2021 Humann Seminaire Freud A Son Epoque Et Aujourdhui
2021 Humann Seminaire Freud A Son Epoque Et Aujourdhui
Daniel Humann
« Cela étant, "Rêve et hystérie" ne te décevra pas. Le psychologique, l’utilisation des rêves,
quelques particularités des pensées inconscientes en constituent toujours l’essentiel. Il y a
seulement des aperçus sur l’organique, notamment sur les zones érogènes et la bisexualité.
Mais cette fois les choses sont nommées, reconnues et prêtes pour une présentation détaillée
une autre fois. C’est une hystérie avec tussis nervosa et aphonie qui peuvent être ramenées au
caractère de suçoteuse de la patiente et, dans les cheminements de pensées qui s’affrontent en
elle, l’opposition entre une inclination pour l’homme et une inclination pour la femme joue le
1
rôle principal » Sigmund Freud
1
S. Freud, « Lettre 262 du 30 janvier 1901 », Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Paris, Puf, 2006, p. 548.
1
conséquent. Cette cure a eu lieu pendant trois mois, d’octobre à décembre, fin 19002. La
patiente est une jeune femme dénommée Dora.
Au niveau du corpus freudien, le traitement avoisine de très près la publication de
L’interprétation des rêves3. La part principale de la formalisation du texte eut lieu en 19014.
C’est cette même année que Freud a conçu sa Psychopathologie de la vie quotidienne. Le cas
Dora n’a été publié qu’en 1905, année faste puisqu’elle a également vu l’édition les Trois
essais sur la théorie de la sexualité.
Le texte est notoirement voisin de ces différents travaux. Dans son introduction, Freud
présente également son écrit comme un plaidoyer clinique en faveur de ses élaborations
antérieures, de 1895 et de 1896. Il s’agit de celles exposées dans les Études sur l’hystérie
(1895) et dans plusieurs articles dans Névrose, Psychose et Perversion dont « L’hérédité et
l’étiologie des névroses » (1896) et « Sur l’étiologie de l’hystérie » (1896). Au regard de la
période en question on peut aussi penser aux contributions suivantes : « Qu’il est justifié de
séparer de la neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de "névrose
d’angoisse" » (1895) et aux « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense5 »
(1896).
Au niveau de la demande initiale, c’est le père de Dora qui vient consulter pour sa
fille. Les parents sont inquiets, tout particulièrement depuis qu’ils ont trouvé une lettre
d’adieux dans les affaires de la jeune femme, et depuis qu’elle s’est évanouie en pleine
conversation avec son père. Lorsqu’elle rencontre Freud l’année de ses 18 ans, elle présente
plusieurs symptômes : au niveau somatique prédominent toux et aphonie. Ces manifestations
s’accompagnent de « dépression », ajoute Freud, et de « troubles du caractère6 ». Il y a par
ailleurs une kyrielle de symptômes secondaires : dégoût, sensation de pression sur le haut du
2
Le traitement s’est arrêté le 31 décembre 1900. Freud situe faussement la cure en 1899, dans un ajout plus
tardif au texte. S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, Paris, Puf, 2006,
pp. 6-7. Voir également S. Freud, Lettre 255 du 14 octobre 1900, Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, op. cit.,
p. 537.
3
Freud a envisagé de nommer son compte-rendu « rêve et hystérie ». S. Freud, « Fragment d’une analyse
d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, op. cit, p. 4.
4
Fin janvier ou début février selon les sources. S. Freud, Lettre 261 du 25 janvier 1900, Lettres à Wilhelm Fliess
1887-1904, op.cit., p. 546. Alain Delrieu, S. Freud index thématique, Paris, Anthropos Economica, 2008,
p. 1718. À noter que la version finale du texte rapporte d’ultimes développements quinze mois après la fin de la
cure, soit en 1902. S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », op. cit, pp. 90-91.
5
S. Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 2005, pp. 15-38 et pp. 61-81.
6
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, op. cit, p. 14.
2
corps et évitement phobique des couples. Le médecin précise que les troubles nerveux de
Dora ont eu des prémisses vers 8 ans, et qu’il l’a déjà reçue lors de sa seizième année, pour
des symptômes somatiques similaires7. Le traitement proposé à ce moment-là n’avait pas été
engagé par la famille car les difficultés s’étaient estompées d’elles-mêmes.
Freud s’avère avoir été le médecin du père, et c’est sous cet angle, à la limite de la
connivence peut-être, qu’il envisage les « rapports de famille8 » de Dora. En effet Freud est
dithyrambique quant au statut social (c’est un riche industriel) et à la personnalité du père
dont il énumère, comme par contraste défavorable, l’atteinte par différentes affections
somatiques (tuberculose, décollement de la rétine, syphilis). L’exposé est étonnamment plus
sommaire concernant la mère décrite comme fruste : dans l’ensemble du texte et de l’analyse
elle restera plutôt au second plan. La tuberculose du père décide l’ensemble de la famille à
s’installer dans la ville de B9 pendant une dizaine d’années. C’est là que des liens vont se
tisser avec une famille et notamment un couple, celui des « K ». Partant des « rapports de
famille », le lecteur est conduit vers des « relations de voisinage » et si l’on peut dire
« échanges inter-familiaux10 ». Que s’est-il passé ? Apparemment, des liens amicaux se
seraient établis. Madame K a soigné le père alors qu’il était gravement malade. Monsieur K a
pris tout particulièrement soin de Dora, à qui il a offert de multiples cadeaux. La convivialité
est telle qu’il arrive que les deux familles partagent leurs vacances dans une région
montagneuse, près d’un lac, à L11. En partant des dires de sa patiente et à partir de cette
configuration, Freud tire deux « brins » principaux : le lien entre le père de Dora et Mme K,
ainsi que celui entre Dora et Monsieur K.
7
De la toux et de l’enrouement. S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses,
op. cit, p. 13.
8
Ibid., p. 10.
9
Merano, située à 400 km au sud-ouest de Vienne. P. Mahony, Dora s’en va. Violence dans la psychanalyse,
Paris, Le Seuil, 2001, p. 32.
