Main
Main
MÉMOIRE ORIGINAL
a
Service psychothérapique pour enfants et adolescents, hôpitaux universitaires de Strasbourg,
1, place de l’hôpital, 67091 Strasbourg cedex, France
b
Inserm unité 666, clinique psychiatrique, hôpitaux universitaires de Strasbourg,
1, place de l’hôpital, 67091 Strasbourg cedex, France
MOTS CLÉS Résumé L’autisme est un trouble précoce du développement qui s’accompagne généralement
Autisme ; de déficits cognitifs altérant les apprentissages et l’intégration sociale. Notre revue de la lit-
Mémoire ; térature s’intéresse au fonctionnement de la mémoire chez les sujets avec autisme. Celle-ci
Cognition n’est pas perturbée dans son ensemble, seuls certains sous-types de mémoire s’avèrent altérés
avec des différences notables selon les études. La mémoire à court terme/mémoire de tra-
vail est intacte, sauf quand les tâches sont complexes ou qu’il s’agit de tâches spatiales. En
mémoire à long terme épisodique, les tâches explorant le rappel libre et la reconnaissance pour
du matériel simple sont correctement réalisées alors que celles explorant le rappel de stimuli
plus complexes, verbaux et spatiaux, s’avèrent perturbées. La mémorisation de certains types
d’informations contextuelles est déficitaire dans ses aspects les plus sociaux. La remémoration
consciente, signe d’une mémorisation plus complète, est moins fréquente que le sentiment de
familiarité. L’ensemble de ces troubles pourrait s’expliquer par une moindre utilisation des stra-
tégies d’organisation du matériel à mémoriser, en particulier lors de la récupération et rendre
compte de quelques uns des symptômes cliniques de l’autisme, en particulier les anomalies de
la communication sociale.
© L’Encéphale, Paris, 2007.
∗ Auteur correspondant.
Adresse e-mail : [Link]@[Link] (A. Gras-Vincendon).
Summary
Introduction. — Autism is an early developmental disorder with cognitive impairments that leads
KEYWORDS
to learning and social integration disabilities. The characterization of memory functions in
Autism;
individuals with autism has been the subject of numerous investigations, with widely varying
Memory;
conclusions. The notable differences between these studies can be attributed to variations in
Cognition
the age, intelligence and level of severity of the participants with autism.
Literature findings. — The purpose of our review of the recent literature is to describe the
memory function of individuals with autism. Some of the different memory subtypes are intact,
others are impaired. Short-term memory (digit span) is not impaired while working memory
is impaired in some of its components, but the findings are inconsistent. More recent studies
demonstrate reduced spatial working memory abilities in autism and extend previous findings by
demonstrating that these deficits are significant when tasks impose heavier demands on working
memory. Episodic long-term memory, as measured by free recall, cued recall or recognition
tasks, is intact, but participants with autism perform significantly less well than controls as
the complexity of the verbal or visual material to be recalled increases. Source or contextual
memory involves a variety of characteristics specifying the conditions under which specific items
or facts are acquired: it has been investigated in individuals with autism with different methods.
Deficits in source memory for temporal information have been found, but there were no reality
monitoring deficits. Recent findings indicate that the nature of source memory confusion in
autism does not appear to reflect a generalized deficit in attaching context to memories, but
rather is dependant on the specific to-be-remembered information that involves social aspects
of context. The self-reference effect is missing, with individuals with autism recalling events
performed by themselves less well than the events performed by a peer, suggesting they have
difficulties in relation to processes involving the self. Studies involving assessment of subjective
states of awareness during recognition show less conscious recollection and more feelings of
familiarity. Recent investigations are consistent in demonstrating memory impairments related
to the failure of subjects with autism to use organizing strategies or meaning to support memory,
an effect which grows with the increasing complexity of the material. Memory deficits in autism
may be related more to retrieval and less to encoding, as deficit in source memory in participants
with autism is largely eliminated when source was supported at test.
Discussion. — The neuroanatomical basis of the specificities of memory impairment in autism
is still uncertain, but it is suggested that autism involves an impairment in the conversion of
limbic inputs into medial prefrontal outputs. Memory deficits found in individuals with autism
may explain some of the clinical symptoms. Failure to encode all the information, especially
its social aspects, may therefore contribute to dysfunction in the social, communication, and
reasoning domains. Abnormal memory functioning in autism is also related to more general
cognitive impairments, including executive function deficits and central coherence weakness.
Evidence of the normality of certain memory capacities, at least in individuals with moderate
autistic symptomatology, is encouraging for adaptive improvements in cognitive functioning.
