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Frontières et conflits chez les Dagara

Ce document décrit les frontières et les conflits chez les Dagara et leurs voisins du sud-ouest du Burkina Faso entre le 18ème et le 19ème siècle. Il identifie deux périodes: la première dominée par la dynamique des fronts pionniers et l'appropriation de l'espace qui a engendré des heurts interethniques; la seconde marquée par une recrudescence des conflits dans un contexte de troubles politico-militaires internes et externes à la veille de la conquête coloniale.

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Frontières et conflits chez les Dagara

Ce document décrit les frontières et les conflits chez les Dagara et leurs voisins du sud-ouest du Burkina Faso entre le 18ème et le 19ème siècle. Il identifie deux périodes: la première dominée par la dynamique des fronts pionniers et l'appropriation de l'espace qui a engendré des heurts interethniques; la seconde marquée par une recrudescence des conflits dans un contexte de troubles politico-militaires internes et externes à la veille de la conquête coloniale.

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Berichte des Sonderforschungsbereichs 268, Band 14, Frankfurt a.M. 2000: 427-440

FRONTIERES ET CONFLITS CHEZ LES DAGARA ET


LEURS VOISINS AU SUD-OUEST DU BURKINA FASO
(XVIIIème-XIXème SIECLE)

Pierre Claver Hien

Résumé
La présente esquisse vise à montrer l'importance des frontières et des conflits
chez les Dagara et leurs voisins du Burkina Faso précolonial. En partant des
écrits disponibles et de nos propres enquêtes dans le sud-ouest burkinabè, elle
en est arrivée à dégager deux périodes historiques bien distinctes. La première,
allant de la fin du XVIIIème siècle à la seconde moitié du XIXè siècle en gros,
fut dominée par le dynamisme du front pionnier. L'appropriation de l'espace y
engendrait quelques heurts interethniques, voire intra-ethniques, fussent-ils
latents ou ouverts. La deuxième période identifiée, elle, s'étend de la seconde
moitié du siècle dernier à la conquête française du sud-ouest burkinabè en
1897-1898. Les Dagara, à l'instar des autres ethnies du sud-ouest sont
directement ou indirectement confrontés à des conquérants islamisés parmi
lesquels les Zaberma, les troupes samoriennes, et surtout Moctar Karantao de
Wahabou. Ce nouveau contexte géopolitique différemment accueilli par les
ethnies en place aurait été à l'origine d'une guerre dite de sept ans durant
laquelle on note des alliances et pactes interethniques. L'analyse des tactiques
et stratégies de ces regroupements ponctuels en temps de crises permet de
mieux cerner le comportement des Dagara et des ethnies circonvoisines face à
la conquête coloniale.

Introduction
L'ethnographie coloniale a souvent présenté la société Dagara dite acéphale
comme une société où régnait la loi de la jungle. Inversement, les intellectuels
africains de la période post coloniale ont parfois trop tendance à faire
l'apologie de l'harmonie qui y règnerait avant l'occupation européenne. Ces
deux approches parallèles ont la même conséquence: celle qui consiste
précisément à ôter la société Dagara de l'histoire elle-même. La présente
esquisse intitulée « frontières et conflits chez les Dagara et leurs voisins du
sud-ouest burkinabè », elle, s'attèlera à montrer en quoi l'évolution historique
des Dagara du Burkina Faso est structurellement indissociable de
contradictions intra-ethnique et interethnique, fussent-elles latentes ou
ouvertes.
428
429

En partant des écrits disponibles et de nos propres enquêtes1 dans le sud-ouest


burkinabè, l'approche en est arrivée à dégager deux périodes historiques bien
distinctes. En effet, nous examinons, pour commencer, le dynamisme des
frontières et des conflits en relation avec l'histoire du peuplement du sud-ouest
burkinabè entre la fin du XVIIIème et la seconde moitié du XIXème siècle en
gros.
Nous y analysons par la suite la recrudescence de conflits interethniques, dans
un contexte régional marqué par de graves troubles politico-militaires
d'origine interne ou externe à la veille des conquêtes coloniales.

