MORPHO-LOGIE : LA FORME ET L'INTELLIGIBLE
Author(s): Françoise Kerleroux
Source: Langages , DÉCEMBRE 2003, No. 152, Quoi de neuf en morphologie? (DÉCEMBRE
2003), pp. 12-32
Published by: Armand Colin
Stable URL: [Link]
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Françoise Kerleroux
UMR 7114, CNRS & Université Paris 10
kerlerou@[Link]
t
MORPHO-LOGIE : LA FORME ET L'INTELLIGIBLE
Introduction
La distinction entre flexion et dérivation est faite depuis les débuts de l'acti
vité grammaticale2. Mais il n'est pas pour autant paradoxal de chercher
aujourd'hui à savoir si cette distinction est conservée dans les courants de
morphologie contemporains ou si elle est fondée à nouveau sur des faits qui
n'avaient pas encore été observés, et si le fait de la problématiser permet de
rechercher des principes d'où la déduire. Notre objectif ici ne sera donc pas de
retracer les avatars de la morphologie, en fonction des cadres théoriques de
référence qui présidèrent à sa disparition ou à la reconnaissance de son
autonomie . Mais de relever les conséquences d'une unique innovation théo
rique, celle de Matthews (1974) identifiant le lexème.
Notre enjeu est de caractériser les phénomènes morphologiques du point de
vue des types d'unités mises en jeu (lexèmes ou formes fléchies des lexèmes)
(§ 1), ce qui nous conduit à chercher un principe d'où se déduise l'exclusion des
mots grammaticaux hors du champ de la morphologie constructionnelle (§ 2) et
à déduire aussi de la nature des unités en jeu les types de relations sémantiques
instaurées par la morphologie (§ 3). On présentera alors le modèle de la
« morphologie scindée » comme un moyen d'enregistrer toutes ces différences
(§ 4). Et on sera à même de voir que des phénomènes purement formels, tels
que l'allomorphie du radical, font objection à cette répartition binaire exhaus
tive (§ 5), fondée sur l'hypothèse que des relations biunivoques entre forme et
sens définiraient l'organisation morphologique.
1. Le problème de la définition du domaine
La définition du domaine de la morphologie pose immédiatement
problème, puisqu'on ne peut maintenir une définition unitaire qu'en disant
« analyse de la structure des mots », c'est-à-dire en employant le terme de mot
pour sa bonne façon de recouvrir confusément deux ou trois entités linguisti
ques distinctes. Dès qu'on a fait état de structure et de mot, toute définition se
1. Tous mes remerciements à S. Aliquot, K. Baschung, M. Cori, B. Fradin et M. Plénat qui ont
accepté de lire et de critiquer des versions antérieures de ce travail.
2. Selon les commentaires que fait Robins (2000) sur la distinction de Varron entre declinatio naturalis
et declinatio voluntaris. Voir aussi Mel'cuk (1993), vol. 1:300).
3. Cf. Aronoff (2000, art. 22), Kerleroux (2003 à par.), Spencer & Zwicky (1998).
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divise, comme le montre la subtile formulation d'Anderson (1988 : 146), qui
doit explicitement recourir à both, pour maintenir l'énoncé de la propriété
commune
Morphology is the study of the structure of words, and
structure reflect their relation to other words - b
construction such as a sentence and across the total voca
Si on distingue entre mot comme unité lexicale hor
forme grammaticalisée telle qu'employée dans un con
ipso facto mis face à la bifurcation de la morphologi
tructionnelle) et de la morphologie flexionnelle (ou m
truisant à partir de ce point les critères de distincti
dérivation5, on pourra se demander si la seule propr
branches de la morphologie ainsi distinguées consiste
de procédés (concaténatifs (affixation) et non concaté
des unités primitives de types différents pour produ
de types différents, organisant des relations sémant
ment dit : sous ces deux branches maîtresses de la fle
a-t-il un tronc commun ? On comprend mieux l
d'Anderson (1982) : « Where is Morphology? » ou
« How many morphologies are there? »
1.1. Distinction entre éléments issus des processus d
et de dérivation : les lexèmes et les mots gramma
Il y a un rapport perceptible à la fois formel et sé
égaux, entre égal et inégal. On tient égal pour un m
inanalysable en tant que signe, sauf à passer au plan
et à le décomposer en ses phonèmes. En revanche iné
préfixe in- et l'adjectif égal. Et égaux est identifiable
masculin. Le rapport entre égal et inégal d'une part, et ég
n'est donc pas le même :
- d'une part, le phénomène morphologique de la préf
de rendre compte de l'existence morphologiquement r
et de son antonyme, qui est une autre unité lexicale,
parallèle à rendre compte d'autres lexèmes comple
égalité, égaler, égaliser.
- d'autre part, les formes égal et égaux (et égale et ég
formes grammaticalisées d'une unique unité lexicale,
contextes syntaxiques, eu égard aux propriétés de gen
avec lequel l'adjectif est construit :
(1) à armes égales
faire jeu égal
tous seront égaux devant la loi
d'une humeur égale
4. Cf. Dell, 1970, Anderson 1982,1988,1992, Aronoff, 1976,1994, Matthews, 1974, Scalise, 1988.
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À la suite de Matthews (1974, chapitre 2)5, on distingue donc trois types
d'entités linguistiques que l'unique emploi de mot confond :
- « les mots au sens 1 » sont les mots phonologiques, - Matthews les dénomme
« word-forms », les note en alphabet phonétique, ils sont décrits en termes de
phonèmes et de syllabes [egal] ;
- « les mots au sens 2 » sont les unités lexicales abstraites définies par la
conjonction d'au moins trois propriétés (appartenance catégorielle, sens, forme
phonologique), ils sont dénommés 'lexèmes', notés en petites capitales : EGAL ;
- « les mots au sens 3 » ou « grammatical words » (nous dirons « mots
grammaticalisés »), notés en italique, sont les unités lexicales telles qu'elles
apparaissent en emploi dans un syntagme ou une phrase, c'est-à-dire, dans une
langue comme le français, pourvues des marques correspondant aux catégories
grammaticales obligatoires de genre et de nombre pour les noms, de temps,
personne, nombre pour les verbes, etc.
On dira donc qu'à l'unique lexème EGAL correspondent les quatre mots
grammaticalisés (égal, égaux, égale, égales), qui se répartissent dans deux formes
phonologiques [egal] [ego] et dans quatre formes graphiques.
Le lexème est abstrait : il s'agit de l'unité lexicale en tant qu'elle est consi
dérée hors de tout emploi dans un contexte syntaxique (syntagme, phrase).
C'est donc, dans les langues dotées de flexion, l'unité lexicale en tant qu'elle est
non-fléchie. Le lexème est un type, dont les instances sont les « mots
grammaticalisés ». À la suite d'Aronoff (1994 : 11) on dira que les mots gram
maticalisés sont les membres du paradigme d'un lexème particulier. Dans ce
cadre, un mot invariable est un lexème à quoi ne correspond qu'un seul mot
grammaticalisé.
On est donc passé d'une définition unitaire telle que celle du tableau 1, à la
définition simultanée de deux modes d'instauration de rapports morphologi
ques (tableau 2) : la morphologie constructionnelle qui rend compte de la cons
truction de lexèmes, et la morphologie flexionnelle, qui rend compte des mots
grammaticalisés.
MORPHOLOGIE
Étude
Etude dede la structure
la structure des mots
des mots
Tableau 1.
