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Le Misanthrope

MOLIÈRE

Le Misanthrope

PRÉSENTATION
NOTES
DOSSIER
CHRONOLOGIE
LEXIQUE

par Loïc Marcou

BIBLIOGRAPHIE

par Isabelle Wlodarczyk

GF Flammarion
www.centrenationaldulivre.fr

© Flammarion, Paris, 1997.


Édition revue et augmentée en 2013.
ISBN : 978-2-0812-9401-1
INTERVIEW

« Mathieu Lindon,
pourquoi aimez-vous Le Misanthrope ? »

P
arce que la littérature d’aujourd’hui se nourrit de
celle d’hier, la GF a interrogé des écrivains contem-
porains sur leur « classique » préféré. À travers
l’évocation intime de leurs souvenirs et de leur expérience
de lecture, ils nous font partager leur amour des lettres, et
nous laissent entrevoir ce que la littérature leur a apporté.
Ce qu’elle peut apporter à chacun de nous, au quotidien.
Né en 1955, Mathieu Lindon est chroniqueur à Libéra-
tion et écrivain. Il est notamment l’auteur, chez P.O.L, de
Je vous écris (2004), Ceux qui tiennent debout (2006),
Mon cœur tout seul ne suffit pas (2008), En enfance
(2009), et Ce qu’aimer veut dire (2011, prix Médicis). Il
a accepté de nous parler du Misanthrope, et nous l’en
remercions.
8 Interview

Quand avez-vous lu ce livre pour la première fois ?


Racontez-nous les circonstances de cette lecture.
J’ai d’abord lu Le Misanthrope en classe, en troisième
ou en première. Je détestais avoir à lire pour les cours
parce que je trouvais que ça mettait en cause ma liberté
de lecteur, de ne pas choisir moi-même ma lecture. Mais
ça n’a pas joué, pour le coup : par chance, j’avais un
excellent professeur de français.

Votre « coup de foudre » a-t-il eu lieu dès le début


du livre ou après ?
Le premier acte m’a réjoui immédiatement. Quand on
s’apprête à lire une pièce classique en cinq actes et en
alexandrins, on s’attend à ce qu’il soit question d’hon-
neur et de patrie, d’amour et de Dieu, de grands thèmes
auxquels s’attachent un sérieux et une gravité qui, par-
fois, ne sont pas sans ennui pour un adolescent. Que des
personnages entrent en scène en se disputant m’a plu
d’emblée. D’autant que, au collège ou au lycée, on a sou-
vent tendance à enseigner aux jeunes gens à quel point la
vérité est une valeur merveilleuse. Avec Le Misanthrope,
c’était la première fois que je voyais la vérité présentée,
dans une œuvre littéraire respectée, comme une valeur
plus sociale que morale, à savoir que point trop n’en faut,
qu’il en est de la vérité comme de la gourmandise ou de
la curiosité : la mesure s’impose.

Cette œuvre, ou une phrase au sein de cette œuvre,


a-t-elle marqué vos livres ou votre vie ?
Je pense que, curieusement, le vers « Voyons, Monsieur ;
le temps ne fait rien à l’affaire » (I, 2) a marqué ma façon de
travailler et de vivre. Quand Alceste adresse cette réplique à
Oronte, il veut seulement dire qu’écrire ne consiste pas à
battre le record du monde d’écriture, que la seule chose qui
compte est que le sonnet soit bon ou pas. De fait, Madame
Bovary ne serait pas un moindre chef-d’œuvre (ni un plus
Mathieu Lindon 9

