Éloge de la Lecture et de l'Alphabet
Éloge de la Lecture et de l'Alphabet
Le 5 janvier 2017
Dany LAFERRIÈRE
bloc-notes du 5 janvier 2017
Éloge de l’alphabet
Le 1 décembre 2016
Dany LAFERRIÈRE
Bloc-notes du 1er décembre 2016
La langue du ventre
Le 1 mars 2018
Dany LAFERRIÈRE
bloc-notes du mois de mars 2018
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Éloge de la lecture
Le 5 janvier 2017
Dany LAFERRIÈRE
bloc-notes du 5 janvier 2017
La lecture, comme l’écriture, est un long et mystérieux processus de
décryptage des paysages, des visages, des sensations et des sentiments. On
en fait des récits afin de trouver une cohérence à notre aventure. Permettez
que je raconte ici la fable du lecteur. Le nouveau-né, comme tout immigré,
débarque un jour dans un monde inconnu, les sens en éveil afin de
comprendre les lois et les rituels qui régissent ce territoire où la vie l’a
précédé. En effet, on l’attendait. Une femme se présente comme étant sa
mère, et un homme caché derrière la femme, se déclare être son père. Ils
entreprennent tout de suite de lui parler dans un langage étrange qu’il lui
faudra comprendre assez rapidement s’il espère survivre. C’est la langue
maternelle. L’enfant saura vite que cette langue faite d’onomatopées, de
salives, de baisers et de sons gutturaux n’est parlée que dans un cadre intime.
C’est la manière maternelle d’exprimer des sentiments si forts qu’aucune
grammaire ne pourrait mettre en forme. Les mots des premières années ne se
trouvent dans aucun dictionnaire, mais étrangement toutes les mères du
monde procèdent ainsi. C’est la langue universelle de l’amour.
L’aventure du livre commence par l’oreille. Sa mère lui fait la
lecture. Des histoires pleines de magies et de mystères. Cette lecture est
souvent la dernière activité du soir. L’enfant se retrouve au lit, un oreiller
bien calé derrière le dos. Il écoute la douce voix maternelle, juste avant qu’il
ne parte, seul, dans l’univers enchanté de la nuit. Il arrive qu’il y a un lien
entre les rêves colorés qui le font sourire dans son sommeil, et l’univers
mouvementé du Chat botté ou de Cendrillon. Je n’ai pas connu cette forme
intime de lecture qui réunit, dans un doux rituel, la mère et l’enfant, près de
la lampe du soir, parce que la surpopulation dans les maisons, dans cette
partie du monde, le tiers-monde, empêche une pareille intimité.
J’ai connu les contes chantés qu’il fallait écouter, en cercle, autour
d’une vieille dame. Ces histoires s’inscrivent dans la tradition orale. La
différence est grande entre une fable qu’une mère lit à son enfant et une
histoire que tous les enfants du quartier écoutent. On ne peut pas arrêter la
vieille dame pour lui faire reprendre un passage particulier. C’est elle qui
décide de l’enchaînement des récits. Est-ce pourquoi il y a deux types de
lecteurs : un qui croit qu’il pourra toujours intervenir dans le cours d’un récit
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et un autre pour qui un récit est sacré, et il est interdit de toucher à son
déroulement.
Dans mon cas, c’est la rareté des livres à la maison qui rendait le récit
sacré. On les dénichait dans des endroits insolites. Je me revois en train
d’errer dans la maison, pris d’une fringale d’alphabets, pour tomber sur une
niche de livres. C’est là que j’ai découvert le monde excitant de Dumas, dans
un coin sombre de la grande armoire de ma grand-mère. Je me suis réfugié,
sous le lit, pour suivre au galop d’Artagnan sur les routes de France. La
lecture permet de prendre la route avec des gens qu’on vient à peine de
rencontrer, sans penser à leur demander où ils allaient ni ce qu’ils comptaient
faire une fois arrivés à destination. On me croyait dans la chambre alors que
je me trouvais dans un autre pays et parfois, dans un autre siècle. Le prix
pour traverser le miroir, c’est le silence et la concentration. Pas un bruit dans
la maison car le jeune barbare qui courait partout, saccageant tout sur son
passage, est en train de lire. On le découvre dans un coin de la maison,
penché sur la page, le visage illuminé. La différence entre un livre de papier
et cet objet électronique d’aujourd’hui, c’est la source de la lumière. Dans un
cas la lumière vient de l’objet électronique; dans l’autre cas c’est l’esprit du
lecteur qui éclaire la page. La lumière artificielle des jeux électroniques
finira par aveugler l’enfant tandis que la lumière naturelle qui éclaire la fable
ne pourra qu’élargir son univers.
