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Hpe 2018

Ce chapitre présente les penseurs économiques avant l'émergence de la science économique moderne. Il souligne que la pensée économique existait depuis l'Antiquité mais n'était pas autonome, étant articulée à d'autres savoirs comme la philosophie et la théologie. Le chapitre décrit le processus de constitution progressive de l'économie politique puis de la science économique en tant que discipline autonome.

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Ce chapitre présente les penseurs économiques avant l'émergence de la science économique moderne. Il souligne que la pensée économique existait depuis l'Antiquité mais n'était pas autonome, étant articulée à d'autres savoirs comme la philosophie et la théologie. Le chapitre décrit le processus de constitution progressive de l'économie politique puis de la science économique en tant que discipline autonome.

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Support de cours | Histoire de la Pensée Economique |Licence 2 de Sciences Economiques et de Gestion | Université Gaston Berger de Saint-Louis

Introduction générale

L’activité économique est aussi ancienne que les sociétés organisées. C’est en
Grèce antique que se forge le mot économie, de oikos (maison) et nomos (loi) :
l’économie domestique porte sur les règles d’administration de la maison ou du
domaine. Si dès cette époque on s’interroge sur la similitude ou non des règles
s’appliquant à la famille (l’économique) et à la cité (le politique), l’activité
économique sera pendant longtemps perçue seulement comme une des activités
humaines, subordonnée à d’autres types de relations entre les hommes (religieuses,
politiques) sur lesquelles repose l’existence de la société. C’est dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle que la primauté de l’économique commence à être reconnue.
Cette prééminence des relations économiques dans l’organisation de la société et
l’élaboration d’une science destinée à en rendre compte s’expliquent par deux
phénomènes.

• Le premier est la Révolution industrielle, dont l’apparition en Grande Bretagne


n’est pas étrangère au fait que la science économique restera pendant plus d’un
siècle et demi sous domination britannique. Dans des sociétés où l’activité de
production était auparavant principalement agricole, le commerce étant limité aux
villes et aux échanges internationaux, la Révolution industrielle bouleverse la
perception des relations sociales. Désormais, l’activité économique est orientée
vers le marché et l’organisation même de la production repose sur un échange
marchand particulier, le salariat.

• Le second phénomène est le développement de la doctrine libérale, en vertu de


laquelle la concurrence sur les marchés est un mécanisme assurant à la fois
l’efficacité économique et l’harmonie sociale, l’Etat devant se limiter (en dehors
de ses fonctions régaliennes) à garantir la liberté économique de tous et d’abord
des entreprises. De même que l’expansion de l’économie de marché, qui
accompagnait la Révolution industrielle, constituait une rupture avec le commerce

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spécialisé et cloisonné des sociétés traditionnelles antérieures, la doctrine libérale


s’inscrit d’abord en opposition à une vision interventionniste de l’Etat en matière
économique qui justifiait l’attribution de monopole et les réglementations
corporatistes.

Dans ce contexte, on peut faire l’histoire de la pensée économique du point de


vue de son aboutissement, en retenant l’idée d’un progrès constant 1. Les théories
passées sont alors étudiées et méjugées à l’aune de ce qui constitue la science
économique moderne. Elles apparaissent soit comme des avancées soit comme des
reculs sur le chemin qui conduit à ce que la science économique est devenue
aujourd’hui. Evidemment une telle vision conduit à faire de l’histoire de la pensée
économique une archéologie et, considérant que la théorie économique moderne est
l’état le plus avancé et le plus achevé de la science. Le risque est alors grand de faire
davantage de l’histoire économique au lieu d’étudier l’économie au sens de contribuer
à l’avancement de la connaissance économique.

On peut aussi faire de l’histoire de la pensée économique du point de vue de son


point de départ (Adam Smith et la théorie classique). Le risque serait alors de biaiser
la vision de la discipline par l’acceptation de l’idée que celle-ci serait nécessairement
caractérisée par certains traits constitutifs de la pensée classique, qui pourtant
n’existaient pas avant elle et ne seront pas admis unanimement après, y compris par
des auteurs qu’il serait difficile d’exclure du périmètre de la discipline. Ces traits
constitutifs sont :

- la croyance en des lois économiques naturelles, qui s’appliqueraient en tout lieu et


en tout temps, alors que le caractère historiquement déterminé des lois du
capitalisme est au contraire souligné par le marxisme, ou le keynésianisme ;

- la caractérisation de l’ordre économique comme un ordre marchand et la réduction


des relations économiques à un libre-échange généralisé source de la richesse, là
où certains acteurs, de la physiocratie à l’école classique insistent davantage sur la
1 Schumpeter, History of Economic Analysis, 1956.

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spécificité des relations de production, tandis que d’autres, des mercantilistes aux
keynésiens, confèrent à l’Etat, même dans une économie de marché, un rôle
essentiel dans la constitution de l’harmonie économique et sociale ;

- l’affirmation de la neutralité de la monnaie et la description du processus de


formation des grandeurs économiques en termes exclusivement réels, alors que
l’analyse de la monnaie et de son influence ainsi que la compréhension des
relations économiques à partir des relations monétaires sont au cœur des théories
antérieures (comme le mercantilisme) ou postérieures (comme celles de Marx ou
Keynes).

Une dernière possibilité est de faire de l’histoire de la pensée économique de


manière à éclairer les débats contemporains. Ainsi, faire de l’histoire de la pensée
économique peut revenir à resituer les idées économiques de manière chronologique,
dans leur contexte, mais cela peut se résumer surtout à comprendre la logique du
développement de la discipline, de ses prémisses jusqu’à son état actuel, et souligner
la permanence des débats fondamentaux, repérer les questions non résolues,
identifier les oppositions irréductibles qui nourrissent le débat économique.
Selon ce dernier point de vue, l’histoire de la pensée économique fait alors
partie intégrante de la théorie, au sens où elle contribue au progrès de la discipline en
lui permettant de prendre conscience de ses limites. C’est le point de vue que nous
adopterons dans ce cours. Ainsi, ce cours d’histoire, dont le but est de mettre en
exergue les différents courants de pensée économiques depuis les précurseurs
jusqu’aux keynésiens, est organisé de la façon suivante :

Chapitre 1 : Les précurseurs de la science économique

Chapitre 2 : Le mercantilisme

Chapitre 3 : Le libéralisme

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Chapitre 4 : Keynes et les keynésiens

Références bibliographiques

• Introduction aux théories économiques, F. Duboeuf


• Lire Keynes et le comprendre, B. Ventelou
• Les grands économistes, J. Drouin
• Histoire de la pensée économique, F. Poulon
• Maxi fiches – Histoire de la pensée économique, G. Deleplace
• La théorie économique, M. Montoussé

Chapitre 1 : Les précurseurs de la science


Économique

L’objectif de ce chapitre est de souligner les particularités de la pensée


économique avant l’émergence de la « science économique ». En l’occurrence il
s’agira de souligner que si la pensée économique a incontestablement existé depuis
l’antiquité, cette pensée se caractérise, jusqu’à la constitution de la science
économique classique à la fin du XVIIIe siècle par la fait qu’elle n’est pas autonome,
mais articulée (et inféodée) à d’autres types de savoirs. Il s’agira de repérer
schématiquement le processus de constitution de l’économie politique puis de la
science économique comme discipline autonome. Il sera possible d'étudier la
constitution finale de l’économie comme « idéologie dominante », au travers du
renversement des liens de subordination entre éthique, politique et économique. Il est
en fin possible de repérer, de dater, et d’éclairer les grandes ruptures dans l’histoire de
la pensée occidentale qui ont conduit à cette émergence.

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Schématiquement, si l’on se limite à l’Occident, on trouve les premières


réflexions sur la richesse dans l’antiquité grecque, en particulier chez Aristote au IV e
siècle avant notre ère. Jusqu’au milieu du XVIII e siècle, la science économique telle
que nous la concevons aujourd’hui n’existait pas encore. Toutefois les réflexions
économiques sur la valeur, le travail et la monnaie existaient déjà mais il fallait les
chercher dans des ouvrages qui ne sont pas d’économie, mais de philosophie,
politique, de théologie (la religion) ou d’administration patrimoniale. Cette première
pensée « économique » n’a pas d’unité théorique, et ce qui la caractérise est son
assujettissement à d’autres savoirs. Dans ce cadre, et pour analyser les réflexions qui
ont été à la base de la science économie moderne, Il faut suivre le fil de la pensée
occidentale, en y repérant des aspects de continuité et des ruptures décisives, qui
conduiront finalement, à la naissance de la science économique en tant que discours
autonome.