5. Lyons (1970) dans l'introduction de ce recueil appelait l'attention sur la polysémie dommageable
du mot « word ». Outre la distinction entre le « phonological word » et le « grammatical word », il
notait en particulier que le terme « word » peut référer « to what is commonly called a lexical item
(or lexeme), that is to say, to a unit which is manifest in one "form" or another in sentences, but
which is itself distinct from all its forms » (p. 21-22). Il avait déjà fait la même distinction dans son
ouvrage de (1968 : 197) mais sans établir un usage fixe. C'est pourquoi nous renvoyons à Matthews
(1974) qui a fait passer la notion théorique dans une terminologie constante, ce qui n'a d'ailleurs pas
eu des effets immédiats d'attraction (cf. Aronoff (1994 : 7-9) revenant sur ses choix de 1976).
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Branche de MORPHOLOGIE MORPHOLOGIE
LA MORPHOLOGIE CONSTRUCTIONNELLE FLEXIONNELLE
Unites bases Lexeme A (plus simple) Lexeme
fiGAL Egal
Unites construites Lexeme B complexe Mot grammaticalise
egal
Inegal egaux
EGALITfi egale
EGAL(er) egales
Tableau 2.
1.2. Différenciation entre les unités de base de la flexion et de la dérivation
Il faut préciser les informations du tableau 2, dont la première ligne semble
indiquer que les unités bases sont communes aux deux colonnes en ce qu'elles
seraient des lexèmes.
En effet, les relations morphologiques de type dérivationnel ne prennent
pour bases que des lexèmes, restrictivement définis comme appartenant aux
catégories syntaxiques majeures qui sont N, V, A et ADV, et ne produisent que
des lexèmes complexes, c'est-à-dire à nouveau des N, V, A, ADV.
We must determine what sort of new words can be coined. The restriction here is
very clear and pervasive. The only classes of words to which new words can be
added by coining are the major lexical categories N, V, A, Adv. New coinings cannot
be added to the various « grammatical » categories: pronoun, determiner, quantifier,
conjunction, preposition, particle, modal, auxiliary, etc. (Aronoff, 1976 : 20)
La flexion, en revanche, d'une part, ne s'applique pas de façon nécessaire aux
lexèmes de toutes catégories.
- Les adverbes dans la plupart des langues ne sont pas soumis à flexion6.
- L'adjectif en anglais est invariable dans toutes ses constructions.
- Et un adjectif en allemand reste invariable dans les constructions où il est
attribut et ne se réalise en mots grammaticalisés porteurs des marques de Genre,
Nombre et Cas que dans les constructions où il est épithète ; en outre l'allemand
distingue là deux classes flexionnelles, forte et faible, selon que le syntagme
nominal incluant l'adjectif est défini (article das) ou indéfini (article ein) :
(2) Das Buch ist schön
Das schöne Buch
Ein schönes Buch
Et, d'autre part, la différenciation en plusieurs mots grammaticalisés consti
tuant le paradigme d'un unique élément n'est pas réservée aux catégories
majeures N, V, A, ADV. En français, bien des « mots grammaticaux » sont les
supports de marquages flexionnels : articles définis et indéfinis, adjectifs et
pronoms démonstratifs, possessifs, interrogatifs, formes complexes du relatif
6. Mais en maori certains adverbes s'accordent en voix avec le verbe qu'ils modifient (cf. Stump,
1998:22).
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varient en nombre et/ou en genre et les pronoms personnels sont marqués en
cas.
Cas DU
CAS du FRANCAIS
français Morphologie Morphologie flexionnelle
CONSTRUCTIONNELLE
Unités
UNITfiSbases
BASES Les
Les lexèmes,
lexemes, définis
definis a) Des membres des classes ouvertes
comme
commeappartenant
appartenant à des
a(mais
des l'adverbe est generalement
généralement
«« catégories
categories majeures
majeures invariable)
» N,» N,
V,
V, A AetetADV,
ADV, formant
formantb) Des membres des classes fermees
fermées :
classes ouvertes déterminants, pronoms.
determinants,
Unités
Unites Des
Deslexemes
lexèmes (de (de
categorie
catégorie
Les formes gramma ticalisees
ticalisées des
CONSTRUITES
construites N, V, A, ADV) lexèmes et des mots grammaticaux
lexemes
1. NB. Aucune unité appartenant à une classe fermée, sauf exception remarquable. Cf. tutoyer/
vouvoyer sur les bases de pronoms, combientième sur la base de combien.
Tableau 3.
Ainsi les éléments qui, dans le cadre des opérations de construction
morphologique, sont les bases des lexèmes complexes, d'une part, celles des
« mots grammaticalisés », d'autre part, ne constituent pas une classe homogène
du point de vue de l'appartenance catégorielle. Et ce pour une raison majeure
qui est l'exclusion des « mots grammaticaux » hors du champ de la morpho
logie constructionnelle, face à leur affectation possible par la flexion.
On note que le concept de « catégorie lexicale majeure » est utilisé ci-dessus
par Aronoff de manière idiosyncratique et ne correspond pas à l'usage qui en
est fait par la grammaire générative ; d'après son contenu, on voit que c'est le
concept traditionnel de classe ouverte qui est visé. Or les deux notions opèrent
des rassemblements différents :
- Les ensembles des N, V, A, Adv sont des classes ouvertes, en tant qu'elles
sont définies par le nombre illimité de leurs membres. Cette illimitation est elle
même causée par deux phénomènes, le phénomène linguistique grammatical
de la construction morphologique, et le phénomène socio-linguistique de
l'emprunt7.
- En revanche la notion de catégorie lexicale majeure dans les analyses choms
kyennes rassemble les P (prépositions) avec N, V, A, sur la base de la notion de
« tête » : le N est la tête d'un groupe nominal, comme la préposition est la tête
d'un groupe prépositionnel. Il y a donc une disjonction entre l'analyse de
l'architecture des groupes syntaxiques, qui retient P comme une tête, et qui ne
retient en général pas la catégorie ADV à ce titre, et l'analyse en termes de
classes ouvertes vs fermées, qui identifie les ADV 8 comme constituant une
classe ouverte et les P comme constituant une classe fermée.
7. À quoi il faudrait ajouter le phénomène de lexicalisation de syntagmes, de manière à spécifier le
statut de (être sur le) qui vive, (mépriser le) qu'en dira-t-on, les emplois contemporains de état des lieux
(« c'est un état des lieux des plantes les plus menacées en France »), etc.
8. Les adverbes sont en nombre illimité des unités construites morphologiquement sur la base
d'adjectifs par suffixation en -ment, et on a pu se demander si certains adverbes simplex sont les
bases d'adjectifs dérivés (cf. loin/lointain, tard/tardif, Aliquot, 1996 : 304).
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2. L'exclusion des « mots grammaticaux »
hors du champ de la Morphologie constructionnelle
On peut avoir pour objectif d'obtenir cette exclusion des mots grammaticaux
hors du domaine de la Morphologie Constructionnelle au titre d'un principe
théorique, comme Zwicky (1990) dans son article « Inflectionnal Morphology as
a (sub)component of grammar », que nous résumons maintenant.
