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Lés Idées Sûr Dieu

Ce document décrit les idées sur Dieu dans l'ancienne Égypte. Il présente l'évolution des croyances égyptiennes, depuis le fétichisme jusqu'aux hautes spéculations philosophiques sur la nature divine. L'auteur souligne l'apport de l'Égypte antique à la pensée humaine.

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Lés Idées Sûr Dieu

Ce document décrit les idées sur Dieu dans l'ancienne Égypte. Il présente l'évolution des croyances égyptiennes, depuis le fétichisme jusqu'aux hautes spéculations philosophiques sur la nature divine. L'auteur souligne l'apport de l'Égypte antique à la pensée humaine.

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Les idées sur Dieu dans

l'ancienne Égypte / par E.


Amélineau

Source [Link] / Bibliothèque nationale de France


Amélineau, Émile (1850-1915). Auteur du texte. Les idées sur
Dieu dans l'ancienne Égypte / par E. Amélineau. 1893.

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LES IDÉES SUR DIEU
/gîÂ.'NSXLi'ANCIENNE EGYPTE

': ' •'/ ParK. ASIÛMNIMU


Maître de conférences à l'École des Hautes Éludes.

Mesdames et Messieurs,
Le sujet de la conférence que je vais avoir l'honneur de vous
fuire vous demandera une attention spéciale, car il va vous
transporter loin, bien loin des pensées modernes, des pays que
vous connaissez avec leurs grands philosophes, leurs sages,
leurs doctrines parfaitement étudiées, pour vous conduire
dans un pays petit par ses dimensions géographiques, resté
rôfractairc, malgré tous les efforts faits et l'inquiétude qu'il
occasionne aux divers gouvernements de l'Europe, ù toutes
nos idées, et qui cependant nous a dotés le premier de la plu-
part des idées dont la possession nous rend à bon droit si [Link] et
nous permet d'aspirer a un avenir encore plus brillant. Je vais
vous faire entrer dans cette terre d'Egypte, à une époque dont
le lointain nous parait effroyable et vous y trouverez une société
léja toute constituée six mille ans au moins avant notre ère ;
d n'y a pas un autre peuple ayant passé sur la surface de
notre globe qui puisse nous présenter des monuments certains,
authentiques, remontant à une période aussi reculée. Ces
monuments, ce sont les pyramides, et non seulement les trois
pyramides que tous les voyageurs connaissent,mais celles qui
sont éparses dans la région do l'Egypte qui purt, au nord, des
monuments do Gizeh et monte presque plus loin que le
Fayoum, s'élendant ainsi sur un espace de plus de trente-
lieues. L'EgypIe n'est plus la terre muette gardée par les
sphinx énigmatiques des siècles passés, ou même des poètes
do la première moitié do ce siècle : sous les investigations des
successeurs de Champollion elle a livré ses secrets, et non pas
sur un seul sujet, mais sur tout ce qui se rattache à la,vio
d'un grand peuple; carie peuple égyptien fut vraiment grand,
si son territoire fut petit.
On est beaucoup trop habitué en France à croiroquo tout
dans notre civilisation dérive de la civilisation grecque et
romaine: je connais beaucoup d'esprits excellents qui,—j'allais
dire se signent, devant les attaques qui commencentà pleuvoir
sur les auteurs grecs en ce qui concerne l'Egypte, comme s'il
s'agissait do chasser un esprit mauvais, — disons simplement
qui regardent comme un téméraire quiconque tente d'établir
qu'à une époque où la Grèce n'existait pas encore, je veux
dire ou elle n'avait pas encore recules populations qui la
constituèrent définitivement, l'Egypte en était déjà à son
déclin. Et cependant nous n'avons qu'a prêter l'oreille aux
grands écrivains grecs, aux sages, aux législateurs, pour enten-
dre que les plus grands d'entre eux se glorifient d'avoir visité
l'Egypte,d'avoir étudiôsousscs prêtres et d'avoir rapporté dans
leur pays le fruit do leurs enseignements. Ils se faisaient
eux-mêmes honneur d'avoir été puiser leur science ou leurs
idées dans les écoles les plus célèbres de l'Egypte, et nous,
nous refusons do croire que la Grèce doit quelque chose à
l'Egypte.
Sur le terrain particulier quo nous devons parcourir ensem-
ble, nous verrons, j'espère, quo la Grôco dut encore beaucoup
à l'Egypte, et quo nous-mêmes, vivants du XIXe siècle, nous
croyons encore ce quo les penseurs égyptiens avalent déjà vu
quatorze siècles avant notre ère. Aussi bien les Égyptiens
étaient des hommes ; leurs conquêtes dans tous les champs do
la science et do la pensée étaient des conquêtes humaines et
devaient concourir au progrès humain. Au temps de sa grande
puissance, elle ferma ses portes aux étrangers ; mais, quand lo
— 3 —
temps de la décadence arriva, les barbares étrangers qu'elle
avait si dédaigneusement chassés de son territoire vinrent
s'offrir en mercenaires pour la défendre : comme toujours les
mercenaires furent suivis des voyageurs attirés par la réputa-
tion des magnificences que l'Egypte renfermait, les voyageurs'
amenèrent les savants, les sages, les philosophes, et les prêtres
égyptiens furent conduits, presque malgré eux, à leur faire
part de la sagesse amoncelée pendant des siècles, et c'est ainsi
que se fit la diffusion des idées égyptiennes.
Il semblerait d'après ce tableau,légèrement tracé,que tout est
beau dans l'Egypte : rassurez-vous ; l'Egypte étant une terre
habitée par des hommes n'a pas échappé à la loi constante du
progrès. L'Egypte n'est pas la terre immuable quo nous ont
chantée les poètes : c'est au contraire une terre quia beaucoup
marché dans les voies du progrès, qui est arrivée assez vite à
une perfection do civilisation très remarquable et qui, l'ayant
atteinte, comme elle ne renfermait pas en elle d'éléments
rénovateurs, est tombée au bout du sillon qu'elle avait tracé :
c'est vous dire qu'elle est partie do bien bas.
C'est ce progrès constant que jo voudrais vous faire toucher
du doigt dans cetto conférence, en me tenant uniquement sur
le lorrain qui a réuni, contre l'athéisme, tant do talents et
tant de notoriétés. Je voudrais vous faire voir comment l'esprit
humain laissé à ses propres forces est parvenu à créer
l'idée d'un Dieu, non pas d'un Dieu mortel, passible, ayant
toutes les infirmités humaines et participant plus do l'homme
que du Dieu, mais un Dieu déjà élevé au-dessus de la matière,
doué do presque toutes les perfections que nos philosophes
déclarent aujourd'hui être de l'essence do la divinité, si bien
que les philosophes grecs n'auront plus qu'à coordonner
ensemble les idées ôparscs dans les oeuvres égyptiennes pour
en tirer leur système do théodicôo naturelle. Avant d'en arriver
a cotte splendide notion do la divinité, il nous faudra du
courage, car je vous ferai assistera un état de choses bien
éloigné des spéculations philosophiques, où nous verrons
l'Egypte engagée dans la voie du fétichisme le plus grossier,
-^ 4 —
comme aujourd'hui les peuplades du centre de l'Afrique, livrée
tout entière à un culte qui, s'il ne méritait pas toute l'ironiedu
poète latin, n'était cependant pas très éloigné de la mériter ;
mais ce spectacle, loin de nous faire abaisser l'humanité, doit
au contraire la grandir aux yeux de ceux qui réfléchissent et
nous faire redire, incessamment la parole célèbre : Quel état et
quelctat; d'un côté la plusdégradante superstition par laquelle
ont commencé toutes les sociétés, de l'autre les plus hautes
spéculations philosophiques restées jusqu'à ce jour l'honneur
de l'esprit humain.
Avant de commencer, Mesdames et Messieurs, cette confé-
rence purement historique, laissez-moi vous dire que je n'ai
nullement l'intention de combattre en quoi que ce soit les
dogmes des religions actuellement existantes: je veux m'en
tenir purement et simplement à l'exposition historique, et si
quelqu'une de mes paroles semblait la négation de dogmes
respectables, je témoigne d'avance que rien n'est plus éloigné
de mon intention.
Ceci posé, j'entre de suite en matière.

