In extenso n°2
Monique Eleb-Vidal, Anne Debarre-Blanchard
To cite this version:
Monique Eleb-Vidal, Anne Debarre-Blanchard. In extenso n°2 : Architecture domestique et mental-
ités. Les traités et les pratiques, XVIe - XIXe siècle. [Rapport de recherche] 0251/84, Secrétariat de
la recherche architecturale (SRA). 1984. �hal-03090745�
HAL Id: hal-03090745
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03090745
Submitted on 14 Jan 2021
HAL is a multi-disciplinary open access L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est
archive for the deposit and dissemination of sci- destinée au dépôt et à la diffusion de documents
entific research documents, whether they are pub- scientifiques de niveau recherche, publiés ou non,
lished or not. The documents may come from émanant des établissements d’enseignement et de
teaching and research institutions in France or recherche français ou étrangers, des laboratoires
abroad, or from public or private research centers. publics ou privés.
l'Ecole d'Architecture Paris-Villemin
Eleb-Vidal
>arre-Blanchard
Inv... j
W H ,...Q o Z 3 :. ...
|COTE.£aftD.A 2Jî ) I
Ets J. ARDQUIN et Ck
1999
■
IN EXTENSO,
recherches à l'Ecole d 'Architecture Paris-Villemin
Architecture domestique
.et mentalités.
Les traités
et les pratiques
XVIëme-XIXème siècle.
Monique Eleb-Vidal
1984 Anne Debarre-Blanchard
CONTRAT N°61355 Notifié le 4 Janvier 1984.
Le présent document constitue le rapport.final d'une
recherche remise au Secrétariat de la Recherche Archi
tecturale en exécution du programme général de recher
che mené par le Ministère de l'Urbanisme et du Logement
avec le Ministère de la Recherche et de l ’Industrie.
Les jugements et opinions émis par les responsables
de la recherche n'engagent que leurs auteurs .
Responsable scientifique:
Monique Eleb-Vidal
Sommaire
AVANT-PROPOS
PREMIERE PARTIE
BILAN DES SAVOIRS SUR L'ARCHITECTURE DOMESTIQUE
DU XVIème AU XIXème SIECLE
CHAPITRE I :
L'ARCHITECTURE DOMESTIQUE DANS LE CHAMP
DE L 'ARCHITECTURE P .19
I. - AVANT LE XVIIème.SIECLE
1. - Contenu des ouvrages de référence
2. - La réalité déformée
II. - NOUVEAU REGARD DE L'ARCHITECTURE SUR
L 1HABITATION P .21.
1. - Le Muet et le banal
2. - L'ébauché d'un discours
III.- LA DISTRIBUTION COMME THEORIE (XVIIème siècle)P.23
1. - Contenu des ouvrages de référence
2. - Les types architecturaux
3. - La distribution, un art nouveau
IV.- ARCHITECTURE DE LA MAISON ET SOCIETE P.27
1. Une place reconnue à l'architecture domestique
2. -L'habitation, partie du projet social
V.- LA "SCIENCE" DE LA MAISON P.29
1. -Dës plans modèles
2. - La théorie du savoir habiter
3. - Une certaine confusion des genres
5
CHAPITRE II :
DISTRIBUTION, DISPOSITIFS, USAGES., P. 33
I. -XVTème et XVTIème siècles: PROMISCUITE ET
POLYVALENCE
1. - Les dispositifs en vigueur avantl,620
- L ’habitation populaire urbaine
- L'hôtel aristocratique
2. - Le Muet.et les jeux de composition
3. - Emergence des changements
II. CONNAISSANCE DES USAGES ET COMMODITE : L'ART DE LA
DISTRIBUTION AU XVIIIème SIECLE P.56
1. - Les dispositifs.
2. - Analyse de plans exemplaires
3. — Les aléas de la diffusion des modèles
III. - LE DEBUT DU XIXème SIECLE : REPRODUCTION ET
TRANSPOSITION P .8I
IV. - TRANSFORMATION ET EMERGENCE D'UN MODELE : LA
SECONDE MOITIE DU XIXèmeSIECLE P..92
1. — Interrogations et positions des architectes
2. - Analyse d'un plan exemplaire
CHAPITRE III:
LES PRINCIPES ENONCES PAR LES ARCHITECTES P.105
I. - LES QUALITES DE LA DISTRIBUTION
II. LA REFERENCE AU USAGES P..108
III. - CODE ESTHETIQUE ET REGLES D'USAGES P.117
1. - L 'apparat
2. - La relation dedans-dehors /
3. — Perdurance du code classique V
4. - Emergence de nouvelles références
artistiques
6
IV. L'ARCHITECTE ET L'HABITANT P.126
1. - Bâtir pour toutes sortes de personnes k
2. - Convaincre le propriétaire
3. - Un client écouté mais à éduquer
DEUXIEME PARTIE :
EVOLUTION DES MENTALITES ET DES SENSIBILITES .
LEUR ROLE DANS LA CONCEPTION DE L'HABITATION P.133
I. - LE RAPPORT A SOI-MEME ET AUX AUTRES
DANS L'HABITATION
1. - Etre ensemble ou l'isolement impossible
2. - Pouvoir être seul
3. - La sociabilité "obligée", la sociabilité
choisie
4. - Intimité
4.1 La sociabilité dans l'isolement
4.2 Le foyer, espace du bonheur
II. - LES PROCESSUS "CIVILISATEURS" P.155
1. - Le rejet des fonctions corporelles hors de
la vie publique
2. - Ne plus dormir à plusieurs
3. - Le corps, la nudité , la propreté
3.1. - L'eau, les bains
3.2. - L'élévation'des seuils de
sensibilité
REORDONNER P.177
III. - STRUCTURE FAMILIALE ET HABITATION P.179
1. - Famille nucléaire, famille élargie:
le différend théorique
2. - Le groupe domestique défini par
son habitat
i
3. - Le Play : famille instable, famille
souche
4. - De la vie avec les familiers à la
vie de famille
BIBLIOGRAPHIE P. 193
TABLE DES ILLUSTRATIONS P.207
ANNEXES :
L'APPORT DES DICTIONNAIRES P..210
8
Nous remercions nos collègues
Henri Bresler
Jean Castex
Patrick Celeste
Christian Moley
Claude Prélorenzo
et Bernard Genz:ling,
pour leurs suggestions et leur soutien.
Avant-propos
Parties d'une interrogation sur les représentations
de la famille et de l'individu utilisées par les archi
tectes pour organiser l'habitation, nous avons été
conduites à élargir le champ à traiter. En effet, nous
pensions trouver un matériel déjà élaboré sur l'archi
tecture domestique, qui, nous l'espérions, nous four
nirait la base du corpus nécessaire; or, nous avons
trouvé un domaine en friche. Nous nous sommes donc
dans un premier temps consacrées à un travail de type
pédagogique, pour reconstituer le puzzle des savoirs
sur l'architecture domestique, se repérer dans la chro
nologie des traités (écrits à une époque, repris à une
autre, signés à chaque période de noms différents,
complétés ou pas, etc...). Ce bilan des savoirs est
fondé en grande partie sur l'analyse des traités d'ar
chitecture mais aussi sur des travaux d'archivistes
et d'historiens.
Notre intérêt étant surtout de comprendre, aujour
d'hui, les liens, voire les ajustements, entre la dis
tribution de l'habitation et les usages et les mœurs,
nous avions l'intention au départ d'étudier les pério
des antérieures pour mieux comprendre les changements,
les filiations ou les évolutions. Là encore, nous avons
dû nous adapter au domaine à traiter en repoussant les
limites temporelles : le début du XVIIème siècle en
effet, est apparu comme la période déterminante pour
comprendre les changements d'organisation de l'habita
tion : c'est en effet autour de 1620 que commence à se
diffuser en France un dispositif spatial dissociant
11
J5>»vi.
s .U
les lieux où 1 'on se tient des lieux que 1 'on tra
verse , dispositif impliquant 1 'invention et la mul
tiplication d'espaces de passage permettant le redou
blement de la circulation, mais aussi une transforma
tion des relations au sein du groupe domestique. La
notion de dispositif est comprise ici comme l'organi
sation d'éléments assemblés de façon particulière pour
produire un effet (concernant les conduites, les prati
ques) que la volonté en soit explicite ou implicite.
Dans l'habitation, le dispositif mis en place, propose
un mode de relations interindividuelles (hommes/femmes,
parents/enfants, maîtres/domestiques) mais inclut aussi
la dimension économique (espace de travail, de produc
tion) et la sociabilité large (espaces d'accueil, de
réception, cl^/niise en scène,...).
Il s'agit en ..effet de comprendre les principes de
distribution et la façon dont ils'structurent le quo
tidien en même temps qu'ils respectent les représenta
tions de la vie familiale, et de la sociabilité de
l'époque, ou qu'ils tentent de les transformer. Com
ment l'habitation régule, codifie les rapports entre
individus ou entre groupes(de sexe, d'âge, de conditions
sociales différentes) était donc pour nous une question-
guide .
Nous avons aussi été attentives à la façon dont cer
tains éléments architecturaux sont utilisés, plus ou
mieux que d'autres, pour matérialiser les changements
d'usages : c'est le cas des portes, des liaisons entre
différents espaces tels que corridors, antichambres,
escaliers, etc..., la position relative des pièces les
unes par rapport aux autres, les orientations privilé
giées, les liaisons privilégiées, les lieux définis
précisément ou pas, leurs dénominations, etc... A tra
vers l'organisation spécifique de chacun de ces éléments
dans les plans, nous pouvons en effet répondre plus ou
moins précisément à la question : quel est le dispositif
de communication mis en place ? Pour faciliter ou pour
réguler quel type de relation ? Quelles tolérances ou
intolérances peut-on y lire ?
12
Nous avons considéré,chaque plan mais aussi le mobi
lier et les ustensiles apparaissant sur des gravures
ou des peintures comme des "objets de civilisation" -,
témoins d'une époque, fabriqués, quelquefois recons
truits, comme le dit Pierre Francastel : "univers non
pas naturel mais fabriqué, engagé à la fois sous des
formes diverses, et dans le concret et dans 1 'imagi
naire" (p. 69)... "La relation objet-figuration nous
introduit dans la manière de penser de toute une épo
que" (p. 75). Nous avons donc tenté de montrer ce qui
pour une époque était considéré comme la façon natu
relle de se comporter, de vivre quotidiennement, mais
aussi ce qui était pour les architectes la bonne
façon de distribuer l'habitation.
Par conséquent, les traités ont été analysés de deux
points de vue :
- Le premier est celui de la représentation de son
propre rôle professionnel par l'architecte, auteur du
traité : il laisse à travers ses choix (donnés comme
évidences et souvent sans commentaire aucun) ou à
travers ses explications, percevoir une conception de
son rôle qui peut se situer à deux extrêmes :
. soit il propose la répétition de ce qui se fait,
de ce qui s'est déjà fait, et rejette comme non perti
nentes, les organisations spatiales, les distributions
jugées marginales. Il est alors reproducteur de modèle,
il pérennise des traditions,-
. soit il tente de percevoir les évolutions probables
des usages et pratiques et propose des distributions,1
1. voici la définition qu'en donne Pierre Francastel dans La figure et
le lieu (Paris, NRF, Gallimard, 1967) : "Les objets, et en général
les éléments figuratifs, se rangent,,.., au nombre des objets de ci
vilisation. Ils possèdent assurément, une valeur de référence positi
ve, puisqu'ils constituent des systèmes d'interprération des phénomè
nes : .mais ils ne renvoient pas à la seule expérience sensible, du
moins dans leur totalité. Le langage figuratif n'est pas un langage
homogène... il est un des systèmes à travers lesquels se hiérarchi
sent et s'intégrent des expériences individuelles et collectives,
renvoyant à des niveaux de réalité très variés", p. 77.
des affectations, des circulations, etc... qui sont en
même temps des recommandations pédagogiques, voire des
traités de/, "savoir-vivre dans les lieux". Ce faisant,
ils nous permettent aussi de comprendre la place accor
dée à différents moments à la réflexion sur l'architec
ture domestique dans le champ de l'architecture, ainsi
que les différentes modalités des rapports entre les
architectes et les habitants.
- Le deuxième type d'approche du matériel, aussi
important que le premier, est celui de l'observation
sur les plans d'une cristallisation , d'une spatia
lisation de l'évolution des usages et des mentalités :
Comment ces changements se spatialisent-ils, à quels
moments ? Quels sont les lieux transformés, travail
lés , réinventés ? Comment les architectes, auteurs
des traités, proposant des principes hiérarchisés,
leur donnent-ils une forme spatiale ?
Nous présentons dans la première partie de ce travail
un premier bilan sur ces savoirs, liant distribution et
usage en évolution .
S'intéresser à l'apparition d'un nouvel élément ar
chitectural ou d'une nouvelle distribution nous a
conduit souvent à étudier les habitations des classes
telles que l'aristocratie ou la grande bourgeoisie,
car ce sont elles qui avaient les moyens (culturels et
matériels) d'innover, ou de souhaiter des changements,
ou d'exiger plus de confort. De plus, le recours à
l'architecte ainsi que la prise en charge par celui-ci,
de l'organisation des habitations ne concerne qu'une
partie de la production architecturale. Enfin, les au
teurs des traités étant pour la plupart parisiens et
prenant leurs exemples dans Paris, notre matériel est
donc défini par ces variables, quelle que soit par
ailleurs la diffusion des modèles que ces auteurs pro
posent. Il ne s'agit donc pas ici de proposer une ré
flexion sur tous les types d'architecture domestique
mais sur ceux présentés par les architectes dans leurs
traités (l'habitat rural ou régional est donc exclu).
14
Dans la seconde partie de ce travail nous avons tenté
de montrer comment l'émergence d'un autre rapport à soi-
même et aux autres ainsi qu'une transformation, une élé
vation des seuils de sensibilités, a conduit à trans
former les lieux de la vie quotidienne. De la même fa
çon les notions de famille, de groupe domestique et de
sentiments ont été étudiées dans leurs évolutions, et
dans leurs incidences sur l'architecture domestique.
C'est un travail en cours que nous proposons ici.
Aucun chapitre n'est donc vraiment clos. Ils seront
tous complétés au fur et à mesure que nous étudierons
les périodes suivantes puisque le but de cette étude
est à la fois de montrer les filiations, les transfor
mations, les ruptures dans les dispositifs spatiaux et
leurs relations avec les transformations sociales et
mentales.
/
f
■
15
Première partie.
Bilan des savoirs sur l'archi
tecture domestique du XVIème
au XIXème siècle.
Chapitre I
L'architecture domestique
dans le champ de l'architecture.
i.
Avant le XVIIème siècle
1 Contenu des ouvrages de référence.
. Les traités anciens auxquels se référaient les archi
tectes 1 et qui abordaient la conception des bâtiments
particuliers, s'accordaient à décrire l'habitation des
riches et des puissants en décrivant les dispositions
nécessaires à leur rang. Vitruve s'intéresse au haut
de la hiérarchie sociale. Palladio traite du "décorum
ou convenance qu'on doit observer pour les bâtiments
des particuliers".
. A partir du XVIème siècle, lorsque certains architec-
tes traitent, dans un souci méthodique, des habita
tions destinées à toutes les classes de la société,
leurs préoccupations restent théoriques et détachées
de la réalité.
Serlio dessine des habitations particulières "depuis
la cabane du berger jusqu'au palais des rois" mais res-12
1. Vitruve. Les 10 livres d'Architecture, notes de Perrault,
E. Tardieu et A. Coussin fils, 1837.
A. Palladio. Les quatre livres de l'Architecture. Paris, Arthaud,
1980; rééd. de la traduction intégrale de Fréart de Chambray, 1650.
Alberti. L'Architecture et art de bien bâtir. Traduction de J. Martin,
1533.
2. Serlio. Règles générales de l'Architecture, 1545.
J.A. Ducerceau . Livre d'Architecture, 1559.
J. Perret. Architecture et perspective des fortifications et artifi
ces. Francfort-sur-le-Main, 1602.
19
te en dehors de la réalité sociale — le berger se cons
truit lui-même son abri. Des historiens, Jurgens et
Couperie 3 , qui ont étudié les maisons du XVIème siècle,
constatent que Serlio sort "assez ébranlé de la con
frontation" avec la réalité in situ.
Ces mêmes auteurs jugent également le Livre d'archi
tecture d'Androuet Ducerceau qui contient "les plans
& les dessins de 50 bâtiments tous différents pour ins
truire ceux qui désirent bâtir, soient de petit, de
moyen ou grand état" comme "plus raisonnable", mais
"passionné de symétrie , il étudie des bâtiments à
longue façade alors que la plupart des parcelles à
bâtir sont étroites et profondes". Il s'agit donc plus
d'un travail de composition de façade, principale dé
terminant dans la conception de la maison, pour les
architectes de cette époque.
W. Szambien note lui-aussi dans son étude Reflet de
la connaissance.Etudes sur la théorie et la terminolo
gie de l'architecture à l'âge classique * les décala
ges dans certains traités entre les modèles proposés
et la réalité. Ainsi à propos du recueil 5 de Jacques
Perret (1602) il écrit qu'il "reste purement idéal et
à la fois dépourvu de fondement théorique".
2. - La réalité déformée.
La préoccupation théorique concernant l'architecture
domestique, visait à décrire la correspondance entre la
condition du propriétaire et les dispositions architec
turales : cela renvoie à un travail spécifique de l'ar
chitecte qui construisait alors principalement, de ri
ches demeures, où l'apparat était l'enjeu.
Quant à l'intérêt quelquefois manifesté pour les ha
bitations plus modestes , il semble lié plus à un exer
cice de style qu'à la réalité .
3. M. Jurgens et P. Couperie. Le logement à Paris au XVIème et XVIIème
siècles. Une source : les inventaires après décès.
Annales E.S.C., Mai-Juin 1962, pp. 488-500.
4. w. Szambien. Reflet de la connaissance. Etudes sur la théorie et la
terminologie de l'Architecture à l'âge classique. Paris, IERAU, 1983.
5. Perret, op. cit.
20
II.
Nouveau regard de l'architecture sur
l'habitation
1.- Le Muet et le banal.
L'ouvrage de Le Muet 6 se distingue, par son contenu,
des livres d'architecture traitant de l'habitation.
C'est le traité de la construction banale parisienne
du XVIIème siècle. Il y propose des modèles de maisons
"pour toutes sortes de personnes". C'est l'ensemble de
la population urbaine qu'il décrit par son habitation.
Jurgens et Couperie 7 le voient comme "un guide sûr
gui suit la réalité de très près."
Mais surtout s'il s'intéresse aux maisons ordinaires,
ce n'est certes pas pour la décoration ou l'apparat qui
ne sont pas ici pertinents; il ne s'attache plus essen
tiellement à l'aspect de la maison, mais à la distri
bution des espaces.
Claude Mignot, dans ses notes à la réédition en 1981,
de l'ouvrage de Le Muet, remarque cependant les filia
tions de ces modèles avec ceux des traités antérieurs,
ceux de Serlio et de Du Cerceau - surtout dans les pro
jets les. plus modestes où les partis sont limités par
la simplicité et la typologie contraignante.
Les planches gravées présentent différentes dis
tributions variant avec la taille de la parcelle . C'est
une trace graphique puisque ces distributions ne sont
pas commentées - il donne simplement le toisé des espaces.
Mais ces dessins enseignent des règles de distribution, en
s'attachant plus au confort domestique qu'à l'apparat. La
6 P. Le Muet.Manière de bastir pour toutes sortes de personnes .
Paris, 1623, rééd. 1647,et 1981, Ed. Pandora
7. M.Jurgens et P.Couperie , op. cit.
21
distribution " division des pièces gui composent le plan
d'un bastiment, et gui sont situées et proportionnées à
leurs usages"8 devient alors une préoccupation de la
théorie de l'architecture .
Elle va conduire dans le même temps, les architectes
à s'intéresser à d'autres habitations que les riches
demeures. Le rôle social de l'architecte change donc
avec ce nouveau regard : la distribution concerne tou
tes les habitations.
2.- L'ébauche d'un discours.
L'architecture française des bâtimens particuliers 9
dont l'auteur n'était pas architecte mais médecin, trai
te de la distribution, bien que le terme n'y soit pas
employé;il précise les dimensions des différentes piè
ces de l'habitat en notant les dispositions requises
pour certains usages. L'architecture va reprendre à son
compte ce discours, puisque la réédition de cet ouvrage
en 1673, sera augmentée de figures et de notes émanant
d'un architecte, F. Blondel.
L'écriture d'un discours sur la distribution, qui
soit spécifiquement architectural - émanant d'archi
tectes— va être le fait nouveau de cette fin du XVIIème
siècle et surtout du XVXIIème siècle. Désormais les ou
vrages d'architecture vont traiter de la distribution
comme d'une discipline à part entière, devenant une
branche de l'architecture, au même titre que la cons
truction ou la décoration.
8. Définition donnée par A . C . D a v i l e r Cours d'Architecture. Tome II :
Explication des termes d'architecture. Paris, 1691 et 1710;
rééd. 1738 et 1750.
Voir en annexe L 'apport des dictionnaires .
9. L. Savot. L'Architecture Française des Bastimens particuliers.Paris,
Paris, Sébastien Cramoisy, 1624; rééd. 1673.
22
III.
La distribution comme théorie
(XVIIIème siècle)
I. - Contenu des ouvrages de référence.
Les cours de d'Aviler 10I
4proposent le plan d'un hôtel
3
2
1
.
idéal devenant un modèle régissant la disposition des
pièces et les cheminements : le commentaire y est suc
cinct; mais Le Blond complétera en 1710 cet ouvrage
par un chapitre intitulé "Nouvelle manière de distri
buer les plans" et y donne des règles précises et actu
alisées de la distribution.
L'ouvrage de Briseux 11 , qui reprend le titre de ce
lui de Le Muet paru un siècle plus tôt, se livre à la
même classification que ce dernier, ici à partir de
bâtiments construits, mais surtout il assortit d'un
- 12
commentaire descriptif les planches gravées. Jombert
rééditera d'ailleurs en 1764, ce livre, en écrivant un
texte plus précis et surtout plus critique.
J.F. Blondel reprend dans 1' Architecture française 1-
1 h-
des planches gravées des livres de Marot et de Ma
riette 15 en ajoute de nouvelles et les complète d'une
description raisonnée. Mais surtout il aura un rôle
très important de théoricien de la distribution des
10. A.C. D'Aviler. Cours d'Architecture. Paris, 1691 et 1710; rééd. 1738
et 1750.
II. ch. E. Briseux. L'Architecture moderne ou l'art de bien bâtir pour
toutes sortes de personnes. Paris, 1728.
12. Ch. A. Jombert. Architecture moderne ou l'art de bien bâtir pour
toutes sortes de personnes. Paris, Jombert, 1764.
13. J.F. Blondel. L'Architecture française. Paris, Jombert, 1752-1756.
14. J. Marot. L'Architecture française. Paris, 1727 et 1751.
15. j. Mariette. Architecture française. Paris, 1727.
23
hôtels : il va écrire 161
7 de façon très précise, en ré
férence aux usages de l'aristocratie urbaine de l'épo
que, les règles de la distribution.
Dans son Recueil élémentaire d'Architecture 17, de
Neufforge procède au même travail que Le Muet : il pro
pose "des distributions de bâtiments bourgeois" et des
"modèles de bâtiments à 1 'usage de toutes sortes de
personnes, tant pour la ville que pour la campagne" en
faisant croître la largeur de la parcelle. Refaire
l'ouvrage de Le Muet laisse supposer que celui-ci n'est
plus d'actualité et qu'il est alors nécessaire de pro
poser d'autres modèles de distribution.
Tous ces ouvrages du XVIIIème siècle empruntent au
siècle précédent un certain matériel relatif à l'archi
tecture domestique en le réactualisant. D'autre part,
les principes et les règles de la distribution font
l'objet d ’un discours dont l'énoncé constitue la théo
rie. Il s'agit de codifier cette nouvelle branche de
l'architecture pour tenter de la rendre scientifique.
"La finalité des traités d'architecture n'est pas
uniquement de donner des règles, mais aussi de fonder
cette "science de bastir" que suppose.1'établissement
d'un ensemble de principes ayant force de loi" 18 .
16. J.F. Blondel. Cours d'architecture. Paris, Desaint, 1771.
17. J.F. de Neufforge. Recueil élémentaire d'architecture. Paris, chez
l'auteur, 1757-1768.
18. Ph. Gresset. L'écart du système. Critique des relations entre les fi
gurations et discours instaurateurs du bâtir à 1 'âge classique.
Rapport CORDA, 1977.
24
2.- Les types architecturaux.
Tous les types d'habitations, quelle que soit la
classe sociale visée, sont maintenant dans le champ de
l'architecture par le biais de ce nouvel enjeu archi
tectural qu'est devenue la distribution.
Briseux note que la distribution n'est presque pas
.mentionnée dans les traités d'architecture antérieurs
en donnant comme explication à ce manque : "cela vient
sans doute qu'on n'a pas daigné s'occuper des maisons
destinées pour les Particuliers". L'architecture do
mestique, le banal, appartiennent désormais à l'Archi
tecture .
Pourtant cela n'exclut pas que le discours des archi
tectes énonçant les principes de la distribution se ré
fère à l'hôtel, à l'aristocratie urbaine. Celle-ci pos
sède le seul savoir-vivre possible à une époque où une
seule société définit le bon goût , où la multipli
cité des pratiques n'est pas de mise. Il s'agissait
également de décrire des usages spécifiques à un groupe
pour codifier l'appartenance à cette aristocratie, qui
se sentait déjà menacée par des mouvements sociaux im
portants (fluctuations de fortunes, difficultés dans le
maintien du rang...).
Norbert Elias dans La société de cour montre (en
insistant sur le fait qu'il s'agit bien là d'un éthos)
la nécessité pour les gens de cour de démontrer à tra
vers la magnificence de leur maison leur capacité à
maintenir leur rang :
"L 'apparence de la maison de pierre dans 1 'espace est
pour le grand seigneur et toute la société seigneuriale
le symbole de la position, de l'importance, du rang de
la "maison" dans le temps, c'est à dire du lignage,
dont le maître de maison est le représentant vivant".1 9
19. N. Elias. La Société de Cour. Trad. Calmann Lévy, 1974.
25
Cela le conduit à préciser les dénominations des dif
férents types de maisons :
"Notons cependant que 1 'Encyclopédie est formelle :
"Les habitations prennent différents noms selon les
différents états de ceux qui les occupent. On dit la
"maison" d'un bourgeois, 1 '"hôtel" d'un grand, le "pa
lais" d'un prince ou d'un roi".
Il va sans dire qu'à ces désignations différentes
selon le rang du propriétaire correspondait aussi un
aménagement approprié de 1 'habitation.
Quand on examine le plan d'une telle maison, on re
trouve grosso modo les mêmes éléments que dans 1'"hô
tel". L'habitation de l'aristocratie sert aussi de mo
dèle à 1 'habitation de la haute bourgeoisie. Ce qui a
changé, ce sont les dimensions de 1 'ensemble".
3.- La distribution, un art nouveau.
La spécificité des pratiques de l'aristocratie urbai
ne du )VIIIème siècle donne la spécificité à l'archi
tecture à laquelle elle renvoie. Et c'est en cela que
J.F. Blondel va présenter la distribution comme un art
nouveau, propre à son époque. S'il y a reprise des ou
vrages antérieurs d'architecture, c'est pour leur re
donner une actualité nécessaire.
"La différence de nos m œ u r s , de notre religion, de
notre politique, de nos climats, de nos matériaux sem
blent nous avoir forcés à créer, pour ainsi dire un
nouvel art pour élever des édifices relatifs à nos be
soins. C'est pourquoi, il serait peut-être déraisonna
ble de vouloir aujourd'hui élever chez nous des édifi
ces précisément dans le goût de 1 'antique. Une pareil
le imitation serait presqu'une censure de nos produc
tions... On a tout tenté, il ne s'agit plus que de
chercher à approprier à nos besoins ce que nos prédé-
26
cesseurs ont produit d'estimable"202.
1
Cette thèse s'applique de façon pertinente à l'archi
tecture domestique. La distribution est relative aux
besoins, aux usages d'une classe donnée à un moment
donné. Ses principes ne sont pas des emprunts au passé
même si les solutions spatiales appropriées ne sont pas
inventées ex-nihilo. Il y a recherche d'une adéquation
entre des pratiques situées et les dispositions archi
tecturales de la maison.
C'est ce que propose l'ouvrage du Camus de Mézières
qui traite,dans un chapitre "De la distribution et du
décore11 , des dispositions et de la décoration des
pièces de l'hôtel, rapportées à des usages et à des
"sensations ",
IV.
Architecture de la maison et société
1.- Une place reconnue à l'architecture domestique.
Une place est désormais accordée à l'architecture
particulière dans la théorie de l'architecture et
prend même de l'importance, suivant en cela la réalité
de la pratique. Durand 22 dans ses cours à l'Ecole
Polytechnique accorde une "section" aux édifices par
ticuliers. Il y donne des règles de composition des
appartements (ordinaires et plus considérables) ainsi
que des planches de maisons particulières de ville et
de maisons à loyer.
20. J.F. Blondel, cité par A. Prost. J. F. Blondel et son œuvre. Metz, 1860.
21. N. Le Camus de Mézières. Le Génie de l'Architecture ou l'analogie de
cet art avec nos sensations. 1780.
22. J.N.L. Durand. Précis des leçons d'architecture données à l'Ecole Po
lytechnique. Paris, chez l'auteur, 1802-1805.
27
L' Architecture civile de Dubut 23 reproduit des mo
dèles d'habitations "du plus simple comme du plus ri
che particulier
2.- L'habitation, partie d'un projet social.
En ce début du XIXème siècle, les architectes propo
sent des modèles de maisons issus de leurs réflexions
sur la réalité sociale bu sur un projet de société.
"Est-il rien de plus agréable qu'une maison où nos
besoins sont parfaitement satisfaits ? Elle fait le
charme de notre vie, et contribue à nous faire passer
des jours heureux" écrira Dubut.
Même si le discours est alors assez succinct, cer
tains architectes pensent qu'ils peuvent, par le biais
de l'habitation, avoir un impact sur la vie quotidien
ne .
Ledoux24qui projette une ville complète, y propose
ra des maisons différenciées selon les acteurs sociaux
et selon la taille du ménage ( célibataires, ménages •
sans ou avec enfants), dans un vaste projet d'organisa
tion sociale .
Des utopistes établiront des projets architectu
raux pour appuyer leurs thèses politiques.
Le logement ouvrier suscitera 1'intérêt soulevé par
des desseins politiques. Pourtant les architectes ne
se pencheront réellement sur cette question de l'habi
tation ouvrière que plus tard dans le siècle.
R.H. Guerrand 26 souligne que 1 '"on pourrait même
23. L .A . Dubut. Architecture civile. Maisons de ville et de campagne de-
toutes formes et de tous genres. Paris, J.M. Eberhart, 1803.
24. C.N. Ledoux. L'Architecture considérée sous le rapport de l'art, des
mœ u r s et de la législation. Paris, chez l'auteur, 1804.
25. Par exemple les architectes fouriéristes :
V. Calland. Institution du Palais de Famille, 1855.
V. Considérant. Description du Phalanstène et considérations sociales
sur l'architectonique. Paris, Librairie sociétaire, 1838.
26. R.H. Guerrand. Les origines du logement social en France. Paris, éd.
ouvrières, 1967.
28
s'interroger sur l'étrange cécité architecturale mani
festée par le XIXème siècle" sur la question des habi-
. .- 27
tâtions ouvrières
v.
La "science" de la maison
1.- Des plans modèles.
L ’intérêt pour la distribution intérieure des mai
sons est toujours présent mais ne fait pas l'objet
d'un discours de la part des architectes d'alors jus
qu'en 1850. La bibliographie 28 de cette époque comporte
principalement des recueils de planches de bâtiments
existants considérés comme de bons modèles et pouvant
être utilisés comme point de départ à la■conception
d'autres habitations. Désormais des plans d'apparte
ments de maisons à loyer sont reproduits largement.
L'ouvrage de Vitry229, daté de 1827, propose lui
8
2
7
aussi, dans une première partie des modèles de maisons.
Il s'adressera ensuite aux propriétaires afin de leur
enseigner la "théorie de la disposition des bastimens".
27. La question du logement ouvrier sera traitée dans un prochain rapport.
28. V. Calliat. Parallèle des maisons de Paris construites depuis 1830
jusqu'à nos jours. Paris, Bance éd., 1857.
A. Normand. Paris moderne ou choix des maisons construites dans les
nouveaux quartiers de la capitale et dans les environs. Paris,
Normand, 1843.
29. U. Vitry. Le propriétaire architecte, contenant des modèles de mai
sons de ville. Paris, Audot, 1827.
29
2.- La théorie du savoir-habiter
Dans la seconde moitié du XIXème siècle, la publica
tion de recueils de planches d'habitations30, conti
nue à être importante; les premières revues à caractè
re périodique, participeront à cette diffusion.
Ce sera surtout un moment de théorisation de l'archi
tecture. Les ouvrages s'intéressant à l'habitation,
tiennent alors un discours sur l'intérieur, sur la dis
tribution, principalement.
Certains à 1 vont constituer une histoire de l'habita
tion relativement aux temps passés jusqu'aux temps con
temporains mais aussi à des' lieux différents (régions,
pays). Ces histoires de l'habitation constituent des
bases, une assise, un ancrage de 1'architecture domesti
que et suggèrent maintenant son appartenance confirmée
à l'Architecture.
Daly consacrera toute une publication à l'Architec
ture privée du XIXème siècle, recueil de planches pré
sentant de nombreux bâtiments parmi les maisons à loyer,
maisons de campagne et hôtels.
D'autre part, on trouve dans certains traités des
préceptes rigoureux d'organisations spatiales relatives
à des usages très soigneusement décrits. Ces ouvrages
deviennent de véritables manuels de savoir-vivre dans
30. Par exemple :
Bezancenet et Gateul. L'architecture pour tous. Dourdan, Thézard, s.d.
J. Boussard. Petites habitations françaises. Paris, A. Morel, 1881.
P. Gelis-Didot. La construction privée à la fin du XIXème siècle -
Hôtels et maisons de Paris. Paris, Librairie des Imprimeries réunies,
1893.
P. Planat. Habitations particulières - Hôtels privés. Paris, Dujardin
& Cie, s.d.
Rivoalen. Maisons modernes de rapport. Paris, G. Flanchon, s.d.
Viollet-le-Duc. Habitations modernes. Paris, A. Morel & Cie, 1875.
31. Ch. Garnier et A. Ammann. L'habitation humaine. Paris, Hachette, 1892.
G. Davioud. L'architecture et les habitations privées en France depuis
la Renaissance jusqu'en 1830. Paris, 1881.
32. C. Daly. L'architecture privée au XIXème siècle sous Napoléon III.
Paris, A. Morel & Cie, 1864.
30
les lieux 3 3 . Des exemples d'édifices y sont proposés
comme modèles (Viollet-le-Duc, Ramée), ou comme illus
trations (Reynaud, Guadet). La distribution est alors
présentée comme une science .
3.- Une certaine confusion des genres.
Les histoires de l'habitation montrent l'ouverture
des architectes à une réflexion de type ethnologique :
l'abord comparatif est un guide, les usages ne sont
plus naturels mais situés, relatifs à un temps et à
un lieu donnés.
Cependant, il faut préciser que cette capacité à
distinguer des différences semble plus facile pour les
architectes quand ils évoquent le passé et d'autres
civilisations (la Rome antique ou le Japon par exemple)
que quand il s'agit de comprendre leur propre société.
Se départir de ses propres valeurs est toujours diffici
le et on voit ici à travers les textes, le collage
à la réalité française, qui se lit à travers leur dif
ficulté à comprendre les façons d'habiter d'une classe
sociale qui n'est pas la leur, alors qu'ils sont capa
bles d'analyser de façon moins idéologique les façons
d'habiter d'autres peuples à d'autres moments histori
ques.
C'est le mode de vie de la bourgeoisie urbaine qui
est décrit pour établir le programme de l'habitation.
Il existe d'ailleurs une certaine confusion dans les
écrits quant aux types architecturaux. Les usages sont
plus décrits que les lieux dans leur configuration.
33. Viollet-le-Duc. Entretiens sur l'architecture. Paris, Morel, 1863-
1872.
D. Ramée. L'architecture et la construction pratiquesf mises à la
portée des gens du monde, des élèves et de tous ceux gui veulent faire
bâtir. Paris, Firmin-Didot & Cie, 1885.
L. Reynaud. Traité d'Architecture. Paris, Dunod, 1863.
J. Guadet. Eléments et théorie de l'architecture. Paris, Librairie de
la construction moderne, 1902.
31
Et la spécificité architecturale des types n'apparaît
pas explicitement. Pour Reynaud, l'hôtel et la maison
ne méritent pas de description différente : "qu'il
s'agisse d'un hôtel ou d'une maison, les conditions de
distribution intérieure sont à peu près les mêmes".
Guadet parle de l'appartement en prenant comme exemples
des hôtels, des châteaux.
Cette confusion semble correspondre à la fois à une
vision très floue de la réalité sociale et à une dif
ficulté à valoriser d'autres modèles moins prestigieux.
Garnier et Davioud (dans des histoires de l'habitation
et non des traités, donc plus descriptives que pres
criptives) soulignent cependant l'attention grandissan
te des architectes d'alors pour les appartements de la
classe moyenne.
"C'est notre époque qui a eu le mérite d'établir "une
judicieuse théorie des distributions"et de chercher à
donner de 1'élégance aux plus modestes appartements"
Le logement ouvrier est maintenant cité en tant que
tel dans certains ouvrages.
Mais les types d'habitat des classes plus défavori
sées, sont présentés comme des renoncements, des aban
dons successifs de certaines caractéristiques (salon,
cabinet de toilette, etc...) jusqu'à arriver à la pièce
à tout faire sans cheminée, des miséreux .
En effet le prototype de l'habitation, 1' habita
tion complète est présentée comme celle de la bour
geoisie .
32
Chapitre II
Distribution, disp o s i t i f s ,
usages.
i.
XVIème et XVIIème siècles : promiscuité
et polyvalence
Le premier tiers du XVIIème siècle semble marquer
une étape dans la mise en forme des habitations : on
trouve dans les traités les dates de 1620 en France,
de 1630 en Angleterre.1
Qu'en était-il auparavant ?
1.- Les dispositifs en vigueur avant 1620 :
Dans les habitations, les pièces étaient communican
tes et donc lieu de circulation. Elles n'avaient pas
de spécificité propre : la salle et la chambre étaient
des espaces polyvalents, leurs proportions architectu
rales n'étaient donc pas liées à un usage particulier
mais c'était le mobilier qui déterminait leur fonction
La terminologie était restreinte : salle et chambre
principalement.
1. Ce bilan s'appuie en priorité sur les traités mais nous avons comparé
les informations qu'ils fournissaient à des recherches historiques
centrées sur le même thème.
33
- L'habitation populaire urbaine :
Dans les immeubles, les maisons à loyer, le partage
des espaces se fait plutôt verticalement : ainsi une
même famille pouvait avoir une salle à un étage et des
chambres réparties à d'autres étages. Il était donc
quelquefois nécessaire de laisser son voisin traverser
certaines pièces.
Ainsi le découpage horizontal en appartements logeant
chacun une famille, qui nous semble si naturel et
fonctionnel aujourd'hui n'existait pas jusqu'au dé
but du XVIIIème siècle.
Jean-Claude Perrot remarque que "à Paris, c'est seu
lement à la fin du règne de Louis XIV que se consti
tuent les locations horizontales ; la stratification
sociale par étage pourrait donc être plus récente qu'on
ne le pense" 2 .
Madeleine Jurgens et Pierre Couperie 3 travaillant
aux Archives Nationales sur les inventaires après dé
cès ont proposé une reconstitution des plans d'habita
tions parisiennes au XVIème siècle. C'est un document
d'un grand intérêt car nous avons peu d'éléments sur
les constructions de cette époque. C'est donc un docu
ment de référence que nous citons largement, et nous
reproduisons le tableau (Fig. 1) de leurs maisons
parisiennes, telles qu'ils ont pu les reconstituer.
"L 'organisation des maisons parisiennes du XVIème
siècle montre assez - par la cuisine unique au rez-de
-chaussée, par exemple - qu'elles étaient conçues
pour être occupées par une seule famille. Or, un grand
nombre d'entre elles hébergent plusieurs locataires.
Leur adaptation à ce rôle est un problème sur lequel
les inventaires fournissent des renseignements pré
cieux.
2. J.C.-Perrot. Rapport sociaux et villes au XVIIIème siècle. Annales,
Mars Avril 1968, n° 2.
3. M.Jurgens, P. Couperie. Le logement à Paris au XVIème et XVIIème
siècles. Une source : les inventaires après décès .
Annales, Mai Juin 1962, pp. 488-500.
34
En général, les propriétaires, se réservant les
chambres ayant vue sur la rue ainsi que les pièces du
rez-de-chaussée qui entraînent la jouissance de la
cour, cèdent les chambres hautes et sur cour : le
manouvrier Nicolas Rousseau occupe ainsi une pièce au
3ème étage dans "le corps d'hôtel de derrière" d'une
maison rue des Nonains d'Hyères."
. Verticalité :
"Quand le locataire est moins misérable il loue, d'une
façon caractéristique, à 1 'opposé de notre pratique ac
tuelle, une tranche verticale de la maison, avec une
pièce à chaque étage : par exemple, ouvroir au rez-de-
chaussée, chambre flanquée de deux petits bouges au
premier étage."
. Transformation d'une chambre en cuisine :
"La solution la plus satisfaisante consistait à s'as
surer tout un corps de logis, ce qu'a fait Pierre Mi
chel, sergent à verge qui jouit ainsi de cinq pièces
dont une cuisine, ou le tailleur G. Tamison qui habite
deux étages complets; cependant, sa cuisine n'en est
pas une mais, en fait, une ancienne chambre qu'il a
adaptée à ce nouveau rôle".
