Solidarité Et Responsabilité
Solidarité Et Responsabilité
Danièle Lochak
in J.-C. Beguin, Patrick Charlot, Yan Laidier (dir.), La solidarité en droit public,
Actes du Colloque de Besançon (avril 1999), L’Harmattan, coll. Logiques juridiques, 2005.
Mettre en jeu la responsabilité publique, c’est demander à une personne publique d’accorder
une réparation pécuniaire en compensation de dommages subis. Ces dommages résulteront d’un
acte ou d’un agissement, fautif ou non, le plus souvent imputable à cette personne publique –
mais ceci n’est pas une règle absolue.
C’est dans ce contexte que prend son sens la question qui nous est posée et qui porte sur les
rapports entre solidarité et responsabilité publique. Elle sous-entend en effet que la responsabilité
publique peut découler d’un lien de solidarité préexistant ou encore permettre d’instaurer cette
solidarité : la solidarité apparaît soit comme le fondement, soit comme une fonction de la respon-
sabilité publique.
Pour mettre en lumière la place qu’occupe la solidarité dans le droit de la responsabilité pu-
blique (II), il est toutefois utile d’éclaircir préalablement les rapports complexes entre les notions
et les mécanismes auxquels elles renvoient — ce qui implique de ne pas se focaliser sur les deux
seules notions de responsabilité et de solidarité mais de prendre aussi en considération une troi-
sième notion, un troisième terme qui les relie : l’assurance (I).
Nous nous proposons, dans un premier temps, de distinguer, en les spécifiant, ces trois no-
tions, en nous situant successivement aux trois « niveaux de réalité » — juridique, politique, phi-
losophique — dégagés par François Ewald lorsqu’il nous rappelle que les mécanismes de mise en
jeu de la responsabilité ne relèvent pas de la simple technique juridique mais qu’ils reflètent aussi
une certaine conception du lien social, une certaine façon de penser et d'organiser les rapports
sociaux.
Nous montrerons ensuite qu’au-delà des oppositions qui permettent de caractériser assez net-
tement trois grands « paradigmes », trois modèles idéal-typiques de mise en jeu de la responsabi-
lité au sens large, leurs frontières ne sont pas étanches, que les systèmes d’indemnisation emprun-
tent souvent à plusieurs modèles à la fois.
Le tableau reproduit ci-contre s’efforce de dessiner ces distinctions, ces oppositions, ces pas-
sages.
A. Trois idéal-types
Le mot « responsabilité », note François Ewald, désigne au moins trois niveaux de réalité : un
niveau politique, où il désigne un principe général de régulation sociale, un niveau juridique ou
technique, où il désigne l'ensemble des procédures qui organisent les actions en dommages et
intérêts, un niveau philosophique enfin, qui permet d'expliquer pourquoi un acte, un événement
ou un dommage est imputable à quelqu'un1.
Cette grille d’analyse, que nous reprenons en l’adaptant un peu, nous paraît féconde en ce
qu’elle permet de repérer un certain nombre d’oppositions pertinentes. Elle conduit non seule-
ment à élargir la réflexion sur la responsabilité au-delà des questions de technique juridique, mais
aussi à distinguer, comme l’avait suggéré l’un des premiers Charles Eisenmann2, les fonctions et
les fondements de la responsabilité.
• Soit d’abord le niveau politique, où, nous dit Ewald, la responsabilité désigne un principe
général de régulation sociale. La question qu’il faut se poser est ici celle des fins, des objectifs
poursuivis par le législateur ou le juge lorsqu’il impose une obligation de réparer. Il s’agit, en
d’autres termes, de saisir les fonctions de la responsabilité.
Ces fonctions ou ces fins sont de trois ordres : 1. punir les auteurs des dommages, et le cas
échéant les dissuader d’en commettre d’autres ; 2. soulager les victimes en les indemnisant et
donner aux victimes potentielles de dommages l’assurance que ceux-ci, s’ils surviennent, seront
réparés ; 3. rétablir l’égalité au sein de la collectivité en instaurant une solidarité entre ceux qui
ont été victimes d’un dommage et les autres.
• Soit, en second lieu, le niveau philosophique qui conduit à poser la question « au nom de
quoi ? », ou encore : qu’est-ce qui justifie, qu’est-ce qui commande de réparer tel dommage ?
C’est la question du fondement de la réparation.
Ce fondement peut être : 1. la faute commise ; 2. le risque (celui qu’on fait courir par son acti-
vité) ; 3. l’équité (ou encore le sentiment qu’il serait anormal de laisser la victime supporter seule
un dommage).