I. De la philosophie morale à l'économie politique une certaine continuité


A. Une continuité dans les thèmes

Tout au long de ces siècles, la question centrale de la « philosophie politique »


demeure celle de savoir comment constituer un ordre social harmonieux et, en
particulier, comment concilier harmonie sociale et liberté individuelle. C’est la
question que se posent les philosophes grecs après Socrate, c’est celle que reprennent
les penseurs de l’Islam, puis de l’église chrétienne ; c’est la même question que l’on
retrouve à l’époque moderne au centre des préoccupations des juristes (théoriciens du
droit naturel, tels Hugues de Groot (Grotius) ou Pufendorf) et des philosophes
politiques (Machiavel ou Rousseau). Enfin, c’est également celle des économistes, qui
vont la décliner d’une manière particulière et y répondre de manière spécifique. Ainsi,
pour les « économistes », c’est par le lien économique que se fonde prioritairement le
lien social. Aussi ce lien économique ne peut-il prospérer correctement qu’à la
condition de laisser les individus poursuivre le plus librement possible leurs intérêts
particuliers.

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A. Une continuité dans la quête

Malgré les différences de réponses apportées à la question de l’ordre social, une


quête commune structure la pensée occidentale en la matière : c’est la quête de «
l’ordre naturel des sociétés ». Recherchant la meilleure manière d’organiser la vie des
hommes en société, le présupposé méthodologique (assez largement partagé par les
pensées dominantes) est que cet ordre social, pour être harmonieux, doit obéir aux
règles de la nature. Cet ordre naturel, a priori non transparent, doit donc être «
découvert » et révélé : c’est cette tâche que sont fixés successivement les philosophes
antiques, les docteurs scolastiques2, les « politistes », les juristes et les économistes.
Cette « foi », en l’existence d’un ordre naturel des sociétés, valable en tous lieux et en
tout temps, relève de la tradition socratique : c’est en effet Socrate qui le premier en
opposition aux sophistes, revendique le caractère immuable des principes moraux qui
doivent organiser la vie de la société. L'’ordre politique est donc un ordre naturel en ce
qu’il doit répondre à des impératifs moraux immuables et éternels.

B. Une continuité dans l’interrogation conceptuelle

On observe même une forme de continuité dans l’interrogation conceptuelle sur


les questions économiques. Il existe en effet une réflexion économique bien avant
l’émergence d’une « science économique » : le terme économique vient de Xénophon,
élève de Socrate. Les auteurs grecs (Platon, Aristote) s’interrogent déjà sur les mêmes
concepts (valeur, monnaie, « juste prix ») qui interpelleront plus tard les premiers
économistes classiques et leurs successeurs. On trouve même chez un auteur comme
Aristote, un début de réflexion conceptuelle sur la valeur (où il s’interroge sur la
valeur d’un bien en distinguant valeur d’usage et valeur d’échange) et sur la monnaie
(dont il repère les fonctions, qu’il tente d’hiérarchiser les fonctions). Au Moyen âge,

2 Les Scolastiques (latin schola, école) sont les représentants d'une école de pensée médiévale. Cette école, active dans les universités de
1100 à 1500, tente de réconcilier la philosophie antique (Aristote, Platon) et la théologie chrétienne médiévale (Boèce, Saint Augustin, la Bible). Sans
être une philosophie ni une théologie en soi, la Scolastique est un outil et une méthode d'enseignement qui met l'accent sur le raisonnement dialectique.
Dans la période 1250-1350, la Scolastique s'est intéressée, au-delà de la théologie, à la philosophie de la nature, la psychologie, l'épistémologie et la
philosophie de la science. En Espagne, les Scolastiques de l'école de Salamanque ont apporté d'importantes contributions à la théorie économique, qui
devaient influencer plus tard l'École autrichienne aux XIXe et XXe siècles. Cependant tous les Scolastiques étaient liés par la doctrine de l'Église et
certaines questions de foi ne pouvaient être discutées sous peine de procès en hérésie. Dans la période finale (1400-1500), la Scolastique perd de son
influence, et est considérée comme une méthode rigide, formaliste et dépassée de faire de la philosophie. Principaux représentants : Thomas d'Aquin
(1225-1274), Guillaume d’Ockham (1285-1349) et Nicolas Oresme (1320-1382).

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Saint Thomas d’Aquin fournit de longs développements pour justifier, en des termes
que ne renieraient pas les économistes contemporains, la propriété privée. De la même
manière, son interrogation sur le « juste prix » le conduit à s’interroger sur les
questions de justice sociale telles que la justice dans la répartition des richesses, la
justice commutative et la justice dans l’échange. La différence est que tout au long des
siècles qui précédent l’émergence d’une « science » économique, la réflexion
conceptuelle est menée par des penseurs qui ne se revendiquent pas économistes, qui à
ce titre ne considèrent pas la question économique comme fondatrice de la question
sociale et « jugent » les pratiques et les catégories économiques « de l’extérieur », à
partir d’un langage doctrinal qui procède d’une autre logique : philosophie morale ou
politique, science juridique, etc.

II. De la philosophie morale à l’économie politique : deux ruptures essentielles

Les ruptures essentielles entre la philosophie morale et l'économie politique


peuvent être étudié à travers un double enchâssement de l'économique grâce à
une double rupture.

A. Le « double enchâssement » de l’économique dans


l’architectonique aristotélicienne

Pendant près de vingt siècles, de 500 avant J. – C. (période socratique) à l’an


1500 après J. – C. (fin du Moyen âge et début de l’époque moderne), le débat qui nous
occupe est dominé par la réflexion morale. Dès Socrate, on affirme que l’ordre
politique (l’ordre des cités) ne sera assuré que si la cité est à même d’atteindre et de
maintenir un certain nombre d’exigences morales : courage, tempérance, vérité et
justice. Ces principes « moraux », réputés immuables et éternels, fondent la naturalité
de l’ordre politique. Dans ce cadre, les pratiques économiques sont jugées
pernicieuses (nuisibles) et délétères pour l’ordre politique, précisément car elles sont
jugées immorales : l’économique est analysé comme domaine des « passions
acquisitives », domaine par excellence d’exercice des égoïsmes individuels et des
comportements amoraux. Au nom de ce « double enchâssement 3 » de l’économique,
3 L’économique doit se soumettre aux exigences objectives de l’ordonnancement politique des cités, lequel ne peut être atteint que s’il respecte les
principes moraux naturels.

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les pratiques économiques sont réputées devoir être limitées et contingentées


(bornées) :

• à l’exemple de Platon qui décrit, dans la République, la Cité « idéale » comme


reposant sur une stricte « division des tâches » qui isolera les citoyens de tout
contact avec les pratiques marchandes et monétaires, ou encore qui décrit, dans
les Lois, les cités « possibles » comme devant reposer sur une stricte interdiction
de l’expansion des richesses (état stationnaire) et un strict souci d’égalité dans sa
répartition (« communisme » platonicien) ;

• à l’exemple d’Aristote puis de Saint Thomas d’Aquin, qui, au nom de réflexions


philosophiques sur la nature de la monnaie et de principes moraux, condamnent la
pratique du taux d’intérêt. C’est cette pratique qu’Aristote appelle la « mauvaise
chrématistique », c’est-à dire l’accumulation de richesses par elles-mêmes4.