2.1. Les affixes flexionnels
Les affixes flexionnels sont exclus de toute prise en compte par les opéra
tions de la morphologie constructionnelle. C'est pourquoi il est nécessaire
d'avoir défini le lexème comme la base des opérations de dérivation, à savoir
l'unité lexicale en tant qu'elle n'est pas spécifiée pour des catégories grammati
cales impliquées par la structure syntaxique. Ainsi les cas de dérivation à base
verbale en français (N déverbaux agentifs, N déverbaux abstraits, A en -able, N
composés de structure [VN], N déverbaux d'instrument, etc.) imposent d'iden
tifier le lexème PERCER dans perçoir, perceuse, percement, percée, perce-oreille et
perce-neige, c'est-à-dire l'unité lexicale identifiée par les trois propriétés du sens,
de la forme phonologique et de l'appartenance catégorielle, en tant précisément
qu'elle n'est pas spécifiée pour les catégories grammaticales de Temps, de
Personne, de Nombre, de Mode, pour lesquelles son appartenance catégorielle
la programme, et qu'elle devra obligatoirement spécifier en les affichant, au
titre de l'actualisation syntaxique, dans tout contexte.
2.2. Les mots grammaticaux
Les mots grammaticaux sont les modes d'expression des mêmes relations
syntaxiques qui sont morphologiquement exprimées par les affixes flexionnels.
Selon les langues, ou dans une même langue, ces relations grammaticales sont
exprimées selon le mode syntaxique ou selon le mode morphologique. Par
exemple (Zwicky, 1990 : 230), on trouve la préposition of de l'anglais en équiva
lence avec le clitique 's, ou le comparatif à adverbe de degré en équivalence
avec le comparatif morphologique suffixé :
(3) the discovery of the city/the city's dicovery
more handsome/ handsomer
On observe aussi l'occurrence simultanée des deux modes, par exemple en
suédois, dans le SN, la catégorie Défini est marquée à la fois par la présence du
mot grammatical det et par celle du suffixe -et :
(4) det store hus-et
[Link] ADJ N - SUFX
la grosse maison
2.3. Équivalence des mots grammaticaux et des marques de f
Si on établit que les « mots grammaticaux » sont les marque
syntaxiques, au même titre que les suffixes flexionnels, l'ex
implique l'exclusion de ceux-là :
I have treated inflection as the realization of grammatical categ
individual lexemes and I now propose that particle lexemes are
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grammatical category features, pure combinations in fact of syntactical and
grammatical category features, with no other semantics. [...] Saying that particle
lexemes as well as inflection are realizations of grammatical categories thus predicts
that both do not constitute input unities of the derivational morphology. (Ibid. : 230)
Ainsi peut-on considérer comme un seul et même phénomène l'exclusion des
mots grammaticalisés et l'exclusion des « mots grammaticaux » hors du champ
de la morphologie dérivationnelle. Les mots grammaticaux non affixes (articles,
prépositions, adverbes de degré, etc.) constituent au même titre que les affixes
flexionnels des actualisateurs syntaxiques.
Bound grammatical morphemes are defined as morphological spelling operations
in the literal sense of morphological, i.e. modifications of the phonological form
(morphè) of lexemes. These modifications mark, express, or spell the same closed
grammatical categories, as do [...] free grammatical morphemes. (Beard, 1995 :44)
On identifie ainsi selon un principe explicatif quels sont les éléments suscepti
bles de fournir des bases à la construction de lexèmes complexes en faisant la
démarcation entre les lexèmes d'une part, les mots grammaticalisés et les mots
grammaticaux d'autre part. Le principe explicatif consiste à repérer la non
pertinence pour la « formation de lexèmes » de tous les éléments voués à
l'expression des relations syntaxiques, c'est-à-dire des relations entre un
élément et la structure plus vaste dans laquelle il figure, que ces éléments aient
le statut d'affixes ou d'unités libres9.
Dans le cas de la Morphologie flexionnelle, en revanche, on n'est pas à la
recherche d'un principe explicatif qui préside à la démarcation des mots fléchis
et des mots non-fléchis, ni pour une langue donnée, ni a fortiori de façon trans
linguistique, puisqu'il existe des langues totalement dépourvues de flexion. La
morphologie flexionnelle n'est pas nécessaire, précisément parce que les infor
mations grammaticales qu'elle note peuvent l'être par l'usage des mots gram
maticaux « libres » selon la démonstration de Zwicky.
It might seem that inflection is a topic of rather limited interest to the theory of
grammar, given that so many languages have little or no inflectionnal morphology.
However there are special relationsships between inflection and a type of lexemes
that is exemplified in all the world's languages, so that inflectionnal morphology
cannot be so easily dismissed as a collection of exotica ; these lexemes labeled
grammatical words, particle words, non lexical items, or particles, I will call them
particle lexemes. (Zwicky, 1990 : 230)
Le choix des types d'items susceptibles d'être fléchis est propre à chaque langue
(cf. ci-dessus le constraste entre les adjectifs en anglais, allemand, français),
comme le phénomène tout entier de la flexion elle-même.
Parmi les effets de l'exclusion des « mots grammaticaux » comme bases de
construction de lexèmes, on note le cas de ce que Emonds (1985 :162-4) appelait
des « disguised lexical words », soit des lexèmes employés en guise de « mots
grammaticaux », tels les adjectifs divers et différents dans leur rôle de détermi
9. Nous sommes donc d'accord avec le fait d'établir une équivalence fonctionnelle entre affixes
flexionnels et mots grammaticaux, mais il faudrait réfléchir davantage à la proposition de Zwicky,
parce que les « mots grammaticaux » ne sont pas la réalisation de valeurs des catégories grammati
cales (Singulier, Cas génitif, etc.) au sens où les affixes flexionnels le sont.
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nants indéfinis. Comme prévu, ils ne peuvent dans ce rôle, où ils sont non
prédicatifs, servir de base à la construction d'un lexème complexe :
(5) a. Différentes personnes m'ont confirmé la nouvelle
*La différence des personnes qui m'ont confirmé la nouvelle
(5) b. Il me manque diverses choses
*La diversité des choses qui me manquent
(5) c. Les jumeaux sont très différents
La différence entre les deux jumeaux
3. Nature des bases et relations sémantiques
Nous avons identifié les deux termes d'une relation morphologique comme
étant soit un lexème et l'une de ses formes grammaticalisées, s'il s'agit de
morphologie flexionnelle, soit deux lexèmes distincts, s'il s'agit de morphologie
constructionnelle.
3.1. Constance des propriétés sémantiques
Si les affixes flexionnels sont la réalisation de traits grammaticaux afférents à
la structure syntaxique dans laquelle est inclus le lexème, on s'attend à ce que
chacun des mots grammaticalisés du paradigme comporte l'ensemble intégral
des propriétés sémantiques du lexème.
Ainsi les propriétés sémantiques de la forme fléchie sont-elles entièrement et
mécaniquement déductibles de l'identification du lexème radical et des affixes
en tant que ceux-ci sont l'exposant d'une valeur de trait ou d'un ensemble cohé
rent de valeurs de traits. Il serait inconcevable d'avoir à mémoriser un sens
particulier d'un verbe à une certaine forme - par exemple, à spécifier le sens
verbe manger à la seconde personne du pluriel du conditionnel présent.
construction du verbe aussi est supposée constante : il serait inconcevable d
spécifier qu'au passé simple le verbe manger est caractérisé par une constructi
intransitive.
De la nature des deux termes pris dans la relation morphologique, on infère
également que le phénomène de la flexion est maximalement productif.
Puisque l'existence de tel patron d'obtention des « mots grammaticalisés », ou
paradigme, est identificatoire de la classe d'unités, on s'attend à ce que les
procédés flexionnels soient à la fois réguliers du point de vue sémantique et
maximalement effectifs10.
