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La Conversion - Baldwin, James

Transféré par

Wessam Azmy
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© © All Rights Reserved
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Présentation

Au soir de ses quatorze ans, dans une boutique désaffectée de


Harlem, au milieu des prières et des trépignements cadencés de ses
frères, John Grimes traverse un moment essentiel, une nuit de
révélation, entre crise spirituelle et épiphanie. Son destin est scellé
d’avance selon sa famille : il sera prédicateur. Mais John veut mener
sa vie comme il l’entend. Un gamin issu d’une communauté si pieuse
peut-il avoir le choix ? Et, au-delà, le libre arbitre existe-t-il pour un
jeune Noir en Amérique ?
Dans ce premier roman, James Baldwin raconte, avec des accents
d'une sincérité déchirante, à la fois son expérience et une odyssée
collective, celle d'un peuple marqué à jamais par la ségrégation et le
racisme.
Texte fondateur pour des écrivains aussi importants que Toni
Morrison ou Maya Angelou, La conversion a paru en 1952, révélant
au monde entier le génie de Baldwin.
 
 
L’œuvre de James Baldwin (1924-1987) se compose de romans et d'essais politiques. Il a
marqué à jamais l’histoire de la littérature par son côté inclassable. En 2017, il a inspiré le
documentaire « I’m Not Your Negro », grand succès au cinéma et à la télévision.
Titre original : Go Tell It on the Mountain (Alfred A. Knopf, 1953)

ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES

[Link]

Couverture : © Wayna Miller/Magnum Photos

© James Baldwin, 1953

© Éditions Payot & Rivages, Paris, 1999, 2017

pour la traduction française

© Éditions Payot & Rivages, Paris, 2017

pour la présente édition

Ouvrage publié sous la direction de Nathalie Zberro

ISBN : 978-2-7436-4160-3

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du
client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout
ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par
les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le
droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les
juridictions civiles ou pénales. »
À mon père et à ma mère

Ceux qui espèrent en Iahvé verront leurs forces se


renouveler

ils s’élèveront avec des ailes d’aigle ;

ils courront sans ressentir de lassitude,

ils chemineront sans défaillir.


I
Le septième jour

L’esprit et l’épouse disent,


Viens. Que celui qui écoute ceci dise,
Viens. Que celui qui a soif vienne.
Et que celui qui le désire boive librement
À la source de vie.
 
 

J’ai regardé l’avenir,


Et me suis interrogé

Tout le monde avait toujours dit que John deviendrait prédicateur


quand il serait grand, comme son père. Et les gens le lui avaient
tellement répété que John, sans jamais y avoir réfléchi, en était venu
à le croire. Il fallut qu’arrive le matin de son quatorzième anniversaire
pour qu’il se mette à y réfléchir sérieusement, mais, là, il était déjà
trop tard.
Ses souvenirs les plus lointains – ses seuls souvenirs en un sens –
tournaient autour de l’affolement et de l’animation des dimanches
matin. Ce jour-là, ils se levaient tous en même temps : son père qui,
n’étant pas obligé d’aller travailler, les faisait prier avant le petit
déjeuner  ; sa mère qui veillait à sa tenue ce jour-là et paraissait
presque jeune, avec ses cheveux défrisés et, sur la tête, le bonnet
blanc bien ajusté qui constituait l’uniforme des saintes femmes ; son
frère cadet, Roy, qui ne disait pas un mot ce jour-là parce que leur
père était à la maison ; Sarah, la chouchoute à son papa, qui se collait
un ruban rouge dans les cheveux ce jour-là. Et le bébé, Ruth, qui,
vêtue de rose et de blanc, allait à l’église dans les bras de sa mère.
L’église n’était pas très éloignée, elle se situait à quatre îlots
d’immeubles de là sur Lenox Avenue, à un croisement proche de
l’hôpital. C’était à cet hôpital que sa mère était allée pour la naissance
de Roy, de Sarah et de Ruth. John ne se rappelait pas trop bien la
première fois où elle y était allée, pour Roy  ; à ce que les gens
racontaient, il avait pleuré et fait des scènes tout le temps où elle
avait été absente ; il s’en rappelait juste assez pour trembler à chaque
fois que son ventre commençait à s’arrondir, sachant qu’à chaque fois
cette affaire ne s’arrêtait que lorsque sa mère lui était enlevée pour
revenir flanquée d’un inconnu. Et, à chaque fois, il avait l’impression
qu’elle lui devenait de plus en plus inconnue. D’après Roy – dans ce
domaine, il en savait beaucoup plus que John  –, elle n’allait pas
tarder à repartir. John avait observé sa mère attentivement, n’avait
encore noté aucune rondeur, mais, un matin, son père avait prié pour
« le petit voyageur qui, bientôt, serait des leurs », et, du coup, John
avait compris que Roy avait dit vrai.
Tous les dimanches matin donc, aussi loin que John pouvait s’en
souvenir, la famille Grimes au grand complet se mettait en route pour
l’église. Sur l’avenue, les pécheurs les regardaient –  des hommes au
teint brouillé et au regard trouble encore vêtus de leurs habits du
samedi soir, désormais froissés et tout poussiéreux ; et des femmes à
la voix rauque, habillées de robes moulantes et voyantes, une
cigarette à la main ou au coin de la bouche. Ils bavardaient, riaient et
se battaient, les femmes comme les hommes. En passant devant ces
hommes et ces femmes, John et Roy échangeaient un bref regard,
gêné pour John et amusé pour Roy. Quand il serait grand, Roy serait
comme eux si le Seigneur ne changeait pas son cœur. Ces hommes et
ces femmes qu’ils croisaient le dimanche matin avaient passé la nuit
dans un bar ou dans un bordel ou dans la rue ou sur un toit ou sous
un escalier. Ils avaient bu. Ils avaient navigué des injures au rire, à la
colère, au désir charnel. Un jour, Roy et lui avaient regardé un
homme et une femme dans le sous-sol d’une habitation condamnée.
Ils faisaient ça debout. La femme avait réclamé cinquante cents et
l’homme avait brandi un rasoir.
John n’avait plus jamais regardé  ; il avait eu peur. Mais Roy les
avait regardés des tas de fois et il avait raconté à John qu’il l’avait fait
avec des filles quelque part dans le bloc d’immeubles.
Et sa mère et son père, qui allaient à l’église le dimanche, ils le
faisaient aussi et, des fois, John les entendait dans la chambre
derrière lui, leur raffut dominait le bruit des rats qui couraient, des
rats qui couinaient et de la musique aussi et des jurons du lupanar au
rez-de-chaussée.
Leur église s’appelait le «  Temple du baptême par le feu  ». Ce
n’était pas la plus grande église de Harlem, ni même la plus petite,
mais John avait été élevé dans l’idée que c’était la plus sainte et la
meilleure. Son père en était le premier diacre – ils n’étaient que deux
diacres, l’autre, un Noir tout rond, s’appelait Braithwaite –, il faisait la
quête et prêchait de temps en temps. Le pasteur, père James, un
homme bien en chair et affable, avait une face de lune toute sombre.
C’était lui qui prêchait le dimanche de Pentecôte, qui présidait les
rassemblements de réveil religieux, l’été, et qui oignait et guérissait
les malades.
Le dimanche, l’église était pleine matin et soir. Les dimanches de
fête, elle l’était toute la journée. La famille Grimes arrivait au grand
complet, toujours un peu en retard, en général au milieu du
catéchisme qui commençait à neuf heures. Ce retard était toujours la
faute de leur mère – du moins, aux yeux de leur père ; les enfants et
elle étaient apparemment incapables d’être prêts à temps et, parfois,
elle restait à la maison jusqu’à l’office du matin. Quand ils arrivaient
tous ensemble, ils se séparaient sitôt les portes franchies, le père et la
mère allaient s’asseoir dans la section des adultes dont s’occupait
sœur McCandless, Sarah dans la section des petits et John et Roy
dans la section des moyens dont s’occupait frère Elisha.
Petit, John ne s’intéressait pas du tout au catéchisme et oubliait
constamment le passage des Évangiles à apprendre, ce qui lui valait
la colère de son père. À l’approche de son quatorzième anniversaire,
sous la pression conjuguée de l’église et de sa famille qui tenaient à le
pousser vers l’autel, il fit des efforts pour paraître plus sérieux et donc
se faire moins remarquer. Mais Elisha, son nouveau maître et neveu
du pasteur, qui venait d’arriver de Géorgie, distrayait son attention. Il
n’était pas beaucoup plus vieux que John, il n’avait que dix-sept ans,
mais il était déjà sauvé et prêchait. John passait toute la leçon les
yeux rivés sur lui, il admirait le timbre de sa voix, bien plus grave et
viril que le sien, il admirait sa maigreur, sa grâce, sa force et sa peau
très noire dans sa tenue du dimanche et se demandait si, un jour, il
serait aussi saint que lui. Mais, du coup, il ne suivait pas la leçon et
quand, parfois, Elisha s’interrompait pour lui poser une question,
John, honteux et déconcerté, sentait ses paumes devenir moites et
son cœur battre la chamade. Elisha souriait et le grondait gentiment,
et la leçon reprenait.
Roy, lui non plus, ne savait jamais son catéchisme, mais, avec lui,
c’était différent –  on n’attendait pas vraiment de Roy ce qu’on
attendait de John. Tout le monde priait toujours pour que le Seigneur
change le cœur de Roy, mais c’était à John qu’on demandait de se
conduire bien, de donner le bon exemple.
Une fois le catéchisme terminé, il y avait une courte pause avant
le début de l’office du matin. Durant cette pause, s’il faisait beau, les
adultes sortaient parfois bavarder un moment. Les sœurs étaient
presque toujours vêtues de blanc de la tête au pied. Ce jour-là et dans
cet endroit-là, les petits, houspillés par leurs aînés, faisaient de leur
mieux pour jouer sans paraître irrespectueux de la maison du
Seigneur. Mais, parfois, sous l’effet de l’énervement ou de la malice,
ils se mettaient à brailler ou jetaient leurs livres de cantiques par
terre ou fondaient en larmes, ce qui plaçait leurs parents, des
hommes et des femmes de Dieu, dans la nécessité de montrer –  en
usant de moyens tendres ou sévères  – qui, dans une demeure bénie
de Dieu, faisait la loi. Les autres enfants, comme John ou Roy, avaient
le droit de se promener dans l’avenue, mais sans trop s’éloigner. Le
père de John et de Roy ne les perdait jamais de vue, car Roy s’était
souvent éclipsé entre le catéchisme et l’office du matin pour ne pas
réapparaître de la journée.
L’office du dimanche commençait quand frère Elisha s’asseyait au
piano et entonnait un cantique. John avait la sensation de connaître
cet instant et cette musique depuis le jour où il avait poussé son
premier cri. À ce qu’il lui semblait, il avait toujours connu cet instant
d’attente où l’église bondée faisait silence –  les sœurs tout de blanc
vêtues, la tête levée, les frères en bleu, la tête rejetée en arrière ; les
bonnets blancs des femmes paraissaient scintiller comme des
couronnes dans l’atmosphère tendue, alors que les têtes crépues et
brillantes des hommes paraissaient se redresser  –, où
les  bruissements et les murmures s’arrêtaient et où les enfants se
taisaient  ; à l’occasion, on entendait une toux ou bien un coup de
klaxon ou un juron provenant des rues ; puis Elisha se mettait à jouer
et à chanter et tous les gens présents l’imitaient, tout en tapant des
mains et en brandissant le tambourin sur lequel ils scandaient le
rythme.
C’était soit le cantique : À genoux devant la croix où mon sauveur
est mort !
Soit : Jésus, je n’oublierai jamais que tu m’as libéré !
Soit : Seigneur, soutiens-moi pendant que j’affronte cette épreuve !
Ils chantaient de toutes leurs forces et frappaient dans leurs mains
pour exprimer leur joie. Jamais John n’avait été témoin de la joie des
saints sans terreur et émerveillement. Leurs chants le poussaient à
croire à la présence du Seigneur ; en fait, il ne s’agissait même plus
d’une question de foi, parce qu’ils donnaient une réalité à cette
présence. Leur joie, il ne la partageait pas, mais il ne doutait pourtant
pas qu’elle représentait, pour eux, le véritable pain de vie –  c’est-à-
dire qu’il n’en douta pas jusqu’au jour où il fut trop tard pour en
douter. Quelque chose se modifiait dans leur visage, leur voix, le
rythme de leur corps et même dans l’air qu’ils respiraient  ; c’était
comme si l’endroit où ils se trouvaient était devenu le Cénacle et que
le Saint-Esprit eût plané au-dessus de leurs têtes. Le visage de son
père, toujours effroyable, le devenait encore plus et sa colère
quotidienne se transformait en un courroux de prophète. Sa mère qui
se balançait, les yeux levés vers le ciel et les mains jointes, incarnait
véritablement pour John cette patience, cette obstination, cette
longue souffrance dont parlait la Bible et qu’il avait tant de mal à
imaginer.
Le dimanche matin, toutes les femmes paraissaient patientes, tous
les hommes impressionnants. Sous le regard attentif de John, la
Puissance frappait quelqu’un, homme ou femme, lequel poussait un
cri, un long cri inarticulé et, les bras déployés comme des ailes,
commençait le shout, sorte de danse religieuse accompagnée d’une
psalmodie exaltée. Quelqu’un tirait une chaise pour faire un peu de
place, le rythme s’interrompait, les chants s’arrêtaient, on n’entendait
plus que les pieds en action et les mains en train de taper ; puis c’était
un nouveau cri, un nouveau danseur  ; puis les tambourins
reprenaient et les voix recommençaient à s’élever et la musique à tout
effacer, comme le feu, les eaux ou le jugement. Puis l’église donnait
l’impression de se dilater sous l’effet de la Puissance qu’elle abritait
et, telle une planète dans l’espace, se voyait ébranlée par la Puissance
de Dieu. John regardait attentivement ces visages et ces corps
immatériels et il écoutait ces cris intemporels. Un jour, s’il fallait en
croire ce que tous lui disaient, cette Puissance le posséderait  ; il
chanterait et crierait comme eux à présent, et danserait devant son
Roi. Il observait la jeune Ella Mae Washington, la petite-fille tout juste
âgée de dix-sept ans de mère Washington –  la responsable des
prières – qui se mettait à danser. Et ensuite Elisha se mettait à danser.
Jusque-là, il était resté assis au piano, la tête rejetée en arrière, les
yeux fermés, le front emperlé de sueur, à jouer et à chanter  ; puis,
tout à coup, pareil à un grand chat noir en difficulté dans la jungle, il
se raidissait, commençait à trembler et poussait un cri. Jésus, Oh
Seigneur Jésus  ! Il plaquait sur le piano une dernière note exaltée,
puis tournait ses paumes vers le ciel, les doigts bien écartés. Les
tambourins s’empressaient de combler le vide créé par le silence de
son piano, et son cri attirait d’autres cris en réponse. Puis il sautait
sur ses pieds et pirouettait sur lui-même, sans plus rien voir, le visage
congestionné, déformé par cette fièvre intérieure, tandis que les
muscles de son long cou noir tressautaient et se dilataient. On aurait
juré qu’il ne pouvait plus respirer, que son corps ne pouvait plus
contenir cette ferveur et qu’il allait, sous leurs yeux, se disséminer
dans l’atmosphère figée dans l’expectative. Ses mains, raides jusqu’au
bout de ses doigts, s’agitaient contre ses hanches, ses yeux éteints se
levaient vers le ciel et il se mettait à danser. Ensuite, il serrait les
poings, sa tête basculait en avant dans un mouvement sec et la sueur
diluait la brillantine qui dégoulinait le long de ses cheveux  ; le
rythme des autres fidèles s’accélérait pour s’accorder sur celui
d’Elisha dont les cuisses vibraient terriblement derrière le tissu de son
pantalon tandis que ses talons frappaient le sol et que ses poings
martelaient son corps comme un tambour. L’espace d’un moment, il
évoluait ainsi au milieu des danseurs, la tête baissée et les poings en
action, à un rythme intenable, jusqu’à ce que les murs de l’église
paraissent prêts à céder sous le bruit. Puis il poussait un cri, relevait
la tête et tendait les bras vers le ciel, le front ruisselant de sueur, tout
le corps en mouvement, comme s’il devait ne jamais s’arrêter de
danser. Parfois, il continuait jusqu’au moment où il tombait –  où il
s’effondrait comme un animal victime d’un coup de massue  – en
gémissant, face contre terre. Un grand gémissement emplissait alors
l’église.
Le péché était parmi eux. Un dimanche, une fois l’office terminé,
le père James avait dénoncé le péché parmi les justes. Il avait
dénoncé Elisha et Ella Mae. Ils s’étaient engagés sur «  un mauvais
chemin » ; ils risquaient de s’écarter de la vérité. Et tandis que le père
James évoquait ce péché qu’il les savait ne pas avoir encore commis,
la figue verte trop tôt cueillie sur l’arbre – pour agacer les dents des
enfants –, John sentit un vertige le prendre sur sa chaise et se vit dans
l’incapacité de regarder Elisha, debout à côté d’Ella Mae, devant
l’autel. Elisha baissait la tête pendant que le père James parlait, et un
murmure courait dans la congrégation. Quant à Ella Mae, elle n’était
plus aussi belle que lorsqu’elle chantait et qu’elle proclamait sa foi,
mais ressemblait à n’importe quelle jeune fille maussade. Ses grosses
lèvres pendouillaient et ses yeux étaient tout noirs – de honte ou de
colère, ou les deux. Sa grand-mère, qui l’avait élevée, suivait la scène
sans rien dire, les mains jointes. C’était un des piliers de l’église, une
évangéliste qui en imposait et très connue. Elle n’intervint pas pour
défendre Ella Mae, car elle devait avoir senti, comme tous les fidèles
présents, que le père James ne faisait que son devoir, lequel était clair
et douloureux ; il était responsable d’Elisha, après tout, de même que
mère Washington était responsable d’Ella Mae. Ce n’était pas facile,
poursuivit le père James, d’être le berger d’un troupeau. Peut-être que
cela paraissait facile de monter en chaire, tous les soirs pendant des
années, mais il ne fallait pas oublier l’effroyable responsabilité que le
Seigneur tout-puissant avait placée sur ses épaules –  nul ne devait
oublier qu’il lui faudrait un jour rendre compte à Dieu de toutes les
âmes de son troupeau. Il ne fallait pas l’oublier quand on le trouvait
dur, il ne fallait pas oublier que le Verbe était dur, que le chemin de la
sainteté l’était aussi. Dans l’armée céleste, il n’y avait pas de place
pour les cœurs lâches, ni de couronne pour celui qui faisait passer
mère, père, sœur, frère, bien-aimé ou ami avant la volonté de Dieu.
Que la congrégation dise amen à cela  ! Et ils dirent  : «  Amen  !
Amen ! »
Le seigneur l’avait amené, reprit le père James en baissant les
yeux vers le garçon et la fille qui se tenaient devant lui, à leur donner
un avertissement devant tout le monde avant qu’il ne soit trop tard.
Car il savait qu’ils étaient tous les deux des jeunes gens sincères
totalement voués au service du Seigneur – seulement, du fait de leur
jeunesse, ils ne connaissaient pas les pièges que Satan tendait aux
imprudents. Il savait qu’ils ne pensaient pas au mal –  pas encore  ;
pourtant, le mal était ancré dans la chair  ; et s’ils continuaient à se
promener seuls tous les deux, à partager secrets et fous rires et à se
toucher  les mains, ils commettraient sûrement un péché
impardonnable. John se demanda ce qu’Elisha pouvait bien penser –
 Elisha, qui était grand et séduisant, qui jouait au basket et qui avait
été sauvé à l’âge de onze ans dans les incroyables régions du Sud.
Avait-il péché ? Avait-il connu la tentation ? Et la fille à côté de lui,
dont à présent la robe blanche paraissait tout juste voiler la nudité
des seins et des cuisses indiscrètes –  à quoi ressemblait son visage
quand elle était seule avec Elisha, qu’il n’y avait pas de cantiques, que
les saints n’étaient pas autour d’eux ? Il avait peur de penser à ça et
n’arrivait pourtant pas à penser à autre chose  ; et voilà que les
ardeurs dont on les accusait se mirent à le consumer, lui aussi.
Après ce dimanche-là, Elisha et Ella Mae ne s’attendirent plus
jamais à la sortie de l’école, ne passèrent plus leurs samedis après-
midi à se promener dans Central Park ou à paresser, allongés, sur la
plage. Pour eux, c’en était fini de tout cela. S’ils devaient se retrouver
un jour, ce serait dans les liens du mariage. Ils auraient des enfants et
les élèveraient selon les préceptes de l’église.
C’était là ce qu’on appelait une vie sainte, c’était là ce qu’exigeait
le chemin de la croix. C’est ce dimanche-là en un sens, un dimanche
un peu avant son anniversaire, que John comprit pour la première
fois que c’était la vie qui l’attendait –  qu’il en prit vraiment
conscience, comme une chose qui n’était plus du tout éloignée, mais
imminente, qui se rapprochait de jour en jour.
 
 
En ce mois de mars de 1935, l’anniversaire de John tombait un
samedi. Il s’éveilla ce matin-là avec le sentiment qu’une menace
planait au-dessus de lui –  que quelque chose d’irrémédiable s’était
produit en lui. Il fixa une tache jaune sur le plafond juste au-dessus
de sa tête. Roy était encore entortillé dans ses couvertures et un léger
sifflement rythmait sa respiration. On n’entendait aucun autre bruit ;
personne dans la maison n’était debout. Les radios des voisins étaient
toutes muettes et sa mère ne s’était pas encore levée pour aller
préparer le petit déjeuner de son père. John s’interrogea sur la
panique qu’il éprouvait, puis sur l’heure  ; puis (tandis que la tache
jaune au plafond se transformait lentement en une femme nue), il se
rappela que c’était son quatorzième anniversaire et qu’il avait péché.
Sa première pensée fut néanmoins de se demander si quelqu’un
allait y penser. Car il était déjà arrivé, une ou deux fois, que tout le
monde oublie complètement son anniversaire et que personne ne lui
dise «  Bon anniversaire, Johnny  » et ne lui offre quoi que ce soit –
 même pas sa mère.
Roy recommença à bouger et John le repoussa pour écouter le
silence. D’habitude, à son réveil, il entendait sa mère chanter dans la
cuisine, son père dans la chambre derrière lui grommeler et
marmonner ses prières à mi-voix tout en enfilant ses vêtements  ; il
entendait éventuellement les jacasseries de Sarah et les criailleries de
Ruth ainsi que les radios, les bruits de vaisselle et les voix de tous les
voisins. Ce matin-là, pas même le bruit d’un ressort de sommier ne
brisait le silence, et John eut donc l’impression d’écouter son propre
destin muet. Pour un peu, il aurait pu croire qu’il s’était réveillé trop
tard au matin de la Résurrection  ; que tous les gens déjà sauvés
avaient été transfigurés en un clin d’œil, qu’ils étaient allés rejoindre
Jésus-Christ dans les nuées et qu’il avait été abandonné là, dans son
enveloppe corporelle de pécheur, condamné à passer un millier
d’années en enfer.
Il avait péché. Malgré les saints, sa mère et son père, les
avertissements qu’il avait reçus depuis son plus jeune âge, il avait
commis, avec ses mains, un péché difficile à absoudre. Dans les
toilettes de l’école, seul, en pensant aux garçons, plus vieux, plus
grands, plus courageux, qui pariaient à qui ferait le plus grand jet
d’urine, il avait observé en lui-même une transformation dont il
n’oserait jamais parler.
La noirceur du péché de John ressemblait à la noirceur de l’église
le samedi soir ; au silence de l’église quand il s’y retrouvait tout seul
pour balayer, remplir d’eau le grand seau et retourner les chaises un
bon moment avant l’arrivée des saints. Elle ressemblait aux pensées
qui l’agitaient quand il tournicotait dans le temple où sa vie s’était
écoulée  ; ce temple qu’il détestait, aimait et redoutait en même
temps. Elle ressemblait aux jurons de Roy, aux échos que ces jurons
suscitaient chez John : il se rappelait Roy, un de ces rares samedis où
il était venu l’aider à nettoyer l’église, en train de jurer dans la
maison de Dieu et de faire des gestes obscènes sous les yeux de Jésus.
Ça ressemblait à tout ça et ça ressemblait aux murs qui voyaient tout
et aux affiches sur les murs qui affirmaient que le salaire du péché
était la mort. La noirceur de son péché résidait dans l’entêtement
glacé avec lequel il résistait à la Puissance de Dieu  ; dans le mépris
qu’il éprouvait souvent quand il écoutait ces voix qui se brisaient dans
les larmes et qu’il regardait leur peau noire et luisante quand ils
levaient les bras et tombaient, face contre terre, devant le Seigneur.
Car il avait pris sa décision. Il ne ferait pas comme son père ni comme
les pères de son père. Il aurait une autre vie.
Car John était un excellent élève –  même si, contrairement à
Elisha, il n’était fort ni en mathématiques ni en basket  – et on lui
prédisait un bel avenir. Peut-être deviendrait-il un grand guide du
peuple de Dieu ? John ne s’intéressait guère au peuple de Dieu et il
était encore moins intéressé par la perspective de le guider où que ce
soit, mais cette éventualité si souvent répétée se déployait dans son
esprit comme un grand portail en cuivre s’ouvrant pour lui sur un
monde où les gens ne vivaient pas dans la noirceur de la maison de
son père, ne priaient pas Jésus dans la noirceur de l’église de son
père, sur un monde où il pourrait manger de bonnes choses, porter
de beaux vêtements et aller au cinéma aussi souvent qu’il en aurait
envie. Dans ce monde-là, John qui était laid – s’il fallait en croire son
père  –, qui  était toujours le plus petit garçon de sa classe et  qui
n’avait pas d’amis, devenait instantanément beau, grand et populaire.
Les gens se mettaient en quatre pour faire la connaissance de John
Grimes. Il était poète, directeur d’université ou acteur de cinéma ; il
buvait du whisky très cher et fumait des Lucky Strike, paquet vert.
Il n’y avait pas que les gens de couleur pour vanter ses mérites,
d’autant que, de l’avis de John, ils ne pouvaient pas vraiment savoir ;
mais les Blancs le faisaient aussi, et à dire vrai, ils avaient été les
premiers à le faire et continuaient. John avait cinq ans et venait
d’entrer à l’école quand il avait été remarqué pour la première fois ;
et comme il avait été remarqué par un œil totalement étranger et
impersonnel, il s’était mis à percevoir son individualité de manière
furieusement gênante.
Ils étaient en train de travailler leur alphabet ce jour-là et six
enfants avaient été envoyés ensemble au tableau pour y écrire les
lettres qu’ils avaient retenues. Ils avaient terminé et attendaient le
verdict de leur maître quand la porte du fond s’était ouverte et  la
directrice qui terrifiait tout le monde était entrée dans la classe. Plus
personne n’avait prononcé un mot ni bougé. La voix de la directrice
s’était élevée dans le silence : « Quel est l’enfant qui a écrit cela ? »
Elle désignait, sur le tableau, les lettres de John. La possibilité
qu’elle l’eût remarqué n’avait même pas effleuré John qui s’était
borné à la fixer avec de grands yeux. Puis il s’était rendu compte, à
l’immobilité des autres écoliers et à la façon dont ils évitaient de le
regarder, que c’était lui qu’on avait décidé de punir.
« Réponds, John », avait dit gentiment le maître.
Au bord des larmes, il avait marmonné son nom et attendu. La
directrice, une femme aux cheveux blancs et  au visage dur, avait
baissé les yeux vers lui.
«  Vous êtes un garçon très intelligent, John Grimes, avait-elle
déclaré. Continuez à bien travailler. »
Là-dessus, elle avait quitté la classe.
Cet épisode lui donna, de ce jour, sinon des armes, du moins une
protection ; sans trop y croire ni comprendre pourquoi, il enregistra
le fait qu’il possédait un pouvoir qui faisait défaut à d’autres  ; qu’il
pouvait s’en servir pour se sauver, pour s’élever  ; et qu’avec ce
pouvoir un jour il pourrait peut-être gagner cet amour qu’il désirait
tant. Ce n’était pas chez John une conviction susceptible de
disparaître ou de se modifier, ni même un espoir susceptible d’être
détruit  ; c’était sa personne et, donc, une part de cette scélératesse
pour laquelle son père le battait et à laquelle il se cramponnait afin
de lui résister. Le bras de son père, en s’élevant et en retombant, le
faisait peut-être pleurer et sa voix terrifiante trembler, il n’empêche
que, jamais, il ne pourrait avoir totalement le dessus, car John
chérissait en lui-même quelque chose auquel son père n’avait pas
accès. C’était sa haine et son intelligence qu’il chérissait, l’une
nourrissant l’autre. Il vivait dans l’attente du jour où son père serait à
l’agonie et où lui, John, le maudirait sur son lit de mort. Et c’était
pour cela – bien qu’il fût né dans la foi et que, toute sa vie, il eût été
entouré par les saints, leurs prières et leur joie et bien que le temple
où ils faisaient leurs dévotions eût plus de réalité à ses yeux que les
quelques foyers précaires où il avait vécu avec sa famille  – que le
cœur de John s’était endurci à l’égard du Seigneur. Son père était un
ministre de Dieu, l’ambassadeur du Roi des cieux et John ne pouvait
s’incliner devant le trône du Tout-Puissant sans commencer par se
mettre à genoux devant son père. C’est de son refus d’obtempérer que
sa vie avait été tributaire, et la personnalité secrète de John s’était
épanouie dans sa scélératesse jusqu’au jour où le péché l’avait surpris
pour la première fois.
 
 
Il se rendormit au milieu de tous ces questionnements et quand,
cette fois, il s’éveilla pour de bon et se leva, son père était parti à
l’usine où il travaillait à mi-temps. Assis dans la cuisine, Roy se
disputait avec leur mère. Installée dans sa chaise haute, Ruth, le
bébé, martelait son plateau avec une cuillère remplie de bouillie
d’avoine. Cela voulait dire qu’elle était de bonne humeur et qu’elle ne
passerait pas la journée à brailler pour des raisons d’elle seule
connues sans permettre à quiconque –  sa mère exceptée  – de la
toucher. Sarah était silencieuse, elle ne jacassait pas ce jour-là, ou du
moins pas encore, et se tenait à côté de la cuisinière, les bras croisés,
à fixer Roy de ses yeux noirs vides d’expression –  les yeux de son
père – qui la faisaient paraître tellement plus vieille que son âge.
Le regard rivé sur Roy, leur mère, un vieux bout de chiffon noué
autour du crâne, buvait du café noir à petites gorgées. La pâle
lumière de fin d’hiver, qui envahissait la pièce, leur donnait à tous un
teint jaunâtre ; et, pour John qui, lugubre et assommé par la fatigue,
se demandait comment il avait pu se rendormir et pourquoi on l’avait
laissé faire aussi longtemps, ils s’apparentèrent un moment, illusion
accentuée par la lumière jaune, à des silhouettes sur un écran. La
pièce était étroite et sale ; rien ne pouvait modifier ses dimensions et
aucun nettoyage ne pourrait jamais la rendre propre. La crasse était
enchâssée dans les murs et les planchers, elle triomphait sous l’évier
où les cafards se multipliaient  ; se déposait dans les fines stries des
poêles et des casseroles, quotidiennement récurées et au fond tout
noirci, suspendues au-dessus de la cuisinière ; se nichait dans le mur
après lequel elles étaient accrochées et s’épanouissait aux endroits où
pendaient des carrés et des fragments rigides de peinture craquelée,
dont l’envers fin comme du papier se tissait de noir. La crasse était
incrustée dans tous les coins, angles et fentes de la monstrueuse
cuisinière derrière laquelle elle vivait en communion béate avec le
mur dégradé. Elle était incrustée dans les plinthes que John briquait
tous les samedis et donnait un côté rugueux aux étagères du placard
qui supportaient les assiettes ébréchées et brillantes. Sous ce poids
noirâtre, les murs ployaient et, sous ce poids, le plafond, qui
présentait en son milieu une grande fissure pareille à un éclair,
s’affaissait. Les fenêtres étincelaient comme de l’or ou de l’argent
martelé, mais John remarquait à présent, sous la lumière dorée, la
fine couche de poussière qui voilait leur éclat douteux. La crasse se
faufilait dans la serpillière grise qui séchait à la fenêtre. Honteux et
horrifié, et le cœur néanmoins dur et plein de colère, John se dit  :
Que l’homme souillé se souille plus encore. Puis il regarda sa mère et
nota, comme s’il se fût agi d’une inconnue, les rides sombres et
tenaces qui partaient de ses yeux, le profond sillon qui lui barrait
perpétuellement le front, la bouche mince aux coins affaissés et les
fines mains brunes, osseuses et puissantes ; et la phrase se retourna
contre lui, tel un sabre à deux tranchants, car n’était-ce pas lui avec
son orgueil hypocrite et son imagination maligne qui était souillé ? À
travers un déluge de larmes qui n’atteignit pas ses yeux, il fixa la
pièce dorée ; celle-ci se modifia, la lumière du soleil s’obscurcit et le
visage de sa mère se transforma. Il redevint le visage qu’il lui prêtait
dans ses rêves, le visage qu’il lui avait vu sur une photographie, une
fois, il y avait longtemps, une photographie prise avant sa naissance.
Ce visage-là était jeune et fier, levé, avec un sourire qui embellissait la
grande bouche et se reflétait dans les yeux énormes. C’était le visage
d’une jeune fille qui savait qu’aucun mal ne pourrait la détruire et qui
pouvait rire, assurément, comme sa mère ne le faisait plus à présent.
Entre ces deux visages, il y avait une zone d’ombre et un mystère que
John redoutait et qui parfois le poussait à la haïr.
Elle remarqua alors sa présence et, interrompant sa discussion
avec Roy, lui demanda : « T’as faim, mon petit loir ?
– Eh ben ! L’était temps que tu te lèves », s’exclama Sarah.
Il s’approcha de la table et s’assit, en proie à un sentiment de
panique tout à fait déconcertant, un besoin de toucher les choses, la
table, les chaises et les murs de la pièce pour s’assurer que ladite
pièce existait vraiment et qu’il était bel et bien là. Il ne regarda pas sa
mère qui alla réchauffer son petit déjeuner sur la cuisinière. Mais,
façon de lui dire quelque chose et d’entendre sa propre voix, il
s’écria : « Y a quoi pour le petit déjeuner ? »
Il se rendit compte avec un peu de honte qu’il avait espéré qu’elle
lui aurait préparé un petit déjeuner spécial pour son anniversaire.
« Et tu crois qui Y a quoi pour le petit déjeuner ? s’écria Roy avec
mépris. T’avais envie de quéque chose de spécial ? »
John se tourna vers lui. Roy n’était pas de bonne humeur.
« Toi, je t’ai rien dit.
–  Oh, je te demande pardon, répliqua Roy d’un ton aigu de
gamine que John détestait, ce qu’il savait très bien.
–  Qu’est-ce t’as aujourd’hui  ? s’écria John, furieux, tout en
essayant de prendre une voix aussi rauque que possible.
–  Va pas t’embêter pour Roy, lui souffla leur mère. L’est mauvais
comme un âne rouge, ce matin.
– Oui, fit John, c’est ce que je pense. »
Roy et lui s’observèrent. Puis sa mère posa son assiette devant lui :
bouillie de maïs accompagnée d’un bout de bacon. Il eut envie de
crier, comme un gamin : « Mais, maman, c’est mon anniversaire ! » À
la place, il garda les yeux rivés sur son assiette et se mit à manger.
«  Tu peux raconter tout ce que tu veux sur ton père, affirma sa
mère en reprenant sa dispute avec Roy, mais y a une chose que tu
peux pas dire –  tu peux pas dire qui n’a pas toujours tout fait pour
être un bon père pour toi et veiller que t’aies jamais faim.
– C’est souvent que j’ai eu faim, s’exclama Roy, ravi de marquer un
point contre sa mère.
–  Si c’est ça, i était pour rien. C’était pas faute d’essayer. Cet
homme-là, l’a déblayé de la neige par zéro degré jusse pour que t’aies
quelque chose à te mettre dans le ventre alors qui l’aurait dû être
dans son lit.
– Y avait pas que mon ventre, répliqua Roy, indigné. Lui aussi, l’a
un ventre, je le sais – c’est une honte, ce qui mange, cet homme. En
tout cas, ji ai pas demandé de déblayer la neige pour moi. » Il baissa
néanmoins les yeux, subodorant une faille dans son argumentation.
« Moi, je veux jusse qui me batte pas tout le temps, finit-il par dire. Je
suis pas un vaurien. »
Elle soupira et se détourna légèrement pour regarder par la
fenêtre. « Ton papa te bat passe qui t’aime. »
Roy éclata de rire. « C’est pas le genre d’amour que je comprends,
la mère. Et qu’est-ce tu crois qui me ferait si i m’aimait pas ?
–  I te laisserait continuer tout droit, riposta-t-elle aussitôt, tout
droit jusqu’en enfer où on dirait que t’as décidé d’aller de toute
façon  ! Tout droit, mon petit monsieur, jusqu’au jour où quéqun te
collera un coup de couteau ou te flanquera en prison.
– Maman, intervint brusquement John, papa, i l’est bon ? »
Cette question lui était venue à son insu et, stupéfait, il vit la
bouche de sa mère se faire plus fine encore et ses yeux s’assombrir.
« C’est pas une question à poser, répondit-elle avec douceur. Tu
connais pas un homme meilleur, pas vrai ?
– Moi, je trouve qui l’est drôlement bon, intervint Sarah. Sûr qui
passe son temps à prier.
–  Allez, les enfants, vous êtes des gamins, reprit leur mère en
ignorant Sarah et en se rasseyant à table, et vous savez pas quelle
chance vous avez d’avoir un père qui s’inquiète pour vous et veut
vous voir grandir dans le droit chemin.
–  Oui, s’écria Roy, on sait pas quelle chance qu’on a d’avoir un
père qui veut pas qu’on aille au ciné, qui veut pas qu’on joue dans la
rue, qui veut pas qu’on a des amis, qui veut pas ci, qui veut pas ça, et
qui veut pas qu’on fasse quoi que ce soye. Quelle chance qu’on a
d’avoir un père qui veut jusse qu’on aille à l’église, qu’on lise la Bible,
qu’on beugle comme un demeuré devant l’autel et qu’on reste à la
maison, tout doux tout tranquille comme une petite souris. Tu parles
d’une chance, ça oui. Sais pas ce que j’ai fait pour mériter une chance
pareille. »
Leur mère éclata de rire. « Un jour, tu comprendras, note bien ce
que je te dis.
– Moui, répondit Roy.
– Mais i sera trop tard. I sera trop tard quand tu commenceras à…
regretter tout ça.  » Sa voix avait changé. L’espace d’un moment, son
regard croisa celui de John, qui sentit la peur le saisir. Il eut le
sentiment que ses paroles, conformément à la manière bizarre dont le
Seigneur choisissait parfois de s’adresser aux hommes, lui avaient été
dictées par le ciel et lui étaient destinées. Il avait quatorze ans – était-
il trop tard  ? Et le malaise qu’il ressentait était renforcé par
l’impression  – qui, il s’en rendait compte à présent, le tourmentait
depuis toujours –  que sa mère ne disait pas tout ce qu’elle pensait.
Qu’est-ce qu’elle racontait à tante Florence, se demanda-t-il, quand
elles bavardaient ensemble  ? Ou à son père  ? Qu’est-ce qu’elle
pensait ? Son visage était toujours indéchiffrable. Et, pourtant, quand
elle baissa les yeux vers lui l’espace d’un bref instant qui avait tout
d’un signe secret, fugace, elle lui présenta un visage éloquent. Elle
nourrissait d’amères pensées.
« M’en fous, décréta Roy en se levant. Quand j’aurai des enfants,
je les traiterai pas comme ça. » John regardait sa mère qui regardait
Roy. «  Moi, je suis sûr que c’est pas une façon de se conduire. On a
pas le droit d’avoir des tripotées de gamins si on sait pas comment les
traiter.
– Tu i es adulte ce matin, répondit sa mère. Méfie-toi.
– Et dis-moi autre chose, reprit Roy en se penchant soudain vers
sa mère, explique-moi pourquoi qui me laisse jamais lui parler
comme je te parle ? C’est mon père, pas vrai ? Mais i m’écoute jamais
– non, c’est toujours moi qui dois l’écouter.
– Ton père sait ce qui fait. Écoute ton père et je te garantis que tu
te retrouveras pas en prison. »
De fureur, Roy émit un bruit de succion avec ses dents. «  Je
cherche pas à aller en prison. Tu crois que, sur Terre, y a que des
prisons et des églises ? Tu devrais pas gober des trucs pareils, Mam.
–  Je sais qui a pas de salut pour qui chemine pas humblement
devant le Seigneur. Toi aussi, tu t’en rendras compte un jour.
Continue donc, tête de pioche. Tu t’en repentiras. »
Soudain, Roy se mit à sourire. «  Mais tu seras là, hein, Mam –
 quand je serai dans le pétrin ?
– Tu sais pas, répondit-elle en s’efforçant de réprimer un sourire,
combien de temps le Seigneur me permettra de rester avec toi. »
Roy se tourna et esquissa un pas de danse. « Ça me va. Je sais que
le Seigneur est pas aussi dur que papa. Pas vrai, mon vieux  ?
demanda-t-il à John en lui collant une pichenette sur le front.
– Oh, laisse-moi déjeuner, marmonna John qui avait pourtant fini
de manger et se réjouissait que Roy le prenne enfin à partie.
– Ce garçon-là, l’est piqué, c’est sûr, avança posément Sarah.
–  Écoutez-moi cette petite sainte  ! cria Roy. Papa aura jamais de
problème avec elle – celle-là, l’était sainte à la naissance. Je parie que
les premiers mots qu’elle a prononcés c’était : “Merci, Jésus.” Pas vrai,
Mam ?
–  Arrête ces bêtises, répondit-elle en riant, et va-t’en bosser.
Personne peut pas passer la matinée à faire l’idiot avec toi.
– Oh, t’as du boulot pour moi ce matin ? Eh ben, ça alors, qu’est-
ce t’as à me faire faire ?
– J’ai tous les bois de la salle à manger pour toi. Et, en plus, tu vas
me les faire avant de mettre le pied dehors de cette maison.
– Hé, Mam, pourquoi que tu me causes comme ça ? Est-ce que j’ai
dit que je voulais pas les faire  ? Tu sais bien que j’abats un sacré
boulot quand je suis d’humeur. Quand j’aurai fini, je pourrai sortir ?
– Fais ce que t’as à faire et on verra. T’as intérêt à bien faire.
–  Avec moi, c’est toujours bien fait. Tu reconnaîtras pas tes bois
quand j’aurai fini.
–  John, poursuivit leur mère, sois gentil et balaie la pièce de
devant pour moi et fais la poussière sur les meubles. Je me charge du
ménage ici.
– Oui », dit-il en se levant. Elle avait oublié son anniversaire. Il se
jura de ne pas y faire allusion et s’interdit d’y penser plus longtemps.
Balayer la pièce de devant signifiait avant tout qu’il fallait balayer
le lourd tapis de style oriental qui avait autrefois fait la splendeur du
lieu, mais dont les rouges, verts et violets étaient à présent tellement
passés qu’ils ne se distinguaient plus les uns des autres  ; de plus, il
était tellement effrangé par endroits qu’il venait se prendre dans le
balai. John détestait s’occuper de ce fichu tapis car il s’en dégageait
une énorme quantité de poussière qui lui bouchait le nez et se collait
à sa peau moite, et il lui semblait que, même s’il le brossait jusqu’à la
fin des temps, ces nuages de poussière ne s’atténueraient jamais, que
cette affaire ne parviendrait jamais à être propre. Dans son
imagination, cette corvée avait fini par s’apparenter à une tâche
impossible qui lui aurait été dévolue jusqu’à sa mort, à une épreuve
difficile, telle celle d’un homme dont il avait lu l’histoire et qui avait
été condamné à hisser un gros bloc de pierre jusqu’au sommet d’une
montagne escarpée gardée par un géant qui repoussait
immanquablement ledit rocher –  et ainsi de suite, pour toujours, de
toute éternité ; il était encore là-bas, ce malheureux, quelque part à
l’autre bout de la Terre, en train de pousser son rocher jusqu’en haut.
Il avait droit à toute la compassion de John qui consacrait la majeure
partie –  et la plus pénible aussi  – de ses samedis matin à promener
son balai sur la surface  de ce tapis sans fin  ; et quand, devant la
porte-fenêtre, il arrivait au bout du salon et du tapis, il se faisait
l’effet d’être un voyageur incroyablement épuisé qui aperçoit enfin sa
maison. Cependant, pour chaque pelle qu’il remplissait si
laborieusement au seuil de la pièce, des démons en rajoutaient vingt
sur le tapis ; derrière lui, il voyait redescendre la poussière qu’il avait
soulevée ; déjà crispé parce qu’il avait la bouche pleine de particules
de poussière, il s’énervait et manquait fondre en larmes à l’idée qu’un
tel labeur était si mal récompensé.
Il n’était pourtant pas au bout de ses peines ; car, une fois rangés
la pelle et le balai, il alla chercher dans le seau sous l’évier un chiffon
sec, l’encaustique et un chiffon humide et regagna le salon pour
déterrer, si l’on peut dire, les biens familiaux enfouis dans la
poussière qui menaçait de les ensevelir. Tout en songeant avec
amertume à son anniversaire, il s’attaqua au miroir et étudia son
visage qui lui parut émerger d’un nuage. Il constata avec stupeur qu’il
n’avait pas changé, que la main de Satan était encore invisible. Son
père lui avait toujours dit qu’il avait le visage de Satan – et n’y avait-il
pas quelque chose  – dans le dessin du sourcil, dans le V que ses
cheveux épais lui traçaient sur le front – qui confirmait la justesse de
ses paroles  ? Dans l’œil, il y avait une lumière qui n’était pas la
lumière du Ciel, et sa bouche tremblait, lascive et lubrique, pour
boire à longs traits les vins de l’enfer. Il fixa son visage comme s’il se
fût agi du visage d’un inconnu –  très vite, il lui apparut d’ailleurs
comme tel  –, d’un inconnu en possession de secrets que John ne
connaîtrait jamais. Du coup, il s’efforça de le regarder comme un
inconnu aurait pu le faire et de découvrir ce que les autres voyaient.
Malheureusement, il ne vit que des détails  : deux grands yeux, un
front large et ramassé, le triangle de son nez, sa très grosse bouche et
la fossette à peine masquée sur son menton, qui, d’après son père,
correspondait à l’empreinte du petit doigt du diable. Ces détails ne
l’aidèrent pas, dans la mesure où il ne put déchiffrer le  principe de
leur unité et se prononcer sur ce qu’il désirait par-dessus tout savoir :
était-il laid ou pas ?
Il baissa alors les yeux vers le manteau de la cheminée et souleva,
l’un après l’autre, les objets décoratifs qui étaient posés dessus. Il y
avait là, dans un beau désordre, des photographies, des cartes de
vœux, des devises fleuries, deux bougeoirs en argent sans bougie et
un serpent en métal vert, prêt à frapper. Dans son apathie, John
regarda le tout sans rien voir  ; il se mit à épousseter avec le soin
exagéré des gens profondément préoccupés. L’une des devises, rose et
bleue, proclamait en lettres en relief qui augmentaient encore la
difficulté de cet époussetage :

Que tu viennes le soir, ou que tu viennes le matin


Que tu viennes quand nous t’attendons, ou que tu viennes à
l’improviste,
Tu trouveras ici mille souhaits de bienvenue devant toi,
Et plus souvent tu viendras, plus nous t’adorerons.

L’autre, en lettres de feu sur fond doré, affirmait :

Car Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son fils unique pour
que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas, mais ait la vie
éternelle.
(Jean, III, 16)

Un rien assombries par les bougeoirs en argent, ces maximes sans


grand rapport entre elles décoraient les deux extrémités du manteau
de la cheminée. Au milieu, les cartes de vœux, reçues tous les ans à
l’occasion de Noël, de Pâques ou d’un anniversaire, claironnaient
leurs joyeux messages alors que le serpent vert, perpétuellement
malveillant, levait fièrement la tête parmi tous ces trophées, en
attendant le moment de frapper. Quant aux photographies, elles
s’alignaient contre le miroir, pareilles à une procession.
Ces photos étaient véritablement les objets d’époque de la famille,
laquelle paraissait croire qu’une photo se devait de ne commémorer
que le passé le plus reculé. Les clichés de John et de Roy, ainsi que
ceux des deux petites filles, qui semblaient enfreindre cette règle
tacite, ne servaient en fait qu’à la renforcer, dur comme fer  : ils
avaient tous été pris dans leur petite enfance, époque et état dont les
enfants ne gardaient aucun souvenir. Sur le sien, John était allongé,
tout nu, sur une courtepointe blanche, et les gens riaient et
affirmaient que c’était très coquin. John ne pouvait jamais regarder
sans honte et sans colère sa nudité exposée de manière aussi peu
charitable. Aucun autre enfant n’était nu ; non, Roy, couché dans son
berceau, arborait une robe blanche et fixait la caméra avec un sourire
tout en gencives ; Sarah, déjà maussade à six mois, portait un bonnet
blanc tandis que Ruth était dans les bras de sa mère. Quand les gens
se penchaient sur ces photographies et qu’ils riaient, leur rire n’avait
rien à voir avec celui qui leur venait devant celle de John. C’était
pour cela qu’il se renfrognait quand les visiteurs tentaient de lui faire
des avances, et eux, persuadés qu’il les détestait pour une raison ou
pour une autre, décrétaient par réaction que c’était un «  drôle  »
d’enfant.
Parmi les autres photographies, il y en avait une de tante
Florence, la sœur de son père, sur laquelle elle avait les cheveux
relevés et retenus par un ruban, à l’ancienne mode  ; elle était très
jeune à l’époque où ce cliché avait été pris et venait tout juste
d’arriver dans le Nord. Parfois, quand elle passait les voir, elle prenait
cette photo à témoin pour prouver qu’elle avait été belle dans sa
jeunesse. Il y en avait une de sa mère, pas celle que John aimait et
qu’il n’avait vue qu’une seule fois, mais une prise juste après son
mariage. Et il y avait une photographie de son père, tout en noir, assis
sur une véranda à la campagne, les mains gravement croisées sur les
genoux. Elle avait été prise un jour où il faisait beau et la lumière
accusait brutalement les traits de son visage. Il fixait le soleil, la tête
haute, l’air dur, et bien qu’il eût été jeune, ce n’était pas le visage d’un
jeune homme ; seul quelque chose de vieillot dans sa tenue indiquait
que le cliché remontait à longtemps. À l’époque, d’après tante
Florence, il était déjà prédicateur et avait une femme qui était
désormais au ciel. Qu’il eût déjà été prédicateur n’avait rien
d’étonnant, car il était impossible d’imaginer qu’il eût jamais fait
autre chose ; mais qu’il ait eu, dans un passé aussi reculé, une femme
à présent décédée remplissait John d’une stupeur qui n’avait vraiment
rien de plaisant. Si elle avait vécu, se dit John, il ne serait donc
jamais venu au monde ; son père ne serait jamais monté dans le Nord
et n’aurait pas rencontré sa mère. Et cette femme à la silhouette
obscure, morte tant d’années auparavant, dont il savait qu’elle
s’appelait Deborah, gardait en sûreté dans sa tombe la clé de tous ces
mystères qu’il brûlait de découvrir. C’était elle qui avait connu son
père dans une vie où John n’existait pas, dans une région où John
n’avait jamais mis les pieds. À une époque où il n’était rien et nulle
part, ni poussière, ni nuage, ni air, ni soleil ni pluie, où on ne pensait
même pas à lui, comme disait sa mère, au ciel avec les anges, comme
disait sa tante, elle avait connu son père et partagé sa maison. Elle
avait aimé son père. Elle avait connu son père en des moments où des
éclairs avaient zébré les cieux, où le tonnerre avait retenti là-haut, et
où son père disait alors  : «  Écoute. Dieu parle.  » Elle l’avait connu
quand il se tournait et se retournait dans son lit et qu’il se réveillait le
matin là-bas, dans cette région lointaine, et elle avait regardé dans
ces yeux, avait vu ce qu’ils renfermaient et n’en avait éprouvé aucune
peur. Elle avait assisté à son baptême où qu’il bottait et braillait
comme une mule, elle l’avait vu pleurer à la mort de sa mère ; c’était
un beau jeune homme dans le temps, disait Florence. Parce qu’elle
avait regardé ces yeux avant qu’ils ne se posent sur John, elle
connaissait une chose que John ne connaîtrait jamais – la pureté des
yeux de son père quand John ne se reflétait pas dans leurs
profondeurs. Elle aurait pu lui expliquer –  si seulement, de sa
cachette, il avait pu le lui demander ! – ce qu’il aurait fallu faire pour
que son père l’aime. Mais, à présent, il était trop tard. Elle ne dirait
rien avant le jour du Jugement dernier. Alors, au milieu de toutes ces
voix, John, tout bégayant, ne se soucierait plus de son témoignage.
Quand il eut terminé, que la pièce fut prête pour le dimanche,
John, qui se sentait sale et fatigué, s’assit dans le fauteuil de son père,
à côté de la fenêtre. Un soleil glacial inondait les rues et un vent
violent faisait voltiger des bouts de papier et de la poudre de givre,
claquer les enseignes des magasins et des églises. C’était la fin de
l’hiver et la neige truffée de détritus qui s’était amoncelée le long des
trottoirs commençait à fondre et engorgeait les caniveaux. Les jeunes
garçons jouaient à la crosse canadienne dans les rues froides et
mouillées ; vêtus de gros pull-overs en laine et de pantalons épais, ils
dansaient et braillaient et la balle faisait crac quand la raquette la
frappait et l’envoyait valdinguer à toute vitesse dans les airs. L’un
d’entre eux portait une tuque rouge vif ornée d’un gros pompon qui,
lorsqu’il sautait, lui dessinait comme un présage éclatant au-dessus de
la tête. Le soleil glacial donnait à leur visage des reflets cuivrés et, à
travers la fenêtre fermée, John entendait leurs voix grossières,
insolentes. Il aurait aimé être des leurs, jouer dans les rues, sans
crainte, évoluer avec la même grâce et la même vigueur, mais il savait
que c’était impossible. Pourtant, s’il ne pouvait partager leurs jeux, il
pouvait faire quelque chose qui ne leur appartenait pas ; comme le lui
avait dit un de ses maîtres, lui, il était capable de penser. Mais ce
constat ne lui procura qu’une maigre consolation car ses pensées, ce
jour-là, le terrifiaient. Il aurait aimé se joindre à ces jeunes garçons
dans la rue, complètement insouciants, et épuiser son traître de corps
déconcertant.
Mais il était maintenant onze heures et, dans deux heures, son
père serait rentré. Ils se mettraient peut-être alors à table, son père
entamerait la prière et leur lirait un passage de la Bible. Lentement,
la journée toucherait à sa fin et il irait faire le ménage de l’église où il
resterait pour l’office du soir. Brusquement, alors qu’il était assis à la
fenêtre, John se sentit –  sentiment d’une violence sans précédent  –
débordé par les larmes et la colère ; il baissa la tête, les poings serrés
contre les carreaux et pleura, à bout de nerfs : « Qu’est-ce que je vais
faire ? Qu’est-ce que je vais faire ? »
Puis sa mère l’appela ; il avait oublié qu’elle était à la cuisine en
train de laver des vêtements et se dit qu’elle avait probablement une
corvée à lui confier. Il se leva à contrecœur et alla la rejoindre.
Penchée sur la lessiveuse, les bras mouillés et couverts de savon
jusqu’aux coudes, elle avait le front emperlé de sueur. Son tablier,
taillé dans un vieux drap, était humide à l’endroit où elle s’appuyait
contre la planche. Lorsqu’il entra, elle se redressa et s’essuya les
mains sur le bord de son tablier.
« T’as fini ton ouvrage, John ? » lui demanda-t-elle.
Il répondit : « Oui, Mam », et se dit qu’elle le regardait d’une drôle
de façon, comme si elle regardait l’enfant de quelqu’un d’autre.
« C’est bien. » Elle esquissa un petit sourire forcé. « Tu sais que t’es
le bras droit à ta maman ? »
Il ne pipa mot et ne sourit pas, mais la considéra avec attention en
se demandant quelle corvée ce préambule lui réservait.
Elle lui tourna le dos, s’essuya le front d’une main humide et se
dirigea vers le placard. Sous ses yeux, elle attrapa un vase décoré de
personnages très colorés –  il ne servait que pour de grandes
occasions – dont elle renversa le contenu sur sa paume. Il entendit le
tintement des pièces de monnaie et en conclut qu’elle allait l’envoyer
en courses. Elle rangea le vase et se retourna vers lui, la main à
moitié refermée.
« Je t’ai jamais demandé ce que tu voulais pour ton anniversaire.
Mais prends ça, mon fils, et va t’acheter quéque chose que tu penses
qui te plaira. »
Elle lui ouvrit la main et y déposa les pièces encore toutes
chaudes et humides de son contact. À ce moment-là, John regarda
sans le voir son visage si haut au-dessus de lui. Son cœur se serra et il
eut envie d’appuyer la tête contre son ventre, là où c’était mouillé, et
de pleurer. Mais il baissa les yeux et fixa sa paume et le petit tas de
piécettes.
« Ça fait pas beaucoup, dit-elle.
– C’est bien. » Il releva alors la tête tandis qu’elle se penchait pour
l’embrasser sur le front.
« T’es en train de devenir un grand et beau garçon, déclara-t-elle
en l’attrapant par le menton et en mettant son visage à distance. Tu
seras un homme rudement bien, tu sais ? Ta maman compte sur toi. »
Une fois encore, il eut l’impression qu’elle ne lui livrait pas le fond
de sa pensée ; dans une sorte de langage secret, elle lui disait ce jour-
là des choses qu’il lui faudrait se rappeler et comprendre plus tard. Il
observa son visage, le cœur débordant d’amour pour elle et empli
d’une angoisse qui ne lui appartenait pas encore, qu’il ne décryptait
pas et qui l’effrayait.
« Oui, Mam, répondit-il en espérant que, malgré son bégaiement,
elle devinerait à quel point il tenait à lui faire plaisir.
–  Je sais, reprit-elle en le libérant avec un sourire, i a plein de
choses que tu comprends pas. Mais t’inquiète pas. À l’heure qui l’aura
choisie, le Seigneur te révélera tout ce qui voudra que tu saches. Fais
confiance au Seigneur, Johnny, et I t’aidera, c’est sûr. Avec ceux qui
l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien. »
Il l’avait déjà entendu dire ça –  c’était sa citation préférée, de
même que Mets ordre à ta maison était celle de son père  – mais il
savait que, ce jour-là, c’était tout spécialement pour lui qu’elle la
disait  ; elle cherchait à l’aider parce qu’elle savait qu’il avait des
problèmes. Or, ces problèmes étaient aussi les siens, ce qu’elle
n’avouerait jamais à John. Et même s’il avait la certitude qu’ils ne
parlaient pas des mêmes choses – car, sinon, elle serait fâchée et plus
du tout fière de lui  –, cette intuition de sa part et l’aveu de l’amour
qu’elle lui portait prêtèrent à la perplexité de John une réalité qui le
terrifia et une dignité qui le tranquillisa. Il eut obscurément la
sensation qu’il fallait qu’il la réconforte et, abasourdi, il s’entendit lui
dire : « Oui, maman. Je vais essayer d’aimer le Seigneur. »
À ces mots, quelque chose d’effrayé, de beau et d’indiciblement
triste apparut alors sur le visage de sa mère – comme si elle portait le
regard bien au-delà de son fils vers une longue route sombre où elle
apercevait un voyageur perpétuellement en danger. Était-ce lui, ce
voyageur ? Ou elle ? Ou bien pensait-elle à la croix de Jésus ? Elle se
retourna vers la lessiveuse, le visage toujours empreint de cette
étrange tristesse.
« Tu ferais mieux de te sauver maintenant, dit-elle, avant que ton
papa rentre. »
Dans Central Park, la neige n’avait pas encore fondu sur sa colline
préférée. Elle se situait au milieu du parc, après qu’on avait passé le
réservoir où il rencontrait toujours, devant la grande clôture
grillagée, des dames blanches en manteau de fourrure qui
promenaient leurs grands chiens ou de vieux messieurs blancs avec
une canne. À un endroit qu’il connaissait d’instinct et qu’il retrouvait
à la forme des bâtiments qui entouraient le parc, il attaquait un
raidillon qui disparaissait sous les arbres et grimpait sur une courte
distance jusqu’à ce qu’il arrive à une clairière menant à la colline.
Devant lui, une montée s’ouvrait alors, dominée par le ciel brillant
tandis qu’au-delà, perdue dans les nuages, se déployait à l’horizon la
découpe des toits de New York. Sans savoir pourquoi, il sentit monter
en lui des sentiments d’exultation et de puissance et grimpa en
courant, à la façon d’une machine ou d’un fou, prêt à se jeter, la tête
la première, dans la ville qui étincelait devant lui.
Mais quand il eut atteint le sommet, il s’arrêta ; posté sur la crête
de la colline, le menton en appui sur ses mains jointes, il regarda en
contrebas. Alors, lui, John, se sentit l’âme d’un géant capable, dans sa
colère, de réduire cette ville en miettes ; il se sentit l’âme d’un tyran
capable d’écraser cette ville sous son talon  ; il se sentit l’âme d’un
conquérant attendu de longue date aux pieds duquel on allait
dérouler un tapis de fleurs et devant lequel les foules crieraient  :
Hosanna  ! De tous, ce serait lui le plus puissant, le plus aimé, l’oint
du Seigneur  ; et il vivrait dans cette cité resplendissante que ses
ancêtres avaient contemplée avec envie, de très loin. Car elle lui
appartenait  ; ses habitants le lui avaient dit  ; il n’avait qu’à
redescendre à toute vitesse et ils le serreraient contre leur cœur et lui
montreraient des merveilles comme il n’en avait encore jamais vu.
Pourtant, au sommet de cette colline, il s’attarda. Il repensa aux
gens qu’il avait rencontrés dans cette ville, dont les prunelles ne
reflétaient aucun amour pour lui. Il songea à leurs démarches
tellement brusques et pressées, à leurs habits gris foncé, à la façon
dont ils passaient à côté de lui sans le voir ou, sinon, à leur sourire
supérieur. Et à leurs lumières qui ne cessaient de s’allumer et de
s’éteindre au-dessus de sa tête et au fait qu’il était un inconnu là-bas.
Puis il repensa à son père et à sa mère, et à tous les bras déployés
pour le retenir et le sauver de cette ville où, disait-on, son âme allait
connaître la perdition.
C’était assurément la perdition qui s’attachait aux pas des
malheureux qui évoluaient dans ces lieux  ; qui criait au milieu des
lumières, dans les tours gigantesques ; l’empreinte de Satan se voyait
sur les visages des foules qui attendaient aux portes des cinémas ; ses
paroles s’imprimaient sur les immenses affiches cinématographiques
qui invitaient les badauds à pécher. C’étaient les clameurs des damnés
qui résonnaient dans Broadway où les voitures, les bus et les gens
pressés disputaient chaque pouce de terrain à la mort. Broadway, la
voie large  : la voie qui nous menait à la mort était large et on y
rencontrait beaucoup de monde ; alors que la voie qui menait à la vie
éternelle était étroite et il en était peu qui la trouvaient. Mais John ne
rêvait pas de la voie étroite où cheminaient tous les siens  ; où les
maisons ne donnaient pas l’impression de crever les nuages
immuables, mais se serraient, ramassées, ignobles, tout près du sol
immonde, où les rues, les couloirs et les pièces étaient obscurs et où
régnait une indécrottable odeur de poussière, de sueur, d’urine et de
gin frelaté. Sur la voie étroite, le chemin de la croix, seule l’attendait
l’humiliation perpétuelle  ; l’attendait, un jour, une maison pareille à
celle de son père, une église pareille à celle de son père et un travail
pareil à celui de son père qui allait vieillir et devenir tout noir à force
de faim et de labeur. Or, le chemin de la croix lui avait rapporté un
ventre rempli de vents et avait fait ployer le dos de sa mère ; jamais
ils n’avaient porté de beaux vêtements, mais, ici, en ce lieu où les
édifices défiaient la puissance de Dieu et où hommes et femmes ne Le
craignaient pas, ici, il pourrait manger et boire tout son soûl et se
vêtir de tissus merveilleux, somptueux à regarder et doux à toucher.
Mais qu’adviendrait-il alors de son âme appelée un jour à mourir et à
se présenter, toute nue, devant son juge ? Fallait-il, pour un moment
de confort, renoncer aux splendeurs de l’éternité ?
Ces splendeurs étaient inimaginables –  alors que la ville était
réelle. Préoccupé, il s’attarda un moment au milieu de la neige
fondante, puis s’élança et dévala la pente avec l’impression de voler à
mesure qu’il accélérait l’allure : « Je peux remonter ici, se disait-il. Si
ça tourne mal, je peux toujours remonter ici. » Au pied de la colline, à
l’endroit où le terrain s’aplanissait brusquement pour déboucher sur
un sentier recouvert de gravillons, il manqua percuter un vieux
monsieur blanc, doté d’une barbe blanche, qui marchait à tout petits
pas en s’appuyant sur une canne. Tous deux s’arrêtèrent, stupéfaits, et
se dévisagèrent. John batailla pour reprendre son souffle et présenter
ses excuses, mais le vieil homme sourit. John lui retourna son sourire.
On aurait cru qu’ils partageaient un grand secret  ; et le vieux
monsieur poursuivit son chemin. Partout dans le parc, des plaques de
neige étincelaient. Sous le soleil pâle et fort, la glace fondait
lentement sur les branches et les troncs des arbres.
Il sortit du parc sur la 5e Avenue où, comme toujours, les fiacres
démodés étaient alignés le long du trottoir, les cochers assis sur leur
siège haut, un plaid sur les genoux, ou plantés par groupes de deux
ou trois à côté des chevaux, à taper des pieds, à fumer une pipe et à
bavarder. En été, il avait vu des gens se promener dans ces fiacres,
pareils à des personnages de roman ou de film qui portaient tous des
vêtements passés de mode et filaient, à la nuit tombée, sur des routes
gelées, talonnés par des ennemis désireux de les envoyer à la mort.
Retournez-vous, retournez-vous, avait crié une belle femme aux
longues boucles blondes, pour voir si nous sommes poursuivis  ! –  et
elle avait connu, pour autant que John s’en souvenait, une fin
terrible. Pour l’heure, il observa les énormes chevaux alezans qui
patientaient en frappant le sol par moments d’un sabot verni et se prit
à réfléchir à ce à quoi sa vie ressemblerait si, un jour, il avait un
cheval. Il l’appellerait Jockey et le monterait le matin, à l’heure où
l’herbe était mouillée et, juché sur le dos de sa monture, il
contemplerait de vastes prés baignés de soleil, les siens ; derrière lui,
il y aurait sa maison, une grande bâtisse pleine de coins et de recoins
et toute neuve, et, dans la cuisine, sa femme, une beauté, préparerait
le petit déjeuner, tandis que de la fumée sortirait par la cheminée et
se dissiperait dans l’air matinal. Ils auraient des enfants qui lui
diraient papa et auxquels, à Noël, il offrirait des trains électriques. Et
il aurait des dindons, des vaches, des poulets et des oies, ainsi que
d’autres chevaux, en plus de Jockey. Ils auraient un placard rempli de
whisky et  de vins  ; ils  auraient des voitures –  mais à quelle église
iraient-ils et qu’apprendrait-il à ses enfants quand ils se serreraient
autour de lui, le soir ? Il regarda, droit devant lui, la 5e Avenue où des
femmes gracieuses en manteau de fourrure avançaient en admirant
les devantures qui enfermaient des robes en soie, des montres, des
bagues. À quelle église allaient-elles ? Et à quoi ressemblait la maison
où, le soir, elles enlevaient ces manteaux et ces robes en soie, où elles
rangeaient leurs bijoux dans un coffret et s’allongeaient dans des lits
moelleux pour, avant de dormir, réfléchir un moment à la journée
écoulée  ? Lisaient-elles un verset de la Bible tous les soirs et
s’agenouillaient-elles pour prier ? Non, voyons, car elles ne pensaient
pas à Dieu et ne suivaient pas le chemin de Dieu. Elles appartenaient
à ce monde temporel, matériel, et avaient déjà un pied en enfer.
Pourtant, à l’école, certaines d’entre elles s’étaient montrées
gentilles envers lui et il avait du mal à les imaginer en train de rôtir
jusqu’à la fin des temps, elles qui étaient si belles et si gracieuses. Une
fois, un hiver où il avait été très malade à cause d’un mauvais coup
de froid qui refusait de le lâcher, une de ses maîtresses lui avait
acheté un flacon d’huile de foie de morue, spécialement préparée
avec un sirop très épais afin que le goût soit moins déplaisant : c’était
sûrement un geste de chrétienne. Sa mère avait dit que Dieu bénirait
cette femme ; et il s’était rétabli. Elles étaient serviables – il en était
sûr et certain  – et le jour où il attirerait leur attention, elles ne
manqueraient pas de l’aimer et de lui manifester leur respect, c’était
certain. Son père n’était pas de cet avis. Il disait que tous les Blancs
étaient mauvais et que Dieu allait les humilier. D’après lui, il ne fallait
jamais faire confiance aux Blancs  ; ils ne racontaient que des
mensonges et pas un seul d’entre eux n’avait jamais aimé les nègres.
Lui, John, était un nègre et il verrait, dès qu’il serait un peu plus
vieux, à quel point les Blancs pouvaient être mauvais. John avait lu ce
que les Blancs faisaient aux gens de couleur ; comment, dans le Sud,
d’où ses parents venaient, les Blancs détournaient une partie de leurs
gages, les poussaient dans le feu, leur tiraient dessus –  et leur
faisaient des choses encore pires, ajoutait son père, qu’on ne pouvait
raconter. Il avait lu que des hommes de couleur avaient été brûlés sur
la chaise électrique pour des forfaits qu’ils n’avaient pas commis  ;
que, dans les émeutes, on leur tapait dessus avec des gourdins ; qu’on
les torturait en prison  ; qu’ils étaient les derniers embauchés et les
premiers licenciés. Les nègres n’habitaient pas les rues que John
sillonnait  ; ça leur était interdit  ; et, pourtant, il s’y promenait et
personne ne levait la main sur lui. Mais oserait-il entrer dans ce
magasin d’où une femme, chargée d’une grande boîte ronde, sortait à
présent le plus naturellement du monde ? Ou dans cet appartement
devant lequel se tenait un Blanc revêtu d’un superbe uniforme ? John
savait qu’il n’oserait pas s’y risquer, pas aujourd’hui, et il entendait
l’éclat de rire de son père : « Non, et pas demain non plus ! » Pour lui,
c’était la porte de service, l’escalier obscur et la cuisine ou le sous-sol.
Le monde des Blancs n’était pas pour lui. S’il se refusait à admettre ça
et s’entêtait à essayer d’y avoir accès, il pourrait s’escrimer jusqu’à la
fin des temps ; ils ne le laisseraient jamais entrer. Là-dessus, les gens
et l’avenue subirent un changement dans l’esprit de John qui se mit à
les craindre et comprit qu’un jour il pourrait arriver à les haïr si Dieu
ne changeait pas son cœur.
Il quitta la 5e Avenue et prit la direction de l’ouest et des cinémas.
Là, sur la 42e  Rue, c’était moins élégant, mais pas moins bizarre. Il
adorait cette rue, non pour les passants ou les boutiques, mais pour
les lions de pierre qui gardaient le bâtiment principal, gigantesque,
de la bibliothèque publique, un bâtiment incroyablement vaste et
rempli de livres dans lequel il n’avait encore jamais osé entrer. Il
aurait pu le faire, il le savait, car il était inscrit à l’annexe de Harlem
et avait le droit d’emprunter un ouvrage n’importe où en ville. Mais il
n’y avait jamais mis les pieds parce que l’endroit était tellement grand
qu’il devait fourmiller de couloirs et de marches en marbre,
labyrinthe dans lequel il se perdrait à coup sûr sans jamais trouver
l’ouvrage qu’il souhaitait. Et alors, tout le monde, tous les Blancs
présents sauraient qu’il n’était pas habitué à ce genre de grand édifice
ni à une telle quantité de livres et ils le regarderaient avec
commisération. Il y entrerait un autre jour quand il aurait lu tous les
livres de la ville, prouesse qui lui donnerait, croyait-il, l’aplomb
nécessaire pour franchir le seuil de n’importe quel bâtiment sur Terre.
Des gens, des hommes principalement, s’appuyaient sur les parapets
de pierre du parc surélevé qui entouraient la bibliothèque ou bien
montaient et descendaient et se penchaient pour boire de l’eau aux
fontaines publiques. Des pigeons argent se posaient un bref instant
sur la tête des lions ou sur le rebord des fontaines et se pavanaient
dans les allées. John rôda devant chez Woolworth’s où, les yeux vissés
sur l’étalage de bonbons, il s’interrogea sur ceux qu’il aurait aimé
acheter mais s’éloigna sans avoir rien pris, parce que le magasin était
bondé et qu’il avait la certitude que la vendeuse ne le remarquerait
jamais  ; puis il s’attarda devant un marchand de fleurs artificielles
avant de traverser la 6e  Avenue où se trouvaient le distributeur
automatique, les taxis à l’arrêt et les boutiques –  qu’il s’interdit de
regarder ce jour-là – qui exposaient en devanture des cartes postales
cochonnes et des farces et attrapes. C’était après la 6e  Avenue que
commençaient les cinémas et il étudia attentivement les photos pour
essayer de choisir sa salle. Il s’arrêta finalement devant une immense
affiche colorée représentant une femme de mauvaise vie, à moitié
dévêtue, qui, appuyée dans l’encadrement d’une porte, semblait se
disputer avec un homme blond, lequel fixait la rue d’un air pitoyable.
La légende au-dessus de leur tête déclarait  : «  Il y a, dans chaque
famille, un gogo dans son genre et une femme pas loin pour le mener
par le bout du nez ! » Il décida de voir ce film-là, car il s’identifiait au
jeune homme blond, le gogo de la famille, et avait envie d’en savoir
plus sur le sort manifestement cruel qui était le sien.
Il étudia donc les prix affichés au-dessus du guichet, présenta ses
pièces à la caissière et reçut le bout de papier qui avait le pouvoir de
lui ouvrir les portes. Dès lors qu’il eut décidé d’entrer, il ne se
retourna pas vers la rue de crainte qu’un saint passant par là ne
l’aperçoive, ne l’appelle et ne le retienne. Il traversa d’un pas très
pressé l’entrée recouverte de moquette, sans rien regarder, et ne
s’arrêta que pour qu’on lui déchire son billet, dont une moitié se
retrouva dans une corbeille argentée et l’autre lui fut retournée. Puis
l’ouvreuse poussa les portes de cet obscur palais et, tenant une lampe
derrière elle, le conduisit à son siège. Même à ce moment-là, alors
qu’il était passé au milieu d’une jungle de pieds et de genoux pour
atteindre son fauteuil, il n’osa respirer ; ni même, du fait d’un ultime
et maladif espoir de pardon, lever les yeux vers l’écran. Il fixait
l’obscurité environnante et les profils qui émergeaient peu à peu de
ces ténèbres qui ressemblaient tant à celles de l’enfer, persuadé que la
lumière du second avènement allait les déchirer et que le plafond
allait s’ouvrir sur des chariots de feu d’où descendraient un Dieu
courroucé et tous les hôtes du ciel. Il s’enfonça profondément dans
son siège, comme si cette position avait des chances de le rendre
invisible et de gommer sa présence en ces lieux. Sur ce, il se dit  :
« Pas encore. Ce n’est pas encore le jour du jugement ! » et des voix lui
parvinrent, sans doute celles du malheureux et de la femme de
mauvaise vie et, malgré lui, il leva les yeux vers l’écran.
C’était une femme de très mauvaise vie, une blonde au teint
terreux qui avait vécu à Londres, une ville en Angleterre, il y avait
drôlement longtemps à en juger par ses habits, et qui toussait. Elle
était atteinte d’une terrible maladie dont il avait entendu parler, la
tuberculose. Quelqu’un dans la famille de sa mère en était mort. Elle
avait beaucoup d’amoureux, fumait des cigarettes et buvait. Quand
elle rencontra le jeune homme, un étudiant qui l’aimait énormément,
elle se montra très cruelle envers lui. Elle se moqua de lui parce qu’il
était infirme. Elle lui prit son argent, sortit avec d’autres hommes et
lui mentit. L’étudiant, qui était assurément un gogo, boitait, avait un
air doux et triste et la sympathie de John ne tarda pas à aller tout
entière vers cette femme violente et malheureuse. Il la comprenait
quand elle s’emportait, se déhanchait et rejetait la tête en arrière
dans un éclat de rire tellement violent qu’on aurait cru que les veines
de son cou allaient éclater. Cette petite femme pas jolie arpentait les
rues froides et noyées de brouillard d’une démarche crâne, lascive et
brutale en criant au monde entier : « Allez vous faire foutre. » Rien ne
pouvait la mater ni la briser, rien ne la touchait, ni la gentillesse, ni le
mépris, ni la haine, ni l’amour. Elle n’avait jamais pensé à prier. On ne
pouvait concevoir qu’elle s’incline un jour devant quelqu’un, qu’elle
rampe sur un parterre poussiéreux pour s’approcher de l’autel de qui
que ce soit, qu’elle implore un pardon en pleurant. Peut-être son
péché était-il si grand qu’il ne pouvait lui être remis  ? Peut-être son
orgueil était-il si vif qu’elle n’avait pas besoin d’absolution ? Déchue
de cet état d’élévation que Dieu avait réservé aux hommes et aux
femmes, elle donnait d’autant plus d’éclat à sa déchéance qu’elle était
totale. S’il avait osé sonder son cœur, John n’aurait pas trouvé en lui
le moindre désir de la voir se racheter. Il avait envie de lui ressembler,
mais seulement en plus puissant, en plus marqué et en plus cruel afin
de faire souffrir, comme elle faisait souffrir l’étudiant, tous ceux
autour de lui qui le blessaient, et se moquer d’eux quand ils
imploreraient sa pitié. Lui, il n’aurait pas fait appel à la pitié de qui
que ce soit, et il souffrait plus qu’eux. « Vas-y, ma fille », murmurait-il,
pendant que l’étudiant, confronté à sa malveillance implacable,
soupirait et pleurait. « Vas-y, ma fille. » Un jour, il parlerait comme ça,
il les affronterait et leur dirait combien il les détestait, combien ils
l’avaient fait souffrir, combien il allait se venger d’eux !
Cependant, quand –  l’air plus grotesque que jamais  – elle en
arriva à l’heure de sa mort, laquelle finit par se produire, comme elle
le méritait, John cessa subitement de divaguer, glacé par l’expression
de son visage. Elle donnait l’impression de fixer à tout jamais un
point au-dehors, en contrebas, d’être confrontée à un vent plus
perçant que tout ce qu’elle avait pu connaître sur Terre et d’être
propulsée à toute vitesse vers un royaume où rien ne pourrait l’aider,
ni son orgueil, ni son courage, ni sa superbe méchanceté. Là où elle
allait, ce n’était pas ça qui importait, mais autre chose, qu’elle ne
connaissait pas, mais dont elle avait une intuition glaçante, quelque
chose sur quoi elle ne pouvait absolument pas agir et à quoi elle
n’avait jamais réfléchi. Elle se mit à pleurer et son visage de
débauchée afficha une grimace enfantine  ; les gens s’éloignèrent
d’elle, la laissant souillée dans une pièce souillée, seule pour affronter
son Créateur. La scène s’acheva en fondu et elle disparut ; bien que le
film se poursuivît, ce qui permit à l’étudiant d’épouser une autre
femme, plus brune et très gentille, mais loin d’être aussi fascinante,
John continua à penser à cette femme et à sa fin abominable. Cette
fois encore, si cette idée n’avait pas ressemblé à un blasphème, il se
serait dit que c’était le Seigneur qui l’avait guidé vers cette salle pour
lui montrer ce qu’était le salaire du péché. Le film se termina et,
autour de lui, les gens s’agitèrent  ; les actualités démarrèrent, des
jeunes filles blanches en maillots de bain défilèrent devant lui, des
boxeurs s’affrontèrent avec des grognements, des joueurs de base-ball
réussirent un home-run, les doigts dans le nez, et des présidents et
des rois de pays dont il ne connaissait que le nom traversèrent
brièvement le rectangle de lumière tremblotante tandis que John
réfléchissait à l’enfer et à la rédemption de son âme et luttait pour
trouver un compromis entre la voie qui menait à la vie éternelle et
celle qui se finissait dans la géhenne. Mais il n’y en avait aucun, car il
avait été élevé dans la vérité. Il ne pouvait prétendre, contrairement
aux sauvages d’Afrique, que personne ne l’avait initié aux Évangiles.
Depuis sa plus tendre enfance, son père, sa mère et tous les saints lui
avaient appris ce qu’était la volonté de Dieu. Soit il sortait de cette
salle, pour ne plus jamais y revenir, en laissant derrière lui le monde
et ses plaisirs, ses honneurs et ses splendeurs, soit il restait ici avec les
gens corrompus et partageait avec eux le châtiment qui les attendait
à coup sûr. Oui, c’était une voie étroite –  John s’agita sur son siège,
sans oser se dire que Dieu était bien injuste de lui imposer un choix
aussi cruel.
 