B. L’émancipation de l'économie grâce à une double


rupture

Cette architecture de la pensée occidentale5 se trouve donc au Moyen âge après


que les intellectuels de l’Eglise aient récupéré l’héritage aristotélicien 6 et tenté de le
concilier avec les Ecritures patristiques7 d’une part, le droit romain d’autre part. Il
faudra logiquement, puisque l’économique est alors « doublement enchâssé » par les
exigences politiques et morales, une double rupture pour qu’elle puisse émerger
comme savoir autonome :

• la première rupture conduira à rompre le lien de dépendance entre la réflexion


politique et la philosophie morale. Il en résultera déjà un changement d’attitude
vis-à-vis des pratiques économiques, qui ne seront plus entravées ;

4 La « mauvaise chrématistique » ne se donne pas pour objet la seule obtention de « choses nécessaires à la vie ».
5 C’est-à-dire la domination de la réflexion politique par la morale et la condamnation des pratiques économiques.
6 Philosophie qui relève de la pensée
d’Aristote. 7 Ce concept est relatif aux pères de
l’Eglise.

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• la seconde rupture sanctionnera l’émergence d’une pensée économique autonome


en rompant le lien de subordination entre l'économique et la politique, plus
précisément en inversant l'ordre naturel des sociétés sera alors réputé être un
ordre économiques, celui de l’économie de marché.

Le libéralisme économique enfantera la science économique.

Chapitre2 : Le mercantilisme

Le « mercantilisme » est un terme anachronique, forgé par les économistes


libéraux de la fin du XVIIIe siècle pour mieux identifier le système de pensée et les
doctrines économiques auxquels ils entendent s’opposer. En effet, s’il n’est pas un
courant constitué, le mercantilisme est bien un système de pensée qui émerge aux
XVIe et XVIIe siècles, comme un symbole de la nouvelle attitude qui se répand vis-à-
vis des pratiques économiques et leur place dans l’ordre social7. Le lien politique est
un lien de sujétion absolu des individus à leur Prince. Le Prince a donc toute autorité
pour régner sur la société et réguler à sa guise les pratiques sociales. Dans cet
objectif, le Prince a intérêt à développer les pratiques économiques, à encourager et à
faciliter l’enrichissement des marchands et, donc, de la Nation toute entière.

Pour mener bien à ce chapitre Nous verrons d’abord les caractéristiques des
mercantilistes et leur doctrine. Nous aborderons ensuite les variantes nationales
souverainistes.

I. Mercantilistes : Caractéristiques, doctrine et Etat


7 L’ordre social est un ordre politique.

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II. Dans cette section, nous aborderons successivement les caractéristiques du


mercantiliste et la place de l'état dans la philosophie mercantiliste.

A. Les caractéristiques des mercantilistes

Les mercantilistes ne sont pas des « penseurs » et ils ne forment pas une école
constituée portant un regard commun sur les réalités économiques. Ce sont bien plutôt
des « hommes de l’art », marchands et financiers le plus souvent, « fonctionnaires »
parfois, qui, dans le cadre de leurs activités, sont aux prises avec les questions
économiques, en tirent des conceptions pratiques dont ils essaient de déduire des
convictions plus générales, convictions qu’ils s’efforcent d’exposer auprès des
puissants. Ils plaident le plus souvent, lorsqu’ils sont marchands ou banquiers, en
faveur de ce qu’ils nomment « la liberté économique », c’est-à-dire en fait l’octroi
d’avantage, de monopoles, d’interventions publiques pour développer ou protéger leur
activité. Ces plaidoyers peuvent différer d’un auteur à l’autre, toutefois, un certain
nombre de convictions doctrinales sont néanmoins communes toutes les
mercantilistes. Pour les mercantilistes, la richesse est monétaire. En effet, la plupart
des mercantilistes associent la richesse à la possession de métaux précieux comme l’or
ou l’argent. Cette fascination pour le métal précieux, s’explique au niveau individuel
et sur le plan social.

Sur le plan individuel, il faut retenir qu’une la grande partie des échanges
s’effectuait à l’époque, et depuis longtemps, sous la forme soit d’échange de troc
(dans le cadre de la communauté villageoise), soit au moyen de monnaies « noires »,
faites de cuivre ou d’alliage. Les monnaies d’or et d’argent, étaient réservées aux
transactions de grands prix et transitent dans les mains des seuls plus fortunés. Il Faut
préciser à ce niveau que l'or et l'argent étaient devenus rares du fait que en Europe la
plus part des mines (or et argent) étaient épuisés. Depuis de longs siècles, la
possession et la manipulation d’or et d’argent sont la manifestation la plus évidente de
la richesse.

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Au niveau social, l’afflux massif d’or et d’argent ne fait que renforcer cette
impression, et ce d’autant plus que, dans la première moitié du XVIe siècle, c’est
l’Espagne de Charles Quint, celle-là même qui a su conquérir le Nouveau Monde et en
extraire les richesses, qui domine le monde et l’Europe de sa puissance et sa
magnificence.

B. La doctrine mercantiliste

La doctrine mercantiliste considère l’accumulation de richesse monétaire (or et


argent) comme une finalité en soit, aboutissant au bullionisme8 ou au
chrysohédonisme9. Le bullionisme (or en barre =bullions) traduit l'intérêt presque
exclusif des mercantilistes pour les métaux précieux. Le chrysohédonisme est une
attitude visant à atteindre le bonheur par la possession d'or .Pour un individu, comme
pour l’Etat, le but doit donc être d’accumuler de la richesse (d’or et d’argent). Pour les
auteurs mercantilistes, le commerce est sources d’enrichissement car il permet
l'accumulation de métaux précieux .Puisque l’idée de Nation apparait à la même
époque, très rapidement la doctrine mercantiliste devient une voie privilégiée pour
enrichir le pays (et ses marchands) et donc pour renforcer la puissance de son
monarque. La doctrine mercantiliste prône un commerce extérieur florissante à tel
point que la notion de commerce extérieur est logiquement associée à celle de Nation.
La notion de balance commerciale apparaît en 1549 sous la plume du grand financier
anglais Thomas Gresham (1519-1579) dans son ouvrage, le Bref Examen
(finalement publié à titre posthume en 1581). En effet, pour qu’une nation
s’enrichisse, il faut que sa balance commerciale soit excédentaire, c’est-à-dire que la
valeur (libellée en poids de métaux précieux) de ses exportations dépasse celle de ses
importations. L'idée que le commerce est un jeu à somme nulle (ce que l'un gagné
outre la perte) s’impose.

C. L’Etat dans la philosophie mercantiliste

8 Le bullionisme, issu du mot anglais bullion qui désigne l’or en barre, ce terme traduit l’intérêt presque exclusif des mercantilistes pour les métaux
précieux.
9 Le chryshédonisme est une attitude visant à atteindre le bonheur par la possession d’or.

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L’Etat doit intervenir dans l’économie. En effet, la meilleure manière de


garantir un commerce extérieur excédentaire est que l’Etat mette en place une
politique tarifaire protectionniste. Dans ce cas l'état doit favoriser les importations de
produits de base (matières premières) et l’exportation de produit finis et manufacturés
(à plus forte « valeur ajoutée »). Il faut décourager, voire interdire les importations de
produits finis et manufacturés et les exportations de produits de base telle que les
matières premières. Plus généralement, on réclame une intervention systématique de
l’Etat dans tous les domaines de la vie économique visant à pérenniser, protéger et
développer l’activité des marchands. Il s’agit pour eux de montrer au monarque que
son intérêt est de favoriser l’enrichissement par l’octroi de privilèges et de monopoles,
car leur enrichissement augmente les richesses de la nation ce qui renforce et garantit
la pérennité de la puissance publique. Le souverain doit donc établir des règlements
qui protègent les métiers nationaux de la concurrence extérieure (protectionnisme de
norme) et intérieure (par l’interdiction de l’innovation, le gel des techniques). Il doit
donc aussi adopter une politique fiscale qui n’écrase pas trop les artisans, les
marchands et les financiers au bénéfice de la noblesse et du clergé. Il doit favoriser le
développement des manufactures, notamment de produits de luxe. Notons que la
question de la légitimité de l'intervention de l'état dans l'économie n’est point
problématique. En effet, l’activité économique, comme toute pratique sociale, n’existe
que par le bon vouloir du souverain. Le pouvoir du souverain sur ses sujets et leurs
pratiques sociales demeurent absolu et illimité même dans la pratique économique.

