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L’information et la communication sur le décès et le deuil doivent être sensibles,
appropriées et exprimées dans une langue que les populations peuvent
comprendre
Dans les situations d’urgence sanitaire, il est essentiel de communiquer dans un langage
clair, précis et approprié. L’utilisation de mots respectueux et qui réconfortent aide les
populations à accéder à l’information nécessaire pour se protéger et protéger leurs familles.
Mais comment engager des conversations complexes lorsque des personnes
ont déjà perdu leurs proches ? Conçu pour servir de guide pour ce type de
communication, le présent document s’inspire des recherches menées à
Beni lors de la dixième épidémie d’Ebola et supprimer des conversations
régulières avec des linguistes dans la région. Il préconise une approche
tenant compte des réalités linguistiques pour la communication sur des
sujets à forte charge émotive. En particulier, il met l’accent sur des aspects
à prendre en considération lorsque l’on communique sur le décès et le deuil
chez les communautés parlant le nande.
Communiquer sur le décès et la violence au Nord-Kivu
La langue nande, souvent appelée kinande, est l’une des principales langues parlées au Nord-
Kivu. La région a souffert d’années de violence et d’une mortalité élevée liées aux crises sanitaires,
telles que la dixième épidémie d’Ebola, qui a considérablement traumatisé la population. Il est
donc important de communiquer de manière sensible et appropriée, en particulier lorsque
l’on aborde des sujets tels que le décès et la maladie. Le niveau de familiarité avec les termes
médicaux est faible dans l’Est de la RDC. La diversité linguistique complique l’accès égal des
populations à l’information.
Certains concepts sont nouveaux
Avant la dixième épidémie d’Ebola en RDC, certains outils et concepts n’étaient pas connus et,
en conséquence, il n’existait pas de traduction pour ces termes en langue nande. Par exemple,
les sacs mortuaires n’étaient pas utilisés pour manipuler les défunts. L’utilisation des sacs
mortuaires s’est répandue seulement après que le concept « d’enterrement digne et sécurisé
» ait été introduit. Aujourd’hui, le terme utilisé en nande est eyisaho rieribikamo ekinda, ce qui
signifie « le sac où est placée la dépouille avant la mise en cercueil ».
Les corps des défunts présentent un risque majeur de transmission et doivent être préparés
et inhumés de manière spécifique par des équipes de spécialistes. L’un des piliers clés dans la
réponse au virus Ebola est l’enterrement digne et sécurisé des personnes décédées des suites
de ou présumées décédés des suites d’Ebola. La procédure vise à respecter les coutumes
locales tout en protégeant également la communauté contre une transmission ultérieure de la
maladie.
Les enterrements dignes et sécurisés (souvent désignés par l’acronyme EDS) ont suscité
beaucoup de controverse et de méfiance. Pendant nos recherches, des participants ont rapporté
que le terme EDS était associé à une « mort après mutilation » peut-être parce que la nécessité
de faire des prélèvement sur les corps des défunts, et de préparer les dépouilles pour réduire la
contamination était incomprise. L’utilisation du mot anglais « swab » a déconcerté et semé la
confusion au sujet du traitement des corps par les équipes chargées des enterrements. Le fait
que la famille ne pouvait souvent pas voir les patients décédés au centre de traitement avant
leur enterrement a accentué la peur, faisant circuler des rumeurs sur ce qui avait pu arriver aux
corps de leurs proches.
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Certains termes ont été associés à la mort
Depuis l’épidémie d’Ebola dans la région, de nombreux mots relatifs à la santé et à la guérison
ont été associés à la mort et aux mourants. Ceci est particulièrement vrai lorsque l’on utilise des
mots français pour expliquer des concepts en langues locales. Par exemple, le mot « ambulance
» est devenu synonyme de mort et de départ sans aucune perspective de retour au foyer. Le
mot « isolement » était compris par certains comme l’attente de la mort. Le port d’équipements
de protection individuelle a même valu au personnel soignant le surnom de kinyawu (« monstres
»), instillant souvent la peur de la mort chez toute personne qui approchait le personnel.
Terminologie et pratiques sociales relatives à la mort
Comme partout dans le monde, la mort est un événement culturel et social, mais
également religieux. De nombreux mots et symboles relatifs à la mort dans la communauté
parlant le nande proviennent du christianisme, y compris la croix (omusalábha) et beaucoup de
rites (emibere ye asili).