10
Voir le commentaire de Lacan, qui creuse cette dimension. J. Lacan, « Intervention sur le transfert », Ecrits,
Le Seuil, 1966, pp. 215 à 226.
11
Probablement à proximité du lac de Garde. P. Mahony, Dora s’en va. Violence dans la psychanalyse, op. cit.,
p. 39.
3
bas, au cours d’une ballade, Monsieur K aurait fait une « déclaration12 » à Dora. Peu de temps
après la jeune fille serait subitement rentrée avec son père alors qu’elle était censée rester en
villégiature plus longtemps sans lui. Interpellé par le père, Monsieur K nie vertement toute
tentative. Il est appuyé en cela par sa femme, qui pointe à cette occasion les lectures
tendancieuses de Dora, y compris au sein de leur résidence près du lac. Ces insinuations
suscitent l’ire de la jeune femme qui demande avec insistance au père de suspendre ses
entrevues avec la mère.
C’est sous le prisme du « traumatisme psychique13 » que Freud considère d’abord
l’événement qu’il juge insuffisant à déterminer seul la spécificité des symptômes. Le
psychanalyste cherche un incident plus ancien qu’il trouve rapidement au cours de la
thérapie. En effet Dora raconte une autre scène ayant eu lieu alors qu’elle avait 14 ans.
Invitée avec Madame K à venir observer un défilé religieux depuis l’établissement du mari de
celle-ci, elle s’était retrouvée seule avec l’homme en question qui l’avait subitement
embrassée. Freud trouve qu’il y a dans cette scène du magasin matière à un véritable
traumatisme sexuel, et à une réaction hystérique dans la mesure où l’excitation qu’aurait
ressentie Dora face à Monsieur K se serait traduite par un dégoût. C’est ce processus
d’« inversion de l’affect » doublé d’un « déplacement de sensation14 » qui permet à Freud
d’expliquer une partie des symptômes, mais seulement ceux que j’ai qualifiés de
secondaires15.
Freud expose et illustre ainsi l’insuffisance d’une théorie traumatique simple. Pour
autant, s’il est bien remonté aux sources infantiles et à l’étiologie sexuelle du dégoût, il est
tombé sur un cul-de-sac théorique qui n’a rien eu de probant au niveau de l’état de sa
patiente. Sans lâcher la piste des facteurs infantiles, il va suivre l’aiguillage de Dora, qui n’a
de cesse d’insister sur les rapports adultérins de son père avec Mme K. C’est le deuxième
« brin » tel qu’il a été perçu subjectivement. À cet égard Freud rapporte un commentaire
nodal de Dora : « Lorsqu’elle était exaspérée, l’idée s’imposait à elle qu’elle était livrée à M.
K… en rançon de la complaisance dont celui-ci témoignait vis-à-vis de sa propre femme et
du père de Dora, et l’on pouvait pressentir, derrière la tendresse de Dora pour son père, la
rage d’être ainsi traitée par lui16. ». Sous cette forme de reproche, Dora témoignait de ce dans
quoi elle se sentait prise. Dans la suite du texte, le médecin s’intéresse donc plus en détail au
12
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, op. cit, pp. 16 et 73.
13
P. 17.
14
P. 18.
15
Voir supra.
16
P. 23.
4
tressage des liens et à leur stabilité entre les deux familles. Comment un tel réseau s’est-il
maintenu ? Si l’idée affleure d’incriminer l’action des pères – celui de Dora et Monsieur K –
quant à un pacte avéré, Freud recule. D’après moi un parallèle est possible avec le
mouvement de décrochage de la neurotica17. Il y a là peut-être une problématique inhérente à
la subjectivité de Freud18. Quoi qu’il en soit, le psychanalyste a continué d’interroger le
faisceau des relations à partir du récit de sa patiente. Partant du blâme adressé à son père, il
découvre que Dora aurait nourri un réseau d’habitudes dont elle n’aurait pas été uniquement
l’instrument. Ainsi il s’est avéré que la jeune fille a pendant longtemps permis de façon plus
ou moins directe les relations de son père avec Madame K : elle n’allait pas au domicile du
couple quand elle pensait que son père y était déjà19. Qui plus est Dora s’occupait volontiers
des enfants des K afin d’avoir l’occasion de rencontrer leur père20. Un autre indice encore :
les crises de toux et d’aphonies survenaient au moment des absences de Monsieur K21. En
cette matière Dora empruntait à Madame K sa « trame » symptomatique : celle-ci s’avérait
régulièrement souffrante dès le retour de son mari. Ayant récolté tous ces indices, Freud
tombe sur un thème, qu’il martèlera dès lors : Dora aurait été inconsciemment amoureuse de
Monsieur K. Le hic, si l’on peut dire, c’est que suite à ce repérage les symptômes de Dora ne
chutent pas.
En effet, Dora continue d’en vouloir à son père et de tousser. C’est via la critique que
formule celle-ci, autrement dit, une nouvelle fois, dans le sillon creusé par sa parole que
Freud débusque un élément déterminant parce qu’insistant. Dora s’est souvent plainte du fait
que Madame K n’avait d’attirance pour son père qu’en raison de la « fortune22 » de celui-ci.
Dans le fil des associations, Freud découvre que la représentation contraire circule
implicitement au niveau de son psychisme : à savoir que son père n’aurait pas de fortune. Or
la fortune, le terme Vermögen en allemand, renvoie à la fois à la richesse et à la puissance
sexuelle. Ainsi l’une des pensées latentes de Dora aurait été que son père était impuissant.
Freud la met alors devant ce qu’il estime être une contradiction. Comment reprocher à son
père des rapports avec Madame K dans un contexte d’incapacité sexuelle ? C’est alors que
Dora reconnaît l’existence d’un fantasme quant aux rapports du couple, un fantasme per os23
17
Ce décrochage date de 1897 mais il s’agit plutôt de l’annonce d’un processus graduel et jamais entièrement
achevé. P. Gay, Freud une vie, Paris, Hachette, 1991, p. 112.
18
E. Roudinesco, S. Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Seuil, 2014.
19
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, op. cit, p. 24.
20
p. 25.
21
p. 27.
22
p. 33.
23
p. 34.
