Béti Mongo
Béti Mongo
Pr DANIEL ABWA
1
DEDICACE
Odile Tobner
2
TABLE OF CONTENTS
ABREVIATIONS ......................................................................................................p. 8
ABSTRACT ...............................................................................................................p. 9
INTRODUCTION ....................................................................................................p. 11
CHAPITRE I
AFRO PESSIMISME/AFRO OPTIMISME: LA FRANCE CONTRE
L’AFRIQUE COMME CONTRE-DISCOURS .........................................................p. 38
CHAPITRE II
L’HISTOIRE DU FOU COMME ŒUVRE DE TEMOIGNAGE
D’UNE TRANSITION DEMOCRATIQUE DIFFEREE .........................................p. 86
CHAPITRE III
3
CHAPITRE IV
REPENSER L’ALTERITE : PERMANENCE DE L’EXIL
DANS BRANLE-BAS EN NOIR ET BLANC .............................................................p. 201
ABREVIATIONS
AB : Alexandre Biyidi
MB : Mongo Beti
ABSTRACT
En 1991, au milieu de la vague de démocratie qui balaie l'Afrique, Mongo Beti retourne
dans son pays natal, le Cameroun, pour poursuivre sa carrière littéraire après 32 ans d'exil
comment l'œuvre tardive de cet éminent écrivain illustre sa lutte pour redécouvrir le pays
qu'il a quitté des décennies plus tôt, ainsi que comment son expérience de retour a façonné
une nouvelle perception littéraire. Son travail après son retour au pays reflète sa
départ, sa perception est d'abord guidée par un regard en arrière sur le passé et que son
évaluation du présent vise à résister aux représentations pessimistes de l'Afrique. Dans ses
d'insatisfaction et de désillusion que ceux fondés sur son expérience de première main.
Dans cette mesure, la littérature post-retour de Mongo Beti peut être considérée comme
dynamique car elle a évolué au fil du temps. Une approche diachronique m'a permis
antérieures en ce qui concerne des éléments tels que la résistance politique, les narrateurs
«chez-soi» comme lieu de sécurité et de refuge, tout comme ses romans d'après-retour
6
dépeignent l'exil comme un état ambigu d'être entre les mondes, comme l'expression d'une
INTRODUCTION
postretour d’exil de Mongo Beti se situe à l’origine de la présente étude qui se donne pour
tâche d’analyser l’incidence de ce retour sur les œuvres littéraires de cet auteur. Le fait
que j’ai vécu au Cameroun pendant la période de ce retour et fait l’expérience des luttes
politiques auxquelles Mongo Beti a pris part, et le recul critique que m’impose
position publiques, mais davantage par la longue durée de son séjour en exil. C’est ainsi
qu’Ambroise Kom a pu dire de lui qu’il était « le doyen des exilés » (Kom 1989 130). Né
au Cameroun en 1932, Mongo Beti quitte son pays natal pour la France après l’obtention
l’UPC2, un fervent disciple de Um Nyobé qu’il est allé écouter lorsqu’il était lycéen »
1
Les deux premières œuvres de fiction d’Alexandre Biyidi Awala furent signées d’Eza Boto, pseudonyme
qu’il affirme avoir inventé sur le modèle du nom du poète américain Ezra Pound qui lui paraissait «
dynamique, percutant et doté d’une excellente musicalité ». Mongo Beti, qui signifie « fils du pays des Betis
», n’a été adopté qu’à partir de 1956 à la parution de Le Pauvre Christ de Bomba, après qu’il ait été déçu par
la mauvaise qualité d’impression de son premier roman Ville cruelle (1954). Le choix du second pseudonyme
était en outre motivé par son souci d’épargner sa famille d’éventuelles représailles du pouvoir colonial, étant
donnée la virulence de ses positions anticolonialistes (Interview avec Célestin Monga, Jeune Afrique
Economie n0 136, 1990 102). Les Betis sont un groupe ethnique présent au centre et au sud du Cameroun,
comprenant entre autres les Etons, les Ewondos, les Bulus et les Manguissas.
2
L’Union des populations du Cameroun, parti nationaliste de masse fondé en 1948 ayant pour secrétaire
général Ruben Um Nyobé.
8
(Tobner in Pfouma 2003 13). Au moment de son départ, il a, comme tous les
française’, le statut de « sujet français muni d’un passeport français en règle, mais il est
En 1953, alors qu’il est encore étudiant, il débute sa carrière littéraire avec la
publication, dans la revue Présence Africaine dirigée par Alioune Diop, d’une nouvelle
intitulée Sans haine, sans amour portant sur la révolte des Mau-Mau au Kenya contre
l’autorité coloniale anglaise. La nostalgie de la terre natale inspire une œuvre littéraire
constamment focalisée sur l’univers africain et la prise en compte incessante des réalités
socio-historiques du continent noir. Son premier roman Ville cruelle (1954) met en scène
les mésaventures d’un jeune paysan venu en ville vendre son cacao et qui est victime de
la duperie des commerçants grecs. Le Pauvre Christ de Bomba (1956) « fait scandale par
la description satirique qui y est faite du monde missionnaire et colonial »3. Mission
terminée (1957) et Le Roi miraculé (1958), dans lesquels « l'auteur fait voir les grands
1981 109).
Mongo Beti est aussi connu pour ses nombreux articles sulfureux sur la littérature
africaine dont l’un des plus connus est la virulente diatribe contre Camara Laye dans
3
Jean-Marie Violet. « Mongo Beti : repères chronologiques ».
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9
sans ambages son refus de toute littérature gratuite et folklorique et fixe résolument les
contours d’une orientation littéraire à laquelle il restera fidèle. Pour lui, l’écrivain est un
suivante résume assez bien cette conviction profonde pour une littérature utilitaire et
didactique :
Cet engagement a pour mode d’expression le réalisme, qui se caractérise par une
recherche d’authenticité, une linéarité du récit, une autorité narrative, une expression
claire et assertive. Son œuvre future n’articule pas moins cette prise en compte constante
des réalités du lieu d’origine. La trilogie des années soixante dix, constituée de Perpétue
polichinelle (1979), s’inspire des « principaux événements qui ont marqué la vie politique
4
Mongo Beti reprochait à son congénère sa vision idyllique de l’Afrique ancestrale qui l’amène à négliger la
réalité coloniale : « Laye ferme obstinément les yeux sur les réalités les plus cruciales, celles justement qu’on
s’est toujours refusé de révéler au public d’ici. Ce guinéen, mon congénère, qui fut, à ce qu’il laisse entendre
un garçon fort vif, n’a-t-il donc rien vu d’autre qu’un Afrique paisible, belle, maternelle ? Est-il possible que
pas une seule fois, Laye n’ait été témoin d’une seule petite exaction de l’administration coloniale ? » (MB
1954 420).
10
Parallèlement à son activité littéraire, la mise sur pied en 1978, avec la collaboration
de son épouse Odile Tobner, de la revue Peuples noirs, peuples africains, « tribune des
radicaux noirs » qu’ils feront paraître jusqu’en 1991, participe de cet engagement
celle des années quatre-vingt reste essentiellement tournée vers l’élucidation des réalités
Son engagement constant aux côtés des plus démunis a autant largement contribué à
sa notoriété qu’il l’a desservi. Ayant été traité de tous les noms par les autorités politiques
—il a été victime des foudres de l’establishment autant au Cameroun que dans le pays
d’adoption, l’institution littéraire française ne l’ayant pas non plus couvert de lauriers.
Ainsi, contrairement à bon nombre de ses congénères africains, Mongo Beti n’a pas eu le
5
Ahmadou Kourouma pour Allah n’est pas obligé en 2000; Alain Mabanckou pour Mémoires de porc-épic
en 2006 et plus récemment en 2008 Tierno Monenembo pour Le roi de Kahel.
6
Plusieurs écrivains camerounais on bénéficié de nombreux prix dont : Jean Ikellé Matiba en 1962 pour Cette
Afrique-là; François Evembé pour Sur la terre en passant en 1966; Francis Bebey pour Le Fils d’Agatha
Moudio en 1968; Etienne Yanou pour L’Homme-dieu de Bissau en 1975; Bernard Nanga pour Les Chauve-
souris en 1981; Yodi Karone pour Nègre de paille en 1982; Victor Bouadjio pour Demain est encore loin en
1989 (Kom 1991b 69). Sur la scène littéraire africaine, on dénombre : Ake Loba pour Kocoumbo, l'étudiant
noir en 1961; Cheikh Hamidou Kane pour L'Aventure ambiguë ; Sembène Ousmane pour Les Bouts de bois
de Dieu; Ahmadou Kourouma pour Les Soleils des indépendances en 1969; Mariama Bâ pour Un chant
11
total de treize textes de fiction, trois essais, un Dictionnaire de la négritude (1989), une
littéraire qu’il ait reçue est le Prix Sainte Beuve obtenu en 1958 pour Mission terminée,
d’autant plus que, comme le souligne Bernard Mouralis, « ce qui frappe justement quand
terminée] tout au long de son parcours, c’est de voir à quel point elle se situe en dehors de
toute référence politique ». Sans être tout à fait apolitique, « sa […] révolte ne vise à rien
Ce statut quelque peu ambigu dans l’institution littéraire française n’a pour autant
pas compromis son insertion dans le pays d’accueil. Mongo Beti est nommé, en 1958,
Cameroun est plongé dans une guerre sanglante de revendication d’indépendance. Son
nationale. Il est alors nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe
écarlate 1982 ; Sony Labou Tansi pour L’Anté-peuple en 1983 ; Calixthe Beyala pour Les Honneurs perdus
en 1998.
12
d’y retourner, et pour cause, le nouveau pouvoir de Yaoundé persécute littéralement tous
les « marxistes dangereux » (MB 1977 22). En 1963, il épouse une collègue française, qui
sera son compagnon de lutte et avec qui il a trois enfants. Reçu à l’agrégation de lettres
classiques en 1966, il est classé dans la liste des citoyens français et muté au lycée
silence, de Main basse sur le Cameroun, un pamphlet qui heurte les autorités
camerounaises et françaises. L’essai est saisi chez l’éditeur Maspero sous le prétexte de
de l’auteur. L’ouvrage a pour point de départ l’indignation suscitée par la persécution des
silence manifesté par les journalistes français au sujet de cette affaire. Sa nationalité
française lui sera rétablie après quatre années d’un long et fastidieux procès qui se
C’est cette revendication d’une appartenance à deux univers qui correspond à ce qui
sera ici entendu par le terme ‘exil’. Eloigné de son pays d’origine sous la contrainte des
conditions socio-historiques, Mongo Beti ne pouvait ni retourner librement dans son pays,
7
Bernard Mouralis. Comprendre l’œuvre de Mongo Beti (1981) : 65.
13
correspondance était la plus connue » (MB 1993 157). Mongo Beti affirme qu’en exil, il
au pays et une nuit sur deux, il rêvait d’être de retour au Cameroun (MB parle 104). Le
tourment causé par cette absence de proximité physique aux êtres qui lui étaient chers,8
n’entravait cependant pas son habileté à s’insérer quasi parfaitement dans la culture
d’ailleurs en ces termes : « Je suis un petit bourgeois français. Je suis fier de ma langue et
de mon agrégation de lettres classiques » (Massiah in Kom 2003 134). Gustave Massiah a
Une appréciation du concept d’exil en référence à cet auteur doit ainsi tenir compte
8
Mongo Beti explique que la plus grande peine que l’exil lui ait infligée est de l’avoir sevré de l’amour d’une
mère qu’il a quittée jeune pour ne la retrouver après trente deux ans que pour la perdre aussitôt : « Dire que
pendant ces trente-deux ans, j'aurais pu être aux côtés de ma pauvre mère, je l'aurais vue vieillir; elle ne serait
pas un vieillard à mes yeux, mais une femme âgée. Une femme âgée, cela peut être très beau, comme l'image
de la sérénité, à condition de l'avoir vue vieillir, c'est-à-dire, au fond, de n'avoir rien vu du tout. Vous ne
voyez pas se défaire ce qui se défait peu à peu sous vos yeux, c'est bien connu. On croit que c'est toujours la
même chose, et pourtant c'est déjà très différent, c'est déjà autre chose. Mais, tout à coup,
14
découlant de la nostalgie de l’éloignement du terroir, lequel a généré chez lui une écriture
que donne Martin Tucker de l’exil à savoir : « Exile signifies a complicated physical
and/or mental condition whose nature is based on the recognition of loss of one’s country,
culture, family, history, home or identity for political, cultural, personal land/or
trente-deux ans, d'un seul bloc, comme si le ciel tombait sur votre tête ... c'est horrible » (Mongo Beti 1991
118).
9
Dans son article intitulé « Le Fantôme de Mongo Beti dans la littérature africaine d’aujourd’hui »,
Célestin Monga établit chez Mongo Beti une écriture se caractérisant par un « classicisme châtié », un «
écriture précieuse et conventionnelle », la chasteté et le pudique (Mongo in Kom 1993 123-125).
social reason » (Tucker 1991 xiii 1). D’autre part, elle inclut, à la définition de l’exil,
dont Edward Said appréhende et articule sa propre condition d’exilé : « Exiles cross
borders, break barriers of thought and experience » (Said 1984 170). L’expérience de
Mongo Beti n’étant pas éloignée de celle de Said, un « Arabe éduqué à l’occidentale » qui
s’est « toujours senti appartenir aux deux univers sans être entièrement d’aucun » (Said
2000 31). Mongo Beti est bien conscient de sa dualité sans pour autant se méprendre sur
Evidemment, je ne dis pas que ce soit facile pour un Noir, par exemple, parce
qu’en plus du fait qu’on a deux cultures, il y a le fait qu’on est noir et qu’on
peut être en bute à des propos racistes. Mais à part ça, il s’agit d’harmoniser les
deux systèmes de valeurs et ce n’est pas impossible. Quand on a trouvé le
moyen de combiner les deux traditions culturelles en choisissant avec
pragmatisme, il est certain qu’on arrive à s’en sortir. (MB parle 70-71)
15
croisée des chemins vit son retour dans le pays d’origine après une expérience aussi
littéraire.
Mongo Beti foule le sol de sa terre natale en 1991 après l’avoir quittée en 1959 et au
contexte historique de ce retour en dit long sur ses motivations, le choc culturel qui s’en
son premier voyage au Cameroun au plus fort des revendications pour les libertés et la
démocratie qu’ait connu l’Afrique au début des années quatre-vingt dix s’inscrit dans le
point de presse qu’il donne sur le perron de l’Hôtel Hilton à Yaoundé après que les
autorités camerounaises aient interdit la tenue de la table ronde prévue à l’occasion de son
arrivée, Mongo Beti clarifie les motivations de ce retour : « Je suis venu pour témoigner
ma solidarité, mon admiration à des jeunes intellectuels qui ont engagé un combat que je
considère comme le plus noble, qui est le combat pour la liberté d’expression » (Cité par
Ambroise Kom 2003 62). Ce voyage et ceux qui vont suivre sont l’occasion d’une prise
de conscience de la distance qui sépare ‘le pays mental’10 qu’il s’était construit et avait
9
Pour avoir passé autant de temps en exil, Mongo Beti est un cas unique en son genre dans le champ littéraire
francophone (MB 1993a 156-157).
10
On emprunte cette expression à Salman Rushdie qui parlait de « country of the mind » (Rushdie 1991).
16
entretenu pendant l’exil et la réalité du terrain avec toutes ses nuances. Il explicite
d’ailleurs la mutation qui s’est opérée dans sa perception du réel en ces termes :
[...]. J’ai vécu trop longtemps en France. Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon
pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre
vision de l’Afrique.
Cette manière d’appréhender la réalité à travers le regard d’un revenant qui, en dépit
de son retour physique, ne s’est pas pour autant départi de l’exil, le constat du décalage
réévaluation des prises de position antérieures de l’auteur, fondent ce qui sera ici entendu
par ‘post-retour’. La formule mise sur pied par Justin Bisanswa au sujet de Valentin Yves
Mudimbe et Georges Ngal, dans son étude portant sur la relation des écrivains africains à
l’exil, s’avère ici d’un précieux secours pour caractériser le cas qui me concerne : « le
Dans le précédent extrait cité, Mongo Beti donne le ton à une mise en question de sa
propre pensée reposant sur une reconnaissance des rapports antagonistes entre les Blancs
termes manichéens ayant d’un côté le colon oppresseur et de l’autre, le colonisé opprimé.
Beti s’était fait le chantre s’était construite autour du besoin de renversement de l’ordre
établi au profit du colonisé. Ce qui avait donné lieu à une mise en scène de personnages
retrouvailles avec l’Afrique marquent une rupture avec cette conception manichéenne du
l’œuvre littéraire du Mongo Beti d’antan ? Si non, en quels termes l’engagement littéraire
de cet auteur s’exprime-t-il après son retour d’exil ? De quelles manières la prise de
pourrait dès lors susciter d’autres interrogations sur la manière dont Mongo Beti conçoit
désormais la notion d’altérité. La logique manichéenne basée sur la différence raciale est-
d’exil ?
Ce même extrait justifie aussi la prise en compte du retour d’exil comme modalité
d’analyse du corpus ici pris en compte, qui se constitue principalement de trois romans,
d’un essai et d’un important corpus d’articles de revue et de presse. Etant publiées après
le retour d’exil, ces œuvres n’en demeurent pas moins préoccupées par des questions liées
Cameroun (1993), L’Histoire du fou (1994), Trop de soleil tue l’amour (1999) et Branle-
bas en noir et blanc (2000), en ayant recours, lorsque cela est nécessaire, aux prises de
position publiques de l’auteur. Cet élargissement du corpus se justifie non seulement par
18
ma volonté de franchir les « frontières génériques » (Kavwahirehi 2006), mais surtout par
de Mongo Beti et ses textes littéraires. Le principe d’une étroite collaboration entre les
textes littéraires et les écrits théoriques de l’auteur a d’ailleurs été judicieusement formulé
s’établit entre écrits théoriques et romanesques permettant à Mongo Beti, écrivain, de tirer
parti des idées émises par Mongo Beti, journaliste éditorialiste » (in Kom 2001 483). Bien
les thèses formulées antérieurement deviennent des points de référence à partir desquels il
juge le présent. En cela, on peut dire que la perméabilité existe entre les thèses
Dans un article intitulé « Trop de soleil tue l’amour : une expression de l’écriture
Mongo Beti selon deux grandes phases à savoir : les « romans de l’exil et les romans du
bercail » (Wamba 2004 168). Une telle suggestion, si elle implique que soit pris en
compte, dans l’analyse des œuvres, le critère du lieu de résidence de l’auteur au moment
elle a conditionné de quelque façon que ce soit sa conception littéraire. Autrement dit, la
répercussions sur le plan littéraire mérite d’être posée. Par contre, l’opposition que
19
Wamba établit entre roman d’exil et roman du bercail peut paraître simpliste au regard de
la complexité des rapports qui s’établissent entre l’œuvre produite en exil et celle d’après
retour puisqu’elle semble préconiser une rupture pure et simple entre elles.
Pour pertinent que puisse paraître ce point de vue au premier abord il n’emporte pas
mon adhésion pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la phase d’exil ne saurait être
appréhendée comme un tout homogène. Ensuite, il existe une telle complexification dans
la perception littéraire d’après retour de Mongo Beti qu’une simple dichotomie roman
d’exil/roman du bercail ne suffit pas à en rendre compte. Encore faudrait-il souligner que
Mongo Beti retrouve certes sa terre natale en 1991 mais ne s’y installera qu’en 1994 après
avoir publié La France contre l’Afrique. Retour au Cameroun (1993) et L’Histoire du fou
(1994). Certaines prises de position émises au moment de son retour d’exil sont
progressivement reconsidérées dans les œuvres écrites après son installation au Cameroun
(2000). Dans l’ensemble, les œuvres de cette phase littéraire reflètent le processus
d’insertion graduelle de Mongo Beti dans le lieu de résidence qui est désormais le sien, ce
qui justifie la perspective diachronique qui sera adoptée dans la présente étude.
L’objectif est ainsi d’arriver à établir les mutations subies dans sa perception de l’Afrique
spécifique de Mongo Beti qui, à cinquante neuf ans à son retour, totalisait quarante
années de vie passée hors du pays d’origine. Le pays qu’il retrouve n’est plus celui qu’il a
20
sociales se sont opérées pendant son absence11. En plus, le séjour prolongé ailleurs a forgé
en lui une nouvelle personnalité, ce qui fait que l’exilé de retour n’est plus le même
homme que celui qui est parti quelques décennies plus tôt. Il s’établit alors entre lui et ses
congénères, une dissonance qui compromet son identification complète avec le lieu
d’origine. Dès lors, peut-on affirmer que le Cameroun que Mongo Beti retrouve en 1991
est toujours « son pays » et a fortiori « son bercail » ? Où se trouve pour lui le lieu de
l’exil ?
Si les affinités ne manquent pas entre les œuvres produites en exil et celles d’après
retour, ces dernières renferment pourtant des caractéristiques qui leur sont particulières
dans la mesure où elles saisissent avec une verve fascinante les mutations sociales en
cours en Afrique postcoloniale. Les œuvres prennent en compte la réalité africaine de leur
nouveau » pays. Ce constat peut se résumer à travers l’observation suivante faite par
Ambroise Kom dans sa note de présentation de l’ouvrage intitulé Mongo Beti parle :
Mongo Beti aura vécu plus de quarante ans à l’étranger avant de venir s’établir
au Cameroun. Il explique comment il s’est toujours efforcé de garder un contact
étroit avec le pays, comme le confirme par ailleurs sa production intellectuelle,
qu’il s’agisse de ses romans ou de ses innombrables essais. Toujours est-il
qu’entre le pays imaginé ou raconté par d’autres et la réalité vécue, il y a sans
doute une marge dont les nouveaux écrits de l’auteur, La France contre
l’Afrique (1993), L’Histoire du fou (1994), Trop de soleil tue l’amour (1999),
11
Parti du Cameroun pendant la colonisation, Mongo Beti retrouve un pays dont l’indépendance est âgée de
trente et un ans.
21
subséquentes au retour d’exil de Mongo Beti, elle reste cependant muette sur la
dynamique existant entre les ouvrages publiés peu après le retour d’exil et ceux écrits
d’Ambroise Kom invite à une réflexion, et la suite de mon propos consistera à m’exercer
telles qu’elles s’expriment dans les œuvres ne sauraient être comprises en dehors du
retour.
Ainsi, l’organisation chronologique de l’étude qui sera menée ici, comporte, à mon
avis, l’avantage de faire ressortir la manière dont les œuvres traduisent le processus
constat pour scruter les œuvres afin de mettre en évidence les indices qui confirment
revient ainsi tout d’abord à reconnaître l’impact du retour d’exil de cet auteur sur sa
production littéraire. C’est affirmer en outre que cette nouvelle présence au Cameroun
amène Mongo Beti à réévaluer et à repenser ses positions idéologiques antérieures sur «
son pays » en particulier et sur l’Afrique en général. C’est articuler enfin les influences de
22
ce changement de lieu de résidence de l’auteur sur son écriture. Les questions qui
m’interpellent sont les suivantes : quelles ont été les répercussions de ce retour sur la
comme point de départ d’une écriture fondée sur sa nouvelle appréhension de l’Afrique
celles qui les précèdent ? Quelle vision se dégage des textes post-retour d’exil ?
D’importants ouvrages critiques ont été publiés sur l’œuvre de l’écrivain rebelle.
Parmi ceux entièrement consacrés à son œuvre, l’un des pionniers est celui de Thomas
Melone intitulé Mongo Beti : L’homme et le destin (1971) qui, s’appuyant sur une
publication de ce livre, il n’est consacré qu’à l’étude des quatre textes littéraires publiés
par Mongo Beti à l’époque coloniale. L’Esthétique romanesque de Mongo Beti : essai sur
Ndongo quant à lui, met en lumière les rapports entre l’œuvre de l’auteur et les sources
littéraires orales traditionnelles d’où l’œuvre tire selon lui son origine. Mais la critique est
pas de voir où Famé Ndongo veut en venir » (Mouralis cité par Djiffack, 2000 27).
identifie la relation de connivence existant entre les œuvres de l’écrivain iconoclaste et les
l’œuvre de Mongo Beti « [substitue] à une vision ethnologique qui tend à donner de
l’Afrique l’image d’une société immobile, ‘froide’ et hors de l’histoire, une perspective
sociologique mettant l’accent sur les tensions et les conflits qui affectent la société
globale » (In Arnold 1998 368). Si les œuvres coloniales et postcoloniales d’exil de
étant donné qu’elles sont surtout le fait d’une prise de position par rapport au discours
Ville Cruelle (1981) de Charly Mbock sont, d’après André Djiffack, des ouvrages de
Mission to Kala de Davey se limite à une seule œuvre (Djiffack 2000 28). Le collectif
dirigé par Stephen Arnold, Critical Perspectives on Mongo Beti (1998) est une
compilation d’importants articles de critiques abordant des aspects divers des œuvres
littéraires de cet auteur. Cependant, en dépit du fait qu’il a été édité après la publication
de l’essai et du premier roman post-retour, les articles qui y sont rassemblés ne font aucun
cas des œuvres parues après le retour d’exil. Celui-ci y est tout de même présent par
l’entremise de l’étude d’Ambroise Kom intitulée « Mongo Beti returns to Cameroon : the
24
Journey into Darkness »12 qui a pour objet la narration des péripéties ayant entouré le
un ouvrage collectif publié sous la direction d’Ambroise Kom intitulé Mongo Beti
symbolique des contributeurs de cet ouvrage et des articles d’une haute portée qui le
constituent, on devra reconnaître que la recension s’arrête aux œuvres publiées au cours
des années quatre-vingt, et par conséquence ne pourra servir que de référence à mon
étude.
A travers une analyse qui s’appuie, aussi bien sur les articles de journaux, les
partir de Sans haine sans amour (1953) jusqu’à L’Histoire du fou (1994), l’ouvrage
d’André Djiffack (Mongo Beti : la quête de la liberté, 2000), pour sa part, éclaire sur la
cohérence et l’unité entre l’écrivain et le militant. L’étude comporte des détails solides et
mais ne prend en compte que les deux premiers ouvrages d’après retour. Comme les
excellentes études précédemment citées, celle d’André Djiffack s’arrête à l’œuvre publiée
L’interview de l’auteur réalisée par Ambroise Kom intitulée Mongo Beti parle
12
Il s’agit de la traduction anglaise de « Retour au Cameroun : Voyage au bout de la nuit » paru deux ans plus
tôt dans Démocratie et développement au Cameroun : le temps des illusions (1996) : 213-221.
25
Mongo Beti (2003) font partie des ouvrages récents sur notre auteur. Le premier dévoile
l’essentiel des prises de position de Mongo Beti et fournit des clés permettant d’accéder à
œuvres. Mongo Beti y aborde des sujets divers sur sa trajectoire intellectuelle et littéraire,
ses rapports avec les institutions (littéraires et sociales), la perception qu’il a de l’avenir
critique, et même sur ses expériences de créateur d’entreprises locales. Remember Mongo
Beti (2003) quant à lui, est un hommage posthume à travers lequel on peut lire des
souvenirs poignants de ceux qui ont connu et côtoyé ‘le doyen de l’exil’. Ma lecture des
Quoique le volume dirigé par Oscar Pfouma Mongo Beti le proscrit admirable ait
été édité deux années après la mort de Mongo Beti, quatre articles sur six portent sur
l’œuvre coloniale et postcoloniale d’exil de l’auteur13. En 2005 est paru Mongo Beti à
Yaoundé : 1991-2001 de Philippe Bissek qui rassemble les articles de presse publiés par
et la diversité des sujets abordés témoignent d’un militantisme qui n’a pas cessé après le
retour au pays de Mongo Beti. Les ouvrages les plus récents en date entièrement
consacrés à notre auteur sont respectivement les trois volumes signés par André Djiffack
13
Il faut comprendre par ‘œuvre post coloniale d’exil’ celle produite après l’indépendance du Cameroun et
avant son retour d’exil.
26
parus chez Gallimard sous le titre Mongo Beti le rebelle 1, 2 et 3. Contrairement à celui
de Stephen Arnold qui regroupe les articles de critiques littéraires sur l’œuvre de Mongo
Beti, et de celui de Philippe Bissek compilant les articles de presse publiés par l’ancien
exilé pendant la dernière décennie de sa vie, les trois volumes les plus récents
assemblent « des articles de revue publiés par le ‘prophète de l’exil’14 aux quatre coins de
la planète » (Mokam 2007 79). Si comme le souligne Odile Tobner dans la postface de
d’archivage, ces ouvrages serviront de référence dans la lecture du corpus ici considéré.
Richard Bjornson, The African Quest for Freedom and Identity: Cameroonian Writing
and the National Experience (1991) « rend compte de manière presque exhaustive de la
production et des faits littéraires du Cameroun » (Kom 1993 2004). Deux chapitres de cet
impressionnant travail portent sur l’œuvre de Mongo Beti. Bjornson y met en évidence la
références à la réalité qui structurent les textes seraient une manière pour l’auteur de
14
C’est ainsi qu’Ambroise Kom désigne affectueusement Mongo Beti dans un article intitulé « Un Prophète
de l’exil : le cas Mongo Beti ». Notre librairie 99 (octobre décembre 1989) : 129-134.
27
exposés he wrote in the 1970s and 1980s are part of the larger attempt to
reestablish the true story of Cameroonian independence and offer it as a counter
image for the false one that had gained currency because the country’s
privileged class and its French allies controlled access to the mass media.
(Bjornson 1991 326)
mise en scène des personnages, des lieux et des événements se rapportant à la réalité
historique du Cameroun. Toutefois, dans les œuvres écrites après le retour d’exil, cette
dimension objectivement démystificatrice des œuvres est renforcée par une volonté de
réel environnant, de l’épreuve du réel en somme. Les œuvres prennent dès lors une
sur les œuvres de la série de Guillaume pour montrer comment celles-ci contribuent à la
formulation d’un discours de résistance. Si l’œuvre post-retour n’articule pas moins cette
question d’engagement, son mode d’expression s’ajuste face à l’épreuve du réel. De son
Africa, the Caribbean, and France (2002) s’appuie sur Le Pauvre christ de Bomba dans
Ce bref tour d’horizon critique permet de constater que, contrairement aux œuvres
produites en exil, qui ont suscité une production critique abondante, celles d’après retour
28
n’ont bénéficié de l’attention des critiques qu’à titre parcellaire, souvent limitée aux
articles portant, pour la plupart sur des romans individuels. On pense ici aux articles de
Cilas Kemedjio (1999) sur le témoignage dans L’Histoire du fou ; de Pierre Fandio (2001)
sur l’évaluation du bilan des transitions démocratiques en Afrique dans Trop de soleil tue
l’amour ; de Dassi (2003) sur l’usage du latin dans l’œuvre de Mongo Beti ; de Claire
Dehon sur l’innovation littéraire en Afrique francophone et dont le corpus inclue entre
référence à Trop de soleil tue l’amour ; de Pim Higginson (2007) qui évalue les deux
dernières romans de Mongo Beti à la lumière des jalons critiques que ce dernier avait
luimême posés à l’époque coloniale et qui montre comment le romancier y enfreint les
préceptes littéraires qu’il avait lui-même édictés. Ce faisant, Higginson ne tient pas
compte du fait que le contexte ayant évolué et les préoccupations de l’auteur s’y étant
ajustées, certaines prises de position émises à l’époque coloniale ne sont plus aussi
corpus post-retour s’impose donc et c’est l’objectif que se fixe la présente étude. Il sera
question d’analyser les œuvres comme faisant écho et prenant position par rapport à
d’autres discours produits aussi bien par Mongo Beti lui-même que par d’autres sur le
destin de l’Afrique et des Africains. Les questions qui se posent sont dès lors celles de
représentation vise à prendre position par rapport aux discours qui lui préexistent ? Quelle
29
quatre chapitres organisés autour de chacune des œuvres principales du corpus postretour
d’exil. Puisqu’il s’agit d’évaluer les prises de positions littéraires de Mongo Beti, chaque
chapitre s’appuiera sur une méthode qui lui est spécifique, tout en restant axée sur
Achille Mbembe pour montrer comment l’œuvre ici considérée prend position par rapport
aux discours afropessimistes. En effet, au début des années quatre-vingt-dix ont lieu la
représenter un enjeu politico stratégique pour les grands blocs Est et Ouest en quête
d’alliés. C’est alors qu’explose, dans la presse occidentale, un discours dramatique sur le
devenir du continent noir très vite récupéré dans les milieux académiques, qui
discours va d’ailleurs animer d’intenses débats même parmi les intellectuels africains
dont certains font un diagnostique tout à fait sombre de la situation africaine et projettent
un avenir qui n’augure rien de positif (Levallois 1996). Cette manière de représenter
l’Afrique sous un jour sombre où aucun espoir ne point à l’horizon, n’emporte pas
l’adhésion de Mongo Beti qui, dans La France contre l’Afrique (1993), remonte le cours
son retour d’exil à l’époque coloniale pour apporter un démenti cinglant aux discours
limités sur la courte durée historique. Ce faisant, il détermine l’origine du malheur sans
considérer le propos de cet essai en décalage avec d’autres thèses existantes sur le sujet.
réfutation correspond à ce qui sera ici entendu par le terme contre-discours. Autrement
dit, ce chapitre a pour objectif d’analyser la manière dont l’essai post-retour s’inscrit dans
cet essai à l’afropessimisme. En proposant ainsi une alternative à ce type de discours, cet
En cela, l’ouvrage s’inscrit dans la continuité du discours militant que Mongo Beti
avait initié et entretenu depuis l’époque coloniale et dont ses essais politiques, théoriques
et ses œuvres littéraires se sont fait l’écho au fil des années. C’est cet aspect de l’ouvrage
qu’il s’agit d’examiner, et surtout la manière dont Mongo Beti se distancie du discours
engagement pour l’émergence d’un monde plus juste et plus humain en l’Afrique. La
France contre l’Afrique reflète l’euphorie du retour de Mongo Beti qui perçoit dans les
comment, par un réalisme qui se veut objectif, l’auteur déconstruit le discours pessimiste
31
en lui opposant sa foi en l’avenir, processus qui s’inscrit dans la continuité du discours
Cependant, « le revenant » qu’il est, construit son récit davantage sur son
dont l’œuvre en question inscrit le retour d’exil de Mongo Beti au centre de ses
dans son pays d’origine. Du point de vue du choix du mode d’énonciation, Mongo Beti
œuvres antérieures, pour explorer d’autres formes de récit qu’on pourrait qualifier d’ «
L’œuvre se donne à lire comme rétrospective ou récit bilan comme le démontre le long
postcoloniale génère une forme littéraire qui emprunte des traits au fantastique et au
réalisme magique.
l’épreuve du réel », traite de la manière dont l’engagement de Mongo Beti s’ajuste aux
notion d’écriture du chaos telle que l’a conceptualisée Lilyan Kesteloot dans son Histoire
Mongo Beti au Cameroun son intérêt pour « le style combatif » (PNPA n˚10 1979 117)
décroît même s’il l’avait lui-même préalablement défini comme la voie incontournable de
32
la révolution qui faisait partie des constantes discursives des œuvres produites en exil. On
verra comment cette œuvre met à l’épreuve la mission émancipatrice de la littérature qui
avait engendré la mise en texte de héros, incarnations du rêve de liberté. Ici en revanche,
noir et blanc », il sera question de montrer que, loin d’effacer l’exil, le retour au bercail
prolonge et continue la situation de l’exilé et complexifie son regard sur son nouvel
de la terre natale donnent lieu à une intériorisation de la notion d’exil qui a une influence
sur l’écriture (Bisanswa 2003 27). Ses caractéristiques les plus marquantes en sont la
Christiane Albert (2005) sur les questions liées à l’exil et sur les représentations, le
Ceux-ci assument une multiplicité d’identités fluides, et évoluent dans une temporalité
Publiée deux ans après le retour d’exil de Mongo Beti, La France contre l’Afrique
est un ouvrage dont le statut se révèle pour le moins ambigu. Si de l’avis même de
Cameroun entre le printemps 1991 et l’été 1992, l’ouvrage dépasse cependant le cadre des
écrits de circonstance pour s’intégrer à une préoccupation plus large. À partir de ses
observations et des réflexions qu’elles lui ont inspirées, l’exilé de retour fait le bilan
d’une société qu’il a quittée trente deux ans auparavant. Cet état des lieux s’inscrit dans
le constate l’auteur à son retour d’exil. Son diagnostique se distancie cependant des
discours pessimistes. A la manière de Jean-Marie Teno qui transmet par l’image cette
35
(1992), Mongo Beti remonte le cours de l’histoire de ce pays pour établir les sources
que lui inspirent les revendications sociopolitiques en cours, au moment de son retour
d’exil, l’amène à en sous-estimer les obstacles éventuels, lui qui s’était pourtant gardé de
crier victoire après les indépendances africaines des années soixante. Son espérance se
l’épanouissement du peuple africain. Même si, plus tard, sa meilleure connaissance des
réalités locales ébranle quelque peu cet optimiste, ses premières impressions post-retour
sont marquées par une conviction profonde que l’Afrique regorge de ressources humaines
capables de lui permettre de changer le cours de son histoire. La question est ici celle de
Les convulsions sociales nées du déchaînement des revendications pour les libertés
avaient favorisé la mise sur pied d’un cadre juridico-politique inaugurant une ère
nouvelle, ce qui avait préparé le terrain à son retour. L’interpellation de Yondo Madengue
Black, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, et de neuf autres personnes pour avoir
dès février 1990,15 donné le ton à une série de manifestations qui devaient déboucher en
15
Les accusés seront jugés et condamnés pour outrage à Chef de l’Etat. Puisque le parti unique n’avait jamais
été inscrit dans la constitution camerounaise, on imputait aux accusés d’avoir outragé le chef de l’Etat et
d’avoir tenu des réunions clandestines. Le procès eut lieu au tribunal militaire de Yaoundé du 28 mars au 5
36
aussi bien du modèle béninois commencé une année plus tôt qui donnera lieu au début de
l’année 1990 à la convocation d’une « conférence nationale » (Banégas 20003 112)16, que
des événements ayant donné lieu à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud17. Mongo Beti
y fait référence dans L’Histoire du fou à travers une réflexion qu’il attribue à l’un des
personnages : «Tout le pays est en ébullition. Les partis manifestent partout et réclament
lendemain de l’arrestation de Yondo Black, soutenu par l’ultimatum lancé par un parti
turbulences.18 Le 26 mai 1990, le Social Democratic Front (SDF) dirigé par John Fru
Ndi, bravant l’autorité gouvernementale, sort de ses fonds baptismaux et organise une
avril 1990 au terme duquel certains accusés sont déclarés non coupables et relaxés, et d’autres condamnés à
des peines de prison de d’une durée variable (Kamto 215-6).
16
A la fin de l’année 1989, catalysées par une crise financière qui avait vu l’accumulation par l’Etat béninois
d’arriérés de salaires dus aux fonctionnaires, une mobilisation multisectorielle s’enclenche. Sous la pression
du Fonds Monétaire international et d’autres bailleurs de fonds, le gouvernement de Kerékou convoquera
une conférence nationale qui se chargera de définir les orientations qui permettront d’assainir le
fonctionnement de l’administration publique et d’assurer le libéralisme politique et économique (Banégas
112).
17
La libération du plus vieux prisonnier politique du monde, Nelson Mandela en février 1990 ayant constitué
le couronnement de ce processus. Mongo Beti y fait d’ailleurs référence dans ses œuvres.
18
Les marches de soutien au parti unique (Rassemblement démocratique du Peuple Camerounais) seront
organisées sur toute l’étendue du territoire. Dans son discours du 9 avril 1990, Paul Biya réaffirme son
orientation politique axée sur la lutte contre la crise économique et considère les revendications pour le
pluralisme politique comme des « manœuvres de diversion, d’intoxication et de déstabilisation ». Il ne
s’inclinera devant cette pression qu’à partir du mois de juin où il annonce des reformes politiques à l’horizon
(Kamto 217-8).
37
de cette manifestation publique, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les foules et on
dénombre six morts par balles parmi les manifestants (Kamto 219). Cette hardiesse de Fru
Ndi viendra consolider et intensifier les débats et les revendications sociales. Les autorités
camerounaises finiront par s’y résigner « après avoir brocardé le multipartisme » (Kamto
210).
paternité des mouvements politiques en cours.19 Cette phrase révolte les populations qui
république qui condamne le discours arrogant et prétentieux de ce dernier ainsi que ce qui
relève selon lui de l’infantilisation du peuple camerounais, s’inscrit dans cette logique.21
arrêtés, jugés et condamnés pour outrage envers le président au terme d’un procès qui fut
l’occasion d’une insurrection populaire (FCA 84). C’est le début d’un vaste mouvement
19
On assistera à l’avènement de la loi n0 90/46 abrogeant l’ordonnance 62/OF/18 du 12 mars 1962 portant
repression de la subversion (Kamto 222).