I
A l'époque où l'Egypte commence d'apparaître aux yeux
do l'histoire, elle est déjà constituée en société parfaite, munie
detoutusses articulations, si je puis m'exprimer de la sorte,
dont le jeu est aussi libre qu'il le pouvait être dans un temps
si reculé, à un moment où les sociétés naissaient ou sortaient
à peine du premier âge. Cette époque remonte de 5.0Û0 ù. 6.000
ans avant Jésus-Christ et le premier Pharaon dont les tables
royales d'Egypte aient conservé le souvenir s'appelait Mina, ou
Menés selon les Grecs. Avant ce premier anneau de la longue
chaîne des pliaraons égyptiens, les écrivains de l'Egypte
n'avalent pu réussira savoir quels avaient été ses prédéces-
seurs sur le tronc do l'Egypte, et ils avalent comblé les lacunes
qui existaient par doux dynasties qu'ils nommaient divines.
C03 deux dynasties s'étaient succédé l'une à l'autre, mais
sans être pareilles ni de nom, ni d'action : l'une était com-
posée de dieux, l'autre de demi-dieux ou de héros. La pre-
mière se contenta de régner après avoir commencé et achevé
la création, jusqu'au moment où Osiris parcourt la terre, la
soumet et la fait avancer dans les voies de la civilisation. La
seconde, celle des héros ou demi-dieux, s'occupe de con-
server les conquêtes faites par Osiris dans tous les champs de
la civilisation.
C'est ainsi que tous les peuples ont commencé lour histoire
par une série plus ou moins grande de divinités et do héros,
qui remplissent la période où l'humanité était encore incons-
ciente d'elle-même et où elle ne pouvait garder le souvenir
do ses actions pour le transmettre à la postérité.
La première de ces dynasties divines avait à satèto le dieu
Petah dont les Grecs firent Héphaistos: ce fut sous son rôgno
qu'eut lieu la création de la terre et du genre humain, créa-
tion qui n'était pas achevée au moment où arrivasa mort, car
les dieux do l'Egypte mouraient comme do simples mortels ;
sous lo Dieu Ru, qui lui succéda, le ciol n'avait pas encore
suspendu sa voûte sur les têtes des habitants do la terre,
quoique nous ne puissions pas comprendre comment la chose
pouvait se faire, mais il faut croire que les Égyptiens la
comprenaient ou se figuraient la comprendre ; il était resté
plat, terro à terre, et le Dieu llu, vers la fin do sa longue vie
é'ant devenu courbé, comme la boucho lui grelottait, que !a
bave ruisselait vers la terre et que la salive sortant de sa bouche
dégouttait sur le sol, les hommes, qui n'ont jamais eu de
goût pour la décrépitude, se révoltèrent contre un pareil dieu
qui voulut se venger et qui en détruisit une partio par le
fou.
Voilà comment les Égyptiens devenus civilisés racontaient la
partie nébuleuse de l'histoire humaine et par conséquent de
leur propre histoire; ils avaient conservé le souvenir de cette
époque première où l'hommo avait, tout comme ils lo firent
plus tard, essayé de trouver la solution dos questions difficiles
a résoudre qui se posent devant lui, sollicitant son attention.
— 0 —
En effet, l'homme une fois paru sur la terre, se trouva seul
ou presque seul en face d'ennemis puissants qui cherchaient
aie dévorer. De quelque force qu'on lo suppose doué origi-
nairement, il est trop évident qu'il était inférieur à certains
autres habitants de la terre, qui sont encore restés jusqu'à ce
jour la terreur des peuplades sauvages. Et sans parler des
monstrueux animaux que nous ont révélés les études paléon-
tologiques, l'homme en face de certains animaux qui subsis-
tent encore, comme le lion, le tigre, l'ours, pour n'en citer que
quelques-uns, est réduit à l'impuissance matérielle, s'il veut
lutter corps à corps : il est obligé de ruser ou de s'armer, ce
qui est tout un primitivement. Dans les immenses forêts qui
servirent d'abord d'abri à la race humaine, les hommes furent
témoins des phénomènes les plus extraordinaires pour eux :
la pluie, la tempête, le vent,la foudre à chaque instant venaient
les remplir do terreur : tous ces phônc.nènes préoccupaient
à la fois leur attention, et, bon gré mal gré, il fallait se sou-
mettre à ce qui leur paraissait une sôrio de puissances occul-
tes. Et ce n'est pas seulement pour les phénomènes divers
de l'atmosphère qu'il en était ainsi, les phénomènes purement
terrestres les épouvantaient également. Ils durent d'abord s'y
soumettre passivement, n'ayant aucun moyen de les com-
battre et d'y échapper ; mais un beau jour, quelqu'un cher-
cha à en connaître la nature, non pas la nature intime et
réelle, car nous n'en connaissons nous-mêmes qu'une petite
partie après tant de siècles écoulés, mais on cherchait à con-
naître par le moyen de leur nature vraie ou fictive le moyen
autrement important do leur échapper : la raison humaine,
quelque faible qu'elle fût alors, s'affirmait déjà et voulait uno
explication. La première explication donnée fut quo tous ces
phénomènes étaient produits par des forces supérieures à celles
do l'homme, les unes pouvant être favorables à l'espèce
humaine, les autres devant toujours rester ses ennemies. Quo
faire dès lors, sinon s'efforcer do maintenir les premières dans
cet état do bonne volonté et de so rendro les autres propices.
Pour arriver à l'unoet l'autro do cesdeux fins, il fallait un in ter-
môdiaire entre ces puissances et cette faiblesse. L'intermé-
diaire devait à la fois participer à la naturequi avait besoin de
secours et être plus élevé, plus puissant qu'elle, afin de
servir de trait d'union entre les deux. Cet intermédiaire no
fut point long à trouver : les diverses familles humaines
n'avaient point tardé à comprendre que leur groupement les
servirait admirablement contre leurs ennemis, que la réunion
de leurs faiblesses particulières pourrait atteindre une cer-
taine somme de forces générales, et elles furent ainsi amenées
à s'associer les unes aux autres. Toute société comporte
nécessairement certains règlements primitifs, auxquels il est
impossible d'échapper sous peine de détruire la société fondée.
Elle doit tout d'abord avoir un chef, et elle en eut an ; c'est
ce chef qui, tout naturellement, servit d'intermédiaire entreles
hommes qui reconnaissaient son autorité et les puissances.
Aussi chez tous les peuples, si haut qu'on puisse remonter
dans leur histoire, on trouve à la base de toute histoire les deux
dignités réunies sur la tôte d'un seul homme : le roi ou le
chef de la tribu était en môme temps le grand prêtre dans les
rapports que les hommes devaient avoir avec les puissances
supérieures qu'ils redoutaient sans les connaître. A notre
époque, celte idée n'est pas encore complètement détruite, je
ne dis pas chez les peuplades sauvages où elle subsiste toujours,
mais chez les peuples de l'Europe : lo tsar do Russie n'est-il
pas en effet le premier chef religieux dans son empire, pour
ne citer que lui ?
Ah ! Messieurs, ne méprisons point ces humbles commence-
ments do la religion, car c'est bien de la religion qu'il s'agit
et do la manière dont elle s'affirme. La raison humaino mo
semble plus admirable dans ces obscurs commencements,
dans son inconscient effort vers la vérité, que dans lo déplui-
incnt immense de ses forces actuelles. Sans ces timides
balbutiomonls do la langue religieuse, nous serions restés
encore dans la barbarie originelle. Il faut les saluer et leur
témoigner le plus profond respect, puisqu'ils sont la cause des
progrès Indéfinis de l'esprit humain.
— 8 —
Cette théorie de la religion naissante vous semble peut-être
une do ces théories faites à loisir, auxquelles on soumet ensuite
les faits au gré de son caprice ; non, Messieurs, il n'en est
point ainsi et l'Egypte va nous en fournir la preuve. Les
légendes que j'ai citées tout à l'heure vous montrent que
l'esprit humain s'inquiétait de savoir comment l'homme
était venu sur la terre, comment s'était faite toute cette
création qui l'entourait. Assurément, la réponse trouvée
d'abord à ces difficiles questions n'est pas merveilleuse ; mais
!cs solutions que nous avons trouvées après tant de siècles, ne
sont pas beaucoup différentes, aucune ne peut prétendre à la
vôritôabsolue et nous n'avons pas le droit d'être si fiers. Quand
môme quelques rares esprits auraient saisi la vérité absolue,
la grande masse humaine en est presque au même point que
les anciens Égyptiens : on a voilé l'inanité du fond sous dos
couleurs poétiques, sous de magnifiques images, sous des
aperçus philosophiques transcendants ; mais la question n'a
guère fait do pas en avant.
Quand l'Egypte commença d'être peuplée, quand surtout la
civilisation matérielle fut arrivée à un certain degré do
perfection, je ne peux dire à quelle époque, chaque village
avait ses dieux ou son dieu, chaque division territoriale avait
aussi son dieu supérieur qui devait être reconnu par lo nome
tout entier, qui lui donnait son nom. Or quels sont ces noms ?
Je ne vous les citerai pas tous, mais je vous en citerai assez
pour que vous puissiez voir avec moi quel fut l'un de ces
bégaiements de religion dont jo parlais tout à l'heure. L'un
se nomme le nome du chacal, parce qu'on y rendait un culte
a cet animal; l'autre se nommait le nomedo la gazelle, celui-ci
le nome du lièvre, celui-là lo nome du crocodile, cet autre
descend encore plus bas dans l'échelle do la vie : on l'appelait
du nom d'un arbre, lo nome de l'Iotef supérieur, comme de
l'Iôtef inférieur. Je pourrais ajouter les noms delà Perche,
deroxyrhlnqueet d'autres encore à ceux des noms d'animaux
que les premiers Égyptiens prirent comme dieux. Qu'est-co à
dire ? Avalent-ils donc été frappés des qualités de force ou de
— 9 —
puissance du lièvre, de la gazelle, do la pcrcheou de Poxyrhin-
quo ? Évidemment non ; mais ils avaient été frappés de cer-
taines autres qualités qu'ils avaient cru remarquer dans la
vie de ces animaux ; ces qualités leur avaient paru inex-
plicables, partant pleines de mystères, et ils avaient élevé ces
humbles créatures au rang supérieur de divinités. Et de peur
que nous ne puissions dire que c'est là une simple allégorie do
la pensée égyptienne ou un jeu d'esprit de notre part, voici
un fait qui prouve qu'on leur rendait bien un culte comme à
de véritables dieux. Quand le petit Pakhôme, à la fin du IIP
siècle de notre ère,—-je parle du grand saint Pakhôme, le
fondateur de la vie cônobitique, maintenant sur les autels du
christianisme — quand, dis-je, ce petit Pakhôme était encore
dans son enfance, dans lo nome d'Esneh, au sud do Thôbcs,
il fut un jour conduit par ses parents à un temple pour y offrir
un sacrifice aux dieux du fleuve. L'auteur do la vie do
Pakhôme nous assure que, dès que l'enfant parut, ces dieux
donnèrent des signes évidents de leur mécontentement a
l'égard du petit impie qui était cependant païen et devait lo
rester longtcnps encore, et lo prôtre ou chef du temple s'écria :
Chassez l'impie, autrement les dieux ne monteront pas. Quels
étaient ces dieux qui montaient du fleuve et so faisaient voir
aux pieux fidèles, sinon les crocodiles peut-être, mais bien
plus sûrement les poissons quo l'on trouve dans le pays, la
perebo qui avait donné son nom en grec à la ville de Lato-
polis ?
De mômejlnefautpasnousétonnerquccertainsarbrcsaiont
été l'objet do culte dans l'Egypte ancienne. Encore aujourd'hui,
les femmes du peuple n'ont rien do plus pressé lorsqu'elles
ont mal aux dents, que d'aller enfoncer un clou dans tel
palmier que l'usago a consacré pour ce remède peu coûteux ?
