XXIII - L'énonciation 1 009
interventions du narrateur, mode de présentation et de percep
tion des événements, etc.
Comme (le roi Charles VI) traversait la forêt, un homme de mauvaise mine (. . . ) §!!
jette tout à coup à la bride du cheval du roi, criant d 'une voix terri ble (. . . ) . On lui
fit lâcher la bride (Michelet) . .
Dans ce récit au passé, un événement faisant partie de la suite
chronologique des faits est exprimé au présent ( dit « présen t de
narration , X : 2.1.1.) pour souligner le surgissement d'un acte
inattendu et dramatique, associant le lecteur à la situation pré
sentée ainsi fictivement comme actuelle, comme se déroulant
sous ses yeux.
Alors un bruitformidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré. Et aussitôt
les fils se préciPitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu'ils assujet
tirent avec le buffet. Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais
pas, j 'eus une telle angoisse du cœur, de l'âme et du corps, que je me sentis défaiUir,
prêt à mou'fÏr de peur. (Maupassant)
Dans ce récit au discours narratif, le passé simple constitue le
repère de base passé (degré zéro) ; il met en relief les évène
ments de premier plan qui se succèdent dans l 'ordre chronolo
gique, alors que l'imparfait présente un fait d 'arrière-plan, un
commentaire (attendais) . La transition au plus-que-parfait ( avait
tiré) introduit une rétrospection, qui explique l ' événement de la
phrase précédente . Le présen t je vous jure marque un passage au
discours commentatif, qui manifeste une intrusion du narrateur
dans le récit.
Bibliographie. - H . Wei n rich ( 1 973) - B. Combettes ( 1 992) : 7-48.
6. LE DISCOURS RAPPORTÉ
Le discours rapporté représente un dédoublement de l 'énon
ciation : le discours tenu par un locuteur de base contient un
discours attribué à un autre énonçiateur ( ou parfois au locuteur
de base à un autre moment) , qui est rapporté par le locuteur
premier. Ce�ui-ci se fait �n quelque sorte le porte-parole du dis-
1010 Grammaire et commu nication
cours de l 'autre locuteur : Groucho Marx a dit : «Je ne voudrais
pour rien au monde faire partie d'un club qui serait disposé à m'accepter
comme membre ».
La représentation du discours d ' autrui peut prendre diffé
rentes formes : discours direct, discours indirect ou style indirect libre.
Celles-ci mettent en jeu plusieurs dimensions grammaticales :
types de phrases, subordination , concordance des temps et indi
cation des personnes. On é tablit entre ces formes un rapport de
'
dérivation : le discours direct est la forme de base, qui est trans
posée en discours indirect ou en style indirect libre. Cette analyse
grammaticale ne rend pas compte de tous les phénomènes de
discours rapporté a. Authier-Revuz 1992) .
6.1. Le discours direct
Le discours direct constitue apparemment la forme la plus
littérale de la représentation du discours d'autrui. Celui-ci est
attribué explicitement à un locuteur généralemen t distinct du
locuteur de base ( ou au locuteur de base à un autre moment) ,
et il est présenté tel quel, comme une citation . Cependant, la
fidélité littérale au discours rapporté n 'est qu' apparente ; ainsi,
le discours direct ne reproduit pas les caractéristiques du discours
oral, qu'il neutralise le plus souvent. « Le contrat de littéralité ne
porte jamais que sur la teneur du discours » (G. Genette 1 983 :
34) . Le transcodage de l 'oral à l 'écrit i mplique un profond rema
niement de la discontinuité du discours oral (1: 3.4.) pour qu'il
puisse s'insérer dans la continuité linéaire de l 'écrit. En particu
lier, les phénomènes de l 'oral ( ruptures, inachèvements, refor
mulations, chevauchements, etc.) sont le plus souvent gommés.
La presse écrite ne donne généralement pas de citations littérales
des paroles rapportées, contrairement aux médias audiovisuels.
En littérature, notam ment dans les romans, l ' élaboration de la
parole de personnages fictifs constitue un artifice, qui donne
l ' illusion de l ' oral ( Pellat & Schnedecker 2006) .
- Que vois-je! s 'écria le roi assis sous son chêne, n'est-ce point là mon bien aimé
Auge qui s 'avance ?
XXIII - L'énonciation 101 1
- Lui-même, sire, -répondit le hobereau en s'inclinant bien bas. Mes respects, ajouta
t-il.
- Je suis heureux de te voir en florissante santé, dit le roi. Comment va ta petite
famille ?
- Ma femme est morte, sire.
