Les Femmes Et La Paix
Les Femmes Et La Paix
1. Nous reprenons ici des analyses développées dans notre thèse, Discours et gestes de paix
pendant la guerre de Cent ans, Université de Paris 1, 2001.
2. Cit. dans D. Englander, « The French Soldier, 1914-1918 », French History, 1 (1987),
p. 64.
3. Chronique du religieux de Saint-Denys, contenant le règne de Charles VI de 1380 à 1422,
M.L. Bellaguet éd. et trad., précédée d'une introduction de M. de Barante, Paris, Imprimerie
de Crapelet, 6 vol., 1839-1855 ; reprint Paris, CIHS, 1994, t. 3, p. 748 et suiv. Sur la question
plus généralement cf. en dernier lieu, D. Gervais, S. Lusignan, « De Jeanne d'Arc à Madeleine
de Verchères : la femme guerrière dans la société d'Ancien Régime », Revue d'histoire de
l'Amérique française, 53/2, (1999), p. 171-205.
4. « Fluxo biennali spacio », dans « L'honneur de la couronne de France ». Quatre libelles
contre les Anglais (vers 1418-vers 1429), N. Pons éd., Paris, Klincksieck, 1990, p. 182.
Le règlement des conflits au Moyen Âge. Actes du XXXIe congrès de la SHMESP (Angers,
2000), Paris, Publications de la Sorbonne, 2001, p. 317-333.
318 Nicolas OFFENSTADT
Louis XI et son frère, en 1469, la dame apparaît comme une figure récur
rente des rites de paix : en 1337-1340 (la dite comtesse de Hainaut) en 1354-
1358 (Blanche de Navarre9, et Jeanne d'Evreux 10 dans les rapports entre
Charles de Navarre, le roi et le dauphin), en 1401-1402, Isabeau de Bavière
(dans la rivalité entre les princes du royaume) n, en 1414-1415 (la comtesse
de Hainaut entre le roi et le duc de Bourgogne), en 1419 (la dame de Giac
dans la guerre civile), en 1435 (Isabelle de Portugal lors des négociations qui
mènent à Arras), en 1439 (Isabelle à nouveau dans les pourparlers d'Oye), en
1445 (Marguerite d'Anjou dans l'affaire du Maine), en 1469 (Charlotte de
Savoie pour réconcilier Louis XI et son frère) 12 pour ne citer que les princi
palesinterventions.
On ne cherchera pas ici à décrire l'action de ces femmes dans les relations
diplomatiques, mais on tentera de saisir la perception de leur rôle pacifica
teur dans la société du temps et d'analyser les moyens qu'on leur prête pour
atteindre leurs objectifs.
Le pouvoir du faible ?
La marginalisation des femmes au sein de l'espace public et politique du
bas Moyen Âge, avec toutes les nuances qu'impose la diversité de leur statut
selon les périodes, les cours et les personnes, se marque de nombreuses man
ières : que ce soit dans les confréries 13 ou au sein du conseil du roi 14. Elles
semblent également peu présentes dans les processus de serment 15. Philippe
Contamine soulignait encore récemment que « la méfiance était générale
envers l'exercice du pouvoir, notamment politique, par les femmes : trop peu
24. Texte de Pétrarque édité dans Giovanni Boccaccio, Francesco Petrarca, Griselda,
L.C. Rossi éd., Païenne, Sellerio, 1991, p. 41-43.
25. Dans E. Golenistcheff-Koutouzoff, L'histoire de Griseldis en France aux XIVe -XVe siècles,
Paris, E. Droz, 1933, p. 164.
XIV"1
26. P.c .Strohm,
Texts, Princeton,
« Queens asPrinceton
intercessors
University
», dans Press,
Hochon's
1992,
Arrow.
p. 101Theet du
Social
mêmeImagination
« Joanne of
Navarre... », op. cit n. 7, p. 162. Sur cette scène de la supplication de la reine cf. J.-
M. Moeglin, « Edouard III et les six bourgeois de Calais », RH, 592, oct.-déc. 1994, p. 229-
267.
