Le Globe.
Revue genevoise de
géographie
La Zaouïa de Chellata. Excursion chez les Zouaoua de la Haute
Kabylie
Baron Henri Aucapitaine
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Aucapitaine Henri. La Zaouïa de Chellata. Excursion chez les Zouaoua de la Haute Kabylie. In: Le Globe. Revue genevoise de
géographie, tome 1, 1860. pp. 211-236;
doi : https://doi.org/10.3406/globe.1860.7420
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LA
ZAOUÎA DE CHELLATA
EXCURSION
CHEZ LES ZOUAOUA DE LA HAUTE KABYLIE,
I.
En sortant du fort Napoléon, le voyageur a devant
lui un de ces pittoresques tableaux que la Suisse
elle-même ne répudierait pas : à gauche, le Djer-
dj era dresse sa haute muraille couronnée de neiges;
un inextricable réseau de contreforts, de mamelons,
de rochers et de pitons forme comme une mer mou¬
tonneuse au pied du géant sur lequel la sombre ver¬
dure des oliviers trace ces zones de végétation,
enseignement
cours sinueux précieux
du Sebaoudesse botanistes.
déroule dans
A droite,
la riche
le
vallée des Ammraoua, bordée par les montagnes du
Sah’el Kabyle1; çà et là, à travers quelques rares in¬
terstices une imperceptible ligne bleue décèle les flots
méditerranéens.
1 Sah’el , rivage. En Kabyle Rif, du lalin Ripus?
m LA ZAOUIA
Le fort Napoléon, bâti en quelques jours sur les
ruines du village d’Icherraouïa, au centre et sur le
point culminant des Aïth Iraten, à côté de l’important
Souk El Arba (marché du mercredi), est la consoli¬
dation de cette rapide conquête du maréchal Ran-
don, effectuée en trois mois par une armée aussi
brave qu’industrieuse. C’est, en quelque sorte, la prise
de possession, la clef de la région soumise.
De tous les pays environnants, en sortant même
de Bougie, on aperçoit les blanches murailles de ce
poste militaire, auquel on arrive par une route qui
étreint les montagnes des Iraten, œuvre colossale
accomplie en dix-sept jours par vingt mille soldats,
malgré des difficultés sans nombre.
Le territoire de la vaillante tribu des Aïth Iraten
(les Jubalenæ de la domination romaine) s’étend jus-
ques au delà du village d’Icherriten, célèbre par son
héroïque résistance. C’est là qu’abrités par des rem¬
parts crénelés, l’élite des guerriers kabyles des princi¬
pales tribus s’étaient réunis pour la défense nationale.
Bien que cette bourgade se soit relevée des ruines
causées par l’artillerie dans une défense prolongée,
les arbres environnants, les pans de muraille sont
criblés de balles; les habitants montrent orgueilleu¬
sementMac-Mahon
vision les tranchées,
livraoù
deà meurtriers
plusieurs reprises
assauts. Ce
la di¬
fut
le coup de grâce de la Kabylie : chaque tribu voulut
bien avoir sa journée de poudre, mais c’était plutôt
pour satisfaire l’amour local .....
...« Que diraient
DE CHELLATA. m
nos femmes? ....... répondaient les chefs berbers aux
tentatives de conciliation, ...........
elles ne voudraient
plus nous préparer le couscoussou et nous serions
l’objet de la risée des jeunes filles ! .......»
En sortant d'Icherriten par le sentier kabyle, on
passe bientôt au pied d’Aguemoun-izem dont les
maisons sont cachées dans un nid de verdure, pour
gagner par des contours multipliés et abrupts la bour¬
gade d’Azrou (le rocher), située sur un rocher aussi
difficile à attaquer que facile à défendre. Cette bour¬
gade appartient aux Aïth Menguellat, tribu des I'ga-
ouaouen ou Zouaoua.
Environ cinq kilomètres plus loin on aperçoit le
blanc minaret et la coquette mosquée de Thasken-
fouth ce village occupe par une population labo¬
rieuse est un exemple de ces luttes intestines si fré¬
quentes, ou plutôt perpétuelles, chez les peuples
berbers.
Trois fois, me disaient les anciens, fhaskenfouth,
fut ruiné dans des guerres avec les Kabyles des vil¬
lages voisins.Trois fois ses habitants se soumirent aux
dures lois de la guerre; ils émigrèrent chez les alliés de
leur soif. 3 Puis la paix conclue grâce à la puissante
1 La colline du lion.
2 Le sormnel froid.
3 Soff, alliance, ligue défensive et offensive de plu¬
sieurs individus, fractions ou villages, de tribus ou confédé¬
rations. Alliances parfois éphémères, soumises autant aux in¬
térêts du moment qu’aux conditions topographiques : incontes-
214 LA ZAOUIA
et bienveillante intervention des Marabouts, trois fois
ils vinrent rebâtir leurs habitations sous la protection
de leur hostilités.
santes mosquée, toujours respectée malgré d’inces¬
C’est une assez jolie construction, avec galerie à
arceaux, surmontée d’un minaret carré, plutôt cons¬
truit dans un but défensif qu’avec une intention re¬
ligieuse. Car toutes les nuits un certain nombre
d’hommes y montaient pour veiller à la sûreté gé¬
nérale.