20
Le Messager est le titre privé le plus ancien et le plus connu au Cameroun, propriété de Pius Njawé, et
paraissant depuis 1980 (FCA 84). Le journal est passé tour à tour d’une publication hebdomaire, puis
bihebdomadaire à une publication quotidienne aujourd’hui.
21
Célestin Monga écrivait alors : « Comment pouvez-vous vous permettre de dire à 11 millions de
Camerounais ‘je vous ai amené à la démocratie…’ Dans ce pays où tous les jours les droits les plus
élémentaires de l’Homme sont bafoués, où la majorité des gens n’ont pas de quoi vivre, alors qu’une petite
poignée d’arrivistes se partagent les richesses du pays ? […] Le temps des pères de la nation est largement
révolu. Les Camerounais ne sont pas des enfants que vous avez jugés ‘mûrs pour la démocratie » (Le
Messager n0 209 du 27 décembre 1990).
38
président.22
inconditionnelle pour tous les exilés politiques et la réhabilitation des grandes figures
historiques » promulguées par l’Etat camerounais en juin 1991 (Bissek 1994 20), Mongo
Beti foulera le sol du Cameroun son pays natal le 23 février 1991 (Kom 2003 59).23 Dans
son article intitulé « L’Exil après l’exil ? L’exil est un songe... » (PNPA n0 80 1991), il
d’obtention d’un visa, ensuite son accrochage avec la police locale à l’aéroport
Ce premier voyage fait l’objet d’un accueil mitigé de la part des Camerounais
selon qu’ils se situent ou non dans le sérail. S’il est accueilli avec enthousiasme par des
intellectuels dissidents et certains journaux privés, les autorités de Yaoundé ne lui font
pas la fête (Ela 2001). Victime des manœuvres d’intimidation et de discrédit, muselé et
humilié par les médias gouvernementaux, Mongo Beti sera pendant ce premier séjour
d’une semaine, réduit à des prises de parole publiques à l’air libre ou dans « des cercles
intimes […], les autorités gouvernementales s’étant arrangées pour qu’aucune salle de
22
Les « Villes Mortes », technique de boycottage utilisée par l’opposition pour arracher la convocation d’une
conférence nationale s’avèrera être un échec, le pouvoir lui ayant opposé une répression sans précédent (FCA
107).
23
Il faut préciser que l’invitation conjointe d’Ambroise Kom et de Célestin Monga datée du 24 septembre
1990 (Kom 1996 213) à laquelle Mongo Beti répond favorablement n’était pas la première du genre, d’autres
tentatives antérieures s’étant avérées infructueuses (Kom 2003 59).
39
spectacle [ne l’] accepte en conférence » (Kom 1996 217). Ainsi se présente l’atmosphère
avec son pays d’origine, ce qui ne l’empêche pas pour autant d’émettre le point de vue
suivant :
Le ciel s'est soudainement éclairci pour les opposants de toutes les dictatures à
travers le monde, belle démonstration de la solidarité des peuples, en dépit qu'ils
en aient. Le petit dictateur du Cameroun, protégé de François Mitterrand, perdit
comme par miracle ce que M. Philippe Decraene, docteur ès flagorneries des
tyrans africains, appelait en son temps charisme, en même temps que le peuple
du Cameroun recouvrait la parole. Un comité d'intellectuels m'avait invité à
donner une série de conférences. J'avais dit oui comme le voyageur mourant de
soif dans le Sahara se jette sur la gourde du Bédouin. (MB 1991 117)
qui est plutôt dominé par le pessimisme. Ce chapitre a ainsi pour but d’examiner La
France contre l’Afrique dans la perspective de sa distanciation par rapport aux discours
ambiants sur l’Afrique. Pour ce faire, il convient tout d’abord de situer Mongo Beti dans
les combats idéologiques qu’il a toujours menés et qui, pour avoir contribué à sa
notoriété, n’en ont pas moins nourri une déconvenue dont la preuve la plus tangible reste
Dès les premières pages de l’ouvrage, l’auteur précise ses intentions à travers la
Mongo Beti s’attaque ainsi à la nature pernicieuse des discours qui ont, au fil des
années, produit une représentation de l’Afrique selon lui, dénuée de justesse. Alors que
les indépendances avaient suscité l’euphorie et charrié de grands espoirs de la part des
liberté, le désenchantement ne tardera pas à se faire entendre dès le crépuscule des années
soixante alors que la décolonisation demeure encore une aspiration pour certains pays
africains24. L’euphorie céda alors la place à la désillusion puisque, dès les indépendances,
l’Afrique donne la mesure de ce qu’on a imputé à son impréparation à assumer son destin,
mais qui, avec le recul, relève d’un processus plus complexe dont il faudrait chercher
l’origine dans les structures sociales implantées par la colonisation (Mbembe 1990 9).
Dans La France contre l’Afrique Mongo Beti prend à parti ces discours qui, partant
24
Le Zimbabwe par exemple ne deviendra indépendant qu’en 1980 avant la Namibie (1990).
41
n’emportent pas l’adhésion de Mongo Beti qui se montre plutôt favorable à l’élucidation
des causes lointaines ayant produit une telle situation. Mais qu’est-ce donc que
l’ouvrage ici considéré fait-il écho ou prend-il position par rapport à ce discours ? Quels
quatrevingt après la chute du mur de Berlin. Le monde connaît alors des bouleversements
qui inaugurent ce qu’on nomme désormais « le nouvel ordre mondial ». Ses répercussions
sont diversement interprétées. Marc Angenot associe cet événement à la naissance d’une
ère nouvelle dans l’histoire mondiale, caractérisée par la « décomposition des Grandes
révolutionnaire (Angenot 2001 10). Pour Mongo Beti en revanche, la fin de la guerre
froide marque le début d’une ère nouvelle caractérisée par un regain d’espérance pour
Américains, et d’autre part, du postulat que l’Afrique est incapable par elle-même de
l’intervention des Européens ou des Américains » (Zeleza 2006). Cette perception est
induite par le flux de l’actualité, les problèmes africains étant souvent considérés en
dehors de leur relation avec l’histoire. Si ce discours afropessimiste prend source dans la
presse occidentale, elle ne demeure pas longtemps le seul fait des Occidentaux, puisque
certains intellectuels africains les rejoignent bientôt dans la perception de l’avenir de leur
Axel Kabou attribue le retard économique du continent noir aux cultures et aux
mentalités africaines. De son point de vue, l’Afrique « s'est profondément enfoncée dans
une impasse culturelle dont elle ne sait trop comment sortir, sans renier trente années
son altérité.
25
http://www.miescuelayelmundo.org/article.php3?id_article=1154 (mis à jour 2006).
43
un diagnostic sombre des maux qui minent l’Afrique et qui selon lui sont sans remède :
présage d’un avenir où aucun espoir ne point à l’horizon. Le diagnostic de Kom rejoint
celui élaboré par Jean-François Bayart trois ans plus tôt, à savoir que : « la probabilité est
forte du retour de l’Afrique noire ‘au cœur des ténèbres’. Non [...] celles de la ‘tradition’
discours afropessimiste n’emporte pas non plus l’adhésion d’Achille Mbembe qui impute
(Mbembe 2000).
Cependant, Bayart termine son plaidoyer par une projection optimiste : « les sociétés
26
L’ouvrage d’Ambroise Kom est une compilation d’articles publiés aux quatre coins du monde, et dont le
plus ancien date de
44
qui confirment que l’Afrique, indûment associée à l’idée de tradition dans le discours
ambiant, est en réalité une terre d’élection du changement et de la mobilité » (Cité par
Borgomano 2000 2). Cette réflexion de Bayart qui, malgré tout estime que l’Afrique
garde ses chances intactes de changer le cours de son histoire, ouvre une brèche sur la
réflexion qui est celle de Mongo Beti dans La France contre l’Afrique. Il s’agira de
montrer qu’en dépit de l’image d’une Afrique en proie à des drames innombrables que
dresse Mongo Beti dans La France contre l’Afrique, il s’inscrit dans l’espoir en un avenir
meilleur.
réalité qu’elle entend désigner remonte, pour sa part, à quelques décennies plus tôt, et se
rapporte au désenchantement devant les promesses de libération non tenues.27 Dans son
ouvrage au titre provocateur L’Afrique noire est mal partie, publié en 1962 alors que « les
soleils des indépendances »28 semblaient encore au zénith, René Dumont alertait déjà sur
27
Catherine Coquery-Vidrovitch situe l’origine du discours afropessimiste entre la fin des années 80 et le
début des années 90. Apparu dans l’entourage du président américain de l’époque, Jimmy Carter, le terme
est vite repris par les journalistes des médias tels que le New Tork Herald, Le Figaro, Le Point, L’express,
Le Nouvel Observateur, L’événement du Jeudi (1997 1). Selon Michel Levallois, « le terme d’afropessimisme
est né dans les milieux africanistes « engagés », comme une réaction contre ce qu’ils ressentaient comme un
excès d’informations pessimistes diffusées par les médias. Comme une réaction aussi contre les conclusions
tirées par les investisseurs et les financiers français, européens et internationaux, face aux drames de
l’Afrique, en particulier pour conjurer le désengagement des États et des institutions internationales, et pour
contrer la remise en question des politiques de coopération, voir la recolonisation internationale de l’Afrique
préconisée par certains (1996 5).
28
En référence à Ahmadou Kourouma dans son roman ainsi intitulé (1968).
29
Dans L’Histoire du fou, Mongo Beti, fait rend hommage à René Dumont en ces termes : « [...] Comme
toujours sous les tropiques, les débordements de colère avaient surpris tout le monde, y compris les experts,
espèce sans foi qui s’apparentait le plus souvent ici au charlatan, toujours bruyamment fêtés quand les vrais
savants comme René Dumont, prêchaient dans le désert. Et ces charlatans s’essoufflant à pérorer, n’avaient
pas vu les eaux monter, à supposer qu’ils eussent une clairvoyance suffisante. Point n’était aujourd’hui besoin
45
véritablement celui-ci.
avait été émaillée d’un certain nombre de faits, ce qui allait entraîner l’effritement
progressif de l’euphorie générée par les indépendances. De cette période, on peut citer
civiles (Biafra par exemple) ; des coups d’état militaires en série : Togo, Congo
tyrans : Idi Amin, Bokassa, parmi tant d’autres ; le détournement des richesses de l’Etat
au profit de ceux qui étaient chargés de les gérer, d’où la nécessité d’appel de « l’aide »
extérieure (Kesteloot 2001 252), ce qui inaugure le cycle infernal d’endettement. Cette
désillusion devait se poursuivre jusque dans les années quatre-vingt selon le découpage
Africains, tout en reconnaissant les limites d’une vision de l’histoire basée sur la « courte
durée ». Le défaut d’une prise en compte des conditions dans lesquelles bon nombre de
pays d’Afrique francophone avaient obtenu leur indépendance avait occasionné une
d’être sorcier pour deviner les ombres, rendues furtives et fiévreuses par la panique, en transe dans le bunker
où se terrait le chef de l’Etat » (HF 188).
46
exaltation qui allait s’émousser aussitôt après son obtention. Comme la frénésie
longue durée » dans l’appréhension des questions africaines. Aussi avait-elle ignoré la
diversité en Afrique, les variantes et les spécificités des problèmes auxquels chaque pays
ayant conditionné son avènement ? L’avènement des indépendances avait-il était vécu de
diversité des expériences des uns et des autres ? Certains pays avaient connu une
francophone, un cas unique dans lequel la décolonisation s’était faite dans le sang. Non
mais en plus, bon nombre de ses partisans faisaient fi de la nécessité d’une réintégration
des spécificités et des variantes historiques de chacun des pays à leur analyse.
France contre l’Afrique emboîte le pas aux réflexions menées par Frederick Cooper
(2002), et prolongées par Achille Mbembe (1990)30 qui plaident pour une prise en
30
Dans son article intitulé « Pouvoir, violence et accumulation », Achille Mbembe fait référence à un article
de Frederick Cooper intitulé « Africa and the World Economy », African Studies Review XXIV 2-3 (1981) :
51-52. Je m’appuie, pour ma part, sur son ouvrage intitulé Africa Since 1940. The Past of the Present (2002).
47
compréhension des dynamiques en cours » (Mbembe 1990 10). En partant des faits qui
singularisent chaque pays, l’historien américain propose, dans son ouvrage intitulé Africa
Since 1940. The Past of the Present, une lecture qui va au-delà d’une interprétation
conjoncturelle pour s’inscrire dans la prise en compte de la longue durée historique: « The
colonial state that failed in the 1950s was colonialism at the most intrusively ambitious,
and the independent state that took over had to take over the failure of colonial
development as well » (Cooper 2002 2). Cette affirmation constitue une réfutation des
allégations qui dissocient l’âpreté du présent du dispositif séculaire hérité des structures
independence, but from a long, convoluted and still ongoing process » (Cooper 6). Le
présent ne serait ainsi que l’aboutissement du passé, et Cooper reconnaît par ce fait que
les mêmes causes n’ont pas produit des effets identiques dans tous les pays, ce qui
constitue une invitation à envisager une conjonction de facteurs coloniaux aux réalités de
31
Frederick Cooper s’attarde sur quelques exemples : l’élection de Nelson Mandela comme premier président
noir d’Afrique du Sud, le génocide du Rwanda, les difficultés économiques auxquels les Africains font face,
l’alourdissement de la dette en Afrique, et bien d’autres.
48
réserve qu’il avait émise vis-à-vis de l’allégresse qui avait animée les Africains pendant
les années postérieures aux indépendances. Gustave Massiah affirme à ce propos que :
Sa méfiance envers une indépendance dévoyée, que lui avait inspirée l’exemple
colonisation en effet, le pouvoir avait échu entre les mains d’un homme qui, pour n’avoir
pas œuvré pour son avènement, ne s’était pas moins montré complice du pouvoir colonial
pour instrumentaliser son ajournement (Eyinga 1984 132). Cet épisode de l’histoire du
Cameroun a fait l’objet d’études diverses dont on peut mentionner celles d’Achille
Mbembe (1988 & 1989), d’Abel Eyinga (1984 & 1985) et de Mongo Beti (1972 &
1972a), pour n’en citer que celles ayant inspiré de manière directe le résumé ici
du pouvoir colonial pour écarter Ruben Um Nyobé, secrétaire général de l’UPC, parti
32
Il s’agit plus spécifiquement de l’article de Mongo Beti intitulé « Le Cameroun d’Ahidjo » [Les Temps
modernes no 316, (novembre 1972 : 812-841] dont les données sont reprises et approfondies dans Main basse
sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation (1972), de Introduction à la politique camerounaise (1978)
d’Abel Eyinga, de Le Problème national kamerounais (1984) et La naissance du maquis dans le Sud
Cameroun 1920-1960 (1989) d’Achille Mbembe.
49
Cameroun - afin de maintenir son pouvoir sur l’ancienne colonie. Dès l’année suivant sa
création, ce parti avait donné la mesure de son intrépidité en lançant une violente pétition
s’exprimer devant une commission spéciale des Nations Unies à New York où « il
[exigea] la fixation d’un délai à expiration duquel le pays deviendrait le maître de son
propre destin » (MB 1972a 818). Si cet événement inédit stupéfie un peuple habitué à
courber l’échine, il exaspère les représentants du pouvoir colonial et suscite la mise sur
pied par eux d’un programme destiné à contrer l’indépendance au nom de l’assimilation.
Ahidjo36 qui, selon l’expression d’Abel Eyinga, représentent des « satellites indigènes de
l’occupant colonial » (1984 121). Il fallait acculer le parti révolutionnaire pour le pousser
ce parti à la radicalisation de ses modes d’actions dont l’une des plus sanglantes fut
33
Comme le souligne Abel Eyinga, celui-ci était un parti suscité et entretenu par le pouvoir colonial, et à ce
titre, était hostile à l’idée d’indépendance du Cameroun (1984 122).
34
Ce terme s’emploie pour désigner des africains « ayant reçu, soit par l’école soit par d’autres moyens, une
légère teinture d’occidentalisation. André-Marie Mbida, qui se révoltera tôt contre son patron, mais surtout
un tout petit homme, musulman et originaire du Nord [Cameroun], un certain Ahmadou Ahidjo […] très
modeste fonctionnaire autochtone de l’administration coloniale » (Mongo Beti. « Le Cameroun d’Ahidjo ».
Les Temps modernes no 316, novembre 1972 : 812-841.
35
En 1957, en application d’une loi du gouvernement français créant les gouvernements dans toutes les
colonies, un exécutif est, pour la première fois, créé à Yaoundé. André-Marie Mbida en est le premier chef
et il a sous ses ordres le vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur Ahmadou Ahidjo (Mongo Beti 1972a
: 833).
36
Ahidjo deviendra le premier président du Cameroun indépendant.
50
l’insurrection de mai 1955. Brutalement réprimé, le parti est dissout, certains de ses
dirigeants s’exilent, d’autres rentrent dans le maquis.37 Um Nyobé, que Mongo Beti a
connu et dont il admirait les idées, sera assassiné dans le maquis dans la Sanaga
Cameroun en vacances.38 L’hypothèse de la prise du pouvoir par les upécistes étant ainsi
d’Algérie, le pouvoir colonial proclame désormais sans ambages son ouverture au débat
Ahidjo obtient les pleins pouvoirs en vue de négocier les termes de l’indépendance fixée
au 1er janvier de l’année suivante. C’est à ce titre qu’il signe, avec la France, un accord
par lequel il associe son pays à la Métropole (Eyinga 155)40, ce qui était contraire aux
objectifs visés par l’UPC dont les chefs bannis publient, à partir de la Guinée où ils ont
trouvé asile,39 une déclaration qui, de l’avis de Mongo Beti, a des accents prophétiques :
expéditionnaire français qui avait par ailleurs donné de nombreuses preuves de son
quelques années auparavant. Les upécistes entrent dans une lutte armée qui se poursuivra
d’Ernest Ouandié, dernier chef historique du parti progressiste. Entre temps, les
personnalités influentes de ce parti ont connu chacun un sort similaire : Félix Roland
Moumié sera empoisonné à Genève en octobre 1960, par les services secrets français,
Osendé Afana, assassiné le 15 mars 1966 par le régime d’Ahidjo (MB 1972 a).
avait été « la source de nos malheurs » selon l’expression que Mongo Beti place dans la
bouche du narrateur de L’Histoire du fou. C’est de cet épisode qu’il se souvient plusieurs
décennies plus tard, non sans nostalgie : « […] avec le combat pour l’indépendance, nous
notre dignité, et peut-être de notre puissance perdue » (FCA 139). Pour n’avoir pas dérivé
d’une « pulsion interne », l’avènement au pouvoir d’Ahidjo était considéré par Mongo
qui avait pourtant donné la preuve de sa volonté à assumer la pleine gestion de son destin.
Par conséquent, son aspiration à la liberté ne pouvait que s’émousser, pour céder place à
On peut mesurer les répercussions de cette désillusion aussi bien à travers les
articles publiés à cette époque, que dans les œuvres par lesquelles il renoue avec l’écriture
après quatorze ans de silence. Dans Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une
liberté.44 Si les romans issus de l’essai de 1972 s’inspirent en grande partie des péripéties
de la décolonisation, ils sont, au même titre que les articles, dominés par le défaitisme et
l’échec que la critique avait reconnus comme des données constantes de son œuvre
Les héros de Mongo Beti finissent tous dans l’échec. Ils nourrissent d’ambitieux
projets qu’ils ne parviennent jamais à conclure. Ils sont velléitaires et
inefficaces. L’analyse des conditions de la société coloniales inciterait
volontiers à donner à cette inefficacité une explication déterministe. Et le
40
Selon Bernard Mouralis : « Main basse sur le Cameroun traduit un élargissement et une mutation de la
vision que l’écrivain s’était forgé de la situation africaine. En effet, à une interprétation que lui-même qualifie
de ‘conjoncturelle’ et qui tendait à exprimer la dépendance actuelle de l’Afrique comme la persistance des
structures coloniales, succède désormais une conception plus systématique […] centrée sur les notions
d’impérialisme et de néo-colonialisme qui doivent, selon lui, être considérées en ce qui concerne l’Afrique
comme des formes relativement nouvelles de domination » (1981 75).
41
Remember Ruben, 1974 ; Perpétue et l’habitude du malheur, 1974 et La Ruine presque cocasse d’un
polichinelle : Remember Ruben 2, 1979. Bernard Mouralis parle pour cet ensemble de « trilogie » (1981). 44
Main basse sur le Cameroun découle de deux faits historiques survenus au Cameroun en 1970. L’arrestation
d’Ernest Ouandié, dernier chef historique de l’Union des Populations du Cameroun, premier parti politique
créé au Cameroun en 1948, suivi, une dizaine de jours plus tard, de celle de Mgr Ndongmo, évêque de
Nkongsamba. Accusés d’avoir fomenté un complot visant à assassiner le chef de l’Etat de l’époque
(Ahmadou Ahidjo) et d’avoir mené des activités révolutionnaires, Ernest Ouandié fut condamné à mort et
fusillé sur la place publique à Bafoussam le 15 janvier 1971 et Mgr Ndongmo, condamné à la prison à vie.
Mgr Ndongmo bénéficiera d’une remise de peine en 1975 (Mouralis 1981 70).
53
Bien que Mongo Beti ait violemment contesté le point de vue de son compatriote
sur la question (PNPA 19 1981 104-132), il admettra plus tard que la récurrence de la
fatalité dans ses œuvres reflétait les croyances populaires et non ses convictions propres
(Mfaboum 2002 31). Ceci devrait, en toute logique, consacrer le discrédit des thèses qui
avait tôt fait de voir en cette période de l’histoire un moment euphorique. Ainsi, le
pessimisme était demeuré présent dans son œuvre pendant les années dites « d’euphorie
des indépendances » qui, selon Lilyan Kesteloot, se situe entre 1960 et 1968 (Kesteloot
2001 231). La désillusion qui va dominer le champ littéraire africain après le constat
d’échec des indépendances ne devait pas induire de grands changements sur la vision du
monde de Mongo Beti dont l’œuvre continue, à quelque exception près, à distiller un air
d’inquiétude.42 Lucien Laverdière abonde dans le même sens que Melone, lui qui voit la
fatalité au cœur de l’œuvre de Mongo Beti en soulignant qu’ « à bien considérer toute son
importance dans l’œuvre de Mongo Beti, on peut conclure que la fatalité en est de loin le
42
La Ruine presque cocasse d’un polichinelle représente, à cet égard, un cas à part par la vision utopique qui
s’en dégage. Hyacinthe Sanwidi, souligne la position marginale qu’il occupe La Ruine presque cocasse d’un
polichinelle. De l’avis de ce critique, cette dernière œuvre « fait exception à la règle appliquée bien entendue
à son œuvre allant de Ville cruelle aux Deux mères » et que « c’est seulement dans Remember Ruben 2 que
les héros voient leur entreprise couronnée de succès » (Sanwidi in Arnold 1998 207-208).
54
Cependant, Edmond Mfaboum pousse plus loin la notion d’insuccès avancée par
de l’écrivain rebelle. Dans son article intitulé « Mongo Beti and the ‘Curse of Ham’ », il
relève la place centrale qu’occupe la malédiction dans l’œuvre de Mongo Beti tout en
malédiction de Cham à travers une écriture qui dévoile les mécanismes qui ont précédé à
Cette idée de fatalité est d’ailleurs très présente dans le discours de Mongo Beti lui-même
lorsqu’il commente au sujet de Perpétue, personnage autour duquel tourne la diégèse dans
l’œuvre éponyme :
En continuant ainsi à véhiculer cette vision fataliste, l’œuvre de Mongo Beti avait,
au même titre que celle du congolais Tchicaya U’Tamsi, du martiniquais Aimé Césaire et
au même titre que le martyr de Ruben Um Nyobé tient une place centrale dans l’œuvre de
43
Aimé Césaire, Une saison au Congo (1966), Tchicaya U’Tamsi, Epitomé 1962 (Kesteloot 2001 243)
55
l’auteur camerounais. Il faut ici souligner que cette prise en compte de la réalité
une littérature aseptisée et inoffensive qui passait outre les réalités de son époque, posait
les jalons d’une orientation théorique qui devait s’affiner au fil des années à travers sa
production littéraire. Pour lui en effet, l’écrivain avait obligation d’inscrire son œuvre
dans la réalité sociale de son époque, ce qui revenait à assigner à la littérature un statut
Cet extrait met en exergue les deux pendants de l’engagement. D’une part, la
praxis, axée sur le refus d’une situation jugée intenable, et d’autre part, un signe, en tant
que modalités d’écriture. Or, le désenchantement postindépendance avait suscité chez bon
44
L’évaluation faite à rebours par Locha Mateso fait de Mongo Beti un des pionniers de la théorie de
l’engagement en littérature africaine : « L’ ‘esthétique négro-africaine’ qui commence à émerger des
chroniques de Présence Africaine est une esthétique de combat, antithétique des normes des critiques
coloniaux et même plus radicale que celle proclamée par les premières revues nègres. Le plus enclin à
théoriser, Mongo Beti, a fait connaître la conception investie à la littérature par la nouvelle génération, à la
parution des deux premières œuvres de Camara Laye. Dans ces textes vigoureux publiés par Présence
africaine entre 1953 et 1955, et qui sont demeurés les classiques de la critique africaine, Mongo Beti a plaidé
pour une littérature africaine réaliste et engagée » (Mateso 1986 118).
56
Afrique postcoloniale. La question est dès lors celle de savoir, quelle position occupe
Africa, the Caribbean, and France, Phyllis Taoua traite des formes des discours de
libération tenus en France et dans certaines de ses anciennes colonies après la deuxième
guerre mondiale. En revisitant le concept de « agency » (Cazenave 2004 550),45 elle met
en évidence les différentes formes de discours avant-gardistes initiés par les écrivains
français, caribéens et africains, ainsi que les dialogues qui se sont établis entre eux. On
s’attardera ici sur les chapitres quatre et six qui posent des jalons critiques intéressant
directement le sujet ici traité. En prenant pour modèle d’analyse l’œuvre de Sony Labou
Tansi, Taoua démontre comment l’écrivain congolais initie une écriture nouvelle capable
distingue des prises de positions réalistes qui avaient été mises sur pied par Mongo Beti, il
se rapproche, par bien de côtés, du réalisme magique élaboré par les écrivains
parmi lesquels : le mélange des standards « writing French with elements from his native
45
Tout en reconnaissant « la plasticité du concept », Abou Bamba traduit agency par « épaisseur actantielle
», en référence à A. J. Greimas, ou par « épaisseur agentielle ». Il prévient ce faisant sur l’existence d’autres
traductions possibles telles que : « agencivité » (Josée Tamiozzo), « marge d’autonomie » (Marianne G.
Ainley), « agencéité » (Marie-France Labrecque) (Bamba 2006 17 note 2). Je préfère, pour ma part,
l’expression « capacité d’initiative » qui sied mieux à ce qu’il s’agit de montrer dans ce chapitre, à savoir les
formes de discours initié par les écrivains pour résister à la domination.
57
ridden, with the formal features that define them » (228); la manipulation du temps
comme si
Or, Mongo Beti ne s’était pas laissé tenter par cette nouvelle écriture dont les
s’appuyant sur une expérience de première main de la réalité ambiante. Ecrivant à partir
de son exil, son appréhension de l’échec du système hérité de la colonisation était restée
attachée à l’écriture réaliste dont il avait lui-même contribué à poser les jalons, et dont
Phyllis Taoua inventorie ainsi les paramètres définitoires : la recherche d’authenticité qui
implique l’utilisation des noms africains dans la nomination des lieux et des personnages,
46
Lilyan Kesteloot abonde dans le même sens lorsqu’elle affirme que dans les romans africains de cette
époque, « de plus en plus, le héros est supprimé, ou alors devient falot, dérisoire, personnage errant, humilié,
vulnérable, dans des décors et des situations qui vont du rouge sang (guerres, meurtres, répressions, tortures)
au bourbeux (corruptions, viols, débauche sexuelle, drogues, prostitutions) quand ce n’est pas au noir absolu
». Locha Mateso parle de « ‘Contre-épopée’ dont les personnages sont vaincus par leur propre histoire ».
Sewanou Dabla voit dans ces récits « la confusion des valeurs, l’absurdité d’un univers désarticulé ». C’est
qu’on se trouve devant une véritable inflation du réel « inflation du réel » (Boris Diop). (Kesteloot 2001 272).
58
Afrique à travers lesquels les lecteurs se reconnaissent et s’identifient (Taoua 2002 155).
et chronotopique dans l’œuvre étudiée par Taoua pour souligner que les noms de lieux et
de personnages étaient essentiellement puisés dans la culture Beti du Sud Cameroun d’où
[…] Dès son deuxième roman, Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Alexandre
Biyidi s’est affirmé comme un écrivain régionaliste, d’un terroir spécifique qui
n’est autre qu’une partie de l’espace géoculturel du Sud Cameroun. En effet,
l’ensemble de ses romans, et plus particulièrement les premiers, portent, au-delà
des caractéristiques communes à la littérature africaine – tous pays confondu –
le cachet typique du pays Beti. On le perçoit, aussi bien à travers les espaces
nommés, de leur caractérisation, de leur circonscription, que de l’identité des
protagonistes et leurs habitudes socioculturelles. (Ntonfo in Kom 1993 40)
politiques, et l’espace s’étendra ainsi au pays dans son sens large (Ntonfo Op. Cit. 44). Il
faut dire que le recours au réalisme chez Mongo Beti ne se limite pas au critère
The narrator whose authority is not challenged but rather emphasized, a linear
and logical unfolding of events in the development of plot, the plausibility of the
characters’ motivations and behavior, a coherent narrative organized by a
witness with integrity, taking everyday life seriously, a minimization of artifice
and meta-narrative commentary, effective use of detail, and relative clarity of
expression that privileges expression over stylized or poetic language. In
addition to these general features of the realistic narrative discourse, the African
novel of the 1950s is characterized by other aspects more specific to the postwar
59
L’illustration de ces critères définissant le réalisme, qui passe par une lecture
corpus plus large regroupant les œuvres produites par Mongo Beti au cours des décennies
soixante-dix et quatre-vingt. Ces dernières continuent de présenter des marques telles que
: la recherche d’authenticité, une prise en compte du réel africain, une prédilection pour
Bernard Mouralis est de cet avis lorsqu’il reconnaît qu’avec les œuvres produites au
cours des années soixante dix, Mongo Beti poursuit la vision du monde commencée dans
Le Pauvre Christ de Bomba. Dans son ouvrage intitulé Comprendre l’œuvre de Mongo
Beti (1981), son analyse attentive des textes selon une perspective linéaire révèle
l’engagement direct avec l’histoire, une prédilection pour le « récit cyclique » (28), la
Richard Bjornson revient entre autre sur les concepts de personnages forts et de
prise en compte de l’histoire dans la perspective d’une quête de la liberté. Son étude, qui
prolonge celle commencée une décennie plus tôt par Mouralis du fait qu’il prend en
compte, en plus des œuvres analysé par le critique français, de celles « la série de
Guillaume » publiées au cours des années quatre-vingt. Dans The African Quest for
Freedom and Identity: Cameroonian Writing and the National Experience, qui quoique
littéraires, Bjornson propose, dans les deux chapitres consacrés à Mongo Beti, une lecture
visant à établir que ses textes sont une réécriture de l’histoire. Si son point de vue au sujet
une écriture réaliste. Pour Bjornson en effet, le passage de l’époque coloniale à celle
« None of Beti’s early novels openly advocate revolutionary change » (Bjornson 1991
52). D’après Ambroise Kom, cette dimension révolutionnaire se manifeste par une
apologie de la violence : « c’est bien avec cette deuxième série de récits […] que Beti
confirme son option résolue pour la production d’une littérature de la résistance qui
n’hésitera pas à prêcher le recours à la violence » (Kom 1993 14-15). Armelle Cressent
61
partage cet avis au sujet de la trilogie romanesque de Mongo Beti des années soixante-dix
tout en y apportant une légère nuance. Du point de vue de cette dernière, le recours à la
violence comme moyen de reconquête de la dignité des Africains exclut le recours aux
armes (Cressent 2003 60). Pour Gustave Massiah, les années soixante-dix marquent
l’entrée fracassante de Mongo Beti dans « la résistance active et directe » (in Kom 2003
entre les colonisés et les colonisateurs comme seule condition de libération du colonisé.
Fanon n’exclue pas, ce faisant, l’éventualité d’un recours à la violence comme moyen de
libération : « Qu’est-ce donc en réalité que cette violence ? […] c’est l’intuition qu’ont les
masses colonisées que leur libération doit se faire, et ne peut se faire, que dans la force »
violence » que prônait Martin Luther King, la formule fanonienne avait en son temps,
obtenu ses faveurs. Ambroise Kom (1993), Cilas Kemedjio (1999) et André Djiffack
(2000) reviennent sur la question du réalisme et précisent que les romans de Mongo Beti
produits à partir des années soixante-dix répondent aux critères du roman réaliste.
47
Il s’agit de la série composée de deux œuvres publiées dans les années quatre-vingt ayant personnage
principal Guillaume Ismaël Dzewatama.
62
positions littéraires qui se dégagent des œuvres postcoloniales de l’écrivain rebelle. Mais
tous arrivent à la conclusion que tire Ambroise Kom à ce propos, à savoir que : « […]
Beti milite pour une écriture réaliste tant il est vrai que ses récits écrits épousent l’un des
réaliste, souligne Susan Suleiman, c’est le désir de faire voir, de faire comprendre
(1993 20). Il faut souligner que la structure confrontationnelle du récit dont parlait Susan
Suleiman à partir de l’exemple des écrivains français n’est pas moins présente dans les
Ainsi Mongo Beti n’a pas failli à l’écriture réaliste en dépit de la mouvance
bien d’autres qui, pour la plupart, publiaient les œuvres hautement marquées par le
loin, la réticence de Mongo Beti vis-à-vis de cette forme littéraire ne perdure pas
dedans. Mais avant d’y parvenir, il est nécessaire de s’interroger sur la manière dont
d’exil.
63
2. La construction du contre-discours
Dès la note aux lecteurs, paratexte situé au début du livre, Mongo Beti inscrit
l’ouvrage dans un discours pragmatique dans la mesure où il y relate les faits se trouvant
destinataire au point de vue qu’il s’apprête à émettre. La question est pourtant celle de
savoir quels moyens l’auteur met en place pour arriver à ses fins. D’entrée de jeu, le texte
situe son origine dans le besoin de contredire les propos que tiennent les « discoureurs
[…] qui mettent lâchement l’Afrique en accusation » (5). Cet exposé des buts installe le
raisonnement de l’auteur dans un triptyque temporel comme l’attestent les temps verbaux
présent « voici les rôles aujourd’hui renversés » et se projette vers un horizon du futur : «
l’Afrique survivra […] comme on s’en apercevra bientôt » (5). Il faut souligner la
connotation péjorative qui transparaît du terme « discoureur » et qui place d’emblée cette
note aux lecteurs sous le signe d’une disqualification méprisante. Ce texte qui tient lieu de
préambule obéit, à ce que Cilas Kemedjio a nommé, dans un autre contexte, la « tonalité
sentencieuse » (1999a 266) qui constitue la pierre angulaire du discours engagé dont le
but est avant tout de persuader le récepteur et de le faire adhérer au point de vue de
l’auteur.
francophone. C’est à ce niveau que se révèlent les cibles visées par la critique et que se
64
d’une part, l’énonciateur, qui s’adresse à un destinataire virtuel, avec pour intention de
pointer les lacunes d’autres représentations existantes sur l’Afrique. D’après Mongo Beti,
décolonisation avortée, la France ayant usé de ses astuces pour maintenir sa présence et
son pouvoir sur le continent noir. A cet égard, l’ambiguïté qui transparaît du titre de cet
pas lui-même choisi le titre de son ouvrage, celui-ci traduit à merveille ce que l’auteur a
voulu exprimer c’est-à-dire que la France et l’Afrique sont engagées dans une relation de
coopération sans qu’il n’y ait concordance véritable entre leurs intérêts.48 L’explication de
la France dans les malheurs de l’Afrique, n’exonère pas cependant les Africains dans cet
état de chose. Ce discours qui perçoit le monde en blanc et noir constitue en lui-même le
symptôme de l’inscription de cet ouvrage dans la continuité du discours engagé basé sur
même logique binaire qui sera par la suite déconstruite par l’auteur après son installation
au Cameroun.
48
Dans l’interview qu’il accorde à Ambroise Kom, Mongo Beti affirme : « […] Ce n’est pas moi qui ait
choisi ce titre, La France contre l’Afrique. Moi, mon titre c’était ‘Retour au Cameroun’, qui paraît en
soustitre. Mais des responsables de l’équipe éditoriale ont estimé que ce serait bien mais que ça manquait de
dynamisme, de punch. Ils se sont d’ailleurs aperçus, après coup, qu’ils avaient déjà publié à l’époque où la
maison s’appelait Maspero, un numéro spécial de Tricontinental qui avait ce titre-là. Mais c’est un titre qui
a plu à tout le monde » (68).
65
plus haut. Il faut dire ici que ce triptyque temporel est lui aussi emblématique d’un
discours qui se situe dans une relation de continuité temporelle puisqu’il est question de
tirer les leçons du passé pour comprendre le présent afin de mieux préparer l’avenir.
Cameroun, l’Afrique francophone—donne à voir une approche dans laquelle Mongo Beti
évalue le présent sur la base de sa connaissance de l’histoire. C’est ainsi qu’il remonte le
Pour lui, les malheurs du présent résultent d’un dispositif mis en place par l’ancienne
coopération entre la France et l’Afrique francophone n’ait pas produit de fruits dans ces
domaines.
lointains et souvent biaisés avec la réalité africaine (Levallois 6). C’est ainsi que dans
L’Histoire du fou, l’auteur prend explicitement à parti les journalistes d’un quotidien
métropolitain qu’il nomme L’Univers (analogie de Le Monde ?), qui s’autorisent des
discours sur l’Afrique et les Africains « sans avoir dépêché d’envoyé spécial sur place,
commentant pour ainsi dire de chic » (HF 94). Pour Mongo Beti, l’image de l’Afrique qui
noir. C’est le point de vue que soutient Odile Tobner dans la préface à l’édition de 2006
de La France contre l’Afrique, lorsqu’elle avance que certains discours sur l’Afrique sont
« marqués du sceau de l’exotisme raciste, qu’il soit produit par les journalistes blancs ou
par les ‘nègres de service’. On assiste même, sur ce sujet, à une régression vers le
domination ». Ces écrits produisent et diffusent sur l’Afrique des informations dénuées
de fondement véridique. Ainsi, au lieu de gloser sur une réalité africaine méconnue,
Mongo Beti propose dans La France contre l’Afrique un discours s’appuyant sur son
En tout état de cause, l’auteur consolide son discours par son observation
personnelle du terrain. Sans pour autant prétendre à une objectivité tous azimuts de sa
part, la disqualification du discours adverse passe ici par une multiplication d’exemples
67
n’échappe au regard critique de Mongo Beti qui dresse un état des lieux des défaillances
multiformes de la société camerounaise à son retour. Parmi elles figurent en bonne place
réelle de l’Etat dans le domaine de l’éducation (31) ; le chômage des diplômés (33) ; la
sécurité dans les villages, ce qui entraîne l’exode rural des jeunes (38-9) ; le manque de
leadership (43) ; « l’absence d’une culture de résistance collective » (43) ; une classe
dirigeante de l’Etat dit national qui est une créature d’une puissance étrangère à laquelle il
doit faire allégeance (47) ; une classe politique peu imaginative (48) ; les infrastructures
l’abandon des détritus, dont les trottoirs, parfois les chaussées elles-mêmes sont
pouvoir (84). Il faut ajouter à tout ce diagnostique la surpopulation des villes et des
supérieur, Mongo Beti identifie les problèmes tels que : les effectifs pléthoriques, les
des agents de l’administration (80) ; l’indigence des équipements (81). Dans le domaine
permettant de justifier la situation et d’envisager les voies et les moyens pour y remédier
sont une marque de sa distanciation. Plutôt que d’y voir l’échec du continent noir et son
institué en Afrique noire par de Gaulle et entretenu par ses successeurs, y compris les
qui dénotent que le récit relève d’une aventure personnelle de l’auteur. La narration
dont parlait Phyllis Taoua. Même s’il ne s’agit pas ici d’une œuvre romanesque, La
France contre l’Afrique est parcourue par la présence forte et explicite de l’énonciateur
d’une projection dans le futur. L’ouvrage s’ouvre par une brève biographie de l’auteur qui
situe son départ du Cameroun en 1951, ses séjours épisodiques entre ce départ et 1959,
date à laquelle Mongo Beti opte pour l’exil pour ne plus retrouver son pays d’origine
qu’en 1991.