Fronts pionniers, frontières et conflits avant la seconde moitié


du XIXème siècle
De nos jours, l'on a facilement tendance à ne consacrer le terme frontière
qu'aux tracés des Etats modernes. En réalité, il s'agit plutôt d'une expression
polysémique par excellence. D'une part, cette expression est indistinctement
utilisée pour désigner aussi bien les limites territoriales d'une formation
politique (Etat-Nation, empire, royaume, chefferie, village ...) que celles d'un
groupe ethnique, ou d'une aire culturelle. A partir du moment où la frontière
est censée représenter une différence entre plusieurs entités distinctes, elle
constitue par ailleurs un lieu de solidarité et de conflits. En tout état de cause,
la fixation des limites spatiales notamment va de pair avec la conquête et
l'occupation de l'espace par les communautés humaines. C'est pourquoi il est
logique de penser que les problèmes de frontières chez les Dagara et leurs
voisins ont d'abord découlé de la genèse des fronts pionniers du sud-ouest du
Burkina Faso.

L'appropriation de l'espace: un objet de litiges?


Cette partie de notre étude s'inspire évidemment des travaux de F. J. TURNER2
et d'Igor KOPYTOFF3 essentiellement. Ces deux auteurs, entre autres, se sont
penchés sur la description et l'analyse de ce qu'il est convenu d'appeler la
frontière (au singulier). En rappel, celle-ci n'est pas une limite stable mais une
ligne en mouvement. Elle délimite au fur et à mesure une frange pionnière,
c'est-à-dire, un espace ouvert à la conquête de pionniers.
En effet, entre la fin du XVIIIème siècle et durant toute la première moitié du
XIXème siècle, les Dagara du Burkina Faso ont entrepris de traverser la Volta-
Noire (actuel Mouhoun) en provenance du Nord-Ghana actuel. Ce fut un

1 Ces enquêtes ont été réalisées dans les provinces de la Bougouriba (Diébougou) et du
Ioba (Dano) grâce à une subvention de l'université de Francfort, du 01 au 17 décembre
1998.
2 TURNER 1986.
3 KOPYTOFF 1989: 53 .
430

mouvement d'ensemble consécutif à celui de leurs devanciers du sud-ouest


burkinabè: les Téguésié, Koulango, Gan, Dyan, Pougouli (Phuo), Lobi, et
Birifor principalement. Le processus du peuplement par vagues successives
initié par ces derniers vers 17704 aurait revêtu un caractère relativement
consensuel. A ce propos, Madeleine PERE n'a pas hésité à parler de « poussée
mutuelle »5. La terre n'était jamais sans maître. Elle appartenait toujours à des
esprits6 auxquels les premiers occupants érigeaient un autel avant de s'y
installer et de l'exploiter. Par la suite, ces premiers groupes établis dans une
localité quelconque « donnaient » à leur tour la terre aux derniers venus; leur
en montraient en quelque sorte les limites. Mieux, ils finissaient par céder
purement et simplement les lieux à leurs hôtes pour aller de l'avant.
Quoi qu'il en soit, avec l'arrivée des Dagara, l'appropriation de l'espace
semble avoir revêtu un caractère de plus en plus litigieux au point de susciter
des heurts entre les Dagara eux-mêmes. La monographie historique du pays
Dagara apporte au moins une preuve à cette assertion. D'après son auteur, le
Révérend Père Jean HEBERT, les Dagara-Wulé installés dans la région de
Koper vers la fin du XVIIIème siècle, furent rejoints par leurs frères Dagara
Lobr dans le premier quart du XIXème siècle approximativement. La
cohabitation des deux groupes de l'ethnie Dagara s'était traduite par une
permanence de conflits fratricides liés à la gestion quotidienne des ressources
naturelles en place. Pour pallier ces genres de litiges, les anciens en vinrent à
procéder à la démarcation de leurs domaines respectifs:
« [...] ils firent creuser dans le roc, de gros trous (cylindriques) encore
visibles. Ces excavations servaient à délimiter les frontières de leurs
territoires respectifs ... »7
Toutefois, la fixation à l'amiable d'une ligne de séparation entre les deux sous-
groupes d'une entité ethnique confirme paradoxalement le souci de préserver
une solidarité verticale. Cet exemple parmi bien d'autres est une parfaite
illustration des heurts intra-ethniques au temps des fronts pionniers à ne pas
confondre avec ce qui opposait parfois les Dagara aux migrants d'autres
ethnies.
Même à ce niveau, il ne faut pas exagérer l'envergure des conflits avant la
seconde moitié du XIXème siècle comme l'ont fait le lieutenant FABRE et le
capitaine SCHWARTZ dans leurs monographies historiques. Le premier
identifie le front pionnier Dagara à « une action envahissante » de surcroît
indisciplinée.8 Le second, lui, retrace avec un luxe de détails le harcèlement
quasi-systématique des Dyan par les Birifor et les Dagara Wulé en particulier9.

