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Thèmes abordés
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Thèmes abordés
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A Thesis
Master of Arts
NOMBRE DE PAGES: v, 88
Il
ABSTRACT
nous expliquons le concept du tropisme pour pouvoir étudier l' influence de la double
nalTation dans Enfance sur son fonctiOlmement. Nous trouvons que le dialogue crée un
par une réflexion sur le statut d'Enfance comme texte à caractère autobiographique.
111
REMERCIEMENTS
Je voudrais remercier Dr. Elzbieta Grodek pour toute l'aide qu'elle m'a apportée
thèse de maîtrise. Vous m'avez inspirée et ce travail n'aurait pas été possible sans vous.
Je remercie Dr. Gabriel Moyal et Dr. Nicholas Serruys de leur lecture attentive de ma
thèse. Je voudrais également remercier mes parents, Doreen et James Peace, ainsi que
Tanner Gervais et Dr. Paula Roberts-Banks pour leur soutien inestimable durant cette
année scolaire.
IV
TABLE DES MATIÈRES
Introduction
Conclusion 85
Bibliographie 88
v
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
INTRODUCTION:
repérer des éléments autobiographiques dans son roman Enfance, publié chez Gallimard
en 1983, dans lequel Sarraute aborde l' art de l'auto-portrait. La quatrième de couverture
aImonce : « [u]n livre où l'on peut voir se dessiner déjà le futur grand écrivain ... »1 ,
développe en filigrane tout au long d'Enfance, est le persOlmage de la petite Natacha qui
est une fervente lectrice et qui ressemble beaucoup à Sarraute quand elle était enfant. Née
Natacha, au persOlmage principal d'Enfance. Dès le début du roman, nous pouvons noter
les allusions aux événements de sa vie et en particulier de son enfance. Les parents de
l 'héroïne se sont séparés et par la suite divorcés, tout comme les parents de Sarraute.
Nathalie et Natacha (l ' auteur et son personnage) ont passés régulièrement des périodes de
temps tantôt avec leur mère, tantôt auprès de leur père. Les lieux visités et les va-et-vient
de la jeune fille entre les parents au cours de son enfance et son adolescence rapellent
l' enfance et l' adolescence de l' écrivaine. Comme Nathalie Sanaute, Natacha a grandi
dans une double culture, française et russe, grâce à une éducation partagée entre la France
et la Russie. La séparation des parents est un des événements marquants qui pemlettent
au lecteur de croire qu ' E/?fance est un travail à caractère biographique. Le divorce est
suivi d ' autres exemples, tels que les souvenirs de l' éco le maternelle de Natacha, le travail
de son père (docteur ès sciences et ingénieur en chimie qui a créé une usine de matières
colorantes à Vanves), et les personnages qui entourent lajeune fille: sa belle-mère, Véra,
assurément contribué à l'envergure de ses intérêts académiques, aux choix concernant ses
études . En 1918, elle a étudié l'anglais à la Sorbonne, avant d'obtenir sa licence en droit
à Paris en 1920. Cinq ans plus tard, elle a commencé son travail dans le domaine du droit
aussi ses goûts littéraires et artistiques et l' a encouragée à écrire. Ainsi devenue stagiaire
au ban-eau de Paris, Sanaute s ' est mise en même temps à écrire, sans pourtant avoir
l' intention de publier son travail. Elle a commencé à écrire de petits passages dans le but
de mettre sur la page des sensations et des impressions qu'elle imaginait ou éprouvait. En
1941 , deux ans après la publication de sa première œuvre, Tropism es, Sanaute a été
radiée du ban-eau à cause des loi s antisémites, introduites pendant la Deuxième guerre
mondiale en Europe. Après une longue fuite et retraite, d ' abord à Janvry et par la suite à
la campagne à Pmmain, dans la Seine-et-Oise, où elle s ' est fait passer pour une
institutrice de ses trois filles, Sanaute s ' est consacrée à l' écriture et a commencé à écrire
son prochain roman, Portrait d'un inconnu, que la critique a qualifié d '« anti-roman ».
Cette nouvelle écriture romanesque adoptée aussi par les auteurs tels que Michel Butor,
Samuel Beckett, C laude Simon, Alain Robbe-Grillet et Jean Ricardou, parmi d ' autres, a
commencé en 1939, avec la publication de son œuvre la plus reconnue, Tropism es , qui a
2
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
dOlmé fonl1e et méthode à toutes ses œuvres subséquentes. SmTaute s'est mise à écrire ce
livre plus d 'une dizaine d 'mmées avant que le tem1e « Nouveau Roman» ait été adopté.
La plus grande particularité de l'écriture de Sarraute est l' invention des tropismes,
toutes ses œuvres. En biologie, le 'tropisme' décrit une orientation involontaire d 'un
direction du stimulus. Au sens figuré , le 'tropisme' est une inclination naturelle, une
tendance innée à réagir d ' une manière définie à des stimuli , et c ' est dans ce deuxième
2
sens que le mot a été repris par l' écrivaine. Le lecteur familier avec l'écriture de
San'aute peut observer comment les tropismes agissent dans ses romans. La critique a
souvent étudié le mouvement des tropismes dans ses œuvres, pourtant dans Enfance,
structure nmTative de ce roman. La voix narrative dans Enfance est divisée entre deux
alter ego avec qui le « je » mène un dialogue. Sarraute mélange la narration à la première
perSOlme et les dialogues inquisiteurs avec cet alter ego qui oblige la narratrice à
Dans le présent travail , je me propose d ' étudier EI?fance pour voir si la double
nan'ation change le fonctionnement des tropismes par rapport aux autres romans de
2
Le 'trop isme' sera étudi é plus en détail au chapitre 2, pp. 19-64.
3
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Sanaute. Telle est, en effet, mon hypothèse. Pour la vérifier, je vais d ' abord
pour pouvoir montrer en quoi son écriture était différente par rapport à celle de ses
collègues qui l'ont même critiquée pour ses spécificités. Ensuite, je me pencherai sur le
concept du tropisme en plus de détails pour voir comment il fonctionne dans Enfance.
J'essaierai de cemer l' espace où il apparaît en y arrivant par les chemins de la réflexion
effectuée par les critiques et les théoriciens. Dans la deuxième partie de ma thèse,
j ' adopterai les conclusions de cette réflexion pour lire de près quelques pages d'Enfance
apparaissent quand même dans un texte littéraire où tout est nommé dans le langage.
Après avoir examiné les procédés qu ' emploie Sarraute pour « traduire» les tropismes
dans son écriture, je conclurai ma recherche par une réflexion sur le statut d' EY,/fance,
époque. Les nouveaux romanciers, avec une singularité et une originalité propre à
chacun , ont renoncé aux conventions du roman traditionnel. Les auteurs du Nouveau
Roman s ' identifient comme groupe non pas parce qu ' ils sont tous similaires, mais, parce
que, ensemble, ils sont différents de leurs prédécesseurs. Jean Ricardou , « nouveau
4
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
partie, représente la production ? Il déclare que le roman de l' époque modeme n ' est plus
l'écriture d 'une aventure, mais l'aventure d 'une écriture. Nathalie Sarraute a, elle aussi,
articles écrits entre les aImées 1947 et 1956. L 'ensemble de ces essais est considéré
pas publié ce volume, rien ne se serait passé pour moi de ce qui m'est arrivé par la suite »,
a toujours reconnu Nathalie Sarraute, qui s'est imposée ainsi comme précurseur et un des
4
chefs de file du Nouveau Roman. Les écrivains du roman traditionnel ont suivi un
monde compréhensible bâti sur le modèle du monde réel. Les notions présentées dans les
textes étaient intelligibles et compatibles avec les connaissances humaines . Les nouveaux
romanciers se sont arrachés à ce système traditionnel et l' ont abandOlmé au profit d 'une
descriptions détaillées ont remplacé l'action et causent un malaise contre lequel le lecteur
se défend en essayant de trouver un nouvel équilibre lorsqu ' il lit et déchiffre le texte. Le
3
Jean Ricardou, et Françoise Van Rossum-Guyon , Nouveau Roman: hier,
aujourd ' hui . Vol 1 : Problèmes généraux (Paris: Union Générale d 'Éditions, 1972) 22.
4
Annie Angremy, « L 'Ere du soupçon (1956) et le Nouveau Roman, » Cultures
France (2009) deaiCOM . 5 juin 2009 <http: //www.culturesfrance.com/ adpf-
publ ilfol io/sarraute/05 .html> .
5
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
présente un modèle artificiel et radical du monde réel qui est inéductible à l' expérience
humaine. 5 De cette façon , le Nouveau Roman veut rendre compte de la nature inhumaine
du monde. Il reflète une discorde entre l' homme et son milieu physique. 6 Bien que
l'intrigue dans le Nouveau Roman se déroule dans un monde qui ressemble physiquement
quotidiem1e de 1' homme. 7 Les nouveaux romanciers sont alors comme des explorateurs
description qui remplace la nanation, la confusion des rôles à l' intérieur du récit, les jeux
intertextuels des citations et des allusions, les thèmes dérivés d ' un nombre de motifs fixe
évidente pour son lecteur fidèle . La chronologie fragmentée, les effets harmoniques, la
5
Ibid. 51.
6
Ibid. 54.
7
Ibid . 52.
8
Ibid . 80.
9
Ibid. 225.
6
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
déchiffrer le texte au fur et à mesure de sa lecture. Les êtres et les choses perdent leur
identité familière, le ni veau de perception des complexités des échan ges humains es t plus
affiné, 10 la focalisation n 'est plus exteme, mais inteme, l' accent mi s autrefoi s sur les
persOlmages est déplacé vers l'acte créatif et la production du texte et l' accent mis sur le
signifié glisse vers le signifiant. Le lecteur du Nouveau Roman peut aussi noter un effet
musical de l 'écriture produit par les répétitions, qui lui dOlme l' impression de parcourir le
texte de grands pas tout en restant immobile, Il effet qui dépasse, lui aussi, l'expérience
quotidi elm e.
textesl en employant des procédés qui embrouill ent la linéarité. À la fois le passé perturbe
Rom an, l' expérience vécu e est insaisissable, obscure et parfois inaccessible et
fragmentation du vécu, les souvenirs revisités, les reculs et les rapproch ements temporels
appartiennent aussi au x procédés qui sub vertissent la chronologie. Par l 'association avec
des moments du passé, par les répétitions, les variations et la fragmentati on, les auteurs
du Nouveau Roman engagent le lecteur et l' incitent à peaufiner ses interp rétations. La
10
Sabine Raffy, Autour de atha li e Sanaute (Pari s: Diffusion les Bell es Lettres,
1995) 10.
Il Ricardou 82.
7
M .A. Thesis - A. Peace McMaster - French
temporalité qui est achronologique attire aussi l'attention sur l'organisation et la spatialité
12
du texte.
Les effets hal1lloniques typiques du Nouveau Roman apparaissent grâce à l' intérêt
l' ancielme fonne . Les nouveaux romanciers ont travaillé la notion conventionnelle du
nationalité, l' âge et l'apparence physique, ne jouent pas de rôle considérable dans le
Nouveau Roman. Le lecteur ne trouve pas le persOlmage traditiOlmel bien défini , mais
romanciers dépersonnalisent, avec succès, les héros de leurs œuvres. De plus, les
représenté dans le Nouveau Roman devient moins saturé de détails ·si on le compare à
celui affiché dans le roman traditiolUlei. La banalité quotidienne que cette nouvelle
12
Ibid. 224.
13
Ibid . 223.
14
Ibid. 22.
8
M .A. Thesis - A. Peace McMaster - French
des personnages et les infOlmations dont ils disposent sont limitées, la vérité - quelle
vérité d'ailleurs? - ne leur est pas accessible. 15 Le lecteur ne sait pas quels personnages
refus par rapport aux règles et aux anciennes formes. Comme nous l' avons déjà
les nouveaux romanciers, Nathalie Sarraute est une écrivaine originale avec des
examiner la façon dont on exploite les mots pour expliquer, exprimer ou évoquer ces
l' impression qu 'on reçoit de cet extérieur dans le but de la rendre perceptible au lecteur.
Elle se trouve dans une situation singulière: sa description porte sur les tropismes, dont la
définition comprend les adjectifs ' innommable ' et 'inexprimable'. Sarraute s'efforce de
16
tirer la sensation hors de la réalité pour la transposer sur le plan imaginaire. Elle
travaille une matière psychologique nouvelle. Une métamorphose perpétuelle dans ses
œuvres et les Îlmovations qu ' elle a introduites provoquent chez le lecteur le sentiment de
15
Ibid. 50.
16
Raffy la.
9
M.A. Thesis - A . Peace McMaster - French
« jamaIS vu ». Les relations exprimées dans l' œuvre de Sarraute sont presqu e uniquement
des rapports entre les homm es et les sensations. 17 Le va-et-vient de ces sensations crée
l ' illusion du progrès de la nal1'ation dans son œuvre, bien qu e, sur le plan événementi el, le
lecteur a l' impression qu e ri en ne se passe dans ses romans. Sal1'aute emploi e en autre
l8
l' impli cite et les sous-conversations comme procédés pour arriver à décrire ce telTain
Selon SalTau te, le langage a trop souvent servi à décrire quelque chose qui évoque
ensuite une image. E lle s'est don c appliquée à bri ser le li en entre le mot et l' image
m entale, en libérant l'un de l' autre, pour transposer les sensations au lecteur avant mêm e
que le mot ou l' image ne se concrétisent dans l'esprit de celui-ci . Sarraute s' intéresse
uniquement au mouvem ent des sensations et à son influence sur les mots. Elle travaille
dans un dom aine qui précède le langage, mais, comme les autres « nouveaux
rom anciers », ell e se sert du langage pour atteindre son but. Comme l'a fa it Dostoïevski ,
SalTaute essaye de m ontrer à qu el point tout est complexe chez un être humain,
contradi ctoire et ambi valent. E lle trava ille avec le ressenti qui , selon Sarraute, n ' a pas de
e
La littérature du XX siècle attire l' attention sur l' importance de son mo yen
d 'ex pression, le langage. Les représentants les plus férus de cette concepti on vont
jusqu ' à di re qu e tout en littérature 11 ' est qu e langage. Les nou veaux rom anciers, eux
aussi, considèrent le langage comme un ou til essentiel qui ne représente pas m ais qui crée
17
Ibid . 17.
18
Les so us conversations, c ' est-à-dire, des im ages métaph oriqu es et des
comparaisons assez développés qui saisissent un concept abstrait diffi cile à définir. Voir
les « sous-conversati ons» à la page 33.
10
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
un monde nouveau. Pourtant, à la différence de ses collègues, Sarraute n'a pas vu dans la
n'avaient pas abandonné leur intérêt pour l'intérieur intime de l'homme et la psychologie
des personnages. Dans son œuvre, Sarraute fait effondrer la notion que rien n'existe hors
des mots et que rien ne leur pré-existe. À travers son écriture, elle révèle tout au contraire
qu'au niveau profond, tout n'est pas langage. La sensation que décrit Sall'aute vient
d 'une réalité subjective et non verbale. Après l' apparence de la sensation, elle peut
précéder la parole. Sarraute s' efforce de trouver le langage qui pourrait transmettre
l' innommé qui est ressenti. 19 Elle travaille à partir des sensations innommables qui ne
sont pas encore arrêtées par les mots, des sensations qui précèdent le langage qui, lui ,
intéresse les nouveaux romanciers. Sall'aute cherche à décrire 'quelque chose' que nous
ressentons, mais qui n' a pas de mot convenable. Partout dans ses textes, elle va vers des
régions obscures où aucun mot ne s'est encore introduit et où le langage n 'a pas encore
exercé d' influence. Sarraute explore l' espace du ressenti innommable, un espace
conscient, mais étranger et incOlU1u , qui reste une région que peu d'écrivains avant elle
avaient songé à explorée. La particularité et l' originalité de son approche sont peut-être
les raisons pour lesquelles plusieurs collègues de Sarraute se sont disputés et se sont posé
tant de questions concernant le statut de cette écrivaine. Robbe-Grillet s' est demandé si
le monde de Nathalie Sarraute a existé avant qu ' elle l' ait décrit ou si ce monde existe
19
Ricardou 44.
