Frédéric Bouchard, Pierre Doray et Julien Prud’homme (dir.
Sciences, technologies et sociétés de A à Z
Presses de l’Université de Montréal
Philosophie des sciences
François Duchesneau
DOI : 10.4000/[Link].4336
Éditeur : Presses de l’Université de Montréal
Lieu d’édition : Montréal
Année d’édition : 2015
Date de mise en ligne : 7 novembre 2017
Collection : Thématique Sciences sociales
EAN électronique : 9782821895621
[Link]
Référence électronique
DUCHESNEAU, François. Philosophie des sciences In : Sciences, technologies et sociétés de A à Z [en
ligne]. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2015 (généré le 30 janvier 2022). Disponible sur
Internet : <[Link] ISBN : 9782821895621. DOI : [Link]
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Philosophie des sciences
François Duchesneau
La philosophie des sciences a pour objet la science ou, plus précisément,
les diverses disciplines et pratiques scientifiques (voir Épistémologie). Il
s’agit pour le philosophe des sciences d’analyser la formation, les modes
d’évolution, les méthodes, la logique interne, les procédés d’invention et
de justification de la connaissance scientifique dans toute la diversité de
ses champs d’application. Sa tâche implique un intérêt particulier pour
l’interrelation des disciplines scientifiques, ainsi que pour les valeurs
intellectuelles et sociales qu’elles véhiculent et qui les animent souvent de
façon non réfléchie, voire ambivalente : ces valeurs sont la recherche de
la vérité, le progrès des connaissances, le développement technologique,
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sciences, technologies et sociétés
la transformation des conditions de vie et de l’organisation en société
(voir Discipline). Tout compte fait, l’attention du philosophe des sciences
se concentre primordialement sur l’activité multiforme, à la fois théo-
rique et pratique, de l’esprit humain, activité qui s’accomplit de façon
sans cesse renouvelée dans l’œuvre de science.
La relation de la philosophie aux sciences a souvent été, à travers
l’histoire, celle d’un géniteur à sa progéniture. Les sciences se sont
en général formées dans le sein de la philosophie (voir Lois scienti-
fiques). Leurs objets respectifs étaient relativement indistincts : il fal-
lait sans doute concevoir la nature des entités constituant le mobilier
de l’univers avant de se livrer à l’investigation détaillée de celui-ci, et
il convenait de baliser rationnellement les démarches à entreprendre
à cette fin. Aristote fut ainsi à la fois philosophe et biologiste. Galilée
conçut une philosophie mécaniste de la nature qui lui permettait de
lire dans le grand livre du monde rédigé en langue mathématique.
Descartes développa sa métaphysique pour atteindre les principes
d’une philosophie de la nature formant les racines d’un arbre dont la
physique devait constituer le tronc et d’où sortiraient les branches des
divers champs d’application de la science. Sans doute a-t-on trouvé la
philosophie présente aux sources de la linguistique avec Dumarsais
et Condillac ou de la sociologie avec Comte, Durkheim ou Max Weber,
pour ne donner que ces exemples parmi tant d’autres possibles. Quant
aux questions cosmologiques d’essence philosophique, telle celle de la
réalité ou de l’idéalité de l’espace et du temps, vivement présente dans
la controverse entre Leibniz et les Newtoniens au début du 18e siècle,
n’ont-elles pas alimenté les analyses qui ont mené à la théorie de la
relativité au cœur de la physique contemporaine ? De telles approches
fondationnelles aux frontières de l’ontologie philosophique et de la
science s’illustrent encore aujourd’hui dans nombre de recherches
théoriques de pointe.
