devant la Commission qui, à l’issue de sa procédure, peut
transmettre le dossier à la Cour.
Le statut des victimes dans les procédures devant la Cour interaméricaine a évolué de manière
substantielle, aux termes de la jurisprudence de la Cour et des réformes des Règlements de la Cour
interaméricaine et de la Commission interaméricaine.
Un premier pas significatif a eu lieu lors de l’audience publique au stade des réparations dans
l’affaire El Amparo c. Venezuela266 quand, pour la première fois, les juges de la Cour
interaméricaine ont adressé directement leurs questions aux représentants des victimes,
reconnaissant ainsi que, au moins au stade des réparations, les représentants des victimes
constituaient la véritable « partie accusatrice » devant la Cour. A la suite de cette audience, la
pratique s’est instituée d’accepter des notes écrites présentées par les représentants des victimes au
264
CADH, article 51.
265
CADH, article 62.
266
El Amparo c. Venezuela, jugement en réparations, 14 septembre 1996, par. 24-28.
129
stade des réparations267. Se fondant sur cette pratique, la Cour interaméricaine a réformé son
Règlement datant de 1996 pour y introduire l’article 23 qui permet aux victimes de présenter leurs
propres arguments et preuves au stade des réparations. Puis, en 2000, la Cour interaméricaine a de
nouveau révisé son Règlement pour donner le droit aux victimes, à leurs parents ou à leurs
représentants légaux de présenter leurs requêtes, arguments et preuves à toutes les étapes de la
procédure. L’article 25.1 du Règlement révisé stipule que : « les victimes présumées ou leurs
représentants peuvent introduire leur écrit de sollicitudes, arguments et preuves, de manière
autonome, et ce durant tout le procès ».
Les droits des victimes ont été renforcés ultérieurement, aux termes des réformes de 2002
et2003 du Règlement de la Commission interaméricaine qui dispose que chaque fois qu’un Etat
ayant accepté la compétence de la Cour ne se conforme pas aux recommandations de la
Commission, l’affaire portée contre lui sera automatiquement élevée par la Commission devant la
Cour interaméricaine268. Les nouvelles règles prévoient également de consulter le demandeur et /
ou la victime pour déterminer si l’affaire doit être transmise à la Cour269. Une fois cette décision
prise, les représentants des victimes peuvent participer à la préparation du dossier qui sera présenté
à la Cour270.
C : Le droit à la réparation
La Cour interaméricaine peut ordonner les mesures globales et individuelles appropriées en vue
de mettre un terme aux violations reportées271.
La Cour tire sa compétence de l’article 63.1 de la Convention : « Lorsqu'elle reconnaît qu'un
droit ou une liberté protégés par la présente convention ont été violés, la cour ordonnera que soit
garantie à la partie lésée la jouissance du droit ou de la liberté enfreints. Elle ordonnera
également, le cas échéant, la réparation des conséquences de la mesure ou de la situation à
laquelle a donné lieu la violation de ces droits et le paiement d'une juste indemnité de la partie
lésée ». L’obligation de réparation est, ainsi, entendue au sens large et non seulement en terme
267
Voir, en général, Caçado-Trindade A.A., « El Nuevo Reglamento de la Corte Interamericana de
Derechos Humanos (2000): La Emancipación del Ser Humano como Sujeto del Derecho Internacional de
los Derechos Humanos », Revista IIDH 30-31Edición Especial Fortalecimiento del Sistema
Interamericano de Protección de Derechos Humanos, 2001, p. 45-71, p. 51.
268
Article 44.1, Règlement de la Commission interaméricaine des droits de l’homme.
269
Article 43.3, Règlement de la Commission interaméricaine des droits de l’homme.
270
Article 71, Règlement de la Commission interaméricaine des droits de l’homme.
271
Cour interam. dr. h., Bulacio c. Argentine, jugement rendu le 18 septembre 2003, Série C n° 100, par.
4 des dispositions opérationnelles.
130
pécuniaire. La Cour interaméricaine a été particulièrement imaginative dans la détermination de
solutions adaptées aux violations, définissant la réparation comme incluant des enquêtes et
poursuites judiciaires indépendantes et effectives, tout comme d’autres formes telles que les
indemnisations, la réhabilitation physique et psychologique ou encore des mesures de« satisfaction
», sous forme, par exemple, de monuments érigés à la mémoire des victimes, d’excuses
publiques...272
Le premier arrêt en réparation de la Cour, en 1989 dans l’affaire Velázquez273, pose les
fondations de ce droit et les germes de son évolution, très rapide et créative. La Cour définit en
effet des formes de réparation de plus en plus variées, à portée individuelle mais aussi collective,
précisant les mesures non pécuniaires, au centre desquelles s’inscrit le refus de toute impunité. La
Cour détermine ainsi les dommages causés par l’absence de vérité et de justice, ouvrant droit à des
formes de réparation très différentes. La jurisprudence de la Cour interaméricaine a ainsi
directement participé à la consolidation du concept de droit à réparation en droit international,
s’inspirant, et influençant, l’élaboration des principes fondamentaux et directives sur le droit à un
recours et à réparation274.
Conclusion de la section 2
On peut retenir d’une part que, dans les systèmes interaméricains de protection des victimes, la
victime a un droit de recours direct devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme,
sans toutefois pouvoir participer à la procédure en elle-même.
Par contre, on constate, d’autre part, que devant la Cour interaméricaine, même, si la victime ne
dispose, toujours, pas de la possibilité de saisine directe, elle a progressivement acquis un droit de
participation à la procédure et s’est vue, également, reconnaître le droit à la réparation.
272
F I DH,Manuel surles droits des victimes devant la CPI, chapitre 1 : L’évolution de l’accès des victimes
à la justice, p. 31, [Link] consulté le 11 décembre
2011.
273
Cour interam. dr. h., Velasquez Rodriguez c. Honduras (réparations), arrêt du 21 juillet 1989, série C,
n° 7, § 38.
274
K. BONNEAU, Le droit à réparation des victimes de violations des droits de l’Homme : le rôle
pionnier de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme, Droits fondamentaux, n° 6, janvier -
décembre 2006 [Link] consulté le 11 décembre 2011.
131
Section 3 : La place de la victime dans les mécanismes africains de protection des droits de
l’homme
Les États africains, à l’instar des pays européens et américains se sont sentis interpelés par la
question de la protection des droits de l’homme en général et des droits des victimes en particulier.
Ils ont dû réagir au plan continental et régional pour s’adapter aux mesures de protection
existantes au niveau international. Ainsi, le Burkina Faso est lié par un dispositif régional de
protection des droits de l’homme (paragraphe 1) et par un dispositif sous-régional de protection
des droits de l’Homme (paragraphe 2).
Les préoccupations relatives à la protection des droits de l’Homme ont conduit les États
africains membres de l’OUA/UA à adopter, dès 1981, un traité relatif à la protection des droits de
l’Homme et des peuples : la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples.
Conformément à l’article 30 de la Charte, une Commission africaine des droits de l’Homme et des
Peuples a été mise en place en 1987. Puis, sous la pression des organisations non
gouvernementales, les États africains vont renforcer la protection des droits de l’Homme en
Afrique en adoptant, par un protocole relatif à la Charte africaine des droits de l’Homme et des
peuples portant création d’une Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples, les statuts
d’une véritable juridiction régionale africaine.
Il serait donc intéressant d’examiner la place de la victime devant la Commission africaine (A)
et devant la Cour africaine (B).
275
La Résolution ACHPR/Res.61 (XXXII)02 relative à la création du Comité de suivi sur la Mise en
œuvre des Lignes directrices de Robben Island, adoptée lors de sa 32èmeSession ordinaire, tenue du 17 au
23 octobre 2003 à Banjul(Gambie).
132
« Les États devraient prendre des mesures pour assurer la protection des victimes de torture ou
de peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, des témoins, des personnes chargées de
l'enquête, des défenseurs des droits de l'homme et de leurs familles contre la violence, les menaces
de violence ou toute autre forme d'intimidation ou de représailles en raison de plaintes déposées,
d’auditions ou de déclarations faites, de rapports effectués ou de l'enquête.
L'obligation des États d'accorder réparation aux victimes existe indépendamment du fait que des
poursuites criminelles aient été menées avec succès ou pourraient l'être. Ainsi, tous les États
devraient garantir à la victime d'un acte de torture et à toute personne à sa charge :
a) des soins médicaux appropriés ;
b) l’accès aux moyens nécessaires à leur réadaptation sociale et à leur rééducation médicale ;
c) une indemnisation et un soutien adéquats.
Par ailleurs le statut de victimes devrait également être reconnu aux familles et aux
communautés qui ont été touchées par la torture et les mauvais traitements infligés à l'un de leurs
membres ».
Au-delà de cette exhortation faite aux États, la Commission entend elle-même assurer la
protection des victimes de violations des droits de l'homme. Composé de onze experts, la
Commission a le mandat de promouvoir et de protéger les droits de l’Homme en Afrique. Les
moyens dont elle dispose pour s'acquitter de ses obligations sont les communications étatiques et
les communications « autres que celles des États ». La Charte africaine ne mentionne pas
expressément les requêtes individuelles devant la Commission. Son article 55 se contente
d’énoncer qu’« avant chaque session, le Secrétaire de la Commission dresse la liste des
communications autres que celles des États parties à la Charte et les communique aux membres
de la Commission qui peuvent demander à en prendre connaissance et en saisir la Commission ».
Mais, en vertu de sa compétence d’interprétation, la Commission procèdera à une lecture
extensive de cette disposition. Cette lecture généreuse de la Charte lui a permis de recevoir et de
traiter les requêtes individuelles dont l’examen n’était pas expressément prévu par la Charte.
Les États aussi bien que des entités non étatiques, y compris des particuliers, peuvent entamer
des actions et présenter des communications devant la Commission. Dans le premier cas, un État
partie à la Charte africaine peut soumettre une plainte selon laquelle un autre État partie se trouve
en violation de la Charte africaine : « communication entre États ». Étant donné la réticence des
États à interférer dans les « affaires intérieures » d’autres États, seule une communication entre
États a été soumise à la Commission.
Le second cas implique la soumission d’une plainte par un particulier ou une ONG à la
Commission : « communication individuelle ». Toute personne peut soumettre une
133
communication, sans qu'il soit requis d’être assisté par un avocat. La procédure se déroule
partiellement sous forme écrite et en partie en audience. Après un examen préliminaire par le
Secrétariat des conditions de recevabilité de la plainte lors de sa réception, la Commission se
prononce définitivement sur ce point. Le plaignant peut solliciter d’être entendu à ce stade. Si la
communication est recevable, la Commission entre en matière sur le fond. Elle invite les parties à
exposer leurs arguments à l’audience. Le plaignant a le droit, à tout moment, de compléter sa
communication.
Les conclusions de la Commission, à savoir la constatation d’une ou plusieurs violations ou
l’absence de violation, ainsi que, le cas échéant, les recommandations quant aux mesures de
réparation, sont transmises à la Conférence de Chefs d'État et de gouvernement pour leur adoption,
suite à quoi elles sont publiées.
Malgré la tournure quasi judiciaire du fonctionnement de la Commission, la protection assurée
par ce mécanisme est largement critiquée et jugée insuffisante au regard du bilan tiré de vingt ans
de pratique de la Charte africaine. Les voies d’accès à ce système sont sinueuses et escarpées
décourageant ainsi de nombreuses victimes qui tentent de les emprunter. En outre, les conclusions
de la Commission n’ont pas de force obligatoire.
Sous la pression des organisations non gouvernementales, les États africains vont renforcer la
protection des droits de l’Homme en Afrique en adoptant, par un protocole relatif à la Charte
africaine des droits de l’Homme et des peuples portant création d’une Cour africaine des droits de
l’Homme et des peuples, les statuts d’une véritable juridiction régionale africaine.
B : La place de la victime devant la Cour africaine des droits de l'Homme des droits et des
peuples
Aux termes de l’article 5 § 3 du Protocole, la Cour africaine est « compétente pour connaître de
toutes les affaires et de tous les différends d’interprétation concernant la Charte et tout autre
instrument pertinent relatif aux droits de l’homme et ratifié par les États concernés ».
Les seules instances légitimées à porter devant la Cour une affaire individuelle sont la
Commission, l'État défendeur et l'État dont la victime est ressortissante. Selon l’alinéa 3 de ce
même article, la Cour peut permettre aux individus ainsi qu’aux organisations non
gouvernementales dotées du statut d’observateur auprès de la Commission d’introduire des
requêtes directement devant elle conformément à l’article 34 § 6 de ce Protocole. Cette disposition
prévoit un système de déclaration facultative unilatérale de la part des États qui acceptent la
134
compétence de la Cour pour examiner les requêtes individuelles. Parmi les quinze premier États
partie, seul le Burkina Faso a accepté une telle disposition.
En introduisant la procédure de déclaration supplémentaire de compétence concernant les
requêtes individuelles, le Protocole semble donc opérer un recul par rapport au fonctionnement de
la Commission.
Toutefois, malgré ces limites, la création de la Cour africaine devrait être une avancée
importante puisqu’elle offre aux victimes et aux Organisations non gouvernementales, dès lors
que l'État dont ils sont ressortissants accepte la disposition sur les requêtes individuelles, la
possibilité d’une réparation en cas de violation lors d’un procès contradictoire. En effet, le
Protocole portant création de la Cour africaine réserve une place importante aux victimes en leur
octroyant participation, représentation, protection et réparation après un procès juste et équitable.
A propos de la réparation, l’article 45 dispose que « Sans préjudice de sa faculté de statuer sur
des questions de réparation à la demande d'une partie en vertu du paragraphe 1, littera h), de
l'article 28 du présent Statut, la Cour peut, lorsqu'elle estime qu'il y a eu violation d'un droit de
l'homme ou des peuples, ordonner toutes les mesures appropriées afin de remédier à la situation,
y compris l'octroi d'une juste indemnité ».
Un autre élément novateur nécessaire pour une meilleure protection des droits de l’homme est
présent dans le Protocole. En vertu de l’article 27 § 2, la Cour africaine pourra ordonner toutes les
mesures provisoires nécessaires pour éviter que soient causés des dommages irréparables à une
victime potentielle dans les cas d’extrême gravité ou d’urgence.
Par ailleurs, la Cour confère clairement aux requérants la qualité de « partie à l’affaire ». Cette
qualité permet ainsi à tout requérant, et notamment à un requérant non étatique de se faire
représenter de plein droit directement devant la Cour par le conseil juridique de son choix.
D’ailleurs, une représentation ou une assistance judiciaire peut être gratuitement assurée dans les
cas où l’intérêt de la justice l’exige.
276
La Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO/ECOWAS) est née du traité de
Lagos signé le 28 mai 1975. Le 6 juillet 1991, la signature à Abuja, Nigeria, d'un protocole sur la Cour de
justice des communautés a initié la mise en place de cet organe de justice de la CEDEAO. Le protocole
sur la Cour de justice de la CEDEAO a été ratifié par les différents États-membres entre 1992 et 2000. Les
135
2001 avec la nomination de sept juges dont trois femmes [Link] sont ressortissants du Ghana, du
Mali, du Niger, du Nigeria, du Burkina et du Sénégal. Selon le communiqué de presse de la
CEDEAO, les juges sont désignés pour une période de cinq ans renouvelables. Leur rôle est de
veiller à l’application des droits communautaires et éventuellement sanctionner les Etats membres
qui ne les respecteraient pas. La cour, qui siège à Abuja, Nigéria, statue conformément aux clauses
de la Charte Africaine des droits de l'homme278. Les arrêts de la Cour s'imposent aux États-
membres, aux institutions de la Communauté et aux personnes physiques et morales (art. 15§4
Traité CEDEAO).
Les Etats membres de la CEDEAO ont décidé de donner à la Cour régionale un mandat
spécifique en matière de droit de l’homme. En effet, depuis 2005, la Cour est investie de la
compétence de statuer sur les violations des droits de l’homme par le biais d’une procédure de
plainte individuelle. Fait notable, les recours locaux ne doivent pas nécessairement avoir été
épuisés avant que des cas ne soient portés devant la Cour de justice de la CEDEAO. Ainsi, chaque
victime d’une violation des droits de l’homme peut directement faire appel à la Cour, y compris
pendant que l’affaire est soumise à une procédure nationale. Des affaires peuvent être portées
devant la cour par le biais d’une demande adressée au bureau d’enregistrement de la Cour279.
États-membres de la CEDEAO, et par conséquent justiciables de la Cour, sont les suivants : Bénin,
Burkina Faso, Cap Vert, Côte d'Ivoire, Gambie, Guinée, Guinée Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria,
Sénégal, Sierra Leone, Togo.
277
Les premiers juges de la Cour ont été nommés le 30 janvier 2001, mais, elle n'est fonctionnelle que
depuis le 22 août 2002.
278
Aux termes de l'article 4 du traité CEDEAO, les États-membres s'engagent à la reconnaissance de la
promotion et de la protection des droits de l'Homme et des peuples, selon les termes de la Charte africaine
des droits de l'Homme et des peuples de 1981.
279
Chaque demande doit spécifier:
- le nom et l’adresse du demandeur
- la désignation de la partie contre laquelle la demande est effectuée
- le sujet des poursuites et un résumé des allégations en droit sur lesquelles la demande est fondée
- la forme d’injonction sollicitée par le demandeur
- si approprié, la nature de toute preuve produite en soutien de la demande
- une adresse de service à l’endroit où la cour a son siège et le nom de la personne qui est autorisée
et a exprimé la volonté d’accepter de rendre service
- en sus ou en remplacement de la spécification d’une adresse de service, la demande peut
mentionner que le juriste ou l’agent consent à ce que ce service soit effectué pour lui par télécopie ou tout
autre moyen technique de communication.
Les demandes doivent être envoyées à l’adresse suivante :
Cour de Justice de la CEDEAO
No. 10., Dar es Salaam Crescent
Off Aminu Kano Crescent
Wuse II, Abuja - NIGERIA
Fax: + 234 09 5240780 (en particulier pour les cas urgents)
136
La Cour de justice de la CEDEAO a d’ores et déjà statué sur des questions relatives aux droits
de l’homme. Dans un arrêt du 27 octobre 2008280, elle a condamné l’État nigérien au paiement de
dommages et intérêts pour défaut de protection de l’une de ses citoyennes contre la pratique de
l’esclavage qu’elle subissait depuis l’âge de 12 ans. Déboutée par la justice de son pays, la victime
âgée de 21 ans s’était alors tournée, avec le soutien d’ONG locale et internationale, vers la Cour
régionale, compétente pour recevoir les requêtes de toute personne physique victime de violation
des droits de l’Homme. Bien que la Cour ait considéré que le Niger n’était pas lui-même
responsable de la discrimination (la plaignante a été victime d’un acteur non-étatique, à savoir son
ancien maître) le pays a été accusé d’avoir violé ses obligations internationales de protection
contre l’esclavage à l’endroit de Madame Hadijatou Mani, aux termes du droit international et
national et en raison de sa tolérance, de sa passivité, de son inaction et de sa non-intervention eu
égard à cette pratique. Le Niger a dû payer des réparations d’un montant de 10 millions de francs
CFA (plus de 20 000 dollars américains).
Le jugement, quia été qualifié d’historique281 car c’est l’un des premiers cas d’esclavage à avoir
été condamné au niveau international, montre, également, la vertu de la saisine directe des
juridictions par les particuliers.
Il faut, en outre, souligner que le règlement de cette affaire a été facilité par la mobilité de la
Cour qui, en raison de « l’état d’impécuniosité de la requérante », s’est rapprochée de cette
dernière en transférant sa session à Niamey282 : « La présente session, sans être une mission de
sensibilisation, permettra encore une fois de mieux faire connaitre la Cour de justice de la
CEDEAO par les professionnels de droit et par la société civile », avait déclaré Mme Aminata
Malé Sanogo, présidente de cette juridiction ouest-africaine, à l’ouverture du procès. Elle avait
aussi ajouté qu’il était nécessaire que la Cour communautaire et les juridictions nationales dans les
280
Dame Hadijatou Mani Koraou c. la République du Niger, arrêt No. EOW/CCJ/JUD/06/08 du 27
octobre 2008, v. annexe V.
D. D’ALLIVY KELLY, Le juge africain est entré dans l’Histoire (Cour de justice de la CEDEAO, 27
281
justice pour tous en Afrique vient de trouver une réalité dans la région ouest-africaine, là où il peine à
s’ancrer au niveau continental publié le
21/11/2008,[Link] consulté le 30 novembre 2011.
137
Etats membres de la CEDEAO collaborent afin de mettre la justice au service du citoyen
communautaire283.
Conclusion de la section 3
La protection des droits de l’Homme par une institution supranationale est rendue nécessaire
par la propension à l’impunité qui règne dans la majorité des États africains.
Cependant, si la création de la Cour africaine des droits de l’homme est une bonne
nouvelle dans la lutte contre l’impunité, l’un des progrès en jeu a finalement été écarté : celui de
permettre aux personnes physiques d’accéder directement à son prétoire pour obtenir la
protection et la sanction de ses droits les plus fondamentaux. Certes, tout État partie au Protocole
pourra faire une déclaration acceptant la compétence de la Cour pour recevoir les requêtes des
personnes physiques et des ONG. Mais, l’expérience montre que cette condition est
particulièrement limitative car elle implique une démarche volontariste de l’État.
Quant, au fonctionnement de la Cour de justice de la CEDEAO, il se rapproche davantage de
celui de la Cour européenne, et présente, par conséquent, de nombreuses garanties pour l’accès au
droit des victimes.
Néanmoins, si la Cour de justice de la CEDEAO peut être un moyen efficace de lutte contre
l’impunité, ne faut-il pas craindre de la voir un jour muselée par les politiques qui l’ont créée ?
Afin qu’elle ne devienne victime de son propre succès, il importe donc que la société civile et les
peuples y veillent.
283
« La Cour de justice de la CEDEAO siège sur des pratiques esclavagistes »,
[Link] avec Xinhua, publié le 07/04/2008
[Link] consulté le 30 novembre 2011.
138
Conclusion du chapitre 2
Les différents mécanismes régionaux passés en revue, montrent que, sur chaque continent, de
réels progrès ont été réalisés ces dernières années en matière de mise en œuvre des droits des
victimes.
On note ainsi, qu’en Europe, malgré les divergences qui existent entre les différents systèmes
de procédure pénale des Etats membres de l’Union284, la Convention européenne des droits de
l’Homme et la Cour européenne ont réussi à dégager un certain nombre de droits essentiels que
peuvent revendiquer toutes personnes victimes d’infraction pénale devant les juridictions pénales
nationales et la juridiction supranationale. Ces droits sont, notamment, consacrés par l’article 6 de
la Convention européenne des droits de l’homme, qui permet à la victime partie civile de
prétendre à un procès équitable et d’obtenir l’indemnisation de ses préjudices.
En ce qui concerne l’Amérique, même si la victime est toujours obligée de passer par l’étape de
la Commission interaméricaine, elle a vu ses chances d’obtenir gain de cause augmenter ces
dernières années. En effet, la révision du Règlement intérieur de la Commission, donne plus de
force aux recommandations faites aux Etats, qui se voient, désormais, menacés d’être traduits
devant la Cour en cas de non respect. De plus, même si les victimes n’ont pas la possibilité de
participer à la procédure, elles peuvent néanmoins donner leur avis sur les suites de la procédure,
précisément, sur la transmission du dossier à la Cour. Par ailleurs, la victime s’est vue reconnaître
le droit de participer à la procédure devant la Cour interaméricaine et d’obtenir la réparation
effective de ses préjudices.
S’agissant des mécanismes africains de protection des droits de l’homme, ils semblent suivre le
mouvement engagé en faveur des victimes sur les autres continents. En cela, la création de la Cour
africaine donne de nouveaux espoirs aux victimes de violations des droits de l’homme dans la
mesure où elle offre de nombreuses garanties pour une participation active de la victime qui
parvient à accéder au procès pénal. Cependant, cet espoir reste mince car le Protocole n’a pas osé
aller au bout des réformes nécessaires à la protection effective des droits de l’homme sur le
continent. En effet, avec la possibilité donnée aux Etats de choisir entre l’acceptation ou le refus
de la plainte individuelle, le chemin conduisant la victime à la Cour reste parsemé d’embuches.