4 LABOURET 1931: 28.


5
PERE 1988: 78.
6 GOODY 1967: 91, 98, 102.
7 HEBERT 1976: 46.
8 FABRE 1904: 6-7.
9 Sur ces détails voir la monographie de Diébougou par le Capitaine SCHWARTZ 1899: 5 et
suites.
431

A l'étape actuelle des recherches sur l'histoire du peuplement, l'on admet


que les Pougouli, actuellement installés aux marges du pays bwa (régions de
Bonzan, Fiteb, ou Bouni), ont été effectivement expropriés des régions de
Dano, Guéguéré et Oronkpa par les Dagara (Wulé). De même, l'avancée des
Dagara (Lobr) s'est opérée au détriment des Dyan de la région de Tovouor,
Bontiol, et Dipoloko par exemple10.
Cette « irrésistible »11 avancée du front pionnier Dagara s'est-elle opérée de
façon pacifique ou par la guerre? En réalité, ces deux hypothèses ne s'excluent
pas à la lumière des récentes enquêtes systématiques conduites par l'université
de Francfort en pays Dagara du Burkina Faso12. La plupart du temps, les
Dagara ont fondé leurs premiers villages après avoir « acquis »13 de façon
symbolique le droit d'y installer leurs propres autels de terre villageois14 chez
les Pougouli, les Dyan, et les Sissala selon les endroits.
Par la suite, les membres des patriclans installés dans la zone frontière
attiraient leurs frères et neveux maternels15 restés à l'arrière-front. Dans le
moyen terme, ce dynamisme du front pionnier créait un rapport de force
numérique en faveur des Dagara. Les terres qu'ils occupaient n'étaient pas
toujours l'objet d'une cession volontaire de la part de leurs devanciers. A notre
avis, ces derniers les leur avaient plutôt concédé pour des raisons d'ordre
sécuritaire et identitaire. Ils redoutaient les effets néfastes de la promiscuité
avec une ethnie majoritaire. Autrement dit, le recul permettait d'éviter soit les
vols réciproques de femmes, du bétail ou de la volaille qui occasionnaient
immanquablement des accrochages sporadiques, voire des tirs à l'arc, soit
d'échapper purement et simplement à ce que l'on pourrait appeler une «
dagarisation forcée ».
Compte tenu de ce qui précède, la carte ethnique du sud-ouest Burkinabè ,
aura résulté d'un rapport de force en faveur des plus nombreux, c'est-à-dire les
Lobi (à l'ouest) et des Dagara (à l'est).

Il importe de souligner que le fondement de ce rapport de force n'était pas


d'abord d'ordre militaire. Pour s'en convaincre, il convient de s'imprégner de la
manière dont les Dagara et leurs voisins du sud-ouest se représentaient
l'espace et les rapports humains.