 
En rentrant à la fin de l’après-midi, John vit la petite Sarah, le
manteau ouvert, sortir précipitamment de la maison et courir jusqu’à
la pharmacie à l’autre bout de la rue. La peur le saisit aussitôt  ; il
s’arrêta une minute, fixa sans le voir le décor qui l’entourait en se
demandant ce qui pouvait bien justifier pareille hâte. Il est vrai que
Sarah était très prétentieuse et qu’elle se débrouillait toujours pour
que chaque commission qu’elle faisait ait l’air d’une affaire de vie ou
de mort  ; cela étant, on l’avait envoyée en course avec une
précipitation telle que sa mère n’avait pas pris le temps de l’obliger à
boutonner son manteau.
Du coup, la fatigue s’empara de lui  ; s’il s’était vraiment passé
quelque chose, l’ambiance allait être très déplaisante là-haut, et il
n’avait pas envie d’y être confronté. Mais peut-être était-ce
simplement que sa mère avait mal à la tête et qu’elle avait envoyé
Sarah lui chercher de l’aspirine ? En ce cas, ça voudrait dire qu’il lui
faudrait préparer le dîner, s’occuper de son frère et de ses sœurs et
passer toute la soirée à nu sous le regard de son père. Il ralentit
l’allure.
Il y avait quelques jeunes garçons sur la véranda. Ils le
regardèrent approcher tandis qu’il s’efforçait de les ignorer tout en
imitant vaille que vaille leur démarche chaloupée. Comme il montait
le petit escalier de pierre et s’engageait dans le couloir, l’un d’entre
eux lui lança : « Hé, ton frère s’est pris un sale coup aujourd’hui. »
Il les dévisagea avec une sorte de terreur, sans oser demander de
détails, et remarqua qu’ils avaient l’air de s’être battus, eux aussi  ;
leur mine défaite donnait à penser qu’ils avaient été forcés de prendre
la fuite. Sur ce, il baissa les yeux et s’aperçut qu’il y avait du sang sur
le seuil et jusque sur le carrelage de l’entrée. Il regarda de nouveau
les jeunes garçons qui ne l’avaient pas quitté des yeux et grimpa les
marches quatre à quatre.
La porte était entrouverte – pour le retour de Sarah, sans doute –
et il entra, sans faire de bruit, en proie à une sourde envie de fuir. Il
n’y avait personne dans la cuisine, alors que la lumière était allumée
–  les lumières étaient allumées partout dans la maison. Un panier
rempli de provisions était posé sur la table de cuisine et il devina que
tante Florence était là. La lessiveuse au-dessus de laquelle sa mère
lavait un peu plus tôt n’était pas encore rangée et distillait une odeur
aigrelette dans la pièce.
Ici aussi, il y avait des taches de sang par terre, de même qu’il y
avait eu de petites gouttes de sang sur les marches.
Tout cela déclencha chez lui une peur terrible. Planté au milieu de
la cuisine, il essaya d’imaginer ce qui s’était passé tout en se
préparant à entrer dans le salon où la famille au grand complet
semblait rassemblée. Roy avait déjà eu des ennuis, mais ce nouvel
incident paraissait s’apparenter au prélude d’une prophétie en train
de s’accomplir. Il enleva son manteau, le jeta sur une chaise, et allait
prendre le chemin du salon quand il entendit Sarah remonter les
marches précipitamment.
Il patienta et elle fit brutalement irruption dans la pièce, chargée
d’un paquet fait à la six-quatre-deux.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » murmura-t-il.
Elle le considéra avec stupeur et une sorte de joie sauvage. Une
fois encore, il se fit la réflexion qu’il n’aimait vraiment pas sa sœur.
Celle-ci reprit son souffle et lâcha d’un ton triomphal : « Roy a reçu
un coup de couteau ! » Et elle fila vers le salon.
Roy a reçu un coup de couteau. Quoi que cela pût signifier, c’était
sûr que son père serait ce soir dans un de ses plus mauvais moments.
John entra dans le salon sans se presser.
Séparés par une petite cuvette d’eau, son père et sa mère étaient
agenouillés à côté du canapé où Roy était allongé, et son père lavait
le front en sang de Roy. Apparemment, son père, qui ne pouvait
supporter que quelqu’un d’autre que lui touche son fils blessé, avait
repoussé sa mère dont la main était beaucoup plus douce. Elle
observait donc la scène, une main dans l’eau, l’autre –  sous le coup
d’une sorte d’angoisse  – à la taille, autour de laquelle était encore
noué le tablier improvisé du matin. La souffrance, la peur, une
tension quasi insoutenable et une détresse que tous ses pleurs
n’auraient même pas pu traduire marquaient son visage. Son père
chuchotait à Roy des paroles douces et délirantes, et ses mains,
quand il les plongea de nouveau dans la cuvette, puis qu’il essora le
linge, tremblaient. Tante Florence, qui ne s’était toujours pas
débarrassée de son chapeau ni de son sac à main, se tenait un peu en
retrait et les considérait avec une mine inquiète, épouvantable.
Puis Sarah bondit dans la pièce devant lui et sa mère releva les
yeux, s’empara du paquet et vit John. Elle ne dit rien, mais lui lança
un coup d’œil vif et bizarre, un peu comme si elle avait, sur le bout de
la langue, un avertissement que, pour l’instant, elle n’osait formuler.
Tante Florence leva la tête et dit : « On se demandait où t’étais, mon
garçon. Ton vilain frère, l’est sorti dehors et i s’est fait blesser. »
Mais, à son ton, John comprit qu’il y avait peut-être plus de peur
que de mal – finalement, Roy n’allait pas mourir. Il se sentit un tout
petit peu mieux. Sur ce, son père se tourna vers lui et le regarda.
« Où t’as été traîner, mon garçon, hurla-t-il, tout ce temps ? Tu sais
donc pas qu’on a besoin de toi à la maison ? »
Plus que ses paroles, ce fut l’expression de son visage qui fit que
John se crispa immédiatement sous l’effet de la méchanceté et de la
peur. Le visage de son père était effroyable quand il était en colère,
mais, à présent, il ne reflétait pas seulement de la colère. John vit
alors ce qu’il n’avait jamais vu auparavant, sinon dans ses rêveries
vindicatives  : une sorte de terreur suintante, débridée, qui faisait
paraître ce visage plus jeune et en même temps incroyablement plus
vieux et plus cruel. John comprit alors, au moment précis où les yeux
de son père se posèrent sur lui, qu’il le détestait parce que c’était Roy
qui gisait sur le canapé et pas lui. Il eut du mal à soutenir son regard
mais le fit pourtant un bref instant, sans rien dire, sentit s’épanouir
en lui une drôle de sensation de triomphe et se prit à espérer, pour
voir son père s’effondrer, que Roy allait mourir.
Sa mère avait défait le paquet et ouvrait le flacon d’eau oxygénée.
« Tiens, dit-elle, maintenant, tu ferais mieux de le nettoyer avec ça. »
Sa voix était calme et sèche ; le visage fermé, elle posa une minute les
yeux sur son père en lui passant le flacon et le coton.
«  Ça va faire mal, s’écria son père –  d’une voix si différente, si
triste, si tendre ! – en se tournant de nouveau vers le canapé. Mais tu
vas jusse faire le petit homme et te tenir tranquille ; ça prendra pas
de temps. »
John l’observait et l’écoutait, le cœur plein de haine. Roy se mit à
gémir. Tante Florence s’approcha du manteau de la cheminée et posa
son sac à côté du serpent en métal. Dans la pièce derrière lui, John
entendit geindre le bébé.
« John, déclara sa mère, sois gentil, va la chercher. » Ses mains qui
ne tremblaient pas continuaient à s’activer sur le flacon d’eau
oxygénée, à découper des pansements.
John se dirigea vers la chambre de ses parents et prit le bébé
braillard qui était mouillé. Dès l’instant où Ruth sentit qu’il la
soulevait, elle cessa de crier et le regarda avec de grands yeux
pathétiques, comme si elle devinait qu’il y avait des problèmes dans
la maison. John sourit devant cette détresse qui semblait remonter de
si loin dans le temps –  il aimait énormément sa petite sœur  – et
repartit vers le salon en lui murmurant à l’oreille : « Hé, écoute donc
ce que ton grand frère va te dire, ma puce. Dès que tu pourras tenir
sur tes jambes, sauve-toi de cette fichue baraque, sauve-toi très loin. »
Il ne savait pas trop pourquoi il lui avait dit ça, ni même s’il souhaitait
qu’elle se sauve, mais il se sentit tout de suite mieux.
Quand il revint dans la pièce, son père était en train de dire  :
«  Sûr que je vais avoir des questions à te poser d’ici une minute,
patronne. Je vais avoir envie de te demander comment ça se fait que
t’as laissé ce garçon sortir se faire à moitié massacrer.
–  Ah, non, tu vas pas faire ça, s’écria tante Florence. Tu vas pas
commencer un cirque pareil ce soir. Tu sais très bien que Roy i
demande jamais à personne si i peut faire quéque chose –  i fonce
droit devant lui et i fait ce qui i chante. C’est sûr qu’Elizabeth elle
peut pas l’attacher avec une chaîne et un boulet. Elle a déjà bien
assez à faire dans cette maison et c’est pas sa faute si Roy a la tête
aussi dure que son père.
– T’as vraiment beaucoup de commentaires à faire ! Pour une fois,
t’aurais pu éviter d’ouvrir ta grande bouche pour donner ton avis sur
mes affaires. » Il lâcha cette remarque sans la regarder.
«  C’est pas ma faute, riposta-t-elle, si t’es né idiot, si t’es resté
comme ça et si tu vas jamais changer. Devant Dieu le père, je te jure
que t’aurais usé la patience à Job.
– Je t’ai déjà dit – il continuait à soigner Roy toujours gémissant et
s’apprêtait à tamponner la blessure avec de l’alcool iodé  – que je
voulais pas que tu viennes ici causer comme un charretier devant mes
enfants.
–  T’inquiète donc pas de comment que je cause, mon frère,
répliqua-t-elle d’un ton énergique, tu ferais mieux de t’inquiéter de ta
vie à toi. Ce que, ces enfants, i peuvent entendre leur fera pas moitié
autant de mal que ce qui voyent.
–  Ce qui voyent, marmonna son père, c’est un pauvre homme
qu’essaye de servir le Seigneur. La voilà, ma vie.
– Alors, moi, je te garantis qui vont faire tout ce qui pourront pour
pas mener la même. Rappelle-toi ce que je te dis. »
Comme il se tournait vers elle, il intercepta le regard
qu’échangèrent les deux femmes. La mère de John, pour des raisons
qui n’avaient rien à voir avec celles de son père, aurait aimé que tante
Florence se taise. Il détourna les yeux, l’air ironique. John vit sa mère
baisser la tête et sa bouche afficher un pli amer. Quant à son père,
sans un mot, il se mit à panser le front de Roy.
« C’est jusse grâce à la miséricorde de Dieu, finit-il par dire, que
ce garçon a pas perdu son œil. Regarde-moi ça. »
Sa mère se pencha et scruta le visage de Roy dans un murmure
plein de tristesse et de compassion. Pourtant, à ce que John devinait,
elle avait immédiatement pris la mesure du danger qui avait menacé
la vie et l’œil de Roy et ne s’inquiétait plus. Pour l’instant, elle ne
faisait que gagner du temps, si l’on peut dire, et se préparait en vue
du moment où la colère de son mari se retournerait, dans toute sa
violence, contre elle.
Le père avisa alors John, debout près de la porte-fenêtre avec
Ruth dans les bras.
« Viens ici, mon garçon, déclara-t-il, voir ce que les Blancs ont fait
à ton frère. »
Sous le regard furieux de son père, John approcha du canapé avec
le fier maintien d’un prince montant à l’échafaud.
« Regarde donc, s’écria son père en l’attrapant brutalement par le
bras, regarde ton frère. »
John baissa la tête vers Roy qui le fixait de ses prunelles noires
pour l’heure presque vides d’expression. Mais, devant la lassitude et
l’impatience qui marquaient la jeune bouche de Roy, John comprit
que son frère lui demandait de ne pas lui en vouloir pour tout ça. Ce
n’était pas de sa faute, ni celle de John, disaient les yeux de Roy, s’ils
avaient un père aussi fou.
Le père, de l’air de celui qui force un pécheur à contempler le
fond de l’abîme qui constituera son destin, s’écarta légèrement afin
que John puisse voir la blessure de Roy.
Un couteau, par chance peu pointu, lui avait entaillé le milieu du
front, depuis la naissance des cheveux jusqu’à l’arcade sourcilière
gauche  : la blessure dessinait une sorte de demi-lune dingue et se
terminait sur une pointe brutale et confuse qui dénaturait à jamais le
sourcil de Roy. Avec le temps, la cicatrice foncerait et en arriverait à
se confondre avec la peau sombre de Roy, mais rien ne pourrait
jamais réunir le sourcil si brutalement coupé en deux. Cette blessure
insensée, ce point d’interrogation, lui resterait à tout jamais et
accentuerait à tout jamais quelque chose de moqueur et de sinistre
sur la figure de Roy. John éprouva une brusque envie de sourire, mais
son père ne le quittait pas des yeux et il se domina. La blessure était
assurément très vilaine à présent, très rouge, et elle devait être très
douloureuse, se dit John en proie à un élan de compassion pour Roy
qui n’avait pas poussé un cri. Il imaginait l’émotion que son frère
avait dû déclencher quand il était entré en vacillant dans la maison,
aveuglé par le sang qu’il perdait  ; n’empêche, il n’était pas mort, il
n’avait pas changé et redescendrait dans la rue dès qu’il irait mieux.
« Tu vois, reprit son père. C’étaient des Blancs, des Blancs comme
certains que t’aimes tant, qu’ont essayé de trancher la gorge à ton
frère. »
Sous le coup d’une colère immédiate et animé d’un curieux mépris
pour l’imprécision de son père, John se dit que seul un aveugle, aussi
blanc fût-il, aurait pu avoir visé la gorge de Roy tandis que sa mère
déclarait avec une calme insistance : « Et, lui, l’essayait de trancher la
leur. Lui et eux, ce sont tous des mauvais garçons.
– Oui, renchérit tante Florence, je t’ai pas entendu poser une seule
question à ce garçon sur comment que tout ça c’était arrivé. On dirait
que t’as jusse décidé de beugler de toute façon et d’en faire baver à
tout le monde dans cette maison passe qui l’est arrivé quéque chose à
la prunelle de tes yeux.
–  Je t’ai déjà demandé, cria le père en proie à une exaspération
effrayante, d’arrêter de causer à tort et à travers. Y a rien là-dedans
qui te concerne. C’est ma famille et c’est ma maison. Tu veux que je
t’en colle une ?
–  Tu m’en colles une, répondit-elle avec une placidité tout aussi
effrayante, et je te garantis que t’en colleras plus jamais une sans
réfléchir.
–  Taisez-vous maintenant, dit la mère en se levant, on a pas
besoin de tout ça. Ce qui est fait est fait. On devrait être à genoux à
remercier le Seigneur que ce soye pas pire.
– C’est bien vrai, déclara tante Florence, voilà qui devrait parler à
cet idiot de nègre.
–  Tu peux dire quéque chose à ton idiot de fils, lança-t-il à sa
femme d’un ton méchant, ayant apparemment décidé d’ignorer sa
sœur, qu’est planté là avec ses grands yeux de veau. Tu peux i dire qui
prenne ça pour un avertissement du Seigneur. Voilà ce qui font aux
nègres, les Blancs. Je te l’ai dit, maintenant, t’as vu.
–  I ferait mieux de prendre ça pour un avertissement  ? brailla
tante Florence. I ferait mieux  ? Voyons, Gabriel, c’est pas lui qu’a
traversé la moitié de la ville pour aller se battre avec des Blancs. C’est
ce garçon qu’est couché sur le canapé qu’est allé délibérément, avec
toute une tripotée d’autres gamins, jusqu’au West Side, jusse pour
chercher la bagarre. Je t’assure, je me demande ce qui se passe dans
ta tête.
– Tu sais très bien, dit la mère en regardant le père dans les yeux,
que Johnny i fraye pas avec le même genre de garçon que Roy. T’as
flanqué des corrections à Roy bien assez souvent, ici même, dans
cette pièce passe qui l’était sorti avec ces mauvais garçons. Roy, i l’a
pris un mauvais coup cet après-midi, passe qui l’était parti faire
quéque chose qui n’avait pas à faire, un point c’est tout. Tu devrais
remercier le Rédempteur qui soye pas mort.
–  Vu comment que tu fais attention à lui, i pourrait aussi bien
l’être, dit-il. On dirait pas que tu te soucies beaucoup qui soye mort
ou vivant.
– Seigneur, prends pitié, fit tante Florence.
– C’est aussi mon fils, répliqua la mère avec chaleur. Je l’ai porté
neuf mois dans mon ventre et je le connais comme je connais son
père, et i sont tout à fait pareils. Maintenant. T’as pas le droit de me
parler comme ça.
– Je suppose que tu sais tout de l’amour d’une mère, riposta-t-il,
tout suffocant, la respiration sifflante. Je compte sur toi, bien
entendu, pour m’espliquer comment qu’une femme peut passer la
journée assise à la maison pendant que sa chair et son sang vont
dehors se faire à moitié massacrer. Me dis pas que tu sais pas
comment le retenir, passe que, moi, je me rappelle ma mère, que Dieu
ait pitié de son âme, elle, elle aurait su.
– C’était aussi ma mère, s’écria tante Florence, et je me rappelle,
même si toi non, qu’on t’a souvent ramené à la maison plus mort que
vif. Elle savait pas comment te retenir. Elle s’est échinée à te taper
dessus, jusse comme toi tu t’échines à taper sur ce garçon.
– Ça par exemple, t’en as des commentaires à faire.
– J’essaie jusse de mettre un peu de bon sens dans ta grosse tête
dure de Noir. Tu ferais mieux d’arrêter de tout mettre sur le dos à
Elizabeth et de regarder tes fautes à toi.
–  C’est pas grave, Florence, intervint la mère, c’est fini, tout ça,
terminé, maintenant.
–  Moi, je suis dehors tous les jours que Dieu fait, brailla-t-il, à
travailler pour donner de quoi manger à ces enfants. Tu crois pas que
j’ai le droit de demander à leur mère de les surveiller pour qui se
rompent pas le cou pendant que je suis pas là ?
– T’as qu’un enfant qu’est capable de sortir se rompre le cou, c’est
Roy, et tu le sais. Et je ne vois pas du tout comment tu penses que je
vais tenir cette maison, m’occuper de ces enfants et courir partout
après Roy. Non, je peux pas le tenir, je te l’ai dit, et tu peux pas plus le
tenir. Tu sais pas quoi faire avec ce garçon, et c’est pour ça que
t’essaies toujours de faire porter le chapeau à quéqun d’autre. Y a pas
personne à blâmer, Gabriel. Tu ferais mieux de prier Dieu qui l’arrête
avant que quéqun i colle un autre coup de couteau et l’envoye au
cimetière. »
Ils se fixèrent l’espace d’un silence épouvantable, elle, avec une
supplique apeurée dans le regard. Puis il tendit le bras et la gifla de
toutes ses forces. Elle s’effondra aussitôt, en se protégeant la figure
d’une main menue, tandis que tante Florence s’empressait de la
soutenir. Sarah suivait la scène d’un œil avide. C’est alors que Roy se
redressa et déclara d’une voix tremblante : « Gifle pas ma mère. C’est
ma mère. Si tu recommences à la gifler, espèce de salopard de nègre,
je jure devant Dieu que je te tuerai. »
Durant tout le temps où ces mots résonnèrent dans la pièce et y
restèrent en suspens, pareils à cette fraction de seconde pendant
laquelle une lumière sporadique précède une explosion, John et son
père ne se quittèrent pas des yeux. Devant ce regard tellement fou et
profondément mauvais, cette bouche tordue en un rictus de douleur,
John crut que son père pensait que ces menaces venaient de lui. Puis,
dans le silence total qui suivit la déclaration de Roy, John se rendit
compte que son père ne le voyait pas, qu’il ne voyait rien du tout ou
peut-être une vision. Il eut envie de tourner les talons et de fuir,
comme s’il avait croisé dans la jungle une bête féroce affamée et
prête à bondir, avec dans les prunelles le reflet de l’enfer. Et, comme
si, au détour d’une rue, il s’était retrouvé confronté à une fin certaine,
il se retrouva dans l’impossibilité de faire le moindre mouvement.
Son père se tourna alors et inclina la tête vers Roy.
« Qu’est-ce t’as dit ? demanda le père.
– Je t’ai dit de pas toucher ma mère.
– Tu m’as outragé. »
Roy ne répondit rien et ne baissa pas les yeux.
« Gabriel, intervint la mère. Gabriel, prions… »
Le père avait levé les mains jusqu’à sa taille et défaisait sa
ceinture. Il avait les larmes aux yeux.
« Gabriel, s’écria tante Florence, t’as pas assez fait l’andouille pour
ce soir ? »
Le père brandit alors sa ceinture qui s’abattit sur Roy en sifflant ;
ce dernier frissonna et retomba en arrière, le visage tourné vers le
mur. Mais il ne poussa pas un seul cri. Et de nouveau la ceinture
s’abattit sur Roy, encore et encore. L’air vibrait sous l’effet de ce
sifflement et du claquement contre la chair de Roy. Ruth, le bébé, se
mit à hurler.
« Seigneur, Seigneur, murmurait le père, Seigneur, Seigneur. »
Il brandit de nouveau la ceinture, mais tante Florence l’attrapa
par-derrière et la retint. La mère se précipita vers le canapé et prit
Roy dans ses bras en pleurant comme jamais John n’avait vu pleurer
une femme ou qui que ce soit. Roy noua les bras autour du cou de sa
mère et s’accrocha à elle comme un noyé.
Tante Florence et le père se firent face.
«  Oui, Seigneur, dit tante Florence, t’es né fou furieux et tu vas
mourir pareil. Mais ça sert à rien d’essayer que le monde entier i
tourne comme toi. Tu peux rien changer, Gabriel. Tu devrais le savoir,
à c’te heure. »
 
 
À six heures du soir, John ouvrit la porte de l’église avec la clé de
son père. L’office commençait en principe à huit heures, mais il
pouvait commencer n’importe quand, dès l’instant que le Seigneur
poussait un des saints à entrer dans les lieux. Il était rare cependant
que quelqu’un arrive avant huit heures et demie, étant donné que
l’esprit du Seigneur, dans sa grande tolérance, permettait aux saints
de faire leurs courses du samedi soir, de nettoyer leur maison et de
coucher leurs enfants.
John referma la porte derrière lui et passa un moment dans
l’étroite allée de l’église à écouter, derrière lui, les voix des enfants
occupés à jouer, et celles plus rudes de leurs aînés en train de crier et
de s’emporter dans les rues. Il faisait nuit dans l’église ; sur l’avenue
populeuse, les lampadaires autour de lui s’étaient tous allumés avec
un claquement sec  ; la lumière du jour s’était évanouie. Il avait
l’impression d’avoir les pieds fichés dans le plancher ; ils refusaient de
le porter ne fût-ce qu’un pas de plus. L’obscurité et le silence des lieux,
glacés comme le Jugement dernier, l’oppressaient et les voix qui lui
parvenaient à travers la fenêtre auraient tout aussi bien pu provenir
d’un autre monde. Accompagné par le bruit de ses pas qui craquaient
sur le plancher affaissé, John avança jusqu’à l’endroit où, posée sur la
nappe d’autel rouge, la croix dorée étincelait comme des braises sous
la cendre et alluma une modeste lumière.
Dans l’air de l’église flottait perpétuellement une odeur de
poussière et de sueur ; car, comme sur le tapis du salon de sa mère, la
poussière de l’église était inexpugnable ; et quand les saints priaient
ou donnaient libre cours à leur joie, leur corps dispensait une odeur
moite et âcre qui associait les exhalaisons des corps ruisselants de
sueur et celles du linge blanc en train de tremper dans l’amidon.
Cette église occupait les locaux d’une ancienne boutique et John
l’avait toujours vue se dresser là, au croisement de cette avenue de
pécheurs, face à l’hôpital où presque toutes les nuits on amenait des
criminels blessés ou mourants. À leur arrivée, les saints avaient loué
ce magasin à l’abandon dont ils avaient démonté tous les
aménagements  ; ils avaient repeint les murs, construit une chaire,
apporté un piano et des chaises pliantes et acheté la plus grande bible
qu’ils avaient pu se procurer. Ils avaient posé des rideaux blancs
derrière la vitrine, et peint sur les vitres TEMPLE DU BAPTÊME PAR LE FEU.
Ils s’étaient alors retrouvés prêts à accomplir l’œuvre de Dieu.
Et le Seigneur, ainsi qu’il l’avait promis aux deux ou trois
personnes qui s’étaient rassemblées au départ, leur en envoya
d’autres ; et celles-ci en amenèrent d’autres encore qui créèrent une
église. De cette branche mère, si Dieu la bénissait, d’autres branches
pourraient peut-être croître et Il entamerait une œuvre grandiose
partout dans la ville et le pays. Dans l’histoire du Temple, le Seigneur
avait mobilisé évangélistes, professeurs et prophètes et les avait
poussés à aller sur le terrain pour accomplir Son œuvre ; à sillonner
le pays en portant la parole des Évangiles ou à fonder de nouveaux
temples – à Philadelphie, en Géorgie, à Boston ou à Brooklyn. Là où
le Seigneur les conduisait, ils allaient. De temps à autre, l’un d’entre
eux revenait témoigner des prodiges que le Seigneur avait opérés à
travers lui, ou elle. Et, parfois, à l’occasion d’un dimanche de fête, ils
se rendaient tous ensemble à l’une des églises les plus proches de la
confrérie.
À un moment donné, avant la naissance de John, son père aussi
allait sur le terrain  ; mais à présent qu’il lui fallait gagner le pain
quotidien de sa famille, il était rare qu’il ait la possibilité de
descendre au-delà de Philadelphie, et encore, pour un laps de temps
très court. Contrairement à ce qu’il faisait auparavant, son père ne
présidait plus les grands rassemblements de réveil religieux où son
nom s’étalait en gros caractères sur des affiches annonçant la venue
d’un homme de Dieu. Dans le temps, son père était rudement connu,
mais tout cela semblait avoir changé depuis qu’il avait quitté le Sud.
Peut-être aurait-il fallu qu’il ait une église à lui à présent  ? John se
demandait si c’était ce qu’il voulait  ; peut-être aurait-il fallu qu’il
mène, comme père James aujourd’hui, un grand troupeau de fidèles
vers le royaume du Seigneur  ? Mais son père n’était qu’un gardien
dans la maison de Dieu. Il fallait qu’il change les ampoules grillées,
qu’il veille sur la propreté de l’église, les bibles, les livres de cantiques
et les affiches aux murs, c’était sa responsabilité. Le vendredi soir, il
célébrait l’office des jeunes pasteurs et prêchait avec eux. Il était rare
qu’il prononce le sermon du dimanche matin, sauf s’il n’y avait
personne d’autre pour le faire. C’était une sorte de prédicateur
bouche-trou, un saint homme à tout faire.
Cependant, pour autant que John pût en juger, il était traité avec
beaucoup de respect. Personne, en tout cas aucun des saints, ne lui
avait jamais fait un reproche ou une remarque désagréable, ni n’avait
même insinué que sa vie n’était pas irréprochable. Et pourtant, cet
homme, ministre de Dieu, avait frappé la mère de John et John avait
eu envie – et il en avait toujours envie – de le tuer.
John avait balayé la moitié de l’église et les chaises étaient encore
empilées devant l’autel quand on frappa à la porte. Lorsqu’il ouvrit, il
vit que c’était Elisha, venu l’aider.
« Loué soit le Seigneur, dit Elisha, sur le seuil, souriant.
– Loué soit le Seigneur », répondit John. C’était la salutation que
les saints utilisaient toujours entre eux.
Frère Elisha claqua la porte derrière lui et tapa ses pieds contre le
sol. Sans doute arrivait-il tout droit d’un terrain de basket-ball  ; il
avait le front tout brillant de sueur fraîche et les cheveux droits sur la
tête. Il portait son pull en laine vert, marqué de l’initiale de son lycée,
et le col de sa chemise était déboutonné.
« T’as pas froid comme ça ? s’écria John en le dévisageant.
–  Non, petit frère, j’ai pas froid. Tu crois que tout le monde est
aussi délicat que toi ?
– Y a pas que les petits qu’on mène au cimetière », répliqua John.
Il se sentait étonnamment audacieux et allègre  ; l’arrivée d’Elisha
l’avait mis de bonne humeur.
Elisha, qui s’était engagé dans l’allée pour gagner la pièce du
fond, se retourna et fixa John d’un regard étonné et menaçant. « Ah,
je vois que t’es décidé à jouer les insolents avec frère Elisha ce soir – i
va falloir que je te donne une petite correction. Attends jusse que je
me soye lavé les mains.
– Pas la peine de te laver les mains si tu viens ici pour travailler.
Attrape donc cette serpillière et mets un peu d’eau et de savon dans
ce seau.
– Seigneur, s’écria Elisha tout en ouvrant le robinet de l’évier et en
s’adressant apparemment au filet d’eau, v’là assurément un nègre
effronté. J’espère bien qui se prendra pas un mauvais coup, un de ces
jours, à causer comme ça à tort et à travers. On dirait qui s’arrêtera
pas tant que quéqun lui en aura pas collé un dans l’œil. »
Il poussa un profond soupir et entreprit de se savonner les mains.
« Dire que je viens ici en courant pour qui se crève pas à soulever une
seule de ces chaises et tout ce qui trouve à dire, c’est : “Mets de l’eau
dans le seau.” Y a vraiment rien à tirer d’un nègre, rien de rien. » Il
s’interrompit et se tourna vers John. «  Tu connais pas la politesse,
mon garçon ? Tu ferais bien d’apprendre à causer à tes aînés.
– Tu ferais mieux de venir par ici avec cette serpillière et ce seau !
On a pas toute la nuit devant nous.
– Continue, reprit Elisha. À ce que je vois, je vais être obligé de te
flanquer ta raclée ce soir. »
Il disparut dans les toilettes, puis, derrière le vacarme de la chasse
d’eau, John l’entendit renverser des choses dans la pièce du fond.
« Qu’est-ce tu fabriques encore ?
– Mon vieux, laisse-moi tranquille. J’organise mon ouvrage.
– Sûr que ça s’entend. » John lâcha son balai et se dirigea vers la
pièce du fond. Elisha avait renversé un lot de chaises pliantes, bien
rangées dans un coin, et les regardait d’un air furieux sans lâcher sa
serpillière.
« J’arrête pas de te dire de pas cacher cette serpillière là-derrière.
Personne peut l’attraper.
– Moi, si. Tout le monde est pas aussi maladroit que toi. »
Elisha abandonna la serpillière grise et raide et fondit sur John
qu’il souleva de terre par surprise. Les bras serrés autour de sa taille,
il essaya de lui couper la respiration et le regarda lutter et se tortiller
avec un sourire qui se transforma en une grimace figée, féroce. De ses
deux mains, John le repoussa, lui martela les épaules et les biceps,
s’efforça de lui enfoncer les genoux dans le ventre. En général, ce
genre d’affrontement ne durait pas, car Elisha était bien plus costaud
et bien meilleur catcheur ; mais, ce soir-là, John était résolu à ne pas
se laisser écraser, ou du moins à se défendre chèrement. Animé d’une
vigueur qui ressemblait presque à de la haine, il batailla de toutes ses
forces contre Elisha. Il lui donna des coups de pied, des coups de
poing, se tordit et poussa tant qu’il put en se servant de sa petitesse
pour déjouer et exaspérer Elisha dont les poings moites, noués sur ses
reins, se firent vite trop glissants. C’était une impasse ; il ne pouvait
affermir sa prise, et John ne pouvait lui échapper. Sans cesser de
lutter, les deux garçons tournaient donc sur eux-mêmes dans la pièce
étroite, et l’odeur de la sueur d’Elisha se rappelait âprement aux
narines de John. Il vit se gonfler les veines du front et du cou de son
adversaire, dont le souffle se fit irrégulier, bruyant, et le visage afficha
une grimace plus cruelle ; devant ces signes qui témoignaient de son
pouvoir, John ressentit un plaisir fou. Puis ils trébuchèrent contre les
chaises pliantes, le pied d’Elisha glissa et le jeune garçon lâcha prise.
John et Elisha se dévisagèrent en souriant à moitié. Puis John
s’effondra par terre en se tenant la tête.
« Je t’ai pas fait mal, hein ? » demanda Elisha.
John leva les yeux vers lui. « Moi ? Non, je veux juste reprendre
mon souffle. »
Elisha alla à l’évier s’asperger le visage et le cou d’eau froide. « Je
pense que tu vas me laisser travailler maintenant, dit-il.
–  D’abord, c’est pas moi qui t’en ai empêché.  » John se leva et
s’aperçut qu’il flageolait. Il regarda Elisha qui  se séchait avec la
serviette. « Un jour, tu m’apprendras le catch, d’accord ?
– Non, mon vieux, répliqua Elisha en riant. Je veux pas me battre
avec toi. T’es trop fort pour moi. » Et il fit couler de l’eau chaude dans
le grand seau.
John passa devant lui, retourna dans l’église et attrapa son balai.
Quelques minutes plus tard, Elisha le rejoignit et se mit à laver le
plancher à côté de la porte. John avait fini de balayer et il monta en
chaire pour épousseter les trois fauteuils aux allures de trône,
pourpres avec des carrés de tissu blanc sur le haut du dossier et les
bras massifs. La chaire dominait toute la pièce : c’était une tribune en
bois qui surplombait la congrégation avec, au milieu pour supporter
la bible, un grand pupitre derrière lequel s’installait le prédicateur.
Face aux fidèles et descendant de toute cette hauteur, il y avait la
nappe d’autel écarlate qui accueillait la croix dorée portant
l’inscription : JÉSUS SAUVEUR. La chaire était sacrée. Nul n’avait le droit
d’y monter s’il n’était pas marqué du sceau de Dieu.
Il épousseta le piano, puis s’assit sur le tabouret en attendant
qu’Elisha ait fini de laver une moitié de l’église pour remettre les
chaises en place. Sans le regarder, Elisha lui lança soudain  : «  Dis
donc, l’est pas temps que tu commences à penser à ton âme ?
– Je suppose que oui, répondit John avec un calme qui le terrifia.
–  Je sais que, de l’extérieur, ça paraît dur, surtout quand on est
jeune. Mais crois-moi, mon vieux, tu trouveras pas plus grande joie
que celle qu’on trouve au service du Seigneur. »
John ne répondit rien. Il appuya sur une touche noire du piano
qui produisit un son étouffé, pareil à celui d’un lointain tambour.
« I faut que tu te rappelles, poursuivit Elisha en se tournant vers
lui, que tu vois ça avec un esprit charnel. T’as encore l’esprit d’Adam,
mon vieux, et tu continues à penser à tes amis, t’as envie de faire
comme eux et t’as envie d’aller au ciné, et je parie que tu penses aux
filles, pas vrai, Johnny  ? Sûr, dit-il en souriant à moitié devant la
réponse qu’il lisait sur le visage de John, et tu veux pas renoncer à
tout ça. Mais quand le Seigneur te sauve, I réduit à néant le premier
Adam, I te donne un esprit neuf et un cœur neuf, et, là, tu trouves
plus du tout de plaisir sur Terre, ton bonheur, tu le vis en marchant et
en devisant tous les jours avec Jésus. »
Paralysé par la terreur, John fixa le corps d’Elisha. Il le vit debout
–  avait-il oublié  ?  – à côté d’Ella Mae devant l’autel tandis que père
James lui reprochait le mal qui habitait sa chair. Aux prises avec une
foule de questions qu’il ne poserait jamais, il scruta le visage d’Elisha.
Mais ce dernier lui demeura indéchiffrable.
« Les gens disent que c’est dur, poursuivit Elisha en se penchant de
nouveau sur sa serpillière, mais je t’assure, c’est pas aussi dur que de
vivre dans ce monde affreux, au milieu de toute la tristesse de ce
monde où il y a absolument aucun plaisir, puis après de mourir et
d’aller en enfer. I a rien de plus dur que ça.  » À son tour, il regarda
John. « Tu vois les ruses du diable pour amener les gens à perdre leur
âme ?
– Oui », finit par dire John d’un ton presque fâché. Il ne supportait
plus ses pensées, ne supportait plus le silence à travers lequel Elisha
l’observait.
Elisha sourit. « I a des filles dans mon lycée – il avait fini la moitié
de l’église et fit signe à John de remettre les chaises  – et elles sont
gentilles, mais elles pensent  pas au Seigneur, alors, moi, j’essaie de
leur dire que c’est pas  demain qui faudra se repentir, mais
aujourd’hui. Elles croivent que c’est pas la peine de se tracasser
maintenant, qu’elles pourront se faufiler au paradis une fois qu’elles
seront sur leur lit de mort. Mais, moi, je leur dis, ma jolie, c’est pas
tout le monde qui meurt dans son lit – tout le temps, y a des gens qui
partent d’un coup, aujourd’hui, i sont là et, demain, i sont partis. Mon
vieux, elles savent pas quoi penser de ce vieil Elisha passe qui va pas
au cinéma, qui danse pas, qui joue pas aux cartes et qui va pas avec
elles derrière l’escalier.  » Il s’interrompit et observa John qui le
regardait d’un air totalement désemparé sans savoir que dire. «  Et,
mon vieux, i en a qui sont vraiment bien, je veux dire que ce sont de
belles filles, et quand t’es suffisamment fort pour qu’elles te tentent
pas, alors, là, tu sais que t’es sauvé, vrai de vrai. Moi, jusse, je les
regarde et je leur dis que Jésus m’a sauvé un jour et que je vais aller
jusqu’au bout avec Lui. Y a pas une femme, non, et pas un homme
non plus qui me fera changer d’avis.  » Il s’interrompit de nouveau,
sourit et baissa les yeux. «  Le fameux dimanche, reprit-il, le fameux
dimanche où père James est monté en chaire et où i nous a appelés,
Ella Mae et moi, passe qui croyait qu’on allait commettre un péché –
 eh bien, mon vieux, je veux pas raconter de craque, j’étais rudement
en colère après lui, ce dimanche-là. Mais j’ai réfléchi et le Seigneur
m’a aidé à voir qui l’avait raison. Ella Mae et moi, on pensait pas du
tout à mal, mais on dirait que le diable est partout –  des fois, le
diable, i t’attrape et on dirait que tu peux plus respirer, un point c’est
tout. On dirait qu’on est jusse en train de se consumer, qui faudrait
faire quéque chose et qu’on peut rien faire ; je suis tombé à genoux
des tas de fois, à pleurer et à lutter devant le Seigneur –  à pleurer,
Johnny  – et à invoquer le nom à Jésus. C’est le seul nom qu’ait un
pouvoir sur Satan. C’est comme ça que ça s’est passé pour moi, à un
moment, et maintenant je suis sauvé. Et toi, comment tu penses que
ça va se passer pour toi, mon vieux ? » Il regarda John qui, tête basse,
remettait les chaises en place. « T’as pas envie d’être sauvé, Johnny ?
– Je sais pas.
– Tu veux pas Le mettre à l’épreuve ? Jusse en tombant à genoux
un jour et en Lui demandant de t’aider à prier ? »
John se détourna et contempla l’église qui ressemblait à présent à
un vaste champ fertile prêt pour la moisson. Il songea à un de ces
premiers dimanches du mois, dimanche de communion, il n’y avait
pas très longtemps, durant lequel les saints, tout habillés de blanc,
avaient mangé le pain juif, sorte de galette sans levain et sans sel, qui
était le corps du Christ, et bu du jus de raisin rouge, qui était Son
sang. Et quand ils s’étaient levés de table, spécialement dressée pour
cette journée-là, ils s’étaient séparés, les hommes d’un côté, les
femmes de l’autre, et deux cuvettes avaient été remplies d’eau afin
qu’ils puissent se laver les pieds les uns les autres, comme le Christ
l’avait ordonné à ses disciples. Ils s’étaient mis à genoux les uns
devant les autres, une femme devant une autre femme, un homme
devant un autre homme, et s’étaient lavé et séché mutuellement les
pieds. Frère Elisha s’était mis à genoux devant le père de John. Une
fois l’office terminé, ils avaient échangé un baiser pieux. Une fois
encore, John se tourna vers Elisha.
Elisha le regarda et lui sourit. «  Pense à ce que je t’ai dit, mon
vieux. »
Quand ils eurent fini, Elisha s’assit au piano et joua pour son
plaisir. John s’installa sur une chaise au premier rang et le regarda.
« On dirait pas que quéqun va venir ce soir », déclara-t-il au bout
d’un long moment. Elisha continua à jouer un cantique triste intitulé
« Oh Seigneur, prends pitié de moi ».
« I vont pas tarder », affirma-t-il.
Au même moment, on frappa dehors. Elisha s’interrompit. John
alla à la porte où se tenaient deux sœurs, sœur McCandless et sœur
Price.
« Loué soit le Seigneur, fils, dirent-elles.
– Loué soit le Seigneur », répondit John.
Elles entrèrent, la tête baissée et les mains serrées sur leur bible.
Elles portaient le manteau en drap noir qu’elles mettaient toute la
semaine et un vieux chapeau en feutre. John sentit un courant d’air
froid quand elles passèrent devant lui, et il referma la porte.
Elisha se leva et elles se remirent à crier  : «  Loué soit le
Seigneur ! » Puis les deux femmes s’agenouillèrent devant leur siège
pour prier quelques minutes. C’était là aussi un rituel plein de
ferveur. Avant de prendre part à l’office, chaque saint qui entrait
devait communier un moment seul à seul avec le Seigneur. John
observa les deux sœurs en prière. Elisha se rassit au piano et reprit
son cantique triste. Les femmes se relevèrent, sœur Price d’abord,
sœur McCandless ensuite, puis jetèrent un coup d’œil autour d’elles.
« On est les premières ? » demanda sœur Price. Elle avait une voix
douce, la peau cuivrée. Elle était de plusieurs années plus jeune que
sœur McCandless et c’était une célibataire qui, à ce qu’elle affirmait,
n’avait jamais connu d’homme.
« Non, sœur Price, répondit frère Elisha en souriant, frère Johnny
était là le premier. Lui et moi, on a fait le ménage ce soir.
– Frère Johnny est rudement fidèle, déclara sœur McCandless. Le
Seigneur va œuvrer avec lui d’une rude manière, retenez bien ce que
je vous dis. »
Par moments –  en fait, à chaque fois que le Seigneur avait
exprimé Sa préférence en œuvrant à travers elle –, tout ce que disait
sœur McCandless résonnait comme une menace. Ce soir-là, elle était
encore largement sous l’influence du sermon qu’elle avait prononcé la
nuit précédente. C’était une femme énorme, une des plus grosses et
des plus noires que Dieu eût jamais faites, et Il l’avait dotée d’une
voix puissante pour chanter et prêcher et elle n’allait pas tarder à se
rendre sur le terrain. Depuis de nombreuses années, le Seigneur
poussait sœur McCandless à se réveiller, comme elle disait, et à aller
de l’avant  ; mais, étant d’un naturel timide, elle avait craint de
s’élever au-dessus des autres. Ce n’était que lorsqu’il l’avait abaissée
devant ce même autel qu’elle avait osé se lever pour aller prêcher
l’Évangile. Mais maintenant elle avait chaussé ses souliers. Elle allait
crier bien fort, sans ménager quiconque, et donner de la voix comme
une trompette de Sion.
« Oui, renchérit sœur Price avec son gentil sourire, I dit que celui
qu’est fidèle dans les petites choses sera amené à régner sur un grand
nombre. »
John lui rendit son sourire, sourire qui, malgré la timide gratitude
qu’il était censé refléter, n’en était pas moins ironique voire
malveillant. Mais sœur Price ne remarqua rien de tout cela, ce qui
attisa le mépris sournois de John.
«  C’est jusse vous deux qu’avez fait le ménage dans l’église  ?
demanda sœur McCandless avec un sourire déconcertant – le sourire
du prophète qui voit les secrets cachés au fond du cœur des hommes.
–  Mon Dieu, sœur McCandless, répondit Elisha, on dirait qui a
jamais que nous deux. Je sais pas ce que les autres font le samedi soir,
mais i viennent pas traîner par ici. »
En général, même Elisha ne venait guère traîner à l’église, le
samedi soir  ; mais en tant que neveu du pasteur, il avait droit à
certaines libertés ; chez lui, c’était déjà une vertu qu’il vienne.
« Sûr qui serait temps qu’on organise un rassemblement de réveil
religieux parmi nos jeunes, déclara sœur McCandless. Leur
enthousiasme se refroidit quéque chose d’épouvantable. Le Seigneur
va pas bénir une église qui laisse ses jeunes se relâcher comme ça,
non, môssieur. I l’a dit : “Puisque t’es ni chaud ni froid, je m’en vais te
vomir de ma bouche.” C’est la Parole du Seigneur.  » Et de jeter un
coup d’œil sévère autour d’elle tandis que sœur Price opinait du chef.
«  Dire que frère Johnny, ici présent, est pas encore sauvé, reprit
Elisha. C’est comme si que les jeunes qui sont sauvés l’avaient honte
de le laisser se montrer plus fidèle qu’eux dans la maison au Seigneur.
– I l’a dit que les premiers seraient les derniers et que les derniers
seraient les premiers, poursuivit sœur Price avec un sourire
triomphant.
– Ça oui, I l’a dit, reconnut sœur McCandless. Vous allez voir que
ce garçon réussira à entrer dans le Royaume de Dieu avant tous les
autres.
– Pour sûr, déclara frère Elisha en adressant un sourire à John.
–  Le père James, i va venir nous rejoindre ce soir  ?  » demanda
sœur McCandless au bout d’un moment.
Elisha se rembrunit et avança sa lippe. «  Je pense pas, ma sœur,
dit-il. Je crois qui va essayer de rester à la maison pour préserver ses
forces pour l’office de demain. Le Seigneur lui a parlé à travers des
visions et des rêves, et l’a pas beaucoup dormi ces derniers temps.
–  Oui, continua sœur McCandless, sûr que c’est un homme qui
prie. Moi, je vous le dis, c’est pas tous les bergers qui servent le
Seigneur, pour leur troupeau, comme le père James.
–  C’est bien vrai, souligna sœur Price avec feu. Sûr que le
Seigneur nous a dotés d’un bon berger.
–  I l’est rudement dur, des fois, reprit sœur McCandless, mais le
Verbe est dur. On rigole pas sur la voie de la sainteté.
–  Ça, i me l’a fait comprendre  », renchérit frère Elisha avec un
sourire.
Sœur McCandless le regarda avec de grands yeux, puis éclata de
rire. « Seigneur, s’écria-t-elle. Tu peux le dire !
– Moi, c’est pour ça qui m’a plu, avoua sœur Price. C’est pas tous
les pasteurs qu’abaissent leur propre neveu –  et devant tous les
fidèles en plus. Et Elisha avait pas commis une grande faute.
–  I a pas de petites ou de grandes fautes, intervint sœur
McCandless. Satan, i glisse son pied dans la porte et i reste pas en
place tant qui l’est pas entré dans la pièce. T’es dans le Verbe ou tu y
es pas – y a pas de demi-mesure avec Dieu.
– Vous pensez pas qu’on devrait commencer ? demanda d’un ton
pensif sœur Price après un silence. J’ai pas l’impression que quéqun
d’autre va venir.
– Hé, faut pas se montrer de si peu de foi comme ça, lança sœur
McCandless en riant. Moi, je crois bien que, le Seigneur, I va nous
offrir un grand office, ce soir.  » Elle se tourna vers John. «  I va pas
venir, ton papa ?
– Si, répondit John, i l’a dit qui venait.
– Je l’avais bien dit ! s’écria sœur McCandless. Et ta maman, elle
va venir aussi ?
– Je sais pas. Elle est rudement fatiguée.
–  L’est pas si fatiguée qu’elle peut pas venir prier un petit peu  »,
répliqua sœur McCandless.
L’espace d’un instant, John la détesta et regarda avec colère son
gros profil noir. Sœur Price intervint  : «  Moi, je dis que c’est un
miracle que, cette femme, elle travaille comme elle fait, plus qu’elle
tienne ses enfants si propres et si impeccables et tout et qu’elle aille
tous les soirs ou presque à la maison de Dieu. I faut que ce soye le
Seigneur qui i fasse tenir le coup.
–  Je pense qu’on pourrait peut-être chanter un petit cantique,
suggéra sœur McCandless, jusse pour mettre de l’animation. Moi, je
déteste entrer dans une église où les gens sont jusse assis à causer.
J’ai l’impression que ça m’enlève tout mon entrain.
– C’est bien vrai », conclut sœur Price.
Elisha entonna un cantique : « C’est peut-être la dernière fois » et
ils se mirent tous à chanter :

C’est peut-être la dernière fois que je prie avec toi,


C’est peut-être la dernière fois, je sais pas !

Ils frappaient dans leurs mains tout en chantant et John s’aperçut


que sœur McCandless cherchait un tambourin. Il se leva, gravit les
marches menant à la chaire et sortit trois tambourins de la petite
ouverture aménagée au pied de l’édifice. Il en donna un à sœur
McCandless, qui approuva d’un signe de tête et sourit sans perdre le
rythme, et posa les autres sur un siège à côté de sœur Price.

C’est peut-être la dernière fois que je chante avec toi


C’est peut-être la dernière fois, je sais pas !

Tout en chantant –  s’il ne l’avait pas fait, ils l’y auraient forcé  –
John les observa en essayant de ne pas entendre les paroles qu’il
s’obligeait à prononcer. Il s’efforça de taper dans ses mains, mais n’y
parvint pas  ; elles restèrent étroitement nouées sur ses genoux. S’il
s’était dérobé, ils ne l’auraient pas laissé en paix, mais son cœur lui
soufflait qu’il n’avait pas plus le droit de chanter que de se réjouir.

Oh, c’est peut-être la dernière fois


C’est peut-être la dernière fois
Oh, c’est peut-être la dernière fois…

Il observa Elisha qui était un jeune homme de Dieu et qui, prêtre


de l’ordre de Melchisédech, avait reçu un pouvoir sur la mort et
l’enfer. Le Seigneur l’avait élevé et placé sur la voie de la lumière. À
quoi pensait Elisha quand la nuit tombait et qu’il se retrouvait tout
seul, sans aucun regard pour le voir, sans aucune langue pour se
porter témoin sinon Dieu dont la voix avait des accents de
trompette  ? Ses pensées, son lit, son corps étaient-ils impurs  ? De
quoi rêvait-il ?

C’est peut-être la dernière fois,


Je sais pas.

Derrière lui, la porte s’ouvrit et un courant d’air glacial s’engouffra


dans l’église. Il se tourna et vit entrer son père, sa mère et sa tante.
Ce fut la présence de cette dernière et elle seule qui le choqua, car
tante Florence n’avait encore jamais mis les pieds dans ces lieux : on
aurait juré qu’elle avait été convoquée pour assister à un spectacle
sanglant. Tout cela se devinait au calme effrayant qu’elle affichait en
descendant l’allée à la suite de sa mère et en s’agenouillant quelques
minutes pour prier à côté de ses parents. John comprit que c’était la
main de Dieu qui l’avait amenée là et son cœur se glaça. Le Seigneur
planait sur les ailes du vent ce soir-là. Que dirait donc ce vent d’ici à
ce que l’aube se lève ?
II
Les prières des saints

Et ils se mirent à crier à toute force,


Jusques à quand, Maître saint et vrai,
Tarderas-tu à faire justice, à tirer vengeance
De notre sang sur les habitants de la Terre ?
1
La prière de Florence

Lumière et vie, à tous, Il apporte


Et la guérison, entre Ses ailes, se lèvera !