II. Les variantes nationales du mercantilisme

Pour bien analyser les différentes variantes du mercantilisme, nous étudierons dans une
première sous-session, les mercantilistes espagnols et portugais, la deuxième sera
consacrée à l'étude des mercantilistes anglais, et pas dernière des mercantilistes
français.

A. Les mercantilistes espagnols et portugais

Les espagnols et les portugais sont ceux qui introduisent les monnaies d’or et
d’argent en Europe. Leur souci principal est donc de conserver ces différentes

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monnaies en contrôlant la « fuite des capitaux ». Cet impératif apparaît plus nettement
lorsque dans la seconde moitié du XVI e siècle, Espagne et Portugal amorcent un
déclin qui ne se démentira plus. Les auteurs espagnols du courant des arbitristes
considèrent que deux causes principales au déclin Portugal sont à isoler : la
dépopulation et la fuite de l’or et de l’argent hors du pays. Les mercantilistes
espagnols sont donc ceux qui portent au plus haut degré le bullionisme et le
chrysohédonisme (l’accumulation de métal précieux) et ils exposent des « Requêtes
pour que l’or et l’argent ne sortent pas du royaume » (Ortiz, 1558).

B. Les mercantilistes anglais

La particularité du Royaume-Uni est évidemment d’être une î[Link] en résulte


qu’en plus des thèmes généraux qu’ils développent au même titre que les autres
mercantilistes européens. Les mercantilistes britanniques les plus célèbres sont
Thomas Mun (Discours sur le commerce anglais aux Indes orientales, 1621), Josiah
Child (Brèves Observations concernant le commerce et l’intérêt de l’argent, 1688),
John Locke (Considérations sur l’intérêt et la valeur de la monnaie, 1691). Ils vont
insister sur l’importance du commerce maritime. Tous ces auteurs plaident en faveur
de l’établissement d’un monopole du transport maritime britannique, moyen à la fois
de s’assurer un contrôle effectif du commerce extérieur et de jouer systématiquement
le rôle d’intermédiaire dans les transactions marchandes européennes. Pour le reste,
les auteurs britanniques de cette époque, apparaissent comme les plus « libéraux » des
mercantilistes car leur objet est de s’enrichir en accroissant le volume du commerce
transitant par leurs ports. Dans ce cadre, ils militent en faveur de la liberté la plus
grande du commerce. En développant de tels thèmes « libéraux » ces auteurs posent
ainsi les bases du mouvement libre-échangiste de la fin du XVIII e siècle qu’animeront
en premier lieu les classiques britanniques.

C. Les mercantilistes français

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Ils, développent l’idée que le meilleur atout du royaume de France pour attirer
les métaux précieux est sa nombreuse population (Jean Bodin, Les six livres de la
République, 1576) et son grand territoire, devant lui donner des atouts agricoles
(Maximilien de Béthune, duc Sully et ministre d’Henri IV, n’affirmait-il pas : «
Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France). Toutefois, le
mercantilisme français est surtout caractérisé, à travers les écrits de Barthélémy de
Laffemas (Règlement pour dresser les manufactures du Royaume, 1597) et d’Antoine
de Montchrestien (Traité d’économie politique, 1615) par l’accent mis sur la nécessité
du développement de l’artisanat et de l’industrie à l’intérieur du royaume. Il faudra
attendre le ministre Jean Baptiste Colbert (Ministre le Louis XIV de 1661 à 1683)
pour que ces mesures soient systématiquement mises en application. Il met en place
une politique douanière, réglementaire et manufacturière et pose ainsi les bases de la
tradition interventionniste de l’Etat français.

Chapitre 3 : Le libéralisme

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Le libéralisme repose sur deux principes fondateurs : le respect de l’ordre


naturel10 et l’agrégation harmonieusement des comportements individuels11. Les
libéraux sont des utilitaristes. A cet effet, ils affirment que la motivation principale de
chaque individu est de chercher à maximiser son utilité, c’est-à-dire son niveau son
niveau de satisfaction.

Nous verrons dans une première section les premiers libéraux. Seront abordés
dans une seconde section les néoclassiques.

I. Les premiers libéraux :

Nous étudierons les physiocrates français à travers physiocrates français d'une part
et les classiques britanniques d'autre part.

A. L’école physiocrate

La physiocratie est un courant économique qui ne durera que quelques années


en France au XVIIIe siècle et qui ne regroupera que peu de personnes. François
Quesnay, son chef de file et médecin de la marquise de Pompadour et de Louis XV
est entouré de quelques nobles et de quelques ecclésiastiques. La doctrine
physiocratique a eu d’illustres sympathisants parmi lesquels le ministre français
Turgot, Catherine II la grande de Russie et le roi Stanislas II de la Pologne. Pour les
physiocrates, libéraux hostiles aux interventions de l’Etat dans le champ économique,
le véritable enrichissement n’est pas monétaire mais agricole. Ils s’opposent ainsi à
vision des mercantilistes. Les physiocrates s'opposent davantage aux mercantilistes
car ils pensent que l’objectif de la vie n’est pas l’enrichissement mais le bonheur. Pour
atteindre ce bonheur, ils préconisent une vie naturelle aux champs et considèrent qu’il
faut augmenter la production de richesses, non les richesses monétaires, comme le
pensent les mercantilistes. Les physiocrates assimilent la richesse aux revenus
agricoles. En effet, Seule l’agriculture est en mesure de produire un surplus au-delà
des matériaux utilisés, c’est-à-dire un produit net. L’activité manufacturière
10 L’Etat ne doit pas intervenir dans l’économie.
11 Chaque individu, en recherchant son intérêt personnel, œuvre non intentionnellement pour l’intérêt général.

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(industrielle) est stérile car elle ne dégage aucun produit net. En effet, elle transforme
les richesses (agricoles), mais n’en crée pas. Toutefois, les physiocrates estiment que
le secteur manufacturier est utile, puisqu’elle fournit à l’agriculture des biens de
production appelés « avances12 » et dont l’utilisation permet d’augmenter les
rendements. Il faut préciser par ailleurs que les avances étaient spécialement composé
de l'investissement et des dépenses (biens) intermédiaires permettant le progrès
agricole .Avec les physiocrates, la richesse devient matérielle contrairement aux
mercantilistes qui l'assimilent à une variable monétaire. L’erreur des physiocrates est
évidemment de limiter la définition de la richesse uniquement au produit agricole et de
considérer que seule l’activité agricole est productive.

Cette méprise se comprend à une époque où l’appareil productif est essentiellement


agricole.

Dans son Tableau économique (paru en 1758), Quesnay procède à la première


tentative de comptabilité nationale, en représentant la circulation des flux réels et
monétaires. Par le jeu des échanges, les dépenses des uns constituent les gains des
autres. Les physiocrates distinguent trois classes d’agents économiques : la classe des
agriculteurs, qui est la classe productive, la classe des propriétaires fonciers et la
classe urbaine, qu’ils nomment « classe stérile ».

Les physiocrates sont considérés comme les premiers libéraux car pour eux
l’Etat ne doit pas intervenir dans l’économie et qu’il doit respecter les lois physiques
qui la guident. Les intérêts individuels et surtout ceux des agriculteurs sont conformes
à l’intérêt général. En effet, Il faut respecter l’ordre naturel de l’économie et la
propriété privée. Libre-échangistes, les physiocrates s’opposèrent au protectionnisme
de Colbert. Les physiocrates furent les premiers libéraux qui ont prôné
l’enrichissement matériel et non monétaire. Ils ont créé le premier circuit économique.

B. Les classiques britanniques


12 Les avances, qui comprennent l’investissement et les biens intermédiaires, permettent progrès agricole. Quesnay considère que ces
avances peuvent diminuer si des taxes trop lourdes grèvent le revenu des agriculteurs, si les dépenses non agricoles de la classe stérile et de celle des
propriétaires fonciers sont trop fortes et si les commerces intérieur et extérieur manquent de liberté. Il est donc nécessaire d’assurer la liberté de
l’économie.

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La révolution industrielle au XVIIIe siècle révèle un nouveau courant de pensée,


fondement de la pensée économique moderne. L’école classique s’échelonne de 1776,
date de l’œuvre maîtresse d’Adam Smith, Recherches sur la nature de la richesse des
nations, à 1848, date de la parution des Principes d’économie politique, de John
Stuart Mill.