10 Enquêtes chez OUATTARA, Jean-Baptiste, chef de terre de Diébougou, 16/12/1998.


11 DELAFOSSE 1912: 313.
12 Voir LENTZ, C. et KUBA, R. (Septembre 1997-Février 1998): « Histoire du peuplement
et du pouvoir politique dans le sud-ouest du Burkina Faso: rapport intérium sur la
recherche dans la province du Ioba ». Inédit.
13 Les Dagara fournissaient aux devanciers une somme symbolique de cauris et d'animaux
(boeuf, poulets) destinés à des sacrifices rituels.
14 Tegan en Dagara.
15 Harbili (sing. harbile) en langue Dagara.
432

Remarques sur la perception des frontières et des conflits


Contrairement aux idées reçues, les populations du sud-ouest burkinabè
n'avaient pas qu'une conception zonale de la frontière. Elles connaissaient
aussi le concept des frontières-limites. Seulement, elles étaient plus ou moins
précises en fonction de la dimension du territoire concerné ou selon que le
critère de différenciation soit fondé sur la territorialité ou la parenté.
En effet, les villages étaient dotés de frontières politiques, précises mais
sacrées16. Elles correspondaient au domaine où s'arrêtait le pouvoir magico-
religieux de l'esprit de la terre(tengan) auquel les premiers fondateurs de
villages dressaient un autel (tengan kuur). Par conséquent, l'impact des
sacrifices du maître de la terre (tengan sob), chargé par ailleurs de régler les
litiges entre les habitants d'un même village, étaient circonscrits dans le strict
cadre de l'espace villageois couvert par son tengan. Cependant, on ne montrait
pas la frontière villageoise du doigt au risque d'en profaner la nature sacrée ou
de poser un acte de discrimination vis-à-vis de ses frères frontaliers.
Car, les patriclans et matriclans que connaissaient la plupart de ces
populations étaient autant d'inscriptions spatiales de la parenté. Ils donnaient
lieu à l'existence de frontières intériorisées mais insaisissables en ce sens que
les clans en question étaient disséminés sur toute l'étendue du territoire
ethnique. Bien plus, les grands matriclans (KAMBIRE, HIEN, DA ET SOME ...) ou
leurs correspondants se retrouvaient au niveau de différents groupes ethniques
du sud-ouest17. De ce fait, c'est par abus de langage que l'on parlera de
frontière ethnique.
En raison des affinités culturelles et des mariages interethniques favorisant
les changements d'identités en situation frontalière, les espaces ethniques, qui
n'étaient pas séparés par des no man's lands étaient des zones
d'interpénétration et d'échanges interethniques si complexes qu'il était
impossible d'y tracer une ligne de séparation. La frontière ethnique en un mot
est d'abord un sentiment d'unité fondé sur des considérations génétiques,
l'histoire, la langue, la culture, le territoire entre autres.
Bref, il y avait un lien dialectique entre la perception plurielle des frontières
de séparation que nous venons d'évoquer succinctement et celle des conflits au
sud-ouest du Burkina Faso. Sans entrer ici dans les détails, on retiendra que les
frontières villageoises entraînaient rarement un conflit ouvert à cause de sa
dimension sacrée. Lorsqu'un litige survenait à ce niveau, les maîtres de la terre
des villages concernés procédaient à des sacrifices d'identification du tracé de
la limite quand celle-ci n'était pas constituée d'un élément visible (cours d'eau,
colline, rochers, par exemple).

16 Pour plus de détails relatifs aux frontières villageoises, lire HIEN, P. C. 1996: Le jeu des
frontières en Afrique occidentale: cent ans de situations conflictuelles au Burkina Faso
actuel (1886-1986). Thèse de doctorat, Université de Paris I, p. 57-65.
17 PERE, M. 1988: 109.
433

En revanche, on se battait fréquemment à l'intérieur d'un même groupe


ethnique par patriclans ou par matriclans opposés. Ces conflits relevaient de la
vendetta. Un proche parent offensé par un tiers instituait une inimitié (don) de
type clanique et partant un devoir de vengeance (san yaafu) de la part des
siens. C'est donc la permanence de ces affrontements claniques qui poussa le
capitaine SCHWARTZ à affirmer, non sans exagération, que les Dagara étaient «
tous ennemis les uns des autres »18. En réalité les conflits claniques visaient
paradoxalement la régulation de l'équilibre social. Par ailleurs, un mécanisme
d'oppositions et solidarités alternées permettait aux différents clans de
dépasser leurs conflits internes, de s'unir à l'échelle ethnique pour gérer des
conflits majeurs d'origine externe. Les troubles politico-militaires que va
connaître le sud-ouest du Burkina Faso précolonial nous donnent l'occasion
d'illustrer cette affirmation.

