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Continuité
Une véritable révélation
Delphine Laureau
Patrimoine et changements climatiques. Contre temps et marées
Number 156, Spring 2018
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Éditions Continuité
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0714-9476 (print)
1923-2543 (digital)
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Laureau, D. (2018). Une véritable révélation. Continuité, (156), 16–18.
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C O N S E R VAT I O N
Une véritable révélation
Sculptée dans le bois au XVIe siècle, une statue de la Vierge avait été rongée de
l’intérieur par des insectes. Une laborieuse restauration a permis de restituer
à l’œuvre sa singulière beauté.
D E L P H IN E L A U R E A U
L e Musée des maîtres et artisans du
Québec, situé à Montréal, possède dans
ses collections une bien singulière
sculpture en bois polychromé d’origine euro-
péenne. La ronde-bosse, haute de 1,20 mètre,
C’est dans cet état que la sculpture a
été confiée au Centre de conservation du
Québec pour y subir un traitement per-
mettant de la préserver. À ce moment, l’at-
taque ne semblait plus active. Par mesure
graisseux tout en respectant les sensibili-
tés de la polychromie, de ses liants, de la
feuille d’or, de la couche de préparation po-
sée directement sur le matériau et, enfin,
du bois mis à nu par endroits.
représente une figure féminine debout, les de sécurité, on a observé deux périodes de Ensuite, le personnage a été redressé du
mains jointes en prière devant la poitrine. mise en quarantaine. On a ensuite retiré côté droit afin de retrouver sa verticalité. La
La tête est légèrement inclinée en avant ; la une quantité abondante de vermoulure, base a été stabilisée et insérée dans un socle
poitrine, plutôt effacée ; la taille, haute et mais seulement quelques mues d’insectes, confectionné sur mesure qui s’harmonise
fine ; le ventre et les hanches, projetés vers ce qui était une bonne nouvelle. avec ceux des autres statues du Musée. À
l’avant. Le genou droit, replié, donne un titre de restauratrice responsable du projet,
sentiment de mouvement malgré un im- Consolider le bois vermoulu j’ai comblé les manques de matière les plus
mobilisme apparent. L’œuvre a ensuite fait l’objet d’une série inesthétiques ; ainsi, j’ai refait le nez à par-
L’œuvre a été acquise entre 1935 et 1978, de travaux. Les galeries creusées dans tir de l’amorce qui subsistait et obturé les
soit par legs, soit directement sur le mar- le bois se rejoignaient, ce qui fragili- trous d’envol des coléoptères. Le personnage
ché européen. Sa datation et son histoire sait grandement la structure interne ne semble plus être défiguré par la maladie,
sont longtemps demeurées inconnues. de la sculpture. La sortie des insectes et ses traits ont retrouvé leur jeunesse. Sa
Fortement vermoulue, fissurée, à peu près avait fait éclater la polychromie. Environ robe, si abîmée qu’on voyait au travers, a
illisible puisque recouverte d’une épaisse 75 % des couleurs posées sur le bois n’y été reconstituée avec des pièces de bois tail-
couche noirâtre de suie et de crasse, elle adhéraient plus. Les écailles devaient lées sur mesure et teintées. Le bois nu a été
reposait dans un sac de polyéthylène être refixées pour éviter de nouvelles éclairci.
scellé depuis 1991. Un inventaire com- pertes et permettre le nettoyage sans
plet des collections du Musée avait alors risque. Repositionner ces minuscules Une beauté polychrome
révélé une infestation d’insectes xylo- plaques de peinture sous lunettes gros- Ces interventions de nettoyage ont confir-
phages sur cette sculpture. Extrêmement sissantes a nécessité de consolider préa- mé l’habileté du sculpteur et du « polychro-
fragilisée par les nombreuses galeries lablement certaines galeries creusées par meur » (l’artiste responsable de la mise en
de vrillettes, des coléoptères communs les vrillettes près de la surface. couleurs, un métier répandu à l’époque
en Europe, la statue ne tenait plus de- Après avoir longuement réfléchi et ef- médiévale). Comme la sculpture devait être
bout et donnait l’impression de tomber fectué plusieurs tests, j’ai sélectionné les exposée dos contre le mur ou placée sur un
en poussière. Elle a d’ailleurs fait partie adhésifs, les produits organiques de net- fond, son créateur l’avait grossièrement évi-
de l’exposition Œuvres en péril, organisée toyage et les solvants de rinçage les plus dée à l’arrière afin de réduire les risques de
à l’occasion du Salon des métiers d’art en indiqués, ainsi que leur dosage et temps déformation liés aux variations de l’humidi-
2004 pour démontrer les dangers mena- d’application. Le traitement devait agir té ambiante. Il avait utilisé une herminette
çant le patrimoine. efficacement pour supprimer le dépôt noir et de larges gouges pour creuser rapidement
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L’ensemble des faits observés permet de penser que
l’œuvre représente une Immaculée Conception sculptée
en Espagne vers le premier tiers du XVIe siècle.
la cavité. Il s’était ensuite servi de gouges,
de fermoirs, de ciseaux, de méplats et de
râpes pour réaliser les parties sculptées et
la finition. Enfin, la préparation, la pose de
la feuille d’or et la mise en couleur avaient
permis d’égaliser les surfaces.
