Accès à la vérité : enjeux et perspectives
Accès à la vérité : enjeux et perspectives
La vérité Philosophie
RÉSUMÉ
L'homme est confronté au problème de son accès à la vérité. La nitude humaine peut sembler rendre un tel
accès impossible. Mais cette position dite sceptique s'avère intenable. Il faut penser un accès de l'humain à
la vérité. Il requiert courage, persévérance et effort. Cependant la vérité s'inscrit dans des discours et donc
dans une historicité, ce qui amène à contester l'idée d'une vérité unique. La volonté de vérité qui est celle de
l'humain varie dans ses principes en fonction des lieux et des époques. La vérité apparaît être moins un
absolu qu'une valeur dans laquelle les hommes croient.
L'homme doit-il répondre à une exigence de vérité ?
I
Les dé nitions de la vérité
Le vrai s'oppose au faux, mais ce couple de contraires peut être envisagé à travers différents points de vue.
EXEMPLE
L'eau bout à 100 °C.
À l'inverse, on peut a rmer que ce qui sera vrai pour une personne ne le sera pas pour une autre.
EXEMPLE
Un homme sain va trouver le miel sucré, tandis qu'un homme malade dont le goût est altéré va le trouver
amer. Les deux hommes auront raison de dire que le miel est sucré pour le premier ou amer pour le second.
La vérité est-elle universelle ou au contraire relative à chacun ? Peut-on dire « à chacun sa vérité » ?
A n de trancher cette question de l'universalité ou de la relativité de la vérité, il faut se demander à quoi on
reconnaît la vérité. Existe-t-il un critère objectif de la vérité ou, en l'absence d'un tel critère, l'homme doit-il
renoncer à accéder à la vérité ?
Mentir tient à la disposition d'esprit de celui qui ment, et non à l'exactitude des faits. Ainsi, le menteur possède
le savoir du vrai, de sorte qu'il est capable de dire le vrai. À l'inverse, l'ignorant qui, pensant dire le vrai, dit le
faux par manque de connaissance, ne commet qu'une erreur.
Il ne faut pas considérer que la condamnation morale du mensonge au pro t d'une valorisation de la vérité va
de soi. Au contraire, cette valeur donnée à la vérité est à réinterroger : ne peut-on imaginer que, dans certaines
situations, il vaut mieux mentir plutôt que dire la vérité ? Ne peut-on aussi considérer que, dans certains cas,
mentir est sans importance ?
Pourquoi donner autant de valeur à la vérité et, plus encore, pourquoi faire de la vérité elle-même une valeur ? Il
s'agit alors d'interroger la valeur de la vérité, et plus précisément la valeur de la valeur qu'est la vérité.
II
Accéder à la vérité
Il est possible de penser que l'humain ne pourra jamais accéder à la vérité, c'est l'idée que soutient l'attitude
sceptique. Cette position ne s'avère cependant pas tenable. L'accès à la vérité pleine et entière doit être
posé comme possible, malgré tous les efforts et toutes les souffrances qu'il suscite.
Michel de Montaigne
Essais, I, 27, « C'est folie de rapporter le vrai et le faux à notre su sance » -
1580
Seul un entendement divin in ni est en mesure de savoir avec certitude si une chose est vraie ou fausse.
L'humain est une créature nie, et cette nitude l'empêche de parvenir à une certitude quelle qu'elle soit.
L'humain sage est donc celui qui, reconnaissant que la connaissance de la vérité et de la fausseté excède les
capacités de son entendement, suspend son jugement. Le doute sceptique est un doute permanent qui
permet à l'homme d'éviter le dogmatisme (qui repose sur des règles strictes) et de relancer constamment ses
questionnements.
Hegel reproche alors à la conscience sceptique de ne pas prendre acte de ce doute. La conscience sceptique
cherche à se maintenir malgré cette contradiction que le doute indique. Pour le dire avec les mots de Hegel, la
conscience sceptique ne permet pas de réaliser le mouvement dialectique. Elle stagne et ne parvient jamais à
la connaissance d'elle-même. C'est pourquoi Hegel la quali e de conscience non sérieuse.