Florence éleva la voix pour entonner le seul cantique qu’elle se


rappelait avoir entendu sa mère chanter :

C’est moi, c’est moi, c’est moi, ô Seigneur,


Et j’ai besoin de prier.

Partagé entre la stupeur et un sentiment de triomphe en la voyant


enfin faire montre d’humilité, Gabriel se retourna et regarda sa sœur
avec de grands yeux. Elle ne fit pas attention à lui. Toutes ses pensées
étaient fixées sur Dieu. Au bout d’un moment, l’assistance et le piano
se joignirent à elle :

Ce n’est ni mon père, ni ma mère,


Mais, moi, ô Seigneur.
Elle savait que Gabriel jubilait, non parce que son humilité lui
apporterait peut-être la grâce, mais parce qu’une angoisse
personnelle l’avait abaissée  : ses paroles étaient révélatrices de sa
souffrance, et son frère était content d’en être témoin. Il avait
toujours été comme cela. Rien ne l’avait jamais changé  ; rien ne le
changerait jamais. L’espace d’un moment, l’orgueil de Florence reprit
le dessus ; la détermination qui l’avait amenée en ces lieux ce soir-là
vacilla et elle se dit que, si Gabriel était l’oint du Seigneur, elle
préférerait mourir et demeurer en enfer pour l’éternité plutôt que de
s’incliner devant Son autel. Mais elle ravala sa fierté, se releva pour
être à leurs côtés dans l’espace sacré devant l’autel et continua à
chanter :

Et j’ai besoin de prier.

À genoux alors qu’elle ne s’était pas mise à genoux depuis des


années, et entourée comme elle l’était devant l’autel, elle retrouvait le
sens que ce cantique avait eu pour sa mère et y trouvait même un
sens nouveau. Dans son enfance, ce cantique lui faisait imaginer une
femme, vêtue de noir, qui, seule au milieu de brumes infinies,
attendait que la forme du Fils de Dieu la guide à travers cette lumière
blanche. À présent, cette femme revenait vers elle, plus accablée  :
c’était elle-même dans le désarroi ; elle attendait, tremblante, que ces
brumes se dissipent pour pouvoir avancer tranquillement. Cette
longue route, sa vie, qu’elle suivait depuis soixante ans de
gémissements, avait fini par l’amener à l’endroit d’où sa mère était
partie, l’autel du Seigneur. Car ses pieds se trouvaient au bord de ce
fleuve que sa mère avait franchi dans la joie. Le Seigneur accepterait-
il maintenant de tendre la main à Florence pour la guérir et la
sauver ? Mais, en s’agenouillant devant la nappe écarlate, au pied de
la croix dorée, elle se fit la réflexion qu’elle ne savait plus prier.
Sa mère lui avait appris que, pour prier, il fallait oublier tout et
tout le monde, sauf Jésus ; se vider le cœur, comme on vidait un seau
rempli d’eau, de toutes mauvaises pensées, de toutes pensées
égoïstes, de toute malveillance à l’égard de ses ennemis et
s’approcher avec hardiesse et, malgré tout, avec plus d’humilité
encore qu’un petit enfant, de son Bienfaiteur. Pourtant, dans le cœur
de Florence ce soir-là, la haine et l’amertume pesaient comme du
plomb et l’orgueil refusait de renoncer à ce trône qu’il occupait
depuis si longtemps. Ce n’était ni l’amour ni l’humilité qui l’avait
conduite jusqu’à l’autel, mais la peur et elle seule. Or, Dieu n’écoutait
pas les prières des peureux, car le cœur des peureux ne connaissait
pas la foi. Ces prières-là ne pouvaient s’élever au-delà des lèvres qui
les prononçaient.
Autour d’elle, Florence entendait les voix des saints, murmure
lourd et continu d’où, pareil parfois au brusque envol d’un oiseau
dans l’air d’une journée ensoleillée et parfois aux brumes qui
montaient lentement d’un terrain marécageux, se détachait de temps
à autre le nom de Jésus. Était-ce comme ça qu’il fallait prier ? Dans
l’église où elle allait juste après son arrivée dans le Nord, on ne se
mettait à genoux devant l’autel qu’une fois seulement, au tout début,
pour demander la rémission de ses péchés  ; ce geste accompli, on
était baptisé, on devenait chrétien et on ne se mettait plus à genoux.
Même si le Seigneur vous chargeait d’un lourd fardeau –  comme Il
l’avait déjà fait mais sans jamais lui infliger un fardeau aussi pesant
que celui qu’elle portait aujourd’hui  –, on priait en silence. C’était
indécent, cette coutume des nègres vulgaires de pleurer bruyamment
au pied de l’autel, de laisser ses larmes couler au vu et au su de tout
le monde. Elle n’avait jamais fait ça, même plus jeune dans l’église du
Sud où ils allaient à l’époque. Peut-être était-il trop tard à présent,
peut-être le Seigneur accepterait-il qu’elle meure dans les ténèbres où
elle avait vécu si longtemps ?
Au temps jadis, Dieu avait guéri Ses enfants. Il avait aidé l’aveugle
à y voir, l’infirme à marcher et avait ressuscité des hommes d’entre les
morts. Mais Florence se rappelait une phrase qu’elle murmurait à
présent tout contre les jointures de ses doigts qui meurtrissaient ses
lèvres : « Seigneur, viens au secours de mon incrédulité. »
Car Florence avait reçu le message qu’Ézéchiel avait reçu avant
elle : Mets ordre à ta maison, car tu vas mourir et tu ne vivras plus.
Une nuit, il y avait longtemps, elle avait reçu ce message alors qu’elle
toupinait dans son lit. Durant des jours et des nuits, ce message lui
avait été répété  ; elle aurait eu le temps, à ce moment-là, de se
tourner vers Dieu. Mais elle avait cru Lui échapper, avait cherché un
remède parmi les femmes de sa connaissance ; puis, quand la douleur
s’était faite plus forte, elle avait été consulter des médecins ; puis, les
médecins ne l’ayant pas soulagée, elle avait grimpé des escaliers
partout dans la ville pour gagner des lieux où brûlait l’encens et où
des hommes et des femmes qui commerçaient avec le diable lui
avaient donné des poudres blanches ou des herbes pour faire du thé
et jeté des sorts pour la débarrasser de la maladie. Dans ses entrailles,
le feu ne s’était pas calmé – ce feu qui, en la consumant de l’intérieur,
lui faisait visiblement fondre la chair sur les os et vomir ses repas.
Puis, une nuit, elle avait trouvé la mort plantée en face d’elle. Plus
noire que la nuit et gigantesque, elle remplissait tout un coin de sa
chambre étroite et l’observait avec les yeux d’un serpent qui relève la
tête pour frapper. Elle avait alors poussé un hurlement et allumé la
lumière en invoquant Dieu. La mort s’en était allée, mais Florence
savait qu’elle allait revenir. Nuit après nuit, elle allait s’approcher un
peu plus de son lit.
Après la première veillée silencieuse de la faucheuse, sa vie était
venue à son chevet pour la maudire à travers de multiples voix. Sa
mère, qui, vêtue de hardes en putréfaction, empestait toute la pièce
d’une puanteur de sépulture, s’était penchée sur elle pour maudire la
fille qui l’avait reniée sur son lit d’agonie. Du passé le plus reculé,
Gabriel, fidèle à lui-même, était venu maudire la sœur qui l’avait tenu
dans le mépris et qui s’était moquée de son ministère. Deborah, noire,
le corps informe et dur comme du fer, l’avait regardée avec des yeux
voilés et triomphants et avait maudit la Florence qui avait ri de ses
souffrances et de sa stérilité. Frank était venu, même lui, avec
toujours le même sourire et la même façon de pencher la tête. Elle
leur aurait volontiers demandé pardon à tous, s’ils s’étaient montrés
disposés à l’entendre. Mais ils s’étaient présentés comme autant de
trompettes  ; même s’ils étaient venus pour l’entendre et non pour
témoigner, ce n’était pas eux qui auraient pu l’absoudre, mais Dieu et
lui seul.
Le piano s’était tu. Autour d’elle, il n’y avait plus que les voix des
saints à présent.
« Notre Père – c’était sa mère qui priait –, nous venons à genoux
devant Toi ce soir pour Te demander de veiller sur nous et de retenir
le bras de l’ange exterminateur. Seigneur, répands le sang de l’Agneau
sur le montant de la porte de cette maison afin d’écarter tous les
méchants. Seigneur, nous prions pour tous les fils et les filles de
toutes les mères partout dans le monde, mais, ce soir, Seigneur, nous
Te demandons de prendre tout particulièrement soin de cette enfant
ici présente afin qu’il ne lui soit fait aucun mal. Nous savons que Tu le
peux, Seigneur, au nom de Jésus, amen. »
C’était la première prière que Florence avait entendue, la seule
prière qu’elle devait jamais entendre dans laquelle sa mère implorait,
pour sa fille, la protection de Dieu avec une ferveur plus grande que
celle qu’elle manifestait pour son fils. Il faisait nuit, les fenêtres
étaient solidement fermées, les stores baissés et la grande table
poussée contre la porte. Les lampes à pétrole brûlaient chichement et
dessinaient d’énormes ombres sur les murs recouverts de papier
journal. Vêtue de la longue robe informe et terne qu’elle portait tous
les jours de la semaine à l’exception du dimanche où elle mettait du
blanc et nouait un foulard écarlate autour de sa tête, sa mère était à
genoux au milieu de la pièce, les mains mollement jointes, le visage –
  noir  – tourné vers le plafond, les yeux fermés. La pauvre lumière
tremblotante lui plaquait des ombres sous la bouche et dans les
orbites des yeux, lui faisait un visage majestueusement impersonnel,
comme celui d’une prophétesse ou comme un masque. Le silence
s’abattit dans la pièce dès l’instant qu’elle eut prononcé son « Amen »
et ils entendirent résonner alors, loin sur la route, des sabots de
cheval. Personne ne bougea. Gabriel, dans son coin à côté du poêle,
releva la tête et regarda sa mère avec attention.
« J’ai pas peur », décréta-t-il.
Sa mère se retourna, une main levée. « Toi, tais-toi maintenant. »
Il y avait eu des violences en ville ce jour-là. La nuit précédente,
un grand nombre d’hommes blancs avaient emmené Deborah, leur
voisine de seize ans – trois de plus que Florence –, dans les champs
où ils lui avaient fait des choses et elle avait pleuré et saigné. Dans la
journée, le père de Deborah s’était rendu chez l’un de ces Blancs et lui
avait dit qu’il le tuerait, lui et tous les autres Blancs qu’il trouverait.
Ils l’avaient battu et laissé pour mort. À présent, derrière les portes
fermées, tout le monde priait et attendait, car le bruit courait que les
Blancs allaient venir mettre le feu à toutes les maisons, ce soir même,
comme ils l’avaient déjà fait.
Dans la nuit oppressante dehors, ils n’entendaient que les sabots
des chevaux  ; il n’y avait pas ces rires qu’ils auraient entendus s’ils
avaient été nombreux sur cette route, pas de cris ni de jurons, ni
personne en train d’implorer la miséricorde d’un Blanc ou de Dieu.
Les bruits de sabots se rapprochèrent de la porte, passèrent devant et
s’estompèrent peu à peu, tandis qu’ils tendaient l’oreille. C’est à ce
moment-là que Florence prit la mesure de la peur qu’elle avait
éprouvée. Devant elle, sa mère se leva, se dirigea vers la fenêtre,
souleva un coin de la couverture qui la masquait et jeta un coup d’œil
dehors.
«  I sont partis, je sais pas qui.  » Puis  : «  Béni soit le nom du
Seigneur. »
C’est ainsi que sa mère avait vécu et qu’elle était morte  ;
fréquemment humiliée, elle n’avait jamais été abandonnée. Aux yeux
de Florence, elle avait toujours été la femme la plus vieille qui fût sur
Terre, car elle disait souvent que Florence et Gabriel étaient les
enfants de ses vieux jours ; en plus, elle était née, il y avait de cela un
nombre d’années incalculable, à l’époque de l’esclavage, dans une
plantation d’un autre État. Dans cette plantation où elle avait grandi,
elle avait fait partie des Noirs des champs, car elle était très grande et
très costaude ; au bout de quelque temps, elle s’était mariée et avait
élevé des enfants, qui lui avaient tous été enlevés, un par la maladie,
deux autres par une vente aux enchères ; et un quatrième, qu’on ne
lui avait pas permis de garder, avait été élevé dans la maison du
maître. Elle était adulte, avait largement passé la trentaine, pour
autant qu’elle s’en souvenait, et avait un mari mort et enterré – mais
le maître lui en avait donné un autre – quand des armées de pillards
et d’incendiaires avaient surgi du Nord pour les libérer. C’était la
réponse aux prières des fidèles qui n’avaient jamais cessé, le jour
comme la nuit, d’appeler la délivrance à grands cris.
Car Dieu avait voulu qu’ils entendent et se transmettent, les uns
aux autres, l’histoire du peuple hébreu retenu en esclavage en terre
d’Égypte, dont Dieu avait entendu les plaintes, ce qui L’avait ému
dans Son cœur ; qu’il leur avait commandé d’attendre un peu jusqu’à
ce qu’il leur apporte la délivrance. À ce qu’il semblait, la mère de
Florence connaissait cette histoire depuis le jour de sa naissance. Et
sa vie durant – levée avant l’aube, courbée au-dessus de la terre aux
heures de pleine chaleur, rentrant chez elle quand le soleil se couchait
au loin, aux portes du paradis, et que résonnaient à travers champs le
sifflet et les cris sinistres du contremaître  ; dans la blancheur de
l’hiver quand on tuait cochons, oies et dindons, que les lumières
étincelaient dans la grande maison, que Bethsabée, la cuisinière, lui
envoyait dans une serviette jambon, poulet et pâtisseries, les restes
des Blancs  – au travers d’une foule d’événements  : ses joies, la pipe
qu’elle se fumait dans la soirée, son homme la nuit, les enfants qu’elle
avait allaités et dont elle avait guidé les premiers pas ; ses tourments,
la mort, la séparation et le fouet, jamais elle n’oublia que la
délivrance leur avait été promise et qu’elle viendrait assurément. Il
fallait simplement qu’elle endure tout cela et qu’elle fasse confiance à
Dieu. Elle savait que la grande maison, l’orgueilleuse demeure des
Blancs, allait s’écrouler  ; c’était écrit dans le Verbe. Ces gens qui
allaient avec tant de fierté n’avaient pas édifié, pour eux et leurs
enfants, des fondations aussi solides que les siennes. Ils cheminaient
en aveugle au bord d’un précipice –  Dieu allait les pousser vers
l’abîme, comme le troupeau de pourceaux s’était un jour rué dans la
mer. Ils étaient très beaux et vivaient dans l’aisance, mais elle les
connaissait et les plaignait, eux qui n’auraient aucune protection au
Grand Jour de Sa colère.
Pourtant, avait-elle dit à ses enfants, Dieu était juste et il ne
frappait pas sans de nombreux avertissements. Dieu accordait du
temps aux hommes, mais le temps était entre ses mains et, un jour, il
ne serait plus temps  de renoncer au mal et de faire le bien  : alors,
seules la tornade, la mort à cheval sur la tornade, attendraient ceux
qui auraient oublié Dieu. Durant toute son enfance, les signes
n’avaient pas manqué, mais nul n’en avait tenu compte. «  Les
esclaves, i se sont soulevés  », murmurait-on dans les cases et à la
porte du maître  : les esclaves de tel comté avaient mis le feu aux
maisons et aux champs de leurs maîtres et ils avaient massacré leurs
enfants en les projetant contre des pierres. «  Encore un esclave en
enfer  », disait parfois Bethsabée au matin en chassant les négrillons
qui traînaient sur la grande véranda : tel esclave avait tué son maître,
ou le contremaître, et s’était retrouvé en enfer pour prix de son
forfait. «  J’en ai plus pour longtemps ici  », chantonnait quelqu’un à
côté d’elle dans les champs, quelqu’un qui, le matin venu, avait pris la
poudre d’escampette en direction du Nord. Tous ces signes, pareils
aux fléaux dont le Seigneur avait affligé l’Égypte, ne faisaient
qu’endurcir le cœur de ces gens contre le Seigneur. Persuadés que le
fouet les sauverait, ils y avaient eu recours, comme au couteau, à la
potence ou aux enchères ; persuadés que la gentillesse les sauverait,
le maître et la maîtresse s’étaient rendus, tout souriants, jusqu’aux
cases en faisant grand cas des négrillons, en apportant des cadeaux.
C’étaient là des jours agréables, et tous, Noirs et Blancs, paraissaient
heureux ensemble. Mais une fois que Dieu a parlé, Il ne revient pas
sur Sa Parole.
La Parole s’était accomplie un matin, alors qu’elle dormait encore.
Parmi les histoires que sa mère racontait, il y en avait beaucoup dont
Florence n’avait rien à faire : elle les prenait pour ce qu’elles étaient,
c’étaient des contes que racontait une vieille Noire dans une case, le
soir, pour distraire ses enfants du froid et de la faim. Mais Florence ne
devait jamais oublier l’histoire de ce jour-là. C’était le jour qu’elle
avait attendu depuis toujours. Il y avait eu beaucoup de cavalcades et
de criailleries, leur avait dit sa mère, partout à l’extérieur, et en
ouvrant les yeux à la lumière de ce jour-là, si radieux, avait-elle dit, et
si froid, elle avait eu la certitude que la trompette du Jugement
dernier avait sonné. Tandis qu’elle restait assise, éberluée, à se
demander ce qu’il convenait de faire en un jour de Jugement dernier,
Bethsabée avait fait irruption dans sa case, suivie d’une foule
d’enfants cabriolant assortie de nègres des champs et de nègres de
maison, tous ensemble, et Bethsabée avait crié  : «  Lève-toi, lève-toi,
sœur Rachel, viens voir comment le Seigneur nous a délivrés ! I nous
a fait sortir d’Égypte, jusse comme I l’avait promis, et on est enfin
libres  !  » Le visage trempé de larmes, Bethsabée l’avait empoignée  ;
et, elle, habillée des vêtements dans lesquels elle avait dormi, était
allée jusqu’à la porte pour regarder le jour nouveau que Dieu leur
avait apporté.
Ce jour-là, elle avait vu l’orgueilleuse demeure touchée par
l’humiliation ; à travers les fenêtres béantes, des soies et des velours
verts flottaient au vent, le jardin avait été piétiné par des hordes de
cavaliers et le portail était resté ouvert. Le maître, la maîtresse, leur
famille et l’enfant qu’elle avait porté étaient à l’intérieur – où elle ne
mit pas les pieds. Très vite, elle se rendit compte qu’elle n’avait plus
aucune raison de rester là. Elle enferma ses affaires dans un bout de
tissu, se colla le tout sur la tête et passa le grand portail pour ne plus
jamais revoir cette région.
Ce devint l’ambition profonde de Florence que de franchir un
matin le seuil de leur case pour ne plus jamais revenir. Son père, dont
elle se souvenait à peine, était parti comme ça un matin, quelques
mois après la naissance de Gabriel. Et pas seulement son père ; tous
les jours, elle entendait dire qu’un autre homme ou qu’une autre
femme avait dit adieu à ce ciel et à cette terre sans pitié pour entamer
le voyage vers le Nord. Mais sa mère n’avait pas du tout envie d’aller
dans le Nord où, à ce qu’elle affirmait, la méchanceté régnait et où la
mort rôdait toute-puissante dans les rues. Elle se contentait de rester
dans sa case et de laver le linge des Blancs, alors qu’elle était vieille et
que son dos la faisait souffrir. Et elle voulait que Florence s’en
contente, elle aussi, qu’elle aide à la lessive et aux repas et qu’elle
veille à ce que Gabriel reste tranquille.
Sa mère tenait à Gabriel comme à la prunelle de ses yeux. S’il
n’était pas venu au monde, Florence aurait peut-être pu espérer être
un jour libérée de toutes ces tâches ingrates, penser à son avenir et
s’en aller le construire ailleurs. La naissance de Gabriel, alors qu’elle
avait cinq ans, avait anéanti son avenir. Il n’y eut plus qu’un seul
avenir chez eux, celui de Gabriel – auquel, étant donné que c’était un
garçon, tout le reste devait être sacrifié. En effet, sa mère n’y voyait
pas un sacrifice, mais une démarche logique : Florence était une fille,
elle ne tarderait pas à se marier et aurait des enfants à elle et tous les
devoirs d’une femme  ; de ce fait, sa vie dans la case constituait la
meilleure des préparations possibles à sa vie future. Mais Gabriel était
un homme ; il s’en irait un jour accomplir un travail d’homme et il lui
fallait donc de la viande, quand il y en avait un tant soit peu dans la
case, des vêtements, quand on pouvait en acheter, et toute
l’indulgence des femmes de sa famille pour qu’il sache comment se
comporter le jour où il serait marié. Il avait besoin de cette éducation
que Florence désirait plus que lui et qu’elle aurait peut-être reçue s’il
n’était pas venu au monde. C’était Gabriel qui prenait des gifles et se
faisait décrapouiller tous les matins avant d’être expédié à l’école –
  une classe unique  – qu’il détestait et où, pour autant que Florence
pût s’en rendre compte, il se débrouillait pour n’apprendre quasi rien.
Et, souvent, il n’y était pas, mais fricotait avec d’autres petits garçons.
Presque tous leurs voisins, et même certains Blancs, vinrent, à un
moment ou à un autre, se plaindre des méfaits de Gabriel. Leur mère
sortait dans la cour, allait casser une branche après un arbre, s’en
faisait une badine et le battait – elle le battait, de l’avis de Florence, si
fort que n’importe quel autre petit garçon en serait tombé raide
mort  ; et si souvent que n’importe quel autre petit garçon aurait
renoncé à ses bêtises. Rien n’arrêtait Gabriel, alors que le ciel
retentissait de ses hurlements, qu’il braillait dès qu’il voyait sa mère
l’approcher qu’il ne se conduirait plus jamais aussi mal. Après ce
genre de correction, Gabriel, le pantalon encore autour des genoux et
le visage trempé de larmes et de mucus, était obligé de se mettre à
genoux pendant que sa mère priait. Elle demandait à Florence de
prier, elle aussi, mais, dans son cœur, Florence ne priait jamais. Elle
espérait que Gabriel se romprait le cou. Elle souhaitait que le mal –
 que sa mère cherchait à repousser par la prière – ait un jour raison
de lui.
À l’époque, Florence et Deborah, qui étaient devenues très
proches après «  l’accident  » de cette dernière, détestaient tous les
hommes. Quand ils regardaient Deborah, ils ne voyaient que son
corps disgracieux et violé. On voyait à leurs yeux qu’ils ne cessaient
de s’interroger, de manière gênée et lubrique, sur la nuit où elle avait
été emmenée dans les champs. Cette nuit l’avait dépossédée du droit
d’être considérée comme une femme. Aucun homme ne pouvait plus
l’approcher honorablement parce qu’elle représentait un vivant
reproche pour elle-même, pour toutes les femmes noires et pour tous
les hommes noirs. Si elle avait été belle, et si Dieu ne lui avait pas
donné un caractère aussi réservé, peut-être aurait-elle, pour satisfaire
à une ironie mauvaise, passé sa vie à rejouer ce viol dans les champs.
Étant donné qu’on ne pouvait plus la considérer comme une femme,
on ne voyait en elle qu’une putain, source de plaisirs plus bestiaux et
de mystères plus troublants que ce qu’une honnête femme pouvait
offrir. Le désir s’éveillait dans les prunelles des hommes quand ils
regardaient Deborah, un désir insupportable parce que trop
impersonnel et bornant l’échange au domaine de sa honte. Quant à
Florence, belle mais mal disposée envers les Noirs qui la désiraient
car elle n’avait pas envie d’échanger la case de sa mère pour l’une des
leurs et d’élever leurs enfants pour, anéantie par le labeur, finir dans
une fosse commune, si l’on peut dire, elle renforçait chez Deborah
cette conviction terrible, que rien n’avait jamais démentie, selon
laquelle tous les hommes étaient pareils, que leurs pensées ne
s’élevaient pas plus haut et qu’ils ne vivaient que pour assouvir, sur le
corps des femmes, leurs désirs brutaux et humiliants.
Un dimanche, lors d’une assemblée religieuse en plein air au
cours de laquelle Gabriel, âgé de douze ans, devait être baptisé,
Deborah et Florence, ainsi qu’une foule d’autres gens, s’étaient
installés sur la berge d’une rivière afin de suivre la cérémonie. Gabriel
ne voulait pas de ce baptême. Cette perspective l’effrayait et le
mettait en colère, mais sa mère avait insisté et affirmé qu’il était
maintenant en âge de répondre de ses péchés devant Dieu –  elle
refusait de se soustraire au devoir que Dieu lui avait imposé et de ne
pas faire tout ce qui était en son pouvoir pour l’amener devant le
trône du Seigneur. Sur la rive, des croyants qui s’étaient confessés et
des enfants de l’âge de Gabriel attendaient, sous la violente lumière
de midi, d’être conduits vers le milieu de la rivière. De l’eau jusqu’à la
taille et vêtu de blanc, le prédicateur qui leur maintiendrait
brièvement la tête sous le courant devait invoquer le ciel pendant que
le baptisé retenait son souffle : « Pour moi, je te baptise d’eau ; mais Il
te baptisera d’Esprit saint. » Puis, quand le baptisé se relevait, aveuglé
et tout crachotant, et qu’on le ramenait vers la berge, il criait de plus
belle  : «  Va et ne pèche plus.  » Les fidèles sortaient de l’eau,
manifestement sous l’emprise du Seigneur, et les saints les
accueillaient au rythme de leurs tambourins. Tout près de la rive, il y
avait les anciens de l’église, chargés de serviettes destinées à sécher
les nouveaux baptisés qui étaient alors menés vers une tente –  une
pour chaque sexe – où ils pouvaient se changer.
Gabriel finit par apparaître au bord de l’eau, vêtu d’une vieille
chemise blanche et d’un short en lin. Puis on le guida lentement vers
la rivière, où il s’était si souvent baigné tout nu, et le prédicateur.
Mais quand ce dernier lui plongea la tête sous l’eau en braillant les
paroles de Jean-Baptiste, Gabriel se mit à cracher et à décocher des
coups de pied qui manquèrent déséquilibrer le prédicateur ; les gens
commencèrent par croire que c’était la Puissance du Seigneur qui
agissait sur lui, mais quand il se releva et qu’ils le virent continuer à
lancer des coups de pied tout en gardant les yeux bien fermés, ils se
rendirent compte que sa réaction était à mettre sur le compte de la
seule colère et à un excès d’eau dans les narines. Certains sourirent,
mais Florence et Deborah, non. Si Florence, elle aussi, avait ressenti
une certaine indignation des années auparavant quand elle avait
avalé de l’eau bourbeuse pour avoir imprudemment gardé la bouche
ouverte, elle avait fait de son mieux pour ne pas cracher et n’avait pas
davantage crié. Or, voilà que Gabriel remontait sur la berge, furieux
et flageolant, et qu’elle découvrait, avec une rage d’une violence
qu’elle n’avait encore jamais éprouvée, sa nudité. Il était trempé et
ses vêtements blancs et fins plaqués sur son corps noir lui faisaient
comme une seconde peau. Tandis que des chants s’élevaient pour
étouffer les hurlements de Gabriel, Florence et Deborah avaient
échangé un regard. Et Deborah avait détourné les yeux.
Des années plus tard, sur la véranda de Deborah une nuit, les
deux jeunes filles avaient vu un Gabriel couvert de vomissures
remonter la route baignée de clair de lune et Florence s’était écriée
tout fort : « Je le hais ! Je le hais ! Cette espèce de grand nègre tout
noir coureur comme un matou.  » Et, de sa grosse voix, Deborah lui
avait répondu : « Tu sais, mon chou, le Verbe, I nous dit qu’il faut haïr
le péché, mais pas le pécheur. »
En 1900, alors qu’elle avait vingt-six ans, Florence avait passé la
porte de la case. Elle avait pensé attendre l’enterrement de sa mère,
tellement malade à présent qu’elle ne quittait plus son lit – mais, tout
à coup, elle avait compris qu’elle n’allait plus attendre davantage, que
l’heure avait sonné. Elle travaillait comme cuisinière et servante dans
une grande famille blanche en ville et, lorsque son maître lui proposa
de devenir sa maîtresse, elle comprit qu’elle était enfin arrivée au
terme prévisible de sa vie parmi ces misérables. Elle lâcha son emploi
le jour même (laissant derrière elle une animosité conjugale des plus
virulentes) et, avec une partie de l’argent qu’elle économisait depuis
des années à force de ruses, de cruautés et de sacrifices, s’acheta un
billet  de train pour New York. Malgré la fureur qui l’habitait, elle
s’était néanmoins accrochée, comme à un talisman, à l’idée qu’elle
pourrait le rendre, le vendre. « Ça ne veut pas dire que je suis obligée
de partir. » Pourtant, elle savait bien que rien ne pourrait la retenir.
Et c’était ce départ qui, ces derniers temps, s’était embusqué, avec
beaucoup d’autres témoins, au chevet de Florence. Des nuages gris
voilaient le soleil ce jour-là et, par la fenêtre de la case, elle avait vu
que la brume recouvrait encore le sol. Sa mère était au lit, elle ne
dormait pas ; elle était en train de supplier Gabriel, qui était sorti se
soûler la nuit précédente et n’était pas encore vraiment dégrisé, de
s’amender et de se rapprocher du Seigneur. Gabriel, en proie à la
confusion, à la souffrance et à la culpabilité qui s’emparaient de lui à
chaque fois qu’il pensait au mal qu’il faisait à sa mère, lesquelles lui
devenaient presque insupportables quand c’était elle qui le lui
reprochait, était planté devant la glace, tête baissée, et boutonnait sa
chemise. Florence savait qu’il ne pourrait pas desserrer les lèvres ; il
était incapable de dire oui à sa mère et au Seigneur  ; et il était
incapable de leur dire non.
«  Mon chéri, murmurait leur mère, laisse pas mourir ta vieille
mère sans la regarder dans les yeux et lui dire qu’elle va te voir dans
ta gloire. Tu m’entends, mon garçon ? »
D’ici quelques instants, s’était dit Florence, méprisante, les larmes
lui monteraient aux yeux et il lui promettrait de « faire mieux ». Il le
promettait depuis le jour de son baptême.
Elle avait posé son sac au milieu de cette pièce détestable.
« Mam, je m’en vais. Je m’en vais ce matin. »
À présent que c’était dit, elle s’en était voulu de ne pas l’avoir fait
la nuit d’avant, de sorte qu’ils auraient eu le temps d’en finir avec
leurs pleurs et leurs discussions. Elle avait eu peur de ne pas
supporter la nuit d’avant ; mais, maintenant, il ne leur restait presque
plus de temps. L’image de la grande horloge blanche de la gare, sur
laquelle les aiguilles ne cessaient de tourner, constituait le point
central de ses préoccupations.
« Tu vas où ? » s’était écriée sa mère d’un ton brusque. Mais elle
savait que sa mère avait compris, qu’elle avait su, depuis très
longtemps, que ce moment allait arriver. L’expression de stupeur avec
laquelle elle fixait le sac de Florence n’était pas une vraie stupeur,
mais traduisait plutôt une attention prudente, effrayée. Un danger
jusque-là imaginé était désormais bien réel, et elle cherchait déjà un
moyen de faire revenir Florence sur sa décision. Tout cela, Florence
l’avait perçu sur-le-champ, ce qui l’avait renforcée dans sa
détermination. Dans l’attente de ce qui allait suivre, elle avait
surveillé sa mère du regard.
Gabriel, tout à sa joie de voir que quelque chose détournait
l’attention de sa mère, avait à peine entendu ce que disait Florence,
mais, alerté par le ton de voix de la vieille femme, il avait baissé les
yeux et remarqué le sac de voyage de Florence. Il avait alors répété la
question d’une voix furieuse, stupéfaite, et n’en avait saisi le sens qu’à
l’instant où ces paroles avaient franchi ses lèvres : « Oui, ma fille. Où
tu crois que tu vas ?
– Je vais à New York. J’ai mon billet. »
Sa mère l’observait. L’espace d’un moment, personne n’avait dit un
mot. Puis Gabriel, d’un ton changé et effrayant, lui avait lancé  :
« Quand t’as décidé ça ? »
Elle ne l’avait pas regardé et n’avait pas répondu à sa question.
Elle avait continué à observer sa mère. « J’ai mon billet. Je m’en vais
par le train du matin.
–  Ma fille, avait poursuivi paisiblement la mère, t’es sûre de ce
que tu fais ? »
Voyant une pitié moqueuse dans les yeux de la vieille femme, elle
s’était crispée. « Je suis une femme. Je sais ce que je fais.
– Et tu t’en vas, s’était écrié Gabriel, ce matin, jusse comme ça ?
Tu vas t’en aller et abandonner ta mère, jusse comme ça ?
–  Toi, tais-toi, avait-elle répondu en se tournant vers lui pour la
première fois. Elle t’a, pas vrai ? »
C’était là, avait-elle compris en le voyant baisser les yeux, le
problème troublant, cruel. Il ne supportait pas l’idée de rester seul
avec la vieille femme, sans rien à interposer entre son amour plein de
culpabilité et lui-même. Une fois Florence partie, le temps aurait
englouti tous les enfants de sa mère, à part lui  ; c’est lui qui serait
alors obligé de réparer pour toutes les souffrances qu’elle avait vécues
et d’adoucir ses derniers moments par de multiples preuves d’amour.
Or, sa mère n’exigeait de lui qu’une seule preuve, qu’il arrête de vivre
en pécheur. Une fois Florence partie, le temps de ses balbutiements,
de ses amusements se réduirait aussitôt à la portion congrue et il se
verrait contraint de se ressaisir et de répondre par oui ou par non à sa
mère et à tous les hôtes du paradis.
Florence avait souri intérieurement d’un petit sourire malicieux
devant la perplexité, la panique et la fureur qui, peu à peu, s’étaient
emparées de lui ; de nouveau, elle avait regardé la vieille femme.
« Elle t’a, toi, avait-elle répété. Elle a pas besoin de moi.
–  Tu vas au Nord, avait alors dit sa mère. Et tu penses revenir
quand ?
– Je pense pas revenir.
–  Tu mettras pas de temps à revenir en pleurant, lui avait lancé
méchamment Gabriel, dès qui t’auront fouetté le cul quatre à cinq
fois là-bas. »
Une fois de plus, elle l’avait regardé. «  Attends donc pas ce
moment-là jusqu’à la saint-glinglin, d’accord ?
– Ma fille, avait repris la mère, tu veux me dire que le diable i t’a
tellement endurci le cœur que tu vas abandonner ta mère comme ça
sur son lit de mort, et que ça t’est égal de jamais la revoir en ce
monde ? Mon chou, tu vas pas me dire que t’as viré si mauvaise que
ça ? »
Elle avait senti que Gabriel attendait de voir comment elle allait
réagir à cette question – question que, malgré toute sa détermination,
elle avait redoutée par-dessus tout. Elle s’était détournée de sa mère
et s’était redressée pour reprendre son souffle et poser les yeux sur la
petite fenêtre fêlée. Là, dehors, derrière la brume qui se levait
lentement, et plus loin que son regard ne pouvait porter, sa vie
l’attendait. La femme sur le lit était vieille, et sa vie à elle se dissipait
alors que la brume se levait. Elle avait imaginé sa mère dans la tombe
et refusé de se laisser étrangler par les mains de la défunte.
« Je m’en vais, Mam. Je suis obligée. »
Sa mère s’était rejetée en arrière, le visage offert à la lumière, et
s’était mise à pleurer. Gabriel s’était approché de Florence et l’avait
attrapée par le bras. Elle l’avait regardé dans les yeux et s’était
aperçue qu’ils étaient pleins de larmes.
«  Tu peux pas partir. Tu peux pas partir. Tu peux pas partir et
abandonner ta mère comme ça. L’a besoin d’une femme, Florence,
pour s’occuper d’elle. Qu’est-ce qu’elle va faire ici, toute seule avec
moi ? »
Elle l’avait repoussé et s’était approchée du lit de sa mère.
« Mam, sois pas comme ça. T’as aucune raison de pleurer. Tout ce
qui peut m’arriver dans le Nord peut m’arriver ici. Dieu est partout,
Mam. T’as pas besoin de te faire du mouron. »
C’étaient des paroles creuses, elle le savait  ; et, soudain, elle
s’était rendu compte que sa mère ne daignait même pas faire
attention à ce qu’elle disait. Elle avait reconnu la victoire de Florence
–  avec une promptitude qui avait poussé Florence à s’interroger, ne
serait-ce que de manière vague et involontaire, sur la réalité de sa
victoire. Sa mère ne pleurait pas sur l’avenir de sa fille, elle pleurait
sur le passé et pleurait sous le coup d’une angoisse où Florence
n’avait aucune part. Tout cela avait suscité chez la jeune femme une
peur terrible qui s’était aussitôt transformée en colère. « Gabriel peut
s’occuper de toi, avait-elle lancé d’une voix tremblante de rage
méchante. Gabriel, i va jamais te quitter. Pas vrai, mon vieux ? » Elle
l’avait regardé. Hébété de stupeur et de chagrin, il se tenait à
quelques centimètres du lit. « Mais moi, avait-elle ajouté, i faut que je
m’en aille.  » Elle était revenue vers le milieu de la pièce pour
récupérer son sac.
« Ma fille, avait murmuré Gabriel, t’as donc pas de cœur du tout ?
– Seigneur ! » avait hurlé leur mère. À ce cri, Florence avait senti
son cœur faire un bond ; Gabriel et elle s’étaient figés et tournés vers
le lit. «  Seigneur, Seigneur, Seigneur, Seigneur, aie pitié de ma
pécheresse de fille  ! Tends-i la main et épargnes-i l’étang de feu qui
vous brûle pour l’éternité  ! Oh Seigneur, Seigneur  !  » Puis sa voix
avait perdu de sa véhémence, elle s’était brisée et des larmes avaient
roulé sur son visage. « Seigneur, j’ai fait de mon mieux avec tous les
enfants que tu m’as donnés. Seigneur, aie pitié de mes enfants, et des
enfants de mes enfants.
– Florence, s’était écrié Gabriel, t’en va pas, si te plaît. Si te plaît,
t’en va pas. T’as pas vraiment décidé de t’en aller et de l’abandonner
comme ça ? »
Tout à coup, Florence avait senti les larmes lui monter aux yeux,
sans qu’elle puisse se les expliquer. « Fiche-moi la paix », avait-elle dit
à Gabriel en reprenant son sac. Elle avait ouvert la porte et l’air frais
du matin était entré dans la pièce. «  Au revoir  », avait-elle ajouté.
Puis à Gabriel  : «  Dis-i que j’ai dit au revoir.  » Elle avait franchi le
seuil de la case et descendu les quelques marches qui menaient au
jardin recouvert de gelée blanche. Figé entre la porte et le lit des
pleurs, Gabriel l’avait regardée. Puis à peine avait-elle posé la main
sur le portail qu’il s’était élancé pour passer devant elle et refermer
brutalement le fameux portail.
«  Où tu vas, ma fille  ? Qu’est-ce tu fais  ? Tu crois que, dans le
Nord, tu vas dénicher des hommes qui vont te couvrir de perles et de
diamants ? »
D’un geste violent, elle avait ouvert et s’était engagée sur la route.
Il l’avait dévisagée, la mâchoire décrochée, les lèvres molles et
humides. « Si un jour tu me revois, lui avait-elle lancé, j’aurai pas des
guenilles sur le dos, comme toi. »
 
 
Partout dans l’église, on n’entendait que le brouhaha, plus
effroyable que le plus profond des silences, des prières des saints de
Dieu. La pauvre lumière jaune, geignarde, qui seule brillait au-dessus
d’eux leur donnait un teint d’or terni. Devant leurs visages, leurs
attitudes et leurs multiples voix qui se fondaient en une seule, John
évoquait la vallée la plus profonde, la nuit la plus longue, Pierre et
Paul dans leur cellule, l’un priant, l’autre psalmodiant  ; ou bien un
océan aux eaux houleuses, insondables, infinies, sans aucune terre en
vue, où le véritable croyant s’accroche à un espar. Et, en songeant au
lendemain où la congrégation allait se lever en chantant sous
l’éclatante lumière dominicale, il songea à la lumière pour laquelle ils
restaient là, cette lumière qui envahissait l’âme en un instant et
poussait (tout au long de ces époques obscures et inconcevables qui
avaient précédé la naissance de John) l’homme tout juste né en
Jésus-Christ à témoigner : « J’étais aveugle et maintenant je vois. »
Puis ils se mirent à chanter  : «  Marche dans la lumière, la belle
lumière. Enveloppe-moi de ton éclat jour et nuit, Jésus, lumière du
monde. »
Et ils chantèrent  : «  Oh Seigneur, Seigneur, je veux être prêt, je
veux être prêt. Je veux être prêt à entrer dans Jérusalem tout comme
Jean. »
Entrer dans Jérusalem tout comme Jean. Cette nuit-là, les visions
défilaient dans son cerveau  : rien ne lui restait. Le doute et les
interrogations le rendaient malade. Il rêvait d’une lumière qui lui
montrerait, pour l’éternité, et sans l’ombre d’un doute, la voie à
suivre  ; d’une Puissance qui le lierait, pour l’éternité, et par-delà les
pleurs, à l’amour de Dieu. Ou sinon, il souhaitait se lever maintenant,
quitter ce temple et ne plus jamais revoir tous ces gens. La fureur et
l’angoisse l’envahissaient, insupportables, irréfutables ; il avait l’esprit
tendu à se rompre. Car c’était le temps qui lui encombrait l’esprit, le
temps qui vibrait brutalement sous l’effet du mystérieux amour de
Dieu. Or, son esprit ne pouvait contenir ce formidable laps de temps
qui unissait douze hommes en train de pêcher sur les rives de la
Galilée et des hommes en noir à genoux, en train de pleurer, avec lui
pour témoin.
Mon âme est un témoin pour mon Seigneur. Dans l’esprit de John
régnaient un silence terrible, un poids, une spéculation abominables.
Pas même une spéculation, mais un très profond changement, comme
quand quelque chose d’énorme, de noir, d’informe, gisant mort depuis
une éternité au fond de l’océan, sent un vent léger au loin venir
troubler son repos et lui donner l’ordre de se lever. Et, au milieu d’un
silence pareil à celui du vide d’avant la Création, ce poids se mit à
bouger dans l’esprit de John qui ressentit alors une terreur qu’il
n’avait encore jamais éprouvée.
Il jeta un coup d’œil autour de lui sur les gens en prières dans
l’église. Mère Washington était arrivée bien après que tous les saints
s’étaient mis à genoux et voilà que cette terrible vieille femme noire
se penchait sur tante Florence pour l’aider à prier. Sa petite-fille, Ella
Mae, qui l’accompagnait, portait une veste de fourrure miteuse par-
dessus ses vêtements de tous les jours. Elle s’était agenouillée
lourdement dans un coin à côté du piano, sous le panneau qui parlait
du salaire du péché, et poussait des gémissements occasionnels.
Elisha n’avait pas relevé la tête quand elle était entrée et priait en
silence  : il avait le front couvert de sueur. Par moments, sœur
McCandless et sœur Price poussaient un cri  : «  Oui, Seigneur  !  » ou
« Béni soit ton nom, Jésus ! » Quant à son père, il priait, la tête haute,
la voix pareille à un lointain torrent de montagne.
Tante Florence, elle, gardait le silence  ; il se demanda si elle
dormait. Il ne l’avait encore jamais vue prier à l’église. Il savait que
des gens différents priaient de façon différente  : sa tante avait-elle
toujours prié en silence comme ça  ? Sa mère était silencieuse, elle
aussi, mais il l’avait déjà vue prier et, là, son silence lui faisait penser
qu’elle pleurait. Et pourquoi est-ce qu’elle pleurait ? Et pourquoi est-
ce qu’ils venaient là tous les soirs pour invoquer un Dieu qui ne les
aimait pas –  si tant est que ce Dieu existât au-delà de ce plafond
écaillé ? Puis il se rappela que l’insensé avait dit en son cœur : Il n’y a
pas de Dieu – et baissa les yeux en s’apercevant que, derrière la tête
de tante Florence, mère Washington l’observait.
 
 
Frank chantait le blues et buvait trop. Il avait la peau couleur de
caramel. C’est peut-être pour cette raison qu’elle le voyait toujours
comme s’il avait un bonbon dans la bouche, un bonbon qui aurait
teinté le bord de ses dents droites et cruelles. Pendant un temps, il
avait porté une petite moustache, mais elle l’avait obligé à la raser,
car elle trouvait que ça lui donnait l’allure d’un métis gigolo. Pour ce
genre de détail, il ne posait jamais de problèmes – il mettait toujours
une chemise propre, se faisait couper les cheveux ou accompagnait
Florence à des réunions édifiantes où ils écoutaient des nègres en vue
discourir sur l’avenir et les devoirs de la race noire. Tout cela lui avait
donné l’impression, au début de leur mariage, qu’elle le tenait sous sa
coupe, impression totalement fausse qui tourna au désastre.
Quand il l’avait quittée, il y avait de cela plus de vingt ans, après
plus de dix ans de mariage, elle n’avait éprouvé qu’un sentiment de
lassitude exaspérée et un énorme soulagement. Il n’était pas rentré à
la maison pendant deux jours et trois nuits et, à son retour, ils
s’étaient disputés avec plus d’animosité que d’habitude. Ce soir-là,
dans leur petite cuisine, elle lui avait exprimé toute la colère qu’elle
avait accumulée pendant leur mariage. Il n’avait pas encore enlevé sa
salopette, ne s’était pas rasé et avait le visage couvert de sueur et de
poussière. Il était resté silencieux pendant un long moment, puis lui
avait dit : « Entendu, chérie. Je suppose que tu veux plus jamais me
voir, moi, un misérable pécheur noir.  » La porte s’était refermée
derrière lui et elle avait entendu l’écho de ses pas décroître dans le
long couloir. La main serrée sur la cafetière vide qu’elle s’apprêtait à
laver, elle était restée seule dans la cuisine et s’était dit  : «  I va
revenir, et i va revenir soûl. » Puis elle avait jeté un coup d’œil autour
d’elle et s’était dit encore : « Seigneur, quelle bénédiction ce serait si i
revenait plus jamais  !  » Le Seigneur lui avait accordé ce qu’elle
prétendait vouloir, ce qui était souvent, elle l’avait constaté, la
manière étonnante dont il répondait aux prières qu’on lui adressait.
Frank n’était jamais revenu. Il avait vécu longtemps avec une autre
femme et, quand la guerre avait éclaté, il était mort en France.
Maintenant, son mari gisait, enterré quelque part à l’autre bout du
monde. Il reposait dans une terre que ses ancêtres n’avaient jamais
vue. Elle se demandait souvent si son nom était marqué sur sa tombe
–  si elle était surmontée, comme dans des films qu’elle avait vus,
d’une petite croix blanche. Si le Seigneur lui avait permis de traverser
cet océan houleux, elle se serait lancée à la recherche de cette tombe
perdue au milieu de celles des millions d’hommes enterrés là-bas. En
grand deuil, elle y aurait déposé peut-être une couronne de fleurs,
comme d’autres femmes l’avaient fait  ; et elle serait restée un
moment, tête baissée, à fixer le sol muet. Que ce serait terrible pour
Frank de se relever, si loin de son pays, au jour du jugement  ! Et
même ce jour-là, il n’aurait sûrement aucun scrupule à se fâcher
contre le Seigneur. «  Moi et le Seigneur, avait-il souvent affirmé, on
s’entend pas toujours si bien que ça. I mène le monde comme si qui
pensait que j’ai pas le sens commun.  » Comment était-il mort  ?
Lentement ou subitement ? Est-ce qu’il avait crié ? La mort l’avait-elle
surpris sournoisement par-derrière ou l’avait-elle affronté, comme un
homme  ? Elle ne savait rien de ce qui s’était passé, car elle n’avait
appris sa mort que très longtemps après quand les soldats étaient
rentrés et qu’elle avait commencé à chercher le visage de Frank dans
les rues. C’est la femme avec qui il avait vécu qui lui avait annoncé la
nouvelle, car Frank l’avait désignée comme sa plus proche parente.
Après, cette femme n’avait plus su quoi ajouter et avait fixé Florence
avec une pitié candide. Florence en avait été furieuse et elle avait
juste murmuré un merci avant de tourner les talons. Elle avait détesté
Frank d’avoir fait de cette femme le témoin officiel de son
humiliation. Et elle s’était de nouveau demandé ce que Frank avait pu
trouver à cette femme qui, bien que plus jeune que Florence, n’avait
jamais été aussi jolie qu’elle, buvait tout le temps et s’affichait avec
des tas d’hommes.
Mais, dès le début, elle avait commis une grande erreur, en le
rencontrant, en l’épousant, en l’aimant aussi farouchement qu’elle
l’avait fait. Lorsqu’elle regardait le visage de Frank, elle se disait
parfois que toutes les femmes étaient maudites dès le berceau ; d’une
façon ou d’une autre, toutes étaient affligées du même destin cruel,
elles étaient nées pour supporter le joug des hommes. Frank
prétendait qu’elle se trompait complètement, que c’était tout le
contraire : c’étaient les hommes qui en bavaient parce qu’il leur fallait
endurer les manies des femmes –  et cela de leur naissance à leur
mort. Mais c’était elle qui avait raison, elle le savait ; avec Frank, elle
avait toujours eu raison ; et ce n’était pas de sa faute si Frank avait
été comme ça, décidé à vivre et à mourir comme un nègre vulgaire.
Mais il n’arrêtait pas de jurer qu’il allait s’amender ; c’était peut-
être la brutalité de son repentir qui leur avait permis de rester si
longtemps ensemble. Il y avait chez elle quelque chose qui adorait le
voir plier – quand il rentrait, empestant le whisky, et qu’il se nichait
en pleurs dans ses bras. Dans ces moments-là, lui, le maître au fond,
trouvait son maître. Quand elle le tenait dans ses bras et qu’il dormait
enfin, elle se disait avec un sentiment de volupté et de pouvoir  :
« Frank a beaucoup de bons côtés, i faut jusse que je soye patiente et i
ly viendra.  » «  Y venir  » signifiait qu’il allait changer et qu’il
consentirait à devenir le mari pour lequel elle avait parcouru un si
long chemin. C’était lui qui lui avait appris – elle ne pourrait jamais le
lui pardonner  – qu’il y avait des gens dans le monde pour qui «  y
venir  » représentait un processus perpétuel, des gens qui étaient
destinés à ne jamais y arriver. Pendant dix ans, il avait toujours été
sur le point d’«  y venir  », mais, le jour où il l’avait quittée, il était
exactement pareil qu’au jour de leur mariage. Il n’avait pas changé du
tout.
Il n’avait jamais gagné assez d’argent pour acheter la maison
qu’elle voulait, ou toute autre chose qu’elle aurait voulue, ce qui avait
constitué, pour une bonne part, la cause de leurs problèmes. Ce
n’était pas qu’il ne pouvait pas gagner d’argent, mais il se refusait à
faire des économies. Il prenait la moitié des gages de sa semaine et
sortait acheter quelque chose qui lui faisait envie, ou quelque chose
dont il pensait qu’elle avait envie. Il rentrait le samedi après-midi,
déjà à moitié soûl, avec des objets inutiles, un vase par exemple dont
il s’était dit qu’elle aimerait le remplir de fleurs –  elle qui ne faisait
jamais attention aux fleurs et qui n’en aurait certainement jamais
acheté. Ou un chapeau, toujours trop cher ou trop vulgaire, ou une
bague qui avait l’air d’avoir été montée pour une catin. Parfois, il se
mettait en tête de faire les courses du samedi en rentrant à la maison,
pour qu’elle n’ait pas à s’en charger  ; quand c’était comme ça, il
achetait une dinde, la plus grosse et la plus chère qu’il pouvait
trouver, plusieurs livres de café, car il pensait toujours qu’il n’y en
avait jamais assez à la maison, et suffisamment de corn-flakes et de
céréales pour nourrir une armée pendant un mois. Il se sentait
tellement méritant, après tant de prévoyance, qu’il s’achetait aussi
une bouteille de whisky pour se récompenser ; et – de crainte qu’elle
ne s’imagine qu’il buvait trop  – il invitait quelque ruffian pour la
partager avec lui. Ils passaient alors tout l’après-midi dans son salon à
jouer aux cartes, à dire des blagues indécentes et à empuantir
l’atmosphère de vapeurs de whisky et de fumée de cigarette. Elle
restait assise dans la cuisine, en proie à une rage froide, les yeux rivés
sur la tête de la dinde qui –  du fait que Frank les achetait toujours
avec leurs plumes – allait lui valoir des heures d’un travail pénible et
sacrément exaspérant. Puis elle se demandait quelle mouche l’avait
piquée pour subir pareilles épreuves, après être partie de chez elle, si
tout ce qu’elle avait trouvé, c’était un deux-pièces dans une ville
qu’elle n’aimait pas et un homme encore plus gamin que tous ceux
qu’elle avait connus dans sa jeunesse.
Parfois, il l’appelait du salon où il était assis avec son visiteur  :
« Hé, Flo ! »
Elle ne répondait pas. Elle détestait qu’on l’appelle « Flo », mais il
oubliait toujours. Éventuellement, il la rappelait, puis, devant son
silence, il allait jusqu’à la cuisine.
« Qu’est-ce qui a, ma poule ? T’entends pas que je t’appelle ? »
Un jour, alors qu’elle s’obstinait à ne pas répondre et qu’elle
restait, totalement immobile, à le fixer d’un regard glacial, il s’était
retrouvé obligé d’admettre qu’il y avait un problème.
« Qu’est-ce qui a, ma vieille ? T’es fâchée contre moi ? »
Et quand, sincèrement étonné, il l’avait observée plus
attentivement, la tête penchée, un tout petit sourire aux lèvres,
quelque chose chez elle avait craqué, quelque chose qu’elle avait
combattu, debout, en grondant à voix basse pour que le visiteur ne
puisse l’entendre  : «  Je voudrais que tu m’espliques comment tu
penses qu’on va passer la semaine avec une dinde et cinq livres de
café.
– Chérie, j’ai acheté que des trucs qui nous fallait ! »
Submergée par une rage impuissante, elle avait soupiré tandis que
les larmes lui montaient aux yeux.
« Je t’ai dit et répété de me donner l’argent dès que t’avais ta paye
et de me laisser m’occuper des commissions –  passe que t’as pas un
gramme de bon sens.
– Chérie, j’essayais jusse de t’aider. Je pensais que t’avais peut-être
envie de sortir ce soir et pas te casser la tête avec les commissions.
– La prochaine fois que tu voudras me rendre service, commence
par m’en parler, t’entends  ? Et comment t’imagines que je pourrais
aller à un spectacle quand tu me rapportes cette volaille à préparer ?
– Chérie, je vais m’en occuper. Ça prend pas de temps du tout. »
Il s’était approché de la table où était posée la dinde et l’avait
regardée d’un œil critique comme s’il la voyait pour la première fois.
Puis il s’était retourné vers Florence et lui avait souri. «  I a pas de
quoi se fâcher. »
Elle avait fondu en larmes. «  Franchement, je sais pas ce qui te
prend. Toutes les semaines, le Seigneur t’envoie dehors faire de
nouvelles bêtises. Comment tu crois qu’on aura assez d’argent pour
partir d’ici si t’es tout le temps à gaspiller des sous pour des
bêtises ? »
Devant ses larmes, il avait essayé de la consoler, en posant sa
grosse main sur son épaule, en embrassant ses joues mouillées.
«  Chérie, je suis désolé. Je croyais que ça te ferait une bonne
surprise.
– La seule surprise que je voudrais, c’est que tu te mettes un peu
de plomb dans la tête  ! Ça, ce serait une surprise  ! Tu crois que j’ai
envie de passer le reste de ma vie ici avec ces sales nègres que
t’arrêtes pas de ramener à la maison ?
–  Où que tu veux qu’on vive, chérie, si qu’on sera pas avec des
nègres ? »
Alors, elle s’était détournée, avait regardé par la fenêtre de la
cuisine. Elle donnait sur un métro aérien qui passait si près qu’elle
avait toujours l’impression qu’elle aurait pu cracher sur les visages
des passagers curieux.
« C’est jusse que j’aime pas toute cette racaille… que t’as l’air de
tellement apprécier. »
Il y avait eu un silence. Même en lui tournant le dos, elle avait
senti que son sourire s’était évanoui, que ses yeux, rivés sur elle,
s’étaient assombris.
« Quel genre d’homme tu crois que t’as épousé ?
–  Je croyais que j’avais épousé un homme qu’avait de l’allant et
qu’était pas prêt à passer toute sa vie à croupir.
–  Et qu’est-ce tu veux que je fasse, Florence  ? Tu veux que je
tourne blanc ? »
Cette question la faisait toujours trembler de rage. Elle lui avait
fait face et, oubliant qu’il y avait quelqu’un au salon, avait hurlé : « I
a pas besoin d’être blanc pour avoir un peu d’amour-propre ! Tu crois
que je trime comme je le fais dans cette baraque jusse pour que, toi et
tes nègres vulgaires, vous passiez tous vos après-midi au salon à
flanquer vos cendres partout par terre ?
–  Et qui qu’est vulgaire maintenant, Florence  ? avait-il demandé
sans s’énerver dans le silence affreux qui avait suivi et durant lequel
elle avait compris son erreur. Qui qui se comporte comme un nègre
vulgaire maintenant  ? Qu’est-ce tu crois qui pense mon ami au
salon ? Franchement, je serais pas surpris qui se dise : “Pauvre Frank,
ça, c’est vrai qui s’est trouvé une femme vulgaire.” De toute façon, i
colle pas ses cendres par terre – i les met dans le cendrier, vu qui sait
très bien ce que c’est un cendrier.  » Rien qu’à le voir passer
d’incessants petits coups de langue sur sa lèvre inférieure, elle savait
qu’elle l’avait blessé, qu’il était fâché. «  Mais on s’en va maintenant,
comme ça tu pourras balayer le salon et i rester assise jusqu’au jour
du jugement, si ça te chante. »
Et il avait quitté la cuisine. Elle avait entendu des murmures dans
le salon, puis la porte avait claqué. Elle s’était rappelé trop tard qu’il
avait tout son argent sur lui. À son retour, bien après la tombée de la
nuit, elle l’avait couché et lui avait fouillé les poches ; elle n’avait rien
trouvé ou presque et s’était effondrée, impuissante, par terre dans le
salon, en pleurs.
Quand il rentrait, à des moments de crise, il se montrait irritable
et repentant. Elle attendait qu’il soit endormi pour se glisser dans le
lit. Mais il ne dormait pas. Il se retournait dès qu’elle étendait les
jambes sous les couvertures et tendait le bras, et son haleine chaude
et aigre-douce balayait le visage de Florence.
« Mon petit chou, à quoi que ça te sert d’être méchante comme ça
avec ton chéri ? Tu sais donc pas que tu m’as obligé à sortir me soûler
alors que j’avais pas du tout l’intention de faire ça  ? Je voulais
t’emmener quéque part ce soir.  » Et, tout en parlant, il refermait la
main sur ses seins et ses lèvres lui caressaient la nuque. Cela
déclenchait chez elle un conflit difficilement supportable. Il lui
semblait que tout ce qui existait entre eux s’inscrivait dans un vaste
plan destiné à l’humilier. Elle ne voulait pas qu’il la touche, et le
voulait quand même  : elle brûlait de désir et la fureur la glaçait. Et
elle avait l’impression qu’il le savait et qu’il s’amusait, en son for
intérieur, de voir avec quelle facilité la victoire lui était acquise sur
cette partie du champ de bataille. Mais, en même temps, elle sentait
que sa tendresse, son désir et son amour étaient réels.
« Fiche-moi la paix, Frank. J’ai envie de dormir.
–  Non, t’as pas envie. T’as pas envie de dormir d’aussi bonne
heure. T’as envie que je te cause un petit peu. Tu sais bien que, ton
chéri, i l’adore causer. Écoute.  » Et, du bout de la langue, il la
taquinait légèrement dans le cou. « T’entends ça ? »
Il attendait. Elle restait silencieuse.
« T’as donc rien de plus à dire ? Je ferais mieux de te dire autre
chose. » Il lui couvrait le visage de baisers ; son visage, son cou, ses
bras et ses seins.
« Tu pues le whisky. Fiche-moi la paix.
– Ah. Y a pas que moi qu’a une langue. Qu’est-ce t’as à répondre à
ça ? » Et sa main lui caressait l’intérieur de la cuisse.
« Arrête.
– Je vais pas arrêter. C’est des flatteries, chérie. »
 
 
Dix ans. Leur affrontement n’avait jamais cessé  ; ils n’avaient
jamais acheté de maison. Il était mort en France. Cette nuit, elle
repensait à des détails de ces années passées qu’elle avait crus oubliés
et finit par sentir que son cœur de pierre se brisait  ; des larmes,
douloureuses et lourdes comme du sang, se mirent à couler entre ses
doigts. Pour une raison ou pour une autre, la vieille femme au-dessus
d’elle devina ce qui lui arrivait et cria : « Oui, ma chérie. Laisse aller,
ma chérie, c’est tout. Laisse-Le t’abaisser, comme ça, I pourra te
relever. » Était-ce là le chemin qu’elle aurait dû suivre ? Avait-elle eu
tort de lutter autant ? À présent, elle était vieille et seule, et elle allait
mourir. Et ces affrontements ne lui avaient rien rapporté. Tout cela
l’avait finalement amenée à ce qu’elle se retrouve, face contre terre,
devant l’autel, en train d’implorer la miséricorde de Dieu. Derrière
elle, Gabriel s’écria : « Béni soit ton nom, Jésus ! » En songeant à lui
et au noble chemin de sainteté qu’il avait parcouru, son esprit se mit
à besogner comme une aiguille, et elle repensa à Deborah.
Deborah ne lui avait pas écrit souvent, mais ses courriers
semblaient avoir ponctué toutes les crises de sa vie avec Gabriel et,
un jour, à l’époque où elle était encore avec Frank, elle avait reçu une
lettre de Deborah qu’elle avait gardée : ce soir, elle se trouvait dans
son sac à main, lequel était posé sur l’autel. Elle avait toujours eu
l’intention de la montrer à Gabriel, mais ne l’avait jamais fait. Elle en
avait discuté avec Frank, une nuit, tard, tandis qu’il était au lit en
train de siffloter un air de ragtime et qu’elle était assise devant la
glace à s’enduire de crème à blanchir. La lettre était ouverte devant
elle et Florence avait poussé un bruyant soupir pour attirer l’attention
de Frank.
Il s’était interrompu au beau milieu d’une phrase qu’elle avait
terminée mentalement. «  Qu’est-ce t’as là, chérie  ? lui avait-il
demandé paresseusement.
– C’est une lettre de la femme à mon frère. » Elle avait étudié son
visage dans la glace en se disant avec colère que, toutes ces crèmes
de beauté, c’était du gaspillage, qu’elles ne faisaient jamais rien de
rien.
« Comment qui vont ces nègres là-bas dans le Sud ? C’est pas des
mauvaises nouvelles, hein  ?  » Et, sous le coup d’une bonne humeur
irrépressible, il avait continué à fredonner, bouche fermée.
« Non… enfin, c’est pas des bonnes nouvelles non plus, mais c’est
rien qui m’étonne. Elle dit qu’elle pense que, mon frère, i l’a un
bâtard dans la ville même où qui vivent et qui l’a peur de dire que
c’est le sien.
–  Non  ? Je croyais que t’avais dit que, ton frère, i l’était
prédicateur.
–  Être prédicateur a jamais empêché un nègre de faire des
saloperies. »
Là-dessus, il avait éclaté de rire. «  C’est sûr que t’aimes pas ton
frère comme tu devrais. Comment que ça se fait que, sa femme, elle
soye au courant pour son gamin ? »
Elle avait attrapé la lettre et s’était retournée vers lui. «  Je crois
qu’elle savait, mais qu’elle a jamais eu le courage de dire quéque
chose.  » Elle s’était interrompue, puis avait ajouté à contrecœur  :
«  Naturellement, elle est pas complètement sûre, comme qui dirait.
Mais c’est pas quéqun à monter des histoires. Elle se fait beaucoup de
mouron.
–  Bon sang, pourquoi qu’elle se fait du mouron pour ça
maintenant ? Y a rien à faire maintenant.
– Elle se demande si faut qu’elle i pose la question.
–  Et elle croit que, si elle i demande, i va être assez bête pour i
répondre que oui ? »
Elle s’était remise à soupirer, plus sincèrement cette fois-ci, et
s’était tournée vers la glace. «  Eh ben… c’est un prédicateur. Et si
Deborah se trompe pas, i l’a pas le droit d’être prédicateur. L’est pas
meilleur qu’un autre. En fait, i vaut pas mieux qu’un criminel. »
Frank, qui s’était remis à siffloter, s’était interrompu. «  Qu’un
criminel ? Comment ça ?
– Passe qui l’a laissé partir la mère au gamin et qu’elle est morte
en le mettant au monde. Voilà pourquoi. » Elle s’était tue un instant.
«  Et ça ressemble bien à Gabriel. À part lui, l’a jamais pensé une
minute à personne sur cette Terre. »
Les yeux fixés sur son dos implacable, il n’avait rien dit. Puis : « Tu
vas répondre à cette lettre ?
– Je pense.
– Et qu’est-ce tu vas dire ?
– Je vais i dire qu’elle devrait i faire savoir qu’elle est au courant
du mal qui l’a fait. Qu’elle se lève devant tous les fidèles et qu’elle
leur dise à eux aussi, si elle est obligée. »
Il s’était agité et rembruni. « M’enfin, t’en sais plus que moi sur la
question. Mais je vois pas ce qui va en sortir de bon.
–  Pour elle, ce sera bon. I sera obligé de la traiter mieux. Tu
connais pas mon frère comme moi. Y a qu’un moyen de s’entendre
avec lui, c’est d’i coller une peur de tous les diables. C’est tout. L’a pas
le droit d’aller partout se vanter de comment qui l’est saint si l’a fait
un truc pareil. »
Il y avait eu un silence ; Frank avait siffloté quelques mesures de
plus ; puis il avait poussé un bâillement et lui avait dit : « Tu viens te
coucher, ma vieille ? Je sais pas pourquoi tu t’entêtes à gaspiller tout
ton temps et mes sous avec ces trucs à blanchir la peau. T’es aussi
noire que le jour où t’es née.
–  T’étais pas là le jour où je suis née. Et je sais que tu veux pas
d’une femme noire comme du charbon.  » Mais elle avait quitté la
glace et s’était dirigée vers le lit.
«  J’ai jamais dit un truc pareil. Sois gentille et jusse éteins la
lumière et je m’en vais te montrer que, le noir, c’est une couleur
rudement jolie. »
Elle se demanda si Deborah avait jamais dit quelque chose ; et elle
se demanda si elle allait donner à Gabriel la lettre qui se trouvait
dans son sac ce soir. Elle l’avait gardée durant toutes ces années dans
l’attente d’une occasion féroce. Ce que cette occasion aurait dû être,
elle n’en avait pas idée ; et, pour le moment, elle n’avait pas envie de
le savoir. Car elle avait toujours considéré cette lettre comme un
instrument qu’elle pourrait éventuellement utiliser pour faire tomber
son frère. Le jour où il serait enfin à terre, elle l’empêcherait de
jamais se relever en la brandissant devant lui comme preuve de sa
faute criminelle. Mais elle avait à présent la conviction qu’elle ne
vivrait pas assez longtemps pour être témoin de ce jour qu’elle
attendait depuis tant d’années. Elle allait être fauchée.
Cette pensée l’emplit de terreur et de rage ; les larmes séchèrent
sur son visage et son cœur se mit à cogner, partagé entre une terrible
envie de se rendre et le désir de demander des comptes à Dieu.
Pourquoi lui avait-Il préféré sa mère et son frère, cette vieille Noire et
ce Noir de bas étage, alors qu’elle, qui n’avait jamais cherché qu’à
avancer dans l’honneur, allait mourir, seule et pauvre, dans un vilain
meublé ? Elle tambourina lourdement des poings contre l’autel. Lui, il
allait vivre et la regarderait, tout souriant, descendre en terre ! Et sa
mère serait là, appuyée sur les grilles du paradis pour voir sa fille
rôtir en enfer.
Tandis qu’elle tambourinait des poings contre l’autel, la vieille
femme au-dessus d’elle posa les mains sur ses épaules et lui cria  :
« Invoque-Le, ma fille ! Invoque le Seigneur ! » Ce fut alors comme si
elle avait été précipitée à travers le temps, là où il n’existait pas de
frontières, car cette voix était celle de sa mère, mais ces mains étaient
celles de la mort. Elle poussa un cri comme jamais encore dans sa vie
et tomba, face contre terre, devant l’autel, aux pieds de la vieille
Noire. Ses larmes coulaient comme une pluie brûlante. Les mains de
la mort caressèrent ses épaules tandis que sa voix, sans relâche, lui
chuchotait à l’oreille : « Dieu en sait long sur toi, il sait où t’habites, la
mort a lancé un mandat d’arrêt contre toi. »
2
La prière de Gabriel

Maintenant j’ai été présenté


Au Père et au Fils
Et je ne suis plus
Un inconnu maintenant.