10. On distinguera parmi les cas de productivité restreinte, les cas de défectivité formelle : le verbe
frire ne se conjugue pas à la lre et 2e personnes du pluriel du présent (*tious frions, *vous friez), ni à
l'imparfait, faute d'un thème approprié - et les cas de défectivité systématique sémantique, telle
l'exclusion des lre et 2e personnes avec les verbes météorologiques : il pleut, il gèle. En sens inverse,
la logique du paradigme flexionnel ne fait pas prévoir que telle case puisse recevoir deux réalisa
tions concurrentes. Or des cas de « doublets flexionnels » (Stump, 2001 : 256) existent : les deux
pluriels brothers et brethren, les participes burnt et burned en anglais, perso et perduto en italien, je peux
et je puis, il s'assied et il s'assoit, etc.
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3.2. Héritage sous bénéfice d'inventaire
En revanche, quand il s'agit de calculer la relation sémantique entre deux
lexèmes dont l'un, L2, est dérivé de l'autre, Ll, on a affaire à un héritage sous
bénéfice d'inventaire. En effet la représentation sémantique de L2 va dépendre
en tout cas de l'instruction que la règle définit comme modification de la repré
sentation sémantique de Ll, et de la nature du rapport catégoriel qu'elle
instaure.
3.2.1. Les fondements sémantico-pragmatiques des rapports catégoriels
Alors que, par définition, la flexion est identificatoire d'une catégorie, le cas
prototypique de la dérivation est de celui d'un rapport hétérocatégoriel entre
deux lexèmes11. L'existence de la morphologie dérivationnelle est liée à la
nécessité de la différenciation des catégories. On peut, en suivant les analyses
de croft (1991), classer les catégories selon deux dimensions : la classe séman
tique et la fonction pragmatique. Les classes sémantiques discriminent les
objets, les propriétés, les évenances (terme qui réunit les actions et les états), en
fonction des caractères de persistance, de gradabilité, de statitivité et de valence
(Croft, 1991: 65). On peut identifier parmi les fonctions pragmatiques, la fonc
tion de référence (fournir à l'auditeur les entités dont on dit quelque chose),
celle de prédication (dire quelque chose), celle de modification (préciser l'iden
tité de ce dont on parle). Croft met en marche le système de différenciation des
catégories à partir de deux hypothèses :
(a) Les items des classes majeures prototypiques appartiennent à une catégorie
et une seule (blanc, pur : adjectif, pierre, roi : nom, marcher, manger : verbe)
(b) il y a une corrélation par défaut entre les catégories grammaticales et les
fonctions pragmatiques :
Nom Adjectif Verbe
VERBE
semantique Objet
Classe sémantique Propriété
Propriete Évenance
Evenance
Fonction Référence
Reference Modification Prédication
Predication
pragmatique
Tableau 4.
Sur ces bases, on dira en suivant Croft que la morphologie constructionnelle a
fonction de fabriquer des unités qui puissent servir à répondre aux trois fonc
tions pragmatiques, c'est-à-dire à passer, en ce qui concerne la propriété BLANC,
par exemple, de la fonction de modification qui est celle de l'adjectif primaire
(les fleurs blanches du lilas) à la fonction de référence (l'éblouissante blancheur
des fleurs du lilas) ou à la fonction de prédication (ses cheveux sont tout blancs).
11. On pourrait se demander si les cas d'homocatégorialité forment une sorte de sous-système
sémantique qui rassemblerait les diminutifs (le rapport de jardinet à jardin) et les collectifs (le
rapport de colonnade à colonne, de valetaille à valet, de sapinaie à sapin) et des cas de quantification
exprimés par des préfixes (sous-payer, surcharger) avec comme pôles la négation (impur/pur), l'inver
sion de processus (coudre/découdre) ou de notion (anti-héros) et la réitération (recoudre). Le travail est à
faire.
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3.2.2. De l'inexistence de paradigme dérivationnel
De ce schéma qui croise les classes sémantiques et les fonctions pragmati
ques des catégories, on n'induit aucunement l'existence d'un paradigme déri
vationnel. A la différence de la flexion, fondée sur un nombre fixe d'attributs
obligatoires commandant des valeurs en opposition (nombre : (sing, plur}, ou
(sing, plur, duel}, les capacités dérivationnelles d'une langue ne sont pas orga
nisées de cette façon obligatoire et limitée.
[Link]. Les rapports catégoriels ne sont pas organisés en paradigme
À la possibilité structurale d'une assignation catégorielle associée à une
certaines contribution sémantique, il se peut qu'aucun lexème construit ne
corresponde. Par exemple :
- au verbe parler ne correspond aucun N de procès (*parlage semble agramma
tical, ni parlure ni parlement, ni parler ne sont des N de procès) ; il reste à établir
si cette lacune est l'effet d'obstacles sémantiques ou formels, ou d'événements
diachroniques, ou une pure contingence ;
- des adjectifs simples comme morne, frêle, vague ne sont les bases d'aucun N de
propriété. L'enquête est à poursuivre ;
- des termes simples restent dénués de dérivés. Par exemple, on lit à
l'article 'cadeau' dans le DHLF : « depuis l'extinction de cadeler, [Link]., et de cade
lure, n.f., cadeau n'a produit aucun dérivé avec son sens moderne si ce n'est le v.
tardif cadeauter, [Link]. (1844) "gratifier qqun de qqch", d'usage rare et familier, en
dehors de l'Afrique où il est normal et courant » ;
- en sens inverse, l'autre phénomène qui contredit la logique du paradigme
consiste, par exemple, en la pluralité de lexèmes déverbaux abstraits, par
concurrence de procédés (suffixation/ conversion) ou concurrence de suffixes :
(6) le dépôt/ la déposition/ la dépose
invite/ invitation
manque / manquement
perce (mettre un tonneau en perce)/ percée/ percement/ perçage
[Link]. Les rapports catégoriels sont soumis à des contraintes sémantiques
L'idée de procéder au calcul des propriétés sémantiques de L2 à partir des
propriétés de Ll est donc fondée sur l'idée que les propriétés de Ll sont (déjà)
connues. Or le phénomène morphologique de dérivation peut être l'occasion
même d'identifier certaines propriétés sémantiques des bases. C'est pourquoi
nous avons parlé d'héritage sous bénéfice d'inventaire. La morphologie cons
tructionnelle constitue ainsi un poste d'observation pour explorer la séman
tique lexicale. Et les règles de dérivation jouent le rôle de révélateur de
l'organisation du lexique.
Par exemple, la construction de N déverbaux en -eur exige que le verbe base
comporte un argument de type proto-agent. Un argument est de type protoa
gent s'il vérifie au moins l'une des propriétés de protoagentivité identifiées par
(Dowty 1991) et (Foley & Van Valin 1984), rappelées ci-dessous :
Type Inférences Exemples
agentivité forte • impliqué volontairement, conscient chanteur, mangeur
• cause de l'événement tueur, lanceur
agentivité faible • l'événement peut lui être imputé ronfleur, dormeur
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Dans le cas de verbes dotés de plusieurs constructions appariées à des contribu
tions sémantiques distinguables, on prédit que les règles morphologiques s'appli
queront de manière différenciée, en fonction de la présence ou de l'absence de
l'argument de type proto-agent requis dans la structure argumentale du verbe
base, ce qui permet de rendre compte des contrastes suivants et de caractériser les
verbes ci-dessous comme les membres d'une alternance bien représentée en fran
çais entre construction causative et construction inaccusative :
(7) (la) Pierre est tombé du toit./*Pierre est un tombeur.