5
comme Freud le qualifie si rondement. Après l’explication24 qui a accompagné cette
reconnaissance, le symptôme de la toux, qui mettait en jeu la zone orale, disparaît. Freud
s’empresse de rassurer tout lecteur potentiellement dérangé par cette révélation scabreuse. Il
explicite alors les liens entre névrose, normalité et perversion.
D’après ce fantasme, les idées inconscientes de Dora se porteraient vers son père, de
façon prévalente. Freud note également que ses symptômes et ses actions, tout
particulièrement sa lettre, auraient eu pour but de réorienter le père vers elle25. Pour le
psychanalyste, ce qui peut étonner de façon rétrospective, cet amour incestueux enfoui est en
fait une défense, il n’est qu’une défense, un « symptôme réactionnel » face à l’amour non
reconnu pour Monsieur K26. Un amour qui, s’il est tantôt qualifié d’inconscient, semble bien
inscrit dans la perspective d’une éventuelle concrétisation27. Malgré l’appui sur ces différents
arguments, rien n’y fait. Dora continue de s’opposer à la démonstration de son thérapeute :
« […] elle persista longtemps encore à s’opposer à mon allégation jusqu’à ce que fût fournie,
vers la fin de l’analyse, la preuve décisive du bien-fondé de mes dires28 ». Cette preuve eut un
retentissement pour le moins imprévu.
Dans la relation de voisinage, telle que Dora l’aurait vécue psychiquement, Freud se
porte alors sur son attitude envers l’autre membre du couple, Madame K. Là où on pouvait
attendre une jalousie exacerbée, ou du moins quelques traces d’animosité, il découvre plutôt
des indices d’admiration et d’éloge. C’est la fameuse « blancheur ravissante » du corps de
cette voisine, que Dora dépeint lors d’une séance29. Le médecin concède alors que le
complexe d’idées en rapport avec le père masque certes l’amour pour Monsieur K, mais aussi
et surtout l’investissement « inconscient » cette fois-ci « dans le sens le plus profond30 » pour
Madame K. Freud résume l’amour dont il est question en concluant à des « sentiments virils
ou, pour mieux dire, gynécophiles31 ».
24
Ibid.
25
p. 29.
26
p. 41.
27
Voir également le développement théorique sur les « exigences réelles de l’amour », p. 82.
28
p. 43.
29
p. 44. Curieux écho à la pâleur de Dora, repérée par sa cousine au moment de croiser Monsieur K dans la rue.
p. 42.
30
Et peut-être le plus strict. p. 45.
31
pp. 45-46.
6
5. Les deux rêves
Après ces avancées, Freud intercale deux rêves qu’il a jugés déterminants en vue de la
résolution de la problématique – plutôt que des symptômes peut-être – de Dora. Il y aurait
beaucoup à dire sur ces deux rêves, dont l’interprétation est plus que méticuleuse. Rappelons
que Freud souhaite faire de celle-ci l’axe principal de ce traitement en vue d’accréditer ses
propositions récentes sur le rêve. Je me limiterai à en donner les principaux résultats selon
moi, et à rapporter quelques remarques incidentes de Freud.
Pour ce qui est du premier rêve, il s’agit d’un incendie dans la demeure de la famille
de Dora32. Son père la réveille puis il refuse de rechercher la boîte à bijoux de la mère. Il finit
par sortir avec sa femme et sa fille. Freud relève que ce rêve survient au cours de l’analyse, et
qu’il s’agit en fait d’un rêve répétitif dont la première occurrence remonte au séjour à L33.
Freud y décèle essentiellement une convocation du père suite à l’événement arrivé au cours
de la promenade avec Monsieur K. Il faudrait y entendre, encore une fois, l’expression
déguisée de l’amour que lui vouerait Dora. Nous restons dans l’idée d’un caractère
réactionnel de la mise au premier plan du père34. Au cours de la discussion à propos de ce
rêve, Freud met au premier plan une remarque secondaire à l’énoncé initial. En effet Dora lui
a indiqué qu’au réveil elle sentait à chaque fois une « odeur de fumée35 ». Le psychanalyste
pense alors aux échanges avec sa patiente, échanges au cours desquels celle-ci niait
l’existence d’éléments associés implicitement à sa parole. Il lui avait alors répété à plusieurs
reprises : « il n’y a pas de fumée sans feu36 ». Freud constate qu’il est inclus dans le rêve de
sa patiente sous forme d’un fragment de discours ayant subi un déplacement. À partir de là, il
pointe un « transfert » qu’il détaille de la façon suivante : Dora aurait souhaité de sa part un
baiser, comme en écho à l’initiative subie de la part de Monsieur K dans son entrepôt37.
Le second rêve apparaît plus dense et plus complexe38. Dora se trouve dans une ville
inconnue. Étonnamment, elle rentre ensuite chez elle. C’est alors que sa mère lui annonce le
décès de son père. Elle cherche à se rendre à la gare, traverse une forêt et rencontre un
homme qu’elle délaisse par la suite. Elle n’arrive pas à atteindre la gare, et cette impossibilité
est accompagnée d’angoisse. Dora est ensuite à nouveau chez elle. Sa famille est partie au
32
pp. 46-69.
33
Et à la deuxième nuit après la « déclaration ». p. 48 et p. 65.
34
p. 64-65. Freud évoque la re-convocation d’une situation infantile. ibid., p. 66.
35
p. 53.
36
p. 69.
37
p. 54 et 68.
38
pp. 69-83.
7
cimetière. Elle monte un escalier pour aller dans sa chambre. Elle n’y ressent aucune tristesse
et finit par y lire un livre. À nouveau, Freud s’est attelé à décomposer les moindres segments
de cette formation de l’inconscient. Il découvre un certain nombre de surdéterminations, en
lien avec des événements vécus. L’idée de ville étrangère cache la revue d’un album de
photographies de villes à Noël et la visite d’une exposition à Dresde où Dora s’est arrêtée
devant la Madone Sixtine39. Dora signale la ressemblance de la forêt du rêve avec celle près
du lac40. Au niveau des idées prévalentes, Freud exhume un désir de vengeance à l’égard du
père41, en lien avec le fait qu’elle quitte sa famille dans le rêve, et que celui-ci y figure
successivement comme malade et comme mort.
