Sallustelettres - de - Salluste À César
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Salluste
Première lettre
I. Je sais combien il est difficile et délicat de donner des conseils à un roi, à
un général, à tout mortel enfin qui se voit au faîte du pouvoir ; car, autour des
hommes puissants, la foule des conseillers abonde, et personne ne possède assez
de sagacité ni de prudence pour prononcer sur l'avenir. Souvent même les
mauvais conseils plutôt que les bons tournent à bien , parce que la fortune fait
mouvoir au gré de son caprice presque toutes les choses humaines . Pour moi,
dans ma première jeunesse, porté par goût à prendre part aux affaires publiques,
j'en ai fait l'objet d'une étude longue et sérieuse, non dans la seule intention
d'arriver à des dignités que plusieurs avaient obtenues par de coupables moyens,
mais aussi pour connaître à fond l'état de la république sous le rapport civil et
militaire, la force de ses armées, de sa population, et l'étendue de ses ressources.
Préoccupé donc de ces idées, j'ai cru devoir faire au dévouement que vous
m'inspirez le sacrifice de ma réputation et de mon amour-propre, et tout risquer, si
je puis ainsi contribuer en quelque chose à votre gloire. Et ce n'est point
légèrement, ni séduit par l'éclat de votre fortune, que j'ai conçu ce dessein, c'est
qu'entre toutes les qualités qui sont en vous, j'en ai reconnu une vraiment
admirable : cette grandeur d'âme qui, dans l'adversité, brille toujours chez vous
avec plus d'éclat qu'au sein de la prospérité . Mais, au nom des dieux, votre
magnanimité est assez connue, et les hommes seront plutôt las de vous payer un
tribut de louanges et d'admiration, que vous de faire des actions glorieuses.
II. J'ai reconnu, en effet, qu'il n'est point de pensée si profonde, que chez
vous un instant de réflexion ne fasse aussitôt jaillir ; et, si je vous expose mes
idées en politique, ce n'est pas avec une confiance présomptueuse dans ma
sagesse ou dans mes lumières ; mais j'ai pensé que, au milieu des travaux de la
guerre, au milieu des combats, des victoires et des soins du commandement, il
serait utile d'appeler votre attention sur l'administration intérieure de Rome. Car,
si vos projets se bornaient à vous garantir des attaques de vos ennemis et à
défendre contre un consul malveillant les bienfaits du peuple, ce serait une pensée
trop au-dessous de votre grande âme. Mais, si l'on voit toujours en vous ce
courage qui, dès votre début, abattit la faction de la noblesse ; qui, délivrant le
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peuple romain d'un dur esclavage, le rendit à la liberté ; qui, durant votre
préture , a su, sans le secours des armes, disperser vos ennemis armés ; et qui, soit
dans la paix, soit dans la guerre, accomplit tant de hauts faits, que vos ennemis
n'osent se plaindre que de vous voir si grand, vous accueillerez les vues que je
vais vous exposer sur la haute administration de l'Etat ; j'espère qu'elles vous
sembleront vraies, ou du moins bien peu éloignées de la vérité.
III. Or, puisque Cn. Pompée, ou par ineptie ou par son aveugle penchante
vous nuire, a fait de si lourdes fautes, qu'on peut dire qu'il a mis les armes à la
main de ses ennemis, il faut que ce qui par lui a porté la perturbation dans l'Etat
devienne par vous l'instrument de son salut. Son premier tort est d'avoir livré à un
petit nombre de sénateurs la haute direction des recettes, des dépenses, du pouvoir
judiciaire, et laissé dans la servitude et soumis à des lois injustes le peuple
romain, qui auparavant possédait la puissance souveraine. Quoique le droit de
rendre la justice ait été, comme antérieurement, dévolu aux trois ordres, cependant
ce sont ces mêmes factieux qui administrent, donnent, ôtent ce qui leur plaît ; ils
oppriment les gens de bien, ils élèvent aux emplois leurs créatures : point de
crime, point d'action honteuse ou basse, qui leur coûte pour arriver au pouvoir ;
tout ce qui leur convient, ils l'obtiennent ou le ravissent ; enfin, comme dans une
ville prise d'assaut, ils n'ont de loi que leur caprice ou leur passion. Ma douleur
serait moins vive, je l'avoue, s'ils fondaient sur une victoire due à leur courage ce
droit d'asservir qu'ils exercent à leur gré ; mais ces hommes si lâches, qui n'ont de
force, de vertu, qu'en paroles, abusent insolemment d'une domination que le
hasard ou la négligence d'autrui leur ont mise dans les mains. Est-il, en effet, une
sédition, une guerre civile qui ait exterminé tant et de si illustres familles ? à qui
la victoire inspira-t-elle jamais tant de violence, tant d'emportement ?