• Soit enfin le niveau juridique ou technique : il s’agit ici des différents mécanismes ou procé-
dures par lesquels il est possible d’obtenir des dommages-intérêts. Très concrètement, les ques-
tions seront du type : qui paie et à qui ?
1Voir par exemple sa présentation du numéro de la revue Risques sur “Assurance, droit, responsabilité”, n° 10/1992,
p.12.
2 « Le degré d’originalité du régime de la responsabilité extracontractuelle des personnes morales de droit public »,
JCP 1949.I. 742 et 751.
2
Plusieurs scénarios sont possibles : 1. l’auteur du fait dommageable indemnise lui-même et di-
rectement la victime ; 2. l’assureur à qui l’auteur du dommage a versé des cotisations, paie des
dommages et intérêts à la victime ; 3. la collectivité répare le dommage aux lieu et place de son
auteur - si tant est que le dommage soit imputable à un auteur et que cet auteur soit individuali-
sable.
On peut, sur la base de ces différents éléments, distinguer trois idéal-types ou encore trois
« paradigmes » selon lesquels s’organise la mise en jeu de la responsabilité — au sens large où on
l’a défini plus haut (le mot « responsabilité » étant utilisé alternativement soit dans cette acception
large, soit dans une acception plus étroite pour désigner l’un des modèles ou paradigmes par op-
position aux deux autres). Ce terme de « paradigme », nous l’empruntons lui aussi à François
Ewald, qui l’utilise pour opposer trait pour trait le paradigme de la responsabilité classique, fondé
sur la faute, au paradigme de la solidarité, caractéristique de la société « assurancielle » et de
l’État providence, fondé sur le risque3.
Tout les oppose, dit-il : – la conception du dommage, rapporté à une donnée subjective, la
faute, dans le premier cas, objectivé comme accident et appréhendé comme risque dans l’autre ; –
le but premier, qui est de punir le coupable dans un cas, d’indemniser la victime, dans l’autre ; –
la répartition de la charge pécuniaire, appréhendée en termes moraux d’un côté, en termes éco-
nomiques de l’autre ; — l’accent mis respectivement sur la cause ou sur les conséquences du
dommage, enfin.
Mais ces trois idéal-types ne se retrouvent pas toujours de façon aussi pure et aussi tranchée
dans la réalité : il y a des passerelles, des hybridations, les systèmes d’indemnisation empruntent
parfois simultanément à l’un et à l’autre.
B. Passerelles et hybridations
La frontière qui reste a priori la plus étanche est celle qui sépare le modèle classique de la res-
ponsabilité des deux autres, entre lesquels la frontière est à l’inverse beaucoup plus floue. Ce qui
les différencie foncièrement du premier, c’est la dissociation qu’ils instaurent entre responsabilité
3 « Responsabilité - solidarité - sécurité. La crise e la responsabilité en France à la fin du XXe siècle », Risques n°
10/1992.
3
et culpabilité : pour reprendre une formule désormais célèbre, le passage du paradigme de la res-
ponsabilité au paradigme assuranciel implique qu’on peut désormais être responsable sans être
coupable.
Pour autant, on ne saurait opposer sans nuance les deux modèles d’engagement de la respon-
sabilité fondés l’un sur la faute, l’autre sur le risque, et cela pour deux raisons au moins.
La première raison, la plus évidente, est d’ordre pratique : car c’est bien le développement de
l’assurance qui a rendu possible le développement spectaculaire de la responsabilité civile — par
le biais, surtout, de la responsabilité du fait des choses et de la responsabilité du fait d’autrui,
certes, mais il s’agit bien encore de responsabilité pour faute ; et réciproquement le développe-
ment de la responsabilité civile a stimulé le développement de l’assurance. Le développement du
mécanisme de l’assurance est donc la fois cause et effet du développement de la responsabilité
civile ; l’une se nourrit de l’autre, comme le montre Yvonne Flour4, puisque le besoin toujours
croissant de réparation eût été d’un poids insupportable sans la soupape de l’assurance, tandis que
celle-ci dénature la responsabilité civile et en favorise l’expansion puisque, quelle que soit la gra-
vité de ses fautes, le responsable assuré ne supporte pas les conséquences pécuniaires du dom-
mage.
Constater cela, c’est précisément énoncer la seconde raison qui interdit de tracer une frontière
étanche entre les deux systèmes d’indemnisation : on passe en effet imperceptiblement de l’un à
l’autre lorsque l’auteur potentiel de dommages s’assure contre ses propres fautes ou celles de ses
préposés — ce qui revient à convertir les fautes… en risques.