(lb) Kostunica a tombé Milosevic./Kustunica est le tombeur de Milosevic.
(le) Pierre tombe toutes les filles/Pierre est un tombeur.
(2a) Pierre a flambé son héritage en un mois./Pierre est un flambeur.
(2b) Le feu flambait dans la cheminée. /^C'était un beau flambeur.
(3a) Gengis Khan réussit à rassembler les Mongols./Gengis Khan fut le
rassembleur des Mongols.
(3b) Le Prado rassemble les chefs-d'œuvre de Velasquez./*Le Prado est le
rassembleur des chefs-d'œuvre de Velasquez12.
L'exploration des régularités de morphologie dérivationnelle conduit ainsi à
poser à nouveaux frais la question de l'identité sémantique des lexèmes :
« Lexical rules have access to the thematic relations associated with particular
arguments, while there is no reason to believe that a syntactic rule could ever affect
say exactly agents (as opposed to affecting exactly subjects). » (Anderson, 1988 :149)
On parvient alors presque à prévoir théoriquement l'inexistence de paradigme
dérivationnel à partir du fait que l'individu lexical unique dont un supposé para
digme dérivationnel serait un caractère identificatoire ne se laisse pas aisément
déterminer. La flexion, à cause de son unicité même (une unique flexion de tomber,
compte non tenu du fait que cette forme lexicale instancie deux constructions,
correspondants à deux schémas valenciels, cf. (la/lb de (7)) ci-dessus) identifie
une unité. Mais le schéma d'organisation des possibilités dérivationnelles, à quel
type d'objet le rapporter ? L'identification sémantique d'un individu lexical passe
par la reconnaissance de constructions elles-mêmes identificatrices. Et le rapport
entre l'individu lexical Ll et l'individu lexical L2, peut se jouer selon un régime
continu de disjonctions13, ou, disons, de non-recouvrements. Ainsi le lexème
MONTER! en tant qu'il instancie la construction transitive à deux arguments monter
(x,y), avec le sens de « assembler les éléments constitutifs d'un tout » est la base
des N MONTEUR, MONTAGE. Mais il faut dire aussi qu'un lexème MONTER2 en tant
qu'il instancie une construction intransitive, dont l'interprétation met en jeu un
mouvement à direction inhérente, est la base du N MONTÉE. Tout l'appareil dériva
tionnel de MONTERj et de MONTER2 est disjoint.
4. L'hypothèse de la « split morphology »
4.1. Contenu de l'hypohtèse
Cette hypothèse se présente comme une modélisation possible des diffé
rences observées ou déduites entre flexion et dérivation.
12. Exemples repris de Fradin B. & F. Kerleroux (2003).
13. Cf. Fradin B. & F. Kerleroux (2003, à par.) et (2001).
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La distinction entre flexion et dérivation affecte tous les points par où on a
caractérisé l'existence d'une relation morphologique entre deux objets lexicaux :
- Les unités primitives ne sont pas les mêmes. Seuls les lexèmes définis comme
N, V, A, Adv, constituent des bases pour des opérations de dérivation ; mais
sont susceptibles d'être fléchis et des lexèmes et des mots grammaticaux.
- Les unités morphologiquement construites ne sont pas du même type, à
savoir des lexèmes complexes dans un cas, des « mots grammaticalisés » dans
l'autre.
- La relation sémantique entre les unités de base et les unités construites n'est
pas entièrement prédictible et est susceptible d'idiosyncrasie dans le cas de la
dérivation. L'uniformité de l'interprétation des valeurs attachées à la flexion se
déduit du fait que les catégories grammaticales constituent un ensemble clos de
spécifications obligatoires, un paradigme.
- La flexion n'est pas un élément indispensable de l'architecture des langues.
Ce caractère dispensable doit donc être prévu par les représentations que l'on
se donne de la grammaire tout entière.
On a cherché à enregistrer ces différences, non pas une par une, mais de
façon synthétique. Telle est la ligne de raisonnements, que l'on peut suivre dans
des textes plus ou moins récents, ligne qui aboutit à l'hypothèse de la « Split
Morphology », ou Morphologie divisée14 qui fait les propositions suivantes :
Il n'y a pas de raison de laisser côte à côte dans une composante dont on ne
parvient pas à définir la spécificité unitaire avant bifurcation, les régularités
dérivationnelles de la construction de lexèmes et les régularités de la constitu
tion des formes fléchies, qui peuvent être définies dans l'ignorance les unes des
autres.
Il y aurait donc deux localisations séparées des régularités morphologiq
- d'une part une composante de morphologie dérivationnelle, inte
composant du Lexique,
- d'autre part un ensemble de règles d'épel des formes phonologiqu
représentations morpho-syntaxiques des termes lexicaux, qui serait un
composant post-syntaxique.
L'analyse consiste à définir l'interaction de la flexion avec la syn
« Inflection is what is relevant to syntax » (Anderson, 1982 : 587). Les f
flexionnelles sont le reflet, le marquage redondant de la différenciation
catégories grammaticales que la structure syntaxique identifie, et dont
programme, en particulier, la propagation au moyen des deux relations
mentales que sont l'accord et la rection. Par ces deux relations, un él
(lexical ou grammatical) est le porteur des marques identificatrices de s
tion syntaxique dans la structure plus vaste à laquelle il appartient. Il s'ag
de marquer la relation d'appartenance à un syntagme, soit de marquer l
tion de dépendance par rapport à un terme assignateur de cas (le plus s
verbe ou préposition), soit de marquer le domaine phrastique, en tant q
comme le fait la catégorie de Temps qui s'interprète au niveau de la phr
quel que soit l'hôte auquel est attachée la marque de Temps.
14. Thèse défendue par Anderson, 1982,1992, poursuivie par Perlmutter 1988, Beard, 1995,
par Booij, 1993, et par Stump, 1990, plutôt contrecarrée par Carstairs McCarthy, 1992.
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Ainsi la définition d'Anderson donnée au § 1. est-elle précisément exacte.
Ne pas distinguer ces deux mises en œuvre de la variation morphologique
reviendrait à ne pas distinguer les relations de sémantique lexicale et les rela
tions syntaxiques. Autrement dit, la distinction, nettement prévisible, entre
dérivation et flexion, est le reflet de la distinction des organisations linguisti
ques centrales que sont le lexique et la syntaxe - ce qui est, sinon une grande
découverte, du moins un bon résultat. C'est ce à quoi aboutit Aronoff (1994 :
126-127) :
[...] derivation and inflection are not kinds of morphology but rather uses of
morphology: inflection is the morphological realization of syntax, while derivation
is the morphological realization of lexeme formation. Morphology can be put to
either derivational or inflectional ends, and the same morphology can sometimes
serve both15.
4.2. Les avantages de la Morphologie divisée
La division permet de représenter le fait que la morphologie flexionnelle
n'est pas un élément nécessairement présent dans l'architecture de la gram
maire des langues :
Un nombre considérable de langues n'ont pas de flexion, mais il n'y en a probable
ment pas sans dérivationlé. Ce que nous venons d'énoncer, c'est un des fameux
universaux linguistiques de J. Greenberg (1973), à savoir Universal n° 29 : « Si une
langue possède la flexion, elle possède nécessairement la dérivation aussi. »
(Mel'cuk, 1993:301-302).