. Trois types de maisons parisiennes :
"Telles qu'on les observe dans les inventaires, les
maisons parisiennes du XVlème siècle se répartissent
entre trois types."
. La maison à deux corps de logis, réunis par une
galerie :
"D'abord la maison à deux corps de logis - l'un sur
la rue, l'autre au fond de la cour - réunis par une
galerie. Telle, par exemple, la demeure de 1 'hôtelier
Jean Alaire, place Maubert 4 dont nous dormons un sché
ma descriptif (Fig. 1). La porte d'entrée donne accès
4. Arch. Nat., Min. Centr., XIX, 269, 9 juillet 1540.
35
I. MAISON A DEUX CORPS DE LOGIS
ET G ALERIE DE L ’HOTELIER JEAN ALAIRE
(Arch. Nat. ; Min. Ccntr. XIX-269. 9 juillet 1540)
Grenier
Chambre
2. MAISON A DEUX CORPS DE LOGIS DE NICOLAS BRAHIER,
PROCUREUR AU CHATELET
(Arch. Nat.; Min. Centr. LIV-2. 28 mai 1528)
Chambre
Cour Cour
dépense
Salle
Rue de la comtesse d Artois
3. MAISON A UN SEU L CORPS DE LOGIS DE GEORGES DESQUELOT.
APOTHICAIRE ÉPICIER
(Arch. Nat.; Min. Centr. CXXII-56. 4 août 1541)
Cour Cour
Cour
Garde-robe
Ch. aux Chambre à
C uisine
conf/ture^ jy.distiller eaux
& &
%1 Chambre Chambre
Ouvroir S alle Chambre Petite chambre
R ue S a in t- Honoré
Prem ier étage Second etaqe
fiez-de chaussée
Fig. I - Maisons parisiennes au XVIème siècle.
36
à une "allée" reliant la rue à la cour; de cette allée
doit partir l'escalier, gui n'est pas mentionné. Au
rez-de-chaussée, par devant, la salle et deux petites
pièces : une "dispense" et une petite chambre servant
peut-être de cuisine (celle-ci n'est signalée nulle
part ailleurs). A chaque étage, deux chambres. Au fond
de la cour, un bâtiment moins élevé avec étable en bas
et chambres à 1 'étage. La galerie court au premier éta
ge et forme sans doute préau au rez-de-chaussée."
. La maison à deux corps de logis indépendants :
"Un deuxième type comporte deux bâtiments indépendants
séparés par une cour; parfois, une autre cour ou un
jardin se trouve derrière la construction du fond. Ain
si, la maison de Nicolas Brahier, procureur au Châtelet.5
La porte d'entrée est située dans la tourelle gui con
tient l'escalier, et donne accès, là aussi, à une allée
aboutissant à la cour; le plan du rez-de-chaussée -
grande salle, cuisine et dépense - est reflété, mais
fractionné, par celui du premier étage : deux études
sur 1 'allée, deux chambres sur la grande salle, une
étude et une garde-robe sur la dépense, une chambre
sur la cuisine. Trois chambres au second étage. Quant
à 1 'autre corps de bâtiment, son rez-de-chaussée est
peut-être 1 'écurie, mais on ne nous en dit rien; une
seule chambre occupe tout le premier étage.”
. La maison à un corps de logis :
"Le troisième type, enfin, n'a qu'un seul corps de
logis situé entre rue et cour. Par exemple, la maison
de 1 'apothicaire épicier Georges Desquelot 6 . Au rez-
de-chaussée régnent la salle, la cuisine et 1 'ouvroir.
Au premier étage, deux chambres et une garde-robe. Au
deuxième étage, deux chambres et deux pièces d'usage
professionnel, la "chambre aux confitures" et la cham
bre à distiller "eaues". Un grand grenier coiffe la
maison. Dans ce logis, Desquelot vit avec sa femme,
deux enfants et pas moins de six serviteurs et une
chambrière.
5. Arch. Nat., Min. Centr., LIV, 2, 28 mai 1528.
6. Arch. Nat., Min. Centr., CXXII, 56, 4 août 1541.
37
Ces maisons se ressemblent par leur hauteur - deux
étages, parfois trois - par le grenier et la cave gui
les complètent. Surtout, à quelque catégorie qu'elles
appartiennent, leur distribution intérieure offre cer
tains caractères constants :
- 1 'entrée se fait le plus souvent par un long et
étroit couloir latéral, "1'allée", débouchant dans la
cour au pied de l'escalier, "la vis";
- le rez-de-chaussée est partagé entre la salle et
la cuisine. Chez les commerçants, 1 ’ouvroir remplace
la salle ou ne lui laisse qu'une surface réduite.
Partout, il est traditionnel que la cuisine soit au
rez-de-chaussée.
La distribution des étages est plus variée de par la
multiplication des études et garde-robes dans certai
nes maisons. Cependant, deux chambres, 1 'une sur rue,
1 'autre sur cour, forment une disposition fréquente.
Le second corps de logis est distribué traditionnel
lement entre 1 'écurie au rez-de-chaussée et une ou
plusieurs chambres à 1 'étage, chambres où logent en
général les domestiques. On remarque que cette dispo
sition évoque une maison rurale dont la grange sur
l'étable aurait été remplacée par une chambre. L'écu
rie, à son tour, peut céder la place à une salle.
Ces caractères se retrouvent dans tous les quartiers
de Paris; on n'aperçoit, entre ceux-ci, aucune diffé
rence de type de maison ou de distribution".
Au XVIème siècle commencent à apparaître un ensemble
de pièces solidaires qui s'entreservent (chambre + étu
de, chambre + garde-robe). Le mobilier est alors réel
lement mobile, sorti des pièces où il est entreposé et
rangé dès qu'il n'est plus utilisé. L'affectation des
pièces peut varier selon la saison (les habitants dor
ment en hiver près de la cheminée donc dans la salle).
Les salles sont très grandes (30 à 40 m ) et la plu
part des activités s'y déroulent successivement. Dans
les petits immeubles à loyer, la salle est l'apanage
du propriétaire qui sous-loue les chambres.
38
- L'hôtel aristocratique :
7
Dans 1 hôtel aristocratique on retrouve les mêmes
principes de distribution : les pièces sont communi
cantes, peu spécifiées, lieu de passage. Jean-Pierre
Babelon résume bien les caractéristiques de cette
organisation spatiale et de ce mode de vie.
. Séparation entre corps de logis principal et commun
(les enfants y habitent)
"Si les ailes et les galetas sont occupés par les
divers services et par les logements des enfants ou
des familiers, le rez-de-chaussée et 1 'étage noble du
logis principal sont invariablement dévolus aux appar
tements du maître et de la maîtresse de maison, celle-
ci habitant généralement au-dessus de celui-là..."
. Deux appartements pour l'homme et la femme .
. Appartement d'été et appartement d'hiver.
"Chaque époux occupe donc une suite de pièces qui lui
est particulière, et la compagnie est plus volontiers
reçue dans l'une ou dans l'autre selon la saison ou le
caprice du moment appartement frais pour 1 'été au
rez-de-chaussée avec accès de plain-pied sur le jardin,
et appartement chaud pour 1 'hiver au premier étage.
Certains riches particuliers se font même aménager
deux suites avec orientations différentes, 1 'une au
midi pour l'hiver, l'autre au nord pour l'été : hôtels
de Bellegarde et de Senneterre, palais Mazarin. "78
7. L'hôtel comme type formel peut être défini comme un type de résidence
urbaine où le corps de logis principal est séparé de la rue par une
cour d'honneur. Ce type d'habitation réservé au XVIIème à l'aristo
cratie commence à se répandre au XVIIIème dans la bourgeoisie (J. Cas-
tex). D'Alembert et Diderot précisent dans L'Encyclopédie que "L'hôtel
est toujours un grand bâtiment annoncé par le faste de son extérieur
l'étendue qu'il embrase , le nombre et la diversité de ses logements ,
et la richesse de sa décoration intérieure"(Neuchâtel, 1765).
8. J.P. Babelon. Demeures parisiennes sous Henri IV et Louis XIII.
Paris Le Temps, 1965.
39
. Enfilade des pièces. Pièces commandées.
"L'enfilade de la réception prima d'abord toute pré
occupation de confort. Aucun couloir, aucun petit ap
partement à l'écart du circuit passager ne venaient
alors donner la moindre note d'intimité. On vivait, on
couchait dans ces grandes pièces mal chauffées et gui
se commandaient les unes les autres".
Ces dispositions ne correspondent pas à une étape
primitive de l'habitation mais sont à considérer plu
tôt comme des organisations relevant d'usages et de
codes, partagés à une époque donnée, correspondant à
une mise en scène des relations entre individus : les
membres de la maisonnée (famille restreinte + domesti
ques et éventuellement visiteurs) vaquaient à des oc
cupations multiples, partout, et sous les yeux de tous.
Les notions de pudeur, d'intimité telles que nous les
concevons aujourd'hui ne sont pas pertinentes.
Les historiens s'accordent à décrire la vie quotidien
ne à l'intérieur des habitations, jusqu'à la fin du
XVIème siècle et une bonne partie du XVIIème siècle,
comme étant sous le signe de la promiscuité et de la
confusion des genres. Vie professionnelle et vie pri
vée sont liées le plus souvent. D'ailleurs, le terme
de vie privée signifie plutôt vie avec les familiers,
qui sont nombreux à partager le même espace. Les espa
ces sont polyvalents, le retrait est peu prévu. Les
enfants sont complètement mêlés à la vie des adultes.
40
2.- Le Muet et les jeux de composition.
L'ouvrage de Le Muet paru en 1623 9 témoigne des
dispositions des habitations de cette époque. Ce re
cueil est composé de plans de maisons urbaines propo
sés comme modèles. Mais ce ne sont jamais des propo
sitions de différents modèles de distribution mais plu
tôt différentes manières de reproduire un même modèle
de distribution.
• Il énonce dans la présentation de 1'ouvrage des pré
ceptes 10 "gu 'il faut observer pour ce gui regarde
l'aisance et la commodité" :
. principes de relations entre les appartements
(proches mais indépendants)
. principes de composition des appartements (une
pièce principale et ses dépendances);
. principe de taille des appartements en fonction de
l’usage (du "service à guoi vous l'aurez destiné")
et de la place du mobilier.
Le Muet fait une série de démonstration de l'art de
bien bâtir en prenant comme variable la taille de la
parcelle. Il effectue une classification des distribu
tions de la plus petite parcelle à la plus grande :
implicitement nous avons ainsi des indications sur les
conditions sociales des habitants ainsi que sur les
pratiques des lieux, différentes selon la condition ou
la position des personnes.
Claude Mignot, dans ses notes à la réédition en 1981
de l'ouvrage de Le Muet, remarque le peu d'attention
que cet architecte porte aux dimensions idéales "déri
vées du carré, gue recommandent tous les théoriciens
italiens". Le Muet s'attache plus particulièrement à
détailler la distribution. Claude Mignot écrit que
9. P . Le Muet. Manière de bien bastir pour toutes sortes de personnes.
Paris 1623; rééd. 1647;rééd. Pandora , 1981.
10. Le chapitre 3 traite de façon spécifique des principes énoncés par les
architectes. Nous ne faisons donc ici que les présenter succinct-ement.
41
"les bourgeois gui bâtissent se soucient plus de la
solidité de leurs murs et de la commodité des distri
butions que des belles proportions".
Une analyse rapide de plans successifs montre ce qui
à l'époque apparaissait nécessaire et suffisant, ainsi
que l'accès, par l'ajout d'espaces affectés, à un plus
grand confort. L'idée de retrait, d'autonomie, de maî
trise de l'intimité et des lieux par les habitants
n'apparaît qu'à la distribution 5. Donc les plus pauvres
n'ont pas droit au retrait et à l'autonomie.
. Le plan du "plus petit logis" (Fig. II) comporte une
salle, longée par un passage menant à une cour, où
se trouvent les "privés", et à un escalier qui monte
au second niveau où se trouve une chambre.
- Salle et chambre sont ici des espaces polyvalents.
Le fait de placer la chambre à l'étage (plus loin,
plus difficile d'accès) peut suggérer qu'elle est
moins publique que la salle mais il semble que les
visiteurs avaient à cette époque, accès à toute la
maison.
. Le plan suivant (Fig. III) ajoute deux cabinets,
l'un associé à la salle et l'autre à la chambre. Les
cabinets sont des petites pièces séparées servant de
dépendances intimes à d'autres pièces plus grandes.
. La cuisine comme pièce séparée apparaît au 3ème plan,
ainsi que la garde-robe.
. Dans la distribution 5 (Fig.IV) :
Au rez-de-chaussée, après un passage couvert, deux
entrées desservent l'une, la cuisine, le privé et
l'escalier; l'autre, l'escalier et la salle. A la
salle sont annexés une cour privée (de plus petite
dimension que la première) et un cabinet.
Au second étage, à chaque chambre est associée une
garde-robe. Dans la chambre principale le lit de
grande dimension indique peut-être une chambre
42
Fig. III - Le Muet. Distribution de la 2de place.
44
conjugale et d'autre part au cabinet s'ajoute la
garde-robe.
La garde-robe est un lieu où cacher et se cacher.
C'était donc une pièce d'isolement. Mais les ablutions
n'y prennent pas encore leur place spécifique. D'ail
leurs les objets utilisés pour la toilette ou les dé
jections pouvaient être transportés d'un lieu à l'au
tre (cabinet, garde-robe, chambre). Ils n'avaient pas
de place fixe. Quand existait un cabinet d'aisances,
il pouvait se trouver sur le palier.
. La taille de la parcelle grandissant, les pièces
augmentent de surface, les chambres se multiplient.
Le vocabulaire reste très restreint salle et cuisine,
chambre avec garde-robe et cabinet. Dans les plus
grands hôtels, apparaît la "galerie", pièce rectangu
laire, très longue, destinée uniquement aux réceptions,
en général richement décorée.
Les corps de logis sont simples en épaisseur, donc
lorsque la parcelle est large les pièces se commandent.
Il y a peu de dégagements. Les circulations que propose
Le Muet sont des moyens de communication : escaliers
reliant un étage à l'autre, passages reliant un corps
de bâtiment à l'autre. Les espaces sont hiérarchisés
par deux moyens seulement : l'étage et le terme de
1'enfilade.
Dans la réédition de 1647, Le Muet va augmenter le
recueil de dessins d'édifices construits. Alors dans
un exemple, la Maison de M. Tubeuf (Fig. V ) , apparaît
l'antichambre, la petite salle à manger et l'alcôve.
Mais la mise en forme des espaces reprend les mêmes
principes. L'heure n'était pas, semble-t-il, à l'inno
vation architecturale systématique des espaces inté
rieurs ...
46
Fig. V - Le Muet. Maison de Monsieur Tubeuf.
1er étage.
47
^Jcrru{ frc,nier^-'
a t t r ib u t io n de la nei^iem e jfla è e
•A nticham bre
Chambre
Cham bre
^ ra n d Cabinet
ou Cham bre Chambre
Fig. V - Le Muet. Maison de Monsieur Tubeuf.
2ème étage.
48
Dans ces plans il n'y a pas de spécification des
chambres comme elles apparaîtront à des époques posté
rieures : pas de lieu féminin ou masculin, pas d'indi
cation ni de traitement spécifique des lieux pour en
fants .
Seuls les chambres et les "privés" des domestiques
sont indiqués, et dans la plupart des cas, regroupés
et isolés du reste de l'habitation. Dans ces plans, et
ceci est confirmé par les travaux des historiens cités
plus haut, à part les garde-robes, tous les lieux sont
ouverts à tous. Le cabinet est un lieu où l'on peut
recevoir les intimes. Recevoir dans son lit semblait
être une pratique courante.
Cependant, il faut souligner que, Le Muet anticipe
sur une évolution qui ne se diffusera que plus tard
dans le siècle et qui relève d'une revendication d'au
tonomie de la personne. Ainsi, chaque appartement
(constitué de la chambre et de ses dépendances) traduit
un de ses préceptes fondé sur ce que nous appellerions
aujourd'hui la dialectique entre 1 'autonomie et la dé
pendance : il s'agit d'être proche des autres mais de
pouvoir être seul et maître de son appartement :
"... que les appartements soient aussi les uns auprès
des autres, selon le besoin qu'ils ont l'un de l'autre
et dégagez entre eux le plus que faire se pourra".
Jean-Pierre Babelon 11 commente ces mêmes dispositions
en les référant à certaines pratiques dont on peut trou
ver la trace dans la littérature ou l'iconographie de
1'époque :
- Dans les habitations modestes :
. La chambre :
"La chambre est essentiellement le lieu réservé au
grand lit carré conjugal dont Le Muet indique toujours
1 'emplacement sur ses plans. Vaste monument cubique
de 3 mètres de côté, avec son ciel porté par quatre1
11. J.P. Babelon. op. cit., p.lll
49
piliers ou quenouilles, garni de ses pentes, custo
des et bonnes-grâces en serge de couleur, il est dis
posé contre le mur qui fait face à la fenêtre, entre
une ruelle large de lm30 à ' 2 mètres et la cheminée,
celle-ci décentrée par Le Muet par rapport à 1'axe
de pièce. Cette cheminée, moins grande que celles de
la cuisine et de la salle, présente une ouverture de
lm60 de large sur 1,30 de haut."
. Garde-robes et cabinets :
"Garde-robes et cabinets sont des pièces secondaires
qui servent d'annexes à la chambre. Les premières,
plus vastes que les seconds et chauffées par une
cheminée, servent de chambre aux domestiques et aux
enfants, et abritent les armoires ou les coffres
dans lesquels sont rangés les vêtements et le linge.
Les cabinets sont des petits réduits sans feu et
parfois sans jour qui servent pour le rangement, mais
dans lesquels on peut aussi dresser éventuellement un
lit. On les appelle encore bouges.
On est surpris, en parcourant les inventaires après
décès, par 1 'entassement du mobilier dans des pièces
souvent exiguës, et en particulier par la juxtaposi
tion des lits. Cet entassement ne gênait alors per
sonne car, même dans la plus haute société, nul ne
souffrait de la promiscuité. L'absence de couloirs
de dégagements et de chambres réservées aux jeunes
enfants obligeait à une vie commune dont nul ne son
geait à se plaindre".
- Dans les hôtels :
. L'antichambre :
"L'antichambre est au contraire une invention récen
te, au nom savant, qui existe seulement dans les
grandes demeures ; 1 'ouvrage de Le Muet, réservé au
lecteur moyen, n'en offre pas d'exemple 12. C' est
12. J.P. Babelon fait ici vraisemblablement référence à la première édi
tion de 1623 car dans la maison de M. Tubeuf présentée ci-dessus,
nous pouvons voir une antichambre. Mais cette disposition fait partie
des "augmentations" de la réédition de 1647.
50
une première salle de réception, généralement carrée,
où l'on fait attendre ceux qui vont être reçus dans
la chambre, et où l'on reçoit ceux que l'on n'admet
tra pas plus loin. C'est le saint avant le saint des
saints, bien différent du simple vestibule qui n'est,
lui, qu'un passage et un dégagement de la cage d'es
calier. C'est souvent dans l'antichambre que le maî
tre de maison et sa famille prennent leurs repas,
sur une table volante ; sinon, ils les prennent dans
la salle ou dans la chambre, suivant le nombre de
convives. Des habitudes plus sédentaires feront
bientôt désigner a cet usage une salle spéciale".
. La chambre et 1'alcôve :
"Le visiteur agréé pénètre ensuite dans une pièce
qui est encore, et pour longtemps, le lieu d ’élection
de la réception et de la conversation, la chambre.
C'est une vaste pièce carrée, garnie d'un grand lit
sur un côté duquel on a ménagé une ruelle, théâtre
des caquets de l'accouchée et des assauts de litté
rature des Précieuses. Petit espace intime idéalement
séparé du vaste espace environnant, la ruelle est
bientôt détrônée par 1 'alcôve qui est, en quelque
sorte, sa matérialisation. L'usage de l'alcôve ne se
répandra qu'à l ’extrême fin du règne de Louis XIII".
. Garde-robes et cabinets :
"La chambre se dégage par un ensemble de petites piè
ces annexes qui servent au rangement, à la toilette,
au logement des valets et chambrières : garde-robes
et cabinets. Parfois, le cabinet est au contraire
une petite pièce intime, à l'extrémité de l'enfilade
de l'appartement, une pièce où l'on écrit et où on
lit, située souvent d'une façon imprévue, en encor
bellement par exemple, avec des vues inattendues et
une décoration originale et précieuse'.'.
L'indication d'un appartement de bain est exception
nelle .
51
3.- Emergence des changements :
Le début du XVIIème siècle voit donc apparaître à la
fois un nouveau type de rapport à soi-même et aux au
tres 13 et un nouveau style de vie : les étrangers, les
visiteurs, les domestiques sont mis à l récart, on tente
de les canaliser dans des lieux précis.
Le souci de distribuer les habitations pour donner
un cadre à ce nouveau rapport à soi-même et aux autres,
va apparaître, tout d'abord dans les hôtels privés,
l'habitation populaire subissant peu de changements re
marquables.
Selon Robin Evans 14 du "partage de la maison en deux
domaines (au XVIIème siècle) - le sanctuaire intérieur
des pièces habitées, parfois non reliées entre elles,
et les espaces de circulation inhabités - ... se déga
ge une définition indiscutablement moderne de l'intimi
té (privacy) : elle n'entendait plus résoudre la vieil
le question de la "commodité" (convenience), mais con
courait peut-être bien à encourager une psychologie
naissante où 1 'individu se sentait pour la première
fois, non plus simplement menacé par la présence d au
trui, mais proprement défiguré par ses semblables .
Cette nouvelle préoccupation qui vise à organiser
l'espace pour ménager l'autonomie en même temps que
certaines formes de sociabilité, semble appartenir à
des initiatives privées, ponctuelles, reprises plus
tard, en France, par des architectes et donc théorisée
et divulgée. Ainsi le rôle de la Marquise de Rambouil
let est qualifié de révolutionnaire dans plusieurs
1 3 . il semble que cette période voit le passage dans la pratique des
condamnations formulées (ou re-formulées) par le Concile de Trente
sur le corps, la nudité, la promiscuité... Se préserver, se cacher
devient nécessaire et l'organisation des lieux doit le permettre.
Cette question est développée dans la deuxième partie de ce texte.
14. Robin Evans. Figures, portes, passages. URBI V. Pierre Mardaga éd.
1982.
52
traités ou écrits sur l'architecture 15. En fait, elle
a travaillé, avec les architectes construisant son hô
tel, à donner une traduction spatiale aux changements
auxquels, comme beaucoup de ses contemporains, elle
aspirait (changements semblables en Angleterre à la
même époque).
Tallemant des Réaux 161
7attribue à la Marquise de
Rambouillet une évolution de l'habitation qui devien
dra un modèle pour les architectes : "C'est d'elle
gu 'on a appris a mettre les escalliers à costé, pour
avoir une grande suitte de chambre (enfilade); à echaus
ser les planchers (les plafonds), et à faire des portes
et des fenêtres hautes et larges et vis à vis les unes
des autres. Et cela est si vray que la Reyne-mère,
quand elle fit bastir Luxembourg, ordonna aux architec
tes d'aller voir l'hostel de Rambouillet, et ce soing
ne leur fut pas inutile".
Elle introduisit dans les plans de son hôtel des
principes de distribution intérieure nouveaux, voulant
répondre à "ses goûts de société intime, de vie reti
rée et commode" ■
.
- Les pièces disposaient d'une double circulation
(par l'enfilade principale mais aussi par un dégage
ment latéral) les chambres sont ainsi doublées (bâti
ment semi-double) et ne prennent jour que d'un seul
côté.
17
Babelon commentant cette évolution en montre les
qualités :
"Ce plan a le grand avantage de faciliter par des
portes transversales les communications entre les piè
ces de chaque orientation, et d'éviter ainsi le circuit
15. de La Borde (Comte). Les Hôtels privés du XVIIème siècle, in Revue
générale de l'architecture et des T.P., Tome 6, 1845.
G. Davioud. Op. cit., 1881.
Ch. Garnier et A. Ammann. L'habitation humaine. Paris Hachette, 1892.
16. Tallemant des Réaux. Historiettes, Tome II, pp. 261-262.
Editions Monmerqué, 1865.
17. J.P. Babelon. Op. cit., pp. 191
53
de traversée unique qui commençait à être ressenti com
me une gênev Ailleurs on utilisait comme dégagement ou
comme couloir le palier de 1 'escalier, la galerie, un
balcon en saillie réunissant deux pièces ou même une
terrasse."
- Les escaliers se multiplient et se spécifient :
l'escalier d'honneur dessert les salons de réception,
l'escalier de fond les logements intimes et l'escalier
de service les cuisines et les communs destinés aux
domestiques.
- La chambre, avec son lit et ses ruelles qui était
"le refuge de toute la vie privée" (par vie •
privée entendez vie avec les familiers ), va se démul
tiplier pour laisser place à l'appartement composé de
la chambre à alcôve, espace public où l'on reçoit, et
de ses annexes (cabinet, garde-robe et dégagements du
service), plus privées.
- Cabinet et garde-robe sont des espaces de retrait
différenciés, liés à la chambre et qui permet à celle-
ci de rester très publique. Chaque personne occupant
une chambre peut maîtriser ainsi les différents degrés
d'intimité avec les autres : les lieux existent pour
médiatiser ces différences. D'autre part, ils sont le
signe d'une recherche de confort, attitude qui émerge
à cette époque là.
- La salle va se démultiplier au cours du XVIIème
siècle en salle à manger, salon et galerie. J.P. Ba-
belon en résume les évolutions et les usages :
"La grande salle va disparaître, donnant naissance
à trois pièces mieux diversifiées qu'elle ne l'était :
la galerie décorée, qui fait la gloire des maisons les
plus à la mode, la salle à manger, née de la combinai
son de la salle avec 1 'antichambre, et enfin, au terme
d'une plus longue évolution, le salon, né de la combi
naison de la salle avec la chambre, qu'il finira par
supplanter dans son rôle d'espace réservé à la vie de
société". (p.196 du même ouvrage)
54
L'interpénétration des différentes activités dans
des espaces généralement polyvalents devient caduque
en tant que modèle de distribution. Il est cependant
très présent dans la production banale des habita
tions de cette époque.
55
II.
Connaissance des usages et commodité :
l'art de la distribution au XVIIIème
siècle
Cette demande sociale de l'élite conduit désormais
les architectes à théoriser leurs réflexions sur la
distribution qui devient un "art nouveau". C'est J.F.
Blondel 18 architecte du XVIIIème siècle (1705-1774),
qui présente la distribution comme le premier objet
de l'architecture. La distribution est un art spécifi
que à l'architecture française. Si l'architecture an
tique reste la référence en matière de rèqles de com
position et d'ordonnancement extérieurs, c'est à l'ar
chitecture contemporaine française que l'on doit les
principes de la bonne distribution.
L'architecte Guadet 192
0, qui fera rééditer au siècle
suivant 1' Architecture Française de J.F. Blondel,
souliqne dans la préface le rôle de ce théoricien :
"Déjà au XVIIème siècle, 1 'art des distributions
avait fait de grands progrès... Mais ces recherches
étaient exceptionnelles, tandis que plus tard elles
furent le premier souci de 1 'architecte".
C'est "à partir de Blondel que l'architecture devient
humaine, c'est-à-dire pratique"
Si Blondel n'est pas le premier à avoir traité de la
distribution, il l'est cependant à avoir abordé l'ar
chitecture de ce point de vue en France.
18. J.F. Blondel. L'Architecture Française, op. cit., et Cours d'Architec
ture, op. cit.
19; J. Guadet. Préface de L'Architecture Française.
20. C'est nous qui soulignons.
56
- Le "goût moderne" et l'attention portée aux usages :
Blondel énonce des principes de distribution des es
paces en rapport avec leurs usages (et non plus l'usa-
lj?e ) W i codifient les lieux. Il propose dans 1' Archi
tecture Française des planches d'hôtels parmi un ensem
ble de bâtiments "les plus remarquables"; mais il en
existait alors 'peu qui pussent servir de modèle à la
véritable architecture". Aussi les exemples proposés
sont assortis de descriptions critiques.
D'autre part, ainsi que le montre Auguste Prost dans
son éloge à J.F. Blondel 2 1, cette période, où, d'une
part les architectes légifèrent et proposent des nor
mes, est aussi un moment où ils sont très sensibles à
l'évolution des idées de leur temps concernant l'art
de vivre et la décoration dans leurs intrications avec
la distribution : "Si on ne doit jamais dans la déco
ration des bâtiments, s'écarter du ton élevé de la
grande architecture on peut, jusqu'à un certain point
dans 1 'ornementation des appartements, qui touche de
si près aux habitudes intimes de la vie, suivre, en
quelque sorte comme on le fait pour le costume, le
goût du temps où l'on vit".
C'est une position qui fait appel explicitement à un
savoir sur la société qui participe au travail de con
ception architecturale. . r-
-*> * *
La bonne distribution obéit au "goût moderne" :
Ainsi la distribution des hôtels du XVIème siècle -
cependant considérés comme de remarquables bâtiments -
n'est pas abordée car relative au "goût ancien".2
1
21. A- Prost.1 J.F.Blondel et son ceuvre, Metz 1860 . L'auteur cite
ici le "Traité d 'Architecture dans le goût moderne ou de la distribu
tion des maisons de plaisance et de la décoration des édifices", 1737,
1738, 2 Vol., in 4°.
57
Le plan de l'hôtel Carnavalet (Fig. VI) est reproduit
sans légende et n'est pas commenté; ses dispositions ne
sont plus celles observées dans les hôtels du XVIIIème
siècle. Blondel note dans ses descriptions ces mala
dresses des temps passés :
. dans ces bâtiments simples en épaisseur, il n'est
"guère possible d'y ménager des garde-robes et des
dégagements" et l'antichambre se trouve alors dans
la principale enfilade "ce qu'il faut éviter";
. les pièces sont lieu de circulation et d'égale gran
deur; ainsi cette garde-robe est trop grande "ainsi
gu'on la pratiquait il y a 50 ans".
L'hôtel de la Vrillière (Fig. VII) du début du
XVIIIème, présente au contraire de "principaux apparte
ments pourvus des commodités relatives à leurs usages".
L'art de la distribution est perfectible.
__ Ainsi le Palais de Bourbon (Fig. VIII) sera reconnu
comme remarquable par Blondel qui le qualifie de :
"Premier bâtiment en France où l'on ait imaginé ces
genres de commodités qui font tant d'honneur à nos ar
chitectes français quoique depuis cet édifice on ait
encore poussé plus loin 1 'art de rendre la distribution
commode ",
Des historiens citeront plus tard son rôle exemplai
re :
. Garnier 22 compare son influence sur l'architecture
à venir, à celle qu'à eu, en son temps, l'hôtel de
Rambouillet.
. Oulmont 23 souligne la diffusion de ce modèle :
"L'intérieur ? C'est au Palais-Bourbon, en 1722, que
s'opéra le véritable changement dont ensuite profitè-
* rent, non seulement gentilhommes et grands financiers,
mais même des bourgeois ; avant on ne connaissait que
longues galeries et immenses salons".
22. Cn. Garnier et A . Ammann. L'habitation humaine. Paris, Hachette, 1892.
23. Ch. Oulmont. La vie au XVIIIème siècle. La maison. Paris, Seheur, 1929 .
58
Fig. VI - Le goût ancien selon J.F. Blondel.
Hôtel Carnavalet, recueil de Blondel.
Architectes : A. du Cerceau - J. Bullant.
Début du XVIème siècle.
n “ jxxin
'W- <*.*«&•
Fig. VIII "L'art de rendre la distribution commode"
selon J.F. Blondel. Plan du Palais Bourbon.
Arch. Giardini-Lassurance, 1722.
1 - Les dispositifs.
Les nouveaux modèles de distribution, repris en
grande partie des principes de l'hôtel de Rambouillet,
sont en effet généralisés et encore affinés. C'est
l'intérieur de l'hôtel aristocratique qui est alors le
champ privilégié des innovations architecturales.
- Les appartements "semi-doubles" (doubles en profon-
deux, les pièces ne sont pas traversantes), commencent
à être proposés comme modèles. En fait cette disposi
tion présente plusieurs types d'avantages :
. elle permet de faire une distinction entre les pièces
principales, qui ont leur vue sur le jardin (s'il
s'agit d'un hôtel) ou la rue (s'il s'agit d'une mai
son urbaine) - sur la façade la plus valorisée -,
et les pièces secondaires. Les pièces principales
sont les chambres, les salles, les cabinets. Les piè
ces secondaires, qui se multiplient, sont, ce que
nous appellerions aujourd'hui les espaces de transi
tion : antichambres, dégagements, vestibules et pa
liers, et aussi les dépendances des pièces principa
les : garde-robes ...
. elle permet également d'établir une hiérarchie dans
les circulations. La principale enfilade, le long de
la façade principale, met en relation les pièces no
bles, et est destinée à montrer au visiteur la ri
chesse de l'habitant, proportionnelle à la longueur
de cette perspective. Les dégagements et escaliers,
situés dans la zone des pièces secondaires sont des
tinés à offrir des trajets différents aux maîtres et
aux domestiques, aux maîtres et aux visiteurs.
- D'autre part, les pièces se multiplient et se spéci
fient.
. Le vocabulaire s'élargit et devient très riche.
Blondel distinguera six sortes de chambres (chambre :
à coucher, de parade, à alcôve, en estrade, en niche,
62
en galetas). La salle devient salon, salle à manger,
salle d'assemblée, salle de compagnie.
. La distribution de l'hôtel se dessine dans le cadre
de principes organisateurs :
Il existe trois types d 'appartements 2^ où chaque
pièce prend ensuite une place dans une suite déter
minée . ^___
Chaque appartement a une destination spécifiée :
- les appartements de parade sont destinés à la re
présentation sociale. Hautecœur 2
25 note que "les
4
chambres de parade existent encore au début du siè
cle mais peu à peu disparaissent des plans", suivant
donc une évolution tendant à faire tomber en désué
tude les règles d'une sociabilité "obligée". Mais le
discours architectural continue à affirmer son exis
tence .
— T - les appartements de société sont destinés à la
"société élective", où "le maître de la maison reçoit
journellement sa famille et ses connaissances, et gui
sont fréquemment au bel étage" 26 .
- les appartements de commodité sont assignés au
maître et à la maîtresse de maison , "où ils se re
tirent en hiver et en cas d'indisposition et où ils
traitent leurs affaires domestiques".
Chaque appartement est composé d'une suite d'espaces
qui est codifiée. Par exemple, l'appartement de com
modité est composé dans une progression déterminée,
de 1 antichambre, la salle d'assemblée, la chambre à
coucher, le cabinet, l'arrière-cabinet27. En fait,
le plus souvent, dans l'hôtel, la suite est réduite
à l'antichambre, la chambre, la garde-robe, le cabi
net et les petits lieux.
24. Cf. en annexe les définitions qu'en donnent D'Alembert et Diderot.
25. L. Hautecœur, o p . cit., tome III.
26. L. Hautecœur, op. cit., tome III.
27. Cette définition de J.F. Blondel montre bien que même la sphère du
privé était à ce moment là encore très publique de notre point de vue
puisque c'était une intimité où les autres étaient très présents.
63
D'autre part, les cheminements sont des guides orga
nisant l'intérieur de l 'hôtel.P. Saddy28 décrit le par
cours réservé à l'hôte.
Parcours du visiteur dans l'Hôtel du XVTIIème siècle
( Hôtel de Clermont , d'après Choisy )
Jusqu'alors dans les traités, et en particulier dans
( les plans présentés, nous ne trouvions pas d'indication
de cheminements (pas de cheminement directif ou préfé
rentiel) , ce qui indiquait qu'ils étaient non orientés,
non hiérarchisés. A partir du XVIIIème siècle le dis
cours sur la distribution se réfère à un parcours pri
vilégié, un ordonnancement des lieux et des objets,
une magnification du regard guidé, une bonne présen
tation hiérarchisée des—espaces, ménageant des surpri
ses et qui s'inscrit aussi dans un code des usages et
de la réception.
Pierre Saddy met en évidence le rôle privilégié des
cheminées dans ce parcours.
"De porte en porte, dans ce parcours scénographique,
le visiteur doit trouver immédiatement dans son champ
visuel 1 'élément le plus spectaculaire commun à chaque
espace, la cheminée. En effet, dans la symétrie-conso
le, la qualité attractive du feu introduit une hiérar-
' i2 9
chie qui privilégie la chemineé 9
8
2
28. P. Saddy. Radiateur et code classique. A M C , n° 32, déc. 1973.
29. P. Saddy. Op. cit.
64
Désormais la possibilité de dévoyer les conduits de
cheminée (Hautecœur 30 en note l'apparition dans l'hô
tel de Jars en 1648) va permettre une plus grande sou
plesse dans les dispositions qui doivent respecter la
position centrale de la cheminée sur le mur face au
parcours de l'hôte.
Dans les lieux moins publics , la circulation se
|fait par des dégagements prévus à cet effet. Le corri
dor horizontal apparaîtra sur les plans, dans un pre
mier temps pour dégager les appartements de commodité.
Existe également un système de circulation vertical
secondaire par des escaliers dérobés.
On assiste là à une spécification de plus en plus
grande qui vise, semble-t-il, à écarter les domesti
ques et les visiteurs et à protéger de plus en plus la
vie privée des occupants.
"On voit combien, écrit Robin Evans31, l'introduc
tion du passage traversier dans 1 'architecture domes
tique venait brusquement creuser le fossé entre les
rangs supérieurs et inférieurs de la société par le
maintien d'un accès direct en enchaînement pour le
cercle de famille privilégié 32 et 1 'assignation cor
rélative de la domesticité à une portion de territoire
toujours adjacent mais n'empiétant jamais sur la mai
son proprement dite...".Il
Il devenait en effet nécessaire à ces aristocrates
habitant les hôtels proposés en modèle, de pouvoir
se différencier strictement des domestiques qui parta
geaient leur vie intime. Ainsi N. Elias écrit-il dans
la Société de Cour la disposition des locaux qui
prévoit pour chaque chambre une ou plusieurs aniicham-
I bres, est donc 1 'expression de ce voisinage spatial
; doublé d'une grande distance sociale, de ce contact
intime allant de pair avec une séparation rigoureuse
|jdes deux couches sociales" 3 3 .
30. L. Hautecœur , op. cit., tome II.
31. R. Evans. Op. cit.
32. C'est nous qui soulignons.
33. N. Elias. La société de cour. Paris, Calmann-Lévy, 1974.
65
- L'intimité naissante de la chambre est consacrée
grâce à la présence des espaces de retrait gui lui sont
annexés.
- Le cabinet devient une pièce d'appartement, alors
qu'auparavant il pouvait être limité par une simple
tenture et il "prend alors sa véritable individualité
en s'imposant comme l ’indispensable asile des conversa
tions , des réunions et de 1 'étude"
- La garde-robe (où est indiqué un lit d'un domesti
que) semble être aussi le lieu de la toilette intime.
Il semble en fait qu'il y ait distinction entre deux
types de toilette dans l'aristocratie : la "toilette
intime" est solitaire, dans un lieu de retrait souvent
sombre (et cela est volontaire), ces pratiques cor
porelles semblant nécessiter à cette époque l'isolement
et l'ombre - tandis que la "toilette" est publique.
Elle est même, alors, un moyen de marquer son rang.
Ensuite elle sera liée plutôt à un dispositif de séduc
tion où la sensualité (les cheveux, les parfums...)
sera évoquée dans un jeu subtil du montré et du caché.
Lorsque, dans les demeures les plus riches, la baignoi
re est indiquée, elle se situe dans un appartement de
bains, autonome par rapport aux autres appartements
composant l'habitation; il est composé d'une suite de
pièces ; pièce de bains, étuve, pièce de repos
Le bain semble donc n'être pas seulement une pratique
d'hygiène, de toilette mais aussi un plaisir corporel,
plaisir qui semble plutôt réservé aux femmes. C'est
aussi une prescription médicale. Dans l'ensemble, à
cette époque là, c'est une pratique peu courante.
-Le XVIIIème siècle est marqué par la création d ’es
paces exclusivement féminins :
. en relation avec le rôle social des femmes, la cham
bre de parade est le lieu où la "dame de maison" re
çoit les visites de cérémonies 3 5 .
34. L. Murard, P. Zylbermann. Buanderies de la chair. Ragile, Tome III,
1979.
35. A. Franklin. L a vie privée d'autrefois, Paris, Plon, 1887-1902.
36. Blondel. Architecture Française, op. cit.
66
. un peu plus tard apparaît le boudoir, lieu d'intimi
té où la maîtresse de maison se retire. Le boudoir
est défini comme "une pièce intime féminine, fermée
et sombre, attenante à la chambre à coucher et au
cabinet de toilette, très bien décorée".
Philippe Ariès 3 7 souligne la transformation au
XVIIIème siècle des mentalités, des usages et des es
paces :
"On vivait jadis en public et en représentation, et
tout se faisait oralement, par conversation. Désormais,
on sépare mieux la vie mondaine, la vie professionnelle
et la vie privée : à chacune sera affecté un local ap
proprié, la chambre, le cabinet, le salon.
"Dès le XVIIIème siècle, la famille commence à pren
dre ses distances à 1 'égard de la société, à la refou
ler au-delà d'une zone de vie privée toujours plus
étendue. L'organisation de la maison répond à ce souci
nouveau de défense contre le monde. C'est déjà la mai
son moderne gui assure de 1 'indépendance aux pièces en
les ouvrant sur un couloir d'accès. Si elles communi
quent entre elles, on n'est plus obligé de les traver
ser toutes pour passer de l'une à l'autre. On a dit
(que le confort date de cette époque; il est né en
| même temps que l'intimité, la discrétion, l'isolement,
\il en est l'une des manifestations. Il n'y a plus de
lits n'importe où. Les lits sont réservés à la chambre
à coucher, équipée de chaque côté de 1 'alcôve, de pla
cards et de réduits où apparaît un outillage nouveau
de toilette et d'hygiène".