- Tu ne l'as pas tuée, au moins ? Avec toi, on ne sait jamais.
Le roi sourit de sa bénévole indulgence et la flotte qui l'entoumit ne l'en admim que
plus. (Queneau, Les Fleurs bleues)
Le discours direct est inséré dans un autre discours, avec des
marques explicites du décalage énonciatif produit: il est encadré
par des guillemets ou, dans le cas d'un dialogue inséré dans un
récit, chaque réplique est introduite par un tiret. Les guillemets
se son t spécialisés relativement tardivement dans cette fonction
démarcative : un texte antérieur au XIXe siècle s'en passe généra
lement (IV: 4.3). Le discours direct est généralement signalé par
une phrase introductive, qui indique l'énonciateur et précise
éventuellemen t les conditions de son discours ( lieu et temps, atti
tudes, sentiments, etc. ) . Cette phrase peut occuper trois
positions :
• Avant le passage au discours direct: elle est suivie de deux points, qui
ouvrent sur le discours rapporté, placé en position de complément
d'objet du verbe introducteur: RobesPierre a dit: «Danton est un tmitre ".
• À l'intérieur ou après le fragment au discours direct, sous forme
d'incise (XIV: 9.3.) : « Danton, a dit Robespierre, est un tmitre .
" - « Danton
est un tmitre, a dit RobesPierre ".
Le discours rapporté p eut être aussi inséré sans phrase intro
ductive. Dans un dialogue suivi, on évite de répéter cette indica
tion à chaque réplique.
Le discours direct présente les caractéristiques de l ' énoncia
tion de discours (5.1.1.) . Les pronoms ou déterminants de pre
mière personne (je, mon) renvoient à l'énonciateur dont le
discours est rapporté. Les temps son t repérés par rapport au
moment de sa parole: le présent correspond au moment de son
énonciation, même si le discours est inséré dans un contexte
passé, comme dans nos exemples. Tous les types de phrases de
l 'énonciation directe son t possibles, en particulier les plus liés à
la situation d 'énonciation , comme l ' injonction ou l 'exclamation :
1012 Grammaire et communication
Danton dit: Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l 'audace,
«
encore de l 'audace, toujours de l 'audace, et la France est sauvée! »
6.2. Le discours indirect
Le discours rapporté au style indirect perd son indépendance
syntaxique et énonciative. Il se construit comme une proposition
subordonnée, qui est complément d 'un verbe principal signifiant
« dire » ou « penser » . Le discours indirect est généralement bien
intégré au discours dans lequel il s'insère : il n 'est pas signalé par
une rupture énonciative, ni marqué, à l'écrit, par la ponctuation ,
mais il est indiqué par un mot subordonnant ( que, si, . . . ) ou
un démarcatif. L'énonciateur est généralement le sujet du verbe
introducteur : RobesPierre a dit que Danton était un traitre.
Les verbes introducteurs du discours indirect ne sont pas
exactement les mêmes que ceux qui introduisen t le discours
direct. Les premiers, plus variés que les seconds, peuvent indi
quer une appréciation du locuteur qui rapporte le discours
d' autrui. Des verbes comme apprendre, démontrer, se figurer, pré
tendre, révéler, supposer, introduisent moins naturellement le dis
cours direct, car ils évaluent la proposition qu' ils introduisent.
Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens, et si elle y avait quelques personnes de
connaissance. Elle me Tépondit ingénument qu'elle y était envoyée paT ses paTents,
POUT êtTe Teligieuse. (Abbé Prévost)
La mise en subordination provoque des transpositions de
temps et de personnes, ainsi que des changements qui affectent
les déictiques et les types de phrases. Une phrase interrogative
directe (Est-ce quejean reviendra ?) perd son intonation quand elle
est subordonnée dans le discours indirect : Nelly voulait savoir si
jean reviendrait. Une phrase injonctive est plùs difficile à transpo
ser ; on emploie un verbe comme ordonner dans la principale et
la subordonnée peut se mettre à l ' infinitif : Sortez! - Roxanne
ordonna à Bajazet de sortir. Une phrase exclamative et, plus généra
lement, les éléments expressifs et les phrases non verbales du
discours direct ne peuvent pas être a Utomatiquement transposés
XXIII - L'énonciation 1013
au discours indirect : « Emploi de tourteaux de graines oléagineuses » ,
continua le président ( Flaubert) .