La Cour de justice de la CEDEAO participe, également, au plan régional, à une meilleure mise
en œuvre des droits des victimes.
284
V. infra, p. 143 et s.
139
Mais, cette évolution ne concerne qu’un nombre limité de victimes, à savoir, les victimes de
violations graves des droits de l’homme, qui peuvent parfois s’appuyer sur les organisations non
gouvernementales pour accéder aux instances internationales.
Néanmoins, la grande majorité des victimes des infractions courantes et même celles qui sont
victimes des violations du droit international humanitaire, ne trouvent pas de réponse à leurs
préoccupations dans les mécanismes africains de protection des droits de l’homme.
Contrairement, aux dispositifs européen et américain qui indiquent la possibilité de recourir à
des programmes de justice restaurative en complément de la justice pénale classique pour une
prise en charge globale des victimes.
Le dispositif africain, quant à lui, reste silencieux sur ces programmes. L’absence de
proposition concrète sur les mesures de justice restaurative ne permet pas de résoudre le besoin de
justice de la majorité des victimes d’infractions qui n’ont pas accès aux instances internationales et
qui ne peuvent pas, non plus, obtenir la mise en œuvre de leurs droits devant les juridictions
nationales.
140
Conclusion du titre 1
142
Titre 2: La place de la victime dans le procès
pénal dans les systèmes juridiques comparés
On distingue globalement deux grands systèmes de droit dans le monde occidental, à savoir le
système anglo-saxon, encore appelé common law et le système romano-germanique, dit civi law.
Toutefois, il convient d’ajouter qu’il n’y a pas qu’un seul système de droit romano-germanique ni
qu’un seul système de common law. Il existe de nombreuses variations de chacun à travers le
monde.
Chacun de ces systèmes de droit a sa particularité. Mais, ils sont apparemment tous sensibles à
l’évolution des droits des victimes.
En effet, la prise de conscience des malheurs subis par les victimes a conduit la plupart des
Etats à se préoccuper de la réparation pécuniaire des préjudices. Ainsi, selon R. ZAUBERMAN et
Ph. ROBERT285, la « victimophilie » a d’abord pris naissance dans des pays anglo-saxons : en
1963, la Nouvelle-Zélande adopte une loi sur l’indemnisation des victimes d’infractions ; l’année
suivante, la Grande Bretagne lui emboîte le pas ; en 1965, c’est le tour de la Californie puis,
progressivement, de trente-cinq États des États Unis ; vers la fin de cette décennie, les provinces
canadiennes font de même.
Le mouvement en faveur des victimes ne s’est pas arrêté aux limites de l’Amérique du nord ou
du monde anglo-saxon : on l’a vu s’étendre, quoique plus tardivement, aux pays de droit
continental. En Autriche, la loi d’indemnisation date du 9 juillet 1972, en Finlande du 21
décembre 1973, en République fédérale du 16 mai 1976, en France du 3 janvier 1977, en Suède du
18 mai 1978 et en Norvège du 23 janvier 1981.
Au-delà de l’indemnisation de la victime, on découvrait aussi que les institutions pénales se
préoccupaient rarement de lui fournir l’accueil convenable, l’aide et le secours dont elle pouvait
avoir besoin ; ces missions paraissaient même aller très au delà des capacités d’organismes voués,
avant tout, à la répression. Finalement, on a vu se développer un peu partout à compter du milieu
des années 70 une politique des victimes articulée autour de deux programmes principaux : une
procédure d’indemnisation publique destinée à suppléer, au moins dans les cas jugés les plus
sérieux, les insuffisances de la réparation par le coupable ou du remboursement par l’assurance ;
des services d’aide aux victimes, soit généralistes, soit spécialisés pour certaines situations
285
R. ZAUBERMAN et Ph. ROBERT, op. cit., p. 20.
143
particulièrement perturbantes, comme les violences contre les femmes ou les agressions sexuelles,
sans compter toute une série de mesures destinées à améliorer l’accueil des victimes par la police
ou les tribunaux.
Cependant, concernant la participation des victimes au procès pénal, on constate une
divergence des points de vue.
La troisième commission internationale d’études sur la situation de la victime dans le procès
pénal286, lors de sa réunion du 27 septembre au 1er octobre 1992 à Séville, en Espagne, a abouti
aux conclusions suivantes : « A quelques exceptions importantes près, les membres de la
commission se répartissent en deux catégories. Les pays du système de droit continental dans
lesquels la victime a pleinement le droit de participer au procès en qualité de partie et les pays de
« Common Law » où elle ne dispose pas de cette faculté. Toutefois, dans ces derniers cas, la
victime peut prétendre à la réparation de son dommage en vertu d’une décision du juge pénal
après la condamnation du prévenu ».
Les interventions des membres de la commission centrées autour de trois questions posées ont
permis de dégager les conclusions reprises ci-après.
La discussion a permis d'établir que les questions posées devaient aller au delà de la seule
indemnisation de la victime. En effet, les aspirations de la victime sont plus larges et ne
concernent pas simplement la place légale de la victime dans le procès pénal.
1) La participation de la partie civile constitue-t-elle une aide ou une entrave au procès pénal?
Les membres représentant les pays de common law ont exprimé la ferme opinion que
l'admission de la victime comme partie au procès pénal nuirait à son déroulement. Selon ceux-ci,
elle alourdirait inutilement les débats pénaux et risquerait de compromettre l'équilibre entre
l'accusation et la défense.
En revanche, la plupart des pays du système continental ne partagent pas cette opinion. Ils
considèrent que bien que la présence de la partie civile rende, dans une certaine mesure, la
procédure plus complexe, cet inconvénient est largement compensé par la contribution à la
manifestation de la vérité qu'elle peut apporter.
286
La commission était composée de l’Allemagne, de l’Australie, de l’Autriche, de la Belgique, du
Canada, du Danemark, de l’Espagne, de la Finlande, de la France, du Grand Duché de Luxembourg, de la
Grèce, de l’Irlande, de l’Islande, d’Israël, de l’Italie ,du Japon, du Liechtenstein, du Maroc, de la Norvège,
des Pays-Bas, du Portugal, du Royaume-Uni, du Sénégal, de la Suède, de la Suisse, de la Tanzanie, et de
la Tunisie.
144
Par contre, l'Italie a instauré dans la récente réforme de sa législation, la distinction entre les
procès civil et pénal estimant que cette séparation rendrait plus efficace et plus rapide la solution
des litiges tant pénaux que civils287.
Dans certains pays du système continental, le juge dispose de l'important pouvoir d'ordonner
que la cause civile ou une partie de celle-ci soit traitée postérieurement au jugement pénal voire
renvoyée à la juridiction civile.
2) L'intervention de la victime au procès pénal constitue-t-elle une alternative satisfaisante au
procès civil eu égard à la réparation du dommage?
Les pays du système continental estiment que la victime, lorsqu'elle se constitue partie civile
pour obtenir la réparation de son dommage, n'est pas désavantagée, mais que tout au contraire, la
victime qui choisit la voie pénale bénéficie de certains avantages. La procédure pénale est plus
rapide, plus simple et moins onéreuse. Cela est d'autant plus important que les prévenus sont
généralement insolvables288.
3) Dans quelles conditions ces différentes procédures contribuent-elles à satisfaire les autres
aspirations de la victime?
Souvent, la seule réparation financière n'est pas de nature à satisfaire entièrement les victimes.
Beaucoup d'entre-elles désirent fermement contribuer au procès qui les concerne espérant ainsi
arriver à une justice plus transparente et plus équitable.
La plupart des victimes revendiquent le droit d'être informées du déroulement du procès en
particulier pour les crimes de sang ou de nature sexuelle.
La déclaration des Nations Unies de 1985 sur les droits fondamentaux des victimes d'actes
criminels reconnaît, d'ailleurs, la légitimité de ces intérêts.
Le droit de la victime de participer en qualité de partie civile au procès pénal est de nature à
garantir ses aspirations.
Selon les systèmes de common law les aspirations de la victime ne sont pas prises en
considération par la procédure pénale et jusqu'il y a peu ont été même ignorées.
Aujourd'hui, la tendance qui se manifeste est d'essayer de satisfaire ces aspirations en dehors du
cadre judiciaire par le recours aux services sociaux ou aux associations d'assistance aux victimes.
287
Réunion à Séville (Espagne), 27 septembre – 1eroctobre 1992,
[Link] consulté le 19 septembre
2011.
288
Ibid.
145
Les représentants des pays de common law considèrent que la différence d'approche du thème
en discussion provient de la nature spécifique des principes régissant la procédure pénale :
accusatoire ou inquisitoire289.
En définitive, malgré cette prise de conscience collective du besoin d’améliorer les droits des
victimes, on s’aperçoit que les situations dans les différents Etats sont infiniment variées, allant du
simple droit à réparation à une maîtrise parfois très importante de l’accusation.
Et nous envisageons de mettre en exergue ces divergences à travers l’étude de la place de la
victime dans le droit anglo-saxon (chapitre 1) et la place de la victime dans le droit romano-
germanique (chapitre 2).
289
Ibid.
146
Chapitre 1 : La place de la victime dans le droit anglo-saxon
On retrouve parmi les Etats qui appliquent un régime de common law : le Royaume Uni, les
Etats-Unis, l’Australie, le Canada, l’Inde, Israël, la Nouvelle-Zélande, les Philippines, le
Singapour, la Malaisie, ou encore les anciennes colonies anglaises d’Afrique telles que le Ghana
ou le Nigéria. Dans ces pays de culture anglo-saxonne, la procédure accusatoire domine
l’organisation de la justice pénale. Une participation active de la victime est souvent considérée
comme incompatible avec les principes fondamentaux de la justice pénale. L’une des principales
préoccupations exprimées par ceux qui appartiennent à un régime de common law, en ce qui
concerne la participation des victimes dans la procédure pénale, est que l’ajout d’une tierce partie
perturberait l’équilibre du procès pénal, qui consiste traditionnellement en une confrontation entre
l’accusation et la défense, et qu’il retarderait ainsi de façon considérable la procédure, mettant par
là même en danger le droit de l’accusé à un procès équitable.
Cependant, même si le principe commun des Etats appliquant la common law est que la victime
ne devrait pas participer activement au procès pénal, on constate un certains nombres
d’assouplissements qui permettent à la victime de ne pas être totalement éloignée du prétoire
pénal.
Ainsi, nous verrons, notamment, qu’en Grande Bretagne (section 1) et aux Etats Unis (section
2) il existe une place, certes moins importante, mais, suffisante pour la mise en œuvre d’un
certains nombres de droits essentiels pour la victime d’infraction pénale.
La Grande Bretagne reconnaît, seulement en théorie, à la victime, mais aussi au citoyen en tant
que tel, un véritable droit de saisir directement les tribunaux lorsque la police ne souhaite pas
engager elle-même la poursuite. Mais, dans la pratique, la victime est exclue du procès pénal.
Qu’est ce qui peut donc expliquer cette situation ?
En Angleterre, contrairement à ce qu’il en est en France, le droit de poursuite offert aux parties
privées constitue l’un des fondements théoriques du système, posé dans l’affaire R v. Kennedy290.
290
Cf. R v Kennedy (1902) 50 WR 633, décision dans laquelle le principe général selon lequel un citoyen
est en droit de poursuivre une infraction fut posé par le juge Sir Arthur M. CHANNELL : « As Mr Avory
has said, it is an important constitutional principle that a private individual may set the criminal law in
motion – at his own risk in certain cases, of course, but that hem ay do so. To hold the contrary appears, to
147
La possibilité de poursuivre offerte aux citoyens constitue l’un de leurs droits fondamentaux et
leur ultime garantie contre l’inaction des autorités291.
Mais avec l’émergence de l’Etat, le principe d’une poursuite déclenchée et menée par les
citoyens était tombé en désuétude. La raison principale en était que la victime, personne censée
être la plus intéressée par le processus pénal, n’avait, à la différence de ce qu’il en est en France,
aucune possibilité de demander au juge pénal la réparation du dommage, pour laquelle elle devait
s’adresser au juge civil. Afin de limiter, au moins en partie, les effets négatifs d’une poursuite
pour la victime, la section 35(1) du Powers of Criminal Courts Act adopté prévoyait par
conséquent la possibilité pour un tribunal, lorsqu’un individu était reconnu coupable d’une
infraction, de rendre une ordonnance lui prescrivant d’indemniser la victime des lésions
corporelles, des pertes et des dommages résultant de l’infraction. Cette mesure s’ajoutait à toute
autre sanction292. Elle était néanmoins limitée aux questions non complexes dans les dossiers où le
délinquant ne serait pas condamné à une longue peine et disposerait des moyens nécessaires pour
payer. Cette disposition, si elle peut être interprétée comme une petite évolution, ne constitue pas
une garantie permettant aux victimes de s’engager davantage sur la voie des poursuites. D’une
part, la nouvelle disposition n’était qu’une possibilité et non pas un devoir imposé au juge en cas
de condamnation, et, d’autre part, son champ d’application était particulièrement réduit293.
Outre ces limites, et contrairement au droit français, les poursuites sont bien souvent soumises à
un certain nombre de contraintes puisque, dans de nombreux cas, elles ne peuvent être entamées
sans l’obtention d’une autorisation, qu’elle provienne soit du ministre, soit de l’Attornay General
use an illustration of which one is reminded by the special subjet of this kind of prosecution, is like
revening – if that is the proper expression for something which I suppose on the best authority never
existed – revining the dispensing power of the Crown that was the subjet of so much trouble in the days
gone by. I think it is an important principle to hold that except where the special terms of the Act of
Parliament direct the contrary (of which there are some instances) a private individual may institute
criminal prosecutions ».
291
Cf. dans ce sens les paroles de Lord WILBERFORCE dans l’affaire Gouriet v Union of Post Office
Workers ([1977] 3 WLR 300) qui affirmait que “The individual (…)who wishes to see the law enforced
has a remedy of his own : he can bring a private prosecution. This historical right, which goes right back to
the earliest days of our legal system, though rarely exercised in relation to indictable offences, and though
ultimately liable to be controlled by the Attorney General (by taking over the prosecution and, if he thinks
fit, entering a nolle prosequi) remains a valuable constitutional safeguard against inertia or partiality on the
part of authority” (p 130). Ce droit a de nouveau été rappelé récemment dans l’affaire R (Haase) v District
Judge Nuttall [2008] 1 WLR 1401.
292
Section 35 (1) du Powers of Criminal Courts Act de 1973 (loi abolie par le Powers of Criminal
Courts(Sentencing) Act du 25 août 2000) : « Subjet to the provisions of this Part of this Act, a court by or
before which a person is convicted of an offence, in addition to dealing whith him in any other way, may
on application or otherwise, make an order (in this Act referred to as “a compensation order”) requiring
him to pay compensation for any personal injury, loss or damage resulting from that offence which is taken
into consideration by the court in determining sentence”.
293
A. BINET-GROSCLAUDE, L’avant-procès pénal : étude comparée Angleterre-France, Thèse,
Université Paris I,Bruylant, Bruxelle, 2011, p. 180.
148
– qui peut arrêter l’action de ceux que l’on appelle les « plaignants abusifs » -, soit du DPP, soit
d’un juge.
De plus, le coût de la procédure est un frein important en ce que le poursuivant ne peut
bénéficier de l’aide judiciaire et n’a la possibilité d’être remboursé de ses frais, à la discrétion du
tribunal, que si une condamnation est prononcée. En revanche, comme en France, des garde-fous
sont prévus. Si l’accusé est acquitté, c’est le poursuivant qui pourra être tenu de rembourser les
dépenses engagées par la partie défenderesse. Par ailleurs, si la poursuite revêtait un caractère
vindicatif ou peu sérieux, le poursuivant pourrait être poursuivi par l’accusé avec la possibilité, en
cas de succès de la requête, de devoir lui verser des dommages et intérêts294.
Il apparaît donc qu’à un champ d’application restreint de fait pour les victimes par la loi de
1973 s’ajoutent, pour l’ensemble des citoyens désireux de poursuivre une infraction, des
contraintes procédurales et budgétaires non négligeables, surtout sur le second point. Le risque
financier encouru par le poursuivant qui aurait obtenu toutes les autorisations nécessaires à son
action est important, particulièrement en ce qu’il n’est généralement pas rompu aux arcanes du
processus judiciaire et qu’il risque d’avoir face à lui une défense mieux organisée et plus
professionnelle295.
Face à l’ensemble de ces considérations, et après avoir commandité une étude spécifique sur ce
sujet296, la commission royale de 1981297 recommandait que cette pratique cesse. Elle s’appuyait
pour ce faire sur l’argument selon lequel la mise en œuvre du droit pénal est, par nature,
uniquement appropriée lorsque les intérêts de la communauté sont en jeu, les sanctions étant
imposées pour le bien de la société dans son ensemble, autrement dit, en son nom et à ses frais. La
commission estimait donc que les citoyens ne devraient pas disposer d’un droit illimité d’accès au
processus judiciaire afin de redresser des torts pour lesquels d’autres mesures seraient plus
appropriées. Par contre, selon elle, dans les cas où de telles poursuites auraient tout lieu d’être
entreprises, elles devraient être financées grâce à des fonds publics. Elle ajoutait par ailleurs que,
si un citoyen souhaitait prendre l’initiative d’une poursuite, il devrait d’abord en référer au Crown
Prosecutor298.
294
Ibid.
295
Ibid.,p. 181.
296
K. W. LIDSTONE (éd), Prosecutions by Private Individuals and non-police Agencies, Research Study
n° 10, Londres, HMSO, 1980.
297
The royal commission on criminal procedure, Report, Cmnd 8092, Londres, HMSO, 1981, p. 161, para.
7.50-7.51.
298
A. BINET-GROSCLAUDE,op. cit., p. 181.
149
Comme dans l’ensemble des Etats appliquant lacommon law, les crimes sont considérés
comme étant commis à l’encontre de l’Etat, et c’est donc l’Etat lui-même qui engage les
poursuites. La police joue donc un rôle prépondérant dans la poursuite des infractions. Malgré la
création en 1985 d'une ébauche de ministère public, le Crown Prosecution Service (CPS), service
public autonome et indépendant de la police, c'est la police qui reste chargée de déclencher les
poursuites.
La plupart des infractions sont dénoncées par les victimes, mais une fois la plainte déposée
auprès de la police, dans l’immense majorité des cas, elles n’ont plus rien à faire dans la
procédure. La majorité d’entre elles ne sont pas appelées devant le tribunal, puisque la plupart des
personnes poursuivies plaident coupable. Et même s’il y a un procès, la victime n’est qu’un des
témoins de l’accusation parmi les autres, sans statut spécial. N'ayant aucun statut légal dans la
procédure, la victime n’a pas également droit de représentation devant le tribunal. En effet, le droit
anglais perçoit la victime, non pas comme un acteur de la procédure mais comme un sujet passif
de celle-ci. Le modèle n’est pas celui d’une victime active, mais celui d’une victime souffrante
qu’il convient de protéger. Et c’est l’autorité publique elle-même qui se charge de jouer le rôle de
l’avocat auprès de celle-ci.
Malgré ce manque de pouvoir réel de la victime dans la conduite des poursuites, elle n'est pas,
tout à fait, absente de la procédure. En effet, la police, les juges et les fonctionnaires des tribunaux
ont depuis longtemps mis en place des aménagements destinés à faciliter l’accès des victimes aux
prétoires. Ainsi, des locaux leur étaient destinés, la procédure leur était expliquée et on leur
réservait une place éloignée de la personne poursuivie ou de ses proches. Cette attitude, fort
compréhensible, s’inscrivait cependant dans une démarche informelle dépendant des bonnes
volontés du personnel de justice.
Le Code of Practice for Victims of Crime viendra codifier ces pratiques et aménager de
nouveaux droits pour les victimes. Il convient de préciser que ce Code de pratique pour les
victimes d'actes criminels n'est pas équivalent à un code au sens où nous l'entendons dans la
famille de droit romano-germanique ; c'est, plutôt, un guide pour offrir un meilleur soutien et des
conseils aux victimes d'actes criminels et leurs familles. En d’autres termes, Ce Code ressemble
plus à une forme de mise au clair de procédure d’accompagnement des victimes, par le biais, par
exemple, de numéros verts, de services d’explication des décisions ; mais de véritable statut, qui
ferait de la victime une partie à la procédure, ne semble pas mis en place ici.
On note, également, que le droit le plus important pour la victime est le droit à l’information.
Au Royaume-Uni, il y a une Victim's Charter (Charte des victimes) qui reconnaît aux victimes le
droit d'obtenir des renseignements au sujet du déroulement des poursuites et d'avoir accès aux
150
services de soutien appropriés (Home Office, 1997). La victime est informée, on lui explique et lui
notifie certains actes de la procédure. Lors du dépôt de sa plainte, on lui communique également
toutes les informations utiles sur les moyens d’aide qu’elle peut recevoir, notamment sur Victim
Support. Elle est, par ailleurs, avertie aussi rapidement que possible et, avant cinq jours ouvrables,
du classement éventuellement effectué par la police. Dans cette même logique, après un mois
d’investigations, la police doit notifier à la victime les progrès de l’enquête.
Ce droit à l’information se double, parfois, de la faculté qui lui est offerte de donner son avis.
En 2001, le gouvernement a accordé à toute victime ayant fait une déclaration à la police à titre de
témoin le droit de présenter par écrit une « déclaration personnelle de la victime » qui est, ensuite,
communiquée à la police, au Service des poursuites, à l'avocat de la défense et aux juridictions
concernées (Home Office, sans date). Tous les stades de la procédure sont concernés puisque le
texte s’adresse à la police, au CPS, aux tribunaux, aux services de libération conditionnelle, aux
établissements pénitentiaires et au service d’indemnisation des victimes.
Les intervenants de la chaîne pénale doivent, également, faire preuve d’une certaine
bienveillance à l’égard de la victime ; bienveillance qui se traduit par un accompagnement et un
soutien.
En outre, la victime ne peut elle-même demander réparation devant le tribunal pénal. Elle doit à
l’avance avertir la police qu’elle veut que la juridiction pénale se prononce sur son indemnisation.
Au-delà de l’indemnisation éventuelle par l’auteur de l’infraction, les victimes disposent d’un
fonds de garantie : le Criminal Injuries Compensation Scheme.
Enfin, la victime a toujours le droit de saisir le juge civil, que la personne poursuivie ait été
condamnée ou pas. Les règles de la procédure civile s’appliquent et, la victime sera alors
représentée par un avocat.
Le droit anglais connait également des modes alternatifs de résolution des affaires pénales,
notamment la médiation pénale. Cette procédure peut intervenir alors que le juge de jugement a
été saisi pour des affaires concernant uniquement des délinquants majeurs. Dans ce cas, le juge
ayant reconnu la culpabilité, mais n’ayant pas encore statué sur la peine, saisit le service de
médiation à la condition que les faits ne soient pas trop graves (par exemple, vols ou violences).
L’objectif est la signature d’un accord sur la réparation du dommage dans le cadre d’une rencontre
directe entre le délinquant et la victime. La réparation consiste en général en une indemnisation de
la victime, parfois en un travail au profit de la communauté, parfois enfin en excuses. De cet
151
accord, un document écrit est établi et adressé au juge qui en tiendra compte en prononçant une
peine réduite, voir une peine de principe299.
Bien que la structure fédérale des Etats-Unis rende difficile certaines généralisations, il semble
que, comme l’Angleterre, il n’existe pas de règle suivant laquelle une infraction doit être toujours
poursuivie. Les Etats-Unis ne connaissent pas l’équivalent du ministère public français. Les
poursuites sont exercées, non par un organe étatique, mais par un avocat local (le District
Attorney), élu pour ces fonctions pendant une durée de 4 à 6 ans en général. Sauf dans les cas les
plus graves requérant l'intervention d'un grand jury, c'est ce dernier qui est chargé d'engager les
poursuites et d'établir le dossier d'accusation, pour lequel il détermine seul les chefs d'accusation et
les faits qu'il entend retenir. Lorsque les poursuites sont lancées, il peut, en outre, les abandonner
ou les suspendre.