L’hospitalité kabyle déploie pour nous toutes ses
splendeurs : un couscoussou homérique et des plus
épicés reconforte nos estomacs fatigués. Puis couchés
sur nos nattes, une bonne partie de la nuit s’écoule
en longues causeries sur les légendes de l’ancien
temps où les inspirations guerrières se mêlent, non
sans un certain charme, à une poésie rude et naïve.
II.
Quels sont ces hommes qui s’avancent tête nue,
les pieds enveloppés de peaux? Ce sont des Igaoua-
ouen ou Zouaoua, les plus purs des Berbers ; ceux
qui disent orgueilleusement n’avoir jamais vu figure
étrangère souiller le sol de leurs ancêtres.1 « L’hiver,
tablement
Kabylie.
1 Les Zouaoua
un des]neplus
forment
curieux
pas phénomènes
une tribu proprement
politiquesdite....
de la
« A mesure qu'on s’éloigne du Djerdjera, dit M. le comman¬
dant Hanoteau, les Kabyles donnent le nom de Zouaoua aux
DE CHELLATA. 215
disent les Arabes, quand la neige tombe sur leurs
fronts, on les voit secouer la tête, puis s’en débarras¬
ser comme font les bœufs ....... »
Dès l’aube du jour, ils se rendent au travail : arti¬
sans infatigables, ils taillent le bois, brisent la pierre,
forgent le fer, émondent les arbres, greffent les oli¬
viers et fument le peu de terre que la nature a parci¬
monieusement dispersée sur les âpres flancs de leurs
abrupts rochers. Très avancés relativement en cul¬
ture, les Zouaoua sont aussi sobres que laborieux;
l’olivier, le chêne à glands doux, le figuier consti¬
tuent leurs richesses : leurs bourgades sont de véri¬
tables villes fortifiées dont les maisons, bâties en
pierres et soigneusement couvertes en tuiles sont
extérieurement fermées et reliées entre elles par des
tours.
Peu scrupuleux en matière de religion, le Coran
est chez eux subordonné à la coutume locale, Ka-
noun, qui a force de loi et dont les principes tradi¬
tionnels tendent à maintenir le gouvernement électif,
base de leur démocratie. Les Arabes les accusent,
tribus qui les .séparent delà confédératipn; c’est ainsi que pour
les Guechtoula les Béni Setka sont des Zouaoua, et que les
Guechtoula à leur tour reçoivent le même nom des Fliça et des
Béni Khalfoun, etc. »
A proprement parler les Zouaoua sont les Kabyles qui habi¬
tent les contreforts les plus élevés du Djerdjera.
Le premier indigène qui entra au service de la France après
la
de conquête
là le nomd’Alger,
des Zouaves.
fut un Zouaoui ou homme des Zouaoua,
216 LA ZAOUIA
non sans raison, de manger du cochon, viande dé¬
fendue par le prophète.
Le Kabyle n’a qu’un point de contact avec l’Arabe:
un mépris réciproque.
Sortis de Thaskenfouth la route se poursuit étroite
et souvent difficile contre le Sebt n’Aïth g’Ah’ia —
marché du samedi des Aïth Yah’ia, point élevé (1700
mètres altitude) et nœud du système montagneux
parallèle au Djerdjera. Pendant sept mois de l’année,
la neige couvre son sommet. Ce marché est le plus
considérable de la Kabylie : il présente un tableau
pittoresque et animé dont le lecteur aura une idée
en lisant dans Tacite le chapitre où il est question
des tumultueuses réunions des Germains.
C’est là qu ’en juin 1854, le général de division
Randon amena par une pointe hardie une petite co¬
lonne française dont l’apparition sur ce point culmi¬
nant fut un signal de terreur, précurseur de la chute
de l’indépendance kabyle.
C’était une conception heureuse ; le général avait
attiré habilement vers l’est tous les contingents en¬
nemis, lorsque tout à coup changeant de direction,
il pénétra au cœur même du pays. L’effet moral fut
immense et inspira chez beaucoup la crainte de l’a¬
venir.
Sur une crête élevée qui se prolonge du Sebt des
Aïth Yah’ia sont deux grands villages : Thiferdoun et
Thazerouth chez les Aïth bou Youcef; ils ne sont sé¬
parés que par un vaste cimetière, nécropole, où dans
DE CHELLATA. 217
l’éternel sommeil reposent des centaines de généra¬
tions, abritées par des dalles schisteuses, religieuse¬
ment orientées vers la Mecque. Çà et là, quelques
petits dômes soigneusement blanchis recouvrent les
heureux...... les Moudjah’ dîns : ceux qui sont morts
dans la guerre sainte en combattant les infidèles.
Ces bourgades sont remarquables par leurs belles
constructions, la régularité et la solidité de leurs édi¬
fices. Lorsqu’on arrive au centre de Thiferdoun, on
se trouve dans une sorte de carrefour, formé par
plusieurs ruelles aboutissant sur une petite place :
les pans arrondis des maisons, une vaste Djêma
(maison commune), la mosquée avec son minaret,
ont un aspect qui rappelle certaines de ces petites
cités du moyen âge, représentées sur les vieilles eaux-
fortes du moyen âge.