Mais c’est surtout à travers une énonciation à la première personne que se perçoit la
présence forte de l’énonciateur, comme l’attestent les exemples suivants : « j’en ai visité
une très caractéristique dans un hameau voisin » (14) ; « Mon séjour en février 1991 avait
été aussi soudain que bref […], je reviens au mois d’août » (FCA 17, 29) ; « je n’ai
observé dans mon village… » ; « Le revenant que j’étais s’affolait devant ces terribles
présence forte de l’énonciateur dans son texte : « Je peux témoigner, à partir des
observations faites sur le terrain que … » (FCA 57). Ces signes textuels de la présence de
bénéficiant pas de la proximité des « discoureurs » avec les faits. La rencontre avec les
conjectures.
L’écriture dénotative est une autre modalité de la distanciation de Mongo Beti par
rapport à l’image reçue sur l’Afrique qui lui permet d’inscrire son discours dans l’ordre
donne à l’exégète peu de place pour l’interprétation. En cela, Mongo Beti se conforme
aux préceptes d’une écriture simple et accessible, qui représente pour lui les principes de
base de l’écriture réaliste : « Oui, j’aime bien le roman franc et massif à propos duquel
l’exégèse n’a pas à s’exercer » (PNPA n˚ 10 1979 117). Cette volonté de franchise se
conjugue avec une abondance de notations chronologiques ainsi qu’une accumulation des
de l’écrivain rebelle. Pourtant, l’objectivité ne peut être que relative étant donnée la
nature de l’ouvrage qui, même si elle s’appuie sur une archive monumentale, relève du
regard de l’auteur sous le prisme de sa subjectivité. Quoi qu’il en soit, l’objectif est
70
d’opposer au discours dominant des arguments convaincants s’appuyant sur des constats
présence forte de l’énonciateur. Mongo Beti inscrit son discours en résonance d’autres
thèses qu’il cherche à contrer. C’est ce qui justifie les échos au discours d’autres auteurs
tels que le président français François Mitterrand, des références aux prises de position
réalité des intérêts économiques parfois individualistes, accède ainsi à la lumière sous la
plume de l’auteur.52 L’auteur de La France contre l’Afrique dévoile, comme il l’a souvent
fait, les stratégies subtiles mises sur pied par l’ancienne puissance colonisatrice pour
maintenir son contrôle sur les ressources du sol et du sous-sol des pays africains.49 C’est
49
La promotion de la francophonie en Afrique où « à peine un Africain sur vingt dans les colonies françaises
du continent noir parlait réellement le français » (FCA 10), semblait avoir d’autres objectifs comme
l’explique Guy Ossito Midiohouan : « Il apparaît clairement que la langue française, diversement pratiquée
dans de nombreux pays de par le monde est loin de rassembler ces derniers au sein d'une ‘communauté de
culture’. La volonté d'affirmer l'existence de celle-ci au mépris d'une réalité […] relève d'une idéologie qui
est le cheval de bataille inventé par la France pour faire face aux nouvelles exigences du contexte
international issu de la Seconde Guerre mondiale. Ce contexte […], est marqué par l'exacerbation des
rivalités inter-impérialistes, et particulièrement par la bipolarisation du monde désormais dominé par les
deux Grands, les U.S.A. et l'U.R.S.S. La France se vit acculée à trouver un moyen pour disposer d'une chasse
gardée indispensable à la réalisation de ses ambitions de ‘puissance mondiale’ et pour préserver son
influence et son prestige sur le plan international. En choisissant de faire du français l'arme principale de sa
stratégie – une arme insoupçonnée, elle est le premier pays au monde à réussir le coup de force qui consiste à
ériger sa langue, du simple fait qu'elle est parlée et sans considération pour les conditions concrètes de son
usage, en support d'une idéologie propre à sauvegarder ses intérêts politiques, économiques et culturels, mais
aussi à contourner, sinon à nier toutes les autres idéologies. En cela résident son habileté et l'efficacité de la
francophonie. Car quelles que soient les situations économiques et sociales de ses membres, quels que soient
71
cette politique mise en place par l’ancienne Métropole coloniale que Frederick Cooper
52 Mongo Beti affirme que certains Etats francophones « considérés comme les bastions de la coopération
franco-africaine [sont] les sanctuaires des intérêts de la famille ou de l’entourage de François Mitterrand,
tels que le Cameroun, la Centrafrique, le Togo, trois pays où son fils Jean-Christophe s’est livré à un
affairisme effronté » (FCA 178-9)
gouvernemental en place au Cameroun alors que celui-ci a toujours bénéficié du soutien
francophone. C’est ce qui représente pour lui la preuve que la présence des coopérants en
l’Afrique aux seules causes endogènes, l’analyse que propose Mongo Beti suggère que
les blocages au progrès et au bien-être des Africains sont aussi bien exogènes
qu’endogènes :
Nous voici parvenus à l’une des questions clés que j’ai voulu poser dans cet
ouvrage et qui, réunies, doivent montrer à l’évidence que non seulement la
présence de la France en Afrique, du moins telle qu’elle s’opère depuis
trentedeux ans, ne saurait contribuer au développement du Cameroun, mais
que, plus grave encore, en stérilisant par une excessive possessivité l’initiative
leurs problèmes spécifiques, quelles que soient leurs options idéologiques la francophonie a réussi à
s'imposer à eux comme un idéal transcendant au nom duquel toute rupture avec la France, toute volonté
d'indépendance vient à apparaître comme une erreur politique. C'est au regard de cette dimension politique
que la langue française a acquise grâce à la francophonie que Georges Pompidou, successeur de de Gaulle
affirme : « Si nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement » (Midiohouan
in PNPA 43 (1985) : 34-5)
72
pourrait assimiler cette stratégie à ce que Madeleine Borgomano a appelé dans un autre
contexte « Distribuer les coups avec équité » (2001) pour renvoyer au fait que la critique
se dirige aussi bien vers les gouvernements africains pour leur gestion désastreuse aussi
bien qu’elle indexe la politique française en Afrique à laquelle Mongo Beti impute la plus
discours adverse de la réalité. Pour ce faire, l’auteur examine au cas par cas les thèses de
En reconnaissant les responsabilités partagées de tous les acteurs dans les déboires
auxquels ils font face, il admet que la colonisation n’a jamais connu de fin et qu’en réalité
la France n’a jamais renoncé à ses « positions africaines ». Son argument se focalise
Afrique francophone’, et qui n’est en réalité, selon Mongo Beti, qu’une manière déguisée
Massiah qui raconte l’anecdote selon laquelle : « Invité à une séance de travail du cercle
Condorcet sur la coopération française, il [MB] s’explique : ‘Il est bien normal que la
France défende ses intérêts économiques et de puissance, mais de grâce qu’elle arrête de
50
Dans son article intitulé « Quelques arguments contre ‘‘l’afropessimisme’’ », Madeleine Borgomano utilise
l’expression « distribuer les coups avec équité » pour désigner la position critique d’Ahmadou
73
nous dire qu’elle veut aider l’Afrique ; si la France veut vraiment aider les africains,
qu’elle les laisse tranquilles. » (In Kom 2003 140). La décolonisation française constitue
Pour n’avoir pensé qu’à ses intérêts propres, la France a, après la décolonisation, généré
des Etats qui n’étaient en réalité que des coquilles vides, c’est-à-dire des pays dépouillés
le mal africain émane d’une multiplicité de responsables, et Mongo Beti le démontre bien
Kourouma qui, dans ses œuvres, établit la responsabilité partagée des Occidentaux et des Africains dans les
divers problèmes sociaux auxquels l’Afrique est confrontée. Je lui emprunte cette expression pour désigner
la même réalité dans les œuvres post-retour d’exil de Mongo Beti. (Mots pluriels 14 (Juin 2000).
http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP1400mbfr.html
Le pouvoir politique est détenu par une clique de politiciens sans envergure,
corrompus, sans compétence et sans scrupule, incapables d’inspirer la jeunesse par des
actes positifs. Ils servent de complices aux firmes occidentales dans le pillage des
ressources nationales pour renflouer les caisses des banques occidentales, au détriment du
bien-être de leurs populations. A ce titre, le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne
représentent pas des exemples pour la postérité puisque leurs actions peu valorisantes ne
S’en prenant aux « préjugés [qui] traînent dans la sphère internationale à propos de
» (FCA 31), Mongo Beti réfute l’argument selon lequel il s’agit là d’un problème
74
séculaire lié à « la mystique nataliste » de certains peuples africains. Cet argument paraît
fallacieux aux yeux de Mongo Beti à une époque où mêmes certaines vieilles civilisations
populations vieillissantes. Si tant est que l’essor de la population comporte des effets
dévastateurs pour le développement, il démontre en outre qu’il est encore trop tôt d’en
mesurer les effets, qui, selon ses prévisions ne seront perceptibles que vers les années
2030.
Africains—tel que le défendait par exemple Axel Kabou (1991) —comme argument
l’aide au développement :
Mongo Beti révèle clairement la contradiction entre les thèses qu’il profère et un certain
discours occidental. Au niveau de la gestion du pouvoir, chaque homme d’Etat qui accède
à la magistrature suprême du pays oriente sa politique vers la satisfaction des intérêts des
ressortissants de son ethnie d’origine, faisant ainsi de la gestion de la chose publique une
affaire exclusivement familiale ou ethnique. Chaque chef d’Etat s’entoure des hommes de
sa région ou de sa famille, et situe ses besoins propres ainsi que ceux de son entourage
immédiat au-dessus de ceux de son pays. Cette pratique correspond, à ce que Mongo Beti
75
public » (134). A cet égard, la conception de l’Etat, selon la logique gouvernementale est
indistinctement liée à celle d’ethnie, ce qui enlève aux différents chefs d’Etat l’obligation
d’œuvrer pour le bien-être de leur pays entier. Mongo Beti questionne le rôle de la France
Le cercle du pouvoir est aussi un univers corrompu où les dirigeants extorquent les
fonds des banques et des caisses publiques et les expatrient à l’étranger. A une gestion
règne puisqu’un individu peut s’approprier le bien public sans en subir aucune
conséquence :
fait que celle-ci n’a pas la maturité suffisante pour assurer sa propre gestion, Mongo Beti
démontre justement que c’est l’inféodation de l’Afrique noire francophone à la France qui
l’a perdue : « L’Afrique s’est perdue parce que Paris s’est bien trop acharnée à la garder »
(FCA 172). En dépit du statut juridique qui fait de ces pays africains francophones, des
Etats indépendants, la réalité en est tout autre. L’indépendance n’a pas marqué la
libération des anciennes colonies françaises en Afrique, la mère patrie y ayant maintenu
son emprise par l’installation au pouvoir politique des hommes acquis à leurs causes.
maintenue sur eux. Est-ce à dire que l’Afrique est condamnée ? Mongo Beti semble
répondre à cette question par la négative au lieu de conclure, comme l’ont fait les
Cependant, l’auteur démontre aussi que les voies de l’avenir sont insondables puisqu’à
Cette clarification permet à présent de voir comment Mongo Beti envisage l’avenir
3. La vision prophétique
Peu après son retour d’exil, Mongo Beti fait le constat suivant au sujet de ses
compatriotes : « Les gens ici ne se sont pas laissés écraser par la fatalité ; ce qu’on
observe, au contraire, c’est une vitalité qui ne tient pas seulement de la gaieté prétendue
naturelle des Africains » (FCA 17). Tout en faisant ressortir le contraste qui existe dans la
société béti entre la femme, « épine dorsale, clé de voûte de la société » (FCA 18) et les
[les Bamilékés]51 qui forme au moins le tiers de la population camerounaise (FCA 173).
Pour lui, l’hostilité du pouvoir colonial et plus tard des gouvernements postcoloniaux
successifs, est la preuve même du sabotage des initiatives de développement dont le pays
avait pourtant besoin pour se tirer d’affaire. Mongo Beti fonde en outre son espoir, sur la
richesse des ressources naturelles que contiennent le sol et le sous-sol du pays. Continuer
51
Il s’agit d’une ethnie originaire de l’Ouest du Cameroun, dont les ressortissants bénéficient d’une
réputation auprès des observateurs, qui en ont fait tantôt les Chinois, tantôt les Juifs de l’Afrique noire. «
L’acharnement contre [eux], appelés irrésistiblement du rôle d’émancipateurs de la nation et considérés de
ce fait comme un danger pour la tutelle française est une évidence historique » (FCA 173).
78
qui a donné lieu au début des années quatre-vingt dix aux revendications populaires,
constitue un atout sur lequel Mongo Beti capitalise l’espoir du futur. Contrairement à la
Mongo Beti montre que l’âpreté des conditions de vie des Africains a plutôt généré des
évalue d’ailleurs les conséquences de la rébellion des populations sur la stabilité des
régimes dictatoriaux en Afrique. Il donne de ceux qui se prévalent d’être des amis de
l’Afrique une image péjorative pour justement contrer leurs allégations et pour montrer
que derrière leurs idées philanthropiques se cachent en réalité des intérêts personnels.
Cela étant, l’auteur n’échappe pas à une écriture jubilatoire du fait qu’il se rend compte,
parfois avec délectation que certains fléaux qui minent actuellement son pays sont ceux
qu’il avait révélés quelques décennies auparavant. L’en témoigne cette réflexion :
Je dois avouer que mes propos n’ont jamais été pris au sérieux. Là-bas comme
en France, je fis figure de doux illuminé, même auprès des éditeurs les mieux
disposés à mon égard. Les mentalités occidentales de bonne foi considéraient
alors, l’autocratisme africain, avec son cortège d’abus et d’exactions, non
comme un sous-produit conjoncturel de la guerre froide et une séquelle du
colonialisme récurrent, mais comme une donnée naturelle et inévitable avec
laquelle une diplomatie réaliste devait nécessairement composer […].
Aujourd’hui, chacune tient le pluralisme pour un critère allant de soi. (FCA
8283)
Son statut de visionnaire lui avait ainsi permis de décrypter cette réalité qui
pourtant n’allait pas de soi. Son évaluation de la réalité présente donne cependant à
79
observer que les Camerounais et plus spécifiquement les femmes ne manquent pas
d’initiative en matière économique. Abandonnées à elles mêmes dans une société où les
hommes sont pour la plupart soit inopérants soit tout simplement inactifs la plupart des
temps, les femmes déploient des trésors d’imagination pour subvenir aux besoins de leur
famille dont elles sont souvent les seules responsables. Ces initiatives sont cependant
contrées par la corruption et d’autres formes d’incompétences dont la société est le théâtre
témoignent ces quelques exemples : « Si la misère est visiblement le lot de ces gens, le
spectacle qu’il offre n’a cependant strictement rien à voir avec les scènes de désolation
dont les télévisions occidentales repaissent leurs public avec une délectation qu’on a à
constitue ce réveil spectaculaire est un atout sur lequel Mongo Beti capitalise l’espoir du
afropessimiste, Mongo Beti montre que l’âpreté des conditions de vie des Africains a
L’émergence d’une presse indépendante combative ayant désormais pignon sur rue,
constitue une autre raison qui consolide son espoir. En dépit de la précarité de la liberté
d’expression : « le réflexe de censure était tellement enraciné que les journaux libres
vivent constamment, au Cameroun du moins, dans une relation de bras de fer avec le
l’arrestation et de la mise aux arrêts des journalistes, leur existence sur la scène
médiatique, et surtout l’audace de certains d’entre eux, donnent des raisons d’espérer. Le
travail de sape et de dévoilement qu’ils mènent imposent des ajustements dans le rapport
Mongo Beti terminait son propos liminaire de La France contre l’Afrique, par la
prédiction selon laquelle l’Afrique « Non seulement […] peut se développer, mais […]
discours pessimiste un optimisme béat. Pour lui, la réalisation de la prophétie est sujette à
des conditions :
Cette idée est reprise dans les dernières pages de l’ouvrage où l’auteur affirme sa foi
John Fru Ndi, « authentique patriote camerounais ». Ces prédictions ne font aucun doute
sur la magnanimité de cet homme qui, selon la référence de Mongo Beti à Voltaire, « aura
les mains liées pour faire le mal et sera tout puissant pour faire le bien. Le monde entier
pourra alors vérifier que le développement naît principalement de la liberté » (FCA 195).
Cependant, même le plus proche avenir politique du pays ne permettra pas de valider
cette conjecture heureuse pour au moins deux raisons. D’abord, parce que l’homme
politique au pouvoir ne lésinera sur aucun moyen pour se maintenir au pouvoir. Ensuite,
parce que l’activisme de Mongo Beti dans le parti dirigé par le libraire anglophone lui
permettra de se désillusionner, tel qu’il l’affirme non sans regret : « C’est dommage que
le SDF ait dérapé vers la mangeoire […]. Vraiment, la base y croyait, les jeunes y
croyaient. Le soutien des jeunes que nous avions eu était énorme ! » (Mongo Beti parle
124).
Si ainsi le présent ne donne pas à voir un progrès effectif et manifeste, Mongo Beti
faisant, il donne à voir un temps joyeux qui n’existe pas encore, mais qui permet de jeter
une lueur d’optimisme sur l’avenir. C’est justement cet optimisme qui va progressivement
être reconsidéré à mesure que l’auteur fait l’apprentissage du pays, comme on le verra
Avec L’Histoire du fou, se projette une vision bien moins optimiste que celle qui
Sur le terrain et dans les faits, l’Afrique, minée par le népotisme inséparable des
tyrannies, était de surcroît saignée à blanc par l’évasion massive des capitaux,
rongée par l’abjection devenue quasi institutionnelle des élites corrompues,
dévorées par le gaspillage de ses ressources qui mettait le continent à la merci
de l’étranger à l’affût. La conjugaison de ces cancers annonçait à terme la
métastase et sans doute le coma. Mais personne ne semblait pouvoir s’aviser de
ces tristes réalités vécues quotidiennement par les populations. (HF 16-17)
Cette peinture apocalyptique d’une société en proie aux maux incurables, contraste
avec l’optimisme qui transparaissait de La France contre l’Afrique. Mongo Beti annonce
déjà ici les couleurs d’une appropriation de certaines thèses afropessimistes qu’il avait
aussi bien de l’ampleur du drame africain, que de son caractère acéré. Le choix du cancer,
pathologie d’origine génétique, pour illustrer cette situation, inscrit le malheur dans le
patrimoine africain même, ce qui constitue un changement radical dans la direction vers
laquelle s’orientent les accusations de l’auteur. L’ancienne Métropole coloniale n’est plus
la cible privilégiée de son réquisitoire, mais bien plus l’élite africaine dont il dénonce
Les questions qui méritent d’être posées ici et qui feront l’objet de ma
préoccupation dans le présent chapitre, sont celles de savoir : qu’est-ce qui a bien pu
provoquer un tel changement de perspective ? Est-il possible que Mongo Beti se soit
confronté à une réalité qui l’ait amené à adhérer aux thèses afropessimistes aussitôt après
l’auteur quant à l’aboutissement heureux des convulsions sociales qui lui avaient pourtant
paru porteuses des germes d’une révolution ? Comment cette nouvelle vision entraîne-
telle la mise en place d’une écriture qui se distancie du réalisme au profit d’une tendance
fantastique.
Après trente deux années consécutives d’exil, Mongo Beti renoue avec son pays
d’origine, tel qu’on l’a souligné, dans un contexte d’effervescence politique. La décision
d’effectuer son retour en ce moment précis n’a rien de fortuit lorsqu’on connaît son
aversion pour la répression qui guettait les intellectuels rebelles de son acabit retournés au
Afana tué dans le maquis en 1966, de Tchuidjang Pouémi « [Etranglé] par les mains
52
Au cours d’une discussion au Club de la presse à Yaoundé en 1993, il affirmait, en réponse à la question
d’un journaliste camerounais qui voulait savoir « pourquoi MB n’a pas choisi d’enseigner au Cameroun » :
« A cette époque, je ne pouvais faire ce choix à moins de me rallier, de me retirer, de renoncer à mon combat
» (In Bissek 2005 154).
85
leur retour au pays, avait abrogé l’hypothèse de retour chez Mongo Beti sous le régime
autocratique de Yaoundé (MB 1986 7). En outre, rentrer au pays natal avant l’époque dite
politique qu’il jugeait corrompu, aurait été une trahison de la cause politique qu’il menait
(Kom 2003 59). Or, pouvait-on véritablement considérer les balbutiements d’ouverture
démocratique des années quatre-vingt dix comme un acquis pouvant assurer à la fois la
En effet, L’Histoire du fou paraît le 4 février 1994 aux éditions Julliard à Paris,
neuf mois après la publication de La France contre l’Afrique, qui est, tel qu’on l’a déjà
Cameroun entre le printemps 1991 et l’été 1992, et les réflexions que son observation de
la société lui a inspirées (FCA 12). Depuis la rédaction de l’essai post-retour, la réalité
transition démocratique que Mongo Beti annonçait dans l’essai précédent, ont accouché
octobre 1992 par la commission électorale et validés par la Cour suprême sont à la faveur
de Paul Biya, président en exercice, déclaré vainqueur avec 39,9% de suffrages contre
35,9% pour le SDF, principal parti d’opposition représenté par John Fru Ndi. Cette
victoire du parti au pouvoir suscite des mécontentements se traduisant par une série de
86
protestations, particulièrement dans la province du Nord Ouest, fief du SDF. Les cibles
des manifestants sont généralement les membres du parti au pouvoir et leurs biens. Le 27
opposants et leurs supporters sont arrêtés et jetés en prison dans des conditions
déplorables, certains trouvant la mort et d’autres, contraints à l’exil. John Fru Ndi est
C’est dire que le manque de liberté perdure deux ans après la proclamation du
controversée de Paul Biya au détriment de John Fru Ndi dont la candidature avait été
soutenue par Mongo Beti, nourrit encore les débats au moment de la rédaction de
que le libéralisme politique, qui avait suscité de nombreux espoirs, s’est avéré être « un
(MB in Bissek 2005 118). Certes, dans la plupart des cas, l’ouverture démocratique
proclamée souvent en termes redondants par les Etats africains visait à satisfaire les
exigences des institutions de Breton Woods qui posaient désormais la démocratie comme
53
Auteur non mentionné : « Cameroon: a transition in crisis », octobre 1997
http://www.article19.org/pdfs/publications/cameroon-a-transition-in-crisis.pdf
54
Mongo Beti et al. « Appel à l’intelligentsia camerounaise à voter John Fru Ndi ». Cameroon Post n0 23, 2
octobre 1992. In Bissek 117.
87
qui se pose est celle de savoir comment L’Histoire du fou renferme déjà des germes du
observation d’une réalité délirante et contraire à ses attentes débouche sur une écriture qui
Analyser cette œuvre dans la perspective du témoignage situe l’étude ici menée
dans le prolongement des réflexions amorcées par Cilas Kemedjio dans « L’Histoire du
fou de Mongo Beti : le roman du retour » dont le propos est d’identifier la manière dont la
interne du texte—et « intertextuel » —toute référence prenant naissance dans une chaîne
dans l’œuvre étudiée, s’accompagne d’une exploration, par le critique, des modalités de
rupture de L’Histoire du fou par rapport aux œuvres précédentes de cet auteur.
distanciation de l’œuvre par rapport à celles antérieures, Kemedjio passe sous silence la
tendance à la fabulation qui marque l’entrée dans l’œuvre de notre auteur comme
effet, la déconstruction de l’illusion réaliste passe par la mise en place d’une écriture
88
œuvres de Mongo Beti du fait que son écriture manifeste un parallèle avec l’écriture
fantastique qui repose sur des critères suivants : la disparition de la causalité qui
personnages ballottés par des forces qu’ils sont loin de maîtriser, le comique grinçant.
j’y vois pour ma part, un témoignage de la désillusion post-retour d’exil tant il est vrai
rejoint le pessimisme d’autres écrivains dont « la frustration devant une société malade
qui ne parvient pas à se soigner—ou qui ne veut pas—s’observe, cela va de soi, dans les
types et les comportements de leurs personnages » (Dehon 1995 948). En fait il n’y a pas
oblige peut-être, était animé d’une manie de faire savoir. Cette volonté de faire savoir
justifie sa propension à multiplier les révélations aussi bien sur l’histoire du Cameroun et
89
de l’Afrique, sur son expérience personnelle, que sur les embûches liées au métier
d’écrivain africain dans un but essentiellement pédagogique. Une bonne partie de ses
écrits non littéraires est consacrée aux récits d’événements dont il a été témoin ou dont il
est dépositaire. On se souvient que Main basse sur le Cameroun témoigne d’une période
camerounais contre les révolutionnaires. Mongo Beti revient à plusieurs reprises sur le
sujet, dans des articles subséquents parmi lesquels on peut citer « Main basse sur le
Cameroun : un pamphlet exécrable ? » (PNPA n034 1983) dans lequel il règle ses
événement sera aussi évoqué comme une des motivations de la mise sur pied, en 1978, de
la revue Peuples noirs, peuples africains (PNPA 1 1978), « tribune des radicaux de
l’Afrique noire d’expression française » (PNPA n01 1978 1). Dans « Quatre années
levée de censure, il est question des péripéties ayant entouré la saisie de l’ouvrage et la
pamphlet avait été saisi, par les autorités françaises sous ordre de Yaoundé, pour cause de
55
Dans Le Monde du 18 juin 1983, Jean-François Bayart affirmait en effet : « Mais à tout prendre, elle [la
propagande présentant l’ex-président Ahmadou Ahidjo comme l’un des sages de l’Afrique] fait peut-être un
peu moins injure à la réalité que l’autre mythe qu’a inspiré le Cameroun de M. Ahidjo : celui d’une dictature
personnelle, compradore et sanguinaire, décrite par le meilleur romancier du pays, dans un pamphlet
exécrable, dont l’interdiction abusive par M. Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur, assura la
crédibilité auprès de la gauche française. Par la complexité et la richesse de son histoire, le
Cameroun mérite mieux que ces clichés ». (Cité par MB PNPA n034 1983)
90
internationale font l’objet d’une autre étude intitulée « Quelle aventure mes enfants ! »
dans le but de révéler leur duplicité. Leur prétendu humanisme cache en réalité leur rôle
que leur participation aux complots du silence contre certains intellectuels et opposants
africains exilés en France. Mongo Beti souligne par la même occasion leur soutien
inconditionnel aux pouvoirs dictatoriaux en Afrique (Mokam 2007 81). Les œuvres de la
série de Guillaume ne manquent pas d’allusions à cette expérience vécue par l’auteur.
après l’exil » (1991) ou « Ecrivain africain, qu’est-ce que c’est ? » (1993), renvoient
chacun à des faits authentiques particulièrement marquants de la vie de l’auteur qu’il croit
digne d’être rapportés. Comme on peut le constater à partir des titres programmatiques,
chacun d’eux dresse un compte rendu d’événements dont l’auteur a été témoin ou dont il
est dépositaire, et en cela, ils constituent chacun un témoignage qui diffère néanmoins du
témoignage littéraire.
Depuis les écrivains de la Négritude, en effet, la littérature s’était donnée pour mission le
opposant « une peinture profonde des traditions et de l’esprit des civilisations noires »
(Kane 1982 60). C’est ainsi que les premiers écrivains négro-africains devaient témoigner
justification des conquêtes coloniales, sera celle même contre laquelle les premiers
devait ainsi révéler l’existence d’une histoire et d’un patrimoine culturel riche et
dont la race noire a fait l’objet et visent à réhabiliter les valeurs culturelles africaines.
D’après Lydie Moudileno, leur irruption dans l’espace discursif constitue en elle-même
préjugés qui leur étaient collés en l’occurrence ceux de l’inexistence d’une histoire
propos que : « Les discours de la Négritude, par le renversement rhétorique que l’on
connaît, vont situer le ‘Nègre’ dans une logique de l’historicité qui lui avait été refusé par
le discours des sciences humaines occidental afin de prouver [...] la légitimité de la parole
qui valorise les cultures et le passé africains. Les poèmes de Senghor, par exemple,
célèbrent, sous une forme lyrique, la beauté de la femme noire, symbole de la mère
nourricière et au-delà, celui de la terre protectrice (« Femme nue, femme noire » 1945) ;
92
louent la richesse et la sécurité du pays Sérère d’où il est originaire (« Joal » 1945) ;
Le vers libre, qui est la forme usitée, traduit la volonté du poète de se défaire des
époque connaît aussi la transcription de l’oralité à travers contes, mythes et légendes, afin
de révéler la richesse du patrimoine culturel africain. Les contes de Birago Diop (1058 &
1960) en sont des exemples puisqu’ils reprennent un ensemble de textes oraux que
l’auteur dit avoir recueillis auprès des conteurs traditionnels en Afrique de l’Ouest. La
de L’Enfant noir de Camara Laye (1953) dans lequel l’auteur décrit avec une certaine
nostalgie son enfance paisible dans un cadre africain pacifique et éloigné du contact avec
fétichistes.
l’époque coloniale puisqu’il connaît, même après les indépendances une forte
représentativité dans le champ littéraire. De même que l’histoire épique du chef zulu
Chaka—qui, entre 1818 et 1828 avait fondé un vaste empire dans le sud de l’Afrique
(Sémujanga in Ndiaye 2004 22)—et qui avait déjà inspiré les poèmes de Senghor (en
au XIIIe siècle, a formé l’imaginaire des romanciers tels que Djibril Tamsir Niane,
Massa Makan Diabate, Le Lion à l’arc (1986) et plus récemment encore Werewere
Liking, Sogolon (2005). Comme l’exigent les contraintes inhérentes au genre, les romans
qu’ils sont censés avoir eu lieu. La mise en scène des personnages historiques réels a,
(Cité par Moudileno 2003 41). Mais il faut y ajouter le fait que le retour au passé est
avant tout motivé par les préoccupations du présent. Comme l’a bien souligné Raymond
Aron, « l’investigation du passé est suscitée, orientée par des intérêts actuels » (Aron
1961 15). Les auteurs voyant ainsi l’Afrique ployer sous le faîte des dictatures,
recherchent dans le passé une source d’enrichissement ou une leçon susceptible d’éclairer
leur avenir.
Pour sa part, la Deuxième guerre mondiale nourrit l’imaginaire d’un poète comme
Senghor qui, dans son recueil intitulé Hosties Noires (1948) témoigne de l’expérience des
milliers de tirailleurs anonymes morts sans gloire et sans reconnaissance pour la défense
française et rapidement fait prisonnier dans un camp, Senghor prend conscience des
malheurs faits à ses compagnons d’infortune, les tirailleurs sénégalais et décide de réagir
par l’écriture. Dans Hosties Noires, le poète décrit son itinéraire de déporté mais aussi la
colonisés et voit naître des revendications pour les indépendances, trouve dans le roman
l’exploitation, les humiliations et les préjugés raciaux, rejoignant ainsi le combat politique
prise en compte de la réalité ambiante. Pour les écrivains des générations suivantes, le
africain comportait cependant des limites. En se bornant à présenter les valeurs culturelles
l’entendait Sartre lorsqu’il affirmait que « l’écrivain engagé sait que la parole est action :
il sait que dévoiler c’est changer » (Sartre 1948 28). S’il s’agit ainsi de dévoiler en vue du
l’évolution historique. Les œuvres des années cinquante prennent en charge la réalité
coloniale, alors que celles des décennies suivantes dénoncent la dictature et le despotisme
Le témoignage vise ainsi avant tout un objectif de réception dans la mesure où il est
écrit à l’adresse de destinataires avec pour intention de leur transmettre une vérité sur une
époque ou sur un épisode historique que l’auteur a vécus ou dont il est le dépositaire.
stratégies pouvant favoriser cette transmission, mais repose en outre sur l’existence d’un
suscite d’autres interrogations sur le public visé par des œuvres qui, tout en s’inspirant
plupart publiées sur la place de Paris et ne parviennent à leur public « naturel » qu’à des
coûts prohibitifs. Quel public accède à la lecture des œuvres littéraires d’Africains
lorsqu’on connaît le niveau élevé d’illettrisme des populations de bon nombre de pays
d’Afrique et le désintérêt des lettrés pour les livres ?56 Pour le cas du Cameroun en
particulier, il faut aussi souligner la difficulté qu’il y aurait à encourager la lecture dans
textes éloignés des préoccupations de la jeunesse aussi bien par l’époque de leur
A ces questions liées aux conditions de lecture s’ajoutent d’autres non moins
pertinentes relatives au statut propre de Mongo Beti dont les ouvrages ont, dès ses débuts
56
Mongo Beti affirme que La France contre l’Afrique n’a pas reçu au Cameroun, l’accueil qu’il aurait mérité,
contrairement à Main basse sur le Cameroun (1972) qui avait reçu en son temps les faveurs des « militants
» (Mongo Beti parle 59). De l’avis de Philipe Bissek, « Trop de soleil tue l’amour […] rencontre un certain
succès à l’étranger, alors que sa parution en feuilleton dans Le Messager sous le titre Mystères en vrac sur la
ville n’avait provoqué aucune réaction au Cameroun qui, pourtant, est le théâtre presque exclusif de ce thriller
décapant » (69).
57
J’ai personnellement suivi mon éducation secondaire à une époque où les textes inscrits aux programmes
d’enseignement au Cameroun étaient prioritairement ceux d’auteurs européens tels que Pierre Corneille, Jean
Racine, Molière, Frantz Kafka, Jean-Paul Sartre, Emile Zola, Alfred de Vigny, Jacques Prévert et
accessoirement Aimé Césaire, Mongo Beti, Cheik Hamidou Kane et Sembène Ousmane.
96
publication du Pauvre Christ de Bomba (1956). La diffusion de l’œuvre fut interdite par
les autorités religieuses de Yaoundé qui estimaient que son contenu était anticlérical.
camerounaises fut donné par Mgr. Graffin, alors évêque de Yaoundé, sous peine de
suspension de la licence de commerce des libraires qui osaient enfreindre cette mesure.
Plus tard en 1972, ce fut le tour de Main basse sur le Cameroun publiée à Paris aux
éditions Maspero. L’ouvrage fut saisit chez l’éditeur sous la férule du ministre français de
était de provenance étrangère (MB 1977 20).58 Plus qu’une atteinte à la liberté
française. La mesure de censure ne sera levée qu’en 1976 après quatre années d’un procès
houleux qui se solda par le rétablissement de l’auteur dans ses droits. La diffusion de
Peuples noirs, peuples africains, revue que dirigeait Mongo Beti n’échappa pas à cette
mesure d’interdiction, ce qui confirme le paradoxe d’une revue ayant pour lectorat cible
les Africains. L’anecdote suivante relatée par Ambroise Kom sur l’intimidation dont il
58
Dans sa version des faits, Mongo Beti explique que le débat au sujet de son identité nationale n’était en
réalité que la face officielle d’un dédale politique dont les origines remontaient à la période coloniale. Aussi,
la raison officielle ayant motivé la saisie de l’ouvrage – œuvre de provenance étrangère - lui paraîtelle
fallacieuse dans la mesure où après son succès au concours du professorat de l’enseignement secondaire
(C.A.P.E.S.) en 1959 et à l’Agrégation des lettres classiques en 1966, il se voit intégrer dans la fonction
publique française en qualité de cadre titulaire de l’Éducation nationale française. Ce titre n’était réservé, du
moins à cette époque-là, qu’aux nationaux français tel qu’il l’explique lui-même en ces termes : « [...] le
premier paragraphe de la loi de la fonction publique française stipule formellement que nul ne peut être
fonctionnaire titulaire français s’il n’est de nationalité française ». La saisie de Main basse sur le Cameroun
donnera lieu à quatre années d’un procès qui se soldera par un verdict en faveur de l’auteur et la remise en
circulation de l’ouvrage (MB 1977 23).
97
avait été l’objet par les autorités camerounaises suite à sa collaboration avec cette revue
[…] En 1987, à la suite d’une intervention que j’ai faite à l’amphi 700 de
l’Université de Yaoundé sur ‘La littérature politique au Cameroun’, j’ai été
accusé de subversion et ai dû séjourner une semaine à la Brigade mixte mobile
(BMM)59 où l’interrogatoire n’a jamais porté que sur Mongo Beti et PNPA ! A
ma grande surprise, d’ailleurs, j’avais découvert que les exemplaires de mon
abonnement à PNPA étaient empilés sur le bureau du responsable de la BMM.
J’aurais pu m’en douter puisque, un an auparavant, j’avais été sommé de cesser
tout contact avec l’écrivain rebelle. Denis Ekani, alors secrétaire d’Etat à la
sécurité intérieure m’avais écrit en ces termes : ‘j’ai l’honneur de vous faire
connaître que cette revue [PNPA] a été interdite sur l’ensemble du territoire de
la République du Cameroun par l’arrêté n0 293/A/MINAT/DAP/SDLP du 19
décembre 1985’. (Kom 2003 59)60
s’énoncer sous le signe de l’espérance, que charrient aussi bien l’auteur que les instances
de production du livre pour que le public visé soit effectivement atteint. Mongo Beti a très
bien compris que l’émancipation d’un peuple passe par son habileté à s’informer par la
lecture. C’est dans ce sens qu’il faut peut-être comprendre l’engouement avec lequel il
s’est investi dans la promotion du livre au Cameroun à travers la Librairie des Peuples
59
Il s’agit d’une unité spéciale qui accueil les détenus politiques et tout autre personne soupçonnée de
dissidence (Kom 2003 59 note 2)
60
Ambroise Kom indique que l’essentiel de ses mésaventures avec le pouvoir Camerounais et sa police, du
fait de ses contacts avec Mongo Beti ont fait l’objet d’un dossier « Les tribulations d’un intellectuel
(bamiléké) » paru dans PNPA n0 55-56-57-58 : 131-147, Ibid.
61
Mongo Beti se justifie ainsi : « Je crois qu’il faut vraiment approfondir notre combat pour la liberté
d’expression. La liberté d’expression est un enjeu décisif chez nous. Plus le peuple est informé, plus le
système est faible. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai créé la librairie. C’est un petit pas. Mais il faut que les
gens s’habituent à lire. On a observé que les peuples asiatiques, quand ils ont commencé à se développer, se
sont mis à lire beaucoup. Un peuple qui ne lit pas ne peut pas se développer. C’est bien simple ». (Mongo
Beti parle 121)
98
nouveau à la pratique du témoignage pour laquelle l’auteur s’est investi toute sa carrière
aspirations. Or, au cours d’un demi-siècle de présence sur la scène littéraire, ses
préoccupations se sont ajustées aux aspirations changeantes des peuples.62 Aux luttes
libertés. En outre, entre un regard de proximité d’après exil et une écriture à distance, il y
a tout de même un pas que l’œuvre étudiée ici franchit par la mise en texte du vécu de
l’auteur. C’est donc dans le cadre de cette vision du « dedans » sur les réalités d’une
Afrique qui a changé, qu’il convient de situer ma préoccupation dans le présent chapitre.
quelques problèmes au regard de l’antinomie existant entre les deux termes : littérature et
réalité. Car la littérature peut-elle à proprement parler révéler le réel ? Que dire de la
dimension créatrice de l’œuvre, qui implique que l’écrivain opère des choix esthétiques et
bon ton d’en soumettre la définition à une correspondance à l’événement ? Et que dire de
62
Bernard Mouralis avait déjà observé l’adaptation perpétuelle de la perception de Mongo Beti en fonction du
contexte historique et social dans lequel se déroule l’action des différents romans (dans Kom 1993 26).
99
Bien qu’il se soit développé un grand intérêt pour la littérature de témoignage dans
le champ littéraire africain, l’élaboration théorique de ce concept n’a pas suivi pour
phénomène dans l’œuvre ici prise en compte, seront empruntés aux contributions de
témoignage sous ses diverses facettes, cet ouvrage collectif édité par Carole Dornier et
Renaud Dulong, est la publication des actes d’un colloque qui s’est tenu à Caen en 2004
sur le sujet. La pertinence d’une telle étude sur la lecture d’un texte relevant du champ
littéraire africain se justifie pour plusieurs raisons. D’abord, les différentes contributions
s’appuient prioritairement sur des textes issus de différentes catastrophes qu’a connues le
XXe siècle. Non seulement la littérature africaine est fille de ce siècle, mais en plus, son
émergence et son évolution se sont faites au rythme des « catastrophes » qu’a connu
l’Afrique à divers moments de son histoire. En outre, la question du génocide (la Shoah
collectif, n’est pas un thème étranger au champ littéraire africain qui a vu, ces quinze
dernières années, une prolifération de titres constituant des témoignages sur le massacre
interethnique entre Hutus et Tutsis survenu au Rwanda entre avril à juillet 1994. Cet
événement est d’ailleurs présent dans L’Esthétique du témoignage à travers l’étude menée
par Denise Schröpfer ayant pour support Rwanda 94, spectacle de la compagnie belge du
63
Denise Schröpfer. « La ‘comparution’ dans le théâtre contemporain : entre singularité et choralité ».