© L’Encéphale, Paris, 2007.
Cette revue de la littérature sur le fonctionnement de la caractérisée par la remémoration consciente ou conscience
mémoire chez les sujets avec autisme se propose, après un autonoétique.
rappel des définitions des différentes formes de mémoire, La mémoire sémantique concerne un ensemble de
d’expliciter les points de force et de faiblesse des capacités connaissances conceptuelles et factuelles, un savoir général
mnésiques des sujets avec autisme et d’envisager les réper- sur le monde, des concepts abstraits et des faits appris, qui
cussions que peuvent avoir d’éventuelles perturbations de permettent d’appréhender correctement l’environnement.
ces capacités sur leur adaptation sociale. Elle est caractérisée par le sentiment de familiarité ou
conscience noétique.
Les deux autres formes de mémoire sont la mémoire pro-
Les différentes formes de mémoire cédurale et l’amorçage perceptif, ou priming, qui sont des
formes de mémoire non déclarative concernant les souvenirs
Des progrès considérables ont été réalisés récemment dans qui ne peuvent être évoqués de façon directe.
la compréhension et l’évaluation de l’organisation fonction-
nelle de la mémoire. Il est aujourd’hui bien établi qu’elle Étude de la mémoire dans l’autisme
n’est pas un phénomène unitaire, mais protéiforme sus-
ceptible d’être fragmenté en de multiples composantes Les études expérimentales ont mis en évidence des atteintes
distinctes et interactives que l’ont peut étudier séparément, de la mémoire chez les sujets avec autisme. Elles ont égale-
chez les sujets sains comme chez des sujets porteurs de ment montré que certaines de leurs capacités sont intactes,
pathologies mentales [10]. On a d’abord différencié une voire supérieures à celle de sujets témoins, allant dans cer-
mémoire à court terme et une mémoire à long terme. Puis tains cas exceptionnels jusqu’à l’hypermnésie. Il est à noter
la mémoire à long terme a elle-même été divisée, la plu- d’emblée que les sujets qui peuvent être inclus dans ce type
part des auteurs s’accordant aujourd’hui pour en distinguer d’études sont rarement des enfants, plus souvent des ado-
quatre grandes formes, la mémoire épisodique, la mémoire lescents ou de jeunes adultes généralement sans déficience
sémantique, la mémoire procédurale et l’amorçage percep- mentale associée et dont la symptomatologie autistique est
tif. modérée. En raison de la restriction des critères d’inclusion,
se pose le problème de la généralisation de ces résultats à
La mémoire à court terme tous les sujets avec autisme. Notre analyse portera sur les
études de la mémoire à court terme et de la mémoire de tra-
La mémoire à court terme, immédiate et temporaire, a une vail d’une part, et de la mémoire épisodique d’autre part,
capacité limitée et englobe l’analyse de l’information senso- car les études portant sur les autres sous-types de mémoire
rielle au niveau des aires cérébrales spécifiques (auditives, sont insuffisamment nombreuses (Tableau 1).
visuelles. . .) et sa reproduction immédiate pendant un temps
de rémanence très bref, de l’ordre d’une à deux minutes. Mémoire à court terme et mémoire de travail dans
Pour Baddeley et Hitch [1], la mémoire à court terme doit l’autisme
elle-même être décomposée en sous-systèmes fonctionnels
qui interagissent. Ils parlent alors de mémoire de travail, La mémoire à court terme/de travail semble intacte [4], en
définie comme « un système à capacité limitée, destiné au tout cas pour les mesures d’empan d’items simples (chiffres
maintien temporaire et à la manipulation de l’information ou lettres). De même, l’effet de récence (se rappeler mieux
pendant la réalisation de tâches cognitives de compréhen- les derniers items de la liste), indicateur de la mémoire
sion, de raisonnement ou de résolution de problèmes ». à court terme, est-il présent et même supérieur à celui
Le modèle de mémoire de travail a trois composantes. Il observé chez les témoins, alors que l’effet de primauté (se
comprend un système de contrôle appelé administrateur rappeler plus d’items du début de la liste), dépendant de
central et deux systèmes auxiliaires, dits esclaves. Il s’agit la mémoire à long terme, est moins présent, voire absent,
de la boucle phonologique, qui permet de retenir et de chez les sujets avec autisme [22].
manipuler des informations sous forme verbale et du cale- Cependant, certaines atteintes de la mémoire de tra-
pin visuospatial chargé des informations codées sous forme vail ont été mises en évidence, avec l’hypothèse proposée
visuelle. par Minshew et Goldstein [18] qu’il n’y aurait pas dans
l’autisme d’atteinte mnésique liée à une modalité spéci-
fique (visuelle ou verbale), mais un déficit croissant avec
La mémoire à long terme la complexité de la structure du matériel à mémoriser.