Quelques vieillards assis dans la Djêma causent,
avec une gravité de sénateurs romains, du prix des
glands et des figues au marché dernier, regrettant les
bons temps où l’on ne pouvait sortir de Thiferdoun
sans essuyer les coups de feu des voisins de Thaze-
routh.
Pendant que l’on prépare la jatte dTW (lait aigre),
les galettes à l’huile et les figues du déjeuner, j’ap¬
prends de ces antiques personnages que l’élégant mi¬
naret, orgueil de la municipalité de Thazerouth, fut
construit par un certain Abd El Azis, de la riche con¬
fédération des Aïlh’Abbes de l’Oued Sah’el, et que la
mosquée est l’oeuvre de l’arrière-grand’père d’un de
mes vénérables interlocuteurs,
218 LA ZAOUIA
Parfois mon attention était distraite par le pas¬
sage de jeunes fdles aux cheveux noirs et au teint
rose, qui jetaient en courant un coup d’œil étonné
sur mon uniforme bleu et mes blancs bournous;
tandis que les moutards tournaient curieusement au¬
tour de ma carabine, ou s’essayaient à soulever les
longs fusils de mes compagnons kabyles, en les in¬
terrogeant sur la portée de ces armes redoutables,
objet de convoitise. Rien de plus beau au monde
pour le Kabyle que le moment où il sera admis à
porter un fusil; car de ce jour il comptera parmi les
hommes.
Une tradition répandue chez les Zouaoua veut que
primitivement les Aïth-bou-Youcef aient professé le
judaïsme. Peut-être cela tient-il à ce qu’ils sont re¬
lativement moins belliqueux que leurs turbulents
voisins? C’est ce que je ne pourrais affirmer, car les
Kabylies renferment de si hétérogènes mélanges de
populations diverses qu’il faudrait une étude bien
approfondie et sqrtout un grand sens critique pour
déduire quelques bribes historiques du chaos des lé¬
gendes locales1.
Le village suivant, Thazerouth (la petite roche,
forme féminine et diminutif d’Azrou) m’a offert un
remarquable exemple de ces origines multiples de
Berbers.
1 L’historien Ebn Khaldoun cite des tribus juives parmi les
V. Caussin de Perceval, Histoire des Arabes avant l'isla¬
misme, p. 21. T. I.
DE CHELLATA. 219
populations rassemblées dans le même village et sous
les mêmes toits.
Ecoutons un peu les notables à barbe blanche,
seules archives du pays, et incontestablement plus
intéressants à consulter que de poudreux dossiers....
...........
Une fraction (Thakraroub’t) des Àïth Thaze-
routh est originaire des Oulâd-Sidi-Kraled du Sah’ara
algérien. Ce fut (autant que l’on peut préciser un
fait semblable) vers le XVffle siècle qu’eut lieu cette
migration dont une tribu voisine offre un exemple
non moins frappant. 1
Depuis plusieurs années les pluies n’avaient pas
fait sentir leur bienfaisante influence sur les maigres
pâturages des dunes sah’ariennes. Les chevaux, les
moutons, les chameaux eux-mêmes, moururent de
soif; quelques douairs des Oulad Sidî Kraled, encore
plus éprouvés que les autres, dirent un éternel adieu
au féerique pays des sables et du soleil; poussés par
le besoin, eux et leurs femmes abandonnèrent dou¬
loureusement les grands horizons qui font rêver d’a¬
mour pour s’acheminer vers le Tell aux étroites
vallées, si méprisées des Sah’ariens, et vinrent solli¬
citer d’une confédération kabyle cette hospitalité
qu’un peuple laborieux ne refuse jamais à ceux qui
demandent au travail le' pain de tous les jours.
1 La famille des Aïth Gana chez les Fenaïa (cercle de Bourgie)
qui peuple exclusivement le village de Thaourîr’th n’Aïth Gana
est originaire
famille Ben Gana
des dont
Zîbâns
unedubranche
Sah’ara,
occupe
et descend
encoredeune
la portion
grande
du Zâbde Bisk'ra. C’est par achat que ces gens se sont établis
eu Kabylie, proche l’Oued Sah’el.
220 LA ZAOUÏA
Thazerouth compta donc dans son sein une frac¬
tion de plus, les Aïth1 oulàd SidiKraled, et bientôt ce
nouveau quartier élut un représentant pour siéger
parmi les membres de la municipalité (Djêma) ......
Primitivement, bien au delà des temps dont nous
venons de parler, le village était placé sur le col de
Thizi-M’rouda ; une guerre générale survint dans le
pays : les Aïth bou Youcef furent forcés de faire sofï
avec les tribus voisines sous l’action desquelles leur
territoire était fatalement placé.
Cette alliance n’eut pas le dessus : Thazerouth fut
ruiné, et les habitants durent transporter un peu plus
loin leurs foyers incendiés.
Quelques tombes usées par les lichens indiquent
encore l’emplacement du village primitif.
