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Dossier Sur Les Orphée de Jean Cocteau

Par quels moyens Jean Cocteau substitue-t-il sa propre vision du personnage d’Orphée à la figure du poète amoureux héritée du XIXe siècle ? Analyse d'un étudiant

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Dossier Sur Les Orphée de Jean Cocteau

Par quels moyens Jean Cocteau substitue-t-il sa propre vision du personnage d’Orphée à la figure du poète amoureux héritée du XIXe siècle ? Analyse d'un étudiant

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Littérature et cinéma - Dossier sur Orphée

Diffusé en Europe à partir du XIXème siècle, le mouvement littéraire du romantisme


se caractérise par la volonté des auteurs d'exprimer et de dépeindre les émotions et les
sentiments à travers leur écriture. L’amour est ainsi l’un des thèmes les plus abordés par le
romantisme, notamment en poésie. On parle alors de poésie lyrique, car le lyrisme désigne
l'expression des sentiments personnels. La figure du poète lyrique est parfaitement incarnée
par le personnage mythologique nommé Orphée. Les thèmes principaux du mythe d’Orphée
sont l’amour, la poésie et la mort. Inspirés par le mythe, les poètes du romantisme ont
généralement privilégié le thème de l’Amour dans leurs œuvres. Victor Hugo dans La
légende des siècles ou Gérard de Nerval dans El Desdichado, ces auteurs ont développé le
personnage d’Orphée comme le grand poète de l’Amour. Au XXème siècle, le mythe
d’Orphée influence notamment le poète français Jean Cocteau dans l’ensemble de ses œuvres
littéraires et cinématographiques. Il existe deux Orphée de Jean Cocteau : une pièce de
théâtre publiée en 1926 et son adaptation cinématographique sortie en 1950. Dans les
versions de Jean Cocteau, la figure traditionnelle du poète amoureux héritée du romantisme
disparaît complètement. Elle laisse place à une nouvelle version du personnage d’Orphée.
Par quels moyens Jean Cocteau substitue-t-il sa propre vision du personnage
d’Orphée à la figure du poète amoureux héritée du XIXe siècle ?
Dans un premier temps, nous allons observer que la dévalorisation du thème principal de
l’amour permet d’effacer la figure du poète amoureux dans les Orphée. Dans un second
temps, nous analyserons comment la disparition du thème de l’amour permet à Cocteau
d’introduire le personnage d’Orphée en le centrant sur le thème de la poésie et de la mort.

Premièrement, Cocteau dévalorise le thème de l’amour en le ridiculisant dans ses


œuvres. En effet, d’une part, la pièce de théâtre Orphée se caractérise par des comiques de
situation où les personnages d’Orphée et d’Eurydice suscitent le rire. La scène première
débute par un comique de situation où Eurydice n’a pas le droit de bouger car Orphée écoute
son cheval. Grâce à la didascalie, nous savons qu’Eurydice est située à la table de droite
tandis qu’Orphée est à la table de gauche. Le comique de situation réside alors dans
l’interdiction insensée d’Orphée car Eurydice n’est pas à côté de lui mais il ne l’autorise pas à
se mouvoir : “Eurydice : Je peux bouger ? Orphée : Attends encore une seconde”. La raison
de cette interdiction suscite le rire car elle est dérisoire. Effectivement, Eurydice ne peut pas
bouger parce qu’Orphée écoute les bruits de sabots de son cheval. Plus tard, dans la scène IX,
nous retrouvons un autre comique de situation avec Orphée qui ne peut pas regarder Eurydice
et qui mange donc dans une position inconfortable : “Je m’installe à gauche et je te tourne le
dos. Je mange sur mes genoux.”. Une nouvelle fois, la position des deux amants est ridicule.
L’usage des comiques de situation dans la pièce permet ainsi à Cocteau de se moquer du
couple formé par Orphée et Eurydice. D’autre part, dans l’adaptation cinématographique
d’Orphée, on retrouve également des scènes comiques qui ridiculisent le couple. Notons
qu’Orphée n’est pas aussi passionné par Eurydice que dans le mythe antique et les réécritures
romantiques. En effet, les personnages se retrouvent à plusieurs reprises dans des situations
risibles dans lesquelles Orphée semble satisfait de ne pas voir Eurydice. Par exemple, le
spectateur peut se moquer du couple lorsque Eurydice se cache sous la table pour empêcher
Orphée de la voir et que ce dernier déclare avec soulagement “Ah, tout va bien.” Ensuite, la
scène où Orphée cache précipitamment la photographie de son épouse, alors qu’il est en
mesure de la regarder sans préjudice, suscite le rire. Le personnage est effrayé même par
l’image de son épouse. Dans les deux œuvres, Orphée évite Eurydice, il n’en prend pas soin,
même il semble ne pas l’aimer. Le personnage de Cocteau contraste ainsi avec le Orphée du
romantisme dont la caractéristique principale est son amour pour Eurydice. Chez Cocteau, la
figure du poète amoureux tend à disparaître car le thème de l’amour est moqué, dévalorisé
par l’auteur.
Par ailleurs, dans les deux œuvres, Orphée privilégie l’amour de la poésie au
détriment de l’amour pour son épouse Eurydice. L’amour de la poésie, qui est le deuxième
thème principal du mythe d’Orphée, remplace l’amour physique, c’est-à-dire l’amour pour
Eurydice. En effet, dans l’adaptation de 1950, dès le premier tiers du film, Orphée est attiré
par la poésie de Jacques Cégeste, uniquement diffusée par la radio de la voiture de
Heurtebise. Il se dédie à l’écoute de la poésie de Cégeste afin de s’en inspirer. Orphée est
obsédé par la poésie à tel point qu’il passe tout son temps à noter ce qu’il écoute à la radio,
délaissant son épouse alors qu’elle est enceinte. Ainsi, le poète déclare même à Eurydice : “Si
tu n'es pas contente, tu n'as qu'à partir !”. Dès lors, le spectateur comprend chez Orphée que
l’amour pour la poésie s’est substitué à l’amour pour Eurydice. Il n’y a plus de poète
amoureux, seulement un poète. Dans la pièce de 1926, Orphée est obsédé de manière
similaire par son cheval, car il est persuadé que celui-ci crée de la poésie. Le poète est en
adoration pour l’animal, si bien qu’il le privilégie à son épouse. Par exemple, Eurydice le
déclare elle-même dans la première scène : “Tu aimes le cheval, je passe en second”. Ce
propos est confirmé lorsque Orphée “embrasse distraitement Eurydice” puis demande à son
cheval de l’embrasser :“Tu veux un sucre ? Alors embrasse-moi”. Orphée aime davantage la
poésie que son épouse. Nonobstant, nous comprenons qu’Orphée ne s’intéresse plus à
Eurydice lorsque cette dernière lui demande de s'approcher d’elle. En effet, celui-ci répond :
“Hélas, il faut que je sorte. Je vais me mettre en règle pour le concours (de poésie)” ; le refus
d’Orphée de s’approcher d’Eurydice témoigne de sa préférence pour la poésie plutôt que pour
son amour. Ainsi, le personnage d’Orphée chez Cocteau oublie son amour pour Eurydice au
profit de l’amour pour la poésie. L’amour disparaît alors dans les œuvres de Cocteau et c’est
ainsi que la figure du poète amoureux n’existe plus. Le thème de la poésie prévaut face au
thème de l’amour.