Permettez-moi de rester encore dans l’univers de l’enfance puisque
c’est là que tout se joue. J’aimais parfois me promener dans la maison encore
endormie. L’impression de circuler dans un monde cotonneux. Des corps
bougeant sous les draps. Une de mes tantes avait l’habitude de parler dans
son sommeil, ce qui m’effrayait. Le monde horizontal de la nuit, si différent
de la vie verticale ordonnée par le soleil. J’entre, sur la pointe des pieds, dans
la chambre de mon grand-père. Son dos rond me signale qu’il est en train de
lire. C’était la première fois que je voyais quelqu’un lire en silence. Je lis
tout bas, pour moi seul, mais on peut m’entendre. C’est ainsi qu’on me
repère quand vient l’heure du repas. Mais là c’était le silence total. Mon
grand-père avalait les mots, comme s’il cherchait à les stocker dans son
corps. J’avais l’impression de le déranger dans son repas. Vingt ans plus
tard, j’ai découvert la même scène de lecture silencieuse dans Les
Confessions de saint Augustin. Je crois qu’il y a trois catégories de livres :
ceux qu’il faut lire à haute voix, ceux qu’on a envie de murmurer, et ceux,
enfin, qu’il faut lire sans bouger les lèvres. Peut-être que ces trois catégories
se retrouvent aussi chez les écrivains.
L’autre évènement qui s’est déroulé durant mon enfance de lecteur
toujours affamé, implique ma grand-mère. On avait l’habitude de faire le
tour du quartier le dimanche après-midi. Un jour, à la rue des Vignes, j’ai vu
un homme assis sur sa galerie, derrière une grande table couverte de livres et
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d’objets liés à la lecture : loupe, coupe-papier, colle, crayon, marque-page. Il
lisait en public tout en donnant l’impression qu’il s’adonnait à une activée
privée. En passant devant sa maison, ma grand-mère me glissait que c’était le
notaire Loné, un grand lecteur. J’avais déjà entendu dire de quelqu’un qu’il
était un grand écrivain : Voltaire, Shakespeare, Hugo, Goethe, Lope de Vega,
Cervantès, Mark Twain, mais c’était la première fois que je me trouvais en
face d’un grand lecteur. Un grand lecteur c’est quelqu’un qui lit beaucoup
sans chercher à devenir un écrivain. Il arrive qu’il le devienne malgré lui,
dans le but secret de faire connaître ses écrivains favoris, et Borges en est
l’exemple parfait. Un grand lecteur, parle des livres sur un ton courtois,
sachant qu’il vient après l’écrivain. Le mauvais lecteur, c’est celui dont le
commentaire sur un livre précède parfois sa lecture. Celui aussi qui juge
l’écrivain plutôt que le livre, oubliant qu’il arrive parfois que des salauds
écrivent de meilleurs livres que des gentils. On ne peut pas savoir ce qu’est
un livre avant de l’avoir lu. Et son sujet n’est pas suffisant pour déterminer
sa qualité, car il y a aussi le style.
Me voilà à Port-au-Prince pour mes études secondaires. Je passe de la
lecture libre à la littérature. L’école tente de mettre de l’ordre dans le bric-à-
brac de ma petite bibliothèque personnelle. Je ne lis plus, j’étudie. On
m’indique quoi lire et je dois en rendre compte. De plus, comme je ne suis
pas assez riche pour acheter les livres, on se contente de photocopier des
extraits déterminants. Je saurai plus tard que les passages les plus frappants
ne sont pas forcément les plus importants. Le livre n’est pas le journal où il
faut attirer du lecteur avec des scoops. Gogol dit qu’un écrivain doit savoir
comment son personnage principal noue sa cravate. C’est dans la manière de
traiter le quotidien que l’écrivain touche à la condition humaine.
Je suis passé au journalisme, vers dix-huit ans, pour me retrouver tout
de suite en danger, car on ne peut pas raconter le quotidien d’une dictature
sans se retrouver un jour face au Moloch. On a retrouvé mon meilleur ami,
journaliste lui aussi, le crâne défoncé. J’ai quitté le pays précipitamment pour
Montréal, donc l’inquiétude et l’urgence pour la tranquillité dans une
baignoire rose avec une pile de livres à portée de main. Je suis passé des
classiques aux contemporains : Bukowski, Tanizaki, Boulgakov, Baldwin,
Gunther Grass, Amado, Neruda, Cortazar, Marquez, Vargas Llosa, surtout
les écrivains sud-américains, Borges en tête. Un été passé dans la baignoire,
ronde comme le ventre maternel, à lire et relire. Je restais si longtemps dans
la baignoire qu’il m’a poussé des nageoires. Et pour mieux découvrir mon
nouveau pays je lisais des poètes comme Gaston Miron, des intellectuels
comme Pierre Vadeboncoeur ou Hubert Aquin, des romanciers comme
Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Anne Hébert ou Victor-Lévy
Beaulieu. Ils m’ont amorti le choc culturel. En quittant la baignoire, j’étais
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un peu plus de cette ville, et déjà prêt à commencer ma nouvelle vie
d’ouvrier puis d’écrivain.