Il
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
parce qu ' elle l'a créé avec le langage. 20 Monod a constaté que Sanaute travaille dans la
partie du cerveau qui enregistre mieux les sensations que le langage, dans une région
presque inconsciente. 2\ Mais G.W. Ireland a réfuté cette affitmation en attestant que dès
le premier mouvement de cognition, nous passons au langage, d' autant plus que le
langage arrive trop vite pour que nous puissions « attraper» le moment qui le précède. 22
des tropismes. Elle a affitmé que dans l'espace où elle écrivait, et qu 'elle décrivait, aucun
mot ne s'était encore introduit, mais que ce n'était pas dans l' inconscient qu 'elle se
trouvait parce que l' inconscient nécessite qu ' il n 'y ait pas la moindre conscience et ce
n 'était absolument pas le cas chez elle. San'aute ressuscite la réalité la plus intime chez
les gens en travaillant avec et dans les mots. Son écriture se situe dans le domaine du pré-
domaine est antérieur au langage, celui-ci a une grande importance pour Sanaute, d'une
façon différente qu 'il ne l'a pour les autres nouveaux romanciers. Dans tous ses livres,
SalTaute veut que ses lecteurs soient transposés dans le langage des tropismes, langage
qui leur est étranger, tout en étant inséparable de leur expérience la plus intime.
contradictoires crée encore plus de soupçons chez le lecteur. D ' autant plus que des
20
Ibid. 44.
2\
Ibid. 44.
22
Ibid. 44.
12
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
nom. SalTaute évite tout ce qui rend ses personnages décelables, par exemple, les aspects
physiques, leur histoire personnelle, les gestes et les noms. Elle s' applique à attirer
l' attention du lecteur sur les objets, les 'sentiments, les paroles et les gestes d'autrui et non
pas sur les caractéristiques physiques banales des personnages principaux. Sanaute a dit
que, dans son œuvre, ce sont les objets qui créent la division du sujet 23 et qui fonctionnent
,
en tant que cata 1yseurs pour les tropismes,24
et non pas 1es persOlmages eux-memes. A
C ' est pourquoi une tension se produit dans son œuvre: le lecteur se trouve dans un
déséquilibre incOlmu et peu rassurant, sans pouvoir rentrer dans des notions intelligibles
ou familières. Le lecteur de Sanaute soupçonne une matière anonyme, sans nom et sans
contours, qui sous-tend les interactions des persOlmages. Sanaute décrit une présence
sans corps qui 11 ' a ni de forme imaginable ni de nom. Le cycle de soupçon et de tension
chez Sanaute se produit quand son lecteur se trouve dans une instabilité cognitive et
émotiOlmelle - avant la conscience claire et avant la réalité - qui l' empêche de déchiffrer
Un grand nombre d ' articles sur Sanaute s ' intéressent naturellement aux
tropismes, pour lesquels l'écrivaine est tellement connue et reCOl1l1ue. Rares sont les
articles qui ne mentiOlment pas ce concept. Parfois les tropismes sont examinés dans une
œuvre en particulier, par exemp le Enfance, comme nous le voyons dans le mémoire
d ' Audrey Tomas intitulé « Enfance ou la poursuite d ' un but unique: J' écriture des
Raffy 151.
24
Ibid. 156.
13
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Enfance de Nathali e SaJTaute »26 d'Hélène Jaccomard . Les critiques qui se sont penchés
sur l' œuvre de Sarraute ont remarqué que la naJTation, le dialogue, la parole, les mots et
les voix multiples jouent un rôle extrêmement important dans son écriture. Le di scours
direct 27 , le monde du silence 28 , les parol es et les malaises qu'ils peuvent amener29 , les
paroles qui semblent être vivantes 30, le dialogue entre les personnages 31, l'inter-die 2, la
ponctuation33 et le mouvement de la phrase dans le texte 34 sont tous des chemins qui sont
parcourus dans les articles portant sur Sanaute. D'autres chercheurs ont approfondi leurs
recherches dans ce domaine et se sont concentrés sur ces mêmes éléments dans Enfance.
25 Audrey Tomas, Enfance ou la poursuite d'un but unique: l'écriture des tropismes
(Provence: Université de Provence, 2004) .
26 Hélène Jaccomard, « Tropismes alimentaires dans Enfance de Nathalie Sanaute, »
Mots Pluriels 15 (septembre 2000).
27 Janice Berkowitz Gross, « A Telling Side of N aJTati on : Direct Discourse and
French Women Writers, » The French Review 66.3 (février 1993).
28 Michel Baude, « Le monde du si lence dans l'œuvre romanesque de Nathalie
SaJTaute, » Autour de Nathalie Sanaute, Sabine Raffy et Valeri e Minogue (Paris : Les
Belles Lettres, 1995) 179-195.
29 Jean-Daniel Moussay, « Les mots et leurs malaises, » Autour de Nathali e
Sarraute, Sabine Raffy et Valerie Minogue (Pari s : Les Belles Lettres, 1995) 149-1 6 1.
30 Simone BelIDlussa, « Les paroles vives, » L'Arc, dossier « Nathalie Sanaute » 95
(1984) 76-82.
31 Gérard Farasse, « Dialogue entre A et B, » Littérature, dossier « Nathali e
Sanaute » 11 8 Uuin 2000) 53-58 .
32 Monique Gosselin-Noat, « L'inter-dit dans les ' fictions' de Nathali e Sarraute, »
Éthiques du tropisme de Nathali e San'aute, Pascale Foutri er (Paris: L' Harmattan, 2000)
127-151.
33 Michel Favriaud, « La Ponctuation de Natha li e Sarraute ou le théâtre de la
phrase, » Nathali e Sarraute: du tropisme à la phrase, Agnès Fontvielle et Philippe Wahl
(Lyon: Presses Universitaires de Lyon (Textes & Langues) 2003) 163-173 .
34 Noël Dazord, « La phrase en devenir de Nathali e Sarraute, » Nathali e Sanaute :
du tropisme à la plu'ase, Agnès Fontvielle et Philippe Wahl (Lyon : Presses Universitaires
de Lyon (Textes & Langues) 2003) 113-138.
14
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
La figure de l 'auteur35 , les voix narratives et la nanation détaillée 36 , la parole 37 et les voix
de l' enfance 38 , et les paroles de la mère 39 sont tous des problématiques abordées dans les
articles portant spécifiquement sur des exemples provenant de ce texte. Madalina Akli 4o ,
appartiennent aux chercheurs qui ont traité le thème du moi dans Enfance de San"aute. Ils
constitution du soi respectivement. Jarangelo dans son article intitulé « From 'Suspicion '
littéraires pensent toujours que l'écriture du soi - l' acte de créer un texte écrit d 'après une
difficultés auxquelles les auteurs font face en essayant de capturer leur vie dans le
langage. Il examine un moyen original qu'a employé Sarraute dans E/?fance : l'approche
35
Caren Parrish Barnezet, The authorial figure in Nathalie Sanaute's Enfance, and
Assia Djebar 's L 'A mour, la fantasia (Etats-Unis: University of California (Davis), 2006).
36 Françoise Calin, « Les voix narratives dans E/?fance : mise en question - mise en
page - de l'autobiographie, »Autour de Nathalie Sarraute, Sabine Raffy et Valérie
Minogue (Paris: Les Belles Lettres, 1995) 197-209.
37 Ginevra Bompiani, « La parole en Enfance, » Littérature 118 (juin 2000) 53-58.
38 Yves Jubinville, Les voix-es de l'enfance (Montréal: Université de Montréal, 19
93) .
39
Monique Gosselin, « Enfance de Nathalie San"aute : les mots de la mère, » Revue
des sciences humaines 222.2 (printemps 1990) 19-30.
40 Madaline Akli , Poietics of Autobiography and Poietics of Mind : Cognitive
Processes and the Construction of the Self (Texas: Rice University, 2007).
41 Joseph Matthew Jarangelo, From 'Suspicion ' to Reanimation: The Complexity of
Self-Representation (New York: ew York University, 1988).
42 Eileen Marie Angelini , « L' écriture de soi » : Strategies of ' Writing the Self' in
the Works of Nathalie San"aute, Marguerite Duras, and Alain Robbe-Grillet (Providence,
Rhode Island: Brown University, 1993).
43 Francisco Motta Botelho, Nathalie Sanaute, dépossession et consitution de soi: la
structuration narci ss ique du suj et d'écriture salTautien (Paris: Université Paris 7, 1990).
15
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
dialogique qui lui a permis de se révéler. Dans son article intitulé « 'L'écriture de soi' :
Strategies of 'Writing the Self in the Works of Nathalie San'aute, Marguerite Duras, and
traditionnelle et même du Nouveau Roman. L ' auteur de l' article examine le concept de
l' apparition d ' un lecteur qui ne trouve plus une ligne de démarcation nette entre les faits
Enfance a surtout attiré l' attention des critiques pour son caractère
45
autobiographique. Quelques chercheurs se sont penchés sur l'autobiographie féminine
tandis que d ' autres ont examiné le souvenir46 et la fragmentation 47 dans l' autobiographie
44
Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique (Pari s: Éditions de Seuil , 1975).
45
Kristi Ellen Siegel , MotherlBody/Text and Women ' s Autobiography
(Milwaukee: University of Wisconsin (Department of French, Italian and Comparative
Literature), 1991).
46 Monique Gosselin-Noat, « Souvenirs, images, métaphores : le sta tut de l' image
dans les récits de fiction de Nathalie Sarraute, » Nathalie Sarraute et la représentation ,
Monique Gosselin-Noat et Arnaud Rykner (Lille: Roman 20-50 [Actes] , 2005).
47 lohnnie Gratton, « Autobiography and Fragmentation: The Case of Nathalie
SalTaute' s Enfance,» Nottingham French Studies XXXIV.2 (automne 1995) 3 1-40.
Valérie Minogue, « Fragments of a Childhood : Nathalie Sarraute 's Enfance, » Romance
Studies 9 (hiver 1987) 71-83.
48 Marianne Schmutz, Enfa nce de Nathalie Sarraute comme autobiographie (Lyon:
Aldrui , 1999).
16
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
plusieurs articles sur ce que Robbe-Grillet a nommé les 'nouvelles autobiographies ,5 1, sur
52
la tentation autobiographique des nouveaux romanciers et sur la nouvelle façon
53
d ' aborder l' autobiographie que SalTaute a proposée avec Enfance. Même si le Nouveau
Roman se situe aux antipodes du récit autobiographique, les nouveaux romanciers se sont
laissé tenter par l'écriture de ce geme dans les années 1980. Selon Arnaud Genon dans
son compte-rendu intitulé « Pour une ' Nouvelle Autobiographie ' », le Nouveau Roman
des années 1980 contestait l' entreprise autobiographique, en plaçant sur le même plan le
54
référentiel et l' imaginaire, et il tendait vers un retour au moi. Sarraute ne s ' est pas
nouveaux romancIers .
Deborah Zeller, qui a écrit sur l ' « Autobiographie et authenticité chez Nathalie
49
Gisèle Kapuscinski, « L ' écriture autobiographique de Nathalie Sanaute dans
Enfance, » Simone de Beauvoir Studies XII (1995) 45-5l.
50 Françoi se Van Ro ey-Rou x, « Enfan ce de N athali e Sanaute ou de la fiction à
l' autobiographie, » Études littéraires XVII.2 (1984) 273 -282.
51 Julie Driessen, Jean Paul Sartre ' s Les mots and the ' nouvelles autobiographies ' of
Alain Robbe-Grillet, Nathalie SalTaute and Marguerite Duras: A Comparison (Etats-
Unis: Louisiana State University, 2005) .
52 A.C. Pugh, « La tentation autobiographique chez les anciens nouveaux
romanciers, » La Chouette 19 (novembre 1987) 32-42.
53 Raylene O ' Callaghan , « La nouvelle autobiographie de Nathalie SalTaute et la
question du sexe du texte » Degre Second: Studies in French Literature 13 (décembre
1992) 51-58 . ; Bruno , Vercier, « (Nouveau) Roman et autobiographie: Enfance de
Nathalie Sanaute, » French Literature Series XII (1985) 162- 170.
54 Artaud Genon, « Pour un e 'Nouvelle Autobiographi e,' » Acta Fabula 6. 2 (été
2005) autofietion.org. 10 juillet 2009 < http ://www .autofietion .org/> .
17
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
dans son caractère authentique ». 55 SalTaute a toujours écrit des récits où, comme elle l'a
souvent dit, les évènements ont peu d ' importance. Enfance, même si ce roman est
considéré comme une autobiographie, n'est pas une exception au dogme personnel de
SalTaute: ce n'est pas un beau récit d ' enfance avec des thèmes traditionnels de
l'autobiographie. SalTaute traite encore une fois les évènements que la langue n'a pas
encore touchés. Enfin, Céline Maglica 56 , Aline Baehler 57 et Françoise Van Roey-Roux 58
analysent Enfance en tant que roman appartenant à ' l' autofiction ', néologisme créé en
1977 par Serge Doubrovsky, pour décrire un récit qui comprend à la fois des éléments
techniques que ceux qui caractérisent ses autres romans, afin de produire une autofiction
originale. Selon Van Roey-Roux, c'est l' accumulation de procédés qui d ' ordinaire ne
sont pas appliqués à l'autobiographie qui étonne et donne à Enfance son aspect simple et
original. 59
55
Ibid.
56
Céline Maglica, La question de l' autofiction à travers les œuvres de Nathalie
SalTaute Enfance, Georges Perec, Wou le souvenir d 'enfance et Serge Doubrovsky, Fils
(Bourgogne: Université de Bougogne, 1998).
57 Aline Baehler, « Les autobiographies d ' Alain Robbe-Grillet et de Nathalie
SalTaute : des fictions motivées, » Dalhousie French Studies 18 (printemps 1990) 19-30.
58 Françoise Van Roey-Rou x, «Enfance de Nathalie Sarraute ou de la fiction à
l' autobiographie, » Études littéraires XXV1.2 (1984) 273-282.
'9
) Van Roey-Roux 274.
18
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Le ' tropisme', terme grec dénotant « tour» ou « direction », est un nom qui
provient du domaine des sciences naturelles. Comme nous l'avons signalé, en biologie il
décrit une réaction d ' orientation ou de locomotion orientée (mouvement), causée par des
agents physiques ou chimiques. Au sens figuré , le tropism e est une force obscure,
figurative et littéraire du Grand Robert 2009 cite comme exemple - et faut-il s'en
tropisme dans le domaine littéraire est une réaction élémentaire à une cause extérieure, un
acte réfl exe très simple.6 \ Sanaute utilise le terme pour désigner des mouvements
psychiques involontaires situés dans l' inconscient, qui se trouvent au centre de son travail
d ' écrivain. Elle s'intéresse à ces mouvements involontaires, les prend comme matériau
de son écriture et essaie de « plier » le langage pour les montrer. C 'est dans ce geste
Pour appréhender les tropismes, Sarraute travaille dans les mots. Ell e les saisit,
les toume et retoume afin d ' atteindre l'espace où se répand le ressenti . Selon San'aute, le
rôle essentiel du langage ne consiste pas à infonner, mais, comme dans le cas de tout
moyen d 'expression artistique, à faire éprouver au lecteur des sensations d' un certain
62
ordre. Pour San'aute, les significations que le langage perm et de construire n ' ont de
valeur que dans la mesure où elles sont la source des sensations, et le langage n 'est
60
« Tropisme. » Le Grand Robert de la langue française pour Mac 2009 .
6\
Ibid .
62
Simone Benmussa, E ntreti ens avec Nathalie Sanaute (Belgique: La Renai ssance
du Livre, 1999) 199.
19
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
essentiel que s'il exprime une sensation. De plus, il faut que ce soit une nouvelle
qui a distingué la parole poétique (qui est lancé verticalement) du langage courant qui
circule horizontalement parce qu'il comporte des paroles qui sont incitées par des
impulsions. 63 C 'est dans les fissures du langage courant, réaction, lui , à ces impulsions,
qu ' agissent les tropismes que Sarraute essaie de capter dans ses textes. SaITaute se sert du
représenté dans ses textes sous forme de dialogue dans les fissures duquel miroitent les
d'explorer et de décomposer les tropismes produits par les paroles que les personnages
dans ses romans échangent et par leurs gestes. Elle examine uniquement les sensations
que les perSOlmes éprouvent et leurs réactions subtiles, et ne s'attarde pas sur leur identité
et les événements de leur vie. SalTaute essaie d' observer les tropismes au ralenti; seule la
sensation créée par l'écrivaine et éprouvée par le lecteur anime et dirige son texte. Au
se forme que par le langage et, sans lui , la sensation n ' est plus rien. Les tropismes
résistent à être capturés par les mots, car trop d ' explicite risque de les détruire. Mais, en
même temps, ils cessent d' exister s' ils ne sont pas poursuivis et figés par les mots. C ' est
la raison pour laquelle les mots sont tellement importants dans l' écriture de SalTaute.