Géopolitique et conflits interethniques depuis la seconde moitié


du XIXème siècle
La seconde moitié du XIXème siècle est marquée par une tentative de mise en
dépendance des sociétés sans Etat du Burkina Faso actuel par des conquérants
islamisés pour la plupart d'entre eux. Cette nouvelle donnée géopolitique n'a
pas épargné le sud-ouest. Sous l'effet d'interventions externes initiées dans
notre zone d'étude par les Dioula on assiste à une cristallisation des conflits
interethniques qui allaient évoluer progressivement vers ce que nous
appellerons une guerre de sept ans.

Le poids des alliances ethniques dans l'exacerbation des conflits inter-


ethniques
Vers le début du XVIIIème siècle, les Dioula avaient fondé le royaume de Kong
(actuel Côte d'Ivoire), d'où ils partiront à la conquête de Bobo-Dioulasso. Leur
objectif final était alors de créer le Guiriko: « un vaste territoire ... qui s'étend
des bords de la Comoé aux rives du Niger »19. Dans le cadre de la mise en
oeuvre de ce projet ambitieux, des princes issus de la famille royale de Kong
s'étaient infiltrés au sud-ouest du Burkina Faso. Ils y fondèrent de petites
principautés en pays Gan dont Lokhosso et Koubo sur lesquelles nous
reviendrons.
Or, d'après les premiers administrateurs coloniaux, les Dyan et les
Pougouli, aux prises avec les Dagara à l'est de la Bougouriba, firent appel à
ces Dioula contre leur expansionnisme vers 1850 en gros. Ces derniers y
auraient conduit une expédition guerrière plutôt malheureuse, s'il est vrai

18 SCHWARTZ 1899: 16.


19 TRAORE, D. s.d.
434

qu'un de leurs chefs avait trouvé la mort durant les combats20. L'échec de ces
campagnes dont la finalité était de rallier les Dyan de Diébougou à ceux de
Poura, selon toute vraisemblance21 favorisa l'installation des Dagara à l'ouest
de la Bougouriba, aux côtés des Dyan et des Birifor. Mais il ne faut pas en
minimiser l'importance dans la configuration des relations interethniques dans
la seconde moitié du siècle dernier.
Pour commencer, les Dioula s'installeront progressivement dans la région
de Diébougou (village de Loto) à côté des Dyan. Ils devinrent leurs partenaires
objectifs dans les relations interethniques tant et si bien que les Dyan porteront
leur patronyme, Ouattara. En tous les cas, l'alliance naissante allait contribuer
à équilibrer le rapport des forces au détriment d'une certaine vocation
d'hégémonie des Birifor et des Dagara. En effet, quoi qu'en disent les Dagara
aujourd'hui, les villages Dagara de Ciê-gan22 et de Bapla fondés
respectivement par Ciê23 et Bilba24 demeurèrent sous l'autorité des maîtres de
la terre Dyan. Il faut attendre quelques décennies de coexistence pacifique
pour que le pouvoir rituel des Dyan soit contesté.
D'après nos enquêtes à Loto, un premier conflit d'envergure opposa les
Birifor et les Dagara aux Dyan de Diébougou un ou deux ans avant
l'intervention du marabout Moctar Karantao; c'est -à-dire vers 1878-1879? La
cause en est ainsi résumée par un de nos informateurs.
« [...] un Birifor et un Dagara avaient trouvé la mort au marché de
Diébougou suite à une bagarre. Quand le chef de terre Dyan demanda aux
belligérants d'apporter deux boeufs pour les sacrifices rituels, les Dagara et
les Birifor lui dirent de ne pas s'ingérer dans ce qui ne le regardait pas;
qu'il voulait ressusciter de vieux conflits [...] la guerre qui éclata dura
plusieurs mois et ne prit fin que un ou deux ans avant l'arrivée de
Karantao. »25
Comme on peut l'apercevoir, ce conflit se classe parmi les survivances des
heurts du peuplement. La contestation du pouvoir rituel du chef de terre Dyan
cachait mal le refus du status quo frontalier. Bien qu'il soit impossible d'en
connaître les conséquences matérielles, elle avait instauré un climat
suffisamment tendu entre les groupes ethniques en place, qui sera davantage
détérioré par les événements à venir.