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Éloge de l’alphabet
Le 1 décembre 2016
Dany LAFERRIÈRE
Bloc-notes du 1er décembre 2016
Je voudrais faire, ici, un éloge de l’alphabet. Je ne parle pas de
littérature, mais du simple fait de pouvoir exprimer des sentiments
personnels en jouant avec ces vingt-six lucioles qui éclairent la page parfois
ingrate. On n’a aucune idée de la puissance de ces lettres en apparence si
fragiles et si discrètes qu’on ne se soucie plus de leur existence après un
apprentissage pourtant dur. Elles nous consolent des malheurs du monde,
nous allègent parfois de ces angoisses qui se transforment en cauchemars, car
il suffit de se réveiller en sueur au milieu de la nuit pour griffonner une liste
de choses à faire le lendemain pour se sentir immédiatement soulagé. On n’a
qu’à penser que depuis des millénaires ces lettres de l’alphabet, dont le
nombre et la forme varient selon les régions du monde, racontent nos
émotions, traduisent nos pensées, nous permettent d’exprimer à distance des
sentiments que nous n’oserions pas formuler en présence de l’autre. Mieux
encore, ces lettres imposent un silence gorgé de fraîcheur dans ce monde
parfois si bruyant. On n’a qu’à imaginer le vacarme assourdissant qu’on
entendrait si, en ce moment même, un bon nombre de gens n’étaient en train
d’écrire ou de lire. Deux opérations qui exigent un silence fécond ou
fructueux, c’est selon. Ces lettres nous sont utiles dans notre vie quotidienne
et nous pouvons les contraindre à des tâches dégradantes où les mots sont
tronqués et les phrases vides de tout sens, elles seront toujours pimpantes
comme des fleurs du matin. Même quand il y a des fautes à chaque mot dans
une phrase, la lettre reste intouchable. Ces petites lettres de l’alphabet sont
plus indémodables qu’une robe du soir. La première fois que je les ai vues
autrement que sur une page de livre ou au tableau noir de ma première année
d’école, c’était sur le visage ridé de ma grand-mère. Je prenais plaisir à les
retrouver en m’approchant au plus près. Ces petites rides en se croisant
forment des lettres finement ciselées. Certaines en majuscule comme le A ou
le E, d’autres en majuscule et minuscule comme le V, le X ou le T. Le W
était rare, mais je l’ai repéré sur sa nuque. Jamais visage n’a été lu aussi
attentivement. Moi qui passe ma vie à lire et à écrire, il m’arrive de voir, sur
une page, apparaître le visage si doux de ma grand-mère qu’il me pousse à
manipuler les lettres avec douceur. Alors me monte au nez l’odeur du café
qu’elle buvait pendant que je menais ces miraculeuses chasses à l’alphabet.
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Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage
qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on
fait de même en écrivant. Ce nouveau lieu fait partie des rares endroits du
monde où l’on n’exige ni passeport ni visa pour y vivre. C’est un lieu
universel qui n’appartient qu’aux lecteurs et aux écrivains, c’est-à-dire à
ceux qui sont capables de suivre une idée ou un inconnu sans s’inquiéter du
temps qu’il fait ni de la destination finale. Ceux qui ne savent pas lire, mais
qui aiment rêver, se nourrissent de ces contes populaires qui sont parfois plus
puissants que le texte écrit, car polis par les voix qui les ont portés jusqu’à
nous. De toute façon ces récits du soir ne sont pas différents des romans
qu’on trouve dans les librairies.
Pour écrire ce discours j’ai tenté de remonter, comme un saumon le
fait, jusqu’à la source originelle, les premières saveurs de l’écriture. C’était
des lettres d’amour. Il faut deux choses pour écrire : une urgence et un secret.
L’amour, le plus fort des sentiments, reste aussi le plus interdit dans une
grande partie du monde. De plus l’expression de l’amour refuse les nuances.