Il est important de comprendre la fonction sociale des funérailles et du deuil. Des centaines
de personnes peuvent assister aux funérailles. Celles qui n’assistent pas aux funérailles ou qui
ne participent pas aux cérémonies habituelles peuvent être perçues comme mal intentionnées,
voire soupçonnées de sorcellerie (omu̧lóyi). Cependant, dans le contexte du virus Ebola et de
la COVID-19 et avec les des enterrements dignes et sécurisés, la famille et les amis ne peuvent
pas toujours respecter les coutumes habituelles. Pour prévenir les événements vecteurs de «
forte propagation du virus », les autorités limitent le nombre de personnes pouvant assister aux
funérailles, empêchant ainsi certains de participer à ces rituels importants.
Le guide linguistique ci-après illustre la nature sociale et participative des funérailles
et du deuil. Ceci a des conséquences importantes sur les mesures d’hygiène et de sécurité en
matière de santé, y compris les enterrements dignes et sécurisés.
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Un guide linguistique pour le décès
Vous trouverez ci-après des mots-clés sur le thème du décès et des mourants en langue nande. Pour une meilleure
compréhension, ceux-ci sont présentés par ordre chronologique. Il est important de noter que chaque famille out
communauté parlant le nande peut organiser les cérémonies et respecter les pratiques différemment en fonction
de leurs préférences, traditions et croyances. Une communication bilatérale constructive avec les familles et les
communautés est nécessaire pour bien comprendre leurs besoins et leurs souhaits.
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1. engíngo yomuholi (« lit de mort ») – La famille et les amis peuvent se rassembler
autour du lit pour écouter les derniers mots du mourant et pour les adieux.
2. oluholo (« mort »)
3. erinabia ekinda (« laver le corps du mort ») – Un parent proche ou un ami proche lave
le corps, puis l’eau est jetée dans le courant d’une rivière. Le corps est oint avec des huiles,
parfumé et habillé avec de nouveaux vêtements.
4. eritayarisya ekyusi (« organisation des funérailles ») – Les funérailles sont organisées
par les membres de la famille proche avec l’aide des amis et des connaissances.
5. ekiriko (« feu ») – Un grand feu est allumé sur le terrain d’un membre de la famille du
défunt. Certains pensent que le feu éloigne les mauvais esprits et les esprits des défunts.
6. omukanio wokokıŗ́ıķ́o (« dialogue autour du feu ») – Les hommes passent la nuit
dehors autour de ce feu, et ce, pendant trois nuits.
7. eritakul’omwisinda (« construction de la tombe ») — Elle a lieu dans le cimetière sous
la supervision d’un membre de la famille. Ce sont généralement des jeunes et des voisins qui
offrent leurs services pour creuser l’endroit où l’enterrement aura lieu.
8. ekikumula kiabandu abaka kwamanisaya omuholi okobutabali (« cortège funèbre
») – Le cortège funèbre est composé de la famille, des amis et des voisins.
9. eribarikia eyisinda (« bénédiction de la tombe ») – La tombe est bénie en fonction des
croyances de la famille et du défunt.
10. erita (« enterrement ») – L’enterrement est généralement réalisé par les hommes de la
communauté, et de la terre est jetée au-dessus de la tombe.
11. ebyályá bie kiriro (« repas familial ») – C’est le repas le plus symbolique qui est partagé
avec la famille et les connaissances pour les remercier de la compassion dont ils ont fait
preuve à l’égard de la famille pour leur perte.
12. erinaba (« bain du veuf ou de la veuve ») – Au terme de la première semaine de deuil,
le mari ou l’épouse du défunt est conduit à la rivière où il ou elle se baigne en s’orientant
dans le sens du courant. Ses cheveux sont généralement coupés, puis la personne porte des
vêtements noirs de deuil. Le jour de la fin de la période de deuil, ces vêtements sont enlevés
et, généralement, une célébration a lieu. Le bain pris au terme de la semaine de deuil nettoie la
famille de toute impureté que le défunt pourrait avoir laissée.
13. nyokolume akabiraya enyumba eriakwanza (« nettoyage de la maison ») – Après la
période de deuil, l’oncle maternel du défunt balaie la chambre où le corps était entreposé pour
la présentation des hommages.
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Terminologie du décès et du deuil
Swahili congolais
Source : extrait du glossaire TWB sur la santé en RDC
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Ce que nous avons appris de la dixième épidémie d’Ebola
Les populations ne comprennent pas les concepts médicaux clés et les termes apparemment
simples en français et en swahili standard. À Beni, les populations vulnérables, dont les femmes
et les personnes âgées, ont besoin d’informations dans la variante locale du nande ou également
du swahili.