L’opposition entre les mécanismes d’assurance et les mécanismes de solidarité est également
des plus classiques : elle dépasse du reste le cadre de la réflexion sur la responsabilité. Ainsi, dans
le domaine de la protection sociale, il est courant d’opposer la sécurité sociale, fondée sur
l’assurance, à l’aide sociale, fondée sur la solidarité, ou encore les prestations contributives, qui,
étant la contrepartie de cotisations, relèveraient donc de l’assurance, aux prestations non contribu-
tives, financées par l’impôt, qui relèveraient de la solidarité.
4 Yvonne Flour, « Faute et responsabilité civile : déclin ou renaissance ? », Droits n° 5/1987, “Fin de la faute ?”.
4
Cette opposition fondée sur la provenance des ressources est aujourd’hui remise en cause par
le fait qu’une part croissante des prestations de sécurité sociale ne sont plus assises sur des cotisa-
tions mais financées par l’impôt (la CSG notamment), de sorte que la question du financement
par l’impôt ou les cotisations sociales n’est plus un critère de distinction véritablement pertinent.
Plus généralement, tous ceux qui se sont intéressés à l’émergence de l’État providence et au
traitement de la « question sociale » – Jacques Donzelot5, Pierre Rosanvallon6, François
Ewald7… – ont bien montré qu’on ne pouvait pas opposer assurance et solidarité dès lors que
l’assurance a été l’instrument de la solidarité : la technique assurancielle a servi à réaliser
l’objectif de solidarité, elle a servi de « main invisible » de la solidarité, surtout à partir du mo-
ment où l’assurance est devenue obligatoire.
L'État providence, rappelle Rosanvallon, s'est historiquement développé sur la base d'un sys-
tème assuranciel dans lequel les garanties sociales ont été liées à la mise en place d'assurances
obligatoires couvrant les principaux « risques » de l'existence (la maladie, le chômage, la retraite,
l’invalidité…). L’État providence peut ainsi être défini comme l’assureur universel, à travers le-
quel s’opère la mutualisation des risques ; et cette mutualisation des risques est porteuse de soli-
darité puisque, en déplaçant la charge des accidents sur la société, elle assure un nouvel équilibre
entre riches et pauvres, producteurs et consommateurs, malades et bien portants…
Les prestations compensent la survenance des risques lorsque ceux-ci se concrétisent : elles
garantissent la sécurité (fonction première du paradigme assuranciel) en même temps qu’elles
remplissent une fonction de redistribution (fonction première du paradigme de la solidarité).
L’obligation de s’assurer efface la frontière et opère le passage entre l’assurance, définie comme
la mutualisation des risques, et la solidarité, qui implique et repose sur la « socialisation des
risques ».
Après avoir ainsi mis en lumière la spécificité des différents modèles de réparation des dom-
mages et insisté sur ce qui les distingue mais aussi sur ce qui les relie entre eux, on peut à présent
revenir à la question initialement posée : les rapports entre responsabilité publique et solidarité.
Pour analyser ces rapports, on se placera essentiellement sur le terrain du droit positif. On peut
toutefois rappeler, en guise de préalable, qu’au tournant du siècle dernier, en pleine période soli-
dariste, lorsque la doctrine s’est interrogée sur le fondement de la responsabilité publique, c’est
sur le terrain de la solidarité - traduite dans les notions d’égalité devant les charges publiques, de
mutualité ou encore d’assurance - qu’elle a cru pouvoir le trouver8.
5
« On ne peut édifier la responsabilité de l'État, écrivait notamment Duguit, que sur l'idée d'une
assurance sociale, supportée par la caisse collective, au profit de ceux qui subissent un préjudice
provenant du fonctionnement des services publics, lequel a lieu en faveur de tous. […] L'État est
en quelque sorte assureur de ce qu'on appelle souvent le risque social, c'est à dire le risque prove-
nant de l'activité sociale, se traduisant dans l'intervention de l'État. […] Si l'État est responsable,
ce n'est point parce qu'il aurait commis lui-même une faute par l'organe de ses agents ; c'est en-
core et uniquement parce qu'il assure les administrés contre tout le risque social 9».
Ces propositions doctrinales n’ont jamais reflété fidèlement le droit positif ; et jusqu’à au-
jourd’hui, en dépit du développement continu des mécanismes d’assurance et de l’imprégnation
croissante des mentalités par l’idée de socialisation, la responsabilité pour faute est restée le droit
commun de la responsabilité publique10. Elles ont néanmoins le mérite de nous rappeler
l’ancienneté de la réflexion sur la question posée et, s’il en était besoin, de nous confirmer sa per-
tinence…
Si l’on est donc aisément convaincu que la responsabilité publique a quelque chose à voir avec
la solidarité, ceci ne dispense pas de se demander plus précisément comment la solidarité s’inscrit
parmi les fonctions et les fondements de la responsabilité publique, par quels mécanismes elle est
mise en œuvre11.
