Expropriation publique 1833-1935 en Moselle
Expropriation publique 1833-1935 en Moselle
Contact : [email protected]
LIENS
Composition du jury
Directeur de thèse
Monsieur Christian Dugas de la Boissonny, Professeur émérite à l’Université
de Nancy 2.
Rapporteurs
Monsieur Pierre Bodineau, Professeur à l’Université de Bourgogne.
Monsieur Renaud Bueb, Maître de conférences à l’Université de Franche-
Comté.
Suffragants
Monsieur Hugues Richard, Professeur à l’Université de Bourgogne.
Monsieur François Lormant, Ingénieur de recherche au centre lorrain
d’histoire du droit.
Faculté de droit, sciences économiques et gestion.
Ecole doctorale SJPEG.
Composition du jury
Directeur de thèse
Monsieur Christian Dugas de la Boissonny, Professeur émérite à l’université
de Nancy 2.
Rapporteurs
Monsieur Pierre Bodineau, Professeur à l’Université de Bourgogne.
Monsieur Renaud Bueb, Maître de conférences à l’Université de Franche-
Comté.
Suffragants
Monsieur Hugues Richard, Professeur à l’Université de Bourgogne.
Monsieur François Lormant, Ingénieur de recherche au centre lorrain
d’histoire du droit.
L’université de Nancy 2 n’entend donner aucune approbation, ni
improbation aux opinions émises dans les thèses ; ces opinions doivent être
considérées comme propres à leur auteur.
THESE
Je remercie également les membres du jury du fait d’avoir accepté de lire cette
thèse et de participer à sa soutenance.
Ces remerciements sont aussi adressés à toute ma famille et à mes amis qui n’ont
cessé de m’apporter leur soutient tout au long de mes recherches : Sévan Goma-Ochs,
Marjorie Ochs, Mesmin Goma, Eudes Florient Goma, Martial Goma, Nelly Goma,
Carine Goma, Jérôme Goma, Brigitte Ochs-Ghedin, Michel Ochs, Manon Ochs, Justine
Ochs, Serge Moukoko, Jessica Henriot, Nathalie Samba, Paulin Nkoua, Cyr Makosso,
Prisca Condhet.
10
SOMMAIRE.
INTRODUCTION…………………………………………………………………………...16
12
Abréviations.
13
Rev. Leg. Jur. Revue de législation et de jurisprudence (La France
judiciaire.
S. Recueil Sirey.
T. Tome.
Trib. Tribunal.
14
15
INTRODUCTION
La question relative à l’expropriation est liée à la propriété 1. Chaque fois que l’État
entreprend la construction d’une forteresse, des hôpitaux, des écoles, des canaux, des rues, des
routes et des chemins de fer, la propriété privée est sacrifiée 2. Ce sacrifice est exigé de tous.
L’intérêt général supplante l’intérêt privé. C’est un pacte auquel tous les individus vivant dans
une même société concluent tacitement3. Pourtant, lors de la rédaction du code civil de 1804,
les premiers termes de l’article 544, posaient le principe de l’absolue propriété4. L’acceptation
de ce principe voudrait dire que le propriétaire est libre d’utiliser comme bon lui semble son
bien. Il a le droit de construire une maison, faire des plantations, faire des fouilles sur son
terrain, de tirer profit des fruits produits par son bien. Le respect scrupuleux de ce principe
suppose en même temps que nulle personne ne peut empiéter sur son fond. Mais, l’idée d’une
propriété absolue doit être réfutée. L’individualisme excessif n’a pas sa place dans une société
organisée et hiérarchisée. Vivre dans une société quelconque, c’est accepter l’idée de la
communauté, du collectif, de partager les mêmes bonheurs et les mêmes peines, c’est aussi
accepter l’idée de perdre son bien au profit du collectif, se soumettre aux règles établies dans
l’intérêt de tous. Pour éviter de donner au droit de propriété un caractère absolu, les rédacteurs
du code civil ont pris le soin d’apporter à l’article 544 du code civil une limitation à ce droit.
Aux termes de cet article « la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la
manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois et les
règlements. » Ainsi, dans l’intérêt du groupe, une atteinte peut être portée au droit de
propriété par la loi. En effet, les servitudes établies par la loi ayant pour objet l’utilité
publique ou communale constituent effectivement une entrave à l’exercice du droit de
propriétés. Aux termes de l’article 650 du code civil, ces servitudes « ont pour objet le
marchepied le long des rivières navigables ou flottables, la construction ou réparation des
chemins et autres ouvrages publics ou communaux. » Elles peuvent aussi être établies pour
l’utilité des particuliers et avoir pour objet l’octroi d’un droit de passage au profit des
1
Pour une étude sur la propriété, voir Proudhon P.-J. Théorie de la propriété, Paris, L’Harmattan, 1997,
246p.(ouvrage réédité).
2
Proudhon J. P. - Traité du domaine de propriété ou de la distinction des biens, Tome 1, Dijon, V. Lagier, 1839,
p.227.
3
Ibid. p.234 et s. L’auteur parle du devoir imposé par le contrat social à tous les membres de la société. Voir
aussi Godin A. Observations sur le projet de loi d’expropriation des chemins de fer, Paris, Imprimerie
Bonaventure et Ducessios, 1848, p.6. L’auteur pense « comme être sociable, l’homme travaille dans l’intérêt
général ».
4
Sur la propriété absolue, voir Comby J. « L’impossible propriété absolue », in « un droit inviolable et sacré : la
propriété », ADEF. 1991, p.9-20.
16
propriétaires enclavés. Le bon voisinage contraint enfin les propriétaires à différentes
obligations, les uns à l’égard des autres. L’exercice du droit de propriété s’arrête là ou
commence celui de l’autre. Tout propriétaire est tenu de s’abstenir de faire des actes
susceptibles de nuire au propriétaire voisin.
La véritable limite posée à la jouissance du bien est liée à l’intérêt de tous, à l’intérêt
général. Toute société progresse avec le temps. La propriété absolue, illimitée dans le temps
est un frein au développement d’un pays. L’État ne doit pas s’arrêter aux caprices du
propriétaire qui ne veut pas perdre son bien au profit de la collectivité. Par ses prérogatives de
puissance publique, il a un pouvoir de contrainte envers ses administrés. Pour exercer ce
pouvoir, il se réfugie derrière cette notion très étendue de l’utilité publique ou de l’intérêt
général5. Le motif d’intérêt général suffit à obtenir le transfert du bien. C’est un droit pour
l’État de l’invoquer et même un devoir 6 lorsque les travaux à entreprendre visent la
satisfaction d’un intérêt collectif.
Ce sacrifice demandé au propriétaire n’est pas sans contrepartie. L’article 545 du code
civil exige que ce transfert soit justifié par l’utilité publique des travaux à entreprendre, et
celui qui perd son bien doit recevoir une indemnité. Celle-ci a pour but de réparer le préjudice
subi par le propriétaire. Cette double opération donne une définition de ce qu’il convient
d’appeler l’expropriation pour cause d’utilité publique. Par ce postulat, le pouvoir exécutif
exerce une emprise sur la propriété privée7.
L’expropriation pour cause d’utilité est un acte de volonté unilatérale par lequel la
puissance publique obtient le transfert d’une propriété privée moyennant le paiement d’une
indemnité. La doctrine s’est maintes fois penchée sur cette question. Toutes les définitions
renferment l’idée de l’intérêt général ou de l’utilité publique, du paiement d’une indemnité, et
une volonté ferme de l’autorité administrative 8 . Par ce truchement, le pouvoir exécutif
5
Sur la notion de l’utilité publique, voir Hostiou R. « Deux siècles d’évolution de la notion d’utilité publique »,
in « un droit inviolable et sacré : la propriété », ADEF. 1991, p.30-45.
6
Ripert G. De l’exercice du droit de propriété dans ses rapports avec les propriétés voisines, Paris, A. Rousseau,
1902, p.142.
7
Mestre J.-L. Un droit administratif à la fin de l’Ancien Régime : le contentieux des communautés de Provence,
Paris, L.G.D.J. 1976, p.297.
8
Harouel J.-L., Histoire de l’expropriation, 1re éd. Paris, P.U.F. 2000, p.3 ; Collin A., Capitant H. (par Julliot
De La Morandière L.), Précis de droit civil, Tome, 7e éd. Paris, Dalloz, 1939, p.432 ; Planiol M., Ripert G. (par
Picard M.) Traité pratique de droit civil français, Tome 3 : les biens, 2e éd. Paris, L.G.D.J. 1952, p.335 ;
Vaquette T., Le Bailleur A. Cours résumé de droit administratif, Paris, T. Vaquette, 1884, p.406 ; Delacourtie E.
Éléments de législation civile, 8e éd. Paris, Librairie Hachette et Cie, 1883, p.42 ; Debauve A. Les travaux
publics et les ingénieurs des ponts et chaussées depuis le XVIIe siècle, Paris, Ch. Dunod, 1893, p.15 ; Marie J.
Éléments de droit administratif, Paris, L. Larose et Forcel, 1890, p.441 ; Pradier-Fodéré P. Précis de droit
administratif, 7e éd. Paris, Guillaumin et Cie, 1872, p.88 et s.
17
manifeste clairement son désir d’avoir une mainmise sur la propriété privée. Celle-ci n’est pas
temporaire, mais plutôt définitive.
Ce droit d’exproprier exclusivement réservé aux autorités administratives existe pour
assurer le bien-être des individus. Empêcher l’administration d’utiliser ce procédé conduirait à
la perte de la vie sociale, à rendre la vie plus ennuyeuse. Les édifices construits par l’État, les
départements ou les communes répondent aux besoins de la société. Ces besoins évoluent
avec le temps. Les personnes en charge des affaires publiques ont donc le devoir de satisfaire
ces besoins. Leur mission n’est possible que s’il existe un véritable droit d’exproprier. Ce
droit existe aussi dans le but de protéger la propriété privée. Les garanties sont mises en place
afin de lutter contre l’arbitraire de l’administration. Léon Béquet dans son répertoire de droit
administratif considère que l’existence du droit d’exproprier présente un intérêt pour la
société et pour le propriétaire 9 : pour la société car l’inexistence du droit d’exproprier
conduirait à l’arrêt du progrès et à la compromission de la défense nationale 10 ; pour le
propriétaire car laisser la propriété sans protection occasionnerait des abus de la part de
l’administration11. Aujourd’hui, les chemins de fer, les canaux, les routes, les autoroutes, les
édifices publics construits en France et mis à la disposition des citoyens, n’ont été réalisés
que grâce à la conciliation de ces deux intérêts public et privé.
Ces tentatives de satisfaction de l’intérêt général ne sont pas l’œuvre des gouvernants
du 20e siècle, encore moins de ceux du 19e siècle. Aujourd’hui, les règles qui régissent le
domaine de l’expropriation pour cause d’utilité publique sont codifiées 12. Les auteurs du 20e
et 21e siècle n’hésitent pas à faire un bref aperçu de l’aspect historique de la matière, mais
consacrent une large part à la réglementation actuelle13.
9
Béquet L. Répertoire du droit administratif, Tome 16, Paris, P. Dupont, 1899, p.192.
10
Ibid.
11
Ibid.
12
Hostiou R. Code de l’expropriation, 10e éd., Paris, Litec, 2006, 430 p.
13
Godfrin P., Degoffe M. Droit administratif des biens, 8e éd., Paris, Sirey, 2007, 511 p. ; Guettier C. Droit
administratif des biens, 1re éd. Paris, P.U.F. 2008, 474 p. ; Chabé M.-C., Petit S. L’expropriation pour cause
d’utilité publique, Paris, Berger-Levrault, 2000, 211 p. ; Marchiani C-S. Le monopole de l’Etat sur
l’expropriation, Paris, L.G.D.J., 2008, 422 p. ; Lemasurier J. Le droit de l'expropriation, 3e éd., Paris,
Economica, 2005, 686 p. ; Hostiou R., Struillou J.-F. Expropriation et préemption, 3e éd. Paris, Litec, 2007, 457
p. ; Auby J.-M., Bon P., Auby J.-B., Terneyre P., Droit administratif des biens, 5e éd. Paris, Dalloz, 2008, 697 p. ;
Laubadère A. (De), Gaudemet Y. Traité de droit administratif. Droit administratif des biens, Tome 2, 11e éd.
Paris, L.G.D.J. 1998, 477 p. ; Le Tarnec A. Manuel de l’expropriation, Paris, Dalloz, 1960, 219 p. ; Joliot M.
Expropriation pour cause d’utilité publique, Association pour le perfectionnement des professions de santé,
1992, 103 p. ; Champigny D. L’expropriation et la rénovation urbaine. Les personnes et les biens expropriés.
Reconstitution des biens, Paris, L.G.D.J. 1968, 655 p. ; Josse P. L. Les travaux publics et l’expropriation, Paris,
Sirey, 1958, 449 p.
18
La première véritable réglementation de la procédure d’expropriation pour cause
d’utilité publique date de 1810. Elle est défendue avec vigueur par Napoléon14. Avant cette
date, la propriété n’a jamais été à l’abri d’un acte d’autorité. Les seigneurs, les rois ont tour à
tour porté atteinte à la propriété privée. L’acceptation de l’idée d’un seigneur contraint ses
sujets à obéir aux règles édictées par ce dernier. Dans son intérêt et de celui de ses sujets, le
seigneur a un pouvoir de contrainte vis-à-vis de ses sujets. Ce pouvoir de contrainte ou encore
ce droit d’exproprier 15 est utilisé soit pour empêcher la famine, la pénurie des denrées
alimentaires, soit pour construire des étangs, des forteresses pour assurer la défense de la
seigneurie16. Il est encore utilisé pour élargir, déplacer et redresser les chemins. De telles
expropriations peuvent s’avérer bénéfiques à la fois pour le seigneur et pour sujets17. En effet,
le seigneur qui engage des travaux en vue de construire un chemin ne vise pas uniquement
son propre intérêt. L’ouvrage construit servira également les habitants de la seigneurie.
Les coutumes de Beauvaisis donnent un exemple de dépossession forcée au profit du
seigneur et de ses sujets 18 . Lorsque le terrain ou le bâtiment d’un des dépendants de la
seigneurie constitue une réelle cause de danger pour la maison du seigneur ou à sa forteresse,
ou encore au collectif, un échange suffisant lui est proposé 19 . Le propriétaire n’est pas
contraint de vendre, mais il ne peut s’opposer à cet échange 20. Les coutumes de Beauvaisis
prévoient également qu’en période de famine, les habitants de la seigneurie qui disposent de
réserves alimentaires doivent les vendre au prix de plein marché21. Cette coutume privilégie
l’intérêt collectif et non l’intérêt de ceux qui veulent tirer profit de la rareté des denrées pour
augmenter les prix. L’intérêt collectif, commun, général n’est pas une notion inventée lors de
14
Durand Ch. « Le régime juridique de l’expropriation pour utilité publique sous le Consulat et le Premier
Empire », Extrait des annales de la faculté de droit d’Aix-en-Provence, n°41, 1948, p. 4 et s.
15
Les premières expropriations pour cause d’utilité publique remontent selon certains auteurs du droit romain.
Fresquet R. (De), « Principes de l’expropriation pour cause d’utilité publique à Rome et à Constantinople »,
Revue historique de droit français et étranger, 1860, p.97-132 ; Michelin H. Droit romain : des chemins publics
et privés. Droit français, de la législation des chemins de fer, Thèse de droit, Paris, 1873, 268 p. ; Garbouleau P.-
J. Du domaine public en droit romain et en droit français, Thèse de droit, Paris, 1859, p.123 et s. ; Récy R. (De),
« De l’expropriation pour cause d’utilité publique en droit romain », Revue historique de droit français et
étranger, 1870, p.355-371.
16
Mestre J.-L. « Les origines seigneuriales de l’expropriation », Recueil de mémoires et travaux publiés par la
société d’histoire du droit et des institutions des anciens pays de droit écrit, fasc.XI, 1980, p.71 et s. ;
« L’expropriation face à la propriété (du Moyen Age au code civil) », Droits, 1985, p.61 et s. Harouel J.-L.
Histoire de l’urbanisme, 3e éd. Paris, P.U.F. 1990, p.33.
17
Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.13 ; « Aux origines du droit français de l’expropriation,
utilité publique et juste indemnisation avant la révolution », in Clé pour le siècle, Droit et science politique,
information et communication, sciences économiques et de gestion, Paris, Dalloz, 2000, p.761 et s.
18
Beaumanoir P. (De). Coutumes de Beauvaisis, Tome 2, Paris, A. Picard et fils, 1900, 551p.
19
Ibid. p.353
20
Ibid.
21
Ibid. p.262.
19
la révolution. Les coutumes de Beauvaisis en apportent la preuve. La propriété privée
disparaît au profit d’un intérêt commun.
D’autres coutumes donnent également ce droit d’exproprier aux seigneurs ou le droit
de vendre un bien au profit de la communauté22. Mais elles ne règlent pas le problème de
l’indemnisation préalable. Le propriétaire demeure lié à la volonté du seigneur. Ce ne sont pas
de véritables expropriations. La dépossession n’a pas lieu selon une certaine procédure. La
règle de l’indemnité préalable n’est pas formellement reconnue.
Toutefois, la preuve de l’indemnité préalable combinée au droit d’exproprier est
apportée par la coutume d’Anjou comme le relève Achard de la Vente23. Elle reconnaît au
seigneur le droit de noyer les terres de ses sujets pour former des étangs 24. En contrepartie, ces
derniers doivent obtenir une indemnité préalable 25 . Bien que le propriétaire perçoive une
indemnité, cette règle conduit clairement à l’enclavement du terrain noyé 26.
Avant la révolution de 1789, la propriété est loin d’atteindre son apogée. Aucune
procédure n’est mise en place pour réglementer le droit d’exproprier. Ce manquement ne
constitue pas en réalité un frein à l’activité de l’administration. De nombreux textes ponctuels
admettent que des atteintes soient portées à la propriété. Ces atteintes sont toujours motivées
par la satisfaction de l’intérêt général. Cet intérêt est lié parfois à la religion, parfois aux
besoins économiques. L’ordonnance de Philippe IV de février 1303 relative à la concession
de privilèges aux ecclésiastiques de la province de Narbonne autorise en son article 12 les
dépossessions des terrains limitrophes pour cause de nécessité de l’Église, moyennant un juste
prix. Isambert dans son recueil précise que ce même privilège est accordé au diocèse de
Reims 27 . Les siècles suivants montrent que le pouvoir d’exproprier pour cause d’utilité
22
Rébouis H. E. « Coutumes de Goudourville en Agenais (1278) », art 34, Nouvelle revue historique de droit
français et étranger, 1892, p.78. ; Morelli V. « Coutumes de Tarascon », art. XCIII, Nouvelle revue historique de
droit français et étranger, 1911, 57. ; Pasquier F. « Coutumes de Saint-Bauzeil », art. XXXII, Revue historique
de droit français et étranger, 1881, p.540. ; Trouillard G. « Coutumes de Montgaillard », art. XXIV, Nouvelle
revue historique de droit français et étranger, 1900, p.545.
23
Achard de la Vente J., De l’expropriation pour cause d’utilité publique : droit romain. De la fixation par le
jury des indemnités dues en matière d’expropriation pour cause d’utilité publique, Thèse de droit, Rennes 1878,
p.72 et s.
24
Ibid. p.72.
25
Ibid. L’article 29 de la coutume d’Anjou est rédigé ainsi : « le seigneur de fié peult faire estang en son fié et
manse, pourveu que la chaussée en soit nouée par les deux bouts en son domaine. Et si le dict seigneur de fié
noye les prés ou terres de ses subjects par le dict estang, il les peut et doit contenter par eschange advenant, et ne
le peuvent empescher ses dicts subjects pourveu que le desdommaigement doit être fait préalablement ausdicts
subjects en autres héritaiges et de telle valeur comme ceux des dicts subjetcs qui seront empêchez par les dicts
estangs »
26
Pocquet De Livonniere C. Règles du droit françois, Paris, Despilly et librairie ordinaire du Monseigneur Le
Comte d’Artois, 1768, p.139.
27
Isambert et al. Recueil général des anciennes lois françaises, Tome2, Paris, Belin Le Prieur, p.816. ; Mignot
A., De l’expropriation pour cause d’utilité publique et de la confiscation en droit romain. Du jugement
d’expropriation et de la fixation de l’indemnité d’après la loi du 3 mai 1841 en droit français, Thèse de droit,
20
publique s’identifie clairement à l’institution royale. Ces expropriations se caractérisent par le
respect de deux principes : la satisfaction de l’intérêt général et le paiement d’une indemnité.
L’article 33 de l’ordonnance de juin 1338 est très explicite à ce sujet. Dans cet article, le roi
s’approprie clairement ce droit d’exproprier. Il fixe en même temps les conditions dans
lesquelles ce droit doit être exercée. Le droit de prendre des terres n’est requis que pour la
construction des forts nécessaires à la défense du royaume. Ces expropriations royales sont
conditionnées au paiement d’un prix convenable 28. Ce texte est incomplet puisqu’il ne fait
aucunement référence au paiement d’une indemnité préalable à la prise de possession. Le
dédommagement du propriétaire est lié à la volonté royale. Le texte ne donne aucune
indication sur le moment où le propriétaire est censé recevoir son indemnité.
Les lettres patentes d’avril 1407 ne dérogent pas à la règle. Pour la défense de ses
sujets et de la sûreté universelle du royaume, le souverain use de ses prérogatives de
puissance royale afin de réunir en son domaine les terres situées près des frontières. Dans ces
lettres patentes, les terres acquises par Jean Harpedenne sont expropriées au profit du
royaume29. Mais ces expropriations ne se font pas au détriment des intérêts du propriétaire.
Une récompense, autrement dit une indemnité est prévue pour dédommager le propriétaire.
Comme dans l’ordonnance de juin 1338, les lettres patentes d’avril 1407 ne donnent aucune
garantie concrète à la propriété. Prévoir une indemnité sans indiquer les règles qui permettront
de la fixer, c’est laisser la propriété sans défense. Avec l’ordonnance de juin 1338 et les lettres
patentes d’avril de 1407, le versement de l’indemnité n’est pas limité dans le temps. Le roi qui
exerce le droit d’exproprier n’indique aucun délai de paiement pour s’acquitter de l’indemnité.
Le propriétaire, qui se sacrifie, n’est pas sûr d’obtenir une réparation immédiate. Pourtant
reconnu, son droit à l’indemnité est relégué au second rang pour une raison d’utilité publique.
D’ailleurs, dans les lettres patentes de 1407, il est clairement ordonné que les terres
nécessaires à la défense du royaume passent immédiatement dans le domaine du roi, sans au
préalable calculer le montant de l’indemnité due au propriétaire. Ces lettres patentes sont loin
d’assurer une protection complète de la propriété. Au lieu d’une indemnité préalable, le
propriétaire obtient une promesse d’indemnité 30 . Monsieur Guillaume Leyte souligne que
Paris, 1886, p.184. Voir aussi Béquet L. Tome XVI op. cit. p.194 ; Bonavita J., L’indemnité d’expropriation,
Thèse de droit, Paris, 1938, p.16.
28
Isambert et al. op. cit. Tome 4, p.436
29
Ibid, Tome 7, p.144.
30
Leyte G. Domaine et domanialité publique dans le France médiévale (XIIe – XVe siècles), Strasbourg, P.U.S.
1996, p.194.
21
cette indemnité est intervenue dans les deux ans qui ont suivi les lettres de 1407 31. Temps
relativement court, mais aucun texte ne montre de quelle manière cette indemnité est fixée.
Les expropriations des immeubles lors de la construction du Château-Neuf entre 1460
et 1489 montrent également qu’aucune limite n’est fixée pour indemniser les propriétaires
dépossédés. Les terrains expropriés sous le règne de Charles VII sont réellement estimés sous
le règne de Louis XI. Ce dernier par des lettres du 12 février 1462 ordonne que soient
estimées les propriétés privées expropriées sous son père et dont la mort de celui-ci avait
retardé le remboursement à leurs propriétaires32. L’absence d’une règle uniforme en matière
d’expropriation est la cause de ces manquements. Un tel retard est dû aussi à l’inobservation
de la règle de l’indemnité préalable. Toutefois, pour fixer les indemnités dues aux
propriétaires, un collège d’experts est désigné pour estimer les prix des terrains. Ce collège
n’est pourtant pas un gage de réussite puisqu’il ne se fonde sur aucune règle pour arrêter le
montant des indemnités. A propos de ces expropriations, Goyheneche fait remarquer que « les
prix des maisons et des terrains expropriés sont trop inégaux pour […] donner une idée,
même approximative, d’un prix moyen du terrain. »33
A côté des expropriations seigneuriales et royales, existent celles qui sont en rapport
direct avec l’intérêt communal. Au Moyen Âge, de nombreuses communes invoquent des
motifs d’utilité publique pour porter atteinte à la propriété privée. Les autorités communales
ont un pouvoir sur les biens des habitants. Elles peuvent soit pour assurer la défense de la ville,
soit pour tout autre motif solliciter des habitants un sacrifice34. En réalité, le non respect des
biens privés dans les villes françaises est le plus souvent lié à la construction des
infrastructures de défense. L’utilité publique suffit pour contraindre les habitants à céder leurs
immeubles. Ces expropriations sont faites avec des fortunes diverses. Monsieur Albert
Rigaudière qui décrit ces différentes expropriations ne manque pas de dresser un tableau assez
sombre de la situation de l’époque35. Les dépossessions sans indemnisation sont observées et
le dommage causé est faiblement réparé36. Si le motif d’utilité publique est invoqué à des fins
justes, la propriété privée n’est pas respectée. Par exemple, en ce qui concerne la ville de
Rennes, le même auteur fait le constat selon lequel « la ville n’est jamais pressée
31
Ibid.
32
Goyheneche E. « Estimation des maisons et terrains expropriés pour la construction du Château-Neuf »,
Société des sciences, lettres et arts de Bayonne, n°108, 1965, p.154.
33
Ibid. p.156.
34
Mestre J.-L. « L’expropriation face à la propriété », op. cit. p.53 ; « Les origines seigneuriales de
l’expropriation », op. cit. p.74-75 ; Harouel J.-L. « Aux origine du droit français de l’expropriation, utilité
publique et juste indemnisation avant la révolution », op. cit. p.761 et s.
35
Rigaudière A. Gouverner la ville au Moyen Âge, Paris, Anthropos, 1993, p.427 et s.
36
Ibid. p.429
22
d’indemniser les expropriés et que les quelques versements auxquels elle procède de temps à
autre n’ont d’autre but que de calmer les esprits »37. Les expropriations communales comme
celles entreprises par le roi ou les seigneurs n’apportent qu’une garantie limitée à la propriété.
La règle du paiement de l’indemnité est admise, mais elle est loin d’être préalable à la prise de
possession. De nombreuses propriétés sont détruites pour les besoins de la défense, mais le
dédommagement n’est pas mentionné38.
Monsieur Guillaume Leyte donne également plusieurs exemples d’expropriations
communales 39 . Dans son ouvrage, les expropriations communales ne concernent pas
uniquement les fortifications des villes ou la défense du territoire. D’autres types
d’expropriations sont engagés pour la réalisation des travaux publics. Les maisons sont
détruites pour cause d’incendie lorsqu’elles sont situées près du sinistre, mais la ville prévoit
un dédommagement des propriétaires40. Pour faciliter la circulation sur la Seine par exemple,
des experts sont désignés pour estimer le montant des dépenses à engager y compris les
indemnités susceptibles d’être versées pour cause d’expropriation 41 . Dans certains cas, la
dépossession a lieu après versement des indemnités42.
Mais les expropriations communales, d’après la description de Monsieur Guillaume
Leyte, sont dominées par les motifs de défense du territoire. Plusieurs villes françaises, avec
l’autorisation du roi, démolissent les propriétés privées pour protéger des villes, des jardins et
des places sont occupés pour creuser des fossés ou élargir ceux qui existaient déjà. D’une ville
à une autre, les règles de paiement de l’indemnité diffèrent. Certaines expropriations ont lieu
sans dédommagement préalable. Parfois, le dédommagement n’est pas clairement établi par
les textes, parfois une rente proportionnelle à la valeur des habitations est offerte aux
personnes expulsées, en attendant le règlement définitif de l’indemnité 43. Dans d’autres cas,
un collège d’experts intervient pour estimer le montant de l’indemnité ou une commission
réunie par le juge prend une décision d’expropriation et fixe l’indemnité à verser au
propriétaire44.
Toujours, pour les nécessités de défense, la ville peut porter atteinte à la propriété
privée sans verser une indemnité au propriétaire. Monsieur Guillaume Leyte montre que pour
37
Ibid.
38
Ibid. p.432.
39
Leyte G. op. cit. p.426 et s.
40
Ibid. p.426.
41
Ibid. p.427.
42
Ibid.
43
Ibid. p.429.
44
Ibid.
23
assurer la défense de la ville, les propriétés susceptibles de servir à l’ennemi, sont détruites45.
Le roi autorise la ville à ne verser aucune indemnité au propriétaire. C’est une exception à la
règle du paiement de l’indemnité dont doivent bénéficier les personnes qui ont sacrifié leurs
biens pour cause d’utilité publique. Cette exception est décrite par Pufendorf en ces termes
« lorsque le dommage reçu étoit inévitable, en sorte qu’on avoit pû prévoir qu’on y seroit
exposé, comme, par exemple, si, en tems de guerre, on abbat une maison des faux-bourgs, car,
puis que le propriétaire sachant bien que les maisons situées en ces endroits-là sont sujettes à
un tel accident, n’a pas laissé d’y bâtir, il est censé en avoir bien voulu courir le risque, et
avoir tacitement consenti de souffrir la perte. A plus forte raison ne peut-on demander aucun
dédommagement, lors que tous les autres sont dans le même cas, ou que leur perte est égale.
Car il suffit que le public ne cause point de dommage par la faute à aucun citoien ; et il ne
s’est jamais engagé à dédommager les sujets de toutes les pertes qu’ils pourroient faire. »46
En réalité, il ne s’agit pas d’une expropriation, mais plutôt d’une démolition qui rentre dans le
cadre des pertes de guerre. Toujours est-il que lorsque cette éventualité se présente, la
propriété est sacrifiée. Aucun texte n’indique qu’en cas de victoire, les propriétés démolies
sont remises en l’état, ou qu’un montant forfaitaire est versé aux propriétaires. Mais pour les
causes de défense nationale, les biens expropriés ne se limitent pas uniquement à ceux
appartenant aux particuliers. Le roi, pour cause d’utilité publique, admet qu’il soit dépossédé
de ses droits.
Toutefois, il convient de reconnaître que toutes ces expropriations royales,
seigneuriales et communales sont motivées par la satisfaction de l’intérêt général. Limiter les
expropriations royales aux intérêts du souverain, c’est méconnaître les bienfaits du
redressement d’une rue, de la construction d’un étang, d’une forteresse, d’un canal. La
construction du canal n’est pas limitée au transport de marchandises du roi. Les habitants du
royaume peuvent également tirer profit des ouvrages construits par le roi. Les constructions
entreprises pour la défense du territoire sont également bénéfiques aux habitants de la ville.
Vivre en paix et en toute quiétude en dépend. Une ville mal protégée tombe facilement entre
les mains de l’ennemi. L’obligation de vendre les produits alimentaires au prix du marché en
temps de crise est également une mesure qui vise à satisfaire l’intérêt général47.
Ces expropriations royales, seigneuriales ou communales sont loin d’être conduites
convenablement. La propriété privée ne bénéficie que d’une timide protection. Les textes ne
45
Ibid. p.428.
46
Pufendorf (De), Le droit de nature et des gens, Tome 2, Amsterdam, chez la veuve de P. De Coup, 1734,
p.547.
47
Ibid. p.546.
24
sont pas uniformes. Dans certains cas, le propriétaire est dédommagé avant la dépossession,
dans d’autres cas, la propriété privée est sacrifiée sans au préalable obtenir une indemnité. Il
existe trop de textes qui réglementent la matière. Mais de ces textes se dégagent plusieurs
points positifs : la propriété est souvent sacrifiée pour cause d’utilité publique ; le pouvoir
d’exproprier est réservé aux autorités suprêmes ; l’idée d’une juste et préalable indemnité est
acquise en partie. Les procédures d’expropriation du Moyen Âge sont au stade des
expérimentations. Elles correspondent aux manipulations effectuées par un scientifique dans
son laboratoire. Après plusieurs expériences, le scientifique garde ce qui lui est nécessaire,
juste et met à l’écart tout ce qui ne lui sert pas. Ces différentes expropriations du Moyen Âge
donnent l’occasion au juriste de rentrer dans ce laboratoire 48 et de soutirer les éléments qui
permettent de concilier l’intérêt public et l’intérêt privé.
Les politiques d’expropriation de l’Ancien Régime correspondent à celles du Moyen
Âge. La propriété n’est pas totalement à l’abri. Malgré les restrictions apportées aux
personnes susceptibles d’exproprier, le motif d’utilité publique autorise le roi à prendre des
terres nécessaires à la construction de l’ouvrage. L’Ancien Régime coïncide avec
l’affirmation de la règle selon laquelle, le roi est propriétaire des terres. Il a un droit supérieur
à celui des propriétaires sur le domaine éminent. Cette règle donne au prince le pouvoir de se
servir, en cas d’urgence, des biens appartenant aux particuliers49. Pufendorf justifie ce pouvoir
par le fait que le prince dispose d’une autorité souveraine 50. Cette autorité approuvée par le
peuple, autorise de faire et d’exiger tout ce qui est nécessaire pour la conservation et
l’avantage de l’État. L’affirmation de cette règle est en soi une atteinte portée à la propriété
privée. Pour un quelconque motif d’utilité publique, le roi s’autorise à prendre des terres à ses
sujets. Un tel pouvoir peut entraîner des abus. Les méchants princes comme le souligne à
juste titre Pufendorf « en peuvent abuser facilement, pour piller et ruiner leurs pauvres
sujets.»51 Dans le même sens, Grotius fait observer que les biens des sujets sont placés sous le
domaine éminent de l’État 52 . Ces biens peuvent être sacrifiés pour un motif d’utilité
publique53. Grotius et Pufendorf subordonnent ce sacrifice au paiement d’une indemnité sur
les deniers publics54. Ce dédommagement est qualifié par Grotius de réparation publique à
48
Harouel J.-L., Histoire de l’expropriation, op. cit. p.27.
49
Pufendorf (De), op. cit. p.546.
50
Ibid.
51
Ibid.
52
Grotius H. Le droit de la guerre et de la paix, Paris, P.U.F. 2005, p.787.
53
Ibid. Si Grotius parle directement de l’utilité publique pour justifier la privation d’un droit acquis en vertu du
domaine éminent, Pufendorf utilise les termes « pour le bien public » et affirme que le domaine éminent dont il
s’agit n’a lieu que dans une nécessité de l’État », op. cit. p.546.
54
Pufendorf (De), op. cit. p.547 ; Grotius H. op. cit. p.787.
25
laquelle peut contribuer l’exproprié s’il en a besoin55. Pour Portalis, l’expression domaine
éminent du souverain développée par Grotius et Pufendorf ne suppose aucun droit de
propriété, « et n’est relatif qu’à des prérogatives inséparables de la puissance publique.»56
Toutefois, il faut admettre qu’avec la règle du domaine éminent se développe une
forme d’hostilité à l’égard de la propriété privée. Les enseignements de Louis XIV, dans ses
édits, ne contribuent pas à la protection de la propriété57. L’idée qui se répand, comme le
décrit Tocqueville est que « toutes les terres du royaume avaient été originairement
concédées sous condition par l’État, qui devenait ainsi le seul propriétaire véritable, tandis
que tous les autres n’étaient que des possesseurs dont le titre restait contestable et le droit
imparfait.»58 Une telle affirmation ne doit pas surprendre, car cela fait partie de l’idéologie de
tout État monarchique, de tout pays, dont le pouvoir est confisqué par une seule personne.
Cette idée est contraire à la signification que les auteurs donnent des mots domaine éminent
du souverain ou de l’État. Mais elle correspond à la traduction de l’œuvre de Grotius parue en
1627, qui admet que « le monarque a, pour le bien commun, un droit de propriété plus étendu
sur la fortune des particuliers que les particuliers eux-mêmes.»59
Cependant, le motif invoqué pour obtenir le transfert de propriété sous l’Ancien
Régime est le même qu’au Moyen Âge. L’utilité publique des travaux à entreprendre justifie
la confiscation des biens. Le roi exerce une reprise sur le bien du propriétaire, pour cause
d’utilité publique. Le retrait d’utilité publique est le terme employé pour qualifier les
expropriations60. Cette confiscation s’exerce avec ou sans paiement d’indemnité61. « Lorsque
le roi a besoin de l’immeuble d’un particulier, il use de ce droit et opère une reprise, un
retrait » 62 , par de simples lettres patentes 63 . Ce pouvoir de retrait reste attaché à la
signification du domaine éminent. L’origine publique et commune de tous les biens autorise
les empiétements sur la propriété.
Les expropriations de l’Ancien Régime offrent également des fortunes diverses. Dès
1510, la royauté manifeste la ferme volonté de protéger la propriété privée. Une ordonnance
55
Grotius H. op. cit. p.787.
56
Portalis « Présentation au corps législatif et exposé des motifs », in Fenet P. A. Recueil complet des travaux
préparatoires du code civil, Tome 11, Paris, Videcoq Libraire, 1836, p.118.
57
Tocqueville A. (De), L’Ancien Régime et la révolution, 2e éd. Paris, M. Lévy frères, 1856, p.310.
58
Ibid.
59
Mestre J.-L. « L’expropriation face à la propriété », op. cit. p.59 ; Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op.
cit. p.31. L’œuvre de Grotius paru en 1724 est loin d’affirmer le droit de propriété du souverain sur les biens des
particuliers, seul le motif d’utilité publique oblige le monarque à user de ses prérogatives de puissance publique
pour prendre possession des terres. Grotius H. op. cit. 1724, p.45.
60
Merlin P.-A., Répertoire universel et raisonné de jurisprudence, Tome 11, 1815, p.829.
61
Poitrasson-Gonnet A.G., « Propos sommaires sur l’expropriation », Gaz. Pal. 1967, p.127.
62
Rolland L., Précis de droit administratif, 5e éd. Paris, Dalloz, 1934, p.393.
63
Le Petit J.-F., Le guide de l’expropriation, Paris, J.N.A. 1992, p.9.
26
royale du 14 juin de la même année profite de l’héritage du Moyen Âge, pour mettre en place
une procédure qui concilie l’intérêt public et privé. Le transfert de propriété est conditionné
non seulement par une déclaration d’utilité publique des travaux, mais aussi par l’exigence
d’une indemnisation préalable64. Les expropriations ne sont plus limitées à la construction des
forteresses. Tout travail visant l’amélioration des conditions de vie dans les villes, peut être
déclaré d’utilité publique65. Par ce motif, le propriétaire est contraint de céder pour le bien
public, sa propriété.
L’ordonnance du 14 juin 1510 n’est pas le seul texte en vigueur sous l’Ancien Régime.
L’uniformisation de la procédure d’expropriation est loin d’être acquise. D’autres textes
ponctuels sont promulgués pour autoriser des expropriations.
L’édit de septembre 1638, relatif à la concession du canal de Briare en est la preuve.
Son article 4 dispose que les concessionnaires pourront « faire, tracer et passer ledit canal
par tous les lieux et endroits qu’ils trouveront à propos, et où leur alignement les portera.
Voulons et ordonnons qu’ils prennent à cet effet les héritages qui se rencontreront en leurs
alignements et qu’ils abattent et démolissent les maisons et moulins qui se trouveront
nuisibles, en remboursant les propriétaires, au dire d’experts et gens à ce cognoissans. Ils ne
seront tenus de payer le prix desdits héritages que trois mois après l’estimation d’iceux, afin
qu’ils ne soient inquiétés cy-après par les créanciers d’aucuns propriétaires, lesquels
pendant lesdits mois s’opposeront, si bon leur semble, à la délivrance des deniers pour y
venir par chacun d’eux suivant leurs hypothèques.»66
Deux idées se dégagent de ce texte : tout d’abord, le pouvoir d’exproprier peut dans
certains cas être confié à des personnes morales, lorsqu’elles sont chargées de construire un
ouvrage public. La construction du canal a certainement des retombées économiques. Elle
facilite le transport de marchandises et permet le développement du commerce. Ensuite, se
dégage l’idée selon laquelle, le sacrifice exigé à la propriété doit être réparé. Il garantit aussi
les intérêts des créanciers et des concessionnaires. Le paiement de l’indemnité est exigé après
les estimations des experts et après que les créanciers aient eu l’occasion de faire valoir leur
droit. Ce texte dont la bénéficiaire est une personne morale renferme de nombreux éléments
d’une véritable procédure d’expropriation. En même temps, il s’éloigne des priorités des
64
Harouel J.-L. « Aux origines du droit français de l’expropriation, utilité publique et juste indemnisation avant
la révolution », op. cit. p.767 ; Leyte G. op. cit. p.426 ; Mestre J.-L. Un droit administratif à la fin de l’Ancien
Régime : le contentieux des communautés de provence, op. cit. p.301.
65
Leyte G. op. cit. p.426.
66
Isambert et al. op. cit. Tome 16, p.490.
27
expropriations communales du Moyen Âge. L’intérêt économique justifie à lui seul le droit
d’exproprier les particuliers.
L’édit d’octobre 1666 est semblable à celui de septembre 1638. Le souverain autorise
l’entrepreneur chargé de construire le canal du Languedoc, à prendre les terrains nécessaires,
« lesquels seront par nous payés aux particuliers propriétaires, suivant l’estimation qui en
sera faite par experts qui seront nommés par les commissaires par nous députés. »67 Ce texte
n’est pas clair sur certains points. Le souverain reconnaît qu’une indemnité est due aux
particuliers contraints de céder leurs propriétés. Il admet l’intervention des experts pour
estimer les prix des terrains. En revanche, cet édit ne garantit pas la règle du paiement
préalable. De telle sorte que le propriétaire peut être dépossédé et attendre pendant longtemps
le paiement de l’indemnité.
Aussi, les lettres patentes de novembre 1719 donnent au duc d’Orléans la faculté de
faire construire le canal de Loing avec attribution de droit et propriété incommutable68. Les
articles 10 et 11 de cet édit autorisent de construire tout au long du canal des étangs,
réservoirs et retenues d’eau, prendre et détourner les eaux nécessaires ; pour facilité le
commerce, le duc d’Orléans est autorisé à construire des ponts sur tous les grands chemins
traversés par le pont. Le duc est également autorisé à prendre des terres nécessaires à la
construction du canal. Ce texte ne met pas à l’écart les intérêts des propriétaires. Il exige un
dédommagement de toutes les personnes qui souffriront de ces constructions. Mais là encore,
la règle du paiement préalable n’est pas établi. Le texte ne fait aucunement référence à
l’intervention des experts pour estimer le prix de terrain. A l’absence de la règle du paiement
préalable s’ajoute le problème du délai de paiement69. La protection de la propriété n’est pas
totalement assurée par ce texte. Aussi, cette faculté accordée au duc d’Orléans s’apparente à
un privilège. Dans son intérêt, ce dernier peut exproprier les propriétés nécessaires à la
67
Béquet L. Tome 16, op. cit. p.194.
68
Isambert et al. op. cit. Tome 21, p.175.
69
L’article 10 de l’édit de 1719 dispose « pourra notre dit oncle et ses ayants cause, faire le long et aux environs
dudit canal et des rivières et ruisseaux voisins, les étangs, réservoirs et retenues d’eau qu’il jugera à propos,
même prendre et détourner les eaux nécessaires, en dédommageant, s’il y échoit, les meuniers et propriétaires
des moulins et autres particuliers qui pourront souffrir de la privation ou diminution desdites eaux ». L’article
11 ajoute, « voulons que pour la facilité du commerce ils (notre dit oncle et ses ayants cause) fassent construire
des ponts sur tous les grands chemins qui seront traversés par ledit canal, et vis-à-vis des villages et paroisses
qu’il côtoyra avec les chaussées qu’il conviendra pour l’abord desdits ponts, et qu’il soit ménagé des abreuvoirs
pour les bestiaux desdits villages, et en cas qu’il soit nécessaire de faire des aqueducs pour la conduire des eaux,
il sera loisible à notre dit oncle de les faire construire en toute sorte de terrains en dédommageant les
propriétaires comme dessus ».
28
construction du canal. Toutefois, comme le dit François Monnier « dans une telle hypothèse,
derrière l’intérêt privé se profile assez nettement l’intérêt public.»70
De même, les arrêts rendus sous l’Ancien Régime admettent la vente forcée des
propriétés privées 71 . Le montant de l’indemnité versée à l’exproprié est augmenté d’un
cinquième en sus de la valeur réelle du bien72. Cette majoration d’indemnités est appliquée
par les arrêts rendus dans la région d’Aix 73 . Merlin considère que cette jurisprudence est
pleine d’équité. Il est fâcheux dit-il « pour un particulier, d’être seul obligé de s’exproprier
pour le bien public ; le juste prix de sa chose ne suffit pas pour l’indemniser ; en y ajoutant
un cinquième en sus, on allège sa perte. »74
Les textes qui régissent les expropriations sous l’Ancien Régime ne sont pas parfaits.
Toutefois, à travers ces différents textes, se dégagent deux principes repris par les lois
relatives à l’expropriation du 19e siècle. La grande majorité des expropriations de l’Ancien
Régime est conditionnée par une déclaration d’utilité publique. En théorie, le
dédommagement des expropriés est exigé. En absence d’un texte uniforme, jusque dans les
dernières décennies de l’Ancien Régime, les procédures en vigueur concilient les deux
intérêts antagonistes. Par exemple, l’édit de février 1776 qui autorise la construction des
chemins exige que les propriétaires dépossédés soient dédommagés 75. Les expropriations du
18e siècle dominées par les questions d’urbanisme76, de simples travaux de décoration des
villes77, par des intérêts socio-économiques78, offrent plusieurs exemples d’empiétement sur
la propriété privée. La grande question de l’indemnité est diversement traitée. Si l’idée du
transfert de propriété au profit de la collectivité est admise, l’État peut user de ses
prérogatives de puissance publique pour déposséder les particuliers 79 , mais le régime de
70
Monnier F. « La notion d’expropriation au XVIIIe siècle d’après l’exemple de Paris », Journal des savants,
1984, p.232.
71
Merlin P.A. op. cit. Tome 11, p.829.
72
Ibid.
73
Mestre J.-L. Un droit administratif à la fin de l’Ancien Régime : le contentieux des communautés de Provence,
op. cit. p. 327-328.
74
Merlin P.A. op. cit. Tome 11, p.829
75
Isambert et al. op. cit. Tome 23, p.369.
76
Harouel J.-L. L’embellissement des villes. L’urbanisme français du XVIIIe siècle, op. cit. 335 p ; Histoire de
l’urbanisme, 3e éd. Paris, P.U.F. 1990, 128 p ; « Aux origines du droit français de l’expropriation, utilité
publique et juste indemnisation avant la révolution », op. cit. p.772.
77
Mestre J.-L. Un droit administratif à la fin de l’Ancien Régime : le contentieux des communautés de Provence,
op. cit. p. 312 et s. ; Bège D. « Les expropriations pour cause d’utilité publique à Bordeaux sous l’intendance de
Tourny (1743-1757) », Annales de la faculté de droit de Bordeaux, n°1, 1976, p.54.
78
Monnier F. « La notion d’expropriation au XVIIIe siècle d’après l’exemple de Paris », op. cit. p. 239 et
s ; « L’expropriation sous l’Ancien Régime », in H. Jacquot, Histoire de l’expropriation du XVIIIe siècle à nos
jours, p.7-20.
79
Achard de la Vente J. op. cit. p. 84. L’auteur écrit même que « le principe à lui seul et indépendamment de
tout acte royal pouvait servir de fondement à une décision judiciaire ».
29
l’expropriation du 18e siècle est loin d’admettre que le paiement de l’indemnité soit préalable
à la privation du droit de propriété. Ce vide juridique profite à l’État, qui peut prendre des
terres, commencer les travaux sans au préalable verser une indemnité aux propriétaires. Ce
vide juridique est à l’origine des abus constatés durant les expropriations du 18 e siècle. Des
records de retard ont été établis80, le paiement des indemnités est problématique81.
D’ailleurs, Tocqueville dans son ouvrage n’hésite pas à faire un constat très sombre de
la situation des propriétés expropriées sous l’Ancien Régime. En effet, écrit-il « les propriétés
ainsi dévastées ou détruites étaient toujours arbitrairement et tardivement payées, et souvent
ne l’étaient point du tout. »82 A travers la pensée de cet auteur, ces abus sont justifiés par le
mépris que témoigne l’administration de l’Ancien Régime vis-à-vis de la propriété privée83.
Ce raisonnement est trop simpliste et exagéré. Il faut reconnaître que la réussite d’une
expropriation est conditionnée par la réunion de plusieurs éléments. En dehors de la
déclaration d’utilité publique, de la volonté politique qui met en œuvre de grands projets de
construction, l’élément financier reste primordial pour mener à bien ces projets84. Cette vision
des choses est partagée par Fleury, cité par Monsieur François Monnier85, qui pense qu’un
véritable régime de l’expropriation doit répondre à une triple condition : une loi qui détermine
les règles à suivre, un pouvoir fort et de l’argent.
De nombreux auteurs ne partagent effectivement pas les propos de Tocqueville. Ces
derniers considèrent à juste titre que les retards de paiement constatés sous l’Ancien Régime
ne sont pas dus à un quelconque mépris de l’administration vis-à-vis de la propriété86. Ils sont
principalement occasionnés par une insuffisance des moyens financiers de la royauté et de
certaines villes87. La royauté, pour faire face aux indemnités, recourait aux caisses de la ville
de Paris88 . Comme le fait remarquer Monsieur François Monnier « de l’argent, au XVIIIe
80
Mestre J.-L. « L’expropriation face à la propriété », op. cit. p.61 ; Harouel J.-L. « Aux origines du droit
français de l’expropriation, utilité publique et juste indemnisation avant la révolution », op. cit. p.769 et s ;
L’embellissement des villes, op. cit. p.279 et s.
81
Poitrasson-Gonnet A. op. cit. p.127.
82
Tocqueville A. (De), op. cit. p.311.