Par ailleurs Freud pense à nouveau retrouver l’amour que Dora refoulerait pour
Monsieur K. C’est toujours un amour mis en tension avec une certaine réalité événementielle
de la demande de ce dernier, réalité appuyée sur la « déclaration ». Sur ce thème l’un des
derniers plans du rêve voit la patiente monter l’escalier qui conduit à sa chambre. Or Dora
associe ce fragment à ses difficultés à marcher, difficultés qui auraient été consécutives à une
crise d’appendicite42. Freud l’interroge tout de suite quant au moment de l’apparition de cette
maladie. Dora lui explique que c’était neuf mois après la scène du lac. Son thérapeute
d’empresse alors de conclure à un fantasme de grossesse. C’est la pièce qui manquait à son
édifice interprétatif, celle qui vient tout confirmer, celle qui lui permet de réaffirmer sa
principale hypothèse : « Vous voyez que votre amour pour M. K… ne finit pas avec la scène
du lac, que cet amour persiste jusqu’à présent – bien qu’inconsciemment pour vous43. »
Après cette remarque, Freud note avec une once de fierté que sa patiente ne le
contredit plus. Il faut lire attentivement la manière dont il poursuit le récit de sa consultation :
« Les travaux d’élucidation du second rêve avaient pris deux heures. Lorsque, à la fin de cette
seconde séance, j’eus exprimé ma satisfaction des résultats obtenus, elle répondit
dédaigneusement : "Ce n’est pas grand-chose, ce qui est sorti", ce qui me sembla, ajoute
39
p. 71.
40
p. 73.
41
pp. 70 et 83.
42
pp. 75-76.
43
p. 77.
8
Freud, l’indice d’autres révélations proches. Elle commença la troisième séance par ces
paroles : "Savez-vous, docteur, que c’est aujourd’hui la dernière fois que je suis ici ?"44 »
Avant de passer à mes pistes de réflexion à propos de cette cure je vais donc revenir
sur la conclusion du texte. Ces dernières lignes se veulent être une tentative d’éclaircissement
quant à l’arrêt pour le moins abrupt du traitement.
L’explication principale est bien sûr celle du transfert. Voici la façon synthétique dont
Freud résume cette question : « Ainsi je fus surpris par le transfert et c’est à cause de ce
facteur inconnu par lequel je lui rappelais M. K…, qu’elle se vengea de moi, comme elle
voulait se venger de lui ; et elle m’abandonna comme elle se croyait trompée et abandonnée
par lui45. »
Nous, contemporains, avons coutume de penser le transfert dans son lien direct et
exclusif avec les attachements infantiles. À ce moment-là on voit que Freud n’y remonte pas
de façon ultime, même s’il écrit qu’au début du traitement vis-à-vis de sa patiente « il
apparaissait clairement [qu’il remplaçait], dans son imagination, son père46 ». D’après ma
lecture il y a à ce moment-là chez Freud une détermination multiple du transfert, un
aiguillage laissant la part belle au personnage actuel et concret de Monsieur K.
Néanmoins, son explication théorique est indéniablement claire et elle préfigure son
article de 1915 sur « L’amour de transfert ». Il y fait d’ailleurs référence dans une note
ajoutée au texte en 192347. Dans ce compte-rendu Freud énonce déjà que l’investissement
transférentiel se manifeste, accompagne de façon habituelle les relations, qu’il s’agisse
d’éducation, de soin physique ou de thérapeutique psychique. Il remarque que son contexte
s’étend aux institutions, avec une dimension d’amélioration de l’état des patients mais aussi
une contrepartie de « dépendance » et d’« attachement48 ». Rappelons que pour Freud les
« transferts », puisqu’il utilise ici le pluriel, « sont des nouvelles éditions, des copies des
tendances et des fantasmes […] dont le trait caractéristique est de remplacer une personne
antérieurement connue par la personne du médecin. Autrement dit, synthétise Freud, un
nombre considérable d’états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés,
mais comme rapports actuels avec la personne du médecin49 ». À mon sens, par l’utilisation
du terme d’état psychique constitue un saut qualitatif, la répétition n’est plus fonction d’un
événement externe, mais bien interne. Ce qui ne m’apparaÎt pas si clair dans l’analyse
44
p. 78.
45
p. 89.
46
p. 88.
47
Ibid.
48
Ibid.
49
pp. 86-87.
9
clinique précédente. Par ailleurs Freud distingue assez rapidement le processus analytique
quant au transfert. Dans ce processus il faudra non seulement prendre en compte l’émoi
tendre mais aussi accepter de voir émerger et permettre d’élaborer les motions agressives et
hostiles50. Ce qu’on lira à un moment donné dans son œuvre ultérieure comme la partition
entre transfert positif et négatif51. Au niveau théorique Freud estime alors que la prise en
compte du transfert implique une forme de conscientisation des représentations reconduites
dans la relation. Au même endroit dans le texte il explique qu’il s’agit de réaliser un travail de
mise en sens, plus exactement de « traduire le sens » du transfert au malade52.
Vis-à-vis de Dora, Freud reste dans un idéal de maîtrise thérapeutique : « Je ne réussis
pas à me rendre à temps maître du transfert » déplore-t-il dans sa conclusion53. On comprend
qu’un maniement technique adéquat lui aurait permis de parachever une tâche thérapeutique
pourtant bien amorcée : « […] par la solution de ce transfert, l’analyse aurait trouvé accès à
du matériel nouveau » se porte à espérer le médecin à la fin de son texte54. Qu’entendait-il
par-là ? Les nouvelles données reçues de la part de Dora, quinze mois après l’interruption du
traitement, ne nous renseignent pas à cet égard. Tout au plus constituerait-elle une caution
thérapeutique, avec un solde des comptes où la susceptibilité de Freud se trouverait enfin
apaisée55. Freud nous donne par contre une piste via l’une de ses dernières notes de bas de
page. D’après ce que j’en ai saisi, le matériel nouveau, s’il existe, se trouve sur la voie de
l’« amour homosexuel56 » de Dora. Freud se fait le reproche de ne pas en avoir fait écho à sa
malade plus tôt. Cette piste n’a donc pas été explorée davantage. Elle donne lieu à un mea
culpa adjoint tardivement au texte initial, qu’il étend à la prise en compte de la composante
homosexuelle d’autres cas57.