Si, dans cette recherche, la grille d’analyse esquissée plus haut peut servir de fil conducteur, on
constate qu’il est parfois délicat de déterminer à quel schéma se rattache, dans une hypothèse
donnée, l’engagement de la responsabilité. C’est toujours, en effet, la personne publique qui doit
réparer le dommage : et c’est donc seulement par une reconstruction a posteriori qu’on peut dire
si elle le fait en tant qu’auteur, en tant qu’assureur, ou comme représentant de la collectivité. Le
législateur, de son côté, lorsqu’il imagine des mécanismes d’indemnisation, emprunte aux diffé-
rents modèles sans beaucoup se soucier de pureté dogmatique ou de cohérence théorique.
Il convient ici de revenir sur la distinction déjà esquissée plus haut entre fondements et fonc-
tions de la responsabilité, appliquée cette fois à la responsabilité publique. Par fondement de la
6
responsabilité, nous dit Charles Eisenmann12, il faut entendre la raison qui la justifie et qui ne
peut être qu’un principe, une maxime, une norme “métajuridique” : par exemple le principe selon
lequel on doit réparer ses fautes. Tandis que la fonction de la responsabilité renvoie à la question
des fins, des buts poursuivis par le législateur lorsqu’il impose une obligation de réparer : elle
conduit à envisager la responsabilité comme un moyen au service d’une politique juridique ou
législative.
Bien que certains auteurs, et non des moindres, l’aient contesté13, la faute apparaît bien
comme l’un des fondements de la responsabilité des collectivités publiques. S’agissant de la res-
ponsabilité sans faute, les explications traditionnelles tournent, on le sait, autour de deux idées :
le risque, d’une part, la rupture de l’égalité devant les charges publiques, de l’autre.
• Le risque : c’est l’idée que lorsqu’une activité administrative crée, dans l’intérêt de tous, un
risque spécial, ses conséquences ne doivent pas être supportées par ceux-là seuls qui y sont direc-
tement exposés et en sont les victimes.
• La rupture de l’égalité devant les charges publiques : prévaut ici l’idée que lorsque l’activité
administrative, exercée par hypothèse dans l’intérêt général, fait subir à une ou quelques per-
sonnes un dommage spécial et anormal et donc engendre une rupture de l’égalité devant les
charges publiques, cette rupture doit être compensée par le versement d’une indemnité.
Alors que la notion de risque se rattache plutôt au paradigme assuranciel, celle de rupture de
l’égalité devant les charges publiques appartient plutôt au champ sémantique de la solidarité. On
peut toutefois avancer que le dommage qui résulte de la concrétisation d’un risque est constitutif
lui aussi d’une rupture de l’égalité devant les charges publiques, de sorte que les deux situations
sont plus proches qu’il y paraît. On constate, au demeurant, que toutes les hypothèses de respon-
sabilité sans faute sont en fait sous-tendues par la notion d’équité : le juge - ou le législateur -
admet la responsabilité sans faute lorsqu’il lui paraît inéquitable de laisser des individus supporter
sans indemnisation les conséquences dommageables d’une activité de l’administration ou d’un
événement quelconque14.
Ces dernières remarques renforcent donc l’idée évoquée plus haut qu’en ce qui concerne le
fondement de la responsabilité publique il n’y a pas de frontière étanche entre le paradigme assu-
12 Étude précitée.
13 Duguit, d’abord, comme le rappelle la citation mentionnée dans le texte, Eisenmann ensuite, qui estimait que la
responsabilité des collectivités publiques, comme des personnes morales en général, n’était jamais une responsabili-
té pour faute, puisqu’elles répondaient seulement des fautes commises par leurs agents et que la responsabilité du
fait d’autrui ne pouvait jamais être une responsabilité pour faute.
14 Paul Amselek, à partir de prémisses différentes, aboutit à une conclusion analogue : il voit dans le dommage
anormal survenu à la victime le fondement commun à toutes les hypothèses de responsabilité sans faute, ce qui
l’amène à caractériser le système de responsabilité pour dommage anormal comme une politique jurisprudentielle
d’équité, le juge s’efforçant par tous moyens de remédier au caractère particulièrement choquant de la situation
dans laquelle se trouve la victime. Voir « La responsabilité sans faute des personnes publiques d’après la jurispru-
dence administrative », Recueil d’études en hommage à Charles Eisenmann, Éditions Cujas, 1975, pp. 233-262.
7
ranciel, où l’obligation de réparer découle du risque créé, et le paradigme de la solidarité où elle
se rattache à une idée d’équité.