"Cette spécialisation des pièces de l'habitat, dans
la bourgeoisie et la noblesse d'abord, est certaine
ment un des plus grands changements de la vie quoti
dienne. Il répond à un besoin nouveau d'isolement.
Dans ces intérieurs plus fermés, les serviteurs ne
quittent plus les lieux écartés qui leur sont assi-
| gnés" 3 8 .3
8
7
37. Ph. Ariès. L ’enfant et la vie familiale sous l ’Ancien Régime.
Paris, Plon, 1960.
38. Ph. Ariès. Op. cit.
67
Fig. IX - Hôtel de Choiseuil - 1723.
Architecte Gaulier.
Plan reproduit par J.F. Blondel.
68
La vie de société intime est donc privilégiée (mise
à l'écart des étrangers) mais aussi l'autonomie et la
reconnaissance de l'individu adulte dans l ’aristocra
tie et la bourgeoisie.
Dans les traités les usages apparaissent comme fon<-
dant les choix distributifs.
L'apparat, l'expression de l'étiquette, contraintes
sociales du XVXXIème siècle, sont les guides principaux
des choix architecturaux de l'hôtel aristocratique.
J.F. Blondel décrit très longuement les appartements
de parade.
Pourtant la c|uête d'une certaine intimité émergeant
à cette époque 9 transparaît dans les discours archi
tecturaux. L'intimité des maîtres est en effet, pré
sentée dans les traités comme une variable guidant les
choix. La protection par rapport aux domestiques et aux
visiteurs est soulignée. J.F. Blondel note que le maî
tre s 'entretient avec sa famille dans ses petits appar
tements, première indication dans un traité d 'architec
ture de la reconnaissance de la famille et d'un lieu
assigné.
Préserver une vie individuelle n'est pas encore une
règle des traités du début de ce siècle : l'isolement
n'est demandé que pour l'activité du maître qui prend
place dans les lieux de l'habitation. Mais le souci de
retraite sera souligné très expressément dans l'ouvra
ge du Camus de Mézières en 1780. Le repli sur soi, le
repos, la tranquillité nécessitent l'attribution d ’une
pièce. La salle de bains doit aussi, pour cet architec
te, exprimer la sensualité et la délicatesse liées au
plaisir, à la retraite de la toilette.
Tous les écrits soulignent cependant, l'isolement
nécessaire aux déjections.3
9
39. Cf. Seconde partie de ce rapport.
69
La nécessité de rapprocher les appartements de l'hom
me et de la femme - jusqu'alors situés le plus souvent
symétriquement dans l'hôtel aristocratique - disposi
tion non-prescrite dans les traités — apparaît dans
certains textes d'architectes de la fin du XVTIIème
siècle .
"Lorsque dans le même étage un corps de logis renfer
me plusieurs appartements qui ont entre eux des rap
ports, tels, par exemple, que 1 'appartement du mari et
celui de la femme, il faut que le tout soit disposé de
façon que le vestibule et même le salon soient communs
à ces divers appartements" 4 1.
Le Camus de Mézières leur attribue des pièces spéci
fiques à leur sexe : le maître de maison doit pouvoir
s'isoler de la vue et du bruit dans son cabinet; tan
dis que la "volupté", la "retraite", la "sérénité",
qui sont, pour cet architecte, les penchants de la
femme,trouvent à s'exprimer dans son boudoir.
Il n'y a pas de parole sur les enfants dans les cours
de D'Aviler et ceux de Blondel. Le Camus de Mézières en
parle au même titre que les domestiques. L'insistance
est toujours présente sur la mise à l'écart des domes
tiques. Ils ne doivent jamais paraître dans la princi
pale enfilade. J.F. Blondel recommande ainsi de ne
jamais placer sur cette perspective, les antichambres,
dans lesquelles les domestiques sont présents alors de
façon ostentatoire. Les pièces de service (cuisines et
dépendances) sont mises à l'écart du principâd corps
de loqis, afin d'éloigner bruit, vue et odeurs diverses,
des maîtres de maison. Quand ils sont présents au ser
vice des maîtres dans les autres parties de l'hôtel,
ils doivent rester invisibles; à cet effet, de nombreux
dégagements sont prévus spécifiquement pour le service
domestique.4
1
0
40. Cf. l'analyse que propose N. Elias à ce sujet dans La société de cour.
41. J.N.L. Durand. Op. cit.
70
P
Fig.X - Jombert. Distribution 33 . Plan du rez-de-
chaussée.
Retraite, isolement, spécification, médiations.
71
2.- Analyse de plans exemplaires.
Cette distribution (Fig. X) est remarquable par les
gradations d'espace qui, se regroupant autour de la
chambre, donnent à l'occupant le choix des usages ainsi
qu'une grande autonomie : multiplication des anticham
bres, grand escalier et escalier secondaire. Le passa
ge du plus public au plus privé est inscrit dans l'es
pace : ainsi une chambre est précédée de l'escalier
principal, du palier, d'une première antichambre,
d'une seconde antichambre; elle s'ouvre sur un cabinet
et une garde-robe communiquant entre eux; toute cette
suite aboutit à un petit escalier privé débouchant sur
un entresol. On peut s'y protéger des domestiques et
des visiteurs mais aussi en sortir sans être vu.
Sébastien Mercier 1+2 évoquant dans Les Tableaux de
Paris "les prodiges de l'architecture" souligne les
ressources infinies de la distribution des intérieurs
et les "commodités neuves et précieuses" qu'on y trou
ve :
"Elles étonneraient fort nos aïeux, gui ne savaient
que bâtir des salles longues &. quarrées,... Nos petits
appartements sont tournés & distribués comme des coquil
les rondes & polies, & 1 'on se loge avec clarté & agré
ment dans des espaces ci-devant perdus & gauchement
obscurs.
■ Aurait-on imaginé il g a 200 ans, les escaliers dé
robés & invisibles, les petits cabinets qu'on ne soup
çonne pas, les fausses entrées qui masquent les sor
ties vraies, les planchers qui montent et qui descen
dent, & ces labyrinthes où 1 'on se cache pour se li
vrer à ses goûts en trompant 1 'œil curieux des domes
tiques ? Issue cachée (s'ouvrant dans la garde-robe
d'une maison voisine), à tous les regards, excepté à
ceux des intéressés, mais propre à favoriser les mys
tères de l'amour, & quelquefois ceux de la politique?".4 2
42. L.S. Mercier. Les tableaux de Paris. Nouvelle édition, Amsterdam,
1783, 12 Vol. in vol II, p. 108.
72
. 7a r J m
tLin.r oeuvre 12 7bit'-
Fig. X - Jombert. Distribution 33. Plan du Ier étage
Retraite, isolement, spécification, médiations.
73
Les traités étudiés ne nous permettaient pas de con
naître précisément l'affectation des chambres, la pla
ce des enfants, la destination précise des cabinets,
ainsi que les lieux destinés à la réception en été et
en hiver. Si ces différenciations apparaissaient, pour
certaines,dans les écrits, les plans n'en témoignaient
pas.
Des planches (Fig. XI), trouvées en vrac, (par Jean
Castex), d'un architecte de la seconde moitié du
XVIIIème siècle (Dumont), datées de 1768, montrent
avec précision ces affectations.
Nous y voyons apparaître des chambres d'enfants et
d'adolescents situées au même niveau que celles des
parents. Antérieurement, les enfants étant dans ce ty
pe d'habitation, logés avec les domestiques, les plans
de ces logements, souvent en entresol, n'étaient pas
reproduits. D'autre part, l'attention à l'enfance se
transforme à cette époque là (comme nous en traiterons
plus loin). Nous y voyons aussi apparaître une disso
ciation : on isole les enfants par âge et par sexe
(chambre de demoiselle avec boudoir attenant). Mais,
surtout on reconnaît à travers cette spatialité leur
_place dans la famille. Un autre élément d'ailleurs va
dans le même sens : contrairement aux modèles courants
d'hôtels de cette époque, nous voyons ici diminuer
l'importance accordée à l'apparat et à la réception,
tandis qu'augmente considérablement la place accordée
aux appartements de commodité : le confort quotidien
est mis en scène dans chaque appartement ainsi que la
liaison entre chambre d'adultes et chambre d'enfants,
ce qui semble impliquer un rapprochement à la fois
spatial et affectif. A travers ce plan, se dessine
l'existence d'un lieu plus centré sur la famille.
A la garde-robe, qui désignait un espace pluri-
fonctionnel (lieu de la toilette, lieu des déjections,
coucher des domestiques) se substituent des espaces
différenciés : cabinet de toilette, lieu d'aisance,
chambre de domestiques. Le rapprochement des lieux
74
-A fu r Æ ù o yen .
JO ac? Toù&f
4-
Rue J / y*
Fig.XI — Nouveau projet de Distribution sur l'Empla
cement entier d'un Terrein situé près le
Parc au Cerf à Versailles .
Architecte Dumont, 1768
Plan du Rez-de-chaussée.
75
Fig.XI - Nouveau projet de Distribution sur l'Empla
cement entier d'un Terrein situé près le
Parc au Cerf à Versailles .
Architecte Dumont , 1768
Plan du 1er étage.
76
d'aisance de la chambre à coucher, son assignation à
un espace affecté est désormais possible grâce aux
progrès techniques :
"En 1786, l'Académie d'Architecture approuve les
"commodités portatives" inventées par P. Giraud. La
même année Le Camus insiste sur 1 'opportunité de sup
primer toutes les fosses et d'y substituer des "tinet
tes mobiles" 43.
Les traités décrivent alors longuement les diffé
rents modèles de cuvettes à effet d'eau.
3.- Les aléas de la diffusion des modèles.
Les innovations que nous venons d'évoquer, se répan
dent lentement, selon les classes sociales et les dif
férents types d'habitat d'une part, et d'autre part,
selon un clivage fort entre Paris et la province :
"Dans les immeubles, l'intimité n'existe guère : les
grandes avenues gui faciliteront plus tard la circula
tion dans les villes, les couloirs gui à 1 'intérieur
même de l'habitat permettent à chacun de s'isoler dans
sa chambre tout en communiguant avec les autres membres
de la famille par cette rue interne gu'est justement le
couloir, tout cela, signe des temps nouveaux, n'est en
core réservé gu'à une minorité de personnes, dans les
guartiers chics et les immeubles aisés. Les plafonds
s'y abaissent pour faciliter le chauffage. Les fenê
tres s'allongent pour distribuer plus abondamment la
lumière. Au XVIIIème siècle, on assiste, parmi les
groupes les moins démunis, à une spécialisation des
pièces des appartements, en fonction de la privatisa
tion de 1 'existence; la sphère du privé, de 1 'intéri
eur, se sépare de celle du sociable. Des antichambres,
cabinets, couloirs isolent les chambres du reste de
1 'appartement et de la famille. Le salon, zone de so
ciabilité par excellence, fait une carrière triomphale
43. P. Saddy. Le cycle des immondices in XVIIIème siècle, n° 9, Le sain
et le malsain, éd. Garnier Frères, 1977.
77
dans le monde des lettres parisiennes, mais cette appa
rition reste encore modérée dans la réalité des pro
vinces" .
Ces objets caractéristiques d'un sens de l'espace
que sont les passages et les escaliers impliquant un
maintien, une gestuelle signifiants dans une culture
des façons de faire choisies, sont aussi des signes
classant que l'on retrouve dans certains groupes so
ciaux, alors que d'autres ne les connaissent pas ou
pas encore .
J.C. Perrot45 souligne l'alliance de ces deux évolu
tions au XVIIIème siècle :
"Toute 1 'attention se portera sur la disposition de
l'escalier dans la construction; mais aussi, me semble-
t-il, sur 1 'apparition des corridors : le nom, dans son
sens moderne, comme la chose, s'emploient surtout de
puis le XVIIIème siècle. La promiscuité ou l'isolement
des habitants dépendent en effet de 1 'arrangement de
ces deux éléments de communication verticale et hori
zontale et la montée de 1 'individualisme chez les no
tables s'accompagne dans la maison de la multiplica
tion de passages gui détachent les uns des autres, les
appartements jusqu'ici grevés de servitudes et au sein
des appartements, les pièces elles-mêmes autrefois
emboîtées...".
"Au-delà de ces môles chronologiques que 1 'urbanisme
révèle pour le profit de 1 'histoire sociale, celui-ci
nous apprend aussi combien 1 'expérience des citadins
pouvait différer d'un groupe à l'autre. Tandis que au
XVIIIème siècle la vie des notables transplantés dans
les aires neuves s'ouvre à l'espace, aux commodités
de la vie, aux prescriptions des hygiénistes et perd
ses amarres avec le passé, celle des classes populai
res persiste à s'écouler dans les vieux moules de pier
re du XVlème et du XVIIème où se répètent les lois bio
logiques anciennes (contagion, mortalité) les gestes
44. G. Duby. Histoire de la France urbaine. T. III : La ville classique,
Paris, Ed. du Seuil, 1981, p. 451.
45. J.C. Perrot. Rapports sociaux et villes..., op. cit.
78
quotidiens (la quête de 1 'eau au puits, la cuisine dans
les cours et les boutiques, 1 'élevage de la volaille et
des lapins dans les chambres) et le même réseau humain
(promiscuité des maisons, intimité de la rue). Voici
deux manières opposées d'éprouver non seulement l'es
pace urbain mais surtout le temps historique : par
leurs ajouts successifs, les villes ne sont que du
temps pétrifié. D'où leur éminent témoignage en his
toire sociale."
"Dans les maisons récentes du XVIIIème on observe,
luxe suprême, l'eau courante à l'étage (au moyen de
réservoirs situés sous les combles), les bains à l'an
glaise, ainsi à l'hôtel de l'intendance de Caen. Les
maisons plus communes ont au moins de la lumière en
abondance : le verre à vitre est le seul matériau de
construction dont le prix soit resté stable de Louis XIV
à la Révolution".
Tout le jeu entre évolution des mœurs, des mentali
tés et dispositifs soutenant ces évolutions,se résume
ici,ainsi que les décalages toujours présents entre
émergence d'un nouveau comportement et des nouvelles
organisations des lieux, et diffusion de ces modèles
spatiaux et mentaux.
I
III.
Le début du XIXème siècle : reproduction
et transposition
L'intérêt pour la distribution intérieure des habita
( tions est toujours présent mais ne fait pas l'objet
d'un discours de la part des architectes. La biblio
graphie de cette époque comporte principalement des
recueils de planches de bâtiments existants, considé
rés comme de bons modèles , et pouvant être utilisés
comme point de départ pour la conception d'autres
édifices de même type. Ils sont en général parisiens.
Ils s'attardent plus particulièrement à reproduire
des plans d'habitations à loyer, genre architectural
qui prend de l'ampleur; ces habitations sont conçues
à partir de besoins généraux et non plus à partir du
programme d'une famille particulière comme pour les
hôtels privés. Les architectes vont donc être d'autant
plus impliqués dans la mise en forme de la distribution
intérieure ; ils vont devoir faire appel à leurs propres
valeurs et conceptions de la vie quotidienne et des
mentalités.
De nombreux changements interviennent de divers
ordres.
. Le type de modèle d'habitation n'est plus le même.
Au XVIIIème siècle les traités ou recueils étaient
principalement constitués de plans d'hôtels particu
liers renvoyant à un commanditaire particulier (en gé-
I néral aristocrate). Au XIXème siècle les recueils pro
posent des plans d'habitation d'immeubles à loyer
destinés à la bourgeoisie,élaborés à l'origine de fa
çon analogue aux modèles antérieurs mais adaptés à
I l'immeuble (surface réduite, organisation horizontale
à un seul niveau).
La reproduction des modèles ne peut pas être à l'i
dentique dans un espace objectivement plus réduit,
81
mais elle sera plutôt de l'ordre de l'interprétation,
de la transposition.
. Le modèle d'habitation individuelle est transposée
dans l'habitat collectif.
. D'autre part, le propriétaire n'est pas l'occupant.
. L'occupant n'est pas connu de l'architecte.
Les modèles de distribution des recueils suivent
les codes élaborés au XVIIIème siècle. Ces distribu
tions vont donc être banalisées, reproduites et cons
tituer le cadre de la vie quotidienne des couches
nouvelles de la France bourgeoise alors qu'elles ont
été élaborées par et pour les élites.
*+6
Adeline Daumard proposant quelques cas types il
lustrant les conditions de vie de la bourgeoisie au
début du XIXème siècle, souligne qu'elles sont liées
à la nature du logement et à l'importance de la domes
ticité. Le tableau qu'elle nous propose (p. 72) comme
qualifiant la vie des riches bourgeois se situe dans
un cadre matériel tout à fait proche des modèles d'ha
bitation antérieurs, élaborés au XVIIIème siècle :
"Quant au style de vie gui était 1 'apanage de la
richesse, l'inventaire après le décès d'un agent de
change, en 1821, en donne un aperçu : domestiques en
grand nombre et aux compétences bien diversifiées, co
cher, valet de pied, deux valets de chambre, celui de
monsieur, celui de madame, femme de chambre des filles
aînées, gouvernante et nourrice pour les enfants, cui
sinière et garçon de cuisine, sans compter 1 'institu
trice des jeunes filles (le fils aîné était au lycée
et n'avait pas de précepteur). L'affectation des pièces
ajoutait à ce luxe . Une antichambre et un vestibule
isolaient les pièces destinées à la réception et à la
vie commune de la famille, salle à manger, grand et
petit salons; les différents membres de la famille
possédaient leurs appartements privés, avec, à proxi-
46. A. Daumard. Les bourgeois de Paris au XIXème siècle. Paris, Flamma
rion, 1970.
82
mité, les chambres des domestiques attachés à leur
personne : un boudoir et une chambre pour la maîtresse
de maison, une salle d'étude et une chambre pour les
deux filles aînées, sans parler des cabinets de toi
lette".
Si l'on retrouve dans les plans, les principes et les
dispositions présents dans les hôtels du XVIIIème siècle,
on peut aussi y lire les principes traduits par de nou
velles structures spatiales, signes de changement dans
les usages et les mœurs.
Il semble que le début du XIXème siècle soit un mo
ment de transition en ce qui concerne les mentalités,
les modes de vie et les dispositions spatiales. En ef-
l fet au cours d'une même période, vont coexister des
/ propositions spatiales et donc des plans d'habitation
(des dispositions) très divers. Le rythme des change
ments semble se précipiter.
On trouve dans les ouvrages de Calliat (architecte)1*7
et de Normand (éditeur)1*8, ces différences : des dis
positions perdurent, liées à une perception de la vie
quotidienne et des relations telles qu'elles étaient
conçues à l'époque antérieure, en même temps que d'au
tres dispositions émergent, qui donnent leur matéria
lité à des changements dans les modes relationnels.
La maison du Boulevard Beaumarchais (Fig. XII), de
l'architecte Bailly, illustre l'importance de la liai
son salon - chambre à coucher, pièces ouvertes les unes
sur les autres, prenant jour sur la façade principale
sur rue (le bruit n'était pas alors une variable dé
terminante) . La liaison salon — salle à manger n'est
pas de mise à cette époque. La salle à manger n'est
pas une pièce principale. Dans les habitations plus
modestes elle servira d'antichambre, de desserte des
autres pièces.
47. V. Calliat. Parallèle des maisons de Paris construites depuis 1830
jusqu'à nos jours. Paris, Bance éd., 1857.
48. Normand (Aine) . Paris moderne ou choix des maisons contruites dans les
nouveaux quartiers de la capitale et dans les environs. Paris, 1843.
83
Légende des figures suivantes :
Escaliers & vestibule e
Antichambre a
Salle à manger m
Salon s
Boudoir b
Chambre à coucher ch
Chambre ch
Cuisine eu
Passages P
Cabinet de toilette t
Anglaises 1
Par contre, sur les plans de la "maison rue de Berlin"
de Viollet-le-Duc (Fig. XIII), le salon et la salle à
manger sont liés. Cependant la salle à manger reste
côté cour .
; Ces plans illustrent aussi une pratique qui va se
répandre : celle de la chambre conjugale. Auparavant,
:en effet, une plus grande autonomie spatiale des deux
;membres du couple semblait la règle quand les dimen
sions de l'habitation le permettait. De même, le bou
doir, qui suit cette chambre conjugale ouvre sur le
salon et de ce fait ne joue plus son rôle d'espace de
retrait qui nécessitait qu'il soit plus fermé ou qu'il
ouvre sur un espace moins public que le sâlon. Le ter
me de boudoir subsiste donc mais l'usage en est changé
quand change sa position : il devient plutôt un salon
intime qui n'est plus spécifiquement féminin comme au
XVlIIème siècle. Le terme de boudoir tombe en désuétude.
Ces dispositions sont tout autres dans le plan de
Visconti (Fig. XIV) 1,9 où se retrouve la séparation
traditionnelle entre chambre à coucher de la femme,
associée à un boudoir (lieu/signe de la féminité) et
à un cabinet de toilette (qui est dans ce plan, lui
aussi féminin puisque son accès privilégié est lié
au boudoir), et chambre à coucher de l'homme.
Dans ces plans, la chambre à coucher de l'homme s'en
richit de nouvelles potentialités : - elle peut devenir
fumoir (les jours de réceptions notamment) car c'est au
XIXème siècle une pratique qui se répand, et de ce fait
elle a un caractère public. Les amis et relations pro
fessionnelles y sont reçus.
| La distinction espace de service/espace de réception
(et espace des domestiques/espace des maîtres est res
pectée. Elle organise la distribution.4
9
49. Nornanc1 (Mné) . Op. cit.
86
Fig. XIII - Maison Rue de Berlin.
Viollet-le-Duc, Architecte.
Recueil de Calliat.
87
Maison L’iaee de la 1}ourse N ” 10.
/ ’ /a/t </n /*/'<’m ir r / .
Fig. XV - Normand Aine. Paris moderne ou choix des
maisons construites dans les nouveaux quartiers
de la capitale et dans les environs. Paris 1843.
Architecte : Pellechet 1834.
89
Dans le même recueil, le plan de la maison de la
Place de la Bourse (Fig. XV) construite par Pellechet
en 1834, propose une distribution originale pour l'é
poque , de deux points de vue.
. Le salon et la salle à manger se suivent et sont
largement ouverts l'un sur l'autre (on sait quel avenir
aura cette liaison).
. Le cabinet de toilette est commun à la chambre à
coucher (qui possède deux lits jumeaux) et à une autre
chambre (peut-être d'enfant ?).
Il faut noter sur ce plan, la double circulation, la
double entrée et le regroupement des chambres à coucher
qui devaient permettre de séparer très facilement les
lieux de la vie privée et les lieux de réception50 .
L'apparition du couloir, la multiplication des esca
liers, issues et dégagements dans les plans des maisons
à loyer sont significatives à ce sujet. Chaque pièce
_principale (ainsi que les autres lorsque cela s ’avère
spatialement possible) possède deux portes, le système
de circulation permet 1 'autonomie deshabitants à
l'intérieur de l'habitation (quand elle est souhaitée).
Il permet aussi au service de s'y dérouler plus ai
sément : la mise à 1 'écart des domestiques, entamée
aux siècles précédents continue à se marquer dans les
lieux. Ils sont présents mais ne doivent pas être vus.
L'escalier de service, assure, dans les logements les
plus riches, une entrée indépendante.
La cuisine reste située dans la partie la plus
éloignée de l'habitation. La distance ou la liaison
entre la cuisine et la salle à manger n'est toujours
50. Adeline Daumard décrivant le style de vie d'un ancien commerçant pa
risien retiré des affaires nous donne des indications précises sur les
différentes sociabilités et leur lieu : l'existence dans la chambre à
coucher "d'un meuble de chambre à coucher", c'est-à-dire un canapé
avec les fauteuils et chaises assortis,"ce qui permettait de recevoir
des intimes". (C'est nous qui soulignons)
in Les bourgeois de Paris au XIXème siècle, op. cit., p. 70.
90
pas déterminante dans les choix d'affectation. Elle se
rapproche cependant de la salle à manger dans les lo
gements modestes (car les domestiques en sont absents).
Les chambres de domestiques sont exclues des appar
tements et sont en général regroupées dans les combles
et au rez-de-chaussée.
La chambre d'enfant comme pièce spécifique va ap
paraître dans la terminologie des plans : pièce de pe
tite taille, proche d'une chambre à coucher principale.
On avait déjà vu apparaître à plusieurs périodes,
dans de très grands hôtels, des appartements de bains,
composés d'une suite de pièce de structures comparables
à celles des thermes romains ou des bains turques (piè
ces qui communiquent entre elles, de déshabillage, de
bains proprement dit, de repos, etc__ ), mais c'est
dans la maison de la Rue de Berlin de Viollet-le-Duc
(présentée plus haut) qu'apparaît, dans un plan une
salle de bains, de proportions modestes, située au
rez-de-chaussée d'un immeuble collectif 51, qui annon
ce la banalisation future, à la fois de ce lieu et des
Pra-tiques qui y sont possibles. L'installation' de l’eau
courante dans les étages, facilitera la pratique du
bain et participera à cette banalisation.
51. Etait-elle utilisée par les différentes familles habitant l ’immeuble ?
Sa situation, près de la loge du concierge, au rez de chaussée, alors
que les appartements se trouvent aux étages supérieurs, le laisse
supposer.
91
IV.
Transformation et émergence d'un modèle :
la seconde moitié du XIXème siècle
1 - Interrogations et positions des architectes .
La fin du XIXème siècle confirme les changements
pressentis au début de ce siècle dans les nouvelles
dispositions des plans mais aussi dans les discours
des architectes. Depuis un siècle l'intérêt pour la
distribution intérieure de l'habitation, traduit par
l'existence d'écrits à ce propos, semblait moindre.
Par contre, en cette fin de siècle, les écrits sur la
distribution intérieure de l'habitation sont nombreux
dans les traités, cours et histoires de l'habitation52 .
Ce qui apparaît dans ces discours, c'est que la dis
tribution intérieure de l'habitation se réfère tout
d'abord à l'usage : l'habitation est une bonne habi
tation lorsque la clarté de lecture résulte d'une
concordance entre mœurs et usages, et dispositions ar
chitecturales. L'architecte, conseil et guide, grâce à
son "goût", sa "logique", et son "bon sens", doit se
conformer aux mœurs.
Aux "besoins nouveaux" de l'époque, l ’architecte doit
répondre par l'invention de solutions spatiales. Les
52. C. Daly. L'architecture privée au XIXème siècle sous Napoléon III.
Paris, E. Morel et Cie, 1864.
Recueils des planches accompagné d'une introduction où sont énoncés
quelques principes généraux sur la distribution.
Davioud, op. cit.
C. Garnier et A. Ammann, op. cit.
J. Guadet. Eléments et théorie de l'architecture. Librairie de la
construction moderne, Paris, 1902.
D. Ramée. L'architecture et la construction pratiques, mises à la
portée des gens du monde, des élèves et de tous ceux qui veulent fai
re bâtir. Paris, Firmin Didot et Cie, 1885.
L. Reynaud. Traité d 'Architecture. Paris, Dunod, 1863.
Viollet-le-Duc. Entretiens sur 1'Architecture. Paris, Morel, 1863-72.
92
besoins sont "compliqués", "multipliés" d'après Viollet
-le-Duc. Usages nouveaux, mobilier moderne, exigences
d'hygiène (air, eau, lumière, chaleur) sont les "be
soins nouveaux" de confort et de bien-être.
V
Les architectes (Guadet, Ramée, Viollet-le-Duc) pro
posent des solutions, des prescriptions, des règles
assorties d'exemples de dispositions spatiales, exerci
ce-application d'un système.
Dans ces traités, les exemples présentés d'édifices
construits sont toujours des riches demeures (châteaux,
hôtels particuliers) même lorsque le discours se rap
porte à l'appartement des habitations collectives. En
effet, alors que, dans les faits, la maison à loyer
semble devenue une réalité, elle est bien souvent dé
préciée et dénigrée dans les écrits : le mélange des
populations qu'elle suggère, n'est pas supposé préser
ver l'esprit de famille comme le ferait la maison in
dividuelle .
En effet l'insistance commune à tous ces écrits por
te sur la séparation de la partie privée de l'habita
tion (lieu de l'intimité, de la vie de famille) de la
partie publique (réservée à la réception, à la repré
sentation) et bien sûr des pièces de service (comme au
siècle précédent). Pour les architectes, l'habitation
est avant tout l'habitation de famille, mais cette po
sition, pourtant mise en avant, reste ambiguë car,
dans les discours et sur les plans le rôle de réception
de l'habitation est souligné et guide les choix.
93
2.- Analyse d'un plan exemplaire.
Le tome 2 du recueil de Daly 53 montre encore quelques
plans de maisons à loyer distribués comme au début du
XIXème siècle. Les pièces se commandent, en particulier
la salle à manger (ouvrant sur la cour intérieure),
dessert les chambres à coucher. Mais le plan du 77,
Boulevard de Sébastopol (Architecte Mesnard) (Fig.XVI),
du recueil de Daly nous montre une distribution qui de
viendra exemplaire. L'appartement est organisé de façon
à regrouper les chambres (partie privée de l'habitation)
et par là, à effectuer une séparation avec les pièces
de réception (salon, salle à manger, chambre principa
le : partie publique de l'habitation).
. L'autonomie de chaque partie de l'habitation est
assurée par les couloirs, les dégagements, les deux
escaliers (principal et de service).
. Les chambres sont maintenant regroupées sur la fa
çade arrière du bâtiment (moindre lumière, retrait par
rapport à la rue, au bruit, à la vie sociale). Elles
se multiplient, rendant compte de la présence des en
fants dans l'appartement. Les cabinets de toilette ont
leur accès par les chambres dont ils dépendent. Dans
les appartements de "première classe", chaque chambre
dispose de cette annexe ; leur nombre diminue en même
temps que diminue la classe de l'appartement, jusqu'à
devenir nul. Adeline Daumard54 montre que le début et
la fin du XIXème siècle se différencient, du point de
vue de la distribution des appartements destinés aux
classes possédantes, par la diminution de ces annexes :
"(A partir de 1860) Dans les constructions neuves
élevées sur les grandes avenues nouvellement tracées,
les appartements destinés à la classe riche étaient
grands. Ils comportaient des pièces nombreuses, spaci
euses, avec les dépendances utiles pour rendre la vie
agréable. Pourtant, dans les maisons de rapport du
53. C. Daly. Op. cit.
54. A. Daumard. Maisons de Paris et propriétaires parisiens au XIXème
siècle. Paris, éd. Cujas, 1965, pp. 205-206.
94
moins et sans envisager le cas des hôtels particuliers,
il y avait beaucoup moins d'espace perdu que dans les
résidences plus anciennes, partagées également par ap
partements. Dans les cours, le nombre relativement ré
duit des remises et des écuries permettait d'étendre
les parties habitées ou louées à des commerçants. Sur
tout les dispositions intérieures étaient mieux étudiées
Même dans les plus grands appartements de 1 'avenue de
l 'Opéra ou du boulevard Saint-Germain, par exemple,
toutes les pièces avaient une affectation précise : sa
lon, petit salon, salle à manger, cabinet de travail,
chambres et naturellement cuisine et cabinets de toi
lette et de débarras. Mais la disposition gui caracté
risait les logements des gens riches jusqu'en 1850,
avait disparu : alors, chaque pièce principale était
doublée d'une ou même parfois de deux autres; des ca
binets, à côté des chambres principales étaient prévus,
1 'un pour loger la femme de chambre, 1 'autre pour ran
ger la garde-robe; la vaisselle était rangée dans un
petit office à côté de la salle à manger; les dépendan
ces de toutes sortes, lingerie, antichambre, vestibule,
débarras étaient multipliées.Dans les constructions
neuves, les appartements élégants étaient grands, mais
ils couvraient une superficie plus faible pour une des
tination identique, ce qui aboutissait à augmenter le
rendement de la propriété.
. Le salon et la salle à manger sont maintenant ou
verts directement l'un sur l'autre , alignés le long de
la façade principale sur la rue . Le salon n'existe pas
dans les logements les plus modestes . Une des cham
bres reste cependant ouverte , ici sur la salle à manger
(quelquefois sur le salon) mais elle possède alors une
autre issue pour assurer l'indépendance de son occupant .
. Toutes les pièces ont en effet (dans la mesure des
possibilités spatiales) une double desserte : par un5
55. "Avec un salon, on sort décidément des classes inférieures, on
s'élève à la bourgeoisie". (Garnier et Ammann - op. cit.).
96
système de circulation central au logement (couloirs
et dégagements) et par un système de circulation péri
phérique le long des façades (mise en communication
directe des pièces).
- Les accès à 1 'appartement sont multipliés : pour
les domestiques, escalier de service ou double entrée,
pour les maîtres, double entrée (quelquefois en effet,
une chambre à une sortie particulière, sans doute la
chambre ou le cabinet du maître de maison). Ces possi
bilités diminuent avec la classe de l'appartement.
. La proximité entre la cuisine et la salle à manger
devient de plus en plus recherchée.
Les changements apparus dans les distributions des
plans traduisent les changements de mentalités. Une
conception de la vie quotidienne transparaît dans le
discours des architectes. Elle est également l'objet
d'un genre nouveau d'ouvrages que l'on pourrait appe
ler traité de savoir-vivre dans les lieux 56 .
Entre les différents ouvrages apparaissent des con
tradictions quant à l'affectation des pièces, renvoyant
à différentes représentations des mentalités. Les ar
chitectes appartiennent à la bourgeoisie, les traités
de savoir-vivre et habiter s'adressent à un public plus
large : différence de condition sociale, rôles des in
dividus différents ? époque de transition dans les men
talités où les décalages dans les manières de vivre
sont très importants ? D'autres affirmations sur la
56. E. Cardon. L'art au foyer domestique. Paris, Librairie Renouard, 1884.
J.B. Fonssagrives. La Maison. Etude d'hygiène et de bien-être domesti
que. Paris, Delagrave, 1871.
Ris-Paquot. L'art de bâtir, meubler et entretenir sa maison ou manière
de surveiller et d'être soi-même architecte entrepreneur ouvrier.
Paris, H. Laurens, s.d. (après 1874).
97
vie quotidienne font par contre l'objet d'un consensus.
L'importance de la vie familiale, le développement de
l'esprit de famille sont mis en avant unanimement. Ce
la s'exprime dans les plans par la séparation entre la
partie privée et la partie publique de l'habitation.
Les architectes se font les promoteurs d'un certain
style de vie. En effet, les traités, ouvrages de recom
mandation, proposent la maison particulière, idéale
pour la vie de famille. Elle est capable, elle, de res
pecter la personnalité de l'individu et de permettre
"l'amour du foyer". Ce style d'habitation, de plus est
choisi pour toutes les classes sociales à travers leur
différent type d'habitation : hôtel, maison bourgeoise,
maison "ordinaire", maison ouvrière.
Cependant, la sociabilité n'est pas comprise partout
de la même façon. L'utilisation du salon et de la salle
à manger est différente selon les auteurs. Pour Guadet,
le salon est pensé uniquement comme lieu de réception,
donc lieu public , et n'est pas utilisé par la famille
comme lieu de détente "c'est à l'étranger, à l'hôte
qu'il faut penser d'abord". Guadet s'interrogera néan
moins sur les pièces à privilégier d'après leur orien
tation : salon - salle à manger ou chambre : on sent
ici l'émergence de l'importance de la vie familiale.
Mais ce sera pourtant encore la vie publique, mondaine
qui guidera les choix des architectes.
Par contre, Cardon et Fonssagrives57 verront dans le
salon le lieu privilégié de rencontre de la famille :
"... puisqu'on a un salon, il faut l'habiter, et ne pas
faire comme certaines familles qui ne 1 'ouvrent que
pour y introduire, à intervalles éloignés, la banalité
officieuse ou le parlage vide. Une pièce est nécessaire
où l'on se réunit en famille, où l'on cause, où l'on
57. E. Cardon. L'art au foyer domestique, op. cit.
Abbé J.B. Fonssagrives. La Maison. Etude d'hygiène et de bien-être
domestiquer o p . cit.
98
lit..."58 . Dans les grandes demeures, on trouvera sa
lon - salle à manger d'apparat, et, salon - salle à
manger de famille.
L'affectation de la chambre principale est, elle aus
si, sujette à des différences. Elle est liée à diffé
rentes conceptions du rôle de la femme. Pour Davioud,
Guadet, la chambre principale est celle de la femme,
affectée de deux rôles contradictoires : elle doit pou
voir s'ouvrir sur le salon et en même temps être un
lieu de retraite secrète. Cette ambiguïté souligne le
passage transitoire entre la chambre de la femme, lieu
public avant le XIXème siècle et qui deviendra après,
lieu complètement privé.
Effectivement pour Cardon "Dans l'usage habituel et
dans les convenances les plus strictes, la chambre de
Madame est un lieu sacré où nul ne pénètre et gui reste
fermée même les jours de grande réception".
La chambre conjugale ne semble pas encore être tout
à fait entrée dans les mœurs (sinon lorsque la présen
ce d'une seule chambre à coucher le rend nécessaire).
Son rapport au travail décide de l'usage de la chambre
de 1 'homme. Le cabinet de travail comme pièce spécifi
que est généralement supprimé. "A moins que la profes
sion ou les occupations n'obligent Monsieur à avoir un
cabinet pour recevoir, c'est sa chambre qui s'ouvre
aux relations d'affaires professionnelles ou privées;
c'est chez lui aussi le plus souvent que... les invités
se réfugient pour fumer.... C'est ordinairement la cham
bre gui est en communication directe avec le salon gu 'on
choisit pour la chambre de Monsieur" 59. Ici donc l'hom
me dispose de la chambre principale. Ailleurs il dispo
sera de la chambre qui possède une issue directe sur
l'extérieur pour lui assurer l'indépendance des allées
et venues 60.
58. On verra, à propos du logement ouvrier, l'insistance portée sur la
salle commune, lieu de réunion de la famille qui serait propre à
perpétuer son esprit, d'après architectes et philanthropes.
59. E. Cardon. Op. cit.
60. Sujet développé à propos des plans du début du XIXème siècle.
99
fl
Les chambres des enfants apparaissent désormais sys
tématiquement dans les plans. Les architectes ne font
que de très courtes allusions à leur présence. "... pas
plus qu'on ne se choque aujourd'hui du babil des enfants
qui jouent dans une pièce voisine" : Viollet-le-Duc si
gnifie par cette bribe de phrase que l ’idée est nouvel
le. Les jeunes enfants dorment désormais à proximité
des parents qui exercent sur eux leur surveillance.
"Une chambre dans le voisinage de la leur enlève à
une surveillance occulte ce qu'elle aurait de vexatoi—
re si elle était plus apparente et lui laisse ce qu'el
le a d'efficace" 61 .
Lorsqu'ils seront plus âgés, le père prendra en char
ge l'éducation du jeune homme et la mère celle de la
jeune fille. Ils disposent alors de chambres séparées
et dans la mesure du possible d'une chambre individu
elle.
Le rôle des parents comme éducateurs apparaît un peu
dans les propos des architectes (principe encore nou
veau dans la bourgeoisie), plus nettement dans les
traités de savoir-habiter .
Le cabinet de toilette, la salle de bains, font par
tie intégrante du programme de l'habitation. Mais c'est
le rapport féminité - salle de bains qui est souligné
dans les écrits. Le beau et le luxe, l'auto-érotisme
seraient d'abord féminins à cette époque. C'est le lieu
de l'intimité de la femme, le lieu où elle se prépare
pour séduire. La référence première est l'hygiène.
Mais le cabinet de toilette est toujours un lieu retiré.
De même le cabinet d'aisances ne doit pas donner sur
l'antichambre. Tout ce qui concerne le corps ne suppor
te pas le regard d'un étranger. Les années 1870 voient
la mise au point et la diffusion du siphon des cuvettes
61. Fonssagrives. O p . cit.
100
d'aisance résolvant le problème des odeurs. Il n'est
donc plus justifié de le reléguer au fond de l'appar
tement .
L'individu est autonome dans ces appartements. Sans
que l'insistance soit réellement portée sur le souci
de préserver l'intimité de chacun, le système complexe
de circulation et les bribes de discours des architec
tes le laissent supposer : "indépendance des allées et
venues", "sortir et rentrer sans attirer l'attention",
"discrétion des entrées et sorties", "ménager la li
berté et 1 'isolement facultatif des divers membres de
la famille".
Par contre, ce qui est nettement explicite, c'est la
volonté de préserver l'intimité familiale. Ainsi la
communication entre les chambres est présentée comme
garante de cette intimité familiale.
Les domestiques sont toujours éloignés, mis à l'é
cart. "C'est par une série de barrières matérielles
que le maître peut se soustraire aux visées et empié
tements des inférieurs" 62. Ils doivent être effica
ces sans se faire remarquer, être discrets, mais sous
la surveillance des maîtres. La cuisine est encore
éloignée du sein de l'appartement. Mais le nombre des
domestiques diminuant, on trouvera dans les recommanda
tions de certains architectes et de moralistes , et
dans quelques plans, la cuisine à proximité de la salle
à manger, ce qui est une nouveauté.
Les étrangers pénètrent le moins possible dans l'ha
bitation. L 'antichambre est là pour réguler les rap
ports avec les visiteurs (Daly dans l'ouvrage cité dé
veloppera une grande partie de son discours sur 1'an
tichambre , "foyer de distribution"). Le cabinet de
travail est proche de l'entrée, les chambres au fond
de 1'appartement.62
62. Viollet-le-Duc. Entretiens sur l'Architecture, op. cit.
101
"On ne fait plus montre de son logis et les gens de
bon goût ne le laissent pas visiter au premier venu"
(Davioud).