grand) si Flaubert l’avait écrit deux fois plus vite – pourvu


que, à la fin, ce soit le même texte qu’on lise. Quand on écrit
un roman, c’est long ; parfois, on se relit, on revient sur son
travail en cours, et il arrive que, soudain, on trouve nul ce
qu’on avait jugé auparavant assez bon pour prendre la
peine de l’écrire. C’est pénible, décourageant, on a envie de
le détruire entièrement. J’essaie, dans ces moments, de
considérer que le temps fait quelque chose à l’affaire : si,
pendant tant de mois, ces pages m’ont convenu, par respect
pour moi-même je ne peux pas les jeter en une seconde.
Pourtant, le temps ne fait rien à l’affaire : si je persiste à les
trouver mauvaises, il faut quand même m’en débarrasser ;
peu importe que je les aie aimées à une autre époque, parce
que cette époque, justement, est révolue grâce à l’écriture.
Ce qui est dur à supporter, c’est quand j’ai envie de jeter et
que rien d’autre ne me vient. Mais lorsque mes pages me
semblent nulles parce que j’ai la perspective d’autres qui
déjà me passionnent, alors je peux détruire tout ce que j’ai
écrit le cœur léger et, comme j’aime écrire, le fait d’y passer
encore plein de temps est un vrai plaisir. Ni la durée ni la
brièveté ne sont des valeurs en soi. Toutes proportions gar-
dées, il se joue quelque chose d’assez semblable quand on
cesse d’être amoureux. Selon que ce soit parce que l’amour
est momentanément mort en soi ou parce qu’on est tombé
amoureux de quelqu’un d’autre, on le vit dans une humeur
très différente.

Quelles sont vos scènes préférées ? Certaines vous


paraissent-elles moins réussies que d'autres ?
J’adore la fameuse scène du sonnet d’Oronte, quand
Alceste finit par dire tout le mal qu’il pense de ce poème.
Il y a là quelque chose qui dépasse la littérature telle
qu’on l’enseigne habituellement. Alceste et Oronte en
arrivent à se disputer comme des gamins, il y a un côté
engueulade de cour de récréation. Il est prétendument
question de la qualité d’un poème, mais ce serait la même
chose s’il s’agissait de savoir qui est meilleur au foot ou
10 Interview

qui a le plus gros sexe. Dans toutes les éditions où j’ai


lu cette pièce, il y avait une note après le célèbre vers
« Franchement, il est bon à mettre au cabinet » (I, 2),
pour indiquer que ce dernier mot n’avait pas à l’époque
le sens que le premier lecteur venu lui donne spontané-
ment depuis cent ans – et ça me plaît que, dans cette
édition-ci, le sens le plus contemporain ne soit pas dis-
qualifié. Alceste propose bien de placer le sonnet
d’Oronte là où les spectateurs d’un stade de football
envoient l’arbitre. On est à ce niveau.
Et puis j’aime aussi qu’on soit un peu perdu dans les
mystères du jugement littéraire, de l’arbitrage, justement.
Le sonnet d’Oronte n’a pas l’air très bon, mais si on nous
expliquait que si, qu’il était très beau, en tant que collé-
gien ou lycéen on serait prêt à le croire, on penserait que
c’était comme ça qu’il fallait écrire au XVIIe siècle. De
même, la vieille chanson populaire qu’Alceste porte aux
nues ne paraît pas tellement extraordinaire. Or, il y a
dans Le Misanthrope quelques dizaines de vers qui
étaient déjà dans Dom Garcie de Navarre, une autre pièce
de Molière, où ils n’ont eu aucun effet sur la postérité :
pourtant, ce sont les mêmes vers qui participent à l’éter-
nité qu’a conquise Le Misanthrope. Ça dit quelque chose
à la fois sur l’écriture et sur la lecture. On peut trouver
les mêmes pages médiocres un jour et admirables le len-
demain. Malheureusement, l’inverse est également vrai.

Si vous deviez présenter ce livre à un adolescent


d'aujourd'hui, que lui diriez-vous ?
Que, tel un roman de Dostoïevski, il pourrait s’appeler
L’Adolescent. Le lien entre Philinte et Alceste a à voir avec
celui de parents avec leur fils à qui ils reprocheraient d’avoir
dit à sa cousine qu’elle est moche. « Mais elle est moche »,
se défend l’adolescent, sûr de son bon droit objectif. Alceste
s’abrite derrière la vérité. C’est comme s’il était masochiste
par vertu, puisqu’il a raison dans sa description du monde.
Philinte ne le nie pas, mais suggère une autre stratégie. Au
Mathieu Lindon 11

fond, ce n’est pas la vérité qui est cruelle, c’est la réalité : ce


n’est pas de dire que les choses sont ainsi, c’est qu’elles
soient ainsi. Vouloir censurer Alceste ou l’adolescent médi-
sant, ce n’est pas protéger leurs victimes, mais eux-mêmes.
La recherche de l’absolu est à proscrire car l’absolu n’est pas
de ce monde. « Chercher sur la terre un endroit écarté/ Où
d’être homme d’honneur on ait la liberté » (V, 4) : soit, à
condition que l’endroit ne soit pas trop écarté. C’est dans la
vie en société que l’honneur est difficile à conserver, et c’est
certes un combat éprouvant, mais, si on renonce sans
combat à la vie en société, l’honneur est une denrée de
moindre intérêt.