L’œuvre n’a jamais été repeinte, ce qui
est un fait rare. La polychromie, désor-
mais visible, se compose d’une couche de
feuilles d’or (technique à la détrempe) re-
couverte de rose sur la robe, de bleu sur
l’avers du manteau et de rouge sur le revers.
Une technique spéciale, appelée sgraffito, a
permis de créer des motifs simulant ceux
de riches étoffes. Elle consiste à recouvrir
une feuille d’or d’une couche de peinture
opaque ou de vernis coloré qui est retirée
partiellement avant son séchage complet.
Ces subtilités de sculpture et de mise
en couleurs créent un personnage d’un
réalisme surprenant. Un diadème à fleu-
rons, un large collier rehaussé d’or et des
motifs de fleurs de lys témoignent de
la noblesse de la dame représentée. Ses
longs cheveux détachés et non voilés
confirment qu’elle n’est pas liée par les
liens du mariage. Les aplats de couleur
sur le manteau révèlent la lettre « M ».
Il est donc fort possible qu’il s’agisse de la
Vierge Marie.
Révélation des origines
De quelle région et de quelle époque
pourrait donc provenir cette sculpture
originaire d’Europe ? L’analyse micros-
copique des fragments de bois prélevés a
permis d’identifier l’espèce tilia (tilleul).
Malheureusement, il a été impossible de
dater le bois par dendrochronologie, car il À son arrivée au CCQ, la statue était vermoulue, fissurée et recouverte de suie et de crasse (à
n’existe pas de cadre de référence en Europe gauche). Depuis sa restauration, on peut de nouveau apprécier ses qualités esthétiques (à droite).
pour ce type d’arbre. Photos : Jacques Beardsell, CCQ
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La nature de certains pigments livre
toutefois des indices. La couche blanche
de préparation qui couvre le bois s’avère
à base de sulfate de calcium, un mélange
utilisé principalement en Europe du Sud.
Les analyses microchimiques révèlent
la présence de bleu de smalt, en usage
surtout entre le XVIe et le dorure début
du XVIIIe siècle ; des pigments opaques
semblent indiquer une technique de po-
lychromie espagnole, comme le men-
tionne Gilles Perreault dans son ouvrage
Dorure et polychromie sur bois. Techniques
traditionnelles et modernes. Quant à la tech-
nique du sgraffito, elle était largement ré-
pandue dans le bassin méditerranéen au
XVIe siècle.
La facture et le style de l’œuvre s’avèrent
également révélateurs. À partir du XVIe siè-
cle, notamment en Espagne, le culte de
l’Immaculée Conception s’impose. La
Sainte Vierge y est représentée munie des
caractéristiques essentielles de la « Femme
de l’Apocalypse » qui, enceinte, est « enve-
loppée du soleil, la lune sous ses pieds et
une couronne de douze étoiles sur sa tête »
La sélection des produits utilisés pour le traitement de l’œuvre a nécessité de la réflexion et
quelques tests. Il fallait bien nettoyer la sculpture sans toutefois l’abîmer.
(Dictionnaire des mythes et des symboles de
Photo : Stéphanie Gagné, CCQ James Hall). Or, la sculpture montre à son
pied des traces d’assemblage qui pour-
raient être associées à un croissant de lune
aujourd’hui disparu.
L’ensemble de ces faits permet de pen-
ser que l’œuvre représente une Immaculée
Conception sculptée en Espagne vers le
premier tiers du XVIe siècle.
Aujourd’hui exposée à côté de statues
religieuses de fabrication québécoise, cette
petite sculpture aux qualités esthétiques
indéniables témoigne des liens stylistiques,
techniques, historiques et intellectuels
qui unissent les époques et les cultures.
Désormais, les conservateurs de l’art pour-
ront procéder sans crainte aux recherches
requises pour approfondir les découvertes
faites lors de cette restauration, qui a né-
cessité quelque 430 heures de travail finan-
cées par le ministère de la Culture et des
Communications du Québec. ◆
Delphine Laureau est chargée de projet au
Centre de conservation du Québec. Elle y a
On peut maintenant admirer la polychromie de la statue, notamment les riches étoffes que travaillé à titre de restauratrice de sculptures
l’artiste a réussi à simuler grâce à la technique du sgraffito. entre 2003 et 2015.
Photo : Jacques Beardsell, CCQ
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