Avec l'invention de l'ascenseur le rapport étage
noble (en bas) et étages dévalorisés en haut, va s'in
verser puisque le logement le plus noble est le plus
haut.
D'autre part, le mélange social banal avant 1850
dans un même immeuble disparaît :
"La ségrégation sociale à 1 'intérieur des maisons de
Paris se faisait sentir bien avant Haussmann, mais les
constructions neuves accentuèrent ce caractère dans la
mesure où des appartements identiques se superposèrent
du haut en bas de 1 'édifice : pour loger dans la même
maison, les locataires devaient désormais avoir sinon
les mêmes ressources, du moins les mêmes possibilités
de dépense" 636
4.
L'ameublement est peu important jusqu'à la fin du
XVIIIème siècle. Ce sont plutôt les murs qui sont dé
corés de lambris et les cheminées et les miroirs qui
sont bien sûr fixes et qui signifient l'usage de la
pièce. Les autres meubles se déplacent d'une pièce à
l'autre et selon les moments. Selon l'expression de
Henri Bresler "le meuble devient immeuble et se fixe".
Anne-Martin Fugier dans La bourgeoise 61* décrit
cette évolution mais surtout précise les éléments de
mobilier que l'on trouve banalement dans la bourgeoisie
au XIXème siècle ainsi que les styles décoratifs préfé
rés . Nous la citons largement car son texte résume bien
l'évolution des pratiques :
"Au XIXème siècle, 1 'appartement est compartimenté,
chaque pièce et chaque meuble ont une destination bien
63. Adeline Daumard. Maisons de Paris, op. cit., p. 207.
64. Ed. Grasset et Fasquelle, 1983, pp. 159-160.
102
définie. C'est s-ous Louis XV que se transforme l'occu
pation de l'espace intérieur. Un espace privé - petits
salons, boudoirs - se dessine à côté de 1 'espace pu
blic - grands salons et galeries - réservé à I 'apparat.
Jusque-là les pièces et les meubles n'ont pas eu d'em
ploi spécifique. Dans les comédies de Molière, par
exemple, on dresse les tables sur des tréteaux au mo
ment des repas. On serre dans les coffres aussi bien
les vêtements que la vaisselle. La salle à manger
comme pièce destinée aux repas date de 1750 environ..
Dans le dernier quart du XVIIlème siècle, on crée un
mobilier de salle à manger (en particulier la desserte,
petite table sur laquelle on pose les plats et la vais
selle, appelée "servante" ou "serviteur muet").
Avec Louis-Philippe apparaissent trois éléments im
portants de l'ameublement bourgeois : l'armoire à gla
ce, le tabouret de piano, le fauteuil à roulettes. On
fabrique des meubles en série et les composantes du
mobilier deviennent fixes pour chaque pièce. Dans la
chambre à coucher, le lit conjugal, l'armoire à glace,
la table de nuit, la commode. Dans la salle à manger,
le buffet à corps unique surmonté d ’un gradin à éta
gères, et la suspension, que Barbey d'Aurevilly nomme
avec humour 1' "araignée de Damoclès". Dans le salon,
enfin, fermé sauf aux heures de réception, des sièges
recouverts de velours frappé ou de reps rouge à rayu
res, un fauteuil Voltaire rembourré, à haut dossier
sinueux cambré à hauteur des reins, une chauffeuse ca
pitonnée , un piano droit avec son tabouret à vis et
une pendule sous globe. Des débauches de draperies
évoquées par Mme de Girafdin : "Les cheminées ont des
housses de velours avec des franges d'or, les fauteuils
ont des manchettes de dentelles, les lambris sont ca
chés sous des étoffes merveilleuses, brochées, brodées,
lamées... Les rideaux sont fabuleusement beaux; on les
met doubles, triples, et l'on en met partout".
Le Second Empire voit le triomphe du capiton. L'ossa
ture de bois des meubles disparaît totalement, même le
chevet des lits. Les sièges à la mode sont le fauteuil
crapaud capitonné de satin et le pouf. Des pompons,
des galons, des glands, à profusion, et jusque sur la
103
main courante des rampes d'escalier. Pour les meubles,
on copie tous les styles et on les mélange. Ainsi,
dans un appartement, chaque pièce peut-elle avoir son
siècle : du Louis XVI dans la chambre à coucher, du
gothique ou Renaissance dans la salle à manger, du
Louis XIV dans le grand salon, du Louis XV ou XVI dans
le petit. L'ameublement devient, jusqu'en 1900, une
sorte de pot-pourri.
Les numéros d'une revue mensuelle, la Décoration in
térieure, qui parait de 1893 à 1895, donnent une idée
du capharnaüm qui règne dans les maisons. Aux salles à
manger gothiques et aux chambres à coucher Louis XVI se
mêlent les éléments les plus exotiques : lit japonais,
salle de jeu assyrienne, billard mauresque, salle de
bains orientale. De son côté, Henri de Noussanne, lit
térateur intéressé par 1 'art, décrit la "maison rêvée".
Pêle-mêle fou des époques et des civilisations. La
maison d'architecture romaine, avec atrium, est meu
blée dans le style Louis XIV, pour la commodité, dit
1 'auteur, et ornée de japonaiseries. Au cœur de cette
demeure, il disposerait d'une "retraite" qu'il divise
rait en deux : dans le coin profane, il recréerait
l'Egypte, à l'aide d'un sphinx en granit et d'un pal
mier, dans le coin religieux, il mettrait des stalles,
un Christ, etc...! La demeure rêvée est un condensé
de l'univers et du passé.
Le style "nouille", en 1900, essaie de réagir contre
les mélanges de styles, cherche à désencombrer et à
donner une unité. Mais il n'aura aucun succès auprès
des petits-bourgeois, qui se raccrochent au buffet
Henri II et à 1 'armoire à glace. En revanche, les bi
belots copiés ou inspirés de Guimard, Gallé ou Majo-
relle, ont été fabriqués en grande série et vendus à
bas prix. On les trouve sur les buffets Henri II, en
décoration..
104
Chapitre III
Les principes énoncés par
les architectes.
i.
Les qualités de la distribution
Dans la tradition vitruvienne, les théoriciens de
l'architecture du XVIème au XVIIIème siècle, ont qua
lifié les édifices au regard de la beauté, la solidité,
l'utilité; cette terminologie et les acceptions se mo
difient avec les époques et les auteurs.
A la distribution, s'attache, de façon privilégiée
au XVIIème siècle, la qualité de commodité, qui préci
se ou remplace le terme utilité.
Ce terme n'est pas nouveau dans la théorie de l'Ar
chitecture; il était employé au siècle précédent, mais
plutôt au sens de convenance de la proportion, beauté,
ainsi que l'a analysé Szambien . Désormais son accep
tion se spécifie : commodité devient pratiquement syno-
nymp d'aisance.
Ainsi les distributions proposées par Le Muet 2 ré
pondent à des préceptes généraux énoncés dans la pré
sentation de l'ouvrage, principes "qu'il faut observer
pour ce qui regarde l'aisance et la commodité".
Briseux3 présente la commodité dans l'habitation,
comme la qualité nouvelle de la distribution, là où
autrefois n'était requis que le "nécessaire".
1. W. Szambien. Reflet de la connaissance.Etudes sur la théorie et la ter
minologie de 1'architecture à l'âge classique. Paris, IERAU, 1983.
2. P. Le Muet. Op. cit.
3. Ch.E. Briseux. Op. cit.
105
La commodité est la traduction de ce que nous appel
lerions aujourd'hui le confort domestique , nouvelle
exigence dans l'habitation. Désormais l'intérieur de
la maison ne se réfère plus seulement à 1'état du pro
priétaire. C'est la convenance qui désigne "plus spé
cifiquement, 1 'accord entre les moyens et les disposi
tifs architecturaux déployés et le statut social du
commanditaire" 5.
Jombert6, utilise cette différenciation de la ter
minologie pour désigner ces deux qualités de la dis
tribution qui coexistent au XVIIIème siècle.
La distribution doit obéir à des principes de conve
nance qui demandent que "1'ordonnance de 1 'édifice soit
analogue à l'état de celui qui le fait élever", et à
des principes de commodité et de beauté qui font que
"la disposition des pièces soit faite tellement à pro
pos que chacune se trouve placée et dégagée suivant
l'usage auquel est elle propre".
La commodité qualifiera la distribution dans cette
acception jusqu'à la fin du XVIIIème siècle.
Cependant l'importance relative accordée à ces prin
cipes dans la conception de l'habitation, dépend de la
destination sociale, du type d ’édifice concerné.
Norbert Elias 7, à partir des articles de l'Encyclopé
die 8 analyse cette situation :
"Les renseignements que 1 'Encyclopédie nous fournit
sur le caractère des maisons destinées aux différents
ordres et groupes sociaux sont très révélateurs à cet
égard. Elle fixe d'abord les principes devant présider
à la construction des maisons pour les couches infé
rieures, les couches professionnelles : "La symétrie,
la solidité, la commodité et l'économie". Que ces prin-
‘i. C'est seulement au XIXème siècle que ce terme est employé dans les
traités.
5. Définition donnée par W. Szambien, op. cit.
6. Ch.fl. Jombert. Op. cit.
7. N. Elias. Op. cit., p. 36.
8. Diderot et D'Alembert. Op. cit.
106
cipes expriment une discrimination de rang et d'état ne
nous semble pas évident, car les qualités exigées pour
les maisons des petits artisans et commerçants sont
celles-là mêmes que de nos jours un vaste mouvement
exige de chaque construction. Le fait qu'elles consti
tuaient, à cette époque, les critères des maisons des
tinées aux couches inférieures, que surtout 1'"écono
mie" y figure en bonne place, n'est pas moins caracté
ristique de l'évolution de l'habitation que la consta
tation - confirmée par un grand nombre d'observations -
que 1'"économie", c'ést-à-dirç la rentabilité et l'em
ploi modéré des matériaux, ne jouait aucun rôle dans
l'architecture des couches dominantes de cour. Il n'en
est nulle part question.
Les couches sociales inférieures n'ont pas besoin de
"représenter", elles n'ont pas d'obligations de classe.
L'aspect de leurs habitations est déterminé par des
traits qui ne font pas nécessairement défaut aux autres,
mais qui disparaissent souvent derrière des fonctions
de représentation et de prestige. Des valeurs utilitai
res telles que le confort et la solidité s'affichent
crûment dans les couches professionnelles. Le souci de
l 'économie frappe déjà dans l 'apparence extérieure des
demeures."
W.Szambien suggère que la commodité se fait ensuite
"absorber par le confort, le réconfortant et le con
fortable" 9.
Effectivement au XIXème siècle, le terme de commo
dité ne semble plus être à l'ordre du jour. La tentati
ve d'établir des données maîtrisables génératrices des
dispositifs spatiaux explique peut-être cet abandon du
terme : la commodité par sa subjectivité, tombe en dé
suétude dans une volonté d'objectivation, de rationali
sation .
Les traités continueront cependant à employer l'ad
jectif commode pour qualifier une disposition. Par ex
emple, ils prescrivent des dispositifs "commodes et
intimes", susceptibles d'assurer l'indépendance de
1'habitation.
c
9. W. Szambien. Op. cit.
107
Quant au principe de convenance, il n'est plus énon
cé en tant que tel. Pourtant viollet-le-Duc 10 bannira
le "paraître". L'habitation doit être en rapport avec
les "fortunes". Reynaud liera également les différen
ces existant entre les intérieurs des habitations aux
impératifs économiques des clients.
"Le niveau tend à s 'établir, sinon dans les fortunes,
du moins dans les usages et les ambitions ; et les ap
partements de la modeste bourgeoisie veulent reprodui
re, sur une petite échelle, ceux des familles opulen
tes. Ils n'admettent de différence que dans le nombre
et les dimensions des pièces, ainsi que dans la riches
se de l ’ornementation" 11
Pourtant le rang, la position sociale de l'habitant
sont des références architecturales constantes - même
si elles restent implicites - dans les choix de dis
tribution (l'attribution du salon réservé à la bour
geoisie est un signe classant, par exemple).
11.
La référence aux usages
La commodité est ce qui qualifie la transcription de
pratiques en dispositifs spatiaux. Cette attention à
des usages est parfois annoncée dans les textes, mais,
reste pour nous peu précise; quand les usages sont dé
crits ils sont rarement situés socialement.
Le Muet 12 donnera des principes généraux régulant
les choix spatiaux :
- principe de relation entre les appartements qui
doivent être tout à la fois proches mais indépendants.
- principe de composition des appartements, une piè
ce principale et ses dépendances.
- principe de taille des appartements en fonction de
10. viollet-le-Duc. Op. cit., 17è entretien sur l'Architecture privée.
11! L. R e y n a u d . T r a i t é d ' a r c h i t e c t u r e , op. cit., p. 521.
Chap. M a i s o n s d e v i l l e .
12. p. Le Muet. Op. cit.
108
l'usage ("du service à quoi vous l'aurez destiné'^et de
la place du mobilier, le grand lit carré de la chambre
étant toujours dessiné.
La seule indication traduisible à partir de ces prin
cipes est, dans un souci d'indépendance des espaces,
de concevoir des dégagements aux pièces principales et
d'éviter les pièces commandées. Les autres préceptes
sont liés à des pratiques non décrites dans le texte,
ce qui ne permet pas d'imaginer des réponses spatiales.
Si la référence aux usages existe, elle n'est pas ex
plicite .
Savot 13 dans son discours, donnera des dimensions
de pièces : pour cela il fera parfois référence à la
place du mobilier qui est déterminée par certaines pra
tiques. Par exemple, il décrira la chambre en fonction
de la place du lit et de l'usage de recevoir couché.
Les corrections apportées par F. Blondel à cet ouvra
ge, notent les changements dans les pratiques. Par
exemple, il nous apprend que désormais les domestiques
ne dorment plus près de leur maître, ce qui transforme
la disposition des lieux.
En fait dans les traités du XVIIème siècle, les ré
férences à des pratiques sont peu nombreuses et pas
systématiques. Les usages sont surtout notés lorsqu'ils
sont nouveaux, lorsqu'ils ont changé.
D'une part, l'indépendance des chambres, réponse à
une quête plus grande de l'autonomie de l'individu, et
d'autre part, la mise à l'écart des pièces de service,
réponse à l'établissement de barrières avec les domes
tiques , sont les deux grands principes sur.lesquels
porte 1 insistance des architectes — celle—ci atteste
de l'existence d'un changement -.
Au-delà d'une simple lecture de plan, l'hôtel propo
sé par Daviler 14 (Fig. XVII) donne des indications,
sur les usages dans les lieux, par un système de coda-
13. L. Savot. Op. cit.
14. A.C. Daviler. Op. cit.
109
Mitoirn
l'I. A N l)f K i. /. DI <. I I A l A S I ' r
Fig.XVII. - Daviler. Plan du rez-de-chaussée d'un
hôtel idéal, 1691.
111
-:
-- JA1
' I .<
IM.AN nr i>r i. niir.n. o r IM.I K T A O K
Fig. XVII- Daviler . Plan du 1er étage d'un
hôtel idéal, 1691
112
ge des espaces : chaque appartement est indiqué d'une
lettre, chaque pièce de l'appartement est ensuite nu
mérotée selon le cheminement. L'espace est ainsi entiè
rement contrôlé et les cheminements, la progression des
espaces les plus publics aux plus privés sont lisibles .
Ce code explicite les lieux et les pratiques alors que
le discours reste succinct.
Briseux 15 ne donnera pas d'indications précises
quant à la relation lieux-usages et Jombert 16 énoncera
simplement que l'architecture moderne est "relative à
nos besoins et nos usages".
Ce qui apparaît avec J.F. Blondel 1 7 , c'est que l'ar
chitecte contrôle l'affectation de chaque pièce. Chaque
espace est qualifié par ce qui s'y passe, sa forme et
sa décoration sont déterminées et sa place est située
par rapport au reste de l'habitation dans un système
de circulation précis. Les usages sont présentés comme
des normes, en même temps que l'habitation se partage
en zones , que les pièces se spécifient, que les che
minements sont directifs.
"Les pièces seront plus ou moins spacieuses, de for
mes variées, bien percées, éclairées et dégagées selon
l'usage de chacune".
Le Camus de Mézières 18 donnera de la même façon des
règles de distribution relatives aux usages, décrits
de façon très précise, et aux "sensations".
Les usages sont exposés dans ces traités du XVIIIème
siècle pour expliquer l'affectation, la spécification
des espaces, qui est alors une des caractéristiques
nouvelle de l'habitation.
Tous les écrits sur l'habitation de la fin du XIXème
siècle se réfèrent systématiquement aux usages pour
15. Ch.E. Briseux. Op. cit.
16. Ch.A. Jombert. Op. cit.
17. J.F. Blondel. Op. cit.
18. N. Le Camus de Mézières. Op. cit.
113
décrire les lieux. Les choix spatiaux sont fondés sur
l'établissement d'un programme de l'habitation. Ce pro
gramme est présenté comme la résultante d ‘"impératifs",
de"nécessités",des "traditions", des "habitudes", des
"mœurs", des "usages", des "fonctions", des "besoins", du
"goût ambiant'pour reprendre la terminologie assez ri
che des textes.19
Chaque espace est décrit par ses pratiques, son mo
bilier et sa décoration qui déterminent sa position au
sein de la maison, ses dégagements, ses dimensions,
ses conditions d'éclairage, de chauffage et de venti
lation.
"Que l'architecte mette donc le local en harmonie
avec la fonction, telle que l 'a créée le développement
moral et intellectuel de l'humanité"20.
Ce programme de l'habitation est théorique. En pra
tique le dessin de l'habitation n'en est pas déduit
directement puisque les architectes devront se résou
dre à des sacrifices (le moins possible, mais judicieu
sement choisis) pour proposer une réponse spatiale co
hérente. L'architecte procède à ces renoncements avec
goût, raison, logique, bon sens et expérience. Mais
surtout il ne doit pas tomber dans les exigences de la
"mode". Cette crainte des architectes vis-à-vis de la
mode, présentée comme éphémère,changeante, confirme la
volonté de se fonder sur des variables sûres . Une
des représentations privilégiées des architectes (ainsi
que leur espoir) est déjà comme aujourd'hui, d'arriver
à isoler des variables maîtrisables qui additionnées
devraient aboutir à la bonne architecture. L'exposé
théorique est le lieu de l'idéal : il veut être l'énon
cé complet, objectivé de tous les usages. En ce sens
la distribution devient une "science". Ramée parlera
de "science architecturale" et décrira comme"qualités"
indispensables aux projets de construction" des dispo
sitifs permettant des pratiques. Pour aboutir à la
vraie architecture, il s'agit d'être vrai, selon le
programme. C'est ce qu'affirme Viollet-le-Duc :
19. La bibliographie en a été donnée au chapitre T.
20. L. Reynaud. Op. cit., p. 526.
114
"En architecture, il y a, si je puis m'exprimer ainsi
deux façons nécessaires d'être vrai. Il faut être vrai
selon le programme, vrai selon les procédés de construc
tion
C'est aussi en terme de vérité, qu'est énoncé le prin
cipe directeur - annoncé comme tel - des choix spatiaux
de l'habitation : préserver l'intimité; le lieu de la
vie de famille, de la vie intérieure, du bien-être, du
confort est la véritable habitation.
Aux besoins modernes, compliqués et multipliés, ré
pond "l'organisme très complexe d'une habitation de
notre temps" 21.
La référence aux usages est donc présentée comme
l'une des bases fondatrices, génératrices de l'espace
de l'habitation. Elle est largement décrite, explici
tée par les architectes qui tentent ainsi de la maîtri
ser. C'est en cela que l'on peut dire que les écrits
architecturaux de cette période sont de véritables
traités de savoir-vivre dans les lieux. Ils présentent
comme normes, comme modèles les usages qu'ils décri
vent.
Les architectes constituent ces références aux usa
ges de la vie quotidienne dans l'habitation en un sa
voir de 1 '"Architecture privée" 22. Mais ces principes
sont confrontés à leur intégration dans une discipline
constituée d'autres parties : l'exposé de la théorie
architecturale juxtapose plusieurs types de discours
donnant des recommandations quant à la technique cons
tructive, des règles quant à leur beauté... Cette forme
d'exposé ne met pas en évidence les rapports dialecti
ques existant entre les principes des différentes bran
ches. Elle donne à penser que la forme est déduite li
néairement de la globalité des préceptes énoncés par la
théorie. Les architectes voudraient avoir une plus
grande maîtrise de la forme architecturale, en pensant
21. Viollet-le-Duc. Op. cit., p. 294.
22. Pour reprendre une terminologie du XIXèrae siècle, 1 *"Architecture
privée" désigne celle destinée aux particuliers, donc l'architecture
de 1'habi tation.
115
pouvoir la générer à partir de principes théoriques de
plus en plus nombreux et fins. C'est la non-reconnais
sance de 1'autonomie de la forme.
Les questions soulevées par le rapport des différen
tes branches de l'Architecture ne sont pas pour cela
évincées du discours architectural. Les règles d'usage
que les architectes revendiquent à partir du XVIIIème
siècle comme une partie de leur savoir,bousculent des
principes déjà établis, préexistants.
Ainsi Patte, architecte, déplore en 1769 que l'atten
tion aux techniques constructives ait été moins stricte
"L'art de la distribution, gui s'est perfectionné de
puis 40 ans en France, a nui, plus qu'on ne pense, à la
solidité des bâtiments, en occasionnant quantités de
formes dont on tourmente la plupart des plans, sous
prétexte de rendre les appartements plus commodes. Il
en est résulté une multitude de porte-à-faux qui va
rient quelquefois à chaque étage, tellement qu'à peine
peut-on deviner comment l'un peut subsister au-dessus
f f 23
de l'autre, tant tout g est dénature"
On peut également lire dans ces phrases une critique
sous-jacente à l'utilisation de "porte-à-faux", de "for
mes tourmentées"; ces éléments architecturaux ne répon
daient pas au code esthétique alors en vigueur. L'art
de la distribution aurait nui aux principes classiques
de l'Art. C'est l'une des questions que nous poserons
dans le paragraphe suivant.
Les analyses succinctes qui suivent tentent d'abor
der à partir du discours théorique :
- d'une part, la dialectique des règles d'usage et
des lois esthétiques qui étaient codifiées dans un
2 4
système cohérent rigide ;
.- d'autre part, les limites de la connaissance des
usages que l'architecte reconnaît à l'habitant, et
donc les limites du savoir architectural quant à cette
partie.
23. Patte cité par Hautecœur , op. cit. Tome III : Première moitié du
XVIIIème siècle. Le style Louis XV.
24. L'analyse des plans au regard du discours sur les lois esthétiques
permettrait d'apprécier la réalité de l'impact des règles d'usage.
116
Ce ne sont que deux vues partielles d'un ensemble
plus important de questions, mais à travers lesquelles
<àn peut tenter d'apprécier le rôle que se donne l'ar
chitecte, la spécificité de son travail dans la concep
tion de l'habitation.
III.
Code esthétique et règles d'usage
Nous avons vu qu'avant le XVIIème siècle l'architec
ture devait exprimer l'état du propriétaire. La compo
sition des espaces intérieurs était régie par des rè
gles d'ordonnancement : principes géométriques, lois
de proportion... ayant peu de rapport avec des règles
d 1usages.
C'est au XVIIIème siècle, avec la distribution annon
cée comme un art nouveau, que le rapport entre esthéti
que et usage va préoccuper les architectes.
Les règles d'usage imposent en effet, des dispositions
spatiales qui ne sont pas toujours compatibles avec le
code classique; elles bousculent les principes de compo
sition du plan déjà établis.
Cela suppose qu'à cette époque, époque de changement,
de transition, l'architecture doit, elle aussi, changer;
mais certaines résistances se font jour. L'incompatibi
lité qui semble exister, et qui est présentée comme
telle dans les écrits d'architectes, entre art et usa
ge, est résolue de diverses façons.
Dans la définition de la distribution que donne J-F.
Blondel, coexistent des principes esthétiques et des
règles d'usage. Il peut en être ainsi dans un discours
théorique. La perfection de la distribution provient
en effet pour lui, de l'arrangement naturel des pièces,
de la noblesse, grandeur et proportion relativement à
l'esprit de convenance, et permet aux appartements
117
a
d'être mieux percés et, à la symétrie d'être observée
avec plus de régularité.
Le conflit se révèle plutôt dans la mise en forme
spatiale, où tous les préceptes doivent se matériali
ser : des concessions, des renoncements en résultent.
Lorsque Daviler 2 5 propose son plan-type d'hôtel,
il prévient avoir préféré "la symmetrie & la magnifi
cence à une distribution plus ménagée".
"mais j 'ay cru que dans ce Dessein je devois propo
ser un exemple où la beauté de l 'Architecture 1 'empor
tait sur 1'oeconomie d'un père de famille qui distri
bue plutôt sa place suivant les usages qui luy convien
nent, que selon les règles de la belle Décoration".
Ce sont les "règles de l'Art" : la symétrie dans le
plan, dans la décoration des pièces (place de la che
minée au milieu du panneau...), la façade qui sont les
principaux guides de mise en forme de l'habitation.
J.F. Blondel 26 dans ses Cours d'architecture, propose
deux plans de palais, l'un où il sacrifie à l'Art (Fig.
XVIII), l'autre où il sacrifie au commode (Fig. XXX).
Il décrit cependant le second de façon plus précise.
L'architecte est un homme de l'Art avant tout. Les
architectes ont donc à faire des choix : il semble
qu'ils avouent alors être de leur dessein d'appliquer
plus strictement les règles du code esthétique.
1.- L'apparat
Effectivement l'apparat reste ce que doit exprimer
avant tout l'hôtel et il fait plutôt référence au dé
cor, à la magnificence des lieux : il s'agit de montrer.
Il n'y a donc pas ici de référence directe à des usages
liés au confort domestique. L'application de règles es
thétiques reste facile. Les appartements de parade sont
dessinés selon un plan symétrique et alignés sur la
principale enfilade, qui est le premier tracé de l'ar-
25. A.C. Daviler. Op. cit.
26. J.F. Blondel. Op. cit.
118
Fig. XVIII - Plan du palais imaginé par Blondel où il
chitecte dans le dessin du plan. Ils sont situés au
"bel étage" de l'habitation (rez de chaussée surélevé) :
ce sont eux qui donneront la structure des murs porteurs
de l'hôtel, la dictant aux étages supérieurs, où sont
situés les appartements de commodité.
Les ouvrages dont l'objet n'est pas de traiter uni
quement de l'hôtel aristocratique - ceux de Briseux et
de Jombert -, soulignent que la distribution (présen
tée comme l'art des commodités dans l'habitation)
était autrefois négligée parce que "I'on a cherché
d'abord qu'à contenter le goût des Grands, à qui il ne
faloit dans leurs bâtimens que du magnifique".
Pour Jombert,
"l'Art de bien distribuer les plans (...) doit avoir
la préférence sur la décoration principalement lors
qu'il s'agit de maisons ordinaires dont le principal
objet est l'habitation".
Mais tant que les architectes portent leur intérêt
sur l'hôtel aristocratique dont le but est de repré
senter, ils créent un décor ordonnancé par les règles
esthétiques du code classique, plaçant au second plan
la commodité , après la convenance . Seule la néces
sité passe avant les règles de l'Art : lorsque Blondel
parle des dispositions des garde-robes, il admet cer
taines concessions : "C'est ici que les règles de l'Art
se plient à la nécessité". Cela signifie-t-il que la
nécessité donne des exigences tandis que les commodi
tés, qui sont nouvelles, restent facultatives ?
La prééminence entre les notions de commodité et
celles de décoration varie suivant le type d'habita
tion envisagé. Ces deux notions sont souvent perçues
par les architectes comme contradictoires.
2.- La relation dedans-dehors.
Ce qui est proposé en théorie, c'est une relation
intime entre les dedans et les dehors. Blondel parle
d'"une parfaite correspondance entre eux". Mais là
encore la théorie expose des principes que la pratique,
elle, ne peut appliquer sans concessions. C'est le
121
conflit qui est exprimé lorsqu'il propose deux exem
ples d'hôtels. Il s'agit pour l'architecte de trouver
la juste position intermédiaire :
- qui ne présente pas "1'inconvénient de la plupart
des architectes du dernier siècle gui, pour avoir né
gligé les commodités gui rendent aujourd'hui nos habi
tations si intéressantes, n ’ont guère produit gue de
belles façades".
- qui ne soit pas au contraire, celle du "plus grand
nombre de nos contemporains, (gui) il y a 30 ans, ne
s'étant attachés gu'à la distribution proprement dite,
et aux embellissements des dedans ont si souvent défi
guré l'ordonnance des dehors".
Mais devant la difficulté à exprimer cette relation
intime dans la mise en forme du bâtiment, les architec
tes du XVIIIème siècle annoncent préférer ne pas nuire
aux dehors et sacrifier aux dedans :
"Il faut guelguefois, dans un grand Edifice, savoir
sacrifier l'intérieur à l'extérieur"27.
L'architecte doit s'attacher avant tout à dessiner
une façade ostentatoire.
Tant que les dedans et les dehors étaient régis par
les règles d'un même code, la compatibilité à trouver
entre les deux était logique. L'application des règles
de commodité aux dedans gêne l'application des lois
classiques de composition de la façade.
A la fin du XVIIIème siècle, Le Camus de Mézières,
propose pour réaliser cette intimité entre les dedans
et les dehors, que la façade soit l'expression de la
distribution intérieure.
"En effet, ce sont les dehors gui doivent d'abord
nous fixer & nous attacher; ils doivent nous indiguer
ce gue peuvent être les dedans & à guels usages ils
sont destinés (...) : les dedans et les dehors doivent
avoir la relation la plus intime" 28 .
27. J.F. Blondel. Op. cit.
28. N. Le Camus de Mézières. Op. cit.
122
Durand édictera des principes proches :
"Sans doute que la grandeur, la magnificence, la
variété, 1 'effet et le caractère que 1 'on remarque
dans les édifices, sont autant de beauté, autant de
causes de plaisir que nous éprouvons à leur aspect.
Mais qu'est-il besoin de courir après si l'on dispose
un édifice d'une manière convenable à l'usage auquel
on le destine. C'est donc de la disposition seule que
doit s'occuper un architecte" 29.
Pourtant les maisons proposées par Dubut 30 dans
L'Architecture civile expriment combien la symétrie
pouvait être alors un guide très fort de composition
architecturale.
Le problème posé aux architectes du XVIIIème siècle,
qui était l'introduction de nouvelles règles - liées
à la distribution - dans un système cohérent déjà
existant, n'est plus le même à la fin du XIXème siècle.
La distribution est alors une partie reconnue de l'ar
chitecture dont les règles évoluent avec les usages.
Ce qui apparaît à ce moment, c'est l'énoncé de nouvel
les' règles de l'Art, qui tendent à remplacer le code
classique. Celui-ci perdure néanmoins à travers les
écrits et les dessins des architectes. C'est une pé
riode de transition, qui abandonne un système pour
adopter d'autres valeurs esthétiques. Et le rapport
que celles-ci vont entretenir avec les règles d'usage
subit par là-même, des changements.
3.- Perdurance du code classique.
Dans la plupart des écrits de cette période, les rè
gles d'usage constituent le programme de l'habitation.
Mais à ce programme s'ajoute pour l'architecte, le soin
de rendre certaines pièces "aimables et artistiques".
"La théorie ne peut guère vous parler que de dispo
sitions, de relations de voisinage, de nécessités,
d'hygiène. Ne croyez pas pourtant que l'architecte ait
tout fait lorsqu'il a satisfait à toutes ces théories.
29. J.N.L. Durand. Op. cit.
30. Dubut. Architecture civile. Maisons de ville et de campagne, de toutes
formes et de tous genres. Paris, J.M. Eberhart, 1803.
123
.
Il lui reste à rendre la chambre aimable et artisti-
La prescription des enfilades subsiste pour les piè
ces de réception, présentée non seulement comme une
facilité pour la circulation des invités, mais aussi
produisant le "meilleur effet"32, "réjouissant .
l 'œil"3 . Le salon, pièce de luxe et de représentation,
est conçu à partir d'un programme artistique par excel
lence, "mais toujours avec le souci de la commodité de
disposition" s'empresse d'ajouter Guadet. La décoration
est décrite avec soin, l'architecte a là un grand rôle.
Pour chaque lieu, coexistent donc un programme de "con
venances particulières et de besoins spéciaux" et un
programme artistique. Si la pièce est une pièce de ré
ception, le programme artistique a alors plus de force;
si elle est une chambre ou une autre pièce consacrée à
la vie intime, c'est le premier programme qui prévaut.
Mais c'est une coexistence, une répartition qui sont
annoncées et non plus un conflit qui naît, comme au
siècle précédent, de ces deux types de règles.
Pourtant la réception semblait un guide privilégié
dans les choix des architectes 3 4 : les programmes ar
tistiques seraient-ils des références plus fortes ?
Les architectes s'attacheraient-ils plus à une expres
sion esthétique dont le lieu privilégié est l'espace
de représentation, l'intérêt porté aux dispositions
architecturales requises pour la vie privée étant moin
dre ? Peut-être y aurait-il là une hypothèse de réponse
au paradoxe soulevé plus haut : les architectes se font
les promoteurs de la vie de famille, mais la réception
est le guide premier.
Le dilemne règles esthétiques - règles d'usage n'est
plus exposé de façon explicite, ainsi qu'il avait pu
l'être au siècle précédent, mais il transparaît néan-
31. J. Guadet. Op. cit.
32. L. Reynaud. Op. cit.
33. Ch. Garnier et A. Ammann. Op. cit.
34. cf.le précédent chapitre et en particulier le paragraphe :
Interrogations et positions des architectes (XIXème siècle)
124
moins au travers des écrits. Si les pratiques sociales
sont décrites comme dans de véritables manuels de sa
voir-vivre, il n'en est pas moins vrai que, dans la
distribution du plan, la motivation d'ordre esthétique
domine.
D'autre part, dans ces traités, le rapport intérieur-
extérieur de l'habitation n'est pas abordé spécifique
ment. Guadet traitera des façades dans un chapitre par
ticulier; il abordera leur composition, leur ordonnance
ment, parlera de nécessaires aller-retour entre plan et
façade, mais il reste dans le système classique : la
façade comme décor architectural.
4.- Emergence de nouvelles références artistiques.
Emerge en cette fin du XIXème siècle, une nouvelle
théorie de l'Art, étudiée ici à partir du discours de
Viollet-lè-Duc, dans laquelle les règles d'usage se
veulent prépondérantes dans les choix de distribution.
Il ne doit pas y avoir de concessions faites à des •
règles esthétiques.
La symétrie, lorsque la distribution seulement per
met cette disposition, peut être choisie - elle présen
te, en effet, une certaine "satisfaction pour l'esprit
et les peux" - mais il ne faut lui faire que peu de
sacrifice par rapport à la commodité, pour Ramée, ou
même aucun, pour Viollet—le-Duc.
Les formes sont générées par les besoins pour Viol-
let-le-Duc. Ainsi la symétrie des ordonnances des édi
fices des XVIIème et XVIIIème siècles était la réponse
à la simplicité de la distribution demandée alors et à
la grandeur des plans des hôtels. Alors que les besoins
de cette fin du XIXème siècle sont devenus "compliqués",
la distribution ne peut plus prétendre garder les dispo
sitions régies par le code classique, qui forçaient à
"torturer les plans".
"Il ne faut que peu sacrifier à l'œil de la commo
dité et des convenances intérieures. On habite une
125
maison à l'intérieur et non à l'extérieur"35 3
.
6
La distribution prend une importance privilégiée,
puisque c 'est elle que doit exprimer 1 1apparence de
l'habitation. L'extérieur est le reflet de l'intérieur
de l'habitation :
"L'art consiste précisément, en architecture, à sa
voir revêtir tout objet d'une forme appropriée à cet
objet, non point à faire une boîte monumentale pour
chercher, après coup,, comment on pourra disposer les
objets dans cette boîte" 35 .
Viollet-le-Duc fait référence pour cela, à d'autres
éléments architecturaux de la façade, appartenant à la
tradition artistique du Moyen Age. Ce qu'il présente
comme une liberté, n'est-ce pas simplement le déplace
ment de la jouissance artistique vers d'autres effets ?
Si les règles esthétiques veulent donner l'impression
d'être fondues dans celles de la distribution, d'être
détachées d'un code rigide, elles restent, néanmoins,
présentes.
"L'architecture est un art avec ses propres tradi
tions et pas une science, de telle sorte que son inté
rêt pour 1 'imagerie est au moins aussi vitale que le
solutionnement de problèmes pratiques"37.
IV.
L'architecte et l'habitant
Pour proposer une distribution, l'architecte devra
s'intéresser à la vie quotidienne de l'habitant, avoir
un regard sur cet autre . Quels rapports entretient
alors cet homme de l'Art avec cet habitant ? Quel sa
voir lui emprunte-t-il, quel savoir lui impose-t-il ?
35. D. Ramée. Op. cit.
36. Viollet-le-Duc. Op. cit., p. 274.
37. D. Wàtkin. Op. cit.
1 26
1. - Bâtir pour toutes sortes de personnes.
Le Muet propose des modèles de maisons "pour toutes
sortes de personnes". C'est pour la première fois l'af
firmation que 1'architecture concerne toutes sortes de
personnes. Cependant, la conception de maisons urbaines
collectives exclut un rapport direct à l'habitant.
Il s'adresse à des propriétaires, des entrepreneurs...
à qui il propose des modèles. L'architecte détient donc
la capacité à organiser, à maîtriser l'espace grâce à
son savoir, son pouvoir de spatialiser des valeurs et
une certaine conception de la vie quotidienne.
L'ouvrage de Briseux, repris par Jombert, ne donne
pas de modèles, mais critique des réalisations de mai
sons urbaines : l'architecte a un savoir sur la distri
bution, sur les usages, qui lui est spécifique.
"Cela vient sans doute qu'on a pas daigné s'occuper
des maisons destinées pour les particuliers. Ceux-ci
de leur côté, satisfaits du seul nécessaire, abandon
naient alors la conduite de leurs bâtiments à de sim
ples ouvriers, auxquels ils s'en rapportaient entière
ment malgré le peu de connaissance que ces praticiens
avaient de la théorie de l'Architecture" 38.
"Mais aujourd'hui on est bien plus difficile• (...)
et c'est alors qu'on souhaiterait être Architecte, pour
faire bâtir selon les idées que l'on a conçues" 3
39.
8
L'architecte met au service de "toutes sortes de
personnes" ce savoir spécifique d'organiser les lieux
de l'habitation, selon les règles de la commodité.
2. - Convaincre le Propriétaire.
Au cours de la conception de l'hôtel aristocratique,
l'architecte se situait comme un homme de l'Art tandis
que le client lui énonçait ses usages. C'est la démar
che de Daviler qui suit les règles de la "belle déco
ration" dans son hôtel idéal, alors qu'il reconnaît au
"père de famille" le rôle de distribuer "plutôt sa
38. Ch.E. Briseux. Op. cit.
39. Ch.A. Jombert. Op. cit.
127
place suivant les usages gui lui conviennent" 40. Le
rapport architecte-client, qui est un rapport direct
dans la conception de l'hôtel, assigne à chacun un
rôle bien défini et délimité. A partir des idées du
propriétaire, il est de "l'habileté de l'architecte
de composer un tout commode et agréable"1*0.
L'introduction de la distribution, comme savoir pro
pre à l'Architecture avec des règles liées aux usages,
va modifier cette répartition des rôles. L'architecte
s'approprie une partie du rôle qu'il reconnaissait
avant comme étant de la capacité du client.
"Certains regardent comme superflus les préceptes
gui concernent la distribution des édifices et s ’ima
ginent qu'on n'en peut donner de certains. Cette belle
disposition se trouve rarement quand les personnes qui
font bâtir se contentent de leur propre lumière"
Le rapport avec le client, tend à devenir un rapport
de pouvoir, lié à un savoir. L'architecte, selon J.F.
Blondel, doit :
"conférer avec le Propriétaire, entrer avec lui dans
les discussions de 1 'Art, les lui faire sentir et le
convaincre ",
Le convaincre sur les raisons de l'Art, avec un
grand A, c'est faire admettre avant tout, l'expression
de règles esthétiques formelles qui constituent, à
cette époque, le savoir spécifique et premier de l'ar
chitecte
L'art de la distribution est encore d'une moindre
influence. Pourtant le dessin d'hôtels-types, exercices
de style dans les traités, suggère qu'il existe, pour
les architectes, une forme idéale théorique, forme que
l'on ne retrouve jamais dans les édifices construits
bien sür.4
2
1
0
40. A . C . Daviler. Op. cit.
41. J.F. Blondel. Op. cit.
42. Hypothèse que l ’on a tenté de démontrer au paragraphe précédent
12 8
Le rôle de l'architecte par rapport à un client,
personne physique, n'est plus clairement défini : il
existe une certaine ambiguïté entre le rôle que vou
drait se donner l'architecte dans la conception de
l'hôtel et celui qu'il est amené à jouer réellement.
3.- Un client écouté mais à éduquer.
Les traités du XIXème siècle laissent floue et ambi
guë la place de l'habitant dans le processus de concep
tion de l'habitation. Peut-être y a-t-il là la trace
d'une certaine ambivalence-:
- d'une part, les théoriciens décrivent les usages
comme des normes : ils constituent un savoir qui se
veut spécifiquement architectural.
- d'autre part, en préconisant la construction de
maisons particulières, ils sont confrontés à un rapport
direct avec le client.
Les architectes prennent, à cet égard, des positions
timides et individuelles.