Le froid régnant sur cette partie élevée et décou¬
verte nous engage à presser nos mulets, seule mon¬
ture possible dans ce difficile pays, afin de gagner au
plus vite le village de Thiferaounen.
tribus
id d1 qui
nous, Leune
chez
motdes
précèdent
les
Berber
grandes
Arabes
lesAïth
noms
et
différences
remplace
chez
de tribus
les de
Kabyles.
iciarabes.
l’origine
les formes
Les
C’est
constitutive
mots
Béni
là, croyons-
Béni
ou Qu¬
des
ou
Oulâd indiquent la source première d’un père commun, de la
famille fondatrice; tandis que le mot Aïth, qui signifie propre¬
ment les gens de, dénote clairement ces agrégations hétérogènes
d’éléments divers et étrangers les uns aux autres, dont nous
avons trouvé tant de traces remarquables dans /es tribus, frac¬
tions et villages des Kabylies.
et Voyez
suivantes.
notre Etude récente sur les Dialectes berbers, p. 15
DE CHELLATA. m
Les crêtes du Djerdjera dont nous nous rappro¬
chons apparaissent plus sombres et plus tourmentées;
ce voisinage influe vivement sur la température.
Vu de loin, le Djerdjera semble une seule et même
muraille déchiquetée. Lorsqu’on s’avance, les pics
dessinent mieux leurs formes anguleuses; à travers
les rochers, çà et là quelques arbres rabougris lais¬
sent deviner d’étroits passages. Ce sont les cols qui,
non sans périls, donnent, à quelques moments de
l’été, un difficile accès dans la vallée de l’Oued Sah’el.
Trois massifs à peu près distincts forment la chaîne
djerdjerienne, dont les points culminants d’Azerou
n’Tohoûr et du Thamgouth, atteignent environ 2300
mètres d’altitude. Des cèdres de petite taille en sont
la seule végétation ; la fonte des neiges y a creusé des
ravins qui, d’abord simples sillons, deviennent plus
bas des torrents impétueux et se changent enfin en
rivières dont le lit accidenté est souvent à sec pendant
la saison d’été.
C’est vers le massif oriental que le lecteur voudra
bien me suivre. A force de monter et descendre, et
réciproquement, nous atteignons Thiferaounen des
Aïth Iths’ourar. Ce village construit de matériaux
grossiers, comme tous ceux du haut pays, se compose
au plus d’une soixantaine de maisons bizarrement
accrochées sur un promontoire dominant le pays des
Illîlten.
Le territoire de cette dernière tribu est une sorte
de pâté montagneux d’environ mille mètres d’alti-
LA ZAOUIA
tude seulement, aussi s’offre-t-il au dessous de nous
comme une petite péninsule surplombée par le puis¬
sant Djerdjera. Grâce à cette position moins exposée
aux froids et aux vents, les Illîlten présentent un gra¬
cieux amphithéâtre de jardins et de vergers, habité par
une population nombreuse. Partout on aperçoit les
tuiles rouges des hameaux, échelonnés dans des po¬
sitions toujours pittoresques. Sur les bords de l’Oued
Djêma se dressent orgueilleusement de coquettes
bourgades dont les blancs minarets rivalisent de
hauteur, emblème d’indépendance et de richesse des
municipalités zouaviennes.
Ce pays se présente aujourd’hui à mes yeux sous
un aspect tout nouveau : il y a tantôt trois ans, cha¬
cun de ces arbres cachait un ennemi ; la fumée du
combat et de l’incendie planait sur tous les villages.
Les échos répétaient les fanfares du clairon au milieu
du sifflement aigu des fusées et de la grande voix du
canon. Partout sang et ruines. Aujourd’hui, dans ces
mêmes lieux, de paisibles kabyles poussent devant
eux une charrue traînée par deux bœufs qui, par
des phénomènes surprenants d’équilibre, labourent
un sol presqu’à pic; d’autres émondent les hêtres
dont le feuillage constitue pour l’hiver un précieux
fourrage.
L’uniforme indigène les attire, et ils viennent sou¬
vent s’informer si ceux de leurs compatriotes entrés
au service militaire sont avec le bien.
En sortant de Thiferaounen, le sentier descend
DE CHELLATA. 223
rapidement par des sinuosités déplorablement roides.
A moitié chemin, on aperçoit à droite le village des
Aïth Soummeur chez les Iths’oûrar ; il a acquis dans
ces dernières années une certaine notoriété : c’était
la résidence de la fameuse maraboute Leila Fathîma
ben’t Cheikh. Cette prêtresse est un exemple frappant
de la différence immense qui sépare le peuple arabe
de la société kabyle. Dans cette dernière, la femme
jouit d’une considération toute exceptionnelle chez
les peuples musulmans. Leila Fathîma en est .une
très remarquable preuve. La Velleda berbère, bien
que d’une vertu des plus fragiles (dit la calomnie),
sut par ses charités et comme devineresse se rendre
très influente dans le pays; les marabouts des tribus
voisines obéissaient à son autorité morale. On venait
de fort loin la consulter et lui offrir des cadeaux. Elle
joua un rôle politique qui ne fut pas sans grandeur
et sur lequel sa chute jette un reflet poétique. Au mo¬
ment où le chérif Bou Bar’la1 vint convier les Zoua-
oua à la guerre sainte, il descendit aux Iths’oûrar
s’assurer du concours des marabouts qui l'envoyè¬
rent à Soummeur; Fathîma devint sa maîtresse. Un
an après, le chérif mourait en vaillant cavalier dans
une razzia, proche les Portes de Fer, et sa tête était
portée sur les marchés delà Medjana.
