Texte de Leïla Sebbar
L'ordre de la maison est aussi tyrannique, jubilatoire ou meurtrier, que
l'ordre de l'écriture.
Une femme est capable de souffrir, soudain, d'insomnie réelle, si la
vaisselle a été oubliée dans l'évier, si le fond de la cocotte, brûlée par
accident n'a pas été récuré énergiquement à temps, ou si elle n'a pas
retrouvé, à la place où elle devait être rangée, au moment du grand
nettoyage de printemps, la couverture d'enfant dont elle a absolument
besoin, là tout de suite...
Tout objet domestique déplacé, contrevenant à l'ordre établi par celle qui
fait le travail, au jour le jour, devient un objet de torture mentale. Et
comme les objets ne manquent pas dans une maison...
Pour une femme qui écrit, les obsessions ménagères se trouvent
transposées dans sa pratique d'écrivain. L'emploi du temps, de l'espace,
du corps domestique, les gestes pour corriger, décrasser, ranger, mettre
et remettre en place, harmoniser, les manières qui accompagnent ces
gestes, on les retrouve exactement chez la ménagère et chez l'écrivain. La
production finale sera différente dans la forme et la fonction de l'objet,
mais la similitude dans l'ordonnancement du matériel graphique pour le
livre, ou du matériel ménager pour la maison est frappante lorsqu'on y
regarde de près. Par ailleurs, les effets du travail d'écriture, pour celle qui
a accompli les gestes appropriés suivant le rituel imposé à elle-même, la
ménagère ou l'écrivain, qui a travaillé et organisé le travail, rituel
dépendant des humeurs et des principes de la maîtresse d'oeuvre.
La ménagère comme l'écrivain, travaille pour un résultat quel qu'il soit,
qui lui donnera la certitude ou l'illusion, comme on voudra, qu'elle a
accompli une oeuvre aussi vitale qu'une oeuvre d'art. Par sa maîtrise sur
les objets de ménage ou d'écriture, elle a réussi à faire une maison, à
faire un livre; grâce à une conduite disciplinaire de maintien de l'ordre
suivant ses propres critères esthétiques, elle a observé avec obstination
son idée de l'harmonie, de la grâce, du charme d'une chambre ou d'une
page écrite, d'une maison ou d'un livre.
Ainsi, elle a créé, elle a donné forme et force à un espace qu'on lit des
yeux et du corps, livre ou maison.
Comme une maison, un livre est un lieu de vie, un lieu à vivre; même si
on sait que la ritualité du ménage, de l'écriture protège contre la folie et la
mort, contre l'angoisse de ce qui est à refaire chaque jour, on voudrait
croire à l'éternité. Une maison, comme un livre, est un lieu de vie
mouvant à créer et recréer sans fin, dans la joie ou le malheur.
Je ne peux écrire que si j'ai un matériel de travail accumulé depuis des
mois, engrangé et rangé dans des sous chemises, chemises, cartons
étiquetés, comme un fonds de maison complet et ordonné qui servira à
alimenter les repas quotidiens. Fonds de maison disponible, à portée de la
main, où on peut puiser sans perte de temps, au moment voulu. Fonds de
maison conforme aux principes de l'Économie domestique, aux manies
culinaires de la maîtresse de maison.
Les chemises volumineuses sont tout près, sur une table chinoise à deux
étages, à gauche, prêtes à déverser, dans l'ordre, les notes nourricières
pour les textes de longue durée. C'est dans la maison, dans une pièce de
la maison, dans un coin de cette pièce, à une table ronde posée contre la
fenêtre, que j'écris le mieux. Ailleurs, dehors, dans des lieux de passage,
cafés, brasseries, gares, j'écris des textes brefs, je prends des notes,
comme on mange dans un Mac-Do. Dans la maison, j'ai besoin d'être
seule, sans enfant, ni personne qui me sollicite pour me détourner de mon
attention obsessionnelle... Il me faut absolument, à droite de la table, le
fouillis ordonné dans le temps, des panneaux où sont affichés, par étapes
successives, les images, les objets disparates, indispensables à tel ou tel
moment du travail: photographies de presse, cartes postales coloniales,
étiquettes, timbres , écussons régionaux, cartes de géographie, paquets
de cigarettes Camel, boutons de mercerie, plumes sergent-major,
photographies d'enfance, paysages algériens... Je regarde ces panneaux
surchargés, surpiqués d'épingles, comme on regarde une armoire ou un
vaste placard qu'on ouvre largement pour le plaisir de voir, dans un
certain ordre, la vaisselle ou le linge, disposés suivant l'emploi, la taille, la
forme ou la couleur et par nécessité. Ces panneaux mythologiques ou
réels changent avec le livre, comme varie l'agencement d'une pièce à
vivre, d'une cuisine, d'une chambre, selon la saison, l'humeur, l'occasion,
mais là aussi par nécessité.
Pour un travail de longue durée, il faut de longues journées, de longues
heures, un temps souple, étale qui s'organise d'après le désir et le besoin,
comme lorsqu'on décide de préparer un plat, un dessert sophistiqués ou
que la journée entière sera consacrée à la couture. Alors on se lève tôt,
c'est un jour faste, on n'a pas envie de rester couchée. Seule dans la
maison et dans le silence, la table de travail offerte, je vais écrire
plusieurs heures de suite, longtemps, interrompue par un café italien au
comptoir du Rond-Point, jusqu'à deux heures de l'après-midi. Je
déjeunerai sans la radio, un peu vite et j'écrirai jusqu'au soir où je saurai
qu'il est tard, parce qu'il fait presque nuit.
Le bloc de papier pelure blanc et lisse est posé en travers de la table, le
stylo Parker noir à côté du bloc. J'aime écrire à la main et que la plume
glisse, très vite, très longtemps sur la surface pleine de la page, presque
sans marge. Je ne tape pas à la machine. Je ne veux pas apprendre. Je
tiens à cet archaïsme, comme une ménagère qui se sert encore d'un
moulin à légumes manuel alors qu'on lui a offert un robot-Marie efficace et
rapide. Comme si j'étais plus près des mots, plus près de la matière avec
ce vieux stylo ordinaire dont la plume s'est usée du côté gauche parce que
je n'arrive pas à le tenir droit.
Je ne relis pas le jour-même ce que j'ai écrit; je réserve ce plaisir au
lendemain matin où, à nouveau seule, je viendrai m'asseoir à la table,
devant les feuilles écrites la veille. De la même manière, une femme en
cuisine, en couture diffère le plaisir jusqu'à la jubilation finale, secrète,
solitaire. L'objet est terminé suivant ses rites à elle, comme un enfant
qu'on sort de soi, achevé, prêt à vivre avec les autres.
Texte paru dans Présence de Femmes:
Gestes acquis, Gestes conquis. Alger: ENAG, Hiver 1986.