On peut également tenter de systématiser l’état actuel du droit positif par rapport non plus aux
fondements mais aux fonctions de la responsabilité publique, telles qu’on les a dégagées plus haut
: sanctionner et dissuader les auteurs de dommages, indemniser les victimes, assurer l’égalité par
des mécanismes redistributifs.
• La responsabilité remplit d’abord, pour l’administration au même titre que pour les particu-
liers, une fonction sanctionnatrice, voire moralisatrice : elle oblige l’administration à réparer les
fautes qu’elle a commises et l’incite à ne pas en commettre d’identiques à l’avenir ; elle implique
un jugement porté sur son activité et stigmatise comme fautifs certains de ses actes ou comporte-
ments.
• La responsabilité remplit ensuite une fonction de garantie vis-à-vis des victimes de dom-
mages auxquelles elle donne l’assurance d’être indemnisées. Cette fonction d’assurance ou de
garantie, on la retrouve dans des hypothèses assez variées, généralement présentées de façon dis-
sociée car relevant les unes du registre de la faute, les autres de la responsabilité sans faute.
L’administration est amenée à intervenir comme garant et à jouer le rôle d’un assureur no-
tamment dans trois types de situations : – lorsqu’elle est déclarée responsable des fautes person-
nelles de ses agents commises dans le service ou non dépourvues de tout lien avec le service, ce
qui protège les victimes contre l’insolvabilité des auteurs du dommage ; – lorsqu’on lui demande
d’indemniser ses collaborateurs bénévoles pour les dommages accidentels qu’ils ont subis en prê-
tant leur concours au fonctionnement des services publics ; – lorsqu’elle indemnise les victimes
de dommages causés par des activités comportant des dangers particuliers, ce qui équivaut à ga-
rantir les administrés contre les risques engendrés par ses propres activités.
Que l’on indemnise les victimes d’un risque subi dans l’intérêt général, au nom du droit à la
sécurité, ou les individus à qui un acte ou un agissement de l’administration, lui aussi intervenu
dans l’intérêt général, a fait subir un préjudice financier grave, spécial et anormal, on voit bien
comment, dans un cas comme dans l’autre, la compensation financière est sous-tendue par l’idée
d’une solidarité entre les membres de la collectivité.
• Enfin, il faut mettre à part les cas où l’indemnisation n’est plus justifiée par la responsabilité
propre de l’administration mais explicitement et directement par référence à la solidarité natio-
8
nale. L’État intervient ici en tant que garant de certains risques sociaux engendrés indifféremment
par l’activité des particuliers ou celle des collectivités publiques ou encore par des événements
naturels, afin de réparer des dommages qui ne sont pas couverts par les mécanismes classiques de
la responsabilité ou de l’assurance.
Mais la référence à la solidarité ne préjuge pas des mécanismes par lesquels elle est mise en
œuvre concrètement et qui sont, en pratique, extrêmement variés.
La tendance à la socialisation des risques trouve son aboutissement dans l’instauration de ré-
gimes spéciaux d’indemnisation destinés à réparer les préjudices subis par certaines catégories de
victimes considérées comme particulièrement dignes d’intérêt et qui ne pourraient pas être correc-
tement indemnisées par les mécanismes habituels de la responsabilité civile ou administrative ni
même de l’assurance : victimes de dommages imputables à des rassemblements ou attroupe-
ments, victimes d’infractions pénales dont les auteurs sont inconnus ou insolvables, victimes de
faits de guerre, de calamités naturelles ou d’actes de terrorisme, victimes de la contamination par
le virus du sida ou demain, sans doute, d’aléas thérapeutiques, etc…
Il faut insister encore une fois sur le fait qu’ici, le risque couvert n’est pas engendré spécifi-
quement par l’activité d’une collectivité publique, mais qu’il peut résulter de l’action de tiers se
livrant à une activité illégitime (l’ennemi, le délinquant, le terroriste…) ou légitime (le médecin),
ou bien encore de catastrophes naturelles.
L’indemnisation est donc dissociée de façon encore plus nette de la responsabilité (au sens
strict), et le débiteur de l’indemnité — qui peut être l’État lui-même, un fonds de garantie spécia-
lement créé à cette fin, ou éventuellement les compagnies d’assurance, mais dans des conditions
strictement encadrées par le législateur — ne se confond qu’exceptionnellement avec l’auteur du
dommage.
L’analyse - non exhaustive bien sûr - des dispositifs législatifs existants fait apparaître la diffi-
culté d’opter clairement pour un système fondé sur la responsabilité, l’assurance ou la solidarité,
qui entraîne parfois l’absence de cohérence entre le fondement de l’indemnisation d’une part, le
mécanisme choisi de l’autre. Parmi les risques que ces dispositifs visent à couvrir, les uns sont
imposés ou acceptés dans l’intérêt général, d’autres sont inhérents à la vie en société, d’autres
enfin ont un caractère plus nettement exceptionnel.