IV. L. Sylla , à qui, dans sa victoire, tout était permis par le droit de la
guerre, savait bien que la perte de ses ennemis ajoutait à la force de son parti ;
cependant, après en avoir sacrifié un petit nombre, il a mieux aimé retenir les
autres par des bienfaits que par la crainte. Mais aujourd'hui, grands dieux, avec
Caton, L. Domitius et tous les autres chefs de la même faction, quarante sénateurs
et une foule de jeunes gens de grande espérance ont été frappés comme des
victimes ; et toutefois la rage de ces hommes conjurés à notre perte n'est pas
encore assouvie par le sang de tant de malheureux citoyens : l'abandon des
orphelins, la triste vieillesse des pères et des mères, les gémissements des maris,
la désolation des épouses, rien n'a pu empêcher ces âmes inhumaines de se porter
à des attentats, à des accusations de plus en plus atroces, pour dépouiller les uns
de leur dignité , les autres du droit de citoyen . Et de vous, César, que dirai-je ? de
vous que ces hommes, pour comble de lâcheté, veulent abaisser au prix de leur
sang ? moins sensibles qu'ils sont au plaisir de cette domination, qui leur est échue
contre toute apparence, qu'au regret d'être témoins de votre élévation ; et plus
volontiers mettraient-ils pour vous perdre la liberté en péril que de voir par vos
mains le peuple romain élevé au faîte de la grandeur. Voilà donc ce qui vous fait
une loi d'examiner avec la plus profonde attention comment vous pourrez établir
et consolider votre ouvrage. Je n'hésiterai point, de mon côté, à vous exposer le
résultat de mes réflexions, sauf à votre sagesse d'adopter ce qui vous paraîtra juste
et convenable.
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VIII. Voilà les remèdes puissants que j'oppose aux richesses : car, aussi bien
que toute autre chose, on ne les loue, on ne les recherche que pour leur utilité : ce
sont les récompenses qui mettent en jeu la perversité. Otez-les, personne
absolument ne veut faire le mal sans profit. Au surplus, l'avarice, ce monstre
farouche, dévorant, ne saurait être tolérée : partout où elle se montre, elle dévaste
les villes et les campagnes, les temples et les maisons ; elle foule aux pieds le
sacré et le profane ; point d'armées, point de murailles, où elle ne pénètre par sa
seule puissance ; réputation, pudeur, enfants, patrie, famille, elle ne laisse rien aux
mortels. Mais, faites tomber le crédit de l'argent, les bonnes moeurs triompheront
sans peine de toute cette grande influence de ia cupidité.
Ces vérités sont reconnues par tous les hommes, justes ou pervers ; vous
n'aurez cependant pas de médiocres combats à soutenir contre la faction de la
noblesse ; mais, si vous vous garantissez de leurs artifices, tout le reste vous sera
facile : car, s'ils avaient un mérite réel, ils se montreraient les émules des gens de
bien plutôt que leurs détracteurs ; mais c'est parce que l'indolence, la lâcheté,
l'apathie, les dominent, qu'ils murmurent, qu'ils cabalent et qu'ils regardent la
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IX. Mais à quoi bon vous parler d'eux encore, comme d'êtres inconnus ? M.
Bibulus a fait éclater son courage et sa force d'âme durant son consulat : inhabile
à s'énoncer, il a dans l'esprit plus de méchanceté que d'adresse. Qu'oserait celui
pour qui la suprême autorité du consulat a été le comble de la dégradation ? Et L.
Domitius est-il un homme bien redoutable, lui qui n'a pas un membre qui ne soit
un instrument d'infamie ou de crime : langue sans foi, mains sanglantes, pieds
agiles à la fuite, plus déshonnêtes encore les parties de son corps qu'on ne peut
honnêtement nommer ? Il en est un cependant, Caton , dont l'esprit fin, disert,
adroit, ne me paraît pas à mépriser. Ce sont qualités que l'on acquiert à l'école des
Grecs ; mais la vertu, la vigilance, l'amour du travail, ne se trouvent nulle part
chez les Grecs. Et croira-t-on que des gens qui, par leur lâcheté, ont perdu chez
eux leur liberté fournissent de bien bons préceptes pour conserver l'empire ? Tout
le reste de cette faction se compose de nobles sans caractères, et qui, semblables à
des statues, ne donnent à leur parti d'autre appui que leur nom. L Postumius et M.