On peut donc représenter le fait que le choix des types d'unités susceptibles
d'être fléchies est une propriété qui se caractérise langue par langue (cf. ci
dessus les adjectifs en anglais, allemand, français), comme le phénomène tout
entier de la flexion elle-même.
Le fait d'assigner les processus dérivationnels à un composant distinct, le
lexique, permet d'avoir une représentation explicite du fait que la syntaxe traite
les unités lexicales (les lexèmes) comme des unités atomiques intègres, quel que
soit leur statut morphologique - simple ou complexe :
Les formations dérivationnelles, par définition, ne mettent pas directement le mot
en relation avec d'autres constituants, comme le font les formations flexionnelles.
Leur importance grammaticale vient surtout de leur responsabilité dans la réparti
tion des mots dans différentes classes : les membres des classes de mots qui
proviennent d'une dérivation ont en effet le même statut grammatical, les mêmes
paradigmes flexionnels et les mêmes fonctions syntaxiques que les autres membres
de la classe qui ne sont pas des dérivés. (Robins, 1973 :218)
15. Une forme suffixale comme -ing en anglais sert à la fois à fléchir le V (forme progressive : he is
singing now) et à construire un N déverbal. Des observations analogues portent sur -ed (prétérit,
participe passé dans boiled, et suffixe dérivationnel dans blue-eyed. Cf. Beard (1995 : 382).
16. Cette affirmation suppose qu'on inclut la composition dans la morphologie constructionnelle,
cf. les remarques de Matthews sur le chinois (1991 : 20) et Packard (1998).
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4.3. Les objections à la morphologie divisée
Dans cette perspective de division, on peut se demander à nouveau ce que
recouvre l'emploi de l'hyperonyme « morphologie » : serait-ce la propriété pour
un domaine « mot » d'être analysable, et, dans le sous-ensemble des cas de
morphologie affixale, d'être décomposable en d'autres segments que ses
phonèmes ? Serait-ce la communauté des procédés d'altération des formes ?
Si l'on envisage la diversité des phénomènes de variation morphologique
présentés par les langues, il pourrait sembler que tous les procédés, concaténa
tifs (préfixation, suffixation, infixation, réduplication) et non concaténatifs
(changement d'accent, apophonie, morphologie prosodique) sont susceptibles
d'être mis en jeu dans la construction des deux types de rapports entre la forme
et l'intelligible que nous avons discriminés. Si ce n'est que, par définition, on ne
trouve ni procédé de conversion ni procédé de composition au service des réali
sations flexionnelles :
a) Par définition, le procédé de la conversion ne peut trouver place à l'intérieur
d'un système flexionnel puisque cette opération morphologique sans manifes
tation formelle n'établit de relation qu'entre deux lexèmes de catégorie diffé
rente (écout(er) V > écoute N).
b) Quant au procédé de composition, dans la mesure où il met en jeu deux
lexèmes, et dans la mesure où la flexion est le mode d'apparentement formel entre
mots grammaticalisés d'un unique lexème, on peut estimer qu'il y a une contradic
tion dans les termes à envisager la possibilité d'une composition de deux lexèmes
différents au titre de la flexion. Certes la terminologie grammaticale française parle
de « formes composées » dans la conjugaison d'un verbe, mais ces formes dites
composées ne respectent pas une propriété définitoire des lexèmes composés, à
savoir leur façon de constituer un domaine étanche, impénétrable pour tout
élément externe. Or les formes dites composées de la conjugaison d'un verbe
n'opposent pas de barrière à l'insertion de divers éléments, fût-ce de façon
contrainte, entre l'auxiliaire et le participe : la négation, des adverbes, des incises.
(9) J'ai enfin pensé que
Je n'ai pas pensé que
Il est alors venu
Il est, contre toute attente, arrivé à la nuit tombée
Il a finalement mangé le morceau
Il s'agit donc d'expressions analytiques et non pas de « mots composés ». Par
opposition à des composés morphologiques qui sont, eux, en tant qu'unités
lexicales construites, impénétrables :
(10) *une production franco-très-italienne
*un lance-grande-flamme
*un requin-assez-marteau
Le modèle de Morphologie Divisée fait la proposition que tous les phénomènes
morphologiques se répartissent soit comme flexionnels, soit comme dérivation
nels. Or des travaux récents ont mis dans un jour nouveau des phénomènes que
tout amène à caractériser comme morphologiques, et qui ne ressortissent juste
ment pas à l'établissement de relations entre la forme et le sens telles qu'elles
sont définies respectivement au titre de la flexion et de la dérivation.
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5. L'organisation « purement morphologique »
de la variation des formes
La Morphologie Divisée aboutit au résultat annoncé : il n'y aurait pas de
Morphologie tout court : toutes les données morphologiques ressortissent soit à la
flexion, soit à la dérivation. Et l'étymologie (fausse) que nous avons fait figurer
dans notre titre fait prévoir que l'altération de la forme est toujours corrélée à un
intelligible, d'ordre syntaxique (relation avec d'autres éléments constituants de la
phrase, par le partage de catégories morphosyntaxiques) ou d'ordre sémantique
(relation avec la représentation sémantique d'un autre lexème).
Or nous savons bien que morphologie signifie « science des formes », depuis
l'invention néologique de Goethe17, qui l'appliqua à la biologie et à la géologie. Il
s'agit maintenant de savoir si toute l'organisation de la variation formelle des
unités lexicales est nécessairement impliquée dans la manifestation d'un sens
(interprétation sémantique d'un lexème en tant que construit à partir d'un autre,
identification des valeurs des catégories que constitue le paradigme de la flexion).
Plusieurs travaux récents (Maiden, 1992, Aronoff, 1994) ont attiré l'attention
sur des phénomènes qui sont de nature morphologique, au sens où la variation
formelle n'est pas l'effet de commandes phonologiques aveugles à l'individua
lité lexicale, et qui ne sont corrélés à rien, ni à une interprétation sémantique, ni
à l'expression d'un trait morphosyntaxique. Pour distinguer ce niveau d'orga
nisation des formes, Aronoff le dénomme « morphomique ». Les deux cas prin
cipaux sont l'existence même de classes flexionnelles et l'allomorphie des
bases18. Ainsi Aronoff, puis Stump (2001) et Boiij (2002) font-ils état de phéno
mènes qu'ils appellent purement morphologiques (« purely morphological »),
lesquels font donc obstacle au classement exhaustif binaire de la Morphologie
divisée - doublement obstacle même, puisque, d'une part, l'allomorphie des
bases ne peut être assignée ni à la dérivation ni à la flexion, par le fait qu'elle
n'assure aucune fonction dans une relation entre forme et sens, comme nous
allons le voir, et que, d'autre part, le phénomène de radicaux allomorphes se
manifeste dans les deux aires, tant dans les paradigmes flexionnels que dans les
règles de dérivation et de composition.
« How many morphologies are there? » se demandait Beard à l'orée de son
livre de 1995. Les phénomènes de type « morphomique » constituent-ils un troi
sième type à côté de la Flexion et de la Dérivation ? Ou bien faut-il remettre en
cause le mode de calcul initial, fondé sur un principe implicite d'iso
morphisme : une forme/un sens ? En effet, seule l'entité morphème telle que
conçue par Baudouin de Courtenay est un élément défini par son caractère
biface. En revanche si la morphologie n'a pas pour unité les morphèmes, mais
les lexèmes, et si la relation de la forme et du sens des signes n'est pas conçue
comme une relation directe entre des segments bifaces, alors il y a place pour
des versions « séparationnistes » de la morphologie, où la construction de la
17. Goethe, Zur Morphologie, 2 vol., Stuttgart et Tübingen, 1817-1823. La première traduction fran
çaise date de 1837.