On peut illustrer cette hypothèse par l’indemnisation des accidents provoqués par les vaccina-
tions obligatoires d’un côté, l’indemnisation des personnes qui se prêtent à des recherches biomé-
dicales de l’autre.
En matière de vaccinations, on sait qu’il a fallu l’intervention du législateur, par la loi du 1er
juillet 1964, pour instaurer un régime d’indemnisation sans faute là où le juge n’avait admis
qu’un système de présomption de faute. La couverture de ce risque par l’État se justifie ici par le
9
fait qu’il serait inéquitable de laisser les victimes supporter seules les conséquences de vaccina-
tions qui sont imposées dans l’intérêt de la santé publique plus encore que dans l’intérêt indivi-
duel des personnes vaccinées.
Le régime d’indemnisation des personnes qui se prêtent - volontairement, cette fois - à des re-
cherches biomédicales sans finalité thérapeutique directe, prévu par la loi du 20 décembre 1988,
diffère du précédent malgré des similitudes apparentes : s’il prévoit la réparation intégrale des
conséquences éventuellement dommageables de l’expérimentation indépendamment de toute
faute, il laisse en effet peser la charge de l’indemnisation sur le promoteur de l’expérience, c’est à
dire l’auteur du dommage, qu’il oblige simplement à souscrire une assurance garantissant sa res-
ponsabilité civile.
Par cette formule, on vise par exemple les dommages résultant des attroupements et rassem-
blements dont la réparation incombe aux collectivités publiques : hier la commune, aujourd’hui
l’État, et cela indépendamment de toute faute. Il s’agit en apparence d’un régime de responsabili-
té mais qui recouvre, dans les faits, un mécanisme de garantie : la substitution de la responsabilité
de l’État à celle de la commune par la loi du 7 janvier 1983 atteste de façon plus nette encore que
sous l’empire du régime précédent cette fonction de garantie assignée à la mise en jeu de la res-
ponsabilité de l’État, auquel on ne peut, par hypothèse, imputer les faits dommageables.
C’est cette même fonction de garantie que remplit le mécanisme d’indemnisation des dom-
mages corporels résultant d’une infraction pénale dont les auteurs sont inconnus ou insolvables
institué par loi du 3 janvier 1977, et modifié à plusieurs reprises par la suite. L’indemnité est al-
louée par des commissions d’indemnisation et versée par un Fonds de garantie alimenté par le
budget de l’État. On est bien ici dans une problématique de solidarité et non de responsabilité,
comme l’a confirmé la Cour de cassation en estimant que l’indemnité allouée n’avait pas le carac-
tère de dommages-intérêts mais constituait un secours apporté par l’État en vertu d’un devoir de
solidarité — la contrepartie étant le plafonnement de l’indemnité qui n’est pas censée compenser
l’intégralité du dommage subi.
Le mécanisme mis en place par la loi du 5 juillet 1985 pour mieux protéger les victimes
d’accidents de la circulation, qui institue un véritable droit à indemnisation en dehors du régime
commun de la responsabilité civile, ne s’inscrit en revanche que partiellement dans ce schéma. Si
l’idée de solidarité est bien sous-jacente à ce nouveau dispositif de collectivisation du risque, sa
réalisation emprunte cependant prioritairement les voies classiques de l’assurance, le Fonds de
garantie n’intervenant que de façon subsidiaire, notamment lorsque la personne responsable est
inconnue ou n’est pas assurée.
Le dispositif d’indemnisation des victimes des catastrophes naturelles institué par la loi du 13
juillet 1982, qui prévoit la couverture obligatoire des conséquences des catastrophes naturelles
par les contrats d’assurance garantissant les dommages causés aux biens, se situe à mi-chemin
10
entre les deux systèmes que l’on vient de décrire15. La substitution des assureurs à l’État n’est
qu’apparente : d’abord parce que le mécanisme d’assurance est strictement encadré par le législa-
teur — lequel a décrété l’assurabilité de dommages qui jusque-là ne l’étaient pas, fixe le montant
des primes et déclare l’état de catastrophe naturelle dans les zones sinistrées ; ensuite parce que la
mise en jeu de l’assurance n’est pas exclusive de l’intervention de l’État qui accorde notamment
sa garantie aux opérations de réassurance des risques résultant des catastrophes naturelles.