Favonius me semblent des fardeaux superflus dans un grand navire : s'il arrive à
bon port, on en tire quelque parti ; mais, au premier orage, c'est d'eux qu'on se
défait d'abord, comme de ce qu'il y a de moins précieux. Maintenant que j'ai
indiqué les moyens propres, selon moi, à régénérer et à réformer le peuple, je vais
passer à ce qu'il me semble que vous devez faire à l'égard du sénat.
X. Lorsque avec l'âge mon esprit se fut développé, assez peu j'exerçai mon
corps aux armes et à l'équitation, mais j'appliquai mon intelligence à la culture des
lettres, consacrant ainsi aux travaux la portion de moi-même que la nature avait
douée d'une plus grande vigueur . Or tout ce que m'ont appris dans ce genre de vie
la lecture et la conversation m'a convaincu que tous les royaumes, toutes les cités,
tous les peuples, ont été puissants et heureux tant qu'ils ont obéi à de sages
conseils ; mais qu'une fois corrompus par la flatterie, la crainte ou la volupté, leur
puissance a été aussitôt affaiblie ; qu'ensuite l'empire leur a été enlevé ; qu'enfin
ils sont tombés dans l'esclavage.
Il m'est bien démontré aussi que celui qui se voit au-dessus de ses
concitoyens par le rang et le pouvoir prend fortement à coeur le bien de l'Etat.
Pour les autres, en effet, le salut de l'Etat n'est que la conservation de leur liberté ;
mais celui qui, par son mérite, s'est élevé aux richesses, aux distinctions, aux
honneurs, pour peu que la république ébranlée éprouve quelque agitation, aussitôt
son âme succombe sous le poids des soucis et de l'anxiété. C'est tout à la fois sa
gloire, sa liberté, sa fortune, qu'il lui faut défendre : il faut que partout il soit
présent et s'évertue. Plus, dans les temps heureux, il s'est vu dans une situation
florissante, plus, dans les revers, il est en proie à l'amertume et aux alarmes. Lors
donc que le peuple obéit au sénat comme le corps à l'âme, lorsqu'il exécute ses
dérisions, c'est dans la sagesse que les sénateurs trouvent leur force ; le peuple n'a
pas besoin de tant de sagacité. Aussi nos ancêtres, accablés sous le poids des
guerres les plus rudes, après la perte de leurs soldats, de leurs chevaux, de leur
argent, ne se lassèrent jamais de combattre armés pour l'empire : ni l'épuisement
du trésor public, ni la force de l'ennemi, ni les revers, rien ne fit descendre leur
coeur indomptable à penser que, tant qu'il leur resterait un souffle de vie, ils
pussent céder ce qu'ils avaient acquis par leur courage. Et c'est la fermeté dans
leurs conseils, bien plus que le bonheur des armes, qui leur a valu tant de gloire.
Pour eux, en effet, la république était une ; elle était le centre de tous les intérêts,
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et il n'y avait de ligues que contre l'ennemi ; et, si chacun déployait toutes les
facultés de l'esprit et du corps, c'était pour la patrie, et non pour son ambition
personnelle.
XI. Si tous les sénateurs avaient une égale liberté, et leurs délibérations
moins de publicité, le gouvernement de l'Etat aurart plus de force, et la noblesse
moins d'influence. Mais, puisqu'il est difficile de ramener au même niveau le
crédit de tous (les uns ayant, grâce au mérite de leurs ancêtres, hérité de la gloire,
de l'illustration, d'une nombreuse clientèle, et les autres n'étant pour la plupart
qu'une multitude arrivée de la veille), faites que les votes de ces derniers ne soient
plus dictés par la crainte : chacun, dès lors, protégé par le secret, fera prévaloir sur
la puissance d'autrui son opinion individuelle. Bons et méchants, braves et lâches,
tous désirent également la liberté ; mais, dans leur aveuglement, la plupart des
hommes l'abandonnent par crainte, et, sans attendre l'issue d'un combat incertain,
sont assez lâches pour se soumettre d'avance aux chances de la défaite.