20 Pous plus d'informations sur cette intervention des Dioula, l'on consultera les travaux
suivants: SOMDA 1984: 26-27, FABRE 1904: 8 (cet auteur qui écrit en 1904 précise que
ces événements ont eu lieu « il y a 50 ans »; c'est-à-dire, vers la seconde moitié du siècle
dernier).
21 SOME 1993: 37-38.
22 Cette localité se situe à l'est du marigot Dagara Kula (marigot où les Dagara puisent
l'eau) que les Dyan avaient fixé comme frontière naturelle entre eux et les Dagara (Lobr
précisement) afin d'éviter les conflits entre les épouses des deux ethnies. Cf. nos enquê-
tes chez OUATTARA, J.-B., chef de terre de Diébougou, 16/12/1998.
23 Enquêtes chez Augustin SOMDA, chef de terre Dagara de Ciê-gan, 11/12/1998.
24 Enquêtes chez Kpièlè SOME E. Têouwèl, chef de terre de Bapla, 02/12/1998.
25 Entretien (non enregisté) avec l'Imam SANOGO Baladji de Loto, 04/12/1998.
435

Du Jihad des Marka à la « guerre de sept ans »


Parmi les intervenants externes dans le sud-ouest du Burkina Faso précolonial
celle des Marka de la région de Wahabou a eu un impact considérable sur les
relations interethniques. Nous voulons parler du marabout Moctar Karantao.
Son action située vers 1880-1885 est contemporaine de celle du leader
Zaberma, esclavagiste basé en pays Gourounsi26 et dont les Dagara de la rive
est de la Volta Noire ont beaucoup souffert. Mais à la différence du Zaberma,
celui-ci avait un projet politico-religieux concret: porter la guerre sainte au
sud-ouest en vue d'y islamiser les populations « fétichistes » Dyan, Birifor et
Dagara.
Ce dernier, probablement au courant des contradictions interethniques se
rendit d'abord auprès des Dyan de Poura qui se proposèrent de le conduire
chez leurs frères de Diébougou. Sur le chemin de l'aller les Dagara de
Oronkpa et de Guéguéré invités à abandonner leurs religions ancestrales furent
les premières victimes de la guerre sainte. Malgré une résistance restée
mémorable à Guéguéré, ils sont vaincus par les cavaliers armés de fusils et
drapés de peaux de boeufs tannées qui les protégeaient contre les flèches
Dagara. Le marabout put atteindre sa destination, Diébougou, sans grande
difficulté. Là, le chef de terre Dyan, Olguené Ouattara, le fit accueillir par
Ardiouma Ouattara muni d'un mouton blanc (signe de bienvenue)27 aux portes
de la ville. Avec ce ralliement des Dyan à sa cause, le combattant de l'islam
entreprit de convertir les autres ethnies, de gré ou de force.
Les Dagara du centre de Bapla comprenant une dizaine de villages à
l'époque28 évitèrent par tactique sans doute d'affronter la force
impressionnante des cavaliers renforcée par quelques volontaires Dyan et
Dioula. Le marabout y distribua alors des prénoms musulmans aux enfants qui
venaient de naître (Kalifa, Ali ...), tout en réservant celui de Karamoko au fils
du chef de la terre de Bapla29. La manière forte sera néanmoins utilisée contre
les Birifor.30
En effet, rapportent la tradition en milieux Dioula et Dagara-Dioula, sur la
route reliant Diébougou à Loto un gandaa (homme fort) Birifor nommé
Dègnanlé31 avait barré le passage à Karantao; lui avait intimé l'ordre de
surseoir à son oeuvre d'islamisation. Le marabout, se sentant outré par cet