C’est à cette problématique-là, de garantie des risques inhérents à la vie en société, que se rat-
tachera aussi, le jour où elle sera officiellement admise, l’indemnisation de l’aléa thérapeutique,
soumise pour l’instant à un régime un peu bancal : bancal parce qu’il ne joue que pour les dom-
mages survenus à l’hôpital public ; bancal parce qu’il fait reposer la charge de l’indemnisation sur
l’hôpital lui-même ; bancal surtout en raison de la difficulté qu’on éprouve à le rattacher à l’un
des modèles justificatifs existants – responsabilité ? assurance ? solidarité ?
Les conclusions du commissaire du gouvernement sur l’arrêt Bianchi16, qui a pour la première
fois indemnisé l’aléa thérapeutique, témoignent de l’embarras du juge pour justifier une solution
certes équitable mais entrant mal dans les catégories et les critères habituels de la responsabilité
sans faute. Car la victime, ici, s’est soumise volontairement à l’examen ou l’opération pratiqué
dont elle escompte un bénéfice thérapeutique pour elle-même17. Comment trouver « un critère
qui permette de distinguer entre les risques que la victime doit équitablement supporter, parce
que tout destin est aussi individuel, et ceux qui doivent être supportés par la collectivité publique
? » s’interrogeait Serge Daël. Et pour expliquer qu’en l’occurrence on était bien dans ce second
cas, il faisait valoir que l’activité hospitalière ne se réduit pas à l'intérêt individuel du malade, que
les hôpitaux publics participent à l'enseignement et à la recherche, qu’ils assurent une mission
d'intérêt général en vue de l'amélioration de la santé collective et que, par conséquent, « si c'est
toujours dans l'intérêt du patient qu'un acte est accompli, lorsque un acte dont les risques sont
tout à fait exceptionnels est exécuté […], il profitera à la quasi-totalité des malades et ne nuira
qu'à quelques-uns qui vont seuls supporter son risque ». Explication bien compliquée, justifica-
tion bien embrouillée, on en conviendra.
11
qu’on ne peut raisonnablement les considérer comme inhérents à la vie en société, même s’ils
peuvent se réaliser de façon répétée : tels les actes de terrorisme ou les dommages de guerre.
D’autres risques sont qualifiés d’exceptionnels à la fois en raison de la gravité de leurs consé-
quences et parce qu’ils ne se sont réalisés qu’une seule fois : dans ce cas - et c’est ce qui s’est
passé pour les personnes contaminées par le virus du sida -, c’est autant le mécanisme
d’indemnisation mis en place qui apparaît comme exceptionnel, car limité dans le temps et non
destiné à devenir permanent, que le risque qu’il entend couvrir.
L’indemnisation des victimes d’actes de terrorisme instituée par la loi du 9 septembre 1986
repose à première vue typiquement sur un mécanisme de solidarité, qui vise à pallier
l’impossibilité pour les victimes d’obtenir réparation par les mécanismes de la responsabilité ou
de l’assurance. Avant l’intervention de la loi, en effet, les victimes s’étaient heurtées, lorsqu’elles
avaient tenté de mettre en jeu la responsabilité de l’État, à l’exigence d’une faute lourde, et le
juge administratif avait refuser de faire jouer la responsabilité sans faute de l’État, sur le fonde-
ment de la rupture de l’égalité devant les charges publiques ou sur le fondement du risque, dans
une hypothèse où le dommage ne lui était à l’évidence pas imputable. Quant à l’assurance, si les
compagnies proposaient depuis 1983 à leurs assurés la garantie des dommages matériels résultant
d’incendies ou d’explosions provoqués par un attentat, elles ne couvraient pas les dommages cor-
porels. L’indemnisation est donc désormais assurée par l’intermédiaire d’un fonds de garanti,
mais ce fonds est alimenté - et c’est en quoi le système reste malgré tout hybride - par un prélè-
vement… sur les contrats d’assurances de biens.
Dans le cas de l’indemnisation des victimes contaminées par le virus du sida, finalement insti-
tuée par l’article 47 de la loi du 31 décembre 1991 portant DMOS, c’est également le constat des
limites de l’action contentieuse, donc des systèmes de responsabilité, qui a amené les pouvoirs
publics à choisir la voie législative18.
Il faut cependant rappeler qu’un premier système de solidarité avait été mis en place en 1989, à
travers la création d’un fonds public et d’un fonds privé d’aide aux victimes, mais ces fonds
étaient réservés aux seuls hémophiles. La découverte de l’ampleur du drame d’une part, la lenteur
des procédures judiciaires d’autre part, ont mis en évidence la nécessité de créer un mécanisme
d’indemnisation plus large et plus rapide, indépendant de la recherche des responsabilités, et fon-
dé sur la solidarité.