On note donc, qu’à l’instar du système britannique, l’organisation de la justice criminelle
américaine ne donne qu’un rôle très faible aux particuliers dans la mise en œuvre de la répression.
Il convient, toutefois, de préciser qu’un particulier peut demander de mettre en œuvre les
poursuites, mais l’avocat élu, qui exerce les fonctions de procureur, dispose d’un pouvoir
discrétionnaire en la matière.
Par ailleurs, la victime ne peut intervenir lors du procès pénal que comme témoin300, et encore
faut-il, pour cela, que l'une des parties (défense ou accusation) le requiert. Ne pouvant pas se
constituer parties civiles, les victimes ou leurs familles ne sont pas représentées au procès pénal
par un avocat301. Cet ancrage juridique s’explique indéniablement par le spectre très présent dans
la société américaine des pratiques de lynchage qui ont eu lieu jusqu’au milieu du 20 ème siècle302.
Comme nous l’avons déjà souligné dans notre chapitre préliminaire, la vengeance a été la
première réponse à l’infraction dans toutes les sociétés303. En ce qui concerne, les Etats Unis,
l’esprit de vengeance privée planait alors, surtout dans le Sud du pays304.A l’Ouest, la loi du
Lynch tenait souvent aussi lieu de procès. Lajustice of the peace était parfois « le tenancier du
299
J. PRADEL, Droit pénal comparé, op. cit., p. 773.
300
E. LIDDELL, La justice pénale américaine de nos jours, L’harmattan, Paris, 2007, p. 54.
301
Ibid.
302
Ibid., p. 56.
303
V. supra, p. 22 et s.
304
Le lynchage concerna presque tous les Etats, même s’il se pratiquait surtout dans le Sud. La plupart du
temps, il avait lieu en public, ainsi que le montre le livre de photographie de James ALLEN (ed), Without
Sanctuary : Lynching Photography in america, New York, Twin Palms Publishers, 2000. Sur l’histoire du
lynchage et de ses horreurs, voir D. ROYOT, Les Etats Unis, civilisation de la violence ?, Paris, Armand
Colin, 2003, p. 77-82.
152
saloon local »305 et acquittait ou pendait sans s’embarrasser de formalités, suivant le statut social
de la victime et de l’accusé. Si par malheur l’accusé était un étranger, par exemple un mexicain, il
n’avait aucune chance de s’en sortir. Pour un vol de cheval, il était pendu. Dès que de véritables
tribunaux se mirent en place, on comprit qu’il était vital d’éloigner cette idée de justice
communautaire expéditive, vigilante justice, pour rétablir un peu de sérénité. Encore aujourd’hui,
les études montrent que la couleur de la peau de la victime a une incidence sur le degré de sévérité
des sanctions306.
Le principe est donc de tenir à distance les victimes du procès pénal307. Ellesne sont pas partie à
la procédure pénale. Mais, depuis une dizaine d'années, les États membres des États-Unis sont à
l'avant-garde de la tendance qui consiste à renforcer la participation des victimes au processus
pénal. Ces États ont souligné la nécessité de reconnaître le fait que les victimes possèdent des
droits dans le déroulement des poursuites pénales et ils ont, d'une façon ou d'une autre, abordé la
question de la participation des victimes à la négociation de plaidoyer. En effet, les 50 États ont
tous adopté des dispositions relatives aux droits des victimes et 29 d'entre eux ont garanti ces
droits dans leur Constitution. En outre, le Congrès fédéral a, parallèlement aux assemblées
législatives des États, adopté sa propre série de lois concernant les droits des victimes, en
commençant par le Victim's Rights and Protection Act de 1990 (Loi sur la protection et les droits
des victimes).
Un des aspects centraux de cet ensemble de dispositions législatives concernant les droits des
victimes est le droit des victimes à être informées de l'état et du déroulement de la poursuite qui
les concerne au sein du système pénal. La plupart des lois de ces États prévoient au moins
l'obligation de fournir aux victimes des renseignements sur les négociations qui portent sur le
plaidoyer de l'accusé dans le dossier qui les concerne.
Dans un nombre considérable d'États, la victime n'a pas seulement droit à des renseignements.
En fait, dans au moins 29 États « les poursuivants sont tenus de « consulter » ou « d'obtenir le
point de vue » des victimes à l'étape de l'entente relative au plaidoyer ». De la même façon, les
Attorney General Guidelines for Victim and Witness Assistance (Lignes directrices du procureur
général pour l'aide aux victimes et aux témoins) obligent les poursuivants fédéraux à prendre tous
305
Par exemple, le célèbre juge Roy Bean. En 1882, le tribunal devant lequel comparait le cheminot
irlandais qui a tué, au vu et au su de tous, Ah Ling, teinturier chinois, … s’établit sous la véranda du Jersey
Lilly, le saloon de Roy Bean, dont la façade proclame fièrement « Loi à l’Ouest du Pecos » et « bière
glacée ». « A la satisfaction de la nombreuse assistance, le juge acquitte l’accusé à la seule condition qu’il
paie les frais d’enterrement de sa victime ». In Les grands procès dir. N. LANEYRIE-DAGEN, Paris,
Larousse, 1997, p. 176.
306
Ibid.
307
E. LIDDELL, op. cit., p. 56.
153
les moyens pour consulter les victimes d'actes criminels et pour leur communiquer, le plus tôt
possible, les clauses de l'entente relative au plaidoyer qui a été conclu.
Les victimes ont également le droit légal de s'entretenir avec un avocat du gouvernement. Elles
peuvent témoigner de façon expressive, assises face au jury et au public308. Dans ce cas, la
victime, témoin à charge jure de dire la vérité. Et la preuve de sa personnalité peut être faire
l’objet d’une discussion à l’audience. L’accusé peut, en effet,tenter de prouver la mauvaise
moralité de la victime pour ébranler la crédibilité de son témoignage309. Le problème se pose par
exemple en matière d’infractions de violence où l’accusé peut à l’appui d’une défense de légitime
défense invoquer le caractère brutal de la victime et le fait qu’elle a frappé la première, toutes
notions pertinentes à la poursuite310. Et c’est au ministère public de renverser la preuve en
démontrant le bon caractère de la victime.
Ce sont là les règles générales car en matière d’agressions sexuelles, notamment de viol, les
solutions sont différentes et plus hésitantes. Selon la common law traditionnelle, l’accusé pouvait
interroger la victime sur son comportement sexuel antérieur, sans avoir l’obligation d’établir la
pertinence de cette preuve à l’égard du point en litige. En effet, la preuve de la légèreté de la
plaignante avec des tiers, voire avec l’accusé avant les faits, était considérée comme rendant plus
probable le consentement de la plaignante aux faits poursuivis, comme si une femme de mœurs
faciles consent facilement à des rapports sexuels et est moins digne de foi quand elle vient
affirmer avoir été violée311. Avec l’évolution des idées sur le féminisme, on tend aujourd’hui à
admettre que le fait que la victime ait déjà consenti antérieurement à des relations sexuelles avec
une personne autre que l’accusé ne doit pas être apporté en preuve par l’accusé 312.Désormais, Aux
USA, les Federal rules of evidence de 1975 (art. 412) et la grande majorité des législations
étatiques interdisent toute preuve sur le comportement sexuel de la plaignante.
Malgré cet acquis, la place de la victime dans le procès pénal américain reste« malaisée »313.
Dans certains États, les victimes ont, non seulement, le droit d'être consultées au sujet des ententes
relatives au plaidoyer, mais également, celui de participer à l'audience sur le plaidoyer qui est
tenue devant un juge. Par exemple, la Floride, le Minnesota et le Rhode Island ont adopté des
dispositions législatives qui accordent aux victimes le droit d'assister à l'audience sur le plaidoyer
308
E. LIDDELL, op. cit., p. 56.
309
J. PRADEL, Droit pénal comparé, op. cit., p. 285.
310
Règles fédérales américaines sur la preuve, art. 404 a-2.
311
J. PRADEL, Droit pénal comparé, op. cit., p. 285-286.
312
A l’origine de cette nouvelle règle, il y a non seulement le féminisme montant, mais aussi l’intérêt pour
le respect de la vie privée et la préservation de l’intégrité du procès par l’élimination d’éléments de preuve
qui ont peu de valeur probante.
313
E. LIDDELL, op. cit., p. 57.
154
et à faire connaître leurs points de vue au tribunal, soit oralement, soit par écrit. C'est peut-être
l'État de l'Arizona qui a adopté les dispositions les plus généreuses concernant les droits des
victimes dans le contexte particulier de la négociation de plaidoyer : aux termes des dispositions
du Code criminel de l'Arizona (Arizona Revised Statutes, Title 13), la victime a le droit d'être
consultée par le poursuivant au sujet des ententes relatives au plaidoyer. Elle peut également
demander à assister à l'audience sur le plaidoyer et à faire connaître son point de vue au tribunal
avant que celui-ci ne décide d'entériner l'entente ou de l'écarter.
Mais, concernant les modalités d’une participation effective de la victime au procès, le
témoignage par écrit fait l’objet de critique. Les Etats qui ont adopté cette modalité ont mis en
place des rapports écrits distribués au jury, donc hors du champ du débat contradictoire, sur
l’impact de l’infraction sur la/les victime(s) : lesVictim Impact Statements (VIS). Ces rapports,
d’un genre nouveau en common law car ne respectant pas le principe de la preuve orale au procès,
ont tôt fait l’objet d’une récupération pour faire appel de verdicts de peine de mort. En 1987,
Bootb v. Maryland, par cinq voix contre quatre, renverse un verdict de peine capitale parce qu’un
VIS qui a emporté la décision du jury, est déclaré contraire au 8ème Amendement. Mais en 1991,
dans un autre cas de peine de mort Payne v. Tennessee, la Cour se ravise : l’évaluation des torts
causés aux victimes est à prendre en compte sérieusement par le jury. Les preuves de dommages
émotionnels sont déclarés admissibles. « Dans cette affaire, Payne avait tué une mère et sa petite
fille, puis s’était attaqué au fils. Payne, condamné à mort, faisait appel en excipant du fait que,
suivant le précédent arrêt de la Cour suprême, le témoignage de la grand’mère de l’enfant
rescapé de la tuerie n’aurait pas dû être admis au procès. La Cour lui donna tort »314.
Cependant, il est bien établi que le principe d’équilibre du débat contradictoire, fondement du
procès équitable, ne supporterait pas la participation d’attornay d’un troisième type à l’intérieur du
procès. “It is unlikely that the civil party system would be welcomed by the parties in adversarial
system. The defense would not want a second opponent, seeking damages as well as punishment,
and the prosecusion would not want a third party with the potential to adversely affect the
presentation of its case”315.
Par ailleurs, une remarque formulée par Stamatios Tzitzis indique que : « Les jugements de la
criminologie de l’acte sont fondés sur le principe de la réciprocité. Tout diagnostic
caractérologique du criminel exige la prise en considération de l’état de la victime. Toute
314
Ibid, pp. 57-58.
315
B. MCKILLOP, ‘’Reading and Hearings in French Criminal Justice’’ in the American Journal of
Criminal Law vol. 46, 1998, p. 782.
155
décision de justice, prise en fonction de la personnalité de l’un, nécessite la même procédure pour
l’autre »316.
Mais de l’avis d’E. LIDDELL, cette affirmation est étonnante : « elle suppose une sorte de vase
communicante entre droits des accusés et droits des victimes. Si le niveau des uns monte, celui des
autres doit le faire autant. Mais c’est bien, en partie, la logique du système américain. Nous
retrouvons ici le thème de la prise en compte de la personnalité dont se défie la procédure
américaine, que ce soit pour l’accusé ou pour la victime, en tout cas au stade de la culpabilité. Et
à mesure que les droits des accusés ont augmenté, ceux des victimes sont devenus de plus en plus
insistants »317.
En somme, la tradition anglo-américaine, qui admet difficilement que la victimeintervienne
activement dans le procès pénal, considère pourtant que la phase sentencielle peut lui être
largement ouverte. La doctrine souligne le paradoxe du droit anglo-américain qui ouvre ainsi
grand la porte à la participation de la victime au moment, selon elle, le plus inopportun de la
procédure318. Selon M. WRIGHT, la victime ne devrait pas avoir son mot à dire lors du prononcé
de la peine319. D. DONAT-CATTIN est du même avis: « I am therefore opposed to the so-called
‘’victim-impact assessment on sentencing’’ approach, which is allowed under the criminal
procedure law of several states of the USA. These jurisdictions open the door to participation of
victims at the only stage in which it is not the victim’s interest that should prevail (indeed, right
after a verdict of guilty, victim’s statements may easily be inspired by feelings of revenge), but the
superior interest of the rehabilitation of perpetrators, whose human dignity must be respected in
all circumstances, as enshrined in the body of universally accepted human rights instruments. At
the end of the day, the nature and length of the penalty must be decided solely on the basis of the
gravity of the facts and the personality of the perpetrator […]. In no way victims should be
allowed to transform themselves into ‘’agents in search for retribution’’ »320.
En ce qui concerne la réparation de son préjudice, la victime doit nécessairement engager une
action en responsabilité civile personnelle et séparée devant la juridiction civile, et cela quelque
soit le résultat de l’affaire pénale. En effet, contrairement, au droit français qui reconnaît l’autorité
316
L. NEGRIER-DORMONT, S. TZITZIS, Criminologie de l’acte et philosophie pénale, Paris, Litec,
1994, p. 100.
317
E. LIDDELL, op. cit., p. 58.
318
A. T. LEMASSON, op. cit., p. 257.
319
Et de citer un auteur selon lequel la victime ne devrait pas avoir son mot à dire lors du prononcé de la
peine: M. WRIGHT, Justice for Victims and Offenders : A restorative Response to Crime, Winchester, 2ème
éd., 1996, p. 188.
320
D. DONAT-CATTIN, “The Role of Victims in ICC Proceedings”, in F. LATTANZI, SCHABAS
William A. (éd.), Essays on the Rome Statute of the International Criminal Court, vol; I, Fagnano Alto
(AQ), IL Sirente, 1999-2000, p. 258, note 16.
156
de la chose jugée au pénal sur le civil, le juge civil, aux Etats unis, peut accorder des dommages et
intérêts à la victime, même si le juge pénal n’a pas retenu la culpabilité de la personne mise en
cause.
157
Conclusion du chapitre 1
Dans le système pénal de common law, les crimes sont considérés comme étant commis à
l’encontre de l’Etat, et c’est donc l’Etat lui-même qui engage les poursuites. Le rôle des victimes
se cantonne généralement à fournir des informations ou à présenter des éléments de preuve.
Certains Etats appliquant un régime de common law, tels que le Royaume Uni, offrent néanmoins
la possibilité à la victime d’engager des poursuites privées. Toutefois, la victime supporte le coût
de l’enquête et potentiellement celui des poursuites en cas d’échec, et cette option n’est que
rarement mise en œuvre.
Par ailleurs, dans les régimes de common law, les victimes n’ont pas de statut juridique formel.
Elles ne sont pas considérées comme parties à la procédure. La participation des victimes est
limitée au rôle de témoin, soit à la demande du procureur, soit à celle de la défense. Cette situation
limite les possibilités de la victime de raconter son histoire.
Toutefois, dans certaines juridictions de common law, une forme limitée de participation des
victimes a été admise, en demandant par exemple aux victimes de faire des « déclarations
d’impact», contenant des précisions sur les effets que le crime a pu avoir sur eux. Ces déclarations
sont prises en compte parle juge au moment du jugement et de la détermination de la peine.
D’autres réformes ont permis de reconnaître des droits aux victimes dans la procédure pénale, en
particulier le droit d’être prévenue et tenue informée du déroulement de la procédure.
En outre, on retient que dans les régimes de common law, les victimes ne peuvent généralement
pas obtenir réparation parle biais d’une procédure pénale. Dans certaines circonstances, le juge
peut toutefois décider, suite à la condamnation d’un accusé, d’accorder à la victime un
dédommagement. Mais, de manière générale, pour obtenir réparation, les victimes doivent
déclencher une procédure entièrement séparée, au civil, et prennent dès lors le risque de devoir
payer les frais judiciaires. Cela devient particulièrement problématique lorsque, comme c’est
souvent le cas, le criminel n’a pas les moyens de payer les indemnités qu’il a été condamné à
verser. Cependant, de nombreuses juridictions de common law ont établi des schémas de
compensation statutaire afin de fournir réparation aux victimes.
158
Chapitre 2 : La place de la victime dans le système romano-germanique
Le régime de droit romano-germanique s’est construit sur la base juridique du droit romain et
du droit germanique. Le système juridique romain, de droit latin, est mis en place dans les pays
tels que la France, l'Espagne, le Portugal, l'Italie. Le système juridique de droit germanique est mis
en place dans les pays tels que l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la Suède, la Norvège, la
Finlande. Il se caractérise par des règles de droit émises par le corps législatif (parlement) ;
contrairement au système anglo-saxon dans lequel les règles de droit sont déterminées par la
jurisprudence (décisions des juges). La source principale de droit reste la loi.
Le régime de droit romano-germanique s’étend aujourd’hui, sur l’Europe continentale et
s’applique dans la plupart des pays d’Amérique latine, ainsi que les colonies d’Afriques qui ont
été sous la domination belge et française.
Dans la plupart de ces pays, la procédure pénale est de type inquisitoire et le juge pénal y joue
un rôle primordial, mais ces Etats reconnaissent, tout de même, certains droits aux victimes. Ces
droits diffèrent, cependant, d’un Etat à l’autre. Nous procéderons donc à l’étude de la place des
victimes dans ces pays, notamment en Allemagne (section 1), en Italie (section 2), en Espagne
(section 3). Nous donnerons, en outre, un bref aperçu de la place de la victime dans les Etats
francophones et en Suisse (section 4)321.
Le droit allemand admet la partie civile au procès pénal mais, sans l’autoriser à y exercer
l’action civile. Cette situation coïncide avec l’adoption par ce pays du principe de la légalité des
poursuites. Si les Allemands ont adopté le système de l’accusation publique, c’est, disent-ils parce
que les particuliers ne peuvent pas toujours déposer plainte et c’est aussi, ajoutent-ils, parce que la
poursuite devant être obligatoire, seul un service sûr peut assurer le respect de ce principe322.
L’inaction du ministère public n’est donc pas à craindre même si, depuis la réforme du Code de
321
Car nous consacrerons notre deuxième partie à une étude approfondie de la place de la victime en droit
français et en droit burkinabé.
322
J. PRADEL, Droit pénal comparé, Dalloz, 3ème éd., 2008, p. 367.
159
procédure pénale en 1975, des exceptions ont été apportées à ce principe en permettant au
ministère public de classer sans suite dans certaines circonstances.
L’exercice de l'action publique est subordonné au choix de la victime dans le cas des
infractions dont la poursuite est subordonnée à une plainte celle-ci. La personne lésée peut mettre
directement en œuvre les poursuites par le biais de la dénonciation ou Strafanzeige (§ 158, I
StPO323), mais, elle n’a pas le contrôle de la poursuite qui reste le monopole de la puissance
publique.
Ne se voyant pas reconnaître le statut de « partie » au procès, et considérée comme un simple
témoin, la victime dispose seulement, pour s'immiscer dans la procédure, de quatre voies :
- la poursuite de quelques infractions de faible gravité ou touchant directement à l'intimité de la
personne (die Antragsdelike) ne peut être déclenchée que sur sa plainte préalable (der Strafantrag,
§ 77 StGB et 158 al. 2 StPO) ;
- pour quelques infractions de faible gravité, limitativement énumérées (§ 374 I StPO), elle peut
également porter plainte contre l'auteur d'une infraction et mener l'accusation contre lui à la place
du ministère public (die Privaklage) ;
- dans l'hypothèse où ce dernier refuse de poursuive une infraction dénoncée sur plainte privée,
elle peut en outre saisir le tribunal régional supérieur par écrit en vue de l'y contraindre (das
Klageer-zwingungsverfahren, § 172 StPO) ;
- lorsque le ministère public a décidé d'engager des poursuites pénales pour quelques
infractions graves (§ 395 I stPO), elle peut agir par voie d'intervention en se constituant plaignant
accessoire (die Nebenklage).
Dans le cas de la plainte privée, l’action de la personne lésée a une certaine influence sur la
poursuite de l’action publique. La victime a ainsi, la faculté de convoquer des témoins (§386, II
StPO), de recourir aux services d’un avocat (§378 et 387, I StPO), d’accéder au dossier par le biais
de son défenseur (§385 StPO) et d’exercer certaines voies de recours normalement dévolues au
ministère public (§ 390, I StPO), à l’exception de celles qui iraient en faveur de la personne
poursuivie.
Cependant, la victime doit consigner préalablement les frais présumés du procès (§ 379 a StPO)
et une garantie financière au profit de l’individu suspecté ou poursuivi, dont le montant est
librement fixé par la juridiction saisie (§ 379 StPO). En cas de mise hors de cause du prévenu ou
de retrait consenti de la plainte privée, la victime supporte les frais du procès et les dépens
323
Strafprozessordnung : Code de procédure pénale.
160
nécessaires du prévenu (§ 471 StPO). Elle doit prendre en charge le risque financier de l’action
intentée sur plainte privée, ce qui rend cette procédure peu attrayante.
Pour ce qui est de la réparation de son préjudice, l'indemnisation des dommages causés par une
infraction relève des juridictions civiles en vertu de la séparation stricte entre action publique et
action civile. Cependant, depuis la loi du 18 décembre 1986, la législation allemande offre à la
partie lésée un droit d’option qui lui permet de faire valoir son droit à indemnisation en s’adressant
au juge civil ou au juge pénal. Devant ce dernier, la procédure est connue sous le terme de
« procès d’adhésion ». Seule la victime et son héritier direct peuvent engager un procès
d’adhésion, à l’exclusion de tout autre ayant-droit et de tout créancier. Affaire pénale et affaire
civile font l’objet d’un seul et même jugement. La partie civile peut donc faire valoir l’ensemble
de ses prétentions relatives aux dommages causés par l’infraction si elle dépose une demande
avant l'ouverture de l'audience. Mais, le tribunal pénal peut rejeter sa demande sans que la victime
ait de recours. Il peut y faire droit en totalité ou en partie, le montant de l'indemnité étant évalué
par un juge civil. Ces inconvénients pour la victime ainsi que l'hostilité des magistrats et des
avocats (qui n'ont droit qu'à la moitié des honoraires habituels dans ce cas) expliquent la faible
utilisation de cette procédure. Toutefois, le dédommagement de la victime se fait sans difficulté au
procès civil ; il n’y a pas en droit allemand d’autorité de la chose jugée au pénal sur le civil.
Par ailleurs, le droit allemand ne consacre pas de fonds d’indemnisation des victimes
d’infractions pénales. La loi de 1976 relative à l’indemnisation des victimes d’actes de violences
est relative à l'État social324. Elle permet aux seules personnes lésées par un acte de violence
d’obtenir des prestations sociales lorsqu’elles ont subi des dommages corporels et qu’elles n’ont
reçu aucune forme d’indemnisation, l’auteur demeurant inconnu.
En outre, selon le § 397 a, StPO, le tribunal statuant sur l’affaire peut accorder une aide
judiciaire relative à la prise en charge de la représentation par un avocat. L’octroi de celle-ci est
soumis à des conditions très restrictives. La demande de la personne lésée n’est recevable que si
elle est sans moyens, si la situation factuelle ou juridique est compliquée et si la personne lésée ne
peut prendre en charge elle-même ses intérêts. Cette réglementation ne favorise pas l’effectivité de
la mise en œuvre des droits des victimes, car la personne lésée dépourvue de ressources
financières suffisantes doit attendre la décision du tribunal pour pouvoir faire appel à un avocat.
En revanche, les insuffisances concernant la prise en charge des intérêts des victimes sont en
partie compensées par une forte activité associative, notamment l’Anneau Blanc qui propose une
prise en charge particulière de chaque victime par le biais de conseils personnalisés, une aide dans
324
Loi d’indemnisation des victimes (Opferentschädigungsgesetz) de mars 1976, révisée le 14 décembre
2000.
