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Accès à la vérité : enjeux et perspectives

L'homme cherche à accéder à la vérité mais sa finitude rend cela difficile. La vérité peut être absolue ou relative et dépendre du contexte historique et social. Le scepticisme qui renonce à la vérité est intenable, l'homme doit persévérer dans sa quête malgré les difficultés.

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Flora Morel
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Accès à la vérité : enjeux et perspectives

L'homme cherche à accéder à la vérité mais sa finitude rend cela difficile. La vérité peut être absolue ou relative et dépendre du contexte historique et social. Le scepticisme qui renonce à la vérité est intenable, l'homme doit persévérer dans sa quête malgré les difficultés.

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Terminale

La vérité Philosophie

RÉSUMÉ
L'homme est confronté au problème de son accès à la vérité. La nitude humaine peut sembler rendre un tel
accès impossible. Mais cette position dite sceptique s'avère intenable. Il faut penser un accès de l'humain à
la vérité. Il requiert courage, persévérance et effort. Cependant la vérité s'inscrit dans des discours et donc
dans une historicité, ce qui amène à contester l'idée d'une vérité unique. La volonté de vérité qui est celle de
l'humain varie dans ses principes en fonction des lieux et des époques. La vérité apparaît être moins un
absolu qu'une valeur dans laquelle les hommes croient.
L'homme doit-il répondre à une exigence de vérité ?

I
Les dé nitions de la vérité
Le vrai s'oppose au faux, mais ce couple de contraires peut être envisagé à travers différents points de vue.

A D'un point de vue logique et empirique


En mathématique, le résultat d'une équation est juste ou faux. Quand il est faux, c'est une erreur. Su t-il
qu'une pensée soit conforme à la logique, c'est-à-dire qu'elle soit logiquement correcte, pour qu'elle soit
vraie ? 
On atteint le vrai par la ré exion et le jugement, tandis qu'on atteint le réel par la perception. Ainsi, la neige
n'est pas vraie, elle est réelle. En revanche, la proposition « la neige est blanche » est vraie car elle est
conforme à ce qui est. Une proposition correcte logiquement ne peut donc être considérée comme vraie que
si elle est en même temps en accord avec le réel. Si la vérité est un accord entre ce que l'homme dit ou pense
d'une part, et la réalité d'autre part, comment fonder un tel accord ?

B D'un point de vue métaphysique : vérité absolue et vérité relative


La vérité peut être considérée comme un jugement conforme à son objet, et possédant à ce titre une valeur
universelle et absolue.
C'est le cas d'une vérité scienti que.

EXEMPLE
L'eau bout à 100 °C.

À l'inverse, on peut a rmer que ce qui sera vrai pour une personne ne le sera pas pour une autre.

EXEMPLE
Un homme sain va trouver le miel sucré, tandis qu'un homme malade dont le goût est altéré va le trouver
amer. Les deux hommes auront raison de dire que le miel est sucré pour le premier ou amer pour le second.

La vérité est-elle universelle ou au contraire relative à chacun ? Peut-on dire « à chacun sa vérité » ?
A n de trancher cette question de l'universalité ou de la relativité de la vérité, il faut se demander à quoi on
reconnaît la vérité. Existe-t-il un critère objectif de la vérité ou, en l'absence d'un tel critère, l'homme doit-il
renoncer à accéder à la vérité ?

C D'un point de vue linguistique 


La vérité ou la fausseté d'une proposition peut sembler dépendre des effets de langage.
Un discours bien construit et persuasif peut faire passer quelque chose de faux pour vrai et inversement. Si
l'on approfondit la piste linguistique et que l'on s'intéresse à la construction du discours, on s'aperçoit qu'un
discours répond à un ensemble de normes qui sont celles d'une époque et d'une société données. Ces normes
enferment le discours dans un cadre, de sorte que la vérité du discours dépend de sa conformité à ces
normes. La vérité n'est-elle qu'affaire de rhétorique et est-elle ordonnée aux normes du discours ?
 

D D'un point de vue moral


D'un point de vue moral, la vérité s'oppose au mensonge. Mentir, c'est faire passer sciemment ce qui est faux
pour quelque chose de vrai. On peut aussi mentir en taisant la vérité : on parle alors de mensonge par
omission.

[Link] 1/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Mentir tient à la disposition d'esprit de celui qui ment, et non à l'exactitude des faits. Ainsi, le menteur possède
le savoir du vrai, de sorte qu'il est capable de dire le vrai. À l'inverse, l'ignorant qui, pensant dire le vrai, dit le
faux par manque de connaissance, ne commet qu'une erreur.
Il ne faut pas considérer que la condamnation morale du mensonge au pro t d'une valorisation de la vérité va
de soi. Au contraire, cette valeur donnée à la vérité est à réinterroger : ne peut-on imaginer que, dans certaines
situations, il vaut mieux mentir plutôt que dire la vérité ? Ne peut-on aussi considérer que, dans certains cas,
mentir est sans importance ?
Pourquoi donner autant de valeur à la vérité et, plus encore, pourquoi faire de la vérité elle-même une valeur ? Il
s'agit alors d'interroger la valeur de la vérité, et plus précisément la valeur de la valeur qu'est la vérité.

II
Accéder à la vérité
Il est possible de penser que l'humain ne pourra jamais accéder à la vérité, c'est l'idée que soutient l'attitude
sceptique. Cette position ne s'avère cependant pas tenable. L'accès à la vérité pleine et entière doit être
posé comme possible, malgré tous les efforts et toutes les souffrances qu'il suscite.

A Le scepticisme ou le renoncement à la vérité


L'attitude du sceptique consiste à reconnaître les limites des facultés humaines, et à accepter l'idée que
l'humain ne peut pas atteindre la vérité. L'humain doit alors apprendre à renoncer à la vérité. Cette position
sceptique connaît des critiques.

1. Suspendre son jugement et ériger le doute en système


Le scepticisme considère que l'humain ne peut pas atteindre la vérité à cause des limites de son
entendement. Il est donc nécessaire qu'il suspende toujours son jugement et n'érige aucune certitude.

« Et à présent je trouve que j'étais pour le moins à plaindre moi-


même : non que l'expérience m'ai depuis rien fait voir au-dessus de
mes premières créances ; mais la raison m'a instruit que de
condamner ainsi résolument une chose pour fausse et impossible,
c'est se donner l'avantage d'avoir dans la tête les bornes et limites de
la volonté de Dieu et de la puissance de notre mère nature ; et qu'il n'y
a pas de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure
de notre capacité et su sance. »

Michel de Montaigne
Essais, I, 27, « C'est folie de rapporter le vrai et le faux à notre su sance » -
1580

Seul un entendement divin in ni est en mesure de savoir avec certitude si une chose est vraie ou fausse.
L'humain est une créature nie, et cette nitude l'empêche de parvenir à une certitude quelle qu'elle soit.
L'humain sage est donc celui qui, reconnaissant que la connaissance de la vérité et de la fausseté excède les
capacités de son entendement, suspend son jugement. Le doute sceptique est un doute permanent qui
permet à l'homme d'éviter le dogmatisme (qui repose sur des règles strictes) et de relancer constamment ses
questionnements.