1. Le fondateur de l’économie libérale moderne : Adam Smith

Adam Smith, qui est le père fondateur de l’économie libérale moderne, est aussi
un philosophe. Il considère que l’homme, loin d’être un loup pour l’homme, est un
être social qui recherche d’abord à se rendre sympathique et à faire approuver ses
comportements par ses proches. Dans ce cadre, un Etat fort et autoritaire n’est pas
nécessaire car il y’a peu de comportements asociaux à réfréner. Smith affirme que,
contrairement à ce que suggèrent les mercantilistes, la véritable richesse n’est pas l’or,
mais le produit que l’on peut consommer. La richesse provient donc de la production
matérielle. Le but de l’œuvre de Smith est de déterminer les moyens d’accroître cette
production afin d’enrichir la nation. Le premier moyen d’augmenter la production est
de diviser le travail. Par son célèbre exemple de la manufacture d’épingles, Smith
montre que la division du travail est le facteur principal de l’accroissement de la
productivité. Il énonce dans ce cadre que :
« Dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu’elle peut y être portée,
donne lieu à un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail.
C’est cet avantage qui paraît avoir donné naissance à la séparation des divers
emplois et des métiers. »

Le deuxième moyen d’enrichir la nation est de laisser les individus s’enrichir


car, en œuvrant pour leur intérêt personnel, ils enrichissent non intentionnellement la
nation toute entière. C’est la fameuse notion de la « main invisible ». En effet, pour
s’enrichir, les individus doivent produire, créer des industries et donc embaucher.
Pour s'enrichir, faut aussi se procurer les produits aux meilleurs prix. Sur le marché
intérieur, cela peut-être permis par la concurrence que se livrent les différentes

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industries. Il est également possible d’acheter à l’extérieur ce qui y est moins cher.
Smith préconise alors le libre-échange et il comprend que celui-ci mène
inévitablement à la spécialisation internationale. Cette spécialisation internationale est
fortement souhaitable car elle permet d’optimiser les avantages de chaque nation. Par
conséquent chaque pays a intérêt à se spécialiser dans les produits pour lesquels il est
le plus avantagé (ceux qui nécessitent le moins de temps de travail pour les produire)
et à abandonner la production des autres biens, recourant dès lors aux importations.
Cette théorie sera appelée plus tard « théorie des avantages absolus ». Smith croit au
nécessaire respect de l’ordre naturel. L’économie s’équilibre automatiquement, et
l’Etat ne doit pas intervenir dans son fonctionnement. Le rôle de cet Etat minimal se
limite à trois fonctions, deux régaliennes et une tutélaire. L’Etat doit protéger la
nation contre les autres nations (armée), il doit protéger les individus contre
l’injustice et l’oppression (justice et police), et il doit s’occuper des travaux
d’infrastructures nécessaires pour le développement économique et non rentables
pour le secteur privé (comme le creusement des canaux ou la construction de ponts).

2. Malthus et la loi sur la population

Smith croyait que le développement économique permettrait d’enrichir toute la


population. Mais depuis la parution de son ouvrage en 1776, l’industrie s’est
développée et avec elle le prolétariat. La pauvreté progresse, aggravée de surcroît par
une série de mauvaises récoltes qui incitent le gouvernement à étendre les lois d’aide
aux pauvres (les Poor Laws). Ces lois existaient en Grande-Bretagne depuis 160113.
En 1795, à Speenhamland (village du centre de l’Angleterre) les juges du comté
décident de créer une sorte de revenu minimal, qui peut même compléter le salaire s’il
est insuffisant. Thomas Robert Malthus, Pasteur et économiste britannique libéral,
s’oppose à ces aides sociales dans son livre : « Essai sur le principe de population »
(1798). Il affirme que s’il existe en Angleterre des misérables qui n’ont pas assez pour
s’alimenter, c’est à cause d’un manque de blé. Or ce ne sont pas les lois pour les

13 L’aide aux pauvres par les paroisses y était une obligation alors qu’en France, à la même époque, elle était volontaire et considérée comme une bonne
action.

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pauvres qui fabriquent du blé. Malthus pense même que ces lois créent des pauvres en
encourageant la natalité. La loi de la population de Malthus rejette toute action sociale
de l’Etat, qu’il accuse de nuire à la régulation démographique. En l’absence d’obstacle
à sa croissance, la population suit une progression géométrique de raison 2 tous les 25
ans, tandis que la production suit une progression arithmétique de même raison. Il peut
donc se produire un appauvrissement de la population, au point de la menacer de
disette et d’empêcher le développement économique. Deux séries d’obstacles
permettent, par ailleurs, de limiter la croissance de la population : les obstacles
naturels et les obstacles artificiels. Les obstacles naturels sont les facteurs qui
permettent une autorégulation de la population. Si celle-ci croît trop fortement par
rapport aux ressources dont elle dispose, des famines, des épidémies liées à la sous-
alimentation et des guerres dues à la concurrence pour le sol se développent
obligatoirement. Cette situation provoque l’augmentation de la mortalité et la « misère
extrême ». Malthus énonce d’ailleurs dans ce cadre :

« Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, s’il ne peut obtenir de ses
parents la subsistance qu’il peut justement leur demander, et si la société n’a pas
besoin de son travail, n’a aucun droit à réclamer la petite portion de nourriture et, en
fait, il est de trop au banquet de la nature.»

Pour ne pas arriver à la misère extrême, il faudrait mettre en place des obstacles
artificiels. Malthus refuse dans ce cadre la contraception qu’il considère comme un
vice, mais il conseille le recul de l’âge du mariage (lui-même ne s’est marié qu’à 38
ans) et la chasteté conjugale. Ces deux dernières solutions ne pouvant être imposées
autoritairement, il est nécessaire que les pauvres les adoptent volontairement en se
rendant compte que leur intérêt est de diminuer leur descendance. Pour cela, Malthus
croît à « l’utilité de la misère », et il préconise la suppression de toute charité en
faveur des pauvres, pour ne pas les encourager dans leur comportement nataliste. La
sélection naturelle et sociale est le plus sûr moyen d’enrayer l’augmentation rapide de
la population. Malthus n’a pas cependant pris en compte le fait que l’accroissement de

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la population pouvait ne pas perdurer. Il n’envisage pas non plus la possibilité que la
pression démographique soit un facteur d’augmentation de la demande et de la
production. Il a toutefois fortement marqué l’histoire de la pensée. Ses thèses sur la
sélection naturelle de la population en font l’un des pères du darwinisme. De plus, les
thèses néomalthusiennes, développées à propos des pays du tiers monde, puisent leur
source dans le malthusianisme, quoiqu’elles en soient bien différentes. Il s’agit en
effet d’interventions étatiques, donc contraires aux principes libéraux de Malthus, et
qui encouragent par ailleurs une contraception que ses principes moraux
condamnaient.
3. La théorie de la répartition et le libre-échangisme de
Ricardo

Dans les principes de l’économie politique et de l’impôt, paru en 1817,


l’économiste classique britannique David RICARDO (1772-1823) présente sa
conception de l’économie. Son ouvrage se compose de deux parties : la première est
pessimiste car il y explique que l’économie tend vers un état stationnaire ; la deuxième
partie est beaucoup plus optimiste puisqu’ il y détaille les moyens pour reculer
l’échéance de cet état stationnaire. La théorie de la répartition se fonde sur la « théorie
de la valeur travail », que Ricardo a reprise à Smith en l’approfondissant. Selon cette
théorie, la valeur d’échange des marchandises dépend de la qualité de travail
nécessaire pour les produire. Ricardo affirme qu’il faut prendre en considération le
travail direct (qui a produit directement la marchandise) et le travail indirect (qui a été
pour produire les outils et les machines). Selon Ricardo, trois catégories sociales se
partagent trois sortes de revenus. Les salariés14 veulent leur travail et reçoivent en
contrepartie un salaire de subsistance. Les capitalistes reçoivent un profit qui est égal à
la différence entre la valeur des marchandises (qui dépend de la quantité de travail)
et le montant des salaires versés. Les propriétaires fonciers reçoivent une rente qui est
déterminée par l’écart entre le rendement de la terre et celui de la terre la moins fertile

14 Ricardo reprend donc la « loi d’airain », déjà formulée par Turgot (1727-1781), qui affirme que le salaire du travailleur est celui qui
permet tout juste de le nourrir ainsi que sa famille. Ricardo explique un salaire inférieur est impossible, et qu’un salaire supérieur inciterait à la natalité
(il reprend la loi de Malthus), augmenterait à terme l’offre de travail et conduirait donc par la loi du marché à une baisse du salaire.