L’Esthétique du témoignage p. 333-347. D'après Paul Kerstens, « Rwanda 94 is a large scale theatre
production of five hours (its original version was six hours long) blending facts, fiction and music of the
100
ne fasse pas une référence directe au génocide, les œuvres qui lui succèdent y renvoient
de manière répétitive, même si l’auteur affirme plus tard que ce phénomène historique n’a
dans les littératures africaines. Patrice Nganang soutient à ce propos qu’ : « […] on ne
peut pas agir, écrire, imaginer ou même penser en Afrique aujourd’hui comme si le
renchérir : « au Rwanda, j’ai senti une rupture. Même mon propre discours était cassé »
(cité par Gasengayire 2006 8). Ces différents points de vue suggèrent que l’on considère
historique dramatique, et tout ce qui rentre en droite ligne de ce qu’il est aujourd’hui
du continent noir. La richesse des stratégies littéraires mobilisées par les auteurs, amène
de manière inévitable à pencher pour cette idée de rupture. C’est dans cette perspective
Belgian company Groupov. It is a collective work, and the first idea to start a work on the genocide came in
April 1995. A first, provisional version was presented at the Festival d’Avignon in 1999, but its real première
was in March 2000 in Liège (2006 non paginé).
101
thème du génocide des Tutsi » (Gasengayire 4). Dénommé « Rwanda : Écrire par devoir
Waberi dont les œuvres respectives, Murambi, le livre des ossements (2000) et Moisson
historique.
rendre compte de l’événement, comme l’atteste la réflexion suivante faite par Waberi
dans la préface de son roman. Rejoignant les propos de « Paul Celan, poète roumain de
langue allemande qui se demandait après la Seconde Guerre Mondiale : comment écrire
après Auschwitz ? » (Waberi 13), Waberi émet cette réflexion sur son propre témoignage
à propos du Rwanda : « ce livre n’a pas la prétention d’expliquer quoi que ce soit, la
Waberi alerte sur la dimension fictive de son œuvre, avec ce que cela comporte de
subjectif et de choix esthétiques, alors même que le sous-titre indique qu’il s’agit de «
Dès lors, il ne s’agit pas de considérer l’œuvre littéraire comme moyen d’accès à la
réalité mais plutôt comme un produit du langage dans lequel interviennent la subjectivité
démarche qui éclairera mon analyse de L’Histoire du fou, œuvre qui s’inspire de l’époque
des mouvements sociopolitiques en vue de la démocratie, sans pour autant cesser d’être
une œuvre de création et en tant que telle, mobilise des stratégies particulières. L’analyse
qui sera ici menée s’appuiera principalement sur cette œuvre en tenant compte, lorsque
cela s’avèrera nécessaire des autres œuvres post-retour d’exil pour des besoins
d’ébranler les certitudes, ce qui suppose, soit l’insatisfaction devant un discours existant,
soit le soupçon envers une vérité jugée partielle. Mais dans les deux cas de figure, il s’agit
de pointer les distorsions du discours et de mettre à nu une vérité dissimulée. C’est dire
que le témoin est soit possesseur, soit quêteur d’un savoir alternatif à celui largement
répandu, et que l’œuvre littéraire est le véhicule qu’il utilise pour diffuser ce savoir. Quel
révolte violente [de ses promoteurs] contre l’indifférence et la passivité générales dans
lequel a été perpétré le massacre interethnique entre Hutus et Tutsis […] et contre les
103
discours des médias qui présentaient le génocide comme une guerre tribale purement
Dornier & Dulong 334). Le soupçon de l’inadéquation de ce discours avec la réalité avait
ainsi motivé les promoteurs du groupe théâtral, à entreprendre un travail d’enquête auprès
des ethnologues, des historiens, des journalistes, des survivants et des témoins afin
première œuvre de fiction post-retour d’exil, qui est née d’une insatisfaction devant un
L’auteur manifeste ainsi sa contrariété par rapport aux thèses émises sur l’Afrique
de la vie littéraire et artistique parisienne, devient pour ainsi dire le lieu de la construction
est des plus déplorables. Mais il faut surtout y voir la critique de l’intellectualisme, de la
discours passe par la clarification de ses propres intentions lorsqu’il fait dire à son
narrateur que :
Sans les événements racontés ici, véritable révolution pour la République qu’ils
dotèrent enfin d’une presse plus audacieuse que libre, les divagations d’école
venues de l’extérieur auraient poursuivi leurs ravages imperturbables. Et d’avoir
104
enfin dévoilé le mal africain trop longtemps dissimulé aux nations du monde
n’est pas le moindre mérite des hommes et des femmes qui se rencontreront
dans cette chronique, eux qui, au départ étaient si frustres, si timorés, si démunis
de tout, qui pourtant créèrent de toutes pièces ce que les idéologues impénitents,
étrangers au continent mais plus péremptoires que jamais, ne tarderaient pas à
nommer, dans leur langage fait de niaiseries pompeuses processus de
démocratisation. (HF 17)
l’inédit, à se distancier des conventions discursives établies qui font des revendications
conduire le pays à la démocratie. Mongo Beti montre justement dans son œuvre qu’il
n’en est rien au regard du renforcement du dispositif de répression qui a résulté du sursaut
partir de la fin des années quatre-vingt, moment au cours duquel le pays éprouve des
roman se donne à lire comme le récit de l’ébranlement des repères des dirigeants jadis
seuls maîtres du jeu politique, pris de panique devant la montée des revendications
populaires visant à arracher les libertés qui leur étaient jusque-là interdites. L’ouvrage fait
105
état d’un climat politique dans lequel, la soumission totale du peuple aux dirigeants
successifs a cédé place à des revendications de toutes sortes contre le pouvoir et ses
appareils. Cette irruption du peuple sur la scène politique et ses prises de position
indociles viennent remettre en cause la concentration exclusive du pouvoir entre les mains
nanti d’une abondante progéniture, Mongo Beti illustre l’impossibilité d’une issue
la malédiction inaugurale renvoyant ici à l’indépendance qui représente pour Mongo Beti
rupture avec l’essai post-retour d’exil analysé plus haut, ce qui confirme l’hypothèse du
l’histoire récente pour en comprendre les nuances. C’est ainsi que l’histoire est présentée
revenu dans son pays après un séjour prolongé en exil. Cependant, son entreprise se
contrôle strict sur les voies d’accès à l’information et où toute version officielle de
reconstitution des événements qui se sont déroulés va prendre appui aussi bien sur la
rumeur, les déclarations de témoins que sur ses observations personnelles. A travers la
mémoire des témoins et des témoins des témoins (au second degré), ainsi que sur la base
Au cours des années soixante, en effet, alors qu’il était encore un jeune homme
vigoureux, Zoaételeu fut victime d’une accusation abusive faisant de lui « le maillon
lesquels le chef de l’Etat, porté à bout de bras par l’ancienne métropole, venait d’engager
une guerre sans merci » (HF 14). Jugé et condamné, il fut incarcéré dans une prison
politique tenue secrète des membres de sa famille, loin de son terroir d’origine. Lorsqu’il
reparut dans le village après six années de détention pendant lesquelles il fut victime de
Ses bras autrefois musculeux, aussi volumineux et massifs que le tronc d’un
jeune bananier, s’étaient desséchés; le gras jadis charnu et veineux de ses
mollets avait fondu, s’était comme chiffonné. Ce n’était plus vraiment qu’un
vieillard cachexique (sic) auquel une fracture de la colonne vertébrale,
consécutive aux cruels traitements du bagne, donnait un pas déréglé et un port
déjeté, comme asymétrique. (HF 15)
travail […] formulant sur l’existence des propos sereins qui lui donnaient l’image d’un
sage » (HF 15-16). Le corps du témoin rescapé devient ainsi le site même du témoignage.
Un jour, alors que Narcisse, son fils préféré, séjourne dans sa famille en compagnie d’un
107
ami de « son espèce, citadin sans profession définie » (HF 22), le village fut témoin d’une
uniforme. Offusqués de cette intrusion inopinée, les citadins entreprirent de rappeler leurs
droits aux représentants de « l’ordre », ce qui dégénéra en une rixe violente pendant
laquelle les alguazils mirent en pratique « leur science de la torture des foules
fut de taille, initiée par le patriarche lui-même. Les deux citadins profitèrent de la
circonstance pour s’emparer de l’arsenal militaire des alguazils, lequel butin fut vendu au
noir en ville.
Ce sursaut combatif est d’autant spectaculaire qu’il provient d’une population dont
[...] Cela paraît à peine croyable, si l’on veut bien songer à l’époque de ces
événements, alors que la terreur du dictateur chef de l’Etat avait pétrifié les
populations. Le patriarche marcha droit sur l’homme en uniforme qui avait osé
souffleter sa petite-fille et, sans hésiter, le souffleta à son tour à plusieurs
reprises [...] Alors, ils remirent sur leur jeep les hommes du dictateur chef de
l’Etat, désarmés, méconnaissables, les visages tuméfiés, les uniformes en
lambeaux, victimes à leur tour sans défense, livrés aux outrages de la foule. (HF
24-25)
puisque son principal orchestrateur ne résiste pas longtemps avant de rallier l’idéologie de
oblique, sinueux et progressif » (HF 28), mise en place par le Colonel de la garnison,
nombreuses boissons alcoolisées sont autant de biens qu’il reçoit de la part du colonel—
va naître entre les deux hommes au point où le patriarche deviendra plutôt l’objet
d’admiration de son supposé bourreau. Leur relation se transforme alors en une profonde
amitié.
l’affaire lui coûte la vie. Il sera assassiné sur la place publique, et Zoaételeu, accusé de
complicité avec l’homme déchu, arrêté et jugé devant un tribunal militaire. C’est à
l’occasion de son procès que s’illustre une autre forme de défi contre le pouvoir. Celui-ci
est le fait d’un personnage qui, du début à la fin du récit, ne sera présenté qu’en fonction
de son personnage social: « l’avocat », fonction qui révèle de manière anticipée le rôle qui
sera le sien tout au long du récit. Recruté par Narcisse sur recommandation d’un ami
installé en Métropole, pour défendre son père détenu, ce personnage s’illustre par sa
capacité à braver les forces du pouvoir par ses talents d’orateur : « [ses] invectives
cinglaient cruellement les juges militaires sans compter la dérision à laquelle les livrait
son éloquence de feu » (HF 92). Les compétences qu’il possède le prédisposent à de tels
151), « brillant, courageux mais aussi hardi, arrogant et insolent » (HF 92-93) ; « le jeune
juriste latinisant » (HF 143) ; « met le procureur au défit, chose inédite dans l’histoire de
109
la carrière brève cependant du procureur » (HF 90-91). L’avocat est aussi un homme de
principes, sans couleur politique, qui « exécrait les dictateurs et tout ce qui les lui
rappelait » (HF 183), meilleurs atouts pour lui permettre d’avoir de l’ascendant sur ses
adversaires. Son courage le propulse au devant de l’actualité si bien qu’ « Il ne fut plus
question, dans l’opinion publique que du brillant et courageux jeune homme dont les
invectives cinglaient cruellement les juges militaires sans compter la dérision à laquelle
Son audace et son effronterie oratoire ne permettent cependant pas à son client de
recouvrer la liberté. Condamné à mort, il est écroué dans les geôles du dictateur. La
disproportion entre le crime dont il est accusé et le châtiment qui lui est promis atteste de
l’incohérence du système établi. Sa libération se fera de manière inattendue alors que son
sort semblait à jamais scellé, ce qui ne s’explique pas de façon logique. Au lieu
supplice va se découvrir une filiation avec le patriarche, et ainsi, faire jouer la fibre tribale
médiatisé. L’hélicoptère présidentiel affrété pour son transport lors de son retour au
village est cependant loin d’être un acte de magnanimité puisqu’il participe de la même
stratégie consistant à exposer le vieillard aux conséquences que peuvent entraîner ce que
retournement inattendu de la situation qui va précipiter sur le chef de l’Etat les foudres de
nécessité de composer avec le vieillard. Invoquant la solidarité tribale à laquelle les deux
hommes appartiennent, l’homme politique fait de Zoaételeu son conseiller et a pour lui
qualifie ce geste d’ « entrisme », qui, selon lui, ne constitue pas une voie de libération
(2000 229). L’intégration des services gouvernementaux par les membres de la famille de
Zoaételeu, y compris les moins lettrés, en est un témoignage. Le commentaire qu’en fait
Les fils du patriarche, Zoaétoa en tête, étaient tombés dans le piège du dictateur,
et le vieux Zoaételeu avait été impuissant à les détourner de la tentation de
l’argent facile et abondant. Ces hommes simples avaient menés jusque-là une
existence somnolente qu’un œil mal exercé eût pu croire réglée par le dédain
des jouissances. Ce n’était que la reptation d’esprits peu imaginatifs. (HF 174)
L’adhésion à l’idéologie gouvernante par ces hommes qui avaient pourtant donné
petite amie Jeanne sont des prototypes d’une jeunesse profiteuse et scélérate.
changement, cette mise en scène dans L’Histoire du fou est porteuse de germes d’une
nouvelle jeunesse insouciante qui peuplera désormais les œuvres post-retour d’exil de
Mongo Beti et dont la caractéristique principale est le goût extrême à la facilité et une
préoccupation pour leur promotion personnelle. L’histoire se dénoue aussi sur une note
pessimiste : la mort de l’avocat et de Narcisse, tués tous les deux par Zoaétoa—frère aîné
111
Ces paroles, dignes d’un oracle, sont pourtant susceptibles d’éveiller quelque
suspicion, d’abord en raison des antécédents du personnage qui les profère. Non
narrateur, mais en plus, sa propension à l’usage excessif du latin, était de nature à rendre
déconnecté de son audience du fait de son intellectualisme excessif, ce qui rend plausible
64
Les traductions latines sont celles de Dassi dans son article intitulé « Le Statut problématique du latin dans
la littérature africaine » (2003).
112
Agbaw—en suggérant que l’on considère ce personnage « comme l’un des fous de la
En plus, il s’agit d’un personnage connu pour son inclination à émettre des
compatriotes » (HF 170), ce qui lui a souvent valu le sobriquet du « nouveau cassandre »
(HF 169), c’est-à-dire prophète de mauvaises augures. Dès lors, n’est-il pas de bon ton de
» ? Ce d’autant plus qu’à la page suivant immédiatement l’extrait cité ci haut, il constatait
non sans sarcasme au sujet des chefs de partis d’opposition : « ut barbaris moris, fremitu
cantuque et clamoribus dissonis » [Autant leur âme est vive et prompte à entreprendre des
guerres, autant leur esprit est mou et très peu fermé quand il faut supposer le malheur]
(HF 204). Comment dès lors comprendre le sens de son exhortation à la persévérance
alors qu’il vient d’établir la versatilité de ses concitoyens ? Dans ce cas, l’usage du terme
« héros » dans son discours prête à équivoque. A qui renvoie-t-il par ce terme, puisqu’il
n’est question dans l’œuvre, ni de combat soutenu contre l’ordre régnant, encore moins de
personnage qui soit digne d’être appelé « héros » ? Est-il possible d’espérer le
couronnement d’un combat qui n’en est qu’au stade de velléité et qui ne bénéficie pas
l’incertitude, ce qui confirme l’hypothèse de la projection, par l’auteur, d’un horizon qui
113
Djiffack qui voyait dans le discours de l’avocat un possible optimisme (2000 228).
libération qu’on avait crue plus imminente. Sa proximité apparente—six ans à peu près si
accentuer le questionnement sur sa réalisation. Si l’on sortait un tant soit peu du cadre
littéraire pour établir un rapport entre celui que l’auteur appelle affectueusement le «
convocation. Ceci d’autant plus que l’emblème qu’il représente, sa détermination pour la
cause historique sud-africaine, ainsi que l’héroïsme qu’on lui connaît, n’ont pas leur
pareil dans L’Histoire du fou qui est plutôt dominée par des personnages velléitaires et
par la mobilisation d’une métaphore visant à mettre en exergue les stratégies auxquelles
l’instance gouvernante a recours pour contrer les velléités d’indocilité afin de regagner
son emprise sur ses administrés. L’affirmation suivante en est une parfaite illustration :
[...] Au fil des décennies, le ruisseau s’est enflé des amertumes accumulées des
citadins, des impatiences torrentielles des générations, de la poussée impétueuse
des ambitions frustrées. Un beau matin alors que dormaient les experts repus
dans le lit douillet de leur irresponsabilité, le déluge du temps a accompli son
œuvre et le fleuve a sailli de son lit pour débouler vers l’océan.
114
Quand une brèche se creuse dans le béton de la digue, ses conseillers adjurent le
chef de l’Etat d’y accumuler toutes les ressources de guerre, finances, hommes
et matériel. Et étouffer les monstrueux glouglous comme on étrangle un
voyageur innocent. Quand la turbulence des flots commence à projeter des
trombes par-dessus la muraille, on persuade le chef de l’Etat de la rehausser,
quoi qu’il lui en coûte. Et il fait dresser sur le mur du barrage un mur de même
hauteur, mais ayant deux fois son épaisseur. (HF 189-190)
L’intertextualité biblique est très présente dans cet extrait, ce qui rend pertinente une
comparaison entre le déluge qui se déferle sur le pays ici mis en scène et celui que Dieu
envoya pour anéantir l’humanité en proie aux perversions humaines. Seuls échappèrent
Noé et sa famille, protégés par l’arche que Dieu lui avait ordonné d’ériger (Genèse 6, 7 &
8). La parenté de l’extrait cité plus haut avec la Genèse se confirme par la prédominance
de la métaphore aquatique, dans ses aspects les plus divers, à laquelle renvoient les
mugissement des flots ». Cependant, contrairement au succès du déluge divin qui parvint
à mettre effectivement fin aux impiétés humaines, celui de L’Histoire du fou déstabilise
l’ordre régnant sans toutefois l’anéantir, ce qui souligne sa distance critique. La défiance
de l’ordre face au déluge est en effet due au soutien et à la protection dont il bénéficie de
dans les pays d’Afrique francophone. Cependant, le voile du silence qui recouvre les
réalités faute d’information publique à leur sujet, concourt à les maintenir davantage
méconnus du public.
Dans L’Histoire du fou, les luttes politiques prennent des formes diverses mais
travers des stratégies plus implicites, et toutes aussi dirigées vers la quête des libertés.
L’efficacité du travail de sape mené par les journalistes à travers la presse clandestine ou
de la persistance du même :
Rien ne basculait vraiment, tout tournait en rond, mais semblait frapper d’une
immobilité nauséabonde. C’était plutôt comme la noyade d’un de ces monstres
sournois qu’on dit qu’on dit avoir vécu dans la préhistoire : la tête sous l’eau, il
n’échappait à l’asphyxie qu’en barbotant avec fureur, n’émergeait des flots que
pour s’y affaisser mollement… (HF 191)
C’est encore dans le registre biblique que Mongo Beti trouve des images pour
justifier l’immutabilité du système. Le contraste établi ici entre les événements ayant
cours dans son pays d’origine et l’apocalypse, c’est-à-dire la fin des temps caractérisés
116
permanence de l’ordre régnant en dépit des efforts portés contre lui. Les images renvoient
ici à un temps inchangé. A preuve, l’œuvre se termine par une situation dans laquelle les
journalistes de la presse privée ont désormais pignon sur rue, le Prince étant plus
Cependant, l’auteur insiste sur le fait que cet apparent succès ne découle pas de la
relève moins des luttes souterraines dirigées contre elles que de ses propres contradictions
internes :
Voilà donc à l’agonie l’ogre qui, pendant trente ans, avait craché sur nous tant
de souffrances ! Car personne ne doutait que ce fut l’agonie si longtemps
guettée du régime despotique installée ici par l’ancienne métropole en 1960,
tenue à bout de bras par elle, aujourd’hui vaincu moins par la vaillance de ses
ennemis que par la logique enfin dévoilée de sa nature d’enfant non viable,
pareil aux bébés hydrocéphales... (HF 191-192)
Cette descente aux enfers du régime politique se conjugue avec la mise en question
mises en place par le peuple et par conséquent le caractère hypothétique de toute issue
erronée » (HF 210) tournée vers l’éloge de sa tribu, il n’est pas investi de compétences
démocratie tant souhaitée par le peuple. Narcisse, son fils préféré, ainsi que sa petite amie
117
Jeanne sont des prototypes d’une jeunesse désillusionnée par trois décennies de luttes
infructueuses pour l’émancipation du pays. Leur duplicité est révélatrice de leur manque
d’héroïsme.
l’opposition sont légalisés sans que l’opportunité ne leur soit donnée d’exercer librement
leurs droits. Dès lors, il ne s’agit pas d’un acte volontairement engagé dans un processus
Le chef de l’Etat décréta du bout des lèvres, la liberté des partis et de la presse.
Dans les faits, il était en proie à la panique, et reprenait de la main gauche ce
qu’il était contraint de céder de la main droite. Les partis se formèrent, furent
reconnus, mais ne purent tenir des réunions publiques, ni manifester sans risque
dans la rue, le gouvernement inventant chaque fois un nouveau prétexte pour les
museler. (HF 179)
Il n’est pas ici question de démocratie, encore moins de signes démontrant que le
pays est engagé dans un tel processus puisqu’il y règne toujours une absence de liberté
des citoyens. Ceux-ci assistent, tous les jours, au bafouage de leurs libertés élémentaires
par la police, moyen efficace utilisé par le pouvoir pour instaurer l’ordre. Les populations
subissent les violences les plus abjectes. Les paisibles citoyens sont interpellés et
incarcérés pour des motifs non élucidés et séjournent au cachot jusqu’à ce que le prince
daigne clarifier leur sort. Le cas du patriarche Zoaételeu, interpellé par l’armée
La République dont il est question dans l’œuvre de Mongo Beti n’est pas présentée
contrôle de sa propre gestion. Cette instance dominatrice a maintenu son autorité en dépit
de la proclamation d’indépendance de ladite République le 1er janvier 1960. Elle use des
ressources naturelles du pays selon sa guise, fait et défait les équipes successives :
Une des preuves les plus plausibles de cette situation c’est que les chefs d’Etat, qui
plan de la nomination, la narration leur dénie toute identité en les introduisant comme des
personnages réduits à leur seul titre, « le chef de l’Etat ». Ce sont de simples pantins,
chargées de leur dicter la conduite à tenir. Leur succession à la tête de la nation est en fait
une démultiplication du même. Cette absence d’identité leur confère un statut de nonêtre,
impropres à l’initiative, ce qui les conforte dans leur position de Zombis, de sosies, de
Le pouvoir est centralisé entre les mains de chefs d’Etat successifs qui, en dépit de
leurs mandats éphémères, brillent par leur identité. La figure du chef d’Etat telle qu’elle
transparaît de l’œuvre est celle d’un homme énigmatique, peu imaginatif (93), « peu au
fait des aléas d’une procédure » (92), « le premier des malfaiteurs » (98). Le destin
politique du pays dont il est question dans L’Histoire du fou est détenu par une clique de
119
politiciens sans envergure, sans compétence et sans scrupule, dont la seule mission à la
tête de la nation est de se renflouer les poches, de bâtir des villas somptueuses pour
euxmêmes ainsi que leur famille, d’entretenir leurs concubines multiples. Ils pillent
l’économie nationale pour renflouer les caisses des banques occidentales, sans se soucier
C’est un pays qui fonctionne tel qu’au règne du parti unique en dépit du discours qui
voudrait faire croire que le paysage politique est désormais multipartiste. A preuve, le
laxistes, sans qu’on ne ressente les effets de leur présence sur le terrain politique. Leur
absence dans la diégèse est, sans aucun doute, le signe même de leur inefficacité sur le
terrain. Comme l’élite locale, les représentants des partis d’opposition font de la
figuration sur l’échiquier politique national. Ils sont souvent enclins à la compromission
peutêtre trop intelligent, car il devait se révéler comme un virtuose du double jeu,
négociant sa collaboration avec le dictateur en même temps qu’il éructait ses diatribes et
renvoie à une réalité double, à savoir, l’idée de justice, d’une part et l’institution judiciaire
d’autre part. Sur le plan conceptuel, la justice est perçue d'un point de vue moral et définie
comme le fait de donner à chacun ce qui lui revient. Mais la justice est aussi une
120
justice est une autorité plus ou moins indépendante dont le rôle est de veiller à
l'application des lois. Le tribunal est un lieu où est rendue la justice. C'est là que les
personnes en conflit viennent chercher la justice et celles qui n'ont pas respecté la loi sont
jugées.
L’Histoire du fou, que ce soit au niveau individuel ou au niveau social. Dans le texte, la
société est constituée de personnages qui sont loin d’incarner la vertu. Au premier rang de
ceux-ci se trouve le personnage de Narcisse, homme des coulisses (HF 43), personnalité
floue (HF 56), qui vit des passe-droits arrachés aux hommes hauts placés auprès de qui il
place ses petites amies. Il a appris à s’enrichir par l’importation frauduleuse avec
exemption de taxes douanières (HF 159). Tout ceci prouve bien qu’on a affaire à un
personnage qui se situe aux antipodes de ce que l’on peut appeler la probité.
Il en est de même des hommes faisant partie des cercles du pouvoir. On se souvient
de l’épisode au cours duquel les conseillers intimes du chef d’Etat sont convoqués de
toute urgence pour échafauder un plan pour attenter à la vie de Zoaételeu ou à celle de
l’un des siens. Ce plan diabolique, proposé par le psychologue et dénommé « tactique de
l’émotion fatale », s’explique comme suit : « Au lieu d’un accident sur la personne du
détenu, qui pourrait susciter des soupçons, pourquoi pas un accident sur l’un de ses
proches, qui serait un personnage anodin, dont la mort soudaine n’inspirerait de perplexité
Le cercle du pouvoir est aussi un univers corrompu où les dirigeants pillent les
banques et les caisses publiques et les exportent à l’étranger, « ils soustrayaient les
l’Etat dans la spiral de l’endettement extérieur » (HF 58). Ainsi, comme le chêne de la
demeure attendu. C’est cette réalité hallucinante qui génère une écriture qui emprunte les
Dans son ouvrage intitulé Mongo Beti : la quête de la liberté, André Djiffack,
affirmait que « l’écriture fantastique dans L’Histoire du fou souligne, sans nul doute, que
la réalité africaine dépasse la fiction tant sont incommensurables les hauts faits des
tyrannies délirantes » (Djiffack 2000 227). Djiffack poursuit son argumentation par le
commentaire suivant :
multiplient par leur retour sur scène, autant les scènes se répètent de façon
hallucinante. On parle ordinairement de ‘réalisme magique’ ou d’ ‘écriture
fantastique’ pour désigner ce genre où tout est hors de proportion. Les sujets, les
personnages, les perspectives, le rythme du récit et autres éléments romanesques
se conjuguent au gré des fantasmes de l’auteur. (Djiffack 2000 240)
la réalité africaine de l’intérieur par Mongo Beti produit une incidence sur sa vision
est-ce la réalité délictueuse de l’Afrique, observée à son retour d’exil, qui impose cette
approche à Mongo Beti ? Toujours est-il que le réalisme qui l’avait jusque-là caractérisé
1994 9). Cependant, la confusion que fait Djiffack entre réalisme magique et l’écriture
proximité conceptuelle qui se sont établis dans la distinction entre ces deux notions,
communs n’excluent pas des divergences du point de vue de leur mode narratif.
Djiffack soutient son propos par une citation de Tzvetan Todorov qui, dans son livre
fantastique implique donc non seulement l’existence d’un événement étrange, qui
provoque une hésitation chez le lecteur et le héros ; mais aussi une manière de lire qu’on
peut, pour l’instant définir négativement : elle ne doit être ni ‘poétique’, ni ‘allégorique’ »
(Todorov 1970 37 cité par Djiffack 240). La notion d’hésitation du lecteur, qui se situe au
123
perplexité dont il [le lecteur] à peine à se départir, même en cas de relecture » (241). Cette
focalisation de la définition du genre fantastique sur l’effet produit sur le lecteur comporte
quelques limites au regard de la variation qu’il pourrait y avoir dans la réception d’un
lecteur à l’autre. Un fait causant l’hésitation chez l’un pouvant laisser l’autre lecteur
Par ailleurs, l’existence d’un événement étrange dans l’œuvre, est un indice partagé
aussi bien par le fantastique que le réalisme magique, ce qui complexifie davantage la
distinction entre ces deux concepts. La définition de Todorov n’est donc pas limitée au
seul genre fantastique mais peut s’étendre au réalisme magique. Dans Réalisme magique
Chanady propose de définir le fantastique en tant que mode narratif, selon les
trois traits distinctifs suivants :
1) la présence dans le texte de deux niveaux différents de réalité—le naturel
et le surnaturel ;
2) l’antinomie irrésolue entre ces deux niveaux dans la narration ;
3) la réticence auctoriale, c’est-à-dire : ‘ la rétention délibérée d’information
et d’information sur le monde déconcertant de la fiction narrée’. (Chanady
cité par Scheel 2005 88)
présence simultanée de deux codes conflictuels dans le texte » (Scheel 89). L’Histoire du
fou donne à voir la coprésence de deux codes, l’un réaliste, l’autre, invraisemblable.
après un long séjour à l’étranger, il décrit sa rencontre avec la tragédie d’un peuple en
tenue d’Adam sous le regard amusé des passants, dans une métropole africaine paralysée
par la violence. Mongo Beti relatait déjà dans La France contre l’Afrique une anecdote
similaire, vécue par lui-même lors d’un de ses séjours au Cameroun : « un débile mental,
qui s’est improvisé agent de la circulation au milieu de l’hilarité des passants, gesticule
comme un pantin désarticulé à un carrefour avec force coup de sifflet » (FCA 58).
de l’œuvre. 65 On est ici loin du narrateur objectif « il » qui prend en charge la narration
revenant » (FCA 39) n’est pas la moindre preuve de sa complicité avec son auteur,
luimême nouvellement revenu au Cameroun après une longue absence, d’autres indices
en scène dans le récit, il affirme que l’ancienne métropole : « […] installa un dictateur
complaisant et lui fit endosser une guerre civile larvée. S’ensuivra pour les populations
une interminable période de souffrances et de larmes, qui n’est pas achevée au moment
où je trace ces lignes » (je souligne HF 13). Plus loin, il confie, au sujet de sa manière de
65
Si la pratique de l’écriture autobiographie n’est pas en soi une nouveauté puisque Mission terminée (1957)
est écrite sous une forme similaire, c’est surtout l’assomption de l’identité du « je » du discours avec l’auteur
qui constitue une marque d’innovation.
125
avant de rédiger cette chronique, j’avais réussi à me faire accepter dans une délégation
des amis de Narcisse, mort depuis peu » (je souligne HF 186). A la fin de l’œuvre, il
atteste à nouveau au sujet du personnage de l’avocat ce qui suit : « Sans savoir qu’il
livrait en quelque sorte son testament, il avait prononcé ces phrases extraordinaires […]
où j’ai moi-même cru trouver le titre de cette modeste chronique » (je souligne HF
205). Cette identité assumée du scripteur est interprétée par François Rastier comme une
des marques fondatrices du témoignage littéraire (dans Dornier et Dulong 160). Cet aveu
lecture et orientent la réception du texte. Car le fait que le lecteur sache que le narrateur
s’identifie avec l’auteur oriente d’une certaine manière une prédisposition de lecture.
en termes de « chronique » qui revient à plusieurs reprises dans l’œuvre (HF 17, 186,
littéraire, des détails factuels permettant d’établir que le pays anonyme d’Afrique
francophone mis en scène dans l’œuvre est bien le Cameroun des années quatre-vingt dix.
anglophone, libraire de son métier et honorablement lettré » (HF 207) qui correspond
126
point par point au portrait de personnage (John Fru Ndi cité plus haut) et la tentative
manquée du putsch d’avril 1984, sauf que dans l’œuvre, sa démultiplication à outrance
constitue une distance critique avec la réalité. Les détails de ce genre ne manquent pas
dans les autres œuvres, à savoir : « la fameuse fessée » administrée par les autorités du
pays aux représentants des partis de l’opposition (TSTA 70-71), le président qui s’est
Il faut toutefois préciser que la prétention à l’authenticité n’est pas une nouveauté
des romans post-retour d’exil. Déjà en 1956, Mongo Beti affirmait qu’il ne se trouvait ni
occasions, réitéré dans ses œuvres, son inclination pour une littérature s’inspirant de la
réalité comme le confirment les différents aveux d’objectivité clairement établis dans les
publiques qui constituent souvent une invitation à reconsidérer la frontière entre la réalité
et l’œuvre de fiction.67 Ces témoignages de Mongo Beti ne font aucun mystère sur le fait
que le continent noir et plus particulièrement le Cameroun sert de socle à son imaginaire
66
« Les Noirs dont grouille ce roman ont été saisis sur le vif. Et il n’est ici anecdote ni circonstance qui ne soit
rigoureusement authentique ni même contrôlable ».
67
Dans une interview qu’il accorde à Biakolo, Mongo Beti confie que l’interdiction de Main basse sur le
Cameroun à sa parution en 1972 devait le conduire à réinvestir le matériau historique ayant servi à
l’élaboration de l’essai, dans la conception des œuvres de fiction : « J’ai voulu mettre sous forme romanesque
toutes les idées que j’avais mises sous une forme d’essai, de pamphlet, dans Main basse sur le Cameroun.
Pourquoi ? Parce qu’en France il y a une tradition de ne pas saisir tout ce qui est romanesque, tout ce qui est
une œuvre d’art. Donc, j’ai trouvé là l’astuce pour dire sous une forme romanesque tout ce que j’avais déjà
dit et qui n’avait pas été autorisé dans le pamphlet. Par conséquent, il est certain que, dans ces deux livres et
dans la suite d’ailleurs, je témoigne sur la vérité de la décolonisation au Cameroun et en
Afrique, ce qui n’est pas ce qu’on dit d’habitude ». (Biakolo PNPA 10 1979 105)
127
auxquelles les œuvres font référence. André Ntonfo a reconnu en Mongo Beti celui qui a
le plus et le mieux exprimé les réalités de son pays (dans Kom 1993 39).
L’Histoire du fou va de pair avec sa disjonction d’avec l’objet de son discours68. Son
sur « son pays ». Son enquête s’apparente alors à un périple initiatique. L’acquisition de
déceler la vérité dans cet écheveau de voix discordantes marqué par l’incertitude et les
approximations qui caractérisent les discours des « témoins » interrogés par le narrateur
de L’Histoire du fou qui donnent chacun une version différente des faits. La
68
La narration porte moins sur l’histoire personnelle de l’instance narrative que sur la reconstitution d’une
histoire dont les détails lui échappent.
69
Le terme « Représentant » devrait être ici compris au sens de mandataire, de porte-parole.
128
omniscient du savoir et des circonstances ayant mené le pays à une telle faillite. Son
véracité de son témoignage. C’est un personnage en quête de vérité, qui se donne pour
mission de rassembler les pièces du puzzle que constitue l’histoire récente. Il justifie
d’ailleurs son entreprise en ces termes : « Il en va d’un peuple comme d’un ruisseau, fût-il
le plus chétif des torrents, on n’en a jamais fini de lui faire remonter son cours » (HF 13).
L’enquête qu’il mène trouve ainsi sa justification puisqu’elle lui permet de remonter le
cours de l’histoire pour s’informer sur l’origine de la déchéance. Pour se faire, il faudra se
mettre à l’écoute des témoins afin que ceux-ci lui dévoilent leur version des faits, ce qui
justifie la structure énonciative de l’œuvre selon le mode du discours rapporté que Cilas
(1999a).
Cependant la réalité issue de l’enquête tourne au cauchemar tant elle est loin du
gouvernent en fait un récit qui connaît de tels soubresauts qu’il serait difficile à expliquer
les raisons pour lesquelles dans L’Histoire du fou le vieux Zoaételeu est arrêté par un
gouvernement et consulté par un autre. Non seulement son arrestation n’a obéi à aucune
logique mais sa consultation par le nouveau pouvoir ainsi que les éloges divers et les
129
gâteries de toutes sortes dont il est l’objet sont incompréhensibles. L’inattendu c’est aussi
le retournement des situations apparemment résolues. Ainsi, alors que le chef de l’Etat
avait résolument décidé de mettre fin à la vie du patriarche, l’inattendu vient intervertir
les rôles. La naissance des quintuplés dans la famille du vieillard, pendant son séjour en
damnation de quiconque ose attenter à sa vie. Contre toute attente, c’est plutôt le bourreau
ci-devant chef d’Etat en personne qui subit les foudres du destin. Ainsi, alors qu’on
croyait le sort de Zoaételeu scellé par la condamnation à mort dont il est l’objet, les
[…]. C’est seulement en s’unissant cette nuit-là à une femme inconnue, comme
il lui arrivait quotidiennement, qu’il arrêta se décision (sic). Sa partenaire
éphémère lui parut singulièrement crispée, froide, en un mot impropre à l’acte
d’amour. Le chef d’Etat en fut si dépité qu’il préféra interrompre ses élans.
Comme la jeune femme s’était mise à sangloter, le chef d’Etat lui en demanda la
raison […].
Que le grivois devienne ainsi une composante de la gestion de la cité, traduit sans
aucun doute l’humour de l’auteur. Ce qui semble invraisemblable, c’est le fait que le
son bourreau. Ce fait étrange se complète justement par l’intrusion d’un élément magico
130
réaliste, à savoir, l’oracle que consulte le chef de l’Etat pour vérifier de la plausibilité des
administrent une injection à la fiancée de Narcisse, fils le plus aimé du patriarche, avec
pour intention de mettre fin à la vie du/des fœtus qu’elle porte en son sein, en prétextant
qu’il s’agit d’un philtre d’amour destiné à ramener à elle son fiancé. Pourtant, les mêmes
plusieurs enfants vivants plutôt que celle d’un mort-né est déjà à elle seule un fait
infligé par ces infirmières : « Elles lui firent avaler des comprimés et lui administrèrent
dans un camping-car, et procédèrent de même que la veille. […] ces femmes qui ne
doutaient pas d’avoir assassiné un fœtus […] prirent définitivement congé du village de
devait plus tard assister ébahi à la métamorphose des enfants nés de cette femme
miraculée qui apparurent d’abord comme des monstres avant de prendre progressivement
la forme humaine :
L’absurde devient de ce fait un moyen que l’auteur utilise pour rendre compte de
l’instabilité des certitudes quant à la situation politique prévalente. La narration des faits
étranges s’opère de façon tout à fait naturelle par un narrateur dont la fiabilité est déjà
minée par le manque d’assertivité de son discours. C’est cette attitude candide du
narrateur qui relate tout à fait naturellement les faits étranges, qui représente le trait
d’aucun doute comme on peut le voir à travers son usage du latin que Dassi considère
comme la marque de l’intellectualisme (Dassi 2003). Dans le cas ici traité, l’illogique
réside non seulement dans l’échec du plan diabolique mis sur pied par le gouvernement,
mais aussi dans le type d’enfants qui viennent à naître. La présence de ces éléments vient
temporelle. Phyllis Taoua relevait déjà le brouillage du temps chez Sony Labou Tansi
70
De l’avis d’Amaryll Chanady, « Le réalisme magique et le fantastique sont caractérisés par des codes
cohérents du naturel et du surnaturel […]. Alors que dans le fantastique, le surnaturel est perçu comme
problématique, puisqu’il est manifestement antinomique par rapport au cadre rationnel du texte, le surnaturel
dans le réalisme magique est accepté comme faisant partie de la réalité. Ce qui st antinomique au niveau de
la sémantique est résolue au niveau de la fiction. La réticence auctoriale joue un rôle essentiel dans chacun
de ces deux modes, mais elle assume une fonction différente dans les deux cas. Alors qu’elle crée une
atmosphère d’incertitude et de désorientation dans le fantastique, elle facilite l’acceptation de l’incongru dans
le réalisme magique. Dans le premier cas, elle rend le mystérieux encore plus inacceptable, dans l’autre, elle
intègre le surnaturel dans le code du naturel, qui doit redéfinir ses frontières (Cité par Scheel 90-91).
132
comme marque d’une nouvelle écriture du chaos africain (Taoua 2002 157). La
désillusion qui, chez Sony Labou Tansi engendre cette forme littéraire, est aussi présente
dans l’œuvre de Mongo Beti. Dans L’Histoire du fou, le passé interfère avec le présent
narrateur sur le passé. Les deux dimensions temporelles deviennent indissociables dans le
discours de L’Histoire du fou. Le passé et les événements qui ont structuré l’histoire se
renseigner sur les événements passés, mais aussi à la visite des sites où se sont déroulés
certains événements historiques. Son récit se constitue dès lors sous une forme qui
rattache les événements présents à leurs sources du passé. Mais il faut dire à ce sujet que
le narrateur établit bien une distinction entre les faits relevants de son expérience
l’attestent les expressions « sur le terrain et dans les faits », « dans le discours », « on m’a
dit que », « ils m’ont raconté que » dont on peut recenser plusieurs occurrences dans le
distinction entre faits et discours. C’est dans ce sens qu’il faut voir la structuration du
des informations collectées par l’investigation du narrateur n’obéit cependant pas à cette
même chronologie. La mise en récit ne laisse pas non plus percevoir l’ordre de succession
133
des faits relevant de son enquête puisque ceux-ci sont tous donnés dans leur antériorité,
lors par plusieurs « déformations temporelles, c’est-à-dire des infidélités à l’ordre des
elle qu’il faut toujours revenir, comme à la source de nos malheurs » (HF 13). Il faut
signaler l’ironie d’une telle formulation. La rétrospection a alors pour fonction de lier
compréhension de l’état actuel de la société. La forme du récit se prête bien à cette quête
narrateur. Mais sa propre représentation de son pays n’en fait pas un espace bienveillant.
Les villes sont devenues des « nécropoles » désertes et paralysées (HF 10) où fourmillent
des fous qui, faute d’asile psychiatrique, déambulent dans les rues (HF 9). Cette
description offre le tableau d’une désillusion. Il y règne une guerre de l’ombre qui
entraîne la mort des combattants de tous bords (HF 11). La suite du récit, constituera dès
temporalité puisque leur vie actuelle est entièrement conditionnée par leurs méfaits ou
leurs déconvenues passées. C’est le cas de Zoaételeu dans L’Histoire du fou et de Zam
dans Trop de soleil tue l’amour. Cadet d’une famille nombreuse, Zoaételeu fut, à la
guérilleros et fut jeté en prison où il demeura pendant six ans (HF 14). Plus que toute
134
autre chose, c’est son corps ou sa vie qui est le site où se manifeste l’interaction du passé
aussi présente dans Trop de soleil tue l’amour (1999) à travers Zam, personnage autour
duquel tourne une partie importante des péripéties du récit. Dans le roman, Mongo Beti
accable son personnage de malheurs sans fin comme on le verra plus loin.
rétrospective du récit. L’Histoire du fou s’ouvre sur la présentation d’un débile mental
déambulant en tenue d’Adam sous le regard amusé des passants. Avant que le lecteur
n’ait été informé de l’identité du personnage ainsi mis en scène, le narrateur passe
immédiatement à une explication des origines de cette folie et affirme : « En effet, le fou
a une histoire, d’autant plus déplorable que ce n’est pas vraiment son histoire, comme on
en jugera, mais l’histoire de son père, et, à vrai dire, l’histoire d’un peuple qui rêva
beaucoup, mais souffrit plus encore, l’histoire qui va être racontée ici » (HF 11). La folie
ne serait donc qu’une allégorie de l’infortune du peuple entier puisque le narrateur impute
l’origine de l’état morbide du fou aux générations ayant précédé sa venue au monde, ce
qui confirme davantage l’idée du pessimisme. Qui plus est, l’histoire des ascendants est
indissociable de celle des luttes d’émancipation coloniale, si bien que par une relation de
expliquer le présent.
135
Il faut cependant souligner que la notion de mémoire comporte ici une double
l’expérience d’exil. Dans un cas comme dans l’autre, le vécu se mêle de manière
indistincte à la mémoire et donne au récit une forme rétrospective. Ainsi, c’est dans le
discorde et le sang, trois malédictions dont le mariage maléfique allait infliger tragédie
sur tragédie à notre peuple » (HF 13). Cette convocation du passé comporte alors une
valeur justificative de l’état actuel de la société caractérisé par une dictature sanguinaire,
citer que quelques fléaux. Or, si tous les événements actuels s’expliquent uniquement par
la tragédie du passé, n’y a-t-il pas là un risque de tomber dans un déterminisme historique
qui exclut la responsabilité du sujet ? La génération actuelle n’a-t-elle pas une part de
responsabilité dans les malheurs qui l’accablent ? Zoaétoa—c’est ainsi que s’appelle le
Le récit de L’Histoire du fou est construit sous forme de flash back comme l’atteste
l’ouverture du roman par la fin de l’histoire. La rencontre brutale avec le débile mental
qui ouvre le récit ne trouve sa justification qu’à rebours, à mesure qu’on avance dans la
lecture de l’œuvre. L’incipit du roman devient de ce fait une évocation à l’avance d’un
événement qui, dans une séquence chronologique sans entorse, aurait constitué la
conclusion de l’histoire. Cette stratégie narrative permet, une fois que la fin de l’histoire
136
est connue, de faire un retour en arrière pour rattacher les événements présents à des faits
du témoignage. On constate tout d’abord une forte présence du ludique. Ainsi, c’est de la
manière suivante que le narrateur présente les membres du conseil de cabinet des chefs
d’institutions réunies autour du chef de l’Etat. Autour de celui-ci siègent des « conseillers
intimes » qui, non seulement frappent par leur incompétence, mais surtout, viennent tous
de la même famille que lui. Le narrateur le présente comme étant « son conseil de famille,
véritable nid de faucons prêchant la guerre en toute circonstance » (106). On peut citer : «
le ministre d’État sans portefeuille » (93), le jeune procureur frivole et désinvolte (101),
neveu du chef de l’Etat ; le vieux général illettré, président du tribunal (104), le jeune
capitaine contestataire (104), le père de la plus jeune concubine du chef de l’Etat (p.107)
deuxième mari de l’unique tante maternelle du chef de l’Etat, se disant par ailleurs
titulaire d’un DEA de psychologie appliquée de la faculté de Rouen et, malgré son âge
aîné du chef de l’Etat ; il n’avait aucune qualité hormis celle de bachelier, section A (avec
une seule langue vivante) –encore avait-il fallu, pour qu’il décrochât enfin ce parchemin
137
plaisait beaucoup là-bas, pour le produire devant un jury national dont tous les membres
avaient dîné la veille dans la salle à manger d’apparat du palais paternel » ( 111). Il s’agit
en clair d’un népotisme qui se targue d’être une démocratie. C’est un univers où la
consanguinité passe avant toute chose. La succession des chefs d’Etat à un rythme effréné
Cette distanciation se manifeste par la mise en texte d’une écriture qui mobilise les traits
lors de la narration de faits hors du commun. Bien que l’exposition des faits historiques à
mesure où elle lie leur origine à l’histoire—on peut cependant percevoir l’intrusion de ces
désillusion qui prend corps et va animer les prises de position littéraires ultérieures de
Mongo Beti. Ce roman représente ainsi un pas initial dans l’expression d’un malaise qui
s’en ira croissant à mesure que Mongo Beti s’imprègne des réalités de l’Afrique
postcoloniale.
138
CHAPITRE III
TROP DE SOLEIL TUE L’AMOUR OU L’ENGAGEMENT
LITTERAIRE A L’EPREUVE DU REEL
sa retraite de la fonction publique française, s’inscrit, au même titre que bon nombre
de l’Afrique. Plutôt que de demeurer en France où il aurait pu mener une retraite paisible,
décision de s’établir dans un pays dont les mœurs lui étaient désormais peu familières, du
fait de sa longue absence, est motivée par sa détermination à s’investir pour le bien être
des siens.71 L’ouverture de la Librairie des Peuples noirs à Yaoundé s’inscrit dans cette
perspective puisqu’elle constitue un puissant moyen d’éducation des lettrés sur ce qui se
passe dans le monde. A travers elle, le public Camerounais peut avoir accès aussi bien
aux ouvrages de Mongo Beti qui, jadis frappés de censure n’étaient pas diffusés sur place,
qu’à bon nombre d’autres livres publiés à l’étranger et jusque-là inconnus du public.
« 5000 livres sur 300 mètres carrés dans un pays où le prix d’un livre équivaut au Smic »
(Ela 2001).
Cette reconversion dans le métier de libraire en dépit du coût élevé du livre sous les
contribuer à l’épanouissement de ses semblables.72 Son retour est ainsi l’occasion d’une
mise en pratique des idées qui, à partir de l’exil, lui avaient quelque fois valu l’accusation
de « télé engagement » par certains de ses congénères (Mbock cité par Bissek 29). Son
71
Mongo Beti affirmait à son retour d’exil : « je suis venu pour joindre mon geste à ceux de la jeunesse
journaliste et des jeunes écrivains comme Monga qui luttent contre la censure et je me disais, compte tenu de
mon expérience dans ce domaine-là, car victime de la censure en 1972, que malgré tout on acquiert de la
solidité, de l’expérience à force d’être victime de la censure. Puis, je me dis : je vais leur proposer des idées
nouvelles pour lutter contre ce gouvernement qui censure et, ces idées, je vais les proposer au fur et à mesure
de mon séjour au Cameroun » (In Bissek 92).
72
Mongo Beti est tour à tour exploitant forestier, agriculteur (de tomates, de bananiers plantains, de maïs, de
soja), éleveur de porcs, tenancier d’un petit commerce (épicerie à Akométam son village natal), auxquels il
faut ajouter sa fonction de tribun (Kom 2002 17).
140
militantisme dépasse pour ainsi dire le cadre du discours, même si celui-ci en constitue
celles du « pays mythique »74 pour lequel il nourrissait de grands projets pendant l’exil et
ailleurs, ceux pour qui il s’engage ne semblent pas toujours conscients des enjeux d’un tel
parution de Trop de soleil tue l’amour, l’écrivain rebelle établit le déficit d’engagement
des Camerounais en ces termes : « [...] Je ne reconnais plus les Camerounais actuels ; ils
sont mous, nonchalants, ils ne sont pas à l’image des Camerounais que j’ai connus quand
j’étais adolescent » (In Mongo-Mboussa 1999 90). La déception qui caractérise cette
affirmation intervenue cinq ans après son installation au Cameroun, est représentative de
la nouvelle vision qu’il a désormais de ses congénères. Son constat s’accompagne d’un
regard rétrospectif et nostalgique, celui des luttes de libération coloniale qu’il a toujours
que c’est cette apologie de l’héroïsme qui avait insufflé à sa théorie d’engagement une
73
Il ne saurait être ici question de prétendre à un inventaire exhaustif des occupations et des entraves
rencontrées par un homme aussi débordant d’énergie et aussi dévoué à l’épanouissement de son peuple
qu’était Mongo Beti au cours de la dernière décennie de sa vie. Des travaux importants ont été consacrés à
ce sujet, tels que l’interview de Mongo Beti réalisée par Ambroise Kom intitulée Mongo Beti parle (2002) et
Philippe Bissek, Mongo Beti au Cameroun : 1991-2001 (2006). On s’en tiendra à l’évocation de quelques
aspects de son expérience camerounaise pouvant permettre d’introduire l’analyse des implications de celle-
ci sur son écriture littéraire.
74
Dans son introduction à Mongo Beti parle, Ambroise Kom désigne ainsi le Cameroun tel qu’imaginé par
Mongo Beti ou raconté par d’autres pendant son exil (2002 18)
141
a modifié ses vues. Comment l’engagement de Mongo Beti s’ajuste-t-il pour rendre
compte des nouvelles réalités africaines qui ne s’expriment plus nécessairement en termes
ceux rencontrés dans les œuvres d’auteurs chez qui le désenchantement postindépendance
Telles sont les questions qui orienteront l’analyse de Trop de soleil tue l’amour dans le
présent chapitre.
d’indépendance d’Algérie avait inspiré les prises de position de Frantz Fanon en faveur
du soutien de la violence dans les luttes du Front de Libération Nationale (FLN) contre le
pouvoir colonial français, il y avait, ailleurs, des exemples tels que les mouvements du
chargé d'effectuer des actions de sabotage contre le régime apartheid en Afrique du Sud -,
Nyobé, Che Guevara, Fidèle Castro, et bien d’autres qui, s’étant érigés en modèles de
155). Si cette option était dictée par les circonstances de l’époque, la question est ici celle
de savoir si cette éventualité est toujours pertinente pour l’Afrique postcoloniale ? A son
retour d’exil, Mongo Beti affirme sa prédilection pour la non-violence politique et justifie
son choix par le besoin de s’arrimer aux réalités contemporaines (Ibid). Quelles étaient
l’engagement de l’auteur ?
Dès son installation au Cameroun, l’exilé de retour s’attaque, on l’a souligné, à des
interne sous ses multiples facettes. Sans prétendre à un inventaire exhaustif des
occupations et des entraves rencontrées par un homme aussi débordant d’énergie et aussi
camerounaise sur son écriture.75 En dehors de la librairie des peuples noirs, les ouvrages
l’électrification, la création d’emplois dans son village pour lutter contre le chômage des
75
Des travaux importants ont été consacrés à ce sujet, tels que l’interview de Mongo Beti réalisée par
Ambroise Kom intitulée Mongo Beti parle (2002) et Philippe Bissek, Mongo Beti au Cameroun : 19912001
(2006).
143
jeunes et réduire l’exode rural. Cependant, certaines de ces entreprises connaissent une
méconnaissance des réalités du pays par l’ancien exilé. Les problèmes rencontrés sont de
Quand je suis revenu au pays, créer une librairie était mon principal projet, mais
mes premières activités se sont concentrées au village où j’ai commencé une
petite entreprise de bois. J’ai été très naïf au début. Je pensais que les choses
allaient se passer comme dans un système libéral normal. Mais très vite, je me
suis heurté aux autorités et leurs pratiques, qui sont très bizarres. Il n’y a pas de
loi. Je veux dire qu’il y a théoriquement une loi sur l’exploitation forestière au
Cameroun mais elle n’est absolument pas appliquée, comme toutes nos lois,
d’ailleurs. (MB parle 93)
société, il faudrait ajouter les divergences de mentalités entre ses collaborateurs et lui
(Kom 2002 17), la discordance entre ses attentes et la réalité, le non respect de la
propriété d’autrui (MB parle 32) par ses congénères. Ambroise Kom atteste à ce propos
que :
Je voulais former des jeunes pour qu’ils prennent la librairie des peuples noirs
en main […]. Dans un premier temps, je m’investis pour former une jeune
144
compatriote […]. Sa manie était d’organiser des espèces de thé mondain dans la
librairie, et elle introduisait alors ses amis, venus de l’extérieur jusque dans mon
bureau autour de ma table de travail couverte de documents dont certains étaient
confidentiels. Je ne fus pas plus heureux par la suite alors que j’avais décidé de
tester de préférence les garçons désormais. L’un s’avérait un sacré picoleur, qui
préférait la librairie à tout autre endroit pour cuver son odontol1. L’autre, un
Beti, était atteint de cleptomanie galopante ; tout y passait, CD de jazz pour
l’animation de la librairie, livres pris sur le stock, argent. Trois tentatives, trois
échecs cuisants. Une jeunesse responsable et intègre au Cameroun ? Il est vrai
que nous, les aînés, ne lui en montrons pas le chemin (MB parle 163-164).
pas les aînés à qui incombe la responsabilité de montrer l’exemple, pose d’une certaine
manière, les jalons de la critique qui fera l’objet de la préoccupation de Mongo Beti tout
au long de Trop de soleil tue l’amour. La réalisation de ses multiples entreprises doit
suivant:
Ajustement ne rime cependant pas avec mutisme pour cet homme dont le besoin de
proclamer son point de vue sur tout ce qui se passe autour de lui, relève d’un besoin vital.
Ses fonctions de tribun incluent aussi bien son activisme politique que sa participation
aux débats sur les problèmes cruciaux de la société à travers les médias.
145
Mongo Beti adhère à une structure politique (le Front Social Démocratique)76 et aspire à
région d’origine aux électorales législatives en 1997 ait été rejetée par le ministre de
électorale cette même année lui dessille les yeux sur l’immaturité politique des
cependant pas la poursuite de son militantisme qui se fera sur d’autres fronts. Il s’associe
Edzoa (COLICITE), SOS Liberté et Nature, le Comité pour le rapatriement des fonds
publics détournés par Biya au profit d’une secte étrangère et bien d’autres (Kom 2003
64). En marge du sommet Afrique France tenu à Yaoundé en janvier 2001 auquel prit part
relations entre la France et l’Afrique » en déployant une banderole devant sa librairie sur
2003 229). D’autres projets nourris par Mongo Beti resteront en suspens, tels que le
76
Dans la suite de l’argumentaire, la préférence sera donnée au nom anglais de ce parti (Social Democratic
Front) dont SDF représente l’abréviation.
77
Il détient encore un passeport français lorsqu’il pose sa candidature aux élections législatives, alors que la
constitution du Cameroun exige que l’on se dépouille de toute nationalité étrangère si l’on aspire à des
fonctions politiques de représentation. Il faut souligner qu’en 1996 déjà, Mongo Beti s’était vu refuser la
participation au vote lors des élections municipales pour la même raison (Mongo Beti parle 123-4 ; Bissek
37-8). Evidemment, Mongo Beti ne reste pas silencieux devant ce qu’il considère comme relevant de
l’injustice. Il engage un procès qu’il perd contre le pouvoir qui maintient son refus de lui délivrer une carte
d’électeur. 82
Mongo Beti fait de cette expérience politique une des plus marquantes de son retour. Parmi les expressions
qu’il utilise pour la décrire, on peut citer : « c’était écœurant », « nous avons bavé », « mentalité effarante »,
« dérapage vers la mangeoire » (Mongo Beti parle 123-125).
146
projet de création d’une radio libre à Yaoundé. Cependant, cet activisme lui attire souvent
les foudres du pouvoir : « Il subit en janvier 1996, dans la rue à Yaoundé, une agression
Comme avec Peuples noirs, peuples africains en son temps, « tribune des radicaux
noirs », l’ancien exilé se fait « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche »
(Césaire 1969) dont l’image et les écrits inondent les journaux indépendants locaux84. La
variété des sujets qu’il aborde témoigne de la diversité des fronts sur lesquels Mongo Beti
intervient (Kom 2003). La presse privée camerounaise, qui n’échappe pourtant pas à sa
critique souvent très acerbe, devient une tribune d’expression libre de ses opinions sur
diverses questions et d’information sur ce qui se passe dans le monde. Parmi les sujets qui
retiennent son attention critique, on peut citer l’évaluation des imperfections de la société
l’intelligentsia qu’il juge indigne des défis qui se posent au monde actuel et bien d’autres
78
Anonyme. « Mongo Beti : repères chronologiques ». http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/mongobeti.htm 84
Peuples noirs, peuples africains cesse de paraître en 1991 après quatorze ans d’existence (janvier 1978 à
avril 1991) et quatre-vingt numéros parus. C’est désormais dans les journaux indépendants camerounais que
se fera la médiatisation des prises de position de Mongo Beti. L’ouvrage de Philippe Bissek intitulé Mongo
Beti à Yaoundé: 1991-2001 (2005) rassemble les articles de presse produits par Mongo Beti pendant la
décennie qui a succédé à son retour d’exil. L’ouvrage comporte 457 pages et un nombre d’articles largement
au-dessus de la centaine. Un peu plus de quatre cinquième est consacré à la production journalistique de
Mongo Beti.
147
Quand je suis revenu ici […], j’avais une lecture idéaliste de la réalité africaine
[…]. Mon éducation se fit lentement à travers une cascade d’expériences
amères, à commencer par le contact avec les assureurs africains […]. Cela va
très bien, et très vite quand on souscrit une police et qu’on verse de l’argent.
Mais voulez-vous déclarer un sinistre ? Alors là, ça ne va plus du tout, mais
alors plus du tout. Ce fut pareil avec un avocat qui s’était proposé de me
débarrasser d’un bailleur qui me harcelait de demandes d’augmentation de loyer
dans un local affligé de nombreuses nuisances. Je ne tardais pas à constater que
loin de me défendre, il s’était acoquiné avec la partie adverse pour relancer
l’affaire tous les trois mois, en espérant m’extorquer à chaque fois 400 000
francs d’honoraires, une rente substantielle dans un pays appauvri jusqu’à la
moelle par Paul Biya […]. Ces deux épisodes résument désormais ma vision de
la société camerounaise : ‘l’enculage’ permanent, l’arnaque à tous les coins de
rue, la magouille à tous les étages. (MB in Bissek 2005 387-8)
Si on doit ici déplorer le fait que cette conclusion généralisante découle de deux cas
d’injustice seulement, c’est la chute de la citation qui en dit long sur l’incidence de
faut souligner que très vite, la presse devient aussi un haut lieu de polémique et que
Mongo Beti se met à dos tous ceux qu’il soupçonne d’incompétence ou d’intelligence
avec les pouvoirs politiques. Certains de ses articles déclenchent des tollés dans la presse
par les personnalités indexées qui n’hésitent pas à faire usage de leur droit de réponse.79
79
Le cadre réduit de ce travail ne permet pas d’inventorier toutes les polémiques que Mongo Beti a eues avec
ses compatriotes. On se contentera néanmoins d’en citer quelques unes, à savoir, sa controverse avec Hogbe
Nlend, haut dignitaire de l’opposition politique camerounaise nommé Ministre de la Recherche scientifique,
à la suite d’un réquisitoire contre l’UPC dans lequel Mongo Beti fait le constat de la mort de ce parti
révolutionnaire historique. Pierre Ngijol Ngijol vole au secours de Hogbe Nlend et s’attire les foudres de «
l’écorché vif ». Le débat s’oriente désormais vers la définition de l’intellectuel. A cette dernière, s’ajoute la
polémique avec Pius Njawé, directeur de publication du Messager, au sujet de l’incompétence de ses
collaborateurs.
148
de Trop de soleil tue l’amour. Avant sa parution en librairie, cette œuvre connaît une
sous l’intitulé Mystères en vrac sur la ville.80 J’ai moi-même consacré une
insouciante et les faillites d’une classe politique atteinte de misère morale. Les
accointances de cette dernière avec l’ancienne Métropole dans le pillage des ressources
ont aggravé les conditions de vie des populations qui doivent désormais « Jouer des
coudes pour s’en sortir ». Le gens du peuple ne sont ni représentés en haut lieu ni
informés par l’élite locale qui brille par son irresponsabilité notoire. Le dévoilement des
mesure où elle relève du besoin d’atteindre le plus grand nombre d’acheteurs potentiels et
parisienne dont les règles de sélection d’ouvrages et les canaux de diffusion échappent
souvent aux intérêts du producteur littéraire ; mais aussi comme prise en compte de la
publication ou un genre? Pour Isabelle Tournier, le roman-feuilleton est un genre caractérisé par «le suspens
qui tient le lecteur en haleine et lui promet la suite au lendemain, la rapidité du discours, l’action
mouvementée, les descriptions éclipsées par les dialogues [...], les personnages multiples et répétitifs»
80
Pour évident que cela puisse paraître, la définition du roman feuilleton pose néanmoins quelques problèmes.
La question qui divise encore la critique est celle de sa classification. Est-ce un mode de
149
(Adamowicz-Hariasz 7). Boyer pour sa part, envisage ce phénomène comme un mode de publication
puisqu’il « ne représente qu’un type de diffusion parmi d’autres» (69). Si ces deux avis montrent la
difficulté à trouver un consensus sur la classification du roman-feuilleton, le troisième terme que propose
Adamowicz-Hariasz mérite qu’on s’y attarde. Elle établit une différence entre le roman publié en feuilleton
et le roman-feuilleton, le premier étant n’importe quel ouvrage de fiction publié en tranches, tandis que le
second, conçu/commandé en vue de faire partie intégrale du journal (9). Aussi, il semble qu’une des
caractéristiques du roman-feuilleton soit qu’il est in status nasciendi au moment de sa publication. Il se crée
au gré de sa parution dans le journal en fonction de sa réception. Or, non seulement l’épreuve entière de
Mystères... était disponible avant le début du feuilleton, mais aussi, la re-publication en volume fait de lui
un roman en feuilleton selon la définition d’Adamowicz-Hariasz.
87
Yvonne-Marie Mokam. « Conquérir le lectorat endogène: Mongo Beti et le roman-feuilleton ».
Communication au Colloque de l’Association des Littératures africaines (ALA), Boulder, Colorado, 2005,
inédit.
difficulté d’accès au livre produit à Paris pour le lectorat camerounais à cause des coûts
prohibitifs dont il est souvent l’objet. Visant à satisfaire, à moindre frais, les attentes du
qui préparait la sortie du roman en volume. Alors que sa publication au Messager visait
au roman en volume d’autres considérations qui entraînent des remaniements aussi bien
au niveau interne qu’externe de l’ouvrage. Le lectorat visé joue ainsi un rôle important
dans l’écriture si bien qu’un texte conçu pour un certain lectorat peut ne plus tout à fait
observées entre la version du roman en feuilleton et Trop de soleil tue l’amour. Mongo
Beti évoque ses tractations avec son éditeur au sujet du titre de son roman lorsqu’il
souligne que :
150
Ce titre est une longue histoire. Au début, mon livre s’appelait: Les Exilés sont
de retour. Un titre qui à mon avis correspondait au contenu du roman. Mais mon
éditeur est un homme assez difficile [...]. Il m’a fait comprendre qu’autant ce
titre peut-être éloquent pour un Camerounais, autant il ne parle pas au Canadien
ni au Belge, etc. Il fallait donc chercher un autre titre [..]. Je lui ai envoyé un lot
de titres parmi lesquels il y avait celui-ci [Trop de soleil...], qui l’a enthousiasmé
[...]. Je dois avouer qu’il n’est pas trop explicite. Il est assez énigmatique (MB
in Mongo-Mboussa 1999a 16).
Les logiques extra-littéraires sont ainsi entrées en jeu dans la détermination du titre
visé par le roman en feuilleton était bien endogène. Objet de marketing par excellence, le
titre, renfort et accompagnement qui entoure et prolonge le texte, doit attirer dès le
premier abord la clientèle (Genette 7). Un titre comportant le mot ‘‘amour’’, thème à
potentiel.
Cependant, le roman en feuilletons est loin d’avoir atteint l’effet escompté. Alors
qu’il était destiné à bousculer les habitudes des lecteurs qui attendraient avec anxiété les
Mystères en vrac dans la ville dans le journal local passe pratiquement inaperçue.
Philippe Bissek affirme à ce propos que : « Trop de soleil tue l’amour rencontre un
certain succès à l’étranger, alors que sa publication en feuilleton dans Le Messager sous
le titre Mystères en vrac sur la ville n’avait provoqué aucune réaction au Cameroun qui,
pourtant, est le théâtre presque exclusif de ce thriller décapant » (Bissek 2005 69).
prend en compte les réalités de son contexte. Parue cinq ans après l’installation de
151
postcolonial dans lequel il vit désormais. On a déjà montré dans le chapitre précédent
qu’au cours des années quatre-vingt dix, la montée des revendications pour les libertés
articulé le fait qu’il s’agissait d’un réflexe de survie du pouvoir politique postcolonial
dont la pérennité s’était faite suivant des méthodes particulières de préservation décrites
De son point de vue, la sauvegarde de l’autorité de l’Etat passait alors par le diptyque
des produits de rente et des ressources naturelles devait contribuer à la création d’emplois
dans la fonction publique qui devaient servir de moyen d’autorité. L’allocation des
salaires devait, de ce fait, maintenir les salariés sous le contrôle du potentat. Au-delà de la
rémunération obtenue en contrepartie d’un travail accompli (Mbembe 71), le salaire versé
par l’Etat devait jouer un rôle particulier dans le processus de « fabrication des
81
Le terme de « commandement » est définit par Mbembe comme « relations spécifiques d’assujettissement
» (Mbembe 2000 41).
152
avec la chute des cours des matières premières sur les marchés internationaux, ce qui
privées déposent leur bilan, contraignant au chômage des milliers d’employés très
souvent hautement qualifiés et dans la force de l’âge. Cette situation est aggravée par la
dévaluation du Franc CFA survenue en janvier 1994 et l’inflation des prix des denrées
réduction substantielle des salaires. Cette indigence met à l’épreuve l’emprise de l’Etat
qui perd progressivement son pouvoir de maintenir ses administrés sous sa domination.
internationales pour combler le déficit budgétaire, ne suffit pas non plus à restaurer son
ascendance. Elle charrie plutôt une autre forme de dépendance vis-à-vis de ces créanciers
la gestion interne du pays. Achille Mbembe décrit cette situation comme étant celle de «
Etats africains sous la tutelle des créanciers internationaux » (Mbembe 2000 108), si tant
La vacuité ainsi créée débouche sur des conséquences s’échelonnant, entre autre, de
Pays acéphale, Etat multicéphale » utilisée par Kom, illustre bien cet état de chose:
Autant chaque Général, chaque Commissaire paraît seul maître à bord de son
bout de troupe qu’il peut manipuler à souhait, autant chaque ministre s’institue
chef d’Etat dans son domaine et édicte comme bon lui semble les règles de
gestion qui pourrait être profitables, à lui et à ses acolytes. Pourquoi s’inquiéter
puisque l’une des règles d’or de l’Etat sauvage semble être la quiétude du loup
qui se sait seul maître dans son coin de forêt ? (Kom 1996 193)
Mais cette quiétude du loup implique la montée de la corruption et des voix illicites
souligner que l’emprise de l’Etat ne peut disparaître complètement avec l’érosion des
finances. Le réflexe de censure dont parlait Ambroise Kom dans Education et démocratie
Trop de soleil tue l’amour rend compte de cette réalité complexe. Dans sa note de
lecture, Boniface Mongo-Mboussa affirme que l’œuvre représente une interrogation sur «
Kom affirme pour sa part, qu’ « à l’aide d’un humour burlesque et truculent, Mongo Beti
dénonce, une fois de plus, le scandale des dictatures à l’édredon qui sévissent en Afrique
» (Kom 1999-2000 47). Lilyan Kesteloot estime que Mongo Beti y dit l’horreur en riant
(2001 273). Abdourahman Waberi atteste, pour sa part, qu’il s’agit d’ « une mise à nu des
Afriques postcoloniales » (Waberi in Kom 2003 115). Pour Rodolphine Wamba enfin,
Cette expression m’a été inspirée par les remarques de Marie-Pierre Le Hir après ses lectures attentives du
82
cette œuvre représente « le regard clair et lucide de l’auteur sur le quotidien d’une
capitale africaine à la fin des années quatre-vingt dix » (2004 169). Si ces différentes
font pas ressortir la variation entre le réalisme de cette œuvre et de celles qui la précèdent,
l’œuvre de Mongo Beti une dimension fragmentaire comportant des traits de l’écriture du
chaos dont les critères de définition ont été exposés précédemment. La tâche consistera
dans la suite de mon exposé, à analyser la manière dont Trop de soleil tue l’amour se
distancie des romans précédents de l’auteur et le rapport que cette œuvre entretient avec
celles d’autres auteurs africains. Dans ce but, il est bon de rappeler d’abord quelles sont
Trop de soleil tue l’amour est une représentation de diverses expériences qui ont
meublé la vie de Mongo Beti au Cameroun, et dont certaines sont évoquées dans ses
écrits non fictionnels. Dans son ouvrage intitulé Mongo Beti au Cameroun 1991-2001,
Philippe Bissek ne dit pas autre chose lorsqu’il fait le constat suivant au sujet de la
aux contradictions que cette situation provoque en lui. Et quelle est la liaison
entre ces deux genres ? Il faudrait peut-être partir de l’épreuve du réel et du
quotidien pour examiner et comprendre l’auteur et son œuvre. Une œuvre
construite et vêtue d’ornements qui lui sont spécifiques par le déversement des
expériences personnelles à l’état brut et leur transformation (miraculeuse) en
épisode de romans. (Bissek 2005 10-11)
La justesse d’une telle affirmation ne fait aucun doute au regard de la manière dont
les œuvres manifestent leur contemporanéité en plongeant leurs racines dans l’expérience
de l’auteur. Cependant, il faut aller au-delà du simple constat pour analyser la manière
dont l’auteur construit l’inscription des œuvres dans le vécu et les expériences du
moment. Il s’agira, pour ce faire, de voir comment l’œuvre prend en compte certains faits
relevant du vécu de l’auteur et de mettre en lumière leur mode d’insertion dans les récits.
Ensuite, il sera nécessaire de prêter attention à la manière dont les figures narratives sont
qui meublent ses expériences rend difficile la capacité du scripteur à se concentrer sur son
sujet.
mettre à nu « l’absurdité d’un univers désarticulé » (Sewanou Dabla cité par Kesteloot
2001 272), qui selon Kesteloot, correspond aux critères de définition de l’écriture du
chaos. Des questions se posent cependant sur l’objectif d’une telle convocation du
ceux qui l’ont accusé de « télé engagement »83 ou relève-t-elle tout simplement d’un
choix esthétique ? Sans pour autant sous-estimer la difficulté qu’il y aurait à déceler la
fiction de la « réalité », l’approche ici envisagée ne peut s’empêcher d’aller au-delà des
textes littéraires pour s’appuyer autant sur les prises de paroles publiques et le discours
journalistique de l’auteur, ses témoignages aussi bien que ceux des personnes qui l’ont
côtoyé, que sur une connaissance du contexte. Les théoriciens de la littérature ne sont pas
toujours clairs sur la ligne de partage qui existe entre la fiction et la fidélité aux faits qui
Trop de soleil tue l’amour est une œuvre dont le fil conducteur est l’idylle d’un
genre tout à fait particulier entre un journaliste nommé Zam et sa Bébète. C’est une
sur fond de tension sociale. Le récit ne se limite cependant pas à égrener les péripéties de
cette étrange idylle. Le réel sociohistorique de l’Afrique des années quatre-vingt dix ainsi
que l’expérience post-retour de l’auteur constituent les topos d’une narration sinueuse. Le
roman comporte ainsi une dimension documentaire doublée d’une dimension personnelle
l’histoire immédiate abordés dans les romans. Il n’est pour s’en persuader que de
constater la récurrence des références au génocide rwandais abondant dans les textes
83
Lire à cet effet la note de lecture de La France contre l’Afrique de Charly-Gabriel Mbock citée par Bissek
(2006 28-29).
157
(TSTA 14, 26, 47, 55 ; BBNB 207). L’auteur y fait fréquemment, presque
rwandais et plus particulièrement sur le rôle joué par la France dans celui-ci. La
aux données extérieures au roman pour mieux en saisir la signification, ce d’autant plus
que l’œuvre renforce sa parenté avec les faits réels par la référence explicite qui y est faite
devaient se livrer au même moment bien des intellectuels (sic) africains rêvant d’épopée
et d’émancipation en cette année 1996, deux années après le génocide rwandais » (TSTA
14). L’évocation de cet événement historique d’envergure inscrit ainsi l’œuvre dans sa
D’un autre côté, la narration de Trop de soleil tue l’amour se fait l’écho de la
(TSTA 28), « il se raconte que Kabila a pris Uvira » (TSTA 54), « Kabila est à Goma »
(TSTA 61), annoncé par RFI, « Kabila [...] entré la veille dans Kinshasa » (TSTA 237).
de Trop de soleil tue l’amour, ainsi que l’ouverture de Branle-bas en noir et blanc. Les
narrateurs des deux œuvres font l’éloge de Kabila, qu’ils considèrent comme un véritable
héros dont l’exploit a contribué à la libération de l’Afrique d’un de ses dictateurs les plus
158
farouches. Kabila devient ainsi l’idole du personnage nommé PTC (Poids Total à charge).
L’espoir que suscite le départ du dictateur Mobutu du pouvoir dans ce pays justifie la fête
somptueuse organisée par PTC en l’honneur dudit héros. La fiabilité de ces références
ainsi que leur coïncidence avec la réalité objective traduit la persistance de la sensibilité
militante de l’auteur, en dépit de l’envergure des problèmes qui entravent ses entreprises.
La mise en parallèle des faits évoqués dans le roman avec les faits historiques s’étant
Début octobre 1996, il [Laurent Désiré Kabila] prend la tête de l'Alliance des
Forces Démocratiques pour la Libération du Congo Zaïre (AFDL) avec pour
objectif le renversement de la dictature du Maréchal Mobutu. Après sept mois
de conquêtes, les troupes de l'AFDL entrent, le 17 mai 1997, dans la ville de
Kinshasa, désertée par tout le clan Mobutu et par les principaux généraux. Cette
entrée, à l'exception de quelques heurts, se fait en toute tranquillité.
LaurentDésiré Kabila a gagné son pari "prendre la capitale du Zaïre avant juin
1997" et prend, de facto, le pouvoir en devenant le troisième Président du pays.
Le Zaïre s'appelle désormais la République Démocratique du Congo.84
africaine trouve sa place dans Trop de soleil tue l’amour. Cet événement reçoit les
ayant récemment renoncé au régime d’apartheid est ainsi célébrée comme un pas de plus
84
http://www.congonline.com/Politiq/laurentd.htm
159
Ces indices référentiels ne sont pourtant pas traités comme étant la matière
principale de l’œuvre. Leur apparition dans la fiction se fait de façon tout à fait
inattendue, au détour des discussions entre les personnages ou des réflexions du narrateur,
ou encore par voie de médias qu’écoutent abondamment les personnages. Même s’ils ne
constituent pas le sujet principal de la fiction, leur convocation souvent récurrente dans
les romans est de nature à forcer le lecteur à sortir du cadre textuel pour se référer au réel.
Il faut cependant souligner que l’injection de ces événements choisis parmi ceux survenus
On devrait aussi noter, dans le discours de Trop de soleil tue l’amour et même dans
installé après son retour d’exil. Les péripéties des deux récits se situent dans un milieu
urbain. Pour la première fois, Mongo Beti, qui avait jusque-là montré sa prédilection pour
l’espace rural et les bourgades environnantes, campe son récit essentiellement en ville.
Cet espace se caractérise par son cosmopolitisme, ce qui n’est pas sans rappeler Yaoundé,
la capitale camerounaise.
Cependant, par une image hyperbolique doublée d’ironie, Mongo Beti fait de cet
espace un lieu où la vie relève d’une prouesse quotidienne, ce qui pourrait correspondre à
un trait distinctif de l’écriture du chaos que Boubacar Boris Diop nomme « l’inflation du
réel » (Diop cité par Kesteloot 2001 272). Quelques exemples méritent d’être relevés : «
L’éclairage public s’allume dans certains quartiers le jour et s’éteint la huit venue », les
coupures d’eau sont monnaie courante, avec pour conséquence le fait que « les déjections
160
humaines [s’accumulent] et [mijotent] trente jours durant dans les cuves des toilettes des
résidences bourgeoises, empoisonnant l’air respiré par nos pauvres bambins, sans parler
En outre, la démission des pouvoirs publics à œuvrer pour la protection des citoyens
savant, futur prix Nobel » (TSTA 9), des « deux religieuses » (TSTA 29) et de la
première dame (TSTA 75, 80). Les rues de cette ville grouillent de fous (TSTA 11). En
somme, la vie est « un sinistre tableau » (TSTA 12). Les chaussées y sont pleines «
publics, « depuis que la Sotuc, société nationale des transports urbains, a fait faillite il y a
révérend père Mveng assassiné au Cameroun dans des circonstances similaires, est
marquante. Aussi, l’analogie onomastique entre la Sotuc dont il est question dans l’œuvre
peut citer en l’occurrence : Nkololoun (BBNB 300) « le banga » (BBNB 302) qu’il
définit comme étant le cannabis, « le banga » étant le nom que les Africains donnent à
161
cette plante (BBNB 133). Les croyances locales deviennent aussi des modalités du récit :
Ces renvois à des aspects divers de la réalité ambiante, par ailleurs articulées dans
les prises de parole publiques de l’auteur, est symptomatique du fait que Mongo Beti veut
donner à son œuvre une dimension d’archives. Toutefois, au-delà des références à la
réalité objective, l’œuvre de Mongo Beti convoque des détails concernant son expérience
personnelle ou se rapportant à sa vie. A cet effet, comment ne pas voir en l’amour du jazz
outre, comment ne pas lier l’élevage de cochons dont s’occupe le personnage nommé «
Le Bigleux » dans Branle-bas en noir et blanc à l’expérience propre de Mongo Beti qui,
parmi les activités qu’il a mises sur pied dans son village après son retour d’exil, s’est
consacré à cette tâche dans le but d’améliorer les conditions de vie des peuples de sa
contrée ? Le statut d’exilé de retour qu’il emprunte à ses personnages (l’avocat et Eddie)
peut tout autant être interprété comme reflétant l’expérience propre de Mongo Beti.
Même si Eddie ne ressemble pas par certains traits à son créateur—par exemple son
retour au pays sous contrainte—une autre dimension de la connivence entre les deux
instances est l’usage du pseudonyme. Mongo Beti et Eddie sont des noms d’emprunt, l’un
Dans Trop de soleil tue l’amour, Mongo Beti consacre un épisode à l’expérience
Il montre comment dans la bataille pour l’obtention des sièges aux élections législatives,
chaque parti politique déploie des stratégies pour convaincre la population à adhérer à son
projet politique. Il décrit par la même occasion les basses manœuvres du parti au pouvoir
qui, à court d’arguments, a depuis longtemps opté pour une stratégie consistant à
corrompre les populations par la distribution systématique des victuailles et des billets de
massivement aux manifestations politiques que dans l’espoir d’en tirer un bénéfice
matériel, ce qui compromet le déploiement d’un débat politique franc et soutenu par des
laquelle doivent faire face les partis d’opposition devant une population longtemps
Un autre jour, [...] le cortège d’un parti de l’opposition entraîna le toubab dans
un village en tous points semblable au précédent, à moins que ce ne fût le
même. Tout se déroula de la même façon, au moins au début.