Certes, il est arrivé au philosophe de traiter de la science en général,
notamment dans la perspective d’un examen des méthodes rationnelles
que devrait incarner toute pratique scientifique. Pensons au Descartes
du Discours de la méthode (1637) développant l’idée d’une mathesis,
c’est-à-dire d’un cheminement de la raison et d’une mise en ordre des
objets à connaître, applicables à tous les champs du savoir. L’ambition
du philosophe paraissait alors celle de fonder l’édifice de la science en
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philosophie des sciences
lui fournissant des principes et des modes d’explication et en circons-
crivant l’objet de ses recherches. Considérons de même les nombreuses
analyses philosophiques qui ont balisé l’invention et la critique des
méthodes empiriques en science, en promouvant la logique de l’expé-
rience et la validation des raisonnements expérimentaux appliqués
aux phénomènes. Un cheminement épistémologique se trace ainsi de
Francis Bacon et des « experimental philosophers » de la Royal Society
– les Boyle, Locke et Newton – au 17e siècle, jusqu’aux promoteurs du
déterminisme expérimental au 19e siècle, tel Claude Bernard, ou de
l’empirisme logique au 20e siècle, tels les Carnap, Reichenbach, Hempel
et autres successeurs du Cercle de Vienne.
Même si les perspectives fondationnelles et méthodologiques
perdurent dans la recherche philosophique contemporaine, le profil
principal de la philosophie des sciences s’affiche de façon tant soit
peu différente dans le panorama actuel. Locke avait préfacé son Essay
concerning Human Understanding (1690) en avançant l’idée que la science
possède ses propres architectes et que le philosophe doit désormais se
subordonner à cette entreprise d’édification : pour l’essentiel, sa tâche
doit consister à réfléchir sur les moyens de connaissance dont nous
disposons pour atteindre à la représentation objective des phénomènes
et pour éviter les obstacles inhérents à la conceptualisation scientifique.
De façon à peine différente, les auteurs d’un récent Précis de philosophie
des sciences, paru en 2011, affirment : « La philosophie des sciences a
pour tâche de comprendre et d’évaluer la formidable entreprise qu’est
la science » (p. 5). Ce mandat se détaillera donc en recherches sur les
objectifs, les méthodes, les principes et l’interrelation des disciplines
scientifiques. Mais plus fondamentalement sans doute, la philosophie
des sciences visera à établir le rapport à la réalité des concepts, hypo-
thèses, lois et théories que les diverses sciences élaborent dans leur
démarche explicative de l’ordre des choses, et à déterminer comment
s’opèrent la révision, la rectification, la subversion, le remplacement
des représentations en jeu dans ce dialogue entre agents et objets de la
connaissance scientifique (voir Classification et Théories scientifiques).
De là l’attention du philosophe se portera, de façon réflexive et critique,
sur le discours scientifique même et sur les pratiques qu’il intègre. Ce
discours se veut rationnel, logiquement articulé, objectif, explicatif
et idéologiquement neutre (voir Modèles scientifiques et Objectivité et
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sciences, technologies et sociétés
régulation). Mais dans quelle mesure et sous quelles conditions peut-il
soutenir cette prétention ? Comment et par quels ressorts internes et
externes évolue-t-il de fait ?
1
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Wagner, Pierre (dir.) (2002), Les philosophes et la science, Paris, Gallimard.
Plateformes biomédicales
Peter Keating
Dans sa célèbre thèse de 1943 sur Le normal et le pathologique, le philo-
sophe français Georges Canguilhem s’est attaqué à l’une des principales
doctrines de la pensée médicale du 19e siècle, selon laquelle les maladies,
comme expressions pathologiques des phénomènes du vivant, ne repré-
sentaient rien d’autre qu’une modification quantitative des processus
normaux de l’organisme (voir Quantification et mesure). En étudiant
le cas du diabète infantile, Canguilhem soulignait que la maladie ne
correspondait pas simplement, comme l’avait cru Claude Bernard (1813-
1878), à une production excessive de sucre par le foie, dépassant les
capacités rénales et provoquant par-là de la glycosurie, mais qu’elle
correspondait plutôt à une absence totale d’îlots de Langerhans dans
le pancréas et conséquemment à une impossibilité pour le métabolisme
de produire de l’insuline. Bref, plutôt que sur une surproduction quan-
titative de sucre, l’étiologie du diabète reposerait sur une lésion histo-
logique qualitative. D’où ces deux propositions, centrales à la pensée de
Canguilhem, voulant que le normal soit irréductible au pathologique et
que toute tentative de restreindre les causes de la maladie à des excès
ou à des insuffisances quantitatives des processus physiologiques soit
d’emblée vouée à l’échec.
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