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(cette dernière ne donne pas lieu à un paiement de rente). En effet, la valeur des
marchandises provenait de la quantité de travail nécessaire pour les produire, le prix
du blé dépend de la quantité de travail mise en œuvre sur la terre la moins fertile. Les
autres terres vendent le blé ; c’est cet écart qui est à la base de la rente des
propriétaires fonciers. A partir de cette théorie de la répartition, Ricardo formule sa loi
des rendements décroissants. Pour faire face à l’accroissement de la demande induit
par l’augmentation de la population (loi sur la population de Malthus), il est nécessaire
de cultiver de nouvelles terres de moins en moins fertiles, dont le rendement est donc
décroissant. Les terres moins fertiles nécessitant plus de travail pour les cultiver, le
prix du blé augmente ainsi que, par voie de conséquence, les salaires, puisque l’achat
de blé est nécessaire à la subsistance. Il en résulte que la rente foncière versée aux
propriétaires fonciers s’accroit au détriment des profits, qui diminuent. Or le profit
étant la motivation principale de la production, celle-ci tend vers un état stationnaire,
c’està-dire la situation d’une économie sans croissance. La seule façon d’écarter le
spectre de l’état stationnaire est de stopper l’augmentation du prix du blé de façon à
stopper celle des salaires. Pour cela, il faudrait en importer et donc abolir les Corn
Laws (lois interdisant toute importation de blé de façon à protéger les agriculteurs
britanniques). Il faut préciser cependant que les Corn Laws ont été abolies en 1846,
c’est-à-dire 23 ans après la mort de Ricardo. Ricardo est favorable au libreéchange et
le justifie en effet par la loi des avantages comparatifs. Selon cette loi, quelque soit la
situation d’un pays, la spécialisation et l’échange international lui procurent un gain.
Les pays ont intérêt à se spécialiser dans les produits pour lesquels ils sont les plus
avantagés ou les moins désavantagés. Le commerce ne peut pas être source de
déséquilibres durables car la balance des comptes s’équilibre automatiquement. Un
déficit de celle-ci provoque, en effet, une sortie d’or, qui fait baisser les prix intérieurs
et rend donc le pays plus compétitif, d’où une augmentation des exportations et une
diminution des importations. Au contraire, un excédent provoque une entrée d’or, qui
fait augmenter les prix intérieurs et desserre donc la compétitivité.

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La théorie de Ricardo porte aussi sur l’intervention de l’Etat, notamment par le


biais de l’impôt. Il faut limiter les prélèvements élevés, qui sont forcement
préjudiciables à l’économie. Ils nuisent à l’investissement lorsqu’ils taxent le capital et
a l’épargne lorsqu’il taxe le revenu.

4. Mill et le progrès social

John Stuart Mill (1806-1873) - Principes d’économie politique paraissent en


1848 - est l’un des représentants de l’école classique. S’il adhère à ces principes
généraux telles utilitarisme et le « laisser –faire », il accepte néanmoins l’intervention
de l’Etat dans le domaine social et préconise un certain réformisme social. Ainsi, il
prône l’émancipation des femmes, la réglementation de la durée du travail, l’aide aux
pauvres et surtout l’instruction publique gratuite et de qualité pour tous. Seule cette
instruction peut permettre une « association des ouvriers et des entrepreneurs » pour le
bien être de tous. Mill a formulé l’équation de la théorie quantitative de la monnaie,
qui sera reprise plu tard par Irving Fisher, selon laquelle la quantité de la monnaie
multipliée par sa vitesse de circulation est égale au niveau général des prix multiplié
par le nombre de transaction. Il prolonge aussi la théorie des avantages comparatifs de
Ricardo en précisant le prix d’échange des biens dans les échanges internationaux. A
l’intérieur de la fourchette des rapports de coûts comparatifs (rapports de coûts de
chaque pays), le prix des produits dépend de l’importance de la demande adressée
pour chaque produit.

L’école classique préconise donc en premier lieu le respect de l’ordre naturel,


même si, pour Mill, considéré comme le dernier auteur classique, l’existence de la
main invisible est contestable dans la mesure où l’intérêt du plus fort peut prévaloir et
les inégalités exister. L’école classique britannique a posé les fondements de la théorie
économique moderne. Elle a annoncé Marx, qui a repris la théorie de la valeur travail
et la tendance à la baisse du taux de profit, mais surtout l’école néoclassique, qui en
constitue un prolongement et ne s’en éloigne que par la définition d’une nouvelle
théorie de la valeur.

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II. Les néoclassiques

A. Les fondateurs de l’école néoclassique

C’est au troisième tiers du XIXe siècle que le courant néoclassique est né. Cette
école a fondé une certaine conception microéconomique de l’économie. Les
principaux fondateurs de l’économie néoclassique sont le français Léon Walras (1834-
1910), le britannique William Stanley Jevons (1835-1882) et l’Autrichien Carl
Menger (1840-1921). Pour introduire les néoclassiques, il est nécessaire de présenter
une théorie charnière entre l’école classique et l’école néoclassique, la théorie du
Français Jean Baptiste Say (1767-1832). Malgré sa volonté de se présenter comme un
disciple de Smith et bien qu’il soit un contemporain des classiques, Say préfigure a
maints égards l’école néoclassique. Dans sa loi des débouchés, il explique que les
produits s’échangent contre les produits et que l’offre crée sa propre demande.
Puisque toute production se transforme en revenus qui eux-mêmes se transforment en
demande, la surproduction est impossible. Cette théorie annonce l’équilibre général
des néoclassiques et sera reprise par des théoriciens contemporains tels que les
théoriciens de l’offre. Say annonce aussi les néoclassiques par sa loi de la valeur.
Selon Say, la valeur des marchandises ne dépend pas de la quantité de travail
nécessaire pour les produire, mais de leur utilité, c'est-à-dire de la satisfaction qu’elles
procurent au consommateur. Il offre une nouvelle définition à la production. Il ne
limite plus la définition de la production à la création de biens matériels (comme le
faisait Smith), mais il considère que certaines activités de service sont productives.

B. L’équilibre général

Dans son livre « Eléments d’économie politique pure », Léon Walras explique
que si les conditions de la concurrence pure et parfaite sont réunies, c'est-à-dire si
l’ordre naturel est respecté, l’économie se maintient automatiquement en équilibre.
Les caractéristiques de cet équilibre sont exposées par Walras puis par Vilfredo
Pareto (1848-1923) dans son « Manuel d’économie politique ».

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1. La rationalité néoclassique

Pour que les conditions de la concurrence pure et parfaite soient réunies, il est
nécessaire qu’il ait une atomicité du marché, une homogénéité des produits, une
fluidité du marché et une transparence de l’information. Par hypothèse, les agents
économiques sont les « homoeconomicus », c'est-à-dire des êtres rationnels qui
cherchent à maximiser leurs profits s’ils sont producteurs et à maximiser leurs
satisfactions et minimiser leur travail s’ils sont consommateurs.
Capables de décider en connaissance de cause, ils peuvent donc prévoir les
conséquences de chacune de leurs décisions. Pour l’individu la rationalité suppose des
lors une conscience objective de son intérêt et une capacité à juger et à anticiper
parfaitement.

Remarque : On peut noter que Herber Simon (né en 1916 ; prix Nobel d’économie en
1978), dans « Les Organisations » (1958), mettra en cause cette rationalité parfaite
de l’agent économique. Il considère que la rationalité est limitée car, dans la réalité
économique les individus ne cherchent pas la solution optimale, mais s’arrêtent
consciemment ou non à la première solution satisfaisante qu’ils découvrent.