« J'ai besoin de mots pour me glisser dans tous ces mouvements », dit-elle. 64
63
Ibid. 23 .
64
Ibid. 69 .
20
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Le deuxième en est la dynamique des mots qui décrivent les tropismes qui agissent entre
eux, qui se cognent, qui prolifèrent dans la polysémie et s'agglutinent dans le texte de
6'
Sanaute. Par exemple, dans E/?fance, les paroles « Non, tu ne feras pas ça ... » )
entourent, ensenent et li gotent la nanatrice qui est aussi un personnage du roman. Les
agressés par ces paroles. San'aute emploie les mots dans son écriture comme les
parfois des sensations qu'aucun mot ne traduit. Ils existent hors des mots, dans ce que
Beckett a appelé « the unnameable ».66 Selon Sanaute, c'est un « non-nommé qui oppose
aux mots une rési stance ».67 Ainsi , l' écriture de Sarraute est à la fois une union entre le
68
non-nommé et le langage et une lutte du langage contre le non-nommé.
Tout comme les mots sont essentiels pour la communication, dans l'œuvre de
On sa it que des raisonn ements enti ers passen t parfois dans nos têtes instantanément
so us forme de sortes de sensations qui ne sont pas traduites en langage humain et d'autant
moins en langage littéraire. E t il est év ident qu e beaucoup de sensations qui ne sont pas
traduites en langage ordinaire paraîtraient totalement invraisemblabl es. Voilà pourquoi
69
elles n'apparai ssent jamais au grand jour et pOUltant se trouvent chez chacun.
65
SaITaute 12.
66 Roger Shattuck, « The Voice of Nathalie Sanaute, »The French Review 68.6
CI 995) 960.
67 Ibid . 958.
68 Ibid. 958.
69 Ibid. 959.
21
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Le lecteur de Sarraute se trouve exactement dans la région que Dostoïevski décrit, où ces
sensations ont lieu. Il se trouve à l'extérieur du monde représenté dans lequel les
plus organique que la vie telle qu 'elle est représentée dans le roman traditiOlmel. Ce que
Sarraute exprime dans son écriture se trouve sous la surface des mots et c ' est beaucoup
plus significatif que ce qu'on retrouve à la surface. Le lecteur de Sarraute s'introduit dans
un monde qui n 'appartient pas vraiment à son vécu personnel. L ' écrivaine ne décrit pas
la réalité consciemment vécue dans le monde réel. Si ce qu'elle appelle' tropisme' arrive
dans la réalité quotidietme, c 'est une sensation qui passe rapidement, qui est intériorisée
et inconsciente. SatTaute ne retrace pas à la lettre ce que les gens ressentent dans la vie
réelle. Dans les textes de Sarraute, les tropismes sont enregistrés et disséqués bien plus
que dans la réalité. Elle les amplifie et les développe en travaillant avec les mots. Les
persOlmages sont crées dans son oeuvre pour générer les tropismes . Ce sont les tropismes
qui régissent le comportement des persoill1ages et appellent les mots qui leur pem1ettront
engagés dans une interaction, et, par la suite, à la conscience du lecteur. Ce que SalTaute
décrit précède le monologue intérieur et vient avant que les mots n ' apparaissent sous
forme de parole. Elle écrit dans une sphère de langage plus éloignée de la référence que
celles déjà visitées par les autres écrivains. Pour Sarraute, cette région précède
l' apparition du langage. Dans son article intitul é « The Voice of Nathalie Sarraute »,
Roger Shattuck décrit SalTaute comme un entremetteur entre les sentiments informes et le
22
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
langage préformé (pas encore formé). 70 Sarraute est obligée de croire à un pré-langage
sans lequel elle serait incapable de travailler. Cette conviction a même mené à un
à insister sur le fait que le monde n ' est pas créé uniquement à partir du langage et qu ' il
existe absolument quelque chose qui le précède car elle travaille cette chose dans son
œuvre. En fin de compte, ils se sont mis d'accord sur le fait que ce qui les intéresse c' est
la création d 'un monde qui n' existe pas encore, et non la représentation d 'une quelconque
« réalité ». Pour Sanaute, ce monde demeure là où le langage n' est pas encore. Elle
décrit ce qui arrive avant que les personnages ou l' histoire ne soient mis en marche dans
le roman traditionnel.
Les tropismes sont déclenchés par de petites phrases anodines ou des gestes
effectués dans la vie quotidienne qui saisissent quelqu 'un au moment où il les perçoit.
Les phénomènes qui provoquent les tropismes chez Sarraute, ce sont des « petites causes
occasionnelles à propos de quoi tout se déclenche ».72 Ces petites causes occasiOlmelles
vie réelle de tous les jours, il est difficile d ' accéder à cette région où les tropismes
agissent. Les tropismes dans l' œuvre de Sarraute représentent une réalité de la vie,
examin ée à la loupe, mais pas la réalité sociale courante. Elle inculque dans ses
70 Ibid. 958 .
71 Ibid. 958.
72
Benmussa Il 1.
23
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
personnages une sorte de conscience amplifiée pour qu'ils puissent éprouver les
tropismes et pour qu ' elle puisse les examiner lorsqu ' ils an-ivent. C ' est dans l'espace où
un certain niveau de la conscience n'est pas encore formé , où les tropismes se glissent, où
Le discours de San-aute plonge son lecteur dans une expérience plus réelle que la
réalité elle-même. Dans son œuvre, le dialogue devient l' « aboutissement» de la force
intérieure qui provoque et fait jaillir les sensations si essentielles pour sa création
littéraire. Le dialogue ne projette ni « l' écriture d ' une aventure» ni «l ' aventure d 'une
écriture », mais il crée l' effet de transmettre le vécu au lieu de la vérité, textuelle ou
sensations et c ' est cet acte de connaissance que Sarraute essaie de communiquer par les
mots. Le dialogue et les mots prononcés par les personnages masquent les drames et les
amènent à la fois à la surface. L'innommable dans les textes de SaJTaute est suggéré au
lecteur par des images et des conversations très simples, banales et quotidiennes, qui
évoquent des sensations correspondant à celles qu ' elle veut interpeller. Le lecteur ne
devrait pourtant pas se laisser leun"er par l' apparente banalité de ce discours qui, tout au
dialogue prend la place de l' action. À travers le dialogue, Sarraute développe ce qu 'elle a
73
Gaëtan Brulotte,« Le Gestuaire de Nathalie Sarraute, » Revu e des Sciences
Humaines 2 17 (1990) 75 -95 .
24
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
movements, ofwhich dialogue is merely the outcome and, as it were, the furthermost
. 74
pomt. .. ».
pOUlTaient s'organiser. E lle explique: « [s]ur le moment ça passe [le tropisme]. Et, après
un long travail, après beaucoup de recherche, je me dis: ' Je voudrais construire quelque
chose. Mais autour de quoi? ... ' ». 75 C'est là où une phrase passée, qui a suscité un
quelque chose avec quoi l'écrivaine peut travailler. Lorsque San"aute écrit, elle isole les
énoncés des persOlU1ages et elle les développe dans toute leur profondeur. Elle analyse la
sensation induite à la loupe. Ell e se sert de cette sensation pour construire toute une
nanation. Avant même que le mot lui anive, il se passe quelque chose d 'essentiel que
Sarraute essaye d ' attraper. Elle essaye de faire revivre cette sensation initiale, de la
inculque dans ses persOlU1ages une sorte de conscience amplifiée pour qu'ils pui ssent
éprouver et examiner les tropismes lorsqu ' ils (se) passent et disparaissent. Selon
Sanaute, nous nous ressemblons tous et nous sommes tous sujets aux mouvements
76
intérieurs qu 'elle décrit. En lisant Sarraute, le lecteur est tiraillé dans une lutte entre le
ressenti - la sensation « pure » qu ' elle veut évoquer - et le mot par leq uel ce ressenti
devi ent perceptible. San"aute a souvent cité Paul Klee, qui voulait dan s sa peinture,
74
Eric EigenmalU1, « Nathali e SalTaute : The Use of Speech. » Yale French Stud ies
75 (1988) 10.
75
BelU11ussa 74.
76
Ibid. 123 .
25
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
« [r] endre visible l' invisible ». 77 Tout le travail de SalTaute tourne autour de l' ambition
de rendre visible l' invisible, tout en gardant l' authenticité de cette sensation «invisible ».
C ' est dans le pressentiment de la sensation que San'aute travaille, dans « les premiers
Sarraute vit et décrit la solitude de quelqu'un qui a envie de parler des choses qui
touchent à des sensations profondes, mais dont on ne peut parler à perSOlme car il n' y a
personne à qui en parler, sans oublier que ces sensations dépassent en quelque sorte le
des expériences vécues n'est pas encore f0l111ée, dans un espace qui existe à la limite du
subconscient. En écrivant et en cherchant les mots pour décrire cet espace, elle veut
traduire en mots ce telTitoire extrêmement limité où se glissent les tropismes. C ' est dans
ce telTain où SalTaute se sent chez elle - dans des régions psychiques où se passe une
action aboutissant à certaines paroles, une action qui remplace l'intrigue des romans
Parcourir ce territoire, c' est, selon SalTaute, travailler une « matière nouvelle
psychologique » .79 L' œuvre de Sarraute est peut-être tellement singulière parce que la
région où elle écrit est un teITain où il n ' y a, à l' époque, perSOlme à l' exception de
mouvements intérieurs dont le résu ltat est le langage. lis partagent donc avec SaITaute les
77
Ibid. 139.
78
Ibid. 140.
79
Ibid . 112.
26
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
l'expérience d 'être dans un endroit incOlIDu, tout en restant dans son propre espace. C'est
le sentiment que Janice Berkowitz-Gross, dans son article intitulé « A Telling Side of
NalTation : Direct Discourse and French Women Writers », a appelé « être dans sa propre
extériorité ».80
fonctiol1l1ement du tropisme, ainsi compris dans cette œuvre. Publié chez Gallimard en
1983 , Enfance est une œuvre fragmentée, composée de soixante-dix courtes histoires
d ' une ou de quelques pages chacune. L 'œuvre est présentée sous fOlme de dialogu e entre
deux voix appartenant au même perSOl1l1age. La nalTatrice tient un débat avec elle-même,
comme si elle se débattait avec son alter ego. Les mots essentiels, déclencheurs de
la nalTatrice dans les événements dont ell e se souvient. L ' introspection et l ' intelTogation
d 'autobiographi e, il n 'y a presque pas de dates et l' ordre chronolo gique dans le texte est
bouleversé. L ' ordre temporel est dicté par les sensations de l' enfant et les événem ents
sont présentés selon sa perception. Les élém ents autobiographiques , rémémorés, sont
déclencheurs des tropismes ou, plus exactement d ' une « dynamique tropistique » entre le
tropisme du passé, ce qui en reste dans la m émoire et le tropism e que le souvenir d ' un
80
Berkowitz-G ross 408.
27
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
deux locuteurs différents: un «je» adulte, qui raconte des événements de son enfance et
un alter ego avec qui le « je » mène un dialogue. L ' alter ego s'adresse à ce «je» en le
pénétrants et inquisiteurs avec cet alter ego qui oblige la nalTatrice à examiner ses
sous-conversations qui appartiennent aux «moi» indépendants (de l'enfant, de l' adulte et
de l' alter ego). Comme dans son œuvre Portrait d 'un inconnu, la narratrice crée le roman
lorsqu ' elle en fait partie,82 c ' est-à-dire elle discute dans le présent avec son alter ego, tout
en réssuscitant ses mémoires d ' enfance. L ' optique de la narratrice sert de foyer aux
lecteur éprouve la sensation d'être enveloppé par le texte dans une agglomération de
83
Proust. Dans Enfance, Sarraute emploie un narrateur du type prou stien, mais elle arrive
81
Shattuck 959.
82
Ruby Cohn, « Natha li e Sarraute 's Sub-Conciousversations, » MLN 78.3 (mai
1963) 262.
83 Ibid. 267.
28
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
événements d'enfance sont examinés de plusieurs points de vue. Ce sont les sous-
conversations, où la tension dans les dialogues entre la nalTatrice et son alter ego est
Rous Besser dans son compte-rendu d'Enfan ce, trois niveaux sont évidents dans le
roman. D'abord, nous remarquons les sentiments « purs» d ' une petite fille comme ils
mêmes sentiments modifiés par l'adulte. Enfin, nous pouvons noter la perspective
Nous pouvons examiner quelques théories, proposées dans le li vre The French
New Autobiographies : Sarraute, Duras, and Robbe-Grillet par Raylene Ramsay, qui
portent sur l' identité des voix multiples dans Enfance. Les deux voix narTatives distinctes
dans Enfance sont marquées tantôt par leur geme, tantôt par leur attitude, neutre (la
nalTatrice adulte) ou critique (son alter ego). Les deux voix marquées par leur geme
parlent pour créer un moi divisé et antagonique qui se modifie et se confond parfois. 86
Une voix analytique et critique de l' alter ego, marquée par les accords du participe passé
par l'autre voix, celle de la nalTathce. La voix masculine de l' alter ego questiolU1e,
84
Ibid. 267 .
85
Gretchen Rous Besser, « Enfance, by Nathali e Sarraute, » The French Review
58.6 (1985) 922 .
86
Raylene L. Ramsay, The French New Autobiographies: Sarraute, Duras, and
Robbe-Grillet (Gainesville, Florida : University Press of Florida, 1996) 120.
29
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
chipote et contredit la première voix. Elle est assurée et elle met une distance critique
dans ses analyses. « Mortes, devrais-tu dire », suggère la voix masculine à un moment. 87
Elle rétorque aussi: « [i]1 n 'est pas possible que tu l'aies perçu ainsi sur le moment. .. ».88
La voix de la naITatrice, à la première personne, se dép lace entre les réponses à l'alter ego
et les anciennes paroles de son enfance. Elle est toujours féminine dans ces deux rôles.
La voix masculine de l' alter ego impose des définitions, fait des jugements et multiplie
les questions pour clarifier les conclusions de la voix féminine de la nan-atrice et tient
masculine est aussi considérée comme une voix universellement neutre . E lle est logique
et incisive. Contrairement à la voix féminine , elle est moins touchée et affectée par les
sensations et elle est capable de maintenir une distance par rapport aux souvenirs .
Gaëtan Brulotte catégorise les deux voix comme positive et négative. 9o La voix
négative, celle de l' alter ego, est entendue comme inauthentique, une conscience réflexive
qui fonctiOlme comme un « super-narrateur» et qui ne s' identifie pas avec l'autre.91
apparaît au contra ire comme une voix authentique. Elle opère de manière démasquée.
87
Sarraute 113 .
88 Ibid. 86.
89 Ramsay 12 1.
90 Ibid . 121.
91
Ibid . 121 .
92
Ibid. 121.
30
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Françoise van Roey-Roux, qui dans sa lecture identifie la voix masculine et négative de
l' alter ego comme la voix authentique du texte. Elle l'associe à un élément cognitif-
psychothérapeute. Mise à part l' authenticité ou l' inauthenticité des voix, ce qu ' il faut
retenir, comme le remarque Ramsay, c'est que le manque d 'authenticité caractérise tous
les personnages de SalTaute et que l' authenticité est un des topoï centraux dans l' écriture
94
française modeme.
Dans Enfance de SalTaute, l'intrigue n 'est pas complètement effacée. Les voix de
qui sont exprimés au présent. À travers ce dialogue, le texte révèle des drames
insoupçonnés sous des mots inoffensifs, mots qui masquent les drames et en même temps,
les amènent à la surface. L'usage du dialogue donne accès à Sarraute une intimité avec
nalTative autoritaire, produisant ainsi l' espace de l' hétéroglossie au sens bahktinien de
l' entremêlement de deux ou plusieurs voix. Le discours ininterrompu par une nalTation
faci lite l' extériorisation et la vocalisation des mouvements intérieurs tell ement importants
pour Sanaute. Les moyens nalTatifs emp loyés par San'aute servent à capturer ce qui
gli sse facilement de la prise de ses personnages, à savoir les moments brefs de « ce qui
93
Ibid. 12l.