Dans leur étude de la mémoire chez des sujets avec
La mémoire à long terme intervient lorsque l’information à autisme de haut niveau, la mémoire à court terme était
mémoriser excède la capacité de la mémoire à court terme ; comparable à celle des témoins pour du matériel simple
elle est caractérisée par une capacité et une durée illimitée. (empan de lettres), mais moins bonne pour du matériel plus
Elle se divise en quatre composantes distinctes. complexe (mots ou phrases complexes). De même, des
La mémoire épisodique concerne les événements spé- épreuves d’empan de chiffres calculés et d’empans de mots
cifiques, qui sont codés dans le temps et l’espace. Elle dans des phrases sont moins bien réussies par des sujets
est chargée en détails contextuels hautement spécifiques avec autisme de haut niveau comparés à des témoins avec
concernant les lieux, le temps, les affects, les pensées asso- difficultés modérées d’apprentissage appariés par l’âge et
ciées et les informations sur la source. Elle permet au sujet, le QI verbal [4]. Cela semble témoigner d’une atteinte
une fois qu’il a récupéré toutes les informations contex- de la mémoire de travail dans l’autisme, mais les auteurs
tuelles, de revivre mentalement l’événement passé. Elle est discutent leurs résultats dans le sens où les différentes com-
Fonctionnement de la mémoire chez les sujets avec autisme 553
Tableau 1 Résultats des études récentes de la mémoire des sujets avec autisme.
posantes de la mémoire de travail n’ont pu être étudiées Des études plus récentes avancent une autre hypo-
et que les résultats de ces épreuves peuvent être le reflet thèse, celle d’une atteinte préférentielle des tâches
d’autres déficits cognitifs dans l’autisme (par exemple des spatiales. Une batterie de tests mnésiques passée par
difficultés à comprendre la pertinence des phrases). Ces des enfants et adolescents avec autisme de haut niveau
résultats sont en effet contredits par deux études dans les- a révélé chez eux une atteinte de la mémoire de tra-
quelles la mémoire de travail des sujets étudiés se révèle vail spatiale alors que la mémoire de travail verbale
intacte, l’une qui compare des enfants avec autisme de haut (séquences de lettres et de chiffres) était intacte, confir-
niveau à des enfants atteints du syndrome de Gilles de la mant un résultat obtenu chez des adultes avec autisme
Tourette et à des enfants témoins appariés [21] et l’autre [26]. De même, des sujets avec autisme de haut niveau
faite chez de jeunes enfants autistes avec un retard de déve- se sont montrés moins performants que leurs témoins
loppement grâce à différentes taches explorant les fonctions dans une tâche de mémoire de travail spatiale qui
exécutives et nécessitant une mémoire de travail pour des était plus exigeante en termes de capacité de mémoire
données spatiales [14]. [23].
554 A. Gras-Vincendon et al.
Il est difficile de trancher entre les deux hypothèses, indicé ou reconnaissance plutôt que rappel libre) ; cela
celle d’une atteinte dépendant de la complexité de la tâche suggère donc que les difficultés mnésiques des sujets avec
et celle d’une atteinte préférentielle des tâches spatiales, autisme sont plus liées à la récupération qu’à l’encodage
d’autant qu’elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre, de l’information. Pour O’Shea et al. [20], ce sont surtout
en l’absence d’études comparant verbal et spatial avec des les aspects sociaux du contexte qui sont insuffisamment
tâches égalisées par rapport à leur niveau de complexité. mémorisés par les sujets avec autisme, sans qu’il y ait de
déficit généralisé de la mémoire de source. Les résultats
de notre étude [13] de mémorisation du contexte temporel
Les perturbations de la mémoire épisodique dans une tâche de reconnaissance d’images chez des sujets
avec autisme ou syndrome d’Asperger confirment l’absence
Les études explorant la mémoire épisodique utilisent des d’atteinte de la mémoire contextuelle temporelle.