Jo ne sais si l'action a une grande efficacité pour les maux de
dents, j'en doute même quelque peu ; mais il faut croire que
les Égyptiens pensent autrement, puisqu'ils continuent do le
faire. De mémo, il existe au fond d'une gorgo sauvage, ou
les pluies tombées après les formidables orages qui ont lieu
— 10 —
dans le désert arabique, ont fini par former un lieu plein d'hor-
reur, naturellement apte à toutes les superstitions, une source
près do laquelle croit un palmier. Cette source reçoit en plus
par de petit conduits l'eau qui filtre à travers la paroi de la mon-
tagne : si, avec une petite feuille de palmier, on réussit à capter
l'eau et à lui faire parcourir tout le long do la palme dans le
petit conduit que forme la côto de la palme, alors on peut être
sûr de la fidélité conjugale de son époux ou de son épouse : ce
lieu plein d'horreur est fréquenté par nombre de pèlerins et a
toujours été en Egypte un rendez-vous de chasse.
Vous le voyez, Messieurs, cette religion égyptienne dont on
parle tant sans la connaître, a commencé par être une
religion fétichiste, aussi grossière que celle des nègres du Sou-
dan, ou de l'intérieur de l'Afrique en général. Aussi ne devez-
vous point vous étonner qu'on trouve dans les actions les plus
ordinuircs comme les plus importantes de la vie du peuple
égyptien, les superstitions les plus grossières comme élément
déterminant, et que les prêtres eussent dressé un calendrier des
jours fastes et néfastes, lequel réglait co qu'il était permis de
faire, ce qu'il était au contraire défendu d'entreprendre à
certains jours et même à certaines parties du jour. Chaque jour
était divisé en trois parties, dont l'une pouvait être mauvaise et
deux bonnes cl vice versa ; quelquefois les trois parties étaient
bonnes, mais plus souvent les trois parties étaient mauvaises.
On avait rattaché ces malheurs ou ces bonheurs du jour à des
phases de la lutte d'Osiris contre Set, l'adversaire do l'Être
bon, qui n'est autre que le Satan des Juifs et notre Satan à
nous aussi, ou à certains épisodes des querelles qui avaient
éclaté entre les dieux, lo jour par exemple où la déesse lsis se
mit en grande colère contre le dieu Rd. Celui qui naissait en
ce jour était prédestiné à une vio malheureuse ; rien ne
pouvait le soustraire au triste sort qui lui avait été décrété. En
tel autre jour, il était défendu do s'aventurer hors do sa
maison, car la terre était livrée aux puissances mauvaises et
malheur alors à celui qui les eût rencontrées sur son chemin.
L'exagération do ce3 préceptes éclate d'cllo-mémo aux
— 11 —
yeux les moins réfléchis, et l'on ne peut s'empêcher de penser
que si les Égyptiens les eussent pris ctobservés à la lettre,
l'Egypte n'eût pas été un pays habitable ; mais qui pourrait
dire jusqu'où alla la patience de l'homme soumis au joug do
ses superstitions ? Sans doute, aux époques les plus récentes
de l'histoire d'Egypte, dételles doctrines laissent trop percer le
bout do l'oreille de ceux qui avaient intérêt à tenir le genre
humain dans l'abrutissement ; mais qui pourrait assurer que
dans le principe ceux qui donnaient ces recettes n'y atta-
chaient pas autant do foi que ceux qui en usaient?
De fait les Égyptiens se croyaient entourés d'ennemis aux-
quels ils ne pouvaient échapper qu'en prenant les précautions
les plus minutieuses : les maladies étaient l'offot do la mali-
gnité des esprits, de l'envoûtement, des revenants nombreux
qui, n'ayant point à manger dans leurs tombeaux, parcou-
raient les désert? et les lieux habités, à la recherche des
immondices, des détritus de toute sorte sur lesquels ils se
jetaient avec furio ; jugez quelle bonne aubaine c'était pour
eux de rencontrer une personne vivante, non munie do tous
les talismans, amulettes, phylactères, formules magiques
pouvant les écarter! ils avaient bientôt fait de lui sucer lo sang
comme des vampires. Aussi nous avonsdes papyrus magiques
et médicinaux tout remplis do remèdes et de formules propres
à conjurer le mal : la plupart, du temps les recettes médicales
étaient inoffensives, mais la formule magique avait autrement
do puissance ; si elles étaient bonnesquclquefois, lo patient avait
bien plus do confiance dans la formulo quo dans la recette.
L'important c'était do bien réciter in formule avec toutes les
intonations de voix, do bien exécuter les diverses prescriptions
magiques quelquefois assez difficiles et quelque peu contradic-
toires : aussi n'ôtait-il pas étonnant que les pauvres malades
succombassent à la maladie, ou aux esprits mauvais, car,
règle générale, toute maladie était produite par un esprit, et
non pas seulement certaines maladies qu'on prit l'habitude de
dénommer par la suite du nom de possession démoniaque.
Dans la vio ordinaire, l'Égyptien ne pouvait traverser le Nil,
— 12 —
sans réciter la formulo qui lo gardait du crocodile ; marcher
sur la terre, être dans ses champs occupé à ses divers travaux,
sans ètro rnuni des paroles qui lo défendaient contre lo ser-
pent. S'il bâtissait une maison, il devait tout d'abord asperger
du sang d'un bouc la terre où il allait construire ; la première
pelletée do terre qu'il retirait pour poser les premières pierres
était destinée à couvrir le pied d'un arbre qu'on plantait en
mêmelcmpsqu'on élevait la maison. On avait grand soin, et on
a encore grand soin,de réserver deux trous dans les murs pour
y placer deux couleuvres qui devaient habiter avec les hommes.
Lo sang de ce bouc rendait le sol pur et le soustrayait à toute
puissance occulte et mauvaise; les scrpents,commcl'arbre, pro-
tégeaient la maison. Si ce n'était pas assez, on avait la facilité
de suspendre aux portes ou aux murs les têtes de ses enne-
mis, les bucrànes des victimes égorgées, de mettre au-dessus
du linteau de la porte des mots do magie, d'asperger sa mai-
son, matin et soir, du jus do certaines herbes.
Les temples se fondaient de la même façon : il était inutile do
les commencer un autre jour que lo sixième jour du mois, le
roi devait labourer la terre dans toute son enceinte et la parse-
mer de sable rouge, mouler une brique, tasser les premiers
matériaux et finalement arroser le sol du sang d'un oiseau
dont il avait eu soin d'abord de couper la tête. Primitivement
môme, c'était le sang d'une victime humaine que les dieux et
la félicité du temple exigeaient.
Vous le voyez, Messieurs, dans cotte Egypte peuplée par une
race naturellement douce, arrivée do bonne heure à une
civilisation très avancée, les sacrifices humains fleurirent
comme chez tous les autres peuples. Si nous en croyons les
oeuvres coptes ils continuèrent jusqu'au IVe siècle de notre
ère ; si nous ajoutons foi aux historiens arabes, le conquérant
de l'Egypte, 'Amr, fut obligé d'interdire de jeter au Nil sa
fiancée. La coutume s'était en effet perpétuée d'offrir au dieu
Nil, au fécondateur de l'Egypte, une jeune fille pompeusement
parée et de la précipiter dans les flots, afin d'obtenir une
heureuse inondation : le conquérant arabe réussit à faire
— 13 —
abroger cetto coutume, mais il dut en laisser au moins le
simulacre et co simulacre est celui-ci : on élève un pou en
dessous do la dlguo qu'il faut ouvrir quand les eaux sont assez
hautes une petite pyramido on terre qu'on appelle la fiancée
du Nil, et les eaux remportent comme elles emportaient
autrefois la malheureuse jeune fille qui était choisie pour
partager la couche funèbre du dieu. Au temps de la XVI1P
dynastie, environ 17 ou 1S siècles avant notre ère, lo roi
Amônophis III fit ramasser les mains de tous les morts d'une
bataille et les fit clouer sur les murs do Thôbes pour les y
suspendre et protéger la ville : il so vante lui-même de co fait,
comme «lo l'une des actions les plus méritoires qu'il ait faitesen
sa vie, sur une stôlo connue dans la science sous le nom de
stèle d'Amada.
Si l'on voulait faire un sacrifice pour protéger l'Egypte, le
roi récitait une incantation contre le serpent Apophis ; si
l'on voulait quo le ciel restât pur, on brûlait trois fois par jour,
le matin, à midi et le soir, une statue de cire représentant ce
mémo Apophis et, détail que l'on ne devait pas négliger,
ayant le nom du serpent écrit sur elle ; si l'on voulait s'assurer
la victoire, lo roi buvait un mélange d'eau et de vin, à l'imi-
tation du dieu Ilorus qui avait bu le sang de ses adversaires.
Dans la vie sociale, la superstition dominait toutes les actions :
je no vous citerai qu'un exemple, la peur du mauvais oeil.
Pour détourner le mauvais oeil, les mères égyptiennes laissent
encore leurs enfants dans la saleté la plus immonde, afin
qu'on ne puisse dire qu'ils sont beaux ni leur porter envie ;
certains bouchers du Caire n'étalent jamais leur viande afin
qu'un passant ne leur jette pas un oeil d'envie qui la rendrait
mauvaise pour ceux qui doivent la manger, et pourrait être la
cause d'une longue suite de maux. Quand les femmes se
regardent dans un miroir, elles prononcent certaines paroles
afin de ne point se fasciner elles-mêmes.
Ce dernier fait vous paraîtra le comble de la superstition.
Mais, Messieurs, ne méprisons point ces populations humaines
des premiers temps et rappelor.s-nous que, dans un pays voisin »
— 14 —
la terreur du mauvais oeil, do la jettatura si vous préférez,
est encore dominante dans la plus grande partie de la société,
et môme"en Franco, si vous voulez pénétrer dans le fond des
campagnes, vous entendrez trop souvent parler des sorts, des
maléfices, des sortilèges auxquels nos paysans se croient en
butte, et, si vous lisez les journaux, l'écho des procès intentés
à cette occasion vous redira combien est encore puissante la
superstition au XIXe siècle chez l'une des nations les plus
éclairées du globe. Comment donc nous étonner de la vogue
qu'ont encore on Egypte les devins, les incantateurs, les
ariologues do toute sorte que vous trouvez installés lo long des
maisons, dans toutes le3 rues et offrant de vous prédirel'avenir
au moyen du sable, de coquillages, do petits cailloux ou qui
vous trouveront votre sort écrit dans les livres ? Comment
s'étonner que dans l'ancienne Egypte toutes les superstitions
de l'Egypte moderne aient été en plein épanouissement ? La
nature humaino est toujours la môme, et ce n'est pas du
mépris quo nous devons avoir pour ces malheureuses gens,
c'est un profond sentiment de commisération pour ces pauvres
sujets de la cruelle superstition et un sentiment d'admiration
vraie pour les efforts qui furent alors tentés inconsciemment
pour tirer le genre humain de ce cloaque de croyances
honteuses, menant aux actions sanguinaires et indignes de
l'homme, de ces actes qui, pour protéger une partie de la race
humaine, sacrifiaient l'autre à des dieux cruels et sanguinaires
que l'homme s'était, dans son ignorance,donnés à lui-môme et
qu'il tenait à honneur de léguer à sa postérité.
Je pourrais, Mesdames et Messieurs, ajouter un grand nom-
bre de traits à ce tableau incomplet ; co que je dirais ne vous
prouverait pas plus clairement, je crois, quel fut l'abîme
profond ou se trouvèrent les premières générations humaines;
il vaut mieux, pour nous, nous en tenir là et contempler les
premiers efforts de la conscience pour sortir de ces idées qui en
étaient presque la négation ou qui, du moins, dénotent une
conscience encore enfantine et se cherchant elle-même pour
s'affirmer et croire en son existence.
— 15