94
Ibid. 123.
95
Berkowitz-Gross 407 .
31
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
discours direct sert aussi à créer une immédiateté du texte: le lecteur entend, observe,
perçoit et lit au même moment où les nalTatrices échangent leurs paroles dans le texte. En
guidant le lecteur à travers de nombreux flots de conscience dans Enfance, SalTaute utilise
les noms propres, le discours direct et explique les relations entre les persOlmages ce
qu'elle n ' a guère fait avant ce roman. Avant, SalTaute ne désignait pas clairement à qui
les pensées ou les sentiments appartenaient. Ils poun'aient appartenir à n'importe qui, par
Enfance, toutes les pensées et les sentiments éprouvés sont assignés à une des deux
naITatrices.
comme catalyseur des tropismes dans Enfance. Ce sont les expressions d'enfance
«préfabriquées» qui incitent les réactions chez l'enfant et plus tard chez l' adulte qui s' en
souvi ent. Ce qui compte dan s le travail de SalTaute, c'est comment un mot est lancé par
examine les vagues de réactions jusqu ' à ce qu'ils attei gnent la surface. Dans Enfance, les
personnages ont eu une existence réelle, mais l' aspect biographique passe au second plan.
Les souvenirs évoqués sont choisis non pour leur intérêt biographique, mais pour ce qui
peut mieux se prêter à la recherche de l'écriture que Sarraute avait entreprise. Son travail
dans E/?fance consiste comme toujours à cerner, au plus près, une sensation ou une
96 Ibid. 408.
32
M .A. Thesis - A. Peace McMaster - French
émotion impalpable, à s' approcher d'elle et à l' effleurer avec des mots. 97 Ce sont alors
les effets des mots prononcés qui sont décrits. Par exemple, les paroles que prononce la
mère, ce qui vient d ' elle, ce qu ' elle impose, sont perçues par la fille et s' établissent en
elle. Les mots de la mère s' enfoncent dans l'esprit de lajeune fille. 98 Ils sont comme des
entités sensibles et vivantes qui dOlment vie aux tropismes. Les tropismes évoqués par les
souvenirs d' enfance durent juste assez longtemps pour que SalTaute, grâce au persOlmage
de la narratrice, puisse trouver les mots pour les décrire, et puis ils se retirent de nouveau.
traduire dans son texte un phénomène de l' ordre de l' innommable ou du non-nommé.
Une des manières qu ' emploie SalTaute pour rendre les tropism es perceptibles dans
ramener l' abstrait des noms-concepts au concret des images métaphoriques et des
99
comparaisons. Sarraute utilise souvent des images tirées du domaine des sciences
97
Benmussa 17.
98
San"aLlte 41.
99
Laurent Adert, Les mots des autres: Flaubert, SalTaute, Pinget (France: Presses
universitaires du Septentrion, 1996) 217.
33
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
« [i]l n'y a plus en moi comme avant, comme en tous les autres, les vrais enfants,
ces eaux vives, rapides, limpides, pareilles à celles des rivières de montagne, des torrents,
mais les eaux stagnantes, bourbeuses, polluées des étangs .. .celles qui atti rent les
moustiques. Tu n'as pas besoin de me répéter que je n'étais pas capable d' évoquer ces
images ... ce qui est certain, c'est qu 'elles rendent exactement la sensation que me donnait
.
mon pltoya bl e etat.
' » 100
sous forme d 'une image métaphorique nette et précise. 101 Elle apparaît à la place d ' un
seul mot concret mai s en même temps trop vague pour exprimer la complexité du
elles ne donnent jamais une impression de fausseté. Les sous-conversations peuvent être
reconnues par de légères modifications dans les sentiments des personnages, indiquées
par un mouvement d 'approche ou de recul , par une fusion ou une séparation. Ces
mouvements intéri eurs, « dont le dialogue n 'est que l ' aboutissement » 102 si on les observe
du point de vue du processus créateur, sont déclenchés par le dialogue si on les envisage
l03
scientifique pour décrire ces mouvements et ces modifications de comportement qui ne
se manifestent pas ouvertement ou qui apparaissent sous une fOlm e différente de celle
qu ' on aurait pu prévoir. Le monologue intérieur est la fOlme littéraire la plus proche de la
in adéquat pour découvrir les profondeurs psychiques prélinguistiques qu ' elle cherch ait à
100
Sanaute 98.
101 Emer O ' Beirne, Readin g Nathali e Sanaute : Dialogue and Distance (Oxford:
C larendon Press, 1999) 143 .
102 Adert 204.
103 Celi a Britton, « The Se lf and Language in the Nove ts of Nathali e Sarraute, » The
Modern Language Review 77 .3 (1982) 577.
34
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
exp lorer dans son écriture. 104 Ce que le lecteur lit n 'est pas une transcription du
monologue intérieur, qui , lui , suit le mouvement de la pensée des personnages, mais
penche .. .je m 'alTache . .. décoll[e] .. .je bascule ... ». 105 Comme nous l'avons déjà signalé,
dans l'œuvre de SalTaute, tout se réalise à un niveau psychique plus profond qu'autrefois
qui était auparavant le niveau psychologique le plus profond qui se soit manifesté dans les
textes.
composition du texte. 106 Elle ne provient pas d 'un lieu imaginaire, mais d'un espace réel
décrit la sous-conversation comme un pré-dialogue: « [l] es gens parlent d ' une manière
qui paraît tout à fait naturelle, mais en réalité ils disent des choses qu 'on ne dit jamais, ils
expriment ce qui se passe en eux [ ... ] Le dialogue [de la sous-conversation] est iITéel
parce qu ' il contient le pré-dialogue: ce que d ' ordinaire on ne dit pas ».107 Textuellement,
dialogue entre les personnages. Lorsque Natasha entend son père dire à son ami qu ' il est
104
O' Beirne 30.
105
Britton 577.
106
Adert 217.
10 7
O'Beirne 59.
35
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
étonnant à quel point elle ressemble à sa mère, toute une sous-conversation se déclenche
qui intelTompt la nanation. « [D]ans ces mots quelque chose d ' infiniment fragile, que j ' ai
à peine osé percevoir, j e craignais de le faire disparaître ... quelque chose a glissé, m ' a
effleurée, m 'a caressée, s'est effacé ».108 À chaque mot et à tout moment, les sous-
ou de l' intrigue. Quand la nanatrice dem ande à Véra, sa marâtre, s' ils vont bientôt
rentrer à la mai son, elle répond : « [c Je n ' est pas ta mai son» 109, paroles qui brisent le
dialogue entre les persOlmages et rompt la stabilité de l' intrigue. « [J] e les ai reçues [les
paroles] closes de toutes parts, toutes nettes et nues. Elles sont tombées en moi de tout
leur poids et elles ont une fois pour toutes empêché qu ' « à la maison » ne monte, ne se
forme en moi »,1 10 explique-t-e lle. La sous-conversation sarrautieml e est à la fois une
apparemment secondaire, déclenche toute une longue expansion qui se révèle d ' une
partir à la découverte du mot, mai s quelquefois un mot surgit et ce mot à son tour produit
une nouvelle sensation ».11 2 Cette nouvelle sensation mène à une longue expansion
provenant de la « chose» minime initi ale. Par exemple, lorsque Natasha compose les
phrases de sa di ctée en classe, ell e sent une angoisse qui se développe comm e si ell e
36
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
émanait du mot sur lequel elle hésite. L'hésitation résolue, cette angoisse aboutit à un
« [U]ne légère angoisse m 'agite tandi s que je cherche . .. ce mot que j'écris est-il
bien identique à celui que j 'a i déjà vu, qu e j e connai s? Oui , je croi s . . .mai s il faut le
terminer par « ent »? Attention, c'est un verbe ... souviens-toi de la règle ... est-il certain
que ce mot là-bas est son suj et? Regarde bien, ne passe ri en . .. il n'y a plus en moi rien
d 'a utre que ce qui maintenant se tend, parco urt, hésite, revient, trouve, dégage,
inspecte ... oui, c'est lui , c'est bien lui le suj et, il est au pluriel, un « s » comme il se doit le
telmine, et cela m'oblige à mettre à la fin de ce verbe « ent » ... Mon contentement, mon
apaisement sont vite suivis d'une nouvelle inquiétude, de nouveau toutes mes forces se
tendent . .. »1 J3
Le lecteur lit la description d 'un flot de conscience qui communique des sentiments qui
tourmentent la petite fille en train de faire sa dictée. Le mot énoncé par l'enseignante
s'amplifie lorsqu ' elle parcourt les autres mots dans son texte, ce qui , en fin de compte,
mène à une nouvell e sensation, de l'apaisement cette fois-ci, avant d 'entrer dans
française. Après avoir rejoint le groupe « Tel Quel» en 1967, groupe auquel le nouveau
romancier Jean Ricardou appartenait aussi, Julia Kristeva s'est concentrée sur la politique
notion d ' intertextualité empruntée à Bakhtin. Ell e est devenue influente dans le domaine
de la critique littéraire avec la publication de son premi er livre, Sem eiotikè : recherche
11 3
Sanaute 167.
37
M .A. Thesis - A. Peace McMaster - French
énoncées par les existentialismes philosophiques et politiques. En 1979, après avoir suivi
des cours de Jacques Lacan, elle est devenue psychanalyste et théoricienne du langage.
Une des propositions les plus importantes de Kristeva est son acception de la sémiotique
où elle veut établir une relation entre la sémiologie et l'analyse psychologique. Dans La
Dans son livre The Visib le Ward: Experimental Typography and Modern Art,
met l' accent sur la spécificité historique de la formation du sujet sur le plan des relations
di stinction entre eux pel111et aux éléments qui sont extralinguistiques et qui ne sont pas
inclus dans la structure symbo lique du langage d 'être considérés dans son analyse. La
sémiotique est la science des signes, 11 4 dans toutes leurs formes et dans toutes leurs
11 4
Le sémiotique devient un e discipline indépendante avec l' œuvre du philosophe
Charles Sanders Peirce (1839- 1914). C'est pour lui un cadre de référence qui englobe
38
M.A. Thesis - A. Peace Mc Mas ter - French
sous toutes ses fonn es. Kristeva associe la sémiotique avec les pulsions et les désirs du
la signification, pour expliquer qu ' un enfant di spose déjà, avant de parl er, des exécutions
vocales ou visuelles , telles que crier, pleurer ou sourire, qui signifi ent quelque chose, bien
ll s
qu ' elles ne soient pas du langage. Kristeva élargit l' analyse des pratiques signifiantes
pour inclure les activités visuelles et kinésiques : les expériences et expressions associées
avec le domaine somatique. 116 Cette ouverture dans la théorie réincorpore dans le
système de la signification les éléments qui étaient éliminés ou négligés par les notions
traditionnelles de la sémiotique.
Dans son livre, Semeiotikè : recherches pour une sémanalyse, Kristeva explique
que « le ' texte ' (poétique, littéraire, ou autre) creuse dans la surface de la parole une
39
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
confrontation qui se pratique dans la langue - et ses types. 11 8 Selon Roland Barthes, le
dit: « [d]ans l'échange réel, l'abstraction doit être à son tour réifiée, symbolisée, réalisée
au moyen d 'un certain signe ». 11 9 Dans un autre texte, il a décrit la mode comme: « le
telTain pour « reconstituer » pas à pas un système de sens ».120 Le signe que propose
represenfaful11, le signe est ce qui remplace un objet dans un certain aspect ou une
certaine position. Selon KIisteva, les signes sont déclenchés par la parole et celle-ci crée
La communication auditive valorise 'l ' acte' individuel (le son, le geste) comme
« embryon du langage ».1 21 Antonin Artaud et Friedrich Nietzsche ont tous les deux
commenté sur l' importance du geste pour le langage. Comme Artaud a noté: «...à côté
de la culture par mots il y a la culture par gestes . . . tout un système d ' analogies
naturelles ... », et Nietzsche: « ... en général tout geste a un son qui lui est parallèle ;
l'alliance la plus intime et la plus fréquente d' une sorte de mimique symbolique et de son
constitue le langage ».122 KI·isteva identifie dans la pensée moderne concernant les
systèmes sémiotiques deux tendances qui se dessinent. D 'une part, nous voyons les
11 8 Ibid. 9.
119 Ibid. 61 .
120
Ibid. 61 .
121
Ibid. 69.
122
Ibid. 90.
40
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
l'idée. 123 Selon cette tendance, la littérature opte pour la suprématie du discours verbal
considéré comme une « voix-instrument» d'une idée (d'un sens). 124 Dans ce champ de
l25
pensée, la notion du geste comme «pratique sémiotique» est exclue : toute gestua lité
accessoire» 126 plutôt qu'un processus signifiant. D'autre part, Kristeva note la tendance
d ' aborder « des pratiques sémiotiques autres que celle des langues verba les », une
127
inclination qui provient de l' intérêt pour les pratiques sémiotiques des animaux. Ce
champ est une tentative de sortir de la signifi cation (du discours , du sens) pour lui
substituer son autre, par exemple, des pratiques sémiotiques non phonétiques comme
l' écriture, le comportement ou l' étiquette. 128 Plusieurs chercheurs se sont penchés sur
remarqué que « [l]e langage mimique n ' est pas seu lement langage, mais encore action et
participation à l' action et même aux choses ». 129 En reconnaissant la nécessité du modèle
lingu istique pour les débuts de recherches, les chercheurs dans ce champ tentent
d ' élaborer, d ' élargir et de réviser la notion du sémiotique, et même la notion du langage,
pour qu'elle puisse comprendre non seu lement la comm uni cation verbale, mais aussi
d ' autres moyens de la production du sens. La gestualité est souvent étud iée comme une
123
Ibid.9 1.
124
Ibid. 9 1.
125
Ibid. 91 .
126
Ibid. 9 1.
127
Ibid. 92.
128
Ibid . 92.
129 PielTe Oléron , « Études sur le lan gage mimique des sourds-muets, » Année
psychologique 52 (1952) 47-81.
41
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Kristeva note qu 'il est frappant que cette antériorité n'est pas celle d'un concept par
rapport à une voix , mais « d' un geste de démonstration , de désignation , d' indication
d 'action par rapport à la 'conscience,' à l' idée ». \3\ Selon la première approche, le geste
ne signifiait pas, mais il englobait, accompagnait et indiquait quelque chose qui venait
après ou avec lui, le mot. « Chaque parole est 'redoublée ' par quelque chose d' autre qui
la désigne mais ne la représente pas, » a remarqué Kristeva. \32 Mais pour Kristeva,
l' indication se réalise dans « l' association des idées» et le sémiotique englobe « tout
note deux sOlies de geste: le geste spatial, de surface, appartenant à la zone topologique
de la communication, et le geste corporel. Pour expliquer le geste corporel, Kristeva s' est
américain, Ray Birdwhistell.\ 34 L' étude des kinésistes a eu son origine dans les
recherches de Darwin qui intelTogeait l' aspect communicatif des mouvements corporels
42
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
d 'Edward Sapir, qui a constaté que « la gestualité corporelle est un code qui doit être
kinésique actuelle, les psychiatres et les psychanalystes ont mis l'accent dans leurs
travaux sur la relativité du comportement gestuel. 136 Enfin, vers les années 50, le
comportement corporel s'est développé comme un code particulier et son étude est
Les études qui ont suivi sont vastes et incluent le vocabulaire (choix de mots) et
sujet gesticulant organise son espace comme un système codé dans le processus de la
canaux influençables à base sensorielle » 137, donne suite à la remarque de Kristeva que le
langage parlé n ' est pas « le système communicatif, mais uniquement un des niveaux
. . if.
II1tra-CO/11mUl1/cat1.;s ». 138
135 Ibid. 101 et Edward Sapir, The Selectcd Writings of Edward Sapir (Barkeley and
Los Angeles: University of California Press, 1949).
136 Ibid. 101.
137
Ibid. 105 .
