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LA DÉPRESSION ESSENTIELLE

Pierre Marty
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Presses Universitaires de France | « Revue française de psychosomatique »

1995/2 n˚ 8 | pages 209 à 214


ISSN 1164-4796
ISBN 9782130469322
Article disponible en ligne à l'adresse :
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La psychosomatique en... 1966

PIERRE MARTY

La dépression essentielle*
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La dépression psychosomatique, qu’à plusieurs reprises j’appelais
dépression sans objet, serait en définitive mieux nommée dépression essen-
tielle, puisqu’elle constitue l’essence même de la dépression, à savoir
l’abaissement de niveau du tonus libidinal, sans contrepartie économi-
que positive quelconque.
L’appréciation clinique de cette dépression doit se baser avant tout,
et comme à l’habitude, sur le mode de relation qu’entretient le patient
avec l’investigateur.
Ce qui se dégage mal d’abord, et pour cause, mais se perçoit pro-
gressivement dans la relation, réside en des faits qui, sur le plan de la
psychopathologie classique, ne constituent pas des symptômes au sens
courant du terme, c’est-à-dire l’expression de tendances, ou de défense,
ou de mouvements intérieurs.
En dehors de certains épisodes d’angoisse, par exemple, soulignant
encore l’instabilité provisoire de cette dépression, le drame n’est pas lisible.
L’investigateur ne se trouve pas embarqué dans un système, il n’est
pas non plus rejeté, ni même tenu à l’écart par les mécanismes habituels
des névroses mentales et des psychoses. Le sujet soumet son cas presque
comme s’il s’agissait d’un autre, et le psychanalyste tire l’impression qu’il
n’entre même pas dans le monde pourtant froid de son vis-à-vis, qu’il n’est
au mieux qu’un médecin, au sens le plus banal, le plus professionnel du
terme; malgré la position, toute de souplesse, de l’investigation.
La situation n’évolue pas au fur et à mesure de l’entretien, et le psycha-
nalyste se demande évidemment ce qu’il peut faire avec un tel patient
qui d’ailleurs ne demande rien parce qu’il ne souffre guère.

* Introduction au VIII Séminaire de Perfectionnement, Institut de Psychanalyse, 30-1-1996.


e

Ce texte a été publié en 1968 dans la Revue française de psychanalyse, n° 3, p. 595-598.

Rev. franç. Psychosom., 8/1995


210 Pierre Marty

L’absence d’une psychopathologie expressive fait que ces patients,


leur entourage, et leurs médecins non avertis ne pensent d’ailleurs pas
au psychanalyste. Le motif de la consultation initiale a résidé dans un
à-propos quelconque : fatigue ou incident somatique d’allure souvent
bénigne. Le patient n’a ni choisi, ni refusé de consulter. Tout se passe
pour lui sans émotion.
La dépression est cependant évidente comme l’a révélé le contact
psychanalytique et comme l’anamnèse le confirme; elle réside dans
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l’abaissement marqué du niveau du tonus libidinal à la fois objectai et
narcissique. Il n’y a aucun recours, ni intérieur, ni extérieur.
La dépression essentielle présente ainsi le tableau d’une crise sans
bruit, laquelle prélude souvent à l’installation d’une vie opératoire, véri-
table dépression chronique, dans laquelle elle se fond.
Il convient cependant de poursuivre la recherche d’une psychopa-
thologie occulte, qui s’inscrit ici dans les domaines de l’absence géné-
rale de coordination, et du morcellement fonctionnel.
On trouve alors déjà, très nettement marqué, un élément majeur que
je soulignais dans mon intervention au dernier Congrès de Langues roma-
nes, à savoir l’effacement, sur toute l’échelle de la dynamique mentale,
de fonctions capitales. Je veux parler de l’identification, l’introjection,
la projection, le déplacement, la condensation, l’association des idées
et, plus loin, l’effacement probant des vies onirique et fantasmatique.
Je me demande d’ailleurs si le dynamisme de ces fonctions, dont ma
liste n’est pas limitative, ne constitue pas une des preuves temporelles,
un des témoignages de la préséance libidinale, préséance libidinale que
l’on trouve donc particulièrement submergée dans la dépression essen-
tielle.
Il faut remarquer cependant que cette désorganisation du sujet, désor-
ganisation générale qui s’étend sans doute à d’autres domaines que le
domaine mental, que cette désystématisation profonde, que l’on ne sau-
rait confondre avec la régression libidinale, se cachent derrière le mas-
que social de la bienséance. Et ceci demeure en opposition avec les autres
types de dépression.
Dans l’examen de tels cas il convient, bien entendu, de se méfier
de ses propres projections de psychanalyste organisé qui, sous la pres-
sion des manques pénibles de l’autre tendraient à lui combler ses vides
avec le bon prétexte qu’on retrouve dans son histoire lointaine tous les
conflits classiques et qu’on retrouve dans son histoire récente un trau-
matisme non moins classique lequel a justement déclenché cette
dépression.
La dépression essentielle 211