Une attitude sceptique face à la question de la vérité reste insu sante. Le scepticisme ne se soutient pas lui-
même, puisqu'il n'est pas soumis à son propre doute. De plus, il ne va pas jusqu'au bout de la contradiction
qu'il porte et ne permet donc pas à la conscience de parvenir au savoir d'elle-même. L'humain ne peut pas
rester dans un doute permanent, c'est-à-dire qu'il ne peut pas poser le doute comme une n en soi. Il faut donc
penser la possibilité d'un accès à la vérité. Pour cela, l'être humain doit fournir un effort pour l'atteindre.
B Le mythe de la caverne
Dans le mythe de la caverne, Platon met en scène le triple effort qu'un humain doit fournir dans son accès à
la vérité. Il lui faut se libérer de ses préjugés (se délivrer de ses chaînes), cheminer laborieusement vers la
vérité (sortir de la caverne), puis enseigner son savoir aux autres hommes (retourner dans la caverne).
Platon
La République, VII -
Les chaînes qui entravent les prisonniers sont les préjugés des hommes. De même que les chaînes
empêchent les prisonniers de tourner la tête et de voir autre chose que la paroi de la caverne, les préjugés
sont des œillères qui emprisonnent le regard de l'homme. Ils lui dissimulent la vérité.
Les captifs ont les yeux rivés sur les ombres projetées contre la paroi de la caverne. Ils n'ont jamais vu que ces
images : ils prennent les ombres des choses pour les choses elles-mêmes. Les ombres relèvent du sensible,
c'est-à-dire qu'elles n'ont que l'apparence du vrai. Cependant, elles peuvent être prises pour le vrai lui-même.
Ainsi les hommes prennent ce qui n'est qu'une apparence de la vérité pour la vérité elle-même.
Les ombres sont celles d'objets manipulés par d'autres hommes qui font croire aux prisonniers que les
ombres sont la réalité. Ces hommes sont des sophistes, c'est-à-dire des professionnels du discours et des
marchands de savoir. Ils ne se soucient pas de la véracité de leur discours, mais seulement de ce que ce
discours peut leur rapporter. Ainsi ils font passer le vrai pour le faux et inversement si cela leur est pro table.
Le discours sophistique maintient l'auditeur dans les chaînes de ses préjugés en prétendant délivrer un savoir
qui n'en est pas un.
Socrate : Envisage donc ce que serait le fait, pour eux, d'être délivrés
de leurs chaînes, d'être guéris de leur déraison, au cas où en vertu de
leur nature ces choses leur arriveraient de la façon que voici. Quand
l'un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever,
à tourner le cou, à marcher, à regarder du côté de la lumière ; quand,
en faisant tout cela, il souffrira ; quand, en raison de ses
éblouissements, il sera impuissant à regarder lesdits objets, dont
autrefois il voyait les ombres, quel serait, selon toi, son langage si on
lui disait que, tandis qu'autrefois c'étaient des billevesées qu'il voyait,
c'est maintenant, dans une bien plus grande proximité du réel et
tourné vers de plus réelles réalités, qu'il aura dans le regard une plus
grande rectitude ? et, non moins naturellement, si, en lui désignant
chacun des objets qui passent le long de la crête du mur, on le forçait
de répondre aux questions qu'on lui poserait sur ce qu'est chacun
d'eux ? Ne penses-tu pas qu'il serait embarrassé ? qu'il estimerait les
choses qu'il voyait autrefois plus vraies que celles qu'on lui désigne
maintenant ?
Glaucon : Hé oui ! beaucoup plus vraies !
Socrate : Mais, dis-moi, si on le forçait en outre à porter ses regards
du côté de la lumière elle-même, ne penses-tu pas qu'il souffrirait des
yeux, que, tournant le dos, il fuirait vers ces autres choses qu'il est
capable de regarder ? qu'il leur attribuerait une réalité plus certaine
qu'à celles qu'on lui désigne ? (…) Il aurait donc, je crois, besoin
d'accoutumance pour arriver à voir les choses d'en haut. Ce sont
leurs ombres que d'abord il regarderait le plus aisément, et, après, sur
la surface des eaux le simulacre des hommes aussi bien que des
autres êtres ; plus tard, ce serait ces êtres eux-mêmes. (…)
Finalement, ce serait, je pense, le soleil qu'il serait capable dès lors de
regarder, non pas ré échi sur la surface de l'eau, pas davantage
l'apparence du soleil en une place où il n'est pas, mais le soleil lui-
même dans le lieu qui est le sien ; bref, de le contempler tel qu'il est.