Quand Florence se mit à crier, Gabriel sortait juste de brûlantes


ténèbres du fond desquelles il s’était adressé au Seigneur. Son cri lui
parvint de très loin, comme de profondeurs inimaginables ; et ce ne
fut pas le cri de sa sœur qu’il entendit, mais le cri d’un pécheur
englué dans son péché. C’était le cri qu’il avait entendu si souvent, le
jour, la nuit, devant tant d’autels, et, comme il l’avait déjà fait
auparavant, il s’écria : « Que ta volonté soit faite, Seigneur ! Que ta
volonté soit faite ! »
Il n’y eut plus alors que le silence dans l’église. Même mère
Washington avait cessé de gémir. Bientôt, quelqu’un d’autre se
remettrait à crier et les voix à enfler ; de la musique se ferait peu à
peu, il y aurait des hurlements et le bruit des tambourins. Mais, à
présent, dans ce silence accablé et lourd d’attentes, on aurait cru que
tous les êtres de chair attendaient –  figés, hypnotisés par quelque
chose dans l’air – la Puissance à venir.
Ce silence, en se prolongeant comme un couloir, ramena Gabriel
au silence qui avait précédé sa naissance en Jésus-Christ. Comme
pour une naissance, en effet, tout ce qui s’était produit avant cet
instant se fondait dans les ténèbres, gisait au fond d’une mer d’oubli
et n’était plus retenu contre lui, mais relevait simplement de la
corruption aveugle, funeste et fétide dans laquelle il avait vécu avant
sa rédemption.
Ce silence était celui du petit matin, et il revenait de la maison de
plaisir. Pourtant, tout autour de lui s’élevaient les bruits du matin  :
des oiseaux, invisibles, qui glorifiaient Dieu  ; des criquets dans les
vignes, des grenouilles dans le marais, des chiens à des kilomètres et,
tout proches, des coqs sur la véranda. Le soleil n’était pas encore à
moitié levé ; seule la cime des arbres avait commencé à frémir à son
approche ; et, devant et tout autour de Gabriel, la brume se déplaçait
de mauvaise grâce, reculait devant la lumière qui règne durant la
journée. Plus tard, il dit de ce matin-là que son péché le rongeait  ;
qu’il avait alors compris, et seulement à ce moment-là, qu’il portait
un fardeau dont il avait hâte de se débarrasser. Ce fardeau pesait plus
lourd que la plus lourde des montagnes et il le portait dans son cœur.
À chaque pas, il se faisait plus écrasant, son souffle plus lent et plus
haché, et une sueur froide lui mouillait le front et lui trempait le dos.
Toute seule dans la case, sa mère attendait, couchée dans son lit,
non seulement son retour ce matin-là, mais aussi sa reddition au
Seigneur. C’était pour cela, et seulement pour cela, qu’elle
s’accrochait à la vie, et il le savait, même si elle avait cessé de
l’exhorter, comme elle le faisait il y avait encore peu de temps. Elle
l’avait placé entre les mains du Seigneur et attendait patiemment de
voir comment il allait régler la question.
Car elle allait vivre pour voir s’accomplir la promesse du Seigneur.
Elle ne fermerait pas les yeux tant que son fils, le dernier de ses
enfants, celui qui la mettrait dans son linceul, ne ferait pas partie de
la communion des saints. Elle, qui s’était autrefois montrée
impatiente et violente, qui avait juré, crié et lutté comme un homme,
se réfugiait maintenant dans le silence et ne luttait plus – pour autant
qu’il lui restait de force  – qu’avec le Seigneur. Et cela aussi, elle le
faisait comme un homme : certaine d’avoir gardé la foi, elle attendait
qu’il tienne Sa promesse. Gabriel savait qu’à son retour elle ne lui
demanderait pas d’où il venait ; qu’elle ne lui ferait pas de reproche ;
mais que ses yeux, même quand elle fermait les paupières pour
dormir, le suivaient partout.
Plus tard, comme c’était dimanche, certains des frères et des
sœurs viendraient la voir pour chanter et prier autour de son lit. Elle
prierait alors pour lui, assise sur sa couche, sans aucune aide, la tête
droite, la voix assurée ; tandis que lui, à genoux, tout tremblant, dans
un coin de la pièce, espérerait presque sa mort et tremblerait de plus
belle devant cette preuve de vilenie désespérée ; en silence, il prierait
pour la rémission de ses péchés. Car les mots lui manquaient quand il
s’agenouillait devant  le trône. Il avait peur de faire devant Dieu un
vœu qu’il  n’aurait pas la force de tenir. Et il savait que, tant qu’il
n’aurait pas fait ce vœu, cette force lui manquerait toujours.
Car, dans son âme, il désirait avec une crainte tremblante toutes
les gloires que, par ses prières, sa mère souhaitait lui voir découvrir.
Oui, il voulait le pouvoir –  il voulait devenir l’oint du Seigneur, son
bien-aimé, digne ou presque de cette colombe blanche comme neige
descendue du ciel pour témoigner que Jésus était le fils de Dieu. Il
voulait agir en maître, s’exprimer avec cette fameuse autorité qui ne
pouvait venir que de Dieu. Il allait plus tard affirmer avec fierté qu’il
avait détesté ses péchés –  alors même qu’il se précipitait vers le
péché, alors même qu’il péchait. Il détestait le mal qui habitait son
corps et le craignait comme il craignait les lions de la luxure et du
désir qui rôdaient de par la cité sans défense de son esprit. Il allait
plus tard déclarer que c’était sa mère qui lui avait fait ce don, que la
main de Dieu avait été sur lui depuis le tout début ; mais, à l’époque,
il ne savait qu’une chose : à la tombée de la nuit, chaos et fièvre se
déchaînaient en lui  ; dans la case, le silence qui s’installait entre sa
mère et lui devenait insupportable  ; sans se tourner vers elle, il se
plantait devant le miroir et enfilait sa veste en essayant d’éviter de se
regarder, puis disait à la vieille femme qu’il allait faire un petit tour –
 qu’il serait vite de retour.
Parfois, Deborah était aux côtés de sa mère et l’observait avec des
yeux qui n’étaient ni moins patients ni moins indulgents. Il
s’échappait dans la nuit étoilée et marchait jusqu’à une taverne ou
une maison que sa luxure lui avait déjà signalée durant sa longue
journée. Il buvait alors jusqu’à ce que des marteaux commencent à
marteler son crâne dans le lointain ; il maudissait amis et ennemis et
se battait jusqu’à ce que le sang coule ; au matin, il se retrouvait dans
la boue, dans l’argile, dans un lit inconnu et, une fois ou deux, en
prison  ; la bouche amère, les vêtements dépenaillés, tout en lui
dispensait la puanteur de sa corruption. En ces moments-là, il ne
pouvait même pas pleurer. Il ne pouvait même pas prier. Il attendait
presque la mort qui, seule, aurait pu le libérer de ses chaînes cruelles.
Et, à travers tout cela, les yeux de sa mère ne le quittaient pas un
instant  ; sa main, pareille à des pinces brûlantes, agrippait la braise
tiède de son cœur et suscitait chez lui, à la perspective de la mort,
une autre terreur, plus glacée encore. Descendre dans la tombe sans
avoir été ni lavé de ses péchés ni absous, c’était descendre en enfer
pour l’éternité où les terreurs qui l’attendraient seraient pires que tout
ce que la Terre, malgré son grand âge et ses gémissements, avait
jamais connu. Il serait coupé des vivants à tout jamais  ; il n’aurait
plus jamais de nom. Là où il avait été, il n’y aurait plus que le silence,
la pierre, l’herbe rase et nulle semence ; pour lui, de toute éternité, et
pour les siens, nul espoir de gloire. Ainsi donc, quand il alla trouver
la prostituée, il y alla dans la colère et la quitta en proie à un futile
chagrin – avec l’impression d’avoir été, une fois de plus, ignoblement
dépossédé pour avoir gaspillé sa semence sacrée dans des ténèbres
interdites où elle ne pouvait que mourir. Il maudit la luxure traîtresse
qui l’habitait, et il la maudit chez les autres. Mais : « Je me souviens,
allait-il dire plus tard, du jour où mon cachot a tremblé et où mes
chaînes sont tombées. »
Il rentrait chez lui en repensant à la nuit qu’il venait de passer. Il
avait remarqué cette femme au tout début de la soirée, mais elle était
en compagnie d’une foule d’autres gens, hommes et femmes, et il
l’avait donc ignorée. Mais, plus tard, enflammé par le whisky, il l’avait
regardée de nouveau, droit dans les yeux, et s’était aussitôt rendu
compte qu’elle aussi avait pensé à lui. Il n’y avait plus autant de gens
autour d’elle –  comme si elle lui avait fait de la place. Il s’était déjà
laissé dire que c’était une veuve du Nord, venue rendre visite aux
siens pour quelques jours. Quand il la regarda, elle le regarda en
retour et éclata de rire, comme si elle s’amusait de la conversation
qu’elle entretenait avec ses amis. Elle avait les dents de devant
écartées et une grande bouche  ; quand elle riait, elle  se mordait
ensuite la lèvre inférieure, comme si elle avait honte d’avoir une si
grande bouche, et ses seins ballottaient. Ce n’était pas le ballottement
typique des grosses bonnes femmes qui riaient – ses seins ne faisaient
que se soulever sous le tissu moulant de sa robe. Elle était beaucoup
plus vieille que lui – elle devait avoir l’âge de Deborah, la trentaine –
et n’était pas vraiment jolie. Pourtant, sa présence créait une tension
entre eux et son odeur l’émoustillait. C’est tout juste s’il ne sentait pas
le ballottement de ses seins sous sa main. Et il continua à boire en
laissant, inconsciemment ou presque, se répandre sur son visage cette
expression d’innocence et de puissance qui, son expérience le lui avait
appris, lui valait l’amour des femmes.
 
 
Eh bien (il rentrait chez lui, glacé et tout engourdi), oui, ils
avaient fait la chose. Seigneur, comme ils avaient tangué dans leur lit
de péché, et comme elle avait crié et tremblé  ; Seigneur, qu’est-ce
qu’elle lui avait donné comme amour  ! Oui (il rentrait chez lui à
travers la brume légère, et le front mouillé d’une sueur froide), et
pourtant, tout à la vanité et à la fierté de la conquête, il pensait à elle,
à son odeur, à la chaleur de son corps sous ses mains, à sa voix, à sa
langue, pareille à celle d’un chat, à ses dents, à ses seins tendus et à
la façon dont elle avait bougé pour lui, dont elle l’avait tenu enlacé,
dont elle avait besogné avec lui, et à la façon dont, tremblants et
gémissants, ils étaient retombés, soudés l’un à l’autre, sur Terre. Et,
en repensant à cela, le corps glacé de sueur et en même temps
brûlant du souvenir de leur luxure, il arriva devant un arbre qui
s’élevait sur un petit monticule derrière lequel se trouvait, cachée à la
vue, la case où gisait sa mère. Et voilà que surgit dans son esprit, avec
la violence des eaux qui balaient digues et barrages, inondent les
berges des cours d’eau et se précipitent, déchaînées, vers les maisons
pétrifiées et condamnées à la ruine –  sur les toits et les fenêtres
desquelles le soleil dispense une pâle lumière frissonnante  –, le
souvenir de tous ces matins où il était passé par là, devant cet arbre,
pris entre les péchés qu’il avait commis et ceux qu’il allait commettre.
Sur ce monticule, la brume s’était dissipée, et, face à cet arbre isolé, il
eut l’impression de se retrouver sous l’œil scrutateur des cieux. Puis,
en un instant, le silence, et rien que le silence, s’insinua partout –
 même les oiseaux s’étaient arrêtés de chanter, les chiens n’aboyaient
plus et les coqs ne saluaient pas l’arrivée du jour. Il lui sembla que ce
silence reflétait le jugement de Dieu ; que toute la création avait été
réduite à l’immobilité la plus totale devant la juste et effroyable
colère de Dieu et qu’elle attendait de voir le pécheur –  ce pécheur,
c’était lui  – anéanti et banni de la présence du Seigneur. À peine
conscient de son geste, il caressa l’arbre, juste pour tenter de se
cacher, puis s’écria : « Oh Seigneur, prends pitié ! Oh Seigneur, prends
pitié de moi ! »
Il s’affaissa contre l’arbre et s’effondra par terre en s’agrippant aux
racines. Il avait hurlé dans le silence et seul le silence lui avait
répondu – pourtant, quand il avait crié, son cri avait retenti, vibrant,
jusqu’aux limites de la Terre. Les vibrations de ce cri isolé qui s’était
répercuté à travers la création en effrayant poissons et oiseaux
endormis, en engendrant un écho partout, dans la rivière, dans la
vallée et sur les flancs des montagnes, suscita chez lui une peur si
grande qu’il demeura un moment allongé, muet et tremblant, au pied
de l’arbre, comme s’il souhaitait être enterré là. Mais son cœur
accablé refusait de se calmer, refusait de le laisser se taire –  de le
laisser respirer tant qu’il n’aurait pas recommencé à crier. Alors, il
recommença  ; et son cri lui revint  ; mais le silence continua
d’attendre que Dieu prenne la parole.
Ses larmes se mirent à rouler –  des larmes dont il n’avait pas
soupçonné qu’il pût en verser de semblables. « J’ai pleuré, avoua-t-il
plus tard, comme un petit enfant. » Mais aucun enfant n’avait jamais
versé des larmes pareilles à celles qu’il versa ce matin-là, prosterné
devant le ciel, sous l’arbre majestueux. Elles venaient de profondeurs
inconnues des enfants et déclenchèrent chez lui une fièvre qu’aucun
enfant n’aurait pu supporter. Au bout d’un moment, il poussa des
hurlements de souffrance dont chacun semblait lui déchirer la gorge,
l’empêcher de respirer et lui arracher des larmes brûlantes qui lui
roulaient sur la figure avant de gicler sur ses mains et de mouiller le
pied de l’arbre. «  Sauve-moi  ! Sauve-moi  !  » Et toute la création
retentissait de son cri, mais ne lui apportait aucune réponse.
« J’entendais personne prier. »
Oui, il était dans la vallée où sa mère lui avait dit qu’il se
retrouverait, où il n’y avait nul être humain pour l’aider, nulle main
tendue pour le protéger ou le sauver. Ici, seule prévalait la
miséricorde de Dieu – ici, c’était entre Dieu et le diable que la lutte se
livrait, entre la mort et la vie éternelle. Il avait attendu trop
longtemps, il s’était trop longtemps fourvoyé dans le péché, et Dieu
refusait de l’écouter. Le temps qui lui avait été imparti s’était écoulé et
Dieu avait détourné Son visage.
«  C’est alors, déclara-t-il, que j’entendis ma mère chanter. Elle
chantait pour moi. Elle fredonnait d’une voix douce, juste à côté de
moi, comme si elle savait que Dieu se manifesterait si elle L’appelait. »
Quand il entendit ce chant qui emplissait tout le silence, qui
s’amplifiait jusqu’à emplir toute la Terre en attente, son cœur se brisa,
mais commença pourtant à s’élever, soulagé du poids qui
l’oppressait ; sa gorge se dénoua ; ses larmes coulèrent comme si les
cieux attentifs s’étaient ouverts. «  Alors, je glorifiai Dieu qui m’avait
fait sortir d’Égypte et m’avait permis de poser les pieds sur la terre
ferme. » Quand il finit par lever les yeux, il vit un ciel nouveau et une
terre nouvelle ; et il entendit un chant nouveau, car un pécheur était
revenu de ses errements. «  Je regardai mes mains et mes mains
étaient neuves. Je regardai mes pieds et mes pieds étaient neufs. De
ce jour-là, je laissai le Seigneur s’exprimer par ma bouche et l’enfer
ne me fera pas revenir sur ma décision. » Et, oui, partout, les chants
résonnaient  ; les oiseaux, les criquets et les grenouilles se
réjouissaient, les chiens au loin bondissaient et se lamentaient,
enfermés dans leur enclos exigu, et, sur chaque haute clôture, des
coqs proclamaient que c’était un nouveau commencement, une
journée où chacun serait lavé de ses péchés !
 
 
Ce fut le début de sa vie d’homme. Il venait juste d’avoir vingt et
un ans ; le siècle n’avait pas encore un an. Il alla s’installer en ville,
dans la pièce qui l’attendait au dernier étage de la bâtisse où il
travaillait, et commença à prêcher. Cette année-là aussi, il épousa
Deborah. Après la mort de sa mère, il s’était mis à la voir tout le
temps. Ils allaient ensemble à la maison de Dieu et comme il n’y avait
plus personne pour prendre soin de lui, elle l’invitait souvent à
manger chez elle, s’occupait de ses vêtements et, après ses prêches, ils
discutaient de ses sermons ; c’est-à-dire qu’il écoutait pendant qu’elle
lui faisait des compliments.
Il n’avait certainement jamais eu l’intention de l’épouser et cette
idée ne l’aurait pas davantage effleuré que la perspective d’un
éventuel voyage vers la Lune. Il la connaissait depuis toujours ; après
avoir été la plus vieille amie de sa sœur aînée, elle avait fait partie
des fidèles qui venaient rendre visite à sa mère  ; pour Gabriel, elle
n’avait jamais été jeune. Pour autant qu’il s’intéressait à cette
question, elle était peut-être née dans la longue tenue informe, sévère
et asexuée, toujours noire ou grise, qui constituait son uniforme. Elle
semblait être venue sur Terre pour rendre visite aux malades,
réconforter les malheureux et faire la toilette des morts.
En outre, il y avait sa légende, son histoire, lesquelles auraient
suffi, même si elle n’avait pas été aussi laide, pour la placer à jamais
au-delà des portes du désir de n’importe quel homme d’honneur. Ce
que, à sa manière silencieuse, impassible, elle avait l’air de savoir  :
alors que d’autres femmes considéraient sans doute comme leur
charme et leur secret même le plaisir qu’elles pouvaient donner et
partager, Deborah ne possédait que la honte qui lui avait été infligée
– la honte, à moins que le miracle d’un amour humain ne l’en délivre,
était tout ce qu’elle avait à offrir. Elle évoluait donc dans leur petite
communauté comme une femme mystérieusement visitée par le
Seigneur, comme un formidable modèle d’humilité ou une sainte de
Dieu. Aucun ornement ne l’embellissait jamais ; il n’y avait rien chez
elle pour tinter ou briller et pas la moindre facilité. Aucun ruban ne
dénaturait sa coiffure irréprochable et implacable ; sur sa tête crépue,
il n’y avait que le strict minimum de brillantine. Elle ne cancanait pas
avec les autres femmes – elle n’avait pas matière à cancaner –, mais
limitait ses échanges à des oui et des non, lisait la Bible et priait. Il y
avait des gens parmi les fidèles, et même des hommes qui prêchaient
l’Évangile, qui se moquaient de Deborah derrière son dos  ; mais
c’étaient des moqueries gênées ; ils n’étaient jamais certains de ne pas
tenir dans le mépris la personne la plus sainte de la communauté, le
trésor singulier du Seigneur et son réceptacle le plus sacré.
« Sûr que c’est Dieu qui t’a envoyée vers moi, sœur Deborah, disait
parfois Gabriel. Je sais pas ce que je ferais sans toi. »
Car elle le soutenait admirablement bien dans son nouvel état  ;
avec sa foi aveugle en Dieu et sa foi en lui, c’était elle, plus encore
que les pécheurs en pleurs qui s’avançaient vers l’autel après ses
prêches, qui était le véritable témoin de sa vocation. Et pour
reprendre, si l’on peut dire, les formules des hommes, elle donnait
une réalité à l’œuvre grandiose que le Seigneur avait placée entre les
mains de Gabriel.
Elle le regardait avec son sourire timide. « Tais-toi, révérend. C’est
moi qui me mets jamais à genoux sans remercier le Seigneur pour
toi. »
D’ailleurs, elle ne l’appelait jamais Gabriel ou Gabe, mais –  dès
l’instant qu’il avait commencé à prêcher – « révérend », sachant que le
Gabriel qu’elle avait connu, enfant, n’était plus, que celui-ci était un
homme nouveau en Jésus-Christ.
« T’as des nouvelles de Florence des fois ? lui lançait-elle de temps
à autre.
–  Seigneur, sœur Deborah, c’est moi qui devrais te poser la
question. Cette fille, elle m’écrit pratiquement jamais.
– J’ai pas eu de nouvelles ces derniers temps. » Elle s’interrompait.
Puis : « Je crois pas qu’elle soye si heureuse que ça là-haut.
– C’est bien fait pour elle, ça aussi – l’avait qu’à pas lever le pied
comme elle a fait, jusse comme une folle. »
Puis, un jour, il lui demanda malicieusement  : «  Elle t’a dit si
l’était déjà mariée ? »
Elle lui jeta un bref coup d’œil, puis détourna les yeux. « Florence
pense pas à un mari. »
Il éclata de rire. «  Dieu te bénisse pour ton cœur pur, sœur
Deborah. Mais si c’est pas pour se trouver un mari que cette fille est
partie d’ici, je m’appelle pas Gabriel Grimes.
–  Si c’était un mari qu’elle avait voulu, à mon avis, elle aurait
jusse pu s’en prendre un ici. Tu veux pas dire qu’elle a été jusque dans
le Nord rien que pour ça  ?  » Elle eut un sourire bizarre, un sourire
moins grave, moins impersonnel. Gabriel s’en aperçut et se dit que ça
lui donnait un drôle d’air de gamine effrayée.
«  Tu sais, reprit-il en l’observant avec une attention accrue,
Florence a toujours pensé que les nègres d’ici étaient pas assez bien
pour elle.
–  Je me demande, hasarda-t-elle, si elle va jamais dénicher un
homme suffisamment bien pour elle. L’est tellement fière –  on dirait
qu’elle refuse tout le temps que quéqun l’approche.
–  Oui, répondit-il en se renfrognant, l’est tellement fière que le
Seigneur va la rabaisser un jour. Rappelle-toi ce que je te dis.
–  Oui, soupira-t-elle, c’est sûr que le Verbe nous dit que l’orgueil
annonce la ruine.
– Et la présomption la chute. C’est ce que dit le Verbe.
– Oui, dit-elle en souriant de nouveau, i a pas de refuge contre le
Verbe, pas vrai, révérend ? I faut jusse être dedans, c’est tout, passe
que chaque mot est vrai et que les portes de l’enfer pourront pas i
résister. »
Il la regarda en souriant et une grande tendresse lui emplit le
cœur. «  Reste donc dans le Verbe, petite sœur. Les fenêtres du ciel
vont pas tarder à s’ouvrir et à déverser tant de bienfaits sur toi que tu
sauras pas quoi en faire. »
Quand elle sourit cette fois, ce fut avec une joie accrue. «  Il m’a
déjà accordé Ses bienfaits, révérend. Il m’a accordé un grand bienfait
en sauvant ton âme et en t’envoyant prêcher Son évangile.
–  Sœur Deborah, déclara-t-il lentement, durant tout ce temps de
péchés, t’as prié pour moi ? »
Elle baissa légèrement la voix. « Sûr, révérend. Ta mère et moi, on
priait tout le temps. »
Plein de gratitude, il la regarda, en proie à une brusque et folle
supposition  : durant toutes ces années, il avait eu une réalité pour
elle, elle l’avait observé attentivement et avait prié pour lui alors
qu’elle n’avait été qu’une ombre à ses yeux. Et elle priait encore pour
lui ; il aurait ses prières pour l’aider tout au long de sa vie – il le lisait
à présent sur son visage. Elle ne dit rien, ne sourit pas et, un peu
curieuse, un peu timide, se contenta de le fixer avec sa générosité
sérieuse.
« Dieu te bénisse, ma sœur », finit-il par dire.
C’est à ce moment-là ou juste après que la ville connut un
gigantesque rassemblement de réveil religieux. Des évangélistes de
tous les comtés environnants, d’aussi loin que la Floride au sud et
Chicago au nord, se réunirent en un lieu donné pour rompre
ensemble le pain de vie. Cette réunion, qui s’appelait le
Rassemblement des vingt-quatre anciens pour le Réveil religieux,
constitua le grand événement de cet été-là. Ils étaient en effet vingt-
quatre, et chacun d’entre eux disposait d’une nuit pour prêcher –
 pour briller, si l’on peut dire, devant les hommes et glorifier son Père
céleste. À sa grande fierté et à sa grande surprise, Gabriel se vit
proposer de faire partie de ces vingt-quatre hommes d’expérience et
de pouvoir, dont certains étaient très renommés. C’était un grand
honneur, un honneur écrasant pour quelqu’un d’aussi jeune, aussi
bien en termes de foi qu’en termes d’années – qui, hier encore, gisait,
couvert de vomissures, dans les caniveaux du péché  – et, dans sa
peur, Gabriel sentit son cœur s’affoler quand il reçut cette invitation.
Pourtant, il eut le sentiment que c’était la main de Dieu qui l’avait
appelé d’aussi bonne heure pour qu’il fasse ses preuves devant des
hommes aussi éminents.
Il devait prêcher à l’occasion de la douzième nuit. Il avait été
décidé, du fait qu’il risquait de ne pas attirer les foules, de l’encadrer
d’un nombre presque égal de vieux chevaux de bataille. Il
bénéficierait ainsi des débordements qu’ils auraient certainement
déclenchés avant lui  ; et, s’il ne parvenait pas à amplifier
substantiellement l’effet créé par ses prédécesseurs, ceux qui lui
succéderaient feraient oublier sa prestation.
Mais Gabriel ne voulait pas que sa prestation – la plus importante
de sa carrière et dont tant de choses dépendaient  – puisse être
réduite à rien ; il ne voulait pas être écarté comme un simple gamin
qu’on pouvait à peine prendre en compte dans la compétition, encore
moins considérer comme un possible vainqueur. Il jeûna, à genoux
devant le Seigneur, et pria, nuit et jour, pour qu’à travers lui Dieu
accomplisse une œuvre grandiose et permette à tous les hommes de
voir que la main de Dieu était bel et bien sur lui, qu’il était l’oint du
Seigneur.
Sans qu’il le lui eût demandé, Deborah l’accompagna dans le
jeûne et la prière, et lui emporta son meilleur costume noir pour qu’il
soit propre, raccommodé et fraîchement repassé pour le grand jour.
Et elle le récupéra, aussitôt après, pour qu’il ne soit pas moins
splendide le dimanche du grand déjeuner qui devait officiellement
clore le réveil religieux. Ce dimanche devait être un jour de fête pour
tout le monde, mais plus particulièrement pour les vingt-quatre
anciens qui devaient être invités, ce jour-là, à un banquet offert et
préparé par les saints.
Le soir de son prêche, Deborah et lui se rendirent ensemble à la
grande salle éclairée qui avait récemment accueilli un orchestre de
danse et que les saints avaient louée pour la durée de la
manifestation religieuse. L’office avait déjà commencé  ; des lumières
se répandaient dehors dans les rues, la musique résonnait et les
passants s’arrêtaient pour tendre l’oreille et jeter un coup d’œil par les
portes entrouvertes. Il aurait voulu qu’ils entrent tous ; il aurait voulu
courir la ville et ramener tous les pécheurs afin qu’ils entendent la
Parole de Dieu. Pourtant, comme ils approchaient des portes, la peur
qu’il refrénait depuis tant de jours et de nuits le reprit et il se
demanda comment il allait se débrouiller ce soir, si haut placé et tout
seul, pour prouver ce qu’il avait affirmé : que Dieu l’avait choisi pour
prêcher.
« Sœur Deborah, s’écria-t-il soudain alors qu’ils étaient devant les
portes, tu t’assoiras à un endroit où je pourrai te voir ?
–  Sûr que oui, révérend. Toi, tu t’installes là-haut. Aie confiance
en Dieu. »
Sans rien ajouter, il lui tourna le dos, la laissa et remonta la
longue allée jusqu’à la chaire. Ils étaient déjà tous là, gros
bonshommes à l’aise, ordonnés  ; ils sourirent et opinèrent du chef
pendant qu’il grimpait les marches  ; désignant d’un mouvement de
tête l’assistance apparemment aussi animée que n’importe quel
évangéliste aurait pu le souhaiter, l’un d’entre eux lança alors : « On
est jusse en train de chauffer ces gens pour toi, mon garçon. On veut
que tu les fasses brailler, ce soir. »
À l’instant de s’agenouiller pour prier devant son siège aux allures
de trône, il sourit et se fit la réflexion, comme il l’avait fait au cours
des onze soirées qui venaient de s’écouler, qu’il y avait chez ses
anciens une aisance dans le lieu saint, et une légèreté, qui le
dérangeaient. Lorsqu’il s’assit pour attendre la suite des événements,
il vit que Deborah avait trouvé un siège au tout premier rang de la
congrégation, juste au pied de la chaire, et qu’elle s’était installée là,
sa bible fermée sur les genoux.
Une fois achevés la lecture édifiante des Écritures, les
témoignages, les cantiques et la quête, quand l’ancien qui avait
prêché la veille le présenta enfin, qu’il se retrouva sur ses pieds et se
dirigea vers le pupitre où l’attendait la grande bible et, de l’autre côté
de cet à-pic, la congrégation murmurante, il éprouva une terreur
étourdissante à l’idée qu’il se tenait à une place aussi élevée, et,
immédiatement, une fierté et une joie indicibles du fait que c’était
Dieu qui l’avait mis là.
Il ne commença pas par une psalmodie «  exaltée  », un shout, ni
par un témoignage enflammé ; mais, d’une voix sèche, neutre, qui ne
tremblait qu’à peine, il leur demanda de regarder avec lui le
cinquième verset du sixième chapitre d’Isaïe et pria Deborah de le lire
à voix haute pour lui.
D’une voix inhabituellement forte, elle lut  : «  Je dis alors  :
“Malheur à moi, je suis anéanti, car je suis un homme aux lèvres
impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures  : et mes
yeux ont vu le Roi, Iahvé des armées.” »
Le silence s’abattit sur la salle après qu’elle eut lu cette phrase.
L’espace d’un moment, Gabriel, terrifié par tous ces yeux braqués sur
lui et par la présence des anciens dans son dos, se demanda comment
continuer. Puis il regarda Deborah et se lança.
Ces paroles avaient été prononcées par le prophète Isaïe qu’on
avait surnommé Œil-d’aigle parce qu’il avait scruté des siècles
d’obscurité et prédit la naissance du Christ. C’était Isaïe aussi qui
avait prophétisé que chacun serait comme un lieu protégé du vent et
des tempêtes, Isaïe qui avait décrit les voies de la sainteté en
affirmant que les sols desséchés deviendraient des points d’eau et que
la terre assoiffée donnerait naissance à des sources  : que le désert
même se réjouirait et s’épanouirait comme la rose. C’était Isaïe qui
avait dit : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; le
principat reposera sur ses épaules.  » C’était là un homme que Dieu
avait élevé dans la vertu, que Dieu avait choisi pour accomplir des
œuvres prodigieuses et, pourtant, cet homme, devant la vision de la
gloire de Dieu, s’était écrié : « Malheur à moi ! »
« Oui ! cria une femme. Dis-le ! »
« Ce cri d’Isaïe représente une leçon pour nous tous, il a un sens,
c’est une déclaration sévère. Celui qui n’a jamais poussé ce cri n’a
jamais connu le salut  ; si ce cri ne nous accompagne pas à chaque
heure de chaque jour, au cœur de la nuit comme à la lumière du
soleil de midi, alors c’est que le salut nous a échappé et que nous
avons un pied en enfer. Oui, que notre Dieu soit loué à tout jamais !
Lorsque nous cessons de trembler devant Lui, c’est que nous nous
sommes détournés du droit chemin. »
« Amen ! cria une voix de très loin. Amen ! Ça, c’est un sermon,
mon garçon. »
Gabriel s’interrompit un bref instant seulement et s’épongea le
front, le cœur distendu par la peur, les tremblements et l’émotion du
pouvoir.
«  Car n’oublions pas que le salaire du péché c’est la mort  ; c’est
écrit et les Écritures ne sauraient mentir, l’âme qui a péché doit
mourir. N’oublions pas que nous sommes nés dans le péché, que nos
mères nous ont conçus dans le péché –  le péché régit tous nos
membres, le péché baigne naturellement le cœur impur, le péché est
dans l’œil, amen, et mène à la luxure, le péché est dans l’oreille et
mène à la folie, le péché est sur la langue et mène au meurtre. Oui, le
péché constitue le seul héritage qui nous vienne du premier homme,
le péché nous a été légué par notre père naturel, Adam le déchu, dont
la pomme pervertit et pervertira toutes les générations vivantes et à
venir ! C’est le péché qui a chassé du paradis le fils du matin, le péché
qui a chassé Adam de l’Éden, le péché qui a poussé Caïn à tuer son
frère, le péché qui a édifié la tour de Babel, le péché qui a fait
pleuvoir le feu sur Sodome –  le péché qui, ancré dans le cœur de
l’homme depuis les premiers temps de la Création, fait que les
femmes enfantent dans la douleur et les ténèbres, que les hommes
courbent l’échine sous un terrible labeur, que les ventres vides restent
vides, que les tables demeurent dégarnies, le péché enfin qui envoie
nos enfants, vêtus de haillons, vers les maisons de plaisir et les salles
de bal du monde ! »
« Amen ! Amen ! »
« Ah ! Malheur à moi ! Malheur à moi ! Oui, mes bien chers frères
– il n’y a pas de vertu en l’homme. Tous les hommes abritent le mal
dans leur cœur, tous les hommes sont des menteurs –  seul Dieu est
sincère. Écoutez le cri de David  : “Le Seigneur est mon roc et ma
forteresse, et mon sauveur ; mon Dieu, ma force, en laquelle je veux
croire  ; mon bouclier, ma corne de salut et ma haute tour.” Écoutez
Job, assis parmi la poussière  et les cendres, ses enfants morts, sa
substance partie, entouré de faux consolateurs  : “S’il me tue, je ne
tremble pas, pourvu qu’à Sa face, je débatte de mes affaires.” Et
écoutez Paul, anciennement Saul, le persécuteur des chrétiens, frappé
sur la route de Damas et s’en allant prêcher l’Évangile : “Mais si vous
appartenez au Christ, vous êtes donc la descendance d’Abraham,
héritiers selon la promesse.” »
«  Oh, oui, cria l’un des anciens, que notre Dieu soit béni à tout
jamais ! »
« Car Dieu avait un plan. Ne voulant pas accepter que l’âme d’un
homme puisse mourir, il avait préparé un plan pour son salut. Au
commencement, aux prémices de la création du monde, Dieu avait un
plan, amen ! pour amener tout être de chair à la connaissance de la
vérité. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu,
et le Verbe était Dieu – oui, et en Lui était la vie, alléluia ! et cette vie
était la lumière des hommes. Mes bien chers frères, quand Dieu vit
combien le cœur des hommes engendrait le mal, comment ils se
détournaient, pour aller chacun son chemin, comment ils se
mariaient et donnaient leurs enfants en mariage, comment ils se
gobergeaient de viandes et de boissons impies, comment ils
s’adonnaient à la luxure, blasphémaient et armaient leur cœur d’un
orgueil coupable à l’encontre du Seigneur –  alors, le Fils de Dieu,
l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde, ce Fils  de Dieu qui
était le Verbe fait chair, l’accomplissement de la promesse – se tourna
alors vers son père en criant  : “Père, donne-moi un corps et je
descendrai rédimer les pécheurs.” »
« Quelle joie ce soir, loué soit le Seigneur ! »
« Pères, vous qui êtes ici présents ce soir, avez-vous jamais eu un
fils qui se soit égaré ? Mères, avez-vous vu vos filles fauchées dans la
fierté et la plénitude de la jeunesse  ? Y a-t-il ici un homme qui ait
entendu l’ordre donné à Abraham de sacrifier son fils sur l’autel de
Dieu  ? Pères, pensez à vos fils pour lesquels vous tremblez tant et
essayez de les conduire dans le droit chemin, essayez de les nourrir
de telle sorte qu’ils deviennent forts  ; pensez à l’amour que vous
portez à votre fils et à la manière dont le mal qui le touche vous brise
le cœur et pensez à la souffrance que Dieu a vécue en envoyant son
fils unique parmi les hommes, sur la terre pécheresse, pour être
persécuté, souffrir, porter la croix et mourir – non pas à cause de Ses
propres péchés, comme nos fils naturels, mais pour prendre les
péchés du monde, pour prendre sur lui les péchés du monde entier –
afin que, dans nos cœurs ce soir, les cloches sonnent la joie. »
« Dieu soit loué ! » cria Deborah.
Jamais Gabriel ne l’avait entendue s’exprimer d’une voix aussi
vibrante.
« Malheur à moi, car lorsque Dieu a frappé le pécheur, les yeux de
ce dernier se sont dessillés, et il s’est vu alors, nu dans toute son
ignominie, face à la gloire du Seigneur. Malheur à moi ! Car l’instant
du salut est une lumière aveuglante qui s’abat du ciel et foudroie le
cœur –  les cieux sont si nobles et le pécheur si vil. Malheur à moi  !
Car si Dieu n’élevait pas le pécheur, jamais il ne se relèverait ! »
« Oui, Seigneur ! J’étais présent ! »
« Combien d’entre vous ce soir sont tombés à l’endroit où Isaïe est
tombé ? Combien ont crié comme Isaïe a crié ? Combien pourraient
affirmer, comme Isaïe : “Mes yeux ont vu le Roi, Iahvé des armées” ?
Ah, quiconque manquera de pouvoir ainsi témoigner devrait ne
jamais contempler Son visage, mais s’entendre dire, lors de ce grand
jour  : “Éloigne-toi de moi, toi qui œuvres dans l’iniquité”, et se voir
précipité pour l’éternité dans l’étang de feu préparé pour Satan et
tous ses anges. Un pécheur se lèverait-il ce soir pour parcourir la
courte distance qui le sépare de son salut en venant jusqu’à ce siège
de miséricorde ici ? »
Et il attendit. Deborah le contemplait avec un grand sourire
paisible. Il scruta leurs visages, leurs visages tous tournés vers lui. Il y
vit de la joie, une sainte exaltation, et la foi – et tous levaient les yeux
vers lui. Alors, tout au fond de la salle, un jeune se redressa, un grand
garçon noir vêtu d’une chemise blanche déchirée et au col ouvert et
d’un pantalon poussiéreux et miteux retenu par une vieille cravate, il
porta le regard vers Gabriel dont il était séparé par une distance
terrible, incommensurable et suffocante, et entreprit de remonter la
longue allée tout illuminée. Quelqu’un cria  : «  Oh, béni soit le
Seigneur  !  » et des larmes emplirent les yeux de Gabriel. Le jeune
garçon s’agenouilla en sanglotant devant le siège de miséricorde et la
congrégation entonna un cantique.
Gabriel s’écarta alors, il savait qu’il avait bien œuvré, que Dieu
avait agi à travers lui. Tous les anciens souriaient, et l’un d’entre eux
le prit par la main et lui dit  : «  C’était rudement bien, mon garçon.
Rudement bien. »
Puis arriva le dimanche du spectaculaire banquet qui devait clore
le rassemblement du réveil religieux –  repas de gala pour lequel
Deborah et toutes les autres femmes avaient, depuis plusieurs jours,
passé d’innombrables heures en cuisine. Il laissa entendre en
plaisantant, pour lui rendre un peu la gentillesse qu’elle lui avait faite
en affirmant qu’il avait été le meilleur prédicateur de la
manifestation, qu’elle était la meilleure cuisinière. Elle répondit
timidement qu’il avait un désavantage, néanmoins flatteur pour elle,
car elle avait entendu tous les prédicateurs alors qu’il n’avait pas
goûté la cuisine d’une autre femme depuis très longtemps.
Quand arriva le dimanche et qu’il se retrouva, une fois de plus,
parmi les anciens, prêts à passer à table, Gabriel sentit faiblir sa joie
et son orgueilleuse impatience. Il n’était pas à l’aise avec ces hommes
– c’était un fait –, il avait du mal à les accepter comme ses aînés dans
la foi auxquels il devait le respect. Ils lui paraissaient tellement
laxistes, tellement attachés aux questions matérielles  ; ils ne
ressemblaient pas aux vénérables prophètes d’antan qui allaient nus
et décharnés au service du Seigneur. Ceux-là, ces ministres de Dieu,
s’étaient assurément engraissés et leur habillement était riche et
varié. Il y avait si longtemps qu’ils œuvraient sur le terrain qu’ils ne
tremblaient plus devant Dieu. Ils considéraient Sa puissance comme
leur dû, comme quelque chose qui rendait d’autant plus piquante
l’atmosphère particulière, préservée, dans laquelle ils vivaient. Ils
semblaient tous disposer d’un plein sac de sermons remâchés et
savaient, en un clin d’œil, quel prêche dispenser devant quelle
congrégation. Ils prêchaient avec une grande autorité et abaissaient
de nombreuses âmes devant l’autel – comme l’ouvrier agricole débite
de nombreux épis de maïs au cours de sa journée de travail –, mais ils
n’en rendaient pas gloire au Seigneur et ne considéraient même pas
cela comme une gloire ; de l’avis de Gabriel, on les aurait facilement
pris pour des artistes de cirque grassement payés dotés chacun d’une
disposition particulière et éblouissante. Gabriel s’aperçut qu’ils
plaisantaient en comparant le nombre d’âmes qu’ils avaient sauvées,
comme s’ils avaient compté leurs points dans une salle de billard. Il
en fut choqué et effrayé. Il ne voulait pas, au grand jamais, faire si
peu de cas du don de Dieu.
Les ministres du Seigneur étaient installés, à part, dans une pièce
située au-dessus de la salle qui avait accueilli la réunion – alors que
les vignerons les moins qualifiés se restauraient à une table du rez-de-
chaussée – et les femmes ne cessaient de monter et de descendre avec
des plats lourdement chargés pour s’assurer qu’ils mangeaient leur
content. Deborah faisait partie des serveuses et, malgré son silence à
elle et son malaise à lui, il manquait éclater de fierté à chaque fois
qu’elle entrait dans la pièce, tant il la devinait fière de le voir assis là,
si serein et viril dans ce noir et ce blanc si sévères qui constituaient
son uniforme, au milieu de tous ces personnages renommés. Si
seulement, se disait-il, sa mère était là pour admirer… son Gabriel,
élevé si haut !
Mais, vers la fin du repas, quand les femmes eurent apporté les
tartes, le café et la crème et que les conversations autour de la table
eurent pris un tour plus jovial et plus leste que jamais, la porte s’était
tout juste refermée derrière les femmes que l’un des anciens, un gros
rouquin enjoué au visage éclaboussé de taches de rousseur pareilles à
du sang séché – il reflétait sans aucun doute la violence de ses débuts
dans la vie  –, éclatait de rire et déclarait, en faisant allusion à
Deborah, que pour une sainte femme c’était assurément une sainte
femme  ! Toute gamine déjà, elle s’était avalé le lait aigrelet des
hommes blancs qui lui restait encore tellement sur l’estomac que
c’était pas demain la veille qu’elle se trouverait un nègre qui te lui
ferait goûter sa substance autrement plus savoureuse. Tout le monde
autour de la table hurla de rire, mais Gabriel sentit son sang se glacer
à l’idée que des ministres de Dieu pouvaient se montrer coupables
d’une légèreté aussi abominable et traiter de manière aussi honteuse
cette femme que Dieu lui avait envoyée pour le réconforter et sans
l’aide de laquelle il se serait peut-être déjà écarté du droit chemin. Ils
pensaient, Gabriel en avait conscience, qu’une petite blague grossière
entre eux ne pouvait pas faire de mal  ; qu’ils étaient trop
profondément enracinés dans la foi pour que ce coup de marteau de
Satan, tellement insignifiant, les fasse déchoir. Il étudia avec attention
leurs visages hilares et débordants de gaieté et se dit qu’ils auraient à
répondre de beaucoup de choses au jour du Jugement dernier, car ils
représentaient des pierres d’achoppement sur le chemin du véritable
croyant.
Cependant, le rouquin, frappé par l’acrimonie et la stupeur qui se
lisaient sur le visage de Gabriel, ravala son rire et s’écria : « Qu’est-ce
qui a, mon fils ? J’espère que j’ai rien dit qui t’a offensé ?
–  Elle a lu la Bible pour toi, le soir de ton prêche, pas vrai  ?
demanda un autre ancien sur un ton conciliant.
–  Cette femme, répondit Gabriel, qui percevait comme une
clameur sous son crâne, est ma sœur en Jésus-Christ.
–  Bah, Peters l’ancien, i savait pas, c’est tout, avança quelqu’un
d’autre. Sûr qui pensait pas à mal.
– Allons, tu vas pas te fâcher ? demanda gentiment Peters l’ancien
– cependant, de l’avis de Gabriel, toujours attentif, il y avait encore de
la moquerie sur son visage et dans sa voix. Tu vas pas gâcher notre
petit repas ?
– Je trouve pas que ce soye bien, déclara Gabriel, de dire du mal
de son prochain. Le Verbe me dit que c’est pas bien de mépriser son
prochain.
–  Hé, oublie pas, reprit Peters l’ancien, sans se départir de sa
gentillesse, que tu parles à tes anciens.
–  Alors, i me semble, s’entêta Gabriel, stupéfait de son audace,
que si je dois vous prendre en exemple, c’est à vous de donner
l’exemple.
– Allons, voyons, lança un autre sur un ton jovial, tu comptes pas
prendre cette femme pour épouse ou quéque chose comme ça – alors,
i a pas besoin de te charpenter le bourrichon et de gâcher notre petite
réunion. Peters l’ancien pensait pas à mal. Si tu dis jamais pire que
ça, tu peux déjà te considérer comme admis dans le Royaume de Dieu
avec les élus. »
Là-dessus, un éclat de rire discret secoua toute la tablée  ; ils se
remirent à boire et à manger, comme si l’incident était clos.
Pourtant, Gabriel sentait bien qu’il les avait étonnés  ; il les avait
pris en défaut et ils étaient un peu honteux et confondus devant sa
pureté. Il comprit soudain les paroles du Christ, lorsqu’il est écrit : « Il
y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.  » C’était vrai, et il étudia
l’assistance, de nouveau joviale, même si elle le surveillait mine de
rien –  et se demanda qui, parmi les gens présents, se retrouverait
assis dans la gloire à la droite du Père ?
Tandis qu’il était là, à repenser à la plaisanterie déplacée de Peters
l’ancien, il retrouva tous ces doutes, ces craintes troubles, ces
hésitations et ces tendresses qui constituaient la trame de ses liens
avec Deborah et qui, pris tous ensemble, le ramenaient, il s’en rendait
compte à présent, au fait qu’il y avait sûrement quelque chose de
prédestiné dans cette relation. Il se fit la réflexion que, si Dieu lui
avait donné Deborah pour l’aider à affermir sa situation, alors Dieu
l’avait envoyé, lui, pour la relever et la libérer de ce déshonneur
qu’elle portait aux yeux des hommes. Tout à coup, cette idée s’empara
de lui, totalement, avec l’intensité d’une vision  : quelle meilleure
épouse pouvait-il trouver ? Elle ne ressemblait pas aux frivoles filles
de Sion  ! On ne risquait pas de la voir en train de se pavaner
lubriquement dans les rues, l’œil ensommeillé et la bouche
entrouverte sous l’effet de la luxure, ou même de criailler, nue, sous
une palissade, à minuit, tout en dénudant le fléau tendu d’un jeune
Noir. Non, leur lit conjugal serait béni, et leurs enfants perpétueraient
la lignée des fidèles, une royale lignée. Ainsi attisé, un feu plus vil
flamba en lui, engendrant une peur jusque-là endormie, et il se
rappela (comme la table, les pasteurs, le banquet et la discussion
s’imposaient de nouveau à lui) que Paul avait écrit : « Mieux vaut se
marier que de brûler. »
Cependant, se dit-il, il garderait le silence encore un moment ; il
chercherait à en savoir plus sur les intentions de Dieu. Il se souvint,
en effet, que Deborah était plus vieille que lui –  de huit ans  ; et il
essaya d’imaginer, pour la première fois de sa vie, le déshonneur
infligé à Deborah, tant d’années auparavant par des Blancs ; ses jupes
par-dessus sa tête, son intimité découverte – par des Blancs. Combien
étaient-ils ? Comment avait-elle supporté cela ? Avait-elle crié ? Puis
il songea (mais cela ne le dérangea pas vraiment, car si le Christ
pouvait être crucifié pour le sauver, il pouvait bien, pour la plus
grande gloire du Christ, accepter d’être la risée de tous) aux sourires
que sa décision provoquerait, aux conjectures abjectes, à peine
refoulées, qui resurgiraient, comme Jonas du ventre du poisson, dès
que les gens apprendraient que Deborah et lui allaient se marier. Elle,
qui avait été le témoin et la preuve vivante de leur honte quotidienne,
qui était devenue leur simple  de Dieu –  et lui, le rebelle qui avait
défloré leurs filles et volé leurs femmes, leur prince des ténèbres
ambulant ! Il sourit alors en regardant le visage replet des anciens et
leurs mâchoires puissantes  – pasteurs impies tous autant qu’ils
étaient, commis de peu de foi  ; il pria  pour ne jamais devenir aussi
gras, ni aussi lascif, mais pour qu’à travers lui Dieu accomplisse une
grande œuvre et qu’elle se répercute, peut-être, à travers les siècles à
venir comme la preuve grandiose, solennelle et douce de Son amour
et de Sa miséricorde éternels. Il tremblait à présent sous l’effet de la
présence qui l’entourait ; il avait du mal à rester assis. Il lui semblait
que la lumière du ciel l’illuminait, lui, l’élu  ; il éprouvait ce que le
Christ avait dû éprouver dans le temple, face à Ses anciens qu’il avait
totalement confondus ; il leva la tête, indifférent à leurs coups d’œil
furieux, à la façon dont ils s’éclaircissaient la gorge et au silence qui
s’était abruptement abattu sur la table, et se dit : « Oui. Les voies de
Dieu sont impénétrables. »
« Sœur Deborah, dit-il beaucoup plus tard cette nuit-là tandis qu’il
la raccompagnait à sa porte, le Seigneur a parlé à mon cœur et je
veux que tu m’aides à prier pour ça et à Lui demander de me guider
sur la bonne voie. »
Il se demanda si elle pouvait deviner ce qu’il avait en tête. Mais
son visage ne reflétait que la patience quand elle se tourna vers lui
pour lui dire : « Je passe mon temps à prier. Mais sûr que je prierai
encore plus cette semaine si ti tiens. »
Ce fut pendant cette période de prières que Gabriel fit un rêve.
Par la suite, il ne se rappela jamais le début de ce rêve, ni ce qui
s’y était passé, ni avec qui il s’y était retrouvé ; ni le moindre détail.
Car il y avait, en fait, deux rêves, le premier étant une version pâle,
floue et infernale annonciatrice du second. Du premier rêve,
l’ouverture, il ne se rappelait que l’atmosphère, semblable à
l’atmosphère de sa jeunesse –  pesante, truffée de dangers
omniprésents, Satan après lui pour essayer de le terrasser. Cette nuit-
là, alors qu’il s’efforçait de dormir, Satan avait envoyé des démons à
son chevet – d’anciens amis qu’il ne voyait plus ainsi que des scènes
de jeux et de beuveries qu’il avait crues à jamais bannies de sa vie,
ainsi que des femmes qu’il avait connues. Et ces femmes paraissaient
tellement réelles qu’il pouvait presque les toucher  ; il entendit de
nouveau leurs rires et leurs soupirs et sentit de nouveau leurs cuisses
et leurs seins sous ses mains. Il ferma les yeux et invoqua Jésus –
 répéta inlassablement le nom de Jésus –, mais son corps de païen se
banda et s’enflamma et les femmes éclatèrent de rire. Et elles lui
demandèrent pourquoi il restait seul dans son lit étroit alors qu’elles
l’attendaient ; pourquoi il avait enfermé son corps dans l’armure de la
chasteté alors qu’elles soupiraient après lui et s’agitaient sur leur
couche. Et il soupira et s’agita, chaque mouvement le mettant à la
torture, chaque frôlement du drap lui faisant l’effet d’une caresse
obscène –  plus abominable dans son imagination que n’importe
quelle caresse qu’il avait pu connaître dans sa vie. Il serra les poings
et se mit à implorer Jésus afin d’exorciser les armées de l’enfer, mais
cette requête ne donna pas plus de résultat qu’une autre, et il finit par
tomber à genoux pour prier. Peu à peu, il bascula dans un sommeil
troublé –  il lui sembla qu’on allait le lapider, puis il se retrouva pris
dans une bagarre, puis fit naufrage – et, tout à coup, il se réveilla et
se rendit compte qu’il avait dû rêver car son ventre était blanc de
semence.
Tout tremblant, il sortit de nouveau de son lit et alla se laver.
C’était un avertissement, il le savait, et il crut voir devant lui l’abîme
que Satan avait creusé –  qui, profond et silencieux, l’attendait. Il
songea au chien retourné à son vomissement, à l’homme libéré de
l’esprit impur qui a recommencé à pécher et s’est retrouvé possédé
par sept esprits, situation bien pire que la première. Et, à genoux à
côté de son lit glacé, le cœur presque trop serré pour pouvoir prier, il
finit par penser à Onan qui avait répandu sa semence par terre plutôt
que de perpétuer la lignée de son frère. Né de la maison de David, fils
d’Abraham. Et il recommença à invoquer le nom de Jésus et se
rendormit.
Il rêva alors qu’il se trouvait en un lieu élevé et glacial qui
ressemblait à une montagne. Il était à une telle hauteur qu’il avançait
au milieu de la brume et des nuages, mais, devant lui, se déployait le
raidillon désert, le versant escarpé de la montagne. Une voix lui dit :
«  Monte encore.  » Et il obéit. Au bout d’un moment, agrippé à la
roche, il se retrouva pris entre les nuages au-dessus de sa tête et la
brume à ses pieds – or, il savait que, derrière le mur de brume régnait
le feu. Il commença à perdre pied  ; des pierres et des cailloux
tintèrent sous son poids  ; il releva la tête, tremblant de crainte à
l’idée qu’il risquait de mourir, et s’écria  : «  Seigneur, je ne peux pas
aller plus haut. » Mais, au bout d’un moment, la voix, calme, forte et
despotique, répéta : « Allez, mon fils. Monte encore. » Il comprit alors
qu’il lui fallait obtempérer s’il ne voulait pas faire une chute mortelle.
Il se remit à grimper et glissa de nouveau et, alors qu’il croyait qu’il
allait tomber, voilà qu’apparurent devant lui des feuilles vertes,
couvertes d’épines  ; il s’y raccrocha, se blessa aux mains, et la voix
répéta  : «  Monte encore.  » Gabriel continua donc à grimper, les
vêtements distendus par le vent, et ses pieds se mirent à saigner alors
qu’il avait déjà les mains en sang  ; il grimpa de plus belle et sentit
que son dos se brisait, que ses jambes s’engourdissaient, qu’elles
tremblaient, qu’il ne les contrôlait plus  ; pourtant, devant lui, il n’y
avait que des nuages et, en dessous, la brume rugissante. Combien de
temps grimpa-t-il dans ce rêve  ? il n’aurait su le dire. Puis,
subitement, les nuages se déchirèrent, il sentit le soleil le ceindre
d’une couronne de vainqueur et se retrouva dans une prairie paisible.
Il se mit à marcher. Il portait à présent une longue robe blanche.
Un cantique résonna à ses oreilles : « En marchant dans la vallée, tout
m’apparut si beau que je demandai au seigneur si tout cela
m’appartenait. » Mais c’était à lui, il le savait. Une voix lui dit : « Suis-
moi.  » Il s’ébranla et se retrouva encore une fois sur le saillant d’un
lieu élevé, mais lavé, béni et glorifié sous le soleil ardent de sorte qu’il
était à l’image de Dieu, nimbé d’or  ; il baissa les yeux vers le long
chemin qu’il avait parcouru, vers la pente escarpée qu’il avait
escaladée. Vêtus d’une robe blanche, apparurent alors au sommet de
cette montagne les élus qui chantaient. «  Ne les touche pas, dit la
voix, ils sont marqués de mon sceau.  » Gabriel se tourna et tomba,
face contre terre, et la voix ajouta  : «  Ainsi en sera-t-il de ta
descendance. » Sur ce, il se réveilla. Le matin pointait à la fenêtre et,
allongé sur son lit, le visage inondé de larmes, il loua le Seigneur
pour la vision qui lui était venue.
Quand il alla trouver Deborah pour lui annoncer que le Seigneur
l’avait conduit à lui demander de devenir sa femme, sa compagne
bénie, elle le regarda un instant apparemment en proie à une terreur
muette. Il ne lui avait encore jamais vu une expression pareille. Pour
la première fois depuis qu’il la connaissait, il la toucha  : il posa les
mains sur ses épaules en songeant aux contacts brutaux que ces
mêmes épaules avaient connus autrefois et à l’honneur qu’elle allait
retrouver. Et il lui demanda  : «  T’as pas peur, hein, sœur Deborah  ?
T’as pas de raison d’avoir peur ? »
Elle essaya alors de sourire et fondit en larmes à la place. Dans un
geste à la fois violent et hésitant, elle appuya sa tête contre le torse
de Gabriel.
«  Non, réussit-elle à dire d’une voix que cette étreinte
assourdissait, j’ai pas peur. » Mais elle continua à pleurer.
Il caressa sa tête penchée, rugueuse. « Dieu te bénisse, ma petite,
dit-il, désemparé. Dieu te bénisse. »
 
 
Dans l’église, le silence cessa quand, terrassé par la Puissance du
Seigneur, frère Elisha, à genoux à côté du piano, poussa un grand cri
et tomba à la renverse. Aussitôt, deux ou trois autres fidèles
poussèrent un grand cri eux aussi et un souffle de vent, annonciateur
du déluge qu’ils attendaient, balaya les lieux. Avec ce cri, et ceux qui
lui firent écho, l’office du soir passa du stade initial des murmures
persistants, ponctués de gémissements entrecoupés, à l’occasion, d’un
cri isolé, à cette phase de pleurs, de lamentations, d’invocations
bruyantes et de chants qui rappelait le travail d’une femme en
couches proche de la délivrance. Sur cette aire de vannage, l’enfant
était l’âme qui luttait pour voir le jour et c’était l’église qui était en
travail, qui poussait et tirait inlassablement en invoquant le nom de
Jésus. Quand frère Elisha lâcha un grand cri et qu’il tomba à la
renverse, sœur McCandless se leva et se pencha sur lui pour l’aider à
prier. Car la renaissance de l’âme était perpétuelle  ; seule une
renaissance de tous les instants pouvait retenir la main de Satan.
Sœur Price se mit à chanter :

Je veux passer de l’autre côté, Seigneur,


Je veux passer de l’autre côté.
Fais-moi passer de l’autre côté, Seigneur,
Fais-moi passer de l’autre côté.

À cette voix solitaire, d’autres répondirent, dont, hésitante, celle


de John. Gabriel la reconnut. Quand Elisha avait crié, Gabriel avait
immédiatement réintégré ce moment et ce lieu, de crainte que ce ne
soit John qu’il eût entendu, que ce ne soit John qui eût été terrassé,
stupéfait, par la Puissance du Seigneur. Il faillit lever les yeux et se
tourner, mais comprit que c’était Elisha et sa peur s’envola.

Qu’il soit fait selon ta volonté, Seigneur,


Qu’il soit fait selon ta volonté !

Pas un seul de ses fils n’était là ce soir, pas un seul de ses fils
n’avait jamais crié sur l’aire de vannage. Le premier était mort depuis
près de quatorze ans –  il était mort dans une sorte de taverne de
Chicago, un couteau planté dans la gorge. Et son fils vivant, le petit
Roy, était déjà un voyou et un sans-cœur : il gisait à la maison, réduit
au silence à présent, plein de ressentiments contre son père, un
pansement sur le front. Ils n’étaient pas là. Seul le fils de l’esclave se
trouvait à la place qu’aurait dû occuper son héritier légitime.