138 Ibid. 105 .
43
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Pour Kristeva, le geste relie la langue (ce qui est dit) à tout ce qui est hors de la
langue mais ne peut être pensé qu'à travers la langue (ce qui n ' est pas dit). À travers une
inscription, ce qui n ' est peut-être pas écrit (et qui , d'ailleurs, peut-être, ne peut pas être
écrit) s'inscrit dans une gestualité. Le geste désigne ce qui remplace l' écrit et la parole,
mais qui est toujours là, appelé à la surface écrite par une variable gestuelle repérable
dans le texte. Les réflexions des sémioticiens et des anthropologues que nous venons de
présenter permettent d' aborder la manifestation des tropismes chez Sarraute sous un angle
encore différent. Le geste, le semiotikè des rythmes, des tons et des mouvements , ainsi
que la typographie - dans la mesure où ell e se situe en deçà (c'est-à-dire avant, sans
arriver jusqu'au) du langage - constituent des éléments qui ouvrent aux tropismes la voie
Les tropismes sont des mouvements qui ne sont pas de l' ordre du langage. Ils
mot ne s' est encore introduit ». 139 Ce sont des sensations qui évoquent un sens qui arrive
avant que le mot n' intervielU1e, les impulsions auxquelles Klisteva s' intéressent. Un autre
procédé qui sert à faire sentir le tropisme dans l' œuvre SatTautienne est la typographie.
En généra le, la typographie se définit comme l'ensemble des techniques et des procédés
permettant de reproduire des textes par l' impression d'un assemblage de caractères en
relief. 140 En ce qui concerne l'expression des tropism es , ces techniques et procédés
incluent: les omissions, les blancs, les trois points de suspension et les phrases
139
Jean Ricardou , et Françoise Van Rossum-Guyon, Nouveau Roman: hier,
aujourd'hui . Vol 2 : Problèmes généraux (Paris: Union Générale d' Éditions , 1972) 32.
140 « Typographie. » Le Grand Robert de la langue francaise pour Mac. 2009.
44
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
inachevées, aussi bien que la structure fragmentée du texte. Dans Enfance, nous pouvons
d 'abord remarquer les différentes sortes d ' omissions et de blancs qui apparaissent tout au
long du récit. Nous voyons des omissions grammaticales aussi bien que des omissions
situationnelles. Les trois points, tellement typiques de San·aute, fonctionnent comme une
omission qui alTive toutefois à communiquer un sentiment sans employer les mots. Dans
Enfance, par exemple, la jeune fille colle deux pages de son livre ensemble parce qu'elle
a peur de l' image effrayante qu ' elles contiennent. Mais lorsqu 'elle feuillette les pages
plus tard, elle remarque toujours l'endroit où la page est devenue plus épaisse. « [L]a
voici qui se rapproche dissimulée ici , enfelTnée ... il faut feuilleter très vite, il faut passer
par-dessus avant que ça ait le temps de se poser en moi , s'incruster. .. ça s'ébauche déjà,
ces ciseaux taillant dans la chair, ces grosses gouttes de sang ... mais ça y est, c' est
dépassé, c'est effacé par l' image suivante ». 14 1 Nous ressentons, en traversant les trois
points de suspension dans ce passage, une peur muette née de tout un contexte mental, du
souvenir d 'une image, une peur qui n'est pas explicitée en toutes lettres, mais qui peut
faire, tout de même, frissOlmer le lecteur. Sur le plan de la syntaxe, les phrases
inachevées, temlinées par des points de suspension, sont pleines de tout ce sur quoi le
dernier mot de la phrase achoppe. C'est ce qui se cache derrière les trois points de
suspension qui, selon A. Rykner, constituent le vrai contenu du roman. 142 Un dernier
exemple d 'omission grammaticale dans le texte pounait être l' omission du mot juste que
Sanaute cherche et qui est remplacé par un terme dont le signifié est vague et imprécis,
mai s qui an·ive quand même à évoquer une signification chez le lecteur. « [E]t à ce
14 1
San·aute 47.
142
Raffy 190.
45
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
moment-là, c'est venu ... quelque chose d'unique ... j ' éprouve ... mais quoi? quel mot peut
s'en saisir? ».143 Même si le pronom indéfini « quelque chose» est composé de mots, il
n'a pas de référent concret dans le texte. Ce n'est pas un mot descriptif. Pourtant, il
évoque la sensation que SalTaute essaye de représenter dans le texte, il représente donc
poulTaient inclure les événements qui sont alTivés pendant l'enfance de Sarraute, mais
qu ' elle ne mentionne pas dans Enfance, aussi bien que les omissions des détails dans les
hi stoires qu'elle raconte, faute de mémoire/faute du temps, autrement dit ce qui a passé
entre le moment vécu et le moment où s' accomplit le souvenir. Par exemple, dans le
roman , la nalTatrice, en parlant de son éco le, dit: « [j] e ne suis plus allée dans cette école
ni dans aucune autre », ce qui pousse son alter ego à insister: «[p]ourquoi? ». La
inconscient lui impose. La nalTatrice qui n'arrive pas à répondre à l'examen mené par
son alter ego crée une omission situationnelle dans le texte représentant une mémoire
Nous pouvons aussi discemer trois types de blancs dans le texte. Sur le plan de la
nalTation, l' auteur devient une absence pour pemlettre à la structure de l' histoire d'exister
comme te lle. La conversation entre l' adu lte et son alter ego crée un espace entre ces deux
persOlmages et ne fait apparaître qu 'une ombre vague de l' écrivaine derrière leurs paroles.
143
Sarraute 66.
144
Ibid. 72.
46
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Même si le texte a un aspect autobiographique, le lecteur n 'a pas l' impression que
l'écrivaine participe au dialogue entre la narratrice et son alter ego. Nous voyons au ssi
les blancs dans la structure du li vre: sur les pages-mêmes et dans sa composition non-
chronologique. Les blancs sur les pages indiquent une pause dans l' intrigue et séparent à
la fois les « chapitres» du roman. Les blancs entre les paragraph es sont, selon M ichel
145
Baude, un lieu de sil ence qui dit plus que ne le feraient des mots . À la page 132, par
exemple, nous ne découvrons que quatre phrases. Il faut sauter à la page suivante où le
prochain récit de la nalTatrice commence par une précision suivante : « [o]n est en
octobre, les classes ont commencé ... ».1 46 Nous apercevons ce geme de « trous» sur la
majorité des pages d'Enfance. L'association des idées entre les récits que la voix de la
nalTatrice raconte est guidée par les souvenirs et les tropismes, alors les idées sont
présentées d 'une m ani ère non-linéaire. Par exemple, le réci t à la page 62 commence avec
une « lettre» que la nalTatri ce récite à son oreiller. Le récit suivant, à la page 64, décrit sa
maison rue Boi ssonade. Il n ' y a pas de transition logique entre les deux récits , séparés
par ce qui apparaît physiquement comme un blanc dans la structure du livre, représentant
un certain vide sur le plan des souvenirs. Le dernier type de blancs sont les blancs dans la
mémoire de l' adulte qui se rappelle son enfance. Par exemple, dans le roman, la
naITatrice se rappelle d'avoir parler l' allemand quand ell e était j eune, ce qui pousse son
alter ego inqui siteur à demander : « [e]n allemand . . . Comment avais-tu pu si bien
145
Raffy 190 .
146
SalTaute J 33 .
47
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
« [0 ]ui, je me le demande ... ».1 47 Les blancs structurels et transitiOlU1els sont modelés sur
sur le plan de la diégèse et il sert à communiquer le non-dit. Dans l' œuvre de Sanaute, un
des lieux le plus essentiel pour la communication humaine, et aussi vital que le langage,
est le corps humain. Le but de San'aute était toujours de « faire revivre au lecteur, à
mesure qu ' elles se déroulent, [l]es actions soutenaines »1 48 et cet effet est obtenu par la
persOlU1ages vise à persuader le lecteur de croire à une certaine vérité d'esprit (les
tropismes).1 49 La gestualité dans El?fance se traduit par les gestes, les mouvements du
corps, le regard, les sentiments exprimés physiquement et les images par mimétisme. « Il
a suffi d 'un geste », rappelle la nanatrice, « et je me serre contre elle, je pose mes lèvres
sur la peau fine et soyeuse, si douce de son front, de ses joues » .1 50 Dans ce cas-ci , le
geste de la mère était suffisant pour communiquer une invitation, une ouverture, sans
qu 'elle le dise explicitement à sa fille . De façon similaire, plus tard, lorsque sa mère
insulte Véra, la jeune fille se rétracte et nous pouvons ressentir, sans d ' autres mots
15 1
descriptifs, à quel point les paroles de sa mère l' ont blessée. Encore une fois , lorsque
la narratrice s' insère entre sa mère et Kolia et que sa mère la repousse « doucement », le
147
Ibid. 11.
148
Ibid 90.
149
Ibid 90 .
150
Ibid . 40.
15 1
Ibid . 254.
48
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
passé mes bras autour d ' elle comme pour la défendre et elle m ' a repoussée ... », elle se
.
souvIent, « [j]" etaIs
. un corps etranger.
, .. ». 15?-
La nanatrice, en décrivant Véra dit: « [q]uand sa fureur devenait plus grande, elle ne
pouvait plus parler, elle soufflait, l' air menaçant, à travers ses dents serrées, sa poitrine se
soulevait ... »1 53 et elle remarque que parfois Véra disait elle-même: « [t]out tremble en
moi ».1 54 Nous ressentons la colère que Véra ressent à l' intérieur, colère qui n'est pas
représentée par ses paroles, mais par des mouvements corporels. Le regard décrit dans le
texte peut également signifier, sans que les mots soient nécessaires pour l'expliquer. La
la jeune fille rend visite à sa tante, elle collectionne des petits flacons dont sa tante n ' a
plus besoin. Quand elle emporte ensuite un de ces flacons avec elle quelque part, elle le
tient enveloppé. « [J]e ne veux pas que des regards ... puissent l' atteindre », explique-t-
elle, ce qui démontre le danger qui pourrait provenir d ' un regard. 156 Elle raconte aussi
une scène qui s ' est développée autour du regard de son père: « [e]t voilà qu'un jour, sous
le regard de mon père que je sens posé sur mon visage, un regard qui s' attarde, ne le
quitte plus, je relève un de mes sourcils comme le fait maman, [ .. . ] mes yeux [ . .. ]
s ' emplissent d ' étOlmement, de désanoi , de candeur, d ' innocence ... c ' est son regard à lui
152
Ibid. 75.
153 Ibid. 145.
154 Ibid. 144.
155
Ibid. 145.
156 Ibid . 37.
49
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
qui a fait venir cela sur mon visage, c'est lui qui le maintient. .. ».1 57 Dans ce passage, il
n'y a que des regards échangés entre lajeune fille et son père qui tiennent lieu de
conversation.
comportement des personnages, sont aussi porteurs de signification. La jeune fille décrit
V éra comme étant « si résolue» et « si dure », tandis qu ' un soir, elle se sent envahie
chambre de Véra, la nalTatrice entend des geignements comme des sanglots retenus. La
petite fille entre et demande si Véra a besoin de quelque chose. Toujours sans se
retourner, Véra « fait non de la tête» pour répondre. La fille essuie les larmes de Véra
qui pose sa main sur la main de Natacha et selTe les doigts de la jeune fille. 159 Les
plaintes et les larmes de Véra, aussi bien que le toucher - un autre mouvement corporel
partagé - servent à exprimer la force de l' émotion et la profondeur de l'échange qui a lieu
Enfin, San'aute utilise des équivalents métaphoriques pour évoquer des sentiments
sans se servir de la parole. Sans employer le mot ' amour,' la narratrice décrit ce qu 'elle
ressent unir sa mère et Kolia : « [c Je qui passait entre Kolia et maman, ce courant chaud,
50
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
ce rayonnement, j'en recevais, moi aussi, comme des ondes ... ».160 Sans décrire le
sentiment partagé entre sa mère et Kolia avec des mots, la narratrice réussit à
Sarraute tels que les 'ondes' et le ' rayOlmement ' . Un dernier exemple illustre bien tous
les éléments que nous venons de repérer dans le texte de SalTaute et qui proviennent du
« 'Toujours mon idiot ... ' sa main glisse sur ma tête, je sens irradiant de lui quelque chose
en lui qu ' il tient enfermé, qu'il retient, il n' aime pas le montrer, mais c'est là, je le sens,
c'est passé dans sa main vite retirée, dans ses yeux, dans sa voix ... ».161 Nous pouvons
voir, dans cet exemple, le geste, le mouvement du corps, le regard et le pronom indéfini
« quelque chose» que nous avons attribué à une omission dans le texte. Ces éléments
stlUcturent, tout en le dissimulant, tout un dialogue entre la jeune fille et son père, sans
qu ' ils aient échangé de paroles. Comme le dit Jacques Dupont, « [l]e corps ne se trompe
une implacable blUtalité des multitudes d ' impressions infimes, insaisissables, éparses
( .. .) ». 162 Sarraute dans ses œuvres littéraires, comme Kristeva dans sa réflexion
théorique, travaille dans cette « pré-conscience» qui amp lifie et enregistre les
51
M .A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Un autre élément qui précède le langage ou alors constitue sa face cachée est le
silence. Le contraire de la parole, le silence dans l'œuvre peut être estimé comme un acte
de communication, mai s qui n 'est pas lingui stique. Le silence joue un rôle primordi al
dans l' œuvre de SalTaute. Selon Henri Lefebvre, le silence « se trouve tout à la foi s au
cœur, en deçà et au delà du langage ». 163 Selon Jean-Paul Sartre, le silence se définit par
rapport aux mots et en est, pour ainsi dire, une variation. Le sil ence est un moment du
langage. Dans son livre Qu 'est-ce que la littérature?, il pose une question rh étorique :
« se taire ce n 'est pas être muet, c'est refu ser de parler, donc parler encore? » .1 64 Le
silence n 'est pas la non-réali sation d 'un acte d ' énonciation ; il fait partie de l' acte de
parole. Bien qu ' il n ' ait pas de signifié concret, le silence véhicul e une signification car il
révèle l' impossibilité d ' exprim er quelque chose en mots. Tout comme un geste ou un
regard, le silence peut communiquer un sentiment ou une impress ion qui ne peut passer ni
qu ' il est impossible de nommer, l' innommé/le non-nommé, est suggéré par le sil ence.
André Allemand remarque: « [c]' est en un sens de l' impui ssance du langage, de son
incapacité à fi xer les essences [des tropismes ] et à les traduire que naît le besoin [du
silence] » . 165 C ' est dans ce sens que nous voyons le sil ence dans l' œuvre de Sarraute
comme étant un acte de communicati on. Le silence est équi valent au mouve ment du
corps ou bi en aux son s, aux pl aintes et aux lamles, que nous avons examinés auparavant.
L ' ex pression du sil ence est un acte chargé de sens dans l' œuvre salTauti enn e.
163
Ibid . 180.
164
Jean-Paul Sartre, Ou 'est-ce gue la littérature? (Pari s: Gallim ard, 1964) 32 .
165
Raffy 186.
52
M.A . Thesis - A. Peace McMaster - French
Le caractère implicite des tropismes nous incite finalement à avoir recours aux
employés par Sarraute dans Enfance. L ' usage de la parole confère à la fois aux êtres
cite François Récanati, philosophe et écrivain français, qui, dans son livre Les énoncés
pe11ormatijs, déclare qu'il faut, dans la mesure du possible, éviter de foumir l'implicite
dans le discours s' il n' y a aucune raison valable de ne pas foumir un discours explicite. 166
C ' est-à-dire que, selon Récanati , on doit en principe dire ce que l' on a à dire
explicitement. L' exception à cette règle s'applique quand le locuteur d'un éno~lcé ne peut
pas, pour des raisons de convenance, utiliser une expression directe. Mais, comme nous
donc pas en mesure d'articuler les tropismes explicitement dans son œuvre. À la
recherche d'autres moyens pour évoquer le non-dit dans le dit, SalTaute a recouru à
l' implicite.
Chez Sarraute, ce qui n ' est pas dit, ce qui est hors de la conscience et reste
iImommable, est néanmoins transmis. L' implicite est ce qui est virtuellement contenu
dans un raisonnement ou dans une conduite sans être énoncé expressément. Dans
comme ce qui « englobe toutes les infomlations qui sont susceptibles d'être véhiculées
par un énoncé donné, mais dont l' actualisation reste tributaire de certaines particularités
166
François Récanati , Les énoncés performatifs (Paris: Minuit, 1981) 271.
