CHARTE INTERNATIONALE POUR LA GESTION DU
PATRIMOINE ARCHEOLOGIQUE (1990)
Préparée par le Comité International pour la Gestion du Patrimoine Archéologique
(ICAHM) et adoptée par la 9ème Assemblée Générale de l’ICOMOS à Lausanne en
1990.
INTRODUCTION
Il est unanimement reconnu que la connaissance des origines et du développement des
sociétés humaines est d'une importance fondamentale pour l'humanité toute entière en lui
permettant de reconnaître ses racines culturelles et sociales.
Le patrimoine archéologique constitue le témoignage essentiel sur les activités humaines du
passé. Sa protection et sa gestion attentive sont donc indispensables pour permettre aux
archéologues et aux autres savants de l'étudier et de l'interpréter au nom des générations
présentes et à venir, et pour leur bénéfice.
La protection de ce patrimoine ne peut se fonder uniquement sur la mise en oeuvre des
techniques de l'archéologie. Elle exige une base plus large de connaissances et de
compétences professionnelles et scientifiques. Certains éléments du patrimoine
archéologique font partie de structures architecturales, en ce cas, ils doivent être protégés
dans le respect des critères concernant le patrimoine architectural énoncés en 1964 par la
Charte de Venise sur la restauration et la conservation des monuments et des sites;
d'autres font partie des traditions vivantes des populations autochtones dont la participation
devient alors essentielle pour leur protection et leur conservation.
Pour ces raisons et bien d'autres, la protection du patrimoine archéologique doit être fondée
sur une collaboration effective entre des spécialistes de nombreuses disciplines différentes.
Elle exige encore la coopération des services publics, des chercheurs, des entreprises
privées et du grand public. En conséquence cette charte énonce des principes applicables
dans différents secteurs de la gestion du patrimoine archéologique. Elle inclut les devoirs
des pouvoirs publics et des législateurs, les règles professionnelles applicables à l'inventaire,
à la prospection, à la fouille, à la documentation, à la recherche, à la maintenance, la
conservation, la reconstitution, l'information, la présentation, la mise à disposition du public
et l'affectation du patrimoine archéologique aussi bien que la définition des qualifications du
personnel chargé de sa protection.
Cette charte a été motivée par le succès de la Charte de Venise comme document normatif
et comme source d'inspiration dans le domaine des politiques et des pratiques
gouvernementales, scientifiques et professionnelles.
Elle doit énoncer des principes fondamentaux et recommandations d'une portée globale.
C'est pourquoi elle ne peut prendre en compte les difficultés et les virtualités propres à des
régions ou à des pays. Pour répondre à ces besoins, la charte devrait par conséquent être
complétée sur un plan régional et national par des principes et des règles supplémentaires.
DÉFINITION ET INTRODUCTION
Article 1.
Le "patrimoine archéologique" est la partie de notre patrimoine matériel pour laquelle les
méthodes de l'archéologie fournissent les connaissances de base. Il englobe toutes les
traces de l'existence humaine et concerne les lieux où se sont exercées les activités
humaines quelles qu'elles soient, les structures et les vestiges abandonnés de toutes sortes,
en surface, en sous-sol ou sous les eaux, ainsi que le matériel qui leur est associé.
POLITIQUES DE "CONSERVATION INTÉGRÉE"
Article 2.
Le patrimoine archéologique est une richesse culturelle fragile et non renouvelable.
L'agriculture et les plans d'occupation des sols résultant de programmes d'aménagement
doivent par conséquent être réglementés afin de réduire au minimum la destruction de ce
patrimoine. Les politiques de protection du patrimoine archéologique doivent être
systématiquement intégrées à celles qui concernent l'agriculture, l'occupation des sols et la
planification, mais aussi la culture, l'environnement et l'éducation. La création de réseaux
archéologiques doit faire partie de ces politiques.
Les politiques de protection du patrimoine archéologique doivent être prises en compte par
les planificateurs à l'échelon national, régional et local.
La participation active de la population doit être intégrée aux politiques de conservation du
patrimoine archéologique. Cette participation est essentielle chaque fois que le patrimoine
d'une population autochtone est en cause. La participation doit être fondée sur l'accès aux
connaissances, condition nécessaire à toute décision. L'information du public est donc un
élément important de la "conservation intégrée".
LÉGISLATION ET ÉCONOMIE
Article 3.
La protection du patrimoine archéologique est une obligation morale pour chaque être
humain. Mais c'est aussi une responsabilité publique collective. Cette responsabilité doit se
traduire par l'adoption d'une législation adéquate et par la garantie de fonds suffisants pour
financer efficacement les programmes de conservation du patrimoine archéologique.
