INSUBMERSIBLE
MESSI
ALEXANDRE JUILLARD
1
L’été 2016
Leo fait la pause : il est assis sur un coin de canapé,
chez lui, à Castelldefels. Sa tenue, décontractée, short noir
et marcel gris, laisse entrevoir ses imposants tatouages sur
son bras droit et sur le bas de sa jambe gauche. Sa barbe,
blond vénitien, est parfaitement taillée. Et, cerise sur le
gâteau, ses cheveux, coupés court, ont changé de couleur :
ils sont blond platine. Ce cliché est posté le 24 juillet 2016
sur Instagram, sur le compte antoroccuzzo88 avec un
commentaire : « cambio d look #blondeboy » (changement
de look). L’image fait rapidement le tour des réseaux
sociaux. Le compte antoroccuzzo88 est celui d’Antonella
Roccuzzo, la femme de Lionel Messi. Une fois de plus, elle
partage une photo, intime, de son homme. Sur son compte
Instagram, cette image a reçu près de 380 000 « j’aime » et
engendré plus de 17 000 commentaires. Et elle ne s’est pas
contentée de tourner sur les réseaux puisque de
nombreuses télévisions l’ont également récupérée pour
pouvoir disserter sur le sujet. TN, une chaîne argentine
d’informations, va même jusqu’à interviewer, par
téléphone, le coiffeur-styliste de Lionel Messi.
Il s’appelle Ariel Bermúdez, il est argentin, mais vit à
Barcelone depuis plus d’une décennie. Depuis 2012, il a
pris en charge les destinées capillaires de « la Pulga » (« la
Puce »). Et c’est donc lui, star éphémère du ciseau, qui a
aidé Leo à changer radicalement de look. « Changer de
look, ce n’est pas quelque chose qui se fait du jour au
lendemain, c’est progressif, analyse Ariel. Je lui dis
toujours : “Aujourd’hui, on peut les couper comme ça et la
prochaine fois, on fera évoluer la coupe.” Ou : “C’est l’été,
peut-être qu’on peut faire une couleur.” Les idées nous sont
venues petit à petit. La barbe, par exemple. Il pouvait la
laisser pousser quelques jours et, chaque fois, je lui disais
que ça lui allait bien, que c’était plus viril, que ça faisait
plus homme. Pour cette coupe et cette couleur, Leo m’a
envoyé une photo qu’il aimait bien. On en a discuté et on
s’est lancés. À l’heure de regarder le résultat, Leo était très
satisfait, c’est ce qu’il voulait. Sa femme a adoré. Ce
changement de look démontre que Messi est plus mature,
plus serein, plus sûr de lui-même. »
L’analyse peut faire sourire. Mais pour une star épiée,
scrutée jusque dans les moindres détails, filmée et
photographiée à longueur d’année, changer de look et
d’apparence est un signe fort. Surtout pour un homme qui
aime sa tranquillité, qui a tendance à fuir les flashs et qui
n’est pas réputé pour briller dans les exercices de
communication que lui impose sa carrière. Cette barbe
presque rousse et ces cheveux blond platine ont en tout cas
fait leur petit effet. Le gamin à la coupe au bol ou aux
cheveux qui dégoulinent dans la nuque est devenu un
« hipster footballeur ». Incroyable. Impensable il y a encore
quelques saisons. Les changements de look et l’évolution
des coupes de cheveux du quintuple Ballon d’or illustrent
parfaitement celle de l’homme qui se cache derrière le
joueur. Deux années avant l’arrivée du #blondeboy sur les
réseaux, Messi avait déjà eu des envies de changement. En
septembre 2014, après avoir échoué en finale de la Coupe
du monde, il avait débarqué, à la reprise de l’entraînement
du Barça, avec une nouvelle coupe très années 1980 : la
nuque rasée avec une démarcation et une brosse longue
sur le haut. Elle a provoqué de nombreux commentaires,
bons et moins bons, gentils et moins gentils, sur les
réseaux. Certains sont mêmes allés jusqu’à comparer sa
coupe avec celle de Tom Hanks dans Forrest Gump ou celle
de Kim Jong-un, le chef suprême nord-coréen. Pas vraiment
un compliment.
Deux ans plus tard, en cette fin d’été 2016, Messi a
besoin de changement et de se réinventer. Les dernières
semaines ont été cauchemardesques. Pendant cette
tempête, Leo a pu, une nouvelle fois, compter sur le soutien
indéfectible de sa femme Antonella Roccuzzo. Une belle
brune à la peau mate qui n’est pas tombée dans les bras de
son footballeur de petit copain par hasard. « Antonella, je
la connais depuis l’âge de 5 ans, avait avoué Leo au journal
Clarín. C’est la cousine de mon meilleur ami, Lucas Scaglia.
Nos familles se connaissent donc bien. Elle est de Rosario,
comme moi. Je l’ai vue grandir, elle m’a vu grandir. » Messi-
Scaglia-Roccuzzo : trois noms italiens qui rappellent que
l’Argentine a accueilli beaucoup d’émigrés venus du pays à
la forme d’une botte. Antonella est loin des clichés de
femmes de footballeurs, les fameuses WAG (Wives and
Girlfriends), comme les définissent les Anglais. La première
apparition en public du couple date de 2009. Les deux
tourtereaux avaient été pris en photo, bras dessus, bras
dessous, lors du carnaval de Sitges sur la côte catalane.
Quelques jours plus tard, sur une autre photo, on pouvait
voir Antonella se promener avec Leo et toute sa famille
dans les rues de Buenos Aires. Au premier plan, elle
discutait avec Celia, la mère de Leo. Cette dernière n’a
pourtant pas toujours été très tendre avec elle, comme
avec toutes les femmes qui se sont approchées de trop près
de son fils. Mais Antonella fait maintenant partie de la
famille. C’est la femme de Leo et la mère de ses deux
enfants : Thiago et Mateo.
Antonella est devenue une petite célébrité sur
Instagram. En effet, malgré elle, ou pas, son compte est
suivi par plus de 3 millions de followers. La raison ? Elle
poste des images de sa vie de famille : photos de couple,
Noël et vacances avec les enfants, anniversaires et autres
petites scènes du quotidien. Les millions de fans de Lionel,
les journalistes et les autres ont donc pris l’habitude de
regarder le compte antoroccuzzo88 pour en savoir plus sur
le discret numéro 10 argentin. C’est un outil de
communication bien huilé et elle seule pouvait dévoiler le
nouveau look de son célèbre partenaire. Pour mieux faire
comprendre qu’il était passé à autre chose.
Du blond platine donc pour tourner la page et regarder
droit devant, vers un futur forcément plus radieux. Pour
oublier ce début d’été, ses larmes, ses doutes et une
condamnation. Et dire que cette période estivale devait
l’aider à panser ses blessures et ses cicatrices
footballistiques. En effet, après une saison 2015-2016
moyenne, marquée par un doublé Liga-Coupe du Roi, mais
aussi par l’élimination dès les quarts de finale en Ligue des
champions (contre l’Atlético Madrid), le numéro 10 et
capitaine argentin avait un objectif : gagner la Copa
America avec l’Albiceleste. Mais le destin pour les uns, la
malédiction pour les autres, a encore frappé. Il voulait la
victoire, il a connu la défaite et toutes les critiques qui vont
avec. Leo n’a pas su se montrer décisif. Pire encore, le
capitaine de la sélection argentine a envoyé son ballon
dans les nuages lors de la séance, fatidique, de tirs au but
en finale face au Chili.
Après avoir versé des litres de larmes sur le sol du
vestiaire du MetLife Stadium (New Jersey), Messi s’est
arrêté devant les micros tendus des journalistes argentins.
Il a la mine déconfite et le regard fuyant, mais il ne se
défile pas : « Ça fait mal, ça fait vraiment mal de perdre
une autre finale. C’est notre troisième défaite en finale en
trois ans. Je ne comprends pas. On a tout donné, on a tout
fait pour gagner. Je ressassais tout ça dans le vestiaire et je
me suis dit, et c’est ce que je pense maintenant, que ça y
est, c’est terminé pour moi, j’arrête la sélection. Je me
retire. » Les journalistes sont incrédules. L’un d’eux le
relance :
« Mais Leo, c’est une décision à chaud que tu prends, tu
es sûr de toi ?
— Oui, je crois que oui. J’ai tout fait, tout essayé pour
offrir un titre à l’Argentine et ramener un trophée à la
maison. Mais je n’ai pas réussi. Et en plus, je manque mon
penalty ce soir. Je suis vraiment triste. Très triste. Dans ces
conditions, je crois que partir, c’est la meilleure des
décisions. Pour moi d’abord, mais aussi pour tous ceux, et
ils se reconnaîtront, qui le veulent. »
Le numéro 10 argentin tourne alors les talons et
disparaît dans la nuit américaine. Cette soirée du 27 juin
2016 est décidément bien douloureuse pour les Argentins.
Après onze ans de bons et loyaux services, Lionel Messi
quitte la selección. Personne, ni les joueurs, ni l’AFA
(Asociación del Fútbol Argentino, Association argentine de
football), ni les médias, ni les supporters ne s’y attendaient.
Ses coéquipiers et son entraîneur, Gerardo Martino,
apprendront la nouvelle, plus tard, dans le bus qui
ramenait la délégation argentine à son hôtel. Cette
annonce « messianique » est un mélange de colère et de
frustration. Elle n’était pas vraiment préméditée. Messi
pense qu’il est le seul et l’unique responsable de cette
nouvelle défaite. Il ne se le pardonne pas et décide donc de
s’autoflageller en public. « Pour moi, Lionel s’est dit : “Je
suis le problème ? Je m’en vais, comme ça il n’y en a plus
maintenant” », analyse un homme présent ce soir-là dans
les entrailles du stade. « Je ne l’ai jamais vu dans cet état-
là, témoigne également Marcelo D’Andrea, alias “Daddy”,
le kiné, l’ami, le garde du corps de Lionel Messi, à FM Pop,
une radio argentine. Lorsque je suis allé le chercher sur la
pelouse, il était dévasté, inconsolable, c’était vraiment
triste à voir. Il m’a déchiré le cœur. C’est son échec le plus
douloureux avec la sélection, il n’y a aucun doute là-
dessus. »
L’Argentine est sous le choc. Le pays essaie de
comprendre. Les Argentins s’adonnent alors à leur seconde
passion : parler. Ernesto Semán, un journaliste-écrivain,
publie un texte dans lequel il fustige, non sans humour,
l’attitude de ses compatriotes : « La sélection perd et tout
de suite, Messi est enterré, vilipendé, insulté. C’est “un
puto” (un pédé), comme le disent si subtilement les
supporters dans les stades. Et pourtant si, un jour, Messi
annonce qu’il a un mec et que, le lendemain, il dribble six
joueurs et ramène la Coupe du monde en Argentine, vous
verrez, il y aura des millions de gars qui l’accueilleront à
Ezeiza (l’aéroport de Buenos Aires) avec un drapeau arc-
en-ciel dans les mains. »
Tout le monde a un avis sur la question : les écrivains,
les journalistes, les consultants, les 40 millions d’Argentins
et… Diego Maradona. Et lorsqu’il est question de sélection
et d’amour du drapeau, Maradona adore bomber le torse.
Lui, au moins, et malgré tous ses excès, il a gagné une
Coupe du monde. C’est même le dernier capitaine argentin
à avoir brandi, bien haut, le trophée le plus prisé de la
planète football. Et, comme d’habitude, ses mots sont très
écoutés et repris par ceux qui le prennent au sérieux et par
les autres : « Pour moi, ce qu’il a fait, c’est “je pars en
vacances, ne me cassez plus les couilles et lorsqu’on me
sélectionnera, je réfléchirai à deux fois avant de
répondre”. » Depuis la consécration de Messi, le seul
joueur de l’histoire à avoir gagné cinq Ballons d’or,
Maradona a dit tout et son contraire sur son héritier. Un
jour, il l’aime et le protège. Un autre, il le tacle. Quelques
jours avant la finale, lors d’une opération promotionnelle
pour un célèbre horloger, Diego avait susurré dans l’oreille
de Pelé, son éternel ennemi : « Messi n’est pas un leader. Il
n’a pas la personnalité d’un leader. » La phrase,
enregistrée presque par hasard, a fait, bien évidemment, le
tour du monde. Tout comme celle prononcée à un ami
journaliste quelques minutes seulement avant le coup
d’envoi du match : « Si l’Albiceleste ne gagne pas cette
Copa America, les joueurs ne doivent pas revenir au pays. »
C’est justement ce qu’a décidé Lionel Messi. Après la
finale, après la cruelle défaite, il s’échappe et s’en va
s’isoler aux Bahamas. Il a besoin de prendre l’air, de
s’éloigner du tumulte.
Une semaine plus tard, et pendant que l’Argentine
continue de parler et de débattre sur la décision de leur
numéro 10, son nom va s’inviter, aussi, à la « une » de
l’actualité en Espagne. Le 6 juillet, le tribunal de Barcelone
le déclare, en effet, coupable de fraude fiscale et le
condamne, lui et son père, à vingt et un mois de prison et à
des amendes d’un montant de 3,7 millions d’euros. C’est la
fin d’une longue affaire, car l’attaquant du Barça était
poursuivi depuis 2013 pour le détournement de plus de 4
millions d’euros de taxes sur ses droits d’image entre 2007
et 2009 1. Lorsque le verdict tombe, Messi est toujours aux
Bahamas. Personne ne sait comment il accueille cette
condamnation. Rien ne filtre. Seule une information est
divulguée : la star a décidé de prolonger de quelques jours
ses vacances sur l’île paradisiaque. Les eaux sont encore
trop troubles en Argentine et en Espagne. Ce n’est pas le
moment de rentrer.
Il est silencieux, presque invisible. Seuls quelques
clichés, de mauvaise qualité, sortent dans la presse, comme
pour prouver qu’il est toujours en vie. Pendant qu’il se
ressource en famille, ses défenseurs montent au front. En
Espagne, le Barça est réactif et agressif. Car il sent que sa
poule aux œufs d’or est plus instable que jamais. Les
dirigeants blaugranas ont été surpris de la décision de « la
Puce », car tout au long de sa carrière, il a toujours mis la
sélection en haut de ses priorités. Et si Messi, en pleine
introspection, décidait de partir, de changer de maillot et
d’ouvrir une nouvelle page de sa carrière ? Le Barça
n’écarte pas cette hypothèse. En plus de Manchester City
et du PSG, ses courtisans annoncés, Chelsea et son
propriétaire russe milliardaire Roman Abramovitch
décident d’entrer dans la danse et lui proposent un pont
d’or. La concurrence se fait de plus en plus pressante. Les
dirigeants du Barça savent, de plus, que Messi est
particulièrement « influençable » en ce moment. Il ne
comprend toujours pas pourquoi Neymar gagne plus
d’argent que lui. Il faut agir au plus vite.
Le club part donc à l’attaque. Et c’est son président
Josep Maria Bartomeu qui ouvre les hostilités avec un
tweet explosif : « Leo, celui qui s’attaque à toi, s’attaque au
Barça et à son histoire. Nous allons nous défendre jusqu’au
bout. Ensemble pour toujours ! » Le Barça lance
également, au même moment, une campagne de soutien à
sa star sous l’étiquette : #TotsSomEloMessi ou
#TodosSomosLeoMessi (Nous sommes tous Leo Messi)
pour « montrer au joueur qu’il n’est pas tout seul, nous
invitons tout le monde, les socios (les abonnés), les
supporters, les sportifs, les médias, à soutenir notre
numéro 10 ». Le hashtag #TodosSomosLeoMessi est
largement repris en Amérique du Sud et devient un
trending topic mondial dès le jour de son lancement. Cette
campagne génère une polémique énorme en Espagne et
ailleurs. Pour certains, l’attitude du Barça est scandaleuse,
car « le club défend un délinquant, un condamné ». Le
Barça, par l’intermédiaire de son porte-parole Josep Vives,
se défend : « Nous ne tolérons pas que Messi soit traité
comme un délinquant. Leo est notre star et nous devons
tout faire pour qu’il se sente soutenu et aimé. » Le Trésor
public ne tarde pas à réagir. Dans un communiqué, il
qualifie le comportement du club comme « irresponsable,
parce que le joueur a été condamné pour un délit fiscal.
Tout cela ne nous aide pas à sensibiliser les Espagnols sur
l’importance de payer ses impôts. Il ne nous aide pas, non
plus, à la pédagogie sociale dont le pays a pourtant bien
besoin ». La polémique va durer plusieurs jours.
Pendant que le Barça tente de faire face à la tempête,
Messi et sa famille ont quitté les Bahamas direction Ibiza.
Une île des Baléares qui, l’été venu, attire de nombreux
footballeurs. Le numéro 10 y a ses petites habitudes. Il
coule des jours paisibles sur un yacht avec ses proches. Les
paparazzi s’en donnent à cœur joie. Les photos de Leo en
jet-ski, Leo qui se baigne avec son fils Thiago, Leo qui
regarde vers l’horizon, pensif, Leo qui enlace sa femme,
inondent les médias espagnols et argentins.
Quelques jours plus tard, le climat s’est doucement
apaisé, car les uns et les autres ont compris qu’ils
n’arriveront pas à s’entendre et, surtout, que le Barça
n’avait pas d’autre choix que de sortir l’artillerie lourde
pour garder sa pépite. Cette stratégie s’avère payante.
Puisque le club prétend alors, en « off », que le joueur a
pris la peine de les remercier pour leur campagne de
soutien et, toujours en « off », que Messi allait être bientôt
augmenté. Tout est bien qui finit bien.
De l’autre côté de l’Atlantique, les Argentins ont décidé,
eux aussi, de soutenir leur « Pulga ». Une grande majorité
d’entre eux a une soudaine envie de la cajoler. Les mots
enrobés de détresse de Messi leur ont fait prendre
conscience à quel point il était attaché à son pays, à son
Albiceleste. Alors, les Argentins, spontanément, lui
déclarent leur amour dans la rue, sur les réseaux sociaux, à
la télé ou dans les journaux. Une institutrice de la province
d’Entre Ríos, le président de la République, des
coéquipiers, des dirigeants, des enfants, des hommes et des
femmes de tous les âges, tous lui disent à quel point il
compte pour eux. Tous ces témoignages, toutes ces
marques d’affection se bousculent, à la vitesse grand V,
sous le hashtag #NotevayasLio (#NetenvapasLio).
Lorsqu’il est question d’amour, de passion et de football,
les Argentins peuvent devenir extrêmes puisque ce hashtag
s’est même retrouvé sur des panneaux digitaux de
signalisation dans les rues de Buenos Aires. La vague de
soutien est spontanée et impressionnante. Lionel Messi est,
paraît-il, profondément touché par toutes ses marques
d’affection. Certaines informations commencent à fuiter
dans les médias. Les « coéquipiers », « ex-coéquipiers »,
« proches » sont catégoriques : le grand Leo va revenir.
Quand ? « Très vite », affirment-ils. « Il est touché, mais il
va mieux », « il est en pleine réflexion », « il a envie
d’ouvrir une nouvelle page ». Quelques jours plus tard,
Messi décide de se réinventer. Il devient #blondeboy, un
« hipster footballeur » aux cheveux blond platine. Un
quintuple Ballon d’or prêt à relever de nouveaux défis. Leo
Messi, qui a des fourmis dans les jambes, écourte de
quelques jours ses vacances, pour reprendre, plus tôt, avec
son club. L’été cauchemardesque 2016 touche à sa fin. Une
nouvelle saison, une nouvelle page peuvent s’ouvrir.
1. Cf. chapitre « La main dans le sac ».
2
Les échecs
Concentré, tête basse, Lionel Messi entre sur la pelouse
du stade des Malouines Argentines de Mendoza (à l’ouest
de Buenos Aires). Juste derrière lui, il peut sentir le souffle
de Pablo Zabaleta, son vieux pote avec qui il a remporté, en
2005, la Coupe du monde des moins de 20 ans. C’est le
premier de ses dix coéquipiers avec qui il va essayer de
tordre les rugueux Uruguayens de son partenaire de buts
au Barça : Luis Suárez. Les tribunes sont en ébullition. Les
supporters crient, chantent et s’excitent à quelques
minutes du coup d’envoi. Quarante-sept jours après son
vrai faux départ, Messi est de retour en sélection. Dans un
stade bourré d’histoires et d’exaltation nationaliste,
puisqu’il a été construit par la junte militaire pour la Coupe
du monde 1978. Aujourd’hui, presque quarante ans plus
tard, en ce début de mois de septembre 2016, les 40 000
supporters sont venus pour célébrer leur icône. Il y a des
marques d’affection, des déclarations d’amour, aux quatre
coins du stade. Certains supporters portent des masques à
son effigie, d’autres, plus jeunes, des bandeaux bleu ciel et
blanc sur lesquels sont inscrits « Messi est argentin ».
D’autres encore lui ont écrit des messages d’amour sur des
banderoles plus ou moins bien confectionnées : « Messi, je
préfère qu’on perde avec toi que de te perdre », « Lio, sans
toi, c’est comme téter un sein recouvert par un soutien-
gorge », « Mon père me parlait de Maradona et moi, je
parlerai de toi à mes enfants », « Lio, ne nous quitte plus ».
Les supporters sont dans l’émotion, dans la passion. Ils
sont prêts à s’enflammer. Ils n’attendent que ça. Ils sont
venus pour ça. Lorsque les premières notes de l’hymne
national argentin résonnent dans le stade, l’ambiance
devient carrément électrique. Quelques minutes plus tard,
à l’heure du coup d’envoi, la tension est palpable sur la
pelouse. Le match est étouffant. Chaque fois que le numéro
10 caresse le ballon, le stade rugit. Les Uruguayens ont les
crocs et, comme souvent, ils sont en mode « combat ». Ils
défendent chaque centimètre carré de pelouse avec
acharnement. Mais à la 42e minute, le joueur aux cheveux
blond platine entre en scène. D’une aile de pigeon, il amène
le ballon sur son pied gauche, puis pivote sur lui-même,
pour mieux écarter les quatre défenseurs qui l’entourent, il
pointe et tire, à une vingtaine de mètres sur la gauche du
but. Sa frappe est déviée de sa route initiale par la jambe
de José María Giménez, le jeune défenseur central de
l’Atlético Madrid. Fernando Muslera, le gardien de la
Celeste, est pris à contre-pied. Lionel Messi ouvre le score.
Le stade chavire. Le commentateur de la télévision
argentine exulte : « La magie est de retour, le numéro 10
est de retour, le football est de retour, Messi est de retour…
Argentine 1 ; Uruguay 0. » Sur la pelouse, les joueurs
argentins sont agglutinés autour de leur leader pour le
célébrer, à leur manière. Il n’y aura pas d’autres décharges
d’adrénaline comme celle-ci. Et ce but permet à l’Argentine
de remporter ce match comptant pour les éliminatoires de
la Coupe du monde 2018. Une compétition qui est dans le
viseur de Lionel et des 40 millions d’Argentins. Ils
attendent, anxieusement, encore et toujours un nouveau
titre après celui gagné en 1986 au Mexique par Diego
Maradona et sa bande. Autant dire une éternité pour ce
peuple fou de foot. En 2014, les Argentins sont persuadés
qu’avec un Higuaín ou un Palacio plus inspirés en finale, ils
auraient gagné et se seraient hissés au sommet du football
mondial. Il s’en est fallu d’un rien pour que Messi rejoigne
et supplante Maradona. Et pourtant, « la Puce » a tout
donné au Brésil.
Une Coupe du monde qui, malgré la défaite, restera
dans les mémoires des Argentins. Pendant plus de trois
semaines, la planète a découvert les supporters de
l’Albiceleste : bruyants, émotifs, chambreurs… ils sont
venus en masse et, ensemble, ils ont chanté à tue-tête ce
petit air qui est devenu un tube au pays de Lionel Messi :
« Brasil, decime qué se siente tener en casa a tu
papá.
Te juro que aunque pasen los años, nunca nos vamos
a olvidar…
Que el Diego te gambeteó, que Cani te vacunó, que
estás llorando desde Italia hasta hoy.
A Messi lo vas a ver, la Copa nos va a traer,
Maradona es más grande que Pelé. »
« Brésil, dis-moi ce que tu ressens lorsque ton papa
est à la maison.
Je te jure, que jusqu’à la nuit des temps, nous
n’oublierons jamais…
Que Diego t’a dribblé, que Cani t’a vacciné et que
depuis l’Italie, tu n’as pas séché tes larmes.
Et tu verras que Messi va nous ramener la Coupe, et
que Maradona est plus grand que Pelé. »
Cette chanson, reprise par tous les supporters argentins
de la planète, est un condensé d’histoire et de rivalités. En
Amérique du Sud, dans le football, le papa, c’est le plus
fort. C’est l’équipe qui a pris l’ascendant psychologique ou
dans les statistiques sur son adversaire historique, qui est
donc devenu son fils. Pour illustrer ce propos, les paroles
reviennent sur ce huitième de finale de la Coupe du
monde 1990 en Italie. L’Argentine ne jouait pas bien, elle
était loin d’être favorite, mais sur un exploit personnel de
Maradona, Caniggia avait inscrit le seul et unique but des
Argentins (victoire 1-0). Ce souvenir est encore tenace dans
la mémoire de tout un peuple. Et depuis le début de ce
Mondial, tout est bon pour jouer avec les nerfs des
Brésiliens, car l’Argentine gagne et se montre de plus en
plus solide au fil des tours.
Lors des trois premiers matchs, contre la Bosnie, l’Iran
et le Nigeria, les hommes d’Alejandro Sabella n’ont pas
brillé, mais ils ont gagné grâce à Lionel Messi. Le capitaine
argentin a enfin revêtu sa cape de héros albiceleste. Le
pays est aux anges. Contre la Bosnie, Lionel inscrit le
second but de son équipe (2-1), d’une puissante frappe du
gauche après une splendide action individuelle. Le
commentateur argentin est hystérique : « Que c’est bon de
te revoir “la Puce”, maintenant, oui, maintenant, je te
reconnais, tu es Messi. Maintenant, je suis plus tranquille,
maintenant que tu es là, Lionel Messi. » Contre l’Iran, il se
transforme à nouveau en sauveur, lorsqu’il inscrit le but de
la victoire dans les arrêts de jeu (1-0). Les Iraniens sont
agglutinés devant leur but, ils se battent sur chaque ballon,
car ils sont à quelques secondes d’un retentissant match
nul contre l’Argentine de Messi. Leo apparaît alors, fixe un
défenseur, ouvre son pied gauche et, d’une superbe frappe
enroulée d’une vingtaine de mètres, loge le ballon dans le
petit filet. Imparable. La décharge d’adrénaline est
immense dans le stade. Messi, ses coéquipiers, le staff, les
supporters, tout le monde explose. Contre le Nigeria
(victoire 3-2), la sélection ne convainc toujours pas, mais
Messi ajoute un doublé. Avec lui, tous les rêves sont
permis.
Les joueurs et leurs supporters ne font qu’un. Après
chaque match, les vainqueurs réalisent un tour d’honneur
pour mieux chanter avec leur public. Même Messi s’y est
mis. Il a fait tourner son maillot autour de la tête, a exécuté
quelques pas de danse et chanté à gorge déployée. Cela
faisait bien longtemps qu’une telle communion n’avait pas
existé. Et les joueurs ont besoin de ce douzième homme
bruyant dans les moments les plus durs. On se croirait
presque au Monumental et à la Bombonera tant les hinchas
(supporters) argentins donnent de la voix et mettent
l’ambiance. Pour l’instant, la fête est totale.
Après une douloureuse victoire contre la Suisse en
huitièmes de finale grâce à un but, à la 118e minute de jeu,
de Di María, l’Argentine affronte la Belgique. Elle choisit ce
moment, ce quart de finale, pour sortir ce match référence
qu’elle attendait tant. Cet exceptionnel état d’esprit, elle l’a
retrouvé grâce à Javier Mascherano et à Lionel Messi. Dans
les vestiaires, quelques minutes avant le coup d’envoi, le
milieu de terrain de Barcelone a harangué ses troupes
comme jamais selon La Nación (quotidien sportif
argentin) : « Les gars, je vous le dis comme je le pense,
mais j’en ai plus que marre de manger de la merde, et
maintenant, je veux donner de la joie à ceux qui nous
aiment, à tous ceux qui nous supportent. Alors aujourd’hui,
on va jouer le match de notre vie. » Derrière lui, le
silencieux Messi en a ajouté une couche en hurlant un
« vamos carajo » à la face de ses camarades de jeu.
Remontés comme des coucous, les onze hommes sont donc
entrés sur le terrain. Et dès les premières minutes, les
spectateurs l’ont bien senti. Le premier et seul but des
Argentins résume bien à lui seul cet état d’esprit : pressing
collectif amorcé par Mascherano, récupération de balle de
Messi, transmission rapide vers l’avant et but d’anthologie
d’Higuaín. Ce but est donc le résultat d’un travail collectif
où même Messi se bat dans la récupération. Un symbole
qui a eu le don de motiver un peu plus ses partenaires.
Ensuite, l’Argentine a joué son jeu, celui qu’elle apprécie
tant. Lorsqu’elle a la possession, il est fait de passes
courtes, le rythme est lent, et ça ressemble plus à une
passe à dix qu’à autre chose. Certains s’en offusquent, mais
les Argentins ont toujours joué comme ça. Et c’est pour
mieux endormir leur adversaire. Et lorsque après avoir fait
travailler le bloc adverse, Messi ou Di María sentent qu’il y
a une faille, ils accélèrent tout d’un coup. Et là, le danger
est imminent.
Ce match a lancé la Coupe du monde de la bande à
Messi. Désormais, ils se sentent forts, unis et dans leur
élément. C’est comme si, en quatre-vingt-dix minutes, ils
s’étaient persuadés que, pour rêver à une victoire finale, ils
devaient revenir à leurs fondamentaux. « L’Argentine a
enfin gagné, comme elle a toujours gagné, a écrit le fameux
écrivain argentin Martin Caparrós dans sa chronique d’El
País. Elle a été solide, sérieuse et sans prétention. Certains
diront sans magie, sans art, peut-être, mais elle s’en est
sortie au métier et avec une idée claire de celle qui ne veut
pas forcément plaire, mais qui veut gagner. Gagner.
Gagner. Pour la cinquième fois de son histoire, l’Argentine
est à une victoire d’une finale. Mais c’est la toute première
fois qu’elle pourrait y affronter le Brésil. Mais avant cela,
elle devra affronter une tempête orange. » Une autre
bataille.
La demi-finale contre les Pays-Bas est un match âpre,
tendu et fermé. Après cent vingt minutes d’un gros combat
tactique et physique, les deux équipes doivent se
départager aux tirs au but. Avant cette séance, qui promet
d’être irrespirable, Javier Mascherano, le fidèle lieutenant
charismatique, lance à ses partenaires avec véhémence :
« Les gars, je suis tellement fier de vous, on a souffert, on
s’est fait critiquer comme jamais, mais on n’a jamais rien
lâché. Maintenant, cette série ne changera rien, car moi, je
serai fier toute ma vie d’avoir fait partie de ce groupe. »
Avant de prendre Sergio Romero, le gardien de but, entre
quatre yeux et de lui dire : « Maintenant, c’est à toi, tu vas
tous les bouffer, tu vas devenir un héros. » Résultat :
« Chiquito » Romero a arrêté deux tirs au but et ses
coéquipiers ont réalisé un 4/4 plein de sang-froid et de
maîtrise. Lionel Messi n’a pas tremblé et a inscrit le
premier des penaltys. Sa joie est à la hauteur de
l’événement. Il tient enfin sa finale, sa grande finale avec
l’Albiceleste. Le pays est à ses pieds et ne craint plus
personne et encore moins la machine de guerre allemande.
La sélection la plus impressionnante de la compétition qui
vient d’écraser, sans pitié, le Brésil devant son public (7-1).
À la veille de leur grande finale contre l’Allemagne, les
Argentins voient pourtant poindre quelques signes négatifs.
Ils devront, par exemple, porter leur second maillot en leur
qualité d’équipe visiteuse. Ils ont poliment demandé aux
Allemands de mettre leur maillot visiteur pour qu’ils
puissent porter leur maillot ciel et blanc, mais leurs
adversaires ont refusé. Ce maillot bleu ne leur porte pas
bonheur. Ils se souviennent qu’en 1990, c’était en bleu que
Maradona et sa bande avaient perdu contre cette même
Allemagne en finale. En 2006, les Argentins s’étaient fait
éliminer contre l’Allemagne encore (et aux tirs au but) avec
ce satané maillot bleu. Et en 2002, c’est également avec ce
maillot bleu de mauvais augure que les hommes de Bielsa
avaient fait match nul contre la Suède (1-1). Un résultat
synonyme d’élimination. Bref, ce maillot-là ne leur porte
pas bonheur. Enfin, presque pas. Puisque certains, plus
positifs, plus optimistes que d’autres, ont rappelé que c’est
avec ce maillot-là que Maradona avait battu à lui tout seul
l’Angleterre en 1986 (2-1). Et c’est donc avec ce maillot-là
que le numéro 10 et capitaine argentin avait inscrit « le
plus beau but de l’histoire du Mondial ».
La sélection argentine compte sur ses images pieuses,
qu’elle a installées dans son bunker, pour faire pencher la
balance de son côté et éloigner les mauvais esprits. Mais
aussi sur sa mystique retrouvée. En Argentine, la mystique
d’une équipe, c’est lorsque tous ses joueurs marchent dans
la même direction tel un seul homme parce qu’ils ont réussi
à se créer leur propre identité. Messi et sa bande sont à
une victoire du paradis. Mais leur rêve le plus fou va
finalement s’échapper à la 113e minute lorsque Mario Götze
inscrit l’unique but de cette finale. Le capitaine argentin
est inconsolable. Cette défaite va d’ailleurs lui laisser un
goût amer dans la bouche : « Ça fait mal, ça fait vraiment
mal, parce qu’on aurait pu gagner ce match. C’est nous qui
avons eu les meilleures occasions, mais on n’a pas su
marquer. Quand je revois nos occasions, je me dis qu’on
risque de s’en vouloir toute notre vie. Les Allemands
avaient le contrôle du ballon, c’est vrai, mais ils ne se sont
pas montrés dangereux. Moi, je n’ai pas fait le match de ma
vie, mais je n’ai pas été, non plus, en dessous de tout. Je
sais que, comme d’habitude, on va me critiquer. Mais mon
histoire avec le maillot albiceleste n’est pas terminée. Ma
carrière est loin d’être terminée et j’ai toujours autant
envie de gagner un trophée avec l’Argentine. Et je serai là,
dès l’été prochain, pour la Copa America avec un seul
objectif : gagner. »
Un an plus tard, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.
La vague d’espoir et d’enthousiasme, née à la Coupe du
monde, est retombée. Messi, décidément insubmersible, a
flambé sur les terrains européens comme si l’échec mondial
n’était qu’un mauvais souvenir. En club, il sort d’une
brillante saison pendant laquelle il a tout gagné. Il a trouvé,
avec Luis Suárez et Neymar, des grands compagnons de
jeu. Les trois Sud-Américains forment un trio exceptionnel :
la MSN 1. La sélection argentine, elle, a changé
d’entraîneur : Gerardo Martino, le coach éphémère du
Barça, a remplacé Sabella. Ces deux figures du football
argentin n’ont pas la même philosophie du football. La
selección est donc en reconstruction. Elle est, de plus,
fragilisée par la crise que traverse la Fédération argentine
de football.
Le 30 juillet 2014, quelques jours après la finale de la
Coupe du monde, le président de l’AFA, don Julio
Grondona, a passé l’arme à gauche. Celui qui était
surnommé « le Parrain » par ses détracteurs, qui avait pris
le pouvoir sous la dictature militaire, en 1979, tenait le
football argentin d’une main de fer. C’était un animal
politique, un dirigeant omnipotent, un brillant homme
d’affaires, un négociateur hors pair que personne n’osait
contester. Il était, de plus, le vice-président de la FIFA et un
allié important pour Josep Blatter tant son pouvoir sur le
continent était grand. Alors, lorsqu’il s’en est allé, sa
succession a fait beaucoup d’envieux. Des hommes
d’affaires, des stars de la télé, des politiques et même des
syndicalistes ont lorgné sur le trône. Et pendant que tous
ces mastodontes influents se sont livré une bataille
sanglante, la formation et les sélections ont été mises de
côté. Comme abandonnées à leur triste sort. Les sélections
de jeunes, qui ont longtemps fait la fierté de sa fédération
pour ses résultats exceptionnels et ses nombreux titres
chez les moins de 20 ans, par exemple, ont été délaissées.
L’AFA est en déliquescence. Le football est en danger. Le
climat est malsain, car tous les coups sont permis. Les uns
et les autres n’ont peur de rien, ni même du ridicule. Un
jour, alors que le pays a les yeux braqués vers eux à l’heure
de l’élection du nouveau président, les deux derniers
candidats encore en lice récoltent 38 voix chacun. Alors
que, normalement, il n’y a que 75 votants. Le scandale est
énorme. L’institution vacille.
Et c’est dans ce contexte, pesant, que Gerardo Martino
et ses hommes vont participer, deux étés de suite, à deux
Copa America. Et les deux fois, l’Argentine s’est hissée
jusqu’en finale. Et les deux fois, elle a perdu, aux tirs au
but contre le Chili. En 2015, au Chili, la sélection est
poussive. Elle passe, sans briller, la phase de poules, puis,
en quarts, écarte la Colombie aux tirs au but avant de se
balader contre le Paraguay en demi-finale (6-1). La finale
est marquée, à nouveau, par un loupé de Gonzalo Higuaín,
à la toute fin des prolongations. Lors de la séance des tirs
au but, Claudio Bravo, le gardien et capitaine du Chili, a la
baraka : Higuaín, encore lui, tire son penalty dans les
nuages et, d’une superbe parade, Bravo détourne la
tentative de Banega. Messi est le seul Argentin à ne pas
avoir tremblé et à avoir inscrit son tir au but. Cette Copa
America est un échec pour lui et pour sa sélection. Il n’a
inscrit qu’un but (et encore sur penalty contre le Paraguay)
et délivré trois passes décisives. C’est trop peu pour le
quintuple Ballon d’or. Et il le sait. Alors, un an plus tard, il
veut mettre les petits plats dans les grands aux États-Unis
à l’occasion de la Copa America du centenaire.
Le numéro 10 argentin est pourtant arrivé aux USA sur
la pointe des crampons. Il n’est pas au mieux
physiquement. Son corps a besoin de repos. Mais ce n’est
pas le moment. Lors de la phase de groupes, il est d’abord
absent contre le Chili avant d’entrer en jeu, à la 61e minute
contre le Panama lors du second match. « La Puce » ne fait
pas les choses à moitié : en vingt minutes, elle inscrit un
triplé. En quart de finale, contre le Venezuela, le numéro 10
est à nouveau décisif : un but et deux passes décisives lors
de la large victoire des siens (4-1). En demi-finale, le
capitaine argentin continue d’être inarrêtable : un nouveau
but et deux passes décisives (4-0). Avant d’échouer en
finale et aux tirs au but contre le Chili.
Leo est inconsolable. Leo est sur les nerfs. En effet, lors
de cette Copa America, l’AFA a, à nouveau, brillé par son
incompétence. Messi, d’habitude mutique, a même tapé du
poing sur la table, juste après la demi-finale gagnée contre
les USA. « Une nouvelle fois, nous attendons un avion pour
essayer d’arriver à destination… Mon Dieu, quelle
catastrophe l’AFA. » Ce message a été posté sur son
compte Instagram, suivi par plus de 45 millions d’abonnés.
Il est accompagné d’une photo de Leo avec son pote,
Sergio Agüero, assis dans un avion en attendant qu’il
décolle. La patience de Messi a ses limites. Face au
scandale, l’AFA réplique et indique que « ce retard est dû
aux conditions climatiques et que tous les transferts sont
gérés par les organisateurs de la compétition ».
L’institution se dédouane. Et pourtant, la délégation
argentine n’en peut plus. Le staff n’est plus payé depuis
plusieurs mois, les joueurs ne reçoivent plus leurs primes
et certains d’entre eux ont même été obligés de se payer
leur billet d’avion pour se rendre aux États-Unis. Un
désastre.
En plus de la défaite amère et cruelle, Messi et sa bande
doivent donc supporter et gérer les dysfonctionnements
d’une fédération en ruine. Le capitaine argentin préfère
jeter l’éponge. Et cette décision va bien au-delà de la
simple déception d’une finale perdue, la troisième de rang.
Quelques semaines plus tard, c’est au tour de Gerardo
Martino, dépité, de quitter le navire à la dérive. De
nombreux joueurs se posent des questions. Ils hésitent à
suivre leur capitaine et à quitter, eux aussi, la sélection.
« Bien sûr qu’on s’est tous posé la question de suivre ou
pas, a avoué, plus tard, Javier Mascherano. Parce que le
fait qu’un coéquipier, qui est également ton ami et ton
capitaine, décide de s’en aller, ça te fait obligatoirement
réfléchir. Et tous nous nous sommes demandé quoi faire si
Leo ne revenait pas. Parce qu’il y a toujours une raison à
l’heure de prendre une telle décision. Et Leo avait ses
raisons. Heureusement pour l’Argentine, il a finalement
décidé de revenir et c’est tant mieux, car ça aurait été un
péché que le pays soit privé de Leo. » Devant l’état de
déliquescence de l’AFA, la FIFA a décidé d’intervenir pour
tenter de régler les problèmes et d’aider à la tenue
d’élections.
Le 12 août enfin, Messi annonce, par le biais d’un
communiqué, qu’il a changé d’avis et qu’il va revenir en
sélection : « Le jour de la finale, beaucoup de choses me
sont passées à travers la tête. Et c’est vrai que j’ai voulu
quitter la sélection. Mais j’aime trop mon pays et ce maillot
pour m’arrêter. Il y a beaucoup de problèmes dans le
football argentin et je ne veux pas en être un
supplémentaire. Je n’ai jamais voulu causer du tort au
football argentin. Bien au contraire : j’ai toujours tout fait
pour l’aider. Il y a encore beaucoup de choses à régler dans
notre football, mais je préfère le faire de l’intérieur plutôt
que de l’extérieur. » Avant de faire machine arrière, Messi
a, bien évidemment, vu le nouveau sélectionneur argentin :
Edgardo Bauza.
L’ex-coach de San Lorenzo, vainqueur de la Copa
Libertadores en 2014, qui n’était pas le premier choix des
dirigeants intérimaires de l’AFA, est allé jusqu’à Barcelone
pour rencontrer « la Puce ». Son discours a plu à Messi qui,
de toute façon, avait bien décidé de revenir avec lui ou un
autre. « Il lui est impossible de regarder un match de la
sélection à la télévision, assure l’un de ses coéquipiers. Il
est très attaché au maillot albiceleste et il a toujours, dans
un coin de sa tête, l’idée de gagner une Coupe du monde.
Russie 2018, c’est même une obsession pour lui. Il fera tout
pour être le 15 juillet 2018 sur la pelouse de l’historique
stade Luzhniki de Moscou pour jouer et gagner la finale. »
C’est le dernier rêve de gamin qu’il n’a pas encore réussi à
réaliser…
1. Cf. chapitre « MSN ».
3
La naissance
Immobile. Debout, dans sa guérite, le Gauchito Gil veille
sur la rue Estado-d’Israel. Impassible. Quelques offrandes
sont délicatement posées à ses pieds. Il arbore, tradition
oblige, une fine moustache noire, une chemise bleu ciel, un
bandeau rouge autour du cou, un pantalon et des bottes de
gaucho. Quelques chiens errants, assommés par la chaleur,
se sont allongés autour de ce modeste sanctuaire. Un
habitant du quartier d’une vingtaine d’années, torse nu,
ruisselant de sueur, est assis à quelques mètres du
Gauchito. « Il a toujours été là, prétend-il. Il nous protège.
J’aime bien venir m’asseoir à côté de lui, ça m’apaise. » Le
Gauchito Gil est un saint très populaire en Argentine. Un
saint non reconnu par l’Église. Des temples comme celui-là,
il y en a des milliers disséminés un peu partout dans le
pays. La légende dit que le Gauchito est un faiseur de
miracles. Un soldat, accusé de désertion et de traîtrise, qui,
à l’heure de son exécution, a prévenu son bourreau qu’un
terrible malheur l’attendait à son retour chez lui. Lorsqu’il
franchirait le pas de sa porte, il apprendrait que son fils est
à l’agonie ; pour le sauver, il devrait revenir sur les lieux de
son crime pour enterrer sa victime et prier au nom du
Gauchito Gil. Tout s’est passé exactement comme l’avait
prédit le Gauchito. Son bourreau a suivi toutes ses saintes
paroles et le miracle a bien eu lieu. Le traître est devenu un
saint et c’est comme ça que la légende du Gauchito Gil est
née. Deux siècles après sa mort, nombreux viennent encore
chercher auprès de lui un peu de réconfort. Lionel Messi
est passé des dizaines, des centaines de fois devant ce
Gauchito-là. Peut-être qu’il lui parlait en secret, qu’il lui
adressait quelques prières. Peut-être même que le ballon
avec lequel il jouait du lever au coucher du soleil a déjà
roulé jusqu’à ses pieds...