2. La double critique du scepticisme


Le doute sceptique a pour conséquence l'humilité de l'humain en ses jugements. Cependant, il peut être
doublement critiqué dans son principe.
La première critique est que le scepticisme n'est pas soumis au doute. Autrement dit, il faut douter de tout,
hormis de la nécessité qu'il faut douter de tout.
La seconde critique est celle formulée par Hegel dans Phénoménologie de l'esprit. Cet ouvrage retrace le
cheminement de la conscience vers le savoir d'elle-même. À chaque nouveau stade qu'elle atteint, la
conscience croit s'être trouvée : elle pense être sensation, puis perception. Mais elle n'accède véritablement à
elle-même que dans le savoir absolu. À chaque stade, la conscience en vient à douter d'elle-même. C'est grâce
à ce doute qu'elle dépasse le stade auquel elle se trouvait pour s'élever vers une forme plus haute d'elle-
même.

[Link] 2/14 Chapitre 17 : La vérité


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La vérité Philosophie

Hegel reproche alors à la conscience sceptique de ne pas prendre acte de ce doute. La conscience sceptique
cherche à se maintenir malgré cette contradiction que le doute indique. Pour le dire avec les mots de Hegel, la
conscience sceptique ne permet pas de réaliser le mouvement dialectique. Elle stagne et ne parvient jamais à
la connaissance d'elle-même. C'est pourquoi Hegel la quali e de conscience non sérieuse. 
Une attitude sceptique face à la question de la vérité reste insu sante. Le scepticisme ne se soutient pas lui-
même, puisqu'il n'est pas soumis à son propre doute. De plus, il ne va pas jusqu'au bout de la contradiction
qu'il porte et ne permet donc pas à la conscience de parvenir au savoir d'elle-même. L'humain ne peut pas
rester dans un doute permanent, c'est-à-dire qu'il ne peut pas poser le doute comme une n en soi. Il faut donc
penser la possibilité d'un accès à la vérité. Pour cela, l'être humain doit fournir un effort pour l'atteindre.

B Le mythe de la caverne
Dans le mythe de la caverne, Platon met en scène le triple effort qu'un humain doit fournir dans son accès à
la vérité. Il lui faut se libérer de ses préjugés (se délivrer de ses chaînes), cheminer laborieusement vers la
vérité (sortir de la caverne), puis enseigner son savoir aux autres hommes (retourner dans la caverne).

1. Le premier effort : se délivrer des préjugés


L'humain est enchaîné par ses préjugés, de sorte qu'il tient pour vrai ce qui ne l'est pas. Avant même
d'accéder à la vérité, l'humain doit se ménager la possibilité d'un tel accès. Autrement dit, il doit se défaire
de ses préjugés pour pouvoir ensuite rechercher la vérité.

« Socrate : Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en


forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la
lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le
cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que
devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur
vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu
et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de
cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les
montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus
desquelles ils font voir leurs merveilles.
Glaucon : Je vois cela, dit-il
Socrate : Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes
portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des
statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois et en toute
espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent
et les autres se taisent.
Glaucon : Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges
prisonniers.
Socrate : Ils nous ressemblent, répondis-je. Penses-tu que dans une
telle situation ils n'aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de
leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la
caverne qui leur fait face ?
Glaucon : Et comment ? observa-t-il, s'ils sont forcés de rester la tête
immobile durant toute leur vie ?
Socrate : Et pour les objets qui dé lent n'en est-il pas de même ?
Glaucon : Sans contredit.
Socrate : Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas
qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
Glaucon : Il y a nécessité (…)
Socrate : Assurément, repris-je, de tels hommes n'attribueront de
réalité qu'aux ombres des objets fabriqués. »

Platon
La République, VII -

Les chaînes qui entravent les prisonniers sont les préjugés des hommes. De même que les chaînes
empêchent les prisonniers de tourner la tête et de voir autre chose que la paroi de la caverne, les préjugés
sont des œillères qui emprisonnent le regard de l'homme. Ils lui dissimulent la vérité.
Les captifs ont les yeux rivés sur les ombres projetées contre la paroi de la caverne. Ils n'ont jamais vu que ces
images : ils prennent les ombres des choses pour les choses elles-mêmes. Les ombres relèvent du sensible,
c'est-à-dire qu'elles n'ont que l'apparence du vrai. Cependant, elles peuvent être prises pour le vrai lui-même.
Ainsi les hommes prennent ce qui n'est qu'une apparence de la vérité pour la vérité elle-même.

[Link] 3/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Les ombres sont celles d'objets manipulés par d'autres hommes qui font croire aux prisonniers que les
ombres sont la réalité. Ces hommes sont des sophistes, c'est-à-dire des professionnels du discours et des
marchands de savoir. Ils ne se soucient pas de la véracité de leur discours, mais seulement de ce que ce
discours peut leur rapporter. Ainsi ils font passer le vrai pour le faux et inversement si cela leur est pro table.
Le discours sophistique maintient l'auditeur dans les chaînes de ses préjugés en prétendant délivrer un savoir
qui n'en est pas un.
 

2. Le deuxième effort : sortir de la caverne pour accéder à la vérité


Une fois libéré de ses préjugés, l'humain peut s'acheminer vers la sortie de la caverne, c'est-à-dire vers la
vérité. Ce chemin est long et di cile.

Socrate : Envisage donc ce que serait le fait, pour eux, d'être délivrés
de leurs chaînes, d'être guéris de leur déraison, au cas où en vertu de
leur nature ces choses leur arriveraient de la façon que voici. Quand
l'un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever,
à tourner le cou, à marcher, à regarder du côté de la lumière ; quand,
en faisant tout cela, il souffrira  ; quand, en raison de ses
éblouissements, il sera impuissant à regarder lesdits objets, dont
autrefois il voyait les ombres, quel serait, selon toi, son langage si on
lui disait que, tandis qu'autrefois c'étaient des billevesées qu'il voyait,
c'est maintenant, dans une bien plus grande proximité du réel et
tourné vers de plus réelles réalités, qu'il aura dans le regard une plus
grande rectitude  ? et, non moins naturellement, si, en lui désignant
chacun des objets qui passent le long de la crête du mur, on le forçait
de répondre aux questions qu'on lui poserait sur ce qu'est chacun
d'eux ? Ne penses-tu pas qu'il serait embarrassé ? qu'il estimerait les
choses qu'il voyait autrefois plus vraies que celles qu'on lui désigne
maintenant ?
Glaucon : Hé oui ! beaucoup plus vraies !
Socrate : Mais, dis-moi, si on le forçait en outre à porter ses regards
du côté de la lumière elle-même, ne penses-tu pas qu'il souffrirait des
yeux, que, tournant le dos, il fuirait vers ces autres choses qu'il est
capable de regarder  ? qu'il leur attribuerait une réalité plus certaine
qu'à celles qu'on lui désigne  ? (…) Il aurait donc, je crois, besoin
d'accoutumance pour arriver à voir les choses d'en haut. Ce sont
leurs ombres que d'abord il regarderait le plus aisément, et, après, sur
la surface des eaux le simulacre des hommes aussi bien que des
autres êtres  ; plus tard, ce serait ces êtres eux-mêmes. (…)
Finalement, ce serait, je pense, le soleil qu'il serait capable dès lors de
regarder, non pas ré échi sur la surface de l'eau, pas davantage
l'apparence du soleil en une place où il n'est pas, mais le soleil lui-
même dans le lieu qui est le sien ; bref, de le contempler tel qu'il est.
Glaucon : Nécessairement !