27. V. Tumer, Le phénomène rituel, structure et contre-structure , Paris, PUF, 1990, p. 122.
28. C. Bynum, « Women's Stories... », op. cit. n. , p. 27-51.
29. V. Turner, Le phénomène rituel..., op. cit. n. 27, p. 177.
30. Sur la paix et l'ordre, cf. le chapitre K de notre thèse [op. cit, n. 1].
322 Nicolas OFFENSTADT
31. Cf. la tapisserie Mariage de paix et amour (XVe -XVIe siècle) du Musée de Cleveland.
32. Cf. C. Gauvard, « De grace especial... », op. cit. n. 8, p. 343.
33. Hugo Von Luttich, Peregrinarius, F. Unterkircher, P.G. Schmidt éd.., Leyde, E.J. Brill,
1991.
34. Georges Chastellain, « Le Livre de Paix », dans Œuvres, t. 7, Kervyn de Lettenhove éd.,
Bruxelles, Heussner, 1865, p. 351 et suiv.
35. Interrogata utrum, in domo hospitis suis, in villa Aurelianensi, erat una tabula ubi depic-
tae erant très mulieres, et in ea descriptum, Justice, paix, union : respondit quod de hoc nihil
scit [« Interroguée d'un tablel chieux son hoste, où il avoit trois femmes painctes, et escript
« Justice, paix, union » : respond qu'elle n'en sçait rien »], P. Champion, Procès de condamn
ationde Jeanne d'Arc, I texte latin, Paris, Honoré Champion, 1920, p. 76 ; analysé dans P.
Contamine, « Charles VU, les Français et la paix, 1420-1445 », CRAIBL, 1993, p. 14.
36. Eustache Deschamps, Œuvres complètes..., A.H.E., Marquis de Queux de Saint-Hilaire,
G. Raynaud éd., Paris, Firmin Didot, 1878-1903, v. 1, 1878, n° 93, p. 199-201. Sur le thème
des neuf preuses cf. en dernier lieu, L. Ramello, « Le mythe revivant au Moyen Âge : l'hi
stoire des neuf preues de Sebastien Mamerot », dans Reines et princesses au Moyen Âge, op.
cit. n. 14.
LES FEMMES ET LA PAIX À LA FIN DU MOYEN ÂGE 323
La contesse de Charoloys.
Adieu duchesse de Bretaigne,
La mienne seur o cueur jolis ;
Si vous pouvez par nulle voye
Mettez paix en la fleur de lis ! » 37.
Si les princesses portent la paix de par leur naissance même, leur rôle de
médiatrices n'en est que plus naturel par la suite. Comme le disent les Lon
doniens à Anne de Bohème : il lui appartient de faire la médiation entre les
sujets et le roi 39. Ce discours de genre se déploie particulièrement autour du
thème du mariage. Lydgate, qui célèbre régulièrement la double monarc
hie 40, met en valeur celui de 1420 entre Catherine et Henri V car il est
porteur de paix, espérant que les « mortal werre ceesse shal and fyne, Bet-
wene thoo boothe, and pees ageyne renuwe... » 41. Lorsque Marguerite d'An-
37. P. Champion, La dauphine mélancolique, Paris, Marcelle Lesage, s.d., [1928], poème
p. 122-125, citation p. 124 ; cf. P. Contamine dans Autour de Marguerite d'Ecosse..., op. cit.
n. 16, p. 9.
38. François Villon, Poésies complètes, C. Thiry éd., Paris, LGF, 1991, p. 281. Sur ce poème,
cf. l'analyse particulièrement riche d'A. Burger, « L'épître de Villon à Marie d'Orléans », dans
Mélanges Istvan Frank, Annales Universitatis Saraviensis, 1957, p. 91-99.
39. P. Strohm, « Queens as intercessors », op. cit. n. 26, p. 105 et suiv.
40. Notamment pour masquer les enjeux internes, selon P. Strohm, « Advising the Lancast
rian Prince », dans England's Empty Throne..., op. cit. n. 7, p. 188, 194.
41. John Lydgate, « On Gloucester's Approaching Marriage », dans The Minor Poems of John
Lydgate, H.N. Mac Cracken éd., Londres, Early English Texts Society, 1934, t. 2, p. 603.
Voir aussi le poème traduit de Laurent Calot, « The Title and Pedigree of Henry VI », dans
ibid., p. 618 et le Troy Book cité dans V.J. Scattergood, Politics and Poetry in the Fifteenth
Century, Londres, Blandford Press, 1971, p. 100.
324 Nicolas OFFENSTADT
jou épouse Henri VI, l'image de la porteuse de paix se répand 42. Jean Moli-
net ne cesse de louer les vertus pacificatrices de Marguerite d'Autriche, qu'il
mêle parfois à son mariage avec le dauphin décidé par la paix d'Arras de
1482. Sa collaudation à Madame Marguerite file le thème de la princesse de
paix 43.