83
Ibid. p.313.
84
Monnier F. « La notion d’expropriation au XVIIIe siècle d’après l’exemple de Paris », op. cit. p. 253-257.
85
Ibid. p.247.
86
Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.53. Voir aussi en ce sens Monnier F. « La notion
d’expropriation au XVIIIe siècle d’après l’exemple de Paris », op. cit. p. 253 et s.
87
Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.53 ; L’embellissement des villes, op. cit. p.280 ; Histoire
de l’urbanisme, op. cit. p.71 et s ; Mestre J.-L. « L’expropriation face à la propriété », op. cit. p.60 ; Un droit
administratif à la fin de l’AncienRégime : le contentieux des communautés de Provence, op. cit. p.332.
88
Monnier F. « La notion d’expropriation au XVIIIe siècle d’après l’exemple de Paris », op. cit. p. 253.
30
siècle, dans les caisses royales, il y’en avait guère.» 89 Ainsi, la conséquence du vide
insurmontable des caisses royales était le paiement tardif des indemnités.
Mais il faut surtout souligner que la vraie victime dans les expropriations du 18 e siècle
demeure le propriétaire. Ce dernier, indépendamment de sa volonté, perd sa propriété au
profit de la collectivité, mais doit encore subir les carences financières de l’État. Un doute
peut cependant être émis sur l’existence d’une véritable politique de travaux publics, qui
prend en compte l’aspect financier du projet. Une telle politique conduit à mettre en place les
mécanismes permettant le financement des terrains à acquérir. Surtout, les difficultés de
financement sont accrues par l’absence d’une véritable procédure d’expropriation qui
s’impose dans tout le royaume. La réalisation d’une telle procédure nécessite une ferme
volonté politique. Il faut établir une loi qui s’impose à tous et qui prend en compte les intérêts
du public et du privé. Une telle règle exigerait que le paiement de toute indemnité soit
préalable à la prise de possession ; mettrait les gardes fous pour assurer la protection de la
propriété privée ; imposerait que le texte soit appliqué de façon uniforme dans toutes les villes
de France. La règle du paiement préalable obligerait les autorités à prendre en considération
l’aspect financier de la procédure. De telle sorte que lorsqu’une procédure serait engagée, les
propriétaires privés de leurs biens ne se trouvent pas ni sans défense, ni sans possibilité de
relogement. L’administration de l’Ancien Régime est loin de réaliser ce changement. Elle
pose les bases de la procédure d’expropriation, mais ne parvient pas l’uniformiser. La
protection de la propriété n’est que relativement assurée.
Cela aurait pu être pire, si les indemnités fixées par l’intendant ne correspondait pas à
la valeur réelle du bien90. En effet, la doctrine considère que les indemnités fixées par les
intendants sous l’Ancien Régime étaient convenables 91 . Le propriétaire bénéficiait d’une
certaine protection, puisque, pour estimer la valeur de l’immeuble, une expertise
contradictoire était demandée92. Ce n’est qu’après l’expertise que l’intendant se chargeait de
fixer l’indemnité93. Monsieur Jean-Louis Harouel considère que « la justice administrative
des intendants comportait, notamment pour les expropriations urbaines […] des règles
protectrices de la propriété comparable à celles offertes par le justice réglée, avec la rapidité
89
Ibid.
90
Le contentieux des travaux publics lors des procédures d’expropriation est confié à l’intendant. Renaut M.-H.
Histoire du droit administratif, Paris, Ellipses, 2007, p.35 ; Chénon E. Histoire générale du droit français public
et privé des origines à 1815, Tome 2, Paris, Sirey, 1929, p.460.
91
Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.45.
92
Ibid. p.40.
93
Bege D. op. cit. p.58.
31
et la gratuité en sus.» 94 A tel point que cette justice de l’intendant « était préférée et
recherchée aussi bien, par les collectivités territoriales que par les particuliers.»95
Remarquons encore que les procédures d’expropriation de l’Ancien Régime sont
totalement entre les mains d’une administration toute puissante. De la déclaration d’utilité
publique, jusqu’à la fixation de l’indemnité, seules les autorités administratives
interviennent96. Cette administration n’envisage à aucun moment l’intervention d’une autorité
judiciaire. L’expropriation est considérée comme une matière qui touche essentiellement
l’administration et n’entre pas dans la catégorie des affaires civiles. Les indemnités sont
fixées en dehors de la justice civile97. L’intérêt général défendu par l’administration prime sur
la propriété privée. Le concept de l’administrateur-juge développé sous l’Ancien Régime
contribue à assurer une protection de l’intérêt commun. Ce système est arbitraire et il n’est
donc pas étonnant que des abus soient commis. Si l’administration de l’Ancien Régime
consacre le principe de l’expropriation pour cause d’utilité publique et de la juste indemnité 98,
elle est loin d’admettre que toute dépossession ait lieu après le paiement de celle-ci. Ce
troisième principe fait cruellement défaut aux procédures d’expropriation.
Contre de telles pratiques, Montesquieu voulait mettre le propriétaire et le public en
situation contractuelle lorsqu’il écrivait « si le magistrat politique, veut faire quelque édifice,
quelque nouveau chemin, il faut qu’il indemnise : le public est à cet égard comme un
particulier qui traite avec un particulier. C’est bien assez qu’il puisse contraindre un citoyen
de lui vendre son héritage et qu’il lui ôte ce grand privilège qu’il tient de la loi civile de ne
pouvoir être forcé d’aliéner son bien.»99 Sous l’Ancien Régime, mettre les intérêts privés et
publics sur un pied d’égalité, c’est méconnaître le droit qu’a le souverain sur les biens de ses
sujets. Le procédé préconisé par cet auteur pouvait être préjudiciable à la collectivité. Les
travaux que l’État entreprendra risqueraient de se heurter aux caprices des particuliers.
L’expropriation pour cause d’utilité publique n’est pas une vente ordinaire ou une simple
94
Harouel J.-L. « Aux origines du droit français de l’expropriation, utilité publique et juste indemnisation avant
la révolution », op. cit. p.772.
95
Ibid. p.772.
96
Monnier F. « La notion d’expropriation au XVIIIe siècle d’après l’exemple de Paris », op. cit. p. 223 et s ;
« L’expropriation sous l’Ancien Régime », op. cit. p.7et s ; Mestre J.-L. Un droit administratif à la fin de
l’Ancien Régime : le contentieux des communautés de Provence, op. cit. p. 297 et s ;
97
Pegourier Y. « Les équivoques du droit de l’expropriation », Gaz. Pal.1967, p.20.
98
Sur le système de l’expropriation de l’Ancien Régime, Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.34
et s.
99
Achard de la vente J. op. cit. p.84. Voir aussi Coste A. De l’indemnité d’expropriation, Thèse de droit, Paris,
1899, p.14 ; Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.54.
32
expropriation forcée exigée par les créanciers du débiteur100. Le propriétaire, qui ne veut pas
vendre son bien, usera de tout stratagème pour empêcher l’État de l’en priver. En revanche, la
vente pour cause d’utilité publique exige un examen des lieux, une élaboration des plans, le
tracé des ouvrages à établir et une reconnaissance des fonds à exproprier. La vente pour cause
d’utilité publique n’est pas faite aux enchères101. Pour éviter un comportement préjudiciable à
la collectivité, des motifs graves d’utilité publique suffisent pour disposer des domaines des
particuliers. Portalis justifie l’acceptation de cette contrainte par le fait qu’en vivant dans une
société civile, chacun des citoyens s’engage « à rendre possible, par quelque sacrifice
personnel, ce qui est utile à tous.»102
Mise à part cette controverse doctrinale, les propos qu’ils tiennent sont loin d’affirmer
clairement la règle de l’indemnité préalable. Or, lorsqu’un propriétaire perd son bien, c’est la
question de l’indemnité qui le préoccupe. L’indemnité qu’il reçoit doit lui permettre de
s’offrir un nouveau bien. Et la réglementation d’une véritable procédure d’expropriation en
dépend. Affirmer la règle de l’indemnité préalable à la dépossession revient à obtenir une
procédure complète.
Ce sera l’œuvre de la révolution de 1789. La propriété supplantée par le droit éminent
du public atteint pendant la révolution son apogée 103. Le propriétaire est maître du sol et il
dispose librement de son bien. De la propriété marginalisée, les révolutionnaires passent à la
propriété sacralisée, absolue104. Ils héritent des avancées de l’Ancien Régime et conditionnent
100
Merlin P.-A., op. cit., Tome 5, 3e éd., 1808, p.38. ; Thézard Léopold utilise également le terme
« expropriation forcée » pour désigner la vente des biens du débiteur par le créancier. Du nantissement des
privilèges et hypoyhèques et de l’expropriation forcée, Paris, éd. Ernest Thorin, 1880, 534 p. Dans le même sens
Pont P. Explication théorique et pratique du code civil. Commentaire traité des privilèges et hypothèques et de
l’expropriation forcée, Tome 1 et 2, 3e éd. Delamotte et fils, Paris, 1876, 668 p. ; Baudry-Lacantinerie G.,
Loynes P. (De). Traité théorique et pratique de droit civil. Du nantissement des ptivilèges et hypothèques et de
l’expropriation forcée, Tome 3, 3e éd. Paris, librairie de la société du recueil Sirey, 1906, 961 p.
101
Pour la distinction entre vente ordinaire et vente pour cause d’utilité publique : Œuvres de Pothier, par
Siffrein, Traité du contrat de vente et des retraites, Tome 3, p.304-305. L’auteur écrit : « une vente peut aussi
être forcée pour cause de nécessité publique, ou même seulement pour utilité publique. Par exemple dans les
nécessités publiques, dans une disette de grains, ceux qui en ont au-delà de leur provision peuvent être
contraints par le juge de police à voiturer leurs grains au marché, et à les y vendre au prix courant… Si le
propriétaire à qui il est ordonné de vendre son héritage pour cause d’utilité publique, soit au roi, soit à une ville,
soit à une université, convient lui-même du prix avec les commissaires du roi, ou avec la ville, ou l’université,
cette convention est un vrai contrat de vente. S’il ne veut convenir de rien, et qu’il se laisse contraindre à
abandonner son héritage pour le prix réglé par des experts, il n’y a point en ce cas proprement de vente,
puisqu’il n’y a point de convention ; mais l’arrêt ou sentence rendue contre lui en tient lieu. Lorsqu’une chose
vendue pour cause d’utilité publique a été faite divini aut publici juris, comme si on en a fait un cimetière, une
rue ou place publique, il est évident que toutes les hypothèques ou autres charges dont cette chose était tenue,
s’éteignent ; sauf aux créanciers et autres qui « avoient » quelque droit sur cette chose, à se venger sur le prix,
suivant l’ordre de leurs hypothèques et de leurs privilèges : d’où il suit qu’une telle vente ne peut donner lieu à
aucune obligation de garantie »
102
Portalis, op. cit. p.121.
103
Garaud M. La révolution et la propriété foncière, Paris, Sirey, 1958, 404 p.
104
Ibid. p.277.
33
rigoureusement la perte de la propriété au profit de la collectivité sous une double exigence :
la nécessité publique et le paiement préalable d’une indemnité 105 . Le droit de propriété
considéré comme « le droit qu’a une personne de retirer d’une chose l’utilité normale qu’elle
est susceptible de procurer, de façon exclusive et perpétuelle, dans les limites fixées par les
lois »106, vient en deuxième position juste après la liberté107. La propriété est rangée, par la
déclaration des droits au nombre de ces droits naturels dont l’homme se trouve investi au
moment même de sa naissance par cela même qu’il est homme108. L’article 17 dispose de
« manière restrictive » comme le souligne René Hostiou 109 que «la propriété est inviolable et
sacrée, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique légalement constatée,
l'exige évidemment et sous la condition d'une juste et préalable indemnité ».
Cette formule dit Achard de la Vente, « est en tout conforme aux vrais principes sur
lesquels doit reposer l’expropriation ; elle proclame à la fois le droit de la société et celui du
simple citoyen, et elle détermine très exactement le point sur lequel doit s’établir la
conciliation entre ces droits rivaux. Les conditions dans lesquelles le droit de propriété doit
s’effacer devant l’intérêt général sont très nettement précisées »110. Avec l’article 17 de la
déclaration des droits de l’homme, apparaît une ferme volonté de protéger la propriété privée.
La propriété est un droit sacré et inviolable, ce n’est que la nécessité publique qui peut
contraindre le propriétaire à céder son bien. Cette nécessité publique doit être légalement
constatée. Le principe de l’expropriation est affirmé, mais conditionné par une juste et
préalable indemnité. Ces conditions sont exigées pour opérer le transfert de propriété 111.
Aussi, dans l’euphorie de la révolution, les constitutions de 1791 et de 1793
confirment les principes posés par la déclaration des droits de l’homme. L’article 19 de la
constitution de 1793 dispose que « nul ne peut être privé de la moindre portion de sa
propriété, sans son consentement, si ce n’est lorsque la nécessité publique légalement
constatée l’exige, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité ». Comme toutes les
révolutions, celle de la France prône le changement, la montée de l’individualisme, de la
propriété absolue, illimitée. Mais, cette révolution s’essouffle avec la constitution de 1795.
105
Mestre J.-L. « L’expropriation face à la propriété…», op. cit. p.61.
106
Ferrière G., Le droit de l’expropriation pour cause d’utilité publique : principe et technique, leur évolution,
Thèse de droit, Bordeaux, 1943, p.9.
107
Godfrin P., Degoffe M., Droit administratif des biens, 8e éd. Sirey, Paris, 2007, p.370.
108
Duguit L. Manuel de droit constitutionnel, 4e éd. E. de Boccard, Paris, 1923, p.292, (Ouvrage réédité en 2007
par les éditions Panthéon-Assas).
109
Hostiou R. « L’évolution du contrôle juridictionnel de la notion d’utilité publique en matière
d’expropriation », A.J.P.I. 1973, p.877.
110
Achard de la vente J. op. cit. p.87.
111
Auby J.-M. et al., Droit administratif des biens, 5e éd. Dalloz, Paris, 2008, p.453.
34
Celle-ci ne reprend pas les garanties établies en 1789. La propriété est reconnue comme un
droit, en revanche aucune règle n’est édictée pour la protéger contre l’arbitraire de
l’administration112.
Cette lacune est comblée dès la première décennie du 19e siècle par les rédacteurs du
code civil. Ils réaffirment la règle de la propriété absolue, illimitée. C’est l’objet de l’article
544 déjà cité qui consacre définitivement la règle de la propriété absolue113. Comme toute
règle absolue, elle contient des restrictions d’ordre légal auxquelles la propriété ne peut se
soustraire. Au fur et à mesure que les besoins sociaux augmentent, le caractère absolu de la
propriété tend à s’atténuer 114 . C’est d’ailleurs dans ce sens que les auteurs se prononcent
puisqu’ils admettent également que la propriété a un caractère absolu, mais, face à l’intérêt
général, elle perd sa force115. L’expropriation pour cause d’utilité publique est une source
d’extinction de droits réels. Tout droit de propriété disparaît pour faire place au droit collectif.
Ainsi, dire que la propriété a un caractère absolu est vraiment exagéré. Les termes
mêmes des articles 544 et 545 sont contradictoires. Poser la règle de la propriété absolue et
ses limites ne garantit pas au propriétaire une liberté totale de jouissance. A tout moment, le
législateur peut intervenir pour réglementer l’exercice du droit de propriété. La propriétaire
demeure dans une relative précarité. Demolombe en référence aux articles 639, 649 et 685 du
code civil relatifs aux servitudes légales estime que cet ordre de dispositions « ne constitue
pas […] des restrictions à la liberté de la propriété ; elles ne l’asservissent pas […] ; elles la
gouvernent ; elle la civilisent ; elles déterminent enfin d’une manière générale, uniforme et
permanente, le mode d’existence et d’exercice, et en quelque sorte la manière d’être de la
propriété en France ; et il est dès lors évident qu’elles ne constituent pas de dispositions
restrictives ou exceptionnelles, mais qu’elles forment au contraire le régime commun et
normal du droit de propriété, considéré dans la plénitude de la liberté.»116 Ces propos sont
exagérés car l’établissement d’un droit de passage sur une propriété privée constitue en réalité
une restriction à la liberté de jouissance. Le propriétaire ne jouirait plus de son bien comme
bon lui semble, puisqu’il devrait tenir compte du droit accordé à ses voisins.
112
Sur les expropriations sous la Révolution, voir Bart J. « La Révolution française et l’expropriation », in
Jacquot H. Histoire de l’expropriation du XVIIIe siècle à nos jours, op. cit. p.21-29.
113
Sur l’origine du droit de propriété de l’article 544 du code civil : Arnaud A.-J. Les origines doctrinales du
code civil français, Vol. IX, Paris, L.G.D.J. 1969, p.179-195 ; Collin A., Capitant H. (par Julliot De La
Morandière L.), Précis de droit civil, op. cit. p.427 et s ; Patault A.-M. Introduction historique au droit des biens,
1ère éd. Paris, P.U.F. 1989, 336 p.
114
Collin A., Capitant H. (par Julliot De La Morandière L.), Précis de droit civil, op. cit. p.428.
115
Demolombe C. Cours de code Napoléon, Tome1, 2e éd. Paris, A. Durand et L. Hachette et Cie, p. 502 ;
Planiol M., Ripert G. (par Picard M.) Traité pratique de droit civil français, op. cit. p.335 ; Aubry et Rau (par
Esmein P.). Droit civil français, Tome 2, 7e éd. Paris, Librairies techniques, 1961, p.260 et s.
116
Demolombe C. op. cit. p.502.
35
En dépit du caractère contradictoire des articles 544 et 545 du code civil, il convient de
souligner que les rédacteurs de ces textes n’ont pas failli à leur mission, qui est celle de
protéger la propriété contre l’arbitraire de l’administration. L’utilité publique pose des limites
à la propriété privée, mais son transfert est conditionné par le paiement préalable d’une juste
indemnité. Ce sont là des traces laissées par l’article 17 de la déclaration des droits de
l’homme de 1789. L’article 545 du code civil qui en fait échos est moins rigoureux que le
texte initial de l’article 17117. Les rédacteurs ont adopté le terme de « l’utilité publique » qui
sera entendu de plus en plus largement118 par rapport à la « nécessité publique ».
Cependant, l’article 545 demeure un texte isolé. S’il contribue à la définition du
concept de l’expropriation, il ne met pas en place une procédure susceptible de concilier les
deux intérêts antagonistes. Le code est muet sur la façon dont sera fixée l’indemnité, sur
l’autorité compétente, sur la façon dont sera déclarée l’utilité publique et sur les règles à
suivre. C’est un texte général, qui ne résout qu’en partie les problèmes constatés sous
l’Ancien Régime. Il ne met pas totalement le propriétaire à l’abri de tout comportement
arbitraire de l’administration. En effet, lorsque les révolutionnaires sacralisent la propriété, ils
conditionnent son transfert uniquement pour cause de nécessité publique et après le paiement
d’une indemnité préalable, ils ne confient aucune compétence à l’autorité judiciaire. Le
système de l’Ancien Régime, qui confie à l’autorité administrative la compétence pour fixer
l’indemnité, subsiste. En effet, les lois des 16-24 août 1790 interdisent au juge judiciaire de
connaître des questions liées au contentieux administratif. Or, au lendemain de la Révolution
française l’expropriation est encore considérée comme une matière strictement administrative.
Il appartient à l’autorité administrative de déclarer l’utilité publique des travaux et de fixer
l’indemnité due au propriétaire excluant ainsi le juge civil. Monsieur Harouel explique
l’attitude de la Constituante en indiquant qu’elle est animée « envers l’ordre judiciaire d’une
méfiance qui la conduit à reprendre à son compte le système de justice administrative de
l’Ancien Régime.»119 Cette compétence est confiée en 1791 aux directoires des départements.
La loi du 28 pluviôse an VIII confie cette compétence aux conseils de préfecture.
La loi du 16 septembre 1807 relative au desséchement des marais n’offre que des
garanties minimes d’un point de vue procédural. Cette loi admet que l’indemnité soit fixée à
dire d’experts. En revanche, l’administration conserve toute sa compétence comme sous
l’Ancien Régime. Il lui appartient de déclarer l’utilité publique des travaux. L’article 48 de la
117
Arnaud A.-J. op. cit. p.194.
118
Planiol M., Ripert G. (par Picard M.) Traité pratique de droit civil français, op. cit. p.336.
119
Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit.. p.60.
36
loi de 1807 indique qu’il appartient aux ingénieurs des ponts et chaussées de constater la
nécessité des travaux à entreprendre. Après les estimations des experts, le conseil de
préfecture se réunit pour fixer l’indemnité. De l’Ancien Régime jusqu’au début du 19 e siècle,
l’administration s’approprie le contentieux de l’expropriation.
Cette loi de 1807 confirme l’avis émis par le conseil d’État. La question s’était posée
de savoir si le concours de l’autorité législative était nécessaire, lorsqu’il s’agirait d’exécuter
l’article 545 du code civil. Le conseil d’État, dans son avis du 18 août 1807,s’était prononcé
ainsi : « le concours de l’autorité législative n’est pas nécessaire, et que la nature même des
choses s’oppose à ce qu’elle puisse intervenir avec la sûreté et la dignité qui lui conviennent
[…] Avec sûreté, parce que la question de fait dépend, le plus souvent, de connaissances
locales, et que le corps législatif n’est point organisé pour éclaircir et pour juger des
questions de fait. La dignité de ce corps en est blessée, parce qu’on transforme les
législateurs en simples juges ; et le plus souvent encore l’objet du jugement est-il du plus
médiocre intérêt […] Le droit de propriété doit être regardé comme pleinement garanti par le
principe général que la loi a établi, que la loi seule pourra changer, et par la régularité des
formes, soit pour constater que l’utilité publique est réelle, soit pour fixer la valeur de l’objet
consacré à cette utilité. »120
Confier la totalité de la procédure à l’autorité administrative constitue un risque. Une
administration toute puissante commettrait des abus121. En effet, avec cette loi de 1807 les
indemnités fixées par l’administration sont toujours inférieures à la valeur réelle des biens
expropriés ; elles ne sont même pas payées avant la dépossession 122. La loi de 1807 n’est que
la manifestation pure et simple de la volonté de l’administration à vouloir confisquer toute la
procédure. Elle constitue une véritable procédure d’expropriation, mais ne prend pas en
compte toutes les avancées obtenues après la Révolution. La règle de l’indemnité préalable
bénéfique à toute personne qui perd sa propriété au titre de l’article 545 du code civil n’est pas
clairement établie.
Aussi, l’article 48 de la loi de 1807 crée un flou juridique. En ce qui concerne l’État, le
paiement préalable n’est pas exigé alors que les concessionnaires sont assujettis à cette règle.
Cette loi de 1807 constitue une régression par rapport au code civil de 1804 qui exigeait que
l’indemnité soit versée au propriétaire avant le transfert définitif de l’immeuble. Elle constitue
également une réelle menace pour les intérêts des particuliers qui risquent de perdre leurs
120
Duvergier J.B., Collections complètes des lois, décrets, ordonnances, règlements et avis du Conseil d’État,
Tome 16, Paris, A. Guyot et Scribe, 1826, p.171-172.
121
Achard de la Vente J. op. cit. p.89.
122
Ibid. p.90.
37
immeubles123. Elle expose surtout les propriétés à l’arbitraire de l’administration. Au moment
où la propriété est sacralisée, le règne de l’individualisme consacré124, le législateur du début
du 18e siècle repart dans les errements de l’Ancien Régime, en attribuant compétence à
l’autorité administrative pour déclarer l’utilité publique des travaux, puis aux conseils de
préfecture pour connaître des dommages causés aux particuliers pour les terrains pris et
fouillés 125 , en occultant surtout la règle de l’indemnité préalable 126 . La propriété sous
l’Empire comme l’a d’ailleurs reconnu Napoléon n’est pas en sûreté127.
Pour mettre en place un régime uniforme de l’expropriation, il est évident que cela
nécessite la présence d’un pouvoir fort, une ferme volonté de l’autorité politique. L’Empereur
n’est pas contre l’idée qu’un particulier s’approprie un espace nécessaire à sa survie dans la
société ; il admet que les propriétaires soient dépossédés dans un but d’utilité publique. En
revanche, il n’admet pas que les propriétaires soient dépossédés sans indemnité ; que celle-ci
soit fixée par une autorité administrative. Les conseils de préfecture compétents en la matière
sous la législation de 1807, sont, selon les termes de Durand, « suspects de manquer
d’indépendance vis-à-vis de l’administration active. »128
Ainsi, Napoléon préconise l’intervention du juge judiciaire dans la procédure
d’expropriation. En effet, selon les termes de Monsieur Mestre, Napoléon trouvait que « les
conseils de préfecture, qui statuaient jusque-là sur ce contentieux […], ne se montraient pas
assez favorables aux propriétaires dépouillés.»129 Or, en vertu du principe de la séparation
des pouvoirs, le juge judiciaire n’est pas compétent pour trancher les litiges qui concernent
l’administration. Ce principe sera battu en brèche par le Napoléon puisqu’il trace une
répartition des compétences entre l’autorité administrative et l’autorité judiciaire : à
l’administration l’accomplissement de toutes les formalités exigées pour obtenir un jugement
d’expropriation ; à l’autorité judiciaire le prononcé de jugement et la fixation de
l’indemnité130. À la question qui lui a été posée de savoir quel pouvait être le rôle du tribunal
lors du prononcé du jugement, Napoléon répond que le tribunal « jugera des formes, ce qui
123
Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation, op. cit. p.72.
124
Pegourier Y. op. cit. p.21.
125
Tixier G., « Les limites de la compétence de l’autorité judiciaire en matière d’expropriation pour cause
d’utilité publique », D.1956, p.103.
126
Sur l’examen de la loi du 16 septembre 1807 : voir Durand C. op. cit. p.29 et s.
127
Voir Harouel J.-L., Histoire de l’expropriation, op. cit. p.76.
128
Durand C. op. cit. p.53.
129
Mestre J.-L. « L’expropriation face à la propriété…», op. cit. p.62.
130
Lire les lettres écrites de Schönbrunn par Napoléon sur l’expropriation pour utilité publique cités en
intégralité par Durand dans son article précité (p.100-104). Voir aussi, Harouel J.-L. Histoire de l’expropriation,
op. cit. p. 75 et s ; Béquet L., op. cit. Tome 16, p.196 ; Achard de la Vente J. op. cit. p.90-91.
38
donne une très forte garantie » 131 . Toutefois, sans nier l’apport positif de l’Empereur en
matière d’expropriation pour cause d’utilité publique, il est contestable que l’autorité
judiciaire présente une garantie suffisante en jugeant uniquement les formes de la
procédure 132 . Sera-t-il vraiment actif ? Ce rôle que Napoléon tente d’attribuer au tribunal
n’est-il pas uniquement passif ? Le juge peut-il empêcher l’administration d’exproprier ? Ces
points seront abordés dans le corps de ce travail. Ce qu’il faut retenir à travers les
interventions de Napoléon, c’est l’acceptation d’un troisième grand principe dans le régime
français de l’expropriation, à savoir la mixité procédurale133.
Le droit de propriété, droit majuscule comme le souligne Madame Jeanne Lemasurier,
"se révèle comme un droit naturel, un attribut irréductible de tout être vivant, humain ou non,
qui pour survivre doit s'approprier une part du milieu extérieur : espace et nature"134. Pour
Napoléon, ce droit doit être protégé. Les vœux de l’Empereur sont matérialisés par la loi du 8
mars 1810 intitulée «Loi sur les expropriations », qui offre pour la première fois un système
juridique complet en cette matière 135 . C’est un progrès considérable par rapport à l’état
antérieur du droit en la matière136. L’article 1er de cette loi est ainsi rédigé : « l’expropriation
pour cause d’utilité publique s’opère par l’autorité de la justice » 137 . Cette loi retient la
mixité procédurale. L’administration a le droit de déclarer l’utilité publique par décret.
L’autorité judiciaire prononce l’expropriation et fixe l’indemnité. Ces principes inspirés par le
souci de protéger la propriété constituent les bases du droit de l’expropriation138.
En réalité, cette loi de 1810 n’est complète qu’en théorie. Lorsque le législateur confie
au juge judiciaire le pouvoir de prononcer le jugement et de fixer l’indemnité, il ne se
préoccupe pas de ses compétences réelles en matière d’expropriation. Le juge judiciaire est-il
capable d’évaluer la valeur des propriétés ? L’intervention des experts est-elle un gage de
bonne justice ? La réponse est négative car L’expert peut être coupable de manœuvres
frauduleuses dans le but d’octroyer au propriétaire une indemnité plus élevée. Et maîtriser le
contentieux de l’expropriation nécessite une connaissance parfaite des règles qui permettent
131
Durand C. op. cit. p. 67.
132
Sur l’intervention Napoléonienne, voir également Lacchè L. « L’expropriation pour cause d’utilité publique
du 1er Empire à la 3e République », in Jacquot H. (dir.), Histoire de l’expropriation du XVIIIe siècle à nos jours,
op. cit. p.31-50.
133
Harouel J.-L., Histoire de l’expropriation, op. cit. p.77.
134
Lemasurier J., Le droit de l'expropriation, 3e éd. Paris, Economica, 2005, p. 1.
135
Ibid.
136
Achard de la Vente J. op. cit. p.92.
137
Pour une étude sur la loi de 1810, voir Cormenin L.M. Question de droit administratif, voir Expropriation,
Paris, Giraudet, p.CLXXIX-CLXXXII.
138
Gaudemet Y., Traité de droit administratif : droit administratif des biens, Tome 2. 12e éd. Paris, L.G.D.J.
p.286 ; Bon P., Carrias P., Dictionnaire juridique : Expropriation, Paris, Dalloz, 1993, p.2.
39
d’estimer les propriétés. Il convient d’ajouter que la réglementation de la procédure
d’expropriation n’aurait pas dû passer du tout public au tout privé. Les abus commis sous le
règne de l’administrateur-juge peuvent se répéter devant un juge qui a pour vocation la
protection de la propriété privée.
En pratique, la conciliation tant recherchée entre l’intérêt général et privé ne se
concrétise pas. Les finances publiques sont sacrifiées au profit de la propriété privée. La
procédure devant le juge est préjudiciable à l’État, contraint de payer des indemnités plus
élevées voire exagérées 139 , après des procédures interminables. Le juge se révèle trop
protecteur de la propriété privée140. C’est d’ailleurs en ce sens que Réalier-Dumas cité par
Achard de la Vente écrivait, « les formes suivies devant les tribunaux, la lenteur qu’ils
mettent à rendre leur jugement, la règle inexorable de deux degrés de juridiction, le principe
admis en jurisprudence que l’administration ne peut se mettre en possession qu’après le
paiement réel des indemnités, même dans le cas d’un ordre entre créanciers hypothécaires,
sont autant d’inconvénients qui s’opposent à ce que la liquidation des indemnités puissent
être faite promptement. La durée des instances est, terme moyen, de deux ans. Il en est qui
durent jusqu’à quatre »141. Monsieur Harouel fait remarquer que « l'application qui est faite
de la loi de 1810 ralentit dangereusement et rend excessivement onéreuse l'active politique de
la restauration en matière de routes et plus encore de canaux »142.
Les critiques formulées à l’égard de la loi de 1810 paraissent exagérées. Toute loi a
besoin des réajustements, d’une certaine expérience pour être conforme aux vœux de ses
rédacteurs. En effet, lorsque cette loi a été votée, le législateur n’avait pas envisagé que
l’attitude des tribunaux constituerait un frein à l’activité de l’administration. En principe, le
but recherché par le législateur n’est pas de sacrifier les intérêts de l’État, ni ceux des
particuliers, mais plutôt de les faire vivre ensembles. De telle sorte que lorsqu’un motif
d’utilité publique est invoqué, le propriétaire consent à céder son bien au profit de la
collectivité, mais il reçoit au préalable une juste indemnité. A l’origine, la loi de 1810 n’est
pas faite pour enrichir le propriétaire, c’est plutôt sa mauvaise application par les tribunaux
qui cause préjudice à l’État.
La mauvaise application de la loi de 1810 se traduit par une nouvelle réglementation
de la procédure d’expropriation. Le législateur consent à donner aux propriétaires le droit de
protéger eux-mêmes la propriété face à l’administration. Tel est l’objet de la loi du 7 juillet
139
Béquet L. Tome 16, op. cit. p.196.
140
Achard de la Vente J., op. cit. p.92.
141
Ibid. p.93.
142
Harouel J-L., op. cit. p.80.
40
1833 relative à l’expropriation pour cause d’utilité publique. Elle innove en introduisant le
système de jury de l’expropriation composé de propriétaires contribuables. Demeure la
question de savoir comment le législateur a-t-il pensé que le jury ferait mieux que le juge
judiciaire ? Comment pouvait-il confier à une juridiction totalement improvisée le droit de
concilier les intérêts de l’État et des particuliers ? Sur ce point, le législateur du 19e siècle
avait fait preuve d’une certaine négligence. Le système établi par la loi du 7 juillet 1833 est
repris par la loi du 3 mai 1841 portant sur l’expropriation pour cause d’utilité publique. Ces
deux lois conservent le troisième principe établi par la loi de 1810. Désormais et de manière
définitive, le droit français de l’expropriation comportera une mixité procédurale : la phase
administrative et la phase judiciaire143. La loi de 1841 avait même occasionné les réflexions
d’un commentateur anonyme qui disait : « il ne faut pas oublier que le pouvoir d’exproprier
est un droit exorbitant, que le propriétaire se trouve sans force et sans appui en présence de
la volonté générale : c’est la lutte d’un seul contre tous ; par conséquent la loi doit venir en
aide au plus faible, l’environner d’une protection spéciale. Or, cette protection, où le
propriétaire la trouvera-t-il si ce n’est dans la lenteur sagement calculée des formalités
d’expropriation ? »144.
L’intérêt d’une loi sur l’expropriation est de réglementer les atteintes portées à la
propriété par l’autorité administrative. Ces atteintes n’existent que pour cause d’utilité
143
Voir Auby J.-M., Ducos-Ader R., Gonthier J.-C., L’expropriation pour cause d’utilité publique, Paris,
Sirey,1968, 238 p. ; Barnier F. Traité pratique : l’expropriation, Tome 1 et 2, Paris, Librairie du journal des
notaires et des avocats, 1984, 310 p. ; Baudry G. L’expropriation pour cause d’utilité publique, 3e éd., Paris,
Sirey, 1953, 428 p. ; Bauny de Récy R. Théorie de l’expropriation pour cause d’utilité publique, Paris, Durand
et Pédonne-Lauriel, 1871, 251 p. ; Boillot A. Du droit de préemption en matière d’expropriation pour cause
d’utilité publique, Paris, Durand et Pédonne-Lauriel, 1888, 35 p. ; Bon P., Carrias P. op. cit. 448 p. ; Carpentier
E. - Code métropolitain de l’expropriation pour cause d’utilité publique et de l’aménagement, de l’extension et
de l’embellissement des villes, Paris, Sirey, 1923, 130 p. ; Crépon T. Code annoté de l’expropriation pour cause
d’utilité publique, Paris, Librairie A. Marescq, 1885, 548 p. ; Daffry de la Mannoye, Théorie et pratique de
l’expropriation pour cause d’utilité publique : les lois expliquées par la jurisprudence, Tome 1er, 2e éd., Paris,
Durand et Pedone-Lauriel, 1879, 529 p. ; Lalleau (De) et al. Traité de l’expropriation pour cause d’utilité
publique, Tome 1er et 2e, 8e éd. Librairie générale de jurisprudence Marchal et Billard, Paris, 1892, 503 p. ;
Champigny D. op. cit. 655 p. ; Ferbos J., Bernard A. L’expropriation et évaluation des biens, tome 1 et 2, 8e éd.,
Paris Moniteur, 1992, 288 p et 268 p. ; Giraud A. Le jury de l’expropriation pour cause d’utilité publique, 2e éd.,
Paris, M. Rivière, 1932, 232 p. ; Homont A. L’expropriation pour cause d’utilité publique, Paris, Librairies
techniques, 1975, 292 p. ; Jacquot H. (dir.), Histoire de l’expropriation du XVIIIe siècle à non jours, Actes de la
1re journée d’études historiques, Orléans 13 mai 1996, 70 p. ; Joliot M. op. cit. 103 p. ; Josse P. L. op. cit. 1958,
449 p. ; Lemasurier J. Le droit de l'expropriation, op. cit. 686 p. ; Le Petit J.-F. Le guide de l’expropriation,
Paris, J.N.A., 1992, 229 p. ; Le Tarnec A. op. cit. 219 p. ; Locré J. G. Législation sur les mines et sur les
expropriations pour cause d’utilité publique, ou lois des 21 avril et 8 mars 1810, éd. Treuttel et Würtz, 1828,
676 p. ; Maisonnier L. De la remise en matière d’expropriation pour cause d’utilité publique, Paris, L.G.D.J.
1954, 125 p. ; Marchiani C-S. op. cit. 422 p. ; Musso D. Le régime juridique de l’expropriation, 4e éd. Paris, J.
Delmas et compagnie, 1984, 422 p. ; Robin R. (par Robin J.), Traité théorique et pratique de l’expropriation
pour cause d’utilité publique, 2e éd. Paris, Administration du journal des notaires et des avocats et du recueil
général des lois et décrets, 1926, 575 p. I-XIX. ; Solon V.-H. De l’expropriation pour cause d’utilité publique :
commentaire de la loi du 3 mai 1841, éd. Durand, 1850, 123 p.
144
Drago R. dans la préface du livre Les entreprises face à l’expropriation, Paris, Librairie techniques, 1977, p.2.
41
publique. Ce motif n’est invoqué que lorsque l’État, les départements ou les communes
engagent des travaux. Car les travaux qu’ils entreprennent nécessitent très souvent
l’acquisition des terrains. En effet, la construction d’une route, d’un canal et des voies ferrées
ne peut se réaliser qu’avec le concours de la population. Certains participent en payant les
impôts, les autres sont contraints de se sacrifier au profit de la collectivité. Les propriétés
situées sur le plan parcellaire et nécessaires à l’ouvrage sont transférées à la collectivité, mais
moyennant une indemnité.
Aussi, les travaux entrepris par l’État visent à satisfaire les besoins de la population.
Au fur et à mesure que la société évolue, les besoins de la population se diversifient. L’État
qui a en charge les finances publiques doit répondre à ces besoins. La propriété ne doit pas
constituer un frein à l’active de l’administration, ne doit pas la rendre immobile. Et une vraie
procédure d’expropriation facilite la réalisation des travaux. C’est dans ce cadre que s’inscrit
la loi du 3 mai 1841. Elle est votée dans une période où sont entrepris des grands travaux : la
construction des routes et des canaux de navigation. Il convient d’ajouter la construction des
voies ferrées, qui est de loin la plus importante et la plus grande oeuvre réalisée par l’État
français au 19e siècle. Grande œuvre parce qu’elle révolutionne le domaine de transport ; elle
raccourcit les distances entre les villes. La construction des chemins de fer répond également
à la satisfaction d’un besoin économique, car les compagnies concessionnaires qui en ont la
charge, sont avant tout des sociétés commerciales guidées par le profit. Mais une telle œuvre
ne se réalise pas sans une vraie volonté politique, sans une vraie procédure d’expropriation.
Après ces commentaires et observations, il reste à souligner les raisons pour lesquelles
le choix du sujet porte sur l’expropriation. En effet, l’expropriation pour cause d’utilité
publique a souvent été étudiée par la doctrine, comme en témoignent les développements plus
ou moins importants, qui lui sont consacrés par de nombreux ouvrages généralistes d’une
part145, mais aussi par des ouvrages et thèses spécialisés d’autre part146. Ainsi, présenter une
thèse sur une telle matière pourrait paraître sans intérêt, au risque de ne rien apporter à la
recherche scientifique. La question dans cette étude ne consiste pas seulement à développer
l’aspect théorique de la loi. Il serait plus intéressant d’apporter des éléments qui permettent de
voir la manière selon laquelle cette loi était appliquée. Pour solutionner ce problème, cette
145
Voir Bonnard R. Précis de droit administratif, 4e éd. Paris, L.G.D.J. 1943, 786p. Laubadère A. (De) Traité
élémentaire de droit administratif, 2e éd. L.G.D.J. 1957, 783p. Rolland L., Précis de droit administratif, 5e éd.
Paris, Dalloz, 1934, 564p. Duez P., Debeyre G. Traité de droit administratif, Paris, Dalloz, 1952, 984p. Aucoc L.
Conférence sur l’administration et le droit administratif, Tome 2, 3e éd. Paris, Ch. Dunod, 1886, 886p.
146
Par exemple Baudry G. op. cit. 428 p. ; Bauny de Récy R. op. cit. 251 p. ; Boillot A. op. cit. 35 p. ; Carpentier
E. op. cit. 130 p. ; Crépon T. op. cit. 548 p. ; Daffry de la Mannoye, op. cit. 529 p. ; Lalleau (De) op. cit. 503 p. ;
Giraud A. op. cit. 232 p. Bonavita J. L’indemnité d’expropriation, Thèse de droit, Paris 1938, 164 p.
42
étude portera sur l’expropriation pour cause d’utilité publique dans les départements de la
Moselle et de la Meurthe-et-Moselle. Si la doctrine a souvent réfléchi de manière générale à la
matière, elle ne s’est pas précisément penchée sur la question de l’application des lois
relatives à l’expropriation dans les départements français. Une telle approche donne par
exemple l’occasion de montrer les véritables acteurs de l’expropriation lors des travaux
entrepris dans les départements.
Aussi, comme il a été précédemment que la question de l’indemnité constitue la
principale préoccupation des particuliers lorsque l’État veut pour cause d’utilité publique
exproprier leurs immeubles. En prenant pour exemple un département quelconque, cela
permet de voir concrètement la manière selon laquelle la question de l’indemnité est traitée.
Cette approche n’a pas souvent été abordée par la doctrine qui a consacré des développements
sur les lois relatives à l’expropriation147.
Telles sont les raisons qui permettent à ce jour de proposer une étude sur
l’expropriation limitée aux départements précédemment cités, qui eux se justifient aussi par la
proximité des documents sur lesquels nous allons travailler. Mais avant d’annoncer les deux
parties qui seront développées dans cette thèse, il serait intéressant d’exposer à présent la
problématique.
En principe, en votant la loi du 3 mai 1841 le législateur espère qu’elle sera appliquée
de façon uniforme sur tout le territoire français. Or les différents ouvrages qui ont été publiés
et qui traitent de l’expropriation ne donnent pas d’indication sur l’application de cette loi dans
les départements. Pour traiter ce sujet portant l’expropriation pour cause d’utilité publique
dans les départements de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle, nous nous posons une série
de questions qui trouverons réponses dans le corps de cette étude. Si les développements sur
l’expropriation sont présentés de manière générale par la doctrine, quelle est donc la réalité
des expropriations dans les départements concernés ? Comment sont appliquées les règles
édictées en la matière ? Quel est réellement l’office du juge ? En faisant un lien avec les
travaux entrepris entre 1833 et 1935, nous nous posons également la question de savoir
comment sont acquis les terrains ? Comment sont fixées les indemnités ? Quelle est la
situation de la propriété avant et après l’achèvement des travaux ? Quelle a été l’évolution de
la loi en la matière après 1841 ?
Avant de répondre à cette série question, il faut à présent situer les départements
concernés par cette étude, mais aussi délimiter le sujet.
147
Pour une petite approche voir Gateau Leblanc M. Les fortifications de Toul et la préparation de la revanche
(1871-1914), Thèse, Nancy 2, sous la direction de Dugas De La Boissonny, 2001, 2 Tomes.
43
En effet, les départements de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle sont situés à l’Est
de la France et sont crées dès les premiers mois de la Révolution148. Ils font partie avec les
Vosges et la Meuse des quatre départements qui composent la Lorraine 149. Lorsque la loi de
1841 est votée, la Moselle est encore divisée en quatre arrondissements : Sarreguemines,
Metz, Thionville et Briey. A cette même période, le département de la Meurthe-et-Moselle
n’existe pas. Jusqu’en 1871, il porte le nom de la Meurthe 150 et il est divisé en cinq
arrondissements : Nancy, Sarrebourg, Toul, Lunéville et Château-Salins. Le cours de
l’histoire va changer la configuration de ces deux départements. En effet, en 1870 la France
est confrontée à une guerre151. L’Allemagne belliqueuse lui fait subir une défaite et décide
d’occuper les territoires lorrains. Le traité de Francfort qui scelle la fin de cette guerre oblige
les autorités françaises à céder au vainqueur les arrondissements mosellans de Metz,
Thionville, Sarreguemines et meurthois de Sarrebourg et de Château-Salins152. Au total selon
Jean Schneider, ce traité cédait à l’Allemagne 6.800 km2 de terre lorraine sur 24.500 153. Il fait
également disparaître le département de la Moselle. Les territoires restés libres dans les
départements de la Meurthe et de la Moselle seront fusionnés à partir de 1871 pour former
celui connu aujourd’hui sous le nom de la Meurthe-et-Moselle 154 . Les territoires occupés
redevenus français après la première guerre mondiale forment aujourd’hui le département de
la Moselle155.
Pour simplifier, cette étude utilise le nom de la Meurthe-et-Moselle, mais il ne faut pas
perdre de vue que la documentation citée avant 1871 concerne le département de la Meurthe.
Pour le département de la Moselle, les documents exploités s’arrêtent en premier à l’année
1870. Il ne s’agit pas ici de traiter la question de l’expropriation par rapport à la loi allemande,
mais uniquement à travers les lois françaises. La période de l’occupation ne sera donc pas
traitée dans cette étude. La non utilisation de la documentation allemande n’empêchera pas de
réaliser ce travail. Les archives départementales de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle
conservent les fonds nécessaires pour montrer de quelle manière la loi de 1841 était appliquée.
En effet, courant 19e et début 20e siècle, de nombreux travaux sont entrepris dans ces
148
Schneider J. Histoire de la Lorraine, QSJ, Paris, PUF. 1967, p.5.
149
Ibid.
150
Voir en annexe la carte de la Meurthe avant 1870.
151
Pour une étude complète sur la guerre franco-allemande, voir Roth F. La guerre de 70, Paris, Fayard, 1990,
778 p. même auteur, L’époque contemporaine : de la révolution à la grande guerre in Histoire de la lorraine, éd.
Serpenoise, PUN. 1992, p.162 et s. Voir aussi Parisot R. Histoire de la Lorraine, Tome 3 : De 1789 à 1919,
Paris, A. Picard, 1924, 521 p.
152
Roth F. La guerre de 70, op. cit. p.473.
153
Schneider J. Histoire de la Lorraine, op. cit. p.102.
154
Voir en annexe la carte de la Meurthe-et-Moselle depuis 1871.
155
Voir en annexe la carte actuelle du département de la Moselle.
44
différents territoires. Parmi ces travaux, nous comptons l’établissement des voies ferrées qui
nécessite un grand nombre de terrains. Cette étude s’appuie largement sur les éléments fournis
par le chemin de fer qui montrent toutes les facettes de la procédure d’expropriation. D’autres
grands travaux comme la construction des canaux de la Marne au Rhin 156 et des houillères de
la Sarre 157 seront également cités pour étayer certains propos. Des travaux de moindre
importance seront également mentionnés dans cette étude. À travers ces différents travaux, il
sera possible de connaître les autorités susceptibles d’exproprier, du rôle passif ou non des
tribunaux lorrains, du respect ou non des règles de procédures. Il faut aussi souligner que tous
les travaux entrepris durant un siècle dans les deux départements ne seront pas cités puisque
les délais impartis ne le permettraient pas158.
Cette étude tend également à trouver une ligne de démarcation avec la majorité des
auteurs qui critiquent l’institution du jury sans apporter les preuves que les indemnités fixées
par cet organe aient été exagérées159. La recherche de cette ligne de démarcation ne devrait
pas conduire à admettre le choix du jury fait par le législateur. Car la justice ne s’improvise
pas. L’homme est faillible, le magistrat aussi, mais cela ne doit pas conduire à nier son office.
Compétent en matière civile et gardien de la propriété privée, le magistrat n’est pas moins
sensible aux intérêts de la collectivité. Les erreurs commises sous la législation de 1810 par le
juge judiciaire pouvaient être corrigées avec le temps.
Cette étude est également limitée dans le temps. Sont envisagées dans ce travail, les
procédures d’expropriation engagées en Moselle et en Meurthe-et-Moselle de 1833 à 1935.
La loi du 7 juillet 1833 n’est pas restée longtemps en vigueur en France. Les archives
départementales ne contiennent pas assez de décisions rendues sous cette législation. C’est
sous la législation de 1841 qu’ont lieu les expropriations. Et c’est après la promulgation de
cette loi que de nombreuses décisions sont rendues par les tribunaux lorrains. En outre, la loi
de 1841 n’est qu’une réédition de la loi de 1833. Ainsi, les règles étudiées sont celles de 1841.
La période choisie correspond à la durée de vie de la loi du 3 mai 1841. Elle est restée en
156
En ce qui concerne le tracé du canal de la Marne au Rhin voir en annexe la carte n°4 pour le département de
la Meurthe.
157
Pour le tracé du canal des houillères de la Sarre, voir en annexe les cartes n°4 et n°5.
158
Pour les travaux entrepris dans les départements de la Meurthe-et-Moselle et de la Moselle, voir toute la série
S.
159
Bonnard R. op. cit. p. 570. Laubadère A. (De) op. cit. p. 783. Chrétien M. « L’indemnité d’expropriation »,
Revue du droit public, 1937, p. 426. Rolland L., op. cit. p. 336. Duez P., Debeyre G. op. cit. p. 836. Bonavita J.
L’indemnité d’expropriation, Thèse de droit, Paris 1938, 164 p. Sur les exemples des exagérations sommes
fixées par le jury Aucoc L. op. cit. p. 551. Voir aussi « Discussion sur l’étude de M. Le Loup de Sancy relative à
l’expropriation pour cause d’utilité publique dans divers pays », Bull. de la société de législation comparée,
Tome 6, 1876-1877, p. 91-97. Pour la défense de l’institution du jury : Le Loup de Sancy, « Etude sur
l’expropriation pour cause d’utilité publique en Angleterre, en Belgique, en Prusse, en Italie, en Espagne et dans
la confédération Suisse », Bull. de la société de législation comparée, Tome 6, 1876-1877, p. 23-43.