161
les démarches à accomplir auprès des institutions, un « chèque conseil » pour obtenir des
informations d’un avocat librement choisi et un chèque destiné à financer un conseil médical ou
psychologique en cas de problèmes mentaux ou psychologiques et un accompagnement tout au
long de la procédure.
A l’instar des autres pays européens qui font l’objet de notre comparaison, l’Allemagne
fédérale manifeste également un véritable engouement à l’endroit de la médiation. Elle est d’abord
applicable aux majeurs. Selon l’article 153 a du Code de procédure pénale, « le parquet peut, avec
l’assentiment du tribunal, temporairement renoncer à l’inculpation pour un délit et en même temps
imposer à l’accusé : a) d’effectuer une prestation pour le dédommagement du préjudice causé par
le délit ; b) de payer une somme d’argent au profit d’un établissement d’intérêt public… ; d)
d’exécuter des obligations alimentaires… »325. Les dispositions les plus intéressantes et les plus
évolutives intéressent cependant les mineurs et spécialement la loi sur la juridiction de la jeunesse
de 1974, souvent modifiée. La médiation s’est d’abord fondée sur l’article 15 de ce texte, selon
lequel le juge peut imposer au mineur « de réparer de son mieux le dommage causé par l’acte, de
s’excuser personnellement auprès de la victime… »326. Aujourd’hui, à la suite d’une loi du 30
juillet 1990, l’article 10 de cette loi, qui permet au juge d’imposer au mineur certaines obligations
(accepter un apprentissage ou un travail…), s’enrichit d’une nouvelle mesure, celle de « prendre
toutes dispositions pour parvenir à un arrangement avec la victime (arrangement entre coupable et
offensé) ». Ce qui est une consécration presque expresse de la médiation, mais ceci est
remarquable en ce que le texte nouveau instaure une médiation imposée par le juge, une médiation
qui se fait sans le consentement du mineur délinquant (à la différence du majeur délinquant) et de
la victime. Cette conception va à l’encontre des pratiques allemandes comme le fameux
programme « Die Waage Koln » (la balance de Cologne) : il s’agit d’une organisation liée à la
justice, qui travaille uniquement avec des jeunes de 14 à 21 ans, même auteurs de délits graves,
mais qui implique l’acceptation du mineur et de sa victime pour parvenir à une compréhension
mutuelle et à un dédommagement327.
Dans le système italien, le principe de la légalité des poursuites est consacré par l'article 112 de
la Constitution et ne souffre pas d'exception. Le ministère public est le titulaire exclusif de l’action
325
M. E. BANDERET, RSC 1985, 174 et s.
326
J. PRADEL, Droit pénal comparé, Dalloz, 3ème éd., 2008, p. 771.
327
R. G. HERZ, Médiation entre auteur et victime : le modèle « die Waage » à Cologne, v. J. F. RENUCCI,
Le droit pénal des mineurs, Masson, 1994, p. 125.
162
publique. Son monopole ne souffre que d’exceptions très limitées. Dès que le procureur a
connaissance de l’infraction, il doit engager l’action pénale. Toutefois, il est possible qu'une fois la
poursuite engagée, celle-ci soit abandonnée. Il existe également une procédure de classement,
mais, elle est rigoureuse et ne laisse pas de place à l’appréciation de l’opportunité. L’article 50 du
Code de procédure pénale italien indique que : « le ministère public exerce l’action pénale lorsque
les conditions nécessaires à la requête de classement n’existent pas » (al. 1) et ajoutent que
« lorsque ne sont nécessaires ni plainte, ni requête, ni demande d’instance, ni autorisation de
poursuivre, l’action pénale est exercée d’office » (al. 2)328.
Dans un tel régime, jusqu’à une époque très récente, la victime était considérée comme une
personne complètement étrangère à l’exercice du droit punitif de l'État. Elle ne pouvait donc pas
déclencher les poursuites, mais, avait la possibilité de se constituer partie civile par voie
d’intervention dans le procès pénal pour demander réparation de ses préjudices.
C’est depuis la réforme de 1988, qui consacre un titre entier à la victime dans le Code de
procédure pénale et surtout avec la loi de 2000, relative à la compétence pénale du juge de paix,
que le statut de la victime connaît une évolution positive dans le droit italien. Selon les termes de
l’article 90 du Code de procédure pénale, non seulement la personne lésée dispose, tout au long du
procès, de la faculté générale de présenter des mémoires et d’apporter des éléments de preuve
(sauf devant la Cour de cassation), mais, elle est aussi titulaire de droits et de pouvoirs prévus par
des dispositions spéciales. En tout état de cause, la victime comme le ministère public peuvent
faire opposition à une décision de classement sans suite d'une affaire. Cette opposition entraîne la
tenue d'une audience contradictoire sur les résultats de l'enquête. De même, l’article 413 du Code
de procédure pénale donne à la personne lésée la faculté de solliciter du procureur général
l’évocation de l’affaire mal conduite par le substitut qui n’aurait pas exercé l’action pénale ou
demandé dans les termes fixés par la loi le classement de l’affaire. Par ailleurs, l’éventuelle
prorogation de l’enquête, sollicitée par le ministère public, n’est pas soustraite au contrôle de la
personne lésée qui en est informée en application de l’article 406 du Code de procédure pénale.
Pour permettre à la personne lésée un exercice plus efficace de ses droits, souvent soumis à de
courts délais de forclusion, le nouveau Code lui reconnaît la faculté de se faire assister par un
avocat et de bénéficier de l’aide juridictionnelle. Par l’intermédiaire de son défenseur, la personne
lésée peut participer, pendant la phase de l’enquête préliminaire, aux constatations d’urgence
concernant les personnes, les objets ou les lieux risquant de s’altérer (art. 309 du C. proc. pén.).
328
Ibid, p. 379.
163
Section 3 : La place de la victime dans le procès pénal espagnol
La législation espagnole accorde une place importante à la victime dans le procès pénal. La
victime dispose, en effet, d’importantes prérogatives pénales et de la faculté d’exercer l’action
civile en réparation devant les juridictions répressives.
L'Espagne connaît un système tout à fait spécifique d'actio popularis qui ouvre la porte de
l'action publique à tous les citoyens. L'article 100 du Code de procédure pénale dispose que « De
tout délit et de toute contravention naît une action pénale en vue du châtiment du coupable (...) ».
L'article 105 renforce cette affirmation en obligeant le ministère public à exercer l'action publique.
Et, même si les poursuites ont été déclenchées par le ministère public, les personnes lésées par
l'infraction sont supposées exercer également l'action civile, directement ou par l'intermédiaire du
ministère public. Elles peuvent, cependant, renoncer expressément à leur droit à réparation ou
décider de reporter l'exercice de l'action civile après la fin du procès pénal. En revanche, elles ne
peuvent pas utiliser le procès pénal pour obtenir uniquement une décision sur l'action civile, ni
exercer celle-ci devant les tribunaux civils pendant le déroulement du procès pénal. Ce qui sous
entend qu’il y a comme en France une autorité de la décision pénale sur celle éventuellement à
intervenir au civil.
Concernant l’exercice du droit d’action de la victime, deux mécanismes cohabitent et
s’appliquent ou non, en fonction de la nature du délit :
- Premièrement, les personnes victimes ou perjudicadas d’un délit d’action publique ou semi-
publique peuvent se constituer en « accusateurs particuliers ». Pour cela, la victime ou perjudicado
doit présenter une querella, qui est « l’instrument formel et écrit pour exercer le pouvoir
d’accuser ». La querella constitue une action pénale à part entière car l’accusateur particulier est
complètement indépendant du ministère public, il peut avoir des opinions juridiques différentes et
continuer à soutenir son accusation même dans les cas où le procureur aurait retiré la sienne.
Lorsque le procès commence par une simple denuncia, la victime doit être informée très vite
des droits dont elle dispose, parmi lesquels se trouve celui d’exercer l’action pénale. Dès lors, elle
peut se constituer en partie pénale pendant toute l’instruction, mais avant l’acte de qualification du
délit. Afin de faciliter l’exercice de ce droit, les victimes sont exemptées de l’obligation de fournir
préalablement une caution (ce qui n’est pas le cas des tiers accusateurs). Toutefois, elles restent
obligées d’agir avec l’assistance d’un avocat et d’un procureur, ce qui, peut entraîner des
dépenses, sauf bien sur dans les cas où cette assistance juridique est facilitée par l'État, grâce à un
avocat commis d’office.
164
Dans les affaires où la victime ne se serait pas constituée en accusateur particulier et face à une
demande de non-lieu du procureur, le juge d’instruction est obligé de lui communiquer cette
requête afin qu’elle puisse comparaître au procès et soutenir l’action pénale.
La victime dispose donc d’un pouvoir très important (même si elle ne l’exerce pas toujours en
pratique) : elle peut, non seulement, rompre l’inertie des autorités de poursuite et déclencher la
procédure, mais a aussi la faculté de les suppléer ou de les remplacer, dans les cas où les
procureurs n’auraient pas intérêt à continuer les poursuites.
D’une façon cohérente avec cette politique criminelle, l’accusateur particulier peut participer
activement à toute la procédure, avec les mêmes facultés que le ministère public, à l’exception de
celles qui sont propres à sa fonction d’investigation.
- Le deuxième moyen pour les victimes d’exercer l’action pénale est de se constituer en
« accusateurs privés ». Ce mécanisme est réservé aux délits dits d’ « action privée », dans lesquels
la poursuite est placée exclusivement entre les mains de la victime. Il s'agit, (comme nous le
verrons en France), des infractions pour lesquelles la mise en mouvement de l'action publique
dépend au préalable de la volonté de la victime de poursuivre.
Le système pénal s’occupe également de la protection de la victime. Il s’agit d’une protection,
d’abord, contre l’auteur de l’infraction par des mesures provisoires visant à restreindre les droits
de la personne poursuivie, mais aussi d’un « mandat de protection » (un ensemble de mesures
administratives et judiciaires d’aide à la victime).
Par ailleurs, le souci de mieux protéger les intérêts des victimes a conduit le législateur à
instaurer un système d’aides et d’indemnisation à la charge de l'État.
Enfin, la victime n'a pas un grand rôle à jouer dans la phase d'exécution des décisions du procès
pénal. Si elle est entendue pour certaines décisions d’aménagement de peine de courte durée, elle
n’intervient pas dans la requête de libération conditionnelle. Elle n’est ni entendue ni informée de
la sortie anticipée de l’auteur de l’infraction. Par contre, pour l’octroi de la grâce, la loi du 19 juin
1970 prévoit d’entendre la victime lors de l’audience avant la prise de la décision.
Les droits suisses et belges, reconnaissent, comme le modèle français, l’admission de la partie
civile aux côtés du ministère public.
« On entend par victime le lésé qui, du fait d’une infraction, a subi une atteinte directe à son
intégrité physique, psychique ou sexuelle.
165
On entend par proches de la victime son conjoint, ses enfants, ses père et mère et les autres
personnes ayant avec elle des liens analogues » (art. 116 du C. de proc. pén. suisse)329.
Dans la Confédération helvétique, d’une manière générale, le lésé peut intervenir sur trois plans
dans le procès pénal :
1° en qualité de plaignant, selon l’article 28 du CP, pour provoquer la poursuite pénale des
infractions qui ne se poursuivent que sur plainte ;
2° en qualité de partie plaignante (accusateur privé), pour demander la condamnation pénale
de l’auteur de l’infraction, en intervenant activement au procès pénal ;
3° en qualité de partie civile, pour exercer, devant le juge répressif et accessoirement à l’action
publique, l’action civile en réparation du dommage né de l’infraction (réparation du préjudice
matériel ou moral).
Selon l’article 117 du Code de procédure pénale relative qui traite du statut de la victime dans
le procès pénal, celle-ci jouit de droits particuliers, notamment :
a) le droit à la protection de la personnalité (art. 70, al. 1, let. a, 74, al. 4, et 152, al. 1);
b) le droit de se faire accompagner par une personne de confiance (art. 70, al. 2, et 152, al. 2);
c) le droit à des mesures de protection (art. 152 à 154);
d) le droit de refuser de témoigner (art. 169, al. 4);
e) le droit à l’information (art. 305 et 330, al. 3);
f) le droit à une composition particulière du tribunal (art. 335, al. 4).
Lorsque la victime est âgée de moins de 18 ans, des dispositions spéciales visant à protéger sa
personnalité s’appliquent de surcroît, notamment celles qui :
a) restreignent les possibilités de confrontation avec le prévenu (art. 154, al. 4);
b) soumettent la victime à des mesures de protection particulières lors des auditions (art. 154,
al. 2 à 4);
c) permettent le classement de la procédure (art. 319, al. 2).
Lorsque les proches de la victime se portent parties civiles contre les prévenus, ils jouissent des
mêmes droits que la victime.
Les droits de la victime ont également connu une nette amélioration avec l’adoption de la loi
fédérale sur l'aide aux victimes d'infractions (LAVI), adoptée le 4 octobre 1991 et entrée en
vigueur le 1er janvier 1993.
L’aide fournie comprend :
329
Le Code de procédure pénale suisse a été adopté le 5 octobre 2007. Avant cette date chaque canton de la
Confédération helvétique disposait de son propre Code de procédure pénal.
166
- des conseils
- la protection de la victime et la défense de ses droits dans la procédure pénale330
- l’indemnisation et la réparation morale.
Elle vise à :
- offrir aux victimes un appui ponctuel pour supporter les conséquences immédiates de
l’infraction et, en cas de besoin, une aide à plus long terme
- renforcer les droits de la victime dans le cadre de la procédure pénale
- obtenir une réparation effective des dommages subis.
330
Depuis le 1erjanvier 2011, les droits de la victime dans la procédure pénale ne sont plus mentionnés
dans la LAVI, mais, sont intégrés dans le nouveau Code de procédure pénale unifié pour toute la Suisse.
167
juin 2005 qui intègre au sein du Titre préliminaire du Code de procédure pénale belge, des
dispositions relatives à la médiation. Le texte prévoit ainsi qu'une mesure de médiation doit être
offerte aux parties à une procédure judiciaire, instituant ainsi un véritable droit à la médiation.
En outre, la plupart des pays francophones d’Afrique accordent, au moins en théorie, une place
importante aux victimes dans leurs Codes de procédure pénale. Elles ont, d’après les textes, le
droit de déclencher le procès pénal, de demander aux autorités de procéder à certaines
investigations, de procéder à l’examen des documents juridiques, d’interroger les témoins et les
experts lorsque cela s’avère pertinent par rapport à la demande de réparations, et de faire appel des
décisions qui affectent leurs intérêts civils. Les victimes peuvent également choisir d’être
représentées devant la juridiction pénale. Et pour cela, elles peuvent bénéficier dans certaines
circonstances, notamment si elles n’ont pas les moyens, d’une aide judiciaire pour les honoraires
de leurs avocats. Mais, ces droits existent, seulement en théorie, car comme nous le verrons avec
l’exemple du Burkina, la pratique montre que la place de la victime dans le procès pénal est très
réduite dans les pays africains. Les initiatives concrètes en faveur des victimes sont assez rares.
Seules les autorités Sénégalaises ont essayé de réfléchir à la question de la place de la victime dans
le procès pénal. Le Sénégal, après avoir participé à la troisième Commission internationale
d’études sur la situation de la victime dans le procès pénal, lors de sa réunion du 27 septembre au
1er octobre 1992 à Séville, en Espagne, s'est particulièrement penché sur le sort de la victime
d'infraction pénale. Concrètement, lors de la rentrée judiciaire des Cours et tribunaux qui a abordé
le thème : « Rôle et place de la victime dans le procès pénal », le président Wade a appelé à une
meilleure protection de la victime et a émis l’idée d’une assurance à l’image du Fonds de garantie
automobile, pour protéger les victimes dans le procès pénal. Même si pour le moment il n'y a pas
d'avancées significatives, il existe au moins une volonté politique de trouver des solutions aux
problèmes des victimes.
168
Conclusion du chapitre 2
169
Conclusion du titre 2
C’est à un rôle très réduit que la procédure pénale anglo-saxonne convie la partie lésée au
procès pénal. Le rôle de la victime est généralement cantonné à celui de témoin. Une participation
active de la victime est souvent considérée comme incompatible avec les principes fondamentaux
de la justice pénale. L’une des principales préoccupations exprimées par ceux qui appartiennent à
un régime de common law, en ce qui concerne la participation des victimes dans la procédure
pénale, est que l’ajout d’une tierce partie perturberait l’équilibre du procès pénal, qui consiste
traditionnellement en une confrontation entre l’accusation et la défense, et qu’il retarderait ainsi de
façon considérable la procédure, mettant par là même en danger le droit de l’accusé à un procès
équitable. Cependant, l’influence du droit international se fait sentir sur ces Etats qui commencent
à faire évoluer leurs positions sur la place de la victime dans le procès pénal.
A l’inverse, les régimes de droit romano-germanique permettent généralement aux victimes
d’endosser un rôle actif et central dans la procédure pénale, leur permettant de participer et de
demander réparation.
Par ailleurs, on remarque que même si certains Etats ne reconnaissent pas la victime comme
partie au procès pénal ; ils ne sont pas, pour autant, moins soucieux de l’amélioration de son sort.
En effet, ces Etats qui excluent la victime du procès pénal s’obligent à assurer la poursuite des
infractions et à garantir une meilleure prise en compte des intérêts de celle-ci dans un procès civil.
Dans ces pays, on ne connaît pas la règle « le pénal tient le civil en l’état ». Donc, toute victime
d’une infraction peut s’adresser directement au juge civil et demander réparation des préjudices
subis, indépendamment d’une poursuite quelconque du ministère public au pénal. Le juge civil
peut, par conséquent, autoriser la réparation des préjudices dans les meilleurs délais.
En outre, on constate une tendance générale à la prise en compte de la victime dans tous les
pays. D’abord, dans le système anglo-saxon, l'obligation pour les acteurs de la chaine pénale
d'informer la victime à tous les stades de la procédure, confère finalement à cette dernière un
véritable droit de regard et de contrôle sur son affaire. Ensuite, l'Allemagne et l'Italie, qui ne
reconnaissent pas a priori un droit d'intervention active de la victime dans la répression des
infractions, sont en train d'assouplir leur position pour certaines affaires. Enfin, dans les systèmes
qui reconnaissent la victime comme partie au procès, on constate une certaine « élasticité » dans
les limites des pouvoirs conférés à la partie civile.
On note, également que tous ces pays prévoient des aides variées pour les victimes d'infractions
pénales, notamment en ce qui concerne l’assistance d’un avocat et l’indemnisation des préjudices.
170
Conclusion de la première partie
171
de l’Etat. Cette solution est également moins couteuse pour l’Etat qui n’a pas à payer
éventuellement l’assistance judiciaire pour les victimes démunis.
Dans les pays qui accordent aux victimes la possibilité de se constituer partie civile, on relève
que ces dernières bénéficient d’un véritable statut juridique lui confère la qualité de partie au
procès au même titre que l’auteur de l’infraction. Elles peuvent déclencher le procès pénal,
apporter la contradiction dans la procédure et demander par la même occasion la réparation de
leurs préjudices. Elles peuvent également se faire représenter dans le procès.
Le recours aux programmes de justice restaurative est une évolution considérable dans la
recherche des solutions visant la mise en œuvre des droits des victimes. Ils permettent à la victime
et à l’auteur de l’infraction de trouver ensemble la solution qui convient au mieux à la résolution
du conflit.
Mais, ces programmes doivent être vulgarisés et contrôlés pour atteindre leurs principaux
objectifs.
En définitive, les enseignements tirés des solutions apportées à la mise en œuvre des droits des
victimes au niveau international et dans les droits nationaux passés en revue, peuvent éclairer les
pouvoirs publics burkinabé dans la mise en œuvre des droits des victimes.
Le droit comparé est donc utile pour mieux connaître notre droit national et pour l'améliorer. Le
droit burkinabé, tel qu’il est appliqué aujourd’hui est largement inspiré du droit français dont il a
hérité à la faveur de la colonisation. Et, comme l'affirme certains comparatistes 331, il est
généralement plus intéressant de comparer deux droits d'un même système juridique car contenant
des éléments d'appréciation assez semblables. La comparaison sera plus fructueuse si les deux
droits à comparer sont proches.
S'il n'existe aucun doute qu'au moment des indépendances, le Burkina Faso a hérité d'une copie
conforme du Code de procédure pénale français, les droits des victimes dans notre pays,
correspondent-ils à ceux qui sont réellement appliqués en France?
La situation du droit burkinabé par rapport à la place de la victime en France constituera, donc,
l’axe fondamental de notre seconde partie.
331
V. CONSTANTINESCO, Introduction au droit comparé, cours donné à la faculté internationale de
droit comparé, session de printemps 2009, 1er cycle de droit comparé.
172
DEUXIEME PARTIE : LA PLACE ACTUELLE
DE LA VICTIME DANS LE PROCÈS PÉNAL EN
FRANCE ET AU BURKINA FASO
Le choix d’étudier la place de la victime dans le procès pénal en droit burkinabè par rapport au
droit français peut, a priori, être accueilli avec un certain scepticisme, car la législation burkinabè,
comme la plupart des législations africaines, s’inspire très largement du système de l’ancienne
puissance coloniale. Les États africains étaient, lors de leur accession à la souveraineté
internationale, confrontés au problème de la production de normes constitutives de leur ordre
juridique interne. Les institutions judiciaires nouvelles ont été profondément marquées par
l’organisation judiciaire de la colonisation. C’est donc le droit français qui a été copié dans sa
quasi-totalité. Ces instruments, dans leurs formes comme dans leur contenu, sont eux
aussi « empruntés ». La plupart des systèmes judiciaires mis en place par les États africains
revêtent un aspect assez classique. Les réformes intervenues depuis les indépendances se sont
inspirées de celles faites dans les pays occidentaux, de telle sorte que, depuis les indépendances, le
droit africain s’est encore plus rapproché de celui des anciennes métropoles qu’au temps de la
colonisation: les institutions sont toujours inspirées des modèles européens, le dualisme juridique
laisse peu à peu place à la justice occidentale, la jurisprudence des Cours et tribunaux occidentaux
est régulièrement citée dans les décisions de justice africaine. En procédure pénale, on a pu
constater que c’est le Code d’instruction criminelle, introduit en Afrique occidentale française par
une ordonnance Royale du 14 Février 1838, que les Etats africains ont tenté de réécrire en
l’adaptant et en le simplifiant.
Dès lors, on constate que l’existence d’un fonds juridique commun entre le droit burkinabè et le
droit français soulève la question de l’intérêt de leur étude comparée. Pourtant, même si on trouve
peu de différences et d’originalité dans la législation burkinabè, on a plusieurs raisons de faire
cette étude.
- Si théoriquement, la place de la victime dans le procès pénal burkinabé correspond à celle qui
lui était offerte dans le Code de procédure pénale français de 1958, il faut garder à l’esprit qu’il ne
suffit pas simplement de copier des textes de loi pour qu’ils soient effectifs. Il faut songer à la
réception du droit importé par la population à laquelle on voudrait l’appliquer et aussi se donner
173
les moyens de le mettre en application. Cinquante ans après les indépendances, on peut analyser la
pratique du droit burkinabé par rapport au droit français.
- Ensuite, l’évolution des droits des victimes est intervenue après les indépendances. La France
qui fait partie des Etats qui accordent une place à la victime dans le procès pénal a certainement
adapté ses positions en fonction de l’évolution des droits des victimes au plan international. Il
convient donc de voir si le Burkina Faso a pu suivre ce mouvement. Par conséquent, la situation
du droit burkinabé par rapport à la place de la victime en France constituera l’axe fondamental de
la présente partie. Cette étude nous permettra de mettre en évidence les difficultés que rencontre le
droit burkinabé au regard du modèle français afin de voir si d’autres modèles, tels que ceux
évoqués dans la première partie, ne pourraient pas nous inspirer dans la construction d’une place
de la victime plus adaptée à la situation particulière du Burkina.