« La Puce » a grandi à une centaine de mètres de ce
sanctuaire, au 525 de la rue Estado-d’Israel. Une rue de
modestes maisons d’un ou deux étages, située dans la zone
sud de la ville de Rosario. Ce quartier de classe moyenne
basse, de travailleurs, n’a pas vraiment de nom. Certains
l’appellent « La Bajada » et d’autres, « Las Heras ». Lionel
a passé les treize premières années de sa vie dans une
maison d’un étage, couleur béton, aux volets désormais
toujours fermés. Sa mère (Celia) et sa sœur (Marisol) y ont
longtemps vécu avant de se résoudre à déménager. Ce
n’est ni un palais digne d’un « country » (ghetto pour
riches en Argentine), ni une case en bois et en tôle typique
des villas miseria (les bidonvilles). La maison n’est pas
grande, mais il y a quand même un peu d’espace, de quoi
pouvoir cohabiter sans trop se marcher sur les pieds et
faire dormir quatre enfants. Il y a trois chambres : une pour
Jorge et Celia, les parents, une autre pour les deux aînés,
Rodrigo et Matías, et une dernière que Leo partage avec sa
petite sœur Marisol. La famille Messi est une famille
normale, voire très banale. « On est et on a toujours été des
gens de ce quartier, a confié Celia, la maman, à Cecilia
Caminos, la correspondante de l’agence DPA en Argentine.
On connaît tout le monde ici. Avec Jorge, on était voisins.
Son père vivait à un bloc d’ici et le mien, à deux blocs. On
s’est rencontrés lorsqu’on était encore adolescents. Il avait
17 ans, et moi, j’en avais 15. On s’est mariés, on a acheté
un petit terrain et on a construit notre maison. Tous nos
enfants sont nés ici. »
Lionel, le divin enfant, ouvre les yeux au monde, au tout
début de l’hiver austral, le 24 juin 1987. À 6 heures du
matin, le petit bout de chou de 3 kilos et 47 centimètres
naît dans une salle de l’hôpital italien de Rosario. Jorge a
29 ans et Celia 27. C’est leur troisième enfant, leur
troisième garçon. Ils l’appellent Lionel Andrés. Le petit voit
le jour dans une ville sens dessus dessous et plus divisée
que jamais. Une partie de Rosario, située à un peu plus de
300 kilomètres au nord-ouest de Buenos Aires, célèbre ses
héros.
Deux semaines avant la naissance du petit, le club de
Rosario Central est sacré champion d’Argentine, grâce,
entre autres, à Omar Palma, un buteur aussi petit (1,65 m)
que prolifique (20 buts) et spectaculaire. Il est la preuve
vivante que les petits gabarits ont leur place sur un terrain
de football. Les « Canailles » (surnom des supporters de
Central) règnent sur cette ville d’un peu moins d’un million
d’habitants. Jorge a le moral dans les chaussettes, car c’est
un « Lépreux », un supporter de Newell’s Old Boys. Il a
transmis son virus à ses deux premiers fils et il compte bien
en faire de même avec Lionel, son petit dernier. Les
Argentins sont supporters de père en fils. C’est la tradition
et elle n’est que très rarement remise en question. À
Rosario, les hinchas de Central et de Newell’s Old Boys se
haïssent. Leur rivalité est historique. C’est le plus vieux des
clásicos (derbys) du football argentin (le premier a eu lieu
en 1905). Les matchs entre ces deux meilleurs ennemis
sont électriques. Malheur aux vaincus. Gloire aux
vainqueurs.
Dans ce contexte explosif, seule la sélection argentine
peut réconcilier, le temps d’un match ou d’un tournoi, tous
ces supporters. Les « Canailles » ont encore la gueule de
bois après une fête mémorable lorsque la fine fleur du
football continental s’invite en Argentine. Le pays accueille
la 33e Copa America de l’histoire. Les champions du monde
en titre, emmenés par Diego Maradona, l’idole des jeunes
et des moins jeunes, sont tous là. Trois jours seulement
après la naissance de Leo, l’Argentine ouvre les hostilités à
Buenos Aires face au Pérou (1-1). Rosario ne verra pas la
sélection albiceleste en chair et en os, mais la ville a quand
même été désignée pour accueillir les matchs de la poule C
(Paraguay, Bolivie et Colombie). Après trois semaines de
compétition, l’Uruguay d’Enzo Francescoli est sacré
champion du continent. L’Argentine, quatrième, a déçu sur
ses terres. Lionel, encore nourrisson, a peut-être entendu
les cris de joie qui ont salué les trois buts de Maradona et
les deux du tout jeune et prometteur attaquant de 20 ans,
Claudio Caniggia. À peine né, il est déjà plongé dans la
passion du football « made in Argentina ».
Rodrigo et Matías, ses deux grands frères, ont déjà le
football dans la peau. Dès que leur mère leur donne la
permission, ils ouvrent la porte de la maison et s’en vont
courir derrière un ballon dans la rue Estado-d’Israel. Lionel
est un bébé calme. Il fait ses premiers pas à 10 mois. Et
pour son premier anniversaire, ses oncles lui offrent un
maillot de Newell’s Old Boys. Un maillot noir et rouge
devenu collector, car, en 1988, quelques jours avant
l’anniversaire de Leo, les « Lépreux » sont champions
d’Argentine. Ils succèdent à leurs ennemis héréditaires de
Rosario Central. C’est le deuxième titre de champion de
leur histoire. La fête est grandiose. Dans cette équipe, il y a
des jeunes pleins d’avenir comme Abel Balbo ou Roberto
Sensini, des historiques comme Gerardo Martino et des
joueurs comme Sergio Almirón ou Fabián Basualdo qui
croiseront la route de Lionel, plus tard, lors de ses
premières années à Newell’s, à Barcelone et même en
sélection.
Dès qu’il est en âge de marcher, Lionel se prend
d’affection pour une petite balle de tennis. Ils deviennent
vite inséparables. Il joue et apprend à la dompter dans son
coin, toujours avec le pied. « Lorsque ma mère l’envoyait
faire des courses, se rappelle son frère Matías dans le
magazine argentin El Gráfico, Leo prenait son ballon,
sinon, il boudait et n’y allait pas. Et s’il n’avait pas son
ballon, il s’en confectionnait un avec des sacs plastiques ou
des chaussettes. » Il passe beaucoup de temps avec Celia,
sa grand-mère maternelle. Leo se bat, chaque semaine,
avec ses cousins pour savoir qui ira dormir chez elle. C’est
une fanatique de football. Pendant longtemps, le rituel a
toujours été le même. Le dimanche matin, tôt, la grand-
mère se met aux fourneaux pour préparer une bonne
plâtrée de pâtes pour ses cinq petits-fils (les trois Messi et
les deux Biancucchi). « Dès qu’on arrivait chez elle, on
dévorait nos pâtes et on filait dans la rue, se souvient
Matías. On installait des buts et on faisait des matchs en six
buts. C’était toujours les petits contre les grands. Leo
faisait équipe avec Manu [Biancucchi, qui fait une carrière
discrète comme gardien de but] et moi, j’étais avec Maxi
[Biancucchi, ex-joueur de Flamengo, il évolue désormais au
Paraguay]. Mais Leo, déjà, détestait perdre, alors lorsque
ça ne se passait pas comme il voulait, il se mettait à pleurer
et il fallait continuer jusqu’à ce qu’il gagne. Mais c’était
tendu malgré la différence d’âge. Et je peux vous assurer
que Leo, on ne l’a jamais ménagé, il en a pris des coups… »
« C’est vrai que c’était assez sanglant, confirme Lionel
dans El Gráfico. Ces matchs se terminaient toujours mal.
Même lorsqu’on gagnait, mon frère me poussait à bout, car
il savait que je réagissais toujours. Qu’est-ce que j’ai pleuré
lors de ces dimanches de foot en famille ! » Mais le foot
n’est pas qu’une histoire de famille. Les Messi jouent
également « officiellement ». C’est souvent Celia, la grand-
mère, qui accompagne Matías et Rodrigo au club Grandoli,
situé à dix blocs de leur maison. « Un club qui n’a jamais eu
d’argent, assure Óscar López, l’un des entraîneurs qui a
croisé la route des Messi. Petit, Lionel venait en couches
avec ses frères. Il jouait avec une balle de tennis et la
faisait inlassablement rebondir contre le mur. Il jouait tout
seul, dans son coin. »
Grandoli est un club de quartier typiquement argentin.
Les enfants, venus pour la plupart des barres d’immeubles
qui entourent le seul terrain de cette petite entité, sont
entraînés par des hommes passionnés et bénévoles. Ce
manque cruel de moyens explique certainement l’état
désastreux du terrain : une pelouse pelée recouverte de
terre et de quelques mottes d’herbe qui poussent
sauvagement aux extrémités. Pendant plus de trente ans, le
club a fonctionné grâce à l’énergie de don Salvador
Aparicio, un ancien employé des chemins de fer argentins
qui vécut jusqu’à sa mort dans un taudis à quelques mètres
du terrain.
En trente ans, il en a vu passer des joueurs, des
exceptionnels, des bons et des moins bons. Et si Messi est
aujourd’hui le joueur qu’il est devenu, il le doit aussi à cet
homme à la fine moustache et au verbe haut. Au fond de
son canapé miteux, au milieu d’une pièce insalubre, don
Salvador se souvient bien du jour où le petit a fait ses
premiers pas : « Rodrigo, le frère aîné (catégorie 1980),
était excellent, c’était un joueur très complet que je
comparais à Gabriel Batistuta. Ce jour-là, en 1992, la mère
et la grand-mère de Lionel accompagnaient les deux
grands. Elles sont arrivées en avance et avant le match des
catégories de Matías (1982) et de Rodrigo, nous avions
organisé un match amical pour les plus petits. Il nous
manquait un joueur. J’étais un peu désabusé. Nos
adversaires nous mettaient la pression pour trouver un
dernier gamin. Je regarde dans les tribunes. Rien. Je
regarde autour et je vois un petit bonhomme qui tape le
ballon contre le mur. Je vais voir sa mère et lui demande de
me prêter son fils. Elle me répond par la négative. Elle ne
voulait pas que son fils joue, elle n’en démordait pas. C’est
finalement la grand-mère, assise à ses côtés, qui a
tranquillisé sa fille et insisté pour que Lionel joue. Je me
souviens qu’il a vraiment fallu négocier. Comme Celia
n’était pas rassurée, je lui ai dit que je placerais le petit sur
l’aile droite, près de la tribune, comme ça, s’il pleure ou s’il
se fait mal, elle sera juste à côté de lui. » Le match
commence. Lionel a les mains dans la gadoue. Il joue avec
le sable. Il semble ailleurs, sur une autre planète. Un
premier ballon arrive vers lui, il le laisse passer. « J’ai
compris par la suite qu’il n’avait pas voulu le contrôler, car
le ballon lui était arrivé sur son pied droit alors qu’il est
gaucher. Je vais le voir et je lui explique que lorsque le
ballon approche, il faut qu’il tire dedans. Le second ballon
arrive sur son pied gauche. Il le contrôle et accélère,
accélère, il dribble, personne n’arrive à l’arrêter et moi je
lui criais : “Tire, tire.” On avait l’impression qu’il avait joué
toute sa vie. Sa mère, sa grand-mère, moi, tout le monde,
on était scotchés sur le bord du terrain. »
Lionel a trouvé sa voie, son jeu. Le ballon devient sa
raison de vivre. Dès qu’il enfile le maillot orange de
Grandoli, il devient le héros d’un spectacle de quartier.
Chaque prise de balle, chaque dribble est salué par des
« olé » venus du bord du terrain. Il s’entraîne deux fois par
semaine et joue un match chaque week-end. Sur les photos
d’équipe que don Salvador a gardées précieusement dans
une petite pochette en plastique, Lionel est impassible. Il
fait une tête de moins que ses coéquipiers. Il nage dans son
short blanc et dans son maillot orange. Ses chaussettes,
blanches, tombent sur ses chevilles. En voyant ces clichés,
il est bien difficile d’imaginer ce petit bonhomme slalomer
entre les joueurs et réaliser d’énormes différences. Le
ballon paraît immense à côté de ses frêles jambes. « Il
jouait tout seul, se souvient don Salvador. Il était très vif, il
dribblait tout le monde. Il n’avait pas encore 5 ans. J’avais
décidé de le surclasser, il jouait donc avec les 1986. Mais
l’année suivante, il a pu intégrer sa catégorie. C’était un
gamin facile à gérer. Il ne parlait pas, il était très timide. Il
ne répondait jamais. Mais à l’heure de l’entraînement,
lorsqu’on expliquait un exercice, il était toujours devant et
buvait nos paroles. » Tous ces souvenirs, don Salvador les a
gardés dans un coin de sa tête jusqu’à sa mort, en 2009.
Lors de notre visite, il regrettait juste que les Messi ne
fassent pas un petit geste non pas pour lui, mais pour son
club. « Nous n’avons même plus de ballons », se lamentait-
il. Il paraît que beaucoup de footballeurs professionnels
sont comme ça. Ils ne font que trop rarement un geste pour
ces éducateurs et ces clubs qui les ont vus naître. Pourtant,
lorsqu’il a remporté son premier Ballon d’or, en 2009,
Lionel a soudainement retrouvé la mémoire et a tenu,
devant une presse internationale suspendue à ses lèvres, à
lui rendre un hommage posthume : « Salvador Aparicio est
quelqu’un qui nous a beaucoup aidés lorsque j’étais enfant.
Son soutien a été fondamental pour notre famille et c’est
pour cette raison que je lui dédie, à lui aussi, ce Ballon
d’or. »
Ils sont nombreux à avoir aidé Leo tout au long du
premier quart de siècle de sa vie. Et tous n’ont pas eu la
chance d’être remerciés ce jour-là. Don Salvador Aparicio
l’a été, peut-être parce qu’il ne lui a jamais mis de bâtons
dans les roues. Il savait que tôt ou tard le petit génie s’en
irait pour aller jouer dans un autre club. En Argentine, il y
a des espions autour de tous les terrains.
Ils sont à la recherche de la perle rare, de la petite
pépite, de la poule aux œufs d’or. Pour éviter que Leo ne
s’en aille trop vite, don Salvador propose à Jorge
d’entraîner, la seconde année, l’équipe de la catégorie 1987
du club Grandoli. Le père accepte sans hésiter. Son fils est
sous ses ordres et continue de dribbler et encore dribbler
toute personne qui se dresse devant lui. Mais la renommée
d’« el Enano » (« le Nain »), comme il est affectueusement
surnommé, finit par franchir les frontières du quartier. Son
départ devient vite inéluctable. « Le club de Newell’s avait
des espions partout, raconte don Salvador. Et Rodrigo, le
frère aîné, jouait à ce moment-là dans ce club. Un
entraîneur a demandé à Jorge de faire venir Leo pour un
test. Il l’a bien sûr réussi haut la main. Jorge m’a prévenu,
il était gêné, mais je lui ai dit de foncer, car il ne fallait pas
laisser passer une telle opportunité. »
Un nouveau chapitre s’ouvre alors dans la vie de Lionel
Messi. Ce maillot que ses oncles lui avaient offert pour son
premier anniversaire, il le porte désormais, chaque week-
end, pour de vrai, officiellement. Il continue son
apprentissage sur des terrains à taille réduite. En
Argentine, tous les joueurs en herbe, entre 5 et 9 ans,
apprennent les rudiments du football sur des petits
terrains. Cette première étape de la formation s’appelle le
« baby-fútbol ». C’est ce qui explique, entre autres, la force
des Argentins dans les petits espaces. Mais Rosario n’est
pas Buenos Aires. Et si les jeunes Porteños (habitants de la
capitale) jouent en général sur du dur et en salle, à Rosario
ils commencent en plein air, sur des terrains en herbe. Plus
ou moins en bon état, ça dépend des clubs. Newell’s Old
Boys est un club très réputé en Argentine pour sa
formation. La légende dit même que c’est le club qui a
formé le plus grand nombre d’internationaux argentins.
Les installations de l’école de football se trouvent à
l’autre bout de la ville. C’est un petit complexe qui porte le
nom de « Malvinas Argentinas » (les îles Malouines
argentines). Sur un mur, dans la rue, est inscrit en lettres
noires et rouges sur fond blanc : « Es el glorioso Newell’s
Old Boys » (Le glorieux Newell’s Old Boys). Au premier
coup d’œil, pourtant, les installations ne sont pas si
glorieuses que ça. Les terrains sont défraîchis et les petites
tribunes auraient besoin d’un bon coup de pinceau. Les
enfants qui s’entraînent sur l’un des quatre terrains du
complexe ne s’en rendent même pas compte. Ils préfèrent
contempler la fresque peinte sur un mur au bord du terrain
principal. Il y est inscrit : « Des Malvinas Argentinas à la
première division » avec des noms comme Sebastián
Domínguez, Lucas Bernardi, Maxi Rodríguez… Des joueurs
qui, comme Messi, sont passés par ce complexe et ont gravi
tous les échelons jusqu’à jouer en première division sous le
maillot rojinegro (rouge et noir). Tous les enfants, tel Lionel
à son époque, rêvent d’un pareil destin. C’est en mars 1994
que « la Puce » découvre ce lieu. À 7 ans, il est toujours
aussi petit et aussi timide. À 7 ans, c’est déjà sur le terrain
qu’il s’exprime le mieux. « Même un aveugle aurait pu voir
qu’il avait de la magie dans les pieds, soutient Carlos
Morales, qui a été son coach et son éducateur pendant trois
ans. Il s’entraînait à Newell’s, mais, au début, il continuait
à jouer quelques matchs à Grandoli. C’était un enfant qui
jouait comme un adulte. À partir de 8 ans, mon boulot était
simple : je devais former les chicos (enfants) pour qu’ils
jouent à onze contre onze. À partir de 9 ans, ils
s’entraînaient d’ailleurs deux fois par semaine sur un grand
terrain. En baby-fútbol, Leo était têtu, il ne donnait jamais
le ballon. Il le gardait précieusement. Il était spécial. Sur
un terrain à sept, c’était un crack, sa technique alliée à sa
vitesse d’exécution le rendait invulnérable. Il dribblait ses
adversaires les uns après les autres. C’était impossible de
lui voler le ballon. Sur un terrain à onze, c’était un
magicien. Il faisait encore plus de différence, car il avait
plus d’espace. Dès que le match devenait difficile, il mettait
tout le monde d’accord. Avec son équipe, il a été quatre fois
champion en six saisons. C’est énorme, car le niveau était
très élevé. C’est pour cette raison qu’on a appelé cette
équipe “la Máquina 87” [la Machine 87]. C’était un groupe
très uni. Ils étaient tous très amis, ils se retrouvaient
souvent chez Lucas Scaglia. »
Lucas Scaglia est l’un des rares amis de Leo qui
acceptent encore de parler aux journalistes. Lui aussi tente
de gagner sa vie en jouant au football. Après Newell’s Old
Boys, il s’est envolé vers le Vieux Continent et installé en
Grèce. Sa chambre à Rosario est un musée dédié à son
pote : des photos de Leo, des maillots du Barça et de la
sélection albiceleste et des souvenirs de l’époque bénie de
la Máquina 87. Comme son illustre ami, Lucas n’est pas un
grand bavard. « C’est vrai qu’au premier abord, Leo peut
paraître très timide. Au début, d’ailleurs, il ne parlait pas
beaucoup. Mais petit à petit, il s’est détendu. Avec nous, il
s’est rapidement senti en confiance. Après les matchs, on
allait souvent manger chez lui. Une fois notre repas
ingurgité, on se précipitait dehors, à la porte de sa maison
pour jouer. Mon père avait des terrains de football à cinq.
Le vendredi soir, on y allait tous ensemble. Ensuite, on se
faisait des pyjama parties chez moi avec Franco Casanova,
Juan Cruz Leguizamón et “El Enano”. On jouait aux cartes,
on papotait et on s’imaginait en haut de l’affiche. On se
faisait des tournois de PlayStation et chaque fois, et je vous
jure que c’est vrai, Lionel prenait le Barça. C’était la belle
époque, on était tous insouciants, et la seule chose qui nous
intéressait, c’était le foot. Dès qu’on pouvait, on y jouait
jusqu’à la nuit tombée. »
Lionel est un autre enfant lorsqu’il est avec ses copains.
Mais dès qu’il sort de ce cercle, de ce cocon, il redevient
muet. À l’école numéro 66 General-Las-Heras, il brille par
son silence. Son amie d’enfance, Cintia, parle pour lui. Elle
le cajole et s’en occupe comme s’il était son petit frère. Elle
l’aide en cachette lors des interrogations écrites, fait office
de médiatrice entre ses maîtresses et lui. Leo s’en détache
lorsque l’heure de la récréation a sonné. Les autres élèves
se battent pour l’avoir dans leur équipe. Son savoir-faire
avec un ballon rond au bout des pieds fait de lui un leader
silencieux dans toutes ses classes. Au club, à Newell’s,
c’est exactement la même rengaine. « Leo était muet, se
souvient Carlos Morales. Il écoutait tout ce que je disais
avec beaucoup d’attention. Il comprenait tout très vite.
Chaque joueur avait un surnom. Et de temps en temps je
me trompais en leur donnant des directives sur le bord du
terrain. Leo arrivait alors au triple galop, se postait devant
moi et me disait du bout des lèvres : “Non, coach. Lui, c’est
Untel.” Il était vraiment très attachant comme gamin. »
Sur le terrain, « la Puce » est un ton au-dessus et
élimine un à un ses adversaires. Chacun a une bonne
anecdote à raconter. Carlos Morales : « On jouait en demi-
finale d’un tournoi. Leo est arrivé en retard parce que son
père avait terminé son boulot plus tard que prévu. Je l’ai
donc mis sur le banc. Il y avait une bicyclette à gagner. On
perdait 3-0 à la mi-temps. C’est le moment que je choisis
pour faire entrer Leo. En une mi-temps, il inscrit trois buts
et fait une passe décisive. Il est reparti chez lui, tout
guilleret, avec une bicyclette. » Le petit aime déjà les défis.
Son oncle et parrain, Claudio Biancucchi, se souvient d’une
autre prouesse du gamin : « Un jour, les dirigeants du club
sont allés le voir avant un match et lui ont dit :
“Aujourd’hui, on doit absolument gagner, alors on va te
donner un alfajor [un gâteau très prisé des écoliers
argentins] par but que tu inscris.” Il a répondu oui avec sa
tête. Il a marqué huit buts et, à la fin du match, il est allé
demander son dû aux dirigeants. » Ernesto Vecchio, son
premier entraîneur à Newell’s, se souvient lui aussi de
l’appétit de victoires et de buts de Messi : « Leo était
malade. Je ne voulais pas le faire jouer. À quelques minutes
de l’issue du match, on perdait 1-0, je me suis alors tourné
vers lui pour lui demander s’il se sentait prêt à jouer. Il m’a
répondu oui avec sa tête. Il est entré, a inscrit deux buts
coup sur coup et nous avons gagné ce match. »
« El Enano » est un joueur hors pair, « un crack »,
comme aiment le dire les Argentins. « Le foot a toujours été
au centre de sa vie, explique la mère de Leo, Celia, à
l’agence DPA. Il jouait tout le temps. On voyait qu’il était
différent, c’était une évidence, comme le nez au milieu de
la figure. Mais de là à s’imaginer qu’il deviendrait ce qu’il
est devenu, aucun d’entre nous ne l’aurait parié. » Pas
même Claudio Biancucchi : « Leo, la seule chose qui lui
plaisait dans la vie, c’était de jouer au foot. La pire des
punitions, c’était de lui interdire d’aller à l’entraînement. Il
est né pro. S’il avait un entraînement à 18 heures, à 17 h
30 son sac, qu’il préparait tout seul, était déjà prêt. On a
tous rêvé qu’il devienne professionnel. Lorsqu’il était petit,
en voiture, je rigolais avec lui, je lui montrais des maisons
et je lui disais : “Quand tu seras le meilleur joueur de la
planète, tu m’offriras cette maison ou celle-là.” C’est ce
qu’il a fini par faire. » À Newell’s Old Boys, les entraîneurs
et les dirigeants sont plus mesurés et ne veulent surtout
pas faire d’anachronisme. Pour Sergio Almirón, le même
qui faisait partie de l’équipe de Newell’s championne en
1988, ex-coordinateur général du football catégorie
enfants : « Leo était un joueur exceptionnel. Mais à son âge
beaucoup de gamins font des différences énormes. Entre
nous, on se disait que s’il continuait comme ça, il pourrait
certainement jouer, un jour, en première division. Ce serait
vous mentir de dire qu’on voyait en lui le futur meilleur
joueur de la planète. » « C’est vrai, poursuit Carlos
Morales. Il nous impressionnait. Il avait une technique
exquise. D’ailleurs, à la mi-temps des matchs de Newell’s, il
faisait une démonstration de jongles, au milieu du terrain
devant des milliers de spectateurs souvent médusés de voir
un si petit bonhomme aussi agile avec le ballon. Pour moi,
le principal obstacle à sa carrière, c’était sa taille. Il était
vraiment trop frêle, trop petit. »
4
Le traitement
Sergio Omar Almirón nous reçoit dans son bureau. De sa
petite fenêtre, il a une vue imprenable sur le terrain
d’honneur du complexe des Malvinas Argentinas de
Newell’s Old Boys. Il décroche son téléphone, appelle sa
secrétaire et lui demande de lui apporter immédiatement la
boîte « Messi ». Elle est précieusement gardée, sous
scellés, dans un petit coffre-fort. Lorsque sa secrétaire
entre dans son bureau, il sort une clé d’un tiroir et ouvre
nerveusement cette boîte. Elle est remplie d’une vingtaine
de bons. « Regardez-les, nous demande-t-il. Ces bons sont
la preuve que nous avons essayé d’aider les Messi. » Des
bons, il y en a des bleus, des blancs et des roses. Ils ont la
taille d’une carte postale. Ils sont datés et signés. Sur
chacun d’entre eux, il y a un cachet officiel « Escuelas de
Fútbol Malvinas Argentinas », mais aussi le destinataire de
ces dons : « medicamentos a Lionel Messi » (médicaments
pour Lionel Messi). En l’an 2000, par exemple, Newell’s a
versé des sommes aux Messi presque tous les mois :
200 pesos en février, 200 en mars, 155 en avril, 150 en
juin, 150 en juillet, 100 en août et encore 100 en septembre
(à cette époque de dollarisation de l’économie en
Argentine, un peso égale un dollar). « Un jour, se souvient
Almirón, les parents de Lionel nous ont demandé un
rendez-vous. Je les ai reçus dans ce même bureau. Ils
n’étaient pas dans leur assiette. Ils m’ont avoué qu’ils ne
s’en sortaient pas, que personne ne les aidait à payer le
traitement de Lionel. Je leur ai répondu qu’on allait essayer
de trouver une solution. Ensuite, on a collaboré comme on
a pu. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque-là, c’était la
crise en Argentine et à l’école de football notre budget était
ridicule. Si on avait pu faire plus, on l’aurait fait, mais on
ne pouvait pas, c’est aussi simple que ça. Je ne suis pas
certain que les Messi l’ont bien compris. »
À la fin des années 1990, le club de Newell’s Old Boys
est en crise. Son président (de 1994 à 2008), Eduardo
López, le dirige d’une main de fer. Il s’est acoquiné avec les
barras bravas (supporters ultras) pour faire régner l’ordre
et la terreur. Pendant que le club s’appauvrit, lui et ses
collaborateurs les plus proches s’enrichissent. Sous la
gestion du « dictateur » Eduardo López, le centre de
formation ainsi que l’école de football sont laissés à
l’abandon. L’argent manque. Les infrastructures tombent
en ruine. Almirón a donc raison, le club est en manque de
liquidités et ne peut que trop partiellement aider Lionel
Messi. Si la crise que traverse le pays est une raison
évidente, la gestion du club en est une autre tout aussi
évidente.
Malgré cela, plus de dix ans après les faits, la rancune
est toujours aussi tenace. Sergio Almirón, Carlos Morales,
l’entraîneur de Leo à l’époque, ne comprennent pas
pourquoi les Messi leur en veulent autant. Celia a même
déclaré à l’agence DPA que pour elle : « Newell’s n’existe
pas. » Ces mots, Almirón et tous les bénévoles du club ne
les ont pas encore digérés. Certains, sous couvert
d’anonymat, prétendent que les Messi en veulent
également à Newell’s parce que le club avait renvoyé le
très prometteur Rodrigo, le frère aîné de Lionel. Rodrigo
était pourtant un très bon joueur. Mais l’aîné de la fratrie
est passé par une grosse crise d’adolescence. Il est devenu
incontrôlable et les dirigeants de Newell’s ont préféré le
mettre à la porte. Celia et Jorge ne l’ont jamais oublié.
« Ils ont la mémoire courte, ajoute Almirón. C’est grâce
au club que le déficit en hormones de croissance de Lionel
a été détecté. C’est nous qui lui avons conseillé d’aller voir
un médecin, car il était vraiment plus petit que la
moyenne. » « C’est vrai, confirme Carlos Morales. Deux
joueurs de Newell’s étaient déjà passés par là. Il y a eu un
certain Sergio Maradona, ça ne s’invente pas, mais aussi
Damián Manso (ex-joueur de Newell’s, de Bastia, de
Pachuca ou de Liga de Quito). C’est Nestor Rozin, un
dirigeant du club, qui a pris les Messi par la main et les a
envoyés consulter le docteur Schwarzstein. »
Endocrinologue réputé à Rosario, le docteur Diego
Schwarzstein est aussi un supporter inconditionnel de
Newell’s Old Boys. Ainsi, lorsque le club de son cœur fait
appel à lui, il est toujours prêt à donner un petit coup de
main. Son cabinet est situé en plein centre-ville. Il n’a
jamais rien caché et a toujours reçu les journalistes à bras
ouverts. Cet homme d’une petite cinquantaine d’années
aux cheveux courts, pour mieux cacher sa calvitie, et au
bouc soigneusement aiguisé parle sans retenue de son
patient le plus célèbre. « La première visite a eu lieu le 31
janvier 1997, se souvient-il. Lionel était accompagné de
Jorge. C’était un petit bout de chou timide et très
attachant. À 9 ans, il mesurait 1,25 mètre. Il était donc bien
en dessous des courbes normales. Leo a d’abord dû subir
une batterie d’examens. Il a été rigoureusement suivi
cliniquement pendant environ un an. C’est un processus
long, car on doit observer sa courbe de croissance. Ces
analyses coûtent très cher, et la Sécurité sociale met
toujours un peu de temps avant de les rembourser. Il lui a
été diagnostiqué un déficit partiel d’hormones de
croissance. Cette carence touche un enfant sur 20 000. Leo
a donc commencé sa cure une année plus tard, en 1998.
Dans ce cas précis, la substance naturelle peut être
remplacée par une autre substance, synthétique celle-là.
Leo devait donc s’injecter quotidiennement des hormones.
Et ce, tout au long de sa croissance. Ce traitement dure, en
général, entre trois et cinq ans. Il faut savoir qu’un enfant
qui a ce genre de déficit en hormones de croissance a une
vie complètement normale. Il n’existe pas de contre-
indication. Leo pouvait donc jouer au foot autant qu’il le
voulait. Le seul petit inconvénient, c’est que, de temps en
temps, l’enfant qui subit ces soins, comme Lionel, peut être
un peu fatigué. On lui conseille alors de s’habituer à faire
des siestes. » Dix ans plus tard, Lionel n’a toujours pas
perdu cette habitude, puisqu’il fait la sieste chaque jour,
dans sa maison de Castelldefels, dans la banlieue de
Barcelone.
Après avoir pris connaissance des résultats des
analyses, les Messi sont soulagés et ils connaissent enfin
les raisons de la petite taille de leur fils. Ils ont également
bien compris que tout cela pouvait s’arranger. Lionel n’a
pas l’air d’être traumatisé. D’ailleurs, c’est lui, et lui seul,
qui s’injecte quotidiennement ses hormones. Il ne se plaint
pas et n’a besoin de personne pour lui rappeler ce qu’il a à
faire. Il suit consciencieusement sa cure. Le soir, lorsqu’il
va dormir chez Lucas Scaglia par exemple, à peine le pas
de la porte franchi, il dépose dans le réfrigérateur de son
ami une petite boîte dans laquelle il a mis ses capsules.
L’heure venue, il s’injecte discrètement sa dose dans la
jambe, puis reprend le cours normal de sa soirée. Lionel a
10 ans. Celia, sa mère, ne travaille plus. Jorge, lui, gagne sa
pitance dans une grande usine métallurgique de la région :
Acindar. Il est le superviseur du service des barbelés. C’est
une famille de classe moyenne. Le traitement de Lionel
coûte cher : 960 dollars par mois.
L’histoire officielle raconte que les Messi ont eu bien du
mal à le payer. Sur son site officiel, Lionel raconte même
que personne n’a voulu mettre la main à la pâte et qu’au
final, étranglée financièrement, la famille a dû se résoudre,
à contrecœur, à s’exiler en Europe. Cette histoire est
régulièrement reprise dans les médias comme si le
parcours de Messi n’en était que plus beau. Et pourtant, la
réalité est tout autre. Le docteur Schwarzstein est formel :
« Le traitement de Lionel a été pris en charge par la
Sécurité sociale, par la mutuelle de son père ainsi que par
la fondation Acindar. C’est vrai qu’il y a beaucoup de
lourdeurs administratives, car il faut renouveler sa
demande tous les six mois. Donc, de temps en temps, il y
avait quelques retards dans les remboursements. Mais je
peux vous assurer que pendant trois ans les soins ont été
entièrement pris en charge. » Même son de cloche du côté
de la fondation Acindar, qui s’étonne, elle aussi, de cette
version officielle. « En 1998, confirme une employée de la
fondation, nous avons reçu une demande d’aide de Jorge
Messi. La Sécurité sociale payait la moitié du traitement, la
mutuelle 25 % et la fondation a pris en charge les 25 %
restants. Cela a duré de septembre 1998 à juin 2000. Au
mois d’août de l’an 2000, nous avons même reçu une lettre
de remerciement. Et en décembre de l’an 2000, nous avons
payé quelques doses additionnelles. » Si le traitement était
entièrement pris en charge, alors pourquoi Celia allait-elle
quémander de l’argent à Newell’s ? L’Argentine est alors
plongée dans une crise économique et financière sans
précédent. Dès 1998, le pays est en récession (baisse du
PIB par habitant). Le chômage atteint le record historique
de 22 % de la population active et le taux de pauvreté
culmine à 57 %. L’inflation, galopante, étrangle la grande
majorité de la population. Les consommateurs sont
totalement désarmés face à l’envolée des prix. La famille
Messi n’est pas épargnée. Alors, pour fuir cette crise, de
nombreux Argentins profitent de leurs origines espagnoles
ou italiennes pour traverser l’océan Atlantique. Ils sont
prêts à se déraciner pour trouver un travail et repartir de
zéro. Selon la Direction nationale argentine des migrations,
250 000 Argentins ont quitté le pays à partir de l’an 2000.
Et, officiellement, 60 000 d’entre eux ont trouvé refuge en
Espagne. Dans la réalité, ils sont certainement bien plus
nombreux. Dans un coin de sa tête, Jorge Messi pense de
plus en plus à tenter cette aventure. Avec Celia, ils ont
même eu l’idée de s’envoler vers l’Australie. Mais avant de
se résoudre à partir, Jorge veut tout tenter. Il se dit
certainement que les talents de footballeur de Lionel
peuvent aider la famille à s’en sortir. Il va donc tenter un
coup de poker et proposer son fils à River Plate, l’un des
plus grands clubs d’Argentine. « J’étais alors un dénicheur
de talents pour River dans la région de Rosario, a déclaré
Federico Vairo à la chaîne argentine C5N. Un ami m’a parlé
de Messi. La première fois que je l’ai vu, j’ai été surpris
parce qu’il était vraiment très petit. Son père m’a dit qu’il
aimerait bien que je le voie jouer. Le problème, c’est que
j’avais bien une journée de détection d’organisée, mais elle
était réservée aux joueurs âgés de 16 ans. Messi n’avait
pas encore 13 ans. Mais son père m’a dit que ça ne posait
pas de problème, que son fils était habitué à jouer avec des
plus grands. J’ai donc finalement accepté et là, je suis resté
bouche bée. Il a dribblé tout le monde, personne ne pouvait
l’arrêter. J’ai appelé le club et je leur ai dit de faire venir
Lionel à Buenos Aires pour qu’ils le voient en chair et en
os. » Quelques semaines plus tard, Lionel et Jorge
débarquent dans la capitale, accompagnés par un certain
Giménez, un autre attaquant de Newell’s. Les deux font la
paire et se montrent bien supérieurs à leurs adversaires.
« Lorsqu’on l’a vu à l’œuvre, affirme Galdino Luraschi,
alors entraîneur à River Plate, on a décidé de le faire
signer. Malgré sa petite taille, il a été phénoménal, c’était
vraiment le genre de joueur qu’on prenait les yeux fermés.
Je me souviens même qu’on l’avait fait évoluer au côté de
Gonzalo Higuaín, un autre crack né en 1987. Si on m’avait
dit alors que ces deux-là formeraient le duo d’attaque de la
sélection argentine lors d’une Coupe du monde, je ne
l’aurais certainement pas cru. » River Plate est donc sous le
charme. Jorge en profite et fait monter les enchères. Il est
dur en affaires. Si les « Millonarios » (surnom des
supporters et des joueurs de River) veulent voir Lionel
évoluer sous le maillot de River, ils doivent lui donner un
travail et une maison. Lionel n’a que 13 ans. Les dirigeants
bottent alors en touche, car ils ne sont pas prêts à mettre
autant d’argent sur un enfant. « Et puis, il y avait un autre
problème, assure Luraschi. Newell’s ne voulait pas libérer
le joueur. Et la loi est formelle en Argentine : si le joueur
part de son club sans son accord, il ne peut pas avoir une
nouvelle licence pendant deux ans. C’est le prix de sa
liberté. Finalement, Newell’s n’a libéré que Giménez. Je
peux vous assurer qu’à aucun moment lui ou son père nous
ont parlé de son problème de croissance et du traitement
qu’il devait suivre. Donc je trouve ça un peu fort qu’on
prétende que Messi ne soit pas venu à River parce que le
club ne voulait pas payer ses hormones de croissance. C’est
un mensonge. »
Lorsque cette histoire arrive aux oreilles des dirigeants
de Newell’s Old Boys, ils voient rouge. « Je pense que Jorge
a emmené Lionel à River pour mettre la pression sur
Newell’s », assure Claudio Biancucchi. Sergio Almirón et
Carlos Morales décident de s’inviter chez les Messi pour
aller mettre les points sur les « i ». Carlos Morales explique
à Jorge qu’il existe un pacte entre les clubs argentins pour
éviter que les uns ne volent pas les joueurs des autres. En
clair, chaque joueur est intouchable si son club ne donne
pas son accord. Almirón et Morales font promettre, ce jour-
là, aux parents de Lionel qu’ils seraient les premiers
prévenus s’ils avaient des envies d’ailleurs. Pour partir, il
faut avoir un point de chute. Mais encore faut-il en trouver
un. L’histoire officielle, véhiculée par Jorge et par Lionel,
raconte que le père et le fils sont allés à Lerida, en
Catalogne, chez des cousins éloignés. Que là-bas, Jorge
avait trouvé un travail. La réalité, encore une fois, est tout
autre.
À Rosario, Lionel suit normalement sa cure. Il grandit,
s’épaissit un peu. Sur les terrains, il en fait voir de toutes
les couleurs à ses adversaires. Des agents, qui flairent la
bonne affaire, s’approchent de Jorge. Les Messi se lient
d’abord avec Fabián Basualdo, l’ex-international (29
sélections) de Newell’s. Mais cette relation ne dure pas
bien longtemps puisque l’entreprise pour laquelle travaille
Basualdo refuse de prendre en charge une partie du
traitement. Basualdo a beau emmener Lionel au cinéma et
lui donner quelques pesos par-ci par-là, ce n’est pas
suffisant aux yeux de Jorge. Il décide de s’en séparer le jour
où Claudio Biancucchi joue les intermédiaires. Son fils, le
cousin germain de Leo, Maxi Biancucchi (né en 1984) est
représenté par Martín Montero et Fabián Soldini de
l’entreprise Marka. Claudio, plus que satisfait du travail
réalisé par les deux hommes, leur demande de jeter un œil
sur son filleul. « Au début, on n’était pas très chauds, avoue
Fabián Soldini. Leo n’avait que 12 ans et nous n’étions pas
habitués à représenter des joueurs aussi jeunes. Mais un
jour, je l’ai vu à l’œuvre presque par hasard. J’étais allé voir
un match de Newell’s et l’équipe de Leo jouait avant. J’ai
immédiatement appelé Claudio et je lui ai demandé si son
filleul portait le numéro 9. Il m’a répondu par l’affirmative.
Je lui ai dit qu’on voulait rencontrer sa famille le plus vite
possible. » Quelques jours plus tard, un samedi matin,
Fabián Soldini, Martín Montero, Claudio Biancucchi et
Jorge Messi se retrouvent dans un bar, aujourd’hui disparu,
de la rue piétonne Cordoba, en plein centre-ville de
Rosario. « Jorge nous a immédiatement prévenus. Il ne
collaborerait avec nous qu’à deux conditions : d’abord,
qu’on paie la moitié des soins de son fils ; ensuite, qu’on lui
permette de faire un essai dans un grand club à l’étranger.
Jorge avait bien vu qu’un joueur argentin de 11 ans,
Leandro Depetris, venait de signer au Milan AC. Et donc
que l’âge de son fils, 12 ans, n’était pas un obstacle pour
faire un essai à l’étranger. On a accepté le deal. »
Les nouveaux agents acceptent de prendre en charge la
moitié du coût du traitement de Lionel Messi. Pourquoi
Jorge leur demande-t-il cela ? Parce que la fondation
Acindar ne lui rembourse plus les hormones de son fils ?
C’est ce que soutient Fabián Soldini : « La fondation avait
promis à Jorge de lui rembourser la totalité du traitement,
mais au final, elle n’en payait que la moitié. Entre la
Sécurité sociale et la fondation, la cure de Leo était
entièrement prise en charge. Mais au mois de mars 2000,
la Sécurité sociale n’a plus rien remboursé. De mars 2000
jusqu’au mois de janvier 2001, nous avons donc payé la
moitié du traitement de Leo. » Nous l’avons vu plus haut, et
même s’ils pensent qu’il devait y avoir du retard dans les
remboursements, le docteur Schwarzstein et la fondation
Acindar démentent formellement cette version. Le docteur
Aldo Miglietta également. Cet endocrinologue est un
membre de la Commission nationale d’aide aux enfants qui
souffrent de déficit d’hormones de croissance. « Cette
histoire me fait sortir de mes gonds, a-t-il déclaré à La
Capital, le quotidien régional le plus lu de Rosario. Je suis
scandalisé lorsque j’entends ou je lis que les Messi ont été
obligés d’émigrer en Espagne parce qu’en Argentine,
personne ne prenait en charge la cure de leur fils. C’est un
mensonge. D’abord, parce que ce traitement entre dans le
Programa Médico Obligatorio (Programme médical
obligatoire). Et dans le cas, improbable, où Messi ne
bénéficiait pas de ce programme, il aurait pu alerter la
Commission nationale d’aide aux enfants qui souffrent de
déficit d’hormones de croissance. Depuis 1991, cette
commission prend entièrement en charge les soins des
enfants qui ne peuvent pas les payer. »
Fabián Soldini et Martín Montero ne sont pas au courant
de tout cela. Alors, comme convenu, chaque mois, ils
envoient un chèque de 480 dollars aux Messi. Par ailleurs,
ils se démènent pour trouver un contact capable de leur
ouvrir les portes d’un grand club. « Nous avons appelé Juan
Mateo, un avocat argentin, spécialiste du marché brésilien,
qui travaillait beaucoup avec Josep Minguella, l’agent
numéro 1 du FC Barcelone, raconte Soldini. Nous lui avons
dit que nous avions un joueur exceptionnel à lui présenter.