épreuves de rappel libre, de rappel indicé (un indice L’évaluation des stratégies lors de l’encodage de
phonologique ou sémantique est fourni lors du rappel) l’information a été réalisée chez des sujets avec autisme
ou de reconnaissance d’images ou de mots. Les per- en manipulant le degré d’organisation du matériel à mémo-
formances des sujets avec autisme à ces épreuves sont riser. Le degré de cohérence syntaxique ou sémantique du
normales [4,12] ou, quand elles sont perturbées, c’est parce matériel affecte leurs performances de la même manière
que les sujets avec autisme n’utilisent pas de stratégies que les témoins [5,16] mais, à la différence des sujets
d’organisation adéquates pour améliorer la récupération témoins, le contexte émotionnel (phrases à mémoriser char-
du matériel mémorisé [9,22]. De même, les performances gées en émotion ou non) n’influence pas leur mémorisation.
mnésiques d’adolescents et jeunes adultes avec autisme Les manipulations du niveau de traitement du matériel lors
de haut niveau se révèlent plus déficitaires quand la de l’encodage (sémantique, phonologique ou graphique)
complexité du matériel s’accroît, aussi bien dans les moda- montrent que, lorsque les instructions forcent les sujets
lités visuelles qu’auditives : les capacités dans une tâche à utiliser des stratégies efficientes lors de l’encodage, les
d’apprentissage de labyrinthes diffèrent d’autant plus de sujets avec autisme n’ont pas d’atteinte de ces stratégies
celles des témoins appariés que la complexité du labyrinthe en tant que telles, car comme les témoins, la profon-
augmente [18]. En outre, le rappel d’une histoire ou d’une deur du traitement à l’encodage facilite leur mémorisation
figure géométrique complexe [26] est déficitaire alors que [12,19,24,25]. En revanche, il n’y a pas d’effet supérieur de
les performances dans des épreuves de rappel de listes de l’encodage en référence à soi, qui lui est présent chez les
mots et d’apprentissage associatif (son et symbole) sont nor- témoins [25] ; une inversion de cet effet est même observée,
males. ainsi qu’en témoigne le fait que les événements vécus par
La mémoire épisodique peut également être étudiée eux-mêmes sont moins bien mémorisés que ceux vécus par
en s’intéressant au contexte dans lequel l’information autrui [17], indiquant un déficit dans la partie épisodique
est mémorisée et au lien entre l’information cible personnelle de la mémoire autobiographique.
et l’information contextuelle. La mémorisation de L’atteinte de certains aspects de la mémoire épisodique
l’information contextuelle, ou mémoire de source, est encore confirmée par l’étude des états de conscience
comprend un certain nombre de caractéristiques spécifiant associés à la récupération de l’information. Chez des sujets
les conditions dans lesquelles des items ou des faits spé- adultes avec syndrome d’Asperger, il semble qu’il y ait
cifiques sont acquis. Ces caractéristiques sont de nature moins de remémoration consciente et plus de sentiment de
perceptuelle, spatiale ou temporelle et comportent des familiarité associé à la reconnaissance, cela révélant une
détails sémantiques ou affectifs [20]. Les performances en perturbation, bien que modérée, de la mémoire épisodique
mémoire de source des sujets avec autisme étudiés révèlent [7,8].
une variabilité de la mémorisation de l’information contex-
tuelle selon sa nature, les méthodes employées étant
très différentes d’une étude à l’autre. Dans celle de Autisme et mémoire : discussion et
Benetto et al. [4], la mémoire de source est perturbée, conclusions
car dans les épreuves de rappel et de reconnaissance les
sujets avec autisme donnent plus de réponses fausses Les études de la mémoire dans l’autisme ont bien sûr
sous forme d’intrusions que les témoins appariés. Cette des limites, en particulier celles imposées par la gravité
étude a également mis en évidence chez ces sujets un de la symptomatologie autistique qui ne permet qu’à un
déficit de la mémoire temporelle (ou mémorisation du sous-groupe minoritaire au sein de la population des sujets
contexte temporel), évaluée par une tâche consistant à avec autisme de participer à de tels essais nécessitant
mémoriser l’ordre dans lequel les informations avaient une coopération active et une bonne compréhension des
été données, mais cela pour l’information verbale (mots) consignes, souvent complexes. De même, la symptoma-
seulement, car pour l’information visuelle (images), les tologie des sujets inclus (sujets avec autisme, syndrome
résultats n’étaient pas concluants. Le mémoire de source d’Asperger ou troubles envahissants du développement non
[11] n’est en revanche pas perturbée chez des enfants avec spécifiés), leur âge (enfants, adolescents ou adultes), leur
autisme dans une tâche demandant de reconnaître des mots niveau d’intelligence et la présence ou non d’un retard
prononcés auparavant par soi-même (source interne) ou mental associé sont très variables d’une étude à l’autre.