� La transposition des personnes suit des règles complexes, selon
les rapports entre le locuteur de base, son allocutaire et le locu
teur dont il rapporte le discours. Il peut n'y avoir aucune transpo
sition de personne, quand le locuteur rapporte son propre
discours : j 'a i dit que je viendrai. Quand le locuteur rapporte à
son allocutaire le discours d'une tierce personne, il emploie la
troisième personne : Il a dit qu 'il viendrait. Mais si l'allocutaire est
concerné par le discours rapporté, l 'emploi des personnes est
plus complexe ; ainsi, tu peut désigner l'allocutaire à l ' in térieur
du discours rapporté : Elle a dit qu 'elle te remerciait pour ton cadeau.
On doit tenir compte des deux situations d'énonciation, immé
diate et rapportée. Dans tous les cas, les changements de pro
noms personnels peuven t s' accompagner de changements de
déterminants et de pronoms possessifs : Il a prétendu qu 'on lui
avait pris son livre / On m 'a pris mon livre .
� Le changement des tem ps du verbe est réglé par la concor
dance des temps.
Quand le verbe introducteur (ou le contexte) est à un temps
du présent et du futur, le verbe subordonné ne subit pas de chan
gemen ts : Il affirme: « Tu as tort. » H Il affirme que tu as tort.
Quand le verbe principal est à un temps du passé, la subor
donnée subit des changements de temps suivant la relation entre
le moment où le discours a été énoncé et celui où il est rapporté.
On établit les règles de concordance suivantes :
Il a dit: « Je suis parti " / « Je pars " / « Je partirai".
Il a dit qu'il était parti / qu'il partait / qu'il partirait.
Le système des temps du discours direct est décalé au passé,
suivant les trois rapports chronologiques de base du fait subor
d onné au verbe principal :
.
• antériorité: le plus-que-parfait transpose le passé composé
• simultanéité: l'imparfait transpose le présent
• postériorité: le conditionnel transpose le futur, pour indiquer le
« futur vu du passé ».
1014 Grammaire et communication
Ces règles de transposition mécanique peuvent connaitre des
entorses parfaitement logiques :
• Un présent de définition ou de vérité générale peut être maintenu
dans le discours indirect: Elle pensait que toutes les vérités ne sont pas bonnes
à dire.
• Un futur peut être conservé s'il marque aussi l'avenir par rapport au
moment où le discours est rapporté: J'ai dit que je viendrai demain.
L'action de venir est postérieure à la fois au moment où le discours est
prononcé et à celui où il est rapporté.
r
• Un présent peut aussi êt e maintenu par le locuteur quand il veut
marquer qu'il prend en charge les paroles rapportées: n a dit que tu es
un imbécile. La transposition à l'imparfait permet au contraire au locu
teur de se détacher du discours rapporté, sans l'assumer: Il a dit que tu
étais un imbécile ( =c'est lui qui l'a dit, et non pas moi, qui me contente
«
de rapporter ses paroles ) » .
Dans la langue classique, le discours indirect pouvait être
développé en plusieurs phrases, souvent longues, introduites par
de nombreux que:
La mère des novices (. . . ) avait toujours bien dit à notre mère supérieure � 'il fallait
tenir bon, et � cela passerait; � les meilleures religieuses avaient eu de ces
moments-là; � c'étaient des suggestions du mauvais esprit qui redoublait ses efforts
lorsqu'il était sur le point de perdre sa proie ; � les obligations de la vie religieuse
me paraîtraient d'autant Plus supportables que je me les étais plus fortement exagé
rées; � cet appesantissement subit du joug était une grâce du ciel, qui se servait
de ce moyen pour l'alléger. . (Diderot).
.
Les auteurs modernes se limitent le plus souven t à une ou
deux phrases, en raison de la lourdeur de la subordination, et
préfèrent employer, dans les textes narratifs, le style indirect
libre.
6.3. Le style indirect libre
Le style ( ou discours) indirect libre est un procédé essentielle
ment littéraire, qui se rencontre peu dans la langue parlée, à la
différence des deux formes précédentes. Mis à part des auteurs
comme La Fontaine et Rousseau, c 'est au Ige siècle que ce pro
cédé s'est imposé comme fait de style littéraire, dans les romans
XXIII - L'énonciation 1015
d e Flaubert et Zola notamment. Il permet au romancier de
s' affranchir du modèle théâtral jusqu' alors dominant qui impo
sai t le mimétisme du discours direct. L'auteur peut représenter
les paroles et les pensées au moyen d'une forme qui s'intègre
parfaitement au récit et qui lui offre des perspectives narratives
nouvelles.