Nous procéderons à l’étude de la place de la victime dans le déroulement du procès pénal en
France et au Burkina (titre 1) et la réparation du préjudice subi par la victime ainsi que les
différentes mesures d’assistance des victimes (titre 2).
174
Titre 1 : La place de la victime dans le déroulement du
procès pénal en France et au Burkina
332
D. SOULEZ-LARIVIERE « Les conséquences judiciaires de la victimisation » in DALLE H. (dir)
Notre justice, Paris, éd. Robert Laffont, 2002 p. 310-312.
333
X. PIN, La privatisation du procès pénal, in Revue de Sciences criminelles et de droit pénal comparé,
2002, n° 2, p. 245-261.
334
R. CARIO, « Qui a peur des victimes », in A. J. Pénal, 2004-12, pp.434-437.
175
sanction de l'infracteur, ni l’indemnisation pécuniaire du préjudice subi. Elles réclament surtout
que la vérité soit affirmée dans sa complexité et, davantage encore, que leurs droits à la
reconnaissance, à l'accompagnement et à la réparation globale des traumatismes subis soient
effectivement garantis »335. Pour R. HELLBRUNN, également, les victimes participent au procès
pénal pour parler du préjudice qu’elles subissent, simplement avec l’espoir de faire cesser la
situation qui les éprouve et de rentrer dans le cas échéant dans leur argent. Ce que veulent ces
victimes : c’est obtenir réparation et retrouver la paix336. Y. CLAPOT abonde dans le même
sens : « Du dommage causé à sa réparation, il s’agit certes, pour la victime, de ‘faire ses
comptes’ et de demander le plus souvent une somme d’argent compensatoire. Mais il s’agit aussi,
dans ce domaine, de guérir une blessure plus profonde et de faire connaître par tous et par
conséquent par le droit, qu’une limite a été ignorée et qu’il convient de la restituer »337.
D’où l’importance pour la victime de pouvoir intégrer le processus conduisant à la résolution
du conflit. Ainsi, comme l’indique R. CARIO, « Bien plus qu’au travers d’une simple prise en
charge, les intervenants doivent amener la victime à s’approprier les outils disponibles, à en «
apprivoiser » les modalités, pour « [re]créer des liens »338. C’est pourquoi il souhaite le
développement d’une justice restauratrice, susceptible d’impliquer « toutes les parties
consentantes, infracteurs, victimes, communautés, société » et capable de réparer les préjudices de
chacun339.
Pendant qu’une partie de la doctrine, des praticiens et des pouvoirs publics discutent au sujet de
la détermination de la place de la victime en France, on remarque qu’au Burkina Faso, la situation
de la victime dans le procès pénal, n’est pas encore un sujet particulier de débat. Il y a d’autres
préoccupations, plus générales, notamment, le problème de l’accès à la justice de tous les
justiciables qui est souvent au centre des réflexions.
Le Burkina Faso est un pays sous développé et les moyens de l’Etat sont très limités. Dans ces
conditions, malgré la continuité législative qui s’est traduite par une reprise du droit déjà transmis
par le législateur et le juge coloniaux, les justiciables burkinabé ne pourront pas bénéficier des
mêmes droits que ceux de la France.
335
R. CARIO, Œuvre de justice et Victimes (volume 1), introduction, extrait des sessions de formation du
site de l’ENM.
336
R. HELLBRUNN, op. cit., p. 139.
337
Y. CLAPOT, L’indemnisation des victimes d’infraction pénale, Paris, éd. E.S.K.A., 1995, p. 21.
338
R. CARIO, Les droits des victimes d’infraction. Lecture criminologique, in J.L. SENON, G. LOPEZ,
R. CARIO (dir.), Psychocriminologie et victimologie. Clinique, prise en charge, expertise, éd. Dunod,
2008, pp. 313-322.
339
Ibid.
176
Ainsi donc, que ce soit au niveau de la phase préliminaire du procès pénal (chapitre 1) ou
pendant le dénouement du procès pénal (chapitre 2), on constatera de nombreuses ressemblances
dans les textes de lois concernant la place de la victime dans le procès pénal, mais, aussi,
d’énormes divergences dans l’application de ces textes.
177
Chapitre 1 : La place de la victime dans la phase préliminaire du procès pénal
En droit burkinabé comme en droit français, il est admis que la victime peut jouer un rôle
important dans la phase préliminaire du procès pénal. Cette position résulte d’une longue
évolution intervenue en droit français et transposée en droit burkinabé.
En droit français, la partie lésée doit la situation qu’elle occupe actuellement, dans la phase
préliminaire du procès pénal, au soutien de la jurisprudence tout autant qu’à la volonté du
législateur. Le problème se pose dès l’entrée en vigueur en 1811 du Code d’instruction criminelle.
Le pouvoir de la victime de mettre en mouvement l’action publique est rapidement reconnu en cas
de citation directe. La partie lésée dispose alors, en matière de contravention et de délit, du même
pouvoir que le parquet quant à la mise en œuvre de l’action publique. Portant son action devant le
Tribunal de simple police ou le Tribunal correctionnel par le moyen de la citation directe, la
victime met en mouvement la répression, en même temps que son action civile. La juridiction
saisie statue sur les deux actions, publique et privée, indépendamment des réquisitions du
ministère public.
Mais, c’est au niveau de la plainte avec constitution de partie civile que le pouvoir de la victime
fait l’objet de polémique. Prévue par l’article 63 du Code d’instruction criminelle français, la
plainte avec constitution de partie civile donna lieu à des interprétations divergentes. La portée de
cette règle fut longtemps discutée par la doctrine, mais aussi, par les tribunaux dont la
jurisprudence se divisait sur un point important : cette constitution de partie civile, devant le juge
d'instruction, du moins, obligeait-elle la justice à agir et à enquêter, ou bien le procureur de la
République, représentant de la société, mais aussi, des pouvoirs publics en place, pouvait-il
contraindre le juge à l'inaction? Il s'agissait d'un droit fondamental des victimes, droit à
contraindre la justice à agir. Ses implications politiques étaient très fortes.
Pour certains acteurs, seul le ministère public avait le pouvoir de mettre en mouvement l’action
publique devant la juridiction d’instruction, par le réquisitoire introductif d’instance.
Mais, d’autres défendaient l’opinion contraire340. Selon ces derniers, la partie civile
régulièrement constituée doit pouvoir saisir le juge d’instruction et lui faire un devoir d’informer,
même en présence de réquisitions contraires du Ministère public. La jurisprudence se prononça
nettement sur cette question au début du XXème siècle. Rendu en 1906, l’arrêt Thirion plus connu
sous le nom du conseiller rapporteur Laurent-Athalin adoptait la thèse favorable à la partie civile.
340
Sur ces opinions divergentes, V. B. MASSON, La détermination de la partie lésée au sens de l’article
premier du Code de procédure pénale, Thèse, Faculté des sciences juridiques de Rennes, septembre 1975,
p. 4.
178
La Cour de Cassation y affirmait qu'en matière criminelle, la constitution de partie civile est
« l'équivalent légal et nécessaire de la protection qu'assure le droit de citation directe en matière
correctionnelle ou de simple police »341.
Déjà bien assise, la situation de la partie lésée au procès pénal va encore se renforcer à partir de
1953. La jurisprudence admet que la victime puisse mettre l’action publique en mouvement, alors
même que le juge pénal est incompétent pour statuer sur la réparation du préjudice causé par
l’infraction. Dissociant le droit de poursuivre du droit de demander réparation, la chambre
criminelle met en évidence le rôle de collaboration apporté à la répression par la partie lésée. Son
intervention « peut n’être motivée que par le souci de corroborer l’action publique et d’obtenir
que soit établie la culpabilité du prévenu ». Cette jurisprudence trouve un fondement textuel dans
l’article 418, alinéa 3 du Code de procédure pénale français dont la rédaction laisse la victime libre
de réclamer la réparation lorsqu’elle se constitue partie civile. L’action publique « peut » être mise
en mouvement par la partie lésée qui, à cette occasion, « peut » demander des dommages-intérêts.
C’est dire que le rôle pénal de la victime n’apparaît plus comme une simple conséquence, plus ou
moins tolérée, de la compétence civile du juge criminel.
Placée sur le même plan que le ministère public en ce qui concerne la mise en mouvement de
l’action publique, la partie lésée va également bénéficier des prérogatives accordées à « l’inculpé »
afin de contrôler l’instruction. La loi lui permet, en effet, à partir de 1921342 de devenir partie à
l’instruction avec la possibilité de prendre connaissance du dossier et d’être tenue au courant du
déroulement de la procédure par l’intermédiaire de son conseil.
Ainsi, nous verrons la mise en mouvement de l’action publique par la victime (section 1) et les
droits et garanties offerts aux victimes dans la phase préliminaire du procès pénal (section 2).
La personne qui se prétend lésée par une infraction à la loi pénale peut, au même titre que le
ministère public, déclencher les poursuites, mais suivant des modalités différentes, puisqu’elle doit
se constituer partie civile ou citer directement l'auteur de l'infraction devant la juridiction
d’instruction lorsqu’une information est nécessaire et obligatoire. Cette possibilité permet à la
341
Cass crim 8 décembre 1906, D. 1907, I. 207, Rapport Laurent Atthalin ; S. 1907 I 377, note Demogue.
342
La loi du 8 décembre 1897 permit à l’inculpé d’être assisté d’un avocat ayant accès au dossier. La loi du
22 mars 1921 accorda les mêmes droits à la victime constituée partie civile.
179
victime de déclencher l’action publique en cas d’inertie du ministère public. En se constituant
partie civile, la victime peut contraindre le juge d’instruction à ouvrir une information.
Une telle prérogative, en raison des effets importants qui s’y attachent, ne peut être reconnue de
façon générale aux particuliers qui risquent d’« orienter l’exercice de la répression dans un sens
contraire à l’intérêt général »343. Il ne faudrait pas que chaque citoyen puisse, suivant la formule
de PATIN, « poursuivre à sa guise les crimes et délits dont il a connaissance »344. C’est pourquoi,
la loi a enfermé le droit de la victime dans des limites étroites.
La personne qui se prétend lésée ne peut déclencher les poursuites que si elle justifie, d’abord,
d’un droit d’action à son profit (paragraphe 1). Ensuite, elle doit des modalités précises pour
mettre en mouvement l’action civile (paragraphe 2).
Au Burkina Faso comme en France, le droit d’action n’existe au profit des particuliers que si
certaines conditions sont réunies. Et la victime doit faire usage de son droit d’action dans un
certains délai, faute de quoi, celui-ci s’éteint.
Nous verrons donc les conditions d’existence du droit d’action au profit des particuliers (A), et
l’extinction de l’action civile (B).
Au Burkina Faso comme en France, le droit d’agir devant le juge pénal suppose la réunion de
trois conditions, strictement examinées par la juridiction saisie. Il s'agit de l'existence d'un
dommage consécutif à une infraction pénale (I), l'intérêt pour agir (II) et la qualité pour agir (III).
343
La formule est de M. DELMAS SAINT-HILAIRE, La mise en mouvement de l’action publique par les
victimes de l’infraction, Mélanges Brèthe de la Gressaye, p. 159.
344
PATIN, note ss. Crim. 22 janv. 1953. D. 1953, p. 109.
180
matériel (à la suite de vols, destructions ou dégradations diverses, d’infractions astucieuses contre
les biens), moral (à l’occasion de diffamation, de troubles de jouissance ou de traumatismes
psychologiques consécutifs à l’infraction). Le dommage doit être certain et actuel, c'est-à-dire non
éventuel, mais pas forcément immédiat. En ce sens, la perte d’une chance sérieuse (de réussite à
un examen345, de guérison346…) est indemnisable, de même que le dommage futur, dès lors qu’il
est estimable. La victime n’est pas obligée de prouver le préjudice, mais, elle doit pouvoir
expliquer les faits qui permettront au juge d’instruction d’admettre comme possible l’existence du
préjudice allégué et la relation directe de celui-ci avec une infraction pénale. Par exemple, lorsque
le juge doit apprécier le caractère sérieux de la perte d’une chance de réussir un examen ou à un
concours, il va prendre en compte l’âge de la victime, la préparation effectuée, l’Etat d’esprit du
candidat, son niveau général de connaissance, le degré de difficulté de l’épreuve… 347 Autant de
critères difficiles à mettre en œuvre et qui sont laissés à l’appréciation souveraine du juge de
fonds. Celui-ci est parfaitement libre de toute évaluation du préjudice, selon la Cour de cassation
française, il est seulement tenu « de préciser que l’indemnisation accordée est bien celle des
préjudices causés par la perte d’une chance »348.
Le dommage doit, encore et surtout, être direct et personnel pour offrir à la victime la
possibilité d’agir en qualité de partie civile.
La victime d'une infraction, qui a personnellement souffert du dommage causé directement par
l'infraction, a, conformément aux articles 1, alinéa 2, 2 et 3 du Code de procédure pénale français,
droit à agir devant la juridiction répressive. On retrouve les mêmes dispositions dans le Code de
procédure pénale burkinabè aux articles 1, alinéa 2, 2 et 3.
En plus de l’existence du préjudice lié à l’infraction, la victime doit pouvoir satisfaire aux
conditions relatives à l’intérêt.
345
CE 22 janvier 1986 Dlle GRELLIER, Rec., p. 700.
346
C’est en 1961 qu’un arrêt de la Cour d’Appel de Grenoble a mis en œuvre cette évolution
jurisprudentielle, déclarant un médecin ayant mal interprété une radiographie responsable de la perte
d’une chance de guérison pour la victime. Cette initiative des juges de fond fut d’abord acceptée par les
juges de la haute juridiction administrative : par un arrêt du 24 avril 1964, le Conseil d’Etat considéra que
les négligences du personnel soignant avaient « compromis les chances qu’avaient le sieur R. d’éviter
l’amputation » (CE. 24 avril 1964, Hôpital-hospice de Voiron, Rec., p. 260). Un an ère plus tard, la première
chambre civile de la Cour de cassation consacrera elle-même la notion (Cass. civ. 1 14 décembre 1965,
JCP 1966, II 14753/D. 1966, p. 453).
347
[Link] p. 37
348
Cass. civ. 2ème 22 janvier 1975, Bull. civ. n° 22.
181
II : Les conditions relatives à l’intérêt
En droit français, si le but initial de la victime dans le procès pénal a très souvent été une
demande de la réparation des préjudices subis, il n’est plus contesté que la partie lésée par une
infraction puisse mettre en mouvement l’action publique, même si, elle n’est pas guidée par le
souci de demander et d’obtenir réparation du juge pénal. La consécration, en jurisprudence, de
l’indépendance du droit de mettre en mouvement l’action publique par rapport au droit à
réparation est très révélatrice à cet égard. Une jurisprudence constante admet désormais la
recevabilité des constitutions de partie civile qui ne sont motivées que par la volonté « de
corroborer l’action publique et d’obtenir que soit établie la culpabilité » de la personne
poursuivie349. On y a vu une reconnaissance de la finalité vindicative de l’action civile 350. Cette
dissociation entre le droit de mettre en mouvement l’action publique et le droit de demander
réparation se manifeste dans deux situations : parfois, la victime met en mouvement l’action
publique en se constituant partie civile, sans manifester la volonté de demander des dommages-
intérêts. Rien ne s’oppose à ce que cette constitution de partie civile soit déclarée recevable.
Parfois aussi, la constitution de partie civile n’est pas accompagnée d’une demande de réparation,
parce que la juridiction répressive ne peut pas allouer des dommages-intérêts. Les victimes d’un
accident du travail ou d’une maladie professionnelle sont indemnisés forfaitairement par les
prestations servies par la Sécurité Sociale et financées par les cotisations « accidents du travail » à
la charge des employeurs (article L. 451-1 du CSS). Il en va de même des ayants droits de la
victime, conjoint survivant, enfants et parents à charge, lorsqu’ils bénéficient d’une rente du
régime des accidents du travail. Cette indemnisation est exclusive de la réparation du préjudice
intégral de la victime ou de ses ayants droits, sur la base du droit commun. Par conséquent, aucun
recours de droit commun en responsabilité civile ne peut être exercé par le salarié victime d’un
accident du travail, ou par ses ayants droits ainsi définis, à l’encontre de l’employeur ou l’un de
ses préposés, ni devant la juridiction civile, ni devant la juridiction pénale. La constitution de
partie civile est admise, mais ne peut tendre qu’à la constatation de l’infraction et à la
reconnaissance de la culpabilité du prévenu. Ainsi, le juge pénal ne peut octroyer une indemnité
provisionnelle à la victime, ordonner une expertise pour évaluer son préjudice et, à plus forte
raison, statuer sur les conséquences civiles d’un accident du travail, au bénéfice de la victime ou
349
V. supra, p. 179.
350
N. DIOUF, La situation des parties au procès pénal pendant l’instruction préparatoire, Thèse
Université de Paris I, 1992, p. 75.
182
de ses ayants droit351. Selon la jurisprudence de la Chambre criminelle, la constitution de partie
civile est recevable, « même dans le cas où la réparation échappe à la compétence de la juridiction
répressive, la constitution de partie civile est recevable en ce qu’elle tend à faire établir l’existence
de l’infraction ». Cette solution a été appliquée dans une affaire de banqueroute352. Elle est valable
également en matière d’accident de travail, de faute de service non détachable de la fonction et de
responsabilité de l’Etat du fait des membres de l’enseignement public depuis la loi du 5 avril
1937. Une Cour d’assises353 est même allée plus loin en admettant l’intervention d’une partie
civile qui ne pouvait plus obtenir réparation, puisqu’elle avait déjà été indemnisée. Dans cette
affaire, une victime qui s’était constituée devant le juge d’instruction avait obtenu des dommages-
intérêts alloués par la Cour d’assises ; les dispositions pénales de l’arrêt ayant été annulées et
l’affaire renvoyée devant une autre Cour d’Assises, la victime, bien qu’ayant été effectivement
indemnisée, intervient devant la cour de renvoi qui la reçoit dans son intervention. A vrai dire,
dans cette affaire, il ne s’agissait pas de constitution de partie civile initiale, mais d’une
intervention dans des poursuites déjà engagées ; mais la décision rendue sur ce point est très
révélatrice de la volonté des tribunaux de dissocier nettement le droit de mettre en mouvement
l’action publique et le droit de demander réparation. Cependant, la chambre criminelle n’a pas
voulu aller aussi loin dans la voie de la dissociation des deux aspects de l’action civile ; elle a, par
deux arrêts rendus en 1986354, écarté cette solution, même si elle semble se placer sur le terrain de
la qualité pour agir. Elle a estimé que, lorsque les dispositions civiles qui acquièrent autorité de la
chose jugée ; par suite d'une décision devenue définitive, la victime n’est plus recevable à
intervenir en qualité de partie civile devant la Cour d’assises de renvoi. Ce coup d’arrêt s’explique
par la volonté de la Cour de cassation de maintenir la base subjective de l’action civile et d’éviter
« l’objectivation » de celle-ci. Elle y parvient en refoulant l’action civile lorsque le dommage
n’existe pas, parce que l’infraction n’a pas porté préjudice à la personne qui s’en prévaut ou
n’existe plus parce qu’il a déjà été réparé. Mais, force est de constater que, malgré les précautions
de la Cour de cassation, la recevabilité de l’action civile, inséparable de la notion de dommage, est
indépendante de l’idée de réparation ; elle se dégage de la condition d’intérêt au risque de se
réduire « à un acte formaliste »355.
Le droit burkinabé a copié, sans réserve, les conditions relatives à l’intérêt pour agir telles
qu’elles existent en France. De ce fait, il n’existe aucune différence entre ces deux droits.
351
Cass. crim., 5 févr. 2002.
352
Cass. crim., 7 août 1913, Bull. crim. n° 398.
353
Cours d’Assises du Gard, 20 mai 1985, D.S 1986, I. R. 117, obs. PRADEL.
354
Cass. crim., 13 mars 1986, Bull. crim. n° 105 ; Cass. crim., 23 déc. 1986, Bull. crim. n° 327.
355
L’expression est de Mr HEBRAUD obs. à la R.T.D. civ. 1971, p. 191.
183
III : Les conditions relatives à la qualité
On retrouvera quelques similitudes concernant les conditions relatives à la qualité pour agir en
droit burkinabé et en droit français. Dans les deux cas, l’action civile peut être intentée par la
partie civile, victime de l’infraction (1), et, dans une moindre mesure, par des personnes autres que
la victime (2). Mais, l’examen de cette dernière hypothèse laissera apparaître des divergences
entre les deux droits. Divergences qui s’expliquent par le fait que le législateur français a apporté
quelques modifications aux textes de loi concernant la qualité des personnes pouvant agir au nom
des victimes, tandis que le Code de procédure pénale burkinabé n’a pas évolué dans ce sens depuis
son entré en vigueur le 1er octobre 1968.
1) La victime de l’infraction
Elle peut être une personne physique ou une personne morale :
- La personne physique
Le demandeur à l’action civile doit avoir la capacité d’agir conformément au droit commun. Le
principe de cette capacité à agir est simple : toute personne majeure est capable, sauf lorsqu’elle
est placée sous tutelle. La victime placée sous tutelle doit être représentée dans le procès pénal.
Le mineur non émancipé ne peut exercer lui-même l’action civile devant la juridiction
répressive. Il ne peut agir que par l’intermédiaire de son représentant légal. Il est, à l’instruction
comme à l’audience, représenté par ses parents ou tuteurs, agissant en ses lieux et place pour la
défense de ses intérêts civils. Il peut arriver que le juge veuille entendre le mineur victime de
l’infraction en personne. Dans ce cas, il doit s’assurer qu’il est assisté de ses parents, de son tuteur
ou d’un travailleur social. Lorsque l’infraction a été commise par l’un des parents, le procureur ou
le juge d’instruction doit procéder à la désignation d’un administrateur ad hoc.
- La personne morale
Le législateur français admet dans de nombreuses situations l’action civile de la personne
morale. La mise en mouvement de l'action publique est réservée aux associations reconnues
d'utilité publique qui défendent des intérêts collectifs limitativement énumérés. Depuis quelques
années, les catégories d'associations pouvant exercer les droits reconnus à la partie civile n'ont
184
cessé de se multiplier. Initiées avec l'habilitation des ligues antialcooliques356, les habilitations
couvrent aujourd'hui un domaine varié, qui va de la protection de l'environnement357 à la lutte
contre les discriminations et les exclusions358, en passant par diverses atteintes aux personnes359, la
défense des résistants et anciens combattants360, la défense de la langue française361, la protection
du consommateur362, la lutte contre les phénomènes sectaires363, la lutte contre les accidents du
travail et les maladies professionnelles364, l'assistance aux élus locaux mis en cause à raison de
leurs fonctions365.
En pratique, peut se constituer partie civile, toute association déclarée depuis au moins cinq ans
à la date des faits, et qui, par ses statuts, a pour vocation de défendre ou d'assister une victime366.
Cependant, les associations visées par les articles 2-14 et 2-15 du Code de procédure pénale ne
sont pas concernées par ce délai.
Dans de nombreux cas, pour que son action soit recevable, l'association doit justifier qu'elle a
reçu l'accord de la victime ou, si celle-ci est un mineur ou un majeur protégé, l'accord du titulaire
de l'autorité parentale ou du représentant légal.
A défaut d'habilitation législative, l'action civile des associations ne peut être exercée que dans
les conditions de droit commun c'est-à-dire, justifier d'un préjudice personnel et direct.
La jurisprudence française, quant à elle, toujours, admis, plus restrictivement, la recevabilité de
l’action civile émanant des associations. Elle affirmait depuis les années 1970 que : « l’exercice de
l’action civile devant les tribunaux répressifs est un droit exceptionnel qui, en raison de sa nature,
doit être strictement renfermé dans des limites par le Code de procédure pénale et, en particulier,
dans celles que fixe l’article 2 de ce Code, aux termes duquel l’action civile en réparation du
dommage causé par un délit n’appartient qu’à ceux qui ont personnellement souffert du dommage
directement causé par l’infraction »367. Même, s’il lui est arrivé d’admette l’intervention des
associations lorsque les victimes immédiates de l’infraction ne disposent pas de moyens matériels
356
Art. L. 96 du Code des débits de boisson.