Il faut aller aux mots les plus purs, les plus nus. Plus la lettre est belle moins
elle porte, car tout ce qu’on veut entendre de l’autre c’est Je t’aime. Si l’on
pouvait écrire un livre qui porte en son sein un tel feu on serait poète. C’est
si vrai que nos premières lettres d’amour sont souvent des lettres copiées de
ces poètes. Je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai quitté le visage de l’être
aimé pour observer le paysage autour de moi. Tous ces gens qui
m’entouraient et que je n’avais pas remarqués tant mon obsession de Vava
était totale. Des tantes, des cousins, des voisins, et même des inconnus,
semblent du brouillard de l’indifférence. Je les voyais enfin, et j’ai voulu tout
de suite les croquer. Tant de caractères différents. Quelle profusion pour le
jeune peintre d’Alphabetville. Aujourd’hui encore la balance n’a pas
changé : d’un côté le visage l’être aimé et de l’autre le reste du monde. Qui
pèsera plus lourd ? Seules les minuscules lettres de l’alphabet connaissent la
fin de l’histoire. Elles continuent à frétiller en cherchant à former des mots,
des phrases, des pages et des livres que nous nous évertuons d’écrire ou de
lire.
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La poésie
Je me souviens du premier poème que j’ai appris par cœur, après les
fables de La Fontaine. C’était celui de Carlos Saint-Louis. Il s’est logé en
moi pour faire partie de ma chair. Tout enfant né avant les années 1970
connaît ce début de poème si naïf :
« J’aime le nègre car tout ce qui est nègre est une tranche de moi. »
Je n’aimais pas le poème parce qu’il me faisait croire que j’étais un
melon et, dans ma liste de choses détestables, le melon venait entre la carotte
et le girofle.
Je me suis retrouvé plus tard dans ces évocations plus lestes où l’on
apercevait au loin d’exquises négresses (on dit « nègès » en créole) se
baignant dans la rivière. C’est Léon Laleau qui m’a réveillé de cette torpeur
adolescente avec un bref poème, Trahison, paru dans son recueil Musique
nègre, en 1931 :
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« D’Europe, sentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre
égal d’apprivoiser avec des mots de France ce cœur qui m’est venu du
Sénégal. »
Puis le coup de fouet vint de René Depestre avec Minerai noir, paru
en 1956, dans lequel il signale qu’après l’extermination des Indiens « on se
tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du
désespoir ». Là, on arrive à l’Histoire et je me souviens de ma passion pour
ces récits si pleins de verdeur, d’espoir, de folie, où des esclaves se lancent
devant la mitraille de l’armée napoléonienne conduite par le général Leclerc
à la conquête de leur liberté. Ce n’est pas dans un salon mais sur le champ
des batailles de la Ravine-à-Couleuvres, de la Crête-à-Pierrot et de Vertières
que le mot Nègre va changer de sens, passant d’esclave à homme. Les
généraux de cette effroyable guerre coloniale le garderont après
l’indépendance d’Haïti.
L’art nègre
Mais ce mot tout sec, nu, sans le sang et les rires qui l’irriguent, n’est
qu’une insulte dans la bouche d’un raciste. Je ne m’explique pas pourquoi on
donne tant de pouvoir à un individu sur nous-même. Il n’a qu’à dire un mot
de cinq lettres pour qu’on se retrouve en transe avec les bras et les pieds liés,
comme si le mot était plus fort que l’esclavage. Les esclaves n’ont pas fait la
révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot Nègre.
Ne dites pas que je ne peux pas comprendre la charge de douleur du
mot Nègre, car j’ai connu la dictature, celle de Papa Doc, puis celle de Baby
Doc, j’ai plus tard connu l’exil, j’ai connu aussi l’usine, ainsi que le racisme
de la vie ordinaire des ouvriers illégaux, j’ai même connu un tremblement de
terre, et tout ça dans une seule vie. Je crois qu’avant de demander la
disparition de l’espace public du mot Nègre il faut connaître son histoire. Si
ce mot n’est qu’une insulte dans la bouche du raciste, il a déclenché dans
l’imaginaire des humains un séisme. Avec sa douleur lancinante et son
fleuve de sang, il a ouvert la route au jazz, au chant tragique de Billie
Holiday, à la nostalgie poignante de Bessie Smith. Il a fait bouger l’Afrique,
ce continent immuable et sa civilisation millénaire, en exportant une partie
de sa population vers un nouveau monde de terreur. Ce mot est à l’origine
d’un art particulier que le poète Senghor et quelques intellectuels
occidentaux ont appelé faussement l’art nègre. Ce serait mieux de dire l’art
des nègres. Ou encore l’art tout court. Tout qualificatif affaiblit ce qu’il tente
de définir. Mais passons, car ce domaine est si riche. S’agissant de la
littérature, on n’a aucune idée du nombre de fois qu’il a été employé. Si
quelqu’un veut faire une recherche sur les traces et les significations
différentes du mot dans sa bibliothèque personnelle, il sera impressionné par
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le nombre de sens que ce mot a pris dans l’histoire de la littérature. Et il
comprendra l’énorme trou que sa disparition engendrera dans la littérature.