Vitry, dans sa Théorie de la disposition des bâti-
mens 43 , tente de vulgariser ce savoir d'architecte
sur la distribution en le transmettant à un public très
large. Cet ouvrage est "utile aux Architectes, aux
Ingénieurs, aux Entrepreneurs et principalement aux
personnes gui veulent diriger elles-mêmes leurs ou
vriers". L'habitant peut se passer d'un architecte
pour concevoir sa maison, mais ses conseils lui seront
utiles. Par contre si Vitry ne traite pas des Palais
et des Hôtels, c'est qu'ils "exigent une connaissance
approfondie de 1 'art gui sont conséguemment 1 'apanage
exclusif des architectes". Sa position est nuancée :
si le savoir sur l'Art est spécifiquement celui de
l'architecte, le savoir sur la distribution ne l'est
pas.
Davioud propose une description sommaire de la mai
son et propose les choix de l'habitant comme bases de
la conception.
43. U. Vitry. Op. cit.
129
"L'hôtel est exécuté pour-les besoins d'une famille;
l'architecte a donc pour devoir de s'enquérir avec le
plus grand soin des habitudes de vie et des nécessités
particulières" 44.
Il ne dégage donc pas de type, puisque les maisons
sont régies par le "principe de la liberté". "Chacun
veut se loger comme il l'entend" 44 .
Reynaud et Garnier, au contraire, ne font aucune ré
férence à des exigences particulières. Ils énoncent un
programme modulé selon les classes sociales mais où le
futur habitant n'a pas de place.
D'autres positions sont plus nuancées.
Pour Viollet-le-Duc, c'est le client qui élabore son
programme et 1'architecte intervient comme "un conseil
et un guide pour 1 'empêcher de tomber dans des écarts
préjudiciables à ses propres intérêts" 45 .
Ramée énonce des règles de commodité et de convenance
à respecter, le programme s'établissant alors avec le
client.
Ces deux architectes vont néanmoins proposer des pro
jets, illustrations, mais surtout modèles de maisons
dans lesquels, bien sür, ils sont les seuls interve
nants .
Le programme que décrit Guadet est prescriptif, mais
il reste théorique : le client fera les choix, les "sa
crifices" auxquels n'a pu se résoudre l'architecte.
En théorie, l'intervention de l'habitant est très peu
envisagée. Les traités présentés comme des manuels de
savoir-vivre dans les lieux suggèrent que ce sont les
architectes, au contraire, qui vont lui apprendre à
habiter par les dispositifs qu'ils auront conçus.
Les architectes se proposent comme organisateurs de la
vie privée et tentent de la normaliser par des lieux-
modèles, élaborés théoriquement.
44. G. Davioud. Op. cit. , p. 112, p. 106.
45. 'Viollet-le-Duc. Op. cit., p. 301.
130
Ainsi, pour la plupart des architectes théoriciens,
pourtant attachés à l'idée de la maison particulière
unifamiliale, donc confrontés à un rapport direct avec
des habitants, la distribution et les usages dans les
lieux constituent un savoir de l'architecture, de l'ar
chitecte .
Mais dans le même temps, lorsqu'ils dénigrent l'habi
tation à loyer, c'est pour souligner sa banalité, son
usage si général qu'en fait il ne convient à personne
en particulier. Le plan de 1'appartement de la maison
à loyer au XIXème siècle, est figé par le dessin de
1'architecte.
Ce savoir de l'architecte sur la distribution est
cependant ouvert à l'écoute de l'habitant dans le pro
cessus de conception de la maison particulière. L'ar
chitecte a le rôle de construire une maison qui convien
ne à son client, qui lui soit propre, même si c'est
l'architecte qui détient le "bon sens" en ce domaine.
131
Deuxième partie.
Evolution des mentalités et
des sensibilités.
Leur rôle dans la conception
de l'habitation.
- :i.: .i . H:- ;■■■■ ■ r :> .ici yv >
Evolution des mentalités et
des sensibilités.
Leur rôle dans la conception
de l'habitation.
i.
Le rapport à soi-même et aux autres
dans l'habitation
Les comportements dont nous allons essayer de tracer
l'émergence et l'évolution dans ce chapitre ne sont
pas apparus brutalement ni quand ils se sont trouvés
soutenus, ou qu'ils ont été rendus possibles, par des
dispositifs spatiaux. Cependant c'est à travers des
traces matérielles concrètes que nous pouvons les étu
dier en partant de l'hypothèse que si les membres
d'une société,.à une période donnée, exigent, choisis
sent, préfèrent une organisation des lieux plutôt
qu une autre (qu'ils soient théoricien de l'architec
ture ou simple habitant) le sens en est peut-être à
chercher dans l'évolution de leurs usages, de leurs
mentalités, de leurs sensibilités. Si par exemple, la
1. Norbert Elias dans La société de cour justifie cette voie d'appro
che qui lie espace et organisation sociale :
"routes les unités et formes d'intégration sociale ne sont pas en
même temps des unités d'habitat et de résidence. Mais elles sont tou
tes reconnaissables à certains types d'organisation de l'espace.
Elles sont toujours des unités d'humains ayant des rapports entre
eux, liés les uns aux autres par un réseau d'interdépendances. S'il
est vrai que le genre ou le type de ces rapports ne saurait s'expri
mer d'une manière essentielle et exhaustive par des catégories spa
tiales, ces dernières ont toujours aussi une signification précise.
Car à toute réunion" d'êtres humains répond une certaine organisa
tion de l'espace leur permettant de se retrouver sinon dans leur to
talité du moins par unités partielles. C'est pourquoi le reflet d'une
unité sociale dans l'espace, le type de son organisation spatiale,
représentent d'une manière concrète, au sens le plus strict du terme,
ses particularités. Envisagée sous cet angle, l'habitation des hommes'
de cour nous donne une idée sûre et claire de certaines relations so
ciales caractéristiques de la société de cour. "
Op. cit. p. 19.
135
fin du XIXème siècle ne supporte plus l'existence de
quatre portes dans une même pièce alors que c'était
pour le XVIème siècle la définition même d'une pièce
commode c'est peut-être dans l'étude de l'évolution
de la maîtrise du rapport aux autres que peut se trou
ver la réponse.
1. - Etre ensemble ou l'isolement impossible.
Dans l'habitation aristocratique ou dans l'immeuble
à loyer/au moins jusqu'au début du XVIIème siècle, nous
avons vu une organisation des lieux où la dissociation
entre l'espace où l'on se tient et celui par■lequel on
passe n'existe pas. La vie quotidienne de chacun dans
la même habitation, se déroule donc sous le regard de
tous, une promiscuité de tous les instants est la rè
gle . De plus, un même lieu peut être habitation et
lieu professionnel. Le groupe domestique peut être
composé des membres d'une même famille, de domestiques
et d'employés qui semblent partager largement la même
vie quotidienne : le couvert et le lit. Ainsi dans les
demeures les plus humbles une même salle va servir
de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher
pour tous les membres de la maisonnée. Dans les demeu
res aristocratiques les pièces se commandent et impli
quent donc que pour se rendre par exemple de 1'aile
droite à l'aile gauche du corps de logis principal il
va falloir traverser au moins trois pièces, ce que les
domestiques assurant le service doivent faire journel
lement . L'étude des plans est donc confirmée par
2. Fernand Braudel souligne que le "luxe du XVIIème siècle ignore mille
commodités, à commencer par celle du chauffage II ignore plus encore
1 'intimité. Louis XIV lui-même, à Versailles, pour aller rendre visite
à Madame de Montespan, devait obligatoirement traverser la chambre de
Mademoiselle de La Vallière, la précédente favorite. De même, dans un
hôtel parisien du XVIIème siècle, au premier étage qui est 1 'étage
noble, réservé aux maîtres de maison, toutes les pièces, antichambres,
salons, galeries, chambres à coucher, parfois mal différenciées, sont
en enfilade. Il faut que chacun les traverse, y compris les domesti
ques dans leurs tâches ordinaires, pour atteindre l'escalier", (p.269).
Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme, XVème -XVIIIème
siècle. Les structures du quotidien. Tome 1. Paris. Armand Colin,
1979.
136
l'approche historique et Philippe Ariès3 précise le
style d'inter-relations banal de l'époque :
"...en fait , jusqu'à la fin du XVIIème siècle /per
sonne n'était seul ^ . La densité sociale interdisait
1 'isolement et on vantait comme des performances rares
ceux gui avaient réussi à s'enfermer dans un "poêle"
ou une "étude" assez longtemps : relations entre pairs,
relations entre personnes de même condition mais dépen
dant les unes des autres, relations entre maîtres et
serviteurs, ces relations de tous les jours ou de tou
tes les heures, ne laissaient jamais l'homme seul...".
La vie privée c'est donc surtout la vie avec les fa
miliers. S'isoler n'est pas banal 5. On peut se deman
der si le souhaiter est légitime ou si cela est perçu
comme une revendication originale (toujours marginale).
Cette promiscuité, cependant, est assortie de toutes
sortes d'interdits défensifs. Ainsi, partager la même
couche est possible car d'une part, l'interdit de tou
cher les corps est très fort, rappelé sans cesse par
le clergé, et que d'autre part, l'inceste, l'adultère
domestique sont punis de mort. Les domestiques, tou
jours présents sont à peine perçus par les aristocra
tes comme ayant une âme. Ils sont donc susceptibles
d'assister à toutes sortes d'actes intimes6.
3. Philippe Ariès. L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime.
Paris, Plon, 1960.
4. C'est nous qui soulignons.
5. J.L. Flandrin, évoquant les grandes maisons nobles ou bourgeoises du
XVIIème siècle écrit : "... On y dormait, on y mangeait et on y sé
journait dans le va et vient des domestiques, des enfants et des vi
siteurs, les serviteurs ne se gênant pas plus que les enfants pour
intervenir dans la conversation des maîtres et de leurs amis, si 1 'on
en croit les Caquets de 1'Accouchée ou les Comédies de Molière. La
nuitf les domestiques dormaient à proximité de leur maître, souvent
dans la même chambre, prêts à répondre à leur appel. A toute heure
1 'intimité était inconnue". (p. 92)
Familles - parenté, maison ,sexualité dans l'ancienne société. Paris,
Hachette, 1976.
6. De nombreux auteurs, notamment le Docteur Cabanès, N. Elias et J.L.
Flandrin, reprennent l'exemple de la Marquise du Châtelet qui se mon
trant nue devant son valet, lui reproche de ne pas l'arroser convena
blement d'eau chaude. Son trouble ne la touche pas, car pour elle
c'est à peine un homme. ( Mémoires sur Voltaire, oar LongchamD, secré
taire de Voltaire et Wagnière. Tome II).
137
Comme nous l'avons souligné au précédent chapitre il
ne faut pas voir là une étape primitive de l'habitation
qui ensuite se développerait en fonction de l'évolution
de la pensée architecturale . C'est au contraire, de
notre point de vue un dispositif spatial adapté au sty
le d'interaction des individus dans cette société à
cette époque et à la conception même de la personne
toute entière/ définie par son statut au sein de son
groupe social. Comme le note aussi Robin Evans 7 :
"Les historiens de l'architecture domestique se don
nent sans doute de trop grandes facilités à jeter les
yeux en arrière, et à voir dans la matrice de pièces
intercommunicantes une étape primitive, une esquisse
grossière ne demandant qu'à évoluer vers une plus
grande différenciation; car ce n'était pas par défaut
de principes que l'on se souciait peu d'ordonner les
diverses parties de la bâtisse en unités fonctionnel
les indépendantes, comme de discriminer entre "lieux
de desserte" et "lieux desservis". Ce n'était pas là
le fruit du hasard, mais une règle!’
2.- Pouvoir être seul.
Les premières évolutions de l'habitation qui l'ont
réellement transformée : couloir, doublement des cir
culations, spécification de la chambre et de ses dé
pendances... sont toutes liées à la fois à la nécessi
té de dissocier des pratiques et de choisir d'être
seul ou en compagnie. Les dispositifs décrits au cha
pitre précédent visent en effet à rendre possible la
maîtrise par les maîtres de maison de leurs rapports
avec les autres par des spécifications des pièces, par
des sas, par des cheminements doublés... De même, dans
l'immeuble à loyer l'organisation verticale des loca
tions ou des occupations, banales au XV et XVIème
siècles,va peu à peu être remplacée par une organisa
tion horizontale qui évitera de devoir passer chez le
voisin pour arriver chez soi.
7. 71. Evans. Figures, portes, passages, op. cit.
138
S'isoler de ses voisins ou s'isoler des membres de
sa famille ou de ses domestiques peut paraître, à
notre époque, renvoyer à des niveaux d'intimités très
diffs^snts, voire peu comparables. Il faut donc préci
ser un peu mieux comment l'intimité était conçue alors,
car des usages et des pratiques qui nous paraissent
aujourd'hui nécessiter la solitude n'ont pas toujours
été perçus ainsi. Ce sont donc ici les notions de pudeurr
d'intimité qui sont centrales et les historiens des
mentalités ^notamment Ph. Ariès et J.L. Flandrin,ont
montré qu'elles avaient évolué : "Lorsque Philippe
Ariès met l'accent sur la vie en "représentation" qui
était celle de tous ces grands" écrit J.L. Flandrin 8
c'est pour l'opposer à un besoin d'intimité dont on
n'a pas de preuve qu’il ait existé avant le XVIIIème
siècle, ou à une pudeur qu'on pourrait dire névrotique
si elle n'était devenue aux XVIII et XIXème siècles
une norme sociale".
Le Concile de Trente (1545-1563) qui a rappelé aux
chrétiens la notion de pêché et a donc prohibé la nu
dité, qu'elle soit montrée aux autres ou à soi-même
semble avoir considérablement joué sur la vie quoti
dienne. Il semble qu'au début du XVIIème siècle ces
condamnations soient passées dans la pratique. En ef
fet, les prêtres ont eu alors comme tâche de démontrer,
(aux femmes en particulier) les pièges des tentations
dues à la promiscuité : on évite de se montrer nu, on
protège les enfants de la fréquentation des domestiques
et, pour mieux y parvenir, avoir des portes à fermer,
avoir des lieux d'isolement, ou réserver des lieux aux
domestiques, devient nécessaire.
J.L. Flandrin 9 fait l'hypothèse que la façon de pe
ser sur la vie domestique de cette morale de la contre-
8. J.L. Flandrin. Familles, op. cit. p. 93.
9. J.L. Flandrin. op. cit., p. 93.
139
réforme va entraîner par contre-coup une recherche de
l'intimité, d'un lieu de l'intimité où l'on serait Plu®
libre : "Le goût de 1'intimité semble avoir été d'abord
une réaction des libertins contre la sévérité de cette
morale. Il paraît naître à la fin du règne de Louis XIV,
lorsqu’elle est devenue étouffante, et manifeste la vo
lonté de vivre librement dans une société extrêmement
sensible au scandale".
De leur côté, Jean-Paul Aron et Robert Kempf 10 sou
lignent un changement : au début du XVIIIème siècle ce
n'est plus la peur du pêché qui retient mais bien plu
tôt les convenances : "Plus question de salut, seule
ment des c o n v e n a n c e s . . La morale religieuse est
remplacée par le contrôle social.
Il semble d'autre part que ce moment d'émergence
d'une revendication de liberté vis à vis des autres
se situe dans une période où la tolérance au mélange
des statuts et des rangs diminue. La division entre
classes est rigide, les contacts entre groupes sociaux
inégaux peu recherchés et on ne voit pas d'un bon œil
(comme ce sera le cas au XVIIIème siècle), la promo
tion individuelle due au mérite, à l'intelligence, etc..
Les signes classants sont extrêmement importants et la
maison est le plus important de ces signes. Si, en ef
fet, il n'existe pas, comme par exemple au Japon à la
même époque, de lois somptuaires qui définissent stric
tement la correspondance entre statut et rang du pro
priétaire et modèle d'habitations (qui codifie les or
nementations de la porte d'entrée, les réglés de la^
distribution, etc...) il existe des attendus implici-
10. J.P. Aron, Kempf R. Le pénis et la démoralisation de l'Occident
Paris, "Figures”, Grasset, 1978 (p. 12).
140
tes qui semblent avoir autant de force que ces lois *1
Un prince se doit d'habiter comme un prince et son hô
tel doit traduire spatialement son rang et le droit
qu il détient d'être servi et libre de ses mouvements,
de son indépendance : la division en corps de bâtiment
principal (où se trouvent les espaces de réception et
les appartements privés donnant sur les jardins d'agré
ment ) et en bâtiments secondaires (en général des ai
les situées du côté de la rue où se trouvent les ser
vices et les logements des domestiques) est bien un
ordonnancement hiérarchisé, qualifié, qui donne d'em
blée à voir le statut du propriétaire. Ne pas avoir
le spectacle des coulisses de la maison est aussi
une exigence qui classe l'aristocrate. Pouvoir être
seul c'est aussi, en faisant partie d'une maisonnée
nombreuse, rester à distance de l'organisation du quo
tidien. Cela fait partie des privilèges et participe
au fait de vivre luxueusement. Ne pas voir les domes-
tiques^est donc une règle et on trouve dans 1 '•Encyclo
pédie à la définition du terme basse-cour (cour se
condaire entourée des communs, des logements des do
mestiques, etc...) cette recommandation : "Les basses-
cours doivent avoir des entrées de dégagement par les
dehors, pour que le service de leurs bâtiments se puis
se faire commodément et sans être aperçu des apparte-1 2
11. On trouve dans L'Encyclopédie de D'Alembert et Diderot des définitions
explicites de la hiérarchie des habitations, ce sont même des pres-
criptions voire des interdits. Ainsi à propos des "maisons particuliè
res" des riches bourgeois trouve-t-on cette phrase péremptoire :
(ces maisons) "doivent avoir un caractère qui ne tienne ni de la beau
té des hôtels ni de la simplicité des maisons ordinaires. Les ordres
d'architecture ne doivent jamais entrer pour rien dans leurs décora
tions, malgré l'opulence de ceux qui les font élever".
Il apparaît clairement dans cette phrase qu'il ne faut pas confondre
les possibilités financières du propriétaire et son statut, son rang.
Etre riche ne suffit pas, comme à notre époque, pour se payer les
attributs de la classe à laquelle l'on voudrait appartenir (Cf. les
travaux de P. Bourdieu, en particulier "La distinction". Paris, Ed.
de Minuit, 1979, et dans la même ligne l'analyse de G.Liènard et
E.Servais : Espace habité et ethos de classe. Communication à la
Troisième Conférence Internationale de Psychologie de l'Espace
Construit. Strasbourg 1976 .)
12. D Alembert et Diderot. Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers. Neuchâtel, 1765.
141
ments des maîtres et de la cour principale". Cette
dernière phrase soulignée par Norbert Elias 13 lui fait
écrire le commentaire suivant, dans une note (bas de
p. 23) de la Société de cour : "Tandis que dans toutes
les couches et formes sociales où la maîtresse de mai
son exerce en même temps la fonction de ménagère, où
les maîtres entendent assurer eux-mêmes, sous une
forme ou sous une autre, la surveillance du personnel,
les offices et locaux de service sont disposés de tel
le manière que leur contrôle soit facilité, on note
ici une séparation relativement stricte entre les lo
caux de service, notamment les cuisines, et les appar
tements des maîtres, séparation qui indiquent que ceux-
ci ne tiennent pas à entrer en contact avec ce qui se
passe derrière les décors. La dame de cour n'est pas
une maîtresse de maison ! L'éloignement de la cuisine
hors de son cercle d'influence nous en fournit la meil
leure preuve".
Nous voyons donc ici clairement la mise en place
d'un dispositif spatial visant à faciliter ou à inter
dire des types de relations particulières entre indi
vidus d'une même communauté.
La multiplication des sas que sont les antichambres
des riches demeures, dans la seconde moitié du XVIIème
siècle et le début du XVIIIème montre bien cette néces
sité d'être seul mais en marquant des degrés qui per
mettent à la fois de se protéger des autres et de mar
quer son rang, c'est-à-dire de s'en protéger de façon
hiérarchisée. Ainsi la première antichambre où se trou
vent les domestiques en livrée ne possède pas de chemi
née. Ces domestiques trient en quelque sorte les vi
siteurs qui accèdent à des antichambres plus ou moins
luxueuses et plus ou moins proches des appartements de
parade , selon leur rang , les plus luxueuses étant,
bien entendu, réservées aux visiteurs au-dessus du
13. N. Elias, op. cit. p. 23.
142
commun , les visiteurs de même rang ou d'un rang su
périeur étant reçus dans la chambre ou dans les salons
faisant suite à l'antichambre.
Il semble bien alors que pouvoir être seul a fait
longtemps partie des privilèges aristocratiques, de
même que paradoxalement le fait d'être entouré d'une
nombreuse domesticité. C'est l'organisation spatiale,
et en particulier le cheminement double, les anticham
bres, les pièces associées à la chambre, qui a permis
que ces exigences contradictoires soient respectées.
A la même époque dans les demeures plus modestes, la
promiscuité restait grande, la salle était multifonc
tionnelle, les pièces souvent communicantes. Les plus
pauvres étaient dans une situation de survie qui exclu
ait toute transformation . Ce n'est qu'au XVIIIème
siècle que des évolutions apparaissent,liées à une
situation économique plus favorable. F. Braudel le ;
souligne à propos du mobilier : "Leur mobilier ce
n ’est rien, ou presque rien, du moins avant le XVIIIème
siècle où un luxe élémentaire commence à se diffuser
(les chaises, alors qu'on se contentait jusque là de
bancs, les matelas de laine, les lits de plumes), où
se répandent, dans certaines régions les meubles pay
sans d'apparat, peints ou patiemment sculptés. Mais,
c'est une exception. Les inventaires après décès, do
cuments de vérité, le disent cent fois pour une" 14 .
Donc, dans cette catégorie sociale avant le XVIIIème
siècle peu de différenciation des pièces : une même
salle sert de cuisine, de salle à manger, de chambre à
coucher, et peu de meubles. Cela n'est donc pas ici
qu’il faut chercher des éléments d'une transformation
des dispositifs mais plutôt dans une classe sociale
qui pouvait exiger d'autres manières de vivre, et qui
par là même était productrice de modèles.
14. F. Braudel. Civilisation matérielle. Economie et Capitalisme - XVème
XVIIIème siècle. Les structures du quotidien. Tome I, op. cit. p. 245.
143
En effet, l'évolution de l'habitat en zones privées
et zones de représentation au XVIIème siècle n'est pas
un processus lentement mûri ni importé. Elle apparaît
brutalement en France et se diffuse lentement. Elle
semble liée à l'appétence très grande d'une société
pour une vie sociale choisie et non plus imposée,doublée
peut-être comme phénomène compensatoire, de l'émergence
de plus en plus importante d'une revendication concer
nant la vie privée, l'intimité. Choisir son degré de
relation avec les autres était donc encore un privilè
ge lié à l'organisation de l'habitation : les aristo
crates étaient tenus de montrer qu'ils pouvaient accé
der à ce mode de vie et en même temps commençaient à
revendiquer des pratiques moins publiques, à codifier
plus strictement les visites, à dissocier les lieux de
réceptions selon le degré d'intimité avec les visi
teurs : en un mot à se protéger des autres.
3.- La sociabilité "obligée", la sociabilité choisie.
L'expression "noblesse oblige" ne rend pas compte
seulement d'une certaine superbe nécessaire pour tenir
son rang, elle signifie aussi que cette classe qui in
vente des modes d'habiter, est aussi tenue à un cer
tain nombre de devoirs dont le premier est de mainte
nir son rang de façon à transmettre son nom sans l'a
voir discrédité. Au XVIIème siècle, il s'agissait donc
pour cette société aristocratique de signifier à tra
vers les espaces réservés à la réception la place
qu'elle tenait15. Il s'agissait de ne pas déchoir
15. Norbert Elias en fait une analyse intéressante pour nous car elle lie
d'emblée la place de la sociabilité dans la vie des personnes et la
place qui lui est accordée dans l'espace de la maison : "... Finale
ment, la disposition des salons et salles de réception reflète leur
insertion dans la "société" de leur époque.
Le fait crue les "locaux sociaux " soient situés dans la partie centra
le du rez-de-chaussée, partie la plus représentative du bâtiment,
qu'ils s'étendent sur une plus grande surface que les deux apparte
ments privés réunis témoigne déjà du rôle primordial que la "société"
tient dans la vie de ces hommes et de ces femmes. Voila le centre de
gravité de leur existence
La société de cour , o d . cit.
144
mais aussi de montrer aux personnes de rang inférieur
qu'elles ne pouvaient prétendre à la fréquentation de
leur maison : l'antichambre était l'espace adéquat,
adapté à cette démonstration. Le XVIIIème siècle se
caractérise de ce point de vue par une plus grande to
lérance à la promotion. Ainsi le "mérite", le "savoir"
permettent désormais tout comme le rang, la fréquenta
tion entre membres de "sociétés" différentes. Les "sa
lons" vont d'ailleurs être fondés sur cette plasticité
des relations entre rangs différents. D'autre part, la
vanité des multiples relations est de plus en plus dé
noncée, corrélative d'une valorisation de l'amitié sin
cère . On trouve donc de plus en plus critiquée, dans
les textes de cette époque, la vie purement représen
tative . Sébastien Mercier écrit dans Les tableaux de
Paris 16 :
"Autant une société choisie et peu honorable devient
la source de plaisirs vifs, délicats et variés, autant
ces salions ouverts à la foule gui se renouvelle res
semblent à des cafés, ils n'offrent qu'un mouvement
uniforme et fatigant . L'indifférence la plus absolue
est sous le masque de la représentation... L'homme en
place est obligé de donner un accès libre à beaucoup
de personnes ; il se plaint de cette gêne. Pourquoi des
gens à qui leur état n'en fait pas un devoir se 1 'im
posent volontairement ?".
L'idée, le besoin de différencier plusieurs types de
relations aux autres se répand peu à peu : ainsi appa
raissent dans les traités d'architecture les termes de
"société intime" en même temps que des lieux (où les
pratiques prescrites sont très précisées) pour rendre
possible cette rencontre avec les intimes : le boudoir,
la chambre, le cabinet. Des lieux pour une sociabilité
choisie s'ajoutent donc aux lieux plus démonstratifs16
16. Nouvelle Edition,Amsterdam, 1783, 12 Vol.
145
du rang du maître de maison, pour la sociabilité obli-
- 17
gee
Il semble donc qu'au XVIIIème siècle la sociabilité
se différencie de plus en plus nettement selon deux
voies : celle de la sociabilité imposée par le maintien
du rang (ou les devoirs à rendre à ses supérieurs) qui
se met en scène dans des espaces ordonnancés, et celle
plus choisie, plus élective, qui se développe dans des
espaces plus intimes.
4.- Intimité.
Pouvoir choisir d'être seul, pouvoir se protéger des
autres, habiter des lieux où les différents degrés de
ses relations avec les autres sont mis en scène (de
l'espace de représentation ostentatoire à l'espace pro
tégé des relations intimes) qualifie le vécu quotidien
des individus (aisés) de la fin du XVIIIème siècle. De
nombreux textes littéraires et pédagogiques de l'épo
que l'attestent de façon récurrente. Les plans nous en
donnent la preuve matérielle : à la fin du XVIIIème
siècle nous commençons à voir se définir un espace de
la convivialité familiale qui se répandra (comme modè
le) à travers les différentes couches sociales qui
peuvent y accéder. Cette tendance sera stabilisée au-17
17. F. Braudel montre clairement en quoi le XVIIIème siècle a innové de
ce point de vue : "L'Europe alors ne va pas renoncer à la pompe mon
daine, elle sacrifiera plus que jamais à la vie de société, mais
l'individu s'emploie désormais à protéger sa vie privée. Le logement
change, l 'ameublement change parce que les individus le veulent, y
aspirent et que la grande ville est leur complice. Il suffit presque
de s'abandonner au courant... Alors s'imposent l'hôtel moderne, l'ap
partement moderne, conçus pour une vie moins grandiose mais plus
agréable. Sous Louis XV, telle annonce offre à Paris un appartement
à louer "de dix pièces, distribué en antichambre, salle à manger,
pièce de compagnie, seconde pièce de compagnie disposée pour 1 'hiver
(donc avec chauffage), un petit cabinet de bibliothèque, un petit
cabinet de société et appartement à coucher avec les garde-robes".
Une telle annonce eût été impensable au temps de Louis XIV," op. cit.
p. 269.
146
tour de 1830 quand le roi lui même (Louis Philippe)
proposera comme exemple de vie vertueuse, l'intimité
familiale 18 , en se montrant d'abord père de famille
et mari fidèle pour mieux s 'opposer au mode de vie
antérieur 192
1. Rien n'est moins royal que ces valeurs
0
là qui s'opposent totalement à la conception aristo
cratique des siècles antérieurs. Mais comme le dit en
core Robert Burnand "Ce sera désormais dans la classe
bourgeoise qu'il faudra chercher des indications sur
la manière de penser, de s'habiller, de s'alimenter,
de se distraire, de vivre et de mourir". "C'est la
bourgeoisie qui, désormais, s'efforcera de donner le
ton en renonçant à suivre, tant bien que mal, la no
blesse
Alain Corbin propose, quant à lui, d'intégrer
dans ce rapport à l'intime lié à une évolution de la
psychologie collective dans le premier tiers du XIXème
siècle, une attitude nouvelle, devenue nécessité pro-
tectrice, face aux odeurs . Elles sont synonymes de
maladie, de pauvreté, de dépravation morale quand elles
sont mauvaises. Elles signifient le luxe, la volupté
18. Lion Murard et Patrick Zylbermann en donnent la définition suivante,
à propos du XIXème siècle : "Le XIXème siècle inaugure cette coïnci
dence entre la vie de famille... et un espace spécialisé qui lui est
réservé : cette coïncidence c'est l'intimité", p. 232.
in Le petit travailleur infatigable ou le prolétaire régénéré.
Ed. Recherches, 1976.
19. Robert Burnand écrit dans La vie quotidienne en France en 1830 :
"Louis Philippe, faisant visiter ses appartements montrait avec
orgueil le large lit où il dormait avec la Reine. Il entendait mon
trer par là que son avènement avait été en même temps celui de la
vertu. Ainsi le départ était fait, pensait-il entre les turpitudes
de l'ancien régime et les attendrissements du régime nouveau". p.62
Paris, éd. Hachette, 1943.
Soulignons de plus la très grande différence avec la manière dont vi
vaient au XVIIème et XVIIIème les rois et les aristocrates:
nous voyons ici une chambre conjugale et un lit conjugal alors qu'il
y avait auparavant des appartements distincts et donc des lits sépa
rés qui impliquaient que les époux se rendent visite.
20. A. Corbin. Le miasme et la jonquille. L'odorat et l'imaginaire social.
XVIIIème et XIXème siècles. Paris, Aubier, 1982.
21. Nous reprenons cette question au chapitre II : Les processus civili
sateurs .
147
quand elles deviennent parfum, mais surtout elles par
ticipent aux processus d 'intimisation :
"Encore une fois, la novation s'inscrit dans cette
visée plus ample gui incite le bourgeois à se distan
cier et à se protéger tout à la fois du peuple, qu'il
entreprend par ailleurs de surveiller plus intimement.
La désodorisation gui constitue mon propos impliquait
le repli sur la demeure, la constitution de la sphère
du privé, bref, cette "domestication" déjà entamée au
XVIIlème siècle, à propos duquel Robert Mauzi écrit
que "le bonheur du bourgeois n'est pas ailleurs qu'en
sa maison". Le déploiement de "1'hygiène domestique",
qui tend à devenir "l'hygiène des familles", comme
celui de l'hygiène corporelle ne constituent que l'en
vers du retrait de la vie publique; ils engendrent une
forme d'habitat tributaire de la médicalisation de
1 'espace privé. A 1 'abri de sa demeure, loin de 1'o-
deur du pauvre et de ses menaces, le bourgeois entend
goûter les voluptés narcissiques à la mode ainsi que
la subtilité des messages corporels qui tissent désor
mais les échanges affectifs d'une délicatesse nouvelle
4.1.- La sociabilité dans l'isolement.
Ce qui semble donc caractériser le XlXême siècle, du
point de vue de l'interaction des individus et des
groupes, c'est d'une part que les modèles de conduites
ne seront plus inventés et reproduits par les aristo
crates et diffusés ensuite et que d'autre part, appa
raît entre la sociabilité obligée ou mondaine et le
retrait intime, un autre mode relationnel, familial,
une sociabilité dans l'isolement de l'espace familial.
L. Murard et P. Zylbermann ont très bien exprimé
cette rupture (préparée bien sûre de longue date) :
"... L'intime est bien, croyons nous, un régime rela
tionnel dans la sociabilité classique qui ne connais
sait d'autre alternative dans le jeu des relations que2
22. L. Murard, P. Zylbermann. o p . cit. p. 239.
le bouillonnement mondain et bruyant des visites, re
présentations et prestations publiques, et, à 1 'opposé,
le secret du commerce "intime". Ce qui est propre au
XIXème siècle, c'est d'avoir fait sauter cette socia
bilité par l'intromission d'un troisième terme, ou
d'un troisième régime de relations : entre la scène
publique et les liens confidentiels, la chaude sécuri- ■
té ambiguë - mi exposée, mi cachée - des "intimités
familiales".
Nous voyons en effet apparaître dans les plans, mais
aussi dans la façon de meubler et de décorer les habi
tations, la spécification, le resserrement dans
l'habitation, du lieu familial : les chambres, conju
gales désormais, sont aussi quelquefois lieu de la
convivialité familiale : c'est là que se passent les
soirées de la famille, les chambres d'enfants sont dé
finies. Le salon est réservé aux amis non intimes,
etc... L'habitation devient un foyer. Et comme le mon
trent bien L. Murard et P. Zylbermann : "La vie intime
s'est objectivée dans l'espace domestique des intimi
tés familiales : elle s'y est à la fois réfugiée et
réduite". Et, en effet, on peut penser que comme ils
le suggèrent "L'intimité... advient alors comme le
résultat de la séparation soigneuse de la scène intime
et du lieu des interdits". Un homme et une femme ma
riés deviennent par là, (en intériorisant un statut,
et en l'actualisant dans un rôle laissant peu de place
à d'autres définitions de l'individu) d'abord un couple
conjugal (position matérialisée par la chambre conjuga
le) et des parents (fait matérialisé par le ou les
chambres d'enfants et par le salon intime). Le lit
conjugal est alors d'autant plus montrable qu'il est
débarrassé des symboles sexuels qui pourraient s'y
attacher si les mentalités de l'époque ne se structu
raient pas autour de cette conception familialiste.
Dès le XVIIIème siècle, les repas, qu'il était jusqu'a
lors banal de prendre sur une petite table que l'on
déplaçait pour l'occasion, vont prendre une importance
qu'ils n'avaient pas jusqu'alors quotidiennement. Une
nouvelle attitude va se développer dont on peut voir
149
les traces dans les traités de savoir-vivre : les bon
nes manières de table occupent de nombreux chapitres,
un art de dresser la table se développe, les objets se
multiplient, les horaires se stabilisent. La salle à
manger devient un lieu, souvent spécifique, de rencon
tre familiale, et la table s'y fixe. Au XIXème siècle,
cette organisation aboutira à faire du repas un rite
familial. La salle à manger, nous le voyons à travers
la lecture des traités de savoir-vivre très nombreux
pendant tout le XIXème siècle, est d'abord le lieu de
l'éducation, de la transmission aux enfants des règles
de bienséance, de l'apprentissage des bonnes manières.
En cela c'est un lieu-pivot de cette idéologie familia-
liste fondée en grande partie sur la retenue-, la déné
gation du fonctionnement du corps, qui commençant, com
me nous le verrons plus loin, par sa mise hors de la
vie publique, aboutira au XIXème siècle à l'interdit
d'en parler.
23
Jean Baudrillard , dans son ouvrage Le système des
objets a bien étudié l'importance de ces deux lieux et
de leur décor dans la mise en place de ce que, à la
suite de L. Althusser on peut appeler une idéologie
matérielle 24 : "L'intérieur bourgeois type, écrit Jean
Baudrillard est d'ordre patriarcal : c'est l'ensemble
salle à manger chambre à coucher. Les meubles, divers
dans leur fonction, mais fortement intégrés, gravitent
autour du buffet ou du lit de milieu. Il y a tendance
à 1 'accumulation et à 1 'occupation de 1 'espace, à sa
clôture. Chaque pièce a une destination stricte qui
correspond aux diverses fonctions de la cellule fami
liale, et plus loin renvoie à une conception de la
personne comme d'un assemblage équilibré de facultés
distinctes. Les meubles se regardent, se gênent, s'im
pliquent dans une unité qui est moins spatiale que
d'ordre moral. Ils s'organisent autour d'un axe qui
assure la chronologie régulière des conduites : la2 4
3
23. J. Baudrillard. Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968.
pp. 21-22.
24. L. Althusser. Idéologie et appareils idéologiques d'état.
La Pensée. n° 151, juin 1970.
150
présence toujours symbolisée de la famille à elle même.
Dans cet espace privé, chaque meuble, chaque pièce à
son tour intériorise sa fonction et en revêt la digni
té symbolique - la maison entière parachevant l'inté
gration des relations personnelles dans le groupe semi-
clos de la famille".
La mise à distance de la société, de la communauté/
corrélative de l'investissement grandissant de la fa
mille restreinte est soulignée dans de nombreux tra
vaux et en particulier dans un article de E. Schorter25:
"Chacun place 1 'intimité de la famille nucléaire et les
relations délicates qu'elle implique au-dessus du main
tien de la communauté. Nous appelons ... cette transi
tion historique "le chacun chez soi "...".
Il semble donc que cet espace métaphorise le jeu en
tre repli et ostentation qui semble caractériser les
rapports de la famille à elle-même et au groupe social
auquel elle appartient. L'intimité de la zone familiale
privée (chambres, cuisines, pièce où la famille se réu
nit) symbolise spatialement le repli sur soi, le sa
lon que l'on n'ouvre qu'aux grandes occasions et son
espace ordonnancé, l'ostentation. Chaque groupe social
ne l'actualise pas de la même façon au même moment,
mais c'est une représentation forte qui joue comme ré
férent et qui continue à jouer ce rôle d'aujourd'hui
encore dans certains groupes sociaux.
4.2.- Le foyer, espace du bonheur.
Etudiant comment dans la poésie lyrique du milieu du
XIXème siècle sont proposées des normes de comportement
et une morale, Hans Robert Jauss écrit dans son chapi
tre la douceur du foyer 26, à propos des thèmes de
25. E. Schorter. Différences de classe et sentiment deDuis 1750.
L'exemple de la France. Annales E.S.C. Juillet-Août 1974.
26. H.R. Jauss. Pour une esthétique de la réception. Paris, NRF,
Gallimard, 1978.
151
Victor Hugo ou de poètes qui pour lui font du "lyrisme
de consommation courante” : "... L'éventail de ces nor
mes de comportements implicites ou explicites va de 1' a-
dresse avec laquelle la main féminine doit savoir ré
pandre jusque dans la plus pauvre chaumière "contente
ment, lumière, propreté" (au dedans, ah, c'est là
qu'une main économe/Arrange toute chose avec activité -
Blaze de Bury : Chaperon rouge), jusqu'à la touchante
exhortation invitant le travailleur penché sur ses li
vres à donner quand même de temps en temps un regard à
celle qu'il aime. Au demeurant, les activités qui sym
bolisent ainsi le foyer correspondent toutes à la si
tuation du repos du soir après le travail. Celui-ci est
banni du foyer, espace du bonheur".
L'intérêt de cette approche est de montrer, dans la
ligne d'une sociologie de la connaissance, comment la
poésie lyrique peut elle aussi participer à la repro
duction d'une idéologie en la rendant communicable, à
la légitimation des normes de comportements, des va
leurs (que nous nommons familialistes), qui aboutis
sent à leur intériorisation, et contribuent de ce fait
à créer un univers particulier qui qualifiera dans
ce cas là, le monde bourgeois au XIXème siècle. De mê
me, le contre-modèle que constitue une demeure ouvrière
où règne la discorde, mal entretenue, sale, contribue
à montrer les valeurs et les comportements légitimes.
Ce contre-modèle d'ailleurs apparaît dans toute la lit
térature du XIXème siècle, de même que dans le discours
des médecins, hygiénistes et ingénieurs. Les traités de
savoir-vivre et les conseils aux bonnes ménagères uti
lisent cette image stéréotypée comme repoussoir par le
jeu de l'opposition terme à terme : propreté/saleté,
bonheur/malheur, clair/sombre, ordonné/désordonné,
aéré/mal aéré, puant/parfumé.
Cependant, en même temps est souligné la capacité de
la femme qu'elle soit ouvrière ou bourgeoise, à créer
"un nid douillet" par "mille riens" faits "à la mai
son" 27 qui ne coûtent rien. C'est à travers ces dis-
27. Gustave Droz : En ménage (conférence). Cité par A. Martin-Fugier
dans La bourgeoise, E d . Grasset et Fasquelles, 1983, p. 168.
152
cours centrés sur des pratiques de décoration que les
représentations idéologiques sont rappelées : ainsi la
liaison entre la décoration du foyer et 1 ’amour du mari
et des enfants est banale, de même que se révèle à tra
vers les discours et les recommandations aux femmes un
doute sur leur rôle ou plutôt sur leur propre investis
sement du rôle que la société leur propose.
A. Martin-Fugier analyse pertinement ces représenta
tions2 :
"Le risque, avec les "mille riens", c'est que la
femme se sente cantonnée dans un rôle inférieur. Il
importe donc de lui proposer une justification morale
et sociale de son rôle. Il faut la convaincre du sé
rieux de sa mission, de son importance pour la famille
et la société. Remplir cette mission est un devoir, et
un devoir commun aux mondaines et aux ouvrières. Car
décorer son foyer, c'est l'aimer, aimer son mari et
ses enfants, se dévouer à leur bonheur. Et ce n'est ni
une affaire de classe sociale ni une affaire d ’argent.