Platon
La République, VII -

La première douleur est de se libérer de ses chaînes : de la même façon qu'un prisonnier attaché souffre
lorsqu'il retrouve sa liberté de mouvement, un humain souffre en se libérant de ses préjugés. En effet, la
remise en question qui conduit à reconnaître que ce que l'on tenait pour vrai est en réalité faux est
douloureuse. Le prisonnier s'aperçoit que son savoir ne consiste qu'en des préjugés.
La seconde douleur est la lumière de la vérité. La douleur se redouble quand l'ancien prisonnier sort de la
caverne. De la même façon que des yeux habitués à l'obscurité sont blessés par la vive lumière du soleil,
l'humain habitué aux préjugés est ébloui par la vérité qu'il cherche à atteindre. Il doit s'habituer peu à peu à la
luminosité pour pouvoir percevoir les différents objets. L'habitude de regarder le vrai supplante alors
l'habitude de contempler des ombres.
Sorti de la caverne, l'humain apprend à regarder les différents éléments de la réalité à la lumière du vrai. Il
apprend à regarder d'abord les ombres des choses, il n'est plus dupe de leur illusion : il les regarde pour ce
qu'elles sont. Il considère ensuite les re ets, les représentations des différents éléments de la réalité, et en n
le vrai lui-même, c'est-à-dire le soleil. Ainsi l'humain élève son regard depuis les ombres jusqu'au vrai lui-même.
Pour le dire avec les mots de Platon, il passe du sensible, qui n'est qu'une dégradation du vrai, à l'intelligible,
qui est le vrai lui-même. Ce n'est que lorsqu'il contemple le soleil, c'est-à-dire l'intelligible, que l'humain accède
à la vérité.

[Link] 4/14 Chapitre 17 : La vérité


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La vérité Philosophie

3. Le troisième effort : retourner dans la caverne


Une fois que l'humain connaît la vérité, il doit retourner dans la caverne pour l'enseigner aux autres. Il se
confronte à ses anciens compagnons prisonniers qui le rejettent car son discours heurte leurs préjugés.

Socrate : Mais quoi ! Ne penses-tu pas que, au souvenir du lieu qu'il


habitait d'abord, au souvenir de la sagesse de là-bas et de ses
anciens compagnons de prison, il se louerait lui-même du bonheur de
ce changement et qu'il aurait pitié d'eux ? (…) Voici maintenant
quelque chose encore à quoi il te faut ré échir : suppose un pareil
homme redescendu dans la caverne, venant se rasseoir à son même
siège, ne serait-ce pas d'obscurité qu'il aurait les yeux tout pleins, lui
qui, sur-le-champ, arrive de la lumière ?
Glaucon : Hé oui ! ma foi, je crois bien !
Socrate : Quant à ces ombres de là-bas, s'il lui fallait recommencer à
en connaître et à entrer, à leur sujet, en contestation avec les gens qui
là-bas n'ont pas cessé d'être enchaînés, cela pendant que son regard
est trouble et avant que sa vue y soit faite, si d'autre part on ne lui
laissait, pour s'y accoutumer, qu'un temps tout à fait court, est-ce qu'il
ne prêterait pas à rire ? est-ce qu'on ne dirait pas de lui que, de son
ascension vers les hauteurs, il arrive la vue ruinée, et que cela ne vaut
pas la peine, de seulement tenter d'aller vers les hauteurs ? et celui
qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente, ne crois-tu
pas que, s'ils pouvaient de quelque manière le tenir en leurs mains et
le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet ?
Glaucon : C'est tout à fait incontestable !

Platon
La République, VII -

Le dernier effort que doit faire l'humain devenu philosophe est de redescendre dans la caverne pour libérer
ses anciens compagnons prisonniers. Il doit d'abord trouver en lui le courage de retourner dans un lieu dont il
a eu tant de mal à s'échapper. La tentation est grande pour le philosophe de rester au dehors de la caverne
a n de contempler l'intelligible et de jouir du plaisir de connaître. Cependant, le véritable philosophe
abandonne ces nobles objets pour retourner au cœur du sensible et délivrer les autres par son enseignement.
Lorsqu'il pénètre dans la caverne, ses yeux doivent s'habituer de nouveau à l'obscurité. Lui qui s'était
déshabitué de la contemplation du sensible pour habituer son regard à l'intelligible, il doit à présent s'habituer
de nouveau aux ténèbres de la caverne. Cette replongée dans le sensible ne lui fait cependant pas perdre sa
lucidité. Le philosophe sait que ce qu'il contemple n'est que l'apparence du vrai.
L'effort le plus considérable n'est pas d'accéder à la vérité, mais d'instruire les autres hommes de la vérité que
l'on a découverte. En effet, les discours du philosophe font souffrir les prisonniers car ils mettent à mal leurs
préjugés. Les captifs peuvent refuser cette souffrance et rejeter le philosophe, voire le tuer. Cette dernière
éventualité fait référence à la mort de Socrate, condamné à boire la ciguë à cause de son enseignement
philosophique.
La vérité se conquiert par un effort qui fait passer l'humain du statut d'ignorant à celui de savant. Si l'accès à la
vérité implique efforts et souffrances, il est cependant possible à l'humain d'accéder à la vérité de manière
pleine et entière.
Lorsque l'humain savant, c'est-à-dire chez Platon le philosophe, veut instruire les autres hommes, il doit
nécessairement le faire par le biais de discours. Néanmoins, les discours peuvent autant servir la vérité que la
travestir ou la nier.
 

III
Le discours vrai contre la vérité comme effet de langage
La vérité est toujours présentée au sein de discours. Le discours peut alors servir la vérité ou la déformer.
L'opposition entre discours vrai et discours non vrai n'est toutefois pas aussi rigide qu'il paraît.

A Le sophiste et le philosophe

[Link] 5/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Les discours du sophiste et du philosophe prétendent tous deux enseigner le vrai. Le sophiste est le rival du
philosophe. C'est un marchand de savoir dont les discours ont l'apparence de la vérité. Cette apparence
peut sembler plus vraie que la vérité elle-même dévoilée dans les discours du philosophe.

1. Le sophiste : l'homme prétendant enseigner toutes les vérités


Le sophiste se présente comme « l'homme qui a la connaissance des choses savantes ». Son savoir
concerne alors tous les domaines. Platon s'attache cependant à démontrer que le prétendu savoir que
vendent les sophistes n'en est pas un.
Platon met ainsi les hommes en garde contre le prétendu savoir des sophistes, comme en fait montre l'incipit
du Protagoras. Socrate modère l'enthousiasme d'Hippocrate qui souhaite aller trouver Protagoras pour qu'il lui
dispense son enseignement.