Il nous a écoutés attentivement, mais nous a dit qu’il était
bien trop jeune, que ce n’était pas dans l’habitude du Barça
de miser sur des joueurs de cet âge-là. » Pendant plusieurs
semaines, c’est le calme plat. Et puis, un jour, le téléphone
de Fabián Soldini sonne. C’est Juan Mateo qui l’appelle, car
il a un grand service à lui demander : « C’était au mois de
juin de l’an 2000, se rappelle-t-il. Juan m’a demandé de
venir le voir à Buenos Aires. Il voulait que je rencontre Luiz
Felipe Scolari, l’entraîneur du Palmeiras, juste avant la
finale aller de la Copa Libertadores entre Boca Juniors et le
club brésilien. Juan voulait que je lui explique deux-trois
petites choses autour de Boca. J’en ai profité pour en
remettre une couche sur Messi. Il m’a demandé de lui
envoyer une vidéo du petit pour voir ce qu’il avait dans les
pieds et dans le ventre. » Pour Soldini, la porte s’entrouvre.
Il va s’y engouffrer. Depuis quelques semaines, Fabián a
pris l’habitude de tout filmer. Mais il ne veut pas envoyer
une vidéo banale et des images d’un petit lutin qui dribble
tout sur son passage. Soldini, qui a plus d’un tour dans son
sac, a une autre idée en tête : « Je suis allé voir Lionel et je
lui ai donné un kilo d’oranges et quelques balles de tennis.
Je lui ai dit : tu t’entraînes à jongler avec ça et dans une
semaine je te filme. Une semaine plus tard, Leo maîtrisait
parfaitement son sujet. Il a fait 113 jongles avec une
orange et 120 avec une balle de tennis. J’ai envoyé le tout à
Juan Mateo. Le lundi 4 septembre, Juan m’a rappelé pour
me dire que nous étions attendus le lundi 18 septembre à
Barcelone. » Jorge, Lionel et Fabián Soldini ont deux
semaines pour tout préparer : faire les passeports, trouver
des billets d’avion, organiser le voyage. Le dimanche
17 septembre, les trois compères embarquent à l’aéroport
de Rosario, atterrissent cinquante minutes plus tard à
Buenos Aires, changent d’avion et traversent l’Atlantique
direction Barcelone. « Le voyage a été très agité. L’avion
bougeait beaucoup, se souvient Soldini. Lorsque les
hôtesses nous ont servi à manger, il y avait toujours
beaucoup de turbulences, Leo a alors posé ses couverts et
s’est endormi en un rien de temps. Le lendemain matin,
nous sommes arrivés à Barcelone. »
5
L’exil
Les voyageurs, touristes ou hommes d’affaires, sortent
d’un pas décidé du hall des arrivées de l’aéroport de
Barcelone. Certains sont accueillis par des proches,
d’autres par des chauffeurs qui lèvent bien haut des
pancartes sur lesquelles sont inscrits des noms. Mais Jorge
Messi, Lionel Messi et Fabián Soldini, eux, sont livrés à
eux-mêmes. C’est la première fois que Leo et son père
posent les pieds sur le sol européen. Heureusement que
Fabián Soldini, leur guide, leur agent, prend les choses en
main. « Après avoir récupéré nos bagages, nous sommes
montés dans un taxi pour aller directement dans les
bureaux de Minguella… Il nous a dit de nous préparer, car
à 18 heures, Leo allait s’entraîner pour la première fois
avec le Barça. » Avant de découvrir les terrains
d’entraînement de Barcelone, cet inséparable trio passe
pour déposer ses affaires à l’hôtel Plaza. C’est une tour de
plusieurs étages située sur la Plaza de España. De sa
chambre, Leo a une vue imprenable sur le Montjuïc, mais
aussi sur l’ancienne arène de Barcelone, sur les tours
Venecianas et sur la fontaine monumentale autour
desquelles les voitures et les bus transitent du matin
jusqu’au soir. « Ensuite, nous avons pris le métro pour nous
rendre à l’entraînement, affirme Fabián Soldini. Avant de
jouer, nous nous sommes réunis avec Joaquim Rifé,
directeur technique des catégories de jeunes du club. On a
fait connaissance et Rifé nous a expliqué que c’était Carles
Rexach qui devait prendre la décision de garder ou non
Leo. Le problème, c’est qu’il se trouvait au même moment
aux antipodes, à Sydney, pour les jeux Olympiques. » Le
voyage commence mal : Leo doit attendre avant de faire le
test officiel. Ce n’était pas prévu. Mais il en faudrait plus
pour le déstabiliser. Dès son premier entraînement, il
démontre qu’il a quelque chose de spécial, que ce n’est pas
un joueur comme les autres. Juan Mateo est sur le bord de
la pelouse ce jour-là : « Le premier exercice consistait à
tirer une transversale depuis le centre du terrain vers un
joueur placé sur l’aile. Il devait contrôler le ballon, le
conduire jusqu’au poteau de corner et centrer pour un
troisième joueur qui devait le reprendre en une touche de
balle. À 13 ans, normalement, tous ces gestes ne sont pas
forcément faciles à réaliser, mais Leo, qui avait déjà
d’exceptionnelles qualités techniques, s’en est sorti comme
un chef. Il a tout fait à la perfection et il fallait être aveugle
pour ne pas voir qu’il était bien au-dessus du lot. Lorsqu’il
l’a vu à l’œuvre, Alexanko, un ancien grand joueur du club,
a immédiatement appelé un autre entraîneur pour qu’il
voie le petit. Avec Rifé, ils ont décidé d’organiser un essai
lorsque Rexach serait de retour d’Australie. » Trois jours
par semaine, le lundi, le mercredi et le jeudi, Rifé l’autorise
à s’entraîner avec des joueurs du Barça de son âge. Chaque
fois, c’est le même rituel. Leo prépare ses affaires tout seul.
Il est toujours prêt à l’heure. Ensuite, Fabián, Jorge et Leo
descendent à la station de métro sur la place. Ils montent à
la station España et descendent à celle de Collblanc, la plus
proche du Camp Nou. Pendant que Leo se met en tenue,
Jorge et Fabián s’installent sur le bord du terrain. Ils ne
parlent pas et n’encouragent pas bruyamment « la Puce ».
Ils brillent tous les deux par leur discrétion. Sur la pelouse,
Leo surclasse ses adversaires. Mateo et Soldini
comprennent vite que leur joueur a de fortes chances de
réussir son test. « Au bout d’une dizaine de jours, explique
Soldini, nous avons demandé à Horacio Gaggioli de se
joindre à nous et de commencer à s’occuper du petit. On
savait qu’on allait avoir besoin de quelqu’un de confiance à
Barcelone pour veiller sur les Messi. À partir de ce
moment-là, nous allions au centre d’entraînement en
voiture avec Horacio. Nous n’avions plus besoin de prendre
le métro. » Un jour, Horacio Gaggioli est accompagné par
Gaby Calderón (l’ex-joueur du PSG, ex-international
argentin, qui évolue alors au Betis Séville) et par Migueli,
le joueur aux 549 matchs sous le maillot du Barça.
« Migueli me demande alors de lui montrer le petit
Argentin dont tout le monde parle, se souvient Horacio.
Lorsque je lui indique Leo, il me dit : “Pas la peine de lui
faire faire un essai, vu comment il marche, je peux
t’assurer que c’est un crack !” » Tout se passe bien, et
pourtant, les Messi commencent à trouver le temps long.
La faute à un « Charly » Rexach qui s’attarde à Sydney. Il
est obligé d’y rester plus longtemps que prévu, car
l’Espagne de Xavi et Puyol est en finale du tournoi
olympique de football contre le Cameroun d’un certain
Samuel Eto’o. Après la finale, qui a lieu le 30 septembre, et
la défaite aux tirs au but de la Roja, Rexach entame son
long voyage de retour. Joaquim Rifé prévient alors Fabián
et Jorge que le petit peut se préparer, car le test va avoir
lieu. Il était temps.
Le lendemain, Leo se réveille après avoir dormi sur ses
deux oreilles. Il n’y a pas un nuage dans le ciel. Barcelone
vit un bel été indien. Lionel est tranquille, il n’est pas
angoissé. L’essai est prévu à 17 heures. Toute la journée,
Jorge et Fabián lui répètent qu’il doit jouer comme il sait
jouer. Comme d’habitude. Depuis la veille, ils savent que le
Barça a décidé de jauger Leo sur le terrain numéro 3 du
Mini Estadi du Camp Nou et qu’il aura affaire à des joueurs
entre un et deux ans de plus, bien plus grands et bien plus
costauds que lui.
Lorsqu’il pose ses crampons sur la pelouse, une belle
brochette de vieilles stars du club a pris place sur le banc
de touche. Il y a là Migueli (549 apparitions sous le maillot
blaugrana), Juan Manuel Asensi (396 matchs), Joaquim Rifé
(401 matchs) et Carles Rexach (449 matchs), tout juste
rentré des antipodes. À eux quatre, ils ont joué presque 1
800 matchs pour le Barça (1 798 très exactement). Ils font
partie de l’histoire du club, ils sont donc très bien placés
pour repérer un potentiel futur joueur blaugrana. « Dès sa
première touche de balle, se souvient Rifé, on a compris
que cette petite “Puce” avait quelque chose de spécial. Il a
marqué un but exceptionnel, à la Maradona, après avoir
dribblé pratiquement toute l’équipe adverse. On se
regardait avec Migueli, Asensi et Rexach, on n’en croyait
pas nos yeux. » « Moi, déclare Rexach dans les colonnes
d’El Mundo Deportivo, je me suis tourné vers Rifé et
Migueli et je leur ai dit : “On le signe, maintenant !” Il y a
des joueurs qui ont besoin d’être bien entourés pour faire
la différence. Pas lui, et encore moins à 13 ans. Il avait un
démarrage terrible, il était technique, adroit et je n’avais
jamais vu un joueur aller aussi vite avec le ballon. Ce jour-
là, même un Martien aurait vu que Leo était spécial, qu’il
était un joueur différent. » Les vieilles légendes du Barça
sont conquises. Fabián et Jorge sont rassurés, car ils savent
que Leo a tapé dans l’œil du grand Barça. Le lendemain,
les trois compères repartent à Rosario. Si tout se passe
bien, ils savent que bientôt ils reviendront à Barcelone,
mais cette fois-ci pour s’y installer définitivement.
À Rosario, Carlos Morales, l’entraîneur de la « Machine
1987 » de Newell’s Old Boys, l’équipe de Leo, ne se doute
de rien. « Pendant son premier voyage à Barcelone, Celia,
la mère de Lionel, m’a dit que son petit souffrait d’une
pneumonie puis Leo est revenu comme si de rien n’était. »
Il termine donc l’année 2000 chez lui en attendant des
bonnes nouvelles de Barcelone, qui tardent à arriver. Il n’a
pas pris conscience qu’il passe peut-être son dernier Noël à
Rosario avec ses cousins, ses oncles, ses tantes et ses
grands-parents. En début d’année 2001, après avoir
commencé la saison avec son club, Leo doit soudainement
partir à Barcelone. La situation s’est débloquée. « Il m’a
appelé un dimanche chez moi pour me prévenir qu’il s’en
allait », se souvient Lucas Scaglia, son coéquipier, son
meilleur ami. « Moi, j’attends toujours que la mère vienne
me voir pour me prévenir que son fils s’en va, affirme
Sergio Almirón. Elle m’a toujours dit que je serais le
premier prévenu. » En 2008, Sergio Almirón est parti par la
petite porte de Newell’s, après avoir été accusé de
tentative d’extorsion par la mère d’un joueur de 21 ans.
Carlos Morales veille toujours au grain et continue
d’entraîner au club. « Depuis que Leo est parti en février
2001, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui. Comment
ai-je appris qu’il était parti ? Un des entraîneurs du club a
des taxis. Il m’a dit que l’un des neveux de sa femme avait
accompagné Leo et sa famille à l’aéroport et qu’il s’envolait
vers l’Espagne. Depuis vingt ans, les agents ont détruit le
football argentin, Leo en est la preuve, car il aurait pu
continuer sa formation chez nous. Serait-il devenu ce qu’il
est devenu ? Je ne sais pas, parce que moi, à l’époque,
j’avais peur que son physique soit un frein dans sa carrière.
Je pensais qu’il jouerait en première division, ça c’est sûr,
mais pas qu’il deviendrait le meilleur joueur de la
planète. »
La famille Messi est prête à voyager, à changer de vie.
Le 1er février 2001, Celia, Jorge, Rodrigo, Matías, Leo et
Marisol embarquent à l’aéroport de Rosario pour un long
voyage, direction… Barcelone. « Durant le court vol
Rosario-Buenos Aires, Leo a pleuré toutes les larmes de son
corps. Il avait de gros sanglots, il ne pouvait pas s’arrêter,
raconte Fabián Soldini. Il savait qu’il ne reviendrait jamais.
Quitter Rosario, ça a été un véritable crève-cœur pour lui. »
« C’est vrai que j’ai beaucoup pleuré ce jour-là, a avoué
Messi lors d’un entretien avec le magazine argentin El
Gráfico. Je quittais beaucoup de choses, mes amis, ma
maison, une partie de ma famille, mes coéquipiers… Mais
en même temps, je savais que Barcelone pouvait me
permettre de réaliser mes rêves. » Les Messi ont d’abord
passé quelques semaines à l’hôtel Rallye. Un établissement
confortable qui, depuis son toit, offre une belle vue sur le
Camp Nou. Ensuite, ils ont emménagé dans un
appartement, plutôt agréable, de 110 mètres carrés avec
quatre chambres, situé dans la Gran Via de Carles-III,
toujours dans le même quartier, à quelques encablures du
Camp Nou. Un appartement proche de toutes les
commodités pour Leo. Proche du collège Juan-XXIII où il
suit sa scolarité. Et proche de La Masía, le centre de
formation du FC Barcelone. Mais quelque chose ne tourne
pas rond. Il y a comme un malaise. Les départs ne sont
jamais faciles. Les arrivées dans une nouvelle ville non
plus. « On avait l’impression que certains membres de sa
famille le tenaient pour responsable de cette situation, se
souvient Juan Mateo. Son frère aîné, Rodrigo, avait dû
quitter sa petite copine, par exemple. Avec Matías, son
autre frère, ils passaient leur journée à regarder la
télévision. Ils ne sortaient pas de chez eux. Lorsque Celia a
visité cet appartement d’un certain standing, elle nous a
fait comprendre qu’elle s’attendait à mieux. Au moment de
choisir les chambres, elle a donné les plus confortables, les
plus spacieuses à Rodrigo et à Matías. Leo s’est retrouvé
dans une toute petite chambre. On a été obligés
d’intervenir, car on se faisait du souci. Lui, il ne pensait
qu’au football. Lorsque le Barça jouait à domicile, au Camp
Nou, il ne nous lâchait pas, il nous demandait toute la
semaine de lui trouver des places. »
Mais les Messi ne sont pas venus en Catalogne pour
visiter la Sagrada Familia, le Park Güell ou les maisons
Gaudí. Ils ont décidé de poser leurs valises à Barcelone
pour des raisons médicales. Le Barça s’est en effet engagé
à payer le coûteux traitement de Lionel. Les Messi ont donc
dans leurs bagages le dossier médical de Leo que leur a
confié le docteur Schwarzstein de Rosario. Parmi toutes les
informations que contient ce dossier, c’est la courbe de
croissance qui retient toutes les attentions. Il y est par
exemple noté qu’en juillet 1998, Leo, alors âgé de 11 ans,
mesure 1,32 mètre et pèse 30 kilos. En janvier 2000, à
12 ans, il mesure 1,41 mètre pour 34,5 kilos. Et enfin, en
janvier 2001, à 13 ans, sa taille est de 1,48 mètre pour
39 kilos. « Dès son arrivée, prétend Horacio Gaggioli, Leo a
eu affaire aux médecins. Nous sommes allés voir un
endocrinologue réputé (Martí Henenberg), mais
malheureusement il est décédé assez rapidement. C’est le
service médical du club qui s’est ensuite occupé de lui. » Le
docteur Josep Borrell est alors le chef des services
médicaux du club. Il se souvient bien de l’arrivée de Leo :
« Il souffrait d’un déficit d’hormones de croissance, ce qui
n’est pas grave. Mais il avait une constitution assez fragile.
On lui a fait suivre un régime alimentaire spécial et des
séances pour renforcer les cartilages de ses genoux. »
Jusque-là, rien d’anormal. En effet, les hormones de
croissance font grandir les cartilages, les os et non les
tendons et les ligaments. Ces derniers mettent plus
longtemps à grandir. Pendant la durée de cette cure, il faut
donc ménager les tendons, adapter les entraînements,
masser et encore masser pour que la croissance se passe
bien. Les soins doivent être arrêtés lorsque les cartilages
sont soudés, sinon le patient risque de souffrir
d’acromégalie – du nom d’un trouble hormonal qui
provoque une augmentation anormale des mains, des pieds
et de la mâchoire. Leo est donc bien surveillé. Si Joaquim
Rifé croit se souvenir que le traitement a duré à peine
quelques mois, Josep Borrell et Horacio Gaggioli
s’accordent à dire que Leo a continué à s’injecter des
hormones de croissance pendant deux ans environ après
son arrivée. « La Puce » n’est pas le premier joueur à
suivre un tel traitement à Barcelone. « Pep Guardiola et
Jordi Cruyff ont également pris des hormones de
croissance », confirme Josep Borrell. Mais à la différence
de Leo, ils ne souffrent pas d’un déficit hormonal. Dans leur
cas, le traitement vise plutôt à leur donner un peu plus
d’épaisseur. Mais Messi a-t-il changé de traitement en
arrivant à Barcelone ? La question est épineuse et mérite
d’être posée. Josep Borrell assure « qu’il y a eu une petite
variante, mais pour savoir laquelle exactement, il faut
poser la question au docteur Ramón Segura Cardona ». Ce
dernier a préféré se draper dans son silence : « Je suis dans
le regret de vous dire que la politique du FC Barcelone
concernant les informations relatives aux joueurs
m’empêche de vous communiquer les informations que
vous me demandez », nous communique-t-il. Juan Lacueva,
un dirigeant du FC Barcelone qui a insisté pour la venue de
Leo au club, nous a lui aussi assuré qu’il y avait eu un petit
changement dans le traitement de Messi. Quel est-il ?
Difficile à savoir. Fabián Soldini se souvient que le club
« avait demandé à Leo de suivre un régime alimentaire
spécial. Il devait s’habituer, par exemple, à s’offrir un bon
petit déjeuner, lui qui, justement, mangeait peu le matin. Il
lui a également été demandé d’arrêter de boire du Coca-
Cola. Il faut dire qu’il en buvait beaucoup. On a alors fait
un pacte tous les deux : ensemble, on s’arrête de boire du
Coca jusqu’à ce qu’il soit sélectionné en équipe
d’Argentine. Le Barça a fait évoluer son traitement, mais je
ne pourrais pas vous dire exactement comment. Moi, je me
souviens qu’il devait ingérer cinq pastilles par jour. De
quoi ? Je ne sais pas ». Le mystère reste entier… Une chose
est certaine, c’est que devant les difficultés à trouver un
accord pour signer un contrat, Juan Lacueva a payé de sa
poche quelques semaines de soins. Et ça, même Leo et sa
famille ne le savent pas, car Lacueva n’est pas le genre
d’homme à le crier sur tous les toits. Une autre chose est
certaine, c’est que cette cure a porté ses fruits. À
Barcelone, Leo a grandi de 29 centimètres en trente mois.
Ce traitement, quel qu’il soit, n’a en tout cas pas
traumatisé le petit Argentin, car il est habitué à s’injecter,
une fois par jour, des hormones de croissance. Cela ne
change rien à sa vie. Mais il sait bien que sans ces
injections, peut-être qu’il n’aurait jamais percé au plus haut
niveau. Le Barça lui a donc permis de grandir, mais aussi
de devenir un footballeur professionnel.
Les premiers mois des Messi à Barcelone sont difficiles.
Ils ont bien du mal à s’adapter à cette nouvelle vie. Leo, qui
est venu pour jouer au foot, ne peut s’adonner pleinement à
sa passion. Le 21 avril, il se blesse sérieusement, il se
fissure le péroné de la jambe gauche. C’est un premier
coup d’arrêt. Cette blessure va le tenir éloigné des terrains
pendant de trop longues semaines.
Une vie sans ballon, c’est bien le pire des cauchemars
pour lui. De toute façon, et même si ça ne le rassure pas, il
n’avait pas encore le droit de porter officiellement le
maillot blaugrana. La faute au Newell’s Old Boys. Le club
argentin refuse en effet d’accepter le transfert. En
Argentine, la loi est simple : lorsqu’un joueur mineur s’en
va jouer à l’étranger, le père ou la mère doit prouver qu’ils
y sont partis pour travailler. Leo est dans l’impasse et c’est
finalement la FIFA qui tranchera en faveur d’un joueur âgé
de 13 ans. La Fédération internationale accepte le
transfert. Messi est autorisé à changer de club et à passer
du Newell’s Old Boys au Barça. Il comprend peut-être alors
que le monde du football est impitoyable et sans pitié.
Lorsqu’il est remis sur pied, il s’entraîne normalement,
mais les jours de match, il est obligé de s’installer dans les
tribunes pour voir ses coéquipiers jouer. C’est dur à
encaisser. Et ça ne facilite pas son intégration. Mais il ne se
plaint jamais, en tout cas pas devant ses entraîneurs ou ses
coéquipiers. Il partage son quotidien avec Cesc Fàbregas,
Gerard Piqué ou Víctor Vázquez, les autres stars de son
équipe. Chacun d’entre eux avait déjà son petit surnom.
Cesc était appelé « Chisca », Piqué, « Largo » et Vázquez,
« le Gitan » (« parce que j’ai la peau basanée et que j’avais
les cheveux longs à cette époque-là », précise-t-il dans le
quotidien sportif espagnol Sport). « Il était très timide, pas
très loquace, se souvient dans les colonnes de Sport Víctor
Vázquez, aujourd’hui joueur de Cruz Azul au Mexique. Il
s’asseyait au fond du vestiaire, se préparait, nous
regardait, nous écoutait, mais jamais il ne l’ouvrait. Et puis,
à la fin de l’entraînement, il se changeait et s’en allait. »
« On croyait qu’il était muet », s’amuse Cesc dans El País.
Bref, Messi est dans son monde. Imperturbable. « C’est vrai
qu’il ne parlait pas beaucoup, confirme Joaquim Rifé. Mais
lorsqu’il entrait sur un terrain, il se transformait. Il
devenait un leader, certes silencieux, mais il devenait un
vrai leader de terrain. » Lors de sa seconde saison (2002-
2003) à La Masía, Leo explose. Il inscrit la bagatelle de 37
buts en 30 matchs et se détend un peu avec ses
coéquipiers. Certains l’ont affectueusement surnommé « El
Enano » (le Nain). Il ne le prend pas mal, puisque, à
Rosario, pas mal de ses ex-compagnons de ballon rond lui
avaient déjà donné ce sobriquet. Cette saison-là, ses
camarades le découvrent un peu. « C’est grâce à la
PlayStation qu’on a découvert qu’il parlait, affirme Víctor
Vázquez, toujours dans Sport. Lors d’un tournoi en Italie, il
s’est ouvert à nous, il a commencé à parler lorsqu’on jouait
à la console. Il faut avouer qu’il était super-fort à ce petit
jeu-là. »
Dans ces années-là, celles de la formation de Leo, le
nom de Messi commence à apparaître dans les journaux,
mais sa réserve et la discrétion de ses parents ne l’ont pas
aidé à mieux se faire connaître. La première mention de
Messi dans le Mundo Deportivo date du 17 mars 2001.
C’est un petit encadré long de 75 mots écrit par le
journaliste Manuel Segura. Il est présenté comme « Lioner
Messi Pérez » (sic), un joueur venu de River Plate et défini
comme un « joueur rapide et vertical malgré sa petite
taille ». Sept mois plus tard, le 14 octobre, Messi, toujours
inconnu, le même journal le présente comme « el pibito
(l’enfant) de Velez (un autre club argentin) ». Le 14 avril
2002, le Mundo Deportivo, sous la signature de Roberto
Martinez, est enthousiaste. Le titre de l’article est
éloquent : « La fantastique équipe des Cadets B peut
compter sur le “nouveau Maradona” ». Un peu plus bas,
dans le texte, un paragraphe est même prémonitoire : « Si
le Barça fait tout ce qu’il faut, et s’occupe bien de cette
équipe, les Messi, Cesc et Piqué vont faire gagner
beaucoup de titres au club. »
Cette saison-là justement, Leo prouve qu’il est dur au
mal et qu’il a un caractère bien trempé. Lors du dernier
match de championnat contre l’Espanyol de Barcelone,
Messi, après un choc avec un adversaire, perd conscience.
Il est immédiatement transporté à l’hôpital. Les médecins
diagnostiquent un léger traumatisme crânien accompagné
d’une fracture de la pommette droite. Les médecins sont
formels : il doit rester éloigné des terrains pendant quinze
jours. Le problème, c’est qu’une semaine plus tard, le
Barça joue le dernier match de sa saison, la finale de la
Coupe de Catalogne contre son meilleur ennemi,
l’Espanyol. Le salut de Leo va passer par Carles Puyol, un
joueur formé à La Masía qui évolue déjà en équipe
première et qui, quelques semaines auparavant, a dû jouer
avec un masque de protection fait sur mesure. Les
médecins autorisent alors Leo à jouer seulement s’il
accepte de porter ce masque. Messi s’exécute et entre sur
le terrain avec un masque sur le visage qui lui donne un air
de Robocop. Au bout de cinq minutes de match, pourtant,
Leo s’approche de son entraîneur, Alex Garcia, pour lui dire
qu’il ne voit rien et qu’il veut retirer son masque. Demande
refusée. Mais en retournant sur la pelouse, Leo jette son
masque, inscrit deux buts et réussit deux passes décisives
(4-1) avant d’être remplacé à la 41e minute de jeu.
Ce match clôt une saison de rêve des cadets du
FC Barcelone. Ils n’ont pas perdu un seul match et ont
remporté toutes les compétitions auxquelles ils
ont participé (championnat régional, Coupe de Catalogne
et championnat d’Espagne). Alex Garcia, l’entraîneur de
cette équipe légendaire, se souvient dans El Mundo
Deportivo d’un « groupe extraordinaire formé de joueurs
très compétitifs, d’authentiques vainqueurs. Ils avaient la
maturité footballistique d’hommes de 22 ou 23 ans. Ils
étaient en compétition toute la semaine et s’entraînaient le
dimanche ».
« Je me souviendrai de cette année-là, car je me suis fait
des amis pour la vie, a déclaré Cesc Fàbregas à El Mundo
Deportivo. Víctor Vázquez et Lionel Messi venaient souvent
dormir à la maison. Ces deux-là étaient inséparables. Ils se
tiraient tout le temps la bourre. Si l’un inscrivait quatre
buts un jour, l’autre en marquait cinq au match suivant. »
« Ils se lançaient des défis, confirme Alex Garcia dans El
Mundo Deportivo. Moi, j’avais comme principe de ne pas
assigner de tireur pour les penaltys. Mais avec eux il fallait
tout le temps que je tranche et que j’en désigne un. Je n’ai
jamais vu un tel duo d’attaque dans les catégories de
jeunes du Barça. »
Contre l’Espanyol de Barcelone, cette équipe légendaire
a joué son dernier match dans cette configuration. Durant
l’été 2003, Cesc s’en est allé à Arsenal. Et Leo, lui, a
continué de brûler ses étapes. Quelques mois plus tard, le
16 novembre 2003, il joue dans la cour des grands et
participe, pendant quinze minutes, à un match amical avec
l’équipe première contre le Porto de Mourinho. Sa carrière
ne fait que commencer.
6
La signature
Une petite balle blanche s’élève bien haut dans un ciel
bleu immaculé. Le projectile a été lancé depuis une pelouse
aussi bien taillée que celle du Camp Nou. Si ce n’est mieux.
Le golf d’Empordà, bordé par la mer Méditerranée de la
Costa Brava catalane, est un havre de paix en temps
normal. Un parfait endroit pour s’oxygéner et faire le vide
après une semaine de dur labeur. Mais, en ce mois de juin
2001, Antón Parera, qui était seulement venu là pour faire
un parcours, bouillonne de l’intérieur. Il est sur les nerfs.
La faute à un Juan Lacueva devenu complètement
obsessionnel. En temps normal, les deux hommes
s’apprécient. D’ailleurs, ils sont venus jouer au golf avec
leurs femmes. Ce sont deux poids lourds du Barça. Le
premier, Antón Parera, en est le directeur général (puis le
directeur général adjoint). Un poste clé qu’il a tenu entre
1976 et 2003, et qui prouve qu’il a été un homme fort du
club sous les mandats de Josep Lluís Núñez et de Joan
Gaspart. Le second, Juan Lacueva, est le responsable
exécutif du football de base du Barça et le directeur
général de la fondation. Depuis le début du parcours,
Lacueva lui répète encore et encore qu’il faut faire quelque
chose pour ce petit Argentin, Lionel Messi. Qu’il faut
absolument lui faire signer un contrat au plus vite. « Arrête
de m’emmerder avec ça ! » lui lance soudainement Parera.
« C’est vrai, arrête un peu… » surenchérit sa femme. « S’il
te plaît Juan… » conclut la compagne de Lacueva.
Antón Parera explose, car le cas Messi lui semble
dérisoire. À cette époque-là, il est un directeur général
sous pression. Le Barça traverse une grave crise politique.
Les luttes internes font chavirer le navire catalan. « Le club
était au bord de l’implosion », se rappelle Parera, un
homme charpenté à la barbe soigneusement taillée, qui est
loin de faire ses 70 ans. Antón Parera, catholique
convaincu, est le père d’une sénatrice de la formation
nationaliste catalane Convergencia i Unió. Il appartient à
une sorte d’aristocratie catalane. Pendant de longues
années, il en a vu des vertes et des pas mûres au sein d’un
club multisport qui brille sur tous les terrains. Et il a
appris, avec le temps que, lorsque le Barça est en crise, il
faut avancer doucement ses pions, marcher sur des œufs,
et sa principale préoccupation est de ne pas mettre un peu
plus d’huile sur le feu. Il doit user de toute sa diplomatie
pour éviter de froisser des dirigeants devenus hystériques.
Dans ce contexte explosif, la polémique née autour du cas
Messi n’a pas tout de suite retenu son attention. Pourquoi
faudrait-il passer des heures à discuter d’un gamin de 13
ans lorsque, chaque jour, un nouveau problème surgit ?
« Au départ, admet Parera, on avait pris la décision de ne
pas faire signer de contrat au petit Messi. Tout simplement
parce que c’était un enfant et que ce n’était pas vraiment
dans nos habitudes de recruter un si jeune joueur. Charly
[Rexach] en a convenu, il était d’accord avec nous, même
s’il était, au départ, favorable à son recrutement. » En
prononçant ces mots, Parera met les pieds dans le plat et
remet les choses à leur place. L’un des mythes qui
entourent l’arrivée de Messi au Barça prétend que Rexach
s’est battu comme un lion, envers et contre tous, pour faire
signer la petite merveille de Rosario. La réalité est tout
autre. Personne ne s’est battu autant que Lacueva pour que
Messi devienne barcelonais. Même l’entourage de Laporta,
qui deviendra plus tard le président d’un Barça multititré
grâce à un Messi stratosphérique, était farouchement
opposé à ce recrutement. « Joan Laporta et Evarist Murtra
avaient même déclaré que c’était une honte que le Barça
recrute un si jeune joueur », assure Parera. Un peu plus
tard et sans le vouloir, Parera avoue, même sans le
nommer, que c’est Juan Ignacio Brugueras, un homme très
lié à Josep Lluís Núñez et à Joan Gaspart, qui a été la brebis
galeuse, le dirigeant qui a catégoriquement refusé la
signature de Messi. Lacueva confirme cette information.
Savoir que Murtra était également farouchement opposé à
cette signature est assez paradoxal, puisque c’est ce
dirigeant qui, quelques années plus tard, a mis tout son
poids dans la balance pour que Josep Guardiola devienne
l’entraîneur du Barça. Bien lui en a pris cette fois-ci,
puisque Pep Guardiola a hissé le club au sommet du
football mondial, grâce à un Lionel Messi plus épanoui que
jamais.
Parera, qui n’a plus aucun rôle au sein du Barça,
souhaite aujourd’hui que justice soit faite. Et que la
véritable histoire soit connue de tous et de toutes :
« Aujourd’hui, ils se prétendent tous être les pères de
Messi, mais il existe bien quelqu’un qui s’est opposé à ce
que l’on paye deux millions de pesetas (environ 12 000
dollars) pour l’arracher au Newell’s », assure-t-il. Tout le
monde a fauté à un moment ou à un autre. Même lui : « Je
reconnais que je suis de ceux qui se sont opposés à
l’augmentation de salaire d’Iniesta. Et encore une fois,
c’est Juan [Lacueva] qui a réglé le problème. Il est allé voir
Gaspart et, ensemble, ils ont trouvé un terrain d’entente.
Gaspart a alors décidé de renouveler, coûte que coûte, les
contrats de Puyol et d’Iniesta. On ne leur a jamais reconnu
ce mérite. » Lacueva est un homme de l’ombre à qui le
Barça doit beaucoup. Peut-être parce qu’il ne lâche jamais
le morceau et que même lorsque tout le monde lui dit
« non », il continue son travail de sape. Parera, qui connaît
bien Lacueva, finit donc par craquer. Par amitié peut-être,
mais pas seulement. Pour mettre un point final à cette
histoire, à cette affaire Messi, Parera convoque une réunion
extraordinaire. Dix hommes, très puissants, de la
commission exécutive du club se retrouvent dans une salle
du Camp Nou pour débattre du futur de Messi. L’ambiance
est tendue. Elle est plus propice aux coups bas et aux non-
dits qu’à une discussion sereine et amicale. « Au moins six
des personnes présentes ce jour-là rêvaient de devenir
président du club. Je vous laisse imaginer l’atmosphère…
mais malgré ce contexte explosif, Lacueva continuait
d’insister au point d’en devenir désagréable », se souvient
Parera. Lacueva, hors de lui, finit même par s’emporter :
« Vous ne comprenez rien au football, c’est l’histoire qui
vous jugera ! » assène-t-il. L’un des hommes présents lui
répond du tac au tac : « Écoute, ici ce n’est pas l’Espanyol
de Barcelone, nous, on ne paie pas de commissions. » Tous
les coups sont permis. Les noms d’oiseaux volent dans la
salle. Pour beaucoup, l’objectif est de décrédibiliser le
travail de Lacueva et de rappeler qu’avant de rejoindre le
Barça, il collaborait avec l’Espanyol de Barcelone, le rival
historique du club.
« C’est à ce moment que j’ai décidé d’intervenir, assure
Parera. J’ai donné un coup de poing sur la table et j’ai exigé
des excuses. Et puis, bordel, puisque c’est comme ça, ce
gosse on le recrute, un point c’est tout. J’étais hors de moi
et pourtant, et que ce soit bien clair pour tout le monde : je
n’avais aucune idée de qui était ce fameux Messi ou de ce
qu’il valait. » À en croire Parera, ce n’est donc ni Rexach ni
Josep María Minguella qui se sont battus jusqu’à leur
dernière goutte de sang pour faire signer « la Puce ».
Parera remet tout en question, même le légendaire épisode
dit de « la serviette » sur laquelle fut soi-disant scellé le
destin de Messi : « Je suis particulièrement énervé contre
Minguella et Rexach. Ils s’octroient un mérite qui dans les
faits revient à Juan Lacueva. Et cette histoire de serviette
me fait bien rire. C’est vrai que c’est une belle anecdote,
mais en vérité elle n’avait aucune valeur juridique. Elle
avait été signée de la main de Minguella. Un homme qui
n’était tout simplement pas autorisé à signer au nom du
Barça. » Minguella, l’homme qui se targue d’avoir fait venir
Maradona et Messi à Barcelone, a une tout autre version
des faits. Selon lui, ce contrat signé le 14 décembre 2000
sur une serviette en papier du bar du club de tennis
Pompeya, à Barcelone, a été déterminant. Ce « premier
contrat » est aussi court qu’explicite : « Le 14 décembre
2000 à Barcelone, en présence de messieurs Minguella,
Horacio et Carles Rexach, secrétaire technique du FCB. Ce
dernier s’engage sous sa responsabilité et malgré certaines
opinions divergentes à recruter le joueur Lionel Messi si
tant est qu’un accord financier soit trouvé. » Le document
est signé par Rexach, Minguella et Jorge Messi. Cette
solution de contrat symbolique sur une serviette a contenté
tout le monde. Mais elle a aussi rassuré un Jorge Messi à
bout. Depuis les premiers essais de Leo, les réunions se
sont succédé, les promesses se sont enchaînées et pourtant
rien n’a été signé. « Certains pensaient que Messi était un
joueur de football en salle et qu’il ne serait jamais assez
grand pour faire carrière », se rappelle Horacio Gaggioli. Il
a donc décidé, un jour, de prendre les choses en main, avec
la bénédiction de Fabián Soldini, Martín Montero et Juan
Mateo, les agents de Leo : « J’ai invité Charly [Rexach] à
venir jouer au tennis avec moi au club Pompeya où j’avais
mes petites habitudes. Le temps pressait, car, en janvier,
Newell’s aurait pu inscrire Leo comme joueur AFA, ce qui
aurait sérieusement compliqué les choses. Nous avons donc
signé un contrat sur un bout de papier. À peine sorti du
club, je l’ai immédiatement déposé à mon cabinet juridique.
Le jour suivant, il m’a confirmé que le document était
juridiquement valide. Je garde encore ce bout de serviette
dans un coffre-fort à la banque. Je l’ai plastifié et fait
certifier auprès d’un notaire par Charly Rexach. » « Cet
épisode n’est finalement qu’une belle histoire, n’en
déplaise à ceux qui l’ont signée, assure Juan Mateo, car
cette serviette n’a aucune valeur juridique. » Gaggioli ne le
voit pas de cet œil. Il est formel : « Ce bout de papier a
changé l’histoire du Barça. Si Charly ne l’avait pas signé,
ce gamin serait peut-être devenu joueur du Real Madrid.
C’était la solution la plus simple, car il fallait que le petit
vive dans un pays hispanophone. Le transférer en Italie
aurait été une grave erreur et un échec assuré. »
En cet après-midi de novembre 2011, Juan Lacueva, très
affaibli, est allongé sur son lit dans la chambre 524 de la
clinique Quirón. Un établissement situé à la périphérie de
Barcelone, là où se dessine la frontière entre la ville et la
montagne. Lacueva a la peau sur les os. Il lutte contre une
maladie complexe. Il est extrêmement maigre, a bien du
mal à se déplacer, mais ses souvenirs sont intacts. Il suffit
de prononcer le mot magique « Messi » pour que sa tête et
sa langue se mettent en marche. Il se souvient de tout : des
chiffres, des dates et de nombreuses anecdotes. Il est isolé,
mais à ses côtés, posé sur les draps blancs de son lit, un
ordinateur portable lui permet de rester connecté avec la
réalité et avec l’actualité.
Sa première rencontre avec Messi l’a profondément
marqué : « Il était alors beaucoup plus frêle que je ne le
suis aujourd’hui. » En l’an 2000, Barcelone testait environ
« trois joueurs par semaine » et la situation de Leo n’était
pas simple. « Il ne se sentait pas bien : il se sentait isolé. Il
avait l’impression que personne ne faisait attention à lui.
C’est pour cette raison qu’après les premiers essais, il a
décidé de rentrer chez lui, en Argentine. On ne savait pas
vraiment qui avait les droits du joueur. Newell’s ne l’avait
toujours pas inscrit auprès de l’AFA. Minguella et moi-
même avons exigé que l’on prenne son cas au sérieux, car il
avait quelque chose de spécial dans les pieds. Messi a alors
joué un match avec des joueurs plus âgés que lui. Au bout
de dix minutes, Rexach me dit, sûr de lui : “Recrute-le. Moi,
je dois partir à une réunion.” Joaquim Rifé, le directeur
technique de la formation des jeunes du Barça, a confirmé
et m’a conseillé de le recruter au plus vite. »
Tout paraît simple. Et pourtant, tout est compliqué.
Fabián Soldini et Martín Montero, les jeunes agents
argentins de Messi, qui avaient envoyé une vidéo du
prodige à Minguella, ont déjà préparé un contrat. Ils voient
les choses en grand. Ils ont une confiance absolue en Leo.
Ils y incluent des clauses assez surprenantes pour un
gamin de 13 ans : « Si Leo débutait en équipe Junior A, le
club devait lui payer une somme rondelette, puis une autre
s’il parvenait à jouer avec le Barça B, et 600 000 euros s’il
se hissait jusqu’en équipe première, confirme Lacueva. Un
dirigeant nous a alors traités de fous, car il ne comprenait
pas que l’on puisse promettre 600 000 euros à un enfant de
13 ans. Je lui ai calmement expliqué que nous aurions à
débourser cette somme seulement s’il parvenait à jouer en
équipe première. Et que si cela se produisait, c’était une
super-affaire pour le club qui n’aurait à débourser “que”
600 000 euros pour un joueur de l’équipe première. »
Le jour de ce fameux repas au club de tennis Pompeya,
lorsque le premier contrat de Messi est signé sur une
serviette en papier, un homme s’invite, sur les coups de 17
heures, dans le bureau de Lacueva. C’est Jorge Messi, le
père de Leo. Il en a gros sur le cœur. Il est visiblement à
bout. Entre les deux hommes, il n’y a pas de round
d’observation. Jorge attaque de but en blanc :
« Franchement, vous trouvez ça sérieux que le Football
Club de Barcelone signe un contrat sur un vulgaire bout de
papier ? » Lacueva lui répond, sans perdre son sang-froid :
« Je vous propose un contrat qui stipule qu’à chaque fois
qu’il sera question d’argent, il faudra trouver un accord
financier. »
Son fils a tapé dans l’œil du Barça, il en est désormais
certain. Mais la loi est la loi et elle stipule qu’un enfant
n’est pas une marchandise. Un club, quel qu’il soit, ne peut
donc pas acheter un joueur de 12 ans. Fort heureusement
pour lui et Leo, les clubs savent depuis longtemps
contourner cette loi. Pour que Leo débarque à Barcelone,
Jorge doit avoir un travail. Même fictif. C’est pour cette
raison que très rapidement il demande à Juan Lacueva :
« Et mon travail alors ? Vous y avez pensé ? » « On va te
faire un contrat d’observateur de joueurs de l’ordre de sept
millions de pesetas (environ 45 000 euros) par an, lui
répond Lacueva. Je te signe ce contrat tout de suite, mais
pour être validé il faudra deux signataires de plus ainsi que
l’accord de la commission exécutive. »
Lacueva tente, tant bien que mal, de rassurer Jorge.
Mais ce n’est pas assez. Jorge n’est pas vraiment satisfait
de ce qui lui est proposé. « Il m’a alors dit qu’il en avait
assez des pique-assiettes, des profiteurs, de tous ces
hommes qui prenaient une commission pour un oui ou pour
un non. Ses propos ne me visaient pas. Il en avait plutôt
après Minguella qui a été à l’origine de la venue de grands
joueurs à Barcelone. Et c’est vrai qu’à chaque fois il a
gagné beaucoup d’argent. C’est le jeu, le système des
transferts, donc, il n’y avait rien de scandaleux là-dedans. »
Et ce n’est pas tout, car Jorge Messi a bien des raisons
d’être agacé. Les promesses du club ne se sont pas encore
concrétisées, sa famille est divisée, déchirée entre Rosario
et Barcelone, et son benjamin, Leo Messi, celui qui a de l’or
dans les pieds, traîne sa peine. Bref, personne n’est
heureux. L’angoisse règne dans la famille Messi. Tout le
monde attend que les choses se décantent enfin.
Jorge a besoin d’un travail. Et le Barça l’a bien compris.