Avez-vous un personnage « fétiche »


dans cette œuvre ? Commet-il selon vous des erreurs
au cours de sa vie de personnage ?
Alceste est naturellement mon personnage préféré,
quoique Célimène ne soit pas mal non plus : sa formule,
« La solitude effraye une âme de vingt ans » (V, 4), est
frappée au coin du bon sens – mais, précisément, le bon
sens n’est pas la vertu cardinale d’Alceste. Celui-ci ne
commet qu’une seule erreur : celle de vouloir commettre
un maximum d’erreurs. Il est attaché à ne jamais se
conduire comme l’usage veut qu’on se conduise. Est-ce
une erreur ? Sa fuite finale laisse penser que oui. C’est
comme s’il voulait être le juge, le policier ou l’arbitre du
monde et qu’il se résolvait, en définitive, à n’être que le
juge, le policier ou l’arbitre de lui-même, situation où
l’impartialité requise par ces rôles est en outre difficile à
atteindre. L’erreur d’Alceste est inhérente à la littérature :
Philinte aura une vie plus agréable, en tant que person-
nage, mais c’est Alceste qui, à force d’être Alceste,
permet à la pièce d’exister – elle serait d’une mièvrerie
navrante si tous les personnages en étaient des Philinte.
On pourrait dire que l’histoire de la littérature est ainsi
une accumulation d’erreurs.
12 Interview

Aimeriez-vous mettre cette pièce en scène ?


Reste-t-elle pour vous, par certains aspects,
obscure ou mystérieuse ?
La mettre en scène moi-même, j’en serais incapable. Mais
j’aurais adoré voir ce que Molière en faisait. Molière est un
cas très spécial : il jouait et mettait en scène ses propres
pièces. En particulier, il interprétait Alceste. Quand on
étudie un texte, on est souvent attentif à « l’intention de
l’auteur ». Elle est toujours difficile à déterminer, mais bien
plus encore, selon moi, dans le cas de Molière. Parce que
l’intention de l’acteur devait sans cesse entrer en lutte avec
l’intention de l’auteur, même si acteur et auteur étaient la
même personne. Lors de deux représentations consécutives,
Molière ne pouvait pas interpréter le personnage de façon
exactement semblable. L’intention de l’auteur variait ainsi
de jour en jour, une fois que la pièce était écrite, et donc
l’œuvre ne peut que rester mystérieuse.

Le mot de la fin ?
Il y a un million de raisons d’être misanthrope mais
aussi un million de raisons de ne pas l’être, et Le Misan-
thrope, comme toute œuvre d’art réussie, est si tonifiant
que la misanthropie vue par Molière devient folle généro-
sité pour le lecteur.
Présentation

Depuis Boileau, on a coutume de voir dans Le Misan-


thrope la grande comédie classique par excellence, la plus
achevée, la plus profonde et la plus fine de Molière. Du
vivant de l’auteur, le succès de la pièce ne fut pourtant
guère durable ; déconcerté par un sérieux fort éloigné des
bouffonneries attendues, le parterre ne comprit pas toute
la richesse de l’œuvre et n’accorda guère d’intérêt à cette
comédie qui fait « continuellement rire dans l’âme »,
pour reprendre la belle formule d’un contemporain 1.
C’est seulement après la mort de son auteur que Le
Misanthrope connut un vif succès et qu’il fut considéré,
au même titre que Le Tartuffe et Dom Juan, comme l’un
des plus beaux fleurons du répertoire moliéresque…

UNE LONGUE GESTATION


En 1664, époque à laquelle, selon les érudits, est rédigé
au moins le premier acte du Misanthrope, Molière est à
l’apogée de sa carrière de comédien et d’auteur drama-
tique. Il a connu tout d’abord une expérience parisienne
malheureuse marquée par la faillite de l’Illustre-Théâtre

1. On doit cette expression à Jean Donneau de Visé dans la Lettre


écrite sur la comédie du Misanthrope, 1667, in Molière, Œuvres com-
plètes, éd. Georges Couton, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », 1971, t. 2, p. 139.
14 Le Misanthrope

– la troupe constituée autour de Madeleine Béjart (1643-


1645) – puis une longue période d’apprentissage en pro-
vince (1645-1658), au cours de laquelle il s’est formé au
difficile métier d’homme de théâtre ; c’est ensuite en
l’espace de quelques années une ascension fulgurante.
Gloire, faveurs, protection royale : ces succès reposent
cependant sur un dur labeur. Directeur de troupe, auteur,
acteur, Molière doit impérativement surclasser les
troupes rivales de l’Hôtel de Bourgogne et du Marais,
tenir en haleine ses comédiens (ces « étranges ani-
maux 1 ») et renouveler constamment son répertoire.
Surtout, ses ennemis ne désarment pas. Rival redou-
table pour ses confrères qui constatent avec dépit la
montée de sa notoriété, Molière se trouve aux prises avec
une cabale qui réunit au fil des années un nombre crois-
sant d’intrigants. Comédiens rivaux, précieux, hypocrites
en tous genres ne cessent de se déchaîner et tentent à la
fois de le déconsidérer moralement en dénaturant sa
pensée et de le ruiner matériellement en compromettant,
à grand renfort d’interdictions, la gestion de son théâtre.
Le combat, qui avait débuté lors des premières représen-
tations de L’École des femmes, en 1662, atteint son
paroxysme au cours des années 1664-1666, lors de la
création du Misanthrope. La compagnie du Saint-Sacre-
ment, qui rassemble des personnages inquiétants, ambi-
tieux, ex-frondeurs, tous réunis autour de la reine mère,
ne cesse d’intriguer contre Molière. Voyant dans le comé-
dien l’exemple même du pervertisseur, du contempteur
des valeurs sociales et morales, elle réussit en 1664 à faire
interdire les représentations du Tartuffe puis, en 1665, à
étouffer le succès de Dom Juan. La campagne de dénigre-
ment menée contre l’auteur est d’une violence inouïe. Les
adversaires de Molière publient des libelles injurieux
dans lesquels ils dénoncent l’impiété de ses pièces,
reprochent à celui qu’ils appellent l’« histrion » les ridicu-

1. Molière présente ainsi ses propres comédiens dans L’Impromptu


de Versailles (scène première).
Présentation 15

les dont il affuble ses personnages et le présentent comme


un danger public qu’il faut éliminer.
Attaqué de toutes parts et de toutes les manières
– libelles, pièces de théâtre, chansons injurieuses, accusa-
tions diffamatoires –, Molière réplique en livrant au
public, le 4 juin 1666, sa seizième pièce : Le Misanthrope
ou l’Atrabilaire amoureux. Contrairement à ses autres
productions, écrites parfois fort rapidement pour
répondre aux commandes du roi, cette œuvre est le fruit
d’une longue gestation ; l’auteur, qui avait rédigé la farce
de L’Amour médecin en moins de cinq jours (septembre
1665), « porta » près de deux ans cette comédie. On sait
de source sûre que, dès le début de l’affaire Tartuffe, qui
commence en mai 1664, au lendemain de la fête consa-
crée à Versailles aux « Plaisirs de l’île enchantée »,
Molière avait déjà entrepris sa rédaction, puisqu’il en lut
lui-même le premier acte en juillet 1664 à son ami Boi-
leau et au duc de Vitry chez M. Du Broussin 1. Malheu-
reusement, la pièce, que l’auteur ne cessa de travailler et
de remanier jusqu’à la première représentation, ne reçut
qu’un accueil médiocre. Jouée trente-quatre fois l’année
de sa création (ainsi qu’une fois, en privé, chez
Madame 2), elle ne connut au total que soixante-deux
fois les honneurs de la scène jusqu’à la mort de Molière,
en février 1673 – chiffre largement inférieur aux représen-
tations de toutes les autres comédies de l’auteur.
À quoi faut-il imputer l’échec du Misanthrope ? La
froideur de la comédie et le manque d’action sont sou-
vent invoqués et expliquent peut-être les rebuffades du
parterre. Habitué aux pièces au comique sans nuances,
s’inscrivant dans la tradition de la farce française et de
la Commedia dell’arte, le public parisien était en effet peu
sensible aux comédies de haute tenue littéraire. « On