Tout se gâta quand il dut avouer à son auditoire que son parti n’avait pas les
mêmes moyens que celui du chef de l’Etat et que, malheureusement, il n’avait
pas de boissons ni de viandes à offrir à ses hôtes. L’orateur, fort mal conseillé
[...] avait sous-estimé l’attente de la foule habituée de longue date à festoyer lors
des visites des politiciens. On frôla l’émeute. Des hommes brandissaient le
poing et même une machette la bouche pleine d’imprécations ; d’autres
ramassaient leur tam-tam et s ‘éloignaient ostensiblement, écumant d’une colère
silencieuse mais redoutable. (TSTA 170)85
85
Il faut dire que le chantage alimentaire constitue l’autre revers de ce processus. Si la largesse du pouvoir
politique constitue une stratégie de ralliement des populations à sa cause, la suspension des ressources est un
moyen de contrainte des intellectuels dissidents à jouer le jeu du prince, comme le confirme cette déclaration
que Mongo Beti place dans la bouche d’un personnage : « Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain,
163
Quelques années plus tard dans une interview qu’il accorde à Ambroise Kom,
Mongo Beti relate une des expériences politiques qui l’ont marqué depuis son retour
d’exil. Son récit fait écho à celui contenu dans l’œuvre littéraire :
Dès que les agents du parti au pouvoir savaient que nous allions dans tel village
[...] eux, ils passaient avant nous. Deux jours avant nous, ils donnaient à manger
aux gens, ils donnaient à boire. Je décris une des scènes dans mon roman, Trop
de soleil tue l’amour. Quand on arrivait dans le village, le RDPC était passé la
vieille ou l’avant-veille. On tenait de grand discours, les gens disaient : « Oui !
Bravo mais on veut manger !!! » On n’avait pas de sou. Hormis le fruit de nos
maigres cotisations, que pouvions-nous donner aux villageois pour les faire
manger ? [...].
Une fois, on est allé dans un village [...]. Nous avons fait les discours. Les gens
ont applaudi. Puis, à la fin, nous ne pouvions pas leur donner à manger ni à
boire car nous n’avions rien. Les gens étaient furieux. Ils auraient pu nous nous
lyncher. Il a fallu que nous décampions presto. Sinon, on avait l’impression
qu’ils nous auraient agressés. (Kom 2002 124-5)
La fidélité de cette scène à celle relatée dans l’œuvre est révélatrice de l’effort de
mise en scène des choses vues dans l’œuvre littéraire. Encore une fois, celles-ci sont
filtrées à travers le prisme de la subjectivité de l’auteur qui ne choisit, dans ce vécu, que
des détails susceptibles d’illustrer la critique sociale qu’il veut faire. Mongo Beti
revendique sans ambiguïté l’insertion dans la fiction, des fragments de son vécu. Même si
dans de Trop de soleil tue l’amour, il ne s’agit pas d’une narration à la première personne,
l’œuvre n’est pas moins basée sur l’expérience camerounaise de l’auteur étant donnée la
mon cher Georges ? Accule-le à la famine ; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà couché
à tes pieds » (TSTA 200-201).
164
similarité entre son vécu et les scènes romanesques, ce qui est symptomatique de
sa proximité sur le terrain pour construire son œuvre sur la base des situations qu’il
des frontières entre fiction et le vécu personnel n’en est pas moins perceptible. Les prises
de parole publiques de l’auteur en disent long sur le rapport étroit existant entre les faits
vérifiables et les œuvres littéraires. On se souvient du grief de Mongo Beti par rapport
aux journaux camerounais rédigés selon lui dans une langue approximative. Les faits
qu’il relate dans un article publié dans la presse camerounaise trouvent un écho dans Trop
de soleil tue l’amour (Bissek 223 ; 269-270 et TSTA 141). Zam s’inquiète de l’avenir de
l’organe de presse pour lequel il travaille après avoir remarqué une prolifération de
maladresses stylistiques et grammaticales dans les articles publiés par le journal. Il faut
souligner que cet épisode donne lieu au relevé d’un large éventail de ces bévues dans
l’œuvre :
Cependant, une lecture de l’interview de Mongo Beti réalisée par Ambroise Kom et
publiée à titre posthume, ainsi que ses articles de presse parus dans les journaux
camerounais pendant la décennie qui a succédé son retour d’exil, apportent un éclairage
sur certains épisodes de l’œuvre post-retour d’exil de Mongo Beti qui étaient alors
compte du réel environnant, l’œuvre est dominée par une désillusion marquée par
passé / présent. Cet effacement de la notion d’avenir, qui traduit la désillusion de l’auteur
par rapport à un quelconque changement futur, se poursuit dans l’œuvre suivante. La mise
Pour ce faire, l’énonciation littéraire puise dans les parlers locaux et se sert d’une
langue polyglossique, langue composite issue du brassage d’autres langues, s’avère mieux
166
indiquée pour atteindre le plus de personnes possibles.86 Alors que jusque-là, la fidélité de
Mongo Beti à une langue châtiée était remarquable, le roman foisonne de termes et
expressions relevant des parlers locaux, issus des langues locales transcrites, du mélange
des langues africaines aux langues européennes, ou des parlers argotiques que l’auteur
désigne par «français camerounais». L’objectif est ici de communiquer avec le peuple
dans une langue qui est la sienne, celle qui exprime la réalité ambiante dans son sens le
plus manifeste. De cette manière, l’œuvre établit un contact avec les lecteurs qui y
retrouvent certains parlers de leur monde environnant, les expressions de leur milieu, «la
soulignant à propos de Trop de soleil tue l’amour qu’il s’agit d’un roman « où l’on sent
transpirer une nouvelle joie d’écrire la vie de son peuple après plusieurs années vécues
loin du bercail, une nouvelle façon d’utiliser la saveur locale » (in Kom 2003 55). On a
ainsi, dans les œuvres, des expressions qui, pour être en français, n’en demeurent pas
s’agit entre autres dans Trop de soleil tue l’amour de : « gros mots » [grands mots] (15) ;
celle qui m’a accouché » [celle qui m’a mis au monde] (119) ; « quand je ne suis pas en
place » [quand je m’absente] (120) ; « ils dérangent » [Ils nous embêtent, ils sévissent, ils
86
D’après Bill Ashcroft, «Polyglossic or polydialectal communities occur where a multitude of dialects
interweave to form a generally comprehensible continuum» (1989 39).
167
empoisonnent l’existence] (TSTA 127 et BBNB 242) ; « c’est que je suis riche » [je
serais riche] (129) ; « écorce » [philtre d’amour, magie] (161) ; « circuit » [gargote] (177)
nombre tel que : « mange-mil » [nom donné aux agents de la police à cause de leur goût
excessif pour les billets de mille des petits transporteurs] (16) ; « bordelles »
« cotisation » [tontine] (87) ; « Tu as même vu quoi » [c’est comme si c’était fait] (101) ;
« regardez alors les femmes ! » [Voilà bien les femmes] (233) ; « au trop » [au plus]
(240) ; « fais quoi fais quoi » [quoi que tu fasses] (242) ; « quartier » [bidonville] (245) ;
« vas là-bas » [laisse-moi tranquille] (255) ; « bière » [bakchich] (271) ; « être foiré »
rendre compte de l’état de la société et d’inscrire l’œuvre dans le réel. Elle a aussi une
valeur pragmatique dans la mesure où elle vise à établir une relation entre l’œuvre et sa
réception (Mokam). Mongo Beti affirme à ce propos qu’il existe trois registres de langue
Dans mon prochain roman, Trop de soleil tue l’amour [...], je fais trois parts à la
langue : il y a la langue française que je parle et que parlent les gens qui ont été
en exil. Les intellectuels du crû parlent une langue qui est française, mais déjà
un peu déformée, quoique très peu. Les gens du pays, les gens qui ont été à
l’école, parlent une deuxième langue qui est très compréhensible, un mélange
87
On devra ici noter que L’Histoire du fou, œuvre publiée certes après le retour d’exil de Mongo Beti, mais
avant l’installation de l’auteur au Cameroun, ne contient pratiquement pas d’expressions colorées. Plutôt, un
personnage nommé l’avocat est connu pour sa propension à s’exprimer en latin. L’absence de coloration de
la langue de cette oeuvre confirme le postulat de la mise à contribution de l’expérience du séjour au pays.
168
La prépondérance des notes de bas de pages dans les deux dernières œuvres
justifierait dès lors le besoin de l’auteur de mettre les « africanismes » (Kom 2002 186) à
la portée des lecteurs non initiés. Le point de vue de Mongo Beti sur la sollicitation des
notes de bas de pages pour expliquer les expressions étrangères au français métropolitain
Nous sommes dans une situation [...] où tout est tout est fait pour que le français
africain soit encouragé à se fragmenter, à devenir un dialecte étrange aux autres.
Moi je n’approuve pas cela. Je dis c’est quasiment inévitable mais c’est
dommage. C’est pour cela que je pense qu’il faut mettre des notes pour que le
contact soit maintenu entre les sociétés francophones. Mais tout le monde n’est
pas d’accord avec moi (Kom 2002 187).
Aux critères d’authenticité s’en ajoutent d’autres, liés au plan figuratif de l’œuvre,
Parler de l’écriture du chaos en référence à Trop de soleil tue l’amour c’est situer
l’étude qui sera ici menée dans le prolongement de celle de Rodolphine Wamba qui, dans
son article intitulé « Trop de soleil tue l’amour : une écriture du mal-être de Mongo Beti »
169
critères génériques et linguistiques, elle n’articule cependant pas les aspects figuratifs et
poétiques sur lesquels reposera prioritairement mon analyse dans la suite de cette étude.
En effet, parmi les critères de définition de l’écriture du chaos mis en évidence par Lilyan
vulnérable » (Kesteloot 2001 272). Ces indices sont présents dans Trop de soleil tue
l’amour : les personnages se distancient de ceux des romans engagés d’antan dans
révolutionner la société.
Patricia Célérier lorsqu’elle affirme que « Mongo Beti désinvestit graduellement ses
protagonistes de leur intégrité d’opposants. Ce ne sont plus des personnages que leur
engagement moral rendait apte à faire face à la violence institutionnelle. Eux aussi sont
170
des figures de la désintégration sociale » (Célérier 2002 62). Cette analyse correspond à
ce que Locha Mateso appelle une « ‘contre-épopée’ dont les personnages sont vaincus par
leur propre histoire » (cité par Kesteloot 272). Si la justesse d’un tel constat ne fait aucun
doute au regard de Trop de soleil tue l’amour, on ne peut cependant pas limiter cet écart à
la conception des personnages. C’est de cette perspective d’analyse ancrée dans divers
aspects de l’écriture littéraire qu’il sera question dans la dernière partie de ce chapitre.
que la critique avait relevé comme constantes de l’œuvre postcoloniale d’exil de cet
auteur88. Cette position est corroborée par l’ancien exilé lui-même à travers une réflexion
dans l’épilogue de Trop de soleil tue l’amour, à savoir : « Quand on ne peut pas agir, à
désinvesties de leur dimension militante ? Cette attitude prédispose ces derniers à une
acceptation résignée de leur condition. Si l’on en croit Gustave Massiah, cette citation
représente l’inversion d’une pensée que Karl Marx formulait en ces termes : « nous
voulons comprendre le monde pour mieux le transformer » (dans Kom 2003 148). Il est
possible de voir dans la précédente affirmation une distanciation de Mongo Beti par
88
L’expression « œuvre postcoloniale d’exil » renvoie aux romans publiés entre 1974 et 1984.
171
rapport à « l’esthétique de combat » (Mateso 1986 118) qui gouvernait ses prises de
renvoyant ici à une disposition mentale qui consiste à prendre les choses comme elles
viennent et les gens tels qu’ils sont. Ceci implique que les forces en présence adoptent
comme ce fut le cas dans l’œuvre antérieure au retour d’exil de cet auteur, l’adepte de la
logique d’accommodation est enclin à les endurer sans révolte et à s’en accommoder.
Trop de soleil tue l’amour est un roman à récits multiples dont l’un des fils conducteurs
indépendant appelé Aujourd’hui la démocratie que dirige un certain Lazare Souop, dit
PTC. D’un bout à l’autre du récit, Zam connaît un sort dramatique. En ce qui le concerne,
on peut ainsi parler d’un programme narratif de type descendant, dans la mesure où il
passe d’une situation initiale quasi stable—une vie professionnelle bien remplie
agrémentée d’une relation amoureuse d’un type plutôt cocasse mais qui l’arrange—à une
89
Le terme accommodation m’a été inspiré par l’usage qu’en fait d’Achille Mbembe qui, dans son ouvrage
intitulé De la postcolonie, explique comment dans la postcolonie africaine, les rapports entre le pouvoir et
les administrés ne s’expriment plus nécessairement en termes de dominants/résistants : « […] comment
caractériser la relation postcoloniale sinon en terme de promiscuité : une tension conviviale entre le
commandement et ses cibles. C’est précisément cette logique de la familiarité et de la domesticité qui, a pour
conséquence inattendue, pas forcément la résistance, l’accommodation, le désengagement, le refus d’être
capturé ou l’antagonisme entre les faits et gestes publics et les autres sous maquis, la zombification mutuelle
des dominants et de ceux qu’ils sont supposés dominer » (2000 142).
172
cadavre dans son appartement; l’explosion survenue à son domicile; son arrestation à son
lieu de service à l’issue de laquelle il séjourne en cellule. Cette situation aboutit à la fin de
l’œuvre à son enlèvement après la disparition de sa bien aimée Elizabeth, dite Bébète.
Lorsqu’on sait que tout cela se déroule dans une ambiance d’insécurité grandissante,
puisqu’on compte parmi les morts de suite d’agression des personnalités prestigieuses y
s’interroger sur la manière dont le personnage répond à toutes les attaques perpétrées
contre lui.
défaitisme et sa résignation. Il subit sans coup férir les malheurs qui l’accablent, si bien
que même lorsque survient la disparition de son amante, c’est son ami Eddie,
autoproclamé avocat, qui entreprend des démarches en vue de dénouer l’énigme. En clair,
l’exemple de Zam permet d’établir que Trop de soleil tue l’amour donne à observer des
personnages qui brillent par leur promptitude à abdiquer devant les situations difficiles.
Contrairement à l’exaltation de la rupture qui animait les personnages des romans d’exil
de Mongo Beti, on a plutôt affaire dans Trop de soleil tue l’amour à un refus de cet
activisme au profit d’un retour à l’indolence. C’est ici que l’interrogation sur les enjeux
d’une mise en scène des personnages résignés, qui se laissent embarquer dans le cours des
événements sans y opposer la moindre résistance, qui n’agissent pas mais sont régis,
en 1999 à Saint-Malo,
173
Ce témoignage permet de justifier le lien entre les observations de Mongo Beti sur
la société postcoloniale africaine dix ans après ses retrouvailles avec son pays d’origine et
seraient alors des prototypes de la nouvelle image qu’il se fait de ses compatriotes après
son installation au Cameroun, image qui fait l’objet de critique de sa part. A cause de sa
mollesse, Zam est incapable d’entreprendre une quelconque action visant à changer le
cours de sa vie, et a fortiori celle qui pourrait être dirigée vers la transformation de son
monde pour le rendre plus vivable. Zam ne nourrit aucune ambition de transformer le
monde autour de lui mais construit un discours qui lui permet de le rendre plus vivable,
Trop de soleil tue l’amour s’ouvre sur une complainte de ce personnage qui vient
d’être victime du vol de ses CDs de jazz, seul divertissement qui le détourne de la dureté
ce qu’affirme Zam : « Je vais tâcher d’y mettre un peu d’humour. Si tu ne mets pas un
peu d’humour ici dans la sauce quotidienne, comment feras-tu pour survivre, mon petit
père ? » (TSTA 9). L’humour devient dès lors le moyen par lequel Zam espère prendre
174
du recul par rapport au malaise qu’il éprouve dans une société dominée par l’absurde où «
rien ne rime jamais à rien » (TSTA 11) et où règne « l’incroyable monotonie existentielle
» (TSTA 12). Zam espère, par l’humour, compenser sa frustration et faire diversion à
vérité dite sur le monde de peaux de mensonge sinistre qui la masquent, tissées par le
C’est dire que l’humour est une forme d’expression à double face. Il dit de façon
soulage ainsi la victime en commuant son tourment en gaieté. Mais au-delà de l’humour,
c’est la quasi démission du personnage face aux dures réalités de son existence qui retient
l’attention d’autant qu’elle constitue une nouveauté de l’œuvre de Mongo Beti qui a été
jusque-là dominée par des logiques antagonistes. On ne peut dès lors comprendre cette
suppression quasi-totale de l’action dans l’œuvre, cette démission des personnages, qu’en
situant ces derniers dans la rencontre de l’auteur avec l’Afrique postcoloniale. Le sujet
victime de la dure réalité quotidienne n’est engagé dans aucune entreprise visant à créer
une disjonction avec les forces antagonistes comme c’était le cas, par exemple, des
rubénistes dans La Ruine presque cocasse d’un polichinelle. Ces personnages, lancés à
l’assaut du chef usurpateur d’Ekoumdoum, n’auront de répit, malgré les difficultés qui se
poseront à eux, que lorsqu’ils viendront à bout de l’imposteur. L’attitude de Zam face à la
difficulté se distancie de celle des rubénistes. Plutôt que de chercher les voies et les
moyens de s’attaquer aux forces qui entravent son existence, il se complaît dans une
175
Zam, sa visée est, pour l’auteur de dénoncer, par le rire, les mœurs de l’Afrique
postcoloniale.
Il est clair que la différence entre les œuvres d’exil et les œuvres post-retour se
situe aussi au niveau de l’identification de l’origine des malheurs qui accablent les
personnages. S’il est aisé à Zam d’égrener le chapelet de ses infortunes, la difficulté se
aux rubénistes qui avaient compris que le malheur d’Ekoumdoum et par ricochet leur
malheur propre provenait de la présence, à la tête de leur village, d’un chef usurpateur à la
solde du pouvoir colonial, Zam semble ne rien maîtriser de ce qui lui arrive, ce qui rend
l’ennemi réel met ainsi à l’épreuve le constat fait par André Djiffack au sujet des œuvres
francophone, la croisade contre les forces du mal apparaît comme une stratégie salutaire
car, elle démystifie et démythifie le jeu et les enjeux de l’écriture en dévoilant l’ennemi
réel » (2000 24). Dans Trop de soleil tue l’amour, la multiplication et la diversification
des pôles d’inimitié ne sont pas de nature à favoriser l’identification de l’« ennemi réel ».
L’inertie de Zam se justifierait donc davantage par l’ignorance de l’origine réelle de ses
agresseurs, ou par une culpabilité refoulée de son propre passé, étant donné la révélation
qui survient à la fin du roman, à savoir que Zam est largement responsable de ses
infortunes, ce qui amène à reconsidérer son statut de victime. Zam souffre en effet de ses
propres avanies et mérite ainsi d’être puni. Car même s’il se fait passer aujourd’hui pour
176
un dissident du régime, il n’a pas toujours été subversif et c’est le spectre de ses méfaits
du passé qui rejaillit sur son présent. Le présumé fils par qui, comme on l’apprend à la fin
de l’œuvre, tous ses malheurs arrivent n’est-il pas la matérialisation du passé tumultueux
passé qu’a connu Zam. Mongo Beti semble ici lever un pan de voile sur la notion de
lui-même la cause de ses malheurs. Zam serait ainsi le symbole d’une postcolonie victime
d’elle-même, responsable de ses actes passés, mais vivant dans le refoulement de ces
méfaits.
ignore par ailleurs—tant il est vrai qu’il se révèle être un « mécréant » (TSTA 20), un
candide (TSTA 78) doté d’une « personnalité [...] trop encline au stoïcisme » (TSTA 47).
D’autres détails de son portrait le donnent pour « un intello pas très lucide » (TSTA 176)
ou tout au moins de révolté. On ne saurait dès lors s’attendre à une quelconque profession
de foi de sa part, mouvement préalable à tout engagement. Son ami Eddie le présente
comme « un type finalement inoffensif et tellement éloigné de nos réalités » (TSTA 82)
puisqu’il subit sans coup férir les multiples attentats perpétrés contre lui.
Le roman révolutionnaire de Mongo Beti mettait en scène des sujets qui, investis de
l’ordre du performatif. Leur position en disjonction permanente avec les forces sociales
177
les propulsait vers un idéal d’affranchissement. Les figures s’affrontaient contre les forces
Or, on est loin de ce contexte dans Trop de soleil tue l’amour qui donne à voir la
démobilisation à tous les niveaux de la société. Des forces agressent de façon ostentatoire
la vie des personnages sans susciter la moindre réaction défensive de leur part. Zam n’est
d’ailleurs pas le seul personnage passif de l’œuvre. Eddie est certes plus actif que lui,
mais ses élans chevaleresques ne visent finalement qu’à combler les failles à un niveau
purement individuel. Il n’est pour s’en convaincre que de voir l’envergure des tâches qu’il
s’assigne. Il vole au secours de son ami lorsque celui-ci se voit dépouillé de ses CDs de
jazz en lui offrant une collection enregistrée par ses soins (TSTA 139). Lorsqu’un
cadavre est découvert dans l’appartement de ce même ami et qu’il est question que ce
dernier déménage, c’est encore Eddie qui propose un gîte au couple en détresse. Plus tard
quand survient l’explosion au domicile de Zam et Bébète, Eddie ne manque pas de leur
apporter son soutien. C’est Eddie qui, reconverti en détective privé mène l’enquête sur la
ces termes : « Eddie, l’avocat marron, avait toujours ignoré jusqu’où sa générosité
pouvait le mener. Il ne pouvait pas se douter qu’il y ait en lui, de la graine de chevalier
société du texte, ceux qui sont censés rétablir l’ordre abdiquent littéralement devant les
178
faire, monsieur ? L’insécurité c’est la vie. Il n’y a qu’à s’en accommoder » (TSTA 63) ; «
Est-ce que vous vous figurez que l’Etat va mettre un policier derrière chaque citoyen sous
prétexte qu’il est menacé ? Où trouverions-nous l’argent nécessaire à une telle entreprise
? Il faut s’y faire. O tempora, o mores » (TSTA 63) et « Quand on a mal au ventre on se
soigne ; et le meilleur médicament c’est encore de cesser de manger ce qui vous donne le
mal de ventre » (TSTA 64). Autrement dit, les citoyens doivent veiller à leur propre
sécurité sans rien attendre de l’institution. Le laxisme qui règne dans l’administration se
conjugue avec l’irresponsabilité de ses agents. Les institutions ne sont l’objet d’aucun
contrôle de la part du potentat qui d’ailleurs vit pratiquement en vacances, d’où cette
réflexion de Zam dans Trop de soleil tue l’amour : « [...] Ici, rien ne rime jamais à rien.
l’Etat peut s’octroyer six grandes semaines de villégiature à l’étranger ? » (TSTA 11). Il y
fraternité ont depuis longtemps foutu le camp. Avoir un gagne pain substantiel n’exclut
en rien la propension des personnages à user de moyens illicites pour soutirer de l’argent
à leurs concitoyens par ailleurs démunis. Que ce soit le petit agent de police ou un autre
police nommé Sergent Garcia version tropicale, soutire à Eddie (l’avocat marron) la
corruption y a atteint des proportions incontrôlables sans qu’aucune mesure ne soit prise
rendus ne sont pas des moindres dans cette société où la corruption relève plutôt de la
norme. Il faut ajouter à cela la versatilité des intellectuels. Ce sont des girouettes enclines
à brader leur âme en échange de quelques billets de banque. Rien d’étonnant donc qu’une
Par ailleurs, qui sont Bébète (Elisabeth), Eddie, ou Georges, sinon des pantins et des
les différentes péripéties de l’œuvre. Leur origine sociale est inconnue, l’auteur ne livrant
aux lecteurs des éléments sur leur passé et leur trajectoire que par petites bribes. Comme
les personnages que mettait en scène Sony Labou Tansi dans La Vie et demie (1979),
marionnettes articulées. Au fait, ils manquent de substance, ils sont incapables d’actions
personnages littéraires que campe Mongo Beti dans Trop de soleil tue l’amour sont d’une
l’Etat, les dirigeants des partis de l’opposition, les femmes, aucun secteur de la société en
somme n’échappe à son évaluation critique. Dans une interview accordée à Boniface
[...]. Il y a une chose qui m’a frappé. Quand on est ici en Europe, on subit ou
bien on anime un discours très militant sur le développement en Afrique. C’est
d’ailleurs une des raisons qui m’ont amené vers l’Afrique [...]. J’arrive au
Cameroun, je m’aperçois que ces grands discours plein d’impatience qu’on
débite ici n’ont aucune prise sur la réalité [...]. Ils [les jeunes diplômés qui ont
fait des études supérieures en Europe] n’ont pas du tout cette inquiétude que
nous avons ici, à savoir: comment l’Afrique va-t-elle évoluer ? Il y a une sorte
d’indifférence des élites à l’égard des populations pauvres. (Mongo-Mboussa
2002 73-74)
Beti pour l’épanouissement de ses congénères. Il se soucie de l’avenir d’un pays dans
lequel l’élite ne peut être elle-même maîtresse de son destin. Trop de soleil tue l’amour ne
société régie par une logique binaire. L’auteur y met en scène une postcolonie africaine
dépourvue de leaders, une postcolonie peuplée de personnages tout à fait communs dont
les actions sans envergure ne sauraient leur conférer le statut de héros. Il n’y a ni exploit
remarquable, encore moins d’actes révolutionnaires. Il n’y a pas non plus de personnages
d’envergure dont le dévouement total à une cause collective et l’obstination sans limite
Mongo Beti par rapport à la logique révolutionnaire qui avait pris une tournure critique
dans les œuvres à partir de Remember Ruben comme le précisait Richard Bjornson
(1991).
Examinant les stratégies par lesquelles le pouvoir politique réduit au silence les
intellectuels dissidents par la censure de leurs discours, Cilas Kemedjio illustrait pour sa
part, sur la base de l’étude des œuvres de la « série de Guillaume », la manière dont
Mongo Beti organise sa fiction selon un antagonisme entre pouvoir politique et élite,
l’insoumission de ceux-ci entraînant des sévices de la part de ceux-là (1999a 98)90. Avec
Trop de soleil tue l’amour cependant, tout se passe comme si Mongo Beti confirmait que
ces stratégies de contrainte du discours avaient fini par brider les consciences et réprimer
toute initiative d’engagement. Le pouvoir politique a, pour sa part, opté pour une stratégie
de chantage alimentaire consistant à affamer les « intellectuels » pour mieux les dompter :
« Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain, mon cher Georges ? Accule-le à la
famine; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà couché à tes pieds »
(TSTA 201). Ainsi, les personnages de la trempe d’El Malek, prototype de l’intellectuel
dissident ne reculant devant aucune menace, que l’on rencontrait dans la série de
Guillaume, ont cédé la place à une race d’hommes qui, quoique se proclamant
intellectuels, s’illustrent par leur passivité et leur démission face aux problèmes sociaux.
Les multiples emprisonnements arbitraires auxquels cet intellectuel engagé est victime ne
90
Cette série est constituée de deux œuvres littéraires publiées par l’auteur au cours des années quatre-vingt
ayant Guillaume Ismaël Dzwatama pour personnage principal. Il s’agit de : Les Deux mères de Guillaume
Ismaël Dzewatama, futur camionneur. (1982) et de La Revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama (1984).
182
l’amènent pas à changer de fusil d’épaule. En somme, dans Trop de soleil tue l’amour, les
intellectuels sont de véritables marionnettes, toujours prêts à retourner leur veste comme
on peut en juger à cette description que l’un des personnages fait des intellectuels
postcoloniaux :
Le Président avait souhaité rallier à tout prix cette engeance stérile [l’élite,
l’intelligentsia] pour la mouiller et la neutraliser... la provocation c’est leur
cinéma préféré. Mais ils se sont rués comme tout un chacun sur le buffet... Ce
sont des imposteurs, des clowns. Tu fais taire les meilleurs pour quelques
centaines de milliers de francs [...]. Le jour, ils jouent les Saint-Just d’opérette
dans les feuilles de choux et dans les tréteaux de l’opposition; mais, la nuit, ils
viennent me manger dans la main comme des toutous, pour un crédit bancaire,
pour un poste minable dans la fonction publique, pour une misère, pour tout,
pour rien... Tu veux voir ce qu’est vraiment l’être humain, mon cher Georges ?
Accule-le à la famine ; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà
couché à tes pieds. (TSTA 200-201)
Leur versatilité légendaire fait d’eux, des personnages girouettes enclins à brader
leur âme en échange de quelques billets de banque. Cette mise en scène d’une
intelligentsia dévoyée est symptomatique de la fin d’une ère gouvernée par le rêve de
l’intellectuel investi de la mission de conduire son peuple vers sa libération, vision qui
animait les prises de positions antérieures de Mongo Beti. Il n’est donc pas surprenant
que la politique soit comparée à « une partie de base-ball jouée par une volée de ouistitis
» (TSTA 153). L’ouistiti, singe originaire d’Amérique du sud connu pour son extrême
mode d’exercice de la politique permet donc de mettre l’accent sur l’inconstance des
hommes politiques.
183
Toutefois, si les Africains qui sont restés au bercail ont abdiqué une fois confrontés
à des forces qui rendent leur existence difficile, les exilés de retour ironiquement
présentés comme des hommes pétris d’expérience et ayant des aspirations et un mode de
pensée différents, mais qui en réalité brillent tout autant par leur inefficacité, ne
représentent pas non plus un espoir de changement social. L’auteur ironise sur leurs
forces potentielles, eux qui se prévalent d’avoir des compétences pouvant leur permettre
de changer le monde. On peut en juger par cette affirmation que l’auteur place dans la
déclaration d’intention n’est pas suivie d’actes concrets de la part des ceux-ci pour
renverser le cours des choses. Les exilés de retour ne sont pas indemnes de la
contamination par les habitudes et les attitudes qui règnent dans la postcolonie.
Avec son œuvre antérieure, Mongo Beti avait habitué ses lecteurs à une forme
d’intrigue centrée sur l’histoire. De suspens en suspens, la fiction devait stimuler l’attente
184
du lecteur anxieux de savoir ce qui allait se passer dans la suite de l’histoire. La fiction
ainsi tournée vers l’horizon du futur, était destinée à renseigner le lecteur sur ce qui allait
arriver, si bien que la suite du récit était organisée dans la perspective d’une telle finalité.
moment où le trio constitué par Mor-Zamba, Mor-Kinda dit Joe Le Jongleur et le jeune
ambition de libérer Ekoumdoum de son chef usurpateur. Alors que le trio poursuit sa
pérégrination, avec à chaque étape, des forces contraires auxquelles ils doivent faire face,
l’anxiété de ce qui arrivera aux personnages. L’histoire romanesque tient ainsi en haleine
le lecteur, qui veut savoir non seulement comment la scène en cours va se terminer, mais
s’éclaircir les doutes et se lever les difficultés. Le même type d’intrigue à suspens
prison après avoir été condamné pour son militantisme aux côtés des nationalistes dans la
sœur Perpétue décédée entre-temps, et l’intrigue est conçue de manière à susciter chez le
lecteur cette attente des conclusions de l’enquête par lesquelles Essomba établira la
dénoue lorsqu’il venge sa sœur en mettant à mort son frère Martin. Il en est de même pour
Ekoumdoum sans savoir d’où il vient et comment il y est parvenu. La suite de l’histoire
185
sera destinée à répondre à ces questions qui nouent le récit. Véritable Bildungsroman,
cette œuvre suivra le personnage dans les différentes étapes de son évolution dont l’un
des faits majeurs sera sa liaison avec Abena, émule du nationaliste Ruben dans la lutte
L’histoire romanesque tient ainsi en haleine le lecteur, qui veut savoir non
seulement comment la scène en cours va se terminer, mais encore ce qu’il adviendra des
les difficultés. Dans Trop de soleil tue l’amour en revanche, l’intrigue est dépouillée de la
charge émotionnelle qu’elle faisait peser sur le lecteur. Les intrigues secondaires qui
viennent se greffer sur le récit principal amoindrissent le suspens. Ici, par exemple, le
récit des péripéties nébuleuses de Zam devient très vite subsidiaire. Puisque le roman se
noue sur le vol des CDs, on se serait attendu à ce que la suite du récit dénoue cette
énigme. Mais c’est la vie sentimentale de Zam et Bébète que l’auteur tend à présenter
communication affective » qu’elle aurait pu établir entre les situations décrites dans
détourner l’attention du fil conducteur pour privilégier les discours digressifs. L’œuvre
n’est pas organisée autour du suspens et on pourrait ici rapprocher la nature de ce type
d’intrigue de ce que Jean Sareil appelle le comique et qu’il définit comme étant :
Une façon risible d’envisager les choses sous un angle double, ou même une
pluralité de perspectives. Alors que la tragédie tend naturellement vers l’unité—
91
Jean Sareil appelle ainsi la contamination du lecteur par l’émotion suscitée par les péripéties d’une oeuvre
littéraire.
186
Le trait saugrenu ainsi introduit va avoir une double fonction : d’une part, il
provoque le rire ; de l’autre, il dépouille la situation de tous ses prestiges
romanesques en les couvrant de ridicule. (Sareil 1984 46)
Sareil met ici l’accent sur la dimension ludique de l’œuvre. Le jeu se situe ici au
niveau où, tout en mettant en scène des péripéties malheureuses qui meublent le quotidien
des personnages, l’auteur le fait de façon à susciter une envie de rire. Ainsi, tout en
soleil tue l’amour, qui s’est pourtant nouée avec les tourments de Zam à la suite du vol de
ses CD, se mue en une série d’autres intrigues auxiliaires qui s’accumulent dans le texte.
Mongo Beti pousse plus loin la logique du déficit de militantisme pour mettre en scène
Les textes de Mongo Beti écrits depuis son retour d’exil ont ensemble, tel qu’on l’a
militantisme que l’on reconnaissait à ses œuvres d’exil. Trop de soleil tue l’amour ne
déroge pas à la règle puisque l’auteur y propose un monde dans lequel, les hommes,
désormais blasés et résignés, abdiquent tout acte d’engagement. Ceci se manifeste par la
désillusion qui les anime. Celle-ci se lit à travers cette réflexion que Mongo Beti introduit
plus rien ne les blessait ni ne les étonnait, bien au contraire ; elles en étaient
même arrivées à applaudir aux extravagances de la dictature. Là où le peuple a
été trop longtemps tenu à l’écart des lumières du droit, le vice devient la norme,
le tortueux la règle, l’arbitraire la vertu. (TSTA 74)
Bien que cette affirmation soit destinée à établir, par l’expression « populations
sédentaires », un contraste entre les exilés de retour en Afrique et les Africains n’ayant
connu aucune expérience d’exil, son intérêt réside dans l’évaluation des comportements
des Africains. Or, que peuvent véritablement les exilés de retour dans un contexte aussi
corrompu ? Leur retour, qui était envisagé comme seul capable de révolutionner le
monde, ne se matérialise pas dans les récits par une réelle prise en main de la situation par
célébration du réveil des populations tel qu’il était envisagé dans l’œuvre précédente.
connivence’ pour illustrer l’attitude des protagonistes qui peuplent désormais les œuvres
de Mongo Beti. Il s’agit ici d’aborder le rapport de forces présentes en termes différents
société civile, hégémonie / contre hégémonie. D’après Achille Mbembe, les répercussions
débouche sur une situation qui s’éloigne des logiques d’opposition et de dualité autour
92
Mbembe définit ainsi qu’il suit cette notion : « Un fétiche est, entre autre, un objet qui aspire à la
sacralisation, qui réclame la puissance et qui cherche à entretenir une relation intime et de proximité avec
ceux qui le portent. Le fétiche peut aussi revêtir la forme d’un talisman que l’on invoque, que l’on révère ou
que l’on redoute. En postcolonie, la puissance du fétiche n’est pas seulement investie dans la figure de
l’autocrate mais dans toutes les figures du commendement et ses agents (parti unique, police, soldatesque,
sous-préfets, commissaires, courtiers et autres trafiquants...). Elle fait de l’autocrate un objet de
188
le fétiche ne produit pas nécessairement une résistance dans une postcolonie ayant ses
rouages :
savoir que dans la postcolonie que Mongo Beti met en scène dans Trop de soleil tue
l’amour, le pouvoir et ses cibles—qui, à l’exception des exilés qui ne s’identifient pas
tout à fait avec les actions des locaux—partageant avec eux les mêmes sphères de
référence, comme on le verra dans le chapitre suivant. Il s’agira dès lors dans la suite de
complicité qui lie les gouvernants et leurs administrés, et ce faisant, met en question la
problématique de la résistance.
représentation que l’on nourrit (ou qui se nourrit) d’applaudissements, de faltteries et de mensonges. A
force d’exercer le pouvoir à l’état brut, selon les mots de Hegel, l’arbitraire parvenu à la contemplation de
lui-même », (Mbembe De la postcolonie, 2000 : 153-154).
100
Mbembe utilise la notion de commandement dans son acception coloniale en tant qu’il englobe : les
structures de pouvoir et de coercition, les instruments et les agents de leur mise en oeuvre, un style de
rapport entre ceux qui émettent des ordres et ceux qui sont supposés obéir, sans naturellement les discuter.
La notion de « commendement » renvoie ici à la modalité autoritaire par excellence (Ibid 141, note 7).
189
S’il est une constante des œuvres postcoloniales de Mongo Beti, c’est d’offrir au
monde une représentation dénigrante du chef de l’Etat.93 Mais dans les deux dernières
du chef d’Etat, ce qui a abouti à un vide qui tend à être comblé par les extravagances de
certains personnages. Il faut dire que cette diminution se fait de façon graduelle puisqu’on
passe d’une œuvre à l’autre à un effacement progressif de cette figure, situation qui
connaît son comble dans Branle-bas en noir et blanc. Mais il est nécessaire ici de faire la
Dans L’Histoire du fou, le chef de l’Etat est une figure du récit dont la
véritables guignols occupant ce titre, personnages anonymes présentés dans l’œuvre par
leur seul statut social. La multiplicité des coups de force contre le pouvoir politique
leurs traits caractéristiques communs « peu imaginatif » (HF 93), « figurant » (HF 98),
Dans Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc cependant, le chef
d’Etat est plutôt un personnage in absentia, auquel le narrateur fait référence par des
93
C’est ainsi que l’on a dans la trilogie de Ruben un nom qui revient, en la personne de Baba Toura Le Bituré,
présenté sous les traits d’un personnage analphabète, « créature insignifiante mais merveilleusement docile
» (Remember Ruben 292) ; Baba Toura appelé aussi Le Bituré à cause de sa réputation d’alcoolisme, et qui
passait alors, auprès de ses amis mêmes pour un garçon craintif et noué, d’une intelligence très limitée,
condamné à la figuration politique (Remember Ruben 293).
190
fameux fainéant » (TSTA 121-122), un « dictateur » (TSTA 72), « une grand voyageur,
une espèce d’oiseau migrateur » (BBNB 12), « homme en vacances perpétuelles » (TSTA
11). Cette absence dans l’espace du récit témoigne de leur manque d’envergure sociale et
par ricochet de leur irresponsabilité dans la gestion des affaires de leur pays.
Si dans Trop de soleil tue l’amour l’autorité du chef de l’Etat s’exerce encore à
‘discipline’, Branle-bas en noir et blanc donne plutôt à voir une forme sociale où
l’autorité a abdiqué ses fonctions laissant un vide que certains individus ou groupuscules
politique et les gens du commun ne peut dès lors s’envisager selon une logique
dichotomique, mais plutôt en termes de jeu de connivence puisque ces derniers se sont
La société ainsi décrite donne à voir comme des microcosmes formés à la tête desquels
trône un « grand » c’est-à-dire un homme puissant (TSTA 125) qui n’a de comptes à
rendre à personne. « En postcolonie », écrit Achille Mbembe, « une intime tyrannie lie, de
fait, ceux qui commandent et leurs sujets » (Mbembe 2000 178). L’oxymore qui se
des romans engagés. Autant le pouvoir devait déployer des méthodes de contrainte pour
amener le peuple à se soumettre à son autorité, autant « les gens du commun » (Mbembe
2000 178) se lançaient dans des stratégies de résistance en vue de se soustraire aux
pressions du pouvoir. En dehors des intellectuels dissidents récemment de retour qui ont
politique n’ayant pas connu l’exil et le pouvoir sont désormais résolues à parler le même
la modalité de la jouissance partagée aussi bien par les personnages ayant un statut social
influent dans la société que par les autres. Le pouvoir se mêle à ses administrés dans un
jeu de connivence dont ils détiennent tous les clés. Les romans de Mongo Beti sont
‘habités’ par des personnages qui, en dépit de leurs récriminations à l’encontre des
hommes politiques, reproduisent dans leurs comportements quotidiens les faits et les
gestes qu’ils reprochent à ces hommes politiques. L’homme du commun n’est pas exempt
récriminations contre le chef de l’État, gère son journal sans clarté et pratique le
narrateur : « PTC ne répondit pas, parce que, malgré qu’il y en [des bévues] eût, il faisait
192
lui aussi dans le népotisme, ayant introduit un tas de membres de sa famille dans le
journal, sans aucun souci de leur compétence. Tout le monde fait dans le népotisme [...].