Il est donc, selon moi, deux moyens de donner de la force au sénat : c'est
d'augmenter le nombre de ses membres , et d'y établir le vote par scrutin secret .
Le scrutin sera une sauvegarde à l'abri de laquelle les esprits oseront voter avec
plus de liberté ; dans l'augmentation du nombre de ses membres, ce corps trouvera
plus de force et d'action. En effet, depuis ces derniers temps, les sénateurs sont,
les uns astreints à siéger dans les tribunaux, les autres distraits par leurs propres
affaires ou par celles de leurs amis ; ils n'assistent presque plus aux délibérations
publiques : il est vrai qu'ils en sont écartés moins par ces occupations que par
l'insolence d'une faction tyrannique. Quelques nobles, avec un petit nombre
d'auxiliaires de leur faction, pris dans les familles sénatoriales, sont maîtres
d'approuver, de rejeter, de décréter, de tout faire enfin au gré de leur caprice.
Mais, dès que le nombre des sénateurs aura été augmenté, et que les votes seront
émis au scrutin secret, il faudra bien qu'ils laissent là leur orgueil, quand ils se
verront contraints de fléchir devant ceux que naguère ils dominaient avec tant
d'arrogance.
Il ne m'eût pas été difficile d'entrer dans ces détails ; mais j'ai cru devoir
d'abord m'occuper du plan général, et vous en montrer la convenance : si vous le
prenez pour point de départ, le reste marchera de soi-même. Je veux sans doute
que mes vues soient sages, utiles surtout ; car plus elles produiront d'heureux
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résultats, plus j'en recueillerai de gloire ; mais je désire bien plus fortement
que, au plus tôt et par tous les moyens possibles, on vienne au secours de la chose
publique. La liberté m'est plus chère que la gloire, et je vous prie, général, je vous
conjure, par cette immortelle conquête des Gaules, de ne pas laisser le grand et
invincible empire romain tomber de vétusté, s'anéantir par la fureur de nos
discordes.
Telles sont, général, les vues qui m'ont paru utiles et convenables à vos
intérêts ; je vous les ai indiquées le plus brièvement que j'ai pu. Au reste, quel que
soit le plan que vous adoptiez, je prie les dieux immortels qu'il tourne à votre
avantage et à celui de la république.
Deuxième lettre
I. C'était autrefois une vérité reçue, que la fortune était la dispensatrice des
royaumes, de la puissance et de tous les biens que convoitent si avidement les
mortels ; et, en effet, ces dons étaient souvent départis, comme par caprice, à des
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sujets indignes et entre les mains desquels ils ne tardaient pas à déchoir. Mais
l'expérience a démontré combien Appius a eu raison de dire dans ses vers :
«Chacun est l'artisan de sa fortune».
Et cela est encore plus vrai de vous, César, qui avez tellement surpassé les
autres hommes, qu'on se lasse plus tôt de louer vos actions que vous d'en faire qui
soient dignes d'éloges. Mais, comme les ouvrages de l'art, les biens conquis par la
vertu doivent être conservés avec le plus grand soin, de peur que la négligence
n'en laisse ternir l'éclat, ou n'en précipite la ruine. En effet, qui volontairement
cède à un autre l'autorité ? et, quelle que soit la bonté, la clémence de celui qui a
le pouvoir, on le redoute cependant, parce qu'il peut, s'il le veut, être méchant.
Cela vient de ce que la plupart des hommes revêtus de la puissance en usent mal,
et pensent qu'elle sera d'autant plus assurée, que ceux qui leur sont soumis seront
plus corrompus .
Cet état de choses semble appeler tous les citoyens, quel que soit le degré de
leurs lumières, à énoncer les avis qui leur semblent les plus salutaires. Pour ma
part, je pense que de la manière dont vous userez de la victoire dépend tout notre
avenir.