1. Cette anecdote est confirmée par la plupart des biographes de


Molière Voir sur ce point l’analyse de Georges Couton, in Molière,
Œuvres complètes, éd. cit., t. 2, p. 123, note 1.
2. Selon le gazetier Robinet, Le Misanthrope fut joué chez Madame,
femme du frère du roi, le 25 novembre 1666.
16 Le Misanthrope

n’aimait point tout ce sérieux qui est répandu dans cette


pièce », affirme significativement Grimarest, l’un des bio-
graphes de l’auteur. Molière fut sans doute profondé-
ment déçu de cette incompréhension du public face à une
pièce dont il dit lui-même, selon les propos du même
Grimarest, qu’« [il] n’avait pu faire mieux et qu’[il] ne
ferait sûrement pas mieux 1 ». Il fut toutefois réconforté
par l’attitude des connaisseurs, qui ne tarirent pas
d’éloges sur son œuvre. Les commentaires admiratifs des
contemporains sont légion. Pour Subligny, le gazetier de
La Muse dauphine, « Le Misanthrope est une chose de
fort grand cours […], un chef-d’œuvre inimitable 2 ».
Pour Boileau, Molière, en devenant l’« auteur du Misan-
thrope », acquiert définitivement ses lettres de noblesse.
Pour Donneau de Visé, ancien ennemi de Molière qui
s’était distingué par ses prises de position tapageuses lors
de la querelle de L’École des femmes 3, et désormais dans
les meilleurs termes avec le dramaturge, Le Misanthrope
est « une ingénieuse comédie […] d’autant plus admirable
que le héros en est le plaisant sans être trop ridicule, et

1. Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest, La Vie de Monsieur


de Molière [1705], Genève, Slatkine Reprints, 1973, p. 92.
2. Dans La Muse dauphine du 17 juin 1666, Subligny cite en fait
– sans le partager entièrement – l’avis favorable de la cour sur Le
Misanthrope : « Pour changer un peu de discours,/ Une chose de fort
grand cours/ Et de beauté très singulière/ Est une pièce de Molière./
Toute la cour en dit du bien :/ Après son Misanthrope, il ne faut plus
voir rien ;/ C’est un chef-d’œuvre inimitable./ Mais moi, bien loin de
l’estimer,/ Je soutiens, pour le mieux blâmer,/ Qu’il est fait en dépit du
diable. » Dans sa Lettre en vers à Madame, en date du 12 juin 1666, le
gazetier Robinet avait écrit pour sa part : « Le Misanthrope enfin se
joue ;/ Je le vis dimanche, et j’avoue/ Que de Molière, son auteur,/ N’a
rien fait de cette hauteur./ […] Le plaisant et le sérieux/ Y sont assaison-
nés des mieux,/ Et ce Misanthrope est si sage/ En frondant les mœurs
de notre âge,/ Que l’on dirait, benoît lecteur,/ Qu’on entend un pré-
dicateur. »
3. Jean Donneau de Visé (1638-1710) s’était signalé dans la querelle
de L’École des femmes par deux pièces hostiles à Molière : Zélinde
(1663) et Réponse à l’Impromptu de Versailles ou la Vengeance des mar-
quis (1663). En 1665, il se réconcilia avec Molière dont il avait besoin
pour monter sa pièce La Mère coquette.
Présentation 17