II

La période dont je viens do vous esquisser la religion vous a


montré, j'espère, quelle idée les hommes se faisaient alors do
la divinité. Commo vous l'avez vu aussi, ces idées une fois
•admises par lo peuple égyptien, restèrent attachées à sa fortune
comme une tunique de Nessus et elles se retrouvent encore
aujourd'hui en partie dans l'Egypte moderne. Elles se sont en
quelque sorte stratifiées pour lo bas peuple ; maislobas peuple
«e composait qu'une partie de la population égyptienne : les
autres parties de cette population cherchèrent le progrès et, il
laut le dire, le trouvèrent. Cette diffusion et cet empire do
ce quo nous nommons aujourd'hui superstition, mais qui fut
primitivement l'éveil du sentiment religieux, n'avaient pas pu
se faire et se créer tout d'un coup, parce quo sur la
terre, à cette époque commo à la nôtre, rien no se fait tout d'un
•coup et que le progrès est la continuité toujours agissante de
causes qu'un grand nombre d'hommes n'observent pas. La
société s'était, elle aussi, affermie, composée, assise au milieu
<le toutes les tribulations qu'elle eut à endurer, car la fraternité
humaine n'était alors qu'un mot, si mémo c'en était un, et la loi
impérieuse de la lutte pour vivre dominait lo monde entier.
Naturellement dans les luttes qui eurent lieu en chaque pays
pour s'assurer la prédominance, il y eut des vainqueurs et
des vaincus ; naturellement aussi les vaincus s'en prirent à
leurs protecteurs qui les avaient mal protégés, et à leurs défen-
seurs qui les avaient mal défendus. Or, ces protecteurs, ces
défenseurs étaient les dieux de la ville ; et si nous en doutions
un seul instant, un traité de maximes morales trouvé dans le
Sérapôum de Memphiset que l'un des reclus, qui vivaient en-
fermés dans ce temple, transcrivait ou écrivait à ses moments
de loisir, quand le soin de ses multiples procès lui en. laissait
quelques-uns, nous le dit expressément : les murs de la ville,
ce sont ses dieux. Comme ces dieux s'étaient montrés faibles
«t impuissants, que les dieux des vainqueurs s'étaient aux
— 10 —
contraire montrés forts et puissants, que restait-il à faire sinon
d'accueillir tous les dieux dans un môme panthéon, comme
devait lo faire Rome, et d'accordor aux nouveaux venus
plus de place et plus d'honneurs. C'est ce qui fut fait. Aussi
des dieux relativement nouveaux se montrent dans lo pan-
théon égyptien ; on abandonna peu à peu les dieux fétiches
pour se hausser vers une religion plus immatérielle.
Les dieux physiques et naturels, si jo puis ainsi parler, dispa-
rurent pour faire place à des dieux plus spirituels et plus com-
posites dénature. Il en a été de môme dans toutes les reli-
gions ; quand les Israélites n'étaient pas contents do Yahvô,
ils s'abandonnaient à d'autres dieux, comme lo disent les
li\rcs do l'Ancien Testament, ou pour mieux dire ils passaient
à d'autres dieux plus forts, jusqu'à ce que les invitations des
prophètes les eussent rappelés à leur dieu national. A une
époque plus tardive de l'histoire égyptienne il en fut de môme :
lo dieu Soutokh,qui n'est autre que le dieu Set, l'antique enne-
mi d'Osiris, avait vaincu les dieux égyptiens et les Pasteurs
avaient conquis l'Egypte ; à partir de ce moment, ce dieu au-
trefois détesté par les créateurs de la théologie égyptienne
eut rang de cité en Egypte et on lui éleva des temples et des
autels.
Quand ce premier travail se fut fait, comme chaque centre
principal habité en Egypte avait eu ses traditions et ses légen-
des sur les actes des dieux, sur leur manière de se comporter
vis-à-vis des hommes, sur les divers problèmes qui se rappor-
tent à la vie future et à l'origine de l'homme, on s'occupa de
souder ensemble les divers récits mythologiques delà région
afin do pouvoir arriver à une certaine unité de narration ou
d'exposition, sinon à l'unité proprement dite. On a la preuve
de ce fait dans certains mythes qui semblent secontredire, dans
certaines parties de mythes qui paraissent ôtr l'opposé d'au-
tresparties qui sont également comprises dan rédaction du
môme mythe. Or, nous trouvons cet amalgam permettez-moi
ce mot, dès le temps des textes contenus da es pyramides,
c'est-à-dire dès les Ve et VIe dynasties. A cette oque l'unifica-
17 —
tion des enseignements religieux divers répandus tout au
moins dans la basse Egypte était chose faite, et je vous laisse à
penser quelle haute, quollo insondablo antiquité cette unifica-
tion suppose dans les doctrines religieuses do l'Egypte !
C'est aussi à cette môme époque, sinon a une époque anté-
rieure, qu'il faut faire remonter une conception théologiquo
égyptienne qui vous montrera en action ce quo j'ai eu l'hon-
neur de vous dire il n'y aqu'un instant. On s'était peu préoc-
cupé d'abord du sexe des divinités ; ce ne fut quo plus lard,
peut-ôtreplusieurs siècles, qu'on psnsa à réunir ensemble des
dieux et des déesses, à les accoupler pour ainsi dire. A mesuré
que ces dieux et ces déesses étaient vaincus ou victorieux, on
les fit entrer dans les panthéons des cités victorieuses ou vain-*
eues. Mais il fallut bientôt mettre une sorte de hiérarchie entre
ces divers dieux, sous peine de ne plus avoir qu'un chaos dé-
sordonné. Aussi on en arriva bientôt à limiter le nombre des
dieux protecteurs d'une ville à neuf, c'est ce qu'on appelle d'un
mot que tous les amateurs de philosophie reconnaîtront sans
peine, Vennéade. Ilyavaitdesc/irtdarfesàpeu près dans toutes
les villes qui exercèrent un moment la suprématie civile et
religieuse sur l'Egypte ou sur une partie de l'Egypte. De vous
citer les noms, cela importe peu ; cependant jo puis vous dire
qu'il y en avait une à Hôliopolis, une autre à Hermopolis la
grande, aujourd'hui Schmoun.
Cette ennéade n'cmpôcha point de recevoir les autres dieux ;
mais alors ces nouveaux dieux n'entrèrent point dans l'en-
nôade chargée de la défense de la ville, ils ne furent qu'en
sous ordre et formèrent ce que les Grecs ont appelé des dieux
ouwaot, dieux parôdres, dieux assesseurs qui formaient alors
une neuvaine de dieux qui pouvait s'allonger indéfiniment.
Ces dieux de second ordre ne pouvaient pas se plaindre et ne
devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'avaient point la
première place : pourquoi aussi s'étaienl-ils laissé vaincre
une première fois par des rivaux plus puissants et plus heu-
reux ?
Ces dieux de la neuvaine/pjjv.ènpjôade n'étaient point en
— 18 —
nombre égal do mâles et de femelles ; il était nécessaire qu'il
en fût ainsi, puisque le nombre était impair. Un dieu solitaire
dominait donc l'ennéadeetnous verrons bientôt le parti que les
théologiens égyptiens surent tircrdocettopuissuncosupérieure.
Car il ne faut pas nous y tromper, cette cnnéade avec son dieu
solitaire et puissant est le fruit des conceptions théologiques de
l'Egypte et même d'une ville spéciale de l'Égypto,la ville d'IIé-
liopolis, ecllooù le Phoenix, au rapport d'Hérodote, venuitse
construire le bûcher sur lequel il so consumait lui-môme
pour renaître ensuite de ses propres cendres. C'était en effet la
ville d'IIôliopolis qui avait trouvé la première co chiffre do
neuf dieux ; toutes les autres écoles do tbéologie en Egypte
avaient adopté cette explication qui leur paraissait suffi-
sante de neuf dieux dont ils constituèrent la première des
trois dynasties divines qui, avant toute histoire, régnèrent sur
l'Egypte. Quand eut lieu celte création théologiquo ? c'est ce
qu'aucun document ne nous apprend. Mais ce qu'on peut voir
clairement, c'est que cette ncuvaine n'apparaît pas encore bien
déterminée dans les textes trouvés dans les pyramides où il
est cependant fait allusion à plusieurs de ses membres ; elle