50
Ce qui fut une véritable gageure dans ce cas. p. 88.
51
Voir notamment « La dynamique du transfert ». S. Freud, La technique psychanalytique, Paris, Puf, 1989,
p. 57.
52
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », op. cit, p. 88.
53
Ibid.
54
p. 89.
55
« J’ignore quelle sorte d’aide elle avait voulu me demander, mais je promis de lui pardonner de m’avoir privé
de la satisfaction de la débarrasser plus radicalement de son mal (p. 91). »
56
p. 90.
57
« Avant que je reconnusse l’importance des tendances homosexuelles chez les névrosés, j’échouais souvent
dans des traitements ou bien je tombais dans un désarroi complet ».
10
II. Pistes et remarques
58
Voir la note supra concernant la neurotica. P. Gay, Freud une vie, op. cit..
59
Du moins dans la mesure où mise en évidence n’est pas synonyme de reconnaissance.
60
« La barrière érigée par le refoulement peut cependant être rompue sous la pression de violentes émotions
provoquées par la réalité ; la névrose peut encore être vaincue par la réalité ». S. Freud, « Fragment d’une
analyse d’hystérie (Dora) », p. 83.
61
p. 18.
11
1. Vers une clinique de la réalité psychique
62
S. Zweig, Le monde d’hier, Paris, Les Belles Lettres, 2017.
63
C. E. Schorske, Vienne fin de siècle. Politique et culture, Paris, Le Seuil, coll. « Points essais », 2017.
64
Psychanalyste didacticien à la Société canadienne de psychanalyse, Professeur à Montréal et historien. Patrick
Mahony, Dora s’en va. Violence dans la psychanalyse, op. cit..
65
p. 27.
66
p. 35.
67
Dans cette histoire, Hans Zellenka fut d’abord intermédiaire vis-à-vis d’une première consultation médicale
chez Freud.
12
« système d’exploitation patriarcale » des « enfants68 ». La symptomatologie de Dora n’aurait
été qu’une réaction directe à cette exploitation.
Par conséquent Mahony ne considère pas le travail de Freud comme une thérapie. Son
vocabulaire est plutôt celui de la lutte, de l’opposition et de la résistance. Il préfère mettre en
avant le combat de Dora, y compris face au « traumatisme endogène69 » causé par son
psychanalyste. D’après l’historien, le fondateur de la psychanalyse n’a certainement pas pris
la mesure de la souffrance de sa patiente « adolescente70 ». Il serait resté rivé sur des
hypothèses « faussées » par son imprégnation sexiste. Dora serait alors partie, en représailles
à l’absence de reconnaissance de sa condition. Ainsi l’action de Freud dans ce cas, même si
elle s’est accompagnée de certaines découvertes, fut un véritable fiasco.
Il est effectivement nécessaire de décrire, sans ambages, les rapports de force culturels
ou économiques dans lesquels était pris Freud. Mais il convient de ne pas l’y résumer, et de
ne pas y dissoudre son apport théorique ou la portée éthique de sa découverte. Lorsque
Mahony met au premier plan le traumatisme, ne va-t-il pas dans une direction complètement
opposée au cheminement de Freud ? Car dans ce texte comme à plusieurs reprises dans son
œuvre, Freud n’a-t-il pas insisté sur le dégagement vis-à-vis du traumatisme événementiel ? Il
y aurait nécessité de faire retour à l’amorce de 189771 et aux développements complexes qui
ont suivi.
Il y a un autre point discutable selon moi. Quand Freud rapporte que Dora se sentait
considérée comme une « rançon72 » livrée à Monsieur K, faut-il penser, à la manière du
psychanalyste canadien, qu’elle a ainsi, sans fard, livré les faits ? Il est assez clair pour moi
que la recherche historique peut s’interroger sur les liens entre un écrit et un événement afin
de délimiter ce dernier. Mais cette démarche – qui n’est pas l’extension d’un schème
idéologique d’ailleurs – est différente de celle de l’analyse. Freud dit au début de ce texte que
la connaissance des faits dans une cure est incidente. Les faits ne sont donc pas absents, mais
leur établissement n’est pas la visée essentielle du travail. Suite aux reproches rapportés par
Dora à propos d’un présumé pacte, Freud discute de l’éventualité d’un tel accord. Qu’il se
trompe ou pas est une chose. La portée qu’il donne à la parole de Dora en est une autre. Car
que fait-il à partir de cela ? Il interroge fondamentalement la place de Dora dans ce qui lui
arrive. Maladroitement certes, il met sa qualité de sujet de la parole au centre, en vue d’ouvrir
68
p. 37.
69
p. 83.
70
Le terme est utilisé par P. Mahony. Il serait intéressant de discuter de l’éventuelle contemporanéité du terme.
71
« Dégagement » ne veut pas dire annihilation. S. Freud, Lettre 139 du 21 septembre 1897, Lettres à Wilhelm
Fliess 1887-1904, op.cit., p. 334.
72
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 23.
13
à des possibilités de travail associatif. C’est la rectification subjective mise en avant par
Lacan73. Il n’y a d’ailleurs pas incompatibilité avec la prise en compte d’un abus ou d’un
statut de victime. J’ajouterais que Freud n’a jamais totalement exclu la part traumatique et
réactionnelle de certaines symptomatologies74.
Mahony note que « Dora recherchait la vérité historique ; Freud la vérité de la genèse
psychique75. » On ne saurait lui donner tort pour Freud. En ce qui concerne Dora, que peut-on
dire de ce qu’elle recherchait ? Bien présomptueux est celui qui peut donner une réponse. Je
crois que cette recherche de « la vérité historique » est strictement celle de… Mahony.
En ce qui concerne Freud, derrière sa quête de la « genèse psychique », on distingue
une attention pour les événements de vie et les faits, y compris lorsqu’ils sont contemporains.
Cette externalité est à la fois présente dans son enquête sur la sexualité infantile de Dora, et
dans la mise en évidence d’une causalité traumatique et d’une causalité « actuelle76 ». Son
texte mêle parfois confusément plusieurs plans qu’il est nécessaire de distinguer.