Glaucon : Nécessairement !
Platon
La République, VII -
La première douleur est de se libérer de ses chaînes : de la même façon qu'un prisonnier attaché souffre
lorsqu'il retrouve sa liberté de mouvement, un humain souffre en se libérant de ses préjugés. En effet, la
remise en question qui conduit à reconnaître que ce que l'on tenait pour vrai est en réalité faux est
douloureuse. Le prisonnier s'aperçoit que son savoir ne consiste qu'en des préjugés.
La seconde douleur est la lumière de la vérité. La douleur se redouble quand l'ancien prisonnier sort de la
caverne. De la même façon que des yeux habitués à l'obscurité sont blessés par la vive lumière du soleil,
l'humain habitué aux préjugés est ébloui par la vérité qu'il cherche à atteindre. Il doit s'habituer peu à peu à la
luminosité pour pouvoir percevoir les différents objets. L'habitude de regarder le vrai supplante alors
l'habitude de contempler des ombres.
Sorti de la caverne, l'humain apprend à regarder les différents éléments de la réalité à la lumière du vrai. Il
apprend à regarder d'abord les ombres des choses, il n'est plus dupe de leur illusion : il les regarde pour ce
qu'elles sont. Il considère ensuite les re ets, les représentations des différents éléments de la réalité, et en n
le vrai lui-même, c'est-à-dire le soleil. Ainsi l'humain élève son regard depuis les ombres jusqu'au vrai lui-même.
Pour le dire avec les mots de Platon, il passe du sensible, qui n'est qu'une dégradation du vrai, à l'intelligible,
qui est le vrai lui-même. Ce n'est que lorsqu'il contemple le soleil, c'est-à-dire l'intelligible, que l'humain accède
à la vérité.
Platon
La République, VII -
Le dernier effort que doit faire l'humain devenu philosophe est de redescendre dans la caverne pour libérer
ses anciens compagnons prisonniers. Il doit d'abord trouver en lui le courage de retourner dans un lieu dont il
a eu tant de mal à s'échapper. La tentation est grande pour le philosophe de rester au dehors de la caverne
a n de contempler l'intelligible et de jouir du plaisir de connaître. Cependant, le véritable philosophe
abandonne ces nobles objets pour retourner au cœur du sensible et délivrer les autres par son enseignement.
Lorsqu'il pénètre dans la caverne, ses yeux doivent s'habituer de nouveau à l'obscurité. Lui qui s'était
déshabitué de la contemplation du sensible pour habituer son regard à l'intelligible, il doit à présent s'habituer
de nouveau aux ténèbres de la caverne. Cette replongée dans le sensible ne lui fait cependant pas perdre sa
lucidité. Le philosophe sait que ce qu'il contemple n'est que l'apparence du vrai.
L'effort le plus considérable n'est pas d'accéder à la vérité, mais d'instruire les autres hommes de la vérité que
l'on a découverte. En effet, les discours du philosophe font souffrir les prisonniers car ils mettent à mal leurs
préjugés. Les captifs peuvent refuser cette souffrance et rejeter le philosophe, voire le tuer. Cette dernière
éventualité fait référence à la mort de Socrate, condamné à boire la ciguë à cause de son enseignement
philosophique.
La vérité se conquiert par un effort qui fait passer l'humain du statut d'ignorant à celui de savant. Si l'accès à la
vérité implique efforts et souffrances, il est cependant possible à l'humain d'accéder à la vérité de manière
pleine et entière.
Lorsque l'humain savant, c'est-à-dire chez Platon le philosophe, veut instruire les autres hommes, il doit
nécessairement le faire par le biais de discours. Néanmoins, les discours peuvent autant servir la vérité que la
travestir ou la nier.
III
Le discours vrai contre la vérité comme effet de langage
La vérité est toujours présentée au sein de discours. Le discours peut alors servir la vérité ou la déformer.
L'opposition entre discours vrai et discours non vrai n'est toutefois pas aussi rigide qu'il paraît.