357
Articles 2-13 du Code pénal, L. 252-1 et suivants, L. 253-1 du Code rural.
358
Articles 2-1,2-6, 2-8, 2-10 du Code pénal.
359
Articles 2-2, 2-3, 2-9, 2-12, 2-15, 2-16 du Code pénal.
360
Articles 2-4, 2-5,2-11 du Code pénal.
361
Art. 2-14 du Code pénal.
362
Art. L. 421-1 du Code de la consommation.
363
Art. 2-17 du Code pénal.
364
Art. 2-18 du Code pénal.
365
Art. 2-19 du Code pénal.
366
Loi n°2004-204 du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité
367
V. notamment Crim., 9 janvier 1973, J.C.P., 1974, II, 17675, note B. BOULOC ; Crim, 23 janvier
1975, D.1976, p. 375, 1ère espèce, note J. SAVATIER.
185
suffisants pour défendre efficacement, elles-mêmes, leurs propres intérêts368 ; aujourd’hui encore,
la jurisprudence se montre réticente vis-à-vis de la constitution de partie civile des associations369.
Les associations ne sont, en revanche, pas autorisées à exercer l'action civile en droit burkinabè.
Ce qui est bien regrettable, au regard des difficultés que rencontrent certaines catégories de
victimes pour accéder à la justice au Burkina Faso. Par exemple, les victimes d’excision, comme
toutes les victimes d’infraction, ont le droit de déclencher l’action publique et de demander
réparation du préjudice subi. On constate, pourtant, que ces victimes sont jusque-là restées
silencieuses. La principale raison tient à l’âge des victimes qui varie entre deux et douze ans.
Mais, la qualité des auteurs et complices de l’excision constitue une autre raison de son silence. En
principe, les parents sont les premiers protecteurs de leur enfant et sont, habituellement, ceux qui
sont chargés d’agir devant les tribunaux pour défendre ses intérêts. Mais, que faire lorsque ceux
qui sont censés le protéger portent atteinte à ses intérêts, à son intégrité physique en l’occurrence ?
Comment dénoncer ses propres parents ? Qui peut, dans ces conditions, agir quand on sait que les
représentants naturels ou légaux des victimes sont à l’origine de l’excision et en sont même
complices ?370 La quasi totalité des procès ont eu lieu sur l’initiative du Comité Nationale de Lutte
contre la Pratique de l’Excision (CNLPE) par le biais des plaintes adressées au procureur. Mais,
on peut se demander si dans la forme, il ne s’agit pas plutôt de dénonciations, ce qui serait
conforme à l’esprit de l’article 382 du Code pénal burkinabé. Le CNLPE n’a pas reçu
d’habilitation spéciale pour représenter les victimes d’excision. La situation particulière de
fragilité et de mutisme de l’enfant (tout comme la femme !) exige des règles spécifiques de
protection. Il convient, donc, d’autoriser les associations de lutte contre l’excision à exercer
l’action civile.
368
V. Colmar, 10 février 1977, D. 1977, p. 471, note D. Mayer ; Cour d’assises de Paris, 15 décembre
1977, D. 1978, p. 61, note D. Mayer.
369
CA Colmar, 14 mars 2008, JAC, n° 83, avril 2008, note M.F. STEINLE-FEUERBACH ; CA Basse-
Terre, 29 avril 2008, JAC, n° 83, avril 2008, note M. F. STEINLE-FEUERBACH.
370
Sauf dans les cas, nombreux en ville, où l’excision est faite, contre le gré des père et mère, par des
parents (grand-mère, tante…) vivant au village où la victime était allée passer des vacances.
186
Ils peuvent exercer l’action civile pour une infraction ayant portée atteinte au patrimoine de
leur débiteur si ce dernier néglige de l’exercer. Mais, ils ne peuvent agir que devant les juridictions
civiles (il s’agit de l’action oblique prévue à l’article 1166 du Code civil).
- les tiers subrogés dans les droits de la victime
Les tiers subrogés dans les droits de la victime ne peuvent, en principe, agir devant les
tribunaux répressifs. Néanmoins, des solutions particulières sont prévues pour l’assureur de la
victime, la sécurité sociale et le Fonds de garantie automobile. Ainsi, l’assureur est subrogé dans
les droits de la victime immédiate : il peut intervenir au procès pénal pour se faire rembourser par
l’auteur de l’infraction l’indemnité versée à la victime (art. 388-1 du C. proc. pén.).
- les héritiers de la victime
Dans un premier temps, la jurisprudence française a refusé d’accéder aux demandes des
proches de la victime (conjoints, parents, descendants, collatéraux ou alliés). En effet, et, selon le
principe d’interprétation stricte de la loi pénale, la Cour de cassation considérait qu’ils n’avaient
pas eux-mêmes souffert de l’atteinte condamnée par la loi pénale371. La Cour voyait dans cette
exigence un moyen de limiter le nombre des victimes susceptibles de demander réparation devant
la juridiction répressive du dommage personnellement subi du fait d'une infraction372. Les
victimes médiates n'avaient d'autre possibilité que de porter leur action devant la juridiction civile.
Puis, la chambre criminelle a fini par admettre l’action civile des proches (victimes par
ricochet), lorsque la victime immédiate était décédée, pour tout préjudice matériel et moral373.
Cette position reposait sur un artifice juridique tendant à considérer que, du fait du décès, le
proche prenait en quelque sorte la place de la victime immédiate. La chambre criminelle a,
ensuite, étendu la jurisprudence à tous les proches de la victime immédiate, que celle-ci soit ou
non décédée. Après avoir admis la recevabilité de l'action des proches de la victime d'une
infraction de coups et violences volontaires, le 23 mai 1991 374, elle finissait par poser, dans un
arrêt rendu le 11 juillet 1994375, une formule générale selon laquelle, « les proches de la victime
371
Cass. crim., 26 nov. 1966, JCP 1967, II, n° 17970, note P. C. ; 6 mars 1969, Gaz. Pal.
1969, 1, p. 238 ; 15 févr. 1972, JCP 1972, IV, p. 75 ; 16 mars 1972 (1re espèce), D. 1972,
Jur. p. 394, note J. Savatier ; 24 janv. 1979, D. 1979, IR p. 247 ; Cass. ass. plén., 12 janv. 1979, RTD civ.
1979, p. 141, note G. Durry ; JCP 1980, II, n° 19335, rapp. A. Ponsard, note M.-E. Cartier.
372
Sur les raisons d'une telle attitude : J. Vidal, Observations sur la nature juridique de l'action civile,
Rev. sc. crim. 1963, p. 481, spéc. p. 505.
373
Cass. crim., 9 févr. 1989, D. 1989, Jur. p. 614, note C. Bruneau ; Rev. sc. crim.
1989, p. 742, obs. G. Levasseur ; RTD civ. 1989, p. 563, obs. P. Jourdain, Gaz. Pal. 1989 I 392, note
Doucet. ; 21 mars 1989, Bull. crim., n° 137. V. annonçant déjà ce revirement, Cass. crim., 19 juin 1985,
Bull. crim., n° 236, à propos d'un enlèvement de mineur doublé d'une tentative d'assassinat.
374
Cass. crim., 23 mai 1991, Bull. crim., n° 220.
375
Cass. crim., 11 juill. 1994, Bull. crim., n° 269; JCP 1995, II, n° 22441, note F. EUDIER; D. 1994, IR
p. 223. Dans cette affaire, la Chambre criminelle confirmait la décision de la Cour d'appel de Rennes
187
d'une infraction sont recevables à rapporter la preuve d'un dommage dont ils ont personnellement
souffert et qui découle des faits, objets de la poursuite ». Toutefois, elle exige que le préjudice
allégué dont ils ont « personnellement souffert » « découle directement des faits objets de la
poursuite ». Enfin, par deux arrêts rendus en Assemblée Plénière376, la Cour de cassation précise
les conditions dans lesquelles les héritiers d'une victime décédée peuvent obtenir réparation du
préjudice causé à cette dernière par l'auteur de l'infraction pénale. Dans la première affaire377, la
Cour de cassation énonce que le droit à réparation des préjudices subis par la victime, né dans son
patrimoine, a été transmis à ses héritiers, qui étaient donc recevables à l'exercer, peu important que
la victime n'ait pas introduit d'action à cette fin avant son décès, dès lors que le Ministère Public
avait mis en mouvement l'action publique et que la victime n'avait pas renoncé à l'action civile.
Dans la seconde affaire378, l'assemblée plénière affirme que le droit de la partie civile de mettre en
mouvement l'action publique est une prérogative de la seule victime et que l'action publique
n'ayant été mise en mouvement ni par le Ministère public, ni par la victime, seule la voie civile
était ouverte à la fille de la défunte pour exercer le droit à réparation reçu en sa qualité d'héritière.
Par ces deux arrêts, l'Assemblée Plénière rappelle que les héritiers recueillent dans le patrimoine
de la victime décédée le droit de demander l'indemnisation du dommage causé et elle limite aussi
la faculté de pouvoir porter l'affaire devant le juge pénal. La victime directe doit avoir agi de son
vivant et mis en mouvement l'action pénale pour que cette dernière soit transmise aux héritiers et
qu'ils puissent solliciter réparation devant le juge pénal. De même si c'est le Ministère Public qui a
mis en mouvement l'action pénale, il sera possible pour les héritiers de solliciter une
indemnisation devant le juge pénal si la victime de son vivant n'a pas renoncé à son droit à
réparation, bien entendu. Les héritiers qui ne pourront pas agir devant le juge répressif pourront
toujours saisir le juge civil.
ayant admis la demande d'indemnisation présentée par les grands-parents d'un enfant dont les parents
étaient condamnés pour manque de direction nécessaire à enfant, compromettant gravement sa santé, sa
sécurité ou sa moralité (art. 357-1-3° anc. C. pén.). V. aussi Cass. crim., 12 janv. 1994, Bull. crim., n° 16 ;
D. 1994, IR p. 106 : les parents d'un enfant décédé dans une clinique justifient d'un préjudice direct du fait
de la soustraction frauduleuse de certains éléments du dossier médical par le médecin.
376
Cass. [Link]én. 9 mai 2008, D. 2008, n° 05.87.379 et 06-85.751.
377
En l'espèce, il s'agissait d'une victime d'un prévenu des infractions de falsification de chèques et usage
de ces chèques falsifiés.
378
En l'espèce, l'héritière de la victime avait cité directement le prévenu devant le Tribunal Correctionnel
pour abus de faiblesse.
188
B : L'extinction de l’action publique et de l'action civile
Punissable, l’infraction doit aussi être imputable. Il ne faudrait pas que la personne qui souhaite
se constituer partie civile puisse se heurter à une fin de non-recevoir tirée de l’extinction de
l’action publique (I) ou de l’action civile (II).
L'action publique s’éteint par le décès du prévenu (en raison du principe de la personnalisation
des peines), la prescription, l'amnistie, l'abrogation de la loi pénale, la chose jugée (art. 6 des
Codes de procédure pénale français et burkinabè). Les délais de prescription de l’action publique
sont les suivants : dix ans pour les crimes (art. 7 des Codes de procédure pénale français et
burkinabè); délits : trois ans (art. 8 des Codes de procédure pénale français et burkinabè);
contraventions : un an (art. 9 des Codes de procédure pénale français et burkinabè), sauf pour les
cas de diffamation où les délais sont réduits à trois mois au Burkina (art. 366 du C. pén.).En
France, l’article 65 de la loi du 29 juillet 1881 dispose également que la diffamation se prescrit au
terme d’un délai de trois mois ; ce délais est porté à un an pour les infractions de presse à caractère
racial, ethnique, nationale ou religieux (art. 65-3 loi du 29 juillet 1881 créé par la loi n°2004-204
du 9 mars 2004).
Il existe, également, des délais spécifiques de la prescription de l'action publique : le délai de
prescription est de 20 ans pour les crimes, et de 10 ans pour les délits ; pour un certain nombre
d'infractions sexuelles graves perpétrées à l'encontre de mineur. Lorsque le délit ou le crime a été
commis contre un mineur, la prescription ne court qu'à compter de la majorité de la victime. Le
délai de prescription de l'action publique des crimes mentionnés à l'article 706-47 du Code de
procédure pénale français et le crime prévu par l'article 222-10 du Code pénal français, lorsqu'ils
sont commis sur des mineurs, est de vingt ans et ne commence à courir qu'à leur majorité. Il en va
de même, en matière de terrorisme et de trafic de stupéfiant : le délai est de 30 ans pour les crimes,
et de 20 ans pour les délits. Les crimes contre l'humanité sont, quant à eux, imprescriptibles. Le
point de départ du délai court en principe à compter de la commission de l‘infraction, mais pour
certaines infractions le point de départ est retardé à la date de la découverte des faits délictueux.
Par ailleurs, le délai de prescription peut être interrompu par tout acte d’instruction ou de
poursuites.
189
Par exemple, les victimes d’excision, comme toutes les victimes d’infraction, ont le droit de
déclencher l’action publique et de demander réparation du préjudice subi. On constate, pourtant,
que ces victimes sont jusque-là restées silencieuses. Quand on connaît les conséquences
désastreuses de l’excision sur la santé de nombreuses femmes et les cas de décès consécutifs à
cette opération, on est étonné que jamais aucune victime ou ayant droit n’ait porté plainte devant
les tribunaux burkinabè, avant et après l’adoption de la loi spéciale de 1996 réprimant les
mutilations génitales féminines379. La principale raison tient à l’âge des victimes qui varie entre
deux et douze ans. Or, le délai de prescription de l’action publique est de trois ans, comme pour
tous les cas de délit.
La criminalisation de l’excision en France comporte le grand avantage de rallonger le délai de
prescription de l’action publique. Les délais de prescription plus longs permettent à la victime qui
parvient à dépasser les inhibitions liées à la qualité des auteurs de l’excision, de porter plainte à sa
majorité. Ces cas ne sont malheureusement pas encore très nombreux. Une seule victime a osé
porter plainte en France380.
Au Burkina, vu l’âge des victimes au moment de l’infraction, on peut se demander si des délais
spéciaux de prescription ne pourraient pas être prévus. Ne peut-on pas, comme cela est le cas,
entre autre exemple, en Belgique, pour les abus sexuels sur mineurs, faire courir les délais de
prescription à partir de la majorité de la victime ?
379
En 1996, à l’occasion de la relecture du Code pénal burkinabé, les trois articles suivants ont été inscrits
au chapitre II des crimes et délits contre la famille et les bonnes mœurs :
-Article 380 : « Est puni d’un emprisonnement de 6 mois à 3 ans et d’une amende de 150.000 à 900.000
francs ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque porte ou tente de porter atteinte à l’intégrité
de l’organe génital de la femme par ablation totale, par excision, par infibulation, par insensibilisation
ou par tout autre moyen.
Si la mort en est résultée, la peine est un emprisonnement de 5 à 10 ans ».
-Article 381 :« Les peines sont portées au maximum si le coupable est du corps médical ou paramédical.
La juridiction saisie peut en outre prononcer contre lui l’interdiction d’exercer sa profession pour une
durée qui ne peut excéder 5 ans ».
-Article 382 :« Est puni d’une amende de 50.000 à 100.000 francs, toute personne qui ayant connaissance
des faits prévus à l’article 380 n’en avertit pas les autorités compétentes ».
380
Mariatou est la première victime en France (et peut-être dans le monde), à avoir porté plainte pour
excision. Excisée à l’âge de huit ans dans deux pièces parisien, cette jeune femme a, dix ans plus tard,
dénoncé Hawa Gréou l’exciseuse qu’elle avait reconnue. Elle a par cet acte envoyé devant les tribunaux
répressifs ses parents et une trentaine d’autres parents ayant fait appel à Hawa Gréou pour l’excision de
leurs filles. Cette affaire a été saluée par les organisations de lutte contre l’excision et la presse comme
une « première ». Aux yeux des parents qui on comparu, Mariatou est celle qui « a tout raconté aux
Blancs », celle qui a « trahi ». On a, pourtant, constaté au cours du procès qu’elle n’était pas un cas si
isolé. D’autres victimes l’ont rejointe. Si la cour d’assises a pu prononcer des peines aussi sévères, c’est
sûrement à cause de cette particularité de ce procès. La plainte d’une victime légitimait d’une certaine
façon la sévérité de la sanction. Surtout qu’en 1994, la Cour d’Assises de Paris avait déjà condamné Hawa
Gréou à un an de prison avec sursis pour avoir excisé deux fillettes.
190
II : L’extinction de l’action civile
L’action civile survit à l’extinction de l’action publique en cas de décès du délinquant. Par
ailleurs, avant la loi n°2008-561 du 17 juin 2008381 le délai général de prescription en matière
civile était de 30 ans en droit français. La prescription était dite « trentenaire ». L'article 2262 du
Code civil français énonçait alors, « toutes les actions, tant réelles que personnelles, sont
prescrites par trente ans, sans que celui qui allègue cette prescription soit obligé d'en rapporter
un titre ou qu'on puisse lui opposer l'exception déduite de la mauvaise foi ». L'article 2224 du
Code civil réduit, désormais, ce délai à 5 ans : « Les actions personnelles ou mobilières se
prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû
connaître les faits lui permettant de l'exercer ». Avec cette réforme du délai de prescription, en
matière criminelle, la victime qui souhaite être indemnisée, passé un délai de cinq ans après la
commission des faits, doit obligatoirement emprunter la voie pénale puisque l’action en réparation
exercée devant le juge pénal se prescrit selon les règles de l’action publique382. Dans certaines
hypothèses, la réforme intervenue en 2008 a, cependant, mis en place des délais d’action
dérogatoires. C’est notamment le cas en matière de responsabilité civile pour les dommages
corporels, pour lesquels, le délai de prescription est de dix ans (nouvel art. 2226, al. 1 er C. civ.).
C’est également le cas, lorsque le préjudice est causé par des actes de barbarie ou par des
violences ou des agressions sexuelles commises contre un mineur ; le délai de prescription est,
alors, de vingt ans (nouvel art. 2226, al. 2 C. civ.), conformément aux exceptions mises en place
en matière pénale (art. 7 et 8 C. proc. pén.). Pour les délits, l’action civile se prescrit avec
l’extinction de l’action publique lorsqu’elle est exercée devant le tribunal répressif. Lorsque
l’action répressive est intentée devant le tribunal répressif et que l’infraction n’a pas été retenue
(absence de faits délictueux), la relaxe du prévenu empêche le tribunal correctionnel de statuer sur
l’action civile. Dans ce cas, la victime a toujours la possibilité de porter son affaire devant la
juridiction civile. Par exception, en cas d’acquittement ou d’exemption de peine, la cour d’assises
statue sur l’action civile. Il en est de même pour le tribunal correctionnel en cas de relaxe en
matière d’infraction non intentionnelle (art. 470-1 du C. proc. pén. français). Concrètement, il
s'agit du cas où une personne poursuivie pour coups et blessures par imprudence est relaxée et
l'action civile de sa victime, fondée sur les articles 1382 et 1383 rejetée. Dans ce cas, plutôt que de
381
Loi n°2008-561 du 17 juin 2008portant réforme de la prescription en matière civile, JO du 18 juin
2008, p. 9856.
382
Nouvel art. 10 C. proc. pén. « Lorsque l'action civile est exercée devant une juridiction répressive, elle
se prescrit selon les règles de l'action publique. Lorsqu'elle est exercée devant une juridiction civile, elle
se prescrit selon les règles du code civil ».
191
devoir recommencer un procès devant le juge civil, la victime peut s'adresser au même juge pénal
en se fondant sur l'article 1384-1 du Code civil. Plus largement, la cour d'assises peut répondre à la
demande de réparation de la victime, même en cas d'acquittement de l'accusé, lorsqu'il résulte des
faits que celui-ci a commis une faute civile distincte de la culpabilité sur laquelle il a été statué383.
Au Burkina Faso, les articles 231 à 380 du Code de procédure pénale ont été abrogés par la loi
du 17 mai 1993 portant organisation judiciaire au Burkina Faso384. Selon la loi 51-93 ADP du 16
décembre 1993 portant procédure applicable devant la chambre criminelle385, les chambres
criminelles des deux Cours d'appel du Faso (Ouagadougou et Bobo-Dioulasso) remplacent
aujourd'hui les Cours d'assises. L'article 118 de cette loi dispose que la partie civile, dans le cas
d'un acquittement comme dans celui d'absolution, peut demander réparation du dommage résultant
de la faute de l'accusé, telle qu'elle résulte des faits qui sont l'objet de l'accusation.
Toutes les causes d'extinctions de l'action civile que nous venons d'évoquer sont indépendantes
de la volonté du demandeur. Cependant, en tant qu'action en paiement, l'action civile peut
s'éteindre également par le mode ordinaire d’extinction des obligations, à savoir le paiement, la
remise de dette, la compensation, la novation. S'ajoutent :
- La transaction
L'action civile peut s’éteindre par transaction dans certains cas prévus par la loi et en cas de
retrait de la plainte lorsque celle-ci est une condition nécessaire de la poursuite. La victime peut
faire une transaction avec l’auteur de l’infraction en ce qui concerne la réparation des dommages
purement privés. L’aboutissement de la transaction enlève à la partie lésée le droit de réclamer des
dommages et intérêts en justice.
- La renonciation
La victime déclare expressément ne pas réclamer de dommages et intérêts du fait de
l’infraction.
- Le désistement
La victime, après avoir demandé des dommages et intérêts devant le tribunal, revient sur sa
décision et dit ne plus rien demander.
- L’acquiescement
Il faut imaginer que la victime a réclamé devant le tribunal des dommages et intérêts, que
celui-ci refuse (déboute) de condamner le délinquant au paiement sollicité et que cette victime
n’use pas de voie de recours; il y a alors acquiescement.
383
Art. 372 C. proc. pén.; Crim. 26 févr. 1969, Bull. Crim. n° 97; Crim. 11 mars 1987, Bull. Crim. n° 121.
384
La loi 10-93 ADP du 17 mai 1993 portant organisation judiciaire au Burkina Faso.
385
J.O. B.F. Du 13 janvier 1994, p. 33.
192
Paragraphe 2 : Les modalités d’exercice de l’action civile
Les modalités d’exercice de l’action civile en droit burkinabé ne sont pas différents de celles
qui existent en droit franç[Link] les deux pays, lorsque la victime décide d’ester en justice, deux
voies s’offrent généralement à elle : la voie civile par une action devant le juge civil ; la voie
pénale par le dépôt de plainte, avec ou sans constitution de partie civile, ou parla citation directe.
Une telle option est à la disposition de la victime sauf cas particuliers de diffamation (qui exclut la
voie civile)386 ou de poursuites pénales engagées devant des juridictions spécialisées (l’action
civile est exclue devant la Cour de justice de la République notamment)387.
Généralement, l’option prise est irrévocable lorsque les actions procèdent des mêmes parties,
pour des causes identiques et des objets semblables (art. 5 du C. proc. pén.)388. C’est le sens de la
règle « Electa una via non datur recursus ad alteram », selon laquelle « la partie qui a exercé son
action devant la juridiction civile compétente ne peut la porter devant la juridiction répressive ».
L’irrévocabilité joue donc dans un sens : la victime ne peut pas porter l’action civile devant la
juridiction répressive après avoir saisi la juridiction civile. Au contraire, l’action est révocable
lorsque la victime a initialement choisi la voie pénale. Elle peut s’en désister pour la voie civile.
Le principe de l’irrévocabilité de l’option de la voie civile n’est pas absolu. Il cède dans six
hypothèses389 :
1) selon l’article 5-1 du Code de procédure pénale, même si la victime s’est constituée partie
civile devant la juridiction répressive, la juridiction civile, saisie en référé, demeure compétente
pour ordonner toutes mesures provisoires relatives aux faits qui sont l’objet des poursuites, lorsque
l’existence de l’obligation n’est pas sérieusement contestable ;
2) selon une interprétation littérale de l’article 5 du Code de procédure pénale, l’irrévocabilité
de l’option civile n’opère que si « la partie (…) a exercé son action devant la juridiction civile
compétente » ;
3) l’irrévocabilité de l’option de la voie civile n’est opposable que si l’action en réparation
engagée devant le juge pénal présente avec l’action en réparation initialement introduite devant le
juge civil une identité d’objet, de cause et de parties ;
386
Art. 46 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.