Au départ, Parera a dans l’idée de lui offrir un poste au sein
de la brasserie Dam, une entreprise très proche du club et
qui tend souvent la main aux ex-joueurs du club. « J’ai
demandé à Gustavo Biosca, qui s’occupait de ce genre de
choses, s’il avait un travail pour le père, sans emploi, d’un
joueur qu’on allait bientôt recruter. Pour diverses raisons,
ça ne s’est jamais fait. Jorge Messi n’a jamais été au
courant qu’il aurait pu, un jour, travailler chez Dam. » Au
lieu de travailler dans une brasserie, « le Barça lui a trouvé
un emploi fictif dans une entreprise située en face du club,
assure Gaggioli. Ensuite, il est venu travailler avec moi,
dans mon bureau, mais il n’a jamais rien fait ». Avant cela
et pour rassurer Jorge Messi, Minguella, sur les conseils de
Montero, met la main à la poche. « On avait trouvé un
accord, confirme Martín Montero. Minguella avait proposé
un contrat à la famille de Messi : une maison et 4 000
dollars par mois. » La famille pouvait enfin respirer.
Pas facile de savoir exactement ce que Jorge a exigé et
ce qu’il a obtenu. Mais une chose est certaine : pendant
quelques mois, tout n’a tenu qu’à un fil. Leo a en effet signé
son premier contrat professionnel en 2004. « Jusqu’à cette
date-là, assure Parera, Leo avait un contrat de jeune joueur
que l’on prolongeait. Tout était assez précaire. » Lacueva
avait pourtant forcé la main à Parera en 2001 en lui
demandant de signer quelque chose au petit pour ne pas le
perdre. « J’ai dit à Parera qu’il fallait le faire signer coûte
que coûte. Paco Closa (secrétaire du président Gaspart et
membre de la commission exécutive) a signé, mais
Brugueras n’a jamais voulu en faire autant. Juridiquement,
le contrat n’était donc pas valide. »
Gaggioli se souvient bien de ce contrat daté du 1er mars
2001 : « Brugueras ne l’avait pas signé », confirme-t-il. Il se
souvient également que lorsque Laporta est arrivé à la tête
du club, à la place de Gaspart, « il a fallu tout recommencer
de zéro. Et le temps ne jouait pas en notre faveur, c’était
une véritable course contre la montre. Car Leo avait
13 ans, et à cet âge-là, le club avait encore le droit de le
recruter sous le statut de “joueur en formation”. Mais à
14 ans, la loi espagnole est catégorique, et Leo n’aurait pas
pu signer au Barça en venant d’Argentine. C’est pour cette
raison que Newell’s n’a jamais voulu entériner son
transfert. Leo avait déjà signé au Barça, mais il a dû
attendre six mois avant d’avoir le droit de jouer ». Le temps
que la FIFA lui donne raison. Le 17 février 2002, une
commission administrative de la Fédération internationale
de football autorise le transfert de Messi.
Même si son premier contrat signé au mois de mars n’a
aucune valeur juridique, Messi peut commencer à jouer
sous ses nouvelles couleurs avec l’équipe B de sa catégorie.
Il fait rapidement parler de lui sur et en dehors des
terrains. À peine a-t-il eu le temps de s’adapter à ce
nouveau football qu’un autre problème administratif
surgit : « Javier Tebas, le vice-président de la Fédération
espagnole de football, l’a empêché de disputer deux ou
trois matchs. Il prétendait qu’il occupait un poste
d’étranger et qu’il n’était donc pas autorisé à jouer. »
Le Barça monte au créneau et réalise un tour de passe-
passe administratif. Le club a une astuce, admet Parera, le
sourire aux lèvres. « Óscar Santos, délégué de la formation
des jeunes, a fait ce qu’il fallait faire, et c’est moi qui lui ai
donné le feu vert. Si on n’avait pas fait ça, Messi n’aurait
pas pu jouer en Espagne. » Mais qu’a-t-il fait au juste ?
C’est simple comme bonjour. Óscar Santos a inscrit Messi
sur une feuille d’un match qu’il n’a pas joué. Une pratique
courante qui a permis de débloquer la situation. « On a
trouvé ce subterfuge, car il fallait qu’on prouve qu’il était
bien un joueur du Barça. Son nom était écrit sur une feuille
d’un match qu’il n’a jamais joué. Cette preuve nous a
permis de lui faire une licence et de l’intégrer dans nos
rangs », confirme un Lacueva content de son coup.
« Quelques mois plus tard, tout le monde a commencé à me
poser des questions sur le phénomène Leo Messi. Moi, je
leur ai simplement répondu : “Mais vous ne vous souvenez
pas ? C’est pour ce gamin que vous m’avez pris la tête
pendant des mois.” » Un gamin auquel Juan Lacueva a
toujours cru et qu’il a toujours soutenu. Alors que son
avenir était encore incertain, Lacueva, le protecteur, n’a
pas hésité à mettre la main à la poche. « Messi suivait
toujours un traitement à base d’hormones de croissance,
mais au club nous n’avions pas les moyens de le financer,
puisque légalement il n’existait aucun contrat pour justifier
cette dépense. Je suis allé voir le docteur Josep Borrell, le
chef du service médical du Barça. Je lui ai demandé une
ordonnance et je suis allé à la pharmacie pour lui acheter
quelques doses. Je les ai ensuite données, si mes souvenirs
sont bons, au délégué de l’équipe, Carlos Naval. Borrell
m’a indiqué que ce traitement pouvait être amélioré. Nous
avons donc changé de traitement, qui est passé à deux
injections quotidiennes. »
Parera se souvient très bien du va-et-vient de Lacueva
dans les pharmacies situées aux abords du Camp Nou. « Il
a insisté au sujet de Messi pendant plus de quatre mois, et
pendant ce laps de temps, il a même payé de sa poche les
hormones de croissance du petit. » Gaggioli ne l’a pas
oublié non plus : « Juan [Lacueva] est l’homme qui nous a
le plus aidés. C’est un grand monsieur à qui Leo doit
beaucoup. » Ce geste n’a jamais été salué comme il se doit
par la famille Messi. Et pendant que Juan achetait le
traitement de Leo, Jorge, lui, continuait de mettre la
pression sur le club. Un jour, il fait même savoir au Barça
que l’Espanyol a des vues sur son fils. « Quelqu’un a dit au
président de l’Espanyol de Barcelone, Daniel Sánchez
Llibre, que Messi avait un contrat précaire. Mais le
président a tout de suite fait machine arrière, car il pensait
que l’opération allait être très compliquée », avoue Antón
Parera. « Avant le trophée Gamper de 2005, le Barça avait
trouvé un accord avec l’Espanyol pour le prêter pendant un
an », assure de son côté Horacio Gaggioli. Le journaliste
Paco Aguilar, célèbre signature du centenaire Mundo
Deportivo, confirme les propos de Gaggioli : « À l’été 2005,
Leo avait déjà un pied à l’Espanyol. » Selon Aguilar,
l’intermédiaire de ce transfert n’est autre qu’Alejandro
Echeverría, le beau-frère du président Laporta. Mais
l’Espanyol n’était pas le seul club sur le coup. Les deux
clubs lombards, le Milan AC et l’Inter, ont également sondé
l’entourage de Leo sans jamais faire de proposition
concrète. Les Anglais d’Arsenal, spécialistes des transferts
des futurs prodiges, sont allés un peu plus loin. Messi
aurait tapé, assez tôt, dans l’œil d’Arsène Wenger : « Nous
avons mangé avec des hommes d’Arsenal, corrobore
Gaggioli. Le club anglais s’est d’abord intéressé à Leo
avant Cesc Fàbregas [qui a signé à Arsenal à l’âge de 16
ans]. » Mais Horacio, Jorge et Leo n’ont jamais voulu
rejoindre les bords de la Tamise : « Tu imagines Leo en
Angleterre ! s’amuse Gaggioli. De toute façon, il n’a jamais
manifesté le désir de partir du Barça, bien qu’il ait reçu des
propositions alléchantes. » Soldini précise les chiffres
exacts de ces propositions : « Arsenal lui a proposé un
million de dollars de prime à la signature plus un contrat
assez avantageux. Mais Leo a refusé, car il ne s’imaginait
pas ailleurs qu’à Barcelone. L’avenir lui a donné raison. »
7
L’explosion
« Mon plan était simple : je voulais proposer Leo au Real
de Madrid. » Horacio Gaggioli n’est pas du genre à parler
pour ne rien dire. Et lorsqu’il décide de lancer cette bombe,
son regard fixe celui de son interlocuteur comme pour
mieux insister sur la véracité de ses propos. À une certaine
époque, Gaggioli assure qu’il a été un homme très puissant,
un homme qui avait beaucoup de poids dans la vie de
Messi. Proposer au jeune adolescent, alors âgé de 13 ans,
de jouer pour l’éternel rival de Barcelone ne lui aurait pas
posé de problème de conscience. Imaginer Leo avec le
maillot du Real est tout simplement impossible aujourd’hui.
Mais si, à l’époque, Horacio Gaggioli était allé au bout de
son idée, l’histoire de Messi et du Barça serait bien
différente aujourd’hui, non ? Gaggioli n’en fait-il pas un peu
trop ? Beaucoup de témoins s’accordent à dire qu’il a été
fondamental lors des premières années de Leo à Barcelone.
Mais de là à décider de son futur… Juan Mateo, ami et
partenaire de Gaggioli dans cette aventure, laisse
clairement entendre qu’il n’en avait pas le pouvoir. Gaggioli
aurait-il pu proposer Leo au Real ? À cette question, Juan
Mateo répond d’abord par un rire nerveux avant de
déclarer : « Demandez à Fabián Soldini ce qu’il en pense !
Je serais curieux de voir sa réaction. Que les choses soient
claires : Horacio Gaggioli enfile un costume un peu grand
pour lui. Il n’a jamais été son agent. Alors comment aurait-
il pu prendre cette décision ? C’est vraiment incroyable
comme au fil du temps la mémoire nous joue des tours,
non ? C’est bien la première fois que j’entends que Leo
aurait pu signer au Real. La première fois ! Elle est bien
bonne, celle-là. » Quel était le rôle exact de Gaggioli,
alors ? « Il était en contact permanent avec la famille Messi
comme on le lui avait demandé. Il devait résoudre leurs
problèmes, les aider dans leur quotidien. »
Une chose est certaine, Gaggioli est, comme la famille
Messi, originaire de Rosario. Dans son bureau, au cœur du
quartier barcelonais de Sarría, Messi envahit toujours les
murs de sa présence. Le temps semble s’être arrêté. Les
photos accrochées autour de lui ou posées sur son mobilier
datent de l’arrivée de Leo à Barcelone. Elles montrent un
Messi adolescent, un Messi frêle et encore innocent. Il n’y
a aucune trace du Messi célèbre, puissant et mondialement
connu. Depuis quelques années, ils ne se voient plus et ne
se parlent plus.
« J’étais un typique numéro 5 argentin, se remémore,
non sans nostalgie, cet homme mince à la barbe
grisonnante. En février 1974, je suis venu jouer à
l’Espanyol de Barcelone, mais en juin j’ai été victime d’un
accident très grave en Galice qui a mis fin à ma carrière. »
Du jour au lendemain, Gaggioli a tiré un trait sur ses rêves
de devenir joueur professionnel et entrepris une carrière
d’agent. Au début de l’année 2000 – « février ou mars »,
prétend-il –, il reçoit un coup de fil en provenance
d’Argentine, un coup de fil qui va changer sa vie. C’était
Fabián Soldini et Martín Montero, de l’entreprise Marka.
« Ils m’ont appelé pour me dire qu’ils avaient sous la main
un gamin vraiment différent. » En ce temps-là, Gaggioli,
d’ailleurs, pense sérieusement à quitter Barcelone et à
repartir de zéro, « mais à cette époque-là, raconte Mateo,
Horacio ne travaillait pas encore dans le monde du football,
c’est nous qui lui avons mis le pied à l’étrier ». « J’étais sur
le point d’accepter un travail à Madrid, se souvient
Gaggioli. La famille Messi avait une idée fixe : proposer le
petit dans un grand club européen, mais de préférence un
club d’une ville où je me trouvais, histoire d’avoir quelques
garanties. Madrid, Barcelone et même Milan auraient fait
l’affaire », dit-il d’un ton posé sans laisser transparaître le
moindre doute quant à la véracité de ses propos. « Si j’étais
allé vivre à Madrid, je l’aurais logiquement proposé au
Real. C’est peut-être le hasard de la vie, mais dans d’autres
circonstances, Leo aurait pu finir au Real Madrid. »
Ça n’a pas été le cas, et sauf tremblement de terre
footballistique, ça ne sera jamais le cas. Adolescent, Leo a
fait tourner la tête à beaucoup de grands clubs. La Juventus
Turin, Arsenal ou l’Espanyol de Barcelone l’ont directement
contacté. « Frank Rijkaard ne voulait pas de Messi, il
voulait le céder », se rappelle Antón Parera, un des
hommes forts du Barça durant les présidences de Josep
Lluís Núñez et de Joan Gaspart. Entre 1978 et 2003, Parera
a vécu beaucoup de choses au sein du club en tant que
directeur général, mais certainement peu de moments
aussi décisifs en matière footballistique – et ce, bien qu’il
admette n’y connaître pas grand-chose – que cette nuit du
25 août 2005 au Camp Nou. Ce soir-là, le Barça affronte la
Juventus de Fabio Capello dans le cadre de la 40e édition du
trophée Gamper. Un tournoi qui marque le début de la
saison et qui rend hommage au fondateur du club, le Suisse
Hans Gamper. Le résultat n’est pas anecdotique, puisque
pour la première fois depuis une décennie, après une
défaite du Barça après la fatidique séance de tirs au but, le
trophée voyagera en Italie.
« Au moment même où le Barça rencontrait la Juve, le
club cherchait une porte de sortie pour Messi, se souvient
Parera. Rijkaard n’en voulait pas, car il affirmait que son
équipe ne pouvait pas jouer avec trois joueurs de petite
taille. » L’excuse donnée par le technicien hollandais peut
faire sourire. Rijkaard, qui n’en est pas à un paradoxe près,
envisageait en effet d’offrir le poste d’ailier droit de son
équipe à Ludovic Giuly. Un ailier supersonique venu de
Monaco qui, et ça ne s’invente pas, est plus petit que
Messi. Le trio Xavi, Iniesta, Messi, qui a, par la suite, fait
les grandes heures du Barça, ne séduit pas l’entraîneur
hollandais. Il ne croit pas en eux. C’est aussi simple que ça.
Son jugement est peut-être altéré par les critiques qui
pleuvent sur lui. L’ex-milieu de terrain de l’AC Milan est
alors sous pression. Les gardiens de l’ADN footballistique
du Barça lui reprochent ses choix tactiques. Ils ne
comprennent pas que Rijkaard transforme le mythique
numéro 4 blaugrana en un joueur cantonné aux basses
besognes d’un travail défensif alors qu’il est et qu’il a
toujours été la base de lancement du jeu offensif, le chef
d’orchestre du Barça. Malgré ces critiques, le Hollandais va
quand même gagner deux Ligas, deux Supercoupes
d’Espagne et une Ligue des champions. Au début, pourtant,
Rijkaard a comme un problème avec Messi. Il ne comprend
pas le joueur, il ne sait pas vraiment comment l’utiliser.
Mais comme d’habitude, c’est Leo qui va faire pencher la
balance de son côté. Non pas avec sa bouche, mais plutôt
avec ses pieds. Son talent sur le terrain finit par mettre
tout le monde d’accord.
« Si vous n’en voulez pas, je le prends », annonce alors
Capello aux dirigeants de Barcelone. Ces derniers sont
encore une fois à côté de leurs baskets. Ils sont embourbés
dans de nouvelles luttes internes. Ils n’ont pas vraiment
conscience de la pépite d’or qu’ils ont entre les mains.
L’entraîneur italien, lui, est tombé sous le charme. Sur la
pelouse du Camp Nou, il a eu le coup de foudre. Il est
obsédé par le petit Argentin. À son retour en Italie, il
déclare : « Ce gamin est un véritable phénomène. Je n’ai
jamais vu un joueur de son âge faire ce qu’il nous a fait au
trophée Gamper. » Luciano Moggi, le directeur du club
(qui, quelques années plus tard, sera suspendu à la suite du
scandale de corruption qui vaudra à la Juve d’être reléguée
en deuxième division), se met rapidement au travail. Il est
prêt à tout pour satisfaire les désirs de son entraîneur,
surtout que Massimo Morati, le président de l’Inter, a
également remarqué la dernière petite merveille du Barça.
Capello exagérait-il ? Absolument pas. Ce soir-là, lors du
trophée Gamper, Messi a marqué les esprits. Il a été tout
simplement exceptionnel. Son football, mélange d’efficacité
et de fantaisie, a émerveillé les 92 000 spectateurs du
Camp Nou, les millions de téléspectateurs, mais aussi ses
coéquipiers et ses adversaires.
Avec l’insolence et la fougue de ses 18 ans, Leo en a fait
voir de toutes les couleurs à ses adversaires. Dès le début
du match, comme pour annoncer la couleur, Messi
ridiculise Fabio Cannavaro, le légendaire défenseur italien,
le capitaine de la Squadra Azzurra vainqueur de la Coupe
du monde 2006. En quelques secondes, il lui assène un
double petit pont, comme s’il s’amusait dans une cour
d’école. Messi est sur son nuage, et personne ne réussit à
l’en faire descendre. Il est au-dessus de la mêlée, au-dessus
de tous ces joueurs qui représentent pourtant la crème de
la crème du football mondial.
« Il a rendu fou Zambrotta. Capello a même dit à
Gaspart à la fin du match que ce gamin deviendrait un jour
le meilleur joueur du monde, se souvient Juan Lacueva, ex-
directeur exécutif de la formation des jeunes du Barça.
Capello ne comprenait pas que certains dirigeants de
Barcelone ignorent à ce point le talent de Messi, le talent
de ce diamant qui leur appartenait. »
Presque sept ans plus tard, Capello n’a pas oublié la
prestation de « la Puce » argentine. Lors d’une interview
qu’il a accordée à Filippo Ricci, le correspondant de La
Gazzetta dello Sport en Espagne, l’entraîneur est toujours
sous le choc de cette découverte : « Cette soirée d’été
restera gravée dans ma mémoire. Ce gosse m’a tellement
impressionné que je l’avais surnommé “le Petit Diable”. Le
public le connaissait à peine, c’était un jeune issu du centre
de formation qui semblait prometteur, mais pas plus que
ça. En face il y avait des grands joueurs, des grands
champions comme Cannavaro, Thuram ou Vieira. À la fin
du match, je suis allé voir Rijkaard, que j’ai entraîné et
avec qui je m’entends très bien, et je lui ai dit : “Je sais que
pour des raisons administratives tu ne peux pas faire jouer
Messi. Pourquoi ne me le prêtes-tu pas ? Je peux t’assurer
que je le ferai jouer.” Mais froidement, il m’a répondu qu’il
était justement sur le point de régler le problème. » À cette
époque, Messi n’est qu’un Argentin de plus, un joueur
extracommunautaire. Chaque club est autorisé à faire jouer
trois footballeurs extracommunautaires. Au Barça, le
Brésilien Ronaldinho, le Camerounais Samuel Eto’o et le
Mexicain Rafa Márquez, trois joueurs indiscutables,
remplissent le quota. Il n’y a pas de place pour un
quatrième homme, né en dehors du Vieux Continent. La
situation de Messi est très ambiguë puisque quelques
semaines auparavant il a connu sa première sélection sous
le maillot argentin. Il est argentin, c’est certain, mais ses
années de résidence en Espagne pourraient lui permettre
d’être un joueur « assimilé ». Il est dans un vide juridique.
Pour ne prendre aucun risque, le Barça décide alors de
l’éloigner des terrains espagnols. Messi ne débute pas la
Liga 2005-2006 et n’apparaît qu’une seule fois sur la feuille
de match d’une rencontre de Ligue des champions. Le petit
ronge son frein en silence. Mais Rijkaard n’a pas menti à
Capello, car le club finit par trouver une solution. Le 26
septembre 2005, Messi jure fidélité au roi d’Espagne. Les
problèmes administratifs sont réglés. Leo peut enfin jouer
et sa famille interrompre les démarches pour que le fils
prodige acquière la nationalité italienne.
Le rêve de Capello de voir Messi porter le maillot rayé
noir et blanc de la Juventus prend fin. Il se souviendra
toujours de cette soirée magique où il a vu naître le petit
diable argentin, mais aussi du jour où il a réussi, à
nouveau, à l’émerveiller. « Ce match du trophée Gamper
est pour moi le parfait préambule du clásico où Leo a
inscrit trois buts. » Capello se réfère au 3-3 de 2007 au
Camp Nou. C’est à l’occasion de ce match que l’Argentin
est devenu, pour de longues années, le cauchemar vivant
du Real Madrid et d’Iker Casillas. L’entraîneur italien s’en
souvient d’autant mieux qu’il était alors sur le banc du
Real. Et pour lui, pas de doute : « Deux ans plus tard, le
petit diable était devenu Satan. »
Pour le Real également, Messi est « Satan », un joueur
qui leur promet, chaque fois, l’enfer. Et l’un des meilleurs
endroits pour mesurer les ravages de « Satan » sur
l’orgueil du Real de Madrid se situe à la file 6, siège 25 du
stade Bernabéu. Ce siège est situé à côté des « Ultras
Sur », ces hooligans d’extrême droite à tendance néonazie.
Depuis plusieurs années, Juan Antonio Guerrero est le
propriétaire exclusif de cette place. Le 16 avril 2011, le
jour où l’Argentin fut l’objet d’une pluie d’insultes,
Guerrero, confortablement installé sur son siège, est loin
d’être le dernier à lui crier sa haine.
Le match est tendu. Les vingt-deux hommes présents
sur le terrain en ont plein les chaussettes lorsqu’ils
entament la première des quatre minutes d’arrêts de jeu
d’un match qui se terminera sur le score de un but partout.
Ce Real-Barça est le premier d’une série de quatre duels
fratricides qui ont opposé les Blancs et les Blaugranas
entre avril et mai 2011 (en Liga, pour les demi-finales de la
Ligue des champions, et pour la finale de la Coupe du Roi).
Messi a les crampons plantés sur la ligne de touche, sur le
côté droit du terrain. Il attend le ballon. Lorsqu’il arrive
vers lui, pour une raison inconnue, il n’arrive pas à le
contrôler. Il est furieux et, sans réfléchir, balance, boudeur,
le ballon dans les tribunes. Pour les pro-Messi, son geste
n’est pas prémédité. Il visait l’un des panneaux
publicitaires qui entourent la pelouse. Malheureusement, il
a loupé sa cible. Ses détracteurs voient les choses tout à
fait autrement et montent rapidement au créneau : « Leo
Messi, ce joueur nourri aux hormones de croissance,
souffre d’aliénation mentale, agresse et manque de respect
au public du Santiago-Bernabéu. Nous considérons que
cette action est très grave et qu’elle devrait être
sévèrement sanctionnée. D’ailleurs, notre défenseur central
Pepe l’a réprimandé pour ce geste. » Ce court texte est
publié quelques heures seulement après l’incident sur le
site Internet non officiel www.realmadridweb.com. La
polémique peut commencer. Guerrero, l’homme de la file 6
et du siège 25, est un témoin clé de cette soirée : « Moi,
j’étais assis juste derrière l’homme qui a reçu le ballon ! On
me reconnaît sur la photo qui a été publiée par Marca ! Ce
type m’a en quelque sorte sauvé, car sans lui, c’est moi qui
me le serais pris », se rappelle-t-il. De la place de Guerrero,
abonné depuis de nombreuses années au club merengue, le
panorama est impressionnant. Le Bernabéu est comme la
paroi d’une montagne qui s’élève jusque dans le ciel. De
cette place, Guerrero peut sentir l’odeur de la pelouse,
contempler les subtilités techniques et les gestes de ses
héros et entendre les cris des joueurs. Il est en première
ligne, au plus près de l’action, de la scène et de ses acteurs.
Guerrero est convaincu que, ce soir-là, Messi a bien shooté
dans ce ballon avec l’intention de faire mal à un spectateur.
« Le ballon était déjà sorti d’un bon mètre, mais Messi a
quand même tiré en direction des tribunes. Quand j’ai vu
ça, j’ai crié tout ce qui me passait par la tête : “Faiblard,
décérébré, canaille, malade mental…” Les gens lui ont jeté
les tiges des petits drapeaux qu’on nous avait distribués à
l’entrée. Mais personne n’a réussi à l’atteindre », ajoute
Guerrero. Ce soir-là, Pepe, le défenseur portugais du Real,
qui a toujours aimé chatouiller les chevilles de Messi, est le
premier à réagir. Il le réprimande comme un maître
réprimanderait l’un de ses élèves. Au-delà d’une curieuse
remarque formulée par Guerrero – « Ce monsieur mange
grâce à l’argent qu’on lui donne » –, cette action a déchaîné
les foules. Les spectateurs sont entrés dans une colère
noire et compréhensible. Mais l’origine de cette colère est
bien plus profonde qu’un simple ballon balancé dans une
tribune. L’Argentin est la synthèse de nombreuses
frustrations madrilènes. Messi incarne, tout comme Pep
Guardiola, ces douloureuses années durant lesquelles
Barcelone a littéralement écrasé son éternel rival. Bien
avant le moment d’égarement de l’Argentin, le public du
Bernabéu a toujours eu Messi dans son collimateur. Les
supporters lui crient depuis plusieurs saisons leur haine :
« Sale nain de merde nourri aux hormones », répète
inlassablement une grappe de fanatiques. Guardiola n’est
pas épargné par ces doux poètes : « Espèce de drogué ! »
lui disent-ils. Ou encore : « Yonki ! », une version espagnole
de « junkie », qui en anglais ne désigne rien d’autre qu’une
personne dépendante aux drogues. Ces insultes ont
commencé à être à la mode après une « information »
sortie en mars 2011 par une émission de radio de la station
Cadena Cope. Une radio qui n’a jamais caché sa sympathie
pour le Real. Selon elle, le dopage serait monnaie courante
dans l’équipe de Guardiola. Ce programme qui, après
minuit, aime attiser la passion des supporters est allé
jusqu’à promettre de déposer une « plainte » officielle
auprès de la Fédération espagnole de football pour
dénoncer la faiblesse des contrôles antidopage et la
médiocrité de l’arbitrage. Ces attaques visent
spécifiquement Barcelone et Valence, les deux principaux
adversaires du Real en Espagne. Le nom d’un obscur
médecin nommé Eufemiano Fuentes, personnage central
de l’opération « Puerto » qui avait entaché l’image de
l’Espagne, est également invoqué. Lorsque cette
« information » est sortie, Guardiola a préféré garder le
silence et ne pas mettre un peu plus d’huile sur le feu.
Même si, indirectement, il a soupçonné Florentino Pérez, le
président du Real de Madrid, d’être à l’origine de ces
rumeurs : « C’est une question que se posent la Cadena
Cope et monsieur Florentino Pérez, déclare-t-il un jour en
conférence de presse. La Cope prétend que ses sources
viennent du Real, mais le Real le dément formellement.
Lorsqu’ils seront tombés d’accord, peut-être qu’ils nous en
diront plus. »
À l’époque de cette polémique qui a fait les choux gras
de la presse sportive espagnole pendant de longues
semaines, le Real était à la traîne, à quelque cinq points au
classement de son ennemi intime. La grave accusation
formulée par la Cope n’est jamais allée plus loin. Florentino
Pérez a brillé par son silence et n’a jamais organisé de
conférence de presse pour officialiser cette plainte. Un an
plus tard, en mars 2012, la Cope a trouvé un terrain
d’entente avec le club catalan et a déboursé quelque 200
000 euros sans passer par la case tribunal avant d’offrir ses
plates excuses au Barça. Une somme bien supérieure aux
15 000 euros versés par Le Monde. Le quotidien français a
dû indemniser le club catalan pour l’avoir lié au médecin
Eufemiano Fuentes, impliqué dans des affaires de dopage.
Cette sentence a été d’ailleurs ratifiée par la Cour de
cassation espagnole.
8
L’Argentin
Le Buquebus glisse à pleine vitesse sur les eaux
sombres du Río de La Plata. Installé à la fenêtre de ce
bateau qui relie l’Uruguay à l’Argentine, Lionel Messi a le
regard perdu vers l’horizon. Il se sent léger comme une
plume. Il est heureux, soulagé et excité à la fois. Son père,
Jorge, est assis à côté de lui. Le père et le fils, qui n’ont pas
l’habitude de se lancer dans des grandes discussions à
bâtons rompus, sont coupés dans leur silence par Hugo
Tocalli. L’entraîneur de la sélection argentine des moins de
20 ans a visiblement quelque chose à leur dire avant leur
arrivée dans le port de Buenos Aires. « Leo venait de jouer
ses deux premiers matchs avec nous, se souvient Tocalli.
Nous revenions de Colonia [Uruguay] où nous avions battu
l’Uruguay (4-1) en match amical. Messi avait inscrit deux
buts. Je me suis donc installé avec eux pour les prévenir
que j’allais le sélectionner pour qu’il s’entraîne avec
l’équipe nationale des moins de 20 ans pendant tout le mois
de décembre 2004. Et ce, pour préparer le championnat
sud-américain qualificatif pour la Coupe du monde de la
catégorie en 2005. Lorsque je le lui ai annoncé, Leo m’a
lancé un grand sourire. Son rêve devenait réalité. » Enfin,
pourrait-il ajouter. Les premiers pas de « la Puce » avec le
maillot albiceleste sur ses frêles épaules datent de la fin du
mois de juin 2004. Une cassette vidéo de ses exploits
traînait pourtant depuis plusieurs mois à l’AFA. Les agents
de Leo avaient fait parvenir cette cassette d’un adolescent
surdoué à Claudio Vivas, l’adjoint de l’obsessionnel et
rigoureux Marcelo Bielsa, le sélectionneur argentin.
Horacio Gaggioli assure que « Messi était alors dans le
radar de la sélection espagnole ». « C’est vrai, confirme
Fabián Soldini, Leo avait reçu une convocation pour la
sélection espagnole des moins de 16 ans. Il m’a dit : “Je
n’irai pas, même pas en rêve.” » Il refuse l’invitation, mais
la fédération espagnole ne s’avoue pas vaincue pour
autant. Pour essayer de l’amadouer, elle envoie un
messager. Il s’agit d’Amador Bernabéu, un dirigeant du
Barça, qui est également le grand-père de Gerard Piqué,
son coéquipier. Mais le petit a la tête dure et refuse à
nouveau cette invitation.
Hugo Tocalli, l’un des responsables des sélections de
jeunes, regarde cette fameuse vidéo d’abord d’un œil
distrait. « Je ne m’étais pas bien rendu compte du
phénomène, avoue Hugo. Quelques semaines plus tard, lors
de la Coupe du monde des moins de 17 ans en Finlande,
nous avons perdu en demi-finale contre l’Espagne (3-2) de
Cesc Fàbregas qui nous avait inscrit deux buts. Ce dernier
évoluait dans la même équipe que Messi au Barça. À la fin
du match, des journalistes espagnols m’ont demandé
pourquoi Messi ne jouait pas. Ils ne comprenaient pas. Ils
insistaient lourdement, alors je suis allé voir de vieilles
connaissances de cette sélection pour en savoir un peu
plus. Tous m’ont dit que c’était un phénomène. À mon
retour à Buenos Aires, j’ai donc regardé à nouveau la
cassette. J’en ai parlé à Julio Grondona, le président de la
fédération, qui m’a dit d’organiser au plus vite des matchs
amicaux pour éviter que les Espagnols nous le volent. »
Hugo Tocalli qui est l’un des plus proches collaborateurs de
José Pékerman, le père spirituel de la formation argentine,
s’exécute. « Nous avons trouvé son numéro de téléphone,
nous l’avons appelé pour le prévenir que nous allions le
convoquer, poursuit-il. Je me souviens très bien du jour de
son arrivée à Ezeiza [le centre d’entraînement des
sélections argentines]. Je l’ai reçu dans mon bureau. Il était
timide, il n’ouvrait pas la bouche, mais il me regardait
fixement dans les yeux. Je lui ai expliqué que nous avions
peur que les Espagnols le sélectionnent. Il m’a arrêté tout
de suite pour me dire, sûr de lui : “Je suis argentin. Je veux
jouer avec la sélection argentine. C’est mon rêve.” Le
lendemain, lors du premier entraînement, j’ai compris à qui
on avait affaire. Pour l’occasion nous l’avons surclassé. Lui,
qui est né en 1987, évoluait avec la génération née en 1985
et c’était lui le meilleur. D’ailleurs, il l’a prouvé lors des
deux premiers matchs amicaux, contre le Paraguay
[victoire 8-0] et contre l’Uruguay [4-1]. Puis lors du
championnat sud-américain 2005 en Colombie [l’Argentine
termine troisième et Messi inscrit 5 buts] et surtout lors de
la Coupe du monde 2005 des moins de 20 ans. En Hollande
et malgré ses deux ans de moins, c’est lui qui nous a fait
gagner le titre. Il a été élu meilleur joueur d’un tournoi
qu’il a terminé comme meilleur buteur. Il y a eu beaucoup
de polémiques en Argentine pour savoir s’il était argentin
ou espagnol. Certains pensent qu’il n’aime pas l’Argentine,
mais franchement, tout ça c’est des conneries. Il est
argentin, il aime le maillot argentin et il ferait tout pour lui.
L’Espagne lui a permis de grandir au sens propre comme au
sens figuré et de suivre une belle formation de joueur. »
C’est vrai que Leo doit beaucoup à La Masía. Pendant
plusieurs saisons, il a, chaque jour, poussé le portail en fer
forgé du centre de formation du club. Une porte sur
laquelle est gravé l’écusson du FCB (FC Barcelone). Sur sa
droite, il pouvait contempler le Camp Nou, ce gigantesque
vaisseau spatial posé sur une plaine du quartier des Corts.
Un stade qui peut accueillir jusqu’à 99 354 spectateurs très
exactement. La Masía fait partie intégrante du décor et de
l’histoire du club. En Catalogne, les masías sont de petites
fermes utilisées autrefois par les agriculteurs qui
cultivaient les parcelles de terre aux alentours. Lorsque les
propriétaires du club ont acheté ces terres pour y
construire leur stade, cette masía-là n’a pas été détruite.
Elle a d’abord été occupée par les architectes du stade.
C’est là, par exemple, qu’a été construite la maquette du
Camp Nou. Et lorsqu’elle est inaugurée le 24 septembre
1957, La Masía se transforme pour devenir le siège social
du club. En 1979, le président Josep Lluís Núñez décide de
lui donner une autre fonction et de s’en servir pour
héberger les jeunes joueurs du centre de formation qui ne
sont pas originaires de Barcelone. Dans les 610 mètres
carrés de cette antique ferme, on trouve un immense salon,
une bibliothèque, des bureaux, des chambres pour douze
pensionnaires et des vestiaires. C’est un lieu de vie
convivial, qui a été remplacé, en 2011, par une autre
Masía, ultramoderne et plus spacieuse, située à Sant Joan
Despí, dans la banlieue de Barcelone.
Leo y va tous les jours, mais il n’y passe pas ses nuits.
« Même si je n’y dormais pas, c’était une seconde maison
pour moi, a-t-il déclaré au Mundo Deportivo. J’y déjeunais
souvent et je m’y entraînais jusqu’à la fin de la journée. »
Avant le déjeuner, le matin, Leo est contraint d’aller en
classe, au collège Juan-XXIII avec tous ses camarades de
promotion. « Il ne travaillait pas beaucoup, a avoué l’un de
ses professeurs au journal El País. Mais il faisait quand
même le minimum. Il n’était pas turbulent du tout, mais, et
ça se sentait, il n’était pas né pour faire des études. » Non,
Leo est né pour jouer au football. Et à La Masía, il va
découvrir une philosophie assez particulière. « À La Masía,
on ne forme pas des footballeurs, mais des hommes qui
jouent au football, assure Andoni Zubizarreta, ex-gardien
de but international espagnol (126 sélections), actuel
directeur sportif du Barça. Pour une raison bien simple : on
s’est aperçu que lorsqu’on se préoccupait d’abord des
personnes, le processus de formation du footballeur était
beaucoup plus solide. » « Il ne faut pas oublier que La
Masía est avant tout une école, poursuit Joaquim Rifé. Et
dans une école on apprend, on ne gagne pas. Chaque
entraîneur a la mission de former des joueurs, et non de
gagner des matchs. » Les équipes de jeunes du FC
Barcelone sont réputées pour développer un jeu léché, fait
de passes et de justesse technique. D’ailleurs, ils évoluent
dans le même schéma tactique que l’équipe première. « À
La Masía, ce qu’on recherche d’abord chez un jeune joueur,
c’est son intelligence footballistique, déclare Albert
Benaiges, ex-coordinateur du football de base du FCB. Il
doit aussi être doté d’une belle technique. La taille, la
corpulence physique, on s’en fout. Xavi, Iniesta, Pedro ou
Messi sont bien la preuve qu’on n’a jamais recherché des
colosses. Notre secret, c’est le travail, le travail, et le
travail. À la différence des autres centres de formation, on
ne fait pas de préparation physique avant 16 ans. »
Guillermo Amor, qui est entré à La Masía en 1979 et a été
le premier à s’imposer en équipe première, insiste sur
l’aspect technique de cette formation : « On travaillait
beaucoup sur les contrôles, les passes, la vitesse dans le
jeu, la possession du ballon et l’envie de prendre le jeu à
notre compte. » Toutes les équipes du Barça sont donc
logées à la même enseigne du jeu. « Comme ça, lorsque tu
arrives en équipe première, tu n’es pas perdu, tu sais
comment jouer, te placer, c’est assez rassurant », confirme
Leo.
Messi est un pur produit de La Masía. Et s’il y a fait ses
classes, ça ne fait pas de lui pour autant un joueur
espagnol. « Les joueurs s’automatisent à La Masía. Tous,
sauf Messi, analyse Ramón Besa, journaliste d’El País. À La
Masía, normalement, les joueurs évoluent à différents
postes pour mieux comprendre le jeu. Tous, sauf lui. Leo
connaît la philosophie, mais il joue différemment. Il joue
son jeu. » « Au début, j’avais du mal à lâcher le ballon et ils
m’ont fait comprendre qu’il fallait que je joue un peu plus
avec les autres, confirme Leo dans le magazine argentin El
Gráfico. Ça n’a pas été facile parce que j’ai la tête dure. J’ai
appris beaucoup de choses en Espagne, mais ils n’ont
jamais essayé de me transformer. Je n’ai jamais changé ma
manière de jouer, celle que j’ai depuis que je suis tout
petit. » Joaquim Rifé, qui était sur le bord du terrain
numéro 3 du Mini Estadi lors du premier test de Leo,
partage ces avis : « Il joue de la même manière que la
première fois que je l’ai vu jouer. Il n’a pas changé. Le
football, c’est instinctif chez lui. Il est très intelligent sur le
terrain. Il a une parfaite lecture du jeu. Comme il connaît le
style et la philosophie du Barça sur le bout des pieds, il sait
exactement lorsque le bloc adverse commence à craquer et
lorsqu’il peut accélérer. » Messi est comme un poisson dans
l’eau dans le système du Barça. Mais ce qui le rend
différent, c’est tout ce qu’il a appris, malgré lui, en
Argentine. Il n’est pas né à Rosario par hasard. « Son
talent, soutient Tocalli, ce n’est pas La Masía qui lui a
donné. Il est très argentin dans sa manière d’être sur un
terrain. Il y a beaucoup de potrero en lui. » Le potrero fait
partie de l’ADN d’un footballeur argentin. C’est un terrain
vague sur lequel les enfants développent leur technique,
leur picardía (malice) et leur instinct de compétition. C’est
sur ces terrains de fortune qu’ils ont passé des heures et
des heures à taper dans un ballon et à se forger le
caractère. En Argentine, c’est une tradition, les plus grands
joueurs se réclament être des enfants du potrero. « Et
Messi a beaucoup de picardía dans son jeu, ajoute Tocalli.
Il adore disparaître pour mieux réapparaître. Il marche,
tête baissée, s’en va sur un côté du terrain, se fait oublier
et tout d’un coup, il accélère. » « Si tu le suis des yeux, tu
deviens fou, déclare l’ex-défenseur français devenu
consultant Jean-Alain Boumsong dans L’Équipe Magazine. Il
est là, puis il est ailleurs. Je peux être un bon moment sans
personne dans ma zone, ça paraît tranquille et, tout à coup,
Messi déboule. Tu le croyais de l’autre côté et il te surgit
devant le nez. C’est à la fois terrifiant et magnifique. »
Mais la plus grande force de Messi est sans conteste son
explosivité, sa rapidité ballon au pied. « Il a un démarrage
exceptionnel, analyse Tocalli. En deux pas, il est déjà lancé
à pleine vitesse. Personne ne peut le suivre. En plus, ses
mouvements de bassin sont déroutants et sa conduite de
balle, exceptionnelle également, est aussi efficace avec son
pied droit qu’avec son pied gauche. » « Ce qui coupe les
jambes, c’est son fameux coup de gaz dès qu’il reçoit la
balle, confirme l’ex-défenseur français du FC Séville Julien
Escudé dans L’Équipe Magazine. À force de changements
d’appuis, d’accélérations, de coups de frein, ton corps est
malmené. Après quatre-vingt-dix minutes contre lui, tu sors
vanné. » « Et puis, poursuit Bacary Sagna (défenseur
français de Manchester City) dans L’Équipe Magazine, à
chaque appui ou presque, il touche la balle. C’est ce qui lui
permet de te déstabiliser : il change de direction quand,
toi, tu es encore en train de chercher tes appuis. » S’il y a
un joueur qui a été marqué par son duel avec Messi, c’est
bien Asier del Horno. Le latéral gauche espagnol a croisé
son chemin, en février 2006, par une froide nuit d’hiver
londonienne. Il défend alors les couleurs d’un Chelsea,
entraîné par José Mourinho. Les « Blues » reçoivent le
Barça sur leur pelouse de Stamford Bridge en match aller
des huitièmes de finale de la Ligue des champions. Le
défenseur, qui se retrouve face à un Messi, plus intenable
que jamais, vit un calvaire. « Notre entraîneur avait
préparé minutieusement ce match pour bloquer le jeu du
Barça, se souvient Asier del Horno dans Magic Messi 1.
Mais ça n’a pas empêché Messi de rapidement nous donner
le tournis. Et puis, à la 36e minute, après avoir fait un petit
pont sur Robben, près du poteau de corner, j’ai essayé de
l’arrêter et il s’est écroulé avant de faire plein de tours sur
lui-même. L’arbitre n’a pas hésité et m’a sorti un carton
rouge. Messi a vraiment bien joué le coup, il en a rajouté
comme il fallait alors que je l’avais à peine touché. Sa
grande force, c’est sa conduite de balle : il va très vite avec
le ballon au bout du pied. Ses appuis, ses changements de
trajectoires prennent souvent les défenseurs par surprise. »
Bref, Messi est incontrôlable sur les terrains européens. Il
est insaisissable, trop rapide, trop explosif pour les
défenseurs adverses. « Quand un joueur fait un pas, une
foulée, Messi en fait deux, note Johann Cruyff. Donc, il peut
plus rapidement changer de direction et plus facilement
déstabiliser ses adversaires. Tout le monde dit : “Mais
Messi, il fait toujours la même chose.” Mais en vitesse
réelle, il peut faire toujours la même chose, mais son coup
de reins, ses appuis, ses petites foulées font qu’il est
toujours inarrêtable. » Mais cette redoutable efficacité, il a
eu du mal à la retrouver sous le maillot argentin. Et ça, ça
a eu le don d’énerver ses compatriotes. Pour certains
d’entre eux, le problème, c’est que Leo n’était pas assez
argentin ou qu’il ne le montrait pas assez.
Ils se trompent lourdement. À Barcelone, cette ville où il
vit depuis l’âge de 13 ans, personne ne doute de la couleur
de son passeport. Andoni Zubizarreta, le directeur sportif
du Barça, a une phrase très imagée pour définir Messi :
« C’est un Rosarino qui joue au Camp Nou. » Dans la
capitale catalane, Leo s’est, en effet, créé une bulle très
argentine. Sa maison, située à Gavà, sur les bords de la
Méditerranée n’est pas surnommée « Little Rosario » pour
rien. Leo mange argentin, écoute de la cumbia, de la
musique populaire argentine, regarde les matchs de
championnat argentin et il n’a pas perdu l’accent et les
expressions typiques de son pays. « Messi passe beaucoup
de temps avec sa famille, annonce Josep Minguella, l’agent
qui lui a ouvert les portes du FC Barcelone. Il ne parle pas
espagnol, il parle argentin, ou, que dis-je, rosario ! S’il
pouvait transporter Rosario à Barcelone, il le ferait, sans
hésiter une seconde. » Personne n’en doute. « Il déstabilise
ses compatriotes, pense Joaquim Rifé, parce qu’il n’a pas
une grande gueule comme eux. Il est discret, introverti,
tout le contraire de l’image que les Argentins se font d’eux-
mêmes. » L’incompréhension a longtemps été totale entre
l’enfant prodige et ce qu’il considère comme sa famille, sa
patrie. Álvaro Abós, un célèbre écrivain argentin, a, un jour,
pris sa meilleure plume pour défendre Lionel Messi :
« Messi, c’est l’Argentin différent, écrit-il dans Página 12.