A Le sophiste et le philosophe
Les discours du sophiste et du philosophe prétendent tous deux enseigner le vrai. Le sophiste est le rival du
philosophe. C'est un marchand de savoir dont les discours ont l'apparence de la vérité. Cette apparence
peut sembler plus vraie que la vérité elle-même dévoilée dans les discours du philosophe.
Platon
Protagoras -
Socrate pointe l'imprudence d'Hippocrate qui va con er son âme, c'est-à-dire ce en quoi réside la possibilité
de tout bonheur ou de tout malheur, à un sophiste, alors qu'il ignore justement ce qu'est un sophiste. Platon
compare ainsi le sophiste à un marchand qui, bien qu'ignorant la valeur et le bon usage de ses produits, en fait
cependant l'éloge a n de les vendre. Le sophiste est un ignorant, car il ne connaît pas la véritable valeur des
connaissances qu'il vend.
Une telle connaissance importe en vérité peu au sophiste : pour lui, un savoir qui a de la valeur est seulement
un savoir qui se vend bien, indépendamment de sa vérité et de sa fausseté. C'est la raison pour laquelle le
savoir des sophistes atte l'opinion commune, c'est-à-dire l'opinion du plus grand nombre.
Socrate prévient Hippocrate, car si le sophiste est semblable au marchand, les dommages que peut causer
son enseignement sont plus dangereux que ceux que peuvent causer la vente d'aliments. En effet, la
connaissance se déverse immédiatement dans l'âme par le canal de l'enseignement. Il n'est pas possible de
différer le moment d'ingérer la connaissance. À l'inverse, si un homme achète des aliments, il peut différer le
moment de les consommer et s'instruire ainsi auparavant de leur valeur et de la meilleure manière de les
consommer. L'enseignement du sophiste est alors doublement dangereux car ni le vendeur ni le
consommateur ne connaissent la véracité, et donc la véritable valeur de cet enseignement.
EXEMPLE
Si Socrate était condamné par un tribunal comme ne cesse de l'en menacer Calliclès, il serait alors comme
un médecin accusé par un con seur devant un tribunal d'enfants. Le con seur accuse le médecin d'être
responsable des maux des enfants par ses traitements médicaux (incision, cautérisation, amères potions,
régimes alimentaires), tandis que lui leur fait plaisir par ses friandises. Le public d'enfants aveuglés par le
plaisir n'admettra jamais que le médecin a toujours agi pour sa santé.
À maintes reprises dans ce dialogue, Calliclès menace Socrate, a rmant que la puissance persuasive du
discours sophistique pourrait aisément le faire condamner par le tribunal d'Athènes, quand bien même il ne
serait coupable de rien. La rhétorique sophistique serait assez puissante pour présenter comme coupable
celui qui est innocent. C'est d'ailleurs ce qui se produisit en 399 av. J.-C., quand Socrate fut condamné par le
tribunal d'Athènes pour avoir corrompu la jeunesse. Platon explique alors que ce qui fut désigné comme
corruption n'était que l'enseignement philosophique de la vérité.
Le discours du sophiste se présente comme un discours savant, tout en ne délivrant aucune vérité. Le
sophiste est un marchand de savoirs, qui se préoccupe uniquement de la renommée de ses discours et de la
richesse qu'ils lui apportent. Il ne se soucie nullement de la vérité de ces propos. Platon oppose alors au
discours sophistique le dialogue socratique qui conduit l'ensemble des interlocuteurs à la vérité sur l'objet de
la discussion.
Platon
Le Banquet -
L'amour dont il est question dans le texte est celui de la vérité et des beaux discours, c'est-à-dire des discours
qui énoncent la vérité. Platon expose la théorie socratique de la maïeutique à travers le discours de Diotime.
DÉFINITION Maïeutique
La maïeutique est l'art de faire accoucher les âmes de la vérité dont elles sont porteuses par le biais du
dialogue.
En effet, selon Platon, les âmes possèdent la vérité mais elles doivent faire tout un travail pour prendre
conscience de cette vérité. La vérité qui arrive à maturation est alors semblable au fœtus qui se développe
dans le ventre de sa mère. L'accouchement doit se dérouler dans de bonnes conditions a n que l'humain soit
délivré et jouisse pleinement de la vérité dont il accouche. Le philosophe n'enseigne pas magistralement le
savoir qui est le sien, mais dialogue avec son interlocuteur a n de le mener à la vérité. Le philosophe avance
avec son interlocuteur, la recherche de la vérité est ainsi une recherche commune.