Socrate : Mais, Hippocrate, un sophiste n'est-il pas précisément un


homme qui fait commerce, en gros ou en détail, des marchandises
desquelles une âme tire sa nourriture ? Pour moi, il est évidemment
quelqu'un de ce genre.
Hippocrate : Et de quoi, Socrate, une âme se nourrit-elle ?
Socrate : De connaissances, sans nul doute ! répondis-je. Et, mon
camarade, ne nous laissons pas plus abuser, en vérité, par les éloges
que fait le sophiste de ce qu'il vend, que, en ce qui concerne
l'entretien du corps, par ceux du commerçant en gros ou en détail. De
fait, ceux-là, je pense, ne savent pas personnellement, dans les
marchandises qu'ils colportent, ce qu'il y a de bon et de mauvais à
l'égard du corps, et ils font l'éloge de ce qu'ils vendent ; ni ne le savent
ceux qui leur achètent, à moins qu'il ne s'en trouve un qui soit maître
de gymnase ou médecin ! Or il en est de même aussi pour ceux qui
colportent les connaissances de cités en cités, qui les vendent, qui les
détaillent à celui qui, en chaque cas, en a envie ; ils font l'éloge de tout
ce qu'ils vendent, quoiqu'il y en ait parmi eux, c'est fort possible, qui
ignorent, excellent homme, ce qu'il y a, dans ce qu'ils vendent, de bon
ou de mauvais à l'égard de l'âme ; et de même chez ceux qui leur
achètent, à moins qu'il ne s'en trouve un qui, cette fois, soit un
médecin pour ce qui a trait à l'âme. Ceci dit, si, toi, tu te trouves être
instruit de ce qu'il y a, en ces matières, de bon ou de mauvais, alors
toi, tu peux en toute sûreté acheter des connaissances, aussi bien
chez Protagoras que chez qui que ce soit d'autre ! Mais, s'il n'en est
pas ainsi, fais attention, mon bienheureux ami, de ne pas risquer sur
un coup de dés le sort de ce que tu as de plus cher ! Le risque, c'est
en effet naturel, est, quand il s'agit d'acheter des connaissances,
beaucoup plus grand que quand il s'agit d'acheter des aliments. Car
les aliments, les boissons, quand on en a fait l'acquisition chez le
détaillant ou chez le grossiste, il est possible de les emporter chez soi
dans des récipients autres que notre corps, et, avant de leur donner
accueil en celui-ci par le boire ou le manger, il est possible, une fois
qu'on les a déposés dans son logis, de consulter l'expert que l'on aura
appelé, pour savoir ce qu'il y a lieu, ou non, de manger ou de boire, et
en quelle quantité, et en quel temps; aussi ne court-on pas grand
risque à en faire acquisition ! Or, quand il s'agit de connaissances, il
n'est pas possible de les emporter dans un récipient à part ; mais
forcément, une fois les honoraires versés, cette connaissance, on s'en
va avec elle dans l'âme, imbu par elle, que ce soit pour notre
dommage ou dans notre intérêt !

Platon
Protagoras -

Socrate pointe l'imprudence d'Hippocrate qui va con er son âme, c'est-à-dire ce en quoi réside la possibilité
de tout bonheur ou de tout malheur, à un sophiste, alors qu'il ignore justement ce qu'est un sophiste. Platon
compare ainsi le sophiste à un marchand qui, bien qu'ignorant la valeur et le bon usage de ses produits, en fait
cependant l'éloge a n de les vendre. Le sophiste est un ignorant, car il ne connaît pas la véritable valeur des
connaissances qu'il vend.
Une telle connaissance importe en vérité peu au sophiste : pour lui, un savoir qui a de la valeur est seulement
un savoir qui se vend bien, indépendamment de sa vérité et de sa fausseté. C'est la raison pour laquelle le
savoir des sophistes atte l'opinion commune, c'est-à-dire l'opinion du plus grand nombre.

[Link] 6/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Socrate prévient Hippocrate, car si le sophiste est semblable au marchand, les dommages que peut causer
son enseignement sont plus dangereux que ceux que peuvent causer la vente d'aliments. En effet, la
connaissance se déverse immédiatement dans l'âme par le canal de l'enseignement. Il n'est pas possible de
différer le moment d'ingérer la connaissance. À l'inverse, si un homme achète des aliments, il peut différer le
moment de les consommer et s'instruire ainsi auparavant de leur valeur et de la meilleure manière de les
consommer. L'enseignement du sophiste est alors doublement dangereux car ni le vendeur ni le
consommateur ne connaissent la véracité, et donc la véritable valeur de cet enseignement.

2. La rhétorique sophistique : faire passer le vrai pour le faux et inversement


Par sa rhétorique redoutable, le sophiste est capable de persuader des foules entières, indépendamment de
la vérité ou de la fausseté de ses propos. La puissance que confère la parfaite maîtrise du langage est alors
telle que le sophiste peut faire passer le vrai pour le faux et inversement.
Dans le Gorgias, Socrate discute avec le sophiste Calliclès. Ce dernier ne démord pas de l'idée qu'il faut
gouverner la cité en se mettant au service de son plaisir, en la attant, et non se comporter à son égard
comme un médecin vis-à-vis de son patient. Ainsi les propos de Socrate ne sont pas destinés à être agréables
ni à atter, mais à dire ce qui est le bien et le vrai.

EXEMPLE
Si Socrate était condamné par un tribunal comme ne cesse de l'en menacer Calliclès, il serait alors comme
un médecin accusé par un con seur devant un tribunal d'enfants. Le con seur accuse le médecin d'être
responsable des maux des enfants par ses traitements médicaux (incision, cautérisation, amères potions,
régimes alimentaires), tandis que lui leur fait plaisir par ses friandises. Le public d'enfants aveuglés par le
plaisir n'admettra jamais que le médecin a toujours agi pour sa santé.

À maintes reprises dans ce dialogue, Calliclès menace Socrate, a rmant que la puissance persuasive du
discours sophistique pourrait aisément le faire condamner par le tribunal d'Athènes, quand bien même il ne
serait coupable de rien. La rhétorique sophistique serait assez puissante pour présenter comme coupable
celui qui est innocent. C'est d'ailleurs ce qui se produisit en 399 av. J.-C., quand Socrate fut condamné par le
tribunal d'Athènes pour avoir corrompu la jeunesse. Platon explique alors que ce qui fut désigné comme
corruption n'était que l'enseignement philosophique de la vérité.
Le discours du sophiste se présente comme un discours savant, tout en ne délivrant aucune vérité. Le
sophiste est un marchand de savoirs, qui se préoccupe uniquement de la renommée de ses discours et de la
richesse qu'ils lui apportent. Il ne se soucie nullement de la vérité de ces propos. Platon oppose alors au
discours sophistique le dialogue socratique qui conduit l'ensemble des interlocuteurs à la vérité sur l'objet de
la discussion.

3. Le dialogue socratique ou le logos philosophique


Le discours socratique tend à faire accéder à la vérité l'ensemble des participants de la discussion, et non à
l'enseigner. C'est parce qu'ils font œuvre commune, s'aidant les uns les autres de leurs remarques et
objections, que tous les participants accèdent au vrai. L'objectif du dialogue philosophique est donc la
vérité.