18. Il y a pour le français deux études de Tallomorphie radicale, restreintes, Tune, à la dérivation
(Corbin, 1987), l'autre, à la flexion (Boyé, 2000).
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forme et la construction du sens ne sont pas le revers direct l'une de l'autre.
Nous allons présenter trois exemples d'allomorphie des radicaux.
5.1. Le troisième radical du verbe latin
Aronoff (1994) appelle « third stem » le radical qui apparaît en troisième
position dans le listage traditionnel qu'on fait pour identifier un verbe en latin,
qu'il s'agisse de amo, amavi, amatum ou de fero, tuli, latum. On désigne les deux
premiers radicaux comme le radical du présent et le radical du parfait, mais le
dernier ne peut être identifié ainsi par une mise en correspondance sémantique.
En effet, ce troisième radical peut être défini seulement par l'ensemble des
formes (flexionnelles et dérivationnelles) qui se construisent à partir de lui,
autrement dit par sa place dans le système morphologique de la langue.
Ce radical comporte la voyelle thématique et une consonne, —t—(perturb-a
t—) ; en l'absence de voyelle thématique, le contact de —t— avec une autre
occlusive dentale provoque une assibilation (mitt-t- >miss—, lud-t> lus—). Il est
la base de neuf formes construites19 :
- Trois formes flexionnelles : participe passé passif, participe futur actif, supin.
Verbe
Verbe inf
inf 3e
3e radical
radical Part. passe
passé Part, futur supin
lauda-re laudat laudat-us laudat-ur-us laudat-um
fer-re lat lat-us lat-ur-us lat-um
vehe-re vect vec-t-us vect-ur-us vect-um
- Trois formes dérivées nominales : N d'agents en -or, N déverbaux en -ito, N e
-ur(a).
Verbe PST 3e radical N derive
dérivé
scribo 'ecrire'
'écrire' script script-ura
pingo 'peindre' pict pict-ura
cogito 'penser' cogitat cogitat-io
munio 'fortifier' munit munit-io
vinco 'vaincre' vict vict-or
vict-or
cano 'chanter' cant cant-or
- Trois formes dérivées verbales : V désidératifs en -urio, V itératifs en -ito, et V
intensifs.
Verbe PST 3e radical Verbe derive
Verbe dérivé
edo 'manger'
'manger' es esurio 'etre
'être affame'
affamé'
video 'voir' vis visito 'voir souvent'
volvo 'rouler' volut voluto 'rouler'
Ce troisième radical est indépendant de toute valeur syntaxique ou sémantique
comme en témoigne, entre autres, parmi les formes fléchies, l'interprétation
« actif » du participe futur et l'interprétation « passif » du participe passé. Ou
encore, soit le verbe vincere, « vaincre » son troisième radical vict- sert à cons
truire et le participe passé passif victus (« vaincu ») et le N déverbal victor
19. Les exemples sont repris de Aronoff (1994 : 38).
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(« vainqueur »). C'est pourquoi Aronoff l'appelle « a particular morphomic
form of the verb », une pure « sound form » et non pas le signifié d'un lexème.
Aronoff points out that in Latin a verb has three stems (which may be idiosyncratic
or derived by regular and productive operations) but that it is not possible to say
that a given stem has a meaning as such. It functions as part of a morphological
system but as a pure phonological form - a further instance of separationism. The
stem as such has no meaning but contributes non-compositionally to the meaning
of the whole word form. (Spencer & Zwicky, 1998b, 7)
Booij commente très précisément ce qui distingue l'allomorphie des radicaux
d'autres phénomènes de variation morphologique supposés illustrer le principe
de compositionalité :
On the other hand, they are not normal morphological rules because they do not
add a meaningful morpheme to a base, but introduce a form change that has no
semantic counterpart. (Booij, 1997 : 32)
Cette remarque nous fait donc toucher du doigt les deux possibilités de défini
tion de la morphologie : comme le système d'organisation des morphèmes, ou
comme le système de l'organisation des formes des lexèmes. Et si la première
version, structuraliste, a été récusée sur la base des données empiriques 20, le
modèle d'une morphologie à base morphème est encore susceptible de faire
preuve d'attraction, précisément à cause de sa simplicité :
Within a simple theory, every sound form has a meaning, and when we join
meanings, we join forms. Lexeme-based theories allow for a more indirect relation
between form and meaning, inasmuch as they permit a separation between
building a form and building its meaning. » (Aronoff, 1994 : 44)
5.2. Un cas d'allomorphie du radical en sanscrit
Le phénomène d'allomorphie du radical peut avoir des manifestations plus
restreintes que celles du 3e radical du verbe latin analysée par Aronoff, et contrôler
un arroi de formes moins variées que les neuf formations latines productives sur
cette base. Ainsi en est-il de la déclinaison d'un type d'adjectifs en sanscrit, qui met
en jeu deux radicaux, appelés par Stump (2001 : chap. 6) « fort » et « faible ».
Tableau de la déclinaison de l'adjectif BHAGAVANT, 'heureux'21
SINGULIER DUEL ELURIEL
NOM bhagavan bhagavant-au bhagavant-as Radical fort
ACC bhagavant-am bhagavant-au bhagavat-as Radical faible
INSTR bhagavat-a bhagavad-bhyam bhagavad-bhis
DAT bhagavat-e bhagavad-byam bhagavad-bhyas
ABL bhagavat-as bhagavad-byam bhagavad-bhyas
GEN bhagavat-as bhagavat-os bhagavat-am
LOC bhagavat-i bhagavat-os bhagavat-su
Tableau 5. Déclinaison de l'adjectif bhagavant
20. L'objection principale au maintien du morphème comme unité de la morphologie tient à l'exis
tence des procédés non-concaténatifs : en effet, de l'alternance apophonique (singen, sang, gesungen)
on ne peut extraire nul morphème.
21. Stump (2001 :170) fait remarquer que la chute de la consonne finale du radical fort non suffixé et
la sonorisation de la consonne finale du radical faible devant consonne sont des phénomènes
phonologiques du sanscrit, des cas de sandhi.
no
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Stump observe que le radical « fort » est la base des formes masculines au nomi
natif, accusatif du singulier et du duel, et au nominatif pluriel. Toutes les autres
formes du paradigme ont pour base la forme du radical dit « faible ». Il n'y a
aucun élément invariant de sens, ni aucun ensemble invariant de propriétés
morphosyntaxiques qui accompagne toujours le radical fort, et qui n'accompa
gnerait jamais le radical « faible » ; la différence de distribution entre les deux
radicaux ne peut donc être attribuée ni à une différence sémantique ni à une
différence inhérente au contenu d'un trait morphosyntaxique. Stump montre en
outre que la phonologie du sanscrit ne saurait suffire à déterminer le choix,
puisque l'un et l'autre radical sont combinables avec la même forme suffixale -as
(ablatif et génitif singulier, nominatif pluriel)22. Il propose donc d'établir que les
deux radicaux sont indexés comme les membres de deux catégories morphomi
ques distinctes, à savoir « fort » et « faible » et que le choix des radicaux dans la
déclinaison est effectué par des règles qui sont sensibles à cette différence
d'indexation. Stump pose ensuite la question de savoir comment les indices sont
assignés aux radicaux d'un lexème (2001:171-199), que nous n'abordons pas ici.