Ma lecture c’est qu’en fin de compte, dans ce cas, Freud délimite ce qui se joue dans
la relation thérapeutique. C’est sa plus nette avancée. Il cerne l’enjeu du lien plus qu’il ne
détermine les faits qui présideraient à la rencontre ou les événements qui lui seraient tout
juste contemporains. Ce qui m’apparaît saisissant c’est que, avec la conceptualisation du
transfert, on assiste à une reconfiguration. Il extrait en quelque sorte la problématique de la
répétition de la causalité traumatique à laquelle il ajoute à la composante d’actualité inhérente
à la causalité du même nom. La référence à un « état psychique antérieur77 » est ainsi du
ressort d’une « causalité lointaine78 » à même de spécifier la réalité psychique sur un versant
technique. La possibilité de penser le transfert est amorcée par Dora qui, en claquant la porte,
a bousculé Freud peut-être plus directement que ne l’avait fait le récit du traitement d’Anna O
rapporté par Breuer.
73
J. Lacan, « Intervention sur le transfert », Ecrits, op. cit., p. 219.
74
P. Gay, Freud une vie, op. cit, p. 112.
75
P. Mahony, Dora s’en va. Violence dans la psychanalyse, op. cit., p. 77.
76
On peut se référer à l’étiologie des névroses actuelles dans l’article « Qu’il est justifié de séparer la
neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de névrose d’angoisse ». S. Freud, Névrose,
psychose et perversion, op. cit., pp. 15-38.
77
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 87.
78
Je fonde cette proposition sur la distinction faite par Peter Gay entre causes « immédiates » et causes
« lointaines ». P. Gay, Freud une vie, op. cit, p. 109.
14
b. Le transfert comme décalage épistémologique
Avant d’aller plus loin je voudrais souligner l’intérêt de certains aspects du travail de
Mahony. Outre ses thèses axées sur la question de la domination sexuelle, il mène également
une réflexion sur la situation du cas Dora dans le contexte du transfert avec Fliess. Son
enquête invite à se pencher davantage sur le sujet, ce que je n’ai pas fait. Par ailleurs, il met
bien en avant le fait que la découverte du transfert s’accompagne d’une butée sur la
problématique de l’homosexualité – de la « bisexualité » psychique selon lui. J’y reviendrai
plus tard, par un autre chemin.
Que s’est-il passé entre Freud et Dora dans cette cure ? Que s’est-il déroulé en termes
de transfert, avant qu’on en arrive à l’interruption du traitement ? Du côté du médecin,
Mahony critique à plusieurs reprises un forçage théorique (accréditer ses thèses) et clinique
(proposer un « matériel » à élaborer). Freud chercherait notamment à « diriger » sa patiente
vers son lien avec Monsieur K80. Lorsque Dora refuse ses interprétations à ce sujet, Freud
renverse habilement le non en un oui81. Par ailleurs, à propos du père, Freud n’hésite pas à
confronter sa patiente face à ce qu’il repère comme une contradiction au niveau de sa
fantasmatique. Face à cette attitude inquisitrice, l’historien remarque chez Dora une « docilité
séductrice82 » qui conduit celle-ci à nourrir plus ou moins directement les thèses sur la
sexualité de Freud. Finalement il y a manipulation de chacune des parties par l’autre, quand
bien même le degré d’innocence n’aurait pas été le même. Or d’après mes lectures il y a là
quelque chose qui tient à la relation médecin-patient qu’il faut inscrire dans une perspective
historique plus large.
79
Sabine Arnaud, L’invention de l’hystérie au temps des lumières (1670-1820), Paris, éditions EHESS, 2014,
p. 228.
80
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 21.
81
p. 42.
82
P. Mahony, Dora s’en va. Violence dans la psychanalyse, op. cit., p. 74.
15
À ce titre, le travail de fond mené par Sabine Arnaud est particulièrement éclairant.
Elle s’est intéressée au développement de la question de l’hystérie entre le XVIIe et le début
du XIXe siècle. Dans ces textes83 il est question d’une bascule ayant eu lieu vers la moitié du
XVIIIe siècle. À ce moment-là il y eut un déplacement dans une partie du champ médical, de
l’observation à l’historicisation : « Le médecin semble vouloir se détacher de la force du
spectacle pour l’analyser en fonction de la personne qu’elle touche et mettre la crise en
relation avec son histoire84. » Par conséquent l’espace narratif de la relation entre médecin et
patient s’est développé.
Comment se caractérise cet espace à la fin du XVIIIe siècle ? Pour le médecin cet
espace est celui d’une « étude morale85 ». L’aveu accompagné, l’aveu suscité participe à une
discipline des mœurs et du corps. Ce qui me semble déterminant c’est que dès cette époque –
au moins cent ans avant Freud – la dualité médecin-malade met aux prises la passivité de la
patiente et les mystères de sa pathologie avec la force d’intimidation et d’enquête du
thérapeute. On ne peut la résumer à un rapport de domination simple, à sens unique. Car
l’influence, les ruses et les déviations s’exercent de toutes parts : S. Arnaud décrit toute une
série de « pièges » et de « contre-pièges86 » des protagonistes d’un même faisceau relationnel.
Dans le texte de Freud on retrouve des développements de la dyade en question. En voici
quelques illustrations.
Dora est décrite comme passive dans la maladie mais déterminée et active dans la
tromperie et la résistance au médecin. Pour ce qui est de la passivité et de la résistance à la
thérapie, on les retrouve dans le développement de Freud sur la névrose dans le premier tiers
du texte : « Celui qui veut guérir le malade se heurte, à mon grand étonnement, à une forte
résistance qui lui apprend que le malade n’a pas aussi formellement, aussi sérieusement qu’il
en a l’air, l’intention de renoncer à la maladie87. » L’opposition de Dora est bien mise au
premier plan dès le début du récit : « Toute proposition d’aller consulter un nouveau médecin
provoquait sa résistance et ce n’est que sur l’ordre formel de son père qu’elle vint chez moi »
écrit Freud88. Les manifestations de tromperie et de manipulation sont légion. En termes
généraux quant à la maladie ; « l’insincérité89 » consciente et inconsciente, la propension à la
83
L’auteure est historienne des sciences au Centre Alexandre Koyré. Sabine Arnaud, L’invention de l’hystérie
au temps des lumières (1670-1820), op. cit..