387
Art. 13 de la loi organique du 23 novembre 1993 sur la Cour de justice de la République.
388
Selon la chambre criminelle de la Cour de cassation, « il se déduit de ce texte que la partie civile, qui a
exercé son action devant la juridiction civile compétente, peut la porter devant la juridiction répressive
lorsque les deux actions, si elles les mêmes parties, n’ont pas le même objet ou la même cause » : Crim., 11
janvier 2005, n° 04-82-934 ; Bull. crim., n° 11 ; JCP 2005, IV, 1502.
389
F. FOURMENT, op. cit., pp. 152-153.
193
4) la victime peut se désister de la voie civile au profit de la voie pénale lorsqu’elle a ignoré le
caractère délictueux du fait dommageable et ne l’a connu que suite à l’initiative de la mise en
mouvement de l’action publique décidée par le ministère public ;
5) lorsque la victime a initialement choisi de porter son action devant le juge civil alors que le
ministère public a déjà mis en mouvement l’action publique, le juge civil doit sursoir à statuer
dans l’attente de la décision pénale définitive390 ; et la partie lésée peut alors choisir de porter son
action devant le juge pénal. Son action civile devient l’accessoire de l’action publique ;
6) le principe d’irrévocabilité de l’option civile n’est pas d’ordre public, de sorte qu’il ne
peut pas être soulevé d’office par le juge et doit être soulevé avant toute défense au fond par la
partie qui y a intérêt.
Pour la partie civile qui choisit la voie pénale, nous verrons la plainte de la victime (A), la
plainte avec constitution de partie civile (B) et la citation directe (C).
A : La plainte de la victime
Le dépôt de plaine est laissé à la libre appréciation de la victime. La plainte peut viser
nommément une personne ou être dirigée « contre X » si l’auteur est inconnu ou, plus
prudemment, incertain. Généralement, la plainte est déposée auprès des agents de police judiciaire
en poste au sein des commissariats de police ou des brigades de gendarmerie. La plainte peut
également être directement adressée par lettre simple au procureur de la République. Cette plainte
est enregistrée par procès-verbal. Elle ne se confond pas avec l’inscription sur le registre de la «
main courante » ou le « carnet de déclarations ». Elle diffère encore fondamentalement de la
plainte avec constitution de partie civile directement déposée entre les mains du doyen des juges
d’instruction. La victime agit comme auxiliaire du ministère public lorsqu'elle se contente de
porter à l'attention du procureur de la République les faits dont elle a personnellement souffert. La
plainte simple ne produit pas d’effet automatique quant aux éventuelles poursuites, laissées à la
seule appréciation du ministère public, en vertu du principe de l’opportunité des poursuites. Il
appartiendra à cette autorité, au vu des informations reçues, de décider s'il y a lieu de mettre
l'action publique en mouvement ou de classer l'affaire sans suite. Dans la législation française une
troisième option est à la disposition du procureur qui peut en effet décider de la mise en œuvre par
l’un de ses délégués d’une procédure alternative aux poursuites (la médiation pénale, la
composition...). Cette troisième possibilité n'existe pas en droit burkinabè, le parquet a seulement
le choix entre la poursuite et le classement sans suite. Par ailleurs, aussi bien dans le droit français
390
V. infra, p. 198 et 334.
194
que dans le droit burkinabé, le ministère public peut déclencher les poursuites indépendamment du
retrait de plainte de la part de la victime (peur de représailles, arrangement amiable, notamment),
sauf les hypothèses très précises d’infractions d’intérêt strictement privé (diffamation, injures,
atteintes à la vie privée principalement). Enfin, il faut bien comprendre que la victime qui ne
dépose qu’une plainte simple n’est pas partie au procès et, par conséquent, ne dispose pas des
mêmes droits que celle qui s'est constituée partie civile et celle qui a fait une citation directe qui
sont véritablement partie à la procédure. Considérée comme simple témoin, elle devra répondre
aux demandes diverses en provenance de la justice.
Au Burkina, la majorité des victimes se contentent, généralement, d’informer la police ou la
gendarmerie de l'infraction dont elles ont été victimes. Quand les gens ont des problèmes, tout ce
qu’ils savent : c’est qu’il faut aller à la gendarmerie porter plainte. Ils vont donc porter plainte. La
gendarmerie va mener son enquête, envoyer au procureur et le procureur décide de poursuivre ou
de ne pas poursuivre. La plupart des victimes ne savent pas qu’elles peuvent porter plainte avec
constitution de partie civile directement ou qu’elles peuvent faire une citation directe. Pour avoir
cette information, très souvent, il faut passer par des avocats. Or, la majorité des victimes n’ont
pas les moyens de prendre un avocat. Ensuite, quand certaines victimes trouvent les moyens de
passer par les avocats, même ces derniers préfèreront aller déposer, simplement, une plainte chez
le procureur pour l’informer ; donc, dénoncer l’infraction. Le procureur va mener son enquête et
saisir la justice par une quelconque des voies, s’il le veut, sans que ce ne soit l’avocat de la victime
qui soit maître de sa procédure. Et cela, pour deux raisons : d’abord, il y a le coût (la victime n’a
pas à payer les frais de consignation). Mais il y a aussi le problème de la responsabilité, parce
qu’on dira, après, que c’est le Ministère public qui a pris l’initiative des poursuites ; la victime et
son conseil sont venus, simplement, se constituer partie civile, à l’audience.
Les victimes sont donc à la base de l'information, mais, c’est généralement, le Ministère public
qui déclenche l’action publique. N’étant pas responsables du déclenchement de l’action publique,
elles ne peuvent pas être condamnées à payer les dépens, les frais irrépétitibles ou encore être
poursuivies pour dénonciation calomnieuse, en cas d’échec de la procédure. Mais, abandonner
l’initiative des poursuites à la seule volonté du procureur, augmente le risque d’impunité.
195
La plainte avec constitution de partie civile est une procédure simple qui suscite l’engouement
des victimes, mais, emporte des effets extrêmement importants, tant à l’égard de celui qui en a pris
l’initiative (possibilité de voir sa responsabilité civile engagée) qu’à l’égard de celui contre qui
elle est dirigée (possibilité d’une mise en accusation). C’est pourquoi, au France comme au
Burkina Faso, la loi l’a subordonnée à un certain nombre de conditions limitatives.
Nous verrons, donc, la mise en œuvre de la plainte avec constitution de partie civile (I), les
effets de la plainte avec constitution de partie civile (II) ainsi que les limites à la plainte avec
constitution de partie civile (III).
La victime peut se constituer partie civile par voie d’action en prenant l’initiative de la plainte.
En droit français, le pouvoir reconnu, d’abord, par la jurisprudence, puis, consacré par l’article
premier alinéa 2 du Code de procédure pénale, permet de vaincre l’inertie des parquets. Elle
constitue « le remède principal à l’inaction du ministère public »391. « C’est la certitude pour la
victime de pouvoir exiger l’intervention de la justice criminelle. Contrepartie nécessaire du
principe de l’opportunité des poursuites, cet automatisme permet d’écarter en ce domaine le jeu
de l’arbitraire, de la négligence ou plus simplement du manque d’information »392. L’article
premier alinéa 2 du Code de procédure pénale français a été repris en droit burkinabé, et les juges
burkinabés se réfèrent à la jurisprudence française.
La plainte avec constitution de partie civile n’est pas soumise à des conditions de forme aussi
rigoureuses que la citation directe. Le ministère d’avocat n’est pas nécessaire. Elle est faite soit
par écrit, soit verbalement devant le juge d’instruction. Lorsqu’elle est faite par écrit, il suffit
d’adresser une lettre recommandée avec accusé de réception au juge d’instruction du tribunal de
grande instance dans le ressort duquel l’infraction a été commise ou dans celui du domicile de
l’auteur présumé si celui-ci a été identifié. Dans un tribunalde grande instance où siègent plusieurs
juges d’instruction, cette lettre est adressée au doyen des juges d’instruction (ce n’est pas
nécessairement ce juge qui sera ultérieurementdésigné pour l’instruction de l’affaire). La plainte
avec constitution de partie civile implique une volonté non équivoque de la victime de déclencher
les poursuites. A cet égard, le plus simple pour la victime est d’écrire « Je me constitue partie
391
P. BOUZAT, J. PINATEL, Traité de droit pénal et de criminologie, Tome II, Droit pénal général,
Dalloz, 2ème éd, 1970, p. 983.
392
B. MASSON, op cit, p. 11.
196
civile »393. La volonté de la partie lésée doit tendre vers un double objectif : d’une part, obtenir le
déclenchement impératif des poursuites en faisant naître à la charge du juge d’instruction une
véritable obligation, celle d’ouvrir une information ; d’autre part, acquérir la qualité de partie au
procès pénal avec toutes les conséquences que cela comporte, notamment la possibilité d’avoir
accès au dossier d’une procédure secrète et celle de contester les décisions du juge394.
Cette lettre doit contenir une explication des faits, désigner l’auteur présumé s’il est connu ou à
défaut indiquer qu’elle est dirigée contre une personne non dénommée (contre X) et contenir une
déclaration expresse de constitution de partie civile. En France, depuis la loi du 15 juin 2000, la
constitution de partie civile peut être faite par télécopie395. Lorsqu’elle est faite verbalement, elle
fait l’objet d’un procès-verbal adressé par le juge d’instruction et comportant les mêmes mentions.
La victime peut aussi s’associer aux poursuites, préalablement, engagées par le Ministère
public à tout moment et jusqu’au jour de l’audience en se constituant partie civile par voie
d’intervention. En pratique, elle peut se constituer partie civile en se rendant préalablement au
greffe du tribunal qui va juger l’affaire ou encore le jour de l’audience en se présentant au tribunal
ou en se faisant représenter par son avocat. En France, avec l'accord du procureur de la
République, la demande de restitution d’objets ou de dommages-intérêts formulée au cours de
l’enquête de police, auprès d’un officier ou d’un agent de police judiciaire, vaut constitution de
partie civile, si l’action publique est mise en mouvement396.
Même si le Code de procédure pénale burkinabé ne contient pas encore de disposition expresse
sur la possibilité de se constituer partie civile par télécopie ou un article similaire à l’article 420-1,
alinéa 2 du Code de procédure pénale français, les juridictions burkinabé ont eu à montrer qu’elle
n’attachaient pas une importance particulière à un formalisme excessif.
Il n’est pas obligé, pour la personne qui se constitue partie civile, d’apporter la preuve exacte de
l’infraction ni de démontrer de manière complète et définitive l’existence et l’importance du
préjudice civil. Selon la formule utilisée par la chambre criminelle de la Cour de cassation
française, « Il suffit, pour qu’une constitution de partie civile soit recevable, que les circonstances
sur lesquelles elle s’appuie permettent au juge d’admettre comme possible l’existence du
préjudice allégué et la relation directe de celui-ci avec une infraction pénale »397. La victime doit
seulement déclarer qu’elle réclame des dommages et intérêts et élire domicile dans le ressort du
tribunal si elle n’y réside pas. Le dernier acte de formalisme a été supprimé en France par la loi n°
393
F. FOURMENT, op. cit., p. 156.
394
N. DIOUF, op. cit, p. 103.
395
Art. 420-1 C. proc. pén.
396
Art. 420-1, al. 2 C. proc. pén.
397
V. supra, p. 182 et s.
197
85-1407 du 30 décembre 1985398. Désormais, il suffit que la victime déclare une adresse au juge
d’instruction, se trouvant nécessairement dans un département de la métropole si le tribunal
compétent se situe en métropole, ou dans le département d’Outre-Mer dans le ressort duquel le
tribunal siège (art. 89, al. 1 C. proc. pén.). Il est aussi possible de déclarer une autre adresse que
son adresse personnelle, sous réserve, bien entendu, de l’accord de la personne résidant à l’adresse
communiquée (art. 89, al. 2 C. proc. pén.).
En se constituant partie civile devant le tribunal, la partie civile devient partie au procès pénal.
Il en résulte pour elle un certain nombre d’avantages (1), mais aussi des inconvénients (2).
1) Les avantages
Dans le cadre d’un crime ou d’un délit ou si l’affaire est complexe, il est préférable de porter
plainte et de se constituer partie civile car cette démarche présente des avantages incontestables.
En devenant partie au procès, la victime va avoir accès au dossier dans les mêmes conditions que
la personne mise en cause ou le prévenu, et recevra la signification des actes essentiels de la
procédure. Elle pourra, également, faire appel des ordonnances du juge d’instruction faisant griefs
à ses intérêts civils.
La procédure devant conduire à l’indemnisation des préjudices subis est plus simple, plus
rapide, moins coûteuse. En ce sens, la recherche de la faute commise par l’infracteur est
grandement facilitée par les moyens dont dispose l’autorité judiciaire pénale qui doit, pour
parvenir à déclarer responsable pénalement le présumé innocent, démontrer sa culpabilité. La
rapidité de la voie pénale tient d’une part à ce que la justice pénale est globalement moins lente
que la justice civile, d’autre part à ce que, selon l’article 4 alinéa 2 du Code de procédure pénale,
« il est sursis au jugement de l’action civile exercée devant la juridiction civile tant qu’il n’a pas
été prononcé définitivement sur l’action publique, lorsque celle-ci a été mise en mouvement ».
C’est le principe selon lequel « le criminel tient le civil en l’état ». Ce principe est d’ordre public.
Mais, il n’empêche pas la victime d’introduire son action en réparation devant le juge civil lorsque
l’action publique est mise en mouvement par le ministère public. Le juge civil doit seulement
attendre une décision du juge pénal pour rendre la sienne399.
398
Loi n° 85-1407 du 30 décembre 1985, portant diverses dispositions de procédure pénale et de droit
pénal, JO du 31 décembre 1985.
399
V. infra, p. 334.
198
Il convient de souligner, cependant, que la question de la rapidité de la voie pénale par rapport
à la voie civile est diversement appréciée. Certains avocats, lorsqu’ils sont du côté des victimes
pensent plutôt que la voie pénale est plus longue. Lorsque les faits ne sont pas trop graves et si
l’action publique n’a pas été mise en mouvement par le Ministère public, l’avocat de la victime
peut lui conseiller la voie civile qui conduira à statuer directement sur la question des intérêts
civils400.
La voie pénale est également plus économique dans la mesure où la victime n’a pas à accomplir
certains actes de procédures. A titre d’exemple, la victime n’a pas à signifier les actes de
procédures ou à constituer avoué en appel.
Par la sanction prononcée à l’encontre de l’infracteur, la victime, définitivement disculpée
socialement, peut, de surcroît, envisager sa réintégration, la plus complète possible, parmi les
autres êtres humains. Les droits qui sont dorénavant acquis, en théorie, pour le moins, à la victime
qui s’est constituée partie civile, consolident son statut d’authentique acteur au procès pénal, à
côté de l’infracteur et du procureur.
2 : Les inconvénients
En devenant partie civile, la victime ne peut plus être entendue comme témoin. Lorsque le juge
d’instruction ou le tribunal estime, néanmoins, devoir l’entendre sur les faits, il ne peut le faire
qu’à titre de simple renseignement et sans prestation de serment.
La partie civile qui succombe dans son action est normalement condamnée à supporter les
dépens, lorsque c’est elle qui a pris l’initiative des poursuites, sauf, à en être déchargé en tout ou
en partie par le juge d’instruction ou le tribunal, compte tenu de sa bonne foi ou des éléments de la
cause.
L’une des limites à la plainte avec constitution de partie civile concerne l’exigence du
payement d’une consignation (1). D’autres limites sont prévues pour éviter la constitution abusive
de partie civile (2).
400
V. infra, p. 224 et s.
199
1) La nécessité d’une consignation
En France comme au Burkina, il est exigé de la victime une consignation préalable d’une
somme d’argent représentant les frais du procès, et ce, sous peine d'irrecevabilité de la plainte. En
droit français, ce sont les articles 88 et R. 236 du Code de procédure pénale qui en fixent les
modalités d’exécution et les effets. L’article 88 du Code de procédure pénale fait obligation à la
personne qui prend l’initiative des poursuites en déposant une plainte avec constitution de partie
civile, de « consigner au greffe les sommes présumées nécessaires aux frais de la procédure ».Le
montant de la consignation est fixé par le juge d’instruction par ordonnance susceptible d’appel.
Depuis la loi du 5 mars 2007, le juge d’instruction peut, en cours d’information, demander un
complément de consignation à la partie civile ayant demandé la réalisation d’une expertise401.
Mais, ce dispositif n’est valable que dans les conditions et sous les réserves énoncées par l’article
800-1 du Code de procédure pénale. Par conséquent, un tel supplément n’est pas exigible en
matière criminelle, pour les délits contre les personnes du livre II du Code pénal et, enfin, lorsque
la partie civile bénéficie de l’aide juridictionnelle. De même, l'article 85 du Code de procédure
pénale burkinabè dispose que « La partie civile qui met en mouvement l'action publique doit, si
elle n'a obtenu l'assistance judiciaire et sous peine de non recevabilité de sa plainte, consigner au
greffe la somme présumée nécessaire pour les frais de procédure. Le juge d'instruction fixe cette
somme par une ordonnance susceptible d'appel de la part de la partie civile ».
Lorsque le juge d’instruction ordonne le versement d’une consignation, celui-ci doit être
effectué dans le délai imparti. Ce délai commence à courir, en principe, le lendemain du jour où
l’ordonnance est rendue et se calcule suivant les règles prévues par l’article 801 des Codes de
procédure pénale français et burkinabé.
Conçue comme moyen permettant d’éviter que les frais d’une procédure initiée par une partie
privée soient supportés par le Trésor Public, en cas d’échec de la demande, et que les particuliers
engagent des poursuites de façon légère ; l’institution de la consignation est devenue une arme
redoutable entre les mains du juge d’instruction. Il suffit, en effet, à ce dernier, de fixer le montant
de la consignation à une somme sans rapport avec les possibilités financières du plaignant ou les
« intérêts en jeu » pour paralyser complètement le déclenchement des poursuites. Dans un arrêt
Aït-Mouhoud contre France, la Cour européenne des droits de l’Homme a constaté une violation
401
Art. 88-2 C. proc. pén.
200
de l’article 6 § 1er de la Convention européenne au motif qu’une consignation d’un montant trop
élevé revenait à priver le justiciable de son recours devant le juge d’instruction402.
Parfois aussi, le montant de la consignation peut être important si le juge d’instruction ou le
tribunal est contraint de recourir à des mesures d’instruction dont certaines, telles que les
expertises, peuvent être coûteuses. Généralement, les plaignants qui sont convaincus du sérieux de
leur initiative n’hésitent pas à effectuer la consignation au versement de laquelle ils sont astreints.
Mais, le plaignant, même de bonne foi, n’arrive pas toujours à satisfaire cette exigence. C’est pour
corriger cet inconvénient, qui pourrait favoriser l’accès aux juridictions des plus fortunés au
détriment des plus dépourvus, qu’a été étendu le bénéfice de la dispense du versement de la
consignation, en droit français. Dans l’hypothèse où la partie civile ne bénéficie pas de l’aide
judiciaire, le juge d’instruction a toujours la possibilité de la dispenser de la consignation
lorsqu’elle est dépourvue de ressources suffisantes403.
Au Burkina Faso, la législation concernant l’aide judiciaire est incomplète et rares sont les
victimes qui peuvent en bénéficier. Donc, la possibilité de dispenser les justiciables disposant de
peu de ressource du payement de la consignation est rare également. Le problème de la
consignation est, par conséquent, un véritable obstacle à l’accès au droit pour une grande partie
des justiciables burkinabés puisque la fixation du montant ne tient pas compte des ressources du
plaignant. Par ailleurs, quand on observe qu’une personne victime d’une infraction se trouve déjà
dans une situation difficile, comment lui faire comprendre le bien fondé du payement d’une
consignation préalable à la recevabilité de son action ? La victime, très souvent, illettrée, verra
cette consignation comme une somme d’argent à verser au juge pour que son action puisse
aboutir. Pour elle, cela représente une forme de corruption organisée par la justice elle-même. En
d’autres termes, les victimes ressentent comme profondément injuste de devoir payer ou avancer
des sommes occasionnées par un fait qui ne leur est pas imputable. D’où la nécessité pour le
plaignant d’être assisté dans le procès pénal par un avocat, ou, le cas échéant, par des bureaux
d’aide aux victimes. Ces professionnels du droit pourront expliquer à la victime le bien fondé du
mécanisme de la consignation et garantir la restitution de la somme déposée à la victime, à la fin
du procès pénal.
402
CEDH, 28 octobre 1998, Aït-Mouhoub c/ France, req. n° 22924/93., D. 1999, jp, P. 268 ; Rev. Sc.
Crim. 1999, obs. R. KOERING-JOULIN, p. 384 et s., spec. p. 399.
403
Art. 88, in fine, C. proc. pén.
201
1) Les limites à la constitution abusive de partie civile
Le droit pour la victime de se constituer partie civile devant le juge d’instruction peut être
source d’abus. La partie civile peut agir avec témérité ou pire encore, dans le but unique de
persécution son adversaire. En droit burkinabé comme en droit français il existe une menace de
sanction en cas d’action abusive de la victime. En plus, la loi française vient d’imposer de
nouvelles limites préventives à l’abus de constitution de partie civile.
404
S. DETRAZ, Le nouveau dispositif de recevabilité de la plainte avec constitution de partie civile, JCP,
2008, I, 111.
202
victime, du dépôt de la plainte jusqu'à la réponse du procureur de la République ou, au plus tard,
une fois écoulé le délai de trois mois ».
Le Code de procédure pénale français a, également, prévu des mesures préventives comme
remèdes à l’abus de constitution de partie civile. En effet, l’article 86, alinéa 4 de ce Code autorise
le procureur à requérir le juge d’instruction de n’entendre la personne visée dans la plainte que
comme témoin, et non comme mis en examen, lorsque la constitution apparaît insuffisamment
motivée ou justifiée par les pièces produites. On évite ainsi le préjudice moral que le plaignant
aurait pu vouloir infliger à son adversaire. Il est également interdit de publier avant toute décision
judiciaire des indications quelconques concernant des constitutions initiales de partie civile devant
le juge d’instruction. Le procureur peut également prendre des réquisitions de non-lieu405 dans le
cas où il est établi de façon manifeste que les faits dénoncés par la victime n’ont pas été commis.
Dans ce cas, le juge d’instruction qui souhaiterait passer outre les réquisitions du parquet, devrait
motiver son ordonnance.
C : La citation directe
Cette procédure, offerte à la victime qui décide d’agir devant les juridictions répressives, n’est
possible qu’en matière de délit ou de contravention. Elle est exclue en matière criminelle. La
citation directe permet à la victime de saisir directement le tribunal pour que l’auteur des faits soit
jugé. Il s’agit d’un acte d’huissier invitant l’auteur de l’infraction à comparaître devant le tribunal.
Cette procédure est réservée au cas où l’auteur serait identifié et majeur, où les faits seraient
simples et les éléments de preuves peu discutés. Il faut pour cela disposer de tous les éléments
prouvant l’infraction et l’étendue du préjudice subi, et connaître l’identité de l’auteur de
l’infraction. L’exploit signifié par l’huissier doit remplir certaines formalités à peine de nullité.
D’abord, l’acte doit comporter un certain nombre de mentions qui sont : la date, nom et prénom de
la victime, nom et prénom et adresse de l’huissier, résumé des faits et indications des textes
applicables, désignation du tribunal saisi, date et heure de la comparution, coût de l’exploit et de
l’enregistrement et signature de l’huissier. Il est préférable que la rédaction de la citation ait été
préalablement réalisée par un avocat. L’exploit est ensuite signifié par l’huissier à personne ou à
défaut de la personne citée, à domicile ou à mairie ou encore à parquet. La partie civile doit élire
domicile dans le ressort du tribunal saisi à moins qu’elle n’y soit domiciliée. Cette élection se fait
dans l’acte de citation. Un délai minimum doit séparer le jour où l’exploit est porté à la
405
Pour J. PRADEL, l’appellation réquisition de non-lieu n’est pas adéquate, il s’agirait plutôt de
réquisition de non-informer. V. J. PRADEL, Les suites législatives de l’affaire dite d’Outreau. A propos
de la loi n° 2007-291 du 5 mars 2007, JCP, I, p. 13 et s.
