Voici une analyse du poème
« Barbara » issu du recueil Paroles II/ La guerre et la destruction : Le
(1946) de Jacques Prévert. Dans poème devient alors une interrogation
« Barbara » Jacques Prévert dénonce douloureuse sur le sort réservé aux
l’horreur de la guerre, en faisant ré- deux personnages entrevus, Barbara
férence aux bombardements de la et son amoureux. La pluie heureuse
ville de Brest entre 1940 et 1944. devient « de fer/ De feu d’acier de
sang » (v40-41), champ lexical de la
Jacques Prévert est né le 4 février guerre. Cette pluie n’est plus l’eau
1900 et est mort le 11 avril 1977. Il a bienfaitrice mais celle des bombarde-
eu beaucoup de mal à se faire recon- ments aériens qui ont ravagé Brest.
naître des critiques car on lui repro-
chait la trop grande simplicité de sa Le dernier mot du poème « rien »
poésie. donne l’idée de destruction absolue.
A partir du v.46, il n’est plus question
La poésie Barbara est extraite de ni de Barbara ni de celui qu’elle
Paroles, paru en 1946. aime. Toute la place est faite au dé-
C’est un texte de circonstances qui sastre qui est marqué par une mé-
se réfère aux 165 bombardements de trique brève : c’est l’expression de la
la ville de Brest entre le 19 juin 1940 violence soudaine des bombarde-
et le 18 septembre 1944. La destruc- ments qui n’ont rien à voir avec la
tion complète de la ville inspire une douceur bienfaisante de la pluie des
réflexion pessimiste sur l’amour et la premiers vers.
vie. « Barbara » de Jacques Prévert est un
Cet hymne à la beauté féminine se ca- poème déstabilisant et pessimiste
ractérise enfin à travers le contraste qui dénonce l’horreur de la guerre.
entre le paysage pluvieux de Bre- Le poète créé à travers des effets de
tagne et la beauté radieuse de la contraste et de rupture un choc entre
femme, qui illumine ce décor. la douceur du souvenir des deux
amoureux et l’intervention brutale
Le poète est le témoin attendri d’une et violente de la guerre, qui menace
scène d’amour qui le met dans un le bonheur du couple.
rapport de familiarité immédiate avec
Barbara. Il s’en excuse d’ailleurs au
v.24-25. Dans les derniers vers qui
précédent la catastrophe, le poète in-
siste sur le bonheur des amoureux
puisqu’on retrouve l’adjectif « heu-
reux (se) » 3 fois à la rime (v.31-32-
33) et qu’il qualifie par un effet de
contamination non seulement Barbara
mais aussi la pluie et la ville. Barbara
Qu’es tu devenue maintenant
Rappelle-toi Barbara Sous cette pluie de fer
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce De feu d’acier de sang
jour-là Et celui qui te serrait dans ses bras
Et tu marchais souriante Amoureusement
Epanouie ravie ruisselante Est-il mort disparu ou bien encore
Sous la pluie vivant
Rappelle-toi Barbara Oh Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest Il pleut sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam Comme il pleuvait avant
Tu souriais Mais ce n’est plus pareil et tout est
Et moi je souriais de même abîmé
Rappelle-toi Barbara C’est une pluie de deuil terrible et
Toi que je ne connaissais pas désolée
Toi qui ne me connaissais pas Ce n’est même plus l’orage
Rappelle-toi De fer d’acier de sang
Un homme sous un porche s’abri- Tout simplement des nuages
tait Qui crèvent comme des chiens
Et il a crié ton nom Des chiens qui disparaissent
Barbara Au fil de l’eau sur Brest
Et tu as couru vers lui sous la pluie Et vont pourrir au loin
Ruisselante ravie épanouie Au loin très loin de Brest
Et tu t’es jetée dans ses bras Dont il ne reste rien.
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vu qu’une
seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre