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Béti Mongo

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L'Oeuvre Post-Retour D'Exil de Mongo Beti

Pr DANIEL ABWA
1

Je saisis l’occasion de ce travail pour témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui,


de près ou de loin ont contribué à sa réalisation.
Ma gratitude va tout d’abord à l’endroit des Professeurs Phyllis Taoua, Marie-Pierre
Le Hir et Julia Clancy-Smith pour avoir mis à ma disposition leurs expériences
multiformes, leur encadrement sans faille, leurs encouragements, leurs judicieux conseils
et leur aide documentaire qui m’ont permis de mener ce travail à son terme.
A Pr. Lise Leibacher pour m’avoir si souvent aiguillonnée sur des travaux
théoriques importants pour ma recherche. Il ne saurait être question d’oublier que nos
longues discussions ont ouvert la voie à des réflexions qui m’ont permis de repenser
certaines idées contenues dans ce travail.
Je tiens également à remercier Pr. Ambroise Kom sans qui l’idée d’une aventure
académique américaine n’aurait jamais effleuré mon esprit. Ses encouragements ainsi que
ses précieux conseils m’ont été d’un inestimable soutien tout au long du parcours.
A Gilbert L. Taguem Fah, l’aîné, le pilier, le modèle, pour avoir balisé le chemin.
Dans mes moments de doute et d’incertitude, il a su me convaincre que j’étais à la
hauteur de cet ouvrage à la fois ardu et gratifiant.
Je suis aussi redevable aux conseils et suggestions de Cilas Kemedjio et Alexie
Tcheuyap sur le cheminement vers la réalisation de ce travail.
A mon père (de regrettée mémoire), ma mère ainsi qu’à mes frères et sœurs pour
leur amour et leur constant et indéfectible soutien.
Mention spéciale à Julie Megne Fah dont le courage et l’abnégation lui ont permis
d’assumer seule la lourde tâche que constituait l’éducation de Danielle pendant les
longues années d’absence que m’imposait la réalisation de ce qui n’était alors qu’un rêve.
Qu’elle trouve ici, la concrétisation de nos efforts conjugués.
Ma dette va aussi à l’endroit de tous mes amis pour leur assistance. Dans
l’impossibilité de les nommer individuellement, que chacun trouve ici le témoignage de
ma reconnaissance.

DEDICACE

Odile Tobner
2

TABLE OF CONTENTS

ABREVIATIONS ......................................................................................................p. 8

ABSTRACT ...............................................................................................................p. 9

INTRODUCTION ....................................................................................................p. 11

CHAPITRE I
AFRO PESSIMISME/AFRO OPTIMISME: LA FRANCE CONTRE
L’AFRIQUE COMME CONTRE-DISCOURS .........................................................p. 38

1. La France contre l’Afrique dans la continuité de l’engagement ......................p. 44


2. La construction du contre-discours ...................................................................p. 66
3. La vision prophétique .......................................................................................p. 80

CHAPITRE II
L’HISTOIRE DU FOU COMME ŒUVRE DE TEMOIGNAGE
D’UNE TRANSITION DEMOCRATIQUE DIFFEREE .........................................p. 86

1. L’Histoire du fou et la problématique du témoignage ......................................p. 88


2. Le témoignage au service d’une cause ..............................................................p. 105
3. Une écriture à tendance magico réaliste ............................................................p. 124

CHAPITRE III
3

TROP DE SOLEIL TUE L’AMOUR OU L’ENGAGEMENT


LITTERAIRE A L’EPREUVE DU REEL ................................................................p. 141

1. La confrontation avec la réalité ........................................................................p. 145


2. La représentation du réel de l’Afrique postcoloniale .......................................p. 157
3. Ecrire le chaos postcolonial .............................................................................p. 171

CHAPITRE IV
REPENSER L’ALTERITE : PERMANENCE DE L’EXIL
DANS BRANLE-BAS EN NOIR ET BLANC .............................................................p. 201

1. L’exil dans l’œuvre post-retour .......................................................................p. 215


2. L’inscription de Branle-bas en noir et blanc dans la diversité .........................p. 219
TABLE OF CONTENTS Continued

3. Entre identification sélective et distanciation ..................................................p. 237

CONCLUSION .........................................................................................................p. 250

WORKS CITED ......................................................................................................p. 255


4

ABREVIATIONS

AB : Alexandre Biyidi

BBNB : Branle-bas en noir et blanc (2000)

DN : Dictionnaire de la négritude (1989)

FCA : La France contre l’Afrique. Retour au Cameroun (1993)

HF : L’Histoire du fou (1994)

LC : Lettre aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé (1986)

MB : Mongo Beti

PNPA : Peuples noirs, Peuples africains.

TSTA : Trop de soleil tue l’amour (1999)


5

ABSTRACT

Le retour à la maison: l'Œuvre tardive de Mongo Beti

En 1991, au milieu de la vague de démocratie qui balaie l'Afrique, Mongo Beti retourne

dans son pays natal, le Cameroun, pour poursuivre sa carrière littéraire après 32 ans d'exil

en France. Ma thèse explore l'originalité de son discours de retour à la maison. J'explore

comment l'œuvre tardive de cet éminent écrivain illustre sa lutte pour redécouvrir le pays

qu'il a quitté des décennies plus tôt, ainsi que comment son expérience de retour a façonné

une nouvelle perception littéraire. Son travail après son retour au pays reflète sa

renaissance progressive et sa réintégration dans son pays d'origine. Je soutiens qu'au

départ, sa perception est d'abord guidée par un regard en arrière sur le passé et que son

évaluation du présent vise à résister aux représentations pessimistes de l'Afrique. Dans ses

œuvres ultérieures, cependant, on ne peut que remarquer les mêmes sentiments

d'insatisfaction et de désillusion que ceux fondés sur son expérience de première main.

Dans cette mesure, la littérature post-retour de Mongo Beti peut être considérée comme

dynamique car elle a évolué au fil du temps. Une approche diachronique m'a permis

d'examiner ses perceptions et représentations changeantes de l'Afrique en fonction de

l'ampleur de sa compréhension de son environnement à chaque instant. Son écriture post-

retour démontre une redéfinition progressive de certaines de ses techniques narratives

antérieures en ce qui concerne des éléments tels que la résistance politique, les narrateurs

faisant autorité, le déroulement linéaire de l'intrigue, le temps et l'espace et le

développement du personnage. Mon analyse remet également en question le concept de

«chez-soi» comme lieu de sécurité et de refuge, tout comme ses romans d'après-retour
6

dépeignent l'exil comme un état ambigu d'être entre les mondes, comme l'expression d'une

connexion simultanée avec le «nouveau vieux». la maison et l'ancien éloigné à l'étranger.

Par conséquent, le discours post-retour de Mongo Beti s’éloigne des questions de

responsabilité nationale et de progrès social enracinées dans une conscience

d’appartenance à une communauté définie. L’organisation conceptuelle de ma thèse

découle de ma lecture de chacun des quatre textes de l’époque post-retour et de la manière

dont ils illustrent le processus de redécouverte du Cameroun postcolonial par l’auteur.


7

INTRODUCTION

L’absence d’un discours critique traitant de façon intégrale l’important corpus

postretour d’exil de Mongo Beti se situe à l’origine de la présente étude qui se donne pour

tâche d’analyser l’incidence de ce retour sur les œuvres littéraires de cet auteur. Le fait

que j’ai vécu au Cameroun pendant la période de ce retour et fait l’expérience des luttes

politiques auxquelles Mongo Beti a pris part, et le recul critique que m’impose

aujourd’hui mon éloignement de ce contexte, me créditent d’une compréhension pouvant

faciliter la mise en relation du texte et du contexte. En effet, l’importance de Mongo Beti,

pseudonyme d’Alexandre Biyidi Awala,1 dans la littérature africaine ne s’explique pas

uniquement par l’intensité de sa production littéraire et la singularité de ses prises de

position publiques, mais davantage par la longue durée de son séjour en exil. C’est ainsi

qu’Ambroise Kom a pu dire de lui qu’il était « le doyen des exilés » (Kom 1989 130). Né

au Cameroun en 1932, Mongo Beti quitte son pays natal pour la France après l’obtention

du baccalauréat en 1951 pour y poursuivre des études supérieures de Lettres à Aix-

enProvence puis à la Sorbonne à Paris. Il est déjà à cette époque « un sympathisant de

l’UPC2, un fervent disciple de Um Nyobé qu’il est allé écouter lorsqu’il était lycéen »

1
Les deux premières œuvres de fiction d’Alexandre Biyidi Awala furent signées d’Eza Boto, pseudonyme
qu’il affirme avoir inventé sur le modèle du nom du poète américain Ezra Pound qui lui paraissait «
dynamique, percutant et doté d’une excellente musicalité ». Mongo Beti, qui signifie « fils du pays des Betis
», n’a été adopté qu’à partir de 1956 à la parution de Le Pauvre Christ de Bomba, après qu’il ait été déçu par
la mauvaise qualité d’impression de son premier roman Ville cruelle (1954). Le choix du second pseudonyme
était en outre motivé par son souci d’épargner sa famille d’éventuelles représailles du pouvoir colonial, étant
donnée la virulence de ses positions anticolonialistes (Interview avec Célestin Monga, Jeune Afrique
Economie n0 136, 1990 102). Les Betis sont un groupe ethnique présent au centre et au sud du Cameroun,
comprenant entre autres les Etons, les Ewondos, les Bulus et les Manguissas.
2
L’Union des populations du Cameroun, parti nationaliste de masse fondé en 1948 ayant pour secrétaire
général Ruben Um Nyobé.
8

(Tobner in Pfouma 2003 13). Au moment de son départ, il a, comme tous les

ressortissants des pays membres de ‘l’Union française’ et plus tard de la ‘Communauté

française’, le statut de « sujet français muni d’un passeport français en règle, mais il est

vrai, dépourvu d’une carte d’identité nationale » (MB 1977 21).

En 1953, alors qu’il est encore étudiant, il débute sa carrière littéraire avec la

publication, dans la revue Présence Africaine dirigée par Alioune Diop, d’une nouvelle

intitulée Sans haine, sans amour portant sur la révolte des Mau-Mau au Kenya contre

l’autorité coloniale anglaise. La nostalgie de la terre natale inspire une œuvre littéraire

constamment focalisée sur l’univers africain et la prise en compte incessante des réalités

socio-historiques du continent noir. Son premier roman Ville cruelle (1954) met en scène

les mésaventures d’un jeune paysan venu en ville vendre son cacao et qui est victime de

la duperie des commerçants grecs. Le Pauvre Christ de Bomba (1956) « fait scandale par

la description satirique qui y est faite du monde missionnaire et colonial »3. Mission

terminée (1957) et Le Roi miraculé (1958), dans lesquels « l'auteur fait voir les grands

problèmes du contact de deux civilisations, où l'une s'efforce d'assimiler, de déshumaniser

l'autre en implantant de gré ou de force ses propres valeurs et systèmes » (Smith-Bestman

1981 109).

Mongo Beti est aussi connu pour ses nombreux articles sulfureux sur la littérature

africaine dont l’un des plus connus est la virulente diatribe contre Camara Laye dans

3
Jean-Marie Violet. « Mongo Beti : repères chronologiques ».
http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/mongobeti.htm
9

laquelle il accuse l’écrivain guinéen de manquer d’engagement.4 Cette critique affirme

sans ambages son refus de toute littérature gratuite et folklorique et fixe résolument les

contours d’une orientation littéraire à laquelle il restera fidèle. Pour lui, l’écrivain est un

créateur engagé, c’est-à-dire un témoin de son époque, un porte parole de sa communauté.

Il a le devoir de se prononcer sur les problèmes courants de son temps. L’affirmation

suivante résume assez bien cette conviction profonde pour une littérature utilitaire et

didactique :

L’écriture n’est plus en Europe que le prétexte de l’inutilité sophistiquée, du


scabreux gratuit quand, chez nous, elle peut ruiner des tyrans, sauver les enfants
du massacre, arracher une race à un esclavage millénaire, en un mot, servir. Oui,
pour nous, l’écriture peut servir à quelque chose, donc, doit servir à quelque
chose. (MB 1985 91)

Cet engagement a pour mode d’expression le réalisme, qui se caractérise par une

recherche d’authenticité, une linéarité du récit, une autorité narrative, une expression

claire et assertive. Son œuvre future n’articule pas moins cette prise en compte constante

des réalités du lieu d’origine. La trilogie des années soixante dix, constituée de Perpétue

et l’habitude du malheur et Remember Ruben (1974) et La Ruine presque cocasse d’un

polichinelle (1979), s’inspire des « principaux événements qui ont marqué la vie politique

du Cameroun à l’époque coloniale, puis après l’indépendance » (Mouralis 1981 71).

4
Mongo Beti reprochait à son congénère sa vision idyllique de l’Afrique ancestrale qui l’amène à négliger la
réalité coloniale : « Laye ferme obstinément les yeux sur les réalités les plus cruciales, celles justement qu’on
s’est toujours refusé de révéler au public d’ici. Ce guinéen, mon congénère, qui fut, à ce qu’il laisse entendre
un garçon fort vif, n’a-t-il donc rien vu d’autre qu’un Afrique paisible, belle, maternelle ? Est-il possible que
pas une seule fois, Laye n’ait été témoin d’une seule petite exaction de l’administration coloniale ? » (MB
1954 420).
10

Parallèlement à son activité littéraire, la mise sur pied en 1978, avec la collaboration

de son épouse Odile Tobner, de la revue Peuples noirs, peuples africains, « tribune des

radicaux noirs » qu’ils feront paraître jusqu’en 1991, participe de cet engagement

constant pour le bien-être des Africains. Comme la production intellectuelle précédente,

celle des années quatre-vingt reste essentiellement tournée vers l’élucidation des réalités

socio-historiques du continent noir. Les Deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama

futur camionneur (1983) et La Revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama (1984) mettent

en scène « le statut des intellectuels dissidents dans le Cameroun postindépendant »

(Kemedjio 1999b 99).

Son engagement constant aux côtés des plus démunis a autant largement contribué à

sa notoriété qu’il l’a desservi. Ayant été traité de tous les noms par les autorités politiques

de son pays d’origine—« agitateur anarcho-marxiste, paranoïaque ingrat, mégalomane

extrémiste et dangereux, surdoué de l’incapacité, dément incurable, etc. » (Kom, 1993 5)

—il a été victime des foudres de l’establishment autant au Cameroun que dans le pays

d’adoption, l’institution littéraire française ne l’ayant pas non plus couvert de lauriers.

Ainsi, contrairement à bon nombre de ses congénères africains, Mongo Beti n’a pas eu le

privilège de remporter le Renaudot5, le Grand prix littéraire d’Afrique noire6 ou d’autres

5
Ahmadou Kourouma pour Allah n’est pas obligé en 2000; Alain Mabanckou pour Mémoires de porc-épic
en 2006 et plus récemment en 2008 Tierno Monenembo pour Le roi de Kahel.
6
Plusieurs écrivains camerounais on bénéficié de nombreux prix dont : Jean Ikellé Matiba en 1962 pour Cette
Afrique-là; François Evembé pour Sur la terre en passant en 1966; Francis Bebey pour Le Fils d’Agatha
Moudio en 1968; Etienne Yanou pour L’Homme-dieu de Bissau en 1975; Bernard Nanga pour Les Chauve-
souris en 1981; Yodi Karone pour Nègre de paille en 1982; Victor Bouadjio pour Demain est encore loin en
1989 (Kom 1991b 69). Sur la scène littéraire africaine, on dénombre : Ake Loba pour Kocoumbo, l'étudiant
noir en 1961; Cheikh Hamidou Kane pour L'Aventure ambiguë ; Sembène Ousmane pour Les Bouts de bois
de Dieu; Ahmadou Kourouma pour Les Soleils des indépendances en 1969; Mariama Bâ pour Un chant
11

distinctions prestigieuses. En un demi siècle de présence sur la scène littéraire, avec un

total de treize textes de fiction, trois essais, un Dictionnaire de la négritude (1989), une

revue littéraire et culturelle (Peuples noirs, Peuples africains), l’unique récompense

littéraire qu’il ait reçue est le Prix Sainte Beuve obtenu en 1958 pour Mission terminée,

« roman africain qui n’a aucune arrière-pensée politique » (note de l’éditeur en 4e de

couverture). Derrière cette consécration semble ainsi se profiler, de la part de l’instance

de consécration, un parti pris contre une littérature au service de la cause politique. Ce

d’autant plus que, comme le souligne Bernard Mouralis, « ce qui frappe justement quand

on considère la révolte de Medza [personnage autour duquel tourne la diégèse de Mission

terminée] tout au long de son parcours, c’est de voir à quel point elle se situe en dehors de

toute référence politique ». Sans être tout à fait apolitique, « sa […] révolte ne vise à rien

d’autre en définitive qu’à remettre en question le bien fondé de l’existence même de la

société » (Mouralis 1981 54).

Ce statut quelque peu ambigu dans l’institution littéraire française n’a pour autant

pas compromis son insertion dans le pays d’accueil. Mongo Beti est nommé, en 1958,

professeur adjoint à Rambouillet au moment où, comme l’Algérie et l’Indochine, le

Cameroun est plongé dans une guerre sanglante de revendication d’indépendance. Son

admission au CAPES (Concours du professorat de l’enseignement secondaire) en 1959

lui ouvre l’accès à la fonction publique française en qualité de cadre de l’Education

nationale. Il est alors nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe

écarlate 1982 ; Sony Labou Tansi pour L’Anté-peuple en 1983 ; Calixthe Beyala pour Les Honneurs perdus
en 1998.
12

(Côtesdu-Nord).7 Lorsque le Cameroun accède à l’indépendance un an plus tard, il refuse

d’y retourner, et pour cause, le nouveau pouvoir de Yaoundé persécute littéralement tous

les « marxistes dangereux » (MB 1977 22). En 1963, il épouse une collègue française, qui

sera son compagnon de lutte et avec qui il a trois enfants. Reçu à l’agrégation de lettres

classiques en 1966, il est classé dans la liste des citoyens français et muté au lycée

Corneille de Rouen où il travaillera jusqu’à sa retraite. Sa nationalité française ne souffre

alors d’aucune contestation jusqu’à la publication en 1972, après quatorze années de

silence, de Main basse sur le Cameroun, un pamphlet qui heurte les autorités

camerounaises et françaises. L’essai est saisi chez l’éditeur Maspero sous le prétexte de

sa provenance étrangère, ce qui constitue une mise en question de la citoyenneté française

de l’auteur. L’ouvrage a pour point de départ l’indignation suscitée par la persécution des

militants nationalistes camerounais par le pouvoir d’Amadou Ahidjo et le complot du

silence manifesté par les journalistes français au sujet de cette affaire. Sa nationalité

française lui sera rétablie après quatre années d’un long et fastidieux procès qui se

couronnèrent par la remise en circulation du pamphlet.

C’est cette revendication d’une appartenance à deux univers qui correspond à ce qui

sera ici entendu par le terme ‘exil’. Eloigné de son pays d’origine sous la contrainte des

conditions socio-historiques, Mongo Beti ne pouvait ni retourner librement dans son pays,

ni rester en contact avec sa famille, puisque « le pouvoir de Yaoundé s’ingéniait à rendre

[ses] efforts vains par toutes sortes de techniques dont le détournement de la

7
Bernard Mouralis. Comprendre l’œuvre de Mongo Beti (1981) : 65.
13

correspondance était la plus connue » (MB 1993 157). Mongo Beti affirme qu’en exil, il

était en proie à « une espèce schizophrénie ». Il souffrait le martyr de ne pouvoir revenir

au pays et une nuit sur deux, il rêvait d’être de retour au Cameroun (MB parle 104). Le

tourment causé par cette absence de proximité physique aux êtres qui lui étaient chers,8

n’entravait cependant pas son habileté à s’insérer quasi parfaitement dans la culture

d’accueil. Mongo Beti maîtrisait la langue française et l’écrivait à la perfection,9 il était

imprégné de la culture et des valeurs françaises séculaires, ce dont il s’enorgueillissait

d’ailleurs en ces termes : « Je suis un petit bourgeois français. Je suis fier de ma langue et

de mon agrégation de lettres classiques » (Massiah in Kom 2003 134). Gustave Massiah a

bien articulé ce double patrimoine de la manière suivante :

[…] Il a su vivre sa double appartenance, sans concession d’un côté ni de


l’autre. En tant que citoyen vivant en France, il s’est lancé dans toutes les
batailles de la société française, à quel point elle en était toujours le principal
analyseur. Mais, dans le même, il comprenait les contradictions profondes de
cette société, l’importance de ceux qui se refusaient le cours de cette
caractéristique française ; il faisait partie de ceux qui, même minoritaires, niés,
marginalisés, refusaient de manière rageuse cette fatalité. Dans le même temps,
en tant qu’africain, que camerounais, il n’exonérait pas les élites africaines de
leur responsabilité. Pour lui il était évident que la domination globale ne saurait
excuser le pouvoir des potentats ; la corruption, la répression, la trahison.
(Massiah in Kom 2003 135)

Une appréciation du concept d’exil en référence à cet auteur doit ainsi tenir compte

de la complexité de ces différentes dimensions. D’une part, le complexe psychologique

8
Mongo Beti explique que la plus grande peine que l’exil lui ait infligée est de l’avoir sevré de l’amour d’une
mère qu’il a quittée jeune pour ne la retrouver après trente deux ans que pour la perdre aussitôt : « Dire que
pendant ces trente-deux ans, j'aurais pu être aux côtés de ma pauvre mère, je l'aurais vue vieillir; elle ne serait
pas un vieillard à mes yeux, mais une femme âgée. Une femme âgée, cela peut être très beau, comme l'image
de la sérénité, à condition de l'avoir vue vieillir, c'est-à-dire, au fond, de n'avoir rien vu du tout. Vous ne
voyez pas se défaire ce qui se défait peu à peu sous vos yeux, c'est bien connu. On croit que c'est toujours la
même chose, et pourtant c'est déjà très différent, c'est déjà autre chose. Mais, tout à coup,
14

découlant de la nostalgie de l’éloignement du terroir, lequel a généré chez lui une écriture

essentiellement tournée vers l’élucidation du pays, ce qui se rapproche de la définition

que donne Martin Tucker de l’exil à savoir : « Exile signifies a complicated physical

and/or mental condition whose nature is based on the recognition of loss of one’s country,

culture, family, history, home or identity for political, cultural, personal land/or

trente-deux ans, d'un seul bloc, comme si le ciel tombait sur votre tête ... c'est horrible » (Mongo Beti 1991
118).
9
Dans son article intitulé « Le Fantôme de Mongo Beti dans la littérature africaine d’aujourd’hui »,
Célestin Monga établit chez Mongo Beti une écriture se caractérisant par un « classicisme châtié », un «
écriture précieuse et conventionnelle », la chasteté et le pudique (Mongo in Kom 1993 123-125).
social reason » (Tucker 1991 xiii 1). D’autre part, elle inclut, à la définition de l’exil,

l’aspect positif d’enrichissement et d’ouverture au monde qui correspond à la manière

dont Edward Said appréhende et articule sa propre condition d’exilé : « Exiles cross

borders, break barriers of thought and experience » (Said 1984 170). L’expérience de

Mongo Beti n’étant pas éloignée de celle de Said, un « Arabe éduqué à l’occidentale » qui

s’est « toujours senti appartenir aux deux univers sans être entièrement d’aucun » (Said

2000 31). Mongo Beti est bien conscient de sa dualité sans pour autant se méprendre sur

les entraves qu’elle charrie :

Evidemment, je ne dis pas que ce soit facile pour un Noir, par exemple, parce
qu’en plus du fait qu’on a deux cultures, il y a le fait qu’on est noir et qu’on
peut être en bute à des propos racistes. Mais à part ça, il s’agit d’harmoniser les
deux systèmes de valeurs et ce n’est pas impossible. Quand on a trouvé le
moyen de combiner les deux traditions culturelles en choisissant avec
pragmatisme, il est certain qu’on arrive à s’en sortir. (MB parle 70-71)
15

La question est cependant celle de savoir comment un exilé se situant ainsi à la

croisée des chemins vit son retour dans le pays d’origine après une expérience aussi

prolongée que la sienne en exil, et quelles incidences ce retour a sur sa conception

littéraire.

Mongo Beti foule le sol de sa terre natale en 1991 après l’avoir quittée en 1959 et au

terme de quelques voyages d’exploration, il s’installe au Cameroun en 1994.9 Si le

contexte historique de ce retour en dit long sur ses motivations, le choc culturel qui s’en

suit est à la hauteur de sa longue absence, ce qui provoque le désenchantement. En effet

son premier voyage au Cameroun au plus fort des revendications pour les libertés et la

démocratie qu’ait connu l’Afrique au début des années quatre-vingt dix s’inscrit dans le

prolongement de son engagement pour l’épanouissement du peuple africain. Au cours du

point de presse qu’il donne sur le perron de l’Hôtel Hilton à Yaoundé après que les

autorités camerounaises aient interdit la tenue de la table ronde prévue à l’occasion de son

arrivée, Mongo Beti clarifie les motivations de ce retour : « Je suis venu pour témoigner

ma solidarité, mon admiration à des jeunes intellectuels qui ont engagé un combat que je

considère comme le plus noble, qui est le combat pour la liberté d’expression » (Cité par

Ambroise Kom 2003 62). Ce voyage et ceux qui vont suivre sont l’occasion d’une prise

de conscience de la distance qui sépare ‘le pays mental’10 qu’il s’était construit et avait

9
Pour avoir passé autant de temps en exil, Mongo Beti est un cas unique en son genre dans le champ littéraire
francophone (MB 1993a 156-157).
10
On emprunte cette expression à Salman Rushdie qui parlait de « country of the mind » (Rushdie 1991).
16

entretenu pendant l’exil et la réalité du terrain avec toutes ses nuances. Il explicite

d’ailleurs la mutation qui s’est opérée dans sa perception du réel en ces termes :

[...]. J’ai vécu trop longtemps en France. Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon
pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre
vision de l’Afrique.

Oui, j’ai eu pendant longtemps la mentalité du militant anticolonialiste, du


militant noir, parce que nous avons été très marqués par le combat mené par les
Noirs en Afrique du Sud. C’était un peu La Case de l’oncle Tom : le bon Noir
opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat
postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc, la situation coloniale
et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique que je me
suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs. (In
Mongo-Mboussa 2002 73)

Cette manière d’appréhender la réalité à travers le regard d’un revenant qui, en dépit

de son retour physique, ne s’est pas pour autant départi de l’exil, le constat du décalage

entre la réalité tangible et celle mémorielle, se situant à la base de la désillusion et de la

réévaluation des prises de position antérieures de l’auteur, fondent ce qui sera ici entendu

par ‘post-retour’. La formule mise sur pied par Justin Bisanswa au sujet de Valentin Yves

Mudimbe et Georges Ngal, dans son étude portant sur la relation des écrivains africains à

l’exil, s’avère ici d’un précieux secours pour caractériser le cas qui me concerne : « le

retour prolonge la situation de l’exilé au lieu de l’effacer » (Bisanswa 2003 30).

Dans le précédent extrait cité, Mongo Beti donne le ton à une mise en question de sa

propre pensée reposant sur une reconnaissance des rapports antagonistes entre les Blancs

et les Noirs. Ce raisonnement prenait sa source dans la conception du monde colonial en

termes manichéens ayant d’un côté le colon oppresseur et de l’autre, le colonisé opprimé.

S’inspirant du précepte fanonien qui posait l’impératif de l’élimination de l’oppresseur


17

comme fondement de la libération de l’opprimé, la littérature anticolonialiste dont Mongo

Beti s’était fait le chantre s’était construite autour du besoin de renversement de l’ordre

établi au profit du colonisé. Ce qui avait donné lieu à une mise en scène de personnages

emblématiques de l’espoir en un avenir meilleur. Si tant est que les nouvelles

retrouvailles avec l’Afrique marquent une rupture avec cette conception manichéenne du

monde, devrait-on voir par-là la remise en question de l’engagement, pierre angulaire de

l’œuvre littéraire du Mongo Beti d’antan ? Si non, en quels termes l’engagement littéraire

de cet auteur s’exprime-t-il après son retour d’exil ? De quelles manières la prise de

conscience par l’auteur des mutations en Afrique postcoloniale influence-t-elle la

production des œuvres d’après retour ? La mise en question de l’antagonisme Blanc/Noir

pourrait dès lors susciter d’autres interrogations sur la manière dont Mongo Beti conçoit

désormais la notion d’altérité. La logique manichéenne basée sur la différence raciale est-

elle toujours pertinente dans les œuvres d’après retour

d’exil ?

Ce même extrait justifie aussi la prise en compte du retour d’exil comme modalité

d’analyse du corpus ici pris en compte, qui se constitue principalement de trois romans,

d’un essai et d’un important corpus d’articles de revue et de presse. Etant publiées après

le retour d’exil, ces œuvres n’en demeurent pas moins préoccupées par des questions liées

à l’exil. Mon étude se consacrera prioritairement à La France contre l’Afrique : retour au

Cameroun (1993), L’Histoire du fou (1994), Trop de soleil tue l’amour (1999) et Branle-

bas en noir et blanc (2000), en ayant recours, lorsque cela est nécessaire, aux prises de

position publiques de l’auteur. Cet élargissement du corpus se justifie non seulement par
18

ma volonté de franchir les « frontières génériques » (Kavwahirehi 2006), mais surtout par

la reconnaissance de la perméabilité qui a toujours existé entre l’œuvre « philosophique »

de Mongo Beti et ses textes littéraires. Le principe d’une étroite collaboration entre les

textes littéraires et les écrits théoriques de l’auteur a d’ailleurs été judicieusement formulé

par Fernando Lambert en ces termes : « Un échange thématique extrêmement fructueux

s’établit entre écrits théoriques et romanesques permettant à Mongo Beti, écrivain, de tirer

parti des idées émises par Mongo Beti, journaliste éditorialiste » (in Kom 2001 483). Bien

que la revue cesse de paraître en 1991 après la publication du quatre-vingtième numéro,

les thèses formulées antérieurement deviennent des points de référence à partir desquels il

juge le présent. En cela, on peut dire que la perméabilité existe entre les thèses

précédentes, l’œuvre post-retour et les prises de position publiques d’après retour.

Dans un article intitulé « Trop de soleil tue l’amour : une expression de l’écriture

du mal-être de Mongo Beti », Rodolphine Wamba laissait pourtant entendre le contraire

lorsqu’elle suggérait qu’il était désormais possible de sérier la production littéraire de

Mongo Beti selon deux grandes phases à savoir : les « romans de l’exil et les romans du

bercail » (Wamba 2004 168). Une telle suggestion, si elle implique que soit pris en

compte, dans l’analyse des œuvres, le critère du lieu de résidence de l’auteur au moment

de la production de celles-ci, ne permet cependant pas de voir si la position géographique

de l’auteur a eu une quelconque incidence sur sa perception de l’histoire et, a fortiori, si

elle a conditionné de quelque façon que ce soit sa conception littéraire. Autrement dit, la

question de savoir si le changement de lieu de résidence de l’auteur a eu des

répercussions sur le plan littéraire mérite d’être posée. Par contre, l’opposition que
19

Wamba établit entre roman d’exil et roman du bercail peut paraître simpliste au regard de

la complexité des rapports qui s’établissent entre l’œuvre produite en exil et celle d’après

retour puisqu’elle semble préconiser une rupture pure et simple entre elles.

Pour pertinent que puisse paraître ce point de vue au premier abord il n’emporte pas

mon adhésion pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la phase d’exil ne saurait être

appréhendée comme un tout homogène. Ensuite, il existe une telle complexification dans

la perception littéraire d’après retour de Mongo Beti qu’une simple dichotomie roman

d’exil/roman du bercail ne suffit pas à en rendre compte. Encore faudrait-il souligner que

Mongo Beti retrouve certes sa terre natale en 1991 mais ne s’y installera qu’en 1994 après

avoir publié La France contre l’Afrique. Retour au Cameroun (1993) et L’Histoire du fou

(1994). Certaines prises de position émises au moment de son retour d’exil sont

progressivement reconsidérées dans les œuvres écrites après son installation au Cameroun

à savoir : Trop de soleil tue l’amour (1999) et Branle-bas en noir et blanc

(2000). Dans l’ensemble, les œuvres de cette phase littéraire reflètent le processus

d’insertion graduelle de Mongo Beti dans le lieu de résidence qui est désormais le sien, ce

qui justifie la perspective diachronique qui sera adoptée dans la présente étude.

L’objectif est ainsi d’arriver à établir les mutations subies dans sa perception de l’Afrique

à mesure que s’accroissent sa saisie et sa compréhension du monde autour de lui.

Enfin, la connotation affective liée à la notion du « bercail » en tant que lieu de

refuge et de sécurité, suscite quelques interrogations lorsqu’elle est appliquée au cas

spécifique de Mongo Beti qui, à cinquante neuf ans à son retour, totalisait quarante

années de vie passée hors du pays d’origine. Le pays qu’il retrouve n’est plus celui qu’il a
20

quitté quatre décennies auparavant dans la mesure où beaucoup de transformations

sociales se sont opérées pendant son absence11. En plus, le séjour prolongé ailleurs a forgé

en lui une nouvelle personnalité, ce qui fait que l’exilé de retour n’est plus le même

homme que celui qui est parti quelques décennies plus tôt. Il s’établit alors entre lui et ses

congénères, une dissonance qui compromet son identification complète avec le lieu

d’origine. Dès lors, peut-on affirmer que le Cameroun que Mongo Beti retrouve en 1991

est toujours « son pays » et a fortiori « son bercail » ? Où se trouve pour lui le lieu de

l’exil, en France ou au Cameroun ? Enfin, le retour au Cameroun marque-t-il un terme à

l’exil ?

Si les affinités ne manquent pas entre les œuvres produites en exil et celles d’après

retour, ces dernières renferment pourtant des caractéristiques qui leur sont particulières

dans la mesure où elles saisissent avec une verve fascinante les mutations sociales en

cours en Afrique postcoloniale. Les œuvres prennent en compte la réalité africaine de leur

époque et témoignent du processus d’appropriation par l’exilé de retour de son « ancien

nouveau » pays. Ce constat peut se résumer à travers l’observation suivante faite par

Ambroise Kom dans sa note de présentation de l’ouvrage intitulé Mongo Beti parle :

Mongo Beti aura vécu plus de quarante ans à l’étranger avant de venir s’établir
au Cameroun. Il explique comment il s’est toujours efforcé de garder un contact
étroit avec le pays, comme le confirme par ailleurs sa production intellectuelle,
qu’il s’agisse de ses romans ou de ses innombrables essais. Toujours est-il
qu’entre le pays imaginé ou raconté par d’autres et la réalité vécue, il y a sans
doute une marge dont les nouveaux écrits de l’auteur, La France contre
l’Afrique (1993), L’Histoire du fou (1994), Trop de soleil tue l’amour (1999),

11
Parti du Cameroun pendant la colonisation, Mongo Beti retrouve un pays dont l’indépendance est âgée de
trente et un ans.
21

Branle-bas en noir et blanc (2000) donnent d’ailleurs un singulier témoignage.


Mongo Beti réapprend à connaître ses compatriotes. Il se réapproprie les
langues—sa langue maternelle et les variantes locales du français—et transpose
les manières d’être des uns et des autres dans une écriture nouvelle. Il s’agit
donc d’une véritable reconquête de son espace et d’une appréhension de la
grammaire de l’Afrique contemporaine. (Kom 2002 18)

Si cette citation a le mérite de mettre en relief les innovations littéraires

subséquentes au retour d’exil de Mongo Beti, elle reste cependant muette sur la

dynamique existant entre les ouvrages publiés peu après le retour d’exil et ceux écrits

après l’installation de Mongo Beti au Cameroun. Au-delà du constat, la remarque

d’Ambroise Kom invite à une réflexion, et la suite de mon propos consistera à m’exercer

à cette tâche. De mon point de vue, la « réappropriation » et la « reconquête de l’espace »

telles qu’elles s’expriment dans les œuvres ne sauraient être comprises en dehors du

processus de renouvellement reflétant l’insertion progressive de l’ancien exilé une fois de

retour.

Ainsi, l’organisation chronologique de l’étude qui sera menée ici, comporte, à mon

avis, l’avantage de faire ressortir la manière dont les œuvres traduisent le processus

d’acclimatation de l’exilé à son retour. Mais il s’agit en outre de dépasser le simple

constat pour scruter les œuvres afin de mettre en évidence les indices qui confirment

l’existence de cette dynamique. Parler de « L’œuvre post-retour d’exil de Mongo Beti »

revient ainsi tout d’abord à reconnaître l’impact du retour d’exil de cet auteur sur sa

production littéraire. C’est affirmer en outre que cette nouvelle présence au Cameroun

amène Mongo Beti à réévaluer et à repenser ses positions idéologiques antérieures sur «

son pays » en particulier et sur l’Afrique en général. C’est articuler enfin les influences de
22

ce changement de lieu de résidence de l’auteur sur son écriture. Les questions qui

m’interpellent sont les suivantes : quelles ont été les répercussions de ce retour sur la

production littéraire de l’auteur ? Quels indices permettent de créditer le retour d’exil

comme point de départ d’une écriture fondée sur sa nouvelle appréhension de l’Afrique

postcoloniale ? Y a-t-il distanciation ou continuité entre les œuvres d’après retour et

celles qui les précèdent ? Quelle vision se dégage des textes post-retour d’exil ?

D’importants ouvrages critiques ont été publiés sur l’œuvre de l’écrivain rebelle.

Parmi ceux entièrement consacrés à son œuvre, l’un des pionniers est celui de Thomas

Melone intitulé Mongo Beti : L’homme et le destin (1971) qui, s’appuyant sur une

approche traditionaliste, étudie l’homme et l’œuvre. Cependant, étant donnée la date de

publication de ce livre, il n’est consacré qu’à l’étude des quatre textes littéraires publiés

par Mongo Beti à l’époque coloniale. L’Esthétique romanesque de Mongo Beti : essai sur

les sources traditionnelles de l’écriture moderne en Afrique (1985) de Jacques Famé

Ndongo quant à lui, met en lumière les rapports entre l’œuvre de l’auteur et les sources

littéraires orales traditionnelles d’où l’œuvre tire selon lui son origine. Mais la critique est

unanime à lui reconnaître un certain nombre de défauts : « […] L’Esthétique romanesque

de Mongo Beti pose de façon pertinente et stimulante un problème essentiel : la présence

de l’esthétique traditionnelle dans l’écriture moderne, mais la démonstration ne permet

pas de voir où Famé Ndongo veut en venir » (Mouralis cité par Djiffack, 2000 27).

Pour sa part, Comprendre l’œuvre de Mongo Beti (1981) de Bernard Mouralis

identifie la relation de connivence existant entre les œuvres de l’écrivain iconoclaste et les

discours prévalant dans la société au moment de leur production. D’après le critique,


23

l’œuvre de Mongo Beti « [substitue] à une vision ethnologique qui tend à donner de

l’Afrique l’image d’une société immobile, ‘froide’ et hors de l’histoire, une perspective

sociologique mettant l’accent sur les tensions et les conflits qui affectent la société

globale » (In Arnold 1998 368). Si les œuvres coloniales et postcoloniales d’exil de

l’écrivain attestent de la pertinence de cette affirmation, celles produites après le retour ne

sauraient être réduites à une entreprise de déconstruction du discours ethnographique,

étant donné qu’elles sont surtout le fait d’une prise de position par rapport au discours

afropessimiste prévalant au moment du retour de l’auteur en Afrique, discours qui perçoit

le devenir de l’Afrique en termes défaitistes.

Mongo Beti, écrivain camerounais (1964) de Battestini et Mercier, et Comprendre

Ville Cruelle (1981) de Charly Mbock sont, d’après André Djiffack, des ouvrages de

vulgarisation destinés en priorité à un public scolaire. A l’instar du travail de Mbock,

Mission to Kala de Davey se limite à une seule œuvre (Djiffack 2000 28). Le collectif

dirigé par Stephen Arnold, Critical Perspectives on Mongo Beti (1998) est une

compilation d’importants articles de critiques abordant des aspects divers des œuvres

littéraires de cet auteur. Cependant, en dépit du fait qu’il a été édité après la publication

de l’essai et du premier roman post-retour, les articles qui y sont rassemblés ne font aucun

cas des œuvres parues après le retour d’exil. Celui-ci y est tout de même présent par

l’entremise de l’étude d’Ambroise Kom intitulée « Mongo Beti returns to Cameroon : the
24

Journey into Darkness »12 qui a pour objet la narration des péripéties ayant entouré le

premier voyage au Cameroun de Mongo Beti.

L’hommage rendu à Mongo Beti à l’occasion de son soixantième anniversaire est

un ouvrage collectif publié sous la direction d’Ambroise Kom intitulé Mongo Beti

soixante ans de dissidence, quarante ans d’écriture (1993). En dépit de l’envergure

symbolique des contributeurs de cet ouvrage et des articles d’une haute portée qui le

constituent, on devra reconnaître que la recension s’arrête aux œuvres publiées au cours

des années quatre-vingt, et par conséquence ne pourra servir que de référence à mon

étude.

A travers une analyse qui s’appuie, aussi bien sur les articles de journaux, les

articles de revues, la biographie de l’écrivain rebelle que sur sa production littéraire à

partir de Sans haine sans amour (1953) jusqu’à L’Histoire du fou (1994), l’ouvrage

d’André Djiffack (Mongo Beti : la quête de la liberté, 2000), pour sa part, éclaire sur la

cohérence et l’unité entre l’écrivain et le militant. L’étude comporte des détails solides et

des références judicieuses attestant de la fidélité de l’auteur à sa « quête de la liberté »,

mais ne prend en compte que les deux premiers ouvrages d’après retour. Comme les

excellentes études précédemment citées, celle d’André Djiffack s’arrête à l’œuvre publiée

en 1994, et de ce fait, ne prend pas en compte toute l’œuvre post-retour.

L’interview de l’auteur réalisée par Ambroise Kom intitulée Mongo Beti parle

12
Il s’agit de la traduction anglaise de « Retour au Cameroun : Voyage au bout de la nuit » paru deux ans plus
tôt dans Démocratie et développement au Cameroun : le temps des illusions (1996) : 213-221.
25

(2002) et l’hommage posthume publié sous la direction du même auteur, Remember

Mongo Beti (2003) font partie des ouvrages récents sur notre auteur. Le premier dévoile

l’essentiel des prises de position de Mongo Beti et fournit des clés permettant d’accéder à

la connaissance de nombreux aspects de sa vie, aussi bien qu’à la compréhension de ses

œuvres. Mongo Beti y aborde des sujets divers sur sa trajectoire intellectuelle et littéraire,

sur l’histoire du Cameroun, sur sa conception de l’engagement, sa théorie de l’écriture,

ses rapports avec les institutions (littéraires et sociales), la perception qu’il a de l’avenir

politique de l’Afrique francophone, ses relations avec d’autres écrivains et avec la

critique, et même sur ses expériences de créateur d’entreprises locales. Remember Mongo

Beti (2003) quant à lui, est un hommage posthume à travers lequel on peut lire des

souvenirs poignants de ceux qui ont connu et côtoyé ‘le doyen de l’exil’. Ma lecture des

œuvres s’appuie sur un bon nombre de ces articles d’excellente facture.

Quoique le volume dirigé par Oscar Pfouma Mongo Beti le proscrit admirable ait

été édité deux années après la mort de Mongo Beti, quatre articles sur six portent sur

l’œuvre coloniale et postcoloniale d’exil de l’auteur13. En 2005 est paru Mongo Beti à

Yaoundé : 1991-2001 de Philippe Bissek qui rassemble les articles de presse publiés par

Mongo Beti au Cameroun pendant la dernière décennie de sa vie. L’immensité du volume

et la diversité des sujets abordés témoignent d’un militantisme qui n’a pas cessé après le

retour au pays de Mongo Beti. Les ouvrages les plus récents en date entièrement

consacrés à notre auteur sont respectivement les trois volumes signés par André Djiffack

13
Il faut comprendre par ‘œuvre post coloniale d’exil’ celle produite après l’indépendance du Cameroun et
avant son retour d’exil.
26

parus chez Gallimard sous le titre Mongo Beti le rebelle 1, 2 et 3. Contrairement à celui

de Stephen Arnold qui regroupe les articles de critiques littéraires sur l’œuvre de Mongo

Beti, et de celui de Philippe Bissek compilant les articles de presse publiés par l’ancien

exilé pendant la dernière décennie de sa vie, les trois volumes les plus récents

assemblent « des articles de revue publiés par le ‘prophète de l’exil’14 aux quatre coins de

la planète » (Mokam 2007 79). Si comme le souligne Odile Tobner dans la postface de

Mongo Beti à Yaoundé 1991-2001, l’entreprise d’assemblage vise un objectif

d’archivage, ces ouvrages serviront de référence dans la lecture du corpus ici considéré.

Sans être exclusivement consacré à l’œuvre du ‘polémiste redoutable’, l’ouvrage de

Richard Bjornson, The African Quest for Freedom and Identity: Cameroonian Writing

and the National Experience (1991) « rend compte de manière presque exhaustive de la

production et des faits littéraires du Cameroun » (Kom 1993 2004). Deux chapitres de cet

impressionnant travail portent sur l’œuvre de Mongo Beti. Bjornson y met en évidence la

manière dont celle-ci remet systématiquement en question le discours sur l’identité

nationale qui s’est construit au Cameroun dans la période postindépendance sous

l’instigation des autorités politiques de Yaoundé, et ce faisant, la façon dont ce corpus

participe d’une quête de la liberté et de l’identité camerounaise. D’après Bjornson, les

références à la réalité qui structurent les textes seraient une manière pour l’auteur de

reconstituer ou de restituer la vérité historique :

Nevertheless, his [Mongo Beti’s] allusions to people, places, and events in


Cameroonian history make it evident that the novels, essays, documentary

14
C’est ainsi qu’Ambroise Kom désigne affectueusement Mongo Beti dans un article intitulé « Un Prophète
de l’exil : le cas Mongo Beti ». Notre librairie 99 (octobre décembre 1989) : 129-134.
27

exposés he wrote in the 1970s and 1980s are part of the larger attempt to
reestablish the true story of Cameroonian independence and offer it as a counter
image for the false one that had gained currency because the country’s
privileged class and its French allies controlled access to the mass media.
(Bjornson 1991 326)

L’écriture romanesque est ainsi chez Mongo Beti synonyme de démystification de

l’historiographie officielle. L’exposition des versions occultées de l’histoire passe par la

mise en scène des personnages, des lieux et des événements se rapportant à la réalité

historique du Cameroun. Toutefois, dans les œuvres écrites après le retour d’exil, cette

dimension objectivement démystificatrice des œuvres est renforcée par une volonté de

l’auteur de témoigner de son vécu propre, de la confrontation de l’ancien exilé avec le

réel environnant, de l’épreuve du réel en somme. Les œuvres prennent dès lors une

dimension testimoniale et subjective, liée à l’expérience africaine de Mongo Beti.

Dans le chapitre quatre de son livre De la Négritude à la Créolité : Édouard

Glissant, Maryse Condé et la malédiction de la théorie (1999b), Cilas Kemedjio s’appuie

sur les œuvres de la série de Guillaume pour montrer comment celles-ci contribuent à la

formulation d’un discours de résistance. Si l’œuvre post-retour n’articule pas moins cette

question d’engagement, son mode d’expression s’ajuste face à l’épreuve du réel. De son

côté, l’ouvrage de Phyllis Taoua Forms of Protest: Anti-Colonialism and Avant-Gardes in

Africa, the Caribbean, and France (2002) s’appuie sur Le Pauvre christ de Bomba dans

son illustration du réalisme comme forme de résistance chez Mongo Beti.

Ce bref tour d’horizon critique permet de constater que, contrairement aux œuvres

produites en exil, qui ont suscité une production critique abondante, celles d’après retour
28

n’ont bénéficié de l’attention des critiques qu’à titre parcellaire, souvent limitée aux

articles portant, pour la plupart sur des romans individuels. On pense ici aux articles de

Cilas Kemedjio (1999) sur le témoignage dans L’Histoire du fou ; de Pierre Fandio (2001)

sur l’évaluation du bilan des transitions démocratiques en Afrique dans Trop de soleil tue

l’amour ; de Dassi (2003) sur l’usage du latin dans l’œuvre de Mongo Beti ; de Claire

Dehon sur l’innovation littéraire en Afrique francophone et dont le corpus inclue entre

autre L’Histoire du fou ; de Rodolphine Wamba (2004) sur l’écriture du chaos en

référence à Trop de soleil tue l’amour ; de Pim Higginson (2007) qui évalue les deux

dernières romans de Mongo Beti à la lumière des jalons critiques que ce dernier avait

luimême posés à l’époque coloniale et qui montre comment le romancier y enfreint les

préceptes littéraires qu’il avait lui-même édictés. Ce faisant, Higginson ne tient pas

compte du fait que le contexte ayant évolué et les préoccupations de l’auteur s’y étant

ajustées, certaines prises de position émises à l’époque coloniale ne sont plus aussi

pertinentes qu’elles l’étaient.

La réalisation d’un travail d’ensemble qui puisse rendre compte de l’important

corpus post-retour s’impose donc et c’est l’objectif que se fixe la présente étude. Il sera

question d’analyser les œuvres comme faisant écho et prenant position par rapport à

d’autres discours produits aussi bien par Mongo Beti lui-même que par d’autres sur le

destin de l’Afrique et des Africains. Les questions qui se posent sont dès lors celles de

savoir comment, à partir de sa nouvelle présence sur le terrain et de son expérience

d’ancien exilé, Mongo Beti se représente l’Afrique postcoloniale et en quoi cette

représentation vise à prendre position par rapport aux discours qui lui préexistent ? Quelle
29

est la mutation que connaît la perception de la réalité chez l’auteur à mesure de sa

réinsertion dans le contexte de l’Afrique postcoloniale ?

L’analyse, qui bénéficiera d’une diversité d’approches, s’exécutera selon un plan en

quatre chapitres organisés autour de chacune des œuvres principales du corpus postretour

d’exil. Puisqu’il s’agit d’évaluer les prises de positions littéraires de Mongo Beti, chaque

chapitre s’appuiera sur une méthode qui lui est spécifique, tout en restant axée sur

l’analyse de l’incidence du retour sur l’écriture. Dans le premier chapitre intitulé

« Afropessimisme / afro optimisme : La France contre l’Afrique comme contre-discours

», il s’agira de partir du concept de « longue durée » développé par Frederick Cooper et

Achille Mbembe pour montrer comment l’œuvre ici considérée prend position par rapport

aux discours afropessimistes. En effet, au début des années quatre-vingt-dix ont lieu la

résolution de la Guerre Froide et la chute du mur de Berlin. L’Afrique cesse de

représenter un enjeu politico stratégique pour les grands blocs Est et Ouest en quête

d’alliés. C’est alors qu’explose, dans la presse occidentale, un discours dramatique sur le

devenir du continent noir très vite récupéré dans les milieux académiques, qui

prophétisent l’anéantissement prochain de l’Afrique (Coquery-Vidrovitch 1997). Ce

discours va d’ailleurs animer d’intenses débats même parmi les intellectuels africains

dont certains font un diagnostique tout à fait sombre de la situation africaine et projettent

un avenir qui n’augure rien de positif (Levallois 1996). Cette manière de représenter

l’Afrique sous un jour sombre où aucun espoir ne point à l’horizon, n’emporte pas

l’adhésion de Mongo Beti qui, dans La France contre l’Afrique (1993), remonte le cours

de l’histoire pour situer la faillite multidimensionnelle qu’il constate au Cameroun après


30

son retour d’exil à l’époque coloniale pour apporter un démenti cinglant aux discours

limités sur la courte durée historique. Ce faisant, il détermine l’origine du malheur sans

pour autant perdre espoir quant à l’avenir.

Parler de La France contre l’Afrique comme d’un contre-discours revient ainsi à

considérer le propos de cet essai en décalage avec d’autres thèses existantes sur le sujet.

Le procédé consistant à convoquer le discours adverse et à spécifier les modalités de sa

réfutation correspond à ce qui sera ici entendu par le terme contre-discours. Autrement

dit, ce chapitre a pour objectif d’analyser la manière dont l’essai post-retour s’inscrit dans

le réseau discursif et les prises de position sur l’Afrique, et principalement le rapport de

cet essai à l’afropessimisme. En proposant ainsi une alternative à ce type de discours, cet

ouvrage participe de la conjuration de la vision de l’Afrique en termes cataclysmiques et

crépusculaires qui a connu ses heures de gloire de la veille des indépendances au

lendemain de la chute du mur de Berlin.

En cela, l’ouvrage s’inscrit dans la continuité du discours militant que Mongo Beti

avait initié et entretenu depuis l’époque coloniale et dont ses essais politiques, théoriques

et ses œuvres littéraires se sont fait l’écho au fil des années. C’est cet aspect de l’ouvrage

qu’il s’agit d’examiner, et surtout la manière dont Mongo Beti se distancie du discours

pessimiste ambiant sur l’Afrique tout en s’inscrivant dans le prolongement de son

engagement pour l’émergence d’un monde plus juste et plus humain en l’Afrique. La

France contre l’Afrique reflète l’euphorie du retour de Mongo Beti qui perçoit dans les

mouvements de revendication des libertés au Cameroun un motif d’espoir. On verra ainsi

comment, par un réalisme qui se veut objectif, l’auteur déconstruit le discours pessimiste
31

en lui opposant sa foi en l’avenir, processus qui s’inscrit dans la continuité du discours

engagé qu’il a entrepris depuis ses débuts littéraires.

Cependant, « le revenant » qu’il est, construit son récit davantage sur son

observation du Cameroun et de l’Afrique postcoloniale. C’est ainsi que le deuxième

chapitre intitulé « Le témoignage dans L’Histoire du fou » s’articule autour de la manière

dont l’œuvre en question inscrit le retour d’exil de Mongo Beti au centre de ses

préoccupations et témoigne de sa compréhension des changements survenus ou en cours

dans son pays d’origine. Du point de vue du choix du mode d’énonciation, Mongo Beti

abandonne progressivement le Bildungsroman, la forme littéraire de prédilection des

œuvres antérieures, pour explorer d’autres formes de récit qu’on pourrait qualifier d’ «

enquête au pays » en référence au roman du Marocain Driss Chraïbi ainsi intitulé.

L’œuvre se donne à lire comme rétrospective ou récit bilan comme le démontre le long

flash-back que constitue L’Histoire du fou. La réalité hallucinante de l’Afrique

postcoloniale génère une forme littéraire qui emprunte des traits au fantastique et au

réalisme magique.

Le chapitre 3 intitulé « Trop de soleil tue l’amour : l’engagement littéraire à

l’épreuve du réel », traite de la manière dont l’engagement de Mongo Beti s’ajuste aux

prises avec le réel de l’Afrique postcoloniale. En prenant appui prioritairement sur la

notion d’écriture du chaos telle que l’a conceptualisée Lilyan Kesteloot dans son Histoire

de la littérature africaine (2001), il me reviendra de montrer qu’avec l’installation de

Mongo Beti au Cameroun son intérêt pour « le style combatif » (PNPA n˚10 1979 117)

décroît même s’il l’avait lui-même préalablement défini comme la voie incontournable de
32

la littérature africaine engagée. L’œuvre prise en compte ici se départit de la révolte et de

la révolution qui faisait partie des constantes discursives des œuvres produites en exil. On

verra comment cette œuvre met à l’épreuve la mission émancipatrice de la littérature qui

avait engendré la mise en texte de héros, incarnations du rêve de liberté. Ici en revanche,

l’auteur propose un univers peuplé de personnages velléitaires et peu entreprenants. Il

sera ainsi question d’évaluer le manque de conformité de ce roman aux préceptes

antagoniques qui informaient les œuvres antérieures.

Dans le chapitre 4, « Repenser l’altérité, permanence de l’exil dans Branle-bas en

noir et blanc », il sera question de montrer que, loin d’effacer l’exil, le retour au bercail

prolonge et continue la situation de l’exilé et complexifie son regard sur son nouvel

environnement de résidence. Le retour au pays d’origine et le constat de la métamorphose

de la terre natale donnent lieu à une intériorisation de la notion d’exil qui a une influence

sur l’écriture (Bisanswa 2003 27). Ses caractéristiques les plus marquantes en sont la

déconstruction des dichotomies « Ici/là-bas », « Soi/l’Autre », ainsi que le brouillage de

l’appartenance à un lieu unifié. Le traitement de ce chapitre s’inspirera des travaux de

Lydie Moudileno (2006), d’Odile Cazenave (2003), de Dominic Thomas (2007) et de

Christiane Albert (2005) sur les questions liées à l’exil et sur les représentations, le

transnationlaisme, et sur la complexité du concept du « chez-soi ». L’exilé de retour

module désormais son observation de l’Ici par rapport à sa connaissance de l’Ailleurs - le

retour en Afrique renouvelant l’expérience occidentale -, ce qui problématise la notion de

frontière et d’appartenance comme on peut le voir à travers la typologie des personnages.


33

Ceux-ci assument une multiplicité d’identités fluides, et évoluent dans une temporalité

qui a du mal à se départir du chevauchement entre l’observation et la mémoire.


34

CHAPITRE I AFRO PESSIMISME/AFRO OPTIMISME : LA FRANCE


CONTRE L’AFRIQUE COMME CONTRE-DISCOURS

Publiée deux ans après le retour d’exil de Mongo Beti, La France contre l’Afrique

est un ouvrage dont le statut se révèle pour le moins ambigu. Si de l’avis même de

l’auteur, il représente le témoignage de quatre mois en plusieurs séjours qu’il effectue au

Cameroun entre le printemps 1991 et l’été 1992, l’ouvrage dépasse cependant le cadre des

écrits de circonstance pour s’intégrer à une préoccupation plus large. À partir de ses

observations et des réflexions qu’elles lui ont inspirées, l’exilé de retour fait le bilan

d’une société qu’il a quittée trente deux ans auparavant. Cet état des lieux s’inscrit dans

un besoin d’élucidation des mécanismes qui ont conduit à la faillite économique et

sociopolitique de l’Afrique francophone en général et du Cameroun en particulier tel que

le constate l’auteur à son retour d’exil. Son diagnostique se distancie cependant des

discours pessimistes. A la manière de Jean-Marie Teno qui transmet par l’image cette
35

période de l’histoire du Cameroun dans son film documentaire Afrique, je te plumerai

(1992), Mongo Beti remonte le cours de l’histoire de ce pays pour établir les sources

lointaines du phénomène, en mettant en évidence les relations de causalité existant entre

la période coloniale et les réalités de l’Afrique présente.

Il se garde, ce faisant, d’émettre des conjectures malheureuses sur l’avenir. L’espoir

que lui inspirent les revendications sociopolitiques en cours, au moment de son retour

d’exil, l’amène à en sous-estimer les obstacles éventuels, lui qui s’était pourtant gardé de

crier victoire après les indépendances africaines des années soixante. Son espérance se

fonde sur un possible renouveau démocratique qui verrait l’émancipation et

l’épanouissement du peuple africain. Même si, plus tard, sa meilleure connaissance des

réalités locales ébranle quelque peu cet optimiste, ses premières impressions post-retour

sont marquées par une conviction profonde que l’Afrique regorge de ressources humaines

capables de lui permettre de changer le cours de son histoire. La question est ici celle de

savoir, quelles conditions avaient favorisé cet espoir ?

Les convulsions sociales nées du déchaînement des revendications pour les libertés

avaient favorisé la mise sur pied d’un cadre juridico-politique inaugurant une ère

nouvelle, ce qui avait préparé le terrain à son retour. L’interpellation de Yondo Madengue

Black, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, et de neuf autres personnes pour avoir

participé à la tentative de formation d’un parti politique d’opposition au Cameroun, avait,

dès février 1990,15 donné le ton à une série de manifestations qui devaient déboucher en

15
Les accusés seront jugés et condamnés pour outrage à Chef de l’Etat. Puisque le parti unique n’avait jamais
été inscrit dans la constitution camerounaise, on imputait aux accusés d’avoir outragé le chef de l’Etat et
d’avoir tenu des réunions clandestines. Le procès eut lieu au tribunal militaire de Yaoundé du 28 mars au 5
36

décembre de la même année, sur un amendement du dispositif institutionnel consacrant

l’ouverture démocratique et médiatique. De l’avis des observateurs, cette initiative

s’inscrit dans la dynamique de revendication pour le libéralisme politique s’inspirant

aussi bien du modèle béninois commencé une année plus tôt qui donnera lieu au début de

l’année 1990 à la convocation d’une « conférence nationale » (Banégas 20003 112)16, que

des événements ayant donné lieu à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud17. Mongo Beti

y fait référence dans L’Histoire du fou à travers une réflexion qu’il attribue à l’un des

personnages : «Tout le pays est en ébullition. Les partis manifestent partout et réclament

la convocation d’une conférence nationale, comme au Bénin » (HF 182).

Un débat public sur le retour au multipartisme se développera au Cameroun au

lendemain de l’arrestation de Yondo Black, soutenu par l’ultimatum lancé par un parti

politique en formation, ce qui précipite le pouvoir de Yaoundé dans une zone de

turbulences.18 Le 26 mai 1990, le Social Democratic Front (SDF) dirigé par John Fru

Ndi, bravant l’autorité gouvernementale, sort de ses fonds baptismaux et organise une

avril 1990 au terme duquel certains accusés sont déclarés non coupables et relaxés, et d’autres condamnés à
des peines de prison de d’une durée variable (Kamto 215-6).
16
A la fin de l’année 1989, catalysées par une crise financière qui avait vu l’accumulation par l’Etat béninois
d’arriérés de salaires dus aux fonctionnaires, une mobilisation multisectorielle s’enclenche. Sous la pression
du Fonds Monétaire international et d’autres bailleurs de fonds, le gouvernement de Kerékou convoquera
une conférence nationale qui se chargera de définir les orientations qui permettront d’assainir le
fonctionnement de l’administration publique et d’assurer le libéralisme politique et économique (Banégas
112).
17
La libération du plus vieux prisonnier politique du monde, Nelson Mandela en février 1990 ayant constitué
le couronnement de ce processus. Mongo Beti y fait d’ailleurs référence dans ses œuvres.
18
Les marches de soutien au parti unique (Rassemblement démocratique du Peuple Camerounais) seront
organisées sur toute l’étendue du territoire. Dans son discours du 9 avril 1990, Paul Biya réaffirme son
orientation politique axée sur la lutte contre la crise économique et considère les revendications pour le
pluralisme politique comme des « manœuvres de diversion, d’intoxication et de déstabilisation ». Il ne
s’inclinera devant cette pression qu’à partir du mois de juin où il annonce des reformes politiques à l’horizon
(Kamto 217-8).
37

marche de lancement à Bamenda, ville principale du nord-ouest camerounais. Au cours

de cette manifestation publique, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les foules et on

dénombre six morts par balles parmi les manifestants (Kamto 219). Cette hardiesse de Fru

Ndi viendra consolider et intensifier les débats et les revendications sociales. Les autorités

camerounaises finiront par s’y résigner « après avoir brocardé le multipartisme » (Kamto

210).

Le 3 novembre 1990, devant l’Assemblée nationale, le président Paul Biya affirme :

« Je vous ai amené à la démocratie » (Kamto 214), revendiquant par ce fait même la

paternité des mouvements politiques en cours.19 Cette phrase révolte les populations qui

se sont pourtant affirmées comme acteurs de ce processus. La publication, par Le

Messager20, d’une lettre ouverte de Célestin Monga adressée au président de la

république qui condamne le discours arrogant et prétentieux de ce dernier ainsi que ce qui

relève selon lui de l’infantilisation du peuple camerounais, s’inscrit dans cette logique.21

Célestin Monga et Pius Njawé, directeur de publication du journal Le Messager, seront

arrêtés, jugés et condamnés pour outrage envers le président au terme d’un procès qui fut

l’occasion d’une insurrection populaire (FCA 84). C’est le début d’un vaste mouvement

19
On assistera à l’avènement de la loi n0 90/46 abrogeant l’ordonnance 62/OF/18 du 12 mars 1962 portant
repression de la subversion (Kamto 222).
20
Le Messager est le titre privé le plus ancien et le plus connu au Cameroun, propriété de Pius Njawé, et
paraissant depuis 1980 (FCA 84). Le journal est passé tour à tour d’une publication hebdomaire, puis
bihebdomadaire à une publication quotidienne aujourd’hui.
21
Célestin Monga écrivait alors : « Comment pouvez-vous vous permettre de dire à 11 millions de
Camerounais ‘je vous ai amené à la démocratie…’ Dans ce pays où tous les jours les droits les plus
élémentaires de l’Homme sont bafoués, où la majorité des gens n’ont pas de quoi vivre, alors qu’une petite
poignée d’arrivistes se partagent les richesses du pays ? […] Le temps des pères de la nation est largement
révolu. Les Camerounais ne sont pas des enfants que vous avez jugés ‘mûrs pour la démocratie » (Le
Messager n0 209 du 27 décembre 1990).
38

de protestation qui va se propager dans le pays à l’exception de la province d’origine du

président.22

Répondant à une invitation d’intellectuels camerounais qui avaient sollicité sa

contribution au débat démocratique, et bénéficiant de « l’amnistie générale et

inconditionnelle pour tous les exilés politiques et la réhabilitation des grandes figures

historiques » promulguées par l’Etat camerounais en juin 1991 (Bissek 1994 20), Mongo

Beti foulera le sol du Cameroun son pays natal le 23 février 1991 (Kom 2003 59).23 Dans

son article intitulé « L’Exil après l’exil ? L’exil est un songe... » (PNPA n0 80 1991), il

relate son odyssée d’abord à l’Ambassade du Cameroun à Paris et le processus

d’obtention d’un visa, ensuite son accrochage avec la police locale à l’aéroport

international de Douala où il débarque. Il sera l’objet d’une tentative de séquestration et

d’une fouille systématique de la part de la police camerounaise (MB 1991 123-125).

Ce premier voyage fait l’objet d’un accueil mitigé de la part des Camerounais

selon qu’ils se situent ou non dans le sérail. S’il est accueilli avec enthousiasme par des

intellectuels dissidents et certains journaux privés, les autorités de Yaoundé ne lui font

pas la fête (Ela 2001). Victime des manœuvres d’intimidation et de discrédit, muselé et

humilié par les médias gouvernementaux, Mongo Beti sera pendant ce premier séjour

d’une semaine, réduit à des prises de parole publiques à l’air libre ou dans « des cercles

intimes […], les autorités gouvernementales s’étant arrangées pour qu’aucune salle de

22
Les « Villes Mortes », technique de boycottage utilisée par l’opposition pour arracher la convocation d’une
conférence nationale s’avèrera être un échec, le pouvoir lui ayant opposé une répression sans précédent (FCA
107).
23
Il faut préciser que l’invitation conjointe d’Ambroise Kom et de Célestin Monga datée du 24 septembre
1990 (Kom 1996 213) à laquelle Mongo Beti répond favorablement n’était pas la première du genre, d’autres
tentatives antérieures s’étant avérées infructueuses (Kom 2003 59).
39

spectacle [ne l’] accepte en conférence » (Kom 1996 217). Ainsi se présente l’atmosphère

sociopolitique qui prévalait au Cameroun au moment des retrouvailles de Mongo Beti

avec son pays d’origine, ce qui ne l’empêche pas pour autant d’émettre le point de vue

suivant :

Les vrais connaisseurs des affaires de l'Afrique francophone savaient le château


de cartes branlant en 1989, miné qu'il avait été trop longtemps par la corruption
des dirigeants. Il chancela tout à coup, secoué par une rafale du vent d'Est
nommée chute du mur de Berlin.

Le ciel s'est soudainement éclairci pour les opposants de toutes les dictatures à
travers le monde, belle démonstration de la solidarité des peuples, en dépit qu'ils
en aient. Le petit dictateur du Cameroun, protégé de François Mitterrand, perdit
comme par miracle ce que M. Philippe Decraene, docteur ès flagorneries des
tyrans africains, appelait en son temps charisme, en même temps que le peuple
du Cameroun recouvrait la parole. Un comité d'intellectuels m'avait invité à
donner une série de conférences. J'avais dit oui comme le voyageur mourant de
soif dans le Sahara se jette sur la gourde du Bédouin. (MB 1991 117)

Cette vision bienveillante se situe à contre-courant du discours ambiant de l’époque

qui est plutôt dominé par le pessimisme. Ce chapitre a ainsi pour but d’examiner La

France contre l’Afrique dans la perspective de sa distanciation par rapport aux discours

ambiants sur l’Afrique. Pour ce faire, il convient tout d’abord de situer Mongo Beti dans

les combats idéologiques qu’il a toujours menés et qui, pour avoir contribué à sa

notoriété, n’en ont pas moins nourri une déconvenue dont la preuve la plus tangible reste

son interminable exil.

1. La France contre l’Afrique dans la continuité de l’engagement


40

Dès les premières pages de l’ouvrage, l’auteur précise ses intentions à travers la

mise en garde suivante aux lecteurs :

Ce modeste ouvrage a la prétention de s’inscrire en faux contre une mode


récente mais largement répandue, appelée l’afropessimisme. L’afropessimisme
est le fait des mêmes discoureurs qui, à l’aube des années soixante, s’enivraient
de triomphalisme à propos de la décolonisation gaullienne exaltée comme une
réussite sans précédent. Nous les mettions alors en garde, quant à nous, contre
l’aveuglement causé par l’ignorance des aspirations profondes de l’Afrique
noire. Voici les rôles aujourd’hui renversés : ils n’y croient plus, nous y croyons
plus que jamais. Au lieu de reconnaître courageusement qu’ils n’avaient rien
compris, ils préfèrent mettre lâchement l’Afrique en accusation. Ce qui est en
train de s’effondrer en Afrique, c’est un château de cartes, élevé sur la base
d’une philosophie imbécile qui a étouffé notre renaissance. L’Afrique y
survivra, comme elle a survécu à d’autres tragédies. (FCA 5)

Mongo Beti s’attaque ainsi à la nature pernicieuse des discours qui ont, au fil des

années, produit une représentation de l’Afrique selon lui, dénuée de justesse. Alors que

les indépendances avaient suscité l’euphorie et charrié de grands espoirs de la part des

Africains qui voyaient en cet événement historique le couronnement de leur rêve de

liberté, le désenchantement ne tardera pas à se faire entendre dès le crépuscule des années

soixante alors que la décolonisation demeure encore une aspiration pour certains pays

africains24. L’euphorie céda alors la place à la désillusion puisque, dès les indépendances,

l’Afrique donne la mesure de ce qu’on a imputé à son impréparation à assumer son destin,

mais qui, avec le recul, relève d’un processus plus complexe dont il faudrait chercher

l’origine dans les structures sociales implantées par la colonisation (Mbembe 1990 9).

Dans La France contre l’Afrique Mongo Beti prend à parti ces discours qui, partant

de l’observation du quotidien africain fait d’instabilités politiques, de guerres civiles et de

24
Le Zimbabwe par exemple ne deviendra indépendant qu’en 1980 avant la Namibie (1990).
41

difficultés socio-économiques de divers types, émettent sur l’avenir, des prévisions

sombres et dramatiques. Ces jugements émis sur la base de l’histoire immédiate

n’emportent pas l’adhésion de Mongo Beti qui se montre plutôt favorable à l’élucidation

des causes lointaines ayant produit une telle situation. Mais qu’est-ce donc que

l’afropessimisme en réalité ? Quelles en sont la genèse et les manifestations ? Comment

l’ouvrage ici considéré fait-il écho ou prend-il position par rapport à ce discours ? Quels

moyens l’auteur met-il en place pour se démarquer de ce discours ?

L’avènement du terme afropessimisme se situe autour de la fin des années

quatrevingt après la chute du mur de Berlin. Le monde connaît alors des bouleversements

qui inaugurent ce qu’on nomme désormais « le nouvel ordre mondial ». Ses répercussions

sont diversement interprétées. Marc Angenot associe cet événement à la naissance d’une

ère nouvelle dans l’histoire mondiale, caractérisée par la « décomposition des Grandes

Espérances », la perte des illusions, des utopies politiques et du militantisme

révolutionnaire (Angenot 2001 10). Pour Mongo Beti en revanche, la fin de la guerre

froide marque le début d’une ère nouvelle caractérisée par un regain d’espérance pour

l’Afrique dans la mesure où elle sonne le glas à la permanence du néocolonialisme en

Afrique (FCA 1993 53).

Les afropessimistes perçoivent l’Afrique comme le lieu de confluence de toutes les

calamités : famine, sécheresse, désertification, guerres, génocides, épidémie et bien

d’autres (Coquery-Vidrovitch 1997). De l’avis de Paul Zeleza, il s’agit d’une « croyance


42

qui fait de l’Afrique le lieu irrémédiablement condamné au chaos et à l’arriération »25.

Une telle vision entraîne quelques conséquences : « d’une part le dénigrement de

l’expérience africaine et la valorisation de l’engagement des Européens et des

Américains, et d’autre part, du postulat que l’Afrique est incapable par elle-même de

progresser et que le progrès qu’il peut y avoir est nécessairement le résultat de

l’intervention des Européens ou des Américains » (Zeleza 2006). Cette perception est

induite par le flux de l’actualité, les problèmes africains étant souvent considérés en

dehors de leur relation avec l’histoire. Si ce discours afropessimiste prend source dans la

presse occidentale, elle ne demeure pas longtemps le seul fait des Occidentaux, puisque

certains intellectuels africains les rejoignent bientôt dans la perception de l’avenir de leur

continent en termes catastrophiques.

Axel Kabou attribue le retard économique du continent noir aux cultures et aux

mentalités africaines. De son point de vue, l’Afrique « s'est profondément enfoncée dans

une impasse culturelle dont elle ne sait trop comment sortir, sans renier trente années

d'autoglorification improductive » (96). D’après la critique camerounaise dans son

ouvrage Et si l’Afrique refusait le développement ? (1991), le sous-développement de

l’Afrique, qu’elle confond à tort ou à raison à la modernité occidentale, serait ainsi dû à

son altérité.

25
http://www.miescuelayelmundo.org/article.php3?id_article=1154 (mis à jour 2006).
43

Dans La Malédiction francophone (2000)26, Ambroise Kom propose, pour sa part,

un diagnostic sombre des maux qui minent l’Afrique et qui selon lui sont sans remède :

La faillite multidimensionnelle de nos institutions : des Etats fantômes en quête


d’une démocratie introuvable ; une économie extravertie presque entièrement
contrôlée par les réseaux mafieux ; une société désarticulée dont les services
essentiels [...] paraissent irrémédiablement compromis ; une jeunesse
désemparée, livrée à elle-même dans un monde sans éthique. (Kom 2000 8)

La présence, dans son discours, du vocable « irrémédiablement » confirme le

présage d’un avenir où aucun espoir ne point à l’horizon. Le diagnostic de Kom rejoint

celui élaboré par Jean-François Bayart trois ans plus tôt, à savoir que : « la probabilité est

forte du retour de l’Afrique noire ‘au cœur des ténèbres’. Non [...] celles de la ‘tradition’

ou de la ‘primitivité’, mais celles de son insertion dans le système international par

l’intermédiaire d’une économie d’extraction et de la prédation » (Bayart 1997 159).

L’argument d’Ambroise Kom suscite une virulente critique de la part de Madeleine

Borgomano qui le considère comme relevant du « pessimisme radical » (2000). Le

discours afropessimiste n’emporte pas non plus l’adhésion d’Achille Mbembe qui impute

sa prolifération au refus des auteurs à reconnaître la capacité d’innovation sociale et de

renouvellement de l’Afrique telle que la période postcoloniale l’a donné à observer

(Mbembe 2000).

Cependant, Bayart termine son plaidoyer par une projection optimiste : « les sociétés

ainsi déstabilisées développent des stratégies extraordinairement diverses et inventives

26
L’ouvrage d’Ambroise Kom est une compilation d’articles publiés aux quatre coins du monde, et dont le
plus ancien date de
44

qui confirment que l’Afrique, indûment associée à l’idée de tradition dans le discours

ambiant, est en réalité une terre d’élection du changement et de la mobilité » (Cité par

Borgomano 2000 2). Cette réflexion de Bayart qui, malgré tout estime que l’Afrique

garde ses chances intactes de changer le cours de son histoire, ouvre une brèche sur la

réflexion qui est celle de Mongo Beti dans La France contre l’Afrique. Il s’agira de

montrer qu’en dépit de l’image d’une Afrique en proie à des drames innombrables que

dresse Mongo Beti dans La France contre l’Afrique, il s’inscrit dans l’espoir en un avenir

meilleur.

Si l’avènement du terme afropessimisme date ainsi de la chute du mur de Berlin, la

réalité qu’elle entend désigner remonte, pour sa part, à quelques décennies plus tôt, et se

rapporte au désenchantement devant les promesses de libération non tenues.27 Dans son

ouvrage au titre provocateur L’Afrique noire est mal partie, publié en 1962 alors que « les

soleils des indépendances »28 semblaient encore au zénith, René Dumont alertait déjà sur

ce qu’il considérait comme un mauvais départ.29 Quoique les prédictions de l’agronome

27
Catherine Coquery-Vidrovitch situe l’origine du discours afropessimiste entre la fin des années 80 et le
début des années 90. Apparu dans l’entourage du président américain de l’époque, Jimmy Carter, le terme
est vite repris par les journalistes des médias tels que le New Tork Herald, Le Figaro, Le Point, L’express,
Le Nouvel Observateur, L’événement du Jeudi (1997 1). Selon Michel Levallois, « le terme d’afropessimisme
est né dans les milieux africanistes « engagés », comme une réaction contre ce qu’ils ressentaient comme un
excès d’informations pessimistes diffusées par les médias. Comme une réaction aussi contre les conclusions
tirées par les investisseurs et les financiers français, européens et internationaux, face aux drames de
l’Afrique, en particulier pour conjurer le désengagement des États et des institutions internationales, et pour
contrer la remise en question des politiques de coopération, voir la recolonisation internationale de l’Afrique
préconisée par certains (1996 5).
28
En référence à Ahmadou Kourouma dans son roman ainsi intitulé (1968).
29
Dans L’Histoire du fou, Mongo Beti, fait rend hommage à René Dumont en ces termes : « [...] Comme
toujours sous les tropiques, les débordements de colère avaient surpris tout le monde, y compris les experts,
espèce sans foi qui s’apparentait le plus souvent ici au charlatan, toujours bruyamment fêtés quand les vrais
savants comme René Dumont, prêchaient dans le désert. Et ces charlatans s’essoufflant à pérorer, n’avaient
pas vu les eaux monter, à supposer qu’ils eussent une clairvoyance suffisante. Point n’était aujourd’hui besoin
45

français se soient avérées vérifiables à certains égards, la question ne devrait cependant

pas se limiter à caractériser le « départ » mais plutôt à se demander à quand remonte

véritablement celui-ci.

En effet, la première décennie postindépendance de la plupart des pays africains

avait été émaillée d’un certain nombre de faits, ce qui allait entraîner l’effritement

progressif de l’euphorie générée par les indépendances. De cette période, on peut citer

quelques faits marquants : l’assassinat en 1961 de Patrice Lumumba, artisan de

l’indépendance congolaise (Zaïre) ; l’Afrique devient le théâtre des guerres ethniques ou

civiles (Biafra par exemple) ; des coups d’état militaires en série : Togo, Congo

Brazzaville, Haute-Volta, Centrafrique, Niger, Ghana. Il y eut aussi l’avènement des

tyrans : Idi Amin, Bokassa, parmi tant d’autres ; le détournement des richesses de l’Etat

au profit de ceux qui étaient chargés de les gérer, d’où la nécessité d’appel de « l’aide »

extérieure (Kesteloot 2001 252), ce qui inaugure le cycle infernal d’endettement. Cette

désillusion devait se poursuivre jusque dans les années quatre-vingt selon le découpage

qu’en fait Lilyan Kesteloot.

Mongo Beti impute la variation du discours sur l’Afrique—euphorie/dysphorique,

‘triomphalisme’/désillusion—à la méconnaissance des aspirations profondes des

Africains, tout en reconnaissant les limites d’une vision de l’histoire basée sur la « courte

durée ». Le défaut d’une prise en compte des conditions dans lesquelles bon nombre de

pays d’Afrique francophone avaient obtenu leur indépendance avait occasionné une

d’être sorcier pour deviner les ombres, rendues furtives et fiévreuses par la panique, en transe dans le bunker
où se terrait le chef de l’Etat » (HF 188).
46

exaltation qui allait s’émousser aussitôt après son obtention. Comme la frénésie

postindépendance, la désillusion avait pêché par défaut d’une prise en compte de « la

longue durée » dans l’appréhension des questions africaines. Aussi avait-elle ignoré la

diversité en Afrique, les variantes et les spécificités des problèmes auxquels chaque pays

faisait face. Comment pouvait-on dissocier les réalités de l’Afrique postcoloniale de

l’expérience coloniale, et par conséquent l’histoire présente des paramètres antérieurs

ayant conditionné son avènement ? L’avènement des indépendances avait-il était vécu de

la même manière au Cameroun, en Algérie qu’au Sénégal ? Pouvait-on appréhender

l’Afrique francophone comme une entité unique au point d’homogénéiser le processus de

décolonisation ? Etait-il de bon ton de procéder à une généralisation en ignorant la

diversité des expériences des uns et des autres ? Certains pays avaient connu une

décolonisation pacifique, alors que le Cameroun avait été, en Afrique subsaharienne

francophone, un cas unique dans lequel la décolonisation s’était faite dans le sang. Non

seulement le discours afropessimiste s’appuyait sur une lecture de l’histoire immédiate,

mais en plus, bon nombre de ses partisans faisaient fi de la nécessité d’une réintégration

des spécificités et des variantes historiques de chacun des pays à leur analyse.

En contredisant le discours afropessimisme, l’approche de Mongo Beti dans La

France contre l’Afrique emboîte le pas aux réflexions menées par Frederick Cooper

(2002), et prolongées par Achille Mbembe (1990)30 qui plaident pour une prise en

30
Dans son article intitulé « Pouvoir, violence et accumulation », Achille Mbembe fait référence à un article
de Frederick Cooper intitulé « Africa and the World Economy », African Studies Review XXIV 2-3 (1981) :
51-52. Je m’appuie, pour ma part, sur son ouvrage intitulé Africa Since 1940. The Past of the Present (2002).
47

compte de « la durée historique et anthropologique des sociétés dans tout effort de

compréhension des dynamiques en cours » (Mbembe 1990 10). En partant des faits qui

ont émaillé l’histoire récente de l’Afrique31, et des paramètres individuels qui

singularisent chaque pays, l’historien américain propose, dans son ouvrage intitulé Africa

Since 1940. The Past of the Present, une lecture qui va au-delà d’une interprétation

conjoncturelle pour s’inscrire dans la prise en compte de la longue durée historique: « The

colonial state that failed in the 1950s was colonialism at the most intrusively ambitious,

and the independent state that took over had to take over the failure of colonial

development as well » (Cooper 2002 2). Cette affirmation constitue une réfutation des

allégations qui dissocient l’âpreté du présent du dispositif séculaire hérité des structures

coloniales : « Africa’s present did not emerge from an abrupt proclamation of

independence, but from a long, convoluted and still ongoing process » (Cooper 6). Le

présent ne serait ainsi que l’aboutissement du passé, et Cooper reconnaît par ce fait que

les mêmes causes n’ont pas produit des effets identiques dans tous les pays, ce qui

constitue une invitation à envisager une conjonction de facteurs coloniaux aux réalités de

chaque pays dans la compréhension de l’histoire.

Mongo Beti articule sa position dans un contexte dominé par la désillusion. Sa

posture, à contre-courant du discours ambiant de l’époque, rappelle à bien des égards la

31
Frederick Cooper s’attarde sur quelques exemples : l’élection de Nelson Mandela comme premier président
noir d’Afrique du Sud, le génocide du Rwanda, les difficultés économiques auxquels les Africains font face,
l’alourdissement de la dette en Afrique, et bien d’autres.
48

réserve qu’il avait émise vis-à-vis de l’allégresse qui avait animée les Africains pendant

les années postérieures aux indépendances. Gustave Massiah affirme à ce propos que :

Contrairement à beaucoup d’autres, Mongo Beti n’a pas partagé l’euphorie de


cette période qui a suivi les indépendances. La lutte armée de l’UPC et
l’engagement direct de la France dans les répressions l’ont alerté. Il n’est pas
attiré par les mirages du pouvoir et il voit avec effarement la course aux postes
et les reniements. (Massiah in Kom 2003 139)

Sa méfiance envers une indépendance dévoyée, que lui avait inspirée l’exemple

camerounais en la matière, n’était pas de nature à favoriser un quelconque

émerveillement de sa part. Cette prudence découlait d’un ensemble de faits historiques

ayant entouré l’accession de son pays d’origine à l’indépendance. Au terme de la

colonisation en effet, le pouvoir avait échu entre les mains d’un homme qui, pour n’avoir

pas œuvré pour son avènement, ne s’était pas moins montré complice du pouvoir colonial

pour instrumentaliser son ajournement (Eyinga 1984 132). Cet épisode de l’histoire du

Cameroun a fait l’objet d’études diverses dont on peut mentionner celles d’Achille

Mbembe (1988 & 1989), d’Abel Eyinga (1984 & 1985) et de Mongo Beti (1972 &

1972a), pour n’en citer que celles ayant inspiré de manière directe le résumé ici

présenté.32 Ce dernier voyait en l’arrivée au pouvoir d’Ahmadou Ahidjo une conspiration

du pouvoir colonial pour écarter Ruben Um Nyobé, secrétaire général de l’UPC, parti

politique de masse fondé en 1948 dont l’objectif était de hâter l’indépendance au

32
Il s’agit plus spécifiquement de l’article de Mongo Beti intitulé « Le Cameroun d’Ahidjo » [Les Temps
modernes no 316, (novembre 1972 : 812-841] dont les données sont reprises et approfondies dans Main basse
sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation (1972), de Introduction à la politique camerounaise (1978)
d’Abel Eyinga, de Le Problème national kamerounais (1984) et La naissance du maquis dans le Sud
Cameroun 1920-1960 (1989) d’Achille Mbembe.
49

Cameroun - afin de maintenir son pouvoir sur l’ancienne colonie. Dès l’année suivant sa

création, ce parti avait donné la mesure de son intrépidité en lançant une violente pétition

à l’ONU réclamant l’indépendance immédiate du pays. Ne faisant aucun secret de son

programme anticolonialiste, Ruben Um Nyobé obtiendra, à sa demande, une invitation à

s’exprimer devant une commission spéciale des Nations Unies à New York où « il

[exigea] la fixation d’un délai à expiration duquel le pays deviendrait le maître de son

propre destin » (MB 1972a 818). Si cet événement inédit stupéfie un peuple habitué à

courber l’échine, il exaspère les représentants du pouvoir colonial et suscite la mise sur

pied par eux d’un programme destiné à contrer l’indépendance au nom de l’assimilation.

On assiste ainsi en 1953 au lancement, par Louis-Paul Aujoulat, missionnaire laïque

français, du BDC—Block Démocratique Camerounais33—auquel adhèrent des

« évolués »34 africains parmi lesquels figurent André-Marie Mbida35 et Ahmadou

Ahidjo36 qui, selon l’expression d’Abel Eyinga, représentent des « satellites indigènes de

l’occupant colonial » (1984 121). Il fallait acculer le parti révolutionnaire pour le pousser

à l’illégalité. L’intensification de la répression à l’encontre de l’UPC devra contraindre

ce parti à la radicalisation de ses modes d’actions dont l’une des plus sanglantes fut

33
Comme le souligne Abel Eyinga, celui-ci était un parti suscité et entretenu par le pouvoir colonial, et à ce
titre, était hostile à l’idée d’indépendance du Cameroun (1984 122).
34
Ce terme s’emploie pour désigner des africains « ayant reçu, soit par l’école soit par d’autres moyens, une
légère teinture d’occidentalisation. André-Marie Mbida, qui se révoltera tôt contre son patron, mais surtout
un tout petit homme, musulman et originaire du Nord [Cameroun], un certain Ahmadou Ahidjo […] très
modeste fonctionnaire autochtone de l’administration coloniale » (Mongo Beti. « Le Cameroun d’Ahidjo ».
Les Temps modernes no 316, novembre 1972 : 812-841.
35
En 1957, en application d’une loi du gouvernement français créant les gouvernements dans toutes les
colonies, un exécutif est, pour la première fois, créé à Yaoundé. André-Marie Mbida en est le premier chef
et il a sous ses ordres le vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur Ahmadou Ahidjo (Mongo Beti 1972a
: 833).
36
Ahidjo deviendra le premier président du Cameroun indépendant.
50

l’insurrection de mai 1955. Brutalement réprimé, le parti est dissout, certains de ses

dirigeants s’exilent, d’autres rentrent dans le maquis.37 Um Nyobé, que Mongo Beti a

connu et dont il admirait les idées, sera assassiné dans le maquis dans la Sanaga

Maritime—sa région d’origine—en septembre 1958 alors que ce dernier, séjourne au

Cameroun en vacances.38 L’hypothèse de la prise du pouvoir par les upécistes étant ainsi

écartée, et fort des douloureuses expériences de la débâcle au Viêt-Nam et de la guerre

d’Algérie, le pouvoir colonial proclame désormais sans ambages son ouverture au débat

en faveur de l’indépendance du pays. Elu à la chambre représentative en 1959, Ahmadou

Ahidjo obtient les pleins pouvoirs en vue de négocier les termes de l’indépendance fixée

au 1er janvier de l’année suivante. C’est à ce titre qu’il signe, avec la France, un accord

par lequel il associe son pays à la Métropole (Eyinga 155)40, ce qui était contraire aux

objectifs visés par l’UPC dont les chefs bannis publient, à partir de la Guinée où ils ont

trouvé asile,39 une déclaration qui, de l’avis de Mongo Beti, a des accents prophétiques :

[…] L’indépendance actuelle ne répond nullement aux objectifs poursuivis par


l’UPC dès sa naissance. A partir du 1er janvier prochain, le Cameroun jouira
d’une indépendance nominale. Loin d’être un instrument indispensable au plein
épanouissement du peuple, elle sera au contraire le carcan au moyen duquel les
agents du colonialisme et de l’impérialisme continueront à le tenir prisonnier
dans son propre pays. Ce peuple continuera à aller nu et à mourir de faim dans
37
Le terme « maquis » renvoie à la guérilla révolutionnaire opérant principalement à partir de la forêt du
centre, du sud et de l’ouest du Cameroun (Mbembe 1989).
38
Abel Eyinga précise que le terme « assassiné » correspond dans ce cas mieux que tout autre : « le terme
assassinat est bien celui qui convient ici puisque l’ordre de tuer Um avait été donné par les autorités officielles
» (Eyinga 155). 40 Abel Eyinga affirme que pendant son règne présidentiel, Ahidjo va s’appuyer sur l’aide
et le conseil de Paris. Il en veut pour preuve l’assiduité de celui-ci auprès de ce ‘mentor’ comme l’atteste la
fréquence de ses voyages à Paris : « A la fin de 1973, son propre service du protocole évaluait à un minimum
de 107 le nombre de fois que M. Ahidjo a déjà effectué le voyage de Paris depuis son affectation au poste de
premier ministre le 18 février 1958 par le gouverneur français Jean Ramadier. Soit une moyenne de plus de
six voyages chaque année » (1984 134-5).
39
Il faut dire que le choix de s’exiler en Guinée ne relevait pas d’un hasard. Le ‘non’ catégorique qu’avait
opposé ce pays à Charles de Gaulle et à la poursuite de la colonisation était un acte inédit. La Guinée obtient
son indépendance en 1958 avec à sa tête Ahmed Sékou Touré. L’idéologie de ce dernier concordait, à
l’époque, avec celle de l’UPC (MB 1972a).
51

un pays qui regorge de ressources économiques considérables. (Cité par MB


1972a : 824-825)

Cette déclaration annonçait plus d’une décennie de remous politiques et

d’insurrection en signe de protestation contre l’indépendance nominale. Pour se tirer

d’affaire, le nouveau gouvernement devra compter avec l’intervention musclée du corps

expéditionnaire français qui avait par ailleurs donné de nombreuses preuves de son

expertise en cette matière en l’aidant à se débarrasser de ses « rivaux politiques »

quelques années auparavant. Les upécistes entrent dans une lutte armée qui se poursuivra

jusqu’en 1971 avec l'arrestation et la fusillade, sur la place publique à Bafoussam,

d’Ernest Ouandié, dernier chef historique du parti progressiste. Entre temps, les

personnalités influentes de ce parti ont connu chacun un sort similaire : Félix Roland

Moumié sera empoisonné à Genève en octobre 1960, par les services secrets français,

Osendé Afana, assassiné le 15 mars 1966 par le régime d’Ahidjo (MB 1972 a).

Ainsi, loin d’être synonyme d’une « nouvelle naissance » au sens où l’entendait le

roi Christophe dans l’œuvre éponyme d’Aimé Césaire, l’indépendance du Cameroun

avait été « la source de nos malheurs » selon l’expression que Mongo Beti place dans la

bouche du narrateur de L’Histoire du fou. C’est de cet épisode qu’il se souvient plusieurs

décennies plus tard, non sans nostalgie : « […] avec le combat pour l’indépendance, nous

nous dressions victorieusement contre les forces du mal et partions à la reconquête de

notre dignité, et peut-être de notre puissance perdue » (FCA 139). Pour n’avoir pas dérivé

d’une « pulsion interne », l’avènement au pouvoir d’Ahidjo était considéré par Mongo

Beti comme l’échec tragique du rêve d’émancipation et d’épanouissement d’un peuple


52

qui avait pourtant donné la preuve de sa volonté à assumer la pleine gestion de son destin.

Par conséquent, son aspiration à la liberté ne pouvait que s’émousser, pour céder place à

une vision de cet épisode de l’histoire en termes fatidiques.

On peut mesurer les répercussions de cette désillusion aussi bien à travers les

articles publiés à cette époque, que dans les œuvres par lesquelles il renoue avec l’écriture

après quatorze ans de silence. Dans Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une

décolonisation (1972) —que la critique considère comme le point culminant de sa

pensée40 et dont le matériau sert à la conception de trois textes littéraires41 —l’auteur

prend position contre la répression des aspirations du peuple camerounais pour la

liberté.44 Si les romans issus de l’essai de 1972 s’inspirent en grande partie des péripéties

de la décolonisation, ils sont, au même titre que les articles, dominés par le défaitisme et

l’échec que la critique avait reconnus comme des données constantes de son œuvre

coloniale. C’est ce qui avait amené Thomas Melone à affirmer que :

Les héros de Mongo Beti finissent tous dans l’échec. Ils nourrissent d’ambitieux
projets qu’ils ne parviennent jamais à conclure. Ils sont velléitaires et
inefficaces. L’analyse des conditions de la société coloniales inciterait
volontiers à donner à cette inefficacité une explication déterministe. Et le

40
Selon Bernard Mouralis : « Main basse sur le Cameroun traduit un élargissement et une mutation de la
vision que l’écrivain s’était forgé de la situation africaine. En effet, à une interprétation que lui-même qualifie
de ‘conjoncturelle’ et qui tendait à exprimer la dépendance actuelle de l’Afrique comme la persistance des
structures coloniales, succède désormais une conception plus systématique […] centrée sur les notions
d’impérialisme et de néo-colonialisme qui doivent, selon lui, être considérées en ce qui concerne l’Afrique
comme des formes relativement nouvelles de domination » (1981 75).
41
Remember Ruben, 1974 ; Perpétue et l’habitude du malheur, 1974 et La Ruine presque cocasse d’un
polichinelle : Remember Ruben 2, 1979. Bernard Mouralis parle pour cet ensemble de « trilogie » (1981). 44
Main basse sur le Cameroun découle de deux faits historiques survenus au Cameroun en 1970. L’arrestation
d’Ernest Ouandié, dernier chef historique de l’Union des Populations du Cameroun, premier parti politique
créé au Cameroun en 1948, suivi, une dizaine de jours plus tard, de celle de Mgr Ndongmo, évêque de
Nkongsamba. Accusés d’avoir fomenté un complot visant à assassiner le chef de l’Etat de l’époque
(Ahmadou Ahidjo) et d’avoir mené des activités révolutionnaires, Ernest Ouandié fut condamné à mort et
fusillé sur la place publique à Bafoussam le 15 janvier 1971 et Mgr Ndongmo, condamné à la prison à vie.
Mgr Ndongmo bénéficiera d’une remise de peine en 1975 (Mouralis 1981 70).
53

pessimisme de l’œuvre se situerait alors dans la logique du créateur, dont la


vision du monde, telle qu’elle est révélée par les romans et les articles politiques
est habituellement sombre et débouche généralement sur la catastrophe. Mais
l’échec des héros se situe aussi dans la logique de leur propre personnage.
(Melone 1971 89)

Bien que Mongo Beti ait violemment contesté le point de vue de son compatriote

sur la question (PNPA 19 1981 104-132), il admettra plus tard que la récurrence de la

fatalité dans ses œuvres reflétait les croyances populaires et non ses convictions propres

(Mfaboum 2002 31). Ceci devrait, en toute logique, consacrer le discrédit des thèses qui

avait tôt fait de voir en cette période de l’histoire un moment euphorique. Ainsi, le

pessimisme était demeuré présent dans son œuvre pendant les années dites « d’euphorie

des indépendances » qui, selon Lilyan Kesteloot, se situe entre 1960 et 1968 (Kesteloot

2001 231). La désillusion qui va dominer le champ littéraire africain après le constat

d’échec des indépendances ne devait pas induire de grands changements sur la vision du

monde de Mongo Beti dont l’œuvre continue, à quelque exception près, à distiller un air

d’inquiétude.42 Lucien Laverdière abonde dans le même sens que Melone, lui qui voit la

fatalité au cœur de l’œuvre de Mongo Beti en soulignant qu’ « à bien considérer toute son

importance dans l’œuvre de Mongo Beti, on peut conclure que la fatalité en est de loin le

personnage principal » (Laverdière cité par Mfaboum 2002 31).

42
La Ruine presque cocasse d’un polichinelle représente, à cet égard, un cas à part par la vision utopique qui
s’en dégage. Hyacinthe Sanwidi, souligne la position marginale qu’il occupe La Ruine presque cocasse d’un
polichinelle. De l’avis de ce critique, cette dernière œuvre « fait exception à la règle appliquée bien entendue
à son œuvre allant de Ville cruelle aux Deux mères » et que « c’est seulement dans Remember Ruben 2 que
les héros voient leur entreprise couronnée de succès » (Sanwidi in Arnold 1998 207-208).
54

Cependant, Edmond Mfaboum pousse plus loin la notion d’insuccès avancée par

Melone pour soutenir la thèse de prédominance du thème de la malédiction dans l’œuvre

de l’écrivain rebelle. Dans son article intitulé « Mongo Beti and the ‘Curse of Ham’ », il

relève la place centrale qu’occupe la malédiction dans l’œuvre de Mongo Beti tout en

admettant que l’auteur oppose au mythe de la malédiction de Cham celui de la

malédiction historique. De l’avis de Mfaboum, Mongo Beti déconstruit le mythe de la

malédiction de Cham à travers une écriture qui dévoile les mécanismes qui ont précédé à

la décolonisation. Ce faisant, il substitue à ce mythe celui de l’histoire (Mfaboum 2002).

Cette idée de fatalité est d’ailleurs très présente dans le discours de Mongo Beti lui-même

lorsqu’il commente au sujet de Perpétue, personnage autour duquel tourne la diégèse dans

l’œuvre éponyme :

Je pense que le nom Perpétue contient quelque chose de la fatalité, de la


continuité dans la condition féminine, et aussi dans la condition africaine [...].
Les deux conditions se ressemblent d’ailleurs ; il y a une espèce de fatalité qui
fait que tous les efforts de Perpétue [...] avortent toujours. Le personnage revient
toujours à son point de départ. C’est cet espèce de désespoir que j’ai voulu
signifier dans le mot et dans le monde de Perpétue. (Biakolo 1979 104)

En continuant ainsi à véhiculer cette vision fataliste, l’œuvre de Mongo Beti avait,

au même titre que celle du congolais Tchicaya U’Tamsi, du martiniquais Aimé Césaire et

de quelques autres, échappé à l’euphorie des lendemains de l’indépendance43. La tragédie

de Patrice Lumumba devait ainsi nourrir l’imaginaire de Tchicaya U’Tamsi et de Césaire,

au même titre que le martyr de Ruben Um Nyobé tient une place centrale dans l’œuvre de

43
Aimé Césaire, Une saison au Congo (1966), Tchicaya U’Tamsi, Epitomé 1962 (Kesteloot 2001 243)
55

l’auteur camerounais. Il faut ici souligner que cette prise en compte de la réalité

historique constituait le fondement de l’engagement au sens où l’entendait Mongo Beti.

La virulence de ses propos à l’encontre de Camara Laye, à qui il reprochait de pratiquer

une littérature aseptisée et inoffensive qui passait outre les réalités de son époque, posait

les jalons d’une orientation théorique qui devait s’affiner au fil des années à travers sa

production littéraire. Pour lui en effet, l’écrivain avait obligation d’inscrire son œuvre

dans la réalité sociale de son époque, ce qui revenait à assigner à la littérature un statut

utilitaire.44 Le dévoilement de la réalité africaine vise un objectif de subversion :

La formulation par les Négro-Africains du précepte d’ ‘engagement’ doit


simplement être prise pour ce qu’elle est, littéralement, c’est-à-dire comme
l’expression d’un refus. Refus des conseils éclairés et de l’expérience des autres.
Refus aussi d’un impérialisme culturel qui a toujours su se parer des masques de
la modernité et de l’universel. L’ ‘engagement’ apparaît aussi comme un signe
et un moyen par lesquels les Négro-africains entendent affirmer clairement leur
initiative dans le domaine de la production littéraire et artistique. (Mouralis
1975 181)

Cet extrait met en exergue les deux pendants de l’engagement. D’une part, la

praxis, axée sur le refus d’une situation jugée intenable, et d’autre part, un signe, en tant

que modalités d’écriture. Or, le désenchantement postindépendance avait suscité chez bon

nombre d’auteurs africains une nouvelle écriture visant à mettre à nu le chaos en

44
L’évaluation faite à rebours par Locha Mateso fait de Mongo Beti un des pionniers de la théorie de
l’engagement en littérature africaine : « L’ ‘esthétique négro-africaine’ qui commence à émerger des
chroniques de Présence Africaine est une esthétique de combat, antithétique des normes des critiques
coloniaux et même plus radicale que celle proclamée par les premières revues nègres. Le plus enclin à
théoriser, Mongo Beti, a fait connaître la conception investie à la littérature par la nouvelle génération, à la
parution des deux premières œuvres de Camara Laye. Dans ces textes vigoureux publiés par Présence
africaine entre 1953 et 1955, et qui sont demeurés les classiques de la critique africaine, Mongo Beti a plaidé
pour une littérature africaine réaliste et engagée » (Mateso 1986 118).
56

Afrique postcoloniale. La question est dès lors celle de savoir, quelle position occupe

Mongo Beti dans cette mouvance.

Dans son ouvrage intitulé Forms of Protest : Anti-Colonialism and Avant-Gardes in

Africa, the Caribbean, and France, Phyllis Taoua traite des formes des discours de

libération tenus en France et dans certaines de ses anciennes colonies après la deuxième

guerre mondiale. En revisitant le concept de « agency » (Cazenave 2004 550),45 elle met

en évidence les différentes formes de discours avant-gardistes initiés par les écrivains

français, caribéens et africains, ainsi que les dialogues qui se sont établis entre eux. On

s’attardera ici sur les chapitres quatre et six qui posent des jalons critiques intéressant

directement le sujet ici traité. En prenant pour modèle d’analyse l’œuvre de Sony Labou

Tansi, Taoua démontre comment l’écrivain congolais initie une écriture nouvelle capable

de représenter le chaos en Afrique postcoloniale. Cette innovation esthétique, qu’elle

nomme « experimental novel » (220), participe de la recherche d’un discours nouveau

apte à traduire l’échec du processus de décolonisation. Si le roman expérimental se

distingue des prises de positions réalistes qui avaient été mises sur pied par Mongo Beti, il

se rapproche, par bien de côtés, du réalisme magique élaboré par les écrivains

latinoaméricains (227). Sa définition est sujette à un certain nombre de critères textuels

parmi lesquels : le mélange des standards « writing French with elements from his native

45
Tout en reconnaissant « la plasticité du concept », Abou Bamba traduit agency par « épaisseur actantielle
», en référence à A. J. Greimas, ou par « épaisseur agentielle ». Il prévient ce faisant sur l’existence d’autres
traductions possibles telles que : « agencivité » (Josée Tamiozzo), « marge d’autonomie » (Marianne G.
Ainley), « agencéité » (Marie-France Labrecque) (Bamba 2006 17 note 2). Je préfère, pour ma part,
l’expression « capacité d’initiative » qui sied mieux à ce qu’il s’agit de montrer dans ce chapitre, à savoir les
formes de discours initié par les écrivains pour résister à la domination.
57

tongue » (226) ; la prévalence des structures cycliques et circulaires (226); l’impression

de brisure dans la mécanique de l’œuvre (227) ; la prédilection pour un type de

personnage artificiel, non affecté d’un profil psychologique profond (227)46; la

dissolution du personnage réaliste ayant un référent et un ancrage dans un système social

repérable à travers un réseau symbolique dans lequel il opère (227); le roman

expérimental « [conveys] the souls of protagonists, however, shallow, corrupt, or crisis-

ridden, with the formal features that define them » (228); la manipulation du temps

narratif (230); les intrigues romanesques sont généralement dépourvues de suspens,

comme si

l’aboutissement était connu d’avance (231).

Or, Mongo Beti ne s’était pas laissé tenter par cette nouvelle écriture dont les

pionniers étaient des auteurs qui produisaient généralement à partir de l’Afrique en

s’appuyant sur une expérience de première main de la réalité ambiante. Ecrivant à partir

de son exil, son appréhension de l’échec du système hérité de la colonisation était restée

attachée à l’écriture réaliste dont il avait lui-même contribué à poser les jalons, et dont

Phyllis Taoua inventorie ainsi les paramètres définitoires : la recherche d’authenticité qui

implique l’utilisation des noms africains dans la nomination des lieux et des personnages,

46
Lilyan Kesteloot abonde dans le même sens lorsqu’elle affirme que dans les romans africains de cette
époque, « de plus en plus, le héros est supprimé, ou alors devient falot, dérisoire, personnage errant, humilié,
vulnérable, dans des décors et des situations qui vont du rouge sang (guerres, meurtres, répressions, tortures)
au bourbeux (corruptions, viols, débauche sexuelle, drogues, prostitutions) quand ce n’est pas au noir absolu
». Locha Mateso parle de « ‘Contre-épopée’ dont les personnages sont vaincus par leur propre histoire ».
Sewanou Dabla voit dans ces récits « la confusion des valeurs, l’absurdité d’un univers désarticulé ». C’est
qu’on se trouve devant une véritable inflation du réel « inflation du réel » (Boris Diop). (Kesteloot 2001 272).
58

l’usage des proverbes et des expressions idiomatiques, l’exploitation d’un complexe

thématique rendant compte des aspects positifs et négatifs de l’expérience sociale en

Afrique à travers lesquels les lecteurs se reconnaissent et s’identifient (Taoua 2002 155).

On peut d’ailleurs pousser plus loin l’observation au sujet de l’authenticité onomastique

et chronotopique dans l’œuvre étudiée par Taoua pour souligner que les noms de lieux et

de personnages étaient essentiellement puisés dans la culture Beti du Sud Cameroun d’où

était originaire l’écrivain rebelle. André Ntonfo le confirme en ces termes :

[…] Dès son deuxième roman, Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Alexandre
Biyidi s’est affirmé comme un écrivain régionaliste, d’un terroir spécifique qui
n’est autre qu’une partie de l’espace géoculturel du Sud Cameroun. En effet,
l’ensemble de ses romans, et plus particulièrement les premiers, portent, au-delà
des caractéristiques communes à la littérature africaine – tous pays confondu –
le cachet typique du pays Beti. On le perçoit, aussi bien à travers les espaces
nommés, de leur caractérisation, de leur circonscription, que de l’identité des
protagonistes et leurs habitudes socioculturelles. (Ntonfo in Kom 1993 40)

Les œuvres postérieures connaîtront un déplacement du regard de l’auteur des

réalités topographiques et socioculturelles de sa région aux réalités historiques et

politiques, et l’espace s’étendra ainsi au pays dans son sens large (Ntonfo Op. Cit. 44). Il

faut dire que le recours au réalisme chez Mongo Beti ne se limite pas au critère

d’authenticité de l’œuvre. Taoua ajoute à son répertoire un certain nombre de paramètres

esthétiques qui permettent de le définir :

The narrator whose authority is not challenged but rather emphasized, a linear
and logical unfolding of events in the development of plot, the plausibility of the
characters’ motivations and behavior, a coherent narrative organized by a
witness with integrity, taking everyday life seriously, a minimization of artifice
and meta-narrative commentary, effective use of detail, and relative clarity of
expression that privileges expression over stylized or poetic language. In
addition to these general features of the realistic narrative discourse, the African
novel of the 1950s is characterized by other aspects more specific to the postwar
59

period, such as a (pseudo-) autobiographical narrative perspective, the use of


journals or diaries in the narrative, and a marked sensibility to the historical
dimension of social experience. While the African realistic novel that emerged
during the postwar era shares certain narrative features with contemporary
French novels, the African realist novel combines the particular version of
realism formulated in Paris after the war with the clearly stated aspiration for
political independence and a meaningful connection to African social concerns
and cultural values. (Taoua 2002 156)

L’illustration de ces critères définissant le réalisme, qui passe par une lecture

minutieuse du cas unique de Le Pauvre Christ de Bomba, pourrait être étendue à un

corpus plus large regroupant les œuvres produites par Mongo Beti au cours des décennies

soixante-dix et quatre-vingt. Ces dernières continuent de présenter des marques telles que

: la recherche d’authenticité, une prise en compte du réel africain, une prédilection pour

les expressions idiomatiques, l’exploitation proverbiale, l’autorité du narrateur, la

linéarité du récit, la causalité qui caractérise l’intrigue, le témoignage, l’inscription de

l’œuvre dans le réel de son époque, l’aspiration à l’émancipation politique, auxquels il

faut en ajouter d’autres.

Bernard Mouralis est de cet avis lorsqu’il reconnaît qu’avec les œuvres produites au

cours des années soixante dix, Mongo Beti poursuit la vision du monde commencée dans

Le Pauvre Christ de Bomba. Dans son ouvrage intitulé Comprendre l’œuvre de Mongo

Beti (1981), son analyse attentive des textes selon une perspective linéaire révèle

néanmoins quelques écarts tels que : le renforcement de la thématique subversive,

l’engagement direct avec l’histoire, une prédilection pour le « récit cyclique » (28), la

récurrence de « héros forts » (87), « le rythme suspensif » (88) de la narration. Cependant,


60

il s’agit toujours, pour l’écrivain, de déconstruire les représentations fausses au sujet de

l’Afrique et de se faire l’éveilleur de conscience.

Richard Bjornson revient entre autre sur les concepts de personnages forts et de

prise en compte de l’histoire dans la perspective d’une quête de la liberté. Son étude, qui

prolonge celle commencée une décennie plus tôt par Mouralis du fait qu’il prend en

compte, en plus des œuvres analysé par le critique français, de celles « la série de

Guillaume » publiées au cours des années quatre-vingt. Dans The African Quest for

Freedom and Identity: Cameroonian Writing and the National Experience, qui quoique

ne portant ni exclusivement sur l’auteur camerounais, ni uniquement sur ses textes

littéraires, Bjornson propose, dans les deux chapitres consacrés à Mongo Beti, une lecture

visant à établir que ses textes sont une réécriture de l’histoire. Si son point de vue au sujet

de la déconstruction, à travers ses œuvres, des représentations ethnologiques et coloniales

au sujet de l’Afrique se rapproche, à plusieurs égards, de l’argument de Taoua et de

Mouralis, c’est pourtant son appréhension du personnage mongobetien qui constitue un

apport supplémentaire aux modalités de définition de l’engagement littéraire fondé sur

une écriture réaliste. Pour Bjornson en effet, le passage de l’époque coloniale à celle

postcoloniale entraîne un renforcement de l’attitude révolutionnaire de ces derniers :

« None of Beti’s early novels openly advocate revolutionary change » (Bjornson 1991

52). D’après Ambroise Kom, cette dimension révolutionnaire se manifeste par une

apologie de la violence : « c’est bien avec cette deuxième série de récits […] que Beti

confirme son option résolue pour la production d’une littérature de la résistance qui

n’hésitera pas à prêcher le recours à la violence » (Kom 1993 14-15). Armelle Cressent
61

partage cet avis au sujet de la trilogie romanesque de Mongo Beti des années soixante-dix

tout en y apportant une légère nuance. Du point de vue de cette dernière, le recours à la

violence comme moyen de reconquête de la dignité des Africains exclut le recours aux

armes (Cressent 2003 60). Pour Gustave Massiah, les années soixante-dix marquent

l’entrée fracassante de Mongo Beti dans « la résistance active et directe » (in Kom 2003

134). Ces nouvelles orientations théoriques s’inspirent fortement de la vision fanonienne

de l’engagement inspiré du marxisme, qui postule le renversement du rapport de force

entre les colonisés et les colonisateurs comme seule condition de libération du colonisé.

Fanon n’exclue pas, ce faisant, l’éventualité d’un recours à la violence comme moyen de

libération : « Qu’est-ce donc en réalité que cette violence ? […] c’est l’intuition qu’ont les

masses colonisées que leur libération doit se faire, et ne peut se faire, que dans la force »

(Fanon 1961 55).

Quoique plus tard la pensée de l’écrivain rebelle mette à l’épreuve le recours à la

violence comme moyen de libération et affirme sa prédilection plutôt pour la « non

violence » que prônait Martin Luther King, la formule fanonienne avait en son temps,

obtenu ses faveurs. Ambroise Kom (1993), Cilas Kemedjio (1999) et André Djiffack

(2000) reviennent sur la question du réalisme et précisent que les romans de Mongo Beti

produits à partir des années soixante-dix répondent aux critères du roman réaliste.

L’ouvrage de Kemedjio prend appui sur les œuvres de « la série de Guillaume »

(Kemedjio 98)47, ceux de Kom et de Djiffack établissent la cohérence des prises de

47
Il s’agit de la série composée de deux œuvres publiées dans les années quatre-vingt ayant personnage
principal Guillaume Ismaël Dzewatama.
62

positions littéraires qui se dégagent des œuvres postcoloniales de l’écrivain rebelle. Mais

tous arrivent à la conclusion que tire Ambroise Kom à ce propos, à savoir que : « […]

Beti milite pour une écriture réaliste tant il est vrai que ses récits écrits épousent l’un des

éléments fondamentaux de ce type de production : ‘un des éléments de l’impulsion

réaliste, souligne Susan Suleiman, c’est le désir de faire voir, de faire comprendre

quelque chose au lecteur à propos de lui-même, ou de la société ou du monde où il vit’ »

(1993 20). Il faut souligner que la structure confrontationnelle du récit dont parlait Susan

Suleiman à partir de l’exemple des écrivains français n’est pas moins présente dans les

œuvres de Mongo Beti, en tant que modalité d’expression de l’engagement.

Ainsi Mongo Beti n’a pas failli à l’écriture réaliste en dépit de la mouvance

d’innovation littéraire dont on a reconnu le statut de pionniers aux écrivains tels

qu’Ahmadou Kourouma, Henri Lopes, Sony Labou Tansi, Valentin-Yves Mudimbe et

bien d’autres qui, pour la plupart, publiaient les œuvres hautement marquées par le

phénomène du chaos à partir de la réalité africaine des années postindépendance. Or, il

semble que produire à partir de l’Afrique confère inévitablement à l’écriture cette

dimension chaotique qui caractérisait le roman expérimental. Comme on le verra plus

loin, la réticence de Mongo Beti vis-à-vis de cette forme littéraire ne perdure pas

longtemps après son installation au Cameroun et son expérience du réel à partir du

dedans. Mais avant d’y parvenir, il est nécessaire de s’interroger sur la manière dont

Mongo Beti construit un contre-discours à l’afropessimisme dans l’essai post-retour

d’exil.
63

2. La construction du contre-discours

Dès la note aux lecteurs, paratexte situé au début du livre, Mongo Beti inscrit

l’ouvrage dans un discours pragmatique dans la mesure où il y relate les faits se trouvant

à l’origine de la rédaction de celui-ci, la visée étant tout d’abord de faire rallier le

destinataire au point de vue qu’il s’apprête à émettre. La question est pourtant celle de

savoir quels moyens l’auteur met en place pour arriver à ses fins. D’entrée de jeu, le texte

situe son origine dans le besoin de contredire les propos que tiennent les « discoureurs

[…] qui mettent lâchement l’Afrique en accusation » (5). Cet exposé des buts installe le

raisonnement de l’auteur dans un triptyque temporel comme l’attestent les temps verbaux

et les déictiques temporels : l’avant : « à l’aube des années soixante, s’enivraient… », le

présent « voici les rôles aujourd’hui renversés » et se projette vers un horizon du futur : «

l’Afrique survivra […] comme on s’en apercevra bientôt » (5). Il faut souligner la

connotation péjorative qui transparaît du terme « discoureur » et qui place d’emblée cette

note aux lecteurs sous le signe d’une disqualification méprisante. Ce texte qui tient lieu de

préambule obéit, à ce que Cilas Kemedjio a nommé, dans un autre contexte, la « tonalité

sentencieuse » (1999a 266) qui constitue la pierre angulaire du discours engagé dont le

but est avant tout de persuader le récepteur et de le faire adhérer au point de vue de

l’auteur.

La notion de spatialité se veut ici étendue à toute l’Afrique noire même si la

référence à la décolonisation gaullienne permet de la circonscrire à l’Afrique

francophone. C’est à ce niveau que se révèlent les cibles visées par la critique et que se
64

clarifie l’identification des différentes composantes du discours pragmatique que sont

d’une part, l’énonciateur, qui s’adresse à un destinataire virtuel, avec pour intention de

pointer les lacunes d’autres représentations existantes sur l’Afrique. D’après Mongo Beti,

la déconfiture multidimensionnelle de l’Afrique francophone est le fait d’une

décolonisation avortée, la France ayant usé de ses astuces pour maintenir sa présence et

son pouvoir sur le continent noir. A cet égard, l’ambiguïté qui transparaît du titre de cet

ouvrage à travers la préposition / adverbe « contre » n’est qu’apparente dans la mesure où

elle signifie simultanément la contiguïté et l’opposition. Quoique l’auteur affirme n’avoir

pas lui-même choisi le titre de son ouvrage, celui-ci traduit à merveille ce que l’auteur a

voulu exprimer c’est-à-dire que la France et l’Afrique sont engagées dans une relation de

coopération sans qu’il n’y ait concordance véritable entre leurs intérêts.48 L’explication de

la faillite par un déterminisme historique, si elle attribue la grande part de responsabilité à

la France dans les malheurs de l’Afrique, n’exonère pas cependant les Africains dans cet

état de chose. Ce discours qui perçoit le monde en blanc et noir constitue en lui-même le

symptôme de l’inscription de cet ouvrage dans la continuité du discours engagé basé sur

une vision de la France et de l’Afrique francophone en termes manichéens. C’est cette

même logique binaire qui sera par la suite déconstruite par l’auteur après son installation

au Cameroun.

48
Dans l’interview qu’il accorde à Ambroise Kom, Mongo Beti affirme : « […] Ce n’est pas moi qui ait
choisi ce titre, La France contre l’Afrique. Moi, mon titre c’était ‘Retour au Cameroun’, qui paraît en
soustitre. Mais des responsables de l’équipe éditoriale ont estimé que ce serait bien mais que ça manquait de
dynamisme, de punch. Ils se sont d’ailleurs aperçus, après coup, qu’ils avaient déjà publié à l’époque où la
maison s’appelait Maspero, un numéro spécial de Tricontinental qui avait ce titre-là. Mais c’est un titre qui
a plu à tout le monde » (68).
65

L’organisation tripartite de l’ouvrage renvoie au triptyque temporel déjà mentionné

plus haut. Il faut dire ici que ce triptyque temporel est lui aussi emblématique d’un

discours qui se situe dans une relation de continuité temporelle puisqu’il est question de

tirer les leçons du passé pour comprendre le présent afin de mieux préparer l’avenir.

L’analyse, qui dans La France contre l’Afrique, va du particulier—la région d’origine de

l’auteur : le village Akométam et la ville environnante Mbalmayo—au général—le

Cameroun, l’Afrique francophone—donne à voir une approche dans laquelle Mongo Beti

évalue le présent sur la base de sa connaissance de l’histoire. C’est ainsi qu’il remonte le

cours de l’histoire pour situer la spoliation de l’Afrique au moment de la décolonisation.

Pour lui, les malheurs du présent résultent d’un dispositif mis en place par l’ancienne

métropole pour maintenir sa domination au Cameroun,

Un État dont l’indépendance a été proclamée en termes généralement


redondants, reconnue au demeurant par l’Organisation des Nations unies ; mais
cette construction est privée de toute possibilité d’exercer sa souveraineté : un
système de surveillance très subtile, obtenue par des moyens le plus souvent de
basse police, paralyse toutes les instances étatiques indigènes. L’édifice allait
durer trente longues années au cours desquelles les opposants intellectuels, dont
j’étais, ne pouvaient rentrer chez eux sans courir les risques les plus graves.
(FCA 10)

Cette juxtaposition de temporalités débouche sur un constat d’immobilisme, dû à

l’état de délabrement avancé des infrastructures administratives, à savoir : le mauvais état

des routes, la dégradation des infrastructures sanitaires, l’insalubrité publique

grandissante et autre, donnent le spectre d’un échec dans le renouvellement des

infrastructures héritées de la colonisation. Mongo Beti ne s’explique pas que la


66

coopération entre la France et l’Afrique francophone n’ait pas produit de fruits dans ces

domaines.

On a fait grief aux tenants du discours afropessimiste d’entretenir des rapports

lointains et souvent biaisés avec la réalité africaine (Levallois 6). C’est ainsi que dans

L’Histoire du fou, l’auteur prend explicitement à parti les journalistes d’un quotidien

métropolitain qu’il nomme L’Univers (analogie de Le Monde ?), qui s’autorisent des

discours sur l’Afrique et les Africains « sans avoir dépêché d’envoyé spécial sur place,

sans bénéficier des conseils et de la documentation d’aucun correspondant local,

commentant pour ainsi dire de chic » (HF 94). Pour Mongo Beti, l’image de l’Afrique qui

ressort de ce genre de discours résulte d’une méconnaissance des réalités du continent

noir. C’est le point de vue que soutient Odile Tobner dans la préface à l’édition de 2006

de La France contre l’Afrique, lorsqu’elle avance que certains discours sur l’Afrique sont

« marqués du sceau de l’exotisme raciste, qu’il soit produit par les journalistes blancs ou

par les ‘nègres de service’. On assiste même, sur ce sujet, à une régression vers le

stéréotype le plus archaïque qu’ait pu fabriquer l’Occident, tout au long de l’histoire de sa

domination ». Ces écrits produisent et diffusent sur l’Afrique des informations dénuées

de fondement véridique. Ainsi, au lieu de gloser sur une réalité africaine méconnue,

Mongo Beti propose dans La France contre l’Afrique un discours s’appuyant sur son

observation comme l’attestent les signes de la présence de l’énonciateur dans l’ouvrage.

En tout état de cause, l’auteur consolide son discours par son observation

personnelle du terrain. Sans pour autant prétendre à une objectivité tous azimuts de sa

part, la disqualification du discours adverse passe ici par une multiplication d’exemples
67

issus de l’évaluation de la société camerounaise telle qu’il la perçoit. Aucun aspect

n’échappe au regard critique de Mongo Beti qui dresse un état des lieux des défaillances

multiformes de la société camerounaise à son retour. Parmi elles figurent en bonne place

la faillite de l’Etat et la dépréciation des matières premières tropicales sur le marché

international (26) ; « la gestion publique désastreuse » (23) ; la carence d’une politique

réelle de l’Etat dans le domaine de l’éducation (31) ; le chômage des diplômés (33) ; la

flambée des coûts de subsistance ; le manque d’infrastructures sanitaires, d’éducation, de

sécurité dans les villages, ce qui entraîne l’exode rural des jeunes (38-9) ; le manque de

leadership (43) ; « l’absence d’une culture de résistance collective » (43) ; une classe

dirigeante de l’Etat dit national qui est une créature d’une puissance étrangère à laquelle il

doit faire allégeance (47) ; une classe politique peu imaginative (48) ; les infrastructures

en déliquescence (57), la défaillance de l’administration dont on peut citer en exemple «

l’abandon des détritus, dont les trottoirs, parfois les chaussées elles-mêmes sont

encombrées » (57) ; la corruption et l’irresponsabilité galopante (59) ; la censure du

pouvoir (84). Il faut ajouter à tout ce diagnostique la surpopulation des villes et des

problèmes d’insécurité que cela engendre ; le manque cruel d’hôpitaux, d’écoles, de

transport, de services administratifs dignes de ce nom. En ce qui concerne l’enseignement

supérieur, Mongo Beti identifie les problèmes tels que : les effectifs pléthoriques, les

conditions de travail et d’hébergement déplorables contrastant avec le luxe ostentatoire

des agents de l’administration (80) ; l’indigence des équipements (81). Dans le domaine

médical, il note en plus de l’insuffisance et de la vétusté des équipements, le ratio

médecin/habitant dérisoire (95).


68

Si cette évaluation ne s’éloigne pas du diagnostique afropessimiste, les arguments

permettant de justifier la situation et d’envisager les voies et les moyens pour y remédier

sont une marque de sa distanciation. Plutôt que d’y voir l’échec du continent noir et son

incapacité à assurer sa pleine gestion, Mongo Beti y perçoit l’effondrement « du système

institué en Afrique noire par de Gaulle et entretenu par ses successeurs, y compris les

socialistes de François Mitterrand » (11).

La valeur testimoniale du discours est agrémentée par la multiplication des indices

qui dénotent que le récit relève d’une aventure personnelle de l’auteur. La narration

s’inspire d’éléments autobiographiques, ce qui s’inscrit en résonance du discours engagé

dont parlait Phyllis Taoua. Même s’il ne s’agit pas ici d’une œuvre romanesque, La

France contre l’Afrique est parcourue par la présence forte et explicite de l’énonciateur

apparaissant lui-même dans le triptyque temporel de l’avant exil, de l’après retour et

d’une projection dans le futur. L’ouvrage s’ouvre par une brève biographie de l’auteur qui

situe son départ du Cameroun en 1951, ses séjours épisodiques entre ce départ et 1959,

date à laquelle Mongo Beti opte pour l’exil pour ne plus retrouver son pays d’origine

qu’en 1991.

Mais c’est surtout à travers une énonciation à la première personne que se perçoit la

présence forte de l’énonciateur, comme l’attestent les exemples suivants : « j’en ai visité

une très caractéristique dans un hameau voisin » (14) ; « Mon séjour en février 1991 avait

été aussi soudain que bref […], je reviens au mois d’août » (FCA 17, 29) ; « je n’ai

observé dans mon village… » ; « Le revenant que j’étais s’affolait devant ces terribles

équations d’un algèbre de consanguinité » (39) ; « je peux témoigner à partir de


69

l’observation faite » (57). L’évocation de ses anecdotes personnelles en rajoute à cette

présence forte de l’énonciateur dans son texte : « Je peux témoigner, à partir des

observations faites sur le terrain que … » (FCA 57). Ces signes textuels de la présence de

l’énonciateur dont la valeur est ici démonstrative et persuasive de la thèse de sa présence

sur le terrain, concourent à la disqualification d’une représentation de l’Afrique ne

bénéficiant pas de la proximité des « discoureurs » avec les faits. La rencontre avec les

faits devient le moyen nécessaire à la réfutation du discours construit sur la base de

conjectures.

L’écriture dénotative est une autre modalité de la distanciation de Mongo Beti par

rapport à l’image reçue sur l’Afrique qui lui permet d’inscrire son discours dans l’ordre

du performatif. C’est en effet une écriture dépouillée de tournures superflues qui

pourraient compromettre la bonne compréhension de son message. Cette option d’écriture

donne à l’exégète peu de place pour l’interprétation. En cela, Mongo Beti se conforme

aux préceptes d’une écriture simple et accessible, qui représente pour lui les principes de

base de l’écriture réaliste : « Oui, j’aime bien le roman franc et massif à propos duquel

l’exégèse n’a pas à s’exercer » (PNPA n˚ 10 1979 117). Cette volonté de franchise se

conjugue avec une abondance de notations chronologiques ainsi qu’une accumulation des

détails issus de l’observation qui traduisent le souci d’objectivité et le besoin de sincérité

de l’écrivain rebelle. Pourtant, l’objectivité ne peut être que relative étant donnée la

nature de l’ouvrage qui, même si elle s’appuie sur une archive monumentale, relève du

regard de l’auteur sous le prisme de sa subjectivité. Quoi qu’il en soit, l’objectif est
70

d’opposer au discours dominant des arguments convaincants s’appuyant sur des constats

percutants et incisifs qui contribuent à la crédibilité de l’énonciateur.

La construction du contre-discours va bien au-delà de la mise en texte d’une

présence forte de l’énonciateur. Mongo Beti inscrit son discours en résonance d’autres

thèses qu’il cherche à contrer. C’est ce qui justifie les échos au discours d’autres auteurs

tels que le président français François Mitterrand, des références aux prises de position

gaullistes qui justifient l’interventionnisme de la France en Afrique francophone comme

un motif de promotion au développement. Mongo Beti disqualifie ce paternalisme en

dévoilant ce qui en constitue les réelles motivations. Sous sa plume, la dimension

souterraine de la politique française qui, derrière les accords de coopération, cache en

réalité des intérêts économiques parfois individualistes, accède ainsi à la lumière sous la

plume de l’auteur.52 L’auteur de La France contre l’Afrique dévoile, comme il l’a souvent

fait, les stratégies subtiles mises sur pied par l’ancienne puissance colonisatrice pour

maintenir son contrôle sur les ressources du sol et du sous-sol des pays africains.49 C’est

49
La promotion de la francophonie en Afrique où « à peine un Africain sur vingt dans les colonies françaises
du continent noir parlait réellement le français » (FCA 10), semblait avoir d’autres objectifs comme
l’explique Guy Ossito Midiohouan : « Il apparaît clairement que la langue française, diversement pratiquée
dans de nombreux pays de par le monde est loin de rassembler ces derniers au sein d'une ‘communauté de
culture’. La volonté d'affirmer l'existence de celle-ci au mépris d'une réalité […] relève d'une idéologie qui
est le cheval de bataille inventé par la France pour faire face aux nouvelles exigences du contexte
international issu de la Seconde Guerre mondiale. Ce contexte […], est marqué par l'exacerbation des
rivalités inter-impérialistes, et particulièrement par la bipolarisation du monde désormais dominé par les
deux Grands, les U.S.A. et l'U.R.S.S. La France se vit acculée à trouver un moyen pour disposer d'une chasse
gardée indispensable à la réalisation de ses ambitions de ‘puissance mondiale’ et pour préserver son
influence et son prestige sur le plan international. En choisissant de faire du français l'arme principale de sa
stratégie – une arme insoupçonnée, elle est le premier pays au monde à réussir le coup de force qui consiste à
ériger sa langue, du simple fait qu'elle est parlée et sans considération pour les conditions concrètes de son
usage, en support d'une idéologie propre à sauvegarder ses intérêts politiques, économiques et culturels, mais
aussi à contourner, sinon à nier toutes les autres idéologies. En cela résident son habileté et l'efficacité de la
francophonie. Car quelles que soient les situations économiques et sociales de ses membres, quels que soient
71

cette politique mise en place par l’ancienne Métropole coloniale que Frederick Cooper

nomme « Politics of connections » (25) à partir de laquelle des relations verticales et

horizontales sont créées et entretenues au niveau régional et avec le pouvoir impérial

(2002 25). Il ne s’explique pas l’inefficacité du système de gestion

52 Mongo Beti affirme que certains Etats francophones « considérés comme les bastions de la coopération
franco-africaine [sont] les sanctuaires des intérêts de la famille ou de l’entourage de François Mitterrand,
tels que le Cameroun, la Centrafrique, le Togo, trois pays où son fils Jean-Christophe s’est livré à un
affairisme effronté » (FCA 178-9)
gouvernemental en place au Cameroun alors que celui-ci a toujours bénéficié du soutien

de la France, c’est-à-dire en dépit de la coopération entre la France et l’Afrique

francophone. C’est ce qui représente pour lui la preuve que la présence des coopérants en

Afrique ne se justifie pas par la volonté du gouvernement français à améliorer les

conditions de vie des Africains.

Ainsi, contrairement aux arguments afropessimistes qui attribuent la faillite de

l’Afrique aux seules causes endogènes, l’analyse que propose Mongo Beti suggère que

les blocages au progrès et au bien-être des Africains sont aussi bien exogènes

qu’endogènes :

Nous voici parvenus à l’une des questions clés que j’ai voulu poser dans cet
ouvrage et qui, réunies, doivent montrer à l’évidence que non seulement la
présence de la France en Afrique, du moins telle qu’elle s’opère depuis
trentedeux ans, ne saurait contribuer au développement du Cameroun, mais
que, plus grave encore, en stérilisant par une excessive possessivité l’initiative

leurs problèmes spécifiques, quelles que soient leurs options idéologiques la francophonie a réussi à
s'imposer à eux comme un idéal transcendant au nom duquel toute rupture avec la France, toute volonté
d'indépendance vient à apparaître comme une erreur politique. C'est au regard de cette dimension politique
que la langue française a acquise grâce à la francophonie que Georges Pompidou, successeur de de Gaulle
affirme : « Si nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement » (Midiohouan
in PNPA 43 (1985) : 34-5)
72

des Africains, elle a été et demeure le premier obstacle au développement du


continent noir. (FCA 31)

Sa réfutation de la thèse afropessimiste passe ainsi par la reconnaissance des

responsabilités partagées de l’Afrique et de l’Europe dans la faillite du continent noir. On

pourrait assimiler cette stratégie à ce que Madeleine Borgomano a appelé dans un autre

contexte « Distribuer les coups avec équité » (2001) pour renvoyer au fait que la critique

se dirige aussi bien vers les gouvernements africains pour leur gestion désastreuse aussi

bien qu’elle indexe la politique française en Afrique à laquelle Mongo Beti impute la plus

grande part de responsabilité.50 Sa démonstration permet de mesurer l’abîme qui sépare le

discours adverse de la réalité. Pour ce faire, l’auteur examine au cas par cas les thèses de

ses adversaires pour en révéler les insuffisances.

En reconnaissant les responsabilités partagées de tous les acteurs dans les déboires

auxquels ils font face, il admet que la colonisation n’a jamais connu de fin et qu’en réalité

la France n’a jamais renoncé à ses « positions africaines ». Son argument se focalise

essentiellement sur le rôle de ce qu’il a été convenu d’appeler ‘coopération française en

Afrique francophone’, et qui n’est en réalité, selon Mongo Beti, qu’une manière déguisée

d’exploitation. On pourrait, à titre d’illustration, convoquer le témoignage de Gustave

Massiah qui raconte l’anecdote selon laquelle : « Invité à une séance de travail du cercle

Condorcet sur la coopération française, il [MB] s’explique : ‘Il est bien normal que la

France défende ses intérêts économiques et de puissance, mais de grâce qu’elle arrête de

50
Dans son article intitulé « Quelques arguments contre ‘‘l’afropessimisme’’ », Madeleine Borgomano utilise
l’expression « distribuer les coups avec équité » pour désigner la position critique d’Ahmadou
73

nous dire qu’elle veut aider l’Afrique ; si la France veut vraiment aider les africains,

qu’elle les laisse tranquilles. » (In Kom 2003 140). La décolonisation française constitue

ainsi l’événement fondateur du drame des États indépendants de l’Afrique francophone.

Pour n’avoir pensé qu’à ses intérêts propres, la France a, après la décolonisation, généré

des Etats qui n’étaient en réalité que des coquilles vides, c’est-à-dire des pays dépouillés

de leur autonomie et de leur capacité à s’autogérer. Ce raisonnement amène à établir que

le mal africain émane d’une multiplicité de responsables, et Mongo Beti le démontre bien

lorsqu’il pointe aussi du doigt une crise de leadership en Afrique.

Kourouma qui, dans ses œuvres, établit la responsabilité partagée des Occidentaux et des Africains dans les
divers problèmes sociaux auxquels l’Afrique est confrontée. Je lui emprunte cette expression pour désigner
la même réalité dans les œuvres post-retour d’exil de Mongo Beti. (Mots pluriels 14 (Juin 2000).
http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP1400mbfr.html

Le pouvoir politique est détenu par une clique de politiciens sans envergure,

corrompus, sans compétence et sans scrupule, incapables d’inspirer la jeunesse par des

actes positifs. Ils servent de complices aux firmes occidentales dans le pillage des

ressources nationales pour renflouer les caisses des banques occidentales, au détriment du

bien-être de leurs populations. A ce titre, le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne

représentent pas des exemples pour la postérité puisque leurs actions peu valorisantes ne

les anoblissent en aucune façon.

S’en prenant aux « préjugés [qui] traînent dans la sphère internationale à propos de

l’inconvénient de la croissance démographique trop rapide dans les pays sousdéveloppés

» (FCA 31), Mongo Beti réfute l’argument selon lequel il s’agit là d’un problème
74

séculaire lié à « la mystique nataliste » de certains peuples africains. Cet argument paraît

fallacieux aux yeux de Mongo Beti à une époque où mêmes certaines vieilles civilisations

occidentales ont opté pour la promotion de la natalité en vue du renouvellement de leurs

populations vieillissantes. Si tant est que l’essor de la population comporte des effets

dévastateurs pour le développement, il démontre en outre qu’il est encore trop tôt d’en

mesurer les effets, qui, selon ses prévisions ne seront perceptibles que vers les années

2030.

C’est le même procédé qui sous-tend la réfutation de la thèse de la primitivité des

Africains—tel que le défendait par exemple Axel Kabou (1991) —comme argument

justifiant l’interventionnisme français par le truchement des assistants techniques et de

l’aide au développement :

Contrairement aux sempiternels rabâchages de l’anthropologie occidentale sur


la mentalité primitive, les peuples nus, l’arriération des structures ethniques du
type tribal, et autres fadaises, l’organisation traditionnelle du village se prêtait à
une politique du développement ; il n’était besoin pour cela d’aucun
volontarisme. (FCA 44)

Mongo Beti révèle clairement la contradiction entre les thèses qu’il profère et un certain

discours occidental. Au niveau de la gestion du pouvoir, chaque homme d’Etat qui accède

à la magistrature suprême du pays oriente sa politique vers la satisfaction des intérêts des

ressortissants de son ethnie d’origine, faisant ainsi de la gestion de la chose publique une

affaire exclusivement familiale ou ethnique. Chaque chef d’Etat s’entoure des hommes de

sa région ou de sa famille, et situe ses besoins propres ainsi que ceux de son entourage

immédiat au-dessus de ceux de son pays. Cette pratique correspond, à ce que Mongo Beti
75

nomme à juste titre dans La France contre l’Afrique « l’enchevêtrement du privé et du

public » (134). A cet égard, la conception de l’Etat, selon la logique gouvernementale est

indistinctement liée à celle d’ethnie, ce qui enlève aux différents chefs d’Etat l’obligation

d’œuvrer pour le bien-être de leur pays entier. Mongo Beti questionne le rôle de la France

dans le soutien inconditionnel des dictateurs africains.

Le cercle du pouvoir est aussi un univers corrompu où les dirigeants extorquent les

fonds des banques et des caisses publiques et les expatrient à l’étranger. A une gestion

publique que Mongo Beti juge désastreuse et à la malversation financière à laquelle se

livrent les hommes au pouvoir, s’ajoutent la corruption à tous les niveaux :

Le Cameroun, aujourd’hui est un pays dont la gestion publique est désastreuse,


où l’Etat est dans les faits, en cessation de paiement depuis plusieurs années,
alors qu’aucun service public ne fonctionne régulièrement, l’administration
étant en déliquescence totale. Les forces de l’ordre rançonnent ouvertement les
populations dans la rue et sur les routes ; dans les bureaux sévit le racket des
petits fonctionnaires civils qui se font payer grassement le moindre service,
quand ils daignent le fournir. De nouvelles taxes sont décrétées quasi
quotidiennement par un gouvernement réduit aux plus cyniques expédients.
(FCA 23)

Les dignitaires exigent la rançon en contrepartie de services rendus, mais l’impunité

règne puisqu’un individu peut s’approprier le bien public sans en subir aucune

conséquence :

La rumeur publique unanime affirme que le responsable chargé de gérer le


chantier [de l’hôtel des postes] est parti en emportant la caisse, pratique
courante. Le délabrement de la ville s’explique donc, à en croire les
témoignages, par la corruption et l’irresponsabilité galopante. Les directeurs de
chantiers s’approprient régulièrement et impunément la trésorerie. On dit qu’ils
se partagent ensuite avec les hommes politiques et, couverts de la protection de
ces derniers, ils ne sont jamais poursuivis par la justice. (FCA 59)
76

Il en est de même du ministre de l’enseignement supérieur :

La rumeur l’accuse de prévarications aussi abominables que répétées. Il aurait


mis le feu aux archives comptables de l’Université pour s’approprier
impunément sa trésorerie. Le luxe ostentatoire de son train de vie inspirait à ses
administrés les sentiments contradictoires de stupéfaction scandalisée et
d’admiration béate. (FCA 80)

Contrairement à l’opinion afropessimiste qui justifie le drame de l’Afrique par le

fait que celle-ci n’a pas la maturité suffisante pour assurer sa propre gestion, Mongo Beti

démontre justement que c’est l’inféodation de l’Afrique noire francophone à la France qui

l’a perdue : « L’Afrique s’est perdue parce que Paris s’est bien trop acharnée à la garder »

(FCA 172). En dépit du statut juridique qui fait de ces pays africains francophones, des

Etats indépendants, la réalité en est tout autre. L’indépendance n’a pas marqué la

libération des anciennes colonies françaises en Afrique, la mère patrie y ayant maintenu

son emprise par l’installation au pouvoir politique des hommes acquis à leurs causes.

L’inconsistance, le manque de fermeté des dirigeants, les dysfonctionnements et

l’incohérence du système gouvernemental traduisent l’emprise que le pouvoir impérial a

maintenue sur eux. Est-ce à dire que l’Afrique est condamnée ? Mongo Beti semble

répondre à cette question par la négative au lieu de conclure, comme l’ont fait les

défenseurs de l’afropessimisme, à l’impossibilité de remédier à ces problèmes.

Cependant, l’auteur démontre aussi que les voies de l’avenir sont insondables puisqu’à

tout moment les événements peuvent connaître un revirement spectaculaire et inattendu.

Cette clarification permet à présent de voir comment Mongo Beti envisage l’avenir

comme porteur de promesses.


77

3. La vision prophétique

Peu après son retour d’exil, Mongo Beti fait le constat suivant au sujet de ses

compatriotes : « Les gens ici ne se sont pas laissés écraser par la fatalité ; ce qu’on

observe, au contraire, c’est une vitalité qui ne tient pas seulement de la gaieté prétendue

naturelle des Africains » (FCA 17). Tout en faisant ressortir le contraste qui existe dans la

société béti entre la femme, « épine dorsale, clé de voûte de la société » (FCA 18) et les

hommes, « essentiellement voués aux fonctions de reproduction » (FCA 27), il relève

ailleurs l’existence de nombreuses ressources, humaines et matérielles sur lesquelles il

fonde l’espoir du développement du Cameroun : « la vitalité et la créativité d’un peuple

[les Bamilékés]51 qui forme au moins le tiers de la population camerounaise (FCA 173).

Pour lui, l’hostilité du pouvoir colonial et plus tard des gouvernements postcoloniaux

successifs, est la preuve même du sabotage des initiatives de développement dont le pays

avait pourtant besoin pour se tirer d’affaire. Mongo Beti fonde en outre son espoir, sur la

richesse des ressources naturelles que contiennent le sol et le sous-sol du pays. Continuer

à concevoir l’avenir en termes pessimistes dans ces circonstances revenait à sous-estimer

l’importance de ce patrimoine. C’est justement ce potentiel naturel qui attire autant

l’intérêt des puissances étrangères.

51
Il s’agit d’une ethnie originaire de l’Ouest du Cameroun, dont les ressortissants bénéficient d’une
réputation auprès des observateurs, qui en ont fait tantôt les Chinois, tantôt les Juifs de l’Afrique noire. «
L’acharnement contre [eux], appelés irrésistiblement du rôle d’émancipateurs de la nation et considérés de
ce fait comme un danger pour la tutelle française est une évidence historique » (FCA 173).
78

D’autre part, la prise de conscience que constitue le réveil spectaculaire du peuple,

qui a donné lieu au début des années quatre-vingt dix aux revendications populaires,

constitue un atout sur lequel Mongo Beti capitalise l’espoir du futur. Contrairement à la

thèse de l’effondrement du continent noir tel qu’annoncé par la vision afropessimiste,

Mongo Beti montre que l’âpreté des conditions de vie des Africains a plutôt généré des

initiatives dans le sens de la recherche de nouvelles possibilités. L’écrivain camerounais

évalue d’ailleurs les conséquences de la rébellion des populations sur la stabilité des

régimes dictatoriaux en Afrique. Il donne de ceux qui se prévalent d’être des amis de

l’Afrique une image péjorative pour justement contrer leurs allégations et pour montrer

que derrière leurs idées philanthropiques se cachent en réalité des intérêts personnels.

Cela étant, l’auteur n’échappe pas à une écriture jubilatoire du fait qu’il se rend compte,

parfois avec délectation que certains fléaux qui minent actuellement son pays sont ceux

qu’il avait révélés quelques décennies auparavant. L’en témoigne cette réflexion :

Hôte de plusieurs universités canadiennes en 1975, je dénonçai dans mes


conférences l’aide accordée par les pays dits du monde libre aux Etats africains
dirigés par des régimes autocratiques […].

Je dois avouer que mes propos n’ont jamais été pris au sérieux. Là-bas comme
en France, je fis figure de doux illuminé, même auprès des éditeurs les mieux
disposés à mon égard. Les mentalités occidentales de bonne foi considéraient
alors, l’autocratisme africain, avec son cortège d’abus et d’exactions, non
comme un sous-produit conjoncturel de la guerre froide et une séquelle du
colonialisme récurrent, mais comme une donnée naturelle et inévitable avec
laquelle une diplomatie réaliste devait nécessairement composer […].
Aujourd’hui, chacune tient le pluralisme pour un critère allant de soi. (FCA
8283)

Son statut de visionnaire lui avait ainsi permis de décrypter cette réalité qui

pourtant n’allait pas de soi. Son évaluation de la réalité présente donne cependant à
79

observer que les Camerounais et plus spécifiquement les femmes ne manquent pas

d’initiative en matière économique. Abandonnées à elles mêmes dans une société où les

hommes sont pour la plupart soit inopérants soit tout simplement inactifs la plupart des

temps, les femmes déploient des trésors d’imagination pour subvenir aux besoins de leur

famille dont elles sont souvent les seules responsables. Ces initiatives sont cependant

contrées par la corruption et d’autres formes d’incompétences dont la société est le théâtre

et qui ne leur facilitent pas la tâche.

La construction du discours de La France contre l’Afrique selon un contraste

permet ainsi d’établir un parallélisme entre l’idée reçue et l’observation comme en

témoignent ces quelques exemples : « Si la misère est visiblement le lot de ces gens, le

spectacle qu’il offre n’a cependant strictement rien à voir avec les scènes de désolation

dont les télévisions occidentales repaissent leurs public avec une délectation qu’on a à

juste titre taxé de voyeurisme » (FCA 17).

A la thèse de l’inertie des Africains, il oppose celle de leur vitalité :

Douala est un démenti vivant du discours néocolonial français qui prétend


condamner les Africains, accusés de tares mystérieuses, à une éternelle tutelle.
Si l’initiative, la créativité, les compétences noires doivent faire la preuve de
leur existence dans un pays francophone, c’est ici plus que dans aucune autre
métropole africaine qu’elles se montrent et se démontrent, malgré les divers
carcans de la dictature. (FCA 71)

Continuer à concevoir l’avenir en termes pessimistes serait de ce fait sous-estimer

l’importance de ces revendications populaires. En fait, la prise de conscience que

constitue ce réveil spectaculaire est un atout sur lequel Mongo Beti capitalise l’espoir du

futur. Contrairement à la thèse de l’effondrement du continent noir propagée par la vision


80

afropessimiste, Mongo Beti montre que l’âpreté des conditions de vie des Africains a

plutôt généré des initiatives nouvelles.

L’émergence d’une presse indépendante combative ayant désormais pignon sur rue,

constitue une autre raison qui consolide son espoir. En dépit de la précarité de la liberté

d’expression : « le réflexe de censure était tellement enraciné que les journaux libres

vivent constamment, au Cameroun du moins, dans une relation de bras de fer avec le

pouvoir en place » (FCA 83), de la survivance des pratiques du partis unique, de

l’arrestation et de la mise aux arrêts des journalistes, leur existence sur la scène

médiatique, et surtout l’audace de certains d’entre eux, donnent des raisons d’espérer. Le

travail de sape et de dévoilement qu’ils mènent imposent des ajustements dans le rapport

du peuple avec le pouvoir.

Mongo Beti terminait son propos liminaire de La France contre l’Afrique, par la

prédiction selon laquelle l’Afrique « Non seulement […] peut se développer, mais […]

veut se développer, […] va se développer » (FCA 5). Il ne substitue cependant pas au

discours pessimiste un optimisme béat. Pour lui, la réalisation de la prophétie est sujette à

des conditions :

Elle [l’Afrique] devra seulement franchir préalablement trois obstacles, certes


himalayens, mais nullement insurmontables : la marginalisation du village,
refuge de 75% au moins de ses populations ; la dépendance à l’égard de
l’étranger, connue et entretenue en France sous prétexte de la coopération
franco-africaine ; un jacobinisme d’importation qui, en Afrique francophone
surtout, fait fi de la diversité et des cultures régionales. (FCA 5)

Cette idée est reprise dans les dernières pages de l’ouvrage où l’auteur affirme sa foi

en l’avenir. Cette conjecture se fonde sur la possible accession au pouvoir politique de


81

John Fru Ndi, « authentique patriote camerounais ». Ces prédictions ne font aucun doute

sur la magnanimité de cet homme qui, selon la référence de Mongo Beti à Voltaire, « aura

les mains liées pour faire le mal et sera tout puissant pour faire le bien. Le monde entier

pourra alors vérifier que le développement naît principalement de la liberté » (FCA 195).

Certes, l’époque de déploiement de ce discours se prête à de pareilles conjectures, étant

donnée le charisme de l’homme politique anglophone sur la scène nationale et

internationale, ainsi que le ralliement de bon nombre de Camerounais à sa cause.

Cependant, même le plus proche avenir politique du pays ne permettra pas de valider

cette conjecture heureuse pour au moins deux raisons. D’abord, parce que l’homme

politique au pouvoir ne lésinera sur aucun moyen pour se maintenir au pouvoir. Ensuite,

parce que l’activisme de Mongo Beti dans le parti dirigé par le libraire anglophone lui

permettra de se désillusionner, tel qu’il l’affirme non sans regret : « C’est dommage que

le SDF ait dérapé vers la mangeoire […]. Vraiment, la base y croyait, les jeunes y

croyaient. Le soutien des jeunes que nous avions eu était énorme ! » (Mongo Beti parle

124).

Si ainsi le présent ne donne pas à voir un progrès effectif et manifeste, Mongo Beti

exerce ses prérogatives d’auteur en prophétisant « le couronnement de notre combat ». Ce

faisant, il donne à voir un temps joyeux qui n’existe pas encore, mais qui permet de jeter

une lueur d’optimisme sur l’avenir. C’est justement cet optimisme qui va progressivement

être reconsidéré à mesure que l’auteur fait l’apprentissage du pays, comme on le verra

dans les chapitres suivants.


82
83

CHAPITRE II L’HISTOIRE DU FOU COMME ŒUVRE DE


TEMOIGNAGE D’UNE TRANSITION DEMOCRATIQUE
DIFFEREE

Avec L’Histoire du fou, se projette une vision bien moins optimiste que celle qui

se dégageait de l’essai précédent. L’affirmation suivante, que l’auteur place dans la

bouche de son narrateur en constitue un aperçu :

Sur le terrain et dans les faits, l’Afrique, minée par le népotisme inséparable des
tyrannies, était de surcroît saignée à blanc par l’évasion massive des capitaux,
rongée par l’abjection devenue quasi institutionnelle des élites corrompues,
dévorées par le gaspillage de ses ressources qui mettait le continent à la merci
de l’étranger à l’affût. La conjugaison de ces cancers annonçait à terme la
métastase et sans doute le coma. Mais personne ne semblait pouvoir s’aviser de
ces tristes réalités vécues quotidiennement par les populations. (HF 16-17)

Cette peinture apocalyptique d’une société en proie aux maux incurables, contraste

avec l’optimisme qui transparaissait de La France contre l’Afrique. Mongo Beti annonce

déjà ici les couleurs d’une appropriation de certaines thèses afropessimistes qu’il avait

combattues, posture qui va se renforcer à mesure de son appréhension des réalités

africaines à partir du dedans où il vit désormais de manière fréquente. Les métaphores

médicales ici convoquées : cancers, métastase, coma, ainsi qu’une accumulation de

termes relevant du champ lexical du dépérissement : saignée, rongée, dévorée, attestent

aussi bien de l’ampleur du drame africain, que de son caractère acéré. Le choix du cancer,

pathologie d’origine génétique, pour illustrer cette situation, inscrit le malheur dans le

patrimoine africain même, ce qui constitue un changement radical dans la direction vers

laquelle s’orientent les accusations de l’auteur. L’ancienne Métropole coloniale n’est plus

la cible privilégiée de son réquisitoire, mais bien plus l’élite africaine dont il dénonce

l’irresponsabilité, la cupidité et l’incompétence.


84

Les questions qui méritent d’être posées ici et qui feront l’objet de ma

préoccupation dans le présent chapitre, sont celles de savoir : qu’est-ce qui a bien pu

provoquer un tel changement de perspective ? Est-il possible que Mongo Beti se soit

confronté à une réalité qui l’ait amené à adhérer aux thèses afropessimistes aussitôt après

les avoir pourfendues ? Comment L’Histoire du fou témoigne-t-elle de la réserve de

l’auteur quant à l’aboutissement heureux des convulsions sociales qui lui avaient pourtant

paru porteuses des germes d’une révolution ? Comment cette nouvelle vision entraîne-

telle la mise en place d’une écriture qui se distancie du réalisme au profit d’une tendance

fantastique.

1. L’Histoire du fou et la problématique du témoignage

Après trente deux années consécutives d’exil, Mongo Beti renoue avec son pays

d’origine, tel qu’on l’a souligné, dans un contexte d’effervescence politique. La décision

d’effectuer son retour en ce moment précis n’a rien de fortuit lorsqu’on connaît son

aversion pour la répression qui guettait les intellectuels rebelles de son acabit retournés au

Cameroun au lendemain de l’indépendance (MB 1991 111).52 Le sort réservé à Osendé

Afana tué dans le maquis en 1966, de Tchuidjang Pouémi « [Etranglé] par les mains

invisibles de la dictature » (Etoké 2004) et de bien d’autres intellectuels rebelles après

52
Au cours d’une discussion au Club de la presse à Yaoundé en 1993, il affirmait, en réponse à la question
d’un journaliste camerounais qui voulait savoir « pourquoi MB n’a pas choisi d’enseigner au Cameroun » :
« A cette époque, je ne pouvais faire ce choix à moins de me rallier, de me retirer, de renoncer à mon combat
» (In Bissek 2005 154).
85

leur retour au pays, avait abrogé l’hypothèse de retour chez Mongo Beti sous le régime

autocratique de Yaoundé (MB 1986 7). En outre, rentrer au pays natal avant l’époque dite

du « libéralisme politique », alors qu’il n’avait aucune intention d’intégrer le système

politique qu’il jugeait corrompu, aurait été une trahison de la cause politique qu’il menait

(Kom 2003 59). Or, pouvait-on véritablement considérer les balbutiements d’ouverture

démocratique des années quatre-vingt dix comme un acquis pouvant assurer à la fois la

sécurité et à terme, l’épanouissement dont le peuple avait besoin ?

En effet, L’Histoire du fou paraît le 4 février 1994 aux éditions Julliard à Paris,

neuf mois après la publication de La France contre l’Afrique, qui est, tel qu’on l’a déjà

souligné, le témoignage de quatre mois en plusieurs séjours qu’effectue Mongo Beti au

Cameroun entre le printemps 1991 et l’été 1992, et les réflexions que son observation de

la société lui a inspirées (FCA 12). Depuis la rédaction de l’essai post-retour, la réalité

sociopolitique au Cameroun a connu des développements. Les premières élections

présidentielles pluralistes tenues le 11 octobre 1992, qui auraient pu conduire à la

transition démocratique que Mongo Beti annonçait dans l’essai précédent, ont accouché

d’une souris, leur déroulement ayant été entouré de fraudes et de nombreuses

irrégularités. La communauté internationale dénonce plusieurs cas d’atteintes aux droits

de l’Homme perpétrés par le pouvoir et ses institutions. Les résultats proclamés le 21

octobre 1992 par la commission électorale et validés par la Cour suprême sont à la faveur

de Paul Biya, président en exercice, déclaré vainqueur avec 39,9% de suffrages contre

35,9% pour le SDF, principal parti d’opposition représenté par John Fru Ndi. Cette

victoire du parti au pouvoir suscite des mécontentements se traduisant par une série de
86

protestations, particulièrement dans la province du Nord Ouest, fief du SDF. Les cibles

des manifestants sont généralement les membres du parti au pouvoir et leurs biens. Le 27

octobre, le gouvernement déclare un état d’urgence dans cette province. De nombreux

opposants et leurs supporters sont arrêtés et jetés en prison dans des conditions

déplorables, certains trouvant la mort et d’autres, contraints à l’exil. John Fru Ndi est

placé en résidence surveillée.53

C’est dire que le manque de liberté perdure deux ans après la proclamation du

multipartisme et la promulgation des lois sur les libertés d’expression. La victoire

controversée de Paul Biya au détriment de John Fru Ndi dont la candidature avait été

soutenue par Mongo Beti, nourrit encore les débats au moment de la rédaction de

L’Histoire du fou.54 Cette prorogation du mandat de l’actuel président est symptomatique

de l’ajournement de la transition démocratique escomptée. L’écrivain constate lui-même

que le libéralisme politique, qui avait suscité de nombreux espoirs, s’est avéré être « un

simulacre grimaçant et ensanglanté de démocratie pour complaire aux bailleurs de fonds »

(MB in Bissek 2005 118). Certes, dans la plupart des cas, l’ouverture démocratique

proclamée souvent en termes redondants par les Etats africains visait à satisfaire les

exigences des institutions de Breton Woods qui posaient désormais la démocratie comme

conditionnalité de la continuation de l’octroi des « aides » au développement. La question

53
Auteur non mentionné : « Cameroon: a transition in crisis », octobre 1997
http://www.article19.org/pdfs/publications/cameroon-a-transition-in-crisis.pdf
54
Mongo Beti et al. « Appel à l’intelligentsia camerounaise à voter John Fru Ndi ». Cameroon Post n0 23, 2
octobre 1992. In Bissek 117.
87

qui se pose est celle de savoir comment L’Histoire du fou renferme déjà des germes du

désenchantement de Mongo Beti, et comment son

observation d’une réalité délirante et contraire à ses attentes débouche sur une écriture qui

emprunte des traits au réalisme magique ?

Analyser cette œuvre dans la perspective du témoignage situe l’étude ici menée

dans le prolongement des réflexions amorcées par Cilas Kemedjio dans « L’Histoire du

fou de Mongo Beti : le roman du retour » dont le propos est d’identifier la manière dont la

stratégie romanesque de L’Histoire du fou combine « le témoignage à la rumeur populaire

». Son article a le mérite de mettre en évidence les « indices dont le rassemblement et

l’analyse pourraient rendre crédible l’hypothèse du retour comme condition de possibilité

de L’Histoire du fou » (261), et d’établir le rapport entre l’œuvre étudiée et la production

littéraire antérieure de Mongo Beti. La définition qu’il donne du concept de retour se

rapporte essentiellement aux aspects « intra textuel » —renvoyant à la structuration

interne du texte—et « intertextuel » —toute référence prenant naissance dans une chaîne

de textes. La reconnaissance d’un invariant thématique et idéologique de Mongo Beti

dans l’œuvre étudiée, s’accompagne d’une exploration, par le critique, des modalités de

rupture de L’Histoire du fou par rapport aux œuvres précédentes de cet auteur.

Cependant, si la déconstruction de l’illusion réaliste constitue pour lui le point focal de la

distanciation de l’œuvre par rapport à celles antérieures, Kemedjio passe sous silence la

tendance à la fabulation qui marque l’entrée dans l’œuvre de notre auteur comme

témoignage de l’univers cauchemardesque dont il fait l’expérience. Pour le critique en

effet, la déconstruction de l’illusion réaliste passe par la mise en place d’une écriture
88

dominée par la représentation polyphonique du vécu camerounais (276), la

démultiplication des versions du récit, la prédominance de la modalité du doute et de la

suspicion. Le corollaire étant ici l’inscription de la narration dans une perspective

spéculative, ce qui fragilise l’apparence vraisemblable du récit (263-264).

En revanche, d’après, André Djiffack, L’Histoire du fou se distingue des autres

œuvres de Mongo Beti du fait que son écriture manifeste un parallèle avec l’écriture

fantastique qui repose sur des critères suivants : la disparition de la causalité qui

caractérisait l’intrigue narrative (239), l’interrogation de l’œuvre sur l’acte de la narration,

la dynamique du contre (240), le grotesque, l’inattendu, le recours à la farce, des

personnages ballottés par des forces qu’ils sont loin de maîtriser, le comique grinçant.

Cependant si Djiffack voit en cela le symptôme de la quête de la liberté de Mongo Beti,

j’y vois pour ma part, un témoignage de la désillusion post-retour d’exil tant il est vrai

qu’il s’agit d’une représentation de l’absurdité de la vie au Cameroun postcolonial que

Mongo Beti appréhende désormais de l’intérieur à l’issue de plusieurs visites. En cela, il

rejoint le pessimisme d’autres écrivains dont « la frustration devant une société malade

qui ne parvient pas à se soigner—ou qui ne veut pas—s’observe, cela va de soi, dans les

types et les comportements de leurs personnages » (Dehon 1995 948). En fait il n’y a pas

que l’aspect figuratif du récit qui en est affecté, comme on le verra.

Parler de L’Histoire du fou comme d’un témoignage, semble ramener l’objet de ma

préoccupation à une vieille pratique de Mongo Beti qui, déformation professionnelle

oblige peut-être, était animé d’une manie de faire savoir. Cette volonté de faire savoir

justifie sa propension à multiplier les révélations aussi bien sur l’histoire du Cameroun et
89

de l’Afrique, sur son expérience personnelle, que sur les embûches liées au métier

d’écrivain africain dans un but essentiellement pédagogique. Une bonne partie de ses

écrits non littéraires est consacrée aux récits d’événements dont il a été témoin ou dont il

est dépositaire. On se souvient que Main basse sur le Cameroun témoigne d’une période

tumultueuse de l’histoire du Cameroun, celle de la croisade du pouvoir postcolonial

camerounais contre les révolutionnaires. Mongo Beti revient à plusieurs reprises sur le

sujet, dans des articles subséquents parmi lesquels on peut citer « Main basse sur le

Cameroun : un pamphlet exécrable ? » (PNPA n034 1983) dans lequel il règle ses

comptes à Jean-François Bayart et replace le témoignage dans son contexte.55 Cet

événement sera aussi évoqué comme une des motivations de la mise sur pied, en 1978, de

la revue Peuples noirs, peuples africains (PNPA 1 1978), « tribune des radicaux de

l’Afrique noire d’expression française » (PNPA n01 1978 1). Dans « Quatre années

d’interdiction… » (1977), article qui sert de préface à la réédition du pamphlet après la

levée de censure, il est question des péripéties ayant entouré la saisie de l’ouvrage et la

longue bataille judiciaire qui rendit possible la remise en circulation de celui-ci. Le

pamphlet avait été saisi, par les autorités françaises sous ordre de Yaoundé, pour cause de

sa provenance étrangère comme on le verra plus loin.

Les mésaventures de Mongo Beti avec la section française d’Amnesty

55
Dans Le Monde du 18 juin 1983, Jean-François Bayart affirmait en effet : « Mais à tout prendre, elle [la
propagande présentant l’ex-président Ahmadou Ahidjo comme l’un des sages de l’Afrique] fait peut-être un
peu moins injure à la réalité que l’autre mythe qu’a inspiré le Cameroun de M. Ahidjo : celui d’une dictature
personnelle, compradore et sanguinaire, décrite par le meilleur romancier du pays, dans un pamphlet
exécrable, dont l’interdiction abusive par M. Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur, assura la
crédibilité auprès de la gauche française. Par la complexité et la richesse de son histoire, le
Cameroun mérite mieux que ces clichés ». (Cité par MB PNPA n034 1983)
90

internationale font l’objet d’une autre étude intitulée « Quelle aventure mes enfants ! »

(1979). L’auteur y va en croisade contre les personnalités de cet organisme international,

dans le but de révéler leur duplicité. Leur prétendu humanisme cache en réalité leur rôle

souterrain dans le maintien du néocolonialisme français en Afrique francophone, ainsi

que leur participation aux complots du silence contre certains intellectuels et opposants

africains exilés en France. Mongo Beti souligne par la même occasion leur soutien

inconditionnel aux pouvoirs dictatoriaux en Afrique (Mokam 2007 81). Les œuvres de la

série de Guillaume ne manquent pas d’allusions à cette expérience vécue par l’auteur.

« Choses vues au festival africain de Berlin-ouest » (1979), « Pièges en Amériques »

(1981), Lettre ouverte à un camerounais ou la deuxième mort de Ruben (1985), « L’exil

après l’exil » (1991) ou « Ecrivain africain, qu’est-ce que c’est ? » (1993), renvoient

chacun à des faits authentiques particulièrement marquants de la vie de l’auteur qu’il croit

digne d’être rapportés. Comme on peut le constater à partir des titres programmatiques,

chacun d’eux dresse un compte rendu d’événements dont l’auteur a été témoin ou dont il

est dépositaire, et en cela, ils constituent chacun un témoignage qui diffère néanmoins du

témoignage littéraire.

Le concept de témoignage a fait son bonhomme de chemin en littérature africaine.

Depuis les écrivains de la Négritude, en effet, la littérature s’était donnée pour mission le

refus de représentations jugées erronées au sujet de l’Afrique et des Africains en leur

opposant « une peinture profonde des traditions et de l’esprit des civilisations noires »

(Kane 1982 60). C’est ainsi que les premiers écrivains négro-africains devaient témoigner

de la richesse culturelle du passé précolonial de l’Afrique pour contrer l’idéologie


91

coloniale. Celle-ci s’appuyait sur les présomptions d’ahistoricité de l’Afrique (Hegel), de

l’infériorité de la race noire (Gobineau) et de la conception selon laquelle les Africains

étaient pourvus d’une mentalité prélogique (Lévy-Bruhl). L’idéologie qui constituait la

justification des conquêtes coloniales, sera celle même contre laquelle les premiers

écrivains africains se mettront en devoir de combattre. Le recours aux sources ancestrales

devait ainsi révéler l’existence d’une histoire et d’un patrimoine culturel riche et

dynamique. Leurs prises de position littéraires s’articulent autour du refus du dénigrement

dont la race noire a fait l’objet et visent à réhabiliter les valeurs culturelles africaines.

D’après Lydie Moudileno, leur irruption dans l’espace discursif constitue en elle-même

un acte de subversion à l’endroit de la colonisation dans la mesure où elle dément certains

préjugés qui leur étaient collés en l’occurrence ceux de l’inexistence d’une histoire

africaine et de l’incapacité du Noir à tenir un raisonnement logique. Elle souligne à ce

propos que : « Les discours de la Négritude, par le renversement rhétorique que l’on

connaît, vont situer le ‘Nègre’ dans une logique de l’historicité qui lui avait été refusé par

le discours des sciences humaines occidental afin de prouver [...] la légitimité de la parole

et du sujet africains en vertu d’une historicité attestée par la ‘venue à l’écriture’ »

(Moudileno 2003 40).

Les textes littéraires sont le lieu de l’exaltation souvent nostalgique du passé et

des cultures africaines. Ceux-ci veulent opposer au discours colonial un contre-discours

qui valorise les cultures et le passé africains. Les poèmes de Senghor, par exemple,

célèbrent, sous une forme lyrique, la beauté de la femme noire, symbole de la mère

nourricière et au-delà, celui de la terre protectrice (« Femme nue, femme noire » 1945) ;
92

louent la richesse et la sécurité du pays Sérère d’où il est originaire (« Joal » 1945) ;

vantent la hardiesse des empereurs africains de l’époque précoloniale (« Chaka » 1945).

Le vers libre, qui est la forme usitée, traduit la volonté du poète de se défaire des

contraintes classiques, et manifeste son désir d’exprimer librement sa pensée. Cette

époque connaît aussi la transcription de l’oralité à travers contes, mythes et légendes, afin

de révéler la richesse du patrimoine culturel africain. Les contes de Birago Diop (1058 &

1960) en sont des exemples puisqu’ils reprennent un ensemble de textes oraux que

l’auteur dit avoir recueillis auprès des conteurs traditionnels en Afrique de l’Ouest. La

glorification du passé africain se fait aussi à travers le roman autobiographique à l’instar

de L’Enfant noir de Camara Laye (1953) dans lequel l’auteur décrit avec une certaine

nostalgie son enfance paisible dans un cadre africain pacifique et éloigné du contact avec

la civilisation occidentale, au milieu d’un peuple guinéen aux croyances mystiques et

fétichistes.

Le « roman historique » participe de la même veine, puisqu’il met en scène

l’histoire de certains personnages emblématiques de l’Afrique précoloniale.

L’exploitation de ce genre destiné à valoriser le passé de l’Afrique ne va pas se limiter à

l’époque coloniale puisqu’il connaît, même après les indépendances une forte

représentativité dans le champ littéraire. De même que l’histoire épique du chef zulu

Chaka—qui, entre 1818 et 1828 avait fondé un vaste empire dans le sud de l’Afrique

(Sémujanga in Ndiaye 2004 22)—et qui avait déjà inspiré les poèmes de Senghor (en

l’occurrence « Chaka »), l’histoire de Soundjata Keita, fondateur de l’empire Mandingue


93

au XIIIe siècle, a formé l’imaginaire des romanciers tels que Djibril Tamsir Niane,

Soundjata ou l’épopée mandingue (1960), Camara Laye, Le Maître de la parole (1978),

Massa Makan Diabate, Le Lion à l’arc (1986) et plus récemment encore Werewere

Liking, Sogolon (2005). Comme l’exigent les contraintes inhérentes au genre, les romans

historiques retracent de façon chronologique la vie et le règne de ces personnages tels

qu’ils sont censés avoir eu lieu. La mise en scène des personnages historiques réels a,

comme le fait remarquer Conteh-Morgan une fonction « célébratoire et commémorative »

(Cité par Moudileno 2003 41). Mais il faut y ajouter le fait que le retour au passé est

avant tout motivé par les préoccupations du présent. Comme l’a bien souligné Raymond

Aron, « l’investigation du passé est suscitée, orientée par des intérêts actuels » (Aron

1961 15). Les auteurs voyant ainsi l’Afrique ployer sous le faîte des dictatures,

recherchent dans le passé une source d’enrichissement ou une leçon susceptible d’éclairer

leur avenir.

Pour sa part, la Deuxième guerre mondiale nourrit l’imaginaire d’un poète comme

Senghor qui, dans son recueil intitulé Hosties Noires (1948) témoigne de l’expérience des

milliers de tirailleurs anonymes morts sans gloire et sans reconnaissance pour la défense

de la France. Enrôlé dans un bataillon d’infanterie coloniale comme officier de l’armée

française et rapidement fait prisonnier dans un camp, Senghor prend conscience des

malheurs faits à ses compagnons d’infortune, les tirailleurs sénégalais et décide de réagir

par l’écriture. Dans Hosties Noires, le poète décrit son itinéraire de déporté mais aussi la

souffrance des tirailleurs.


94

L’après guerre, qui connaît un renforcement de la prise de conscience des peuples

colonisés et voit naître des revendications pour les indépendances, trouve dans le roman

engagé sa forme d’expression privilégiée. Celui-ci rompt avec la construction du passé et

prend explicitement position contre l’autorité coloniale dont il dénonce l’oppression,

l’exploitation, les humiliations et les préjugés raciaux, rejoignant ainsi le combat politique

pour la décolonisation. Dès les années cinquante, la critique associe le témoignage à la

prise en compte de la réalité ambiante. Pour les écrivains des générations suivantes, le

témoignage devient synonyme de dévoilement et de dénonciation du quotidien de

l’époque coloniale comme moyen de lutte contre la colonisation. La glorification du passé

africain comportait cependant des limites. En se bornant à présenter les valeurs culturelles

de l’Afrique, cette dernière passait sous silence la réalité coloniale présente.

Vu de cette manière, le témoignage est synonyme d’engagement au sens où

l’entendait Sartre lorsqu’il affirmait que « l’écrivain engagé sait que la parole est action :

il sait que dévoiler c’est changer » (Sartre 1948 28). S’il s’agit ainsi de dévoiler en vue du

changement, la réalité qu’il est question de changer ne manque pas de s’ajuster à

l’évolution historique. Les œuvres des années cinquante prennent en charge la réalité

coloniale, alors que celles des décennies suivantes dénoncent la dictature et le despotisme

des pouvoirs postcoloniaux.

Le témoignage vise ainsi avant tout un objectif de réception dans la mesure où il est

écrit à l’adresse de destinataires avec pour intention de leur transmettre une vérité sur une

époque ou sur un épisode historique que l’auteur a vécus ou dont il est le dépositaire.

L’aboutissement d’une telle intention suppose non seulement la mise en place de


95

stratégies pouvant favoriser cette transmission, mais repose en outre sur l’existence d’un

public capable d’accueillir le message. L’orientation du témoignage vers sa réception

suscite d’autres interrogations sur le public visé par des œuvres qui, tout en s’inspirant

des réalités de africaines et en visant particulièrement un lectorat endogène, sont pour la

plupart publiées sur la place de Paris et ne parviennent à leur public « naturel » qu’à des

coûts prohibitifs. Quel public accède à la lecture des œuvres littéraires d’Africains

lorsqu’on connaît le niveau élevé d’illettrisme des populations de bon nombre de pays

d’Afrique et le désintérêt des lettrés pour les livres ?56 Pour le cas du Cameroun en

particulier, il faut aussi souligner la difficulté qu’il y aurait à encourager la lecture dans

un pays où les programmes scolaires extravertis s’appuyaient principalement sur des

textes éloignés des préoccupations de la jeunesse aussi bien par l’époque de leur

production que par les questions qu’ils posent.57

A ces questions liées aux conditions de lecture s’ajoutent d’autres non moins

pertinentes relatives au statut propre de Mongo Beti dont les ouvrages ont, dès ses débuts

littéraires, été l’objet de saisie et d’interdiction de diffusion. Les antécédents de l’auteur

de Perpétue et l’habitude du malheur avec la censure remontent à l’époque coloniale, à la

56
Mongo Beti affirme que La France contre l’Afrique n’a pas reçu au Cameroun, l’accueil qu’il aurait mérité,
contrairement à Main basse sur le Cameroun (1972) qui avait reçu en son temps les faveurs des « militants
» (Mongo Beti parle 59). De l’avis de Philipe Bissek, « Trop de soleil tue l’amour […] rencontre un certain
succès à l’étranger, alors que sa parution en feuilleton dans Le Messager sous le titre Mystères en vrac sur la
ville n’avait provoqué aucune réaction au Cameroun qui, pourtant, est le théâtre presque exclusif de ce thriller
décapant » (69).
57
J’ai personnellement suivi mon éducation secondaire à une époque où les textes inscrits aux programmes
d’enseignement au Cameroun étaient prioritairement ceux d’auteurs européens tels que Pierre Corneille, Jean
Racine, Molière, Frantz Kafka, Jean-Paul Sartre, Emile Zola, Alfred de Vigny, Jacques Prévert et
accessoirement Aimé Césaire, Mongo Beti, Cheik Hamidou Kane et Sembène Ousmane.
96

publication du Pauvre Christ de Bomba (1956). La diffusion de l’œuvre fut interdite par

les autorités religieuses de Yaoundé qui estimaient que son contenu était anticlérical.

L’ordre du retrait des exemplaires de cet ouvrage de la vitrine des librairies

camerounaises fut donné par Mgr. Graffin, alors évêque de Yaoundé, sous peine de

suspension de la licence de commerce des libraires qui osaient enfreindre cette mesure.

Plus tard en 1972, ce fut le tour de Main basse sur le Cameroun publiée à Paris aux

éditions Maspero. L’ouvrage fut saisit chez l’éditeur sous la férule du ministre français de

l’Intérieur du gouvernement Pompidou, Raymond Marcellin, sous prétexte que l’ouvrage

était de provenance étrangère (MB 1977 20).58 Plus qu’une atteinte à la liberté

d’expression de Mongo Beti, la censure constituait une contestation de sa nationalité

française. La mesure de censure ne sera levée qu’en 1976 après quatre années d’un procès

houleux qui se solda par le rétablissement de l’auteur dans ses droits. La diffusion de

Peuples noirs, peuples africains, revue que dirigeait Mongo Beti n’échappa pas à cette

mesure d’interdiction, ce qui confirme le paradoxe d’une revue ayant pour lectorat cible

les Africains. L’anecdote suivante relatée par Ambroise Kom sur l’intimidation dont il

58
Dans sa version des faits, Mongo Beti explique que le débat au sujet de son identité nationale n’était en
réalité que la face officielle d’un dédale politique dont les origines remontaient à la période coloniale. Aussi,
la raison officielle ayant motivé la saisie de l’ouvrage – œuvre de provenance étrangère - lui paraîtelle
fallacieuse dans la mesure où après son succès au concours du professorat de l’enseignement secondaire
(C.A.P.E.S.) en 1959 et à l’Agrégation des lettres classiques en 1966, il se voit intégrer dans la fonction
publique française en qualité de cadre titulaire de l’Éducation nationale française. Ce titre n’était réservé, du
moins à cette époque-là, qu’aux nationaux français tel qu’il l’explique lui-même en ces termes : « [...] le
premier paragraphe de la loi de la fonction publique française stipule formellement que nul ne peut être
fonctionnaire titulaire français s’il n’est de nationalité française ». La saisie de Main basse sur le Cameroun
donnera lieu à quatre années d’un procès qui se soldera par un verdict en faveur de l’auteur et la remise en
circulation de l’ouvrage (MB 1977 23).
97

avait été l’objet par les autorités camerounaises suite à sa collaboration avec cette revue

est édifiante à ce propos :

[…] En 1987, à la suite d’une intervention que j’ai faite à l’amphi 700 de
l’Université de Yaoundé sur ‘La littérature politique au Cameroun’, j’ai été
accusé de subversion et ai dû séjourner une semaine à la Brigade mixte mobile
(BMM)59 où l’interrogatoire n’a jamais porté que sur Mongo Beti et PNPA ! A
ma grande surprise, d’ailleurs, j’avais découvert que les exemplaires de mon
abonnement à PNPA étaient empilés sur le bureau du responsable de la BMM.
J’aurais pu m’en douter puisque, un an auparavant, j’avais été sommé de cesser
tout contact avec l’écrivain rebelle. Denis Ekani, alors secrétaire d’Etat à la
sécurité intérieure m’avais écrit en ces termes : ‘j’ai l’honneur de vous faire
connaître que cette revue [PNPA] a été interdite sur l’ensemble du territoire de
la République du Cameroun par l’arrêté n0 293/A/MINAT/DAP/SDLP du 19
décembre 1985’. (Kom 2003 59)60

En de telles circonstances, les rapports du livre au lectorat camerounais semblent

s’énoncer sous le signe de l’espérance, que charrient aussi bien l’auteur que les instances

de production du livre pour que le public visé soit effectivement atteint. Mongo Beti a très

bien compris que l’émancipation d’un peuple passe par son habileté à s’informer par la

lecture. C’est dans ce sens qu’il faut peut-être comprendre l’engouement avec lequel il

s’est investi dans la promotion du livre au Cameroun à travers la Librairie des Peuples

Noirs qu’il ouvre en 1994 après s’y être installé.61

59
Il s’agit d’une unité spéciale qui accueil les détenus politiques et tout autre personne soupçonnée de
dissidence (Kom 2003 59 note 2)
60
Ambroise Kom indique que l’essentiel de ses mésaventures avec le pouvoir Camerounais et sa police, du
fait de ses contacts avec Mongo Beti ont fait l’objet d’un dossier « Les tribulations d’un intellectuel
(bamiléké) » paru dans PNPA n0 55-56-57-58 : 131-147, Ibid.
61
Mongo Beti se justifie ainsi : « Je crois qu’il faut vraiment approfondir notre combat pour la liberté
d’expression. La liberté d’expression est un enjeu décisif chez nous. Plus le peuple est informé, plus le
système est faible. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai créé la librairie. C’est un petit pas. Mais il faut que les
gens s’habituent à lire. On a observé que les peuples asiatiques, quand ils ont commencé à se développer, se
sont mis à lire beaucoup. Un peuple qui ne lit pas ne peut pas se développer. C’est bien simple ». (Mongo
Beti parle 121)
98

La question est pourtant celle de savoir ce que L’Histoire du fou apporte de

nouveau à la pratique du témoignage pour laquelle l’auteur s’est investi toute sa carrière

littéraire durant, son écriture s’étant toujours voulue le lieu d’expression et de

dénonciation des injustices faites aux peuples africains et de promotion de leurs

aspirations. Or, au cours d’un demi-siècle de présence sur la scène littéraire, ses

préoccupations se sont ajustées aux aspirations changeantes des peuples.62 Aux luttes

d’indépendance et néocoloniales, se sont substituées celles pour la démocratie et les

libertés. En outre, entre un regard de proximité d’après exil et une écriture à distance, il y

a tout de même un pas que l’œuvre étudiée ici franchit par la mise en texte du vécu de

l’auteur. C’est donc dans le cadre de cette vision du « dedans » sur les réalités d’une

Afrique qui a changé, qu’il convient de situer ma préoccupation dans le présent chapitre.

La définition du témoignage dans son rapport strict au réel, pose néanmoins

quelques problèmes au regard de l’antinomie existant entre les deux termes : littérature et

réalité. Car la littérature peut-elle à proprement parler révéler le réel ? Que dire de la

dimension créatrice de l’œuvre, qui implique que l’écrivain opère des choix esthétiques et

met à contribution sa subjectivité ? Peut-on réduire L’Histoire du fou à une simple

restitution de la vérité sur l’insuccès du processus démocratique au Cameroun ? Est-il de

bon ton d’en soumettre la définition à une correspondance à l’événement ? Et que dire de

la médiation subie par le réel au cours de sa mise en texte ?

62
Bernard Mouralis avait déjà observé l’adaptation perpétuelle de la perception de Mongo Beti en fonction du
contexte historique et social dans lequel se déroule l’action des différents romans (dans Kom 1993 26).
99

Bien qu’il se soit développé un grand intérêt pour la littérature de témoignage dans

le champ littéraire africain, l’élaboration théorique de ce concept n’a pas suivi pour

autant. Par conséquent, les outils d’analyse susceptibles de permettre la lisibilité de ce

phénomène dans l’œuvre ici prise en compte, seront empruntés aux contributions de

l’ouvrage intitulé Esthétique du témoignage. Véritable boîte à outils qui examine le

témoignage sous ses diverses facettes, cet ouvrage collectif édité par Carole Dornier et

Renaud Dulong, est la publication des actes d’un colloque qui s’est tenu à Caen en 2004

sur le sujet. La pertinence d’une telle étude sur la lecture d’un texte relevant du champ

littéraire africain se justifie pour plusieurs raisons. D’abord, les différentes contributions

s’appuient prioritairement sur des textes issus de différentes catastrophes qu’a connues le

XXe siècle. Non seulement la littérature africaine est fille de ce siècle, mais en plus, son

émergence et son évolution se sont faites au rythme des « catastrophes » qu’a connu

l’Afrique à divers moments de son histoire. En outre, la question du génocide (la Shoah

en priorité) qui se trouve au centre des préoccupations de bon nombre d’essais du

collectif, n’est pas un thème étranger au champ littéraire africain qui a vu, ces quinze

dernières années, une prolifération de titres constituant des témoignages sur le massacre

interethnique entre Hutus et Tutsis survenu au Rwanda entre avril à juillet 1994. Cet

événement est d’ailleurs présent dans L’Esthétique du témoignage à travers l’étude menée

par Denise Schröpfer ayant pour support Rwanda 94, spectacle de la compagnie belge du

Groupov.63 Il s’agit du « fruit de quatre années de travail d’un collectif, le Groupov,

63
Denise Schröpfer. « La ‘comparution’ dans le théâtre contemporain : entre singularité et choralité ».
L’Esthétique du témoignage p. 333-347. D'après Paul Kerstens, « Rwanda 94 is a large scale theatre
production of five hours (its original version was six hours long) blending facts, fiction and music of the
100

comprenant des artistes européens et rwandais de différentes disciplines sous la direction

d’un maître d’œuvre, Jacques Delcuvellerie, metteur en scène d’origine belge »

(Schröpfer In Dornier & Dulong 334).

Par ailleurs, la publication, en 1994, de L’Histoire du fou coïncide avec ce moment

historique, et en cela, ajoute à la pertinence de notre analyse. Quoique ce dernier roman

ne fasse pas une référence directe au génocide, les œuvres qui lui succèdent y renvoient

de manière répétitive, même si l’auteur affirme plus tard que ce phénomène historique n’a

pas mobilisé sa réflexion (MB & Monenembo 2000 5).

A ce qu’il paraît, le génocide rwandais marque désormais un moment de rupture

dans les littératures africaines. Patrice Nganang soutient à ce propos qu’ : « […] on ne

peut pas agir, écrire, imaginer ou même penser en Afrique aujourd’hui comme si le

génocide du Rwanda n’avait jamais eu lieu » (2003 1). Et Thierno Monenembo de

renchérir : « au Rwanda, j’ai senti une rupture. Même mon propre discours était cassé »

(cité par Gasengayire 2006 8). Ces différents points de vue suggèrent que l’on considère

désormais le Rwanda comme une césure dans la production littéraire africaine.

Quoi qu’il en soit, l’impressionnant corpus de textes issus de ce phénomène

historique dramatique, et tout ce qui rentre en droite ligne de ce qu’il est aujourd’hui

convenu d’appeler « littérature d’urgence », forment le patrimoine mémoriel et littéraire

du continent noir. La richesse des stratégies littéraires mobilisées par les auteurs, amène

de manière inévitable à pencher pour cette idée de rupture. C’est dans cette perspective

Belgian company Groupov. It is a collective work, and the first idea to start a work on the genocide came in
April 1995. A first, provisional version was presented at the Festival d’Avignon in 1999, but its real première
was in March 2000 in Liège (2006 non paginé).
101

que s’inscrivent les œuvres issues de l’initiative de « l’écrivain tchadien Nocky

Djedanoum par l’intermédiaire de l’Association des Arts et Médias d’Afrique. Cette

association décide d’organiser une résidence d’écriture au Rwanda en 1998, autour du

thème du génocide des Tutsi » (Gasengayire 4). Dénommé « Rwanda : Écrire par devoir

de mémoire », le projet a suscité la création de plusieurs œuvres littéraires et

cinématographiques. Parmi les participants, Boris Boubacar Diop et Abdourahman

Waberi dont les œuvres respectives, Murambi, le livre des ossements (2000) et Moisson

de crânes, textes pour le Rwanda (2000) sont autant de témoignages de ce drame

historique.

Les textes sont le lieu de questionnement sur l’efficacité de l’œuvre artistique à

rendre compte de l’événement, comme l’atteste la réflexion suivante faite par Waberi

dans la préface de son roman. Rejoignant les propos de « Paul Celan, poète roumain de

langue allemande qui se demandait après la Seconde Guerre Mondiale : comment écrire

après Auschwitz ? » (Waberi 13), Waberi émet cette réflexion sur son propre témoignage

à propos du Rwanda : « ce livre n’a pas la prétention d’expliquer quoi que ce soit, la

fiction en occupe la part centrale. L’imaginaire et la subjectivité irriguent ses nerfs

sensitifs » (Moisson de crânes 12). C’est dire la difficulté du témoignage à livrer un

contenu factuel. Car, loin de se porter garant de l’authenticité de l’événement historique,

Waberi alerte sur la dimension fictive de son œuvre, avec ce que cela comporte de

subjectif et de choix esthétiques, alors même que le sous-titre indique qu’il s’agit de «

textes pour le Rwanda ».


102

Dès lors, il ne s’agit pas de considérer l’œuvre littéraire comme moyen d’accès à la

réalité mais plutôt comme un produit du langage dans lequel interviennent la subjectivité

de l’observateur et l’appréhension de la réalité sous le prisme d’une sensibilité. C’est cette

démarche qui éclairera mon analyse de L’Histoire du fou, œuvre qui s’inspire de l’époque

des mouvements sociopolitiques en vue de la démocratie, sans pour autant cesser d’être

une œuvre de création et en tant que telle, mobilise des stratégies particulières. L’analyse

qui sera ici menée s’appuiera principalement sur cette œuvre en tenant compte, lorsque

cela s’avèrera nécessaire des autres œuvres post-retour d’exil pour des besoins

d’illustration, d’argumentation et de comparaison.

2. Le témoignage au service d’une cause

Le témoignage relève d’un impératif de révélation d’une vérité susceptible

d’ébranler les certitudes, ce qui suppose, soit l’insatisfaction devant un discours existant,

soit le soupçon envers une vérité jugée partielle. Mais dans les deux cas de figure, il s’agit

de pointer les distorsions du discours et de mettre à nu une vérité dissimulée. C’est dire

que le témoin est soit possesseur, soit quêteur d’un savoir alternatif à celui largement

répandu, et que l’œuvre littéraire est le véhicule qu’il utilise pour diffuser ce savoir. Quel

est donc ce savoir que l’œuvre ici considérée s’octroie et diffuse ?

Exposant la genèse du projet Groupov, Denise Schröpfer affirmait : « né d’une

révolte violente [de ses promoteurs] contre l’indifférence et la passivité générales dans

lequel a été perpétré le massacre interethnique entre Hutus et Tutsis […] et contre les
103

discours des médias qui présentaient le génocide comme une guerre tribale purement

africaine, où la responsabilité occidentale ne semblait en rien engagée » (Schröpfer in

Dornier & Dulong 334). Le soupçon de l’inadéquation de ce discours avec la réalité avait

ainsi motivé les promoteurs du groupe théâtral, à entreprendre un travail d’enquête auprès

des ethnologues, des historiens, des journalistes, des survivants et des témoins afin

d’établir la vérité (Schröpfer Ibid). Il en est de même du narrateur de L’Histoire du fou,

première œuvre de fiction post-retour d’exil, qui est née d’une insatisfaction devant un

certain discours proféré au sujet de l’Afrique :

[..] Le thème de l’acculturation, qui venait d’être mis à la mode à SaintGermain-


des-Prés et dans ses parages, avait déjà suscité chez les illuminés de la
dogmatique une multitude de thèses divergentes, contradictoires, croisées,
parallèles ou complémentaires, dont la prolifération laissait le consommateur
ordinaire que j’étais à la fois insatisfait et pourtant imprégné de leur
fantasmagorie. (HF 16-17)

L’auteur manifeste ainsi sa contrariété par rapport aux thèses émises sur l’Afrique

dont il reconnaît par ailleurs s’être longtemps abreuvé. Saint-Germain-des-Prés, symbole

de la vie littéraire et artistique parisienne, devient pour ainsi dire le lieu de la construction

et de la propagation des théories aberrantes et dérisoires au moment où la réalité africaine

est des plus déplorables. Mais il faut surtout y voir la critique de l’intellectualisme, de la

tendance des intellectuels à envisager le monde de façon abstraite. L’invalidation de ces

discours passe par la clarification de ses propres intentions lorsqu’il fait dire à son

narrateur que :

Sans les événements racontés ici, véritable révolution pour la République qu’ils
dotèrent enfin d’une presse plus audacieuse que libre, les divagations d’école
venues de l’extérieur auraient poursuivi leurs ravages imperturbables. Et d’avoir
104

enfin dévoilé le mal africain trop longtemps dissimulé aux nations du monde
n’est pas le moindre mérite des hommes et des femmes qui se rencontreront
dans cette chronique, eux qui, au départ étaient si frustres, si timorés, si démunis
de tout, qui pourtant créèrent de toutes pièces ce que les idéologues impénitents,
étrangers au continent mais plus péremptoires que jamais, ne tarderaient pas à
nommer, dans leur langage fait de niaiseries pompeuses processus de
démocratisation. (HF 17)

C’est donc dans la défiance du discours en circulation que s’affirme l’acte de

témoigner. Le ton critique du précédent extrait contribue à cette invalidation. Le

témoignage a ainsi pour fonction de corriger le discours inadéquat en se promettant

d’amener à la lumière la vérité dissimulée. Le témoignage consiste dès lors à révéler

l’inédit, à se distancier des conventions discursives établies qui font des revendications

sociopolitiques en Afrique des débuts des années quatre-vingt-dix un « processus

démocratique ». En fait, l’expression ‘processus démocratique’ pourrait laisser croire,

sinon à l’initiative, du moins au consensus des pouvoirs publics autour de la nécessité de

conduire le pays à la démocratie. Mongo Beti montre justement dans son œuvre qu’il

n’en est rien au regard du renforcement du dispositif de répression qui a résulté du sursaut

indocile des masses.

Il installe sa fiction dans la période de tourmente politique survenue au Cameroun à

partir de la fin des années quatre-vingt, moment au cours duquel le pays éprouve des

difficultés à se départir du régime de parti unique au profit du pluralisme politique. Le

roman se donne à lire comme le récit de l’ébranlement des repères des dirigeants jadis

seuls maîtres du jeu politique, pris de panique devant la montée des revendications

populaires visant à arracher les libertés qui leur étaient jusque-là interdites. L’ouvrage fait
105

état d’un climat politique dans lequel, la soumission totale du peuple aux dirigeants

successifs a cédé place à des revendications de toutes sortes contre le pouvoir et ses

appareils. Cette irruption du peuple sur la scène politique et ses prises de position

indociles viennent remettre en cause la concentration exclusive du pouvoir entre les mains

d’une seule autorité politique (Kemedjio 1999a).

Cependant, à travers l’histoire allégorique de Zoaételeu, vieil homme septuagénaire

nanti d’une abondante progéniture, Mongo Beti illustre l’impossibilité d’une issue

positive, du moins immédiate, de telles initiatives. Cilas Kemedjio avance à ce propos

l’hypothèse de « l’impossibilité de la postcolonie d’échapper à la malédiction inaugurale

de l’univers néocolonial : la reconquête de l’initiative historique différée » (1999a 261-2),

la malédiction inaugurale renvoyant ici à l’indépendance qui représente pour Mongo Beti

la source du malheur. Cette répétition de la fatalité installe l’œuvre ici examinée en

rupture avec l’essai post-retour d’exil analysé plus haut, ce qui confirme l’hypothèse du

retour au pessimisme avancée comme point de départ du présent chapitre.

La suspicion des discours faisant des convulsions politiques un processus de

démocratisation, suscite un besoin d’investigation auprès des victimes et des témoins de

l’histoire récente pour en comprendre les nuances. C’est ainsi que l’histoire est présentée

à travers le regard—témoignage, observations et réflexions—d’un narrateur nouvellement

revenu dans son pays après un séjour prolongé en exil. Cependant, son entreprise se

heurte à de nombreuses difficultés liées au contexte où le gouvernement détient un

contrôle strict sur les voies d’accès à l’information et où toute version officielle de

l’histoire est soumise à l’idéologie gouvernementale. C’est la raison pour laquelle la


106

reconstitution des événements qui se sont déroulés va prendre appui aussi bien sur la

rumeur, les déclarations de témoins que sur ses observations personnelles. A travers la

mémoire des témoins et des témoins des témoins (au second degré), ainsi que sur la base

de l’observation du narrateur, témoin lui-même à un certain degré, on peut ainsi

reconstituer les pièces de puzzle suivant.

Au cours des années soixante, en effet, alors qu’il était encore un jeune homme

vigoureux, Zoaételeu fut victime d’une accusation abusive faisant de lui « le maillon

stratégique d’un réseau de militants clandestins et de guérilleros, tous acabits avec

lesquels le chef de l’Etat, porté à bout de bras par l’ancienne métropole, venait d’engager

une guerre sans merci » (HF 14). Jugé et condamné, il fut incarcéré dans une prison

politique tenue secrète des membres de sa famille, loin de son terroir d’origine. Lorsqu’il

reparut dans le village après six années de détention pendant lesquelles il fut victime de

torture, Zoaételeu n’était plus que l’ombre de lui-même :

Ses bras autrefois musculeux, aussi volumineux et massifs que le tronc d’un
jeune bananier, s’étaient desséchés; le gras jadis charnu et veineux de ses
mollets avait fondu, s’était comme chiffonné. Ce n’était plus vraiment qu’un
vieillard cachexique (sic) auquel une fracture de la colonne vertébrale,
consécutive aux cruels traitements du bagne, donnait un pas déréglé et un port
déjeté, comme asymétrique. (HF 15)

Trente années passèrent au cours desquelles celui-ci était devenu un vieillard «

affable et pacifique, impropre désormais à l’effort physique, et à plus forte raison au

travail […] formulant sur l’existence des propos sereins qui lui donnaient l’image d’un

sage » (HF 15-16). Le corps du témoin rescapé devient ainsi le site même du témoignage.

Un jour, alors que Narcisse, son fils préféré, séjourne dans sa famille en compagnie d’un
107

ami de « son espèce, citadin sans profession définie » (HF 22), le village fut témoin d’une

des inquisitions devenues habituelles, perpétrée par une patrouille d’hommes en

uniforme. Offusqués de cette intrusion inopinée, les citadins entreprirent de rappeler leurs

droits aux représentants de « l’ordre », ce qui dégénéra en une rixe violente pendant

laquelle les alguazils mirent en pratique « leur science de la torture des foules

récalcitrantes » (HF 22). Contrairement à l’habitude d’inertie des populations, la riposte

fut de taille, initiée par le patriarche lui-même. Les deux citadins profitèrent de la

circonstance pour s’emparer de l’arsenal militaire des alguazils, lequel butin fut vendu au

noir en ville.

Ce sursaut combatif est d’autant spectaculaire qu’il provient d’une population dont

la passivité était devenue légendaire:

[...] Cela paraît à peine croyable, si l’on veut bien songer à l’époque de ces
événements, alors que la terreur du dictateur chef de l’Etat avait pétrifié les
populations. Le patriarche marcha droit sur l’homme en uniforme qui avait osé
souffleter sa petite-fille et, sans hésiter, le souffleta à son tour à plusieurs
reprises [...] Alors, ils remirent sur leur jeep les hommes du dictateur chef de
l’Etat, désarmés, méconnaissables, les visages tuméfiés, les uniformes en
lambeaux, victimes à leur tour sans défense, livrés aux outrages de la foule. (HF
24-25)

Leur hardiesse inattendue ne se révèle cependant être qu’un mouvement d’humeur

puisque son principal orchestrateur ne résiste pas longtemps avant de rallier l’idéologie de

ceux qu’il vient si vaillamment de combattre. « La stratégie dite d’enveloppement

oblique, sinueux et progressif » (HF 28), mise en place par le Colonel de la garnison,

représentant de l’ordre régnant, pour contraindre le patriarche à passer aux aveux,

s’avèrera infructueuse. Il s’agit de multiplier les fréquentations auprès de ce dernier, de le


108

couvrir de dons en nature et en espèces—un téléviseur, d’un groupe électrogène, de

nombreuses boissons alcoolisées sont autant de biens qu’il reçoit de la part du colonel—

en somme, de mettre à exécution des stratégies pouvant le contraindre à dévoiler le lieu

de cachette de l’arsenal dérobé. Au cours de ses fréquentations assidues, une complicité

va naître entre les deux hommes au point où le patriarche deviendra plutôt l’objet

d’admiration de son supposé bourreau. Leur relation se transforme alors en une profonde

amitié.

Or, entre temps, un putsch militaire se produit à la capitale, entraînant « des

bouleversements à la tête de la République » (HF 33). L’implication du colonel dans

l’affaire lui coûte la vie. Il sera assassiné sur la place publique, et Zoaételeu, accusé de

complicité avec l’homme déchu, arrêté et jugé devant un tribunal militaire. C’est à

l’occasion de son procès que s’illustre une autre forme de défi contre le pouvoir. Celui-ci

est le fait d’un personnage qui, du début à la fin du récit, ne sera présenté qu’en fonction

de son personnage social: « l’avocat », fonction qui révèle de manière anticipée le rôle qui

sera le sien tout au long du récit. Recruté par Narcisse sur recommandation d’un ami

installé en Métropole, pour défendre son père détenu, ce personnage s’illustre par sa

capacité à braver les forces du pouvoir par ses talents d’orateur : « [ses] invectives

cinglaient cruellement les juges militaires sans compter la dérision à laquelle les livrait

son éloquence de feu » (HF 92). Les compétences qu’il possède le prédisposent à de tels

exploits : « éduqué dans plusieurs universités anglo-saxonnes, homme élégant » (HF

151), « brillant, courageux mais aussi hardi, arrogant et insolent » (HF 92-93) ; « le jeune

juriste latinisant » (HF 143) ; « met le procureur au défit, chose inédite dans l’histoire de
109

la carrière brève cependant du procureur » (HF 90-91). L’avocat est aussi un homme de

principes, sans couleur politique, qui « exécrait les dictateurs et tout ce qui les lui

rappelait » (HF 183), meilleurs atouts pour lui permettre d’avoir de l’ascendant sur ses

adversaires. Son courage le propulse au devant de l’actualité si bien qu’ « Il ne fut plus

question, dans l’opinion publique que du brillant et courageux jeune homme dont les

invectives cinglaient cruellement les juges militaires sans compter la dérision à laquelle

les livrait son éloquence de feu » (HF 92).

Son audace et son effronterie oratoire ne permettent cependant pas à son client de

recouvrer la liberté. Condamné à mort, il est écroué dans les geôles du dictateur. La

disproportion entre le crime dont il est accusé et le châtiment qui lui est promis atteste de

l’incohérence du système établi. Sa libération se fera de manière inattendue alors que son

sort semblait à jamais scellé, ce qui ne s’explique pas de façon logique. Au lieu

d’exécuter sa besogne, Osomnanga, le tortionnaire attitré chargé d’accomplir le dernier

supplice va se découvrir une filiation avec le patriarche, et ainsi, faire jouer la fibre tribale

pour épargner à ce dernier le supplice prévu à son encontre.

Le retour de Zoaételeu, libéré de prison, dans son village devient un événement

médiatisé. L’hélicoptère présidentiel affrété pour son transport lors de son retour au

village est cependant loin d’être un acte de magnanimité puisqu’il participe de la même

stratégie consistant à exposer le vieillard aux conséquences que peuvent entraîner ce que

le narrateur qualifie de « baptême de l’air tardif » (HF 150). Cependant, il se produit un

retournement inattendu de la situation qui va précipiter sur le chef de l’Etat les foudres de

la providence, comme l’avait annoncé sa concubine. Son successeur comprend la


110

nécessité de composer avec le vieillard. Invoquant la solidarité tribale à laquelle les deux

hommes appartiennent, l’homme politique fait de Zoaételeu son conseiller et a pour lui

une obligeance qui s’exprime en largesses diverses en nature et en services. L’érection du

village de Zoaételeu en unité communale représente le couronnement de cette déférence.

L’alliance avec le chef d’Etat marque le début de sa déconfiture. André Djiffack

qualifie ce geste d’ « entrisme », qui, selon lui, ne constitue pas une voie de libération

(2000 229). L’intégration des services gouvernementaux par les membres de la famille de

Zoaételeu, y compris les moins lettrés, en est un témoignage. Le commentaire qu’en fait

le narrateur n’est pourtant pas élogieux :

Les fils du patriarche, Zoaétoa en tête, étaient tombés dans le piège du dictateur,
et le vieux Zoaételeu avait été impuissant à les détourner de la tentation de
l’argent facile et abondant. Ces hommes simples avaient menés jusque-là une
existence somnolente qu’un œil mal exercé eût pu croire réglée par le dédain
des jouissances. Ce n’était que la reptation d’esprits peu imaginatifs. (HF 174)

L’adhésion à l’idéologie gouvernante par ces hommes qui avaient pourtant donné

l’impression de désintéressement, fait ici l’objet de critique. Parmi eux, Narcisse et sa

petite amie Jeanne sont des prototypes d’une jeunesse profiteuse et scélérate.

Contrairement aux œuvres antérieures dans lesquelles la jeunesse incarne l’idéal du

changement, cette mise en scène dans L’Histoire du fou est porteuse de germes d’une

nouvelle jeunesse insouciante qui peuplera désormais les œuvres post-retour d’exil de

Mongo Beti et dont la caractéristique principale est le goût extrême à la facilité et une

préoccupation pour leur promotion personnelle. L’histoire se dénoue aussi sur une note

pessimiste : la mort de l’avocat et de Narcisse, tués tous les deux par Zoaétoa—frère aîné
111

de Narcisse—qui devient fou « pour échapper aux tourments de sa conscience » (Dehon

1995 948), la mort successive de quatre des quintuplés, la cécité du patriarche.

Avant sa mort, l’avocat livre un discours prophétique et testamentaire qu’il convient

de citer dans son intégralité :

Tenez bon, camarades. Persévérez et l’Afrique terrassera enfin l’hydre qui la


tourmente depuis la nuit des temps. Faites comme Nelson Mandela, ce messie
des temps modernes, qui vient de sortir de prison, triomphant, avec son peuple,
d’un demi-siècle d’indicibles souffrances. Survivez jusqu’à l’an 2000, et alors
un monde merveilleux s’ouvrira devant vous. Des cités vastes et prospères vous
attendent. J’aperçois au loin des monuments qu’on érige à la gloire de nos
héros, des champs couverts de moisson à l’infini, des peuples fiers foulant
gaiement et sans entrave le sol des ancêtres. O passi graviora, dabit deus his
quoque finem. Durate, et vosmet rebus servate secundis. O passi graviora, dabit
deus his quoque finem. Durate, et vosmet rebus servate secundis [O vous qui
avez passablement souffert, le dieu donnera à ces souffrances également une fin.
Supportez et gardez-vous, vous-mêmes, pour la suite heureuse des
événements].64 Le troisième millénaire verra l’apothéose de notre chère Afrique,
le couronnement de notre combat. Le destin en a décidé ainsi. Aspera tum
positis mitescent saecula bellis [les temps difficiles s'adouciront, les guerres
écartées]. Survivez, vous dis-je, survivez jusqu’à l’an 2000 et alors... (HF 205)

Ces paroles, dignes d’un oracle, sont pourtant susceptibles d’éveiller quelque

suspicion, d’abord en raison des antécédents du personnage qui les profère. Non

seulement ses présages ne convainquaient personne (HF 169) comme le soulignait le

narrateur, mais en plus, sa propension à l’usage excessif du latin, était de nature à rendre

celui-ci incompréhensible à ses auditeurs. Il représente ainsi le prototype de l’intellectuel

déconnecté de son audience du fait de son intellectualisme excessif, ce qui rend plausible

l’hypothèse qu’émettait Cilas Kemedjio—se référant à Emmanuel Yewa et Emeka

64
Les traductions latines sont celles de Dassi dans son article intitulé « Le Statut problématique du latin dans
la littérature africaine » (2003).
112

Agbaw—en suggérant que l’on considère ce personnage « comme l’un des fous de la

postcolonie » (Kemedjio 1999a note 2 p. 277-278).

En plus, il s’agit d’un personnage connu pour son inclination à émettre des

prophéties dramatiques, et à aller « à contre-courant de l’optimisme qui entêtait ses

compatriotes » (HF 170), ce qui lui a souvent valu le sobriquet du « nouveau cassandre »

(HF 169), c’est-à-dire prophète de mauvaises augures. Dès lors, n’est-il pas de bon ton de

comprendre à l’envers les termes et expressions tels que « terrassera », « triomphant », «

un monde merveilleux s’ouvrira », « cités prospères », « gloire des héros », « moisson à

l’infini », « gaiement et sans entrave », « l’apothéose », « couronnement de notre combat

» ? Ce d’autant plus qu’à la page suivant immédiatement l’extrait cité ci haut, il constatait

non sans sarcasme au sujet des chefs de partis d’opposition : « ut barbaris moris, fremitu

cantuque et clamoribus dissonis » [Autant leur âme est vive et prompte à entreprendre des

guerres, autant leur esprit est mou et très peu fermé quand il faut supposer le malheur]

(HF 204). Comment dès lors comprendre le sens de son exhortation à la persévérance

alors qu’il vient d’établir la versatilité de ses concitoyens ? Dans ce cas, l’usage du terme

« héros » dans son discours prête à équivoque. A qui renvoie-t-il par ce terme, puisqu’il

n’est question dans l’œuvre, ni de combat soutenu contre l’ordre régnant, encore moins de

personnage qui soit digne d’être appelé « héros » ? Est-il possible d’espérer le

couronnement d’un combat qui n’en est qu’au stade de velléité et qui ne bénéficie pas

d’un engagement soutenu ? La prédominance de termes et expressions, qui auraient pu,

en d’autres circonstances, renvoyer au triomphalisme, n’est-elle pas le symbole de

l’incertitude, ce qui confirme l’hypothèse de la projection, par l’auteur, d’un horizon qui
113

s’annonce sous de mauvais auspices. Cette interprétation contredit les suppositions de

Djiffack qui voyait dans le discours de l’avocat un possible optimisme (2000 228).

Par ailleurs, le discours de l’avocat renvoie à l’an deux mille l’échéance de la

libération qu’on avait crue plus imminente. Sa proximité apparente—six ans à peu près si

l’on tient compte de la date de publication ou de rédaction de L’Histoire du fou—ne lève

cependant pas le doute sur sa réalisation, puisque le personnage rattache sa faisabilité à

une conditionnalité: la persévérance. De plus, la référence à Nelson Mandela vient

accentuer le questionnement sur sa réalisation. Si l’on sortait un tant soit peu du cadre

littéraire pour établir un rapport entre celui que l’auteur appelle affectueusement le «

messie des temps modernes », c’est-à-dire le personnage historique de la lutte

antiapartheid en Afrique du Sud, on comprendrait mieux le paradoxe d’une telle

convocation. Ceci d’autant plus que l’emblème qu’il représente, sa détermination pour la

cause historique sud-africaine, ainsi que l’héroïsme qu’on lui connaît, n’ont pas leur

pareil dans L’Histoire du fou qui est plutôt dominée par des personnages velléitaires et

prompts à changer de veste.

L’invalidation de l’argument défendant le processus de démocratisation passe aussi

par la mobilisation d’une métaphore visant à mettre en exergue les stratégies auxquelles

l’instance gouvernante a recours pour contrer les velléités d’indocilité afin de regagner

son emprise sur ses administrés. L’affirmation suivante en est une parfaite illustration :

[...] Au fil des décennies, le ruisseau s’est enflé des amertumes accumulées des
citadins, des impatiences torrentielles des générations, de la poussée impétueuse
des ambitions frustrées. Un beau matin alors que dormaient les experts repus
dans le lit douillet de leur irresponsabilité, le déluge du temps a accompli son
œuvre et le fleuve a sailli de son lit pour débouler vers l’océan.
114

Confrontée aux diverses murailles de béton dressées par le despotisme, la vague


libérée a rassemblé et déployé ses troupeaux, la horde des flots a déferlé, leur
mugissement a retenti plus loin que le tocsin. La fureur des bouillonnements a
martelé l’assise de l’édifice et l’a ébranlé. Alors, seulement, les conseillers
charlatans ont renoncé à leurs jeux de gosses de riches.

Quand une brèche se creuse dans le béton de la digue, ses conseillers adjurent le
chef de l’Etat d’y accumuler toutes les ressources de guerre, finances, hommes
et matériel. Et étouffer les monstrueux glouglous comme on étrangle un
voyageur innocent. Quand la turbulence des flots commence à projeter des
trombes par-dessus la muraille, on persuade le chef de l’Etat de la rehausser,
quoi qu’il lui en coûte. Et il fait dresser sur le mur du barrage un mur de même
hauteur, mais ayant deux fois son épaisseur. (HF 189-190)

L’intertextualité biblique est très présente dans cet extrait, ce qui rend pertinente une

comparaison entre le déluge qui se déferle sur le pays ici mis en scène et celui que Dieu

envoya pour anéantir l’humanité en proie aux perversions humaines. Seuls échappèrent

par la faveur divine et pour des besoins de reproduction du genre humain,

Noé et sa famille, protégés par l’arche que Dieu lui avait ordonné d’ériger (Genèse 6, 7 &

8). La parenté de l’extrait cité plus haut avec la Genèse se confirme par la prédominance

de la métaphore aquatique, dans ses aspects les plus divers, à laquelle renvoient les

termes et expressions : « torrent », « déluge », « fleuve », « vague », « déferler », « le

mugissement des flots ». Cependant, contrairement au succès du déluge divin qui parvint

à mettre effectivement fin aux impiétés humaines, celui de L’Histoire du fou déstabilise

l’ordre régnant sans toutefois l’anéantir, ce qui souligne sa distance critique. La défiance

de l’ordre face au déluge est en effet due au soutien et à la protection dont il bénéficie de

la part de l’ancienne métropole coloniale.


115

Ainsi, l’absence du personnage blanc dans L’Histoire du fou, grande nouveauté de

l’œuvre de Mongo Beti, ne saurait constituer une exonération de l’ancienne puissance

colonisatrice puisque l’œuvre la présente comme responsable du maintien de la dictature

dans les pays d’Afrique francophone. Cependant, le voile du silence qui recouvre les

réalités faute d’information publique à leur sujet, concourt à les maintenir davantage

méconnus du public.

Dans L’Histoire du fou, les luttes politiques prennent des formes diverses mais

aucune n’aboutit à un résultat probant. Aux confrontations ouvertes des personnages

contre le système politique se conjuguent d’autres formes d’indocilité qui s’expriment à

travers des stratégies plus implicites, et toutes aussi dirigées vers la quête des libertés.

L’efficacité du travail de sape mené par les journalistes à travers la presse clandestine ou

par voie de propagation de la rumeur demeure attendue. L’affirmation suivante témoigne

de la persistance du même :

Ce n’était pas vraiment l’apocalypse : on ne voyait de flammes ni d’orages du


châtiment nulle part, ni les éclairs du ciel quand il s’entrouvre ; aucun tonnerre
ne roulait à l’horizon ; les citadelles demeuraient fièrement debout et leurs murs
ocres semblaient encore bomber le torse et narguer le moutonnement des
frondaisons équatoriales sur la scène immense de la République.

Rien ne basculait vraiment, tout tournait en rond, mais semblait frapper d’une
immobilité nauséabonde. C’était plutôt comme la noyade d’un de ces monstres
sournois qu’on dit qu’on dit avoir vécu dans la préhistoire : la tête sous l’eau, il
n’échappait à l’asphyxie qu’en barbotant avec fureur, n’émergeait des flots que
pour s’y affaisser mollement… (HF 191)

C’est encore dans le registre biblique que Mongo Beti trouve des images pour

justifier l’immutabilité du système. Le contraste établi ici entre les événements ayant

cours dans son pays d’origine et l’apocalypse, c’est-à-dire la fin des temps caractérisés
116

par le chambardement qu’annonçait Saint-Jean dans La Bible, permet d’établir la

permanence de l’ordre régnant en dépit des efforts portés contre lui. Les images renvoient

ici à un temps inchangé. A preuve, l’œuvre se termine par une situation dans laquelle les

journalistes de la presse privée ont désormais pignon sur rue, le Prince étant plus

préoccupé de la sauvegarde de son pouvoir que du bâillonnement des journalistes.

Cependant, l’auteur insiste sur le fait que cet apparent succès ne découle pas de la

hardiesse du peuple. Il en est de même de la déchéance des dictatures successives qui

relève moins des luttes souterraines dirigées contre elles que de ses propres contradictions

internes :

Voilà donc à l’agonie l’ogre qui, pendant trente ans, avait craché sur nous tant
de souffrances ! Car personne ne doutait que ce fut l’agonie si longtemps
guettée du régime despotique installée ici par l’ancienne métropole en 1960,
tenue à bout de bras par elle, aujourd’hui vaincu moins par la vaillance de ses
ennemis que par la logique enfin dévoilée de sa nature d’enfant non viable,
pareil aux bébés hydrocéphales... (HF 191-192)

Cette descente aux enfers du régime politique se conjugue avec la mise en question

de la compétence du peuple à détrôner l’ogre. C’est dire l’insuffisance des stratégies

mises en place par le peuple et par conséquent le caractère hypothétique de toute issue

positive. Ces faiblesses apparaissent dans la peinture ambivalente de certains

personnages. Zoaételeu le patriarche septuagénaire est tout simplement inapte à servir la

cause du passage à la modernité. En raison de sa vision rétrograde et de sa « philosophie

erronée » (HF 210) tournée vers l’éloge de sa tribu, il n’est pas investi de compétences

pouvant faire de lui l’initiateur d’une lutte victorieuse en faveur de l’avènement de la

démocratie tant souhaitée par le peuple. Narcisse, son fils préféré, ainsi que sa petite amie
117

Jeanne sont des prototypes d’une jeunesse désillusionnée par trois décennies de luttes

infructueuses pour l’émancipation du pays. Leur duplicité est révélatrice de leur manque

d’héroïsme.

En outre, il y a multipartisme sans démocratie car les partis politiques de

l’opposition sont légalisés sans que l’opportunité ne leur soit donnée d’exercer librement

leurs droits. Dès lors, il ne s’agit pas d’un acte volontairement engagé dans un processus

de démocratisation. Pris au dépourvu, le chef de l’Etat est condamné à lâcher du lest :

Le chef de l’Etat décréta du bout des lèvres, la liberté des partis et de la presse.
Dans les faits, il était en proie à la panique, et reprenait de la main gauche ce
qu’il était contraint de céder de la main droite. Les partis se formèrent, furent
reconnus, mais ne purent tenir des réunions publiques, ni manifester sans risque
dans la rue, le gouvernement inventant chaque fois un nouveau prétexte pour les
museler. (HF 179)

Il n’est pas ici question de démocratie, encore moins de signes démontrant que le

pays est engagé dans un tel processus puisqu’il y règne toujours une absence de liberté

des citoyens. Ceux-ci assistent, tous les jours, au bafouage de leurs libertés élémentaires

par la police, moyen efficace utilisé par le pouvoir pour instaurer l’ordre. Les populations

subissent les violences les plus abjectes. Les paisibles citoyens sont interpellés et

incarcérés pour des motifs non élucidés et séjournent au cachot jusqu’à ce que le prince

daigne clarifier leur sort. Le cas du patriarche Zoaételeu, interpellé par l’armée

gouvernementale, est édifiant à ce sujet.

La République dont il est question dans l’œuvre de Mongo Beti n’est pas présentée

comme jouissant d’une autonomie et d’une souveraineté internes. La réalité du pouvoir

incombe en fait à l’ancienne puissance colonisatrice et le pays représenté ne détient pas le


118

contrôle de sa propre gestion. Cette instance dominatrice a maintenu son autorité en dépit

de la proclamation d’indépendance de ladite République le 1er janvier 1960. Elle use des

ressources naturelles du pays selon sa guise, fait et défait les équipes successives :

L’attitude et les arrière-pensées de l’ancienne métropole inspiraient d’ailleurs


des conjectures aussi extravagantes que contradictoires. Usant tantôt d’un
savoir-faire débonnaire, de rouerie ou de cynisme, cette puissance occidentale,
forte de son honorabilité, et surtout d’une image habilement entretenue de
générosité et de modernité, avait réussi la gageure de maintenir dans la posture
humiliante du protectorat colonial des Républiques africaines dont le statut
juridique équivalait théoriquement à la pleine souveraineté. (HF 133)

Une des preuves les plus plausibles de cette situation c’est que les chefs d’Etat, qui

se succèdent à la tête de la « nation » manquent de compétence. C’est ainsi que, sur le

plan de la nomination, la narration leur dénie toute identité en les introduisant comme des

personnages réduits à leur seul titre, « le chef de l’Etat ». Ce sont de simples pantins,

personnages sans consistance ni volonté, instruments aux mains d’autres instances

chargées de leur dicter la conduite à tenir. Leur succession à la tête de la nation est en fait

une démultiplication du même. Cette absence d’identité leur confère un statut de nonêtre,

impropres à l’initiative, ce qui les conforte dans leur position de Zombis, de sosies, de

fantoches, de marionnettes articulées.

Le pouvoir est centralisé entre les mains de chefs d’Etat successifs qui, en dépit de

leurs mandats éphémères, brillent par leur identité. La figure du chef d’Etat telle qu’elle

transparaît de l’œuvre est celle d’un homme énigmatique, peu imaginatif (93), « peu au

fait des aléas d’une procédure » (92), « le premier des malfaiteurs » (98). Le destin

politique du pays dont il est question dans L’Histoire du fou est détenu par une clique de
119

politiciens sans envergure, sans compétence et sans scrupule, dont la seule mission à la

tête de la nation est de se renflouer les poches, de bâtir des villas somptueuses pour

euxmêmes ainsi que leur famille, d’entretenir leurs concubines multiples. Ils pillent

l’économie nationale pour renflouer les caisses des banques occidentales, sans se soucier

un tant soit peu du bien-être de leurs populations.

C’est un pays qui fonctionne tel qu’au règne du parti unique en dépit du discours qui

voudrait faire croire que le paysage politique est désormais multipartiste. A preuve, le

narrateur évoque l’existence de partis politiques d’opposition, parle des opposants

laxistes, sans qu’on ne ressente les effets de leur présence sur le terrain politique. Leur

absence dans la diégèse est, sans aucun doute, le signe même de leur inefficacité sur le

terrain. Comme l’élite locale, les représentants des partis d’opposition font de la

figuration sur l’échiquier politique national. Ils sont souvent enclins à la compromission

pour assouvir leurs intérêts personnels : « Le président de la coordination, fraîchement

élu, était un homme maigre, au visage grave, au regard mélancolique et intelligent—

peutêtre trop intelligent, car il devait se révéler comme un virtuose du double jeu,

négociant sa collaboration avec le dictateur en même temps qu’il éructait ses diatribes et

paradait sur les tréteaux rebelles » (HF 204).

Ce constat de la versatilité n’est cependant pas l’unique cause de l’insuccès du

mouvement. On a aussi affaire à un pays où la justice est bafouée. Le concept de justice

renvoie à une réalité double, à savoir, l’idée de justice, d’une part et l’institution judiciaire

d’autre part. Sur le plan conceptuel, la justice est perçue d'un point de vue moral et définie

comme le fait de donner à chacun ce qui lui revient. Mais la justice est aussi une
120

disposition individuelle ou un trait de caractère, une vertu. Au sens institutionnel, la

justice est une autorité plus ou moins indépendante dont le rôle est de veiller à

l'application des lois. Le tribunal est un lieu où est rendue la justice. C'est là que les

personnes en conflit viennent chercher la justice et celles qui n'ont pas respecté la loi sont

jugées.

Fondement de toute société démocratique, la justice n’est pas fonctionnelle dans

L’Histoire du fou, que ce soit au niveau individuel ou au niveau social. Dans le texte, la

société est constituée de personnages qui sont loin d’incarner la vertu. Au premier rang de

ceux-ci se trouve le personnage de Narcisse, homme des coulisses (HF 43), personnalité

floue (HF 56), qui vit des passe-droits arrachés aux hommes hauts placés auprès de qui il

place ses petites amies. Il a appris à s’enrichir par l’importation frauduleuse avec

exemption de taxes douanières (HF 159). Tout ceci prouve bien qu’on a affaire à un

personnage qui se situe aux antipodes de ce que l’on peut appeler la probité.

Il en est de même des hommes faisant partie des cercles du pouvoir. On se souvient

de l’épisode au cours duquel les conseillers intimes du chef d’Etat sont convoqués de

toute urgence pour échafauder un plan pour attenter à la vie de Zoaételeu ou à celle de

l’un des siens. Ce plan diabolique, proposé par le psychologue et dénommé « tactique de

l’émotion fatale », s’explique comme suit : « Au lieu d’un accident sur la personne du

détenu, qui pourrait susciter des soupçons, pourquoi pas un accident sur l’un de ses

proches, qui serait un personnage anodin, dont la mort soudaine n’inspirerait de perplexité

à personne ? Et apprenant ce malheur, l’intéressé serait néanmoins pris d’une émotion

fatale » (HF 109). Le personnage du psychologue lui-même, chef de département de


121

psychologie à l’Université nationale, deuxième mari de l’unique tante maternelle du chef

de l’Etat, se dit par ailleurs frauduleusement titulaire d’un DEA de psychologie de la

faculté de Rouen (HF 109).

Le cercle du pouvoir est aussi un univers corrompu où les dirigeants pillent les

banques et les caisses publiques et les exportent à l’étranger, « ils soustrayaient les

milliards de dollars fournis par le pétrole à la comptabilité de la République, s’en

réservant la jouissance à l’abri de toute curiosité, au moment même où ils engageaient

l’Etat dans la spiral de l’endettement extérieur » (HF 58). Ainsi, comme le chêne de la

fable de La Fontaine, le pouvoir plie mais ne rompt pas et le changement annoncé

demeure attendu. C’est cette réalité hallucinante qui génère une écriture qui emprunte les

artifices propres au réalisme magique.

3. Une écriture à tendance magico réaliste

Dans son ouvrage intitulé Mongo Beti : la quête de la liberté, André Djiffack,

partant de l’hypothèse de l’incidence du retour d’exil sur l’écriture de Mongo Beti,

affirmait que « l’écriture fantastique dans L’Histoire du fou souligne, sans nul doute, que

la réalité africaine dépasse la fiction tant sont incommensurables les hauts faits des

tyrannies délirantes » (Djiffack 2000 227). Djiffack poursuit son argumentation par le

commentaire suivant :

Dans ce récit, l’épopée fang et le genre fantastique se cotoient (sic), le


dynamisme du conte et le réalisme linéaire s’annihilent, le fil de l’intrigue est
quelque peu enchevêtré et l’écriture patine. Autant certains actants se
122

multiplient par leur retour sur scène, autant les scènes se répètent de façon
hallucinante. On parle ordinairement de ‘réalisme magique’ ou d’ ‘écriture
fantastique’ pour désigner ce genre où tout est hors de proportion. Les sujets, les
personnages, les perspectives, le rythme du récit et autres éléments romanesques
se conjuguent au gré des fantasmes de l’auteur. (Djiffack 2000 240)

L’hypothèse de Djiffack se rapproche de la mienne à savoir que l’appréhension de

la réalité africaine de l’intérieur par Mongo Beti produit une incidence sur sa vision

littéraire. Georges Ngal émettait la même supposition lorsqu’il s’interrogeait sur

l’irruption de l’illogique et de l’irrationnel dans l’œuvre de Mongo Beti en ces termes : «

est-ce la réalité délictueuse de l’Afrique, observée à son retour d’exil, qui impose cette

approche à Mongo Beti ? Toujours est-il que le réalisme qui l’avait jusque-là caractérisé

est abandonné même si la préoccupation fondamentale reste la quête de la liberté » (Ngal

1994 9). Cependant, la confusion que fait Djiffack entre réalisme magique et l’écriture

fantastique mérite d’être clarifiée. Cette confusion témoigne de la difficulté inhérente à la

délimitation de ces deux concepts. Certes, on connaît le flou terminologique et la

proximité conceptuelle qui se sont établis dans la distinction entre ces deux notions,

auxquelles il faudrait ajouter celle de « réalisme merveilleux ». Mais, leurs points

communs n’excluent pas des divergences du point de vue de leur mode narratif.

Djiffack soutient son propos par une citation de Tzvetan Todorov qui, dans son livre

intitulé Introduction à la littérature fantastique, définissait ainsi le fantastique : « Le

fantastique implique donc non seulement l’existence d’un événement étrange, qui

provoque une hésitation chez le lecteur et le héros ; mais aussi une manière de lire qu’on

peut, pour l’instant définir négativement : elle ne doit être ni ‘poétique’, ni ‘allégorique’ »

(Todorov 1970 37 cité par Djiffack 240). La notion d’hésitation du lecteur, qui se situe au
123

centre de la définition de Todorov, est interprétée par Djiffack comme « le sentiment de

perplexité dont il [le lecteur] à peine à se départir, même en cas de relecture » (241). Cette

focalisation de la définition du genre fantastique sur l’effet produit sur le lecteur comporte

quelques limites au regard de la variation qu’il pourrait y avoir dans la réception d’un

lecteur à l’autre. Un fait causant l’hésitation chez l’un pouvant laisser l’autre lecteur

indifférent, dépendamment du patrimoine de chacun.

Par ailleurs, l’existence d’un événement étrange dans l’œuvre, est un indice partagé

aussi bien par le fantastique que le réalisme magique, ce qui complexifie davantage la

distinction entre ces deux concepts. La définition de Todorov n’est donc pas limitée au

seul genre fantastique mais peut s’étendre au réalisme magique. Dans Réalisme magique

et réalisme merveilleux, Charles Scheel a recours à Amaryll Chanady pour définir le

fantastique d’un point de vue poétique :

Chanady propose de définir le fantastique en tant que mode narratif, selon les
trois traits distinctifs suivants :
1) la présence dans le texte de deux niveaux différents de réalité—le naturel
et le surnaturel ;
2) l’antinomie irrésolue entre ces deux niveaux dans la narration ;
3) la réticence auctoriale, c’est-à-dire : ‘ la rétention délibérée d’information
et d’information sur le monde déconcertant de la fiction narrée’. (Chanady
cité par Scheel 2005 88)

A la notion d’hésitation, Chanady préfère ainsi celle d’antinomie qui renvoie à la «

présence simultanée de deux codes conflictuels dans le texte » (Scheel 89). L’Histoire du

fou donne à voir la coprésence de deux codes, l’un réaliste, l’autre, invraisemblable.

L’œuvre met en scène un narrateur se présentant dans sa triple posture d’observateur, de

dépositaire et de transmetteur/messager. Nouvellement revenu dans son pays d’origine


124

après un long séjour à l’étranger, il décrit sa rencontre avec la tragédie d’un peuple en

proie aux précarités multiformes, comme l’atteste la présence de fous déambulant en

tenue d’Adam sous le regard amusé des passants, dans une métropole africaine paralysée

par la violence. Mongo Beti relatait déjà dans La France contre l’Afrique une anecdote

similaire, vécue par lui-même lors d’un de ses séjours au Cameroun : « un débile mental,

qui s’est improvisé agent de la circulation au milieu de l’hilarité des passants, gesticule

comme un pantin désarticulé à un carrefour avec force coup de sifflet » (FCA 58).

Se désignant par « je », l’instance narrative confirme sa complicité avec le scripteur

de l’œuvre. 65 On est ici loin du narrateur objectif « il » qui prend en charge la narration

des événements et qui parfois se permet de pénétrer la conscience des personnages. Le

« je » de l’énonciation de L’Histoire du fou renvoie bien à Mongo Beti. Si son statut de «

revenant » (FCA 39) n’est pas la moindre preuve de sa complicité avec son auteur,

luimême nouvellement revenu au Cameroun après une longue absence, d’autres indices

textuels permettent de confirmer l’hypothèse de sa connivence avec Mongo Beti. En

l’occurrence, lorsque le « je narrant » anonyme retrace la genèse de la dérive du pays mis

en scène dans le récit, il affirme que l’ancienne métropole : « […] installa un dictateur

complaisant et lui fit endosser une guerre civile larvée. S’ensuivra pour les populations

une interminable période de souffrances et de larmes, qui n’est pas achevée au moment

où je trace ces lignes » (je souligne HF 13). Plus loin, il confie, au sujet de sa manière de

65
Si la pratique de l’écriture autobiographie n’est pas en soi une nouveauté puisque Mission terminée (1957)
est écrite sous une forme similaire, c’est surtout l’assomption de l’identité du « je » du discours avec l’auteur
qui constitue une marque d’innovation.
125

collecte de l’information, que « [p]our la dernière rencontre avec le patriarche Zoaételeu

avant de rédiger cette chronique, j’avais réussi à me faire accepter dans une délégation

des amis de Narcisse, mort depuis peu » (je souligne HF 186). A la fin de l’œuvre, il

atteste à nouveau au sujet du personnage de l’avocat ce qui suit : « Sans savoir qu’il

livrait en quelque sorte son testament, il avait prononcé ces phrases extraordinaires […]

où j’ai moi-même cru trouver le titre de cette modeste chronique » (je souligne HF

205). Cette identité assumée du scripteur est interprétée par François Rastier comme une

des marques fondatrices du témoignage littéraire (dans Dornier et Dulong 160). Cet aveu

de parenté entre le narrateur et l’auteur ainsi que la correspondance de certains détails du

narrateur personnage avec des indices biographiques de l’auteur, fondent le pacte de

lecture et orientent la réception du texte. Car le fait que le lecteur sache que le narrateur

s’identifie avec l’auteur oriente d’une certaine manière une prédisposition de lecture.

L’indication de l’affinité entre l’auteur et le narrateur se double d’une référence au récit

en termes de « chronique » qui revient à plusieurs reprises dans l’œuvre (HF 17, 186,

205), ce qui consolide la relation de l’œuvre au réel.

Cette proximité avec l’authentique s’accompagne d’une convocation, dans l’œuvre

littéraire, des détails factuels permettant d’établir que le pays anonyme d’Afrique

francophone mis en scène dans l’œuvre est bien le Cameroun des années quatre-vingt dix.

Les indices référentiels suivants, permettent de le confirmer : la référence à

l’indépendance survenue le 1er janvier 1960 (HF 13), à la guérilla révolutionnaire de

libération coloniale (HF 13) et aux maquisards, l’évocation de « l’homme politique

anglophone, libraire de son métier et honorablement lettré » (HF 207) qui correspond
126

point par point au portrait de personnage (John Fru Ndi cité plus haut) et la tentative

manquée du putsch d’avril 1984, sauf que dans l’œuvre, sa démultiplication à outrance

constitue une distance critique avec la réalité. Les détails de ce genre ne manquent pas

dans les autres œuvres, à savoir : « la fameuse fessée » administrée par les autorités du

pays aux représentants des partis de l’opposition (TSTA 70-71), le président qui s’est

autoproclamé « le meilleur élève de Mitterrand » (BBNB 205).

Il faut toutefois préciser que la prétention à l’authenticité n’est pas une nouveauté

des romans post-retour d’exil. Déjà en 1956, Mongo Beti affirmait qu’il ne se trouvait ni

« anecdote ni circonstance qui ne soit rigoureusement authentique » dans Le Pauvre

Christ de Bomba.66 De même, l’auteur de Branle-bas en noir et blanc a, à plusieurs

occasions, réitéré dans ses œuvres, son inclination pour une littérature s’inspirant de la

réalité comme le confirment les différents aveux d’objectivité clairement établis dans les

paratextes de ses œuvres. Il en va de même de ses confidences et prises de paroles

publiques qui constituent souvent une invitation à reconsidérer la frontière entre la réalité

et l’œuvre de fiction.67 Ces témoignages de Mongo Beti ne font aucun mystère sur le fait

que le continent noir et plus particulièrement le Cameroun sert de socle à son imaginaire

66
« Les Noirs dont grouille ce roman ont été saisis sur le vif. Et il n’est ici anecdote ni circonstance qui ne soit
rigoureusement authentique ni même contrôlable ».
67
Dans une interview qu’il accorde à Biakolo, Mongo Beti confie que l’interdiction de Main basse sur le
Cameroun à sa parution en 1972 devait le conduire à réinvestir le matériau historique ayant servi à
l’élaboration de l’essai, dans la conception des œuvres de fiction : « J’ai voulu mettre sous forme romanesque
toutes les idées que j’avais mises sous une forme d’essai, de pamphlet, dans Main basse sur le Cameroun.
Pourquoi ? Parce qu’en France il y a une tradition de ne pas saisir tout ce qui est romanesque, tout ce qui est
une œuvre d’art. Donc, j’ai trouvé là l’astuce pour dire sous une forme romanesque tout ce que j’avais déjà
dit et qui n’avait pas été autorisé dans le pamphlet. Par conséquent, il est certain que, dans ces deux livres et
dans la suite d’ailleurs, je témoigne sur la vérité de la décolonisation au Cameroun et en
Afrique, ce qui n’est pas ce qu’on dit d’habitude ». (Biakolo PNPA 10 1979 105)
127

littéraire, eu égard aux réalités topographiques, socioculturelles, historiques et politiques

auxquelles les œuvres font référence. André Ntonfo a reconnu en Mongo Beti celui qui a

le plus et le mieux exprimé les réalités de son pays (dans Kom 1993 39).

Cependant, l’affirmation de la subjectivité discursive de l’instance narrative de

L’Histoire du fou va de pair avec sa disjonction d’avec l’objet de son discours68. Son

statut de « nouveau venu » limitant la connaissance des particularités de l’histoire récente

du pays d’origine, le narrateur n’est pas en mesure de produire un discours authentique

sur « son pays ». Son enquête s’apparente alors à un périple initiatique. L’acquisition de

l’information devient le préalable nécessaire à l’obtention d’une compétence requise qui

puisse qualifier l’enquêteur observateur exégète au niveau de compétence requise pour le

créditer du statut de représentant des voix occultées.69 La difficulté est cependant de

déceler la vérité dans cet écheveau de voix discordantes marqué par l’incertitude et les

approximations qui caractérisent les discours des « témoins » interrogés par le narrateur

de L’Histoire du fou qui donnent chacun une version différente des faits. La

problématique de l’oubli et de la distorsion devient ainsi la donnée consubstantielle du

témoignage. Le besoin de comprendre l’origine de la déconfiture de « son » peuple se

heurte ainsi à l’incapacité des témoins à produire un discours unifié.

L’impression réaliste en prend ainsi un coup, contrebalancée par l’hésitation du

narrateur lui-même à produire un témoignage convaincant. Il ne se pose pas en possesseur

68
La narration porte moins sur l’histoire personnelle de l’instance narrative que sur la reconstitution d’une
histoire dont les détails lui échappent.
69
Le terme « Représentant » devrait être ici compris au sens de mandataire, de porte-parole.
128

omniscient du savoir et des circonstances ayant mené le pays à une telle faillite. Son

discours se déploie suivant la modalité du doute, sa position de « revenant » lui donnant

une connaissance limitée du contexte dont il cherche à reconstituer l’histoire. Le caractère

fragmentaire de son savoir détruit la vraisemblance du texte et instille le doute sur la

véracité de son témoignage. C’est un personnage en quête de vérité, qui se donne pour

mission de rassembler les pièces du puzzle que constitue l’histoire récente. Il justifie

d’ailleurs son entreprise en ces termes : « Il en va d’un peuple comme d’un ruisseau, fût-il

le plus chétif des torrents, on n’en a jamais fini de lui faire remonter son cours » (HF 13).

L’enquête qu’il mène trouve ainsi sa justification puisqu’elle lui permet de remonter le

cours de l’histoire pour s’informer sur l’origine de la déchéance. Pour se faire, il faudra se

mettre à l’écoute des témoins afin que ceux-ci lui dévoilent leur version des faits, ce qui

justifie la structure énonciative de l’œuvre selon le mode du discours rapporté que Cilas

Kemedjio qualifie à juste titre de « narration au deuxième voire au troisième degré »

(1999a).

Cependant la réalité issue de l’enquête tourne au cauchemar tant elle est loin du

système de valeurs du narrateur, comme l’attestent l’irruption dans l’espace littéraire

d’éléments illogiques, inattendus et invraisemblables. L’inattendu et les coups de théâtre

gouvernent en fait un récit qui connaît de tels soubresauts qu’il serait difficile à expliquer

en fonction d’une logique cartésienne. Par exemple, on ne saurait logiquement expliquer

les raisons pour lesquelles dans L’Histoire du fou le vieux Zoaételeu est arrêté par un

gouvernement et consulté par un autre. Non seulement son arrestation n’a obéi à aucune

logique mais sa consultation par le nouveau pouvoir ainsi que les éloges divers et les
129

gâteries de toutes sortes dont il est l’objet sont incompréhensibles. L’inattendu c’est aussi

le retournement des situations apparemment résolues. Ainsi, alors que le chef de l’Etat

avait résolument décidé de mettre fin à la vie du patriarche, l’inattendu vient intervertir

les rôles. La naissance des quintuplés dans la famille du vieillard, pendant son séjour en

prison, est interprétée comme le signe de la protection divine sur sa personne, et de la

damnation de quiconque ose attenter à sa vie. Contre toute attente, c’est plutôt le bourreau

ci-devant chef d’Etat en personne qui subit les foudres du destin. Ainsi, alors qu’on

croyait le sort de Zoaételeu scellé par la condamnation à mort dont il est l’objet, les

conjectures de sa partenaire éphémère sont claires à ce propos :

[…]. C’est seulement en s’unissant cette nuit-là à une femme inconnue, comme
il lui arrivait quotidiennement, qu’il arrêta se décision (sic). Sa partenaire
éphémère lui parut singulièrement crispée, froide, en un mot impropre à l’acte
d’amour. Le chef d’Etat en fut si dépité qu’il préféra interrompre ses élans.
Comme la jeune femme s’était mise à sangloter, le chef d’Etat lui en demanda la
raison […].

- Excellence, articula laborieusement la jeune fille après longtemps hésité, il se


raconte que votre destin est scellé, et que le funeste dénouement ne tardera plus.
La Providence l’a nettement signifié, dit-on, en gratifiant le sorcier de cinq
enfants mâles, en une seule naissance chez une seule mère, le même jour. Il se
dit que jamais cela ne s’était vu et que ce prodige ne peut être qu’un verdict de
l’au-delà. (HF 147-148)

Que le grivois devienne ainsi une composante de la gestion de la cité, traduit sans

aucun doute l’humour de l’auteur. Ce qui semble invraisemblable, c’est le fait que le

rachat de Zoaételeu passe par un retournement de la situation malheureuse à l’encontre de

son bourreau. Ce fait étrange se complète justement par l’intrusion d’un élément magico
130

réaliste, à savoir, l’oracle que consulte le chef de l’Etat pour vérifier de la plausibilité des

conjectures de sa concubine occasionnelle.

Dans la même veine, on ne saurait s’expliquer pourquoi les pseudo infirmières,

recrutées par les membres du gouvernement pour réaliser « le plan diabolique » à

l’encontre du patriarche Zoaételeu, ont un comportement ambivalent. Ces dernières

administrent une injection à la fiancée de Narcisse, fils le plus aimé du patriarche, avec

pour intention de mettre fin à la vie du/des fœtus qu’elle porte en son sein, en prétextant

qu’il s’agit d’un philtre d’amour destiné à ramener à elle son fiancé. Pourtant, les mêmes

infirmières montrent une sollicitude extrême à l’endroit de cette même femme à la

naissance des quintuplés lorsque ceux-ci viennent à naître. D’ailleurs, la venue de

plusieurs enfants vivants plutôt que celle d’un mort-né est déjà à elle seule un fait

incompréhensible suivant la logique rationnelle lorsqu’on se souvient du traitement à elle

infligé par ces infirmières : « Elles lui firent avaler des comprimés et lui administrèrent

une intraveineuse. Le lendemain, à la tombée de la nuit, elles l’entraînèrent à nouveau

dans un camping-car, et procédèrent de même que la veille. […] ces femmes qui ne

doutaient pas d’avoir assassiné un fœtus […] prirent définitivement congé du village de

l’infortuné patriarche sans même le pincement du remords » (HF 121-122). Le village

devait plus tard assister ébahi à la métamorphose des enfants nés de cette femme

miraculée qui apparurent d’abord comme des monstres avant de prendre progressivement

la forme humaine :

L’enfant paru d’abord mort-né, ne criant ni ne remuant, tout fripé, tenant le


milieu entre l’enfant cynocéphale et le bébé grenouille. La petite fiancée venait
de mettre au monde un monstre, il n’y avait pas de doute [...]. Bientôt pourquoi,
131

l’être étrange, à mi-distance maintenant entre le mammifère inférieur, le reptile


et le saurien, eut comme un frémissement ; on eut dit qu’il étirait mollement et
anarchiquement ses membres, en d’imperceptibles ondulations de couleuvre à
l’agonie. (HF 136-137)

L’absurde devient de ce fait un moyen que l’auteur utilise pour rendre compte de

l’instabilité des certitudes quant à la situation politique prévalente. La narration des faits

étranges s’opère de façon tout à fait naturelle par un narrateur dont la fiabilité est déjà

minée par le manque d’assertivité de son discours. C’est cette attitude candide du

narrateur qui relate tout à fait naturellement les faits étranges, qui représente le trait

distinctif du fantastique et du réalisme magique.70 Il s’agit pourtant dans le cas de

L’Histoire du fou, d’un auteur/narrateur dont la logique cartésienne ne fait l’ombre

d’aucun doute comme on peut le voir à travers son usage du latin que Dassi considère

comme la marque de l’intellectualisme (Dassi 2003). Dans le cas ici traité, l’illogique

réside non seulement dans l’échec du plan diabolique mis sur pied par le gouvernement,

mais aussi dans le type d’enfants qui viennent à naître. La présence de ces éléments vient

ainsi désamorcer le réalisme instillé par la mention de faits à portée historique.

Cette incursion d’éléments étranges et improbables se double d’une manipulation

temporelle. Phyllis Taoua relevait déjà le brouillage du temps chez Sony Labou Tansi

70
De l’avis d’Amaryll Chanady, « Le réalisme magique et le fantastique sont caractérisés par des codes
cohérents du naturel et du surnaturel […]. Alors que dans le fantastique, le surnaturel est perçu comme
problématique, puisqu’il est manifestement antinomique par rapport au cadre rationnel du texte, le surnaturel
dans le réalisme magique est accepté comme faisant partie de la réalité. Ce qui st antinomique au niveau de
la sémantique est résolue au niveau de la fiction. La réticence auctoriale joue un rôle essentiel dans chacun
de ces deux modes, mais elle assume une fonction différente dans les deux cas. Alors qu’elle crée une
atmosphère d’incertitude et de désorientation dans le fantastique, elle facilite l’acceptation de l’incongru dans
le réalisme magique. Dans le premier cas, elle rend le mystérieux encore plus inacceptable, dans l’autre, elle
intègre le surnaturel dans le code du naturel, qui doit redéfinir ses frontières (Cité par Scheel 90-91).
132

comme marque d’une nouvelle écriture du chaos africain (Taoua 2002 157). La

désillusion qui, chez Sony Labou Tansi engendre cette forme littéraire, est aussi présente

dans l’œuvre de Mongo Beti. Dans L’Histoire du fou, le passé interfère avec le présent

dans la mesure où l’observation de l’actualité présente se double d’une réflexion du

narrateur sur le passé. Les deux dimensions temporelles deviennent indissociables dans le

discours de L’Histoire du fou. Le passé et les événements qui ont structuré l’histoire se

donnent ainsi à vivre rétrospectivement dans L’Histoire du fou. La quête qu’entreprend le

narrateur va le mener non seulement à la rencontre avec des personnes susceptibles de le

renseigner sur les événements passés, mais aussi à la visite des sites où se sont déroulés

certains événements historiques. Son récit se constitue dès lors sous une forme qui

rattache les événements présents à leurs sources du passé. Mais il faut dire à ce sujet que

le narrateur établit bien une distinction entre les faits relevants de son expérience

personnelle présente et ceux dont la reconstitution résulte de ses enquêtes, comme

l’attestent les expressions « sur le terrain et dans les faits », « dans le discours », « on m’a

dit que », « ils m’ont raconté que » dont on peut recenser plusieurs occurrences dans le

texte, et qui marquent la tentative d’élucidation du présent. Il en va de même de la nette

distinction entre faits et discours. C’est dans ce sens qu’il faut voir la structuration du

récit selon un mode complexe comprenant plusieurs dimensions qui s’entrecroisent et se

chevauchent dans le texte.

Quoique le temps du récit soit postérieur au temps de la narration, la mise en récit

des informations collectées par l’investigation du narrateur n’obéit cependant pas à cette

même chronologie. La mise en récit ne laisse pas non plus percevoir l’ordre de succession
133

des faits relevant de son enquête puisque ceux-ci sont tous donnés dans leur antériorité,

indépendamment de leur apparition dans le temps. Le développement narratif passe dès

lors par plusieurs « déformations temporelles, c’est-à-dire des infidélités à l’ordre des

événements » (Genette 1972 74).

Le récit établit une jonction entre le passé et le présent : « L’indépendance, c’est à

elle qu’il faut toujours revenir, comme à la source de nos malheurs » (HF 13). Il faut

signaler l’ironie d’une telle formulation. La rétrospection a alors pour fonction de lier

l’actualité au passé, à la mémoire afin de permettre au nouveau venu d’accéder à la

compréhension de l’état actuel de la société. La forme du récit se prête bien à cette quête

de connaissance puisque l’œuvre s’apparente à une enquête sociologique entreprise par le

narrateur. Mais sa propre représentation de son pays n’en fait pas un espace bienveillant.

Les villes sont devenues des « nécropoles » désertes et paralysées (HF 10) où fourmillent

des fous qui, faute d’asile psychiatrique, déambulent dans les rues (HF 9). Cette

description offre le tableau d’une désillusion. Il y règne une guerre de l’ombre qui

entraîne la mort des combattants de tous bords (HF 11). La suite du récit, constituera dès

lors la tentative d’explication de cet état de chose.

Par ailleurs, certains personnages témoignent de l’articulation d’une double

temporalité puisque leur vie actuelle est entièrement conditionnée par leurs méfaits ou

leurs déconvenues passées. C’est le cas de Zoaételeu dans L’Histoire du fou et de Zam

dans Trop de soleil tue l’amour. Cadet d’une famille nombreuse, Zoaételeu fut, à la

quarantaine, accusé d’être le maillon stratégique d’un réseau de militants clandestins et de

guérilleros et fut jeté en prison où il demeura pendant six ans (HF 14). Plus que toute
134

autre chose, c’est son corps ou sa vie qui est le site où se manifeste l’interaction du passé

et du présent. Le contraste entre sa vigueur d’antan et sa mollesse présente, est un

témoignage de l’alliance du présent et du passé. L’interférence du passé et du présent est

aussi présente dans Trop de soleil tue l’amour (1999) à travers Zam, personnage autour

duquel tourne une partie importante des péripéties du récit. Dans le roman, Mongo Beti

accable son personnage de malheurs sans fin comme on le verra plus loin.

Un autre lieu de lisibilité de l’enchevêtrement des temporalités est l’orientation

rétrospective du récit. L’Histoire du fou s’ouvre sur la présentation d’un débile mental

déambulant en tenue d’Adam sous le regard amusé des passants. Avant que le lecteur

n’ait été informé de l’identité du personnage ainsi mis en scène, le narrateur passe

immédiatement à une explication des origines de cette folie et affirme : « En effet, le fou

a une histoire, d’autant plus déplorable que ce n’est pas vraiment son histoire, comme on

en jugera, mais l’histoire de son père, et, à vrai dire, l’histoire d’un peuple qui rêva

beaucoup, mais souffrit plus encore, l’histoire qui va être racontée ici » (HF 11). La folie

ne serait donc qu’une allégorie de l’infortune du peuple entier puisque le narrateur impute

l’origine de l’état morbide du fou aux générations ayant précédé sa venue au monde, ce

qui confirme davantage l’idée du pessimisme. Qui plus est, l’histoire des ascendants est

indissociable de celle des luttes d’émancipation coloniale, si bien que par une relation de

transitivité, la forfaiture de la génération présente, ici représentée par le personnage du

fou, est le résultat de l’échec du processus d’engendrement d’une nation indépendante à

l’issue de la colonisation. Le passé, la mémoire, sert ainsi de point de référence pour

expliquer le présent.
135

Il faut cependant souligner que la notion de mémoire comporte ici une double

signification puisqu’elle renvoie aussi bien à l’histoire du pays d’origine qu’à

l’expérience d’exil. Dans un cas comme dans l’autre, le vécu se mêle de manière

indistincte à la mémoire et donne au récit une forme rétrospective. Ainsi, c’est dans le

passé, fait de rêves et de désillusions, qu’il faut chercher la cause de la déconvenue

actuelle du peuple mis en scène dans l’œuvre, et plus spécifiquement à « la proclamation

de l’indépendance de la jeune république proclamée le 1er janvier 1960 dans le tumulte, la

discorde et le sang, trois malédictions dont le mariage maléfique allait infliger tragédie

sur tragédie à notre peuple » (HF 13). Cette convocation du passé comporte alors une

valeur justificative de l’état actuel de la société caractérisé par une dictature sanguinaire,

l’instabilité politique, l’absence de liberté d’expression, la délation, l’arbitraire, pour ne

citer que quelques fléaux. Or, si tous les événements actuels s’expliquent uniquement par

la tragédie du passé, n’y a-t-il pas là un risque de tomber dans un déterminisme historique

qui exclut la responsabilité du sujet ? La génération actuelle n’a-t-elle pas une part de

responsabilité dans les malheurs qui l’accablent ? Zoaétoa—c’est ainsi que s’appelle le

fou—ne devrait-il pas chercher en lui-même la cause de ses malheurs ?

Le récit de L’Histoire du fou est construit sous forme de flash back comme l’atteste

l’ouverture du roman par la fin de l’histoire. La rencontre brutale avec le débile mental

qui ouvre le récit ne trouve sa justification qu’à rebours, à mesure qu’on avance dans la

lecture de l’œuvre. L’incipit du roman devient de ce fait une évocation à l’avance d’un

événement qui, dans une séquence chronologique sans entorse, aurait constitué la

conclusion de l’histoire. Cette stratégie narrative permet, une fois que la fin de l’histoire
136

est connue, de faire un retour en arrière pour rattacher les événements présents à des faits

antérieurs qui en constituent l’explication.

Au terme de cette analyse de la mise en scène du témoin comme trait fondateur du

témoignage littéraire, il convient à présent de s’interroger sur la signification et les visées

du témoignage. On constate tout d’abord une forte présence du ludique. Ainsi, c’est de la

manière suivante que le narrateur présente les membres du conseil de cabinet des chefs

d’Etat successif : le centre de décisions de la République est constitué d’un ensemble

d’institutions réunies autour du chef de l’Etat. Autour de celui-ci siègent des « conseillers

intimes » qui, non seulement frappent par leur incompétence, mais surtout, viennent tous

de la même famille que lui. Le narrateur le présente comme étant « son conseil de famille,

véritable nid de faucons prêchant la guerre en toute circonstance » (106). On peut citer : «

le ministre d’État sans portefeuille » (93), le jeune procureur frivole et désinvolte (101),

neveu du chef de l’Etat ; le vieux général illettré, président du tribunal (104), le jeune

capitaine contestataire (104), le père de la plus jeune concubine du chef de l’Etat (p.107)

; l’oncle du chef de l’Etat, seul survivant de sa génération (107) ; le premier secrétaire de

l’ambassade de Washington, par ailleurs frère cadet du chef de l’Etat (107) ; le

commandant de la gendarmerie, cousin issu de germain du chef de l’Etat (108) ; « le

deuxième mari de l’unique tante maternelle du chef de l’Etat, se disant par ailleurs

titulaire d’un DEA de psychologie appliquée de la faculté de Rouen et, malgré son âge

avancé, chef de département de cette discipline à l’université nationale » (109) ; « le fils

aîné du chef de l’Etat ; il n’avait aucune qualité hormis celle de bachelier, section A (avec

une seule langue vivante) –encore avait-il fallu, pour qu’il décrochât enfin ce parchemin
137

convoité, retirer ce personnage sans égal d’un établissement privé de l’ancienne

métropole au terme de cinq échecs successifs, et le rapatrier manu militari, car il se

plaisait beaucoup là-bas, pour le produire devant un jury national dont tous les membres

avaient dîné la veille dans la salle à manger d’apparat du palais paternel » ( 111). Il s’agit

en clair d’un népotisme qui se targue d’être une démocratie. C’est un univers où la

consanguinité passe avant toute chose. La succession des chefs d’Etat à un rythme effréné

recèle en elle-même une dimension ludique. La fantaisie dans la peinture des

personnages, qui frise le comique, devient un élément de la déconstruction du réalisme.

L’analyse de L’Histoire du fou nous a permis de voir comment Mongo Beti se

distancie progressivement de l’optimisme qui l’animait dans La France contre l’Afrique.

Cette distanciation se manifeste par la mise en texte d’une écriture qui mobilise les traits

du réalisme magique à savoir, l’irrationnel, l’illogique, l’intrusion du surnaturel, la

prédominance de l’ironie et de l’humour et surtout la candeur affichée par le narrateur

lors de la narration de faits hors du commun. Bien que l’exposition des faits historiques à

l’origine de ces faits étranges contredise quelque peu le réalisme magique—dans la

mesure où elle lie leur origine à l’histoire—on peut cependant percevoir l’intrusion de ces

faits inimaginables suivant une logique cartésienne comme le signe même de la

désillusion qui prend corps et va animer les prises de position littéraires ultérieures de

Mongo Beti. Ce roman représente ainsi un pas initial dans l’expression d’un malaise qui

s’en ira croissant à mesure que Mongo Beti s’imprègne des réalités de l’Afrique

postcoloniale.
138

CHAPITRE III
TROP DE SOLEIL TUE L’AMOUR OU L’ENGAGEMENT
LITTERAIRE A L’EPREUVE DU REEL

L’installation de Mongo Beti au Cameroun en 1994, immédiatement après avoir pris

sa retraite de la fonction publique française, s’inscrit, au même titre que bon nombre

d’actions entreprises en exil, dans le militantisme de l’ancien exilé pour le développement

de l’Afrique. Plutôt que de demeurer en France où il aurait pu mener une retraite paisible,

entouré de sa famille, il choisit d’aller se confronter à la réalité du quotidien africain. La


139

décision de s’établir dans un pays dont les mœurs lui étaient désormais peu familières, du

fait de sa longue absence, est motivée par sa détermination à s’investir pour le bien être

des siens.71 L’ouverture de la Librairie des Peuples noirs à Yaoundé s’inscrit dans cette

perspective puisqu’elle constitue un puissant moyen d’éducation des lettrés sur ce qui se

passe dans le monde. A travers elle, le public Camerounais peut avoir accès aussi bien

aux ouvrages de Mongo Beti qui, jadis frappés de censure n’étaient pas diffusés sur place,

qu’à bon nombre d’autres livres publiés à l’étranger et jusque-là inconnus du public.

L’établissement est considéré par Jean-Marc

Ela comme « la première vraie librairie du pays depuis l’indépendance » et totalise

« 5000 livres sur 300 mètres carrés dans un pays où le prix d’un livre équivaut au Smic »

(Ela 2001).

Cette reconversion dans le métier de libraire en dépit du coût élevé du livre sous les

tropiques se fait parallèlement à d’autres entreprises s’inscrivant dans le même objectif de

contribuer à l’épanouissement de ses semblables.72 Son retour est ainsi l’occasion d’une

mise en pratique des idées qui, à partir de l’exil, lui avaient quelque fois valu l’accusation

de « télé engagement » par certains de ses congénères (Mbock cité par Bissek 29). Son

71
Mongo Beti affirmait à son retour d’exil : « je suis venu pour joindre mon geste à ceux de la jeunesse
journaliste et des jeunes écrivains comme Monga qui luttent contre la censure et je me disais, compte tenu de
mon expérience dans ce domaine-là, car victime de la censure en 1972, que malgré tout on acquiert de la
solidité, de l’expérience à force d’être victime de la censure. Puis, je me dis : je vais leur proposer des idées
nouvelles pour lutter contre ce gouvernement qui censure et, ces idées, je vais les proposer au fur et à mesure
de mon séjour au Cameroun » (In Bissek 92).
72
Mongo Beti est tour à tour exploitant forestier, agriculteur (de tomates, de bananiers plantains, de maïs, de
soja), éleveur de porcs, tenancier d’un petit commerce (épicerie à Akométam son village natal), auxquels il
faut ajouter sa fonction de tribun (Kom 2002 17).
140

militantisme dépasse pour ainsi dire le cadre du discours, même si celui-ci en constitue

toujours une composante consubstantielle.73

Cependant, les réalités de l’Afrique postcoloniale diffèrent à plusieurs égards de

celles du « pays mythique »74 pour lequel il nourrissait de grands projets pendant l’exil et

au moment du retour, et de ce fait, ne favorisent pas le déploiement de ses ambitions. Par

ailleurs, ceux pour qui il s’engage ne semblent pas toujours conscients des enjeux d’un tel

dévouement. Dans une interview accordée à Boniface Mongo-Mboussa à l’occasion de la

parution de Trop de soleil tue l’amour, l’écrivain rebelle établit le déficit d’engagement

des Camerounais en ces termes : « [...] Je ne reconnais plus les Camerounais actuels ; ils

sont mous, nonchalants, ils ne sont pas à l’image des Camerounais que j’ai connus quand

j’étais adolescent » (In Mongo-Mboussa 1999 90). La déception qui caractérise cette

affirmation intervenue cinq ans après son installation au Cameroun, est représentative de

la nouvelle vision qu’il a désormais de ses congénères. Son constat s’accompagne d’un

regard rétrospectif et nostalgique, celui des luttes de libération coloniale qu’il a toujours

considérées comme étant le moment héroïque de l’histoire du Cameroun. Lorsqu’on sait

que c’est cette apologie de l’héroïsme qui avait insufflé à sa théorie d’engagement une

dimension révolutionnaire, on peut se demander en quoi son observation de la postcolonie

73
Il ne saurait être ici question de prétendre à un inventaire exhaustif des occupations et des entraves
rencontrées par un homme aussi débordant d’énergie et aussi dévoué à l’épanouissement de son peuple
qu’était Mongo Beti au cours de la dernière décennie de sa vie. Des travaux importants ont été consacrés à
ce sujet, tels que l’interview de Mongo Beti réalisée par Ambroise Kom intitulée Mongo Beti parle (2002) et
Philippe Bissek, Mongo Beti au Cameroun : 1991-2001 (2006). On s’en tiendra à l’évocation de quelques
aspects de son expérience camerounaise pouvant permettre d’introduire l’analyse des implications de celle-
ci sur son écriture littéraire.
74
Dans son introduction à Mongo Beti parle, Ambroise Kom désigne ainsi le Cameroun tel qu’imaginé par
Mongo Beti ou raconté par d’autres pendant son exil (2002 18)
141

a modifié ses vues. Comment l’engagement de Mongo Beti s’ajuste-t-il pour rendre

compte des nouvelles réalités africaines qui ne s’expriment plus nécessairement en termes

antagonistes (potentat / peuple, Occident / anciens colonisés) ? Quelles sont les

implications littéraires d’un tel ajustement ? L’expérience de proximité de la réalité

africaine au quotidien procure-t-elle à l’écriture de cet auteur des paramètres proches de

ceux rencontrés dans les œuvres d’auteurs chez qui le désenchantement postindépendance

a nourri une nouvelle écriture visant à mettre à nu le chaos en Afrique postcoloniale ?

Telles sont les questions qui orienteront l’analyse de Trop de soleil tue l’amour dans le

présent chapitre.

On a souligné plus haut que l’engagement de Mongo Beti s’abreuvait à la source du

modèle fanonien du recours à la violence comme moyen de libération ; qu’il

s’envisageait en termes antagonistes ; et que l’époque se prêtait à une conviction sur

l’efficacité du recours à la violence insurrectionnelle comme moyen de résolution des

problèmes auxquels étaient confrontés les colonisés africains. Si le contexte de la guerre

d’indépendance d’Algérie avait inspiré les prises de position de Frantz Fanon en faveur

du soutien de la violence dans les luttes du Front de Libération Nationale (FLN) contre le

pouvoir colonial français, il y avait, ailleurs, des exemples tels que les mouvements du

Black Power, de l’Umkhonto we Sizwe - l’aile militaire de African National Congress

chargé d'effectuer des actions de sabotage contre le régime apartheid en Afrique du Sud -,

des personnages emblématiques comme Toussaint Louverture en son temps, Ruben Um

Nyobé, Che Guevara, Fidèle Castro, et bien d’autres qui, s’étant érigés en modèles de

rébellion, suscitaient l’engouement de l’intelligentsia africaine (Mongo Beti in Bissek


142

155). Si cette option était dictée par les circonstances de l’époque, la question est ici celle

de savoir si cette éventualité est toujours pertinente pour l’Afrique postcoloniale ? A son

retour d’exil, Mongo Beti affirme sa prédilection pour la non-violence politique et justifie

son choix par le besoin de s’arrimer aux réalités contemporaines (Ibid). Quelles étaient

donc ces réalités ? En quoi leur dénonciation constitue-t-elle la nouvelle perspective de

l’engagement de l’auteur ?

1. La confrontation avec la réalité

Dès son installation au Cameroun, l’exilé de retour s’attaque, on l’a souligné, à des

chantiers de développement nombreux et divers, ce qui lui permet de saisir la réalité

interne sous ses multiples facettes. Sans prétendre à un inventaire exhaustif des

occupations et des entraves rencontrées par un homme aussi débordant d’énergie et aussi

dévoué à l’épanouissement de son peuple qu’était Mongo Beti au cours de la dernière

décennie de sa vie, on s’en tiendra à l’évocation de quelques aspects de son expérience

multiforme pouvant permettre d’introduire l’analyse des implications de son expérience

camerounaise sur son écriture.75 En dehors de la librairie des peuples noirs, les ouvrages

auxquels il s’attaque en priorité sont ceux concernant l’adduction en eau potable,

l’électrification, la création d’emplois dans son village pour lutter contre le chômage des

75
Des travaux importants ont été consacrés à ce sujet, tels que l’interview de Mongo Beti réalisée par
Ambroise Kom intitulée Mongo Beti parle (2002) et Philippe Bissek, Mongo Beti au Cameroun : 19912001
(2006).
143

jeunes et réduire l’exode rural. Cependant, certaines de ces entreprises connaissent une

existence éphémère, leur poursuite s’étant heurtée à des obstacles liés à la

méconnaissance des réalités du pays par l’ancien exilé. Les problèmes rencontrés sont de

plusieurs ordres, à savoir, son ignorance des rouages du fonctionnement de

l’administration camerounaise comme l’atteste l’affirmation suivante :

Quand je suis revenu au pays, créer une librairie était mon principal projet, mais
mes premières activités se sont concentrées au village où j’ai commencé une
petite entreprise de bois. J’ai été très naïf au début. Je pensais que les choses
allaient se passer comme dans un système libéral normal. Mais très vite, je me
suis heurté aux autorités et leurs pratiques, qui sont très bizarres. Il n’y a pas de
loi. Je veux dire qu’il y a théoriquement une loi sur l’exploitation forestière au
Cameroun mais elle n’est absolument pas appliquée, comme toutes nos lois,
d’ailleurs. (MB parle 93)

A ces entraves liées à sa méconnaissance des rouages de fonctionnement de la

société, il faudrait ajouter les divergences de mentalités entre ses collaborateurs et lui

(Kom 2002 17), la discordance entre ses attentes et la réalité, le non respect de la

propriété d’autrui (MB parle 32) par ses congénères. Ambroise Kom atteste à ce propos

que :

Si l’administration l’a empêché d’exploiter et de commercialiser le bois, il a dû


abandonner la tomate et la banane plantain, sans doute à cause des problèmes de
gestion et de commercialisation, mais aussi et parce que tout le village se croyait
libre de venir s’approvisionner sans frais dans l’immense plantation de l’ancien
exilé […]. La culture du soja, produit encore méconnu dans son hameau et
l’élevage du porc se sont imposés comme des activités mieux maîtrisables.
(Kom 2002 17-8)

Il en est de même de la librairie où l’ancien exilé fait l’expérience de

l’irresponsabilité et du manque d’intégrité de la jeunesse camerounaise :

Je voulais former des jeunes pour qu’ils prennent la librairie des peuples noirs
en main […]. Dans un premier temps, je m’investis pour former une jeune
144

compatriote […]. Sa manie était d’organiser des espèces de thé mondain dans la
librairie, et elle introduisait alors ses amis, venus de l’extérieur jusque dans mon
bureau autour de ma table de travail couverte de documents dont certains étaient
confidentiels. Je ne fus pas plus heureux par la suite alors que j’avais décidé de
tester de préférence les garçons désormais. L’un s’avérait un sacré picoleur, qui
préférait la librairie à tout autre endroit pour cuver son odontol1. L’autre, un
Beti, était atteint de cleptomanie galopante ; tout y passait, CD de jazz pour
l’animation de la librairie, livres pris sur le stock, argent. Trois tentatives, trois
échecs cuisants. Une jeunesse responsable et intègre au Cameroun ? Il est vrai
que nous, les aînés, ne lui en montrons pas le chemin (MB parle 163-164).

Le précédent extrait dans lequel la dénonciation des tares de la jeunesse n’exonère

pas les aînés à qui incombe la responsabilité de montrer l’exemple, pose d’une certaine

manière, les jalons de la critique qui fera l’objet de la préoccupation de Mongo Beti tout

au long de Trop de soleil tue l’amour. La réalisation de ses multiples entreprises doit

souvent requérir, de sa part, des défis d’adaptation comme en témoigne le passage

suivant:

En ville comme au village comme à la librairie des Peuples noirs comme au


champ, Mongo Beti doit quotidiennement ajuster ses stratégies de réintégration
aux manières d’être de ses compatriotes. Et on pourrait en dire autant de son
expérience avec les hommes politiques et les nombreux autres acteurs sociaux
avec qui il collabore et dont le déficit de militantisme l’enragent constamment.
(MB parle 18)

Ajustement ne rime cependant pas avec mutisme pour cet homme dont le besoin de

proclamer son point de vue sur tout ce qui se passe autour de lui, relève d’un besoin vital.

Ses fonctions de tribun incluent aussi bien son activisme politique que sa participation

aux débats sur les problèmes cruciaux de la société à travers les médias.
145

Mongo Beti adhère à une structure politique (le Front Social Démocratique)76 et aspire à

une fonction politique de représentation. Quoique sa candidature pour le compte de sa

région d’origine aux électorales législatives en 1997 ait été rejetée par le ministre de

l’Administration territoriale au motif de sa citoyenneté77, sa participation à la campagne

électorale cette même année lui dessille les yeux sur l’immaturité politique des

Camerounais récemment acquis au pluralisme politique.82 Sa rupture avec le SDF, suite à

la désillusion causée par les querelles de leadership au sein de ce parti, n’entrave

cependant pas la poursuite de son militantisme qui se fera sur d’autres fronts. Il s’associe

à d’autres Camerounais pour créer et animer : le Comité pour la libération du citoyen

Edzoa (COLICITE), SOS Liberté et Nature, le Comité pour le rapatriement des fonds

publics détournés par Biya au profit d’une secte étrangère et bien d’autres (Kom 2003

64). En marge du sommet Afrique France tenu à Yaoundé en janvier 2001 auquel prit part

le président français Jacques Chirac, « le rebelle » avait entrepris de « dénoncer les

relations entre la France et l’Afrique » en déployant une banderole devant sa librairie sur

laquelle était porté « Chirac = forestiers = corruption = déforestation » (Zinga in Kom

2003 229). D’autres projets nourris par Mongo Beti resteront en suspens, tels que le

76
Dans la suite de l’argumentaire, la préférence sera donnée au nom anglais de ce parti (Social Democratic
Front) dont SDF représente l’abréviation.
77
Il détient encore un passeport français lorsqu’il pose sa candidature aux élections législatives, alors que la
constitution du Cameroun exige que l’on se dépouille de toute nationalité étrangère si l’on aspire à des
fonctions politiques de représentation. Il faut souligner qu’en 1996 déjà, Mongo Beti s’était vu refuser la
participation au vote lors des élections municipales pour la même raison (Mongo Beti parle 123-4 ; Bissek
37-8). Evidemment, Mongo Beti ne reste pas silencieux devant ce qu’il considère comme relevant de
l’injustice. Il engage un procès qu’il perd contre le pouvoir qui maintient son refus de lui délivrer une carte
d’électeur. 82
Mongo Beti fait de cette expérience politique une des plus marquantes de son retour. Parmi les expressions
qu’il utilise pour la décrire, on peut citer : « c’était écœurant », « nous avons bavé », « mentalité effarante »,
« dérapage vers la mangeoire » (Mongo Beti parle 123-125).
146

projet de création d’une radio libre à Yaoundé. Cependant, cet activisme lui attire souvent

les foudres du pouvoir : « Il subit en janvier 1996, dans la rue à Yaoundé, une agression

policière. Il est interpellé lors d'une manifestation en octobre 1997 ».78

Comme avec Peuples noirs, peuples africains en son temps, « tribune des radicaux

noirs », l’ancien exilé se fait « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche »

(Césaire 1969) dont l’image et les écrits inondent les journaux indépendants locaux84. La

variété des sujets qu’il aborde témoigne de la diversité des fronts sur lesquels Mongo Beti

intervient (Kom 2003). La presse privée camerounaise, qui n’échappe pourtant pas à sa

critique souvent très acerbe, devient une tribune d’expression libre de ses opinions sur

diverses questions et d’information sur ce qui se passe dans le monde. Parmi les sujets qui

retiennent son attention critique, on peut citer l’évaluation des imperfections de la société

postcoloniale dans laquelle il vit désormais, l’expression de ses contrariétés et de ses

frustrations quotidiennes, la dénonciation des méfaits des hommes politiques camerounais

et français, des hommes de média camerounais dont il critique le manque de

professionnalisme, le mauvais usage de la langue française, la condamnation de

l’intelligentsia qu’il juge indigne des défis qui se posent au monde actuel et bien d’autres

78
Anonyme. « Mongo Beti : repères chronologiques ». http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/mongobeti.htm 84
Peuples noirs, peuples africains cesse de paraître en 1991 après quatorze ans d’existence (janvier 1978 à
avril 1991) et quatre-vingt numéros parus. C’est désormais dans les journaux indépendants camerounais que
se fera la médiatisation des prises de position de Mongo Beti. L’ouvrage de Philippe Bissek intitulé Mongo
Beti à Yaoundé: 1991-2001 (2005) rassemble les articles de presse produits par Mongo Beti pendant la
décennie qui a succédé à son retour d’exil. L’ouvrage comporte 457 pages et un nombre d’articles largement
au-dessus de la centaine. Un peu plus de quatre cinquième est consacré à la production journalistique de
Mongo Beti.
147

questions liées au destin de la postcolonie africaine. L’affirmation suivante donne un

aperçu de la nature de certains sujets abordés :

Quand je suis revenu ici […], j’avais une lecture idéaliste de la réalité africaine
[…]. Mon éducation se fit lentement à travers une cascade d’expériences
amères, à commencer par le contact avec les assureurs africains […]. Cela va
très bien, et très vite quand on souscrit une police et qu’on verse de l’argent.
Mais voulez-vous déclarer un sinistre ? Alors là, ça ne va plus du tout, mais
alors plus du tout. Ce fut pareil avec un avocat qui s’était proposé de me
débarrasser d’un bailleur qui me harcelait de demandes d’augmentation de loyer
dans un local affligé de nombreuses nuisances. Je ne tardais pas à constater que
loin de me défendre, il s’était acoquiné avec la partie adverse pour relancer
l’affaire tous les trois mois, en espérant m’extorquer à chaque fois 400 000
francs d’honoraires, une rente substantielle dans un pays appauvri jusqu’à la
moelle par Paul Biya […]. Ces deux épisodes résument désormais ma vision de
la société camerounaise : ‘l’enculage’ permanent, l’arnaque à tous les coins de
rue, la magouille à tous les étages. (MB in Bissek 2005 387-8)

Si on doit ici déplorer le fait que cette conclusion généralisante découle de deux cas

d’injustice seulement, c’est la chute de la citation qui en dit long sur l’incidence de

l’épreuve du réel, sur la métamorphose que subit sa vision de la société camerounaise. Il

faut souligner que très vite, la presse devient aussi un haut lieu de polémique et que

Mongo Beti se met à dos tous ceux qu’il soupçonne d’incompétence ou d’intelligence

avec les pouvoirs politiques. Certains de ses articles déclenchent des tollés dans la presse

par les personnalités indexées qui n’hésitent pas à faire usage de leur droit de réponse.79

79
Le cadre réduit de ce travail ne permet pas d’inventorier toutes les polémiques que Mongo Beti a eues avec
ses compatriotes. On se contentera néanmoins d’en citer quelques unes, à savoir, sa controverse avec Hogbe
Nlend, haut dignitaire de l’opposition politique camerounaise nommé Ministre de la Recherche scientifique,
à la suite d’un réquisitoire contre l’UPC dans lequel Mongo Beti fait le constat de la mort de ce parti
révolutionnaire historique. Pierre Ngijol Ngijol vole au secours de Hogbe Nlend et s’attire les foudres de «
l’écorché vif ». Le débat s’oriente désormais vers la définition de l’intellectuel. A cette dernière, s’ajoute la
polémique avec Pius Njawé, directeur de publication du Messager, au sujet de l’incompétence de ses
collaborateurs.
148

La nouvelle vision qu’a Mongo Beti de la société camerounaise influence l’écriture

de Trop de soleil tue l’amour. Avant sa parution en librairie, cette œuvre connaît une

publication préalable en feuilleton dans les colonnes du journal Le Messager en 1998

sous l’intitulé Mystères en vrac sur la ville.80 J’ai moi-même consacré une

communication à ce sujet dans lequel j’étudiais le phénomène roman feuilleton et sa

réécriture en roman.87 L’écrivain y met en évidence le laxisme d’une l’élite africaine

insouciante et les faillites d’une classe politique atteinte de misère morale. Les

accointances de cette dernière avec l’ancienne Métropole dans le pillage des ressources

ont aggravé les conditions de vie des populations qui doivent désormais « Jouer des

coudes pour s’en sortir ». Le gens du peuple ne sont ni représentés en haut lieu ni

informés par l’élite locale qui brille par son irresponsabilité notoire. Le dévoilement des

tares de la société a pour but de susciter la prise de conscience en vue du changement.

La publication de ce roman en feuilleton est une forme d’engagement dans la

mesure où elle relève du besoin d’atteindre le plus grand nombre d’acheteurs potentiels et

de favoriser la circulation des opinions de l’auteur. Le phénomène roman-feuilleton et sa

publication dans un journal d’obédience politique reconnue peuvent être diversement

interprétées : d’abord comme tentative d’affranchissement de la centralité éditoriale

parisienne dont les règles de sélection d’ouvrages et les canaux de diffusion échappent

souvent aux intérêts du producteur littéraire ; mais aussi comme prise en compte de la

publication ou un genre? Pour Isabelle Tournier, le roman-feuilleton est un genre caractérisé par «le suspens
qui tient le lecteur en haleine et lui promet la suite au lendemain, la rapidité du discours, l’action
mouvementée, les descriptions éclipsées par les dialogues [...], les personnages multiples et répétitifs»

80
Pour évident que cela puisse paraître, la définition du roman feuilleton pose néanmoins quelques problèmes.
La question qui divise encore la critique est celle de sa classification. Est-ce un mode de
149

(Adamowicz-Hariasz 7). Boyer pour sa part, envisage ce phénomène comme un mode de publication
puisqu’il « ne représente qu’un type de diffusion parmi d’autres» (69). Si ces deux avis montrent la
difficulté à trouver un consensus sur la classification du roman-feuilleton, le troisième terme que propose
Adamowicz-Hariasz mérite qu’on s’y attarde. Elle établit une différence entre le roman publié en feuilleton
et le roman-feuilleton, le premier étant n’importe quel ouvrage de fiction publié en tranches, tandis que le
second, conçu/commandé en vue de faire partie intégrale du journal (9). Aussi, il semble qu’une des
caractéristiques du roman-feuilleton soit qu’il est in status nasciendi au moment de sa publication. Il se crée
au gré de sa parution dans le journal en fonction de sa réception. Or, non seulement l’épreuve entière de
Mystères... était disponible avant le début du feuilleton, mais aussi, la re-publication en volume fait de lui
un roman en feuilleton selon la définition d’Adamowicz-Hariasz.
87
Yvonne-Marie Mokam. « Conquérir le lectorat endogène: Mongo Beti et le roman-feuilleton ».
Communication au Colloque de l’Association des Littératures africaines (ALA), Boulder, Colorado, 2005,
inédit.

difficulté d’accès au livre produit à Paris pour le lectorat camerounais à cause des coûts

prohibitifs dont il est souvent l’objet. Visant à satisfaire, à moindre frais, les attentes du

lectorat endogène, le roman-feuilleton représente pour l’auteur une option informelle de

diffusion à l’abri de la chape de plomb du pouvoir politique qui favorise la propagation de

ses idées politiques.

La publication de Mystères en vrac dans la ville a constitué une zone de transition

qui préparait la sortie du roman en volume. Alors que sa publication au Messager visait

un lectorat local et régional, les perspectives de diffusion à l’échelle planétaire imposent

au roman en volume d’autres considérations qui entraînent des remaniements aussi bien

au niveau interne qu’externe de l’ouvrage. Le lectorat visé joue ainsi un rôle important

dans l’écriture si bien qu’un texte conçu pour un certain lectorat peut ne plus tout à fait

convenir si on le destine à un public différent, ce qui peut expliquer les dissemblances

observées entre la version du roman en feuilleton et Trop de soleil tue l’amour. Mongo

Beti évoque ses tractations avec son éditeur au sujet du titre de son roman lorsqu’il

souligne que :
150

Ce titre est une longue histoire. Au début, mon livre s’appelait: Les Exilés sont
de retour. Un titre qui à mon avis correspondait au contenu du roman. Mais mon
éditeur est un homme assez difficile [...]. Il m’a fait comprendre qu’autant ce
titre peut-être éloquent pour un Camerounais, autant il ne parle pas au Canadien
ni au Belge, etc. Il fallait donc chercher un autre titre [..]. Je lui ai envoyé un lot
de titres parmi lesquels il y avait celui-ci [Trop de soleil...], qui l’a enthousiasmé
[...]. Je dois avouer qu’il n’est pas trop explicite. Il est assez énigmatique (MB
in Mongo-Mboussa 1999a 16).

Les logiques extra-littéraires sont ainsi entrées en jeu dans la détermination du titre

et éventuellement dans la réécriture de l’ouvrage, ce qui prouve à merveille que le lectorat

visé par le roman en feuilleton était bien endogène. Objet de marketing par excellence, le

titre, renfort et accompagnement qui entoure et prolonge le texte, doit attirer dès le

premier abord la clientèle (Genette 7). Un titre comportant le mot ‘‘amour’’, thème à

portée universelle, a plus de chance d’avoir du succès auprès de l’acheteur

potentiel.

Cependant, le roman en feuilletons est loin d’avoir atteint l’effet escompté. Alors

qu’il était destiné à bousculer les habitudes des lecteurs qui attendraient avec anxiété les

prochaines livraisons du journal pour découvrir la suite de l’histoire, la publication de

Mystères en vrac dans la ville dans le journal local passe pratiquement inaperçue.

Philippe Bissek affirme à ce propos que : « Trop de soleil tue l’amour rencontre un

certain succès à l’étranger, alors que sa publication en feuilleton dans Le Messager sous

le titre Mystères en vrac sur la ville n’avait provoqué aucune réaction au Cameroun qui,

pourtant, est le théâtre presque exclusif de ce thriller décapant » (Bissek 2005 69).

Se situant à la charnière de la phase littéraire post-retour, Trop de soleil tue l’amour

prend en compte les réalités de son contexte. Parue cinq ans après l’installation de
151

l’auteur au Cameroun, Mongo Beti y fait un diagnostic impitoyable du Cameroun

postcolonial dans lequel il vit désormais. On a déjà montré dans le chapitre précédent

qu’au cours des années quatre-vingt dix, la montée des revendications pour les libertés

allaient de pair avec la persistance de l’autoritarisme. Mais on n’a pas suffisamment

articulé le fait qu’il s’agissait d’un réflexe de survie du pouvoir politique postcolonial

dont la pérennité s’était faite suivant des méthodes particulières de préservation décrites

par Achille Mbembe dans son ouvrage De la Postcolonie. Le chapitre intitulé « Du

Commandement » est le lieu où l’historien et politologue camerounais expose les

mécanismes déployés par les « potentats » africains pour assurer le « commandement ». 81

De son point de vue, la sauvegarde de l’autorité de l’Etat passait alors par le diptyque

« violence et allocation » (78). D’une part, le déploiement de la violence permettait de «

réprimer la dissidence, écraser les rébellions, étouffer la contestation, ou tout, simplement

s’emparer du pouvoir » (70). En revanche, la force économique générée par l’écoulement

des produits de rente et des ressources naturelles devait contribuer à la création d’emplois

dans la fonction publique qui devaient servir de moyen d’autorité. L’allocation des

salaires devait, de ce fait, maintenir les salariés sous le contrôle du potentat. Au-delà de la

rémunération obtenue en contrepartie d’un travail accompli (Mbembe 71), le salaire versé

par l’Etat devait jouer un rôle particulier dans le processus de « fabrication des

allégeances » (79) : il servait à « acheter l’obéissance et […] arrimer la population à des

dispositifs de discipline » (Mbembe 2000 74).

81
Le terme de « commandement » est définit par Mbembe comme « relations spécifiques d’assujettissement
» (Mbembe 2000 41).
152

Les ressources ainsi mises à contribution dans la construction et la sécurisation du

pouvoir du potentat, n’étaient toutefois pas inépuisables. Au cours des années

quatrevingts, le tarissement des denrées (Mbembe 79) commercialisables se conjugue

avec la chute des cours des matières premières sur les marchés internationaux, ce qui

engendre la baisse du pouvoir d’achat de l’Etat. Bon nombre d’entreprises publiques et

privées déposent leur bilan, contraignant au chômage des milliers d’employés très

souvent hautement qualifiés et dans la force de l’âge. Cette situation est aggravée par la

dévaluation du Franc CFA survenue en janvier 1994 et l’inflation des prix des denrées

d’importation, « l’érosion des réserves financières » (Mbembe ibidem) entraînant une

réduction substantielle des salaires. Cette indigence met à l’épreuve l’emprise de l’Etat

qui perd progressivement son pouvoir de maintenir ses administrés sous sa domination.

La contraction de dettes exorbitantes auprès des institutions financières

internationales pour combler le déficit budgétaire, ne suffit pas non plus à restaurer son

ascendance. Elle charrie plutôt une autre forme de dépendance vis-à-vis de ces créanciers

internationaux qui se sentent désormais l’autorisation d’intervenir de manière directe dans

la gestion interne du pays. Achille Mbembe décrit cette situation comme étant celle de «

l’effritement de leur indépendance et de leur souveraineté et de la mise (subreptice) des

Etats africains sous la tutelle des créanciers internationaux » (Mbembe 2000 108), si tant

est que celles-ci aient jamais véritablement existé.

La vacuité ainsi créée débouche sur des conséquences s’échelonnant, entre autre, de

la gestion délictueuse des ressources à la marchandisation des services publics, la

corruption et le racket, en passant par l’autonomisation des organes gouvernementaux tels


153

que la police, autrefois chargés d’administrer la violence (Mbembe 80-81). La formule «

Pays acéphale, Etat multicéphale » utilisée par Kom, illustre bien cet état de chose:

Autant chaque Général, chaque Commissaire paraît seul maître à bord de son
bout de troupe qu’il peut manipuler à souhait, autant chaque ministre s’institue
chef d’Etat dans son domaine et édicte comme bon lui semble les règles de
gestion qui pourrait être profitables, à lui et à ses acolytes. Pourquoi s’inquiéter
puisque l’une des règles d’or de l’Etat sauvage semble être la quiétude du loup
qui se sait seul maître dans son coin de forêt ? (Kom 1996 193)

Mais cette quiétude du loup implique la montée de la corruption et des voix illicites

d’enrichissement, ce qui témoigne de la prévalence de « la logique du moi d’abord »82 au

détriment d’une prise en compte de l’intérêt collectif. Mbembe omet justement de

souligner que l’emprise de l’Etat ne peut disparaître complètement avec l’érosion des

finances. Le réflexe de censure dont parlait Ambroise Kom dans Education et démocratie

en Afrique témoigne de la survivance de la chape de plomb et de l’autocensure.

Trop de soleil tue l’amour rend compte de cette réalité complexe. Dans sa note de

lecture, Boniface Mongo-Mboussa affirme que l’œuvre représente une interrogation sur «

les dysfonctionnements sociaux d’un continent à la dérive » (1999-2000 132). Ambroise

Kom affirme pour sa part, qu’ « à l’aide d’un humour burlesque et truculent, Mongo Beti

dénonce, une fois de plus, le scandale des dictatures à l’édredon qui sévissent en Afrique

» (Kom 1999-2000 47). Lilyan Kesteloot estime que Mongo Beti y dit l’horreur en riant

(2001 273). Abdourahman Waberi atteste, pour sa part, qu’il s’agit d’ « une mise à nu des

Afriques postcoloniales » (Waberi in Kom 2003 115). Pour Rodolphine Wamba enfin,

Cette expression m’a été inspirée par les remarques de Marie-Pierre Le Hir après ses lectures attentives du
82

manuscrit de cette thèse.


154

cette œuvre représente « le regard clair et lucide de l’auteur sur le quotidien d’une

capitale africaine à la fin des années quatre-vingt dix » (2004 169). Si ces différentes

observations ont en commun de mettre à nu le réalisme littéraire de Mongo Beti, elles ne

font pas ressortir la variation entre le réalisme de cette œuvre et de celles qui la précèdent,

et encore moins de celles d’autres auteurs africains de l’époque.

Installé au Cameroun, l’appréhension de la réalité à partir de l’intérieur confère à

l’œuvre de Mongo Beti une dimension fragmentaire comportant des traits de l’écriture du

chaos dont les critères de définition ont été exposés précédemment. La tâche consistera

dans la suite de mon exposé, à analyser la manière dont Trop de soleil tue l’amour se

distancie des romans précédents de l’auteur et le rapport que cette œuvre entretient avec

celles d’autres auteurs africains. Dans ce but, il est bon de rappeler d’abord quelles sont

les occupations de Mongo Beti au moment où il écrit ce roman.

2. La représentation du réel de l’Afrique postcoloniale

Trop de soleil tue l’amour est une représentation de diverses expériences qui ont

meublé la vie de Mongo Beti au Cameroun, et dont certaines sont évoquées dans ses

écrits non fictionnels. Dans son ouvrage intitulé Mongo Beti au Cameroun 1991-2001,

Philippe Bissek ne dit pas autre chose lorsqu’il fait le constat suivant au sujet de la

production littéraire post-retour d’exil de Mongo Beti :

Il peut se présenter un premier genre comme l’expression esthétique par


l’écrivain de son Retour au pays natal et un deuxième genre comme sa réaction
au quotidien de ce retour, aux conditions et aux hommes auxquels il se heurte,
155

aux contradictions que cette situation provoque en lui. Et quelle est la liaison
entre ces deux genres ? Il faudrait peut-être partir de l’épreuve du réel et du
quotidien pour examiner et comprendre l’auteur et son œuvre. Une œuvre
construite et vêtue d’ornements qui lui sont spécifiques par le déversement des
expériences personnelles à l’état brut et leur transformation (miraculeuse) en
épisode de romans. (Bissek 2005 10-11)

La justesse d’une telle affirmation ne fait aucun doute au regard de la manière dont

les œuvres manifestent leur contemporanéité en plongeant leurs racines dans l’expérience

de l’auteur. Cependant, il faut aller au-delà du simple constat pour analyser la manière

dont l’auteur construit l’inscription des œuvres dans le vécu et les expériences du

moment. Il s’agira, pour ce faire, de voir comment l’œuvre prend en compte certains faits

relevant du vécu de l’auteur et de mettre en lumière leur mode d’insertion dans les récits.

Ensuite, il sera nécessaire de prêter attention à la manière dont les figures narratives sont

saisies sur le vif, au manque de distanciation entre le moment du récit et celui de la

narration. En outre, la multiplicité des ressources du quotidien qu’offrent les événements

qui meublent ses expériences rend difficile la capacité du scripteur à se concentrer sur son

sujet.

La prise en compte de cette réalité vise un objectif de dévoilement car il s’agit de

mettre à nu « l’absurdité d’un univers désarticulé » (Sewanou Dabla cité par Kesteloot

2001 272), qui selon Kesteloot, correspond aux critères de définition de l’écriture du

chaos. Des questions se posent cependant sur l’objectif d’une telle convocation du

personnellement vécu. Correspond-elle au besoin de l’auteur d’apporter une réponse à


156

ceux qui l’ont accusé de « télé engagement »83 ou relève-t-elle tout simplement d’un

choix esthétique ? Sans pour autant sous-estimer la difficulté qu’il y aurait à déceler la

fiction de la « réalité », l’approche ici envisagée ne peut s’empêcher d’aller au-delà des

textes littéraires pour s’appuyer autant sur les prises de paroles publiques et le discours

journalistique de l’auteur, ses témoignages aussi bien que ceux des personnes qui l’ont

côtoyé, que sur une connaissance du contexte. Les théoriciens de la littérature ne sont pas

toujours clairs sur la ligne de partage qui existe entre la fiction et la fidélité aux faits qui

se sont effectivement déroulés. Il s’agit pourtant de voir comment l’exilé de retour

construit désormais sa fiction sur la base de ses expériences quotidiennes.

Trop de soleil tue l’amour est une œuvre dont le fil conducteur est l’idylle d’un

genre tout à fait particulier entre un journaliste nommé Zam et sa Bébète. C’est une

relation aigre-doux, ponctuée de ruptures et de réconciliations, d’amour et de souffrances

sur fond de tension sociale. Le récit ne se limite cependant pas à égrener les péripéties de

cette étrange idylle. Le réel sociohistorique de l’Afrique des années quatre-vingt dix ainsi

que l’expérience post-retour de l’auteur constituent les topos d’une narration sinueuse. Le

roman comporte ainsi une dimension documentaire doublée d’une dimension personnelle

liée à expérience camerounaise post-retour d’exil de l’auteur.

La modalité documentaire se perçoit à travers l’hétérogénéité des sujets relevant de

l’histoire immédiate abordés dans les romans. Il n’est pour s’en persuader que de

constater la récurrence des références au génocide rwandais abondant dans les textes

83
Lire à cet effet la note de lecture de La France contre l’Afrique de Charly-Gabriel Mbock citée par Bissek
(2006 28-29).
157

(TSTA 14, 26, 47, 55 ; BBNB 207). L’auteur y fait fréquemment, presque

obsessionnellement, allusion. La narration est le lieu de réflexion sur le génocide

rwandais et plus particulièrement sur le rôle joué par la France dans celui-ci. La

récurrence de ces références dans l’œuvre renvoie inéluctablement au contexte c’est-àdire

aux données extérieures au roman pour mieux en saisir la signification, ce d’autant plus

que l’œuvre renforce sa parenté avec les faits réels par la référence explicite qui y est faite

de la date de conception de l’œuvre : « Zamakwé entama aussitôt un soliloque, auquel

devaient se livrer au même moment bien des intellectuels (sic) africains rêvant d’épopée

et d’émancipation en cette année 1996, deux années après le génocide rwandais » (TSTA

14). L’évocation de cet événement historique d’envergure inscrit ainsi l’œuvre dans sa

contemporanéité et relève d’une critique sociale de la part de l’auteur.

D’un autre côté, la narration de Trop de soleil tue l’amour se fait l’écho de la

procession de Kabila vers Kinshasa, la capitale zaïroise. Le texte rend compte de la

progression du mouvement dirigé par le leader de la rébellion zaïroise (congolaise) contre

la dictature de Mobutu Sese Seko, mouvement qui se solde par la capitulation de ce

dernier et l’installation de son adversaire politique au pouvoir : Kabila à Kisangani

(TSTA 28), « il se raconte que Kabila a pris Uvira » (TSTA 54), « Kabila est à Goma »

(TSTA 61), annoncé par RFI, « Kabila [...] entré la veille dans Kinshasa » (TSTA 237).

Plusieurs épisodes du texte y sont consacrés comme en témoignent d’ailleurs l’épilogue

de Trop de soleil tue l’amour, ainsi que l’ouverture de Branle-bas en noir et blanc. Les

narrateurs des deux œuvres font l’éloge de Kabila, qu’ils considèrent comme un véritable

héros dont l’exploit a contribué à la libération de l’Afrique d’un de ses dictateurs les plus
158

farouches. Kabila devient ainsi l’idole du personnage nommé PTC (Poids Total à charge).

L’espoir que suscite le départ du dictateur Mobutu du pouvoir dans ce pays justifie la fête

somptueuse organisée par PTC en l’honneur dudit héros. La fiabilité de ces références

ainsi que leur coïncidence avec la réalité objective traduit la persistance de la sensibilité

militante de l’auteur, en dépit de l’envergure des problèmes qui entravent ses entreprises.

La mise en parallèle des faits évoqués dans le roman avec les faits historiques s’étant

effectivement déroulés à cette époque est frappante :

Début octobre 1996, il [Laurent Désiré Kabila] prend la tête de l'Alliance des
Forces Démocratiques pour la Libération du Congo Zaïre (AFDL) avec pour
objectif le renversement de la dictature du Maréchal Mobutu. Après sept mois
de conquêtes, les troupes de l'AFDL entrent, le 17 mai 1997, dans la ville de
Kinshasa, désertée par tout le clan Mobutu et par les principaux généraux. Cette
entrée, à l'exception de quelques heurts, se fait en toute tranquillité.
LaurentDésiré Kabila a gagné son pari "prendre la capitale du Zaïre avant juin
1997" et prend, de facto, le pouvoir en devenant le troisième Président du pays.
Le Zaïre s'appelle désormais la République Démocratique du Congo.84

L’œuvre littéraire ressemble ainsi à un moule où viennent se fondre la fiction et les

faits à travers lesquels il est possible de suivre l’évolution historique de l’Afrique

postcoloniale. De même, l’avènement de Nelson Mandela à la tête de la nation sud

africaine trouve sa place dans Trop de soleil tue l’amour. Cet événement reçoit les

faveurs du narrateur qui considère ce personnage comme un « messie des temps

modernes ». L’accession de l’ancien prisonnier politique sud africain à la tête du pays

ayant récemment renoncé au régime d’apartheid est ainsi célébrée comme un pas de plus

vers la libération de l’Afrique.

84
http://www.congonline.com/Politiq/laurentd.htm
159

Ces indices référentiels ne sont pourtant pas traités comme étant la matière

principale de l’œuvre. Leur apparition dans la fiction se fait de façon tout à fait

inattendue, au détour des discussions entre les personnages ou des réflexions du narrateur,

ou encore par voie de médias qu’écoutent abondamment les personnages. Même s’ils ne

constituent pas le sujet principal de la fiction, leur convocation souvent récurrente dans

les romans est de nature à forcer le lecteur à sortir du cadre textuel pour se référer au réel.

Il faut cependant souligner que l’injection de ces événements choisis parmi ceux survenus

en Afrique au cours de la décennie quatre-vingt dix, traduit l’engagement de l’auteur.

On devrait aussi noter, dans le discours de Trop de soleil tue l’amour et même dans

Branle-bas en noir et blanc, l’existence des détails réalistes relevant de la proximité de

l’auteur au Cameroun en général et plus spécifiquement la ville de Yaoundé où il s’est

installé après son retour d’exil. Les péripéties des deux récits se situent dans un milieu

urbain. Pour la première fois, Mongo Beti, qui avait jusque-là montré sa prédilection pour

l’espace rural et les bourgades environnantes, campe son récit essentiellement en ville.

Cet espace se caractérise par son cosmopolitisme, ce qui n’est pas sans rappeler Yaoundé,

la capitale camerounaise.

Cependant, par une image hyperbolique doublée d’ironie, Mongo Beti fait de cet

espace un lieu où la vie relève d’une prouesse quotidienne, ce qui pourrait correspondre à

un trait distinctif de l’écriture du chaos que Boubacar Boris Diop nomme « l’inflation du

réel » (Diop cité par Kesteloot 2001 272). Quelques exemples méritent d’être relevés : «

L’éclairage public s’allume dans certains quartiers le jour et s’éteint la huit venue », les

coupures d’eau sont monnaie courante, avec pour conséquence le fait que « les déjections
160

humaines [s’accumulent] et [mijotent] trente jours durant dans les cuves des toilettes des

résidences bourgeoises, empoisonnant l’air respiré par nos pauvres bambins, sans parler

des parents » (TSTA 11). Le recours au scatologique et la prédominance du sordide

permettent ainsi à Mongo Beti de dévoiler la condition dramatique de la postcolonie.

En outre, la démission des pouvoirs publics à œuvrer pour la protection des citoyens

et de leurs biens a engendré la montée exponentielle de la grande criminalité comme

l’attestent l’assassinat du « père Mzilikazi, respectable ecclésiaste » (TSTA 22), « grand

savant, futur prix Nobel » (TSTA 9), des « deux religieuses » (TSTA 29) et de la

première dame (TSTA 75, 80). Les rues de cette ville grouillent de fous (TSTA 11). En

somme, la vie est « un sinistre tableau » (TSTA 12). Les chaussées y sont pleines «

d’excavations et de nid-de-poule » (TSTA 83). C’est une capitale dépourvue de transports

publics, « depuis que la Sotuc, société nationale des transports urbains, a fait faillite il y a

très longtemps » (BBNB 213).

La proximité des détails donnés au sujet du personnage nommé Mzilikazi avec le

révérend père Mveng assassiné au Cameroun dans des circonstances similaires, est

marquante. Aussi, l’analogie onomastique entre la Sotuc dont il est question dans l’œuvre

et la société de transports urbains du Cameroun qui a effectivement existé confirme l’idée

d’une juxtaposition de la réalité et de la fiction. Il en est de même de l’homologie de

certains repères géographiques et des réalités objectivement vérifiables, ce qui confirme

la maîtrise de l’auteur des réalités locales de son nouvel environnement de résidence. On

peut citer en l’occurrence : Nkololoun (BBNB 300) « le banga » (BBNB 302) qu’il

définit comme étant le cannabis, « le banga » étant le nom que les Africains donnent à
161

cette plante (BBNB 133). Les croyances locales deviennent aussi des modalités du récit :

l’infirmité de la mère de Nathalie, pourtant diagnostiquée comme étant une poliomyélite

est interprétée comme relevant d’une pratique de sorcellerie (BBNB 105-110).

Ces renvois à des aspects divers de la réalité ambiante, par ailleurs articulées dans

les prises de parole publiques de l’auteur, est symptomatique du fait que Mongo Beti veut

donner à son œuvre une dimension d’archives. Toutefois, au-delà des références à la

réalité objective, l’œuvre de Mongo Beti convoque des détails concernant son expérience

personnelle ou se rapportant à sa vie. A cet effet, comment ne pas voir en l’amour du jazz

que partagent Eddie et Zam une expression de la personnalité même de l’auteur ? En

outre, comment ne pas lier l’élevage de cochons dont s’occupe le personnage nommé «

Le Bigleux » dans Branle-bas en noir et blanc à l’expérience propre de Mongo Beti qui,

parmi les activités qu’il a mises sur pied dans son village après son retour d’exil, s’est

consacré à cette tâche dans le but d’améliorer les conditions de vie des peuples de sa

contrée ? Le statut d’exilé de retour qu’il emprunte à ses personnages (l’avocat et Eddie)

peut tout autant être interprété comme reflétant l’expérience propre de Mongo Beti.

Même si Eddie ne ressemble pas par certains traits à son créateur—par exemple son

retour au pays sous contrainte—une autre dimension de la connivence entre les deux

instances est l’usage du pseudonyme. Mongo Beti et Eddie sont des noms d’emprunt, l’un

renvoyant à l’origine beti d’Alexandre Biyidi-Awala et l’autre liée à la passion du

personnage pour le jazz.

Dans Trop de soleil tue l’amour, Mongo Beti consacre un épisode à l’expérience

électorale en Afrique postcoloniale dans un contexte récemment acquis au multipartisme.


162

Il montre comment dans la bataille pour l’obtention des sièges aux élections législatives,

chaque parti politique déploie des stratégies pour convaincre la population à adhérer à son

projet politique. Il décrit par la même occasion les basses manœuvres du parti au pouvoir

qui, à court d’arguments, a depuis longtemps opté pour une stratégie consistant à

corrompre les populations par la distribution systématique des victuailles et des billets de

banque à chacune de ses campagnes électorales. Les populations ne se rendent plus

massivement aux manifestations politiques que dans l’espoir d’en tirer un bénéfice

matériel, ce qui compromet le déploiement d’un débat politique franc et soutenu par des

projets. Voici en substance comment Mongo Beti résume la situation rocambolesque à

laquelle doivent faire face les partis d’opposition devant une population longtemps

habituée à la démagogie du parti au pouvoir :

Un autre jour, [...] le cortège d’un parti de l’opposition entraîna le toubab dans
un village en tous points semblable au précédent, à moins que ce ne fût le
même. Tout se déroula de la même façon, au moins au début.

En descendant de sa voiture [...], le héros suscita le même tonnerre de youyous


et de roulements de tam-tams. Il tenta aussi de dialoguer avec la foule, mais sans
démagogie, en utilisant des arguments plus abstraits, plus rationnels, mais non
sans un réel succès.

Tout se gâta quand il dut avouer à son auditoire que son parti n’avait pas les
mêmes moyens que celui du chef de l’Etat et que, malheureusement, il n’avait
pas de boissons ni de viandes à offrir à ses hôtes. L’orateur, fort mal conseillé
[...] avait sous-estimé l’attente de la foule habituée de longue date à festoyer lors
des visites des politiciens. On frôla l’émeute. Des hommes brandissaient le
poing et même une machette la bouche pleine d’imprécations ; d’autres
ramassaient leur tam-tam et s ‘éloignaient ostensiblement, écumant d’une colère
silencieuse mais redoutable. (TSTA 170)85

85
Il faut dire que le chantage alimentaire constitue l’autre revers de ce processus. Si la largesse du pouvoir
politique constitue une stratégie de ralliement des populations à sa cause, la suspension des ressources est un
moyen de contrainte des intellectuels dissidents à jouer le jeu du prince, comme le confirme cette déclaration
que Mongo Beti place dans la bouche d’un personnage : « Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain,
163

Quelques années plus tard dans une interview qu’il accorde à Ambroise Kom,

Mongo Beti relate une des expériences politiques qui l’ont marqué depuis son retour

d’exil. Son récit fait écho à celui contenu dans l’œuvre littéraire :

Dès que les agents du parti au pouvoir savaient que nous allions dans tel village
[...] eux, ils passaient avant nous. Deux jours avant nous, ils donnaient à manger
aux gens, ils donnaient à boire. Je décris une des scènes dans mon roman, Trop
de soleil tue l’amour. Quand on arrivait dans le village, le RDPC était passé la
vieille ou l’avant-veille. On tenait de grand discours, les gens disaient : « Oui !
Bravo mais on veut manger !!! » On n’avait pas de sou. Hormis le fruit de nos
maigres cotisations, que pouvions-nous donner aux villageois pour les faire
manger ? [...].

Une fois, on est allé dans un village [...]. Nous avons fait les discours. Les gens
ont applaudi. Puis, à la fin, nous ne pouvions pas leur donner à manger ni à
boire car nous n’avions rien. Les gens étaient furieux. Ils auraient pu nous nous
lyncher. Il a fallu que nous décampions presto. Sinon, on avait l’impression
qu’ils nous auraient agressés. (Kom 2002 124-5)

La fidélité de cette scène à celle relatée dans l’œuvre est révélatrice de l’effort de

mise en scène des choses vues dans l’œuvre littéraire. Encore une fois, celles-ci sont

filtrées à travers le prisme de la subjectivité de l’auteur qui ne choisit, dans ce vécu, que

des détails susceptibles d’illustrer la critique sociale qu’il veut faire. Mongo Beti

revendique sans ambiguïté l’insertion dans la fiction, des fragments de son vécu. Même si

dans de Trop de soleil tue l’amour, il ne s’agit pas d’une narration à la première personne,

l’œuvre n’est pas moins basée sur l’expérience camerounaise de l’auteur étant donnée la

mon cher Georges ? Accule-le à la famine ; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà couché
à tes pieds » (TSTA 200-201).
164

similarité entre son vécu et les scènes romanesques, ce qui est symptomatique de

l’enracinement de la fiction dans son expérience africaine. Il met désormais à contribution

sa proximité sur le terrain pour construire son œuvre sur la base des situations qu’il

expérimente au quotidien. Philippe Bissek décrivait ce phénomène comme étant « le

déversement des expériences personnelles de l’auteur à l’état brut et leur transformation

(miraculeuse) en épisode de romans » (2005 11).

S’il y a brouillage de la ligne de démarcation entre fiction et réalité, l’imprécision

des frontières entre fiction et le vécu personnel n’en est pas moins perceptible. Les prises

de parole publiques de l’auteur en disent long sur le rapport étroit existant entre les faits

vérifiables et les œuvres littéraires. On se souvient du grief de Mongo Beti par rapport

aux journaux camerounais rédigés selon lui dans une langue approximative. Les faits

qu’il relate dans un article publié dans la presse camerounaise trouvent un écho dans Trop

de soleil tue l’amour (Bissek 223 ; 269-270 et TSTA 141). Zam s’inquiète de l’avenir de

l’organe de presse pour lequel il travaille après avoir remarqué une prolifération de

maladresses stylistiques et grammaticales dans les articles publiés par le journal. Il faut

souligner que cet épisode donne lieu au relevé d’un large éventail de ces bévues dans

l’œuvre :

Ce matin-là, Zam était furieux, la qualité du journal laissait toujours


effroyablement à désirer, selon lui. AU cours de la conférence de rédaction, il
avait dit à PTC :
‘Ce n’est pas possible ; nous allons perdre notre public. C’est mauvais, c’est
horrible, c’est du n’importe quoi. Il faudrait que les gars apprennent à écrire ou,
au moins, à lire dans un dictionnaire’.
Il lui avait mis sous le nez une liste de bévues plus cocasses les unes que les
autres – par exemple : éventrer un complot, une rentrée scolaire éminente,
165

perpétuer un assassinat, sabrer le champagne, une fosse sceptique, une


personnalité des plus imminentes, les délinquants pillulent […].

Vous autres qui, hier, se trouvaient de l’autre côté, Anne


Boisseau professe des menaces […].

Problème épineux que le nouveau patron de l’Enseignement supérieur s’y


penchera sans doute. (TSTA 141-142)

Cependant, une lecture de l’interview de Mongo Beti réalisée par Ambroise Kom et

publiée à titre posthume, ainsi que ses articles de presse parus dans les journaux

camerounais pendant la décennie qui a succédé son retour d’exil, apportent un éclairage

sur certains épisodes de l’œuvre post-retour d’exil de Mongo Beti qui étaient alors

considérés comme relevant de la fiction.

Alors que le dessein d’une telle écriture—qui mêle expériences de l’auteur,

documentaire sur l’Afrique et fiction—dépasse la personne de l’auteur, pour rendre

compte du réel environnant, l’œuvre est dominée par une désillusion marquée par

l’effacement de l’avenir comme l’atteste une conception temporelle selon le diptyque

passé / présent. Cet effacement de la notion d’avenir, qui traduit la désillusion de l’auteur

par rapport à un quelconque changement futur, se poursuit dans l’œuvre suivante. La mise

en scène de cette somme d’expériences, vise un objectif de transmission. Il s’agit de

communiquer à ses congénères son vécu en vue de les instruire.

Pour ce faire, l’énonciation littéraire puise dans les parlers locaux et se sert d’une

langue hybride caractéristique de la postcolonie. Conscient que la société en présence est

un «Vrai patchwork d’ethnies et de cultures, tour de Babel linguistique de surcroît», une

langue polyglossique, langue composite issue du brassage d’autres langues, s’avère mieux
166

indiquée pour atteindre le plus de personnes possibles.86 Alors que jusque-là, la fidélité de

Mongo Beti à une langue châtiée était remarquable, le roman foisonne de termes et

expressions relevant des parlers locaux, issus des langues locales transcrites, du mélange

des langues africaines aux langues européennes, ou des parlers argotiques que l’auteur

désigne par «français camerounais». L’objectif est ici de communiquer avec le peuple

dans une langue qui est la sienne, celle qui exprime la réalité ambiante dans son sens le

plus manifeste. De cette manière, l’œuvre établit un contact avec les lecteurs qui y

retrouvent certains parlers de leur monde environnant, les expressions de leur milieu, «la

saveur du parler local» (Wamba183).

Dans son article intitulé « écrivain et militant jusqu’à la moelle », Emmanuel

Dongala confirme le fondement de la fiction de Mongo Beti sur un socle réaliste en

soulignant à propos de Trop de soleil tue l’amour qu’il s’agit d’un roman « où l’on sent

transpirer une nouvelle joie d’écrire la vie de son peuple après plusieurs années vécues

loin du bercail, une nouvelle façon d’utiliser la saveur locale » (in Kom 2003 55). On a

ainsi, dans les œuvres, des expressions qui, pour être en français, n’en demeurent pas

moins déroutantes et à la limite incompréhensibles pour des francophones non initiés. Il

s’agit entre autres dans Trop de soleil tue l’amour de : « gros mots » [grands mots] (15) ;

« les marches » [manifestations de rue] (51) ; « Ça fait quoi ? » [Qu’importe ?] (94) ; «

celle qui m’a accouché » [celle qui m’a mis au monde] (119) ; « quand je ne suis pas en

place » [quand je m’absente] (120) ; « ils dérangent » [Ils nous embêtent, ils sévissent, ils

86
D’après Bill Ashcroft, «Polyglossic or polydialectal communities occur where a multitude of dialects
interweave to form a generally comprehensible continuum» (1989 39).
167

empoisonnent l’existence] (TSTA 127 et BBNB 242) ; « c’est que je suis riche » [je

serais riche] (129) ; « écorce » [philtre d’amour, magie] (161) ; « circuit » [gargote] (177)

; « concession » [propriété] (179). Branle-bas en noir et blanc en contient aussi un certain

nombre tel que : « mange-mil » [nom donné aux agents de la police à cause de leur goût

excessif pour les billets de mille des petits transporteurs] (16) ; « bordelles »

[putes] (23) ; « Maguida » [riche ou notable musulman originaire de la région du nord

(Cameroun)] (57) ; « chicotte » [fouet] (61) ; « je te dis » [Et comment] (66] ;

« cotisation » [tontine] (87) ; « Tu as même vu quoi » [c’est comme si c’était fait] (101) ;

« regardez alors les femmes ! » [Voilà bien les femmes] (233) ; « au trop » [au plus]

(240) ; « fais quoi fais quoi » [quoi que tu fasses] (242) ; « quartier » [bidonville] (245) ;

« vas là-bas » [laisse-moi tranquille] (255) ; « bière » [bakchich] (271) ; « être foiré »

[être foutu] (277) ; « couiller » [violer] (286).87

L’appropriation de ces parlers localement colorés par le discours littéraire permet de

rendre compte de l’état de la société et d’inscrire l’œuvre dans le réel. Elle a aussi une

valeur pragmatique dans la mesure où elle vise à établir une relation entre l’œuvre et sa

réception (Mokam). Mongo Beti affirme à ce propos qu’il existe trois registres de langue

dans Trop de soleil tue l’amour :

Dans mon prochain roman, Trop de soleil tue l’amour [...], je fais trois parts à la
langue : il y a la langue française que je parle et que parlent les gens qui ont été
en exil. Les intellectuels du crû parlent une langue qui est française, mais déjà
un peu déformée, quoique très peu. Les gens du pays, les gens qui ont été à
l’école, parlent une deuxième langue qui est très compréhensible, un mélange

87
On devra ici noter que L’Histoire du fou, œuvre publiée certes après le retour d’exil de Mongo Beti, mais
avant l’installation de l’auteur au Cameroun, ne contient pratiquement pas d’expressions colorées. Plutôt, un
personnage nommé l’avocat est connu pour sa propension à s’exprimer en latin. L’absence de coloration de
la langue de cette oeuvre confirme le postulat de la mise à contribution de l’expérience du séjour au pays.
168

d’africain et de langue française qui reste très compréhensible. Et


troisièmement, la population parle souvent une langue qu’il faut traduire, et qui
est en pleine évolution. Par exemple, l’expression : « c’est comment ? » est
incompréhensible pour quelqu’un qui n’est pas habitué au parler local. Il faut
traduire. Or, la langue que parle le petit peuple ici est très belle, très pittoresque,
mais il faut traduire pour que les gens comprennent ». (MB parle 145-6)

La prépondérance des notes de bas de pages dans les deux dernières œuvres

justifierait dès lors le besoin de l’auteur de mettre les « africanismes » (Kom 2002 186) à

la portée des lecteurs non initiés. Le point de vue de Mongo Beti sur la sollicitation des

notes de bas de pages pour expliquer les expressions étrangères au français métropolitain

est clair à ce propos :

Nous sommes dans une situation [...] où tout est tout est fait pour que le français
africain soit encouragé à se fragmenter, à devenir un dialecte étrange aux autres.
Moi je n’approuve pas cela. Je dis c’est quasiment inévitable mais c’est
dommage. C’est pour cela que je pense qu’il faut mettre des notes pour que le
contact soit maintenu entre les sociétés francophones. Mais tout le monde n’est
pas d’accord avec moi (Kom 2002 187).

Aux critères d’authenticité s’en ajoutent d’autres, liés au plan figuratif de l’œuvre,

qui mérite d’être explorés.

3. Ecrire le chaos postcolonial

Parler de l’écriture du chaos en référence à Trop de soleil tue l’amour c’est situer

l’étude qui sera ici menée dans le prolongement de celle de Rodolphine Wamba qui, dans

son article intitulé « Trop de soleil tue l’amour : une écriture du mal-être de Mongo Beti »
169

part d’une approche narratologique, stylistique et énonciative pour montrer comment

l’œuvre examinée dévoile la complexité de l’Afrique postcoloniale :

Suivant une démarche ‘onomasiologique’, qui consiste à partir de la notion des


effets de sens pour aboutir aux ressources linguistiques et stylistiques mises en
œuvre, [qui] s’articulera en deux points. D’une part, montrer qu’en fait, Trop de
soleil… est un thriller socque et cothurne, c’est-à-dire un texte tragi-comique qui
procure des sensations fortes. D’autre part, grâce à un repérage précis de la
proportion entre narration et dialogue, révéler une certaine dérive dans le
‘bienêtre’ de Mongo Beti (Wamba 2004 170)

Si l’analyse de Wamba permet de saisir les manifestations du chaos suivant les

critères génériques et linguistiques, elle n’articule cependant pas les aspects figuratifs et

poétiques sur lesquels reposera prioritairement mon analyse dans la suite de cette étude.

En effet, parmi les critères de définition de l’écriture du chaos mis en évidence par Lilyan

Kesteloot dans son Histoire de la littérature africaine, se situe en bonne place la

suppression du héros, « ou alors il devient falot, dérisoire, personnage errant, humilié,

vulnérable » (Kesteloot 2001 272). Ces indices sont présents dans Trop de soleil tue

l’amour : les personnages se distancient de ceux des romans engagés d’antan dans

lesquels on assistait à la mise en scène de protagonistes investis de la mission de

révolutionner la société.

Trop de soleil tue l’amour se fait l’écho d’une esthétique du « déficit de

militantisme », de la résignation et du refus de l’initiative. Ce point de vue est partagé par

Patricia Célérier lorsqu’elle affirme que « Mongo Beti désinvestit graduellement ses

protagonistes de leur intégrité d’opposants. Ce ne sont plus des personnages que leur

engagement moral rendait apte à faire face à la violence institutionnelle. Eux aussi sont
170

des figures de la désintégration sociale » (Célérier 2002 62). Cette analyse correspond à

ce que Locha Mateso appelle une « ‘contre-épopée’ dont les personnages sont vaincus par

leur propre histoire » (cité par Kesteloot 272). Si la justesse d’un tel constat ne fait aucun

doute au regard de Trop de soleil tue l’amour, on ne peut cependant pas limiter cet écart à

la conception des personnages. C’est de cette perspective d’analyse ancrée dans divers

aspects de l’écriture littéraire qu’il sera question dans la dernière partie de ce chapitre.

L’écriture romanesque de Mongo Beti s’affranchit des modalités du militantisme

que la critique avait relevé comme constantes de l’œuvre postcoloniale d’exil de cet

auteur88. Cette position est corroborée par l’ancien exilé lui-même à travers une réflexion

dans l’épilogue de Trop de soleil tue l’amour, à savoir : « Quand on ne peut pas agir, à

quoi bon essayer de comprendre ? A quoi rime la théorie si elle ne s’accompagne

d’aucune pratique ? » (TSTA 238). L’auteur, autrement dit, s’approprie le défaitisme

local pour mieux le dénoncer. Les Africains seraient-ils désormais persuadés de

l’impossibilité d’une amélioration de leur condition, au point de concevoir des œuvres

désinvesties de leur dimension militante ? Cette attitude prédispose ces derniers à une

acceptation résignée de leur condition. Si l’on en croit Gustave Massiah, cette citation

représente l’inversion d’une pensée que Karl Marx formulait en ces termes : « nous

voulons comprendre le monde pour mieux le transformer » (dans Kom 2003 148). Il est

possible de voir dans la précédente affirmation une distanciation de Mongo Beti par

88
L’expression « œuvre postcoloniale d’exil » renvoie aux romans publiés entre 1974 et 1984.
171

rapport à « l’esthétique de combat » (Mateso 1986 118) qui gouvernait ses prises de

position littéraires antérieures.

On se servira de ce qu’Achille Mbembe désigne par « logique d’accommodation »,

renvoyant ici à une disposition mentale qui consiste à prendre les choses comme elles

viennent et les gens tels qu’ils sont. Ceci implique que les forces en présence adoptent

une attitude résignée qui se caractérise par l’abdication ou la démission, au lieu du

compromis, l’engagement ou l’antagonisme.89 Plutôt que de se mesurer aux obstacles,

comme ce fut le cas dans l’œuvre antérieure au retour d’exil de cet auteur, l’adepte de la

logique d’accommodation est enclin à les endurer sans révolte et à s’en accommoder.

Trop de soleil tue l’amour est un roman à récits multiples dont l’un des fils conducteurs

est la relation des péripéties nébuleuses de Zamakwé, journaliste dans un quotidien

indépendant appelé Aujourd’hui la démocratie que dirige un certain Lazare Souop, dit

PTC. D’un bout à l’autre du récit, Zam connaît un sort dramatique. En ce qui le concerne,

on peut ainsi parler d’un programme narratif de type descendant, dans la mesure où il

passe d’une situation initiale quasi stable—une vie professionnelle bien remplie

agrémentée d’une relation amoureuse d’un type plutôt cocasse mais qui l’arrange—à une

dégradation progressive de sa situation - le vol de ses CDs de jazz ; la découverte d’un

89
Le terme accommodation m’a été inspiré par l’usage qu’en fait d’Achille Mbembe qui, dans son ouvrage
intitulé De la postcolonie, explique comment dans la postcolonie africaine, les rapports entre le pouvoir et
les administrés ne s’expriment plus nécessairement en termes de dominants/résistants : « […] comment
caractériser la relation postcoloniale sinon en terme de promiscuité : une tension conviviale entre le
commandement et ses cibles. C’est précisément cette logique de la familiarité et de la domesticité qui, a pour
conséquence inattendue, pas forcément la résistance, l’accommodation, le désengagement, le refus d’être
capturé ou l’antagonisme entre les faits et gestes publics et les autres sous maquis, la zombification mutuelle
des dominants et de ceux qu’ils sont supposés dominer » (2000 142).
172

cadavre dans son appartement; l’explosion survenue à son domicile; son arrestation à son

lieu de service à l’issue de laquelle il séjourne en cellule. Cette situation aboutit à la fin de

l’œuvre à son enlèvement après la disparition de sa bien aimée Elizabeth, dite Bébète.

Lorsqu’on sait que tout cela se déroule dans une ambiance d’insécurité grandissante,

puisqu’on compte parmi les morts de suite d’agression des personnalités prestigieuses y

compris le père Mdzilikazi, la Première Dame et bien d’autres, on ne peut s’empêcher de

s’interroger sur la manière dont le personnage répond à toutes les attaques perpétrées

contre lui.

En effet, le personnage de Zam se caractérise par son manque de charisme, son

défaitisme et sa résignation. Il subit sans coup férir les malheurs qui l’accablent, si bien

que même lorsque survient la disparition de son amante, c’est son ami Eddie,

autoproclamé avocat, qui entreprend des démarches en vue de dénouer l’énigme. En clair,

l’exemple de Zam permet d’établir que Trop de soleil tue l’amour donne à observer des

personnages qui brillent par leur promptitude à abdiquer devant les situations difficiles.

Contrairement à l’exaltation de la rupture qui animait les personnages des romans d’exil

de Mongo Beti, on a plutôt affaire dans Trop de soleil tue l’amour à un refus de cet

activisme au profit d’un retour à l’indolence. C’est ici que l’interrogation sur les enjeux

d’une mise en scène des personnages résignés, qui se laissent embarquer dans le cours des

événements sans y opposer la moindre résistance, qui n’agissent pas mais sont régis,

trouve toute sa pertinence.

Abdourahman Waberi atteste qu’à l’occasion du festival Étonnants Voyageurs tenu

en 1999 à Saint-Malo,
173

Mongo Beti avait passablement excité le public, et déçu nombre de jeunes


écrivains présents au festival, en parlant en des termes peu amènes des jeunes
[...]. Il nous a fait part de sa grande désillusion, une fois rentré au pays, vis-à-vis
des grandes catégories marxistes comme « la jeunesse », « le peuple » ou «
l’intelligentsia », africaine ou non. Cette désillusion se sentait encore plus
épidermiquement dans [...] Trop de soleil tue l’amour (Waberi in Kom 2003
113-114).

Ce témoignage permet de justifier le lien entre les observations de Mongo Beti sur

la société postcoloniale africaine dix ans après ses retrouvailles avec son pays d’origine et

le renouveau constaté dans sa création littéraire. Les personnages de la trempe de Zam

seraient alors des prototypes de la nouvelle image qu’il se fait de ses compatriotes après

son installation au Cameroun, image qui fait l’objet de critique de sa part. A cause de sa

mollesse, Zam est incapable d’entreprendre une quelconque action visant à changer le

cours de sa vie, et a fortiori celle qui pourrait être dirigée vers la transformation de son

monde pour le rendre plus vivable. Zam ne nourrit aucune ambition de transformer le

monde autour de lui mais construit un discours qui lui permet de le rendre plus vivable,

comme l’atteste sa réaction devant certaines situations.

Trop de soleil tue l’amour s’ouvre sur une complainte de ce personnage qui vient

d’être victime du vol de ses CDs de jazz, seul divertissement qui le détourne de la dureté

de la vie en Afrique postcoloniale. Celui-ci décide d’écrire à son ami résidant en

Métropole pour le tenir au courant de la situation et solliciter son aide dans la

reconstitution de sa collection musicale. Mais plutôt que de dramatiser la situation, voici

ce qu’affirme Zam : « Je vais tâcher d’y mettre un peu d’humour. Si tu ne mets pas un

peu d’humour ici dans la sauce quotidienne, comment feras-tu pour survivre, mon petit

père ? » (TSTA 9). L’humour devient dès lors le moyen par lequel Zam espère prendre
174

du recul par rapport au malaise qu’il éprouve dans une société dominée par l’absurde où «

rien ne rime jamais à rien » (TSTA 11) et où règne « l’incroyable monotonie existentielle

» (TSTA 12). Zam espère, par l’humour, compenser sa frustration et faire diversion à

l’angoisse qui le tourmente. En termes bakhtiniens, « le rire doit débarrasser la joyeuse

vérité dite sur le monde de peaux de mensonge sinistre qui la masquent, tissées par le

sérieux qui engendre la peur, la souffrance et la violence » (Bakhtine 1970 177).

C’est dire que l’humour est une forme d’expression à double face. Il dit de façon

cocasse la réalité de la vie de manière à provoquer un sentiment de satisfaction, ce qui

entraîne à son tour, la dissimulation de la réalité maussade. Le rire qu’entraîne l’humour

soulage ainsi la victime en commuant son tourment en gaieté. Mais au-delà de l’humour,

c’est la quasi démission du personnage face aux dures réalités de son existence qui retient

l’attention d’autant qu’elle constitue une nouveauté de l’œuvre de Mongo Beti qui a été

jusque-là dominée par des logiques antagonistes. On ne peut dès lors comprendre cette

suppression quasi-totale de l’action dans l’œuvre, cette démission des personnages, qu’en

situant ces derniers dans la rencontre de l’auteur avec l’Afrique postcoloniale. Le sujet

victime de la dure réalité quotidienne n’est engagé dans aucune entreprise visant à créer

une disjonction avec les forces antagonistes comme c’était le cas, par exemple, des

rubénistes dans La Ruine presque cocasse d’un polichinelle. Ces personnages, lancés à

l’assaut du chef usurpateur d’Ekoumdoum, n’auront de répit, malgré les difficultés qui se

poseront à eux, que lorsqu’ils viendront à bout de l’imposteur. L’attitude de Zam face à la

difficulté se distancie de celle des rubénistes. Plutôt que de chercher les voies et les

moyens de s’attaquer aux forces qui entravent son existence, il se complaît dans une
175

logique d’accommodation. Si l’humour comporte ainsi une fonction cathartique pour

Zam, sa visée est, pour l’auteur de dénoncer, par le rire, les mœurs de l’Afrique

postcoloniale.

Il est clair que la différence entre les œuvres d’exil et les œuvres post-retour se

situe aussi au niveau de l’identification de l’origine des malheurs qui accablent les

personnages. S’il est aisé à Zam d’égrener le chapelet de ses infortunes, la difficulté se

situe au niveau de l’identification de ceux qui en sont les orchestrateurs. Contrairement

aux rubénistes qui avaient compris que le malheur d’Ekoumdoum et par ricochet leur

malheur propre provenait de la présence, à la tête de leur village, d’un chef usurpateur à la

solde du pouvoir colonial, Zam semble ne rien maîtriser de ce qui lui arrive, ce qui rend

d’autant plus ardue une quelconque entreprise défensive. Ce défaut d’identification de

l’ennemi réel met ainsi à l’épreuve le constat fait par André Djiffack au sujet des œuvres

publiées en exil en ces termes : « Dans le cas précis de la littérature africaine

francophone, la croisade contre les forces du mal apparaît comme une stratégie salutaire

car, elle démystifie et démythifie le jeu et les enjeux de l’écriture en dévoilant l’ennemi

réel » (2000 24). Dans Trop de soleil tue l’amour, la multiplication et la diversification

des pôles d’inimitié ne sont pas de nature à favoriser l’identification de l’« ennemi réel ».

L’inertie de Zam se justifierait donc davantage par l’ignorance de l’origine réelle de ses

agresseurs, ou par une culpabilité refoulée de son propre passé, étant donné la révélation

qui survient à la fin du roman, à savoir que Zam est largement responsable de ses

infortunes, ce qui amène à reconsidérer son statut de victime. Zam souffre en effet de ses

propres avanies et mérite ainsi d’être puni. Car même s’il se fait passer aujourd’hui pour
176

un dissident du régime, il n’a pas toujours été subversif et c’est le spectre de ses méfaits

du passé qui rejaillit sur son présent. Le présumé fils par qui, comme on l’apprend à la fin

de l’œuvre, tous ses malheurs arrivent n’est-il pas la matérialisation du passé tumultueux

de ce personnage ? Son apparition à la fin de l’œuvre favorise la révélation du sombre

passé qu’a connu Zam. Mongo Beti semble ici lever un pan de voile sur la notion de

responsabilité afin de suggérer qu’à l’instar de Zam, le postcolonisé devrait chercher en

lui-même la cause de ses malheurs. Zam serait ainsi le symbole d’une postcolonie victime

d’elle-même, responsable de ses actes passés, mais vivant dans le refoulement de ces

méfaits.

Les compétences qui sont attribuées au personnage de Zam par l’auteur ne le

prédisposent à aucun acte performatif en vue de se disjoindre de ses adversaires—qu’il

ignore par ailleurs—tant il est vrai qu’il se révèle être un « mécréant » (TSTA 20), un

candide (TSTA 78) doté d’une « personnalité [...] trop encline au stoïcisme » (TSTA 47).

D’autres détails de son portrait le donnent pour « un intello pas très lucide » (TSTA 176)

et un alcoolique. Pareille description est loin d’impliquer des qualités de révolutionnaire

ou tout au moins de révolté. On ne saurait dès lors s’attendre à une quelconque profession

de foi de sa part, mouvement préalable à tout engagement. Son ami Eddie le présente

comme « un type finalement inoffensif et tellement éloigné de nos réalités » (TSTA 82)

puisqu’il subit sans coup férir les multiples attentats perpétrés contre lui.

Le roman révolutionnaire de Mongo Beti mettait en scène des sujets qui, investis de

la modalité du « faire », entreprennent et accomplissent des actions s’inscrivant dans

l’ordre du performatif. Leur position en disjonction permanente avec les forces sociales
177

les propulsait vers un idéal d’affranchissement. Les figures s’affrontaient contre les forces

régressives, leurs actions visant non à l’assouvissement de besoins personnels mais le

plus souvent d’ordre social.

Or, on est loin de ce contexte dans Trop de soleil tue l’amour qui donne à voir la

démobilisation à tous les niveaux de la société. Des forces agressent de façon ostentatoire

la vie des personnages sans susciter la moindre réaction défensive de leur part. Zam n’est

d’ailleurs pas le seul personnage passif de l’œuvre. Eddie est certes plus actif que lui,

mais ses élans chevaleresques ne visent finalement qu’à combler les failles à un niveau

purement individuel. Il n’est pour s’en convaincre que de voir l’envergure des tâches qu’il

s’assigne. Il vole au secours de son ami lorsque celui-ci se voit dépouillé de ses CDs de

jazz en lui offrant une collection enregistrée par ses soins (TSTA 139). Lorsqu’un

cadavre est découvert dans l’appartement de ce même ami et qu’il est question que ce

dernier déménage, c’est encore Eddie qui propose un gîte au couple en détresse. Plus tard

quand survient l’explosion au domicile de Zam et Bébète, Eddie ne manque pas de leur

apporter son soutien. C’est Eddie qui, reconverti en détective privé mène l’enquête sur la

disparition d’Élisabeth, l’amante dudit ami. L’auteur décrit sa tendance chevaleresque en

ces termes : « Eddie, l’avocat marron, avait toujours ignoré jusqu’où sa générosité

pouvait le mener. Il ne pouvait pas se douter qu’il y ait en lui, de la graine de chevalier

errant, protecteur de la veuve et de l’orphelin, et vengeur des amoureux cocus, espèce à

laquelle, croyait-il, appartenait désormais son ami Zam (TSTA 173).

Mongo Beti pointe un doigt accusateur sur le manque de leadership. Dans la

société du texte, ceux qui sont censés rétablir l’ordre abdiquent littéralement devant les
178

responsabilités qui leur incombent comme l’attestent ces affirmations respectives du

gouverneur, du ministre de l’Intérieur ainsi que celle du délégué à la Sécurité : « Que

faire, monsieur ? L’insécurité c’est la vie. Il n’y a qu’à s’en accommoder » (TSTA 63) ; «

Est-ce que vous vous figurez que l’Etat va mettre un policier derrière chaque citoyen sous

prétexte qu’il est menacé ? Où trouverions-nous l’argent nécessaire à une telle entreprise

? Il faut s’y faire. O tempora, o mores » (TSTA 63) et « Quand on a mal au ventre on se

soigne ; et le meilleur médicament c’est encore de cesser de manger ce qui vous donne le

mal de ventre » (TSTA 64). Autrement dit, les citoyens doivent veiller à leur propre

sécurité sans rien attendre de l’institution. Le laxisme qui règne dans l’administration se

conjugue avec l’irresponsabilité de ses agents. Les institutions ne sont l’objet d’aucun

contrôle de la part du potentat qui d’ailleurs vit pratiquement en vacances, d’où cette

réflexion de Zam dans Trop de soleil tue l’amour : « [...] Ici, rien ne rime jamais à rien.

Est-ce que l’on imagine un pays constamment en proie aux

convulsions sociales, ethniques et politiques, sous-développé de surcroît, où le chef de

l’Etat peut s’octroyer six grandes semaines de villégiature à l’étranger ? » (TSTA 11). Il y

règne une atmosphère de libertinage et d’impunité.

Cette irresponsabilité notoire se couple à un appât du gain toujours plus

substantiel. Mongo Beti campe ses personnages dans un univers où la probité et la

fraternité ont depuis longtemps foutu le camp. Avoir un gagne pain substantiel n’exclut

en rien la propension des personnages à user de moyens illicites pour soutirer de l’argent

à leurs concitoyens par ailleurs démunis. Que ce soit le petit agent de police ou un autre

réputé au sommet de la hiérarchie sociale, ils ne peuvent rendre un service qu’en


179

contrepartie d’un pourboire. La scène grotesque au cours de laquelle le Commissaire de

police nommé Sergent Garcia version tropicale, soutire à Eddie (l’avocat marron) la

rondelette somme de quatre-vingt mille francs CFA en contrepartie d’une information au

sujet de l’identité de Georges Lamotte (une barbouze accréditée au service du pouvoir),

en est une illustration (TSTA 179-181).

Le bien public sert à l’assouvissement des besoins personnels des responsables de

l’administration et non à l’amélioration des conditions de vie des populations. La

corruption y a atteint des proportions incontrôlables sans qu’aucune mesure ne soit prise

pour remédier à la situation. La concussion des agents de l’administration qui perçoivent

des gains parallèles en bakchich, dessous-de-table et autres pots-de-vin contre services

rendus ne sont pas des moindres dans cette société où la corruption relève plutôt de la

norme. Il faut ajouter à cela la versatilité des intellectuels. Ce sont des girouettes enclines

à brader leur âme en échange de quelques billets de banque. Rien d’étonnant donc qu’une

majeure partie de la jeunesse ne rêve qu’à aller faire fortune en Occident.

Par ailleurs, qui sont Bébète (Elisabeth), Eddie, ou Georges, sinon des pantins et des

imposteurs ? Trois personnages sans épaisseur actantielle véritable auxquels se rapportent

les différentes péripéties de l’œuvre. Leur origine sociale est inconnue, l’auteur ne livrant

aux lecteurs des éléments sur leur passé et leur trajectoire que par petites bribes. Comme

les personnages que mettait en scène Sony Labou Tansi dans La Vie et demie (1979),

ceux-ci sont pour la plupart énigmatiques, virevoltants, mystérieux, de véritables

marionnettes articulées. Au fait, ils manquent de substance, ils sont incapables d’actions

aussi bien défensives qu’offensives visant à opérer un changement social. Les


180

personnages littéraires que campe Mongo Beti dans Trop de soleil tue l’amour sont d’une

ambiguïté caractéristique de l’incohérence de la société postcoloniale qu’il fustige.

Si les « intellectuels » endogènes sont la cible principale de sa critique, le chef de

l’Etat, les dirigeants des partis de l’opposition, les femmes, aucun secteur de la société en

somme n’échappe à son évaluation critique. Dans une interview accordée à Boniface

Mongo-Mboussa, Mongo Beti prend la mesure de l’inefficacité de ses congénères :

[...]. Il y a une chose qui m’a frappé. Quand on est ici en Europe, on subit ou
bien on anime un discours très militant sur le développement en Afrique. C’est
d’ailleurs une des raisons qui m’ont amené vers l’Afrique [...]. J’arrive au
Cameroun, je m’aperçois que ces grands discours plein d’impatience qu’on
débite ici n’ont aucune prise sur la réalité [...]. Ils [les jeunes diplômés qui ont
fait des études supérieures en Europe] n’ont pas du tout cette inquiétude que
nous avons ici, à savoir: comment l’Afrique va-t-elle évoluer ? Il y a une sorte
d’indifférence des élites à l’égard des populations pauvres. (Mongo-Mboussa
2002 73-74)

En fait, la précédente interrogation témoigne de l’engagement continu de Mongo

Beti pour l’épanouissement de ses congénères. Il se soucie de l’avenir d’un pays dans

lequel l’élite ne peut être elle-même maîtresse de son destin. Trop de soleil tue l’amour ne

s’emploie pas à une représentation sociale de type dichotomique, symptomatique d’une

société régie par une logique binaire. L’auteur y met en scène une postcolonie africaine

dépourvue de leaders, une postcolonie peuplée de personnages tout à fait communs dont

les actions sans envergure ne sauraient leur conférer le statut de héros. Il n’y a ni exploit

remarquable, encore moins d’actes révolutionnaires. Il n’y a pas non plus de personnages

d’envergure dont le dévouement total à une cause collective et l’obstination sans limite

accapare l’attention du lecteur. Ce constat marque la distanciation de l’esthétique de


181

Mongo Beti par rapport à la logique révolutionnaire qui avait pris une tournure critique

dans les œuvres à partir de Remember Ruben comme le précisait Richard Bjornson

(1991).

Examinant les stratégies par lesquelles le pouvoir politique réduit au silence les

intellectuels dissidents par la censure de leurs discours, Cilas Kemedjio illustrait pour sa

part, sur la base de l’étude des œuvres de la « série de Guillaume », la manière dont

Mongo Beti organise sa fiction selon un antagonisme entre pouvoir politique et élite,

l’insoumission de ceux-ci entraînant des sévices de la part de ceux-là (1999a 98)90. Avec

Trop de soleil tue l’amour cependant, tout se passe comme si Mongo Beti confirmait que

ces stratégies de contrainte du discours avaient fini par brider les consciences et réprimer

toute initiative d’engagement. Le pouvoir politique a, pour sa part, opté pour une stratégie

de chantage alimentaire consistant à affamer les « intellectuels » pour mieux les dompter :

« Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain, mon cher Georges ? Accule-le à la

famine; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà couché à tes pieds »

(TSTA 201). Ainsi, les personnages de la trempe d’El Malek, prototype de l’intellectuel

dissident ne reculant devant aucune menace, que l’on rencontrait dans la série de

Guillaume, ont cédé la place à une race d’hommes qui, quoique se proclamant

intellectuels, s’illustrent par leur passivité et leur démission face aux problèmes sociaux.

Les multiples emprisonnements arbitraires auxquels cet intellectuel engagé est victime ne

90
Cette série est constituée de deux œuvres littéraires publiées par l’auteur au cours des années quatre-vingt
ayant Guillaume Ismaël Dzwatama pour personnage principal. Il s’agit de : Les Deux mères de Guillaume
Ismaël Dzewatama, futur camionneur. (1982) et de La Revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama (1984).
182

l’amènent pas à changer de fusil d’épaule. En somme, dans Trop de soleil tue l’amour, les

intellectuels sont de véritables marionnettes, toujours prêts à retourner leur veste comme

on peut en juger à cette description que l’un des personnages fait des intellectuels

postcoloniaux :

Le Président avait souhaité rallier à tout prix cette engeance stérile [l’élite,
l’intelligentsia] pour la mouiller et la neutraliser... la provocation c’est leur
cinéma préféré. Mais ils se sont rués comme tout un chacun sur le buffet... Ce
sont des imposteurs, des clowns. Tu fais taire les meilleurs pour quelques
centaines de milliers de francs [...]. Le jour, ils jouent les Saint-Just d’opérette
dans les feuilles de choux et dans les tréteaux de l’opposition; mais, la nuit, ils
viennent me manger dans la main comme des toutous, pour un crédit bancaire,
pour un poste minable dans la fonction publique, pour une misère, pour tout,
pour rien... Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain, mon cher Georges ?
Accule-le à la famine ; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà
couché à tes pieds. (TSTA 200-201)

Leur versatilité légendaire fait d’eux, des personnages girouettes enclins à brader

leur âme en échange de quelques billets de banque. Cette mise en scène d’une

intelligentsia dévoyée est symptomatique de la fin d’une ère gouvernée par le rêve de

l’intellectuel investi de la mission de conduire son peuple vers sa libération, vision qui

animait les prises de positions antérieures de Mongo Beti. Il n’est donc pas surprenant

que la politique soit comparée à « une partie de base-ball jouée par une volée de ouistitis

» (TSTA 153). L’ouistiti, singe originaire d’Amérique du sud connu pour son extrême

agilité, fait ainsi office de métaphore. Le parallèle entre ce trait de comportement et le

mode d’exercice de la politique permet donc de mettre l’accent sur l’inconstance des

hommes politiques.
183

Toutefois, si les Africains qui sont restés au bercail ont abdiqué une fois confrontés

à des forces qui rendent leur existence difficile, les exilés de retour ironiquement

présentés comme des hommes pétris d’expérience et ayant des aspirations et un mode de

pensée différents, mais qui en réalité brillent tout autant par leur inefficacité, ne

représentent pas non plus un espoir de changement social. L’auteur ironise sur leurs

forces potentielles, eux qui se prévalent d’avoir des compétences pouvant leur permettre

de changer le monde. On peut en juger par cette affirmation que l’auteur place dans la

bouche de l’un des personnages :

Voilà bien mes frères africains, répliqua le pitre, arriérés, intolérants et


compagnie. De toute façon, bande de pédzouilles (sic) et autres culs-terreux, les
exilés sont de retour. Et rien ne sera plus comme avant. En vérité, en vérité, je
vous le dis : c’est une ère nouvelle qui s’ouvre. Oui, ils sont de retour, et vous
n’avez qu’à bien vous tenir, messieurs les ploucs, car ils vont prendre les choses
en main : vos politiciens vous ont assez enfoncé dans la merde à force de
pédaler dans la choucroute de leur incompétence ! Voici enfin des hommes
pétris d’expérience, car ils ont vécu à l’étranger, ils ont vu là-bas ce que faire la
politique veut dire. Et puisque l’intelligence s’en mêle enfin, vous allez voir ce
que vous allez voir. (TSTA 25-26)

Cet extrait se caractérise par la récurrence de l’ironie, accentuée par l’intertextualité

biblique « En vérité, en vérité, je vous le dis ». La proclamation de la capacité des exilés

de retour à apporter un changement social ne trouve aucun écho dans l’œuvre. La

déclaration d’intention n’est pas suivie d’actes concrets de la part des ceux-ci pour

renverser le cours des choses. Les exilés de retour ne sont pas indemnes de la

contamination par les habitudes et les attitudes qui règnent dans la postcolonie.

Avec son œuvre antérieure, Mongo Beti avait habitué ses lecteurs à une forme

d’intrigue centrée sur l’histoire. De suspens en suspens, la fiction devait stimuler l’attente
184

du lecteur anxieux de savoir ce qui allait se passer dans la suite de l’histoire. La fiction

ainsi tournée vers l’horizon du futur, était destinée à renseigner le lecteur sur ce qui allait

arriver, si bien que la suite du récit était organisée dans la perspective d’une telle finalité.

On se souvient de l’intrigue de La Ruine presque cocasse d’un polichinelle qui se noue au

moment où le trio constitué par Mor-Zamba, Mor-Kinda dit Joe Le Jongleur et le jeune

Évariste quittent la capitale au soir de la proclamation de l’indépendance, avec pour

ambition de libérer Ekoumdoum de son chef usurpateur. Alors que le trio poursuit sa

pérégrination, avec à chaque étape, des forces contraires auxquelles ils doivent faire face,

toute l’attention du lecteur se focalise sur la perspective futuriste de l’histoire à savoir,

l’anxiété de ce qui arrivera aux personnages. L’histoire romanesque tient ainsi en haleine

le lecteur, qui veut savoir non seulement comment la scène en cours va se terminer, mais

encore ce qu’il adviendra des personnages, jusqu’au dénouement lorsque commencent à

s’éclaircir les doutes et se lever les difficultés. Le même type d’intrigue à suspens

gouvernait la narration de Perpétue et l’habitude du malheur. Essomba Wendelin sort de

prison après avoir été condamné pour son militantisme aux côtés des nationalistes dans la

revendication pour l’indépendance. A sa sortie de prison, il se met sur les traces de sa

sœur Perpétue décédée entre-temps, et l’intrigue est conçue de manière à susciter chez le

lecteur cette attente des conclusions de l’enquête par lesquelles Essomba établira la

responsabilité partagée de la mère et du frère dans le meurtre de Perpétue. L’intrigue se

dénoue lorsqu’il venge sa sœur en mettant à mort son frère Martin. Il en est de même pour

Mor-Zamba dans Remember Ruben qu’on trouve un matin à la porte du village

Ekoumdoum sans savoir d’où il vient et comment il y est parvenu. La suite de l’histoire
185

sera destinée à répondre à ces questions qui nouent le récit. Véritable Bildungsroman,

cette œuvre suivra le personnage dans les différentes étapes de son évolution dont l’un

des faits majeurs sera sa liaison avec Abena, émule du nationaliste Ruben dans la lutte

pour l’indépendance. Des exemples comme ceux-là pourraient être multipliés.

L’histoire romanesque tient ainsi en haleine le lecteur, qui veut savoir non

seulement comment la scène en cours va se terminer, mais encore ce qu’il adviendra des

personnages, jusqu’au dénouement lorsque commencent à s’éclaircir les doutes et se lever

les difficultés. Dans Trop de soleil tue l’amour en revanche, l’intrigue est dépouillée de la

charge émotionnelle qu’elle faisait peser sur le lecteur. Les intrigues secondaires qui

viennent se greffer sur le récit principal amoindrissent le suspens. Ici, par exemple, le

récit des péripéties nébuleuses de Zam devient très vite subsidiaire. Puisque le roman se

noue sur le vol des CDs, on se serait attendu à ce que la suite du récit dénoue cette

énigme. Mais c’est la vie sentimentale de Zam et Bébète que l’auteur tend à présenter

comme l’intrigue principale. La disparition de la première intrigue affecte la «

communication affective » qu’elle aurait pu établir entre les situations décrites dans

l’œuvre et le lecteur.91 La forme fragmentée du récit a ainsi pour conséquence de

détourner l’attention du fil conducteur pour privilégier les discours digressifs. L’œuvre

n’est pas organisée autour du suspens et on pourrait ici rapprocher la nature de ce type

d’intrigue de ce que Jean Sareil appelle le comique et qu’il définit comme étant :

Une façon risible d’envisager les choses sous un angle double, ou même une
pluralité de perspectives. Alors que la tragédie tend naturellement vers l’unité—

91
Jean Sareil appelle ainsi la contamination du lecteur par l’émotion suscitée par les péripéties d’une oeuvre
littéraire.
186

ou, si l’on préfère, la pureté—le comique, lui, demeure éternellement ambigu et


procède par bons et par sauts.

Le trait saugrenu ainsi introduit va avoir une double fonction : d’une part, il
provoque le rire ; de l’autre, il dépouille la situation de tous ses prestiges
romanesques en les couvrant de ridicule. (Sareil 1984 46)

Sareil met ici l’accent sur la dimension ludique de l’œuvre. Le jeu se situe ici au

niveau où, tout en mettant en scène des péripéties malheureuses qui meublent le quotidien

des personnages, l’auteur le fait de façon à susciter une envie de rire. Ainsi, tout en

relatant les misères de la vie en Afrique postcoloniale francophone, l’intrigue de Trop de

soleil tue l’amour, qui s’est pourtant nouée avec les tourments de Zam à la suite du vol de

ses CD, se mue en une série d’autres intrigues auxiliaires qui s’accumulent dans le texte.

Mongo Beti pousse plus loin la logique du déficit de militantisme pour mettre en scène

des profiteurs en eau trouble.

Les textes de Mongo Beti écrits depuis son retour d’exil ont ensemble, tel qu’on l’a

souligné, la caractéristique de produire un discours qui se distancie de façon graduelle du

militantisme que l’on reconnaissait à ses œuvres d’exil. Trop de soleil tue l’amour ne

déroge pas à la règle puisque l’auteur y propose un monde dans lequel, les hommes,

désormais blasés et résignés, abdiquent tout acte d’engagement. Ceci se manifeste par la

mise en texte d’un ensemble de personnages dont l’apathie est symptomatique de la

désillusion qui les anime. Celle-ci se lit à travers cette réflexion que Mongo Beti introduit

dans le discours d’un de ses personnages:

De même que la cellule humaine se positionne de manière à s’accoutumer à


l’imprégnation alcoolique pour en devenir finalement un artisan involontaire, de
la même façon les populations sédentaires avaient dû s’accommoder des
exactions, des turpitudes des autocrates ; elles en avaient pris le pli. Presque
187

plus rien ne les blessait ni ne les étonnait, bien au contraire ; elles en étaient
même arrivées à applaudir aux extravagances de la dictature. Là où le peuple a
été trop longtemps tenu à l’écart des lumières du droit, le vice devient la norme,
le tortueux la règle, l’arbitraire la vertu. (TSTA 74)

Bien que cette affirmation soit destinée à établir, par l’expression « populations

sédentaires », un contraste entre les exilés de retour en Afrique et les Africains n’ayant

connu aucune expérience d’exil, son intérêt réside dans l’évaluation des comportements

des Africains. Or, que peuvent véritablement les exilés de retour dans un contexte aussi

corrompu ? Leur retour, qui était envisagé comme seul capable de révolutionner le

monde, ne se matérialise pas dans les récits par une réelle prise en main de la situation par

ces derniers. Le constat de la désertion devant les responsabilités tranche avec la

célébration du réveil des populations tel qu’il était envisagé dans l’œuvre précédente.

Une fois de plus, on empruntera à Achille Mbembe le concept de ‘logique de la

connivence’ pour illustrer l’attitude des protagonistes qui peuplent désormais les œuvres

de Mongo Beti. Il s’agit ici d’aborder le rapport de forces présentes en termes différents

des logiques binaires : résistance / passivité, assujettissement / autonomisation, État /

société civile, hégémonie / contre hégémonie. D’après Achille Mbembe, les répercussions

du fétichisme92 du commandement100 sur les comportements de ses cibles en postcolonie,

débouche sur une situation qui s’éloigne des logiques d’opposition et de dualité autour

92
Mbembe définit ainsi qu’il suit cette notion : « Un fétiche est, entre autre, un objet qui aspire à la
sacralisation, qui réclame la puissance et qui cherche à entretenir une relation intime et de proximité avec
ceux qui le portent. Le fétiche peut aussi revêtir la forme d’un talisman que l’on invoque, que l’on révère ou
que l’on redoute. En postcolonie, la puissance du fétiche n’est pas seulement investie dans la figure de
l’autocrate mais dans toutes les figures du commendement et ses agents (parti unique, police, soldatesque,
sous-préfets, commissaires, courtiers et autres trafiquants...). Elle fait de l’autocrate un objet de
188

desquelles s’était organisée la critique de la domination politique en Afrique

postcoloniale. Le point de vue de l’historien s’articule autour de l’argument selon lequel

le fétiche ne produit pas nécessairement une résistance dans une postcolonie ayant ses

rouages :

[...] Comment caractériser la relation postcoloniale sinon comme un rapport de


promiscuité : une tension conviviale entre le commandement et ses cibles. C’est
précisément cette logique de la familiarité et de la domesticité qui a pour
conséquence inattendue, pas forcément la résistance, l’accommodation, le
désenchantement, le refus d’être capturé [...], mais la zombification mutuelle
des dominants et de ceux qu’ils sont supposés dominer. C’est celle qui les
conduit à se déforcer réciproquement et à se bloquer dans la connivence, c’està-
dire dans l’impouvoir. (Mbembe 2000 142)

Cette démarche rapproche la théorie de Mbembe de mes propres préoccupations, à

savoir que dans la postcolonie que Mongo Beti met en scène dans Trop de soleil tue

l’amour, le pouvoir et ses cibles—qui, à l’exception des exilés qui ne s’identifient pas

tout à fait avec les actions des locaux—partageant avec eux les mêmes sphères de

référence, comme on le verra dans le chapitre suivant. Il s’agira dès lors dans la suite de

ma réflexion de montrer comment l’auteur met en évidence le rapport de connivence et de

complicité qui lie les gouvernants et leurs administrés, et ce faisant, met en question la

problématique de la résistance.

représentation que l’on nourrit (ou qui se nourrit) d’applaudissements, de faltteries et de mensonges. A
force d’exercer le pouvoir à l’état brut, selon les mots de Hegel, l’arbitraire parvenu à la contemplation de
lui-même », (Mbembe De la postcolonie, 2000 : 153-154).
100
Mbembe utilise la notion de commandement dans son acception coloniale en tant qu’il englobe : les
structures de pouvoir et de coercition, les instruments et les agents de leur mise en oeuvre, un style de
rapport entre ceux qui émettent des ordres et ceux qui sont supposés obéir, sans naturellement les discuter.
La notion de « commendement » renvoie ici à la modalité autoritaire par excellence (Ibid 141, note 7).
189

S’il est une constante des œuvres postcoloniales de Mongo Beti, c’est d’offrir au

monde une représentation dénigrante du chef de l’Etat.93 Mais dans les deux dernières

œuvres post-retour d’exil le chef de l’Etat perd véritablement toute sa consistance. En

effet, depuis L’Histoire du fou, on a assisté à la réduction progressive de l’autorité sociale

du chef d’Etat, ce qui a abouti à un vide qui tend à être comblé par les extravagances de

certains personnages. Il faut dire que cette diminution se fait de façon graduelle puisqu’on

passe d’une œuvre à l’autre à un effacement progressif de cette figure, situation qui

connaît son comble dans Branle-bas en noir et blanc. Mais il est nécessaire ici de faire la

lumière sur la manière dont se déploient ces représentations.

Dans L’Histoire du fou, le chef de l’Etat est une figure du récit dont la

représentation se fait de façon ludique à travers la succession infinie et vertigineuse des

véritables guignols occupant ce titre, personnages anonymes présentés dans l’œuvre par

leur seul statut social. La multiplicité des coups de force contre le pouvoir politique

entraîne, par exemple, dans L’Histoire du fou, une démultiplication de plusieurs

personnages occupant cette fonction. Leur succession ne change rien à la constance de

leurs traits caractéristiques communs « peu imaginatif » (HF 93), « figurant » (HF 98),

peu soucieux de l’avenir de la société et entourés de conseillers frivoles.

Dans Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc cependant, le chef

d’Etat est plutôt un personnage in absentia, auquel le narrateur fait référence par des

93
C’est ainsi que l’on a dans la trilogie de Ruben un nom qui revient, en la personne de Baba Toura Le Bituré,
présenté sous les traits d’un personnage analphabète, « créature insignifiante mais merveilleusement docile
» (Remember Ruben 292) ; Baba Toura appelé aussi Le Bituré à cause de sa réputation d’alcoolisme, et qui
passait alors, auprès de ses amis mêmes pour un garçon craintif et noué, d’une intelligence très limitée,
condamné à la figuration politique (Remember Ruben 293).
190

appellations diverses, concourant toutes à le dénigrer. Les allusions à ce personnage le

donnent pour jouisseur, pantin ne détenant pas la réalité du pouvoir politique, « un

fameux fainéant » (TSTA 121-122), un « dictateur » (TSTA 72), « une grand voyageur,

une espèce d’oiseau migrateur » (BBNB 12), « homme en vacances perpétuelles » (TSTA

11). Cette absence dans l’espace du récit témoigne de leur manque d’envergure sociale et

par ricochet de leur irresponsabilité dans la gestion des affaires de leur pays.

Si dans Trop de soleil tue l’amour l’autorité du chef de l’Etat s’exerce encore à

travers des structures de répression telles que le contrôle du discours et l’exercice de la

‘discipline’, Branle-bas en noir et blanc donne plutôt à voir une forme sociale où

l’autorité a abdiqué ses fonctions laissant un vide que certains individus ou groupuscules

n’ayant de compte à rendre à personne cherchent à combler. La relation entre le pouvoir

politique et les gens du commun ne peut dès lors s’envisager selon une logique

dichotomique, mais plutôt en termes de jeu de connivence puisque ces derniers se sont

appropriés et reproduisent « l’épistémologie autoritaire » (Mbembe 2000 178) du pouvoir.

La société ainsi décrite donne à voir comme des microcosmes formés à la tête desquels

trône un « grand » c’est-à-dire un homme puissant (TSTA 125) qui n’a de comptes à

rendre à personne. « En postcolonie », écrit Achille Mbembe, « une intime tyrannie lie, de

fait, ceux qui commandent et leurs sujets » (Mbembe 2000 178). L’oxymore qui se

dégage de l’association de deux termes ‘intime’ et ‘tyrannie’ annule l’idée d’une

confrontation en établissant entre le pouvoir et le peuple une connivence. Dans l’œuvre

ici considérée, il y a relativisation dans le clivage qui séparait le pouvoir et ses

administrés, et qui rendait possible une logique de la confrontation, modalité permanente


191

des romans engagés. Autant le pouvoir devait déployer des méthodes de contrainte pour

amener le peuple à se soumettre à son autorité, autant « les gens du commun » (Mbembe

2000 178) se lançaient dans des stratégies de résistance en vue de se soustraire aux

pressions du pouvoir. En dehors des intellectuels dissidents récemment de retour qui ont

encore du mal à faire entièrement partie de l’ensemble comme on le verra, la classe

politique n’ayant pas connu l’exil et le pouvoir sont désormais résolues à parler le même

langage, à agir de la même manière.

La relation entre le pouvoir et ses cibles ne se perçoit plus en termes d’antagonisme

entre domination et résistance. Sa fragmentation se fait au moyen d’une mise en texte de

la modalité de la jouissance partagée aussi bien par les personnages ayant un statut social

influent dans la société que par les autres. Le pouvoir se mêle à ses administrés dans un

jeu de connivence dont ils détiennent tous les clés. Les romans de Mongo Beti sont

‘habités’ par des personnages qui, en dépit de leurs récriminations à l’encontre des

hommes politiques, reproduisent dans leurs comportements quotidiens les faits et les

gestes qu’ils reprochent à ces hommes politiques. L’homme du commun n’est pas exempt

de l’opacité qui caractérise la gestion du pouvoir. On peut le voir à travers l’exemple de

PTC, directeur de publication d’Aujourd’hui la démocratie qui, en dépit de ses

récriminations contre le chef de l’État, gère son journal sans clarté et pratique le

népotisme. On se souvient de la discussion au cours de laquelle Zam lui reproche son

manque de professionnalisme. Leur discussion se termine par cette affirmation du

narrateur : « PTC ne répondit pas, parce que, malgré qu’il y en [des bévues] eût, il faisait
192

lui aussi dans le népotisme, ayant introduit un tas de membres de sa famille dans le

journal, sans aucun souci de leur compétence. Tout le monde fait dans le népotisme [...].

Il y a pour ainsi dire une fatalité du népotisme, pourquoi le nier ? » (TSTA 142).

Sur un tout autre plan, le chef de l’Etat est la cible des invectives faisant de lui

l’orchestrateur des tueries, y compris celle de son épouse. Mais à la vérité, on se rend

compte que les populations se livrent à des actes similaires. Le Bigleux met fin à la vie de

son neveu Bertrand pour masquer son inceste et son adultère et dissimule le crime. Ses

méthodes seront toutefois débusquées par Eddie à la suite d’une enquête. Norbert, le

policier amateur d’extras, assassine, pour sa part, à bout portant un homme nommé

Maguida après que celui-ci a copulé avec sa fille adolescente.

Autant l’œuvre s’interroge sur la chape de plomb imposée par le pouvoir politique

sur les citoyens, autant elle se pose la question de savoir si le peuple est lui-même à la

hauteur des libertés et de la démocratie qu’il revendique. Il s’agit de ce fait d’une

littérature qui déconstruit aussi bien l’envergure sociale construite du Prince que la

capacité de résistance des Scribes. On a ici affaire à une démystification qui prend en

charge la société entière sans nécessairement s’accompagner d’une mise en scène de

héros. Cette question de l’héroïsme se trouve d’ailleurs explicitement articulée dans

Branle-bas en noir et blanc par le truchement de cette interrogation d’Eddie en réponse à

un autre personnage nommé Gaston le Chauve dit Moustapha. Alors que ce dernier ne

s’explique pas que son pays soit demeuré à la traîne en dépit de la bravoure de ses héros

anticolonialistes, Eddie lui répond :


193

Des héros ? Il aurait fallu qu’ils s’appuient sur quelque chose ou sur quelqu’un.
Un héros, c’est quelqu’un qui est très grand, et qui doit s’appuyer sur quelqu’un
d’autre, qui est plus petit. Dans la forêt, le baobab s’élève d’autant plus haut
qu’il est entouré d’autres arbres plus petits, tu as remarqué ? Un héros
s’appuierait sur qui ici ? Faut pas rigoler. Notre guerre de libération nationale,
mon cul. Elle a bien fait de s’en aller en eau de boudin. Et c’est quand même
elle qui a sécrété cette voyoucratie. (BBNB 202)

Cette affirmation met à l’épreuve la propension du récit d’exil à célébrer le

personnage de Ruben, héros nationaliste de la lutte pour l’indépendance au Cameroun.

L’érection de celui-ci au rang de mythe dans « la trilogie »94 littéraire des années

soixante-dix correspondait à la croyance de Mongo Beti en l’existence en Afrique de

personnages méritant le rang de héros. Sans pour autant contester son idéal

révolutionnaire des années soixante dix, Mongo Beti devient quelque peu nostalgique tout

en se rendant à l’évidence que la réalité actuelle du pays exige de nouvelles perspectives.

La postcolonie africaine ne regorge plus ni de héros, ni de leaders, encore moins de

dirigeants politiques dignes de ce nom. En conséquence, Mongo Beti met en scène un

univers dans lequel les actes héroïques dans le sens du renversement de l’ordre établi sont

plutôt rares.

Cette peinture sociale débouche sur une forme de ludisme. La fluidité identitaire

perceptible à travers les modalités de travestissements / déguisements dont certains

personnages sont l’objet ainsi que l’usage des sobriquets en sont des exemples patents.

Même si cette stratégie n’est pas une nouveauté dans l’œuvre de l’auteur puisque ses

94
Bernard Mouralis appelle ainsi les trois œuvres de Mongo Beti issues de son pamplet intitulé Main basse
sur le Cameroun et publiées au cours des années soixante-dix. Ces oeuvres sont les suivantes : Perpétue et
l’habitude du malheur (1974), Remember Ruben (1974) et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle
(1979).
194

œuvres antérieures en donnent divers exemples, le déguisement prend ici un enjeu

socioéconomique visant les intérêts individuels des personnages qui se livrent à ces

pratiques.

En guise d’exemple, on se souvient du déguisement dont s’étaient servi Joe Le Jongleur

et Evariste dans La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (1979), le premier en sorcier

chiromancien appelé Mon Commandant et le second, devenu pour la circonstance son

assistant, Le Jongleur jouant à l’apprenti sorcier, se livre à d’étranges incantations

(Mongo Beti 1970 97-100). Mais il s’agissait ici d’une stratégie bien pensée par les trois

rubénistes consistant à s’imprégner des réalités sociales d’Ekoumdoum afin de mettre sur

pied une stratégie de libération de cette contrée. Le déguisement servait avant tout des

intérêts humains. En revanche, dans les œuvres post-exil de Mongo Beti, le déguisement

sert les intérêts individuels. Gaston le Chauve, médecin cardiologue chevronné prend le

nom de Moustapha ben Larbi Moustapha lorsqu’il exerce le métier de marabout. Le

déguisement devient une manœuvre à but lucratif dont il se sert pour profiter de la

crédibilité de ses concitoyens. Ici le déguisement est, sur le plan culturel, doublement

chargé. Le port du turban permet à Gaston le Chauve de travestir non seulement son

apparence—afin de passer inaperçu lors de l’exercice de ses extravagantes fonctions—

mais en plus de s’octroyer une identité autre. Le travestissement est ici le moyen de sortir

de sa culture d’origine mais aussi d’être plus crédible aux yeux de sa clientèle. Le nom

Moustapha ne vient donc que couronner le déguisement. Le faux marabout se revendique

en plus disciple du grand Maître indien « L’émule africain du grand mage indien
195

Rabintroponandjo » (BBNB 192), ce qui ajoute à son réseau d’influences culturelles une

dimension nouvelle.

L’inexistence de héros ainsi que la relativisation de la polarisation sociale donne

lieu à un type d’écriture qui se rapprocherait bien de la réalité du monde carnavalesque

dont parle Mikhaïl Bakhtine au sujet de l’œuvre rabelaisienne. Si les scènes festives ne

manquent pas dans les autres textes littéraires post-retour d’exil de Mongo Beti, c’est

dans Branle-bas en noir et blanc qu’elles sont le plus récurrentes. En effet, l’œuvre

s’ouvre et se referme sur une ambiance de fête : celle donnée par PTC en hommage à

Kabila qui vient de renverser le dictateur Mobutu au Zaïre et celle improvisée par Eddie

pour célébrer la victoire de son protégé Norbert à la suite du simulacre de procès présidé

par l’avocat marron. Au terme de ce procès, Joachin Ndibilongo dit le Bigleux, ci-devant

défendeur, doit céder, à titre de dommages et intérêts au plaignant Ekamsingou Norbert

dit policier amateur d’extras, sa ferme contenant plusieurs centaines de têtes de cochons.

La scène d’abattage d’un de ces animaux, qui fait par ailleurs l’objet d’une description

minutieuse de la part du narrateur, se déroule devant les invités de marque parmi lesquels

on compte les directeurs d’entreprise, les membres influents du corps de la sécurité, ainsi

que plusieurs membres du corps diplomatique. Ces festivités sont ainsi le lieu de

dissolution de l’autorité et de la hiérarchie sociale puisqu’elles unifient dans un même

espace des personnes d’origines sociales diverses, dans la mesure où les goûts et les

manières se mêlent et se confondent comme au carnaval.

La récurrence des scènes du manger et du boire dans les deux dernières œuvres de

Mongo Beti est évidente. On se souvient à ce propos de l’épisode au cours duquel les
196

candidats de l’opposition politique échappent de peu au lynchage par la population qui, à

l’occasion de la campagne électorale, ne se conforment pas à l’habitude devenue une

quasi tradition qui consiste à leur donner des tonnes de victuailles en échange de leur

promesse de vote. Aucun projet politique ni discours de campagne n’emportent autant

l’enthousiasme de ces populations que les victuailles offertes, si bien que les populations

trop accoutumées à les recevoir n’éprouvent que haine et mépris pour les politiciens de

l’opposition qui essaient de les convaincre par de beaux discours :

L’orateur, fort mal conseillé par les relais locaux de son parti, avait sous-estimé
l’attente de la foule habituée de longue date à festoyer lors des visites des
politiciens. On frôla l’émeute. Des hommes brandissaient le poing et même une
machette la bouche pleine d’imprécations ; d’autres ramassaient leur tam-tam et
s’éloignaient ostensiblement, écumant d’une colère silencieuse, mais redoutable.
(TSTA 170)

Le meeting politique tenu chez Ebénezer, dit l’homme à la saharienne de bonne coupe, se

termine lui-aussi par des réjouissances populaires. Plus que toute autre chose, l’attention

du narrateur se porte sur la manière dont le corps des participants manifeste cette

réjouissance : « Leur bel appétit, incarné par le jeune cadre aux joues creuses auparavant

mais rebondies maintenant, témoignait de l’allégresse collective retrouvée, tout en

illustrant plaisamment, par une élocution devenue soudain bafouilleuse, un axiome local

selon lequel la bouche qui mange ne parle pas » (TSTA 198). Les scènes au cours

desquelles les personnages font bombance sont minutieusement décrites par l’auteur. On

se souvient de celle qui a lieu au restaurant où Eddie invite le commissaire de police pour

obtenir des informations au sujet d’une enquête qu’il mène, et où celui-ci fait « montre
197

d’un appétit d’ogre » (BBNB 344). C’est cependant les détails donnés par le narrateur sur

l’attitude gloutonne du policier qui frise le grotesque :

Eddie attendit que l’on serve le poulet DG, accompagné d’une bouteille d’une
piquette, scandaleusement étiquetée beaujolais villages, pour déclencher la
grosse artillerie [...]. Le souffre-douleur de Zorro version des tropiques piqua du
nez dans son assiette où s’amoncelaient des pièces de poulet à côté des
morceaux de plantain, couronnant une pyramide de riz blanc, le tout noyé dans
une sauce huileuse rouge. Il s’appliqua à dévorer cette pâtée avec des
borborygmes de déglutition, des aspirations ronflantes, des grognements
enragés, des soupirs éperdus. De temps à autre, il se versait un plein verre de la
piquette appelée abusivement beaujolais villages et, la tête rejetée en arrière, le
déversait aussitôt dans son gosier en faisant entendre des gargouillis
gargantuéliques.

Après cinq bonnes minutes de cet exercice et de silence, le sergent Garcia, sans
lever son groin ni se départir de son explication acharnée avec le poulet DG,
déclara :

Pardon, mon frère, je n’ai pas bien compris là, tu demandes quoi même au juste
? (TSTA 179-180).

Le grotesque se dégage à la fois des propensions du personnage à la goinfrerie, que

l’auteur décrit avec force détails, et du niveau de langue de ce personnage pourtant haut

gradé de la police. C’est pourtant le rapprochement à Gargantua, personnage démesuré,

étrange et bouffon de Rabelais dans l’œuvre éponyme qui lève le doute sur la visée

satirique qui est celle de Mongo Beti. Il s’agit d’une critique de l’incompétence des

hommes auxquels est confié le destin du pays. Cette logique festive qui accentue le

besoin du postcolonisé de tirer profit de l’instant installe l’œuvre de Mongo Beti dans le

présent, l’ici et le maintenant, la contemporanéité.

Au terme de cette analyse qui visait à montrer comment l’engagement de Mongo

Beti s’ajuste pour rendre compte des nouvelles réalités africaines, il ressort que l’écriture,
198

tout en demeurant engagée, se désinvestit de sa dimension militante. Sans pour autant

démissionner en tant que révolutionnaire, comme le démontrent les nombreuses

entreprises qu’il met sur pied au cours de sa décennie de vie au Cameroun, l’épreuve du

réel l’instruit sur la nécessité de changer de tactique. La mise à nu des tares d’une société

postcoloniale vise ainsi à fustiger son mode de fonctionnement et à susciter un

changement. L’installation de Mongo Beti au Cameroun et sa confrontation avec la réalité

ont apporté à son œuvre une dimension se rapprochant du l’écriture du chaos qu’avait

insufflé la désillusion postcoloniale.


199

CHAPITRE IV REPENSER L’ALTERITE : PERMANENCE DE


L’EXIL DANS BRANLE-BAS EN NOIR ET BLANC

On a montré, dans le chapitre précédent, comment la désillusion née de l’épreuve du

réel a suscité chez Mongo Beti une forme d’écriture visant à mettre à nu le chaos

postcolonial. Dans Branle-bas en noir et blanc, œuvre par laquelle cet auteur achève sa

carrière littéraire, des paramètres nouveaux de cette écriture se révèlent. L’œuvre

participe d’une réflexion sur l’exil et la représentation, l’identité et l’altérité, l’étrangeté et

la marginalité, la diversité ou « l’accueil du multiple, voire du cosmopolite » (Kesteloot

2001 276). Ces modalités, qu’on a identifiées comme faisant partie des invariants des

œuvres d’écrivains produisant à partir de l’exil, font leur entrée dans l’œuvre de Mongo

Beti plutôt après son retour au pays. Pourtant, bien que ses œuvres antérieures aient été

conçues à partir de la France où il était installé depuis les années 1950, elles étaient

essentiellement rivées sur l’Afrique en général et le Cameroun en particulier. Cette


200

obsession du pays d’origine, qui correspondait à l’engagement inconditionnel qu’il s’était

imposé depuis ses débuts littéraires, l’avait amené à refouler de son imaginaire littéraire

ses propres préoccupations d’exilé, au profit de la lutte pour l’émancipation des siens.

Comme le souligne Ambroise Kom, « […] la presque totalité de sa production s’est faite

en dehors du terroir. Mais assez paradoxalement, l’écriture de Mongo Beti se ressent à

peine de son exil. Tout est focalisé sur l’univers africain où se déroule l’action et auquel

appartiennent les personnages » (Kom 1999-2000 43). Odile Cazenave ne dit pas autre

chose lorsqu’elle affirme que : « Malgré un long vécu personnel en France, Mongo Beti a

choisi de ne pas parler des Africains et de leurs possibles mésaventures lorsqu’ils sont

plongés dans l’expérience de l’Occident »

(Cazenave 2003 23).


Sa volonté de ‘dire le pays’ est, d’après André Ntonfo, fondatrice de l’appartenance

de l’auteur à son lieu d’origine. Dans un article intitulé « Mongo Beti : de la région au

pays » (Ntonfo in Kom 1993)95 traitant de l’enracinement de l’œuvre de l’ancien exilé au

terroir, le critique camerounais atteste que : « Mongo Beti se révèle l’écrivain qui a le

plus et le mieux traduit le Cameroun dans ses œuvres. Cela s’impose en effet au lecteur

averti par un certain nombre d’ancrages au terroir, qu’ils soient topologiques, humains,

historiques ou politiques » (Ntonfo in Kom 1993 39-40). Cet ancrage au terroir passe,

selon lui, par une multiplicité d’indices textuels : 1/ l’actualisation des grands moments

historiques et politiques du pays avec la mise en scène de personnages emblématiques ; 2/

Cet article a déjà été évoqué plus haut dans le cadre de la démonstration de l’adéquation des œuvres de
95

Mongo Beti au réel.


201

l’origine connotée des personnages, leur l’identité—patronymes—et leurs habitudes

socioculturelles renvoyant à des réalités localisables dans une région précise, celle du sud

du Cameroun d’où est originaire l’auteur; 3/ l’inscription de l’action de ceux-ci dans un

espace dont la consonance toponymique et géoculturelle reproduit des cadres propres au

pays ; 4/ le temps référentiel des romans ayant un rapport direct avec l’Histoire.

Cet argument s’appuie, à mon avis, sur la présomption d’une permanence de

l’identité originelle de l’auteur en dépit de sa trajectoire personnelle qui révèle

l’articulation de plusieurs acquis culturels, la manifestation de cet attachement à l’originel

passant ainsi par l’incorporation dans son œuvre, des réalités se rapportant au pays.

Toutefois, si l’existence de ces différents paramètres donne à l’œuvre « son cachet

national » (Ntonfo Op. Cit 39), leur absence rend-elle l’œuvre moins ancrée dans son

terroir ? L’auteur manifeste-t-il moins son propre enracinement au pays d’origine en

exprimant des réalités qui, pour être d’une portée historique, n’en demeurent pas moins

étendues au-delà des frontières du Cameroun ? L’œuvre conserve-t-elle son ancrage au

terroir quand l’auteur y met en scène des protagonistes caractérisés par leur décentrement

et leur fluidité identitaire, et en inscrivant les actions de ceux-ci dans un cadre qui dépasse

la géographie du pays ?

La réflexion que fait André Djiffack, à savoir que « toute réflexion sur la question

d'exil et d'identité implique celle de l'altérité, de la survie et du changement » (2002) me

semble ici pertinente pour établir que la thématique de l’exil qui s’installe résolument

dans l’œuvre post retour de Mongo Beti, rend possible une ouverture de celle-ci aux

influences d’autres lieux et d’autres cultures. En fait, la production littéraire de cet


202

écrivain n’avait jamais auparavant été autant « habitée » par des personnages ayant connu

l’éloignement plus ou moins prolongé du lieu auquel ils se réfèrent comme étant leur

origine. S’il était possible d’y repérer de rares cas dans son œuvre précédente, leur

représentation n’en faisait pas des êtres aussi culturellement transformés par leur

expérience de l’ailleurs que ceux mis en scène dans les œuvres d’après retour, ce qui

amène à sortir d’une appréhension de l’identité en termes statiques pour l’envisager d’un

point de vue évolutif.96 André Djiffack soutient à cet effet que : « L'identité est une

construction, une donnée vouée à une mutation perpétuelle. L'identité n'est pas figée dans

un espace et dans un temps donnés. Elle est en perpétuelle évolution et exprime la

diversité de l'humanité » (Djiffack 2002).

L’œuvre post retour met en scène des exilés ayant rejoint leur pays d’origine après

un séjour plus ou moins prolongé en Occident. Si les motivations du départ divergeaient

d’un exilé à l’autre, l’interaction des migrants avec les réalités de leurs différents pays

hôtes influence inévitablement leur culture d’origine. A cette métamorphose s’ajoutent les

transformations subies par la société qu’ils quittent, si bien qu’au moment de leur retour,

ils retrouvent un pays fort différent de ce qu’il était au moment de leur départ. C’est ce

qui explique le choc culturel dont ils sont l’objet à leur arrivée. L’expérience du retour

devient alors synonyme de déconnexion et de rupture puisqu’il s’établit un décalage entre

96
On peut citer à ce propos le cas d’Abena, personnage de Remember Ruben et La Ruine presque cocasse
d’un polichinelle qui se laisse enrôler dans la guerre au côté du colonisateur français pour assouvir son projet
de percer le mystère du maniement d’armes à feu. Jean-François Dzewatama quant à lui n’est pas présenté
comme un personnage dont le séjour prolongé en France l’a culturellement transformé.
203

les anciens exilés et les populations « autochtones »97. En mettant ainsi en texte des

dissonances entre les exilés de retour et les Africains qui sont restés au bercail, Mongo

Beti invite à réexaminer la question de l’altérité sur un autre mode que celui lié à la

catégorie raciale. L’autre est-il nécessairement celui issu d’une origine raciale différente ?

Autrement dit, l’origine raciale est-elle la source unique de la différence ? Comment la

mise en scène des exilés de retour participe-t-elle à la déconstruction des concepts

d’authenticité et d’homogénéité culturelle ? Comment les mouvements perpétuels des

personnages ouvrent-il l’espace national aux influences extérieures ? Où se situe le lieu

de l’appartenance pour un exilé de retour ? Dans le pays dont il revendique l’origine ou

dans un Ailleurs où il a vécu, surtout lorsque la manière d’être et de penser de celui-ci

révèle l’appropriation de cet ailleurs ? Quelle incidence la thématique de l’exil a-t-elle eu

sur le discours et l’écriture littéraire ? Comment l’écriture de Mongo Beti pose-t-elle

différemment la question d’altérité ? Comment articule-t-elle le brouillage identitaire et la

pluralité d’affiliation culturelle ?

La thématique de l’exil et de l’identité qui s’impose dans l’œuvre d’après retour en

général et dans Branle-bas en noir et blanc en particulier, n’est pas une modalité nouvelle

en littérature africaine. Depuis l’époque coloniale, nombreux sont les auteurs africains

dont l’expérience de l’exil avait suscité une production littéraire inspirée de la fracture

causée par leur condition de déplacés. Dans son ouvrage intitulé Black Paris : the African

97
On a ici conscience de la difficulté qu’il y aurait à définir un concept aussi complexe que celui
d’autochtonie. Néanmoins, Mongo Beti l’utilise à plusieurs reprises dans son œuvre pour désigner les
populations qui n’ont jamais quitté leur pays.
204

Writers’ Landscape (1998), Bennetta Jules-Rosette exposait déjà les tensions de cette

génération d’écrivains entre le désir du pays d’origine et la volonté de se forger une

visibilité sur la scène littéraire parisienne. La promotion du mouvement de la Négritude

devait ainsi aller de pair avec l’expression des angoisses de l’éloignement du pays. On

peut rappeler à ce propos les poèmes de Léopold Senghor chantant les louanges de son

Afrique natale au moment où, étudiant en France, il est en proie à la rigueur du climat

occidental.9899 Aimé Césaire, pour sa part, tente de résoudre son mal du pays en projetant

un retour d’exil virtuel dans sa Martinique natale dans lequel il se visualise comme le

mage et le porte-parole de son peuple.100 Les romans de Bernard Dadié, de Cheikh

Hamidou Kane et de Bernard Nanga, pour leur part, traduisent la condition de l’étudiant

noir en France et l’impératif de « la recherche d’un difficile équilibre entre les valeurs et

les systèmes de pensée, africains d’une part, et occidentale d’autre part » (Cazenave 2003

37).

L’argument de Jules-Rosette s’articule principalement autour de l’élucidation des

conditions de production ayant favorisé la création et la diffusion des œuvres d’auteurs

africains à Paris (Jules-Rosette 2)101, ce qui a résulté au cours des années 1980 à

l’avènement de ce qu’elle nomme Parisianisme, « a cosmopolitan style of FrancoAfrican

writing characterized by a psychological inward turn» (15). Cependant les conditions

sociohistoriques sans cesse changeantes qui, en Afrique ont déterminé les départs,

98
Les poèmes du recueil « Chants d’ombre » illustent cette thématique (Œuvres poétiques, Paris : Seuil,
99
).
100
Aimé Césaire, Cahier de retour au pays natal. Présence Africaine, 1939.
101
Selon les termes propres à Bennetta Jules-Rosette « the social and cultural conditions under which African
works in France have been produced and received » (2).
205

demeurent quelque peu allusives. En outre, son inventaire s’arrête au cours des années

quatre-vingt alors que d’autres conditions qui surgissent à partir des décennies suivantes,

rendent possibles d’autres types de départs. Les déplacements généralement effectués du

Sud vers le Nord prennent des formes variées en fonction des époques. Si pendant la

colonisation les départs des colonisés pour la Métropole étaient surtout motivés par le

besoin de parfaire leur éducation en vue de rentrer servir dans l’administration de leur

pays d’origine, de nouvelles réalités rendront possibles l’exil des postcolonisés après les

indépendances.

Dans un chapitre du livre d’Ambroise Kom, Education et démocratie en Afrique

consacré à « Misère, répression et exil », ainsi que dans l’article d’André Djiffack intitulé

«Exil et identité : l’Afrique sous la coupe réglée de l’Occident » (2002)102, sont mises en

évidence les stratégies de contrôle de l’intelligentsia africaine et de répression des

malpensants par les pouvoirs autocratiques africains postcoloniaux. Selon eux en effet, le

harcèlement pour cause d’incompatibilité idéologique, l’intimidation, l’emprisonnement

et le chantage alimentaire sont des moyens couramment utilisés pour contraindre les

intellectuels africains dissidents et les opposants politiques à prendre le chemin de

l’exil.103 Bien que le « libéralisme politique » des années quatre-vingt dix ait permis à

102
André Djiffack intitulé «Exil et identité : l’Afrique sous la coupe réglée de l’Occident ». Mots Pluriels no
20 2002.
103
Ambroise Kom cite un large éventail d’exemples parmi lesquels : le cas de Valentin-Yves Mudimbe,
romancier et essayiste et ancien professeur de lettres à l’Université du Zaïre, qui, harcelé par le pouvoir de
Mobutu pour son indépendance d’esprit est aujourd’hui en exil aux Etats-Unis. Pius Ngandu Nkashama,
romancier, essayiste et professeur au Zaïre, emprisonné et relégué au Kasaï par le pouvoir de Mobutu avant
de trouver refuge en France où avaient trouvé refuge avant lui d’autres intellectuels zaïrois tels que Georges
Ngal, romancier et essayiste ; Mwata Ngalasso, linguiste ; Locha Mateso, critique littéraire ; Mpoyi-Buatu,
romancier et critique littéraire ; Bolya Baenga, romancier et essayiste. Ahidjo fabriquait pour sa part, des
206

certains d’entre eux de retourner dans leurs pays respectifs, une autre forme d’ « exode

des cerveaux africains » (Djiffack 2002), autrement appelé « brain drain » (Kom 1996

273) naîtra de la précarité économique ambiante.

En effet, avec la crise économique qui sévit avec une extrême acuité, la précarité

affecte tous les secteurs de la vie sociale dont l’une des conséquences visibles est de

réduire la population active au chômage. Comme le décrit Mongo Beti, « les chômeurs

diplômés déguisés en vendeurs à la sauvette pullulent, ainsi que les prostituées, déguisées

en couturières ou en coiffeuses, les très jeunes vagabonds vivants de chapardages, les

oisifs cyniques, tout un menu peuple presque toujours aux abois tant son existence est

précaire » (FCA 62). Pour le cas spécifique du Cameroun, il faut ajouter à cette réalité la

détérioration des conditions de vie et de travail induite par la dévaluation du franc CFA et

la réduction drastique des salaires des employés de l’Etat, qui sont autant de raisons ayant

poussé certains intellectuels à opter pour la voie de l’exil. Dans de telles circonstances,

l’attrait de l’Occident avec ses mirages, relève plutôt d’un instinct de survie pour une

population active dévoyée et livrée à son triste sort. Conscient de tout ce que l’exil

comporte en termes de renoncement et de dépossession, Mongo Beti, dans sa posture

pédagogique habituelle, ne peut s’empêcher de mettre en garde les candidats à l’exil sur

les dangers d’une telle aventure :

procès politiques contre ses adversaires, avant de les passer par les armes. Ainsi, il aurait été suicidaire pour
Mongo Beti, Moukoko Priso, ou Siméon Kuissu de retourner au Cameroun pendant son règne. Son
successeur au pouvoir choisit pour sa part d’asphyxier tout intellectuel contestataire employé dans un secteur
contrôlé par l’Etat. Ainsi furent mis à la porte Vianney Ombe Ndzana et Célestin Monga, tous deux
économistes. Ce dernier dut prendre le chemin de l’exil pour épargner sa vie (Kom 1996 270-271).
207

As an old exiled who has discovered by virtue of bitter experience that one’s
real life is perhaps the one that each person leads in the hands of his ancestors, I
want future generations in Cameroon to avoid knowing the tragedy that I have
known. I want life to be livable for us, so that our children and grandchildren
are no longer tempted to go into exile or emigrate in search of something that
they cannot find at home. (MB 1996 186)104

La condition d’exilé est pourtant source de créativité littéraire chez bon nombre

d’Africains confrontés à cette réalité. L’avènement d’une nouvelle vague d’écrivains est

aujourd’hui associé à cette condition. Dans son article « Les Enfants de la postcolonie :

esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire »,

Abdourahman Waberi expose les spécificités d’un ensemble d’écrivains africains qu’il

nomme les « bâtards internationaux » dont le dénominateur commun est leur résidence

loin de leur pays d’origine. Dans son survol de l’historiographie littéraire africaine, il

reprend la notion quelque peu problématique de ‘générations d’écrivains’ pour subdiviser

la littérature africaine en différentes phases. La première est celle des pionniers ou des

chantres de l’œuvre coloniale ; la seconde, celle des apôtres de la négritude et les pères de

la Nation ; la troisième, celle de la désillusion post-indépendance. La quatrième

génération, qui constitue le point focal de son argument, correspond à celle des enfants de

la postcolonie, ou une génération transcontinentale dont les caractéristiques peuvent être

délimitées ainsi : 1/ ce sont des auteurs nés autour des années 1960, lorsque plusieurs

pays ont accédé à l’indépendance ; 2/ ils revendiquent ouvertement leur identité multiple.

104
Mes recherches ne m’ont pas permis de localiser la version française de ce texte de Mongo Beti :
«Afterword : Homecoming » traduit par Trevor Norris (« Retour d’exil ») in Ibnlfassi, Laïla & Nicki Hitchcott.
African Francophone Writing. A Critical Introduction Oxford/Washington : BERG, 1996.
208

Détenteurs de plusieurs passeports, ils se considèrent comme africains en voulant en

même temps dépasser cette appartenance ; 3/ leurs œuvres sont débarrassées du schéma

idéologique de leurs prédécesseurs et manifestent un déplacement de la thématique

littéraire du thème du retour au pays natal vers celui de l’arrivée en France (Waberi 1998

11-12).

Si l’étude de Waberi permet ainsi d’articuler, dans les œuvres d’auteurs vivant en

exil, un déplacement du centre d’intérêt de l’Afrique vers les conditions d’existence en

dehors du continent noir, son découpage ne tient pas compte des auteurs qui, quoique

étant nés avant la décolonisation et appartenant à la ‘génération des pionniers’ comme

Mongo Beti, ont produit une œuvre qui s’est renouvelée de façon significative au fil des

années pour s’ajuster aux mutations en Afrique. L’analyse de Waberi n’échappe pas non

plus à la tentative d’enfermer dans une même catégorie un ensemble d’écrivains qui, de

par leur origine et leurs préoccupations littéraires, présentent pourtant des divergences.

Dans un bref article intitulé « Littérature et postcolonie » paru dans le numéro

spécial d’Africultures consacré au débat sur le postcolonialisme, Lydie Moudileno

désapprouve la notion de génération articulée par Waberi et met en garde contre toute

tendance à l’homogénéisation de cet ensemble d’auteurs dont les œuvres présentent une

physionomie hétérogène. De son point de vue, « ces écrivains, de par leur position à

l’intersection de plusieurs territorialités géographiques et intellectuelles, posent un défi à

l’historiographie littéraire. Non seulement ces écrivains donnent à lire une diversité

d’écriture, mais ils mettent en avant un brouillage d’identité nationale au profit d’une

pluralité d’affiliations » (Moudileno 2000 10).


209

Dans son ouvrage intitulé Afrique sur Seine : une nouvelle génération de

romanciers africains à Paris (2003), Odile Cazenave part de l’hypothèse de JulesRosette,

Waberi et Moudileno, pour dégager les traits spécifiques qui, selon elle, distingue cette

littérature née en France en marge du champ littéraire français et qui pose les problèmes

liés aux conditions d’existence des Africains immigrés en France. En s’appuyant sur un

corpus varié d’œuvres d’auteurs africains qui sont nés ou vivent et écrivent en France,

Cazenave pose les jalons d’une définition de ce phénomène littéraire:

Ces écrivains hommes et femmes contribuent à la formation d’une nouvelle


littérature. S’éloignant du roman africain canonique de langue française, leur
écriture prend des tours plus personnels. Souvent peu préoccupés par l’Afrique
elle-même, leurs œuvres découvrent un intérêt pour tout ce qui est déplacement,
migration, et posent à cet égard, de nouvelles questions sur les notions de
cultures et d’identités postcoloniales, telles qu’elles sont perçues et vécues
depuis la France. Mais elles ne se circonscrivent pas simplement à la notion de
littérature d’immigration […] elles démontrent la possibilité de s’auto-écrire et
de se penser hors des perceptions de l’Occident/l’ancien pouvoir colonisateur.
(Cazenave 2003 8)

Certes, la plupart des critères énumérés plus haut peuvent servir, à quelques

variantes près, à la délimitation d’autres corpus littéraires produits sur les rives de la

Seine comme la littérature beur, la littérature d’immigration et de banlieue. Cependant,

l’hypothèse de la circonscription de l’espace au cadre français, qu’elle pose comme l’un

des préalables de regroupement des textes sélectionnées, est aussitôt battue en brèche par

des œuvres comme L’Impasse de Daniel Biyaoula—qui fait partie de son corpus

d’étude—dont l’espace chevauche Paris et Brazzaville. La vision d’un espace limité aux

deux rives de la Seine n’emporte pas l’adhésion de Dominic Thomas qui, dans son livre

Black France (2007), défend l’idée d’une influence réciproque entre Paris et les auteurs
210

issus de l’Afrique subsaharienne francophone. Thomas affirme qu’en se focalisant sur la

France, ces nouvelles littératures redéfinissent et élargissent la territorialité des nations

africaines. Son étude de l’expérience française des écrivains noirs d’Afrique concourt à

montrer l’importance de la France dans l’inscription de l’Afrique dans le monde

globalisé:

The point is that these writers have transformed Africa into a global territorial
signifier, one that exceeds Africa as ‘place’ in arriving at an alternative
understanding and designation of territory as fluid and mobile – but one in
which Africa itself is never absent. Furthermore […] these writers ‘challenge
literary historiography as it has been practically up until now through their very
position at the intersection of several geographic and intellectual territorialities.
For this reason, I have accorded tremendous importance to the transnational
nature of French-African relations in order to account for the polyvocal nature
of the African literary productions. (Thomas 2007 22)

Si les différentes approches examinées ici ont le mérite de mettre en évidence les

éléments qui pourraient servir à la lecture d’une diversité de corpus, leur application

stricte aux œuvres qui articulent, non pas l’expérience de l’exilé en exil, mais plutôt

l’insertion de l’ancien exilé après son retour pose néanmoins quelques problèmes. En fait,

les concepts de médiation, de fluidité et de mobilité territoriales, la nature transnationale

de l’espace et le caractère polyvocal de la production littéraire, ne sont pas dénués de

pertinence pour le corpus qui me concerne, tant il est vrai qu’il dévoile les réseaux de

connexions que le séjour à l’étranger permet à l’exilé d’établir. Ces points de convergence

n’annulent cependant pas le fait que la théorie développée par Thomas, Cazenave,

Moudileno et les autres, vise avant tout l’étude des œuvres « post-exil » au sens où
211

l’entend Alexis Nouss c’est-à-dire celles produites par les auteurs exilés décrivant leurs

conditions de vie pendant l’exil.105

En fait si le champ littéraire francophone abonde aujourd’hui de théories sur les

migrations de diverses sortes, le retour d’exil n’a pas bénéficié du même privilège de la

part de la critique littéraire. Les questions relatives à la manière dont l’exilé vit le retour

lorsque celui-ci vient à être effectif n’ont pas suscité l’engouement de la critique littéraire,

alors que cet aspect de l’exil soulève de nombreuses questions : comment les œuvres

littéraires représentent-elles le retour d’exil ? Comment le pays d’origine est-il perçu par

les exilés de retour ? Comment l’exilé de retour se représente-t-il par rapport à ceux qui

n’ont jamais quitté leur pays ? Si la notion de retour fait partie intégrante du concept

d’exil—en tant qu’attente ou réalisation—le retour marque-t-il le point terminal de l’exil

?106

Mon étude prendra prioritairement appui sur Branle-bas en noir et blanc, non qu’il

soit le seul roman où la question de l’exil est posée, mais plutôt parce qu’il est, à mon

avis, celui dans lequel l’impact de l’exil sur l’identité est le mieux articulé. Pour ce faire,

les analyses menées ici, s’appuieront sur certains aspects de l’étude conduite par

Christiane Albert sur L’Immigration dans le roman francophone contemporain (2005) et

105
Alexis Nouss propose du terme « post-exil » la définition anecdotique suivante qui : « Pour les exposer et
par souci de clarté, j’abuse du binaire tout en rappelant que le préfixe « post » ne signifie pas opposition mais
prolongement et transformation. Un papillon est post-chenille » (2003 note 3 32).
106
Dans son article intitulé justement « Postexilic Eminence », Michael Siedel s’attarde sur les conditions de
l’exilé vivant en attente perpétuelle du moment du retour (1986). On connaît les implications psychologiques
de l’exil à travers l’étude de Martin Tucker Literary Exile in the Twentieth Century. An Analysis and
Biographical Dictionary (1991).
212

celles d’Odile Cazenave (2003) et Lydie Moudileno (2006) au sujet de L’Impasse de

Biyaoula qui posent des questions similaires à celles qui me préoccupent. Certes les

séjours en Afrique de Joseph Gakatuka, protagoniste de L’Impasse et des exilés mis en

scène par Mongo Beti dans Branle-bas en noir et blanc divergent par leur durée. Joseph

effectue un séjour temporaire dans son Congo natal après plus d’une décennie d’absence

alors que les personnages des romans de Mongo Beti retournent définitivement dans leur

pays d’origine après un temps relativement long à l’étranger. Cependant, tous ont subi et

ont été influencés par leur expérience de l’Ailleurs si bien qu’à leur retour dans leur pays

d’origine, fusse-t-il momentané, se révèle de leur part un sentiment d’altérité par rapport à

leur communauté d’origine. Leurs difficultés d’adaptation dans une Afrique qui n’est plus

identique à celle qu’ils ont quittée, le choc culturel qui en découle et se conjugue, sous le

signe de la différence, avec la perception des autres africains, en sont aussi des traits

caractéristiques.107 Mais avant d’aborder la manière dont l’œuvre pose autrement la

question de l’altérité, il convient avant tout d’examiner la prégnance du terme ‘exil’ dans

l’œuvre post retour.

107
Il faut toutefois souligner que le retour en Afrique ne constitue pas pour Joseph Gakatuka la fin de
l’errance. A son retour en France après un séjour de trois semaines au Congo, il manifeste une « incapacité à
se refondre dans son cadre de vie en France » (Cazenave 2003 82).
213

1. L’exil dans l’œuvre post retour

Le récit de Branle-bas en noir et blanc est la suite de Trop de soleil tue l’amour. Ce

dernier, qui paraît aux éditions Julliard en 1999, avait été soumis à l’éditeur parisien sous

l’intitulé Les Exilés sont de retour, titre qui, de l’avis de l’auteur, correspondait le mieux

au contenu de l’ouvrage. Les logiques commerciales qui gouvernent le champ éditorial

devaient l’emporter au point à faire pencher la préférence de l’éditeur vers Trop de soleil

tue l’amour au détriment du titre initialement proposé par Mongo Beti (Mongo-Mboussa

2002 71-73). C’est dire l’importance que prend le thème de l’exil dans la production

littéraire d’après retour de Mongo Beti.

L’exil s’y énonce dans ses aspects les plus divers. La présence récurrente du terme «

exil » dans l’énonciation des deux premières œuvres mérite qu’on s’y attarde. L’auteur

l’emploie à plusieurs reprises pour désigner des réalités diverses même si elles se

recoupent par leur commun renvoi au déplacement—départ et retour—et à la situation de

ceux qui vivent dans de telles conditions. D’abord, le terme exil qui revient dans les

œuvres fait référence au déplacement géographique des personnages de leur terre

d’origine pour des raisons volontaires ou sur la pression du danger (Giovanoni 2006).

Dans cette catégorie figurent les déplacés auxquels Mongo Beti fait référence dans

L’Histoire du fou à la suite de la déchéance des multiples gouvernements qui se succèdent

à la tête du pays (HF 60). Ceux-ci, ayant bénéficié des largesses du pouvoir déchu,

s’enfuient à l’étranger afin d’échapper aux représailles du nouveau pouvoir qui se met en
214

place. Dans L’Histoire du fou, Narcisse et Jeanne, s’inscrivent dans cette dernière

catégorie.

Le terme exil usité par Mongo Beti rend compte du traumatisme éprouvé après coup

par ceux ayant connu l’épreuve d’un départ forcé et d’un séjour loin de leur terre

d’origine. C’est le souvenir de cette expérience douloureuse qu’ils appellent leur exil,

comme l’en témoigne l’expérience de Zoaételeu qui, dans L’Histoire du fou, présente

encore, trente ans plus tard, les séquelles des six années passées au bagne à cause de son

activisme politique. L’exil devient de ce fait une donnée psychologique dans la mesure où

il est directement lié à l’équilibre mental du concerné. Le narrateur de cette œuvre le

confirme en ces termes :

Habituellement, il se gardait d’évoquer les tribulations de ce qu’il appelait


pudiquement son exil ; il fallait pour qu’il s’y résigne, qu’il boive et parvienne
au moins à la lisière de l’ivresse. Il se laissait alors aller à un récit de ses
malheurs, indigné et pourtant confus, appelant rageusement sur ses bourreaux
les foudres de la justice immanente. (HF 15)

L’association de ces deux termes pose néanmoins quelques problèmes. Car même si

l’exil et la prison comportent en commun l’idée de contrainte d’éloignement d’un lieu, de

la communauté et de la culture d’origine, la prison comporte en plus une dimension de

privation de liberté qui n’est en rien comparable avec l’expérience de bannissement qui

accompagne souvent la condition de l’exilé. Toutefois, l’auteur utilise indifféremment les

deux termes pour renvoyer à des réalités similaires.

Mais l’exil peut être aussi, dans la terminologie de Mongo Beti, un concept

idéologique. Dans ce cas, il se rapporte à la situation des personnages en rupture avec les
215

réalités de leur région d’origine. Pour ceux-ci, il ne suffit pas d’être géographiquement

distant de leur origine pour éprouver un sentiment d’altérité. A cet égard, Narcisse, le fils

du patriarche Zoaételeu dans L’Histoire du fou, peut être considéré comme un exilé dans

la mesure où, devenu citadin, il se sent déconnecté des réalités de son village natal à

chaque fois qu’il s’y rend. Chaque retour de ce citadin auprès de ses parents est l’occasion

de surprises dans la mesure où le comportement de celui-ci est totalement étranger aux

mœurs de sa contrée d’origine. Il se sent mal à l’aise dans ses rapports avec son

entourage, ce qui établit une relation d’altérité de celui-ci avec son environnement comme

l’explique le narrateur : « la personnalité de Narcisse demeura donc floue pour les siens,

comme par un pacte tacite » (HF 56).

Ces deux derniers cas d’exil à l’intérieur d’un même pays, qui, selon la terminologie

de George Gmelch peuvent être classés dans la catégorie de « domestic return » (Gmelch

1980 136), m’intéressent moins dans le cadre de la présente étude qui prendra plus

spécifiquement en compte « the international return migration » (Gmelch Idem) au cours

de laquelle l’exilé franchit diverses barrières culturelles, ceci en raison du fait que, si le

récit de la malheureuse expérience d’exil de Zoaételeu présuppose un retour plutôt

apaisant, compte tenu de la cruauté du traitement dont il a été l’objet pendant son séjour

au bagne, le retour des exilés ayant effectué un déplacement international donne lieu à un

réel sentiment de déconnexion. Non seulement leur séjour hors de leur pays d’origine les

a transformés, mais en plus ils doivent faire face aux métamorphoses qu’a connues la

société en leur absence. Les stratégies d’adaptation divergent d’un ancien

exilé à l’autre.
216

Le terme « exilé », dérivé de celui d’exil, abondamment employé par Mongo Beti

dans ses œuvres, permet de caractériser, soit les personnages en situation d’éloignement

géographique de leur lieu d’origine, soit ceux de retour dans leur pays d’origine. Ce terme

désigne alors ceux qui, installés en Occident dans la plupart des cas et pour de multiples

raisons, gardent le contact avec « leur pays ». On pense à ce propos à l’ami de Zamakwé,

personnage in absentia de Trop de soleil tue l’amour à qui il écrit pour demander de

l’aide après qu’il a été dépouillé de son stock de CDs de Jazz. Il en est de même d’autres

personnages auxquels les œuvres ne se réfèrent que de façon allusive, mais dont

l’évocation permet d’établir l’existence d’une diaspora qui a gardé ses attaches avec son

pays avec l’originel.

Il est significatif que Mongo Beti adjoigne au mot « exilé » l’expression « de retour

» pour apporter une précision supplémentaire sur la position géographique qu’occupent

désormais des personnages ayant connu l’expérience d’exil. Ce sont des personnages qui

reviennent au bercail après un séjour plus ou moins prolongé en Occident pour besoin de

formation. Ils sont nantis de diplômes et d’expériences, et aspirent aux hautes fonctions

dans leur pays d’origine. Gaston le chauve, ancien étudiant de médecine à Paris employé

comme cardiologue à l’hôpital général, Ndibilongo Joachin dit Le Bigleux, Dieudonné

(Branle-bas en noir et blanc 2000) et l’avocat (L’Histoire du fou) sont des personnages

qui relèvent de cette catégorie. Chacun de ces retours au pays d’origine est l’occasion de

liesse populaire, celui de Patrice Azombo par exemple (TSTA 24-25). Comme la notion

d’exil, celle d’exilé est fluctuante et peut renvoyer aussi bien à la mémoire qu’à une

situation courante, ce qui revient à s’interroger sur la cloison qui sépare les deux
217

conditions à savoir celle de l’exilé et de celui qui est de retour. Y a-t-il une frontière entre

l’expérience d’exil et celle du retour ?

L’expérience d’après exil se manifeste sous diverses formes : à travers les instances

narratives, les personnages revendiquent publiquement leur identité d’anciens exilés.

Deux catégories d’anciens exilés peuvent y être ainsi répertoriées : ceux dont le départ,

volontaire—souvent motivé par leur besoin d’acquérir une formation—ou contraint—

parce que, s’étant à un moment donné, trouvés en disjonction avec le pouvoir politique de

leur pays d’origine et ayant trouvé asile en Occident, retournent au bercail dès qu’une

lueur de liberté se profile à l’horizon. On a en outre ceux revenus de force au terme d’une

émigration économiquement motivée. C’est le cas d’Eddie qui, ancien clochard à Paris,

est rapatrié par charter dans son pays. En plus, les œuvres se donnent à voir comme un

espace de migrations permanentes. Les personnages sont en perpétuels mouvements aussi

bien dans le même pays qu’entre leur pays et l’étranger. Cependant, l’analyse de toutes

ces formes d’exil ne m’intéresse pas directement dans le cadre de cette étude où il est

question d’examiner la manière dont Mongo Beti décrit la perception du pays par les

anciens exilés ayant subi l’influence d’autres cultures.

2. L’inscription de Branle-bas en noir et blanc dans la diversité

Branle-bas en noir et blanc est la suite de Trop de soleil tue l’amour qui s’était

conclu sur le double enlèvement du journaliste Zamakwé autrement appelé Zam et de son

amante Elizabeth ou Bébète, et sur l’annonce de la fête qu’entrevoyait PTC pour célébrer
218

l’arrivée au pouvoir de Kabila au Zaïre. Ce roman est le deuxième volume d’une série qui

aurait pu constituer une trilogie romanesque, mais qui s’arrêtera brutalement au second

tome, l’auteur ayant tiré sa révérence avant d’avoir conclu la série. C’est cette conception

sérielle qui explique aussi la récurrence, dans l’énonciation de cette dernière œuvre, d’un

métadiscours destiné à mettre le lecteur au courant de certains détails antérieurs pouvant

lui permettre de mieux comprendre la suite de l’histoire. Le rapport entre le récit présent

et les faits antérieurs se fait au moyen du rappel qui crée parfois un effet de redondance

dans le discours comme on peut en juger par la récurrence d’expressions telles que : « Si

vous vous rappelez bien » (8, 11) ; « comme je viens de dire » (9) ; « Si vous vous

souvenez bien » (19) ; « comme on sait » (31) ; « comme je vous l’ai dit à plusieurs

reprises » (81) ; « je ne vous apprends rien » (112) ; « comme nous nous y attendons tous,

vous et moi » (117) ; « nous le connaissons bien maintenant » (179). Ces expressions ont

pour valeur d’établir un lien entre le récit présent et celui qui précède : « Pour ceux qui

n’étaient pas avec nous au début, Eddie était un particulier plutôt balèze, si vous voyez ce

que je veux dire » (24) ; « je le rappelle pour ceux qui n’étaient pas avec nous à l’époque

» (268).

Le récit prend, à cet effet, l’allure d’une narration collective dans laquelle le

narrateur et ses interlocuteurs semblent partager le même système de références

historiques et de repères géographiques. On en veut pour preuve la présence dans le texte,

d’expressions sentencieuses proférées par le narrateur telles que : « c’est comme ça que

cela se passe ici » (9). Le narrataire devient ainsi une composante de la conception du

texte et influe sur la manière dont le narrateur livre son récit : « Oui, nous avons cru que
219

la chasse au dictateur était désormais ouverte. Il faut nous excuser notre jobardise » (38).

La contribution du narrataire est parfois sollicitée dans l’élaboration de la narration : « et

puisque nous voilà à nouveau en train d’évoquer cette pratique commune, il reste quand

même une énigme qu’il vaudrait mieux éclaircir avant de continuer, me direz-vous [...].

Examinons le sujet ensemble, point par point » (111) ; ou bien : « [...] me direz-vous car

votre indulgence n’a pas de bornes, merci mille fois. [...]. Désolé, mais je suis sentencieux

comme ça de temps en temps » (189). L’accent sur la fonction phatique du langage

permet au narrateur de maintenir le contact avec son auditoire ou son lectorat potentiel

mais aussi de lier le récit de cette œuvre à celui qui précède.

C’est à ce titre qu’il faudrait aussi comprendre le retour de certains personnages déjà

présents dans Trop de soleil tue l’amour comme : Eddie ; Grégoire dit Ducon ou simili

joueur de base-ball ; Georges Lamotte, barbouze ; Lazare Souop dit PTC ; Norbert, dit

policier amateur d’extras ; Joachin dit Le Bigleux ; le sergent Garcia version tropicale ;

Ebénezer dit L’homme à la saharienne de bonne coupe et Nathalie sa fille,

Zam et Bébète ; mais aussi l’apparition de nouveaux personnages : Gaston le chauve, dit

Moustapha ben Larbi Moustapha, Dieudonné, et bien d’autres personnages

secondaires.108 Cette apparente communauté que semble établir la narration et qui

sollicite l’attention collective n’est qu’illusoire.

108
Mon recours fréquent à Trop de soleil tue l’amour se justifiera donc par le besoin de rendre justice à la
construction sérielle des deux œuvres et surtout de compléter certaines informations relatives aux
personnages et à l’histoire de Branle-bas en noir et blanc.
220

L’œuvre retrace les pérégrinations d’Eddie qui, après s’être improvisé détective

privé, s’est engagé dans une enquête en compagnie d’un associé nommé Georges pour

dénouer le mystère de la double disparition de Bébète et de Zam. La présence des

invariants tels que le crime, la victime, le coupable et le mode opératoire de l’enquête,

inscrit l’œuvre ici considérée dans le registre du roman policier, quoique Mongo Beti se

défende d’avoir écrit dans un tel genre.109 L’œuvre donne à voir une multiplicité

d’énigmes à élucider. Si l’enquête sur la double disparition de Zam et Bébète constitue la

trame principale de l’œuvre, des intrigues secondaires viennent s’y greffer et susciter des

enquêtes parallèles de la part d’Eddie : la disparition de Bertrand, fils de l’ancien

ambassadeur au Brésil Robert Bilanga,110 la mort par noyade de Grégoire, l’assassinat du

pédophile nommé Maguida par Norbert. L’enquêteur et son associé Georges doivent

profiter de l’occasion de la fête donnée par PTC en l’honneur de Kabila pour dégotter

leurs deux principaux suspects : Grégoire et le Bigleux. Il faut souligner d’entrée que les

deux investigateurs se caractérisent par leur excentricité.

109
L’argument déployé par Mongo Beti à cette fin est celui qui suit : «Comme il n’y a pas de police chez
nous, enfin, je veux dire pas de police au plein sens du terme, une police civilisée, quoi, je savais que je ne
pouvais pas faire un roman policier. Donc, j’ai fait une histoire sur le crime, une histoire d’angoisse. Un
roman policier, c’est un roman où la police résout une énigme criminelle. Dans mon roman, la police ne
résout rien du tout, bien au contraire, c’est à peine si elle existe comme telle, à peine si elle se distingue des
malfrats ; c’est ce qu’on appelle un roman d’angoisse, un thriller, où la police joue un rôle de figuration
simplement, tandis que les citoyens sont abandonnés à eux-mêmes du fait de cette impuissance, livrés en
quelque sorte à la discrétion des malfaiteurs. Et ça convient bien chez nous, parce que c’est la réalité
quotidienne » (MB parle 109-110). Ambroise Kom prévient cependant sur la restriction de la définition du
polar africain au sens strict du roman policier classique. De son point de vue, les caractéristiques comme les
« énigmes à élucider, les diverses maffias en place et les pratiques occultes » (Kom 1999 16-17), qui existent
bel et bien dans Branle-bas en noir et blanc, fondent la spécificité des romans policiers africains. C’est à ce
titre que Tahar Bekri parle de ce roman comme « un vrai roman policier, avec détectives et policiers,
barbouzes et corrompus, alcool et gâchette, sbires du pouvoir et adeptes de magie noire » (Bekri 2000 119).
110
Il faut souligner ici que le personnage nommé Robert Bilanga constitue un intertexte à celui mis en scène
par Bernard Nanga dans son œuvre Les chauves-souris. Les deux personnages se rapprochent par leur appât
au gain et leur penchant prononcé pour la corruption.
221

Né en Afrique et ayant grandi dans des conditions qu’il préfère garder secrètes,

Eddie émigre en France au cours des années 60-70 où il « fut longtemps très jeune

chômeur et presque clochard » (TSTA 42). Ce voyage est pour lui l’occasion de se frotter

à une population diversifiée des quartiers populaires de Paris (Ménilmontant, Barbès

Rochechouart, Belleville et Pigalle), où il a appris le verlan et s’est intéressé à la musique

jazz. « D’échec en échec, il s’était retrouvé aux Etats-Unis, où il s’était découvert une

idole en la personne du saxophoniste ténor Harlem Eddie ‘Lockjaw’ Davis » auquel il

s’est identifié au point d’en prendre le nom (TSTA 42-43). Retourné en France, Eddie est

par la suite rapatrié en Afrique par charter à l’époque où la France, « polluée par une

lepénisation galopante [...], bien avant que cela ne devienne une mode avouée avec le

ministre Charles Pasqua lors de la première cohabitation » (TSTA 43). Cette trajectoire

triangulaire lui a permis d’acquérir une expérience transcontinentale. Sa fluidité

identitaire et son étrangeté face aux mœurs de ses congénères en sont la manifestation.

Selon ses propos, son amour pour le Jazz témoigne de cette diversité d’influence puisqu’il

affirme lui-même que seuls les exilés sont à même d’apprécier une telle musique : « le

jazz […] sera donc toujours la musique des exilés ou de leurs semblables, les parias du

monde d’entier » (BBNB 172). On considère ici le terme ‘paria’, non dans son sens

étymologique d’exclu ou de banni, mais plutôt au centre de déplacé, de désancré, de

décentré. Eddie illustre par bien de côtés cette condition, lui dont l’identité témoigne de

l’influence d’autres cultures. A travers l’adoption du nom de l’Autre, Eddie se révèle être

un personnage installé dans la diversité. Rien d’étonnant donc qu’il ne trouve pas

nécessaire de révéler son passé et son origine, car ceux-ci pourraient le fixer quelque part,
222

alors qu’il se revendique d’être essentiellement de partout. La fluidité identitaire de ce

personnage va toutefois bien au-delà du simple changement de nom. Sa mobilité

socioprofessionnelle accentue sa complexité puisqu’elle contribue davantage au

brouillage de son identité.

Georges Lamotte, pour sa part, est un aventurier français sans éducation véritable

qui, après avoir « fait un peu de tout et trop longtemps », finit par se réfugier dans

l’enseignement, profession qui lui permet de séjourner pendant quinze ans comme

« instituteur à Wallis et Futuna, îles françaises du Pacifique où personne ne voulait aller »

(TSTA 151). De retour en France après avoir réalisé suffisamment d’économies pour

s’assurer une « retraite pépère », il est ensuite envoyé en Afrique où il est employé

comme sbire auprès du gouvernement local. C’est ce rôle de barbouze qui amène ce

« toubab qui est venu échouer ici [en Afrique] on n’a jamais bien su comment » (BBNB

9), à arpenter les rues de la ville et à côtoyer du beau monde. Sa rencontre avec Eddie

s’était faite, on se souvient, de façon tout à fait impromptue chez Bébète, la jeune

africaine avec qui il a eu un enfant nommé Nicolas. C’est cette même Bébète qui

deviendra plus tard la petite amie du journaliste Zam avant sa disparition. Ainsi comme

Eddie, Georges est un personnage doté d’une expérience transcontinentale, même s’il ne

donne aucun détail de l’influence particulière dont il aurait été l’objet après ses multiples

voyages.

Les deux associés ne poursuivent cependant pas leur recherche jusqu’à son terme, à

cause d’un incident qui survient au cours de leurs pérégrinations, et qui va amener chacun

d’eux à faire cavalier seul. Lorsqu’ils se lancent sur les traces de leur premier suspect
223

Grégoire, aiguillés par Antoinette en échange de la promesse d’Eddie de l’aider à émigrer

en France, ils seront victimes d’agression par des malfrats armés qui leur font l’injonction

de « faire des pompes » (BBNB 143). Contrairement à Eddie qui s’y soumet sans coup

férir, Georges déploie un stratagème pour se soustraire à cette sommation. Eddie voit la

résistance de Georges comme une humiliation et décide alors de poursuivre seul l’enquête

qu’ils ont tous les deux commencée. A partir de ce moment, les entreprises d’Eddie sont

motivées par son désir de prouver à Georges « [...] qu’un négro [peut] aussi avoir du cran

» (BBNB 144). L’attitude de ce dernier vise ainsi à prendre sa revanche « en lui

[Georges] démontrant qu’un Africain aussi peut accomplir des exploits dans tous les

domaines » (BBNB 248). A défaut de pouvoir opposer une résistance à ses agresseurs,

c’est plutôt son associé qui devient la cible de sa revanche. Si la justification donnée par

Eddie comme motif de la rupture est cette réticence de Georges face aux agresseurs, son

affirmation prouve pourtant qu’il existe une motivation sous-jacente à son besoin de

revanche, le motif affiché de la résistance de Georges n’en constituant qu’une

justification subsidiaire. Dès lors, il y a ici extrapolation de la part d’Eddie dans ses

accusations à l’encontre de son coéquipier, tel qu’il apparaît à travers les termes «

Africain » et « aussi ». En effet, Eddie se propose de sauver l’honneur de la race noire—

ce à quoi renvoie le terme ‘négro’—habituée à courber l’échine devant la domination.

L’enquête devient ainsi un moyen au service de cette fin. C’est de la manière suivante

qu’Eddie justifie sa résolution de faire cavalier seul :

Sinon, se disait-il, les visages pâles, fidèles à leurs habitudes de prédateurs,


auront vite fait de me piquer mes atouts pour en faire du beurre à mettre sur
leurs épinards. Je joue désormais perso, Lamotte n’avait qu’à me faire ne pas
224

perdre l’autre jour la face comme un con que je suis. D’abord, je ne connais
même pas l’autre ; pourquoi lui livrerais-je mes secrets ? (BBMB 222)

La résolution d’Eddie peut se comprendre à la lumière du discours colonial dont la

supériorité se bâtissait sur la construction de l’infériorité des colonisés. Chacun de ses

exploit vise à démontrer à son concurrent sa supériorité : « Eddie jubilait intérieurement ;

il allait enfin démontrer à l’ami Georges qu’il avait au moins autant de bravoure, de

jugeote et d’astuce qu’un petit toubab de merde » (BBNB 195). Le dépassement de

l’infériorité que cette origine africaine lui a conféré se fait chez Eddie par la construction

de l’illusion de sa propre supériorité.111

Dès lors, on ne peut se méprendre sur le sens de l’expression « les visages pâles,

fidèles à leurs habitudes de prédateurs » que Mongo Beti utilise par ailleurs dans La

France contre l’Afrique pour renvoyer aux Blancs (FCA 55). Ceci invite à considérer

Eddie et Georges non comme des entités mais plutôt en tant que symboles allégoriques de

leur peuple respectif. Georges est ainsi considéré par Eddie comme la figure

représentative du pouvoir (néo)colonial français et Eddie devient pour sa part le

paradigme du postcolonisé en quête de stratégies pour sortir du complexe d’infériorité.

Dans ce sens, l’expression « les visages pâles, fidèles à leurs habitudes de prédateurs » va

bien au-delà du seul individu que représente Georges pour renvoyer aux anciens

colonisateurs. Lorsqu’on sait depuis les travaux d’Edward Saïd que l’hégémonie du

111
Cette réflexion s’inspire de l’étude de Cilas Kemedjio intitulée « les mythologies postcoloniales »
(Présence Francophone 62 2004 : 5-11) dans laquelle l’auteur montre comment face au triomphalisme de
l’histoire des colonisateurs, les colonisés tente d’échapper au défaitisme de leur propre histoire en
construisant des mythologies (6).
225

pouvoir colonial allait de pair avec la construction de l’infériorité des colonisés (Saïd

1979 ; 1991), on ne peut s’empêcher de voir dans l’attitude d’Eddie la reproduction du

complexe du colonisé et son aspiration à sortir de cette condition.

En se posant ainsi comme supérieur à Georges, Eddie cherche à renverser le rapport

de force qui avait souvent été à l’avantage du blanc. Pareil projet passe par un ensemble

de représentations—de soi-même et des autres—qui permettent à Eddie d’affirmer sa

capacité d’initiative et ainsi de prendre autorité sur son vis-à-vis. Si, comme l’a affirmé

John Beverley, le pouvoir est lié à la représentation, l’autorité revient ainsi à celui dont la

représentation permet le mieux de sécuriser l’hégémonie.112 Il faut souligner à ce propos

que la sécurisation de l’hégémonie conjugue, dans le cas d’Eddie, deux modes de

représentation : à une perception négative de l’autre s’ajoute une construction positive de

soi. L’étude de la représentation qu’Eddie se fait de lui-même et des autres peut ainsi

apporter une lumière à la manière dont il déconstruit son infériorité. En outre, Eddie se

targue d’être possesseur d’une connaissance de la culture française pouvant lui permettre

de battre Georges sur le terrain de sa propre culture. Au cours d’une discussion entre

Eddie et Georges, le premier doit expliquer au second qui est Alexandre Dumas, écrivain

français du XIXe siècle (BBNB 34) que ce dernier, tout professeur de français qu’il ait pu

être, ignore. L’initiative d’Eddie participe ainsi du déni de l’infériorité généralement

attribuée aux colonisés. La poursuite de l’enquête est destinée à cette fin.

112
« Power is related to representation: which representations have authority or can secure hegemony, which
do not have authority or are not hegemonic » (Beverley 1999 1).
226

Mais la poursuite de l’enquête est l’occasion pour l’auteur, de révéler d’autres

personnages en décalage par rapport à la société ambiante. C’est à la mort par noyade de

Grégoire—son corps est découvert flottant dans un lac—que sera dévoilée au détective sa

réelle identité. En fait, « Grégoire était citoyen français par sa mère née à Basse-Terre en

Guadeloupe » (BBNB 218). Si Grégoire est ainsi dans l’œuvre un cas unique de

personnage métis, sa condition hybride n’est cependant pas éloignée de celle des

protagonistes ayant acquis des influences par leurs séjours loin du lieu d’origine. C’est le

cas du personnage nommé le Bigleux, de son vrai nom Ndibilongo Joachim, docteur en

informatique à la faculté de Jussieu, qui est loin d’incarner ce que l’auteur appelle

luimême ‘un Africain pur’. Il se présente lui-même comme « l’Africain qui n’avait pas

seulement maîtrisé la méthode, mais aussi des idées de l’invention [informatique],

démenti à Senghor qui prétendait que la raison est hellène, l’émotion nègre » (BBNB

178). Le fait qu’il soit réduit à l’arnaque et à un emploi d’éleveur de cochons, en dépit de

ses exploits universitaires témoigne de la marginalisation de l’exilé de retour et sa

difficulté d’avoir dans la société, la place qu’il mérite.113 Même s’il est établi qu’il n’a

rien à voir avec le kidnapping de Bébète, les recherches permettront cependant de

découvrir que ce dernier est l’assassin de Bertrand Bilanga, fils de l’ambassadeur après

113
Au cours d’une fête qu’il donne chez lui à l’occasion de la nomination aux postes de ministres de ses
parentés, le bigleux met sur pied un stratagème pour extorquer de l’argent à ses invités : « Le comble de
surprise, pour tous les invités […] est arrivé lorsque le Bigleux, […] a crié aux invités :
- Maintenant, les amis, cotisez-vous pour les étrennes de Joséphine, la cuisinière qui vous a offert ce repas
succulent. Mettez chacun dix mille francs dans la sébile que ma cuisinière va vous tendre successivement »
(BBNB 178).
227

que ce dernier a découvert la relation incestueuse qui le liait à une parente, la fille de

Norbert.

La suite de l’enquête au sujet de la disparition de Bébète révèlera de nouveaux

indices et davantage de personnages en déphasage avec la société. Les aveux de la sœur

aînée de Bébète au sujet de sa fréquentation de différents marabouts dans l’espoir de venir

à bout de son infertilité, aiguillent Eddie sur la nécessité d’une prise en compte, dans son

investigation, de la dimension occulte. Selon cette dernière, les marabouts que fréquentait

Bébète seraient à l’origine de son enlèvement. L’un d’eux n’est autre que Gaston le

Chauve, ancien étudiant de médecine et résident de la cité universitaire d’Antony au

moment où Eddie vivait à Paris. En effet, après sa formation en France comme médecin

cardiologue, Gaston est rentré dans son pays d’origine où il est employé à l’hôpital

général. La dévaluation du franc CFA et la baisse des salaires ont rendu les conditions de

travail insupportables, ce qui a entraîné le retour en France de son épouse française—une

bourgeoise provençale—et de leurs trois enfants afin d’échapper à la précarité du

quotidien. Il doit désormais ruser pour arrondir ses fins de mois. C’est ainsi que pendant

ses heures creuses, il se déguise en marabout et se fait passer pour

Moustapha ben Larbi Moustapha, pour, dit-il, profiter de la crédulité de ses concitoyens.

Sous la pression d’Eddie, Gaston le Chauve dévoile son stratagème qui consiste à établir,

entre ses clients et lui, un climat de confiance. Dès qu’il est « dépositaire de leurs

souffrances secrètes et de leurs désirs, il les [taxe] outrancièrement après leur avoir

promis monts et merveilles » (BBNB 203).


228

Après que notre enquêteur a accédé à la connaissance de la manœuvre des

arnaqueurs, les événements connaissent une accélération, marquée par la découverte du

camp où est séquestrée Bébète par les patrons d’un réseau maffieux spécialisé dans le

trafic de matières précieuses (ivoire, diamant) entre le sud et le nord du pays. Victime de

chantage, de harcèlement sexuel pendant son séjour dans ce camp, elle est aussi exposée à

la violence des « coupeurs de route » lors des multiples expéditions qu’elle doit

entreprendre dans le nord du pays en compagnie d’autres prisonnières pour assurer la

livraison des marchandises. Avec l’aide d’un gang constitué d’hommes en tenue et de

truands, Eddie réussit le raid dans le camp, parvenant ainsi à libérer Bébète et plusieurs

autres prisonnières. « Aveuglé par l’excitation du triomphe » (BBNB 287), Eddie l’est

davantage encore par la perspective d’annoncer à Georges son exploit. Avoir ainsi pu

prouver qu’un Africain peut aussi avoir du cran, suscite chez lui l’euphorie. L’œuvre se

dénoue sur un air de fête en dépit de l’annonce de la mort de Zam.

Le fait que l’œuvre soit ainsi « habitée » par des figures romanesques, qui, dans leur

système, révèlent une image de la diversité se perçoit davantage par le système de

nominalisation mis en place par l’auteur. Une étude de la manière dont elles sont

nommées s’avère d’une certaine pertinence pour montrer la manifestation de ce

cosmopolitisme. André Ntonfo avait déjà fait remarquer qu’une prise en compte des

patronymes des protagonistes de Mongo Beti permettait de mettre en évidence l’ancrage

des œuvres dans un espace culturel précis. Cette approche pourrait être reprise pour

montrer en quoi les noms de la plupart des personnages mis en scène dans l’œuvre

traduisent leurs appartenances plurielles. Yves Braudelle affirmait que « Les noms
229

propres dans la réalité sont en principe asémantiques et arbitraires. Dans le roman en

revanche, ils sont signifiants et systématiquement appropriés aux personnages » (Cité par

Sophie Aude 2005 160). Les noms propres sont dès lors, à la fois signifiants et signifiés

puisqu’ils participent de la création d’un cadre qui, quoique imaginaire, permet de situer

les textes narratifs dans l’espace de représentations qui les détermine et auquel ils peuvent

être rattachés. Le propos de Roland Barthes corrobore ce point de vue lorsqu’il établit qu’

« en régime romanesque [...], le nom propre est un instrument d’échange : il permet de

substituer une unité nominale à une collection de traits en posant un rapport

d’équivalence entre le signe et la somme » (Barthes 1970 101). Cependant, contrairement

aux œuvres antérieures de Mongo Beti dans lesquels prédominaient les patronymes tels

que Banda114, Medza115, Essomba Mendouga116, Essola117, Abena118 et Dzewatama119 qui

assuraient l’ancrage des personnages dans la culture beti du Sud Cameroun (Ntonfo in

Kom 1993 42), les noms des personnages de Branle-bas en noir et blanc ne s’inscrivent

pas dans une culture unique. L’étude du nom est donc ici d’un précieux secours

puisqu’elle illustre l’ouverture de l’œuvre au domaine multiculturel.

Certains personnages sont présentés par des noms apparaissant sous la forme

prénom patronyme ; d’autres sont introduits dans l’œuvre sous leur seul nom, d’autres

114
Ville cruelle, 1954.
115
Mission terminée, 1957.
116
Le Roi miraculé, 1958.
117
Perpétue et l’habitude du malheur, 1974.
118
Remember Ruben (1974) et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (1979).
119
Les Deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama (1982) et La Revanche de Guillaume Isamël Dzewatama
(1984). Il est Intéressant à ce propos de souligner ici que le nom Dzewatama est une phrase en beti, langue
d’origine de Mongo Beti, qui signifie « Pourquoi m’insultes-tu » ?
230

encore sous leur seul prénom et un dernier groupe apparaît sous des sobriquets. Des noms

tels que Lazare Souop, Georges Lamotte, rattachent les personnages à un « territoire

culturel unifié »—le nom propre désignant l’appartenance d’un individu à une

collectivité en l’occurrence celui du Cameroun, d’une part, et de la France d’autre part.

Les noms des personnages métis tels Grégoire Légitimus Lobé Ngoula trahissent une

double origine africaine et guadeloupéenne, tel que l’explique le narrateur lorsqu’il

affirme que ce dernier « s’appelait d’ailleurs Légitimus comme sa mère. En réalité

Légitimus Lobé Ngoula comme sa mère et son père » (BBNB 218). On remarque par

ailleurs l’utilisation des noms qu’on pourrait dire « internationaux », difficilement

rattachables à une langue ou à une aire culturelle comme Nathalie, Elizabeth, Dieudonné,

Antoinette, Geneviève, la désertion du nom propre traduisant une crise d’identité, tant

l’expérience postcoloniale les a culturellement affectés. L’existence de ceux-ci aux côtés

des autres traduit l’hétérogénéité de l’identité collective. Ceux-ci sont le symbole de la

diversité caractéristique de l’Afrique contemporaine, celle que décrivait Achille Mbembe

en ces termes :

Ce que l’on désigne l’Afrique n’existe qu’en tant qu’une série de décrochages,
de superpositions, de couleurs et de costumes, de gestes et d’apparences, de
sons, de rythmes, d’ellipses, d’hyperboles, de faux records, de choses vues et de
choses imaginées, de morceaux d’espaces, de syncopes et d’intervalles, de
moment d’enthousiasme et de tourbillons impétueux, de fantasmes en
perpétuelle poursuite les uns derrière les autres, néanmoins coextensifs les uns
aux autres, chacun gardant en marge la possibilité […] de se transformer en
l’autre. (Mbembe 2000 274)

Cette articulation de la diversité ne se réduit cependant pas aux personnages qui

jouent un certain rôle dans Branle-bas en noir et blanc. Les personnages référentiels
231

auxquels l’œuvre fait allusion, parfois de façon répétitive, manifestent une grande variété

dans leur origine connotée, cette variété dans leur origine référentielle traduisant aussi

l’imaginaire pluriel de l’auteur. Des noms tels Famé Ndongo - directeur de l’école de

journalisme au Cameroun - (BBNB 73) ; celui de Martin Luther King—apôtre de la

nonviolence—(BBNB 68), Kabila et Mobutu, deux rivaux politiques au Congo Zaïre

(BBNB

19-11) ; Omar Bongo – président de la république du Gabon (BBNB 84) ; de François

Mitterrand (BBNB 205) ; de Mike Tyson (BBNB 29) ; d’Alexandre Dumas, auteur de la

citation « elle me résistait, je l’ai assassinée » (BBNB 33) ; Jersey Joe Walcott (BBNB

91) et Illinois Jacquet (BBNB 229), chanteurs américains de jazz ; Le Pen, « un toubab

sans cœur » (BBNB 209) ; Louis XIV (BBNB 320) ; De Gaulle (BBNB 344) ; Lamartine

(BBNB 344). Ces noms référentiels situent l’œuvre dans un domaine historique large qui

inclut aussi bien l’Amérique, l’Europe que l’Afrique. Il s’agit de personnages pouvant

être situés dans le réel puisque, par leur nom, ils sont localisables dans des cultures

précises. Leurs noms balisent un terrain culturel divers qui situe l’œuvre de Mongo Beti à

l’intersection du monde.

A travers la mise en scène des personnages se revendiquant d’une diversité d’origine et

d’influence, et le renvoi à des personnages référentiels dont l’origine connotée relève de

plusieurs horizons, Branle-bas en noir et blanc articule s’inscrit dans un espace

transnational. Si le cadre principal de déploiement des actions du récit est essentiellement

le Cameroun, d’autres espaces existent bel et bien en tant que cadres réels ou référentiels.
232

On a déjà mentionné le renvoi à l’expérience américaine d’Eddie, du séjour au Brésil de

Robert Bilanga où il occupait la fonction d’ambassadeur et à l’Inde d’où est originaire le

maître à pensée du faux marabout Gaston. On a aussi souligné plus haut, l’actualisation

des grands moments historiques et la mise en scène de personnages emblématiques qui

inscrit l’œuvre dans un cadre dépassant la géographie d’un pays. Inutile d’y revenir. On

peut cependant souligner, pour ce qui est de la France, qu’elle apparaît dans l’œuvre de

manière réelle ou référentielle. Pour certains, elle est un espace mythique, celui du rêve

de réussite et une échappatoire à la précarité.

En tant qu’espace réel, elle fait son entrée dans le récit à travers les voyages

qu’effectuent Georges et l’Homme à la saharienne de bonne coupe. Sous injonction de

son supérieur, Georges se rend en France où il doit avoir une rencontre avec un

personnage nommé Le Corse qui, non seulement reconnaît les torts faits par la France à

l’Afrique mais en plus, préconise que son pays dédommage le continent noir en signe de

réparation. Il affirme à cet égard : « Nous avons détruit l’Afrique, l’Afrique va nous

détruire à sa manière, celle des miséreux » (BBNB 129) et plus loin il souligne : «

comment pourrons-nous jamais dédommager l’Afrique de cette rapine, nous qui lui avons

tant pris sans jamais rien lui donner en échange, à part la monnaie de singe » (BBNB

141). Des questions se posent sur la bonne foi de cette déclaration et surtout sur la

symbolique de ce personnage. Toujours est-il que sa présence laisse entrevoir un certain

optimisme de l’auteur qui souhaiterait voir un jour la France faire amende honorable pour

tous ses torts envers l’Afrique. A défaut de pouvoir obtenir son mea culpa, l’espace

littéraire devient l’univers de simulation des possibles.


233

La France est aussi le lieu où se rend Ebénezer dit L’homme à la saharienne de

bonne coupe, à l’occasion d’une conférence internationale tenue à Paris sur le thème de la

protection des forêts africaines. Contrairement au Corse qui s’était épris de sympathie

pour le continent noir, cet africain d’origine, dont la seule préoccupation est de tirer le

maximum de profit des ressources du continent noir. Spécialisé dans le trafic des déchets

toxiques (BBNB 139), il affirme sans ambages du haut de la tribune de cette conférence

sa sympathie pour les compagnies de déforestation :

[…] Que risquent nos forêts, aussi abondantes que les flots de l’Atlantique, à
être soumise à une exploitation intensive ? Aucune action humaine ne peut ni
assécher l’océan ni épuiser les arbres de nos forêts. Les écologistes mentent
pour semer la peur et l’angoisse dans les esprits. Nos forêts peuvent être
exploitées jusqu’à l’an 3000 et même au-delà dans courir aucun risque. (BBNB
140)

Contrairement au Corse qui semblait avoir à cœur les méfaits de l’impérialisme

français en Afrique francophone, Ebénezer prend des allures de ce qu’Odile Tobner

appelait « un nègre de services », celui n’ayant que peu de souci pour le devenir de ses

congénères et de son continent d’origine. Pour lui, les intérêts personnels passent avant

toute chose. Mongo Beti intervertit ainsi les rôles pour montrer la fluctuation de la notion

d’ « ennemi ». Aucune race ne saurait plus être la seule à être étiquetée comme

l’incarnation du bourreau et l’autre celle de victime. Cette représentation permet ainsi à

Mongo Beti de sortir de l’étiquette raciale dans la détermination du paradigme

bourreau/victime comme il le soulignait dans une affirmation déjà mentionnée plus haut :

« le Blanc oppresseur et le Noir opprimé ». Au terme de cet épisode, l’homme à la

saharienne de bonne coupe devra répondre devant la justice française de ses actes.
234

L’arrestation et le jugement de ce personnage concordent avec la vision prônant que

chacun puisse assumer la responsabilité de ses actes.

En outre, l’énonciation littéraire révèle un imaginaire double, qui est le fait de

l’écartèlement propre de l’auteur entre plusieurs référents culturels. En effet, le narrateur

« parle » à partir d’un topos géographiquement situé à cheval entre plusieurs cultures. Sa

situation de parole s’articule entre « l’Ici » africain où il se trouve et un « Ailleurs »

intériorisé et symbolique qui sert de point de référence à son jugement comparatif. Il

affirme, après l’annonce de l’assassinat d’un personnage par Norbert : « […] il faut venir

ici pour voir ça. Comme dit souvent Eddie, il n’y a que dans ce pays de bougnouls qu’on

peut voir ce qu’on y voit » (BBNB 57). Il renchérit par la suite en affirmant qu’ : « Il y a

toujours ici, sous l’apparence de la banalité faute d’une information matraqueuse comme

ailleurs, un drame qui couve, à moins qu’il n’ait pas déjà éclaté comme un coup de

tonnerre dans le ciel serein d’un quartier bien délimité » (BBNB 57). Plus loin encore,

lorsqu’il commente sur les habitudes volages des Africains il s’interroge : « Est-ce que ça

se passe alors comme ailleurs ? Que nenni » (BBNB 112). « Les gens ici se donnent des

titres que rien ne justifie » (BBNB 173-4). « Il ne s’en prit nommément à personne,

comme on l’eût fait ailleurs, parce que chez nous, l’idée d’une responsabilité individuelle,

assortie de la nécessité d’une sanction éventuelle, est quasi inconnue » (BBNB 276). Son

raisonnement est ainsi régi par une comparaison implicite entre ce qu’il observe « ici » et

la mémoire d’un ailleurs qu’il possède. Cette manière de contraste est aussi bien présente

dans le raisonnement de Gaston que dans celui d’Eddie lorsqu’ils évaluent les mœurs des

locaux. Leur pensée oscille entre l’observation de l’Afrique postcoloniale présente et leur
235

connaissance de la manière dont les choses se passent ailleurs. Il s’agit ici d’un espace

mental ou mémorisé qui s’articule dans la pensée et les souvenirs. « L’Ailleurs » continue

d’être vécu dans la pensée des anciens exilés si bien que les réflexions qu’ils émettent

s’inspirent de leurs expériences d’exil. Ce tiraillement de l’imaginaire entre plusieurs

espaces rejoint ainsi la situation propre de l’auteur dont le bagage culturel se situe à

l’intersection de plusieurs cultures comme le soulignait Lydie Moudileno.

La prédilection de Mongo Beti pour le genre policier est l’occasion d’une « enquête

au pays » en référence à l’ouvrage de Driss Chraïbi ainsi intitulé. Aucun aspect de la

société n’échappe à l’évaluation critique des protagonistes : la condition de la femme, les

mœurs politiques, le style de vie, la gestion sociale, sont passés au peigne fin. C’est à ce

niveau que se révèlent l’étrangeté et la marginalité des exilés de retour, en particulier le

narrateur, Eddie et Gaston le Chauve et la distance qui les sépare des autres Africains.

3. Entre identification sélective et distanciation

Le récit de Branle-bas en noir et blanc est rendu par un narrateur hétérodiégétique

qui, tout en relatant les faits dans lesquels il ne joue aucun rôle spécifique, y fait des

intrusions en se référant à lui-même à la première personne. Il entretient ainsi une relation

aussi bien avec l’énoncé qu’avec le narrataire. Tout en proclamant son appartenance au

pays dont il parle, il ne s’assimile pas tout à fait aux mœurs locales. L’œuvre s’ouvre par

cette réflexion :
236

Dès potron-minet, on aperçoit des pingouins aux statures mal assorties arpentant
les trottoirs ou trottinant sur les places par deux ou plus souvent de trois. Le
spectateur est d’abord surpris de les voir brandir des prétoires hétéroclites. C’est
ensuite leur tenue de campagne, par leur couleur vaguement verte […],
véritablement injure au vert naturel de notre environnement naturel, qui le laisse
perplexe. Leurs manches sont grossièrement retroussées sur des avant-bras
médiocrement musculeux révélateurs de spécimens mal nourris. Un coup d’œil
sur leurs […] pantalons tire-bouchonnés amènerait à les prendre en pitié.
(BBNB 7)

Cet extrait est révélateur de la distanciation du narrateur avec les actants de

l’histoire qu’il raconte. S’il revendique son appartenance au pays dont il parle comme en

témoigne l’usage du possessif « notre », le reste de la description montre qu’il a peu

d’affinités avec les conditions de vie de la grande majorité. Son détachement se traduit

par une caractérisation dénigrante matérialisée par les appellations telles que

« pingouins », « statures mal assorties », « tenue de campagne », « avant-bras

médiocrement musculeux », « spécimens mal nourris ». Le fait que le narrateur se pose en

observateur de ce spectacle peu enviable témoigne de la distance qu’il établit entre

luimême et ceux qui relèvent de son observation.

Cette position d’observation rend possible un détachement qui se matérialise

souvent dans l’œuvre par une variation pronominale. Le narrateur se réfère à lui-même

alternativement par le « nous » collectif et le « je » en fonction du degré d’affinité qu’il

veut établir avec les récits qu’il veut mettre en évidence. Cette variation pronominale

révèle son ambiguïté à s’identifier complètement à cette société dont il relate l’histoire. Il

s’exclut ce faisant d’une société dont les tares sont, de son avis, innombrables. Pourtant, il

reste tout de même lié à ce pays dont il est membre. Il faut aussi souligner que ce
237

détachement du narrateur l’amène souvent à pénétrer la conscience des personnages pour

interpréter leurs pensées ainsi que leurs faits et gestes.

C’est ainsi qu’il se proposait déjà, dans Trop de soleil tue l’amour, d’entreprendre

un projet littéraire intitulé Y a-t-il une vie après le charter ? qui aurait pour but de conter

l’aventure post-retour d’exil d’Eddie, dont le mode de vie rappelle son transfert sous

contrainte, d’un espace social avec lequel il s’était familiarisé vers un autre qui,

quoiqu’étant celui de son origine, lui est désormais peu familier. Bien que le narrateur

affirme à son sujet qu’il « pouvait se targuer d’être devenu un véritable autochtone »

(BBNB 8), il ressort du recoupement des informations sur ce personnage qu’il éprouve

des difficultés à s’assimiler avec la culture locale. Fortement marqué par son expérience

migratoire, l’exilé de retour est déconnecté des réalités de son pays d’origine, ce qui

l’amène à vaciller entre une reconnaissance de son appartenance au pays d’origine –

auquel il renvoie souvent par « notre pays »—une claire distanciation par rapport aux

mœurs locales. Cette ambivalence soulève la question de la permanence ou de

l’impermanence de l’exil telle que la pose Paul Tabori lorsqu’il s’interroge sur les limites

de la condition d’exilé.120

Le concept de « retour » mérite dès lors une reconsidération. Y a-t-il de « retour »

possible après l’exil ? La réponse que Stuart Hall apporte à cette interrogation est sans

appel. Selon lui, la migration est un voyage à sens unique ; il n’y a pas de retour

possible.121 Problématisant le concept du « chez-soi » (home), Stuart Hall définit l’exilé

120
« When does an exile cease to be one? » (Tabori 1972 34).
121
« Migration is a one way trip. There’s no ‘home’ to go back to. There never was » (Stuart Hall 1987 44).
238

comme un homme essentiellement apatride. Le statut d’Eddie tel qu’il est articulé dans

l’œuvre traduit par bien de côtés cette ambivalence de l’exilé de retour : « [Eddie] était

l’homme le plus francisé ici, d’une certaine manière, et aussi l’Africain le plus hostile aux

Français » (TSTA 43). L’ambiguïté, qui se situe au niveau des termes servant à le

caractériser (« l’Africain le plus francisé »), permet de comprendre la nature de l’errance

qui caractérise l’exilé de retour. L’exilé vacille entre plusieurs cultures, est à la fois d’ici

et d’ailleurs, du pays dont il est originaire aussi bien que du pays d’asile. Son

appartenance est loin de s’énoncer en termes d’unicité. De ce fait, son identité s’exprime

soit en termes d’exclusion, ni l’un ni l’autre, soit en termes d’inclusion du multiple, l’un

et l’autre. Cette absence de définition à partir d’un point de référence nationale

problématise le sujet et le rend ambigu.

La migration devient dès lors un processus sans fin puisque le migrant est condamné

à une errance perpétuelle une fois qu’il s’engage dans cette voie. Une distinction mérite

cependant d’être faite entre le retour en tant que déplacement physique (volontaire ou

contraint) vers un point de départ après une absence plus ou moins prolongée, et le retour

en tant que fait de retourner à un état initial. Si le retour physique semble plus aisément

réalisable, il n’en est pas de même pour le retour à l’état initial puisque l’ambiguïté de

l’exil se situe surtout du point de vue identitaire. Le séjour prolongé de l’exilé à l’étranger

l’expose à d’autres influences culturelles qui font de lui un être aux appartenances

culturelles multiples, ce qui problématise l’identité en tant qu’appartenance à un territoire

unique. Par ailleurs, la rencontre avec le pays est à l’origine d’une désillusion qui

transforme aussitôt le retour en nostalgie de l’exil.


239

Ainsi, si le concept de post-retour signifie, à première approximation, la condition

d’un ancien exilé de retour au pays natal, il est loin de renvoyer à une rupture avec le

statut d’exilé. Le préfixe « post- » tel qu’il est pris en compte ici, s’inscrit dans la

continuité de l’exil comme le souligne Laure Godineau, traitant du retour d’exil des

« communards » français du XIXe siècle, à savoir qu’ « on ne guérit pas de l’exil » (2002

14). En clair, la situation post-retour d’exil ne saurait être envisagée comme le point

terminal de l’exil, du moins pour le cas qui me concerne ici, mais plutôt comme une étape

de plus dans le processus exilique, puisque l’exilé de retour ne saurait renier la part de son

identité constituée par l’expérience d’exil. Tout en maintenant ses attaches culturelles

avec le pays d’asile qu’il a quitté, l’exilé de retour ne s’identifie que partiellement avec

un terroir d’origine dont il se sent déconnecté. Cette double appartenance à moitié lui

permet de vaciller d’un espace à l’autre, et ainsi d’assumer une appartenance plurielle.

L’expérience personnelle de l’auteur fournit à ce propos des exemples qui

confirment la présomption du déphasage entre projection et réalité du retour d’exil si bien

que les textes se donnent à lire comme une transposition de l’expérience propre de

l’auteur, renforçant l’hypothèse selon laquelle le retour d’exil constitue la condition de

possibilités des œuvres. Il est bon de rappeler ici le récit que fait Mongo Beti de son

installation au Cameroun :

[...] Lorsque je suis retourné en Afrique [...] il y a une chose qui m’a frappé.
Quand on est ici en Europe, on subit ou on anime un discours très militant sur le
développement en Afrique [...]. J’arrive au Cameroun, je m’aperçois que ces
grands discours pleins d’impatience qu’on débite ici n’ont aucune prise sur la
réalité. En ville, les jeunes diplômés qui ont fait des études supérieures en
Europe vivent comme s’ils étaient en France [...]. Ils n’ont pas du tout cette
inquiétude que nous avons ici, à savoir : comment l’Afrique va-t-elle évoluer ?
240

[...]. J’ai été très déçu. Je me suis retrouvé dans ce mécanisme où j’étais une
sorte de roue dentée qui va trop vite, alors que le reste roule lentement. Au
bilan, j’ai eu des accrochages avec mes compatriotes. (Mongo-Mboussa 2002
74)

L’auteur souligne l’ambivalence de la notion du retour d’exil. Alors que l’avant

retour était l’occasion de projections optimistes sur la manière dont celui-ci lui permettrait

de contribuer à l’amélioration des conditions de vie de ses compatriotes122, le retour en

lui-même ne semble pas avoir satisfait ses attentes. Au contraire, frustrations, déceptions

et accrochages divers avec ses compatriotes vont progressivement structurer son

expérience post retour aussi bien que celle des personnages de ses romans (Bissek 2005

387-391).

L’ancien exilé ne se représente pas comme membre à part entière de la société. Non

seulement son séjour ailleurs l’a transformé, mais aussi le pays qu’il retrouve a subi une

métamorphose. S’il lui arrive d’affirmer son appartenance à ce nouvel environnement, il

est plus souvent enclin à marquer sa distance par rapport à certains comportements

affichés par les autochtones. Christiane Albert a mis au point une formule éloquente pour

qualifier ce paradoxe de l’exilé : « Ce sentiment de double appartenance culturelle se vit

sur le mode d’un double refus dont la forme la plus manifeste se traduit, au niveau

textuel, par un ni…ni […] qui peut aussi se formuler par un et…et » (Albert 2005 123).

122
Dans une interview qu’il accorde à Ambroise Kom, Mongo Beti, parlant de la genèse de son essai, affirme
que: « Main basse sur le Cameroun, paru en 1972, est né d’un sentiment de culpabilité. Je me sentais très
coupable par le fait que je ne pouvais pas aller militer chez moi. [...]. Je disais toujours à ma femme :
’Vraiment, je ne me sens pas à l’aise parce que si j’étais honnête, étant donné mes opinions, je devrais être
dans le maquis’ » (Kom 2002 55).
241

Ainsi tiraillé entre l’identification et la distanciation, l’exilé se perçoit par le truchement

des représentations qu’il se fait aussi bien de lui-même que de son pays d’origine.

On peut citer, à titre d’illustration, le cas de Gaston qui affirme que son choix de

devenir faux marabout était doublement motivé par la niaiserie de ses concitoyens : « Nos

gens sont tellement crétins qu’ils goberaient n’importe quel baratin du premier prétendu

sorcier venu. Comme dit le sophiste Callicratidès123, moraliste éminent de l’Antiquité

grecque, puisque l’homme ne saurait vivre sans espoir, pourquoi ne pas lui en fourguer

chaque jour jusqu’à plus soif ? » (BBNB 204-5). Si aucune raison valable ne justifie le

choix de la part d’un intellectuel de se livrer à l’arnaque de ses congénères, sa réflexion

laisse entrevoir la distance que cet Africain d’origine établit entre ceux-ci et lui. En dépit

de l’usage du « nos » qui suggère pourtant son appartenance à cette société, une nette

distinction est ici établie entre Gaston et les « crétins » dont il parle. Un des termes qui

reviennent souvent dans son discours est celui de « gogo » qui accentue ici la perception

de son vis-à-vis comme un Autre, différent, inférieur. Le renversement de l’altérité se

situe ici au niveau où ce n’est plus l’Occident qui est dépositaire du regard méprisant

visà-vis de l’Africain, mais bien plus le semblable. On pourrait ici s’approprier

l’observation que fait Odile Cazenave au sujet des protagonistes de L’Impasse en ces

termes : « les constations de l’étrange, d’un comportement de l’Autre jugé bizarre parce

que [différent], font donc l’effet d’un glissement, en ce qu’elles portent sur les Africains

et non ‘l’Autre’ » (2003 78).

123
Une note de bas de page indique à ce propos que ce philosophe est « inconnu au bataillon après enquête »
(BBNB 205).
242

Alors que l’expérience occidentale d’Eddie n’en a pas fait un épisode

particulièrement brillant de sa carrière, cet ancien clochard se fait passer pour « un

intellectuel, sinon pour un fin lettré » (TSTA 43) et se représente comme un immortel

(TSTA 44). Sa perception de ses « semblables » est entachée d’un regard destiné à

maintenir une distance entre lui et les mœurs d’autres Africains. C’est ainsi qu’il pointe

un doigt accusateur sur l’adoption, par les africaines, des habitudes importées : « Tout est

possible ici, on a même vu […] des négresses blondes, vous avez vu ? Ou rousses ! Les

plus belles. Ah ! Une plantureuse négresse rousse » (BBNB 33). Il est tout aussi étonnant

que Georges soit à cet égard le personnage qui s’érige en défenseur des Africains contre

les perceptions pour le moins exotiques qu’a Eddie de ses congénères. A la suite d’une

des critiques d’Eddie au sujet des mœurs des populations africaines, Georges lui oppose

une réplique non moins vigoureuse : « Dites donc, si je puis me permettre, vous ne seriez

pas un peu raciste sur les bords avec les Noirs ? Des nègres au Ku Klux Klan, c’est pas

mal non plus. Notez que c’est arrivé » (BBNB 33).124 L’ironie qui caractérise

l’intervention de Georges est à l’image de l’évaluation effarante que fait très souvent

Eddie au sujet de ses semblables. L’inversion de l’altérité trouve ici une résonance. On se

serait attendu, par exemple, à ce que ce soit Georges qui profère des propos malveillants à

l’endroit des Africains. Mongo Beti semble ici montrer l’étendue de la corruption de la

mentalité de l’ancien exilé par l’idéologie coloniale. Cette accusation de racisme de la

124
Dans le Dictionnaire de la négritude, Mongo Beti définit le Ku Klux Klan ainsi qu’il suit : « Organisation
secrète de militants racistes blancs du sud des Etats-Unis créée en 1866, c’est-à-dire au lendemain de la
défaite des esclavagistes et de l’émancipation légale des Noirs, le Ku Klux Klan est essentiellement la
négation psychotique par les frénétiques du conservatisme de l’univers dont la guerre de Sécession a bon gré
mal gré accouché, au moins potentiellement » (1989 143).
243

part d’un Africains envers ses semblables traduit les critiques de l’auteur vis-à-vis des

pseudo élites que le séjour en Occident a rendu étrangères à elles-mêmes.

Il indexe le style de vie de ses compatriotes qu’il considère de mauvais goût. De son

point de vue, les locaux affichent des caractéristiques qui sont typiquement africaines et

qui ont été renforcées par le fait qu’ils ne sont jamais sortis de l’Afrique. Les

représentations d’Eddie sur son pays d’origine en font un monde chaotique. La ville est le

lieu d’une escalade de violences et d’assassinats sous le regard indifférent de la police,

corps sans âme, qui fait de la figuration. « Cette non coïncidence entre Soi et l’Autre »

(Albert 2005 85) se mesure dans les propos et les réflexions tenus par les personnages : «

Je déteste les mœurs d’ici [...]. J’étais horrifié à mon arrivée, comme si j’étais descendu

d’une autre planète » (BBNB 47). Si cette affirmation établit une nette distinction entre

les Africains et le revenant, elle atteste également de la manière dont l’exilé de retour

représente ses compatriotes qui n’ont jamais fait l’expérience du départ. Elle révèle

également la distance que l’exilé de retour établit entre ses compatriotes n’ayant jamais

fait l’expérience de départ et lui. L’expérience acquise ailleurs amène l’exilé à se

percevoir différemment des autres et à affirmer lui-même sa différence par rapport aux

mœurs locales. Pareille affirmation remet au goût du jour l’interrogation sur la parfaite

assimilation de l’ancien exilé avec la culture locale de son pays d’origine.

Au cours d’une discussion avec son ami Zam, celui-ci affirme : « À part moi, il n’y

a rien que des méchants, des moches, des bigleux, dans notre monde » (TSTA 159). Par

cette assertion, le personnage affirme sa différence et se distancie de ses compatriotes, à

l’exception de Zam à qui il reconnaît des qualités intellectuelles et humaines supérieures


244

aux siennes. Eddie va plus loin pour questionner son origine africaine afin de mieux se

désolidariser de certains comportements de ses concitoyens qu’il juge inacceptables.

D’autres remarques d’Eddie lui valent tout autant de répliques ironiques, par

exemples, lorsqu’il se montre sceptique quant à l’éventualité d’une existence de l’amour

dénué de calculs matériels en ces termes : « La femme d’un seul homme chez nous ? Une

utopie absurde », Georges lui répond : « Je ne comprends pas qu’on témoigne tant de

mépris à ces femmes, sous prétexte qu’elles sont passées entre toutes les mains » (BBNB

93). La perception de Georges qui déclare admirer les Africains et leur culture, n’est pas

moins suspecte non seulement parce que le profil de ce dernier ne rend pas légitimes ses

prises de positions, mais en plus parce que son point de vue s’inscrit dans un certain

essentialisme. Il milite en faveur de la polygamie : « […] j’admire les Africains et leur

culture. J’ai l’impression qu’ils sont moins sentimentaux que nous autres pauvres

Occidentaux » (TSTA 152). Il va jusqu’à voir en celle-ci une pratique qui garantie la

liberté de l’homme. Cette perception peut paraître provocatrice puisqu’elle situe les

Occidentaux du côté de l’émotion contrairement aux Africains qu’il dit moins

sentimentaux : « […] quand on a deux, trois, quatre femmes, on ne s’attache à aucune, on

surnage pour ainsi dire, on reste un homme libre. Je sais bien, on me l’a dit, que votre

gouvernement envisage de bannir la polygamie. Croyez-vous que ce soit raisonnable ?

Ne risque-t-on pas ce faisant de trahir l’âme africaine ? » (TSTA 152). L’expression «

l’âme noire » traduit une appréhension de l’identité des Africains en termes

essentialistes.

L’exilé de retour se défend d’être Africain :


245

[...] Je ne suis peut être pas un Africain, Monsieur Lamotte, faut croire, malgré
les apparences. J’ai horreur des gens qui se mettent à vous tutoyer y a même pas
dix minutes qu’on se connaît. J’exècre la familiarité incongrue, c’est vulgarité et
compagnie, j’ai de l’éducation, moi, qu’est-ce que vous croyez ? [...]. Pourquoi
me comparer à tous ces pédezouilles dont je me tiens délibérément à distance, si
vous avez remarqué ? (BBNB 46)

Cette affirmation prend les allures d’une autodérision de la part de l’auteur qui,

selon Gustave Massiah s’enorgueillissait des valeurs occidentales dont il s’est imprégné :

« je suis un petit bourgeois français. Je suis fier de ma langue et de mon agrégation de

lettres classiques » (Gustave Massiah in Kom 2003 134). L’attitude d’Eddie pourrait dès

lors se rapprocher de celle de Mongo Beti qui ne s’identifiait pas tout à fait avec les

mœurs de ses concitoyens n’ayant jamais connu l’exil. Ce faisant, son affirmation est

teintée d’une certaine condescendance qui consiste à mettre l’emphase sur « l’authenticité

» des « Autres » pour mieux marquer sa distinction, ce qui permet de mettre en relief

l’écart que l’exilé de retour creuse entre lui-même et ses compatriotes n’ayant jamais

connu l’expérience d’exil. Ceci induit une mythification de l’exil, qui, dans le roman,

apparaît comme une occasion d’ouverture à de nouveaux horizons.

Les exilés mis en scène dans Branle-bas en noir et blanc ne s’identifient, ni

entièrement à leur pays d’origine, ni complètement avec les différents pays qui les ont

accueillis. La notion du « chez-soi » prend dès lors une signification problématique

puisqu’elle perd sa valeur symbolique d’attache émotionnelle à une communauté

géographiquement délimitée. En cela, la fusion dans la « communauté imaginaire »

(Anderson 1985) de leur pays d’origine est problématique tant il est vrai qu’ils se

revendiquent d’une multiplicité d’expériences. Dans Branle-bas en noir et blanc, les


246

retrouvailles avec le pays ne sont pas données comme un motif de satisfaction et

d’apaisement mais plutôt comme une cause de malaise. Cette permanence de l’exil après

le retour suscite dès lors une série d’interrogations : où se situe, pour l’exilé, le lieu de

l’appartenance ou du confort ? Aurait-on tort d’envisager la terre d’asile comme lieu

unique de l’exil ? L’exilé serait-il un être apatride ou plutôt « multi patride » ?

Dans son ouvrage sur Les Parades postcoloniales, Lydie Moudileno aborde une

question similaire au sujet des personnages de Bleu, Blanc, rouge d’Alain Mabanckou. En

se référant aux travaux de Pierre Bourdieu sur la distinction125, elle relève un certain

nombre de stratégies par lesquels les exilés mis en scène par l’auteur congolais marquent

leur distinction par rapport aux autres. De l’avis de Moudileno, « l’entreprise de

distinction » passe chez ces personnages par l’adoption des codes vestimentaires français

permettant de « se singulariser par rapport à un groupe non hégémonique, celui des autres

migrants d’origine africaine » (2006 121). Ce modèle d’analyse, qui s’applique aux

modes d’affirmation de la supériorité d’un exilé par rapport à ses semblables lorsqu’ils se

trouvent tous en exil, pourrait servir de base à l’étude de la manière dont Eddie construit

sa distinction à l’égard des autres africains.

L’adoption du mode vestimentaire ne constitue cependant qu’une variante de

l’entreprise de distinction de celui-ci. Eddie mobilise aussi bien les moyens linguistiques,

125
Pierre Bourdieu affirme en effet dans La Distinction: critique sociale du jugement, que « ceux qui classent
ou se classent, en classant ou en s’appropriant des pratiques ou des propriétés classées et classantes, ne
peuvent ignorer que, au travers des objets ou des pratiques distinctifs où s’exprime leurs ‘pouvoirs’ et qui,
étant appropriés par des classes et appropriés par des classes, classent ceux qui se les approprient, ils se
classent au yeux d’autres sujets classants (mais aussi classables, ainsi que leur jugements), pourvus de
schèmes classificatoires analogues à ceux qui leur permettent d’anticiper, plus ou moins adéquatement, leur
propre classement » (cité par Moudileno 2006 122 note 18).
247

la manière d’être, le mode de vie, la connaissance de la culture française, la ruse et toute

autre stratégie pouvant servir sa cause. Du point de vue pragmatique, Eddie parle une

langue inconnue destinée à éblouir ses congénères. Il : « était parfois amené à expliquer le

sens de certains termes, tout à fait inconnus ici [en Afrique] comme falzar » (BBNB 45).

Sa « phraséologie alambiquée » (TSTA 36) et son vocabulaire étranger au parler local le

distinguent de la majorité de ses semblables. Aussi faut-il souligner que les mœurs

d’Eddie se distinguent de celles de ses congénères. Son aversion pour une vie de couple et

une relation amoureuse stable le distancie des habitudes du pays. Il n’a aucune couleur

politique et se choisit une profession inconnue par la majorité des Africains qui lui

reprochent d’ailleurs de s’investir dans une profession d’importation. L’opinion qu’a PTC

à ce propos en est révélatrice : « pourquoi vous êtes même tous allés chez les blancs là-

bas ? C’était pour apprendre, non ? Mais vous imitez seulement sans réfléchir, comme le

ouistiti sur le perchoir de la terrasse » (BBNB 54). On peut ainsi, par extrapolation,

associer le reproche de PTC à l’endroit d’Eddie à ce que Homi Bhabha appelle, dans son

ouvrage The Location of Culture, « mimicry ». Pour lui, ce terme renvoie à une

propension du colonisé à reproduire la culture, les comportements, les manières et les

valeurs du maître. En se basant sur les travaux de Fanon dans Peau noire, masque blanc

sur l’impact du colonialisme d’un point de vue psychologique et comportemental des

colonisés, Homi Bhabha met en évidence l’ambivalence d’une telle intériorisation dont le

résultat est « almost the same but not quite » (2004 122).

Ainsi, l’écriture de Mongo Beti dans Branle bas en noir et blanc entretient de

nombreuses similitude s avec celle d’autres auteurs publiant à partir de l’exil, du fait que
248

l’auteur y met en scène des personnages de migrants inscrits dans un univers caractérisé

par la porosité des frontières, la fluidité des identités et le déploiement des stratégies

spécifiques d’insertion dans le monde (Moudileno 2006 131). Cette perméabilité ouvre

l’espace national à de nombreuses influences, ce qui permet de déconstruire la notion

d’homogénéité culturelle et d’altérité basée sur la race. Cependant, que ces réalités fassent

leur entrée dans l’œuvre de cet auteur après l’exil remet au goût du jour la problématique

de l’immersion de l’exilé après un séjour plus ou moins long en exil. Le défaut

d’identification complète avec les congénères du pays d’origine, alors même que le retour

aurait pu constituer une catharsis de l’exil n’est-il pas le signe même du ballottement

identitaire des migrants entre plusieurs univers sans véritablement se réclamer d’aucun.

CONCLUSION Au terme de cette analyse, il

convient d’en rappeler les lignes directrices. La


249

question qui se situait au centre de ma préoccupation

était celle de savoir quelle a été l’incidence du retour

d’exil de Mongo Beti sur sa perception du pays et

quelles implications cette nouvelle vision a eu sur les

œuvres d’après retour. A travers une diversité

d’approches, les chapitres respectifs ont mis en relief

les différentes manières par lesquelles s’actualise le

retour d’exil dans les textes, et la façon dont les

œuvres reflètent le processus de ré-acclimatation

graduelle de l’exilé de retour dans le nouvel

environnement qui est désormais le sien, et les

implications de cette réinsertion sur sa production

littéraire.

Dans le chapitre un, nous avons vu, à partir de l’examen de La France contre

l’Afrique, retour au Cameroun, comment le premier moment post-retour d’exil est

l’occasion pour le revenant d’établir un état des lieux quasi exhaustif d’un pays qu’il

retrouve après trente-deux ans d’absence ininterrompue. L’exilé de retour remonte le

cours de l’histoire pour dresser un bilan de santé du pays. L’examen de chapitre liminaire

a ainsi permis de démontrer que la structuration du discours de l’essai post-retour répond

à un besoin d’opposer un contre-discours au pessimisme ambiant sur l’Afrique. Ce

faisant, cette œuvre s’inscrit dans la continuité du discours militant qu’avait entrepris

Mongo Beti depuis l’époque coloniale, et qui visait à l’émancipation des peuples
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africains. L’écriture de l’essai se veut réaliste dans la mesure où l’auteur construit son

discours essentiellement sur son observation de l’Afrique postcoloniale. Elle se

caractérise par le souci d’authenticité manifesté par l’inscription du discours dans les

réalités sociohistoriques du continent noir, l’écriture dénotative, une énonciation à la

première personne qui dévoile une évaluation basée sur son expérience propre.

L’euphorie de la période immédiate du post-exil induit la mise en place, par le revenant,

d’un discours antagoniste qui dépasse les conjectures malheureuses pour s’orienter vers la

simulation des possibles.

Pourtant, cet espoir va s’atténuer progressivement à mesure que s’accroît la

compréhension du pays par l’ancien exilé puisqu’à partir de L’Histoire du fou, le doute

sur l’éventualité d’un changement social pour le mieux devient une modalité constante

des textes, l’espoir n’étant plus qu’ironique et allusif pour disparaître complètement dans

les œuvres qui suivent. L’examen de L’Histoire du fou a ainsi permis de mettre en

évidence les modalités qui fondent ce roman comme œuvre de témoignage sur la réalité

camerounaise telle que l’auteur l’appréhende à son retour. La contiguïté du narrateur avec

l’auteur, ainsi que son aveu de la méconnaissance de l’histoire récente du pays qu’il met

en scène, donnent à voir le regard d’un « étranger » engagé dans un processus

d’appréhension et de compréhension d’une certaine réalité qu’il maîtrise peu. La forme

littéraire basée sur l’enquête et l’interview des témoins qui rendent publique la version

historique s’inscrit dans une tentative de reconquête du pays et de réappropriation de

l’histoire. Si la discordance des voix testimoniales complexifie la reconstitution d’une

histoire authentique, elle révèle néanmoins le souci de l’ancien exilé de s’informer sur ce
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qui s’est passé pendant son absence afin de pouvoir se revendiquer du même niveau

d’information que ses congénères. L’analyse a aussi permis d’établir que la violence qui

caractérise le champ politique, le statut anonyme des multiples chefs d’Etat qui se

succèdent à la tête du pays, ainsi que la mise en scène de personnages ambivalents,

apparaissent comme des produits d’une postcolonie victime plus d’elle-même que d’un

éventuel ennemi extérieur. Cette réalité cauchemardesque entraîne une écriture littéraire

qui emprunte des traits à l’écriture fantastique en tant que manifestation de

l’ébahissement de l’auteur devant les travers de la postcolonie. Cette écriture se

caractérise par l’intrusion d’éléments illogiques, inattendus relevant de l’invraisemblable.

Cette vision met en cause l’euphorie qui animait Mongo Beti dans l’œuvre précédente où

l’avenir était envisagé avec un optimisme fondé sur les compétences qu’il reconnaissait

au peuple à pouvoir venir à bout de son oppresseur.

Le troisième chapitre a, quant à lui, analysé la manière dont l’installation de Mongo

Beti au Cameroun et sa confrontation au réel informent sa production littéraire. L’analyse

de Trop de soleil tue l’amour a permis de dégager les traits caractéristiques d’une écriture

qui se fait l’écho du déficit de militantisme, de la résignation et du refus de l’initiative.

L’œuvre post-retour ne met plus en scène de personnages révoltés ou révolutionnaires,

mais plutôt des personnages qui se désinvestissent graduellement de la logique

antagonique pour se complaire dans une acceptation résignée de leur condition. Comme

le soulignait Emmanuel Dongala, Mongo Beti relève « le dysfonctionnement d’une

société sans slogans, sans prêcher le catéchisme, mais avec humour et légèreté » (Dongala

in Kom 2003 56).


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En dernière analyse, il a été question dans le quatrième chapitre, de montrer

comment Branle-bas en noir et blanc aborde et approfondit la question de l’altérité.

L’étude de cette dernière œuvre s’est interrogée sur le statut du retour comme point

terminal de l’exil. Si les romans post-retour d’exil sont pour la plupart dominés par le

thème de l’exil ou du retour du fait qu’ils sont habités par des personnages s’étant d’une

manière ou de l’autre retrouvés dans cette situation, l’œuvre ici prise en compte articule la

représentation que le revenant se fait des autres africains à son retour. Il en est ressorti

que les personnages migrants imaginés par Mongo Beti ne se dessaisissent pas d’une

représentation essentialiste du monde. En mettant ainsi l’accent sur la différence de

perception des Africains entre eux, selon qu’ils ont connu ou non l’expérience de l’exil,

Mongo Beti réexamine la question de l’altérité sur un autre mode que celui de la catégorie

raciale. L’exilé de retour ne se sent qu’une appartenance partielle avec le pays d’origine,

l’expérience transnationale l’ayant transformé.

En somme, il s’avère difficile d’inscrire l’œuvre post-retour d’exil en disjonction ou

en conjonction parfaite avant l’œuvre d’exil. Si certains aspects permettent d’établir la

continuité avec les autres œuvres, d’autres aspects permettent aussi d’en fonder la

divergence. Encore faut-il souligner que la période post-retour ne se caractérise pas par

une vision homogène.

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