84
p. 214.
85
Ibid.
86
Ibid.
87
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 30.
88
p. 13.
89
p. 9.
16
dissimulation inhérente au discours90. Et en l’occurrence chez Dora : la fausseté du
sentiment91, l’utilisation probable des symptômes comme moyen de pression sur le père92 et
la propension à la « vengeance sournoise93 ». Face à elle, je l’ai dit, Freud cherche à
maintenir la direction du travail, au prix de certains accommodements. Nous l’avons vu cela
passe à plusieurs reprises par la réorientation de la démarche autour de l’affection pour
Monsieur K94. Mais aussi, il contrecarre énergétiquement les symptômes : ainsi de sa
remarque concernant l’anniversaire de Monsieur K, qui expliquerait une humeur dépressive
de Dora, et qu’il dit utiliser « contre » elle95. Face à l’absence de fiabilité des dires de la jeune
femme, Freud se décrit comme celui qui maintient l’exigence de vérité et d’impartialité96. Par
ailleurs, on peut ajouter que le psychanalyste reste dans la droite ligne d’une étude morale qui
prescrit, au moins en creux, une attitude qui serait souhaitable face aux velléités de Monsieur
K97. Qui plus est, la puissance du surplomb est assurée à Freud par la mobilisation de son
savoir et des démonstrations péremptoires.
Depuis plusieurs décennies l’objectif était que la patiente consente aux vues du
médecin, et finisse par lui en faire la confession. Au prix d’une épreuve de force et de subtils
renversements dans leur rencontre. Parallèlement la question des mœurs va se faire de plus en
plus insistante. À ce titre, Freud à la fin du XIXe s’inscrit dans un mouvement qu’on peut
faire remonter à Louyer-Villermay. En 1802, celui-ci tombait déjà sur l’amour inavoué
comme ultime secret de sa patiente98.
Depuis le milieu du XVIIIe siècle, on assiste à un jeu de dupes dans lequel les
médecins eux-mêmes peuvent user de séduction, en plus du pouvoir et de l’influence. Cela
amène S. Arnaud à parler du praticien comme d’un « miroir de la patiente99 ». En ce sens la
relation, qui tourne au rapport de force ou à l’exercice de tactiques plus ou moins avérées, est
réversible, nivelé. Par conséquent je pense qu’on peut y lire la prédominance de l’imaginaire,
au sens d’un affrontement empreint de ressemblance, de recherche de prestance et de la quête
90
p. 15.
91
p. 14.
92
p. 29.
93
En note de bas de page. p. 78.
94
Voir supra.
95
p. 43.
96
p. 42.
97
Ce que j’ai évoqué plus haut. Freud trouve confirmation de l’orientation de ses thèses dans le mariage de Dora
après sa cure. p. 91.
98
Sabine Arnaud, L’invention de l’hystérie au temps des lumières (1670-1820), op. cit., p. 224. Louyer-
Villermay est un auteur qui a (re)mis au premier plan la causalité utérine de l’hystérie. p. 10 et sq.
99
p. 223.
17
d’un ascendant sur l’autre. C’est tout le champ de « l’amour de transfert100 » au sens où
l’emploie Lacan. Freud l’a mis en évidence suite au rejet par sa patiente dans cette cure. Mais
il s’est bien inscrit auparavant dans cette tension dynamique liant un médecin et sa patiente.
Freud a donc posé les bases d’une prise en compte et d’une théorisation du transfert.
Ce faisant, il nous donne le moyen de mettre en perspective historique et clinique le jeu de
dupes ayant eu cours entre le médecin et le patient. Ainsi Freud nous permet-il de nous
décentrer du regard médical (au bénéfice de la parole), mais aussi d’une forme d’immédiateté
de la relation patient-thérapeute qui l’accompagne. La prise en compte du transfert, renforcée
par les apports de Lacan101, amène à interroger et à traverser cette relation. Cela amène à
mettre en question, au-delà ou en decà des leurres imaginaires apparents, les dynamiques
symboliques et signifiantes propres à chacun des deux sujets.
100
J. Lacan, Le séminaire livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973,
pp. 228-229.
101
À savoir l’amour de transfert comme un effet du transfert.
102
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 4.
103
Comme avec d’autres d’ailleurs, sa perspective est plutôt celle d’illustrer.
104
Notamment la « complaisance somatique » et la « fonction secondaire ». p. 28 et p. 30.
105
p. 17.
106
p. 36.
18
accédé qu’à une « schématisation vraiment pauvre107 » de la causalité des symptômes. La
discussion et les controverses s’étalent dans de nombreux ouvrages de Freud par ailleurs,
mais c’est particulièrement prégnant ici.
Sous une autre forme, non moins discrète, ce qui m’a frappé, c’est l’hégémonie des
hypothèses théoriques de Freud, la place prépondérante de son savoir dans sa démarche
clinique. Lacan parle du « Freud sachant108 », ce qui m’apparaît être une expression tout à fait
appropriée. Outre les débats et réaffirmations théoriques, ce titre trouve son illustration dans
le positionnement qu’il a adopté envers Dora, et sur lequel je suis revenu précédemment.
Freud lui assène différentes propositions. Sous le coup d’une quête théorique et peut-être de
la volonté de guérir telle qu’il la dénoncera plus tard109, il semble bien précipiter l’action de
Dora.
Il m’apparaît que Freud cherche à annexer un lieu qu’il sature de savoir, en lien avec
des enjeux de progression théorique et de façon plus large de reconnaissance de son travail.
La découverte du transfert semble s’être faite avec l’écriture et consécutivement à l’échec. Le
transfert est comme un expédient, il est à même de permettre à Freud de se dépêtrer d’une
situation inconfortable. Armé de sa théorie d’alors sur le rêve et sur la sexualité infantile, le
médecin obstruait jusque-là sa propre écoute. En fait Freud s’affronte à une limite, il est à
proximité d’une limite à son savoir : le transfert est introduit comme « facteur inconnu110 » et
il est en lien avec du matériel qui lui est demeuré caché. Sur un mode débrouillard, pour ne
pas dire opportuniste, il fait quelque chose de cette expérience car il la nomme et s’engage
alors dans une proposition technique. Même s’il reste dans la perspective de maîtrise111, il
s’agit là d’une véritable découverte à partir du signifiant que constituerait pour lui le
transfert112.