Si un Argentin est un Italien qui parle la langue de
Cervantès, Messi est un Argentin qui pourrait être anglais
ou hollandais. La caricature d’un Argentin est celle d’un
mec tout-puissant, malveillant, pleureur, astucieux, tricheur
et grande gueule, comme tout personnage de la comédie
italienne. Mais Messi, lui, est tout l’opposé, c’est un
Argentin tranquille, volontaire, réservé, silencieux et digne,
humble et serein. Quelques supporters argentins lui
résistent encore. Ils représentent la sauvagerie qui domine
le monde du football argentin, un territoire de corruption et
de violence. Ces dernières années, plus de trois cents
Argentins sont morts après de féroces batailles dans les
stades. Et c’est pour tous ces énergumènes-là, qui ravagent
le football argentin, que Messi est un pecho frio
(trouillard). » Pour Leo, l’enfant de Rosario passé par La
Masía, adopté par la Catalogne, cinq fois vainqueur du
Ballon d’or et de presque tous les titres dont peut rêver un
footballeur, il ne reste qu’une option pour que les siens
l’idolâtrent comme ils idolâtrent Maradona : gagner une
Coupe du monde.
1. Biographie de Luca Caioli, Éditions du Rocher, 2011.
9
L’élu
Le bus du FC Barcelone a atteint sa vitesse de croisière.
Dehors, une nuit sombre d’automne est tombée sur la
route. Comme d’habitude, Josep Guardiola est installé au
premier rang. Il est assis à côté de son « ange gardien »,
Manuel Estiarte, un ancien international de water-polo,
alors directeur des relations extérieures du club. Le Barça
est sur le chemin du retour après un match de
championnat. Des joueurs se reposent, d’autres sont dans
leur bulle musicale quand le téléphone portable de
l’entraîneur vibre. Pep vient de recevoir un message de Leo
Messi, installé quelques rangs derrière lui. Les témoins de
cette scène ne se souviennent plus des mots exacts de
ce SMS, mais tous se rappellent bien la teneur du
message : « Bon, je vois bien que je ne suis plus vraiment
important pour l’équipe, donc… » Guardiola sursaute. Il est
surpris. Messi se réfugie derrière son téléphone portable
pour parler. Taper un message et taper dans un ballon sont
deux de ses passe-temps favoris. Il lui est plus facile
d’envoyer un SMS que de dire les choses à haute voix. Leo
a beau être timide, avoir du mal à communiquer, il ne
manque pas pour autant d’ambition et de caractère quand
il s’agit d’imposer ses choix et son point de vue : « Leo
n’est pas un dictateur, mais il sait se faire entendre »,
assure Ramón Besa. Messi a bien conscience de son niveau,
de son importance et de son influence. En ce jour
d’automne 2009, il l’a, à nouveau, démontré.
Le problème de Leo a un nom : il s’appelle Zlatan
Ibrahimović. L’attaquant suédois, qui a été ardemment
désiré par Guardiola, prend trop de place. « La Puce »
argentine se sent menacée. L’entraîneur barcelonais, qui,
une année auparavant, avait donné son feu vert à Messi
pour participer aux jeux Olympiques, commence
doucement à le comprendre. Leo n’est pas dans son
assiette. Il vient d’enchaîner une série de pâles prestations
alors qu’Ibrahimović crève l’écran. Le projet de vie de
l’Argentin bat de l’aile. Celui de mener une vie tranquille à
Barcelone au sein d’un club dans lequel il n’a pas à lutter
pour être un leader incontesté. Depuis l’arrivée d’Ibra, son
pouvoir vacille. Il a la désagréable sensation que son statut
d’attaquant de référence du club peut être remis en
question. Leo se croyait pourtant intouchable après avoir
poussé Samuel Eto’o vers la sortie et aimablement
phagocyté Bojan. Les nouveaux attaquants qui débarquent
au Barça doivent marcher sur des œufs et ne surtout pas
froisser ou menacer la star argentine. C’est pour cette
raison que lorsque David Villa, meilleur buteur de l’Euro
2008 et Soulier d’argent de la Coupe du monde 2010,
arrive au Barça, les dirigeants du club le préviennent :
« Écoute, David, si tu veux réussir au Barça, ne rivalise
surtout pas avec Messi, lui conseillent-ils. N’essaie pas de
dribbler plus que lui ou d’inscrire plus de buts que lui. » Le
message est clair. Mais Villa, buteur et compétiteur-né, a
du mal à le prendre au pied de la lettre. Au début de son
aventure barcelonaise, il ne se pose pas de questions et
joue comme s’il était la star de l’équipe. « Il a essayé, c’est
vrai, mais après quatre entraînements, il a fini par
comprendre », assure un homme influent du club. Il a
rapidement pris conscience que Messi est intouchable et
que son statut de star du club est indiscutable. Alors, il se
plie aux règles et quelques semaines plus tard, David Villa
dévoile à Luis Martin, journaliste d’El País, toute
l’admiration qu’il porte à Leo : « Il est exceptionnel,
déclare-t-il. Et comme le répète souvent Guardiola, les mots
ne suffisent pas, car il faut le voir pour le croire. Moi, je
n’ai jamais vu ça de ma vie : un jour, tu le vois réaliser des
choses exceptionnelles à l’entraînement ou en match et tu
te dis que c’est vraiment un génie. Mais le lendemain, il te
surprend à nouveau et fait quelque chose d’encore plus
exceptionnel. Leo est un type très humble. Son succès ne
lui est pas monté à la tête [...]. Messi est, en plus, un bon
coéquipier, un mec sympa et solidaire. C’est un plaisir de
partager le vestiaire avec lui. » L’ex-attaquant de Valence
finit pourtant, entre deux éloges, par avouer que jouer avec
Messi n’est pas toujours facile. « C’est un joueur très
exigeant, il faut être vraiment concentré et attentif
lorsqu’on évolue à ses côtés, car tout est possible avec lui.
Il faut le suivre, car il est capable de sortir une passe de
nulle part et, après une accélération, de créer des espaces
dans la défense adverse. Et il faut être là, toujours là à ses
côtés. Il inscrit beaucoup de buts, mais son rôle sur le
terrain ne se limite pas à ça : il redescend pour donner un
coup de main en défense ou pour la remontée du ballon, il
est généreux dans l’effort et dans le jeu, et il délivre un
nombre élevé de passes décisives. C’est merveilleux de
jouer avec lui et à son contact, j’ai vraiment l’impression
d’avoir appris beaucoup de choses. Plus tard, je pourrai
dire : “Oui, j’ai joué avec Leo Messi.” »
Ibrahimović pourrait également le dire, mais il ne le fera
jamais. Le géant, talentueux et puissant attaquant suédois
ne s’est pas vraiment senti aimé en Catalogne. Peut-être
parce que l’un des transferts les plus élevés de l’histoire du
club (69 millions d’euros) a un ego et un talent
proportionnels à son prix. Il était venu pour triompher,
mais le courant n’est jamais vraiment passé. Il est vite
devenu un corps étranger dans le vestiaire du Barça.
Comble du comble, le Suédois avait demandé le même
salaire que Messi et exigé de jouer au centre de l’attaque.
« Tu n’as pas de burnes ! Tu t’écrases devant Mourinho »,
aurait-il lancé à son entraîneur quelques jours après la
cruelle défaite face à l’Inter en demi-finale de la Ligue des
champions. C’est ce que le géant suédois assure dans son
autobiographie 1. Ibra aurait sermonné Pep lors d’un match
face au Villarreal au mois de mai 2010. Un match durant
lequel il est resté cantonné sur le banc du remplaçant
avant d’en sortir quelques minutes seulement avant le coup
de sifflet final. Dans son livre, Ibrahimović avoue également
que les choix tactiques de Pep Guardiola ont précipité son
départ du club. L’entraîneur espagnol avait en effet décidé
de confier le poste d’attaquant axial à Leo, au nez et à la
barbichette d’Ibra : « Il a toujours voulu faire plaisir à
Messi, alors que moi, il ne m’a jamais valorisé. »
Guardiola n’a donc pas accordé toute sa confiance à un
joueur qui a reconnu, un jour, avoir roulé à plus de 300
km/h pour semer la police. Pep n’a pas toujours été tendre
et attentionné avec les stars étrangères selon Ibra : « Un
jour, Thierry Henry s’approche de moi et me dit :
— Salut, Zlatan, le Mister t’a-t-il jeté un regard
aujourd’hui ?
— Non, lui ai-je répondu. Mais j’ai vu son dos.
— Félicitations, Zlatan, tu progresses. »
Ibra, décidément très remonté contre Barcelone, son
entraîneur et ses joueurs, affirme enfin que : « Messi,
Iniesta et Xavi sont des bons petits élèves qui obéissent à
tout sans jamais broncher. » Peut-être qu’il dit vrai, peut-
être pas, mais sur le terrain, ces trois footballeurs, ces trois
finalistes du Ballon d’or 2010, ont prouvé qu’ils étaient un
peu plus que des moutons qui suivent aveuglément leur
berger. Ils ont tout gagné avec classe et élégance.
Ibra a la rancune tenace. Il n’a pas vraiment digéré son
séjour barcelonais. Leo est la raison de ses tourments. Mais
Xavi n’est pas de son avis, car il pense que Messi n’a jamais
rencontré de problèmes avec les différents numéros « 9 »
qui sont passés au club. Pour lui, la raison de cet échec et
de cette incompréhension est ailleurs. « Ibra ne cadrait pas
avec notre jeu, a-t-il affirmé au Süddeutsche Zeitung. C’est
un immense footballeur doté d’un talent exceptionnel, mais
il était peut-être un peu trop statique pour notre jeu. » Ibra
a donné plus de fil à retordre à Pep Guardiola que Samuel
Eto’o. L’attaquant camerounais a su faire le dos rond. Il n’a
pas bronché lorsque l’entraîneur catalan a décidé de le
placer dans un couloir lors de l’historique victoire, six buts
à deux contre le Real (le 2 mai 2009 au Bernabéu), ou lors
de la finale de la Ligue des champions à Rome quelques
semaines plus tard. Même si ça ne l’enchantait pas plus
que ça, Eto’o avait respecté les choix de son entraîneur.
Mais un jour, pourtant, contre le Betis Séville, le
Camerounais n’a pas obtempéré. Il a « dézoné » et ne s’est
pas cantonné à rester dans son couloir. Et lorsque, placé au
centre de l’attaque, il finit par inscrire un but, il vient le
célébrer devant son entraîneur. Une réaction d’orgueil qui
n’a pas vraiment plu à Guardiola. Quelques semaines plus
tard, le Camerounais était transféré à l’Inter Milan.
L’historique victoire du Barça, six buts à deux, sur la
pelouse du stade Bernabeú a eu lieu un 2 mai. Une date
symbolique, puisque deux cent deux ans auparavant, les
Madrilènes se sont soulevés un 2 mai contre Joseph
Bonaparte, alias « Pepe Botella » (« Jojo la Bouteille »),
frère de Napoléon Bonaparte. Si, en 1808, Madrid s’est
libéré du joug français, en 2010, le club, qui incarne la
grandeur sportive de la capitale espagnole, a subi les
foudres d’une armée de joueurs catalans qui règnent sans
partage sur le championnat espagnol.
Lors de cette inoubliable humiliation, Guardiola a tenté
un coup de poker. Pour la première fois, il a positionné
Messi en « faux numéro 9 ». Il a pris le Real de Juande
Ramos par surprise qui s’attendait à tout de la part de « la
Puce » argentine, sauf à le voir évoluer en « faux
attaquant ». Juste après le match, Juande Ramos, sonné, a
tenté d’expliquer l’inexplicable : « Non, ça n’a pas été une
douche froide », a-t-il bredouillé. Et pourtant, les deux buts
de Messi, les deux autres d’Henry, celui de Puyol, et le
dernier, inscrit par un Piqué plus fantasque que jamais, ont
bien douché les espoirs de victoire du Real. Le choix de
Guardiola, de donner un peu plus de liberté à Leo sur le
front de l’attaque, a marqué les esprits et l’histoire de son
équipe. Au départ, pourtant, cette solution n’est utilisée
que de temps en temps pour surprendre l’adversaire. Pep a
mis un peu de temps avant de l’installer définitivement à ce
poste. Il était tiraillé entre ce que lui dictait son instinct et
ce que lui suggérait sa raison. Positionner Messi dans cette
zone est une évidence pour lui, car à ce nouveau poste, Leo
touche plus de ballons et n’est plus « exilé » sur son aile
droite. Le repositionner oblige Pep, dans le même temps, à
se passer du 1,95 mètre d’Ibrahimović dans la zone de
vérité. Cruel dilemme.
Dans ce contexte, le SMS envoyé par Messi à son
entraîneur, au début de la saison 2009-2010, est une petite
alerte qu’il ne faut pas prendre à la légère. Mais les choses
sont rapidement rentrées dans l’ordre. La faute à un Ibra
qui s’est tiré une balle dans le pied en devenant le rebelle
du vestiaire, selon plusieurs membres du club. « Moi, je
suis un avant-centre et c’est comme ça et pas autrement
que je veux jouer », a-t-il déclaré un jour à son entraîneur.
Les deux hommes ne sont plus sur la même longueur
d’onde. Et la saison suivante, Ibrahimović est prié de faire
ses bagages et de se trouver un nouveau club. Une fois
encore, Messi triomphe en silence.
« La réussite d’un entraîneur dépend de sa capacité à
gérer l’ego de ses joueurs », a un jour théorisé Guardiola. Il
aurait pu ajouter que cette réussite dépend également de la
capacité de l’entraîneur à gérer son propre ego.
Aujourd’hui, de nombreux entraîneurs ont autant d’ego,
voire plus, que leurs propres joueurs. Mais ce n’est pas le
cas de Guardiola. L’ex-numéro « 4 » du Barça a toujours su
soigner ses sorties médiatiques et se montrer sous son jour
le plus modeste. Il n’a jamais voulu se mettre en avant et
passer avant ses propres joueurs. Et si Pep est devenu
aussi médiatique, il ne peut pas être accusé de l’avoir
cherché. Mais Guardiola n’aurait pas gagné autant de
trophées et fait l’unanimité autour de lui s’il n’avait pas su
gérer le cas Messi. L’Argentin est la star de son équipe, le
joueur « différent », le fer de lance de son attaque. Ce fin
psychologue a rapidement compris comment mettre Leo
dans les meilleures dispositions. En un rien de temps, il a
gagné le respect et l’attention du meilleur joueur de la
planète.
Messi vit et respire football. Il aime jouer, mais aussi
parler de jeu. Alors, de temps en temps, il en discute
pendant de longues heures avec Xavi et Guardiola. Pep est
un entraîneur didactique qui aime expliquer à ses joueurs
les raisons de ses choix. « La clé de tout, explique Xavi au
journaliste Javier Cáceres, du Süddeutsche Zeitung, c’est
de savoir quand certains joueurs vont créer des situations
de supériorité numérique et libérer ainsi des espaces à
d’autres joueurs. Et à ce petit jeu-là, Pep est imbattable.
Avant chaque match, il nous dit quand, où et comment on
va créer ces espaces. Il ne se trompe jamais. » Cette
interview a été réalisée quelques mois après la victoire de
Barcelone en finale de la Ligue des champions 2011
(victoire 3-1 face à Manchester United). Xavi considère ce
match et celui de novembre 2010 contre le Real (victoire 5-
0) comme les deux meilleurs matchs de son équipe.
« C’était exceptionnel ! Manchester n’a jamais été
dangereux. On a dominé toute la rencontre, à part peut-
être les vingt dernières minutes pendant lesquelles les
Anglais se sont créé quelques occasions de but. Mais ils
avaient déjà baissé les bras. Ils n’y croyaient plus. On
pouvait le voir sur leur visage. Même Wayne Rooney s’est
approché de moi pour me dire : “On ne peut absolument
rien faire, rien.” On a vraiment pris notre pied ce soir-là ! »
Xavi est le genre de joueur qui sait déjà ce qu’il va faire du
ballon avant même de l’avoir reçu. Il sent le jeu et sait, en
permanence, où sont placés ses partenaires et ses
adversaires. Sur le terrain, il a toujours l’œil qui traîne et
ne perd jamais Messi de vue : « Quand je prends
conscience que Leo n’a pas touché de ballon depuis cinq
minutes, je le cherche du regard. Et lorsque je le trouve, je
lui dis : “Viens Leo, viens par ici” pour qu’il s’approche de
moi et pour lui donner le ballon. Messi est un attaquant et
comme tous les attaquants, il lui arrive de se déconnecter
du jeu. Ça l’agace, car il veut toujours être en contact avec
la balle. C’est pour cette raison que lorsqu’il redescend un
peu au milieu de terrain, il retrouve le sourire. Car il peut
toucher le ballon, une fois, deux fois, trois fois avant de se
retourner et lancer une attaque dont il a le secret. Ce type
est hallucinant. Je n’ai jamais vu un joueur aussi
talentueux. Mais je ne le compare pas à Pelé, Maradona, Di
Stéfano ou Cruyff, parce que je ne les ai jamais vus jouer
dix matchs d’affilée. Mais pour moi, aujourd’hui, Messi est
le meilleur joueur du monde à chaque match. À chaque
match ! » insiste-t-il. Et Xavi sait de quoi il parle, car c’est
un grand connaisseur de ballon, qui a des opinions bien
marquées sur le jeu. Un jour, il a par exemple déclaré au
journal espagnol El Mundo : « Ce qui me dépasse
aujourd’hui, c’est que lorsqu’un joueur, qui a été en
dessous de tout pendant un match, inscrit le but de la
victoire, c’est lui qui est en première page. Et ça, ça me
révolte. » Xavi est peut-être révolté parce que dans ce
contexte-là, ses qualités, sa vitesse mentale ne sont jamais
reconnues à leur juste valeur. « Je n’ai pas un physique
privilégié, c’est pourquoi je dois réfléchir vite, explique-t-il
au Süddeutsche Zeitung. Dans le football, il y a “deux
manières” d’être rapide. La première, c’est la vitesse
physique comme celle de Messi ou de Cristiano, qui font
tout à 200 km/h. La seconde, c’est la vitesse mentale. Moi,
dans ce domaine-là, j’essaie toujours d’aller plus vite que
les autres. Aller vite mentalement sur un terrain, c’est de
constamment savoir où se placer et quoi faire du ballon
avant même de le recevoir. Et ça, au Barça, on l’apprend
depuis notre plus jeune âge. Avec Pep, toutes les séances
d’entraînement débutent par un “taureau”. C’est un
exercice dans lequel les joueurs sont en cercle et se
passent le ballon. Au milieu, un taureau essaie de
récupérer le ballon. Celui qui le perd prend sa place et
devient à son tour le taureau. Cet exercice permet de
travailler la vitesse mentale, car tu n’as pas le temps de
réfléchir. Tu dois prendre très rapidement une décision.
Pep termine également chacune de ses séances par un jeu
de positionnement dans lequel tu n’as droit qu’à une
touche de balle. Le niveau est exceptionnel, à tel point qu’il
m’arrive de dire à Pep : “Tu devrais filmer notre
entraînement. Le niveau est bien plus élevé que dans
n’importe lequel de nos matchs.” »
Xavi est un joueur à part. Il est le cerveau du Barça,
mais aussi de la sélection espagnole, vainqueur de l’Euro
2008 et de la Coupe du monde 2010. Pour beaucoup de
spécialistes et de supporters, il aurait déjà mérité de
remporter un Ballon d’or. Pour Xavi, le football est une
science qu’il faut prendre très au sérieux. « Le problème,
c’est que 95 % des gens aiment le football, mais seulement
2 % comprennent vraiment de quoi il en retourne. L’un de
mes meilleurs amis est un fanatique, un fou de foot. Il
regarde tous les matchs et connaît tous les joueurs. Mais il
ne comprend pas les subtilités du jeu. Lorsqu’on regarde
un match ensemble, j’ai beau lui répéter : “Regarde, celui-
là, il fait des fautes idiotes. Regarde celui-là, il n’est pas
bien placé. Regarde celui-là, il ne fait pas d’efforts”, il ne
comprend rien. Car comme tout le monde, il ne s’intéresse
qu’aux résultats. Quand le Barça ne gagnait rien, on était
violemment critiqués. Mais maintenant, on est un exemple,
une référence mondiale. C’est à mourir de rire… Il y a cinq
ans, on jouait exactement de la même façon qu’aujourd’hui.
Et je le dis sérieusement : on jouait exactement de la même
façon ! »
Et pourtant, le Barça de Rijkaard n’a pas grand-chose à
voir avec celui de Guardiola. En décembre 2011, José
Sámano, chef de la section sport du journal El País, a
essayé de décrypter le jeu de l’équipe de Pep, quelques
jours seulement après l’écrasante victoire du Barça, en
finale du Mondial des clubs, face à Santos (4-0) : « Le
Barça est le dernier des révolutionnaires. Depuis le football
total de l’Ajax jusqu’à ce Barça sans attaquants, avec trois
défenseurs, et une horde de milieux de terrain taillés
comme des jockeys, le jeu n’est pas mort. N’en déplaise aux
puristes, convaincus, par l’idée antédiluvienne, que le
football est un sport d’hommes. Face à ce football de
machos, qui se joue avec deux ou trois milieux défensifs,
deux tours en béton armé en défense, des latéraux qui
s’épuisent à faire la navette et des avant-centres à
plusieurs étages, Pep Guardiola s’obstine à voir le jeu
différemment. À voir son jeu, basé sur un milieu de terrain
omnipotent, on pourrait même croire que l’entraîneur a
importé du football en salle sur un grand terrain. Le Barça
avance groupé comme sur un échiquier sauf qu’il n’utilise
que les cases blanches. Il pratique un jeu court en
regardant toujours loin devant ou loin derrière. Cette
équipe attaque et défend depuis le milieu de terrain. » Ariel
Scher, du journal argentin Clarín, prétend, quant à lui, que
ce Barça-là est « un résumé de ce qui se faisait de mieux
hier, et de ce qui se fait de mieux aujourd’hui ».
Messi a aujourd’hui beaucoup de respect pour
Guardiola, même si pendant longtemps il l’a soigneusement
évité. Les deux hommes ont appris à se connaître. Lorsqu’il
est question de ballon rond et de match, le petit a un
caractère bien trempé. Pep s’est rapidement rendu compte
que Leo pouvait devenir bougon lorsqu’il était remplacé en
cours de match, voire boudeur lorsqu’il n’était pas convié à
une rencontre. « Moi, je veux toujours jouer, alors mets-moi
sur le terrain », lui a-t-il déclaré à plusieurs reprises au
début de leur relation. Leo n’a pas compris que lorsque Pep
ne le convoque pas pour un match, c’est pour le laisser se
reposer. « Tu dois apprendre à doser tes efforts, Leo »,
lance un jour Guardiola à son poulain. La réponse de Messi
est toujours la même. Il n’en démord pas : « Moi, je vis
pour jouer au foot et vous ne me laissez pas jouer. »
Messi ne s’exprime pas souvent. « Il ne parlait d’ailleurs
pas dans la cour de récréation, assure Ramón Besa. Et il
est muet sur le terrain, mais tout le monde a toujours voulu
jouer dans son équipe. » Leo n’a pas l’habitude de
verbaliser ses angoisses. Alors, lorsque quelque chose ne
tourne pas rond, Leo communique à sa manière : « Un beau
jour, Lionel est entré sur le terrain avec une cuillère en
plastique dans la bouche, affirme Besa. Il ne l’a pas lâchée
jusqu’à la fin de la séance. C’était une manière de montrer
qu’il était contrarié. Pour quelle raison ? Personne ne le
savait et personne n’a jamais cherché à le savoir. Il peut se
passer plusieurs jours avant de connaître le fin mot de
l’histoire, et souvent, la raison est communiquée par
l’intermédiaire d’un coéquipier. » Mais Messi peut se
montrer encore plus caractériel. Un jour, Guardiola a même
été obligé d’aller chercher Leo chez lui. Le petit Argentin
boudait parce que Pep lui avait fait débuter un match sur le
banc des remplaçants. Le jour suivant, fou de rage, il n’est
pas allé s’entraîner. Guardiola a donc rapidement compris
que Leo devait jouer 98 % des matchs. Il s’en est expliqué :
« Même quand il n’est pas au meilleur de sa forme, Leo est
capable de gagner un match à lui tout seul. Nous devons
faire en sorte qu’il soit presque tout le temps sur le terrain.
C’est ce que j’essaie de faire. Rien n’aurait été possible
sans lui et rien ne sera possible sans lui. Il est tout
simplement indiscutable. »
Les enfants, même ceux qui ne veulent jamais s’arrêter
de jouer, finissent un jour par grandir. C’est inexorable.
Même pour Messi. Il est donc aujourd’hui plus à l’écoute de
son corps et accepte, de temps en temps, de laisser ses
crampons dans son placard. Au début du mois de mars
2012, après avoir inscrit, pour la première fois de sa
carrière, trois buts en sélection, il a suivi les sages conseils
de son entraîneur. Il a pris quatre jours de repos bien
mérités pour se vider la tête et refaire le plein d’essence.
Guardiola lui avait demandé d’aller prendre l’air, loin de
Barcelone, mais « la Puce » n’a pas pu s’en empêcher. Le
soir même, il était confortablement installé dans les
tribunes du Camp Nou pour supporter ses coéquipiers.
Quelques jours plus tard, le 7 mars 2012, de retour sur la
pelouse du même stade, Messi émerveille la planète
football : il inscrit cinq buts lors de la facile victoire du
Barça face au Bayer Leverkusen (7-1) en huitième de finale
retour de la Ligue des champions. Ses cinq buts lui
permettent de se rapprocher un peu plus du record de
César Rodríguez. Et devenir, à 24 ans, le goleador
historique du FC Barcelone. Un honneur qui ne peut lui
échapper vu la quantité de ballons qu’il catapulte au fond
des filets. Leo en est alors à 231 buts sous le maillot
blaugrana. Il n’est qu’à quatre longueurs de César
Rodríguez. Mais les médias espagnols veulent en avoir le
cœur net. Le 20 mars, après avoir refait ses comptes et
révisé ses fabuleuses archives qui remontent jusqu’en
1881, La Vanguardia révèle l’impensable : César a, en fait,
inscrit 232 buts. Leo n’est donc qu’à deux buts du record
absolu. La nouvelle tombe à pic, car le soir même, le Barça
reçoit Grenade, l’un des petits poucets du championnat.
Messi ne tremble pas. À 22 h 25 précises, il inscrit, à 24
ans (contre 34 pour César), son deuxième but de la soirée
et le 233e but de sa carrière barcelonaise. C’est une copie
conforme du premier qu’il avait inscrit le 1er mai 2005 : une
louche qui laisse pantois le gardien adverse. L’histoire
retiendra que ce soir-là, la pluie tombait à grosses gouttes
sur Barcelone et que Messi est sorti du terrain avec le
ballon du match sous le bras. Tous les joueurs de Grenade,
sans exception, l’ont félicité. Le lendemain de cette
mémorable soirée, le débat sur l’agrandissement du Camp
Nou a de nouveau fait couler beaucoup de salive. Le projet,
qui est toujours dans les cartons, est ambitieux. S’il voyait
le jour, le Camp Nou deviendrait un Colisée pouvant
accueillir jusqu’à 110 000 spectateurs. L’histoire se répète,
car le dernier déménagement des Barcelonais a eu lieu à
l’époque d’une autre de ses stars : László Kubala.
Quoi qu’il en soit, son record, qui n’est pas près d’être
battu, lui collera toujours à la peau. Leo est dans la lignée
de ces joueurs qui sont longtemps restés fidèles au même
club. Comme l’Allemand Gerd Müller (525 buts avec le
Bayern Munich), le Brésilien Pelé (524 buts sous le maillot
de Santos), l’Espagnol Raùl (323 buts avec le Real Madrid)
ou l’Italien Giuseppe Meazza (288 buts avec l’Inter Milan).
L’histoire retiendra que 80 % des buts de Leo ont été
marqués avec son pied gauche et que sur ses 234 buts, 114
ont été inscrits en première intention (sans contrôle) et 53
après seulement deux touches de balle. À vingt reprises, il
a utilisé la louche comme arme fatale pour lober le gardien
adverse, à douze, il l’a dribblé et à dix, c’est avec sa tête
qu’il l’a trompé. Pas mal pour un joueur qui ne mesure que
1,69 mètre. Une autre fois, c’est avec la main qu’il s’est
aidé et une autre encore, en finale de la Coupe du monde
des clubs contre Estudiantes, c’est avec la poitrine qu’il a
marqué.
À quelques jours du printemps 2012, Leo a donc une
nouvelle fois marqué les esprits. Ses cinq buts en un match
en huitième de finale de la Ligue des champions lui ont
même valu les éloges de Cristiano Ronaldo et de José
Mourinho. Le 13 mars est donc une journée à marquer
d’une pierre blanche, car ce n’est pas tous les jours que les
deux Portugais félicitent sincèrement leur empêcheur de
tourner en rond. Ils sont tous les deux installés dans une
des salles du centre d’entraînement de Valdebebas, situé
sur la route de l’aéroport, dans la périphérie de la capitale
espagnole. De l’intérieur de cette salle, il est bien difficile
de s’imaginer que le soleil brille, car, comme d’habitude,
les rideaux sont fermés. Mourinho l’exige, car il ne veut pas
que les journalistes puissent observer le contenu de ses
séances d’entraînement. Dès la troisième question, Paul
Logothetis de l’agence AP (Associated Press) s’empare du
micro et prononce un nom, Messi, qui a normalement le
don de mettre Mourinho dans tous ses états. « J’imagine
que vous avez vu les cinq buts inscrits par Messi la semaine
dernière. Qu’en avez-vous pensé ? » lui demande-t-il. Les
journalistes locaux retiennent leur souffle, car ils
s’imaginent que « Mou » va remettre à sa place cet
impertinent. Mais, une fois n’est pas coutume, le Portugais
n’est pas d’humeur polémique et répond sans faire de
vagues : « Mettre cinq buts n’est jamais facile, ni en
championnat ni en Coupe, et encore moins en Ligue des
champions. Il a vraiment dû passer une excellente soirée. »
Pour la première fois depuis un an et demi, Cristiano
Ronaldo a daigné se présenter en conférence de presse. Il
écoute religieusement les propos de son entraîneur. Jusqu’à
ce qu’un autre Anglo-Saxon, Iain Rogers, de l’agence
Reuters, lui pose la question qui brûle les lèvres des
nombreux journalistes présents. À l’image de son
entraîneur, l’attaquant portugais a préféré oublier, le temps
d’une réponse, son duel à distance avec son ennemi
argentin : « Je suis sincèrement content pour lui et pour le
football. J’espère que moi aussi, je serai capable un jour
d’inscrire cinq buts dans un match. »
1. Jag Är Zaltan Ibrahimović, Bonniers, 2011 ; trad. en français : Moi,
Zlatan Ibrahimović, JC Lattès, 2013.
10
Fin de cycle
« Tu sais, Ferrán, la grande différence, c’est la
motivation. Dans cette équipe, certains ont gagné deux
Euros, une Coupe du monde et je ne sais plus combien de
Ligue des champions. »
Avril 2013. Le ciel est bleu. Le printemps s’est
confortablement installé à New York. Et, même s’il s’est
exilé, pour souffler, de l’autre côté de l’Atlantique, Pep
Guardiola n’en garde pas moins un œil avisé sur le football
européen et sur son Barça. Cette fois-ci, c’est avec le
célèbre chef catalan Ferrán Adriá qu’il devise. Et c’est tout
naturellement que la discussion arrive rapidement au
naufrage des Barcelonais face au Bayern Munich en demi-
finale de la Ligue des champions. À l’aller, les coéquipiers
de Messi ont pris trois buts, chez eux, sur leur pelouse du
Camp Nou. Au retour, à l’Allianz Arena de Munich, ils sont
à nouveau corrigés sur le score sans appel de 4-0. Un
cauchemar. En Catalogne, les supporters et les médias sont
sous le choc. Et rapidement une question se pose : est-ce la
fin d’un cycle ? Le débat fait rage. Mais après quelques
jours, où les mots ont dépassé la pensée de certains, où la
passion était trop présente, la raison a fini par regagner
une majorité de Catalans. Pour que le cycle se termine, il
faudrait que cette équipe, que ce groupe renonce à une
idée, à une philosophie de jeu, pense-t-il. Et c’est vrai que
ce n’est, a priori, pas le cas.
Sous l’ère Vilanova, l’ex- « numéro 2 » de Guardiola
jusqu’en 2012, le style est, en effet, resté fidèle à l’école
barcelonaise. La grande différence par rapport aux années
Pep, dorées et exténuantes, c’est que lors de cette saison
2012-2013, le Barça a sombré face à des rivaux plus forts
que lui, tout simplement. Une correction en demi-finale de
la Ligue des champions. Une élimination peu glorieuse
contre le Real Madrid de José Mourinho en demi-finale de
la Coupe du Roi. Et lors de ces deux rencontres, un même
constat : l’équipe n’a pas eu de répondant et n’a pas su
mettre son jeu en place. Les joueurs étaient comme
ankylosés. Lors de cette saison, décidément étrange, les
Barcelonais ont célébré leur seul titre, la Liga, sur le
canapé de leur salon. Puisque c’est devant leur télévision
qu’ils ont été sacrés champions d’Espagne après le match
nul entre l’Espanyol et le Real Madrid (1-1). Un résultat qui
leur permet alors de remporter leur quatrième Liga en cinq
saisons. Pas mal pour une équipe moribonde…
Le lendemain, c’est à… Madrid, qu’ils étrennent ce
nouveau titre, car ils ont rendez-vous au stade Vicente-
Calderón pour affronter l’Atlético en championnat. Loin de
chez eux, loin du cœur puisque sitôt le titre de champion
officialisé, ils étaient à peine plus de 1 000 supporters à se
rendre à la fontaine de Canaletas. Le lieu où tous les titres
« culés » sont célébrés. Quelques jours plus tard, ce titre
étrange et beau à la fois a finalement été fêté par plusieurs
milliers de personnes dans les rues de Barcelone. Une joie
sincère, mais mesurée. Les deux géants du football
espagnol sont, en effet, désormais victimes d’un
« syndrome d’autodestruction », selon David Gistau, un
éditorialiste reconnu du quotidien El Mundo :
« Maintenant, la seule chose qui compte, c’est de gagner la
Ligue des champions. Tout autre résultat sera considéré
comme un échec, parce que ces équipes riches et
prestigieuses ne peuvent pas se contenter d’autre chose
que la victoire finale. Et dans ce contexte, la Liga, dans la
perception des supporters de ces grands clubs, est
considérée comme un ennuyeux chemin de traverse ou
plutôt une route secondaire, qui doit être empruntée, mais
qui ne revêt pas de grand intérêt sauf lors des
superclásicos. » Santiago Segurola, une plume
incontournable à l’heure d’analyser le sport espagnol,
abonde dans le même sens que Gistau : « Il n’y a qu’à
regarder les prestations de deux géants espagnols pour
s’apercevoir qu’ils ont deux visages, bien différents. Un en
Espagne. Un autre en Europe. Ils ne roulent pas à la même
vitesse sur ces deux routes. Mais en même temps, pourquoi
devraient-ils accélérer la cadence, changer de braquet,
alors qu’ils gagnent, dans les grandes largeurs, et sans
forcer en Espagne ? C’est étrange, mais les deux clubs qui
bénéficient le plus d’un système intolérable et inégalitaire
commencent à se demander si ce déséquilibre qu’ils ont
provoqué, en Espagne, n’est pas en train de leur jouer de
mauvais tours. » En 2012 comme en 2013, ils ont été
éliminés en demi-finale alors que les spécialistes leur
promettaient un mois de mai radieux. Pas de finale Barça-
Real. Pas de superclásico. Les deux clubs ont, chaque fois,
été battus par plus forts qu’eux. Chaque fois, la pilule a été
dure à avaler. Et ces échecs ne s’expliquent pas de la même
manière.
Le Real, par exemple, obsédé par l’obtention d’une
dixième Ligue des champions, une décima, a préféré lever
le pied en Liga après le départ fulgurant du Barça de
Vilanova. Les Merengues ont alors tout misé sur l’Europe.
Il faut dire que trois mois après le début du championnat,
le Barça avait déjà treize points d’avance sur le Real, qui
était également devancé par l’Atlético Madrid. C’est
comme si les joueurs « culés » avaient reçu une injection de
motivation extra : nous existons sans Guardiola ; sans lui,
on peut bien jouer et même mieux qu’avant. Et c’est vrai
que le Barça de Vilanova n’était pas exactement le même
que celui de Guardiola. L’équipe était plus verticale, plus
vertigineuse. Elle encaissait plus de buts qu’avant, c’est
vrai, mais si elle en prenait deux, elle en mettait trois ; si
elle en encaissait trois, elle en inscrivait quatre.
Invincibles, efficaces, les Barcelonais vont maintenir
cette confortable avance sur le Real et vont même
l’accentuer après avoir pris connaissance, en janvier 2013,
d’une nouvelle qui a ébranlé le club et les joueurs :
Vilanova a fait une rechute et il doit s’éloigner des terrains.
Il part alors s’installer à New York pour soigner un cancer
et suivre des séances de chimiothérapie et de
radiothérapie.
C’est donc par un curieux hasard que le passé et le
présent du Barça se retrouvent à New York. Guardiola a
déménagé dans la Grosse Pomme pour se prendre une
année sabbatique, loin de la Catalogne et des médias
espagnols. Mais aussi pour rencontrer d’autres gens,
marcher incognito dans les rues et respirer une autre
culture. On l’avait alors aperçu à la Ryder Cup de golf, à
l’US Open de tennis ou encore au Madison Square Garden
pour des matchs de NBA. Il coulait de paisibles jours aux
États-Unis. Il accompagnait ses enfants au collège, se
baladait pendant des heures avec sa femme à Central Park
et ailleurs jusqu’à ce que Vilanova débarque à quelques
blocks de chez lui.
Même si Vilanova était affaibli par la maladie, rongé par
un cancer, cette arrivée avait posé problème parce que
Guardiola avait coupé les ponts avec son ex-ami intime.
Une information d’abord donnée par les pro et les anti-
Guardiola puis confirmée par les protagonistes eux-mêmes.
Guardiola a croisé le chemin de Vilanova une seule fois à
New York, mais pas pendant les sept semaines pendant
lesquelles Tito suivait un lourd traitement au Memorial
Sloan Kettering Cancer Center. Il ne lui a même pas
téléphoné, alors que quelques mois auparavant, il avait
appelé en plein match contre Valence, alors que Tito
séjournait déjà à New York pour suivre un premier
traitement. Ce jour-là, Pep avait fait appel à l’intelligence
tactique, aux connaissances de son fidèle « numéro 2 », car
il savait que, même de l’autre côté de l’Atlantique, Vilanova
regarderait attentivement le match.
Comment expliquer alors que deux amis de longue date
qui ont partagé tant de moments forts en sont arrivés à ne
plus se parler ? Et ce même lorsque l’un d’entre eux
traverse une dure épreuve ? Pep et Tito étaient deux
membres influents d’un groupe très uni, composé entre
autres, de Jordi Roura – qui a remplacé Tito pendant son
absence – et d’Aureli Altimira, le préparateur physique de
l’équipe. Ce groupe s’était baptisé « els Golafres », « les
Gloutons ».
À Barcelone, cette brouille entre Pep et Tito a d’abord
été une rumeur insistante. Mais un jour, de retour de New
York et après avoir gagné une première bataille contre la
maladie, Vilanova n’a pas fait de détour pour qualifier sa
relation avec Guardiola : « Avec Pep, nous sommes intimes,
nous sommes amis depuis notre adolescence. Nous étions
ensemble à La Masía et nous avons vécu, ensemble, des
moments exceptionnels avec le Barça. Mais c’est vrai
qu’avec la distance, les relations finissent toujours par se
refroidir. » C’est avec ces mots, simples et directs, que Tito
a officialisé ce secret de polichinelle. Et il a décidé de le
faire de manière frontale, sans ironie, parce qu’à New York,
les deux hommes sont restés distants. Les deux ont pris
conscience qu’ils n’étaient plus intimes, que le ressort était
cassé. En cette période postérieure à l’élimination face au
Bayern, les pro-Guardiola, « les Guardiolistas », ont essayé
de trouver les raisons de cette brouille. Certains ont
affirmé que Guardiola n’aurait pas apprécié que Tito ait
voulu prendre sa place de numéro un…
En tout cas, lorsque Guardiola a quitté le navire, il l’a
quitté sur la pointe des crampons, sans émotion et sans
toute la reconnaissance qu’il méritait. En avril 2012, le club
avait annoncé que Pep allait partir et, dans la même
conférence de presse, que Tito serait son remplaçant. Une
conférence de presse durant laquelle Messi a brillé par son
absence. Et pourtant, il était attendu au premier rang. Afin
de dire adieu au premier et bienvenue au second. Le club a
bien tenté d’expliquer que cette absence était le fruit d’une
confusion, d’un problème de communication, mais
personne n’était dupe. Un peu plus tard et comme pour
mieux se rattraper, le club a fourni une photo aux médias
où le joueur et l’entraîneur s’enlacent à l’entraînement le
même jour, comme pour démontrer que les deux hommes
sont toujours très proches. La réalité est un peu différente.
Dans ce contexte, l’absence de Messi est plus que logique
et cohérente avec l’humeur de « la Puce » argentine.
Au fil des saisons, le groupe s’est, en effet, peu à peu
éloigné du coach et certains ont même fini par ne plus le
supporter. Cesc et Piqué, par exemple, ne lui adressaient
même plus la parole. Quelques jours avant l’officialisation
du départ de Guardiola, le Real Madrid était venu battre le
Barça (2-1) sur sa pelouse, devant une centaine de milliers
de spectateurs devenus atones. Cela faisait sept matchs,
sept clásicos que les Blancs n’arrivaient plus à battre leur
meilleur ennemi et quatre ans qu’ils n’étaient pas repartis
vainqueurs du Camp Nou. Dans le vestiaire, Guardiola, qui
était accusé, de temps en temps, de surjouer et de se
prendre pour l’homme à tout faire, tour à tour entraîneur,
préparateur physique, président et directeur de la
communication, s’est approché de Messi pour lui parler.
L’Argentin n’a rien voulu savoir et lui a lancé : « Ce que tu
aurais dû faire, c’est de préparer et d’aligner une équipe
pour gagner, mais tu ne l’as pas fait. »
Messi n’est donc pas toujours muet. Il lui arrive même
de parler. Et d’ailleurs, quelques mois plus tard, l’Argentin
a confirmé dans une interview donnée à El Gráfico qu’il
avait pris ses distances avec Pep. L’entraîneur qui s’était
pourtant montré le plus à l’écoute et le plus patient depuis
le début de sa carrière.
« Leo, parles-tu toujours avec Guardiola ?
— Non, non, je n’ai plus parlé avec lui depuis son
départ.
— Penses-tu qu’un jour, Guardiola entraînera la
sélection argentine ?