II. Mais quels seront, pour l'accomplissement de cette tâche, les moyens les
meilleurs, les plus faciles ? Je vais, à ce sujet, vous exposer en peu de mots ma
pensée. Vous avez, général, eu la guerre contre un homme illustre, puissant, et qui
devait plus à la fortune qu'à son habileté : parmi ceux qui l'ont suivi, un petit
nombre sont devenus vos ennemis par suite des torts qu'ils s'étaient donnés envers
vous ; d'autres ont été entraînés par les liens du sang ou de l'amitié. Car il n'a fait
part à personne de sa puissance ; et, en effet, s'il eût pu en souffrir le partage , le
monde ne serait pas ébranlé par la guerre. Le reste, tourbe vulgaire, par imitation
plutôt que par choix , a suivi comme le plus sage l'exemple de ceux qui
marchaient devant.
Dans le même temps, sur la foi de vos détracteurs, des hommes tout souillés
d'opprobre et de débauche, espérant que l'Etat allait leur être livré, accoururent
dans votre camp, et menacèrent ouvertement les citoyens paisibles de la mort, du
pillage, enfin de toutes les violences qu'inspirait la corruption de leur âme. Une
grande partie d'entre eux, voyant que vous ne réalisiez point de telles espérances,
et que vous ne traitiez point les citoyens en ennemis, se séparèrent de vous : il
n'en est resté qu'un petit nombre qui ont trouvé dans votre camp plus de
tranquillité que dans Rome, tant la foule des créanciers les assiégeait. Mais c'est
une chose qui fait frémir que de dire le nombre et l'importance des citoyens qui,
par les mêmes motifs, ont ensuite passé du côté de Pompée ; et ce fut là, pendant
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IV. A-t-on oublié les reproches qu'on faisait, peu de temps avant cette guerre,
à Cn. Pompée et à sa victoire pour la cause de Sylla ? A t-on oublié Domitius ,
Carbon, Brutus, et tant d'autres Romains comme eux désarmés, suppliants,
indignement égorgés hors du champ de bataille et contre les lois de la guerre ?
Peut-on oublier enfin tant de citoyens renfermés dans un édifice public , et, là,
immolés comme un vil bétail ? Hélas ! ces massacres clandestins de citoyens, ces
meurtres inopinés des pères et des fils dans les bras les uns des autres, cette
dispersion des femmes et des enfants, cette destruction de familles entières, que
tout cela, avant votre victoire, nous paraissait affreux et cruel ! Et voilà les excès
auxquels ces hommes vous engagent ! A leur sens, la guerre a eu sans doute pour
objet de décider si l'injustice se commettrait au nom de Pompée ou de César :
l'Etat doit être envahi, et non reconstitué par vous ; et des soldats émérites, après
les plus longs, les plus glorieux services, n'auront porté les armes contre leurs
pères, leurs frères et leurs enfants , qu'afin que les hommes les plus dépravés
trouvent dans les malheurs publics de quoi fournir à leur gloutonnerie et à leur
insatiable lubricité, flétrissent votre victoire d'un tel opprobre, et souillent de leurs
vices la gloire des braves. Vous n'ignorez pas, je pense, quelle a été la conduite et
la retenue de chacun d'eux, lors même que la victoire était incertaine ; comment,
au milieu des travaux de la guerre, plusieurs se livraient à des orgies ou à des
prostituées : chose impardonnable à leur âge, même pendant le loisir de la paix.
Mais en voilà assez sur la guerre.
V. Quant à l'affermissement de la paix, qui est votre but et celui de tous les
vôtres, commencez, je vous prie, par examiner à fond combien cet objet est
important, afin que, distinguant les inconvénients d'avec les avantages, vous
arriviez, par un large chemin, au véritable but. Je pense, puisque tout ce qui a
commencé doit finir, qu'au temps marqué pour la ruine de Rome les citoyens en
viendront aux mains avec les citoyens ; qu'ainsi fatigués, épuisés, ils seront la
proie de quelque roi, de quelque nation : autrement, le monde entier ni tous les
peuples conjurés ne pourraient ébranler, encore moins renverser cet empire. Il faut
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donc consolider tous les éléments d'union et bannir les maux de la discorde.