45
vigueur pendant plus d’un siècle. C’est une loi relativement complète, mais plus favorable
aux propriétaires. Elle marque le début d’un véritable régime de l’expropriation. Malgré ces
imperfections, le législateur n’est pas intervenu pour changer les règles.
Aussi, les développements consacrés dans cette thèse se limiteront à l’année 1935.
Cette année marque la rupture avec la législation antérieure. Sous la législation de 1841, les
atteintes portées à la propriété sont traitées par un jury de propriétaires contribuables. Le
décret-loi du 8 août 1935 consacre le déclin de la propriété absolue, des garanties offertes à la
propriété 160 . Déclin amorcé dans les premières décennies du 20e siècles avec les lois de
1914161, 1918162, 1921163 toutes relatives à l’expropriation. L’article 1er de la loi du 21 avril
1914 introduit le magistrat directeur du jury au sein du jury du jugement. La loi du 17 juillet
1921 consacre l’expropriation conditionnelle alors que celle du 6 novembre 1918 admet
l’expropriation pour cause de plus value. Toutes ces lois tendent à protéger les intérêts de État.
Elles sont prises pour empêcher que les indemnités payées par l’administration soient
exorbitantes. Ce projet aboutit avec le décret-loi de 1935, qui limite les garanties offertes aux
parties164.
Ainsi, l’intérêt dans cette étude n’est pas de montrer la réalité, mais une réalité des
procédures d’expropriation engagées dans les départements de la Moselle et de la Meurthe-et-
Moselle. Pour y parvenir, cette étude sera divisée en deux parties : la première est intitulée
l’expropriation pour cause d’utilité publique. Si le but recherché dans cette étude est de
montré l’aspect pratique du déroulement de la procédure, il faut souligner que cette approche
n’est pas envisageable sans tenir compte de l’aspect théorique c'est-à-dire des règles édictées
par les différentes lois relatives à l’expropriation. En choisissant cet intitulé, nous nous
proposons de revenir sur ces règles et de signaler les différences qui existent entre la théorie et
la pratique. Le contenu de cette première partie tient donc à montrer les principaux acteurs de
la procédure, de la collaboration entre l’administration et les compagnies concessionnaires, du
procédé choisi pour acquérir des terrains, des règles de procédures à suivre avant le transfert
de propriété, du rôle des tribunaux, ainsi que des effets du jugement d’expropriation. Il ne faut
pas perdre de vue que le grand travail public entrepris au dix neuvième siècle concerne la
160
Pour une étude sur le décret-loi du 8 août 1935, Carpentier E. Le droit commun et quelques règles
exceptionnelles de l’expropriation pour cause d’utilité publique, Paris, Sirey, 1949, 71p ; Duez P. « Les récentes
modifications apportées au régime de l’expropriation pour cause d’utilité publique », Rev. dr. pub. 1935, p.635-
670.
161
Duvergier J.B. op. cit. Tome 14, p.398-399 ; De Gourmont O. Lois annotées ou lois, décrets, ordonnances…
(Nouvelle série, 3e volume Ŕ 1911-1915), p.903-904.
162
Duvergier J.B. op. cit. Tome 18, p.587-599.
163
Duvergier J.B. op. cit. Tome 21, p.382-383.
164
Barthélemy J., Précis de droit public, Paris, Dalloz, 2006, p.249. (Ouvrage réédité).
46
construction des voies ferrées. Le principal concessionnaire évoqué n’est tout autre que la
compagnie des chemins de fer de l’Est165.
La seconde partie porte sur les conséquences de la procédure d’expropriation. Les
règles relatives à l’expropriation ne se limitent pas qu’au transfert de propriété. En effet,
lorsque le juge judicaire se prononce, il ne règle pas la question de l’indemnité. Aussi, lorsque
la propriété est transférée à l’expropriant, rien n’indique qu’elle sera entièrement occupée les
travaux. En choisissant cet intitulé, nous proposons d’envisager la question de la situation de
la propriété avant et après l’achèvement des travaux, d’indiquer le véritable propriétaire du
terrain lorsque l’expropriation est poursuivie par les compagnies concessionnaires, de montrer
qu’en cas de désaccord entre les expropriants et les expropriés, un organe indépendant en
théorie se réunit pour fixer le montant de l’indemnité. Mais nous étudierons aussi les règles
permettant la constitution de cet organe, le rôle du juge judiciaire, le rôle des autorités
administratives et l’instruction des affaires. Nous nous interrogerons également sur la capacité
des jurés lorrains à concilier l’intérêt public et privé, et sur la position de la doctrine vis-à-vis
du jury. Enfin, un dernier point sur les modifications apportées à la loi du 3 mai 1841 sera
envisagé. Ce point montrera de quelle manière le régime de l’expropriation est passé de la
propriété absolue aux restrictions des garanties précédemment offertes aux propriétaires.
Après cet exposé, nous proposons donc de façon claire :
165
La compagnie des chemins de fer de l’Est est crée en 1854, voir Bachet O. et al. Le Patrimoine de la S.N.C.F,
Paris, Flohic, 1999, p.56. Avant cette date, elle est connue sous le nom de la compagnie du chemin de fer de
Paris à Strasbourg créée lors de la concession de la ligne du même nom en 1845. Après l’absorption de la
compagne de Strasbourg à Bale et la fusion avec la compagnie des Ardennes, elle deviendra la principale société
chargée de construire les voies ferrées dans l’Est de la France. Voir sur ce point Dupuy J.-M. L’encyclopédie des
chemins de fer d’Alsace-Lorraine, Auray, Loco revue, 1998, p.21.
47
48
PREMIERE PARTIE : L’EXPROPRIATION POUR CAUSE D’UTILITE
PUBLIQUE.
49
TITRE PREMIER- La diversité des procédures d’expropriation et les règles à observer
avant l’intervention du juge judicaire.
50
CHAPITRE 1- La diversité des procédures d’expropriation.
Chaque fois que l’État, les départements, les communes envisagent d’entreprendre de
grands travaux se pose souvent le problème des propriétés nécessaire à leur réalisation. Le
pacte tacite conclu entre les individus d’une société hiérarchisée, autorise les pouvoirs publics
à porter atteinte à la propriété privée dans un but d’utilité publique 166 . En effet, les
gouvernants usent des prérogatives de puissance publique pour satisfaire les besoins de la
collectivité. Ainsi, courant 19e siècle et début 20e siècle de nombreux travaux sont entrepris
en général en France et en particulier dans les départements de la Moselle et de la Meurthe-et-
Moselle. Comme il a été relevé précédemment, parmi ces travaux, ceux relatifs à la
construction des voies ferrées occupent une large part. Pour exécuter ces travaux, de
nombreuses procédures d’expropriation ont été engagées pour vaincre les résistances des
propriétaires (Section 1).
Si les procédures d’expropriation au 19e et 20e siècle touchent en grande partie la
construction des chemins de fer, il convient, cependant, de relever qu’elles ne se limitent pas à
celle-ci. En effet, la construction du canal de la Marne au Rhin et celle du canal des houillères
de la Sarre ont été rendues possible dans les départements de la Moselle et de la Meurthe-et-
Moselle grâce à la procédure d’expropriation 167. D’autres travaux comme la construction des
routes départementales, des chemins vicinaux, des aqueducs, des écoles, des cimetières, des
églises, de l’agrandissement des rues sont également entrepris en Moselle et Meurthe-et-
Moselle. Ces travaux sont faits soit par l’État, soit par les départements ou par les communes,
sans le concours d’une compagnie privée. Dans une deuxième section, nous examinerons les
expropriations faites par l’autorité administrative à son profit (Section 2).
166
Proudhon J. P. - Traité du domaine de propriété ou de la distinction des biens, op. cit. Tome 1, p.234 et s.
167
Au dix neuvième siècle est également entreprise la construction du canal de l’Est. Les archives
départementales montrent que de nombreuses procédures d’expropriation sont engagées pour acquérir les
terrains. Voir A.D.M.M. Série 3S366 : Expropriations, communes de Nancy, Niderviller, Vitring, Panoy,
Rechicourt Le Château, Reding, Saint-Louis, Saint Max, Schneckenbuch, Sommerviller. - Série 3S367 :
Expropriations, Ville de Toul, Valcourt, Villey Saint-Etienne, Xouaxange, Xures. - Série 3S531 : Canal de l’Est,
branche de Nancy, indemnités, communes de Messein, Ludres. - Série 3S534 : Expropriations, communes de
Messein, Ludres, Richarménil, Fléville, Ville de Vermois, Laneuveville. - Série Moselle canalisée en aval de
Frouard : comunnes de Frouard, Pompey, Custines, Belleville, Dieulouard, Blénod les Pont-à Mousson.
Expropriations, canal des houillères de la Sarre.
51
Section 1- L’expropriation et la construction du chemin de fer.
Le privilège d’exproprier accordé aux entreprises privées est une exception légale. La
règle selon laquelle le pouvoir d’exproprier appartient exclusivement à l’autorité
administrative est atténuée. Certaines circonstances exigent que l’État fasse appel à une
entreprise pour accomplir un travail public. C’est ainsi que le législateur a crée cette exception
qui donne droit aux sociétés privées de porter atteinte à la propriété privée mais moyennant le
paiement de l’indemnité (A). Très souvent l’acte de concession détermine de quelle manière
les terrains nécessaires à l’exécution d’un travail public seront acquis. Ainsi, ce privilège
accordé aux concessionnaires de travaux publics semble disparaître lorsque l’acte de
concession prévoit que les terrains seront acquis par l’autorité administrative elle-même (B).
Le privilège d’exproprier accordé aux entreprises privées a une origine légale (1).
L’affirmation de cette règle ne sous-entend pas que tout société ait le pouvoir de prendre des
terres qui ne lui appartiennent pas pour réaliser ses travaux. La vente est très souvent le seul
168
Terme emprunté à Jean-Louis Mestre, Un droit administratif à la fin du Moyen Âge : le contentieux des
communautés de Provence, op. cit. p.298 et s.
52
moyen qui permet à une entreprise privée d’obtenir le transfert d’une propriété dans son
propre intérêt. Le privilège accordé aux sociétés privées est conditionné à l’exercice d’un
travail public (2).
La loi de 1841 est aussi énonciatrice de privilège. Dans une société moderne, les
besoins de la population croissent. Les gouvernants ne peuvent pas se dérober et faire
abstraction de ce type de demandes. Construire les infrastructures de transports répond aux
besoins économiques. Toute activité économique en est tributaire. La circulation des produits
ne peut se faire si le pays ne dispose pas de voies ferrées, de voies navigables et de routes 169.
Un tel manquement conduirait à une production strictement locale et les échanges seront
limités. Or l’influence d’une nation en matière économique se mesure aussi par la capacité de
ses entreprises à fournir rapidement les produits à leurs clients. Un tel résultat est impossible
si les infrastructures de transport sont défectueuses. Il appartient donc à l’État de répondre à
ce besoin économique et social.
Mais les travaux que l’État veut entreprendre nécessitent à la fois des moyens humains
et financiers. Pour y faire face, les pouvoirs publics ont recours aux entreprises de travaux
publics ou plus précisément aux concessionnaires. Construire une voie ferrée appelle
nécessairement un sacrifice de la propriété privée. Pour mener à terme le travail concédé par
l’État, le concessionnaire a besoin de prendre des terres qui ne lui appartiennent pas. C’est en
ce sens que la loi du 3 mai 1841 a introduit une disposition qui donne au concessionnaire le
droit d’exproprier les propriétés privées. Ce droit est clairement établi par les articles 3 et 63
de la loi de 1841. Si l’article 3 prévoit que « tous grands travaux publics, routes royales,
canaux, chemins de fer, canalisation de rivières, bassins et docks, entrepris par l’État, les
départements, les communes, ou par compagnies particulières avec ou sans péage, avec ou
sans subside du trésor, avec ou sans aliénation du domaine public, ne pourront être exécutés
qu’en vertu d’une loi, qui ne sera rendue qu’après une enquête administrative.» L’article 63
dispose que « les concessionnaires de travaux publics exerceront tous les droits conférés à
l’administration, et seront soumis à toutes les obligations qui lui sont imposées par la
présente loi ». A travers ces deux textes, ressort l’idée que les sociétés chargées d’exécuter
169
Sur une étude sur les moyens de transport antérieurs aux voies ferrées et leur impact économique, voir
Proudhon P.-J. Des réformes à opérer dans l’exploitation des chemins de fer, Paris, Librairie internationale, 1868,
p.7 et s.
53
un travail public ont le droit de déposséder les particuliers moyennant une indemnité. Ce droit
exclusivement réservé à l’autorité administrative est également accordé aux concessionnaires
des travaux publics.
S’agit-il vraiment d’un privilège ou d’une exception ? Le fait d’utiliser soi-même la
procédure d’expropriation pour mener un travail même concédé par l’autorité administrative
constitue un privilège170. Le concessionnaire en acceptant d’exécuter les travaux espère tirer
profit de l’ouvrage. L’utilité publique invoquée pour réaliser un travail concédé renferme un
intérêt privé. La concession d’un chemin de fer donne au concessionnaire le droit de percevoir
les péages afin de rentabiliser les dépenses effectuées. Il y va de l’intérêt du concessionnaire
d’exécuter rapidement les travaux. Pour y parvenir, il peut porter atteinte à la propriété privée.
Mais il faut faire remarquer que le droit accordé au concessionnaire n’est pas absolu
puisqu’il ne le fait pas totalement pour son propre compte. En prenant en charge l’exécution
des travaux, il ne reçoit qu’une délégation de pouvoir de la part de l’administration 171. Le
pouvoir d’exproprier demeure un attribut personnel de la puissance publique 172 . La
concession ne crée donc pas une cession de droit, mais seulement une délégation.
Bauny de Récy considère à juste titre le concessionnaire comme un tiers qui traite avec
l’administration et ce pouvoir exceptionnel d’exproprier « ne peut constituer qu’un mandat à
fin d’acquérir, auquel il faut appliquer le principe que le mandataire acquiert pour son
mandant »173. C’est d’ailleurs en ce sens que se prononce Léon Béquet174. Le concessionnaire
exproprie pour le compte de l’administration175. Il importe peu que la subrogation des droits
ait été clairement exprimée ou que le concessionnaire ait été simplement chargé de
l’exécution des travaux 176 . Selon les propos de Léon Béquet, la concession implique
virtuellement au profit du concessionnaire le droit d’acquérir des propriétés 177 . Le même
principe est admis par Léon Polier dans sa thèse178 : que « le concessionnaire n’agit pas pour
lui. Il agit au nom de l’administration. C’est elle qui acquiert la propriété des biens
170
Perronny (De) et Delamarre, Commentaire théorique et pratique des lois d’expropriation pour cause d’utilité
publique, Paris, Marescq Ainé-Libraire, 1859, p.621.
171
Bauny de Récy R. Théorie de l’expropriation pour cause d’utilité publique, op. cit. p.79
172
Ibid.
173
Ibid.
174
Béquet L. Tome 16, op. cit. p.212.
175
Ibid.
176
Ibid.
177
Ibid.
178
Polier L. De l’expropriation pour cause d’utilité sociale au bénéfice d’entreprises privées, Thèse de droit,
Toulouse, 1905, p.70. Voir aussi Ducrocq T. Cours de droit administratif, Tome 4, 7e éd. Paris, 1900, p.623 ;
Laferrière F. Cours de droit public et administratif, Tome 1, 1860, p.631 ; Lalleau (De) op. cit. p.224 et s ;
Crépon T. op. cit. p.380-382 ; Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. Répertoire général alphabétique du droit
français, Tome 21, Paris, Sirey, 1900, p.488 et 509-510 : Batbie A. Traité théorique et pratique de droit public
et administratif, Tome 7, Paris, Cotillon, 1868, p.33.
54
expropriés, dont le concessionnaire ne demeure que le détenteur précaire » 179 . Dans ces
conditions, le privilège accordé au concessionnaire ne s’apparente qu’à un droit de poursuite
en vue d’exécuter les travaux.
Bauny de Récy considère même que le droit d’exproprier ne constitue pas le but direct
et principal de la concession 180 , il ne constitue qu’un « accessoire, une facilité donnée à
l’entrepreneur pour l’exécution de ses engagements, en un mot, la conséquence d’un traité
passé avec l’administration, et non l’objet de ce traité »181. C’est ainsi que Léon Polier écarte
tout fléchissement de la conception de l’expropriation au bénéfice de l’administration face à la
concession des travaux publics 182 . L’auteur considère que le système de concession n’est
qu’un exemple du maintien du pouvoir de l’administration, qu’il a été imaginé pour garder
« intact le principe que c’est l’administration seule qui exproprie, à son seul profit, même
dans les cas où elle renonce à amener elle-même ce droit à exécution »183.
Le droit d’exproprier accordé au concessionnaire ne constitue qu’un privilège
secondaire puisque les propriétés acquises sont transférées au domaine public. Ce privilège
n’est pas une exception au principe posé par la loi du 3 mai 1841 184 . Pour trouver des
exceptions au principe selon lequel seule l’administration exproprie, il y a lieu de se tourner
vers les lois du 22 juin 1865 et 22 décembre 1888 sur les associations syndicales185 et vers les
lois du 21 avril 1810 et 27 juillet 1880 sur les concessionnaires de mines186. Le législateur
attribue à ces deux personnes morales le droit d’exproprier les propriétés privées dans leur
intérêt personnel. Les propriétés acquises font partie de leur domaine privé. La concession de
mines, une fois faite, il en résulte une véritable propriété privée. Seule une procédure
d’expropriation engagée par l’administration pourrait incorporer les terrains formant le
périmètre de la mine dans le domaine public187.
En définitive, le concessionnaire fait partie des personnes susceptibles de diligenter
une procédure d’expropriation. Bien qu’elle soit faite au profit de l’administration, elle est
surtout un moyen facilitateur d’exécution des travaux. D’ailleurs, le décret-loi du 8 août 1935
179
Polier L. op. cit. p.70. Dans le même sens Michelin H. Droit romain : des chemins publics et privés. Droit
français : de la législation des chemins de fer, Thèse de droit, Paris, 1873, p.91 et s.
180
Bauny de Récy R. op. cit. p.80.
181
Ibid.
182
Polier L. op. cit. p.70.
183
Ibid.
184
Ducrocq T. op. cit. p.623.
185
Batbie A. op. cit. Tome 7, p.33.
186
Rolland L. Précis de droit administratif, o p. cit. p.395-396.
187
Crépon, op. cit. p.17 ; Batbie A. op. cit. Tome 7, p.24.
55
qui modifie partiellement la procédure d’expropriation, reprend sur ce point les mêmes
dispositions de la loi de 1841188.
Mais le droit reconnu aux concessionnaires d’exproprier les propriétés privées ne
suffit pas, encore faut-il que les travaux à exécuter soient des travaux publics.
L’exercice du droit d’exproprier est conditionné par l’exécution d’un travail public.
C’est ce qui ressort de la combinaison des articles 3 et 63 de la loi du 3 mai 1841
précédemment cités. Mais seuls les travaux entrepris par l’État et pour son compte peuvent
être déclarés travaux publics. L’intérêt privé du concessionnaire qui se mêle à l’utilité
publique ne constitue pas l’élément principal de la concession. Aussi évident que puisse être
l’intérêt qui anime le concessionnaire, les travaux à exécuter sont avant tout des travaux
publics. Ce n’est qu’à cette condition que le concessionnaire est en droit de subroger aux
pouvoirs de l’administration. La loi sur l’expropriation n’autorise pas les entreprises qui ne
sont pas chargées d’exécuter un travail public d’user de ce pouvoir d’exproprier. C’est
d’ailleurs en ce sens que se prononce Batbie189 : « comme le droit d’exproprier est exorbitant,
il ne faut pas l’accorder aux personnes morales qui n’en ont pas été formellement
investies »190. Octroyer le pouvoir d’exproprier aux entreprises qui n’en sont pas investies,
c’est créer une extension non prévue par la loi. En effet, la propriété pourrait être en danger si
un tel pouvoir était accordé à toute personne morale. Les entreprises privées auraient peut être
moins de scrupule et elles n’hésiteraient pas à user de la procédure d’expropriation pour un
quelconque motif.
Si une entreprise, non investie par le gouvernement a besoin de réaliser un ouvrage
pour son propre compte, il y a lieu de se référer aux règles de droit privé. Le contrat de vente
est l’unique moyen pour obtenir le transfert de propriété. Le prix est fixé d’un commun accord
entre le vendeur et l’acheteur. Ce contrat de vente demeure à la volonté du propriétaire.
L’entreprise privée n’a aucun pouvoir de contrainte à son égard. Ce pouvoir est exclusivement
réservé à l’administration, et ce n’est que l’exécution d’un travail public qui autorise le
concessionnaire à diligenter une procédure d’expropriation.
188
Art. 3 et 56 du décret-loi du 8 août 1935.
189
Batbie A. op. cit. Tome 7, p.33.
190
Ibid.
56
Mais il faut souligner que l’exécution d’un travail public ne suffit pas à une entreprise
privée pour user des prérogatives de puissance publique. Il faudrait encore que le travail dont
elle a en charge lui soit concédé par les pouvoirs publics. Peyronny et Delamarre relèvent à
juste titre que « la concession, au point de vue de l’exécution des travaux, subroge le
concessionnaire à l’administration. » 191 Ils considèrent même que « si cette subrogation
n’existait pas, les travaux perdraient leur caractère d’utilité publique pour devenir
des travaux de spéculation privée, et leur exécution serait impossible. »192 Si pour ces deux
auteurs la concession n’a d’autre but que de soulager le Trésor public, cependant, ils estiment
qu’il faut que « celui à qui elle est accordée arrive à satisfaire l’intérêt général de la même
manière que si les travaux étaient exécutés directement par l’administration ; il en prend
l’engagement envers celle-ci : dès lors il doit être armé de tous ses droits relativement à
l’expropriation. »193 La concession des travaux publics est donc le moyen utilisé par l’État au
19e siècle pour réaliser le réseau ferré français194. C’est aussi ce procédé qui a permis à la
compagnie des chemins de fer de l’Est de saisir les tribunaux lorrains pour obtenir le transfert
des propriétés.
Si la loi donne aux entreprises privées le droit d’exproprier, elle conditionne cependant
l’exercice de ce droit à la combinaison de deux éléments : il faut que ces entreprises soient
chargées d’exécuter un travail public, mais encore il faut que ce travail soit concédé par les
pouvoirs publics. Encore faudrait-il que l’acte de concession soit muet sur les modalités
d’acquisition des terrains.
191
Peyronny (De) et Delamarre, op. cit. p.618.
192
Ibid. p.619.
193
Ibid.
194
Sur l’histoire du chemin de fer français : Voir Max et Marie Cassy, « histoire de chemin de fer : naissance des
chemins de fer », Rev. Bibliothèque de travail, 1947, n°47, p. 25. Papazian A. L’épopée des trains en France,
Bagneux, Sélection du Reader’s Digest, 2005, 159 p. ; Picard A. Les chemins de fer français, Tome1 à 6, Paris, J.
Rothschild, 1884-1885 ; même auteur, Traité des chemins de fer, Tome 1 à 3, Paris, J. Rothschild, 1887.
Berthélemy H. Traité élémentaire de droit administratif, 1920, 9e éd. p. 717 ; Rousseau P. Histoire des
transports, Paris, Fayard, 1961, 561 p ; Caron F. Histoire des chemins de fer en France : 1740-1883, Paris,
Fayard, 1997, 700 p ; même auteur Histoire de l’exploitation d’un grand réseau : la compagnie du chemin de
fer du Nord, 1846-1937, Paris, Mouton, 1973, 619 p. Peyret H. Histoire des chemins de fer en France et dans le
monde, Paris, éditions françaises et internationales, 1949, 350 p. Proudhon P.-J. Des réformes à opérer dans
l’exploitation des chemins de fer, op. cit. 342 p ; Aucoc L. op. cit. Tome 3, 1882, p.240 et s ; Carpentier A.,
Frèrejouan du Saint G. op. cit. Supplément, Tome 3, voir Chemin de fer, p.175 et s ; Dalloz, Répertoire, Tome 2,
voir Chemin de fer 1911, p.424 et s.
57
B- Le privilège d’exproprier découlant de l’acte de concession.
La construction du chemin de fer est attachée à l’idée de travaux publics. Sur ces voies
de communication, tout travail ayant pour but de faciliter la circulation des trains est
évidemment un travail public. Tel est le cas, lorsque le travail a pour but la création et la
construction d’une nouvelle voie 197 , mais également lorsqu’il s’agit des dépendances
essentielles du chemin de fer, telles que les gares 198, les ponts199 et les passages à niveau.
Léon Béquet fait à juste titre une distinction entre les travaux faits en vue de la
construction ou dans l’intérêt de la conservation de la voie, des travaux entrepris simplement
à l’effet de rendre l’exploitation plus fructueuse ou plus économique 200. Selon lui, le principe
est que « sont travaux public ceux que les compagnies exécutent comme concessionnaires de
l’établissement d’une voie ferrée, mais non ceux qu’elles effectuent comme concessionnaires
d’un service de transport.» 201 Ces travaux de chemins de fer dits travaux publics sont-ils
nécessairement faits par l’autorité administrative ? Léon Becquet répond lui que « les travaux
publics ne sont nécessairement l’œuvre directe des personnes morales dans les mains
desquelles réside le pouvoir administratif ou même des collectivités officielles que
l’administration s’est données comme auxiliaires en les élevant à la personnalité civile.
Souvent c’est à un groupement de particuliers, parfois même à une individualité isolée qu’est
195
Sur les chemins de fer et croissance économique, voir Caron F. Histoire des chemins de fer en France, op. cit.
p.537 et s.
196
Sur l’influence de chemin de fer sur le paysage urbain, voir Audet-Perrier D. L’implantation du chemin de fer
en Charente et ses conséquences économiques et social : du mythe à la réalité, 1836-1883, Thèse d’histoire,
Poitiers, 1994, p.666 et s.
197
C.E. 1er mai 1885, Picq contre Compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée, Rec. p.482.
198
Cass. civ. 9 décembre 1861, Chemin de fer d’Orléans contre ville de Montauban, D.1862, 1, p.33.
199
C.E. 4 mai 1877, De La Tour du Breuil et Cie contre Compagnie des chemins de fer de l’Oeust, Rec. p.435.
200
Béquet L. op. cit. Tome 25, p.247.
201
Ibid.
58
déléguée, en échange de certains avantages, la charge de mener à bonne fin l’opération
d’utilité générale que l’exécution des travaux a pour but de réaliser.»202
En effet, lorsque les travaux sont d’une grande importance, qu’ils nécessitent des
fonds considérables, l’autorité administrative n’hésite pas à faire appel à l’initiative privée,
moyennant perception de péages et de taxes203. Pour construire le réseau ferré français, l’État
a recouru à ce procédé. Les compagnies de chemins de fer ont reçu l’autorisation d’exécuter
ces grands travaux publics. L’État concédait alors à ces compagnies toutes les lignes prévues
par la loi du 11 juin 1842 relative à l’établissement de chemins de fer. C’est le régime de la
concession qui se définit comme une « attribution à tel ou tel individu, à telle ou telle
association du droit exclusif d’entreprendre un travail public déterminé ; de se livrer à
quelque exploitation soumise à l’agrément préalable de l’autorité ; de disposer de telle ou
telle portion du domaine public ou de l’État, d’un département ou d’une commune.»204
Cependant, il convient de relever que dans le système de la concession, les règles sont
établies par l’autorité concédante. En concédant, l’État abandonne pendant un certain temps
quelques prérogatives de puissance publique. Mais les voies ferrées Exécutées et exploitées
par les compagnies concessionnaires tombent dans le domaine public à l’expiration du bail205.
Ainsi, La compagnie du chemin de fer de l’Est chargée de construire la ligne Paris à
Strasbourg n’avait donc qu’un droit de jouissance. A l’expiration du bail, les lignes
deviennent la propriété exclusive de l’État206.
Un dernier point reste à signaler sur la relation entre la concession des travaux publics
et de service public. La première vise l’exécution d’un travail public selon les règles établies
par l’autorité administrative. La deuxième consiste à assurer à la place de l’État les services
publics. En matière de chemins de fer, l’exécution des travaux par une compagnie privée
entraîne nécessairement la concession de service public. La compagnie doit amortir les
dépenses engendrées par la construction. Par l’acte de concession, le concédant laisse
l’exploitation entre les mains des particuliers pendant une durée limitée. La compagnie de
202
Ibid. p.263.
203
Aucoc L. op. cit. Tome 2, p.424.
204
Béquet L. op. cit. Tome 8, p.98, voir concession. Aucoc L. op. cit. Tome 2, p.302. Aucoc définit la
concession comme « un contrat par lequel une ou plusieurs personnes s’engagent à exécuter un travail, à la
condition d’être rémunérées de leurs soins et de leurs dépenses, non pas par une somme d’argent que leur paye
directement l’administration après l’achèvement des travaux, mais par la perception d’une rétribution imposée
pour un temps plus ou moins long aux particuliers qui profitent du travail ». Perriquet E. définit la concession
des travaux publics comme « un contrat par lequel le concessionnaire s’engage à construire un ouvrage d’utilité
publique et à l’entretenir à ses risques et périls, moyennant l’abandon de certains droits, ordinairement ceux de
péage et de transport ». Voir son ouvrage Traité théorique et pratique des travaux publics, Tome 2. Paris, M.
Billard, 1883, p.3. Dans le même sens, Batbie A. op. cit. Tome 7, p.276.
205
En 1852, le bail accordé aux compagnies de chemins de fer est rallongé à 99 ans.
206
Aucoc L. op. cit. Tome 2, p.431.
59
chemins de fer de l’Est, en contrepartie de la réalisation de l’ouvrage, a reçu en même temps
l’autorisation d’exploiter les lignes. Telle est la situation qui a prévalu jusqu’en 1883. La
concession de service public constitue l’accessoire de la concession du travail public. Ceci
s’explique par l’apport financier des compagnies privées. Mais pour Bonnard l’attribution de
l’organisation du service de transport aux compagnies privées s’explique par le fait que dans
cette période de libéralisme rigoureux du 19e siècle, « on avait une conception modeste du
rôle possible de l’État et de ses capacités financières.»207 La concession de travaux publics
primait sur celle de service public 208 . D’où cette conclusion de Blondeau : « l’élément
fondamental de la concession est et demeurera jusqu’à la fin du 19e siècle, l’exécution d’un
travail public.»209 Mais le même auteur relève que « les contrats de concessions firent de
l’exploitation du chemin de fer une obligation pour le concessionnaire, au même titre que la
construction de la ligne et ils imposèrent aux compagnies toute une série de règles pour cette
exploitation. »210
Pour Dufour « le contrat de concession embrasse un double objet : il pourvoit d’abord
à l’établissement du chemin et, en cela, son objet n’est autre que l’exécution d’un travail à
faire pour le compte de l’État ou du département, et il constitue une entreprise de travaux
publics ; il pourvoit, en second lieu, à l’exploitation du chemin et, en cela, son objet n’est
autre que de donner satisfaction à un besoin de circulation, et il constitue une entreprise de
service public » 211 . Pour Blondeau, Dufour ne fait pas de la gestion du service public
l’obligation essentielle du concessionnaire, le but et l’élément fondamental de la concession 212.
Dufour considère la gestion du service public comme le moyen pour le concessionnaire de
percevoir les péages, de jouir de l’ouvrage 213. Le même auteur distingue d’ailleurs deux types
de conventions dans la concession de travaux publics liées à la construction des voies. Il écrit
tout d’abord que « pour les compagnies qui ont traité tout à la fois, pour l’établissement et
l’exploitation, la convention portant sur ce dernier objet, se rattache à celle dont
l’établissement du chemin a fait l’objet, en ce que le prix dû pour la construction doit sortir
des bénéfices à attendre de l’exploitation. »214 En second lieu, il estime qu’il suffit «d’aller au
fond des choses pour découvrir qu’il y a deux conventions bien distinctes, quant à leur objet
et quant aux effets qu’elles doivent produire ; que pour ce qui concerne l’établissement du
207
Bonnard R. op. cit. p. 719.
208
Ibid.
209
Blondeau A. La concession de service public, Thèse de droit, Grenoble, 1929, p.25.
210
Ibid. p.26.
211
Dufour G. Traité général de droit administratif, Tome 3, 3e éd. Paris, Delamotte, 1868, p.255.
212
Blondeau A. op. cit. p.27.
213
Dufour G. op. cit. p.256.
214
Ibid. p.257.
60
chemin, la condition de la compagnie est celle d’un entrepreneur de travaux publics, et
qu’après l’achèvement des travaux et leur réception, elle cesse d’avoir cette qualité pour
prendre la qualité d’entrepreneur d’un service de voirie ; et que c’est dans cette qualité qu’il
faut chercher le point de départ et prendre la base de ses rapport avec l’État, pour
l’exploitation de la voie qui lui confiée. » 215
Maurice Hauriou explique que l’élément le plus important dans une concession des
travaux publics n’est pas la construction d’un ouvrage public, mais bien plutôt son
exploitation par le concessionnaire et que cette exploitation se traduit par la gestion d’un
véritable service public216. Pour Bonnard, ce changement s’explique par le fait que l’État a
montré qu’il était « capable d’assurer au moyen d’emprunts l’effort financier en vue de
l’organisation des services, et qu’au contraire il n’était pas en mesure d’assurer le
fonctionnement de certains services ; qu’au moins ce fonctionnement pouvait être mieux
assuré par un organisme privé. C’est ainsi que de plus en plus la raison d’être essentielle de
la concession pour les services publics apparaît comme tenant au fonctionnement du
service. »217
Après avoir signalé la position de la doctrine sur cette question, nous ne pensons qu’il
soit nécessaire de hiérarchiser, de dissocier les différentes conventions qui composent la
concession des chemins de fer. En acceptant les règles établies pour la concession de la ligne
de Paris à Strasbourg, la compagnie du chemin de fer de l’Est prend l’engagement de remplir
à sa charge les deux missions qui sont confiées à savoir l’exécution et l’exploitation : l’une ne
va pas sans l’autre. La compagnie du chemin de fer de l’Est espère tirer profit d’une telle
entreprise. Et le profit n’est possible qu’en exploitant les lignes après l’exécution des travaux.
Un doute peut être émis sur la volonté des compagnies des chemins de fer à exécuter les
travaux, si l’exploitation des lignes n’était pas comprise dans la concession. Ainsi, le fait
d’établir en premier les lignes des chemins de fer ne signifie pas qu’il faille dissocier ce
travail de l’exploitation.
Si le droit de l’expropriation est accordé aux concessionnaires des travaux publics, en
revanche, la loi relative à l’expropriation ne donne pas la nature juridique de l’acte de
concession.
215
Ibid. p.258.
216
Hauriou M. Précis de droit administratif et de droit public », 6e éd. 1907, p.691. Il ajoute que la « concession
de travaux publics serait mieux nommée concession de service public ».
217
Bonnard R. op. cit. p.719.
61
2- Les caractères de la concession.
Comme nous l’avons signalé plus haut dans le système de la concession, les
compagnies concessionnaires exécutent les travaux et pour la rémunération, elles ont le droit
d’exploiter les chemins de fer. L’acte de concession qui détermine les conditions les travaux
seront exécutés est défini par les auteurs du 19e siècle comme un contrat pur et simple. En
effet Léon Aucoc pense que la concession est « un contrat par lequel une ou plusieurs
personnes s’engagent à exécuter un travail, à la condition d’être rémunérées de leurs soins et
de leurs dépenses, non pas par une somme d’argent que leur paye directement l’administration
après l’achèvement des travaux, mais par la perception d’une rétribution imposée pour un
temps plus ou moins long aux particuliers qui profitent du travail.»218 Perriquet définit la
concession des travaux publics comme « un contrat par lequel le concessionnaire s’engage à
construire un ouvrage d’utilité publique et à l’entretenir à ses risques et périls, moyennant
l’abandon de certains droits, ordinairement ceux de péage et de transport.»219
Dans le même sens Lalleau considère la concession comme « un contrat par lequel
une ou plusieurs personnes s’obligent envers l’administration à faire exécuter à leurs frais,
risques et périls, un travail d’utilité publique moyennant la jouissance d’un péage ou d’autres
avantages stipulés dans l’acte de concession »220. Selon cette conception, l’acte de concession
est dans tous ces éléments un acte exclusivement contractuel. Par conséquent, il ne peut pas
être modifié par la volonté unilatérale d’un cocontractant. L’acte de concession dont il est
question ici devient alors intangible 221 . Le droit du contrat exige que les deux parties
s’accordent sur les modifications à apporter aux clauses. C’est d’ailleurs ce qui ressort des
dispositions de l’article 1134 du code civil rédigé en ces termes : « Les conventions
légalement formées tiennent lieu de lois à ceux qui les ont faites. Elles ne peuvent être
révoquées que de leur consentement mutuel, ou pour les causes que la loi autorise. »
En considérant l’acte de concession comme un contrat, l’administration ne peut pas de
sa propre initiative modifier les conditions de l’exploitation même lorsque l’intérêt public
l’exige. Cette situation lierait également son pouvoir réglementaire. Le concessionnaire et
l’administration traiteraient donc à armes égales pour fixer les règles de la concession. Aussi,
218
Aucoc L. op. cit. Tome 2, p.302.
219
Perriquet E. Traité théorique et pratique des travaux publics, Tome 2. Paris, M. Billard, 1883, p.3. Dans le
même sens, Batbie A. op. cit. Tome 7, p.276.
220
Blondeau A. op. cit. p.24. Voir aussi Lalleau (De) op. cit. p.224. Dans son ouvrage Traité de l’expropriation
pour cause d’utilité publique, Lalleau définit la concession comme un « mode d’exécution de travaux publics qui
consiste à en confier la confection à une compagnie qu’on indemnise de ses dépenses au moyen d’un péage ou
de quelques autres avantages stipulés dans l’acte de concession ».
221
Blondeau A. op. cit p.134.
62
liée par ce contrat, l’administration ne saurait, par ses règlements, aggraver les charges de la
compagnie ou diminuer les bénéfices résultant des dispositions du cahier des charges,
notamment en ce qui concerne les tarifs222. Cette conception de la concession comme contrat
évoluera dans le temps pour revêtir un double caractère. En effet, au début du 20e siècle, la
concession est vue non pas seulement comme contrat, mais aussi comme une acte légal,
réglementaire. Ainsi, par la concession l’administration ne perd pas son pouvoir de
réglementation. Sur cette question, Berthélemy pense qu’en matière de concession de travaux
publics « ce qui est concédé, c’est à proprement parler un service public à exploiter. Or les
conditions dans lesquelles cette exploitation aura lieu ne sont pas de nature contractuelle ;
elles sont de nature réglementaire. » 223 Selon cet auteur « des conséquences importantes
résultent de ce fait. Notamment, l’administration qui fait de la concession du service à
exploiter la rétribution des charges acceptées n’aliène pas son droit de régler autrement, et
selon les besoins du public, la marche du service. Naturellement, les avantages et les charges
du concessionnaire se trouvent modifiés par répercussion, il y aura lieu, en pareille
hypothèse, à révision correspondante du contrat. »224.
Pour Duguit la concession est incontestablement une convention 225 . Mais celle-ci
selon l’auteur a elle-même un caractère complexe : elle est à la fois une « convention-contrat
et une convention-loi » 226 , autrement dit, elle comprend deux catégories de clauses très
différentes, les clauses contractuelles et les clauses règlementaires. Les premières établissent
des obligations déterminées qui imposent aux parties, concédant et concessionnaire,
l’accomplissement de certaines prestations vis-à-vis l’une de l’autre : au concédant,
l’obligation de fournir une subvention ou une garantie d’intérêts ; au concessionnaire,
l’obligation de verser une redevance ou de faire participer l’administration à ses bénéfices 227.
Ces dispositions sont de nature contractuelles et ne concernent directement que le
concessionnaire et l’administration. Or tout service concédé demeure un service public, et le
cahier des charges renferme tout naturellement une série de dispositions organisant
l’exploitation, prévoyant le mode et les conditions d’exploitation du service 228. Le cahier des
charges pour le chemin de fer renferme par exemple le nombre de trains qui doivent circuler,
les tarifs, des mesures dans l’intérêt de la sécurité publique. De telles mentions ne concernent
222
Dalloz Rép. op. cit. Tome 2, p.441.
223
Berthélemy H. op. cit. p.665
224
Ibid. p.666.
225
Duguit L. Traité de droit constitutionnel, Tome 1, Paris, E. De Boccard, 1927, p.420.
226
Ibid.
227
Ibid.
228
Blondeau A. op. cit. p.149.
63
pas seulement l’administration et le concessionnaire. Les usagers du service sont également
concernés. La loi du service public est donc créée à partir de toutes les clauses qui
déterminent le mode et les conditions d’exploitation du service concédé 229. Insérées dans le
cahier des charges d’une concession, ces dispositions organiques ne perdent rien de leur
nature230. Elles n’ont rien de contractuel, elles sont le produit d’une union des volontés du
concédant et du concessionnaire en vue de créer une loi. D’après Duguit231 « un critérium,
d’ailleurs simplement formel, mais exact et commode, permet de distinguer facilement les
clauses contractuelles et les clauses réglementaires. Sont clauses contractuelles toutes les
dispositions qui ne seraient pas recevables si le service était exploité en régie… Au contraire,
sont clauses réglementaires formant véritablement la loi de service, celles qui contiennent des
dispositions convenables et existant en fait pour un service public exploité directement par
l’administration[…] »
La théorie de Duguit a été adoptée par Gaston Jèze. Ce dernier trouve dans la
concession, le caractère d’un acte unilatéral permettant à un tiers, non partie au contrat
d’exercer un recours devant le juge. C’est suite à l’arrêt Storch232 que l’auteur a élaboré cette
théorie. Dans cette affaire, une disposition du cahier des charges disposait que les conducteurs
électriques ne seront admis qu’à l’extérieur de Paris. Un arrêté préfectoral permettait à la
compagnie des tramways de l’Est parisien d’établir un fil aérien pour l’application du système
de traction dit trolley. Un riverain avait porté plainte, prétextant une modification du cahier
des charges initial. Le Conseil d’État juge la requête recevable faisant abstraction de la qualité
de tiers du requérant par rapport au contrat. Gaston Jèze pense que « cette solution s’explique
facilement si, au lieu de voir, dans toutes les clauses d’un cahier des charges de concession
d’un ouvrage public, des stipulations réciproques à caractère contractuel, on en distingue
deux catégories : les unes de nature unilatérale, les autres de nature conventionnelle »233.
Dans son ouvrage, Gaston Jèze considère le cahier des charges des compagnies
concessionnaires de chemins de fer, de tramways, d’omnibus, d’eau, comme un acte de nature
complexe. Il écrit que « certains croient qu’il y a là un acte juridique simple ; on parle de
contrat, faisant naître des situations juridiques individuelles : créances et obligations. En
réalité, le cahier des charges est un document qui contient des actes juridiques différents. Il y
a d’abord l’organisation du service public : service public du chemin de fer, du tramways,
229
Duguit L. Traité de droit constitutionnel, op. cit. p.421.
230
Blondeau A. op. cit. p.150.
231
Duguit L. Traité de droit constitutionnel, op. cit. p.421.
232
C.É. 3 février 1905, Rec. p.116, Storch, Rev. dr. Pub. 1905, p.346. Note de Gaston Jèze.
233
Jèze G. Note sous l’arrêt C.É. 3 février 1905, op. cit. p.349.
64
des transports en commun. Cet acte a un caractère général, impersonnel. Il a donc un
contenu législatif ; c’est une loi, un règlement proprement dit. Mais il y a, en outre, des
stipulations déterminant d’une manière particulière, les sommes à payer à X concessionnaire,
les obligations particulières de X concessionnaire. Ces actes n’ont pas le caractère législatif :
ce sont soit des actes créateurs de situations juridiques individuelles, soit des actes-
conditions »234.
La théorie de Duguit a été critiquée par Blondeau235. Ce dernier pense que la définition
donnée par Duguit du terme convention-loi ne reflète pas vraiment les rapports entre le
concédant et le concessionnaire236. La convention-loi est définie comme un accord de volonté
faisant naître une situation juridique objective : elle est union. Pour Blondeau il n’y a pas
union entre la volonté des parties237. Le but de l’autorité concédante est d’organiser dans les
meilleures conditions possibles le service public, alors que le but du concessionnaire n’est pas
le même : il est de retirer de l’exploitation le maximum de gains ; pour l’entrepreneur,
l’organisation du service n’est qu’un moyen pour réaliser des bénéfices 238 . Il n’y a pas
d’identité de but, les intérêts de l’administration et ceux de l’entrepreneur sont des intérêts
opposés239.
Louis Rolland adopte aussi la distinction qui a été faite en ce qui concerne les
dispositions relatives à l’organisation et au fonctionnement du service et celles concernant les
avantages pécuniaires faits au concessionnaire240. Selon l’auteur « les premières doivent être
considérées comme d’ordre statutaire. Vis-à-vis d’elles le concessionnaire est dans une
situation légale ou réglementaire. Il doit subir, par suite, les modifications qui leur sont
apportées soit par des règles communes à tous les services ou à toutes les entreprises, soit
par des prescription légales ou réglementaires spéciales au service qu’il gère. » 241 Il poursuit
en disant « de toute nécessité les gouvernants doivent pouvoir modifier l’organisation et le
fonctionnement des services publics toutes les fois que le bien commun l’exige. Ils ne
sauraient être arrêtés par l’obligation d’obtenir l’assentiment d’un particulier ou d’un
groupe. Adopter une telle règle, ce serait subordonner l’intérêt général à l’intérêt
particulier. » Et quant aux dispositions de la seconde catégorie, « elles sont nettement de
234
Jèze G. Les principes généraux du droit administratif, Tome 1, 3e éd., Paris, Dalloz, 2005, p. 61,
(ouvrage réimprimé).
235
Blondeau A. op. cit. p.158 et s.
236
Ibid. p.158
237
Ibid.
238
Ibid.
239
Ibid. p.159.
240
Rolland L. op. cit. p.97.
241
Ibid.
65
nature contractuelle. Elles ne peuvent donc être modifiées que par le consentement des deux
parties. »242. Bonnard aborde également dans le même sens puisqu’il considère que pour tous
les pouvoirs et devoirs relatifs à l’organisation et au fonctionnement du service, le
concessionnaire est dans une situation réglementaire et contractuelle pour tous les pouvoirs et
devoirs résultant des avantages personnels pécuniaires et autres qui lui sont consentis par voie
de contrat243.
Ainsi, en ce qui concerne la concession accordée à la compagnie des chemins de fer de
l’Est, il ne fait aucun doute que l’acte en lui-même contient des dispositions de nature
contractuelle et règlementaire. En effet, l’article 24 du cahier des charges de la compagnie
accolée à la loi du 19 juillet 1845 relative aux chemins de fer de Paris à Strasbourg prévoyait
un partage des bénéfices avec l’État en ces termes : « pendant les cinq premières années de
l’exploitation, la compagnie est dispensée de toute redevance envers l’État pour la location
du sol du chemin de fer, et des travaux exécutés sur les fonds du trésor public ; mais, à
l’expiration de ces cinq années, si le produit net de l’exploitation excède huit pour cent du
capital dépensé par la compagnie, la moitié du surplus sera attribuée à l’État, à titre de prix
de ferme. » 244 Cette disposition, suivant le raisonnement de Louis Rolland relevé plus haut,
fait partie des avantages pécuniaires que l’État pourrait bénéficier. En acceptant d’exécuter les
travaux dans les conditions prévues dans le cahier des charges, la compagnie s’engageait en
même temps à verser la moitié du surplus des bénéfices à l’État. De leur coté, les pouvoirs
publics accordaient à la compagnie le droit de bénéficier de l’autre moitié du surplus des
bénéfices245 . En revanche, l’article 42 du même cahier des charges correspond plutôt aux
dispositions de nature règlementaire parce qu’il indique au concessionnaire les types de
constructions à faire. En effet, cet article dispose « les ponts à construire à la rencontre des
routes royales ou départementales, et des rivières ou canaux de navigation et de flottage,
seront en maçonnerie ou en fer. »
La nature des dispositions de la concession conditionne également le type de recours
qui peut être porté devant le juge. Le Conseil d’État juge le recours pour excès de pouvoir
irrecevable dans la mesure où la prétention du concessionnaire soulève un débat sur le sens et
242
Ibid.
243
Bonnard R. op. cit. p.717.
244
Duvergier J.B. op. cit. Tome 45, p.419 et s..
245
Voir aussi les articles 6 et suivant de la convention passée entre la compagnie du chemin de fer l’Est et l’État
approuvée par la loi du 11 juin 1859. Ces articles introduisent la garantie d’intérêt au profit de la compagnie.
Pour une étude approfondie sur la garantie d’intérêt, voir Dalloz Répertoire op.cit. Tome 2, p.437.
66
la portée du contrat. Il appartient au Conseil de Préfecture, juge du contrat de statuer 246, ainsi
qu’il a été jugé dans l’arrêt « compagnie des tramways de l’Est parisien » rendu par le Conseil
d’État. Dans cette espèce, le préfet de la Seine s’appuie sur une disposition du cahier des
charges pour demander à la compagnie le rétablissement sur certaines lignes de son réseau des
services conformes à un horaire arrêté antérieurement par le préfet de police. Saisi par la
compagnie, le Conseil d’État a jugé que « la compagnie n’est pas recevable à déférer pour
excès de pouvoir au Conseil d’État la décision du préfet de la Seine, par le motif qu’en raison
de l’état de guerre et des difficultés d’exploitation en résultant elle ne pouvait être tenue de
rétablir la marche régulière de ses services : si elle est se croit fondée à soutenir que le préfet
lui a imposé des obligations ne découlant pas pour elle du contrat de concession, sa
prétention doit être soumise au premier ressort au conseil de préfecture. »247 Le Conseil
d’État a également jugé en ce sens dans l’arrêt « Grandes compagnies ». Il a pu considérer
dans cet arrêt que « si les compagnies requérantes se croient fondées à soutenir que les
mesures prescrites par le décret attaqué introduisent dans les charges de l’exploitation des
éléments qui n’ont pu entrer dans les prévisions des parties contractantes, et qu’il est porté
atteinte aux conventions intervenues entre les parties, il leur appartient de telles réclamations
que de droit devant le conseil de préfecture, compétent pour statuer sur les litiges en matière
de concession de travaux publics.» En l’espèce, les compagnies reprochaient à l’État d’avoir
pris un décret modifiant les dispositions de l’ordonnance du 15 novembre 1845 ayant servi de
base au contrat conclu avec les compagnies, dispositions qui ne pouvaient pas être modifiées
par l’État de façon unilatérale248.