203
connaissance du destinataire et le jour de l’audience de jugement (cinq jours si la personne réside
dans le ressort du tribunal saisi, quinze jours si elle réside dans un autre ressort du territoire et
deux mois dans les autres cas). En outre, la citation directe émanant de la victime met en
mouvement l’action publique et l’action civile, et la saisine du tribunal est irrévocable en ce qui
concerne l’action publique. Enfin, la citation directe est soumise au dépôt obligatoire d’une
consignation en vue de garantir le payement d'une amende civile pouvant être prononcée à
l'encontre de son auteur en cas de dénonciation calomnieuse. Sauf à posséder des preuves
sérieuses et suffisantes, cette procédure n’est donc pas sans risque.
Conclusion de la section 1
Les conditions concernant la mise en mouvement de l’action publique par la victime sont
quasiment les mêmes au Burkina Faso et en France. Mais, ce sont les moyens de la mise en œuvre
concrète du droit d’action de la victime qui sont différents.
Bien que le Code de procédure pénale burkinabé, à l’instar de celui de la France, prévoie la
possibilité pour la partie lésée de mettre en mouvement l'action publique, la majorité des victimes
ont rarement recours à cette procédure. Et pour cause, le coût de la justice, la crainte d'endosser la
responsabilité d'un procès et le manque d'information.
Ainsi, en dehors de la plainte simple qui revient uniquement à porter l’infraction à la
connaissance du parquet, laissant à ce dernier toute la latitude pour agir ou ne pas agir, les autres
procédés sont assez peu utilisés en pratique.
En France, les victimes ont moins de difficulté pour se constituer partie civile ou faire une
citation directe. Cependant, on ne peut pas non plus parler d’égalité entre victime et parquet dans
la mise en mouvement de l’action publique. En effet, malgré la volonté actuelle du législateur de
donner aux victimes, prétendues ou réelles, un rôle actif dans le déclenchement de l’action
publique, il existe encore certains facteurs qui font qu’une victime ne sera jamais l’égale du
ministère public dans le procès pénal.
Cette inégalité est encore plus manifeste lorsque l’on envisage les suites de leur initiative.
Section 2 : Les droits et garanties des victimes dans la phase préliminaire du procès pénal
204
Pour permettre à la victime de participer effectivement dans la phase préliminaire du procès
pénal, un certains nombres de droits et garanties lui ont été reconnu dès la phase de l’enquête de
police (paragraphe 1), mais également, au cours de l’instruction (paragraphe 2).
La situation de la victime dans la phase policière au Burkina ressemble, dans ses grandes
lignes, à celle de la France. Mais, il subsiste quelques disparités aussi bien au niveau des
dispositions légales que de la pratique. Il convient donc d’examiner, d’abord, les dispositions
légales concernant les droits et garanties des victimes au cours de l’enquête de police en France et
au Burkina (A), avant de recenser les défaillances perceptibles dans la phase de l’enquête de
police en France et au Burkina (B).
A : Les dispositions légales concernant les droits et garanties des victimes au cours de
l’enquête de police en France et au Burkina
Les droits et garanties des victimes au cours de l’enquête de police sont liés aux obligations
imposées par le législateur des deux pays aux agents de la police judiciaire et au procureur. Nous
verrons donc les obligations imposées aux agents de la police judiciaire (I), et les obligations du
procureur de la République (II).
406
Loi n° 2000-516 du 15 juin 2000 renforçant la protection de la présomption d'innocence et les droits des
victimes, J.O, n° 138 du 16 juin 2000.
407
Loi n° 2004-204 du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité, J. O.
du 10 mars 2004.
205
3 du Code de procédure pénale français, résultant de l’article 114 de la loi nouvelle, fait obligation
à la police judiciaire de recevoir les plaintes des victimes d’infraction, y compris lorsque ces
plaintes sont déposées dans un service territorialement incompétent, celui-ci étant alors tenu de les
transmettre au service compétent. Il s’agit là de l’institution d’une forme de « guichet unique » qui
permet de simplifier les démarches des victimes. Ainsi, dès lors qu’une victime fait connaître sa
volonté de déposer plainte, les officiers ou agents de police judiciaire ont toujours l’obligation
d’enregistrer sa plainte par procès-verbal, et ne pas se contenter de prendre la déclaration en main
courante, afin que la plainte soit effectivement transmise au parquet. La police doit rédiger un
procès verbal de la plainte et remettre un récépissé au plaignant, elle doit également remettre une
copie du procès verbal à la victime à la demande de celle-ci408. Au Burkina Faso, les officiers de
police judiciaire reçoivent également les plaintes et les dénonciations409, mais, contrairement à la
France, ils ont une compétence limitée aux territoires où ils exercent leurs fonctions habituelles.
Ils peuvent, néanmoins, sur commission rogatoire expresse, ainsi qu’au cas de crime ou de délit
flagrant, opérer sur tout le territoire410. Or, on constate, comme pour la plupart des services
publics, un éloignement entre la police et le citoyen. La police nationale existe depuis une
soixantaine d’année, pourtant, elle ne couvre pas encore tout le territoire. Alors que le phénomène
de l’insécurité, quant, à lui n’a pas de limite. Les populations sont obligées de parcourir de
longues distances pour porter plainte en cas d’infraction. Quand on regarde les difficultés que
rencontrent les populations, surtout en milieu rural, pour accéder aux différents services publics, le
fait que les officiers de la police judiciaire reçoivent uniquement les plaintes relevant de leur
compétence territoriale est un frein à l’accès à la justice pour les victimes. Un aménagement de la
compétence territoriale est, donc, nécessaire. Toute victime d’une infraction commise sur le
territoire burkinabé doit pouvoir s’adresser au commissariat de police le plus proche ou à la
gendarmerie pour déposer sa plainte. Et, tous les moyens doivent être mis en œuvre pour traiter sa
plainte. Il doit, également, avoir une collaboration efficace entre la police et la gendarmerie pour
un meilleur traitement des infractions.
Par ailleurs, en France, la police judiciaire a l’obligation d’informer les victimes des suites qui
pourront être données à cette plainte. En effet, qu'il s'agisse d'une enquête de flagrance ou d'une
enquête préliminaire, les officiers et agents de police judiciaire doivent, depuis le 1er janvier 2001,
par application des articles 53-1 et 75, dernier alinéa, informer les victimes de leurs droits :
d’obtenir réparation des préjudices subis ; de se constituer partie civile si l’action publique est
408
Art. 15-3 al 2 du C. proc. pén.
409
Art. 17 du C. proc. pén.
410
Art. 18 du C. proc. pén.
206
mise en mouvement par le parquet ou de citer directement l’auteur devant la juridiction
compétente ou encore de porter plainte devant le juge d’instruction. Les officiers de la police
judiciaire doivent, enfin, informer les victimes de la possibilité, pour elles, d’être assistées
immédiatement, si elles souhaitent se constituer partie civile, par un avocat de leur choix ou
éventuellement désigné par le bâtonnier ; d’être aidées par un service relevant d’une ou de
plusieurs collectivités publiques ou par une association conventionnée d’aide aux victimes ; de
saisir si nécessaire la commission d’indemnisation des victimes d’infraction. Il n’existe pas de
disposition explicite qui oblige la police judiciaire burkinabé à informer les victimes des suites qui
pourront être données à leur plainte, ni à leur donner des explications sur leurs droits. Les victimes
qui sont dans l’ignorance ont donc du mal à se faire entendre dans la suite de la procédure.
Enfin, en France, dans un souci de protection de sa personnalité, la victime comme le témoin,
dans une affaire, a la possibilité d’élire domicile au commissariat de police 411. Il n’existe pas de
disposition similaire en droit burkinabé.
411
Art. 706-57 du C. proc. pén.
412
Loi n°85-1407 du 30 décembre 1985, relative à la simplification des procédures et à l'exécution des
décisions pénales, JO du 31 décembre 1985.
413
Loi n° 2004-204 du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité, JO du
10 mars 2004.
207
français le leur permet, en mouvement l’action publique. En outre, depuis la loi Perben II,
l’information du procureur de la République, permet également à la victime d’exercer, si elle le
souhaite, un recours hiérarchique auprès du Procureur Général414.
Selon l’article 39 du Code de procédure pénale burkinabé, le magistrat du parquet qui décide de
procéder à un classement sans suite doit en aviser le plaignant. Aucune loi, n’est venue renforcer
cette obligation d’information. Le procureur n’est donc pas tenu de motiver sa décision de
classement sans suite. Ce qui continue à renforcer le sentiment d’arbitraire dans certaines
décisions du parquet.
En outre, même s’il apparait clairement, que le Code de procédure pénale français accorde plus
de droits à la victime dès la phase policière par rapport à celui du Burkina Faso, dans la pratique,
on retrouvera plusieurs points noirs communs dans le traitement des victimes.
Les victimes se plaignent très souvent du manque d’information au niveau des services de
police. A la question de savoir, quelles informations, elle avait reçu de la police suite à sa plainte,
une victime répondait ainsi : « Renseignements ? Rien du tout ! A part les papiers sur lesquels
figuraient la possibilité de s’adresser à certains numéros de téléphones pour les victimes. Ce que
je n’ai pas fait… »415. Il ne suffit donc pas de fournir simplement, les documents contenants
quelques renseignements, aux plaignants. Il faut surtout que les agents de la police et de la
gendarmerie se montrent disponibles, qu’ils prennent le temps d’expliquer aux plaignants les
414
Art. 40-3 C. proc. pén.
415
Entretien avec une victime à Strasbourg.
208
informations pouvant les aider à comprendre la procédure. Les démarches paraissent évidentes aux
yeux des professionnels, mais, la victime ne comprend pas toujours les règles de la procédure
pénale. Même le choix du commissariat chargée de traiter l’affaire peut être mal compris par le
plaignant : « La personne qui a commis l’acte, on se rapproche d’elle et c’est moi, la victime qui
doit me déplacer vers l’autre [...] Je ne sais si j’aurais pu demander, effectivement, que ça se
passe un peu plus près de chez moi… »416.
II : Des défaillances dans le traitement des victimes au niveau des services de police et de
gendarmerie
Le traitement des victimes dépend, très souvent, de la personnalité des policiers eux-mêmes.
Certains exercent leur travail de manière rigoureuse en respectant les règles de la courtoisie et en
traitant humainement les personnes qui viennent vers eux, tandis que, d’autre « s’acharnent » sur
les justiciables pour obtenir les informations qu’ils désirent. Ainsi, l’appel à contribution de la
victime pour la manifestation de la vérité judiciaire peut devenir accablant. Les officiers chargés
de mener l’enquête au niveau de la police sont, généralement, les premières personnes à recevoir
les victimes, souvent, juste après les faits, alors même que le traumatisme est encore très lourd.
Les victimes n’ont pas encore eu l’occasion de reprendre leurs esprits et elles doivent faire face à
des interrogatoires qui paraissent interminables. Elles doivent, parfois, répéter la même version
des faits aux différentes équipes chargées de l’enquête. « On a l’impression qu’on a, plus du tout,
affaire à une situation d’homme à homme. On a affaire à une administration, là on est face à une
machine, vous devenez presque un anonyme, vous avez une seule chose à faire : répondre aux
questions (comment ? Pourquoi ? Comment ça s’est passé ? Vous avez vu quoi ? Dans quel
ordre ? Vous êtes sur ? Il était comment ? Vous l’avez bien vu ? Il y avait ci ? Il y avait ça ?
Comment il était habillé ?),il faut retracer tout ça… »417.
« J’avais pour mission de répondre à un certains nombre de questions qui ont été élaborées, en
faisant des phrases très sobres, mais, sans sentiment. Il n’a, vraiment, pas fait par rapport à ce
que je pouvais ressentir, c’était un rapport de police, quoi, c’était rien d’autre [...] J’avais
l’impression que c’est juste un dossier, de plus ».418
Une autre victime déclare ceci : « Quand on porte plainte on a l’impression de déranger »419.
416
Entretien avec une victime à Strasbourg.
417
Entretien avec une victime à Strasbourg.
418
Entretien avec une victime à Strasbourg.
419
Entretien avec une victime à Strasbourg.
209
Cela explique le fait que bon nombre de victimes ne portent pas systématiquement plainte après
l’infraction. Les victimes de violences au sein du couple, quelque soit leur genre, sont celles qui
ont le plus de mal à porter plainte contre leurs partenaires. Bien que les dispositions légales leur
donnent le droit de dénoncer ces infractions, certaines préfèrent subir en silence. En effet, peu
d’hommes, pour des raisons de fierté ou autres, n’osent évoquer qu’ils sont maltraités par leurs
compagnes ; mais, les statistiques montrent que les victimes de violences conjugales sont,
généralement, des femmes. Les femmes victimes de violences conjugales ont, souvent, peur de la
réprobation sociale et de la menace de perdre leur foyer. Les conséquences d’une plainte peuvent
être lourdes pour ces victimes, surtout au Burkina, où les pesanteurs sociales sont très fortes. Les
violences au sein de la famille sont, plutôt, réglées selon la procédure traditionnelle, avec le droit
de retrait de la femme battue dans sa famille et obligation pour l’époux fautif d’aller demander
pardon et négocier le retour de sa femme dans le foyer. Les gens préfèrent « laver leur linge sale
en famille » ; ce qui n’est pas mauvais en soit, mais, cette méthode n’a pas que des avantages. En
effet, aujourd’hui, avec le phénomène de l’urbanisation, les gens ne sont pas souvent entourés de
leurs proches parents, et même quand tel est le cas, au sein de la même famille, on peut douter de
l’impartialité ou constater la complaisance de certains médiateurs, dans une société où le mariage
forcé persiste encore, malgré l’interdiction légale qui en est faite. Généralement, les femmes qui
franchissent le pas, sont celles qui sont déjà victimes d’exclusions sociales, de la part de la famille
ou de leurs époux420. Et, malheureusement, celles qui osent porter plainte sont souvent déçues par
l’accueil qui leur est réservé à la police ou à la gendarmerie. Au Burkina Faso, certains officiers de
police judiciaire se permettent de demander, souvent, aux victimes : « qu’est ce qu’elles ont pu
faire pour mériter ces violences subies ? ». Pourtant, aucune raison ne peut justifier des violences
contre autrui. Même en France, où le droit des victimes est en constante évolution, un magistrat
reconnait des défaillances dans la prise en charge, principalement, au stade du dépôt de plainte ou
de l’arrivée à l’hôpital. « Et puis, je crois qu’il reste beaucoup à faire pour l’accueil des victimes
dans les services de police et dans les hôpitaux. Je parle des victimes graves. Je pense notamment
aux femmes victimes de violences… aux victimes de viols. Ces femmes, on ne les assiste pas assez,
on est tout de suite pris par la procédure, par l’idée de pouvoir recueillir des éléments de preuve
et on oublie tout le côté psychologique et humain de la prise en charge et je pense qu’il faudrait
là, faire un effort, d’autre pays y arrivent mieux que nous. Oui, je pense, je pense qu’une femme
qui vient d’être victime d’un viol, je pense qu’il faut penser aussi à la réchauffer un peu ne serait-
ce que, humainement, en l’entourant un petit peu. Or là, on va surtout la presser de questions,
420
Entretien janvier 2009.
210
d’examens. On ne prendra pas le temps de lui permettre de se réparer un tout petit peu quoi. Je
crois que là-dessus il y a des choses à faire »421.
Grâce à la forte mobilisation des associations de défense des droits des femmes et à une volonté
politique, on observe une amélioration de l’accueil des femmes victimes au niveau des
commissariats de police français. Il existe une mixité de l’effectif des officiers de police et de plus
en plus de femmes policières se voient confiées le rôle d’accueil et de réception des plaintes des
femmes victimes. La possibilité d’être reçues par une personne du même genre rassure souvent
certaines victimes qui ont du mal à raconter les violences subies à des hommes policiers fussent-
ils des représentants de l’autorité. Des centres d’écoutes anonymes avec des numéros verts ont été,
également, créés pour favoriser la dénonciation des violences faites aux femmes. Ces mesures ne
résolvent pas tous les problèmes de ces femmes en difficulté, mais, elles constituent des avancées
significatives.
Au Burkina Faso, le ministère de la promotion des droits humains, l’action sociale, le
Mouvement burkinabé des droits humain et l’association des femmes juristes œuvrent pour
l’amélioration des droits des personnes victimes de violences domestiques, mais il reste encore
beaucoup à faire. Et nous pensons que, dans ce domaine, il va falloir développer la médiation
pénale afin de permettre aux couples de trouver une solution négociée à leur litige dans un cadre
institutionnel, qui permet à la justice d’avoir un regard sur la nature des problèmes et contrôler les
solutions apportées. Ce sera aussi l’occasion de faire un rappel à la loi dans un but éducatif et pour
prévenir les récidives.
III : Manque de structure de représentation des enfants victimes d’infraction dans la phase
policière du procès pénal
Il y a un décalage de cinquante ans entre la Déclaration universelle des droits de l’Homme422 et
la Convention des droits de l’enfant423.
Etymologiquement « enfant », du latin « infans », est celui « qui ne parle pas ». En droit,
l’enfant a longtemps été « celui qui ne possède pas le véritable pouvoir qui anime la justice : celui
de la parole »424. L’enfant n’ayant pas droit à la parole, il faut décider pour lui, d’où la nécessité
421
Un magistrat, cité par S. ROTH, inY. STRICKLER (dir) La place des victimes dans le procès pénal,
op. cit, pp.74-75.
422
Le 10 décembre 1948, les 58 Etats Membres qui constituaient alors l’Assemblée générale des Nations
Unies ont adopté la Déclaration universelle des droits de l’homme à Paris au Palais de Chaillot (résolution
217 A (III)).
423
La Convention des droits de l’enfant adoptée par l’ONU le 20 novembre 1989.
424
J. COSTA-LACOUX, « Histoire de la notion d’intérêt de l’enfant », Cahier du CIRV, janvier 1988, p.
164.
211
d’un représentant (les parents) pour tous les actes importants de la vie. Et on lui désignera un
tuteur dans les cas où ses protecteurs naturels sont dans l’impossibilité d’assurer cette protection
(mort, troubles mentaux…). Cependant, en dépit des progrès effectués en la matière, on constate
que l’enfant victime n’est pas toujours bien représenté, d’autant plus lorsque les faits s’inscrivent
dans un cadre de maltraitance familiale. Dans ce cas, on devrait désigner un administrateur ad hoc
pour l’enfant victime très rapidement pour qu’il soit véritablement assisté, épaulé, et représenté.
Malheureusement, on le fait, souvent, beaucoup trop tard.
La Convention des droits de l’enfant adoptée par l’ONU le 20 novembre 1989 a été ratifiée par
le Burkina Faso le 31 août 1990. Cependant, il n’existe quasiment pas de structure efficace de
représentation des enfants en justice. Pourtant, dans de nombreuses communautés africaines, les
enfants ont un statut inférieur qui ne valorise pas leurs droits425. Les enfants orphelins, déshérités,
exploités parfois par leurs propres familles ou confiés dans d’autres familles aisées pour servir de
domestiques, et encore, les enfants de la rue n’ont quasiment pas de chance d’accéder à la justice
pour revendiquer quoi que ce soit. Et lorsque ceux qui sont censés protéger l’enfant portent
atteinte à ses intérêts, à son intégrité physique, on ne trouve personne pour parler à la place de
celui-ci. Quand les parents ne sont pas à l’origine des malheurs subis pas leurs enfants, ils sont,
parfois incapables de dénoncer les auteurs et de porter plainte devant la justice. Par exemple, les
violences sexuelles faites aux mineurs ne sont pas souvent dénoncées. Et pour cause, les parents
ont souvent peur des pesanteurs sociales : le regard et le commentaire des autres, pour ne pas dire,
la médisance des autres, réduisent, souvent, les victimes et leurs familles au silence. Selon la
directrice provinciale de l’Action sociale et de la Solidarité nationale du Houet, Angèle DIENI, les
parents des enfants victimes d’abus sexuels rechignent à saisir l’autorité au nom de la sauvegarde
de l’honneur familial426. Le chef de service de protection de l’enfant, de l’adolescent et de la
famille, Mme Monique TAMBOULA est du même avis427.
On observe, surtout au Burkina Faso qu’il n’existe pas de mesure particulière pour protéger les
victimes et les témoins contre les éventuelles représailles des auteurs d’infraction ou leurs proches.
425
Helen SEIFU, « Accès des enfants au système africain de protection des droits de l'homme », The
African Child Policy Forum, Conseil de l’Europe, [Link].
426
« Violences sexuelles faites aux enfants », SIDWAYA, n° 6271, du 2octobre 2008.
427
« Violences sexuelles faites aux enfants au Burkina Faso : Les racines du mal », Une étude réalisée en
2007-2008 par les services de l’Action sociale et de la Solidarité nationale en collaboration avec le Fonds
des Nations unies pour l’Enfance (UNICEF) Burkina, révèle que le phénomène touche les quarante cinq
(45) provinces du pays, SIDWAYA, 12 août 2010.
212
La victime qui ose porter plainte et réclamer justice peut, donc, subir toute sorte d’intimidation.
Comme le rapporte le journal Le pays à propos de l’affaire de l’assassinat d’Oumarou Maré et de
Sampané Bancé en mars 2007 : « […] les deux personnes qui s’occupaient des démarches auprès
de la justice et même auprès de la presse, en l’occurrence Pierre Maré, fils adoptif, et Martin
Louré, neveu d’Oumarou Maré, ont disparu de la circulation. Ils auraient préféré se mettre à
l’abri de certaines intimidations. A noter aussi que pour les mêmes raisons, la veuve d’Oumarou
Maré se serait vue obligée d’abandonner, entre-temps, son domicile à la Patte d’oie »428. Il serait
donc temps que le législateur burkinabé pense davantage à la protection des victimes et des
témoins. Les victimes ou les témoins qui craignent pour leur sécurité devraient bénéficier de
mesures de protection particulière. Ainsi, lorsque la personne mise en cause, est en liberté avant la
fin de la procédure, on pourrait, notamment, l’interdire d’entrer en contact avec la victime. On
peut aussi garder une confidentialité sur l’identité des témoins pendant le temps de l’enquête, dans
le cadre des affaires impliquant des auteurs dangereux. Un numéro vert devrait également être
communiqué aux victimes et témoins afin qu’ils puissent informer à tout moment la police
judiciaire, en cas de menace ou d’intimidation de l’auteur ou ses proches.
A la peur des représailles, s’ajoutent les intimidations de personnes influentes qui peuvent
dissuader de porter plainte ou faire interrompre la procédure en cours. Des pratiques qu’on
retrouve dans la plupart des pays africains. Au Niger, par exemple, le bureau régional de
l’ANDDH de Dosso a eu à conduire une mission d’investigation sur un cas de violation des droits
de l’homme à Gaya le 28 janvier 2007. Une pauvre dame a été battue suite à des accusations sans
fondement d’un douanier. Après avoir été appréhendé dans le cadre de cette affaire, le douanier en
question verra la poursuite engagée à son encontre interrompue suite à l’intervention d’un député,
qui a supplié le mari de la victime de retirer sa plainte. Cependant, au moment où le douanier
vaquait librement et impunément à ses occupations, la pauvre dame souffrait moralement et
physiquement de ses blessures.429
Parfois, c’est l’inaction de la gendarmerie et de la police qui est dénoncée. Des victimes qui
font appel à la police ou à la gendarmerie se heurtent, fréquemment, au mur de disfonctionnement.
Généralement, c’est le manque de personnels ou de moyen d’intervention (véhicules,
428
Le Pays, n° 4665 du 2 août 2010.