Diotime : Puisque, à présent, poursuivit-elle, il est clair que l'amour


consiste toujours en cela, quel genre d'existence mènent ceux qui
poursuivent cette n et à quel type d'activité se livrent-ils, si l'on est
prêt à donner au sérieux dont ils font preuve et à l'effort qu'ils
consentent le nom d'« amour » ? De quelle sorte de besogne s'agit-il ?
Saurais-tu me le dire ?
Socrate : Certainement pas Diotime, repris-je, si je le savais, je ne
serais pas en admiration devant ton savoir et je ne te fréquenterais
pas pour m'instruire sur ce sujet précisément.

[Link] 7/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Diotime : Alors, poursuivit-elle, je vais te le dire. Il s'agit d'un


accouchement à terme, que ce soit selon le corps ou selon l'âme.
Socrate, dit-elle, tous les êtres humains sont gros dans leur corps et
dans leur âme et, quand nous avons atteint le terme, notre nature
éprouve le désir d'enfanter. Mais elle ne peut accoucher
prématurément, elle doit le faire à terme. En effet, l'union de l'homme
et de la femme permet l'enfantement, et il y a dans cet acte quelque
chose de divin. Et voilà bien en quoi, chez l'être vivant mortel réside
l'immortalité : dans la grossesse et dans la procréation. Mais
grossesse et procréation ne peuvent advenir dans la discordance. Or
il y a discordance entre ce qui est laid et tout ce qui est divin, tandis
que le beau s'accorde avec ce qui est divin. Par suite, quand l'être
gros approche de son terme, il éprouve du bien-être et, submergé par
la joie, il se dilate, il accouche et il procrée. En revanche, quand ce
n'est pas le bon moment, il devient sombre et chagrin, il se contracte,
il se détourne, il se replie sur soi, il ne procrée pas et gardant pour lui
son fœtus il souffre. D'où précisément chez l'être gros, tout gon é
déjà par sa grossesse, le transport violent qui le pousse vers son
terme, car celui qui y est arrivé se trouve délivré d'une grande douleur.
En dé nitive, Socrate, poursuivit-elle, l'amour de ce qui est beau n'est
pas tel que tu l'imagines.
Socrate : Eh bien, qu'est-il donc ?
Diotime : L'amour de la procréation et de l'accouchement dans de
belles conditions.

Platon
Le Banquet -

L'amour dont il est question dans le texte est celui de la vérité et des beaux discours, c'est-à-dire des discours
qui énoncent la vérité. Platon expose la théorie socratique de la maïeutique à travers le discours de Diotime.
DÉFINITION Maïeutique
La maïeutique est l'art de faire accoucher les âmes de la vérité dont elles sont porteuses par le biais du
dialogue.
En effet, selon Platon, les âmes possèdent la vérité mais elles doivent faire tout un travail pour prendre
conscience de cette vérité. La vérité qui arrive à maturation est alors semblable au fœtus qui se développe
dans le ventre de sa mère. L'accouchement doit se dérouler dans de bonnes conditions a n que l'humain soit
délivré et jouisse pleinement de la vérité dont il accouche. Le philosophe n'enseigne pas magistralement le
savoir qui est le sien, mais dialogue avec son interlocuteur a n de le mener à la vérité. Le philosophe avance
avec son interlocuteur, la recherche de la vérité est ainsi une recherche commune.
Le logos philosophique rend possible un accès à une vérité universelle par le langage. Il faut cependant
considérer l'historicité de la vérité, au sens où les différentes époques et sociétés ne considèrent pas la vérité
de la même manière.

B Les normes du vrai


Pour être recevable, un discours doit correspondre aux normes d'une époque et d'une société données. La
vérité du discours tient alors moins à la vérité de son objet qu'au respect d'un cadre normatif.

1. La constitution historique de la volonté de vérité


Dans L'Ordre du discours, Foucault explique que la volonté de vérité voit ses principes changer en fonction
des lieux et des époques. Lorsque les critères du discours vrai changent, c'est la vérité elle-même qui
change.
La volonté de vérité des hommes du XIVe siècle ne coïncide pas avec celle des hommes de la culture
classique. Au tournant du XVIe siècle et du XVIIe siècle apparaît une volonté de vérité. Les objets deviennent
de plus en plus observables, mesurables et classables. La volonté de vérité impose au sujet un certain regard,
une certaine position : il s'agit de voir plutôt que de lire, de véri er plutôt que de commenter. La volonté de
vérité a ainsi sa propre histoire.
Dans Les Mots et les Choses, Michel Foucault explique que la volonté de savoir de l'épistémé du XVIe siècle
est basée sur la ressemblance.

É
[Link] 8/14 Chapitre 17 : La vérité
Terminale
La vérité Philosophie

DÉFINITION Épistémé
Chez Michel Foucault, l'épistémé est un ensemble de rapports entre des sciences, des gures
épistémologiques, des positivités et des pratiques discursives.
Foucault prend notamment appui sur le Traité des signatures d'Oswald Crollius qui a rme que le monde est
recouvert d'un ensemble de signes que l'homme doit décrypter. A n de parvenir à la vérité concernant les
choses de la nature, le scienti que doit parler le langage du monde. Ce langage est basé sur le principe de
ressemblance.

EXEMPLE
La plante aconit soignerait les yeux car ses graines sont de petits globes sombres enchâssés dans des
pellicules blanches, rappelant ainsi des yeux.
Le noyau de la noix qui ressemble à un petit cerveau serait ainsi propre à soigner les maux de tête.

Dans Les Mots et les Choses, Michel Foucault explique que la volonté de savoir de l'épistémé classique se
base en revanche sur le principe de représentation. Il s'agit toujours d'une volonté humaine de parvenir à la
vérité, mais les principes de cette volonté ont changé. Ainsi, ce qui était tenu pour vrai au XVIe siècle ne l'est
plus au XVIIe siècle. Foucault parle alors de la taxinomie (science des classi cations) qu'est le tableau de Port-
Royal. Ce tableau classe différents éléments de la nature. Il représente ces éléments selon une certaine
organisation, mais ne prétend jamais ressembler à ce qu'il représente, ni parler à la nature son propre langage.

2. Les discours disciplinaires


Dans L'Ordre du discours, Foucault explique que les discours disciplinaires se posent comme des discours
vrais. Ils dé nissent le cadre du vrai. Autrement dit, tout ce qui est vrai doit être compris dans les objets et
méthodes d'une discipline donnée.