53
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
du contexte énonciatif ».16 7 Le sous-entendu est entendu sans être exprimé. Cependant,
l'écriture, par exemple, par les trois points de suspension que nous avons déjà mentiOlmés
insinué par les descriptions, par exemple, celles d ' un comportement. L ' implicite se
démarque par rapport à la formulation explicite jugée «nom1ale ». 168 Comme l'œuvre de
San'aute est tout sauf « normale » (dans le sens de ne pas être confom1e à la norme de
En effet, l'impli cite pèse lourd dans les phrases de SalTaute. Selon Kerbrat-
Onechioni, la force d ' actualisation d' un contenu implicite est dans une certaine mesure
fonction de son degré de nouveauté et d ' intérêt l 69 pour son récepteur. L'innovation dans
l'écriture de Sanaute assure que son écriture implicite est à la fois neuve et intéressante.
Transporté dans un autre monde, le lecteur de Sarraute travai lle à dégager les tropismes
et, entraîné dans l' implicite, il en est aussi un décodeur. Par conséquent, il a un surplus
,
et absent pour son recepteur, 170
comme 1e sont aussI. 1es tropismes.
. Le trOplS/11e
' ~
peut etre
ressenti, mai s il n ' est ni nommable, ni tangible. Il est présent dans le domaine du ressenti ,
tout en étant absent du domaine du langage. Nous retrouvons une au tre simil arité entre
167
Cath erine Kerbrat-OlTechioni , L ' Implicite (Paris: Annand Colin, 1986) 39.
168
Ibid. 6.
169
Ibid. 304.
170
Ibid. 47.
54
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
l' implicite et le tropisme: tout conm1e les tropismes, l' implicite se produit à un niveau
distingue entre l' explicite et l' implicite. Il constate que le dire explicite est « to tell
something » tandis que le dire implicite est « to get someone to think something ».1 72
Nous poun-ions dire que c'est exactement le travail qu'entreprend Sarraute dans son
écriture: d 'une part elle « dit quelque chose », de l' autre, elle cherche à « amène[r] le
lecteur à penser quelque chose », elle se sert de l' implicite pour évoquer chez son lecteur
une pensée. Au moment de l' actualisation de l' œuvre, le lecteur perçoit ainsi
cognitivement ce qui « a été dit » et ce à quoi il « a été amené à p enser. » Les contenus
implicites chez Sarraute sont alors transmis. Ses lecteurs, à force d ' habitude, ont d 'abord
essayé de voir ce que le langage convenu les avait habitués à voir et ce que San'aute
d ' associer les mots aux images et a perturbé la signifiance (l ' émergence du sens chez le
récepteur).
l' implicite. Nous pouvons les retracer dans Enfance. D ' abord la ponctuation, comme les
pauses et les accents, aussi bien que les éléments qui se révèlent dans l'énoncé et non pas
dans le contexte de l' hi stoire en sont des exemples. Les trois points constituent un
procédé que SaITaute emp loi e pour créer des pau ses dans son écriture, ainsi qu 'une
17 1
Ibid. 14.
172
H. Paul Grice, « Meaning, » The Philosophical R eview 66 Uuillet 1957) 380.
55
M.A. Thesis - A . Peace McMaster - French
intonation fra gmentée, hésitante, suspendue. Dans Enfance, elle accentue souvent ce que
le tropisme n ' est pas pour en alTi ver à ce qu ' il est vraiment. Par exempl e, la narratrice
éprouve une sensation particulièrem ent violente et elle essaye de la dé crire en cherchant
un mot convenable:
« j 'éprouve .. . mais quoi ? quel mot peut s'en saisir? pas le mot à tout dire:
« bonl1eur », qui se présente le premier, non, pas lui ... « félicité », « exaltation », sont trop
laids, qu ' ils n'y tou chent pas .. .et « extase » .. .comme devant ce mot ce qui est là se
rétracte ... « Joi e », oui, peut-être ... mais il n'est pas capable de recueillir ce qui m'emplit,
me déborde, s' épand, va se perdre, se fo ndre ... ». 173
Les trois points qui signalent un e pause et la recherche du mot juste, m ettant par là
l'accent sur ce que la sensation n 'est pas, sont des exemples de ponctuation qui indiquent
l' implicite dans la phrase. Un autre exemple de l' implicite dans Enfance est l'usage de la
parole comme élém ent qui appelle les trop ismes . Le trop isme est suscité par la parole
« 'Non, tu ne feras pas ça' ... les voici de nouveau, ces paroles, elles se sont
ranimées, aussi vivantes, aussi acti ves qu 'à ce moment, il y a si longtemps, où ell es ont
pénétré en moi, ell e appui ent, elles pèsent de toute leur pui ssance, de tout leur poids
énorme . ..et sous leur pression qu elque chose en moi d 'aussi fort, de plus fort encore se
,
degage, se sou leve,
" s e' 1'eve ... ». 174
Ce passage m et en évidence les parol es et les signifiants lingui stiques comme les
pauses et les accents, form es de l' impli cite qui relèvent de l' énoncé et non pas du
La division est un autre procédé qui peut montrer l' impli cite. La di vision, c'est- à-
173
Sarraute 67 .
174
Ibid . 10.
56
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
lexique et de l' intrigue. D ' abord, Enfan ce est une œuvre fragmentée, composée de
courtes histoires d ' une ou de quelques pages chacune. Les histoires consécutives ne sont
pas nécessairement reliées l' une à l' autre et elles ne sont pas présentées dans un ordre
chronologique. L' œuvre ressemble ainsi à un décrochement puisque toutes les histoires
sont des reculs dans le passé, le passé étant décroché du présent. Ensuite, l' image des
reprises dans la diégèse. Nous remarquons l' image des ciseaux pour la première fois à la
page Il lorsque la nalTatrice «saisi[t] brusquement» et « tien[t] sen'és » dans sa main les
«grands ciseaux d ' acier ».1 75 Elle menace sa bOlme en disant, «[i]ch werde es
détruire ... » quelque chose à l' aide des ciseaux. Un peu plus tard, l' image des ciseaux et
de la coupure revient encore une fois: la nalTatrice, en lisant un de ses livres, tombe sur
une image qui lui fait peur, celle d 'un honm1e maigre qui brandit une paire de ciseaux
ouverte et qui va couper dans la chair d 'un des personnages du livre. 176 L'image des
ciseaux revient de nouveau lorsque la nalTatrice aide Adèle, une de ses bonnes, à coudre.
Adèle lui demande de lui passer les ciseaux et la narratrice « les prend distraitement par
11 ' importe quel bout et. .. les lui tend ». 177 Adèle est complètement étOlmée par la pointe
des ciseaux dirigée vers elle et par la façon dont la nalTatrice lui a passé les ciseaux.
Enfin, nous découvrons Véra qui découpe les feuilles de papier pour en faire des
175 Ibid . Il .
176 Ibid . 47 .
177
Ibid. 160.
57
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
décorations pour l'arbre de Noël 178 et un peu plus loin, de manière semblable, la
nan-atrice qui découpe des cocottes en papier lorsqu 'elle joue à école. 179 Tandis que les
demi ères images des ciseaux ne sont pas aussi violentes ou agressives que les premières,
les images récun-entes des ciseaux font appel à l' idée de la fragmentation, d'une rupture,
dans le texte qui par conséquent révèle l' implicite. Les images des ciseaux représentent
mère lorsqu ' elle laisse la petite fille avec son père. Similairement, la nan-atrice constate
avoir oublié ses adieux « déchirants» avec sa bonne, Gacha. 180 Ensuite, la narratrice
partait à l'avenir. 181 Un demier exemple de l'image de la déchirure pourrait être associé à
la scène où la mère de Nathalie vient lui rendre visite. Dès son an-ivée en France, la mère
est forcée à rentrer immédiatement en Russie, si non elle serait retenue en France et
pour qu 'elle puisse retoumer en Russie, elle se décrit comme« déchirée ». 183 Les images
de la déchirure, de la coupure et des ciseaux dans le lexique et dans l' intrigue d'Enfance
aussi bien que dans sa fomle, signalent une division que nous pourrions associer à un des
58
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Le contenu implicite peut être mis en évidence par l'excès de matière qui sert à
mettre de l' ordre dans le texte. Les interruptions excessives de l'alter ego dans Enfance
sont un exemple d'un élément qui ordonne le contenu dans Enfance. Les arrêts
début du roman, la voix de l'alter ego dirige les pensées et les mots de la naITatrice.
«C'est peut-être ... est-ce que ce ne serait pas . .. on ne se rend parfois pas compte . .. c'est
continue en insistant: « il faut se le demander: est-ce que ... [le retour aux souvenirs] ne
annonce qu 'elle aimerait paliager ses souvenirs d'enfance, la voix de l'alter ego est
événements présentés par la suite dans le texte. La voix de l' alter ego met aussi de l'ordre
dans les événements que la nalTatrice retrace. Par exemple, lorsqu 'elle raconte le moment
où Véra annonce que sa maison, celle qu ' elle partage avec le père de la petite fille, n ' est
fait ce que la méchante marâtre aurait pu répondre à la pauvre Cendrillon. C ' est ce qui t' a
fait hésiter. .. ». 186 Et, un peu plus tard, l' alter ego commente : « [a]dmettons-Ie ... Et
admettons aussi qu ' elle com~lençait peut-être à craindre que tu ne restes ici .. . ».1 87 Les
irruptions excessives de l' alter ego participent à la création de l ' implicite dans Enfance et
184
SaITaute 7.
185
Ibid . 8.
186
Ibid . 130.
187
Ibid. Dl.
59
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Un autre principe qui caractérise l' implicite est l'inconstance, la tendance qui
rappelle des paroles de sa mère, son alter ego interrompt: « [p]eut-être ne l' avait-elle pas
mère lorsque celle-ci la renvoie: «je me suis écartée ... [e]t pourtant sur le moment ce que
j ' ai ressenti était très léger. .. »,189 mais son alter ego la pousse à mieux examiner cette
réation : « [c]rois-tu vraiment? ..c 'est tout? Tu n ' as rien senti d ' autre? ..un peu
agacé ... [a ]llons, fais un effort. . . », ce qui pousse la narratrice à reconsidérer son
impression: « [c]' est vrai . .. »a-t-elle dit, «[j]e venais de m ' immiscer. .. là où il n 'y avait
pour moi aucune place ». Nous retrouvons un autre élément de l' inconstance dans
Enfance lorsqu'une sensation indiscernable apparaît de façon éphémère, est ressentie sans
pouvoir être définie et épinglée par les mots, et, tout comme elle est arrivée, elle
s'échappe promptement. Un autre exemple pOUlTait être celui où une idée troublante
traverse l'esprit de la narratrice. «[L]'idée revient, ell e rôde, ell e guette ... j 'ai
peur. .. j 'essaie de l' empêcher d 'entrer, je détourne les yeux , mais quelque chose me
pousse ... 1' idée me déchire, me dévore . .. quand ell e me lâche, c ' est pour un temps, ell e va
. e II e est touJours
revel1lr, . l a, ~ a'b on d'Il . .. ». 190 N ous apercevons 1e
" a l ' a ffû t, prete
188
Ibid . 27.
189
Ibid. 74.
190
Ibid. 102-103.
60
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
« comportement» de l' idée dans cette scène: elle an'ive, évoque des sentiments
déconcertants chez la narratrice et, par la suite, s'apaise, mais on comprend qu'elle
reviendra de nouveau à l'avenir. C'est dans les moments où les sentiments et les
histoires ont seulement quelques pages de longueur et les omissions vielment s'intercaler
entre les histoires racontées, ce qui fausse l' image de l'ensemble, laissant dans l' implicite
les situations di ffic iles à repérer sur l'axe temporel. De façon similaire, les interruptions
intentiOlmellement et provoquant ainsi des omissions. Il faut finalement souligner que les
souvenirs eux-mêmes sont rarement parfaitement exacts et il se peut qu ' il y ait, à cause du
temps qui s'est accumulé entre l'événement et l'acte de s'en souvenir, des omissions
Enfin, Kerbrat-Orecchioni remarque quel degré d ' évidence d 'un sous-entendu est
192
fonction de facteurs à la fois extemes et intemes. Dans Enfance, l' implicite
s'accomplit par les facteurs externes (les gestes et les paroles) et internes (le ressenti
véhiculé par les tropismes). Lorsque la mère et Kolia font semblant de lutter, la
19 1
Kerbrat-Orecchioni 6.
192
Ibid. 47.
61
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
narratrice s'insère entre eux comme pour protéger sa mère, mais celle-ci repousse sa fille
violemment. La nanatrice décrit une réaction très subtile au geste de la mère; elle la
. comme: « 1·
pell1t e tll1tement d' un vene doucement cogne,...
19 ». 3 Pourtant, en examll1ant
.
eu lieu elle a senti comme un corps étranger qui la gênait. Des facteurs extemes comme
les paroles et les gestes peuvent donc témoigner du sous-entendu. Lorsque la nanatrice
parle avec sa mère, celle-ci dit: «j ' ai entendu dire que ... cette ... Véra n 'est pas tout à fait
normale ... il paraît que c'est une hystérique ... ».194 À ces paroles, la narratrice se rétracte
et el1e a comme le sentiment que sa mère ne savait pas bien à qui elle parIait. Elle décrit
ces paroles comme quelque chose qui l' a heurtée, l'a cognée très fort. Lorsqu'el1e secoue
la tête pour protester, la mère riposte: «Non? el1e ne l'est pas? Eh bien tant mieux ... tant
mieux pour toi ... » . 195 Ces paroles ont un effet dévastateur sur la jeune fil1e : «Et d 'un
coup je sens, comme jamais je ne l' avais sentie avant, l' indifférence à mon égard de
maman ... » .1 96 Tout comme la narratrice, le lecteur peut ressentir le sentiment de mépris
de la mère envers Véra, traduit implicitement dans ses paroles. Ce qui est ressenti peut
aussi traduire un élément implicite dans Enfance, par exemp le, quand la narratrice se sent
accablée par la trahison de sa mère. Ce ll e-ci a raconté à son ex-mari, le père de Natacha,
le contenu d 'une des lettres que Natacha lui avait envoyée. Le père serre laj eune fille
dans ses bras pour la réconforter. «A ce moment-là , et pour toujours, envers et contre
toutes les apparences, un lien invisible que rien n 'a pu détruire nous a attachés l'un à
193
San·aute 74.
194
Ibid. 255.
195
Ibid . 255.
196
Ibid. 255.
62
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
l'autre ... », dit-elle pour constater quand même qu' «[elle] ne [savait] pas exactement ce
que [son] père sentait .. . ».1 97 Dans l'impression que la jeune fille a eue à ce moment
intime, nous ressentons une sorte d'accord ou de lien tacite qui s'est fonné entre le père et
la fille. Même si ces sentiments ne sont pas ouvertement exprimés, le lecteur peut les
repérer dans l'implicite dans lequel s'inscrivent les tropismes. Nous pouvons discerner
une instabilité et une incertitude sous-entendues dans la région que décrit la nan-atrice
dans ce passage, qui fournit un exemple du ressenti véhiculé par les tropismes: «j'ai
perdu pied dès que j'ai dû quitter ces régions où je me sentais en parfaite sécurité et
aborder celles mouvantes, inquiétantes de la géométrie dans l'espace ... ».198 Les facteurs
externes, comme les énoncés et les mouvements du corps, aussi bien que les éléments
soutiennent et affirnlent ce que la naJTatrice «raconte» dans le livre. D ' autant plus que,
l'efficacité de l' imp licite est entièrement subordOlmée aux propriétés du cadre
contient du sous-entendu dit ce que son récepteur croit que l' émetteur a vou lu dire dans
63
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
lecteur. 20i L'effet perlocutoire, que les paroles soient dites ou écrites, dépend largement
du contexte dans lequel s'actualise l' énoncé et du savoir du récepteur. Pourquoi alors, un
auteur choisirait-il d' employer l'implicite et de laisser le récepteur, son lecteur, tirer lui-
même la conclusion? Selon Roger Bautier202 , l' usage de l'implicite devrait se traduire par
un plus grand impact du message dans la mesure où la participation qui est alors
demandée au lecteur implique que celui-ci ne tietme pas l'interprétation comme lui étant
imposée de l'extérieur, de l' instance auctoriele, mais, au contraire, comme lui étant
propre. En travaillant dans et avec les mots, et en employant l'implicite, Sanaute évoque,
sans les décrire, des sensations, et soumet ainsi son lecteur à l'influence directe des
tropismes. Le lecteur est capable de déchiffrer dans son œuvre l'implicite, le sous-
entendu et ce qui est passé sous silence. Ceci lui pennet de pouvoir comprendre et
ressentir les tropismes auxquels Sanaute fait appel dans son écriture. Pourtant, les
L'usage de la formulation implicite est parfois plus efficace, mais il est toujours plus
périlleux que l' usage de la fonnulation explicite car il porte le risque d' illisibilité. 203 Par
explicites. Chez Sarraute, l' usage de l' explicite est pourtant hors de question parce qu'il
n 'existe pas de tennes explicites pour décrire les tropismes. Nous pouvons ainsi imaginer
20 i
Ibid.3i3.