Dans l’arrêt « Compagnie des chemins de fer de Bône-Guelma et prolongement », la
décision du gouverneur général de l’Algérie était attaquée au motif qu’elle avait violé les
conventions intervenues entre l’État et la compagnie requérante en introduisant dans les
dépenses de celle-ci un élément qui n’était pas entré en compte dans l’évaluation des charges
ayant servi à établir le forfait d’exploitation. Le Conseil d’État avait décidé en ces termes « si
la compagnie requérante se croit fondée à soutenir que les mesures prescrites par la décision
attaquée introduisent dans les charges de l’exploitation un élément qui n’a pu entrer dans les
prévisions des parties et qu’il est ainsi porté atteinte aux conventions survenues entre elles, sa
246
Sur la compétence des conseils de préfecture en matière de contrat de concession. Dufour G. op. cit. Tome 3,
p.237 et s ; Dalloz Rép. op. cit. p.441 et s.
247
C. E. 21 novembre 1919, Compagnie des tramways de l’Est parisien, Rec. p.849.
248
C. E. 6 décembre 1907, Compagnie du Nord, d’Orléans, du Midi, de l’Est et de l’Ouest, Rec. p.914 et s.
Concl. Romieu ; R.D.P. 1908, p.38 à 58, note Gaston Jèze.
67
prétention soulève un débat sur le sens et la portée du contrat et c’est au conseil de préfecture
qu’il appartient, […], d’en connaître, […] »249.
En définitive, l’acte de concession est un acte complexe parce qu’il regroupe en son
sein des dispositions de nature contractuelle et règlementaire. Quant à celui adopté lors de
l’établissement des voies ferrées en Moselle et en Meurthe et Moselle, il indique la manière
selon laquelle les terrains seront acquis.
249
C. E. 4 août 1905, Compagnie des chemins de fer de Bône-Guelma et prolongement, Rec. 1905, p.770.
250
Voir sur ce point Bonnard R. op. cit. p.712 ; Aucoc L. op. cit. Tome 2, p.429.
251
Duvergier J.B. op. cit. Tome 45, p.419 et s.
252
Ibid. p.431.
253
Ibid. p.427.
68
Pour exécuter les travaux entre Paris et Strasbourg, l’État prend l’engagement de
fournir au concessionnaire tous les terrains nécessaires pour l’exécution des travaux. L’article
1er du cahier des charges dispose que « le ministre des travaux publics, au nom de l’État,
s’engage à livrer à la compagnie les terrains… »254. Dans ce cas, un concessionnaire est-il en
droit d’engager une procédure d’expropriation ? Une réponse négative doit être apportée à
cette interrogation. En effet, deux procédures d’expropriation ne peuvent pas être engagées
pour les mêmes propriétés. L’État ayant pris l’engagement de fournir les terrains, le
concessionnaire n’est plus recevable à diligenter la procédure d’expropriation. Bien que la loi
du 3 mai 1841 et le cahier des charges prévoient que le concessionnaire a les mêmes droits
que l’administration, en pareille circonstance, le pouvoir d’exproprier doit lui être dénié.
Pour l’embranchement en direction de Metz, l’État ne prend pas l’engagement de
fournir les terrains, mais accorde à la compagnie concessionnaire le droit d’user de la
procédure d’expropriation pour obtenir les propriétés nécessaires à l’exécution des travaux.
En effet, l’article 52 du cahier des charges dispose « tous les terrains destinés à servir
d’emplacement au chemin de fer et à toutes les dépendances, telles que gares de croisement et
de stationnement, lieux de chargement et de déchargement, ainsi qu’au rétablissement des
communications déplacées ou interrompues, et de nouveaux lits de cours d’eau, seront
achetés et payés par la compagnie. La compagnie est substituée aux droits, comme elle est
soumise à toutes les obligations qui dérivent, pour l’administration, de la loi du 3 mai
1841 »255.
A travers les deux clauses du cahier des charges de la concession accordée à la
compagnie de Paris à Strasbourg, se dégagent les modalités d’acquisition des propriétés
nécessaires à l’exécution des travaux. Par conséquent, elles atténuent le principe posé aux
articles 3 et 63 de la loi du 3 mai 1841 qui donne au concessionnaire le droit d’exproprier sans
établir une réserve sur les dispositions que peut contenir le cahier des charges. .
Quant au cahier des charges des chemins de fer adopté suite aux conventions
approuvées par la loi du 11 juin 1859, les dispositions qu’il contient donnent également au
concessionnaire le droit d’exproprier256. En effet, l’article 6 dispose que « les terrains sont
acquis et les ouvrages seront exécutés immédiatement pour deux voies […] Les terrains
acquis par la compagnie pour l’établissement de la seconde voie ne pourront recevoir une
autre destination. » Cette disposition est complétée par l’article 22 du même cahier des
254
Ibid. p.426
255
Ibid. p.431.
256
Pour le cahier des charges, voir Duvergier J.B. op. cit. Tome 59, p.248 et s.
69
charges qui indique que « l’entreprise étant d’utilité publique, la compagnie est investie, pour
l’exécution des travaux dépendant de la concession, de tous les droits que les lois et
règlements confèrent à l’administration en matière de travaux publics, soit pour l’acquisition
des terrains par voie d’expropriation, […] » L’article 4 de la convention du 11 juin 1883
relative aux chemins de fer de l’Est donne également à la compagnie le droit d’exproprier
puisque l’État accepte de rembourser tous les frais occasionnés par les achats de terrains faits
par celle-ci257.
Mais il convient de souligner que si la concession donne au concessionnaire le droit
d’exproprier, elle n’empêche pas l’administration de diligenter elle-même la procédure. C’est
d’ailleurs ce que relève Crépon : « […] l’administration, malgré la concession consentie,
conserve le droit de faire des diligences en son propre et d’adresser au procureur de la
République les pièces et la demande à fin d’expropriation. »258
La concession des travaux publics conduit donc à la substitution de l’État par le
concessionnaire. L’une des conséquences de cette subrogation de droits est le pouvoir
d’exproprier. La présence de la compagnie des chemins de fer de l’Est dans les procédures
d’expropriation est donc une conséquence des conventions passées avec l’autorité
administrative. Pour mettre en application le droit accordé à cette compagnie, fallait-il encore
que l’État par l’intermédiaire de ses agents collabore lors de la mise en œuvre des procédures
d’expropriation.
Pour acquérir des immeubles par le biais de l’expropriation, l’expropriant comme nous
l’avons signalé plus haut doit remplir un certain nombre de formalité. Si l’administration n’a
pas besoin du concessionnaire lorsqu’elle poursuit elle-même la procédure, le concessionnaire,
en revanche, doit obtenir le concours des agents de l’État pour que celle-ci aboutisse (A)
comme en témoignent de nombreuses décisions rendues en sa faveur par les tribunaux des
départements de la Moselle et Meurthe et Moselle (B).
257
Voir la convention du 11 juin 1883 relative aux chemins de fer de l’Est, Palaa J.-G. Dictionnaire législatif et
règlementaire des chemins de fer, Tome 2, 3e éd. Paris, Marchal et Billard, 1887, p.867 et s.
258
Crépon T. code annoté de l’expropriation …op. cit. p.381.
70
A- La collaboration entre l’autorité concédante et le concessionnaire.
S’il est admis que vis-à-vis des tiers, le concessionnaire détient un droit, celui de
porter atteinte à leurs intérêts, d’user à leur égard du pouvoir d’exproprier259, peut-il vraiment
remplacer l’administration lors du déroulement de la procédure ? Pour répondre à cette
question, nous allons relever la distinction faite par Lalleau à propos des diverses attributions
du préfet. En effet, l’auteur écrit que « les préfets agissent, tantôt comme fonctionnaire tantôt
comme agents et représentants des administrations qui font exécuter les travaux. Dans tous
les cas où les préfets exercent le pouvoir qui leur est délégué comme fonctionnaires, la
circonstance que les travaux sont exécutés par des concessionnaires ne change rien à leurs
attributions ; mais ceux-ci sont substitués aux préfets pour tous les actes où le préfet
n’intervient que comme agent de l’administration publique. »260Par exemple, la désignation
des terrains nécessaires pour l’exécution des travaux est exclusivement réservée au préfet.
Cette désignation des terrains intervient parfois après qu’ils aient été acquis à l’amiable par le
concessionnaire. Lors de la construction de l’embranchement de Frouard à Metz et vers
Sarrebruck, les arrêtés du préfet du 2 septembre 1847 et du 26 janvier 1848 déclarent
cessibles les terrains situés dans la partie comprise entre Peltre et Pontpierre en Moselle261.
Mais, lors de l’exécution des travaux, les terrains primitivement affectés tels qu’ils figurent
aux plans parcellaires annexés aux dits arrêtés sont jugés insuffisants. Les estimations des
259
Hauriou M. op. cit. p.695.
260
Lalleau (De) op. cit. Tome 2, p.226. Dans le même sens Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome
21, p.509. Crépon T. Code annoté de l’expropriation… op. cit. p.380.
261
A.D.M. Série 1S363, Document n°3 : expropriation pour cause d’utilité publique sur les commues de Peltre,
Jury, Mécleuves-Frontigny, Courcelles sur Nied, Sorbey, Sanry sur Nied, Bazoncourt, Ancerville, Remilly,
Adaincourt, Han sur Nied, Arriance, Mainvillers, Créhange, Elvange, Faulquémont, Téting, Lemud, Pontpierre.
71
terrains ont été faites de manière restrictive. Pour l’achèvement des travaux, la compagnie du
chemin de fer de Paris à Strasbourg recourt à la procédure amiable afin d’obtenir le transfert
de propriété. En pratique, elle commence par occuper les terrains qui lui sont nécessaires pour
compléter les travaux. L’accord des propriétaires en vue de céder volontairement à la
compagnie leurs propriétés est postérieur à l’occupation. Le paiement des indemnités
n’intervient qu’à la fin des travaux. C’est ce qui ressort de la lettre de l’ingénieur en chef des
travaux de la ligne de Frouard à Metz et Sarrebruck. Dans cette lettre, l’ingénieur demande au
préfet de prendre un arrêté de cessibilité qui comprendra les terrains déjà cédés
volontairement par les propriétaires et ceci afin que la compagnie jouisse du bénéfice de
l’article 58 de la loi du 3 mai 1841262. Cet article précise à juste titre que « les plans, procès
verbaux, certificat, significations, jugements, contrats, quittances et autres actes faits en vertu
de la présente loi, seront visés pour timbre et enregistrés gratis, lorsqu’il y aura lieu à la
formalité de l’enregistrement. Il ne sera perçu aucuns droits pour la transcription des actes au
bureau des hypothèques. Les droits perçus sur les acquisitions amiables faites antérieurement
aux arrêtés de préfet seront restitués, lorsque dans un délai de deux ans, à partir de la
perception, il sera justifié que les immeubles acquis sont compris dans ces arrêtés. La
résiliation des droits ne pourra s’appliquer qu’à la portion des immeubles qui aura été
reconnue nécessaire à l’exécution des travaux. » La concession ne transforme pas le
concessionnaire en une autorité administrative et l’arrêté de cessibilité fait partie des
attributions du préfet263.
Toutefois, rien n’empêche le concessionnaire de provoquer de la part de l’autorité
publique compétente tous les actes qui doivent être accomplis pour obtenir soit un jugement
d’expropriation264, soit pour bénéficier de la gratuité de l’enregistrement des actes qu’il aurait
accompli à l’amiable pour obtenir le transfert de propriété. A ce titre, le concessionnaire est en
droit de demander au préfet de désigner les propriétés nécessaires à l’exécution des travaux ou
262
A.D.M. Série 1S363, Document n°3 : Lettre de l’ingénieur en chef des travaux du 20 mai 1851 adressée au
préfet. Même série : tableau supplémentaire des terrains dressé le 15 avril 1851 par la compagnie de Paris à
Strasbourg. Dans le même sens, même série, document n°10 : Rapport de l’ingénieur des travaux du 13 juillet
1866 et la lettre de la compagnie des chemins de fer l’Est du 6 juin 1866 qui demande au préfet de prendre un
arrêté de cessibilité pour les terrains acquis amiablement par la compagnie servant à l’agrandissement des
ateliers de Montigny-les-Metz, afin de satisfaire aux besoins de service des lignes de Niederbronn à Thionville et
de Reims à Metz ; rapport de l’ingénieur des travaux du 4 décembre 1865 et la demande de la compagnie du 21
novembre 1865 : demande d’un arrêté de cessibilité pour les terrains acquis amiablement dans la commune de
Montigny-les-Metz, pour l’exécution d’une remise à machines dans le dépôt de Montigny (12 parcelles occupées,
voir tableau parcellaire dressé le 16 novembre 1865).
263
Peyronny (De) et Delamarre, op. cit. p.621.
264
Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 21, p.509 ; Crépon T. op. cit. p.380.
72
celles qui ont été prises pour l’achèvement des travaux 265 . C’est d’ailleurs ce que relève
Crépon en s’appuyant sur la jurisprudence de la cour de cassation. En effet, l’auteur écrit que
« la concession faite par l’État à des particuliers du droit de construire un chemin de fer
implique le droit d’acquérir les terrains nécessaires à cet effet, soit à l’amiable et de gré à
gré, soit par l’expropriation forcée pour cause d’utilité publique ; comme moyen d’exercice
de cette faculté, la compagnie concessionnaire peut provoquer de la part de l’autorité
publique compétente tous les actes nécessaires pour arriver à l’expropriation. »266
265
A.D.M. Série 1S363, document n°10 : Ligne de Frouard à Forbach et de Metz à Luxembourg : déclaration de
cessibilité de terrains nécessaires au complément des travaux. L’arrêté de cessibilité du préfet du 28 septembre
1866 déclare cessible pour cause d’utilité publique les terrains acquis à l’amiable par la compagnie des chemins
de fer de l’Est pour servir au prolongement de la voie garage de Faulquemont. Dans le même sens, et même série,
l’arrêté du préfet du 10 août 1866 qui déclare cessibles 15 parcelles pour servir à l’agrandissement des atéliers de
Montigny-les-Metz , afin de satisfaire aux besoins de service des lignes de Niederbronn à Thionville et de Reims
à Metz.
266
Crépon T. Code annoté de l’expropriation… op. cit. p.380.
267
Lalleau (De) op. cit. Tome 2, p.226 et s ; Peyronny (De) et Delamarre, op. cit. p.620 et s ; Carpentier A.,
Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 21, p.509 ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.243 ; Michelin H. op. cit. p.100.
268
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.243.
73
tandis que l’ingénieur de l’État se préoccupera de ces divers intérêts. […] l’ingénieur de l’État,
par sa science et sa compétence, fera plus aisément écarter les objections les plus sérieuses
des propriétaires, s’il les croit nuisibles au concessionnaire. »269
Lalleau n’admet pas l’intervention de l’ingénieur du concessionnaire. Il considère que
« appeler l’ingénieur du concessionnaire dans la commission, c’est y appeler le
concessionnaire lui-même, et l’y appeler, non seulement avec voix délibérative, mais en
quelque sorte avec voix prépondérante ; car on sait qu’il est toujours facile à un homme de
l’art d’opposer à la réclamation des propriétaires des difficultés d’exécution plus ou moins
réelles, mais dont l’allégation suffit pour décider la commission à maintenir le tracé
primitif »270. Le même auteur enseigne qu’à Paris l’ingénieur du concessionnaire était appelé
dans les commissions, mais les membres de ces commissions avaient reconnu que son
intervention ne leur offrirait pas « les garanties nécessaires pour l’émission d’une opinion
parfaitement éclairée. » 271 Pour y remédier dit-il le préfet avait invité les ingénieurs du
gouvernement à assister aux opérations de la commission pour lui fournir les renseignements
dont elle avait besoin. Mais dit-il encore qu’on n’avait pas tardé à remarquer que l’on plaçait
par là les ingénieurs dans une position que la loi n’avait certes pas voulu leur faire puisqu’au
moment du vote, « le fonctionnaire public devait se retirer, et l’agent du concessionnaire
prenait seul part à la décision. Le fonctionnaire n’avait que voix consultative, tandis que la
partie intéressée avait voix délibérative. » 272 Pour l’auteur, c’était l’inverse qu’il fallait
faire 273 . Cette situation décrite par Lalleau plaçait l’ingénieur du gouvernement selon les
propos de Carpentier et Frèrejouan « dans une situation inférieure à l’ingénieur du
concessionnaire […] »274.
Béquet considère que l’intervention de l’ingénieur désigné par le préfet est non
seulement licite, mais encore indispensable dans le cas même où les travaux qui donnent lieu
à l’expropriation sont entrepris par un concessionnaire : « licite, car il n’y a aucun
inconvénient à admettre les ingénieurs dans une commission dont les attributions sont
purement consultatives ; indispensable, car l’article 63 de la loi du 3 mai 1841, qui accorde
aux concessionnaires les mêmes droits et leur impose les mêmes obligations qu’à
269
Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 21, p.510.
270
Lalleau (De) op. cit. Tome 2, p.228.
271
Ibid. p.229.
272
Ibid.
273
Ibid.
274
Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 21, p.510 ; Lalleau (De) op. cit. Tome 2, p.229.
74
l’Administration, indique par cela même qu’il n’y a, quelle que soit la qualité de
l’expropriant, qu’une seule et unique procédure. »275
Peyronny et Delamarre sont plus tranchés sur cette question 276 . Ils écartent de la
commission d’enquête l’ingénieur du concessionnaire guidé par les intérêts économiques,
moins regardant à tout ce qui touche aux intérêts généraux, et notamment des dommages que
l’exécution des travaux peut causer à des canaux, à des routes, et à des chemins vicinaux 277 ;
seul l’ingénieur du gouvernement peut mettre en lumière les intérêts du concessionnaire et lui
seul entre dans la commission avec voix délibérative. Selon les propos tenus par Peyronny et
Delamarre, l’ingénieur du concessionnaire est considéré au même titre que les propriétaires, il
ne peut être appelé que pour donner des renseignements278.
Henry Michelin dans sa thèse va à l’encontre de l’opinion des auteurs précédemment
cités279 . Il considère que la participation de l’ingénieur avec voix délibérative ou non ne
présente « aucun danger puisque la commission ne fait qu’émettre un simple avis »280.
Après avoir souligner la position de la doctrine, il convient de relever que l’article 8 de
la loi du 3 mai 1841 qui crée la commission d’enquête n’est pas assez clair. Aux termes de cet
article, doit siéger au sein de la commission l’un des ingénieurs chargés de l’exécution des
travaux. Mais il ne donne aucune précision dans le cas où l’expropriation est poursuivie par
un concessionnaire. Par déduction, dans la mesure où la procédure d’expropriation est
poursuivie pour le compte de l’administration, la présence de l’ingénieur du gouvernement au
sein de la commission ne fait aucun doute. Il représente l’intérêt général et l’avis qu’il donne
n’est pas motivé par des raisons économiques liées à l’intérêt du concessionnaire. Alors que
l’ingénieur du concessionnaire qui siège au sein de la commission d’enquête peut constituer
un danger pour les propriétaires. En effet, il ferait primer l’intérêt de son mandant au
détriment des intérêts des propriétaires. Il ferait privilégier un tracé défectueux sans tenir
compte des propriétés voisines. En outre, si l’article 8 précité ne tranche pas clairement la
question, il convient cependant signaler qu’il n’exclut pas non plus l’ingénieur du
concessionnaire de la commission. Carpentier et Frèrejouan relevaient à juste titre que le
système qui consistait à faire appel à l’ingénieur de l’État avec voix délibérative et l’ingénieur
du concessionnaire avec consultative ne pouvaient être accepté en présence de l’article 8 de la
loi du 3 mai 1841, qui désignait pour faire partie de la commission l’ingénieur chargé de
275
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.243.
276
Peyronny (De) et Delamarre, op. cit. p.621.
277
Ibid.
278
Ibid.
279
Michelin H. op. cit. p.100.
280
Ibid.
75
l’exécution des travaux 281 . Ces deux auteurs rapportent également l’arrêt de la cour de
cassation rendu le 14 janvier 1868 qui avait jugé que « la disposition de l’article 8 de la loi du
3 mai 1841, qui règle la composition de la commission chargée de recueillir, au cours de
l’expropriation pour cause d’utilité publique, les observations des propriétaires, s’applique à
toutes les expropriations, à celles poursuivies par des concessionnaires, aussi bien qu’à celles
poursuivies par l’État. En conséquence, l’ingénieur chargé de l’exécution de travaux
concédés à une compagnie de chemin de fer est régulièrement appelé comme membre de la
commission. »282
En prenant l’exemple de la Moselle, les procédures d’expropriations ne montrent pas
avec certitude que l’ingénieur de la compagnie des chemins de fer de l’Est ait fait partie de la
commission d’enquête. Toutefois, pour la détermination du tracé, l’ingénieur joue un rôle
important. Il lui appartient de faire toutes les opérations et fouilles de reconnaissance
nécessaires à la rédaction des projets définitifs. Ainsi, pour obtenir le projet définitif de
l’embranchement de Metz à Thionville, le préfet de la Moselle avait pris un arrêté le 20 avril
1852 permettant aux ingénieurs du chemin de fer et les agents placés sous leurs ordres de
pénétrer dans les propriétés des particuliers, des communes ou de l’État, à l’effet d’y faire
toutes les opérations et fouilles de reconnaissance nécessaires à la rédaction des projets
définitifs de l’embranchement de Metz à Thionville, et à l’accomplissement des formalités
prescrites par la loi du 3 mai 1841283. Pour l’établissement du chemin de fer de Frouard à
Metz et à Sarrebruck, l’état parcellaire des terrains à occuper dans les communes de
Folschwiller à Forbach est dressé par la compagnie concessionnaire 284. Ce qui suppose que
l’ingénieur de la compagnie a participé à l’élaboration du tracé définitif.
281
Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 21, p.510.
282
Ibid.
283
A.D.M. Série 1S357 , Embranchement de Frouard à Metz et à Sarrebruck : matières diverses :1847-1870. Art.
1er de l’arrêté du 20 avril 1852 publié dans le Moniteur de la Moselle.
284
A.D.M. Série 1S361, Etudes. Consultations : 1842-1853, communes concernées : Folschwiller, Valmont,
Lachambre, Petit-Ebersvillers, Macheren, Saint-Avold, Hombourg, Betting, Béning, Cocheren, Rosbruck,
Morsbach et Forbach. Voir le tableau dressé à Metz le 24 janvier 1848. Voir aussi, A.D.M. Série 1S363,
document n°5, chemin de fer, commune de Forbach : réclamations : expropriation contre le sieur Frentzel :
1852-1859, état parcellaire dressé par l’ingénieur en chef de la compagnie en date du 16 mars 1857.
76
n’est pas indispensable. Pourtant, en suivant à la lettre la loi du 3 mai 1841, il semble que le
préfet puisse saisir seul le tribunal pour obtenir un jugement d’expropriation. Le respect
scrupuleux de cette règle met l’administration ou le concessionnaire sous tutelle. Mais Lalleau
soutient que lorsque l’expropriation est poursuivie par le concessionnaire, « c’est à celui-ci à
réclamer l’expropriation au moyen d’une requête qu’il présente à cet effet au tribunal et qui
est signé d’un avoué. »285. Adrien Mignot dans sa thèse se range à l’opinion selon laquelle le
concessionnaire peut être autorisé à poursuivre lui-même l’exécution de l’arrêté de
cessibilité286. Il pense que « le préfet ne peut donc pas prétendre avoir seul le droit de saisir
l'autorité judiciaire quand il y a en cause une partie expropriante autre que l'Etat ou le
département, mais les termes de la loi semblent l'autoriser à remplir lui-même cette formalité,
dans l'intérêt et comme mandataire naturel à cet effet de ladite partie expropriante. »287
Si le concessionnaire ne requiert pas l’expropriation, rien cependant ne lui interdit de
saisir le préfet afin qu’il demande au procureur de requérir l’expropriation au profit de la
compagnies. Pour l’établissement des voies ferrées en Moselle et en Meurthe et Moselle, le
concessionnaire par l’intermédiaire de son ingénieur en chef n’hésite pas à demander au préfet
de provoquer auprès du tribunal un jugement d’expropriation. En effet, le jugement rendu par
le tribunal de Metz en date du 8 septembre 1847 avait prononcé l’expropriation des terrains
situés dans les communes comprises entre Novéant et Magny en Moselle 288 . Sachant que
d’autres propriétés lui étaient nécessaires pour exécuter les travaux dans les communes de
Peltre-Crépy jusqu’à Sarreguemines, la compagnie demande au préfet « de bien vouloir
provoquer de la part du tribunal civil de l’arrondissement de Metz un jugement
d’expropriation semblable à celui du 8 septembre 1847 concernant les communes de Peltre
jusqu’à Sarreguemines » 289 . En effet, la loi de 1841 n’indique pas que tout jugement qui
prononce l’expropriation au profit du concessionnaire sur la requête du procureur serait
annulé. L’administration comme le souligne Lalleau, « dans l’intérêt de laquelle se poursuit
l’expropriation, conserve, malgré la concession qu’elle a consentie, le droit de faire les
diligences nécessaires en son propre nom, et d’adresser au procureur impérial les pièces et la
demande à fin d’expropriation. Le concessionnaire n’est que son délégué, et lé déléguant est
toujours en droit d’agir lui-même. C’est alors au concessionnaire à intervenir si bon lui
285
Lalleau (De) op. cit. Tome 2, p.230 ; Crépon T. code annoté de l’expropriation… op. cit. p.380.
286
Mignot A. op. cit. p. 206.
287
Ibid.
288
Trib. De Metz, 8 septembre 1847, A.D.M. Série 1S363. Jugement paru dans un journal à Metz du 9
septembre 1847 (titre phare du journal : De paris à Strasbourg. Embranchement de Frouard sur Metz et vers
Sarrebruck).
289
A.D.M. Série 1S363, lettre de l’ingénieur en chef des travaux du 18 janvier 1848.
77
semble. L’administration et la compagnie concessionnaire peuvent ainsi agir
concurremment. »290
Le concessionnaire peut exproprier et cela est confirmé par les décisions rendues par
les tribunaux lorrains. Si dans certaines décisions l’expropriation est prononcée au profit de la
compagnie concessionnaire comme c’est le cas dans l’affaire liée à l’expropriation de deux
parcelles situées sur le territoire de Montigny-les-Metz où pour obtenir un jugement de
donner acte, le préfet de la Moselle adresse une lettre au procureur et le dossier de l’affaire
afin qu’il requiert devant le tribunal le consentement des propriétaires à l’occupation de leurs
terrains291. Cet acte est fait dans l’intérêt de la compagnie et après la demande formulée par
les ingénieurs au préfet de bien vouloir procéder aux formalités de la loi du 3 mai 1841 292.
D’autres décisions montrent que l’expropriation est prononcée au profit de la compagnie sur
la requête formulée par l’un de ses ingénieurs avec le concours d’un avoué293.
B- Les décisions rendues par les tribunaux lorrains au profit de la compagnie des
chemins de fer de l’Est.
290
Lalleau (De) op. cit. Tome 2, p.231.
291
A.D.M. Série 1S363, document n°4, chemin de fer : expropriation de deux parcelles sur le territoire de
Montigny-les-Metz, lettre du préfet du 30 janvier 1849.
292
A.D.M. Série 1S363, document n°4 : lettres de l’ingénieur délégué du 1er décembre 1848 et de l’ingénieur
ordinaire du 29 novembre 1848.
293
Trib. De Sarreguemines, 23 août 1864, A.D.M. Série 6U177.
294
A.D.M. Série 6U177, voir le tableau dressé le 9 juin 1864.
295
Trib. De Sarreguemines, 23 août 1864, A.D.M. Série 6U177.
296
A.D.M. Série 6U177, voir le tableau dressé le 22 décembre 1864.
297
Trib. De Sarreguemines, 1er décembre 1864, A.D.M. Série 6U177.
78
Ces deux décisions répondent à la règle posée à l’article 63 de la loi du 3 mai 1841 qui
admet que le concessionnaire use du droit d’exproprier pour obtenir le transfert de propriété.
Le réquisitoire n’est pas fait par le procureur impérial qui a compétence en la matière lorsque
l’expropriation est poursuivie par l’administration elle-même. La requête est introduite par la
compagnie elle-même et les conclusions disent qu’il « plaise au tribunal prononcer à son
profit l’expropriation pour cause d’utilité publique des propriétés désignées dans l’état
parcellaire… »298 Les décisions rendues par le tribunal de Sarreguemines ne concerne pas la
construction de la ligne de Paris à Strasbourg. Par une convention du 1 er mai 1863 approuvée
par un décret impérial du 11 juin 1863, le chemin de fer de Niderbronn à Thionville a été
concédé à la compagnie des chemins de fer de l’Est299. Cette concession donne également au
concessionnaire le droit d’exproprier300.
Devant le tribunal de Metz, les décisions concernant la compagnie des chemins de fer de
l’Est portent majoritairement sur les indemnités accordées aux propriétaires dépossédés 301.
Pour la construction de l’embranchement de Frouard à Metz et vers Sarrebruck, le juge s’est
prononcé dans deux décisions. Chaque décision englobe plusieurs communes. La première
concerne le tronçon de Frouard à Metz. Le juge prononce l’expropriation pour cause d’utilité
publique des terrains compris dans les territoires de Novéant jusqu’à Magny en Moselle au
profit de la compagnie302. La seconde décision concerne les terrains situés dans les communes
de Peltre à Pontpierre en Moselle303. Le juge se prononce après avoir vérifié que toutes les
formalités prescrites par la loi ont été accomplies. Elles sont précédées par une ordonnance du
roi qui déclare l’urgence de prendre possession de terrains non bâtis à occuper dans la
traversée des départements de la Meurthe et de la Moselle pour le chemin de fer de Frouard à
Metz et à la frontière de Prusse vers Sarrebruck304. Toutefois, avant d’obtenir le jugement
d’expropriation, la compagnie est appelée à tenir compte des mesures permettant de garantir
la sécurité des piétons à proximité de la voie en construction et satisfaire à l’écoulement des
eaux. Même après le jugement, les habitants sont appelés à porter des réclamations. C’est le
298
Trib. De Sarreguemines 23 août 1864, op. cit ; Trib. De Sarreguemines, 1er décembre 1864, op. cit.
299
Pour le tracé de la ligne, voir en annexe la carte n°3.
300
Trib. De Sarreguemines 23 août 1864, op. cit ; Trib. De Sarreguemines, 1er décembre 1864, op. cit.
301
Trib. De Metz, 15 et 16 mars 1869, A.D.M. Série 4U207 ; 1er, 3, 6, et 7 mars 1869 A.D.M. Série 4U207 ; 1er
octobre 1849 ; 18 et 19 décembre 1854, A.D.M. Série 4U208
302
Trib. De Metz, 8 septembre 1847, op. cit.
303
Trib. De Metz, 10 février 1848, A.D.M. Série 1S363, document n°3, op. cit. Jugement paru dans le journal
Indépendant de la Moselle du 28 février 1848.
304
A.D.M. Série 1S363, ordonnance du roi du 8 mai 1847 (art. 1 er).
79
cas lors de la procédure d’expropriation engagée à l’encontre des propriétaires de la commune
du Ban Saint-Martin en Moselle305.
D’autres décisions concernant la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg sont
rendues par le tribunal de Sarrebourg. L’expropriation pour cause d’utilité publique vise les
propriétés situées sur les communes de Sarrebourg 306 , d’Avricourt 307 , de Heming 308 , de
Richicourt309, d’Imling310, de Gondrexange et Hertzing 311 en Meurthe et Moselle. Pour les
propriétés situées dans l’arrondissement de Sarrebourg et dans les arrondissements de Nancy,
Toul et Lunéville, les jugements sont prononcés au profit de l’État. Ce n’est là que
l’application pure et simple des dispositions du cahier des charges.
Les travaux entrepris dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle ont
donc permis à la compagnie des chemins de fer de l’Est d’user de la procédure
d’expropriation pour obtenir les terrains dont elle avait besoin pour les exécuter. Mais il faut
relever que si la loi du 3 mai 1841 donne sans réserve ce droit à tout concessionnaire de
travaux publics, l’acte de concession qui détermine les droits et les obligations de la
compagnie règlemente autrement la manière selon laquelle les propriétés seront acquises.
En revanche, toutes les procédures d’expropriation dans les départements concernés ne se
limitent pas à la construction des chemins de fer. L’application de la loi du 3 mai 1841 est
requise pour tous les travaux entrepris par l’État qui nécessitent l’acquisition des terrains.
Ainsi, de nombreuses procédures sont poursuivies par l’administration elle-même et les
jugements sont rendus à son profit.
305
A.D.M. Série 4U207 : 1850-1860 ; série 1S363, commune de Téting en Moselle : demande d’abornement par
le sieur Stoffel du 15 septembre 1854 entre le chemin de fer et son terrain.
306
Trib. De Sarrebourg, 3 avril 1847, A.D.M. Série 5U91.
307
Trib. De Sarrebourg, 20 février 1851, A.D.M. Série 5U91.
308
Trib. De Sarrebourg, 8 mai 1851, A.D.M. Série 5U91.
309
Trib. De Sarrebourg, 5 mars 1851, A.D.M. Série 5U91.
310
Trib. De Sarrebourg, 4 juin 1851, A.D.M. Série 5U91.
311
Trib. De Sarrebourg, 9 avril 1851, A.D.M. Série 5U91.
80
Section 2 - Les différentes procédures d’expropriation au profit de l’autorité
administrative.
L’expropriation pour cause d’utilité publique est liée à l’exécution d’un travail public.
Ce procédé est utilisé lorsque l’administration a besoin d’acquérir des terrains pour construire
un ouvrage public312, nécessaire à l’exploitation d’un service public313. Comme il a été relevé
plus haut les voies ferrées ne constituent pas les seuls grands travaux exécutés dans les
départements lorrains. En effet, d’autres grands travaux exécutés ont nécessité le recours à la
procédure d’expropriation (Paragraphe 1). D’autres procédures engagées font référence aux
petits travaux qui n’ont qu’un intérêt communal (Paragraphe 2).
Si la construction des voies ferrées est concédée à la compagnie des chemins de fer de
l’Est, la construction des canaux est exécutée par l’administration elle-même. Toutefois, que
les travaux soient exécutés par l’administration ou par le concessionnaire, aucun élément
probant ne permet de les qualifier de grands. Ainsi, il y a lieu de rechercher les critères de
grands travaux (1), avant de développer ceux entrepris en Moselle et Meurthe et Moselle (2).
312
Aucoc L. op. cit. p.542.
313
Jèze G. Les principes généraux du droit administratif : la notion de service public ; les individus au service
public ; le statut des agents publics, 3e éd. 1930, p.13.
314
Bauny de Récy R. op. cit. p.73.
315
Berthélemy H. Traité élémentaire de droit administratif, 4e éd. 1906, p.563.
81
1- Les critères des grands travaux
L’expression « grands travaux » est employée par les différentes lois qui organisent la
procédure d’expropriation, mais elles ne donnent pas de critères pour reconnaître un grand
travail. Elles exigent que pour tout travail d’intérêt général, une déclaration d’utilité publique
soit faite. O tous les grands travaux ne nécessitent pas des acquisitions des terrains. Béquet
prend l’exemple de dragages à exécuter dans le lit d’un fleuve sur une grande longueur ou
bien de barrages ne comportant pas emprise sur les propriétés privées ou encore d’appareils
importants à installer pour le service des arsenaux ou des ports de commerce ou de guerre 316.
Il pense que dans ce cas l’expropriation n’est point nécessaire et qu’il n’est pas opportun
qu’une déclaration d’utilité publique intervienne 317 . Le critère de la déclaration d’utilité
publique, comme critère de grands travaux, n’est donc point à retenir selon Béquet318.
L’administration peut autoriser l’exécution des travaux par une loi ou un décret, sans
que la procédure d’expropriation soit engagée. Tel est le cas des travaux réalisés sur le
domaine public. Les terrains sont déjà disponibles et il n’y a plus qu’à exécuter les travaux.
La loi ou le décret qui autorise l’exécution des travaux ne comporte pas de formules
permettant de comprendre que des acquisitions de terrains doivent être faites. L’autorisation
des travaux par l’autorité compétente sous-entend que l’administration ou ses délégués
peuvent user de la procédure d’expropriation. Ce besoin d’acquérir des terrains peut surgir à
tout moment. La seule condition selon Béquet est que l’acte qui autorise les travaux émane de
l’autorité compétente319. D’après lui, « si une loi avait été indispensable pour réaliser cet
objectif, un simple décret d’autorisation ne saurait évidemment suffire. Il serait également
indispensable que les formalités prescrites avant toute déclaration d’utilité publique,
l’enquête, par exemple eussent été accomplies » 320 . Les lois ou décrets ne sont pas
déterminants pour qualifier de grands, les travaux publics
Un deuxième critère peut être invoqué celui lié à la longueur du tracé. L’article 3 de la
loi de 1841 indique qu’un décret suffira pour exécuter les canaux et lignes de chemins de fer
dont les embranchements auraient moins de 20 kilomètres de long. Il s’agit donc des « petits
travaux ». A contrario, toutes les constructions au dessus de cette norme seraient considérées
comme des grands travaux. Ce critère même juste ne semble pas suffisant pour distinguer les
316
Béquet L. op. cit. Tome 25, p.275.
317
Ibid.
318
Ibid.
319
Ibid.
320
Ibid.
82
grands des petits travaux. Il n’est pas valable pour tout travail entrepris par l’État. Tel est le
cas de la construction d’une forteresse.
Les dépenses estimées pour l’exécution des travaux peuvent être considérées comme
un critère déterminant dans la qualification des grands travaux. Tous les travaux entrepris par
les autorités administratives n’ont pas la même importance et ne présentent pas les mêmes
caractéristiques. La construction d’un chemin de fer et celle d’un port ne seront pas financées
de la même manière. La construction d’une voie ferrée n’est pas envisageable sans porter
atteinte à la propriété privée. L’utilité publique de l’entreprise appelle des expropriations
massives conditionnées par le paiement d’une indemnité préalable. L’entreprise de chemins
de fer serait coûteuse alors que la construction d’un port ne nécessiterait que de maigres
moyens financiers.
Chercher un critère pour qualifier tel ou tel autre travail ne présente aucune
importance. Les auteurs ne se sont pas passionnés pour rechercher les critères de grands
travaux. Ce qui compte, c’est que l’autorité administrative prenne des initiatives, construise
pour la satisfaction de tous, pour le développement du pays. Un travail qu’il soit petit ou
grand présente un intérêt pour l’autorité qui l’autorise et ses administrés. Si tel n’est pas le cas,
l’administration ne s’engagerait pas dans une telle entreprise. Il lui appartient encore de
définir seule le qualificatif du travail qu’elle entreprend, sans négliger évidemment les
indications que peut lui fournir le montant de l’estimation321. La loi qui autorise l’exécution
des travaux et l’estimation considérable des dépenses sont les critères sur lesquels
l’administration peut s’appuyer pour qualifier un travail de grand travail.
Les exemples plus probants de grands travaux entrepris par l’État en Moselle et en
Meurthe et Moselle sont ceux relatifs à la construction des canaux : le canal de la Marne et le
canal des houillères de la Sarre322. Ces canaux de navigation intérieure ne sont pas comme les
rivières le produit seul de la nature 323 . Ils sont l’œuvre d’une activité humaine puisque
l’initiative est prise par les autorités administratives. Ils jouent le même rôle que les chemins
de fer et les routes : celui du transport des biens et des personnes. Ils font partie du domaine
321
Béquet L. op. cit. Tome 25, p.276.
322
Voir la documentation sur la construction du canal de l’Est et du canal des salines de Dieuze.
323
Proudhon J.-B. Traité du domaine public ou de la distinction des biens, op. cit. Tome 3, p.143.
83
public324 ; ce sont des biens qui n’appartiennent à personne autrement dit ils ne sont pas
susceptibles de propriété.
La construction du canal des houillères de la Sarre avait occasionné de vives
discussions entre les partisans de la ligne de chemin de fer de Cocheren à Hagueneau et ceux
de la ligne de Cocheren à Sarrebourg325. Les premiers avaient proposés de construire en plus
de la ligne, un canal entre Gondrexange et Sarreguemines avec un embranchement spécial
pour desservir la ville de Dieuze326. A l’audience accordée par le ministre des travaux publics
le 14 février 1858, les représentants des départements de l’Est faisaient ressortir les immenses
avantages résultant de l’amélioration de la navigation de la Marne et de la construction du
canal des houillères de la Sarre327. Selon eux le transport de la houille par voie ferroviaire
serait plus coûteux que par voie navigable. Ce projet était donc motivé par le besoin d’amener
les houilles de Sarrebruck aux industries françaises328.
Pour les partisans de la deuxième ligne c'est-à-dire de Cocheren à Sarrebourg, le canal
ne présentait qu’un intérêt secondaire pour les industries de l’Alsace et de la Meurthe329. Ils
préféraient la construction des voies ferrées pour trois raisons : la première tenait au chômage
des canaux en hiver qui faisait perdre à la houille tout son pouvoir calorifique330 ; la deuxième
était liée à la lenteur et l’irrégularité des transports par canaux 331 ; la troisième enfin
concernait les dépenses à faire pour le canal des houillères 332 . Ils estimaient que sa
construction coûterait plus cher et il manquerait de l’eau pour l’alimenter333. Selon eux, la
construction du canal de Gondrexange à Sarreguemines et à Sarrebruck serait un coup fatal
porté aux houillères françaises de la Moselle, dont la prospérité importe tant aux industries
des départements de l’Est 334 . Ils prétendaient également qu’il fallait laisser les houilles
324
Laferrière F. op. cit., p.552.
325
Voir « Examen des voies de communication proposées pour compléter le chemin de fer de Lille à Strasbourg
et permettre le bassin houiller de Sarrebruck et de la Moselle en communication directe avec l’Alsace, la
Meurthe et les Vosges », 1859, p.9 et s. (Document à trouver à la bibliothèque municipale de Nancy).
326
Ibid. p.9
327
Voir A.D.M. Série 1S270, canal des houillères de la Sarre, document « Audience du ministre des travaux
publics du 14 février 1858 ». Le chemin de fer de Cocheren à Sarrebourg prévoyait de transporter la houille pour
5 ou 6 centimes alors que le canal allait assurer le transport pour 1 centime.
328
« Examen des voies de communication... », op. cit. p.9.
329
Ibid. p.12.
330
Ibid. p.10.
331
Ibid. p.11 et s.
332
Ibid. p.15 et s.
333
Ibid. p.15.
334
Ibid. p.21.
84
françaises de la Moselle se développer pour éviter de compromettre leur avenir335 ; éviter de
créer une nouvelle voie économique de transport qui servirait les intérêts de la Prusse336.
En réponse à ces arguments, le sous-préfet de Sarreguemines faisait remarquer que la
construction du canal présenterait des avantages pour les usines de la Meurthe. Si leurs chefs
s’opposent à sa construction, c’est uniquement pour faire prévaloir l’intérêt particulier 337 .
Quant au risque de favoriser les houilles prussiennes, le sous-préfet faisait observer que
l’exploitation des houilles françaises installerait la concurrence et permettrait d’abaisser les
prix338.
Au final, la construction du canal des houillères de la Sarre est déclarée d’utilité
publique par un décret du 6 avril 1861339. Pour l’établissement de l’ouvrage, de nombreuses
propriétés sont expropriées suivant l’avancement des travaux. Ainsi, dans une décision rendue
par le tribunal de Sarreguemines le 6 Avril 1864, l'Etat, pour les besoins de la construction de
ce canal demande à exproprier des terrains désignés et situés sur les territoires des communes
de Zetting, Sarreinsming, Remelfing et Sarreguemines. Le juge, après avoir constaté que
toutes les formalités ont été accomplies, déclare "expropriés pour cause d'utilité publique
légalement constatée au profit de l'Etat pour servir à l'établissement du canal des houillères
de la Sarre sur les territoires des communes ci-devant indiquées, les propriétés ou portions de
propriétés désignées" 340 . En 1861, une autre procédure concerne les communes de
Gondrexange, Langunisberg, Diane-Capelle, Kerprich, Langatte, Fribourg en Moselle. Devant
la régularité de la procédure, le juge déclare expropriés les terrains situés sur ces communes 341.
En 1863, devant le tribunal de Sarrebourg, l’État demande l’expropriation des terrains situés
sur la commune de Mittersheim en Moselle pour la construction du canal des houillères.
Toutes les formalités sont accomplies et le juge prononce l'expropriation pour cause d'utilité
publique 342 . Toujours en vue de la construction du canal des houillères, un réservoir est
335
Ibid.
336
Ibid. p.22.
337
A.D.M. Série 1S270, canal des houillères de la Sarre, document « Rapport du sous-préfet de Sarreguemines
fait le 19 janvier 1859.
338
Ibid. Le sous-préfet écrivait ceci « la houille n’est pas comme les autres produits de l’industrie nationale, c’est
en quelque sorte une matière première qu’il importe avant tout d’avoir à bon marché et si pour protéger les
compagnies qui l’exploitent, on arrivait à élever le prix de ce combustible, on causerait des dommages
considérables aux milles compagnies qui s’en servent. Etablir une concurrence en faveur des consommateurs, tel
doit être en pareille matière le but de l’État ». Sur les observations des compagnies houillères de la Moselle sur le
projet de construction du canal de la Sarre, voir A.D.M.M. Série 3S543, Avant projet du canal des houillères de
la Sarre.
339
Voir le décret dans Duvergier J.B. op. cit. Tome 61, p.161-162.
340
Trib. De Sarreguemines, 6 Avril 1864, A.D.M. Série 6U177.
341
Trib. De Sarrebourg, 8 Août 1861, A.D.M. Série 5U91.
342
Trib. De Sarrebourg, 20 Mai 1863, A.D.M. Série 5U91.
85
construit au niveau de la commune de Mittershein. Le juge saisi, prononce l’expropriation343.
En 1867, le tribunal de Sarrebourg est une fois de plus saisi d'une affaire pour l'expropriation
des terrains situés sur les communes de Fribourg, Kerprich, Langatte, Diane-Capelle,
Mittershein et Languisbern en Moselle. Les formalités accomplies, le juge prononce
l'expropriation pour cause d'utilité publique au profit de l'Etat344.
La construction du canal de la Marne au Rhin est déclarée d’utilité publique par la loi
du 3 juillet 1838345 . De nombreuses propriétés sont également expropriées dans diverses
communes de la Meurthe et Moselle. En 1840, le tribunal de Sarrebourg est saisi d'une
demande tendant à ce qu'il prononce l'expropriation des terrains pour cause d'utilité publique.
Dans cette première affaire sont concernées les communes de Niderviller346, de Xouaxange et
Héming en Meurthe et Moselle. Deux décisions sont rendues par le juge en 1840 : la première
vise la commune de Niderviller et la deuxième les communes de Xouaxange et Héming. Le
juge, après avoir constaté que toutes les formalités ont été accomplies, prononce
l'expropriation pour cause d'utilité publique. Mais les terrains situés sur la commune de
Héming ne sont pas expropriés pour défaut de publicité de la procédure. Dans cette affaire,
aucune pièce ne justifie que l'annonce prescrite par l'article 6 de la loi de 1833 a été faite dans
le journal du département347.
Dans une autre décision rendue le 4 Novembre 1840, sont concernées les communes
de Héming, Niderviller, Xouaxange, Imling, Hesse, Schneckenbusch, Herzing, et
Gondrexange en Meurthe et Moselle. Mais dans cette affaire le juge refuse de prononcer
l'expropriation des terrains situés sur le territoire de la commune de Héming 348. Aucune pièce
du dossier ne justifiait que les propriétaires avaient été informés de la procédure ou que
l’annonce avait été faite dans un journal du département.
Dans une décision rendue par le tribunal civil de Sarrebourg en 1846, il est une fois de
plus question de la construction du canal de la Marne. Déjà présente devant le juge en 1840,
elle est encore pendante en 1846. Ici, il sera question de la commune d'Arschviller et autres.
Le juge, après avoir constaté que toutes les formalités ont été accomplies, prononce
l'expropriation pour cause d'utilité publique 349.
343
Trib. De Sarrebourg, 24 Septembre 1863, A.D.M. Série 5U91.
344
Trib. De Sarrebourg, 18 Juillet 1867, A.D.M. Série 5U91.
345
Voir la loi dans Duvergier J.B. op. cit. Tome 38, p.528.
346
Trib. De Sarrebourg, 26 Septembre 1840, A.D.M. Série 5U91.
347
Trib. De Sarrebourg, 26 Septembre 1840, A.D.M. Série 5U91.
348
Trib. De Sarrebourg, 4 Novembre 1840, A.D.M. Série 5U91.
349
Trib. De Sarrebourg, 21 Octobre 1846, A.D.M. Série 5U91.
86
D'autres procédures d'expropriation seront encore engagées devant le tribunal de
Sarrebourg, dans le cadre de la construction du canal de la Marne. En 1852, pour des raisons
de consolidation de la tranchée du canal de la Marne au Rhin, sur le territoire de Hesse, de
nombreux propriétaires sont dépossédés de leurs immeubles, au profit de l'Etat. Pour la
régularité de la procédure, le juge vérifie les actes avant de prononcer l'expropriation350.
Aussi, pour les besoins de l'exhaussement du réservoir, de Richecourt, du château de
Gondrexange, l'expropriation des terrains situés sur ces communes et ceux situés sur la
commune de Languimberg est jugée nécessaire. En 1854, le juge saisi, se prononce sans
ambages au profit des autorités administratives351.
Les canaux de la Marne et des houillères de la Sarre font partie des grands travaux
réalisés par l’État. Il n’a pas utilisé le procédé de la concession pour les construire. Placés
dans le domaine public, ils sont naturellement inaliénables et imprescriptibles, tant que la
destination du fonds n’a pas été légalement changée. Les canaux même concédés
temporairement, font partie du domaine public352. Selon Proudhon, « toutes les aliénations
qui peuvent en être faites de la part du gouvernement, à la charge par les acquéreurs ou les
concessionnaires de les entretenir dans leur état de viabilité publique, ne sont pas de
véritables actes de ventes opérant une aliénation parfaite, ou une acquisition incommutable
de la propriété du fonds ; qu’elles ne sont au contraire que des actes d’engagement
révocables, suivant les circonstances, en remboursant les acquéreurs qui, jusque là, exercent
les actions du maître sans être eux-mêmes de vrais propriétaires fonciers : d’où il résulte que
les canaux même concédés à perpétuité conservent toujours leur nature de voie publique ;
que ; comme tels, ils restent soumis aux servitudes de vue et autres compatibles avec leur
nature, envers les fonds voisins. »353
B- Le bénéficiaire de la procédure
La construction des canaux diffère de celle du chemin de fer. Avec le chemin de fer,
plusieurs systèmes sont utilisés pour acquérir les terrains. Dans la convention de 1845, les
autorités administratives s’engageaient à fournir à la compagnie des terrains pour la
350
Trib. De Sarrebourg, 10 Février 1852, A.D.M. Série 5U91.
351
Trib. De Sarrebourg, 8 Novembre 1854, A.D.M. Série 5U91. Pour d’autres dossiers d’expropriation
concernant la construction du canal de la Marne au Rhin, voir A.D.M.M. Série 3S360, document
« Expropriations, communes de Bauzemont, d’Arscheviller, Bühl, Ecrouves, Dombasle, Crévic,
Champigneules ».
352
Hauriou M. op. cit., ouvrage réédité (2002), p.817.
353
Proudhon J.-B. op. cit. Tome 3, 1834, p.147.
87
construction de la ligne avec un embranchement en direction Reims354. Pour l’embranchement
de la ligne en direction de Metz, le cahier des charges prévoyait que les terrains seront acquis
en totalité par la compagnie elle-même355. La concession entraîne la substitution de l’État par
les compagnies privées. Elles exercent tous les droits reconnus à l’administration. Elles ont le
droit d’exproprier les particuliers pour exécuter les travaux. L’expropriation est prononcée au
profit de ces compagnies. En revanche, en absence de concession, l’administration a la
plénitude de ses droits. En principe, l’expropriation reste du domaine exclusif de l’État, elle
est l’apanage exclusif de la puissance publique356, ce n’est qu’exceptionnellement que ce droit
est conféré aux entreprises privées.
Le procédé de la concession n’a pas été utilisé pour la construction du canal des
houillères de la Sarre. Pourtant avant la déclaration d’utilité du projet, une commission s’était
réunie pour se prononcer sur le projet de concession par voie de péage du canal entre
Gondrexange et Sarrebruck 357 . Cette commission avait conclu au rejet de la demande de
concession du canal de la Sarre358. Elle estimait que l’exécution du canal par une compagnie
privée porterait atteinte aux intérêts du département de la Moselle et aucun dédommagement
ne serait prévu pour les intérêts généraux359. A travers le rapport de la commission, il semble
que les prix demandés par les compagnies qui voulaient obtenir la concession étaient très
élevés et faisaient disparaître les motifs d’intérêt public360. Ainsi, lorsque le décret d’utilité
publique est pris en 1861, il ne se pose plus de question sur le procédé à choisir pour exécuter
les travaux. Les industries privées n’ont pas été sollicitées pour exécuter le canal des
houillères de la Sarre, et l’État devenait ainsi le principal entrepreneur.
Pourtant cette question s’était posée lors du vote de la loi du 3 juillet 1838 déclarant
d’utilité publique l’établissement du canal de la Marne au Rhin. Il s’agissait précisément de
savoir si la construction des canaux devait être laissée à l’industrie particulière ou être confiée
à l’État. Face à cette question d’économie sociale 361 , certains orateurs avaient soutenu
l’exclusion de l’État dans la construction des canaux comme en matière des chemins de fer
alors que le gouvernement soutenait le contraire362. La commission chargée de présenter la loi
354
Voir Duvergier J. B. op. cit. Tome 45, p.
355
Ibid.
356
Ducrocq T. op. cit. Tome 4, 7e éd. 1898, p.620.
357
Voir A.D.M. Série 1S270, op. cit. Rapport de la commission d’enquête sur le projet de concession par voie de
péage du canal des houillères de la Sarre entre Gondrexange et Sarrebruck fait le 24 février 1845.
358
Ibid.
359
Ibid.
360
Ibid.
361
Duvergier J.B. op. cit. Tome 38, p.528.
362
Ibid.
88
avait proposé un troisième système qui n’était exclusif ni de l’un ni de l’autre. Elle estimait
que la question ne pouvait recevoir une solution absolue et générale ; que les circonstances et
la nature des travaux devaient être examinés pour savoir s’il convenait de confier une
entreprise à l’État ou à l’industrie particulière ; ou s’il fallait combiner leur puissance et leurs
efforts363. Sur cette question, la commission avait été d’avis que l’industrie particulière devait
être exclue, et la chambre des députés avait partagé cet avis 364. La loi a donc été votée sans
que le canal soit concédé à une entreprise privée.
Ainsi, pour la construction de ces canaux, de nombreux terrains ont été expropriés non
pas au profit d’une société privée mais à celui de l’État365. Il n’y avait donc pas délégation du
pouvoir d’exproprier comme lors de l’établissement de la ligne de chemin de fer de Paris à
Strasbourg. L’État pouvait donc jouer son rôle d’expropriant puisqu’il constitue une unité
administrative et est une manifestation légale de la puissance publique, investie du pouvoir de
représenter l’utilité publique366. Il exerce ce droit selon Béquet comme détenteur du domaine
public dans lequel doit entrer l’immeuble367.
Le rôle de l'Etat est clair lorsqu’il exécute lui-même les travaux. Les procédures
engagées pour la construction des deux canaux montrent que la demande est faite par l'Etat.
Les formalités sont accomplies à son profit et les autorités administratives ne jouent pas le
rôle de mandataire. Le bénéficiaire de la procédure doit s’entendre comme la personne pour
qui l’expropriation est prononcée, et non comme un bénéfice financier que l’État tirerait dans
l’immédiat.
363
Ibid.
364
Ibid.
365
Trib. De Sarreguemines, 6 Avril 1864, op. cit. ; Trib. De Sarrebourg, 8 Août 1861, A.D.M. Série 5U91. ; Trib.
De Sarrebourg, 20 Mai 1863, A.D.M. Série 5U91. ; Trib. De Sarrebourg, 24 Septembre 1863, A.D.M. Série
5U91 ; Trib. De Sarrebourg, 18 Juillet 1867, A.D.M. Série 5U91. ; Trib. De Sarrebourg, 26 Septembre 1840,
A.D.M. Série 5U91.
366
Ducrocq T. op. cit. Tome 4, 7e éd. 1898, p.620.
367
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.211.
89
A- La construction du chemin de fer d’intérêt local
Le chemin de fer d’intérêt local n’est pas construit par l’État, il est l’œuvre des
autorités communales et départementales. En Moselle et en Meurthe et Moselle, il est
construit par les compagnies locales qui obéissent aux règles de la concession (1). Selon les
règles du cahier des charges, l’acquisition des terrains est faite par les autorités communales
ou départementales (2).
L’arrivée du chemin de fer en France comme en Europe est un signe de progrès qui
favorise l’économie nationale 368 . A côté du chemin de fer d’intérêt général est créé celui
d’intérêt local qui est d’origine alsacienne369.
Selon Brice cité par Lacan dans sa thèse, le chemin de fer d’intérêt local est un outil
qui apporte aux régions, délaissées par les tracés des chemins de fer d’intérêt général compris
dans le périmètre formé par deux ou plusieurs grandes lignes, les bienfaits de la circulation à
vapeur370. Les lois qui régissent cette matière ne la définissent pas. Le premier type de chemin
de fer d’intérêt local est entrepris par le préfet du Bas-Rhin en appliquant la loi sur les
chemins vicinaux371. Les travaux des chemins de fer d’intérêt local sont des travaux publics
dans les mêmes conditions que ceux des chemins de fer d’intérêt général et ils ont une
destination d’utilité publique semblable à celle des chemins de fer d’intérêt général372. Les
autorités départementales n’ont pas hésité à utiliser la procédure d’expropriation pour acquérir
des terrains. Ce projet de construction donne l’idée aux pouvoirs publics de mettre en place
une loi permettant la construction des chemins de fer d’intérêt local. La loi du 12 juillet 1865
ouvre cette ère nouvelle : celle des chemins de fer locaux373. L’article premier de cette loi est
ainsi conçu, « les chemins de fer d’intérêt local peuvent être établis : 1° Par les départements
ou les communes, avec ou sans le concours des propriétaires intéressés ; 2° Par des
368
Papazian A. op. cit. p.14.
369
Peyret H. op. cit. p.232.
370
Lacan A. Etude théorique et pratique sur les chemins de fer d’intérêt local, les tramways et autres voies
férrées secondaire, Thèse de droit, Paris, A. Rousseau, 1898, p.3.
371
Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.742. L’auteur rapporte que le conseil général avait classé sept chemins
vicinaux de grande communication destinés à recevoir les rails. Voir aussi Picard A. Les chemins de fer français,
op. cit. Tome 2, p.369. Picard écrit que « Les trois lignes de Strasbourg à Barr, Mutzig et Wasselone, de
Niederbronn à Hagueneau, présentant ensemble une longueur de 90 kilomètres, avaient pu être ouvertes, sans
que la dépense dépassât 117.300 fr. par kilomètre… »
372
Béquet L. op. cit. Tome 25, p.248.
373
Vigouroux E., Législation et jurisprudence des chemins de fer et des tramways, Paris, E. Thorin, 1886, p.5.
90
concessionnaires, avec le concours des départements ou des communes ». Le financement des
voies obéit aux règles fixées par la loi du 21 mai 1836 relative aux chemins vicinaux. Les
communes et les départements participent à la dépense du chemin de fer. Des subventions
peuvent être accordées sur les fonds du trésor pour son exécution. Le montant de ces
subventions pourrait s’élever jusqu’au tiers de la dépense que le traité d’exploitation à
intervenir laissera à la charge des départements, des communes et des intéressés. C’est sous
cette législation que les chemins de fer d’intérêt local seront construits en Lorraine. Le
procédé utilisé par les autorités départementales est la concession. Les petites compagnies
locales obtiendront des concessions pour exécuter les travaux.
En Meurthe et Moselle par exemple, les autorités départementales et communales
prévoient de construire quatre lignes de chemins de fer374. Elles seront concédées aux sociétés
privées. Au final trois lignes ont été déclarées d’utilité publique 375. Les règles établies dans
les cahiers des charges ne sont pas identiques. Par exemple, pour la ligne d’Avricourt à
Blâmont et à Cirey, l’article 20 de son cahier des charges prévoit que tous les terrains
nécessaires pour l’établissement du chemin de fer et de ses dépendances, pour la déviation des
voies de communication et de cours d’eaux déplacés, et, en général, pour l’exécution des
travaux, quels qu’ils soient, auxquels cet établissement pourra donner lieu, seront achetés et
payés par la compagnie concessionnaire.
En revanche, les cahiers des charges des lignes de Nancy à Vézelise et de Nancy à
Château-Salins et à Vic prévoient que les terrains seront achetés et payés par le département et
remis gratuitement aux compagnies. Ces terrains sont fournis à titre de subvention en nature,
mais l’acte de concession prévoyait encore une subvention en argent. La durée de la
concession correspond à celle de chemins de fer d’intérêt général. Avec les conventions de
1859, les concessions sont rallongées à 99 ans. Les compagnies locales bénéficieront de cette
règle376.
En dehors des conventions passées entre les autorités départementales et les sociétés
privées existent des petites conventions. Elles concernent le concessionnaire principal et
374
Délibération du conseil général de la Meurthe du 7 septembre 1867, le conseil général « classe, conformément
à l’article 2 de la loi du 12 juillet 1865, pour être exécutées dès à présent et simultanément, à mesure que des
sociétés concessionnaires se présenteront pour en entreprendre la construction et l’exploitation, les lignes de
Nancy à Château-Salins et à Vic ; de Sarrebourg à Fénétrange, avec prolongement s’il y a lieu jusqu’à la limite
du département du Bas-Rhin ; d’Avricourt à Blâmont et Cirey ; de Nancy à Vézelise, par Houdemont et Pont-
Saint-Vincent ».
375
Picard A. Les chemins de fer français, op. cit. Tome 2, p.478-480.
376
D’autres chemins de fer d’intérêt local ont été déclarés d’utilité publique : Badonviller à Baccarat, de
Colombey à Frenelle et de Nomény vers Frouard en Meurthe et Moselle : Loi du 26 mars 1879. Voir Picard
A. Les chemins de fer français, Tome3, p.627-629.
91
d’autres entreprises privées. Lors de la construction de la ligne de Nancy à Vézelise, le
concessionnaire signe une convention pour l’embranchement d’une brasserie à la ligne
principale 377 . Une autre convention concerne l’embranchement en direction des hauts-
fourneaux de Jarville, ainsi que l’embranchement pour relier la ligne minière sur les territoires
378
de Houdemont et Vandoeuvre . Ces embranchements sont considérés comme les
dépendances nécessaires du chemin de fer de Nancy à Vézelise. La société du chemin de fer
de Vézelise demande la concession de ces embranchements. Leur rôle dépasse les bornes de
l’intérêt particulier.
Les embranchements demeurent la propriété privée des usiniers qui en sollicitent
l’ouverture, lorsqu’ils ne sont pas concédés. Les travaux réalisés sur ces tronçons sont
strictement du domaine privé ; ils ne sont pas qualifiés de travaux publics. Béquet écrivait
d’ailleurs que « les embranchements particuliers concédés ne sont en réalité autre chose que
des chemins de fer industriels s’embranchant sur une ligne d’intérêt général dans les
conditions prévues à l’article 61 du cahier de charges type des concessions d’intérêt général.
Ce sont en réalité de véritables lignes d’intérêt général affectées à titre exceptionnel et
momentanément au service exclusif d’un établissement industriel. Dès que la ligne reprend sa
destination normale, c'est-à-dire dès qu’elle est ouverte à un service public, l’embranché
devient un concessionnaire public »379. Les travaux réalisés peuvent à ce titre recouvrir le
qualificatif de travaux publics.
La première loi sur les chemins de fer d’intérêt local a été abrogé par celle du 11 juin
1880, puis par la loi du 31 juillet 1913 modifiée par le décret du 13 octobre 1926. La
compétence des départements et des communes est maintenue, pour accorder les concessions,
mais ils peuvent exploiter les lignes eux-mêmes. L’article 11 de la loi de 1880 indique que les
chemins de fer d’intérêt local font partie du domaine public du département ou de la
commune. Une loi peut le classer dans le domaine de l’État. La loi de 1880 a introduit la
garantie d’intérêt. Les chemins de fer d’intérêt local sont destinés à relier les localités
secondaires aux localités principales. Ils sont aussi un atout économique pour les localités
qu’ils traversent, au point qu’ils peuvent être qualifiés de chemins de fer économiques
d’intérêt local.
377
Convention entre la compagnie du chemin de fer de Nancy à Vézelise et MM. Tourtel frères, propriétaires de
la brasserie de Tantoville, 4 janvier 1868.
378
Convention entre la compagnie du chemin de fer de Nancy à Vézelise et M. Adolphe Leclercq, propriétaire
des hauts-fourneaux de Jarville et de la minière de Houdemont-Vandoeuvre, 15 janvier 1868.
379
Béquet L. op. cit. Tome 25, p.248.
92
De toutes ces règles, la principale qui se dégage est celle relative à l’exercice du droit
d’exproprier. Selon le cahier de charges, l’administration s’engageait à fournir aux
compagnies les terrains nécessaires à l’exécution des travaux.
Les règles de concession, surtout en matière de chemin de fer, ne sont pas figées. Les
autorités administratives tiennent compte des difficultés que chacune des lignes présente.
Fournir les terrains même à titre de subvention est un moyen de motiver le concessionnaire.
Pour les chemins de fer d’intérêt local de la Meurthe et Moselle, l’administration décide de
payer et d’acheter elle-même les terrains pour deux lignes. Elle laisse le soin au
concessionnaire de la ligne d’Avricourt à Blâmont et à Cirey, d’acquérir lui-même les terrains.
Concernant la ligne de Nancy à Vézelise, l’article 3 du traité de concession indique
que le préfet de la Meurthe s’engage au nom du département « à livrer aux concessionnaires
les terrains nécessaires à l’emplacement du chemin de fer et de ses embranchements […] »
L’article 20 du cahier de charges de la ligne de Nancy à Château-Salins et à Vic prévoit la
même disposition. L’engagement de fournir les propriétés à la compagnie concessionnaire
afin d’établir le chemin de fer d’intérêt local dans le département correspond à la règle du
cahier des charges de la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg. Aux termes de
l’article 1er du cahier des charges, le ministre des travaux publics s’engageait au nom de l’État
à fournir au concessionnaire les terrains nécessaires à l’établissement du chemin de fer entre
Paris et Strasbourg 380 . Dans ces deux cas, l’exercice du droit d’exproprier est maintenu
expressément aux autorités départementales. Le concessionnaire se substitue à
l’administration pour l’exécution des travaux, mais il n’a pas besoin d’engager la procédure
d’expropriation.
Un décret du 26 juillet 1868 déclare d’utilité publique l’établissement du chemin de
fer d’intérêt local de Nancy à Vézelise avec embranchement sur le canal de la Marne au Rhin,
sur les hauts-fourneaux de Jarville, sur les mines de Vandoeuvre et la brasserie de Tantonville.
Toutes les formalités nécessaires pour acquérir des propriétés privées sont accomplies par les
autorités départementales. Le tribunal de Nancy rend une décision le 25 septembre 1869 dans
laquelle il prononce l’expropriation au profit du département de la Meurthe. Le jugement
380
Voir Duvergier J.B. op. cit. Tome 45, p.426.
93
révèle que d’autres communes sont concernées par ce projet : Heillecourt, Ludres, Messein,
Neuves-Maisons381.
Un autre décret pris le 26 juillet 1868 déclare d’utilité publique l’établissement d’un
chemin de fer d’intérêt local de Nancy à Château-Salins avec embranchement sur Vic. Les
autorités administratives rempliront toutes les formalités exigées par la loi de 1841. Après
avoir constaté que toutes les formalités sont remplies, le tribunal de Nancy prononce
l’expropriation pour cause d’utilité publique des terrains nécessaires à l’établissement du
chemin de fer d’intérêt local au profit du département de la Meurthe et Moselle382.
Si l’administration doit fournir elle-même les terrains pour l’exécutions des voies
ferrées d’intérêt local, les cahiers des charges prévus à cet effet n’interdisent pas aux
concessionnaires d’exproprier pour les besoins du service et dans le cas où ils occuperaient
une propriété de manière permanente. Concernant le premier cas Béquet explique que cette
question s’était posée lors du vote de la loi du 11 juin 1842383. En effet, cette loi prévoyait que
pour les chemins de fer, l’infrastructure serait à la charge de l’État, et il s’agissait précisément
de savoir si cette obligation persistait pendant toute la concession et si par suite les
agrandissements reconnus nécessaires après la construction et la réception de la ligne, étaient
à la charge du trésor en ce qui concernait la livraison des terrains 384. Aucoc enseigne Béquet
avait considéré que l’État avait l’obligation de fournir indéfiniment les propriétés nécessaires
à l’établissement de l’infrastructure385. En conséquence, les terrains domaniaux situés dans le
périmètre pouvaient donc être occupés gratuitement à quelque époque que pouvait avoir lieu
l’extension de la ligne 386 . Picard selon Béquet s’était élevé contre cette doctrine qu’il
considérait trop absolue 387 , car l’engagement contracté par l’État ne s’appliquait qu’au
chemin de fer tel qu’il devait se comporter lors de la mise en exploitation ; les travaux rendus
ultérieurement nécessaires par les développements du trafic incombaient à la compagnie388.
Concernant la question relative à l’occupation permanente d’une propriété privée,
celle-ci a été résolue par le législateur en votant du 29 décembre 1892 relative aux dommages
causés par l’exécution des travaux publics. En effet, l’article 9 de cette loi dispose que
« l’occupation des terrains ou des carrières nécessaires à l’exécution des travaux publics ne
peut être ordonnée pour un délai supérieur à cinq années. Si l’occupation doit se prolonger au-
381
Trib. De Nancy 25 septembre 1869, A.D.M.M. Série 3UIII917.
382
Trib. De Nancy, 11 septembre 1869, A.D.M.M. Série 3UIII917.
383
Béquet L., op. cit. Tome 11, p.121.
384
Ibid.
385
Aucoc L. op. cit. Tome 3, p.638.
386
Béquet L., op. cit. Tome 11, p.121.
387
Ibid.
388
Ibid.
94
delà de ce délai, et à défaut d’accord amiable, l’administration devra procéder à
l’expropriation, qui pourra aussi être réclamée par le propriétaire dans les formes prescrites
par la loi du 3 mai 1841. »
Si, en tant que concessionnaires, les compagnies chargées d’exécuter les voies
d’intérêt local conservent le droit d’exproprier pour les besoins de l’exploitation,
reconnaissons que les règles établies par les cahiers des charges leurs interdisent d’acquérir
des terrains que le département a promis. Cette règle correspond à celle édictée lors de la
concession de la ligne de Paris à Strasbourg.
En Moselle comme en Meurthe et Moselle, mis à par les travaux entrepris pour la
construction des chemins de fer, d’autres constructions sont réalisées en vue de répondre aux
besoins des administrés. La réalisation de ces projets a donné lieu à plusieurs procédures
d’expropriation. Il n’est pas question de faire l’inventaire de tous les travaux réalisés dans les
deux départements389. Voici quelques exemples de travaux qui ont nécessité une procédure
d’expropriation qui est parfois utilisée pour construire les chemins vicinaux (1), mais
également les routes départementales, les écoles, les églises et les cimetières (2).
389
Pour l’inventaire des travaux réalisés en Moselle : A.D.M. Série S intitulé Travaux publics.
390
Sur la loi de 1836 relative aux chemins vicinaux, voir Dumay V. Commentaire de la loi du 21 mai 1836 sur
les chemins vicinaux, Dijon, V. Lagier, 1836, 225 p.
391
Pour une étude complète sur l’occupation temporaire pour cause de travaux publics Carpentier A., Frèrejouan
du Saint G. op. cit. Tome 29, v. Occupation temporaire, p.84 et s. Batbie A. op. cit. Tome 6, p.13 et s. Ducrocq
T. op. cit. Tome 2, 1877, p. 51 et s. Dufour G. op. cit. Tome 3, p.424 et s ; Tome 8, p.200 et s. Hauriou M. op. cit.
4e éd. p.706 et s. Cotelle T. A. Cours de droit administratif, Tome 2, 3e éd. Paris, Dalmont et Dunod, 1859, p.423
et s.
95
des marchandises, des chemins vicinaux sont construits 392. D’un point de vue général, les
chemins vicinaux ont parfois pour vocation de relier les communes entre elles393, de faciliter
d’après Proudhon la « fréquentation des foires et marchés, ainsi que l’accès de grandes
routes » 394 . Ces chemins qui peuvent relier plusieurs communes 395 , facilitent surtout la
circulation des personnes et des biens396. Maurice Hauriou les considère comme « une des
œuvres les plus utiles accomplies au siècle dernier »397.
Les chemins vicinaux même entrepris par les départements ou les communes sont des
travaux publics. La réalisation d’un tel projet nécessite un sacrifice de la part des administrés.
Ce sacrifice est de deux ordres : en premier la construction des chemins vicinaux fait appel à
un financement local 398 ; en second lieu et pour les raisons tenant à l’intérêt général, les
propriétés comprises sur le plan définitif du projet sont cédées à la collectivité. Devant des
particuliers auxquels s’impose l’ouverture d’un chemin vicinal, l’administration
départementale ou communale peut acquérir des terrains soit à l’amiable, soit par
expropriation. En matière de chemins vicinaux, l’accord entre le propriétaire et
l’administration intervient soit avant la déclaration d’utilité publique, soit après le décret ou
l’arrêté préfectoral 399 . Cet accord demeure soumis à l’approbation du conseil municipal
lorsqu’il s’agit d’un chemin vicinal ordinaire 400 . Pour les chemins vicinaux de grande
communication, les conventions amiables sont conclues entre le propriétaire et le préfet 401. A
défaut de convention amiable l’acquisition des terrains a lieu par voie d’expropriation. C’est
ce procédé que les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle utilisent pour
construire, redresser et élargir les chemins vicinaux.
Pour acquérir des terrains nécessaires à l’ouverture d’un chemin vicinal,
l’administration est tenue d’observer toutes les formalités prescrites par les lois. En effet, les
règles ordinaires de l’expropriation comme le relève Béquet souffrent une dérogation
considérable lorsqu’il s’agit des chemins vicinaux 402. Le transfert de propriété fait appel à une
392
Pour étude complète sur les chemins vicinaux Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 10, p.881 à
1056 ; Béquet L. op. cit. Tome 6, p.327 et s.
393
Proudhon J.-B. Traité du domaine public ou de la distinction des biens, op. cit. Tome 2, 1833, p.199 ; Béquet
L. op. cit. Tome 6, p.327.
394
Proudhon J.-B. op. cit. Tome 2, 1833, p.199
395
Ibid.
396
Béquet L. op. cit. Tome 6, p.327.
397
Hauriou M. op. cit. ouvrage réédité (2002), p.820.
398
Voir sur ce point la loi du 21 mai 1836.
399
Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 10, p.925.
400
Ibid.
401
Ibid. p.931.
402
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.469.
96
combinaison des lois403. La loi du 21 mai 1836 relative aux chemins vicinaux précise la
manière selon laquelle leurs constructions seront financées, mais il faut surtout relever que
cette loi prévoit pour la fixation des indemnités la constitution d’un jury composé de quatre
membres. En effet, l’article 16 dispose que « lorsque, pour l’exécution du présent article, il y
aura lieu de recourir à l’expropriation, le jury spécial chargé de régler les indemnités ne sera
composé que de quatre jurés. Le tribunal d’arrondissement, en prononçant l’expropriation,
désignera, pour présider et diriger le jury, l’un de ses membres ou le juge de paix de canton.
Ce magistrat aura voix délibérative en cas de partage. » Cette disposition n’a pas été modifiée
par la loi du 3 mai 1841 qui prévoyait pour tous les autres travaux la constitution d’un jury
composé de douze membres et interdisait au juge de participer à la fixation des indemnités.
Toutefois, pour obtenir le transfert de propriétés nécessaires à l’établissement des chemins
vicinaux les formalités prescrites par la loi de 1841 devaient être observées. Pour l’ouverture
ou le redressement d’un chemin vicinal de grande communication, l’article 44 de la loi du 10
août 1871 exige que la déclaration soit fait par une délibération du conseil général du
département. Une délibération de la commission départementale, prise après l’avis du conseil
municipal suffit lorsqu’il s’agit d’un chemin vicinal ordinaire. Seulement, lorsque les
propriétés sont bâties, les délibérations de la commission départementale et du conseil général
ne suffisent pas pour déclarer d’utilité publique les chemins vicinaux. La déclaration d’utilité
publique doit faire l’objet d’un décret404.
Il n’est pas question de donner ici toutes les règles relatives à l’expropriation en
matière de chemins vicinaux car cette étude est surtout consacrée à la procédure ordinaire
prévue par la loi de 1841. Mais nous voulons seulement montrer que l’administration
départementale ou communale a eu recours à la procédure d’expropriation pour réaliser les
chemins vicinaux. Les tribunaux lorrains ont donc été saisis pour prononcer l’expropriation
pour cause d’utilité publique au profit soit du département, soit de la commune. Lors de la
rectification du chemin vicinal de petite communication entre Neuviller-sur-Moselle et Saint
Remimont en Meurthe et Moselle, les propriétés situées sur ce tronçon ont été transférées à
l’administration. Face aux propriétaires capricieux, l’administration avait recouru à la
procédure d’expropriation pour obtenir le transfert de propriété. Le tribunal de Nancy
compétent en la matière prononce son jugement le 16 juin 1867405.
403
Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 10, p.923 et s ; Tome 21, p.545 et s ; Béquet L. op. cit.
Tome 16, p.469 et s.
404
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.470 ; Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 10, p.942.
405
Trib. De Nancy, 16 juin 1867, A.D.M.M. Série 3UIII917.
97
Devant le tribunal de Sarrebourg, une autre procédure vise le prolongement du chemin
vicinal dit de l’abreuvoir, jusqu’à la route impériale n°4. L’acquisition d’une propriété privée
située sur le territoire de la commune de Sarrebourg a été jugée nécessaire pour exécuter les
travaux. La cession amiable n’ayant pas eu lieu, le département de la Moselle use de ses
pouvoirs de contrainte pour obtenir le transfert de propriété. La procédure d’expropriation a
donc été engagée contre le propriétaire de l’immeuble406.
La décision rendue par le tribunal de Sarrebourg le 22 mars 1860 donne un autre
exemple sur les procédures d’expropriation engagées, en vue de la construction ou de la
rectification des chemins vicinaux. Le jugement montre que les autorités administratives ont
demandé l’expropriation de terrains nécessaires à la rectification d’une partie du chemin
d’intérêt commun n°45, situé entre Berthelming et Sarrebourg en Moselle407.
Il convient de signaler que les attributions des tribunaux en matière de chemins
vicinaux ne sont pas différentes de celles qui lui sont accordées par la loi du 1841. Comme le
fait remarquer Béquet, « les tribunaux civils n’ont en cette matière que la mission de vérifier
si les formalités prescrites par la loi pour parvenir à l’expropriation ont été accomplies. Il ne
leur appartient pas d’examiner la régularité de l’acte qui a déclaré l’utilité publique, ni de
contrôler l’utilité des travaux, leur direction ou leur étendue ; ce sont là des questions
purement administratives que l’autorité judiciaire doit laisser à la juridiction
administrative »408.
Les décisions rendues par les tribunaux ne concernent pas que l’exécution des chemins
vicinaux. Le rôle des départements et des communes ne se réduit pas à cette seule mission.
D’autres travaux sont entrepris par les départements et les communes 409. Tel est le cas des
travaux de construction des routes départementales.
406
Trib. De Sarrebourg, 6 mars 1856, A.D.M. Série 5U91.
407
Trib. De Sarrebourg, 22 mars 1860, A.D.M. Série 5U91
408
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.471.
409
Pour d’autres exemples de procédures menées dans l’intérêt purement communal, voir par exemple pour le
prolongement et l’ouverture d’une rue dans la ville de Nancy Trib. De Nancy, 6 mai 1907, A.D.M.M. Série
3UIII922 ; Trib. De Nancy, 2 juillet 1867, A.D.M.M. Série 3UIII917 ; pour la construction d’une nappe
souterraine d’eau de Moselle sur le territoire de la commune de Mereville destinée à alimenter la ville de Nancy
en eau potable Trib. De Nancy, 14 novembre 1904, A.D.M.M. Série 3UIII922 ; pour la construction d’un
aqueduc pour l’adduction des eaux de la Moselle dans les communes Messein, Ludres, Fléville, Houdemont,
Heillecourt et Vandoeuvre en Meurthe et Moselle Trib. De Nancy, 8 avril 1907, A.D.M.M Série 3UIII923 ; pour
les besoins d’éducation Trib. De Nancy, 4 janvier 1905, et 11 février 1907, A.D.M.M. Série 3UIII922.
98
2- L’expropriation pour la construction des routes départementales .
410
Sur les personnes susceptibles de poursuivre l’expropriation, voir Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op.
cit. Tome 21, p.488 et s ; Béquet L. op. cit. Tome16, p.211 et s ; Josse P. L. op. cit. p.267 et s ; Robin R. Traité
théorique et pratique de l’expropriation pour cause d’utilité publique, 2e éd. Paris, Administration du journal des
notaires et des avocats et du recueil général des lois et décrets, 1926, p. 23 et s.
411
Block M. Dictionnaire de l’administration française, 3e éd. Voir Expropriation, Paris, Berger-Levrault, p.
1092.
412
Ibid.
413
A.D.M. Série 5U91, voir le réquisitoire du procureur du 8 août 1861.
414
Trib. De Sarrebourg, 8 août 1861, A.D.M. Série 5U91.
99
prononce pas l’expropriation et décide de renvoyer l’examen de l’affaire à une date ultérieure
en attendant que l’administration produise les pièces manquantes au dossier. Lors de la
première procédure, malgré les pièces manquantes au dossier, le procureur requiert au tribunal
de Sarrebourg de prononcer l’expropriation des propriétés situées sur l’ensemble des
communes concernées en vue de la construction de la route départementale 415 . Lors de
l’audience du 22 février 1849, le tribunal de Sarrebourg renvoie l’examen de l’affaire à la date
du 25 février 1849. A l’audience du 25 février 1849, le tribunal ne prononce pas
l’expropriation au motif que l’arrêté du préfet qui désigne les localités ou les territoires des
communes sur lesquels doit passer la route départementale n°13 n’a pas été produit.
L’ordonnance du Roi qui autorise les travaux ne contient pas davantage cette désignation. Au
lieu d’infliger un refus à l’administration, le tribunal renvoie l’examen de l’affaire au 8 mars
1849 en attendant que le procureur produise la pièce manquante 416 . Cette décision est
contraire à la loi. Elle est encore contraire au jugement rendu par le même tribunal lors de la
construction de la route départementale n°17 entre Sarrebourg et Fénétrange en Moselle. Dans
cette affaire, le juge dit qu’il n’y a pas lieu de prononcer l’expropriation au motif que les
formalités partielles ordonnées par les articles 4, 5, 6, 7 et 8 n’ont pas été remplies 417. Les
termes de la loi du 3 mai 1841 sont clairs. En principe, il n’y a pas de place à l’imprudence ou
à la négligence de l’administration. L’office du juge consiste à prononcer l’expropriation. En
revanche, lorsque toutes les formalités ne sont pas accomplies, le juge ne prononce pas
l’expropriation. Aucune disposition ne prévoit qu’en cas de pièce manquante, le juge doit
donner à l’administration un délai supplémentaire pour accomplir les actes de procédure.
Dans l’affaire concernant la construction de la route départementale n°13 entre Bourdonnay et
Remberviller, après un dernier renvoi décidé par le juge à l’audience du 8 mars 1849 418 ,
l’expropriation pour cause d’utilité publique des terrains situés dans la commune d’Avricourt
et les communes voisines est prononcée après vérification des formalités prescrites par la
loi419.
Les procédures d’expropriation visant la rectification des routes départementales sont
aussi prononcées par le tribunal de Nancy. L’acquisition des terrains lors de la rectification de
415
Trib. De Sarrebourg, 22 février 1849, A.D.M. Série 5U91.
416
Trib. De Sarrebourg, 25 février 1849, A.D.M. Série 5U91.
417
Trib. De Sarrebourg, 31 décembre 1847, A.D.M. Série 5U91 ; pour l’acquisition des terrains en vue de la
construction de la route départementale n°17 aux abords du pont de Berthelming, voir Tribunal de Sarrebourg,
31 mars 1848, A.D.M. Série 5U91 ; même route acquisition des terrains sur la commune de Sarraltroff, Tribunal
de Sarrebourg, 18 et 24 juin 1840, A.D.M. Série 5U91.
418
Trib. De Sarrebourg, 8 mars 1849, A.D.M. Série 5U91.
419
Trib. De Sarrebourg, 9 mars 1849, A.D.M. Série 5U91; Pour la rectification de la route royale n°4 de Paris à
Strasbourg, voir Tribunal de Sarrebourg, 13 octobre 1847, A.D.M. Série 5U91.
100
la route départementale n°14 entre Agincourt et la borne hectométrique n°63 en Meurthe et
Moselle a lieu soit à l’amiable, soit par un jugement d’expropriation. Pour exécuter les
travaux, les propriétés situées sur le tracé définitif sont sacrifiées au profit de la collectivité.
Ce sacrifice est exigé même lorsque les travaux n’ont pour but que la rectification de la route
départementale car il s’agit bien de travaux publics. Ainsi, par une décision du 27 avril 1866,
le tribunal de Nancy prononce l’expropriation des terrains nécessaires à l’exécution des
420
travaux de rectification de la route départementale . En matière d’expropriation,
l’intervention du jury d’expropriation n’est pas indispensable. A tout moment de la procédure
les parties peuvent trouver un accord sur le montant de l’indemnité sans recourir au jury. Le
jugement d’expropriation ne constitue pas un obstacle à une cession amiable. Le jugement
rendu par le tribunal de Nancy le 27 avril 1866 n’a pas empêché « dame Boulangé », tutrice
de ses enfants mineurs, à consentir amiablement à l’aliénation des terrains moyennant une
indemnité421.
Comme en matière de chemins de fer, de chemins vicinaux, de canaux, les travaux
entrepris pour l’établissement ou la rectification des routes départementales donnent
également droit à l’ouverture d’une procédure d’expropriation. Les exigences sont les mêmes
pour obtenir le transfert de propriété, sauf lorsque le juge prend des libertés vis-à-vis de la loi
et refuse de ne pas prononcer l’expropriation alors certaines formalités prescrites par la loi ne
sont pas remplies.
420
Trib. De Nancy, 27 avril 1866, A.D.M.M. Série 3UIII917.
421
Sur l’autorisation donnée par le tribunal à dame Boulangé de consentur amiablement à l’aliénation des
terrains, voir Tribunal de Nancy 15 septembre 1866, A.D.M.M. Série 3UIII917. Pour la rectification de la route
départementale n°19 sur les communes de Vaudeville, Crantenoy et Haroué en Meurthe et Moselle, voir
Tribunal de Nancy, 6 et 26 novembre 1866, A.D.M.M Série 3UIII917.
101
Conclusion du chapitre 1.
102
Chapitre 2- Les règles à observer avant l’intervention du juge
judiciaire.
L’expropriation est une procédure qui ne se fait pas de manière arbitraire. De fait, elle
obéit à un certain de règles que l’autorité administrative est tenue impérativement d’observer
afin d’éviter la censure de sa procédure irrégulière par le juge judicaire.
L’utilité publique doit être prouvée par l’administration à travers l’acte déclaratif
d’utilité publique. La procédure d’expropriation doit débuter par l’acte déclaratif d’utilité
publique (Paragraphe 1).
L’utilité publique une fois prouvée par l’administration par le biais de l’acte déclaratif
d’utilité publique, il incombe à l’administration de déterminer les terrains pour lesquels
l’expropriation est demandée (Paragraphe 2).
Les travaux entrepris par l’administration sont déclarés d’utilité publique après
consultation des administrés qui peuvent chacun trouver un inconvénient ou un avantage à la
réalisation de l’opération. Cette consultation des citoyens a lieu lors de l’enquête préalable à
la déclaration d’utilité publique qui n’a que pour seul but la constatation de l’utilité publique
(A).
103
Etant donné que l’expropriation est une procédure contraignante, préjudiciable à la
propriété privée, le législateur a voulu limité les autorités susceptibles de prendre l’acte
déclaratif d’utilité publique et le recours dont il peut faire l’objet (B).
422
Robin R. op. cit. p.40.
423
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.632.
424
C’est une formalité substantielle selon l’expression de Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.632. Sur les conditions
d’exercice de l’enquête préalable, voir Block M. op. cit. p.1093.
104
l’article 2 de l’ordonnance de 1834 précise que « l’enquête pourra s’ouvrir sur un avant-projet
où l’on fera connaître le tracé général de la ligne des travaux, les dispositions principales des
ouvrages les plus importants et l’appréciation sommaire des dépenses. » Aux termes de
l’article 3 « A l’avant-projet sera joint, dans tous les cas, un mémoire descriptif indiquant le
but de l’entreprise et les avantages qu’on peut s’en promettre ; on y annexera le tarif des
droits, dont le produit serait destiné à couvrir les frais des travaux projetés, si ces travaux
devaient devenir la matière d’une concession. » L’article 5 prévoit en outre l’ouverture des
registres destinés à recevoir les observations auxquelles pourra donner lieu l’entreprise
projetée425.
L’importance de cette enquête est d’ailleurs relevée dans le rapport donnant suite à
l’ordonnance du 28 février 1831 en ces termes : « la nécessité des enquêtes ne peut être mise
en doute. Que les travaux d’une route, d’un canal ou d’un chemin de fer s’exécutent aux frais
de l’État ou qu’ils deviennent l’objet de la spéculation d’une compagnie, il est toujours
indispensable que l’utilité publique en soit bien établie. L’acte de l’autorité qui en ordonne et
en permet l’entreprise emporte avec lui le droit d’expropriation, et ce droit ne peut, ne doit
être exercé qu’autant qu’il est prouvé que les sacrifices imposés à la propriété particulière
sont commandés et justifiés par l’intérêt général »426.
Proudhon est tout aussi clair sur la question relative à l’intérêt de l’enquête
administrative préalable à la déclaration d’utilité publique 427. De fait, il conteste l’application
sans fondement de la maxime selon laquelle le bien public l’emporte sur les intérêts privés 428,
car les risques de se tromper sont énormes429. Tout projet d’expropriation pour cause d’utilité
publique selon cet auteur commence par un travail de reconnaissance : la réalité de la cause
déterminante430. Cette cause doit être suffisante : d’une part pour décider le gouvernement au
sacrifice des dépenses à réaliser pour l’exécution de l’entreprise et d’autre part pour priver de
sa propriété un particulier qui n’est tenu d’aucun engagement explicite à ce sujet431.
425
Voir sur ce point, Béquet L. op. cit. Tome 16, p. 230 et s, Robin R. op. cit. p.40 et s. Dalloz Rép. op. cit. Tome
6, p.56 et s ; Carpentier A., Frèrejouan du Saint G. op. cit. Tome 21, p.489 et s ; Bauny de Récy R. op. cit. p.87
et s. Rigaud et Maulde, Répertoire général d’administration municipale et départementale, Tome 1, voir
Expropriation, Paris, Bureau du journal des communes, 1870, p.939 et s ; Lerat De Magnito A. , Delamarre-
Huard, Dictionnaire de droit public et administratif, Tome 1, voir Expropriation, Paris, Joubert, 1836, p.571 et s ;
Cotelle T. op. cit Tome 2, p.272 et s ; Batbie A. op. cit. Tome 7, p. 33 et s.
426
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.230.
427
Sur la distinction entre la cause de l’expropriation au profit du créancier et la cause de l’expropriation pour
utilité publique, Proudhon J. B. op. cit. Tome 1, p.222 et s..
428
Ibid. p.224.
429
Ibid.
430
Ibid. p.223
431
Ibid. p. 223-224.
105
Dans le même ordre d’idées, Bauny De Récy considère qu’avant la déclaration
d’utilité publique, les discussions ouvertes par l’entremise de l’enquête administrative n’ont
pour but que de rechercher l’opportunité de l’entreprise au point de vue des intérêts généraux
du pays432. Et les particuliers appelés à donner leur avis ne le font pas en tant que propriétaires
mais comme citoyens433. Ce n’est qu’après avoir été éclairé que le pouvoir exécutif décrète
l’utilité de l’entreprise 434 . C’est d’ailleurs en ce sens que Laferrière résume l’intérêt de
l’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique435. Mais Proudhon ne limite pas l’objet
de cette enquête à la seule recherche des intérêts généraux de la société436. Il pense qu’il faut
également prêter attention aux intérêts des particuliers susceptibles de souffrir de l’entreprise
de travaux publics437.
Tout jugement d’expropriation rendu par les tribunaux de la Moselle et de la Meurthe
et Moselle est précédé par une enquête préalable à la déclaration d’utilité publique. Mais les
différentes procédures d’expropriation ne donnent pas plus d’information sur la participation
des administrés à la recherche de l’utilité de l’entreprise 438. S’agissant de la construction du
chemin de fer de Frouard à Metz et à Sarrebruck, le sacrifice exigé à la propriété privée a été
précédé d’une enquête 439 . Elle avait pour but de déterminer les territoires sur lesquels le
chemin de fer devait passer. En effet, lorsque la ligne de chemin de fer de Paris à Strasbourg
est concédée en 1845 à la compagnie du même nom, il règne encore une incertitude sur le
tracé définitif. L’enquête ouverte sur l’avant-projet du chemin de fer d’embranchement de
432
Bauny de Récy R. op. cit. p.88
433
Ibid.
434
Ibid.
435
Laferrière F. op. cit. p.630. L’auteur écrit précisément que « l’enquête administrative a pour but de
provoquer les observations de toutes personnes intéressées, sur l’ensemble des travaux à entreprendre, leur utilité,
leur convenance… » ; dans le même sens Robin R. op. cit. p.40. ; Waline M. Manuel élémentaire de droit
administratif, 4e éd. Paris, Sirey, 1946, p.379 ; Rolland L. Précis de droit administratif, op. cit. p.399 et s.
436
Proudhon J. B. op. cit. Tome 1, p.242.
437
Ibid. Voici ce que Proudhon écrit précisément « Mais il ne s’agit pas seulement de la recherche des intérêts
généraux de la société collectivement prise : il faut encore éviter, autant que possible, tout ce qui peut porter
atteinte aux intérêts particuliers des habitans des contrées où les travaux doivent être exécutés, et pourvoir à
l’indemnité de ceux qui peuvent en souffrir quelques dommages. Les mesures providentielles à prescrire par
l’administration se rapportent donc ici à deux chefs, dont le premier est relatif à la vérification de la cause de
l’intérêt public par le balancement des dépenses qui sont à faire, avec les avantages qui doivent être à espérer de
l’exécution de l’entreprise ; et le second chef consiste à pourvoir aux indemnités dues aux individus des
propriétés desquels on s’emparera pour former l’établissement qu’il s’agit de construire ».
438
L’article 5 de l’ordonnance du 18 février 1834 admet l’ouverture sur un mois ou quatre mois des registres
destinés à recevoir les observations auxquelles donnent lieu l’entreprise projetée.
439
L’enquête elle-même est précédée d’une étude des projets. Sur les modalités de cette étude Carpentier A.,
Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.489 et s. Pour un exemple dans le département de la Moselle, voir l’arrêté du
préfet en date du 20 avril 1852 sur l’étude du chemin de fer de Metz à Thionville. L’article 1 er est conçu ainsi
« les ingénieurs de chemin de fer et les agents placés sous leurs ordres, sont autorisés à pénétrer dans les
propriétés des particuliers, des communes ou de l’État, à l’effet d’y faire toutes les opérations et fouilles de
reconnaissance nécessaire à la rédaction des projets définitifs de l’embranchement de Metz à Thionville, et à
l’accomplissement des formalités prescrites par la loi du 3 mai 1841 ». A.D.M. Série 1S357 Embranchement de
Frouard à Metz et à Sarrebruck. Matières diverses : 1847-1870.
106
Frouard à Metz, conformément à l’article 2 de l’ordonnance du 18 février 1834, a permis de
préciser les parcelles sur lesquelles le chemin de fer passera dans les communes de Novéant,
Ancy, Ars-sur-Moselle, Montigny-les-Metz440. De nombreux rapports faits par les ingénieurs
du gouvernement permettent de constater l’utilité de la ligne de Frouard à Metz et vers441. Le
rapport rédigé par l’ingénieur en chef du département de la Moselle en donne l’exemple
puisqu’il contient une estimation des dépenses à effectuer ainsi que les recettes probables de
ce chemin de fer442. Le même rapport met en avant les éléments nécessaires à l’industrie à
savoir le transport de la houille en coke, de la houille d’Alsace, de l’accroissement des
échanges commerciaux entre les départements lorrains et avec le monde extérieur 443 . Ce
chemin est également utile au transport des voyageurs444.
S’agissant du canal des houillères de la Sarre, l’enquête préalable à la déclaration
d’utilité publique a donné lieu à diverses observations notamment celles des compagnies
houillères de la Moselle qui considéraient que la construction de ce canal « ne pourrait faire
baisser le prix de revient de la houille en Alsace, et il aurait pour résultat immédiat de
compromettre sérieusement l’industrie houillères du département de la Moselle qui n’est qu’à
ses début. » 445 En réponse à ces observations, un mémoire rédigé par Vivenot-Lamy et
Edouard Vivenot avait ressorti les avantages que pouvait procurer le canal notamment sur le
prix du transport à appliquer aux combustibles et aux minerais nécessaires pour les usines
métallurgiques de la Meurthe, de la Moselle, des Vosges, de la Meuse et de la haute Marne 446.
S’agissant des autres procédures engagées dans les départements de la Moselle et de la
Meurthe et Moselle, les jugements, rendus à cet effet, comportent la loi ou le décret déclarant
d’utilité les travaux à entreprendre. L’enquête préalable indispensable en matière
d’expropriation ne fait pas partie des formalités explicitement visées par les jugements.
Toutefois, l’existence même de l’acte déclaratif d’utilité publique visé expressément par le
jugement sous-entend que l’enquête administrative préalable a bien été observée.
440
Voir A.D.M. Série 1S361 Etudes. Consultation : 1842-1851. Aux termes de l’article
441
L’article 8 de l’ordonnance du 18 février 1834 autorise les chambres de commerce et les chambres
consultatives des art et manufactures des villes intéressées à l’exécution des travaux à délibérer et exprimer leur
opinion sur l’utilité et la convenance des travaux.
442
A.D.M. Série 1S356 Affaires générales : Rapport de l’ingénieur en chef du département de la Moselle, 24
mars 1845. Voir aussi même série le tableau de la circulation des voyageurs, des houilles et des marchandises, 24
mars 1845.
443
Ibid.
444
Ibid.
445
A.D.M.M. Série 3S543 Avant projet du canal des houillères de la Sarre, voir le document fait en mai 1859
intitulé « Observations des compagnies houillères de la Moselle sur le projet de construction du canal de la
Sarre ».
446
Ibid. voir le mémoire rédigé par Vivenot-Lamy et Edouard Vivenot, Nancy 1860.
107
L’acquisition des terrains faite pour l’exécution des travaux relatifs aux routes
départementales, aux chemins vicinaux, aux canaux a été précédée par des enquêtes447.
L’enquête administrative préalable à la déclaration d’utilité publique constitue le point
de départ de toute entreprise de travaux publics. Elle fait partie des garanties offertes à la
propriété immobilière puisque elle seule permet de dégager les motifs pour lesquels les
travaux seront déclarés d’utilité publique.
