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Emmanuel Fureix

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Emmanuel Fureix, «Vous avez dit « 

vandales » ? », Politis, 29 mai 2019

La condamnation désormais unanime de tout geste destructeur néglige la « guerre des signes » qui fit rage
au XIXe siècle, dans laquelle détruire l’image de l’adversaire était une pratique politique commune.
Le mot est devenu un anathème. Forgé par l’abbé Grégoire en 1794, associé à la « table rase révolutionnaire
», le « vandalisme » en est venu à incriminer tout geste destructeur. Au point de nous empêcher de penser
notre propre rapport, passé et présent, aux images et aux signes conflictuels. Les controverses récentes autour
des monuments confédérés aux États-Unis ou les contestations, en France, de certains monuments coloniaux
nous rappellent pourtant une évidence : il est parfois nécessaire d’épurer de l’espace commun des images
jugées trop « blessantes ».
Replonger, à cet égard, dans l’univers visuel du XIX e siècle se révèle passionnant. Le « vandalisme » de la
Révolution française est alors unanimement répudié. Le temps est à la « guerre aux démolisseurs » (Victor
Hugo). Le patrimoine est vénéré comme une idole de la modernité. Et pourtant les conflits politiques, si
aigus en ce siècle de violentes passions démocratiques, s’expriment aussi dans des guerres de signes sans
merci. Détruire l’image de l’adversaire devient une pratique politique commune. Briser le buste du roi ou de
l’empereur, marteler la fleur de lys honnie, démolir la croix de mission détestée : tous ces gestes jalonnent
l’histoire mouvementée de ce siècle. Vandales, tous ces gestes et leurs auteurs ? Sûrement pas. Les gestes,
intentionnels et généralement maîtrisés, se font chirurgicaux. Iconoclastes, alors ? Sans doute, si l’on entend
par là le désir fantasmatique de détruire, à travers l’image ou le signe, une relation de pouvoir autant qu’un
symbole.
Tous ces gestes méritent assurément d’être pris au sérieux. D’abord, parce qu’ils rendent visibles des formes
de politisation populaire jusque-là restées inaperçues. Ensuite, parce qu’ils renvoient à un monde qui n’est
plus tout à fait le nôtre, où les signes visuels étaient dotés d’une étonnante magie sociale. En 1815, des
royalistes marseillaises organisaient des tours de ville en série, dont le héros était le seul buste du roi Louis
XVIII, qu’elles embrassaient avec effusion. En 1817, des paysans scrutaient encore le ciel à la recherche du
visage de Napoléon sur la Lune, annonce de son prochain retour de Sainte-Hélène. En 1848, les arbres de la
liberté plantés par la jeune République étaient perçus par certains socialistes comme les « saints sacrements »
des temps nouveaux. Les lignes de partage entre le sacré et le profane étaient confuses. Dans une société où
l’écrit restait très inégalement maîtrisé, les images et les signes étaient aussi lus comme des miroirs de
l’histoire en train de se faire. Le buste du monarque à la mairie et le drapeau au clocher de l’église
incarnaient – au sens fort du terme – une souveraineté fragile. L’iconoclaste, en les détruisant, croyait dès
lors s’emparer d’une véritable puissance d’agir.
À ce petit jeu de la destruction des signes, le régime de la Restauration (des Bourbons) sort largement
vainqueur. La table rase n’est pas l’apanage de la Révolution ! En 1815-1816, tous les signes visuels
renvoyant à la Révolution ou à l’Empire sont systématiquement pourchassés. Drapeaux tricolores, effigies de
l’empereur, bonnets phrygiens, arbres de la liberté : tout ce bric-à-brac est livré aux flammes ou aux
marteaux de la revanche.
Cependant, les moments révolutionnaires, autour de 1830, de 1848, puis de « l’année terrible » (1870-1871)
constituent aussi des observatoires formidables du processus de destruction, conservation, négociation. Les
lieux de pouvoir font l’objet de saccages rituels, mais le pillage est globalement évité et les images jugées les
moins « blessantes » sont épargnées. Certains iconoclastes osent exiger des récompenses civiques – ainsi
après avoir brûlé le trône de Louis-Philippe en 1848. En 1871, avec la destruction de la colonne Vendôme,
c’est à l’Europe entière que s’adresse la Commune dans un acte de communication autant que de destruction.
Elle affirme haut et fort la fin de l’« impérialisme » et la naissance d’un nouvel ordre cosmopolitique. Prise
de souveraineté, prise de parole, damnatio memoriae s’entrecroisent dans ces moments révolutionnaires.
Mais, en 1871, le système iconoclaste commence à se fissurer et certains, déjà, ne prennent plus au sérieux
ces « mômeries » d’un autre temps.