À propos de Marguerite d'Ecosse ou de Jeanne de Navarre, épouse du duc
de Bretagne, Martin Aurell note que :
« La raison d'être de ce goût pour la paix tient à la dualité des attachements
nationaux de ces princesses, aussi proches de leur pays et de leur dynastie
d'origine que de la maison de leur mari. Parce qu'elles souhaitent le bien et de
leur famille paternelle et de leur belle-famille, c'est de façon spontanée
qu'elles assument la cause même de leur mariage : garantir un traité de paix
ou, tout simplement, une trêve » 44.
42. J.L. Laynesmith, « Fertility Rite... », op. cit. n. 21 ; cf. aussi D. Dunn, « Margaret of
Anjou, Queen consort of Henry VI : a Reassessment of her Role, 1445-1453 », dans Crown,
Government and people in the Fifteenth Century, R. Archer dir., New York, St. Martin's
Press, 1995, p. 107-143.
43. Lesfaictz et dictz de Jean Molinet, vol. 1, N. Dupire éd., Paris, Société des Anciens textes
français, 1936, p. 265 et suiv., souligné par nous ; pour l'analyse du poème et des autres textes
de Molinet sur Marguerite, cf. J. Devaux, Jean Molinet, indiciaire bourguignon, Paris,
Champion, 1996, p. 152-153, p. 323 et suiv., 517 et suiv.
44. M. Aurell, « Conclusion », dans Autour de Marguerite d'Ecosse... „ op. cit. n. 16, p. 230.
45. Les auteurs de la traduction en français moderne de La Cité des Dames notent :
« Christine se rallie à toutes les grandes valeurs de son temps : la chevalerie et l'art de la
guerre, l'excellence de la virginité, le modèle aristocratique... », T. Moreau, E. Hicks éd., op.
cit.n. 16, p. 21.
46. Christine de Pizan, Le Livre des trois vertus, C.C. Willard, E. Hicks éd., Paris, Champion,
1989, p. 33-36.
LES FEMMES ET LA PAIX À LA FIN DU MOYEN ÂGE 325
Cette médiation doit concerner les différents types de conflits qui peuvent
parcourir un royaume, des mécontentements des sujets aux révoltes des ba
rons. Ainsi, la princesse, lorsque des sujets expriment leurs doléances, no
tamment fiscales, « que elle se charge de son pouoir d'en faire là paix ou
d'estre leur bonne amie en la peticion que ilz demandent et en toutes aultres
choses de son pouvoir » 47. Christine de Pizan, dans son épître à Isabeau, à
peu près contemporain du Livre des trois vertus, précise bien « et encores à
ce propos qu'il appartient a haute princesse et dame estre moyenneresse de
traictié de paix » 48. Mais ce rôle de femmes pacières n'est que le pendant de
vertus guerrières. Le Livre de la Cité des Dames (composé dans la même pé
riode, entre fin 1404 et avril 1405) dont le Livre des trois vertus forme une
suite, répond aux diverses accusations concernant les femmes, souligne leurs
vertus et met en valeur des modèles de femmes guerrières, farouches au
combat, telles Artémise (qui eut « tant de courage à la guerre, tant de maît
rise de l'art militaire, qu'elle rehaussa l'éclat de son nom... »), Zénobie de
Palmyre, ou encore Pallas : « déesse de la guerre et de la chevalerie ». En
regard de cette exaltation, les Sabines pacificatrices qui s'interposent entre
les Sabins et les Romains, apparaissent bien isolées, même si Christine
conclut de l'épisode « Et c'est ainsi que le bon sens et le courage de cette
reine et de ces femmes empêchèrent Romains et Sabins de s'entre-tuer » 49.
Bref, les textes de Christine de Pizan nuancent les louanges de ces paix f
éminines si fréquentes dans les poèmes du temps, masculins notamment. Au
trement dit, l'auteur articule deux modèles d'action, selon les enjeux, sans
voir en eux deux types opposés.