2. L’équilibre général de Walras et Pareto

Sur chacun des trois marchés principaux (le marché des biens et des services, le
marché du travail et le marché du capital) se confrontent une offre et une demande qui
sont le résultat de l’agrégation des demandes et des offres individuelles. Sur chaque
marché l’offre est une fonction croissante du prix et la demande en est une fonction
décroissante. La libre variation des prix permet d’assurer l’équilibre. Si une
modification intervient sur l’un de ces marchés, elle se répercute immédiatement sur
les autres marchés, qui compensent la variation de façon à maintenir l’équilibre. La
fixation des prix s’effectue par tâtonnement. A l’image de l’intervention du
commissaire–priseur lors d’une vente aux enchères, des ajustements successifs
permettent de fixer un prix d’équilibre, égalisant la quantité offerte et la quantité

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demandée sur chaque marché. L’équilibre général est atteint. Un déséquilibre ne peut
être que ponctuel. La loi de Walras stipule que la demande totale est forcément égale à
l’offre globale. Grace à la flexibilité des prix, l’économie est en équilibre général.
Ainsi, il ne peut y avoir de crise de surproduction, toute l’épargne est forcément
investie et il ne peut y avoir de chômage, sauf s’il est volontaire. Pigou énonce
d’ailleurs dans ce cadre que :

« En admettant la libre concurrence des travailleurs et la parfaite mobilité du


travail, les taux de salaires ont toujours tendance à s’adapter à la demande de telle
façon que tout le monde est employé. Par conséquent en condition de stabilité, chacun
trouve normalement un emploi »

Remarque : Un déséquilibre15 ne peut perdurer que si les conditions de la


concurrence pure et parfaite ne sont pas réunies ; une intervention extérieure au
marché, comme celle de l’Etat, est condamnable, car elle altère l’ordre naturel et
perturbe donc le fonctionnement autorégulateur du marché.
C. Le marginalisme néoclassique

Les néoclassiques sont des utilitaristes dans le sens où ils considèrent que les
actions des individus sont motivées par la recherche de leur intérêt personnel. Pour
déterminer les motivations des individus, les néoclassiques utilisent une méthode de
raisonnement marginaliste. L’idée est que les agents économiques rationnels ne
raisonnent pas sur des quantités globales mais sur des quantités additionnelles. Les
néoclassiques proposent donc une analyse de l’économie basée sur les comportements
des agents économiques.

15 L’existence de déséquilibres plus ou moins durables met en cause les principes de l’analyse néoclassique. C’est la raison pour laquelle Keynes
proposera une nouvelle conception de l’économie.

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Chapitre 4 : Keynes et les keynésiens

Keynes et les keynésiens s’opposent à la théorie libérale car ils considèrent que
les déséquilibres sont possibles et que l’Etat doit intervenir dans l’économie pour la
réguler. Keynes a fondé une « théorie de la demande » car il affirme, contrairement à
Say, que c’est l’offre qui procède de la demande et non l’inverse.

Nous présenterons d’abord les annonciateurs de la théorie keynésienne. Nous


étudierons ensuite l’œuvre de Keynes. Nous examinerons enfin les différents courants
qui prolongent l’œuvre de Keynes.

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I. Les annonciateurs de Keynes


A. La thèse de Dupont-
White
Charles Brook Dupont-White (1807-1878) est un économiste français qui
s’oppose au libéralisme car il considère qu’il conduit à l’appauvrissement des
travailleurs. Selon, Dupont-White, le contrat de travail est inégal car le travailleur n’a
pas d’autre choix que d’accepter de travailler, et cela quel que soit le salaire offert.
Dupont-White pense que le travail est une marchandise périssable que le travailleur
doit absolument vendre jour après jour ; il ne peut pas stocker cette marchandise. Il
pense d’autre part que le machinisme, en diminuant la demande de travail, tend à
défavoriser les travailleurs, à créer du chômage et à faire tendre les salaires à la baisse.
Les travailleurs sont victimes des crises périodiques de surproduction. Le libéralisme
risque dés lors de conduire à une révolution sociale, que Dupont-White redoute. Il faut
donc que l’Etat intervienne pour sauvegarder le système. L’Etat doit mettre en œuvre
« la charité dans les lois ». Il doit mener une politique d’assistance publique,
d’enseignement populaire, et doit couvrir les travailleurs contre les risques de crise de
surproduction par la formation d’un fonds d’assurance créé à partir de l’augmentation
de l’impôt. Dupont-White s’oppose aussi au libre-échangisme, qui, selon lui amplifie
et diffuse les crises, à l’image du vent se transformant en tempête en pleine mer quand
aucune barrière naturelle n’empêche sa propagation. Il pense que le développement de
la Grande-Bretagne s’explique essentiellement par le politique mercantiliste qu’elle
menait jusqu’au milieu du XIXe siècle et par ses lois d’aide au pauvres, pourtant
décriées par Malthus.

B. La théorie de la demande de Malthus


Dans ses « Principes d’économie politique », publiés en 1820, Malthus s’oppose
à Say. Selon lui l’offre ne crée pas forcément la demande, car une partie des revenus
peut être épargnée, ce qui peut provoquer un recul de l’activité économique. Il pense
que la loi des débouchés est fausse puisque les produits ne s’échangent pas
uniquement contre des produits, mais beaucoup s’échangent contre du travail. Or,
certains travaux sont improductifs (comme ceux des domestiques). Il en résulte que le

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niveau de la production et le niveau de la demande ne sont pas nécessairement


identique. Le système capitaliste peut donc craindre une insuffisance de débouchés.

II. L’œuvre maîtresse de Keynes


A. La critique de la théorie classique16
La « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et la monnaie » qui est l’œuvre
maîtresse de John Maynard Keynes (1883-1946) a été publiée en 1936. Keynes y met
en cause les postulats des économistes classiques. Selon la théorie classique, le salaire
est à la fois égal au produit marginal du travail et au montant qui permet d’attirer sur
le marché du travail le volume d’emploi nécessaire. Pour les néoclassiques, seuls deux
types de chômage sont possibles : le chômage de frottement, dû à différents défauts
d’ajustement du marché du travail et le chômage volontaire, dû au refus d’une partie
de la main d’œuvre de travailler au salaire du marché. Keynes s’oppose à cette
conception, qu’il juge clairement infirmée par les faits (il prend pour exemple le
chômage aux Etats-Unis en 1932). Deux arguments mettent en défaut la théorie
néoclassique :

Les salariés sont victimes de l’illusion monétaire et ils n’ajustent pas leur
comportement au salaire réel (comme le stipulent les classiques), mais au
salaire nominal.

L’argument principal de Keynes est que le niveau des salaires réels ne résulte
pas du marché du travail, mais provient du niveau de l’emploi, qui lui-même
résulte de la demande effective.

Un second postulat de l’analyse classique, développé par Say, affirme que


l’offre crée sa propre demande. Ce qui suppose que, la production induisant une
demande équivalente, l’épargne est égale à l’investissement et que l’action de la
monnaie n’a pas d’importance véritable. En réalité, la monnaie joue un rôle central
dans l’équilibre économique, et toute épargne est un manque à gagner pour la
consommation.

B. La demande effective
16 Keynes emploie le terme « classique » pour désigner les néoclassiques.

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La demande effective, qui englobe la consommation et l’investissement, est le


moteur de l’économie. Keynes résume ainsi sa théorie générale :

- le revenu (qui est égal à la production) résulte, dans un Etat donné de


techniques, de ressources et du volume de l’emploi ;

- la relation entre le revenu et la consommation dépend de la propension à


consommer ;
- les entrepreneurs ajustent la production (et donc la quantité de main-d’œuvre) à
la demande effective ;

- le niveau de l’emploi résulte donc de la fonction d’offre globale et de la


demande effective ;
- le niveau d’emploi détermine le produit marginal du travail, qui fixe le niveau
du salaire réel ;
- lorsque l’emploi augmente, la dépense de consommation augmente aussi, mais
d’un montant inférieur à la demande effective17.