« On s'est souvent demandé comment les botanistes ou les


biologistes du XIXe siècle avaient bien pu faire pour ne pas voir que ce
que Mendel disait était vrai. Mais c'est que Mendel parlait d'objets,
mettait en œuvre des méthodes, se plaçait sur un horizon théorique,
qui étaient étrangers à la biologie de son époque. (…) Mendel, lui,
constitue le trait héréditaire comme objet biologique absolument
nouveau, grâce à un ltrage qui n'avait jamais été utilisé jusque-là : il le
détache de l'espèce, il le détache du sexe qui le transmet ; et le
domaine où il l'observe est la série indé niment ouverte des
générations où il apparaît et disparaît selon des régularités
statistiques. Nouvel objet qui appelle de nouveaux instruments
conceptuels, et de nouveaux fondements théoriques. Mendel disait
vrai, mais il n'était pas « dans le vrai » du discours biologique de son
époque : ce n'était point selon de pareilles règles qu'on formait des
objets et des concepts biologiques ; il a fallu tout un changement
d'échelle, le déploiement de tout un nouveau plan d'objets dans la
biologie pour que Mendel entre dans le vrai et que ses propositions
alors apparaissent (pour une bonne part) exactes. Mendel était un
monstre vrai, ce qui faisait que la science ne pouvait pas en parler ;
cependant que Schleiden, par exemple, une trentaine d'années
auparavant, niant en plein XIXe siècle la sexualité végétale, mais selon
les règles du discours biologique, ne formulait qu'une erreur
disciplinée. »

Michel Foucault
L'Ordre du discours  - 1970

La discipline n'est pas la somme de tout ce qui peut être dit de vrai à propos de quelque chose. Elle dé nit un
cadre normatif. Tout discours, pour être reconnu comme vrai, doit respecter le cadre de la discipline. La
discipline pose ainsi la normativité des objets étudiés, des instruments conceptuels appropriés et de l'horizon
thématique dans lequel l'étude doit se situer.
Ainsi Johann Gregor Mendel disait des choses vraies mais n'était pas dans le vrai, c'est-à-dire que son objet
d'étude, ses instruments conceptuels et son horizon théorique ne correspondaient pas au cadre normatif du
discours vrai de la science botanique du XIXe siècle. Inversement, Matthias Jakob Schleiden disait des choses
fausses tout en étant dans le vrai, car son propos respectait ce cadre normatif. 
Il est donc possible d'émettre des propositions vraies dans une « extériorité sauvage », c'est-à-dire en dehors
du champ des disciplines de son époque. Cependant, un discours n'est dans le vrai qu'en obéissant aux règles,
à la « police » de la discipline.

[Link] 9/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

IV
La question du mensonge
La loi morale interdit inconditionnellement de mentir. Cependant, il semble que dans certaines situations le
mensonge soit nécessaire. Plus encore, certains mensonges sans importance ne semblent pas constituer
de véritables fautes morales. Il convient alors de réévaluer la valeur qu'est la vérité a n de déterminer si
l'homme doit encore lui obéir ou bien la dépasser.

A Le mensonge comme faute morale


Le mensonge se distingue de l'erreur en tant qu'il relève d'une dissimulation consciente et voulue de la
vérité. À l'inverse, l'erreur n'est jamais volontaire. C'est cette intentionnalité du mensonge qui en fait une
faute morale.

1. Le mensonge, l'erreur, la faute et la fausseté


Il convient de distinguer le mensonge, l'erreur, la faute et la fausseté. Si ces termes se recoupent, ce ne sont
pourtant pas des synonymes. Le menteur est coupable de duplicité : c'est un être double en tant qu'il dit le
faux en sachant la vérité.

« Ment donc qui a une chose dans l'esprit, et en avance une autre, au
moyen de mots ou de n'importe quel autre type de signes. Aussi dit-
on également que le cœur du menteur est double, c'est-à-dire que sa
pensée est double, car elle embrasse ce qu'il sait être vrai et ne dit
pas, et, en même temps, ce qu'il avance à sa place, tout en sachant
ou en pensant que c'est faux. Aussi est-il possible de dire le faux sans
mentir si l'on pense qu'il en va comme on le dit, bien qu'il n'en aille pas
ainsi, et de mentir en disant le vrai, bien qu'en fait il en aille comme on
le dit. On juge en effet qui ment et qui ne ment pas en fonction de la
disposition d'esprit, et non de la vérité ou de l'inexactitude des faits
eux-mêmes. »

Saint Augustin
Sur le mensonge -

Mentir nécessite de connaître la vérité. Ainsi le mensonge consiste à vouloir tromper volontairement autrui,
tandis que l'erreur est avant tout le fait de se tromper soi-même. Il ne faut donc pas confondre le mensonge
qui est énoncé en toute connaissance de cause, et l'erreur due à l'ignorance.
Il n'y a jamais dans l'erreur de volonté de tromper. C'est la raison pour laquelle l'erreur n'est pas une faute. En
effet, la notion de faute comporte une lourde connotation morale, dont l'erreur est exempte.
Le fait de distinguer l'erreur du mensonge permet aussi de ne pas assimiler le faux au mensonge. En effet, un
homme peut ainsi dire quelque chose de faux sans mentir, quand il est persuadé de la vérité de ce qu'il dit.

EXEMPLE
Si je suis persuadé que la capitale de l'Allemagne est Tombouctou et que je l'a rme, alors je ne mens pas
mais je fais une erreur. Je dis quelque chose de faux mais je ne mens pas.
À l'inverse, si je sais que la capitale de l'Allemagne est Berlin, mais que je pro te de l'ignorance et de la
crédulité d'un autre pour lui faire croire que c'est Tombouctou, alors je mens.

Inversement, un homme peut mentir en disant quelque chose de vrai. Il su t pour cela qu'il se soit auparavant
trompé et qu'il tienne alors pour vrai ce qui est en réalité faux. Ainsi le mensonge ne consiste pas dans la
véracité du propos, mais dans l'intention du sujet de dire ou de ne pas dire ce que lui tient pour vrai. Mentir, ce
n'est pas dire le faux, mais faire passer pour vrai dans son discours ce que l'on tient soi-même pour faux.

EXEMPLE
Si je suis persuadé que la capitale de l'Allemagne est Tombouctou, je suis dans l'erreur. Si je dis alors à un
autre que la capitale de l'Allemagne est Berlin, je mens. En effet, à mes yeux, ce que je dis à autrui est faux.
J'ai l'intention de le tromper.

2. Le mensonge comme anéantissement de la dignité humaine


Le mensonge peut causer des dommages au menteur ou à celui qui est dupe du mensonge. Plus largement,
le mensonge porte atteinte à la dignité humaine tout entière.

[Link] 10/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Emmanuel Kant explique que mentir est un renoncement et même une abolition de son humanité.

Emmanuel Kant
«  Le mensonge est le rejet et pour ainsi
dire l'anéantissement de la dignité
humaine. »

Métaphysique des mœurs, « Doctrine de la


vertu », deuxième section, §9, « Du
mensonge »
1785

Dire l'inverse de ce que l'on pense est contraire à la nalité naturelle de la faculté de communiquer ses
pensées. Le menteur n'est plus homme, mais une apparence trompeuse de l'homme. En effet, le menteur
renonce à ce qui le fait homme, c'est-à-dire à la nalité naturelle de communiquer ses pensées.
Cette condamnation du mensonge pose problème, car il semble que certaines situations imposent de mentir.
Cette utilité voire cette nécessité du mensonge conduisent à réévaluer le mensonge et la condamnation que
l'on en fait.

B La réévaluation de la condamnation morale du mensonge


L'homme est parfois confronté à ce qui semble être une nécessité de mentir. Dans certaines situations, il
faut mentir. De même que mentir est parfois nécessaire, il arrive aussi que des mensonges n'aient pas de
conséquences.