Si l’intérêt que présente l’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique ne fait
aucun doute, il faut cependant préciser l’utilité pour laquelle l’expropriation peut être engagée
n’est pas fixée. Ce qui nous amène à consacrer un point sur la notion d’utilité publique.
108
donner à la propriété des garanties. En entendant de manière large la notion d’utilité
publique, ils auraient cru porter une atteinte injustifiée au droit de propriété » 453 . Le
rattachement de l’utilité publique à l’exécution des travaux publics est d’ailleurs confirmé par
l’article 3 de la loi de 1841 puisqu’il lie clairement l’expropriation pour cause d’utilité
publique à l’exécution des grands travaux. Ceci sous-entend que tout grand travail entrepris
par l’administration est nécessairement orienté vers la satisfaction de l’intérêt général. Par
conséquent, les travaux entrepris dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et
Moselle notamment en matière de chemin de fer sont d’utilité publique. Personne ne peut nier
l’intérêt que présente une ligne de chemin de fer. Son intérêt n’est pas celui d’une personne,
c’est un avantage collectif 454 . A l’époque où le chemin de fer de Paris à Strasbourg le
transport des marchandises, des matières premières et des voyageurs se fait par voie terrestre
ou par voie navigable455. Avec le chemin de fer, c’est une révolution qui s’opère en matière de
transport. Le transport par voie ferrée est source de rapidité pour les industries, pour les
voyageurs. Avec les chemins de fer se développe un nouveau secteur d’activité qui crée de
l’emploi 456 . Ainsi donc, lorsque l’État aidé par la compagnie concessionnaire décide
d’engager la procédure d’expropriation, l’utilité publique évoquée ne concerne que
l’exécution des travaux en vue de l’établissement de la ligne Paris à Strasbourg avec
embranchement vers Metz et Sarrebruck457.
D’autres procédures montrent que l’utilité publique pour laquelle elles sont engagées
est liée à l’exécution des travaux publics. En effet, elle est évoquée pour exécuter des travaux
de rectification ou d’établissement des routes départementales, d’ouverture de canaux de
navigation notamment le canal des houillères de la Sarre et celui de la Marne au Rhin. A
l’utilité publique des grands travaux s’ajoute celle relative à l’établissement des chemins
vicinaux, des écoles, du captage d’eau de la Moselle destinée à alimenter la ville de Nancy en
eau potable, d’un aqueduc destiné à l’adduction des eaux de la Moselle dans différentes
communes de la Meurthe et Moselle.
453
Ibid.
454
Bequet L. op. cit. Tome 16, p.218.
455
Voir sur ce point l’ouvrage de Proudhon P.-J. Des réformes à opérer dans l’exploitation des chemins de fer,
Paris, Librairie internationale, 1868, 342 p.
456
Voir sur ce point Audet-Perrier D. L’implantation du chemin de fer en Charente et ses conséquences
économiques et sociales. Du mythe à la réalité : 1836-1883, Thèse d’Histoire , Poitiers, sous la direction de J.
Valette, 1994, 910 p.
457
Voir par exemple les documents officiels pour les chemins de fer d’intérêt local d’Avricourt à Cirey, par
Blâmont ; de Nancy à Château-Salins, avec embranchement sur Vic ; de Nancy à Vézelise, avec embranchement
sur le canal de la Marne au Rhin, l’article 1er des décrets du 26 juillet 1868 qui déclare d’utilité publique
l’établissement de ces lignes, Paris, P. Dupont, 1874, p.72, 187 et 305.
109
Certains auteurs ont cependant considéré que les prérogatives de puissance publique
pouvaient être utilisées pour faire fonctionner un service public 458. Cette idée est exprimée de
façon claire par Léon Aucoc en ces termes « c’est seulement en vue d’un service public qu’il
appartient à l’administration de recourir à l’expropriation »459. Mais, en réalité, le législateur
n’a pas donné une définition précise de l’utilité publique. Le législateur comme le souligne
Léon Aucoc « a abandonné complètement à l’autorité, qui déclare l’utilité publique, le soin
d’apprécier s’il y a lieu à ce moyen exceptionnel d’action »460. L’article 3 de la loi du 3 mai
1841 qui énumère les différents travaux qui donnent lieu à une déclaration d’utilité publique
ne renferme pas l’activité de l’administration. Cette énumération n’est qu’énonciative 461. Par
exemple les expropriations faites dans la commune de Neuves-Maisons en Meurthe et
Moselle en vue de l’établissement d’une école ne sont pas expressément visées par la loi de
1841 462 . Comme les besoins de la population changent, il incombe à l’administration de
définir l’utilité publique chaque fois qu’elle entreprend un travail463.
De même, reconnaissons que l’activité de l’administration ne se limite pas à
l’exécution des travaux. Dès la fin du 19e siècle se développe une politique interventionniste
de l’État dans tous les domaines de l’activité économique et sociale qui consiste à rendre des
services, à fournir des prestations464, notamment en matière des transports en commun, de
fourniture du gaz et de l’électricité465. En outre, il n’est pas certain que les terrains acquis par
l’État, pour établir un chemin de fer, une route ou un canal suffisent même pour les besoins
futurs et qu’ils recevront toutes les constructions et installations indispensables à une
utilisation rationnelle et complète466. Aussi, il n’est pas exclu que l’administration assure elle-
même la gestion d’un service public. Ainsi, que l’entreprise ait pour but l’exécution d’un
travail public ou la gestion d’un service public, l’administration a le devoir et l’obligation
d’utiliser un « faisceau de règles exorbitantes du droit commun qui présentent la
458
Sur les raisons de l’expropriation en vue du fonctionnement du service public, Blanc-Pattin M. et al. op. cit.
p.35 et s.
459
Aucoc L. op. cit. Tome 2, 3e éd. p.590.
460
Ibid. p.589.
461
Dalloz Rép., op. cit. Tome 6, p.55.
462
Trib. De Nancy, 4 janvier 1905, op. cit.
463
Hauriou M. op. cit. (ouvrage réédité), p.874. Pour Maurice Hauriou « l’utilité publique qui justifie
l’expropriation ne saurait être définie une fois pour toutes…mais, en principe, il appartient à l’autorité
administrative d’affirmer que l’utilité publique existe dans tel cas donné non prévu par la loi ; ce pouvoir est
discrétionnaire, en ce sens qu’on est point admis à discuter au contentieux l’utilité de l’opération que
l’administration entreprend… ».
464
Blanc-Pattin M. et al. op. cit. p.35.
465
Ibid. p.36.
466
Robin R. op. cit. p.17.
110
caractéristique essentielle de mettre en œuvre un pouvoir de contrainte » 467 . A ce titre,
l’administration, pour les besoins d’amélioration et de fonctionnement d’un service public est
en droit de demander un sacrifice à la propriété c'est-à-dire de demander l’expropriation. A la
fin donc du 19e siècle, à côté des justifications anciennes liées à l’exécution des travaux
publics, apparaît l’idée des expropriations pour cause de service public468.
Cette tendance des expropriations en vue de faire fonctionner un service public se
rencontre dans le département de la Moselle, notamment en ce qui concerne la construction du
chemin de fer. Certaines acquisitions de propriétés faites après l’exécution de la ligne
d’embranchement de Frouard à Metz semblent montrer qu’elles ont eu lieu pour améliorer le
service public des chemins de fer. En effet, en 1866 un arrêté du préfet de la Moselle déclare
cessible pour cause d’utilité publique des terrains acquis à l’amiable par la compagnie des
chemins de fer de l’Est pour servir à l’agrandissement des ateliers situés dans la commune de
Montigny-les-Metz469. En principe, l’atelier n’est pas fait pour accueillir les usagers, mais
indirectement il les sert puisqu’il permet aux agents de la compagnie de préparer et réparer les
trains.
De même nous pouvons affirmer que les expropriations engagées en matière de
chemins de fer comportent une double utilité publique : la première concerne l’établissement
des lignes donc l’exécution des travaux; la deuxième et à titre subsidiaire concerne
l’exploitation d’un service public, pour la simple raison que la concession accordée à la
compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg comporte une clause lui permettant
d’exploiter les lignes et de répondre aux besoins du public. Ainsi, les expropriations engagées
par l’État ou par la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg sont également faites
pour faire fonctionner le service public des transports.
D’autres expropriations engagées dans les départements de la Moselle et de la Meurthe
et Moselle concernent le service public de l’éducation. Dès le début du 20 e siècle sont
construites dans les communes de Nancy et de Neuves-Maisons des écoles destinées à assurer
l’éducation des enfants. Bien que le premier travail consiste à établir l’école, son ouverture a
pour objectif le fonctionnement du service public.
D’une manière générale, l’utilité publique cantonnée dès le départ à l’exécution des
travaux était appelée à évoluer. D’autres motifs indispensables d’utilité publique comme la
fourniture en eau potable et l’électricité, l’éradication de l’insalubrité, le développement du
467
Blanc-Pattin M. et al. op. cit. p.36.
468
Ibid.
469
A.D.M. Série 1S363 Arrêté du 11 août 1866.
111
commerce et de l’industrie, la défense du sol contre l’inondation, l’embellissement des villes,
la protection de l’agriculture suffisent pour demander un sacrifice à la propriété privée470.
En définitive, l’utilité publique est liée au pouvoir discrétionnaire de l’autorité
administrative. Elle seule peut déterminer l’importance des travaux, les avantages et les
inconvénients de l’entreprise. Limiter l’utilité publique à l’exécution des travaux revient à
réduire le domaine de compétence de l’administration. L’utilité existe parce que
l’administration l’a voulue et parce que le but ultime de l’expropriation demeure la
satisfaction de l’intérêt général. La notion d’utilité doit être prise dans un sens large, prenant
en compte « toutes les découvertes et tous les progrès de la science, et répond à tous les
besoins artistiques, matériels ou moraux d’une nation »471.
Au-delà des discussions sur l’extension de la notion d’utilité publique, ajoutons qu’elle
constitue la principale raison de toute l’expropriation. L’acte qui la déclare est un acte
fort puisqu’il donne le ton de la procédure. Mais, vu la gravité de la procédure, le législateur a
de tout temps limité les personnes susceptibles de prendre l’acte déclaratif d’utilité publique
et le recours dont il peut faire l’objet.
Comme nous l’avons relevé plus haut, la procédure d’expropriation est contraignante
puisqu’elle cause préjudice à tout particulier détenteur d’un bien convoité par les pouvoirs
publics.
Si la déclaration d’utilité publique des travaux est la première règle à observer par les
pouvoirs, elle doit cependant provenir des organes expressément désignés par la loi (1).
Une fois traitée la question relative aux organes susceptibles de prendre l’acte
déclaratif d’utilité publique, nous consacrerons un point sur le recours dont il peut faire l’objet
(2).
470
Sur l’extension de la notion d’utilité, Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.487 et s ;
Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.55 ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.218 et s ; Rolland L. Précis de droit
administratif, op. cit. p.397 et s, même auteur sur la loi du 15 juin 1917 sur l’expropriation pour cause
d’insalubrité et du 6 novembre 1918 sur l’introduction de l’expropriation par zone et pour cause de plus-value
« Le remaniement du régime de l’expropriation », op. cit. p. 91-123. Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.627 et s. Voir
aussi L’article 2 du décret du 26 mars 1852, modifié par la loi du 10 avril 1912, relatif aux rues de Paris. Loi du
14 juillet 1856 (art.12), sur les sources d’eau minérale. Loi du 15 décembre 1911, sur l’assainissement de la
Corse. Lois du 14 mars 1919 et 19 juillet 1924, sur l’urbanisme. Lois du 31 décembre 1913 et 2 mai 1930 sur les
monuments historiques.
471
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.627.
112
1- Les organes compétents.
113
la loi. Ce pouvoir est parfois changeant, en témoigne toute la législation sur la procédure
d’expropriation pour cause d’utilité publique. Par exemple, l’article 3 de la loi de 1841 prévoit
que tous les grands travaux, entrepris par l’État, les départements ou les communes, ne sont
exécutés qu’en vertu d’une loi. Ce texte donne compétence au pouvoir législatif pour déclarer
d’utilité publique la réalisation des grands travaux. Pour les petits travaux, une ordonnance
royale suffit.
En revanche, le sénatus-consulte du 25 décembre 1852 dénie toute compétence au
législateur en cette matière. D’après son article 4 un décret suffit pour autoriser l’exécution
des travaux. Le pouvoir législatif n’est plus recevable à assurer ce rôle, sauf lorsque
l’exécution des travaux engage les finances de l’État. Cette mise à l’écart est de courte durée
puisque la loi du 27 juillet 1870 relative aux grands travaux publics rétablit le système de
1841. Cette loi fait une distinction entre les grands et les petits travaux entrepris par l’État. En
ce qui concerne les grands travaux, la déclaration d’utilité publique est faite par une loi 480. Un
décret suffit pour les petits travaux, mais elle ne change en rien la situation des travaux
entrepris par les départements ou les communes. Le système de 1852 continue à s’appliquer
pour ces travaux. Avec la loi du 6 novembre 1918 portant modification à la loi du 3 mai 1841
l’article 3 est ainsi conçu « Tous grands travaux publics, routes nationales, canaux, chemins
de fer, canalisation de rivière, bassins et docks, entrepris par l’État ou par compagnies
particulières, avec ou sans péage, avec ou sans subside du Trésor, avec ou sans aliénation du
domaine public, ne peuvent être autorisés que par une loi. L’exécution des canaux et chemins
de fer d’embranchement de moins de 20 kilomètres de longueurs, de lacunes ou rectification
des routes nationales, des ponts et de tous ouvrages de moindre importance, peut être
autorisée par décret en Conseil d’État. L’exécution des travaux départementaux et
communaux peut être autorisée par décret simple».
En ce qui concerne les départements et les communes, un arrêté motivé du préfet peut
suffire pour déclarer l’utilité publique, notamment lorsque aucune déclaration contraire au
projet n’a été produite à l’enquête et que l’avis du commissaire enquêteur est favorable 481. La
480
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.629. L’auteur explique dans son ouvrage que de nombreuses tentatives ont été
menées, « pour étendre les attributions du pouvoir législatif à la déclaration d’utilité publique des chemins de
fer d’embranchement de moins de 20 kilomètres. Dans sa séance du 14 décembre 1875, l’assemblée nationale a
rejeté, en seconde délibération, un projet de loi d’initiative parlementaire portant que l’expropriation pour les
chemins de fer de moins de 20 kilomètres devra être prononcée par une loi. La même idée a été reprise
ultérieurement. La chambre des députés a voté, à la suite de deux délibérations successives, une proposition de
loi portant que tous les chemins de fer, qu’ils fussent ou non d’embranchement, tous les canaux de navigation,
toutes les routes nationales, quelle que fût leur longueur, ressortiraient dorénavant de la loi et non du décret.
Ces tentatives n’ont pas abouti ». Voir aussi Béquet L. op. cit. Tome 16, p.227.
481
Voir l’article 58 du décret du 5 novembre 1926. Voir aussi, Rolland L. Précis de droit administratif, op. cit.
p.399 ; Josse P. L. op. cit. p.275.
114
question de savoir à quel organe il appartenait de déclarer l’utilité publique a connu donc des
réponses variées. Le législateur est intervenu en même temps que l’exécutif. Ensuite
l’exécutif seul et enfin de nouveau les deux482.
Mais une autre question peut être posée, celle de savoir les raisons pour lesquelles le
l’autorité administrative n’est pas seule compétente pour déclarer l’utilité publique des
travaux. En effet, l’expropriation a un caractère purement administratif puisque c’est
l’exécutif qui entreprend les travaux. Le principe serait que toute déclaration d’utilité émane
de l’autorité administrative, à l’exclusion du pouvoir législatif. Or, les dépenses à charge de
l’État sont votées par le pouvoir législatif. Un projet de construction entraîne forcement des
dépenses. Le législateur autorise les travaux et prévoit les finances nécessaires, « ce sont les
frais du travail et non le travail en lui-même qui sont soumis à la sanction législative »
s’exprimait Troplong dans son rapport sur le projet du sénatus-consulte de 1852483. Ducrocq a
répondu à la question de cette manière « d’importants travaux publics de chemins de fer,
d’achèvement et d’amélioration des routes, canaux, ports maritimes, navigation des fleuves et
rivières, etc, ont été exécutés avec l’application de ce système. Il n’est guère incontestable, au
point de vue des principes, que si le pouvoir législatif a seul qualité pour voter la dépense à la
charge de l’État, devant résulter de l’emprise et de l’exécution des travaux, l’appréciation de
l’utilité publique de l’ouvrage à entreprendre et par conséquent de l’emprise ne soit dans les
attributions normales du pouvoir exécutif. Mais comme la dépense ne doit jamais être
engagée sans un vote législatif préalable, on comprend la tendance du législateur à réunir
dans les mêmes mains les deux attributions, la déclaration d’utilité publique et le vote des
crédits. »484
Quant aux travaux entrepris dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et
Moselle, ils se scindent en deux catégories : les uns sont entrepris par l’État ; les autres soit
par les départements, soit par les communes. L’établissement de la ligne de Paris à Strasbourg
est déclaré d’utilité publique par la loi du 2 août 1844. D’autres lignes établies sous la
législation de 1852 sont déclarées d’utilité publique par un décret. Tel est le cas de la ligne de
chemin de fer de Niderbronn à Thionville déclarée d’utilité publique par le décret du 14 juin
482
Sur la distinction des actes susceptibles de déclarer d’utilité publique les travaux entrepris par l’État, les
départements et les communes, Robin R. op. cit. p.46 et s ; Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome
21, p.491 et s ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.232 et s ; Roland L. Précis de droit administratif, op. cit. p.399 et s ;
Josse P. L. op. cit. p.274 et s ;
483
Voir Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.628 ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.226.
484
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.628. Dans le même sens Bauny De Récy R. op. cit. p.96 et s
115
1861485. C’est également le cas des lignes de chemins de fer d’intérêt local établies dans le
département de la Meurthe déclarées d’utilité publique par les décrets du 26 juillet 1868.
Quant aux canaux de la Marne au Rhin et des houillères de la Sarre, soulignons que le
premier est déclaré d’utilité publique par la loi du 3 juillet 1838 puisque le système adopté en
1841 était tiré de la loi du 7 juillet 1833486 alors que le second est déclaré d’utilité publique
par le décret du 6 avril 1861 487. Aussi, pour la rectification de routes départementales un
décret suffisait pour déclarer les travaux d’utilité publique.
L’acte déclaratif d’utilité publique est une garantie au profit des propriétaires. Par cet
acte, l’administration donne les raisons pour lesquelles l’expropriation est nécessaire. Les
obligations qui incombent à l’administration doivent être respectées. L’acte est pris en
connaissance de cause. L’inobservation des règles prescrites par la loi, pour l’enquête
administrative préalable, peut faire naître un doute sur l’utilité du projet. Le recours pour
excès de pouvoir est envisageable dans ce cas.
L’acte déclaratif d’utilité publique en tant qu’acte administratif, faisant grief aux
propriétaires, devait être soumis à la censure du juge. Mais de quel juge ? En effet, la
procédure d’expropriation est placée « sous la double sauvegarde du conseil d’État,
régulateur des compétences administratives, et de l’autorité judiciaire gardienne du droit de
propriété. »489
Pour répondre à cette question, il convient de relever qu’en principe, le juge judiciaire
est étranger à la première phase de la procédure administrative. Ce qui touche à la
reconnaissance et à la déclaration de la cause d’intérêt public ne rentre pas dans ses
attributions490. De fait, sur les questions de compétence entre le juge administratif et le juge
judiciaire, Lafferrière est très tranché491. En effet, cet auteur n’admet en aucune manière la
compétence du juge judiciaire pour connaître de la légalité des actes administratifs 492 . La
485
Voir sur ce point Trib. De Sarreguemines 23 août 1864, op. cit.
486
Duvergier J.B. op. cit. Tome 38, p.528.
487
Ibid. Tome 61, p.161.
488
Sur le recours pour excès de pouvoir contre l’acte déclaratif d’utilité publique, Carpentier A., Frèrejouan Du
Saint G. op. cit. Tome 21, p. 493 et s ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.233 et s.
489
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.632.
490
Proudhon M. op. cit. Tome 1, p.247.
491
Sur la distinction des compétence en matière d’expropriation, Laferrière E. Traité de la juridiction
administrative et des recours contentieux, Tome 1, 2e éd. Paris, Berger-Levrault, 1896, p.537 et s.
492
Ibid. p.539.
116
raison vient de ce que « si l’on avait interdit aux tribunaux tout examen des actes
administratifs qui précèdent l’expropriation, le jugement d’expropriation n’aurait plus été
qu’une formalité ; les tribunaux auraient été réduits au rôle de simples agents d’exécution. Si,
d’autre part, on leur avait donné juridiction sur ces actes administratifs, on aurait
subordonné le pouvoir exécutif au pouvoir législatif. La loi s’est arrêtée dit-il à un moyen
terme : elle a donné aux tribunaux le droit de vérifier si les formalités qui doivent précédées
l’expropriation ont été remplies ; mais non le droit d’apprécier si elles ont été bien et
valablement remplies, si la déclaration d’utilité publique et l’arrêté de cessibilité ne soulèvent
aucune critique au point de vue de leur légalité.» 493 A en croire Laferrière, toutes les
questions sur la légalité de l’acte déclaratif d’utilité publique ne relèvent pas de la compétence
du juge judicaire. Son office consisterait uniquement à la vérification matérielle des
formalités prescrites par la loi et au prononcé de l’expropriation. Cette compétence lui donne
cependant le droit de refuser de prononcer l’expropriation si l’administration ne fournit qu’un
décret alors qu’il fallait une loi afin que les travaux soient exécutés494. Pour y parvenir, il
suffit pour le juge « de constater, par un simple rapprochement entre la nature des travaux et
celle de l’acte portant déclaration d’utilité publique, que celui-ci ne constitue pas un titre
légal »495. Laferrière précise encore que « s’il s’élève des doutes sérieux sur la nature des
travaux et sur la compétence qui y correspond, il faut faire appel aux règles d’interprétation
ou de validité des actes administratifs. Si la solution est claire, le tribunal l’énonce et
l’applique ; si elle est obscure, il doit surseoir jusqu’à ce qu’elle ait été donnée par l’autorité
ou par la juridiction administrative compétente »496.
En conclusion, Laferrière pense que le juge judiciaire excéderait ses pouvoirs en
refusant de prononcer l’expropriation au motif que la déclaration d’utilité publique n’a pas été
précédée des formalités prescrites par la loi de 1841497. C’est d’ailleurs en ce sens que la Cour
de cassation s’est prononcée dans l’arrêt du 22 janvier 1845 à propos des chemins vicinaux.
Elle annule le jugement du tribunal en ces termes « attendu que les tribunaux, chargés par la
loi de prononcer l’expropriation pour cause d’utilité publique, ont le devoir de vérifier si une
délibération est intervenue dans le cas où elle est nécessaire, et si elle a été prise
compétemment, mais qu’ils n’ont pas la mission de juger la délibération du conseil général,
493
Ibid. Dans le même sens Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.493 ; Cotelle T. op. cit.
p.303.
494
Voir sur ce point Robin R. op cit. p.61 et s. Dans le même sens Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.626 et s ;
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p. 493 et s
495
Laferrière E. op. cit. p.540 ;
496
Ibid.
497
Ibid.
117
soit quand au fond, soit quant à l’accomplissement des formalités, suivant lesquelles le
conseil général a dû procéder ; qu’il en est de même à l’égard des arrêtés de préfet, en tant
qu’ils fixent dans la sphère des attributions conférées au préfet par l’art. 7 de la loi du 21 mai
1836, la largeur des chemins ». La Cour de cassation conclut que le tribunal a excédé à ses
compétences498.
Contrairement à Laferrière, Ducrocq est plus nuancé. Il émet des réserves sur
l’interdiction faite au juge d’apprécier la légalité de l’acte administratif et considère que le
recours pour excès de pouvoir n’est pas l’unique garantie donnée par le législateur au droit de
propriété499. Il se fonde sur l’article 2 de la loi du 3 mai 1841 qui demande au juge judiciaire
de ne prononcer l’expropriation qu’autant que l’utilité en a été constatée et déclarée dans les
formes prescrites par la présente loi. Cet auteur considère que ce texte ne confère pas
seulement au juge judicaire le pouvoir de vérifier l’existence de l’acte, mais qu’il lui attribue
aussi le pouvoir d’en constater la nature, et de rechercher la compétence dont il émane500.
Toutefois, Ducrocq admet comme Laferrière que le tribunal doit se refuser à prononcer
l’expropriation si la déclaration d’utilité publique dont on lui demande de faire application
n’émane pas de l’autorité désignée par la loi. Il tire cependant la conclusion selon laquelle en
« cette matière, à titre exceptionnel, et par dérogation au principe de la séparation des
autorités administrative et judiciaire, le tribunal est investi du pouvoir d’apprécier la légalité
de l’acte administratif »501.
Il considère enfin qu’il n’est pas douteux non plus que le tribunal refuse de prononcer
l’expropriation, si le décret qui a déclaré l’utilité publique n’a pas été délibéré en conseil
d’État dans l’un des cas où la loi l’exige. D’après l’auteur, c’est encore une condition de
légalité de l’acte, qu’exceptionnellement, pour la défense du droit de propriété, le juge
judiciaire a le droit de vérifier502. Le même auteur ajoute que « la preuve que le droit de
vérification de l’autorité judiciaire, en ce qui concerne la déclaration d’utilité publique
s’étend aux formalités préalables, résulte de l’article 14 de la loi du 3 mai 1841, qui prescrit
également au tribunal, pour l’arrêté de cessibilité, la vérification du plan parcellaire, de la
seconde enquête, et des observations relatives à la désignation des parcelles, c'est-à-dire des
formalités préalables à l’arrêté »503. Mais, au final, en conformité avec l’arrêt de 1845 cité ci-
dessus, Ducrocq fait cette observation, que le pouvoir d’apprécier la légalité de la déclaration
498
Cass. civ. 22 janvier 1845, L’État contre Passerat de la Chapelle et autres, D.1845, 1, 2e espèce, p.84.
499
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.633.
500
Ibid.
501
Ibid.
502
Ibid.
503
Ibid. p.633-634.
118
d’utilité publique et de l’arrêté de cessibilité ne doit pas servir de prétexte à l’autorité
judiciaire pour discuter toutes les conditions intrinsèques des actes administratifs qui forment
le dossier de la procédure en expropriation 504 . L’exagération du pouvoir de vérification,
exceptionnellement dévolu en cette matière aux tribunaux, est proscrite par la jurisprudence
de la cour de cassation, et non ce pouvoir lui-même505.
Si le juge judiciaire ne doit pas connaître des contestations relatives à la légalité des
actes administratifs, soulignons cependant que cette compétence est réservée à la juridiction
administrative. « Conformément aux règles ordinaires, c’est devant elle, par la voie du
recours pour excès de pouvoir, qu’on pourra relever les illégalités dont la déclaration
d’utilité publique ou l’arrêté de cessibilité seraient entachés, et demander l’annulation de ces
actes.»506 Toutefois, l’exclusivité accordée au juge administratif n’est pas absolue. Le recours
pour excès de pouvoir est limité. Il n’est pas recevable si la déclaration d’utilité publique est
prononcée sous forme d’une loi507, pour la simple raison, que le parlement, même « quand il
fait des actes administratifs, ne relève pas de la juridiction administrative »508, ou comme le
fait remarquer Ducrocq « les lois et les actes parlementaires ne peuvent donner lieu à aucun
recours contentieux »509 et « les juridictions de tous les ordres les appliquent, mais ne les
jugent pas.»510 L’intervention du législateur selon Berthélemy « couvre le vice de formes »511.
Cependant, ce recours est recevable lorsque la déclaration d’utilité publique a été faite
par un décret. Le Conseil d’État admet le recours même dans les cas où l’expropriation a été
consommée. Tel est le cas dans l’arrêt rendu le 11 février 1910. Le requérant introduit un
recours en annulation du décret, tout en reconnaissant que l’expropriation était déjà
consommée. Il intente une action contre le décret, au motif qu’il serait entaché d’un
détournement de pouvoir, que l’enquête qui l’a précédée aurait été irrégulière. La haute
juridiction décide que « la circonstance que le commissaire enquêteur ne se trouvait pas à la
mairie, au moment où le requérant s’y est présenté, n’est pas de nature à frapper de nullité
l’enquête, que la création d’une place publique, en vue de laquelle a été rendu le décret,
504
Ibid. p.635.
505
Ibid. Pour un autre point de vue contraire voir Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.624. Berthélemy écrit
précisement que « l’autorité judiciaire… est gardienne des formes protectrices de la propriété, mais elle n’est pas
juge de l’utilité publique des travaux et encore moins des actes administratifs qui ont permis au législateur et au
pouvoir exécutif de se renseigner sur cette utilité » : lire la note de bas de page n°2.
506
Lafferrière E. op. cit. p.541.
507
Aucoc L. op. cit. Tome 2, 3e éd. p.619.
508
Lafferrière E. op. cit. p.541.
509
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.632. Dans le même sens Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21,
p.493.
510
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.632. Dans le même sens Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21,
p.493.
511
Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.624.
119
constitue, en elle-même, une opération de voirie d’utilité générale et qu’il n’appartient pas au
Conseil d’État, statuant au contentieux, d’apprécier l’opportunité des travaux ainsi
autorisés »512. Avant cet arrêt, le Conseil d’État avait été saisi dans l’arrêt « Descieux et
autres d’une requête tendant à l’annulation d’un décret alors que l’expropriation avait été
consommée513. En l’espèce, les requérants avaient demandé l’annulation d’un décret déclarant
d’utilité publique l’acquisition par la ville de Vitré des biens d’une congrégation dissoute,
soumis à la liquidation judicaire. Le Conseil d’État avait répondu que les requérants n’étaient
pas fondés à demander par ce motif l’annulation pour excès pouvoir. Sur le deuxième motif
relatif au détournement de pouvoirs, les juges avaient estimé que les faits de la cause ne
justifiaient pas cette allégation. Cette affaire rendue avec les conclusions du commissaire du
gouvernement Teissier est contraire à la jurisprudence antérieure qui n’admettait pas le
recours pour excès de pouvoir lorsque l’expropriation avait été consommée 514. Et c’est sur le
fondement de cette jurisprudence que Lafferrière tirait la conclusion selon laquelle : « un
recours recevable ab initio cesserait de l’être, si l’expropriation était consommée et si, par
suite, la déclaration d’utilité publique et l’arrêté de cessibilité avaient acquis, en vertu d’une
décision judiciaire, un caractère définitif qui ne saurait être remis en question par aucune
décision de la juridiction administrative »515.
L’inobservation du délai de quinze jours prescrit par l’ordonnance du 23 août 1835, est
un motif pour exercer le recours pour excès de pouvoir. Tel est le cas dans une décision
rendue par le Conseil d’État, en date du 17 janvier 1930. En l’espèce, la commune d’Objat
propose dans un intérêt purement communal, l’exécution des travaux de dérivation qui doive
s’étendre sur le territoire d’une commune voisine. Le décret prévoit l’exécution des travaux
complémentaires destinés à empêcher que les travaux projetés portent préjudice aux habitants
de la commune voisine. Le Conseil d’État décide que l’insertion de disposition de cette nature
ne saurait faire regarder les travaux comme exécutés dans l’intérêt de plusieurs communes et
la commune bénéficiaire est en droit d’utiliser les formalités prescrites par l’ordonnance de 23
août 1835. Sur le moyen tiré de l’inobservation du délai de quinze jours, le Conseil d’État
décide que « s’il est constant que la durée du dépôt n’a été de quatorze jours, alors que l’art.
3 de l’ordonnance du 23 août 1835 prévoit que le projet doit rester pendant quinze jours à la
disposition des habitants, il résulte de l’instruction que cette légère réduction de la durée
512
C.E. 11 février 1910, Laurent-Champrosay, D. 1912, 3, 1re espèce, p.9.
513
C.E. 12 novembre 1909, Descieux et autres, D. 1911, 3, concl. Teissier, p.89.
514
C.E. 22 mai 1885, Fénaux contre Chemins de fer de l’Est, D. 1886, 5, p.223 ; 29 juin 1900, Louchet, D. 1901,
5, p.294.
515
Laferrière E. op. cit. p.541. Voir aussi Dalloz Rép. op. cit. Tome 16, p.234.
120
réglementaire du dépôt n’a pas constituée, en l’espèce, une irrégularité de nature à entacher
de nullité le décret attaqué ». Le Conseil d’État rejette la requête tendant à l’annulation du
décret516.
Le recours pour excès de pouvoir demeure possible, lorsque la décision du préfet,
désignant le commissaire enquêteur, est irrégulière517 ou encore lorsqu’un propriétaire estime
que la déclaration d’utilité publique l’empêche d’exercer son droit de rétrocession. C’est ce
qui ressort d’un arrêt « Brion » du Conseil d’État. En l’espèce, le sieur Brion a été exproprié
en vue de l’agrandissement de la gare de Conflans-Jarny. Après l’achèvement des travaux, il
soutient qu’une parcelle n’avait pas connu cette destination et demande la rétrocession. Avant
qu’il ait été répondu à sa demande, un nouveau décret déclarait d’utilité publique un nouvel
agrandissement de la gare englobant la parcelle litigieuse. Le sieur Brion, considérant ce
décret comme entaché de détournement de pouvoir, le défère devant le Conseil d’État, au
motif qu’il l’empêchait d’exercer son droit de rétrocession. Le Conseil d’État décide que
« ledit décret a été légalement rendu, et qu’il ne résulte pas de l’instruction qu’il soit entaché
de détournement de pouvoir ; que dans ces conditions, le sieur Brion n’est pas fondé à en
demander l’annulation »518.
En principe, le recours pour excès de pouvoir dirigé contre l’acte déclaratif d’utilité
publique n’est pas suspensif. Sur cette question, la doctrine semble être unanime. Elle suit la
position de la jurisprudence qui varie parfois519. Par exemple, la Cour de cassation a décidé le
24 novembre 1914 que le recours au Conseil d’État n’avait pas d’effet suspensif. Dans cette
affaire, un recours est formé contre le décret d’utilité publique et l’arrêté de cessibilité et un
autre recours devant le juge de cassation tendant à l’annulation du jugement d’expropriation
pour défaut d’accomplissement des formalités prescrites par la loi. Avant d’annuler le
jugement, la Cour de cassation refuse de surseoir à statuer en ces termes « nonobstant le
recours formé par la veuve Legentil contre le décret d’utilité publique et l’arrêté de cessibilité,
la Cour de cassation ne doit pas surseoir à statuer sur le pourvoi formé contre le jugement
d’expropriation. »520
En revanche, lorsque la déclaration d’utilité publique est faite par la commission
départementale en vue de l’établissement d’un chemin rural, le recours pour excès de pouvoir
516
C.E. 17 janvier 1930, Commune de Voutezac, D.H. 1930, p.139.
517
C.E. 28 novembre 1923, Rollot et autres, D. 1926, 3, p.25-28, note J.-J. Chevallier.
518
C.E. 24 février 1912, Brion, D. 1914, 3, p.42.
519
Sur la question de l’effet non suspensif du recours pour excès de pouvoir, voir Robin R. op. cit. p.59 et s ;
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.494 ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.234. En ce sens
contraire, Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.59 (voir les arrêts cités).
520
Cass. civ. 24 novembre 1914, Veuve Legentil contre Commune de Saint-Ouen, D. 1918, 1, 1re espèce, p.65.
121
aura un effet suspensif521. Cet effet suspensif vient du fait que l’article 88 de la loi du 10 août
1871 relative aux conseils généraux prévoit que le recours formé contre les décisions de la
commission départementale est suspensif.
Reste à examiner un dernier effet aussi important du recours pour excès du pouvoir.
La Cour de cassation est-elle tenue de casser un jugement d’expropriation, au motif que la
déclaration d’utilité publique a été annulée ? La Cour de cassation décide que l’annulation de
l’acte déclaratif d’utilité est sans influence sur le jugement d’expropriation, lorsque celui-ci
est passé en force de chose jugée, avant la décision du Conseil d’État522. En revanche, lorsque
le décret est attaqué devant le Conseil d’État, le jugement d’expropriation frappé en même
temps d’un pourvoi dans les délais légaux, l’annulation du premier entraîne celle du deuxième.
Dans un arrêt rendu par la Cour de cassation le 17 juillet 1901, un décret déclare d’utilité
publique les travaux nécessaires à l’agrandissement du cimetière de la commune de Bonneval
et le jugement prononce l’expropriation des immeubles appartenant au sieur Horclois. Sur
demande de ce dernier et par arrêt du 23 novembre 1900, le Conseil d’État annule le décret
pour excès de pouvoir. De son côté, la Cour de cassation décide que « attendu que la base
légale du jugement attaqué étant le décret d’utilité publique, sur le vu duquel il a été
prononcé, l’annulation de celui-ci par le Conseil d’État doit amener, par voie de conséquence,
la cassation du jugement qui, en exécution de cet acte, a prononcé l’expropriation des
immeubles appartenant au demandeur »523.
Dans l’affaire Schelcher, la Cour de cassation annule toute la phase judiciaire de la
procédure d’expropriation. Le décret sur lequel le tribunal s’était fondé, pour prononcer
l’expropriation, avait été annulé, la Cour de cassation annule le jugement, au motif qu’il
manque de base légale. Elle décide également d’annuler la décision du jury ayant fixé
l’indemnité, ainsi que l’ordonnance du magistrat déclarant ladite décision exécutoire 524.
En définitive, le recours pour excès de pouvoir est possible, chaque fois que la
déclaration d’utilité publique est faite par un décret. En présence d’une loi, tout recours est
irrecevable. La loi a une portée générale et elle s’impose à la fois aux administrés, aux juges,
au législateur et à l’exécutif. Elle s’applique malgré la contrainte qu’elle impose au
propriétaire.
521
Cass. civ. 25 juillet 1910, D. Iribe contre Commune de la Genevraye, 1912, 1, 3e espèce, p.537.
522
Cass. civ. 17 décembre 1877, Touchy contre ville de Nantes, D. 1878, 1, p.52 ; 27 janvier 1909, Ruel contre
Commune de Massy, D. 1909, 1, 2e espèce, p.386.
523
Cass. civ. 17 juillet 1901, Horclois contre Commune de Bonneval, D. 1904, 1, p.566.
524
Cass. civ. 9 mai 1916, Consorts Schelder contre ville de Paris, D. 1918, 1, 8e espèce, p.65.
122
En ce qui concerne les procédures d’expropriation engagées dans les départements de
la Moselle et de Meurthe et Moselle, retenons que les erreurs sur les actes déclarant d’utilité
publique les travaux n’existent pas. Le pouvoir législatif n’empiète pas sur les compétences
de l’exécutif. Les travaux relatifs à l’établissement du chemin de fer de Paris à Strasbourg et
l’embranchement vers Metz et Sarrebruck sont autorisés par une loi et non par un décret. Pour
les chemins de fer d’intérêt local construits en Meurthe et Moselle, ce sont les décrets
impériaux du 26 juin 1868 qui déclaraient l’utilité publique des travaux. Et ceci pour la simple
raison que le décret de 1852 confiait au pouvoir exécutif le droit d’autoriser les travaux. Qu’il
s’agisse des travaux de rectification de routes départementales, d’établissement de chemins
vicinaux, des canaux, de construction des cimetières, des écoles et d’alignement des rues,
l’acte déclaratif d’utilité publique émane de l’autorité désignée par la loi. Aucun motif ne
justifie le recours pour excès de pouvoir contre les décrets ou les décisions des commissions
départementales pour incompétence.
L’acte déclaratif d’utilité publique n’est pas l’expropriation, parce que à ce stade de la
procédure, les terrains à acquérir ne sont pas réellement définis. La déclaration d’utilité
publique n’arrête pas la procédure, c’est le point de départ d’un processus qui appelle
l’accomplissement d’un certain nombre de formalités.
L’acte déclaratif d’utilité publique est la première formalité que doit remplir
l’administration pour exproprier des particuliers. Mais il ne constitue pas l’unique formalité
que l’expropriant doit observer. Il ouvre cependant une autre phase de la procédure
d’expropriation. En effet, à cette formalité s’ajoutent celles que l’autorité administrative est
tenues de suivre avant l’arrêté de cessibilité (A).
Une fois ces différentes formalités accomplies, l’arrêté de cessibilité pris par le préfet
désigne les propriétés sur lesquelles l’expropriation va s’appliquer (B).
Les formalités prescrites par la loi du 1841 donnent aux particuliers la possibilité
d’intervenir pendant le déroulement de la procédure d’expropriation. En effet, pour que la
procédure soit valable, la loi exige qu’une commission d’enquête destinée à recevoir toutes
123
les observations soit constituée (1). Mais avant la constitution de la commission différentes
règles, sans lesquelles l’expropriation n’a pas lieu, doivent être respectées (1).
Proudhon écrivait à juste titre que « pour que l’expropriation soit faite d’une manière
éclairée, tant dans l’intérêt des propriétaires que dans celui de l’état qui doit en payer le prix,
il faut d’abord que les fonds sur lesquels elle doit porter soient positivement indiqués, et que
les particuliers auxquels ils appartiennent soient reconnus et avertis, afin qu’ils puissent faire
leurs observations, et même former leurs contredits sur l’opération projetée : autrement ils se
verraient en définitive condamnés sans avoir été entendus, ce qui serait contraire aux
principes de l’équité »525.
Pour atteindre cet objectif, le préfet du département conformément à l’article 2-2° de
la loi du 3 mai 1841 désigne les localités ou territoires sur lesquels les travaux doivent être
exécutés. Cette compétence appartient au préfet dans le cas où la loi ou le décret d’utilité
publique ne les désigne pas526. En effet, la désignation des territoires suffisamment établie par
l’acte portant déclaration d’utilité publique rend l’arrêté du préfet inutile 527. Si le préfet est
appelé à accomplir cette formalité, il doit cependant se conformer aux indications contenues
dans les plans approuvés par l’administration supérieure528. Carpentier et Frèrejouan relèvent
d’ailleurs que la désignation des localités est une formalité substantielle529. Par conséquent, le
tribunal peut refuser de prononcer l’expropriation, dans le cas où l’arrêté préfectoral
525
Proudhon P. J. op. cit. Tome 1, p.244.
526
Robin R. op. cit. p.62 ; Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.635.
527
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.497.
528
Robin R. op. cit. p.62.
529
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.497. Dans le même sens Aucoc L. op. cit. Tome 2, 3e éd.558.
124
rajouterait des localités ou des territoires non compris dans les plans fournis avec l’acte
déclaratif d’utilité publique.
L’exemple des voies ferrées donne en effet au préfet la possibilité de désigner les
différentes localités concernées par les travaux. Très souvent, en cette matière, la loi ou le
décret qui déclare d’utilité publique l’établissement des lignes ne détermine que les deux
extrémités530. Or, l’intérêt du chemin de fer est d’assurer le transport des marchandises et des
personnes dans plusieurs localités. Si elles ne sont pas comprises dans la loi ou le décret,
l’arrêté préfectoral qui les désigne est régulier531. Le préfet peut encore désigner les territoires
ou localités lorsque les plans et les avant-projets annexés à l’acte déclaratif d’utilité publique
n’ont pas encore acquis un caractère définitif, qu’il est indiqué clairement que le
concessionnaire soumettra à l’administration dans un certain délai, un plan détaillé des
travaux, qu’il exécutera532.
S’agissant de l’établissement des voies ferrées en Moselle et en Meurthe et Moselle,
l’acte déclaratif d’utilité publique ne comporte que le point de départ et le point d’arrivée. Les
décrets de 1868 sur les chemins de fer d’intérêt local établis en Meurthe et Moselle montrent
que seules les deux extrémités sont désignées. La déclaration d’utilité publique ne désigne pas
les localités sur lesquelles les travaux seront exécutés. De même, pour l’établissement du
chemin de fer de Niderbronn à la ligne de Metz à Thionville, le décret du 14 juin 1861 qui
déclare l’utilité publique des travaux ne désigne pas non plus les communes traversées par la
ligne533.
Pour la ligne de Paris à Strasbourg, les lois de 1842 et 1845, qui prévoient
l’établissement de ces voies, ne mentionnent pas les localités concernées. Les communes
traversées par les voies ferrées en Moselle sont déterminées après une enquête 534. Elles sont
ensuite désignées par l’arrêté préfectoral du 26 février 1847 535 . Les communes comprises
dans les arrondissements de Sarrebourg et de Lunéville en Meurthe et Moselle sont désignées
par un arrêté du 30 avril 1846536. Ce dernier arrêté est lui-même précédé par une lettre de
530
Ibid. p.63.
531
Voir le décret 26 juillet 1868 qui déclare d’utilité publique l’établissement d’un chemin de fer d’intérêt local
d’Avricourt à Cirey, par Blamont (Meurthe).
532
Robin R. op. cit. p.63.
533
Trib. De Sarreguemines, 23 août 1864, op. cit.
534
Voir Série 1S361, l’enquête relative à l’établissement du chemin de fer : Embranchement de Frouard vers
Metz
535
Cet arrêté est visé dans le jugement rendu par le tribunal de Metz le 8 septembre 1847 : les communes
concernées sont Novéant, Ancy-Dornot, Ars-sur-Moselle, Jouy-aux-Arches, Moulins-lès-Metz, Montigny-lès-
Metz, le Sablon et Magny, voir A.D.M. Série 1S363.
536
Voir A.D.M.M. Série 5S21, l’arrêté du 30 avril 1846, les communes concernées : pour l’arrondissement de
Lunéville : Vigneules, Damelevières, Blainville-sur-l’Eau, Mont, Réhainviller, Lunéville, Chanteheux,
125
l’ingénieur des ponts et chaussées du 27 avril 1846 qui indique au préfet les territoires sur
lesquels les travaux de chemin de fer devront être exécutés537. C’est également par ce procédé
que les territoires traversés par le canal des houillères de la Sarre sont désignés. En effet, le
décret du 6 avril 1861 qui déclarait l’utilité publique des travaux n’avait pas indiqué les
communes concernées. Elles ont été désignées par l’arrêté préfectoral du 3 juin 1861 538.
Comme nous l’avons relevé plus haut, l’expropriation ne doit pas se faire de manière
arbitraire. Après la déclaration de l’utilité publique, l’administration comme le fait remarquer
Léon Aucoc « est plus près qu’auparavant de toucher à la propriété privée ; la loi a multiplié
les garanties »539.
Ainsi, après la désignation des localités, doivent s’accomplir les formalités destinées à
informer toutes les parties. L’article 4 de la loi du 3 mai 1841 dispose que « les ingénieurs ou
autres gens de l’art chargés de l’exécution des travaux, lèvent, pour la partie qui s’étend sur
chaque commune, le plan parcellaire des terrains ou des édifices dont la cession leur paraît
nécessaire ». D’après l’article 5 de la même loi « le plan desdites propriétés particulières,
indicatif des noms de chaque propriétaire, tels qu’ils sont inscrits sur la matrice des rôles,
reste déposé, pendant huit jours, à la mairie de la commune où les propriétés sont situées,
126
afin que chacun puisse en prendre connaissance. ». En effet, la confection d’un plan
parcellaire est indispensable dans une procédure d’expropriation 540 . Il doit cependant
correspondre aux indications mentionnées dans l’arrêté préfectoral. En outre, les ingénieurs
chargés de confectionner ce plan sont tenus de respecter le tracé contenu dans les plans et
avant-projets approuvés par l’administration supérieure ou comme le fait remarquer Béquet
« le plan parcellaire ne peut s’écarter de la désignation des localités et territoires contenus
dans l’acte déclaratif d’utilité publique ou dans l’arrêté préfectoral »541.
Ce plan doit-il être conforme au plan cadastral ? Cela dépend de l’époque à laquelle le
plan cadastral a été confectionné. En effet, les limites du plan cadastral peuvent être modifiées,
par l’édification des bâtiments, des habitations542. Le plan parcellaire ne sera plus conforme
au plan cadastral. C’est d’ailleurs dans cette optique que Béquet affirme que « ce n’est pas
d’après l’ancien état de la propriété, mais d’après son état actuel, que le jury devra fixer
l’indemnité et que l’administration devra faire ses offres »543. C’est aussi dans ce même ordre
d’idée que des auteurs comme Carpentier et Frèrejouan, il est utile de ne pas suivre « les plans
remontant à une époque relativement ancienne, et, par suite, souvent fort inexacts »544. Selon
ces auteurs, « le plan doit indiquer avec soin la nature et la contenance exacte de chaque
parcelle ; ce plan est, en effet la base de l’expropriation ; c’est à lui que le propriétaire se
réfère pour savoir quelle est la cession qui lui est imposée ; il faut donc qu’il soit en présence
d’une désignation claire et précise, ne donnant lieu à aucune ambiguïté. Il est indispensable
que la contenance soit énoncée sur le plan ou dans un tableau annexé ; il ne suffit pas qu’une
échelle permît de trouver cette contenance ; en effet la recherche de la contenance par
l’échelle exige des calculs qu’on ne saurait imposer aux propriétaires. » 545
Dans le même sens Lalleau estime que « ce plan devant servir de base au jugement
d’expropriation, il est important qu’il indique la nature et la contenance exacte des terrains
dont on veut poursuivre la dépossession. Il ne suffit pas en effet aux propriétaires de savoir
que les travaux exigeront la cession d’une partie de leur immeuble ; il leur importe encore de
540
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.237.
541
Ibid.
542
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.499.
543
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.237.
544
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.499
545
Ibid.
127
connaître positivement quelle est l’étendue de terrain qu’on leur prend. »546 Cette position est
également soutenue par Crépon qui considère que « chaque parcelle doit être indiquée par le
plan de telle sorte que le propriétaire ne puisse se méprendre sur sa situation, sa
configuration, sa contenance. »547 Mais une question s’était posée : les ingénieurs pouvaient-
ils incorporer d’autres terrains qu’ils jugeaient nécessaires à l’achèvement des travaux ? Pour
Léon Béquet, « les ingénieurs ne sont pas non plus forcés de relever au plan parcellaire tous
les terrains dont l’expropriation sera nécessaire pour l’achèvement des travaux. Si
l’administration croit, comme c’est son droit, devoir scinder ces derniers, ou s’ils sont de
telle nature qu’on ne puisse pas encore préciser tous les points sur lesquels ils devront porter,
elle a le droit de ne porter au plan parcellaire que les propriétés dont l’expropriation est
jugée dès maintenant nécessaire »548.