Le logos philosophique rend possible un accès à une vérité universelle par le langage. Il faut cependant
considérer l'historicité de la vérité, au sens où les différentes époques et sociétés ne considèrent pas la vérité
de la même manière.
É
[Link] 8/14 Chapitre 17 : La vérité
Terminale
La vérité Philosophie
DÉFINITION Épistémé
Chez Michel Foucault, l'épistémé est un ensemble de rapports entre des sciences, des gures
épistémologiques, des positivités et des pratiques discursives.
Foucault prend notamment appui sur le Traité des signatures d'Oswald Crollius qui a rme que le monde est
recouvert d'un ensemble de signes que l'homme doit décrypter. A n de parvenir à la vérité concernant les
choses de la nature, le scienti que doit parler le langage du monde. Ce langage est basé sur le principe de
ressemblance.
EXEMPLE
La plante aconit soignerait les yeux car ses graines sont de petits globes sombres enchâssés dans des
pellicules blanches, rappelant ainsi des yeux.
Le noyau de la noix qui ressemble à un petit cerveau serait ainsi propre à soigner les maux de tête.
Dans Les Mots et les Choses, Michel Foucault explique que la volonté de savoir de l'épistémé classique se
base en revanche sur le principe de représentation. Il s'agit toujours d'une volonté humaine de parvenir à la
vérité, mais les principes de cette volonté ont changé. Ainsi, ce qui était tenu pour vrai au XVIe siècle ne l'est
plus au XVIIe siècle. Foucault parle alors de la taxinomie (science des classi cations) qu'est le tableau de Port-
Royal. Ce tableau classe différents éléments de la nature. Il représente ces éléments selon une certaine
organisation, mais ne prétend jamais ressembler à ce qu'il représente, ni parler à la nature son propre langage.
Michel Foucault
L'Ordre du discours - 1970
La discipline n'est pas la somme de tout ce qui peut être dit de vrai à propos de quelque chose. Elle dé nit un
cadre normatif. Tout discours, pour être reconnu comme vrai, doit respecter le cadre de la discipline. La
discipline pose ainsi la normativité des objets étudiés, des instruments conceptuels appropriés et de l'horizon
thématique dans lequel l'étude doit se situer.
Ainsi Johann Gregor Mendel disait des choses vraies mais n'était pas dans le vrai, c'est-à-dire que son objet
d'étude, ses instruments conceptuels et son horizon théorique ne correspondaient pas au cadre normatif du
discours vrai de la science botanique du XIXe siècle. Inversement, Matthias Jakob Schleiden disait des choses
fausses tout en étant dans le vrai, car son propos respectait ce cadre normatif.
Il est donc possible d'émettre des propositions vraies dans une « extériorité sauvage », c'est-à-dire en dehors
du champ des disciplines de son époque. Cependant, un discours n'est dans le vrai qu'en obéissant aux règles,
à la « police » de la discipline.
IV
La question du mensonge
La loi morale interdit inconditionnellement de mentir. Cependant, il semble que dans certaines situations le
mensonge soit nécessaire. Plus encore, certains mensonges sans importance ne semblent pas constituer
de véritables fautes morales. Il convient alors de réévaluer la valeur qu'est la vérité a n de déterminer si
l'homme doit encore lui obéir ou bien la dépasser.
« Ment donc qui a une chose dans l'esprit, et en avance une autre, au
moyen de mots ou de n'importe quel autre type de signes. Aussi dit-
on également que le cœur du menteur est double, c'est-à-dire que sa
pensée est double, car elle embrasse ce qu'il sait être vrai et ne dit
pas, et, en même temps, ce qu'il avance à sa place, tout en sachant
ou en pensant que c'est faux. Aussi est-il possible de dire le faux sans
mentir si l'on pense qu'il en va comme on le dit, bien qu'il n'en aille pas
ainsi, et de mentir en disant le vrai, bien qu'en fait il en aille comme on
le dit. On juge en effet qui ment et qui ne ment pas en fonction de la
disposition d'esprit, et non de la vérité ou de l'inexactitude des faits
eux-mêmes. »
Saint Augustin
Sur le mensonge -
Mentir nécessite de connaître la vérité. Ainsi le mensonge consiste à vouloir tromper volontairement autrui,
tandis que l'erreur est avant tout le fait de se tromper soi-même. Il ne faut donc pas confondre le mensonge
qui est énoncé en toute connaissance de cause, et l'erreur due à l'ignorance.