1. Le mensonge dans certaines conditions


L'homme est, dans certaines situations, confronté à une apparente nécessité de mentir.
Ainsi Benjamin Constant, dans Du droit de mentir par humanité, revient sur l'impératif catégorique kantien
a rmant que l'on ne doit pas mentir, quelles que soient les circonstances. Pour Emmanuel Kant, l'obéissance
à la loi morale qui réprouve le mensonge doit être inconditionnelle, puisque la loi morale est elle-même
universelle. Constant prend alors l'exemple suivant :

EXEMPLE
Un ami se réfugie chez moi, car il est poursuivi par des hommes qui veulent le tuer. Ces derniers frappent à
ma porte quelques instants après que mon ami est venu se cacher. Ils me demandent alors si mon ami est
chez moi. La loi morale m'interdisant de mentir, je devrais alors leur dire la vérité et ainsi causer la perte de
mon ami.

Dans ce genre de situation, on pourrait effectivement penser que dans certains cas, il faut mentir. Cependant,
Kant réa rme l'inconditionnalité de l'obéissance à la loi morale.

« Après que tu as honnêtement répondu « oui » au meurtrier qui te


demandait si son ennemi était chez toi, celui-ci peut bien s'être
échappé sans qu'on l'ait remarqué, ne pas être ainsi tombé entre les
mains du meurtrier, et alors le forfait n'aurait pas eu lieu ; mais si tu as
menti et que tu as dit qu'il n'était pas chez toi et qu'il soit, en fait, sorti
sans que tu le saches et que le meurtrier, le rencontrant en sortant,
accomplisse ainsi son forfait, alors on peut t'accuser à bon droit
d'être l'auteur de sa mort. Car si tu avais dit la vérité telle que tu la
savais, alors le meurtrier qui recherchait son ennemi dans la maison
aurait peut-être été arrêté par des voisins qui seraient accourus, et, le
forfait aurait été alors empêché. Celui qui ment, quelle que soit la
bonté des intentions qui animaient son mensonge, doit donc
répondre des conséquences qui en résultent, même devant le tribunal
civil, et les réparer, quelque imprévues qu'elles puissent être. La
véracité est un devoir, on doit le considérer comme le fondement de
tous les devoirs qui doivent se fonder sur un contrat, et sa loi
chancelle et devient inutile si on concède la moindre exception. Il y a
donc un commandement sacré de la raison, qui commande
inconditionnellement et qu'aucune convenance ne doit restreindre :
être véridique dans toutes ses déclarations. »

Emmanuel Kant
D'un prétendu droit de mentir par humanité - 1797

[Link] 11/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

On obéit à la loi morale pour cette loi morale elle-même. Il est aisé de savoir ce que la loi morale me prescrit
de faire, puisque son impératif (l'impératif catégorique) est universel. La loi morale dit « Tu dois ». En
revanche, lorsque l'on cherche à satisfaire un intérêt particulier (impératif hypothétique), on ne sait pas avec
évidence ce qu'il faut faire, car beaucoup de paramètres sont à prendre en compte. L'impératif hypothétique
dit « Si tu veux X, alors tu dois faire telle ou telle chose », c'est-à-dire que ma décision est alors le fruit d'un
calcul.
Ainsi l'homme qui ment pour protéger son ami n'agit pas moralement, mais par intérêt. Il n'obéit pas à
l'impératif catégorique ordonnant de dire la vérité quelle que soit la situation. Il obéit à l'impératif
hypothétique, c'est-à-dire qu'il calcule le meilleur moyen par lequel il pourra sauver son ami. Cependant, ainsi
que l'explique Kant, il faut prendre en compte de nombreux facteurs, qui peuvent échapper au sujet. Ainsi le
menteur, en renvoyant les tueurs, peut causer la perte de son ami qui serait sorti par la fenêtre. Il n'y a donc
aucune nécessité de mentir.
Pour Kant, la loi morale ne souffre aucune exception. Il n'existe pas de nécessité de mentir ; la seule nécessité
qui soit est celle de l'obéissance à la loi morale. Kant réa rme donc l'universalité et l'inconditionnalité de la loi
morale. Si cette dernière souffrait des exceptions, elle perdrait son universalité et ne serait plus une loi. Plus
encore, cette universalité est nécessaire pour garantir les contrats passés entre les hommes. Elle garantit la
véracité de la parole politique et permet ainsi la vie en société.

2. Le mensonge sans importance : la ction


La condamnation absolue du mensonge telle que la formule Kant a pour intérêt de garantir la parole
donnée, notamment sur le plan politique. Cependant, il existe différentes sortes de mensonges. Certains
sont graves, mais d'autres sont sans importance. Il convient donc de discriminer ce qui relève du mensonge
de ce qui relève de la ction.

« Ne pas dire ce qui est vrai et dire ce qui est faux sont deux choses
très différentes, mais dont peut néanmoins résulter le même effet ;
car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet
effet est nul. Partout où la vérité est indifférente l'erreur contraire est
indifférente aussi ; d'où il suit qu'en pareil cas celui qui trompe en
disant le contraire de la vérité n'est pas plus injuste que celui qui
trompe en ne la déclarant pas ; car en fait de vérités inutiles, l'erreur
n'a rien de pire que l'ignorance. Que je croie le sable qui est au fond de
la mer blanc ou rouge, cela ne m'importe pas plus que d'ignorer de
quelle couleur il est. Comment pourrait-on être injuste en ne nuisant à
personne, puisque l'injustice ne consiste que dans le tort fait à
autrui ? »

Jean-Jacques Rousseau
Les Rêveries du promeneur solitaire, « Quatrième promenade » - 1782

Jean-Jacques Rousseau distingue le mensonge de la simple ction. À ses yeux, mentir, c'est voler la vérité à
celui à qui on la doit. À l'inverse, lorsqu'un homme ne dit pas la vérité dans une situation où il n'est pas tenu de
la dire, c'est-à-dire au sujet de choses indifférentes, il fait une ction. Faire une ction, c'est donner de la fausse
monnaie à quelqu'un à qui on ne doit rien. Ainsi, on peut éprouver des remords pour avoir menti, car on a
commis un vol, c'est-à-dire une faute morale. En revanche, on n'éprouve aucun remords pour avoir fait une
ction. 
Les vérités que l'on doit à autrui sont des biens communs à tous, dont la communication ne prive pas celui qui
la donne. Chaque homme a donc le droit de les réclamer, de sorte que l'on ne peut pas les lui refuser sans
commettre un vol. À l'inverse, les vérités inutiles dans l'instruction et dans la pratique ne sont pas des biens.
Elles ne sauraient donc être dues. « Rien ne peut être dû de ce qui n'est bon à rien ; pour qu'une chose soit due,
il faut qu'elle soit ou puisse être utile. » Ainsi, mentir sans préjudice pour soi ni pour autrui, ce n'est pas mentir :
c'est faire une ction.
La réévaluation du mensonge peut alors conduire à la réévaluation de la vérité.
 

C Le dépassement de la valeur vérité


Nietzsche dé nit la vérité non pas comme un absolu ou un idéal transcendantal, mais comme une valeur. Il
interroge la valeur de cette valeur, avant de formuler la nécessité de son dépassement.

1. La vérité par intérêt

[Link] 12/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Nietzsche pointe l'illusion qu'il y a à considérer que l'homme ment par devoir moral. Au contraire, l'homme
dit la vérité car cela est plus commode que de mentir. Autrement dit, la volonté de vérité de l'homme n'est
aucunement morale, elle est intéressée.