J’obéirai, Seigneur,
J’obéirai.
Il se dit qu’il fallait qu’il se lève et prie au nom d’Elisha – quand
un homme poussait le cri, il était bon qu’un autre homme soit son
intercesseur. Et il se prit à penser à la joie avec laquelle il se lèverait
et à la vigueur avec laquelle il prierait si seulement c’était son fils à
lui qui était étendu là sur le sol, ce soir, en train de pousser le cri.
Mais il resta à genoux, la tête baissée. Chaque cri qui provenait
d’Elisha, à terre, le déchirait. Il entendait le cri de son fils mort et
celui de son fils vivant  ; le premier criait à tout jamais du fond de
l’enfer, sans espoir de salut ; et l’autre crierait un jour quand il serait
trop tard.
Fort du témoignage qu’il avait reçu, de tous les signes de faveur
que Dieu lui avait prodigués, Gabriel essayait à présent de
s’interposer entre le fils vivant et les ténèbres qui attendaient de le
dévorer. Ce fils vivant l’avait outragé – espèce de salopard de nègre – et
son cœur était bien éloigné de Dieu  ; il ne se pouvait pas que
l’outrage  tombé de la bouche de Roy fût la répétition de l’outrage –
  écho venu de si loin, si puissant  – que la mère de son premier fils
avait proféré en le mettant au monde – pour s’en aller aussitôt elle-
même, cet outrage encore sur les lèvres, vers l’éternité. Cet outrage
avait eu raison du premier Royal ; conçu dans le péché, il avait péri
dans le péché ; c’était la punition de Dieu et elle était juste. Mais Roy
avait été conçu dans le lit nuptial, ce lit dont Paul a dit qu’il était
sanctifié, et c’est à lui que le Royaume avait été promis. Il ne se
pouvait pas que le fils vivant soit maudit pour les péchés du père, car
Dieu, après bien des réprobations, lui avait adressé un signe pour lui
faire comprendre qu’il était pardonné. Il se fit pourtant la réflexion
que son fils vivant, ce voyou de Royal, était peut-être maudit pour le
péché de sa mère, laquelle ne s’était jamais vraiment repentie de son
péché ; c’était pour cela que la preuve vivante de sa faute, celui qui
était là à genoux ce soir, ce véritable intrus parmi les saints,
s’interposait entre l’âme de sa mère et Dieu.
Oui, elle était sans cœur, têtue et difficile à faire plier, cette
Elizabeth qu’il avait épousée  : elle ne lui avait pas fait cette
impression, des années auparavant, quand le Seigneur l’avait poussé
à la relever, elle et son enfant sans nom qui portait à présent le sien.
Et, lui, il était exactement comme elle, silencieux, méfiant, débordant
de fierté mauvaise – un jour, ils seraient rejetés vers les ténèbres du
dehors.
Une fois, il avait demandé à Elizabeth – ils étaient mariés depuis
un bon moment, Roy était bébé et elle n’allait pas tarder à accoucher
de Sarah – si elle s’était vraiment repentie de son péché.
Elle l’avait regardé et avait riposté : « Tu m’as déjà demandé ça. Et
je t’ai répondu que oui. »
Mais il ne l’avait pas crue, et avait redemandé : « Tu veux dire que
tu le referais plus ? Si tu te retrouvais à cette époque-là, là où t’étais
et comme t’étais – tu recommencerais ? »
Elle avait baissé les yeux  ; puis, avec impatience, elle l’avait de
nouveau regardé bien en face : « Eh ben, si je me retrouvais à cette
époque-là, Gabriel, et si j’étais la même fille… ! »
Il y avait eu un long silence tandis qu’elle attendait. Puis, presque
malgré lui, il avait lancé  : «  Et… tu le laisserais encore venir au
monde ? »
D’un ton ferme, elle avait répliqué : « Je sais que tu me demandes
pas de te dire que je regrette d’avoir mis Johnny au monde. Pas
vrai ? »
Et devant son silence : « Écoute, Gabriel. Je vais pas te laisser me
pousser à regretter. Ni toi, ni rien, ni personne sur terre. Nous, on a
deux enfants, Gabriel, et bientôt on en aura trois ; et je vais pas faire
de différences entre eux et tu vas pas en faire non plus. »
Mais comment n’y aurait-il pas eu de différence entre le fils d’une
femme faible et orgueilleuse et d’un type négligent et le fils que Dieu
lui avait promis, qui perpétuerait la splendide lignée de son père et
qui œuvrerait jusqu’au jour du second avènement pour que vienne le
Royaume de Dieu sur terre ? Car il y avait si longtemps que Dieu le
lui avait promis, et il n’avait vécu que pour ça – pour voir s’accomplir
la promesse de Dieu, il avait renoncé au monde et à ses plaisirs ainsi
qu’aux joies de sa propre vie et avait patienté durant toutes ces
années difficiles. Il avait laissé mourir Esther, Royal était mort et
Deborah était morte, stérile –  mais il s’était accroché à cette
promesse  ; il s’était présenté devant Dieu, animé d’un repentir
sincère, et avait attendu que la promesse s’accomplisse. Et ce temps
était sûrement proche. Il n’avait qu’à s’armer de patience et attendre
sous le regard du Seigneur.
Tandis qu’il ressassait ses rancœurs envers Elizabeth, le cours de
ses pensées le ramena un peu plus en arrière encore, à Esther, la mère
du premier Royal. Sous l’emprise des pâles fantômes muets et
apeurés du désir et du plaisir qui rôdaient encore en lui, il la revit,
mince jeune fille aux yeux noirs et débordante de vie qui avait
quelque chose d’indien dans les pommettes, le maintien et les
cheveux ; elle le regardait avec ce mélange de moquerie, d’affection,
de désir, d’agacement et de mépris qui lui était coutumier  ; elle
arborait des couleurs flamboyantes qu’en fait elle portait rarement,
mais dans lesquelles il l’avait toujours imaginée. Dans son esprit, elle
était associée aux flammes, aux feuilles cramoisies de l’automne, au
soleil ardent qui, le soir, se couchait derrière la colline la plus
éloignée et aux feux éternels de l’enfer.
Elle était arrivée en ville très peu de temps après son mariage
avec Deborah et avait pris un emploi de domestique dans la famille
blanche pour laquelle il travaillait. Il la voyait donc tout le temps. Il y
avait toujours des jeunes gens pour l’attendre à la porte de service
quand sa journée était terminée : Gabriel la regardait s’éloigner dans
le crépuscule au bras d’un jeune homme et l’écho de leurs voix et de
leurs rires lui revenait comme s’ils le narguaient. Il savait qu’elle
vivait avec sa mère et son beau-père, des pécheurs portés sur l’alcool,
le jeu, le ragtime et le blues qui n’allaient jamais à l’église, sauf à
Noël ou à Pâques.
Il commença par la plaindre et, un jour où il devait prêcher dans
la soirée, il l’invita à venir à l’église. C’est à l’occasion de cette
invitation qu’elle le regarda vraiment pour la première fois –  il s’en
rendit compte à ce moment-là et devait se rappeler ce regard durant
des jours et des nuits.
« Tu vas vraiment prêcher ce soir ? Un beau gars comme toi ?
– Avec l’aide du seigneur », répondit-il avec un sérieux tellement
marqué qu’il en frisait l’hostilité. En même temps, devant le physique
et la voix d’Esther, quelque chose en lui tressaillit qu’il croyait avoir
réprimé à tout jamais.
«  Eh ben, j’en serai rudement ravie  », ajouta-t-elle au bout d’un
moment. On aurait dit qu’elle avait, un bref instant, regretté la
spontanéité qui l’avait conduite à le qualifier de « beau » gars.
«  Tu vas réussir à te libérer pour venir ce soir  ?  » ne put-il
s’empêcher de demander.
Elle sourit, enchantée de ce qu’elle prenait pour un compliment
détourné. « Eh ben, je sais pas, révérend. Mais j’essaierai. »
À la fin de la journée, elle disparut au bras d’un autre garçon
encore. Gabriel se dit qu’elle n’allait pas venir. Bizarrement, il en fut
tellement déprimé que c’est à peine s’il adressa la parole à Deborah
au cours du dîner et qu’ils n’échangèrent pas un mot durant tout le
trajet à pied jusqu’à l’église. Deborah l’observait en coulisse,
conformément à son habitude silencieuse et exaspérante. C’était sa
façon de manifester le respect qu’elle éprouvait pour sa vocation ; et,
si jamais il le lui avait reproché, elle aurait répondu qu’elle ne voulait
pas le distraire quand le Seigneur lui parlait. Ce soir, comme il devait
prêcher, il était évident que le Seigneur avait encore plus de choses à
dire que d’habitude ; il lui incombait donc, en tant que compagne de
l’oint du Seigneur, que gardienne, pour ainsi dire, du temple sanctifié,
de faire silence. En réalité, pourtant, il aurait aimé parler. Il aurait
aimé lui demander – tant de choses ; écouter sa voix et regarder son
visage pendant qu’elle lui aurait raconté sa journée, ses espoirs, ses
doutes, sa vie et son amour. Mais Deborah et lui ne se parlaient
jamais. La voix qu’il avait écoutée dans sa tête et le visage qu’il avait
regardé avec tant d’amour et de tendresse n’appartenaient pas à
Deborah, mais à Esther. De nouveau, il ressentit ce drôle de frisson,
annonciateur de désastre et de plaisir : puis il se prit à espérer qu’elle
ne viendrait pas, qu’il se passerait quelque chose qui l’empêcherait de
la revoir jamais.
Elle vint, pourtant  ; tard, juste au moment où le pasteur
s’apprêtait à présenter l’orateur du jour à la congrégation. Elle ne vint
pas seule, mais accompagnée de sa mère –  quel spectacle avait-elle
pu lui promettre et comment avait-elle échappé au jeune homme de
la soirée  ? voilà qui dépassait l’imagination de Gabriel. Mais elle
l’avait fait, elle était là  ; c’était donc qu’elle préférait l’entendre
prêcher l’évangile plutôt que de se consacrer à des plaisirs charnels
avec d’autres. Elle était là et il en était transporté  ; il avait senti
comme une explosion dans son cœur quand la porte s’était ouverte
sur elle  : un léger sourire aux lèvres et les yeux baissés, elle s’était
dirigée tout droit vers un siège au fond. Elle ne l’avait pas du tout
regardé et, pourtant, il avait tout de suite su qu’elle l’avait vu. Il se
prit à l’imaginer à genoux devant l’autel après son sermon, puis sa
mère et même ce grand causeur de beau-père joueur qu’Esther allait
amener au service du Seigneur. Des têtes s’étaient tournées à leur
entrée, et un murmure, tout juste audible, de stupéfaction et de
satisfaction s’était propagé dans l’église. C’étaient là des pécheresses
venues entendre la Parole de Dieu.
À en juger par leur apparence, elles vivaient assurément dans le
péché : Esther portait un chapeau bleu, décoré de nombreux rubans,
et une lourde robe lie-de-vin  ; et sa mère, massive et plus noire
qu’elle, arborait d’énormes anneaux en or et affichait l’air vaguement
louche des femmes habillées à la hâte qu’il avait connues au bordel.
Elles s’assirent au fond, guindées et mal à l’aise, comme des sœurs
pécheresses, comme un vivant défi à la morne sainteté des saints.
Deborah se tourna pour les regarder et, à ce moment-là, Gabriel
remarqua, comme pour la première fois, combien sa femme était
noire, osseuse et totalement repoussante. Deborah le regarda avec un
silence attentif  ; il sentit sa main, serrée sur la bible, se couvrir de
transpiration et trembloter ; il songea aux gémissements sans plaisir
de leur lit conjugal ; et il la détesta.
Puis le pasteur se leva. Gabriel ferma les yeux pendant qu’il
parlait. Il eut l’impression que les paroles qu’il s’apprêtait à dire lui
échappaient  ; il eut l’impression que la Puissance de Dieu le fuyait.
Puis la voix du pasteur se tut, Gabriel ouvrit les yeux sur le silence et
s’aperçut que tous les regards étaient braqués sur lui. Il se leva donc
pour affronter la congrégation.
«  Mes bien chers frères, dit-il –  mais les prunelles de la jeune
femme, rivées sur lui, brillaient de cette drôle de flamme moqueuse –,
baissons la tête et prions. » Et il ferma les paupières et inclina la tête.
Le souvenir qu’il gardait de ce sermon ressemblait au souvenir
d’une tempête. Dès l’instant qu’il releva la tête pour regarder de
nouveau leurs visages, sa langue se délia et il se sentit rempli de la
Puissance de l’Esprit saint. Oui, la Puissance du Seigneur était sur lui
cette nuit-là et il prêcha un sermon qui allait faire date dans  les
assemblées religieuses en plein air comme dans les cases et qui allait,
une génération durant, servir de modèle aux évangélistes de passage.
Des années plus tard, alors qu’Esther, Royal et Deborah seraient morts
et que Gabriel serait en train de quitter le Sud, les gens se
rappelleraient encore ce sermon et le jeune homme décharné et
possédé qui l’avait prononcé.
Son texte s’inspirait du dix-huitième chapitre du deuxième livre
de Samuel et de l’histoire du jeune Akhimaas qui s’élança trop tôt
pour porter des nouvelles de la bataille au roi David. Avant qu’il ne
s’élance, Joab lui demanda  : «  Pourquoi veux-tu courir, mon fils,
puisque tu n’as pas de nouvelles à porter  ?  » Et quand Akhimaas
arriva devant le roi David, qui brûlait de connaître le sort de son fils
impétueux, Absalon, il ne put que lui dire  : «  J’ai vu un grand
tumulte, mais je n’ai pas su ce que c’était. »
C’était là l’histoire de tous ceux qui n’avaient pas la patience
d’attendre les conseils du Seigneur ; qui avaient la vanité de se croire
sages et s’élançaient sans être prêts. C’était l’histoire d’innombrables
bergers qui, dans leur arrogance, ne réussissaient pas à nourrir leurs
brebis affamées  ; de bien des pères et mères qui donnaient à leurs
enfants non pas du pain mais une pierre, qui leur offraient non pas la
vérité de Dieu mais le clinquant de ce monde. Ce n’était pas de la
croyance, mais de l’incroyance, pas de l’humilité, mais de l’orgueil ; il
y avait à l’œuvre, dans le cœur de ces gens, un désir analogue à celui
qui avait précipité le fils du matin du ciel vers les profondeurs de
l’enfer, le désir de chambouler complètement le temps imparti par
Dieu et de Lui arracher tous les pouvoirs qu’il détenait entre Ses
mains, pouvoirs interdits aux hommes. Oh, oui, les frères et les sœurs
qui l’écoutaient, ce soir, avaient tous été témoins de ce genre de chose
et ils avaient vu les ravages que provoquait une immaturité aussi
déplorable  ! Des bébés sans père pleurant pour avoir du pain, des
filles à la rue, rongées par le péché, et des jeunes hommes se vidant
de leur sang sur des terres blanches de givre. Oui, et il y avait ceux
qui criaient – ils l’avaient entendu, ce cri, chez eux, à tel coin de rue
et du haut de la chaire même  – qu’il ne fallait plus attendre
davantage, méprisés, réprouvés et pestiférés comme ils l’étaient, mais
se soulever dès aujourd’hui pour abattre les puissants et accomplir
ainsi la vengeance réclamée par Dieu. Or, le sang appelait le sang, de
même que le sang d’Abel avait crié du sol. Ce n’était pas pour rien
qu’il était écrit  : «  Celui qui croit ne se hâtera point.  » Certes, il
arrivait que le chemin soit rocailleux. S’imaginaient-ils parfois que
Dieu oubliait  ? Mettez-vous donc à genoux et priez afin de vous
armer de patience ; mettez-vous donc à genoux et priez afin d’avoir la
foi  ; mettez-vous donc à genoux et priez afin  que la Puissance
triomphante soit prête au jour prochain où il apparaîtra afin de
recevoir la couronne de vie. Car Dieu n’oubliait pas, nulle parole ne
sortant de sa bouche ne pouvait faillir. Mieux valait attendre comme
Job, tout au long des jours qui nous étaient impartis, jusqu’à ce que
sonne notre heure, plutôt que nous soulever, sans être prêts, avant
que Dieu ne parle. Car si nous attendons humblement devant Lui, il
apportera de bonnes nouvelles à nos âmes  ; si nous attendons que
sonne notre heure, un jour, nous serons transformés en un instant, en
un clin d’œil et quitterons notre présent état de corruption pour un
état d’incorruptibilité éternelle en allant le retrouver par-delà les
nuages. Voici donc les nouvelles qu’il nous fallait maintenant apporter
à toutes les nations : un autre fils de David est suspendu à un arbre et
celui qui ne comprend pas le sens de ce tumulte sera condamné à
l’enfer pour l’éternité  ! Mes frères, mes sœurs, vous pouvez courir,
mais le jour est proche où le Roi vous demandera  : «  Quelles
nouvelles m’apportes-tu ? » Et que répondrez-vous, en ce grand jour,
si vous ne savez pas que Son fils est mort ?
« Y a-t-il une âme ici ce soir – le visage ruisselant de larmes, il les
dominait, les bras tendus  – qui ne connaisse pas le sens de ce
tumulte  ? Y a-t-il une âme ce soir qui souhaite parler à Jésus  ? Qui
veut attendre devant le Seigneur, amen, jusqu’à ce qu’il parle  ?
Jusqu’à ce qu’il apporte à votre âme, amen, la bonne nouvelle de
votre salut ? Oh, mes frères et mes sœurs – elle ne se levait toujours
pas, se contentait de le regarder de loin –, le temps presse. Un jour, Il
reviendra juger les nations et conduire Ses enfants, alléluia, vers leur
repos éternel. Il paraît, Dieu soit béni, que sur deux personnes
travaillant dans les champs, l’une sera prise et l’autre laissée. Sur
deux personnes, amen, dans un même lit, l’une sera prise et l’autre
laissée. Il viendra, mes bien chers frères, comme un voleur dans la
nuit, sans que personne connaisse l’heure de Sa venue. Il sera trop
tard alors pour crier : “Seigneur, prends pitié.” C’est maintenant qu’il
faut vous préparer, c’est maintenant, amen, ce soir, devant Son autel.
Personne ne veut s’avancer ce soir  ? Personne ne veut dire “Non” à
Satan et donner sa vie au Seigneur ? »
Mais elle ne se leva pas, se borna à le regarder, lui, puis les gens
autour d’elle avec un vif intérêt, ravie comme si elle était au théâtre
et qu’elle attendait de voir quels nouveaux plaisirs incroyables on
allait maintenant lui offrir. Sans pouvoir se l’expliquer, il savait qu’elle
ne se lèverait jamais pour descendre la longue allée centrale jusqu’au
siège de miséricorde. Et, l’espace d’un moment, il éprouva une sainte
fureur –  à la voir se tenir, aussi impudemment, au milieu de la
congrégation des justes et refuser de baisser la tête.
Il dit « Amen », bénit l’assistance et se tourna tandis que les fidèles
entonnaient aussitôt un cantique. Il se sentit de nouveau épuisé et
nauséeux ; il était trempé et son odeur personnelle le dérangeait. Au
premier rang des fidèles, Deborah l’observait, tout en chantant et en
jouant du tambourin. Il se fit brusquement l’effet d’être un gamin
impuissant. Il eut envie de se cacher pour toujours afin de pleurer
jusqu’à la fin des temps.
Esther et sa mère s’en allèrent au milieu des cantiques –  elles
n’étaient donc venues que pour l’entendre prêcher. Que disaient-elles
et que pensaient-elles à présent  ? il n’arrivait pas à l’imaginer. Et il
songea au lendemain où il allait être obligé de la revoir.
«  C’est pas la gamine qui travaille à la même place que toi  ? lui
demanda Deborah sur le chemin du retour.
– Si. » Il n’avait plus envie de parler. Il voulait rentrer, enlever ses
vêtements mouillés et dormir.
« L’est rudement jolie. Je l’ai encore jamais vue à l’église avant. »
Il ne répondit rien.
«  C’est toi qui l’as invitée à venir ce soir  ? insista-t-elle au bout
d’un moment.
– Oui. Je pense pas que la Parole de Dieu i fasse du mal. »
Deborah éclata de rire. «  On dirait, pas vrai  ! Elle est sortie en
pécheresse tranquille pareille que comme elle était rentrée – elle et sa
mère, en plus. Et t’as fait un sermon rudement beau. On dirait qu’elle
pense pas du tout au Seigneur, un point c’est tout.
– Les gens, i n’ont pas de temps pour le Seigneur, lui lança-t-il. Un
jour, c’est Lui qu’aura pas de temps pour eux. »
Une fois chez eux, elle lui offrit de lui préparer une tasse de thé
chaud, mais il refusa. Il se déshabilla en silence – ce qu’elle respecta
aussi – et se mit au lit. Longtemps, elle demeura allongée à côté de
lui, tel un fardeau dont on se débarrasse le soir, mais qu’il faudra
reprendre au matin.
Le lendemain matin, Esther surgit dans la cour où il était en train
de couper du bois à mettre en pile et lui dit : « Bonjour, révérend. Je
comptais vraiment pas te voir aujourd’hui. Je pensais que tu serais
complètement crevé après ce sermon – tu te démènes toujours autant
quand tu prêches ? »
Il s’interrompit un bref instant, la hache levée ; puis il se détourna
et abattit son outil. « Je prêche comme le Seigneur I me le dicte, ma
sœur », répondit-il.
Devant son hostilité, elle battit un peu en retraite. «  Eh ben,
poursuivit-elle sur un ton différent, c’était un sermon rudement beau.
Maman et moi, on était rudement contentes d’être venues. »
Il laissa sa hache fichée dans le bois, car il avait peur qu’un éclat
ne la blesse. « Toi et ta mère – vous allez pas souvent à l’office ?
–  Seigneur, mon révérend, gémit-elle, on dirait qu’on a pas le
temps, un point c’est tout. Maman, elle travaille tellement dur toute
la semaine que, le dimanche, elle a envie de rester au lit, et c’est tout.
Et elle aime, s’empressa-t-elle d’enchaîner, que ji tienne compagnie. »
Il la regarda droit dans les yeux. « C’est-i que tu veux dire en vrai,
ma sœur, que t’as pas de temps pour le Seigneur ? Pas de temps du
tout ?
–  Révérend, répondit-elle en le défiant du regard comme un
enfant menacé, je fais de mon mieux. Vraiment. Tout le monde est
pas obligé de penser pareil. »
Il partit d’un petit rire. «  On doit jusse penser à une chose –  au
Seigneur.
– Eh ben, à ce qui me semble, tout le monde pense pas forcément
pareil. »
Là-dessus, ils demeurèrent silencieux, conscients l’un comme
l’autre d’être désormais dans une impasse. Au bout d’un moment, il
se détourna et reprit sa hache. « Eh ben, continue, ma sœur. Moi, je
prie pour toi. »
Des sentiments contradictoires parurent agiter Esther tandis
qu’elle s’attardait pour l’observer –  un mélange de fureur et
d’amusement qui lui rappela une expression qu’il avait souvent vue
sur le visage de Florence. C’était comme l’expression des anciens
durant ce lointain et mémorable repas dominical. Il ressentit une
fureur telle, pendant qu’elle le dévisageait ainsi, qu’il ne se risqua pas
à ajouter quelque chose. Puis, pour exprimer son indifférence
suprême, elle haussa les épaules avec une désinvolture qu’il n’avait
jamais vue chez qui que ce soit et sourit. «  Je te suis rudement
obligée, révérend », déclara-t-elle. Là-dessus, elle regagna la maison.
Ce fut la première fois qu’ils se parlèrent dans la cour, par un
matin blanc de givre. Il n’y avait rien dans ce matin-là pour le
prévenir de ce qui allait suivre. Cette femme le choquait à cause de
l’impudence de ses péchés, c’était tout  ; il pria donc pour son âme
qui, un jour, se retrouverait à nu et sans voix devant le jugement du
Christ. Plus tard, elle lui avoua qu’il l’avait poursuivie, que ses yeux
ne lui avaient pas laissé un instant de paix.
«  C’était pas un révérend qui me regardait ce matin-là dans la
cour. Tu m’as regardée comme un homme et c’est tout, comme un
homme qu’a jamais entendu causer du Saint-Esprit. » Mais il avait cru
que c’était le Seigneur qui lui avait imposé ce fardeau. Il la porta
donc dans son cœur  ; il pria pour elle et l’exhorta, pendant qu’il en
était encore temps, à venir confier son âme à Dieu.
Mais elle ne s’était pas souciée de Dieu ; même si elle l’accusait de
la désirer en secret, c’était elle qui, lorsqu’elle le regardait, affirmait
ne pas voir un ministre de Dieu, mais un «  beau gars  ». Dans sa
bouche, le titre même de sa vocation sonnait comme un manque de
respect.
Leur histoire commença un soir où il devait prêcher, alors qu’ils
étaient seuls dans la maison. Les maîtres des lieux étaient partis pour
trois jours rendre visite à de la famille ; Gabriel les avait conduits à la
gare après le dîner en laissant Esther ranger la cuisine. Quand il
revint pour fermer la maison à clé, il trouva la jeune femme qui
l’attendait sur les marches de la véranda.
«  J’ai pensé qui valait mieux pas que je m’en aille avant que tu
reviennes. J’ai pas de clés pour fermer cette maison et, les Blancs, i
sont drôles. Je veux pas qui me fassent des reproches si quéque chose
i venait à disparaître. »
Il se rendit compte aussitôt qu’elle avait bu – elle n’était pas soûle,
mais son haleine sentait le whisky. Ce qui, allez savoir pourquoi,
déclencha chez lui une curieuse agitation.
« C’était drôlement prévoyant de ta part, ma sœur », répondit-il en
la fixant d’un œil sévère pour lui faire comprendre qu’il savait qu’elle
avait bu. Elle soutint son regard avec un sourire calme et audacieux,
un sourire d’innocence feinte qui reflétait une rouerie de femme
mûre.
Il passa devant elle et entra dans la maison  ; puis, sans y avoir
réfléchi et sans la regarder, il lança : « Si t’as personne qui t’attende,
je te raccompagnerai un bout de chemin.
–  Non, i a personne qui m’attende ce soir, révérend, merci
beaucoup. »
À peine avait-il formulé cette proposition qu’il la regretta ; comme
il avait la conviction qu’elle s’apprêtait à courir vers un rendez-vous
amoureux ou autre chose, il avait juste cherché à en avoir la
confirmation. À présent qu’ils allaient et venaient ensemble dans la
maison, il se sentait de plus en plus vulnérable à sa jeunesse, à sa
vitalité et à son état de perdition  ; en même temps, le vide et le
silence des lieux lui rappelaient qu’il était seul face au danger.
«  T’as jusse qu’à t’asseoir à la cuisine, dit-il. Je vais faire le plus
vite possible. »
Déjà à ses propres oreilles, sa voix lui parut rauque, et il ne put
soutenir le regard de la jeune femme. Souriante, elle s’assit à la table
pour l’attendre. Il essaya de fermer portes et fenêtres le plus vite
possible, mais il avait les doigts raides et glissants  ; il avait le cœur
serré. Sur ce, il se rendit compte qu’il était en train de fermer toutes
les issues de la maison, sauf celle de la cuisine où se trouvait Esther.
À son retour, elle avait changé de place et s’était postée sur le pas
de la porte pour regarder dehors, un verre à la main. Il lui fallut un
moment pour comprendre qu’elle avait encore tapé dans le whisky du
maître.
Elle se retourna en entendant son pas et il la fixa, elle et son
verre, d’un regard furieux et horrifié.
« J’ai jusse pensé, déclara-t-elle sans manifester la moindre honte
ou presque, que j’allais m’offrir un petit coup en attendant, révérend.
Mais je croyais pas que tu m’attraperais. »
Elle vida son verre et se dirigea vers l’évier pour le rincer. Elle
lâcha une petite toux de dame en avalant son whisky, mais il n’aurait
su dire si c’était naturel ou si elle se moquait de lui.
«  Je suppose, dit-il méchamment, que t’as jusse décidé de servir
Satan jusqu’à la fin de tes jours.
– Moi, j’ai décidé de vivre tout ce que je peux tant que je peux. Si
c’est un péché, eh ben, j’irai en enfer et je paierai pour. Mais te
tracasse pas, révérend, c’est pas ton âme à toi. »
Il vint se planter à côté d’elle, débordant de colère.
«  Ma fille, tu crois donc pas en Dieu  ? Dieu ment pas –  et I dit,
aussi simple que je te cause, que l’âme qu’a péché, elle doit mourir. »
Elle poussa un soupir. « Révérend, j’ai comme l’impression que tu
vas te fatiguer à tout le temps répéter les mêmes choses à cette
pauvre Esther, à essayer de faire d’elle quéque chose qu’elle est pas.
Moi, c’est jusse que je le sens pas là, déclara-t-elle en posant la main
sur son sein. Alors, qu’est-ce tu vas faire ? T’as pas compris que je suis
adulte et que je compte pas changer ? »
Il eut envie de fondre en larmes. Il eut envie de tendre la main
pour l’éloigner de cette destruction qu’elle poursuivait avec tant
d’acharnement – de l’enlacer et de la cacher jusqu’à ce que la colère
de Dieu soit passée. En même temps, son haleine chargée de whisky
associée à l’odeur légère, intime, de son corps se rappela à ses
narines. Il se fit l’effet de vivre un cauchemar, d’être pétrifié sur le
chemin de sa destruction imminente alors qu’il lui aurait fallu fuir au
plus vite. Le nom de Jésus résonnait inlassablement dans son esprit,
comme un tintement de cloche –  tandis qu’il se rapprochait d’elle,
complètement tourneboulé par son haleine et ses grands yeux
moqueurs et furieux.
« Tu sais très bien, murmura-t-il bouleversé de fureur, tu sais très
bien pourquoi que je suis tout le temps après toi –  pourquoi que je
suis tout le temps après toi comme ça.
–  Non, je sais pas, répondit-elle en refusant d’un petit signe de
tête de prendre en compte la violence de sa réaction. Je vois vraiment
pas pourquoi tu peux pas laisser Esther se prendre son petit whisky et
vivre sa petite vie sans chercher sans arrêt à la rendre malheureuse. »
Il poussa un soupir d’exaspération, sentit qu’il se mettait à
trembler. « Je veux pas te voir dévaler la pente, ma fille, c’est tout, je
veux pas que tu te réveilles un beau matin en regrettant tous tes
péchés, vieille et toute seule, sans personne pour te respecter. »
Mais il s’entendit parler et en éprouva de la honte. Il souhaita en
finir avec cette discussion et quitter cette maison – dans une minute,
ils seraient partis et le cauchemar serait terminé.
« Révérend, j’ai rien fait qui me fasse honte, et j’espère que je ferai
rien qui me fera honte. Jamais. »
Au mot « révérend », il eut envie de la frapper ; au lieu de cela, il
tendit le bras et prit ses deux mains dans les siennes. Ils se
regardèrent dans les yeux. Il y avait de la surprise dans les prunelles
d’Esther et une expression de triomphe contenu ; il se rendit compte
que leurs corps se frôlaient, qu’il aurait fallu qu’il s’écarte. Mais il ne
s’écarta pas – il en était incapable.
«  Mais ji peux rien, reprit-elle au bout d’un moment en le
taquinant méchamment, si, toi, tu fais des choses qui te font honte,
révérend. »
Il s’agrippa à elle comme s’il s’était trouvé en pleine mer et que ses
mains eussent été la corde qui allait le ramener vers le rivage. « Jésus,
Jésus, Jésus, pria-t-il, ô Jésus, Jésus. Aide-moi à tenir bon. » Il crut la
repousser, mais ne fit que l’attirer vers lui. Il nota alors dans ses yeux
une lueur qu’il n’avait pas vue depuis de nombreux jours et de
nombreuses nuits, une lueur qui ne brillait jamais dans les yeux de
Deborah.
« Si, tu sais pourquoi je suis tout le temps à me faire du souci pour
toi – pourquoi je suis tout le temps malheureux quand je te regarde.
– Mais tu m’as jamais dit ça », répliqua-t-elle.
Une main se posa sur sa taille et s’y attarda. La pointe de ses seins
effleurait la veste de Gabriel, le brûlait comme de l’acide et lui nouait
la gorge. Bientôt il serait trop tard ; il avait envie qu’il soit trop tard.
Ce fleuve, l’infernal désir qui l’habitait, enfla, déborda et le balaya
comme un noyé de longue date.
« Tu sais », répéta-t-il dans un murmure. Et il lui caressa les seins
et enfouit son visage au creux de son cou.
Il avait donc péché  : pour la première fois depuis sa conversion,
pour la dernière fois de sa vie. Péché  : Esther et lui dans la cuisine
des Blancs, lumière allumée, porte entrouverte, ils s’étaient
empoignés, brûlant de désir, à côté de l’évier. Péché assurément  : le
temps avait cessé d’exister, gommant ainsi le péché, la mort, l’enfer, le
jugement. Il n’y avait plus eu qu’Esther dont le corps mince
renfermait tous les mystères et toutes les passions et qui répondait à
tous ses désirs. Le temps, qui défilait et embrouillait tout, lui avait fait
oublier la maladresse, la sueur et la saleté de leur premier
accouplement ; ses mains qui l’avaient déshabillée en tremblant, dans
la cuisine même, sa robe qui était tombée avec lenteur autour de ses
pieds, tel un piège ; ses mains qui avaient déchiré les sous-vêtements
d’Esther pour qu’il puisse sentir sa chair nue et pleine de vie  ; les
protestations d’Esther : « Pas ici, pas ici » ; l’inquiétude, quelque part
dans un coin reculé de son cerveau à cause de la porte entrouverte,
du sermon qu’il devait prêcher, de sa vie, de Deborah  ; la table qui
s’était mise sur leur passage, son col de chemise qui avait menacé de
l’étouffer tant qu’elle ne l’avait pas eu défait ; et, enfin, leur étreinte
par terre, à transpirer et à geindre, soudés l’un à l’autre ; soudés loin
de tous les autres, loin de toute aide divine ou humaine. Il n’y avait
qu’eux pour s’aider l’un l’autre. Ils étaient seuls au monde.
Son fils, Royal, avait-il été conçu cette nuit-là  ? Ou la nuit
d’après  ? Ou la suivante  ? Leur histoire n’avait duré que neuf jours.
Puis il était revenu à la raison – après neuf jours, Dieu lui avait donné
la force de dire à Esther que cette liaison était impossible.
Elle avait accepté sa décision avec la même désinvolture, le même
genre de sourire presque amusé qu’elle avait affichés lorsqu’il avait
basculé dans le péché. Durant ces neuf jours, il avait compris
qu’Esther considérait ses peurs et ses frissons comme des caprices et
des gamineries, comme une façon de compliquer inutilement les
choses. Pour elle, la vie n’était pas comme ça ; elle voulait qu’elle soit
simple. Il avait compris qu’elle le plaignait avec ses angoisses
perpétuelles. Parfois, quand ils étaient ensemble, il essayait de lui
expliquer ce qu’il ressentait et de lui démontrer comment le Seigneur
allait les punir de leur péché. Elle refusait de l’écouter : « T’es pas en
chaire pour le moment. Là, t’es avec moi. Même un révérend a le
droit de se déshabiller des fois et de se conduire comme un homme
normal. » Quand il lui dit qu’il ne voulait plus la voir, elle en éprouva
de la colère, mais ne discuta pas. Il lut dans ses yeux qu’elle le
considérait comme un imbécile, mais qu’il lui aurait paru indigne
d’elle de contester sa décision – quand bien même elle l’aurait aimé
désespérément. Sa simplicité reposait en grande partie sur le fait
qu’elle s’interdisait de vouloir ce qu’elle ne pouvait avoir facilement.
Leur histoire s’arrêta donc. Même si elle le laissa meurtri et
effrayé, même s’il avait perdu définitivement le respect d’Esther (il
priait pour qu’elle ne revienne plus jamais l’écouter prêcher), il
remercia Dieu que les choses n’aient pas plus mal tourné. Il pria Dieu
de lui pardonner et de ne plus jamais le laisser pécher.
Pourtant, ce qui l’effrayait et l’obligeait plus que jamais à prier,
c’était la certitude que, maintenant qu’il avait péché une fois, il n’y
aurait rien de plus facile que de recommencer. Maintenant qu’il avait
possédé Esther, l’homme charnel s’était éveillé et voyait partout la
possibilité de la conquête. Il était forcé de se rappeler que, s’il était
saint, il n’en était pas moins jeune ; les femmes qui l’avaient désiré le
désiraient encore  ; il n’avait qu’à tendre la main et prendre ce qu’il
voulait –  et même des sœurs de l’église. Il lutta afin de consumer
dans le lit conjugal les visions qui le hantaient, il lutta afin d’attiser le
désir chez Deborah pour laquelle sa haine croissait de jour en jour.
Esther et lui se reparlèrent dans la cour, alors que le printemps
arrivait tout juste. La terre dormait encore sous la neige fondante et
la glace  ; le soleil était partout  ; les branches nues des arbres
paraissaient se tendre vers le pâle soleil, impatientes de déployer
leurs feuilles et leurs fleurs. Il était à côté du puits, en manche de
chemise, et fredonnait entre ses dents –  louant le Seigneur pour les
dangers qu’il avait surmontés. Elle descendit les marches de la
véranda et s’avança dans la cour et, bien qu’il eût entendu son pas
léger et compris que c’était elle, il s’écoula un moment avant qu’il ne
réagisse.
Il crut qu’elle venait lui demander de l’aider à faire quelque chose
dans la maison. Devant son silence, il se retourna. Elle portait une
robe en coton léger à carreaux marron clair et marron foncé et ses
cheveux nattés lui encadraient la tête. On aurait dit une petite fille et
il faillit sourire. Puis il lui demanda : « Qu’est-ce qui a ? » Il sentit son
cœur se serrer.
« Gabriel, je vais avoir un bébé. »
Il la regarda avec de grands yeux et elle fondit en larmes. Il posa
précautionneusement les deux seaux d’eau par terre. Elle tendit les
mains vers lui, mais il se déroba.
« Ma fille, arrête ces braillements. De quoi tu causes ? »
Mais, ayant donné libre cours à ses larmes, il lui fallut un moment
pour se ressaisir. Elle continua à pleurer, en tanguant un peu, le
visage caché derrière ses mains. Gabriel jeta un coup d’œil paniqué
sur la cour et vers la maison. «  Arrête ça, répéta-t-il en criant sans
oser la toucher au vu et au su de tout le monde, et dis-moi ce qui se
passe !
– Je t’ai dit, gémit-elle, je t’ai déjà dit. Je vais avoir un bébé. » Elle
le regarda, le visage défait et ruisselant de larmes brûlantes. « C’est la
vérité du Seigneur. J’invente pas d’histoire, c’est la vérité du
Seigneur. »
Ce qu’il voyait avait beau lui déplaire, il n’arrivait pas à détacher
son regard de la jeune femme. « Et quand est-ce tu t’en es aperçue ?
–  Y a pas trop longtemps. J’ai cru que je m’étais peut-être
trompée. Mais non. Gabriel, qu’est-ce qu’on va faire  ?  » s’écria-t-elle
en scrutant le visage de son compagnon. Sur ce, ses larmes se
remirent à couler.
«  Chut, lui souffla-t-il avec un calme qui le stupéfia, on va faire
quéque chose, tais-toi, un point c’est tout.
– Qu’est-ce qu’on va faire, Gabriel ? Dis-moi – qu’est-ce tu penses
faire ?
– Rentre à la maison. On peut pas se causer maintenant.
– Gabriel…
– Rentre à la maison, ma fille. Rentre donc ! » Et comme elle ne
bougeait pas, mais continuait à le fixer avec de grands yeux, il
ajouta : « On va en causer ce soir. On ira au fond des choses ce soir. »
Elle tourna les talons et remonta les marches de la véranda. « Et
essuie-toi la figure  », lui lança-t-il dans un chuchotement. Elle se
pencha, se tamponna les yeux avec le devant de sa robe et resta un
moment sur la première marche sans qu’il la quitte du regard. Puis
elle se redressa et entra dans la maison, sans un coup d’œil en arrière.
Elle allait avoir un enfant de lui –  son enfant à lui  ? Alors que,
malgré leurs gémissements, malgré l’humilité avec laquelle elle
supportait son corps, aucune vie nouvelle ne frémissait chez Deborah.
C’était dans le ventre d’Esther, qui ne valait guère mieux qu’une catin,
que la graine du prophète puiserait sa nourriture.
Tel un homme en transe, il récupéra les lourds seaux d’eau et
s’éloigna du puits. Il se dirigea vers la maison qui – avec son toit élevé
et brillant et sa fenêtre tissée d’or  – semblait l’étudier et tendre
l’oreille ; le soleil au-dessus de sa tête et la terre à ses pieds avaient
cessé de tourner  ; l’eau, pareille à un million de voix alarmantes,
clapotait dans les seaux à sa droite et à sa gauche ; et, dedans la terre
effrayée sur laquelle il marchait, sa mère gardait les yeux rivés sur le
ciel.
Ils discutèrent dans la cuisine pendant qu’elle rangeait.
« Comme ça se fait – ce fut sa première question – que tu soyes si
sûre qui l’est de moi ? »
Elle ne pleurait plus. «  Commence pas à me parler comme ça.
Esther a pas l’habitude de mentir à personne et j’ai pas été avec
tellement d’hommes que ça me brouille l’esprit. »
Elle était très froide et très résolue et allait et venait dans la pièce
en se concentrant furieusement sur ce qu’elle avait à faire, en le
regardant à peine.
Il ne savait que dire, comment lui parler.
«  T’en as déjà causé à ta mère  ? demanda-t-il après un silence.
T’as été voir un docteur ? Comment ça se fait que tu soyes si sûre ? »
Elle poussa un soupir agacé. « Non, j’ai pas causé à ma mère, suis
pas folle. Je l’ai dit à personne à part toi.
– Comment ça se fait que tu soyes si sûre ? insista-t-il. Si t’as pas
vu un docteur ?
– Quel docteur tu veux que j’aille voir ici en ville ? J’aurais aussi
vite fait de le crier sur tous les toits. Non, j’ai pas vu un docteur et j’ai
pas l’intention de courir en voir un. J’ai pas besoin d’un docteur pour
me dire ce qui se passe dans mon ventre.
– Et depuis quand tu le sais ?
–  Je le sais depuis un mois peut-être –  six semaines peut-être
maintenant.
– Six semaines ? Pourquoi t’a pas ouvert ton bec avant ?
–  Parce que j’étais pas sûre. Je m’étais dit que j’allais attendre
d’être sûre. Je voyais pas le besoin de m’agiter comme un diable
avant de savoir. Je voulais pas que tu soyes tout retourné, effrayé et
mauvais comme t’es aujourd’hui si c’était pas nécessaire.  » Elle
s’interrompit pour l’observer. Puis : « Et t’as dit ce matin qu’on allait
faire quéque chose. Qu’est-ce qu’on va faire ? C’est ce qui faut qu’on
voye à c’te heure, Gabriel.
–  Qu’est-ce qu’on va faire  ?  » répéta-t-il enfin. Il eut alors
l’impression que toute son énergie l’avait quitté. Il s’assit à la table de
cuisine et regarda les motifs circulaires par terre.
Mais Esther n’avait pas perdu son énergie ; elle s’approcha de lui
et, le regard glacial, lui dit doucement  : «  Tu m’as l’air rudement
bizarre. Moi, j’ai pas l’impression que tu penses à quéque chose à part
te débarrasser de cette affaire – et de moi aussi – à la vitesse du vent.
Ça a pas toujours été comme ça, pas vrai, révérend ? I a eu un temps
où tu pensais à rien ni personne sauf à moi. Et ce soir, à quoi que tu
penses  ? Je serais fichtrement étonnée que ce soye à moi que tu
penses.
– Ma fille, déclara-t-il d’un ton las, parle pas comme si que t’avais
perdu le sens commun. Tu sais que j’ai une femme à penser…  » Il
voulut poursuivre, mais ne put trouver ses mots et se tut, impuissant.
«  Je sais, répliqua-t-elle d’un ton moins vif, mais en le regardant
encore d’un air où la vieille moquerie agacée n’avait pas totalement
disparu, mais ce que je veux dire, c’est que si t’as pu l’oublier une fois,
tu devrais pouvoir l’oublier une deuxième fois. »
Il ne la comprit pas tout de suite  ; mais, après, il se redressa en
ouvrant de grands yeux furieux. «  Qu’est-ce tu veux dire, ma fille  ?
Qu’est-ce t’essaies de dire ? »
Elle ne cilla pas –  il reconnut que, malgré son désespoir et sa
colère, elle n’avait rien à voir, et de loin, avec l’image de gamine
frivole qu’il s’était toujours faite d’elle. À moins qu’elle ne se fût
transformée pendant ce court laps de temps ? En tout cas, dans cette
discussion, c’était lui qui était en position de faiblesse  : alors qu’il
n’avait pas du tout envisagé le moindre changement chez la jeune
femme, Esther, en revanche, semblait avoir pris, dès le début, la
mesure de sa personnalité et ne risquait pas d’être surprise par un
quelconque changement chez lui.
«  Tu sais ce que je veux dire, riposta-t-elle. T’auras jamais une
vraie vie avec cette négresse toute maigre, tu pourras jamais la rendre
heureuse et elle aura jamais d’enfant. Que le diable m’emporte si
t’avais toute ta tête le jour où tu l’as épousée. Et c’est moi qui vais
avoir ton bébé !
–  Tu veux, finit-il par lui demander, que je quitte ma femme…
pour aller avec toi ?
– Je pensais que t’avais déjà pensé à ça des tas et des tas de fois.
– Tu sais bien, fit-il, haletant de colère, que j’ai jamais rien dit de
pareil. Je t’ai jamais dit que je voulais quitter ma femme.
– Je te cause pas, hurla-t-elle à bout de patience, de rien que t’as
pu dire ! »
Aussitôt, ils jetèrent un coup d’œil vers les portes fermées de la
cuisine – car ils n’étaient pas seuls dans la maison, cette fois-ci. Elle
soupira et lissa ses cheveux de la main ; il s’aperçut alors que sa main
tremblait et que sa calme détermination n’était qu’apparente.
« Ma fille, tu penses que je vais lever le pied et vivre dans le péché
avec toi quéque part, jusse passe que tu me dis que tu portes mon
bébé dans ton ventre ? Pour quel genre d’imbécile tu me prends ? J’ai
l’œuvre de Dieu à accomplir –  ma vie t’appartient pas. Ni à ce bébé
non plus – si c’est vraiment le mien.
–  C’est ton bébé, répondit-elle froidement, i a pas à revenir là-
dessus. Et y a pas si longtemps, dans cette pièce même précisément,
j’avais l’impression que t’étais tout à fait prêt à vivre dans le péché.
–  Oui, répondit-il en se levant et en se détournant, Satan m’a
tenté et j’ai péché. Je suis pas le premier homme à avoir succombé
aux charmes d’une femme de mauvaise vie.
–  Fais attention à comment que tu me causes. Moi aussi, je suis
pas la première fille qu’un saint homme aura déshonorée.
–  Déshonorée  ? cria-t-il. Toi  ? Comment que tu serais
déshonorée ? Alors que t’as arpenté cette ville comme une vraie catin
et que tu t’es mis les pattes en l’air partout dans les prés ? Comment
que tu vas avoir le toupet de me dire en face que je t’ai déshonorée ?
Si ç’avait pas été moi, sûr que ç’aurait été quéqun d’autre.
–  Mais c’est toi, rétorqua-t-elle, et ce que je veux savoir, c’est ce
qu’on va faire pour ça. »
Il la regarda. Son visage était dur et froid –  laid  ; elle n’avait
jamais été aussi laide avant.
« Je sais pas, dit-il exprès, ce qu’on va faire. Mais, moi, je vais te
dire ce que tu ferais mieux de faire : tu ferais mieux d’aller trouver un
de ces garçons avec qui tu courais pour i demander qui t’épouse.
Passe que, moi, je peux pas ficher le camp avec toi nulle part. »
Elle s’assit à la table et le dévisagea d’un air méprisant et
stupéfait  ; elle s’assit lourdement comme si on l’avait frappée. Il
savait qu’elle rassemblait ses forces  ; puis elle lui dit ce qu’il avait
redouté par-dessus tout d’entendre : « Et suppose que je fasse le tour
de la ville et que je prévienne ta femme, ta congrégation et tout le
monde – suppose que je fasse ça, révérend ?
– À ton avis, qui c’est – il se sentit tout à coup enveloppé par un
horrible silence – qui te croirait ? »
Elle éclata de rire. « I aurait bien assez de gens qui me croiraient
pour que ça te donne du fil à retordre. » Et elle l’observa. Il se mit à
faire les cent pas dans la cuisine, en essayant d’éviter son regard.
«  Repense donc à cette première nuit, jusse ici sur le parterre à ces
foutus Blancs, et tu verras qui l’est trop tard pour que t’espliques à
Esther comment que t’es saint. Ça m’est égal si tu veux vivre sur un
mensonge, mais je vois pas de raison pour que tu me fasses souffrir
pour ça.
–  Tu peux aller raconter aux gens si tu veux, lui lança-t-il avec
audace, mais ça fera pas très bon effet pour toi non plus. »
Elle se remit à rire. « Mais c’est pas moi la sainte. Toi, t’es marié
et, toi, t’es prédicateur. Qui tu crois que les gens i vont blâmer le
plus ? »
Sachant qu’elle avait le dessus encore une fois, il l’enveloppa d’un
regard plein de haine où se mêlait aussi son vieux désir.
«  Je peux pas t’épouser, tu le sais. Maintenant, qu’est-ce tu veux
que je fasse ?
– Non, et je pense que tu m’épouserais pas, même si t’étais libre.
Je pense que tu veux pas d’une catin comme Esther pour femme.
Esther, c’est jusse pour la nuit, pour quand i fait noir, que personne
risque de voir ta sainte personne se salir avec Esther. Esther est jusse
assez bonne pour aller accoucher de ton bâtard quéque part dans un
fichu bois. C’est pas vrai, révérend ? »
Il ne lui répondit pas. Les mots ne lui venaient pas. Il n’abritait
que du silence, comme une tombe.
Elle se leva et s’approcha du seuil de la cuisine où, le dos tourné,
elle s’arrêta pour regarder la cour et les rues silencieuses que
balayaient encore les pâles lueurs de l’après-midi finissant.
« Mais je pense, poursuivit-elle lentement, que j’ai pas plus envie
d’être avec toi que toi avec moi. Je veux pas d’un homme qu’a honte
et qu’a peur. Un homme comme ça, i peut pas me faire de bien. » Elle
se retourna et lui fit face  ; ce fut la dernière fois qu’elle le regarda
vraiment et ce regard allait le poursuivre jusqu’à la fin de ses jours.
« I a jusse une chose que je veux que tu fasses. Tu fais ça, et on sera
quittes.
– Qu’est-ce tu veux que je fasse ? demanda-t-il, honteux.
– Je ferais bien le tour de la ville pour raconter à tout le monde
comment qui l’est l’oint du Seigneur. La seule raison que je le fais pas,
c’est passe que je veux pas que ma maman et mon papa i sachent
quelle imbécile j’ai fait. J’ai pas honte de ça –  j’ai honte de toi  – à
cause de toi, je découvre une honte que j’ai jamais connue avant. J’ai
fauté devant mon Dieu à moi –  en permettant à quéqun de me
rabaisser comme t’as fait. »
Il ne répondit rien et elle lui tourna le dos encore une fois.
«  Je… veux jusse aller quéque part, dit-elle, aller quéque part,
avoir mon bébé et me sortir tout ça du crâne. Je veux aller quéque
part et me mettre au clair dans ma tête. C’est ce que je veux que tu
fasses – et c’est vraiment pas grand-chose. J’imagine qui faut bien un
saint homme pour transformer une fille en vraie catin.
– Ma petite, j’ai pas d’argent.
–  Eh ben, répliqua-t-elle froidement, t’as sacrément intérêt à en
trouver. »
Là-dessus, elle fondit en larmes. Il s’approcha d’elle, mais elle se
déroba.
« Si je vais sur le terrain, reprit-il, désemparé, je devrais pouvoir
gagner de quoi te faire partir.
– Combien de temps ça va prendre ?
– Un mois peut-être. »
Elle fit non de la tête. «  Je vais pas rester dans le coin aussi
longtemps. »
Ils demeurèrent silencieux sur le pas de la porte de la cuisine.
Esther luttait contre les larmes, Gabriel contre la honte. Il n’avait
qu’une idée en tête : « Jésus, Jésus, Jésus. Jésus, Jésus. »
«  T’as pas d’économies  ? finit-elle par lui demander. J’ai
l’impression que t’es marié depuis suffisamment longtemps pour avoir
économisé un petit quéque chose ! »
Il se rappela alors que Deborah mettait de l’argent de côté depuis
le jour de leur mariage. Elle le rangeait dans une boîte en métal sur le
dessus de l’armoire. Il se fit la réflexion qu’un péché en appelait un
autre.
« Oui, dit-il, un peu. Je sais pas combien.
– Apporte-le demain.
– Oui. »
Il la regarda se diriger vers le placard pour y récupérer son
chapeau et sa veste. Puis elle revint, habillée pour sortir, passa devant
lui sans un mot et descendit les marches basses menant à la cour. Elle
ouvrit le petit portail et s’engagea dans la longue rue silencieuse et
rougeoyante. Elle marchait sans se presser, la tête basse, comme si
elle avait froid. Il resta à l’observer en repensant aux nombreuses fois
où il l’avait regardée auparavant, quand elle marchait de manière
bien différente et que l’écho de son rire moqueur revenait le narguer.
Il vola l’argent pendant que Deborah dormait et le remit à Esther
au matin. Elle donna son congé le jour même, et, une semaine plus
tard, elle était partie – à Chicago, déclarèrent ses parents, se trouver
un meilleur travail et mener une meilleure vie.
 
 
Deborah se fit plus silencieuse que jamais au cours des semaines
qui suivirent. Parfois, il était sûr et certain  qu’elle s’était rendu
compte que l’argent avait disparu et qu’elle  savait qu’il l’avait pris –
 parfois, il était sûr et certain qu’elle ne savait rien. Parfois, il était sûr
et certain qu’elle savait tout : le vol, et le motif de ce vol. Mais elle ne
disait rien. Au milieu du printemps, il alla prêcher sur le terrain et
resta absent trois mois. Quand il revint, il rapporta de l’argent qu’il
remit dans la boîte. Pas un sou n’avait été ajouté entre-temps, il ne
put donc savoir, de manière sûre et certaine, si Deborah était au
courant ou pas.
Il décida de laisser tomber tout cela dans l’oubli et de
recommencer sa vie de zéro.
Cependant, l’été lui apporta une lettre, sans nom ni adresse
d’expéditeur au dos, mais oblitérée de Chicago. Deborah la lui remit
au petit déjeuner, sans paraître avoir remarqué l’écriture ou le
tampon, avec un gros paquet de brochures provenant d’une librairie
religieuse qu’ils distribuaient l’un comme l’autre toutes les semaines à
travers la ville. Elle avait reçu une lettre elle aussi, des nouvelles de
Florence, et c’était peut-être ça qui avait détourné son attention.
La lettre d’Esther se terminait par ces mots :

Ce que je pense, c’est que j’ai fait une faute, c’est vrai, et je
paye pour à présent. Mais va pas croire que tu vas pas payer – je
sais pas quand et je sais pas comment, mais je sais qu’un beau
jour tu te retrouveras bien bas. Je suis pas sainte comme toi,
mais je sais faire la différence entre le bien et le mal.
Je vais avoir mon bébé et je vais en faire un homme. Je vais
pas i lire la Bible et je vais pas l’emmener écouter des sermons.
Et, même si i boit fusse de l’alcool frelaté toute sa vie, i sera
quand même un meilleur homme que son papa.

«  Qu’est-ce qu’elle a à dire, Florence  ?  » demanda-t-il d’une voix


terne, en froissant la lettre entre ses doigts.
Deborah leva les yeux, elle affichait un vague sourire. « Pas grand-
chose, mon chéri. Mais on dirait qu’elle va se marier. »
 
 
Vers la fin de l’été, il repartit sur le terrain. Il ne supportait plus sa
maison, son travail, la ville elle-même –  il ne supportait plus
d’affronter, jour après jour, les lieux et les gens qu’il connaissait
depuis toujours. Il avait tout à coup l’impression qu’ils se moquaient
de lui, qu’ils le jugeaient ; il voyait sa faute dans les yeux de tout le
monde. Lorsqu’il était en chaire pour prêcher, les fidèles le
regardaient, lui semblait-il, comme s’il n’avait pas le droit d’être là,
comme s’ils le jugeaient comme il avait autrefois jugé les vingt-trois
anciens. Quand des âmes approchaient de l’autel en pleurant, il
n’osait guère se réjouir en repensant à cette âme qui ne s’était pas
repentie et dont il devrait, peut-être, rendre compte au jour du
jugement.
Il se mit donc à fuir ces gens et ces témoins muets afin de prendre
le temps de prêcher ailleurs –  afin de secrètement recommencer,
façon de parler, depuis le début en recherchant le feu sacré qui l’avait
tellement transformé autrefois. Mais il devait découvrir, comme les
prophètes avant lui, que la terre entière devenait une prison pour
celui qui fuyait le Seigneur. Nulle part, il n’y avait de paix, nulle part
de guérison et nulle part d’oubli. À chaque fois qu’il entrait dans une
église, il s’apercevait que son péché l’avait précédé. Il se reflétait sur
les visages inconnus qui l’accueillaient, il l’interpellait depuis l’autel, il
l’attendait, assis sur son siège de prédicateur, alors qu’il montait les
marches de la chaire. Installé sur la bible, il le regardait : il n’y avait
pas un seul mot dans tout le livre saint qui ne le fît trembler. Quand il
parlait de Jean, sur l’île de Patmos, tombé en extase le jour du
Seigneur et contemplant des événements passés, présents et à venir
en disant : « Que l’homme souillé se souille plus encore », c’était lui
qui, en prononçant ces paroles d’une voix puissante, se retrouvait
totalement confondu ; quand il parlait de David, le jeune berger élevé
par la puissance de Dieu au trône d’Israël, c’était lui qui, alors que les
fidèles criaient : « Amen ! » et « Alléluia ! », luttait encore contre ses
chaînes  ; quand il évoquait le jour de la Pentecôte où l’Esprit saint
était descendu sur les apôtres réunis au Cénacle et qu’il les avait fait
parler dans des langues de feu, il repensait à son propre baptême et à
la façon dont il avait offensé le Saint-Esprit. Non : même si son nom
s’étalait en grands caractères sur des affiches, même si on le louait
pour la grande œuvre que Dieu accomplissait à travers lui et même si
les fidèles venaient jusqu’à lui, jour et nuit, devant l’autel, il n’y avait,
dans la Bible, nulle forfaiture qui égalât la sienne.
Il vit, dans ces errements, à quel point son peuple s’était écarté de
Dieu. Ils s’étaient tous détournés du droit chemin et s’étaient égarés
dans le désert pour se prosterner devant des idoles d’or et d’argent,
de bois et de pierre, faux dieux qui ne pouvaient leur apporter la
guérison. La musique qui résonnait dans les villes et les cités où il
entrait n’était pas la musique des saints, mais une mélodie infernale
qui glorifiait la luxure et méprisait la vertu. Des femmes, dont
certaines auraient dû être chez elles pour apprendre la prière à leurs
petits-enfants, passaient leurs nuits à tortiller leur corps en
d’obscènes alléluias dans des salles de bal remplies de fumée de
cigarette et de vapeurs de gin et à chanter pour leur «  chéri
d’amour ». Et ce chéri d’amour était n’importe quel homme, n’importe
quand, matin, midi ou soir – lorsque celui-ci quittait la ville, elles en
trouvaient un autre – et on aurait dit que ces hommes auraient pu se
noyer dans leur chair tiède sans qu’elles fassent jamais la différence.
« Tout cela est là pour toi et, si tu le prends pas, c’est pas ma faute. »
Elles se moquaient de lui lorsqu’elles le voyaient –  «  un beau gars
comme toi ? » – et lui disaient connaître une grande Noire capable de
lui faire oublier sa Bible. Il les fuyait ; elles lui faisaient peur. Il se mit
à prier pour Esther. Il l’imaginait à la place de ces femmes un jour.
Et le sang, dans toutes ces cités qu’il traversait, coulait.
Apparemment, il n’était pas de porte, où qu’il aille, derrière laquelle
le sang ne réclamait pas, incessamment, un autre sang  ; pas de
femme, qu’elle chante devant des trompettes provocantes ou qu’elle
se réjouisse devant le Seigneur, qui n’ait vu son père, son frère, son
amant ou son fils impitoyablement taillé en pièces  ; qui n’ait vu sa
sœur devenir l’une des pensionnaires du grand bordel des Blancs et
qui n’ait échappé de justesse à ce destin  ; pas un homme, qu’il fût
prédicateur, iconoclaste, musicien grattant sa guitare dans le
crépuscule bleu et solitaire ou soufflant furieusement et
extatiquement dans sa trompette dorée, la nuit, qui n’ait été forcé de
baisser la tête pour boire l’eau sale des Blancs ; pas un homme dont
le sexe n’ait été amoindri à la racine, dont la virilité n’ait été
déshonorée, dont la semence n’ait été dispersée dans l’oubli et, pire,
dans la honte et la rage mêmes et dans une lutte sans fin. Oui, ils
étaient mutilés, ils étaient avilis, leurs noms mêmes n’étaient rien de
plus qu’une poussière dispersée avec mépris à travers le théâtre du
temps – pour tomber où, pour fleurir où et donner ensuite quel fruit,
où  ?  –, même leurs noms n’étaient pas les leurs. Derrière eux se
déployaient les ténèbres, rien que les ténèbres, tout autour d’eux, la
destruction et, devant eux, rien sinon le feu – ils formaient un peuple
de bâtards, éloigné de Dieu, qui chantait et criait dans le désert !
Pourtant, de manière très étrange et émergeant de profondeurs
jusque-là inconnues, sa foi resurgit ; face au mal qu’il voyait, au mal
qu’il fuyait, il vit pourtant, telle une bannière éclatante déployée sur
le ciel, cette formidable Puissance rédemptrice dont il se devait,
jusqu’à la mort, de témoigner  ; qu’il ne pouvait nier, même si elle
l’écrasait totalement  ; même si nul, parmi les vivants, ne la voyait
jamais, lui l’avait vue et se devait de garder la foi. Il ne retournerait
pas en Égypte à la recherche d’un ami, d’une amante ou d’un fils
bâtard : il ne se détournerait pas de Dieu, quelle que fût la touffeur
des ténèbres au milieu desquelles Dieu lui dissimulait Son visage. Un
jour, Dieu lui adresserait un signe et c’en serait fini des ténèbres – un
jour, Dieu le relèverait qui avait accepté qu’il tombe si bas.
 
 
Juste après son retour cet hiver-là, Esther revint, elle aussi. Sa
mère et son beau-père allèrent dans le Nord chercher son corps sans
vie et son fils vivant. On l’enterra dans le cimetière peu après Noël,
durant les derniers jours grisâtres de l’année. Il faisait un froid cruel
et le sol était verglacé, comme à l’époque où il l’avait possédée pour
la première fois. Debout à côté de Deborah, dont le bras sous le sien
ne cessait de grelotter, il regarda descendre en terre le long cercueil
tout simple. La mère d’Esther, silencieuse, se tenait à côté de la fosse
profonde et s’appuyait sur son mari qui serrait leur petit-fils dans ses
bras. Quelqu’un se mit à chanter  : «  Seigneur, prends pitié, prends
pitié, prends pitié » ; et les vieilles pleureuses se rassemblèrent tout à
coup autour de la mère d’Esther pour la soutenir. Puis la terre
commença à pleuvoir sur le cercueil ; le bébé se réveilla et se mit à
brailler.
Gabriel pria alors pour être délivré de son péché mortel. Il pria
Dieu de lui adresser un signe un jour pour lui faire savoir qu’il était
pardonné. Mais l’enfant braillard du cimetière avait blasphémé,
chanté, et avait été réduit au silence éternel avant que Dieu ne lui
adresse un signe.
Sous ses yeux, son fils avait grandi sans connaître son père et sans
connaître Dieu. Deborah qui, après la mort d’Esther, s’était
rapprochée de sa famille lui raconta, dès le tout début, comment
Royal était honteusement gâté. Il était, naturellement, la prunelle de
leurs yeux, un fait que Deborah n’approuvait guère, mais qui la faisait
parfois sourire malgré elle ; et, comme ils disaient, s’il y avait du sang
blanc chez lui, ça ne se voyait pas –  il était le portrait craché de sa
mère.
Le soleil ne se levait ni ne se couchait sans que Gabriel ait vu son
fils perdu, malheureux, ou entendu parler de lui ; quant à ce dernier,
il paraissait, de jour en jour, porter plus fièrement encore sur son
front le funeste destin qui l’attendait. Sous les yeux de Gabriel, il
courait en téméraire, tel le fils téméraire de David, vers le désastre
qui le guettait depuis le jour de sa conception. On aurait juré qu’il
avait commencé à se pavaner dès l’instant qu’il avait su marcher  ;
qu’il avait commencé à blasphémer dès l’instant qu’il avait su parler.
Gabriel le voyait souvent dans les rues, en train de jouer sur le
trottoir avec d’autres garçons de son âge. Un jour qu’il passait, l’un
des gamins s’était écrié : « V’là le révérend Grimes », et l’avait salué
d’un signe de tête accompagné d’un bref silence respectueux. Mais
Royal avait audacieusement fixé le prédicateur droit dans les yeux. Il
avait dit  : «  Comment ça-va-ti, révérend  ?  » et était parti d’un rire
incontrôlable. Gabriel, qui aurait eu envie de sourire au jeune garçon,
de s’arrêter et de lui caresser le front, n’avait rien fait de tout cela et
avait poursuivi sa route. Dans son dos, il avait entendu Royal lancer
dans un murmure bruyant  : «  Je parie qui l’en a une rudement
grande  !  » –  et, du coup, tous les enfants s’étaient esclaffés. Gabriel
avait alors pris conscience des souffrances que sa propre mère avait
dû endurer en le voyant vivre dans cette coupable innocence qui
menait assurément à la mort et à l’enfer.
«  Je me demande, remarqua un jour Deborah mine de rien,
pourquoi elle l’a appelé Royal  ? Tu penses que c’est le nom à son
papa ? »
Gabriel ne se posait pas la question. Il avait un jour confié à
Esther que si le Seigneur devait lui donner un fils, il l’appellerait
Royal, parce que la lignée des fidèles était une lignée royale – son fils
serait un enfant royal. Et elle s’en était souvenue alors qu’elle
l’expulsait de son ventre ; alors même qu’elle poussait peut-être son
dernier souffle, elle s’était moquée de lui et de son père en lui
donnant ce prénom-là. Elle était donc morte en le haïssant ; elle était
partie pour l’éternité en le maudissant, lui et ses descendants.
«  Je pense, finit-il par répondre, que ce doit être le nom à son
papa –  à moins qui i aient jusse donné ce nom à l’hôpital dans le
Nord… après qu’elle soye morte.
– Sa grand-mère, sœur McDonald – Deborah était en train d’écrire
une lettre et lui parlait sans le regarder –, eh ben, elle pense que ça
devait être un des gars qui passaient toujours par ici en allant vers le
Nord et qui cherchaient du travail en chemin – tu sais ? Ces nègres-là,
i tiennent pas en place – enfin, elle pense que c’est un de ceux-là qu’a
mis Esther dans le pétrin. Elle dit qu’Esther serait jamais allée dans le
Nord si c’était pas pour essayer de retrouver le papa à ce gamin. Parce
qu’elle était déjà dans le pétrin quand elle est partie d’ici –  et elle
releva le nez de sa lettre un instant –, ça, c’est certain.
–  Je pense  », répéta-t-il, gêné par le bavardage inhabituel de sa
femme mais n’osant pas l’interrompre trop brutalement. Il songeait à
Esther, si vivante et si impudique dans ses bras, qui gisait froide et
raide dans la terre.
«  Et sœur McDonald, elle dit, poursuivit-elle, qu’elle est partie
avec jusse un tout petit peu d’argent ; qui n’ont été obligés di envoyer
de l’argent tout le temps qu’elle a été là-bas, surtout vers la fin. On en
causait hier encore –  elle dit qu’on dirait qu’Esther elle a décidé du
jour au lendemain qui fallait qu’elle y aille et que rien aurait pu
l’arrêter. Et elle dit qu’elle a pas voulu se mettre en travers du chemin
à la gamine –  mais que si l’avait su qui avait un problème, l’aurait
jamais accepté que, cette gamine, elle lève le pied.
–  Moi, ça me paraît bizarre, marmonna-t-il sans trop savoir ce
qu’il racontait, qu’elle ait pas flairé quéque chose.
–  Voyons, elle a pas flairé quéque chose parce qu’Esther elle i
disait toujours tout, à sa mère – i avait pas de gêne entre elles –, elles
étaient comme deux femmes ensemble. À ce qu’elle dit, l’aurait
jamais imaginé qu’Esther elle se serait ensauvée loin d’elle le jour
qu’elle s’est retrouvée dans le pétrin. » Les yeux remplis d’une étrange
pitié, d’une pitié amère, elle porta son regard vers l’extérieur, sans
s’arrêter sur lui. « La pauvre, l’a dû drôlement souffrir.
– Je vois pas à quoi ça sert que sœur McDonald et toi vous passiez
votre temps à causer de ça, répliqua-t-il alors. Ça fait rudement
longtemps ; le gamin est déjà bien grand.
– C’est vrai, répondit-elle en baissant de nouveau la tête, mais y a
des choses, on dirait, on peut pas les oublier comme le vent.
– À qui que t’écris ? » demanda-t-il, soudainement aussi oppressé
par son silence qu’il l’avait été par son bavardage.
Elle releva la tête. « J’écris à ta sœur Florence. T’as quéque chose
que tu veux que ji dise ?
– Non. Dis-i jusse que je prie pour elle.
 