dut, vers cette époque, se constituer définitivement avec ses
déesses particulières, et avant la XIe dynastie c'est-à-dire entre
le XXX8 ou le XXVe siècle avant Jésus-Christ, les villes de
Memphis, de Thôbcs pour ne citer que les plus importantes,
avaient adopté lennéade hôliopolitaine, sauf le premier dieuj
le dieu solitaire, dont elles avaient fait occuper la place par lo
dieu local.
A cette époque donc l'Egypte avait fait un progrès immense
vers la notion du dieu un. Ce n'est pas à dire que tout fut sans
mélange dans le chaos dos idées égyptiennes, mais la voie à
suivre était tracée et l'on pouvait sentir, aux palpitations qui
l'agitaient, l'àme qui soulèverait la masse entière : mens
agitât molem.
Permettez-moi de vous redire encore ici, Messieurs, ce que
je vous ai déjà dit tout à l'heure : le peuple restait complète-
ment étranger aux progrès des idées religieuses : il était fidèle
— 19 —
à ses fôticheset recourait toujours à eux pour lo consoler dans
ses peines et le secourir dans ses difficultés. Mais si le peuple
restait le mémo, les prêtres, les savants, les chefs de la société,
et c'était tout un, continuaient la marcho de l'humanité vers
le progrès. Pour qu'il y ait progrès, il faut d'abord que les
idées d'où découlo l'avancement de l'humanité vers un but
toujours meilleur, éclatent dans l'esprit do quelque penseur,
loin de la foule, quo ce penseur démontre quo son idée est
féconde, la fasse connaître de ceux qui la peuvent apprécier et
lui donne ensuite l'essor auquel elle a droit et la répande par
le monde : voyez comment procèdent aujourd'hui les savants
qui ont tant fait pour l'avancement do notro civilisation : ils
no font pas autre chose, car la logique de l'esprit humain no
change pas: c'est dans les méditations du cabinet ou du labora-
toire qu'ils trouvent en germo l'hypothèse qu'il s'agit ensuite
de vérifier par l'expérience ; quand ils se sont prouvé à eux-
mêmes qu'ils étaient dans lo vrai, ils réunissent les gons qui
sont expérimentés dans la science à laquelle s'est dévoué l'in-
venteur, ils refont l'expérience devant eux, leur prouvent que
tout concourt dans la nouvelle découverte à assurer le succès,
ou ils la publient dans un livre ; ce n'est qu'alors seulement
qu'on peut affronter le grand public pour le faire participer à
la découverte, sous la forme d'effets matériels qui contribue-
ront à son bien-ê[Link] ne saurait s'agir ici de bien-être propre-
ment dit, puisque nous sommes dans le domaine des idées ;
mais comme ces idées sont cependant appelées à gouverner le
peuple dans ses rapports avec la divinité, elles ont leur contre-
coup sur tout le côté matériel de la religion.
Tout d'abord on se préoccupe d'élever, en l'honneur de ces
dieux souverains du cM et de la terre, des temples qui soient
dignes de leur grandeur ; dans les sacrifices, on se préoccupe
plus qu'on n'avait fait jusqu'alors de leur être agréable par le
choix des objets qu'on leur offre et déjà commence l'offrande
du lait, du pain, du vin, offrande qui était appelée à devenir la
caractéristique de la religion égyptienne à sa dernière période.
•Ainsi donc deux résultats immédiatement tangibles résultent
— 20 -
de ces idées thôologiques au premier chef : une poussée immé-
diate vers l'art soils toutes ses formes, puisque lo temple égyp-
tien était orné do sculptures, do peintures, qu'on y chantait
des hymnes en l'honneur do la divinité et qu'on y recueillait
tout co qu'il y avait de précieux en mobilier, et secondement
un adoucissement graduel des moeurs, auquel lo peuple lui-
môme ne pouvait échapper. C'est ainsi que tout so tient dans
l'histoire : rien ne so fait dans co mondo, je le répète, tout d'un
coup ; les grands changements sont toujours amenés par une
multitude de causes dont lo travail latent est sûr jusqu'au
moment où ce travail se manifeste, commo les bancs de corail
apparaissent aux navigateurs,après avoir été créés en quelque
sorte par le travail séculaire des polypiers.
Ces progrès n'empêchèrent point que le sacrifice sanglant
continuât d'exister et que même on offrit encore pai fois des
victimes humaines : quand une idée est une fois admise dans
l'Egypte sous une forme ou sous une autre, on peut être à peu
près assuré qu'on la retrouvera de môme à la fin de l'histoire
égyptienne ; mais ces sacrifices iendont à disparaître, le sacri-
fice humain surtout ne se montrera que dans quelques rares
circonstances et,à moins d'une'occasion spéciale comme la crue
du Nil, question de vie ou do mort pour l'Egypte, on choisira
les victimes humaines parmi les étrangers, les prisonniers do
guerre, et ce peuple égyptien pourra se reposer, sinon à l'om-
bre de sa vigne et de son figuier, comme le peuple hébreu, du
moins à l'ombre de ses jardins qu'il qualifiait encore à la fin
de sa carrière du nom de paradis de Dieu, et le long des digues
et des canaux qui lui assuraient une vieabondante, sinon une
vie toujours facile. Ce sont là des progrès, Messieurs ; des pro-
grès sans doute de peu de conséquence pour nous,les heureux
bénéficiaires des efforts de tant de générations humaines à
jamais disparues, mais progrès énorme, incommensurable
pour ces lointaines époques où la vérité ne se dévoilait à
l'homme qu'au milieu de beaucoup d'erreurs.
Mais l'Egypte n'en est pas restée là. Si lo sujet que j'ai l'hon-
neur de traiter devant vous, Messieurs, le demandait, je pour-
— 21 —
rais vous montrer quo les idées morales allaient aussi en
s'élevant,quo les idées sur la vie future devenaient de plus en
plus rapprochées do celles qui furent la gloire de l'Egypte plus
tard et qui sont demeurées les nôtres ; je pourrais vous citer
des paroles qui,entendues absolument, vous paraîtraient d'hier,
tellement elles sonnent à nos oreilles commo les préceptes
que nous sommes habitués à entendre journellement et sur
lesquels nous avons coutume de régler notre vie ; mais mon
sujet est plus limité et jo dois m'y attacher.
L'ennéade ne fut pas lo dernier mot de la théologie égyp-
tienne : il y eut dans la suite quelque chose do mieux, je veux
parler de la triade. Longtemps, on a cru que toute la religion
égyptienne s'était résumée dans la triade divine. Ce que jo
viens de vous dire vous montrera, ou plutôt vous a déjà mon-
tré, qu'il n'en est pas ainsi. On avait voulu aussi, en prenant
certains textes et en les isolant, montrer que la religion égyp-
tienne est une religion tout à fait spiritualiste. Spirilualiste ! la
religion égyptienne l'est devenue en effet, elle l'a môme été de
très bonne heure, si l'on veut attacher à ce mot un sens à peine
dégagé de la matière ; mais elle ne l'était pas tout d'abord et
ne l'est devenue que très tard et pour un petit nombre, si on
prend ce mot dans le sens rigoureux qu'on lui attribue aujour-
d'hui. Il serait plus vrai de dire que l'anthropomorphisme a
régné en maître presque absolu dans toute l'Egypte et à toutes
les époques de l'histoire d'Egypte. Et cela se comprend assez
[Link] voulez-vous que l'homme ayant à décrire
la vie dedieu qu'il ne connaît pas, ie veux dire la vie, et non
point les dieux, comment voulez-vous, dis-je, que cet homme,
s'il n'est pas un métaphysicien de génie, puisse faire autre-
ment que diro ce qu'il connaît. Or, la première chose que l'es-
prit égyptien connaît, c'est la vie des hommes d'Egypte. Aussi
a-t il formé tous ses dieux, à mesure qu'il les purifiait de la
souillure des origines, à la manière des hommes, les faisant
agir comme agissaient les hommes, leur donnant les habi-
tudes humaines, les pensées humaines, les passions humai-
nes, bonnes ou mauvaises. Les dieux avaient des pieds et
des mains, une bouche, commo les hommes ; comme les hom-
mes encore, ils avaient un odorat, un siège de la vue et de