par un examinateur (source externe). Par la suite, Bowler Du fait de la restriction et de cette variabilité des cri-
et al. [6,8] ont montré que la perturbation de la mémoire tères d’inclusion, la généralisation des résultats obtenus à
de source de sujets avec syndrome d’Asperger disparais- tous les sujets avec autisme reste donc problématique. De
sait quand un support était fourni lors du test (rappel plus, l’évaluation de certaines capacités ne permet pas de
Fonctionnement de la mémoire chez les sujets avec autisme 555
conclure clairement à la présence ou non d’une perturba- soi et la construction de leur identité personnelle. Le défi-
tion, car les résultats varient selon les études. cit dans le développement d’une théorie de l’esprit, décrit
Compte tenu de ces restrictions, nous pouvons tenter de chez les enfants avec autisme [2], leur rend difficile l’accès
synthétiser les données issues de ces travaux. La mémoire à une expérience consciente de savoir ce que soi-même ou
des sujets autistes n’est pas perturbée dans son ensemble. l’autre sait et pourrait permettre d’expliquer les anomalies
De nombreuses capacités mnésiques sont intactes, ce qui en mémoire épisodique personnelle.
rejoint l’impression clinique que ces sujets mémorisent Les corrélats neuroanatomiques des déficits mnésiques
bien, voire très bien, les informations, en particulier visuo- repérés chez les sujets avec autisme n’ont pu encore être
spatiales, mais aussi de nature verbale. La mémoire à court étudiés précisément. Pour Ben Shalom [3], il y aurait une
terme/de travail n’est pas perturbée, du moins pour du atteinte cérébrale de deux systèmes qui impliquent une
matériel simple, mais elle s’altère quand la complexité du coopération entre le système limbique et le cortex pré-
matériel croit et quand la demande en capacités de mémoire frontal médian : de la voie qui conduit de l’amygdale au
est plus exigeante, en particulier pour la mémoire spa- cortex préfrontal, susceptible d’entraîner une perturba-
tiale. Pour la mémoire à long terme épisodique, le rappel tion de la théorie de l’esprit et de la voie qui conduit de
libre et la reconnaissance pour du matériel simple ainsi l’hippocampe au cortex préfrontal médian, qui pourrait être
que le rappel indicé sont réussis de manière comparables nécessaire pour le bon fonctionnement de la mémoire épiso-
chez des sujets avec autisme et chez leurs témoins appa- dique et également de la « cohérence centrale ». Les études
riés. Là également, les perturbations apparaissent quand le de neuro-imagerie fonctionnelle permettront sans doute
matériel à mémoriser, visuel comme verbal, devient plus dans les prochaines années d’améliorer notre connaissance
complexe. La mémorisation de l’information contextuelle, de ces dysfonctionnements cérébraux qui pourraient expli-
ou mémoire de source, se révèle déficitaire dans certaines quer les troubles des fonctions cognitives retrouvés chez des
études mais cette altération disparaît si un support est sujets avec autisme.
fourni lors du rappel et parait limitée à certains aspects du L’étude des capacités mnésiques des sujets avec autisme
contexte, en particulier ses aspects les plus sociaux (visages, permet de mieux comprendre leur fonctionnement psy-
émotions, référence à soi). La remémoration consciente de chique, encore difficilement appréhendable par bien des
l’événement à mémoriser est moins fréquente que chez les aspects. D’où l’intérêt de poursuivre ces études cognitives
témoins, ce qui est le signe d’un moins bon fonctionnement afin de repérer les compétences préservées voire supé-
de la mémoire épisodique. rieures, comme certaines capacités mnésiques, qui peuvent
Les mécanismes fonctionnels qui sous-tendent les pertur- être utilisées pour favoriser les apprentissages et servir de
bations de la mémoire chez les sujets avec autisme étudiés support dans un travail d’insertion sociale.
semblent être des anomalies des stratégies d’organisation
du matériel à mémoriser, moins lors de l’encodage de
l’information que lors de sa récupération. Ces anomalies
Références
sont d’autant plus apparentes que sont requises des capaci-
[1] Baddeley A, Hitch G. Working memory. In: Bower G, editor. The
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psychology of learning and motivation: advances in research
du fonctionnement de la mémoire des sujets avec autisme
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pourraient être reliées au déficit des fonction exécutives, [2] Baron-Cohen S, Tager-Flusberg H, Cohen DJ. Understanding
comme la flexibilité cognitive et la planification de l’action, other minds: perspectives from autism and developmental cog-
décrites chez ces sujets [4], mais des études testant spéci- nitive neuroscience. Oxford: Oxford University Press; 2000.
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bal language in high functioning adults with autism spectrum
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