La révolution du langage
La disparition du mot Nègre entraînera un pan entier de la
bibliothèque universelle. Notre blessure personnelle et nos récits individuels
ne font que lui donner de l’énergie pour continuer sa route. Ce n’est pas un
mot, c’est un monde. Il ne nous appartient pas, d’ailleurs. Nous nous
trouvons simplement sur son chemin à un moment donné. Il a permis la
révolution à Saint-Domingue en devenant notre identité américaine. On a
capturé des hommes et des femmes en Afrique qui sont devenus des esclaves
en Amérique, puis des nègres quand Haïti est devenue une nation
indépendante, et cela par sa Constitution même. On ne va pas faire la leçon
aux glorieux combattants de la première révolution de l’histoire. Si le mot
révolution veut dire « chambardement total des valeurs établies », la
révolution de l’esclave devenu libre en est la plus complète.
Le nègre Toussaint Louverture, le nègre Jean-Jacques Dessalines, le nègre
Henri Christophe et le nègre Alexandre Pétion ont fondé Haïti le 1er janvier
1804 après une effroyable et longue guerre coloniale. Alors quand un raciste
m’apostrophe en nègre, je me retourne avec un sourire radieux en disant : «
Honoré de l’être, monsieur. » De plus, Toussaint puis Dessalines ont fait
entrer le mot Nègre dans la conscience de l’humanité en en faisant un
synonyme du mot Homme. Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme
est un nègre. Le raciste qui nous écoute en ce moment sait-il qu’il est un
nègre de par la grâce de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation
haïtienne ? C’est par cette grâce qu’un grand nombre de Blancs ont été
épargnés après l’indépendance d’Haïti. C’est par cette grâce que tous les
Polonais vivant en Haïti pouvaient devenir séance tenante des nègres, c’est-
à-dire des hommes. Connaissez-vous une pareille révolution du langage ? Le
mot qui a servi à asservir l’esclave va libérer le maître. Mais pour qu’il soit
libre, il faut qu’il devienne un nègre. D’où la phrase magique « Ce blanc est
un bon nègre, épargnez-le ». Vous comprenez qu’un tel mot va plus loin
qu’une douleur individuelle et que si nos récits personnels ont une
importance indéniable, ils ne font pas le poids face à l’Histoire, une Histoire
que nous devons connaître puisqu’elle nous appartient, que l’on soit un nègre
ou un bon nègre.
La plaisanterie
Je comprends qu’on puisse exiger la disparition de ce mot terrible
quand on ignore son histoire, dont je viens de présenter une pâle esquisse.
Mais je vous assure qu’elle vaut l’examen avant de prendre une pareille
décision. On devrait s’informer un peu plus. De grâce, ne dites pas que la
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geste haïtienne ne compte pas ou qu’elle est simplement haïtienne, car elle a
mis fin le 1er janvier 1804 à trois cents ans d’esclavage où l’ensemble du
continent africain et une grande partie de l’Europe furent impliqués. Cela
permet à ces gens, légitimement, d’ajouter une nouvelle définition à ce mot.
Ils disent froidement après l’esclavage qu’ils sont des nègres et le
maintiennent jusqu’à ce matin de 2020. Ce n’était pas un acte d’individus
bornés, de « monstres désenchaînés », selon l’horrible expression du pourtant
si élégant Musset, c’était mûrement réfléchi. Et ils entendaient répandre cette
liberté et cette expression qui caractérise l’homme libre dans toute
l’Amérique. C’est pourquoi, à peine quelques années après l’indépendance,
Alexandre Pétion, premier président de cette jeune république, offrit refuge
et aide militaire en Haïti à un Bolívar épuisé qui s’en ira après libérer une
partie de l’Amérique latine.
On peut malgré tout discuter encore du mot, en essayant de
l’actualiser, en faisant des compromis, mais, de grâce, épargnez-nous cette
plaisanterie d’une hypocrisie insondable du « N-word », qui n’est qu’une
invention américaine comme le hamburger et la moutarde sèche. Et j’espère
que nous aurons le courage de l’effacer du visage glorieux de Jean-Jacques
Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne, dont on disait qu’il était le
Nègre fondamental.
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La langue du ventre
Le 1 mars 2018
Dany LAFERRIÈRE
bloc-notes du mois de mars 2018
Je me souviens de mon étonnement à la découverte de Rabelais.