qu’il fait rire les honnêtes gens sans dire des plaisanteries
fades et basses, comme l’on a accoutumé de voir dans
les pièces comiques 1 ». Les connaisseurs du XVIIe siècle
(courtisans, gazetiers, hommes de théâtre) ne s’y sont
donc jamais trompés qui ont salué dans Le Misanthrope
le plus beau chef-d’œuvre de Molière.
Molière n’a pas créé ex nihilo le personnage du misan-
thrope ; ce type littéraire est riche au contraire d’une très
longue tradition. Dès l’Antiquité, bourrus, solitaires
vieillards d’humeur farouche et misanthrope occupent la
scène. La misanthropie intéresse les philosophes Platon
et Aristote 2, les dramaturges Ménandre et Aristophane 3,
mais le type canonique par excellence est le philosophe
athénien Timon (plus connu sous le nom de Timon le
misanthrope) auquel Lucien de Samosate consacre un
dialogue au IIe siècle après J.-C. 4 Si l’on ajoute aux
œuvres de l’héritage antique la tragédie Timon of Athens
que William Shakespeare fit représenter aux alentours de
1606 et qui s’inspire elle aussi de la vie de l’atrabilaire
athénien, on aura fait le tour des œuvres qui sont suscep-
tibles d’avoir influencé Molière.
De l’avis des connaisseurs, les sources certaines du
Misanthrope sont cependant peu nombreuses et ren-
voient à l’auteur lui-même. Comme à son habitude,
1. Jean Donneau de Visé, Lettre écrite sur la comédie du Misan-
thrope, op. cit., p. 139.
2. La première définition du mot « misanthropie » se trouve chez
Platon (Phédon, 89e) où Socrate adjure un de ses interlocuteurs de ne
pas devenir misologue, c’est-à-dire systématiquement défiant à l’égard
des discours pour n’en avoir entendu jusque-là que de mauvais, de
même que la répétition d’expériences malheureuses avec les hommes
peut conduire à la misanthropie. Mais Platon s’intéresse davantage à la
misologie qu’à la misanthropie. Dans l’Éthique à Nicomaque (VII, 8),
Aristote envisage quant à lui le type de l’atrabilaire.
3. Ménandre, Le Dyscolos, trad. Jean-Marie Jacques, Les Belles
Lettres, 1976 ; Aristophane, Timon (cette pièce est aujourd’hui perdue).
4. Lucien de Samosate, Timon ou le misanthrope (texte non dispo-
nible en traduction française). Pour plus de précisions sur la figure de
Timon d’Athènes, on se reportera à l’article de Christian Barataud « Le
Dyscolos de Ménandre Éléments de misanthropologie », in Le Misan-
thrope au théâtre, Ménandre, Molière, Griboïedov, recueil d’études pré-
senté par Daniel-Henri Pageaux, José Feijóo, 1990.
18 Le Misanthrope

Molière a surtout puisé dans son propre répertoire pour


créer intrigue et personnages. Il s’est inspiré d’une tra-
duction personnelle du De Natura Rerum de Lucrèce
pour composer la tirade d’Éliante sur les noms flatteurs
dont on pare l’être aimé (II, 4, v. 711-730). Il s’est sou-
venu d’une comédie héroïque, Dom Garcie de Navarre ou
le Prince jaloux, qu’il avait créée en 1661 et qui, d’ailleurs,
avait été un échec, pour écrire les scènes de dépit amou-
reux entre Alceste et Célimène (IV, 2 et 3). Enfin, on
avancera après maints biographes qu’il a pu trouver dans
les graves difficultés rencontrées au cours des années
1664-1666 (brouille avec Jean Racine, ennuis de santé,
querelles de ménage avec Armande Béjart) de quoi ali-
menter l’humeur sombre d’Alceste. On a souvent affirmé,
non sans raison, que Le Misanthrope est une confession
déguisée et que Molière n’a eu qu’à s’observer lui-même
pour créer le personnage de l’atrabilaire. (C’est ce qui a
conduit le metteur en scène Antoine Vitez à parler de
« journal intime des terreurs du poète 1 » et le critique
René Jasinski de « chef-d’œuvre de la littérature person-
nelle 2 » pour définir la comédie.) Il est certain que les
rapports un peu distants que Molière entretenait en 1666
avec sa femme, la belle et infidèle Armande Béjart, ont
pu lui inspirer quelques répliques entre Alceste et
Célimène. La Grange, le collaborateur et le meilleur ami
du dramaturge, n’a-t-il pas ainsi craint d’affirmer à
propos du Misanthrope que Molière « s’est joué le pre-
mier […] sur des affaires de sa famille, et qui regardaient
ce qui se passait dans son domestique 3 » ?
Pour expliquer la genèse de la comédie, on a aussi
nommé des personnages vivants que Molière aurait