 
Royal avait seize ans quand la guerre éclata, et tous les jeunes
gens, d’abord les fils des nantis, puis les fils de sa communauté, se
virent disséminés en pays étrangers. Toutes les nuits, Gabriel tombait
à genoux et priait afin que Royal ne soit pas obligé de partir.
« Mais, à ce que j’entends, i veut partir, lui dit Deborah. Sa grand-
maman me dit qui i en fait voir de toutes les couleurs parce qu’elle
veut pas le laisser s’engager.
–  On dirait, déclara Gabriel d’un ton maussade, que ces jeunes
gens i seront pas contents tant qui pourront pas tous aller se faire
estropier ou massacrer.
–  Voyons, i sont comme ça, les jeunes, tu le sais bien, répliqua
Deborah allègrement. On peut jamais rien leur dire –  et, quand i
comprennent, c’est trop tard. »
Il s’aperçut qu’à chaque fois que Deborah lui parlait de Royal une
peur, au fond de lui, écoutait et attendait. Il avait souvent pensé à lui
ouvrir son cœur. Mais elle ne lui en avait jamais donné l’occasion,
n’avait jamais rien dit qui aurait pu le pousser à recourir à l’humilité
apaisante de la confession –  ou lui permettre enfin de lui dire
combien il la détestait pour sa stérilité. Elle lui demandait ce qu’elle
donnait –  rien  – rien, en tout cas, qu’il aurait pu lui reprocher. Elle
tenait sa maison et partageait son lit ; elle rendait visite aux malades,
comme elle l’avait toujours fait, et réconfortait les mourants, comme
elle l’avait toujours fait. Le mariage dont il avait cru qu’il allait lui
valoir les quolibets de tous s’était tellement imposé, aux yeux de tout
le monde, que personne ne pouvait plus imaginer, pour l’un comme
pour l’autre, un autre état ou une autre union. Même la faiblesse de
Deborah, qui s’aggravait avec les années et l’obligeait à garder le lit
de plus en plus souvent, ainsi que sa stérilité et son déshonneur passé
avaient fini par apparaître comme des preuves mystérieuses de sa
totale sujétion à Dieu.
Après cette dernière remarque, il dit  : «  Amen  » prudemment et
s’éclaircit la gorge.
« Moi, je trouve, poursuivit-elle avec la même allégresse, que des
fois i me fait penser à toi quand t’étais jeune. »
Bien qu’il sentît ses yeux posés sur lui, Gabriel ne la regarda pas,
mais attrapa sa bible et l’ouvrit. «  Les jeunes gens sont tous pareils
tant que Jésus les a pas changés dans leur cœur. »
Royal n’alla pas à la guerre, mais partit, cet été-là, travailler
comme docker dans une autre ville. Gabriel ne le revit plus jusqu’à la
fin des hostilités.
Ce jour-là, un jour qu’il ne devait jamais oublier, il sortit acheter,
une fois son travail terminé, des médicaments pour Deborah, au lit
avec une douleur dans le dos. La nuit n’était pas encore tombée et les
rues étaient grises et désertes –  à part, çà et là, des Blancs, par
groupes de six, éclairés par les lumières d’une salle de billard ou
d’une taverne. À chaque fois qu’il passait devant un de ces groupes,
les hommes faisaient silence et le dévisageaient avec insolence,
démangés par l’envie de tuer ; mais il ne disait rien, baissait la tête, et
de toute façon, ils savaient qu’il était prédicateur. Il n’y avait pas un
seul Noir dans les rues, à part lui. On avait découvert, le matin
même, juste à la périphérie de la ville, le cadavre d’un soldat,
l’uniforme en lambeaux aux endroits où il avait été flagellé et la chair
entaillée, à vif, au milieu de la peau noire. Il gisait, face contre terre,
au pied d’un arbre, les ongles plantés dans le sol griffé. Quand on le
retourna, il y avait, dans ses yeux fixés sur le ciel, une expression de
stupeur et de terreur et il avait la bouche grande ouverte  ; son
pantalon, trempé de sang, était déchiré et, exposée à l’air froid et
blanc du matin, l’épaisse toison noire et rouille de son ventre était
tout emmêlée tandis que sa blessure paraissait palpiter encore. On
l’avait ramené chez lui en silence et il reposait à présent derrière des
portes closes, entouré des siens en vie qui pleuraient, priaient et
rêvaient de vengeance tout en attendant la prochaine atrocité. Pour
l’heure, quelqu’un cracha sur le trottoir aux pieds de Gabriel, mais il
poursuivit sa route, sans se laisser démonter, et entendit une voix
derrière lui expliquer dans un murmure de reproche que le
prédicateur était un bon nègre qui ne causerait sûrement aucun
problème. Il se prit à espérer que personne ne lui adresserait la
parole, qu’il ne serait pas obligé de sourire à ces visages de Blancs si
connus. Tout en marchant, plus raide qu’un piquet tellement il était
sur ses gardes, il priait comme sa mère le lui avait appris pour que
triomphe la bonté  ; il rêvait pourtant du jour où il sentirait le front
d’un Blanc contre sa chaussure, et où il s’acharnerait dessus jusqu’au
moment où la tête se mettrait à ballotter au bout d’un cou brisé et où
son pied ne rencontrerait plus qu’un flot de sang. Il était en train de
se dire que ce ne pouvait être que la main de Dieu qui avait éloigné
Royal, parce qu’ils l’auraient sûrement tué s’il était resté là, quand, à
un coin de rue, il tomba nez à nez avec lui.
Large d’épaules et svelte, Royal était maintenant aussi grand que
Gabriel. Il portait un costume neuf, bleu, avec de larges rayures
bleues, et charriait sous le bras un paquet enveloppé dans du papier
kraft et attaché par une ficelle. Gabriel et lui se dévisagèrent une
seconde sans se reconnaître. Royal fixa Gabriel avec une hostilité très
nette avant de le remettre, d’ôter sa cigarette de ses lèvres et de dire
avec une politesse chagrine  : «  Comment ça-va-ti, monsieur  ?  » Il
avait la voix rauque et son haleine sentait légèrement le whisky.
Mais Gabriel ne parvint pas à lui répondre tout de suite ; il fit un
effort pour reprendre son souffle, puis lança : « Comment ça-va-ti ? »
Et ils restèrent plantés là, à ce coin de rue désert, comme si tous les
deux attendaient que l’autre dise quelque chose de la plus grande
importance. Puis, au moment où Royal allait s’éloigner, Gabriel
repensa aux Blancs, répandus partout à travers la ville.
« Mon garçon, s’écria-t-il, t’as perdu la tête ? Tu sais pas que t’as
rien à faire par ici, à te promener comme ça ? »
Royal le regarda avec de grands yeux, sans trop savoir s’il lui
fallait rire ou se fâcher, et Gabriel reprit, plus gentiment : « Je veux
jusse dire que tu ferais mieux d’être prudent, mon fils. I a que des
Blancs en ville, aujourd’hui. N’ont tué… la nuit dernière… »
Il ne put continuer. Il vit, comme dans une vision, le corps de
Royal, lourdement étalé par terre, figé à jamais, et les larmes
l’aveuglèrent.
Le visage attentif de Royal reflétait une compassion distante et
furieuse.
« Je sais, déclara-t-il avec brusquerie, mais i vont pas m’embêter.
N’ont eu leur nègre pour cette semaine. Et puis, je vais pas loin. »
C’est alors que le coin de rue où ils se trouvaient parut soudain
tanguer sous le poids d’un danger mortel. L’espace d’un moment, ce
fut comme si la mort et la destruction leur fonçaient dessus  : deux
Noirs seuls dans la ville ténébreuse et silencieuse où les Blancs
rôdaient comme des lions – sur quelle pitié auraient-ils pu compter si
on les avait surpris là en train de bavarder ? On les aurait sûrement
accusés de chercher à se venger. Désireux de sauver son fils, Gabriel
s’écarta.
« Dieu te bénisse, mon garçon, dit-il. Dépêche-toi maintenant.
– Voui, répondit Royal, merci. » Il s’éloigna, s’apprêta à passer le
coin de la rue, puis se retourna vers Gabriel. « Mais faites attention,
vous aussi », dit-il. Et il sourit.
Il passa le coin de la rue et Gabriel écouta le bruit de ses pas
décroître dans la nuit. Le silence les absorba  ; il n’entendit pas la
moindre voix s’élever pour tailler Royal en pièces ; il régna bientôt un
calme total.
Moins de deux ans plus tard, Deborah lui annonça que son fils
était mort.
 
 
John essayait de prier à présent. Il y avait beaucoup de bruit
autour de lui, un bruit où les pleurs et les chants se confondaient
avec les prières. C’était sœur McCandless –  seule à chanter ou
presque, car les autres n’arrêtaient pas de gémir et de crier  – qui
conduisait ce cantique qu’il connaissait depuis toujours :

Seigneur, je me suis mis en route, Seigneur,


J’ai chaussé mes souliers.

Sans lever les yeux, il la voyait debout à la place consacrée, la tête


rejetée en arrière, les paupières closes, le pied martelant le sol,
implorant Jésus pour les fidèles en quête de vérité. Elle ne
ressemblait pas du tout à la sœur McCandless qui venait parfois leur
rendre visite, à la femme qui s’en allait travailler tous les jours chez
des Blancs du centre-ville, qui rentrait chez elle le soir et grimpait
avec tant de lassitude son grand escalier tout sombre. Non, son visage
était transfiguré à présent et tout son être était transformé par la
puissance de son salut.
« Le salut est une réalité, lui dit une voix. Dieu est une réalité. La
mort peut survenir n’importe quand, pourquoi hésiter  ? C’est
maintenant qu’il faut chercher le Seigneur et le servir. »
Le salut était une réalité pour tous ceux qui se trouvaient là et il
pouvait le devenir pour lui. Il n’avait qu’à tendre la main et Dieu le
toucherait. Il n’avait qu’à crier et Dieu l’entendrait. Tous les gens qui
l’entouraient maintenant, qui criaient avec une joie qui le dépassait
tellement, avaient autrefois vécu en pécheurs, comme lui aujourd’hui
– et ils avaient crié et Dieu les avait entendus et les avait délivrés de
tous leurs problèmes. Et ce que Dieu avait fait pour d’autres, Il
pouvait aussi le faire pour lui.
Mais – Il les avait délivrés de tous leurs problèmes ? Pourquoi sa
mère pleurait-elle ? Pourquoi son père se renfrognait-il ? Si le pouvoir
de Dieu était si grand, pourquoi leurs vies étaient-elles si
tourmentées ?
Il n’avait jamais essayé de réfléchir à leurs problèmes avant  ; ou
plutôt, il ne les avait jamais abordés dans un cadre aussi étroit. Ils
avaient toujours été là, derrière lui peut-être, durant toutes ces
années, mais il ne s’était jamais retourné pour les affronter.
Désormais, ils étaient là devant lui, à le fixer, il ne pourrait plus
jamais leur échapper et leur bouche s’était démesurément agrandie.
Elle était prête à l’avaler. Seule la main de Dieu pouvait le délivrer.
Pourtant, en l’espace de quelques secondes, il comprit plus ou moins,
au vacarme que faisait la tempête qui se levait si douloureusement en
lui et qui dévastait – pour toujours ? – le paysage inconnu et pourtant
confortable de son esprit, que la main de Dieu le conduirait sûrement
vers cette bouche patiente qui le fixait, ces mâchoires béantes, ce
souffle de feu. Il serait emmené vers les ténèbres, et dans les ténèbres
il resterait ; jusqu’à ce que, au terme d’une éternité, la main de Dieu
ne s’abaisse pour l’élever  ; lui, John, qui, après être resté dans les
ténèbres, ne serait plus lui-même mais un homme nouveau. Il serait à
tout jamais transformé, comme on disait  ; semé dans l’ignominie, il
ressusciterait dans la gloire : il connaîtrait une nouvelle naissance.
Il ne serait plus alors le fils de son père, mais le fils de son Père
céleste, le Roi. Il n’aurait plus alors à avoir peur de son père, car il
pourrait passer au-dessus de lui et soumettre, pour ainsi dire, leur
querelle au ciel – et au Père qui l’aimait, qui s’était fait homme afin
de mourir pour lui. Son père et lui seraient alors égaux au regard de
Dieu et dans l’amour qu’il leur portait. Alors, il ne pourrait plus le
battre, ni le mépriser ni se moquer de lui –  lui, John, l’oint du
Seigneur. Alors, il pourrait  lui parler comme un homme parle à un
autre homme –  comme un fils parlait à son père, pas en tremblant
mais avec une tendre confiance, pas avec haine mais avec amour. Son
père ne pourrait le rejeter, lui que le Seigneur aurait appelé auprès de
lui.
Pourtant, tout flageolant, il comprit que ce n’était pas ce qu’il
voulait. Il ne voulait pas aimer son père ; il voulait le détester, chérir
cette haine et, un jour, lui donner des mots. Il ne voulait pas du baiser
de son père – il n’en voulait plus, lui qui avait reçu tant de coups. Il
ne pouvait imaginer à l’avenir, et quelle que fût la manière dont il
pourrait changer, avoir envie de prendre sa main. La tempête qui
faisait rage en lui ce soir ne pouvait déraciner cette haine, l’arbre le
plus puissant qui fût dans tout le pays de John, la seule chose qui lui
restait ce soir au milieu du déluge qui l’habitait.
Dans son trouble et sa fatigue, il baissa la tête davantage encore
devant l’autel. Oh, si seulement son père pouvait mourir  ! –  et la
route devant John s’ouvrir, comme elle devait être ouverte pour
d’autres. Pourtant, jusque dans la tombe même, il le haïrait ; son père
aurait beau changer d’état, il resterait toujours son père. Comme acte
de châtiment, de justice, de vengeance, la tombe ne suffisait pas.
L’enfer éternel, continuel, perpétuel, à jamais inextinguible, voilà le
sort que son père aurait mérité ; avec John pour regarder, s’attarder,
sourire et rire tout fort en entendant enfin les cris de souffrance de
son père.
Et, même alors, ce ne serait pas fini. Le père éternel.
Oh, mais il nourrissait de mauvaises pensées – mais, ce soir, il s’en
moquait. Quelque part, dans cette tornade, dans la noirceur de son
cœur, dans cette tempête, il y avait quelque chose… quelque chose
qu’il lui fallait découvrir. Il n’arrivait pas à prier. Son esprit
ressemblait à l’océan lui-même  : agité et trop profond pour que le
plus courageux des hommes s’y risque, il rejetait de temps à autre,
pour surprendre le regard, des trésors et des débris depuis longtemps
oubliés au fond – des os, des bijoux, de fantastiques coquillages, de la
chair devenue gelée, des yeux devenus perles. Et, en suspens dans les
ténèbres qui l’entouraient, il était à la merci de ces eaux déchaînées.
 
 
Au matin de ce jour-là, quand Gabriel s’éveilla et s’en alla
travailler, le ciel était bas et presque noir et l’air pratiquement
irrespirable. Tard dans l’après-midi, le vent se leva, les cieux
s’ouvrirent et la pluie se mit à tomber. La pluie tombait comme si, une
fois encore, le Seigneur eût été convaincu de l’utilité d’un déluge.
Celui-ci chassait le vagabond accablé, consignait les gamins à la
maison, léchait avec une rage effrayante les murs hauts et solides
aussi bien que les murs des appentis et les murs des cases, cinglait
l’écorce et les feuilles des arbres, piétinait l’herbe épaisse et cassait les
tiges des fleurs. Le monde s’obscurcissait à tout jamais, partout, et les
fenêtres ruisselaient comme si leurs vitres supportaient toutes les
larmes de l’éternité et menaçaient à tout instant d’imploser face à
cette force incontrôlable qui s’abattait si brutalement sur la terre.
Gabriel traversa ces masses d’eau déchaînées (qui n’avaient
cependant pas réussi à purifier l’atmosphère) pour regagner la
maison où Deborah l’attendait couchée dans le lit qu’elle ne se
risquait plus que très rarement à quitter.
Il n’était pas rentré depuis cinq minutes qu’il se rendit compte que
quelque chose avait changé dans le silence de Deborah  : quelque
chose attendait dans le silence, prêt à bondir.
Assis à la table où il mangeait le repas qu’elle lui avait
péniblement préparé, il la regarda et lui demanda : « Comment tu te
sens aujourd’hui, patronne ?
–  Comme d’habitude, répondit-elle en souriant. Pas mieux, pas
pire.
–  On va demander à la communauté de prier pour toi, qu’on te
remette sur pied. »
Elle ne dit rien et il reporta son attention sur son assiette. Mais
elle ne le quittait pas des yeux ; il releva la tête.
«  J’ai appris des nouvelles rudement mauvaises aujourd’hui, dit-
elle lentement.
– Qu’est-ce t’as appris ?
–  Sœur McDonald est passée cet après-midi, et Dieu sait qu’elle
était dans un état, que ça faisait pitié.  » Pétrifié, il la regarda en
ouvrant de grands yeux. «  Elle a reçu une lettre aujourd’hui qui i
disait que son petit-fils, tu sais, le fameux Royal, i s’est fait tuer à
Chicago. On dirait vraiment que, le Seigneur, L’a jeté un sort à cette
famille. D’abord la mère, et maintenant le fils. »
Pendant un moment, il ne put que la fixer d’un air stupide, tandis
que, dans sa bouche, les aliments lui devenaient lentement pénibles,
secs. Dehors, les armées de la pluie passaient à l’offensive et les
éclairs brillaient derrière la fenêtre. Il essaya alors d’avaler et sentit
son cœur se soulever. Il se mit à trembler. «  Oui, dit-elle sans le
regarder cette fois, ça faisait à peu près un an qui vivait à Chicago,
jusse à boire et à faire le malin –  et sa grand-maman, elle m’a dit
qu’on dirait comme quoi i s’est mis à jouer une nuit avec des nègres
du Nord et qui en a un qui s’est fâché passe qui pensait que, le gamin,
i cherchait à le filouter et qui l’a sorti son couteau et qui l’a
poignardé. L’a poignardé dans la gorge et, elle m’a dit, l’est mort jusse
là par terre dans cette taverne, l’ont même pas eu le temps de
l’emmener à l’hôpital. » Elle se tourna dans son lit et regarda Gabriel.
«  Le Seigneur, L’a vraiment donné à cette pauvre femme une croix
drôlement lourde à porter. »
Il essaya alors de parler  ; il pensait au cimetière où Esther était
enterrée et au premier cri de Royal. « Elle va le ramener ici ? »
Elle ouvrit de grands yeux. «  Ici  ? Chéri, l’ont déjà collé dans le
champ au potier, dans le cimetière aux pauvres. Personne i verra plus
jamais ce pauvre gamin. »
Assis à la table, il céda alors aux larmes, sans un bruit, le corps
tout entier secoué de sanglots. Elle le regarda un long moment et,
finalement, il appuya sa tête contre la table, renversa sa tasse de café
dans le mouvement et se mit à pleurer tout fort. On aurait dit qu’il y
avait des larmes partout, que les eaux de la douleur s’étaient abattues
sur le monde ; Gabriel pleurait, la pluie tambourinait contre le toit et
les fenêtres, le café dégoulinait au coin de la table. Deborah finit par
demander  : «  Gabriel… ce Royal, c’était ta chair et ton sang, pas
vrai ?
– Oui, répondit-il, heureux malgré sa douleur d’entendre ses mots
tomber de ses lèvres, c’était mon fils. »
Le silence se fit de nouveau. Puis : « Et t’as fait partir cette fille,
hein ? Avec l’argent de la boîte ?
– Oui, oui.
– Gabriel, pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi tu l’as laissée partir et
mourir, toute seule ? Pourquoi t’as jamais rien dit ? »
Cette fois, il ne put répondre. Il ne put lever la tête.
« Pourquoi ? insista-t-elle. Chéri, je t’ai jamais demandé. Mais j’ai
le droit de savoir – en plus, toi qui voulais tellement un fils ? »
Tremblant, il se leva, s’approcha lentement de la fenêtre et
regarda dehors.
« J’ai demandé à mon Dieu de me pardonner. Mais je voulais pas
du fils d’une catin.
– Esther était pas une catin, dit-elle tranquillement.
–  Elle était pas ma femme. Je pouvais pas en faire ma femme. I
avait déjà toi –  il prononça ces derniers mots avec fiel  –, et Esther,
elle pensait pas au Seigneur –  elle m’aurait entraîné tout droit en
enfer avec elle.
– L’a presque réussi.
–  Le Seigneur, I m’a retenu, poursuivit-il en prêtant l’oreille au
tonnerre, en surveillant les éclairs. L’a tendu la main et m’a retenu. »
Puis, au bout d’un moment, il se retourna  : «  J’aurais rien pu faire
d’autre, cria-t-il, qu’est-ce j’aurais pu faire d’autre ? Où ce que j’aurais
pu aller avec Esther, moi, un prédicateur en plus ? Et qu’est-ce j’aurais
fait de toi ? » Il la regarda, cette vieille Noire, patiente, qui sentait la
maladie, la vieillesse et la mort. «  Ah, s’écria-t-il sans cesser de
pleurer, je parie que t’as été drôlement heureuse aujourd’hui,
patronne, pas vrai  ? Quand elle t’a dit que Royal, mon fils, l’était
mort. T’as jamais eu un fils, toi.  » Il se tourna de nouveau vers la
fenêtre. Puis : « Depuis quand tu sais tout ça ?
–  Depuis le soir, i a bien longtemps, où qu’Esther est venue à
l’église.
– Tu penses à mal. Je l’avais pas touchée à l’époque.
–  Non, répondit-elle lentement, mais, moi, tu m’avais déjà
touchée. »
Il s’écarta un peu de la fenêtre et vint se poster au pied de son lit
pour la regarder.
«  Gabriel, toutes ces années, j’ai prié le Seigneur qui me change
dans mon corps et qui me fasse pareille comme les autres femmes,
toutes les autres femmes avec qui t’allais tout le temps.  » Elle était
très calme  ; son visage était très amer et patient. «  On dirait que
c’était pas Sa volonté. On dirait que j’ai pas pu trouver moyen
d’oublier… comment qui m’avaient traitée, des années avant, quand
j’étais qu’une gamine.  » Elle s’interrompit et détourna les yeux.
«  Mais, Gabriel, si t’avais dit quéque chose, même après que, cette
pauvre fille, elle était enterrée, si t’avais voulu reconnaître ce pauvre
garçon, je m’aurais pas occupé du tout du qu’en-dira-t-on, ni de où
qu’on aurait peut-être dû partir, ni de rien. Je l’aurais élevé comme
mon fils, je jure devant mon Dieu que je l’aurais fait – et peut-être qui
serait encore en vie maintenant.
–  Deborah, demanda-t-il, t’as pensé quoi pendant tout ce
temps ? »
Elle sourit. «  J’ai pensé qui vaut mieux commencer à trembler
quand le Seigneur I te donne ce que ton cœur i désire.  » Elle
s’interrompit. «  Toi, je t’ai voulu depuis le jour où j’ai voulu quéque
chose. Et puis je t’ai eu. »
Il repartit à la fenêtre, le visage ruisselant de larmes.
« Chéri, dit-elle d’une voix changée, plus forte, tu ferais mieux de
prier le Seigneur qui te pardonne. Tu ferais mieux de pas arrêter tant
qui t’aura pas fait savoir qui t’a pardonné.
–  Oui, répondit-il dans un soupir, je vais continuer à attendre le
Seigneur. »
Il n’y eut plus alors que le silence, à part la pluie. Il pleuvait à
seaux ; il pissait, comme on dit, des fourches et des petits de nègres.
Un éclair déchira le ciel et le tonnerre claqua.
« Écoute, dit Gabriel. Dieu parle. »
 
 
Lentement, il se releva, car la moitié de l’église était debout : sœur
Price, sœur McCandless et mère Washington ; assise sur son siège, la
jeune Ella Mae observait Elisha par terre. Florence et Elizabeth
étaient toujours à genoux ; et John aussi.
En se relevant, Gabriel repensa à la manière dont Dieu l’avait
conduit jusqu’à cette église, il y avait si longtemps, et comment
Elizabeth, une nuit après qu’il avait prêché, avait remonté la longue
allée qui menait à l’autel pour se repentir, devant Dieu, de son péché.
Puis ils s’étaient mariés, car il l’avait crue lorsqu’elle lui avait dit
qu’elle avait changé – et elle avait été le signe, elle et son enfant sans
nom, que, durant tant d’années difficiles, il avait attendu devant le
Seigneur. Quand il les avait vus, ça avait été comme si le Seigneur lui
avait rendu ce qu’il avait perdu.
Tandis qu’il priait, avec les autres, au nom d’Elisha terrassé, John
se releva. Il jeta un coup d’œil renfrogné, endormi et étourdi sur
Elisha et les autres, en frissonnant un peu comme s’il avait froid ; puis
il sentit le regard de son père et releva la tête vers lui.
Au même moment, sous la Puissance de l’Esprit saint, Elisha, par
terre, se mit à parler dans une langue de feu. Pendant que l’Esprit
saint parlait, John et son père se dévisagèrent, muets et pétrifiés de
stupeur comme quelque chose, entre eux, prenait vie. Gabriel n’avait
encore jamais vu une telle expression sur le visage de John  ; c’était
Satan qui regardait par les yeux de John pendant que l’Esprit saint
parlait  ; pourtant, le regard intense de John, ce soir, en rappelait
d’autres à Gabriel : celui de sa mère quand elle le battait, de Florence
quand elle se moquait de lui, de Deborah quand elle priait pour lui,
d’Esther et de Royal, d’Elizabeth avant que Roy ne l’outrage, ce soir,
et de Roy quand il avait dit  : «  Espèce de salopard de nègre.  » Or,
John ne baissa pas les yeux, mais parut vouloir scruter à tout jamais
le fond de l’âme de Gabriel. Gabriel, qui avait du mal à croire que
John ait pu devenir aussi effronté, posa un regard furieux et horrifié
sur le présomptueux bâtard d’Elizabeth, soudain si rompu au mal. Il
manqua lever la main sur lui, mais ne fit pas un geste parce qu’il y
avait Elisha, par terre, entre eux. Alors, en silence, il lui ordonna  :
« Mets-toi à genoux. » John se détourna brusquement, comme s’il le
maudissait à travers ce geste, et se remit à genoux devant l’autel.
3
La prière d’Elizabeth

Seigneur, si seulement j’avais pu mourir


En terre d’Égypte !

Pendant qu’Elisha parlait, Elizabeth eut l’impression que c’était à


son cœur que le Seigneur s’adressait, que c’était à elle que cette
vibrante visite était destinée et que si elle voulait bien avoir assez
d’humilité pour écouter, Dieu lui donnerait l’interprétation de ce
message. Cette conviction ne la remplissait pas de joie, mais de peur.
Elle redoutait ce que Dieu risquait de dire  : quel mécontentement,
quelle condamnation Sa bouche n’allait-elle pas lui signifier, quelles
nouvelles épreuves n’allait-elle pas lui prédire ?
Puis Elisha se tut, se releva et alla se rasseoir au piano. Tout
autour d’elle s’élevaient des chants en sourdine et, pourtant, elle
attendait. Dans son imagination tremblotait, au milieu d’une lumière
semblable à celle d’un feu, le visage de John qu’elle avait mis au
monde tellement à contrecœur. C’était pour sa délivrance qu’elle
pleurait ce soir afin qu’il puisse dépasser l’indicible colère et accéder à
un état de grâce.
Ils chantaient :

Faut-il vraiment que Jésus porte la croix tout seul,


Et les hommes rien du tout ?

Les doigts hésitants, presque réticents, Elisha cherchait à


retrouver la mélodie au piano. Elizabeth qui luttait aussi contre une
grande réticence, se contraignit à dire : « Amen » tandis que la voix
de mère Washington entonnait le répons :

Non, il y a une croix pour tous,


Et une croix pour moi.

Elle entendit des pleurs tout près d’elle –  était-ce Ella Mae  ? ou
Florence  ? ou l’écho, amplifié, de ses propres larmes  ? Le cantique
étouffait ces pleurs. Ce cantique, elle le connaissait depuis toujours,
elle avait grandi avec, mais jamais encore elle ne l’avait compris aussi
bien. Il emplissait l’église, comme si l’endroit était devenu une simple
caverne, un vide renvoyant l’écho des voix qui l’avait amenée jusqu’à
ce lieu obscur. Autrefois, sa tante le chantait tout le temps, tout bas et
d’une voix rauque, avec une fierté implacable :

Je porterai la sainte croix


Jusqu’à ce que la mort me délivre,
Puis je rentrerai chez moi où une couronne m’attendra,
Car il y a une couronne pour moi.

C’était probablement une très vieille femme maintenant, toujours


aussi sévère, qui chantait ce cantique dans la minuscule maison du
Maryland où elles avaient vécu si longtemps ensemble, Elizabeth et
elle. Elle ne savait rien du déshonneur de sa nièce – dans ses lettres,
Elizabeth ne lui avait parlé de John que longtemps après son mariage
avec Gabriel et le Seigneur n’avait jamais permis à sa tante de venir à
New York. Sa tante avait toujours prédit qu’Elizabeth tournerait mal,
vu qu’elle était orgueilleuse, vaniteuse et écervelée comme pas deux
et qu’on lui avait laissé la bride sur le cou durant toutes ses jeunes
années.
Dans l’ordre des catastrophes qui avaient marqué la fin de
l’enfance d’Elizabeth, sa tante était arrivée en second. Avant, alors
qu’elle avait huit ans, presque neuf, sa mère était morte, événement
qu’Elizabeth n’avait pas tout de suite considéré comme une
catastrophe, étant donné qu’elle ne l’avait guère connue et qu’elle ne
l’avait assurément jamais aimée. Sa mère, une belle femme au teint
très clair et à la santé délicate, passait la majeure partie de son temps
au lit à lire des opuscules de spiritisme sur les bienfaits de la maladie
et à se plaindre de ses souffrances au père d’Elizabeth. D’elle,
Elizabeth se rappelait seulement qu’elle avait la larme facile et qu’elle
sentait le lait tourné – c’était peut-être sa troublante couleur de peau
qui faisait qu’Elizabeth pensait à du lait à chaque fois qu’elle la
prenait dans ses bras. Pourtant, elle ne le faisait pas très souvent.
Elizabeth soupçonna très tôt que c’était parce qu’elle était bien plus
noire qu’elle et, naturellement, beaucoup moins belle. Devant sa
mère, elle se montrait timide, abattue, renfrognée. Elle ne savait pas
comment répondre aux questions stupides qu’elle lui posait d’une
voix aiguë en feignant un furieux souci maternel ; quand elle donnait
un baiser à sa mère ou qu’elle se soumettait à son baiser, Elizabeth
n’arrivait pas à faire semblant d’être poussée par autre chose qu’un
pénible sens du devoir. Bien entendu, son attitude plongeait sa mère
dans une sorte de fureur perplexe et elle ne cessait de répéter à
Elizabeth qu’elle était une enfant « dénaturée ».
Il en allait tout autrement avec son père  ; il était –  et jamais
Elizabeth n’avait pensé à lui autrement  – jeune, beau, gentil et
généreux et il aimait sa fille. Il lui disait qu’elle était la prunelle de
ses yeux, la chérie de son cœur et certainement la plus jolie jeune
dame du pays. Quand elle était avec lui, elle se pavanait et se donnait
des airs de reine : et elle n’avait peur de rien, sinon du moment où il
lui dirait qu’il était temps d’aller au lit, ou qu’il fallait qu’il « y aille ».
Il la couvrait de cadeaux, lui achetait des vêtements et des jouets,
l’emmenait, le dimanche, faire de grandes promenades à travers la
campagne ou au cirque, s’il y en avait un en ville, ou à un spectacle
de marionnettes. Il avait la peau noire comme Elizabeth et il était
gentil et orgueilleux ; il ne s’était jamais fâché contre elle, mais elle
l’avait parfois vu se fâcher contre d’autres gens –  sa mère, par
exemple, et, après, bien sûr, sa tante. Sa mère était toujours fâchée et
Elizabeth n’y prêtait pas attention  ; et, après, sa tante aussi l’était
perpétuellement et Elizabeth apprit à s’y faire : mais, à l’époque, elle
aurait préféré mourir plutôt que de voir son père se fâcher contre
elle.
Lui non plus, il n’avait jamais eu vent de son déshonneur ; quand
ça lui était arrivé, elle n’avait pas su comment le lui dire, comment lui
causer un chagrin pareil alors qu’il avait déjà tellement souffert. Plus
tard, quand elle lui aurait volontiers confié la vérité, il y avait déjà
longtemps qu’il ne risquait plus de s’en préoccuper, longtemps qu’il
reposait sous le sol muet.
Au milieu des pleurs et des cantiques qui l’entouraient, elle
repensait à lui et se disait qu’il aurait adoré son petit-fils qui, par bien
des côtés, lui ressemblait tant. Peut-être était-ce une projection de son
imagination, mais elle n’avait pas l’impression de se raconter
d’histoires quand, à certains moments, il lui semblait discerner chez
John l’écho, curieusement lointain et déformé, de la gentillesse de
son père, de sa façon de rire –  il rejetait la tête en arrière et les
années qui marquaient son visage s’effaçaient, ses yeux pleins de
douceur s’adoucissaient et les coins de sa bouche remontaient comme
chez un petit garçon – et de cet orgueil dévastateur derrière lequel il
se réfugiait lorsqu’il était confronté à la méchanceté d’un tiers. C’était
lui qui lui avait conseillé de pleurer – si elle pleurait – en cachette ;
de ne jamais donner aux autres la possibilité d’être témoin de son
chagrin, de ne jamais faire appel à la pitié d’autrui  ; et, s’il fallait
mourir, d’aller de l’avant et de mourir, mais sans plier. Il lui avait dit
tout cela une des dernières fois où elle l’avait vu, quand on l’avait
envoyée à des kilomètres de là, dans le Maryland, vivre avec sa tante.
Au cours des années qui avaient suivi, elle avait eu l’occasion de
repenser à ces conseils et le temps, finalement, de découvrir en elle-
même les profondes rancœurs qui avaient dicté ces paroles à son
père.
Car, à la mort de sa mère, son univers s’était effondré ; sa tante, la
sœur aînée de sa mère, qui s’était déplacée pour la circonstance, avait
été scandalisée par la vanité et la futilité d’Elizabeth et avait
immédiatement décrété que son père n’était pas digne d’élever un
enfant, surtout, comme elle le formula de manière obscure, une
innocente petite fille. Ce fut cette décision, qu’Elizabeth ne lui
pardonna pas durant de nombreuses années, qui provoqua la
troisième catastrophe, la séparation d’avec son père – d’avec tout ce
qu’elle aimait sur Terre.
Car son père tenait ce que sa tante appelait une « maison » – pas
la maison dans laquelle ils habitaient, mais une autre fréquentée,
d’après ce qu’Elizabeth en déduisit, par des gens de mauvaise vie. Il
avait également, formulation qui avait plongé Elizabeth dans une
confusion plutôt horrifiée, une «  équipe de gagneuses  ». Des nègres
de basse extraction, vulgaires, les derniers des derniers, venaient de
partout (ils amenaient parfois leurs femmes ou s’en trouvaient sur
place) pour manger, boire de l’alcool de contrebande bon marché,
jouer de la musique toute la nuit – et pis encore, suggérait le silence
abominable de sa tante, autant de choses dont il valait mieux ne pas
parler. Elle allait, avait-elle juré –  remuer ciel et terre plutôt que de
laisser la fille de sa sœur grandir auprès d’un tel homme. Sans même
lever les cils vers le ciel ni retourner la terre au-delà de l’espace où se
dressait le tribunal, elle avait remporté la partie. Comme un coup de
tonnerre, comme un tour de passe-passe, comme la lumière qui
s’efface devant l’obscurité, la vie d’Elizabeth avait changé du tout au
tout. Sa mère était morte, son père écarté et elle s’était retrouvée à
vivre dans l’ombre de sa tante.
Ou, plus exactement, se disait-elle désormais, dans la peur de sa
tante –  une peur amplifiée par la haine. Pas un seul instant, elle
n’avait jugé son père ; quand bien même on lui aurait dit, ou même
prouvé, qu’il était le cousin germain du diable, son amour pour lui
n’aurait pas changé. À ses yeux, une telle preuve n’aurait pas eu le
moindre fondement et, si tel avait été le cas, elle n’aurait pas regretté
d’être sa fille et n’aurait pas demandé mieux que de souffrir en enfer
à ses côtés. Quand on l’avait arrachée à lui, elle s’était trouvée dans
l’incapacité totale de donner la moindre réalité à toutes les horreurs
dont on l’accusait –  elle ne l’avait assurément pas condamné. Elle
avait poussé un hurlement angoissé quand il l’avait détachée de lui et
s’était tourné pour s’en aller, et il avait fallu la porter jusque dans le
train. Plus tard, quand elle eut parfaitement compris tout ce qui
s’était passé à l’époque, elle ne put pas davantage, au fond de son
cœur, le condamner. Il avait peut-être vécu dans la débauche, mais il
avait été très bon avec elle. Sa vie lui avait sûrement valu bien assez
de souffrances pour que le jugement d’autrui ait pour lui une
quelconque importance. Personne ne l’avait connu comme elle l’avait
connu  ; personne ne l’aimait comme elle l’avait aimé  ! Les seules
choses qui lui firent de la peine, c’est que, contrairement à ce qu’il lui
avait promis, il ne vint jamais la rechercher chez sa tante et qu’elle le
vit trop rarement entre la fin de son enfance et son adolescence. Une
fois devenue femme, elle ne le vit plus du tout ; mais, là, ce fut de sa
faute à elle.
Non, elle ne lui en avait pas voulu  ; en revanche, elle en avait
voulu à sa tante, et ce, dès l’instant où elle avait compris que celle-ci
avait aimé sa mère, mais pas son père. Cela ne pouvait que signifier
qu’elle ne l’aimait pas non plus et rien, dans leur vie ensemble, ne lui
prouva jamais le contraire. Il était vrai qu’elle parlait toujours de
l’amour qu’elle portait à la fille de sa sœur, des formidables sacrifices
qu’elle avait consentis pour elle et du soin tout particulier qu’elle
prenait pour qu’Elizabeth devienne une bonne chrétienne. Mais
Elizabeth n’était absolument pas dupe et ne manqua pas, aussi
longtemps qu’elle vécut avec elle, de la mépriser. Elle sentait que cet
amour dont sa tante parlait était quelque chose d’autre –  une
combine pour gagner son affection, une menace, une indécente
volonté de pouvoir. Elle savait que le genre d’enfermement que
l’amour pouvait imposer représentait également, aussi mystérieux
que cela pût paraître, une liberté pour l’âme et l’esprit, une eau vive
pour les terres arides et qu’il n’avait rien à voir avec les prisons, les
églises, les lois, les récompenses et les châtiments qui encombraient
littéralement le paysage mental de sa tante.
Ce soir, pourtant, tout à la grande confusion dans laquelle elle se
débattait, elle se demandait si elle ne s’était pas trompée  ; si elle
n’avait pas négligé de prendre en compte quelque chose que le
Seigneur lui aurait fait payer.
«  Toi, la petite mademoiselle La Renchérie, lui disait sa tante à
l’époque, tu ferais mieux de faire attention où tu mets les pieds,
t’entends  ? Tu te promènes en te poussant du col, le Seigneur va te
laisser tomber, que tu vas t’aplatir comme une crêpe. Note bien ce
que je te dis. Tu vas voir. »
Elizabeth ne répondait jamais à ces critiques perpétuelles ; elle se
contentait de regarder sa tante en ouvrant de grands yeux insolents
pour signifier son mépris et réprimer toute possibilité de punition. Il
était rare que cette astuce qu’elle avait inconsciemment chipée à son
père manque de produire son effet. Avec le temps, sa tante parut
mieux évaluer les distances glaciales qu’Elizabeth avait installées
entre elles et qui ne seraient certainement plus jamais gommées. Elle
baissait alors les yeux et ajoutait à mi-voix : « Passe que Dieu, L’aime
pas ça. »
«  Je me moque bien de ce que Dieu aime pas, et toi pareil,
répondait le cœur d’Elizabeth. Je vais m’en aller d’ici. I va venir me
chercher et je vais m’en aller d’ici. »
Ce «  i  » était son père qui ne se manifesta jamais. Après des
années, elle se borna à penser : « Je vais m’en aller d’ici. » Elle tenait,
cette résolution, comme un lourd bijou serré entre ses seins  ; elle
s’inscrivait en lettres de feu sur le ciel noir de son esprit.
Mais, oui – il y avait une chose qu’elle n’avait pas prise en compte.
L’orgueil annonce la ruine et la présomption la chute. Cela, elle l’avait
négligé : elle n’avait pas imaginé qu’elle pût fauter. Elle se demanda
alors comment faire comprendre cela à son fils  ; elle se demanda si
elle pourrait l’aider à supporter ce qui ne pouvait plus être changé, si,
sa vie durant, il lui pardonnerait –  son orgueil, sa folie et son
marchandage avec Dieu  ! Car, ce soir, les années d’avant sa faute,
dans la maison obscure de sa tante – cette maison qui sentait toujours
les vêtements trop longtemps enfermés dans les placards et la vieille
femme, qui exhalait ses cancans et était, en un sens, imprégnée par
l’odeur du citron que sa tante mettait dans son thé, du poisson frit et
de l’alambic que quelqu’un avait installé dans le sous-sol –,
resurgissaient devant elle, intactes et écrasantes ; et elle se revit, en
train d’entrer dans n’importe quelle pièce où sa tante pouvait être
assise, de répondre à tout ce qu’elle pouvait dire, plantée devant elle,
raide comme un piquet, rongée par la haine et la peur, constamment
révoltée au point de mettre cette révolte en scène jusque dans ses
rêves. Elle savait à présent pourquoi elle en avait voulu, si tôt et si
silencieusement, à sa tante  : c’était parce qu’elle avait arraché une
enfant ébahie aux bras de son père adoré. Et elle comprenait à
présent pourquoi elle avait parfois eu, si obscurément et si
involontairement, le sentiment que son père l’avait trahie  : c’était
parce qu’il n’avait pas remué ciel et terre pour retirer sa fille à une
femme qui ne l’aimait pas et qu’elle n’aimait pas. Pourtant, ce soir,
elle savait combien il était difficile de remuer ciel et terre, car elle
avait essayé une fois et avait échoué. Et elle savait aussi –  ce qui
rendait les larmes qui touchaient sa bouche plus amères que l’herbe
la plus amère – que sans son orgueil et la hargne qu’elle avait nourrie
si longtemps à l’encontre de sa tante, jamais elle n’aurait pu
supporter la vie avec elle.
Et elle repensa à Richard. C’était Richard qui l’avait arrachée à
cette maison et au Sud et qui l’avait conduite à la cité de la
destruction. Il avait fait subitement  irruption dans sa vie –  et dès
l’instant où il avait fait irruption  dans sa vie jusqu’à sa mort il avait
rempli son existence. Même ce soir, dans les recoins les plus secrets
de son cœur, là où la vérité se cache et où seule la vérité peut vivre,
elle n’aurait pu souhaiter ne l’avoir jamais connu ; ni nier que, aussi
longtemps qu’il avait été là, les joies du ciel n’avaient eu aucun sens
pour elle – que, obligée de choisir entre Richard et Dieu, elle n’avait
pu, même en pleurant, que se détourner de Dieu.
C’était pour cela que Dieu le lui avait enlevé. C’était pour tout
cela qu’elle payait à présent, et c’était cet orgueil, cette haine, cette
hargne, cette luxure – cette folie, cette corruption – dont son fils avait
hérité.
Richard n’était pas né dans le Maryland, mais il y travaillait, l’été
où elle l’avait rencontré, comme vendeur dans une épicerie. C’était en
1919, et elle avait un an de moins que le siècle. Il avait vingt-deux
ans, ce qui, à l’époque, lui paraissait très vieux. Elle l’avait remarqué
tout de suite parce qu’il était très renfrogné et tout juste poli. Il
servait les gens, avait déclaré sa tante, furieuse, comme s’il espérait
qu’ils s’empoisonneraient avec les provisions qu’ils achetaient.
Elizabeth aimait le regarder aller et venir ; son corps était très mince,
beau et nerveux – très sensible, s’était dit Elizabeth avec sagacité. Il
se déplaçait exactement comme un chat, toujours sur la plante des
pieds, affichait une réserve féline impressionnante, un visage fermé et
un regard dénué de lumière. Il n’arrêtait pas de fumer, faisait ses
additions la cigarette au bec et en laissait parfois une se consumer sur
le comptoir pendant qu’il allait chercher la marchandise. Lorsqu’il
disait bonjour à quelqu’un qui entrait, il affectait une indifférence
frisant l’insolence et c’est à peine s’il levait la tête. Quand les clients,
ayant terminé leurs emplettes et compté leur monnaie, se tournaient
pour partir et que Richard leur disait  : «  Merci  », il arrivait que des
gens, surpris, le regardent avec de grands yeux, croyant avoir été
injuriés.
«  Sûr qui l’aime pas travailler dans ce magasin, fit un jour
remarquer Elizabeth à sa tante.
–  L’aime pas travailler tout court, répliqua sa tante d’un ton
méprisant. I te ressemble. »
Par une radieuse journée d’été, éternellement radieuse dans son
souvenir, elle était entrée seule dans l’épicerie, vêtue de sa plus belle
robe blanche, et les cheveux, tout juste défrisés et bouclés au bout,
retenus par un ruban écarlate. Elle allait avec sa tante à un grand
pique-nique organisé par la congrégation et avait besoin de quelques
citrons. Elle passa devant le propriétaire, un très gros bonhomme qui
s’éventait sur le trottoir ; il lui demanda, au passage, s’il faisait assez
chaud pour elle, ce à quoi elle répondit quelque chose en s’enfonçant
dans l’obscurité du magasin aux odeurs fortes où les mouches
bourdonnaient et où Richard, assis sur le comptoir, lisait un livre.
Elle se sentit immédiatement coupable de l’avoir dérangé et
marmonna en guise d’excuses qu’elle voulait simplement acheter des
citrons. Elle s’attendait à ce qu’il aille les lui chercher avec sa
maussaderie habituelle avant de retourner à son livre, mais il lui
sourit et lui dit  : «  C’est tout ce que vous voulez  ? Autant réfléchir
maintenant. Vous êtes sûre que vous oubliez rien ? »
Elle ne l’avait jamais vu sourire avant, de même qu’elle n’avait
jamais entendu le son de sa voix. Son cœur fit un bond épouvantable,
puis, de manière tout aussi épouvantable, parut s’arrêter pour
toujours. Elle resta plantée là, à le dévisager d’un air abasourdi. S’il
lui avait demandé de lui répéter ce qu’elle voulait, elle aurait été
totalement incapable de s’en souvenir. Elle s’aperçut qu’elle le fixait
dans les yeux et, contrairement à ce qu’elle avait toujours cru,
remarqua dans ses prunelles une lumière qu’elle n’y avait encore
jamais vue –  de son côté, il continuait à sourire, mais il y avait
quelque chose d’étonnamment pressant dans ce sourire. Puis il dit  :
« Combien de citrons, petite demoiselle ?
–  Six  », finit-elle par répondre. À son grand soulagement, elle
s’aperçut alors qu’il ne s’était rien passé  : le soleil brillait encore, le
gros bonhomme était toujours assis à l’entrée, son cœur battait
comme s’il ne s’était jamais arrêté. Elle ne s’était pourtant pas
trompée  : elle se rappelait très bien l’instant où il s’était arrêté et
savait qu’il battait différemment à présent.
Il glissa les citrons dans un sac tandis que, terriblement intimidée,
elle s’approchait du comptoir pour lui donner l’argent. Elle était dans
un état terrible, car elle s’était aperçue qu’elle ne pouvait ni détacher
ses yeux de lui ni le regarder.
« C’est votre mère la dame avec qui vous venez tout le temps ?
– Non, c’est ma tante. » Sans savoir pourquoi, elle ajouta : « Ma
mère est morte.
–  Oh  », fit-il. Puis  : «  La mienne aussi.  » Tous deux regardèrent
pensivement l’argent sur le comptoir. Il le ramassa, mais ne bougea
pas. « Je pensais bien que c’était pas votre mère, dit-il finalement.
– Pourquoi ?
– Je sais pas. Elle vous ressemble pas. »
Il fit mine d’allumer une cigarette, puis regarda Elizabeth et
rangea le paquet dans sa poche.
«  Faites pas attention à moi, s’empressa-t-elle de dire. De toute
façon, i faut que j’y aille. Elle m’attend… on sort. »
Il se tourna et referma bruyamment la caisse enregistreuse. Elle
récupéra les citrons. Il lui rendit sa monnaie. Elle se disait qu’elle
aurait dû ajouter autre chose – ça ne lui paraissait pas correct, en un
sens, de s’en aller juste comme ça  – malheureusement, rien ne lui
venait à l’esprit. Mais il dit  : «  Alors, c’est pour ça que vous êtes
tellement bien habillée aujourd’hui. Où vous allez ?
–  On va à un pique-nique –  organisé par la congrégation  », lui
expliqua-t-elle. Et soudain, sans raison, et pour la première fois, elle
sourit.
Il lui sourit aussi et alluma sa cigarette en prenant grand soin de
ne pas rejeter la fumée dans sa direction.
« Vous aimez les pique-niques ?
–  Des fois.  » Elle ne se sentait pas encore à l’aise avec lui et
commençait pourtant à se dire qu’elle aimerait bien passer toute la
journée à bavarder avec lui. Elle eut envie de lui demander ce qu’il
lisait, mais n’osa pas. Tout à coup, elle lui lança néanmoins : « C’est
quoi votre nom ?
– Richard.
– Oh, fit-elle d’un ton pensif. Moi, c’est Elizabeth.
– Je sais. Je l’ai entendue vous appeler comme ça une fois.
– Bien, dit-elle en désespoir de cause après un long silence, adieu.
– Adieu ? Vous partez pas pour de bon, pas vrai ?
– Oh, non, répondit-elle, confuse.
– Bon, déclara-t-il en souriant et en s’inclinant, au revoir.
– Oui, au revoir. »
Elle tourna les talons et se retrouva dans la rue ; ce n’était plus la
rue qu’elle avait empruntée quelques minutes plus tôt. La rue, le ciel
au-dessus de sa tête, le soleil, les passants, tout avait changé en
l’espace d’un bref instant et rien ne serait plus jamais pareil.
« Tu te rappelles le jour, lui demanda-t-il beaucoup plus tard, où
t’es entrée au magasin ?
– Oui ?
– Eh bien, t’étais rudement jolie.
– Je pensais pas du tout que tu me regardais.
–  Eh bien, moi non plus, je pensais pas du tout que tu me
regardais.
– Tu lisais un livre.
– Oui.
– C’était quel livre, Richard ?
– Oh, je me souviens pas. Jusse un livre.
– T’as souri.
– Toi aussi.
– Non. Je m’en souviens.
– Si.
– Non. Pas tant que, toi, t’as pas souri.
– Enfin, en tout cas, t’étais rudement jolie. »
Elle n’aimait pas repenser à la dureté, aux pleurnicheries
calculées, à la rouerie, à la cruauté qu’elle avait alors mises en œuvre
pour affronter sa tante et obtenir sa liberté. Et elle l’avait eue, en
dépit de conditions à-ne-pas-enfreindre. La première était qu’elle
devait se placer sous la protection d’une lointaine parente de sa tante,
d’une respectabilité irréprochable, qui habitait à New York –  car
Richard avait décrété qu’il irait s’y installer à la fin de l’été et qu’il
voulait qu’elle l’accompagne. Ils se marieraient là-bas. Richard disait
qu’il détestait le Sud et c’est peut-être pour cette raison qu’ils
n’envisagèrent pas, ni l’un ni l’autre, de démarrer là-bas leur vie
conjugale. Et Elizabeth était freinée par la peur que sa tante – si elle
apprenait ce qu’il en était entre Richard et elle  – ne trouve, comme
tant d’années auparavant pour son père, un moyen de les séparer. Ce
fut, comme Elizabeth s’en rendit compte plus tard, la première erreur
sordide –  parmi toute une série  – qui allait l’amener à tomber très
bas.
Mais se retourner sur le chemin qui vous a amené à la plaine
caillouteuse où vous vous trouvez et le parcourir sont deux choses
totalement différentes ; la perspective, pour dire le moins, se modifie
en cours de route  ; ce n’est que lorsque ledit chemin, brutalement,
traîtreusement et avec un radicalisme ne tolérant aucune discussion,
tourne, descend ou grimpe qu’on peut voir tout ce qu’on ne pouvait
voir d’un autre endroit. À l’époque, même si le Seigneur en personne
était descendu du ciel à grand bruit de trompettes pour lui dire de
faire marche arrière, c’est à peine si elle aurait pu L’entendre et sans
doute aurait-elle été incapable de prêter attention à Ses
avertissements. Elle traversait, en ce temps-là, une zone de violentes
turbulences au centre de laquelle se trouvait Richard. Et elle ne
luttait que pour être avec lui – rien de plus ; elle avait peur de ce qui
risquait de se produire s’ils devaient être séparés ; ce qui risquait de
se passer après, elle n’y pensait pas du tout et n’en éprouvait aucune
crainte.
Pour aller à New York, elle avait prétexté que le Nord offrait
davantage de chances aux gens de couleur et qu’il fallait en profiter
pour étudier dans une école du Nord et trouver un emploi plus
intéressant que tout ce qu’on pourrait lui proposer dans le Sud. Sa
tante, qui avait écouté tout ça sans se départir de son mépris
habituel, n’avait pourtant pas pu nier que de génération en
génération, les choses, comme elle l’avait admis à contrecœur, étaient
destinées à changer –  de même qu’elle n’avait pu faire mine de se
mettre en travers du chemin d’Elizabeth. À l’hiver 1920, alors que
l’année commençait, Elizabeth se retrouva dans une vilaine chambre
sur cour de Harlem, chez la parente de sa tante, une femme dont la
respectabilité se vérifiait immédiatement à l’encens qu’elle faisait
brûler à son domicile et aux séances de spiritisme qu’elle organisait
tous les samedis soir.
La maison était toujours debout, pas très loin ; souvent, Elizabeth
était obligée de passer devant. Sans relever la tête, elle voyait les
fenêtres de l’appartement où elle avait vécu et l’enseigne de la dame
en question accrochée à la fenêtre : MADAME WILLIAMS, SPIRITE.
Elle avait déniché un emploi de femme de chambre dans l’hôtel
où Richard travaillait comme garçon d’ascenseur. Richard avait
affirmé qu’ils se marieraient dès qu’il aurait fait un peu d’économies.
Mais comme il suivait des cours du soir et qu’il gagnait très peu
d’argent, leur mariage, qui, à ce qu’elle avait cru, aurait dû avoir lieu
juste après son arrivée ou presque, se retrouva repoussé vers un
avenir de plus en plus lointain. Ce qui lui posa un problème auquel
elle avait refusé de réfléchir dans le Maryland, mais devant lequel il
lui devint désormais impossible de se dérober  : le problème de leur
vie commune. La réalité, si l’on peut dire, faisait pour la première fois
irruption dans son grand rêve et elle commença tristement à se
demander comment elle avait imaginé pouvoir résister à Richard, une
fois seule avec lui. Aussi longtemps qu’elle était restée dans le
Maryland, elle avait préservé tant bien que mal ce que sa tante
appelait sa fleur de Marie. Ce comportement, dans lequel elle avait
voulu voir la preuve de sa force morale, n’était dû, comme cela
s’avérait à présent, qu’à sa grande peur de sa tante et au manque
d’occasions caractéristiques d’une petite ville comme celle-là. Or, dans
cette métropole où personne ne prêtait attention à personne, où les
gens pouvaient vivre des années dans le même immeuble sans jamais
s’adresser la parole, elle s’était retrouvée, quand Richard l’avait prise
dans ses bras, au bord d’un à-pic  : et elle s’était précipitée, sans
réfléchir, dans les flots redoutables.
C’était donc ainsi que les choses avaient commencé. Était-ce ce
qui l’attendait depuis le jour où on l’avait arrachée aux bras de son
père  ? Le monde dans lequel elle évoluait désormais n’était guère
différent de celui dont elle avait été sauvée, tant d’années
auparavant. Il y avait là ces femmes, à l’origine de l’accusation la plus
virulente que sa tante avait portée contre son père – des femmes qui
buvaient sec, parlaient fort, dont l’haleine empestait le whisky et les
cigarettes et qui affichaient l’autorité occulte de celles qui savent
quelles agréables violences peuvent se jouer sous la lune et les étoiles
ou sous les lumières fauves de la ville, dans le foin bruyant ou le lit
chantant. Et elle, Elizabeth, si agréablement tombée, si solidement
enchaînée, comptait-elle au nombre de ces femmes à présent  ? Et
puis, il y avait là ces hommes qui autrefois venaient rendre visite, jour
et nuit, à «  l’équipe de gagneuses  » de son père –  avec leurs
boniments, leur musique, leur violence et leur sexe – des hommes de
toutes les nuances de noir – Black, Brown and Beige, pour reprendre
le Duke – qui la regardaient avec des yeux rieurs, lascifs et lubriques.
C’étaient des amis de Richard. Pas un seul d’entre eux n’allait jamais
à l’église –  on aurait pu se demander s’ils savaient que ce genre de
lieu existait  – et, à chaque heure de chaque jour, tous autant qu’ils
étaient outrageaient Dieu dans leurs paroles, dans leur vie et dans
leur cœur. Comme Richard quand, une fois, elle avait timidement
mentionné l’amour de Jésus, tous semblaient proclamer  : «  Tu peux
dire à ce salopard débectant d’aller se faire foutre. »
Terrorisée d’entendre ces mots, elle avait fondu en larmes  ;
pourtant, elle n’avait pu nier le fait qu’il y avait beaucoup de
souffrances derrière cette réserve de hargne. Il n’y avait pas,
finalement, une grande différence entre l’univers du Nord et celui du
Sud qu’elle avait fui ; il n’y en avait qu’une : le Nord promettait plus.
Et il y avait une similitude : ce qu’il promettait, il ne le donnait pas, et
ce qu’il donnait d’une main, à contrecœur et après bien des
tergiversations, il le reprenait de l’autre. À présent, elle reconnaissait
dans cette ville fébrile, creuse et bruyante, cette fébrilité qui, chez
Richard, l’avait tellement attirée –  c’était une tension dont il était
totalement impossible et inimaginable qu’il se libère jamais ou qu’il la
dénoue, et si absolue qu’elle la sentait dans ses muscles et l’entendait
dans sa respiration, même quand il s’endormait contre sa poitrine.
C’est peut-être pour cela qu’elle n’avait jamais envisagé de le
quitter, en dépit des peurs qu’elle avait éprouvées tout du long, et de
son enfermement dans un univers où, si cela n’avait pas été pour
Richard, elle aurait été incapable de se ménager une place. Elle ne
l’avait pas quitté, parce qu’elle avait eu peur de ce qui aurait pu lui
arriver sans elle. Elle ne lui avait pas résisté parce qu’il avait besoin
d’elle. Et elle n’avait pas  insisté pour qu’il l’épouse parce que,
traumatisé par tout comme il l’était, elle avait eu peur de le
traumatiser encore plus. Elle se considérait comme sa force, la réalité
incontestable où, dans un monde d’ombres, il pouvait toujours se
réfugier. D’ailleurs, malgré tout ce qui s’était passé, elle n’arrivait pas
à regretter leur histoire. Elle avait essayé, mais n’y était jamais
vraiment arrivée et, même ce soir, elle n’y arrivait toujours pas. Où
était donc son repentir  ? Comment Dieu pouvait-il donc l’entendre
pleurer ?
Ils avaient été très heureux ensemble, au début, et, jusqu’à la fin,
il avait été très bon pour elle, n’avait pas cessé de l’aimer et s’était
toujours efforcé de le lui prouver. Pas plus qu’elle n’avait pu
condamner son père, elle n’avait pu le condamner, lui. Sa faiblesse,
elle l’avait comprise, tout comme sa terreur et même sa fin sanglante.
Ce que la vie lui avait fait endurer, à lui son amant, ce garçon rebelle,
malheureux, bien des hommes autrement plus forts et plus vertueux
ne l’auraient peut-être pas supporté aussi bien.
Le samedi était leur jour préféré, car ils ne travaillaient que
jusqu’à une heure. Ils avaient tout l’après-midi pour eux et presque
toute la nuit, puisque Mme Williams avait ses séances le samedi soir
et qu’elle préférait qu’Elizabeth, dont le scepticisme muet risquait de
susciter un certain mutisme chez les esprits défunts, ne soit pas à la
maison. Ils se retrouvaient à l’entrée de service. Richard y arrivait
toujours avant elle ; curieusement, il avait l’air beaucoup plus jeune
et moins anonyme sans la vilaine livrée noire ajustée qu’il lui fallait
porter au travail. Il bavardait ou riait avec d’autres jeunes gens ou
jouait aux dés et, quand il entendait son pas dans le long couloir
dallé, il relevait la tête en riant, donnait un coup de coude malicieux
à l’un de ses compagnons et, moitié criant, moitié chantant, lançait :
« Hé, regarde, l’est pas jolie ? »
Là-dessus, elle ne manquait jamais –  ce qui expliquait qu’il ne
manquait jamais de faire cette remarque – de piquer un fard, moitié
souriante, moitié renfrognée, et de porter une main nerveuse vers le
col de sa robe.
«  Sweet Georgia Brown chérie  ! s’exclamait éventuellement
quelqu’un.
–  Pour toi, ce sera Mademoiselle Brown, répliquait alors Richard
en la prenant par le bras.
–  Ouais, t’as raison, s’écriait quelqu’un d’autre, tu ferais bien de
cramponner la petite Mademoiselle Beaux-Calots, que quéqun aille
pas te la souffler.
– Oui, intervenait quelqu’un d’autre, si ça se trouve, ce sera moi.
– Oh non, répondait Richard en l’entraînant vers la rue, personne
me prendra mon Petit-Bout. »
Son Petit-Bout : c’était le surnom qu’il lui avait donné. Parfois, il
l’appelait Boîte-à-Sandwiches ou Bille-de-Clown ou Yeux-de-
Grenouille. Bien entendu, elle n’aurait pas accepté ces surnoms de la
part de n’importe qui d’autre, de même, elle s’en était aperçue avec
joie et un sentiment d’impuissance (et aussi une panique sous-
jacente), qu’elle n’aurait jamais supporté d’être pareillement
étiquetée comme la propriété d’un homme –  comme une
« concubine », aurait dit sa tante et, seule la nuit, elle faisait rouler le
mot, acide comme un zeste de citron, sur sa langue.
Elle dévalait la pente avec Richard. Pour la remontée, il lui
faudrait regrimper seule, mais, à l’époque, elle ne le savait pas.
Laissant les autres dans le hall d’entrée, ils gagnaient les rues du
milieu de Manhattan.
«  Qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui, Petit-Bout  ?  » s’écriait-il
avec ce sourire qu’il avait et ses yeux aux profondeurs insondables
alors qu’ils avançaient au pied des tours de la ville blanche, entourés
de gens, des Blancs, qui se dépêchaient.
« Je sais pas, chéri. Qu’est-ce t’as envie de faire ?
– Eh ben, on pourrait peut-être aller au musée. »
La première fois qu’il avait fait cette suggestion, elle lui avait
demandé, paniquée, si on allait les laisser entrer.
« Bien sûr, i laissent entrer les nègres, avait répondu Richard. Est-
ce qui faut pas qu’on s’instruise, nous aussi –  pour vivre avec ces
enculés ? »
Avec elle, il ne « surveillait » jamais son langage, ce qu’elle prit, au
début, pour la preuve du mépris qu’il lui portait vu qu’elle avait fauté
si facilement et, plus tard, pour la preuve de son amour.
Quand il l’avait emmenée au musée d’Histoire naturelle, ou au
Metropolitan Museum of Art où ils étaient pratiquement certains
d’être les seuls Noirs et où il la guidait à travers les couloirs qui, à ses
yeux, s’apparentaient toujours à des tombeaux glacés, elle avait alors
découvert une autre vie en lui. Cela lui avait toujours fait peur, cette
passion qu’il déployait pour des choses qu’elle ne comprenait pas.
Car elle ne saisissait jamais – en tout cas pas avec sa tête – ce qu’il
essayait de lui expliquer avec tant de flamme en ces samedis après-
midi. Elle n’arrivait pas à trouver, entre elle et la statue africaine ou le
mât totémique qu’il contemplait avec un émerveillement tellement
mélancolique, la moindre affinité. Elle n’avait qu’une satisfaction,
c’était de ne pas leur ressembler. Elle préférait regarder les peintures
dans l’autre musée  ; mais elle ne comprenait néanmoins rien de ce
qu’il racontait à leur sujet. Elle ne voyait pas pourquoi il éprouvait
pareille adoration pour des choses si anciennes  ; ce qu’elles lui
apportaient, les secrets qu’il espérait en tirer. Mais elle finit par
comprendre qu’elles lui procuraient bel et bien une forme de
nourriture amère et que leurs secrets représentaient pour lui une
question de vie ou de mort. Cela lui faisait peur parce qu’elle avait le
sentiment qu’il cherchait à décrocher la lune et que sa chute en serait
d’autant plus dure  ; mais elle ne lui dit rien de ses craintes. Elle se
contentait d’écouter et priait pour lui en son for intérieur.
D’autres samedis, ils allaient voir un film  ; ils allaient voir une
pièce de théâtre ; ils allaient rendre visite à des amis de Richard ; ils
se promenaient dans Central Park. Elle aimait le parc parce qu’il
recréait, même faussement, un peu des paysages qu’elle avait connus.
Combien d’après-midi avaient-ils passés à s’y promener ! Depuis, elle
l’avait toujours évité. Ils achetaient des cacahuètes et s’amusaient, des
heures durant, à en donner aux animaux du zoo ; ils achetaient des
boissons gazeuses et les buvaient, assis sur l’herbe ; ils flânaient sur
les bords du réservoir et Richard lui expliquait comment une ville
comme New York s’organisait pour son eau potable. Outre sa peur,
elle éprouvait pour lui une admiration sans borne du fait qu’il avait
appris tant de choses si jeune. Les gens les regardaient avec de grands
yeux, mais elle n’y attachait pas d’importance ; il le remarquait, mais
faisait mine de ne pas s’en apercevoir. Parfois, pourtant, il s’écriait au
milieu d’une phrase – touchant éventuellement à la Rome ancienne :
« Petit-Bout – tu m’aimes ? »
Elle se demandait comment il pouvait en douter. Elle se disait
qu’elle devait être bien démunie pour ne pas avoir été capable de le
lui faire comprendre ; elle levait les yeux vers les siens et lui disait la
seule chose qu’elle pouvait lui dire : « Que je meure si je t’aime pas,
Dieu m’est témoin. I a pas de ciel au-dessus de nos têtes si je t’aime
pas. »
Dans ces cas-là, il levait un regard ironique vers le ciel, lui serrait
le bras un peu plus fort et ils poursuivaient leur promenade.
Une fois, elle lui avait demandé : « Richard, t’es allé beaucoup à
l’école quand t’étais petit ? »
Il l’avait regardée un long moment. Puis : « Chérie, je t’ai déjà dit,
ma mère, elle est morte à ma naissance. Et mon père était
introuvable. Personne s’est jamais occupé de moi. Je suis jusse allé
d’un endroit à l’autre. Quand tels gens en avaient marre de ma
pomme, i se débarrassaient de moi. Je ne suis quasiment pas allé à
l’école.
–  Alors, comment que ça se fait que tu soyes si dégourdi  ?
Comment que ça se fait que t’as réussi à savoir autant de choses ? »
Il avait souri, flatté, mais avait répondu : « Petit-Bout, j’en sais pas
tant que ça. » Puis, avec sur le visage et dans la voix quelque chose de
changé qu’elle avait appris à remarquer, il avait ajouté  : «  J’ai jusse
décidé un jour que j’allais me débrouiller pour savoir tout ce que ces
saletés de Blancs i savaient et que j’allais me débrouiller pour en
savoir plus qu’eux, pour que pas un seul de ces salauds de Blancs
nulle part puisse jamais me parler mal et me donner l’impression que
je suis de la merde, alors que je pourrais i lire l’alphabet à l’endroit, à
l’envers et en travers. Comme ça, i pourrait pas me surpasser. Et si i
cherchait à me tuer, je te l’embarquerais avec moi, je le jure sur la
tête de ma mère. » Puis il l’avait de nouveau regardée, en souriant, et
l’avait embrassée en disant  : «  Voilà comment j’ai réussi à en savoir
autant, ma chérie.
– Et qu’est-ce tu vas faire, Richard ? Qu’est-ce tu veux faire ? »
Il s’était rembruni. « Je sais pas. Ça, c’est un truc qui faut que je
découvre. On dirait que j’arrive pas à penser droit en ce moment. »
Elle ne comprenait pas pourquoi il n’y arrivait pas – ou ne pouvait
affronter que vaguement cette question – mais elle savait qu’il disait
la vérité.
Elle avait fait une grosse bêtise avec Richard en lui cachant qu’elle
allait avoir un enfant. Peut-être, pensait-elle à présent, les choses se
seraient-elles passées différemment si elle le lui avait dit, peut-être
serait-il encore en vie ? Mais les circonstances qui avaient entouré le
moment où elle s’était aperçue qu’elle était enceinte étaient telles
qu’elle avait décidé, dans l’intérêt de Richard, de se taire quelque
temps. Compte tenu de l’état de frayeur où elle se trouvait, elle
n’avait pas osé ajouter à la panique qui avait saisi Richard au cours
du dernier été de son existence.
Pourtant, peut-être que c’était pour ça, après tout –  cette
incapacité à faire appel à sa force, laquelle aurait peut-être alors,
miraculeusement, supporté cette épreuve ; épreuve (comment aurait-
elle pu le savoir  ?) dans laquelle sa force se serait peut-être
affermie –, que, ce soir, elle priait pour obtenir un pardon. Peut-être
avait-elle perdu son amour parce que, à la fin, elle n’y avait pas cru
suffisamment ?
Elle habitait assez loin de chez Richard –  à quatre stations de
métro – et, quand venait le moment de rentrer, il prenait toujours le
métro avec elle et la raccompagnait jusqu’à sa porte. Un samedi où ils
avaient oublié l’heure et où ils étaient restés ensemble plus tard que
d’habitude, il l’avait quittée devant chez elle à deux heures du matin.
Ils s’étaient dépêchés de se souhaiter une bonne nuit, parce qu’elle
craignait des problèmes en rentrant –  alors qu’en réalité
Mme  Williams paraissait étonnamment indifférente aux horaires
d’Elizabeth – et qu’il avait hâte de rentrer se coucher. Pourtant, tandis
qu’il s’en allait d’un pas rapide dans la rue noire et murmurante, elle
avait subitement eu envie de le rappeler, de lui demander de
l’emmener et de ne plus jamais la laisser repartir. Elle avait grimpé les
marches quatre à quatre, en souriant un peu devant ce caprice  :
c’était parce qu’il avait l’air si jeune et sans défense en s’éloignant, et
malgré tout si insouciant et si solide.
Sur l’insistance d’Elizabeth, il devait venir, le lendemain soir, à
l’heure du dîner pour faire enfin la connaissance de Mme  Williams.
Mais il ne s’était pas présenté. Elle avait rendu Mme  Williams folle
tant elle avait fait attention aux bruits de pas dans l’escalier. Comme
elle avait dit à sa logeuse qu’un monsieur allait venir la voir, elle
n’avait naturellement pas osé quitter la maison pour partir à sa
recherche et donner ainsi à Mme  Williams l’impression qu’elle
racolait dans la rue. À dix heures du soir, sans avoir dîné – détail que
son hôtesse n’avait pas remarqué  – elle était allée se coucher,
accablée par une migraine et malade de peur ; elle avait peur de ce
qui avait pu arriver à Richard qui ne l’avait encore jamais fait
attendre et peur de tout ce qui commençait à changer dans son corps.
Le lundi matin, il n’était pas à son travail. À la pause repas, elle
était sortie pour aller chez lui. Il n’y était pas. Sa logeuse lui avait
affirmé ne pas l’avoir vu de tout le week-end. Tandis qu’Elizabeth,
tremblante et indécise, s’attardait dans le couloir, deux policiers
blancs avaient fait leur apparition.
Dès l’instant qu’elle les avait vus et avant qu’ils aient mentionné
son nom, elle avait compris que quelque chose de terrible était arrivé
à Richard. Son cœur, comme en cette radieuse journée d’été où il lui
avait parlé pour la première fois, avait fait un bond formidable, puis
s’était figé dans une affreuse immobilité blessée. D’une main, elle
s’était appuyée contre le mur pour préserver son équilibre.
«  La jeune dame qui est ici le cherchait à l’instant  », avait-elle
entendu la logeuse déclarer.
Tous les trois l’avaient regardée.
« C’est la petite amie ? » avait lancé l’un des policiers.
Elle avait levé les yeux vers son visage en sueur sur lequel un
sourire lascif était immédiatement apparu et s’était redressée en
essayant de maîtriser le tremblement qui s’était emparé d’elle.
« Oui. Où i l’est ?
– En taule, ma poule, avait répondu l’autre policier.
– Pourquoi ?
–  Parce qu’il a dévalisé la boutique d’un Blanc, Blanche-Neige.
Voilà pourquoi. »
Elle s’était alors aperçue, et en avait remercié le ciel, qu’une rage
froide l’avait saisie. Sinon, elle se serait sûrement effondrée ou aurait
fondu en larmes. Elle avait regardé le policier souriant.
« Richard a pas dévalisé un magasin. Dites-moi où i l’est.
– Moi, je te dis, avait-il repris sans sourire, que ton petit copain a
dévalisé un magasin et qu’il est en taule pour ça. Et il va y rester en
plus – maintenant, qu’est-ce que t’as à ajouter ?
–  Et c’est sûrement pour toi qu’il l’a fait, en plus, avait renchéri
l’autre policier. T’as l’air d’une fille pour laquelle un mec irait bien
dévaliser un magasin. »
Elle n’avait rien répondu ; elle réfléchissait à la manière dont elle
pourrait le voir, le faire sortir.
L’un d’entre eux, le tout sourire, s’était tourné vers la logeuse et lui
avait dit  : «  Donnez-nous la clé de sa chambre. Depuis combien de
temps il habite là ?
–  Un an environ.  » La logeuse avait jeté un regard malheureux
vers Elizabeth. « Il avait vraiment l’air d’un gentil garçon.
– Ah oui, ils ont tous l’air gentils quand ils payent leur loyer, avait
déclaré le policier qui montait les marches.
–  Vous allez m’emmener le voir  ?  » avait demandé Elizabeth au
second policier.
Elle s’était sentie fascinée par l’arme dans son étui, par le gourdin
sur sa hanche. Elle avait eu envie de s’emparer de ce pistolet et de
vider le chargeur sur sa figure ronde et rougeaude  ; de prendre ce
gourdin et de l’abattre de toutes ses forces sur sa nuque, à l’endroit
où s’arrêtait sa casquette jusqu’à ce que ses vilains cheveux soyeux de
Blanc se retrouvent tout emmêlés de sang et de matière cérébrale.
«  Bien sûr, ma petite, tu vas venir tout droit avec nous. Il y a
quelqu’un au poste qui veut te poser des questions. »
Le policier souriant était redescendu. « I a rien là-haut. Allons-y. »
Flanquée des agents, elle était sortie dehors, au soleil. Elle savait
qu’elle n’avait rien à gagner à continuer à leur parler. Elle était
entièrement à leur merci  ; il allait lui falloir réfléchir plus vite
qu’eux ; il allait lui falloir maîtriser sa peur et sa haine et trouver une
solution. Pour rien au monde, si ce n’est pour sauver la vie de Richard
et encore, elle n’aurait pleuré devant eux ou ne leur aurait demandé
une faveur.
Un petit attroupement d’enfants et de curieux les avait suivis dans
la longue rue poussiéreuse et ensoleillée. Elle espérait simplement
qu’ils ne croiseraient personne de sa connaissance  ; elle gardait la
tête haute, regardait droit devant elle et sentait sa peau se plaquer
contre ses os comme si elle portait un masque.
Au poste, elle avait tant bien que mal ignoré leurs ricanements
grossiers. (Qu’est-ce qu’il faisait avec toi, cocotte, jusqu’à deux heures
du matin ? – La prochaine fois que t’auras des envies, ma poule, viens
ici, on causera.) Elle avait cru exploser, vomir, mourir. En dépit de la
sueur, pareille à des aiguilles, qui lui piquait le front cruellement et
en dépit de la sensation d’être cernée par la puanteur et la crasse, elle
avait appris, quand ils avaient bien voulu le lui dire, ce qu’elle voulait
savoir. Il était détenu dans une prison du centre-ville appelée les
Tombes (en entendant ce nom, son cœur s’était serré) et elle pourrait
le voir le lendemain. L’État ou la prison ou quelqu’un avait déjà
désigné d’office un avocat pour sa défense ; il passerait en jugement
la semaine suivante.
Mais le lendemain, elle avait pleuré en le voyant. On l’avait battu,
lui avait-il chuchoté, et il pouvait à peine marcher. Son corps, elle
l’apprit par la suite, ne portait pratiquement aucune ecchymose, mais
était couvert de tuméfactions bizarres et douloureuses, et il avait une
marque au-dessus d’un œil.
Il n’avait bien entendu pas dévalisé le magasin, mais, en la
quittant le samedi soir, il était descendu dans le métro. Il était tard et
il n’y avait pas beaucoup de trains  ; il était tout seul sur le quai, à
moitié réveillé seulement, à penser à elle, lui avait-il dit.
Puis il avait entendu un bruit de course précipitée à l’autre bout
du quai  ; en relevant la tête, il avait vu deux garçons de couleur
dévaler les marches à toute vitesse. Ils avaient l’air effrayés et leurs
vêtements étaient déchirés  ; ils avaient remonté le quai et s’étaient
arrêtés à côté de lui, en respirant bruyamment. Il allait leur
demander ce qui se passait quand un autre garçon de couleur avait
traversé les voies en courant, un Blanc sur les talons  ; et, au même
instant, un autre Blanc avait descendu précipitamment l’escalier du
métro.
Pris de panique, il s’était extirpé de sa torpeur, conscient que, quel
que fût le problème, il était désormais partie prenante ; car ces Blancs
ne feraient aucune distinction entre lui et les trois jeunes qu’ils
poursuivaient. Ils étaient tous noirs, avaient tous à peu près le même
âge et se trouvaient ensemble sur le quai du métro. Sans leur poser
de questions, on les avait tous poussés vers la sortie, puis vers le
panier à salade et le commissariat.
Au poste, Richard avait donné son nom, son adresse, son âge et sa
profession. Puis, pour la première fois, il avait déclaré qu’il n’était pas
impliqué dans cette affaire et avait demandé à l’un des trois autres
garçons de confirmer sa déclaration. Ce qu’ils avaient fait plutôt
désespérément. De l’avis d’Elizabeth, ils auraient pu le faire avant,
mais sans doute avaient-ils pensé que ça ne servirait à rien. On ne les
crut pas ; on fit venir le propriétaire du magasin pour l’identification.
Richard avait tenté de se détendre  : cet homme ne pouvait pas
déclarer le reconnaître s’il ne l’avait encore jamais vu.
Mais quand le propriétaire s’était présenté, un homme de petite
taille qui portait une chemise tachée de sang –  car ils l’avaient
poignardé  –, il les avait regardés tous les quatre et s’était écrié  :
« Oui, c’est bien eux. »
Là-dessus, Richard avait hurlé  : «  Mais j’étais pas là  ! Regardez-
moi, bon sang – j’étais pas là !
–  Espèces de sales négros, lui avait répondu le bonhomme en le
dévisageant, vous êtes tous pareils. »
Sous les yeux de tous les Blancs présents, le silence s’était abattu
sur le commissariat. Se sentant perdu, Richard avait poursuivi, plus
calmement  : «  N’empêche, monsieur, j’étais pas là.  » Il avait fixé sa
chemise tachée de sang et s’était dit – il l’avait confié à Elizabeth – au
fond de lui : « Devant Dieu, je regrette qu’ils t’aient pas zigouillé. »
Puis l’interrogatoire avait commencé. Les trois jeunes avaient
immédiatement signé leur déposition, mais Richard avait refusé. Il
avait fini par déclarer qu’il préférait mourir plutôt que de signer une
fausse déclaration. « Eh bien, tiens, lui avait lancé l’un d’entre eux en
le frappant brusquement à la tête, là, tu vas peut-être mourir, espèce
de saleté de négro. » Et le passage à tabac avait commencé. Lors de
ces premières retrouvailles, il n’avait pas voulu en parler à Elizabeth ;
devant l’horreur et la haine qui avaient envahi son esprit, elle s’était
aperçue que son imagination vacillait et restait muette.
« Qu’est-ce qu’on va faire ? » avait-elle fini par lui demander.
Il avait souri d’un sourire haineux – elle n’avait encore jamais vu
pareil sourire sur son visage. « Peut-être que tu devrais prier ton Jésus
qui descende dire un mot à ces Blancs  ?  » Il l’avait regardée durant
un long et pitoyable moment. « Passe que, à part ça, je vois pas quoi
faire.
– Richard, si on allait voir un autre avocat ? » avait-elle suggéré.
Il avait souri de plus belle. «  Ça alors, Petit-Bout m’a caché des
choses. Elle a une fortune au chaud dans un bas de laine et elle m’en
a jamais parlé. »
Il y avait une bonne année qu’elle essayait de faire des économies,
mais n’avait que trente dollars de côté. Assise en face de lui, elle avait
retourné dans sa tête tout ce qu’elle pouvait faire pour gagner de
l’argent, y compris le trottoir. Alors, dans son impuissance, des
sanglots l’avaient secouée. Là, Richard était redevenu lui-même.
D’une voix tremblante, il lui avait dit  : «  Maintenant, écoute-moi,
Petit-Bout, sois pas comme ça. On va arranger tout ça.  » Mais elle
n’avait pu s’arrêter de sangloter. «  Elizabeth, avait-il murmuré,
Elizabeth, Elizabeth.  » Puis le gardien était venu lui dire que c’était
l’heure de partir. Elle s’était relevée. Elle lui avait apporté deux
paquets de cigarettes qui étaient toujours dans son sac. Totalement
ignorante du règlement carcéral, elle n’avait pas osé les lui donner
sous les yeux du surveillant. Et, sans savoir pourquoi, cet oubli, alors
qu’elle savait combien il fumait, avait fait redoubler ses pleurs. Elle
avait essayé –  en vain  – de lui sourire et s’était vue lentement
reconduire à la porte. Le soleil avait manqué l’aveugler et elle avait
entendu Richard murmurer derrière elle  : «  À bientôt, chérie. Sois
sage. »
Une fois dans la rue, elle n’avait su que faire. Elle était restée un
moment devant les grilles épouvantables, puis avait marché
longtemps jusqu’à ce qu’elle arrive devant un café fréquenté par un
défilé incessant de chauffeurs de taxi et d’employés de bureau.
D’habitude, elle avait peur d’entrer dans un établissement du centre-
ville où il n’y avait que des Blancs, mais, ce jour-là, ça lui avait été
égal. Elle s’était dit que si quelqu’un lui faisait la moindre remarque,
elle lui renverrait une bordée d’injures digne de la pire garce qui soit,
que si quelqu’un la touchait, elle ferait de son mieux pour expédier
son âme en enfer.
Mais personne ne l’avait touchée ; personne ne lui avait adressé la
parole. Elle avait bu son café, assise sous le soleil violent qui coulait
par la fenêtre. Tout à coup, elle avait pris conscience de sa solitude,
de sa peur  ; elle n’avait encore jamais eu aussi peur de sa vie. Elle
savait qu’elle était enceinte – elle le sentait, comme disaient les vieux,
au plus profond d’elle-même  ; et si Richard devait être envoyé en
prison, que pourrait-elle faire, au nom du ciel ? Deux ans, trois ans –
elle n’avait pas idée de la durée de la peine qu’ils pourraient lui
infliger –,  que ferait-elle  ? Et comment se débrouillerait-elle pour
éviter que sa tante ne découvre la vérité ? Et si sa tante la découvrait,
alors son père l’apprendrait aussi. Les larmes lui étaient montées aux
yeux et elle avait bu son café froid et insipide. Et qu’allait-on faire de
Richard ? Si on le jetait en prison, à quoi ressemblerait-il à sa sortie ?
Elle avait porté son regard vers les rues ensoleillées et paisibles et,
pour la première fois de sa vie, elle s’était mise à détester tout ça –
 cette ville de Blancs, ce monde de Blancs. Ce jour-là, elle n’avait pas
réussi à imaginer qu’il existait un seul Blanc honnête sur terre. Assise
là, elle s’était prise à espérer qu’un jour Dieu leur infligerait
d’inconcevables tortures qui leur apprendraient l’humilité et leur
feraient comprendre que les jeunes Noirs qu’ils traitaient avec tant de
condescendance, de mépris et de sarcasmes avaient un cœur, eux
aussi, comme tout être humain, un cœur plus humain que le leur.
Mais Richard n’avait pas été condamné à la prison. Contre le
témoignage des trois voleurs, son propre témoignage et les
hésitations, sous serment, du commerçant, il n’y avait pas eu de
preuve pour le déclarer coupable. Les gens présents dans la salle du
tribunal parurent penser, avec une certaine satisfaction et une
certaine déception, qu’il avait énormément de chance de s’en tirer à si
bon compte. Elizabeth et Richard étaient allés tout droit chez lui. Et
là – de sa vie, elle devait ne jamais oublier ce moment – il s’était jeté
à plat ventre sur son lit et avait pleuré.
Elle n’avait vu qu’un seul homme pleurer avant lui – son père – et
pas comme ça. Elle avait posé la main sur lui, mais il ne s’était pas
calmé. Ses propres larmes avaient roulé sur ses cheveux sales et pas
peignés. Elle avait essayé de le prendre dans ses bras, mais, pendant
longtemps, il n’avait rien voulu savoir. Son corps était dur comme de
l’acier ; elle n’y avait pas trouvé la moindre douceur. Assise au bord
du lit, recroquevillée comme une enfant apeurée, elle avait attendu,
la main sur son dos, que l’orage passe. C’est à ce moment-là qu’elle
avait décidé d’attendre pour lui parler de l’enfant.
Peu après, il l’avait appelée par son nom. Puis il s’était tourné et
elle l’avait serré, tout soupirant et tout tremblant, contre sa poitrine.
Il avait fini par s’endormir, en s’agrippant à elle comme s’il s’enfonçait
sous l’eau pour la dernière fois.
Ça avait été la dernière fois. Cette nuit-là, il s’était ouvert les
veines avec son rasoir et sa logeuse l’avait trouvé au matin, mort au
milieu des draps écarlates, les yeux rivés sur le plafond, vitreux.
 