26 Voir DUPERRAY, A. M. 1984: Les Gourounsi de Haute-Volta, les Gourounsi de Haute-


Volta. Franz Steiner Verlag Wiesbaden, Stuttgart, p. 62-63.
27 Enquêtes chez TOURE Yaya, cultivateur à Diébougou 14/12/1998.
28 Enquêtes chez Kpièlè SOME E. Têouwèl, chef de terre de Bapla, 02/12/1998.
29 Le chef de terre actuel de Bapla est le fils de SOMDA Karamoko ainsi baptisé par Moctar
Karamoko Karantao lui-même.
30 Enquêtes chez DABIRE Noumalè, devin à Diébougou, 05/12/1998.
31 Enquêtes chez El Hadj KONATE Hamadou, grand iman de Diébougou, 13/12/1998 et
chez l'Iman SANOGO Baladji de Loto, 04/12/1998. Dègnanlé en Dagara se traduit renvoie
désigne soit le viellot, soit l'homme à la poitrine (le courageux, l'audacieux). La dernière
traduction a été retenue par nos informateurs.
436

affront décida d'en faire un exemple en exécutant le brave Birifor de ses


propres mains32.
La suite de l'histoire est plus ou moins connue. Moctar Karantao laissa une
partie de la famille Konaté, futurs Imams de Diébougou, pour enseigner les
préceptes de l'Islam aux Dyan33. En tout état de cause, l'usage de la coercition
comme moyen de propagation de l'islam au sud-ouest burkinabè avait produit
le contraire des effets escomptés. Sur le chemin de retour, sa troupe fut
effectivement décimée par une coalition de Pougouli et Dagara restés attachés
à leurs religions anciennes, à Djindêrmê et à Nafiringué (Naviripkê)34. Ces
deux groupes mirent provisoirement leurs litiges mineurs pour faire front
devant un danger commun d'origine externe, l'islam.
Pire, plusieurs sources orales recueillies par nous, aussi bien chez les
Birifor et Dagara-Dioula de Diébougou que chez les Dioula de Loto et les
Dagara de Bapla, concordent à établir un lien entre le passage de Karantao et
l'éclatement d'un conflit interethnique sans précédant dans la région de
Diébougou. Les détails de cette guerre, qui dura sept ans et que nous situons
probablement entre 1886-1887 (fin probable du jihad) et 1893-1894, figurent
dans la monographie du Père Hébert35. Il serait alors vain d'y insister ici.
Retenons simplement que les Dagara et les Birifor unis par la langue et la
religion36 s'étaient associés contre les Dyan et les Dioula, vecteurs de la
pénétration islamique. Les combats qui se caractérisaient pas une attaque
systématique des villages habités par ces derniers furent particulièrement
intenses aux environs de Diébougou et surtout à Loto. Cette localité soumise à
un siège prolongé fut obligée d'élever des murs de fortification37. Barkatou
Ouattara, descendant des Dioula de Kong résident à Lokhosso, s'y était
déplacé et avait soutenu ledit siège aux côtés des Dyan et de ses frères et co-
religionnaires Dioula jusqu'à la fin des hostilités38.
En effet, au bout d'un septennat d'affrontements répétés et d'insécurité39, les
belligérants décidèrent de se réconcilier. Pour ce faire, « les chefs de terre
Birifor, Dagara, et Dyan cassèrent en public les arcs, les flèches et autres
lances ayant servi pendant la guerre »40. Bien plus, un pacte magico-religieux
dont la violation entraînerait l'extermination de la famille du contrevenant
aurait été conclu par ces mêmes autorités en vue de sauvegarder à jamais la