« Pourquoi, la plupart du temps, dans la vie de tous les jours, les


hommes disent-ils la vérité ? – Assurément ce n'est pas parce qu'un
Dieu a défendu le mensonge. Mais premièrement, c'est parce que
c'est plus aisé, le mensonge exigeant invention, dissimulation et
mémoire. (Voilà pourquoi Swift dit : Celui qui énonce un mensonge se
rend rarement compte du lourd fardeau qu'il s'impose ; il lui faut, en
effet, pour soutenir un mensonge, en inventer vingt autres). C'est,
ensuite, parce qu'en des circonstances simples, il est avantageux de
parler franc : je veux ceci, j'ai fait ceci, et ainsi de suite ; donc parce
que la voie de la contrainte et de l'autorité est plus sûre que celle de la
ruse. »

Friedrich Nietzsche
Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres, I, § 54, « Le mensonge » -
1878

Friedrich Nietzsche s'inscrit en faux contre l'idée selon laquelle les hommes disent la vérité par devoir moral
envers Dieu. La volonté de vérité n'est pas issue d'une obéissance aux commandements divins (« Tu ne feras
pas de faux témoignage » est en effet le neuvième des dix commandements). 
Nietzsche donne deux raisons, toutes deux intéressées, qu'ont les hommes de mentir :
La première est celle de la facilité. Mentir demande un triple effort : inventer, dissimuler et mémoriser. Cet
effort se décuple quand un mensonge en engendre vingt autres. Le mensonge apparaît ainsi comme une
hydre dont les têtes repoussent en se multipliant.
La seconde raison est celle de l'e cacité : parler franc et avec autorité est plus e cace pour obtenir ce que
l'on veut que la ruse.
 
Ainsi la haine que l'homme a du mensonge vient du sentiment honteux de son incapacité à bien mentir.

Friedrich Nietzsche
«  Il y a une haine par lâcheté, puisque le
mensonge est interdit par la loi divine.
Être trop lâche pour mentir… » 

Le Crépuscule des idoles, § 32


1888

2. La volonté de vérité : la croyance en la valeur vérité


Nietzsche poursuit son examen de la volonté de vérité qui est celle de l'homme. Une telle volonté n'a rien de
moral, et la vérité n'est pas un idéal. Au contraire, la vérité est une valeur, c'est-à-dire une création humaine
à laquelle l'homme croit.
Puisque la vérité est une valeur, elle relève de la croyance et non pas du savoir. L'homme croit en la valeur
vérité. Pour Nietzsche, la croyance dans une vérité signi e l'obéissance à cette vérité. Il n'y a pas pour lui de
croyance libre. L'homme s'agenouille devant la valeur vérité et accepte d'être contraint par elle.

« Quand il y a des poutres sur l'eau, quand passerelles et balustrades


franchissent le euve : en vérité, on ne croit pas ceux qui disent :
"Tout coule" mais, au contraire, même les benêts les contredisent.
"Comment ? disent-ils, on nous dit que tout coule ? Mais que je sache,
les poutres et les balustrades sont au-dessus du euve ! Au-dessus
du euve tout est solide, toutes les valeurs des choses, les ponts, les
concepts, tout le "bien" et tout le "mal" : tout cela est solide !" »

Friedrich Nietzsche
Ainsi parlait Zarathoustra, III, « Des anciennes et des nouvelles tables » -
1883−1885

[Link] 13/14 Chapitre 17 : La vérité


Terminale
La vérité Philosophie

Pour Nietzsche, la volonté de vérité est liée à une faiblesse. Elle répond au désir, humain et lâche, d'avoir des
certitudes malgré l'absence de sens du monde. Cette absence de sens est désignée dans le texte par le euve
sur lequel l'homme pose des passerelles. Sur le cours du devenir, qui pour Nietzsche n'a pas de sens, l'homme
pose des valeurs qui sont autant de passerelles, c'est-à-dire des points xes. Grâce à ses valeurs, l'homme
s'épargne le plus grand des combats : affronter l'absence de sens du monde, qui est aussi sa propre absence
de sens. Il pense savoir, alors qu'il n'y a justement rien à savoir. Cependant, l'homme ne fait alors que recouvrir
cette absence de sens. Il ne la détruit pas mais elle est toujours présente, menaçant de détruire les
passerelles qui la recouvrent.

3. Dépasser la valeur vérité


Cette remontée aux origines de la volonté de vérité permet d'identi er cette dernière comme une valeur, et
non comme un idéal intouchable et immuable. Nietzsche en vient à poser la nécessité d'abandonner la
valeur vérité, c'est-à-dire d'opérer une réévaluation de la valeur vérité.

« La volonté de vérité, qui nous égarera encore dans bien des
aventures, cette fameuse véracité dont jusqu'à présent tous les
philosophes ont parlé avec vénération, que de problèmes cette
volonté du vrai n'a-t-elle pas déjà soulevés pour nous ? Que de
problèmes singuliers, graves et dignes d'être posés ! C'est toute une
histoire — et, malgré sa longueur il semble qu'elle vient seulement de
commencer. Quoi d'étonnant, si nous nissons par devenir mé ants,
si nous perdons patience, si nous nous retournons
impatients ? Qui est-ce au juste qui vient ici nous questionner ? Quelle
partie de nous-mêmes tend « à la vérité » ? — De fait, nous nous
sommes longtemps arrêtés devant cette question : la raison de cette
volonté, — jusqu'à ce que nous ayons ni par demeurer en suspens
devant une question plus fondamentale encore. Nous nous sommes
alors demandé quelle était la valeur de cette volonté. En admettant
que nous désirions la vérité : pourquoi ne préférerions-nous pas la
non-vérité ? Et l'incertitude ? Et même l'ignorance ? — Le problème de
la valeur du vrai s'est présenté à nous, — ou bien est-ce nous qui nous
sommes présentés à ce problème ? il me semble, en n de compte,
que le problème n'a jamais été posé jusqu'ici, que nous avons été les
premiers à l'apercevoir, à l'envisager, à avoir le courage de le traiter.
Car il y a des risques à courir, et peut-être n'en est-il pas de plus
grands. »

Friedrich Nietzsche
Par-delà le bien et le mal, I, 1 - 1886

L'entreprise de Nietzsche est de poser la question de la valeur de la valeur vérité. Il s'aperçoit alors que la
valeur vérité n'est plus au service de la vie. Elle s'est au contraire retournée contre la vie en faisant obstacle à
la complète expression de la volonté de puissance. En tant qu'elle est une valeur créée, la volonté est
l'expression de la volonté de puissance qui est ce par quoi l'homme crée des valeurs. Cependant, en tant
qu'elle est une valeur à laquelle l'homme croit, la vérité s'oppose à la volonté de puissance. L'homme ne crée
alors plus de valeurs, mais il s'agenouille devant elles.
Nietzsche prône alors un dépassement de la valeur vérité. Il s'agit ainsi de délaisser la valeur vérité pour poser
de nouvelles valeurs. La volonté de puissance peut alors pleinement s'a rmer comme force créatrice en
posant ces valeurs nouvelles, qui vont permettre la maximisation de la vie et de la volonté de puissance elle-
même. Autrement dit, Nietzsche invite à une transvaluation de la valeur vérité.

[Link] 14/14 Chapitre 17 : La vérité

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