Celles qui s'imaginent qu'orner leur foyer réclame des
moyens financiers sont rappelées à 1 'ordre : "Un nid
de pourpre et de soie vaut rarement un nid de mousse.
A peu de frais, avec des doigts de fée, un brin d'hu
mour, beaucoup de grâce, il n'est aucune de mes lec
trices qui ne puisse vivre dans un palais". Rappelées
à 1 'ordre aussi les frivoles et les inconscientes :
"Si, jusqu'ici, la femme a surtout occupé ses loisirs
à se parer, il ne faut pas trop lui en vouloir (...).
C'est en s'occupant à des travaux dont son mari pourra
devenir le collaborateur que la femme évitera le sou
rire un peu méprisant dont il l'accueillait lorsqu'el
le consacrait tous ses loisirs au chiffonnage".
"Il est aussi nécessaire de convaincre la femme que
l'art de l'intérieur est bien de l'art. Mais la notion
d'art se pervertit lorsqu'elle s'applique à la femme :
"art de 1 'intérieur" et "ordre" sont toujours cités
ensemble".28
28. A. Martin-Fugier, op. cit. p. 169.
153
Par ailleurs, ces qualités sont liées à un modèle de
vie familiale qui suppose la persistance du lien affec
tif entre mari et femme, 1'assomption par le mari du
rôle social lié à l'extérieur et par la femme du rôle
de maîtresse de maison chargée de l'entretien et du
bien-être de son mari et de leurs enfants. Cette arti
culation étroite entre une spatialité et des comporte
ments très codifiés a sans doute toujours existé mais
a pris des formes variées liées en grande partie à
l'évolution des statuts et des rôles masculins et fé
minins et à la conception de la famille. Nous étudions
ces thèmes plus loin.
154
II.
Les processus "civilisateurs"
Etudier l'habitation et les variables sociales qui
permettent de comprendre ses évolutions implique néces
sairement de s'intéresser aux pratiques quotidiennes
et aux éléments spatiaux utilisés, voire inventés par
des groupes sociaux à des périodes précises. L'intégra
tion dans la sphère domestique de dispositifs permet
tant des usages jusque-là inconnus nécessite aussi
d'expliciter les modalités de leur apparition, en es
sayant (bien modestement car tout n'est pas clair en
ce qui concerne les inventions, les pratiques, les to
lérances et les intolérances) de comprendre comment
les mentalités ont évolué, comment de nouveaux usages,
de nouvelles gestuelles se sont imposés, comment de
nouvelles normes ont qualifié la vie quotidienne et
surtout comment l'habitation en a été transformée.
Les indicateurs de ces changements peuvent aussi
bien être des transformations de l'organisation de la
distribution des pièces de l'habitation (ce seront par
exemple les murs, donc des éléments matériels) que des
qualifications, des affectations précises (ce seront
alors des éléments plus symboliques). Les pratiques
d'entretien et la décoration sont aussi importantes à
étudier.
Ces indicateurs, une fois de plus, ne sont pas à re
chercher dans toutes les classes sociales. Le dénuement
des pauvres, qu'ils soient urbains ou ruraux, les ex
cluent d'emblée. D'autre part, il semble qu'un certain
nombre de pratiques quotidiennes soient perçues comme
possibles ou impossibles selon le rang tenu. Ainsi,
s'il était possible d'assister au lever du Roi au
XVIIIème siècle, c'est parce que cela signifiait l'es
time que ce Roi portait à certains de ses sujets. Cer
taines pratiques que nous qualifierions aujourd'hui
d'intimes étaient possibles entre égaux ou avec des in
férieurs mais pas des supérieurs.
155
1.- Le rejet des fonctions corporelles hors de la
vie publique :
Gêne, pudeur, élévation des seuils de sensibilité.
Dormir avec des inconnus, se livrer à ses besoins
naturels en public, se nettoyer, se laver en public,
tous ces actes, nous les retrouvons naïvement décrits
au détour d'une phrase dans de très nombreux textes,
littéraires ou autres, jusqu'au XVIIIème siècle. Ces
actes étant décrits comme allant de soi nous montrent,
d'une part que la pudeur, le sentiment de honte n'y
sont pas toujours attachés comme au XIXème et auXXème
siècles, et, d'autre part, que la notion de pudeur a
évolué. Comme l'analyse admirablement N. Elias dans la
Civilisation des mœurs il existe un processus ci
vilisateur très lent qui "a abouti au rejet, hors de
la vie publique, de toutes les fonctions corporelles".
Il existe donc des différences dans les normes de pu
deurs qui, en évoluant vont provoquer chez les indivi
dus des sentiments de gênes tels que les usages vont
eux aussi se transformer. Accomplir ces actes intimes
va nécessiter d'être seul en un lieu retiré. C'est ain
si qu'il faut comprendre, à notre sens, l'invention
des dépendances de la chambre, d'un lieu retiré sombre
pour la toilette intime qui se double d'un lieu orné
bien éclairé pour la toilette publique. Ces dispositifs
spatiaux existants ont permis que des habitudes s'éta
blissent et que de nouvelles normes se mettent en pla
ce et soient reproduites socialement. Norbert Elias
explique ainsi les liens entre mentalités et organisa
tion technique :
"Mais ce rejet de la satisfaction des besoins natu
rels hors de la vie publique, la réglementation et le
modelage de la vie pulsionnelle qui les régit, n'ont
pu se faire que grâce à la mise au point d'un disposi
tif technique permettant la suppression de telles fonc
tions dans le cadre social et leur accomplissement dans20
3
9
29. Calmann-Lévy, 1973.
30. N. Elias, o d . cit., p. 230.
156
une enceinte réservée à cet effet. Ce processus a quel
que ressemblance avec celui de la technique de 1 'ali
mentation. Le processus des modifications psychiques,
les progrès du seuil de la pudeur et de la sensibilité
aux expériences ^pénibles " ne sauraient s'expliquer
par des arguments unilatéraux, et encore bien moins
par l'évolution des techniques et des sciences. Bien
au contraire, il serait très facile de démontrer la
sociogenèse et la psychogenèse des réalisations et dé
couvertes techniques.
Mais quand la restructuration générale des relations
d'homme à homme eut déclenché une transformation des
besoins humains, la mise au point d'un dispositif
technique en accord avec les normes nouvelles a puis
samment contribué à la fixation des habitudes modifiées.
Le dispositif technique a également servi à la repro
duction permanente et à la diffusion des normes".
D'autre part, l'urbanisation croissante a été un
facteur accélérant ce processus de domestication et
comme le montre Peter Reinhart Gleichmann 3 1, elle a
contribué à réorganiser les fonctions physiologiques.
L'évolution qui a consisté à privatiser ces fonctions
corporelles s'est aussi doublée d'un processus ren
dant stables et fixes les équipements et les ustensiles.
P.R. Gleichmann332 propose d'analyser ce processus com
1
me typique de la fin du XIXème siècle qui proscrit la
défécation à l'extérieur :
"C'est en l'espace de deux générations que va se dé
rouler un processus aboutissant à 1 'intégration complè
te dans la sphère domestique de fonctions qui n ’étaient
auparavant que peu ou pas dissimulées, et à 1 'équipe
ment en lieux d'aisance de toutes les habitations ur
baines - et ce, même si 1 'existence de quelques-uns de
31. "L'intégration dans la sphère domestique des fonctions physiologiques
et leur réorganisation due à 1'accroissement de la population urbaine
constituent une des tendances du long processus civilisateur, proces
sus qui n'a pas été planifié par les hommes".
in Des villes propres et sans odeur. La vidange du corps humain :
équipements et domestication. URBI V, 1982.
32. O p . cit.
157
leurs prédécesseurs était déjà attestée au cours des
siècles précédents. Les anciens "cabinets" sont trans
férés; enlevés de la cour, ils sont installés le long
de la maison, puis à 1 'intérieur du bâtiment, de plus
en plus près des chemins de communication, des entrées,
escaliers, vestibules, etc.. La satisfaction des be
soins, maintenant dissimulée, est mise en conformité
avec 1 'organisation du réseau relationnel et de 1 'es
pace. les "toilettes" ou "water closets" sont enclos,
comme les pièces à usage domesligue, à 1 'écart de la
vie et du mouvement. La défécation n'est plus autori
sée qu'à cet endroit. Uriner ou déféquer ailleurs dans
la maison, à 1 'extérieur dans les rues ou sur les pla
ces est socialement proscrit. C'est un acte désormais
générateur d'une grande angoisse33. Les manuels d'ar
chitecture de la période 1883-1910 expliquent avec un
luxe de détails, par le texte autant que par les il
lustrations, où et comment "les toilettes devront être
installées de la manière la plus discrète possible".
Dans le cadre de 1 'ajout généralisé et imposé de ces
édicules, les maisons neuves et de nombreuses maisons
anciennes sont transpercées de conduites d'arrivée et
d'évacuation d'eau constituant un véritable "réseau".
Les latrines et les cabinets reçoivent toutes sortes
de dénomination : toilettes, petits coins, water clo
sets, waters, chalets de nécessité ou lieux d'aisances;
c'est là que les gens s'isolent complètement pour sa
tisfaire leurs besoins naturels. Des dizaines d'années
durant, on va expérimenter des "réceptacles destinés à
recevoir de manière adéquate les matières rejetées par
le corps humain".
Ce phénomène de pudeur, de gêne, d'angoisse qui se
traduit à la fois par la multiplicité des termes em
ployés, sans fixation sur un seul terme, en même temps
que par une difficulté à dire l'acte de déféquer , s'as
sortit aussi d'une exigence concernant les dispositifs
adéquats. P.R. Gleichmann souligne, à la suite de N.
Elias que "plus le seuil de gêne s'élève, plus les
33. C'est nous qui soulignons.
158
gens réclament que ces lieux très intimes prennent
une allure solennelle".
L'évolution du XIXème siècle à nos jours va dans le
sens d'un traitement technique et architectural des
dispositifs qui permettent que leur fonction d'instru
ment de propreté soit mis en avant pour mieux faire
oublier leur rapport à des besoins déniés. On leur de
mande d ’être assez fiables pour pouvoir les oublier.
Montrer les signes de la satisfaction de ces besoins
est déjà une situation qui provoque la gêne.
"On faisait jusqu'alors attention à dissimuler les
personnes pendant qu'elles satisfaisaient leurs be
soins. Dans la mesure où les sentiments de pudeur sont
localisés dans la sphère domestique et où les choses
mêmes, les lieux d'aisances, les portes qui y mènent,
les antichambres de ces lieux sont des signes annon
ciateurs des besoins gênants qu'il est possible d'y
satisfaire - et là seulement - il est déjà perçu comme
désobligeant de permettre "au passant la simple vue de
la cuvette des cabinets". Les choses prennent la place
des fonctions physiologiques elles-mêmes. Elles rap
pellent l'existence même de ces fonctions. Il est déjà
gênant de simplement entrevoir les objets, les cuvettes,
les bassins, les lieux ad hoc. Ce processus d' "archi-
tectonisation" (Architektonisieren), d'investissement
de tous les objets domestiques par des significations
sociales précises, d'incitation au comportement socia
lement souhaitable est encore lisible en bien d'autres
circonstances 3 4 .
De plus, la tolérance ou l'intolérance aux odeurs,
variables selon les périodes et les normes de pudeur,
a joué un rôle déterminant dans la recherche de systè
mes et de dispositifs permettant l’élimination à la fois
des déchets et de leurs odeurs. Les seuils de tolérance
aux odeurs s'élèvent au XIXème siècle et la liaison
mauvaise odeur/contagion, contamination, prend une3
4
34. P.R. Gleichmann. Op. cit.
159
très grande force. Comme l'a bien montré André Guil-
lerme 353
7 pendant une très longue période, de la Renais
6
sance à la fin du XVIIIème siècle les technologies sont
organisées autour de la putréfaction, de la décomposi
tion et les habitants des villes sont habitués aux va
peurs méphitiques, aux miasmes qui sont signifiants de
"l'amélioration" des produits (draperie, papeterie,
tannerie, etc...). La puanteur est banale, tolérée,
qu'elle soit liée au corps humain ou pas. Le XVIIIème
siècle va voir se développer une suspicion liée tout
d ’abord au spectre de la maladie, des épidémies, qui
va s'étendre à tous les domaines de la vie :
"Au XVIIIème siècle, la surveillance sanitaire se
développe, couvrant, de proche en proche, 1 'intimité
des foyers, la vie collective et la structure du mi
lieu ambiant. La corruption de 1 'air favorise la mor
bidité urbaine; la liberté des femmes vénales les mala
dies vénériennes. Bientôt, plus rien n'échappe à son
inspection soupçonneuse : les professions délétères,
les industries nocives, le méphitisme des fosses d'ai
sance, les émanations des égouts, l 'état des voiries
et des cimetières, les endémies, les épidémies, les
épizooties, la qualité des aliments, 1 'éducation des
enfants. Servie par la police, sa main-d'œuvre, et la
justice, sa caution, 1 'hygiène travaille à la normali
sation 3 6 ."
L'idée, stimulante et ouvrant de nombreuses voies
pour la compréhension de la distribution de l'habita
tion, que les odeurs mélangées de l'espace domestique
ont peu à peu été mal tolérées au fur et à mesure que
les seuils de sensibilités s'élevaient a été avancée
par A. Corbin à propos du XIXème siècle 3 7 :
"Comme la promiscuité qu'elle atteste, la confusion
olfactive est devenue obscène. Outre 1 'élimination de
35. A. Guillerme. Les temps de l'eau. Ed. du Champ Vallon, 1983.
36. J.P. Aron, R. Kempf, o p . cit., pp.12-13.
37. A. Corbin. Le miasme et la jonquille. L'odorat et l'imaginaire social.
XVIIIème - XIXème siècle., op. cit., p. 198.
160
1 'air confiné du recoin, le seul moyen de se débarras
ser des senteurs importunes et de réserver 1 'espace
privé aux délicats effluves de 1 'intimité est bien
d'opérer un tri et de contenir les senteurs les plus
violentes dans des lieux affectés. Une intolérance
nouvelle invite à proscrire le mélange des odeurs or
ganiques et des parfums subtils; empêcher une telle
confusion, telle sera la fonction de la cuisine moderne,
du cabinet de toilette et des cabinets d'aisances.
Ces lieux intimes du monologue intérieur assurent la
disponibilité olfactive de la chambre et du salon; ils
autorisent, au sein de 1 'espace privé, l 'émergence
d'une esthétique de l'odorat. Un art des senteurs des
tinées à orner les lieux de l'intimité accompagne les
timides progrès de la parfumerie. Un même souci de sub
tilité des messages individuels, une même volonté de
révéler et de souligner la personne gèrent leur pro
gression; ils obéissent aux mêmes impératifs et il se
rait absurde d'étudier séparément la savante mise en
scène olfactive du boudoir et les odeurs de la femme
que 1 'on vient y respirer.
La chambre individuelle, que 1 'on se préoccupe de
désodoriser, symbolise le processus; elle se dessine
comme le lieu par excellence de l'intimité olfactive".
Dissocier les odeurs va donc nécessiter une dissocia
tion des fonctions, des affectations strictes qui con
tinuent aujourd'hui à structurer nos habitations actu
elles (cf. le regroupement des "lieux humides").
"Les injonctions des hygiénistes, la volonté de con
fort qui pousse à séparer les fonctions spatiales, à
distinguer les lieux du service, de la représentation
et de 1 'intimité familiale, ainsi que la quête du pro
fit qui incite à 1 'accroissement de 1 'espace locatif,
conduiront toutefois, dans certaines villes, à remode
ler, au cours du siècle, le plan de la demeure tradi
tionnelle. Ainsi, dans la maison type lilloise décrite
par Foville en 1 894, tout est mis en œuvre pour exclu
re les effluves importuns : "La cuisine, la laverie,
les lieux d'aisances sont relégués dans un bâtiment
161
annexe et les odeurs malsaines gui s'en dégagent se
perdent dans la cour et dans le jardin, sans pénétrer
dans 1 'habitation". Une évolution identique se déroule
dans la ville de Tours; un nouveau bâtiment, inesthé
tique, empiète sur le minuscule jardin du "particulier
il abrite la cuisine, au rez-de-chaussée, les cabinets
de toilette et les salles de lessive au niveau du pre
mier et du deuxième étage.
L'importance des quelques prototypes élaborés au dé
but du siècle n'est donc point négligeable; il s'agit
de modèles riches d'avenir. A trop souligner le main
tien des archaïsmes et la rigidité des comportements,
1 'historien, hanté par les faits majoritaires, risque
la cécité devant le lent cheminement de l'innovation.
L'histoire quantitative se doit d'être aussi celle des
singularités, surtout lorsque celles-ci se révèlent
* 38
prémonitoires"
2.- Ne plus dormir à plusieurs
C'est une évolution des mœurs qui a considérablement
pesé pour que l'habitation se transforme. Dormir à plu
sieurs était lié d'une part à la pauvreté, à l'ineffi
cacité des systèmes de chauffage qui impliquait que
1'on dorme près de la seule cheminée qui se trouvait
couramment dans la salle,et dans le même lit, pour se
réchauffer, mais ces raisons rationnelles se dou
blaient d'autre part d'une liberté vis à vis de son
propre corps et de celui des autres que nous ne pou
vons comprendre avec nos normes de pudeur. Ces person
nes ne ressentaient pas de gêne puisque cette situation
était banale, acceptée socialement et peu liée à la
sexualité, ce qui peut nous étonner. Norbert Elias 3 9 re
marque que "dans la société médiévale, la fonction du
sommeil n 'était pas au même degré privatisée et déta
chée de la vie sociale". D'après lui, ces nouvelles
normes de pudeurs ont été apprises progressivement,
38. idem. p. 201.
39. N. Elias, op. cit., p. 266 et p. 275.
162
sous l'influence d'idées religieuses et par le biais
de travaux de philosophes et de moralistes comme Erasme
de Rotterdam et J.B. de La Salle lt0 dont les idées édu
catives se sont lentement diffusées dans la société
toute entière :
"La ligne de cette évolution n'appelle guère de com
mentaires; dans ce domaine, comme dans celui de 1 'ali
mentation, s'érige progressivement entre les individus,
entre leurs corps, ce mur fait de pudeur craintive et
de répulsion émotionnelle, dont 1 'artisan est précisé
ment le "conditionnement". On inculque à l'homme le
sentiment qu'il est pénible de partager son lit avec
une personne qui ne fait pas partie du cercle de fa
mille. Et si la pauvreté n'en dispose pas autrement,
l'usage se répand de plus en plus que même dans la
famille, chacun ait son lit et, dans les classes moyen
nes et supérieures, sa chambre à coucher. On habitue
de très bonne heure les enfants à cette prise de dis
tance, à cet isolement avec tout ce qu'il comporte en
matière d'habitude et d'expérience. Quand on voit avec
quel naturel adultes et enfants partageaient au Moyen-
Age leurs lits, on se rend compte de la modification
profonde des rapports d'homme à homme et du comporte
ment humain intervenue dans notre genre de vie-. On re
connaît en même temps, que rien n'est moins évident
que 1 'idée, devenue dominante dans la dernière phase
de civilisation que nous connaissons, la nôtre, que le
lit et le corps sont des zones essentiellement et hau
tement dangereuses ".
D'autre part, l'Eglise et les médecins condamnaient,
pour des raisons diverses,le partage de la même couche.
Ces raisons sont soit morales (interdit sexuel, in
terdit de l'infanticide), soit "médicales ", relevant
d'arguments qui peuvent aujourd'hui nous paraître bien4 0
40. Erasme de Rotterdam. La civilité puérile, 1ère édition, 1530.
J.B. de La Salle : Les règles de la bienséance et de la civilité
chrétienne. Rouen 1729.
163
Ll 1
fantaisistes. Françoise Loux et Marie-France Morel
écrivent à ce propos : "Depuis longtemps, la pratique
populaire de faire dormir les nouveau-nés dans le lit
des parents est condamnée par les autorités religieu
ses et médicales : dès le haut Moyen-Age, l'Eglise la
considère comme un moyen déguisé d'infanticide. Au
XVIIlème siècle, les médecins reprennent et renforcent
cette condamnation, en insistant plus sur les risques
d'accidents que sur le présupposé criminel de cet usa
ge ... Les enfants ne peuvent dormir dans le lit de
leurs parents ou grands-parents qu'à certaines condi
tions : "Il ne faut jamais coucher un petit garçon
avec une vieille femme, il deviendrait plus tard im
puissant". Le caractère sexuel de cette sanction évo
que, plus explicitement que ne le font les médecins,
la rupture de 1 'interdit de 1 'inceste".
Ne plus mêler les sexes (exceptés les couples mariés)
et les âges était un des moyens d'éviter les tentations
coupables et les propos médicaux sont venus comme sou
tien pour transformer ces usages.
Avoir son propre lit est devenu indispensable et
dormir à plusieurs est devenu le signe d'une grande
pauvreté, alors que cela ne l'était pas auparavant.
Dissocier les couches a donc impliqué la création de
plusieurs chambres particulières et la salle a donc
perdu une de ses fonctions. Le lit est devenu un meuble
fixe, ce qu'il n'était pas toujours, et c'est sur les
plans souvent la seule indication de mobilier. Norbert
Elias lie cette pratique à l'évolution continue vers
une privatisation de toutes les fonctions corporelles :
"La chambre à coucher est devenue une des enceintes
les plus "privées", les plus "intimes" de la vie humai
ne. Comme la plupart des fonctions corporelles, le
"sommeil" s'est également retiré "derrière les décors"41
41. L'enfance et les savoirs sur le corps. Pratiques médicales et prati
ques populaires dans la France traditionnelle. Ethnologie française,
1976, VI, pp. 3-4.
164
de la vie sociale. La "famille restreinte" est aujour
d'hui la seule "enclave" légitime et sanctionnée par
la société, où cette fonction du corps puisse, comme
beaucoup d'autres, s'accomplir. Ses cloisons visibles
et invisibles soustraient aux yeux des autres hommes
les aspects les plus "privés", les plus "intimes", les
plus "animaux" de l'existence humaine!'1*7
Au milieu du XIXème siècle une autre variable déjà
évoquée plus haut va contribuer à transformer les pra
tiques. C'est la mise à distance des odeurs corporel
les, non seulement des domestiques, des amis et des re
lations mais aussi des membres de sa propre famille.
Un grand mouvement débutant à la fin du XVIIIème siècle
avait conduit à rejeter les espaces mal aérés, les ré
duits. La purification de l'air est un des thèmes pri
vilégiés des hygiénistes. Mais ce rejet des odeurs va
atteindre la famille dans son unité, comme le montre
Alain Corbin :
"Au sein de la sphère du privé elle-même, 1 'odeur
familiale se fait importune. A ce propos, vers 1 840,
une nouvelle alarme retentit. La famille, dont on prô
ne tant les vertus, recèle des dangers; elle impose
une hygiène spécifique. Il convient d'insister sur cet
aspect, peu remarqué, des mentalités prépastoriennes
qui coïncide avec 1 'émergence, elle très étudiée, des
anxiétés suscitées par 1 'hérédité morbide et la pré
disposition .
Dès 1844, l'un des plus grands hygiénistes du temps,
le Dr Michel Lévy, met en garde ses lecteurs contre
les méfaits de "1'atmosphère familiale", contre "les
détriteux gazeux de la famille". "L’atmosphère familia
le" opère la synthèse des atmosphères individuelles qui
se déploient dans la demeure, comme 1 'atmosphère de la
cité résulte de 1 'addition des émanations sociales.
L'imagination des hygiénistes transpose dans l'espace
privé des menaces tant de fois brandies à propos de
1 'espace public. Or, un danger spécifique se dessine
qui, cette fois, n'a plus trait à l'insuffisance du4 2
42. N. Elias, op. cit., p. 266.
165
volume d'air respirable ni au mangue d'hygiène collec
tive; sans même qu'intervienne une quelconque intru
sion des puanteurs du peuple, "1 'atmosphère familiale"
peut se révéler redoutable.
Une bonne hygiène des familles commande donc de cor
riger les méfaits de "l'atmosphère domestique" par la
création d'un espace réservé au libre déploiement de
1 'atmosphère individuelle, sans risque de contamina
tion réciproque. Le commerce des émanations familiales
impose un espace privé individuel comme celui des éma
nations sociales commandait naguère la fuite hors de
la ville ou le repliement sur la demeure familiale.
La répulsion pour les émanations de 1 'autre, au cœur
même de la famille, hâte ce procès d'individuation
dont nous suivons le cheminement depuis le milieu du
XVIIlème siècle. Après la victoire du lit individuel ,
elle contribuera à promouvoir la chambre individuel
le1*3."
Ce nouveau rapport à soi même, dont l'un des symptô
mes consiste à effacer ses odeurs corporelles, a en
avoir honte et surtout, à s'organiser pour ne pas les
faire partager, va donc, associé à une conception du
sommeil comme activité privée, aboutir à l'aspiration
généralisée de posséder une chambre individuelle. Mais
cette analyse serait incomplète si l'on n'évoquait pas
de façon plus précise l'évolution du rapport à son
propre corps et à la nudité au cours de la période
étudiée.
43. A. Corbin , op. cit. c ‘est nous Qui soulignons .
166
3.- Le corps, la nudité, la propreté
Au Moyen-Age, la nudité n'était pas perçue comme par
ticulièrement troublante. Les parents et les enfants se
montraient nus, se déshabillaient entièrement pour dor
mir (souvent ensemble ) et de nombreux témoignages ain
si que des tableaux nous montrent la mixité des bains
publics k**. Cette attitude vis à vis du corps a évolué
en même temps que les niveaux de pudeurs. N. Elias en
donne une analyse 445 :
"Cette ingénuité (en matière de nudité) ne disparait
que progressivement au XVlème et plus rapidement aux
XVIIème, XVIIlème et XIXème siècles, d'abord dans les
couches supérieures, plus lentement dans le peuple.
Jusqu'à cette époque, le mode de vie, le contact plus
étroit entre individus, conféraient à la vue du corps
nu, au moins dans 1 'ambiance appropriée, quelque chose
de naturel et d'évident qui ne se retrouve pas dans la
première phase de l'ère moderne... Les hommes adop
taient face au corps - de même que face à ses fonctions
- une attitude plus naturelle, on pourrait dire plus
enfantine ; les mœurs de la chambre à coucher le prou
vent autant que les habitudes aux bains.
La toilette de nuit spécialisée apparut à peu près
à la même époque que la fourchette et le mouchoir;
comme les autres "instruments de civilisation", elle
se fraya lentement son chemin à travers l'Europe. Elle
est au même titre que la fourchette et le mouchoir un
symbole de la transformation décisive qui s'est opérée
à ce moment dans l'homme. Sa sensibilité à l'égard de
tout ce qui touche au corps allait en augmentant. La
pudeur s'étendit à des domaines qui jusque-là n'en
étaient pas affectés . On assistait à la répétition
d'un processus psychique dont l'histoire compte de
44. Cf. Les documents et gravures reproduits dans l'ouvrage du Docteur
Cabanès : Mœurs intimes du passé. La vie au bain. Paris, Albin
Michel, 1926, ainsi que dans l'ouvrage de P. Négrier : Les bains à
travers les âges. Paris, Librairie de la Construction Moderne, 1925,
et dans le livre de Lawrence Wright : Clean and decent. The history
of the Bathroom and the W.C. London, Routledge & Kegan Paul, rééd.
1984 (1ère éd. 1960).
45. Op. cit., pp. 268-269.
î67
nombreux exemples, à la progression du seuil de la pu
deur, à une période de répression pulsionnelle dont la
Bible se fait déjà le témoin quand elle dit : "Et ils
connurent qu'ils étaient nus et ils eurent honte.,..".
L'ingénuité avec laquelle on exhibe son corps nu dis
paraît comme le naturel avec lequel on accomplit ses
besoins aux yeux des autres" 46 .
3.1.- L'eau, les bains
Une attitude paradoxale dans l'évolution de l'image
de l'eau apparaît quand on essaie de percevoir les
raisons de la grande vogue des bains, de la propreté
au Moyen Age, de son déclin autour du XVIème siècle,
même dans les classes dominantes,et ensuite de sa ma-
gnification au XIXème siècle. En effet, c'est, semble-
t-il dans la liaison propreté/morale qu'il faut cher
cher les raisons à la fois de l'attrait et de la ré
pulsion exercée par l'eau et les bains.
Si en effet l'usage des bains a disparu comme norme
de comportement habituel au XVIème siècle pour des rai
sons morales c'est pour des raisons du même ordre que
la propreté corporelle est devenue une métaphore de la
respectabilité au XIXème siècle. Ce retournement pa
radoxal ne se comprend que si 1'on se reporte aux si
gnifications de l'eau et des dispositifs liés (au cours
de ces périodes) à la propreté.
Avant la Renaissance, l'usage des bains (publics
en général) était courant. Le peuple comme les nobles
prenaient des bains dans des cuves en bois. Il existait
aussi des baignoires en laiton,en argent ou en bronze
dans les riches demeures.
Les étuves ou bains publics étaient très fréquentés
mais plusieurs éléments jouèrent un rôle qui contribua
à les faire tomber dans l'oubli. La recrudescence des
46. C'est nous qui soulignons.
168
maladies vénériennes qui se transmettaient particuliè
rement au bain, du moins le croyait-on, fût déterminan
te et ce, d'autant plus que , nous dit le Docteur
Cabanès "Les médecins, gui avaient a cœur de voir
tomber les bains publics, dans lesquels leurs rivaux,
les barbiers-chirurgiens, régnaient en maîtres, contri
buèrent à répandre les plus méchants bruits".
Louis Savot, médecin, auteur d'un traité intitulé
L'Architecture Française en 1624 en donne une autre
raison :
"Les étuves et les bains ,écrit-il, ne sont pas néces
saires en France, comme aux provinces où l'on y est
accoutumé, et encore moins aujourd'hui, en quelque
pays que ce soit, qu'anciennement. D'autant que les
choses non accoustumées doivent toujours éëfcre suspec
tes à nostre santé, et que nous nous en pouvons plus
commodément passer que les anciens, à cause de l'usage
du linge que nous avons, qui nous sert aujourd'hui à
tenir le corps net, plus commodément que ne le pou-
voient faire les estuves et bains aux anciens, qui
estoient privés de l'usage et commodité du linge".
Ce linqe auquel il est fait allusion est le "linge
de corps" que l'on commence alors à porter sous les
vêtements. Il apparaissait donc justifié à Savot comme
aux personnes de ce temps, de prendre des bains seule
ment si l'on portait des vêtements de laine ou de four
rure à même la peau comme les "anciens". Le linge de
corps remplacerait donc l'usage des bains.
Mais il semble que la liaison bains/lieux de débau
che 48 a joué un plus grand rôle à une époque où les re
commandations religieuses contribuaient à créer une
nouvelle pudeur (ne pas être vu nu, ne pas se voir nu).
Cette double détermination va avoir raison de ces pra
tiques .
47. Docteur Cabanès, op. cit., p.249
48. Docteur Cabanès écrit à ce propos : "Ce sont certainement les prosti
tuées qui, en s'emparant, pour ainsi dire, des bains publics, où el
les allaient laver leur souillure journalière, ont éloigné successi
vement de ces bains les mères de familles et les preudes femmes,
auxquelles répugnaient le voisinage de ces meschines de la prostitu
tion " (p. 252) .
169
Ne pas se laver va donc signifier la pureté morale,
se laver signifier que l'on est souillé, impur. Le cler
gé, les prédicateurs, les médecins ont donc contribué
à faire disparaître les bains publics en tant que
lieu de rencontre et de débauche, mais aussi l ’habitude
de se laver.
La tolérance concernant les odeurs corporelles était
très grande. L'idée que l'odeur corporelle était liée
à une dégradation n'apparaît et ne se répand qu'au
XIXème siècle.
Quelques bains publics vont continuer à exister au
XVIIème et XVIIIème siècles, mais ils seront, soit
conçus comme des établissements de soins (et ils
étaient réputés soigner certaines maladies), soit
comme lieu de rencontre (une sorte de variante des
maisons de débauche de 1'époque.)Cependant, cette
désaffection des bains publics explique-t-elle à elle
seule la perte de l'habitude de se laver ? Le manque
de dispositifs (publics et évidemment privés , puisqu'à
cette époque là seuls de rares châteaux ou hôtels par
ticuliers disposaient d'un équipement de cette sor
te) peut-il expliquer la tolérance à la saleté et aux
odeurs ? La peur de l'eau et les rites et les super-
stitionsqui,dans la plupart des régions de France y
sont liées nous semblent plus déterminantes. Yvonne
Verdier 49 , travaillant de nos jours, sur une communau
té de Côte d'Or habitant le village de Minot montre la
survivance de croyances et de superstitions qui éclai
rent d'un autre jour ces comportements. La saleté
était perçue comme protectrice et le passage dans
l'eau susceptible de provoquer la mort. Il s'agissait
donc de l'éviter le plus possible et quand c'était im
possible essayer de détourner le danger par des prati
ques strictement ritualisées.
La saleté perçue comme protectrice est une croyance
populaire qui commence à être combattue par les méde-
49. Y. Verdier. Façons de dire, façon de faire. Paris, N.R.F., Gallimard,
1979.
170
cins au XVIIIème siècle. Françoise Loux et Marie-France
Morel développent cette idée 50 :
"Les médecins reprochent sans arrêt aux nourrices de
ne pas changer assez souvent les vêtements et les cou
ches des enfants... Loin d'être négligence et absence
de prévention cette attitude repose chez les mères de
la campagne sur la valorisation d'une certaine forme
de saleté : elle a un rôle de protection de la peau;
elle préserve des abcès et des humeurs malsaines...
La saleté a également une signification symbolique.
Ainsi faire la lessive est une activité dangereuse,
qu'on ne peut accomplir impunément lors des fêtes r e
ligieuses ...".
Le Docteur Cabanès 51 décrit tout au long d'un cha
pitre l'attitude des Rois et des aristocrates vis à vis
des bains. Deux faits sont marquants : ils se baignent
quand leur médecin le leur ordonne d'une part, et d'au
tre part, les salons ou cabinets de bains luxueusement
installés à une époque sont souvent transformés en ap
partement à une autre ,sans être remplacés, ce qui montre
que leur usage n'en était pas courant, qu'ils étaient loin
d'être le dispositif adéquat lié à une pratique régu
lière. Quand elle l'est, les auteurs du temps le sou
lignent comme une originalité.
L'attitude de cette période est bien résumée par cet
te page du Docteur Cabanès : "La grand-mère d'un écri
vain de la Restauration, qui avait vécu sa jeunesse
sous le règne de Louis X V et les premières années du
règne de Louis XVI, avouait que, jusqu'à cinquante ans,
elle n'avait pas pris de bains, considérant que c'était
pêché mortel de plonger son corps nu dans 1'eau", il
ajoute en note : "Bon nombre de personnages de
1 'ancien régime ne se targuaient pas plus de propreté
que la grande dame dont il est question". "Notre ami
le Comte Elzear de Sabran, rapporte le Comte de Reiset
50. L'enfance et les savoirs,sur le corps.
Ethnologie française, 1976, VI, 3-4, pp. 309-324.
51. O p . cit., p p . 281 à 308.
171
(Modes et usages au temps de Marie-Antoinette, tome I,
p. 53), sous le rapport de la propreté s'ingéniait à
suivre les usages du Roi (Louis XIV, gui ne se lavait
jamais et se contentait de se décrasser le visage à
l'aide de coton imprégné d'esprit de vin). Un jour, il
disait, avec une innocence et une persuasion parfaites::
"C'est très drôle gu'on se lave si souvent les mains,
tandis gu'on ne se lave jamais les pieds". Donc, même
ceux qui en avaient les moyens, à une époque où, bien
sûr, l'eau courante n 'était pas installée partout, ni
aussi commodément qu 'aujourd'hui, ne recourraient pas à
cette pratique des bains car les normes de propreté ne
les y contraignaient nullement.
Vers la fin du XVIIIème siècle une réaction favorable
aux bains commence à naître et de nouveaux établisse
ments de bains s'installent dans les villes. Certains
privilégiés, certains originaux possédaient une bai
gnoire personnelle mais la masse des Français n'était
pas dans ce cas, même si la littérature et la peinture
nous en montrent des exemples. L'attitude de l'Eglise
semble se faire aussi plus nuancée puisque l'on trouve
cette remarque citée par A. Franklin 5
235
4 tirée du Dic
tionnaire des sciences écclésiastiquesparu en 1760 :
"L'usage du bain est permis en soi, pourvu qu'on ne le
prenne pas par volupté mais par nécessité" 5k .
Au début du XIXème on commence à livrer des bains
chauds à domicile, imitant en cela se qui se passait
depuis longtemps en Allemagne.
52. O p . cit., p. 309.
53. A. Franklin. La vie privée d'autrefois. Paris, Ed. Plon, 1887-1902,
Tome VII, L'hygiène.
54. C'est nous qui soulignons..
172
3.2.- L'élévation des seuils de sensibilité
Cette attitude vis à vis des bains est l'un des as
pects d'une évolution des sensibilités plus globale
qui intègre d'une part des dimensions hygiéniques thé
rapeutiques, et morales et qui, d'autre part touche à
la fois le corps et l'habitation. Ainsi Alain Corbin
rappelle que dès la deuxième moitié du XVIIIème siècle
de nouvelles exigences sensorielles commencent à trans
former les pratiques dans l'habitation, avec comme
toujours un décalage selon l'appartenance sociale. Une
nouvelle conception de la propreté, liée à des éléments
cette fois invisibles se développe : c'est l'air qu'il
faut surveiller :
"En 1 762 déjà, 1 'abbé Jacquin invitait à lutter con
tre les mauvaises odeurs des appartements et tenir
propre la cuisine. Il conseillait d'éviter, dans la
chambre, 1 'usage excessif de 1 'eau et des vernis, le
dégagement de la fumée ainsi que la présence des chiens
et des chats; il recommandait d ’en éloigner les commo
dités et de garder les rideaux ouverts. La lecture de
son livre montre qu'on aurait tort d'attribuer totale
ment au XIXème siècle un repérage olfactif et une stra
tégie désodorisante qui s'enracinent dans l'hygiène
privée élaborée très tôt à 1 'intention des classes di
rigeantes . Mais, après 1 832, la vivacité des alarmes,
1 'insistance nouvelle du propos, la cohérence des
conseils soulignent la rapide évolution qui s'opère
dans la psychologie collective. L'extrême sensibilité
olfactive à 1 'égard de 1 'haleine de la maison demeure-
t-elle 1 'apanage des hygiénistes ou bien ces derniers
ne font-ils que refléter et diffuser une attitude nou
velle ? Les témoignages littéraires ne manquent pas qui
donnent à penser que la seconde hypothèse est la bonne'*55 .
Cette sensibilité exacerbée vis à vis des odeurs liée
à une liaison entre odeur et contagion va contribuer à
55. A. Corbin, op. cit., p . 189.
173
faire évoluer l'hygiène privée et certains des disposi
tifs spatiaux dans l'habitation : les recoins, les al
côves, les escaliers sont placés sous haute surveillan
ce. Il devient impératif d'y faire circuler l'air.
D'autre part, le mélange des odeurs, la "confusion ol
factive selon le terme de Alain Corbin, est proscrite.
Il s'agit de faire que chaque lieu bien aéré ne conta
mine pas les espaces voisins. Des pratiques nouvelles
vont donc naître, liées à de grandes inquiétudes :
"Plus que jamais, le méphitisme des murs, qui déploie
plus ouvertement ses menaces dans l'espace privé que
dans l'espace public, s'impose à l'attention inquiète;
mais il s'agit déjà d'une vieille anxiété qui ne fait
que renforcer l'obsession nouvelle du réduit, du re
coin, de l'encoignure, "dans lesquels l'air circule
avec peine" et dont l'ombre favorise toutes les licen
ces. La fétidité des cabinets où couchent les enfants
rivalise avec celle qui règne dans le bureau exigu du
maître du logis. Les couloirs, comme les escaliers,
exigent une attention particulière. Les premiers parce
qu'ils s'opposent, bien souvent, à une juste régulation
des flux. L'air g couve ses menaces dans la stagnation,
la puanteur et l'obscurité ou bien s'y précipite incon
sidérément et détermine ainsi de redoutables courants;
quant aux escaliers, si l'on n'y prend garde, ils peu
vent jouer le rôle des cheminées d'appel pour les
odeurs fétides de la demeure; ils entretiennent alors
la confusion olfactive qu’il importe de détruire, com
me il convient de contrôler la rencontre des sexes
qu'ils autorisent et qui inaugure l'immoralité des re
coins.
L'alcôve, "division incomplète de la cabane primiti
ve", fétide le plus souvent, s'est révélée terriblement
mortifère durant 1 'épidémie de choléra; il faut en fuir
1 'odeur stagnante; un nouvel anathème frappe cet abri
tempéré de 1 'intimité et du plaisir, dont on ne décrit
plus ici que la moite pestilence. Le simple rideau,
substitut de 1 'alcôve dans la demeure modeste, est,
lui-même, à proscrire. On se méfie aussi de l'air des
meubles dont une analyse olfactive particulièrement
attentive souligne la spécificité. L'atmosphère dense
174
des armoires et des commodes favorise la multiplica
tion des rats et des souris" 565
.
7
L'habitation devient elle-même un lieu dangereux et
de nouvelles pratiques d'entretien vont en découler,
de même que certaines habitudes de décoration vont
être critiquées sévèrement par les hygiénistes qui dé
noncent les rideaux, tentures, tapis, etc... Cette at
titude va préparer 1'avènement de nouvelles normes
fondant les choix décoratifs. Et les matériaux faciles
à entretenir vont être valorisés pour l'habitation car
ils contribueront à la rendre propre et nette .