Il n'y a jamais dans l'erreur de volonté de tromper. C'est la raison pour laquelle l'erreur n'est pas une faute. En
effet, la notion de faute comporte une lourde connotation morale, dont l'erreur est exempte.
Le fait de distinguer l'erreur du mensonge permet aussi de ne pas assimiler le faux au mensonge. En effet, un
homme peut ainsi dire quelque chose de faux sans mentir, quand il est persuadé de la vérité de ce qu'il dit.
EXEMPLE
Si je suis persuadé que la capitale de l'Allemagne est Tombouctou et que je l'a rme, alors je ne mens pas
mais je fais une erreur. Je dis quelque chose de faux mais je ne mens pas.
À l'inverse, si je sais que la capitale de l'Allemagne est Berlin, mais que je pro te de l'ignorance et de la
crédulité d'un autre pour lui faire croire que c'est Tombouctou, alors je mens.
Inversement, un homme peut mentir en disant quelque chose de vrai. Il su t pour cela qu'il se soit auparavant
trompé et qu'il tienne alors pour vrai ce qui est en réalité faux. Ainsi le mensonge ne consiste pas dans la
véracité du propos, mais dans l'intention du sujet de dire ou de ne pas dire ce que lui tient pour vrai. Mentir, ce
n'est pas dire le faux, mais faire passer pour vrai dans son discours ce que l'on tient soi-même pour faux.
EXEMPLE
Si je suis persuadé que la capitale de l'Allemagne est Tombouctou, je suis dans l'erreur. Si je dis alors à un
autre que la capitale de l'Allemagne est Berlin, je mens. En effet, à mes yeux, ce que je dis à autrui est faux.
J'ai l'intention de le tromper.
Emmanuel Kant explique que mentir est un renoncement et même une abolition de son humanité.
Emmanuel Kant
« Le mensonge est le rejet et pour ainsi
dire l'anéantissement de la dignité
humaine. »
Dire l'inverse de ce que l'on pense est contraire à la nalité naturelle de la faculté de communiquer ses
pensées. Le menteur n'est plus homme, mais une apparence trompeuse de l'homme. En effet, le menteur
renonce à ce qui le fait homme, c'est-à-dire à la nalité naturelle de communiquer ses pensées.
Cette condamnation du mensonge pose problème, car il semble que certaines situations imposent de mentir.
Cette utilité voire cette nécessité du mensonge conduisent à réévaluer le mensonge et la condamnation que
l'on en fait.
EXEMPLE
Un ami se réfugie chez moi, car il est poursuivi par des hommes qui veulent le tuer. Ces derniers frappent à
ma porte quelques instants après que mon ami est venu se cacher. Ils me demandent alors si mon ami est
chez moi. La loi morale m'interdisant de mentir, je devrais alors leur dire la vérité et ainsi causer la perte de
mon ami.
Dans ce genre de situation, on pourrait effectivement penser que dans certains cas, il faut mentir. Cependant,
Kant réa rme l'inconditionnalité de l'obéissance à la loi morale.
Emmanuel Kant
D'un prétendu droit de mentir par humanité - 1797
On obéit à la loi morale pour cette loi morale elle-même. Il est aisé de savoir ce que la loi morale me prescrit
de faire, puisque son impératif (l'impératif catégorique) est universel. La loi morale dit « Tu dois ». En
revanche, lorsque l'on cherche à satisfaire un intérêt particulier (impératif hypothétique), on ne sait pas avec
évidence ce qu'il faut faire, car beaucoup de paramètres sont à prendre en compte. L'impératif hypothétique
dit « Si tu veux X, alors tu dois faire telle ou telle chose », c'est-à-dire que ma décision est alors le fruit d'un
calcul.