Pour être conforme aux règles prescrites par la loi de 1841, le plan ne doit pas se
limiter à indiquer la contenance de la propriété concernée. Il doit aussi indiquer les noms des
propriétaires tels qu’ils sont inscrits sur la matrice des rôles. Carpentier et Frèrejouan disaient
qu’on « ne pouvait imposer à l’expropriant l’obligation de rechercher le propriétaire. » 549
Selon ces auteurs, le plan parcellaire devait donc reproduire avec une grande exactitude les
noms qui sont fournis aux ingénieurs par l’administration des contributions directes 550. Mais
l’indication comme à l’article 5 de la loi du 3 mai signifie comme le signale Crépon que « la
désignation exigée est celle du propriétaire apparent, sans que l’administration ait
rechercher si la personne portée rôle est bien le véritable propriétaire. » 551 Le défaut
d’indication du véritable propriétaire n’a donc aucune incidence sur la poursuite de la
procédure d’expropriation. La propriété sera transférée à l’administration libre de tout droit.
Si le véritable propriétaire se fait connaître, la procédure aura les mêmes effets à son égard552.
C’est l’interprétation que l’on peut donner de l’arrêt du 25 juillet 1910 rendu par la Cour de
cassation. En l’espèce, le requérant avait jugé irrégulier le décret déclaratif d’utilité publique,
au motif que le plan parcellaire qui lui était annexé avait désigné comme propriétaire en lieu
et place de celui inscrit sur la matrice des rôles. En réponse, le juge avait considéré « qu’il
n’appartenait pas au tribunal, à qui la loi du 16 fruct. An 3 interdit de connaître des actes
546
Lalleau (De) op. cit. Tome 1, p.57.
547
Crépon T. Code annoté de l’expropriation…, op. cit. p.37.
548
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.237.
549
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.499.
550
Ibid.
551
Crépon T. Code annoté de l’expropriation…, op. cit. p.39.
552
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.499 et s.
128
administratifs, d’apprécier si, par suite de cette substitution, le décret devait lui-même être
rectifié ; que le tribunal, ainsi qu’il l’a fait, n’avait qu’à constater l’existence dudit décret. »553
S’agissant des départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle, relevons que
les plans parcellaires sont conformes aux règles prescrites par la loi du 3 mai 1841. Lorsque la
procédure est dirigée contre une seule personne, le plan indique directement le nom de la
personne, la contenance de la propriété à prendre et celle-ci est désignée par une teinte En
revanche, lorsque l’expropriation concerne plusieurs personnes, un tableau parcellaire est
annexé au plan indiquant les noms des propriétaires inscrits à la matrice des rôles et des
propriétaires réels ou présumés tels ainsi que la nature des immeubles (terre, vigne, pré, jardin,
chènevière, verger, pépinière, bois …)554.
La mesure prévue à l’article 5 de la loi du 3 mai 1841 vise à faire connaître aux
particuliers l’existence d’une procédure d’expropriation. Les parties sont en effet appelées à
prendre connaissance des plans parcellaires déposés à la mairie de la commune ou les
propriétés sont situées. Si cette mesure est destinée à protéger la propriété privée contre
l’arbitraire, elle ne laisse cependant pas la procédure indéfiniment en suspens. Pour que
l’administration obtienne rapidement un jugement d’expropriation, un délai de huit jours
pendant lesquels les parties doivent prendre connaissance des plans est prévu. En outre, toute
une série de règles destinées à les avertir est prévue par la loi de 1841. Aux termes de l’article
6 de la même loi « Le délai fixé à l’article précédent ne court qu’à dater de l’avertissement,
qui est donné collectivement aux parties intéressées, de prendre communication du plan
déposé à la mairie. » Sous la loi de 1841, cet avertissement est publié à son de trompe ou de
caisse dans la commune, et affiché tant à la principale porte de l’Eglise du lieu qu’à celle de la
maison commune. L’avertissement est en outre inséré dans l’un des journaux publié dans
l’arrondissement, ou, s’il n’en existe aucun dans l’un des journaux du département. La loi du
6 novembre 1918 a modifié l’article 6 de la loi du 3 mai 1841 en ces termes « cet
avertissement est publié à son de trompe ou de caisse dans la commune et affiché tant à la
principale porte de la mairie qu’à un autre endroit apparent et très fréquenté du public qui
553
Cass. Civ. 25 juillet 1910, Bouquet des Chaux contre Commune de Varenne-sur-Tèche, D. 1912, 1, 2e espèce,
p.537.
554
Voir A.D.M.M. Série 5S21 dossier d’expropriation concernant le jugement du 17 août 1847.
129
sera désigné par arrêté préfectoral »555. Le non respect de cette règle entraîne l’annulation du
jugement d’expropriation556.
Dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle, le délai de huit jours
prévu par l’article 5 n’est pas toujours observé. Lors de l’établissement de l’embranchement
de Frouard à Metz et vers Sarrebruck, la désignation des propriétés a donné lieu à trois
enquêtes différentes. La première enquête concerne les communes situées entre Novéant et
Magny et elle a lieu les 18, 19 et 20 mars 1847. Aucun élément ne permet d’affirmer que la
clôture de l’enquête au bout de trois jours est due au fait que tous les intéressés aient pris
rapidement connaissance des plans parcellaires déposés dans les différentes communes. La
deuxième enquête ouverte du 24 avril au 4 mai 1847 concerne les communes situées entre
Peltre et Téting, et la troisième a lieu du 28 juin au 7 juillet 1847 sur les communes de
Folschwiller à Forbach. Ces deux dernières enquêtes donnent le droit aux intéressés de
prendre connaissance des plans parcellaires pendant plus de huit jours. Là encore, aucun
élément ne permet de justifier cette dérogation. Est-ce parce que plusieurs communes sont
concernées par ces enquêtes ? C’est peut être la seule justification à donner à cette
dérogation557.
Toutefois, nous relevons que si les mesures sont prises pour informer les parties, elles
ne suffisent pas pour obtenir le transfert des immeubles. En effet, l’administration doit fournir
au juge que toutes formalités ont été accomplies. C’est ainsi que l’article 7 de la loi du 3 mai
exige que « le maire certifie ces publications et affiches ; il mentionne sur un procès verbal
qu’il ouvre à cet effet, et que les parties qui comparaissent sont requises de signer, les
déclarations et réclamations qui lui ont été faites verbalement, et y annexe celles qui lui sont
transmises par écrit. »
Le procès verbal du maire ne clôt pas la phase administrative de la procédure. D’autres
formalités assurant la protection du droit de propriété doivent être accomplies. L’arrêté de
cessibilité interviendra suite à cette dernière procédure. En effet, la loi exige qu’une
commission d’enquête soit réunie pour statuer sur les observations des personnes intéressées.
555
Sur les avantages de l’avertissement collectif donné aux parties intéressées d’avoir à prendre connaissance du
plan parcellaire, voir Béquet L. op. cit. Tome 16, p.239 et s.
556
Cass. Civ. 30 avril 1845, D. 1845, 1, p.296.
557
Pour les communes concernées par l’enquête des 18, 19 et 20 mars 1847, voir A.D.M. Série 1S363, document
n°3 ; même série, enquête du 24 avril au 4 mai 1847, voit le tableau parcellaire dressé le 30 août 1847 ; enquête
du 28 juin au 7 juillet 1847, voir A.D.M. Série 1S361, états parcellaires dressés à Metz le 24 janvier 1848.
130
2- La commission d’enquête.
Les divers travaux engagés en Moselle et en Meurthe par l’administration ont donné
lieu à plusieurs procédures d’expropriation nécessitant la constitution des commissions
d’enquête. Après avoir indiqué les mesures relatives à la constitution et au fonctionnement de
ces commissions (), nous donnerons en exemple celles constituées dans les départements
concernés ().
Voici comment les choses doivent se passer. L’article 8 de la loi du 3 mai 1841
dispose qu’à « l’expiration du délai de huitaine prévu par l’article 5, une commission se
réunit au chef-lieu de la sous-préfecture » 558 . Cette commission est distincte de celle qui
précède l’acte déclaratif d’utilité publique559. La nouvelle commission « sert d’intermédiaire
entre l’administration qui poursuit l’exécution des travaux, et les particuliers qui critiquent la
direction qu’elle se propose de leur donner »560. Elle présente un intérêt pour les intéressés.
L’objet de l’enquête administrative préalable à la déclaration d’utilité publique est de discuter
de l’utilité de l’entreprise. Tandis que lors de la deuxième enquête, les discussions portent sur
les propriétés qui seront expropriées. D’où l’intérêt de recevoir les observations de toute
558
L’article 9 du décret-loi 8 août 1935 reproduit la même rédaction, voir Duvergier J. B. op. cit. Tome 34, Paris,
Sirey, 1934, p.476.
559
Aucoc L. op. cit. Tome 2, 3e éd. p.559.
560
Béquet L. op. cit. Tome16, p.242.
131
personne atteinte par la publicité de l’affaire. C’est en ce sens qu’intervient la commission
prévue par la loi de 1841561.
La présidence de cette commission est assurée par le sous-préfet de l’arrondissement.
Elle est composée de quatre membres du conseil général du département ou du conseil de
l’arrondissement. Ces membres sont désignés par le préfet de région qui est l’autorité
supérieure. Le maire de la commune où les propriétés sont situées fait également partie de
cette commission. La présence de l’un des ingénieurs chargés de la direction des travaux est
indispensable562. Lors des délibérations, la loi n’exige pas la présence de tous. Il suffit que
cinq de ses membres au moins soient présents pour que la délibération soit valable. En
présence de six membres et en cas de partage de voix, celle du président est prépondérante. La
loi interdit à la commission de délibérer en présence de moins de cinq membres. Cette
irrégularité peut être un moyen pour les parties d’attaquer un jugement d’expropriation 563.
Les propriétaires concernés par la procédure d’expropriation ne font pas partie de la
commission564. En effet, aux termes de l’article 9 de la loi du 3 mai 1841 « la commission
reçoit, pendant huit jours, les observations des propriétaires. Elle les appelle toutes les fois
qu’elle le juge convenable. Elle donne son avis ». Selon Léon Béquet, la commission a la
faculté de déléguer un de ses membres pour recevoir les observations écrites ou orales qui lui
sont adressées565. Le procès verbal ouvert à la mairie de la commune suffit pour que chacune
des parties apporte ses observations. Toute initiative prise par la commission pour confirmer
ou modifier le tracé peut être admise. La loi ne s’oppose pas au transport des membres de la
commission sur le lieu de la situation des biens. La commission peut aussi appeler les
propriétaires pour apporter des observations toutes les fois qu’elle le juge convenable. Les
opérations de la commission prennent fin dans un délai de dix jours.
Le procès verbal des opérations est transmis par le sous-préfet au préfet. Dans le
système de la loi de 1833, le délai était d’un mois. La réduction de ce délai a été établie, suite
au constat fait par la chambre des pairs, en accord avec le gouvernement. La raison est que
« dans la pratique deux ou trois jours ont suffi pour remplir l’objet de cette instruction
préalable »566. Dans le cas où la commission ne finit pas sa mission dans le délai de dix jours,
561
Ibid. p.242 et s, notamment sur les raisons du maintien de la commission lors des discussions sur la loi du 7
juillet 1833.
562
Ibid. p.245.
563
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.506.
564
Béquet L. op. cit. Tome16, p.244.
565
Ibid. p.245.
566
Duvergier J. B. op. cit. Tome 41, p.637.
132
ses pouvoirs se trouvent expirés567. Le sous-préfet dresse un procès verbal spécial dans lequel
il constate que la commission n’a pas terminé ses travaux dans le délai fixé par la loi 568. Le
procès verbal et les documents recueillis sont transmis au préfet dans les trois jours qui
suivent.
La commission donne son avis sur le tracé établi par les ingénieurs. Elle peut soit
confirmer le tracé initial ou soit proposer des modifications. Aux termes de l’article 10 de la
loi du 3 mai 1841 « si la commission propose quelque changement au tracé indiqué par les
ingénieurs, le sous-préfet devra, dans la forme indiquée par l’article 6, en donner
immédiatement avis aux propriétaires que ces changements pourront intéresser. Pendant
huitaine, à dater de cet avertissement, le procès verbal et les pièces resteront déposées à la
sous-préfecture ; les parties intéressées pourront en prendre communication sans
déplacement et sans frais, et fournir leurs observations écrites. Dans les trois jours suivants,
le sous-préfet transmettra toutes les pièces à la préfecture».
L’avis motivé ou non de la commission d’enquête ne lie pas l’administration 569. Elle
reste maîtresse de toutes les opérations. Le rôle de la commission comme le souligne Béquet
est purement consultatif et ne consiste qu’à donner un avis sur les questions qui sont de son
ressort 570 . En conséquence, son travail ne consiste pas à modifier le plan arrêté par les
autorités administratives. Il s’agit comme le notait Legrand dans son rapport à la chambre des
députés, « uniquement pour la commission de savoir si, pour exécuter l’ordonnance, il est
nécessaire d’occuper telle ou telle propriété particulière ; si, par exemple, pour ménager tel
domaine on ne pourrait infléchir la ligne du plan de manière à la diriger vers la limite ou
plutôt que sur le milieu de ce domaine. Il ne s’agit pas ici d’un intérêt général, mais d’un
intérêt purement local et presque individuel. Presque toujours il y a des points obligés qu’on
ne peut dépasser sans occasionner des dépenses considérables que la commission ne peut
avoir le droit de mettre à la charge de l’État ou des compagnies concessionnaires :
l’économie des dépenses publiques est une condition de rigueur à laquelle il ne doit pas être
permis de déroger » 571 . Ainsi, la mission de la commission tend à juger uniquement de
567
Ibid. Duvergier cite l’extrait du rapport du député Martin qui disait, « Il ne faut pas qu’il puisse dépendre de
la commission de paralyser ou de suspendre indéfiniment l’exécution des entreprises les plus utiles : il serait
rigoureusement possible que la majorité des membres de la commission opposée à l’exécution du travail projeté,
ou se refusât à se réunir, ou ne voulût pas délibérer, ou saisit le moindre prétexte de s’ajourner indéfiniment. Il
nous a paru qu’il devait y avoir un moyen légal de déjouer ces petites manœuvres, et de vaincre ce mauvais
vouloir. Nous vous proposons de déclarer que, dans le délai indiqué, le sous-préfet enverra au préfet le procès
verbal constatant le refus de la commission, avec tous les documents qui auront été recueillis. »
568
Béquet L. op. cit. Tome 41, p.248.
569
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.506.
570
Béquet L. op. cit. Tome 41, p.248.
571
Ibid. p.245.
133
l’opportunité d’occuper telle ou telle propriété pour exécuter les travaux projetés 572. Toutes
les réclamations relatives à l’utilité de l’entreprise et au plan général des travaux ne sont pas
de son ressort573.
Dans le cas où la commission propose la modification du tracé des travaux comme
prévu à l’article 11 de la loi du 3 mai 1841, le préfet surseoit à statuer jusqu’à ce que
l’administration supérieure se prononce. Suivant les circonstances, elle pourra statuer
définitivement ou ordonner qu’il soit procédé de nouveau à tout ou partie des formalités
prescrites par la loi574.
Ensuite, le sous-préfet dispose d’un délai de trois jours pour transmettre toutes les
pièces à la préfecture. Après l’obtention de tous les éléments du dossier, le préfet détermine
par un arrêté motivé les propriétés qui doivent être cédées et indique l’époque à laquelle il
sera nécessaire d’en prendre possession.
Toutefois, il faut faire remarquer que toutes les procédures d’expropriation ne
nécessitent pas la mise en place d’une commission. En effet, lorsque l’expropriation est
demandée par une administration communale et dans son propre intérêt, il n’est pas nécessaire
conformément à l’article 12 de la loi du 3 mai 1841 d’établir une commission. C’est le cas
également lorsque l’expropriation des terrains ne vise que l’exécution des travaux d’ouverture
ou de redressement des chemins vicinaux.. Dans ce cas le procès verbal prescrit par l’article 7
de la loi de 1841 est transmis avec l’avis du conseil municipal par le maire au sous-préfet qui
l’adressera au préfet avec ses observations. L’avis du conseil municipal ne peut intervenir
qu’après la clôture du procès verbal exigé par le même article. Devant le juge d’expropriation,
l’inobservation de cette règle peut entraîner la nullité de la procédure. Pour obtenir le
jugement d’expropriation, l’administration est tenue de respecter toutes les formalités.
L’observation de cette règle sera visée dans le jugement d’expropriation. Un jugement
examiné plus loin montre que le juge décide de ne pas valider la procédure d’expropriation au
motif que l’avis du conseil n’a pas été donné dans les règles.
Les lois intervenues après celle de 1841 n’ont pas modifié les règles concernant la
mise en place de la commission. Cette commission est à la fois bénéfique à l’exproprié et à
l’expropriant. Les propositions faites par la commission peuvent par exemple épargner les
572
Ibid.
573
Ibid.
574
Ibid. p.247, sur les suites de la procédure en cas de modification proposée par la commission. Voir aussi,
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.507 ; Aucoc L. op. cit. Tome 2, 3e éd. p.560 ; Cotelle
T. op. cit. p.296 ; Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.61 ; Mignot A. op. cit. p.199 et s.
134
plantations d’un propriétaire. Elles peuvent aussi permettre à l’expropriant de retracer son
projet sur des terrains de valeur moindre et peut être moins coûteux.
Si l’article 8 de la loi du 3 mai 1841 exige que le préfet désigne quatre membres
venant du conseil général du département ou du conseil de l’arrondissement, rien cependant
l’oblige à constituer des commissions d’enquête composées des membres différents lorsque
l’expropriation concerne plusieurs communes. L’arrêté pris par le préfet le 16 mars 1847
désigne en effet les membres des commissions d’enquête concernant les communes comprises
entre Frouard et Pagny en Meurthe. En dehors des maires, les membres qui les composent
sont les mêmes pour chaque commune. Le même arrêté fixe la date et le lieu de réunion de la
commission 575 . S’agissant de l’arrêté du 15 mars 1847, les membres qu’il désigne ne
concernent que la commune d’Arnaville située dans l’arrondissement de Toul en Meurthe 576.
Relevons que cette compétence conformément à la loi appartient exclusivement au préfet
comme en témoignent les différents arrêtés pris pour constituer les commissions d’enquête.
Soulignons cependant que cette désignation est faite parfois sur proposition du sous-préfet de
l’arrondissement où a lieu l’expropriation577.
Mais pour que le juge constate que cette mesure a été prise, le dossier d’expropriation
doit contenir l’arrêté préfectoral ainsi que les actes justifiant que les personnes désignées ont
régulièrement été convoquées et qu’elles ont pris part au réunion de la commission. C’est
d’ailleurs ce qui ressort du dossier d’expropriation relatif à l’établissement chemin de fer sur
le territoire de la commune de Freyming en Moselle. En effet, le préfet avait pris un arrêté le
10 juin 1864 dans lequel il demandait l’ouverture d’une enquête en précisant que les plans
parcellaires des terrains et édifices dont l’occupation est nécessaire seront déposés à la mairie
de la commune de Freyming. Le même arrêté nommait les membres de la commission
chargée de recevoir les observations des propriétaires 578 . Cet arrêté de nomination avait
ensuite été envoyé aux membres désignés pour faire partie de la commission comme en
575
A.D.M.M. Série 5S21, document « Expropriations – Pièces collectives », voir l’arrêté du 16 mars 1847.
576
Ibid. voir l’arrêté du 15 mars 1847.
577
A.D.M. Série 1S378, document « Enquête d’expropriation – Territoire de Bitche et d’Eguelshardt », voir la
lettre du sous-préfet du 16 avril 1868 qui propose au préfet la formation de la commission. Voir aussi l’arrêté du
18 avril 1868.
578
Ibid. Ligne de Thionville à Niederbronn, document « Enquêtes locales », voir l’arrêté du préfet du 10 juin
1864.
135
témoigne la note rédigée le 15 juin 1864 contenue dans le dossier d’expropriation 579. Dans le
même sens, le dossier d’expropriation concernant les différentes communes traversées par la
ligne de Thionville à Niederbronn montre que les personnes désignées par arrêté du 15 juin
1863 pour faire partie de la commission ont bien été convoquées580. A défaut, le juge rejettera
la demande d’expropriation formulée par l’administration. Le tribunal de Lunéville a à juste
titre refusé de prononcer l’expropriation des terrains situés dans les communes de Mont,
Rehainviller et Lunéville lors de la construction de la ligne de Paris à Strasbourg. Le juge
avait estimé que la production d’un arrêté préfectoral ne justifie pas que les commissions
d’enquête ont été régulièrement composées. Pour réparer cette erreur, le préfet envoie au
sous-préfet le dossier de l’expropriation accompagné des pièces justifiant que les
commissions d’enquêtes ont bien été composées suivant ce que prescrit l’article 8 de la loi du
3 mai 1841. Le même préfet indique au sous-préfet que l’absence d’un de ses membres dès
que la commission est légalement formée ne devant pas invalider une procédure puisqu’il
suffit que cinq membres soient présents pour délibérer valablement. Mais par lettre du 8
septembre 1848, le procureur informe le sous-préfet que par jugement du 7 septembre de la
même année, le tribunal a de nouveau rejeté la demande d’expropriation au motif que l’un des
membres de la commission d’enquête n’a pris aucune part aux opérations de la commission
sans que sa convocation ou son empêchement soit constaté581.
Toutefois, reconnaissons que cette situation s’est rarement produite dans les
départements concernés. Très souvent, la commission est composée conformément aux règles
prescrites par la loi de 1841 et son fonctionnement n’est entaché d’aucune irrégularité.
Soulignons aussi que dans l’exemple précédent, l’administration n’a pas eu à saisir la cour de
cassation pour annuler les décisions rendues par le juge. Un tel recours n’allait pas aboutir
parce que la procédure était entachée d’erreurs. En pareille circonstance, il suffit que
l’administration remplisse convenablement la mesure prescrite afin que l’expropriation soit
prononcée. C’est d’ailleurs ce qui ressort du dossier d’expropriation des terrains situés dans
les communes de Mont, Rehainviller et Lunéville582. Encore fallait-il que cette commission
statue sur les différentes observations formulées par les propriétaires.
579
Ibid. voir la note du 15 juin 1864.
580
Ibid. Voir document « Chemin de fer de Thionville à Niederbronn – Enquêtes dans les communes de
L’Hopital-Carling, St-Avold, Freyming, Merlebach, Betting, Béning, Cocheren, Faréberswiller, Farschwiller,
Loupershausen, Diebling, Metzing, Hundhing, Ippling et Welferding », Arrêté du 15 juin 1863.
581
A.D.M.M. Série 5S41, document « Expropriations – Pièces communes à Mont, Rehainviller et Lunéville »,
voir la lettre du procureur du 8 septembre adressée au sous-préfet de l’arrondissement de Lunéville.
582
Ibid. voir le jugement rendu à cet effet par le tribunal de Lunéville le 21 février 1849.
136
b- Les observations formulées lors des procédures d’expropriation.
Les procédures d’expropriation engagées lors de la construction des voies ferrées ont
donné lieu à diverses observations. Elles sont formulées soit par les propriétaires, soit par les
maires des communes traversées par les voies. Si dans certains cas, ces observations tendent à
ce que un chemin d’exploitation soit conservé ou réservé, dans d’autres elles portent sur les
emplacements choisis pour édifier les stations. La commission qui les reçoit ne donne pas
nécessairement un avis favorable 583. Tel est le cas de l’avis émis par la commission lors de
l’enquête ouverte dans la commune de Norroy en Meurthe. En effet, cette enquête n’avait
donné lieu qu’à une seule réclamation relative à la dépréciation d’une parcelle. La question
posée ayant pour objet le règlement de l’indemnité ne pouvait être résolue par la commission.
Cette dernière avait déclaré qu’elle n’avait pas à s’occuper de la question relative à
l’indemnité soulevée par le propriétaire584.
En revanche, lorsqu’elle les juge fondées, elle donne un avis favorable. En effet, dans
la commune de Pompey en Meurthe, une seule observation est formulée par un propriétaire
afin que soit réservé un passage pour parvenir à une fontaine et pour l’exploitation des terres.
La commission donne un avis favorable pour l’établissement d’une passerelle menant à la
fontaine. Dans le même sens, des propriétaires dont les terrains devaient être occupées par le
chemin de fer dans la commune de Custines en Meurthe demandent que ces terrains soient
abornés et que les nouveaux talus le long de la Moselle protégés par un revêtement de pierre.
La commission juge également cette demande fondée, mais considère qu’il n’y a pas lieu de
s’en occuper puisqu’elle entre dans le projet de la compagnie.
En outre, les avis émis par la commission d’enquête sont suivis de ceux de l’ingénieur
du gouvernement. Pourtant au sein de cette commission siégeait l’ingénieur de la compagnie
chargée d’exécuter les travaux qui était appelé à donner des réponses en fonctions des
observations formulées par tous les intéressés. Le dossier d’expropriation révèle cependant
qu’après les avis émis par la commission, un rapport est dressé par l’ingénieur du
gouvernement sur les résultats des enquêtes ouvertes dans les communes traversées par les
voies ferrées. Ce rapport contient les avis émis par ce dernier en fonctions des décisions prises
583
A.D.M.M. Série 5S21, voir document intitulé « Chemin de fer : désignation des communes traversées :
embranchement de Frouard à Metz », voir commune de Marbache
584
Ibid. Voir commune de Norroy.
137
par la commission. Mais ces avis ne sont pas contraires à ceux émis par la commission
d’enquête585.
.
B- L’arrêté de cessibilité
585
Ibid. voir le rapport de l’ingénieur des ponts et chaussées du département de la Moselle du 26 avril 1847 sur
les résultats des enquêtes menées dans les communes comprises entre Frouard et Pagny et Arnaviille.
586
Gaudemet Y. Traité de droit administratif : droit administratif des biens, Tome 2, p. 391
587
Hauriou M. op. cit. (Ouvrage réédité), p.882.
588
Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.626.
589
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.635.
138
quelle époque ils peuvent habiter et percevoir les fruits, et quelle indemnité elles devront
réclamer du jury à raison de la jouissance dont elles auront été privées » 590 . Relevons
cependant que l’administration n’est pas tenue d’attendre la date butoir pour prendre
possession des immeubles. Elle peut effectivement rentrer en possession si l’indemnité fixée à
l’amiable ou par le jury est payée. Soulignons aussi que l’absence de la date à laquelle
l’administration rentrera en possession ne constitue pas un motif pour annuler l’arrêté de
cessibilité. C’est ce qui ressort de la décision rendue par le Conseil d’État le 12 décembre
1924. En l’espèce, un décret du 27 mai 1921 déclare d’utilité publique à Paris l’élargissement
de la rue Matignon entre les rues Rabelais et du Faubourg-Saint-Honoré et stipule que la
déclaration d’utilité publique serait considérée comme nulle et non avenue si l’expropriation à
effectuer pour l’exécution du travail n’était pas accomplie dans le délai de deux ans à compter
du 27 mai 1921. L’arrêté attaqué survenu le 29 septembre 1921 en exécution de ce décret
s’était borné à déclarer cessible en totalité et immédiatement l’immeuble appartenant aux
requérants. Le Conseil d’État juge que l’arrêté a été pris dans la limite des pouvoirs
appartenant au préfet591.
L’arrêté qu’il contienne ou non de la prise de possession indique le nom du
propriétaire touché par la procédure d’expropriation592, la superficie de la propriété requise593.
Il ne change pas la direction des travaux et doit rester conforme à l’acte déclaratif d’utilité
publique. Les parcelles comprises dans l’arrêté de cessibilité doivent être celles qui sont
nécessaires à l’exécution des travaux. Il faut cependant souligner que l’indication du nom
n’est pas uniforme. Elle est faite en fonction de différents travaux entrepris par
l’administration. En effet, les travaux qui nécessitent l’acquisition de nombreux terrains
empêchent le préfet de prendre un arrêté dont lequel figurera tous les propriétaires expropriés.
Dans ce cas, à l’arrêté de cessibilité est adjoint un tableau parcellaire qui contient les noms
des propriétaires ainsi que la contenance des surfaces à réserver à l’administration. Bien que
les propriétés soient déclarées cessibles, les propriétaires ne sont cependant pas dépossédés de
leurs biens. En effet, ces derniers continuent de jouir librement de leurs immeubles jusqu’au
paiement des indemnités. Cette jouissance ne les empêche pas de requérir l’expropriation si
l’administration ne la poursuit.
590
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.248.
591
C. E. 12 décembre 1924, Dame veuve de Bari et Epoux Allatini, D.H. 1925, p.84.
592
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.508.
593
Ibid.
139
Le même arrêté qui est réellement est un acte administratif peut faire l’objet d’un
recours hiérarchique594. Devant le juge, seul le recours pour excès de pouvoir est ouvert 595.
L’arrêté peut être attaqué s’il est n’est pas conforme à la loi ou au décret d’utilité publique596.
Ce motif n’entraîne pas nécessairement l’annulation du jugement. C’est ce qui ressort d’un
arrêt rendu par la Cour de cassation le 5 mars 1872. En l’espèce, un décret déclare d’utilité
publique l’embranchement de chemin de fer, mais ne détermine ni la largeur du chemin à
établir, ni le nombre de voies qu’il devait comprendre. Il laisse à l’administration locale le
soin de régler, après enquête, la portion de terrains qu’il y aurait lieu d’exproprier tant de la
destination immédiate, que de la destination future de l’embranchement. L’arrêté de
cessibilité, après avis motivé de la commission enquête, déclare cessible la totalité de la
parcelle des héritiers Pouff. La Cour de cassation décide que l’arrêté de cessibilité n’est
aucunement inconciliable avec le décret déclaratif d’utilité publique597.
Le recours pour excès de pouvoir contre le décret d’utilité publique lie l’arrêté de
cessibilité. Un jugement d’expropriation doit être cassé, lorsque le décret d’utilité publique a
été annulé 598 . L’arrêté de cessibilité seul ne suffit pas pour que le juge prononce
l’expropriation. Il montre sur quels objets, le droit d’exproprier peut être exercé.
Quant aux expropriations en Moselle et en Meurthe et Moselle, les arrêtés pris dans
différentes procédures ne soulèvent aucun problème particulier. Les terrains désignés dans les
arrêtés préfectoraux sont ceux qui ont fait l’objet des jugements d’expropriation. Ces arrêtés
sont expressément visés dans chaque décision. En revanche, lors des acquisitions de terrains
faites à l’occasion de l’établissement de la ligne de Frouard à Forbach et de Metz à
Luxembourg, certains arrêtés de cessibilité sont pris en dehors de la procédure
d’expropriation. En effet, pour l’achèvement de cette ligne, la compagnie des chemins de fer
de l’Est a eu recours à la procédure amiable pour obtenir le transfert de propriétés. Par ce
procédé, la compagnie entrait en possession des immeubles avant le paiement des indemnités.
Et pour bénéficier des avantages de l’article 58 de la loi du 3 mai 1841, elle demandait au
préfet de déclarer cessibles les terrains acquis à l’amiable 599 . La même procédure est
appliquée pour acquérir les terrains nécessaires à l’agrandissement des ateliers de Montigny-
les-Metz afin de satisfaire aux besoins de service de la ligne de Niderbronn à Thionville et de
594
Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.62.
595
Sur le recours pour excès de pouvoir contre l’arrêté de cessibilité, voir Laferrière E. op. cit. Tome 1, p.540 et
s.
596
C. E. 12 décembre 1924, op. cit.
597
Cass. civ. 5 mars 1872, Héritiers Pouff contre Compagnie de Terre-Noire, D. 1873, 1, p.23.
598
Cass. civ. 9 mai 1916, op. cit.
599
A.D.M. Série 1S363, document n°10, arrêté du préfet 28 septembre 1866, voir aussi même série la demande
de l’ingénieur ordinaire des ponts et chaussées du 14 août 1865.
140
Reims à Metz. Dans une note rédigée le 6 juin 1866, la compagnie demande au préfet de
prendre un arrêté de cessibilité pour les terrains acquis amiablement. Le rapport de l’ingénieur
fait le 13 juillet 1866 abonde également dans le même sens. Dans un arrêté publié le 11 août
1866, le préfet déclare cessibles pour cause d’utilité publique les quinze parcelles de terrains
acquis à l’amiable par la compagnie des chemins de fer de l’Est 600. Pour l’exécution d’une
remise à machines dans le dépôt de Montigny, douze parcelles de terrains acquis à l’amiable
sont déclarées cessibles par l’arrêté du préfet pris le 16 novembre 1865601. Ces arrêtés sont
pris en dehors de toute procédure d’expropriation.
600
A.D.M. Série 1S363, acquisition des terrains. Expropriations. 1843-1868.
601
A.D.M. Série 1S363, acquisition des terrains. Expropriations. 1843-1868
602
Robin R. op. cit. p.32. Dans le même sens Baudry G. L’expropriation pour cause d’utilité publique, 3e éd.
Paris, Sirey, 1953, p.9.
603
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.626.
604
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.486.
605
Ibid.
606
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.214.
141
L’expropriation peut comprendre le sol et le sous-sol, si l’administration juge
nécessaire de les occuper607. Elle peut aussi se limiter au sol ou sous-sol608. Par exemple, la
construction du chemin de fer peut contraindre le propriétaire à céder à l’administration le
sous-sol de son immeuble.
Certaines procédures d’expropriation nécessitent l’acquisition de l’immeuble en entier.
D’autres par contre sont engagées pour acquérir une partie de l’immeuble. La loi a permis aux
propriétaires de demander à l’administration d’exproprier la partie restante. Avec la loi du 6
novembre 1918, l’administration peut également solliciter l’expropriation de la partie restante.
Tel est le cas, lorsque l’administration estime que la partie restante augmente de valeur suite à
l’exécution des travaux.
Supposant que le bénéficiaire de l’expropriation soit une entreprise privée,
l’administration peut-elle engager une procédure d’expropriation pour la partie restante ?
Cette éventualité ne peut pas être écartée, dans la mesure où le pouvoir d’exproprier
appartient à l’administration, l’augmentation de valeur de la partie restante peut lui être
transférée si elle en fait la demande. Mais si l’administration décide de faire l’acquisition des
terrains dont la valeur a augmenté suite à la procédure engagée au profit d’une société, elle
devrait le faire en déclarant d’utilité publique l’exécution des travaux qui suivrait.
607
Ibid.
608
Ibid.
142
Section 2- Le transfert amiable de la propriété privée.
L’intervention d’un juge pour transférer la propriété à l’administration n’est pas une
condition sine qua non en matière d’expropriation. Les cessions amiables de terrains en
Moselle et en Meurthe et Moselle sont conformes aux vœux du législateur. Ces transferts de
propriétés à l’amiable touchent aussi bien les propriétés appartenant à des particuliers (A) que
les biens de l’administration (B).
La règle selon laquelle l’expropriation pour cause d’utilité publique s’opère par une
autorité judiciaire trouve sa première dérogation dans cette liberté donnée aux différentes
parties de trouver un accord à l’amiable. Deux cas peuvent être envisagés en matière de
conventions amiables : le premier est celui qui concerne directement l’expropriant et le
véritable propriétaire de l’immeuble (1) ; le second concerne les biens qui appartiennent à
autrui (2).
609
Baudry G. op. cit. p.37.
143
Pour de nombreux auteurs, le recours aux conventions amiables constitue un incident à la
procédure d’expropriation 610 . Elles rendent inutile la suite de la procédure. En clair,
l’intervention du tribunal pour transférer la propriété et celle du jury pour déterminer le
montant de l’indemnité sont des formalités inutiles lorsque les propriétaires des immeubles
acceptent les offres de l’administration611. En principe, les traités amiables portent soit sur le
transfert de propriété sans que le propriétaire accepte le prix de cession qui lui est offert612,
soit sur le montant de l’indemnité après que le jugement d’expropriation ait été prononcé, soit
enfin sur les deux613.
Les terrains acquis à l’amiable dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et
Moselle présentent une particularité. Certaines conventions sont signées en dehors de toute
procédure d’expropriation. En effet, pour l’établissement des voies ferrées, les terrains acquis
primitivement par la compagnie ne suffisent pas pour achever les travaux. Pour y remédier, la
compagnie concessionnaire a eu recours à la procédure amiable pour obtenir le transfert de
propriété. Il convient de souligner, par ailleurs, que les propriétés sollicitées ne sont comprises
dans aucun projet, ni dans aucun état parcellaire. Cette difficulté s’est présentée à la
compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg lors de l’établissement de
l’embranchement de Frouard à Metz et Sarrebruck. Dans cette affaire, les terrains compris
dans les arrêtés préfectoraux du 2 septembre 1847 et 26 janvier 1848 ont été régulièrement
occupés par le chemin de fer et tous ses accessoires. L’exécution des travaux prévus par le
devis ou prescrit par suite des enquêtes révèle l’insuffisance des terrains primitivement
affectés à la réalisation de l’ouvrage. D’où, la nécessité de prendre des terrains pour compléter
les travaux d’établissement du chemin de fer. Pour achever ses travaux, la compagnie n’attend
pas que les propriétaires donnent préalablement leur accord. Les terrains sont avant tout
occupés, puis les propriétaires les cèdent volontairement à la compagnie. Il y a bien un accord
amiable entre la compagnie et les propriétaires614.
De même, en ce qui concerne la traversée du chemin de fer entre les communes de
Folschwiller et Forbach, la compagnie du chemin de fer a eu recours au même procédé pour
achever ses travaux. Les raisons évoquées sont identiques à celles de la procédure précédente.
610
Rolland L. op. cit. p.405 ; Hauriou M. op. cit. (ouvrage réédité), p.893.
611
Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.649.
612
Cotelle T. op. cit. p.302.
613
Hauriou. M. op. cit. (ouvrage réédité), p.893 ; voir aussi, sur la cession volontaire. Traités amiables, Rigaud et
Maulde, op. cit. p.942-943.
614
A.D.M. Série 1S363, document n°3, Voir la lettre de l’ingénieur en chef des travaux du 20 mai 1851 adressée
au préfet ; le tableau supplémentaire des terrains à acquérir dressé par la compagnie de Paris à Strasbourg le 15
avril 1851 concernant les communes de Peltre, jury, Méclauves-Frontigny, Courcelles sur Nied, Sorbey, Sanry
sur Nied, Arriance, Mainvillers, Créhange, Elvange, Faulquemont, Téting, Lemud et Pontpierre.
144
Les terrains acquis pour l’exécution des travaux sont jugés insuffisant. Lors des discussions
avec la compagnie, les propriétaires s’engagent à céder au même prix les zones
supplémentaires nécessaires à l’exécution des travaux. Grâce à cet accord, la compagnie a
occupé sans difficulté la plupart des terrains dont l’état des projets définitifs a rendu
l’acquisition indispensable, tant pour l’établissement de la voie proprement dite que pour les
chemins d’exploitation, fossés et contre fossé exigés par l’administration615.
Pour les besoins du service des lignes de Niederbronn à Thionville et de Reims à
Metz, la compagnie avait engagé des travaux pour agrandir les ateliers de Montigny-lès-Metz.
Les terrains nécessaires à l’exécution des travaux sont acquis amiablement par la compagnie.
Aucun arrêté de cessibilité n’avait été pris pour désigner les propriétés dont avait besoin la
compagnie. Cette dernière avait occupé avant toute procédure les propriétés en accord avec
les propriétaires. Et pour profiter des avantages que procure l’article 58 de la loi du 3 mai
1841, la compagnie par une lettre du 6 juin 1866 demande au préfet de prendre un arrêté
déclarant cessibles pour cause d’utilité publique les propriétés acquis à l’amiable par la
compagnie616.
Ce même procédé est encore utilisé par la compagnie des chemins de fer de l’Est lors
de l’exécution d’une remise à machines dans le dépôt de Montigny-lès-Metz. Cette
construction nécessitait l’occupation de douze parcelles de terrains situées dans la commune.
Les terrains avaient été acquis par promesse de vente et à l’amiable. Ainsi, pour obtenir
l’exemption des droits d’enregistrement, la compagnie demande au préfet un arrêté de
cessibilité pour les terrains déjà acquis à l’amiable. La demande de la compagnie est toujours
accompagnée du rapport d’un ingénieur qui constate que les terrains ont été acquis à
l’amiable617.
Pour l’allongement des voies de garage à Faulquemont, la compagnie des chemins de
fer de l’Est avait acquis également à l’amiable sept parcelles de terrains. Le rapport de
l’ingénieur ordinaire des ponts et chaussées précise que les terrains ont été cédés en vertu
d’une promesse de vente ; qu’ils ont été acquis à l’amiable. L’ingénieur demande au préfet de
prendre un arrêté déclarant les propriétés acquises cessibles pour cause d’utilité publique 618.
615
A.D.M. Série 1S363, document n°6, Acquisition des terrains supplémentaires dans les communes de
Folschwiller, Valmont, Lachambre, Petit Eberswiller, Macheren, Saint-Avold, Hombourg, Betting, Béning,
Cocheren, Rosbruck, Morsbach, Forbach.
616
A.D.M. Série 1S363, arrêté du 11 août 1866 ; demande de la compagnie tendant à obtenir un arrêté du 6 juin
1866 ; rapport de l’ingénieur qui aborde dans le même sens 13 juillet 1866.
617
A.D.M. Série 1S363, demande de la compagnie tendant à obtenir un arrêté du 21 novembre 1865 ; rapport de
l’ingénieur qui aborde dans le même sens 4 décembre 1865.
618
A.D.M. Série 1S363, document n°10, arrêté du 28 septembre 1866 ; rapport de l’ingénieur ordinaire des ponts
et chaussées 14 août 1865.
145
Ces différents procédés montrent que pour les besoins d’achèvement ou de
complément des travaux, l’expropriant n’a pas à rechercher un nouveau décret ou une
nouvelle loi déclarant l’utilité publique des travaux. Il semblerait donc que les lois et décrets
autorisant l’établissement de l’embranchement de Frouard à Metz et à Sarrebruck et la ligne
de Niederbronn à Thionville, pris primitivement avaient suffi à la compagnie des chemins de
fer de l’Est pour traiter à l’amiable avec les propriétaires de la prise de possession immédiate
des immeubles619.
La cession amiable des terrains, lors de la construction du pont dit de Joncs dans la
commune de Montigny-lès-Metz, par la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg,
est une illustration parfaite des incidents susceptibles de se produire avant le jugement
d’expropriation. En effet, pour exécuter ces travaux, la compagnie demande l’expropriation
de deux terrains situés dans cette commune. L’arrêté du 12 décembre 1848 ouvre l’enquête
sur le projet d’occupation de deux parcelles. Toutes les formalités prescrites par la loi pour la
publicité de l’affaire avaient été accomplies. Un deuxième arrêté du 29 décembre 1848
désigne les membres de la commission appelés à donner leur avis. Devant la commission, les
propriétaires consentent à ce que leurs propriétés soient occupées immédiatement par la
compagnie. Cet accord empêche l’autorité judiciaire d’opérer le transfert de propriété.
Il convient de rajouter que lors de la construction de la ligne de Paris à Strasbourg
dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle et de l’établissement de la
ligne de Niederbronn à Thionville, l’État et la compagnie des chemins de fer de l’Est passent
de nombreux actes de vente. Par exemple dans les communes de Hommarting à Xouaxange 620
et dans les communes d’Arziviller à Hoff 621, la préfecture de la Meurthe a passé de nombreux
actes de vente avec les propriétaires des terrains. Les actes de vente établis montrent que
certains terrains sont cédés à l’État avant la déclaration de l’utilité publique des travaux.
L’établissement de la ligne de Paris à Strasbourg n’est autorisé qu’en 1844, en revanche dès
1843, certains propriétaires consentent à céder à l’État leurs propriétés 622.
Les actes conclus par l’ingénieur en chef des travaux sont transmis au préfet pour les
formalités d’enregistrement. Ainsi, pour l’établissement de la ligne de Niederbronn à
Thionville, les actes de vente sont établis par l’ingénieur en chef du chemin de fer. Après
l’accord, ce dernier adresse un courrier au préfet dans lequel il indique le nombre d’actes
619
Sur les conséquences des traités portant seulement sur la prise de possession, voir Carpentier A., Frèrejouan
Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.527 ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.491.
620
A.D.M. Série 1S384, achats de terrains Hommarting-Xouaxange (ligne de Paris à Strasbourg), 1843-1857.
621
A.D.M. Série 1S383, achats de terrains Arziviller-Hoff (ligne de Paris à Strasbourg), 1843-1857.
622
A.D.M. Série 1S383 et 1S384, voir les actes de vente conclus par la préfecture de la Meurthe le 20 février
1843.
146
conclus ayant pour objet la cession à État de terrains nécessaires à la construction de la ligne.
L’ingénieur prie en même temps le préfet de bien vouloir soumettre ces actes de vente aux
formalités d’enregistrement623.
Après réception de ces actes par le préfet du département, ils sont envoyés au sous-
préfet de l’arrondissement. Pour la construction du chemin de fer dans l’arrondissement de
Sarreguemines, le préfet ou son délégué envoie l’ensemble des actes au sous-préfet. En
exécution de l’article 15 de la loi du 3 mai 1841, le sous-préfet est prié de bien vouloir faire
publier et afficher, par extrait pendant huit jours dans la commune concernée et de la manière
indiquée à l’article 6 chaque acte de vente. Il est rappelé au sous-préfet que la formalité de
l’insertion a lieu dans le journal officiel du département et qu’immédiatement après
l’accomplissement de ces formalités et en vertu de l’article 16 de la même loi, les actes
devront être transcrits au bureau des hypothèques de Sarreguemines. Il lui appartient de
renvoyer au préfet du département les divers actes de vente avec les certificats qui constatent
les publications et affiches ainsi que ceux délivrés par le conservateur des hypothèques pour
constater la situation hypothécaire de chacun des immeubles cédés 624.
Les actes de ventes passés entre l’expropriant et le propriétaire sont donc publiés par la
préfecture. Ceux passés lors de la construction de la ligne de Niederbronn à Thionville sont
publiés dans le journal du département de la Moselle625. Les actes de vente conclus lors de la
construction du canal des houillères de la Sarre sont également publiés 626. Ces publications
répondent à l’exigence des lois sur l’expropriation qui veulent que les contrats passés entre
l’expropriant et l’exproprié soient rendus publics pour permettre aux parties intéressées de
faire valoir leurs droits627. Dans les publications légales des extraits d’actes de vente conclus
dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle, il est clairement mentionné
qu’elles sont faites en exécution des articles 15, 19, et 21 de la loi du 3 mai 1841, pour mettre
les intéressés en demeure de se faire connaître à l’administration et faire valoir leurs droits
dans les délais fixés par la loi. En conséquence, les personnes qui ne se ferraient pas connaître
623
A.D.M. Série 1S379, indemnités, achats de terrains, 1863-1870 (ligne de Niederbronn à Thionville),
document sur les actes de vente, voir les lettres de l’ingénieur en chef adressées au préfet.
624
A.D.M. Série 1S379, document sur les actes de vente, voir les lettres qui précèdent les publications légales de
la préfecture de la Moselle.
625
Voir le journal Moniteur de la Moselle du 21 décembre 1862 : publication légale des actes du 10 décembre
reçus par le préfet de la Moselle concernant les terrains acquis à l’amiable nécessaires à l’établissement de la
ligne de Niederbronn à Thionville.
626
Journal Moniteur de la Moselle 12 novembre et 21 décembre 1862, 14 janvier et 8 février 1863, publication
légale concernant les terrains acquis à l’amiable nécessaires à l’établissement du canal des houillères de la Sarre
sur le territoire de Sarralbe.
627
Rigaud et Maulde, op. cit. p.942 ; Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. p.519 ; Baudry G. op. cit.
p.41 et s ; Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.639 ; Block M. op. cit. p.1096 ; Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.649.
147
dans les délais n’auraient pas droit à une indemnité et ne seraient pas recevables à faire valoir
leurs droits devant le jury. En effet, dans une procédure d’expropriation engagée au profit de
la compagnie des chemins de fer de l’Est en vue de l’agrandissement de la halte de Neuves-
maisons sur la ligne de Nancy à Vézelise, l’accord conclu avec un propriétaire prévoyait que
ladite compagnie pourrait modifier ses plans et prendre plus d’espace pour les besoins de ses
travaux. Devant le jury chargé de fixer les indemnités de divers autres propriétaires, un tiers
dénonce le traité signé par la compagnie et le propriétaire. Le magistrat directeur chargé de
régler ces incidents ne lui reconnaissait pas cette qualité et son intervention avait été jugée
irrecevable628. En dehors des accords passés entre l’expropriant et le véritable propriétaire des
immeubles, la loi permet l’aliénation des biens appartenant à d’autres personnes.
628
Trib. De Nancy, jury spécial, 27 mars 1908, aff. Compagnie des chemins de fer de l’Est, ADMM.
629
Becquet L. op. cit. Tome 16, p.482.
630
Ibid. p.483.
148
jugées insuffisantes631. Et selon l’opinion doctrinale majoritaire au 19e et 20e siècle rapportée
par les auteurs du Répertoire Dalloz, l’autorisation du tribunal n’était nécessaire que pour les
traités qui n’avaient pour objet que la prise de possession immédiate, moyennant une
indemnité à régler ultérieurement par le jury632. Selon cette doctrine majoritaire, la convention
intervenant dans ces circonstances constituait bien une véritable cession amiable de
propriété633. Au contraire Carpentier et Frèrejouan considèrent que dans un tel traité, il n’y a
que la possession qui est transmise à l’expropriant634. Pour ces deux auteurs, « ces types de
traité peuvent être consentis par les représentants des incapables, tuteurs ou autres sans
aucune formalité ni autorisation ; ils les stipulent sous leur propre responsabilité et sans
l’engager beaucoup, puisqu’il est certain qu’une indemnité sera fixée par le jury… et sera
régulièrement payée. De tels traités n’emportant point transmission de propriété n’ont pas
besoin d’être transcrits ; la propriété n’étant pas acquise par l’expropriant, si la chose périt
elle périra pour l’exproprié.»635
Les procédures d’expropriation engagées dans les départements de la Moselle et de la
Meurthe et Moselle sont loin de cette controverse doctrinale. Les propriétés nécessaires à
l’exécution de divers travaux entrepris dans les deux départements appartiennent très souvent
à des propriétaires majeurs et capables de céder eux-mêmes leurs biens. C’est en traitant des
atteintes portées aux immeubles appartenant aux propriétaires libres de consentir à l’aliénation
de leurs biens que se dégage l’idée selon laquelle les cessions amiables, limitées à la prise de
possession immédiate des propriétés par l’administration ou la compagnie des chemins de fer
de l’Est les transfèrent définitivement. Les droits des propriétaires se transforment en un droit
à l’indemnité.