Emmanuel Fureix est maître de conférences à l’université Paris-Est Créteil, auteur de L’Œil blessé.
Politiques de l’iconoclasme après la Révolution française, Champ Vallon, mai 2019, 392 pages, 27 euros.
I-Persistance de l’iconoclasme : des révolutions symboliques.

Rejouer la Révolution ?

Le XIXe siècle passe pourtant pour être celui d’une pacification des signes politiques. Maurice
Agulhon parle de « marche générale à l’apaisement des luttes de symboles » et de l’avènement
d’une « ère de la symbolique politique refroidie » entre 1830 et 1871. Une attention plus précise aux
gestes qui accompagnent les crises, révoltes et révolutions du XIXe siècle témoigne au contraire
d’une persistance de l’iconoclasme. Ceci permet de mettre à distance un discours façonné par le
XIXe siècle lui-même : ce dernier aurait rompu – et ce depuis Thermidor –avec le « vandalisme
révolutionnaire ». Double mythe : celui d’une élision de la violence symbolique comme corolaire
d’un adoucissement des mœurs, et celui d’un vandalisme originaire caricaturé. Or, les historiens de
la Révolution, à l’instar de Serge Bianchi, préfèrent eux-mêmes parler d’« iconoclasme » plutôt que
de « vandalisme » révolutionnaire, terme diffusé par Grégoire. La régénération symbolique née en
1789 sur les ruines de la Bastille supposa certes l’éradication des signes rappelant l’Ancien Régime,
signes féodaux, puis monarchiques (à partir de 1791) et religieux (surtout en 1793-1794), pour lui
substituer un autre langage politique. Mais cette épuration s’est accompagnée d’une sensibilité
patrimoniale et muséale nouvelle, qui permit la distinction du signe et du monument. Ce dernier
méritait préservation, quand le signe lui-même était remplacé par un attribut révolutionnaire
symétrique. Décrets et lois limitèrent l’aveuglement des destructions, sans les empêcher pour
autant, surtout en 1793-1794. Dominique Poulot rappelle à juste titre « les multiples négociations
qui composent la révolution des apparences », et qui autorisent l’effacement sélectif, l’estompage
ou le grattage. Symétriquement, un iconoclasme contre-révolutionnaire naît du refus radical du
nouveau langage politique : les guerres de cocardes et de couleurs accompagnent les guerres civiles
locales, notamment dans le Midi, tandis que les arbres de la liberté sont fréquemment abattus ou
profanés dans les pays de contre ou d’anti-ré[Link] XIXe siècle reproduit ces mécanismes lors
des grandes crises de fondation de régime : autour des alternances des pouvoirs, et dans les
moments d’affaissement de légitimité. Des gestes iconoclastes sont ainsi massivement attestés, à
Paris comme en province, au cours de 10 flambées de violences symboliques : au printemps 1814
(1ère Restauration), au printemps et à l’été 1815 (Cent-Jours, puis 2ème Restauration), durant
l’hiver 1815-1816 (vagues de destructions diligentées par le pouvoir bourbonien), autour de l’été
1830 (Révolution de Juillet), au printemps 1831 (troubles anticléricaux), au printemps 1848
(Révolution de février et insurrection de juin), autour du coup d’État et de la restauration impériale
(1851-1852), à l’automne 1870 (Révolution du 4septembre), et au printemps 1871 (Commune de
Paris). En dehors de ces moments de forte instabilité, les gestes iconoclastes se font plus rares
(quelques cas par an recensés dans les archives judiciaires), et relèvent de la provocation la plus
grave, outrage à la sacralité du souverain (par la profanation de son image). Les violences
observées, d’une vague iconoclaste à l’autre, obéissent à des mécanismes analogues. Des
destructions d’emblèmes anticipent puis accompagnent la chute du régime. Ensuite, le nouveau
régime en place « épure », à des vitesses variables selon les lieux, les signes du régime précédent.
Dans le même temps, les opposants au régime protestent par des destructions symétriques. Avec des
temporalités discordantes, la révolution symbolique accompagne la révolution (ou restauration)
politique, et semble répéter des scènes observées sous la Révolution française.