À mon sens Freud s’appesantit effectivement beaucoup, trop peut-être, sur les liens
entre Dora et Monsieur K. Mais ce n’est pas la seule strate de son analyse de la
problématique de la jeune femme. À plusieurs endroits dans le texte, il doute du caractère
fondamental de cet amour pour Monsieur K qui est tout au plus préconscient113. Le résultat le
107
p. 85.
108
J. Lacan, Le séminaire livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit. p. 211.
109
« L’orgueil éducatif est aussi peu souhaitable que l’orgueil thérapeutique ». S. Freud, La technique
psychanalytique, op. cit., p. 70.
110
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 89.
111
« je ne réussis pas à me rendre à temps maître du transfert […] ». p. 88.
112
Il y eut une première utilisation énergétique du terme dans l’interprétation des rêves (rédigé en septembre
1899). A. Delrieu, S. Freud index thématique, op. cit, p. 1680.
113
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 45.
19
plus important de l’analyse, sur lequel il revient dans une note de bas de page114, c’est
l’homosexualité inconsciente de Dora. Plus que la reproduction d’une attitude passée envers
Monsieur K, je voudrais pointer que la question du transfert se pose dans le mouvement
d’appréhension, par Freud, de la part homosexuelle de Dora.
Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Dans ce texte, le point le plus énigmatique pour
Freud reste le lien de Dora et de Madame K. Nicolle Kress-Rosen nous invite à ne pas
entendre l’« homosexualité » en question comme la composante perverse d’une
problématique foncièrement œdipienne et névrotique115. Je pense qu’il n’y a pas d’intérêt à
considérer ce lien sous l’angle de la relation d’objet freudienne ou postfreudienne. Je propose
d’observer attentivement le cheminement de Freud qui le mène à la butée que représente pour
lui l’investissement de Madame K par Dora. Peu après avoir posé la trame familiale, lorsqu’il
évoque la scène du lac, Freud rapporte l’échange entre les deux familles autour de la
présumée imagination de Dora. Madame K explique alors que Dora a pu inventer la scène
qu’elle a raconté à partir de ses lectures, la psychologie de l’amour de Mantegazza plus
exactement116. C’est là un propos rapporté, mais il inaugure une problématique explorée par
Freud tout au long du compte-rendu. En effet il n’a de cesse de s’interroger sur la source des
connaissances en matière de sexualité de Dora117. Cet aspect du discours de sa patiente a un
statut singulier : dès le début Freud tient à ne pas induire des connaissances en la matière
pour tester ses hypothèses118. Lors de l’analyse du fantasme per os, il déplore que « la source
de ses connaissances, cependant, s’avéra une fois de plus introuvable119 ». En dernière
instance, plus qu’à la simple curiosité sexuelle120 il rattache ces connaissances à Madame K :
« […] il y aurait l’indice d’une autre source, orale, de ses connaissances sexuelles, le
dictionnaire n’ayant pas suffi ici. Je n’aurais pas été surpris d’apprendre que Mme K… elle-
même, la calomniatrice, eût été cette source121. »
Et c’est à cet endroit, quelques lignes plus tard, que Freud réaffirme « le profond
amour homosexuel pour Mme K122 ». Il a trouvé la source de savoir de sa patiente en suivant
l’amour si particulier adressé à cette voisine, celle à qui elle semble s’identifier au travers de
114
p. 90.
115
Nicolle Kress-Rosen, Du côté de l’hystérie, Strasbourg, Arcanes, coll. « hypothèses », 1999, p. 17.
116
S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », p. 16.
117
Freud suppose que la gouvernante l’a informée ou encore que Dora a lu des articles d’un dictionnaire en lien
avec la thématique de l’accouchement. p. 24 et p. 77.
118
p. 20.
119
p. 33.
120
p. 74.
121
En note de bas de page, à nouveau. p. 78.
122
Ibid.
20
la « pâleur » et de la « blancheur123 ». Nicolle Kress-Rosen avance que Madame K,
déclinaison de la Madone admirée c’est l’Autre de Dora124. Pour ma part je repère que c’est
en elle que Freud suppose l’origine des connaissances de sa patiente. Il ne s’agit plus là du
« Freud sachant » mais du Freud qui attribue un savoir, en l’occurrence à Dora. Nous sommes
conduits par là au cœur de la problématique transférentielle, dans sa détermination
symbolique, et non plus seulement face à sa manifestation imaginaire125. Car d’après Lacan,
dès que la dynamique du sujet supposé savoir peut être repérée, il y a l’essentiel du transfert
qui est engagé. Sans la mentionner comme telle, mais par son cheminement, Freud nous
donne la possibilité de suivre et de penser l’avènement d’une telle dynamique dans cette cure.
En effet, dans une psychanalyse, le sujet supposé savoir n’est pas seulement du côté de
l’analyste, cette instance circule et, à un moment donné, c’est bien le patient qui en est le
dépositaire126. En ce sens Freud n’aurait-il pas amorcé un transfert sur Dora ?
123
p. 44 et 42.
124
p. 71. Nicolle Kress-Rosen, Du côté de l’hystérie, op. cit., p. 23.
125
Pour M. Safouan « Le sujet supposé savoir constitue ainsi le ressort du transfert et comme tromperie, et
comme condition nécessaire à la réalisation du sujet ». Moustafa Safouan, Le transfert et le désir de l’analyste,
Paris, Le Seuil, 1988, p. 219. On pourra aussi se reporter à son développement sur une écriture du transfert.
pp. 226-227.
126
J. Lacan, Leçon du 21 janvier 1970, L’envers de la psychanalyse (1969-1970), version Patrick Valas,
http://www.valas.fr/Jacques-Lacan-L-envers-de-la-psychanalyse-1969-1970,283, consulté en novembre 2020,
p. 68.
21