Le style indirect libre combine les particularités du discours
direct et du discours indirect. Comme le discours direct, il se
ren contre dans des phrases indépendantes (sans mise en subordi
nation ) , mais souvent sans démarcation par rapport au con texte
où il est inséré (ni guillemets, ni phrase introductive) . Il conserve
les exclamations et les procédés expressifs du discours direct :
Etienne, déjà, continuait d 'u ne voix changée. (. . . ) Est-ce qu 'il se trouvait
des lâches pour manquer à leur parole ? Quoi! depuis un mois, on aurait
souffert inutilement, on retournerait aux fosSes, la tête basse, et l'éternelle
misère recommencerait! Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, en
essayant de détruire cette tyrannie du capital qui affamait le travailleur ?
( Zola) . Dans ce passage de Germinal, on retrouve les phrases
interrogatives et exclamatives directes.
Comme dans le discours indirect, les temps et les personnes
son t transposés. Mais, quand le discours de base est au présent,
les temps ne sont pas transposés : Mme Profitendieu rentre enfin, elle
s 'excuse d 'être en retard ; elle a dû faire beaucoup de visites. Elle s 'attriste
de trouver son mari souffrant. Que peut-on faire pour lui ? C 'est vrai
qu'il a très mauvaise mine (Gide) .
Dans un récit au passé, la transposition des temps permet
d ' i n tégrer parfaitement le discours rapporté à la narration : Elle
en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les bassesses et les
innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait Plus per
sonne, maintenant ; une confusion de créPuscule s 'abattait en sa pensée,
et de tous les bruits de la terre Emma n 'entendait plus que l'intermittente
lamentation de ce pauvre cœur, douce et indistincte, comme le dernier
écho d 'une symphonie qui s 'éloigne ( Flaubert) .
Cela explique l ' intérêt et les difficultés d' analyse du style indi
rect libre. Comme le discours rapporté n ' est généralement pas
signalé par une démarcation formelle , il se fond dans le texte
narratif avec lequel il peut se confondre. Le style indirect libre
1016 Grammaire et communication
permet à l ' auteur de mêler son point de vue avec celui du person
nage dont il rapporte le discours. Il pose de délicats problèmes
de lecture et d'in terprétation . Pour identifier un passage au style
indirect libre, il est nécessaire de repérer les transpositions de
temps et de personnes ou de déceler des particularités linguis
tiques qui révèlent des caractéristiques d'un personnage ou qui
indiquent l 'oralité : modalisations comme franchement, tournures
propres à l ' oral (phrases disloquées ou inachevées, emploi de
déictiques, etc. ) . En général, il est indispensable de faire appel
au contexte narratif pour y trouver des allusions à des paroles ou
à des pensées. Mais il existe des cas équivoques quand le discours
du personnage se fond parfaitement dans la narration: Il fut tiré
de sa rêverie par la sonnerie du téléphone. C 'était Barbentane. Il deman
dait à Aurélien d 'accompagner ces dames au Casino de Paris. La loge
était prise, et puis à la dernière minute, lui devait se rendre ailleun ; si
Leurtillois n 'était pas libre, Blanchette et Bérénice n 'iraient pas, parce
que deux femmes seules. . . Mais Aurélien était libre. (Aragon )
Bibliographie. -M . Lips ( 1 926), Le style indirect libre, Payot - A . Banfield ( 1 997),
Phrases sans parole. Théorie du récit et du style indirect libre, Seu i l Langages, 73,
-
Les Plans d'Enonciation, 1 984 N . Gelas ( 1 988), D i a l ogues authentiq ues et d i a l ogues
-
romanesques, in J. Cosnier, N . Gelas & c. Kerbrat-Orecchioni (éds), Échanges sur la
conversation, CNRS : 323- 333 - B. Com bettes ( 1 989), Discours rapporté et énoncia
tion : trois a pproches différentes, Pratiques, 64: 1 11 -1 22 - J. Authier-Revuz (1992),
Repères dans le champ du d iscours rapporté, L'Information grammaticale, 55: 38-
42; (1993) id. , L'Information grammaticale, 56: 10- 1 5 -A.- M. Berthon neau &
G . Klei ber ( 1 996) Subordi nation et temps g rammaticaux : pour une conception non
concordantielle de l'imparfait, Le Français moderne, LXV, 2 : 1 1 3 - 1 4 1 V. Traverso
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(2004) - J.-c. Pel lat & c. Schnedecker (2006), "La représentation de l'oral dans le
texte l ittérai re", in P. Clermont & A . Schneider (éds), Écoute mon papyrus. Littéra
tures, oral et oralité, Strasbourg, CRDP d'Alsace : 9-26 - L. Rosier (2009).