— Non, je ne le pense pas. Parce que c’est impossible
que l’Argentine offre sa sélection à un étranger. »
En peu de mots, Messi en a dit déjà beaucoup. Il ne se
voit pas croiser à nouveau le chemin de Guardiola. Guillem
Balagué, un célèbre journaliste espagnol basé au Royaume-
Uni, assure également que José Mourinho a été l’une des
raisons du départ de Guardiola : « Lorsque tu parles avec
Pep et que tu lui poses une question sur José Mourinho, tu
t’aperçois qu’il se raidit un peu, que son langage corporel
n’est plus le même. Il n’aime pas parler de lui. Il n’est pas à
l’aise avec ça. Lors des clásicos, Pep ne prenait plus de
plaisir. C’était même devenu des moments désagréables. Il
m’a même avoué que Mourinho avait fini par avoir ce qu’il
voulait : réussir à le déstabiliser émotionnellement », a
assuré Balagué dans l’émission espagnole Punto Pelota,
avant d’expliquer pourquoi il y avait tant de tension dans le
vestiaire à la fin de son mandat : « Pep savait que cet
effectif devait évoluer. Et ce n’était pas évident pour lui
parce qu’il avait constitué ce groupe d’éléments qu’il
appréciait particulièrement. Et il fallait qu’il montre la
porte à certains d’entre eux et en faire venir de nouveaux,
dans un club, un pays (la Catalogne) dont il se sentait le
symbole. Tout ça était difficile à assumer pour lui. Il devait
faire une pause pour se retrouver et se ressourcer, parce
que ça devenait vraiment pesant pour lui. »
Pep a donc fait le choix de prendre l’air plutôt que de
reconstruire un groupe qui ne le suivait plus. Lors de sa
seconde saison comme entraîneur du Barça, Pep a appelé
un collègue coach de Premier League pour lui demander :
« Si tu sens que le courant ne passe plus avec un joueur,
que fais-tu ? Tu lui indiques la porte de sortie ou tu t’en
vas, toi ? » Et Pep a eu la réponse qu’il ne voulait pas
entendre : « Tu dois le virer. »
Ces phrases, ces mots et ces informations permettent de
mieux comprendre quelques-uns des propos de Guardiola
quant aux raisons de son départ : « C’était le moment de
partir parce que si j’étais resté, on aurait fini par se faire
du mal. »
Quelques mois plus tard, en janvier 2013, Guardiola a, à
nouveau, eu affaire à son ancien club. Il s’est présenté au
gala du Ballon d’or dans la peau de l’ancien entraîneur du
club catalan, puisqu’il avait été nominé dans la catégorie
Meilleur coach de l’année 2012. Le prix, c’est finalement
Vicente del Bosque, le sélectionneur espagnol, qui l’a
gagné. José Mourinho, le troisième nominé, n’avait pas
daigné faire le voyage jusqu’à Zurich. Quelques mois plus
tard, le volcanique Portugais ira même jusqu’à dire que les
dés étaient pipés et que les votes avaient été manipulés et
c’est pour ces raisons qu’il n’avait pas voulu participer à
cette mascarade.
Guardiola ne garde certainement pas un grand souvenir
de ce séjour express à Zurich. Francesc Perearnau,
journaliste du Mundo Deportivo, se souvient : « Ceux qui
étaient à Zurich ont tous été surpris par l’atmosphère
glaciale et la distance qu’il y avait entre Pep et les sept
joueurs du Barça, dont Messi, qui étaient présents parce
qu’élus dans le Meilleur onze de l’année. »
Et ce moment d’entre-soi pour le monde du football a dû
être compliqué à gérer pour les uns et les autres, car, à
Zurich, il n’y a pas beaucoup d’espaces et les stars du
football, ex-joueurs, entraîneurs, présidents de club et
journalistes sont obligés de se croiser. Ils n’ont pas d’autres
choix que de se saluer ou de se parler. Ce qui a le don de
provoquer quelques situations insolites.
À Zurich, par exemple, Guardiola n’a pas hésité à venir
saluer un groupe d’hommes très influents, qui étaient, hier,
ses « ennemis » : Florentino Pérez, le président du Real
Madrid, Emilio Butragueño, le légendaire ex-joueur du Real
devenu directeur des relations institutionnelles du club, et
Jorge Mendes, l’agent omnipotent de Cristiano Ronaldo et
de Mourinho, entre autres…
Certains pensent que le départ de Guardiola du Barça
est une preuve de sagesse de sa part et que la brouille avec
Vilanova est avant tout une question d’ego. D’autres
pensent autrement. « Et moi, j’ai parlé avec les deux »,
explique Joan Laporta, l’homme qui a présidé le Barça
pendant six ans et qui, en 2008, a intronisé un entraîneur
peu expérimenté : Pep Guardiola ainsi que son
« numéro 2 », Tito Vilanova. La théorie de Laporta, c’est
que Guardiola s’est senti trahi par les membres du groupe
des « Gloutons ». « Le staff de Pep n’a pas voulu
l’accompagner dans ses nouvelles aventures, et ça, ça l’a
surpris. Ce staff, c’est lui qui l’a constitué et il l’a beaucoup
défendu et je suis bien placé pour le savoir. Parce qu’il a
toujours placé les intérêts de ces hommes au même niveau
que les siens. » Et lorsque Vilanova a accepté de prendre
les rênes du Barça et devenir le numéro 1, Pep et son fidèle
lieutenant Estiarte ont été, comme ce dernier l’a déclaré
dans le quotidien barcelonais Sport, « très surpris ».
En ce printemps 2012 agité en Espagne, tant au niveau
économique que social, tout le monde savait que Guardiola
avait décidé de continuer sa carrière et de s’installer dans
le pays le plus puissant d’Europe pour diriger le club le
plus riche du pays : le Bayern Munich. Et dire que c’est
justement les Bavarois qui ont éliminé, pour ne pas écrire
laminé, le Barça à ce même moment, est assez cocasse.
Pourtant, un ami très intime de l’entraîneur catalan assure
que Pep n’avait qu’une envie, inavouable : que le Barça
gagne.
Et ce, même s’il avait pris ses distances et qu’il n’avait
presque plus aucun contact avec Vilanova et la majorité de
ses ex-joueurs. Si Vilanova, Roura et Altimira avaient
décidé de ne pas continuer l’aventure catalane, Laporta
assure : « Pep les aurait pris avec lui au Bayern, ça c’est
clair et net. Pep m’a raconté à New York que lorsqu’il a
accepté l’offre du Bayern, c’est comme s’il envoyait un
message au monde du football : “Moi, ce n’est pas l’argent
d’un magnat qui m’achètera parce que j’opte pour un
projet sérieux, un club historique et bourré de traditions
qui peut compter sur des dirigeants très professionnels.” »
Cependant, après trois saisons et sept trophées (dont trois
titres de champion), Guardiola a signé à Manchester City,
propriété d’un fonds d’investissement d’Abu Dhabi. Peut-
être avait-il besoin de relever un nouveau défi dans un
nouveau championnat…
Retour à Munich, le 23 avril 2013. À quelques minutes
du coup d’envoi de cette demi-finale aller de la Ligue des
champions, Andoni Zubizarreta, le directeur sportif du
Barça, est questionné par un journaliste : « Andoni, avez-
vous des nouvelles de Guardiola ? Vous a-t-il dit où il va
regarder le match ? » Surpris par la question, « Zubi »
prend une grande bouffée d’oxygène avant de répondre :
« Laissez-le en paix. » Une phrase qu’il va répéter à trois
reprises avant de tourner les talons, de partir et disparaître
derrière une porte.
Quelques jours plus tard, et pendant que Laporta
dissertait sur Pep et son Barça dans son cabinet d’avocats,
situé au sixième étage d’un immeuble de haut standing de
l’avenue Diagonal de Barcelone, Guardiola, lui, était de
l’autre côté de l’Atlantique pour donner toute une série de
conférences. Ces prestations, données à Bogotá et à
Buenos Aires, étaient payées des centaines de milliers
d’euros. Il faut dire que Guardiola est un entraîneur
magnétique et considéré, encore aujourd’hui, comme le
meilleur de la planète. Et ce succès, selon Laporta, ne
réjouissait pas tout le monde. Rosell, par exemple, qui a été
pendant un an et demi le vice-président de Laporta avant
de devenir le numéro 1, avait comme une dent contre son
ancien entraîneur : « Rosell et ses hommes se sont très mal
comportés avec Pep. Mais ils n’ont jamais osé l’affronter de
manière frontale. Ils ont tout fait dans son dos, comme des
gamins. Entre eux, ils l’appelaient avec ironie “le Prophète”
ou “le Messie”. “Écoute, disaient-ils, c’est le dalaï-lama qui
parle.” »
Comparer Guardiola et le dalaï-lama peut faire sourire,
parce que les deux hommes sont diamétralement opposés.
Enfin, pas pour tous. Certains verront même quelques
traits de ressemblance entre l’ex-footballeur et le leader
bouddhiste tibétain exilé : ils sont tous les deux chauves, ils
parlent de manière posée et réfléchie et ce sont, tous les
deux, des êtres spéciaux, hors normes. Avec sa voix rauque
et suave et son discours footballistique « différent » plein
de poésie et de profondeur, Guardiola a, c’est vrai, quelque
chose d’unique. Est-il le dalaï-lama du football ?
Est-ce si difficile de comprendre qu’un entraîneur
numéro 1 se brouille avec son numéro 2 ? Parce que
l’histoire montre que c’est tout sauf exceptionnel. Pour ne
citer que les plus grands, c’est arrivé à Johan Cruyff et
Carles Rexach, entre Jürgen Klinsmann et Joachim Löw ou
entre Mourinho et Villas-Boas. C’est la vie. Souvent, deux
amis peuvent se trouver à la croisée des chemins et choisir,
chacun, un chemin différent. C’est arrivé également à
Salvador Sostres, un chroniqueur espagnol, qui, pendant
longtemps, a partagé des déjeuners interminables et très
bavards avec Guardiola. Un entraîneur, qui, pourtant, ne
parlait qu’en conférence de presse. Car, jamais, il
n’acceptait des interviews « exclusives ». Et si on se réfère
à ce qu’écrit Sostres, le départ de Guardiola du Barça a été
très difficile. Les détails nous plongeraient presque dans un
film de gangsters. Sostres prétend, par exemple, qu’avant
de partir Guardiola a une petite discussion avec Rosell :
« Je m’en irai sans faire de bruit, sans faire de déclarations,
sans donner d’interviews et sans écrire de livres. Mais si toi
ou l’un de tes amis, vous touchez à un de mes amis ou à
moi, je dirai tout ce que j’ai à dire et tu sais bien que ce ne
sont pas des choses que tu as envie d’entendre… » Une
chose est sûre : ce n’est pas le dalaï-lama qui parlerait
comme ça.
Non, Guardiola n’est donc pas le dalaï-lama. Ceux qui le
connaissent et qui passent un peu de temps assurent, de
plus, qu’il a un langage fleuri, qu’il ne passe pas par les
quatre chemins de la politesse pour dire les choses. C’est
un obsessionnel, il planifie et contrôle tout. Il est
méticuleux et n’oublie aucun détail. Pour illustrer l’emprise
de Pep sur son équipe, il y a cette anecdote, cette histoire
qui court à Barcelone : avant de commencer son travail,
Pep a invité à dîner les principaux propriétaires des
discothèques de la ville. Il voulait sceller un pacte avec eux
et que ces oiseaux de nuit deviennent ses informateurs. Et
qu’ils lui fassent un rapport sur les nuits de ses joueurs : où
allaient-ils ? Avec qui ils étaient ? Que buvaient-ils ? À
quelle heure partaient-ils ? Personne n’a pu vérifier cette
information. Mais une chose est certaine : Guardiola n’a
pas hésité à espionner ses joueurs. Un exemple ? Gerard
Piqué. Une star, un grand défenseur, un joueur multititré,
qui a, en plus, une vraie belle gueule.
Les premiers rapports expliquaient que le défenseur
central dépensait de grosses quantités d’argent dans ses
parties de poker sur Internet. Il lui arrivait également
d’organiser des parties avec ses coéquipiers. Ces rapports
expliquaient aussi que Piqué ne sortait pas tout le temps,
mais qu’il pouvait rester pendu au téléphone jusqu’à 6
heures du matin avec des filles. Bref, un jeune millionnaire
comme un autre.
Aujourd’hui, quelques années plus tard, personne ne sait
le fin mot de cette histoire et personne ne connaît
l’ampleur de cette « manie » de tout contrôler. Mais
pendant que le système Guardiola est attaqué dans les
médias, ce dernier n’a pas tardé à réagir. Il n’a pas réussi à
garder sa langue dans sa poche. Sa réponse, cinglante, en a
surpris plus d’un. Personne, en effet, ne l’attendait arriver
en ce jeudi 11 juillet.
Guardiola est alors en stage de préparation au lac de
Garde, en Italie, avec sa nouvelle équipe du Bayern
Munich. Dans ce genre de décor, l’ambiance est d’habitude
très décontractée. La pression n’est pas encore là puisque
le championnat n’a pas encore débuté. Mais Pep, qui n’est
décidément pas comme les autres, a profité de ce moment
pour taper du poing sur la table. En quatre minutes et
quarante-quatre secondes, Guardiola a violemment attaqué
les dirigeants du Barça. Et, au passage, mis son (ex ?) ami,
Tito Vilanova, dans une position plus qu’inconfortable.
« Cette année, je suis parti à New York, à 6 000
kilomètres, pour qu’on m’oublie, pour être enfin tranquille
et pour qu’on me foute la paix, mais ça n’a pas été possible.
Le président n’a pas respecté sa parole. » Le ton est dur. Le
visage fermé. Les journalistes allemands sont incrédules,
car ils ne s’attendaient pas à ce qu’il parle en catalan. Ils
ont du mal à comprendre. Guardiola, furibond, n’a pas fini,
car il a encore une chose à dire. Une chose qui va faire
polémique et couler beaucoup d’encre : « Et puis, utiliser la
maladie de Tito pour me faire du mal, c’est quelque chose
que je n’oublierai jamais. » Avant d’affirmer que s’il n’avait
pas vu Vilanova à New York, ce n’était pas de son fait…
Pep, remonté comme jamais, ne s’est pourtant pas
arrêté en si bon chemin. Il a parlé, mais il a également agi
en coulisses. Dans le même temps, il a été l’un des
principaux acteurs de l’opération « Thiago ». Thiago
Alcántara est un joueur au potentiel exceptionnel, désigné
depuis plusieurs saisons comme le digne héritier de Xavi
Hernández au Barça. Et, ultime pied de nez, c’est à un
autre Guardiola que le Bayern doit ce transfert. Il s’agit
non pas de Pep, mais de Pere, son frère qui n’est autre que
l’agent de Thiago Alcántara. C’est lui qui avait négocié,
auparavant, une baisse de la clause de départ de 90 à 18
millions d’euros. Thiago a finalement coûté 25 millions
d’euros au Bayern. Une vraie bonne affaire. Un trésor de
guerre.
Selon de nombreux Barcelonais, l’attaque frontale et
brutale de Guardiola à Rosell et ses références à Vilanova
n’avaient qu’un seul but : détourner l’attention de
l’opération « Thiago ». Sostres, l’ex-ami de Guardiola, le
chroniqueur espagnol, fait partie de cette catégorie de
sceptiques. Il avait d’ailleurs écrit un article sur cette
conférence de presse surréaliste dans lequel il n’a pas
hésité à écorner l’image du mythe. Dans son article, titré
« Foutez-moi la paix », il écrit : « Pep est un type d’un
cynisme absolu et il est très fort pour faire croire que ses
adversaires sont des types odieux et sans scrupules pour
mieux se faire passer pour un ange pur et immaculé. » Le
ton est donné. Les deux camps se rendent coup pour coup.
Quatre jours après la saillie de Pep Guardiola, Rosell
remet un peu d’huile sur le feu et répond à son ennemi :
« Lorsqu’on avance des choses comme il l’a fait, il faut
fournir des preuves pour donner du crédit à ses propos.
Mais il n’y en a pas parce que tout ce qu’il a dit est faux.
Personne, ni moi, ni un membre de la commission directive,
n’a jamais utilisé la maladie de Tito. La situation est déjà
assez grave comme ça. Je ne comprends donc pas ce qu’il a
voulu dire. » Rosell a réagi comme n’importe quel président
d’une telle institution : com’ de crise et un démenti formel
aux propos lancés par Guardiola. Rien de bien étonnant. Et
c’est alors que Vilanova est entré en scène. Lui aussi avait
envie de répondre à son ex-meilleur ami.
« Toute l’année, j’ai essayé d’éviter de parler de mes
problèmes personnels pour me concentrer uniquement sur
le football, parce que mes problèmes, ça n’intéresse
personne. J’ai entendu les déclarations de Pep, et pour moi,
elles ne sont pas appropriées. Je suis même surpris de ces
propos. Je ne pense pas que les dirigeants se sont servis de
ma maladie pour m’attaquer. Parce que moi et ma famille,
on est plutôt très reconnaissants de l’attention du club, car
il essaie de nous aider le mieux possible. […] Tout le monde
est attentionné, mes amis aussi le sont. Il y en a même qui
ont fait l’effort de prendre un avion pour venir me voir à
New York. Je ne voulais pas parler de ma vie privée, mais
lui en a parlé. Pep est venu me voir pendant deux jours,
mais ensuite, lorsque je me suis fait opérer et que j’ai suivi
plus de deux mois de traitement, je ne l’ai pas vu et ce
n’était pas de mon fait. C’est mon ami et j’avais besoin de
lui, mais peut-être pensait-il qu’à ce moment précis il
n’avait pas à être là. Lui, il a fait comme ça, mais si j’avais
été dans cette position, je pense que j’aurais fait
autrement. »
La telenovela passionne les Barcelonais. Il y a des
larmes, des trahisons, des polémiques, des
rebondissements… Qu’elle paraît loin l’image de deux amis,
très proches, qui partageaient tout. Alors, lorsqu’une
réaction est demandée à Messi, « la Puce » argentine s’est
montrée prudente : « C’est une histoire qui les concerne, ils
ont parlé, ils se sont dit ce qu’ils avaient à se dire, et au
final, ce sont les seuls à savoir ce qu’il s’est passé, à
connaître la vérité… »
Messi, intelligemment, a préféré botter en touche, et
bien lui en a pris. Parce qu’en ce mercredi estival, Rosell
savait une chose que le numéro 10 ignorait. Deux jours plus
tard, en effet, le président lâchait une bombe : Vilanova
quittait l’équipe, il ne pouvait plus l’entraîner, car la
maladie était revenue, plus forte que jamais. Il devait
maintenant mettre toutes ses forces dans sa bataille contre
le cancer.
11
La transition
Mercredi 17 juillet 2013. Il est une 1 h 30 du matin
lorsque Sandro Rosell monte dans sa voiture, garée dans le
sombre parking du Camp Nou. Le président est choqué,
presque K.-O. Il repasse en boucle la discussion qu’il vient
d’avoir. Et essaie déjà de trouver des solutions à son
problème. Quelques minutes auparavant, Tito Vilanova l’a
en effet prévenu de son départ, car à partir de maintenant,
sa priorité absolue était de lutter contre son cancer. Un
véritable drame humain. Mais pas seulement. Ce départ
met, en plus, le président dans l’embarras, car la Liga doit
reprendre dans seulement trois semaines.
La soudaine détérioration de l’état de santé de Tito a
pris de cours les dirigeants du Barça. Il y a urgence. Il faut
trouver un nouvel entraîneur au plus vite. Des noms
commencent à circuler dans la presse : André Villas-Boas,
Michael Laudrup, Ronald Koeman ou Luis Enrique. Mais
Rosell a une autre idée derrière la tête qui épouse une
certaine logique : sachant que la clé des succès du club est
un Argentin, il faut en faire venir un autre.
C’est là qu’intervient Horacio Cartes, un nom inconnu
des « culés ». Et pourtant, en ce mois de juillet 2013, cet
homme est en passe de devenir le nouveau président du
Paraguay. Rien de moins. Rosell le connaît bien, parce que
les deux hommes ont déjà fait affaire ensemble.
« Président, je dois parler avec “Tata”. Donnez-moi son
numéro, s’il vous plaît », lui demande-t-il au téléphone. En
2001, Rosell, qui était alors le directeur de Nike en
Amérique du Sud, avait fini par céder aux appels incessants
de Cartes et s’était rendu à Asunción pour le rencontrer. Le
futur président du Paraguay voulait, en effet, que Nike
devienne l’équipementier officiel de son club, le modeste
Libertad. Il avait même passé un pacte avec Rosell pour
mieux le convaincre : « Si nous ne gagnons aucun trophée
lors des deux prochaines saisons, je te rembourse tous les
équipements que tu as mis à notre disposition. » C’était
une offre qui ne pouvait pas se refuser. Et c’est donc en
toute logique que Rosell avait fini par l’accepter. Libertad a
alors gagné cinq titres consécutifs en trois ans (il y a deux
championnats par année au Paraguay, le championnat
d’ouverture et de fermeture) et, à la fin des années 2013, il
était le seul club paraguayen qui avait une virgule sur ses
équipements. Entre le Libertad de 2001 et le Barcelone
de 2013, un point commun, un fil conducteur : Martino.
Cet ex-numéro 10 élégant des années 1980 et 1990, ex-
sélectionneur du Paraguay et donc champion à plusieurs
reprises dans ce même pays avec Libertad, est un disciple
de Bielsa. Il sort d’une saison faste avec Newell’s Old
Boys : titre de champion d’Argentine et demi-finaliste de la
Copa Libertadores (l’équivalent de la Ligue des champions
en Amérique du Sud). Le tout en jouant un football offensif
et esthétique, un football où le ballon est roi. Un football
qui n’est finalement pas si éloigné que ça des exigences
barcelonaises. Avant de s’envoler vers Barcelone pour
prendre ses nouvelles fonctions, Martino, naïf, déclare :
« Je suis certain que Messi et son père ont eu leur mot à
dire. » Cette phrase fait immédiatement réagir les médias
espagnols. Alfredo Relaño, le directeur d’As, le puissant
quotidien sportif madrilène, s’offusque : « Et voilà la
première bourde de Martino » parce qu’il ne sait peut-être
pas et il faut qu’il le sache « que les Espagnols ne font pas
confiance aux Argentins ». Et là, c’est comme s’il annonçait
que les Argentins avaient pris le pouvoir au Barça. Au
même moment, Messi s’exprime sur les réseaux sociaux
pour saluer l’arrivée de son compatriote avec deux mots :
« Belle surprise. » Comme pour couper court aux rumeurs
de son prétendu rôle dans la nomination de « Tata »
Martino.
Le tableau est insolite : trente ans plus tard, l’histoire se
répète, au plus grand bonheur des fiers Argentins. En
1983, César Luis Menotti, un autre Rosarino (de Rosario),
l’homme à la cigarette et au charisme fou, champion du
monde avec l’Argentine en 1978, débarquait au Camp Nou
pour entraîner un Barça dont la star était un autre gaucher
argentin, Diego Armando Maradona. Mais la maladie, les
blessures et le climat détestable qui régnait alors dans le
club avaient douché tous les espoirs qu’avait fait naître
cette association romantique.
L’arrivée de Martino au Barça a également marqué la fin
d’une séquence compliquée pour le club. Le football allait
enfin pouvoir reprendre ses droits et revenir, comme il se
doit, au-devant de la scène. Au même moment, Guardiola,
certainement chamboulé par les nouvelles peu rassurantes
concernant son ami Tito, essaie d’apaiser la situation et
déclare que désormais « il ne parlerait plus de sa relation
avec Vilanova, car c’était un thème personnel, une affaire
privée, comme ça aurait dû toujours l’être ». La telenovela
était terminée. Il ne restait plus qu’à Messi de tirer un trait
sur tout un pan de sa carrière de footballeur. Parce que les
deux hommes ont marqué sa vie d’adolescent et d’adulte.
Et lui ont permis de progresser, d’évoluer et de grandir un
peu plus à leur contact.
Une nouvelle ère s’ouvre. Quelques jours plus tard,
Lionel Andrés Messi est planté au milieu du Camp Nou, les
bras dans le dos, le sourire gêné, le regard un peu fuyant.
Le stade est plein à craquer. Messi est un spectateur parmi
des milliers d’autres lorsque Martino prononce ses
premiers mots devant son nouveau public. Il fait ce que
Messi n’a jamais fait en plus de quinze ans sur les bords de
la Méditerranée : il s’exprime en catalan. Une attention
toute particulière dans cette ville si fière de son identité.
Mais ses supporters ne lui en tiennent pas rigueur, parce
qu’ils vénèrent le petit génie argentin. Et qu’importe s’il
s’exprime en catalan ou pas, car à Barcelone, il fait
l’unanimité.
Devant son nouveau public, Martino s’est contenté de
dire « bona nit » (bonne nuit) et « moltes graciès a tots »
(merci à tous) en catalan. Mais le geste a tout de suite été
salué et a eu tendance à partiellement rassurer les plus
sceptiques. Martino a maintenant les clés du camion. Enfin,
plus que d’un camion, c’est celles d’une Ferrari prête à
faire ronronner son moteur de nouveau. Il pouvait compter
sur un Messi, élu pour la quatrième fois consécutive,
comme le meilleur de la planète. Une idole sans frontières.
Pendant des décennies, le mot « Maradona » avait
tendance, dans tous les coins du monde, à être synonyme
d’Argentine. Aujourd’hui, des taxis de Moscou, aux
serveurs de Sydney, en passant par les surfeurs californiens
ou les gamins footballeurs de plage du Brésil, tous ont
désormais tendance à dire : « Argentine ? Messi… »
Pour sa grande première au Camp Nou, à l’occasion du
trophée Gamper, ce Barça new-look doit affronter le club
brésilien du Santos. Tous les signaux sont au vert. En cette
douce soirée d’été, le stade est en ébullition, les supporters
sont tout heureux de voir cette nouvelle équipe et de suivre
les premiers pas de Neymar, la grande star brésilienne en
devenir. Avant que le show ne commence, Martino, à son
entrée dans le stade, et par superstition, a marché, avec un
seul pied, sur les blanches lignes du terrain. Qu’il soit à
Asunciòn, Rosario ou Barcelone, ses rituels sont toujours
les mêmes.
Ce jour-là, Martino le sait, ses choix, ses faits et ses
gestes sont scrutés. Tous les détails ont leur importance.
Pour l’occasion, il a décidé de porter un pantalon bleu
foncé et une veste bleu ciel. « Il n’est pas venu en
survêtement », remarque un supporter. Une première
information importante pour tous ceux qui suivent, et ils
sont très nombreux, le club. Et pour une équipe qui,
pendant les quatre saisons de Josep Guardiola, avait
transformé la zone technique en podium de défilé de mode,
ce détail avait son importance.
Sur le terrain, les Azulgranas n’ont pas fait de détails
justement. Ils se montrés sans pitié pour l’ancien club de
Neymar (8-0). Et déjà, la patte Martino se fait sentir.
L’entraîneur a même fait ce qu’il avait dit : quelques jours
auparavant, il avait insisté sur l’intensité perdue de cette
équipe. Alors, ses joueurs ont pressé haut pour mieux
prendre les Brésiliens à la gorge.
L’histoire retiendra que c’est Messi qui a inscrit le tout
premier but de l’ère Martino après avoir récupéré un
ballon dans la surface adverse. C’était le premier d’une très
longue série (41 buts et 14 passes décisives toutes
compétitions confondues) qui démontre que Leo a bien
essayé d’aider son compatriote comme il le pouvait. Car le
Barça est vraiment un club à part. Pas vraiment ouvert sur
l’extérieur. Il est obsédé par son identité, son « gène
Barça », sa philosophie, son ADN. Et dans ce contexte,
mieux vaut être un joueur ou un entraîneur du cru. En
effet, qui d’autre pourrait mieux comprendre toutes les
subtilités de la maison catalane ? Certains, au club, se sont
même étranglés lorsqu’ils ont appris qu’un Argentin allait
remplacer Vilanova.
Martino met fin à plusieurs cycles : celui des Hollandais
comme Johan Cruyff, Louis Van Gaal ou Frank Rijkaard, et
celui des Espagnols-Catalans comme Guardiola et Vilanova.
Le Barça entre dans une nouvelle ère. Inconnue celle-là.
Certains ont peur que l’équipe perde son « identité » et ne
pratique plus ce football de possession, basé sur la
technique exceptionnelle de ses joueurs, si cher aux
« culés ». Et puis, un Argentin a des mots bien à lui, une
syntaxe différente et parle souvent pour ne rien dire. Messi
est argentin ? Oui, mais lui ne parle pas et n’est pas, à
leurs yeux, le plus argentin des Argentins.
Mais Martino a plus d’un tour dans son sac. Et lors de sa
première conférence de presse, il a surpris tout son
monde : « Son discours n’a rien à voir avec la prose
séductrice de Menotti et il est une antithèse des
monologues parfois incompréhensibles de Bielsa », écrit le
Mundo Deportivo, un des quotidiens sportifs les plus
anciens de la planète. Devant une salle de presse pleine
comme un œuf, Martino a parlé comme un Allemand. Ses
réponses, claires et concises, n’ont jamais dépassé la
minute. Une expression, qu’il a utilisée par la suite à de
nombreuses reprises, a retenu l’attention : « Je découvre la
Liga, mais pas le football. »
« “Tata” est très clair », vient même à admettre Cesc
Fàbregas, qui, à l’arrivée de l’Argentin, avait pourtant des
envies d’ailleurs et de rejoindre Manchester United. « Je
compte sur Cesc. Je ne veux pas entendre parler d’un
départ », a d’ailleurs déclaré « Tata » après l’écrasante
victoire contre le Santos. Avant de poursuivre : « On a eu
une discussion, très brève, tous les deux… Enfin, je dis
discussion, mais en fait, c’est moi qui ai parlé. »
Cesc a finalement décidé de rester au Barça. Lors des
premiers mois de « l’ère Tata », il est même devenu l’un
des piliers de son équipe. Pour qui, tout commence, comme
dans un rêve. Puisque le Barça remporte la Supercoupe
d’Espagne après un match compliqué contre l’Atlético de
Diego Simeone. Et gagnera ses premiers matchs dans un
mélange de beau jeu, de verticalité, de doutes et de
quelques pics d’angoisse. Mais, et c’était écrit d’avance, le
séjour de Martino en Catalogne a vite été rattrapé par
l’esprit conservateur de la région, de la ville et du club.
Jordi Costa, journaliste de La Vanguardia, a, par
exemple, écrit un article autour d’une phrase prononcée
par Martino qui expliquait qu’il demandait à ses joueurs
« de se montrer plus présents et plus efficaces sur les
seconds ballons ». « C’est étrange que l’entraîneur de Xavi,
Iniesta, Messi et Neymar espère d’eux qu’ils deviennent
des spécialistes des seconds ballons, écrit-il. Parce que ça
va à l’encontre de leur essence. Mais la vraie question est :
doit-il jouer avec les vertus du club tout en essayant
d’accélérer la circulation, même si cela obligerait les
adversaires à hacher le jeu et à faire des fautes, ou doit-il
demander à ses joueurs de se montrer plus patients pour
mieux endormir et désorganiser l’adversaire ? »
Martino n’a certainement jamais lu cet article et n’a pas
suivi les conseils de Jordi Costa. Petit à petit et sans le
clamer sur tous les toits, il s’est éloigné de certains dogmes
des cinq saisons précédentes. Des dogmes poussés à
l’extrême puisque, sur le site Internet du club, un article
assurait que l’équipe avait eu une possession de balle
supérieure à celle du Bayern lors de la fameuse soirée
cauchemardesque de Munich (4-0) en demi-finale de la
Ligue des champions.
Pour faire passer son message et que les joueurs
adhèrent à son système, Martino s’est montré plus flexible,
plus pragmatique que ses prédécesseurs. Victor Valdés, le
gardien du Barça, a admis que pendant des années il avait
tenté de convaincre Guardiola puis Vilanova de la nécessité
de marquer individuellement des hommes lors des coups de
pied arrêtés. Ils n’ont jamais voulu l’entendre. Martino, lui,
a fait la moitié du chemin en mettant en place un système
« mixte » sur ces phases de jeu.
Gerard Piqué, un emblème 100 % catalan, a tenu à
soutenir son nouvel entraîneur, car il ne voyait pas le
changement d’un mauvais œil. Il a admis, lui l’enfant du
club, que les entraîneurs venus de l’extérieur pouvaient
apporter autre chose. L’époux de Shakira est même allé
jusqu’à remettre en cause le fameux « tiki-taka » qui fait la
fierté du Barça et de la sélection espagnole. « Après
plusieurs saisons passées avec des entraîneurs de la
maison, d’abord avec Pep, ensuite avec Tito, peut-être est-il
venu le temps d’évoluer pour éviter de devenir les esclaves
de notre système, de notre style », a donc déclaré le golden
boy catalan à Filippo Ricci, le correspondant de La
Gazzetta dello Sport en Espagne. Avant de poursuivre :
« Maintenant, c’est au tour de “Tata” de prendre les choses
en main. Il vient d’ailleurs, et même s’il partage la même
idée du football et de la possession de ballon, il essaie
quand même de nous montrer un autre chemin, de nous
proposer d’autres options. C’est quelque chose de positif,
car ça nous permet d’avoir d’autres solutions, d’autres
cordes à notre arc. Lorsqu’on est pressé, faire une passe
longue, ce n’est pas quelque chose de négatif, ça permet de
changer le jeu, de nous donner de l’oxygène et d’éviter
d’être acculé dans notre camp sans option pour sortir. C’est
donc tout à fait normal et sain d’apporter de nouvelles
idées : parce qu’après tant d’années, les adversaires, et
c’est normal, ont compris notre système d’attaque et
comment on bougeait sur le terrain. »
Une semaine plus tard, les réflexions de Piqué sur cette
évolution ont trouvé leur parfaite illustration sur le terrain.
Lors de la victoire des siens contre le Rayo Vallecano, sur le
score sans appel de 4-0, le Barça, cinq ans, quatre mois et
315 matchs plus tard, a terminé le match avec une
possession de balle inférieure à celle de son adversaire. Le
site Internet de Barcelona donne un léger avantage de 51
contre 49 % de possession de balle pour le Rayo Vallecano
pendant que la Ligue nationale de football voit le Barça
dominer dans ce secteur avec 52 contre 48. Il fallait
remonter à la défaite 4-1 contre le Real, le 7 mai 2008, au
Santiago-Bernabéu pour trouver un adversaire qui avait
dominé les Azulgranas à leur jeu favori. Frank Rijkaard
était alors sur le banc des « culés ».
Paco Jémez, l’entraîneur du Rayo, a essayé d’expliquer
les raisons pour lesquelles Martino avait décidé de se
libérer du dogme de la possession : « Dispenser certains
joueurs d’efforts défensifs éreintants leur permet de garder
de la fraîcheur lorsqu’ils reçoivent le ballon. Avant, ils
pressaient tous comme un seul homme. » Jémez se réfère,
bien évidemment, à Messi et à Neymar, les deux fers de
lance offensifs du Barça.
Les premières semaines de Martino sont assez paisibles.
Puisqu’il reçoit même le soutien de Josep María Casanovas,
un journaliste écouté du journal Sport, qui, quelques
semaines auparavant, avait donné sa préférence à Luis
Enrique pour remplacer Tito. Mais il n’était pas le premier
choix de Rosell. Pas encore. Casanovas n’avait alors eu que
des mots doux pour l’Argentin : « Un homme qui a de la
personnalité, franc, qui n’a pas deux visages, qui reste
raisonnable dans ses propos et qui traite les joueurs avec
naturel et respect. Rien à voir avec le style Guardiola.
Il vient d’une autre école. Il a ses propres méthodes. Il
donne un nouveau souffle. Messi n’est plus intouchable et,
comme tous les autres, il doit se soumettre aux rotations
voulues par Martino. Avec lui, il n’y a pas de passe-droit, et
les rotations sont obligatoires car “Tata” veut faire tourner
son effectif, donner sa chance à chacun. Cesc a plus de
liberté de mouvement. Neymar, malgré son statut, est un
parmi tant d’autres. Martino est naturel, simple et
équilibré. Il prévient les joueurs de ce qu’il va dire à la
presse. Et ça le rend crédible, car on est tous fatigués de
ceux qui jouent un double jeu. »
Au fil du temps, Martino finira par comprendre que
chaque mot, chaque geste, chaque détail est analysé au
microscope par les journaux, les radios, les télévisions, les
blogs et les réseaux sociaux. Son poste est très exposé. Il
n’a pas le droit à l’erreur. Mais il a confiance, il a même foi
en son projet. Il peut compter sur Neymar, Iniesta, Xavi ou
Messi pour réussir son pari.
Le début de saison se déroule comme dans un rêve.
Martino remporte ses huit premiers matchs, ce qui est
alors le meilleur début de l’histoire du championnat
espagnol. Son Barça va même rester invaincu pendant ses
dix-sept premiers matchs officiels, avant que la série
prenne fin face à l’Ajax Amsterdam en Ligue des
champions. Dix-huit matchs d’affilée sans défaite, aucun
entraîneur azulgrana ne l’avait fait avant lui.
Pendant toute cette période, le Barça ne s’est pas
toujours montré sous son meilleur jour. Il ne convainc pas.
Les critiques ne sont jamais loin. Il faut gagner, mais avec
la manière. C’est la marque de fabrique du club. Messi
aligne les buts et les passes décisives, mais il lui arrive de
s’éteindre. Peut-être que la Coupe du monde 2014, son
objectif numéro 1, son obsession, commence à trotter dans
un coin de sa tête… En tout cas, après les fêtes de fin
d’année, le Barça a du mal. Son jeu s’effrite. L’engagement,
l’intensité ne sont pas toujours au rendez-vous. Mais
l’équipe a encore des sursauts. Au mois de février 2014, la
machine se dérègle. Nerveux, le Barça commence par
perdre sur son terrain contre Valence (2-3). Puis,
méconnaissable, perd sur des terrains de seconde partie de
tableau, contre la Real Sociedad (3-1), le Valladolid (1-0) et
Grenade (1-0). Les joueurs sont certainement touchés par
le décès, en avril, de Tito Vilanova, des suites de sa
maladie. Dans la dernière ligne droite, Barcelone se fait
coiffer, sur le fil, par l’Atlético Madrid de Diego Simeone.
« El Cholo » a eu raison de « Tata ». Et il est même devenu
sa bête noire, puis son équipe a éliminé le Barça en quart
de finale de la Ligue des champions. À part une
Supercoupe, c’est-à-dire rien du tout pour un club de
l’envergure du Barça, « Tata » Martino n’a rien gagné.
Malgré une saison honorable, il fait ses valises et retourne
chez lui, en Argentine. Il devient le sélectionneur de
l’Albiceleste après la finale perdue de la bande à Messi lors
de la Coupe du monde 2014.
« Tata » Martino a mis du temps avant d’accepter de
revenir sur cette première et unique expérience
européenne. Mais en 2016, il a décidé de parler, de donner
le fond de sa pensée au magazine espagnol Panenka.
« Cette saison au Barça, c’est un échec total. Et pour moi
un échec va bien au-delà d’une victoire. J’ai une autre
vision des choses. Si le Barça avait bien joué, mais n’avait
pas remporté de titre, ça n’aurait pas été un échec pour
moi. Mais nous n’avons rien gagné et en plus, nous avons
mal joué. Si nous avions gagné le titre, il n’aurait rien
apporté au club. C’est aussi simple que ça. J’avais pris ma
décision bien avant la fin de saison. Je ne pouvais pas
prolonger quelque chose qui n’existait plus. Au Barça, bien
jouer est une obligation. Gagner ne suffit pas. Il n’y a pas
de compromis. Et si tu ne réponds pas à toutes ces attentes
et que, en plus, tu es étranger, les critiques, parfois
virulentes, fusent. À bien y réfléchir, j’aurais dû faire mes
premiers pas en Europe dans un autre club. Parce que,
même si j’avais acquis une belle réputation en Argentine
avec le jeu que j’avais mis en place à Newell’s, que certains
ont comparé à celui du Barça, 99 % des supporters ne
connaissaient pas ma philosophie de football. Au Barça, un
entraîneur ne doit pas être là pour motiver ses joueurs,
mais il doit comprendre et respecter la philosophie de jeu
du club. Mais tout n’est pas noir dans cette expérience, je
vous rassure. J’ai pris beaucoup de plaisir à partager le
quotidien de footballeurs exceptionnels. J’ai pu aussi
découvrir Messi, un homme discret, qui lorsqu’il parle doit
être attentivement écouté. Car c’est un crack. C’est le
numéro 1 et il fait tout pour le rester. »
12
Les turbulences
Messi se ronge les ongles. Il est nerveux, presque
résigné. Il est assis sur le banc de touche, spectateur
malgré lui. Le Camp Nou est atone, médusé. Parce qu’en
cette soirée du 1er mai 2013, le Barça est à la dérive face à
un Bayern Munich qui marche sur l’eau. Étrange de voir
cette équipe et son numéro 10, pourtant brillants pendant
six mois, devenir à ce point vulnérables et fragiles. Et
pourtant, en début de saison, les Catalans s’étaient promis
de tout faire pour remplir leur objectif numéro 1 : jouer la
finale de la Ligue des champions, le 25 mai 2013 à
Wembley. Après avoir tremblé contre le Milan AC en
huitième et le PSG en quart, les hommes de Vilanova ont
quand même réussi à se hisser jusqu’en demi-finale. Mais
ils n’iront pas plus loin. La marche est trop haute. Ils
explosent contre les Munichois sur un score global de 7-0 :
4-0 en Allemagne et 3-0 au Camp Nou. Une correction.
Ce soir-là, au Camp Nou, lors du match retour, le Bayern
a donné une véritable leçon aux Catalans. Et personne – ni
les joueurs ni l’entraîneur – n’a su réagir face à une telle
démonstration d’efficacité. Ils sont K.-O. debout. Vilanova,
par exemple, ne réalise son premier changement qu’à la
82e minute, alors que les jeux sont faits. Messi, lui, est resté
assis pendant 90 minutes sur le banc. Silencieux, le
numéro 10 argentin a passé son match à se ronger les
ongles.
Pour synthétiser ce match, El País a titré : « Pétrifiés sur
le terrain et sur le banc ». Dans cet article, le quotidien
espagnol revient également sur le match aller à Munich :
« Ce jour où Messi a traîné sa peine, tel un zombie. Il était
sur le terrain, mais c’était comme s’il n’y était pas. Il n’a
pas joué. Sur les onze tentatives de dribble, il n’en a réussi
que deux. Une statistique éloquente et improbable pour un
joueur de son talent. Preuve qu’il n’était pas forcément en
condition de jouer. »
Malgré les soucis physiques évidents de sa « Puce »
argentine, la presse barcelonaise est persuadée que le
miracle est possible face au Bayern. Oui, les Catalans sont
capables de renverser la vapeur et de se qualifier pour la
grande finale. La presse, toujours aussi hystérique, se
persuade que Messi est en grande forme. Qu’il est tout
simplement exceptionnel pendant les entraînements. Et
que sa blessure, survenue face au PSG, en quart de finale,
n’est plus qu’un mauvais souvenir. La vérité est ailleurs. Et
la presse ne peut pas le savoir car toutes les portes et les
bouches sont fermées au Barça, et parce qu’elle ne peut
pas se fier à ce qu’elle voit puisque les entraînements lui
sont interdits. Mais elle avait envie d’y croire et de croire
aux messages envoyés par le club.
La vérité, c’est que Messi n’est pas au mieux. Ce
mercredi 1er mai, à 10 heures du matin, l’espoir est encore
là, et nombreux pensent que le numéro 10 sera titulaire le
soir venu. Vers 10 heures, donc, il envoie un SMS à un
compatriote, un homme de confiance : « Aujourd’hui, on va
faire ce qu’on peut. » Comme toujours avec lui, le message
est laconique. Mais il laisse planer un doute. Il n’est pas au
top, mais il ne peut rien dire. Parce que les jours précédant
la rencontre, une vague d’espoir a envahi les médias qui
voulaient croire à un miracle et à une nouvelle fabuleuse
histoire dont le héros serait leur lutin de Rosario. Encore et
toujours lui. Dans ce contexte, il lui est difficile de doucher
l’enthousiasme des uns et des autres. Et de dire la vérité,
toute la vérité.
Comme pour mieux se rassurer, les « culés » se disent
que Leo a montré des signes très encourageants et inscrit
un superbe but contre l’Athletic Bilbao quelques jours
auparavant. Donc oui, les supporters et les journalistes
peuvent rêver à une grande soirée. Mais il n’y a pas eu de
miracle, et le rêve s’est vite transformé en cauchemar.
Pendant quatre-vingt-dix minutes, Messi est resté scotché
sur son banc de touche. Impuissant face à la déroute des
siens.
Alors, après le match, les journalistes ont essayé de
comprendre. Mais que s’était-il bien passé ? Vilanova a
essayé de faire au mieux, mais il faut se rendre à
l’évidence : la communication du club barcelonais n’était
plus aussi rodée qu’à l’époque de Guardiola. « Messi n’est
pas blessé, mais un joueur, même lui, n’est pas au mieux
après avoir été privé d’entraînement pendant plusieurs
jours. » Mais Messi pouvait-il jouer ? « Je pense qu’il n’était
pas en condition pour aider l’équipe. Parce que dans les
dernières minutes du match contre Bilbao (2-2), Messi a
ressenti une vive douleur, quelque chose d’étrange. »
Mystère, mystère. Il est difficilement imaginable que Messi,
en condition, ne passe pas une seule minute sur la pelouse.