202
Ibid. 294 et Roger Bautier, « Recherches expérimentales américaines sur la
' communication persuasi ve',» Linguistique et sémiologie la (Lyon: P.U.L. , 1981) 203-
218 .
203
Ibid. 295.
64
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
les difficultés d' un lecteur novice de SalTaute qui non seulement se heurte contre
l' implicite, mais qui doit également s' aventurer dans la région nébuleuse des tropismes.
Une trentaine d'aImées après la publication des premiers Nouveaux Romans des
textes entièrement différents écrits par ces mêmes écrivains ont fait leur apparition sur la
scène littéraire. Il s' agit des récits à caractère autobiographique. Les premiers débats sur
l'autobiographie. 204 Lejeune était le seul à l' époque à montrer les problèmes liés à
l' expression de l'existence individuelle et surtout à réfléchir comment, à travers l' écriture,
la vie d' un individu pouvait obtenir fOffile et sens. Son esquisse de théorie du genre
romanciers, en particulier par Jean Ricardou. Ils se plaçaient à l' opposé de la théorie
lejeu nielme qui valorisait l' identité entre l' auteur, le nalTateur et le persOJmage, ce pacte
étant, par nature, référentie1. 205 Alain Robbe-Grillet, en essayant de prouver que
l'autobiographie s' écrit parce que l' auteur est à la recherche du sens de l' existence et non,
comme le pensait Lejeune, parce qu ' il avait déjà saisi ce sens, a refusé d' adhérer aux
». II a expliqué :
204
Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique (Pari s : Éditions de Seuil, 1975).
205
Jerzy Lis, « Du Nouveau Roman à la Nouvelle Autobiographie, » (Université de
Brown: Département de philosophie, 2003.)
65
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
tentatives systématiques de rejeter les idées reçues sur le roman (rejet du sujet, dissolution
autobiographique du début des aImées 80. Ils ont même amené avec eux, ce que Amaud
Genon appelle, dans son article intitulé «Pour une 'Nouvelle Autobiographie' », un
souffle nouveau et transgressif à l' écriture autobiographique. Selon Genon, les nouveaux
plan le référentiel et l'imaginaire. » 207 Cependant, ils n'étaient pas les premiers à
contester la notion classique de l' autobiographie. Comme le note Jerzy Lis dans son
208
Barthes et Georges Perec se sont tous écartés de l'autobiographie traditiOlmelle.
Comme j'ai déjà noté, Robbe-Gtillet ne partageait pas les opinions de Lejeune.
Dans son texte, « Je n'ai jamais parlé d ' autre chose que de moi »,209 le romancier
s' intéressait à la façon dont on s ' imagine soi-même, sa propre existence et son propre
passé: « ( ... ) ce qu ' on attend d ' un écrivain n' est pas du tout une relation historique
entièrement authentifiée par des instances extra-littéraires, c' est au contraire quelque
chose qui n' a en fin de compte d ' existence que littéraire ». Pour obtenir les effets
206
A lain Robbe-Grillet, « Je 11 ' ai jamais parlé d ' autre chose que de moi, » L'auteur et
le manuscrit, Michel Contat (Pari s : Presses universitaires de France, 1991) 50.
207 Artaud Genon, « Pour une ' Nouvelle Autobiographie,' »A cta Fabula 6.2 (été
2005) autofiction.org. 10 juillet 2009 <http ://www.autofiction.org/> .
208 Lis 4.
209 Robbe-Grillet 50.
66
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
fois quelque chose de nouveau, un pas en avant vers un espace de création encore
inhabité, et un rappel des techniques romanesques ainsi que du récit linéaire et concis de
« n ' est rien d ' autre que la découverte d 'un nouvel ordre de sensations et la mise en
centres d ' intérêt formulés pas les questions « qui suis-je? »et « qu'est-ce que je fais là? »
212
vers les jeux sur les possibilités et les virtualités du moi. Les nouveaux autobiographes
leurs lecteurs que l' acte même de raconter l' histoire la rend véritable ou authentique. En
213
autobiographiques, par exemple, le premier souvenir, les parents, l' enfance, etc.
image cohérente à partir de ces thèmes. Dans ces textes, les scènes du passé peuvent
210 Lis 4.
211 Nathalie SalTaute, «Le langage dans l'art du roman, »Nathalie Sarraute. Qui êtes-
vous?, Simone Benmussa (Lyon: La Manufacture, 1987) 187.
212 Lis 6.
213 Ibid 6.
67
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Duras pensait qu'organiser ses expériences personnelles autour d'un récit structuré était
impossible parce que la vie même manquait de cohérence? 14 Eileen M. Angelini s'est
qui consistait « à écrire et à réécrire les mêmes souvenirs, pris à différentes époques de sa
vie, de manière à retracer progressivement tout son passé »215 ou, du moins, les diverses
impressions de son passé. Sarraute ne voulait pas qu'on classe Enfance parmi les
autobiographies. Comme dans tous ses romans, elle a dOlmé la priorité aux sensations,
aux sentiments et aux images au lieu de se concentrer sur les détails de sa vie .
tableaux détachés et le flottement des souvenirs sont tous des moyens par lesquels les
216
nouveaux romanciers ont rejeté la cohérence de la réalité et du récit autobiographique.
sujet pluriel. Dans la nouvelle autobiographie, surtout chez Duras, Sarraute et Simon, les
et « comment dire» - sont fortement liés avec une vision incertaine de sa propre histoire
217
de vie.
214
Lis 10.
215
Genon 2.
216
Lis 7.
217
Li s 7.
68
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Mokhtar Belarbi s'est penché sur le travail de Simon dans son article « Pour une
la présence d 'un « pacte autobiographique oblique », la présence d ' une instance narrative
discontinue. En fin de compte, les nouveaux romanciers, s'ils adhèrent ou non aux cinq
normes proposées par Belarbi, sont eux-mêmes à la recherche du sens des énigmes de
leur vie, énigmes que le lecteur doit ensuite déchiffrer au fur et à mesure de sa lecture.
Les nouveaux autobiographes, selon Lis, « posent des questions ontologiques qui se
situent dans une large perspective phénoménologique »218 et ils essaient, à travers leur
écriture autobiographique, de convaincre le lecteur que l' individu n ' est pas toujours
c ' est seulement le présent qui compte, que tout ce qui est important c'est ce que l' homme
est en train de faire au présent et que le présent est l' acte même d ' écrire. Cet acte, selon
Dans sa conclusion , Lis propose une cOlTélation entre l' autobiographie et la fiction
dans les nouvelles autobiographies. 11 écrit: « [l]a libre circulation entre divers registres
du discours, l' altemance de différents régimes narratifs et l' invitation permanente à une
69
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
lecture réversible font que leurs textes [ceux des nouveaux romanciers J, sur le même pied
comporte toujours au moins un degré d'autobiographie ».22 1 Selon lui , la fiction relate des
souvenir en une sensation non réelle. J amek propose que dès qu 'un écrivain entreprend la
mise en forme du texte, il se trouve dans le fictif. C'est donc la fiction qui rend le mieux
compte de l'expérience personnelle d ' un écrivain. Pour Jamek, aussi bien que pour les
« l'artifice »?22 La nouvelle autobiographie n 'est donc pas la mimésis de la vie réelle,
mais un texte où des éléments et des bribes du récit s'entremêlent avec des descriptions et
des théories qui structurent des déplacements dans l'espace plutôt que dans le temps.
ouvrant une nouvelle direction dans l' évolution du roman contemporain. La narration est
du texte déclare qu ' il s' agit d 'un «roman ». Sur la quatrième de couverture, Doubrovsky
a écrit : « [aJutobiographie? Non ... Fiction, d ' événements et de faits stri ctement réels ; si
220
Ibid 12.
22 1
Vàclav Jamek,« De la fratemité du témoin, » Villa Gillet (novembre 1995) 12 1.
222
Ibid 120.
70
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
nouvelle manifestation de l' interaction entre le roman et l' autobiographie dans laquelle
des éléments référentiels et des éléments inventés sont entre-mêlés. Suivant la célèbre
formule de Sartre, « tout art est déloyal» et la tâche de l'écrivain selon Aragon est de
« mentir vrai », l'autofiction se développe, selon Gérard Genette, dans cet « espace sans
classique. Il donne comme exemple les écrivains comme André Gide et Annie Emaux
qui tendent à écrire dans un style soutenu, articulé par une syntaxe stricte. Les éléments
de leur vie trouvent dans leurs autobiographies une expression soignée. Ce qui distingue
l' autofiction de l' autobiographie est, selon Doubrovsky, l' importance de la verbalisation
d'un natTateur qui est parfaitement conscient des plus petits fragments de son expérience
et qui cherche à les transcrire par les procédés de la syntaxe. Toutefois, dans
l' autofiction, le narrateur a un rapport beaucoup plus intime aux mots , aux scènes et aux
souvenirs évoqués. C ' est, selon Doubrovsky, cette formalisation qui « fictivise »
l' autofiction. 224 En reprenant les mots de Ricardou qui a décrit le Nouveau Roman
comme l' aventure d ' une écriture, Doubrovsky a déclaré que c'était 1'« autofiction qui a
transformé le langage d ' une aventure en une aventure de langage ».225 L ' aventure de
langage définit le concept d'autofiction pour Doubrovsky. Tout comme les faits sont
223
autofiction.org
224
Michel Contat, « Serge Doubrovsky : ' Quand je n'écris pas, je ne suis pas
écrivain,' » Portraits et rencontres (2005) 231-264.
225 Ibid.
71
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
censés être vrais dans l'autobiographie, ils le sont vraisemblablement dans l'autofiction,
L'autofiction n'est pas la retranscription d ' une vie réelle, mais ce que Doubrovsky décrit
comme« sa modulation par une musique de l'écriture ». 226 L'abondance des virgules et
des blancs dans Fils , que nous retrouvons également dans Enfance de Sarraute, marque la
non dans le sens où les événements faux sont racontés, mais parce qu'elle se lit comme
une fiction; c' est une fiction «par la mise en mots ». 227 L'autofiction ne suit pas , non
ressaisissement graduel et total d 'une vie dans toute sa complexité comme le cherche à
faire l' autobiographie. Ce ne sont dans l' autofiction que des échos verbaux qui se
ressemblent et qui s' assemblent par la répétition aussi bien que les pensées qui reviel1l1ent
et qui s'organisent selon leur propre logique en constituant l'intrigue. Les souvenirs et les
pensées sont vraisemblablement authentiques ; ce sont les procédés de l'écriture qui les
fictiolmalisent. Cependant, Doubrovsky fait remarquer que, même si l' autofiction raconte
les « faits et événements strictement réels », la possibilité que ceux-ci soient transf01l11és
par la mémoire et par l'imagination existe. Toute autofiction est écrite au présent qui est,
début ou à la fin d 'une autobiographie ou lorsque l' écrivain se rappelle une scène de sa
226
Ibid .
227
Ibid.
72
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
Selon Raylene L. Ramsay, dans son livre intitulé The French New
dans le genre de l'autofiction dans la mesure où elle est un mélange de deux genres: de
au domaine d ' « entre-deux », domaine suspect et douteux 228 (qui nous rappelle L'Ère du
soupçon de SalTaute aussi bien que le domaine hésitant et flou des tropism es). L'écriture
autofictive des nouveaux romanciers va, d ' après Doubrovsky, au-delà de la confession et
de l' invention. «Le sens d ' une vie ( ... ) n 'existe pas. Il n 'est pas à découvrir, mais à
inventer ( .. .) il est à construire ( ... ). »229 «L'autofiction, c'est la fiction que j'ai décidé,
sens plein du tel111e, l'expérience de l'analyse, non point seulement dans la thématique
au domaine de l' autofiction. D ' abord, Sarraute cherche à articuler les sentiments liés aux
expériences de son enfance, et non seulement à révéler les événements de sa vie. Dans
du souvenir. 23 1 Elle précise que, ce qui frappe le lecteur en li sant l'œuvre, c'est moins le
228
Ramsay 4.
229
Ibid. 4.
230
Ibid. 38.
23 1
Van Roey-Roux 280.
73
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
contenu que la fidélité de Sanaute à un certain style d ' écriture 232 ; elle utilise les mêmes
procédés qui caractérisent tous ses romans. Le narrateur parfaitement conscient des plus
petits fragments de son expérience décrit bien la narratrice d'Enfance et la tâche que
Sanaute dote ses personnages d 'une hyper-conscience qui peut examiner et analyser en
profondeur les tropismes si légers et fins qu'ils soient. Dans l'autofiction, le nanateur a
aussi un rapport très intime aux mots et souvenirs évoqués. Les souvenirs dans Enfance
sont ramenés sous fonnes de petites scènes dont la signification n ' est pas nécessairement
ressentie au moment de l' épisode. Le rapprochement des mots et des scènes ramène le
souvenir de l' émotion d' autrefois à la surface du présent de la narration. Chaque phrase
remémorée est analysée, soupesée et évaluée pour son contexte, ses sous-entendus et ses
233
objectifs avoués ou inconscients. La narratrice, te! un persOlU1age de !' autofiction,
avance très près des mots . Comme nous l'avons vu brièvement au début, les faits dans
Enfance sont authentiques, ce qui conespond aussi à la définition de l' autofiction. Les
noms des persolU1ages et des places, les événements , tels que le divorce des parents de
qu ' éprouvait la jeune fille pour les mots, la lecture et les compositions sont tous des
deux voix nanatives qui dialoguent entre elles, assure l' authenticité des faits rappelés.
L ' alter ego cOlU1aît le passé de la narratrice aussi bien qu ' elle-même le connaît et il
232
Ibid. 274.
233
Ibid. 281.
74
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
représente la voix qui surveille l' authenticité du récit. 234 Ensuite, l'écriture d'Enfance ne
ressaisissement graduel et total de son enfance. Les courts épisodes n'ont pas pour fil
conducteur une suite chronologique. Le récit semble être composé de morceaux non
systématisés. Les sensations qui reviennent ne s' organisent pas d'une manière précise. Il
n' y a pas d'ordre stricte dans Enfance et nous trouvons des lacunes dans l' histoire
racontée car la narratrice ne reprend pas chaque événement et chaque détail de sa vie. Il
est aussi possible, comme Doubrovsky l' a signalé, que les « faits et événements
strictement réels» que la narratrice raconte dans son œuvre soient transfOlmés par la
mémoire et le temps qui s' est écoulé entre le moment vécu et revisité et le moment de la
parole. Les prolepses fréquentes placent la narratrice dans l' époque de son enfance pour
analyser la sensation qu ' elle avait ressentie autrefois. Nous pouvons imaginer comment
l' adulte d' aujourd ' hui est condamné à commettre des erreurs en se rappelant et revivant
son enfance. L ' inévitabilité de ces elTeurs est soulignée dans Enfance par les suggestions
et les rectifications proposées par l' alter ego. Même si les souvenirs sont « faux »,
Doubrovsky ne les considère pas comme étant fictifs dans le domaine d' autofiction. Les
vie comme quelque chose d' authentique. Parce que le récit autobiographique est
essentiell ement rétrospectif, surtout dans le cas d' un récit d' enfance, il utilise
23 4
Ibid. 278 .