Formes et cibles de l’iconoclasme

Les formes de violence reposent sur la sélection de l’emblème honni, sa destruction ou son
effacement, souvent ritualisés, accompagnés d’une volonté profanatrice. En ce sens, elles
produisent un langage politique, nullement réductible à du vandalisme. Les premières cibles des
iconoclastes sont les effigies du souverain déchu, lorsqu’elles sont présentes dans l’espace public –
ce qui exclut les petites communes. Les bustes ou statues de Napoléon, Louis XVIII, Charles
X,Louis-Philippe, Napoléon III sont ainsi successivement visés en 1814, 1815, 1830, 1848 et 1870,
à Paris comme en province. Le modèle de l’exécution en effigie est le plus propre à incarner
l’événement révolutionnaire (ou contre-révolutionnaire) en train d’advenir. Ainsi, à Toulouse en
juillet 1815, le buste de Napoléon au Capitole est-il traîné la corde au cou jusque dans la Garonne.A
Marseille le 14 avril 1814, une foule massive se porte sur une colonne surmontée d’un buste de
Napoléon et la met en pièces, accompagnant le geste de danses et illuminations. Ces gestes
reproduisent en miniature, consciemment ou non, des événements parisiens. La statue de Napoléon
sur la colonne Vendôme, de même, après avoir été souffletée, puis voilée plusieurs jours, avait été
jetée à bas le 8 avril 1814. L’iconoclasme politique permet à la province de participer, par
mimétisme, aux jeux de pouvoir survenus dans la capitale. Jusqu’à l’absurde. Ainsi, près de Rennes,
le maire d’une petite commune, partisan de la monarchie de Juillet, propose-t-il à des enfants de
lapider après la révolution de février 1848 une statue de plâtre de Louis-Philippe qu’il avait lui-
même commandée. Il leur présente ainsi l’effigie du roi des Français : « Louis était roi de France,
mais il s’est sauvé comme un bramer coz[« vieux péteur »]. Les Parisiens auraient bien voulu le
tuer, mais ils n’ont pas pu. Eh bien mes enfants, voyons si vous serez plus forts que les Parisiens,
vous allez ramasser des cailloux et vous allez tirer dessus, et le premier qui lui cassera lapipe aura
un sou. » En septembre 1870, de nouveau, les effigies de Napoléon III sont visées, aux côtés des
aigles et des monogrammes N, à Paris comme en province. Une statue équestre de Napoléon III aux
Tuileries est couverte d’un voile blanc, tandis qu’à Bordeaux elle est mise à bas et jetée dans la
[Link] plus courantes encore, les couleurs, sous forme de cocardes, drapeaux, ou écharpes,
participent également à la conscience locale des changements de régimes. Dans le moindre village,
le clocher de l’église était au XIXe siècle orné des couleurs « nationales ». C’est donc autour de cet
emblème que se cristallisent localement les passions politiques. En 1814, 1815 et 1830, les
enlèvements, lacérations, brûlements de drapeaux et de cocardes sont très largement diffusés sur
l’ensemble du territoire, singulièrement dans les espaces de forte conflictualité politique, l’ouest et
le midi. De la même manière, les objets de couleur rouge, cocardes, bonnets, écharpes, cravates,
etc., font l’objet d’une traque systématique après les événements de juin 1848 et la nomination en
1849 de préfets à poigne, acharnés dans la lutte contre le « communisme », singulièrement dans les
bastions de la Montagne dans le « Midi rouge ». Les croix et les arbres de la liberté, interprétés
symétriquement comme des emblèmes de la contre-révolution et de la Révolution radicale, sont
également visés par les gestes iconoclastes. Les premières lors de la vague anticléricale de 1831-
1832, surtout si elles étaient ornées de fleurs de lys, souvenirs de la « réaction cléricale » de la
Restauration – indice précieux des attentes sécularisatrices après 1830. Les seconds en 1815-1816,
sous la deuxième Restauration, qui éradiqua la plus grande partie des arbres de la liberté
révolutionnaire, puis en 1849-1852, lors du tournant conservateur puis bonapartiste de la
deuxièmeRépublique. Ces gestes accompagnent, on le voit, non seulement les changements de
régimes, mais les moments de troubles ou de réaction politique.