Dans cette première partie, nous avons donc observé que Jean Cocteau dévalorise le
thème de l’amour à travers une mise en scène qui ridiculise et affaiblit le couple formé par
Eurydice et Orphée. Afin d’effacer la figure traditionnelle du poète amoureux héritée du
romantisme, Cocteau propose dans ses œuvres un Orphée qui s’éloigne de l’amour au profit
de la poésie. La dévalorisation du thème de l’amour permet à Cocteau de développer une
nouvelle vision du personnage d’Orphée, davantage centrée sur le thème de la poésie et le
thème de la mort, les autres thèmes principaux du mythe antique d’Orphée. C’est ce que nous
allons démontrer dans cette seconde partie.

Tout d’abord, à travers le thème de la poésie, Jean Cocteau se distingue en proposant


une vision très humaine du poète Orphée. En effet, Orphée selon Cocteau est très différent du
personnage original tel qu’il est décrit dans le mythe antique. Selon les versions antiques,
Orphée est un poète béni par les dieux. Apollon lui octroie de nombreux dons, notamment
celui de charmer le monde entier grâce à sa lyre. C'est ainsi qu'il charme le roi Hadès,
Perséphone et l'entièreté du monde des morts afin d’obtenir le droit de ramener son épouse
Eurydice parmi les vivants. Cependant, Orphée selon Cocteau est loin d’être aussi glorieux,
d’être aussi divin. En effet, sa poésie est décrite comme désuète, elle n’attire plus personne .
D’une part, dans la pièce de théâtre, Orphée est un poète dont la gloire est passée. Dans la
première scène, Eurydice déclare à son époux : “Tu écrivais des poèmes qu’on s’arrachait et
que toute la Thrace récitait par cœur." Plus loin, elle lui dit : “Ne me parle pas de ton public,
quatre ou cinq jeunes brutes sans cœur qui te croient anarchiste et une douzaine d’imbéciles
qui cherchent à se faire remarquer.” Le lecteur comprend ici qu’Orphée n’est plus un grand
poète car son public est devenu restreint. Il est à la recherche de l’inspiration poétique et
pense désespérément l’avoir trouvée à travers son cheval. Notons également la référence au
mythe antique lorsque Orphée dit : “J’espère un jour charmer les vraies bêtes.” Le
personnage mythologique d’Orphée est justement connu pour charmer les animaux. Lors de
sa catabase (descente aux enfers), il arrive même à charmer Cerbère, l’énorme chien à trois
têtes qui garde l’entrée des Enfers. Chez Cocteau, le poète Orphée n’a pas le même talent, le
sien est moindre. De ce fait, le personnage d’Orphée chez Cocteau perd son aspect divin.
D’autre part, dans le film Orphée, le personnage éponyme est également un poète suranné qui
ne charme plus personne. En effet, dès les premières scènes, Orphée est fui par la clientèle du
Café des poètes dans lequel il se rend. Assis auprès d’un autre ancien poète, il déclare
lui-même : “Ils estiment sans doute que je n’apporte rien de neuf”. Orphée est rejeté par ses
pairs en raison de son ancienneté. La poésie du jeune Jacques Cégeste transmise par la radio
de Heurtebise représente la nouvelle inspiration poétique d’Orphée (comme le cheval
représente celle d’Orphée dans la pièce de théâtre). Elle ne parvient qu’à lui et seulement à
lui. Les représentations d’Orphée chez Cocteau sont ainsi en contraste avec le personnage
mythologique car leur poésie n’est pas aussi puissante. N’ayant pas de dons divins, les
Orphée de Cocteau sont à la recherche de l’inspiration poétique à travers des objets
physiques, c’est pourquoi ils délaissent Eurydice afin de se concentrer sur la radio de
Heurtebise pour l’un, sur le cheval pour l’autre. Considéré lui-même comme un poète désuet