Toutefois, il convient de signaler que les expropriations dans le département de la
Meurthe et Moselle montrent que le tribunal a autorisé l’aliénation des biens des mineurs
après avoir reçu une demande en ce sens. En règle générale, une simple requête est introduite
devant le tribunal de la situation des biens, qui, après le consentement du ministère public,
délivre une autorisation permettant au représentant des incapables ou des absents, d’aliéner
leurs biens636. Cette autorisation comme le fait remarquer Béquet « doit être restreinte dans
les termes où elle a été donnée : elle n’habilite pas l’incapable ou son représentant à traiter
631
Ibid.
632
Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.64.
633
Ibid.
634
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.527.
635
Ibid.
636
Sur les questions que le tribunal est en droit de se poser avant d’autoriser l’aliénation, voir Becquet L. op. cit.
Tome 16, p.483 ; Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.522.
149
du prix si elle ne lui en donne pas expressément pouvoir, et ne l’autorise dans le cas contraire
qu’à acquiescer au principe de la cession : le jury, seul compétent pour fixer dès lors
l’indemnité, peut même la porter, sans que l’expropriant ait le droit de s’en plaindre, à une
somme supérieure à celle dont les parties étaient convenues.»637 Les auteurs du « répertoire
Dalloz » reprennent également cette idée en affirmant que « l’autorisation du tribunal
n’habilite les représentants des incapables à consentir l’aliénation amiable que pour l’objet
spécial en vue duquel elle a été accordée, et dans les limites mêmes des pouvoirs qu’elle
confère. Ainsi, l’autorisation donnée au tuteur de traiter de la même manière du prix de cette
cession, si elle ne lui en donne formellement le pouvoir.»638 Si le tuteur estime que le montant
offert par l’administration est suffisant, il l’accepte.
Ainsi, lors de l’exécution des travaux de rectification de la route départementale
numéro 14 en Meurthe et Moselle, dame Boulangé tutrice de ses enfants mineurs estime que
les sommes offertes par l’administration pour acquérir la propriété comprise dans le tracé
définitif sont suffisantes. Elle demande au tribunal l’autorisation de percevoir les sommes et
ainsi consentir à l’aliénation des terrains désignés dans le plan parcellaire. Par sa décision du
15 septembre 1866, le tribunal autorise l’intéressée à consentir amiablement à l’aliénation des
terrains moyennant la somme de 400 francs offerte par l’administration. Le tribunal ordonne
que cette somme soit versée entre les mains de la tutrice pour y rester en crédit jusqu’à la
majorité, l’établissement des enfants ou jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné par la
justice639. Cette cession amiable a lieu après le jugement d’expropriation rendu par le tribunal
de Nancy 640 . Elle rend inutile la convocation du jury d’expropriation chargé de fixer
l’indemnité.
Lors de la rectification de la route départementale numéro 19 sur le territoire de la
commune de Vaudeville, Crautenoy et Haroué, le juge accorde les mêmes autorisations à
Mme Bouillet 641 et Rochechouart de Mortemart 642 , tutrices de leurs enfants mineurs, à
consentir à l’aliénation des terrains et à percevoir les sommes offertes par l’administration,
sommes qu’elles avaient jugées suffisantes par les deux tutrices. De la même manière, lors de
l’exécution des travaux d’amélioration de la navigation de la Moselle sur les territoires des
communes de Frouard, Pompey, Marbache et Belleviller, le tribunal s’est prononcé sur les
autorisations à accorder en vue de permettre à chacun des tuteurs à consentir à l’aliénation des
637
Becquet L. op. cit. Tome 16, p.484.
638
Dalloz Rép. op. cit Tome 6, p.64.
639
Trib. Civ. de Nancy, 15 septembre 1866, A.D.M.M. Série 3U3917.
640
Trib. Civ. de Nancy, 27 avril 1866, A.D.M.M. Série 3U3917.
641
Trib. Civ. de Nancy, 6 novembre 1866, A.D.M.M. Série 3U3917.
642
Trib. Civ. de Nancy, 26 novembre 1866, A.D.M.M. Série 3U3917.
150
biens des enfants mineurs. Ils jugent tous l’offre de l’administration suffisante. Le tribunal
accorde dans différentes décisions les autorisations permettant à ces tuteurs d’aliéner les biens
et de percevoir les sommes offertes643.
Au final, les cessions amiables des biens d’autrui dans les départements de la Moselle
et de la Meurthe et Moselle ne sont pas considérables. Il n’y a donc pas lieu de s’attarder sur
ce point. Mêmes les cas de vente des biens appartenant à la femme mariée ne sont pas
clairement établis. Très souvent, la cession amiable a lieu entre l’époux et l’expropriant. Les
actes de ventes se bornent à accoler le nom de l’épouse à côté de celui du mari désigné
comme propriétaire644. Rien n’indique que la propriété appartient à l’épouse, que le mari a
obtenu son consentement pour céder amiablement les immeubles de celle-ci 645 ou que la
femme a obtenu l’autorisation du mari ou du tribunal646. Les actes de vente ne mentionnent
pas que la propriété cédée à l’amiable constitue un immeuble dotal ni que les époux ont reçu
conformément à l’article 1555 du code civil l’autorisation préalable de la justice avant toute
aliénation.
Sur le point des cessions amiables des terrains nécessaires à l’exécution des travaux
dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle, cette étude est loin de se
limiter aux propriétés privées appartenant aux particuliers. Les biens de l’administration font
parfois partie des propriétés désignées par l’arrêté de cessibilité ou mentionnées dans le plan
parcellaire et nécessaires à l’exécution des travaux.
643
Trib. Civ. de Nancy, 30 décembre 1867, dame Robert ; 30 décembre 1867, sieur Pallez ; 25 février 1868,
sieur Moitrier ; 25 février 1868, sieur Pompey, A.D.M.M. Série 3U3917.
644
A.D.M. Série 1S378, voir les extraits d’actes de vente publiés dans le journal Moniteur de la Moselle du 21
décembre 1862.
645
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.523 ; Becquet L. op. cit. Tome 16, p.484.
646
Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.64.
151
1- L’obligation de désaffecter les biens du domaine public.
L’expropriation pour cause d’utilité publique ne s’applique que sur les propriétés
privées. Les travaux qui nécessitent la mise en œuvre d’une telle procédure n’excluent pas en
revanche d’incorporer les biens du domaine public après leur désaffectation. Mais avant de
montrer la façon dont les choses doivent se passer pour incorporer les biens publics dans le
projet de construction (b), nous examinerons les raisons pour lesquelles ils ne peuvent pas être
expropriés (a).
La raison pour laquelle l’expropriation ne peut pas être appliquée aux biens du
domaine public vient de ce qu’ils ne sont pas susceptibles de propriété. En effet, l’article 538
du code civil dispose que « les chemins, routes et rues à la charge de la nation, les fleuves et
rivières navigables ou flottables, les rivages, lais et relais de la mer, les ports, les havres, les
rades, et généralement toutes les portions du territoire national qui ne sont pas susceptibles
d’une propriété privée, sont considérés comme des dépendances du domaine public. »
L’interprétation de cet article nous amène à faire une distinction entre la propriété privée et le
domaine public. La propriété privée est liée à l’être humain pris individuellement. Le bien
qu’il acquiert par quelle que manière que ce soit lui est propre. Il peut librement le vendre, le
céder à un tiers sans que l’autorité administrative s’y oppose. L’article 537 du code civil
prévoit d’ailleurs que « les particuliers ont la libre disposition des biens qui leur appartiennent
[…] » C’est cette propriété qui demeure transférable par la procédure d’expropriation.
Cette distinction entre la propriété privée et le domaine public est à juste titre relevée
par la doctrine. Selon Becquet, «la propriété consiste dans ce qui nous est propre à
l’exclusion de tous les autres et que la fonction du domaine public est d’être destiné à l’usage
de tous.»647En effet, les infrastructures naturelles ou non naturelles qui composent le domaine
public appartiennent à la collectivité des citoyens 648 , aux habitants d’un pays 649 . Dans ce
même ordre d’idée, Proudhon souligne que « […] le domaine public embrasse tous les fonds
qui, étant asservis à l’usage ou destinés à la défense de tous, ne peuvent appartenir
647
Ibid.
648
Berthélemy H. op. cit. 4e éd. p.410
649
Béquet L. op. cit. Tome 11, p.62.
152
privativement et exclusivement à personne. » 650 Ce domaine dit le même auteur « n’est pas en
tout soumis aux règles qui gouvernent le droit ou le domaine de propriété, puisqu’il ne peut
être la propriété de personne […] L’être moral et collectif […] le public, est donc
véritablement possesseur des fonds qui sont à lui […] » 651 Ce qui donne à Becquet le droit de
souligner que « le domaine public n’est pour personne, même pour l’État, un domaine de
propriété. »652. Alors Maurice Hauriou considère les dépendances du domaine public comme
des propriétés administratives affectées formellement à l’utilité publique 653 . L’auteur lie
l’inaliénabilité du domaine public à l’affectation des biens qui le composent à l’usage de tous,
à l’utilité publique 654 . Contrairement à Maurice Hauriou, Béquet pense que « la propriété
publique n’est point une propriété véritable. » 655 Mais elle constitue « un pouvoir de
souveraineté s’appliquant à certaines choses placées directement et sans partage sous la
dépendance de la nation.»656
Toutefois, il faut faire remarquer que la propriété administrative de Maurice Hauriou
est différente de la propriété privée. L’expression « propriété administrative » qu’il utilise ne
l’autorise pas à déclarer que le domaine public est susceptible d’être frappé par
l’expropriation. La règle édictée par l’article 538 du code civil rend inopportune toute
procédure d’expropriation à l’égard des biens qui composent le domaine public.
L’expropriation comme le dit Berthélemy « est un transfert obligé de propriété ; on ne peut
pas exiger un transfert de propriété sur des choses qui n’en sont pas susceptibles »657.
153
prévoyaient l’évacuation des sacristies de l’Eglise dans un délai de six mois. Dans cet arrêt, le
conseil d’État considère que « la déclaration d’utilité publique n’a pas par elle-même pour
effet de conférer à l’administration chargée d’exécuter le travail public un droit d’occupation
immédiate sur les immeubles affectés au service du culte ; que lesdits immeubles ne peuvent
être distraits du service religieux que si l’autorité compétente pour prononcer leur
désaffectation a préalablement statué sur cette mesure et sur les conditions auxquelles elle
peut être soumise ». Le Conseil d’État annule les décisions du préfet et du ministre658. Cette
décision pose deux règles : la première est qu’un immeuble déjà compris dans le domaine
public ne peut pas faire l’objet d’une procédure d’expropriation ; la deuxième est que ce type
d’immeuble doit seulement être affecté à un autre service659.
Cet arrêt du Conseil d’État est rendu avec les conclusions de Marguerie qui s’est posé
cette question : la procédure d’expropriation peut-elle être suivie contre un édifice consacré au
culte et appartenant de ce fait au domaine public ? Il répond par la négative pour un double
motif : « d’une part l’expropriation suppose une mutation de propriété ; d’autre part,
l’expropriation s’opère, à défaut de conventions amiables, par une décision de l’autorité
judiciaire.»660 Tant qu’un bien fait partie du domaine public, il n’y a pas de mutation de
propriété possible, parce qu’il n’y a pas à proprement parler de propriétaire. La procédure
d’expropriation ne peut s’appliquer à un bien faisant partie du domaine public parce que
l’expropriation est prononcée par l’autorité judiciaire 661 . Selon cet auteur « lorsque deux
domaines publics se trouvent en présence, lorsque l’un d’eux doit nécessairement disparaître
devant l’autre, lorsqu’il ne peut y avoir superposition ou juxtaposition de deux domaines
publics comme dans le cas d’une voie publique traversant un chemin de fer, ou d’un chemin
de fer établi sur des terrains militaires, il ne peut appartenir qu’à l’autorité administrative de
décider quel est celui des deux domaines qui doit être sacrifié. »662 Il s’agit d’après cet auteur
« de concilier les intérêts de deux services publics, et cette conciliation ne peut résulter que
d’un acte administratif. »663
658
C.E. 21 novembre 1884, Conseil de fabrique de l’église de Saint-Nicolas-des champs, D. 1886, 3, concl.
Marguerie, p.49.
659
Dans le même sens, voir les arrêts rendus par la cour de cassation : Cass. civ. 20 décembre 1897, Chemins de
fer et État contre ville de Paris, D. 1899, 1, p.257 ; Cass. civ. 9 juillet 1895, département de la Charente-
Inférieure contre État, D. 1898, 1, p.196 ; Cass. civ. 29 octobre 1900, Chemins de fer du Nord contre commune
de Loos, D. 1901, 1, p.183.
660
Voir les conclusions de Marguerie sous l’arrêt du 21 novembre 1884, p.49.
661
Ibid.
662
Ibid. p.50.
663
Ibid.
154
Berthélemy relève à juste titre que « quand le travail public est exécuté par une
administration sur une partie du domaine public dont une autre administration est gardienne,
force est bien d’exiger le consentement de cette dernière, comme on exige l’abandon d’une
propriété privée dans l’intérêt général.» 664 Mais le consentement de l’administration
affectataire n’ouvre pas droit à une procédure d’expropriation. Par le jeu de changement
d’affectation, l’immeuble est mis à disposition pour l’exécution des travaux. La procédure à
observer a pour but non pas un transfert obligé de propriété, mais un changement
d’affectation du domaine665. L’immeuble, malgré le changement d’affectation, ne cesse pas
d’appartenir aux services publics de la même personne administrative. Par exemple
l’immeuble ne cesse pas d’appartenir à l’État, après avoir reçu une nouvelle affectation 666. Et
pour les affectations d’immeubles entre les services de l’État, la cession a lieu sans indemnité
puisqu’il demeure toujours propriétaire667. Ainsi, tant que les dépendances du domaine public
restent affectées à l’utilité publique, les autorités qui en ont la charge ne peuvent pas passer
des conventions amiables. La procédure d’expropriation sous toutes ses formes est étrangère
au domaine public. C’est ce qui ressort des conclusions de Marguerie dans l’arrêt
précédemment cité puisqu’il écrit que « la procédure d’expropriation n’est pas applicable à
des biens faisant partie du domaine public, tant que ces biens n’ont point perdu leur caractère
d’indisponibilité absolue par l’effet d’un déclassement ou d’une désaffectation.»668
S’agissant des travaux entrepris dans les départements de la Moselle et de la Meurthe
et Moselle, les cahiers des charges concernant l’établissement des voies ferrées déterminent la
manière selon laquelle le domaine public sera occupé. En effet, dans le cahier des charges
établi lors des conventions du 19 juillet 1845, l’administration détermine l’emplacement du
chemin de fer par rapport aux routes royales, départementales, aux chemins vicinaux, aux
canaux de navigation et aux cours d’eaux. La priorité est donnée à la coexistence des
différentes voies. L’avènement des voies ferrées ne sacrifie pas les autres modes de transport.
L’article 38 du cahier des charges de la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg
pose la règle selon laquelle « le chemin de fer, à la rencontre des routes royales ou
départementales devra passer, soit au dessus, soit au dessous de ces routes. Les croisements
de niveau seront tolérés pour les chemins vicinaux, ruraux ou particuliers ». En ce qui
concerne la traversée des rivières, des canaux ou cours d’eaux, l’article 41 du cahier des
664
Berthélemy H. op. cit. 4e éd. p. 423.
665
Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.620.
666
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.524.
667
Ibid. Dans le même sens Béquet L. op. cit. Tome 16, p.485.
668
Voir les conclusions de Marguerie sous l’arrêt du 21 novembre 1884, p.50.
155
charges prévoit la construction d’un pont. A travers les dispositions du cahier des charges,
l’État autorise la compagnie concessionnaire à occuper le domaine public pour établir la ligne.
Il n’y a pas cession du domaine public, mais seulement la mise à disposition de l’espace
public pour exécuter les travaux. Il n’y a même pas affectation du domaine public à un autre
service, puisque le chemin de fer n’efface pas les voies préexistantes. D’où, il n’y a aucun
intérêt pour le ministre des travaux publics de recourir à la procédure établie par l’ordonnance
du 14 juin 1833 relative à la marche à suivre dans tous les cas où il s’agit d’affecter un
immeuble domanial à un service public de l’État669.
Ainsi, en admettant que le domaine public n’est pas susceptible de propriété et ne peut
être frappé par l’expropriation, y a-t-il lieu à généraliser cette situation sur l’ensemble des
biens dont disposent l’État, les départements et les communes ? Généraliser la situation
signifierait que le législateur s’était trompé en mettant en place les règles pour faciliter le
transfert de propriété des biens appartenant à l’administration.
Seuls les biens qui font partie du domaine privé de l’État, des départements ou des
communes sont susceptibles d’être frappés par l’expropriation. Ces biens sont dans la même
situation que les propriétés privées particulières autrement dit celles qui appartiennent à des
individus. Face à la résistance de la personne morale propriétaire du bien, les règles de
l’expropriation lui seront applicables 670 . Ducrocq relève à ce sujet que « l’État peut être
exproprié, comme tout autre personne civile et comme les particuliers, suivant les règles du
droit commun, par autorité de justice, s’il ne cède pas volontairement le terrain faisant partie
de son domaine privé soumis à l’emprise.»671
Par ailleurs, même face aux biens de l’administration, le législateur privilégie la
procédure amiable. La loi de 1841 a mis en place les règles concernant l’aliénation des
immeubles de l’administration. Son article 13 donne compétence aux préfets de consentir à
l’aliénation les biens des départements. Cette aliénation est conditionnée par l’autorisation du
conseil général qui doit délibérer en ce sens. Le préfet ne peut valablement autoriser
l’aliénation des immeubles par sa propre volonté. De la même manière, le maire peut
consentir à l’aliénation des immeubles dont il a la charge après l’autorisation donnée par le
669
Duvergier J.-B. op. cit. Tome 33, p.155.
670
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.480.
671
Ducrocq T., T.4, 7e éd. préc. p.548.
156
conseil municipal. Enfin pour ce qui est des biens de l’État, le législateur donne cette
compétence au ministre des finances.
Relevons que lors de la construction des voies ferrées, ce sont surtout les biens
appartenant aux communes qui sont expropriés. Mais différents actes établis à cette époque
montrent que ces communes choisissent de céder leurs terrains à l’amiable pour l’exécution
des travaux. Par exemple, pour faciliter l’établissement de la ligne de Niederbronn à
Thionville, le maire de la commune de Cocheren a autorisé, après avoir obtenu la délibération
du conseil municipal, l’occupation des biens privés de ladite commune moyennant une
somme de 3393 francs pour deux hectares, 24 ares et 23 centiares de terre arable, bois, jardin,
friche et pâture672.
Un autre exemple de cession entre une commune et la compagnie concessionnaire a
lieu lors de l’établissement de l’embranchement de Frouard à Metz et à Sarrebruck. La
commune de Hombourg, propriétaire de huit portions de terres nécessaires à l’exécution des
travaux les cède à la compagnie moyennant une somme de 8245 francs. L’acte de vente est
signé par le maire de la commune après avoir obtenu la délibération du conseil municipal673.
Toutefois, il convient de souligner que ces actes de vente ne donnent pas une marge de
manœuvre aux propriétaires. Ils ne discutent pas vraiment du prix de vente de l’immeuble.
C’est l’expropriant qui propose le prix d’achat tout en signifiant au propriétaire qu’en cas de
refus les frais de procédure engendrés par la saisine du jury d’expropriation seront mis à leur
charge. Ces actes de vente s’éloignent de ceux établis à l’occasion d’une vente ordinaire entre
particuliers. Ce qui montre que la vente pour cause d’expropriation publique n’a pas lieu de
gré à gré674 contrairement à ce que souligne Ducrocq qui considère que la cession amiable a
lieu au « gré des parties »675. Soulignons cependant que la mention dans l’acte de vente du
fait que le refus des sommes offertes par l’administration obligerait le propriétaire à supporter
seul les frais de procédure, ne constitue qu’une mesure destinée à obtenir le transfert rapide de
l’immeuble. Ce n’est pas parce que l’administration vise la satisfaction de l’intérêt général
que le propriétaire serait condamné à payer ces frais de procédure.
Parmi les biens communaux qui ont souffert de l’établissement des voies ferrées dans
les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle, il faut compter les forêts. Très
672
A.D.M. Série 1S379, indemnités, achats de terrains, 1863-1870 (ligne de Niederbronn à Thionville),
publications légales du 29 juillet 1863, concernant les communes de Faréberswiller, Welferding, Betting, Ippling,
Diebling et Cocheren.
673
A.D.M. Série 1S363, document n°1, voir l’acte de vente du 18 octobre 1847 entre la commune de Hombourg
et la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg.
674
Lors des discussions de la loi du 8 mars 1810, Napoléon avait fait observer que la cession de gré à gré n’était
pas une expropriation pour s’opposer contre l’article premier qui la prévoyait, voir Durand C. op. cit. p.68.
675
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.639.
157
souvent, pour l’exécution des travaux, la compagnie des chemins de fer de l’Est occupait ces
forêts. A défaut d’expropriation, les communes faisaient valoir leurs droits en réclamant à la
compagnie le paiement des indemnités pour les dommages causés676.
La cession amiable est une alternative à la procédure devant le juge ou le jury. Elle
présente des avantages (A). En même temps, les parties qui traitent à l’amiable, attendent que
les clauses du contrat soient exécutées conformément aux règles établies. L’acte de vente
entre l’expropriant et le propriétaire est un acte dévolutif de compétence. Le jugement de
donner acte ainsi que les contestations relatives aux clauses du contrat sont de la compétence
du juge judiciaire (B).
La priorité aux arrangements amiables que préconisent les rédacteurs des lois sur
l’expropriation ne doit pas uniquement être vue comme un moyen facilitateur de transfert de
propriété. Ce choix montre divers autres avantages tant pour l’expropriant que pour le
propriétaire. La cession amiable donne aux deux parties l’opportunité d’abréger la procédure
(1). D’un point de vue pratique, le choix des conventions amiables dans les départements de
la Moselle et de la Meurthe a donné à la compagnie des chemins de fer de l’Est le droit
d’occuper immédiatement les propriétés et de réaliser les travaux (2).
Le consentement donné par les deux parties sur le transfert de propriété rend inutile
l’observation des règles de l’expropriation pour cause d’utilité publique. Ce n’est qu’en cas de
résistance du propriétaire que l’expropriation est forcée677. L’administration use ainsi de ses
prérogatives de puissance publique pour obtenir le transfert de propriété. Dans l’esprit de la
loi du 3 mai 1841, le recours à la procédure amiable n’a pas pour but la primauté d’un droit
sur un autre. Au contraire, cette loi tend à concilier les deux intérêts : celui du propriétaire et
676
A.D.M. Série 1S379, document n°3, réclamations.
677
Josse P. L. op. cit. p.284.
158
l’intérêt général. Elle désire voir les besoins généraux recevoir satisfaction678. En même temps,
la recherche de la satisfaction de l’intérêt de la collectivité ne doit rien coûter à la propriété
privée679. Ainsi, l’effort fourni par l’expropriant d’obtenir la cession de la propriété privée à
l’amiable est récompensé par la dispense de procéder aux formalités qu’exige l’expropriation
forcée680.
Toutefois, la déclaration d’utilité publique demeure indispensable pour toute cession
amiable681. C’est la garantie donnée à tout propriétaire que l’occupation des immeubles est
véritablement réclamée dans l’intérêt commun. La cession amiable diffère donc de l’acte de
vente passé antérieurement à la loi ou au décret déclarant l’utilité publique des travaux. Elle
n’est pas volontaire, mais forcée682. Ce n’est qu’après avoir compris que l’entreprise projetée
par l’administration est sérieuse, utile à la collectivité que le propriétaire consent à la cession
de son bien 683 . En ce sens, le consentement est véritablement forcé 684 . C’est la cession
amiable qui dispense l’administration d’accomplir toutes les formalités exigées par la loi 685 et
non les actes passés avant la déclaration d’utilité publique 686. A ce sujet, Béquet écrit que « si
la preuve de l’aliénation forcée résulte déjà des indications contenues dans l’acte déclaratif
d’utilité publique ou de circonstances de fait telles que l’impossibilité d’exécuter les travaux
678
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.480.
679
Ibid.
680
Ibid.
681
Voir l’extrait du discours de Daru prononcé à la chambre des pairs, lors des discussions sur la loi du 3 mai
1841 cité par Béquet L. op. cit. Tome 16, p.480.
682
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.517.
683
Ibid.
684
Ibid.
685
Voir sur ce point la réponse de Vivien, garde des sceaux à Daru lors des discussions sur la loi du 3 mai 1841,
qui estimait que la dispense des formalités exigées par l’expropriation était applicable à tous les contrats passés
postérieurement à la déclaration d’utilité publique. Il est cité par Béquet L. op. cit. Tome 16, p.480.
686
Voir les propos du ministre des finances en réponse aux affirmations du ministre des travaux publics sur la
dispense d’accomplir toutes les formalités exigées par la loi pour les actes de vente passés avant la déclaration
d’utilité publique. Il écrivait que « le rapport (de M. le ministre des travaux publics) suppose que la déclaration
d’utilité publique, les arrêtés, les affiches et les publications ont pour unique objet de convaincre les propriétaires
que l’occupation de leur terrains est valablement réclamé par un intérêt général, mais que, si les propriétaires
consentent à céder leurs terrains de gré à gré, alors la déclaration d’utilité, les affiches et les publications sont
aussi inutiles que le jugement d’expropriation, faisait observer que les dispositions des deux premiers titres de la
loi du 7 juillet 1833 n’ont pas l’objet restreint qu’on leur assigne, leur premier effet est d’environner d’une
grande publicité le droit qu’on reconnaît à l’administration de s’emparer dans l’intérêt public de certaines
propriétés privées, et le but le plus important de ces dispositions est de prévenir, par cette publicité même, les
créanciers dont ces propriétés sont le gage, que ce gage va bientôt leur échapper. Si l’immeuble pouvait changer
de maître sans publicité, la simple transcription du contrat au bureau des hypothèques serait un moyen tout à fait
illusoire de mettre les tiers intéressés en demeure de prendre inscription, il leur serait impossible d’agir en vertu
d’actes dont ils ne soupçonneraient pas même l’existence. Une telle marche équivaudrait à un mépris complet
des droits de ces tiers, et ce n’est pas ainsi que le législateur l’a entendu. Il a voulu briser des résistances privées
qui auraient pu nuire à un intérêt général reconnu ; il a consenti à mettre l’administration à même d’entrer aussi
rapidement que possible en possession des terrains nécessaires à ses opérations, mais il a tenu compte pourtant
des droits que les tiers pourraient avoir sur les immeubles à exproprier, et il a, précisément par respect pour ces
droits, prescrit certaines dispositions qui sont toutes de rigueur et dont l’administration ne peut jamais
s’affranchir ». Il est cité par Béquet L. op. cit. Tome 16, p.480 et s.
159
sur un autre point, l’administration et le propriétaire n’ont aucune raison d’attendre le dépôt
du plan, l’une pour proposer le traité amiable, l’autre pour le conclure et il n’y a aucun motif
pour ne pas appliquer dès ce moment les dispositions dont il s’agit.»687
Conclus amiablement, les traités portant sur le transfert de propriété et sur le prix
rendent le recours au juge inopportun. En pareille circonstance, l’administration n’a plus à
provoquer un jugement d’expropriation. L’accomplissement des formalités qui précèdent le
jugement d’expropriation devient sans intérêt, au risque de frustrer la partie adverse 688 . Il
serait donc incohérent qu’après avoir obtenu le transfert de propriété à l’amiable,
l’administration, au lieu de verser le prix convenu, décide de poursuivre la procédure normale
d’expropriation d’un immeuble déjà acquis.
Heureusement, en pratique les choses ne se passent pas ainsi. Les conventions
amiables signées dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle ne sont pas
suivies d’une quelconque procédure engagée par l’État ou la compagnie des chemins de fer de
l’Est pour obtenir les terrains déjà acquis. Les accords intervenus lors de l’établissement des
lignes de chemins de fer n’ont soulevés aucune difficulté majeure. Les terrains acquis
amiablement l’ont été définitivement. Une telle procédure, au moment où le pays entreprend
des grands travaux publics ne peut avoir qu’une portée positive : la réalisation immédiate des
ouvrages. Choisir de poursuivre la procédure d’expropriation sur un terrain déjà acquis, c’est
rendre inutiles les règles établies pour faciliter les traités amiables.
Il convient de signaler que les conventions amiables signées dans les départements de
la Moselle et de la Meurthe et Moselle ont très souvent porté sur le prix de l’immeuble. De
telles conventions ont rendu le recours au jury sans intérêt. La mission confiée au jury tout au
long du 19e siècle a été celle de régler le différend qui opposait l’expropriant à l’exproprié. En
absence de différend, cette institution est censée ne jamais exister. L’intérêt de la convocation
du jury ne subsiste que lorsque le désaccord entre les deux parties porte sur le montant de
l’indemnité 689 . En accord avec Béquet, le traité signé en pareille circonstance constitue,
malgré le désaccord sur le prix, une véritable vente dans laquelle le propriétaire s’engage à
céder son immeuble et l’expropriant à payer le prix 690. A travers cette convention, les parties
s’en remettent à l’arbitrage d’un tiers pour fixer l’indemnité. Ce qui correspond aux
prescriptions des articles 1582 et 1592 du code civil qui prévoient que chaque partie s’engage
687
Béquet op. cit. Tome 16, p.481.
688
Ibid. p.485.
689
Sur le consentement de l’exproprié à la cession de son immeuble, mais désaccord sur la fixation du prix,
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.488.
690
Ibid.
160
l’une envers l’autre et donnent le droit à un tiers de régler le différend qui les oppose 691.
Malgré le désaccord sur le prix, la convention signée par les deux parties rend inutile
l’accomplissement des formalités prescrites par la loi. Il n’y a aucun intérêt à réunir la
commission d’enquête, à prendre toutes les mesures prévues pour informer les parties
intéressées. En vérité, les traités amiables passés dans les départements de la Moselle et de la
Meurthe et Moselle sont loin de ces préoccupations, puisqu’ils portent sur le transfert de
propriété et sur le montant de l’indemnité692.
Autre avantage de la procédure amiable, c’est l’économie des frais qu’engendre la
procédure d’expropriation. En effet, de l’accomplissement des formalités prescrites par la loi
pour obtenir le jugement jusqu’à la fixation de l’indemnité, l’administration supporte tous les
frais. Ce n’est que devant le jury d’expropriation que les frais sont partagés entre les deux
parties De ce point de vue, le recours à la procédure amiable est financièrement bénéfique
aussi bien à l’égard de l’expropriant qu’à l’égard de l’exproprié. En adoptant ce procédé
immédiatement après la déclaration d’utilité publique, les deux parties s’évitent une procédure
longue et superflue.693 La cession amiable réduit donc sensiblement le coût de la procédure,
elle évite les frais 694 . En effet, par le jeu de significations, notifications des offres, des
jugements, des publications et affichages dans les journaux et sur les portes principales des
communes concernées, l’expropriation se transforme en une procédure coûteuse. Le
législateur veut donc laisser aux parties le soin de déroger à cette règle en recourant aux
procédures amiables. Relevons cependant que les conventions qui interviennent après
l’accomplissement des formalités mettent à la charge de la partie qui les a laissé faire, les frais
occasionnés695. En cas de partage de responsabilité, chacune des parties supporte les frais 696.
Même investi des prérogatives de puissance publique, l’avancement des travaux suit le
rythme des acquisitions de terrains. La loi du 3 mai 1841 fait obstacle à toute dépossession
irrégulière. Ce n’est qu’en choisissant la procédure amiable que l’État ou son concessionnaire
arriverait à occuper immédiatement les propriétés et démarrer les travaux. Cette opportunité
691
Carpentier A., et Frèrejouan Du saint G. op. cit. Tome 21, p.525.
692
Voir par exemple les actes de vente passés par la préfecture de la Meurthe lors de l’établissement de la ligne
de Paris à Strasbourg, A.D.M. Série 1S383, achats de terrains, Arzviller-Hoff, 1843 -1857 ; série 1S384, achats
de terrains, Hommarting-Xouaxange, 1843-1857.
693
Berthélemy H. op. cit. 9e éd. p.649.
694
Aucoc L. op. cit. p.576.
695
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.485.
696
Ibid.
161
donnée aux parties n’a pour but que la prompte exécution des travaux 697 . Elle évite à
l’administration une perte de temps698.
L’établissement des lignes des chemins de fer dans les départements de la Moselle et
de la Meurthe et Moselle a été facilité par l’adhésion des populations au projet
gouvernemental. De nombreux propriétaires cèdent leurs immeubles à l’amiable, moyennant
le paiement des indemnités offertes par l’expropriant.
Pour la ligne de Paris à Strasbourg avec embranchement sur Metz et à Sarrebruck, les
accords amiables conclus par la compagnie concessionnaire lui permettent d’occuper
immédiatement les propriétés pour l’achèvement des travaux. En effet, les propriétés acquises
par la compagnie pour l’exécution des travaux sont souvent insuffisantes. Pour y remédier, la
compagnie occupe immédiatement les terrains supplémentaires sans attendre l’arrêté de
cessibilité. Ces terrains sont ensuite cédés volontairement par les propriétaires à la compagnie.
Ce cas s’est produit dans différentes communes de la Moselle 699. Lorsque dans sa lettre du 20
mai 1851, l’ingénieur en chef des travaux de la ligne de Frouard à Metz et à Sarrebruck
demande au préfet de prendre un arrêté de cessibilité pour des terrains déjà acquis, il précise
également que ces terrains cédés volontairement par leurs propriétaires ont permis d’achever
les travaux700. Ce qui montre qu’en traitant à l’amiable avec les propriétaires, l’expropriant
peut gagner un temps précieux. De même, pour l’établissement des chemins de fer dans les
communes de Folschwiller à Forbach, l’insuffisance des terrains a conduit la compagnie
concessionnaire à acquérir des propriétés supplémentaires. Lors des accords, la compagnie
prenait la précaution d’obtenir des propriétaires l’engagement de céder au même prix les
zones supplémentaires qui pourraient devenir nécessaires à l’exécution. De son côté, la
compagnie concessionnaire assurait aux propriétaires qu’une indemnité leur était due et leur
serait payée lorsque l’achèvement des travaux permettrait de mesurer avec exactitude la
superficie occupée sur leurs terrains. Grâce à cet accord, les propriétés ont été occupées
immédiatement par la compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg701.
La situation est la même lors de l’établissement de la ligne de Niederbronn à
Thionville. Les enquêtées sont conduites à partir de 1863 pour déterminer les propriétés
697
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.480.
698
Aucoc L. op. cit. p.576.
699
A.D.M. Série 1S363, document n°3, op. cit.
700
A.D.M. Série 1S363, document n°3, op. cit. voir la lettre de l’ingénieur du 20 mai 1851 ; tableau
supplémentaire des terrains à acquérir dressé par la compagnie de Paris à Strasbourg, 15 avril 1851.
701
A.D.M. Série 1S363, document n°6, acquisition des terrains dans les communes Folschwiller, Valmont,
Lachambre, Petit Eberswiller, Macheren, Saint-Avold, Hombourg, Betting, Béning, Cocheren, Rosbruck,
Morsbach, Forbach, voir le rapport de l’ingénieur ordinaire du 15 avril 1852 et le tableau parcellaire des
communes concernées.
162
nécessaires à l’exécution des travaux. Le transport par voie ferrée est une réalité et les
propriétaires sont moins réticents à adhérer à tout autre projet de chemin de fer. Ainsi, pour
l’établissement de la ligne de Niederbronn à Thionville, les propriétaires consentent sans
difficulté à la cession de leurs immeubles. La quasi-totalité des immeubles est acquise à
l’amiable702. Tel est le cas dans la commune de Freyming où l’expropriation n’est poursuivie
que contre deux propriétaires qui n’acceptent pas de traiter à l’amiable avec l’État703. De plus,
la recherche des solutions amiable est expressément encouragée par le préfet du département
de la Moselle qui n’hésite pas à adresser des courriers aux différents maires des communes en
leur précisant qu’ils doivent continuer à aider les ingénieurs et agents des ponts et chaussées
dans le règlement amiable des indemnités704. Nul doute que l’avancement des travaux a été
favorisé par les conventions passées entre l’expropriant et les propriétaires.
Les acquisitions de terrains dans les départements de la Moselle et de la Meurthe et
Moselle s’opèrent à l’amiable. Reste à déterminer les suites de la procédure en cas d’accord
partiel ainsi que les contestations relatives aux clauses du contrat.
Ce rôle que le législateur attribue au juge n’est pas envisageable devant les tribunaux
de la Moselle et de la Meurthe et Moselle. En effet, dans ces départements, les traités
amiables portent très souvent sur le transfert de propriété et sur le montant de l’indemnité. Ces
702
A.D.M. Série 1S379, voir les documents sur les actes de vente.
703
A.D.M. Série 1S378, voir l’arrêté du préfet du 4 août 1864 qui déclare cessibles les deux propriétés
nécessaires à l’établissement du chemin de fer de Niederbronn à Thionville sur le territoire de Freyming.
704
A.D.M. Série 1S378, voir la lettre du préfet adressé aux maires des communes du 25 juin 1863 ( communes
concernées : L’Hôpital-Carling, Saint-Avold, Freyming, Merlebach, Betting, Béning, Cocheren, Faréberswiller,
Farschwiller, Louperhausen, Diebling, Metzing, Hundhing, Ippling, et Welferding).
163
traités rendent donc sans intérêt l’intervention de l’autorité judiciaire. Mais chaque fois que
les terrains sont acquis à l’amiable, les actes de vente font l’objet d’une publication légale 705.
Relevons que le rôle attribué au juge judiciaire après les conventions amiables ne
portant que le transfert de propriété est prévu par la loi de 1841. En effet, son article 14
dispose que « dans le cas où les propriétaires à exproprier consentiraient à la cession, mais
où il n’y aurait point accord sur le prix, le tribunal donnera acte du consentement, et
désignera le magistrat directeur du jury, sans qu’il soit besoin de rendre le jugement
d’expropriation, ni de s’assurer que les formalités prescrites par le titre 2 ont été remplies ».
L’autorité judiciaire n’intervient donc que pour constater le consentement donné par le
propriétaire sur le transfert de l’immeuble.
En outre, ce jugement n’est rendu qu’après une véritable saisine de l’autorité judiciaire.
Sur ce point, la doctrine est assez claire. Les auteurs du Répertoire Dalloz relèvent que « le
jugement qui donne acte du consentement doit, comme celui qui prononce l’expropriation,
être provoqué par un réquisitoire du ministère public, et être rendu dans les trois jours qui
suivent ce réquisitoire » 706 . C’est bien un jugement qui est rendu, et non, un acte
d’administration judiciaire, qui ne nécessite pas l’intervention de ce ministère. La demande du
jugement qui constate le consentement des parties à la cession amiable, est faite
conformément à l’article 55 de la loi du 3 mai 1841, soit par l’expropriant, soit par
l’exproprié707. Ce jugement de donner acte qui fait échec à l’observation des règles prescrites
par la loi donne également à l’autorité judiciaire l’opportunité d’accomplir une formalité
spéciale pour la constitution particulière du jury708 en nommant un magistrat directeur chargé
de suivre le règlement des indemnités. Dans ce même ordre d’idée, rien n’interdit au locataire
reconnu dans ses droits de saisir le tribunal aux fins d’obtenir la nomination d’un magistrat
directeur709.
Aucune distinction n’est à faire entre le jugement de donner acte et le jugement
d’expropriation proprement dit. Les deux constatent la perte immédiate de la propriété et
705
Voir sur ce point A.D.M. Série 1S378, Journal Moniteur de la Moselle des 21 décembre 1862 et 8 février
1863 : publications légales des acquisitions de terrains cédés à l’État à l’amiable par des particuliers nécessaires
à l’établissement du canal des houillères de la Sarre sur le territoire de la commune de Sarralbe et 14 janvier
1863 pour la commune de Grosbliederstroff. Voir aussi le journal Moniteur du 12 novembre 1862, pour les
terrains acquis à l’amiable dans les communes de Diebling, Farschwiller, L’Hôpital et Loupershausen.
706
Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.65. Dans le même sens Béquet L. op. cit. Tome 16, p.490 ; Carpentier A.,
Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.526.
707
Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.65.
708
Cass. civ. 12 juin 1860, Ville de Paris contre Bernardin, D.1861, 1, p.130.
709
Cass. civ. 15 février 1932, Ville de Tourcoing contre Ghesquières, D.1932, 1, p.62. (Voir les deux espèces).
En sens contraire Cass. civ. 23 janvier 1933, Préfet de la Seine contre Société Siffize et Molitor, D.H. 1933,
p.132.
164
transforment le droit du propriétaire en une créance. Ils rendent obligatoire l’observation des
règles relatives aux publications, notifications, significations et transcriptions telles que
prévues par la loi.
Mais le jugement de donner acte une fois rendu, encore faut-il qu’il soit conforme aux
règles prescrites par la loi c'est-à-dire qu’il constate réellement le consentement donné par les
parties. En effet, la Cour de cassation n’hésite pas à annuler des jugements lorsque le tribunal
excède ses pouvoirs. Tel est le cas dans l’arrêt rendu le 29 janvier 1850. En l’espèce, le préfet
du département de la Seine avait pris possession de diverses parcelles de terrains appartenant
au requérant qui soutenait n’avoir donné aucun consentement à cette prise de possession.
Malgré le défaut de consentement du propriétaire, le tribunal avait prononcé l’expropriation
pour cause d’utilité publique alors que les formalités prescrites par la loi de 1841 n’étaient pas
accomplies. Ce jugement se fondait uniquement sur le fait que le préfet arguait que le
propriétaire avait donné son consentement. La Cour de cassation avait considéré qu’en
violation de l’article 14 de la loi de 1841, le jugement n’avait constaté aucunement le
consentement du propriétaire et en prononçant l’expropriation sans vérifier si toutes les
formalités avaient été accomplies, le juge avait excédé ses pouvoirs 710. Dans le même sens,
l’arrêt du 10 janvier 1877 annule un jugement qui ne contenait aucune énonciation justifiant
que le propriétaire avait consenti à l’abandon d’une portion de terrains. Ce jugement avait été
rendu sur la simple et unique déclaration du préfet affirmant que le propriétaire avait consenti
à l’abandon pour l’exécution des travaux. La Cour de cassation avait pris une décision en ces
termes « attendu que si les formalités de l’expropriation cessent d’être nécessaires lorsque le
propriétaire d’un terrain l’a volontairement cédé à la voie publique ou qu’il y a été
régulièrement réuni par suite d’alignement, il résulte de l’article 14 de la loi du 3 mai 1841
que le jugement qui le renvoie devant le jury pour le règlement de l’indemnité doit porter en
lui-même la preuve directe de ce consentement ou de la production de l’arrêté
d’alignement. »711 C’est également en ce sens que la Cour de cassation a jugé en annulant une
décision rendue sans que le tribunal spécifie s’il donnait acte d’une cession amiable en faveur
de l’État, et sans constater entre les parties un accord formel712.
Dans l’arrêt du 12 juin 1888, la cour de cassation a cependant considéré que le tribunal
n’avait fait qu’une exacte application de la loi du 3 mai 1841. En l’espèce, le jugement
attaqué avait visé en plus des actes exigés en matière d’expropriation, la convention suivant
710
Cass. civ. 29 janvier 1850, Buffault contre Préfet de la Seine, D. 1850, 1, p.123. Dans le même sens Cass. civ.
23 décembre 1862, Guérin contre Ville de Paris, D. 1862, 1, p.544.
711
Cass. civ. 10 janvier 1877, Veuve Deligny contre la ville de Paris, D. 1878, 1, p.127.
712
Cass. civ. 30 octobre 1934, État contre Duchateau, D.H.1934, p.604.
165
laquelle les propriétaires avaient la prise de possession de leurs immeubles nécessaires à
l’exécution des travaux. La Cour de cassation avait donc jugé « attendu qu’il résulte des
déclarations du jugement attaqué que cette convention avait tous les caractères d’une cession
de propriété puisqu’elle avait lieu pour la construction du chemin, ce qui implique un
abandon définitif, et qu’elle stipulait qu’une indemnité serait alloué pour cet abandon dans
les formes de la loi d’expropriation. Attendu que la prise de possession par la compagnie et le
consentement formel des propriétaires avaient suffisamment déterminé les parcelles, objet de
la cession ; d’où il suit que les parties se trouvaient dans le cas prévu par le paragraphe
dernier de l’article 14 de la loi du 3 mai 1841, aux termes duquel lorsque les propriétaires à
exproprier consentent à la cession, mais sans accord sur le prix, le tribunal donne acte du
consentement et désigne le magistrat directeur du jury, sans qu’il soit besoin de s’assurer de
l’accomplissement des formalités prescrites par le titre 2 et le titre 1 er […] de ladite loi. » 713
Toutefois, il faut relever qu’en contrôlant de la manière dont nous venons d’indiquer le
rôle des tribunaux, la Cour de cassation protège en même temps la propriété privée contre
l’arbitraire de l’administration. En effet, l’administration qui veut occuper le terrain sans que
le propriétaire ne lui donne réellement son accord excède ses pouvoirs. L’urgence des travaux
ou le fait d’évoquer un motif d’utilité publique n’exonère pas l’administration de remplir les
formalités qu’exige la loi pour obtenir le transfert des immeubles. Lorsque cette cession a lieu
à l’amiable, un consentement réel et sérieux est nécessaire pour faciliter la prise de possession
des immeubles. Mais la Cour de cassation protège également l’intérêt général. En effet, le
propriétaire qui donne son consentement de manière claire et autorise que son bien soit
occupé immédiatement ne doit pas remettre en cause la convention conclue avec
l’administration. L’attitude du propriétaire peut être considérée comme préjudiciable à
l’administration puisque par ce comportement les travaux pourraient être retardés en attendant
que le juge judiciaire statue.
713
Cass. civ. 12 juin 1888, Chemins de fer départementaux contre Consorts Marcelli, D. 1890, 1, p.106. Dans le
même sens Cass. civ. 26 décembre 1854, Chemin de fer du Midi contre De Mas-Latrie, D.1855, 1, p.450.
714
Laferrière E. op. cit. p. 537 et s.
166
administratif. L’esprit de la loi du 3 mai 1841 ne tendait pas à créer un déséquilibre entre les
intérêts publics et privés. Etendre la compétence du juge judiciaire dans les domaines
strictement réservés à l’administration aurait produit un effet inverse par rapport à l’esprit de
la loi. Le respect de la propriété ne constitue pas un frein à l’entreprise d’intérêt général. Il est
donc juste que les actes administratifs soient contestés devant le juge administratif 715.
En revanche, pour donner des garanties supplémentaires à la propriété privée, le
législateur a réservé un domaine spécial de compétence au juge judiciaire. Cette réserve est
liée aux contestations relatives aux contrats de cession. L’article 56 de la loi du 3 mai 1841 est
assez explicite sur la forme des contrats de vente ou des actes relatifs à l’acquisition des
terrains. Reçus par un administrateur en la forme des actes administratifs716, ils ne rentrent pas
dans la catégorie des actes administratifs 717 ou comme le dit Ducrocq, ils ne rentrent pas
« dans le cercle d’application des lois qui ont soustrait certaines conventions au droit
commun des contrats » 718 . Ce sont véritablement des contrats de droit civil 719 . Ainsi,
considérés comme contrats ordinaires, les contestations qu’ils soulèvent sont de la
compétence du juge judiciaire720. Le juge judiciaire est donc compétent pour connaître des
litiges relatifs à la validité, l’interprétation et l’exécution des traités amiables 721 . Cette
compétence est justifiée par la nature de l’acte et non d’après sa forme 722. Ce qui vient d’être
dit, peut être corroboré par Aucoc qui enseigne que « c’est la nature des actes, et non leur
forme, qui détermine la compétence. Peu importe, d’un autre côté, qu’il y ait dans ces actes
des stipulations relatives à des travaux publics ; ce qui domine tout, c’est qu’il s’agit d’actes
destinés à remplacer le jugement d’expropriation ou la décision du jury, souvent même l’un et
l’autre à la fois, qui ont la même nature, les mêmes effets, qui règlent les conditions d’une
dépossession pour cause d’utilité publique. Cela comporte la compétence judiciaire »723.
Dans le même sens la Cour de cassation et le Conseil d’État ne considèrent pas les
contrats de cession passés dans la forme administrative comme des actes administratifs et
715
Chauveau A. Principes de compétence et de juridiction administrative, Tome 1, Paris, Cotillon et Durand,
1841, p.115.
716
Cotelle T. op. cit. p.301.
717
Chauveau A. op. cit. p.118. Dans le même sens Dalloz Rép.op. cit. Tome 6, p.64 ; Baudry G. op. cit. p.54.
718
Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.661.
719
Carpentier A., Frèrejouan Du Saint G. op. cit. Tome 21, p.520. Dans le même sens, Laferrière E. op. cit.
p.554 ; Béquet L. op. cit. Tome 16, p.491 ; Block M. op. cit. p.1096.
720
Rigaud et Maulde, op. cit. p.942.
721
Béquet L. op. cit. Tome 16, p.491. Dans le même sens, Dalloz Rép. op. cit. Tome 6, p.64 ; Block M. op. cit.
p.1096 ; Ducrocq T. op. cit. 7e éd. p.661.
722
Laferrière E. op. cit. p. 554.
723
Aucoc L. op. cit. p.627.
167
n’admettent pas la compétence du juge administratif en la matière 724. C’est également en ce
sens que le tribunal de conflit s’est prononcé725. Une partie de la doctrine a voulu cependant
détacher de la compétence du juge judiciaire les contestations relatives au contrat de cession
726
dans le cas où la propriété cédée appartiendrait à l’État . Selon cette doctrine si
« l’intérêt général est toujours engagé, lorsque la contestation concerne l’état, et que toute
contestation judiciaire se résumant en une perte, ou en un gain, en d