Il y a pour ainsi dire une fatalité du népotisme, pourquoi le nier ? » (TSTA 142).
Sur un tout autre plan, le chef de l’Etat est la cible des invectives faisant de lui
l’orchestrateur des tueries, y compris celle de son épouse. Mais à la vérité, on se rend
compte que les populations se livrent à des actes similaires. Le Bigleux met fin à la vie de
son neveu Bertrand pour masquer son inceste et son adultère et dissimule le crime. Ses
méthodes seront toutefois débusquées par Eddie à la suite d’une enquête. Norbert, le
policier amateur d’extras, assassine, pour sa part, à bout portant un homme nommé
Autant l’œuvre s’interroge sur la chape de plomb imposée par le pouvoir politique
sur les citoyens, autant elle se pose la question de savoir si le peuple est lui-même à la
littérature qui déconstruit aussi bien l’envergure sociale construite du Prince que la
capacité de résistance des Scribes. On a ici affaire à une démystification qui prend en
un autre personnage nommé Gaston le Chauve dit Moustapha. Alors que ce dernier ne
s’explique pas que son pays soit demeuré à la traîne en dépit de la bravoure de ses héros
Des héros ? Il aurait fallu qu’ils s’appuient sur quelque chose ou sur quelqu’un.
Un héros, c’est quelqu’un qui est très grand, et qui doit s’appuyer sur quelqu’un
d’autre, qui est plus petit. Dans la forêt, le baobab s’élève d’autant plus haut
qu’il est entouré d’autres arbres plus petits, tu as remarqué ? Un héros
s’appuierait sur qui ici ? Faut pas rigoler. Notre guerre de libération nationale,
mon cul. Elle a bien fait de s’en aller en eau de boudin. Et c’est quand même
elle qui a sécrété cette voyoucratie. (BBNB 202)
L’érection de celui-ci au rang de mythe dans « la trilogie »94 littéraire des années
personnages méritant le rang de héros. Sans pour autant contester son idéal
révolutionnaire des années soixante dix, Mongo Beti devient quelque peu nostalgique tout
univers dans lequel les actes héroïques dans le sens du renversement de l’ordre établi sont
plutôt rares.
Cette peinture sociale débouche sur une forme de ludisme. La fluidité identitaire
personnages sont l’objet ainsi que l’usage des sobriquets en sont des exemples patents.
Même si cette stratégie n’est pas une nouveauté dans l’œuvre de l’auteur puisque ses
94
Bernard Mouralis appelle ainsi les trois œuvres de Mongo Beti issues de son pamplet intitulé Main basse
sur le Cameroun et publiées au cours des années soixante-dix. Ces oeuvres sont les suivantes : Perpétue et
l’habitude du malheur (1974), Remember Ruben (1974) et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle
(1979).
194
socioéconomique visant les intérêts individuels des personnages qui se livrent à ces
pratiques.
et Evariste dans La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (1979), le premier en sorcier
(Mongo Beti 1970 97-100). Mais il s’agissait ici d’une stratégie bien pensée par les trois
rubénistes consistant à s’imprégner des réalités sociales d’Ekoumdoum afin de mettre sur
pied une stratégie de libération de cette contrée. Le déguisement servait avant tout des
intérêts humains. En revanche, dans les œuvres post-exil de Mongo Beti, le déguisement
sert les intérêts individuels. Gaston le Chauve, médecin cardiologue chevronné prend le
déguisement devient une manœuvre à but lucratif dont il se sert pour profiter de la
crédibilité de ses concitoyens. Ici le déguisement est, sur le plan culturel, doublement
chargé. Le port du turban permet à Gaston le Chauve de travestir non seulement son
mais en plus de s’octroyer une identité autre. Le travestissement est ici le moyen de sortir
de sa culture d’origine mais aussi d’être plus crédible aux yeux de sa clientèle. Le nom
en plus disciple du grand Maître indien « L’émule africain du grand mage indien
195
Rabintroponandjo » (BBNB 192), ce qui ajoute à son réseau d’influences culturelles une
dimension nouvelle.
dont parle Mikhaïl Bakhtine au sujet de l’œuvre rabelaisienne. Si les scènes festives ne
manquent pas dans les autres textes littéraires post-retour d’exil de Mongo Beti, c’est
dans Branle-bas en noir et blanc qu’elles sont le plus récurrentes. En effet, l’œuvre
s’ouvre et se referme sur une ambiance de fête : celle donnée par PTC en hommage à
Kabila qui vient de renverser le dictateur Mobutu au Zaïre et celle improvisée par Eddie
pour célébrer la victoire de son protégé Norbert à la suite du simulacre de procès présidé
par l’avocat marron. Au terme de ce procès, Joachin Ndibilongo dit le Bigleux, ci-devant
dit policier amateur d’extras, sa ferme contenant plusieurs centaines de têtes de cochons.
La scène d’abattage d’un de ces animaux, qui fait par ailleurs l’objet d’une description
minutieuse de la part du narrateur, se déroule devant les invités de marque parmi lesquels
on compte les directeurs d’entreprise, les membres influents du corps de la sécurité, ainsi
que plusieurs membres du corps diplomatique. Ces festivités sont ainsi le lieu de
espace des personnes d’origines sociales diverses, dans la mesure où les goûts et les
La récurrence des scènes du manger et du boire dans les deux dernières œuvres de
Mongo Beti est évidente. On se souvient à ce propos de l’épisode au cours duquel les
196
quasi tradition qui consiste à leur donner des tonnes de victuailles en échange de leur
l’enthousiasme de ces populations que les victuailles offertes, si bien que les populations
trop accoutumées à les recevoir n’éprouvent que haine et mépris pour les politiciens de
L’orateur, fort mal conseillé par les relais locaux de son parti, avait sous-estimé
l’attente de la foule habituée de longue date à festoyer lors des visites des
politiciens. On frôla l’émeute. Des hommes brandissaient le poing et même une
machette la bouche pleine d’imprécations ; d’autres ramassaient leur tam-tam et
s’éloignaient ostensiblement, écumant d’une colère silencieuse, mais redoutable.
(TSTA 170)
Le meeting politique tenu chez Ebénezer, dit l’homme à la saharienne de bonne coupe, se
termine lui-aussi par des réjouissances populaires. Plus que toute autre chose, l’attention
du narrateur se porte sur la manière dont le corps des participants manifeste cette
réjouissance : « Leur bel appétit, incarné par le jeune cadre aux joues creuses auparavant
illustrant plaisamment, par une élocution devenue soudain bafouilleuse, un axiome local
selon lequel la bouche qui mange ne parle pas » (TSTA 198). Les scènes au cours
desquelles les personnages font bombance sont minutieusement décrites par l’auteur. On
se souvient de celle qui a lieu au restaurant où Eddie invite le commissaire de police pour
obtenir des informations au sujet d’une enquête qu’il mène, et où celui-ci fait « montre
197
d’un appétit d’ogre » (BBNB 344). C’est cependant les détails donnés par le narrateur sur
Eddie attendit que l’on serve le poulet DG, accompagné d’une bouteille d’une
piquette, scandaleusement étiquetée beaujolais villages, pour déclencher la
grosse artillerie [...]. Le souffre-douleur de Zorro version des tropiques piqua du
nez dans son assiette où s’amoncelaient des pièces de poulet à côté des
morceaux de plantain, couronnant une pyramide de riz blanc, le tout noyé dans
une sauce huileuse rouge. Il s’appliqua à dévorer cette pâtée avec des
borborygmes de déglutition, des aspirations ronflantes, des grognements
enragés, des soupirs éperdus. De temps à autre, il se versait un plein verre de la
piquette appelée abusivement beaujolais villages et, la tête rejetée en arrière, le
déversait aussitôt dans son gosier en faisant entendre des gargouillis
gargantuéliques.
Après cinq bonnes minutes de cet exercice et de silence, le sergent Garcia, sans
lever son groin ni se départir de son explication acharnée avec le poulet DG,
déclara :
Pardon, mon frère, je n’ai pas bien compris là, tu demandes quoi même au juste
? (TSTA 179-180).
l’auteur décrit avec force détails, et du niveau de langue de ce personnage pourtant haut
étrange et bouffon de Rabelais dans l’œuvre éponyme qui lève le doute sur la visée
satirique qui est celle de Mongo Beti. Il s’agit d’une critique de l’incompétence des
hommes auxquels est confié le destin du pays. Cette logique festive qui accentue le
besoin du postcolonisé de tirer profit de l’instant installe l’œuvre de Mongo Beti dans le
Beti s’ajuste pour rendre compte des nouvelles réalités africaines, il ressort que l’écriture,
198
entreprises qu’il met sur pied au cours de sa décennie de vie au Cameroun, l’épreuve du
réel l’instruit sur la nécessité de changer de tactique. La mise à nu des tares d’une société
ont apporté à son œuvre une dimension se rapprochant du l’écriture du chaos qu’avait
réel a suscité chez Mongo Beti une forme d’écriture visant à mettre à nu le chaos
postcolonial. Dans Branle-bas en noir et blanc, œuvre par laquelle cet auteur achève sa
2001 276). Ces modalités, qu’on a identifiées comme faisant partie des invariants des
œuvres d’écrivains produisant à partir de l’exil, font leur entrée dans l’œuvre de Mongo
Beti plutôt après son retour au pays. Pourtant, bien que ses œuvres antérieures aient été
conçues à partir de la France où il était installé depuis les années 1950, elles étaient
imposé depuis ses débuts littéraires, l’avait amené à refouler de son imaginaire littéraire
ses propres préoccupations d’exilé, au profit de la lutte pour l’émancipation des siens.
Comme le souligne Ambroise Kom, « […] la presque totalité de sa production s’est faite
peine de son exil. Tout est focalisé sur l’univers africain où se déroule l’action et auquel
appartiennent les personnages » (Kom 1999-2000 43). Odile Cazenave ne dit pas autre
chose lorsqu’elle affirme que : « Malgré un long vécu personnel en France, Mongo Beti a
choisi de ne pas parler des Africains et de leurs possibles mésaventures lorsqu’ils sont
de l’auteur à son lieu d’origine. Dans un article intitulé « Mongo Beti : de la région au
terroir, le critique camerounais atteste que : « Mongo Beti se révèle l’écrivain qui a le
plus et le mieux traduit le Cameroun dans ses œuvres. Cela s’impose en effet au lecteur
averti par un certain nombre d’ancrages au terroir, qu’ils soient topologiques, humains,
historiques ou politiques » (Ntonfo in Kom 1993 39-40). Cet ancrage au terroir passe,
selon lui, par une multiplicité d’indices textuels : 1/ l’actualisation des grands moments
Cet article a déjà été évoqué plus haut dans le cadre de la démonstration de l’adéquation des œuvres de
95
socioculturelles renvoyant à des réalités localisables dans une région précise, celle du sud
pays ; 4/ le temps référentiel des romans ayant un rapport direct avec l’Histoire.
passant ainsi par l’incorporation dans son œuvre, des réalités se rapportant au pays.
national » (Ntonfo Op. Cit 39), leur absence rend-elle l’œuvre moins ancrée dans son
exprimant des réalités qui, pour être d’une portée historique, n’en demeurent pas moins
terroir quand l’auteur y met en scène des protagonistes caractérisés par leur décentrement
et leur fluidité identitaire, et en inscrivant les actions de ceux-ci dans un cadre qui dépasse
la géographie du pays ?
La réflexion que fait André Djiffack, à savoir que « toute réflexion sur la question
semble ici pertinente pour établir que la thématique de l’exil qui s’installe résolument
dans l’œuvre post retour de Mongo Beti, rend possible une ouverture de celle-ci aux
écrivain n’avait jamais auparavant été autant « habitée » par des personnages ayant connu
l’éloignement plus ou moins prolongé du lieu auquel ils se réfèrent comme étant leur
origine. S’il était possible d’y repérer de rares cas dans son œuvre précédente, leur
représentation n’en faisait pas des êtres aussi culturellement transformés par leur
expérience de l’ailleurs que ceux mis en scène dans les œuvres d’après retour, ce qui
amène à sortir d’une appréhension de l’identité en termes statiques pour l’envisager d’un
point de vue évolutif.96 André Djiffack soutient à cet effet que : « L'identité est une
construction, une donnée vouée à une mutation perpétuelle. L'identité n'est pas figée dans
L’œuvre post retour met en scène des exilés ayant rejoint leur pays d’origine après
d’un exilé à l’autre, l’interaction des migrants avec les réalités de leurs différents pays
hôtes influence inévitablement leur culture d’origine. A cette métamorphose s’ajoutent les
transformations subies par la société qu’ils quittent, si bien qu’au moment de leur retour,
ils retrouvent un pays fort différent de ce qu’il était au moment de leur départ. C’est ce
qui explique le choc culturel dont ils sont l’objet à leur arrivée. L’expérience du retour
96
On peut citer à ce propos le cas d’Abena, personnage de Remember Ruben et La Ruine presque cocasse
d’un polichinelle qui se laisse enrôler dans la guerre au côté du colonisateur français pour assouvir son projet
de percer le mystère du maniement d’armes à feu. Jean-François Dzewatama quant à lui n’est pas présenté
comme un personnage dont le séjour prolongé en France l’a culturellement transformé.
203
les anciens exilés et les populations « autochtones »97. En mettant ainsi en texte des
dissonances entre les exilés de retour et les Africains qui sont restés au bercail, Mongo
Beti invite à réexaminer la question de l’altérité sur un autre mode que celui lié à la
catégorie raciale. L’autre est-il nécessairement celui issu d’une origine raciale différente ?
général et dans Branle-bas en noir et blanc en particulier, n’est pas une modalité nouvelle
en littérature africaine. Depuis l’époque coloniale, nombreux sont les auteurs africains
dont l’expérience de l’exil avait suscité une production littéraire inspirée de la fracture
causée par leur condition de déplacés. Dans son ouvrage intitulé Black Paris : the African
97
On a ici conscience de la difficulté qu’il y aurait à définir un concept aussi complexe que celui
d’autochtonie. Néanmoins, Mongo Beti l’utilise à plusieurs reprises dans son œuvre pour désigner les
populations qui n’ont jamais quitté leur pays.
204
Writers’ Landscape (1998), Bennetta Jules-Rosette exposait déjà les tensions de cette
devait ainsi aller de pair avec l’expression des angoisses de l’éloignement du pays. On
peut rappeler à ce propos les poèmes de Léopold Senghor chantant les louanges de son
Afrique natale au moment où, étudiant en France, il est en proie à la rigueur du climat
occidental.9899 Aimé Césaire, pour sa part, tente de résoudre son mal du pays en projetant
un retour d’exil virtuel dans sa Martinique natale dans lequel il se visualise comme le
Hamidou Kane et de Bernard Nanga, pour leur part, traduisent la condition de l’étudiant
noir en France et l’impératif de « la recherche d’un difficile équilibre entre les valeurs et
les systèmes de pensée, africains d’une part, et occidentale d’autre part » (Cazenave 2003
37).
africains à Paris (Jules-Rosette 2)101, ce qui a résulté au cours des années 1980 à
sociohistoriques sans cesse changeantes qui, en Afrique ont déterminé les départs,
98
Les poèmes du recueil « Chants d’ombre » illustent cette thématique (Œuvres poétiques, Paris : Seuil,
99
).
100
Aimé Césaire, Cahier de retour au pays natal. Présence Africaine, 1939.
101
Selon les termes propres à Bennetta Jules-Rosette « the social and cultural conditions under which African
works in France have been produced and received » (2).
205
demeurent quelque peu allusives. En outre, son inventaire s’arrête au cours des années
quatre-vingt alors que d’autres conditions qui surgissent à partir des décennies suivantes,
Sud vers le Nord prennent des formes variées en fonction des époques. Si pendant la
colonisation les départs des colonisés pour la Métropole étaient surtout motivés par le
besoin de parfaire leur éducation en vue de rentrer servir dans l’administration de leur
pays d’origine, de nouvelles réalités rendront possibles l’exil des postcolonisés après les
indépendances.
consacré à « Misère, répression et exil », ainsi que dans l’article d’André Djiffack intitulé
«Exil et identité : l’Afrique sous la coupe réglée de l’Occident » (2002)102, sont mises en
malpensants par les pouvoirs autocratiques africains postcoloniaux. Selon eux en effet, le
et le chantage alimentaire sont des moyens couramment utilisés pour contraindre les
l’exil.103 Bien que le « libéralisme politique » des années quatre-vingt dix ait permis à
102
André Djiffack intitulé «Exil et identité : l’Afrique sous la coupe réglée de l’Occident ». Mots Pluriels no
20 2002.
103
Ambroise Kom cite un large éventail d’exemples parmi lesquels : le cas de Valentin-Yves Mudimbe,
romancier et essayiste et ancien professeur de lettres à l’Université du Zaïre, qui, harcelé par le pouvoir de
Mobutu pour son indépendance d’esprit est aujourd’hui en exil aux Etats-Unis. Pius Ngandu Nkashama,
romancier, essayiste et professeur au Zaïre, emprisonné et relégué au Kasaï par le pouvoir de Mobutu avant
de trouver refuge en France où avaient trouvé refuge avant lui d’autres intellectuels zaïrois tels que Georges
Ngal, romancier et essayiste ; Mwata Ngalasso, linguiste ; Locha Mateso, critique littéraire ; Mpoyi-Buatu,
romancier et critique littéraire ; Bolya Baenga, romancier et essayiste. Ahidjo fabriquait pour sa part, des
206
certains d’entre eux de retourner dans leurs pays respectifs, une autre forme d’ « exode
des cerveaux africains » (Djiffack 2002), autrement appelé « brain drain » (Kom 1996
En effet, avec la crise économique qui sévit avec une extrême acuité, la précarité
affecte tous les secteurs de la vie sociale dont l’une des conséquences visibles est de
réduire la population active au chômage. Comme le décrit Mongo Beti, « les chômeurs
diplômés déguisés en vendeurs à la sauvette pullulent, ainsi que les prostituées, déguisées
oisifs cyniques, tout un menu peuple presque toujours aux abois tant son existence est
précaire » (FCA 62). Pour le cas spécifique du Cameroun, il faut ajouter à cette réalité la
détérioration des conditions de vie et de travail induite par la dévaluation du franc CFA et
la réduction drastique des salaires des employés de l’Etat, qui sont autant de raisons ayant
poussé certains intellectuels à opter pour la voie de l’exil. Dans de telles circonstances,
l’attrait de l’Occident avec ses mirages, relève plutôt d’un instinct de survie pour une
population active dévoyée et livrée à son triste sort. Conscient de tout ce que l’exil
pédagogique habituelle, ne peut s’empêcher de mettre en garde les candidats à l’exil sur
procès politiques contre ses adversaires, avant de les passer par les armes. Ainsi, il aurait été suicidaire pour
Mongo Beti, Moukoko Priso, ou Siméon Kuissu de retourner au Cameroun pendant son règne. Son
successeur au pouvoir choisit pour sa part d’asphyxier tout intellectuel contestataire employé dans un secteur
contrôlé par l’Etat. Ainsi furent mis à la porte Vianney Ombe Ndzana et Célestin Monga, tous deux
économistes. Ce dernier dut prendre le chemin de l’exil pour épargner sa vie (Kom 1996 270-271).
207
As an old exiled who has discovered by virtue of bitter experience that one’s
real life is perhaps the one that each person leads in the hands of his ancestors, I
want future generations in Cameroon to avoid knowing the tragedy that I have
known. I want life to be livable for us, so that our children and grandchildren
are no longer tempted to go into exile or emigrate in search of something that
they cannot find at home. (MB 1996 186)104
La condition d’exilé est pourtant source de créativité littéraire chez bon nombre
d’Africains confrontés à cette réalité. L’avènement d’une nouvelle vague d’écrivains est
aujourd’hui associé à cette condition. Dans son article « Les Enfants de la postcolonie :
Abdourahman Waberi expose les spécificités d’un ensemble d’écrivains africains qu’il
nomme les « bâtards internationaux » dont le dénominateur commun est leur résidence
loin de leur pays d’origine. Dans son survol de l’historiographie littéraire africaine, il
la littérature africaine en différentes phases. La première est celle des pionniers ou des
chantres de l’œuvre coloniale ; la seconde, celle des apôtres de la négritude et les pères de
génération, qui constitue le point focal de son argument, correspond à celle des enfants de
délimitées ainsi : 1/ ce sont des auteurs nés autour des années 1960, lorsque plusieurs
pays ont accédé à l’indépendance ; 2/ ils revendiquent ouvertement leur identité multiple.
104
Mes recherches ne m’ont pas permis de localiser la version française de ce texte de Mongo Beti :
«Afterword : Homecoming » traduit par Trevor Norris (« Retour d’exil ») in Ibnlfassi, Laïla & Nicki Hitchcott.
African Francophone Writing. A Critical Introduction Oxford/Washington : BERG, 1996.
208
même temps dépasser cette appartenance ; 3/ leurs œuvres sont débarrassées du schéma
littéraire du thème du retour au pays natal vers celui de l’arrivée en France (Waberi 1998
11-12).
Si l’étude de Waberi permet ainsi d’articuler, dans les œuvres d’auteurs vivant en
dehors du continent noir, son découpage ne tient pas compte des auteurs qui, quoique
Mongo Beti, ont produit une œuvre qui s’est renouvelée de façon significative au fil des
années pour s’ajuster aux mutations en Afrique. L’analyse de Waberi n’échappe pas non
plus à la tentative d’enfermer dans une même catégorie un ensemble d’écrivains qui, de
par leur origine et leurs préoccupations littéraires, présentent pourtant des divergences.
désapprouve la notion de génération articulée par Waberi et met en garde contre toute
tendance à l’homogénéisation de cet ensemble d’auteurs dont les œuvres présentent une
physionomie hétérogène. De son point de vue, « ces écrivains, de par leur position à
l’historiographie littéraire. Non seulement ces écrivains donnent à lire une diversité
d’écriture, mais ils mettent en avant un brouillage d’identité nationale au profit d’une
Dans son ouvrage intitulé Afrique sur Seine : une nouvelle génération de
Waberi et Moudileno, pour dégager les traits spécifiques qui, selon elle, distingue cette
littérature née en France en marge du champ littéraire français et qui pose les problèmes
liés aux conditions d’existence des Africains immigrés en France. En s’appuyant sur un
corpus varié d’œuvres d’auteurs africains qui sont nés ou vivent et écrivent en France,
Certes, la plupart des critères énumérés plus haut peuvent servir, à quelques
variantes près, à la délimitation d’autres corpus littéraires produits sur les rives de la
des préalables de regroupement des textes sélectionnées, est aussitôt battue en brèche par
des œuvres comme L’Impasse de Daniel Biyaoula—qui fait partie de son corpus
d’étude—dont l’espace chevauche Paris et Brazzaville. La vision d’un espace limité aux
deux rives de la Seine n’emporte pas l’adhésion de Dominic Thomas qui, dans son livre
Black France (2007), défend l’idée d’une influence réciproque entre Paris et les auteurs
210
africaines. Son étude de l’expérience française des écrivains noirs d’Afrique concourt à
globalisé:
The point is that these writers have transformed Africa into a global territorial
signifier, one that exceeds Africa as ‘place’ in arriving at an alternative
understanding and designation of territory as fluid and mobile – but one in
which Africa itself is never absent. Furthermore […] these writers ‘challenge
literary historiography as it has been practically up until now through their very
position at the intersection of several geographic and intellectual territorialities.
For this reason, I have accorded tremendous importance to the transnational
nature of French-African relations in order to account for the polyvocal nature
of the African literary productions. (Thomas 2007 22)
Si les différentes approches examinées ici ont le mérite de mettre en évidence les
éléments qui pourraient servir à la lecture d’une diversité de corpus, leur application
stricte aux œuvres qui articulent, non pas l’expérience de l’exilé en exil, mais plutôt
l’insertion de l’ancien exilé après son retour pose néanmoins quelques problèmes. En fait,
pertinence pour le corpus qui me concerne, tant il est vrai qu’il dévoile les réseaux de
connexions que le séjour à l’étranger permet à l’exilé d’établir. Ces points de convergence
n’annulent cependant pas le fait que la théorie développée par Thomas, Cazenave,
Moudileno et les autres, vise avant tout l’étude des œuvres « post-exil » au sens où
211
l’entend Alexis Nouss c’est-à-dire celles produites par les auteurs exilés décrivant leurs
migrations de diverses sortes, le retour d’exil n’a pas bénéficié du même privilège de la
part de la critique littéraire. Les questions relatives à la manière dont l’exilé vit le retour
lorsque celui-ci vient à être effectif n’ont pas suscité l’engouement de la critique littéraire,
alors que cet aspect de l’exil soulève de nombreuses questions : comment les œuvres
littéraires représentent-elles le retour d’exil ? Comment le pays d’origine est-il perçu par
les exilés de retour ? Comment l’exilé de retour se représente-t-il par rapport à ceux qui
n’ont jamais quitté leur pays ? Si la notion de retour fait partie intégrante du concept
?106
Mon étude prendra prioritairement appui sur Branle-bas en noir et blanc, non qu’il
soit le seul roman où la question de l’exil est posée, mais plutôt parce qu’il est, à mon
avis, celui dans lequel l’impact de l’exil sur l’identité est le mieux articulé. Pour ce faire,
les analyses menées ici, s’appuieront sur certains aspects de l’étude conduite par
105
Alexis Nouss propose du terme « post-exil » la définition anecdotique suivante qui : « Pour les exposer et
par souci de clarté, j’abuse du binaire tout en rappelant que le préfixe « post » ne signifie pas opposition mais
prolongement et transformation. Un papillon est post-chenille » (2003 note 3 32).
106
Dans son article intitulé justement « Postexilic Eminence », Michael Siedel s’attarde sur les conditions de
l’exilé vivant en attente perpétuelle du moment du retour (1986). On connaît les implications psychologiques
de l’exil à travers l’étude de Martin Tucker Literary Exile in the Twentieth Century. An Analysis and
Biographical Dictionary (1991).
212
Biyaoula qui posent des questions similaires à celles qui me préoccupent. Certes les
scène par Mongo Beti dans Branle-bas en noir et blanc divergent par leur durée. Joseph
effectue un séjour temporaire dans son Congo natal après plus d’une décennie d’absence
alors que les personnages des romans de Mongo Beti retournent définitivement dans leur
pays d’origine après un temps relativement long à l’étranger. Cependant, tous ont subi et
ont été influencés par leur expérience de l’Ailleurs si bien qu’à leur retour dans leur pays
d’origine, fusse-t-il momentané, se révèle de leur part un sentiment d’altérité par rapport à
leur communauté d’origine. Leurs difficultés d’adaptation dans une Afrique qui n’est plus
identique à celle qu’ils ont quittée, le choc culturel qui en découle et se conjugue, sous le
signe de la différence, avec la perception des autres africains, en sont aussi des traits
question de l’altérité, il convient avant tout d’examiner la prégnance du terme ‘exil’ dans
107
Il faut toutefois souligner que le retour en Afrique ne constitue pas pour Joseph Gakatuka la fin de
l’errance. A son retour en France après un séjour de trois semaines au Congo, il manifeste une « incapacité à
se refondre dans son cadre de vie en France » (Cazenave 2003 82).
213
Le récit de Branle-bas en noir et blanc est la suite de Trop de soleil tue l’amour. Ce
dernier, qui paraît aux éditions Julliard en 1999, avait été soumis à l’éditeur parisien sous
l’intitulé Les Exilés sont de retour, titre qui, de l’avis de l’auteur, correspondait le mieux
devaient l’emporter au point à faire pencher la préférence de l’éditeur vers Trop de soleil
tue l’amour au détriment du titre initialement proposé par Mongo Beti (Mongo-Mboussa
2002 71-73). C’est dire l’importance que prend le thème de l’exil dans la production
L’exil s’y énonce dans ses aspects les plus divers. La présence récurrente du terme «
exil » dans l’énonciation des deux premières œuvres mérite qu’on s’y attarde. L’auteur
l’emploie à plusieurs reprises pour désigner des réalités diverses même si elles se
ceux qui vivent dans de telles conditions. D’abord, le terme exil qui revient dans les
d’origine pour des raisons volontaires ou sur la pression du danger (Giovanoni 2006).
Dans cette catégorie figurent les déplacés auxquels Mongo Beti fait référence dans
à la tête du pays (HF 60). Ceux-ci, ayant bénéficié des largesses du pouvoir déchu,
s’enfuient à l’étranger afin d’échapper aux représailles du nouveau pouvoir qui se met en
214
place. Dans L’Histoire du fou, Narcisse et Jeanne, s’inscrivent dans cette dernière
catégorie.
Le terme exil usité par Mongo Beti rend compte du traumatisme éprouvé après coup
par ceux ayant connu l’épreuve d’un départ forcé et d’un séjour loin de leur terre
d’origine. C’est le souvenir de cette expérience douloureuse qu’ils appellent leur exil,
comme l’en témoigne l’expérience de Zoaételeu qui, dans L’Histoire du fou, présente
encore, trente ans plus tard, les séquelles des six années passées au bagne à cause de son
activisme politique. L’exil devient de ce fait une donnée psychologique dans la mesure où
L’association de ces deux termes pose néanmoins quelques problèmes. Car même si
privation de liberté qui n’est en rien comparable avec l’expérience de bannissement qui
Mais l’exil peut être aussi, dans la terminologie de Mongo Beti, un concept
idéologique. Dans ce cas, il se rapporte à la situation des personnages en rupture avec les
215
réalités de leur région d’origine. Pour ceux-ci, il ne suffit pas d’être géographiquement
distant de leur origine pour éprouver un sentiment d’altérité. A cet égard, Narcisse, le fils
du patriarche Zoaételeu dans L’Histoire du fou, peut être considéré comme un exilé dans
la mesure où, devenu citadin, il se sent déconnecté des réalités de son village natal à
chaque fois qu’il s’y rend. Chaque retour de ce citadin auprès de ses parents est l’occasion
mœurs de sa contrée d’origine. Il se sent mal à l’aise dans ses rapports avec son
entourage, ce qui établit une relation d’altérité de celui-ci avec son environnement comme
l’explique le narrateur : « la personnalité de Narcisse demeura donc floue pour les siens,
Ces deux derniers cas d’exil à l’intérieur d’un même pays, qui, selon la terminologie
de George Gmelch peuvent être classés dans la catégorie de « domestic return » (Gmelch
1980 136), m’intéressent moins dans le cadre de la présente étude qui prendra plus
de laquelle l’exilé franchit diverses barrières culturelles, ceci en raison du fait que, si le
apaisant, compte tenu de la cruauté du traitement dont il a été l’objet pendant son séjour
au bagne, le retour des exilés ayant effectué un déplacement international donne lieu à un
réel sentiment de déconnexion. Non seulement leur séjour hors de leur pays d’origine les
a transformés, mais en plus ils doivent faire face aux métamorphoses qu’a connues la
exilé à l’autre.
216
Le terme « exilé », dérivé de celui d’exil, abondamment employé par Mongo Beti
dans ses œuvres, permet de caractériser, soit les personnages en situation d’éloignement
géographique de leur lieu d’origine, soit ceux de retour dans leur pays d’origine. Ce terme
désigne alors ceux qui, installés en Occident dans la plupart des cas et pour de multiples
raisons, gardent le contact avec « leur pays ». On pense à ce propos à l’ami de Zamakwé,
personnage in absentia de Trop de soleil tue l’amour à qui il écrit pour demander de
l’aide après qu’il a été dépouillé de son stock de CDs de Jazz. Il en est de même d’autres
personnages auxquels les œuvres ne se réfèrent que de façon allusive, mais dont
l’évocation permet d’établir l’existence d’une diaspora qui a gardé ses attaches avec son
Il est significatif que Mongo Beti adjoigne au mot « exilé » l’expression « de retour
désormais des personnages ayant connu l’expérience d’exil. Ce sont des personnages qui
reviennent au bercail après un séjour plus ou moins prolongé en Occident pour besoin de
formation. Ils sont nantis de diplômes et d’expériences, et aspirent aux hautes fonctions
dans leur pays d’origine. Gaston le chauve, ancien étudiant de médecine à Paris employé
(Branle-bas en noir et blanc 2000) et l’avocat (L’Histoire du fou) sont des personnages
qui relèvent de cette catégorie. Chacun de ces retours au pays d’origine est l’occasion de
liesse populaire, celui de Patrice Azombo par exemple (TSTA 24-25). Comme la notion
d’exil, celle d’exilé est fluctuante et peut renvoyer aussi bien à la mémoire qu’à une
situation courante, ce qui revient à s’interroger sur la cloison qui sépare les deux
217
conditions à savoir celle de l’exilé et de celui qui est de retour. Y a-t-il une frontière entre
L’expérience d’après exil se manifeste sous diverses formes : à travers les instances
Deux catégories d’anciens exilés peuvent y être ainsi répertoriées : ceux dont le départ,
parce que, s’étant à un moment donné, trouvés en disjonction avec le pouvoir politique de
leur pays d’origine et ayant trouvé asile en Occident, retournent au bercail dès qu’une
lueur de liberté se profile à l’horizon. On a en outre ceux revenus de force au terme d’une
émigration économiquement motivée. C’est le cas d’Eddie qui, ancien clochard à Paris,
est rapatrié par charter dans son pays. En plus, les œuvres se donnent à voir comme un
bien dans le même pays qu’entre leur pays et l’étranger. Cependant, l’analyse de toutes
ces formes d’exil ne m’intéresse pas directement dans le cadre de cette étude où il est
question d’examiner la manière dont Mongo Beti décrit la perception du pays par les
Branle-bas en noir et blanc est la suite de Trop de soleil tue l’amour qui s’était
conclu sur le double enlèvement du journaliste Zamakwé autrement appelé Zam et de son
amante Elizabeth ou Bébète, et sur l’annonce de la fête qu’entrevoyait PTC pour célébrer
218
l’arrivée au pouvoir de Kabila au Zaïre. Ce roman est le deuxième volume d’une série qui
aurait pu constituer une trilogie romanesque, mais qui s’arrêtera brutalement au second
tome, l’auteur ayant tiré sa révérence avant d’avoir conclu la série. C’est cette conception
sérielle qui explique aussi la récurrence, dans l’énonciation de cette dernière œuvre, d’un
lui permettre de mieux comprendre la suite de l’histoire. Le rapport entre le récit présent
et les faits antérieurs se fait au moyen du rappel qui crée parfois un effet de redondance
dans le discours comme on peut en juger par la récurrence d’expressions telles que : « Si
vous vous rappelez bien » (8, 11) ; « comme je viens de dire » (9) ; « Si vous vous
souvenez bien » (19) ; « comme on sait » (31) ; « comme je vous l’ai dit à plusieurs
reprises » (81) ; « je ne vous apprends rien » (112) ; « comme nous nous y attendons tous,
vous et moi » (117) ; « nous le connaissons bien maintenant » (179). Ces expressions ont
pour valeur d’établir un lien entre le récit présent et celui qui précède : « Pour ceux qui
n’étaient pas avec nous au début, Eddie était un particulier plutôt balèze, si vous voyez ce
que je veux dire » (24) ; « je le rappelle pour ceux qui n’étaient pas avec nous à l’époque
» (268).
Le récit prend, à cet effet, l’allure d’une narration collective dans laquelle le
d’expressions sentencieuses proférées par le narrateur telles que : « c’est comme ça que
cela se passe ici » (9). Le narrataire devient ainsi une composante de la conception du
texte et influe sur la manière dont le narrateur livre son récit : « Oui, nous avons cru que
219
la chasse au dictateur était désormais ouverte. Il faut nous excuser notre jobardise » (38).
puisque nous voilà à nouveau en train d’évoquer cette pratique commune, il reste quand
même une énigme qu’il vaudrait mieux éclaircir avant de continuer, me direz-vous [...].
Examinons le sujet ensemble, point par point » (111) ; ou bien : « [...] me direz-vous car
votre indulgence n’a pas de bornes, merci mille fois. [...]. Désolé, mais je suis sentencieux
permet au narrateur de maintenir le contact avec son auditoire ou son lectorat potentiel
C’est à ce titre qu’il faudrait aussi comprendre le retour de certains personnages déjà
présents dans Trop de soleil tue l’amour comme : Eddie ; Grégoire dit Ducon ou simili
joueur de base-ball ; Georges Lamotte, barbouze ; Lazare Souop dit PTC ; Norbert, dit
policier amateur d’extras ; Joachin dit Le Bigleux ; le sergent Garcia version tropicale ;
Zam et Bébète ; mais aussi l’apparition de nouveaux personnages : Gaston le chauve, dit
108
Mon recours fréquent à Trop de soleil tue l’amour se justifiera donc par le besoin de rendre justice à la
construction sérielle des deux œuvres et surtout de compléter certaines informations relatives aux
personnages et à l’histoire de Branle-bas en noir et blanc.
220
L’œuvre retrace les pérégrinations d’Eddie qui, après s’être improvisé détective
privé, s’est engagé dans une enquête en compagnie d’un associé nommé Georges pour
inscrit l’œuvre ici considérée dans le registre du roman policier, quoique Mongo Beti se
défende d’avoir écrit dans un tel genre.109 L’œuvre donne à voir une multiplicité
trame principale de l’œuvre, des intrigues secondaires viennent s’y greffer et susciter des
pédophile nommé Maguida par Norbert. L’enquêteur et son associé Georges doivent
profiter de l’occasion de la fête donnée par PTC en l’honneur de Kabila pour dégotter
leurs deux principaux suspects : Grégoire et le Bigleux. Il faut souligner d’entrée que les
109
L’argument déployé par Mongo Beti à cette fin est celui qui suit : «Comme il n’y a pas de police chez
nous, enfin, je veux dire pas de police au plein sens du terme, une police civilisée, quoi, je savais que je ne
pouvais pas faire un roman policier. Donc, j’ai fait une histoire sur le crime, une histoire d’angoisse. Un
roman policier, c’est un roman où la police résout une énigme criminelle. Dans mon roman, la police ne
résout rien du tout, bien au contraire, c’est à peine si elle existe comme telle, à peine si elle se distingue des
malfrats ; c’est ce qu’on appelle un roman d’angoisse, un thriller, où la police joue un rôle de figuration
simplement, tandis que les citoyens sont abandonnés à eux-mêmes du fait de cette impuissance, livrés en
quelque sorte à la discrétion des malfaiteurs. Et ça convient bien chez nous, parce que c’est la réalité
quotidienne » (MB parle 109-110). Ambroise Kom prévient cependant sur la restriction de la définition du
polar africain au sens strict du roman policier classique. De son point de vue, les caractéristiques comme les
« énigmes à élucider, les diverses maffias en place et les pratiques occultes » (Kom 1999 16-17), qui existent
bel et bien dans Branle-bas en noir et blanc, fondent la spécificité des romans policiers africains. C’est à ce
titre que Tahar Bekri parle de ce roman comme « un vrai roman policier, avec détectives et policiers,
barbouzes et corrompus, alcool et gâchette, sbires du pouvoir et adeptes de magie noire » (Bekri 2000 119).
110
Il faut souligner ici que le personnage nommé Robert Bilanga constitue un intertexte à celui mis en scène
par Bernard Nanga dans son œuvre Les chauves-souris. Les deux personnages se rapprochent par leur appât
au gain et leur penchant prononcé pour la corruption.
221
Né en Afrique et ayant grandi dans des conditions qu’il préfère garder secrètes,
Eddie émigre en France au cours des années 60-70 où il « fut longtemps très jeune
chômeur et presque clochard » (TSTA 42). Ce voyage est pour lui l’occasion de se frotter
jazz. « D’échec en échec, il s’était retrouvé aux Etats-Unis, où il s’était découvert une
s’est identifié au point d’en prendre le nom (TSTA 42-43). Retourné en France, Eddie est
par la suite rapatrié en Afrique par charter à l’époque où la France, « polluée par une
lepénisation galopante [...], bien avant que cela ne devienne une mode avouée avec le
ministre Charles Pasqua lors de la première cohabitation » (TSTA 43). Cette trajectoire
identitaire et son étrangeté face aux mœurs de ses congénères en sont la manifestation.