1. Antoine Vitez, Revue Comédie-Française, avril 1989, n° 175.


2. René Jasinski, Molière et le Misanthrope, Armand Colin, 1951,
rééd. Nizet, 1983, p. 120.
3. Les Œuvres de M. de Molière, revues, corrigées et augmentées,
éd. Vivot et La Grange, Paris, Denys Thierry, Claude Barbin, Pierre
Trabouillet, 1682 (préface de Charles Carlet, sieur de La Grange, p. 8).
Présentation 19

volontairement mis en scène. Dans ses Mémoires, Saint-


Simon rapporte que le duc de Montausier, dont l’humeur
un peu sombre avait déjà inspiré Madeleine de Scudéry 1,
serait entré dans une colère noire en apprenant qu’il était
représenté dans Le Misanthrope mais, qu’une fois la pièce
vue, il se serait parfaitement reconnu dans le personnage
d’Alceste 2. Quant à Boileau, il s’est lui aussi retrouvé
dans le personnage de l’atrabilaire, du moins dans la
« scène du sonnet » (I, 2) au cours de laquelle le héros
a maille à partir avec Oronte, le gentilhomme-poète qui
compose des vers de mirliton. « Le chagrin de ce misan-
thrope contre les mauvais vers – écrit-il dans une lettre
datée de 1706 – a été, comme Molière me l’a confessé
plusieurs fois lui-même, copié sur mon modèle 3. » Aussi
plausibles soient-elles, ces interprétations présentent
toutefois le défaut de restreindre considérablement le
sens et la portée de la pièce. S’il semble probable que
Molière ait pensé à Boileau et au duc de Montausier
pour façonner le caractère d’Alceste – faisant du même
coup du Misanthrope une « pièce à clefs » –, il a créé
un personnage parfaitement original qui échappe à ses
modèles vivants et qui est une de ses plus authentiques

1. Le duc de Montausier (1610-1690) avait effectivement servi de


modèle au personnage de Mégabate dans Le Grand Cyrus (1649-1653),
le roman à la mode de Madeleine de Scudéry.
2. « Dès que la comédie du Misanthrope parut, il se débita publique-
ment que c’était lui [le duc de Montausier] qui y était joué. Il le sut et
s’emporta jusqu’à faire menacer Molière […] de le faire mourir sous le
bâton. Il arriva que fort peu de jours après cette pièce fut représentée
à Saint-Germain […]. M. de Montausier y arriva intérieurement fort
en colère, mais il voulut, puisqu’il y était, la voir et l’entendre bien.
Plus elle avançait, plus il la goûtait, et il en sortit si charmé qu’il dit
tout haut que ce misanthrope était le plus honnête homme qu’il eût vu
de sa vie, et qu’il tenait à grand honneur, quoiqu’il ne le méritât pas,
ce qu’on en avait dit sur lui », Saint-Simon, Écrits inédits (extrait cité
par Georges Mongrédien, in Molière, Recueil des textes et des docu-
ments du XVIIe siècle, éditions du CNRS, 1973, p. 261). Voir aussi sur
ce point Dangeau, Journal (17 mai 1690).
3. Lettre de Boileau au marquis de Mimeure, 4 août 1706 (extrait
cité par Georges Mongrédien, ibid., p. 264).
TABLE

I N T E R V I E W : « Mathieu Lindon,
pourquoi aimez-vous Le Misanthrope ? » ................. 7

P R É S E N T A T I O N ........................................... 13

N O T E D E L ’ É D I T E U R ................................. 34

Le Misanthrope
Acte premier ............................................................ 37
Acte II ...................................................................... 63
Acte III .................................................................... 83
Acte IV ..................................................................... 99
Acte V ...................................................................... 117

DOSSIER
1. Les Misanthrope avant Molière.................... 137
2. Les métamorphoses du Misanthrope............ 143
3. Prestiges de la coquette................................ 152
4. Salons et mondanités au XVIIe siècle............ 159
5. La figure du courtisan au XVIIe siècle .......... 163

CHRONOLOGIE ..................................................... 171

BIBLIOGRAPHIE ...................................................... 183

LEXIQUE .................................................................. 189


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59100 Roubaix

No d’édition : L.01EHPN000566.N001
Dépôt légal : février 2013

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