La légitimité du discours pacificateur des femmes est reconnue par les
hommes. Les prophéties de Brigitte de Suède (canonisée en 1391 par Boni-
face IX) sur la paix entre la France et l'Angleterre sont énoncées à plusieurs
reprises dans l'espace public, lors de négociations diplomatiques par
exemple 50. Elles le sont avant tout par les Anglais, il est vrai, car la sainte
est bien plus légitime en Angleterre que dans le royaume de France 51. Elle a
reconnu la justesse de la cause anglaise en certains de ses textes et défendu
ardemment la cause romaine. Ses prophéties sur la paix circulent dès 1347-
1348 52. Selon elles, le Christ, à plusieurs reprises, fait de Brigitte un messa
ger de paix. Elle doit ainsi prévenir Clément VI de pacifier la France et l'An
gleterre 53..-.
Un seul passage cependant sert de point d'appui régulier dans les discus
sions : le chapitre 105 de la révélation IV remanié par Alphonse Pécha. Le
Christ y invite les deux rois à se réconcilier par le mariage 54, Les souverains
sont avertis des malheurs qui les toucheraient, s'ils ne suivaient pas le
conseil 55.
L'ambassade anglaise, envoyée début 1415 auprès de Charles VI pour a
rranger un éventuel mariage entre le roi et Catherine, s'exprime longuement
sur le sujet en s'aidant de la dite prophétie (« Et fort s'arrestoit sur lesdites
revelacions de Saincte Brigide ») 56. Les Anglais, pour le congrès d'Arras, en
appellent encore à sainte Brigitte pour justifier leur position sur le mariage
du roi et la paix 57. Lors des pourparlers d'Oye de 1439, sainte Brigitte est
mise en avant, cette fois, surtout pour justifier la prétention d'Henri VI au
trône de France 58. La prophétie de sainte Brigitte sur la paix par le mariage
sert encore dans les miroirs des princes. Hoccleve cite le passage en question
pour soutenir la paix nécessaire par l'intermédiaire du mariage entre le futur
Henri V et Catherine : « Purchaseth pees by wey of mariage » 59. Le Tracta-
tus de regimine principum reprend le même extrait de la révélation pour
louer les vertus pacificatrices du mariage de 1420 ou peut-être d'Henri VI et
52. Ibid., p. 166, et J. Dickinson, The Congress of Arras, 1435. A Study in medieval Diplo
macy, Oxford, Clarendon Press, 1955, p. 146, n. 7.
53. Voir la révélation pour Clément VI, dans St. Bridget's Revelations to the Popes ; An edi
tion of the so-called Tractatus de summis pontificibus , A. Jônsson éd., Lund, Lund University
Press, 1997, p. 39 : Filius Dei loquitur ad sponsam dicens : « Scribe ex parte meapape Cle-
menti verba hec : Ego exaltaui te et ascendere te fed per omnes gradus honoris. Surge igitur
ad faciendum pacem inter reges Francie et Anglie, qui sunt periculose bestie, animarum
proditores ».
54. Sicut igitur isti duo reges Franciae et Angliae, si habere voluerint pacem, ego dabo eis
perpétuant pacem. Sed pax vera haberi non poterit, nisi veritas et iustitia diligantur. Ideo
quia alter regum habet iustitiam, placet tnihi, ut per matrimonium fiat pax, et sic regnum ad
legitimum haeredem peruenire poterit , cit. dans J. Dickinson, The Congress..., op. cit. n. 52,
p. 146-147.
55. A. Vauchez, « La faible diffusion... », op. cit. n. 51, p. 166-167.
56. Jean Juvénal des Ursins, Histoire de Charles VI..., Denis Godefroy éd., Paris, Imprimerie
royale, 1653, p. 285-286.
57. « Englisches Protokoll. 1 », dans F. Schneider, Der europaische Friedenskongress von
Arras (1435) und die Friedenspolitik Papst Eugens IV und des Basler Konzils, Greiz, Otto
Henning, 1919, p. 120 ; J. Dickinson, The Congress..., op. cit. n. 52, p. 146-147.
58. C. Allmand, « The Anglo-French Negotiations, 1439 », Bulletin of The Institute of Histo
rical Research, 40 (1967), p. 17 et l'édition de textes du même « Documents relating to the
Anglo-French Negotiations of 1439 », Camden Miscellany, 24 (1972), p. 1 16.
59. The Regement of Princes and Fourteen Minor Poems, F.J. Furnivall éd., Eets, 1897 ;
Millwood-New York, Kraus Reprint, 1975, p. 194-195. Sur ce passage voir le commentaire
de P. Strohm, « Advertising the Lancastrian Prince... », op. cit. n. 40, p. 191-192.