Le patrimoine archéologique est un patrimoine commun pour toute société humaine; c'est
donc un devoir pour tous les pays de faire en sorte que des fonds appropriés soient
disponibles pour sa protection.
La législation doit garantir la conservation du patrimoine archéologique en fonction des
besoins de l'histoire et des traditions de chaque pays et de chaque région en faisant
largement place à la conservation "in situ" et aux impératifs de la recherche.
La législation doit se fonder sur l'idée que le patrimoine archéologique est l'héritage de
l'humanité toute entière et de groupes humains, non celui de personnes individuelles ou de
nations particulières.
La législation doit interdire toute destruction, dégradation ou altération par modification de
tout monument, de tout site archéologique ou de leur environnement en l'absence d'accord
des services archéologiques compétents.
La législation doit par principe exiger une recherche préalable et l'établissement d'une
documentation archéologique complète dans chacun des cas où une destruction du
patrimoine archéologique a pu être autorisée.
La législation doit exiger une maintenance correcte et une conservation satisfaisante du
patrimoine archéologique et en garantir les moyens.
La législation doit prévoir des sanctions adéquates, proportionnelles aux infractions aux
textes concernant le patrimoine archéologique.
Au cas où la législation n'étendrait sa protection qu'au patrimoine classé ou inscrit sur un
inventaire officiel, des dispositions devraient être prises en vue de la protection temporaire
de monuments et de sites non protégés ou récemment découverts, jusqu'à ce qu'une
évaluation archéologique ait été faite.
L'un des risques physiques majeurs encourus par le patrimoine archéologique résulte des
programmes d'aménagement. L'obligation pour les aménageurs de faire procéder à une
étude d'impact archéologique avant de définir leur programmes doit donc être énoncée dans
une législation adéquate stipulant que le coût de l'étude doit être intégré au budget du
projet. Le principe selon lequel tout programme d'aménagement doit être conçu de façon à
réduire au maximum les répercussions sur le patrimoine archéologique doit être également
énoncé par une loi.
INVENTAIRES
Article 4.
La protection du patrimoine archéologique doit se fonder sur la connaissance la plus
complète possible de son existence, de son étendue et de sa nature. Les inventaires
généraux du potentiel archéologique sont ainsi des instruments de travail essentiels pour
élaborer des stratégies de protection du patrimoine archéologique. Par conséquent,
l'inventaire doit être une obligation fondamentale dans la protection et la gestion du
patrimoine archéologique.
En même temps, les inventaires constituent une banque de données fournissant les sources
primaires en vue de l'étude et de la recherche scientifique. L'établissement des inventaires
doit donc être considéré comme un processus dynamique permanent. Il en résulte aussi que
les inventaires doivent intégrer l'information à divers niveaux de précision et de fiabilité,
puisque des connaissances même superficielles peuvent fournir un point de départ pour des
mesures de protection.
INTERVENTIONS SUR LE SITE
Article 5.
En archéologie, la connaissance est largement tributaire de l'intervention scientifique sur le
site. L'intervention sur le site embrasse toute la gamme des méthodes de recherche, de
l'exploration non-destructrice à la fouille intégrale en passant par les sondages limités ou la
collecte d'échantillons.
Il faut admettre comme principe fondamental que toute collecte d'information sur le
patrimoine archéologique ne doit détruire que le minimum des témoignages archéologiques
nécessaires pour atteindre les buts, conservatoires ou scientifiques, de la campagne. Les
méthodes d'intervention non destructives, observations aériennes, observations sur le
terrain, observations subaquatiques, échantillonnage, prélèvements, sondages doivent être
encouragées dans tous les cas, de préférence à la fouille intégrale.
La fouille implique toujours un choix des données qui seront enregistrées et conservées au
prix de la perte de toute information et, éventuellement, de la destruction totale du
monument ou du site. La décision de procéder à une fouille ne doit donc être prise qu'après
mûre réflexion.
Les fouilles doivent être exécutées de préférence sur des sites et des monuments
condamnés à la destruction en raison de programmes d'aménagement modifiant
l'occupation ou l'affectation des sols, en raison du pillage, ou de la dégradation sous l'effet
d'agents naturels.
Dans des cas exceptionnels, des sites non menacés pourront être fouillés soit en fonction
des priorités de la recherche, soit en vue d'une présentation au public. Dans ces cas, la
fouille doit être précédée d'une évaluation scientifique poussée du potentiel du site. La
fouille doit être partielle et réserver un secteur vierge en vue de recherches ultérieures.
Lorsque la fouille a lieu, un rapport répondant à des normes bien définies doit être mis à la
disposition de la communauté scientifique et annexé à l'inventaire approprié dans des délais
raisonnables après la fin des travaux.