 
À présent voilà qu’ils chantaient :

Quelqu’un a besoin de toi, Seigneur,


Approche donc.

Dans son dos, elle entendit la voix de Gabriel qui la dominait de


sa taille. Il s’était relevé et aidait les autres à prier jusqu’au bout. Elle
se demanda si John était encore à genoux ou si, dans son impatience
de gamin, il s’était déjà redressé pour examiner l’assistance. Il y avait
chez lui un entêtement qui serait difficile à briser, mais qui le serait
quand même sûrement un jour. Comme le sien l’avait été, et celui de
Richard –  personne ne pouvait y échapper. Dieu était partout,
terrible, le Dieu vivant ; Il était si grand, disait le cantique, qu’on ne
pouvait Le dépasser ; si profond qu’on ne pouvait passer en dessous
de Lui ; si large qu’on ne pouvait en faire le tour ; il fallait frapper à
la porte.
Et, elle, elle connaissait cette porte à présent  : c’était une porte
vivante, pleine de courroux. Elle savait à travers quels feux l’âme
devait se traîner et quelles larmes il fallait verser pour passer de
l’autre côté. Les hommes décrivaient la façon dont un cœur se brisait,
mais ils ne parlaient jamais de la manière dont l’âme demeurait en
suspens, muette, dans le silence, le vide et la terreur qui séparaient
les vivants des morts ; ni de la manière dont l’âme nue, dépouillée de
ses vêtements déchirés, traversait la bouche même de l’enfer. Une fois
là, il n’était pas de retour possible  ; une fois là, l’âme se souvenait,
même si le cœur parfois oubliait. Car le monde appelait le cœur qui
répondait en bredouillant  ; la vie, l’amour, les divertissements et
l’espoir, tout particulièrement trompeur, appelaient le cœur humain
oublieux. Seule l’âme, obsédée par le périple qu’elle venait
d’accomplir et celui qu’il lui restait à accomplir, poursuivait ses fins
mystérieuses et terribles et entraînait à sa remorque le cœur, accablé
par les pleurs et l’amertume.
C’était pour cela qu’il y avait des conflits dans le ciel et des pleurs
devant le trône : le cœur était enchaîné à l’âme et l’âme emprisonnée
dans la chair –  des pleurs, la confusion et un poids insupportable
envahissaient toute la Terre. Seul l’amour de Dieu pouvait mettre de
l’ordre dans ce chaos  ; c’était vers Lui que l’âme devait se tourner
pour sa délivrance.
Mais quel tournant ! Comment pouvait-elle ne pas prier pour qu’Il
prenne son fils en pitié et lui épargne l’angoisse de son père et de sa
mère, marqués par le péché originel ! Et que son cœur connaisse un
peu de joie avant que ne s’imposent des temps cruels.
Pourtant, elle savait que ses pleurs et ses prières ne serviraient à
rien. Ce qui devait arriver arriverait  ; rien ne pourrait empêcher ça.
Elle avait un jour essayé de protéger quelqu’un et n’avait réussi qu’à
le précipiter en prison. Et, ce soir, elle se disait, comme elle se l’était
dit si souvent, qu’il aurait peut-être mieux valu, après tout, qu’elle ait
fait ce que, dans son cœur, elle avait décidé au début –  et qu’elle
confie son fils à des inconnus qui l’auraient peut-être davantage aimé
que Gabriel ne l’avait jamais aimé. Elle l’avait cru quand il lui avait
dit que c’était pour lui adresser un signe que Dieu l’avait envoyé vers
elle. Il avait dit qu’il la chérirait jusqu’à ce que la mort les sépare et
qu’il aimerait ce fils sans nom comme sa propre chair. Il avait tenu sa
promesse à la lettre  : il l’avait nourri, il l’avait habillé et lui avait
enseigné la Bible – mais le cœur n’y était pas. Et il ne la chérissait –
 si, du moins, il la chérissait vraiment – que parce qu’elle était la mère
de son fils, Roy. Tout cela, elle l’avait deviné à travers de
douloureuses années. Il ne savait sûrement pas qu’elle le savait et elle
n’était même pas sûre qu’il le sache.
C’était par l’intermédiaire de Florence qu’elle avait fait sa
connaissance. Florence et elle s’étaient rencontrées au travail vers le
milieu de l’été, un an après la mort de Richard. John avait un peu
plus de six mois.
Elle était très isolée cet été-là et au plus bas. Elle vivait seule avec
John dans un meublé encore plus sinistre que la chambre qu’elle
avait occupée chez Mme Williams. À la mort de Richard, elle l’avait,
bien entendu, immédiatement quittée, prétextant avoir trouvé un
emploi logé dans la campagne. Cet été-là, elle avait été très heureuse
de l’indifférence de Mme  Williams  ; cette femme n’avait tout
simplement pas semblé remarquer que, du jour au lendemain,
Elizabeth s’était transformée en une vieille femme à moitié folle de
peur et de chagrin. Elle avait écrit à sa tante un billet très sec, très
bref et très froid, ne souhaitant en aucun cas éveiller chez elle la
moindre inquiétude –  si tant est qu’elle se souciât encore de sa
nièce –, et lui avait répété ce qu’elle avait dit à Mme Williams, qu’elle
ne se tracasse pas, qu’elle était entre les mains de Dieu. Elle devait
l’être  ; des moments cruels que seule la main de Dieu avait pu lui
imposer, cette même main la délivra.
Florence et Elizabeth faisaient le ménage dans un grand et vaste
édifice en pierre sur Wall Street. Elles arrivaient le soir et passaient la
nuit à sillonner de longs couloirs déserts et des bureaux silencieux
avec des serpillières, des seaux et des balais. C’était un travail
épouvantable qu’Elizabeth détestait ; mais c’était un travail de nuit et
elle l’avait accepté avec joie, parce qu’il lui permettait de s’occuper
elle-même de John toute la journée sans avoir à dépenser d’argent en
plus pour une crèche. Elle passait toute la nuit à s’inquiéter pour lui,
bien entendu, mais, pendant ce temps-là au moins, il dormait. Elle ne
pouvait que prier le ciel pour que la maison ne brûle pas, qu’il ne
tombe pas du lit ou que, par un mystérieux hasard, il ne tourne le
bouton du réchaud à gaz, et elle avait demandé à sa voisine qui
malheureusement buvait trop de l’avoir à l’œil. Cette femme, avec
laquelle elle passait parfois une heure l’après-midi, et sa logeuse
étaient les deux seules personnes qu’elle voyait. Elle avait cessé de
fréquenter les amis de Richard parce que, allez savoir pourquoi, elle
ne voulait pas qu’ils apprennent l’existence de l’enfant de Richard et
aussi parce que, dès l’instant qu’il était mort, il était devenu évident
qu’ils avaient vraiment très peu de choses en commun. Par ailleurs,
elle ne cherchait pas à faire de nouvelles connaissances ; au contraire,
elle fuyait les gens. Vu sa présente déchéance, elle ne supportait pas
de s’exposer au regard des autres. L’Elizabeth d’autrefois était
enterrée bien loin de là – avec le père muet qu’elle avait perdu, avec
sa tante, dans la tombe de Richard  – et l’Elizabeth qu’elle était
devenue, elle ne la reconnaissait pas et ne voulait pas la connaître.
Mais, une nuit, après le travail, Florence l’invita à prendre une
tasse de café avec elle dans un établissement proche ouvert vingt-
quatre heures sur vingt-quatre. D’autres gens – le veilleur de nuit, par
exemple  – l’avaient déjà invitée naturellement, mais elle avait
toujours refusé. Elle prétextait qu’il lui fallait se dépêcher de rentrer
chez elle pour donner à manger à son bébé. En ce temps-là, elle se
faisait passer pour une jeune veuve et portait une alliance. Elle acquit
très rapidement une réputation de prétentieuse et de moins en moins
de gens l’invitèrent.
Florence ne lui avait pratiquement jamais parlé avant qu’elle ne se
soit taillé cette confortable impopularité  ; mais Elizabeth avait
remarqué Florence. Elle évoluait avec une dignité tout en férocité
muette qui touchait presque au grotesque. Elle était très mal vue, elle
aussi, et n’avait absolument aucune affinité avec ses compagnes de
travail. D’une part, elle était beaucoup plus âgée qu’elles, mais en
plus elle donnait l’impression de ne pas du tout être portée sur le rire
ou les potins. Elle venait travailler, faisait son travail et repartait.
Personne ne pouvait imaginer à quoi elle pensait quand elle arpentait
les couloirs, la mine lugubre, un foulard serré autour de la tête, avec,
dans les mains, un seau et une serpillière. Elizabeth se disait qu’elle
avait dû être très riche et avoir perdu sa fortune  ; et elle se sentait
pour elle, comme une femme déchue pour une autre, une sorte de
lien de sang.
Avec le temps, elles prirent l’habitude de boire un café ensemble
au lever du jour. Elles s’asseyaient dans l’établissement, toujours
désert quand elles arrivaient et bondé quinze minutes plus tard
quand elles s’en allaient, et prenaient leur café et leurs beignets avant
de sauter dans le métro qui les remmenait vers le nord de la ville.
Pendant ce petit déjeuner et durant le trajet en métro, elles
discutaient de Florence principalement que les gens traitaient si mal
et dont la vie était si vide à présent que son mari était mort. Il
l’adorait, avait-elle confié à Elizabeth, et lui passait tous ses caprices,
mais il avait tendance à se montrer irresponsable. Cent fois, elle lui
avait dit  : «  Frank, tu ferais mieux de prendre une assurance sur la
vie.  » Mais il s’était cru –  c’était bien d’un homme  !  – immortel. Et
voilà où elle en était à présent, obligée de vivre, alors qu’elle prenait
de l’âge, au milieu de toute la racaille noire de cette ville abominable.
Elizabeth, un peu étonnée par le besoin de confession de cette femme
orgueilleuse, l’écoutait néanmoins avec une grande sympathie. Elle
était très reconnaissante à Florence de l’intérêt qu’elle lui portait.
Florence était tellement plus âgée et paraissait si gentille.
Ce furent sans aucun doute les raisons, l’âge et la gentillesse de
Florence, qui poussèrent Elizabeth, sans aucun calcul, à se confier à
elle. Avec le recul, elle avait du mal à croire qu’elle s’était montrée
aussi désespérée, ou aussi puérile ; même si, avec le recul encore une
fois, elle parvenait à voir très clairement ce qu’elle avait alors ressenti
de manière si chaotique : combien elle avait besoin qu’un autre être
humain, quelque part, sache la vérité à son sujet.
Florence lui avait souvent dit qu’elle serait très heureuse de faire
la connaissance du petit Johnny  ; elle était sûre, avait-elle affirmé,
que l’enfant d’Elizabeth devait être merveilleux. Un dimanche, vers la
fin de l’été, Elizabeth lui mit ses plus beaux habits et l’emmena chez
Florence. Curieusement, elle était très déprimée ce jour-là et John
n’était pas de bonne humeur. Elle se surprit à le fixer d’un œil
sombre, comme si elle cherchait à deviner son avenir sur sa figure. Il
serait grand un jour, il parlerait et lui poserait des questions. Quelles
questions lui poserait-il, quelles réponses lui donnerait-elle ? Elle ne
serait sûrement pas capable de lui mentir indéfiniment au sujet de
son père, car, un jour, il serait suffisamment grand pour se rendre
compte que ce n’était pas le nom de son père qu’il portait. Richard
n’avait pas eu de père, se dit-elle dans l’impuissance et l’amertume,
tout en avançant avec John par les rues animées de ce dimanche
d’été. Quand tels gens en avaient marre de ma pomme, i se
débarrassaient de moi. Oui, ils se débarrassaient de lui et le rejetaient
vers la pauvreté, la faim, l’errance, la cruauté, la peur et, tout
tremblant, la mort. Et elle repensa aux jeunes qu’on avait expédiés en
prison. Y étaient-ils encore  ? John ressemblerait-il un jour à ces
garçons  ? Ces garçons qui traînaient à présent devant la devanture
d’un drugstore, devant des salles de billard, à tous les coins de rue,
qui la sifflaient et dont les corps sveltes semblaient l’incarnation
même du désœuvrement, de la malveillance et de la frustration.
Comment pouvait-elle espérer, seule et démunie comme elle l’était,
s’interposer entre lui et cette destruction si vaste et si répandue ? Au
même moment, comme pour confirmer ses sombres craintes, il se mit
à geindre, à gémir et à pleurer alors qu’elle arrivait à l’escalier du
métro.
Il continua durant tout le trajet, de sorte que –  incapable de
l’apaiser ce jour-là, quoi qu’elle fît, accablée par son agitation et son
poids, la chaleur, les gens souriants qui la dévisageaient et la peur
bizarre qui lui pesait tant  –, elle était à deux doigts de fondre en
larmes en arrivant chez Florence.
À son grand soulagement et à sa grande exaspération, il se révéla
alors le plus agréable des bébés. Florence portait une vieille broche
en grenat, très lourde, qui attira l’attention de John dès l’instant
qu’elle ouvrit la porte. Il tendit la main et se mit à babiller et à
crachoter à l’adresse de Florence comme s’il la connaissait depuis
toujours.
« Eh ben, s’écria Florence, quand i sera en âge de courir vraiment
après les dames, t’auras du pain sur la planche, ma fille.
– Ça, répondit Elizabeth, c’est la vérité, le Seigneur m’est témoin.
Déjà à c’te heure, i me donne tellement d’ouvrage que, la plupart du
temps, je sais plus où j’en suis. »
Dans l’intervalle, Florence essaya de distraire John de la broche
en lui présentant une orange ; mais, comme il en avait déjà vu, il se
contenta de lui jeter un coup d’œil et la laissa tomber par terre. Fort
de ses gazouillis dérangeants, il recommença à négocier pour la
broche.
« Tu i plais, déclara finalement Elizabeth que cette scène avait un
peu calmée.
– Tu dois être fatiguée », dit Florence. Puis : « Installe-le là. » Elle
approcha un grand fauteuil de la table afin que John puisse les
regarder manger.
«  J’ai reçu une lettre de mon frère, l’autre jour, raconta-t-elle en
apportant le plat. Sa femme –  l’était malade, la malheureuse  – est
morte et i pense à venir dans le Nord.
– Tu m’avais jamais dit, s’écria Elizabeth avec un brusque intérêt
plutôt feint, que t’avais un frère ! Et i monte ici ?
– C’est ce qui dit. Je suppose qui a plus rien qui le retienne là-bas
– maintenant que Deborah est partie. » Elle s’assit en face d’Elizabeth.
« Je l’ai pas vu, ajouta-t-elle d’un ton rêveur, depuis plus de vingt ans.
–  Alors, ce sera un grand jour, déclara Elizabeth en souriant,
quand vous vous retrouverez. »
Florence fit non de la tête et invita Elizabeth à commencer à
manger. « Non, nous, on s’est jamais entendus et je pense pas qui l’a
changé.
– Vingt ans, ça fait drôlement long, l’a forcément changé un peu.
–  Cet homme-là, i faudrait qui change beaucoup avant que ça
puisse coller entre lui et moi. Non… (l’air lugubre et triste, elle
s’interrompit), je regrette vraiment qui monte ici. Je comptais pas le
revoir dans ce bas monde – ni dans l’autre, non plus. »
De l’opinion d’Elizabeth, ce n’était pas la façon dont une sœur
aurait dû parler de son frère, surtout à quelqu’un qui ne le
connaissait pas du tout et qui allait probablement finir par le
rencontrer. Déconcertée, elle demanda  : «  Qu’est-ce qui fait… ton
frère ?
–  I fait prédicateur ou quéque chose comme ça. Je l’ai jamais
entendu prêcher. Quand j’étais dans le Sud, i faisait rien que courir
les femmes et cuver son vin dans les fossés.
– J’espère, déclara Elizabeth en riant, qui l’a fini par changer ses
manières.
– Les gens, i peuvent changer leurs manières autant qui veulent.
Mais, moi, ça m’est égal combien de fois i changent leurs manières, ce
qu’on a à l’intérieur, on l’a, et c’est forcé que ça ressorte.
– Oui, renchérit Elizabeth pensivement. Mais tu penses pas que le
Seigneur i peut changer le cœur à quéqun ?
–  J’ai souvent entendu dire ça, mais j’attends encore de le voir.
Ces nègres qui cavalent de droite et de gauche en clamant que le
Seigneur a changé leur cœur –  i leur est rien arrivé du tout, à ces
nègres. N’ont le cœur de négro qui sont nés avec. Je pense que c’est le
Seigneur qui leur a donné ce cœur-là –  et, ma choute, le Seigneur  i
repasse pas le plat deux fois, moi, je te le garantis.
– Non », répondit gravement Elizabeth après un long moment de
silence. Elle se tourna pour regarder John qui s’occupait activement
d’esquinter les petits napperons rectangulaires ornés de glands qui
décoraient le fauteuil de Florence. « Je pense que c’est la vérité. On
dirait que ça passe une fois, et pis c’est tout. Tu rates ton tour et ton
affaire est réglée une fois pour toutes.
– T’as l’air drôlement triste tout à coup, dit Florence. Qu’est-ce qui
t’arrive ?
–  Rien.  » Elle se retourna vers la table. Puis, à court de
commentaires et convaincue qu’il ne fallait pas trop en dire, elle
ajouta  : «  Je pensais simplement à ce gamin, qu’est-ce qui va lui
arriver, comment que je vais l’élever, toute seule dans cette ville
épouvantable.
– Mais tu comptes pas rester seule toute ta vie, non ? T’es jeune,
t’es bien et t’es jolie. Note, si j’étais toi, je me presserais pas de me
dégoter un nouveau mari. Moi, je crois pas qui l’existe un seul nègre
qui sache comment s’occuper correctement d’une femme. T’as le
temps, ma choute, alors profites-en.
–  J’ai pas tant de temps que ça  », répondit tranquillement
Elizabeth. Elle ne pouvait plus se retenir. Bien que quelque chose lui
conseillât de se taire, les mots lui vinrent tout seuls. «  Tu vois cette
alliance  ? Eh ben, c’est moi qui l’a achetée. Ce gamin, l’a pas de
papa. »
À présent, elle l’avait dit et ces mots ne pouvaient se reprendre.
Assise, toute tremblante, à la table de Florence, elle éprouva alors un
soulagement imprudent et douloureux.
Florence la fixa avec une pitié si vive qu’on aurait dit de la colère.
Elle regarda John, puis reporta de nouveau son attention sur
Elizabeth.
«  Ma pauvre, s’écria-t-elle en se rejetant sur son siège, le visage
toujours marqué par cette étrange fureur qui ne la lâchait pas, t’as
passé de sales moments, pas vrai ?
–  J’ai eu peur  », avoua Elizabeth en frissonnant. Elle se sentait
encore obligée de parler.
« Ça rate jamais, déclara Florence. On dirait qui a pas une femme
sur terre qui se fasse pas piétiner par un rien du tout. On dirait qui a
pas une femme nulle part qui se soye pas fait traîner dans la boue par
un homme et qu’elle i soye pas restée alors qui continuait ses
affaires. »
Elizabeth resta assise à la table, hébétée, sans rien à ajouter.
« Qu’est-ce qui l’a fabriqué, demanda finalement Florence, l’a pris
ses jambes à son cou et t’a laissée en plan ?
– Oh non, répondit aussitôt Elizabeth dont les yeux se remplirent
de larmes, l’était pas comme ça  ! L’est mort, jusse comme j’ai dit –  i
s’est retrouvé dans le pétrin et l’est mort  – longtemps avant la
naissance du petit. » En proie à un sentiment d’impuissance analogue
à celui qui l’avait habitée un peu plus tôt, elle fondit en larmes.
Florence se leva, s’approcha d’Elizabeth et pressa la tête de la jeune
femme contre son sein. « I m’aurait jamais abandonnée, dit Elizabeth,
mais l’est mort. »
Et, là, après s’être contenue si longtemps, elle pleura comme si
elle devait ne jamais pouvoir s’arrêter.
«  Calme-toi maintenant, lui conseilla gentiment Florence, calme-
toi maintenant. Tu vas faire peur au petit. I veut pas voir sa maman
pleurer. Ça va, chuchota-t-elle à John qui avait interrompu son œuvre
de destruction pour étudier les deux femmes, ça va. Tout va bien. »
Elizabeth se redressa, chercha un mouchoir dans son sac et se
tamponna les yeux.
« Oui, reprit Florence en se dirigeant vers la fenêtre, les hommes, i
meurent, c’est comme ça. Et nous, les femmes, on a plus qu’à se
débrouiller, comme dit la Bible, et à pleurer. Les hommes, i meurent,
et c’est fini pour eux, mais, nous, les femmes, i faut qu’on continue à
vivre et qu’on essaie d’oublier ce qui nous ont fait. Oui, Seigneur… »
Elle s’interrompit, se tourna et revint vers Elizabeth. « Oui, Seigneur,
répéta-t-elle, je suis bien placée pour le savoir.
– Je suis rudement désolée d’avoir chamboulé ton gentil déjeuner
comme ça.
– Ma fille, pas un mot comme quoi t’es désolée, sinon je te flanque
à la porte. Prends donc ton gamin et installe-toi dans ce fauteuil pour
te requinquer. Moi, je vais à la cuisine nous préparer quéque chose de
frais à boire. Essaie de pas te faire de mauvais sang, mon chou. Le
Seigneur, I va pas te laisser tomber si bas. »
 
 
Puis, deux ou trois semaines plus tard, elle fit la connaissance de
Gabriel, chez Florence, un dimanche.
Rien de ce que Florence lui avait raconté ne l’avait préparée à
cette rencontre. Elle avait compté qu’il serait plus vieux que Florence,
et chauve ou grisonnant. Mais il paraissait bien plus jeune que sa
sœur, et avait toutes ses dents et ses cheveux. Assis là, ce dimanche,
dans le minuscule et délicat salon de Florence, il avait l’air d’un roc,
face à l’état de confusion dans lequel elle se trouvait, à la lassitude
qui était son domaine.
À ce qu’elle se rappelait, en montant l’escalier avec John, très
lourd dans ses bras, et en passant le seuil de chez son amie, elle avait
entendu de la musique qui s’était nettement atténuée dès l’instant
que Florence avait refermé la porte derrière elle. John qui l’avait
entendue, lui aussi, avait réagi en se tortillant, en agitant les mains et
en émettant des bruits censés, avait-elle supposé, imiter une chanson.
« T’es bien un petit nègre », s’était-elle dit, amusée et agacée – car le
gramophone de quelqu’un, à un étage inférieur, dispensait les lentes
mesures plaintives et aiguës d’un blues.
Gabriel se leva, lui sembla-t-il, avec une vivacité et un
empressement qui ne tenaient pas de la seule politesse. Elle se
demanda aussitôt si Florence lui avait parlé d’elle. À cette idée, elle se
crispa sous l’effet d’une vague colère contre son amie, mais aussi du
fait de son orgueil et de sa peur. Pourtant, quand elle le regarda dans
les yeux, elle découvrit chez lui une étrange humilité, une gentillesse
totalement inattendue. Elle sentit sa colère s’évanouir, de même que
l’orgueil derrière lequel elle s’était protégée  ; mais, tapie quelque
part, la peur lui resta.
Puis Florence les présenta en disant : « Elizabeth, v’là mon frère,
dont je t’ai tellement causé. C’est un prédicateur, mon chou – alors, i
faut qu’on fasse bien attention à ce qu’on raconte quand i l’est dans
les parages. »
Sur ce, il répliqua avec un sourire moins acerbe et moins ambigu
que la remarque de sa sœur : « Pas la peine d’avoir peur de moi, ma
sœur. Je suis qu’un pauvre et fragile réceptacle entre les mains du
Seigneur.
– Tu vois ! » s’écria sinistrement Florence. Elle prit John des bras
de sa mère. « Et je te présente le petit Johnny, poursuivit-elle, serre la
main au prédicateur, Johnny. »
Mais John, avec une insistance désespérée et vulnérable, continua
à tendre ses menottes vers la porte qui filtrait la musique et dont il ne
pouvait détacher ses yeux. Il jeta un regard interrogateur et lourd de
reproche à sa mère qui éclata de rire de le voir faire et déclara  :
«  Johnny veut écouter encore la musique. Déjà dans l’escalier, l’a
commencé à danser. »
Gabriel se mit à rire et contourna Florence pour étudier le visage
de John. « I a un homme dans la Bible, mon fils, déclara-t-il, qui aime
la musique, lui aussi. I jouait de la harpe devant le roi et, un jour, i
s’est mis à danser devant le Seigneur. Tu crois qu’un de ces jours tu
danseras devant le Seigneur ? »
John regarda le prédicateur avec cette gravité impénétrable
qu’ont les enfants, comme s’il réfléchissait à la question et qu’il y
répondrait dès qu’il en aurait fait le tour. Gabriel lui lança un sourire
curieux –  un sourire curieusement aimant, songea-t-elle  – et lui
caressa le dessus du crâne.
« L’est rudement beau, ce garçon, dit Gabriel. Avec les grands yeux
qui l’a, i devrait tout voir dans la Bible. »
Tous éclatèrent de rire. Florence alla installer John dans le
fauteuil qui était son trône dominical. Quant à Elizabeth, elle
s’aperçut qu’elle regardait Gabriel avec attention, incapable de voir
dans l’homme en face d’elle le frère que Florence méprisait tant.
Ils s’assirent à la table, John entre Florence et elle, en face de
Gabriel.
« Alors, déclara Elizabeth avec une affabilité intimidée car elle se
sentait dans l’obligation de faire la conversation, vous venez jusse
d’arriver dans cette grande ville  ? Ça doit vous paraître rudement
bizarre. »
Il gardait encore les yeux rivés sur John qui continuait à le
dévisager. Puis il reporta son attention sur Elizabeth. Celle-ci eut la
sensation que l’atmosphère entre eux commençait à s’alourdir, mais
ne put donner un nom ou trouver une raison à l’excitation secrète qui
l’agitait.
«  L’est rudement grande, répondit-il, et on dirait –  à ce que
j’entends – que le diable i est actif tous les jours. »
Il faisait allusion à la musique qui ne s’était pas calmée, mais elle
eut aussitôt l’impression que sa remarque la concernait ; cela, et autre
chose dans le regard de Gabriel, lui firent rapidement baisser les yeux
vers son assiette.
« L’est pas plus actif ici que dans le Sud, répliqua Florence d’un ton
vif. Là-bas, les nègres, i croivent qu’à New York on fait jusse que boire
et se tourner les pouces, expliqua-t-elle à Elizabeth. I savent pas.
Quéqun ferait bien de leur espliquer qui trouveront un meilleur
alcool frelaté là où i sont qu’ici, et moins cher, en plus.
– J’espère bien, riposta-t-il avec un sourire, que tu t’es pas mise à
boire de l’alcool frelaté, ma sœur.
– C’est pas moi qu’a jamais eu ce genre d’habitude, s’empressa-t-
elle de répondre.
– Sais pas, insista-t-il sans se départir de son sourire et sans cesser
de regarder Elizabeth, à ce qu’on me dit, les gens font des choses
dans le Nord qui penseraient jamais à faire, chez nous, dans le Sud.
– Les gens sont forcés de faire leurs cochonneries, reprit Florence.
I les feront n’importe où. Les gens font des tas de choses chez nous
dans le Sud et i veulent que personne i soye au courant.
–  C’est comme ma tante, elle disait, lança Elizabeth en souriant
timidement, elle disait, les gens, i feraient mieux de pas faire dans le
noir des choses qui leur feraient peur à voir en plein jour. »
Elle avait voulu lancer une sorte de plaisanterie ; mais à peine les
mots lui étaient-ils sortis de la bouche qu’elle aurait voulu pouvoir les
reprendre. À ses oreilles, ils avaient tout d’une confession.
« Ça, c’est la vérité, le Seigneur nous est témoin, dit Gabriel après
un très bref silence. C’est vraiment ce que vous pensez ? »
Elle s’obligea à le regarder et s’aperçut alors que Florence
l’observait avec une attention intense, comme si elle essayait de la
mettre en garde. Elle savait que c’était quelque chose dans
l’intonation de Gabriel qui avait subitement provoqué cette méfiance
et cette tension chez Florence. Mais elle soutint quand même le
regard de Gabriel et répondit : « C’est comme ça que je veux vivre.
– En ce cas, vous serez bénie par le Seigneur et I vous ouvrira les
fenêtres du paradis –  à vous et à ce garçon. I vous couvrira de Ses
bienfaits et vous saurez pas quoi en faire. Retenez bien ce que je vous
dis.
– Oui, répéta Florence d’un ton doux, retiens bien ce qui te dit. »
Mais ni l’un ni l’autre ne la regarda. Une phrase résonna dans
l’esprit d’Elizabeth, l’envahit : Avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en
tout pour leur bien. Elle essaya de faire abstraction de cette formule
brûlante et de ce qu’elle éveillait en elle. Ce qu’elle éveillait en elle,
pour la première fois depuis la mort de Richard, c’était l’espoir  ; la
voix de Gabriel lui avait donné l’impression qu’elle n’était pas
totalement déchue, que peut-être Dieu allait lui redonner une
dignité  ; son regard lui avait fait comprendre qu’elle pouvait
redevenir – dans l’honneur, cette fois – une femme. Puis, comme de
très loin, dans une sorte de brouillard, il lui sourit – et elle sourit.
Au même moment, le gramophone lâcha soudain une note de
trompette sardonique, geignarde et grinçante  ; ce cri aveugle et
inopiné distendit l’instant et envahit la pièce. Elizabeth baissa les
yeux vers John. Une main quelque part heurta le bras du
gramophone et fit déraper l’aiguille –  à l’instar d’un objet sans
ancrage, flottant au milieu de l’océan  – sur les sillons noirs qui
défilaient.
« Johnny, i s’est endormi », dit-elle.
Elle, qui avait descendu la pente avec tant de joies et tant de
peines, avait entamé sa remontée – sa remontée, avec son bébé, sur le
flanc escarpé de la montagne.
 
 
Elle perçut une grande agitation autour d’elle –  une grande
exaltation, muette, dans l’attente du Seigneur. L’air parut trembler,
comme avant un orage, tandis que, comme en suspens, une lumière
au-dessus d’eux, qui les enveloppait de son halo, semblait prête à
lâcher une révélation. Au milieu des cris et des chants puissants, sous
le souffle qui s’apprêtait à envahir les lieux, elle n’entendait pas son
mari  ; elle imagina John, assis, silencieux à présent et ensommeillé,
tout au fond de l’église, en train d’observer ce qui l’entourait avec,
dans les yeux, un formidable étonnement et une formidable terreur.
Elle ne leva pas la tête. Elle avait envie de s’attarder un peu plus
longtemps, espérait que Dieu lui parlerait.
C’était devant ce même autel qu’elle était venue s’agenouiller, tant
d’années auparavant, pour être absoute. À l’arrivée de l’automne,
quand l’air s’était fait sec et vif et le vent puissant, elle passait tout
son temps avec Gabriel. Florence désapprouvait cette fréquentation et
le lui répétait souvent  ; mais elle n’en disait pas davantage, pour la
simple raison, avait décrété Elizabeth, qu’elle n’avait aucun mal à
rapporter – simplement, elle n’aimait pas son frère. Mais quand bien
même Florence aurait pu trouver les paroles adaptées pour faire
passer ses prédictions, Elizabeth n’aurait pas pu en tenir compte, car
Gabriel était devenu sa force. Il veillait sur elle et son bébé, comme si
c’était une mission qui lui incombait désormais  ; il se montrait très
gentil envers John, jouait avec lui et lui offrait des cadeaux comme
s’il était son fils. Elle savait que sa femme était morte sans lui donner
d’enfant et qu’il en avait toujours désiré un – il continuait à prier, lui
avait-il confié, afin que Dieu lui envoie un fils. Allongée seule sur son
lit, elle songeait à toute sa gentillesse et se disait parfois que John
était peut-être ce fils-là et que, un jour, il serait leur bénédiction et
leur réconfort. Puis elle se disait qu’elle allait désormais renouer avec
la foi qu’elle avait abandonnée et avancer de nouveau dans la lumière
dont, avec Richard, elle s’était tant éloignée. Parfois, en pensant à
Richard, elle retrouvait le souvenir de sa voix, de son haleine, de ses
bras et en éprouvait une souffrance terrible  ; dans ces moments-là,
elle se sentait reculer à l’idée que Gabriel puisse la toucher. Mais elle
ne s’autorisait pas ce mouvement de recul. Elle se disait que c’était un
péché et une folie que de regarder en arrière alors que sa sécurité
était devant elle, tel un refuge creusé à flanc de montagne.
« Ma sœur, lui avait-il suggéré un soir, tu crois pas que tu devrais
confier ton cœur au Seigneur ? »
Ils marchaient dans les rues sombres en direction de l’église. Il lui
avait déjà posé cette question avant, mais jamais sur ce ton et, jamais
encore, elle n’avait eu autant envie de lui répondre.
« Je crois.
–  Si t’invoques le Seigneur, I t’élèvera. I comblera tes désirs. Je
suis témoin, avait-il déclaré en souriant, invoque le Seigneur et
attends, I te répondra. Les promesses de Dieu s’accomplissent
toujours. »
Elle avait glissé son bras sous le sien et l’avait senti trembler sous
le feu de sa foi.
«  Avant que tu viennes, lui avait-elle avoué d’une voix basse et
chevrotante, j’allais pratiquement jamais à l’église, révérend. On
aurait dit qui avait pas moyen que je trouve mon chemin – je ployais
complètement sous la honte… et le péché. »
C’est à peine si elle avait pu formuler ces derniers mots et des
larmes lui étaient venues aux yeux. Elle lui avait dit que John était un
enfant sans nom et elle avait  essayé aussi de lui parler des
souffrances qu’elle avait vécues. À l’époque, il avait paru comprendre
et ne l’avait pas jugée. Quand avait-il tellement changé  ? Ou se
pouvait-il qu’il n’ait pas changé, mais que ses yeux à elle se soient
dessillés du fait des chagrins qu’il lui avait causés ?
«  Eh ben, avait-il répondu, je suis venu et c’est la main du
Seigneur qui m’a envoyé. I nous a réunis, c’est un signe. Mets-toi à
genoux et regarde si c’est pas vrai – mets-toi à genoux et demandes-I
de te parler ce soir. »
Oui, un signe, s’était-elle dit, un signe de Sa miséricorde, un signe
de Son pardon.
Quand ils étaient arrivés devant les portes de l’église, il s’était
arrêté, l’avait regardée et lui avait fait part de son engagement.
«  Sœur Elizabeth, quand tu te mettras à genoux ce soir, je veux
que tu demandes au Seigneur de parler à ton cœur et de te dicter une
réponse à ce que je vais te dire. »
Légèrement au-dessous de lui, un pied en appui sur la petite
marche en pierre qui menait vers l’entrée de l’église, elle avait scruté
son visage. Et, en scrutant son visage qui rayonnait – dans la lumière
chiche et jaune au-dessus d’eux  –, tel le visage d’un homme qui a
lutté avec des anges et des démons et qui a contemplé le visage de
Dieu, elle s’était fait la réflexion, bizarrement et subitement, qu’elle
était devenue une femme.
« Sœur Elizabeth, le Seigneur a parlé à mon cœur et je crois que
c’est Sa volonté que, toi et moi, on devienne mari et femme. »
Il s’était tu et elle n’avait rien dit tandis que ses yeux s’étaient
promenés sur son corps.
«  Je sais, avait-il ajouté d’une voix plus étouffée en essayant de
sourire, que je suis beaucoup plus vieux que toi. Mais c’est égal. Je
suis encore rudement solide. J’ai beaucoup vécu, sœur Elizabeth, et
peut-être que je pourrais t’empêcher de faire… certaines des erreurs
que j’ai faites, loué soit le Seigneur… peut-être que je pourrais t’éviter
de trébucher… de nouveau… ma fille… aussi longtemps qu’on sera
en ce bas monde. »
Elle avait continué à attendre.
«  Et je t’aimerai, et je te respecterai… jusqu’à ce que Dieu me
rappelle à Lui. »
Des larmes lentes lui étaient montées aux yeux ; de joie, à l’idée
de ce à quoi elle était arrivée  ; d’angoisse, à l’idée de la route qui
l’avait conduite jusque-là.
«  Et j’aimerai ton fils, ton petit garçon, avait-il fini par déclarer,
jusse comme si c’était le mien. L’aura jamais à se tracasser ni à
s’inquiéter de rien ; l’aura jamais froid ni faim tant que je serai en vie
et que j’aurai mes deux mains pour travailler. Je le jure devant Dieu
passe quI m’a rendu quéque chose que je croyais avoir perdu. »
Oui, s’était-elle dit, un signe – un signe que le Tout-Puissant peut
nous sauver. Puis elle était montée sur la petite marche, à côté de lui,
devant les portes.
« Sœur Elizabeth, avait-il ajouté – elle emporterait dans la tombe
le souvenir de sa grâce et de son humilité à ce moment-là  –, tu vas
prier ?
– Oui. J’ai prié et je vais prier. »
Ils étaient entrés dans cette église, par ces portes  ; et quand le
pasteur avait appelé les fidèles à approcher de l’autel, elle s’était
levée, accompagnée par leurs prières, et avait descendu la longue
allée centrale de l’église  ; elle avait descendu cette allée jusqu’à cet
autel et cette croix dorée ; jusqu’à ces larmes, en s’enfonçant dans cet
affrontement –  cet affrontement s’arrêterait-il un jour  ? Quand elle
s’était relevée et, après, quand ils s’étaient retrouvés dans les rues, il
l’avait appelée l’enfant du Seigneur, la servante du ministre de Dieu.
Il l’avait embrassée sur le front en pleurant et lui avait dit que Dieu
les avait réunis pour leur salut mutuel. Elle avait alors pleuré, tant sa
joie était grande à l’idée que la main de Dieu avait changé sa vie,
l’avait élevée et posée sur un roc solide, elle et elle seule.
Elle repensa à ce jour lointain où John était venu au monde – à ce
moment singulier, commencement de sa vie et de sa mort. Très bas,
elle était descendue, ce jour-là, seule, avec une pesanteur intolérable
au niveau de la taille, un secret dans le ventre, très bas dans les
ténèbres, à pleurer, à geindre et à maudire Dieu. Combien de temps
avait-elle saigné, sué et crié ? il n’y avait pas de mots pour le dire –
 combien de temps avait-elle rampé à travers les ténèbres ? elle ne le
saurait jamais. C’était là son commencement, et elle avait encore
lutté à travers les ténèbres pour gagner ce moment où elle se
réconcilierait avec Dieu, où elle L’entendrait parler et où Il effacerait
toutes ses larmes ; comme, au bout d’une éternité, elle avait entendu
John crier à travers d’autres ténèbres.
Comme à présent, dans le brusque silence, elle l’entendait crier :
ce n’était pas le cri du nouveau-né devant la simple lumière de la
terre, mais le cri de l’enfant mâle, bestial, devant la lumière venue du
ciel. Elle ouvrit les paupières et se redressa  ; tous les saints
l’entouraient  ; raide comme la colonne d’un temple, Gabriel
écarquillait les yeux. Sur l’aire de vannage, au milieu des saints qui
criaient et chantaient, John gisait, stupéfié, terrassé par la Puissance
du Seigneur.
III
L’aire de vannage

Je dis alors : « Malheur à moi ! je suis anéanti ;


car je suis un homme aux lèvres impures,
j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures :
et mes yeux ont vu le Roi, Iahvé des armées. »
 
 

Alors, j’ai chaussé mes souliers,


Et me suis mis en route.