En 1857, le village de Soummeur, foyer d’intrigues
souleva
torité
1 Lefrançaise.
chérif
la haute
Père
Kabylie
de la où
mule,
il causa
agitateur
quelques
qui, embarras
de 1 850
15 à à1854,
l’au¬
224 LA Z A OUI A
politiques et religieuses, refuge de mécontents tur¬
bulents, fut complètement ruiné par les colonnes
françaises et Leila Fathîma faite prisonnière avec les
femmes de sa maison. Traitée avec égard, elle est,
aujourd’hui, confinée dans le Bordj d’un agha auprès
d’Aumale. Lorsque j’eus occasion de la voir, elle
avait un certain embonpoint, mais on reconnaissait
qu’elle avait dû être fort belle. Une ballade mélanco¬
lique, chantée par les pâtres, rappelle tout haut son
souvenir, sans doute évoqué tout bas par beaueoup.
Après quelques chefs-d’œuvre de gymnastique nous
atteignons non sans peine et fatigue l’Assîf bou
Arab1, pour gravir le vert coteau sur lequel est bâti
Thifilcouth2; c’est un grand et beau village, rési¬
dence de l’Amîn el Oumenât, fonctionnaire élu par la
réunion des chefs de chaque village.
Cette bourgade avait été ruinée en grande partie,
lors de l’expédition de 1857. Trois années de paix
ont amplement suffi aux laborieux Kabyles pour re¬
lever leurs maisons. Aujourd’hui Thifilcouth a un
air de propreté coquette, assez rare dans le reste du
pays.
Capitale politique des Illîlten,gens remuants et as¬
sez versatiles, habitués qu’ils étaient par les abords
difficiles de leur territoire à braver leurs voisins; ils
ressentaient cependant l’influence d’un village étran-
1 Assîf bou Arab, la rivière des Arabes.
2 Thifilcouth, féminin ei diminutif d 'Ifilcou, la fougère.
DE CHELLATA. m
ger : les marabouts de Soummeur y étaient à la tête
d’un parti puissant, et les Illîlten fournissaient tou¬
jours un contingent aux querelles des soffs. C’est là
que nous passerons la nuit ; il paraît que la diffa’ doit
être abondante, si l’on juge par la quantité de gens
qui ont de petites affaires chez 1’Amîn au moment du
repas.
III.
Quelques sauts périlleux nous amènent sur le
bord d’un étroit ruisseau, qui roule en mugissant à
travers des blocs de rocher. On le passe sur un pont
rustique de branchages donnant accès sur la base
même du Djerdjera. Une cabane couverte de chaume
contenant un moulin communal (Thasîrth) se dresse
sur cette rive. Arrêtons-nous ici, sous prétexte de fu¬
mer une cigarette, mais surtout pour contempler un
instant le gracieux tableau de ce petit coin de la Ka-
bylie. Un étroit ravin tapissé de verdure, une haute
muraille calcaire hérissée de gracieuses saxifrages,
des lierres, des vignes au tronc séculaire, puis par
une étroite ouverture, la vallée du Sebaou avec ses
riches cultures ; à droite et à gauche, des arbres en¬
tremêlés de chèvrefeuilles, des rochers entassés sur
lesquels croît le grenadier et fleurit la pervenche; puis
fitent
1 Dîffa,
les gens
repas
présents.
d’honneur offert aux étrangers, et duquel pro¬
m LA ZAOUfA
des sources retombant en cascades bruyantes. Tout ce
qu’il faut enfin pour mettre en extase un amant de
la nature.
Les Kabyles sont peu sensibles à ces considéra¬
tions : le déjeuner les attend là-haut, et la route est
des plus pénibles, il faut s’arracher à ce délicieux
séjour, sans même songer à se retourner; car ici, il
faut laisser les mulets se tirer seuls d’affaire pour
grimper avec les pieds et les mains après une SQrte
d’échelle rocheuse à laquelle de puissantes racines
d’oliviers servent d’échelons, et qui offre cela de com¬
mun avec celle de Jacob qu’elle paraît n’avoir pas
de fin.
Cependant, après quelques écorchures et quantité
de faux pas, nous atteignons, sur un étroit plateau
dominant le pays des Zouaoua, le pauvre village des
Aïth’Azis, de la division de Constantine; il compte
environ soixante-dix maisons, soigneusement recou¬
vertes de tuiles et toutes très basses à cause de l’abon¬
dance des neiges. L’exercice auquel nous venons de
nous livrer deux heures durant a considérablement
développé nos appétits, et nous entrons dans la skîfa
(maison des hôtes).
Le villages des Aïth’Azis est placé sur un piton
dominant une arête rocheuse, et fut visité pour la
première fois non sans pertes et difficultés par la di¬
vision du général Maissiat en juillet 1857. C’est un
sert
des points
à établir
stratégiques
les communications
les plus importants,
avec Chellata
puisqu’il
: c’est
DE CHELLATA. 227
en quelque sorte la porte du col de Thizibeurd que
nous allons franchir.