LES FEMMES ET LA PAIX À LA FIN DU MOYEN ÂGE 327
Un rituel féminin ?
Afin d'obtenir la paix, les dames prient et supplient, pour reprendre les
termes qu'emploient fréquemment les sources.
En 1340, la sus-mentionnée comtesse de Hainaut s'adresse à son frère :
« maiz oncques n'y peut rien esploitier combien que souvent s'en jettast aux
piez du roy, son frère, moult fort esplourée... » 61. En 1354, Jean le Bon par
donne au roi de Navarre : « pour l'amour de mes dames les roynes qui ci
sont, qui moult affectueusement l'en ont prié ». Froissart décrit la scène
comme suit :
« Et adonc monseigneur Regnaut de Trie, dit Patroulart, se agenoulla devant
le roy et lui dist tèles paroles en substance : »Mon très redoubté seigneur,
veez cy mes dames la royne Jehanne, Blanche, qui ont entendu que monsei
gneurde Navarre est en vostre male grace, dont elles sont forment courrou-
ciées. Et pour ce sont venues par devers vous et vous supplient que vous lui
vueilliez pardonner vostre mautalent ; et, se Dieu plaist, il se portera si bien
envers vous que vous et tout le pueple de France vous en tenrés bien
contens » 62.
60. Tracîaîus de regimine principum ad regem henricum sextum, dans Four English Political
Tracts of the Middle Ages, J.-P. Genet éd., Londres, Offices of the Royal Historical Society,
1977 (Camden Fourth Series, 18), p. 82.
61. Jean Le Bel, cit. dans N. Chareyron, Jean le Bel, Le Maître de Froissart, Grand imagier
de la guerre de Cent ans, Bruxelles, De Boeck, 1996, p. 267. Froissart écrit : « Et par plui-
seurs fois la bonne dame en estoit cheue as pies le roy de France son frère », Chroniques,
S. Luce éd., Paris, SHF, 1869-1975, vol. 2, p. 80.
62. Froissart, op. cit. n. 61, IV, p. 405-406.
63. Chronique du religieux de Saint-Denys..., op. cit. n. 3, t. 1, p. 726 ; cf. M. Jones, « Entre
la France et l'Angleterre : Jeanne de Navarre, duchesse de Bretagne et reine d'Angleterre
(1368-1437) », dans Autour de Marguerite d'Ecosse... , op. cit. n. 16, p. 45-72, sp. p. 50-51 ;
et surtout P. Strohm, « Joanne of Navarre... », op.. cit. n. 7.
64. Chronique du religieux de Saint-Denys..., op. cit. n. 3, t. 5, p. 346.
328 Nicolas OFFENSTADT
homme dont elle est proche : qui le frère, qui le mari, qui le cousin...
L'abaissement semble tempéré par la proximité.
Cette médiation par la démonstration publique de soumission n'est-elle
qu'une pratique politique du genre féminin ? Certes non, car l'acte lui-même
sert tout autant, depuis le haut Moyen Âge, à régler les conflits entre les
hommes. La deditio se fonde sur une gestuelle de l'abaissement public 65.
À ces supplications, s'ajoute souvent l'effusion lacrymale. Selon la Chro-
nographia, la comtesse de Hainaut lacrimabiliter supplicavit 66 le roi de
France afin qu'il pardonne au fils de celle-ci et suspende les hostilités pour
discuter avec Edouard III. En 1419, la dame de Giac intervient dans les né
gociations entre les princes non sine effusione lacrimarum 67. Christine de
Pizan décrit encore Cassandre s'évertuant à convaincre les Troyens de pré
server la paix avec les Grecs : « elle criait, pleurait, harcelait sans cesse son
père et ses frères » 68. Il ne faut pas voir dans ces larmes, non plus, une
marque du genre féminin selon la littérature médiévale. Les larmes font par
tie du langage de la négociation et concernent tant les hommes que les
femmes :
« les larmes appartiennent à un ensemble réglementé de gestes utilisables sur
la scène publique ; véritable langage connu de tous, elles prennent un sens
précis, accompagnant voir supplantant la parole » ®.