l'ouïe ; ils ne dédaignaient pasdeso nourrir comme de simples
mortel s,et d'avoir des enfants comme do simples humains. Or,
c'est ici le point particulier qui doit surtout attirer notre
attention, les Egyptiens voyant la famille humaine et voulant
en appliquer la théorio à la nature divine, usèrent do cette
faculté philosophique nommée abstraction : des réalités con-
crètes qui les entouraient, je veux dire des familles nombreu-
ses qu'ils avaient sous les yeux, ils purent extraire une
famille en quelquo sorte idéale, qui résumait en elle les prin-
cipes consécutifs do la famille humaine avec leur produit et
créèrent ainsi latriado divine, composée du principe actif, du
principe passif et du produit de ce:, deux principes, c'est-à-dire
du père, de la mère et du fils. Au rebours do l'ennôado qui avait
pris naissance dans la Hassc-Egypte à Héliopolis, la triade
somble être nôo à Thôbos au temp3 de la puissance do cette
ville. Toutes les autres villes ont eu ensuite leur triade et
pour cela ont quelque peu disloqué leurennôade; mais la
ville de Thôbes resta comme celle qui la première, avait com-
pris le rôle religieux de ces triades, qu'on avait d'abord
voulu voir seules dans la religion do l'Kgypte. En effet, elle
est composée d'un dieu dont le nom est synonyme de mys-
tère, car il signifie celui qui est caché, d'une déesse qui n'a
pas d'existence réelle et qui a été donnée comme épouse au
dieu Amon uniquement parce que son nom signifie la mère,
[Link] enfin d'un dieu enfant nommé Khonsou. Lamnniôre
dont est constituée cette triade presque abstraite est le dernier
terme de l'évolution religieuse de l'Egypte. La pensée de ses
philosophes n'allajamais plus loin dans ce sens, et il ne faut
pas nous en étonner puisque la Trinité chrétienne ressemble
beaucoup à la triade égyptienne.
Sans doute, si vous prenez les noms des trois personnes qui
constituent la trinitô chrétienne, le Père, lo Fils et le Saint-Es-
prit, vous ne trouverez qu'un rapport lointain entre la Trinité
et la Triade, entre le Christianisme et l'Egypte ; mais il faut
— 23 —
la prendre à son origine. Si vous ouvrez la bible dans lo texte
hébreu vous voyez en effet quo le Père so nomme d'abord
Elohim, lo Fils a conservé son nom et le Saint-Esprit so nomme
rouah. Or, lo met hébreux rouah est du féminin : \a rouah
jouait le môme rôlequo la déesse mère dans la théologie égyp-
tienne^ de fait, dans les premiers versets de la Genèse, c'est
elle qaPétendait ses ailes sur les eaux primordiales comme la
mère couveuse étend ses ailes sur les oeufs dont doivent sor-
tir les êtres qui continueront sa race. J'ontends bien que les
idées primitives so sont si bien altérées dans la suite dos siè-
cles qu'elles sont devenues méconnaissables;mais c'est là l'hon-
neur, le grand honneur de l'esprit humain, de commencer par
des idées matérielles et de si bien les analyser, les transformer,
qu'elles deviennent des idées spirituelles. Le christianisme pri-
mitif fut le héraut de ces idées ; la culture grecque est venue
ensuite qui a répandu sur ces idées sa philosophie transcen-
danteelles a fait adopter do l'univers alors civilisé. C'est ainsi
qu'elles nous sont parvenues après être nées en Egypte, à peine
reconnaissables sous leur habit d'emprunt, mais au fond iden-
tiquement les mômes.
L'Egypte a eu ainsi l'honneur do précéder tous les autres
peuples dans la formation d'une théorie religieuse appelée à
jouir d'un tel succès qu'elle est encore vivante et qu'elle sem-
ble bien devoir l'ôtro longtemps encore. Mais viendrait-elle à
s'éclipser que la notion de Dieu lui survivrait, car l'idée do
Dieu est indépendante de celle de Trinité ou de Triade. Les
Egyptiens ont eu aussi cette idée de Dieu indépendamment
de la Triade divine ; non seulement ils l'ont eue, mais ils l'ont
creusée et si bien creusée que leur enseignement est resté le
fond de toutes les doctrines philosophiques, et c'est ce que nous
allons voir ensemble dans la dernière partie de celte confé-
rence.
III
A côté de ces spéculations transcendantes de l'école théolo-
gique, il y avait ce que j'appellerai les méditations philosophie
— 21 —
ques s'oxerçant sur l'idôo do Dieu, sa nature, ses attributs et
son unilô. Tous les esprits en Egypte n'obéissaient pas en effet
à un même courant d'opinion et les voyageurs grecs nous
apprennent, ce qui d'ailleurs a été confirmé par les monuments,
que les enseignements des divers centres religieux différaient
entre eux sur beaucoup de questions.
Il nous reste sur cette belle question do l'existenco do Dieu,
sur ses attributs, sa science intime, do beaux hymnes que la
science moderne a réussi à expliquer et dont je vais m'effor-
cer de vous faire connaître les données.
L'Egypte n'a jamais mis en question l'existence de Dieu ou
des dieux : vous avez dû voir, par co que je vous ai déjà dit,
que, bien loin d'être portée à nier l'existenco d'un être supérieur
quelconque, l'Egypte au contraire avait été tout naturellement
portée à reconnaître dans les êtres les plus inférieurs des qua-
lités surhumaines, d'après co besoin qu'ont éprouvé tous les
hommes d'expliquer ce qu'ils ne pouvaient comprendre et cr
dont ils no pouvaient se rendre compte en le mettant au comp-
te d'agents supérieurs dont ils ignorent la nature et dont ils no
savaient qu'une chose, à savoir qu'ils pouvaient lui faire beau-
coup de bien et beaucoup do mal. Quand les Egyptiens eurent
commencé de comprendre combien était vaine et fausse cette
prétendue théorie explicative, quand ils eurent réfléchi aux
problèmes qui se posent à l'homme, ils inventèrent des expli-
cations mythiques souvent contradictoires les unes avec les
autres et qu'ils finirent par amalgamer ensemble tant bien
que mal. Les dieux nouveaux étaient faits à l'image de
l'homme ; mais les actions qu'on leur prêtait dépassent de
beaucoup les forces humaines. Ainsi furent expliquées la créa-
tion, laséparation de la terre d'avec le ciel, les phénomènes de
la cause diurne du soleil, et l'apparition nocturne des astres
que le soleil nous voile pendant le jour. La religion égyptienne
était arrivée par la pente naturelle de l'esprit humain au poly-
théisme. Il devait aller plus loin.
Lo polythéisme étant jugé insuffisant pour expliquer la natu-
re, deux routes s'accusent devant les réflexions des sages,
ou lo panthéisme, ou le monothéisme ; il n'y a pas d'autre
solution possible, puisque tout d'abord l'athéisme est écarté.
Or, les sages Egyptiens s'engagèrent dans cette double voie,
et nous allons en retrouver les trace.o dans les hymnes dont
je vous parlais il n'y a qu'un instant, et qui nécessitaient ces
explications préliminaires. Ces hymnes sont assez nombreux
dans la littérature égyptienne ; ils nous sont tous parvenus
sans nom d'auteur comme la plupart dos grandes choses de
ces temps primitifs et on noies connaît maintenant que sous
les noms des musées auquels appartiennent les papyrus qui
les contiennent. Un d'entre eux est surtout célèbre, celui que
l'on désigne sous lo nom d'hymne do Boulaq.
L'hymne de Boulaq aune tendance très marquée vers le
panthéisme dans certains passages, et encore plus marquée
vers le monothéisme dans certains autres. Il a été composé à
Thôbesnu temps où cette villo avait l'hégémonie do toute
l'Egypte, et il est adressé à Amon-Ilâ, c'est-à-dire au dieu
caché et au soleil réunis dans une seule [Link] crois
qu'il a primitivement constitué deux hymnes différents l'un
adressé à Amon, l'autre à Rà, et que les générations do poè-
tes les ont unis ensemble en leur ajoutant une fin et en répé-
tant les expressions les plus saillantes des deux hymnes.
Voici quelques-unes des strophes qui s'adressent au dieu
Amon :