Ainsi l'homme qui ment pour protéger son ami n'agit pas moralement, mais par intérêt. Il n'obéit pas à
l'impératif catégorique ordonnant de dire la vérité quelle que soit la situation. Il obéit à l'impératif
hypothétique, c'est-à-dire qu'il calcule le meilleur moyen par lequel il pourra sauver son ami. Cependant, ainsi
que l'explique Kant, il faut prendre en compte de nombreux facteurs, qui peuvent échapper au sujet. Ainsi le
menteur, en renvoyant les tueurs, peut causer la perte de son ami qui serait sorti par la fenêtre. Il n'y a donc
aucune nécessité de mentir.
Pour Kant, la loi morale ne souffre aucune exception. Il n'existe pas de nécessité de mentir ; la seule nécessité
qui soit est celle de l'obéissance à la loi morale. Kant réa rme donc l'universalité et l'inconditionnalité de la loi
morale. Si cette dernière souffrait des exceptions, elle perdrait son universalité et ne serait plus une loi. Plus
encore, cette universalité est nécessaire pour garantir les contrats passés entre les hommes. Elle garantit la
véracité de la parole politique et permet ainsi la vie en société.
« Ne pas dire ce qui est vrai et dire ce qui est faux sont deux choses
très différentes, mais dont peut néanmoins résulter le même effet ;
car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet
effet est nul. Partout où la vérité est indifférente l'erreur contraire est
indifférente aussi ; d'où il suit qu'en pareil cas celui qui trompe en
disant le contraire de la vérité n'est pas plus injuste que celui qui
trompe en ne la déclarant pas ; car en fait de vérités inutiles, l'erreur
n'a rien de pire que l'ignorance. Que je croie le sable qui est au fond de
la mer blanc ou rouge, cela ne m'importe pas plus que d'ignorer de
quelle couleur il est. Comment pourrait-on être injuste en ne nuisant à
personne, puisque l'injustice ne consiste que dans le tort fait à
autrui ? »
Jean-Jacques Rousseau
Les Rêveries du promeneur solitaire, « Quatrième promenade » - 1782
Jean-Jacques Rousseau distingue le mensonge de la simple ction. À ses yeux, mentir, c'est voler la vérité à
celui à qui on la doit. À l'inverse, lorsqu'un homme ne dit pas la vérité dans une situation où il n'est pas tenu de
la dire, c'est-à-dire au sujet de choses indifférentes, il fait une ction. Faire une ction, c'est donner de la fausse
monnaie à quelqu'un à qui on ne doit rien. Ainsi, on peut éprouver des remords pour avoir menti, car on a
commis un vol, c'est-à-dire une faute morale. En revanche, on n'éprouve aucun remords pour avoir fait une
ction.
Les vérités que l'on doit à autrui sont des biens communs à tous, dont la communication ne prive pas celui qui
la donne. Chaque homme a donc le droit de les réclamer, de sorte que l'on ne peut pas les lui refuser sans
commettre un vol. À l'inverse, les vérités inutiles dans l'instruction et dans la pratique ne sont pas des biens.
Elles ne sauraient donc être dues. « Rien ne peut être dû de ce qui n'est bon à rien ; pour qu'une chose soit due,
il faut qu'elle soit ou puisse être utile. » Ainsi, mentir sans préjudice pour soi ni pour autrui, ce n'est pas mentir :
c'est faire une ction.
La réévaluation du mensonge peut alors conduire à la réévaluation de la vérité.
Nietzsche pointe l'illusion qu'il y a à considérer que l'homme ment par devoir moral. Au contraire, l'homme
dit la vérité car cela est plus commode que de mentir. Autrement dit, la volonté de vérité de l'homme n'est
aucunement morale, elle est intéressée.
Friedrich Nietzsche
Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres, I, § 54, « Le mensonge » -
1878
Friedrich Nietzsche s'inscrit en faux contre l'idée selon laquelle les hommes disent la vérité par devoir moral
envers Dieu. La volonté de vérité n'est pas issue d'une obéissance aux commandements divins (« Tu ne feras
pas de faux témoignage » est en effet le neuvième des dix commandements).
Nietzsche donne deux raisons, toutes deux intéressées, qu'ont les hommes de mentir :
La première est celle de la facilité. Mentir demande un triple effort : inventer, dissimuler et mémoriser. Cet
effort se décuple quand un mensonge en engendre vingt autres. Le mensonge apparaît ainsi comme une
hydre dont les têtes repoussent en se multipliant.