En attendant les préparatifs toujours assez longs
du repas, je sors de la chambre enfumée : devant moi
se dressent dans toute leur sombre splendeur les crê¬
tes du Djerdjera tourmentées par de puissantes con¬
vulsions volcaniques. C’est la montagne bardée de
fer, le Mons Ferratus si bien qualifié d’inaccessible
par le panégyriste de Maximien. De tous côtés la
neige couvre ses flancs sur lesquels se dessinent
de noires anfractuosités, glacières naturelles qui, bien
entendu, sont autant de cavernes remplies de trésors
immenses gardés par des démons de l’espèce la plus
redoutable.
Ecoutons la tradition .............................................
........
Un roi géant occupait, bien longtemps avant le
déluge, les pays proche les saintes villes de la Mecque
et Médine, lorsqu’arriva une invasion conduite par
le prophète Moïse. Ces envahisseurs, plus nombreux
que les sables de la mer, obligèrent le géant à s’en¬
fuir emportant avec lui les montagnes de son pays.
Il marcha tant et tant qu’épuisé de lassitude il se
laissa tomber (tout géant qu’il était), et le Djerdjera
l’écrasa de son poids colossal ..........................
N’y a-t-il pas dans cette naïve légende quelqu’ affi¬
nité remarquable avec la tradition mythologique
d’Atlas? ............
et un vague souvenir de cette autre
tradition qui représente les Berbers comme venus
de la Palestine à la suite du combat de David et des
LA ZAOUIA
Philistins, immigration des Ghananéens dont parlent
Procope et quelques auteurs musulmans.1
Mais laissons de côté ces hautes et trop érudites
considérations — l’huile a réconforté nos estomacs
indigènes — hâtons le pas pour gagner, puis franchir
le col qui doit nous conduire à l’asile vénéré des hom¬
mes du bien et de la science.
Le col de Chellata, ainsi appelé du village de ce
nom, sur lequel nous nous dirigeons est plus connu
chez les Zouaoua sous l’appellation de Thizi-beurd
(le col du froid). C’est un énorme rocher aux flancs
escarpés et rocailleux qui commande la porte même
du col. Son sommet est couronné par une muraille
naturelle, dont on retrouve des traces sur plusieurs
pics djerdjeriens. Quelques mousses couvrent seules
la triste nudité de ses parois verticales. Des blocs cal¬
caires détachés de ce rempart gisent çà et là sur les
flancs du Thizi-beurd.
Depuis les Aïth’Azis, la neige couvre les rochers,
et il faut, de nouveau, abandonner ses montures pour
chercher, non sans peine, l’étroit sentier qui domine
le précipice des Illîlten.
1 « Vint ensuite l’invasion des Berbers qui arrivèrent de
l’Orient; lorsqu'après la mort de leur roi Dialouth (Goliath)
ils quittèrent leur pays et se dispersèrent ; la plus grande
partie
El Kaïrouani,
d’entre Histoire
eux s’établirent
de l'Afrique
en Afrique
, traduc.
et dans
Pélissier
le Mogreb.
et Ré-
»
musat, p. 28. (Corn. Sic.) Edrissi. Traduc. Jaubert, t. I, p.
208; et Ben Khaldoun, Histoire des dynasties berbères, t. I,
p. 60. Trad. deSlane. — Voy. Aucapitain e, .Etude sur le pays
et la société Kabyle, p. 4 et suivantes.
DE CHELLATA m
Pendant l’été, vers le mois de juin, quand les bas
pays sont couverts de verdure, les Zouaoua envoient
leurs petits troupeaux paître les touffes de dîs, seul
et rare fourrage de cés cols1. Les villages voisins font
construire quelques chaumières pour abriter leurs
bestiaux pendant la nuit.
Plusieurs érudits ont supposé (du fond de leurs
cabinets) qu’une voie romaine2 partant de Turaphy-
lum, passait par le col de Chellata ou par celui de
Thirourda, pour aller tomber sur Vazagada dans
l’Oued Sah’el ; 3 je le crois impossible, surtout après
un mûr examen du sol et du pays en général.
Deux heures de grande fatigue avec pluie, vent,
grêle et neige nous amènent de l’autre côté du col
dans lequel s’engouffrent des tourbillons de neige ve¬
nus dés sommets voisins.
Fatigues bien vite oubliées à la vue du féerique
panorama qui se déroule devant nos yeux : au-des¬
sous de nous, comme une tache noire, nous apparaît
le village de Chellata, plus bas sur les coteaux les
champs de figuiers et les fertiles labours* de la riche
vallée d’Oued Sah’el qui roule, tantôt bouillonnant
centre
bylie
des
probable
s18 Aïth
Le
II
Chez
(pays
des
faudrait
roseau
Yah’ia.
pour
les
opérations
des
Aïth
feslucoïde,
ceux
d’abord,
Quinquegenliens),
Ce
Yalla,
qui
qui
militaires
connaissent
jevallée
est
encrois,
kabyle,
trèsde
romaines
loin
admettre
l’Oued
était
le
Adles.
d’être
pays.