Générateur unique qui as produit toute chose


0 un qui es seul, toi qui as fait les êtres,
Les hommes sont sortis de tes yeux
Kt les dieux sont le fruit de ta parole.
Il a fait les pâturages qui nourrissent le bétail
Et les plantes nutritives qui nourrissent les hommes ;
lia fait que vivent les poissons du fleuve
Et les oiseaux de l'air, donnant le souffle à qui est dans l'oeuf.
C'est lui qui nourrit les oiseaux des canaux.
Et qui fait que les oiseaux qui planentdans l'air
Les insectes rampants et ceux qui volent sont nourris semblablemcnt
C'est lui qui fait les provisions des rats dans leurs trous
Et des insectes qui sont enfermés dans un bois.
— co —
Hommage à toi, auteur des formes en totalité,
Hfl.1LUJ_CS seul et donUesjTpjTis_spnt nombreux.—- Y
>
Qui veilles sur les hommes qui reposent
Et qui recherches le bien do ses créatures,
Dieu Amon qui maintiens toute chose

Hommage à toi par toutes les créatures


Acclamation à toi en toute région,
Jusqu'à la hauteur du ciel, jusque dans la largeur de la terre
jusque dans la profondeur de la mer
Les dieux courbés devant ta Majesté
Exaltent les âmes de leur producteur ;
Joyeux do la station de celui qui les a engendrés
Ils te disent : Viens en paix, ù père des pères, auteur des dieux
Qui as suspendu le ciel et refoulé la terre
Auteur des choses, producteur des êtres,
Prince suprême, chef des dieux
Nous adorons les esprits, tel que lu nous as faits
Car tu as agi en nous et fait tout
Et nous te donnons des acclamations parce que lu demeureen nous.

Voici maintenant ce qui regarde le dieu Ilà, ou le soleil.

Hommage à toi, soleil, maître de la vérité


Le mystérieux de la chapelle, maître des dieux ;
Khcpra dans sa barque ;
Si tu émets ton verbe, les dieux existent ;
Tu es Touin lo père des humains ;
C'est loi qui détermines leur manière d'être et qui as fait leur existence
C'est toi qui distingues les nations les unes des autres,
C'est toi qui exauces la prière de celui qui est dans l'oppression,
Tu os doué de coeur pour celui qui crie vers toi :
Tu délivres le timide de l'audacieux
Et tu juges le puissant avec le malheureux.
Maître du principe bienfaisant, sa parole est une nourriture :
Le Nil est venu ensuite do son amour ;
Maître do la palme, grand do l'amour
Il est venu pour nourrir les humains.
11 donne le mouvement à touto chose :
En agissant dans l'abîme primordial, il a produit les délices de la
[lumière,
Aussi les dieux so réjouissent do sa beauté
Et leurs coeurs vivent lorsqu'ils le voient.

Si je no me trompe, Mesdames et Messieurs, voilà en géné-


ral de nobles et grandes paroles, que tout lo monde ici pour*
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rait répéter sans crainte d'être taxé d'hérésie par qui que ce
soit, car elles expriment parfaitement les croyances actuelles
de l'humanité presque entière, sauf sur un point sur lequel
je reviendrai tout à l'heure. Je pourraisvous traduire l'hymne
de Berlin, et vous ne trouveriez pas grand changement ; il en
serait de même de l'hymne curieux que le roi Amônophis IV,
qui avait abandonné le dieu Amon, pour adorer le soleil spécia-
lement, avait fait chanter dans la ville qu'il avait fondée et qui
a été gravé dans les tombeaux do cette cité. Mais cela m'en-
trainerait beaucoup trop loin et je dois veiller à ne pas fati-
guer votre attention. Je me contenterai donc des paroles que
je vous ai citées.
Sans doute, le poôto qui a donné à cet hymne sa dernière
forme, connaissait parfaitement la triade thôbainc qui plrçait
à sa tête, comme principe actif, lo dieu Amon, et la trii^o
lléliopolitaine qui avait dans co rôle le dieu Rà, ou le dieu
soleil. Mais il est évident aussi qu'il n'a pas un seul moment
songé à le doter d'une épouse ou d'un fils, qu'il l'a pris en
lui-même et qu'il a célébré les grandeurs d'Amon et les gran-
deurs do Rà réunis dans lo seul Amon-Rà. C'était pour lui le
dieu unique. Ce qu'il exprime d'une manière frappante qui
no saurait laisser place à aucune équivoque en disant quo lo
Dieu Amon est un de un. Le monothéisme no saurait ôtro
affirmé en termes plus formels et co Dieu unique, Amon-Rà,
que lo poète voyait ainsi un do un avait tous les attributs que
nous reconnaissons actuellement à la divinité.
Il s'était produit de lui-même, si l'on peut ainsi parler, et
c'est ce que la théologie chrôtienno regarde comme l'attribut
constitutif de la divinité, co qu'elle appelle \'asêité> c'est-à-dlrc
l'existenco par nulle autre cause que par sol.
Cet être qui s'était produit lui-mômo avait par son seul
verbe produit les dieux, c'est-à-dire nécessairement les génies
en sous-ordre dont les Egyptiens avaient fait autant de dieux
on leur attribuant une puissance qu'ils n'avaient pas. Cet être
unique avait également créé tous les êtres et toutes les cho-
ses, depuis l'homme jusqu'à la plus humble plante, jusqu'aux
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matières que nous appelons inanimées. Et non seulement il
avait tout créé, mais encore il prenait soin de tout conserver,
de tout nourrir par amour pour sa créature, jusqu'à s'occu-
per d'approvisionner les rats dans leurs trous et tous les in-
sectes qui rongent le bois. Il veille sur tout,