En résumé, la dépression essentielle se présente comme une dispari-


tion de la libido tant narcissique qu’objectale, et cela sans compensation
économique autre que le morcellement fonctionnel.
Je crois que ces deux termes : disparition de la libido, d’une part,
morcellement fonctionnel, de l’autre, constituent la définition même de
l’instinct de mort, sur lequel nous débouchons.
Je crois que la dépression essentielle constitue ainsi l’une des mani-
festations cliniques majeures de la préséance de l’instinct de mort.
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On ne trouve pas ici ce que provisoirement j’appellerai le « raccro-
chage libidinal » des autres dépressions. Car si je pense que dans toutes
les formes de dépression la préséance de l’instinct de mort se manifeste
pendant un temps, soit à la suite de la perte objectale, soit par obtura-
tion post-traumatique de la fonction objectale en cause ou de la fonction
narcissique en cause, je pense aussi que dans la majorité des cas de
dépression un véritable « raccrochage libidinal » s’opère dans une reprise
objectale ou narcissique, parallèle ou régressive par rapport au point de
départ prétraumatique.
J’appelle « raccrochage libidinal » ce qui nous est sensible dans les
diverses expressions névrotiques, ou psychiques, ou sublimatoires, qu’il
s’agisse d’intrusion objectale avec angoisse, d’introjection objectale, avec
culpabilité, qu’il s’agisse de reprise relationnelle véritable, objectale ou
narcissique, avec sadomasochisme, ou qu’il s’agisse d’un mouvement sub-
limatoire, avec la poésie de la dépression par exemple.
Encore une fois, mon énumération n’est pas limitative. Mais rien de tout
cela dans la dépression essentielle, en dehors de vaines tentatives pendant
un temps. Puis le calme renaît avec l’instinct de mort — maître des lieux.
Je vous fais remarquer ici que la dépression essentielle constitue un
tableau moins spectaculaire que celui de la dépression mélancolique, mais
je crains qu’il ne conduise plus sûrement et plus naturellement à la mort.
Je vous fais remarquer encore, pour ceux qui sont choqués par le
phénomène incompréhensible, et difficilement conceptualisable sur le
plan économique de la perte, sans compensation, sans contrepartie, d’une
énergie, l’énergie libidinale, qu’il s’agit justement d’un phénomène com-
parable à celui de la mort où l’énergie vitale se perd sans compensation,
sans contrepartie. Les déprimés essentiels semblent ainsi porter déjà en
eux des phénomènes de mort.
Mais n’oubliez pas que nous pouvons être quelquefois efficaces.
212 Pierre Marty

J’en ai terminé maintenant avec ce schéma clinique et théorique, avec


cette description première de la dépression essentielle, et je n’insisterai
aujourd’hui, ni sur la venue, ni sur les prolongements psychiques, sociaux
et somatiques de cette dépression, ni sur les organisations basales qui
la supportent, ni sur la durée néfaste du temps que le sujet passe dans
cet état.
Il convient cependant, dans le cadre de notre séminaire, de dégager
rapidement deux points intéressants :
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Il ne faudrait pas croire, après ma description, à peine simplifiée,
des malades, qu’il s’agit de sujets extraordinaires, et partant rares.
Certes, la plupart d’entre eux ne vient pas nous voir, mais nous en
rencontrons cependant quelques-uns, soit en consultation, soit au cours
du traitement analytique de névroses de caractère polymorphe, sans ten-
dance obsessionnelle ou phobique mentale marquée. Dans chaque cas,
il importe de savoir ce qu’on doit faire, tâche toujours difficile. J’aborde
alors le second point.
Vous vous rendez compte que le maintien de la tension frustrante
n’est pas une politique rentable avec un déprimé essentiel. La situation
n’évoluera pas. Il conviendra donc de se rapprocher au plus près du
patient et de lui faciliter l’investissement d’une identification possible,
c’est-à-dire à peine différente de lui.
J’ouvre une parenthèse : si la libido avait totalement disparu, la
manœuvre s’avérerait stérile. Mais la libido demeure presque toujours
sous-jacente et ne me semble s’éteindre qu’avec la vie, sauf dans quel-
ques cas exceptionnels. La débilité libidinale est cependant considéra-
ble et pour l’illustrer, je signale cette phrase d’une patiente : « J’aimerais
des soucis, même matériels. »
Comptant donc, comme il convient, sur une reprise libidinale tou-
jours possible, il s’agit globalement de ne pas laisser à la dépression essen-
tielle, ou plutôt à l’instinct de mort, le temps d’installer des phénomènes
de morcellement somatique irréversibles.
Je ferme la parenthèse.
Il faut se tenir, en quelque sorte, au plus près d’un Moi inexistant en
tant qu’instance — autre témoignage de morcellement — Moi réduit, semble-
t-il, aux dimensions d’un Surmoi collectif et actuel. Il faut cependant ten-
ter d’ouvrir quelques portes de secours, celles que le patient nous suggère.
Par ailleurs, si l’on a commis une erreur d’appréciation, une erreur
diagnostique, et si l’on ne maintient pas la tension frustrante dans un
cas de dépression névrotique ou psychotique, nous savons qu’on court
à la catastrophe.
La dépression essentielle 213

Vous voyez la situation et j’espère que vous la résolvez au mieux en


maintenant tout le temps possible la règle analytique classique, jusqu’à
ce que vous soyez certains qu’il s’agit d’autre chose que d’une névrose
mentale ou d’une psychose.
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