Selon ses propos, son amour pour le Jazz témoigne de cette diversité d’influence puisqu’il
affirme lui-même que seuls les exilés sont à même d’apprécier une telle musique : « le
jazz […] sera donc toujours la musique des exilés ou de leurs semblables, les parias du
monde d’entier » (BBNB 172). On considère ici le terme ‘paria’, non dans son sens
décentré. Eddie illustre par bien de côtés cette condition, lui dont l’identité témoigne de
l’influence d’autres cultures. A travers l’adoption du nom de l’Autre, Eddie se révèle être
un personnage installé dans la diversité. Rien d’étonnant donc qu’il ne trouve pas
nécessaire de révéler son passé et son origine, car ceux-ci pourraient le fixer quelque part,
222
Georges Lamotte, pour sa part, est un aventurier français sans éducation véritable
qui, après avoir « fait un peu de tout et trop longtemps », finit par se réfugier dans
l’enseignement, profession qui lui permet de séjourner pendant quinze ans comme
(TSTA 151). De retour en France après avoir réalisé suffisamment d’économies pour
s’assurer une « retraite pépère », il est ensuite envoyé en Afrique où il est employé
comme sbire auprès du gouvernement local. C’est ce rôle de barbouze qui amène ce
« toubab qui est venu échouer ici [en Afrique] on n’a jamais bien su comment » (BBNB
9), à arpenter les rues de la ville et à côtoyer du beau monde. Sa rencontre avec Eddie
s’était faite, on se souvient, de façon tout à fait impromptue chez Bébète, la jeune
africaine avec qui il a eu un enfant nommé Nicolas. C’est cette même Bébète qui
deviendra plus tard la petite amie du journaliste Zam avant sa disparition. Ainsi comme
Eddie, Georges est un personnage doté d’une expérience transcontinentale, même s’il ne
donne aucun détail de l’influence particulière dont il aurait été l’objet après ses multiples
voyages.
Les deux associés ne poursuivent cependant pas leur recherche jusqu’à son terme, à
cause d’un incident qui survient au cours de leurs pérégrinations, et qui va amener chacun
d’eux à faire cavalier seul. Lorsqu’ils se lancent sur les traces de leur premier suspect
223
en France, ils seront victimes d’agression par des malfrats armés qui leur font l’injonction
de « faire des pompes » (BBNB 143). Contrairement à Eddie qui s’y soumet sans coup
férir, Georges déploie un stratagème pour se soustraire à cette sommation. Eddie voit la
résistance de Georges comme une humiliation et décide alors de poursuivre seul l’enquête
qu’ils ont tous les deux commencée. A partir de ce moment, les entreprises d’Eddie sont
motivées par son désir de prouver à Georges « [...] qu’un négro [peut] aussi avoir du cran
[Georges] démontrant qu’un Africain aussi peut accomplir des exploits dans tous les
domaines » (BBNB 248). A défaut de pouvoir opposer une résistance à ses agresseurs,
c’est plutôt son associé qui devient la cible de sa revanche. Si la justification donnée par
Eddie comme motif de la rupture est cette réticence de Georges face aux agresseurs, son
affirmation prouve pourtant qu’il existe une motivation sous-jacente à son besoin de
justification subsidiaire. Dès lors, il y a ici extrapolation de la part d’Eddie dans ses
accusations à l’encontre de son coéquipier, tel qu’il apparaît à travers les termes «
L’enquête devient ainsi un moyen au service de cette fin. C’est de la manière suivante
perdre l’autre jour la face comme un con que je suis. D’abord, je ne connais
même pas l’autre ; pourquoi lui livrerais-je mes secrets ? (BBMB 222)
il allait enfin démontrer à l’ami Georges qu’il avait au moins autant de bravoure, de
l’infériorité que cette origine africaine lui a conféré se fait chez Eddie par la construction
Dès lors, on ne peut se méprendre sur le sens de l’expression « les visages pâles,
fidèles à leurs habitudes de prédateurs » que Mongo Beti utilise par ailleurs dans La
France contre l’Afrique pour renvoyer aux Blancs (FCA 55). Ceci invite à considérer
Eddie et Georges non comme des entités mais plutôt en tant que symboles allégoriques de
leur peuple respectif. Georges est ainsi considéré par Eddie comme la figure
Dans ce sens, l’expression « les visages pâles, fidèles à leurs habitudes de prédateurs » va
bien au-delà du seul individu que représente Georges pour renvoyer aux anciens
colonisateurs. Lorsqu’on sait depuis les travaux d’Edward Saïd que l’hégémonie du
111
Cette réflexion s’inspire de l’étude de Cilas Kemedjio intitulée « les mythologies postcoloniales »
(Présence Francophone 62 2004 : 5-11) dans laquelle l’auteur montre comment face au triomphalisme de
l’histoire des colonisateurs, les colonisés tente d’échapper au défaitisme de leur propre histoire en
construisant des mythologies (6).
225
pouvoir colonial allait de pair avec la construction de l’infériorité des colonisés (Saïd
de force qui avait souvent été à l’avantage du blanc. Pareil projet passe par un ensemble
capacité d’initiative et ainsi de prendre autorité sur son vis-à-vis. Si, comme l’a affirmé
John Beverley, le pouvoir est lié à la représentation, l’autorité revient ainsi à celui dont la
soi. L’étude de la représentation qu’Eddie se fait de lui-même et des autres peut ainsi
apporter une lumière à la manière dont il déconstruit son infériorité. En outre, Eddie se
targue d’être possesseur d’une connaissance de la culture française pouvant lui permettre
de battre Georges sur le terrain de sa propre culture. Au cours d’une discussion entre
Eddie et Georges, le premier doit expliquer au second qui est Alexandre Dumas, écrivain
français du XIXe siècle (BBNB 34) que ce dernier, tout professeur de français qu’il ait pu
112
« Power is related to representation: which representations have authority or can secure hegemony, which
do not have authority or are not hegemonic » (Beverley 1999 1).
226
personnages en décalage par rapport à la société ambiante. C’est à la mort par noyade de
Grégoire—son corps est découvert flottant dans un lac—que sera dévoilée au détective sa
réelle identité. En fait, « Grégoire était citoyen français par sa mère née à Basse-Terre en
Guadeloupe » (BBNB 218). Si Grégoire est ainsi dans l’œuvre un cas unique de
personnage métis, sa condition hybride n’est cependant pas éloignée de celle des
protagonistes ayant acquis des influences par leurs séjours loin du lieu d’origine. C’est le
cas du personnage nommé le Bigleux, de son vrai nom Ndibilongo Joachim, docteur en
informatique à la faculté de Jussieu, qui est loin d’incarner ce que l’auteur appelle
luimême ‘un Africain pur’. Il se présente lui-même comme « l’Africain qui n’avait pas
démenti à Senghor qui prétendait que la raison est hellène, l’émotion nègre » (BBNB
178). Le fait qu’il soit réduit à l’arnaque et à un emploi d’éleveur de cochons, en dépit de
difficulté d’avoir dans la société, la place qu’il mérite.113 Même s’il est établi qu’il n’a
découvrir que ce dernier est l’assassin de Bertrand Bilanga, fils de l’ambassadeur après
113
Au cours d’une fête qu’il donne chez lui à l’occasion de la nomination aux postes de ministres de ses
parentés, le bigleux met sur pied un stratagème pour extorquer de l’argent à ses invités : « Le comble de
surprise, pour tous les invités […] est arrivé lorsque le Bigleux, […] a crié aux invités :
- Maintenant, les amis, cotisez-vous pour les étrennes de Joséphine, la cuisinière qui vous a offert ce repas
succulent. Mettez chacun dix mille francs dans la sébile que ma cuisinière va vous tendre successivement »
(BBNB 178).
227
que ce dernier a découvert la relation incestueuse qui le liait à une parente, la fille de
Norbert.
à bout de son infertilité, aiguillent Eddie sur la nécessité d’une prise en compte, dans son
investigation, de la dimension occulte. Selon cette dernière, les marabouts que fréquentait
Bébète seraient à l’origine de son enlèvement. L’un d’eux n’est autre que Gaston le
moment où Eddie vivait à Paris. En effet, après sa formation en France comme médecin
cardiologue, Gaston est rentré dans son pays d’origine où il est employé à l’hôpital
général. La dévaluation du franc CFA et la baisse des salaires ont rendu les conditions de
quotidien. Il doit désormais ruser pour arrondir ses fins de mois. C’est ainsi que pendant
Moustapha ben Larbi Moustapha, pour, dit-il, profiter de la crédulité de ses concitoyens.
Sous la pression d’Eddie, Gaston le Chauve dévoile son stratagème qui consiste à établir,
entre ses clients et lui, un climat de confiance. Dès qu’il est « dépositaire de leurs
souffrances secrètes et de leurs désirs, il les [taxe] outrancièrement après leur avoir
camp où est séquestrée Bébète par les patrons d’un réseau maffieux spécialisé dans le
trafic de matières précieuses (ivoire, diamant) entre le sud et le nord du pays. Victime de
chantage, de harcèlement sexuel pendant son séjour dans ce camp, elle est aussi exposée à
la violence des « coupeurs de route » lors des multiples expéditions qu’elle doit
livraison des marchandises. Avec l’aide d’un gang constitué d’hommes en tenue et de
truands, Eddie réussit le raid dans le camp, parvenant ainsi à libérer Bébète et plusieurs
autres prisonnières. « Aveuglé par l’excitation du triomphe » (BBNB 287), Eddie l’est
davantage encore par la perspective d’annoncer à Georges son exploit. Avoir ainsi pu
prouver qu’un Africain peut aussi avoir du cran, suscite chez lui l’euphorie. L’œuvre se
Le fait que l’œuvre soit ainsi « habitée » par des figures romanesques, qui, dans leur
nominalisation mis en place par l’auteur. Une étude de la manière dont elles sont
cosmopolitisme. André Ntonfo avait déjà fait remarquer qu’une prise en compte des
des œuvres dans un espace culturel précis. Cette approche pourrait être reprise pour
montrer en quoi les noms de la plupart des personnages mis en scène dans l’œuvre
traduisent leurs appartenances plurielles. Yves Braudelle affirmait que « Les noms
229
revanche, ils sont signifiants et systématiquement appropriés aux personnages » (Cité par
Sophie Aude 2005 160). Les noms propres sont dès lors, à la fois signifiants et signifiés
puisqu’ils participent de la création d’un cadre qui, quoique imaginaire, permet de situer
les textes narratifs dans l’espace de représentations qui les détermine et auquel ils peuvent
être rattachés. Le propos de Roland Barthes corrobore ce point de vue lorsqu’il établit qu’
aux œuvres antérieures de Mongo Beti dans lesquels prédominaient les patronymes tels
assuraient l’ancrage des personnages dans la culture beti du Sud Cameroun (Ntonfo in
Kom 1993 42), les noms des personnages de Branle-bas en noir et blanc ne s’inscrivent
pas dans une culture unique. L’étude du nom est donc ici d’un précieux secours
Certains personnages sont présentés par des noms apparaissant sous la forme
prénom patronyme ; d’autres sont introduits dans l’œuvre sous leur seul nom, d’autres
114
Ville cruelle, 1954.
115
Mission terminée, 1957.
116
Le Roi miraculé, 1958.
117
Perpétue et l’habitude du malheur, 1974.
118
Remember Ruben (1974) et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (1979).
119
Les Deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama (1982) et La Revanche de Guillaume Isamël Dzewatama
(1984). Il est Intéressant à ce propos de souligner ici que le nom Dzewatama est une phrase en beti, langue
d’origine de Mongo Beti, qui signifie « Pourquoi m’insultes-tu » ?
230
encore sous leur seul prénom et un dernier groupe apparaît sous des sobriquets. Des noms
tels que Lazare Souop, Georges Lamotte, rattachent les personnages à un « territoire
culturel unifié »—le nom propre désignant l’appartenance d’un individu à une
Les noms des personnages métis tels Grégoire Légitimus Lobé Ngoula trahissent une
Légitimus Lobé Ngoula comme sa mère et son père » (BBNB 218). On remarque par
rattachables à une langue ou à une aire culturelle comme Nathalie, Elizabeth, Dieudonné,
Antoinette, Geneviève, la désertion du nom propre traduisant une crise d’identité, tant
en ces termes :
Ce que l’on désigne l’Afrique n’existe qu’en tant qu’une série de décrochages,
de superpositions, de couleurs et de costumes, de gestes et d’apparences, de
sons, de rythmes, d’ellipses, d’hyperboles, de faux records, de choses vues et de
choses imaginées, de morceaux d’espaces, de syncopes et d’intervalles, de
moment d’enthousiasme et de tourbillons impétueux, de fantasmes en
perpétuelle poursuite les uns derrière les autres, néanmoins coextensifs les uns
aux autres, chacun gardant en marge la possibilité […] de se transformer en
l’autre. (Mbembe 2000 274)
jouent un certain rôle dans Branle-bas en noir et blanc. Les personnages référentiels
231
auxquels l’œuvre fait allusion, parfois de façon répétitive, manifestent une grande variété
dans leur origine connotée, cette variété dans leur origine référentielle traduisant aussi
l’imaginaire pluriel de l’auteur. Des noms tels Famé Ndongo - directeur de l’école de
(BBNB
Mitterrand (BBNB 205) ; de Mike Tyson (BBNB 29) ; d’Alexandre Dumas, auteur de la
citation « elle me résistait, je l’ai assassinée » (BBNB 33) ; Jersey Joe Walcott (BBNB
91) et Illinois Jacquet (BBNB 229), chanteurs américains de jazz ; Le Pen, « un toubab
sans cœur » (BBNB 209) ; Louis XIV (BBNB 320) ; De Gaulle (BBNB 344) ; Lamartine
(BBNB 344). Ces noms référentiels situent l’œuvre dans un domaine historique large qui
inclut aussi bien l’Amérique, l’Europe que l’Afrique. Il s’agit de personnages pouvant
être situés dans le réel puisque, par leur nom, ils sont localisables dans des cultures
précises. Leurs noms balisent un terrain culturel divers qui situe l’œuvre de Mongo Beti à
l’intersection du monde.
le Cameroun, d’autres espaces existent bel et bien en tant que cadres réels ou référentiels.
232
maître à pensée du faux marabout Gaston. On a aussi souligné plus haut, l’actualisation
inscrit l’œuvre dans un cadre dépassant la géographie d’un pays. Inutile d’y revenir. On
peut cependant souligner, pour ce qui est de la France, qu’elle apparaît dans l’œuvre de
manière réelle ou référentielle. Pour certains, elle est un espace mythique, celui du rêve
En tant qu’espace réel, elle fait son entrée dans le récit à travers les voyages
son supérieur, Georges se rend en France où il doit avoir une rencontre avec un
personnage nommé Le Corse qui, non seulement reconnaît les torts faits par la France à
l’Afrique mais en plus, préconise que son pays dédommage le continent noir en signe de
réparation. Il affirme à cet égard : « Nous avons détruit l’Afrique, l’Afrique va nous
détruire à sa manière, celle des miséreux » (BBNB 129) et plus loin il souligne : «
comment pourrons-nous jamais dédommager l’Afrique de cette rapine, nous qui lui avons
tant pris sans jamais rien lui donner en échange, à part la monnaie de singe » (BBNB
141). Des questions se posent sur la bonne foi de cette déclaration et surtout sur la
optimisme de l’auteur qui souhaiterait voir un jour la France faire amende honorable pour
tous ses torts envers l’Afrique. A défaut de pouvoir obtenir son mea culpa, l’espace
bonne coupe, à l’occasion d’une conférence internationale tenue à Paris sur le thème de la
protection des forêts africaines. Contrairement au Corse qui s’était épris de sympathie
pour le continent noir, cet africain d’origine, dont la seule préoccupation est de tirer le
maximum de profit des ressources du continent noir. Spécialisé dans le trafic des déchets
toxiques (BBNB 139), il affirme sans ambages du haut de la tribune de cette conférence
[…] Que risquent nos forêts, aussi abondantes que les flots de l’Atlantique, à
être soumise à une exploitation intensive ? Aucune action humaine ne peut ni
assécher l’océan ni épuiser les arbres de nos forêts. Les écologistes mentent
pour semer la peur et l’angoisse dans les esprits. Nos forêts peuvent être
exploitées jusqu’à l’an 3000 et même au-delà dans courir aucun risque. (BBNB
140)
appelait « un nègre de services », celui n’ayant que peu de souci pour le devenir de ses
congénères et de son continent d’origine. Pour lui, les intérêts personnels passent avant
toute chose. Mongo Beti intervertit ainsi les rôles pour montrer la fluctuation de la notion
d’ « ennemi ». Aucune race ne saurait plus être la seule à être étiquetée comme
bourreau/victime comme il le soulignait dans une affirmation déjà mentionnée plus haut :
saharienne de bonne coupe devra répondre devant la justice française de ses actes.
234
« parle » à partir d’un topos géographiquement situé à cheval entre plusieurs cultures. Sa
affirme, après l’annonce de l’assassinat d’un personnage par Norbert : « […] il faut venir
ici pour voir ça. Comme dit souvent Eddie, il n’y a que dans ce pays de bougnouls qu’on
peut voir ce qu’on y voit » (BBNB 57). Il renchérit par la suite en affirmant qu’ : « Il y a
toujours ici, sous l’apparence de la banalité faute d’une information matraqueuse comme
ailleurs, un drame qui couve, à moins qu’il n’ait pas déjà éclaté comme un coup de
tonnerre dans le ciel serein d’un quartier bien délimité » (BBNB 57). Plus loin encore,
lorsqu’il commente sur les habitudes volages des Africains il s’interroge : « Est-ce que ça
se passe alors comme ailleurs ? Que nenni » (BBNB 112). « Les gens ici se donnent des
titres que rien ne justifie » (BBNB 173-4). « Il ne s’en prit nommément à personne,
comme on l’eût fait ailleurs, parce que chez nous, l’idée d’une responsabilité individuelle,
assortie de la nécessité d’une sanction éventuelle, est quasi inconnue » (BBNB 276). Son
raisonnement est ainsi régi par une comparaison implicite entre ce qu’il observe « ici » et
la mémoire d’un ailleurs qu’il possède. Cette manière de contraste est aussi bien présente
dans le raisonnement de Gaston que dans celui d’Eddie lorsqu’ils évaluent les mœurs des
locaux. Leur pensée oscille entre l’observation de l’Afrique postcoloniale présente et leur
235
connaissance de la manière dont les choses se passent ailleurs. Il s’agit ici d’un espace
mental ou mémorisé qui s’articule dans la pensée et les souvenirs. « L’Ailleurs » continue
d’être vécu dans la pensée des anciens exilés si bien que les réflexions qu’ils émettent
espaces rejoint ainsi la situation propre de l’auteur dont le bagage culturel se situe à
La prédilection de Mongo Beti pour le genre policier est l’occasion d’une « enquête
mœurs politiques, le style de vie, la gestion sociale, sont passés au peigne fin. C’est à ce
narrateur, Eddie et Gaston le Chauve et la distance qui les sépare des autres Africains.
qui, tout en relatant les faits dans lesquels il ne joue aucun rôle spécifique, y fait des
aussi bien avec l’énoncé qu’avec le narrataire. Tout en proclamant son appartenance au
pays dont il parle, il ne s’assimile pas tout à fait aux mœurs locales. L’œuvre s’ouvre par
cette réflexion :
236
Dès potron-minet, on aperçoit des pingouins aux statures mal assorties arpentant
les trottoirs ou trottinant sur les places par deux ou plus souvent de trois. Le
spectateur est d’abord surpris de les voir brandir des prétoires hétéroclites. C’est
ensuite leur tenue de campagne, par leur couleur vaguement verte […],
véritablement injure au vert naturel de notre environnement naturel, qui le laisse
perplexe. Leurs manches sont grossièrement retroussées sur des avant-bras
médiocrement musculeux révélateurs de spécimens mal nourris. Un coup d’œil
sur leurs […] pantalons tire-bouchonnés amènerait à les prendre en pitié.
(BBNB 7)
l’histoire qu’il raconte. S’il revendique son appartenance au pays dont il parle comme en
d’affinités avec les conditions de vie de la grande majorité. Son détachement se traduit
par une caractérisation dénigrante matérialisée par les appellations telles que
souvent dans l’œuvre par une variation pronominale. Le narrateur se réfère à lui-même
veut établir avec les récits qu’il veut mettre en évidence. Cette variation pronominale
révèle son ambiguïté à s’identifier complètement à cette société dont il relate l’histoire. Il
s’exclut ce faisant d’une société dont les tares sont, de son avis, innombrables. Pourtant, il
reste tout de même lié à ce pays dont il est membre. Il faut aussi souligner que ce
237
C’est ainsi qu’il se proposait déjà, dans Trop de soleil tue l’amour, d’entreprendre
un projet littéraire intitulé Y a-t-il une vie après le charter ? qui aurait pour but de conter
l’aventure post-retour d’exil d’Eddie, dont le mode de vie rappelle son transfert sous
contrainte, d’un espace social avec lequel il s’était familiarisé vers un autre qui,
quoiqu’étant celui de son origine, lui est désormais peu familier. Bien que le narrateur
affirme à son sujet qu’il « pouvait se targuer d’être devenu un véritable autochtone »
(BBNB 8), il ressort du recoupement des informations sur ce personnage qu’il éprouve
des difficultés à s’assimiler avec la culture locale. Fortement marqué par son expérience
migratoire, l’exilé de retour est déconnecté des réalités de son pays d’origine, ce qui
auquel il renvoie souvent par « notre pays »—une claire distanciation par rapport aux
l’impermanence de l’exil telle que la pose Paul Tabori lorsqu’il s’interroge sur les limites
de la condition d’exilé.120
possible après l’exil ? La réponse que Stuart Hall apporte à cette interrogation est sans
appel. Selon lui, la migration est un voyage à sens unique ; il n’y a pas de retour
120
« When does an exile cease to be one? » (Tabori 1972 34).
121
« Migration is a one way trip. There’s no ‘home’ to go back to. There never was » (Stuart Hall 1987 44).
238
comme un homme essentiellement apatride. Le statut d’Eddie tel qu’il est articulé dans
l’œuvre traduit par bien de côtés cette ambivalence de l’exilé de retour : « [Eddie] était
l’homme le plus francisé ici, d’une certaine manière, et aussi l’Africain le plus hostile aux
Français » (TSTA 43). L’ambiguïté, qui se situe au niveau des termes servant à le
qui caractérise l’exilé de retour. L’exilé vacille entre plusieurs cultures, est à la fois d’ici
et d’ailleurs, du pays dont il est originaire aussi bien que du pays d’asile. Son
appartenance est loin de s’énoncer en termes d’unicité. De ce fait, son identité s’exprime
soit en termes d’exclusion, ni l’un ni l’autre, soit en termes d’inclusion du multiple, l’un
La migration devient dès lors un processus sans fin puisque le migrant est condamné
à une errance perpétuelle une fois qu’il s’engage dans cette voie. Une distinction mérite
cependant d’être faite entre le retour en tant que déplacement physique (volontaire ou
contraint) vers un point de départ après une absence plus ou moins prolongée, et le retour
en tant que fait de retourner à un état initial. Si le retour physique semble plus aisément
réalisable, il n’en est pas de même pour le retour à l’état initial puisque l’ambiguïté de
l’exil se situe surtout du point de vue identitaire. Le séjour prolongé de l’exilé à l’étranger
l’expose à d’autres influences culturelles qui font de lui un être aux appartenances
unique. Par ailleurs, la rencontre avec le pays est à l’origine d’une désillusion qui
d’un ancien exilé de retour au pays natal, il est loin de renvoyer à une rupture avec le
statut d’exilé. Le préfixe « post- » tel qu’il est pris en compte ici, s’inscrit dans la
continuité de l’exil comme le souligne Laure Godineau, traitant du retour d’exil des
« communards » français du XIXe siècle, à savoir qu’ « on ne guérit pas de l’exil » (2002
14). En clair, la situation post-retour d’exil ne saurait être envisagée comme le point
terminal de l’exil, du moins pour le cas qui me concerne ici, mais plutôt comme une étape
de plus dans le processus exilique, puisque l’exilé de retour ne saurait renier la part de son
identité constituée par l’expérience d’exil. Tout en maintenant ses attaches culturelles
avec le pays d’asile qu’il a quitté, l’exilé de retour ne s’identifie que partiellement avec
un terroir d’origine dont il se sent déconnecté. Cette double appartenance à moitié lui
permet de vaciller d’un espace à l’autre, et ainsi d’assumer une appartenance plurielle.
que les textes se donnent à lire comme une transposition de l’expérience propre de
possibilités des œuvres. Il est bon de rappeler ici le récit que fait Mongo Beti de son
installation au Cameroun :
[...] Lorsque je suis retourné en Afrique [...] il y a une chose qui m’a frappé.
Quand on est ici en Europe, on subit ou on anime un discours très militant sur le
développement en Afrique [...]. J’arrive au Cameroun, je m’aperçois que ces
grands discours pleins d’impatience qu’on débite ici n’ont aucune prise sur la
réalité. En ville, les jeunes diplômés qui ont fait des études supérieures en
Europe vivent comme s’ils étaient en France [...]. Ils n’ont pas du tout cette
inquiétude que nous avons ici, à savoir : comment l’Afrique va-t-elle évoluer ?
240
[...]. J’ai été très déçu. Je me suis retrouvé dans ce mécanisme où j’étais une
sorte de roue dentée qui va trop vite, alors que le reste roule lentement. Au
bilan, j’ai eu des accrochages avec mes compatriotes. (Mongo-Mboussa 2002
74)
retour était l’occasion de projections optimistes sur la manière dont celui-ci lui permettrait
lui-même ne semble pas avoir satisfait ses attentes. Au contraire, frustrations, déceptions
expérience post retour aussi bien que celle des personnages de ses romans (Bissek 2005
387-391).
L’ancien exilé ne se représente pas comme membre à part entière de la société. Non
seulement son séjour ailleurs l’a transformé, mais aussi le pays qu’il retrouve a subi une
est plus souvent enclin à marquer sa distance par rapport à certains comportements
affichés par les autochtones. Christiane Albert a mis au point une formule éloquente pour
sur le mode d’un double refus dont la forme la plus manifeste se traduit, au niveau
textuel, par un ni…ni […] qui peut aussi se formuler par un et…et » (Albert 2005 123).
122
Dans une interview qu’il accorde à Ambroise Kom, Mongo Beti, parlant de la genèse de son essai, affirme
que: « Main basse sur le Cameroun, paru en 1972, est né d’un sentiment de culpabilité. Je me sentais très
coupable par le fait que je ne pouvais pas aller militer chez moi. [...]. Je disais toujours à ma femme :
’Vraiment, je ne me sens pas à l’aise parce que si j’étais honnête, étant donné mes opinions, je devrais être
dans le maquis’ » (Kom 2002 55).
241
des représentations qu’il se fait aussi bien de lui-même que de son pays d’origine.
On peut citer, à titre d’illustration, le cas de Gaston qui affirme que son choix de
devenir faux marabout était doublement motivé par la niaiserie de ses concitoyens : « Nos
gens sont tellement crétins qu’ils goberaient n’importe quel baratin du premier prétendu
grecque, puisque l’homme ne saurait vivre sans espoir, pourquoi ne pas lui en fourguer
chaque jour jusqu’à plus soif ? » (BBNB 204-5). Si aucune raison valable ne justifie le
laisse entrevoir la distance que cet Africain d’origine établit entre ceux-ci et lui. En dépit
de l’usage du « nos » qui suggère pourtant son appartenance à cette société, une nette
distinction est ici établie entre Gaston et les « crétins » dont il parle. Un des termes qui
reviennent souvent dans son discours est celui de « gogo » qui accentue ici la perception
situe ici au niveau où ce n’est plus l’Occident qui est dépositaire du regard méprisant
l’observation que fait Odile Cazenave au sujet des protagonistes de L’Impasse en ces
termes : « les constations de l’étrange, d’un comportement de l’Autre jugé bizarre parce
que [différent], font donc l’effet d’un glissement, en ce qu’elles portent sur les Africains
123
Une note de bas de page indique à ce propos que ce philosophe est « inconnu au bataillon après enquête »
(BBNB 205).
242
intellectuel, sinon pour un fin lettré » (TSTA 43) et se représente comme un immortel
(TSTA 44). Sa perception de ses « semblables » est entachée d’un regard destiné à
maintenir une distance entre lui et les mœurs d’autres Africains. C’est ainsi qu’il pointe
un doigt accusateur sur l’adoption, par les africaines, des habitudes importées : « Tout est
possible ici, on a même vu […] des négresses blondes, vous avez vu ? Ou rousses ! Les
plus belles. Ah ! Une plantureuse négresse rousse » (BBNB 33). Il est tout aussi étonnant
que Georges soit à cet égard le personnage qui s’érige en défenseur des Africains contre
les perceptions pour le moins exotiques qu’a Eddie de ses congénères. A la suite d’une
des critiques d’Eddie au sujet des mœurs des populations africaines, Georges lui oppose
une réplique non moins vigoureuse : « Dites donc, si je puis me permettre, vous ne seriez
pas un peu raciste sur les bords avec les Noirs ? Des nègres au Ku Klux Klan, c’est pas
mal non plus. Notez que c’est arrivé » (BBNB 33).124 L’ironie qui caractérise
l’intervention de Georges est à l’image de l’évaluation effarante que fait très souvent
Eddie au sujet de ses semblables. L’inversion de l’altérité trouve ici une résonance. On se
serait attendu, par exemple, à ce que ce soit Georges qui profère des propos malveillants à
l’endroit des Africains. Mongo Beti semble ici montrer l’étendue de la corruption de la
124
Dans le Dictionnaire de la négritude, Mongo Beti définit le Ku Klux Klan ainsi qu’il suit : « Organisation
secrète de militants racistes blancs du sud des Etats-Unis créée en 1866, c’est-à-dire au lendemain de la
défaite des esclavagistes et de l’émancipation légale des Noirs, le Ku Klux Klan est essentiellement la
négation psychotique par les frénétiques du conservatisme de l’univers dont la guerre de Sécession a bon gré
mal gré accouché, au moins potentiellement » (1989 143).
243
part d’un Africains envers ses semblables traduit les critiques de l’auteur vis-à-vis des
Il indexe le style de vie de ses compatriotes qu’il considère de mauvais goût. De son
point de vue, les locaux affichent des caractéristiques qui sont typiquement africaines et
qui ont été renforcées par le fait qu’ils ne sont jamais sortis de l’Afrique. Les
représentations d’Eddie sur son pays d’origine en font un monde chaotique. La ville est le
corps sans âme, qui fait de la figuration. « Cette non coïncidence entre Soi et l’Autre »
(Albert 2005 85) se mesure dans les propos et les réflexions tenus par les personnages : «
Je déteste les mœurs d’ici [...]. J’étais horrifié à mon arrivée, comme si j’étais descendu
d’une autre planète » (BBNB 47). Si cette affirmation établit une nette distinction entre
les Africains et le revenant, elle atteste également de la manière dont l’exilé de retour
représente ses compatriotes qui n’ont jamais fait l’expérience du départ. Elle révèle
également la distance que l’exilé de retour établit entre ses compatriotes n’ayant jamais
percevoir différemment des autres et à affirmer lui-même sa différence par rapport aux
mœurs locales. Pareille affirmation remet au goût du jour l’interrogation sur la parfaite
Au cours d’une discussion avec son ami Zam, celui-ci affirme : « À part moi, il n’y
a rien que des méchants, des moches, des bigleux, dans notre monde » (TSTA 159). Par
aux siennes. Eddie va plus loin pour questionner son origine africaine afin de mieux se
D’autres remarques d’Eddie lui valent tout autant de répliques ironiques, par
dénué de calculs matériels en ces termes : « La femme d’un seul homme chez nous ? Une
utopie absurde », Georges lui répond : « Je ne comprends pas qu’on témoigne tant de
mépris à ces femmes, sous prétexte qu’elles sont passées entre toutes les mains » (BBNB
93). La perception de Georges qui déclare admirer les Africains et leur culture, n’est pas
moins suspecte non seulement parce que le profil de ce dernier ne rend pas légitimes ses
prises de positions, mais en plus parce que son point de vue s’inscrit dans un certain
culture. J’ai l’impression qu’ils sont moins sentimentaux que nous autres pauvres
Occidentaux » (TSTA 152). Il va jusqu’à voir en celle-ci une pratique qui garantie la
liberté de l’homme. Cette perception peut paraître provocatrice puisqu’elle situe les
surnage pour ainsi dire, on reste un homme libre. Je sais bien, on me l’a dit, que votre
essentialistes.
[...] Je ne suis peut être pas un Africain, Monsieur Lamotte, faut croire, malgré
les apparences. J’ai horreur des gens qui se mettent à vous tutoyer y a même pas
dix minutes qu’on se connaît. J’exècre la familiarité incongrue, c’est vulgarité et
compagnie, j’ai de l’éducation, moi, qu’est-ce que vous croyez ? [...]. Pourquoi
me comparer à tous ces pédezouilles dont je me tiens délibérément à distance, si
vous avez remarqué ? (BBNB 46)
Cette affirmation prend les allures d’une autodérision de la part de l’auteur qui,
selon Gustave Massiah s’enorgueillissait des valeurs occidentales dont il s’est imprégné :
lettres classiques » (Gustave Massiah in Kom 2003 134). L’attitude d’Eddie pourrait dès
lors se rapprocher de celle de Mongo Beti qui ne s’identifiait pas tout à fait avec les
mœurs de ses concitoyens n’ayant jamais connu l’exil. Ce faisant, son affirmation est
teintée d’une certaine condescendance qui consiste à mettre l’emphase sur « l’authenticité
» des « Autres » pour mieux marquer sa distinction, ce qui permet de mettre en relief
l’écart que l’exilé de retour creuse entre lui-même et ses compatriotes n’ayant jamais
connu l’expérience d’exil. Ceci induit une mythification de l’exil, qui, dans le roman,
entièrement à leur pays d’origine, ni complètement avec les différents pays qui les ont
(Anderson 1985) de leur pays d’origine est problématique tant il est vrai qu’ils se
d’apaisement mais plutôt comme une cause de malaise. Cette permanence de l’exil après
le retour suscite dès lors une série d’interrogations : où se situe, pour l’exilé, le lieu de
Dans son ouvrage sur Les Parades postcoloniales, Lydie Moudileno aborde une
question similaire au sujet des personnages de Bleu, Blanc, rouge d’Alain Mabanckou. En
se référant aux travaux de Pierre Bourdieu sur la distinction125, elle relève un certain
nombre de stratégies par lesquels les exilés mis en scène par l’auteur congolais marquent
distinction » passe chez ces personnages par l’adoption des codes vestimentaires français
permettant de « se singulariser par rapport à un groupe non hégémonique, celui des autres
migrants d’origine africaine » (2006 121). Ce modèle d’analyse, qui s’applique aux
modes d’affirmation de la supériorité d’un exilé par rapport à ses semblables lorsqu’ils se
trouvent tous en exil, pourrait servir de base à l’étude de la manière dont Eddie construit
l’entreprise de distinction de celui-ci. Eddie mobilise aussi bien les moyens linguistiques,
125
Pierre Bourdieu affirme en effet dans La Distinction: critique sociale du jugement, que « ceux qui classent
ou se classent, en classant ou en s’appropriant des pratiques ou des propriétés classées et classantes, ne
peuvent ignorer que, au travers des objets ou des pratiques distinctifs où s’exprime leurs ‘pouvoirs’ et qui,
étant appropriés par des classes et appropriés par des classes, classent ceux qui se les approprient, ils se
classent au yeux d’autres sujets classants (mais aussi classables, ainsi que leur jugements), pourvus de
schèmes classificatoires analogues à ceux qui leur permettent d’anticiper, plus ou moins adéquatement, leur
propre classement » (cité par Moudileno 2006 122 note 18).
247
autre stratégie pouvant servir sa cause. Du point de vue pragmatique, Eddie parle une
langue inconnue destinée à éblouir ses congénères. Il : « était parfois amené à expliquer le
sens de certains termes, tout à fait inconnus ici [en Afrique] comme falzar » (BBNB 45).
distinguent de la majorité de ses semblables. Aussi faut-il souligner que les mœurs
d’Eddie se distinguent de celles de ses congénères. Son aversion pour une vie de couple et
une relation amoureuse stable le distancie des habitudes du pays. Il n’a aucune couleur
politique et se choisit une profession inconnue par la majorité des Africains qui lui
reprochent d’ailleurs de s’investir dans une profession d’importation. L’opinion qu’a PTC
à ce propos en est révélatrice : « pourquoi vous êtes même tous allés chez les blancs là-
bas ? C’était pour apprendre, non ? Mais vous imitez seulement sans réfléchir, comme le
ouistiti sur le perchoir de la terrasse » (BBNB 54). On peut ainsi, par extrapolation,
associer le reproche de PTC à l’endroit d’Eddie à ce que Homi Bhabha appelle, dans son
ouvrage The Location of Culture, « mimicry ». Pour lui, ce terme renvoie à une
valeurs du maître. En se basant sur les travaux de Fanon dans Peau noire, masque blanc
colonisés, Homi Bhabha met en évidence l’ambivalence d’une telle intériorisation dont le
résultat est « almost the same but not quite » (2004 122).
Ainsi, l’écriture de Mongo Beti dans Branle bas en noir et blanc entretient de
nombreuses similitude s avec celle d’autres auteurs publiant à partir de l’exil, du fait que
248
l’auteur y met en scène des personnages de migrants inscrits dans un univers caractérisé
par la porosité des frontières, la fluidité des identités et le déploiement des stratégies
spécifiques d’insertion dans le monde (Moudileno 2006 131). Cette perméabilité ouvre
d’homogénéité culturelle et d’altérité basée sur la race. Cependant, que ces réalités fassent
leur entrée dans l’œuvre de cet auteur après l’exil remet au goût du jour la problématique
d’identification complète avec les congénères du pays d’origine, alors même que le retour
aurait pu constituer une catharsis de l’exil n’est-il pas le signe même du ballottement
identitaire des migrants entre plusieurs univers sans véritablement se réclamer d’aucun.
littéraire.
Dans le chapitre un, nous avons vu, à partir de l’examen de La France contre
l’occasion pour le revenant d’établir un état des lieux quasi exhaustif d’un pays qu’il
cours de l’histoire pour dresser un bilan de santé du pays. L’examen de chapitre liminaire
faisant, cette œuvre s’inscrit dans la continuité du discours militant qu’avait entrepris
Mongo Beti depuis l’époque coloniale, et qui visait à l’émancipation des peuples
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africains. L’écriture de l’essai se veut réaliste dans la mesure où l’auteur construit son
caractérise par le souci d’authenticité manifesté par l’inscription du discours dans les
première personne qui dévoile une évaluation basée sur son expérience propre.
d’un discours antagoniste qui dépasse les conjectures malheureuses pour s’orienter vers la
compréhension du pays par l’ancien exilé puisqu’à partir de L’Histoire du fou, le doute
sur l’éventualité d’un changement social pour le mieux devient une modalité constante
des textes, l’espoir n’étant plus qu’ironique et allusif pour disparaître complètement dans
les œuvres qui suivent. L’examen de L’Histoire du fou a ainsi permis de mettre en
évidence les modalités qui fondent ce roman comme œuvre de témoignage sur la réalité
camerounaise telle que l’auteur l’appréhende à son retour. La contiguïté du narrateur avec
l’auteur, ainsi que son aveu de la méconnaissance de l’histoire récente du pays qu’il met
littéraire basée sur l’enquête et l’interview des témoins qui rendent publique la version
histoire authentique, elle révèle néanmoins le souci de l’ancien exilé de s’informer sur ce
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qui s’est passé pendant son absence afin de pouvoir se revendiquer du même niveau
d’information que ses congénères. L’analyse a aussi permis d’établir que la violence qui
caractérise le champ politique, le statut anonyme des multiples chefs d’Etat qui se
apparaissent comme des produits d’une postcolonie victime plus d’elle-même que d’un
éventuel ennemi extérieur. Cette réalité cauchemardesque entraîne une écriture littéraire
Cette vision met en cause l’euphorie qui animait Mongo Beti dans l’œuvre précédente où
l’avenir était envisagé avec un optimisme fondé sur les compétences qu’il reconnaissait
de Trop de soleil tue l’amour a permis de dégager les traits caractéristiques d’une écriture
antagonique pour se complaire dans une acceptation résignée de leur condition. Comme
société sans slogans, sans prêcher le catéchisme, mais avec humour et légèreté » (Dongala
L’étude de cette dernière œuvre s’est interrogée sur le statut du retour comme point
terminal de l’exil. Si les romans post-retour d’exil sont pour la plupart dominés par le
thème de l’exil ou du retour du fait qu’ils sont habités par des personnages s’étant d’une
manière ou de l’autre retrouvés dans cette situation, l’œuvre ici prise en compte articule la
représentation que le revenant se fait des autres africains à son retour. Il en est ressorti
que les personnages migrants imaginés par Mongo Beti ne se dessaisissent pas d’une
perception des Africains entre eux, selon qu’ils ont connu ou non l’expérience de l’exil,
Mongo Beti réexamine la question de l’altérité sur un autre mode que celui de la catégorie
raciale. L’exilé de retour ne se sent qu’une appartenance partielle avec le pays d’origine,
continuité avec les autres œuvres, d’autres aspects permettent aussi d’en fonder la
divergence. Encore faut-il souligner que la période post-retour ne se caractérise pas par