par ses pairs, Cocteau crée une analogie entre lui-même et ses représentations d’Orphée. Il
propose ainsi une vision très humaine du personnage d’Orphée. À l'instar du commun des
mortels, Orphée n’est pas béni des dieux et doit donc trouver sa propre inspiration poétique.
Le thème de la poésie permet donc à Cocteau de développer sa propre interprétation du
personnage d’Orphée.
Enfin, le personnage d’Orphée selon Cocteau est notamment marqué par un lien
privilégié avec la Mort.
En premier lieu, le thème de la mort est central dans la pièce de théâtre Orphée ainsi
que dans le film Orphée. En effet, la mort est personnifiée dans les deux oeuvres sous les
traits d’une belle femme ; Cocteau précise dans le chapitre “Costumes” que la Mort est une
“jeune femme très belle en robe de bal rose vif”. Dans le film, la Mort est surnommée “la
Princesse” et est interprétée par Maria Casarès. Le personnage se distingue dès lors par son
apparence physique. En second lieu, la Mort est un personnage à l’importance capitale dans
les deux Orphée. D’une part, dans la pièce de théâtre, la Mort apparaît uniquement à la scène
VI du seul acte de la pièce. En sachant qu’il y a treize scènes, elle est donc introduite au
milieu de l’unique acte. Le personnage est ainsi mis en valeur, il devient central dans l'œuvre.
D’autre part, dans le film, la Mort apparaît tout au long de l'œuvre, elle tient un rôle principal.
Elle est présente au début du film au Café des poètes, elle est responsable de la mort de
Jacques Cégeste et de la mort d’Eurydice qui entraînent toute l’intrigue du film.
En second lieu, chez Cocteau, la Mort possède un pouvoir sur la poésie et donc sur
Orphée lui-même. En effet, dans Orphée de 1926, la mort d’Eurydice empêche la création
poétique chez Orphée. Dans la scène VI, la Mort enlève Eurydice et le cheval. Orphée
s’exclame dans la scène suivante : “Ah ! peu importe le cheval ! Je veux revoir Eurydice.”
lorsqu’il découvre que son épouse est morte. La Mort est ainsi la seule à être capable de
détourner Orphée de la poésie. L’amour symbolisé par Eurydice y a échoué. Dans le film, la
Princesse commande Jacques Cégeste. C’est elle qui lui ordonne de transmettre des poèmes à
la radio qu’Orphée écoute. De ce fait, la Mort possède une emprise sur Orphée à travers la
poésie. Les deux personnages entretiennent notamment un lien très particulier car ils s’aiment
mutuellement. La Mort, surnommée la Princesse, est aussi appelée “La mort d’Orphée”. La
Mort et Orphée s’enlacent à la fin du film, se déclarant leur amour pour chacun : “Je t’aime”.
C’est alors que la voix hors champ du film dit : “La mort d'un poète doit se sacrifier pour le
rendre immortel”. La Mort, dans l'œuvre de Cocteau, détient le pouvoir d’immortaliser la
poésie d’Orphée.
Ainsi, le thème de la mort est central au sein des deux Orphée de Cocteau car elle a un
pouvoir sur la poésie et, par extension, sur le personnage d’Orphée.

En conclusion, Jean Cocteau propose une vision moderne du personnage d’Orphée en


s’émancipant de la figure du poète amoureux héritée du romantisme du XIXe. Pour cela, il
affaiblit le thème de l’amour, prédominant chez les écrivains du romantisme, en ridiculisant
le couple formé par Eurydice et Orphée. L’atténuation de l’importance du thème de l’amour
permet alors à Cocteau d’introduire son interprétation du personnage d’Orphée, davantage
centrée sur le thème de la poésie et de la mort. Jean Cocteau propose ainsi un poète plus
humain que divin, dont la quête du succès l’incite à poursuivre sans cesse la mort pour
obtenir l’immortalité de sa poésie.

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