Mais il serait réducteur, même compte tenu des stéréotypes des chro
niques, de limiter la pratique des femmes pacificatrices à une démonstration
d'abaissement temporaire où la seule parole prononcée serait une supplicat
ion. Les princesses savent user de mots et d'arguments. Christine de Pizan,
dans le modèle qu'elle propose aux dames insiste sur la médiation par la pa
role. Elle prête aux femmes une parole douce particulièrement porteuse d'ef
fets apaisants 73 :
« Et ad ce propos dist Salemon es Proverbes, [Link]. chapitre 74 : Doulceur
et humilité assouagist le prince et la langue mole (c'est à dire la doulce pa
role) flechist et brise sa durté, tout ainsi comme l'eaue par sa moisteur et froi
dure estraint la chaleur de feu ».
Deux textes parmi les plus diffusés à la fin du Moyen Âge, dans diffé
rentes versions, mettent en effet en scène deux dames qui apaisent les
conflits par les mots qu'elles prononcent : Dame Prudence, femme de Meli-
bee, et Griseldis, épouse du marquis de Saluces.
L'histoire de Melibee mérite d'être rappelée tant elle accorde une place
centrale à la femme pacière. Elle fut composée par Albertanus de Brescia
dans son Liber Consolationis et Consilii (1246) traduite et abrégée au XIVe
siècle par le dominicain Renaut de Louhans 75. Chaucer reprend et adapte
cette version dans ses Contes de Canterbury de même que l'auteur du Mes-
nagier de Paris 76. Alors que Melibee a subi des outrages de ses ennemis, sa
femme, Dame Prudence, tout au long du récit tente de le soustraire à l'idée
de vengeance en prônant la paix. Elle parvient à apaiser son mari, qui se ré
concilie avec ses adversaires. En ses différentes versions, les arguments de
73. Que l'on retrouve aussi chez les hommes dans les situations de pacification. Lors de l'en
tretien de 1469 entre Louis XI et son frère s'échangent de « belles et doulces paroles », rela
tion de l'entretien éditée in Philippe de Commynes, Mémoires, E. Dupont éd., Paris, SIIF, t. 3,
1847, p. 264.
74. Proverbes XXV, 15 : « Le prince se laisse fléchir par la patience, et la langue douce rompt
ce qu'il y a de plus dur ».
75. Outre l'introduction au texte cité ci-dessous, cf. M. Roques, « Traduction française des
traités moraux d' Albertanus de Brescia. Le livre de Melibee et Prudence par Renaut de
Louhans », Histoire littéraire de la France, 27 (1938), p. 488-506. Si le texte d' Albertanus de
Brescia doit son inspiration aux luttes des communes contre l'empereur ou à leurs conflits, ce
lui de Renaut de Louhans peut avoir été suscité par la guerre de Châlon qui se déroule dans le
Comté de Bourgogne au moment où il écrit, entre les barons comtois et le duc Eudes.
76. Albertanus da Brescia (brexiensis), Liber consolationis et consilii (1246), T. Sundby éd.,
Copenhague, Fred. Host, 1873. Version de Renaut de Louhans, dans Sources and Analogues
of Chaucer's Canterbury Tales, W.F. Bryan, G. Dempster éd., Chicago, The University of
Chicago Press, 1941, p. 568-614 ; pour Chaucer nous avons utilisé The Complete Works of
Geoffrey Chaucer, F.N. Robinson éd., Cambridge-Boston..., Houghton Mifflin Company-The
Riverside Press, p. 201-224 pour le Conte de Melibee, et Canterbury Tales, A.C. Cawley éd,
Londres, Dent, Rutland, Tuttle Co. (Everyman's Library), 1992, avec des éléments de traduct
ion,p. 391-430 ; Le Mesnagier de Paris, G. E. Brereton, J. M. Ferrier éd., K. Ueltschi trad.,
Paris, Le Livre de Poche, 1994, p. 327-398.
330 Nicolas OFFENSTADT
77. Sur le récit de Melibee, cf. G. Stillwell, « The Political Meaning of Chaucer's Tale of Mel
ibee », Speculum, 19/4 (1944), p. 433-444 ; D. Palomo, « What Chaucer Really Did to Le
Livre de Mellibee », Philological Quaterly, 53/3 (1974), p. 304-320 ; G. Olson, « A reading
of the Thopas-Melibee link », The Chaucer Review, 2/10 (1975), p. 147-153 ; R. F. Green,
Poets and Princepleasers. Literature and the English Court in the Late Middle Ages , Toronto,
Toronto University Press, 1980, p. 142-143 ; V.J. Scattergood, «Chaucer and the French
War : Sir Thopas and Melibee», dans Court and Poet. Selected Proceedings of the third
Congress of the international courtly literature Society, G.S. Burgess éd., Liverpool, Francis
Cairne, 1981, p. 287-296 ; L.J. Johnson, « Inverse Counsel : Contexts for the "Melibee " »,
Studies in Philology, 87/2 (1990) p. 137-155.