Les fouilles doivent être exécutées en conformité avec les recommandations de l'UNESCO
(recommandations définissants les principes internationaux à appliquer en matière de
fouilles archéologiques, 1956), ainsi qu'avec les normes professionnelles, internationales et
nationales.
MAINTENANCE ET CONSERVATION
Article 6.
Conserver "in situ" monuments et sites devrait être l'objectif fondamental de la
conservation du patrimoine archéologique. Toute translation viole le principe selon lequel le
patrimoine doit être conservé dans son contexte original. Ce principe souligne la nécessité
d'une maintenance, d'une conservation et d'une gestion convenables. Il en découle que le
patrimoine archéologique ne doit être ni exposé aux risques et aux conséquences de la
fouille, ni abandonné en l'état après la fouille si un financement permettant sa maintenance
et sa conservation n'est pas préalablement garanti.
L'engagement et la participation de la population locale doivent être encouragés en tant que
moyen d'action pour la maintenance du patrimoine archéologique. Dans certains cas, il peut
être conseillé de confier la responsabilité de la protection et de la gestion des monuments et
des sites à des populations autochtones.
Les ressources financières étant inévitablement limitées, la maintenance active ne pourra
s'effectuer que de manière sélective. Elle devra donc s'exercer sur un échantillon étendu de
sites et de monuments déterminé par des critères scientifiques de qualité et de
représentativité, et pas seulement sur les monuments les plus prestigieux et les plus
séduisants.
La Recommandation de l'UNESCO de 1956 doit s'appliquer également à la maintenance et à
la conservation du patrimoine archéologique.
PRÉSENTATION, INFORMATION, RECONSTITUTION
Article 7.
La présentation au grand public du patrimoine archéologique est un moyen essentiel de le
faire accéder à la connaissance des origines et du développement des sociétés modernes.
En même temps, c'est le moyen le plus important pour faire comprendre la nécessité de
protéger ce patrimoine.
La présentation au grand public doit constituer une vulgarisation de l'état des connaissances
scientifiques et doit par conséquent être soumise à de fréquentes révisions. Elle doit
prendre en compte les multiples approches permettant la compréhension du passé.
Les reconstitutions répondent à deux fonctions importantes, étant conçues à des fins de
recherche expérimentale et pédagogiques. Elles doivent néanmoins s'entourer de grandes
précautions afin de ne perturber aucune des traces archéologiques subsistantes; elles
doivent aussi prendre en compte des témoignages de toutes sortes afin d'atteindre à
l'authenticité. Les reconstitutions ne doivent pas être construites sur les vestiges
archéologiques eux-mêmes et doivent être identifiables comme telles.
QUALIFICATIONS PROFESSIONNELLES
Article 8.
Pour assurer la gestion du patrimoine archéologique, il est essentiel de maîtriser de
nombreuses disciplines à un haut niveau scientifique. La formation d'un nombre suffisant de
professionnels dans les secteurs de compétence concernés doit par conséquent être un
objectif important de la politique d'éducation dans chaque pays. La nécessité de former des
experts dans des secteurs hautement spécialisés exige, quant à elle, la coopération
internationale.
La formation archéologique universitaire doit prendre en compte dans ses programmes le
changement intervenu dans les politiques de conservation, moins soucieuses de fouilles que
de conservation "in situ". Elle devrait également tenir compte du fait que l'étude de
l'histoire des populations indigènes est aussi importante que celle des monuments et des
sites prestigieux pour conserver et comprendre le patrimoine archéologique.
La protection du patrimoine archéologique est un processus dynamique permanent. Par
conséquent, toutes facilités doivent être accordées aux professionnels travaillant dans ce
secteur, afin de permettre leur recyclage. Des programmes spécialisés de formation de haut
niveau faisant une large place à la protection et à la gestion du patrimoine archéologique
devraient être mis en oeuvre.
COOPÉRATION INTERNATIONALE
Article 9.
Le patrimoine archéologique étant un héritage commun à l'humanité toute entière, la
coopération internationale est essentielle pour énoncer et faire respecter les critères de
gestion de ce patrimoine.
Il existe un besoin pressant de circuits internationaux permettant l'échange des
informations et le partage des expériences parmi les professionnels chargés de la gestion du
patrimoine archéologique. Cela implique l'organisation de conférences, de séminaires,
d'ateliers, etc. à l'échelon mondial aussi bien qu'à l'échelon régional, ainsi que la création de
centres régionaux de formation de haut niveau. L'ICOMOS devrait, par l'intermédiaire de
ses groupes spécialisés, tenir compte de cette situation dans ses projets à long et moyen
termes.
De même, des programmes internationaux d'échange de personnels administratifs et
scientifiques devraient être poursuivis comme fournissant le moyen d'élever le niveau des
compétences en ce domaine.
Sous les auspices de l'ICOMOS, des programmes d'assistance technique devraient être
développés.