Ou alors, « la Puce » a changé, car ça serait une situation
pour le moins inédite dans la carrière de l’Argentin.
« Le plan, c’était de le garder, au chaud, sur le banc. Et
si le Barça venait à mener 3-0, le faire entrer à dix, quinze
minutes de la fin du match pour inscrire un quatrième but,
ont alors expliqué des sources proches du club. Il n’était
pas blessé, mais il se sentait fragile et il avait peur de se
blesser sérieusement sur un sprint ou sur un violent
effort. »
En cette fin de saison, à l’instar de Messi, l’équipe
montre des signes de fatigue physique et mentale. Elle est
sur les rotules. Elle doute et semble avoir la tête ailleurs. À
tel point que même Messi, et ce bien qu’il ne soit pas
blessé, n’a pas essayé de sauver les siens d’une cruelle
élimination. Inconsciemment, le Barça ne veut pas prendre
de risque et recentre toute son énergie vers la Liga et ce
titre de champion qui lui tend les bras.
Face au Bayern, Messi n’a été que l’ombre de lui-même.
Fantasmagorique à l’aller, spectateur au retour. Pendant
deux matchs, le Barça a été le jouet des hommes de Jupp
Heynckes. Et même si le club, qui a gagné quatorze des
dix-neuf titres en jeu des dernières saisons, a fini par
remporter la Liga, quelques jours plus tard, avec quinze
points d’avance sur le Real Madrid, il n’est plus aussi
dominant. Il a donné de mauvaises habitudes à ses suiveurs
et placé la barre d’exigence très haut.
En cette fin de saison 2013, Messi est fatigué. Il n’a plus
d’essence dans son moteur parce qu’il a beaucoup trop
joué – la régulation ou l’autorégulation, mise en place par
Guardiola, avait disparu. Messi est repu de matchs, de buts
et de records. Il a, par exemple, réussi un exploit, jusque-là
inédit : inscrire au moins un but face aux dix-neuf autres
clubs de la Liga et ce en dix-neuf matchs consécutifs.
Monstrueux. Le Barça devient totalement dépendant de lui.
Plus que jamais. Mais le rythme effréné d’un club qui vise
tous les titres a fini par avoir raison de lui. Entre la Liga, la
Ligue des champions, la Coupe du Roi, les matchs avec la
sélection argentine, le numéro 10 a fini par sérieusement
se blesser. Cela faisait cinq ans, une éternité, qu’il n’avait
pas été sur le flanc, comme ça. Mais il a quand même eu le
temps d’inscrire 46 buts en 31 matchs de Liga (il a manqué
les quatre dernières journées). 46 buts, c’est 4 de moins
que la saison passée. Une saison 2011-2012 qui l’avait vu
inscrire 4 buts de plus que Cristiano (50-46). Cette fois, la
différence entre les deux hommes est plus importante : 46-
34 en faveur de « la Puce »…
La blessure de Messi est donc une très mauvaise
nouvelle pour le Barça, équipe de plus en plus « Messi
dépendante », mais Vilanova ne veut pas l’admettre. Et
pourtant, de nombreux clubs prendraient ce « problème »
comme une « bénédiction ». Dépendre du meilleur joueur
de la planète n’a, en effet, rien de très honteux. Lors de la
conférence de presse qui a suivi la défaite, Vilanova a
maladroitement répondu à la question d’un journaliste sur
ce thème. Il a assuré que ce n’était pas vrai et que pour lui,
justement, son équipe est moins dépendante de lui que les
saisons précédentes.
Les mois précédents ont pourtant démontré le contraire.
Huitièmes de finale de la Ligue des champions : le Milan
AC bat un Barça peu concerné sur le score de 2-0. Au
retour, Messi prend les choses en main, secoue ses
coéquipiers et ouvre le chemin de la qualification en
inscrivant le premier des quatre buts de la soirée (4-0).
Quarts de finale : après un match nul (2-2), au Parc des
Princes, à Paris, le Barcelone se contente d’un 1-1 au Camp
Nou pour se qualifier pour les demi-finales. Ce 2 avril,
Messi revenait tout juste d’une blessure au biceps fémoral
de la jambe droite. Blessure survenue lors du match aller.
Personne ne s’attendait à ce qu’il refasse son apparition
contre le PSG. Il est finalement entré sur la pelouse à
trente minutes de la fin du match, le temps de faire peur
aux Parisiens, qui ont alors décidé de faire deux pas en
arrière et donc de se montrer beaucoup plus prudents. Le
Barça tenait alors sa demi-finale. Mais ne s’était pas
rassuré pour autant.
Le climat est lourd autour du club. Les langues se
délient. Le chef catalan, Ferrán Adriá, divulgue les propos
de Pep Guardiola, un absent toujours aussi présent, sur son
ex-équipe. La presse se fait également un malin plaisir à
raconter comment le club a demandé à une agence de
détectives privés d’espionner les faits et gestes de
plusieurs joueurs, sous le mandat Laporta. Et ce dernier,
pour contre-attaquer, ne cesse de critiquer le choix des
dirigeants d’avoir fait appel à Vilanova. Tous les coups sont
permis.
Surtout que l’épreuve que traverse l’entraîneur, touché
par un grave cancer, a marqué Barcelone. Comment faut-il
réagir face à un tel drame ? Le club a pris la décision de le
protéger, de l’attendre et de lui donner toute sa confiance.
Mais pourtant, lorsque Vilanova a été contraint à
s’absenter et à partir se faire soigner à New York, il y a eu
du relâchement. C’était inévitable. Au même moment, au
mois de mars, Carles Puyol, l’emblématique défenseur
central, le guerrier expérimenté, le capitaine courage de
l’équipe, doit se résoudre à se faire opérer. Sans lui,
l’assise défensive n’est plus la même. Et personne n’est en
mesure de remplacer sa fougue contagieuse.
Le Barça s’éteint. Il n’y a pas de réaction. L’équipe a
perdu son leader et son sens commun du devoir. Après son
élimination face au Bayern, Piqué demande « du
changement », « de prendre des décisions ». Son
entraîneur, cinglant, lui répond en conférence de presse :
« J’imagine que le joueur qui a prononcé ces mots ne
pensait pas que c’est lui qui pouvait être changé ? » Le
message n’a pas la subtilité, presque mielleuse, d’un
Guardiola. Non, Vilanova est plus direct, il ne met pas tout
le temps les formes pour dire les choses.
Cette saison 2012-2013 se termine en queue de poisson.
Elle laissait augurer un autre épilogue tant le début de
saison avait été majestueux. L’équipe est alors réglée
comme une horloge : certes, elle encaissait plus de buts
que les saisons précédentes, mais elle savait rendre la
monnaie de sa pièce à ses adversaires avant de les punir.
Une vraie machine de guerre. Mais tout s’est brusquement
enrayé lorsque Tito, malade, a dû partir se soigner à New
York. C’est ce qu’a raconté Lionel Messi à Inés Sáinz lors
d’une interview pour la télé mexicaine, TV Azteca : « Ça a
été un moment très dur à encaisser pour nous, parce qu’on
avait besoin de Tito. Depuis le départ de Guardiola, c’est lui
qui était l’homme qu’on écoutait, lui, qui nous parlait
chaque jour pour améliorer le fonctionnement de l’équipe.
Donc, lorsqu’il est parti, on a tous noté un changement. Et
pourtant, Roura et tous ceux qui se sont alors occupés de
nous ont très bien fait leur travail, mais lorsque le numéro
1 n’est plus là, ce n’est plus la même chose… »
Son retour n’a pourtant pas changé grand-chose.
L’équipe n’a pas su repartir du bon pied. Certains
annoncent déjà la fin d’un cycle. Qu’il faut passer à autre
chose. Ce genre de propos a l’art de faire dresser les poils
de Xavi. Le milieu de terrain catalan, considéré comme le
cerveau de l’équipe, est un type intéressant. Alors,
lorsqu’on lui laisse le temps de s’exprimer, il en sort
toujours des propos à méditer.
Javier Miguel, le journaliste de Sport, a justement eu le
temps de parler avec Xavi. Ses questions sont incisives. Les
réponses méritent le détour. La théorie centrale de Xavi,
c’est qu’il était impossible de parler d’une « fin de cycle ».
Parce qu’un cycle, ça ne veut pas dire grand-chose. Ou
sinon, que pourrait-on dire de Chelsea qui, un an plus tôt,
avait soi-disant ouvert un nouveau cycle après avoir battu
le Bayern en finale de la Ligue des champions ? « Arrêtez
de me parler de résultats, s’offusquerait presque le milieu
catalan. Ceux qui ne se concentrent que sur le résultat ont
une vision superficielle des choses. Il faut voir les matchs
et les revoir et c’est ce que j’ai fait. Le Bayern, par
exemple, n’a pas joué de manière ordinaire contre nous. Ils
n’ont pas été aussi spectaculaires que d’habitude. Ils ont
misé sur leur vitesse dans les couloirs, sur un pressing haut
et sur un travail défensif irréprochable. Ils sont arrivés
dans une meilleure forme que nous, ils ont été plus forts au
niveau physique, ce qui leur a permis de garder un rythme
très élevé et de continuer leurs efforts. Mais le ballon, c’est
nous qui l’avions, ils ne nous ont pas dominés. »
Avec cette analyse, Xavi répond peut-être également, à
sa manière, à La Gazzetta dello Sport. Pendant l’Euro 2012,
le quotidien italien avait écrit que l’Espagne et son amour
du ballon n’étaient qu’un parfait exemple de
« masturbation tactique ». Ou à Bixente Lizarazu qui avait
défini le football espagnol comme un football où « il y avait
beaucoup d’amour, mais peu de sexe ».
Xavi est sensible lorsqu’il est question de philosophie de
jeu. « Ça, c’est vraiment une question de merde », a réagi
Xavi, lorsque son interlocuteur lui a demandé si le Barça
préférait bien jouer plutôt que gagner. « Lors d’une finale,
qu’est-ce que tu préfères : bien jouer ou gagner ? » « Pour
moi, gagner n’est pas forcément le plus important. Je me
souviendrai toute ma vie de l’Athletic Bilbao de Bielsa, de
son style, de sa philosophie offensive, de ses mouvements
collectifs, mais je peux t’assurer que je n’ai aucun souvenir
du Chelsea, vainqueur de la Ligue des champions en 2012.
Parce que je n’aime pas ce football radin et obsédé par le
résultat. Je ne l’aime pas, je l’exècre. Pour revenir à nous,
c’est vrai que cette saison, nous n’avons pas eu les
résultats qu’on espérait. Mais, même contre les meilleurs,
nous avons toujours eu la possession de balle et nous avons
souvent dominé. Il nous a manqué du jus certainement.
Cela fait deux saisons de suite que nous échouons en demi-
finale de la Ligue des champions. Ce n’est pas normal. Mais
il faudrait commencer à réfléchir et à changer les choses,
parce que cette saison, les deux matchs de Coupe contre le
Real nous ont carbonisés. Pourquoi ne pourrait-on pas
jouer un seul match de Coupe et non pas un match aller-
retour ? Peut-être que ça nous permettrait d’arriver plus en
forme en avril et en mai… »
Cette saison 2012-2013 a lessivé les joueurs,
physiquement et mentalement. La maladie de Tito, celle
d’Abidal, les blessures, les polémiques dans les journaux,
les secousses en interne après l’ère Guardiola, rien n’a été
facile cette saison. En ce mois de mai 2013, Rosell, le
président du Barça, et les joueurs n’ont qu’une envie :
oublier 2012-2013 et préparer au mieux 2013-2014. Mais le
sort a pourtant décidé de s’acharner sur le club…
13
Le retour aux sources
Lionel Messi baisse la tête pour mieux contenir ses
larmes. À ses côtés, Javier Mascherano se tord de douleur.
Il est replié sur lui-même. Il sanglote. Devant eux, Victor
Valdés, Puyol, Xavi et Iniesta sont également très émus.
Chacun leur tour, ils vont finir, eux aussi, par essuyer leurs
larmes. En ce 25 avril 2014, l’effectif pro du Barça fait
front face à la tristesse. Tous sont assis, dans leur costume
officiel, dans la cathédrale de Barcelone pour suivre la
cérémonie d’enterrement de Tito Vilanova. Un jour de deuil
pour tout le club qui voit là disparaître l’un de ses fidèles,
l’un de ses enfants les plus brillants. Dans l’enceinte, tous
les bancs, tous les espaces sont occupés. Beaucoup de
monde s’est déplacé pour ce dernier au revoir :
des proches, des collègues, mais aussi des politiques, des
dirigeants de club de la Liga et d’Europe. Deux écrans
géants ont été installés devant la cathédrale pour
permettre aux autres de suivre la cérémonie. Ce dernier
hommage est marqué par l’absence de Guardiola (« Je
n’étais pas forcément le bienvenu », expliquera-t-il plus
tard), mais aussi par les nombreux discours qui ont émaillé
cette cérémonie. « Tu seras toujours à mes côtés. Tu seras
mon ange gardien. Ton souvenir m’aidera à surmonter mes
problèmes et je te dédierai toutes mes victoires », a déclaré
Adria Vilanova, fils de Tito, défenseur central élégant et
efficace appelé à être l’héritier de Gerard Piqué selon
certains. Bartomeu, le président du Barça, a lui aussi tenu
à rendre hommage à son entraîneur. Dans son discours, il
prononce une phrase « jusqu’au bout, Tito aura tout fait
pour aider le club », qui ne retient pas tout de suite
l’attention de son auditoire. Et pourtant, quelques jours
plus tard, elle prend tout son sens lorsque TV3, une chaîne
de télévision catalane, révèle que Tito a convaincu un
Messi, décidé comme jamais à partir, de rester au club. Il
l’a reçu, chez lui, six jours avant son décès. Assis dans la
cathédrale, perdu dans sa tristesse, Lionel le sait : il est le
dernier des joueurs à avoir vu Tito en vie. Il sait également
que, dans sa vie de footballeur, il doit beaucoup à Tito…
En ce premier trimestre 2014, le Barça est un club en
crise. Le décès de Vilanova arrive, en effet, à un moment où
le navire Barça est pris dans une grosse tempête. Le bateau
tangue. En coulisses, c’est même la catastrophe. Au mois
de janvier, Sandro Rosell, le président du club, est obligé
de démissionner après les révélations sur les dessous du
transfert de Neymar. Sur les terrains, l’équipe est à la
dérive. Elle a perdu sa belle dynamique de début de saison.
En Liga, le Barça a laissé de précieux points en route
contre des clubs qu’ils sont habitués à broyer. Entre le 1er
février et le 12 avril, ils perdent quatre matchs en douze
journées (contre Valence, la Real Sociedad, Valladolid et
Grenade). Début avril, en Ligue des champions, ils sont
éliminés dès les quarts de finale par l’Atlético Madrid de
Diego Simeone. Enfin, le 16 avril, ils sont croqués par leur
meilleur ennemi, le Real Madrid, en finale de la Coupe du
Roi (2-1). Cette saison 2013-2014 a toutes les chances de
se terminer sans grand trophée. C’est un échec. Cuisant.
Alors, ces défaites à la chaîne ont tendance à exciter les
médias et les supporters. Comme s’ils avaient subitement
perdu la mémoire et oublié tout ce que cette équipe avait
fait pour le club. L’entraîneur et les joueurs sont vivement
critiqués. L’air est irrespirable. Même Messi est hué au
Camp Nou, voire pris à partie, par des supporters. Une
vidéo tournée par un amateur et largement diffusée sur les
réseaux sociaux montre un Messi hors de lui lorsque des
hommes lui lancent : « Mercenaire ! Réveille-toi ! Tu ne
penses qu’à la Coupe du monde… »
« La Puce » argentine n’est pas vraiment dans son
assiette lors de ce premier trimestre 2014. Sur les terrains,
il n’a pas de peps, comme s’il ne se retrouvait pas
forcément dans le football prôné par Martino. En dehors,
cette ambiance, délétère, ne l’aide pas à sortir la tête de
l’eau. Elle a même tendance à le plonger un peu plus dans
ses doutes. Il se pose des questions sur son avenir. Josep
Maria Bartomeu a parfaitement conscience du problème. Il
doit agir car il ne veut pas être le président qui a laissé
partir Messi. C’est donc lui qui a l’idée de demander de
l’aide à Tito. En effet, les deux hommes se parlent souvent
au téléphone. Un jour, Vilanova lui demande des nouvelles
de Messi, parce qu’il trouve que « la Puce » n’est pas au
mieux. Bartomeu lui confirme ses craintes et lui raconte
que le numéro 10 trimballe son spleen. Avant de
raccrocher, Bartomeu demande une faveur à Tito : qu’il
reçoive Messi chez lui pour prendre le pouls et pour lui
parler. Tito accepte. Bartomeu fait alors comprendre à
Messi que Vilanova veut le voir. Messi accepte. Tito et
Lionel se connaissent bien et depuis longtemps. Vilanova a
en effet eu Lionel, Piqué et Cesc sous ses ordres lorsque les
futures stars n’étaient encore que des adolescents (cadets).
Puis, quelques années plus tard, il a été le numéro 2 puis le
numéro 1 de l’équipe. Bref, Lionel et Tito ont partagé
beaucoup de temps, beaucoup de moments intenses
ensemble. Ils se respectent.
En ce 19 avril 2014, Vilanova ouvre donc les portes de
sa maison à son ex-joueur. Et pourtant, il va mal. Il est très
affaibli par la maladie. Il ne veut pas que ses joueurs le
voient dans un pareil état. Chaque fois que l’un d’eux a
demandé de le visiter, il a toujours poliment refusé. Mais
pas cette fois-ci. Lionel Messi débarque donc chez lui dans
la soirée. Il est accompagné par son pote, José Manuel
Pinto, le troisième gardien de l’équipe, et par Pepe Costa,
le team manager de l’équipe, très proche de « la Puce ».
TV3 affirme que, lors de ce rendez-vous, Messi est bavard.
Et que la discussion, intense, va durer plus de deux heures.
Le numéro 10 est assez remonté. Très vite, il annonce à
Vilanova que sa décision est prise : il s’en va. Tito lui
répond : « Où pars-tu ? Au PSG ? » Au PSG ou à
Manchester City, là n’est pas la question. Messi botte en
touche et embraye. Il lui soutient que plein de choses
l’obligent à partir et que ce n’est pas qu’une question
d’argent. Tito écoute patiemment. Lorsque c’est à lui de
parler, il fixe le regard de Lionel et se lance dans un
monologue. Il revient sur ses années Barça, sur tout ce
qu’il a fait, tout ce qu’il a construit, tout ce qu’il a gagné et
tout ce qu’il peut encore gagner ici. Il lui rappelle aussi que
le Barça est un des plus grands clubs du monde et qu’ici, à
Barcelone, il y a tout ce qu’il faut pour son équilibre.
Selon TV3, les arguments de Tito ont eu le don de calmer
Messi et de le convaincre d’attendre un peu avant de
prendre sa décision. Le lendemain, le 20 avril, Messi,
revigoré, se montre décisif contre l’Athletic Bilbao (victoire
2-1). Quelques jours plus tard, Vilanova décède des suites
de son cancer. Messi, lui, a finalement décidé de rester au
club et de prolonger son aventure. Au mois de mai, il signe
un nouveau contrat (le septième depuis qu’il est passé
professionnel) qui lui garantit de gagner 20 millions
d’euros (net) de salaire par saison. Un record. Une marque
de confiance et une envie, partagée, d’ouvrir une nouvelle
page.
Il faut, en effet, oublier au plus vite cette saison 2013-
2014. Pour la première fois depuis 2007-2008, Messi et ses
coéquipiers n’ont pas soulevé un seul gros trophée : ni la
Liga, ni la Ligue des champions, ni la Coupe du Roi. À
l’intersaison, Martino, le fugace entraîneur argentin, est
donc prié d’aller voir ailleurs. Pour retrouver un peu de
sérénité, le club fait appel à une vieille connaissance : Luis
Enrique. Charge à lui de mettre l’équipe sur de bons rails
et, doucement, mais sûrement, de retrouver le chemin du
succès.
Même si Luis Enrique n’est pas un enfant de La Masía, il
incarne pourtant parfaitement les valeurs et la philosophie
du club. Avant d’être entraîneur, l’Espagnol a eu une
brillante carrière de joueur. Cet Asturien a fait ses premiers
pas et explosé, chez lui, au Sporting Gijón. Celui qui est
alors surnommé « Pinti » joue alors aux avant-postes et
permet à son club de se qualifier pour la Coupe UEFA.
Historique. Les mastodontes de la Liga se l’arrachent et
c’est finalement au Real Madrid qu’il donne sa préférence.
Chez les Merengues, il est trimballé d’un poste à un autre
et ne réussit pas vraiment à trouver sa place. Jorge Valdano
ira même jusqu’à l’écarter de l’équipe. Il se morfond et
n’hésite pas une seule seconde à rejoindre le Barça lorsque
la porte catalane s’ouvre. Les « culés » ne l’ont pas oublié
et ils sont persuadés qu’il pourrait parfaitement s’adapter à
la philosophie du club. Et puis, Joan Gaspart, le président
du Barça, a un compte à régler avec le Real. Il n’a toujours
pas digéré que les Merengues lui aient « volé » Michael
Laudrup, le brillant attaquant danois. Malgré lui, Luis
Enrique devient donc, en plus, une prise de guerre.
Au Barça, Luis Enrique, le joueur, s’épanouit et devient
vite un élément incontournable de l’équipe. En huit saisons,
il remporte deux championnats, deux Coupes du Roi et une
Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe. L’ex-attaquant
est devenu un arrière droit exceptionnel. C’est un joueur de
tempérament doté de qualités physiques hors normes. Il est
infatigable et met beaucoup d’intensité dans tout ce qu’il
fait. Cette intensité, cette envie de se surpasser, il l’a
toujours en lui lorsqu’il décide de raccrocher les crampons
et de devenir entraîneur. Pour repousser ses limites, il
s’organise des sorties au long cours en vélo, court des
marathons, participe à des triathlons et va même jusqu’à
tenter l’expérience du Marathon des Sables au Maroc. Une
course éprouvante de sept jours, en plein désert. Luis
Enrique aime souffrir et dépasser ses limites.
Il est de la même génération que Pep Guardiola. Lui
aussi a du tempérament et veut imposer sa vision du
football, qui est, bien entendu, en adéquation avec la
philosophie du club. En 2008, pour sa première expérience
sur un banc, il prend justement la suite de Guardiola à la
tête du Barça B. L’équipe réserve du Barcelone évolue alors
en troisième division. Rapidement, Luis Enrique impose son
style et parvient à la faire monter en seconde division. « Le
Barça est le premier club qui m’a donné ma chance et
pourtant, je n’avais aucune expérience dans le métier.
Lorsque je suis parti, j’ai dit que ce n’était qu’un hasta
luego, car je savais qu’un jour nos chemins allaient se
croiser à nouveau », a-t-il rappelé lors de sa présentation le
21 mai 2014. Avant de revenir dans sa seconde maison,
Luis Enrique a vu du pays. En 2011, il est d’abord parti
s’essayer en Italie, à l’AS Roma. L’aventure ne dure qu’une
saison. Son bilan est plus que mitigé (7e au classement).
C’est un échec. Après une année sabbatique, il pose ensuite
ses valises au Celta Vigo. En Galice, Luis Enrique renaît.
Malgré sa neuvième place au classement, il a su mettre en
place un jeu offensif et spectaculaire. Les dirigeants du
Barça sont rassurés et l’appellent donc pour venir à leur
chevet.
Lors de sa présentation, au mois de mai 2014, Luis
Enrique annonce que son ambition est de « construire un
nouveau Barça. Un Barça ambitieux, qui doit remporter un
maximum de trophées. Cette saison, il y aura du
changement. Et pour ce faire, le club le sait, nous allons
nous renforcer. L’effectif va évoluer ». Carles Puyol, Victor
Valdés et Cesc Fàbregas, trois poids lourds du vestiaire,
trois figures historiques de l’équipe, s’en vont. Tout comme
Alexis Sánchez, l’explosif attaquant chilien. Pour les
remplacer, le Barça recrute Ter Stegen, Claudio Bravo, Ivan
Rakitić ou Luis Suárez. Quant à Xavi, le cerveau de
l’équipe, il a d’ores et déjà assuré que cette saison 2014-
2015 serait sa dernière au club.
Luis Enrique ne veut pourtant pas entendre parler d’une
transition, mais plutôt d’un retour aux sources. Il veut, au
plus vite, inculquer ses valeurs à l’effectif. Dès le premier
entraînement, dès son premier discours aux joueurs, il
répète et répète encore le mot « intensité ». Il veut le
remettre au goût du jour, car il trouve que lors de la
précédente saison, sous Martino, les joueurs n’ont pas fait
tous les efforts nécessaires. À l’entraînement et à chaque
exercice, il demande du rythme, de la vitesse et beaucoup
d’envie. Il n’hésite pas à interrompre les exercices pour
insister sur un détail et, surtout, pour demander à ses
joueurs de mettre plus d’intensité. S’il sent que l’un d’entre
eux ne joue pas le jeu à l’entraînement ou en match, il
l’invite à s’asseoir sur le banc. L’équipe doit être au-dessus
de tout. Un jour, Gerard Piqué est filmé sur le banc de
touche, en plein match, avec son téléphone portable. Luis
Enrique, intransigeant, l’assoit sur le banc pendant trois
rencontres. L’homme est exigeant. Son football aussi. Sa
méthode est usante pour les nerfs et pour le corps. Il n’y a
aucun passe-droit. Il ne fait de cadeaux à personne. Ni
même à Lionel Messi.
Depuis plusieurs saisons, « la Puce » a pris l’habitude de
retourner se ressourcer dans sa ville natale, à Rosario,
pendant les fêtes de fin d’année. En général, il revient
après le jour de l’an. Mais Luis Enrique ne le voit pas de
cet œil-là. Il exige que sa star soit de retour à
l’entraînement le 30 décembre. Comme tout le monde.
Lionel obtempère. Mais quelques jours plus tard, la relation
va sérieusement s’envenimer entre les deux hommes. À la
fin d’un entraînement, Luis Enrique, qui a pourtant
l’habitude de laisser ses adjoints diriger chaque séance,
décide de prendre le sifflet et d’arbitrer un match. Il refuse
un but à Messi. L’Argentin est excédé et le fait savoir, de
manière virulente, à son entraîneur. Lors du match suivant,
le 4 janvier, à Anoeta contre la Real Sociedad, Messi est sur
le banc des remplaçants en compagnie de Neymar. « La
Puce » est punie. Résultat : le Barça perd et Messi boude.
Le 6 janvier, le jour des Rois mages, Lionel sèche le seul
entraînement ouvert au public de l’année. Le numéro 10
brille par son absence. Il n’a prévenu personne et ne
répond pas aux nombreux coups de fil de Pepe Costa (le
team manager). Il se terre, injoignable. Luis Enrique est
hors de lui et lui promet une sanction exemplaire. Personne
ne sait alors exactement ce qu’il s’est passé. Mais la
rumeur dit que Xavi est allé parler à son entraîneur pour
essayer de calmer les esprits. Il l’aurait alors convaincu de
ne pas se mettre Messi à dos, d’adoucir un peu ses
méthodes et de se montrer un peu moins distant.
Quelques jours plus tard, l’entraîneur réunit ses joueurs-
cadres pour éteindre l’incendie. Il a quelque chose à leur
dire : « Messieurs, je mets mon avenir entre vos mains : si
nous ne gagnons pas un titre, je m’en vais. » Luis Enrique a
compris que la défaite face à la Real Sociedad (1-0) a laissé
des traces. Ses joueurs ne comprennent pas pourquoi
Messi et Neymar ont commencé le match sur le banc. Luis
Enrique opte alors pour arrêter le turnover et installe un
onze titulaire, dans lequel le trio Messi-Neymar-Suárez
brille de mille feux. « Anoeta a tout changé », assure Messi
quelques mois plus tard. Après cette discussion, le Barça
aligne trente victoires, deux matchs nuls et deux défaites,
et réalise un fabuleux triplé : Liga, Coupe du Roi et Ligue
des champions. Messi n’est pas en reste, puisqu’il
redevient lui-même. Il marche sur l’eau. Il inscrit 58 buts et
réalise 28 passes décisives toutes compétitions confondues.
C’est un joueur épanoui, au sommet de son art. Il a trouvé,
avec Neymar et Suárez, de formidables compagnons de
jeu…
14
MSN
Javier Mascherano est au four et au moulin. Il s’affaire
entre sa cuisine et son jardin. Avant de préparer ses
salades en cuisine, « le petit chef » s’assure que les braises
rougissent dans sa parilla (grille à barbecue). Il veut être
prêt lorsque ses invités sonneront à la porte de sa maison,
située à Gavà Mar, une station balnéaire de la banlieue de
Barcelone. En ce dimanche ensoleillé, le milieu argentin,
Javier Mascherano, organise un asado (un barbecue
argentin) chez lui avec les Sud-Américains de l’équipe : les
Brésiliens (Neymar, Rafinha et Alves), l’Uruguayen (Luis
Suárez) et Lionel Messi. Ils arrivent avec leurs femmes et
leurs enfants, pour passer un dimanche en famille, entre
amis. « Les asados, c’est un vrai moment de convivialité,
pour nous, les Argentins, affirme Mascherano dans le
journal El País. Normalement, ils se font en famille, chaque
dimanche. Mais nos familles sont loin, et lorsque tu
émigres, ta famille, ce sont tes amis. Alors, ici, les asados
se font entre amis. » L’Argentin ouvre souvent les portes de
sa maison à ses coéquipiers, mais « pas tous les
dimanches », insiste-t-il.
Lors de chaque asado, chacun a un rôle bien défini.
Javier Mascherano, donc, enfile son tablier et s’occupe de
faire griller ses saucisses, sa viande et ses abats. Comme
d’habitude, son boucher lui a préparé la viande en
respectant les coupes argentines. Javier, c’est l’asador en
chef : « Ça me détend, ça m’aide à penser à autre chose »,
précise-t-il. Jusqu’à l’été 2016 et son départ pour la
Juventus, Dani Alves amenait sa bonne humeur et son
humour. Neymar, lui, est préposé à la musique alors que
Luis Suárez est en charge du maté. Du nom d’une infusion
aux herbes, très populaire en Uruguay et en Argentine, qui
se boit dans une calebasse. Quant à Messi, il préfère
s’amuser avec les enfants. Ce tableau, presque idyllique,
d’un dimanche léger et convivial sur les bords de la
Méditerranée, a été dévoilé par El País.
Ce n’est pas anodin que l’initiative vienne de Javier
Mascherano. Un homme très « famille » qui est également
l’un des intimes de Lionel Messi. Un joueur charismatique
qui accompagne, qui soutient, qui écoute « la Puce » en
club comme en sélection. Lionel sait qu’il peut compter sur
lui. C’est un homme fidèle qui est, en plus, originaire de la
même province d’Argentine que lui : Santa Fé. Depuis que
José Manuel Pinto, le gardien musicien du Barça, a quitté le
club, à la fin de la saison 2013-2014, le numéro 10 argentin
s’est un peu plus rapproché encore du « petit chef ». Et,
cerise sur le gâteau, leurs femmes s’entendent très bien.
Selon plusieurs témoins, ces asados du dimanche ont
permis à Neymar, Luis Suárez et Messi d’apprendre à se
connaître hors des terrains et de s’apprécier. « Nous nous
entendons très bien, assure Messi, et c’est important
d’avoir une belle relation entre nous. Parce que lorsqu’on
s’entend bien en dehors des terrains, c’est tout de suite
plus facile, une fois qu’on est sur la pelouse. » « Et c’est
assez surprenant, lui répond Neymar. Parce que ce n’est
pas courant qu’un Argentin, un Uruguayen et un Brésilien
se comprennent aussi bien. C’est bizarre, mais c’est comme
ça. » C’est vrai, qu’en règle générale, et surtout dans le
football, ces trois nationalités ne font pas forcément bon
ménage. Lorsqu’il est question de ballon rond, les
Argentins, les Brésiliens et les Uruguayens entretiennent
une relation passionnelle. Les derbys entre Argentins et
Brésiliens ou Argentins et Uruguayens ou Brésiliens et
Uruguayens ne sont jamais des petits matchs entre amis.
Inutile de revenir sur la longue rivalité entre l’Argentine et
le Brésil, ou sur l’esprit guerrier charrua (d’Uruguay) qui a
causé bien des tourments aux uns et aux autres.
Mais – et les trois joueurs le prouvent – un Argentin, un
Uruguayen et un Brésilien peuvent manger la même viande
et partager le même ballon. Ce trio, devenu MSN, comme
Messi-Suárez-Neymar, est né lors de la saison 2014-2015.
Dès leur première saison, les trois hommes affolent les
compteurs. À eux trois, ils inscrivent 122 buts et délivrent
60 passes décisives. Et les statistiques ne prennent pas en
compte les actions de classe de ces trois génies qui n’ont
pas trouvé le chemin des filets. Ce trio s’est construit en
plusieurs phases. Car avant d’être trois, ils ont d’abord été
deux. Puisque Neymar est arrivé une saison avant Suárez.
Avant de poser ses crampons sur les bords de la
Méditerranée, le Brésilien est déjà considéré comme un
« crack » sur le continent sud-américain. Il n’a pas encore
21 ans et c’est déjà une énorme star au Brésil. Le pays est
hystérique et voit en lui un nouveau Pelé. Et cette fois-ci,
les Brésiliens en sont certains, ils tiennent enfin un digne
héritier, un homme qui ne les décevra pas comme tant
d’autres avant lui. C’est un joueur spectaculaire et ses
dribbles, ses contrôles, ses passements de jambe et ses
buts font régulièrement le tour du monde. À Santos, le club
de Pelé puis de Robinho, il a lui aussi laissé son empreinte.
En 225 matchs officiels, il a inscrit 136 buts et délivré 65
passes décisives. Il a également remporté, entre autres, la
Ligue des champions version Amérique du Sud, la Copa
Libertadores, en 2011. C’est un grand talent, mais aussi un
redoutable produit marketing. Ses coupes de cheveux et
son look font des ravages. Les marques se l’arrachent. Les
sponsors l’adorent. Il représente le football du futur. Et ce
n’est pas un pari trop risqué sur l’avenir, car les
spécialistes s’accordent à dire qu’il a tout pour remplacer, à
terme, Cristiano Ronaldo et Messi au sommet du football
mondial. Tous les dirigeants des grands clubs du Vieux
Continent en sont bien conscients, et tous lui font les yeux
doux et sont prêts à sortir leur carnet de chèques pour
l’attirer chez eux.
Peut-être que Neymar n’aurait jamais signé avec le
Barça si Sandro Rosell n’avait pas été le président de
l’entité blaugrana. Et c’est là toute l’ironie de l’histoire. En
effet, quelques mois après l’arrivée du numéro 11 brésilien,
ce même Sandro Rosell a démissionné de son poste après
les révélations des dessous de ce transfert rocambolesque.
Pour l’attirer en Catalogne, Rosell, qui connaît bien les
mœurs au Brésil pour avoir habité à Rio de Janeiro lorsqu’il
était le directeur sport marketing de Nike sur le continent
sud-américain, a su alors utiliser toute sa science. Après
plusieurs mois d’enquête, la justice espagnole va
démontrer que le transfert de la pépite brésilienne a coûté
la bagatelle de 95 millions d’euros au Barça. Soit 38
millions de plus que le chiffre annoncé officiellement par le
club. Cette différence, énorme, s’explique par les
commissions en tout genre, versées aux uns et aux autres,
à Neymar et à sa famille. C’est le journal El Mundo qui a
révélé les dessous de ce transfert. Pour s’attacher les
services de Neymar, le Barça aurait signé pas moins de
sept contrats, à partir de 2011, avec lui et son entourage.
C’est une manœuvre du club pour mieux « ferrer » son gros
poisson, car Neymar n’est arrivé qu’à l’été 2013 en
Catalogne. Dans l’un de ces sept contrats, le club s’engage
à payer 7,9 millions d’euros pour acheter les droits
préférentiels de trois jeunes promesses ; 9 autres millions
sont prévus pour l’organisation de deux matchs amicaux
entre le club acheteur et le club vendeur ; 8,5 millions
représentent les diverses commissions données à la famille
Neymar ; 2,6 millions supplémentaires pour « blinder » le
transfert et 10 autres millions de prime. Il y aurait encore
2 millions de promis à Neymar s’il « accepte de jouer au
poste que lui demande l’entraîneur ». Selon Sport, le
Santos FC n’aurait reçu que 17,5 millions pour le transfert.
Le reste aurait atterri dans les caisses de la société N & N,
qui appartient à la famille du joueur.
Les détails de l’« opération Neymar » font scandale. Et
l’affaire, à rebondissements, va longtemps faire les choux
gras de la presse. Le club et ses dirigeants sont dans la
tourmente. Le parquet de Madrid est ferme et ne démord
pas à l’idée d’ouvrir un procès pour juger les responsables.
Il se dit aussi que Messi n’a pas vraiment apprécié
d’apprendre que le jeune Brésilien gagnait plus d’argent
que lui. C’est dans ce contexte explosif que le numéro 11
fait ses premiers pas sur le Vieux Continent. Pas évident,
surtout, et il ne faut pas l’oublier, Neymar découvre
l’Espagne et son championnat, l’Europe et sa Ligue des
champions. Même si le jeu est le même et que l’objectif est
toujours de marquer un but de plus que son adversaire, le
championnat brésilien et la Liga, le Brésil et l’Espagne,
sont deux mondes opposés. Question de culture, de rythme,
de physique, d’infrastructures, de climat et de mentalité.
Malgré tout son talent, Neymar a donc besoin, lui aussi,
d’une période d’adaptation sur les terrains. Il arrive dans
une équipe en pleine mutation, en recherche de ses
nouveaux repères. Car Martino veut une équipe plus
verticale, pour aller chercher la profondeur, et une équipe
plus rapide en contre-attaque. Les caractéristiques
footballistiques et physiques de Neymar répondent
parfaitement à cette envie. C’est un joueur vertical,
provocateur balle au pied et efficace dans la surface. Pedro,
Alexis Sánchez, voire Iniesta et Cesc, ont l’habitude,
jusque-là, d’accompagner Messi sur le front de l’attaque.
Neymar prend ses marques et monte doucement en
puissance. En cette première saison, il reste dans l’ombre
de Messi et ce n’est pas pour lui déplaire. Il a moins de
pression. Il observe le maître. Il apprend. « Lorsque
Neymar est arrivé, c’était encore un gamin, affirme un
proche du vestiaire. Il a toujours montré beaucoup de
respect à Messi. Pas de caprices, pas de crise de jalousie ou
d’envie de lui voler sa place. » Même s’il se méfie, et même
s’il se montre froid, le numéro 10 argentin apprécie cette
attitude. Alors un jour, et pour définitivement briser la
glace, il lui demande d’arrêter de lui montrer trop de
respect, d’être lui-même et d’inscrire plus de buts. Le duo
Messi-Neymar est lancé et laisse entrevoir une belle
complicité lors de cette première saison.
En coulisses, le club a veillé à ce que les deux hommes
soient sur la même longueur d’onde. Ils ont demandé aux
Costa, le père et le fils, de se rapprocher des deux stars et
de leur faciliter la vie. Et, si le besoin s’en fait ressentir, de
régler en douceur les conflits qui pourraient naître entre
les deux joueurs. Le père, Pepe Costa, est arrivé au club en
2003. C’est un ancien collègue de Sandro Rosell au Brésil.
Son rôle est celui d’un team manager, un homme proche
des joueurs, qui doit s’en occuper comme s’ils étaient ses
propres enfants. Au fil du temps, et lorsque Jorge, le père
de Lionel, s’en est retourné vivre à Rosario, il est même
devenu un intime, un confident de « la Puce », un membre
important de sa garde rapprochée. Son fils, Alvarito, a le
même rôle avec Neymar. Il est très proche du Brésilien à
tel point qu’ils partent souvent en vacances ensemble. Le
père et le fils Costa sont devenus incontournables au club,
car la paix du vestiaire et celle des deux stars n’ont pas de
prix. Ils veillent au grain pour que le train argentino-
brésilien, lancé à grande vitesse, ne finisse pas par
dérailler.
Lors de cette saison 2013-2014, Messi, même s’il a eu
quelques passages à vide, comptabilise 41 buts et 17
passes décisives dans la saison. Neymar est plus discret,
mais ses statistiques, pour une première expérience en
Europe, sont plus qu’encourageantes (15 buts et 13 passes
décisives). À la fin de la saison, les deux hommes se sont
donné rendez-vous au Brésil pour une Coupe du monde qui
sent la poudre. Messi est obsédé par cette compétition. Il
rêve de soulever enfin un trophée avec l’Albiceleste. Et
puis, devenir champion du monde chez son meilleur ennemi
resterait un exploit et un pied de nez formidable pour
Messi et les 40 millions d’Argentins.
Lors de ce Mondial, les pays sud-américains ont brillé
par leur panache et leur talent. À chacun de leur match, les
sélections du continent ont senti le renfort bruyant et
passionné de leurs supporters, qui n’ont pas hésité à faire
le voyage pour colmater les stades. Dans cette ambiance,
souvent électrique, certaines histoires ont plus attiré
l’attention que d’autres. La blessure de Neymar, en quart
de finale, contre la Colombie et les larmes de Messi après
la défaite de l’Argentine en finale ont fait pleurer dans les
chaumières. Les deux compères ont créé de l’empathie et
sont sortis grandis de ce Mondial, même si certains ne
pardonneront jamais ce nouvel échec à l’Argentin. D’autres
joueurs du continent ont fait parler d’eux au Brésil : Alexis
Sánchez, leur acolyte au Barça, « l’enfant merveilleux »
chilien, et James Rodríguez, le meneur de jeu colombien de
l’AS Monaco, ont éclaboussé la compétition de leur talent.
Les grosses cylindrées européennes se les arrachent. Après
le Mondial, James Rodríguez signe au Real pour 80 millions
d’euros. Et si Alexis Sánchez hésite d’abord à quitter le
Barça, il finit par rejoindre Arsenal. Il est poussé vers la
sortie par un autre Latino qui a fait couler beaucoup
d’encre au Brésil : Luis Suárez.
Le bison uruguayen est un joueur à part. Une force de la
nature, un bulldozer dopé au maté. Arrivé encore
convalescent au Brésil, il s’est d’abord mué en héros en
inscrivant les deux buts de la victoire contre l’Angleterre
avant de se transformer en cannibale et de devenir
l’ennemi public numéro 1. Lors du troisième match de
poule contre l’Italie, Luis Suárez dégoupille à la 79e minute
de jeu et mord le défenseur Giorgio Chiellini à l’épaule. Le
Dracula uruguayen est de retour, lui, qui avait déjà sévi en
Hollande et en Angleterre. Lorsqu’il évoluait à l’Ajax, il
avait mordu, déjà, Otman Bakkal, un joueur du PSV
Eindhoven. Plus tard, sous le maillot de Liverpool, il avait
planté ses dents dans le bras de Brazislav Ivanović, le
défenseur de Chelsea. C’est donc un multirécidiviste. La
foudre médiatique tombe sur lui. L’Uruguayen est insulté,
critiqué, conspué, pointé du doigt et écope d’une lourde
peine : quatre mois de suspension. En clair, il ne pourra pas
refouler une pelouse avant la fin octobre. C’est la (grosse)
goutte d’eau qui fait déborder le vase. Liverpool n’en veut
plus et lui cherche un point de chute.
En cette période estivale, si propice à faire des affaires
dans le monde du football, les clubs font leur marché. Le
Barça a une idée fixe : il veut un attaquant axial. C’est le
souhait de Luis Enrique, car il veut associer un vrai « 9 »
avec ses deux pépites. Le premier choix des Catalans se
porte sur Sergio « Kun » Agüero, le Romario argentin de
Manchester City, qui est, de plus, très proche de Messi.
Mais le club anglais le déclare intransférable. L’opération
est très compliquée et n’est pas sûre d’aboutir. Le Barça se
penche alors sur le cas Luis Suárez. Un attaquant très actif,
considéré par beaucoup comme le meilleur numéro 9 de la
planète. Un redoutable buteur, qui sort tout juste d’une
saison à 31 buts et 12 passes décisives avec Liverpool.