Bricolages et compromis

La statuaire et les monuments publics sont plus rarement visés en bloc. Ils font l’objet le plus
souvent d’un effacement sélectif, tel le grattage des monogrammes, des aigles, des abeilles, ou des
fleurs de lys. Une foule émeutière lapide ainsi, en février 1831, les bas-reliefs représentant la
campagne d’Espagne sur l’arc de triomphe du Carrousel, mais ne vise sélectivement que les figures
représentant le duc d’Angoulême et Louis XVIII. Ce mécanisme est attesté à tous les changements
dynastiques. Les monuments ouvertement contre-révolutionnaires sont plus menacés que les autres,
telle la statue de Pichegru à Besançon, mise en pièces par la foule révolutionnaire le 1eraoût 1830,
ou la colonne commémorative de la première Restauration à Bordeaux, abattue le 2 août 1830. En
revanche, les monuments dynastiques plus anciens – statues royales abattues sous la Révolution et
réédifiées sous la monarchie constitutionnelle – ne furent pas vraiment menacés, ni en 1830 ni en
1848. Un simple bricolage suffit à les préserver : ajouter un drapeau tricolore, un drapeau rouge ou
un bonnet phrygien, ou effacer une inscription latine apaise les foules insurgées. Dans cette
préservation, il faut lire sans nul doute la montée de la conscience patrimoniale, mais aussi
l’habileté d’autorités ou de médiateurs improvisés. Ainsi, au début de la monarchie de Juillet, est
menée une politique efficace de dissimulation ou de déplacement temporaire des emblèmes
détestés, politique encouragée par les ministres de l’intérieur successifs et relayée par les préfets et
maires. AuPanthéon, la fresque de la coupole représentant Louis XVI, Marie-Antoinette, Louis
XVIII et la duchesse d’Angoulême est bâchée le temps des troubles. Les croix de mission menacées
par des républicains ou des anticléricaux sont déplacées dans l’enceinte des églises pour éviter leur
abattage nocturne. Certains monuments contre-révolutionnaires (statue de Louis XVI à Montpellier
ou monument du vendéen Cathelineau au Pin-en-Mauges) sont déplacés hors de l’espace public
ouvert. L’abaissement du seuil de tolérance au vandalisme artistique explique aussi,
indéniablement,cette modération dans l’iconoclasme. Les révolutions et insurrections du XIXe
siècle, y compris la Commune de Paris, distinguent parfaitement le signe et le monument. L’épisode
de la chute de la colonne Vendôme, ou de l’arasement de la maison de Thiers, le projet de
destruction de la chapelle expiatoire de Louis XVI, ne doivent pas masquer une volonté affichée de
préservation du patrimoine collectif. Courbet lui-même souhaitait conserver et déposer aux
Invalides les bas-reliefs de la colonne Vendôme. Des gestes de vandalisme sont certes attestés, tel
l’incendie des barrières d’octroi, de corps de gardes et de casernes, en 1830 et en 1848, pour ne pas
parler des célèbres incendies de la Semaine Sanglante en 1871, mais ils ne relèvent pas de
l’iconoclasme politique. Les célèbres scènes du « sac des Tuileries » et du Palais-Royal, en février
1848, ne se réduisent pas à des destructions dionysiaques et carnavalesques. Si les effigies de Louis-
Philippe – bustes ou tableaux – et les emblèmes monarchiques – dais et trône – sont détruits sans
ménagement, le plus souvent par le feu, les représentations de membres plus populaires de la
famille royale ont été épargnées : les portraits de la reine Marie-Amélie, du prince de Joinville et du
duc d’Orléans. La statue équestre du duc d’Orléans, dans la cour carrée du Louvre, est simplement
démontée le 26 février 1848. La défense de la propriété et de l’art a également été intériorisée par
les insurgés. Au Palais-Bourbon, un insurgé fusille le tableau représentant la prestation de serment
de Louis-Philippe à la Charte, mais se heurte à l’opposition d’un autre insurgé, ouvrier tapissier, qui
s’écrie à la tribune de la Chambre : « Respect aux monuments ! Respect aux propriétés ! Pourquoi
détruire ? pourquoi tirer des coups de fusil sur ces tableaux ? Nous avons montré qu’il ne faut pas
malmener le peuple ; montrons maintenant que le peuple sait respecter les monuments et honorer sa
victoire ! » On perçoit le cheminement du sentiment patrimonial et des représentations dominantes
de la violence légitime et illégitime, au sein même des classes populaires et des foules
insurrectionnelle.

Extrait d'une communication prononcée par Emmanuel Fureix, historien intitulé L’iconoclasme
politique au XIXe siècle : la dépacification des signes (1814-1871) prononcé au congrès de
l'association française de science politique en 2009.

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