Remarque : Ce dernier point explique « le paradoxe de la pauvreté au sein


de l’abondance ». En effet, plus une communauté est riche, plus la propension à
consommer est faible, et donc plus l’investissement doit être élevé pour compenser
ce manque de consommation par rapport au revenu. A l’inverse, le plein-emploi,
dans les sociétés pauvres, est plus facilement atteint car la propension à
consommer y est forte. Un très faible montant d’investissement suffit à y assurer le
plein-emploi.

D. Les interventions étatiques préconisées par Keynes

La politique principale sur laquelle Keynes met l’accent est la politique monétaire. Il
faut créer de la monnaie afin de faire baisser les taux d’intérêt. Non seulement cette
politique encourage l’investissement mais elle n’est pas préjudiciables à l’épargne, qui
ne dépend pas du taux d’intérêt, mais du revenu, qui lui-même dépend en partie de

17 En effet, « la loi psychologique fondamentale » de Keynes montre que toute augmentation du revenu provoque une augmentation plus faible de la
consommation car une part de l’augmentation du revenu sera destinée à l’épargne. Par conséquent, il est nécessaire que l’investissement augmente de
façon à combler l’écart grandissant entre l’offre globale et la dépense de consommation.

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l’investissement18. Keynes reprend le multiplicateur qui avait déjà été présenté par
Richard Kahn en 1931 et montre qu’un investissement supplémentaire a un effet
multiplicateur sur la production et sur l’emploi19. L’intervention de l’Etat pour
favoriser l’investissement est donc d’autant plus efficace que la propension marginale
à consommer est élevée21. Par conséquent, une politique favorisant la consommation
peut-être favorable au plein-emploi. Keynes ne considère pas que la crise soit
essentiellement une crise de sous-consommation. Il pense en revanche que pour lutter
contre le chômage, la sagesse impose de progresser dans toutes les directions et donc
de favoriser l’investissement et la propension à consommer. Pour cela, il faut mettre
en œuvre une politique de redistribution qui permettrait d’augmenter la propension à
consommer et donc la demande effective. Keynes ne rejette pas totalement le
capitalisme ; il affirme même que l’individualisme est « le plus puissant facteur
d’amélioration du futur ». Le chômage risque de conduire à des régimes totalitaires ;
la survie du capitalisme nécessite donc que l’Etat soit en mesure d’assurer le plein-
emploi. Pour étayer sa pensée, Keynes précise que : « Les deux vices marquants du
monde économique où nous vivons sont le premier que le plein-emploi n’y est pas
assuré, le second que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et
manque d’équité. »

III. Les prolongements de l’analyse keynésienne20

A. Le keynésianisme

18 L’intérêt ne rémunère aucun sacrifice véritable ; le détenteur du capital obtient un intérêt car le capital est rare, mais il n’existe aucune
raison intrinsèque qui justifie cette rareté. Keynes préconise « l’euthanasie du rentier et du capitaliste oisif ». Il rend hommage au bon sens de l’Eglise
et des autorités politiques qui interdisaient l’usure dans l’Antiquité et jusqu’au Moyen-âge. Une politique de taux d’intérêt faible est donc toujours
recommandée tant que le plein-emploi n’est pas atteint.
19 En effet, une augmentation de l’investissement entraine un accroissement de la production, qui occasionne une augmentation du revenu,
donc une augmentation de la consommation qui, accroissant la demande, augmente la production puis le revenu. 21 Cette intervention a toutefois des
limites :

le mode de financement de cette politique peut réduire les autres investissements (un accroissement de l’impôt, par

exemple) ; l’intervention de l’Etat peut entrainer une défiance en l’avenir, accroissant la préférence pour la liquidité ; dans

un système ouvert le multiplicateur peut profiter à l’étranger.

20 De nombreux économistes ont travaillé sur la théorie keynésienne. Les prolongements théoriques de l’œuvre de Keynes sont donc
importants et divers. Les quatre principaux courants qui revendiquent l’héritage de Keynes sont : le keynésianisme, la nouvelle économie keynésienne,
la théorie du déséquilibre et la théorie postkeynésienne.

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Le keynésianisme (appelé aussi courant de la synthèse néoclassique ou synthèse


classico keynésienne) est un courant qui a fondé la macroéconomie traditionnelle
(modèle IS-LM, par exemple). Il a créé une nouvelle orthodoxie qui a dominé la
pensée économique de l’après-guerre, jusqu’au milieu des années 1970, et qui a
largement inspiré les politiques économiques de cette période. Les deux principaux
fondateurs du keynésianisme sont Samuelson et Hicks. Les économistes du courant de
la synthèse classico-keynésienne postulent que l’économie est en équilibre car l’offre
s’ajuste à la demande et le taux d’intérêt permet d’égaliser l’offre et la demande de
monnaie. En revanche, cet équilibre est généralement de sous-emploi, ce qui motive la
mise en œuvre de politiques monétaires et budgétaires.

B. La nouvelle économie keynésienne

La nouvelle économie keynésienne (appelée aussi courant néokeynésien) est un


courant théorique né dans les années 1970 – 1980. Pour les nouveaux économistes
keynésiens, les individus sont rationnels, mais des déséquilibres existent et se
propagent car les marchés ne peuvent s’autoréguler du fait la viscosité (rigidité) des
prix et des salaires et de l’imperfection de l’information. Parmi les nombreux
nouveaux économistes keynésiens, il est possible de citer Phelps, Mankiw ou Stiglitz.
La nouvelle économie keynésienne veut montrer que les déséquilibres durables sont
possibles et que le chômage peut être involontaire. Ce courant considère que les
interventions de l’Etat sont nécessaires, mais il se méfie des interventions trop
fréquentes ou trop lourdes comme les déficits budgétaires importants.

C. La théorie du déséquilibre

La théorie du déséquilibre tente de monter que l’existence d’un chômage keynésien


ne fait pas disparaître pour autant le chômage classique. Cependant, du fait de la
concentration dans de nombreux secteurs de l’économie et des ententes entre
entreprises, de nombreux marchés sont en situation monopolistiques ou

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oligopolistiques. Cette situation crée une rigidité des prix à la baisse. Selon
Malinvaud, la raison principale de la rigidité réside dans le coût des transactions
(collecte de l’information, perte de temps, coût de l’adaptation). L’obéissance à la loi
du marché nécessiterait de multiples et fréquents changements de fournisseurs, ce qui
alourdirait énormément les coûts de transaction. La demande est donc relativement
inélastique par rapport aux prix, et les offreurs sont moins incités à les faire varier. Les
prix étant rigides, ils ne permettent pas l’égalisation de l’offre et de la demande. En
cas de déséquilibre entre l’offre et la demande, l’ajustement se réalise par les
quantités. Il s’effectue au « côté court du marché ». Les différents déséquilibres
engendrent différents phénomènes parmi lesquels le chômage keynésien, le chômage
classique et l’inflation continue21.

D. La théorie postkeynésienne

Le courant postkeynésien est un courant qui regroupe différents économistes ayant en


commun d’accepter l’analyse keynésienne et plus particulièrement le principe de la
demande effective tel qu’il a été présenté par Keynes dans la Théorie générale. Ce
courant est loin d’être unifié et les différentes analyses sont souvent éloignées les unes
des autres. Les représentants les plus illustres de cette école sont Kalecki, Robinson et
Kaldor. Selon les postkeynésiens, l’analyse keynésienne a été détournée par le courant
de la synthèse. Les postkeynésiens considèrent que dans une économie de la monnaie
scripturale est créée par le crédit et l’offre de monnaie est endogène. Elle résulte des
phénomènes économiques et non de la volonté des autorités monétaires. La politique
monétaire n’est donc pas une priorité. Il faut lui préférer une politique budgétaire qui
est plus appropriée pour jouer sur le niveau de la demande. L’Etat a donc un rôle
important à tenir pour soutenir la demande effective, et notamment l’investissement,
qui en est une composante importante.

21 En effet, le chômage keynésien est dû à une trop faible demande de biens et services, le chômage classique est engendré par des salaires
trop élevés et l’inflation continue est due au fait que malgré leurs débouchés, les entreprises ne peuvent produire plus et répondre à la demande à cause
d’une situation de plein-emploi.

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