32 Ibidem.
33 Enquêtes chez El Hadj KONATE Hamadou, grand iman de Diébougou, 13/12/1998.
34 HEBERT 1976: 55.
35 HEBERT 1976: 46-55.
36 Les Birifor son linguistiquement Dagara. En outre il pratique le culte initatique Dagara
du Bawr mais aussi celui des Lobi appelé Joro selon les endroits.
37 Entretien (non enregisté) avec l'Imam de Loto, 04/12/1998.
38 HEBERT 1976: 46-55.
39 L'on dit qu'une seule année ne s'est passée sans qu'il n'y ait eu des affrontements à l'arc,
ici ou là.
40 Entretien chez l'Iman SANOGO Baladji de Loto, 04/12/1998.
437

paix retrouvée. Celui-ci interdisait désormais l'utilisation d'une arme


quelconque, fut-elle blanche, dans les disputes éventuelles sur toute l'étendue
du territoire de Diébougou41.
Qu'à cela ne tienne, le mode de solution de ce conflit confirme sa triple
dimension territoriale, religieuse et interethnique. Par contre, la conquête de
Diébougou par les Français à la poursuite de Samory Touré montra en quoi
l'unité, née d'une sorte d'équilibre de la terreur, demeurait précaire. Le 4 mai
1897, le capitaine Cazemajou, qui venait de réprimer la résistance des Dagara
de Nakar42 signait un traité avec le chef de terre Dyan, Olguéné Ouattara,
proclamé roi de Diébougou. Le 11 septembre de la même année, un autre
traité de parodie obtenu par Barkatou Ouattara à Lokhosso des mains du
commandant Caudrelier érigeait pratiquement ce dernier en souverain de tout
le sud-ouest du Burkina actuel43. En conséquence, le Dyan Olguéné devient le
vassal de ce Dioula qui n'était que son simple allié durant ce que nous avons
appelé la guerre de sept ans.

Conclusion
Au terme de cette approche, on ne peut nier l'historicité des frontières et des
conflits dans le sud-ouest du Burkina Faso précolonial. Ces deux données
indissociables, régies par une dialectique complexe du « même » et du «
différent », ont joué un rôle important dans la genèse et la consolidation des
entités ethniques. Par ailleurs, ces ethnies n'étaient pas aussi isolées les unes
des autres comme on l'a souvent cru. Malgré l'organisation sociale lignagère
dont ces sociétés étaient dotées, les liens historiques et les affinités culturelles
permettaient aux groupes ethniques de nouer facilement des alliances militaro-
stratégiques quand des enjeux divers ou la situation géopolitique du moment
les y contraignaient. A partir du moment ou les problèmes socio-politiques
d'aujourd'hui tirent leurs racines du passé conflictuel d'antan, l'étude
approfondie des conflits interethniques peut paradoxalement contribuer à leur
solution. En conséquence, les études monographiques sont encore
indispensables de nos jours pour une connaissance précise de chaque ethnie.
Mais, les historiens doivent s'intéresser davantage aux relations interethniques
dans la perspective d'une historiographie qui puisse revêtir une dimension de
plus en plus régionale.

41 Voir les détails dans HIEN 1996: 138.


42 Pour tout ce qui concerne la conquête coloniale de la région, se repporter à SOMDA 1984.
43 KAMBOU-FERRAND 1993: 236.
438

Sources orales
DABIRE Noumalè, devin à Diébougou, 05/12/1998
OUATTARA Jean-Baptiste, chef de terre de Diébougou, 16/12/1998.
SOMDA Augustin, chef de terre Dagara de Ciê-gan, 11/12/1998.
SOME Kpièlè E. Têouwèl, chef de terre de Bapla, 02/12/1998.
SANOGO Baladji, Imam de Loto, 04/12/1998.
TOURE Yaya, cultivateur à Diébougou, 14/12/1998.
El Hadj KONATE Hamadou, Grand Imam de Diébougou, 13/12/1998

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