Des assertions langagières telles que "propre et
net" qui guident les conduites d'entretien et de déco
ration de l'habitation montrent bien aujourd'hui que
dans les classes populaires l'intériorisation de ces
normes de propreté a été réussie. Elles indiquent aussi
que le terme propre a un halo associatif très large.
"Propre et net" signifie en effet aussi ordonné, or
donnancé, voire brillant s'il s'agit de la cuisine ou
de la salle de bains. Cela touche donc des domaines
tels que l'hygiène, la morale et l'esthétique. Ce qui
est propre est beau et bien .
Etre propre relève non seulement de l'hygiène mais
de l'éducation des pulsions. Devenir propre nécessite
une maîtrise de soi plus grande, contribue à la socia
lisation. Comme le dit pertinement Geneviève Heller :
"c'est une école d'obéissance, de discipline, d'uniformi-
sation" . De très nombreux chercheurs travaillant sur
l'hygiène au XIXème siècle montrent que l'élévation des
normes de propreté a d'abord été imposée par la
classe dominante comme norme et comme pratique. Après
une phase de résistance, à la fin du XIXème siècle, ces
normes et les pratiques de propreté sont intériorisées
comme naturelles aussi dans les classes populaires.
56. A. Corbin, op. cit., p. 194.
57. G. Heller. Propre en ordre. Lausanne, Ed. d'En bas, 1979.
175
Gleichmann 58 résume bien ce processus : résistance
d ’abord, acceptation et intériorisation ensuite et
pour finir silence :
"Cette élévation des normes de propreté accompagnée
des effets sociaux les plus divers entraîne la multi
plication des contraintes mutuelles. Cet accroissement
des contraintes sociales et des contrôles externes
exercés sur le comportement des individus entraîne, au
terme des transformations de 1 'éducation et des prati
ques en matière de propreté,un surcroît de contrôle de
soi. D'une phase de tensions entraînées par l'intégra
tion des fonctions physiologiques dans la sphère domes
tique, se traduisant par une résistance ouverte et sou
vent ingénieuse contre les contraintes, on passe à une
phase où les gens énoncent encore ce qui les gêne, mais
n'extériorisent plus le contexte social qui les amène
à respecter les nouvelles normes de pudeur et de pro
preté; ces tensions finissent pas se résoudre en une
acceptation presque muette des règles de propreté et
de nettoyage, et du fonctionnement implicite du méca
nisme apparemment abstrait des seuils de pudeur.
Il est intéressant de noter en conclusion que nous
voyons ici comme ailleurs et à d'autres époques 59 ,
opérer la liaison sexualité/souillure /respectabilité
morale/propreté qui va guider les conduites. Définir
des normes morales va conduire à une époque à lier la
sexualité à la propreté, et la souillure (non perçue
comme dangereuse et liée à la tolérance très grande
vis à vis des odeurs corporelles) à la respectabilité
morale. C'est le cas après le XVIème siècle. Ensuite,
à partir de la fin du XVIIIème siècle dans les classes
aisées va émerger au contraire (liée à la meilleure
connaissance des significations de la dégradation des
odeurs), les liaisons opérantes : sexualité/souillure
58. P.R. Gleichmann , op. cit. p. XCIX.
59. Cf. Nos études abordant cette question - Le plaisir et le temps -
Le sexuel et le social. Rapport de Recherche (A.T.P. C.N.R.S.) à
paraître en 1984; et d'autre part : Le hammam. Ambiguité d'un lieu.
Cahiers de la Recherche Architecturale. 10/11, Avril 1982.
176
d'une part, respectabilité morale/propreté corporelle
d'autre part. Mais, comme le montrent de très nombreux
travaux sur le logement social au XIXème siècle ou sur
les bains ou la propreté, cette liaison est une parole
de la bourgeoisie adressée aux classes populaires60.
Réordonner
Mary Douglas 61 écrit dans son ouvrage De la souillu
re que "La saleté est une offense contre l'ordre. En
l'éliminant nous n'accomplissons pas un geste négatif;
au contraire nous nous efforçons, positivement, d'or
ganiser notre milieu". Alain Corbin 62 , que nous
citions plus haut, montre quant à lui, que dès le mi-?
lieu du XVIIIème siècle, la confusion olfactive n'est
plus tolérée. L'évolution de l'habitation depuis l'ap
parition du couloir et des passages semble avoir obéi
à cette nécessité, soutenue par des valeurs, des croy
ances et des normes diverses, de classifier, de divi
ser, de dissocier, de réorienter. Comme le dit une
expression populaire encore usitée "Une place pour
chaque chose et chaque chose à sa place". Si l'on vou
lait donc résumer cette action organisatrice qui a
conduit à réorganiser la distribution de l'habitation
le mot-clef serait d'abord dissocier et ensuite ré
ordonner. Ce qui convenait à une période précise va
apparaître quelques décennies plus tard impossible à
supporter et ce processus va s'accélérer.
60. Cf. en particulier :
L. Murard, P. Zylbermann. Disciplines à domiciles. Recherche n° 28
et G. Heller qui dans Propre, en ordre op. cit1., résume cette atti
tude en conclusion de son étude : "La propreté est surtout bonne pour
la classe populaire. Le peuple sale est une menace, c'est de lui que
viennent les épidémies, sa maladie coûte cher à la communauté. Il vit
mal, il travaille mal, il se laisse aller. Propre, il gêne moins, de
plus il est domestiqué. C'est pour la classe laborieuse que l'on
construit des logements simples mais salubres, que l'on ouvre des
bains publics". p. 217.
61. M. Douglas. De la souillure, essai sur les notions de pollution et
de tabou. Paris, 1971.
62. A. Corbin. O p . cit.
177
Ce qui impulse ces changements matériels est de no
tre point de vue à imputer à des changements des sys
tèmes sociaux — mentaux selon l'expression de Max
Pagès 63 , changements des représentations idéologiques
s'associant à de nouvelles réactions psychologiques et
corporelles. Le rapport au propre et au sale est donc
particulièrement démonstratif puisqu'à des changements
de représentations idéologiques,la saleté devenant
souillure morale et signe de pauvreté, s'associent des
peurs, des répulsions, qui conduisent un petit nombre
de personnes à travailler à inventer des dispositifs
adéquats,et le plus grand nombre à exiger ou à souhai
ter les posséder chez eux. A la chaise percée et à la
simple cuvette, cachée dans la garde robe qui servait
aux ablutions intimes, est associée la table de toilet
te dans la chambre. Ensuite la baignoire installée dans
une annexe dans la chambre va la quitter pour consti
tuer le pôle central de la salle de bain, dissociée
de la chambre et regroupant tous les dispositifs liés
à la propreté. La nécessaire dissociation des odeurs
va jouer son rôle pour encore une fois dissocier les
dispositifs. Les tolérances et les intolérances, les
pratiques naturelles et leurs codifications trouvent
leurs sources dans toutes ces évolutions relatives à
la conception des rapports avec les autres dont nous
avons traité plus haut. Les sensibilités évoluent et
les objets et dispositifs matérialisent ces changements
mais aussi les pérennisent, les perpétuent.
Ainsi, quand la salle à manger est devenue un des
lieux privilégiés de la rencontre familiale,son orien
tation a changé : traditionnellement placée côté cour
(quand le choix était possible) ce qui signifiait son
statut secondaire, elle est promue en s'associant au
salon et en donnant sur la rue.
63. M. Pagès. Systèmes sociaux - mentaux. Bulletin de psychologie,
Tome XXXIV, n° 350, n" spécial Mentalité et mentalisation, 1980-1981.
178
III.
Structure familiale et habitation
1.- Famille nucléaire, famille élargie,' le différend
théorique.
Le jeu entre représentations et situations concrètes
qui apparaît sans cesse dans cette étude est, à propos
de la notion de famille^particulièrement utile à expli
citer .
En effet, l'époque actuelle semble avoir construit
une représentation mythique de la famille qui était
censée proposer auparavant, un système de soutien et
un système de relations à la fois interpersonnelles et
à travers les générations. Cette représentation mythi
que conduit,comme le montre très bien Martine Segalen
dans Sociologie de la famille 6 à penser que nous
sommes passés de la famille élargie largement répandue,
à la famille nucléaire repliée sur le couple, d'un sys
tème éducatif complètement assuré par elle, à un systè
me éducatif partagé avec d'autres institutions■etc ...
Cette image se spécifie tout à fait autrement d'abord
quand on étudie les modes d'habitat qui suggèrent des
pratiques familiales particulières et d'autre part à
travers les travaux d'historiens et les œuvres litté
raires ainsi que les traités éducatifs ou de savoir-
vivre .
Nous voyons se spécifier ainsi des modes de vie en
famille très divers selon les classes sociales et les
périodes, de même que la coexistence à une époque de
plusieurs types de groupements familiaux.6
4
64. Paris, Armand Colin, coll. 4, 1981.
179
Martine Segalen 6 5 cherchant à éviter ces confusions
qui ne tiennent pas compte du temps, de l'espace et de
la culture, propose une notion qui part de la réalité
de la vie quotidienne et qui a pour nous l'intérêt
d'être d'emblée spatialisée : le groupe domestique :
"C'est un ensemble de personnes qui partagent un même
espace de vie : la notion de co-habitation, de résiden
ce commune est ici essentielle... Certains groupes do
mestiques sont uniquement constitués d'un ménage (le
ménage est constitué du père et de la mère, association
fondée sur l'alliance, et des enfants). D'autres peu
vent comprendre plusieurs ménages, soit plusieurs cou
ples mariés qui ont entre eux (ou non) des liens de
filiation (parents âgés, enfants mariés) ou de colla-
téralité (couples de frères et de sœurs). Le groupe
domestique, en plus du ou des ménages, peut aussi
comprendre des personnes sans lien de parenté, qui
partagent les activités de production (domestiques,
compagnons, apprentis) ou ne les partagent pas (loca
taires, pensionnaires), etc...".
Cette notion a l'avantage de permettre des comparai
sons dans le temps et l'espace et de plus comme le sou
ligne M. Segalen, de cette façon "le type de configu
ration familiale que connaît notre société n'apparaît
que comme un des arrangements possibles dans 1 'univers
des cultures".
2.- Le groupe domestique défini par son habitat.
Les sociologues et ethnologues travaillant sur la
famille semblent aujourd'hui réfuter cette notion de
grande famille qui semble limitée dans le temps et très
délimitée dans l'espace. Trois types de grandes famil
les sont cités :
. Les communautés taisibles ( tacites) , qui regrou
paient plusieurs cellules conjugales sur une même ter--6
5
65. M. Seqalen, op. cit., p. 15.
180
re , dans une même résidence , partageant le travail,
les biens et la nourriture : ils vivent "à même pot
et à même feu" (Limousin , centre de la France au
Moyen-Age .
• Les zadrugas yougoslaves : définies par la communauté
de résidencë et de repas . Cependant , le couple conju
gal existe puisqu'à côté de la maison principale se
trouvent des petites constructions annexes dans les—
quelles on peut cuisiner et où le couple dort avec ses
enfants . Partager le même feu et le repas semble là
aussi fondamental . Les biens étaient propriété indi
vise des hommes .
. La famille souche, qu'on trouve surtout dans le
Sud-Ouest de la France, rassemble trois générations :
le père et la mère, un des enfants marié et sa femme,
leurs enfants, auxquels peuvent s'adjoindre d'autres
enfants restés célibataires et des domestiques. Le
groupe domestique est étroitement lié à la maison qui
est "une institution englobant, outre la résidence-
ferme et ses dépendances, bâtiments et terre, des
droits sur les biens collectifs".
Remarquons que ces trois modèles de grandes familles
sont d'une part des modèles ruraux que les représenta
tions actuelles utilisent comme idéal-type et d'autre
part, fait intéressant pour nous, elles sont définies
d'abord par la co-résidence dans un même lieu, qui si
gnifie à la fois partager le même espace et la nourri
ture .
Martine Segalen note très pertinement :
qu'elles correspondent à des types parfaitement
définis de groupe domestique;
- qu'elles sont apparues, ont fonctionné, puis ont
disparu dans des contextes sociaux, économiques, démo
graphiques particuliers, qu'elles ne sont donc pas
a-historiques ;6
66. M. Segalen, op. cit., p. 17.
181
- que leur importance dans le champ des idées sur la
famille dépasse de loin leur importance réelle. Le
mythe de la grande famille a essentiellement nourri un
imaginaire collectif qui cherche dans les modèles du
passé l'image d'un temps harmonieux révolu qu'il oppo
se à un présent agité par toutes sortes de difficultés
Une autre idée est battue en brèche,grâce aux travaux
de démographie historique, qui,depuis une vingtaine d'an
nées montrent que depuis le XVIème siècle les effets
conjugués du mariage tardif, de la mortalité infantile,
de la mortalité des femmes en couches, de la stérilité
précoce des femmes, avaient comme conséquence une fai
ble natalité dans une société qui comme le dit M. Sega-
len "n'assurait sa reproduction qu'avec peine".
Notons d'autre part que la famille étendue, selon un
grand nombre d'historiens de la famille, "n'a concerné
que les classes dirigeantes ou riches : résultat du
pouvoir, de la richesse et de la mobilité" , elle
fut donc déjà un mode minoritaire de la population
D'autre part, fait important ici, les grandes maison
nées, comme le souligne Jean-Louis Flandrin aux
XVIIème et XVIIIème siècles étaient sans doute plus
nombreuses dans les grandes villes - ou du moins dans
certains quartiers des grandes villes - qu'à la campa
gne". Il est même possible d'établir une corrélation
entre la taille des familles et la condition sociale
de leurs chefs.
Ce mythe du rétrécissement de la famille par les
conditions de production liées à l'industrialisation
prend sa source en grande partie dans les travaux de
Le Play.6
9
8
7
67. W. Goode. Word révolution and family patterns, The Free Press,
Glencoe, Illinois, 1963.
68. F. Lautman. Différences ou changements danë l'organisation familiale,
Annales, n° soécial Famille et Société, n" 4-5, 1972.
69. J.L. Flandrin. Familles, o p . cit.
182
3.- Le Play : famille instable et famille souche :
La société industrielle d'après Le Play provoque
la naissance d'une structure familiale instable, com
posée d'un couple et de ses enfants non mariés et com
me le note pertinement Jean-Louis Flandrin : "La fa
mille (selon Le Play) a d'autant moins de chance de se
perpétuer, dans cette société industrielle, qu'elle
n 'est pas enracinée dans une maison mais loue son lo
gement, en change fréquemment et 1 'adopte au nombre
variable de ses membres" 71 . Il oppose à cette famille
instable la famille-souche "enracinée dans une maison,
qu'elle possédait en toute propriété et qu'elle se
transmettait de génération en génération. Cette maison
symbolisait la famille et la pérénnisait"
Les études de Le Play ont alimenté la construction
mythique caractérisant la pensée actuelle sur la famil
le en proposant une structure d'opposition terme à ter
me entre famille peu nombreuse conjugale, et famille
nombreuse (à "fécondité naturelle"), à structure élar
gie à d'autres que le père, la mère et les enfants.
Les travaux de Laslett 7
72 au contraire nous, montrent
1
0
que les familles d'autrefois étaient de taille restrein
te (4 à 6) dans toute l'Europe, que la plupart des fa
milles étaient de type "conjugal", que les familles
"élargies" étaient moins fréquentes que de nos jours.
Il montre aussi, comme Good et Lautmann 73 , que la tail
le des ménages est fonction de la richesse : les ména
ges les plus pauvres comptaient moins d'enfants que les
riches. Une autre variable est déterminante : les fil
les pauvres se mariaient tard et d'autre part, comme
l'ont démontré plusieurs chercheurs français, la fé
70. F. Le Play. La réforme sociale en France. Paris, Plon, 1964. 2 Vol.
71. j .l . Flandrin. Familles - Parenté, maison, sexualité dans l'ancienne
société. Paris, Hachette, 1976.
72. P. Laslett. Household and Family in Past Time. Cambridge University
Press, 1972, 623 p.
73. Op. cit.
183
condité des pauvres était plus faible (allaitement pro
longé) .
D'autre part, fait qui peut apparaître paradoxal face
à la thèse de Le Play sur les effets de l'industriali
sation, les démographes travaillant sur le XIXème siè
cle soulignent l'augmentation à cette période de la
taille des familles due à la baisse de l'âge de la
mortalité : la cohabitation avec 1'un des parents de
vient plus courante 74 .
Cette thèse de Le Play a joué un rôle fondamental
dans la conception du logement social au XIXème siècle
puisque l'idée d'enraciner les classes "dangereuses"
dans des maisons dans le but de les normaliser et de
les moraliser a eu le succès que l'on sait. Nous y
reviendrons en étudiant plus précisément le logement
social, dans la suite de notre étude.
4.- De la vie avec les familiers à la vie de famille;
Nous avons vu, à travers l'étude des plans et ce >
qu'ils supportaient comme conception des relations/que
ce qui caractérisait les relations entre proches jus
qu'au milieu du XVIIIème siècle n'avait que peu de rap
port avec notre conception actuelle des liens affectifs.
Non pas qu'ils n'existaient pas mais ils ne jouaient
pas le même rôle. Tous les travaux d'historiens des
mentalités soulignent par exemple que, dans le choix
du conjoint, ce qui était déterminant dépassait les
deux personnes en question : il s'agissait plus d'une
association de deux familles, de préférence de statut
74. Cette question est d'une complexité très grande et il ne s'agit pas
ici d'en discuter plus avant. Il reste qu'on ne peut valablement
l'aborder en mettant de côté les questions déterminantes de transmis
sion d'héritage qui expliquent la structure des relations familiales •
184
et de revenus équivalents, que du résultat d'une "in
clination » 757
6.
N. Elias à propos de La société de cour 76 montre
que le concept de famille qui régule un certain type
de relations hommes-femmes dans la société bourgeoise
n'est pas pertinente quand il s'agit de la haute no
blesse de 1' Ancien Régime dans laquelle ils sont con
crétisés dans la notion de maison
"Qu'il nous suffise de rappeler que le mariage aris
tocratique dans la société de cour ne prétendait pas
ouvrir la voie à ce q u ’on appelle dans la société bour
geoise une "vie de famille". En se mariant, l'aristo
crate de cour entendait en premier lieu "fonder" et
"maintenir" une "maison", en lui donnant le prestige
et les relations en accord avec son rang, et augmenter,
dans la mesure du possible, le rayonnement de cette
"maison", dont les deux époux étaient les représentants.
C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre les
rapports entre le maître et la maîtresse. Le contrôle
social portait essentiellement sur cet aspect des rap
ports conjugaux : les conjoints représentaient leur
maison aux yeux d'autrui. Pour tout le reste, ils
étaient libres de s'aimer ou de ne pas s'aimer, d'être
fidèles ou infidèles, de limiter leurs contacts au mi
nimum compatible avec leur devoir de représentation.
On voit que ce contrôle n'était pas très astreignant.
Le plan de l'appartement seigneurial constitue donc
une solution optimale du problème d'habitation posé
par ce type de mariage - on ne peut pas employer le
terme bourgeois de "famille"".
Norbert Elias propose ici de repenser la notion de
famille bien sûr mais aussi d'amour conjugal, dans sa
75. Sébastien Mercier dans ses Tableaux de Paris (Nouvelle Edition,
Amsterdam, 1783, 12 Volumes) cite le dialogue d'un père et de sa
fille à marier : "Crois moi ma chère enfant, je ne vois dans le monde
de mauvais mariages, que les mariages d'inclination; le hasard est
encore moins aveugle que l'amour... Les petites gens ont besoin de
s'aimer pour être heureux dans leur ménage mais pourvu que les gens
riches vivent décemment ensemble, leur aisance les met d'accord...".
76. Op. cit., p. 29.
185
relation avec la notion de famille et surtout de vie
de famille.Car s'il s'agit bien ici d'une vie avec les
familiers, il semble que ce que nous nommons ici vie
de famille ne devienne pertinent qu'après le milieu du
XVIIIème siècle qui voit émerger l'amour conjugal,
l'amour maternel dans les formes que nous leur connais-
sons. E. Shorter montre que ces sentiments n'émer
gent pas au même moment dans les mêmes classes socia
les et plus précisément il propose de différencier les
possédants et les non-possédants. Il est en cela d'ac
cord avec les auteurs précédemment cités. Ce sont les
non-possédants qui semblent en effet avoir d'une part
dépassé l'interdit des relations sexuelles prénuptiales
(l'augmentation très nette des naissances hors mariage
après 1750 l'atteste) en même temps qu'ils adoptaient
le langage du sentiment 7787
.
9
"La première incursion des sentiments amoureux en
France (noblesse mise à partJ semble s cêtre produite
d ’abord parmi les classes défavorisées . Depuis le Moyen
Age , seule 1 ‘élite de la nation était capable d ‘ex
primer de la tendresse et de la passion , c'est à dire
de l'amour .Ce n'est que vers le milieu du XVIIIème
siècle que se produisit la grande irruption de 1 'amour
(en tant que force indépendante cimentant le jeune cou
ple) chez le peuple , et encore concerna-t-elle , à mon
sens , davantage les non-possédants73."
De plus, E. Schorter fait l'hypothèse que les possé
dants connurent plus tôt que les non-possédants l'af
fection maternelle et la vie de famille tandis que les
non-possédants "furent les premiers quant à eux à inté-,
grer 1 'amour à la vie du couple mais assimilèrent les
77. E. Schorter. Différences de classe et sentiment depuis 1750.
L'exemple de la France. Annales E.S.C., Juillet-Août 1974.
78. E. Schorter en propose une définition intéressante : "Appelons senti
ment la présence de spontanéité et la capacité d'empathie dans (...)
trois types de relations (évolution des rapports entre jeunes g-ens et
jeunes filles avant le mariage, coexistence des maris et femmes tout
au long de leur vie commune, comportement des pères et mères avec
leurs jeunes enfants)", op. cit., p. 1034.
79. Op. cit., p. 1039.
186
derniers et de façon superficielle, les puissants sen-
timents de la vie familiale" 80
A travers les évolutions de l'habitation nous avons
vu se constituer dès la seconde moitié du XVIIIème
siècle un espace de la convivialité familiale : le sa
lon et/ou la salle à manger, vont devenir un lieu pri
vilégié de la rencontre des divers membres de la famil
le, l'habitation va devenir un foyer. Cette évolution
est liée à l'évolution du sentiment familial. Comme le
montre bien E. Schorter c'est dans une nouvelle concep
tion des rapports entre famille et communauté et des
rapports entre membres d'une même famille qu'il faut
chercher ce qui a transformé la famille traditionnelle
en famille "moderne". Il écrit à propos de la famille
nucléaire 81 :
"Ce qui est essentiel, c'est son climat affectif. La
famille nucléaire est une façon de penser, pas une
structure. Dans les deux derniers siècles, la manière
de se représenter la famille a fondamentalement changé,
et ces familles que nous appelons "nucléaires" sont
simplement celles qui ont acquis cette qualité moderne
primordiale : la vie de famille.
La principale différence entre les familles tradi-
tionnelles et les familles modernes réside dans leur
plus ou moins grande ouverture à la communauté qui les
entoure. Les familles traditionnelles sont ouvertes à
tous vents à la vie de 1 'extérieur; le père est plus
attaché aux autres hommes du village ou du quartier
qu'à son épouse; la mère se sent plus proche de ses re
lations féminines que de son mari, et les enfants
croient avoir plus de points en commun avec les jeunes
de leur âge qu'avec leurs parents. En outre, et en tant
qu ' unité sociale, cette famille traditionnelle est en
vahie de toutes parts : les voisins et les autorités
communales ont les yeux fixés sur elle. Les membres8 1
0
80. Op. cit., p. 1035.
81. Nous sommes en accord avec l'analyse de l'évolution de la famille
traditionnelle en famille moderne mais nous ne pensons pas que la
famille nucléaire, comme nous l'avons développé plus haut, soit
particulièrement moderne.
187
de cette famille nucléaire moderne auraient été horri
fiés par les intrusions gui étaient faites dans l 'inti
mité des familles traditionnelles, telles les expédi
tions folkloriques et le charivari. Pour eux, les murs
du foyer étaient des remparts contre les agressions du
monde, extérieur, et la chaleur gui, le soir, se déga
geait de la tahle familiale était de loin préférable
aux tensions de la vie en société. Ces trois aspects :
solidarité des membres de la famille, intimité protec
trice et avantages de la vie à la maison, peuvent être
désignés en raccourci sous le terme de "vie de famil
le" 82.
Schorter souligne, outre les différences déjà poin
tées entre classes sociales, les décalages entre ville
et campagne (entre 1750 et 1900), la ville prédispo
sant plus selon lui à la vie de famille, alors que la
campagne "favorise le contact avec l’extérieur".
Pour cette étude, cette nouvelle conception des rap
ports au sein de la famille (ce sentiment familial et
conjugal) explique beaucoup de faits : la recherche du
confort, de l'intimité, la création d'un lieu de la
convivialité familiale, l'installation des enfants
dans une pièce organisée pour eux, leur présence plus
grande dans la maison, de même que le désir de créer
un espace confortable, quels que soient les styles
décoratifs. Cette tendance va se développer et se dif
fuser très largement au XIXème siècle et va devenir
même une véritable règle de vie que les classes domi
nantes chercheront à imposer comme le bon et le seul
modèle.
Laissons le dernier mot à Philippe Ariès qui montre
le rapport dialectique, si ce n'est exclusif, entre
vie familiale et sociabilité, qui explique l'évolution
des mentalités et donc des conduites et des usages du
XVIème au XIXème siècle :
82. O p . cit., p p . 1046-1047.
188
"Mais cette famille s'est étendue dans la mesure où
la sociabilité se retirait. Tout se passe comme si la
famille moderne se substituait à la défaillance des
anciennes relations sociales pour permettre à 1 'homme
d'échapper à une insoutenable solitude morale. Dès le
XVIIlème,, on a commencé à se défendre contie une so
ciété dont la fréquentation constante était auparavant
la source de l'éducation, de la réputation, de la for
tune. Désormais un mouvement de fond fait éclater les
anciens rapports entre maîtres et serviteurs, grands
et petits, amis ou clients...
Partout il renforcera 1 'intimité de la vie privée
aux dépens des relations de voisinage ou d'amitiés ou
de traditions.
La vie professionnelle et la vie familiale ont étouf
fé cette autre activité qui au contraire envahissait
autrefois toute la vie, celle des relations sociales.
On est tenté de penser que le sentiment de famille et
la sociabilité n'étaient pas compatibles, et ne pou
vaient se développer qu'aux dépens l'un de l'autre"
83. Ph. Ariès, op. cit.
189
.
'
’
Pour la suite de ce travail, nous nous proposons
d'abord de préciser, pour la fin du XIXèrae siècle, les
évolutions concernant les mœurs et les usages. Un cha
pitre important sera développé, qui analysera les inter
actions au sein du groupe domestique et leurs effets
sur la distribution. Dans un troisième temps nous abor
derons la question du logement social en étudiant les
liens entre projets sociaux, modèles familiaux et
conceptions de l'individu sous-tendant ces projets, et
modèles d'habitat. En effet, si au XVIIIème siècle les
traités proposent comme modèle de distribution l'hôtel
aristocratique, ceux du XIXème l'appartement bourgeois,
on voit apparaître, au début du XXème siècle, une défi
nition du logement à partir de la notion de besoin mi
nimum. La pertinence de la notion de filiation des mo
dèles de distribution sera étudiée pour cette période.
Nous utiliserons la même méthode de travail que celle
mise au point dans la phase précédente : lecture des
traités, analyse de plans et de documents d'archives,
mise en regard des travaux d'historiens, de sociologues,
d'idéologues.
191
.
:•U l -.u
' .
-
Bibliographie
Première partie
Ouvrages d'architecture
ALBERTI.- L'architecture et art de bien bâtir.
Trad. de J. Martin, 1533.
BEZANCENET et GATEUL.- L 'architecture pour tous.
Dourdan Thézard, s.d. (- 1890).
BLONDEL (J.F.). -
- Traité d'architecture dans le goût moderne.
De la distribution des maisons de plaisance et
de la décoration des édifices en général.
Paris, 1737-1738.
- L'Architecture française. Paris, Jombert, 1752-
1756.
- Cours d'architecture ou traité de la décoration,
distribution et construction des bâtiments, conte
nant les leçons données en 1750, et les années sui
vantes., Paris, Desaint, 1771.
BOSC (E.).- Dictionnaire raisonné d ’architecture.
Paris, Firmin-Didot & Cie, 1877.
BOUSSARD (J.).-
- Petites habitations françaises. Paris, A. Morel,
1881.
- L'art de bâtir sa maison. Paris, Librairie des
Imprimeries Réunies, s.d.
BRISEUX (Ch.E.).- L'architecture moderne, ou l'art de
bien bâtir pour toutes sortes de personnes.
Paris, 1728.
193
CALLAND (V.).- I n s t i t u t i o n du P a l a i s d e F a m i l l e . 1855.
CALLIAT (V.).- Parallèle des maisons de Paris construi
tes depuis 1830 jusqu'à nos jours. Paris, Bance éd.,
1857.
CHOISY (A.).- Histoire de l'architecture. 1899; rééd.
Paris, Vincent et Fréal, 1964.
CONSIDERANT (V.).- D e s c r i p t i o n du P h a l a n s t è r e et c o n s i
d é r a t i o n s s o c i a l e s s u r l ' a r c h i t e c t o n i q u e . Paris,
Librairie sociétaire, 1838.
DALY (C.).- L ' a r c h i t e c t u r e p r i v é e au X I X è m e siècle
s o u s N a p o l é o n III. Paris, A. Morel & Cie, 1864.
DAVILER (A.C.).- Cours d'architecture. Paris, 1691 et
1710; réed. Paris, 1738 et 1750.
DAVIOUD (G.).- L'architecture et les habitations pri
vées en France depuis la Renaissance jusqu'en 1830.
Paris, 1881.
DIDEROT & D'ALEMBERT.- E n c y c l o p é d i e ou d i c t i o n n a i r e
r a i s o n n é d e s s c i e n c e s , d e s a r t s et d e s m é t i e r s .
Neuchâtel, 1751 à 1772.
DUBUT (L.A.).- A r c h i t e c t u r e civile. M a i s o n s de ville
et d e c a m p a g n e d e t o u t e s f o r m e s et d e t o u s gen r e s .
Paris, J.M. Eberhart, 1803.
DUCERCEAU (J.A.).- Livre d'architecture. 1559.
DURAND (J.N.L.).- Précis des leçons d'architecture
données à l'Ecole Polytechnique. Paris, chez
l'auteur, 1802-1805.
GARNIER (C.), AMMANN (A.).- L'habitation humaine.
Paris, Hachette, 1892.
194
GELIS-DIDOT (P.).- La construction privée à la fin du
XIXème siècle. Hôtels et maisons de Paris.
Paris, Librairie des Imprimeries Réunies, 1893.
GUADET (J.).- Eléments et théorie de 1'architecture.
Paris, Librairie de la construction moderne, 1902.
JOMBERT (Ch.A.).- Architecture moderne ou l'art de bien
bâtir pour toutes sortes de personnes.
Paris, Jombert, 1764.
LE CAMUS de MEZIERES (N.).- Le Génie de l'Architecture
ou l'analogie de cet art avec nos sensations. 1780.
LEDOUX (C.N .).- L'Architecture considérée sous le rap
port de 1 'art, des mœurs et de la législation.
Paris, chez l'auteur, 1804.
LE MUET (P.).- Manière de bien bastir pour toutes sor
tes de personnes. Paris, 1623; rééd. 1647., et
rééd. 1981, Ed. Pandora.
MARIETTE (J.).- Architecture française. Paris, 1727.
MAROT (J.).- L'Architecture française. Paris, 1727 et
1751.
NEUFFORGE (J.F.) de.- Recueil élémentaire d'architec
ture. Paris, chez l'auteur, 1757-1768.
NORMAND (Aîné).-Paris moderne ou choix des maisons
construites dans les nouveaux quartiers de la capi
tale et dans les environs. Paris, Normand, 1843.
PALLADIO (A.).- Les quatre livres de l'architecture.
Paris, Arthaud, 1980, rééd. de la traduction inté
grale de Fréart de Chamblay, 1650.
PERRET (J.).- Architecture et perspective des fortifi
cations et artifices. Francfort-sur-le-Main, 1602.
195
PLANAT (P.).- Habitations particulières. Hôtels privés.
Paris, Dujardin & Cie, s.d. (- 1900).
RAMEE (D.).- L'architecture et la construction prati
ques, mises à la portée des gens du monde, des
élèves et de tous ceux qui veulent faire bâtir.
Paris, Firmin-Didot & Cie, 1885.
REYNAUD (L.).- Traité d'architecture. Paris, Dunod,
1863.
RIVOALEN.- Maisons modernes de rapport. Paris,
G. Flanchon, s.d. (- 1905).
SAVOT (L.).- L'Architecture Française des Bastimens
particuliers. Paris, Sebastien Cramoisy, 1624;
rééd. 1673.
SERLIO.- Règles générales de l'architecture. 1545.
VIOLLET LE DUC.-
- Entretiens sur l'architecture. Paris, Morel,
1863-1872.
- Habitations modernes. Paris, A. Morel & Cie, 1875.
- Histoire d'une maison. Paris, J. Hetzel & Cie.
- Dictionnaire d'Architecture. Paris, F. de Nobele.
VITRUVE.- Les 10 livres d'Architecture avec les notes
de Perrault. E. Tardieu et A. Coussin fils, 1837.
VITRY (U.).- Le propriétaire architecte, contenant des
modèles de maisons de ville. Paris, Audot, 1827.
196
Approche historique et sociologique
ARIES (Ph.).- L'enfant et la vie familiale sous l'An
cien Régime. Paris, Plon, 1960.
BABELON (J.P.).- Demeures parisiennes sous Henri IV
et Louis XIII. Paris, Le Temps, 1965.
BENSOUSSAN (C.).- XVIlème - XVIIlème siècles.
Naissance de la distribution au travers de plans
d'hôtels aristocratiques. Mémoire, UPA N°3, 1982.
DAUMARD (A.).- Maisons de Paris et propriétaires pari
siens au XIXème siècle. Paris, Ed. Cujas, 1965.
DAUMARD (A.).- La bourgeoisie parisienne de 1815 à 1848.
Paris, SEVPEN, 1963.
Réédition abrégée - Les bourgeois de Paris au
XIXème siècle. Paris, Flammarion, 1970.
ELIAS (N.).- La Société de Cour. Calmann Lévy, 1974.
EVANS (R.).- Figures, Portes et Passages, in Urbi,
n° V, P. Mardaga, 1982.
FERMIGIER (A.).- Eloge de la Modestie. Le Monde du
29 Décembre 1981.
FRANCASTEL (P.).- La figure et le lieu. L'ordre visuel
du Quatrocento. Paris, Gallimard, N.R.F., 1967.
FRANKLIN (A.).- La vie privée d'autrefois, Paris, Plon,
1887-1902.
GALLET (M.).- Demeures parisiennes. L'époque de
Louis XVI. Paris, Le Temps, 1964.
197
GRESSET (Ph.).- L'écart du système. Critique des rela
tions entre les figurations et discours instaura-
teurs du bâtir à 1 'âge classique. Rapport CORDA,
1977.
GUERRAND (R.H.).- Les origines du logement social en
France. Paris, éd. Ouvrières, 1967.
HAUTECŒUR (L.).- Histoire de l'Architecture Classique
en France. Paris, Picard, 1943 à 1957.
HAUTECŒUR (L.).- Paris de 1715 à nos jours. Paris,
F. Nathan, 1972.
JURGENS (M.), COUPERIE (P.).- Le logement à Paris au
XVIême et XVIIème siècles. Une source : les in
ventaires après décès. ANNALES E.S.C., M a i — Juin
1962, pp. 488-500.
LA BORDE (Comte de).- Les hôtels privés du XVIIème
siècle, in Revue générale de l'architecture et des
T.P., Tome 6, 1845.
MERCIER (L.S .).— Les tableaux de Paris. Nouvelle édi
tion, Amsterdam, 1783, 12 vol.
MURARD (L.), ZYLBERMAN (P.).- Le petit travailleur
infatigable. Villes, usines, habitat et intimités
au XIXème siècle, in Recherches, n° 25, 1976.
MURARD (L.), ZYLBERMANN (P.).- Buanderies de la chair,
in RAGILE, tome III, 1979.
OULMONT (Ch.).- La vie au XVIIlème siècle. La maison.
Paris, Seheur, 1929.
PERROT (J.C.).- Rapports sociaux et villes au XVIIlème
siècle. Annales E.S.C., Mars-Avril 1968, n° 2.
PROST (A.).- J.F. Blondel et son œuvre. Metz, 1860.
1 98
ROBIQUET (J.).- L a v i e q u o t i d i e n n e au temps de Napoléon.
Paris, Hachette, 1942.
ROUX (S.).- L a m a i s o n dans l'histoire. Paris, Albin
Michel, 1976.
SADDY (P.).- Radiateur et code classique. A.M.C. n° 32,
déc. 1973.
SADDY (P.).- Le cycle des immondices. X V I I I è m e siècle,
n° 9 : Le sain et le malsain. Ed. Garnier Frères,
1977.
SZAMBIEN (W.).- R e f l e t de la c o n n aissance. E t u d e sur
la t h é o r i e et t e r m i n o l o g i e d e 1 ' a r c h i t e c t u r e à
l'âge classique. Paris, IERAU, 1983.
TALLEMANT DES REAUX.- Historiettes, Tome II, Editions
Monmerque, 1865.
WATKIN (D.).- M o r a l e et a r c h i te ct ure au X I X è m e et X X è m e
siècles. Coll. Architecture + Recherches. Bruxelles,
P. Mardaga, 1979.
H i s t o i r e de la F r a n c e ur baine sous la d i r e c t i o n de
G. D U BY. Tome 3. La ville classique. Paris, éd. du
Seuil, 1981.
Traités de savoir-vivre - Sociologie
de la vie quotidienne
CARDON (E.).- L ' a r t a u f o y e r d o m e s t i q u e . Paris,
Librairie Renouard, 1884.
FONSSAGRIVES (J.B.).- L a m a i s o n . E t u d e d ’h y g i è n e et
d e b i e n - ê t r e d o m e s t i q u e s . Paris, C. Delagrave,
1871.
199
RIS-PAQUOT.- L ' a r t d e b â t i r , m e u b l e r e t e n t r e t e n i r sa
m a i s o n ou m a n i è r e de s u rvei l l e r et d ' ê t r e s o i - m ê m e
architecte - entrepreneur - ouvrier.
Paris, H. Laurens, s.d. (- 1875).
ROUX (G.).- L'habitation. Paris. A. Colin, 1912.
Dictionnaires
BOSC (E.).- D i c t i o n n a i r e r a i s o n n é d ' a r c h i t e c t u r e .
Paris, Firmin-Didot & Cie, 1877.
DIDEROT & D'ALEMBERT.- Encyclopédie ou dictionnaire
r a i s o n n é d e s s c i e n c e s , d e s a r t s et d e s m é t i e r s .
Neuchâtel, 1765.
LITTRE (P.E .).— D i c t i o n n a i r e d e la langue française.
Monte-Carlo, Ed. du Cap, 1956.
ROLAND LE VIRLOYS (C.F.).- D i c t i o n n a i r e d'architecture
Paris, Libraires associés, 1770.
VIOLLET LE DUC (E.).- D i c t i o n n a i r e r a i s o n n é de l'archi
t e c t u r e f r a n ç a i s e d u X l è m e a u X V I è m e si è c l e .
Paris, Bance et Morel, 1854-1868, 10 vol.
Nouveau L a r o u s s e Illustré, s.d. (- 1905) .
Vocabulaire de l'Architecture - Principes d'analyse
s c i e n t i f i q u e . Ministère des Affaires Culturelles.
Paris, Imprimerie Nationale, 1972.
200
Deuxième partie
ARIES (Ph.).- L'enfant et la vie familiale sous l'An
cien Régime. Paris, Plon, 1960.
ARON (J.P.) et KEMPF (R.).- Le pénis et la démoralisa
tion de l'Occident. Paris, "Figures", Grasset, 1978.
BAUDRILLARD (J.).- Le système des objets. Paris, Gal
limard, 1968.
BENJAMIN (VI.).- Charles Baudelaire. Petite Bibliothè
que Payot, 1982.
BIGEAULT (M.), CHALAKANI (N.).- Famille, Femme, Loge
ment. Diplôme UPA n° 1.
BOURDIEU (P.).- La distinction. Critique sociale du
jugement. Paris, Ed. de Minuit, 1979.
BRAUDEL (F.).- Civilisation matérielle, Economie et
Capitalisme, XVème - XVIIIème siècle.
Les structures du quotidien, Tome I, Paris,
A. Colin, 1979.
BURNAND (R.).- La vie quotidienne en France en 1830.
Paris, Hachette, 1943.
CABANES (Dr).- Mœurs intimes du passé. La vie au bain.
Paris, Albin-Michel, 1926.
CAILLOT (A.).- Mémoires pour servir à l'histoire des
mœurs des français. Paris, Dauvin, 1827.
CELESTE (P.).- La chambre à coucher et l'histoire de
son architecture dans les immeubles à loyer.
Dialogue n° 82 : le lit, 1983.
201
CORBIN (A.).- L e m i a s m e et l a j o n q u i l l e . L ' o d o r a t et
l ' i m a gin ai re s o c i a l , X V I I I è m e - X I X è m e siècles.
Paris, Aubier, 1982.
CRCUTAZ-CRETET (P.de).- P a r i s s o u s L o u i s X I V .
Paris , Plon, 1922.
DAUMARD (A.).- La bourgeoisie parisienne de 1815 à
1848. Paris, SEVPEN, 1963.
Réédition abrégée : Les bourgeois de Paris au
XIXème siècle. Paris, Flammarion, 1970.
DIDEROT (D.), D'ALEMBERT.- E n c y c l o p é d i e ou d i c t i o n n a i
r e r a i s o n n é d e s s c i e n c e s , d e s a r t s et d e s m é t i e r s .