Vous aurez atteint ce double but, si vous arrêtez la licence des profusions et
des rapines , non point en rappelant d'antiques institutions que nos moeurs
corrompues rendent pour nous depuis longtemps ridicules, mais en faisant du
patrimoine de chacun la limite invariable de sa dépense : car il est passé en usage
chez nos jeunes gens de commencer par dissiper leur bien et celui des autres ;
pour vertu suprême, ils excellent à ne rien refuser à leurs passions et à quiconque
les sollicite, traitant de bassesse la pudeur et l'économie. Aussi à peine ces esprits
ardents, engagés dans une mauvaise route, voient-ils manquer leurs ressources
ordinaires, qu'ils se portent avec violence, tantôt contre nos alliés, tantôt contre les
citoyens, renversent l'ordre établi, et font leur fortune aux dépens de celle de
l'Etat. Il est donc urgent d'abolir l'usure pour l'avenir , afin que chacun remette de
l'ordre dans ses affaires. Voilà le vrai remède et le plus simple : par là les
magistrats n'exerceront plus pour leurs créanciers, mais pour le peuple, et ils
mettront leur grandeur d'âme à enrichir, et non à dépouiller la république.
VI. Je sais combien cette obligation sera d'abord pénible, surtout à ceux qui
s'attendaient à trouver dans la victoire toute liberté, toute licence, et non de
nouvelles entraves ; mais, si vous consultez leur intérêt plutôt que leur passion,
vous leur assurerez, ainsi qu'à nous et à nos alliés, une paix solide. Si la jeunesse
conserve les mêmes goûts, les mêmes moeurs, certes votre gloire si pure
s'anéantira bientôt avec la république. En un mot, c'est pour la paix que l'homme
prévoyant fait la guerre ; c'est dans l'espoir du repos qu'il affronte tant de travaux,
et cette paix, si vous ne la rendez inébranlable, qu'importe que vous soyez
vainqueur ou vaincu ?
Ainsi donc, César, au nom des dieux, prenez en main le timon de l'Etat ;
surmontez, avec votre courage ordinaire, tous les obstacles : car, si vous ne portez
remède à nos maux, il n'en faut attendre de personne. Et ce ne sont point des
châtiments rigoureux, des sentences cruelles, que l'on vous demande : choses qui
déciment les populations sans les réformer ; mais on veut que vous préserviez la
jeunesse du dérèglement des moeurs et des passions dangereuses.
VII. Mon esprit se rassure, je l'avoue, par le motif même qui effraye les
autres : je veux dire par la grandeur de la tâche qui vous est confiée, le soin de
pacifier à la fois et les terres et les mers. Un génie tel que le vôtre est peu fait pour
descendre à de minces détails : les grands succès sont pour les grands travaux.
Il vous faut donc pourvoir à ce que le peuple, que corrompent les largesses et
les distributions de blé, ait des travaux qui l'occupent et qui le détournent de faire
le malheur public ; il faut que la jeunesse prenne le goût du devoir et de l'activité,
et non des folles dépenses et des richesses. Ce but sera atteint si vous faites perdre
à l'argent, le plus dangereux des fléaux, ses applications et son influence.
Souvent, en effet, en réfléchissant sur les moyens par lesquels les hommes
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les plus illustres avaient fondé leur élévation, en recherchant comment les
peuples et les nations s'étaient agrandis par la capacité des chefs, quelle cause
enfin avait amené la chute des royaumes et des empires les plus puissants, j'ai
constamment reconnu les mêmes vices et les mêmes vertus : chez les vainqueurs,
le mépris des richesses ; chez les vaincus, la cupidité. Il est impossible, en effet,
de s'élever à rien de grand, et un mortel ne peut approcher des dieux, s'il ne fait
taire la cupidité et les appétits des sens, et ne condescend aux affections de l'âme,
non pour la flatter, pour lui céder en tous ses désirs et pour l'amollir par une fatale
indulgence ; mais pour la tenir continuellement exercée au travail, à la patience,
aux saines maximes et aux actions courageuses.
Je vous ai exposé aussi brièvement que possible ce que j'ai cru nécessaire à
la république et glorieux pour vous. Il me semble à propos aussi de dire un mot de
mes motifs. La plupart des hommes jugent ou se piquent de juger avec assez de
sagacité ; et, en effet, pour reprendre les actions ou les paroles d'autrui, tous ont
l'esprit merveilleusement éveillé ; ils croient ne jamais parler assez haut ni assez
vivement pour manifester leur pensée. J'ai cédé à ce penchant, et je ne m'en
repens point : je regretterais davantage d'avoir gardé le silence. En effet, que vous
tendiez au but par cette voie ou par une meilleure, j'aurai toujours parlé, j'aurai
tenté de vous servir selon mes faibles lumières. Il ne me reste plus qu'à prier les
dieux immortels d'approuver vos plans et de les faire réussir.
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