Pourtant, aussi bien les débats parlementaires que le contenu du texte montrent l’hésitation du
législateur à choisir entre deux conceptions : un régime de responsabilité fondée sur le risque, et
18 Voir notre communication « Transfusion et responsabilité administrative » au colloque sur « Le sang et le droit »
organisé à Nanterre les 14 et 15 mai 1993, reproduite dans la Revue trimestrielle de la cour d'appel de Versailles,
n° 30, octobre-décembre 1993, pp. 127-152.
12
un régime de garantie sociale fondé sur l’idée de solidarité19. La notion de solidarité était à
l’évidence sous-jacente au dispositif, comme en témoigne l’exposé des motifs dans lequel on li-
sait : « il est juste que la solidarité nationale s’exprime à l’égard de ces personnes qui sont dans
une situation de grande souffrance et pour qui la voie juridictionnelle ne pouvait être pleinement
satisfaisante »20. Mais les débats parlementaires ont mis au premier plan le risque, qualifié de
surcroît d’exceptionnel, de crainte que le système mis en place ne constitue un précédent suscep-
tible de s’étendre indéfiniment et de déboucher sur l’admission généralisée de la responsabilité en
matière médicale.
Conclusion
Les mécanismes que l’on vient de décrire constituent pour la plupart des systèmes hybrides,
empruntant à la fois au modèle de l’assurance et à celui de la solidarité : — au modèle de
l’assurance qui institue une mutualisation des risques, donc une certaine forme de solidarité, mais
entre les seules personnes assurées moyennant le paiement d’une prime ; — au modèle de la soli-
darité qui fait intervenir directement l’État comme garant des risques sociaux qui ne lui sont pas
imputables. La combinaison entre les deux systèmes comporte beaucoup d’empirisme : la cohé-
rence importe moins, ici, que le but poursuivi, qui est de ne pas laisser sans protection des vic-
times considérées, pour une raison ou pour une autre, comme particulièrement dignes d’être se-
courues.
Et à cet égard, le regard porté sur l’évolution de la responsabilité publique depuis un siècle
pourrait faire pronostiquer une extension toujours croissante du dispositif de solidarité et de la
socialisation des risques. Le seuil d’acceptation du « mauvais sort », le seuil de tolérance aux iné-
galités devant la maladie, l’accident, la mort se sont abaissés au point qu’on conçoit de moins en
moins qu’un dommage reste sans réparation, alors même que la « responsabilité » ne peut en être
imputée à quiconque.
On constate aussi, en second lieu, le souci croissant de « responsabiliser » les acteurs sociaux,
qui implique de les sanctionner le cas échéant. Ce souci rencontre le besoin des victimes, lorsque
19 Jean-Marie Pontier, « Sida, de la responsabilité à la garantie sociale (à propos de la loi du 31 décembre 1991) »,
RFDA 1992.533.
20 Preuve supplémentaire de ce qu’on est bien dans un système de solidarité et non de responsabilité, la loi dispose
simplement que « dans leur demande d’indemnisation, les victimes ou leurs ayants droit justifient de l’atteinte par le
VIH et des transfusions de produits sanguins ou des injections de produits dérivés du sang », dispensant donc les
victimes de prouver le lien de causalité entre le fait générateur : la transfusion, et le dommage : la contamination par
le virus.
13
les dommages subis atteignent un certain seuil de gravité, d’obtenir la désignation et la punition
des responsables sans se contenter d’une indemnisation : il est impossible de comprendre le dé-
roulement de l’affaire du sang contaminé sans intégrer cette variable psychologique et passion-
nelle.
Mais ces préoccupations qui ont émergé plus récemment ne sauraient contrarier l’évolution
vers une indemnisation toujours améliorée des victimes. D’où les propositions formulées avec de
plus en plus d’insistance pour imaginer des dispositifs qui dissocient la sanction des fautes de la
garantie des victimes, ou encore l’imputation de la responsabilité de l’indemnisation des dom-
mages, mais sans sacrifier pour autant l’un des deux objectifs21.
On touche ici du doigt toute l’ambivalence du droit de la responsabilité publique dont on veut
faire l’instrument de deux principes de justice bien différents, sinon antinomiques : la justice
commutative sur laquelle se règle le système de la réparation ; la justice distributive dont s’inspire
l’idée de solidarité.
21 Voir par exemple Laurence Engel, « Vers une nouvelle approche de la responsabilité. Le droit français face à la
dérive américaine », Esprit, juin 1993, pp. 5-31 ; La responsabilité en crise, Hachette-Questions de société, 1995.
Ou encore, à propos de l’aléa thérapeutique, D. Philipp, « De la responsabilité à la solidarité des personnes pu-
bliques », RDP 1999.593.
14