C’est une superbe opportunité, une affaire à saisir. Et
qu’importe s’il ne peut pas jouer un match ni même fouler
une pelouse du club pendant quatre mois. Et qu’importe si
« le Pistolero » est instable. L’affaire se fait et Luis Suárez
signe pour cinq ans au Barça. Son coût ? 80 millions
d’euros. Pour montrer sa bonne volonté, Luis Suárez
n’hésite pas à voir ses émoluments à la baisse (10 millions
de salaire net contre 12 à Liverpool). Parce que dans un
coin de sa tête, Luis Suárez a souvent rêvé, qu’il enfilerait
lui aussi, un jour, le maillot blaugrana sur ses épaules.
C’était son destin…
Pour lui, Barcelone, c’est d’abord la ville de l’amour.
L’attaquant en devenir n’est encore qu’un adolescent
lorsqu’il débarque, pour la première fois, en Catalogne. La
famille de Sofia, son amoureuse d’alors devenue sa femme,
avait en effet décidé de fuir la crise économique
uruguayenne pour venir s’installer à Barcelone. Luis n’a
que 16 ans, mais il fait comprendre aux dirigeants du
Nacional de Montevideo qu’ils doivent l’aider à voyager là-
bas pour voir sa Sofia. Il débarque donc un jour à
l’aéroport, avec quelques billets en poche et un sac
riquiqui. Il n’a jamais voyagé tout seul. Il est à moitié
perdu. Mais il est prêt à tout pour Sofia, « son guide, celle
sans qui rien n’aurait été possible ». Ce voyage, les deux
tourtereaux s’en souviennent encore. Depuis, Luis et Sofia
se sont promis qu’un jour ils viendraient vivre tous les
deux, et pour de bon, à Barcelone.
Après le cauchemar brésilien, le Barça a su l’accueillir à
bras ouverts et le protéger pour l’aider à remonter petit à
petit la pente. Suspension oblige, il a rongé son frein
pendant quatre longs mois avant de pouvoir rugir à
nouveau sur un terrain. Il a profité de cette longue coupure
pour s’acclimater à sa nouvelle vie, s’adapter à ses
nouveaux partenaires et suivre une préparation physique
très poussée. Il a également appris à dompter et à se faire
accepter par le maître Messi. D’abord discret sur la
pelouse, Suárez est devenu ensuite un animal enragé. Il a
inscrit 25 buts et délivré 21 passes décisives tout au long
d’une saison 2014-2015 qu’il a commencée deux mois après
ses coéquipiers. Monstrueux. Une saison terminée par un
précieux but en finale de la Ligue des champions contre la
Juventus (3-1).
Depuis son arrivée au Barça, Luis Suárez semble plus
serein et bien mieux dans ses crampons : « Parce
qu’aujourd’hui lorsque je rentre sur le terrain, je n’ai
qu’une chose en tête : savourer, prendre du plaisir, a-t-il
déclaré au quotidien La Vanguardia. J’ai moins de pression
sur les épaules car je suis entouré par de très grands
joueurs. À Liverpool, je me mettais beaucoup de pression,
car lorsqu’on ne gagnait pas, les critiques me tombaient
dessus. Je prenais tout sur moi et au final, ça a fini par me
faire mal. Ici, au Barça, c’est différent. Il y a Iniesta,
Mascherano, Busquets, Neymar, Messi… » Et c’est vrai que
l’Uruguayen s’est parfaitement fondu dans l’effectif du
Barça.
Messi et Suárez sont d’une étonnante complicité. Sur et
en dehors des terrains. L’Argentin et l’Uruguayen passent
pas mal de temps ensemble. La légende dit que dès le
premier jour, les deux hommes ont partagé un maté dans le
vestiaire. Et que depuis ils ne se quittent plus. Ils vivent
dans le même quartier, leurs enfants vont à la même
garderie et leurs femmes sont très proches. « Nous venons
de la même région du globe, nos cultures se ressemblent,
assure Suárez. Nous aimons nous retrouver l’après-midi
autour d’un bon maté. Nos deux familles se connaissent et
s’apprécient. C’est important de bien s’entendre en dehors
des terrains. » Depuis son arrivée, le numéro 9 barcelonais
a su rester à sa place. « Parce que je sais ce que j’ai à faire
sur le terrain. Chacun son rôle. Je ne vais donc pas me
mettre à dribbler quatre joueurs tout d’un coup, parce que
ça, ce n’est pas moi. Et puis, j’ai conscience de jouer avec
le meilleur joueur de la planète. Il n’y a pas de compétition
entre nous, et heureusement ! Je ne suis pas envieux et
jamais je ne remettrai son statut en question. »
Luis Suárez est dans l’ombre de Messi. Et c’est mieux
comme ça. Ça aurait même tendance à l’arranger, car il
peut enfin respirer. Les regards ne sont pas tous rivés
exclusivement sur lui. Au Barça, Suárez est un joueur
épanoui. Loin de lui les incidents qui ont émaillé sa carrière
anglaise. L’Uruguayen est plus discret, mais il n’a rien
perdu de son efficacité.
Suárez n’est peut-être pas aussi vif et technique que ses
deux acolytes, mais son rôle est primordial au sein de ce
trio. En bon Uruguayen, il a d’abord transmis aux deux
artistes sa « garra charrúa ». Suárez est un premier
défenseur infatigable, très généreux dans l’effort. Plusieurs
observateurs s’accordent à dire qu’il entraîne dans sa
fougue Neymar et Messi, bien plus disposés à défendre
qu’avant. Son activité débordante permet de créer des
brèches aux deux artificiers et ses appels sont souvent
récompensés par des passes millimétrées du numéro 10
argentin.
Avec les deux autres Sud-Américains, Neymar et Messi,
ils forment l’un des trios les plus impressionnants de cette
dernière décennie. « Jouer avec Luis et Neymar, c’est un
vrai régal, en convient Messi. Tout les deux sont des
joueurs exceptionnels et en plus, on s’entend très bien sur
et en dehors des terrains. Il y a une vraie alchimie entre
nous. » Les trois joueurs ont créé un groupe de discussion
privée sur WhatsApp pour pouvoir discuter ensemble, de
football, mais pas que… Dans El País, Luis Fernando
Verissimo, un écrivain brésilien, va même jusqu’à les
comparer à des célèbres héros d’Alexandre Dumas : « Les
trois s’entendent aussi bien parce qu’ils ne sont pas
égoïstes, ils sont un pour tous et tous pour un, comme les
mousquetaires. »
Si Suárez et Neymar ont le droit de jouer, chacun, leur
partition, la hiérarchie est pourtant bien établie dans ce
trio. Messi est le chef d’orchestre, le soliste et les deux
autres doivent suivre la cadence imposée par le maître
argentin. Dès les premières réunions entre les trois
hommes, les joueurs offensifs et Luis Enrique, l’entraîneur
a toujours eu le même message : « C’est Lionel qui choisit,
qui impulse les mouvements. » Tout part de lui. Après un
petit temps d’adaptation, les trois hommes ont rapidement
trouvé leurs automatismes. En deux saisons, ils ont inscrit
225 buts et délivré 129 passes décisives à eux trois. Messi-
Neymar et Suárez sont de vrais poisons et font planer une
menace, permanente, sur le but adverse. Et ensemble, ils
ont modifié le jeu du Barça.
« Avant eux, les joueurs du Barça gardaient jalousement
le ballon, ils redoublaient les passes courtes, alors que
maintenant, il leur arrive également de chercher l’espace,
remarque Tostão, le Brésilien champion du monde en 1970.
Ils jouent plus long et dans l’espace car ils ont les joueurs
pour le faire. Messi n’hésite plus à faire de longues
ouvertures vers Neymar, par exemple. Maintenant, le Barça
a plus d’options dans son jeu et peut attaquer de plusieurs
manières différentes. C’est un vrai changement et une
évolution intéressante dans leur jeu. » « C’est vrai, répond
César Luis Menotti, que lorsque ses adversaires se
montrent généreux dans l’effort pour les presser le plus
haut possible, pour les empêcher de respirer, le Barça peut
aujourd’hui opter pour des passes rapides et dans la
profondeur. Les Blaugranas ne sont plus aussi patients
qu’avant. C’est une équipe rapide et joyeuse. » Et c’est vrai
que les trois compères ont le sourire radieux lorsque l’un
d’eux fait trembler les filets. Ils s’enlacent, se susurrent des
mots doux aux oreilles avant de se replacer et de partir à
nouveau à l’attaque.
La MSN est sur son petit nuage. Rien ne l’arrête. Et rien
ni personne n’a réussi à les déstabiliser. Pas encore. Et
pourtant, chaque fois que la fenêtre des transferts s’ouvre,
les rumeurs vont bon train. Les trois hommes sont
courtisés. Des clubs sont prêts à leur offrir un véritable
pont d’or pour quitter la Catalogne. Pour l’instant, Messi,
Neymar ou Suárez n’ont aucune envie d’abandonner les
bords de la Méditerranée. Mais ils profitent, et c’est
logique, de leurs performances et de ces intérêts extérieurs
pour faire monter les enchères. Dans la grille des salaires,
la hiérarchie est également bien établie et bien claire. Avec
un peu plus de 20 millions d’euros de salaire net par an,
Messi est le mieux payé des trois. Depuis sa prolongation
de contrat en juillet 2016, Neymar empoche 16 millions
d’euros net. Quant à Luis Suárez, son salaire est identique
à celui que le club lui a proposé au moment de sa
signature : 10 millions d’euros net par an. Le Barça a, dans
l’idée, de prolonger le contrat de Suárez et de revaloriser
son salaire pour le rapprocher de celui de Neymar. Histoire
de pérenniser ce trio et de faire en sorte que le soleil brille
toujours autant dans le ciel barcelonais. Même si les trois
hommes ont déjà tout gagné avec le club, ils sont encore
affamés de buts, de victoires et de trophées…
15
La main dans le sac
« C’est une campagne de diffamation. Et tout ça, ça
vient de Madrid. Je t’expliquerai un jour le pourquoi du
comment. » Douze ans après avoir atterri en Espagne,
Jorge Messi est parfaitement intégré à Barcelone. Il connaît
les ficelles. Et réagit à la catalane lorsque quelque chose ne
va pas : ce n’est pas de sa faute, le problème vient
d’ailleurs, c’est une conspiration qui vient de Madrid, la
capitale du pays.
Après le départ forcé de Vilanova, ce printemps-
été 2013 est décidément bien agité. Jorge Messi tente de
sauver les apparences. Il répond, tant bien que mal, aux
nombreux SMS qu’il reçoit. Autant de personnes qui lui
demandent des nouvelles et qui veulent savoir si son fils
était, oui ou non, un fraudeur, s’il avait contourné le
système fiscal grâce à des entreprises fantômes et des
comptes dans les paradis fiscaux. À tous, Jorge Messi
répond par « c’est une campagne diffamatoire ».
Campagne ou pas, ce scandale arrive en plein été, en
pleines vacances du football en Espagne. Les médias ont
donc un peu plus d’espace pour traiter le sujet. Pendant
que Víctor Valdés, Gerard Piqué, Jordi Alba, Xavi, Andrés
Iniesta, Cesc, Pedro et David Villa sont au Brésil pour
disputer la Coupe des Confédérations, en compagnie de
Neymar, le joyau brésilien qui vient de signer au Barça,
Messi, lui, vaque à d’autres occupations. Il visite le
showroom de Dolce & Gabbana à Milan avant de s’envoler
au Guatemala pour un match amical. C’est son dernier
moment de « légèreté », parce que, le 13 juin 2013, El
Mundo sort la bombe. Sur quatre colonnes à la « une », il
titre : « Messi embourbé dans un scandale de fraude
fiscale ». Le titre est accompagné d’une photo d’un Messi,
tête basse, qui débarque à l’aéroport de La Aurora de
Guatemala City.
L’affaire fait vite le tour des rédactions. Le pays est
indigné. Le contexte est en effet explosif. L’Espagne
traverse alors, et depuis trop longtemps, une grave crise
économique. Le pays est en récession et le chômage atteint
un chiffre hallucinant : 27 %. Plus d’un Espagnol sur quatre
est sans emploi. Alors, découvrir qu’une star du sport ne
paie pas ses impôts a tendance à arranger tout le monde.
Les médias d’abord, parce qu’ils montrent à leurs lecteurs
indignés qu’ils font leur travail et que personne n’est à
l’abri de leurs révélations. Aux politiques ensuite, parce
que cette histoire leur permet d’envoyer un message : en
période de crise, il n’y a pas de privilèges et encore moins
pour les millionnaires. Enfin, ça dépend pour qui.
Toutes les affaires ne sont pas traitées avec autant de zèle.
Certains se sont même amusés à comparer le cas Messi
avec celui du premier banquier d’Espagne et l’un des plus
importants de la planète, Emilio Botín, président du groupe
Santander (décédé en septembre 2014).
« Il y a deux poids, deux mesures, explique sur son blog
du journal catalan La Vanguardia Albert Castillón. Le
Trésor public s’est montré plus souple avec Emilio Botín,
son frère Jaime et ses enfants. Il leur a laissé le temps dont
ils avaient besoin pour régulariser leur situation après
avoir découvert un compte sur lequel étaient déposés
2 milliards d’euros en Suisse. Ils ont payé 200 millions
d’euros d’amende et ont ainsi évité d’être poursuivis pour
fraude fiscale. L’affaire Botín a été très peu médiatisée
alors que l’histoire de la possible fraude de Messi a déjà
fait le tour du monde. Et en plus, les chiffres n’ont rien à
voir, puisqu’on parle d’une somme 50 fois inférieure à celle
de Botín. »
Selon le journaliste, qui promet d’être « libre,
provocateur, engagé et sincère » sur son blog, le
gouvernement utilise « l’affaire Messi » à des fins
politiques.
« Le Trésor public espagnol prend un malin plaisir à
montrer ses biceps. Mais le système mis en place
n’encourage-t-il pas certains à essayer de le contourner ?
L’Espagne est en effet le pays où les impôts sont les plus
élevés. Messi, par exemple, était fortement taxé : 56 % de
ses gains allaient directement au Trésor. Comment
s’étonner donc que ceux qui gagnent autant d’argent
n’essaient pas de frauder ? En plus, il est officiellement
résident de Gavà, donc, il est imposé sur tout. Cristiano
Ronaldo, qui n’est pas résident espagnol, déclare
seulement 24 % de ce qu’il gagne dans notre pays.
Pourquoi Messi n’est-il pas argentin aux yeux de
l’administration ? Parce qu’à 11 ans, lorsqu’il est arrivé en
Espagne, il n’a pas changé de nationalité à ce que je sache.
Non, c’est son club qui lui a demandé, en 2005, de prendre
la nationalité espagnole pour libérer une place de joueur
extracommunautaire. Alors j’espère que le Barça l’aidera à
payer son amende au Trésor. » La réponse de Rosell ne
s’est pas fait attendre : « C’est un non catégorique. »
Les origines de Messi n’ont rien à voir avec cette
prétendue fraude. Mais, il faut bien l’avouer que le fait
d’être argentin ne l’a pas forcément protégé. Le traitement
médiatique aurait-il été le même si Vicente del Bosque, l’ex-
sélectionneur espagnol, ou Iker Casillas, l’ex-capitaine de la
Roja, avaient été impliqués dans un tel scandale ? En tout
cas, les médias, blogs, éditorialistes, chroniqueurs télé,
polémistes en tout genre s’en sont donné à cœur joie.
L’Argentin, le joueur du puissant Barça, n’a pas été épargné
par toute cette faune, surtout celle originaire de Madrid. Et
s’il avait été du Real Madrid, les Barcelonais auraient agi
exactement de la même manière. Ainsi va l’Espagne…
Et puis, c’est plus vendeur de mettre à la « une » un
footballeur, encore plus s’il est étranger, qu’un banquier
espagnol. Et c’est bien moins risqué – le banquier espagnol
est l’un des principaux annonceurs du pays. Donc la
prudence est de mise. En ces temps de crise, les médias
doivent tout faire pour ne pas trop le froisser. El Mundo n’a
pas fait de différence entre les deux hommes, entre les
deux affaires. Deux ans auparavant, lorsque « l’affaire
Botín » a été médiatisée, le quotidien espagnol a également
titré, quatre colonnes à la « une », sur le riche banquier et
sa famille.
Messi est dans l’œil du cyclone. Les médias se
déchaînent. « Messi doit-il aller en prison ? » s’interroge
même 13 TV, une chaîne marginale de la télévision
espagnole. La réponse est sans équivoque : oui, à 80 %.
C’en est trop pour Sport, un des quotidiens sportifs de
Barcelone : « Guerre sale contre Messi : tels des
charognards, certains médias ont décidé de détruire le
crack argentin sans même attendre que lui et son père
donnent leur version. Ils ont déjà condamné Messi et ils
rêvent, secrètement, qu’il passe le restant de ses jours
entre les barreaux. Que veulent-ils de plus ? La
condamnation à perpétuité ? »
Prison ou pas. Coupables ou pas. À ce stade de l’affaire,
la vraie question est simple : les Messi ont-ils, oui ou non,
essayé d’échapper aux impôts ?
La réponse, selon la justice, est tout aussi simple :
« oui ». La procédure a été lancée par le pôle financier du
parquet de Barcelone. L’enquête est sans équivoque. Entre
2007 et 2009, les Messi auraient mis en place un montage
de sociétés au Royaume-Uni, en Suisse, au Belize et en
Uruguay pour éviter de payer au fisc espagnol les impôts
sur les droits à l’image du footballeur. Ces droits, que la
star obtenait de la part de marques, comme Adidas, Pepsi
ou Danone, se retrouvaient ainsi en Uruguay et
contournaient donc le système espagnol. Les sociétés
étaient créées et administrées par des avocats barcelonais
qui avaient le père du joueur comme interlocuteur. Dans le
dossier, la justice égrène le nom de ces sociétés : Jenbril SA
et Forsy Corpoation en Uruguay, Sidefloor Ltd. au
Royaume-Uni, Tubal Soccer GmbH ou Lazario GmbH en
Suisse, Sports Consultants Ltd. à Belize. Le montage est
complexe, car l’objectif est de cacher cet argent, qu’il
disparaisse dans les méandres du système financier.
Il est bien difficile d’imaginer que Lionel Messi, dont la
vie tourne autour du football, soit à l’origine d’un tel
schéma de fraude. Seuls des professionnels peuvent mettre
en place un tel système. Messi était encore mineur, selon la
justice, lorsque son père et Rodolfo Schinocca ont mis en
place ce système. Quelques années plus tard, et lorsqu’il
est devenu majeur, Messi a signé là où il lui était demandé
de signer. En septembre 2013, Jorge Messi a donc envoyé
une lettre au juge pour lui assurer que son fils « dédiait
tout son temps à jouer au football ». Comme pour mieux le
disculper.
Six jours après la parution de l’article de Sport qui
montait au front pour défendre l’idole catalane, son
concurrent numéro 1, Mundo Deportivo, sortait une bombe
à la « une » : « Messi négocie avec le Trésor ». En dessous
du titre, une photo de « la Puce », qui se cache le visage
avec sa main gauche, est légendée : « Messi, lors d’un
match en fin de saison, est blessé et ça l’inquiète. Et
maintenant, c’est l’enquête du Trésor qui l’inquiète. » Le
journal catalan explique, dans son article, que les Messi
sont prêts à payer « 5 millions d’euros, une somme qui
correspond aux impôts de 2007, 2008 et 2009, en attendant
de recalculer ceux de 2010 et de 2011 ».
Messi, c’est sûr, n’ira pas en prison. Et son père a décidé
de collaborer avec la justice, pour « l’aider à éclaircir toute
la situation ». L’affaire Messi ne fait pas du bien à l’idole.
L’image de la star du football est dangereusement écornée.
Il faut contre-attaquer. Le clan Messi décide de faire appel
au Britannique Mike Lee, l’un des grands lobbyistes du
sport mondial. Cet ex-chef de la communication de l’UEFA
entre 2000 et 2004 est un véritable tueur. Grâce à lui,
Londres, Rio de Janeiro ou Pyeongchang ont eu les Jeux et
le Qatar, la Coupe du monde 2022. C’est un véritable crack
dans son domaine. Alors, lorsque les Messi l’ont contacté, il
n’a pas tardé à agir.
Quatre jours avant que le numéro 10 du Barça ne
s’envole pour un voyage éclair au Sénégal, l’agence de Lee
s’est empressée d’inviter, tous frais payés, un groupe de
journalistes pour le suivre lors de ses pérégrinations. Au
Sénégal, Messi doit remettre 400 000 moustiquaires
frappées à son effigie afin de lutter contre le paludisme. Il
est accompagné par son père, ses frères et Juanjo Brau.
Cette visite est officiellement organisée par la Fondation
Leo Messi, en collaboration avec l’Aspire Academy du
Qatar. Lors de ce bref séjour, l’agence de Lee assure que
Messi a prononcé les mots suivants : « Après avoir vu les
ravages que fait la maladie en Afrique et ailleurs sur la
planète, il était important, pour moi, de m’associer au
projet de l’Académie Aspire, “le football contre le
paludisme”. C’est donc un honneur pour moi d’être là, au
Sénégal, et de faire partie de cette campagne de
prévention contre le paludisme. Je crois qu’on peut se
servir du football et de sa force pour informer et expliquer
aux gens comment des milliers de vies peuvent être
sauvées. En quatre-vingt-dix minutes, soit le temps d’un
match de football, 180 enfants meurent du paludisme en
Afrique. Je suis là pour combattre cette maladie et c’est
pour cette raison que je donne 400 000 moustiquaires… »
Après ce voyage au Sénégal, Messi continue d’arpenter
le monde. Il joue des matchs exhibitions à Chicago, à
Bogotá ou à Lima. Dans la capitale péruvienne, il croise son
futur coéquipier, le Brésilien Neymar. Mais ce rythme
effréné commence à en inquiéter certains à Barcelone :
« Leo doit prendre des vacances », écrit Josep María
Minguella. « La Puce » doit faire attention à elle, se reposer
pour mieux préparer une saison 2013-2014 très riche en
événements et qui se terminera par la Coupe du monde au
Brésil. Une compétition qui obsède Lionel Messi.
Après quelques jours de vacances à Ibiza avec sa femme
Antonella, son fils Thiago et quelques amis, Messi est de
retour à Barcelone. La saison vient juste de commencer,
lorsque ses ennuis extra football le rattrapent…
En ce mois de septembre 2013, le tribunal de Gavà est
en ébullition. Les journalistes, les caméras de télévision, les
badauds, une foule compacte attendent le « Messie ». Le
ciel est bleu, un soleil estival brille encore sur la ville,
lorsque Lionel, veste noire et chemise blanche, arrive au
tribunal de Gavà. Les flashs crépitent. Les caméras
tournent. Les mots fusent. C’est un « voleur » pour
certains, et « le meilleur de la planète » pour d’autres. Il
est accompagné par Rodrigo, son frère aîné. Il a rendez-
vous avec le juge. Il est appelé à témoigner dans le cadre
de l’affaire du prétendu délit de fraude fiscale. Pendant
l’été et pour montrer leur bonne volonté, les Messi ont sorti
leur carnet de chèques. Le 14 août, ils ont remboursé
quelque 5,1 millions d’euros au Trésor, avant de verser 10
millions d’euros supplémentaires. Une somme
conséquente, mais qui se base sur une déclaration
complémentaire des droits d’image des années 2010
et 2011. Mais ça ne suffit pas pour calmer la justice. Lui et
ceux qui veillent à ses intérêts sont accusés d’avoir omis de
déclarer quelque 4 millions d’euros. Comme depuis le
début de l’affaire, Messi se déclare prêt à collaborer avec
la justice et affirme, une nouvelle fois, que ce n’est pas lui
qui s’occupe de l’argent dans ses affaires. Après sa
déclaration, Messi quitte le tribunal et rentre chez lui.
C’est maintenant à la justice de se prononcer. Elle va
tergiverser.
D’abord, le parquet requiert le renvoi du père Messi,
mais pas de son fils. Il estime que le joueur n’avait jamais
eu connaissance de la fraude. Mais, en octobre 2015, le
juge d’instruction se montre intraitable. Il ne retient pas
ces arguments car il estime que « les indices de la
commission d’un délit » existent bien pour les deux, pour le
père et pour le fils. « L’ouverture du procès est accordée
pour les trois délits à l’encontre du Trésor, dont sont
accusés Jorge Horacio Messi Perez et Lionel Andrés Messi
Cuccittini », ajoute le juge, avant de conclure que cette
« décision est ferme et sans appel ». En clair, il y aura bien
un procès Messi.
Dissimuler au fisc des droits à l’image est quelque chose
d’assez courant dans le football. Et à Barcelone, Messi
n’est pas le seul à s’être fait attraper avec le doigt dans le
pot de confiture. Quelques semaines plus tard, son
compatriote Javier Mascherano reconnaît une fraude de 1,5
million d’euros. En plus de ses aveux, il verse 1,75 million
d’euros au Trésor public. Le « petit chef » argentin avait
créé des sociétés à Madère (Portugal) et aux États-Unis
afin d’encaisser une partie de ses revenus en 2011 et 2012.
Simple et efficace. Et c’est la même méthode qu’a
employée Adriano Correia, le gaucher brésilien du Barça, le
troisième à s’être fait pincer en un court laps de temps. Lui
aussi a essayé de camoufler ses droits à l’image. Et comme
Messi et Mascherano, il aurait avoué et remboursé quelque
700 000 euros au Trésor public.
Contourner les règles. Emprunter des circuits financiers
parallèles. Les footballeurs cherchent, comme d’autres, à
optimiser leurs confortables revenus. Depuis le début de sa
carrière, en 2005, Messi a amassé des millions. En juin
2016, le magazine américain Forbes affirme qu’il a, depuis
2005, gagné quelque 394 millions d’euros. Et ses revenus
ne cessent d’augmenter, année après année. Les
footballeurs sont devenus les sportifs les plus puissants de
la planète. Ils gagnent plus d’argent que les boxeurs,
basketteurs, tennismen, golfeurs ou footballeurs
américains. En 2016, toujours selon Forbes, c’est en effet
Cristiano Ronaldo qui a empoché le plus de dollars (88
millions), devant Messi (81,4), LeBron James (77,2) et
Roger Federer (67,8).
Les sportifs, les footballeurs sont des millionnaires
comme les autres finalement. Rien d’étonnant donc à voir
leur nom apparaître dans les « Panama Papers ». Un
scandale dévoilé par un consortium international des
journalistes (l’ICIJ) qui détaille des informations sur plus de
214 000 sociétés offshore et sur les noms des actionnaires
de ces sociétés. Parmi eux se trouvent des hommes
politiques, des hommes d’affaires, des célébrités et des
sportifs. Le nom de Messi apparaît dans ces documents. Il
est indiqué que Lionel et son père sont devenus, le 23 juin
2013, les bénéficiaires économiques d’une société (Mega
Star Enterprises) domiciliée au Panama. Une société créée
par Mossack Fonseca, dix jours à peine après la plainte de
la justice espagnole pour fraude fiscale. Les documents
dévoilent également qu’en décembre 2015, Jorge Messi en
était devenu l’actionnaire unique. Un nouveau scandale
guette. Le clan Messi réagit au quart de tour et envoie un
communiqué à toutes les rédactions : « La société
panaméenne évoquée par ces informations est
complètement inactive et n’a jamais eu de fonds ni de
comptes courants ouverts. Nous allons envisager avec nos
avocats toutes les actions légales contre les médias qui ont
propagé ces informations. »
Ce communiqué veut couper court au scandale tout en
mettant la pression sur les médias. Ces révélations doivent
faire le moins de vague possible car elles arrivent au plus
mauvais moment. En effet, les « Panama Papers » sont
sortis au mois d’avril 2016, à quelques semaines du procès
Messi, qui doit se tenir au mois de juin 2016. Et Lionel et
Jorge risquent gros, puisque l’avocat de l’État a demandé
qu’ils soient tous deux condamnés pour trois délits de
fraude fiscale. Les deux risquent jusqu’à vingt-deux mois et
quinze jours de prison. Malgré la lourdeur et la gravité de
cette hypothétique peine, il est improbable que Lionel et
Jorge aillent derrière les barreaux, car en Espagne les
peines de prison inférieures à deux ans (vingt-quatre mois)
sont rarement mises à exécution…
Quelques semaines plus tard, au tout début du mois de
juin 2016, le procès Messi s’ouvre au tribunal de
Barcelone. Encore une fois, il y a foule pour suivre le
dénouement de cette affaire. Lionel Messi est attendu à la
barre pour témoigner. Ensuite, il pourra s’envoler et
retrouver ses coéquipiers de la sélection albiceleste pour
préparer la Copa America du centenaire, aux États-Unis.
Absent lors des deux premiers jours de son procès,
Lionel Messi finit par arriver au tribunal de Barcelone le 2
juin. Il est 10 h 15 lorsqu’il descend du van aux vitres
teintées qui est venu le déposer. Il est toujours bien
entouré. Autour de lui, les fidèles parmi les fidèles : son
père Jorge et son frère Rodrigo. Lors des deux premiers
jours de procès, quelques-uns de ses conseillers sont venus
à la barre. Ils ont tous tenu le même discours : « Non,
Lionel ne savait pas », « Il n’est pas responsable », « Ce
n’est pas lui qui gère son argent ». Lors des deux premiers
jours du procès, on apprend également que les agents du
Trésor public sont allés plus de vingt fois chez les Messi
pour éplucher les contrats de « la Puce ». « Une honte »
selon la défense. « Parce que dès leur deuxième visite, ils
avaient récupéré tout ce dont ils avaient besoin. » La ligne
de défense, annoncée par l’avocat de la famille, est claire :
« C’est la contre-attaque. »
Lorsque Lionel est appelé à la barre, il joue l’ignorance
et déclare : « Moi, mon rôle, ça a toujours été de jouer au
football. Je suis concentré sur mon métier. J’ai toujours eu
confiance en mon père et en nos avocats. À aucun moment,
je n’ai imaginé qu’ils trahiraient ma confiance. » Son
témoignage fait écho à celui de son père : « Depuis le début
de la carrière de mon fils et notre arrivée à Barcelone en
2001, j’ai tout fait pour lui faciliter la vie. Lui, il joue au
football, et moi, j’essaie de m’occuper du reste. Mais j’avais
besoin de quelqu’un pour m’aider, pour me conseiller sur
toutes les questions légales autour des contrats, etc. Parce
que pour moi, tout ça, c’est du chinois. » La ligne de
défense de Messi n’a pas forcément convaincu l’avocat de
l’État. Son réquisitoire est cinglant. Ses mots sont durs et il
va même jusqu’à comparer Lionel Messi à un « parrain,
d’une organisation criminelle ». Le procès se termine à la
fin de la première semaine de juin. Certains continuent de
penser qu’il est « un voleur », d’autres qu’il est « ignorant
en la matière » pendant que d’autres encore espèrent que
ce procès ne va pas le déstabiliser car ils l’attendent sur
son terrain de prédilection. Avant que la cour ne rende ses
délibérés au mois de juillet, Lionel Messi a un défi de taille
à relever : gagner, enfin, un trophée avec l’Argentine lors
de la Copa America du centenaire qui a lieu aux États-
Unis…
16
Le futur
Une berline noir mat, très en vogue chez les
footballeurs, aux vitres teintées, se gare devant la mairie
de Rosario. Il est un peu plus de 10 heures du matin, et, en
cette fin de mois de décembre 2011, le thermomètre, très
estival, indique déjà les 25 degrés. Lionel Andrés Messi est
le premier à sortir de sa voiture. À peine a-t-il mis le bout
de son pied droit dehors qu’un molosse vient se poster à
ses côtés. La mission de ce garde du corps n’est pas
insurmontable puisqu’il a juste à accompagner Messi à la
porte de la mairie, située à une dizaine de mètres de là. Sur
ce court chemin, les photographes et les cameramen lui
font une haie d’honneur. Ils applaudissent avec leurs flashs.
La scène est filmée en direct par les télévisions locales et
nationales. Les journalistes, micros à la main, hystériques,
détaillent chaque pas de la star avant qu’elle ne disparaisse
dans le hall d’entrée de la mairie. Quelques minutes plus
tard, Leo prend place devant une grande table ovale, au
côté de la maire de la ville. Ses parents, ses frères, sa sœur,
ses oncles, sa famille la plus proche, tout le monde est là,
personne ne veut louper une miette de cet événement. La
maire s’empare d’un micro, la cérémonie peut commencer.
Pour l’occasion, Leo n’a pas sorti un costume d’un grand
couturier italien, ni même une chemise. Il est très casual
avec son tee-shirt blanc à col V. « Nous sommes très
contents de recevoir Lionel Messi, le Rosarino le plus
connu de la planète, annonce la maire. Cet homme fait
honneur à notre ville. Il véhicule des valeurs qui nous sont
chères comme le travail, le sacrifice, le talent et l’humilité.
Nous le déclarons donc citoyen d’honneur de Rosario et
ambassadeur de la ville sur la planète. » Pendant ce court
discours, Leo n’a pas levé la tête. Ses yeux sont restés rivés
sur le parquet du salon. Il est gêné et ému à la fois. Puis, un
haut fonctionnaire de la mairie lui remet un « certificat »
ainsi qu’une médaille. Leo n’a pas le temps de dire
« gracias » que les photographes, au premier rang, lui
hurlent : « Par ici Lionel ! Par ici Lionel ! » Messi s’exécute.
Il prend la pose et se fend d’un sourire mécanique. Comme
pour mieux cacher sa timidité. La maire lui tend ensuite le
micro. Leo, nerveux, tire sur son tee-shirt. Les discours en
public, ce n’est pas vraiment sa tasse de maté. Mais il se
fait violence et se lance dans un monologue qui dure
presque cinquante secondes, une éternité pour « la Puce » :
« Je suis vraiment très fier. Merci. Je ne pensais pas qu’un
jour je recevrais de tels honneurs à Rosario. Je suis honoré
car Rosario c’est, pour moi, ma maison, ma ville, l’endroit
où je suis né, celui où vivent mes proches et celui où je
reviendrai vivre. Merci encore ! » Ce court discours est
salué par une salve d’applaudissements. Quelques minutes
plus tard, devant les journalistes, Leo va un peu plus loin
dans sa réflexion : « Depuis que je suis enfant, mon rêve
c’est de jouer en Argentine. Je veux absolument vivre cette
expérience et terminer ma carrière, ici, à Rosario, sous le
maillot de Newell’s Old Boys. »
Cinq années plus tard, Leo est toujours persuadé qu’un
jour il va quitter Barcelone et son Camp Nou pour rentrer à
Rosario. Pour entendre les 30 000 spectateurs frénétiques
du stade Marcelo-Bielsa scander son nom, vibrer à chacune
de ses prises de balle et lui crier leur amour irrationnel et
inconditionnel après l’une de ses chevauchées fantastiques
ou l’un de ses buts venus de nulle part. Mais entre
Barcelone et Rosario, le vol sera direct. Sans retour ni
escale. Car Messi pourrait suivre l’exemple de Pelé et ne
jouer que dans un seul grand club tout au long de sa
carrière. Il pourrait être aussi fidèle que « le Roi » qui a
passé dix-huit saisons à Santos (de 1956 à 1974). Pelé a
inscrit 643 buts en 656 matchs avec le club brésilien. Il doit
beaucoup à Santos, comme Santos lui doit beaucoup. Il fait
partie de l’histoire du club, et c’est lui qui a écrit les pages
les plus glorieuses de Santos. Et si Leo écrivait, lui aussi,
toute son histoire européenne avec le Barça ? « En Europe,
je ne me vois pas jouer ailleurs qu’à Barcelone, a confirmé
“la Puce” à plusieurs reprises. Je veux y rester le plus
longtemps possible, car je ne peux pas rêver mieux : je m’y
sens bien dans ma vie de tous les jours, je me sens aimé et
avec le Barça, je sais que je peux encore gagner beaucoup
de titres. » « Messi a bien raison de dire ça, affirme
Joaquim Rifé, parce qu’il sait bien que ce qu’il réalise avec
le Barça, il ne pourra pas le faire ailleurs. Pour moi, il ne
partira jamais. » Et c’est vrai qu’il est bien difficile
d’imaginer Leo en Angleterre, par exemple. Pourquoi
l’Angleterre ? Parce que dans l’état actuel du marché, c’est
bien là-bas et seulement là-bas, au pays des Beatles et de
David Beckham, qu’un club aurait les moyens de se payer
ce joueur coté à plus de 250 millions d’euros. Manchester
City lui fait les yeux doux depuis longtemps et chaque fois
qu’il y a un début de malaise à Barcelone, le club anglais
prend des nouvelles et lui répète son amour. Le PSG est
également en lice et ses ressources presque illimitées lui
donneraient les moyens d’attirer Messi. L’argent, il en
gagne déjà beaucoup à Barcelone. Et l’histoire a montré
que si la décision appartient seulement à Leo, il semble
préférer rester à Barcelone. Parce qu’il doit beaucoup à ce
club, il s’y sent bien, il parle la même langue, le climat et le
caractère des Catalans lui conviennent bien et puis, c’est
en Catalogne qu’il a fondé sa famille. C’est comme si Leo
avait trouvé, malgré lui au départ, un club et une ville
taillés sur mesure. « Il a trouvé chaussure à son pied,
analyse Fernando Signorini. Être parti à 13 ans en Espagne
l’a sauvé. C’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver.
S’il était resté en Argentine, les Argentins l’auraient
détruit. Ils sont trop impatients. Et la pression est énorme.
Chaque club se bat pour quelque chose. Pour ne pas
descendre, pour se qualifier pour la Copa Libertadores,
pour gagner contre son pire ennemi. Les buteurs n’ont pas
le droit d’être muets. Les meilleurs joueurs n’ont pas le
droit d’être mauvais. Les dirigeants, les supporters, les
journalistes, personne n’est jamais content. Personne ne lui
aurait donc laissé le temps de grandir. En Espagne, au
contraire, on l’a laissé en paix, il a été protégé, bien
accompagné, bien dirigé et le Barça, ses dirigeants et ses
supporters lui ont laissé le temps de grandir
tranquillement. Pour moi, il ne partira jamais. Tout le
monde sait qu’il pourrait gagner beaucoup d’argent dans
un transfert, mais il est loin de tout ça. Comme on dit : le
plus riche, c’est celui qui a besoin de peu de choses. Leo
est la preuve que le romantisme n’est pas mort dans le
football. Que les valeurs que véhicule le sport ont encore
leur place dans notre société. » Ramón Besa, journaliste
d’El País, émet quand même une petite réserve dans ce
tableau idyllique : « S’il ne gagne plus, s’il ne s’amuse plus,
peut-être qu’il s’en ira un jour. Car tout est toujours
possible dans le football. »
Si son corps ne lui joue pas des misères, il a encore de
belles années de footballeur devant lui. « Il peut garder ses
qualités physiques exceptionnelles encore longtemps,
prophétise Fernando Signorini, car il a une vie saine. Il dort
beaucoup, il mange bien, il est bien entouré. Je peux vous
garantir que Leo n’a pas fini de faire parler de lui. »
« Surtout qu’il continue de progresser, de faire évoluer son
jeu, poursuit Hugo Tocalli. Et ça aussi, c’est la marque des
grands. Avant, il touchait cinq ballons dans le match et il
inscrivait deux buts. Mais maintenant, il touche beaucoup
plus le ballon. Il le demande, il se propose, il participe
beaucoup plus au jeu. » Au fil de sa carrière, Leo est
devenu beaucoup plus complet. « Messi ne cesse de
progresser, affirme César Luis Menotti. Avant, chaque fois
qu’il prenait le ballon, il voulait gagner le match tout seul.
Plus maintenant. Il a évolué dans son jeu, il est beaucoup
plus collectif. » Au Barça comme avec la sélection
albiceleste, Lionel Messi a pris de l’épaisseur au fil des ans.
Il n’est plus le gamin timide qui s’installe dans un coin du
vestiaire. Il parle. Il est écouté. C’est un leader. Il assume,
du terrain jusqu’en conférence de presse où il est bien plus
audible qu’au début de sa carrière. « Il est arrivé à
maturité, c’est évident », dira l’un. « Et cela s’est fait
naturellement », dira l’autre. Sa paternité, ses deux fils et
sa femme, Antonella, y sont certainement pour quelque
chose. Sur le terrain, Messi est toujours le patron. Il touche
plus de ballons, il est plus un joueur d’équipe. « Il nous
rend meilleurs », assure Piqué.
« Messi est à part, il a une autre perception du jeu que
nous, analyse dans El País Diego Lattore, l’ex-international
argentin devenu un consultant écouté. Il voit les choses
avant tout le monde et prend des décisions, toujours
bonnes, à une vitesse incroyable. Il ne réfléchit pas, il agit,
c’est instinctif. Et chaque année, il progresse, il évolue, il
complète son jeu avec quelque chose de nouveau. Il faut
dire qu’il a toujours été très bien entouré, depuis
Ronaldinho à ses débuts, jusqu’à Suárez et Neymar
aujourd’hui en passant par Eto’o, Henry ou David Villa. La
qualité, le talent de ces joueurs l’ont aidé à enrichir son
jeu. Aujourd’hui, c’est conceptuellement un meilleur joueur.
C’est indiscutable. Il peut faire une passe de quarante
mètres, une ouverture millimétrée, dans les pieds ou dans
la course et ses coéquipiers s’exécutent. Car ils savent
interpréter ses gestes et ses intentions. C’est magnifique. »
Mais ce n’est pas encore suffisant selon Pelé, toujours
très critique envers les Argentins, ses meilleurs ennemis :
« On parle beaucoup de lui, mais lorsqu’il aura inscrit
1 283 buts et gagné trois Coupes du monde, on en
reparlera. Les records sont faits pour être battus, mais je
ne suis pas certain que les miens le seront un jour. J’aime
beaucoup Leo, c’est un grand joueur, mais pour moi, il lui
manque au moins une Coupe du monde pour commencer à
parler. »
« Le Roi » Pelé se fait un malin plaisir à enfoncer
allègrement le couteau dans une plaie toujours aussi vive,
celle du grand Messi, qui se révèle plus petit avec son
équipe nationale. Depuis le début de sa carrière, il n’a
remporté que deux titres, mineurs, avec l’Albiceleste (la
Coupe du monde des moins de 20 ans 2005 et les jeux
Olympiques 2008). Et il a perdu deux finales de Copa
America et une finale de la Coupe du monde en 2014. Des
cicatrices encore saignantes, qui ne se refermeront que s’il
réussit en Russie, en 2018, ou lors d’une Copa America, à
mener les siens à la victoire.
Et il en est capable, car Messi est insubmersible. Depuis
ses débuts, le 16 novembre 2003 à Porto, il a connu, à
Barcelone, trois présidents (Laporta, Rosell et Bartomeu) et
six entraîneurs (Rijkaard, Guardiola, Vilanova, Roura,
Martino et Luis Enrique). Mais cette instabilité dans les
coulisses ne l’a pas empêché de remporter cinq Ballons
d’or et d’accumuler les titres avec ses coéquipiers : huit
Ligas, trois Ligues des champions, trois Coupes du Roi pour
ne citer que les plus importants.
Ces succès en pagaille ont permis au club de s’enrichir.
En cinq ans, le Barça a, en effet, multiplié sa valeur
économique par trois. Et il le doit, en grande partie, au
talent de Messi. Depuis une décennie, il est le fil
conducteur de ses succès. Le club n’est donc pas encore
prêt à laisser partir sa poule aux œufs d’or. Alors, les
dirigeants s’activent en coulisses et préparent, dans le plus
grand secret, un plan stratégique. Ils ont une idée en tête :
que Messi prolonge son contrat jusqu’en 2022. L’Argentin
aura alors 35 ans et sera certainement au crépuscule de sa
carrière. Et pourquoi 2022 ? Parce que les architectes ont
prévu de remettre le nouveau stade, le nouveau Camp Nou,
au cours de la saison 2021-2022. D’ici là, le brassard de
capitaine devrait être solidement accroché sur son bras. Et
peut-être qu’il aura glané de nouveaux titres sur son
chemin. Les dirigeants ont un rêve : que Leo Messi, le
meilleur joueur de l’histoire du club, inaugure le nouveau
Camp Nou. Après, et seulement après, le temps sera venu
pour lui d’aller boucler la boucle, chez lui, à Rosario, sous
le maillot des Newell’s Old Boys.
Directeur : Jean-Louis Hocq
Responsable d’édition : Benoît Bontout
Assistant d’édition : Hugo Gadroy
Couverture : Thierry Sestier
Mise en pages : Nord Compo
Fabrication : Emmanuelle Laine
© 2016, Éditions Solar
Couverture : Thierry Sestier.
Photo : © Sonia Canada/CORDON/PRESSE SPORTS
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EAN : 978-2-263-14875-0
Code éditeur : S14875
Dépôt légal : janvier 2017
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