75
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
235
ce qui appartient à la diégèse. Enfance, par contre, se raconte pour la plupart au
présent. Le présent appliqué à des faits passés a pour but essentiel, d 'après Van Roey-
Roux, de les réactualiser, «de dOlll1er l' impression d 'une redécouverte que le nalTateur
d 'autant plus qu 'elle met l'accent sur le fait que c'est l'émotion qui suscite le souvenir de
l' intensité de l'émotion , tout en projetant le lecteur directement dans le passé au moment
où l'événement a lieu. Nous pouvons déceler dans Enfance les notions essentielles de la
indubitablement dans l'œuvre, ce qui fait qu 'Enfance pOUlTait être classifié comme
article intitulé « L ' autobiographie comme reprise: l' exemple d'Enfance de SalTaute »,
Barbara Havercroft analyse les fonnes de reprise qui parsèment le texte de SalTaute?37
238
sens kierkgaardien du mot , la reprise englobe un renouvellement, un mouvement à la
fois en arrière et en avant. Toute reprise se diri ge vers ce qui a été, mais la reprise au sens
kierkegaardien contient également l' énergie du renouvellement et, grâce à cela, elle se
235
Ibid. 276.
23 6
Ibid. 276.
237 Barbara Havercroft, « L ' autobiographie comme reprise: l'exemple d ' EI?fance de
SalTaute, » Tangence 42 (1993) 131-145.
238 Soren Kierkegaard, La reprise trad. Nelly Viallaneix (Paris: Flammarion, 1990).
76
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
dirige aussi vers l' avenir. « Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, mais en
direction opposée; car ce dont on a ressouvenir, a été; c'est une reprise en arrière; alors
que la reprise proprement dite est un ressouvenir en avant » .239 Le ressouvenir s'oriente
entièrement vers le passé afin de retrouver ce qui a été tandis que la reprise désire
également reprendre le passé et le transporter sous une forme neuve vers l'avenir.
Kierkegaard décrit la reprise de la manière suivante: « ce qui est re-pris, a été, sinon, il ne
poun'ait pas être re-pris ; mais, précisément, c' est le fait d' avoir été qui fait de la re-prise
inhérent à la reprise kierkegaardielme, mouvement qui pourrait nous faire penser aux
mouvements des trapi mes si essentiels dans l'œuvre de Sarraute. En fait, la reprise selon
stade étant signifié/figuré par un représentant spécifique: l' étape érotique et esthétique,
incarnée par le jeune amoureux devenu poète; l' étape éthique, signifiée par Constantin; et
l' étape religieuse, représentée par Job. 242 L' essentiel est que chaque stade retient sa
valeur à tout moment et n' est pas abandonné lorsque nous arrivons au stade suivant,
d'autant plus que, le nouveau stade facilite la reconsidération du précédent. Le but ultime
de ce parcours, c' est « le recommencement de la vie en tant que recréation spirituelle »243
239
Ibid. 65 .
240
Ibid. 87.
24 \
Havercroft 134.
242
Ibid. 134.
243
Ibid. 134.
77
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
; c'est un retour sur soi qui serait également un retour à soi. Selon Kierkegaard, avec
les réexamine et les réanalyse afin de revivre les sensations et les sentiments qu 'elle a
remarque dans son article est la renonciation effectuée par les deux voix nanatives . La
explique dans son article que, « c ' est à travers l'autre, ou soi-même divisé et postul é
qu ' en tant que suj et, c'est-à-dire résultant d ' intenelations humaines. Le dialogisme est
l' interaction qui se constitue entre le discours propre de l'énonciateur et les discours qui
lui sont extérieurs, les diverses formes de discours d ' autrui . Au li eu de se pencher sur
l'anal yse des structures de l' énoncé, Bakhtine s'est penché sur l'anal yse de l'énonciation.
Il a ro uvert l' analyse du texte à sa propre extériorité . Se lon lui, la conception de l'homme
est un e « antlu'opologie de l' altérité» où l' autre joue un rôle essentiel dans la constitution
244
Ibid. 136.
245
Laurent Jenn y, Méthodes et prob lèmes: Dialo gisme et polyphoni e (Genève:
Département de français moderne, 2003).
246 Ibid.
78
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
multiples forn1es que la présence de la parole d'autrui peut prendre dans le discours. Il
remarque, par exemple, que le narrateur moderne ne se contente pas de décrire les
événements d'une histoire comme s'il s'agissait d'un témoignage, mais il entre
intimement dans la conscience de ses personnages et« s'en fait l'interprète. »247 Il
dialogisme, genre qui favorise la forme de style indirect libre à la 1ère personne. Le récit à
la 1ère persOlme peut présenter des pensées que le naITateur a eues dans son passé ou l'état
de conscience qui réinterprète ces pensées « verbalement» au présent. Nous voyons ces
deux possibilités dans les deux voix naITatives dans Enfance, l'une qui reprend les
pensées du passé et l'autre, son alter ego, qui représente la conscience qui réinterprète.
Dans les romans de Dostoïevski, écrivain admiré par San'aute, Bakhtine a relevé une
autre particularité: non seulement les personnages s' y expriment dans un langage qui leur
248
est propre, mais ils sont dotés d'une autonomie inégalée jusque-là dans le roman.
« C'est. . . une pluralité de consciences ... [l]a conscience du personnage est dOlmée comme
249
une conscience autre, comme appartenant à autrui », explique-t-i1. Dans Enfance, la
nalTatrice est un sujet divisé et multiple. Elle est dédoublée en un «je» et sa voix alter
ego, une voix qui semble appartenir à quelqu ' un d ' autre. Le dialogue entre ces deux voix
dialogue qu ' elle partage avec cet « autre », la narratrice s ' identifie avec lui . La voix de la
naITatrÎce représente en général l' histoire de l' enfance pendant que la voix de l' alter ego
247
Ibid.
248
Ibid.
249
Ibid.
79
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
remet en question l' exactitude de la nan·ation . La voix critique qui met en question le
discours de la voix nalTati ve, et même l' acte de reproduire le souvenir, donne lieu à l'ère
l' écriture, tandi s que le présent se replonge dans le passé pour le réactuali ser et le
».250 Les deux voix travaillent ensemble pour retravailler les énoncés ou les épisodes
spécifiques à travers un discours. La voix nalTative retient l' émotion ressentie dans le
Une autre f01111e de reprise que nous remarquons également dans Enfance est
l' usage récUlTent des verbes commençant avec le préfixe « re- ». L'emploi de ces verbes
La répétition des verbes comportant le préfixe « re- »252 met en évidence le mouvement
de la reprise, qui est, à la fois , un mouvement en arrière et en avant, ce qui fait que le
253
présent, que nous avons vu comme élément essentiel à l' autofiction , a pour but, dans le
contexte de la repri se, de réactu ali ser 1' hi stoire racontée. Le présent donn e « l' impression
250
Havercro ft 137.
25 1
lbid. 139.
252 Dans son arti cle, Havercroft fait la li ste des verbes suivantes comme exemple:
revenir, retenir, retrouver, recOJ1J1aître, revivre, revo ir, relire, ress usciter, reconstituer,
repenser, réentendre, ressortir, remethoe, recomm encer, ressentir, réapparaître et
reproduire.
253 Voir « l' utili sation du présent » à la page 76 ci-dess us.
80
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
travail de Sanaute dans Enfance, celui notamment de reprendre ses souvenirs d'enfance,
de reconstruire les tropismes et de revivre les émotions ressenties comme un enfant, aussi
bien que le rôle de la voix de l'alter ego, de remettre en question les émotions et de forcer
des verbes comportant le préfixe « re- ». Il serait difficile de décrire Enfance sans utiliser
les nombreux verbes ayant le préfixe « re- », tout comme il serait inconcevable
d ' imaginer Enfance sans ces verbes qui se répètent et qui mettent l'accent sur la reprise et
l'acte de se souvenir.
reprise de certains épisodes dans le récit. Ces scènes reprelment le même thème, la même
activité ou les mêmes émotions,255 par exemple, les deux épisodes de récitation de
Natacha, une à la maison et une à l' école 256 , ou bien, les scènes de séparation de sa
mère. 257 Les différents attitudes et comportements chez l' enfant, dans une même
intéri eur et individuel de celui-ci, parcours auquel Kierkegaard fait référence dans son
explication sur la reprise. Ces échos textuels s'orientent vers l' avenir en revenant sur le
passé (ce que l' enfant et le lecteur ont déjà rencontré) aux ni veaux , d ' après Havercroft, du
81
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
La dernière reprise que Havercroft note dans son article est celle provenant de
258
l' intertextualité dans Enfance. Le texte autofictiolU1el de SalTaute reprend certains
éléments de son œuvre littéraire. Cette tendance d ' inclure des intertextualités dans la
nouvelle autobiographie n ' est pas singulière à Sarraute. Dans son article « Le roman
comme recherche », Michel Butor remarque que la référentialité renvoie uniquement aux
259
faits matérialisés par d'autres textes et non pas à la réalité extratextuelle. Marguerite
Duras et Alain Robbe-Grillet ont, tous les deux , écrit leurs autobiographies en se référant
1
œuvre en reportant d'un texte à l'autre les mêmes motifs et fantasmes. 26 Claude Simon
262
parenthèses et en répétitions d 'un texte à l'autre. Les renvois intertextuels et les
264 265
d ' intertextualité 263 et de métatextualité un véritable art. Sarraute ne se séparait pas
258 Gérm'd Genette définit l' intertextualité comme: « une relation de coprésence entre
deux ou plusieurs textes, c ' est-à-dire, eidétiquement et le plus souvent, [ ... ] la présence
effective d ' un texte dans un autre. » ; Gérard Genette, Palimpsestes (La littérature au
second degré) (Paris: Éditions de Seuil, 1982) 8.
259 Michel Butor, « Le roman comme recherche, » Essais sur le roman (Paris:
Gallimard, 1975) 7-14.
260 Lis Il.
26 1 Ibid . Il.
262 Ibid. ] 1.
263 Voir la note 258 ci-dessous.
264 Selon Bernard Magné, la métatextuel est: «l'ensemble des dispositifs par
lesquels un texte donné désigne, soit par dénotation, soit par connotation les mécanismes
82
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
de ses collègues en ce qui concerne les renvois intertextue ls. Nous pouvons remarquer de
nombreuses ressemblances fonnelles aux textes déjà publiés par Sanaute, tels que les
caractéristiques générales (les scènes qui sont centrées sur un énoncé en particulier, les
sous-conversations, la structure des phrases indiquant une hésitation, l'emploi des points
de suspension et les métaphores biologiques, en particulier « liquides ») aussi bien que les
reprises textuelles renouvelées (des passages entiers ou un vocabu laire déjà vus et lus).266
Nous pouvons repérer plusieurs de ces réemplois textuels spécifiques entre Enfance et son
premier livre, Tropismes. Par exemple, dans Tropism es Sarraute évoque souvent un
silence accompagnant le moment qu 'elle décrit: « dans cette chaleur, dans ce si lence »267
. dE'/',
et « d ans ce SI'l ence menaçant» 268 que nous retrouvons repns . au
ans nJance:« pUIS,
coup de sifflet [ ... ] ce complet si lence ». 269 La description d'une cour déserte avec des
271
décrit les cours sombres. Nous remarquons aussi les enfants qui se promènent dans les
bois dans Tropismei 72 et Natacha qui fréquente les forêts dans Enfance. 273 Lorsque
Natacha se promène avec sa bOlUle, nous nous rappelons une description simi laire d ' un
petit garçon qui se promène avec son grand-père dans Trop ismes. Dans Enfance, Natacha
83
M.A. Thesis - A. Peace McMaster - French
« donne la main pour traverser» la rue 274 tout comme dans Tropismes où le grand-père
« selTait fort, en traversant la rue, la petite main »275 du garçon. L'admiration des filles
pour les gens qui rendent visite aux parents est un autre exemple d'une reprise entre
Tropismes et Enfance. La description dans Tropsimes , « [e]lle aimait tant les vieux
Messieurs comme lui, avec qui on pouvait parler, ils comprenaient tant de choses, ils
connaissaient la vie, ils avaient fréquenté des gens intéressants ... »,276 ressemble à cell e
d' Enfance, « [q]uandj e regarde ... ces hommes rassemblés autour de la table ... je me dis
qu'on ne pOUlTaitjamais deviner à quel point ils sont hors du commun, des êtres
extraordinaires, des révolutionnaires, des héros [ ... ]. Je les confonds tous dans la même
admiration ... ». 277 Un dernier exemple est l' image évoquée dans le dernier « chapitre»
de Tropismes des « poétiques souvenirs d 'enfance »278 qui revient sous forn1es des
« beaux souvenirs d ' enfance »279 à plusieurs repris~s dans Enfance. À la différence de
Robbe-Grillet ou de Simon, chez SalTaute, ces renvois trouvent « leur pleine expansion au
cours de leur réinscription autobiographique ». 280 D ' après Havercroft, ce n ' est que lors
de leur reprise dans EI?fance, que la signification des passages renvoyés est complètement
développée. Ces passages recyclés ne sont pas que de simples ressouvenirs ; ils
274
Sarraute, Elvance 22 .
275
SalTaute, Tropismes 16 .
276
Ibid. 30.
277
Sarraute, EI?fance 195.
278 Sarraute, Tropism es 40.
279
Sarraute, Elvance 3 1, 39, 42.
280 Ibid. 143.
84
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réénonciation effectuée par les deux voix narratives, l'emploi des verbes ayant comme
CONCLUSION:
appelés tropismes parce qu ' « ils ne portaient et ne pouvaient porter aucun nom. »283 Le
traduire cet espace psychique en travaillant avec et dans les mots afin de révéler la réalité
derrière les apparences . L'émergence de cette réalité dans son œuvre est souvent
effectuée en passant par le dialogue. Pour Bakhtine, le dialogue est le moyen par
excellence d 'arriver à une connaissance de soi. Il n' est pas étonnant que Enfance soit
essentielles pour San'aute parce qu ' il faut une interaction pour que les tropismes pui ssent
se produire. C'est peut-être la rai son pour laquelle le dialogue a la suprématie dans le
texte de Sarraute et pour laquelle elle a écrit de nombreuses pièces de théâtre: le tropisme
s' exprime le plus facilement dans le dialogue. De la même façon , une f01l11e particulière
28 1
Ibid. 144.
282
Ibid. 144.
283
O ' Beill1e 62 .
85
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redoublement du moi crée la place pour le dialogue et alors pour le tropisme dans le texte
l' autobiographie, pelmet à San-aute de rendre les tropismes , tout en abordant ce nouveau
Q'Beime dans son livre Reading Nathalie Sarraute.' dialogue and distance, est un
dialogue où les réponses sont entièrement affiImatives, ce qui neutralise son altérité en
redoublant la perspective du locuteur lui-même. 284 Dans Enfance, la voix de l'alter ego
fonctiOlme en tant que discours de l'Autre. Vers la fin d'Enfance, la voix de l' alter ego
sert à confilmer le point de vue de la nan-atrice et à établir le dialogue idéal décrit ci-
dessus. Le dialogue entre la narratrice et son alter ego dans Enfance se lit comme une
Les recherches que j ' ai pu mener semblent confim1er mon hypothèse sur la
nan-ation. La natTation pelmet aux tropismes d' apparaître sur trois plans différents: les
tropismes qui concement la jeune fille du passé, ceux qui apparaissent au moment de la
réactivation du passé à travers le souvenir et ceux qui naissent au moment de l' écriture et
Enfance. Une autre particularité des tropismes dans cette œuvre est le fait qu ' ils sont
analysés par une voix qui fait partie du texte. Enfance engage différemment le lecteur.
C ' est-à-dire que dans les autres romans de San'aute, l' analyse des tropism es se fait par le
284
Ibid. 221 .
86
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récepteur (le critique littéraire plus souvent qu ' un lecteur ordinaire, d' ai lieurs), au fur et à
mesure de sa lecture. Pourtant, dans Enfance, c'est la narratrice, avec l'aide de son alter
ego, qui revisite les sensations tropistiques . La fictionnalisation de l' histoire accorde aux
nanatrice avec son alter ego suscite l' apparition de nouveaux tropismes, cette fois-ci dans
s' inscrit ici dans le texte. Analysés par les persOlmages, les tropismes dans Enfance
créent une sorte d' autoréflexitivé. Au lieu d'engager le lecteur ou la critique pour scruter
réflexion.
87
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