Aux petits des oiseaux, il donne la pâture


El sa bonté s'étend sur toute la nature.
Ces deux vers célèbres résument admirablement les idées
du poète égyptien. Et non seulement encore il s'occupe du
côté matériel de l'existence, mais il s'occupe surtout de tendre
l'oreille aux prières des malheureux, aux victimes de l'injus-
tice, et c'est lui qui sera le juge entre l'opprimé et le puissant.
Dans un conte populaire, il est question de la triade, ou plu-
tôt dcl'cnnéadc divine, qui parcourt l'Egypte pour redresserses
torts. Vous le voyez, c'est la même idée. Pour redresser ses
torts, il fallait ôtre souverainement juste, c'est co que le texte
exprime en disant que le dieu unique était lo maître de la vé-
rité. La vérité pour les Egyptiens était double, il y avait la
vérité qui correspondait exactement à la réalité, c'est-à-diro
que la vérité de la parole n'était que l'exactitude réelle expri-
mée : aussi son nom s'écrivait-il par la coudée, c'est-à-dire
par l'idéogramme des mesures ; il y avait aussi la justice qui
n'est autre chose, en dernièreanalyse, que la vérité appliquée
aux actes moraux de l'homme. Mais ce n'était pas assez pour
le Dieu suprême d'être maître absolu de la double vérité,
c'est-à-dire de la vérité énoncée et de la vérité agie, si jo puis
ainsi parler,c'cst-à-dirc delà justice,les poètes égyptiens étaient
allés plus loin encore et avaient affirmé que Dieu se nourris-
sait, vivait de la vérité. Rapprochez cet enseignement de celui
d'une partie des Scholastiqucs disant que la vie do Dieu, c'est
l'Intellect devin, vous avez parité absolue d'idées, sous deux
noms différents.
Tous ces attributs sont exprimés dans le texte quejo viens
de vous citer ; ceux dont jo vais vous parler sont pris au ha-
sard dans les textes égyptiens.
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Dieu est infini : son étendue se dilate sans limites ; il est
insaisissable : on ne l'appréhende pas par les bras, on ne lo
saisit point par les mains. Il est incompréhensible, car c'est
le prodige des formes sacrées que nul ne peut comprendre. H
commande également à Thébes, à Héliopolis et à Memphis,
c'est-à-dire que sa nature est présente partout. On ne saurait
le voir et nul oeil humain ne peut so flatter de l'avoir vu. Il
est tout puissant : ce qui est et ce qui n'est pas dépendent éga-
lement de lui ou, commo s'exprime un autre texte, ce qui est
est dans son poing et ce qui n'est pas est dans son flanc. Sur-
tout c'est un Dieu caché, nul ne le connaît,nul ne sait son nom,
ou plutôt chacune de ses manifestations porte un nom diffé-
rent.
Voilà quels sont les attributs du dieu égyptien : ce sont ni
plus ni moins les attributs du Dieu chrétien, ceux auxquels
la raison humaine peut atteindre et qu'il n'est nul besoin de
révélation divine pour lui apprendre à les connaître. Et qu'on
ne dise pas quo co sont là des paroles en l'air, paroles, qui
n'ont jamais été réunies en un seul corps do doctrines, recueil
de phrases qui, détachées du contexte selon le bon plaisir, ont
un sens tout différent de celui qu'elles auraient avec le con-
texte, si on prenait le document tout au long. Quand même
ces critiques seraient fondées, et elles ne lo sont pas, il n'en
resterait pas moins acquis que tel ou tel poôto égyptien, à un
jour donné,a eu sur la divinité dos idées qui ressemblaient sin-
gulièrement àceîlesque les manuels de philosophie enseignent
encore aujourd'hui ou que les traités de théologie prouvent tout
au long. Mais non seulement ces paroles se trouvent dans les
textes égyptiens ; elles ont bien le sens quo je leur attri-
bue et elles ont parfaitement bien été réunies en corps de doc-
trine, car la plupart de ces attributs so trouvent exprimés en
termes exprès dans l'hymne de Boulaq. Non pas que je veuille
dire quo cette doctrine a été connue du vulgaire : j'ai eu moi-
même soin de vous prévenir que ce n'était pas lo cas ; mais il
suffit qu'elle ait été exprimée après avoir été découverte dans
des méditations solitaires pour pouvoir affirmer que les sages
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de l'Egypteconnaissaient déjà dix-huit siècles avant notre ère
des doctrines que nous trouvons exactement semblables dans
les célèbres dialogues de Socrate et que le genre humain dans
sa partie la plus civilisée semble avoir adoptés.
Ainsi un Dieu un, un Dieu caché, un Dieu qui ne devait son
existence qu'à lui-même, qui vivait de vérité, dont l'êtrelout
entier n'était que vérité,un Dieu créateur, conservateurjuste,
juge de tous les hommes, des grands comme des petits, un
Dieu infini, incompréhensible, insaisissable, tout-puissant, qui
avait môme pouvoir sur ce quo le moyen âge a appelé les
futurs contingents, tel est en dernière analyse le bilan de l'en-
seignement égyptien. Vienne le Christianisme, il n'aura pas
grand'chose à enseigner aux sages de l'Egypte ; mais il aura
beaucoup à faire pour tirer le peuple de sa superstition.

J'arrête ici ces considérations historiques. Vous avez vu,


Messieurs, d'où était partie l'Egypte et où elle était arrivée :
le sort de l'Egypte n'a pas différé en cela du sort général de
l'humanité. Jugez maintenant s'il est bon,s'il est juste d'aller
répétant partout que l'Egypte était un pays immuable, qu'elle
s'est en quelque sorte immobilisée dans ses idées et qu'elle n'a
eu aucune influence dans le monde. Ces jugements sont des
jugements qui n'ont pour tout mérite que leur ancienneté et
leurprosquo universalité : ce n'est pas suffisant pour être vrai.
L'Egypte, au contraire, malgré son isolement volontaire, a
exercé la plus grande influence sur lo monde, non pas peut-
être autant dans la période ancienne quo dans la période rela-
tivement nouvelle de son existence, à l'époque où elle n'était
plus que l'ombre d'elle-même : rappelez-vous l'influence déci-
sive quo lo concile do Nicôe a exercé dans l'orientation do la
doctrine chrôticnno : Deum de Deo ; l'influence de l'Egypte y
fut prépondérante par lo patr iorchc Pierre et lo diacre Atha-
nase, tous deux originaires de la H asse Egypte et qui avaient
pu apprendre de leurs aïeux cette même parole: Dieu,un de un.
Ce sont là des coïncidences qui, si elles no sont quo fortuites,
n'en sont pas moins [Link] nation Égyptienne, pas
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plus quo toute autre nation humaine, n'échappa à la grande
loi du progrès, non pas du changement comme on le dit trop
souvent, mais du progrès véritable qui me semble seul la rai-
son suffisante de la durée d'un peuple : un peuple qui ne pro-
gresse plus est appelé à disparaître tôt ou tard, il n'a plus do
raison d'ôtre.
Si donc celte idée de Dieu, cachée d'abord et comme couverlo
du voile épais des superstitions primitives^'est dégagée peu à
peu des ténèbres; si l'Egypte a passé d'abord par l'Ennéado
avant d'arriver à la conception de la Triade, et si ensuite cette
conception purement théologique a été presque complètement
éclipsée par les découvertes de l'esprit dans l'ordre religieux,
ne croyez pas, Messieurs et Mesdames, qu'elle n'a progressé
que de ce seul côté ; si j'avais à vous montrer quel a été le sort
de la moralité égyptienne, vous verriez qu'elle a monté paral-
lèlement à l'idée que l'on se faisait de Dieu. Non pas encore
que lo peuplefit beaucoup de progrès dans sa conduite ; mais
il suffisait que quelque esprit découvrit les principales règles
de la morale pour faire progresser peu à peu toute la société
dont il faisait partie ; je vous montrerais que la morale partie
d'abord do quelques notions vagues nécessaires à toute société
qui so fonde, passant ensuite par l'utilitarisme le plus ac-
centué, en arriva finalement à des préceptes qu'on croirait sor-
tis do la loi do Moyso ou du Sermon sur la montagne, alors
qu'il n'était pas encore question des Israélites et que rien no
faisait prévoir la prédication galilôenne. Et quello est la rai-
son première de cette morale progressive à son apogée ? C'est
un Dieu qui,comme vous votiez de l'entendre, jugo également
les grands et les petits, les riches et les pauvres, les oppres-
seurs et les opprimés ; on d'autres termes un Dieu qui
Entend les soupirs do l'humble qu'on outrage
Jugo tous les mortels avec d'égales lois
Et du haut de son trône interroge les rois.

Et maintenant vous pouvez vous-môme3 tirer la conclusion


qui sort naturellement, sans effort, de tout ce que jo viens do
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vous dire, conclusion qui sera tout à la gloire des sages de
l'Egypte ancienne, tout à la gloire de l'esprit humain, et, par-
donnez-moi de vous avoir si longtemps parlé d'un sujet qui
m'est cher, mais qui peut bien n'avoir pas le môme intérêt
pour tous : si j'ai un peu trop exigé de votre attention, je lui
rends sa liberté.

Clermont (Oisu). — Imprimerie Daix frère».

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