J’ignorais que le ventre était admis dans les livres. J’ai ri aux éclats comme
si lire ces mots me libérait de quelque prison linguistique. Le ventre occupait
une place centrale dans son œuvre. Une envie folle de m’égarer dans une des
poches de Gargantua. On n’a aucune idée de l’impact de Rabelais dans un
pays où l’on ne mange pas à sa faim. Ah ! cette abondance ! Rabelais a tenté
de garder, un temps, la littérature dans l’arrière-cuisine, avant qu’elle ne file
vers ces salons où l’on cause plus qu’on ne mange. C’est là que le café
affronta le thé dans un combat dont on n’a aucune idée aujourd’hui. Ces
boissons s’adressent beaucoup plus à l’esprit qu’au ventre. Ah ! l’esprit et
ses subtilités ! Ah ! le cœur et ses atermoiements ! Le ventre, lui, ne ment
pas.
Dans le monde de Rabelais et ses amis, on parle fort, les blagues
fusent, les mots sont parfois salaces. Cette grande vitalité qui me rappelle les
jours de fête, peu nombreux, où l’on mangeait à ventre déboutonné. Une
montagne de riz au centre de la table. On plaçait autour de ce soleil blanc les
légumes (igname, manioc, patate douce, banane verte). Et, dans une petite
assiette, l’avocat dont on se demandait si c’est un fruit ou un légume. La
viande n’était ni variée, ni abondante. Une ratatouille d’aubergine. La soupe
fumante de giromon précédait tous les plats. J’étais plutôt intéressé par les
fruits (mangue, ananas, corossol, grenadine) et surtout la possibilité de courir
partout sans se faire réprimander.
Le repas haïtien n’a pas bougé depuis près de deux siècles. Et les
mots pour nommer les plats non plus. Quand on est sur une île la visite se
fait rare et, comme on sait, c’est le visiteur qui souvent arrive avec un goût
nouveau.
Cette langue du ventre s’enrichit de l’air du temps. Un rien l’habille.
Un fruit peut changer de nom en traversant une frontière. L’ananas ne se
mange qu’à midi en Haïti et le soir ailleurs. De plus on mange différemment
suivant le paysage. Ce fut le cas quand je passai de Port-au-Prince à
Montréal. Du chaud au froid. Tout avait changé dans l’assiette : le goût,
l’odeur et la couleur de la nourriture. De même que l’heure du repas. En
Haïti le grand repas est à midi, alors qu’il est à 18 heures au Québec. Point
n’est besoin de parler du nom des plats. Je crois que le choc alimentaire fut
aussi grand que celui de la température. Mais le Québec lui-même a connu sa
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révolution du goût au moment de l’Exposition universelle. Durant cet été de
1967, Montréal s’est ouvert au monde. Et les pavillons les plus visités étaient
ceux qui proposaient de la cuisine exotique. Les Montréalaises s’y sont
précipitées. Elles furent plus intrépides que les hommes, plus conformistes
en matière alimentaire. Elles notèrent les recettes et subtilement glissèrent
quelques plats inconnus dans le régime familial. Et tout en évitant de
dépasser la ligne rouge où l’organisme se rebelle à toute tentative de le
forcer. Les habitudes alimentaires ne sont pas différentes des habitudes
linguistiques. La route des épices, comme celle des accents, se révèle parfois
dangereuse. Peu à peu le fade, malgré certaines nuances discrètes, baisse les
bras face à un déferlement d’épices. Des années plus tard l’odeur des épices
remplacera celle des pins sous la neige. Les premiers immigrés qui arrivèrent
dans les années 1970 (dont moi en 1976) furent ravis de retrouver certains
goûts qu’ils étaient sûrs d’avoir perdus en quittant leur pays.
En 1990 je quittai Montréal pour Miami afin de retrouver la solitude
nécessaire à l’écriture. Mais à chaque fois que je rentrai à Montréal pour la
publication d’un livre, je remarquai un changement dans la configuration
linguistique de la ville. Un quartier était occupé par un nouveau groupe, et,
résultat, des odeurs nouvelles parfumèrent la ville. Les Montréalais prirent
d’assaut ces minuscules restaurants aux saveurs d’ailleurs. L’univers olfactif
s’élargissait, et avec lui le goût des mots nouveaux. Les Grecs offrirent au
moins deux mots à la ville et au monde : souvlaki et baklava. On se disait
qu’on n’arriverait jamais à les prononcer correctement. Aujourd’hui ils sont
dans le langage populaire et on les trouve épatants (un clin d’œil à mon ami
Jean d’Ormesson : le mot, pas la chose). Le baklava eut du mal à cause d’un
excès de sucre, mais le mot est resté grâce à sa musique. Pour le menu
chinois, capable d’offrir 92 plats à la fois semblables et différents, on évitera
de retenir les noms pour garder le goût, submergés que nous sommes par
cette gastronomie millénaire. Les Japonais sont arrivés, après l’Amérique
latine et sa cuisine mexicaine qui brûle les palais, avec l’ambition de
rafraîchir la bouche. Un mot sobre, net, bref comme un haïku est resté :
le sushi. Ces cuisines millénaires se sont affrontées au début avant de
s’associer face à la crise financière qui ne tarda pas. Le Vietnam, souple
comme un bambou, a plié pour ne pas se casser. On afficha à la devanture
des restaurants : cuisine chinoise, vietnamienne, thaï, coréenne. C’est ainsi
qu’une ville se raffine par des saveurs qui traînent dans leur sillage des mots
nouveaux. Pour le plaisir de la bouche et de l’esprit.
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La peinture
C’est un Américain Dewitt Peters qui rassembla, au centre d’Art qu’il
venait de fonder avec quelques amateurs d’art haïtien, les premiers peintres
professionnels du pays. C’est un chauffeur de taxi, Rigaud Benoit, qui arriva
le premier avec un petit tableau, Chauffeur de taxi, un autoportrait. Cet
homme très doux, Jasmin Joseph, n’aimait peindre que des animaux, surtout
des lapins. Peters, en allant dans le Nord du pays, passa devant un temple
couvert de peintures, des « vèvès », représentant des dieux venus d’Afrique
et mettant en scène quelques rituels du vaudou. Peters invita le prêtre
vaudou, Hector Hyppolite, dans son centre. Plus tard le balayeur Castera
Basile échangea son balai contre un pinceau. Georges Liautaud, le forgeron
de Croix-des-Bouquets qui ornait les tombes de croix d’un style très
personnel, deviendra un sculpteur international. Puis, en 1975, André
Malraux reçut la photo d’un petit cimetière peint de couleurs primaires et
rayonnantes. Ce n’était pas les couleurs de la mort.
Malraux, qui était déjà très malade, a pensé, à sa manière légèrement
délirante, que les artistes qui ont peint ce cimetière si coloré, doivent
connaître un chemin qui mène à la mort sans passer par la douleur. Malraux
a toujours préféré mourir à souffrir. Ces peintres paysans de Soissons-la-
Montagne l’obsédèrent au point qu’il se rendit en Haïti cette année-là. Il
relata cette visite dans son ouvrage d’art, L’Intemporel. Malraux fut
impressionné par le fait que des paysans et des cuisinières ou de jeunes
chômeurs puissent créer une œuvre qui réussisse à distance à le toucher
autant. Les peintres de Saint-Soleil n’ont pas hésité à accueillir Malraux
comme un des leurs. Autant Breton avait vu en Hector Hyppolite un maître
de cet art à la fois mystique et mystérieux, plus authentique que son
surréalisme qui sent parfois le frelaté, autant Malraux fut impressionné par ce
« peuple qui peint », comme il l’a dit en arrivant. Si en Europe on rêve
d’entendre la voix de ceux qui n’ont pas de voix, voilà qu’on s’exprime de la
plus haute tenue dans ce pays miné par l’analphabétisme et la misère.
Malraux rêvait que des paysans français puissent, un jour, regarder un
tableau de Georges Braque sans rigoler, voilà que ce sont des paysans
haïtiens qui exposent leurs œuvres, et c’est à Braque de ne pas rigoler.
Les poètes
La poésie est une constante de ma vie. Elle a barbouillé mon enfance,
débordant jusqu’au milieu de mon adolescence. Pas le poème qui m’obligeait
à bailler, plutôt cette fièvre qui faisait subitement monter ma température. Un
regard de biais, une nuque dégagée, le parfum de la mangue à midi, ma
grand-mère buvant son café ou un vélo rouge appuyé contre un arbre. J’ai
attendu de croiser un poète pour m’intéresser au poème. Cela s’est passé un
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dimanche, vers quatre heures du matin. J’accompagnais ma mère à la messe
quand, passant près du marché de charbon, elle pointa du doigt un homme, à
moitié nu, sur un lit de carton. Elle me glissa à l’oreille, sur un ton
dégoûté : « C’est un poète ! » En effet, c’était Carl Brouard. Je le découvris
plus tard dans mon manuel de littérature haïtienne, cravaté, sourire mondain
de fils de la bonne bourgeoisie. Sa poésie légère et triste m’a tout de suite
attiré. Je me revois encore regardant passer un cortège interminable lors de
ses funérailles. Cette vie dans la boue noire du marché, c’était son choix. Un
autre poète a eu le même destin ; lui aussi avait rejeté la vie confortable des
beaux quartiers pour vivre dans les bas-fonds. Magloire-Saint-Aude, dont le
père était le fondateur du grand quotidien national Le Matin, a vécu avec Les
Parias (le titre d’un de ses livres). C’est de lui que Breton parle quand il dit :
« Mais vous savez bien que tout est beaucoup trop lâché aujourd’hui. Il y a
une seule exception : Magloire-Saint-Aude. » Ce goût de traverser les
frontières n’est pas nouveau chez les poètes, mais c’est quand même
étonnant que ces deux poètes aient eu des funérailles nationales. Pas de
demi-mesure en Haïti : on emprisonne les poètes ou on leur fait des
funérailles nationales. En lisant leur poésie on comprend tout de suite ce
qu’ils étaient allés chercher dans cette zone noire de boue : ce mélange fait
de rituels du vaudou, de chants sacrés et profanes, de fulgurances du créole
et de danses impudiques du dieu Baron Samedi, le concierge de la mort. Cela
fait une poésie elliptique, parfois ésotérique dans le cas de Saint-Aude,
proche de la peinture d’un Saint-Brice.