5.3. Allomorphie de radicaux en néerlandais
La mise au jour de l'existence de ces « morphomes » sans correspondance
avec des faits sémantiques ou morphosyntaxiques a conduit Booij (1996, 1997,
2002) à répertorier des cas d'allomorphie radicale en néerlandais. Il les classe en
fonction de leur origine (reflet d'un phénomène phonologique, morphologique,
ou d'un processus d'emprunt), ce qui permet justement d'observer, que quel
que soit l'événement déclencheur, l'allomorphie du radical constitue une pièce
irréductible du dispositif morphologique.
5.3.1. Allomorphies d'origine phonologiques
Le processus d'apocope du schwa final des noms a pour résultat que
certains noms ont une forme longue (FL) et une forme courte (FC).
FL FC Sens Élément de mot compose
Element composé
ere eer 'honneur' ere-schuldl*eer-schuld
'dette d'honneur'
einde eind 'fin' *einde-ordeel/eind-ordeel
'verdict final'
aarde aard 'terre' *aarde-bei/aard-bei
'fraise'
Tableau 6.
La forme longue et la forme brève doivent être simultanément listées comme
formes allomorphiques d'un lexème. Usuellement un des deux allomorphes
joue le rôle de la forme par défaut, tandis que l'autre est souscatégorisé, par
22. Stump (2001: 171) écrit en effet « Moreover, the phonology of sanskrit does not suffice to deter
mine the choice between the two stems », suivant apparemment Whitney, 1889. M. Plénat fait état
d'une autre analyse, qui rapporte justement l'alternance du thème fort et du thème faible à la carac
téristique phonologique de l'accent : « le thème est fort lorsqu'il reçoit l'accent et que la désinence
casuelle qui suit commence par une voyelle » (c.p.). Peut-être l'analyse de Stump se situe-t-elle dans
une synchronie où le conditionnement n'est plus phonologique.
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exemple comme premier terme d'un mot composé. Le résultat est un cas de
« pure morphologie » au sens où cette répartition formelle n'est pas condi
tionnée phonologie] uement, ni liée à une relation forme/sens.
5.3.2. L'allomorphie d'origine morphologique
Dans les langues germaniques, le premier terme des composés peut avoir
une forme de radical étendu, extension qui a correspondu à une terminaison
casuelle dans le cadre d'un syntagme originaire :
dat her-en huis 'la maison du maître' > dat herenhuis 'la maison de maître'
die conink-s crone 'la couronne du roi' > de koninkskroon 'la couronne royale'
Ce radical « augmenté » a dorénavant le statut d'un allomorphe.
5.3.3. Allomorphie et emprunt
Comme à la fois des mots simplex et des mots complexes ont été empruntés,
et que l'allomorphie était manifestée dans la langue source, il en est résulté un
très grand nombre de lexèmes à deux radicaux allomorphes, répartis en une
forme par défaut et une forme employée dans les formations non-natives :
Simplex Dérivé non-natif
Derive DÉRIVÉnatif
Derive NATIF
ratio ration-eel
Plato platon-isme
drama dramat- isch
dramatis-eer
filter filtr-eer filter-en
center centr-eer center-en
orkest orkestr-eer
Tableau 7.
6. Conclusion
Le fait de réexplorer cette distinction de la flexion et de la dérivation, orga
nisée dans l'unique domaine du « mot » et manifestée par l'unique moyen de l
variation formelle, permet de dégager l'hypothèse implicite selon laquelle la
morphologie serait définie par des relations entre la forme et le sens. Et de voi
que cette hypothèse est inexacte. Certains aspects de la morphologie constituen
des contrastes purement morphologiques, sans aucune contre-partie, ni séman
tique ni syntaxique. Ainsi les radicaux allomorphes des lexèmes doivent être
différenciés comme porteurs d'indices, dont la seule fonction est de spécifier
leur mode d'interaction avec des règles de réalisation de la flexion ou des règles
de dérivation et de composition. Ces indices, qu'ils soient appelés « strong/
weak » ou « troisième radical du V latin », ou « forme longue/forme courte »
sont des catégories « morphomiques », au sens où elles ne jouent aucun rôl
dans la grammaire au-delà de ces mises en œuvre autonomes (« autonomou
workings », Stump, 2001:169) du composant morphologique.
On sait par ailleurs que les recherches menées en morphophonologie depuis
vingt ans ont rapporté des moissons de phénomènes formels, tels que la « bonne
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forme » est l'objectif visé par toutes sortes d'opérations comme l'haplologie, les
contraintes de taille, les opérations dissimilatives, la présence d'interfixes à la
jointure du radical et des affixes, etc.23. Ces corrections et mises au point24, qui
visent l'obtention d'une forme optimale appartiennent à l'interface de la
morphologie et de la phonologie. Mais le fait brut de l'allomorphie des radicaux
exhibe un aspect du réel linguistique qui se caractérise par ceci qu'il ne requiert
aucune explication, qu'il ne vise aucune fin, ne découle pas d'une contrainte
phonologique et ne met en jeu aucune correspondance avec des phénomènes
d'interprétation. On peut raisonner de façon parallèle sur l'existence de classes
flexionnelles (cf. Aronoff, 1994, chapitres 3 &. 5). Il y a seulement à admettre au
départ que les unités de la morphologie que sont les lexèmes peuvent avoir
plusieurs formes (Zwicky emploie là le terme de « shapes »), ce qui contredit
tout principe d'appariement biunivoque entre sens et forme.
Les recherches de Maiden (1992), de Aronoff (1994), ont ainsi placé dans un
plein jour une propriété de l'organisation des formes lexicales qui met en cause
une définition de la morphologie implicitement reliée au concept de
morphème, comme le souligne Booij (1996 : 35) lorsqu'il signale que « the
morphology of a language does not always exhibit a simple relation between
form and meaning ». Ces phénomènes et l'analyse qui en a été proposée consti
tuent un argument de plus contre l'hypothèse d'une morphologie à base
morphème, entité, elle, exclusivement définie par une relation simple entre le
son et le sens. Il y a place pour une vue complémentaire, selon laquelle l'allo
morphie peut être considérée non comme une déviation à partir d'une relation
naturellement isomorphique entre forme et sens, mais comme une propriété
abstraite structurale des systèmes morphologiques.
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23. Pour le français, voir les travaux de M. Plénat et de M. Roché.
24. On note d'ailleurs que ces mises au point de la forme optimale par correction des accidents
phonologiques provoqués par l'affixation sont apparemment réservées à la morphologie construc
tionnelle, ce qui accrédite le modèle de la morphologie divisée. En effet, on a pu proposer que la
forme camionneur soit une forme de remplacement de *camionnier, prévu par le système, mais faisant
se succéder deux yods dans deux syllabes contiguës (Roché, 1997). Mais le /i/ d'imparfait apparaît
inflexiblement dans les paradigmes de verbes qui comportent un yod dans la dernière syllabe de
leur radical : amélioriez, mentionniez, carillonniez, sillonniez. L'organisation des flexions en paradigme
joue ici un rôle décisif. Cette différence s'inscrit donc dans le cadre de la Morphologie Diviséée.
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