78. D. Palomo, op. cit. n. 77, p. 307.
79. Ibid., p. 318.
80. B. Lowe, Imagining Peace. A History of Early English Pacifist Ideas, University Park
(Pen.), The Pennsylvania State University Press, 1997, p. 101.
81. L'histoire de Griseldis forme la dernière nouvelle du Décamêron de Boccace, traduit en
latin par Pétrarque. Chez Boccace, le passage sur Griseldis médiatrice n'apparaît pas nette
ment. Pétrarque le développe en revanche : sed ubi res posceret, publica etiam obibat officia,
viro absente, lites patriae, nobiliumque discordias dirimens, atque componens, tam gravibus
LES FEMMES ET LA PAIX À LA FIN DU MOYEN ÂGE 33 1
« Mais quant le cas li offroit des débas et discors des nobles, par ses doulces
paroles, par si bon jugement et si bonne équité les appaisoit, que tous à une
voix disoient que pour le salut de la chose publique ceste dame leur avoit esté
envoiée par provision célestielle » 82.
et Chaucer :
« But eek, whan that the cas required it, The commune profit koude she re
dresse. Ther nas discord, rancour, ne hevynesse In al that land, that she ne
koude apese, And wisely brynge hem allé in reste and ese » 83.
quoy nous desirons moult parler a vous de et sur la dicte matière [...] que
vous vous vueilliez disposer pour vous traire devers nous... » 89.
La rituâlité de l'intercession pacificatrice décrite à loisir par les chroni
queurs ne s'oppose en rien à une action déterminée, en profondeur. L'enga
gement des femmes pour la paix se caractérise en effet par la persévérance et
le labeur, s'inscrivant par là dans une règle plus générale de l'intervention
diplomatique 90. La paix doit être le fruit de la peine des négociateurs. Dans
son Livre des trois vertus, à prétention normative, Christine de Pizan ex
plique que les princesses, pour éviter les guerres, doivent « traveillier et l
abourer saigement en appellant Dieu a son aide et par bon conseil, et tant fera,
se elle puet, que voye de paix y sera trouvée » 91. La persévérance est au
cœur du discours. En 1340, Jeanne de Valois « travilloit durement de l'une
host en l'autre », « tant ala et tant procura », tant et si bien que par son
« traveil » et le « pourcach » de la suspension des hostilités, elle obtint gain
de cause 92. Les Istore et croniques de Flandres soulignent aussi que la
comtesse de Hainaut « tant pourcacha » d'un roi à l'autre qu'une rencontre
entre les deux ennemis fut décidée 93 et la Chanson de Bertrand du Guesclin
confirme que « La dame de Henau tellement se pena. Que trêves furent
prises que chascuns s'acorda » 94. Ce zèle pacificateur, associé à un engage
ment personnel, n'est pas le propre de l'abbesse de Fontenelle. La mère de
Richard II, Jeanne du Kent, intervient dans la dispute entre le roi et son
oncle Jean de Gand : neglecta tamen corporis sui quietudine, laboriosum
iter, nunc adRegem, nunc ad Ducem, gratis assumpsit, nihil parcens expen-
sis, nihil humilibus precibus... jusqu'à ce que la concorde triomphe 95.
D'après Pierre de Fénin, c'est à nouveau une intervention féminine, cette fois
entre Charles VI et Jean sans Peur, qui mène à l'armistice accordé devant
Arras en 1414. La comtesse de Hainaut, « traita tant » qu'elle l'obtint 96.
Le rôle des femmes dans les processus de paix doit donc se lire à diffé
rents niveaux. Elles sont incontestablement des acteurs importants des né
gociations et des rites de paix à la fin du Moyen Âge. Mais cette réalité s'in-
sère en permanence dans des modèles d'action, ayant partie liée à la narra
tiondes sources mais pas seulement, qui leur attribuent des modes d'inte
rvention toujours reproduits, par des gestes et des paroles bien spécifiés ;
modes façonnés par la propension de leur sexe - de leur genre - à faire la
paix mieux que les hommes. Actes, rites et discours s'entremêlent sans cesse
sans qu'il soit possible - ni qu'il faille - faire la part des choses.