La mort
Des décennies plus tard, j’ai entrepris la rédaction d’un roman sur la
mort, un sujet qui m’intéressait depuis l’adolescence. J’avais déjà posé la
question, de façon brutale, à ma grand-mère, un après-midi d’été. « Da,
qu’est-ce que la mort ? » Elle m’avait répondu, sans détours, « Tu verras ».
Peut-être la plus succincte réponse jamais donnée à la plus angoissante
question qui travaille tout être humain, de l’enfance à la vieillesse. Le livre
que j’écrivais avait un titre énigmatique : Pays sans chapeau. C’est ainsi que
les Haïtiens nomment l’au-delà parce qu’on n’a jamais enterré personne avec
son chapeau sur la tête. L’absence d’un élément vestimentaire définit la mort
tout en effaçant l’angoisse qui l’accompagne généralement. La plus concrète
et la plus sereine définition de la mort, à mon avis. Tout cela pour dire que la
culture populaire haïtienne reste, malgré tous les tourments, riche et subtile.
Est-ce pour cette raison que je voudrais vous proposer ici un bouquet de
proverbes haïtiens. J’avais acheté un livre où sont répertoriés plus de trois
mille proverbes. Naturellement un grand nombre se retrouve, sous
différentes formes, dans d’autres cultures. Je vous prie de me croire que ça
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sonne plus juste en créole que ma tentative de traduction. On a peut-être
perdu la poésie mais le sens est là.
Je vous en offre dix.
1. À force de caresser son enfant la guenon l’a tué.
2. Avant de grimper à un arbre assure-toi de pouvoir en descendre.
3. Les morts ne connaissent pas le prix des cercueils.
4. Dieu est tellement subtil qu’il peut placer une blessure derrière la
tête du chien s’il ne veut pas qu’il la lèche.
5. La bouche de la femme ne connaît pas de dimanche. (Pour ma
mère cela voulait dire qu’elle passait la journée à parler pour prévenir,
raconter, enseigner, ordonner, consoler, invoquer...)
6. On sait et on ne sait pas. (Le plus mystérieux.)
7. Ce que la mère du chaton lui a appris, la mère du raton le lui avait
appris longtemps avant.
8. Nous sommes comme ces fruits qui même mûrs ne tombent jamais
de l’arbre. (On ne se rend pas.)
9. N’accroche pas ton chapeau là où ta main ne pourrait pas arriver.
10. N’insulte jamais le caïman avant d’avoir complètement traversé
la rivière.
L’esprit
Ce mois-ci, le 12 janvier, cela fera dix ans depuis le tremblement de
terre qui a causé en 35 secondes 230 000 morts, des milliers de blessés et des
dégâts matériels qu’on n’a pas fini d’évaluer. J’y étais et je me souviens de
chaque craquement. Une journaliste montréalaise, Chantal Guy, qui lors était
à Port-au-Prince, voulait un commentaire, à chaud, à propos de cette
tragédie. J’ai choisi plutôt de parler de ce qui a étonné le monde entier, non
pas du tremblement de terre lui-même, mais de la manière dont les Haïtiens
ont fait face à cette catastrophe. J’ai résumé cela par cette déclaration, assez
risquée dans un pareil moment, qui a fait, à mon grand étonnement, le tour
du monde. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là de parler de
culture et non de douleur : « Quand tout tombe, il reste la culture. » La
réponse se trouve peut-être dans ce texte qui dit la richesse de l’expression
populaire haïtienne et le caractère fondamentalement heureux du peuple
haïtien.
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