à Sah’el.
que
dans
Koukou,
prouvé
Turaphylum,
la haute
ou
bourgade
même
Ka-
m LA ZAOUIA
entre d’étroits rochers, tantôt majestueusement cal¬
me, il forme de beaux lacs aux eaux transparentes;
devant nous, les montagnes des Aïth Abbas; puis
vers l’est, le grand Bâbor dresse vérs les deux sa tête
chenue. — Partout des forêts d’oliviers, richesse et
avenir de la Kabylie.
Puis à tout cela se mêlent naturellement les
grands souvenirs historiques évoqués par une aussi
splendide mise en scène : depuis les guerres de
l’époque romaine jusqu’aux invasions arabes, les
excursions des Espagnols , un instant maîtres de
Bougie, dans cette vallée d’où ils furent constam¬
ment repoussés. Ici, près de moi, il y a peu d’années,
le cherif bou Bar’la, nouveau Firmus, soulevait le
pays pour la guerre sainte ; sur notre droite les pics
décharnés des Aïth-M’lîkeuch. Plus bas des tribus de
vaillants cavaliers, intrépides à frapper l’éperon et à
faire parler la poudre : spectacle magique bien pro¬
pre à élever l’esprit en faisant ressortir ce que notre
être a d’infime devant la grandiose nature.
Les Kabyles eux-mêmes, avec la résignation mu¬
sulmane, s’exclament sur la grandeur de Dieu et de
ses œuvres immortelles : Allah Okhbar !
Des milliers de sources vives sourdent du sol
spongieux : nous descendons le plus lentement qu’il
dépend de moi, car bien que je sois familiarisé avec
les splendides paysages que l’Algérie offre aux voya¬
geurs, peu de tableaux m’avaient autant impressionné.
Après avoir franchi un petit pont en dalles schis-
DE CHELLATA. 231
teuses, sous lequel roule tumultueusement un tor¬
rent qui nous inonde en tourbillonnant, nous entrons
dans Chellata.
Quelques mots sur l’histoire de ce village, dont le
nom n’est jamais prononcé dans toute l’Afrique sep¬
tentrionale sans un sentiment de vénération.
A l’époque où les Andalous quittèrent l’Espagne,
un certain nombre d’entre eux vinrent se fixer parmi
les populations berbères, où ils ne tardèrent pas à ac¬
quérir une grande influence par leurs connaissances
de la religion ou des lois islamiques. Hommes de
paix, ils apportèrent une médiation bienfaisante dans
les luttes qui épuisaient le pays; ils y fondèrent des
établissements et ne tardèrent pas à être recherchés
de tous, apportant ainsi un élément de plus dans
cette société déjà si hétérogène.1
Au Sah’ara comme dans les Kabylies les mara¬
bouts font remonter leur origine à une migration ve¬
nue du Sagnia El’Amra (le ruisseau rouge), localité
du Sous-Marocain.
Le fondateur de la zaouïa de Chellata venait de ce
lieu. C’était Moh’ammed-ben-’Ali cherif qui résida
d’abord à Mouça ou ’Ali, localité située un peu au-
dessus de Chellata, plus près du Thîzi-beurd, où il
vivait retiré loin des jouissances du monde, sancti¬
fiant sa solitude par le jeûne et la prière. Bientôt les
de 1 Marabouts,
octobre
Voyez
1859.
nos Bulletin
recherches
de laSur
Société
V origine
asiatique,
arabededes
septembre
fractions
et.
LA ZAOUIA
nombreux étudiants attirés par sa sainteté et sa
science lui construisirent un asile plus convenable,
autour duquel ne tardèrent pas à se grouper les mai¬
sons de
taires du ceux
maître.
qui viennent s’inspirer des commen¬
Au milieu du village, aujourd’hui considérable, de
Chellata (forme kabyle Ichellaten) s’élèvent deux
noyers gigantesques et séculaires; ils ombragent les
tombeaux vénérés du fondateur de la zaouïa, de Sidi
Saïd dont les descendants sont devenus par extinc¬
tion dépositaires du pouvoir théocratique, celui du
célèbre marabout de Mila, Cheikh El Touncy et ceux
des membres de leurs familles au nombre de trente
environ.
Cette société religieuse de Chellata présente un
spectacle digne à tous égards de l’attention des peu¬
ples civilisés : accroupis sur les tombeaux ou assis à
flots pressés dans les salles qui en forment l’enceinte,
six cents jeunes gens étudient ou psalmodient les ver¬
sets du Coran — le livre par excellence ; — quelques-
uns sont venus des bords de l’Atlantique, des villes
du Maroc, d’autres du Sah’ara tunisien. 1
1 J’y trouvai un soir un thaleb accouru du Benrazy tripo-
litain pour éclaircir un point obscur de doctrine que les sa¬
vants de Kaïrouan, eux-mêmes, n’avaient pu éclaircir d’une
façon satisfaisante.
Peut-être la Société de géographie de Genève mé permel-
tra-t— elle de développer dans ce recueil l’état actuel des con¬
naissances scientifiques et des études chez les musulmans de
l’Algérie et du Maroc.