Il savait, sans avoir conscience de ce qui lui était arrivé, qu’il gisait
par terre, devant l’autel, à l’endroit poussiéreux qu’ils avaient nettoyé,
Elisha et lui ; et il savait qu’au-dessus de lui brillait la lumière jaune
qu’il avait lui-même allumée. La poussière lui emplissait les narines,
âcre et terrible, et les pieds des saints, en faisant vibrer le plancher
sous lui, soulevaient de petits nuages de poussière qui lui tapissaient
la bouche. Il entendait leurs cris, très loin, très haut au-dessus de lui –
  jamais il ne pourrait s’élever jusque-là. Il était comme une pierre,
comme un cadavre, comme un oiseau à l’agonie tombé d’une hauteur
épouvantable ; comme une chose désormais privée du pouvoir de se
retourner.
Et, dans son corps, quelque chose s’agitait qui n’était pas lui. Il
était envahi, anéanti, possédé. Cette Puissance avait frappé John, à la
tête ou au cœur, et l’avait aussitôt empli d’une angoisse qu’il n’aurait
jamais pu imaginer, qu’il ne pourrait sûrement pas supporter et à
laquelle, même à présent, il ne pouvait croire  ; elle l’avait ouvert,
l’avait fendu en deux comme une bûche, sous la cognée, se fend par
le milieu, comme la pierre se casse  ; elle l’avait mis en pièces et
terrassé en un instant de sorte que John n’avait pas senti la blessure,
mais juste la douleur, qu’il n’avait pas senti la chute, mais juste la
peur et qu’il gisait, là, maintenant, impuissant, à hurler tout au fond
des ténèbres.
Il avait envie de se relever –  une voix ironique, malicieuse, le
pressait de le faire  – et de quitter immédiatement ce temple pour
aller découvrir le monde.
Il avait envie d’obéir à cette voix qui était la seule voix à lui
parler  ; il essaya de l’assurer qu’il allait faire l’impossible pour se
relever, qu’il allait simplement rester par terre un moment, après sa
chute épouvantable, afin de reprendre son souffle. Or, c’est
précisément à ce moment-là qu’il s’aperçut qu’il ne le pouvait pas ; il
était arrivé quelque chose à ses bras, à ses jambes, à ses pieds – ah, il
lui était arrivé quelque chose  ! Sous l’effet de la terreur et de la
perplexité qui le possédaient, il recommença à crier et sentit qu’il
bougeait vraiment  –  loin de se relever vers la lumière, il tombait
encore une fois vers le bas, éprouvait un malaise dans ses entrailles,
une raideur dans les muscles de son ventre ; il sentit qu’il se tournait
et se retournait à même le sol poussiéreux, comme si l’orteil de Dieu
l’avait effleuré. Et la poussière le fit tousser et lui souleva le cœur  ;
dans le mouvement,  le centre de la Terre se déplaça, transforma
l’espace en un vide pur, en une parodie de l’ordre, de l’équilibre et du
temps. Il ne resta plus rien : tout avait été absorbé par le chaos. Et :
C’est la fin ? demanda l’âme terrifiée de John – Qu’est-ce que c’est ? –
en vain, puisqu’elle ne reçut aucune réponse. Seule la voix ironique le
pressa une fois encore de se relever de ce sol crasseux s’il ne voulait
pas se mettre à ressembler à tous les autres nègres.
Puis l’angoisse se calma un instant, comme l’eau se retire
brièvement avant de se précipiter de nouveau contre les rochers  : il
savait qu’elle ne se retirait que pour mieux revenir. Allongé face
contre terre, il toussa et sanglota devant l’autel à l’endroit
poussiéreux qu’ils avaient nettoyé, Elisha et lui. Mais il continua à
s’enfoncer, à s’éloigner de plus en plus de la joie, des chants et de la
lumière au-dessus de sa tête.
Il essaya, mais avec quel désespoir  ! –  les ténèbres complètes
n’offrent aucune échappatoire, ne renferment ni commencement ni
fin –, de retrouver et de piéger, si l’on peut dire, au creux de sa main,
le moment qui avait précédé sa chute, sa transformation. Or, le
moment en question était lui aussi prisonnier des ténèbres, muet, et
refusait de se présenter. John ne se souvenait que de la croix  : il
s’était retourné pour s’agenouiller devant l’autel et la croix. Puis
l’Esprit saint s’était mis à parler – il avait paru énoncer les mots écrits
en très gros et à la présence tellement forte que John était occupé à
décrypter sur la croix  : Jésus Sauveur. Le cœur empli d’une horrible
amertume, il avait ouvert de grands yeux et avait eu envie de se
répandre en malédictions – et l’Esprit saint avait parlé, il avait parlé
en lui. Oui  : il y avait Elisha en train de parler, étendu par terre, et
son père, silencieux, dans son dos. Il avait éprouvé un brusque élan
de tendresse pour Elisha le pieux, un désir, vif et horrible comme un
couteau scintillant, d’usurper son corps, de se coucher à l’endroit où il
gisait, de s’exprimer dans des langues inconnues, comme lui et, fort
de ce pouvoir, de confondre son père. Pourtant, ce n’était pas là que
s’était situé le fameux moment  ; s’il pouvait remonter jusque-là, la
chute abyssale, le tournant, le point secret se trouvaient plus loin
dans les ténèbres. Alors même qu’il maudissait son père, qu’il aimait
Elisha, il était déjà en larmes  ; il avait déjà passé ce moment, était
déjà terrassé par la Puissance qui l’avait frappé et tombait.
Ah, qu’il tombait ! – et pourquoi, et où allait-il ? Vers le fond de
l’océan, vers les entrailles de la Terre, vers le cœur de l’ardente
fournaise  ? Vers un cachot plus profond que l’enfer, une folie plus
bruyante que la tombe  ? Quelles trompettes le réveilleraient, quelle
main le relèverait ? Car il savait – alors que de nouveau la Puissance
le frappait, qu’il recommençait à crier, que sa gorge le brûlait comme
autant de braises et qu’il s’agitait de nouveau, détaché de son corps
comme si ce dernier avait été un poids inutile, une lourde carcasse en
putréfaction – que, sans aide, jamais il ne se relèverait.
Son père, sa mère, sa tante, Elisha –  tous étaient bien au-dessus
de lui, dans l’attente, à observer ses tourments en enfer. Des chants
derrière eux et la tête auréolée de lumière, ils se penchaient par-
dessus la barrière en or et pleuraient sur John peut-être, terrassé à un
âge aussi jeune. Non, ils ne pourraient plus l’aider – rien ne pourrait
plus l’aider. Il s’efforça désespérément de se relever pour les rejoindre
– il aurait eu envie d’avoir des ailes pour s’envoler et les retrouver au
cœur de ce fameux matin où ils se trouvaient. Mais ses efforts ne
firent que le précipiter plus bas, ses cris ne s’élevèrent pas, mais
résonnèrent à l’intérieur de son crâne.
Cependant, même s’il distinguait à peine leurs visages, il savait
qu’ils étaient là. Il les sentait bouger et chacun de leurs mouvements
le faisait trembler, l’étonnait, l’horrifiait au cœur de ces ténèbres où il
gisait. Il n’aurait pu dire s’ils souhaitaient qu’il vienne vers eux aussi
ardemment qu’il souhaitait se relever. Peut-être ne l’aidaient-ils pas
parce que ça leur était égal – parce qu’ils ne l’aimaient pas ?
Puis son père revint vers lui, ce John terrassé et transformé  ; et
John se dit, mais un bref instant seulement, qu’il était venu l’aider.
Dans le silence qui emplit alors le vide, John le regarda. Son visage
était noir – pareil à une nuit triste, éternelle ; pourtant, un feu brûlait
sur son visage – un feu éternel dans une nuit éternelle. Là où il gisait,
John tremblait, il ne percevait, dans ce feu, aucune chaleur à son
égard, il tremblait et ne pouvait détourner les yeux. Un souffle le
balaya et dit  : «  Tous ceux qui se plaisent à faire le mal.  » Juste  :
« Tous ceux qui se plaisent à faire le mal. » Il comprit qu’il avait été
chassé de la joyeuse communauté des saints purifiés, que son père
l’en avait chassé. La volonté de son père était plus forte que celle de
John. Il avait davantage de pouvoir parce qu’il appartenait à Dieu.
Désormais, John ne ressentait plus de haine, rien, sinon un désespoir
cruel, incroyable : toutes les prédictions étaient vraies, c’en était fini
du salut, la damnation était réelle !
En ce cas, la mort est réelle, déclara l’âme de John, et la mort
connaîtra son heure de gloire.
«  Mets ordre à ta maison, dit son père, car tu vas mourir, tu ne
vivras pas. »
À ce moment précis, la voix ironique retentit de nouveau et dit :
« Relève-toi, John. Relève-toi, mon garçon. Ne le laisse pas te retenir
ici. Tu as eu tout ce que ton père a eu. »
John essaya de rire – il se crut en train de rire –, mais s’aperçut à
la place qu’il avait la bouche pleine de sel et les oreilles remplies
d’eau brûlante. Quoi qu’il se produisît désormais dans ce corps
détaché de lui, il ne pourrait rien y changer, ni même arrêter le
processus ; son torse se souleva, son rire s’éleva et bouillonna sur ses
lèvres, comme du sang.
Son père le regarda. Les yeux de son père le regardèrent, et John
se mit à hurler. Les yeux de son père le mirent à nu et ne
supportèrent pas ce qu’ils virent. Et tandis qu’il se retournait encore
dans la poussière, en hurlant, en essayant d’échapper aux yeux de son
père, à ces yeux horribles, à ce visage horrible et à tous leurs visages
et à la lumière jaune au loin, tout disparut à sa vue comme s’il était
devenu aveugle. Il recommença à tomber. Il n’y a pas de fond aux
ténèbres, cria de nouveau son âme.
Il ne savait pas où il était. Le silence était partout –  il n’y avait
qu’un vague et lointain tremblement incessant bien en dessous de lui,
rugissement peut-être des feux de l’enfer au-dessus duquel il était
suspendu ou écho, persistant, toujours invincible, des pieds en
mouvement des saints. Il songea au sommet de la montagne où il
mourait d’envie d’aller, où le soleil l’envelopperait d’un manteau d’or,
le coifferait d’une couronne de feu et où il tiendrait un bâton vivant
entre ses mains. Mais l’endroit où John gisait n’avait rien d’une
montagne, il n’y avait là ni manteau ni couronne. Et c’étaient d’autres
mains qui brandissaient le bâton vivant.
«  Je m’en vais te le décrasser de ses péchés. Je m’en vais te le
décrasser, moi. »
Oui, il avait péché et son père le cherchait. À présent, John ne
faisait plus le moindre bruit et ne bougeait plus du tout dans l’espoir
que son père passe devant lui sans le remarquer.
« Laisse-le. Laisse-le tranquille. Laisse-le prier le Seigneur. »
« Oui, maman, je vais essayer d’aimer le Seigneur. »
« L’a fichu le camp quéque part. Je vais le retrouver. Je m’en vais
te le décrasser de ses péchés. »
Oui, il avait péché  : un matin, seul dans la salle de bains
crasseuse, dans cette pièce carrée pleine de placards et grise de crasse
qui était envahie par la puanteur de son père. Penché sur la baignoire
fendillée et scandaleusement grise, il avait parfois frotté le dos de son
père et regardé, comme le fils maudit de Noé, sa nudité honteuse.
Elle était secrète comme le péché, visqueuse comme le serpent et
lourde comme le bâton. C’est en ces moments-là qu’il avait détesté
son père et éprouvé le vif désir de l’abattre.
Était-ce pour cette raison qu’il gisait là, ce soir, privé de toute aide
humaine ou divine ? Pour cela, et non pour l’autre péché mortel qu’il
avait commis, pour avoir donc regardé la nudité de son père et s’être
moqué de lui et l’avoir maudit dans son cœur  ? Ah, le fils de Noé
avait été maudit jusqu’à la présente génération de geignards  : Qu’il
soit pour ses frères le dernier des esclaves.
Puis la voix ironique qui semblait ne craindre ni profondeurs ni
ténèbres demanda d’un ton méprisant à John s’il se croyait maudit.
Tous les nègres avaient été maudits, lui rappela la voix ironique, tous
les nègres étaient des descendants de ce fils particulièrement
irrespectueux de Noé. Comment John pouvait-il être maudit pour
avoir vu dans une baignoire ce qu’un autre homme – si tant est que
cet autre homme eût jamais vécu  – avait vu dix mille ans plus tôt,
allongé sous une tente ouverte  ? Une malédiction pouvait-elle se
répéter à travers autant de siècles  ? Se perpétuait-elle à travers le
temps ou se répercutait-elle dans l’instant ? Mais John ne trouvait pas
de réponses à apporter à cette voix, car il était enfermé dans ce
fameux moment et hors du temps.
Puis son père approcha. «  Je m’en vais te le décrasser de ses
péchés. Je m’en vais te le décrasser. » Toutes les ténèbres tremblèrent
et gémirent comme se rapprochaient les pas de son père, des pas qui
résonnaient comme ceux de Dieu dans le jardin d’Éden à la recherche
d’Adam et Ève, cachés. Puis son père se planta à ses côtés, baissa les
yeux vers lui. John comprit alors qu’une malédiction se perpétuait
d’instant en instant, de père en fils. Le temps ne comptait pas plus
que la neige et la glace, mais le cœur, vagabond fou à travers les
déserts battus par les vents, véhiculait cette malédiction à tout
jamais.
« John, dit son père, suis moi. »
Ils se retrouvèrent alors dans une rue rectiligne, extrêmement
étroite. Il y avait plusieurs jours qu’ils marchaient. Longue et
silencieuse, la rue s’étendait devant eux et descendait, plus blanche
que la neige. Il n’y avait personne dans la rue et John avait peur. Les
bâtiments étaient si rapprochés qu’il pouvait les toucher d’un côté
comme de l’autre, ils étaient étroits aussi, se dressaient comme des
lances vers le ciel et étaient construits en or et en argent martelés.
John savait que ces bâtiments ne lui étaient pas ouverts –  pas
aujourd’hui, non, et pas demain non plus ! Puis, remontant cette rue
rectiligne et silencieuse, il vit une femme très vieille et très noire qui
venait vers eux en chancelant sur la chaussée mal pavée. Elle était
soûle, crasseuse et très vieille, et sa bouche était plus grande que la
bouche de sa mère ou que la sienne ; elle avait la bouche béante et
mouillée, et c’était la première fois qu’il voyait quelqu’un d’aussi noir.
Son père se montra étonné de la voir et fou de rage ; mais John en
fut content. Il applaudit et s’écria : « Regarde ! Elle est plus laide que
maman ! Elle est plus laide que moi !
– T’es rudement fier, pas vrai, d’être le fils au diable ? »
Mais John n’écoutait pas son père. Il s’était tourné pour observer
la femme. Son père l’agrippa par le bras.
«  Tu vois ça  ? C’est le péché. Voilà après quoi i court, le fils au
diable.
– Et toi, t’es le fils à qui ? » demanda John.
Son père le frappa. John éclata de rire et s’écarta légèrement.
«  Je l’ai vu. Je l’ai vu. C’est pas pour rien que je suis le fils au
diable. »
Son père voulut l’attraper, mais John fut plus rapide. Les yeux
rivés sur son père –  son père qui avançait sur lui, furieux, la main
tendue –, il s’éloigna à reculons dans la rue étincelante.
« Et je t’entends – toute la nuit. Je sais ce que tu fabriques dans le
noir, négro, quand tu crois que le fils au diable i dort. Je t’entends
cracher, geindre et suffoquer –  et je t’ai vu aller et venir, dedans
dehors. C’est pas pour rien que je suis le fils au diable. »
Les bâtiments, qui écoutaient tout en continuant à grandir, se
penchèrent et lui bouchèrent le ciel. Les pieds de John commencèrent
à glisser ; des larmes et de la sueur lui mouillèrent les yeux ; tout en
continuant à reculer devant son père, il chercha des yeux la
délivrance ; mais, dans cette rue, il n’y avait pas de délivrance pour
lui.
« Et je te déteste. Je te déteste. Je me fous de ta couronne dorée.
Je me fous de ta grande robe blanche. Je t’ai vu sous ta robe, je t’ai
vu ! »
Cette fois, son père lui fondit dessus  ; quand il le toucha, des
chants s’élevèrent, et des flammes aussi. Allongé sur le dos, John
gisait dans la rue étroite, il levait les yeux vers son père et son visage
en feu sous les tours en feu.
«  Je m’en vais te décrasser de tes péchés, moi. Je m’en vais te
décrasser. »
Son père leva la main. Le couteau s’abattit. John roula sur lui-
même, puis dévala la rue blanche qui descendait en hurlant : « Mon
Père ! Mon Père ! »
C’étaient les premiers mots qu’il prononçait. Aussitôt, le silence
s’installa et son père disparut. De nouveau, il devina les saints
penchés sur lui – et de la poussière lui emplit la bouche. Des chants
résonnaient quelque part  ; loin, au-dessus de sa tête  ; des chants,
lents et lugubres. Il gisait sans rien dire, ébranlé au-delà de tout, la
figure toute salée et toute sèche, privé de tout sentiment : désir, peur,
honte, espoir. Il savait pourtant que cela reviendrait –  les ténèbres
fourmillaient de démons tapis qui attendaient de recommencer à le
harceler à coups de dents.
Alors je regardai dans la tombe et fus frappé d’étonnement.
Ah, qu’il tombait  ! –  que cherchait-il donc, tout seul dans les
ténèbres  ? Mais il savait à présent, car l’ironie l’avait quitté, qu’il
cherchait quelque chose, caché dans les ténèbres, qu’il lui fallait
retrouver. Il mourrait sinon ; à moins qu’il ne fût déjà mort et, en ce
cas, jamais il ne reviendrait parmi les vivants s’il ne retrouvait pas ce
quelque chose.
Et la tombe paraissait si triste et solitaire.
Dans la tombe où il errait maintenant –  il savait que c’était une
tombe, l’endroit était si froid et silencieux, et il se déplaçait au milieu
d’une brume glaciale  – il buta sur sa mère et son père, sa mère
habillée d’écarlate et son père de blanc. Ils ne le virent pas  : ils
regardaient en arrière, par-dessus leur épaule, vers une nuée de
témoins. Il y avait aussi sa tante Florence, les doigts couverts d’or et
d’argent, des anneaux cuivrés aux oreilles  ; et il y avait une autre
femme, qu’il devina être Deborah, la fameuse femme de son père –
 qui avait, comme il l’avait cru à une époque, tant de choses à lui dire.
Mais elle seule, parmi tous les gens présents, le regarda et lui fit
comprendre qu’il ne fallait pas parler dans la tombe. Personne ne le
connaissait dans cet endroit-là – les gens ne le virent pas passer, ils ne
savaient pas ce qu’il cherchait, ne pouvaient pas l’aider dans ses
recherches. Il avait envie de dénicher Elisha qui savait peut-être, qui
accepterait de l’aider – mais Elisha n’était pas là. Il y avait Roy : Roy
aussi aurait peut-être pu l’aider, mais il avait reçu un coup de couteau
et gisait à présent, muet et la peau toute sombre, aux pieds de son
père.
Alors, les eaux du désespoir se mirent à submerger l’âme de John.
L’amour est aussi fort que la mort, aussi profond que la tombe. Mais
l’amour qui, tel un monarque bienveillant, avait peut-être grossi les
rangs de la population du royaume voisin, la mort, ne s’était pas
manifesté : ici, nul ne lui devait fidélité ou obéissance. Ici, il n’y avait
ni discours ni langage et il n’y avait pas d’amour  ; personne pour
dire : « Tu es beau, John » ; personne pour lui pardonner son péché,
quel qu’il fût  ;  personne pour le guérir et le relever. Personne  : son
père et sa mère regardaient derrière eux, Roy était couvert de sang,
Elisha n’était pas là.
Puis les ténèbres se mirent à murmurer –  terrible bruit  – et les
oreilles de John à vibrer. Dans ce murmure qui emplissait la tombe,
comme si un millier d’ailes frappaient l’air, il reconnut un bruit qu’il
entendait depuis toujours. Sous l’effet de la terreur, il se mit à pleurer
et à geindre –  et ce bruit se vit absorbé et pourtant amplifié par les
échos qui emplissaient les ténèbres.
Ce bruit avait marqué la vie de John, du moins en avait-il
l’impression maintenant, dès l’instant qu’il avait poussé son premier
cri. Il l’avait entendu partout, dans les prières et les échanges
quotidiens, partout où les saints se rassemblaient comme dans les
rues des incroyants. Il résonnait dans la colère de son père, dans la
calme insistance de sa mère, dans la véhémence moqueuse de sa
tante ; il avait retenti, de manière très curieuse, cet après-midi même
dans la voix de Roy, et quand Elisha avait joué du piano  ; il se
remarquait dans  les sonorités du tambourin de sœur
McCandless, dans le rythme aussi de son témoignage, et donnait à ce
témoignage une autorité sans égale, irrécusable. Oui, il l’entendait
depuis toujours, mais c’était aujourd’hui seulement que ses oreilles
s’étaient ouvertes à ce bruit qui venait des ténèbres, qui ne pouvait
venir que des ténèbres et qui pourtant témoignait assurément de la
gloire de la lumière. Et, maintenant, dans ses gémissements, alors
qu’il était tellement loin de toute aide possible, il l’entendait en lui-
même –  il montait de son cœur fendu, brisé. C’était le bruit de la
fureur et des pleurs qui emplissaient la tombe, de la fureur et des
pleurs émanant du temps libéré, mais désormais enfermés dans
l’éternité  ; d’une fureur sans paroles, de pleurs sans voix –  et qui
pourtant parlaient à présent à l’âme étonnée de John d’une
mélancolie infinie, d’une patience suprêmement pénible et de la nuit
la plus longue ; de l’eau la plus profonde, des chaînes les plus solides,
du fouet le plus cruel  ; de l’humilité la plus pitoyable, du cachot le
plus sûr, du lit d’amour souillé, de naissance dans le déshonneur et,
plus sanglant, inqualifiable, de mort soudaine. Oui, les ténèbres
bruissaient de meurtres : tel cadavre dans l’eau, tel autre dans le feu,
tel autre après l’arbre. John baissa les yeux vers les rangs de ces
armées des ténèbres, qui défilaient les unes après les autres, et son
âme murmura : Qu’est-ce que c’est que ça  ? Qui sont ces gens  ? Et se
demanda : Où vais-je aller ?
Il n’y avait pas de réponse. Il n’y avait dans la tombe ni aide ni
guérison, ni réponse dans les ténèbres, ni paroles de tous ces gens qui
se trouvaient là. Ils regardaient derrière eux. Et John regarda derrière
lui, ne vit aucune délivrance.
Moi, John, j’ai vu l’avenir se déployer sur le ciel.
Le fouet, le cachot et la nuit lui étaient-ils destinés ? Et la mer ? Et
la tombe ?
Moi, John, j’ai vu un chiffre se déployer sur le ciel.
Il s’efforça de fuir – ces ténèbres, ces gens – pour gagner la terre
des vivants, là-haut, si loin. La peur était sur lui, une peur plus
dévastatrice que tout ce qu’il avait connu jusque-là, tandis qu’il se
tournait et se retournait dans les ténèbres, tandis qu’il se lamentait,
chancelait et rampait à travers les ténèbres sans trouver la moindre
main, la moindre voix, la moindre porte. Qu’est-ce que c’est que ça  ?
Qui sont ces gens  ? C’étaient les méprisés, les réprouvés, les
misérables, les pestiférés, les parias de la Terre ; et il était des leurs,
ils allaient absorber son âme. Les coups de fouet qu’ils avaient reçus
allaient lui zébrer le dos, leurs punitions seraient les siennes, leur sort
le sien, siennes leurs humiliations, leurs angoisses, leurs chaînes, leur
cachot serait le sien, leur mort la sienne. Trois fois, j’ai été battu à
coups de bâton, une fois, j’ai été lapidé, trois fois, j’ai fait naufrage, une
nuit et un jour durant, je me suis retrouvé dans l’océan.
Et leur témoignage redouté serait le sien !
Au cours de multiples voyages, menacé par les eaux, menacé par les
voleurs, menacé par mes concitoyens, menacé par les barbares, menacé
dans la ville, menacé dans le désert, menacé sur la mer, menacé au
milieu de faux frères.
Et leur affliction serait la sienne :
Dans la lassitude et la souffrance, dans l’attente souvent, dans la
faim et la soif, dans le jeûne souvent, dans le froid et la nudité.
Il se mit alors à appeler à l’aide, en voyant devant lui le fouet, le
feu, l’eau insondable, en voyant sa tête courbée à jamais, sa tête à lui,
John, le dernier des derniers. Il chercha sa mère, mais elle avait les
yeux fixés sur cette sombre armée qui la réclamait. Quant à son père,
il refusait de l’aider, il ne le voyait pas, et Roy gisait mort.
Alors, inconscient de ce qu’il disait, il murmura : « Ô Seigneur, aie
pitié de moi. Aie pitié de moi. »
Et, pour la première fois depuis le début de ce terrible périple,
une voix s’adressa à John à travers la fureur, les pleurs, le feu, les
ténèbres et les eaux : « Oui, dit la voix, passe de l’autre côté. Passe de
l’autre côté.
–  Relève-moi, murmura John, relève-moi. Je peux pas passer de
l’autre côté.
– Passe de l’autre côté. Passe de l’autre côté. »
Le silence se fit. Les murmures s’arrêtèrent. Il n’y avait plus que
ces vibrations sous son corps. Et il savait qu’il y avait une lumière
quelque part.
« Passe de l’autre côté.
– Demande-Lui de te faire passer de l’autre côté. »
Mais il ne pourrait jamais traverser ces ténèbres, ce feu, cette
colère. Il ne pourrait jamais passer de l’autre côté. Il était à bout de
forces et incapable de bouger. Il appartenait aux ténèbres –  les
ténèbres qu’il avait cru fuir l’avaient rattrapé. Il se remit à gémir, à
pleurer et leva les mains.
« Invoque-Le. Invoque-Le.
– Demande-Lui de te faire passer de l’autre côté. »
La poussière lui emplit de nouveau les narines, âcre comme les
fumées de l’enfer. Il recommença à se tourner et à se retourner dans
les ténèbres en essayant de se rappeler quelque chose qu’il avait
entendu, quelque chose qu’il avait lu.
Jésus Sauveur.
Il vit devant lui le feu, rouge et or, qui l’attendait – jaune, rouge et
or qui brûlait au milieu d’une nuit éternelle et qui l’attendait. Il fallait
qu’il passe de l’autre côté de ces flammes et qu’il s’enfonce dans cette
fameuse nuit.
Jésus Sauveur.
Invoque-Le.
Demande-Lui de te faire passer de l’autre côté.
Il ne pouvait L’invoquer, parce que sa langue refusait de se délier
et que son cœur était muet et distendu par la peur. Dans les ténèbres,
comment se déplacer  ? –  avec les dix mille mâchoires béantes de la
mort qui patientaient dans le noir. Au moindre mouvement, la bête
risquait de bondir – se déplacer dans les ténèbres, c’est avancer vers
les patientes mâchoires de la mort. Pourtant, il se dit soudain qu’il
fallait qu’il bouge  ; car il y avait une lumière quelque part, et de la
vie, de la joie et des chants – quelque part, quelque part au-dessus de
lui.
Il se remit à gémir  : «  Ô Seigneur, prends pitié. Prends pitié,
Seigneur. »
Il repensa alors à la messe de communion où Elisha s’était
agenouillé aux pieds de son père. La cérémonie actuelle se déroulait
dans une grande pièce haute de plafond, une pièce dorée sous la
lumière du soleil ; une multitude de gens emplissaient les lieux, tous
vêtus d’une longue robe blanche, les femmes avaient la tête couverte.
Ils s’assirent à une immense table en bois sans rien dessus et, là, ils
rompirent du pain sans sel, tout plat, qui était le corps du Christ, et
burent dans une lourde coupe en argent le vin cramoisi qui était son
sang. Puis il s’aperçut qu’ils étaient pieds nus et que du sang, le
même, tachait leurs pieds. Des pleurs s’élevèrent dans la pièce quand
ils rompirent le pain et burent le vin.
Puis ils se levèrent et se penchèrent tous ensemble au-dessus
d’une grande cuvette remplie d’eau. Là, ils se divisèrent en quatre
groupes, deux de femmes et deux d’hommes, et se mirent, une
femme devant une autre, un homme devant un autre, à se laver
mutuellement les pieds. Mais le sang ne voulait pas s’en aller  ; de
multiples lavages ne réussirent qu’à rougir l’eau cristalline  ; et
quelqu’un cria : « Tu es allé au fleuve ? »
Puis John vit le fleuve, la foule s’y trouvait. À présent, tous
avaient quelque chose de changé  ; leurs robes étaient en lambeaux,
salies par l’épreuve de la route et souillées par un sang impie ; pour
certains, c’est à peine si leur tenue cachait leur nudité, et d’autres
étaient bel et bien nus. Certains trébuchaient sur les pierres lisses du
bord du fleuve, car ils étaient aveugles ; d’autres rampaient avec des
gémissements terribles, car ils étaient estropiés  ; d’autres, enfin,
s’arrachaient inlassablement des bribes de chair rongée de plaies
purulentes. Tous bataillaient avec une férocité impitoyable pour
atteindre le fleuve  : les forts terrassaient les faibles, les déguenillés
crachaient sur ceux qui étaient nus, ceux qui étaient nus outrageaient
les aveugles et les aveugles écrasaient les estropiés. Puis quelqu’un
cria : « Pécheur, tu aimes mon Seigneur ? »
John entrevit alors le Seigneur –  un instant seulement  ; et, un
instant seulement, une lumière intolérable troua les ténèbres.
Brusquement, il se retrouva libre ; ses larmes jaillirent comme d’une
fontaine ; son cœur, pareil à une source, s’épancha et il s’écria : « Ô,
loué soit Jésus ! Ô, Seigneur Jésus ! Fais-moi passer de l’autre côté ! »
Des larmes, oui, une véritable fontaine, surgirent de profondeurs
jusque-là insondables, de profondeurs que John ne se connaissait pas.
Il eut envie de se lever, de chanter, de chanter en ce matin grandiose
qui marquait, pour lui, le début d’une vie nouvelle. Ah, qu’elles
coulaient, ses larmes, et quel bonheur elles apportaient à son âme ! –
 juste comme il se sentait émerger des ténèbres, du feu et des terreurs
de la mort pour s’élever à la rencontre des saints.
« Oh oui ! cria la voix d’Elisha. Que notre Seigneur soit béni à tout
jamais ! »
En entendant cette voix et les accents des cantiques, un sentiment
de douceur envahit John : ces cantiques lui étaient destinés. Car son
âme à la dérive était maintenant ancrée dans l’amour de Dieu ; dans
le roc de l’éternité. La lumière et les ténèbres s’étaient unies à jamais
dans la vie et la vision de l’âme de John.

Moi, John, j’ai vu une cité se déployer sur le ciel,


Qui attendait, qui attendait, tout là-haut.

Il ouvrit les yeux sur le matin et les vit qui, tous, se réjouissaient
pour lui dans la lumière du matin. Les vibrations qu’il avait perçues
dans les ténèbres correspondaient à leurs pieds joyeux – ces pieds, à
tout jamais tachés de sang et lavés dans tant de fleuves et de
rivières  ; ils cheminaient à tout jamais sur la route pleine de sang,
dénués de cité permanente, mais cherchant celle de l’avenir : une cité
hors du temps, qui n’aurait pas été faite de main d’homme, mais qui
serait éternelle et dans les cieux. Aucune puissance ne pourrait
contenir cette armée, aucune eau ne pourrait disperser ces troupes,
aucun feu ne pourrait les consumer. Un jour, ils obligeraient la terre à
s’élever et à remettre ses morts en attente. Ils chantaient à l’endroit
où les ténèbres s’étaient massées, où le lion patientait, où le feu se
lamentait et où le sang coulait :
Mon âme, ne sois pas inquiète !
Ils erraient dans la vallée à tout jamais ; ils frappaient le rocher à
tout jamais  ; et les eaux jaillissaient éternellement dans le désert
éternel. À tout jamais, ils invoquaient le Seigneur, levaient leurs yeux
à tout jamais, à tout jamais humiliés, et Il les relevait à tout jamais.
Non, le feu ne pouvait les blesser et, oui, les mâchoires des lions
étaient freinées ; le serpent n’était pas leur maître, la tombe leur lieu
de repos, la terre leur demeure. Job leur était témoin, Abraham était
leur père, Moïse avait choisi de souffrir avec eux plutôt que de
profiter un temps du péché. Shadraq, Méshaq et Abed-Nego les
avaient précédés dans la fournaise de feu, David avait chanté leur
malheur et Jérémie avait pleuré sur eux. Ézéchiel avait prophétisé sur
ces fameux ossements dispersés, ces morts, et, plus tard, le prophète
Jean  était sorti du désert pour crier que la promesse leur
était destinée. Ils étaient entourés d’une véritable nuée de témoins :
Judas, qui avait trahi le Seigneur ; Thomas, qui avait douté de Lui ;
Pierre, qui avait tremblé au chant du coq  ; Étienne, qui avait été
lapidé  ; Paul, qui avait été jeté en prison  ; l’aveugle qui pleurait au
bord de la route poussiéreuse, le malheureux ressuscité d’entre les
morts. Ils levaient les yeux vers Jésus, l’artisan et l’apprêteur de leur
foi, et parcouraient avec patience le chemin qu’Il leur avait tracé ; ils
portaient leur croix, méprisaient  la honte et attendaient de Le
rejoindre, un jour, dans la gloire, à la droite du Père.

Mon âme ! Ne sois pas inquiète !


Jésus va préparer mon lit d’agonie !

« Relève-toi, relève-toi, frère Johnny, et raconte-nous la délivrance


que Dieu t’a apportée. »
C’était Elisha qui avait parlé  ; il se penchait sur John, souriait  ;
derrière lui, il y avait les saints – mère Washington, sœur McCandless
et sœur Price. Derrière elles, il vit sa mère et sa tante ; pour l’instant,
son père lui demeurait caché.
« Amen ! cria sœur McCandless, relève-toi et prie le Seigneur. »
Il essaya de parler, mais en fut incapable à cause de la joie qui
l’habitait, ce matin-là. Il adressa un sourire à Elisha, et des larmes lui
roulèrent sur la figure ; sœur McCandless entonna un cantique :

Seigneur, je suis plus


Un inconnu maintenant !

« Relève-toi, Johnny, répéta Elisha. T’es sauvé, mon garçon ?


–  Oui, répondit John, oh, oui  !  » Et les mots parurent s’élever
d’eux-mêmes à travers la voix nouvelle que le Seigneur lui avait
donnée. Elisha lui tendit la main, John la prit et se remit –  si
soudainement, si bizarrement et avec quel étonnement  !  – de
nouveau sur ses pieds.

Seigneur, je suis plus


Un inconnu maintenant !
Oui, la nuit était finie, les puissances des ténèbres avaient été
repoussées. Il évoluait au milieu des saints, lui, John, qui avait enfin
trouvé sa place, qui était des leurs à présent. Il pleurait et ne pouvait
encore trouver les mots pour dire son grand bonheur  ; c’est à peine
s’il savait comment il évoluait, car il avait des mains neuves, des pieds
neufs, et il évoluait dans un air neuf à la luminosité céleste. Mère
Washington le prit dans ses bras et l’embrassa, et leurs larmes, les
siennes et celles de la vieille femme noire, se confondirent.
« Dieu te bénisse, mon garçon. Continue, mon petit, et t’inquiète
pas ! »

Seigneur, j’ai été présenté


Au Père et au Fils
Et je suis plus
Un inconnu maintenant !

Pourtant, tandis qu’il évoluait au milieu d’eux, que leurs mains se


touchaient, que les larmes roulaient et que la musique retentissait –
  comme s’il parcourait une grande salle remplie d’une assistance
impressionnante –, quelque chose se mit à cogner dans son cœur tout
neuf, fragile, étonné et attentif, quelque chose qui repensait aux
terreurs de la nuit, dont il n’était pas libéré, semblait lui souffler son
cœur et qui, au milieu de cet entourage, allait à présent émerger.
Tandis que son cœur lui parlait ainsi, il se retrouva devant sa mère.
Son visage était trempé de larmes et, l’espace d’un long moment, ils
se regardèrent sans échanger un mot. Une fois de plus, il chercha à
percer le mystère de ce visage – qui, n’ayant encore jamais manifesté
son amour de manière aussi éclatante et aussi tourmentée, ne lui
avait jamais paru si distant, si parfaitement en accord avec une vie
au-delà de la sienne. Il aurait aimé la réconforter, mais la nuit ne lui
avait pas donné de langage, ni de don de seconde vue, ni de pouvoir
pour lire dans le cœur d’autrui. Il savait seulement – et à présent qu’il
regardait sa mère, il se rendait compte qu’il ne pourrait jamais le lui
dire – que le cœur était un endroit terrifiant. Elle l’embrassa et dit :
« Je suis rudement fière, Johnny. Garde la foi. Moi, je prierai pour toi
jusqu’à ce que le Seigneur me mette dans la tombe. »
Puis il se retrouva devant son père. Dès l’instant qu’il se força à
lever les yeux vers son visage, il sentit monter en lui la tension, la
panique, une révolte aveugle et l’espoir de faire la paix. Le visage
toujours trempé de larmes et toujours souriant, il dit : « Loué soit le
Seigneur.
– Loué soit le Seigneur », répondit son père. Il ne fit pas un geste
pour le toucher, ne l’embrassa pas, ne lui sourit pas. Ils restèrent face
à face, sans rien dire, tandis que les saints se réjouissaient  ; John
s’efforça de trouver la parole de vie, autoritaire, qui aurait gommé
cette grande division entre son père et lui. Mais elle ne vint pas, cette
parole de vie  ; dans le silence, quelque chose s’éteignit en John, et
quelque chose s’anima. Il se dit qu’il fallait qu’il témoigne : seules ses
lèvres pouvaient témoigner des merveilles qu’il avait vues. Il se
rappela soudain le texte d’un sermon que son père avait prêché. Le
regard fixé sur lui, il ouvrit la bouche tout en sentant les ténèbres
rugir derrière lui tandis que, sous ses pieds, la terre semblait
trembler ; il donna pourtant à son père ce témoignage qui leur était
commun. « Je suis sauvé, déclara-t-il, et je sais que je le suis. » Puis,
comme son père ne disait mot, il répéta le texte qu’il lui avait
entendu prononcer. «  Mon témoin est au ciel et mes actes sont
consignés là-haut.
– C’est toi qui le dis, déclara alors son père. Je veux te voir mettre
ça en pratique. C’est pas qu’une idée en l’air.
– Je vais prier Dieu, reprit John – sa voix tremblait, de joie ou de
chagrin, il n’aurait pu se prononcer  – pour qu’il me garde, qu’il me
donne la force… de résister à mon ennemi… et à tous les gens et à
toutes les choses qui… voudraient faucher mon âme. »
Puis ses larmes se remirent à couler, tel un mur entre son père et
lui. Sa tante Florence s’approcha et le prit dans ses bras. Elle avait les
yeux secs et son visage paraissait vieilli sous la lumière brutale du
matin. Mais il y avait dans sa voix, quand elle prit la parole, une
gentillesse qu’il ne lui avait encore jamais entendue.
« Tu mènes le bon combat, lui dit-elle, t’entends ? T’inquiète pas
et aie pas peur. Passe que, moi, je sais que le Seigneur a posé les
mains sur toi.
– Oui, répondit-il en pleurant, oui. Je vais servir le Seigneur.
– Amen ! s’écria Elisha. Dieu soit loué ! »
Quand ils sortirent du temple, les rues crasseuses frémissaient
sous la lumière du petit matin.
Ils étaient tous là, sauf la jeune Ella Mae qui était partie pendant
que John était encore par terre – elle avait un vilain rhume, avait dit
mère Washington, et  avait besoin de se reposer. À présent, ils
avançaient en trois groupes dans la longue avenue grise et
silencieuse : mère Washington et Elizabeth avec sœur McCandless et
sœur Price devant elles, puis Gabriel et Florence et, en tête, Elisha et
John.
«  Vous savez, le Seigneur est prodigieux, déclara mère
Washington. Vous savez pas que, toute la semaine, L’a fait que me
tourmenter l’âme en me gardant à prier et pleurer devant Lui  ? On
aurait dit qui l’était pas question que j’aie la paix – je sais maintenant
qui me faisait tenir jusse pour l’âme à ce garçon.
– Eh ben, amen, répondit sœur Price. On dirait que le Seigneur I
voulait jusse que cette église se secoue. Vous vous rappelez comment
qui l’a parlé par le biais à sœur McCandless vendredi soir et qui nous
a dit de prier, qui l’accomplirait un sacré miracle parmi nous ? I nous
a vraiment secoués – alléluia – l’a vraiment bouleversé l’esprit à tout
le monde.
–  Moi, je vous dis, renchérit sœur McCandless, tout ce qui faut
faire, c’est écouter le Seigneur  ; I vous conduira toujours sur le bon
chemin ; L’agira toujours. Personne me dira que mon Dieu existe pas.
–  Et vous avez vu comment, le Seigneur, L’a fait avec le jeune
Elisha ? poursuivit mère Washington avec un sourire calme et doux.
L’a jeté ce garçon par terre pour qui dispense Sa parole, amen, à
l’instant même où que Johnny allait tomber en criant et en pleurant
devant le Seigneur. On dirait que le Seigneur s’est servi d’Elisha pour
dire : “C’est l’heure, mon garçon, viens à moi.”
–  C’est vrai qui l’est prodigieux, dit sœur Price. Et, Johnny, l’a
deux frères maintenant. »
Elizabeth ne disait rien. Elle marchait, la tête baissée, les mains
jointes devant elle. Sœur Price se tourna vers elle et sourit.
« Je suis sûre que t’es une femme rudement heureuse ce matin. »
Elizabeth sourit et releva la tête, mais ne regarda pas sœur Price
dans les yeux. Elle portait le regard droit devant elle, sur l’avenue où
Gabriel avançait à côté de Florence, et John à côté d’Elisha.
« Oui, finit-elle par dire, j’ai prié. Et j’ai pas fini.
–  Oui, Seigneur, déclara sœur Price, chez nous, personne pourra
s’arrêter de prier tant qu’on aura pas vu Son visage béni.
–  Mais je parie que t’as jamais imaginé, lança sœur McCandless
dans un éclat de rire, que, le petit Johnny, l’allait plonger là-dedans
aussi vite et attraper le virus de la religion. Loué soit notre Dieu !
– Le Seigneur, I va couvrir ce garçon de Ses bienfaits, c’est moi qui
vous le dis », décréta mère Washington.
Serre la main au prédicateur, Johnny.
Y a un homme dans la Bible, mon fils, qui aimait la musique, lui
aussi. Et, un jour, i s’est mis à danser devant le Seigneur. Tu crois qu’un
de ces jours tu danseras devant le Seigneur ?
«  Oui, Seigneur, reprit sœur Price, le Seigneur t’a donné un fils
très pieux. I sera la joie à tes vieux jours. »
Elizabeth s’aperçut que ses larmes tombaient lentes, amères dans
la lumière du matin.
« Je prie le Seigneur de le protéger en tout.
– Oui, dit sœur McCandless d’un ton grave, c’est pas une idée en
l’air. Le diable est partout. »
Sur ce, elles arrivèrent à un grand carrefour que traversaient les
rails du tramway. Un chat efflanqué qui rôdait dans le caniveau
s’enfuit à leur approche, puis, embusqué derrière une poubelle, se
retourna pour les observer de ses yeux jaunes malveillants. Un oiseau
gris passa au-dessus d’elles, au-dessus de la caténaire du tramway et
alla se percher sur la corniche métallique d’un toit. Ensuite, loin dans
l’avenue, elles entendirent une sirène et le tintement d’une cloche et,
en relevant la tête, elles virent une ambulance filer vers l’hôpital,
proche de l’église.
« Encore une âme qu’a été terrassée, murmura sœur McCandless.
Prends pitié, Seigneur.
– L’a dit que le mal se multiplierait dans les derniers jours, déclara
sœur Price.
– Oui, c’est vrai qui l’a dit ça, reprit mère Washington, et je suis si
heureuse qui nous ait dit qui ne nous laisserait pas sans réconfort.
–  Quand vous verrez tout ça, vous saurez que votre salut est
proche, déclara encore sœur McCandless. À ton côté mille tomberont
et dix mille à ta droite, mais rien te surviendra. Je suis si heureuse,
amen, ce matin, béni soit mon Rédempteur. »
« Tu te rappelles le jour où t’es entrée au magasin ?
Je pensais pas du tout que tu me regardais.
Eh bien… t’étais rudement jolie. »
«  L’a jamais rien dit, le petit Johnny, demanda mère Washington,
pour te faire penser que le Seigneur I l’œuvrait dans son cœur ?
– L’est plutôt calme, répondit Elizabeth. I dit pas grand-chose.
–  Non, renchérit sœur McCandless, l’est pas comme ces voyous
d’aujourd’hui –  l’a du respect pour ses aînés. Tu l’as rudement bien
élevé, sœur Grimes.
– C’était son anniversaire, hier, ajouta Elizabeth.
– Non ! s’écria sœur Price. Quel âge que ça i a fait hier ?
– L’a fait quatorze.
– N’entendez ça ! s’exclama sœur Price, émerveillée. Le Seigneur a
sauvé l’âme à ce garçon le jour de son anniversaire !
–  Eh ben, ça i fait deux anniversaires à présent, décréta sœur
McCandless en souriant, jusse comme ça i fait deux frères – un frère
de sang et un frère spirituel.
– Amen, le Seigneur soit béni ! » conclut mère Washington.
« C’était quel livre, Richard ?
Oh, je me souviens pas. Jusse un livre.
T’as souri.
T’étais rudement jolie. »
Elle tira de son sac son mouchoir trempé, s’essuya les yeux et les
essuya de plus belle tout en regardant l’avenue.
«  Oui, déclara sœur Price gentiment, remercie donc le Seigneur.
Laisse couler tes larmes, et c’est tout. Je sais que t’as le cœur prêt à
éclater ce matin.
– Le Seigneur t’a fait un très grand honneur, dit mère Washington,
et ce que, le Seigneur, I donne, personne i peut le reprendre.
–  Ce qui l’ouvre, Lui, ajouta sœur McCandless, personne peut le
fermer. Ce qui ferme, Lui, personne peut l’ouvrir.
– Amen, conclut sœur Price. Amen. »
 
 
«  Eh ben, je suppose, dit Florence, que ton âme glorifie Dieu ce
matin. »
Plus raide qu’un piquet, il regardait droit devant lui, ne pipait
mot.
«  Toi qui disais toujours, poursuivit-elle, que, le Seigneur, I
répondait aux prières.  » Un petit sourire aux lèvres, elle lui jeta un
regard en coulisse.
«  I va apprendre, finit-il par lâcher, qui s’agit pas seulement de
chanter et de crier –  c’est un chemin difficile que le chemin de la
sainteté. I faut qui gravisse le versant escarpé de la montagne.
–  Mais i peut compter sur toi, pas vrai, pour l’aider quand i
trébuchera et pour i servir d’exemple ?
–  Je vais veiller à ce qui marche bien devant le Seigneur. Le
Seigneur m’a confié son âme – et je veux pas avoir la responsabilité
de ce garçon sur les bras.
– Non, dit-elle avec douceur, j’imagine que tu veux pas ça. »
Puis ils entendirent la sirène et la cloche éperdue. Elle scruta son
visage tandis qu’il fixait l’autre bout de l’avenue silencieuse et
l’ambulance qui se dépêchait de conduire quelqu’un vers la guérison
ou la mort.
«  Oui, reprit-elle, ce fichu fourgon vient tous nous chercher un
jour ou l’autre !
– J’espère qui te trouvera prête, ma sœur.
– Et toi, i te trouvera prêt ?
– Je sais que mon nom est inscrit dans le Livre de vie. Je sais que
je vais contempler le visage à mon Sauveur dans toute sa gloire.
–  Oui, répondit-elle sans hâte, on sera tous réunis là-haut.
Maman, toi, moi, Deborah – et comment s’appelait cette toute jeune
fille qu’est morte peu de temps après mon départ de la maison ?
–  Quelle toute jeune fille qu’est morte  ? Des tas de gens sont
morts après ton départ – t’as laissé ta mère sur son lit de mort.
– Cette jeune fille était une mère, elle aussi. On dirait qu’elle est
partie toute seule dans le Nord, qu’elle a accouché de son bébé là-bas
et qu’elle est morte – i avait personne pour l’aider. Deborah me l’a dit
dans une lettre. T’as sûrement pas oublié le nom à cette fille,
Gabriel ! »
Là-dessus, les pas de Gabriel se firent hésitants – on aurait cru un
moment qu’il se traînait. Il la regarda. Souriante, elle lui effleura le
bras.
« T’as pas oublié son nom, reprit-elle. Tu peux pas me dire que t’as
oublié son nom. Tu vas regarder sa figure, à elle aussi  ? Son nom,
l’est inscrit dans le Livre de vie ? »
Dans un silence total, ils continuèrent à marcher, la main de
Florence toujours glissée sous le bras tremblant de son frère.
« Dans ses lettres, reprit-elle, Deborah m’a jamais dit ce qui était
arrivé au petit. Tu l’as vu ? Tu vas le retrouver au ciel, lui aussi ?
–  Le Verbe nous conseille de laisser les morts ensevelir leurs
morts. Pourquoi tu veux fouiner dans le passé et déterrer des choses
complètement oubliées à présent ? Le Seigneur, I connaît ma vie – i a
longtemps qui m’a pardonné.
– On dirait que tu crois que le Seigneur te ressemble ; tu penses
pouvoir Le tromper comme tu trompes les hommes et tu penses qui
l’oublie, comme les hommes. Mais Dieu oublie rien, Gabriel – si ton
nom est marqué dans le Livre, comme tu dis, tout ce que t’as fait
jusqu’à présent est marqué aussi. Et tu seras obligé de répondre de
ça, aussi.
–  J’ai déjà répondu devant mon Dieu. J’ai pas à te répondre
maintenant. »
Elle ouvrit son sac et en sortit la lettre.
« Ça fait plus de trente ans que je promène cette lettre. Et, tout ce
temps, je me suis demandé si je t’en causerais un jour. »
Elle le regarda. Malgré lui, il fixait la lettre qu’elle serrait dans
une main. Elle était vieille, salie, jaunie et déchirée. Il reconnut
l’écriture tremblante et hésitante de Deborah et la revit dans la case,
penchée sur la table, en train de confier laborieusement au papier la
tristesse amère qu’elle n’avait pas exprimée. Ce sentiment avait donc
habité son silence durant toutes ces années  ? Il n’arrivait pas à le
croire. Elle avait prié pour lui à l’heure de sa mort – elle avait juré de
le retrouver dans la gloire éternelle. Et, pourtant, cette lettre, son
témoignage, était éloquente, brisait son long silence, à présent qu’elle
lui était à jamais inaccessible.
« Oui, répondit Florence en scrutant son visage, c’est pas un lit de
roses que tu lui as offert, pas vrai, à cette pauvre Noire toute moche
et toute simple. Et l’autre, tu l’as pas mieux traitée. Dans les gens que
t’as rencontrés au cours de toute ta sainte vie, Gabriel, à qui que t’as
pas fait boire un bol de fiel  ? Et tu continues –  et tu continueras
jusqu’à ce que le Seigneur te mette en terre.
– Les voies du Seigneur, dit-il d’une voix étouffée, le visage luisant
de sueur, ressemblent pas à celles des hommes. J’ai accompli la
volonté du Seigneur et personne, à part Lui, peut me juger. Le
Seigneur m’a appelé, I m’a choisi, et je chemine avec Lui depuis que
j’ai commencé. On peut pas garder les yeux rivés sur toutes les bêtises
d’ici-bas, sur toutes les méchancetés d’ici-bas – i faut porter le regard
vers les collines et fuir la destruction qui s’abat sur la terre, i faut
mettre ta main dans celle de Jésus et aller là où I te dit d’aller.
–  Et si t’avais été qu’un caillou jusse bon à faire trébucher le
monde ici-bas  ? Si t’avais servi qu’à faire tomber les gens, qu’à leur
faire perdre leur bonheur et leur âme ? Hein, prophète ? Hein, l’oint
du Seigneur  ? On te demandera pas de compte à toi  ? Qu’est-ce tu
diras quand le fourgon viendra ? »
Il releva la tête et elle vit que des larmes s’étaient mélangées à sa
sueur. « Le Seigneur, répliqua-t-il, I voit dans notre cœur – I voit dans
notre cœur.
– Oui, mais j’ai lu la Bible, moi aussi, et elle m’a appris que c’était
à ses fruits qu’on connaissait l’arbre. Quels fruits je t’ai vu donner,
jusse à part le péché, le chagrin et la honte ?
–  Fais attention comment que tu causes à l’oint du Seigneur. Ma
vie, elle est pas dans cette lettre – tu la connais pas, ma vie.
–  Elle est où, ta vie, Gabriel  ? demanda-t-elle après un silence
désespérant. Elle est où ? Tout ça, c’était pas pour rien ? Où sont tes
branches ? Où sont tes fruits ? »
Il ne répondit rien  ; de l’ongle, elle tapota la lettre. Ils
approchaient du carrefour où elle allait devoir le quitter et tourner
vers l’ouest pour prendre le métro qui la ramènerait chez elle. Dans la
lumière qui baignait les rues, la lumière que le soleil commençait à
corrompre de rouge, elle observa John et Elisha, juste devant eux,
John, attentif, la tête penchée, le bras d’Elisha autour de son épaule.
« J’ai un fils, dit enfin Gabriel, et le Seigneur va l’élever. Je le sais
– le Seigneur l’a promis –, I ment pas. »
À ces mots, elle éclata de rire. «  Ce fils-là, ce Roy. Tu pourras
pleurer pendant des siècles avant de le voir crier devant l’autel
comme Johnny a crié cette nuit.
– Dieu voit dans notre cœur, répéta-t-il. I voit dans notre cœur.
–  Eh ben, I devrait, c’est Lui qui l’a fait  ! Mais personne d’autre
peut le faire, même pas toi ! Laisse donc Dieu se débrouiller – I voit
dans notre cœur, d’accord, et I dit rien.
– I parle, I parle. I faut jusse écouter.
– J’ai écouté pendant des nuits et des nuits et I m’a jamais parlé.
–  I t’a jamais parlé, passe que t’as jamais voulu L’entendre. Tu
voulais jusse qui te dise que tu suivais le bon chemin. Et c’est pas
comme ça qu’on attend Dieu.
– Alors, dis-moi ce qui t’a dit – que t’as pas voulu entendre ? »
Le silence se fit de nouveau. –  À présent, tous deux observaient
John et Elisha.
« Je vais te dire une chose, Gabriel. Je sais qu’au fond de ton cœur
tu penses que, si tu te débrouillais pour qu’elle et son bâtard payent
suffisamment cher pour son péché, ton fils à toi serait pas obligé de
payer pour les tiens. Mais je te laisserai pas faire. T’as assez fait payer
les gens pour leurs péchés, il est temps que tu passes à la caisse, toi
aussi.
– Qu’est-ce tu crois que tu vas pouvoir faire – contre moi ?
– Peut-être que j’en ai plus pour trop longtemps ici-bas, mais j’ai
cette lettre et je vais sûrement la donner à Elizabeth avant de m’en
aller et, si elle la veut pas, je trouverai un moyen – je sais pas lequel –
de me secouer et d’espliquer, d’espliquer à tout le monde, le sang que,
l’oint du Seigneur, il a sur les mains.
–  Je t’ai déjà dit que, tout ça, c’était du passé  ; le Seigneur m’a
adressé un signe pour que je sache bien qui m’avait pardonné. Qu’est-
ce tu crois que ça apportera de bon de recommencer à parler de ça
maintenant ?
–  Ça permettra à Elizabeth de savoir qu’elle est pas la seule à
avoir péché… dans ta sainte maison. Et le petit Johnny, là-devant, i
saura qui l’est pas le seul bâtard. »
De nouveau, il se tourna vers elle et lui lança un regard haineux.
« T’as pas changé. T’attends toujours que je tombe. T’es bien aussi
mauvaise que quand t’étais jeune. »
Elle rangea la lettre dans son sac.
«  Non, j’ai pas changé. T’as pas changé non plus. Tu continues à
promettre au Seigneur que tu vas devenir meilleur –  et tu crois que
tout ce que t’as pu faire et tout ce que t’es en train de faire à c’te
heure, ça compte pour du beurre. De tous les hommes que j’ai
connus, si i en a un qui devrait espérer que la Bible soye qu’un tissu
de mensonges, c’est bien toi – passe que si, cette fameuse trompette,
elle sonne un jour, toi, tu passeras l’éternité à causer. »
Ils étaient arrivés au croisement. Elle s’arrêta et il fit de même
tandis qu’elle fixait son visage en feu, hagard.
«  I faut que j’attrape mon métro, lui lança-t-elle. T’as quéque
chose que tu voudrais me dire ?
– Ça fait un sacré bout de temps que je suis sur cette terre et j’ai
toujours vu le mal triompher des ennemis du Seigneur. Tu crois que
tu vas te servir de cette lettre pour me nuire –  mais le Seigneur
laissera pas faire ça. Tu seras défaite avant. »
Les femmes approchaient, Elizabeth au milieu.
«  Deborah, reprit Florence, a été défaite –  mais l’a laissé un
témoignage. L’était l’ennemie à personne –  et, elle, elle a vu que le
mal. Quand je m’en irai, mon frère, tu feras bien de trembler, passe
que je m’en irai pas sans dire rien. »
Et tandis qu’ils se regardaient fixement, sans rien ajouter, les
femmes arrivèrent à leur hauteur.
 
 
À présent, la longue avenue silencieuse s’étendait devant eux, à
l’image d’un royaume des morts, grisâtre. Il avait peine à croire qu’il
avait parcouru cette avenue seulement quelques heures plus tôt
(selon les calculs des hommes)  ; qu’il la connaissait depuis que ses
yeux s’étaient ouverts sur ce monde dangereux  ; qu’il y avait joué,
pleuré, fui, qu’il y était tombé et qu’il s’y était fait mal – au temps si
lointain de son innocence et de sa révolte.
Oui, au soir du septième jour, quand, furieux, il avait quitté la
maison de son père, cette avenue fourmillait de braillards. Le jour
commençait à baisser –  un vent violent soufflait et les hautes
lumières, l’une après l’autre, puis toutes ensemble, avaient relevé la
tête devant les ténèbres  – alors qu’il se hâtait vers le temple.
Quelqu’un s’était-il moqué de lui, quelqu’un avait-il parlé ou ri ou
l’avait-il appelé  ? Il ne s’en souvenait pas. Ce soir-là, il avançait au
milieu d’une tempête.
À présent, la tempête était passée. Et l’avenue, comme tout
paysage qui a essuyé une tempête, se présentait différemment sous le
ciel, épuisée, lavée, neuve. Plus jamais elle ne pourrait redevenir
l’avenue qu’elle avait été. En s’abattant de ces cieux qui à présent se
déplaçaient au-dessus de lui avec une discrétion si pâle, le feu, les
éclairs ou la dernière pluie avaient dévasté l’avenue d’antan, l’avaient
transformée en un instant, en un clin d’œil, de même que tout se
verrait transformé au dernier jour quand les cieux s’ouvriraient une
fois encore pour réunir les saints.
Pourtant, les maisons étaient là, comme avant  ; les fenêtres en
faction, pareilles à un millier d’yeux aveuglés, scrutaient le matin – ce
matin qui, pour elles, ressemblait en tout point aux matins de
l’innocence de John et aux matins d’avant sa naissance. L’eau courait
dans les caniveaux avec un petit bruit mécontent  ; sur l’eau
naviguaient du papier, des allumettes brûlées, des mégots détrempés,
des crachats jaune-vert, marronnâtres et grisâtres, les restes du repas
d’un chien, le vomi d’un ivrogne, le sperme mort, piégé dans le latex,
d’un homme ayant cédé à sa luxure. Tous ces détritus avançaient
lentement vers la grille noire à travers laquelle ils tomberaient
brutalement pour être emportés vers le fleuve qui les pousserait vers
l’océan.
Là où s’élevaient les maisons, là où les fenêtres étaient en faction,
là où couraient les caniveaux, il y avait des gens –  endormis à
présent, invisibles, à l’abri dans l’obscurité pesante de ces maisons
alors que, dehors, se levait la lumière du Seigneur. Quand John
arpenterait de nouveau ces rues, ils seraient de nouveau là à brailler ;
dans son dos, le rugissement des patins à roulettes des enfants lui
foncerait dessus ; occupées à sauter à la corde, des petites filles aux
cheveux nattés dresseraient sur la chaussée une barricade qu’il serait
obligé de franchir du mieux qu’il pourrait. De nouveau, des petits
garçons joueraient au ballon dans ces rues –  ils le dévisageraient et
lui crieraient : « Hé, face de crapaud ! »
Il y aurait de nouveau des hommes qui, plantés aux coins des
rues, le regarderaient passer, des filles assises sur les porches qui se
moqueraient de sa façon de marcher. Derrière les carreaux, des
grands-mères curieuses s’écrieraient : « En voilà un pauvre petit, ça,
c’est sûr. »
De nouveau, il pleurerait, son cœur le lui affirmait, car,
maintenant, il s’était mis à pleurer  ; de nouveau, il se mettrait en
colère, lui disait le souffle du vent, car les lions de la colère avaient
été lâchés  ; il se retrouverait de nouveau dans les ténèbres, de
nouveau au milieu des flammes, maintenant qu’il avait vu les
flammes et les ténèbres. Il était libre – celui que le Fils a libéré est libre
en vérité –, il n’avait qu’à défendre cette liberté. En ce jour naissant du
Seigneur, il n’était plus en conflit avec cette avenue, ces maisons ni
tous ces gens braillards, curieux, endormis, mais avec l’ange de
Jacob, avec les princes et les puissances de l’air. Et il débordait de joie,
d’une joie indicible dont les racines, même s’il ne pouvait les suivre
en cette nouvelle journée de sa vie, s’alimentaient à la source d’un
désespoir qu’il n’avait pas encore découvert. La joie du Seigneur est la
force de Son peuple. Là où était la joie, la force suivait ; là où était la
force, la peine survenait –  pour toujours  ? Pour toujours, répétait le
bras d’Elisha, pesant sur son épaule. Alors, John essaya de regarder à
travers le mur du matin, de porter les yeux au-delà des maisons
cruelles, de déchirer les milliers de voiles gris du ciel et de scruter ce
cœur – ce cœur monstrueux qui battait à tout jamais, faisait tourner
l’univers abasourdi, ordonnait aux étoiles de fuir devant la sandale
cramoisie du soleil, commandait à la lune de croître et de décroître,
de disparaître, puis de revenir, retenait la mer avec un filet argent et
recréait la terre, chaque jour, à partir de profonds mystères. Ce cœur,
ce souffle sans lequel rien de ce qui existait ne pourrait exister. De
nouveau, des larmes lui vinrent aux yeux qui firent frissonner
l’avenue et trembler les maisons – son cœur se distendit, se souleva,
hésita et se tut. De la joie surgit la force, une force façonnée pour
supporter la peine : et la peine amenait la joie. Pour toujours ? C’était
la roue d’Ézéchiel, pour toujours au milieu de l’atmosphère brûlante –
 et la petite roue tournait grâce à la foi, et la grande grâce à Dieu.
« Elisha ?
– Si tu I demandes de te protéger, répondit Elisha comme s’il avait
deviné ses pensées, I ne te laissera pas déchoir.
– C’est toi, pas vrai, qui m’as permis de passer de l’autre côté avec
tes prières ?
– On priait tous, petit frère, répondit Elisha en souriant, mais, oui,
je me suis penché sur toi tout du long. Comme si le Seigneur avait
confié ce fardeau à mon âme.
– J’ai prié longtemps ? »
Elisha éclata de rire. « Eh ben, t’as commencé à la nuit et t’as pas
arrêté avant le matin. Ça fait un sacré bout de temps, i me semble. »
John sourit aussi et nota avec un certain étonnement qu’un saint
de Dieu pouvait rire.
« T’étais content de me voir à l’autel ? »
Puis il se demanda pourquoi il lui avait posé cette question et
espéra qu’Elisha n’allait pas le prendre pour un demeuré.
«  J’étais drôlement content, répondit simplement Elisha, de voir
que le petit Johnny déposait ses péchés sur l’autel, qui déposait sa vie
sur l’autel et qui s’élevait en glorifiant Dieu. »
En lui, quelque chose frissonna en entendant le mot « péché ». De
nouveau, les larmes lui vinrent aux yeux. «  Oh, s’écria-t-il, je prie
Dieu, je prie le Seigneur… de me donner la force… de me sanctifier
totalement… de me garder dans le salut !
–  Oui, dit Elisha, reste dans cet état d’esprit et je sais que le
Seigneur veillera à ce que t’atteignes Sa demeure sans encombre.
– C’est un long chemin, pas vrai ? Un chemin difficile. On monte
tout du long.
– Pense à Jésus. Garde Jésus présent à l’esprit. Ce chemin-là, I l’a
pris – l’a grimpé le versant escarpé de la montagne – alors qui portait
la croix, et personne l’a aidé. C’est pour nous qui l’a pris ce chemin.
C’est pour nous qui l’a portée cette croix.
– Mais c’était le Fils de Dieu, et I le savait.
–  I le savait, parce qui l’était prêt à payer le prix. Tu le sais pas,
Johnny ? T’es pas prêt à payer le prix ?
– Le cantique, S’il m’en coûte la vie, c’est ça le prix ?
– Oui, répondit Elisha, c’est ça le prix. »
Désireux de poser la question d’une autre façon, John se tut. Mais,
soudain, la sirène d’une ambulance et une cloche déchaînée
déchirèrent le silence. Tous deux relevèrent la tête tandis que
l’ambulance les doublait à toute vitesse sur l’avenue où il n’y avait pas
âme qui vive, à l’exception des saints de Dieu derrière eux.
«  Mais c’est aussi le prix du diable, poursuivit Elisha comme le
silence retombait. Le diable, i demande rien moins que ta vie. Et, non
seulement i la prend, mais, en plus, elle est perdue pour toujours.
Pour toujours, Johnny. T’es dans les ténèbres quand t’es vivant et t’es
dans les ténèbres quand t’es mort. I a que l’amour de Dieu pour
transformer les ténèbres en lumière.
– Oui, dit John, je m’en souviens. Je m’en souviens.
– Oui, mais i faudra que tu t’en souviennes à l’heure des mauvais
jours, quand les eaux monteront, mon garçon, et que t’auras
l’impression que ton âme est sur le point de boire le bouillon. I faudra
que tu t’en souviennes quand le diable fera tout son possible pour te
faire oublier.
–  Le diable, demanda-t-il en fronçant les sourcils, en ouvrant de
grands yeux, le diable. Combien de visages i l’a, le diable ?
–  L’a autant de visages que tu vas en voir entre maintenant et le
moment où tu déposeras ton fardeau. Et i n’en a beaucoup plus
encore, mais personne les a vus tous.
– Sauf Jésus, dit alors John. I a que Jésus.
– Oui, fit Elisha avec un sourire grave et doux, c’est l’Homme qui
faudra que t’invoques. C’est lui, l’Homme qui sait. »
Ils approchaient de sa maison –  de la maison de son père. D’ici
peu, il lui faudrait quitter Elisha, se dégager de son bras protecteur et
entrer seul dans cette maison –  seul avec sa mère et son père. Et il
avait peur. Il avait envie de s’arrêter, de se tourner vers Elisha et de
lui dire… quelque chose pour lequel il ne trouvait pas de mots.
« Elisha… », fit-il en le regardant dans les yeux. Puis : « Tu prieras
pour moi ? Je t’en prie, tu prieras pour moi ?
–  J’ai prié, petit frère, et c’est sûr que je vais pas arrêter
maintenant.
– Pour moi, insista John, en larmes, pour moi.
– Tu sais très bien que je vais pas arrêter de prier pour le frère que
le Seigneur m’a donné. »
Ils arrivèrent alors à la maison et se consultèrent du regard,
indécis. John s’aperçut que le soleil commençait à bouger, quelque
part dans le ciel ; le silence de l’aube n’allait pas tarder à céder le pas
devant les trompettes du matin. Elisha retira son bras de l’épaule de
John, mais resta à côté de lui et jeta un coup d’œil en arrière. John
l’imita et vit que les saints approchaient.
« L’office démarrera rudement tard, ce matin », déclara Elisha qui
se mit à sourire et à bâiller.
John éclata de rire. « Mais ti seras, pas vrai ? Tout à l’heure ?
–  Oui, petit frère, répondit Elisha en riant, ji serai. À  ce que je
vois, va falloir que je m’active pour te suivre. »
Ils regardèrent les saints. Ils étaient maintenant au  carrefour où
tante Florence s’était arrêtée pour dire  au revoir. Toutes les femmes
bavardaient entre elles, alors que son père se tenait un peu à l’écart.
Sa tante et sa mère s’embrassèrent, comme il les avait vues faire cent
fois, puis sa tante se tourna vers eux et leur fit signe de la main.
Ils lui retournèrent son au revoir et elle se mit à traverser
lentement la rue, d’une démarche, se dit-il étonné, de vieille femme.
« Eh ben, elle, elle ira pas à l’office de ce matin, je te le garantis,
déclara Elisha en recommençant à bâiller.
– Et on dirait que, toi, tu seras à moitié endormi.
– Hé, toi, viens pas me chercher ce matin ! T’es pas si saint que je
puisse pas t’en coller une. Oublie donc pas que je suis ton grand frère
devant Dieu. »
Les saints étaient maintenant à l’autre croisement. Son père et sa
mère disaient au revoir à mère Washington, à sœur McCandless et à
sœur Price. La responsable des prières les salua de la main et ils la
saluèrent en retour. Puis sa mère et son père se retrouvèrent seuls et
avancèrent vers eux.
« Elisha, dit John, Elisha.
– Oui, qu’est-ce tu veux encore ? »
Les yeux rivés sur Elisha, John fit des efforts pour ajouter quelque
chose –  fit des efforts pour dire  – tout ce qui ne pourrait jamais se
dire. Pourtant : « Je suis descendu dans la vallée, risqua-t-il, j’y étais
tout seul. J’oublierai jamais. Que Dieu m’oublie si j’oublie. »
Puis sa mère et son père se dressèrent devant eux. Sa mère,
souriante, prit la main tendue d’Elisha.
«  Loué soit le Seigneur, ce matin, déclara Elisha. I  nous a donné
de quoi Le louer.
– Amen, répondit sa mère, loué soit le Seigneur ! »
Un léger sourire aux lèvres, John grimpa la petite marche en
pierre, baissa les yeux vers eux. Sa mère passa devant lui et s’engagea
dans l’entrée.
« Tu ferais mieux de monter, lui lança-t-elle sans cesser de sourire,
et d’enlever tes vêtements mouillés. On a pas envie que tu prennes
froid. »
Son sourire demeurait indéchiffrable  ; il n’aurait su dire ce qu’il
cachait. Pour échapper à son regard, il l’embrassa en disant  : «  Oui,
maman, je viens. »
Elle resta dans l’entrée, derrière lui, à attendre.
« Loué soit le Seigneur, révérend, reprit Elisha. Et à tout à l’heure
à l’office, si Dieu le veut.
–  Amen, répondit le père, loué soit le Seigneur.  » Il entreprit de
monter les marches, regarda fixement John qui bloquait le passage.
« Monte, mon garçon, fit-il, comme ta mère t’a dit. »
John regarda son père, s’effaça devant lui et redescendit dans la
rue. Il posa une main tremblante sur le bras d’Elisha, il sentait la
présence de son père dans son dos.
« Elisha, dit-il, ça m’est égal ce qui m’arrivera, où j’irai, ce que les
gens diront sur moi, ça m’est égal ce qu’on pourra raconter, tu te
rappelleras – je t’en prie, tu te rappelleras – que j’ai été sauvé. Que je
suis allé là-bas. »
Elisha sourit et releva la tête vers son père.
«  L’est passé de l’autre côté, s’écria Elisha, pas vrai, révérend
Grimes  ? Le Seigneur l’a terrassé, l’a transformé et a écrit son
nouveau nom dans la gloire. Dieu soit loué ! »
Et il posa un baiser sur le front de John, un baiser pieux.
«  Continue, petit frère, ajouta Elisha. T’inquiète pas. Dieu
t’oubliera pas. Et toi, t’oublieras pas. »
Puis il tourna les talons et remonta la longue avenue pour rentrer
chez lui. Immobile, John le regarda s’éloigner. Le soleil était
totalement sorti. Il réveillait les rues et les maisons et criait aux
fenêtres. Il enveloppait Elisha d’un manteau doré et frappait le front
de John à l’endroit où Elisha l’avait embrassé, comme d’un sceau
perpétuel.
Il sentait son père derrière lui. Il sentait le vent de mars se lever,
se glisser à travers ses vêtements humides, se faufiler contre son
corps plein de sel. Il se tourna pour affronter son père et s’aperçut
qu’il souriait, mais son père, lui, ne souriait pas.
Ils se regardèrent un moment. Sa mère se tenait dans
l’encadrement de la porte, dans les ombres longues de l’entrée.
« Je suis prêt, dit John. J’arrive. Je suis en route. »
De James Baldwin aux Éditions Rivages

La Chambre de Giovanni, 1997, 2015


Rivages poche no 256
À propos de cette édition 

Cette édition électronique du livre La conversion de James


Baldwin a été réalisée le 30 août 2017 par les Éditions Payot &
Rivages.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 978-2-
7436-4132-0).
Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.

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