La seconde raison est celle de l'e cacité : parler franc et avec autorité est plus e cace pour obtenir ce que
l'on veut que la ruse.
Ainsi la haine que l'homme a du mensonge vient du sentiment honteux de son incapacité à bien mentir.
Friedrich Nietzsche
« Il y a une haine par lâcheté, puisque le
mensonge est interdit par la loi divine.
Être trop lâche pour mentir… »
Friedrich Nietzsche
Ainsi parlait Zarathoustra, III, « Des anciennes et des nouvelles tables » -
1883−1885
Pour Nietzsche, la volonté de vérité est liée à une faiblesse. Elle répond au désir, humain et lâche, d'avoir des
certitudes malgré l'absence de sens du monde. Cette absence de sens est désignée dans le texte par le euve
sur lequel l'homme pose des passerelles. Sur le cours du devenir, qui pour Nietzsche n'a pas de sens, l'homme
pose des valeurs qui sont autant de passerelles, c'est-à-dire des points xes. Grâce à ses valeurs, l'homme
s'épargne le plus grand des combats : affronter l'absence de sens du monde, qui est aussi sa propre absence
de sens. Il pense savoir, alors qu'il n'y a justement rien à savoir. Cependant, l'homme ne fait alors que recouvrir
cette absence de sens. Il ne la détruit pas mais elle est toujours présente, menaçant de détruire les
passerelles qui la recouvrent.
« La volonté de vérité, qui nous égarera encore dans bien des
aventures, cette fameuse véracité dont jusqu'à présent tous les
philosophes ont parlé avec vénération, que de problèmes cette
volonté du vrai n'a-t-elle pas déjà soulevés pour nous ? Que de
problèmes singuliers, graves et dignes d'être posés ! C'est toute une
histoire — et, malgré sa longueur il semble qu'elle vient seulement de
commencer. Quoi d'étonnant, si nous nissons par devenir mé ants,
si nous perdons patience, si nous nous retournons
impatients ? Qui est-ce au juste qui vient ici nous questionner ? Quelle
partie de nous-mêmes tend « à la vérité » ? — De fait, nous nous
sommes longtemps arrêtés devant cette question : la raison de cette
volonté, — jusqu'à ce que nous ayons ni par demeurer en suspens
devant une question plus fondamentale encore. Nous nous sommes
alors demandé quelle était la valeur de cette volonté. En admettant
que nous désirions la vérité : pourquoi ne préférerions-nous pas la
non-vérité ? Et l'incertitude ? Et même l'ignorance ? — Le problème de
la valeur du vrai s'est présenté à nous, — ou bien est-ce nous qui nous
sommes présentés à ce problème ? il me semble, en n de compte,
que le problème n'a jamais été posé jusqu'ici, que nous avons été les
premiers à l'apercevoir, à l'envisager, à avoir le courage de le traiter.
Car il y a des risques à courir, et peut-être n'en est-il pas de plus
grands. »
Friedrich Nietzsche
Par-delà le bien et le mal, I, 1 - 1886
L'entreprise de Nietzsche est de poser la question de la valeur de la valeur vérité. Il s'aperçoit alors que la
valeur vérité n'est plus au service de la vie. Elle s'est au contraire retournée contre la vie en faisant obstacle à
la complète expression de la volonté de puissance. En tant qu'elle est une valeur créée, la volonté est
l'expression de la volonté de puissance qui est ce par quoi l'homme crée des valeurs. Cependant, en tant
qu'elle est une valeur à laquelle l'homme croit, la vérité s'oppose à la volonté de puissance. L'homme ne crée
alors plus de valeurs, mais il s'agenouille devant elles.
Nietzsche prône alors un dépassement de la valeur vérité. Il s'agit ainsi de délaisser la valeur vérité pour poser
de nouvelles valeurs. La volonté de puissance peut alors pleinement s'a rmer comme force créatrice en
posant ces valeurs nouvelles, qui vont permettre la maximisation de la vie et de la volonté de puissance elle-
même. Autrement dit, Nietzsche invite à une transvaluation de la valeur vérité.