Certains termes relatifs à la mort sont inacceptables sur le plan social et culturel. Ces mots
sont perçus comme étant violents et injurieux. Les communicateurs en santé remplacent ces
mots par leurs propres explications enveloppées d’euphémismes. Ces alternatives peuvent être
incohérentes et vagues et elles peuvent causer des malentendus.
Les populations souhaitent que les informations complexes leur soient communiquées de
manière transparente dans une langue et un style qui leur sont familiers. Elles veulent des
explications approfondies relatives aux toutes dernières évolutions. Or, les communicateurs en
santé, y compris ceux qui participent aux enterrements dignes et sécurisés, manquent souvent
d’outils de communication et de formation adaptés à ces évolutions, d’où la difficulté à fournir
des réponses à la fois claires et cohérentes. Les malentendus et les contradictions qui en
résultent sont source de confusion pour les populations, et le manque d’explications détaillées
ne fait qu’exacerber les doutes et les frustrations.
Les populations ont plus confiance aux informations qui leur sont communiquées face-à-face.
Cela leur donne la possibilité de poser des questions. Nos recherches suggèrent que les femmes
en particulier, préfèrent recevoir les informations d’une personne qu’elles connaissent et en qui
elles ont confiance. Les communicateurs en santé locaux qui sont conscients des sensibilités
culturelles sont à même de relayer les informations plus efficacement.
Le langage utilisé influence la fiabilité et la crédibilité du message et du messager. Dans l’Est
de la RDC, en période de crise, la communication sur les risques dans un langage qui est mal
compris suscite immédiatement la méfiance et la peur. Ceci est particulièrement vrai pour les
sujets sensibles, tels que la mort et les mourants.
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Implications de ces données sur les prochaines réponses à l’épidémie d’Ebola
Les organisations mobilisées dans les interventions en période de crise peuvent améliorer
leur impact et réduire les effets négatifs à travers quatre actions pratiques :
S’inspirer des données linguistiques pour la communication sur les risques. TWB a produit
des cartes linguistiques pour la RDC, le Nord-Kivu et la province de l’Equateur couvrant plus
de 30 langues. Pour identifier les langues, les formats et les canaux les plus efficaces pour
communiquer sur des concepts complexes tels que le deuil et la mort, les organisations doivent
inclure quatre questions relatives à la langue dans les évaluations et les enquêtes de besoins.
Fournir des informations dans des langues et des formats que les populations
comprennent et préfèrent. TWB possède un réseau de linguistes dans les langues parlées
en RDC et fournit des services linguistiques qui comprennent la traduction écrite et audio, la
transcription, la rédaction en langage clair, la communication par l’image et la conception de
l’information.
Utiliser des glossaires pour garantir une communication cohérente et précise. TWB a
développé un glossaire sur la santé en RDC. Il contient plus de 400 termes relatifs au virus
Ebola, à la COVID-19 et au deuil. Il est disponible en swahili congolais, nande, lingala, français, et
en anglais. Nous le mettons régulièrement à jour et ajoutons d’autres langues.
Développer les compétences du personnel local en matière de communication de
concepts complexes en langues locales. TWB organise des formations et des ateliers de
langue, de communication et de terminologie destinés aux communicateurs en santé et aux
travailleurs humanitaires.
Pour de plus amples informations
sur l’importance de la langue dans les interventions en RDC pendant les crises humanitaires,
consultez notre page web.
S’appuyant sur les résultats des évaluations sur les langues et la communication, TWB
développe des moyens de communication multilingues pour l’ensemble de la réponse à
l’épidémie d’Ebola et à la COVID-19. Cela comprend l’élaboration d’orientations pratiques
pour réduire les problèmes de compréhension et de communication, d’outils terminologiques
et d’ateliers ciblés destinés aux travailleurs de première ligne, ainsi que de formations en
communication multilingue.
La présente publication est basée sur le travail financé par l’UNICEF, le Fonds des Nations Unies pour
l’enfance, avec le soutien du département UKAid du gouvernement britannique et de la fondation Paul
G. Allen Family Foundation . Les opinions exprimées dans ce document ne doivent en aucun cas être
considérées comme reflétant la position officielle de l’UNICEF ou de la fondation Paul G. Allen Family
Foundation . L’UNICEF, la fondation Paul G. Allen Family Foundation et le gouvernement britannique ne
peuvent être tenus pour responsables de l’utilisation qui pourrait être faite de l’information contenue
dans cette publication.