Neuchâtel, 1765.
DOUGLAS (M.).- D e la s o u i l l u r e , e s s a i sur les notions
de p o l l u t i o n et d e tabou. Paris, 1971.
DUBY (G.) et MANDROU (R.).- Histoire de la civilisation
française, tome 2, XVII-XXème siècles.
Librairie Armand Colin, 1968.
ELIAS (N.).- L a c i v i l i s a t i o n des m œ u r s . Paris,
Calmann-Lévy, 1973.
ELIAS (N.).- L a S o c i é t é d e C our. Paris, Calmann-Lévy,
1974.
ERASME de Rotterdam.- La civilité puérile, 1ère édition
1530.
FLANDRIN (J.C.).- Familles, parenté, maison, sexualité
d a n s l ' a n c i e n n e s o c i é t é . Paris, Librairie Hachette,
1976.
FLANDRIN (J.L.).- L e s e x e et l ' o c c i d e n t - Evolution
des attitudes et de s comportements.
Paris, Ed. du Seuil, 1921.
202
FRANKLIN (A.).- La vie privée d ’autrefois.
. Les soins de toilette . Le savoir-vivre
. L'enfant
Paris, ed. Plon, 1887-1902.
GLEICHMANN (R.).- Des villes propres et sans odeurs.
La vidange du corps humain : équipements et domes
tication. URBI n° V, Ed. Mardaga, 1982.
GOODE (W.).- Word révolution and family patterns,
The Free Press, Glencoe Illinois, 1963.
GUILLERME (A.).- Les temps de l'eau. Ed. du Champ
Vallon, 1983.
GUIRAL (P.).- La vie quotidienne en France, à l'âge
d'or du capitalisme. 1852-1879. Paris, Hachette,
1976.
GUTTON (J.P.).- Domestiques et serviteurs dans la
France de l'Ancien Régime. Paris, Aubier, 1981.
HELLER SG.).- "Propre en ordre". L'habitation et vie
domestique 1850-1930 : l'exemple Vaudois.
Lausanne, Edition d'En bas, 1979.
HESCHONG (L.).- Architecture et volupté thermique.
Paris, Ed. Parenthèses, 1981.
JAUSS (H.R.).- Pour une esthétique de la réception.
Paris, N.R.F., Gallimard, 1978.
LA SALLE (J.B.).- Les règles de la bienséance et de
la civilité chrétienne. Rouen, 1729.
LASLETT (P.).- Household and family in Past Time.
Cambridge University Press, 1972, 623 p.
LAUTMANN (F.).- Différences ou changements dans l'or
ganisation familiale. Annales E.S.C., n° spécial
Familles et Sociétés, n° 4-5, 1972.
203
LE PLAY (F.).- La r é f o r m e s o c i a l e en France. Paris,
Plon, 1864.
LIENARD (G.), SERVAIS (E.).- E s p a c e h a b i t é et e t h o s
d e cla s s e . Troisième Conférence Internationale de
Psychologie de l'Espace Construit. Strasbourg,
juin 1976.
LOUX (F.), MOREL (M.F.).- L'enfance et les savoirs sur
le corps. Pratiques médicales et pratiques populai
res dans la France traditionnelle. E t h n o l o g i e
F r a n ç a i s e , 1976, VI, 3-4.
LOUX (F.).- L e c o r p s d a n s la s o c i é t é traditionnelle.
Paris, Berger-Levrault, 1979.
MARTIN-FUGIER (A.).- La bourgeoise. Paris, Grasset,
Figures, 1983.
MERCIER (S.).- T a b l e a u x d e P a r i s . Nouvelle édition,
Amsterdam, 1783, 12 vol.
MUMFORD (L.).- L a c i t é à travers l'histoire. Paris,
Ed. du Seuil, 1964.
MURARD (L.), ZYLBERMANN (P.).- Le petit travailleur
infatigable ou le prolétaire dégénéré.
Paris, Ed. R e c h e r c h e s , 1976.
MURARD (L.), ZYLBERMANN (P.).- Buanderies de la chair.
R a g i l e , Tome III, 1979.
NEGRIER (P.).- L e s b a i n s à t r a v e r s l e s â g es. Paris,
Librairie de la Construction Moderne, 1925.
PAGES (M.).- Systèmes sociaux-mentaux.
B u l l e t i n d e P s y c h o l o g i e , Tome XXXIV, n° 350,
n° spécial Mentalité et Mentalisation, 1980-1981.
PERROT (M.).- L e m o d e d e v i e d e s f a m i l l e s bourgeoises
1873-1953. Paris, A. Colin, 1961.
204
SADDY (P.).- Radiateurs et code classique. A.M.C.,
n° 32, déc. 1973.
SAVOT (L.).- L' architecture française des Bastimens
particuliers. Paris , Sébastien Cramoisy , 1624.
SEGALEN (M.).- Sociologie de la famille. Paris, A.
A. Colin, Collect. U, 1981.
SENNET (R.).- Les tyrannies de l ’intimité. Paris, Ed.
du Seuil, 1979.
SENNET (R.).- La famille contre la ville. Paris,
Encres, Ed. Recherches, 1980.
SHORTER (E.).- Naissance de la famille moderne XVIIIème
- XXème siècles. Paris, Seuil, 1977.
SHORTER (E.).- Différences de classe et sentiments de
puis 1750. L'exemple de la France. Annales E.S.C.,
Juillet-Août 1974.
STAROBINSKI (J.).- L'invention de la liberté, 1700-
1789. Genève, A. Skira, 1964.
VERDIER (Y.).- Façons de dire, façons de faire.
Paris, N.R.P., Gallimard, 1979.
VOVELLE (M.).- Idéologies et mentalités. Paris, Fonda
tions Maspero, 1980.
WRIGHT (L.) .- Clean and Decent. The history of the
bathroom and the W.C. London, Routledge and
Kegan Paul, 1960, reed. 1984.
ZELDIN (T.).- Histoire des passions françaises.
5 tomes Ed. Recherches, 1978.
Colloque Recherches et familles. Rapport ronéotypé,
Ministère de la Recherche et de l'Industrie, 1983.
205
u r b a i n e , sous la direction de
H i s t o i r e de la F r a n c e
G. DUBY. Tome III, La ville classique.
Paris, Ed. du Seuil, 1981.
O d e u r s et h a b i t e r . F o n c t i o n s et s i g n i f i c a t i o n s d e s
o d e u r s et s e n s a t i o n s d e g ê n e d a n s l e s p r a t i q u e s d e
l ' h a b i t e r . C.S.T.B. (A. Blanchet, Ph. Dard, G. Palmade)
Rapport de recherche ronéotypé 1981.
206
Table des illustrations
Figure I. Maisons parisiennes au XVIème siècle
Figure IX . Le Muet. Distribution de la 1ère place
Figure III. Le Muet. Distribution de la 2de place
Figure IV. Le Muet. Distribution de la 5ème place.
Figure V. Le Muet. Maison de monsieur Tubeuf.
1er étage.
Figure V. Le Muet, Maison de monsieur Tubeuf .
2ème étage.
Figure VI. Le goût ancien selon J.F. Blondel.
Hôtel Carnavalet, recueil de Blondel
Architectes: A. du Cerceau - J.Bullant
Début du XVIème siècle.
Figure VII. J.F. Blondel . Hôtel de La Vrillière.
Arch. Aubry, début.du XVIIIème siècle .
Figure VIII. Plan du Palais Bourbon .
Arch. Giardini— Lassurance, 1722.
Figure IX. Hôtel de Choiseui.1 . 1723
Architecte Gaulier .
Plan rëproduit par J.F.Blondel
Figure X. Jombert.. Distribution 33 . Plan du rez-
de- chaussée .
Figure X. Jombert. Distribution 33. Plan du 1er étage
Figure XI. Nouveau projet de Distribution sur l'Empla
cement entier d'un Terrein situé près le
Parc au Cerf à Versailles.
Architecte Dumont , 1768.
Plan du Rez-de-chaussée.
Figure XI . Architecte Dumont
Plan du 1er étage .
Figure XII. Maison du Boulevard Beaumarchais
Architecte Bailly.
Recueil de Calliat .
Figure XIII. Maison rue de Berlin . Viollet-le-Duc
Recueil de Calliat .
Figure XIV. Plan de Visconti 1835.
Recueil de Normand Aine, Paris , 1843.
207
Figure XV..Normand Aine .Paris 1843
Architecte Pellechet , 1834.
Figure XVI. n°77 , Boulevard Sébastopol .
Architecte : P. Mesnard.
Figure XVII. Daviler . Plan de l'étage souterrain d'un
hôtel idéal , 1691 .
Figure XVII. Daviler . Plan du rez-de-chaussée.
Figure XVII. Daviler . Plan du 1er étage
Figure XVIII . Plan du Palais imaginé par Blondel ou
il sacrifie à l'art.
Figure XIX . Plan d'un Palais imaginé par Blondel ou
il sacrifie au commode .
208
Annexes
L'apport des dictionnaires
Nous avons comparé sept dictionnaires ou encyclopé
dies .
Une seule définition est présentée lorsqu'elle recou
vre les autres. Plusieurs définitions sont présentées
lorsqu'apparaissent des différences montrant des chan
gements de conceptions ou d'usages. Les dictionnaires
suivants sont numérotés chronologiquement et nous avons
rappelé avant chaque définition, le numéro de l'ouvrage
ainsi que son année de parution.
1 - A.C. D'AVILER - Cours d 'Architecture. Tome II :
Explication des termes d'architecture . Paris 1691
et 1710. ' '
2 - D'ALEMBERT et DIDEROT - Encyclopédie ou dictionnai
re raisonné des sciences, des arts et des métiers.
Neuchâtel, 1765.
3 — C.F. ROLAND LE VIRLOYS — Dictionnaire d'architectu
re. Paris, Librairies associées, 1770.
4 - E. BOSC - Dictionnaire raisonné d'architecture.
Paris, Firmin-Didot et Cie, 1877.
5 - LAROUSSE - Nouveau Larousse Illustré.
s.d. - 1905.
6 - P.E. LITTRE - Dictionnaire de la langue française.
Monte-Carlo, Ed. du Cap, 1956.
7 - Vocabulaire de l'Architecture. Principes d'analyse
scientifique.
Ministère des Affaires Culturelles. Paris, Impri
merie Nationale, 1972.
211
ALCOVE
2-1765. D 'ALEMBERT et DIDEROT
C'est la partie d'une chambre où est ordinairement
placé le lit et où il y a quelquefois des sièges; elle
est séparée du reste par une estrade, ou par quelques
colonnes ou autres ornemens d'architecture.
4-1877.BOSC
Cette disposition paraît ne pas avoir été inusitée
chez les anciens à une époque où la grandeur des piè
ces d'un appartement en faisait presque une nécessité.
Il n'en est plus de même aujourd'hui, aussi les alcô
ves sont-elles moins en usage que par le passé. Cepen
dant, elles peuvent présenter quelques commodités dans
la distribution des appartements.
ANTICHAMBRE
2-1765. D 'ALEMBERT et DIDEROT
est le nom que l'on donne à la seconde pièce d'un
appartement au rez-de-chaussée, quand il y a un vesti
bule qui la précède; dans un hôtel, cette pièce donne
entrée à une deuxième antichambre, ou salle d'assemblée
où se tiennent les hommes au-dessus du commun, venus de
dehors pour parler au maître : les premières anticham
bres étant destinées pour la livrée, rarement fait-on
usage des cheminées dans ces premières antichambres;
on se contente d'y mettre des poêles au-devant, qui
garantissent toutes les pièces d'un appartement de
l'air froid que donne l'ouverture continuelle des por
tes destinées pour arriver aux appartemens du maître.
Ces pièces doivent être décorées avec simplicité,
sans glaces, ni tableaux de prix; à moins que par la
nécessité elles ne servent de salle à manger; auquel
cas, à l'heure des repas, les domestiques se retirent
dans le vestibule.
212
4-1877. BOSC
Pièce attenant au vestibule ou à l'escalier et qui
précède un appartement... L'étymologie de ce mot ou
plutôt sa composition ferait supposer que cette pièce
précède immédiatement la chambre à coucher, il n'en
est rien.
Jusqu'au commencement du XIXème siècle, l'anticham
bre, sorte de vestibule intérieur, n'existait que dans
les grands hôtels ou dans les palais. Les appartements
modestes, bourgeois, pourrions-nous dire, en étaient
ordinairement dépourvus et les salles à manger placées
immédiatement près de la porte d'entrée eh tenaient
lieu, sans toutefois les remplacer.
Aujourd'hui, les appartements les plus modestes ont
leur antichambre, mais il faut convenir qu'on leur don
ne une exiguïté par trop conforme à celle de nos habi
tations elles-mêmes.
Quoi qu'il en soit, l'architecte ne devra jamais né
gliger dans ses constructions les antichambres, parce
qu'elles sont d'un usage commode, et que par suite,
elles augmentent la valeur de l'appartement.
Dans les palais, dans les grands appartements, l'an
tichambre est toujours précédée d'un vestibule et sui
vie d'une seconde et même d'une troisième antichambre.
Ces dernières portent le nom de s a l o n s d ' a t t e n t e , qua
lification moins désagréable pour les personnes qui
sont obligées de faire antichambre. En effet, l'anti
chambre étant le lieu où se tiennent les domestiques,
les visiteurs forcés d'attendre sont admis suivant leur
qualité, soit dans la seconde, soit dans la troisième
antichambre. Par suite de cette gradation dans leur
destination, la décoration des antichambres suit une
progression croissante, tandis que leur dimension est
en raison inverse de cette décoration. Dans la première
pièce, l'architecte doit être sobre dans l'ornementa
tion; l'art, sous quelque forme qu'il s'y montre, sera
modeste, le mode de ahauffage même n'est nullement in
différent; dans une première antichambre, un poêle en
faïence doit suffire, tandis que dans les autres des
cheminées sont indispensables.
213
APPARTEMENT
1-1710. D 'AVILER
C'est une suite de pièces nécessaires pour rendre
une habitation complète, qui doit être composée au
moins d'une antichambre, d'une chambre, d'un cabinet
et d'une garde-robe. Il y en a de grands et de petits.
.de parade, celui qui comprend les grandes pièces du
bel étage d'un logis.
■de commodité, celui qui est de moyenne grandeur et
le plus habité.
.des bains, c'est une suite de pièces ordinairement
au rez-de-chaussée, qui comprend les salles, chambres,
garde-robes, salles de bains, & étuves le tout déco
ré et enrichi...
2rl765.D 'ALEMB E R T et DIDEROT
... aussi entend-t-on par appartement la partie es
sentielle d'une maison royale, publique ou particulière,
composée lorsque l'appartement est complet d'une ou
plusieurs antichambres, de salles d'assemblée, chambres
à coucher, cabinet, arrière-cabinet, toilette, garde-
robe, etc... En général on distingue deux sortes d'ap
partenons; l'un que l'on appelle de parade, l'autre de
commodité; ce dernier est à l'usage personnel des maî
tres et est ordinairement exposé au midi ou au nord,
selon qu'il doit être habité l'été ou l'hyver : les
pièces qu'il compose doivent être d'une médiocre gran
deur et d'une moyenne hauteur; c'est pourquoi le plus
souvent, lorsque l'espace du terrain est resserré ,
l'on pratique des entresolles au-dessus pour les garde-
robes, surtout lorsque ces appartemens de commodité
sont contigus à de grands appartemens (...); ces petits
appartemens doivent avoir des communications avec les
grands, afin que les maîtres puissent passer de ceux-ci
dans les autres pour recevoir leurs visites, sans ris
quer l'hyver de prendre l'air froid de dehors, ou des
vestibules, antichambres, et autres lieux habités par
la livrée; & pour éviter la présence des domestiques
ou personnes étrangères auxquels ces sortes de pièces
sont destinées. Il est surtout important d'éloigner
214
ces appartemens des basses-cours, & de la vue des do
mestiques subalternes, & autant qu'il se peut même de
la cour principale, à cause du bruit des voitures qui
vont et viennent dans une maison de quèlqu'importance.
Le nombre des pièces de ces appartemens de commodité
n'exige pas l'appareil d'un grand appartement; le com
mode et le salubre sont les choses essentielles; il
suffit qu'ils soient composés d'une antichambre, d'une
deuxième antichambre ou cabinet, d'une chambre à cou
cher, d'un arrière-cabinet, d'une garde-robe, d'un
cabinet d'aisance, etc... mais il faut essentiellement
que ces garde-robes & antichambres soient dégagées, de
manière que les domestiques puissent faire leur devoir
sans troubler la tranquillité du maître.
Il faut savoir que lorsque ces appartemens eont des
tinés à l'usage des dames, ils exigent quelques pièces
de plus, à cause du nombre de domestiques qui communé
ment sont attachés à leur service; qu'il faut augmenter
le nombre des garde-robes, & y pratiquer quelques cabi
nets particuliers de toilette, etc...
A l'égard des appartemens de parade, il faut qu'ils
soient spacieux & exposés au levant, autant qu'il est
possible, aussi bien que placés du côté des jardins
quand il peut y en avoir : il faut surtout que- les en
filades régnent d'une extrémité du bâtiment à l lautre,
de manière que 1'appartement de la droite & celui de la
gauche s'alignent par l'axe de leurs portes et croisées,
& s'unissent avec symmetrie avec la pièce du milieu,
pour ne composer qu'un tout sans interruption, qui an
nonce d'un seul coup d'œil la grandeur intérieure de
tout l'édifice. Sous le nom d'appartement de parade,
on en distingue ordinairement de deux espèces, l'un
qui porte ce nom, l'autre celui de société..., c'est-à-
dire destiné à recevoir les personnes du dehors, qui
l'après-midi viennent faire compagnie au maître et à
la maîtresse du logis..., celui de parade, où le maître
pendant la matinée reçoit les personnes qui ont affaire
à lui, selon sa dignité : mais en cas de fête ou d'as
semblée extraordinaire, ces deux appartemens se réunissent
avec le grand sallon du milieu pour recevoir avec plus
215
d'éclat & de magnificence un plus grand nombre d'étran
gers invités par cérémonie ou autrement. Ces grands ap-
partemens doivent aussi être munis de garde-robes & de
dégagemens nécessaires à l'usage des maîtres, des
étrangers & des domestiques.
3- 1770.LE VIRLOYS
Appartement de parade est celui qui est au premier
étage, ayant vue sur le jardin, & est composé d'un nom
bre considérable de pièces en enfilade, d'une extrémi
té à 1 'autre du palais. Cet appartement annonce la
grandeur et la majesté, & on donne aux différentes
pièces, différens noms : salle de concert, du trône...
Appartement de commodité est celui qui est commode,
sain & éloigné du bruit. Il est ordinairement composé
d'antichambres, salles d'assemblées, chambre à coucher,
cabinets & garde-robes; mais toutes ces pièces sont de
moyenne grandeur & hauteur. Il doit avoir communication
avec le grand appartement de parade, qui étant très
élevé donne le moyen de former des entresols à l'appar
tement de commodité, dont on forme quelquefois aussi,
ce que nous appelons aujourd'hui petits appartements.
4- 1877. BOSC
Réunion de chambres constituant une habitation com
plète. L'importance et la richesse des appartements
étant en rapport avec la fortune et la condition de
celui qui l'habite, il résulte une grande variété de
ces locaux.
Les peuples anciens reconnaissaient comme nous di
vers ordres d'habitation; mais ce qui les distinguait
toutes ou presque toutes, c'était une division assez
constante en appartement public et privé.
Au Moyen Age, le genre de vie est beaucoup plus sim
ple et plus retiré que chez les peuples de l'antiquité
et des temps modernes; aussi à cette époque la maison
n'avait qu'un petit nombre de chambres, parmi lesquel
les la salle était la pièce principale, celle dans
laquelle se passait l'existence tout entière.
216
Aujourd'hui l'appartement ordinaire se compose d'une
antichambre, de dégagements, d'un salon, d'une salle à
manger, d'un office, de chambres à coucher, d'une cui
sine, de cabinets et de water-closet. En dehors de cet
appartement, il en existe de plus restreints, qui por
tent le nom de l o g e m e n t et qui ne se composent que de
deux ou trois pièces avec ou sans cuisine cabinet,
ou lieux d'aisances.
Au contraire, l'appartement des gens aisés ou de
ceux qui font figure dans le monde, comprend, en plus
des locaux de l'appartement ordinaire, des chambres et
des salons de plus grandes dimensions, des dégagements'
plus amples; on y trouve souvent un vestibule, un ca
binet d'étude, une bibliothèque, parfois une galerie,
une salle de bains et des water-closet pour les maîtres
et les domestiques.
Les appartements des gens très fortunés se divisent
en a p p a r t e m e n t s p r i v é s et d'a p p a r a t .
Les premiers, à part de plus vastes proportions, ont
plus ou moins de rapport avec ceux dont nous avons par
lé en dernier lieu. Dans ces appartements, surtout
dans leurs vastes salons placés en enfilade, doit bril
ler tout ce que les arts produisent de plus riche et de
plus parfait; mais le luxe de leur décoration ne doit
jamais en exclure le goût, ce que quelques-uns appel
lent le b o n goût.
BAINS
2-1765.D 'ALEMBERT et DIDEROT
Nous appelons bains domestiques ceux que l'on prati
que dans la maison des grands ou des particuliers.
Ces bains sont composés d'un appartement distribué
en plusieurs pièces : lavoir, d'une antichambre pour
tenir les domestiques pendant que le maître est au
bain, d'une chambre à lit pour s'y coucher au sortir
du bain, d'une salle où est placée la baignoire, d'un
cabinet à soupape ou d'une garde-robe, d'un cabinet de
toilette, d'une étuve pour sécher les linges et chauf
fer l'eau, de dégagement, etc... Il est assez d'usage
de placer deux baignoires et deux lits dans ces appar-
217
temens , ces bains se prenant ordinairement de compa
gnie, lorsqu'on est en santé.
Ces bains doivent avoir un petit jardin particulier
pour faire prendre de l'exercice, sans être vu, aux
personnes qui prennent ces bains plutôt par indisposi
tion que par propreté (...). C'est dans cette occasion
qu'un architecte qui a du génie, peut donner carrière
à son imagination, ces sortes de pièces n'étant pas
susceptibles de la sévérité des règles de l'art.
3- 1770.LE VIRLOYS
Il y a des appartements de bains dans toutes les mai
sons royales, dans les palais des Princes & hôtels des
Seigneurs & même dans les maisons des particuliers; ils
sont ordinairement accompagnés d'un petit jardin, pour
que les personnes qui se baignent pour la santé puissent
s'y promener... Ils sont ordinairement composés des mê
mes pièces que les autres appartements, c'est-à-dire
d'antichambre, cabinet d'assemblée, chambre à coucher,
cabinet de toilette, garde-robe, lieux.
4- 1877. BOSC
Chez les modernes les bains sont publics ou privés.
Ces derniers sont plus ou moins somptueux, suivant la
fortune de leur propriétaire .
BOUDOIR
Ce terme n'apparaît pas dans l'Encyclopédie de
Diderot et D'Alembert.
3-1770.LE VIRLOYS
Est dans la distribution d'un appartement, un petit
cabinet à cheminée, près de la chambre à coucher, &
du cabinet de toilette, dont la vue doit être agtéable
& qui doit être bien éclairé. On l'a appelé boudoir,
parce que c'est dans cet endroit où une femme se retire
pour méditer, ou pour lire, ou pour travailler, en un
mot, pour être seule.
218
4- 1877.BOSC
Petit réduit, petit salon décoré avec beaucoup d'élé
gance, situé près de la chambre à coucher et du cabinet
de toilette d'une femme. Le boudoir est la pièce dans
laquelle se retire la maîtresse du logis quand elle ne
veut pas recevoir. La décoration du boudoir doit être
luxueuse, le jour ne doit y parvenir qu'à travers des
vitraux ou des verres gravés; quant à l'ameublement,
il doit être de peu d'importance mais très confortable
et d'une grande richesse. Le boudoir est une invention
du XVIlIème siècle.
5- 1905.LAROUSSE
Petite pièce coquettement ornée, à l'usage particu-^
lier des dames qui s'y retirent pour être seules et -
n'y admettent que les personnes les plus intimes.
Les boudoirs semblent dater du XVIlIème siècle.
CABINET
1- 1710. D 'AVILER
Pièce la plus secrète de l'appartement pour écrire,
étudier, & serrer ce qu'on a de plus précieux.
2- 1765 -L>'ALEMBERT et DIDEROT
Sous ce nom on peut entendre les pièces destinées à
l'étude, ou dans lesquelles on traite d'affaires par
ticulières, ou qui contiennent ce que l'on a de plus
précieux en tableaux, en bronzes, livres, curiosités,
etc... On appelle aussi cabinet, les pièces où les
dames font leur toilette, leur oratoire, leur méridien
ne, ou autres qu'elles destinent à des occupations qui
demandent du recueillement et de la solitude.
Les premières espèces de cabinets doivent être pour
plus de décence, placés devant les chambres à coucher
& non après, n'étant pas convenable que les étrangers
passent par la chambre à coucher du maître pour arriver
au cabinet, cette dernière pièce chez un homme d'un cer
tain rang, lui servant à conférer d'affaires particu
lières avec ceux que son état ou sa dignité amènent
219
chez lui; par ce moyen le maître, au sortir du lit,
peut aller recevoir ses visites, parler d'affaires
sans être interrompu par les domestiques, qui pendant
son absence entrent dans la chambre à coucher par des
dégagements particuliers, & y font leur devoir, sans
entrer dans le lieu qu'habitent les maîtres, à moins
qu'on ne les y appelle. Je parle ici d'un cabinet
faisant partie d'un appartement destiné à un très
grand seigneur, à qui pour lors il faut plusieurs de
ces pièces, qui empruntent leur nom de leurs differens
usages, ainsi que nous venons de le dire ci-dessus.
On a une pièce qu'on appelle le grand cabinet de l'ap
partement du maître; elle est consacrée à l'usage dont
nous venons de parler; c'est dans son cabinet paré
qu'il rassemble ce qu'il a de tableaux ou de curiosi
tés; son arrière-cabinet contient ses livres, son bu
reau, & c'est là qu'il petit recevoir en particulier,
à la faveur des dégagemens qui l'environnent, les
personnes de distinction qui demandent de la préféren
ce : un autre lui sert de serre-papiers (...) .
Un petit sallon peut aussi servir de cabinet au même
usage : mais sa forme elliptique, la manière dont il
est plafonné, & principalement les pièces qui l'envi
ronnent, lui ont fait donner le nom de sallon, pendant
que la pièce qui lui est opposée peut recevoir le nom
de cabinet, par rapport à l'appartement dont elle fait
partie; cependant il faut avouer qu'il est, pour ainsi
dire, des formes consacrées à l'usage de chaque pièce
en particulier : par exemple il semble que les cabinets
destinés aux affaires ou à l'étude, doivent être de
forme régulière (mobilier...) au lieu que ceux de
concerts, de bijoux, de toilette, & autres de cette
espèce, peuvent être irréguliers : il faut surtout que
la décoration des uns & des autres soit relative à leur
usage; c'est-à-dire qu'on observe de la gravité dans
l'ordonnance des cabinets d'affaires ou d'étude; de la
simplicité dans ceux que l'on décore de tableaux, & de
la légèreté, de l'élégance, & de la richesse, dans ceux
destinés à la société, sans que pour cela on use de
trop de licence.
220
Il n'y a personne qui ne sente la nécessité qu'il y
a de faire précéder les chambres à coucher par les ca
binets, surtout dans les appartements qui ne sont
composés que d'un petit nombre de pièces.
5-1905. LAROUSSE
Pièce servant de dépendance intime à une autre pièce
plus grande. Cabinet d'étude - cabinet de toilette.
CABINET D'AISANCES - DE TOILETTE (voir aussi "garde-
robe ")
1- 1710. D 1AVILER
Lieu commun ou de commodité ordinairement au rez-de-
chaussée ou auprès d'une garde-robe, et ou au haut
d'un escalier.
On place présentement les aisances, dans les garde-
robes, où ils tiennent lieu de chaises percées.
2- 1765.D 'ALEMBERT et DIDEROT
Enfin il y en a un (cabinet) destiné à lui servir de
garde-robe & à contenir des lieux à soupape où il (le
maître) entre par la chambre à coucher, & les domesti
ques par un dégagement.
3- 1770.LE VIR LO Y S
Lieu commun ou de commodité, dans une maison; ces
lieux doivent être éloignés des appartements, & placés
dans des endroits où l'air circule : on en pratique
aux différens étages & dans les différents corps de
logis d ’une maison.
CHAMBRE
2-1765.D 'ALEMBERT et DIDEROT
En général le mot de chambre exprime la pièce d'un
appartement destiné au sommeil, & alors on l'appelle,
selon la dignité des personnes qui l'habitent, & la
décoration dont elles sont revêtues, chambre de parade,
chambre à coucher, à alcôve, en niche... Celles de pa-
221
rade font partie des appartements d'une maison considé
rable, & ne servent extraordinairement que pour coucher
par distinction des étrangers du premier ordre, ce lieu
contenant ordinairement les meubles les plus précieux,
sièges, etc... Les pièces de maître les mieux décorées
sont imparfaites si elles ne sont accompagnées de cel
les destinées pour leur commodité personnelle, & de
celles capables de leur procurer le service des domes
tiques, je veux dire des garde-robes, des lieux à sou-i-
pape, & enfin des dégagemens assortis à la grandeur du
bâtiment, à l'usage des pièces, à l'état & à la diffé
rence des 2 sexes, qui selon leur âge demandent plus ou
moins abondamment de ees garde-robes pratiquées, éclai
rées, & dégagées convenablement.
4-1877.BOSC
Les Italiens ont adopté ce mot pour désigner toutes
les pièces habitables d'une maison; nous avons fait
comme eux, et, dans un sens générique, ce mot sert à
désigner chez nous une pièce quelconque d'une maison
ou d'un appartement. Dans un sens restreint, au contrai
re, il ne s'applique qu'aux pièces dans lesquelles on
repose, on dort, et qu'on nomme chambre à coucher.
7-1972 .VOCABULAIRE DE L'ARCHITECTURE
Dans l'architecture privée c'est la pièce d'habita
tion par excellence sans fonction plus précise : elle
contient habituellement un lit de parade ou de repos
qui peut être logé dans une niche spéciale, l'alcôve.
La chambre de parement (architecture médiévale) ou de
parade (architecture classique) est la principale des
chambres avec lit : elle est à la fois pièce d'habita
tion et pièce de réception. La chambre à coucher est
une pièce avec lit de repos.
CORRIDOR
2-1765 D'AL E M B E R T et DIDEROT
On entend par ce mot une pièce fort longue & assez
étroite, servant de dégagement & de pièce commune à di-
222
vers appartemens, en usage à la campagne. Ils ont cela
de commode, qu'ils évitent les antichambres, qui occu
pent beaucoup de terrein dans un lieu serré & dont on
ne peut se passer pour précéder une chambre à coucher,
lorsqu'on ne pratique pas de corridor; néanmoins on ne
peut disconvenir que ces derniers ont 1'incommodité
d'occasionner beaucoup de bruit dans les pièces voisi
nes, à cause de leur communication avec tout le bâti
ment.
COULOIR
Ce terme n'apparaît qu^au XIXème siècle :
4-1877.BOSC
Passage ou dégagement dans un appartement ... ou tout
autre édifice.
COUR - BASSE-COUR
2-1765. D 'A L E MBERT et DIDEROT
BASSE-COUR : On appelle ainsi, dans un bâtiment cons
truit à la ville, une cour séparée de la principale,
autour de laquelle sont élevés des bâtimens destinés
aux remises, aux écuries, ou bien où sont placés les
cuisines, offices, communs, etc... Ces basses-cours
doivent avoir des entrées de dégagement par les dehors,
pour que le service de leur bâtimens se puisse faire
commodément & sans être apperçû des appartemens des
maîtres & de la cour principale.
Pour l'ordinaire ces basses-cours ont des issues
dans la principale cour; mais la largeur des portes
qui leur y donnent entrée s'accordant mal avec l'ordon
nance d'un bâtiment régulier, il est mieux que les équi
pages, après avoir amené les maîtres près le vestibule,
s'en retournent par les dehors pour aller à leur desti
nation .
223
4-1877. BOSC
COUR : Espace clos de murs ou de bâtiments, presque
toujours découvert et dépendant d'un édifice public
ou privé. Sa destination est de donner du jour et de
1'air aux bâtiments qui lui sont contigus et de leur
servir de dégagement. Suivant leur position et leur
usage particulier, les cours reçoivent diverses quali
fications .
CUISINE
2-1765 .D 1A L E MBERT et DIDEROT
Pièce du département de la bouche ordinairement au
rez-de-chaussée d'un bâtiment, et, quelquefois dans
l ’étage souterrein.
4-1877.BOSC
Les cuisines doivent être largement ventilées.
DEGAGEMENT
3-1770.LE VIRLOYS
Communication ou passage pratiqué dans la distribu
tion d'un appartement pour pouvoir s'y introduire par
différentes portes sans traverser l'appartement entier.
7-1972 .VOCABULAIRE DE L ' A RCHITECTURE
Passage donnant une sortie secondaire à une ou deux
pièces. Les dégagements peuvent avoir en plus de leur
fonction de passage, une autre destination : office,
etc...
DISTRIBUTION
1-1710.D ’AVILER
Le mot département signifiait autrefois la distribu
tion d'un Plan; mais il se dit aujourd'huy d'une quan
tité de pièces destinées à un même usage dans une
grande maison.
224
3- 1770. LE VIRLOYS
est la division commode et raisonnée du terrain que
doit occuper un bâtiment, ou un jardin, relativement à
son objet & aux vues de celui qui le fait élever ou
planter, cette partie essentielle de l'Architecture,
demande du génie, de l'attention & du raisonnement :
car il faut toujours avoir présent à l'esprit, la com
modité, la beauté, l'élégance, & l ’accord de la décora
tion intérieure avec 1'extérieure.
4- 1877.BOSC
Division et ordonnance des pièces qui forment l'inté
rieur d'un édifice. La distribution est une des parties
les plus importantes de l'architecture civile, de cet
art qui vise surtout à rendre les habitations saines,
commodes et agréables. Une bonne distribution agrandit,
pour ainsi dire, l'espace qu'occupe un bâtiment, aug
mente les jouissances de ceux qui l'habitent et en rend
la location plus facile et plus fructueuse.
Au reste, l'art de distribuer les édifices est tout à
fait moderne. C'est à Paris, à Londres, à Vienne, et
dans quelques grandes villes de province que cet art a
été poussé le plus loin pour la commodité et le confor
table de l'existence. Nous devons ajouter cependant que
la distribution est subordonnée aux goûts et aux mœurs
d'un pays, attendu que ce qui est accepté dans une con
trée ne saurait toujours convenir ailleurs.
Il est difficile de prescrire des règles, ou même
d'énoncer des principes généraux sur la distribution,
car non seulement les mœurs d'un pays ont une influen
ce sur cette partie de la construction, mais souvent
l'architecte est obligé de subordonner ses plans aux
exigences et aux vues particulières de celui qui fait
bâtir. Indépendamment de cette condescendance pour les
idées ou les fantaisies des particuliers, il existe,
dans les édifices consacrés aux services publics, des
données locales auxquelles l'architecte est obligé de
se conformer.
Pr
225
ARCHITECTURE DOMESTIQUE
4-1877.BOSC
Synonyme d'architecture privée.
ENFILADE
4-1877.BOSC
On dit que les pièces d'un appartement sont en enfi
lade quand ces pièces se suivent et se commandent. Des
portes sont en enfilade quand leur axe se trouve sur
le même alignement.
GALERIE
1-1710.D'AVILER
C'est dans une maison, un lieu beaucoup plus long
que large, couvert, & fermé de croisées, qui sert pour
se promener, & pour communiquer, & dégager les apparte
nons.
7-1972,V O C A B U L A I R E DE L' A R C H I T E C T U R E
Espace habitable plus long que large ayant une fonc
tion^ de passage. Ne pas confondre la galerie avec la
coursière ou le couloir qui sont des passages étroits.
Dans l'architecture classique et moderne, certaines
salles plus longues que larges ayant une fonction de
réception et accessoirement de passage, sont appelées
galerie d'apparat.
GARDE-ROBE
1-1710.D 'AVILER
Pièce de l'Apartement pour serrer les habits, & cou
cher les Domestiques qu'on tient auprès de soy.
4-1877. BOSC
Pièce d'un appartement qui sert à serrer les robes,
les vêtements et le linge : telle était anciennement
226
la signification de ce mot qu'on n'emploie plus aujour
d'hui que pour désigner un appareil spécial qu'on plaee
dans les sièges d'aisances.
6-1956.LITTRE
Lieu où l'on mettait la chaise percée, alors que les
latrines n'étaient pas communes dans la maison.
OFFICE
2-1765. D ’ALEMBERT et DIDEROT
Signifie dans un hôtel une aile de bâtiment ou seule
ment plusieurs pièces qui se communiquent les unes aux
autres, l'une desquelles est destinée à serrer l'argen
terie (...), est nommée office paré. C'est dans cet
endroit que les maîtres ou les amis familiers de la
maison viennent déjeuner ou se rafraîchir pendant la
journée...
SALLE
1- 1710.D 'AVILER
C'est la plus grande pièce d'un bel Apartement.
Salle à manger : Pièce au rez-de-chaussée près d'un
grand escalier, & séparée de 1'Apartement.
Salle de bain : c'est la principale pièce de l'Apar-*-
tement du bain, où est le bassin ou la cuve pour se
baigner.
2- 1765. D 'ALEMBERT et DIDEROT
C'est la première, la plus grande pièce d'un apparte
ment & ordinairement la plus décorée.
Salle d 'assemblée est celle que l'on destine dans une
maison pour y recevoir la compagnie.
Salle du commun, pièce près de la cuisine & de l'of
fice où mangent les domestiques.
227
4 - 1 8 7 7 , BOSC
Pendant le Moyen Age, les maisons possédaient diver
ses salles qui remplissaient à la fois l'office de sa
lon et de salle à manger; mais on dénommait plus spé
cialement salle basse une vaste pièce du rez-de-chaus-
sée dans laquelle se tenaient les gens et les familiers,
tandis que le maître recevait et traitait les étrangers
à l'étage principal, dans la salle haute, qu'on dénom
mait aussi la grande salle. Les maisons communes ou
hôtels de ville avaient également leur grande salle ou
salle commune.
7 -1 9 7 2 .VOCABULAIRE DE L 'A R C H IT E C T U R E
Dans l'architecture médiévale, la salle sans autre
qualification est la grande pièce où l'on se réunit,
où l'on mange, où l'on donne des fêtes. Cette pièce
s'est conservée dans les demeures modestes - salle
commune - et se retrouve dans les appartements modernes
- salle de séjour. Elle s'est dédoublée dans la première
moitié du XVIIème siècle pour les demeures importantes,
en salle à manger et salon.
SALON
1 - 1 7 1 0 . D r AV I L E R
Grande pièce au milieu d'un corps de logis ou à la
tête d'une galerie, ou d'un grand âpartement, laquelle
doit estre de simmetrie en toutes ses faces. La hauteur
comprend ordinairement 2 étages.
4 - 1 8 7 7 .BOSC
Pièce qui dans nos habitations modernes sert à rece
voir les visiteurs; c'est donc la pièce qui doit être
la plus grande, la plus richement décorée et meublée.
Dans les hôtels et dans les habitations luxueuses,il y a
plusieurs grands salons pour les réceptions et les fê
tes; aussi se trouve-t-il de plus petits locaux, nom
més petits salons, dans lesquels les maîtres du logis
reçoivent peu de visiteurs ou quelques intimes; ces
petites pièces servent même d 'anti-salons ou petits
salons d'attente.
228
On nomme s a l o n à l ' i t a l i e n n e un salon très élevé,
qui même comporte souvent deux étages dans sa hauteur
et reçoit le jour par de grands œils-de-bœuf prati
qués au sommet d'une grande arcade ou par des fenêtres
pratiquées dans l'étage supérieur.
VESTIBULE
2-1765.D *ALEMBERT et DIDEROT
Lieu couvert qui sert de passage à divers apparte-
mens d'une maison, & qui est le premier endroit où
1'on entre.
On appelle encore improprement vestibule' une espèce
de petite antichambre qui sert d'entrée à un médiocre
appartement.
5-1905.LAROUSSE
Un vestibule ne comporte, en aucun cas ni meubles,
ni glaces, ni tableaux, ni riches ornements, il est
décoré avec des pilastres, des colonnes simples, quel
quefois, mais rarement des statues.
Achevé d'imprimer en Octobre 1984
sur le s presses de l'E c o le d'A rchitecture P aris-V illem in , éditeur
1 1 , quai Malaquais - 75006, PARIS.
Tous d ro its réservés.
Dépôt lé g a l : 4ème trim estre 1984.
ISBN : 2-905222-01-8
IN EXTENSO
recherches à l'Ecole d'Architecture Paris-Villemin
Cette série rend compte du texte
intégral
.des actions de recherche menées par
les chercheurs et les enseignants de
1'Ecole ;
.des conférences et des manifestations
qui s'y déroulent;
.des interventions d'auteurs invités;
.des textes anciens et modernes
contribuant au débat architectural.
<P
Cette recherche fondée sur les traités
d-'architecture du XVIe au XIXe siècle
clarifie' les liens entre l'évolution
de iardistribution de l'habitation et
les changé me n t.s d'usage, de moeurs et
de sensibilités’ constituant la sphère
du quotidien
Monique Biei|iyidal; est psychologue et
enseignante Jà 1.'Ecole d 'Architecture n
Dlji : '>■- ^
Anne.Debàrre-Blanchard est architecte
i - . ■ ••• t a -
ISBN: 2-905222-01-8 prix: 60,- ï