DE CHELLATA.
Le plus grand ordre règne dans cet établissement
et cela, chose remarquable, par le seul ascendant des
professeurs, vieillards à la barbe blanche, expérimen¬
tés dans la théologie et les commentaires islamiques.
Pendant la saison d’été, il n’y a guère plus de trois
cents étudiants, mais lors de l’hiver il n’est pas rare
d’en voir jusqu’à huit cents et mille.
A leur entrée dans ce sanctuaire d’études, les élè¬
ves paient une rétribution qui varie de un à deux
"douros (10 à 12 fr.) répartis moitié pour les profes¬
seurs, moitié pour les bonnes œuvres de l’établisse¬
ment, qui hospitalise jusqu’à quatre ou cinq mille
voyageurs par année.
Six moulins appartenant à la zaouïa sont cons¬
tamment en mouvement pour la nourriture des
pauvres, des élèves et des tholba. La pâte se confec¬
tionne chez le Cheikh, et les gens laïques du village
viennent y prendre les pains; ils les font cuire en en
conservant un sur cinq comme paiement de leur tra¬
vail.
En dehors de propriétés foncières considérables
venant tant du fondateur que de donations pieuses,
parmi lesquelles surtout celle du vénérable Sidi Ha-
med ou M’saoud , l’établissement s’enrichit encore
des cadeaux et des offrandes des voyageurs riches, des
pèlerins, et des vœux faits souvent à des distances
considérables.
La partie la moins lettrée des Marabouts de Chel-
lata est en outre chargée de parcourir les pays voi-
234 LA ZAOUIA
sins pour y recueillir, à certaines époques, les dons en
nature ou en argent des fidèles musulmans. Analogie
frappante avec les confréries mendiantes du moyen
âge européen, si les choses ne se passaient ici avec
une dignité et une grandeur morale qui exclut forcé¬
ment toute pensée d’assimilation critique.
Chaque frère quêteur part muni d’une lettre por¬
tant le cachet du Cheikh, sa circonscription est déter¬
minée d’avance et partout le porteur de la bénédiction
du chef (barrakat ech Cheikh) est bien accueilli. Grâce
à la précieuse missive, il revient porteur des biens de
toute espèce destinés ensuite à être répartis sur tous
les malheureux du pays, ou à être consacrés aux étu¬
diants, car on doit regarder comme une aumône
agréable à Dieu le pain donné aux chercheurs de
science.
Il est un fait qui ne doit pas être passé sous le si¬
lence : les esclaves donnés à la communauté sont
acceptés, puis immédiatement affranchis. Cette cou¬
tume séculaire atteste chez les marabouts de Chellata
les sentiments les plus élevés de l’homme. A certains
autres moments, c’est le Cheikh qui envoie des ca¬
deaux aux grands chefs féodaux ses voisins, et ses feu-
dataires spirituels; ces présents consistent en peaux et
œufs d’autruche, en dépouilles d’animaux féroces,
cadeaux toujours recherchés et vénérés.
Au centre du village s’élève une maison à galeries
intérieures dans le genre algérien, c’est celle des
hôtes de la zaouïa, de nombreux appartements; de
vastes dépendances entourent le local affecté au chef.
DE CHELLATA. 235
Ne quittons pas Chellata sans dire quelques mots
du chef puissant qui gouverne spirituellement et tem-
porellement le pays.
Si Moh’ammed Saïd ben’ Air Cherif, thaleb et poète
distingué, est un homme encore jeune, qui a rendu
quelques services à la cause française dans le pays
d’Oued Sah’el; à l’époque où le cherif Bou-Bar’la
souleva les massifs de la haute Kabylie, il attaqua
Chellata malgré le caractère religieux de ce village et
afin de se venger sur le chef de son abstention ; il rasa
ses azîbs (fermes) et lui enleva ses troupeaux.
Si Moh’ammed Saïd n’en resta pas moins fidèle à
la politique française; ce qui fut d’un grand secours,
car l’ascendant religieux de ce chef eût pu, tourné
contre la France, créer de grands embarras. Aussi fut-
il décoré de la Légion d’honneur lors d’un voyage
qu’il fit à Paris en 1851.
Il serait étonnant à beaucoup d’égards de voir un
marabout, un homme essentiellement religieux, au¬
quel la tradition défend de quitter son pays, adopter
les idées européennes, si l’on ne reconnaissait avant
tout que ce chef est Kabyle, c’est-à-dire d’une race
vive, naturellement portée, et l’histoire l’indique suf¬
fisamment, à adopter les idées nouvelles quelles
qu’elles soient.
Si ben Ali Cherif, revêtu du haut titre de Bach--
Agha, a épousé la sœur de Bou Aôkas ben Chachôur
Aghades Ferdjioua. Lorsqu’il quitte Chellata, c’est
pour descendre au bordj d’Akbou, splendide rési-
236 LA ZAOUIA
dence qu’il s’est fait construire proche l’Oued Sah’el
et où pauvres et riches trouvent une hospitalité digne
du maître qui l’exerce.
Fort Napoléon, avril 1860.
Le baron Henri Aucapitaine.
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